Project Gutenberg's Lettres de Madame de Svign, by Madame de Svign

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Title: Lettres de Madame de Svign
       Prcdes d'une Notice sur sa Vie et du Trait sur Le Style
       pistolaire de Madame de Svign

Author: Madame de Svign

Release Date: October 6, 2013 [EBook #43901]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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    Au lecteur

    Cette version lectronique reproduit, dans son intgralit,
    la version originale.

    La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections
    mineures.

    L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t corrigs.
    La liste des modifications se trouve  la fin du texte.




  LETTRES

  DE

  MME DE SVIGN.




  PARIS,
  TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRRES, RUE JACOB, 56


  [Portrait de Mme de Svign]


  LETTRES
  DE
  MME DE SVIGN,

  PRCDES D'UNE NOTICE SUR SA VIE
  ET DU TRAIT SUR LE STYLE PISTOLAIRE
  DE MADAME DE SVIGN,

  PAR M. SUARD,

  SECRTAIRE PERPTUEL DE L'ACADMIE FRANAISE


  PARIS,

  LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRERES,
  IMPRIMEURS DE L'INSTITUT,
  RUE JACOB, 56.

  1846.




AVERTISSEMENT.


Il existe plusieurs recueils contenant un choix des lettres de madame de
Svign. Le plus remarquable est celui que madame Tastu a publi en
1841. Celui que nous donnons, contiendra 101 lettres de plus que ce
recueil fait avec le got qu'on devait attendre de madame Tastu. Ces
lettres, qui ne se trouvent point dans son dition, sont extraites, soit
du choix donn par M. de Monmerqu[1], soit du choix moral, publi en
1824[2], soit enfin du recueil complet de ses lettres, publies par M.
de Monmerqu,  qui nous devons la meilleure dition du texte et dont
les notes si instructives sont le rsultat d'une immense lecture.

Parmi les additions que nous avons faites, on remarquera, ds le
commencement, vingt lettres relatives au procs de Fouquet; elles
offrent un vif intrt, et elles sont aussi remarquables par le style
que par le sujet qu'elles traitent.

Nous pouvons affirmer que quiconque lira avec soin ce recueil, connatra
tout ce que la correspondance de madame de Svign offre de plus
saillant en ce qui concerne ses affections maternelles, et de plus
instructif, sous le rapport des moeurs et de l'histoire du temps. Mais
il y aura toujours avantage et plaisir  lire en entier cette vaste
correspondance, que chacun cependant trouve encore trop courte, tant
l'intrt et le naturel du style en font oublier l'tendue au lecteur,
charm de se trouver initi  ce que l'me et l'esprit de madame de
Svign ont de plus intime, et  tous les secrets dtails de cette
poque, qui sera toujours le grand sicle de la France.

Entre tous les ouvrages qui ont t crits sur madame de Svign et sur
son sicle, il n'en est aucun dont la lecture soit plus agrable et qui
reprsente mieux l'tat de la socit  cette poque que celui que vient
de publier M. Walckenaer, secrtaire perptuel de l'Acadmie des
inscriptions et belles-lettres. Au charme du style se joint l'intrt,
qui est souvent dramatique, comme, par exemple, lorsque l'auteur nous
raconte l'enlvement de madame de Miramion par Bussy Rabutin, ou,
lorsqu'il nous fait assister  la lecture d'une pice de Corneille, 
l'htel de Rambouillet, en prsence de madame de Svign, etc., etc.
Nulle part on ne saurait trouver un expos plus clair et plus prcis de
la Fronde. Enfin, ce qui ajoute un grand prix, mme aux moindres
dtails, c'est qu'il n'en est aucun qui ne soit justifi par des preuves
authentiques, o l'on retrouve l'rudition la plus tendue, qui sait se
cacher dans les notes et qui atteste l'exactitude scrupuleuse de
l'historien.

  A. F.-D.


  [1] Ce choix, en 2 volumes, publi chez Blaise, ne contient que 125
  lettres.

  [2] Ce choix, en 3 volumes, publi chez Boulland, contient 233 lettres,
  souvent trs-abrges.




NOTICE

SUR

MADAME DE SVIGN.


Svign (Marie de Rabutin-Chantal, marquise de), naquit en 1626, en
Bourgogne, au chteau de Bourbilly, de Celse-Bnigne de Rabutin, baron
de Chantal, et de Marie de Coulanges, fille de Philippe de Coulanges,
conseiller d'tat. La premire de ces deux familles tait d'une noblesse
bien plus ancienne que la seconde: d'aprs une charte retrouve par
Bussy, l'origine des Rabutins remontait au XIe sicle. Marie de Rabutin
tait encore au berceau lorsqu'elle perdit son pre; le baron de Chantal
fut tu en 1627, en combattant sous les ordres du marquis de Toiras,
pour repousser les Anglais de l'le de R. Sa veuve ne lui survcut que
cinq ans. Reste orpheline  l'ge de six ans, Marie de Rabutin fut
place sous la tutle de son aeul maternel jusqu' l'anne 1636, o
elle le perdit. Elle demeura depuis sous la surveillance de l'abb de
Coulanges, son oncle. C'est lui qu'elle dsigne dans ses lettres sous le
nom de _Bien bon_, et pour lequel elle tmoigne si souvent, avec cet
accent de sensibilit qui lui appartient, une reconnaissance toute
filiale. Son enfance et sa jeunesse furent entoures, en effet, de soins
tout paternels. Rien ne fut nglig pour qu'elle ret autant
d'instruction qu'il tait permis alors aux femmes d'en avoir: et on leur
permettait, on leur demandait mme d'en avoir beaucoup. Mnage, qu'on
lui donna pour prcepteur, lui apprit le latin, l'italien, l'espagnol;
le savant Chapelain contribua aussi  l'instruire. Aux srieuses leons
de ces deux matres succdrent celles d'une cour lgante et polie, qui
commenait  servir de modle  l'Europe pour la grce des manires et
la dlicatesse de l'esprit. C'tait la cour d'Anne d'Autriche, o elle
passa les plus belles annes de sa jeunesse.

Elle se maria jeune encore en 1644: elle n'avait pas atteint sa
dix-huitime anne. Le marquis de Svign, qu'elle pousa, tait un
fort noble seigneur, mais n'avait aucune des qualits qui peuvent rendre
une femme heureuse. Prodigue, et passionn pour le plaisir, il dissipa
une bonne partie de son bien, et dlaissa sa femme pour des matresses.
Il tait d'autant plus difficile de lui pardonner ses infidlits et ses
dsordres, qu'il joignait  son got pour la dissipation une humeur
brusque et un caractre rude et difficile. Cependant non-seulement
madame de Svign resta svrement attache  ses devoirs d'pouse, mais
mme l'affection qu'elle avait conue pour son mari ne put s'teindre.
Le marquis de Svign, dit Conrart dans ses Mmoires, disait
quelquefois  sa femme qu'il croyait qu'elle et t trs-agrable pour
un autre; mais que pour lui, elle ne pouvait lui plaire. On disait aussi
qu'il y avait cette diffrence entre son mari et elle, qu'il l'estimait
et ne l'aimait point, au lieu qu'elle l'aimait et ne l'estimait point.
En effet, elle lui tmoignait de l'affection: mais, comme elle avait
l'esprit vif et dlicat, elle ne l'estimait pas beaucoup, et elle avait
cela de commun avec la plupart des honntes gens; car, bien qu'il et
quelque esprit et qu'il ft assez bien fait de sa personne, on ne
s'accommodait point de lui, et il passait presque partout pour fcheux;
de sorte que peu de gens l'ont regrett. Cette union si mal assortie ne
dura que sept annes. Le marquis de Svign et le chevalier d'Albret
courtisaient en mme temps madame de Gondran. Cette rivalit amena une
rencontre, dans laquelle le premier s'enferra sur l'pe de son
adversaire. La blessure tait mortelle: il expira peu de temps aprs le
combat, le 5 fvrier 1651. Dans les annes 1649 et 1650, le marquis de
Svign s'tait enrl parmi les frondeurs. Le cardinal de Retz, son
parent, l'avait entran sans peine dans une rvolte qui donnait
carrire  son humeur inquite et turbulente. Il avait combattu quelque
temps pour la Fronde aux cts du chevalier Renaud de Svign, son
oncle, qui commandait le fameux rgiment de Corinthe, lev par le
coadjuteur pour le parlement.

On n'a qu'un trs-petit nombre de lettres crites par madame de Svign
pendant son mariage et les premires annes de son veuvage; mais dans
ces quelques lettres, on remarque dj cette facilit, cette vivacit
spirituelle, cette grce ingnieuse et dlicate qui l'ont immortalise.
En 1647, elle crivait  son cousin, le comte Bussy de Rabutin: Je vous
trouve un plaisant mignon, de ne m'avoir pas crit depuis deux mois:
avez-vous oubli qui je suis, et le rang que je tiens dans la famille?
Oh! vraiment, petit cadet, je vous en ferai bien ressouvenir! si vous
me fchez, je vous rduirai au _lambel_[3]. Vous savez que je suis sur
la fin d'une grossesse, et je ne trouve en vous non plus d'inquitude de
ma sant que si j'tais encore fille. Eh bien, je vous apprends, quand
vous en devriez enrager, que je suis accouche d'un garon,  qui je
vais faire sucer la haine contre vous avec le lait; et que j'en ferai
encore bien d'autres, seulement pour vous faire des ennemis. Vous n'avez
pas eu l'esprit d'en faire autant: le beau faiseur de filles! etc. Sans
doute les annes donneront plus d'tendue et de force  l'esprit de
madame de Svign, plus de souplesse  son talent: mais on voit que ds
cette poque elle crivait avec une vivacit et une grce peu communes;
et il est trange que l'abb de Vauxcelles ait pu dire qu'elle tait
loin d'crire dans sa jeunesse aussi bien qu'elle le fit dans la suite.

  [3] Le lambel est un filet accompagn de plusieurs pendants, qui se
  met en forme de brisure dans les armoiries, pour distinguer les
  branches cadettes de la branche ane. Madame de Svign tait le
  dernier rejeton de la branche ane des Rabutins.

Elle avait eu de son mari un fils et une fille. Elle renona au monde
tant que dura leur enfance, et se rduisit au commerce de quelques amis.
Elle remplit tous ses devoirs de mre avec une tendre sollicitude,
qu'clairait un jugement excellent. Afin d'tre tout entire  ses
enfants, elle ne voulut point, si jeune qu'elle ft encore, profiter des
occasions qui s'offrirent plusieurs fois pour elle de se remarier. Ceux
qui eussent voulu se faire agrer d'elle comme amants furent conduits,
aussi bien que les prtendants au titre d'poux. Parmi les premiers, on
vit figurer de fort illustres personnages. Turenne se montra quelque
temps fort pris de la sduisante veuve; le prince de Conti et le
surintendant Fouquet ne ngligrent rien pour toucher son coeur. Bussy
crivait  sa cousine en 1654: Tenez-vous bien, ma belle cousine! telle
dame qui n'est pas intresse est quelquefois ambitieuse; et qui peut
rsister aux finances du roi, ne rsiste pas toujours aux cousins de Sa
Majest. De la manire dont le prince m'a parl de son dessein, je vois
bien que je suis dsign confident. Je crois que vous ne vous y
opposerez pas, sachant, comme vous faites, avec quelle capacit je me
suis acquitt de cette charge en d'autres rencontres....... Ce qui
m'inquite, c'est que vous serez un peu embarrasse entre ces deux
rivaux; et il me semble dj vous entendre dire:

  Des deux cts j'ai beaucoup de chagrin;
    O Dieu, l'trange peine!
  Dois-je chasser l'ami de mon cousin[4]?
  Dois-je chasser le cousin de la reine[5]?

Peut-tre craindrez-vous de vous attacher au service des princes, et que
mon exemple vous en rebutera; peut-tre la taille de l'un ne vous
plaira-t-elle pas[6]; peut-tre aussi, la figure de l'autre[7]:
mandez-moi des nouvelles de celui-ci, et les progrs qu'il a faits
depuis mon dpart;  combien d'_acquits patents_ il a mis votre libert.
La fortune vous fait de belles avances, ma chre cousine; n'en soyez
point ingrate. Vous vous amusez aprs la vertu, comme si c'tait une
chose solide; et vous mprisez le bien, comme si vous ne pouviez jamais
en manquer, etc. De pareils conseils restaient sans effet sur madame de
Svign. Assurment sa rsistance aux attaques du prince de Conti et aux
insinuations de Bussy n'avait point sa source dans l'indiffrence d'une
nature froide; peu de femmes eurent une sensibilit plus active, une
imagination plus vive qu'elle. Mais elle voulait tre sage; et la
perfection de sa raison lui donnait la force de l'tre. D'ailleurs aucun
de ceux qui soupiraient pour elle n'offrait l'idal de tendresse et de
bon got ncessaire pour sduire un coeur aussi dlicat, un esprit aussi
fin et aussi sensible aux imperfections que le sien. Cet idal ne se
trouvait ni dans l'pais et honnte Turenne, ni dans le mdiocre et
ambitieux Conti, ni dans l'inconstant Fouquet; encore moins dans le fat
chevalier de Mr, et dans le diseur de bons mots M. du Lude, qui furent
aussi au nombre des soupirants; encore moins dans le bonhomme Mnage,
car lui aussi fut bless au coeur, et risqua plus d'une fois, malgr sa
timidit et sa gaucherie, des dclarations qui taient repousses avec
de piquantes et inoffensives plaisanteries.

  [4] Fouquet.

  [5] Le prince de Conti.

  [6] Le prince de Conti tait contrefait.

  [7] Fouquet, qu'on disait _ne point trouver de cruelles_, devait moins
  ses succs aux agrments extrieurs qu'au charme de l'esprit et 
  l'attrait d'une grande fortune libralement prodigue.

Madame de Svign refusait ceux qui sollicitaient ses bonnes grces, de
manire  les dcourager sans les fcher. Elle mettait dans ses refus un
tact si dlicat, des faons si douces et si aimables, un ascendant si
fort de bon sens et de raison, que les amants rebuts devenaient de
sincres et fidles amis. Il n'y a gure que vous dans le royaume, lui
crivait Bussy, qui puissiez rduire un amant  se contenter d'amiti:
nous n'en voyons presque point qui, d'amant conduit, ne devienne
ennemi; et je suis persuad qu'il faut qu'une femme ait un mrite
extraordinaire pour faire en sorte que le dpit d'un amant maltrait ne
le porte pas  rompre avec elle. Bussy avait raison de conclure ainsi.

Madame de Svign reparut dans le monde quand elle crut pouvoir le faire
sans que l'ducation de ses enfants en souffrt. Elle se fit placer au
premier rang parmi les femmes qui ornaient par leur esprit et leur
beaut la socit d'alors. Le beau temps de l'htel de Rambouillet
durait encore. On sait qu'elle fut une des dames les plus admires du
cercle fameux que prsidait madame de Montausier. Son esprit gagna
encore en lgret et en dlicatesse dans le commerce de cette socit
ingnieuse: elle s'y raffina, sans s'y gter. Elle laissa aux femmes
d'un got moins pur, d'un jugement moins solide que le sien, les
subtilits, les fadeurs, le purisme affect. On la compta au nombre des
_prcieuses_[8]; mais ce nom tait alors synonyme de femme d'esprit.
Quand Molire personnifia dans Cathos et Madelon la pruderie, le
pdantisme et l'extravagance dont l'htel de Rambouillet avait donn les
modles, il eut grand soin de faire une distinction, et d'intituler sa
pice _les Prcieuses ridicules_.

  [8] Voir le _Dictionnaire historique des Prcieuses_, par le sieur de
  Somaize.

A la suite d'une de ces exhortations par lesquelles le galant et peu
scrupuleux Bussy cherchait  branler les sages rsolutions de sa
cousine, on lit cet avertissement: Nous vous verrons un jour regretter
le temps que vous aurez perdu; nous vous verrons repentir d'avoir mal
employ votre jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de peine acqurir et
conserver une rputation qu'un mdisant vous peut ter, et qui dpend
plus de la fortune que de votre conduite. Il est malheureusement trop
vrai que la mdisance peut quelquefois dtruire ou compromettre les
rputations les plus lgitimes et les plus solidement tablies. Si
madame de Svign n'prouva pas par elle-mme la vrit de cette
observation, ce ne fut pas la faute de Bussy; car lui-mme se chargea
d'tre ce _mdisant_ dont il cherchait  lui faire peur. En 1658, se
trouvant dans un pressant besoin d'argent pour faire la campagne de
cette anne, il s'adressa  madame de Svign pour un prt de dix mille
livres. Le service qu'il demandait fut promis sans peine: mais
certaines formalits un peu longues, que la prudence de l'abb de
Coulanges jugeait ncessaires, ayant retard l'envoi de la somme, Bussy
se persuada qu'on l'avait jou par une promesse vaine: irascible comme
il l'tait, il crut  un mauvais procd. Il avait l'habitude de se
venger avec emportement de tous les torts dont il tait ou se croyait
victime: il insra dans son _Histoire amoureuse des Gaules_ un portrait
satirique de madame de Svign, o non-seulement il prsentait sous un
jour ridicule les qualits de son coeur et de son esprit, mais lui
prtait des dfauts et des vices qu'elle n'avait jamais eus. Ainsi,
mconnaissant cette vertu si pure  laquelle il avait lui-mme rendu
hommage, il l'accusait de cacher sous les dehors d'une prude les
dsordres d'une femme galante. Ce portrait tait pis qu'une satire,
c'tait une noire calomnie. Aprs avoir couru quelque temps manuscrit,
il fut imprim, avec le livre dont il faisait partie. Le monde fut assez
juste pour ne pas se laisser branler dans la bonne opinion qu'il avait
conue de madame de Svign: mais, quoiqu'elle ft sans effet, une telle
attaque venant d'un ami, d'un parent, porta un coup douloureux  une me
aussi noble,  un coeur aussi sensible. Cependant il suffit au coupable
de donner, un an aprs, quelques marques de repentir, pour obtenir un
pardon complet. La haine ne pouvait tre un sentiment durable chez
madame de Svign: bonne et indulgente comme elle tait, le ressentiment
le plus lgitime lui pesait; et la premire occasion de s'en dbarrasser
tait aussitt saisie par elle. Elle n'attendit mme pas pour pardonner
 son cousin, qu'il ft malheureux: leur rconciliation s'tait dj
faite, lorsque Bussy, par ses scandaleuses tmrits, se fit envoyer 
la Bastille.

En 1664, madame de Svign fut cruellement prouve dans une de ses plus
chres affections. Fouquet, qui s'tait rsign  l'aimer comme elle le
voulait, et non comme il l'et dsir, et qu'elle comptait au nombre de
ses amis les plus dvous, fut arrt  Nantes, et condamn, aprs un
long procs,  la prison pour le reste de ses jours. Pendant quelque
temps sa vie fut en pril. Plusieurs membres de la commission institue
pour le juger opinaient avec force pour qu'il payt de sa tte les
dsordres de son administration. Madame de Svign suivait avec anxit
les dbats qui devaient dcider du sort de son ami. Par des lettres
crites coup sur coup, elle tenait M. de Pomponne au courant des
diverses phases et des principaux dtails du procs. M. de Pomponne
avait t envelopp dans la disgrce du surintendant; il vivait alors
dans sa terre, o il subissait une sorte d'exil. Dans toute la
correspondance de madame de Svign, il est peu de parties qui offrent
plus d'motion et d'loquence. Tandis qu'elle ne songe qu' rendre
compte de ce qu'elle a vu et de ce qu'elle a senti, elle trace un
tableau dramatique et tout vivant de cette grande scne judiciaire; elle
crit un admirable plaidoyer. Ces lettres, o se dploient toute son
imagination et tout son coeur, ont t justement regardes comme un
trait de courage. Ce journal qu'elle adressait  M. de Pomponne courait
risque d'tre intercept avant de parvenir  sa destination. Dans un
temps o la perscution s'tendait sur les amis de Fouquet, il et t
dangereux d'tre surpris  le plaindre,  l'admirer, et  faire circuler
des rflexions sur le noble sang-froid de l'accus et l'indcent
acharnement des juges. Madame de Svign tait trop fidle  l'amiti
pour s'arrter devant ces craintes; elle eut le courage de ses alarmes
et de sa douleur. Par l, le souvenir de son amiti pour Fouquet a
mrit d'tre associ  celui du noble dvouement que lui tmoignrent
Pellisson et la Fontaine.

Madame de Svign se consolait du chagrin que lui causaient les torts
des amis ingrats ou les malheurs des amis fidles, en voyant sa fille,
objet de tant de soins et de tant d'amour, crotre chaque jour en
beaut, en esprit et en grces. Elle la prsenta dans le monde en 1663,
et la vit avec orgueil s'attirer les hommages de tout ce qu'il y avait
de distingu  la ville et  la cour. Elle-mme conservait encore assez
de jeunesse pour que le monde, qu'elle enchantait de plus en plus par
son esprit, rservt une part d'loges  sa beaut. La mre et la fille
formaient un couple brillant et unique, qui attirait tous les regards.
Les seigneurs  la mode, les potes de cour, imaginaient pour elles les
compliments les plus ingnieux. Benserade composa en leur honneur un de
ses plus jolis madrigaux:

  Blondins accoutums  faire des conqutes,
  Devant ce jeune objet si charmant et si doux,
  Tout grands hros que vous tes,
  Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux.
  L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue[9]:
  Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reue;
  Elle verrait mourir le plus fidle amant,
  Faute de l'assister d'un regard seulement.
  Injuste procd, sotte faon de faire,
  Que la pucelle tient de madame sa mre,
  Et que la bonne dame au courage inhumain,
  Se lassant aussi peu d'tre belle que sage,
  Encore tous les jours applique  son usage
      Au dtriment du genre humain.

  [9] Mademoiselle de Svign avait rempli le personnage d'Omphale dans
  un ballet de la cour.

La Fontaine,  la mme poque, plaa cette ddicace en l'honneur de _la
plus jolie fille de France_[10], au commencement de la fable du _Lion
amoureux_:

  Svign, de qui les attraits
  Servent aux Grces de modle,
  Et qui naqutes toute belle,
  A votre indiffrence prs[11],
  Pourriez-vous tre favorable
  Aux jeux innocents d'une fable......? etc.

  [10] Expression de Bussy sur mademoiselle de Svign.

  [11] Ce qu'on connat de madame de Grignan par les lettres de sa mre,
  explique assez cette restriction de la Fontaine. On voit que cette
  femme, belle, vertueuse, spirituelle et savante, tait froide,
  rserve, et mme assez ddaigneuse. Souvent cette froideur attrista
  et mme blessa sa mre, dont l'humeur tait fort diffrente. De l,
  ces petits dmls dont on surprend la trace dans les lettres de
  madame de Svign,  la suite des sjours de madame de Grignan 
  Paris. Il est vrai que tout n'tait pas de la faute de madame de
  Grignan. L'abb de Vauxcelles a dit fort spirituellement: En amiti,
  les torts sont de celui qui aime moins; et les imprudences, de celui
  qui aime trop. Madame de Svign se rendit quelquefois coupable
  d'imprudence dans ses rapports avec sa fille, en s'abandonnant sans
  rserve et sans mesure aux mouvements de son affection pour elle. Les
  tmoignages sans cesse prodigus d'une tendresse aussi vive, aussi
  ardente, d'un amour maternel qui avait pris tous les caractres d'une
  passion, risquaient, on le conoit, de fatiguer ou d'importuner une
  personne froide, grave, peu expansive. Madame de Svign fut toujours
  sincre, mais ne fut pas toujours assez raisonnable dans son amour.
  L'excs ne vaut rien, mme dans les sentiments les plus lgitimes: il
  peut tonner et froisser l'objet mme d'une affection si violente; il
  peut, aux yeux des autres, donner les apparences de l'exagration ou du
  mensonge  la tendresse la plus naturelle et la plus pure. Les esprits
  froids, et mme beaucoup d'esprits svres, s'y mprendront, et
  calomnieront de bonne foi ce qu'ils ne peuvent comprendre. En vengeant
  madame de Svign de l'outrage que lui font ceux qui l'accusent de
  renchrir sur ses sentiments et de faire parade d'amour maternel, on
  aurait pu remarquer que les passions singulires et extrmes comme la
  sienne ont un malheur, celui de devenir aisment suspectes
  d'exagration  beaucoup de gens. Disons aussi que l'amour maternel,
  quand il dborde ainsi, ne garde pas toujours toute la dignit qui lui
  convient et qu'il peut conserver mme dans la familiarit de
  l'entretien le plus intime. Madame de Svign tombe quelquefois 
  l'gard de sa fille dans une espce d'idoltrie minutieuse, purile,
  indiscrte, qu'on ne pardonnerait qu' l'amour et dont le lecteur,
  mme le mieux dispos, s'tonne, dont il se sent un peu confus pour
  elle. Il est difficile de ne pas prouver quelque chose de cette
  impression, quand on la voit,  soixante ans, prodiguer mille petits
  soins, mille petites caresses, mille petites flatteries  une fille de
  quarante, et, aprs une sparation dj longue, s'alarmer de tout pour
  elle, et ne pas lui laisser faire un pas, un mouvement, sans
  l'accabler de recommandations, d'avertissements, de prires.

Plusieurs seigneurs prtendirent  la main de mademoiselle de Svign.
Le comte de Grignan fut prfr, et l'pousa en 1669. Il n'tait plus
jeune: g de quarante ans, il avait t dj mari deux fois, et avait
eu deux filles de sa premire femme. Mais madame de Svign le trouvait
tel qu'on le pouvait souhaiter, et _par sa naissance_, _et par ses
tablissements_, _et par ses bonnes qualits_. Il tait,  cette poque,
attach  la cour; et l'estime dont il y jouissait semblait devoir
l'appeler aux plus brillants emplois. Madame de Svign se rjouissait
d'une alliance qui, en lui faisant attendre pour sa fille une haute
fortune, lui laissait l'esprance de la garder auprs d'elle: cette
attente fut trompe en partie. M. de Grignan fut appel  un poste
minent, mais loin de Paris et de la cour. Quinze ou seize mois aprs
son mariage, il alla remplir en Provence les fonctions de gouverneur, et
emmena sa femme avec lui.

Madame de Svign aimait sa fille avec idoltrie. Cette sparation
creusa dans sa vie un vide profond et douloureux, auquel elle ne put
jamais s'accoutumer. Pour le combler, elle eut recours  la grande
ressource des mes tendres contre l'absence: elle crivit des lettres,
et les multiplia, sans jamais se rassasier de cette douceur. Ainsi se
forma ce prcieux recueil qui devait tre lu par la postrit et plac
au nombre des plus rares monuments du gnie.

Madame de Svign nourrit pendant longtemps l'esprance de voir rappeler
son gendre  la cour, pour y occuper une place digne de ses services. Ce
rappel n'eut pas lieu: elle ne revit sa fille qu'au moyen des voyages
qu'elle faisait en Provence, ou des visites, beaucoup trop rares  son
gr, qu'elle recevait d'elle  Paris. Madame de Svign avait eu de
l'ambition, non pour elle, mais pour ses enfants: aussi les vit-elle
avec peine rester en chemin. M. de Grignan ne sortit pas de son
gouvernement de Provence, place importante, mais qui, en mme temps
qu'elle l'obligeait  des dpenses ruineuses, ensevelissait son mrite
et celui de sa femme dans une province loigne. Le marquis de Svign,
auquel sa mre avait achet la charge de guidon, puis celle de
sous-lieutenant des gendarmes du Dauphin, n'obtint aucun avancement. Il
finit par se dgoter de sa charge, et la vendit. C'tait un brave
officier, et un homme de beaucoup d'esprit. Ses galanteries, son got
pour le plaisir et la dpense, ne l'empchaient pas de bien faire son
service, mais lui taient l'esprit de suite et l'activit ncessaire
pour se pousser par l'intrigue. Il manqua d'habilet, et, comme le
disait sa mre, eut beaucoup de _guignon_. Aprs avoir vendu sa charge,
il se maria avec la fille d'un conseiller au parlement de Bretagne,
pourvue d'une assez belle dot, et acheva ses jours dans le repos et dans
la dvotion.

_Nous ne sommes pas heureux_: ces mots reviennent plusieurs fois dans
les lettres crites  Bussy. Vers 1678, madame de Svign, qui ne se
retira jamais du monde, se retira  peu prs de la cour. Elle ne s'y fit
plus prsenter qu' de longs intervalles. Elle tait lasse d'y figurer
sans titre, sans faveurs pour elle ni pour les siens. Il lui aurait
fallu plus de frivolit et d'amour-propre qu'elle n'en avait, pour se
contenter du rle qu'y jouait madame de Coulanges[12]. En 1680, elle
crit des Rochers  sa fille: Mon fils dit[13] qu'on se divertit fort 
Fontainebleau. Les comdies de Corneille charment toute la cour. Je
mande  mon fils que c'est un grand plaisir d'tre oblig d'y tre, et
d'y avoir un matre, une place, une contenance; que pour moi, si j'en
avais eu une, j'aurais fort aim ce pays-l; que ce n'tait que par n'en
avoir point que je m'en tais loigne; que cette espce de mpris tait
un chagrin, et que _je me vengeais  en mdire_, comme Montaigne de la
jeunesse: que j'admirais qu'il aimt mieux passer son aprs-dner, comme
je fais, entre mademoiselle du Plessis et mademoiselle de Launay, qu'au
milieu de tout ce qu'il y a de beau et de bon. Ce que je dis pour moi,
ma belle, vraiment je le dis pour vous. Ne croyez pas que si M. de
Grignan et vous tiez placs comme vous le mritez, vous ne vous
accommodassiez pas fort bien de cette vie; mais la Providence ne veut
pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que vous avez. Pour moi,
j'ai vu des moments o il ne s'en fallait rien que la fortune ne me mt
dans la plus agrable situation du monde; et puis tout d'un coup
c'taient des prisons et des exils.

  [12] Madame de Coulanges ne possdait aucune charge ni aucun titre 
  la cour, et n'avait mme point, pour s'y faire prsenter, les droits
  que donnait  madame de Svign l'arbre gnalogique des Rabutins;
  mais l'agrment de son esprit l'y faisait dsirer. Madame de Svign
  crivait d'elle en 1680: Madame de Coulanges est  Saint-Germain:
  nous avons su par les marchands forains qu'elle fait des merveilles en
  ce pays-l, qu'elle est avec ses trois amies aux heures particulires.
  Son esprit est une _dignit_ dans cette cour.

  [13] Le marquis de Svign tait encore attach au service du Dauphin;
  mais, ennuy de la cour, o il dsesprait de s'avancer, et saisi d'un
  violent amour pour la retraite et le repos, il tait sur le point de
  vendre sa charge, malgr les conseils de sa mre, qui l'engageait 
  prendre patience.

Elle veut sans doute parler ici de la mort de Turenne, de
l'emprisonnement du cardinal de Retz, de Fouquet, de Bussy, et de l'exil
de M. et de Mme de Pomponne. Dans la socit d'lite o elle vcut
toujours, elle trouva beaucoup d'amis, et mme (ce qui fait plus que
toute autre chose l'loge de son caractre) beaucoup d'amis dvous.
Mais elle en eut peu qui fussent en possession d'un grand crdit. Ceux
qu'on vient de nommer, et sur la fortune desquels elle avait fond de
lgitimes esprances, disparurent de la scne brusquement, et n'eurent
pas le temps de faire agir leur bonne volont pour elle. Du reste, il ne
faut pas croire qu'elle ne sut pas supporter ces mcomptes: elle tait
trop sage pour n'tre pas capable de se rsigner. A la suite du passage
qui vient d'tre cit, elle ajoute: Trouvez-vous que ma fortune ait t
fort heureuse? Je ne laisse pas d'en tre contente; et si j'ai des
moments de murmure, ce n'est point par rapport  moi. Ce langage tait
sincre. Sa rsignation ne ressemblait point  celle de son cousin: ce
n'tait point ce masque de tranquillit et de philosophie que
l'orgueilleux Bussy prend dans toutes ses lettres, et au travers duquel
on voit  plein son dpit d'tre annul par la disgrce, et sa colre
contre le prince qu'il flatte encore du fond de son exil.

Dans les longs intervalles qui s'coulrent entre les visites de sa
fille ou ses propres voyages en Provence, madame de Svign ne vcut
point toujours  Paris. Il lui fallait de temps en temps aller passer
une saison dans sa terre des Rochers, pour demander des comptes  ses
fermiers, ou pour rparer par les conomies d'un sjour en Bretagne les
dpenses qu'en bonne mre elle s'tait imposes pour le prodigue
marquis. Alors, du milieu de cette vie de conversations dlicates et de
ftes brillantes qu'elle menait  Paris, elle se trouvait tout  coup
transporte dans la solitude d'un antique manoir,  peine trouble par
les visites de quelques provinciaux insipides ou ridicules. Mais, comme
on le voit par ses lettres, ces temps d'exil n'avaient rien de rude pour
elle. Le plus grand de ses plaisirs, la consolation inpuisable de sa
vie, la suivait partout: c'tait cette correspondance de tous les jours
qu'elle entretenait avec sa fille adore. D'ailleurs elle avait des amis
dont la socit ne lui manquait nulle part: c'taient ses livres chris,
Virgile, Montaigne, Molire; surtout Pascal, qu'elle _mettait de moiti
 tout ce qui est beau_; Arnauld et Nicolle dont le beau langage la
sduisait aux opinions de Port-Royal; et le grand Corneille, qui la
transportait d'admiration au point de la rendre injuste pour Racine. A
ce got srieux et passionn pour l'tude, elle joignait une autre
ressource non moins sre contre l'ennui: c'tait ce vif amour des
beauts de la nature, qu'on a eu raison de remarquer comme un des traits
caractristiques de son gnie. Dans le site pittoresque au milieu duquel
s'levait sa demeure, dans les bois sculaires qui l'entouraient, elle
trouvait toujours de quoi charmer ses yeux et occuper sa pense. Elle en
parle sans cesse, elle nous les reprsente sous tous les aspects que
leur donnaient les changements des saisons et les diverses heures du
jour, avec une admiration nave et potique qui surprend, dans cette
poque si peu soucieuse des champs et des plaisirs simples qu'ils
procurent, si exclusivement blouie par l'lgance de la vie sociale et
le luxe des cours. C'est une surprise analogue  celle qu'on prouve
souvent en lisant la Fontaine, mais plus vive peut-tre, parce qu'on
s'attendait moins  trouver ce sentiment si vrai, si passionn des
grces ngliges ou des magnificences sauvages de la nature, chez la
grande dame leve par le monde et pour le monde, sans cesse mle aux
plaisirs d'une socit exquise, o elle avait une place si brillante,
que chez le pote indpendant et rveur, habitu  s'inspirer du
spectacle des champs et des bois, o d'ailleurs il cherchait
ordinairement ses modles.

Madame de Svign, parvenue  la vieillesse, fit en Provence, dans
l'anne 1694, un voyage qui fut le dernier. La famille des Grignan
venait de clbrer sous ses yeux un double mariage, celui de son
petit-fils avec la fille d'un fermier gnral[14], et celui de sa
petite-fille, de cette charmante Pauline dont elle avait commenc
l'ducation, avec le marquis de Simiane; quand madame de Grignan, dont
la sant donnait des craintes depuis plusieurs annes, fut atteinte
d'une maladie qui pendant quelque temps mit ses jours en pril. Madame
de Svign, dans cette circonstance, ressentit avec tant de force les
motions d'une mre tendre, et en remplit les devoirs avec tant
d'ardeur, que sa sant, jusque-l excellente, en fut gravement altre.
Dans l'instant o madame de Grignan commenait  se rtablir, elle tomba
dangereusement malade elle-mme: le 10 avril 1696, elle avait cess de
vivre. Le voeu touchant qu'elle avait exprim plusieurs fois dans ses
lettres fut ralis. On a pu remarquer la lettre qui commence ainsi: Si
j'avais un coeur de cristal, o vous pussiez voir la douleur triste et
sensible dont j'ai t pntre en voyant comme vous souhaitez que ma
vie soit compose de plus d'annes que la vtre, vous connatriez bien
clairement avec quelle vrit et quelle ardeur je souhaite aussi que la
Providence ne drange point l'ordre de la nature, qui m'a fait natre
votre mre et venir en ce monde beaucoup devant vous. C'est la rgle et
la raison, ma fille, que je parte la premire; et Dieu, pour qui nos
coeurs sont ouverts, sait bien avec quelle instance je lui demande que
cet ordre s'observe en moi, etc.

  [14] C'tait une msalliance; mais, disait madame de Grignan, _il faut
  bien quelquefois fumer ses terres_.

Du vivant mme de madame de Svign, son talent pistolaire tait
clbre  la cour et dans le grand monde. Louis XIV avait lu avec
intrt les lettres d'elle qui s'taient trouves dans les cassettes du
surintendant Fouquet, et celles que Bussy avait entremles dans ses
Mmoires. Souvent quand une lettre charmante, comme elle en crivait
tant, avait t lue par le parent ou l'ami auquel elle s'adressait,
celui-ci en parlait, la montrait, la prtait. Elle n'ignorait point ces
indiscrtions, et ne s'y opposait pas. Il y avait ainsi des lettres
d'elle qui couraient de main en main, et qu'on dsignait par un nom tir
de ce qui en faisait le sujet principal ou le trait le plus saillant.
Madame de Coulanges lui crivait en 1673: Je ne veux pas oublier ce qui
m'est arriv ce matin; on m'a dit: Madame, voil un laquais de madame de
Thianges. J'ai ordonn qu'on le ft entrer. Voici ce qu'il avait  me
dire: _Madame, c'est de la part de madame de Thianges, qui vous prie de
lui envoyer la lettre du cheval de madame de Svign, et celle de la
prairie_[15]. J'ai dit au laquais que je les porterais  sa matresse,
et je m'en suis dfaite. Vos lettres font tout le bruit qu'elles
mritent, comme vous voyez; il est certain qu'elles sont dlicieuses, et
vous tes comme vos lettres. Il tait difficile que la correspondance
de madame de Svign, dont plusieurs chantillons avaient eu ainsi dans
le grand monde une sorte de publicit de son vivant, demeurt ignore
aprs sa mort. Ce que la socit de son temps avait vu de ses lettres
avait fait trop de bruit pour que sa famille ne les conservt pas avec
un soin religieux, et pour que le public oublit quel dpt avait d
rester entre les mains de ses hritiers et n'en dsirt point la
publication.

  [15] La lettre _du cheval_ n'a pas t conserve. On a celle _de la
  prairie_, adresse  M. de Coulanges sous la date du 22 juillet 1671.
  Madame de Svign y raconte plaisamment la dsobissance de son valet
  Picard, qui n'a point voulu aller faner dans la prairie des Rochers.
  Cette lettre est fort jolie, mais un peu tourne.

Le premier recueil de lettres de madame de Svign parut en 1726, par
les soins de l'abb de Bussy, fils cadet du comte de Bussy, auquel
madame de Simiane avait remis des copies d'un assez grand nombre des
manuscrits de son aeule. Cette dition fut reproduite plusieurs fois:
elle tait encore trs-incomplte. En 1754 il en parut une autre, dont
l'diteur fut le chevalier de Perrin, ami de madame de Simiane. La
famille de madame de Svign n'avait point autoris l'dition de l'abb
de Bussy: elle donna son autorisation au nouvel diteur, entre les mains
duquel elle remit les originaux de toutes les lettres dj connues, et
de celles qui ne l'taient pas encore. Mais comme certains passages des
premires ditions avaient soulev beaucoup de plaintes de la part des
familles sur lesquelles madame de Svign rvlait des dtails peu
honorables, madame de Simiane chargea M. de Perrin d'y faire des
modifications et quelques retranchements. Elle voulut en outre qu'il
prt soin d'arranger tous les passages d'o l'on pouvait tirer des
conjectures fcheuses sur le caractre de madame de Grignan, sa mre. Ce
double voeu fut docilement excut. Il est rsult de l que l'dition
de 1754, plus complte que les prcdentes, et qui, de plus, a sur elles
l'avantage d'avoir t dresse d'aprs les originaux, est cependant
moins fidle. C'est ce que n'ont pas aperu tous les diteurs qui se
sont succd depuis 1754 jusqu'en 1806, et qui tous ont reproduit
exactement, sauf quelques additions, le travail du chevalier de Perrin.
Le mrite de la dernire dition, celle de M. de Monmerqu, est d'offrir
un contrle du travail de M. de Perrin par celui des diteurs
antrieurs, qui ne sont qu'incomplets et rarement infidles, et une
nouvelle rvision du texte sur tous les originaux qui ont t
conservs. M. de Monmerqu a donn ainsi au public un texte
vritablement restaur. La collection s'est encore enrichie entre ses
mains de quelques lettres jusqu'ici indites. Mais le service rendu au
public par M. de Monmerqu serait plus complet, si au texte rpar par
ses soins il avait joint des notes plus instructives, moins sches, plus
nombreuses. Il est vrai qu'un commentaire satisfaisant des lettres de
madame de Svign, et propre  dissiper toutes les obscurits qui s'y
rencontrent, exigerait un immense travail.

Un esprit fin, dlicat, pntrant, enjou; une raison droite et sre,
souvent profonde; une imagination active, mobile, fconde, qui
s'intresse  tout, qui reproduit avec une vrit et une vivacit
singulires de mouvements et de couleurs tous les objets qui l'ont
frappe; une sensibilit vive et douce, qui a sa source, non dans la
tte, mais dans le coeur; qui s'panche aisment, abondamment, et dont
toutes les motions se communiquent: tels sont les lments divers dont
se compose le gnie de madame de Svign. Pour se rvler avec toute
leur force et tout leur clat quand elle tient la plume, ces dons
heureux de sa nature n'ont pas besoin que le travail et l'art viennent
les laborer, les combiner, les transformer. Pour tre spirituelle,
aimable, profonde, entranante, madame de Svign n'a pas besoin de
vouloir et de calculer; il lui suffit pour cela de se livrer  ses
facults: elle n'a qu' tre elle-mme. Le naturel, l'abandon, l'lan
spontan, ces qualits, chez elle, accompagnent toutes les autres, pour
en doubler le prix.

De l ce style nglig, naf, expressif, plein de saillies, pittoresque,
hardi, vari, qui dans sa familiarit prend tous les tons et rassemble
tous les genres d'loquence, mme l'loquence sublime.

Sans doute ces lettres reoivent un grand prix des dtails qui s'y
trouvent sur tant de personnages et d'vnements du grand sicle: elles
forment un livre d'histoire rempli de faits curieux ou instructifs: mais
cet intrt historique n'a contribu qu'en second lieu  leur succs. Ce
qui fait le charme le plus puissant de ce recueil, c'est la mise en
oeuvre de tant d'vnements grands et petits, par l'esprit et par
l'imagination de madame de Svign. Ce qui frappe, ce qui sduit, c'est
bien moins l'importance ou la nouveaut des faits, que la finesse ou
l'lvation du penseur, que le coloris du peintre. A qui en douterait,
il n'y aurait qu' faire lire les lettres qu'elle crit des Rochers: l,
elle est bien loin de la cour, elle ignore toutes les nouvelles: ces
lettres ont-elles moins d'agrment? Elle nous attache alors seulement
par la nature de ses sentiments et de ses penses, et par la forme dont
elle les revt; elle nous intresse aux plus petites choses, par la
manire vive dont elle les sent, les conoit, les exprime.

Madame de Svign est naturelle, nave: mais il faut bien se garder, en
lui appliquant ces mots, de les prendre ou de paratre les prendre dans
un sens trop absolu. Sa navet n'est pas, ne peut pas tre l'instinct
aveugle d'un talent qui s'ignore lui-mme, comme semblent le croire
beaucoup de ses admirateurs, qui, en apprciant son gnie, n'ont  la
bouche que les mots de candeur, ingnuit, abandon, et retournent et
commentent ces mots en tant de faons et en leur laissant un sens si
tendu, qu'ils font d'elle, en vrit, une sorte de phnomne
impossible, une femme d'esprit et de gnie de la socit de Louis XIV,
presque aussi naturelle et aussi spontane que l'arbre qui donne son
fruit[16]. Forme  l'cole des anciens par Mnage; leve dans l'amour
intelligent des choses dlicates par la cour d'Anne d'Autriche; vivant
au milieu d'un monde qui savait le prix du bon got et le recherchait;
habitue, ds sa jeunesse, aux hommages les plus flatteurs[17] sur son
esprit et son bien dire, madame de Svign ne pouvait rpandre dans ses
lettres tant de traits charmants ou profonds sans s'en douter, et par
une sorte d'inspiration fortuite et aveugle. Sans doute elle ne
travaillait point ses lettres: qui oserait l'en accuser[18]? mais
croyons que, sans y mettre aucun apprt, sans se proccuper de leur
succs pour le prsent ni pour l'avenir, elle avait conscience et se
sentait heureuse d'y verser toutes les saillies, toutes les rflexions
fines, tous les mots loquents que son fertile gnie trouvait sans
peine; que, sachant trs-bien l'admiration dont elles taient l'objet,
elle y souscrivait sans en tre fire, sans en concevoir de hautes
esprances de gloire, mais non sans en tre agrablement flatte. Disons
mme qu'il est presque impossible qu'en les crivant, malgr la rapidit
avec laquelle courait sa plume, elle ne se plt souvent  exciter
encore, par un lger et facile effort, l'enjouement, la finesse, la
verve de son esprit, soit pour se divertir par cette preuve faite en
jouant sur elle-mme, soit pour mieux satisfaire son obligeant dsir
d'amuser sa fille ou ses amis, soit mme pour s'attirer ces loges, ces
admirations, dont elle ne croyait, au reste, qu'une partie, et dont sans
doute elle se ft passe trs-aisment. Cette espce de calcul ingnieux
et rapide, qui n'est qu'un lger coup de fouet donn  l'esprit,
qu'emporte assez sa propre verve, ne se fait-il pas sentir dans ce
passage, qui, nous n'en doutons pas, a t crit aussi vite que
d'autres: Je ne vois pas, dit-elle  sa fille, un moment o vous soyez
 vous; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d'tre
auprs de vous, et qui peut  peine comprendre son bonheur. Je vois des
harangues, des infinits de compliments, de civilits, de visites; on
vous fait des honneurs extrmes, il faut rpondre  tout cela: vous tes
accable; moi-mme, sur ma petite boule, je n'y suffirais pas. Que fait
votre paresse pendant tout ce fracas? elle souffre, elle se retire dans
quelque petit cabinet, elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place;
elle vous attend dans quelque moment perdu, pour vous faire au moins
souvenir d'elle, et vous dire un mot en passant. Hlas! dit-elle,
m'avez-vous oublie? Songez que je suis votre plus ancienne amie, celle
qui ne vous a jamais abandonne, la fidle compagne de vos plus beaux
jours; que c'est moi qui vous consolais de tous les plaisirs, et qui
mme quelquefois vous les faisais har; qui vous ai empche de mourir
d'ennui, et en Bretagne et dans votre grossesse. Quelquefois votre mre
troublait nos plaisirs, mais je savais bien o vous reprendre:
prsentement je ne sais plus o j'en suis; les honneurs et les
reprsentations me feront prir, si vous n'avez soin de moi. Il me
semble que vous lui dites en passant un petit mot d'amiti, vous lui
donnez quelque esprance de vous possder  Grignan; mais vous passez
vite, et vous n'avez pas le loisir d'en dire davantage[19]. Le devoir et
la raison sont autour de vous, et ne vous donnent pas un moment de
repos; moi-mme, qui les ai toujours tant honors, je leur suis
contraire et ils me le sont: le moyen qu'ils vous laissent le temps de
lire de pareilles lanterneries?

  [16] L'abb de Vauxcelles, dans ses _Rflexions sur les Lettres de
  madame de Svign_, emploie cette comparaison, sans faire entrevoir
  jusqu' quel point il la croit juste. C'est risquer de ne donner
  qu'une ide fausse ou qu'une ide vague.

  [17] Il y en aurait long  citer, si l'on voulait rassembler tous les
  loges de son talent, toutes les dfinitions et toutes les
  apprciations admiratives de son esprit, que ses amis lui adressrent
   elle-mme. Corbinelli allait jusqu' dire, dans son style
  entortill, _qu'il voulait lui donner envie de la conformit que
  Cicron pouvait avoir avec elle sur le genre pistolaire_. Ds 1668,
  Bussy avait fait mettre au-dessous du portrait de sa cousine, qu'il
  avait dans son salon, cette inscription, dont il lui fit part: _Marie
  de Rabutin, marquise de Svign, fille du baron de Chantal, femme d'un
  gnie extraordinaire et d'une solide vertu, compatibles avec la joie
  et les agrments_. Tandis qu'elle trouvait dans chacun de ses amis un
  critique louangeur, elle jouait continuellement le mme rle  l'gard
  de sa fille. Elle ne cesse de clbrer et de caractriser le style de
  madame de Grignan, non-seulement avec la complaisance d'une mre
  tendre, mais avec la curiosit littraire, la critique exerce,
  l'_acumen_ d'une femme de got, d'une connaisseuse en fait de style
  pistolaire.

  [18] Il est bon de remarquer d'ailleurs que cela lui et t
  matriellement impossible. En effet, il lui arrive souvent d'crire
  plus de vingt lettres par mois  sa fille: et cela, non dans la
  solitude des Rochers, mais  Paris, au milieu des affaires, des
  visites, des ftes, sans compter les correspondances avec d'autres,
  qui allaient leur train.

  [19] La prciosit de ce passage est charmante. Mais quelquefois
  madame de Svign tombe dans une autre espce de prciosit plus
  apprte et moins agrable. Elle crit  Bussy en 1680, 
  cinquante-quatre ans: Je suis un peu fche que vous n'aimiez pas les
  madrigaux. Ne sont-ils pas les maris des pigrammes? Ce sont de si
  jolis mnages, quand ils sont bons! De pareils traits sont rares
  heureusement. Madame de Svign n'avait pu traverser tout  fait
  impunment l'htel de Rambouillet.

  (Extrait du Dictionnaire encyclopdique de la France; _Univers
  pittoresque_).

On fait trs-bien, toutes les fois qu'on veut se rendre compte de la
composition des lettres de madame de Svign, d'loigner toute ide
d'artifice et d'ambition littraire, d'immoler  la gloire de cette
femme unique tous les talents pistolaires  la Pline le jeune, et de
proclamer le naturel comme tant l'attribut propre et distinctif de son
gnie. Mais, pour la juger au vrai point de vue, pour mieux saisir les
traits de cette dlicate physionomie, il faut reconnatre que le naturel
se mlange chez elle d'une douce et facile coquetterie. Madame de
Svign unit frquemment  une navet trs-relle, des raffinements
ingnieux, quelquefois mme lgrement subtils. Elle est femme ingnue
et elle est artiste habile: mais, ce qu'il ne faut pas oublier, son art
lui-mme est tout de premier mouvement; ses raffinements lui cotent
peu; ils sont improviss comme le reste. C'est une prcieuse pleine de
bonhomie, de feu et d'abandon; c'est un bel esprit qui improvise d'aprs
son me et son coeur, et qui dsirant de plaire aux autres, y tient bien
plus pour les autres que pour lui-mme.

  P. JACQUINET.




DU STYLE PISTOLAIRE

ET

DE MADAME DE SVIGN,

PAR M. SUARD,

SECRTAIRE PERPTUEL DE L'ACADMIE FRANAISE.


Qu'est-ce qui caractrise essentiellement le style pistolaire? Il est
embarrassant de rpondre  cette question. Le style pistolaire est
celui qui convient  la personne qui crit et aux choses qu'elle crit.
Le cardinal d'Ossat ne peut pas crire comme Ninon; et Cicron n'crit
pas sur le meurtre de Csar du mme ton dont il raconte le souper qu'il
a donn en impromptu  Csar. On pourrait appliquer le mme principe au
style de l'histoire, de la fable, etc. Le style de Tacite n'a rien de
commun avec celui de Tite-Live, ni le style de la Fontaine avec celui de
Phdre.

A quoi servent ces distinctions de genres et de tons qu'on est parvenu 
introduire dans la littrature! On veut tout rduire en classes et en
genres; on prend pour le terme de la perfection dans chaque genre le
point o s'est arrt l'crivain qui a t le plus loin, et l'on semble
prescrire pour modle la manire qu'il a prise. Cet esprit critique, qui
distingue particulirement notre nation, a servi, il est vrai, 
rpandre un got plus sain et plus agrable, mais a contribu en mme
temps  gner l'essor des talents et  rtrcir la carrire des arts.
Heureusement, le gnie ne se laisse pas garrotter par ces petites rgles
que la pdanterie, la mdiocrit, la fureur de juger, ont inventes et
s'efforcent de maintenir. L'homme de gnie est comme Gulliver au milieu
des Lilliputiens qui l'enchanent pendant son sommeil: en se rveillant,
il brise sans effort ces liens fragiles que les nains prenaient pour des
cbles.

Revenons au style pistolaire. Rien ne se ressemble moins que le style
pistolaire de Cicron et celui de Pline, que le style de madame de
Svign et celui de M. de Voltaire. Lequel faut-il imiter? Ni l'un ni
l'autre, si l'on veut tre quelque chose; car on n'a vritablement un
style que lorsqu'on a celui de son caractre propre et de la tournure
naturelle de son esprit, modifi par le sentiment qu'on prouve en
crivant.

Les lettres n'ont pour objet que de communiquer ses penses et ses
sentiments  des personnes absentes: elles sont dictes par l'amiti, la
confiance, la politesse. C'est une conversation par crit: aussi le ton
des lettres ne doit diffrer de celui de la conversation ordinaire que
par un peu plus de choix dans les objets et de correction dans le style.
La rapidit de la parole fait passer une infinit de ngligences que
l'esprit a le temps de rejeter lorsqu'on crit, mme avec rapidit; et
d'ailleurs l'homme qui lit n'est pas aussi indulgent que celui qui
coute.

Le naturel et l'aisance forment donc le caractre essentiel du style
pistolaire; la recherche d'esprit, d'lgance ou de correction y est
insupportable.

La philosophie, la politique, les arts, les anecdotes et les bons mots,
tout peut entrer dans les lettres, mais avec l'air d'abandon, d'aisance
et de premier mouvement, qui caractrise la conversation des gens
d'esprit.

Quel est celui qui crit le mieux? Celui qui a plus de mobilit dans
l'imagination, plus de prestesse, de gaiet et d'originalit dans
l'esprit, plus de facilit et de got dans la manire de s'exprimer.

Mais pourquoi l'homme le plus spirituel, le plus anim et le plus gai
dans la conversation est-il souvent froid, sec et commun dans ses
lettres? C'est qu'il y a des hommes que la socit excite, et d'autres
qu'elle dconcerte. Le mouvement de la socit est une espce d'ivresse
qui donne  l'esprit des uns plus de ressort et d'activit, qui trouble
et engourdit l'esprit des autres. Les premiers restent froids lorsqu'ils
sont dans leur cabinet, la plume  la main; ceux-ci y retrouvent
l'exercice plus libre de toutes leurs facults.

On conoit aisment que les femmes qui ont de l'esprit, et un esprit
cultiv, doivent mieux crire les lettres que les hommes mme qui
crivent le mieux. La nature leur a donn une imagination plus mobile,
une organisation plus dlicate! leur esprit, moins cultiv par la
rflexion, a plus de vivacit et de premier mouvement; il est plus
_primesautier_, comme dit Montaigne: renfermes dans l'intrieur de la
socit, et moins distraites par les affaires et par l'tude, elles
mettent plus d'attention  observer les caractres et les manires;
elles prennent plus d'intrt  tous les petits vnements qui occupent
ou amusent ce qu'on appelle le monde. Leur sensibilit est plus prompte,
plus vive, et se porte sur un plus grand nombre d'objets. Elles ont
naturellement plus de facilit  s'exprimer; la rserve mme que leur
prescrivent l'ducation et les moeurs sert  aiguiser leur esprit, et
leur inspire sur certains objets des tournures plus fines et plus
dlicates; enfin, leurs penses participent moins de la rflexion, leurs
opinions tiennent plus  leurs sentiments, et leur esprit est toujours
modifi par l'impression du moment: de l cette souplesse et cette
varit de tons qu'on remarque si communment dans leurs lettres; cette
facilit de passer d'un objet  d'autres trs-divers, sans effort et par
des transitions inattendues, mais naturelles; ces expressions et ces
associations de mots, neuves et piquantes sans tre recherches; ces
vues fines et souvent profondes, qui ont l'air de l'inspiration; enfin
ces ngligences heureuses, plus aimables que l'exactitude. Les hommes
d'esprit, et plus habitus  penser et  crire, mettent tout
naturellement et comme malgr eux, dans leurs ides, une mthode qui y
donne trop l'air de la rflexion; et dans leur style, une correction
incompatible avec cette grce nglige et abandonne qu'on aime dans les
lettres des femmes.

D'ordinaire, a dit, je crois, Voltaire, les savants crivent mal les
lettres familires, comme les danseurs font mal la rvrence.

Les lettres de Balzac et de Voiture, qui ont eu tant de succs dans le
sicle dernier, sont oublies aujourd'hui, parce que l'amour du bel
esprit est moins vif, le got plus form, et l'art d'crire mieux connu.
Il est rest de ce sicle immortel des lettres de deux femmes, qui
vivront autant que notre langue: tout le monde a lu les lettres de
madame de Maintenon, et l'on ne peut se lasser de relire celles de
madame de Svign. Mais quelle diffrence entre ces deux femmes
clbres! Les lettres de la premire sont pleines d'esprit et de raison:
le style en est lgant et naturel; mais le ton en est srieux et
uniforme. Quelle grce, au contraire, quelle varit, quelle vivacit
dans celles de madame de Svign!

Ce qui la distingue particulirement, c'est cette sensibilit momentane
qui s'meut de tout, se rpand sur tout, reoit avec une rapidit
extrme diffrents genres d'impressions. Son imagination est une glace
pure et brillante o tous les objets vont se peindre, mais qui les
rflchit avec un clat qu'ils n'ont pas naturellement. Cette mobilit
d'me est ce qui fait le talent des potes, surtout des potes
dramatiques, qui sont obligs de revtir presque en mme temps des
caractres trs-divers, et de se pntrer des sentiments les plus
opposs, lorsqu'ils ont  faire parler dans la mme scne l'homme
passionn et l'homme tranquille, l'homme vertueux et le sclrat, Nron
et Burrhus, Mahomet et Zopire, etc.

On a dit que madame de Svign tait une caillette: cela peut tre, si
l'on entend simplement par caillette une femme sans cesse occupe de
tous les mouvements de la socit, de tous les mots qui chappent, de
tous les vnements qui s'y succdent; qui saisit tous les ridicules,
recueille toutes les mdisances; qui conte avec la mme vivacit une
sottise plaisante et la mort d'un grand homme, le succs d'un sermon et
le gain d'une bataille. Mais comment peut-on donner le nom de
_caillette_  une femme du meilleur ton, trs-instruite, pleine
d'esprit, de grces, de gaiet et d'imagination, admire et recherche
des hommes les plus distingus du sicle de Louis XIV?

Le mrite de son style est bien difficile  sentir pour un tranger: il
tient au progrs qu'a fait la socit en France, o elle a cr un
langage qui n'est bien connu que des personnes qui ont vcu quelque
temps dans la bonne compagnie. Les finesses de ce langage consistent
particulirement dans un grand nombre de termes qui, tant un peu
dtourns de leur sens primitif, expriment des ides accessoires dont
les nuances se sentent plutt qu'elles ne se dfinissent. Il y a une
infinit d'expressions et de tournures qui reviennent sans cesse dans
nos conversations, et qui n'ont point d'quivalent dans les autres
langues. Les mots _sentiment_ et _galanterie_, qui expriment des ides
bien distinctes pour un Franais, ne peuvent se traduire ni en latin, ni
en italien, ni en anglais. Il faut qu'un tranger soit fort avanc dans
la connaissance de notre langue pour tre en tat de sentir le charme
des lettres de madame de Svign et celui des fables de la Fontaine.

Le comte de la Rivire, parent de madame de Svign, et de qui on a un
recueil de lettres en deux volumes, dit quelque part: _Quand on a lu une
lettre de madame de Svign, on sent quelque peine, parce qu'on en a une
de moins  lire_. Ce mot vaut mieux que le reste du recueil.

Ce qui ajoute un grand prix aux lettres de madame de Svign, c'est une
foule de traits qui nous peignent cette cour brillante de Louis XIV. On
aime  se trouver, pour ainsi dire, en socit avec les plus grands
personnages de ce beau rgne, qui, malgr les censures d'une philosophie
sche et svre, a toujours un clat et un air de grandeur qui attache
et qui impose. Je ne crois pas que notre sicle ait jamais le mme
attrait pour nos descendants. _Ce qui me dgote de l'histoire_, disait
une femme de beaucoup d'esprit, _c'est de penser que ce que je vois
aujourd'hui sera de l'histoire un jour_[20]. Ce mot est spirituel, mais
ne doit pas tre pris  la lettre. L'histoire des intrigues du Vatican
ne doit pas nous dgoter de celle de la rpublique romaine.

  [20] On croit que ce mot est de madame du Deffant.

M. de Voltaire n'a pas rendu justice  madame de Svign, dans sa notice
des crivains du sicle de Louis XIV. C'est dommage, dit-il, qu'elle
manque absolument de got, qu'elle ne sache pas rendre justice  Racine,
qu'elle gale l'oraison funbre prononce par Mascaron au grand
chef-d'oeuvre de Flchier. Il est vrai qu'elle a crit qu'_on se
dgoterait de Racine comme du caf_, et en cela elle a fait une double
mprise; mais il ne faut pas toujours attribuer  un dfaut de got une
faute de got. Les gens d'esprit se trompent tous les jours dans les
jugements qu'ils portent de leurs contemporains: c'est que ce n'est pas
le got seul qui juge: les prventions personnelles, les affections, les
rivalits, l'opinion publique, sduisent et garent les meilleurs
esprits. Madame de Svign avait vu natre les chefs-d'oeuvre de
Corneille: leve dans l'admiration de ce grand homme, son enthousiasme
tait bien lgitime, mais, comme tout enthousiasme, il tait un peu
exclusif. Lorsque Racine vint apporter sur le thtre des moeurs plus
faibles, un ton moins lev, une grandeur moins apparente, elle crut
qu'il avait dgrad le caractre de la tragdie, parce qu'elle comparait
Racine  Corneille, et qu'elle ne pouvait juger de la perfection d'une
tragdie que d'aprs celles de Corneille: _Pardonnons-lui_, disait-elle,
_de mchants vers en faveur des sublimes et divines beauts qui nous
transportent: ce sont des traits de matre qui sont inimitables.
Despraux en dit encore plus que moi._ En se trompant ainsi, on voit que
son erreur tait sans prvention et sans humeur. Il faut bien se garder
de la mettre au rang des Nevers, des Deshoulires, de cette cabale
acharne qui perscutait Racine en protgeant Pradon. Voyez avec quelle
aimable sensibilit elle parle d'une reprsentation d'_Esther_ 
Saint-Cyr: Je ne puis vous dire l'excs de l'agrment de cette pice.
C'est un rapport de la musique, des vers, des chants et des personnes,
si parfait qu'on n'y souhaite rien. On est attentif, et l'on n'a point
d'autre peine que celle de voir finir une si aimable pice. Tout y est
simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant. Cette
fidlit  l'histoire sainte donne du respect: tous les chants
convenables aux paroles sont d'une beaut qu'on ne soutient pas sans
larmes. La mesure de l'approbation qu'on donne  cette pice est celle
du got et de l'attention.

Quant  la comparaison de Mascaron avec Flchier, M. de Voltaire s'est
bien tromp.

L'oraison funbre de Mascaron parut la premire, et madame de Svign la
trouva belle; mais lorsqu'elle vit celle de Flchier, elle n'hsita pas
 lui donner la prfrence. Lors mme qu'elle se trompe, on trouve dans
ses jugements et dans ses opinions toujours de la bonne foi, et jamais
de suffisance.

Il me semble que ceux mme qui aiment le plus cette femme extraordinaire
ne sentent pas encore assez toute la supriorit de son esprit. Je lui
trouve tous les genres d'esprit: raisonneuse ou frivole, plaisante ou
sublime, elle prend tous les tons avec une facilit inconcevable. Je ne
puis pas me refuser au dsir de justifier mon admiration par la citation
des traits les plus piquants qui se prsenteront  ma mmoire ou  mes
yeux, en parcourant ses lettres au hasard.

C'est surtout dans les rcits et les tableaux o la grce, la souplesse
et la vivacit de son esprit brillent avec le plus d'clat. Il n'y a
rien peut-tre  comparer  ce conte de l'archevque de Reims, le
Tellier: L'archevque de Reims revenait fort vite de Saint-Germain,
c'tait comme un tourbillon; s'il se croit grand seigneur, ses gens le
croient encore plus que lui. Il passait au travers de Nanterre, tra,
tra, tra: ils rencontrent un homme  cheval: Gare! gare! Ce pauvre homme
veut se ranger, son cheval ne le veut pas, et enfin le carrosse et les
six chevaux renversent cul par-dessus tte le pauvre homme et le cheval,
et passent par-dessus, et si bien par-dessus, que le carrosse fut vers
et renvers: en mme temps l'homme et le cheval, au lieu de s'amuser 
tre rous, se relvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et
s'enfuient, et courent encore, pendant que les laquais et le cocher de
l'archevque mme se mettent  crier: _Arrte, arrte ce coquin! qu'on
lui donne cent coups!_

L'archevque, en racontant ceci disait: _Si j'avais tenu ce maraud-l,
je lui aurais rompu les bras et coup les oreilles._

Voici un tableau d'un autre genre: Madame de Brissac avait aujourd'hui
la colique; elle tait au lit, belle et coiffe  coiffer tout le monde:
je voudrais que vous eussiez vu ce qu'elle faisait de ses douleurs, et
l'usage qu'elle faisait de ses yeux, et des cris et des bras, et des
mains qui tranaient sur sa couverture, et la compassion qu'elle voulait
qu'on et. _Chamarre_ de tendresse et d'admiration, j'admirais cette
pice et la trouvais si belle, que mon attention a d paratre un
saisissement, dont je crois qu'on me saura fort bon gr; et songez que
c'tait pour l'abb Bayard, Saint-Hrem, Montjeu et Planci, que la scne
tait ouverte.

coutez-la  prsent annoncer la mort subite de M. de Louvois; voyez
comme son ton s'lve sans se guinder. Il n'est donc plus, ce ministre
puissant et superbe, dont le _moi_ occupait tant d'espace, tait le
centre de tant de choses! Que d'intrts  dmler, d'intrigues 
suivre, de ngociations  terminer!... O mon Dieu! encore quelque temps:
je voudrais humilier le duc de Savoie, craser le prince d'Orange:
encore un moment!... Non, vous n'aurez pas un moment, un seul moment.
Ce dernier mouvement n'est-il pas digne de Bossuet? Il me semble qu'on
n'est pas plus sublime avec plus de simplicit.

Lorsque le prince de Longueville fut tu au passage du Rhin, on ne
savait comment l'apprendre  la duchesse de Longueville, sa mre, qui
l'idoltrait. Il fallait pourtant lui annoncer qu'il y avait eu une
affaire: Comment se porte mon frre, dit-elle? _Sa pense n'osa pas
aller plus loin_, ajoute madame de Svign. Ce trait n'est-il pas
admirable? Le tableau qu'elle fait ensuite de la douleur de cette mre
tendre fait frissonner.

Cette libert que prend la mort d'interrompre la fortune doit consoler
de n'tre pas au nombre des heureux; on en trouve la mort moins amre.
Les lettres de madame de Svign sont semes de rflexions semblables,
d'une vrit frappante, exprimes d'une manire nergique, fine,
originale, et entremles souvent de traits plaisants et curieux.

Elle dit quelque part, en parlant d'une vieille femme de sa
connaissance qui venait de mourir: Quand elle fut prs de mourir
l'anne passe, je disais, en voyant sa triste convalescence et sa
dcrpitude: Mon Dieu! elle mourra deux fois bien prs l'une de l'autre.
Ne disais-je pas vrai? Un jour Patris tant revenu d'une grande maladie
 quatre-vingts ans, et ses amis s'en rjouissant avec lui et le
conjurant de se lever: Hlas! leur dit-il, est-ce la peine de se
rhabiller?

Il n'y a qu' laisser faire l'esprit humain, dit-elle ailleurs, il
saura bien trouver ses petites consolations: c'est sa fantaisie d'tre
content.

Les longues maladies usent la douleur, et les longues esprances usent
la joie.

On n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps: il faut tre, si
l'on veut paratre. Le monde n'a point de longues injustices.

Elle montre partout un grand penchant  la dvotion et une grande
tideur sur la pratique. Mon Dieu, qu'il est heureux (dit-elle du
fameux cardinal de Retz)! que j'envierais quelquefois son pouvantable
tranquillit sur tous les devoirs de la vie! On se ruine quand on veut
s'acquitter.

Sa dvotion est douce et humaine. Nous parlons quelquefois de l'opinion
d'Origne et de la ntre: nous avons de la peine  nous faire entrer une
ternit de supplices dans la tte,  moins que la soumission ne vienne
au secours.

Combien de rflexions touchantes sur le temps, la vieillesse, et la
mort!

La mort me parat si terrible, que je hais plus la vie parce qu'elle y
mne, que par les pines qui s'y rencontrent.

Je trouve les conditions de la vie assez dures: il me semble que j'ai
t trane malgr moi  ce point fatal o il faut souffrir la
vieillesse: je la vois, m'y voil, et je voudrais bien au moins mnager
de n'aller pas plus loin, de ne point avancer dans ce chemin des
infirmits, des douleurs, des pertes de mmoire, des _dfigurements_,
qui sont prs de m'outrager. Mais j'entends une voix qui dit: Il faut
marcher malgr vous; ou bien, si vous ne le voulez pas, il faut mourir;
ce qui est une autre extrmit o la nature rpugne.

Je regardais une pendule, et prenais plaisir  penser: voil comme on
est quand on souhaite que cette aiguille marche: cependant elle tourne
sans qu'on la voie, et tout arrive  la fin.

Il lui chappe quelquefois des expressions hardies qu'on pourrait
trouver manires en les considrant isoles, mais qui, vues  leur
place, paraissent trs-naturelles: c'est, il est vrai, le naturel d'une
femme dont l'imagination est trs-vive et l'esprit trs-orn. Je ne
connais plus les plaisirs, dit-elle quelque part; j'ai beau frapper du
pied, rien ne sort qu'une vie triste et uniforme. On voit qu'elle
venait de lire dans Plutarque le mot de Pompe, qui se vantait qu'en
quelque endroit de l'Italie qu'il frappt du pied, il en sortirait des
lgions prtes  obir  ses ordres.

Pour faire entendre que le crdit d'un ministre diminue, madame de
Svign dit que _son toile plit_. Cette figure n'est-elle pas heureuse
et brillante, sans aucune affectation?

Son style n'est presque jamais simple, mais il est toujours naturel; et
ce naturel se fait surtout sentir par une ngligence abandonne qui
plat, et par une rapidit qui entrane. On sent partout ce qu'elle dit
quelque part: _J'crirais jusqu' demain; mes penses, ma plume, mon
encre, tout vole._

Veut-elle quelquefois raconter un trait, une plaisanterie d'une gaiet
un peu libre pour une femme? quelle adresse dans la tournure! quelle
mesure dans l'expression! Elle fait tout entendre sans rien prononcer.
On peut se rappeler un mot de ce genre sur la Brinvilliers.

Ce qui brille par-dessus tout dans les lettres de madame de Svign,
c'est ce fonds inpuisable de tendresse pour sa fille, dont les
expressions se varient sous mille formes diverses, toujours sensibles,
toujours intressantes; mais ce sont les traits les moins propres  tre
cits, parce que ce ne sont ordinairement que des expressions et des
tournures trs-simples, qui ne peuvent gure se dtacher des
circonstances ou des ides accessoires qui les environnent. Quelquefois
cependant son sentiment s'embellit par la pense et par l'imagination.

Sa tendresse pour sa fille emprunte souvent des tournures
trs-ingnieuses sans cesser d'tre naturelles. Savez-vous ce que je
fais de ma lunette? crit-elle  madame de Grignan. Je ne cesse de la
tourner du ct dont elle loigne; les importuns qui m'environnent
disparaissent, et je peux ne penser qu' vous.

Je regrette, dit-elle dans un autre endroit, ce que je passe de ma vie
sans vous, et j'en prcipite les restes pour vous retrouver, comme si
j'avais bien du temps  perdre. Elle rpte plusieurs fois cette ide:
Je suis bien aise que le temps coure et m'entrane avec lui, pour me
redonner  vous. Et dans un autre endroit: Je suis si dsole de me
retrouver toute seule, que, contre mon ordinaire, je souhaite que le
temps galope, et pour me rapprocher celui de vous revoir, et pour
m'effacer un peu ces impressions trop vives.... Est-ce donc cette pense
si continuelle qui vous fait dire qu'il n'y a point d'absence? J'avoue
que, par ce ct, il n'y en a point. Mais comment appelez-vous ce que
l'on sent quand la prsence est si chre? Il faut, de ncessit, que le
contraire soit bien amer.

Mon coeur est en repos quand il est prs de vous; c'est son tat
naturel, le seul qui peut lui plaire....

Il me semble, en vous perdant, qu'on m'a dpouille de tout ce que
j'avais d'aimable.... Je serais honteuse, si, depuis huit jours, j'avais
fait autre chose que pleurer.... Je ne sais o me sauver de vous,
dit-elle ailleurs  sa fille.

Elle crit au prsident de Moulceau: J'ai t reue  bras ouverts de
madame de Grignan, avec tant de joie, de tendresse et de reconnaissance,
qu'il me semblait que je n'tais pas venue encore assez tt ni d'assez
loin.

Je sens quelque peine  remarquer les dfauts d'une femme si aimable et
si rare, mais il faut le dire pour l'honneur de la vrit: madame de
Svign, avec tant d'esprit et un si bon esprit, avait aussi les
sottises de son sicle et de son rang. Elle tait glorieuse de sa
naissance jusqu' la purilit. On la voit se pmer d'admiration sur la
gnalogie de la maison de Rabutin, que le comte de Bussy se proposait
d'crire; elle croit que toute l'Europe va s'intresser  cette belle
histoire.

Elle tait enivre, comme presque tout son sicle, de la grandeur de
Louis XIV. Ce prince lui parla un jour, aprs la reprsentation
d'_Esther_,  Saint-Cyr: sa vanit se montre et se rpand,  cette
occasion, avec une joie d'enfant. Le passage est curieux. Le roi
s'adressa  moi, et me dit: Madame, je suis assur que vous avez t
contente. Moi, sans m'tonner, je rpondis: Sire, je suis charme; ce
que je sens est au-dessus des paroles. Le roi me dit: Racine a bien de
l'esprit. Je lui dis: Sire, il en a beaucoup, mais en vrit ces jeunes
personnes en ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet comme si
elles n'avaient jamais fait autre chose. Ah! pour cela, reprit-il, il
est vrai. Et puis Sa Majest s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie.
Monsieur et madame la princesse me vinrent dire un mot; madame de
Maintenon, un clair: je rpondis  tout, car j'tais en fortune.

C'est dans ces endroits que la femme d'esprit est clipse un moment par
la caillette. On sait qu'un jour Louis XIV dansa un menuet avec madame
de Svign. Aprs le menuet, elle se trouva prs de son cousin le comte
de Bussy,  qui elle dit: _Il faut avouer que nous avons un grand roi!
Oui, sans doute, ma cousine_, rpondit Bussy; _ce qu'il vient de faire
est vraiment hroque!_ Il faut avouer que de toutes les sottises
humaines, il n'y en a point de plus sottes que celles de la vanit.




PORTRAIT DE MADAME DE SVIGN,

PAR

Mme LA FAYETTE, SOUS LE NOM D'UN INCONNU[21].


Tous ceux qui se mlent de peindre les belles se tuent de les embellir
pour leur plaire, et n'oseraient leur dire un seul mot de leurs dfauts.
Pour moi, Madame, grce au privilge d'_inconnu_ dont je jouis auprs de
vous, je m'en vais vous peindre tout hardiment, et vous dire vos vrits
bien  mon aise, sans crainte de m'attirer votre colre. Je suis au
dsespoir de n'en avoir que d'agrables  vous conter; car ce me serait
un grand plaisir si, aprs vous avoir reproch mille dfauts, je me
voyais cet hiver aussi bien reu de vous que mille gens qui n'ont fait
toute leur vie que vous importuner de louanges. Je ne veux point vous en
accabler, ni m'amuser  vous dire que votre taille est admirable, que
votre teint a une beaut et une fleur qui assurent que vous n'avez que
vingt ans; que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont
incomparables. Je ne veux point vous dire toutes ces choses, votre
miroir vous le dit assez: mais comme vous ne vous amusez pas  lui
parler, il ne peut vous dire combien vous tes aimable quand vous
parlez; et c'est ce que je veux vous apprendre. Sachez donc, Madame, si
par hasard vous ne le savez pas, que votre esprit pare et embellit si
fort votre personne, qu'il n'y en a point sur la terre d'aussi
charmante, lorsque vous tes anime dans une conversation d'o la
contrainte est bannie. Tout ce que vous dites a un tel charme et vous
sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grces autour de
vous; et le brillant de votre esprit donne un si grand clat  votre
teint et  vos yeux, que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dt toucher
que les oreilles, il est pourtant certain que le vtre blouit les yeux;
et que, quand on vous coute, on ne voit plus qu'il manque quelque chose
 la rgularit de vos traits, et l'on vous cde la beaut du monde la
plus acheve. Vous pouvez juger que si je vous suis inconnu, vous ne
m'tes pas inconnue; et qu'il faut que j'aie eu plus d'une fois
l'honneur de vous voir et de vous entendre, pour avoir dml ce qui
fait en vous cet agrment dont tout le monde est surpris. Mais je veux
encore vous faire voir, Madame, que je ne connais pas moins les qualits
solides qui sont en vous, que je fais les agrables dont on est touch.
Votre me est grande, noble, propre  dispenser des trsors, et
incapable de s'abaisser aux soins d'en amasser. Vous tes sensible  la
gloire et  l'ambition, et vous ne l'tes pas moins aux plaisirs: vous
paraissez ne pour eux, et il semble qu'ils soient faits pour vous;
votre prsence augmente les divertissements, et les divertissements
augmentent votre beaut, lorsqu'ils vous environnent. Enfin la joie est
l'tat vritable de votre me, et le chagrin vous est plus contraire
qu' qui que ce soit. Vous tes naturellement tendre et passionne;
mais,  la honte de notre sexe, cette tendresse vous a t inutile, et
vous l'avez renferme dans le vtre, en la donnant  madame de la
Fayette. Ah! Madame, s'il y avait quelqu'un au monde d'assez heureux
pour que vous ne l'eussiez pas trouv indigne du trsor dont elle jouit,
et qu'il n'et pas tout mis en usage pour le possder, il mriterait de
souffrir seul toutes les disgrces  quoi l'amour peut soumettre tous
ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d'tre le matre d'un
coeur comme le vtre, dont les sentiments fussent expliqus par cet
esprit galant que les dieux vous ont donn! Votre coeur, Madame, est
sans doute un bien qui ne peut se mriter; jamais il n'y en eut un si
gnreux, si bien fait et si fidle. Il y a des gens qui vous
souponnent de ne pas le montrer toujours tel qu'il est; mais au
contraire vous tes si accoutume  n'y rien sentir qui ne vous soit
honorable, que mme vous y laissez voir quelquefois ce que la prudence
vous obligerait de cacher. Vous tes la plus civile et la plus
obligeante personne qui ait jamais t; et, par un air libre et doux qui
est dans toutes vos actions, les plus simples compliments de biensance
paraissent en votre bouche des protestations d'amiti; et tous les gens
qui sortent d'auprs de vous s'en vont persuads de votre estime et de
votre bienveillance, sans qu'ils puissent se dire  eux-mmes quelle
marque vous leur avez donne de l'une et de l'autre. Enfin, vous avez
reu des grces du ciel qui n'ont jamais t donnes qu' vous; et le
monde vous est oblig de lui tre venue montrer mille agrables qualits
qui jusqu'ici lui avaient t inconnues. Je ne veux point m'embarquer 
vous les dpeindre toutes, car je romprais le dessein que j'ai fait de
ne pas vous accabler de louanges; et, de plus, Madame, pour vous en
donner qui fussent

  Dignes de vous, et dignes de paratre,
    Il faudrait tre votre amant,
    Et je n'ai pas l'honneur de l'tre[22].


  [21] Madame de Svign dit, dans sa lettre du 1er dcembre 1675, que
  ce portrait fut crit par madame de la Fayette vers l'anne 1659;
  madame de Svign avait alors trente-trois ans.

  [22] Parodie de ces derniers vers de la Pompe funbre de Voiture, par
  Sarrazin:

    ... Pour bien faire voir ces choses par crit,
    Et dignes de Voiture, et dignes de paratre,
        Il faudrait tre bel esprit,
        Et je n'ai pas l'honneur de l'tre.




PORTRAIT DE MADAME DE SVIGN

PAR LE COMTE DE BUSSY-RABUTIN;

TIR DE LA GNALOGIE MANUSCRITE DE LA MAISON DE RABUTIN.


Marie de Rabutin, fille de Celse-Bnigne de Rabutin, baron de Chantal,
et de Marie de Coulanges, naquit toute pleine de grces: ce fut un grand
parti pour le bien; mais pour le mrite, elle ne se pouvait dignement
assortir. Elle pousa Henri de Svign, d'une bonne et ancienne maison
de Bretagne; et quoiqu'il et de l'esprit, tous les agrments de Marie
ne le purent retenir; il aima partout, et n'aima jamais rien de si
aimable que sa femme. Cependant elle n'aima que lui, bien que mille
honntes gens eussent fait des tentatives auprs d'elle. Svign fut tu
en duel, elle tant encore fort jeune. Cette perte la toucha vivement:
ce ne fut pourtant pas,  mon avis, ce qui l'empcha de se remarier,
mais seulement sa tendresse pour un fils et pour une fille que son mari
lui avait laisss, et quelque lgre apprhension de trouver encore un
ingrat. Par sa bonne conduite (je n'entends pas parler ici de ses
moeurs[23], je veux dire par sa bonne administration), elle augmenta son
bien, ne laissant pas de faire la dpense d'une personne de sa qualit:
de sorte qu'elle donna un grand mariage  sa fille, et lui fit pouser
Franois-Adhmar de Monteil, comte de Grignan, lieutenant pour le roi
en Languedoc, et puis aprs en Provence. Ce ne fut pas le plus grand
bien qu'elle fit  Franoise de Svign: la bonne _nourriture_[24]
qu'elle lui donna, et son exemple, sont des trsors que les rois mme ne
peuvent pas toujours donner  leurs enfants. Elle en avait fait aussi
quelque chose de si extraordinaire, que moi, qui ne suis point du tout
flatteur, je ne me pouvais lasser de l'admirer, et que je ne la nommais
plus, quand j'en parlais, que _la plus jolie fille de France_, croyant
qu' cela tout le monde la devait connatre[25].

  [23] M. de Monmerqu fait observer avec raison que ce mot ne doit pas
  tre pris en mauvaise part. Bussy veut dire seulement que par
  _conduite_ il n'entend pas parler des _moeurs_ de madame de Svign, 
  l'loge desquelles il n'a plus rien  ajouter; mais qu'il prend ce mot
  dans le sens de la _gestion_ et de l'_administration_ de ses biens.

  [24] ducation. Ce mot a vieilli, et ne s'emploie plus dans ce sens.

  [25] On voit par ce passage que c'tait le comte de Bussy qui avait
  dsign ainsi Mlle de Svign. Le mot de _joli_ avait alors plutt la
  signification de _charmant_ que celle de _beau_. Nos Franais sont si
  aimables et si jolis dit madame de Svign, lettre du 28 mars 1676.

Marie de Rabutin acheta encore  son fils la charge de guidon des
gendarmes de M. le Dauphin[26]; ce qu'elle fit habilement, n'y ayant
rien de mieux pens que d'attacher de bonne heure ses enfants auprs
d'un jeune prince, qui a toujours plus d'gards un jour pour ses
premiers serviteurs que pour les autres.

  [26] Cette partie de la gnalogie aura sans doute t compose avant
  l'anne 1677, poque  laquelle M. de Svign acheta du marquis de la
  Fare la charge de sous-lieutenant des gendarmes de M. le Dauphin.

Les soins que Marie de Rabutin avait pris de sa maison n'y avaient pas
seuls mis tout le bon ordre qui y tait: il faut rendre honneur  qui il
est d. L'abb de Coulanges, son oncle, homme d'esprit et de mrite,
l'avait fort aide  cela.

Qui voudrait ramasser toutes les choses que Marie de Rabutin a dites en
sa vie, d'un tour fin, agrable, naturellement, et sans affecter de les
dire, il n'aurait jamais fait. Elle avait la vivacit et l'enjouement de
son pre, mais beaucoup plus poli. On ne s'ennuyait jamais avec elle;
enfin elle tait de ces gens qui ne devraient jamais mourir, comme il y
en a d'autres qui ne devraient jamais natre.

Voici un loge que la seule justice me fit mettre au-dessous d'un de ses
portraits:

             MARIE DE RABUTIN,
          MARQUISE DE SVIGN,
      FILLE DU BARON DE CHANTAL,
    FEMME D'UN GNIE EXTRAORDINAIRE
          ET D'UNE SOLIDE VERTU,
  COMPATIBLES AVEC BEAUCOUP D'AGRMENTS[27].


  [27] Cette inscription tait place au-dessous du portrait de madame
  de Svign, qui tait dans le salon de M. de Bussy-Rabutin.




LETTRE DU COMTE DE BUSSY-RABUTIN

A LA MARQUISE DE COLIGNY.


A LA MARQUISE DE COLIGNY, MA FILLE[28].

Vous avez souhait, ma chre fille, que je vous donnasse un recueil de
ce que nous nous sommes crit, votre tante de Svign et moi. J'approuve
votre dsir, et je loue votre bon got: rien n'est plus beau que les
lettres de madame de Svign; l'agrable, le badin et le srieux y sont
admirables; on dirait qu'elle est ne pour chacun de ces caractres.
Elle est naturelle, elle a une noble facilit dans ses expressions, et
quelquefois une ngligence hardie, prfrable  la justesse des
acadmiciens. Rien ne languit dans son style, rien n'y est forc; il n'y
a personne qui ne crt qu'il en ferait bien autant: _ma questo facile 
quanto difficile_.

Pour ce qui me regarde dans ce recueil, ma chre fille, je n'en parlerai
point; je hais les airs de vanit, et encore plus ceux d'une fausse
modestie. Madame de Svign dit que je suis le _fagot_ de son esprit, et
moi je dis que c'est elle qui m'allume; et ce qui me le persuade, c'est
que je n'ai pas tant d'esprit avec les autres qu'avec elle. Mais enfin
ce recueil est curieux; et digne d'tre dans le cabinet d'un roi honnte
homme, c'est--dire dans celui de Louis le Grand. Tous les gens dlicats
auraient du plaisir  le lire, si on le voyait de notre temps: mais quel
sera son prix  la postrit? car vous savez, ma chre fille, qu'en
matire d'esprit,

  On aime mieux cent morts au-dessus de sa tte
      Qu'un seul vivant  ses cts.

Vous trouverez encore dans ce recueil quelques lettres de madame de
Grignan et de notre ami Corbinelli; mais, outre qu'elles sont presque
toutes dans celles de madame de Svign, c'est qu'elles ont encore leurs
agrments, et qu'elles ne gtent rien aux endroits o elles se trouvent.

  BUSSY-RABUTIN.


  [28] Cette lettre est place  la tte des deux volumes in-folio,
  crits de la main du comte de Bussy, qui contiennent la copie de sa
  correspondance avec madame de Svign.




LETTRES

CHOISIES

DE

MME DE SVIGN.




LETTRE PREMIRE.

DE MADAME DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 25 novembre 1655.

Vous faites bien l'entendu, M. le comte; sous ombre que vous crivez
comme un petit Cicron, vous croyez qu'il vous est permis de vous moquer
des gens:  la vrit, l'endroit que vous avez remarqu m'a fait rire de
tout mon coeur; mais je suis tonne qu'il n'y et que cet endroit de
ridicule, car, de la manire dont je vous crivis, c'est un miracle que
vous ayez pu comprendre ce que je voulais vous dire; et je vois bien
qu'en effet vous avez de l'esprit, ou que ma lettre est meilleure que je
ne pensais: quoi qu'il en soit, je suis bien aise que vous ayez profit
de l'avis que je vous donnais.

On m'a dit que vous sollicitiez de demeurer sur la frontire cet hiver:
comme vous savez, mon pauvre comte, que je vous aime un peu
rustaudement, je voudrais qu'on vous l'accordt, car on dit qu'il n'y a
rien qui avance tant les gens, et vous ne doutez pas de la passion que
j'ai pour votre fortune: ainsi, quoi qu'il puisse arriver, je serai
contente. Si vous demeurez sur la frontire, l'amiti solide y trouvera
son compte; si vous revenez, l'amiti tendre sera satisfaite.

Madame de Roquelaure[29] est revenue tellement belle, qu'elle dfit hier
le Louvre  plate couture: ce qui donne une si terrible jalousie aux
belles qui y sont, que par dpit on a rsolu qu'elle ne serait pas des
aprs-soupers, qui sont gais et galants, comme vous savez. Madame de
Fiennes voulut l'y faire demeurer hier; mais on comprit, par la rponse
de la reine, qu'elle pouvait s'en retourner.

Le prince d'Harcourt[30] et la Feuillade[31] eurent querelle avant-hier
chez Jeannin; le prince disant que le chevalier de Gramont avait l'autre
jour ses poches pleines d'argent, il en prit  tmoin la Feuillade, qui
dit que cela n'tait point, et qu'il n'avait pas un sou.--Je vous dis
que si.--Je vous dis que non.--Taisez-vous, la Feuillade.--Je n'en ferai
rien.--L-dessus le prince lui jette une assiette  la tte; l'autre lui
jette un couteau; ni l'un ni l'autre ne porte: on se met entre deux, on
les fait embrasser; le soir ils se parlent au Louvre, comme si de rien
n'tait. Si vous avez jamais vu le procd des acadmistes[32] qui ont
_campos_, vous trouverez que cette querelle y ressemble fort.

Adieu, mon cher cousin: mandez-moi s'il est vrai que vous vouliez passer
l'hiver sur la frontire, et croyez bien que je suis la plus fidle amie
que vous ayez au monde.


  [29] Charlotte-Marie de Daillon, fille du comte du Lude.

  [30] Charles de Lorraine.

  [31] Franois, vicomte d'Aubusson, duc de la Feuillade, pair, et
  depuis marchal de France.

  [32] Jeunes gens qui faisaient leur cours d'quitation.




2.--DE Mme DE SVIGN A M. DE POMPONNE[33].


Aujourd'hui lundi 17 novembre 1664, M. Fouquet a t pour la seconde
fois sur la sellette; il s'est assis sans faon, comme l'autre fois. M.
le chancelier a recommenc  lui dire de lever la main: il a rpondu
qu'il avait dj dit les raisons qui l'empchaient de prter le serment.
L-dessus M. le chancelier s'est jet dans de grands discours, pour
faire voir le pouvoir lgitime de la chambre; que le roi l'avait
tablie, et que les commissions avaient t vrifies par les compagnies
souveraines.

M. Fouquet a rpondu que souvent on faisait des choses par autorit, que
quelquefois on ne trouvait pas justes, quand on y avait fait rflexion.

M. le chancelier a interrompu: Comment! vous dites donc que le roi abuse
de sa puissance? M. Fouquet a rpondu: C'est vous qui le dites,
monsieur, et non pas moi: ce n'est point ma pense, et j'admire qu'en
l'tat o je suis, vous me vouliez faire une affaire avec le roi. Mais,
monsieur, vous savez bien vous-mme qu'on peut tre surpris. Quand vous
signez un arrt, vous le croyez juste; le lendemain vous le cassez: vous
voyez qu'on peut changer d'avis et d'opinion.

Mais cependant, a dit M. le chancelier, quoique vous ne reconnaissiez
pas la chambre, vous lui rpondez, vous lui prsentez des requtes, et
vous voil sur la sellette. Il est vrai, monsieur, a-t-il rpondu, j'y
suis; mais je n'y suis pas par ma volont, on m'y mne; il y a une
puissance  laquelle il faut obir, et c'est une mortification que Dieu
me fait souffrir, et que je reois de sa main: peut-tre pouvait-on bien
me l'pargner, aprs les services que j'ai rendus et les charges que
j'ai eu l'honneur d'exercer.

Aprs cela M. le chancelier a continu l'interrogatoire de la pension
des gabelles, o M. Fouquet a trs-bien rpondu. Les interrogations
continueront, et je continuerai de vous les mander fidlement; je
voudrais seulement savoir si mes lettres vous sont rendues srement.

Vous savez sans doute notre droute de Gigeri[34]; et comme ceux qui ont
donn les conseils veulent jeter la faute sur ceux qui ont excut, on
prtend faire le procs  Gadagne; il y a des gens qui en veulent  sa
tte: tout le public est persuad pourtant qu'il ne pouvait pas faire
autrement. On parle fort ici de M. d'Aleth, qui a excommuni les
officiers subalternes du roi qui ont voulu contraindre les
ecclsiastiques  signer. Voil qui le brouillera avec monsieur votre
pre, comme cela le runira avec le P. Annat[35].

Adieu, je sens l'envie de causer qui me prend; je ne veux pas m'y
abandonner: il faut que le style des relations soit court.


  [33] Les lettres qui suivent, et qui concernent l'affaire de Fouquet,
  ont t adresses au marquis de Pomponne, qui fut depuis ministre des
  affaires trangres.

  Le procs de Fouquet est un des vnements remarquables du rgne de
  Louis XIV. Le projet de le perdre fut tram avec un art si odieux, et
  la conduite de ses ennemis, dont plusieurs taient ses juges, fut si
  passionne, qu'on s'intresserait pour lui, quand mme il et t plus
  coupable qu'il ne l'tait. Accus et arrt comme coupable du dsordre
  des finances, il fut condamn au bannissement pour crime d'tat. Son
  crime tait un projet vague de rsistance, et de fuite dans les pays
  trangers, qu'il avait jet sur le papier quinze ans auparavant, dans
  le temps o les factions de la Fronde partageaient la France, et o il
  croyait avoir  se plaindre de l'ingratitude de Mazarin. Ce projet,
  qu'il avait absolument oubli, fut trouv dans les papiers qui furent
  saisis chez lui.

  On sait qu'on tait parvenu  faire croire  Louis XIV que Fouquet
  pouvait tre  craindre. Il fut accompagn d'une garde de cinquante
  mousquetaires qui le conduisirent  la citadelle de Pignerol, le roi
  ayant converti le bannissement en prison perptuelle. On craignait
  qu'il ne lui restt des appuis formidables. Il lui resta Pellisson et
  la Fontaine: l'un le dfendit avec loquence, et l'autre pleura ses
  malheurs dans une lgie trs-belle et trs-touchante, dans laquelle
  il osa mme demander sa grce au roi.

  Le rcit fait par madame de Svign sur ce grand procs a un tel
  intrt historique, que nous avons cru devoir le reproduire dans ce
  choix de lettres.

  [34] Premire expdition contre Alger.

  [35] Confesseur de Louis XIV.




3.--DE Mme DE SVIGN A M. DE POMPONNE.


  Le jeudi 20 novembre 1664.

M. Fouquet a t interrog ce matin sur le marc d'or; il a trs-bien
rpondu. Plusieurs juges l'ont salu; M. le chancelier en a fait
reproche, et a dit que ce n'tait point la coutume, tant conseiller
breton: C'est  cause que vous tes de Bretagne que vous saluez si bas
M. Fouquet. En repassant par l'Arsenal,  pied pour se promener, M.
Fouquet a demand quels ouvriers il voyait: on lui a dit que c'taient
des gens qui travaillaient  un bassin de fontaine; il y est all, et a
dit son avis, et puis s'est retourn en riant vers d'Artagnan, et lui a
dit: N'admirez-vous point de quoi je me mle? Mais c'est que j'ai t
autrefois assez habile sur ces sortes de choses-l. Ceux qui aiment M.
Fouquet trouvent cette tranquillit admirable, je suis de ce nombre; les
autres disent que c'est une affectation: voil le monde. Madame Fouquet,
sa mre, a donn un empltre  la reine, qui l'a gurie de ses
convulsions, qui taient,  proprement parler, des vapeurs.

La plupart, suivant leurs dsirs, se vont imaginant que la reine prendra
cette occasion pour demander au roi la grce de ce pauvre prisonnier;
mais pour moi, qui entends un peu parler des tendresses de ce pays-l,
je n'en crois rien du tout. Ce qui est admirable, c'est le bruit que
tout le monde fait de cet empltre, disant que c'est une sainte que
madame Fouquet, et qu'elle peut faire des miracles.

Aujourd'hui 21, on a interrog M. Fouquet sur les cires et sucres: il
s'est impatient sur certaines objections qu'on lui faisait, et qui lui
ont paru ridicules. Il l'a un peu trop tmoign, et a rpondu avec un
air et une hauteur qui ont dplu. Il se corrigera, car cette manire
n'est pas bonne; mais, en vrit, la patience chappe: il me semble que
je ferais tout comme lui.


  Samedi au soir....

M. Fouquet est entr ce matin  la chambre; on l'a interrog sur les
octrois; il a t trs-mal attaqu, et s'est trs-bien dfendu. Ce n'est
pas, entre nous, que ce ne soit un endroit des plus glissants de son
affaire. Je ne sais quel bon ange l'a averti qu'il avait t trop fier;
il s'en est corrig aujourd'hui, comme on s'est corrig de le saluer. On
ne rentrera que mercredi  la chambre; je ne vous crirai aussi que ce
jour-l. Au reste, si vous continuez  me tant plaindre de la peine que
je prends  vous crire, et  me prier de ne point continuer, je croirai
que c'est vous qui vous ennuyez de lire mes lettres, et que vous vous
trouvez fatigu d'y faire rponse; mais sur cela je vous promets encore
de faire mes lettres plus courtes, si je puis; et je vous quitte de la
peine de me rpondre, quoique j'aime encore vos lettres. Aprs ces
dclarations, je ne pense pas que vous espriez d'empcher le cours de
mes gazettes. Quand je songe que je vous fais un peu de plaisir, j'en ai
beaucoup. Il se prsente si peu d'occasions de tmoigner son estime et
son amiti, qu'il ne faut pas les perdre quand elles viennent s'offrir.
Je vous supplie de faire tous mes compliments chez vous et dans votre
voisinage. La reine est bien mieux.




4.--DE Mme DE SVIGN A M. DE POMPONNE.


  Le lundi 24 novembre 1664.

Si j'en croyais mon coeur, c'est moi qui vous suis vritablement oblige
de recevoir si bien le soin que je prends de vous instruire. Croyez-vous
que je ne trouve point de consolation en vous crivant? Je vous assure
que j'y en trouve beaucoup, et que je n'ai pas moins de plaisir  vous
entretenir, que vous en avez  lire mes lettres. Tous les sentiments que
vous avez sur ce que je vous mande sont bien naturels; celui de
l'esprance est commun  tout le monde, sans que l'on puisse dire
pourquoi; mais enfin cela soutient le coeur.


  Mercredi, 26 novembre.

Ce matin M. le chancelier a interrog M. Fouquet; mais sa manire a t
diffrente; il semble qu'il soit honteux de recevoir tous les jours sa
leon par Boucherat[36]. Il a dit au rapporteur de lire l'article sur
quoi on voulait interroger l'accus; le rapporteur a lu, et cette
lecture a dur si longtemps, qu'il tait dix heures et demie quand on
eut fini. Il a dit: Qu'on fasse entrer Fouquet; et puis s'est repris, M.
Fouquet; mais il s'est trouv qu'il n'avait point dit qu'on le ft
venir; de sorte qu'il tait encore  la Bastille. On l'est donc all
querir; il est venu  onze heures. On l'a interrog sur les octrois: il
a fort bien rpondu; pourtant il s'est all embrouiller sur certaines
dates, sur lesquelles on l'aurait bien embarrass, si on avait t bien
habile et bien veill; mais, au lieu d'tre alerte, M. le chancelier
sommeillait doucement: on se regardait, et je pense que notre ami en
aurait ri, s'il avait os. Enfin il s'est remis, et a continu
d'interroger; et quoique M. Fouquet ait trop appuy sur cet endroit o
on le pouvait pousser, il s'est trouv pourtant que par l'vnement il
aura bien dit; car dans son malheur il a de certains petits bonheurs qui
n'appartiennent qu' lui. Si l'on travaille tous les jours aussi
doucement qu'aujourd'hui, le procs durera encore un temps infini.

Je vous crirai tous les soirs; mais je n'enverrai ma lettre que le
samedi au soir ou le dimanche; elle vous rendra compte de jeudi,
vendredi et samedi; et il faudrait que l'on pt vous en faire tenir
encore une le jeudi, qui vous apprendrait le lundi, mardi et mercredi;
ainsi les lettres n'attendraient pas longtemps chez vous. Je vous
conjure de faire mes compliments  votre solitaire et  votre chre
moiti. Je ne vous dis rien de votre chre voisine, ce sera bientt 
moi  vous en donner des nouvelles.


  [36] Boucherat, alors matre des requtes, et depuis chancelier, avait
  t charg de faire mettre les scells chez le surintendant. Il tait
  de la commission charge de la poursuite du procs.




5.--DE Mme DE SVIGN A M. DE POMPONNE.


  Du jeudi 27 novembre 1664.

On a continu aujourd'hui les interrogatoires sur les octrois. M. le
chancelier avait bonne intention de pousser M. Fouquet aux extrmits,
et de l'embarrasser; mais il n'en est pas venu  bout. M. Fouquet s'est
fort bien tir d'affaire, et n'est entr qu' onze heures, parce que M.
le chancelier a fait lire le rapporteur, comme je vous l'ai mand; et,
malgr toute cette belle dvotion, il disait tout le pis contre notre
pauvre ami. Le rapporteur[37] prenait toujours son parti, parce que le
chancelier ne parlait que pour un ct; enfin il a dit: Voici un endroit
sur quoi l'accus ne pourra pas rpondre. Le rapporteur a dit: Ah!
monsieur, pour cet endroit-l, voici l'empltre qui le gurit; et a dit
une trs-forte raison, et puis il a ajout: Monsieur, dans la place o
je suis, je dirai toujours la vrit, de quelque manire qu'elle se
rencontre.

On a souri de l'empltre, qui a fait souvenir de celui qui a fait tant
de bruit. Sur cela on a fait entrer l'accus, qui n'a pas t une heure
dans la chambre; et, en sortant, plusieurs ont fait compliment 
d'Ormesson de sa fermet.

Il faut que je vous conte ce que j'ai fait. Imaginez-vous que des dames
m'ont propos d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal,
pour voir revenir notre pauvre ami. J'tais masque[38], je l'ai vu
venir d'assez loin. M. d'Artagnan tait auprs de lui; cinquante
mousquetaires,  trente ou quarante pas derrire. Il paraissait assez
rveur. Pour moi, quand je l'ai aperu, les jambes m'ont trembl, et le
coeur m'a battu si fort que je n'en pouvais plus. En s'approchant de
nous pour entrer dans son trou, M. d'Artagnan l'a pouss, et lui a fait
remarquer que nous tions l. Il nous a donc salues, et a pris cette
mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait
reconnue; mais je vous avoue que j'ai t trangement saisie quand je
l'ai vu entrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est
malheureux quand on a le coeur fait comme je l'ai, je suis assure que
vous auriez piti de moi; mais je pense que vous n'en tes pas quitte 
meilleur march, de la manire dont je vous connais. J'ai t voir votre
chre voisine; je vous plains autant de ne l'avoir plus, que nous nous
trouvons heureux de l'avoir. Nous avons bien parl de notre cher ami;
elle a vu Sapho[39], qui lui a redonn du courage. Pour moi, j'irai
demain en reprendre chez elle; car de temps en temps je sens que j'ai
besoin de rconfort. Ce n'est pas que l'on ne dise mille choses qui
doivent donner de l'esprance; mais, mon Dieu! j'ai l'imagination si
vive, que tout ce qui est incertain me fait mourir.


  [37] Ce rapporteur tait M. d'Ormesson, l'un des magistrats les plus
  respectables de ce temps.

  [38] C'tait encore l'usage que les femmes sortissent en masque,
  usage qu'on retrouve dans les comdies de Corneille, et qui nous avait
  t apport d'Italie par les Mdicis. Ces masques de velours noir,
  auxquels succdrent les _loups_, taient destins  conserver le teint.

  [39] Mademoiselle de Scudry, soeur de l'auteur connu sous ce nom par
  une malheureuse fcondit, femme qui avait encore plus d'esprit que
  ses ouvrages.




6.--DE Mme DE SVIGN A M. DE POMPONNE.


  Lundi, 1er dcembre 1664.

Il y a deux jours que tout le monde croyait que l'on voulait tirer
l'affaire de M. Fouquet en longueur; prsentement ce n'est plus la mme
chose, c'est tout le contraire: on presse extraordinairement les
interrogations. Ce matin M. le chancelier a pris son papier, et a lu,
comme une liste, dix chefs d'accusation, sur quoi il ne donnait pas le
temps de rpondre. M. Fouquet a dit: Monsieur, je ne prtends pas tirer
les choses en longueur; mais je vous supplie de me donner le loisir de
vous rpondre: vous m'interrogez, et il semble que vous ne vouliez pas
couter ma rponse; il m'est important que je parle. Il y a plusieurs
articles qu'il faut que j'claircisse, et il est juste que je rponde
sur tous ceux qui sont dans mon procs. Il a donc fallu l'entendre,
contre le gr des malintentionns; car il est certain qu'ils ne
sauraient souffrir qu'il se dfende si bien. Il a fort bien rpondu sur
tous les chefs: on continuera de suite; et la chose ira si vite, que je
compte que les interrogations finiront cette semaine. Je viens de souper
 l'htel de Nevers; nous avons bien caus, la matresse du logis et
moi, sur ce chapitre. Nous sommes dans des inquitudes qu'il n'y a que
vous qui puissiez comprendre; car je viens de recevoir votre lettre;
elle vaut mieux que tout ce que je puis crire. Vous mettez ma modestie
 une trop grande preuve, en me mandant de quelle manire je suis avec
vous et avec votre cher solitaire. Il me semble que je le vois, et que
je l'entends dire ce que vous me mandez: je suis au dsespoir que ce ne
soit pas moi qui ait dit: _La mtamorphose de Pierrot en Tartufe_[40].
Cela est si naturellement dit, que si j'avais autant d'esprit que vous
m'en croyez, je l'aurais trouv au bout de ma plume.

Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est trs-vraie, et
qui vous divertira. Le roi se mle depuis peu de faire des vers; MM. de
Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comment il faut s'y prendre. Il
fit l'autre jour un petit madrigal, que lui-mme ne trouva pas trop
joli. Un matin il dit au marchal de Gramont: M. le marchal, lisez, je
vous prie, ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si
impertinent: parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en
apporte de toutes les faons. Le marchal, aprs avoir lu, dit au roi:
Sire, Votre Majest juge divinement bien de toutes choses; il est vrai
que voil le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu.
Le roi se mit  rire, et lui dit: N'est-il pas vrai que celui qui l'a
fait est bien fat? Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom.
Oh bien, dit le roi, je suis ravi que vous m'en ayez parl si bonnement;
c'est moi qui l'ai fait. Ah! sire, quelle trahison! que Votre Majest me
le rende; je l'ai lu brusquement. Non, M. le marchal; les premiers
sentiments sont toujours les plus naturels. Le roi a fort ri de cette
folie, et tout le monde trouve que voil la plus cruelle petite chose
que l'on puisse faire  un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours
 faire des rflexions, je voudrais que le roi en ft l-dessus, et
qu'il juget par l combien il est loin de connatre jamais la vrit.


  Mardi 2 dcembre.

Notre cher et malheureux ami a parl deux heures ce matin, mais si
admirablement, que plusieurs n'ont pu s'empcher de l'admirer. M. Renard
a dit entre autres: Il faut avouer que cet homme est incomparable; il
n'a jamais si bien parl dans le parlement; il se possde mieux qu'il
n'a jamais fait. C'tait encore sur les six millions et sur ses
dpenses. Il n'y a rien de comparable  ce qu'il a dit l-dessus. Je
vous crirai jeudi et vendredi, qui seront les deux derniers jours de
l'interrogation, et je continuerai encore jusqu'au bout.

Dieu veuille que ma dernire lettre vous apprenne ce que je souhaite le
plus ardemment! Adieu, mon trs-cher monsieur; priez notre solitaire
(_Arnauld_) de prier Dieu pour notre pauvre ami. Je vous embrasse tous
deux de tout mon coeur, et, par modestie, j'y joins madame votre femme.


  Mardi 2 dcembre.

M. Fouquet a parl aujourd'hui deux heures entires sur les six
millions; il s'est fait donner audience, il a dit des merveilles; tout
le monde en tait touch, chacun selon son sentiment. Pussort faisait
des mines d'improbation et de ngative, qui scandalisaient les gens de
bien.

Quand M. Fouquet a eu cess de parler, M. Pussort s'est lev
imptueusement, et a dit: Dieu merci, on ne se plaindra pas qu'on ne
l'ait laiss parler tout son sol. Que dites-vous de ces paroles? ne
sont-elles pas d'un bon juge? On dit que le chancelier est fort effray
de l'rsiple de M. de Nesmond, qui l'a fait mourir; il craint que ce
ne soit une rptition pour lui. Si cela pouvait lui donner les
sentiments d'un homme qui va paratre devant Dieu, encore serait-ce
quelque chose; mais il faut craindre qu'on ne dise de lui comme
d'Argant: _e mori come visse_[41].


  Mardi au soir.

J'ai reu votre lettre, qui m'a bien fait voir que je n'oblige pas un
ingrat; jamais je n'ai rien vu de si agrable, ni de si obligeant: il
faudrait tre bien exempte d'amour-propre pour n'tre pas sensible 
des louanges comme les vtres. Je vous assure donc que je suis ravie que
vous ayez bonne opinion de mon coeur; et je vous assure de plus, sans
vouloir vous rendre douceurs pour douceurs, que j'ai une estime pour
vous infiniment au-dessus des paroles dont on se sert ordinairement pour
expliquer ce que l'on pense, et que j'ai une joie et une consolation
sensible de vous pouvoir entretenir d'une affaire o nous prenons tous
deux tant d'intrt.

Aujourd'hui notre cher ami est encore all sur la sellette. L'abb
d'Effiat l'a salu en passant; il lui a dit, en lui rendant le salut:
Monsieur, je suis votre trs-humble serviteur, avec cette mine riante
et fixe que nous lui connaissons. L'abb d'Effiat a t si saisi de
tendresse, qu'il n'en pouvait plus.

Aussitt que M. Fouquet a t dans la chambre, M. le chancelier lui a
dit de s'asseoir. Il a rpondu: Monsieur, vous prtes hier avantage de
ce que je m'tais assis; vous croyez que c'est reconnatre la chambre:
puisque cela est, je vous prie de trouver bon que je ne me mette pas sur
la sellette. Sur cela M. le chancelier a dit qu'il pouvait donc se
retirer. M. Fouquet a rpondu: Je ne prtends point par l faire un
incident nouveau: je veux seulement, si vous le trouvez bon, faire ma
protestation ordinaire, et en prendre acte; aprs quoi je rpondrai.

Il a t fait comme il a souhait; il s'est assis, et on a continu la
pension des gabelles,  quoi il a parfaitement bien rpondu. S'il
continue, ses interrogations lui seront bien avantageuses. On parle fort
 Paris de son admirable esprit et de sa fermet. Il a mand une chose
qui me fait frissonner. Il conjure une de ses amies de lui faire savoir
son arrt par une voie enchante, bon ou mauvais, comme Dieu le lui
enverra, sans prambule, afin qu'il ait le temps de recevoir la nouvelle
par ceux qui viendront la lui dire; ajoutant que, pourvu qu'il ait une
demi-heure pour se prparer, il est capable de recevoir sans motion
tout le pis qu'on lui puisse apprendre. Cet endroit-l me fait pleurer,
et je suis assure qu'il vous serre le coeur.

On n'est point entr aujourd'hui (mercredi) en la chambre,  cause de la
maladie de la reine, qui a t  l'extrmit: elle est un peu mieux.
Elle reut hier au soir Notre-Seigneur comme viatique. Ce fut la plus
magnifique et la plus triste chose du monde, de voir le roi et toute la
cour, avec des cierges et mille flambeaux, aller conduire et requrir le
saint sacrement. Il fut reu avec une infinit de lumires. La reine
fit un effort pour se soulever, et le reut avec une dvotion qui fit
fondre en larmes tout le monde. Ce n'tait pas sans peine qu'on l'avait
mise en cet tat; il n'y avait eu que le roi capable de lui faire
entendre raison;  tous les autres elle avait dit qu'elle voulait bien
communier, mais non pas pour mourir: on avait t deux heures  la
rsoudre.

L'extrme approbation que l'on donne aux rponses de M. Fouquet dplat
infiniment  Petit[42]; on croit mme qu'il engagera. Puis....  faire
le malade pour interrompre le cours des admirations, et avoir le loisir
de prendre un peu haleine des autres mauvais succs. Je suis trs-humble
servante du cher solitaire, de madame votre femme, et de l'adorable
Amalthe.


  [40] C'est le chancelier Sguier, qui s'appelait Pierre.

  [41] _Gerusalemme liberata_, canto 19: le vers est ainsi:

    Moriva Argante, e tal moria qual visse.

  [42] Ce Petit est un nom convenu, qui doit signifier le Tellier, ou
  mme Colbert. Quant  Puis..., comme, d'aprs le sens de la phrase, il
  doit tre un des juges, et un des contraires, il y a quelque apparence
  que c'est Pussort. Dans ce cas, il faudrait aussi entendre de lui tout
  ce qui est dit dans les lettres prcdentes.

  Au surplus, la conduite de Colbert et de le Tellier est bien
  caractrise par ce mot du grand Turenne, qui s'intressait fort 
  Fouquet. Quelqu'un devant lui blmait l'emportement de Colbert, et
  louait la modration de le Tellier: _Oui_ (rpondit-il), _je crois que
  M. Colbert a plus d'envie qu'il soit pendu, et que M. le Tellier a
  plus de peur qu'il ne le soit pas_.




7.--DE Mme DE SVIGN A M. DE POMPONNE.


  Jeudi 4 dcembre 1664.

Enfin, les interrogations sont finies ce matin. M. Fouquet est entr
dans la chambre; M. le chancelier a fait lire le projet tout du long. M.
Fouquet a repris la parole le premier, et a dit: Monsieur, je crois que
vous ne pouvez tirer autre chose de ce papier, que l'effet qu'il vient
de faire, qui est de me donner beaucoup de confusion. M. le chancelier a
dit: Cependant vous venez d'entendre, et vous avez pu voir par l que
cette grande passion pour l'tat, dont vous nous avez parl tant de
fois, n'a pas t si considrable que vous n'ayez pens  le brouiller
d'un bout  l'autre. Monsieur, a dit M. Fouquet, ce sont des penses qui
me sont venues dans le fort du dsespoir o me mettait quelquefois M. le
cardinal, principalement lorsqu'aprs avoir contribu plus que personne
du monde  son retour en France, je me vis pay d'une si noire
ingratitude. J'ai une lettre de lui et une de la reine mre, qui font
foi de ce que je dis; mais on les a prises dans mes papiers, avec
plusieurs autres. Mon malheur est de n'avoir pas brl ce misrable
papier, qui tait tellement hors de ma mmoire et de mon esprit, que
j'ai t prs de deux ans sans y penser, et sans croire l'avoir. Quoi
qu'il en soit, je le dsavoue de tout mon coeur, et je vous supplie de
croire, monsieur, que ma passion pour la personne et pour le service du
roi n'en a pas t diminue. M. le chancelier a dit: Il est bien
difficile de le croire, quand on voit une pense opinitre exprime en
diffrents temps. M. Fouquet a rpondu: Monsieur, dans tous les temps,
et mme au pril de ma vie, je n'ai jamais abandonn la personne du roi;
et dans ce temps-l vous tiez, monsieur, le chef du conseil de ses
ennemis, et vos proches donnaient passage  l'arme qui tait contre
lui.

M. le chancelier a senti ce coup; mais notre pauvre ami tait chauff,
et n'tait pas tout  fait le matre de son motion. Ensuite on lui a
parl de ses dpenses; il a dit: Je m'offre  faire voir que je n'en ai
fait aucune que je n'aie pu faire, soit par mes revenus, dont M. le
cardinal avait connaissance, soit par mes appointements, soit par le
bien de ma femme; et si je ne prouve ce que je dis, je consens d'tre
trait aussi mal qu'on le peut imaginer. Enfin, cet interrogatoire a
dur deux heures, o M. Fouquet a trs-bien dit, mais avec chaleur et
colre, parce que la lecture de ce projet l'avait extrmement touch.

Quand il a t parti, M. le chancelier a dit: Voici la dernire fois que
nous l'interrogerons. M. Poncet s'est approch de M. le chancelier, et
lui a dit: Monsieur, vous ne lui avez pas parl des preuves qu'il y a
comme il a commenc  excuter le projet. M. le chancelier a rpondu:
Monsieur, elles ne sont pas assez fortes, il y aurait rpondu trop
facilement. L-dessus Sainte-Hlne et Pussort ont dit: Tout le monde
n'est pas de ce sentiment. Voil de quoi rver et faire des rflexions.
A demain le reste.


  Vendredi 5 dcembre.

On a parl ce matin des requtes, qui sont de peu d'importance, sinon
autant que les gens de bien y voudront avoir gard en jugement. Voil
qui est donc fait: c'est  M. d'Ormesson  parler, il doit rcapituler
toute l'affaire: cela durera encore toute la semaine prochaine,
c'est--dire qu'entre-ci et l ce n'est pas vivre, que la vie que nous
passerons. Pour moi, je ne suis pas reconnaissable, et je ne crois pas
que je puisse aller jusque-l. M. d'Ormesson m'a prie de ne le plus
voir que l'affaire ne soit juge; il est dans le conclave, et ne veut
plus avoir de commerce avec le monde. Il affecte une grande rserve; il
ne parle point, mais il coute; et j'ai eu le plaisir, en lui disant
adieu, de lui dire tout ce que je pense. Je vous manderai tout ce que
j'apprendrai. Eh! Dieu veuille que ma dernire nouvelle soit bonne! je
la dsire. Je vous assure que nous sommes tous  plaindre; j'entends
vous et moi, et ceux qui en font leur affaire comme nous. Adieu, mon
cher monsieur; je suis si triste et si accable ce soir, que je n'en
puis plus.




8.--DE Mme DE SVIGN A M. DE POMPONNE.


  Mardi 9 dcembre 1664.

Je vous assure que ces jours sont bien longs  passer, et que
l'incertitude est une pouvantable chose: c'est un mal que toute la
famille du pauvre prisonnier ne connat point. Je les ai vus, je les ai
admirs. Il semble qu'ils n'aient jamais su ni lu ce qui est arriv dans
les temps passs: ce qui m'tonne encore plus, c'est que Sapho est tout
de mme, elle dont l'esprit et la pntration n'ont point de bornes.
Quand je mdite l-dessus, je me flatte, et je suis persuade, ou du
moins je me veux persuader, qu'elles en savent plus que moi. D'un autre
ct, quand je raisonne avec d'autres gens moins prvenus, et dont le
sens est admirable, je trouve nos mesures si justes, que ce sera un vrai
miracle si la chose ne va pas comme nous la souhaitons. On ne perd
souvent que d'une voix, et cette voix fait tout. Je me souviens de ces
rcusations, dont ces pauvres femmes pensaient tre assures; il est
vrai que nous les perdmes de cinq  dix-sept: depuis cela, leur
assurance m'a donn de la dfiance. Cependant au fond de mon coeur j'ai
un petit brin d'esprance. Je ne sais d'o il vient, ni o il va, et
mme il n'est pas assez grand pour faire que je puisse dormir en repos.
Je causai hier de toute cette affaire avec madame Duplessis[43]; je ne
puis voir que les gens avec qui j'en puis parler, et qui sont dans les
mmes sentiments que moi. Elle espre, comme je fais, sans en savoir la
raison. Mais pourquoi esprez-vous? Parce que j'espre. Voil nos
rponses: ne sont-elles pas bien raisonnables? Je lui disais, avec la
plus grande vrit du monde, que si nous avions un arrt tel que nous le
souhaitons, le comble de ma joie tait de penser que je vous enverrais
un homme  cheval,  toute bride, qui vous apprendrait cette agrable
nouvelle; et que le plaisir d'imaginer celui que je vous ferais rendrait
le mien entirement complet. Elle comprit cela comme moi; et notre
imagination nous donna dans cette pense plus d'un quart d'heure de
_campos_. Cependant je veux rajuster la dernire journe de
l'interrogatoire sur le crime d'tat. Je vous l'avais mande comme on me
l'avait dite; mais la mme personne s'en est mieux souvenue, et me l'a
redite  moi. Tout le monde en a t instruit par plusieurs juges. Aprs
que M. Fouquet eut dit que les seuls effets que l'on pouvait tirer du
projet, c'tait de lui avoir donn la confusion de l'entendre, M. le
chancelier lui dit: Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit l un crime
d'tat. Il rpondit: Je confesse, monsieur, que c'est une folie et une
extravagance, mais non pas un crime d'tat. Je supplie ces messieurs,
dit-il en se tournant vers les juges, de trouver bon que j'explique ce
que c'est qu'un crime d'tat: ce n'est pas qu'ils ne soient plus habiles
que nous, mais j'ai eu plus de loisir qu'eux pour l'examiner. Un crime
d'tat, c'est quand on est dans une charge principale, qu'on a le secret
du prince, et que tout d'un coup on se met du ct de ses ennemis; qu'on
engage toute sa famille dans les mmes intrts; qu'on fait ouvrir les
portes des villes dont on est gouverneur  l'arme des ennemis, et qu'on
la ferme  son vritable matre; qu'on porte dans le parti tous les
secrets de l'tat. Voil, messieurs, ce qui s'appelle un crime d'tat.
M. le chancelier ne savait o se mettre, et tous les juges avaient fort
envie de rire. Voil au vrai comme la chose se passa. Vous m'avouerez
qu'il n'y a rien de plus spirituel, de plus dlicat, et mme de plus
plaisant.

Toute la France a su et admir cette rponse. Ensuite il se dfendit en
dtail, et a dit ce que je vous ai mand. J'aurais eu sur le coeur que
vous n'eussiez point su cet endroit; notre cher ami y aurait beaucoup
perdu. Ce matin, M. d'Ormesson a commenc  rcapituler toute l'affaire;
il a fort bien parl, et fort nettement. Il dira jeudi son avis. Son
camarade parlera deux jours: on prend quelques jours encore pour les
autres opinions. Il y a des juges qui prtendent bien s'tendre; de
sorte que nous avons encore bien  languir jusqu' la semaine qui vient.
En vrit, ce n'est pas vivre que d'tre en l'tat o nous sommes.


  [43] Madame Duplessis-Bellire, amie intime de Fouquet. C'tait elle
  qu'il avait charge de retirer ses papiers de sa maison de
  Saint-Mand. Elle n'en eut pas le temps. Elle fut d'abord exile, puis
  revint.




9.--DE Mme DE SVIGN A M. DE POMPONNE.


  Jeudi 11 dcembre 1664.

M. d'Ormesson a continu la rcapitulation. Quand il est venu sur un
certain article du marc d'or, Pussort a dit: Voil qui est contre
l'accus. Il est vrai, a dit M. d'Ormesson; mais il n'y a pas de
preuves. Quoi! a dit Pussort, on n'a pas fait interroger ces deux
officiers-l? Non, a dit M. d'Ormesson. Ah! cela ne se peut pas, a
rpondu Pussort. Je n'en ai rien trouv dans le procs, a dit M.
d'Ormesson. L-dessus Pussort a dit avec emportement: Ah! monsieur, vous
deviez le dire plus tt; voil une lourde faute. M. d'Ormesson n'a rien
rpondu; mais si Pussort lui et dit encore un mot, il lui et rpondu:
Monsieur, je suis juge, et non pas dnonciateur. Ne vous souvient-il
plus de ce que je vous contai une fois  Fresne? Voil ce que c'est:
M. d'Ormesson n'a dcouvert cela que lorsqu'il n'y a point eu de remde.
M. le chancelier a interrompu plusieurs fois encore M. d'Ormesson; il
lui a dit qu'il ne fallait point parler du projet, et c'est par malice;
car plusieurs jugeront que c'est un grand crime, et le chancelier
voudrait bien que M. d'Ormesson n'en ft point voir les preuves, qui
sont ridicules, afin de ne pas affaiblir l'ide qu'on a voulu donner.

Mais M. d'Ormesson en parlera, puisque c'est un des articles qui
composent le procs. Il achvera demain. Sainte-Hlne parlera samedi.
Lundi, les deux rapporteurs diront leur avis, et mardi ils
s'assembleront tous ds le matin, et ne se spareront point qu'aprs
avoir donn un arrt. Je suis transie quand je pense  ce jour-l.
Cependant la famille a de grandes esprances. Foucault va solliciter
partout, et fait voir un crit du roi, o on lui fait dire qu'il
trouverait fort mauvais qu'il y et des juges qui appuyassent leur avis
sur la soustraction des papiers; que c'est lui qui les a fait prendre;
qu'il n'y en a aucun qui serve  la dfense de l'accus; que ce sont des
papiers qui touchent son tat, et qu'il le dclare, afin qu'on ne pense
pas juger l-dessus. Que dites-vous de tout ce bon procd? N'tes-vous
point dsespr qu'on fasse la chose de cette faon  un prince qui
aimerait la justice et la vrit, s'il les connaissait? Il disait
l'autre jour,  son lever, que Fouquet tait un homme dangereux; voil
ce qu'on lui met dans la tte. Enfin, nos ennemis ne gardent plus aucune
mesure: ils vont  prsent  bride abattue; les menaces, les promesses,
tout est en usage; si nous avons Dieu pour nous, nous serons les plus
forts. Vous aurez peut-tre encore une de mes lettres; et si nous avons
de bonnes nouvelles, je vous les manderai par un homme exprs  toute
bride. Je ne saurais dire ce que je ferai si cela n'est pas; je ne
comprends pas moi-mme ce que je deviendrai. Mille compliments  notre
solitaire et  votre chre moiti. Faites bien prier Dieu.


  Samedi 13 dcembre.

On a voulu, aprs avoir bien chang et rechang, que M. d'Ormesson dt
son avis aujourd'hui, afin que le dimanche passt par-dessus, et que
Sainte-Hlne, recommenant lundi sur nouveaux frais, ft plus
d'impression. M. d'Ormesson a donc opin au bannissement perptuel, et 
la confiscation de ses biens au roi. M. d'Ormesson a couronn par l sa
rputation. L'avis est un peu svre[44]; mais prions Dieu qu'il soit
suivi. Il est toujours beau d'aller  l'assaut le premier.


  [44] Tout svre qu'tait cet avis, le roi aggrava encore la peine.
  Les dilapidations de Fouquet taient coupables. Mais le cardinal
  Mazarin, qui donnait moins, prenait beaucoup plus. Le dsordre des
  temps et l'exemple taient une excuse.




10.--DE Mme DE SVIGN A M. DE POMPONNE.


  Mercredi 17 dcembre 1664.

Vous languissez, mon pauvre monsieur, mais nous languissons bien aussi.
J'ai t fche de vous avoir mand que l'on aurait mardi un arrt; car,
n'ayant point eu de mes nouvelles, vous avez cru que tout tait perdu;
cependant nous avons encore toutes nos esprances. Je vous mandai samedi
comme M. d'Ormesson avait rapport l'affaire et opin; mais je ne vous
parlai point assez de l'estime extraordinaire qu'il s'est acquise par
cette action. J'ai ou dire  des gens du mtier que c'est un
chef-d'oeuvre que ce qu'il a fait, pour s'tre expliqu si nettement, et
avoir appuy son avis sur des raisons si solides et si fortes; il y mla
de l'loquence, et mme de l'agrment. Enfin jamais homme de sa
profession n'a eu une plus belle occasion de paratre, et ne s'en est
mieux servi. S'il avait voulu ouvrir la porte aux louanges, sa maison
n'aurait pas dsempli; mais il a voulu tre modeste, et s'est cach avec
soin. Son camarade trs-indigne, Sainte-Hlne, parla lundi et mardi: il
reprit l'affaire pauvrement et misrablement, lisant ce qu'il disait, et
sans rien augmenter, ni donner un autre tour  l'affaire: il opina,
sans s'appuyer sur rien, que M. Fouquet aurait la tte tranche,  cause
du crime d'tat. Et pour attirer plus de monde  lui, et faire un trait
de Normand, il dit qu'il fallait croire que le roi donnerait grce et
pardonnerait; que c'tait lui seul qui le pourrait faire. Ce fut hier
qu'il fit cette belle action, dont tout le monde fut touch, autant
qu'on avait t aise de l'avis de M. d'Ormesson.

Ce matin, Pussort a parl quatre heures, mais avec tant de vhmence,
tant de chaleur, tant d'emportement, tant de rage, que plusieurs juges
en furent scandaliss; et on croit que cette furie peut faire plus de
bien que de mal  notre pauvre ami. Il a redoubl de force sur la fin de
son avis, et a dit, sur ce crime d'tat, qu'un certain Espagnol nous
devait faire bien de la honte, qui avait eu tant d'horreur d'un rebelle,
qu'il avait brl sa maison, parce que Charles de Bourbon[45] y avait
pass; qu' plus forte raison nous devions avoir en abomination le crime
de M. Fouquet; que, pour le punir, il n'y avait que la corde et les
gibets; mais qu' cause des charges qu'il avait possdes, et qu'il
avait plusieurs parents considrables, il se relchait  prendre l'avis
de M. de Sainte-Hlne.

Que dites-vous de cette modration? C'est  cause qu'il est oncle de M.
Colbert et qu'il a t rcus, qu'il a voulu en user si honntement.
Pour moi, je saute aux nues quand je pense  cette infamie. Je ne sais
si on jugera demain, ou si l'on tranera l'affaire toute la semaine.
Nous avons encore de grandes salves  essuyer; mais peut-tre que
quelqu'un reprendra l'avis de ce pauvre M. d'Ormesson, qui jusqu'ici a
t si mal suivi. Mais coutez, je vous prie, trois ou quatre petites
choses qui sont trs-vritables, et qui sont assez extraordinaires.
Premirement, il y a une comte qui parat depuis quatre jours: au
commencement, elle n'a t annonce que par des femmes, on s'en est
moqu; mais  prsent tout le monde l'a vue. M. d'Artagnan veilla la
nuit passe, et la vit fort  son aise. M. de Neur, grand astrologue,
dit qu'elle est d'une grandeur considrable. J'ai vu M. du Foin, qui l'a
vue avec trois ou quatre savants. Moi, qui vous parle, je fais veiller
cette nuit pour la voir aussi: elle parat sur les trois heures; je vous
en avertis, vous pouvez en avoir le plaisir ou le dplaisir.

Berrier est devenu fou, mais au pied de la lettre; c'est--dire
qu'aprs avoir t saign excessivement, il ne laisse pas d'tre en
fureur; il parle de potences, de roues; il choisit des arbres exprs; il
dit qu'on le veut pendre, et fait un bruit si pouvantable, qu'il le
faut tenir et lier. Voil une punition de Dieu assez visible et assez 
point nomm. Il y a eu un nomm Lamothe qui a dit, sur le point de
recevoir son arrt, que MM. de Bezemaux, gouverneur de la Bastille, et
Chamillart (on y met Poncet, mais je n'en suis pas si assure) l'avaient
press plusieurs fois de parler contre M. Fouquet et contre de Lorme;
que moyennant cela ils le feraient sauver, et qu'il ne l'a pas voulu, et
le dclare avant que d'tre jug. Il a t condamn aux galres.
Mesdames Fouquet ont obtenu une copie de cette dposition, qu'elles
prsenteront demain  la chambre. Peut-tre qu'on ne la recevra pas,
parce que l'on est aux opinions; mais elles peuvent le dire; et comme ce
bruit est rpandu, il doit faire un grand effet dans l'esprit des juges.
N'est-il pas vrai que tout ceci est bien extraordinaire?

Il faut que je vous raconte encore une action hroque de Masnau: il
tait malade  mourir, il y a huit jours, d'une colique nphrtique; il
prit plusieurs remdes, et se fit saigner  minuit. Le lendemain,  sept
heures, il se fit traner  la chambre de justice; il y souffrit des
douleurs inconcevables. M. le chancelier le vit plir; il lui dit:
Monsieur, vous n'en pouvez plus, retirez-vous. Il lui rpondit:
Monsieur, il est vrai; mais il faut mourir ici. M. le chancelier, le
voyant quasi s'vanouir, lui dit, le voyant s'opinitrer: H bien,
monsieur, nous vous attendrons. Sur cela il sortit un quart d'heure; et
dans ce temps il fit deux pierres d'une grosseur si considrable, qu'en
vrit cela pourrait passer pour un miracle, si les hommes taient
dignes que Dieu en voult faire. Ce bon homme rentra gai et gaillard, et
chacun fut surpris de cette aventure.

Voil tout ce que je sais. Tout le monde s'intresse dans cette grande
affaire. On ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des
consquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on
souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accabl; enfin, mon
pauvre monsieur, c'est une chose extraordinaire que l'tat o l'on est
prsentement; mais c'est une chose divine que la rsignation et la
fermet de notre cher malheureux. Il sait tous les jours ce qui se
passe, et tous les jours il faudrait faire des volumes  sa louange. Je
vous conjure de bien remercier monsieur votre pre[46] de l'aimable
billet qu'il m'a crit, et des belles choses qu'il m'a envoyes. Hlas!
je les ai lues, quoique j'aie la tte en quatre. Dites-lui que je suis
ravie qu'il m'aime un peu, c'est--dire beaucoup, et que pour moi je
l'aime encore davantage. J'ai reu votre dernire lettre. H! mon Dieu,
vous me payez au del de tout ce que je fais pour vous; je vous dois du
reste.


  [45] Le conntable de Bourbon, qui, sous Franois Ier, alla servir
  Charles-Quint contre la France.

  [46] Arnauld d'Andilly, traducteur de l'historien Josphe.




11.--DE Mme DE SVIGN A M. DE POMPONNE.


  Vendredi 19 dcembre 1664.

Voici un jour qui nous donne de grandes esprances; mais il faut
reprendre de plus loin. Je vous ai mand comme M. Pussort opina mercredi
 la mort; jeudi, Nogus, Gisaucourt, Friol, Hraut,  la mort encore.
Roquesante finit la matine; et, aprs avoir parl une heure
admirablement bien, il reprit l'avis de M. d'Ormesson. Ce matin nous
avons t au-dessus du vent, car deux ou trois incertains ont t fixs;
et tout d'un article nous avons eu la Toison, Masnau, Verdier, la Baume
et Catinat, de l'avis de M. d'Ormesson. C'tait  Poncet  parler; mais,
jugeant que ceux qui restent sont quasi tous  la vie, il n'a pas voulu
parler, quoiqu'il ne ft qu'onze heures. On croit que c'est pour
consulter ce qu'on veut qu'il dise, et qu'il n'a pas voulu se dcrier et
aller  la mort sans ncessit. Voil o nous en sommes, qui est un tat
si avantageux, que la joie n'en est pas entire; car il faut que vous
sachiez que M. Colbert est tellement enrag, qu'on attend quelque chose
d'atroce et d'injuste qui nous remettra au dsespoir. Sans cela, mon
pauvre monsieur, nous aurions la joie de voir notre ami, quoique bien
malheureux, au moins avec la vie sauve, qui est une grande affaire. Nous
verrons demain ce qui arrivera. Nous en avons sept, ils en ont six.
Voici ceux qui restent: le Feron, Moussy, Brillac, Bernard, Renard,
Voisin, Pontchartrain, et le chancelier. Il y en a plus qu'il ne nous en
faut de bons,  ce reste-l.


  Samedi.

Louez Dieu, monsieur, et le remerciez, notre pauvre ami est sauv: il a
pass de treize  l'avis de M. d'Ormesson, et neuf  celui de
Sainte-Hlne. Je suis si aise, que je suis hors de moi[47].


  Dimanche au soir.

Je mourais de peur qu'un autre que moi vous et donn le plaisir
d'apprendre la bonne nouvelle. Mon courrier n'a pas fait une grande
diligence; il avait dit en partant qu'il n'irait coucher qu' Livry.
Enfin il est arriv le premier,  ce qu'il m'a dit. Mon Dieu! que cette
nouvelle vous a t sensible et douce, et que les moments qui dlivrent
tout d'un coup le coeur et l'esprit d'une si terrible peine, font sentir
un inconcevable plaisir! De longtemps je ne serai remise de la joie que
j'eus hier; tout de bon, elle est trop complte; j'avais peine  la
contenir. Le pauvre homme apprit cette nouvelle par l'air[48], peu de
moments aprs, et je ne doute pas qu'il ne l'ait sentie dans toute son
tendue. Ce matin le roi a envoy son chevalier du guet  mesdames
Fouquet, leur recommander de s'en aller toutes deux  Montluon en
Auvergne, le marquis et la marquise de Charost  Ancenis, et le jeune
Fouquet  Joinville en Champagne. La bonne femme a mand au roi qu'elle
avait soixante et douze ans; qu'elle suppliait Sa Majest de lui donner
son dernier fils, pour l'assister sur la fin de sa vie, qui apparemment
ne serait pas longue. Pour le prisonnier, il n'a point encore su son
arrt. On dit que demain on le fait conduire  Pignerol; car le roi
change l'exil en une prison. On lui refuse sa femme, contre toutes les
rgles. Mais gardez-vous bien de rien rabattre de votre joie pour tout
ce procd: la mienne est augmente, s'il se peut, et me fait bien mieux
voir la grandeur de notre victoire. Je vous manderai fidlement la suite
de cette histoire: elle est curieuse. Voil ce qui s'est pass
aujourd'hui;  demain le reste.


  Lundi au soir.

Ce matin  dix heures on a amen M. Fouquet  la chapelle de la
Bastille. Foucault tenait son arrt  la main. Il lui a dit: Monsieur,
il faut me dire votre nom, afin que je sache  qui je parle. M. Fouquet
a rpondu: Vous savez bien qui je suis, et pour mon nom je ne le dirai
pas plus ici que je ne l'ai dit  la chambre; et pour suivre le mme
ordre, je fais mes protestations contre l'arrt que vous m'allez lire.
On a crit ce qu'il disait, et en mme temps Foucault s'est couvert, et
a lu l'arrt. M. Fouquet l'a entendu dcouvert. Ensuite on a spar de
lui Pecquet et Lavale, et les cris et les pleurs de ces pauvres gens
ont pens fendre le coeur de ceux qui ne l'ont pas de fer; ils faisaient
un bruit si trange, que M. d'Artagnan a t oblig de les aller
consoler; car il semblait que c'tait un arrt de mort qu'on vnt de
lire  leur matre. On les a mis tous deux dans une chambre  la
Bastille; on ne sait ce qu'on en fera.

Cependant M. Fouquet est all dans la chambre de M. d'Artagnan: pendant
qu'il y tait, il a vu par la fentre passer M. d'Ormesson, qui venait
de reprendre quelques papiers qui taient entre les mains de M.
d'Artagnan. M. Fouquet l'a aperu; il l'a salu avec un visage ouvert,
et plein de joie et de reconnaissance; il lui a mme cri qu'il tait
son trs-humble serviteur. M. d'Ormesson lui a rendu son salut avec une
trs-grande civilit, et s'en est venu, le coeur tout serr, me conter
ce qu'il avait vu.

A onze heures, il y avait un carrosse prt, o M. Fouquet est entr avec
quatre hommes, M. d'Artagnan  cheval avec cinquante mousquetaires. Il
le conduira jusqu' Pignerol, o il le laissera en prison sous la
conduite d'un nomm Saint-Mars, qui est fort honnte homme, et qui
prendra cinquante soldats pour le garder. Je ne sais si on lui a redonn
un autre valet de chambre: si vous saviez comme cette cruaut parat 
tout le monde, de lui avoir t ces deux hommes, Pecquet et Lavale!
C'est une chose inconcevable; on en tire mme des consquences
fcheuses, dont Dieu le prserve, comme il a fait jusqu'ici! Il faut
mettre sa confiance en lui, et le laisser sous sa protection, qui lui a
t si salutaire. On lui refuse toujours sa femme. On a obtenu que la
mre n'irait qu'au Parc, chez sa fille qui en est abbesse. L'cuyer
suivra sa belle-soeur; il a dclar qu'il n'avait pas de quoi se nourrir
ailleurs. Monsieur et madame de Charost vont toujours  Ancenis. M.
Bailly, avocat gnral, a t chass pour avoir dit  Gisaucourt, avant
le jugement du procs, qu'il devait bien remettre la compagnie du grand
conseil en honneur, et qu'elle serait dshonore si Chamillart, Pussort
et lui allaient le mme train. Cela me fche  cause de vous: voil une
grande rigueur. _Tantne animis coelestibus ir_[49]!

Mais non, ce n'est point de si haut que cela vient. De telles vengeances
rudes et basses ne sauraient partir d'un coeur comme celui de notre
matre. On se sert de son nom, et on le profane, comme vous voyez. Je
vous manderai la suite: il y aurait bien  causer sur tout cela; mais il
est impossible par lettres. Adieu, mon pauvre monsieur; je ne suis pas
si modeste que vous, et, sans me sauver dans la foule, je vous assure
que je vous aime et vous estime trs-fort. J'ai vu aujourd'hui la
comte; sa queue est d'une belle longueur. J'y mets une partie de mes
esprances. Mille compliments  votre chre femme.


  [47] Bureau de la commission qui jugea Fouquet:

  BONS.            CONTRAIRES.
  D'Ormesson.      Sainte-Hlne.
  Le Feron.        Pussort.
  Moussy.          Gisaucourt.
  Brillac.         Friol.
  Renard.          Nogus.
  Bernard.         Hraut.
  Roquesante.      Poncet.
  La Toison.       Le chancelier.
  La Baume.
  Verdier.
  Masnau.
  Catinat.
  Pontchartrain.

  [48] Par des signaux.

  [49] VIRGILE, _nide_, liv. I.




12.--DE Mme DE SVIGN A M. DE POMPONNE.


  Jeudi au soir, janvier 1665.

Enfin, la mre, la belle-fille et le frre ont obtenu d'tre ensemble;
ils s'en vont  Montluon, au fond de l'Auvergne. La mre avait
permission d'aller au Parc-aux-Dames avec sa fille; mais sa belle-fille
l'entrane. Pour M. et madame de Charost, ils sont partis pour Ancenis;
Pecquet et Lavale sont encore  la Bastille. Y a-t-il rien au monde de
si horrible que cette injustice? On a donn un autre valet de chambre au
malheureux. M. d'Artagnan est sa seule consolation dans le voyage. On
dit que celui qui le gardera  Pignerol est un fort honnte homme. Dieu
le veuille! ou, pour mieux dire, Dieu le garde! Il l'a protg si
visiblement, qu'il faut croire qu'il en a un soin tout particulier. La
Fort, son dfunt cuyer, l'aborda comme il s'en allait; il lui dit: Je
suis ravi de vous voir, je sais votre fidlit et votre affection: dites
 nos femmes qu'elles ne s'abattent point, que j'ai du courage de reste,
et que je me porte bien. En vrit, cela est admirable. Adieu, mon cher
monsieur; soyons comme lui, et ayons du courage, ne nous accoutumons
point  la joie que nous donna l'admirable arrt de samedi.

Madame de Grignan[50] est morte.


  Vendredi au soir.

Il me semble, par vos beaux remercments, que vous me donniez mon cong;
mais je ne le prends pas encore. Je prtends vous crire quand il me
plaira; et ds qu'il y aura des vers du Pont-Neuf et autres, je vous les
enverrai fort bien. Notre cher ami est par les chemins. Il a couru un
bruit qu'il tait bien malade; tout le monde disait: Quoi! dj... On
disait encore que M. d'Artagnan avait envoy demander  la cour ce qu'il
ferait de son prisonnier malade, et qu'on lui avait rpondu durement
qu'il le ment toujours, en quelque tat qu'il ft. Tout cela est faux;
mais on voit par l ce qu'on a dans le coeur, et combien il est
dangereux de donner des fondements sur quoi on augmente tout ce qu'on
veut. Pecquet et Lavale sont toujours  la Bastille; en vrit, cette
conduite est admirable. On recommencera la chambre aprs les Rois.

Je crois que les pauvres exils sont arrivs prsentement  leur gte.
Quand notre ami sera au sien, je vous le manderai; car il le faut mettre
jusqu' Pignerol, et plt  Dieu que de Pignerol nous le puissions faire
venir o nous voudrions bien[51]! Et vous, mon pauvre monsieur, combien
durera encore votre exil? J'y pense bien souvent. Mille compliments 
monsieur votre pre. On m'a dit que madame votre femme est ici; je
l'irai voir. J'ai soup hier avec une de nos amies; nous parlmes de
vous aller voir.


  [50] Anglique-Claire d'Angennes, premire femme de M. de Grignan.

  [51] Fouquet mourut en 1680, dans sa prison (selon l'opinion commune).




13.--DE MADAME DE SVIGN A MNAGE.


  23 juin (1668).

Votre souvenir m'a donn une joie sensible, et m'a rveill tout
l'agrment de notre ancienne amiti. Vos vers m'ont fait souvenir de ma
jeunesse, et je voudrais bien savoir pourquoi le souvenir de la perte
d'un bien aussi irrparable ne donne point de tristesse. Au lieu du
plaisir que j'ai senti, il me semble qu'on devrait pleurer: mais, sans
examiner d'o peut venir ce sentiment, je veux m'attacher  celui que me
donne la reconnaissance que j'ai de votre prsent. Vous ne pouvez douter
qu'il ne me soit agrable, puisque mon amour-propre y trouve si bien son
compte, et que j'y suis clbre par le plus bel esprit de mon temps. Il
faudrait, pour l'honneur de vos vers, que j'eusse mieux mrit tout
celui que vous me faites. Telle que j'ai t, et telle que je suis, je
n'oublierai jamais votre vritable et solide amiti, et je serai toute
ma vie la plus reconnaissante comme la plus ancienne de vos trs-humbles
servantes.

  La marquise de SVIGN.




14.--DE MADAME DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.


  Paris, ce 26 juillet 1668.

Je veux commencer  rpondre en deux mots  votre lettre, et puis notre
procs sera fini.

Vous m'attaquez doucement, monsieur le comte, et me reprochez finement
que je ne fais pas grand cas des malheureux, mais qu'en rcompense je
battrai des mains pour votre retour; en un mot, que je hurle avec les
loups, et que je suis d'assez bonne compagnie pour ne pas ddire ceux
qui blment les absents.

Je vois bien que vous tes mal instruit des nouvelles de ce pays-ci, mon
cousin; apprenez donc de moi que ce n'est pas la mode de m'accuser de
faiblesse pour mes amis. J'en ai beaucoup d'autres, comme dit madame de
Bouillon[52], mais je n'ai pas celle-l; cette pense n'est que dans
votre tte, et j'ai fait mes preuves ici de gnrosit sur le sujet des
disgracis[53], qui m'ont mise en honneur dans beaucoup de bons lieux,
que je vous dirais bien si je voulais: je ne crois donc pas mriter ce
reproche, et il faut que vous rayiez cet article sur le mmoire de mes
dfauts. Mais venons  vous.

Nous sommes proches, et de mme sang; nous nous plaisons, nous nous
aimons, nous prenons intrt dans nos fortunes. Vous me parlez de vous
avancer de l'argent sur les dix mille cus que vous aurez  toucher dans
la succession de M. de Chlons[54]; vous dites que je vous l'ai refus,
et moi je dis que je vous l'ai prt; car vous savez fort bien, et notre
ami Corbinelli en est tmoin, que mon coeur le voulut d'abord, et que
lorsque nous cherchions quelques formalits pour avoir le consentement
de Neuchse[55], afin d'entrer en votre place pour tre pay,
l'impatience vous prit; et, m'tant trouve par malheur assez imparfaite
de corps et d'esprit pour vous donner sujet de faire un fort joli
portrait de moi, vous le ftes, et vous prfrtes  notre ancienne
amiti,  notre nom et  la justice mme, le plaisir d'tre lou de
votre ouvrage; vous savez qu'une dame de vos amies[56] vous obligea
gnreusement de le brler; elle crut que vous l'aviez fait, je le crus
aussi; et quelque temps aprs, ayant su que vous aviez fait des
merveilles sur le sujet de M. Fouquet et le mien, cette conduite acheva
de me faire revenir; je me raccommodai avec vous  mon retour de
Bretagne; mais avec quelle sincrit? Vous le savez. Vous savez encore
notre voyage de Bourgogne, et avec quelle franchise je vous redonnai
toute la part que vous aviez jamais eue dans mon amiti; je revins
entte de votre socit. Il y eut des gens qui me dirent en ce
temps-l: J'ai vu votre portrait entre les mains de madame de la Baume,
je l'ai vu. Je ne rpondis que par un sourire ddaigneux, ayant piti
de ceux qui s'amusaient  croire  leurs yeux. Je l'ai vu, me dit-on
encore au bout de huit jours; et moi, de sourire encore. Je le dis en
riant  Corbinelli; il reprit le mme souris moqueur qui m'avait dj
servi en deux occasions, et je demeurai cinq  six mois de cette sorte,
faisant piti  ceux dont je m'tais moque. Enfin le jour malheureux
arriva o je vis moi-mme, et de mes propres yeux _bigarrs_[57], ce que
je n'avais pas voulu croire. Si les cornes me fussent venues  la tte,
j'aurais t bien moins tonne. Je le lus et je le relus, ce cruel
portrait; je l'aurais trouv trs-joli, s'il et t d'une autre que de
moi et d'un autre que de vous; je le trouvai mme si bien enchss et
tenant si bien sa place dans le livre, que je n'eus pas la consolation
de me pouvoir flatter qu'il ft d'un autre que de vous. Je le reconnus 
plusieurs choses que j'en avais ou dire, plutt qu' la peinture de mes
sentiments, que je mconnus entirement. Enfin je vous vis au
Palais-Royal, o je vous dis que ce livre courait. Vous voultes me
conter qu'il fallait qu'on et fait ce portrait de mmoire, et qu'on
l'avait mis l: je ne vous crus point du tout. Je me ressouvins alors
des avis qu'on m'avait donns, et dont je m'tais moque. Je trouvai que
la place o tait ce portrait tait si juste, que l'amour[58] paternelle
vous avait empch de vouloir dfigurer cet ouvrage en l'tant d'un lieu
o il tenait si bien son coin. Je vis que vous vous tiez moqu et de
madame de Monglas et de moi, que j'avais t votre dupe, que vous aviez
abus de ma simplicit, et que vous aviez eu sujet de me trouver bien
innocente, en voyant le retour de mon coeur pour vous, et sachant que le
vtre me trahissait: vous savez la suite.

tre dans les mains de tout le monde; se trouver imprime; tre le livre
de divertissement de toutes les provinces, o ces choses-l font un tort
irrparable; se rencontrer dans les bibliothques, et recevoir cette
douleur, par qui? Je ne veux point vous taler davantage toutes mes
raisons; vous avez bien de l'esprit; je suis assure que si vous voulez
faire un quart d'heure de rflexions, vous les verrez et vous les
sentirez comme moi. Cependant que fais-je, quand vous tes arrt? Avec
la douleur dans l'me, je vous fais faire des compliments, je plains
votre malheur, j'en parle mme dans le monde, et je dis assez librement
mon avis sur le procd de madame de la Baume[59], pour en tre
brouille avec elle. Vous sortez de prison, je vous vais voir plusieurs
fois, je vous dis adieu quand je partis pour Bretagne; je vous ai crit,
depuis que vous tes chez vous, d'un style assez libre et sans rancune;
et enfin je vous cris encore, quand madame d'poisses me dit que vous
vous tes cass la tte[60].

Voil ce que je voulais vous dire une fois en ma vie, en vous conjurant
d'ter de votre esprit que ce soit moi qui ait tort. Gardez ma lettre,
et la relisez, si jamais la fantaisie vous prenait de le croire; et
soyez juste l-dessus, comme si vous jugiez d'une chose qui se ft
passe entre deux autres personnes; que votre intrt ne vous fasse pas
voir ce qui n'est pas; avouez que vous avez cruellement offens l'amiti
qui tait entre nous, et je suis dsarme. Mais de croire que, si vous
rpondez, je puisse jamais me taire, vous auriez tort, car ce m'est une
chose impossible. Je verbaliserai toujours; au lieu d'crire en deux
mots, comme je vous l'avais promis, j'crirai en deux mille; et enfin
j'en ferai tant, par des lettres d'une longueur cruelle et d'un ennui
mortel, que je vous obligerai, malgr vous,  me demander pardon,
c'est--dire  me demander la vie. Faites-le donc de bonne grce.

Au reste, j'ai senti votre saigne; n'tait-ce pas le 17 de ce mois?
Justement: elle me fit tous les biens du monde, et je vous en remercie.
Je suis si difficile  saigner, que c'est charit  vous de donner votre
bras au lieu du mien.

Pour cette sollicitation, envoyez-moi votre homme d'affaires avec un
placet, et je le ferai donner par une amie  M. Did; car, pour moi, je
ne le connais point; et j'irai mme avec cette amie. Vous pouvez vous
assurer que, si je pouvais vous rendre service, je le ferais, et de bon
coeur et de bonne grce. Je ne vous dis point l'intrt extrme que j'ai
toujours pris  votre fortune; vous croiriez que ce serait le
_Rabutinage_ qui en serait la cause: mais non, c'tait vous, c'est vous
encore, qui m'avez caus des afflictions tristes et amres, en voyant
ces trois nouveaux marchaux de France[61]. Madame de Villars, qu'on
allait voir, me mettait devant les yeux les visites qu'on m'aurait
rendues en pareille occasion, si vous aviez voulu.

Je vous remercie de vos lettres au roi, mon cousin; elles me feraient
plaisir  lire d'un inconnu, elles m'attendrissent; il me semble
qu'elles devraient faire cet effet-l sur notre matre: il est vrai
qu'il ne s'appelle pas _Rabutin_ comme moi.

La plus jolie fille de France vous fait des compliments; ce nom me
parat assez agrable; je suis pourtant lasse d'en faire les honneurs.


  [52] Marie-Anne Mancini, femme de Godefroi-Maurice de la Tour, duc de
  Bouillon.

  [53] Le cardinal de Retz, Pellisson, Pomponne et autres.

  [54] Jacques de Neuchse, vque de Chlons, grand oncle de madame de
  Svign.

  [55] L'hritier de l'vque de Chlons.

  [56] Madame de Monglas.

  [57] Madame de Svign fait ici allusion  ce passage des _Amours des
  Gaules_: Madame de Svign est ingale jusques aux prunelles des yeux
  et jusques aux paupires; elle a les yeux de diffrentes couleurs; et
  les yeux tant les miroirs de l'me, ces ingalits sont comme un avis
  que donne la nature,  ceux qui l'approchent, de ne pas faire un grand
  fondement sur son amiti.

  [58] Ce mot s'employait alors au fminin.

  [59] Elle avait fait imprimer en Hollande, sans l'aveu de Bussy, le
  manuscrit des _Amours des Gaules_, qu'il lui avait confi.

  [60] Le bruit s'tait rpandu que Bussy avait t bless par la chute
  d'une corniche: il n'en tait rien.

  [61] Ces trois marchaux taient MM. de Crqui, de Bellefonds et
  d'Humires.




15.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.


  A Paris, ce 4 septembre 1668.

Levez-vous, comte; je ne veux point vous tuer  terre: ou reprenez votre
pe pour recommencer notre combat. Mais il vaut mieux que je vous donne
la vie, et que nous vivions en paix. Vous avouerez seulement la chose
comme elle s'est passe, c'est tout ce que je veux. Voil un procd
assez honnte: vous ne me pouvez plus appeler justement une petite
brutale.

Je ne trouve pas que vous ayez conserv une grande tendresse pour la
belle qui vous captivait autrefois; il en faut revenir  ce que vous
avez dit:

        A la cour,
  Quand on a perdu l'estime,
     On perd l'amour.

M. de Montausier vient d'tre fait gouverneur de M. le Dauphin.

  Je t'ai combl de biens, je t'en veux accabler[62].

Adieu, comte. Prsentement que je vous ai battu, je dirai partout que
vous tes le plus brave homme de France, et je conterai notre combat le
jour que je parlerai des combats singuliers. Ma fille vous fait ses
compliments. L'opinion que vous avez de sa fortune nous console un peu.


  [62] Allusion  ces vers de Corneille dans _Cinna_, Ve acte, scne 3:

    Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;
    Je t'en avais combl, je t'en veux accabler.




16.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.


  A Paris, ce 4 dcembre 1668.

N'avez-vous pas reu ma lettre o je vous donnais la vie, et o je ne
voulais pas vous tuer  terre? J'attendais une rponse sur cette belle
action: vous n'y avez pas pens; vous vous tes content de vous
relever, et de reprendre votre pe, comme je vous l'ordonnais. J'espre
que ce ne sera pas pour vous en servir jamais contre moi.

Il faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, vous donnera
de la joie: c'est qu'enfin la plus jolie fille de France pouse, non pas
le plus joli garon, mais un des plus honntes hommes du royaume: c'est
M. de Grignan, que vous connaissez il y a longtemps. Toutes ses femmes
sont mortes pour faire place  votre cousine, et mme son pre et son
fils, par une bont extraordinaire; de sorte qu'tant plus riche qu'il
n'a jamais t, et se trouvant d'ailleurs, et par sa naissance, et par
ses tablissements, et par ses bonnes qualits, tel que nous le pouvions
souhaiter, nous ne le marchandons point, comme on a accoutum de faire:
nous nous en fions bien aux deux familles qui ont pass devant nous. Il
parat fort content de notre alliance; et aussitt que nous aurons des
nouvelles de l'archevque d'Arles son oncle, son autre oncle l'vque
d'Uzs tant ici, ce sera une affaire qui s'achvera avant la fin de
l'anne. Comme je suis une dame assez rgulire, je n'ai pas voulu
manquer  vous en demander votre avis et votre approbation. Le public
parat content, c'est beaucoup: car on est si sot, que c'est quasi sur
cela qu'on se rgle.

Voici encore un autre article sur quoi je veux que vous me contentiez,
s'il vous reste un brin d'amiti pour moi. Je sais que vous avez mis au
bas du portrait que vous avez de moi, que j'ai t marie  un
gentilhomme breton, _honor_ des alliances de Vass et de Rabutin. Cela
n'est pas juste, mon cher cousin; je suis depuis peu si bien instruite
de la maison de Svign, que j'aurais sur ma conscience de vous laisser
dans cette erreur. Il a fallu montrer notre noblesse en Bretagne, et
ceux qui en ont le plus ont pris plaisir de se servir de cette occasion
pour taler leur marchandise; voici la ntre:

Quatorze contrats de mariage de pre en fils; trois cent cinquante ans
de chevalerie; les pres quelquefois considrables dans les guerres de
Bretagne, et bien marqus dans l'histoire; quelquefois retirs chez eux
comme des Bretons, quelquefois de grands biens, quelquefois de
mdiocres, mais toujours de bonnes et de grandes alliances; celles de
350 ans, au bout desquels on ne voit que des noms de baptme, sont du
Quelnec, Montmorency, Baraton et Chteaugiron. Ces noms sont grands; ces
femmes avaient pour maris des Rohan et des Clisson; depuis ces quatre,
ce sont des Guesclin, des Coaquin, des Rosmadec, des Clindon, des
Svign de leur mme maison; des du Bellay, des Rieux, des Bodegal, des
Plessis-Ireul, et d'autres qui ne me reviennent pas prsentement,
jusqu' Vass et jusqu' Rabutin. Tout cela est vrai, il faut m'en
croire....... Je vous conjure donc, mon cousin, si vous me voulez
obliger, de changer votre criteau; et si vous n'y voulez point mettre
de bien, n'y mettez point de rabaissement. J'attends cette marque de
votre justice, et du reste d'amiti que vous avez pour moi.




17.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.


  A Paris, ce 7 janvier 1669.

Il est tellement vrai que je n'ai point reu votre rponse sur la lettre
o je vous donnais la vie, que j'tais en peine de vous, et je craignais
qu'avec la meilleure intention du monde de vous pardonner (comme je ne
suis pas accoutume  manier une pe), je ne vous eusse tu sans y
penser. Cette raison seule me paraissait bonne  vous pour ne m'avoir
point fait de rponse. Cependant vous me l'aviez faite, et l'on ne peut
pas avoir t mieux perdue qu'elle ne l'a t. Vous voulez bien que je
la regrette encore. Tout ce que vous crivez est agrable; et si j'eusse
souhait la perte de quelque chose, ce n'et jamais t pour cette
lettre-l. Vous me dites trs-navement tous les criteaux qui sont au
bas de mes portraits; je suis persuade que ceux qui en ont parl
autrement ont menti; mais celui o vous me louez sur l'amiti, qu'en
dites-vous? J'entends votre ton, et je comprends que c'est une satire
selon votre pense; mais comme vous serez peut-tre le seul qui la
preniez pour une contre-vrit, et qu'en plusieurs endroits cette
louange m'est acquise par des raisons assez fortes, je consens que ce
que vous avez crit demeure crit  l'ternit: et pour vous, monsieur
le comte, sans recommencer ni notre procs ni notre combat, je vous
dirai que je n'ai pas manqu un moment  l'amiti que je vous devais.
Mais n'en parlons plus: je crois que dans votre coeur vous en tes
prsentement persuad.

Pour notre chevalerie de Bretagne, vous ne la connaissez point, le
Bouchet, qui connat les maisons dont je vous ai parl, et qui vous
paraissent barbares, vous dirait qu'il faut baisser le pavillon devant
elles.

Je ne vous dis pas cela pour dnigrer nos Rabutins: hlas! je ne les
aime que trop, et je ne suis que trop sensiblement touche de ne pas
voir celui qui s'appelle Roger, briller ici avec tous les ornements qui
lui taient dus; mais il se faut consoler, dans la pense que l'histoire
lui fera la justice que la fortune lui a si injustement refuse. Il ne
faut donc pas que vous me querelliez sur le cas que je fais de quelques
maisons, au prjudice de la ntre: je dis seulement des Svigns ce qui
en est et ce que j'en ai vu.

Je suis fort aise que vous approuviez le mariage de M. de Grignan: il
est vrai que c'est un trs-bon et un trs-honnte homme, qui a du bien,
de la qualit, une charge, de l'estime et de la considration dans le
monde. Que faut-il davantage? Je trouve que nous sommes fort bien sortis
d'intrigue. Puisque vous tes de cette opinion, signez la procuration
que je vous envoie, mon cher cousin, et soyez persuad que, par mon
got, vous seriez tout le beau premier  la fte. Bon Dieu! que vous y
tiendriez bien votre place! Depuis que vous tes parti de ce pays-ci, je
ne trouve plus d'esprit qui me contente pleinement, et mille fois je me
dis en moi-mme: Bon Dieu! quelle diffrence! On parle de guerre, et que
le roi fera la campagne.




18.--DE Mme DE SVIGN A M. DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 6 aot 1670.

Est-ce qu'en vrit je ne vous ai pas donn la plus jolie femme du
monde? Peut-on tre plus honnte, plus rgulire? Peut-on vous aimer
plus tendrement? Peut-on avoir des sentiments plus chrtiens? Peut-on
souhaiter plus passionnment d'tre avec vous? Et peut-on avoir plus
d'attachement  tous ses devoirs? Cela est assez ridicule, que je dise
tant de bien de ma fille; mais c'est que j'admire sa conduite comme les
autres, et d'autant plus que je la vois de plus prs; et qu' vous dire
vrai, quelque bonne opinion que j'eusse d'elle sur les choses
principales, je ne croyais point du tout qu'elle dt tre exacte sur
toutes les autres au point qu'elle l'est. Je vous assure que le monde
aussi lui rend bien justice, et qu'elle ne perd aucune des louanges qui
lui sont dues. Voil mon ancienne thse qui me fera lapider un jour,
c'est que le public n'est ni fou ni injuste: madame de Grignan doit tre
trop contente de lui pour disputer contre moi prsentement. Elle a t
dans des peines de votre sant qui ne sont pas concevables; je me
rjouis que vous soyez guri, pour l'amour de vous et pour l'amour
d'elle. Je vous prie que si vous avez encore quelque bourrasque 
essuyer de votre bile, vous en obteniez d'attendre que ma fille soit
accouche. Elle se plaint encore tous les jours de ce qu'on l'a retenue
ici, et dit tout srieusement que cela est bien cruel de l'avoir spare
de vous. Il semble que ce soit par plaisir que nous vous ayons mis 
deux cents lieues d'elle. Je vous prie sur cela de calmer son esprit, et
de lui tmoigner la joie que vous avez d'esprer qu'elle accouchera
heureusement ici. Rien n'tait plus impossible que de l'emmener dans
l'tat o elle tait; et rien ne sera si bon pour sa sant, ni mme pour
sa rputation, que d'y accoucher au milieu de ce qu'il y a de plus
habile, et d'y tre demeure avec la conduite qu'elle a. Si elle
voulait, aprs cela, devenir folle et coquette, elle le serait plus d'un
an avant qu'on pt le croire, tant elle a donn bonne opinion de sa
sagesse. Je prends  tmoin tous les Grignans qui sont ici de la vrit
de tout ce que je dis. La joie que j'en ai a bien du rapport  vous, car
je vous aime de tout mon coeur, et suis ravie que la suite ait si bien
justifi votre got. Je ne vous dis aucune nouvelle; ce serait aller sur
les droits de ma fille. Je vous conjure seulement de croire qu'on ne
peut s'intresser plus tendrement que je fais  ce qui vous touche.




19.--DE Mme DE SVIGN A M. DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 28 novembre 1670.

Ne parlons plus de cette femme, nous l'aimons au del de toute raison;
elle se porte trs-bien, et je vous cris en mon propre et priv nom. Je
veux vous parler de M. de Marseille[63], et vous conjurer, par toute la
confiance que vous pouvez avoir en moi, de suivre mes conseils sur votre
conduite avec lui. Je connais les manires des provinces, et je sais le
plaisir qu'on y prend  nourrir les divisions; en sorte qu' moins que
d'tre toujours en garde contre les discours de ces messieurs, on prend
insensiblement leurs sentiments, et trs-souvent c'est une injustice. Je
vous assure que le temps ou d'autres raisons ont chang l'esprit de M.
de Marseille: depuis quelques jours il est fort adouci, et, pourvu que
vous ne vouliez pas le traiter comme un ennemi, vous trouverez qu'il ne
l'est pas. Prenons-le sur ses paroles, jusqu' ce qu'il ait fait quelque
chose de contraire; rien n'est plus capable d'ter tous les bons
sentiments que de marquer de la dfiance; il suffit souvent d'tre
souponn comme ennemi, pour le devenir: la dpense en est toute faite,
on n'a plus rien  mnager. Au contraire, la confiance engage  bien
faire; on est touch de la bonne opinion des autres, et on ne se rsout
pas facilement  la perdre. Au nom de Dieu, desserrez votre coeur, et
vous serez peut-tre surpris par un procd que vous n'attendez pas. Je
ne puis croire qu'il y ait du venin cach dans son coeur, avec toutes
les dmonstrations qu'il nous fait, et dont il serait honnte d'tre la
dupe, plutt que d'tre capable de le souponner injustement. Suivez mes
avis, ils ne sont pas de moi seule: plusieurs bonnes ttes vous
demandent cette conduite, et vous assurent que vous n'y serez pas
tromp. Votre famille en est persuade: nous voyons les choses de plus
prs que vous: tant de personnes qui vous aiment, et qui ont un peu de
bon sens, ne peuvent gure s'y mprendre.

Madame de Coulanges[64] m'a mand que vous m'aimiez; quoique ce ne me
soit pas une nouvelle, je dois tre fort aise que cette amiti rsiste 
l'absence et  la Provence, et qu'elle se fasse sentir dans les
occasions.


  [63] Toussaint de Forbin-Janson, vque de Marseille.

  [64] Madame de Coulanges tait  Lyon dans ce temps-l.




20.--DE Mme DE SVIGN A M. DE COULANGES.


  A Paris, lundi 15 dcembre 1670.

Je m'en vais vous mander la chose la plus tonnante, la plus
surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus
triomphante, la plus tourdissante, la plus inoue, la plus singulire,
la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprvue, la plus
grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus
clatante, la plus secrte jusqu' aujourd'hui, la plus brillante, la
plus digne d'envie; enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans
les sicles passs: encore cet exemple n'est-il pas juste[65]; une chose
que nous ne saurions croire  Paris, comment la pourrait-on croire 
Lyon? une chose qui fait crier misricorde  tout le monde; une chose
qui comble de joie madame de Rohan et madame d'Hauterive[66]; une chose
enfin qui se fera dimanche, o ceux qui la verront croiront avoir la
_berlue_; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-tre pas
faite lundi. Je ne puis me rsoudre  la dire, devinez-la, je vous le
donne en trois; _jetez-vous votre langue aux chiens?_ H bien! il faut
donc vous la dire: M. de Lauzun pouse dimanche au Louvre, devinez qui?
Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en
cent. Madame de Coulanges dit: Voil qui est bien difficile  deviner!
c'est madame de la Vallire. Point du tout, madame. C'est donc
mademoiselle de Retz? Point du tout; vous tes bien provinciale. Ah!
vraiment, nous sommes bien btes, dites-vous: c'est mademoiselle
Colbert. Encore moins. C'est assurment mademoiselle de Crqui. Vous n'y
tes pas. Il faut donc  la fin vous le dire: il pouse, dimanche, au
Louvre, avec la permission du roi, mademoiselle, mademoiselle de.......
mademoiselle, devinez le nom; il pouse Mademoiselle, ma foi! par ma
foi! ma foi jure! Mademoiselle, la grande Mademoiselle, Mademoiselle,
fille de feu Monsieur[67], Mademoiselle, petite-fille de Henri IV,
mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier,
mademoiselle d'Orlans, Mademoiselle, cousine germaine du roi;
Mademoiselle, destine au trne; Mademoiselle, le seul parti de France
qui ft digne de Monsieur. Voil un beau sujet de discourir. Si vous
criez, si vous tes hors de vous-mmes, si vous dites que nous avons
menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voil une belle
raillerie, que cela est bien fade  imaginer; si enfin vous nous dites
des injures, nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait
autant que vous. Adieu; les lettres qui seront portes par cet ordinaire
vous feront voir si nous disons vrai ou non.


  [65] Anquetil croit que madame de Svign veut parler ici de Marie,
  soeur de Henri VII, roi d'Angleterre, et veuve de Louis XII, qui se
  remaria, trois mois aprs la mort du roi, au duc de Suffolk, qu'elle
  avait aim avant d'tre reine de France.

  [66] Marguerite, duchesse de Rohan, princesse de Lon, fille unique du
  duc de Rohan, clbre dans l'histoire de nos guerres de religion, se
  maria par inclination, en 1645, avec Henri Chabot, simple gentilhomme
  sans fortune. Madame d'Hauterive, fille du duc de Villeroi, veuve du
  comte de Tournon et du duc de Chaulnes, se maria en troisimes noces 
  Jean Vignier, marquis d'Hauterive, et depuis ce mariage son pre ne
  voulut plus la voir.

  [67] Gaston de France, duc d'Orlans, frre de Louis XIII.




21.--DE Mme DE SVIGN A M. DE COULANGES.


  A Paris, vendredi 19 dcembre 1670.

Ce qui s'appelle tomber du haut des nues, c'est ce qui arriva hier au
soir aux Tuileries; mais il faut reprendre les choses de plus loin. Vous
en tes  la joie, aux transports, aux ravissements de la princesse et
de son bienheureux amant. Ce fut donc lundi que la chose fut dclare,
comme je vous l'ai mand. Le mardi se passa  parler,  s'tonner, 
complimenter; le mercredi, Mademoiselle fit une donation  M. de Lauzun,
avec dessein de lui donner les titres, les noms et les ornements
ncessaires pour tre nomm dans le contrat de mariage qui fut fait le
mme jour. Elle lui donna donc, en attendant mieux, quatre duchs: le
premier, c'est le comt d'Eu, qui est la premire pairie de France et
qui donne le premier rang; le duch de Montpensier, dont il porta hier
le nom toute la journe; le duch de Saint-Fargeau, le duch de
Chtellerault: tout cela estim vingt-deux millions. Le contrat fut
dress ensuite, o il prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin, qui
tait hier, Mademoiselle espra que le roi signerait le contrat, comme
il l'avait dit; mais, sur les sept heures du soir, la reine, Monsieur et
plusieurs barbons firent entendre  Sa Majest que cette affaire faisait
tort  sa rputation; en sorte qu'aprs avoir fait venir Mademoiselle et
M. de Lauzun, le roi leur dclara, devant M. le Prince, qu'il leur
dfendait absolument de songer  ce mariage. M. de Lauzun reut cet
ordre avec tout le respect, toute la soumission, toute la fermet et
tout le dsespoir que mritait une si grande chute. Pour Mademoiselle,
suivant son humeur, elle clata en pleurs, en cris, en douleurs
violentes, en plaintes excessives; et tout le jour elle a gard son lit,
sans rien avaler que des bouillons. Voil un beau songe, voil un beau
sujet de roman ou de tragdie, mais surtout un beau sujet de raisonner
et de parler ternellement: c'est ce que nous faisons jour et nuit, soir
et matin, sans fin, sans cesse; nous esprons que vous en ferez autant:
_E fr tanto vi bacio le mani_.




22.--DE Mme DE SVIGN A M. DE COULANGES.


  A Paris, mercredi 24 dcembre 1670.

Vous savez prsentement l'histoire romanesque de Mademoiselle et de M.
de Lauzun. C'est le juste sujet d'une tragdie dans toutes les rgles du
thtre; nous en disposions les actes et les scnes l'autre jour; nous
prenions quatre jours au lieu de vingt-quatre heures, et c'tait une
pice parfaite. Jamais il ne s'est vu de si grands changements en si peu
de temps; jamais vous n'avez vu une motion si gnrale; jamais vous
n'avez ou une si extraordinaire nouvelle. M. de Lauzun a jou son
personnage en perfection; il a soutenu ce malheur avec une fermet, un
courage, et pourtant une douleur mle d'un profond respect, qui l'ont
fait admirer de tout le monde. Ce qu'il a perdu est sans prix; mais les
bonnes grces du roi, qu'il a conserves, sont sans prix aussi, et sa
fortune ne parat pas dplore. Mademoiselle a fort bien fait aussi;
elle a bien pleur, elle a recommenc aujourd'hui  rendre ses devoirs
au Louvre, dont elle avait reu toutes les visites. Voil qui est fini.
Adieu.




23.--DE Mme DE SVIGN A M. DE COULANGES.


  A Paris, mercredi 31 dcembre 1670.

J'ai reu vos rponses  mes lettres. Je comprends l'tonnement o vous
avez t de tout ce qui s'est pass depuis le 15 jusqu'au 20 de ce mois:
le sujet le mritait bien. J'admire aussi votre bon esprit, et combien
vous avez jug droit, en croyant que cette grande machine ne pourrait
pas aller depuis le lundi jusqu'au dimanche. La modestie m'empche de
vous louer  bride abattue l-dessus, parce que j'ai dit et pens toutes
les mmes choses que vous. Je dis  ma fille le lundi: Jamais ceci n'ira
 bon port jusqu' dimanche; et je voulus parier, quoique tout respirt
la noce, qu'elle ne s'achverait point. En effet, le jeudi le temps se
brouilla, et la nue creva le soir  dix heures, comme je vous l'ai
mand. Ce mme jeudi, j'allai ds neuf heures du matin chez
Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle allait se marier  la campagne, et
que le coadjuteur de Reims[68] faisait la crmonie; cela tait ainsi
rsolu le mercredi au soir; car, pour le Louvre, cela fut chang ds le
mardi[69]. Mademoiselle crivait; elle me fit entrer, elle acheva sa
lettre; et puis, comme elle tait au lit, elle me fit mettre  genoux
dans sa ruelle; elle me dit  qui elle crivait, et pourquoi, et les
beaux prsents qu'elle avait faits la veille, et le nom qu'elle avait
donn; qu'il n'y avait point de parti pour elle en Europe, et qu'elle
voulait se marier. Elle me conta une conversation mot  mot qu'elle
avait eue avec le roi; elle me parut transporte de la joie de faire un
homme bien heureux; elle me parla avec tendresse du mrite et de la
reconnaissance de M. de Lauzun; et sur tout cela je lui dis: Mon Dieu,
Mademoiselle, vous voil bien contente; mais que n'avez-vous donc fini
promptement cette affaire ds lundi? Savez-vous bien qu'un si grand
retardement donne le temps  tout le royaume de parler, et que c'est
tenter Dieu et le roi que de vouloir conduire si loin une affaire si
extraordinaire? Elle me dit que j'avais raison; mais elle tait si
pleine de confiance, que ce discours ne lui fit alors qu'une lgre
impression. Elle retourna sur les bonnes qualits et sur la bonne maison
de Lauzun. Je lui dis ces vers de Svre dans _Polyeucte_:

  Je ne la puis du moins blmer d'un mauvais choix:
  Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois.

Elle m'embrassa fort. Cette conversation dura une heure; il est
impossible de la redire toute: mais j'avais t assurment fort agrable
durant ce temps, et je le puis dire sans vanit, car elle tait aise de
parler  quelqu'un; son coeur tait trop plein. A dix heures, elle se
donna au reste de la France, qui venait lui faire sur cela son
compliment. Elle attendit tout le matin des nouvelles, et n'en eut
point. L'aprs-dne, elle s'amusa  faire ajuster elle-mme
l'appartement de M. de Montpensier. Le soir, vous savez ce qui arriva.
Le lendemain, qui tait vendredi, j'allai chez elle; je la trouvai dans
son lit; elle redoubla ses cris en me voyant; elle m'appela, m'embrassa,
me mouilla toute de ses larmes. Elle me dit: Hlas! vous souvient-il de
ce que vous me dtes hier? Ah! quelle cruelle prudence! ah! la
prudence! Elle me fit pleurer  force de pleurer. J'y suis encore
retourne deux fois; elle est fort afflige, et m'a toujours traite
comme une personne qui sentait ses douleurs; elle ne s'est pas trompe.
J'ai retrouv, dans cette occasion, des sentiments qu'on n'a gure pour
des personnes d'un tel rang. Ceci entre nous deux et madame de
Coulanges; car vous jugez bien que cette causerie serait entirement
ridicule avec d'autres. Adieu.


  [68] Charles-Maurice le Tellier.

  [69] Lauzun voulait d'abord tre mari dans la chapelle des Tuileries.




24.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 6 fvrier 1671.

Ma douleur serait bien mdiocre si je pouvais vous la dpeindre; je ne
l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chre fille, je ne la
trouve plus; et tous les pas qu'elle fait l'loignent de moi. Je m'en
allai donc  Sainte-Marie toujours pleurant et toujours mourant: il me
semblait qu'on m'arrachait le coeur et l'me; et en effet, quelle rude
sparation! Je demandai la libert d'tre seule; on me mena dans la
chambre de madame du Housset, on me fit du feu; _Agns_ me regardait
sans me parler; c'tait notre march; j'y passai jusqu' cinq heures
sans cesser de sanglotter; toutes mes penses me faisaient mourir.
J'crivis  M. de Grignan, vous pouvez penser sur quel ton; j'allai
ensuite chez madame de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par
l'intrt qu'elle y prit: elle tait seule, et malade et triste de la
mort d'une soeur religieuse, elle tait comme je la pouvais dsirer. M.
de la Rochefoucauld y vint; on ne parla que de vous, de la raison que
j'avais d'tre touche, et du dessein de parler comme il faut 
_Mellusine_[70]. Je vous rponds qu'elle sera bien relance.
D'Hacqueville vous rendra un bon compte de cette affaire. Je revins
enfin  huit heures de chez madame de la Fayette; mais en entrant ici,
bon Dieu! comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degr?
Cette chambre o j'entrais toujours, hlas! j'en trouvai les portes
ouvertes; mais je vis tout dmeubl, tout drang, et votre petite fille
qui me reprsentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je
souffris? Les rveils de la nuit ont t noirs, et le matin je n'tais
point avance d'un pas pour le repos de mon esprit. L'aprs-dne se
passa avec madame de la Troche[71]  l'Arsenal. Le soir, je reus votre
lettre, qui me remit dans les premiers transports; et ce soir
j'achverai celle-ci chez M. de Coulanges, o j'apprendrai des
nouvelles; car, pour moi, voil ce que je sais, avec les douleurs de
tous ceux que vous avez laisss ici; toute ma lettre serait pleine de
compliments, si je voulais.


  [70] Madame de Marans, soeur de mademoiselle de Montalais, fille
  d'honneur de MADAME. Mellusine est le nom d'une fe clbre dans nos
  vieux romans de chevalerie. Madame de Marans avait tenu des propos sur
  madame de Grignan.

  [71] Marie Godde de Varennes, veuve du marquis de la Troche,
  conseiller au parlement de Rennes.




25.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 9 fvrier 1671.

Je reois vos lettres, comme vous avez reu ma bague; je fonds en larmes
en les lisant; il semble que mon coeur veuille se fendre par la moiti:
on croirait que vous m'crivez des injures ou que vous tes malade, ou
qu'il vous est arriv quelque accident, et c'est tout le contraire; vous
m'aimez, ma chre enfant, et vous me le dites d'une manire que je ne
puis soutenir sans des pleurs en abondance. Vous continuez votre voyage
sans aucune aventure fcheuse; et lorsque j'apprends tout cela, qui est
justement tout ce qui me peut tre le plus agrable, voil l'tat o je
suis. Vous vous amusez donc  penser  moi, vous en parlez, et vous
aimez mieux m'crire vos sentiments que vous n'aimez  me le dire; de
quelque faon qu'ils me viennent, ils sont reus avec une sensibilit
qui n'est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me
faites sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de
tendresse; mais si vous songez  moi, soyez assure aussi que je pense
continuellement  vous: c'est ce que les dvots appellent une pense
habituelle, c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son
devoir: rien ne me donne de distraction; je vois ce carrosse qui avance
toujours, et qui n'approchera jamais de moi: je suis toujours dans les
grands chemins, il me semble que j'ai quelquefois peur que ce carrosse
ne verse; les pluies qu'il fait depuis trois jours me mettent au
dsespoir; le Rhne me fait une peur trange. J'ai une carte devant mes
yeux; je sais tous les lieux o vous touchez: vous tes ce soir 
Nevers; vous serez dimanche  Lyon, o vous recevrez cette lettre. Je
n'ai pu vous crire qu' Moulins par madame de Gungaud. Je n'ai reu
que deux de vos lettres; peut-tre que la troisime viendra; c'est la
seule consolation que je souhaite, pour d'autres, je n'en cherche pas.
Je suis entirement incapable de voir beaucoup de monde ensemble; cela
viendra peut-tre, mais il n'en est pas question encore. Les duchesses
de Verneuil et d'Arpajon[72] me veulent rjouir; je les en ai
remercies: je n'ai jamais vu de si belles mes qu'il y en a dans ce
pays-ci. Je fus samedi tout le jour chez madame de Villars[73]  parler
de vous, et  pleurer; elle entre bien dans mes sentiments. Hier je fus
au sermon de M. d'Agen[74] et au salut, et chez madame de Puisieux, et
chez madame de Pui-du-Fou, qui vous fait mille amitis. Si vous aviez un
petit manteau fourr, elle aurait l'esprit en repos. Aujourd'hui je m'en
vais souper au faubourg tte  tte[75]. Voil les ftes de mon
carnaval. Je fais tous les jours dire une messe pour vous: c'est une
dvotion qui n'est pas chimrique. Je n'ai vu Adhmar[76] qu'un moment;
je m'en vais lui crire, pour le remercier de son lit; je lui en suis
plus oblige que vous. Si vous voulez me faire un vritable plaisir,
ayez soin de votre sant, dormez dans ce joli petit lit, mangez du
potage, et servez-vous de tout le courage qui me manque. Continuez 
m'crire. Tout ce que vous avez laiss d'amitis ici est augment: je ne
finirais point  vous faire des compliments, et  vous dire l'inquitude
o l'on est de votre sant.

Mademoiselle d'Harcourt fut marie avant-hier; il y eut un grand souper
maigre  toute la famille; hier, un grand bal et un grand souper au roi,
 la reine,  toutes les dames pares: c'tait une des plus belles ftes
qu'on puisse voir.

Madame d'Heudicourt est partie avec un dsespoir inconcevable, ayant
perdu toutes ses amies, convaincue de tout ce que madame Scarron avait
toujours dfendu, et de toutes les trahisons du monde[77]. Mandez-moi
quand vous aurez reu mes lettres. Je fermerai tantt celle-ci.


  Lundi au soir.

Avant que d'aller au faubourg je fais mon paquet, et je l'adresse  M.
l'intendant  Lyon. La distinction de vos lettres m'a charme: hlas! je
la mritais bien par la distinction de mon amiti pour vous.

Madame de Fontevrault[78] fut bnite hier; MM. les prlats furent un peu
fchs de n'y avoir que des tabourets.

Voici ce que j'ai su de la fte d'hier: toutes les cours de l'htel de
Guise taient claires de deux mille lanternes. La reine entra d'abord
dans l'appartement de mademoiselle de Guise[79], fort clair, fort
par; toutes les dames se mirent  genoux autour de la reine, sans
distinction de tabourets: on soupa dans cet appartement. Il y avait
quarante dames  table; le souper fut magnifique; le roi vint, et fort
gravement regarda tout sans se mettre  table; on monta plus haut, o
tout tait prpar pour le bal. Le roi mena la reine, et honora
l'assemble de trois ou quatre courantes, et puis s'en alla au Louvre
avec sa compagnie ordinaire. Mademoiselle ne voulut point venir 
l'htel de Guise. Voil tout ce que je sais.

Je veux voir le paysan de Sully, qui m'apporta hier votre lettre; je lui
donnerai de quoi boire: je le trouve bien heureux de vous avoir vue.
Hlas! comme un moment me paratrait, et que j'ai de regret  tous ceux
que j'ai perdus! Je me fais des _dragons_[80] aussi bien que les autres.
Adieu, ma chre enfant, l'unique passion de mon coeur, le plaisir et la
douleur de ma vie. Aimez-moi toujours, c'est la seule chose qui me peut
donner de la consolation.


  [72] Catherine-Henriette d'Harcourt-Beuvron, troisime femme de Louis,
  duc d'Arpajon. La duchesse de Verneuil tait fille du chancelier
  Sguier.

  [73] Mre du marchal duc de ce nom.

  [74] Claude Joly, clbre prdicateur, depuis vque d'Agen.

  [75] Avec madame de la Fayette, rue de Vaugirard.

  [76] Joseph Adhmar de Monteil, frre de M. de Grignan, connu d'abord
  sous le nom d'_Adhmar_, fut appel le _chevalier de Grignan_, aprs
  la mort de Charles-Philippe d'Adhmar son frre; et, s'tant mari
  dans la suite avec N... d'Oraison, il reprit le nom de _comte
  d'Adhmar_.

  [77] Il parat qu'elle crivait  M. de Bthune, ambassadeur en
  Pologne, ce qui se passait de plus particulier  la cour.

  [78] Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart, clbre par son esprit
  et par son savoir. Elle tait soeur du duc de Vivonne, et de mesdames
  de Thianges et de Montespan.

  [79] Marie de Lorraine, qui mourut en 1688,  93 ans.

  [80] Expression familire entre la mre et la fille, pour dire _des
  chagrins_, _des inquitudes_.




26.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 11 fvrier 1671.

Je n'en ai reu que trois de ces aimables lettres qui me pntrent le
coeur; il y en a une qui ne revient point: sans que je les aime toutes,
et que je n'aime point  perdre ce qui me vient de vous, je croirais
n'avoir rien perdu. Je trouve qu'on ne peut rien souhaiter qui ne soit
dans celles que j'ai reues: elles sont, premirement, trs-bien
crites; et, de plus, si tendres et si naturelles, qu'il est impossible
de ne les pas croire; la dfiance mme en serait convaincue: elles ont
ce caractre de vrit qui se maintient toujours, qui se fait voir avec
autorit, pendant que la fausset et la menterie demeurent accables
sous les paroles, sans pouvoir persuader; plus leurs sentiments
s'efforcent de paratre, plus ils sont envelopps. Les vtres sont vrais
et le paraissent; vos paroles ne servent, tout au plus, qu' vous
expliquer; et, dans cette noble simplicit, elles ont une force  quoi
l'on ne peut rsister. Voil, ma fille, comme vos lettres m'ont paru;
jugez quel effet elles me font, et quelle sorte de larmes je rpands, en
me trouvant persuade de la vrit que je souhaite le plus. Vous pourrez
juger par l de ce que m'ont fait les choses qui m'ont donn autrefois
des sentiments contraires. Si mes paroles ont la mme puissance que les
vtres, il ne faut pas vous en dire davantage: je suis assure que mes
vrits ont fait en vous leur effet ordinaire; mais je ne veux pas que
vous disiez que j'tais un rideau qui vous cachait: tant pis si je vous
cachais, vous tes encore plus aimable quand on a tir le rideau; il
faut que vous soyez  dcouvert pour tre dans votre perfection: nous
l'avons dit mille fois. Pour moi, il me semble que je suis toute nue,
qu'on m'a dpouille de tout ce qui me rendait aimable; je n'ose plus
voir le monde, et, quoi qu'on ait fait pour m'y remettre, j'ai pass
tous ces jours-ci comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu
de gens sont dignes de comprendre ce que je sens; j'ai cherch ceux qui
sont de ce petit nombre, et j'ai vit les autres. J'ai vu Guitaud et sa
femme; ils vous aiment, mandez-moi un petit mot pour eux. Deux ou trois
Grignans me vinrent voir hier matin. J'ai remerci mille fois Adhmar de
vous avoir prt son lit: nous ne voulmes point examiner s'il n'et pas
t meilleur pour lui de troubler votre repos, que d'en tre cause; nous
n'emes pas la force de pousser cette folie, et nous fmes ravis de ce
que le lit tait bon. Il nous semble que vous tes  Moulins
aujourd'hui; vous y recevrez une de mes lettres: je ne vous ai point
crit  Briare; c'tait ce cruel mercredi qu'il fallait crire; c'tait
le propre jour de votre dpart: j'tais si afflige et si accable, que
j'tais mme incapable de chercher de la consolation en vous crivant.
Voici donc ma troisime et ma seconde  Lyon; ayez soin de me mander si
vous les avez reues: quand on est fort loign, on ne se moque plus des
lettres qui commencent par _j'ai reu la vtre, etc._ La pense que vous
avez de vous loigner toujours, et de voir que ce carrosse va toujours
en del, est une de celles qui me tourmentent le plus. Vous allez
toujours, et enfin, comme vous dites, vous vous trouverez  deux cents
lieues de moi; alors, ne pouvant plus souffrir les injustices sans en
faire  mon tour, je me mettrai  m'loigner aussi de mon ct, et j'en
ferai tant, que je me trouverai  trois cents: ce sera une belle
distance, et ce sera aussi une chose digne de mon amiti, que
d'entreprendre de traverser la France pour vous aller trouver. Je suis
touche du retour de vos coeurs entre le coadjuteur et vous: vous savez
combien j'ai toujours trouv que cela tait ncessaire au bonheur de
votre vie; conservez bien ce trsor; vous tes vous-mme charme de sa
bont, faites-lui voir que vous n'tes pas ingrate. Je finirai tantt ma
lettre. Peut-tre qu' Lyon vous serez si tourdie de tous les honneurs
qu'on vous y fera, que vous n'aurez pas le temps de lire tout ceci; ayez
au moins celui de me mander toujours de vos nouvelles, comme vous vous
portez, et votre aimable visage que j'aime tant, et si vous vous
embarquez sur ce diable de Rhne. Je crois que vous aurez M. de
Marseille[81]  Lyon.


  Mercredi au soir.

Je viens de recevoir tout prsentement votre lettre de Nogent; elle m'a
t donne par un fort honnte homme que j'ai questionn tant que j'ai
pu; mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se peut dire. Il tait
bien juste, ma fille, que ce ft vous la premire qui me fissiez rire,
aprs m'avoir tant fait pleurer. Ce que vous me mandez de M. Busche est
original, cela s'appelle des traits dans le style de l'loquence; j'en
ai donc ri, je vous l'avoue; et j'en serais honteuse, si, depuis huit
jours, j'avais fait autre chose que pleurer. Hlas! je le rencontrai
dans la rue ce M. Busche, qui amenait vos chevaux: je l'arrtai, et,
tout en pleurs, je lui demandai son nom; il me le dit; je lui dis en
sanglottant: M. Busche, je vous recommande ma fille, ne la versez point;
et, quand vous l'aurez mene heureusement  Lyon, venez me voir pour me
dire de ses nouvelles; je vous donnerai de quoi boire. Je le ferai
assurment: ce que vous me mandez sur son sujet augmente beaucoup le
respect que j'avais dj pour lui. Mais vous ne vous portez point bien,
vous n'avez point dormi; le chocolat vous remettra: mais vous n'avez
point de chocolatire, j'y ai pens mille fois: comment ferez-vous?
Hlas! mon enfant, vous ne vous trompez point, quand vous croyez que je
suis occupe de vous encore plus que vous ne l'tes de moi, quoique vous
me le paraissiez plus que je ne vaux. Si vous me voyez, vous me voyez
chercher ceux qui en veulent bien parler; si vous m'coutez, vous
entendez bien que j'en parle. C'est assez vous dire que j'ai fait une
visite  l'abb Guton, pour parler des chemins et de la route de Lyon.
Je n'ai encore vu aucun de ceux qui veulent me divertir; en paroles
couvertes, c'est qu'ils veulent m'empcher de penser  vous, et cela
m'offense. Adieu, ma trs-aimable, continuez  m'crire et  m'aimer;
pour moi, je suis tout entire  vous, j'ai des soins extrmes de votre
enfant. Je n'ai point de lettres de M. de Grignan, et je ne laisse pas
de lui crire.


  [81] M. de Forbin-Janson, depuis cardinal.




27.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Vendredi 13 fvrier 1671, chez M. DE COULANGES.

Monsieur de Coulanges veut que je vous crive encore  Lyon: je vous
conjure, ma chre enfant, si vous vous embarquez, de descendre au
Pont-Saint-Esprit. Ayez piti de moi; conservez-vous, si vous voulez que
je vive. Vous m'avez si bien persuade que vous m'aimez, qu'il me semble
que, dans la vue de me plaire, vous ne vous hasarderez point. Mandez-moi
bien comme vous conduirez votre barque. Hlas! qu'elle m'est chre et
prcieuse cette petite barque que le Rhne m'emporte si cruellement!
J'ai ou dire qu'il y avait eu un dimanche gras, mais ce n'est que par
ou dire; et je ne l'ai point vu. J'ai t farouche au point de ne
pouvoir pas souffrir quatre personnes ensemble. J'tais au coin du feu
de madame de la Fayette. L'affaire de _Mellusine_ est entre les mains de
Langlade[82], aprs avoir pass par celles de M. de la Rochefoucauld et
de d'Hacqueville. Je vous assure qu'elle est bien confondue et bien
mprise par ceux qui ont l'honneur de la connatre. Je n'ai pas encore
vu madame d'Arpajon[83]; elle a une mine satisfaite qui m'importune. Le
bal du mardi gras pensa tre renvoy; jamais il ne fut une telle
tristesse[84]; je crois que c'tait votre absence qui en tait cause.
Bon Dieu! que de compliments j'ai  vous faire! que d'amitis! que de
soins de savoir de vos nouvelles! que de louanges l'on vous donne! Je
n'aurais jamais fait, si je voulais nommer tous ceux et celles dont vous
tes aime, estime, adore; mais, quand vous aurez mis tout cela
ensemble, soyez assure, ma fille, que ce n'est rien en comparaison de
ce que je suis pour vous. Je ne vous quitte pas un moment; je pense 
vous sans relche, et de quelle faon! J'ai embrass votre fille, et
elle m'a baise et trs-bien baise de votre part. Savez-vous bien que
je l'aime cette petite, quand je songe de qui elle vient?


  [82] Homme attach  la maison de Bouillon, et depuis secrtaire du
  cabinet.

  [83] Voyez la note de la lettre du 9 fvrier 1671.

  [84] Madame de Montespan et madame de la Vallire n'y parurent point;
  celle-ci, aprs avoir crit au roi, venait de se rfugier au couvent
  de Chaillot.




28.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 18 fvrier 1671.

Je vous conjure, ma fille, de conserver vos yeux: pour les miens, vous
savez qu'ils doivent finir  votre service. Vous comprenez bien, ma
belle, que, de la manire dont vous m'crivez, il faut bien que je
pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quelque chose de l'tat o
je suis, joignez, ma bonne,  la tendresse et  l'inclination naturelle
que j'ai pour votre personne, la petite circonstance d'tre persuade
que vous m'aimez, et jugez de l'excs de mes sentiments. Mchante!
pourquoi me cachez-vous quelquefois de si prcieux trsors? Vous avez
peur que je ne meure de joie; mais ne craignez-vous pas aussi que je ne
meure du dplaisir de croire voir le contraire? Je prends d'Hacqueville
 tmoin de l'tat o il m'a vue autrefois; mais quittons ces tristes
souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure
et fcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vrits. Madame
de Gungaud m'a mand de quelle manire elle vous a vue pour moi: je
vous conjure d'en garder le fond; mais plus de larmes, je vous en prie:
elles ne vous sont pas si saines qu' moi. Je suis prsentement assez
raisonnable; je me soutiens au besoin, et quelquefois je suis quatre ou
cinq heures tout comme une autre; mais peu de chose me remet  mon
premier tat: un souvenir, un lieu, une parole, une pense un peu trop
arrte, vos lettres surtout, les miennes mme en les crivant,
quelqu'un qui me parle de vous; voil des cueils  ma constance, et ces
cueils se rencontrent souvent. J'ai vu Raymond chez la comtesse du
Lude; elle me chanta un nouveau rcit du ballet; mais si vous voulez
qu'on le chante, chantez-le. Je vois madame de Villars; je me plais avec
elle, parce qu'elle entre dans mes sentiments; elles vous dit mille
amitis. Madame de la Fayette comprend fort bien aussi les tendresses
que j'ai pour vous; elle est touche de l'amiti que vous me tmoignez.
Je suis assez souvent dans ma famille, quelquefois ici le soir par
lassitude, mais rarement. J'ai vu cette pauvre madame Amelot; elle
pleure bien, je m'y connais. Faites quelque mention de certaines gens
dans vos lettres, afin que je le leur puisse dire. Je vais aux sermons
des Mascaron et des Bourdaloue; ils se surpassent  l'envi. Voil bien
de mes nouvelles; j'ai fort envie de savoir des vtres, et comment vous
vous serez trouve  Lyon: pour vous dire le vrai, je ne pense  nulle
autre chose. Je sais votre route, et o vous avez couch tous les jours:
vous tiez dimanche  Lyon; vous auriez bien fait de vous y reposer
quelques jours. Vous m'avez donn envie de m'informer de la mascarade du
mardi gras: j'ai su qu'_un grand homme plus grand de trois doigts qu'un
autre_, avait fait faire un habit admirable; il ne voulut point le
mettre, et il se trouva par hasard qu'une dame qu'il ne connat point du
tout,  qui il n'a jamais parl, n'tait point  l'assemble[85]. Du
reste, il faut que je dise comme Voiture: Personne n'est encore mort de
votre absence, hormis moi. Ce n'est pas que le carnaval n'ait t d'une
tristesse excessive, vous pouvez vous en faire honneur: pour moi, j'ai
cru que c'tait  cause de vous; mais ce n'est point assez pour une
absence comme la vtre. J'envoie pour cette fois cette lettre en
Provence; j'embrasse M. de Grignan, et je meurs d'envie de savoir de vos
nouvelles. Ds que j'ai reu une lettre, j'en voudrais tout  l'heure
une autre: je ne respire que d'en recevoir.

Vous me dites des merveilles du tombeau de M. de Montmorency[86], et de
la beaut de mesdemoiselles de Valenai. Vous crivez extrmement bien,
personne n'crit mieux: ne quittez jamais le naturel, votre tour s'y est
form, et cela compose un style parfait. J'ai fait vos compliments 
madame de la Fayette et  M. de la Rochefoucauld et  Langlade: tout
cela vous aime, vous estime et vous sert en toute occasion. Vos chansons
m'ont paru jolies; j'en ai reconnu les styles. Ah! mon enfant, que je
voudrais bien vous voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir
passer, si c'est trop demander que le reste! H bien! par exemple, voil
de ces penses  quoi je ne rsiste pas. Je sens qu'il m'ennuie de ne
vous plus avoir: cette sparation me fait une douleur au coeur et 
l'me, que je sens comme un mal du corps. Je ne vous puis assez
remercier de toutes les lettres que vous m'avez crites sur le chemin:
ces soins sont trop aimables, et font bien leur effet aussi; rien n'est
perdu avec moi; vous m'avez crit de partout: j'ai admir votre bont;
cela ne se fait point sans beaucoup d'amiti; autrement on serait plus
aise de se reposer et de se coucher. L'impatience que j'ai d'avoir
encore de vos nouvelles et de Roanne et de Lyon n'est pas mdiocre; je
suis en peine de votre embarquement, et de savoir ce que vous a paru ce
furieux Rhne en comparaison de notre pauvre Loire,  laquelle vous avez
tant fait de civilits. Que vous tes honnte de vous en tre souvenue
comme d'une de vos anciennes amies! Hlas! de quoi ne me souviens-je
point? Les moindres choses me sont chres; j'ai mille _dragons_. Quelle
diffrence! je ne revenais jamais ici sans impatience et sans plaisir:
prsentement j'ai beau chercher, je ne vous trouve plus; et comment
peut-on vivre quand on sait que, quoi qu'on fasse, on ne trouvera plus
une si chre enfant? Je vous ferai bien voir si je la souhaite, par le
chemin que je ferai pour l'aller chercher. J'ai reu une lettre de M. de
Grignan; il n'y en a point pour vous. Il me mande qu'il reviendra cet
hiver; vous quittera-t-il? ou le suivrez-vous? Faites-moi rponse.

M. le Dauphin tait malade, il se porte mieux. On sera  Versailles
jusqu' lundi. Madame de la Vallire est toute rtablie  la cour. Le
roi la reut avec des larmes de joie; et Mme de Montespan avec des
larmes... Devinez de quoi. L'on a eu avec l'une et l'autre des
conversations tendres. Tout cela est difficile  comprendre, il faut se
taire.


  [85] Il s'agit ici du roi, qui, dsol du dpart de Mme de la
  Vallire, ne voulut point mettre cet habit magnifique; et cette dame
  n'est autre que madame de Montespan, dsigne par une contre-vrit.
  La plaisanterie _un grand homme_, etc., est emprunte  Molire. Voyez
  le _Mdecin malgr lui_.

  [86] Henri II, duc de Montmorency, marchal de France, fut dcapit 
  Toulouse le 30 octobre 1632, pour avoir pris part aux troubles excits
  par Gaston, duc d'Orlans.




29.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Vendredi, 20 fvrier 1671.

Je vous avoue que j'ai une extraordinaire envie de savoir de vos
nouvelles: songez, ma chre fille, que je n'en ai point eu depuis la
Palice; je ne sais rien du reste de votre voyage jusqu' Lyon, ni de
votre route jusqu'en Provence; je suis bien assure qu'il me viendra
des lettres; je ne doute point que vous ne m'ayez crit; mais je les
attends, et je ne les ai pas: il faut se consoler, et s'amuser en vous
crivant. Vous saurez, ma petite, qu'avant-hier au soir, mercredi, aprs
tre revenue de chez M. de Coulanges, o nous faisons nos paquets les
jours d'ordinaire, je songeai  me coucher; cela n'est pas
extraordinaire; mais ce qui l'est beaucoup, c'est qu' trois heures
aprs minuit j'entendis crier au voleur, au feu; et ces cris si prs de
moi, si redoubls, que je ne doutai point que ce ne ft ici; je crus
mme entendre qu'on parlait de ma pauvre petite-fille; je ne doutai
point qu'elle ne ft brle: je me levai dans cette crainte, sans
lumire, avec un tremblement qui m'empchait quasi de me soutenir. Je
courus  son appartement qui est le vtre, je trouvai tout dans une
grande tranquillit; mais je vis la maison de Guitaud tout en feu; les
flammes passaient par-dessus la maison de madame de Vauvineux: on voyait
dans nos cours, et surtout chez M. de Guitaud, une clart qui faisait
horreur: c'taient des cris, c'tait une confusion, c'tait un bruit
pouvantable des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma
porte, j'envoyai mes gens au secours: M. de Guitaud m'envoya une
cassette de ce qu'il a de plus prcieux; je la mis dans mon cabinet, et
puis je voulus aller dans la rue pour ber comme les autres: j'y trouvai
M. et madame de Guitaud quasi nus, l'ambassadeur de Venise, tous ses
gens, la petite de Vauvineux qu'on portait tout endormie chez
l'ambassadeur, plusieurs meubles et vaisselles d'argent qu'on sauvait
chez lui. Madame de Vauvineux faisait dmeubler: pour moi, j'tais comme
dans une le, mais j'avais grande piti de mes pauvres voisins. Madame
Guton et son frre donnaient de trs-bons conseils; nous tions dans la
consternation: le feu tait si allum qu'on n'osait en approcher, et
l'on n'esprait la fin de cet embrasement qu'avec la fin de la maison de
ce pauvre Guitaud. Il faisait piti; il voulait aller sauver sa mre qui
brlait au troisime tage; sa femme s'attachait  lui, et le retenait
avec violence; il tait entre la douleur de ne pas secourir sa mre, et
la crainte de blesser sa femme, grosse de cinq mois; enfin il me pria de
tenir sa femme, je le fis: il trouva que sa mre avait pass au travers
de la flamme, et qu'elle tait sauve. Il voulut aller retirer quelques
papiers; il ne put approcher du lieu o ils taient: enfin il revint 
nous dans cette rue o j'avais fait asseoir sa femme: des capucins,
pleins de charit et d'adresse, travaillrent si bien qu'ils couprent
le feu[87]. On jeta de l'eau sur le reste de l'embrasement, et enfin le
combat finit faute de combattants, c'est--dire aprs que le premier et
le second tage de l'antichambre et de la petite chambre et du cabinet,
qui sont  main droite du salon, eurent t entirement consums. On
appela bonheur ce qui restait de la maison, quoiqu'il y ait pour Guitaud
pour plus de dix mille cus de perte; car on compte de faire rebtir cet
appartement, qui tait peint et dor. Il y avait plusieurs beaux
tableaux  M. le Blanc,  qui est la maison: il y avait aussi plusieurs
tables, miroirs, miniatures, meubles, tapisseries. Ils ont un grand
regret  des lettres; je me suis imagin que c'taient des lettres de M.
le Prince. Cependant, vers les cinq heures du matin, il fallut songer 
madame de Guitaud; je lui offris mon lit; mais madame Guton la mit dans
le sien, parce qu'elle a plusieurs chambres meubles. Nous la fmes
saigner; nous envoymes querir _Boucher_: il craint bien que cette
grande motion ne la fasse accoucher devant les neuf jours. Elle est
donc chez cette pauvre madame Guton; tout le monde la vient voir, et
moi je continue mes soins, parce que j'ai trop bien commenc pour ne pas
achever. Vous m'allez demander comment le feu s'tait mis  cette
maison; on n'en sait rien, il n'y en avait point dans l'appartement o
il a pris: mais si on avait pu rire dans une si triste occasion, quels
portraits n'aurait-on pas faits de l'tat o nous tions tous? Guitaud
tait nu en chemise avec des chausses; madame de Guitaud tait
nu-jambes, et avait perdu une de ses mules de chambre; madame de
Vauvineux tait en petite jupe sans robe de chambre; tous les valets,
tous les voisins, en bonnets de nuit: l'ambassadeur tait en robe de
chambre et en perruque, et conserva fort bien la gravit de la
_srnissime_; mais son secrtaire tait admirable. Vous parlez de la
poitrine d'Hercule; vraiment celle-ci tait bien autre chose; on la
voyait tout entire: elle est blanche, grasse, potele, et surtout sans
aucune chemise, car le cordon qui la devait attacher avait t perdu 
la bataille. Voil les tristes nouvelles de notre quartier. Je prie
_Deville_[88] de faire tous les soirs une ronde pour voir si le feu est
teint partout; on ne saurait trop avoir de prcaution pour viter ce
malheur. Je souhaite que l'eau vous ait t favorable; en un mot, je
vous souhaite tous les biens, et je prie Dieu qu'il vous garantisse de
tous les maux.


  [87] Les capucins remplissaient cet office volontairement; le corps
  des pompiers ne fut cr qu'en 1699.

  [88] Matre d'htel de M. de Grignan.




30.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi au soir, 27 fvrier 1671.

Le Rhne, ma chre fille, me tient fort au coeur; je crois que vous tes
arrive heureusement; mais j'aimerais bien  le savoir par vous:
j'attends cette nouvelle avec une impatience digne de tout le reste. Il
nous semble que vous arrivtes samedi  Arles; il nous semble que M. de
Grignan est venu au-devant de vous au Saint-Esprit; il nous semble qu'il
a t ravi de vous revoir et de vous ravoir; il nous semble que vous
avez fait comme mercredi votre entre  Aix; et puis il nous semble que
vous tes bien lasse. Ma chre enfant, reposez-vous, au nom de Dieu;
tenez-vous au lit, restaurez-vous, et contez-moi bien l'tat o vous
tes. Savez-vous que votre souvenir fait ici la fortune de ceux que vous
en favorisez? Les autres languissent aprs. Le petit mot pour ma tante
ne se peut payer; on est encore fort loin de vous oublier. On m'a tantt
dit mille horreurs de cette montagne de Tarare: que je la hais! Il y a
un autre certain chemin o la roue est en l'air, et l'on tient le
carrosse par l'impriale; je ne soutiens pas cette ide; mais il n'est
plus question de tout cela.


_Rponse  la lettre de Vienne._

Je la reois prsentement cette aimable lettre; ne voyez-vous point
comme je la reois, et avec quelle tendresse je la lis? Je crois que
vous ne me demandez pas que je puisse tre de sang-froid en cette
occasion. Il est vrai que la dignit de _beaut_ o vous avez t leve
n'est pas d'une petite fatigue; si vous n'tiez point belle, vous vous
reposeriez: il faut choisir. Votre paresse me fait peur, ne la croyez
pas sur ce choix; il n'y a rien de si aimable que d'tre belle; c'est un
prsent de Dieu qu'il faut conserver. Vous savez comme j'aime votre
beaut; mon amour-propre m'y fait prendre intrt: je vous la recommande
pour l'amour de moi. Il me semble qu'on me va trouver bien habile en
Provence d'avoir fait un si joli visage, si doux et si rgulier. Vous
tes fche que votre nez ne soit pas de travers; et moi, qui suis
range, j'en suis ravie: je ne comprends pas ce que peuvent faire avec
moi mes paupires bigarres[89]. Mais ne croyez-vous point que M. de
Coulanges et moi nous sommes sorciers de deviner tout ce que vous
faites? Vous n'tes point surprise des bords de votre Rhne; vous les
trouvez beaux, et ce fleuve n'est compos que d'eau comme les autres:
pour moi, j'en ai une ide extraordinaire; il me semble qu'on devrait
dire:

  Mille sources de sang forment cette rivire,
  Qui, tranant des corps morts et de vieux ossements,
  Au lieu de murmurer, fait des gmissements[90].

Langlade vous rendra compte de sa visite chez _Mellusine_: en attendant,
je puis vous dire que ce qu'il avait  faire n'tait autre chose que
d'avoir le plaisir de lui laver sa cornette; il l'a fait plus volontiers
qu'un autre. Elle est, je vous assure, bien mortifie et bien
dcontenance: je la vis l'autre jour, elle n'a pas le mot  dire. Votre
absence a renouvel la tendresse de tous vos amis; mais il faut que
cette absence ne soit pas infinie; et, quelque aversion que vous ayez
pour les fatigues d'un long voyage, vous ne devez songer qu' vous
mettre en tat de les recommencer. J'ai dit  M. de la Rochefoucauld ce
que vous trouvez des fatigues des autres, et l'application que vous en
faites: il m'a charge de mille amitis pour vous, mais d'un si bon ton,
et accompagnes de si agrables louanges, qu'il mrite d'tre aim de
vous.

Je ferai vos compliments  madame de Villars. Il y a presse  tre nomm
dans mes lettres: je vous remercie d'avoir fait mention de Brancas. Vous
aurez vu votre tante[91] au Saint-Esprit, et vous aurez t reue comme
une reine. Ma fille, je vous conjure de me bien mander tout cela, et de
me parler de M. de Grignan et de M. d'Arles[92]. Vous savez que nous
avons rgl que l'on hait autant les dtails des personnes qui sont
indiffrentes, qu'on les aime de celles qui ne le sont pas; c'est  vous
 deviner de quel nombre vous tes auprs de moi. Mascaron, Bourdaloue,
me donnent tour  tour des plaisirs et des satisfactions qui doivent,
pour le moins, me rendre sainte: ds que j'entends quelque chose de
beau, je vous souhaite; vous avez part  tout ce que je pense: j'admire
en moi, tous les jours, les effets naturels d'une extrme amiti. Je
vous embrasse tendrement, embrassez-moi aussi. Une petite amiti  mon
coadjuteur: pour M. de Grignan, il me semble qu'il est si glorieux de
vous avoir, qu'il n'coute plus personne.


  [89] _Voyez_ la note de la lettre du 26 juillet 1668, p. 67.

  [90] Parodie de ces vers de Philippe Habert, dans son _Temple de la
  Mort_:

    Mille sources de sang y font mille rivires,
    Qui, tranant des corps morts et de vieux ossements,
    Au lieu de murmurer, font des gmissements.

  [91] Anne d'Ornano, femme de Franois de Lorraine, comte d'Harcourt,
  et soeur de Marguerite d'Ornano, mre de M. de Grignan.

  [92] Franois Adhmar de Monteil, archevque d'Arles, commandeur des
  ordres du roi, oncle de M. de Grignan.




31.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mardi 3 mars 1671.

Si vous tiez ici, ma chre enfant, vous vous moqueriez de moi; j'cris
de provision, mais c'est par une raison bien diffrente de celle que je
vous donnais un jour, pour m'excuser d'avoir crit  quelqu'un une
lettre qui ne devait partir que dans deux jours: c'tait parce que je ne
me souciais gure de lui, et que dans deux jours je n'aurais pas autre
chose  lui dire. Voici tout le contraire: c'est que je me soucie
beaucoup de vous, que j'aime  vous entretenir  toute heure, et que
c'est la seule consolation que je puisse avoir prsentement. Je suis
aujourd'hui toute seule dans ma chambre, par l'excs de ma mauvaise
humeur. Je suis lasse de tout; je me suis fait un plaisir de dner ici,
et je m'en fais un de vous crire hors de propos: mais, hlas! vous
n'avez pas de ces sortes de loisirs. J'cris tranquillement, et je ne
comprends pas que vous puissiez lire de mme: je ne vois pas un moment
o vous soyez  vous; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se
lasser d'tre auprs de vous, et qui peut  peine comprendre son
bonheur. Je vois des harangues, des infinits de compliments, de
civilits, de visites; on vous fait des honneurs extrmes, il faut
rpondre  tout cela, vous tes accable. Que fait votre paresse pendant
tout ce fracas? Elle souffre, elle se retire dans quelque petit cabinet,
elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place; elle vous attend dans
quelque moment perdu pour vous faire au moins souvenir d'elle, et vous
dire un mot en passant. Hlas! dit-elle, m'avez-vous oublie? Songez que
je suis votre plus ancienne amie, celle qui ne vous a jamais abandonne,
la fidle compagne de vos plus beaux jours; que c'est moi qui vous
consolais de tous les plaisirs, et qui mme quelquefois vous les faisais
har; qui vous ai empche de mourir d'ennui, et en Bretagne et dans
votre grossesse: quelquefois votre mre troublait nos plaisirs, mais je
savais bien o vous reprendre; prsentement je ne sais plus o j'en
suis; les honneurs et les reprsentations me feront prir, si vous
n'avez soin de moi. Il me semble que vous lui dites en passant un petit
mot d'amiti, vous lui donnez quelque esprance de vous possder 
Grignan; mais vous passez vite, et vous n'avez pas le loisir d'en dire
davantage. Le devoir et la raison sont autour de vous, et ne vous
donnent pas un moment de repos; moi-mme, qui les ai toujours tant
honors, je leur suis contraire, et ils me le sont; le moyen qu'ils vous
laissent le temps de lire de telles lanterneries? Je vous assure, ma
chre enfant, que je songe  vous continuellement, et je sens tous les
jours ce que vous me dtes une fois, qu'il ne fallait point appuyer sur
certaines penses; si l'on ne glissait pas dessus, on serait toujours en
larmes, c'est--dire moi. Il n'y a lieu dans cette maison qui ne me
blesse le coeur; toute votre chambre me tue: j'y ai fait mettre un
paravent tout au milieu, pour rompre un peu la vue; une fentre de ce
degr par o je vous vis monter dans le carrosse de d'Hacqueville, et
par o je vous rappelai, me fait peur  moi-mme, quand je pense combien
alors j'tais capable de me jeter par la fentre, car je suis folle
quelquefois; ce cabinet, o je vous embrassai sans savoir ce que je
faisais; ces Capucins[93], o j'allai entendre la messe; ces larmes qui
tombaient de mes yeux  terre, comme si c'et t de l'eau qu'on et
rpandue; Sainte-Marie, madame de la Fayette, mon retour dans cette
maison, votre appartement, la nuit, le lendemain; et votre premire
lettre, et toutes les autres, et encore tous les jours, et tous les
entretiens de ceux qui entrent dans mes sentiments: ce pauvre
d'Hacqueville est le premier; je n'oublierai jamais la piti qu'il eut
de moi. Voil donc o j'en reviens, il faut glisser sur tout cela, et se
bien garder de s'abandonner  ses penses et aux mouvements de son
coeur: j'aime mieux m'occuper de la vie que vous faites maintenant; cela
me fait une diversion, sans m'loigner pourtant de mon sujet et de mon
objet, qui est ce qui s'appelle potiquement l'objet aim. Je songe donc
 vous, et je souhaite toujours de vos lettres; quand je viens d'en
recevoir, j'en voudrais bien encore. J'en attends prsentement, et je
reprendrai ma lettre quand j'aurai reu de vos nouvelles. J'abuse de
vous, ma trs-chre; j'ai voulu aujourd'hui me permettre cette lettre
d'avance; mon coeur en avait besoin, je n'en ferai pas une coutume.


  [93] L'glise des Capucins de la rue d'Orlans au Marais.




32.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 4 mars 1671.

Ah! ma fille, quelle lettre! quelle peinture de l'tat o vous avez t!
et que je vous aurais mal tenu ma parole, si je vous avais promis de
n'tre point effraye d'un si grand pril! Je sais bien qu'il est pass:
mais il est impossible de se reprsenter votre vie si proche de sa fin,
sans frmir d'horreur, et M. de Grignan vous laisse embarquer pendant un
orage; et quand vous tes tmraire, il trouve plaisant de l'tre encore
plus que vous; au lieu de vous faire attendre que l'orage soit pass, il
veut bien vous exposer. Ah! mon Dieu! qu'il et t bien mieux d'tre
timide, et de vous dire que, si vous n'aviez point de peur, il en avait
lui, et ne souffrirait point que vous traversassiez le Rhne par un
temps comme celui qu'il faisait! Que j'ai de peine  comprendre sa
tendresse en cette occasion! ce Rhne qui fait peur  tout le monde, ce
pont d'Avignon o l'on aurait tort de passer en prenant de loin toutes
ses mesures, un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche;
et quel miracle que vous n'ayez pas t briss et noys dans un moment!
Je ne soutiens pas cette pense, j'en frissonne, et je m'en suis
rveille avec des sursauts dont je ne suis pas la matresse.
Trouvez-vous toujours que le Rhne ne soit que de l'eau? De bonne foi,
n'avez-vous point t effraye d'une mort si proche et si invitable?
Une autre fois ne serez-vous point un peu moins hasardeuse? Une aventure
comme celle-l ne vous fera-t-elle point voir les dangers aussi
terribles qu'ils le sont? Je vous prie de m'avouer ce qui vous en est
rest; je crois du moins que vous avez rendu grces  Dieu de vous avoir
sauve; pour moi, je suis persuade que les messes que j'ai fait dire
tous les jours pour vous ont fait ce miracle, et je suis plus oblige 
Dieu de vous avoir conserve dans cette occasion, que de m'avoir fait
natre. C'est  M. de Grignan que je m'en prends; le coadjuteur a bon
temps; il n'a t grond que pour la montagne de Tarare; elle me parat
prsentement comme les pentes de Nemours. M. _Busche_[94] m'est venu
voir tantt; j'ai pens l'embrasser en songeant comme il vous a bien
mene: je l'ai fort entretenu de vos faits et gestes, et puis je lui ai
donn de quoi boire un peu  ma sant. Cette lettre vous paratra bien
ridicule; vous la recevrez dans un temps o vous ne songerez plus au
pont d'Avignon. Faut-il que j'y pense, moi, prsentement? C'est le
malheur des commerces si loigns; il faut s'y rsoudre, et ne pas mme
se rvolter contre cet inconvnient: cela est naturel, et la contrainte
serait trop grande d'touffer toutes ses penses; il faut entrer dans
l'tat naturel o l'on est, en rpondant  une chose qui tient au coeur:
vous serez donc oblige de m'excuser souvent. J'attends les relations de
votre sjour  Arles; je sais que vous y aurez trouv bien du monde. Ne
m'aimez-vous point de vous avoir appris l'italien? Voyez comme vous vous
en tes bien trouve avec ce vice-lgat: ce que vous dites de cette
scne est excellent; mais que j'ai peu got le reste de votre lettre!
Je vous pargne mes ternels _recommencements_ sur ce pont d'Avignon, je
ne l'oublierai de ma vie.


  [94] Le conducteur de madame de Grignan.




33.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 11 mars 1671.

Je n'ai point encore reu vos lettres; j'en aurai peut-tre avant que de
fermer celle-ci: songez, ma chre enfant, qu'il y a huit jours que je
n'ai eu de vos nouvelles; c'est un sicle pour moi. Vous tiez  Arles;
mais je ne sais rien par vous de votre arrive  Aix. Il me vint hier un
gentilhomme[95] de ce pays-l, qui tait prsent  cette arrive, et qui
vous a vue jouer  petite prime avec Vardes[96], Bandol, et un autre; je
voudrais pouvoir vous dire comme je l'ai reu, et ce qu'il m'a paru, de
vous avoir vue jeudi dernier. Vous admiriez tant l'abb de Vins d'avoir
pu quitter M. de Grignan, j'admire bien plus celui-ci de vous avoir
quitte: il m'a trouve avec le pre Mascaron,  qui je donnais un
trs-beau dner: comme il prche  ma paroisse, et qu'il vint me voir
l'autre jour, j'ai pens que cela tait d'une vraie petite dvote de lui
donner un repas; il est de Marseille, et a trouv fort bon d'entendre
parler de Provence. J'ai su encore, par d'autres voies, que vous avez eu
trois ou quatre dmls  votre avnement: ma fille, on ne parvient
point  ne pas avoir de ces malheurs en province, mais, comme il n'y a
peut-tre rien de vrai dans ce qu'on m'a cont, j'attendrai que vous
m'en parliez, avant que de vous dire mon avis sur ce sujet. J'ai
demand  ce gentilhomme si vous n'tiez point bien fatigue; il m'a dit
que vous tiez trs-belle; mais vous savez que mes yeux pour vous sont
plus justes que ceux des autres: je pourrais bien vous trouver abattue
et fatigue, au travers de leurs approbations. J'ai t enrhume ces
jours-ci, et j'ai gard ma chambre; presque tous vos amis ont pris ce
temps-l pour me venir voir: l'abb Ttu[97] m'a fort prie de le
distinguer en vous crivant. Je n'ai jamais vu une personne absente tre
si vive dans tous les coeurs; c'tait  vous qu'tait rserv ce
miracle: vous savez comme nous avons toujours trouv qu'on se passait
bien des gens; on ne se passe point de vous: ma vie est employe 
parler de vous; ceux qui m'coutent le mieux sont ceux que je cherche le
plus. N'allez point craindre que je sois ridicule; car, outre que le
sujet ne l'est pas, c'est que je connais parfaitement bien et les gens
et le lieu, et ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire. Je dis un peu
de bien de moi en passant, j'en demande pardon au Bourdaloue et au
Mascaron: j'entends tous les matins ou l'un ou l'autre; un demi-quart
des merveilles qu'ils disent devrait faire une sainte.

Je vous avoue de bonne foi, ma petite, que je ne puis du tout
m'accoutumer  vous savoir  deux cents lieues de moi; je suis plus
touche que je ne l'tais lorsque vous tiez en chemin, je repleure sur
nouveaux frais, je ne vois goutte dans votre coeur, je me reprsente
cent choses dsagrables que je ne puis dire, je ne vois pas mme ce que
pense M. de Grignan; et tout est brouill, je ne sais comment, dans ma
tte. Je vous vois accable d'honneurs, et d'honneurs qui tiennent fort
au nom que vous portez; rien n'est plus grand ni plus considr; nulle
famille ne peut tre plus aimable: vous y tes adore,  ce que je
crois, car le coadjuteur ne m'crit plus; mais j'ignore comment vous
vous portez dans tout ce tracas; c'est une sorte de vie trange que
celle des provinces; on fait des affaires de tout. Je m'imagine que vous
faites des merveilles, et je voudrais bien savoir ce que ces merveilles
vous cotent, soit pour vous plaindre, soit pour ne vous plaindre pas.

Je reois votre lettre, ma chre enfant, et j'y fais rponse avec
prcipitation parce qu'il est tard: cela me fait approuver les avances
de provision. Je vois bien que tout ce qu'on m'a dit de vos aventures 
votre arrive n'est pas vrai; j'en suis trs-aise; ces sortes de petits
procs dans les villes de province, o l'on n'a rien autre chose dans la
tte, font une ternit d'claircissements, et c'est assez pour mourir
d'ennui. Mais vous tes bien plaisante, madame la comtesse, de montrer
mes lettres: o est donc ce principe de cachotterie pour ce que vous
aimez? Vous souvient-il avec quelle peine nous attrapions les dates de
celles de M. de Grignan? Vous pensez m'apaiser par vos louanges, et me
traiter toujours comme la Gazette de Hollande; je m'en vengerai. Vous
cachez les tendresses que je vous mande, friponne; et moi je montre
quelquefois, et  certaines gens, celles que vous m'crivez. Je ne veux
pas qu'on croie que j'ai pens mourir, et que je pleure tous les jours,
_pour qui? pour une ingrate_. Je veux qu'on voie que vous m'aimez, et
que, si vous avez mon coeur tout entier, j'ai une place dans le vtre.
Je ferai tous vos compliments. Chacun me demande: Ne suis-je point
nomm? Et je dis: Non, pas encore, mais vous le serez. Par exemple,
nommez-moi un peu M. d'Ormesson, et les Mesmes[98]; il y a presse 
votre souvenir; ce que vous envoyez ici est tout aussitt enlev: ils
ont raison, ma fille, vous tes aimable, et rien n'est comme vous.
Voil, du moins, ce que vous cacherez, car, depuis Niob, jamais une
mre n'a parl comme je fais. Pour M. de Grignan, il peut bien s'assurer
que, si je puis quelque jour avoir sa femme, je ne la lui rendrai pas.
Comment! ne me pas remercier d'un tel prsent! ne me point dire qu'il
est transport! Il m'crit pour me la demander, et ne me remercie point
quand je la lui donne. Je comprends pourtant qu'il peut fort bien tre
accabl ainsi que vous; ma colre ne tient  gure, et ma tendresse pour
vous deux tient  beaucoup. Tout ce que vous me mandez est
trs-plaisant; c'est dommage que vous n'ayez eu le temps d'en dire
davantage. Mon Dieu! que j'ai d'envie de recevoir de vos lettres! Il y a
dj prs d'une demi-heure que je n'en ai reu. Je ne sais aucune
nouvelle: le roi se porte fort bien; il va de Versailles 
Saint-Germain, de Saint-Germain  Versailles; tout est comme il tait.
La reine fait souvent ses dvotions, et va au salut du saint sacrement.
Le pre Bourdaloue prche: bon Dieu! tout est au-dessous des louanges
qu'il mrite. L'autre jour notre abb eut un dml avant le sermon
avec M. de Noyon[99], qui lui fit entendre qu'il devait bien quitter sa
place  un homme de la maison de Clermont: on a fort ri de ce titre,
pour avoir la place d'un abb  l'glise; on a bien recont l-dessus
toutes les clefs de la maison de Tonnerre, et toute la science du prlat
sur la _pairie_. Je dne tous les vendredis chez le Mans[100] avec M. de
la Rochefoucauld, madame de Brissac et Benserade, qui toujours y fait la
joie de la compagnie. Si la Provence m'aime, je suis fort sa servante
aussi; conservez-moi l'honneur de ses bonnes grces; je lui ferai mes
compliments quand vous voudrez. Je vous ai donn un voyage, c'est  vous
de le placer. Je ne dis rien  M. de Vardes ni  mon ami Corbinelli; je
les crois retourns en Languedoc. J'aime votre fille  cause de vous;
mes entrailles n'ont point encore pris le train des tendresses d'une
grand'mre.


  [95] M. de Julianis.

  [96] Le marquis de Vardes, disgraci par Louis XIV, tait alors
  relgu dans son gouvernement d'Aigues-Mortes.

  [97] Jacques Ttu, abb de Belval; c'tait un personnage vaporeux
  plaint par M. de Svign, et dont M. de Coulanges se moquait. Il tait
  de l'Acadmie franaise.

  [98] Jean-Antoine de Mesmes, prsident  mortier, et son fils
  Jean-Jacques, comte d'Avaux.

  [99] Franois de Clermont-Tonnerre, vque et comte de Noyon,
  runissait en sa personne tous les genres de vanit, surtout celle de
  la naissance.

  [100] Philibert-Emmanuel de Beaumanoir, vque du Mans, commandeur des
  ordres du roi.




34.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 13 mars 1671.

Me voici  la joie de mon coeur, toute seule dans ma chambre  vous
crire paisiblement; rien ne m'est si agrable que cet tat. J'ai dn
aujourd'hui chez madame de Lavardin[101], aprs avoir t en Bourdaloue,
o taient les mres de l'glise; c'est ainsi que j'appelle les
princesses de Conti et de Longueville. Tout ce qui tait au monde tait
 ce sermon, et ce sermon tait digne de tout ce qui l'coutait. J'ai
song vingt fois  vous, et vous ai souhaite autant de fois auprs de
moi; vous auriez t ravie de l'entendre, et moi encore plus ravie de
vous le voir entendre. M. de la Rochefoucauld a reu trs-plaisamment,
chez madame de Lavardin, le compliment que vous lui faites; on a fort
parl de vous. M. d'Ambres y tait avec sa cousine de Brissac; il a paru
s'intresser beaucoup  votre prtendu naufrage; on a parl de votre
hardiesse: M. de la Rochefoucauld a dit que vous aviez voulu paratre
brave, dans l'esprance que quelque charitable personne vous en
empcherait; et que, n'en ayant point trouv, vous aviez d tre dans le
mme embarras que Scaramouche. Nous avons t voir  la foire une
grande diablesse de femme, plus grande que Riberpr de toute la tte;
elle accoucha l'autre jour de deux gros enfants qui vinrent de front,
les bras aux cts: c'est une grande femme tout  fait. J'ai t faire
des compliments pour vous  l'htel de Rambouillet; on vous en rend
mille. Madame de Montausier est au dsespoir de ne vous point voir. J'ai
t chez madame du Puy-du-Fou; j'ai t, pour la troisime fois, chez
madame de Maillanes; je me fais rire moi-mme en observant le plaisir
que j'ai de faire toutes ces choses. Au reste, si vous croyez les filles
de la reine enrages, vous croyez bien. Il y a huit jours que madame de
Ludres, Cotlogon et la petite de Rouvroi furent mordues d'une petite
chienne qui tait  Thobon[102]; cette petite chienne est morte
enrage; de sorte que Ludres, Cotlogon et Rouvroy sont parties ce matin
pour aller  Dieppe, et se faire jeter trois fois dans la mer. Ce voyage
est triste; Benserade en tait au dsespoir; Thobon n'a pas voulu y
aller, quoiqu'elle ait t mordille. La reine ne veut pas qu'elle la
serve, qu'on ne sache ce qui arrivera de toute cette aventure. Ne
trouvez-vous point que Ludres ressemble  Andromde? Pour moi, je la
vois attache au rocher, et Trville[103] sur un cheval ail, qui tue le
monstre. _Ah! Zzu! matame te Grignan, l'tranze sose t'tre zete toute
nue tans la mer[104]._

Voil bien des lanternes, et je ne sais rien de vous: vous croyez que je
devine ce que vous faites; mais j'y prends trop d'intrt, et  votre
sant, et  l'tat de votre esprit, pour vouloir me borner  ce que j'en
imagine: les moindres circonstances sont chres de ceux qu'on aime
parfaitement, autant qu'elles sont ennuyeuses des autres: nous l'avons
dit mille fois, et cela est vrai. La Vauvineux vous fait cent
compliments; sa fille a t bien malade; madame d'Arpajon l'a t aussi:
nommez-moi tout cela avec madame de Verneuil[105],  votre loisir. Voil
une lettre de M. de Condom[106], qu'il m'a envoye avec un billet fort
joli. Votre frre entre sous les lois de Ninon[107], je doute qu'elles
lui soient bonnes; il y a des esprits  qui elles ne valent rien; elle
avait gt son pre; il faut le recommander  Dieu: quand on est
chrtienne, ou du moins quand on le veut tre, on ne peut voir les
drglements sans chagrin. Ah! Bourdaloue! quelles divines vrits vous
nous avez dites aujourd'hui sur la mort! madame de la Fayette y tait
pour la premire fois de sa vie, elle tait transporte d'admiration;
elle est ravie de votre souvenir et vous embrasse de tout son coeur. Je
lui ai donn une belle copie de votre portrait; il pare sa chambre, o
vous n'tes jamais oublie. Si vous tes encore de l'humeur dont vous
tiez  Sainte-Marie, et que vous gardiez mes lettres, voyez si vous
n'avez pas reu celle du 18 fvrier. Adieu, ma trs-aimable enfant; vous
dirai-je que je vous aime? c'est se moquer d'en tre encore l;
cependant, comme je suis ravie quand vous m'assurez de votre tendresse,
je vous assure de la mienne, afin de vous donner de la joie, si vous
tes de mon humeur: et ce Grignan mrite-t-il que je lui dise un mot?

Je crois que M. d'Hacqueville vous mande toutes les nouvelles: pour moi
je n'en sais point, je serais toute propre  vous dire que le
chancelier[108] a pris un lavement.

Je vis une chose hier chez Mademoiselle, qui me fit plaisir. Madame de
Gvres[109] arrive, belle, charmante et de bonne grce; madame d'Arpajon
tait au-dessus de moi; je pense que la duchesse s'attendait que je lui
dusse offrir ma place; ma foi, je lui devais une incivilit de l'autre
jour, je la lui payai comptant, et ne branlai pas. Mademoiselle tait au
lit, madame de Gvres a donc t contrainte de se mettre au-dessous de
l'estrade; cela est fcheux. On apporte  boire  Mademoiselle, il faut
donner la serviette; je vois madame de Gvres qui dgante sa main
maigre; je pousse madame d'Arpajon; elle m'entend, et se dgante; et,
d'une trs-bonne grce, avance un pas, coupe la duchesse, et prend et
donne la serviette. La duchesse de Gvres en a eu toute la honte; elle
tait monte sur l'estrade et elle avait t ses gants, et tout cela,
pour voir donner la serviette de plus prs par madame d'Arpajon. Ma
fille, je suis mchante, cela m'a rjouie, c'est bien employ: a-t-on
jamais vu accourir pour ter  madame d'Arpajon, qui est dans la ruelle,
un petit honneur qui lui vient tout naturellement? Madame de Puisieux
s'en est panoui la rate. Mademoiselle n'osait lever les yeux, et moi
j'avais une mine qui ne valait rien. Aprs cela on m'a dit cent mille
biens de vous, et Mademoiselle m'a command de vous dire qu'elle tait
fort aise que vous ne fussiez point noye, et que vous fussiez en bonne
sant. Nous fmes chez madame Colbert, qui me demanda de vos nouvelles:
voil de terribles bagatelles; mais je ne sais rien; vous voyez que je
ne suis plus dvote: hlas! j'aurais bien besoin des matines et de la
solitude de Livry; si est-ce que je vous donnerai les deux livres de la
Fontaine, quand vous devriez tre en colre; il y a des endroits jolis,
et d'autres ennuyeux: on ne veut jamais se contenter d'avoir bien fait,
et en voulant mieux faire on fait plus mal.


  [101] Marguerite-Rene de Rostaing, marie  Henri de Beaumanoir,
  marquis de Lavardin.

  [102] Marie-lisabeth de Ludres, chanoinesse de Poussay, qui fut aime
  du roi.--Louise-Philippe de Cotlogon, marie ensuite au marquis de
  Cavoie.--Jeanne de Rouvroy, marie au comte de Saint-Vallier.--Lydie
  de Rochefort-Thobon, marie au comte de Beuvron; toutes quatre alors
  filles d'honneur de la reine.

  [103] Henri-Joseph de Peyre, comte de Trville, capitaine lieutenant
  des mousquetaires.

  [104] Manire de prononcer de madame de Ludres.

  [105] Charlotte Sguier, veuve du duc de Sully, et marie en secondes
  noces  Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel de Henri IV.

  [106] Bossuet.

  [107] Mademoiselle de Lenclos.

  [108] Le chancelier Sguier n'allait jamais au conseil sans avoir pris
  cette prcaution.

  [109] Premire femme de Lon Potier de Gvres, duc de Tresmes.




35.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 18 mars 1671.

Je reois deux paquets ensemble qui ont t retards considrablement.
J'apprends enfin par vous-mme votre entre  Aix: mais vous ne me dites
pas si votre mari tait avec vous, ni de quelle manire Vardes honorait
votre triomphe; du reste, vous me le reprsentez trs-plaisamment, aussi
bien que votre embarras et vos civilits dplaces. Bon Dieu! que
n'tais-je avec vous! ce n'est pas que j'eusse mieux fait que vous, car
je n'ai pas le don de placer si juste les noms sur les visages; au
contraire, je fais tous les jours mille sottises l-dessus: mais il me
semble que je vous aurais aide, et que j'aurais fait du moins bien des
rvrences. Il est vrai que c'est un mtier tuant que cet excs de
crmonies et de civilits; cependant ne vous relchez sur rien; tchez,
mon enfant, de vous ajuster aux moeurs et aux manires des gens avec qui
vous avez  vivre; accommodez-vous un peu de ce qui n'est pas mauvais;
ne vous dgotez point de ce qui n'est que mdiocre; faites-vous un
plaisir de ce qui n'est pas ridicule.

Il y a prsentement une nouvelle qui fait l'unique entretien de Paris.
Le roi a command  M. de S... de se dfaire de sa charge, et tout de
suite de sortir de Paris. Savez-vous pourquoi? Pour avoir tromp au jeu,
et avoir gagn cinq cent mille cus avec des cartes ajustes. Le cartier
fut interrog par le roi mme: il nia d'abord; enfin, sur le pardon que
Sa Majest lui promit, il avoua qu'il faisait ce mtier depuis
longtemps; on dit mme que cela se rpandra plus loin, car il y a
plusieurs maisons o il fournissait de ces bonnes cartes ranges. Le roi
a eu beaucoup de peine  se rsoudre  dshonorer un homme de la qualit
de S.....; mais voyant que depuis deux mois tous ceux qui jouaient avec
lui taient ruins, Sa Majest a cru qu'il y allait de sa conscience 
faire clater cette friponnerie. S... savait si bien le jeu des autres,
que toujours il faisait va-tout sur la dame de pique, parce que tous les
piques taient dans les autres jeux. Le roi perdait toujours  trente-un
de trfle, et disait: Le trfle ne gagne point contre le pique en ce
pays-ci. S.... avait donn trente pistoles aux valets de chambre de
madame de la Vallire, pour leur faire jeter dans la rivire toutes les
cartes qu'ils avaient, sous prtexte qu'elles n'taient point bonnes, et
avait introduit son cartier. Celui qui le conduisait dans cette belle
vie s'appelle _Pradier_, et s'est clips aussitt que le roi dfendit 
S.... de se trouver devant lui. S.... aurait d, s'il avait t
innocent, se mettre en prison, et demander qu'on lui ft son procs;
mais il n'a pas pris ce chemin, et a trouv celui du Languedoc plus sr:
bien des gens lui conseillaient celui de la Trappe, aprs un malheur
comme celui-l. Voil de quoi on parle uniquement.

Madame d'Humires[110] m'a charge de mille amitis pour vous; elle s'en
va  Lille, o elle sera honore, comme vous l'tes  Aix. Le marchal
de Bellefonds, par un pur sentiment de pit, s'est accommod avec ses
cranciers; il leur a cd le fonds de son bien, et donn plus de la
moiti du revenu de sa charge[111], pour achever de payer les arrrages.
Cette excution est belle, et fait bien voir que ses voyages  la Trappe
ne sont pas inutiles. J'allai voir l'autre jour cette duchesse de
Ventadour; elle tait belle comme un ange. Madame la duchesse de Nevers
y vint coiffe  faire rire: il faut m'en croire, car vous savez comme
j'aime la mode excessive. La Martin[112] l'avait _brtaude_ par plaisir
comme un patron de mode: elle avait donc tous les cheveux coups sur la
tte, et friss _naturellement_ et par cent papillotes qui lui font
souffrir mort passion toute la nuit. Cela fait une petite tte de chou
ronde, sans que rien accompagne les cts. Ma fille, c'tait la plus
ridicule chose que l'on pt imaginer: elle n'avait point de coiffe; mais
encore passe, elle est jeune et jolie; mais toutes ces femmes de
Saint-Germain, et cette la Mothe surtout, se font _testonner_ par la
Martin; cela est au point que le roi et toutes les dames senses en
pment de rire: elles en sont encore  cette jolie coiffure que
Montgobert[113] sait si bien; je veux dire ces boucles renverses. Voil
tout; on se divertit extrmement  voir outrer cette nouvelle mode
jusqu' la folie.


  [110] Louise-Antoinette-Thrse de la Chtre, marchale d'Humires.

  [111] De premier matre d'htel du roi.

  [112] Fameuse coiffeuse de ce temps-l.

  [113] Demoiselle de compagnie de madame de Grignan.




36.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Du mme jour 18 mars 1671.

Avant que d'envoyer mon paquet, je fais rponse  votre lettre du 11,
que je reois. Je suis plus dsespre que vous des retardements de la
poste.


  _Monsieur de Barillon[114]._

  J'interromps la plus aimable mre du monde pour vous dire trois mots,
  qui ne seront gure bien arrangs, mais qui seront vrais. Sachez donc,
  madame, que je vous ai toujours plus aime que je ne vous l'ai dit; et
  que si jamais je gouverne, la Provence n'aura plus de gouvernante. En
  attendant, gouvernez-vous bien, et rgnez doucement sur les peuples
  que Dieu a soumis  vos lois. Adieu, madame, je quitte Paris sans
  regret.


_Madame de Svign._

C'est ce pauvre Barillon qui m'a interrompue, et qui ne me trouve gure
avance de ne pouvoir pas encore recevoir de vos lettres sans pleurer.
Je ne le puis, ma fille: mais ne souhaitez point que je le puisse; aimez
mes tendresses, aimez mes faiblesses: pour moi je m'en accommode fort
bien. Je les aime bien mieux que des sentiments de Snque et
d'Epictte. Je suis douce, tendre, ma chre enfant, jusques  la folie;
vous m'tes toutes choses; je ne connais que vous. Hlas! je suis bien
prcisment comme vous pensez, c'est--dire, d'aimer ceux qui vous
aiment et qui se souviennent de vous; je le sens tous les jours. Quand
je trouvai _Mellusine_[115], le coeur me battit de colre et d'motion,
elle s'approcha; comme vous savez, et me dit: H bien! madame, tes-vous
bien fche?--Oui, madame, lui dis-je; on ne peut pas plus.--Ah!
vraiment je le crois; il faudra vous aller consoler.--Madame, n'en
prenez pas la peine, ce serait une chose inutile.--Mais, me dit-elle,
n'tes-vous pas chez vous?--Non, madame, on ne m'y trouve jamais. Voil
notre dialogue. Je vous assure qu'elle est _dbelle_, comme dit
Coulanges: il ne me semble pas qu'elle ait une langue prsentement. Mais
je veux revenir  mes lettres qu'on ne vous envoie point; j'en suis au
dsespoir. Croyez-vous qu'on les ouvre? croyez-vous qu'on les garde?
Hlas! je conjure ceux qui prennent cette peine de considrer le peu de
plaisir qu'ils ont  cette lecture, et le chagrin qu'ils nous donnent.
Messieurs, du moins ayez soin de les faire recacheter, afin qu'elles
arrivent tt ou tard. Vous parlez de peinture: vraiment vous m'en faites
une de l'habit de vos dames, qui vaut tout ce qu'une description peut
valoir. Vous dites que vous voudriez bien me voir entrer dans votre
chambre, et m'entendre discourir. Hlas! c'est ma folie que de vous
voir, de vous parler, de vous entendre; je me dvore de cette envie, et
du dplaisir de ne vous avoir pas assez coute, pas assez regarde: il
me semble pourtant que je n'en perdais gure les moments; mais enfin, je
n'en suis pas contente, je suis folle; il n'y a rien de plus vrai; mais
vous tes oblige d'aimer ma folie. Je ne comprends pas comme on peut
tant penser  une personne: n'aurai-je jamais tout pens? Non, que quand
je ne penserai plus. Le billet de M. de Grignan est trs-joli. Je lui
ferai rponse, et je le prie de m'aimer toujours; pour votre fille, je
l'aime; vous savez pourquoi et pour qui.


  [114] Conseiller d'tat ambassadeur en Angleterre.

  [115] Madame de Marans.




37.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 23 mars 1671.

Cela n'est-il pas cruel de n'avoir pas encore reu vos lettres? Voil M.
de Coulanges qui a reu les siennes, et qui me vient insulter. Il m'a
montr votre rponse  l'_ex-voto_, qui est tellement  mon gr, que je
l'ai lue deux fois avec plaisir. Ah! que vous crivez  ma fantaisie!
Cet _ex-voto_, qui fut fait au bout de la table o je vous crivais, me
rjouit fort, et me fit souvenir du jour que je fus si malheureusement
pendue: vous souvient-il combien vous me ftes cruelle ce jour-l? Vous
me condamntes sans misricorde, et toute la sollicitation de
d'Hacqueville ne put pas mme vous obliger  revoir mon procs. Il est
vrai que je fis une grande faute; mais aussi d'tre pendue haut et
court, comme je le fus, c'tait une grande punition. La chanson de M. de
Coulanges tait bonne aussi; il y a plaisir de vous envoyer des folies,
vous y rpondez dlicieusement. Vous savez que rien n'attrape tant que
quand on croit avoir crit pour divertir ses amis, et qu'il arrive
qu'ils n'y prennent pas garde, ou qu'ils n'en disent pas un mot. Vous
n'avez pas cette cruaut; vous tes aimable en tout et partout: hlas!
combien vous tes aime aussi! combien de coeurs o vous tes la
premire! Il y a peu de gens qui puissent se vanter d'une telle chose.
M. de Coulanges vous crit la plus folle lettre du monde, et d'aprs le
naturel; elle m'a fort divertie. Enfin, les femmes sont folles; il
semble qu'elles aient toutes la tte casse: on leur met le premier
appareil, et elles se reposent comme d'une opration: cette folie vous
rjouirait fort, si vous tiez ici. Je fus hier chez M. de la
Rochefoucauld; je le trouvai criant les hauts cris; ses douleurs taient
 un tel point, que toute sa constance tait vaincue, sans qu'il en
restt un seul bien; l'excs de ces douleurs l'agitait de telle sorte
qu'il tait en l'air dans sa chaise avec une fivre violente. Il me fit
une piti extrme; je ne l'avais jamais vu en cet tat; il me pria de
vous le mander, et de vous assurer que les rous ne souffrent point en
un moment ce qu'il souffre la moiti de sa vie, et qu'aussi il souhaite
la mort comme le coup de grce: sa nuit n'a pas t meilleure.

Je reois prsentement votre lettre, et me voil toute seule dans ma
chambre pour vous crire et vous faire rponse. Au sortir d'un lieu o
j'ai dn, je reviens fort bien chez moi; et quand j'y trouve une de vos
lettres, j'entre et j'cris: rien n'est prfr  ce plaisir, et je
languis aprs les jours de poste. Ah! ma fille, qu'il y a de diffrence
de ce que j'ai pour vous, et de ce que l'on a pour quelqu'un qu'on
n'aime point! Vous voulez que je lise de sang-froid le rcit du pril
que vous avez couru; j'en ai t encore plus effraye par les lettres
qu'on m'a montres d'Avignon et d'ailleurs, que par les vtres. Je
comprends bien le dpit qui fit dire  M. de Grignan: _Vogue la galre_.
En vrit, vous tes quelquefois capable de mettre au dsespoir; si vous
m'aviez cach cette aventure, je l'aurais apprise d'ailleurs, et je vous
en aurais su trs-mauvais gr. Je vous assure que je serai
trs-mal-contente de M. de Marseille, s'il ne fait ce que nous
souhaitons. Il a beau dire, je ne tte point de son amour pour la
Provence: quand je vois qu'il ne dit rien pour empcher les quatre cent
cinquante mille francs, et qu'il ne s'crie que sur une bagatelle, je
suis sa trs-humble servante. J'ai une extrme impatience de savoir ce
qui sera enfin rsolu. Madame d'Angoulme m'a dit qu'on lui avait mand
que vous tiez la personne du monde la plus polie; elle vous fait mille
compliments. Je crains plus que vous mon voyage de Bretagne; il me
semble que ce sera encore une autre sparation, une douleur sur une
douleur, et une absence sur une absence: enfin je commence  m'affliger
tout de bon; ce sera vers le commencement de mai. Pour mon autre voyage,
dont vous m'assurez que le chemin est libre, vous savez qu'il dpend de
vous; je vous l'ai donn: vous manderez  d'Hacqueville en quel temps
vous voulez qu'il soit plac. M. de Vivonne a bonne mmoire de me faire
un compliment si vieux, faites-lui mes compliments, je lui crirai dans
deux ans. N'tes-vous pas  merveille avec Bandol[116]? Dites-lui mille
amitis pour moi: il a crit une lettre  M. de Coulanges, une lettre
qui lui ressemble, et qui est aimable. Prenez garde, au reste, que votre
paresse ne vous fasse perdre votre argent au jeu; ces petites pertes
frquentes sont comme les petites pluies qui gtent bien les chemins. Je
vous embrasse, ma chre fille. Si vous pouvez aimez-moi toujours,
puisque c'est la seule chose que je souhaite en ce monde pour la
tranquillit de mon me. Je fais bien d'autres souhaits pour ce qui vous
regarde: enfin, tout tourne ou sur vous, ou de vous, ou par vous.


  [116] Le prsident de Bandol.




38.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, mardi saint 24 mars 1671.

Voici une terrible causerie, ma chre enfant; il y a trois heures que je
suis ici. Je suis partie de Paris avec l'abb, Hlne, Hbert et
_Marphise_[117], dans le dessein de me retirer du monde et du bruit pour
jusqu' jeudi au soir: je prtends tre en solitude; je fais de ceci une
petite Trappe, je veux y prier Dieu, y faire mille rflexions: j'ai
rsolu d'y jener beaucoup pour toutes sortes de raisons, de marcher
pour tout le temps que j'ai t dans ma chambre, et surtout de m'ennuyer
pour l'amour de Dieu. Mais ce que je ferai beaucoup mieux que tout
cela, c'est de penser  vous, ma fille; je n'ai pas encore cess depuis
que je suis arrive, et, ne pouvant contenir tous mes sentiments, je me
suis mise  vous crire au bout de cette petite alle sombre que vous
aimez, assise sur ce sige de mousse o je vous ai vue quelquefois
couche. Mais, mon Dieu, o ne vous ai-je point vue ici? et de quelle
faon toutes ces penses me traversent-elles le coeur! Il n'y a point
d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l'glise, ni dans
le pays, ni dans le jardin, o je ne vous aie vue; il n'y en a point qui
ne me fasse souvenir de quelque chose; de quelque manire que ce soit,
cela me perce le coeur: je vous vois, vous m'tes prsente; je pense et
repense  tout; ma tte et mon esprit se creusent: mais j'ai beau
tourner, j'ai beau chercher; cette chre enfant que j'aime avec tant de
passion est  deux cents lieues de moi, je ne l'ai plus. Sur cela je
pleure sans pouvoir m'en empcher. Ma chre bonne, voil qui est bien
faible: mais pour moi, je ne sais point tre forte contre une tendresse
si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition vous serez en
lisant cette lettre; le hasard fera qu'elle viendra mal  propos, et
qu'elle ne sera peut-tre pas lue de la manire qu'elle est crite. A
cela je ne sais point de remde: elle sert toujours  me soulager
prsentement; c'est au moins ce que je lui demande: l'tat o ce lieu
m'a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne point parler de
mes faiblesses; mais vous devez les aimer, et respecter mes larmes,
puisqu'elles viennent d'un coeur tout  vous.


  [117] Hlne, femme de chambre de madame de Svign; Hbert, son valet
  de chambre, et Marphise, sa chienne.




39.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi saint 27 mars 1671.

J'ai trouv ici un gros paquet de vos lettres; je ferai rponse aux
messieurs quand je ne serai pas si dvote: en attendant, embrassez votre
cher mari pour moi; je suis touche de son amiti et de sa lettre. Je
suis bien aise de savoir que le pont d'Avignon est encore sur le dos du
coadjuteur; c'est donc lui qui vous y a fait passer, car, pour le pauvre
Grignan, il se noyait par dpit contre vous; il aimait autant mourir que
d'tre avec des gens si draisonnables: le coadjuteur est perdu d'avoir
ce crime avec tant d'autres. Je suis trs-oblige  Bandol de m'avoir
fait une si agrable relation. Mais d'o vient, mon enfant, que vous
craignez qu'une autre lettre n'efface la vtre? vous ne l'avez donc pas
relue? car pour moi, qui l'ai lue avec attention, elle m'a fait un
plaisir sensible, un plaisir  n'tre effac par rien, un plaisir trop
agrable pour un jour comme aujourd'hui. Vous contentez ma curiosit sur
mille choses que je voulais savoir: je me doutais bien que les
prophties auraient t entirement fausses  l'gard de Vardes; je me
doutais bien aussi que vous n'auriez fait aucune incivilit; je me
doutais bien encore de l'ennui que vous avez; et ce qui vous surprendra,
c'est que, quelque aversion que je vous aie toujours vue pour les
narrations, j'ai cru que vous aviez trop d'esprit pour ne pas voir
qu'elles sont quelquefois agrables et ncessaires. Je crois qu'il n'y a
rien qu'il faille entirement bannir de la conversation, et que le
jugement et les occasions doivent y faire entrer tour  tour tout ce qui
est le plus  propos. Je ne sais pourquoi vous dites que vous ne contez
pas bien; je ne connais personne qui attache plus que vous: ce ne serait
pas une sorte de chose  souhaiter uniquement; mais quand cela tient 
l'esprit et  la ncessit de ne rien dire qui ne soit agrable, je
pense qu'on doit tre bien aise de s'en acquitter comme vous faites.

J'ai entendu la Passion du Mascaron, qui en vrit a t trs-belle et
trs-touchante. J'avais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue;
mais l'impossibilit m'en a t le got: les laquais y taient ds
mercredi; et la presse tait  mourir. Je savais qu'il devait redire
celle que M. de Grignan et moi nous entendmes l'anne passe aux
Jsuites; et c'tait pour cela que j'en avais envie: elle tait
parfaitement belle, et je ne m'en souviens que comme d'un songe. Que je
vous plains d'avoir eu un mchant prdicateur! Mais pourquoi cela vous
fait-il rire? J'ai envie de vous dire encore ce que je vous dis une
fois: _Ennuyez-vous, cela est si mchant!_ Je n'ai jamais pens que vous
ne fussiez pas trs-bien avec M. de Grignan; je ne crois pas avoir
tmoign que j'en doutasse; tout au plus, je souhaiterais en entendre un
mot de lui ou de vous, non point par manire de nouvelle, mais pour me
confirmer une chose que je dsire avec tant de passion. La Provence ne
serait pas supportable sans cela, et je comprends bien aisment tous les
soins de M. de Grignan pour vous empcher d'y mourir d'ennui; nous
avons, lui et moi, les mmes symptmes.

Le marchal d'Albret a gagn un procs de quarante mille livres de rente
en fonds de terre; il rentre dans tout le bien de ses grands-pres; il
ruine tout le Barn: vingt familles avaient achet et revendu; il faut
rendre tout cela avec les fruits depuis cent ans: c'est une pouvantable
affaire pour les consquences. Adieu, ma trs-chre; je voudrais bien
savoir quand je ne penserai plus tant  vous; il faut rpondre:

      Comment pourrais-je vous le dire?
  Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort[118].

Mon cher Grignan, je vous embrasse. Je ferai rponse  votre jolie
lettre. Adieu, petit dmon qui me dtournez; je devrais tre  Tnbres
il y a plus d'une heure.


  [118] Vers d'un joli madrigal de Montreuil, qui est rest dans le
  souvenir des gens de got.




40.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, jeudi saint 26 mars 1671.

Si j'avais autant pleur mes pchs que j'ai pleur pour vous depuis que
je suis ici, je serais trs-bien dispose pour faire mes pques et mon
jubil. J'ai pass ici le temps que j'avais rsolu, de la manire dont
je l'avais imagin,  la rserve de votre souvenir, qui m'a plus
tourmente que je ne l'avais prvu. C'est une chose trange qu'une
imagination vive, qui reprsente toutes choses comme si elles taient
encore: sur cela on songe au prsent; et quand on a le coeur comme je
l'ai, on se meurt. Je ne sais o me sauver de vous; notre maison de
Paris m'assomme encore tous les jours, et Livry m'achve. Pour vous,
c'est par un effort de mmoire que vous pensez  moi: la Provence n'est
point oblige de me rendre  vous, comme ces lieux-ci doivent vous
rendre  moi. J'ai trouv de la douceur dans la tristesse que j'ai eue
ici; une grande solitude, un grand silence, un office triste, des
Tnbres chantes avec dvotion, un jene canonique, et une beaut dans
ces jardins, dont vous seriez charme: tout cela m'a plu. Je n'avais
jamais t  Livry la semaine sainte: hlas! que je vous y ai souhaite!
Mais je m'en retourne  Paris par ncessit; j'y trouverai de vos
lettres, et je veux demain aller  la passion du pre Bourdaloue, ou du
pre Mascaron; j'ai toujours honor les belles passions. Adieu, ma chre
petite: voil ce que vous aurez de Livry. Si j'avais eu la force de ne
vous y point crire, et de faire un sacrifice  Dieu de tout ce que j'y
ai senti, cela vaudrait mieux que toutes les pnitences du monde; mais,
au lieu d'en faire un bon usage, j'ai cherch de la consolation  vous
en parler. Ah! ma fille, que cela est faible et misrable!




41.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 1er avril 1671.

Je revins hier de Saint-Germain: j'tais avec madame d'Arpajon. Le
nombre de ceux qui me demandrent de vos nouvelles est aussi grand que
celui de tous ceux qui composent la cour. Je pense qu'il est bon de
distinguer la reine, qui fit un pas vers moi, et me demanda des
nouvelles de ma fille, sur son aventure du Rhne. Je la remerciai de
l'honneur qu'elle vous faisait de se souvenir de vous. Elle reprit la
parole, et me dit: Contez-moi comme elle a pens prir. Je me mis  lui
conter votre belle hardiesse de vouloir traverser le Rhne par un grand
vent, et que ce vent vous avait jete rapidement sous une arche  deux
doigts du pilier, o vous auriez pri mille fois, si vous l'aviez
touch. La reine me dit: Et son mari tait-il avec elle?--Oui, madame;
et M. le coadjuteur aussi.--Vraiment ils ont grand tort, reprit-elle; et
fit des hlas, et dit des choses trs-obligeantes pour vous. Il vint
ensuite bien des duchesses, entre autres la jeune Ventadour, trs-belle
et trs-jolie. On fut quelques moments sans lui apporter ce divin
tabouret; je me tournai vers le grand matre[119], et je dis: Hlas!
qu'on le lui donne: il lui cote assez cher[120]. Il fut de mon avis. Au
milieu du silence du cercle, la reine se tourne, et me dit: A qui
ressemble votre petite-fille? Madame, lui dis-je, elle ressemble  M. de
Grignan. Sa Majest fit un cri, j'en suis fche, et me dit doucement:
Elle aurait bien mieux fait de ressembler  sa mre ou  sa grand'mre.
Voil ce que vous me valez de faire ma cour. Le marchal de Bellefonds
m'a fait promettre de le tirer de la presse; M. et madame de Duras, 
qui j'ai fait vos compliments; MM. de Charost et de Montausier, et
_tutti quanti_, vous les rendent au centuple. Je ne dois pas oublier M.
le Dauphin et Mademoiselle, qui m'ont fort parl de vous. J'ai vu madame
de Ludres; elle vint m'aborder avec une surabondance d'amiti qui me
surprit; elle me parla de vous sur le mme ton; et puis tout d'un coup,
comme je pensais lui rpondre, je trouvai qu'elle ne m'coutait plus, et
que ses beaux yeux trottaient par la chambre: je le vis promptement, et
ceux qui virent que je le voyais me surent bon gr de l'avoir vu, et se
mirent  rire. Elle a t plonge dans la mer[121], la mer l'a vue toute
nue, et sa fiert en est augmente; j'entends la fiert de la mer; car
pour la belle, elle en est fort humilie.

Les coiffures _hurluberlu_ m'ont fort divertie; il y en a que l'on
voudrait souffleter. La Choiseul ressemblait, comme dit Ninon,  un
_printemps d'htellerie_ comme deux gouttes d'eau: cette comparaison est
excellente. Mais qu'elle est dangereuse, cette Ninon! Si vous saviez
comme elle dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur. Son zle
pour pervertir les jeunes gens est pareil  celui d'un certain M. de
Saint-Germain que nous avons vu une fois  Livry. Elle trouve que votre
frre a la simplicit de la colombe; elle ressemble  sa mre; c'est
madame de Grignan qui a tout le sel de la maison, et qui n'est pas si
sotte que d'tre dans cette docilit. Quelqu'un pensa prendre votre
parti, et voulut lui ter l'estime qu'elle a pour vous; elle le fit
taire, et dit qu'elle en savait plus que lui. Quelle corruption! quoi!
parce qu'elle vous trouve belle et spirituelle, elle veut joindre  cela
cette autre bonne qualit, sans laquelle, selon ses maximes, on ne peut
tre parfaite! Je suis vivement touche du mal qu'elle fait  mon fils
sur ce chapitre: ne lui en mandez rien; nous faisons nos efforts, madame
de la Fayette et moi, pour le dptrer d'un engagement si dangereux. Il
a de plus une petite comdienne[122], et tous les Despraux et les
Racine, et paye les soupers: enfin, c'est une vraie diablerie. Il se
moque des Mascaron, comme vous avez vu; vraiment il lui faudrait votre
minime[123]. Je n'ai jamais rien vu de si plaisant que ce que vous
m'crivez l-dessus; je l'ai lu  M. de la Rochefoucauld; il en a ri de
tout son coeur. Il vous mande qu'il y a un certain aptre qui court
aprs _sa cte_, et qui voudrait bien se l'approprier comme son bien;
mais il n'a pas l'art de suivre les grandes entreprises. Je pense que
_Mellusine_ est dans un trou; nous n'en entendons pas dire un seul mot.
M. de la Rochefoucauld vous dit encore que s'il avait seulement trente
ans de moins, il en voudrait fort  la _troisime cte_[124] de M. de
Grignan. L'endroit o vous dites qu'il a deux ctes rompues le fit
clater: nous vous souhaitons toujours quelque sorte de folie qui vous
divertisse, mais nous craignons bien que celle-l n'ait t meilleure
pour nous que pour vous. Aprs tout, nous vous plaignons bien de
n'entendre parler de Dieu que de cette sorte. Ah! Bourdaloue! il fit, 
ce qu'on m'a dit, une passion plus parfaite que tout ce qu'on peut
imaginer: c'tait celle de l'anne passe qu'il avait rajuste, selon ce
que ses amis lui avaient conseill, afin qu'elle ft inimitable. Comment
peut-on aimer Dieu, quand on n'entend jamais bien parler de lui? Il vous
faut des grces plus particulires qu'aux autres. Nous entendmes
l'autre jour l'abb de Montmort[125]; je n'ai jamais ou un si beau
jeune sermon; je vous en souhaiterais autant  la place de votre minime.
Il fit le signe de la croix, il dit son texte; il ne nous gronda point,
il ne nous dit point d'injures; il nous pria de ne point craindre la
mort, puisqu'elle tait le seul passage que nous eussions pour
ressusciter avec Jsus-Christ. Nous le lui accordmes, nous fmes tous
contents. Il n'a rien qui choque: il imite M. d'Agen sans le copier; il
est hardi, il est modeste, il est savant, il est dvot: enfin, j'en fus
contente au dernier point.

Madame de Vauvineux vous rend mille grces; sa fille a t trs-mal.
Madame d'Arpajon vous embrasse mille fois, et surtout M. le Camus vous
adore: et moi, ma chre enfant, que pensez-vous que je fasse? Vous
aimer, penser  vous, m'attendrir  tout moment plus que je ne voudrais,
m'occuper de vos affaires, m'inquiter de ce que vous pensez, sentir vos
ennuis et vos peines, les vouloir souffrir pour vous, s'il tait
possible; cumer votre coeur comme j'cumais votre chambre des fcheux
dont je la voyais remplie; en un mot, comprendre vivement ce que c'est
d'aimer quelqu'un plus que soi-mme, voil comme je suis: c'est une
chose qu'on dit souvent en l'air; on abuse de cette expression; moi, je
la rpte, et sans la profaner jamais, je la sens tout entire en moi,
et cela est vrai.


  [119] Le comte, puis duc du Lude, grand matre d'artillerie.

  [120] M. de Ventadour tait non-seulement laid et contrefait, mais
  encore trs-dbauch.

  [121] Voyez la lettre du 13 mars 1671, p. 99.

  [122] La Champml.

  [123] Le minime qui prchait  Grignan.

  [124] C'est--dire  madame de Grignan, qui tait la troisime femme
  de M. de Grignan.

  [125] Depuis vque de Perpignan.




42.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, samedi 4 avril 1671.

Je vous mandai l'autre jour[126] la coiffure de madame de Nevers, et
dans quel excs la Martin avait pouss cette mode; mais il y a une
certaine mdiocrit qui m'a charme, et qu'il faut vous apprendre, afin
que vous ne vous amusiez plus  faire cent petites boucles sur vos
oreilles, qui sont dfrises en un moment, qui sient mal, et qui ne
sont non plus  la mode prsentement, que la coiffure de la reine
Catherine de Mdicis. Je vis hier la duchesse de Sully et la comtesse de
Guiche; leurs ttes sont charmantes; je suis rendue, cette coiffure est
faite justement pour votre visage; vous serez comme un ange, et cela est
fait en un moment. Tout ce qui me fait de la peine, c'est que cette
mode, qui laisse la tte dcouverte, me fait craindre pour les dents.
Voici ce que _Trochanire_[127], qui vient de Saint-Germain, et moi, nous
allons vous faire entendre, si nous pouvons. Imaginez-vous une tte
partage  la paysanne jusqu' deux doigts du bourrelet; on coupe les
cheveux de chaque ct, d'tage en tage, dont on fait deux grosses
boucles rondes et ngliges, qui ne viennent pas plus bas qu'un doigt
au-dessous de l'oreille; cela fait quelque chose de fort jeune et de
fort joli, et comme deux gros bouquets de cheveux de chaque ct. Il ne
faut pas couper les cheveux trop courts; car comme il faut les friser
_naturellement_, les boucles, qui en emportent beaucoup, ont attrap
plusieurs dames, dont l'exemple doit faire trembler les autres. On met
les rubans comme  l'ordinaire, et une grosse boucle noue entre le
bourrelet et la coiffure; quelquefois on la laisse traner jusque sur la
gorge. Je ne sais si nous vous avons bien reprsent cette mode; je
ferai coiffer une poupe pour vous l'envoyer; et puis, au bout de tout
cela, je meurs de peur que vous ne vouliez point prendre toute cette
peine. Ce qui est vrai, c'est que la coiffure que fait Montgobert n'est
plus supportable. Du reste, consultez votre paresse et vos dents; mais
ne m'empchez pas de souhaiter que je puisse vous voir coiffe ici comme
les autres. Je vous vois, vous m'apparaissez, et cette coiffure est
faite pour vous: mais qu'elle est ridicule  certaines dames, dont l'ge
ou la beaut ne conviennent pas!


  _Madame de la Troche._

  Madame de Svign a voulu avoir l'avantage de vous dcrire cette
  coiffure; mais, ma belle, c'est moi qui lui dictais. Madame, vous
  serez ravissante; tout ce que je crains, c'est que vous n'ayez regret
   vos cheveux. Pour vous fortifier, je vous apprends que la reine,
  et tout ce qu'il y a de filles et de femmes qui se coiffent 
  Saint-Germain, achevrent hier de les faire couper par la Vienne; car
  c'est lui et mademoiselle de la Borde qui ont fait toutes les
  excutions. Madame de Crussol vint lundi  Saint-Germain, coiffe  la
  mode; elle alla au coucher de la reine, et lui dit: Ah! madame, Votre
  Majest a donc pris notre coiffure? Votre coiffure! lui rpondit la
  reine; je vous assure que je n'ai point voulu prendre votre coiffure;
  je me suis fait couper les cheveux, parce que le roi les trouve mieux
  ainsi: mais ce n'est point pour prendre votre coiffure. On fut un peu
  surpris du ton avec lequel la reine lui parla. Mais voyez un peu aussi
  o madame de Crussol allait prendre que c'tait sa coiffure, parce que
  c'est celle de madame de Montespan, de madame de Nevers, de la petite
  de Thianges, et de deux ou trois autres beauts charmantes qui l'ont
  hasarde les premires! Je vous ai vue vingt fois prte  l'inventer;
  cela me fait croire que vous n'aurez point de peine  comprendre ce
  que nous vous en crivons. Madame de Soubise, qui craint pour ses
  dents, parce qu'elle a dj t une fois attrape aux coiffures  la
  paysanne, ne s'est point fait couper les cheveux; et mademoiselle de
  la Borde lui a fait une coiffure qui est tout aussi bien que les
  autres par les cts: mais le dessus de sa tte n'a garde d'tre
  galant, comme celles dont on voit la racine des cheveux. Enfin,
  madame, il n'est question d'autre chose  Saint-Germain; et moi, qui
  ne veux point me faire couper les cheveux, je suis ennuye  la mort
  d'en entendre parler.


_Madame de Svign._

Cette lettre est crite hors d'oeuvre chez _Trochanire_. La comtesse
(_de Fiesque_) vous embrasse mille fois; le comte, que j'ai vu tantt,
voudrait bien en faire autant: je lui ai dit votre souvenir, et le dirai
 tous ceux que je trouverai en chemin.

Aprs tout, nous ne vous conseillons point de faire couper vos beaux
cheveux; et pour qui, bon Dieu? Cette mode durera peu; elle est mortelle
pour les dents: taponnez-vous seulement par grosses boucles, comme vous
faisiez quelquefois; car les petites boucles ranges de Montgobert sont
justement du temps du roi Guillemot.


  [126] Voyez la lettre du 18 mars 1671, p. 102.

  [127] Madame de la Troche.




43.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 10 avril 1671.

Je vous crivis mercredi par la poste, hier matin par Magalotti,
aujourd'hui encore par la poste; mais hier au soir je perdis une belle
occasion. J'allai me promener  Vincennes, en famille et en
_Troche_[128]; je rencontrai la chane des galriens, qui partait pour
Marseille; ils arriveront dans un mois. Rien n'et t plus sr que
cette voie: mais j'eus une autre pense, c'tait de m'en aller avec eux.
Il y a un certain _Duval_, qui me parut homme de bonne conversation:
vous le verrez arriver, et vous auriez t fort agrablement surprise de
me voir ple-mle avec une troupe de femmes qui vont avec eux. Je
voudrais que vous sussiez ce que m'est devenu le mot de Provence, de
Marseille, d'Aix; le Rhne seulement, ce diantre de Rhne, et Lyon, me
sont de quelque chose. La Bretagne et la Bourgogne me paraissent des
pays sous le ple, o je ne prends aucun intrt: il faut dire comme
Coulanges: _O grande puissance de mon orvitan!_ Vous tes admirable, ma
fille, de demander  l'abb[129] de m'empcher de vous faire des
prsents: quelle folie! Hlas! vous en fais-je? Vous appelez des
prsents les gazettes que je vous envoie: vous ne m'terez jamais de
l'esprit l'envie de vous donner; c'est un plaisir qui m'est sensible, et
dont vous feriez trs-bien de vous rjouir avec moi, si je me donnais
souvent cette joie: cette manire de me remercier m'a extrmement plu.

Vos lettres sont admirables; on jurerait qu'elles ne vous sont pas
dictes par les dames du pays o vous tes. Je trouve que M. de Grignan,
avec tout ce qu'il vous est dj, est encore votre vraie bonne
compagnie; c'est lui, ce me semble, qui vous entend: conservez bien la
joie de son coeur par la tendresse du vtre, et faites votre compte que
si vous ne m'aimiez pas tous deux, chacun selon votre degr de gloire,
en vrit vous seriez des ingrats. La nouvelle opinion, qu'il n'y a
point d'ingratitude dans le monde, par les raisons que nous avons tant
discutes, me parat la philosophie de Descartes, et l'autre est celle
d'Aristote: vous savez l'autorit que je donne  cette dernire; j'en
suis de mme pour l'opinion de l'ingratitude. Vous seriez donc une
petite ingrate, ma fille: mais, par un bonheur qui fait ma joie, je vous
en trouve loigne; et cela fait aussi que, sans aucune retenue, je
m'abandonne d'une trange faon  m'approuver dans les sentiments que
j'ai pour vous. Adieu, ma trs-aimable; je m'en vais fermer cette
lettre; je vous en crirai encore une ce soir, o je vous rendrai compte
de ma journe. Nous esprons tous les jours louer votre maison; vous
croyez bien que je n'oublie rien de ce qui vous touche; je suis sur cela
comme les gens les plus intresss sont pour eux-mmes.


  [128] Avec madame de la Troche, son amie.

  [129] L'abb de Coulanges, qui passait sa vie avec madame de Svign,
  sa nice.




44.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Vendredi au soir, 10 avril 1671.

Je fais mon paquet chez M. de la Rochefoucauld, qui vous embrasse de
tout son coeur. Il est ravi de la rponse que vous faites aux chanoines
et au pre Desmares: il y a plaisir  vous mander des bagatelles, vous y
rpondez trs-bien. Il vous prie de croire que vous tes encore toute
vive dans son souvenir; s'il apprend quelques nouvelles dignes de vous,
il vous les fera savoir. Il est dans son htel de la Rochefoucauld,
n'ayant plus d'esprance de marcher; son chteau en Espagne, c'est de se
faire porter dans les maisons, ou dans son carrosse pour prendre l'air:
il parle d'aller aux eaux; je tche de l'envoyer  Digne, et d'autres 
Bourbon. J'ai t chez Mademoiselle, qui est toujours malade; j'ai dn
en _bavardin_[130], mais si purement que j'en ai pens mourir: tous nos
commensaux nous ont fait faux bond; nous n'avons fait que _bavardiner_,
et nous n'avons point caus comme les autres jours.

Brancas versa, il y a trois ou quatre jours, dans un foss; il s'y
tablit si bien, qu'il demandait  ceux qui allrent le secourir ce
qu'ils dsiraient de son service: toutes ses glaces taient casses, et
sa tte l'aurait t, s'il n'tait plus heureux que sage: toute cette
aventure n'a fait aucune distraction  sa rverie. Je lui ai mand ce
matin que je lui apprenais qu'il avait vers, qu'il avait pens se
rompre le cou, qu'il tait le seul dans Paris qui ne st point cette
nouvelle, et que je lui en voulais marquer mon inquitude: j'attends sa
rponse. Voil madame la comtesse (_de Fiesque_) et Briole, qui vous
font trois cents compliments. Adieu, ma trs-chre enfant, je m'en vais
fermer mon paquet. Comme je suis assure que vous ne doutez point de mon
amiti, je ne vous en dirai rien ce soir.


  [130] Chez madame de Lavardin, qui aimait extrmement les nouvelles.




45.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 15 avril 1671.

Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez crite par Gac[131].
Vous me parlez de la Provence comme de la Norwge: je pensais qu'il y
fait chaud, et je le pensais si bien, que l'autre jour, que nous emes
ici une bouffe d't, je mourais de chaud, et j'tais triste: on devina
que c'tait parce que je croyais que vous aviez encore plus chaud que
moi, et je ne pouvais, en effet, me l'imaginer sans chagrin. Je veux
vous dire, ma chre enfant que le chocolat n'est plus avec moi comme il
tait: la mode m'a entrane, comme elle fait toujours: tous ceux qui
m'en disaient du bien m'en disent du mal; on le maudit, on l'accuse de
tous les maux qu'on a; il est la source des vapeurs et des palpitations;
il vous flatte pour un temps, et puis vous allume tout d'un coup une
fivre continue, qui vous conduit  la mort. Enfin, ma fille, le grand
matre[132], qui en vivait, est son ennemi dclar: vous pouvez penser
si je puis tre d'un autre sentiment[133]. Au nom de Dieu, ne vous
engagez point  le soutenir, et songez que ce n'est plus la mode du bel
air. Je n'ai point encore vu Gac; je crois que je l'embrasserai: bon
Dieu! un homme qui vous a vue, qui vient de vous quitter, qui vous a
parl, comme cela me parat!

Je suis bien aise que vous ayez compris la coiffure, c'est justement ce
que vous aviez toujours envie de faire; ce taponnage vous est naturel,
il est au bout de vos doigts: vous avez cent fois pens l'inventer, mais
vous avez bien fait de ne point prendre cette mode  la rigueur. Le bel
air est de se peigner, pour contrefaire la tte naissante; cela est fait
dans un moment. Vos dames sont bien loin de l, avec leurs coiffures
glissantes de pommade, et leurs cheveux de deux paroisses: cela est bien
vieux. Votre peinture du cardinal Grimaldi[134] est excellente: _cela
mord-il?_ est plaisant au dernier point, et m'a bien fait rire; je vous
souhaite de pareilles visions pour vous divertir. Enfin Montgobert sait
rire; elle entend votre langage: qu'elle est heureuse d'avoir de
l'esprit, et d'tre auprs de vous! Les esprits o il n'y a point de
remde font bouillir le sang. Je vous remercie de vous souvenir du
reversis, et de jouer au mail; c'est un aimable jeu pour les personnes
bien faites et adroites comme vous: je m'en vais y jouer dans mon
dsert. A propos de dsert, je crois qu'Adhmar vous aura mand comme le
laquais du coadjuteur, qui tait  la Trappe, en est revenu  demi fou,
n'ayant pu supporter ces austrits: on cherche un couvent de coton pour
l'y mettre, et le remettre de l'tat o il est. Je crains que cette
Trappe[135] qui veut, surpasser l'humanit, ne devienne les
Petites-Maisons.

Je pleurais amrement en vous crivant  Livry, et je pleure encore en
voyant de quelle manire tendre vous avez reu ma lettre, et l'effet
qu'elle a produit dans votre coeur. Les petits esprits se sont bien
communiqus, et sont passs bien fidlement de Livry en Provence: si
vous avez les mmes sentiments toutes les fois que je suis sensiblement
touche de vous, je vous plains, et vous conseille de renoncer  la
sympathie. Je n'ai jamais rien vu de si ais  trouver que la tendresse
que j'ai pour vous: mille choses, mille penses, mille souvenirs, me
traversent le coeur; mais c'est toujours de la manire que vous pouvez
le souhaiter: ma mmoire ne me reprsente rien que de doux et d'aimable;
j'espre que la vtre fait de mme. La lettre que vous crivez  votre
frre est admirable. Vous avez trs-bien devin; il est dans le bel air
par-dessus les yeux: point de pques, point de jubil. Je n'ai rien
trouv de bon en lui, que la crainte de faire un sacrilge; c'tait mon
soin aussi que de lui en donner de l'horreur: mais la maladie de son me
est tombe sur son corps, et ses matresses sont d'une manire  ne pas
supporter cette incommodit avec patience: Dieu fait tout pour le mieux.
J'espre qu'un voyage en Lorraine rompra toutes ces vilaines chanes-l.
Il est plaisant, il dit qu'il est comme le bonhomme son, il veut se
faire bouillir dans une chaudire avec des herbes fines, pour se
_ravigoter_ un peu; il me conte toutes ses folies, je le gronde, et je
fais scrupule de les couter; et pourtant je les coute. Il me rjouit,
il cherche  me plaire; je connais la sorte d'amiti qu'il a pour moi;
il est ravi,  ce qu'il dit, de celle que vous me tmoignez; il me donne
mille attaques en riant sur l'attachement que j'ai pour vous: je vous
avoue, ma fille, qu'il est grand, lors mme que je le cache. Je vous
avoue encore une autre chose, c'est que je crois que vous m'aimez: vous
me paraissez solide; il me semble qu'on peut se fier  vos paroles, et
cela fait aussi que je vous estime fort. Vos messieurs commencent 
s'accoutumer  vous; les pauvres gens! Et les dames ne vous ont pas
encore bien gote.


  [131] Depuis marchal de Matignon.

  [132] Le comte du Lude.

  [133] On avait dit que le comte du Lude aimait madame de Svign; mais
  comme c'tait un de ces hommes dont l'attachement ne nuit point  la
  rputation des dames, madame de Svign en plaisantait la premire.
  _Voyez_ les _Amours des Gaules_, du comte de Bussy.

  [134] Archevque d'Aix.

  [135] Il n'y avait gure que huit ans que l'abb de Ranc l'avait
  rforme.




46.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Vendredi au soir, 24 avril 1671, chez M. DE LA ROCHEFOUCAULD.

Je fais donc ici mon paquet. J'avais dessein de vous conter que le roi
arriva hier au soir  Chantilly; il courut un cerf au clair de la lune;
les lanternes firent des merveilles, le feu d'artifice fut un peu effac
par la clart de notre amie; mais enfin, le soir, le souper, le jeu,
tout alla  merveille. Le temps qu'il a fait aujourd'hui nous faisait
esprer une suite digne d'un si agrable commencement. Mais voici ce que
j'apprends en entrant ici, dont je ne puis me remettre, et qui fait que
je ne sais plus ce que je vous mande: c'est qu'enfin Vatel, le grand
Vatel, matre d'htel de M. Fouquet, qui l'tait prsentement de M. le
Prince, cet homme d'une capacit distingue de toutes les autres, dont
la bonne tte tait capable de contenir tout le soin d'un tat; cet
homme donc que je connaissais, voyant que ce matin  huit heures la
mare n'tait pas arrive, n'a pu soutenir l'affront dont il a cru qu'il
allait tre accabl, et, en un mot, il s'est poignard. Vous pouvez
penser l'horrible dsordre qu'un si terrible accident a caus dans cette
fte. Songez que la mare est peut-tre arrive comme il expirait. Je
n'en sais pas davantage prsentement: je pense que vous trouvez que
c'est assez. Je ne doute pas que la confusion n'ait t grande; c'est
une chose fcheuse  une fte de cinquante mille cus.




47.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, dimanche 26 avril 1671.

Il est dimanche 26 avril; cette lettre ne partira que mercredi; mais ce
n'est pas une lettre, c'est une relation que Moreuil vient de me faire,
 votre intention, de ce qui s'est pass  Chantilly touchant Vatel. Je
vous crivis vendredi qu'il s'tait poignard; voici l'affaire en
dtail: Le roi arriva le jeudi au soir; la promenade, la collation dans
un lieu tapiss de jonquilles, tout cela fut  souhait. On soupa, il y
eut quelques tables o le rti manqua,  cause de plusieurs dners 
quoi l'on ne s'tait point attendu; cela saisit Vatel, il dit plusieurs
fois: Je suis perdu d'honneur; voici un affront que je ne supporterai
pas. Il dit  Gourville: La tte me tourne, il y a douze nuits que je
n'ai dormi; aidez-moi  donner des ordres. Gourville le soulagea en ce
qu'il put. Le rti qui avait manqu, non pas  la table du roi, mais aux
vingt-cinquimes, lui revenait toujours  l'esprit. Gourville le dit 
M. le Prince. M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel, et lui
dit: Vatel, tout va bien; rien n'tait si beau que le souper du roi.
Il rpondit: Monseigneur, votre bont m'achve; je sais que le rti a
manqu  deux tables. Point du tout, dit M. le Prince; ne vous fchez
point: tout va bien. Minuit vint, le feu d'artifice ne russit pas, il
fut couvert d'un nuage; il cotait seize mille francs. A quatre heures
du matin, Vatel s'en va partout, il trouve tout endormi, il rencontre un
petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charges de mare; il
lui demande: Est-ce l tout? Oui, monsieur. Il ne savait pas que Vatel
avait envoy  tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps; les
autres pourvoyeurs ne vinrent point; sa tte s'chauffait, il crut qu'il
n'aurait point d'autre mare; il trouva Gourville, il lui dit: Monsieur,
je ne survivrai point  cet affront-ci. Gourville se moqua de lui. Vatel
monte  sa chambre, met son pe contre la porte, et se la passe au
travers du coeur; mais ce ne fut qu'au troisime coup, car il s'en donna
deux qui n'taient point mortels; il tombe mort. La mare cependant
arrive de tous cts: on cherche Vatel pour la distribuer, on va  sa
chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noy dans son
sang; on court  M. le Prince, qui fut au dsespoir. M. le Duc pleura;
c'tait sur Vatel que tournait tout son voyage de Bourgogne. M. le
Prince le dit au roi fort tristement: on dit que c'tait  force d'avoir
de l'honneur  sa manire; on le loua fort, on loua et l'on blma son
courage. Le roi dit qu'il y avait cinq ans qu'il retardait de venir 
Chantilly, parce qu'il comprenait l'excs de cet embarras. Il dit  M.
le Prince qu'il ne devait avoir que deux tables, et ne point se charger
de tout; il jura qu'il ne souffrirait plus que M. le Prince en ust
ainsi; mais c'tait trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville
tcha de rparer la perte de Vatel; elle fut rpare: on dna trs-bien,
on fit collation, on soupa, on se promena, on joua, on fut  la chasse;
tout tait parfum de jonquilles, tout tait enchant[136]. Hier, qui
tait samedi, on fit encore de mme; et le soir, le roi alla 
Liancourt, o il avait command _media noche_; il y doit demeurer
aujourd'hui. Voil ce que Moreuil m'a dit, esprant que je vous le
manderais. Je jette mon bonnet par-dessus les moulins, et je ne sais
rien du reste. M. d'Hacqueville, qui tait  tout cela, vous fera des
relations sans doute; mais comme son criture n'est pas si lisible que
la mienne, j'cris toujours; et si je vous mande cette infinit de
dtails, c'est que je les aimerais en pareille occasion.


  [136] Gourville dit dans ses Mmoires que cette fte cota  M. le
  Prince prs de deux cent mille livres.




48.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Commence  Paris le lundi 27 avril 1671.

Monsieur, madame de Villars et la petite Saint-Gerand sortent d'ici, et
vous font mille et mille amitis; ils veulent la copie de votre portrait
qui est sur ma chemine, pour la porter en Espagne[137]. Ma petite
enfant a t tout le jour dans ma chambre, pare de ses belles
dentelles, et faisant l'honneur du logis; ce logis qui me fait tant
songer  vous, o vous tiez il y a un an comme prisonnire; ce logis
que tout le monde vient voir, que tout le monde admire, et que personne
ne veut _louer_. Je soupai l'autre jour chez le marquis d'Uxelles, avec
madame la marchale d'Humires, mesdames d'Arpajon, de Beringhen, de
Frontenac, d'Outrelaise, Raimond et Martin; vous n'y ftes point
oublie. Je vous conjure, ma fille, de me mander sincrement des
nouvelles de votre sant, de vos desseins, de ce que vous souhaitez de
moi. Je suis triste de votre tat, je crains que vous ne le soyez aussi;
je vois mille chagrins, et j'ai une suite de penses dans ma tte, qui
ne sont bonnes ni pour la nuit ni pour le jour.


  A Livry, mercredi 29 avril.

Depuis que j'ai crit ce commencement de lettre, j'ai fait un fort joli
voyage. Je partis hier assez matin de Paris; j'allai dner  Pomponne;
j'y trouvai notre bonhomme[138] qui m'attendait; je n'aurais pas voulu
manquer  lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de
saintet qui m'tonna: plus il approche de la mort, plus il s'pure. Il
me gronda trs-srieusement; et, transport de zle et d'amiti pour
moi, il me dit que j'tais folle de ne point songer  me convertir; que
j'tais une jolie paenne; que je faisais de vous une idole dans mon
coeur; que cette sorte d'idoltrie tait aussi dangereuse qu'une autre,
quoiqu'elle me part moins criminelle; qu'enfin je songeasse  moi: il
me dit tout cela si fortement, que je n'avais pas le mot  dire. Enfin,
aprs six heures de conversation trs-agrable, quoique trs-srieuse,
je le quittai, et vins ici, o je trouvai tout le triomphe du mois de
mai: le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le printemps dans
nos forts; je m'y suis promene tout le soir toute seule; j'y ai trouv
toutes mes tristes penses: mais je ne veux plus vous en parler. J'ai
destin une partie de cette aprs-dne  vous crire dans le jardin, o
je suis tourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tte. Ce
soir je m'en retourne  Paris, pour faire mon paquet et vous l'envoyer.

Il est vrai, ma fille, qu'il manqua un degr de chaleur  mon amiti,
quand je rencontrai la chane des galriens; je devais aller avec eux,
au lieu de ne songer qu' vous crire. Que vous eussiez t agrablement
surprise  Marseille, de me trouver en si bonne compagnie! Mais vous y
allez donc en litire: quelle fantaisie! J'ai vu que vous n'aimiez les
litires que quand elles taient arrtes: vous tes bien change. Je
suis entirement du parti des mdisants: tout l'honneur que je vous puis
faire, c'est de croire que jamais vous ne vous seriez servie de cette
voiture, si vous ne m'aviez point quitte, et que M. de Grignan ft
rest dans sa Provence. Madame de la Fayette craint toujours pour votre
vie: elle vous cde sans difficult la premire place auprs de moi, 
cause de vos perfections; et quand elle est douce, elle dit que ce n'est
pas sans peine; mais enfin cela est rgl et approuv: cette justice la
rend digne de la seconde, elle l'a aussi; la Troche s'en meurt. Je vais
toujours mon train, et mon train aussi pour la Bretagne; il est vrai que
nous ferons des vies bien diffrentes: je serai trouble dans la mienne
par les tats, qui me viendront tourmenter  Vitr sur la fin du mois de
juillet; cela me dplat fort. Votre frre n'y sera plus en ce temps-l.
Ma fille, vous souhaitez que le temps marche, pour nous revoir; vous ne
savez ce que vous faites, vous y serez attrape: il vous obira trop
exactement, et quand vous voudrez le retenir, vous n'en serez plus la
matresse. J'ai fait autrefois les mmes fautes que vous, je m'en suis
repentie; et, quoique le temps ne m'ait pas fait tout le mal qu'il fait
aux autres, il ne laisse pas de m'avoir t mille petits agrments, qui
ne laissent que trop de marques de son passage. Vous trouvez donc que
vos comdiens ont bien de l'esprit de dire des vers de Corneille. En
vrit, il y en a de bien transportants; j'en ai apport ici un tome qui
m'amusa fort hier au soir. Mais n'avez-vous point trouv jolies les cinq
ou six fables de la Fontaine, qui sont dans un des tomes que je vous ai
envoys? Nous en tions ravis l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld;
nous apprmes par coeur celle _du Singe et du Chat_.

  D'animaux malfaisants c'tait un trs-bon plat.
  Ils n'y craignaient tous deux aucun, tel qu'il pt tre.
  Trouvait-on quelque chose au logis de gt,
  L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage:
  Bertrand drobait tout; Raton, de son ct,
  tait moins attentif aux souris qu'au fromage.

Et le reste. Cela est peint; et la _Citrouille_, et le _Rossignol_, cela
est digne du premier tome. Je suis bien folle de vous crire de telles
bagatelles, c'est le loisir de Livry qui vous tue. Vous avez crit un
billet admirable  Brancas; il vous crivit l'autre jour une main tout
entire de papier: c'tait une rapsodie assez bonne; il nous la lut 
madame de Coulanges et  moi. Je lui dis: Envoyez-la moi donc tout
acheve pour mercredi. Il me dit qu'il n'en ferait rien, qu'il ne
voulait pas que vous la vissiez; que cela tait trop sot et trop
misrable.--Pour qui nous prenez-vous? vous nous l'avez bien lue.--Tant
y a que je ne veux pas qu'elle la lise. Voil toute la raison que j'en
ai eue; jamais il ne fut si fou. Il sollicita l'autre jour un procs 
la seconde des enqutes; c'tait  la premire qu'on le jugeait: cette
folie a fort rjoui les snateurs; je crois qu'elle lui a fait gagner
son procs. Que dites-vous, mon enfant, de l'infinit de cette lettre?
Si je voulais, j'crirais jusqu' demain. Conservez-vous, c'est ma
ritournelle continuelle; ne tombez point, gardez quelquefois le lit.
Depuis que j'ai donn  ma petite une nourrice comme celle du temps de
Franois Ier, je crois que vous devez honorer tous mes conseils.
Pensez-vous que je n'aille point vous voir cette anne? J'avais rang
tout cela d'une autre faon, et mme pour l'amour de vous; mais votre
litire me drange tout: le moyen de ne pas courir cette anne, si vous
le souhaitez un peu? Hlas! c'est bien moi qui dois dire qu'il n'y a
plus de pays fixe pour moi, que celui o vous tes. Votre portrait
triomphe sur ma chemine; vous tes adore maintenant en Provence, et 
Paris, et  la cour, et  Livry; enfin, ma fille, il faut bien que vous
soyez ingrate: le moyen de rendre tout cela? Je vous embrasse et vous
aime, et vous le dirai toujours, parce que c'est toujours la mme chose.
J'embrasserais ce fripon de Grignan, si je n'tais fche contre lui.

Matre Paul mourut il y a huit jours; notre jardin en est tout triste.


  [137] Le marquis de Villars tait nomm ambassadeur en Espagne.

  [138] M. Arnauld d'Andilly, g alors de 83 ans.




49.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 13 mai 1671.

Je reois votre lettre de Marseille; jamais relation ne m'a tant amuse.
Je lisais avec plaisir et avec attention; je suis fche de vous le
dire, car vous n'aimez pas cela, mais vous narrez trs-agrablement. Je
lisais donc votre lettre vite par impatience, et puis je m'arrtais tout
court, pour ne pas la dvorer si promptement: je la voyais finir avec
douleur, et douleur de toute manire; car je ne vois que de
l'impossibilit  votre retour, moi qui ne fais que le souhaiter. Ah! ma
fille, ne m'en tez pas, ni  vous-mme, l'esprance; pour moi, j'irai
vous voir trs-assurment avant que vous ne preniez aucune rsolution
l-dessus: ce voyage est ncessaire  ma vie. Je tremble pour votre
sant: vous avez t tourdie du bruit de tant de canons et du _hou_ des
galriens; vous y avez reu des honneurs comme la reine, et moi, plus
que je ne vaux: je n'ai jamais vu une telle galanterie, que de donner
mon nom pour le mot _de guerre_. Je vois bien, ma fille, que vous pensez
 moi trs-souvent, et que cette _maman mignonne_ de M. de Vivonne n'est
pas de contrebande avec vous. Je crois que Marseille vous aura paru
beau; vous m'en faites une peinture extraordinaire, et qui ne dplat
pas: cette nouveaut,  quoi rien ne ressemble, touche ma curiosit; je
serai fort aise de voir cette sorte d'enfer. Comment! des hommes gmir
jour et nuit sous la pesanteur de leurs chanes! Voil ce qu'on ne voit
point ici: on en parle assez; elles font mme quelquefois du bruit; mais
il n'y a rien d'effectif qu' Marseille: j'ai cette image dans la tte.

  E' di mezzo l'orrore esce il diletto.

Vous tiez belle,  ce que vous dites, et o est donc votre grossesse?
Comment s'accommode-t-elle avec votre beaut et avec tant de fatigue? Il
m'est venu de deux endroits que vous aviez un esprit si bon, si juste,
si droit et si solide, qu'on vous a fait seule arbitre des plus grandes
affaires. Vous avez accommod les diffrends infinis de M. de Monaco
avec un monsieur dont j'ai oubli le nom: vous avez un sens si net et si
fort au-dessus des autres, qu'on laisse le soin de parler de votre
personne pour louer votre esprit: voil ce qu'on dit de vous ici. Si
vous trouvez quelque prince Alamir, vous avez du fonds de reste pour
faire le premier tome du roman, sans qu'on ose en parler. Je n'ai pas
voulu faire ce tort  la Provence, de vous cacher la manire dont vous y
tes honore, et dont on y parle de vous. Je voudrais savoir si vous
tes entirement insensible  tous les honneurs qu'on vous fait: pour
moi, je vous avoue grossirement qu'ils ne me dplairaient pas; mais je
ferais l'impossible pour tcher de revenir quelque temps me dpouiller
de ma splendeur; ce qui vous en reste ici est trop bon pour tre
nglig. Madame des Pennes[139] a t aimable comme un ange;
mademoiselle de Scudri l'adorait: c'tait la princesse Clobuline; elle
avait un prince Trasibule en ce temps-l; c'est la plus jolie histoire
de Cyrus[140]. Si vous tiez encore  Marseille, je vous prierais de
bien faire des compliments pour moi  M. le gnral des galres[141];
mais vous n'y tes plus. Je m'en irai donc lundi: il me semble que vous
voulez savoir mon quipage, afin de me voir passer comme j'ai vu passer
M. _Busche_. Je vais  deux calches, j'ai sept chevaux de carrosse, un
cheval de bt qui porte mon lit, et trois ou quatre hommes  cheval: je
serai dans ma calche, tire par mes deux beaux chevaux; l'abb sera
quelquefois avec moi. Dans l'autre, mon fils, la Mousse, et Hlne;
celle-ci aura quatre chevaux, avec un postillon: quelquefois le
brviaire assemblera le second ordre, et laissera place  un certain
brviaire de Corneille, que nous avons envie de dire, Svign et moi.
Voil de beaux dtails, mais on ne les hait pas des personnes que l'on
aime.

Je n'ai garde de dire  notre Ocan la prfrence que vous lui donnez;
il en serait trop glorieux; il n'est pas besoin de lui donner plus
d'orgueil qu'il n'en a. Bien du monde s'en va lundi comme moi. Brancas
est parti; je ne sais si cela est bien vrai, car il ne m'a point dit
adieu; il croit peut-tre l'avoir fait. Il tait l'autre jour debout
devant la table de madame de Coulanges; je lui dis: Asseyez-vous donc;
ne voulez-vous pas souper? Il se tenait toujours debout. Madame de
Coulanges lui dit: Asseyez-vous donc. Parbleu, dit-il, madame de Sanzei
se fait bien attendre; je crois qu'on ne lui a pas dit qu'on a servi.
C'tait elle qu'il attendait, et il y a environ cinq semaines qu'elle
est  Autry: cette civilit, faite fort navement, nous fit rire.


  [139] Rene de Forbin, soeur de M. de Marseille, depuis cardinal de
  Janson.

  [140] Roman de mademoiselle de Scudri.

  [141] M. de Vivonne, frre de madame de Montespan, ami de Boileau,
  trs-spirituel et trs-gai.




50.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 31 mai 1671.

Enfin, ma fille, me voici dans ces pauvres rochers: peut-on revoir ces
alles, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cette chambre, sans
mourir de tristesse? Il y a des souvenirs agrables, mais il y en a de
si vifs et de si tendres, qu'on a peine  les supporter; ceux que j'ai
de vous sont de ce nombre. Ne comprenez-vous point bien l'effet que cela
peut faire dans un coeur comme le mien?

Si vous continuez de vous bien porter, ma chre enfant, je ne vous irai
voir que l'anne qui vient. La Bretagne et la Provence ne sont pas
compatibles; c'est une chose trange que les grands voyages: si l'on
tait toujours dans le sentiment qu'on a quand on arrive, on ne
sortirait jamais du lieu o l'on est; mais la Providence fait qu'on
oublie; c'est la mme qui sert aux femmes qui sont accouches: Dieu
permet cet oubli, afin que le monde ne finisse pas, et que l'on fasse
des voyages en Provence. Celui que j'y ferai me donnera la plus grande
joie que je puisse recevoir dans ma vie: mais quelles penses tristes,
de ne point voir de fin  votre sjour! J'admire et je loue de plus en
plus votre sagesse; quoiqu' vous dire le vrai, je sois fortement
touche de cette impossibilit, j'espre qu'en ce temps-l nous verrons
les choses d'une autre manire; il faut bien l'esprer, car, sans cette
consolation, il n'y aurait qu' mourir. J'ai quelquefois des rveries
dans ces bois, d'une telle noirceur, que j'en reviens plus change que
d'un accs de fivre. Il me parat que vous ne vous tes point trop
ennuye  Marseille. Ne manquez pas de me mander comme vous aurez t
reue  Grignan. Ils avaient fait ici une manire d'entre  mon fils;
Vaillant avait mis plus de quinze cents hommes sous les armes, tous fort
bien habills, un ruban neuf  la cravate; ils vont en trs-bon ordre
nous attendre  une lieue des Rochers. Voici un bel incident: M. l'abb
avait mand que nous arriverions le mardi, et puis tout d'un coup il
l'oublie: ces pauvres gens attendent le mardi jusqu' dix heures du
soir; et quand ils sont tous retourns chacun chez eux, bien tristes et
bien confus, nous arrivons paisiblement le mercredi, sans songer qu'on
et mis une arme en campagne pour nous recevoir: ce contre-temps nous a
fchs; mais quel remde? Voil par o nous avons dbut. Mademoiselle
du Plessis[142] est tout justement comme vous l'avez laisse; elle a une
nouvelle amie  Vitr, dont elle se pare, parce que c'est un bel esprit
qui a lu tous les romans, et qui a reu deux lettres de la princesse de
Tarente[143]. J'ai fait dire mchamment par Vaillant que j'tais jalouse
de cette nouvelle amiti, que je n'en tmoignerais rien; mais que mon
coeur tait saisi: tout ce qu'elle dit l-dessus est digne de Molire;
c'est une plaisante chose de voir avec quel soin elle me mnage, et
comme elle dtourne adroitement la conversation, pour ne point parler de
ma rivale devant moi: je fais aussi fort bien mon personnage. Mes petits
arbres sont d'une beaut surprenante; Pilois[144] les lve jusqu'aux
nues avec une probit admirable: tout de bon, rien n'est si beau que ces
alles que vous avez vues natre. Vous savez que je vous donnai une
manire de devise qui vous convenait: voici un mot que j'ai crit sur un
arbre pour mon fils, qui est revenu de Candie. _Vago di fama_: n'est-il
point joli, pour n'tre qu'un mot? Je fis crire encore hier, en
l'honneur des paresseux: _Bella cosa, far niente_. Hlas! ma fille, que
mes lettres sont sauvages! O est le temps que je parlais de Paris comme
les autres? C'est purement de mes nouvelles que vous aurez; et voyez ma
confiance, je suis persuade que vous aimez mieux celles-l que les
autres. La compagnie que j'ai ici me plat fort; notre abb est toujours
admirable; mon fils et la Mousse s'accommodent fort bien de moi, et moi
d'eux; nous nous cherchons toujours; et, quand les affaires me sparent
d'eux, ils sont au dsespoir et me trouvent ridicule de prfrer un
compte de fermier aux contes de la Fontaine. Ils vous aiment tous
passionnment; je crois qu'ils vous criront: pour moi, je prends les
devants, et n'aime point  vous parler en tumulte. Ma fille, aimez-moi
toujours: c'est ma vie, c'est mon me que votre amiti: je vous le
disais l'autre jour; elle fait toute ma joie et toutes mes douleurs. Je
vous avoue que le reste de ma vie est couvert d'ombre et de tristesse,
quand je songe que je la passerai si souvent loigne de vous.


  [142] Mademoiselle du Plessis-d'Argentr. Le chteau d'Argentr est 
  une lieue des Rochers.

  [143] Fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel.

  [144] Jardinier des Rochers.




51.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 14 juin 1671.

Je comptais recevoir vendredi deux de vos lettres  la fois; et comment
se peut-il que je n'en aie seulement pas une? Ah! ma fille, de quelque
endroit que vienne ce retardement, je ne puis vous dire ce qu'il me fait
souffrir. J'ai mal dormi ces deux nuits passes; j'ai renvoy deux fois
 Vitr, pour chercher  m'amuser de quelque esprance; mais c'est
inutilement. Je vois par l que mon repos est entirement attach  la
douceur de recevoir de vos nouvelles. Me voil insensiblement tombe
dans la radoterie de Chesires: je comprends sa peine si elle est comme
la mienne; je sens ses douleurs de n'avoir pas reu cette lettre du 27:
on n'est pas heureux quand on est comme lui; Dieu me prserve de son
tat! et vous, ma fille, prservez-m'en sur toutes choses. Adieu, je
suis chagrine, je suis de mauvaise compagnie; quand j'aurai reu de vos
lettres, la parole me reviendra. Quand on se couche, on a des penses
qui ne sont que gris-brun, comme dit M. de la Rochefoucauld; et la nuit
elles deviennent tout  fait noires: je sais qu'en dire.




52.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 21 juin 1671.

Enfin, ma fille, je respire  mon aise, je fais un souper comme M. de la
Souche[145]: mon coeur est soulag d'une presse qui ne me donnait aucun
repos; j'ai t deux ordinaires sans recevoir de vos lettres, et j'tais
si fort en peine de votre sant, que j'tais rduite  souhaiter que
vous eussiez crit  tout le monde, hormis  moi. Je m'accommodais mieux
d'avoir t un peu retarde dans votre souvenir, que de porter
l'pouvantable inquitude que j'avais de votre sant; mais, mon Dieu, je
me repens de vous avoir crit mes douleurs; elles vous donneront de la
peine quand je n'en aurai plus; voil le malheur d'tre loignes:
hlas! il n'est pas le seul.

Vous me mandez des choses admirables de vos crmonies de la Fte-Dieu;
elles sont tellement profanes, que je ne comprends pas comme votre saint
archevque[146] les veut souffrir: il est vrai qu'il est Italien, et que
cette mode vient de son pays. Enfin, ma fille, vous tes belle; quoi!
vous n'tes point ple, maigre, abattue comme la princesse Olympie[147]!
ah! je suis trop heureuse. Au nom de Dieu, amusez-vous, appliquez-vous 
vous bien conserver, je vous remercie de vous habiller: cette ngligence
que nous vous avons tant reproche tait d'une honnte femme; votre mari
peut vous en remercier; mais elle tait bien ennuyeuse pour les
spectateurs. Vous aurez, ma chre bonne, quelque peine  rallonger les
jupes courtes; nos demoiselles de Vitr, dont l'une s'appelle de
Bonnefoi-de-Croqueoison, et l'autre de Kerborgne, les portent au-dessus
de la cheville du pied. J'appelle la Plessis mademoiselle de Kerlouche;
ces noms me rjouissent. Nous avons eu ici des pluies continuelles; et,
au lieu de dire, Aprs la pluie vient le beau temps, nous disons, Aprs
la pluie vient la pluie. Tous nos ouvriers ont t disperss; et au lieu
de m'adresser votre lettre au pied d'un arbre, vous auriez pu l'adresser
au coin du feu. Nous avons eu depuis mon arrive beaucoup d'affaires;
nous ne savons encore si nous fuirons les tats, ou si nous les
affronterons. Ce qui est certain, et dont je crois que vous ne douterez
pas, c'est que nous sommes bien loin de vous oublier: nous en parlons
trs-souvent; mais, quoique j'en parle beaucoup, j'y pense encore
davantage, et jour et nuit, et quand il semble que je n'y pense plus, et
enfin comme on devrait penser  Dieu, si on tait vritablement touch
de son amour; j'y pense, en un mot, d'autant plus que trs-souvent je ne
veux pas parler de vous: il y a des excs qu'il faut corriger, et pour
tre polie, et pour tre politique; il me souvient encore comme il faut
vivre pour n'tre pas pesante: je me sers de mes vieilles leons.

Nous lisons fort ici; la Mousse m'a prie qu'il pt lire le Tasse avec
moi: je le sais fort bien, parce que j'ai trs-bien appris l'italien;
cela me divertit: son latin et son bon sens le rendent un bon colier;
et ma routine et les bons matres que j'ai eus me rendent une bonne
matresse. Mon fils nous lit des bagatelles, des comdies qu'il joue
comme Molire, des vers, des romans, des histoires; il est fort amusant,
il a de l'esprit, il entend bien, il nous entrane; il nous a empchs
de prendre aucune lecture srieuse, comme nous en avions le dessein:
quand il sera parti, nous reprendrons quelque belle morale de Nicole;
mais surtout il faut tcher de passer sa vie avec un peu de joie et de
repos; et le moyen, quand on est  cent mille lieues de vous! Vous dites
fort bien, on se voit et on se parle au travers d'un gros crpe. Vous
connaissez les Rochers, et votre imagination sait un peu o me prendre:
pour moi, je ne sais o j'en suis; je me suis fait une Provence, une
maison  Aix peut-tre plus belle que celle que vous avez; je vous y
trouve. Pour Grignan, je le vois aussi; mais vous n'avez point d'arbres,
cela me fche: je ne vois pas bien o vous vous promenez; j'ai peur que
le vent ne vous emporte sur votre terrasse: si je croyais qu'il pt vous
apporter ici par un tourbillon, je tiendrais toujours mes fentres
ouvertes, et je vous recevrais, Dieu sait! Voil une folie que je
pousserais loin. Mais je reviens, et je trouve que le chteau de Grignan
est parfaitement beau; il sent bien les anciens Adhmars. Je suis ravie
de voir comme le bon abb vous aime; son coeur est pour vous comme si je
l'avais ptri de mes propres mains; cela fait justement que je l'adore.
Votre fille est plaisante; elle n'a pas os aspirer  la perfection du
nez de sa mre, elle n'a pas voulu aussi... je n'en dirai pas davantage;
elle a pris un troisime parti, et s'est avise d'avoir un petit nez
carr[148]: mon enfant, n'en tes-vous point fche! Mais pour cette
fois vous ne devez pas avoir cette ide; mirez-vous, c'est tout ce que
vous devez faire pour finir heureusement ce que vous commencez si bien.
Adieu, ma trs-aimable enfant; embrassez M. de Grignan pour moi. Vous
lui pouvez dire les bonts de notre abb.


  [145] Arnolphe, scne VI, acte II de l'_cole des femmes_, trouvant
  son nom trop bourgeois, se faisait appeler M. de la Souche.

  [146] Le cardinal Grimaldi.

  [147] La princesse Olympie, abandonne par Birne dans une le
  dserte, cherche en vain son poux qui n'est plus  ses cts; elle
  gravit un rocher, et aperoit dans le lointain la voile qui emporte
  l'infidle. A cette vue elle tombe toute tremblante, plus ple et plus
  froide que la neige.

    _Tutta tremente si lasci cadere,
    Pi bianca, e pi che neve, fredda in volto._

      ORLANDO FURIOSO, cant. X, stanz. 24.

  [148] Comme celui de madame de Svign.




53.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 28 juin 1671.

Vous me rcompensez bien, ma fille, de mes pertes passes; j'ai reu
deux lettres de vous qui m'ont transporte de joie: ce que je sens en
les lisant ne se peut imaginer. Si j'ai contribu de quelque chose 
l'agrment de votre style, je croyais ne travailler que pour le plaisir
des autres, et non pas pour le mien: mais la Providence, qui a mis tant
d'espaces et tant d'absences entre nous, m'en console un peu par les
charmes de votre commerce, et encore plus par la satisfaction que vous
me tmoignez de votre tablissement et de la beaut de votre chteau:
vous m'y reprsentez un air de grandeur et une magnificence dont je suis
enchante. J'avais vu, il y a longtemps, des relations pareilles de la
premire madame de Grignan[149]; je ne devinais pas que toutes ces
beauts seraient un jour sous l'honneur de vos commandements; je veux
vous remercier d'avoir bien voulu m'en parler en dtail. Si votre lettre
m'avait ennuye, outre que j'aurais mauvais got, il faudrait encore que
j'eusse bien peu d'amiti pour vous, et que je fusse bien indiffrente
pour ce qui vous touche. Dfaites-vous de cette haine que vous avez pour
les dtails; je vous l'ai dj dit, et vous le pouvez sentir; ils sont
aussi chers de ceux que nous aimons, qu'ils nous sont ennuyeux des
autres; et cet ennui ne vient jamais que de la profonde indiffrence que
nous avons pour ceux qui nous en importunent: si cette observation est
vraie, jugez de ce que me sont vos relations. En vrit, c'est un grand
plaisir que d'tre, comme vous tes, une vritable grande dame: je
comprends bien les sentiments de M. de Grignan, en vous voyant admirer
son chteau: une grande insensibilit l-dessus le mettrait dans un
chagrin que je m'imagine plus aisment qu'un autre: je prends part  la
joie qu'il a de vous voir contente; il y a des coeurs qui ont tant de
sympathie en certaines choses, qu'ils sentent par eux ce que pensent les
autres. Vous me parlez trop peu de Vardes et de ce pauvre Corbinelli:
n'avez-vous pas t bien aise de parler leur langage? Comment va la
belle passion de Vardes pour la T...[150]? Dites-moi s'il est bien
dsol de la longueur infinie de son exil, ou si la philosophie et un
peu de _misanthroperie_ soutiennent son coeur contre les coups de
l'amour et de la fortune. Vos lectures sont bonnes; Ptrarque vous doit
divertir avec le commentaire que vous avez; celui que nous avait fait
mademoiselle de Scudri sur certains sonnets les rendait agrables 
lire. Pour Tacite, vous savez comme j'en tais charme ici pendant nos
lectures, et comme je vous interrompais souvent pour vous faire entendre
des priodes o je trouvais de l'harmonie: mais si vous en demeurez  la
moiti, je vous gronde; vous ferez tort  la majest du sujet; il faut
vous dire, comme ce prlat disait  la reine mre: _Ceci est histoire_;
vous savez le conte. Je ne vous pardonne ce manque de courage que pour
les romans que vous n'aimez pas. Nous lisons le Tasse avec plaisir: je
m'y trouve habile, par l'habilet des matres que j'ai eus. Mon fils
fait lire Cloptre[151]  la Mousse, et, malgr moi, je l'coute, et
j'y trouve encore quelques amusements. Mon fils s'en va en Lorraine; son
absence nous donnera beaucoup d'ennui. Vous savez comme je suis sur le
chagrin de voir partir une compagnie agrable; vous savez aussi mes
transports de joie quand je vois partir une chienne de carrosse qui m'a
contrainte et ennuye: c'est ce qui nous faisait dcider nettement
qu'une mchante compagnie est plus souhaitable qu'une bonne. Je me
souviens de toutes ces folies que nous avons dites ici; et de tout ce
que vous y faisiez, et de tout ce que vous y disiez: ce souvenir ne me
quitte jamais; et puis tout d'un coup je pense o vous tes; mon
imagination ne me prsente qu'un grand espace fort loign; votre
chteau m'arrte maintenant les yeux; les murailles de votre mail me
dplaisent. Le ntre est d'une beaut surprenante, et tout le jeune
plant que vous avez vu est dlicieux: c'est une jeunesse que je prends
plaisir d'lever jusqu'aux nues; et trs-souvent, sans considrer les
consquences ni mes intrts, je fais jeter de grands arbres  bas,
parce qu'ils font ombrage, ou qu'ils incommodent mes jeunes enfants: mon
fils regarde cette conduite; mais je ne lui en laisse pas faire
l'application. Pilois est toujours mon favori, et je prfre sa
conversation  celle de plusieurs qui ont conserv le titre de chevalier
au parlement de Rennes. Je suis _libertine_[152] plus que vous: je
laissai l'autre jour retourner chez soi un carrosse plein de
_Fouesnellerie_[153], par une pluie horrible, faute de les prier de
bonne grce de demeurer; jamais ma bouche ne put prononcer les paroles
qui taient ncessaires. Ce n'taient pas les deux jeunes femmes,
c'tait la mre et une guimbarde de Rennes, et les fils. Mademoiselle du
Plessis est toute telle que vous la reprsentez, et encore un peu plus
impertinente; ce qu'elle dit tous les jours sur la crainte de me donner
de la jalousie est une chose originale dont je suis au dsespoir, quand
je n'ai personne pour en rire. Sa belle-soeur est fort jolie, sans tre
ridicule en rien, et parle gascon au milieu de la Bretagne: j'en ai la
mme joie que vous avez de ma Languette, qui parle parisien au milieu de
la Provence: cette petite basse Brette est fort aimable. Je vous trouve
fort heureuse d'avoir madame de Simiane[154]; vous avez avec elle un
fonds de connaissance qui vous doit ter toutes sortes de contraintes;
c'est beaucoup; cela vous fera une compagnie agrable: puisqu'elle se
souvient de moi, faites-lui bien mes compliments, je vous en conjure, et
 notre cher coadjuteur. Nous ne nous crivons plus, et nous ne savons
pourquoi; nous nous trouvons trop loin, cependant j'admire la diligence
de la poste. La comparaison de Chilly[155] m'a ravie, et de voir ma
chambre dj marque: je ne souhaite rien tant que de l'occuper; ce sera
de bonne heure l'anne qui vient, et cette esprance me donne une joie
dont vous comprendrez une partie par celle que vous aurez de m'y
recevoir.

Je reviens encore  vous, c'est--dire  cette divine fontaine de
Vaucluse: quelle beaut! Ptrarque avait bien raison d'en parler
souvent. Mais songez que je verrai toutes ces merveilles: moi, qui
honore les antiquits, j'en serai ravie, et de toutes les magnificences
de Grignan. L'abb aura bien des affaires: aprs les ordres doriques et
les titres de votre maison, il n'y a rien  souhaiter que l'ordre que
vous y allez mettre; car, sans un peu de subsistance, tout est dur, tout
est amer. Ceux qui se ruinent me font piti: c'est la seule affliction
dans la vie qui se fasse toujours sentir galement, et que le temps
augmente au lieu de la diminuer. J'ai souvent des conversations sur ce
sujet avec un de nos petits amis; s'il veut profiter de toutes celles
que nous avons faites, il en a pour longtemps, et sur toutes sortes de
chapitres, et d'une manire si peu ennuyeuse, qu'il ne devrait pas les
oublier. Je suis aise que vous ayez cet automne une couple de
beaux-frres; je trouve que votre journe est fort bien rgle: on va
loin sans mourir d'ennui, pourvu qu'on se donne des occupations, et
qu'on ne perde point courage. Le beau temps a remis tous mes ouvriers en
campagne, cela me divertit: quand j'ai du monde, je travaille  ce beau
parement d'autel que vous m'avez vu traner  Paris; quand je suis
seule, je lis, j'cris; je suis en affaires dans le cabinet de notre
abb; je vous le souhaite quelquefois pour deux ou trois jours
seulement.

Je consens au commerce de bel esprit que vous me proposez. Je fis
l'autre jour une maxime tout de suite sans y penser, et je la trouvai si
bonne, que je crus l'avoir retenue par coeur de celles de M. de la
Rochefoucauld: je vous prie de me le dire; en ce cas, il faudrait louer
ma mmoire plus que mon jugement. Je disais, comme si je n'eusse rien
dit, que l'_ingratitude attire les reproches, comme la reconnaissance
attire de nouveaux bienfaits_. Dites-moi donc ce que c'est que cela?
l'ai-je lu? l'ai-je rv? l'ai-je imagin? Rien n'est plus vrai que la
chose, et rien n'est plus vrai aussi que je ne sais o je l'ai prise, et
que je l'ai trouve toute range dans ma tte, et au bout de ma langue.
Pour la sentence de _Bella cosa, far niente_, vous ne la trouverez plus
si fade, quand vous saurez qu'elle est dite pour votre frre; songez 
sa droute de cet hiver. Adieu, ma trs-aimable enfant; conservez-vous,
soyez belle, habillez-vous, amusez-vous, promenez-vous. Je viens
d'crire  Vivonne[156] pour un capitaine bohme, afin qu'il lui relche
un peu ses fers, pourvu que cela ne soit point contre le service du roi.
Il y avait parmi nos _Bohmes_, dont je vous parlais l'autre jour, une
jeune fille qui danse trs-bien, et qui me fit extrmement souvenir de
votre danse: je la pris en amiti; elle me pria d'crire en Provence
pour son grand-pre, _qui est  Marseille_. Et o est-il, votre
grand-pre? _Il est  Marseille_; d'un ton doux, comme si elle disait,
_Il est  Vincennes_. C'tait un capitaine bohme d'un mrite
singulier[157]; de sorte que je lui promis d'crire, et je me suis
avise tout d'un coup d'crire  Vivonne: voil ma lettre; si vous
n'tes pas en tat que je puisse rire avec lui, vous la brlerez; si
vous la trouvez mauvaise, vous la brlerez encore; si vous tes assez
bien avec ce _gros crev_, et que ma lettre vous en pargne une autre,
vous la ferez cacheter, et vous la lui ferez tenir. Je n'ai pu refuser
cette prire au ton de la petite fille, et au menuet le mieux dans que
j'aie vu depuis ceux de mademoiselle de Svign; c'est votre mme air;
elle est de votre taille, elle a de belles dents et de beaux yeux. Voici
une lettre d'une telle longueur, que je vous pardonne de ne la point
achever: je le comprendrai plus aisment que de demeurer au septime
tome de _Cassandre_ et de _Cloptre_. Je vous embrasse trs-tendrement.
M. de Grignan est bien loin de se figurer qu'on puisse lire des lettres
de cette longueur; mais, tout de bon, les lisez-vous en un jour?


  [149] Anglique-Claire d'Angennes.

  [150] M. de Monmerqu croit qu'il s'agissait de mademoiselle de
  Toiras, fille du marquis de Toiras, gouverneur de Montpellier.

  [151] Roman de la Calprende.

  [152] _Libertin_, _libertine_, se prend aujourd'hui dans le sens
  d'inconduite et de mauvaises moeurs; il signifiait seulement alors
  l'indpendance, l'amour de la libert en toute chose, la rpugnance 
  se soumettre  la rgle: c'est dans ce sens que dans le _Tartufe_
  Molire fait dire  Orgon:

    Mon frre, ce discours sent le libertinage.

  [153] La famille de Fouesnel habitait le chteau de ce nom,  quelques
  lieues des Rochers.

  [154] Madeleine Hai-du-Chtelet, femme de Charles-Louis, marquis de
  Simiane. Elle fut dans la suite belle-mre de Pauline de Grignan.

  [155] Les chteaux de Chilly et de Grignan ont effectivement quelque
  rapport.

  [156] M. de Vivonne tait gnral des galres.

  [157] Il tait alors forat des galres.




54.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 1er juillet 1671.

Voil donc le mois de juin pass; j'en suis tout tonne, je ne pensais
pas qu'il dt jamais finir. Ne vous souvient-il pas d'un certain mois de
septembre que vous trouviez qui ne prenait point le chemin de faire
jamais place au mois d'octobre? Celui-ci prenait le mme train; mais je
vois bien maintenant que tout finit: m'en voil persuade.

C'est une aimable demeure que Fouesnel; nous y fmes hier, mon fils et
moi, dans une calche  six chevaux; il n'y a rien de plus joli, il
semble qu'on vole: nous fmes des chansons que nous vous envoyons; le
cas que nous faisons de votre prose ne nous empche point de vous faire
part de nos vers. Madame de la Fayette est bien contente de la lettre
que vous lui avez crite. Voil qui est fait, ma fille, votre frre nous
va quitter. Nous allons nous jeter, la Mousse et moi, dans de bonnes
lectures. Le Tasse nous amuse fort, et toutes les bagatelles du monde
nous ont divertis jusqu'ici,  cause de mon fils, qui en est le roi. Je
m'en vais faire de grandes promenades _toute seule tte  tte_, comme
disait Tonquedec[158]. Croyez-vous que je pense  vous? J'ai aussi _mon
petit ami_ que j'aime tendrement: la plus aimable chose du monde est un
portrait bien fait; quoi que vous puissiez dire, celui-l ne vous fait
point de tort. Vos lettres de Grignan m'ont nourrie et console de mes
chagrins passs; j'en attends toujours avec impatience; mais, de bonne
foi, j'en cris souvent d'une longueur trop excessive; je veux que
celle-ci soit raisonnable; il n'est pas juste de juger de vous par moi:
cette mesure est tmraire; vous avez moins de loisir que moi.

Voil mademoiselle du Plessis qui entre; elle me plante ce baiser que
vous connaissez, et me presse de lui montrer l'endroit de vos lettres o
vous parlez d'elle. Mon fils a eu l'insolence de lui dire devant moi que
vous vous souveniez d'elle fort agrablement, et me dit ensuite:
Montrez-lui l'endroit, madame, afin qu'elle n'en doute pas. Me voil
rouge comme vous, quand vous pensez aux pchs des autres; je suis
contrainte de mentir mille fois, et de dire que j'ai brl votre lettre.
Voil les malices de ce guidon[159]. En rcompense je l'assurai l'autre
jour que si vous rpondiez au-dessus de _la reine d'Aragon_, vous ne
mettriez pas _ Guidon le Sauvage_. J'ai reu une lettre de Guitaut fort
douce et fort honnte: il me mande qu'il a trouv en moi depuis quelque
temps mille bonnes choses,  quoi il n'avait pas pens; et moi, de peur
de lui rpondre sottement que je _crains bien de dtruire son opinion_,
je lui dis que j'espre qu'il m'aimera encore davantage, quand il me
connatra mieux; je rponds toutes les extravagances qui se prsentent 
moi, plutt que ces selles  tous chevaux dont nous avons tant ri ici.
Je suis persuade que vous vous aiderez fort bien de madame de Simiane:
il faut ter l'air et le ton de compagnie le plus tt que l'on peut, et
faire entrer les gens dans nos plaisirs et dans nos fantaisies; sans
cela il faut mourir, et c'est mourir d'une vilaine pe. Je l'ai jur,
ma fille, je vais finir; je me fais une extrme violence pour vous
quitter; notre commerce fait l'unique plaisir de ma vie; je suis
persuade que vous le croyez. Je vous embrasse, ma chre petite, et je
baise vos belles joues.


  [158] Ren de Quengo, seigneur de Tonquedec, ami du marquis de
  Svign.

  [159] M. de Svign tait guidon des gendarmes Dauphin.




55.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 5 juillet 1671.

C'est bien une marque de votre amiti, ma chre enfant, que d'aimer
toutes les bagatelles que je vous mande d'ici: vous prenez fort bien
l'intrt de mademoiselle de Croqueoison; en rcompense, il n'y a pas un
mot dans vos lettres qui ne me soit cher: je n'ose les lire, de peur de
les avoir lues; et si je n'avais la consolation de les recommencer
plusieurs fois, je les ferais durer plus longtemps; mais, d'un autre
ct, l'impatience me les fait dvorer. Je voudrais bien savoir comme je
ferais, si votre criture tait comme celle de d'Hacqueville: la force
de l'amiti me la dchiffrerait-elle? En vrit, je ne le crois quasi
pas: on conte pourtant des histoires l-dessus; mais enfin j'aime fort
d'Hacqueville, et cependant je ne puis m'accoutumer  son criture: je
ne vois goutte dans ce qu'il me mande; il me semble qu'il me parle dans
un pot cass; je tiraille, je devine, je dis un mot pour un autre, et
puis quand le sens m'chappe, je me mets en colre, et je jette tout. Je
vous dis tout ceci en secret; je ne voudrais pas qu'il st les peines
qu'il me donne; il croit que son criture est moule: mais vous qui
parlez, mandez-moi comment vous vous en accommodez. Mon fils partit
hier, trs-fch de nous quitter: il n'y a rien de bon, ni de droit, ni
de noble, que je ne tche de lui inspirer ou de lui confirmer: il entre
avec douceur et approbation dans tout ce qu'on lui dit, mais vous
connaissez la faiblesse humaine; ainsi je mets tout entre les mains de
la Providence, et me rserve seulement la consolation de n'avoir rien 
me reprocher sur son sujet. Comme il a de l'esprit, et qu'il est
divertissant, il est impossible que son absence ne nous donne de
l'ennui. Nous allons commencer un trait de morale de M. Nicole; si
j'tais  Paris, je vous enverrais ce livre, vous l'aimeriez fort. Nous
continuons le Tasse avec plaisir, et je n'ose vous dire que je suis
revenue  Cloptre, et que, par le bonheur que j'ai de n'avoir point de
mmoire, cette lecture me divertit encore; cela est pouvantable: mais
vous savez que je ne m'accommode gure bien de toutes les pruderies qui
ne me sont pas naturelles; et comme celle de ne plus aimer ces livres-l
ne m'est pas encore entirement arrive, je me laisse divertir sous le
prtexte de mon fils, qui m'a mise en train. Il nous a lu aussi des
chapitres de Rabelais  mourir de rire; en rcompense, il a pris
beaucoup de plaisir  causer avec moi, et si je l'en crois, il
n'oubliera rien de tous mes discours: je le connais bien, et souvent, au
travers de ses petites paroles, je vois ses petits sentiments: s'il peut
avoir cong cet automne, il reviendra ici. Je suis fort empche pour
les tats; mon premier dessein tait de les fuir, et de ne point faire
de dpense: mais vous saurez que pendant que M. de Chaulnes va faire le
tour de sa province, madame sa femme vient l'attendre  Vitr, o elle
sera dans douze jours, et plus de quinze avant M. de Chaulnes; et tout
franchement elle m'a fait prier de l'attendre, et de ne point partir
qu'elle ne m'ait vue. Voil ce qu'on ne peut viter,  moins que de se
rsoudre  renoncer  eux pour jamais. Il est vrai que, pour n'tre
point accable ici, je puis m'en aller  Vitr; mais je ne suis point
contente de passer un mois dans un tel tracas; quand je suis hors de
Paris, je ne veux que la campagne.




56.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 12 juillet 1671.

Je n'ai reu qu'une lettre de vous, ma chre fille, j'en suis un peu
fche; j'tais dans l'habitude d'en avoir deux: il est dangereux de
s'accoutumer  des soins tendres et prcieux comme les vtres; il n'est
pas facile aprs cela de s'en passer. Si vous avez vos beaux-frres ce
mois de septembre, ce vous sera une trs-bonne compagnie. Le coadjuteur
a t un peu malade, mais il est entirement guri: sa paresse est une
chose incroyable, et son tort est d'autant plus grand qu'il crit
trs-bien quand il s'en veut mler. Il vous aime toujours, et ira vous
voir aprs la mi-aot; il ne le peut qu'en ce temps-l. Il jure (mais je
crois qu'il ment) qu'il n'a aucune branche o se reposer, et que cela
l'empche d'crire et lui fait mal aux yeux. Voil tout ce que je sais
de _seigneur Corbeau_: mais admirez la bizarrerie de mon savoir; en vous
apprenant toutes ces choses, j'ignore comme je suis avec lui: si par
hasard vous en savez quelque chose, vous m'obligerez fort de me le
mander. Je songe mille fois le jour au temps o je vous voyais  toute
heure. Hlas! ma fille, c'est bien moi qui dis cette chanson que vous me
rappelez: _Hlas! quand reviendra-t-il ce temps, bergre?_ Je le
regrette tous les jours de ma vie, et j'en souhaiterais un pareil au
prix de mon sang: ce n'est pas que j'aie sur le coeur de n'avoir pas
senti le plaisir d'tre avec vous; je vous jure et vous proteste que je
ne vous ai jamais regarde avec indiffrence, ni avec la langueur que
donne quelquefois l'habitude: mes yeux ni mon coeur ne se sont jamais
accoutums  cette vue, et jamais je ne vous ai regarde sans joie et
sans tendresse; s'il y a eu quelques moments o elle n'ait pas paru,
c'est alors que je la sentais plus vivement; ce n'est donc point cela
que je puis me reprocher: mais je regrette de ne vous avoir pas assez
vue, et d'avoir eu dans certains moments de cruelles politiques qui
m'ont t ce plaisir. Ce serait une belle chose, si je remplissais mes
lettres de ce qui me remplit le coeur. Ah! comme vous dites, il faut
glisser sur bien des penses et ne pas faire semblant de les voir: je
crois que vous en faites de mme. Je m'arrte donc  vous conjurer, si
je vous suis un peu chre, d'avoir un soin extrme de votre sant:
amusez-vous, ne rvez point creux, ne faites point de bile, conduisez
votre grossesse  bon port; et aprs cela, si M. de Grignan vous aime,
et qu'il n'ait pas entrepris de vous tuer, je sais bien ce qu'il fera,
ou plutt ce qu'il ne fera point.

Avez-vous la cruaut de ne point achever Tacite? Laisserez-vous
Germanicus au milieu de ses conqutes? Si vous lui faites ce tour,
mandez-moi l'endroit o vous en tes demeure, et je l'achverai; c'est
tout ce que je puis faire pour votre service. Nous achevons le Tasse
avec plaisir, nous y trouvons des beauts qu'on ne voit point quand on
n'a qu'une demi-science. Nous avons commenc la _morale_[160], c'est de
la mme toffe que Pascal.

A propos de Pascal, je suis en fantaisie d'admirer l'honntet de ces
messieurs les postillons, qui sont incessamment sur les chemins pour
porter et reporter nos lettres; enfin, il n'y a jour dans la semaine o
ils n'en portent quelqu'une  vous et  moi; il y en a toujours, et 
toutes les heures, par la campagne: les honntes gens! qu'ils sont
obligeants! et que c'est une belle invention que la poste, et un bel
effet de la Providence que la cupidit! J'ai quelquefois envie de leur
crire pour leur tmoigner ma reconnaissance; et je crois que je
l'aurais dj fait, sans que je me souviens de ce chapitre de Pascal, et
qu'ils ont peut-tre envie de me remercier de ce que j'cris, comme j'ai
envie de les remercier de ce qu'ils portent mes lettres: voil une belle
digression.

Je reviens donc  nos lectures: c'est sans prjudice de Cloptre, que
j'ai gag d'achever; vous savez comme je soutiens les gageures. Je songe
quelquefois d'o vient la folie que j'ai pour ces sottises-l; j'ai
peine  le comprendre. Vous vous souvenez peut-tre assez de moi pour
savoir  quel point je suis blesse des mchants styles; j'ai quelque
lumire pour les bons, et personne n'est plus touch que moi des charmes
de l'loquence. Le style de la Calprende est maudit en mille endroits;
de grandes priodes de roman, de mchants mots, je sens tout cela.
J'crivis l'autre jour  mon fils une lettre de ce style, qui tait fort
plaisante. Je trouve donc que celui de la Calprende est dtestable, et
cependant je ne laisse pas de m'y prendre comme  de la glu: la beaut
des sentiments, la violence des passions, la grandeur des vnements et
le succs miraculeux de leurs redoutables pes, tout cela m'entrane
comme une petite fille; j'entre dans leurs desseins: et si je n'avais M.
de la Rochefoucauld et M. d'Hacqueville pour me consoler, je me pendrais
de trouver encore en moi cette faiblesse. Vous m'apparaissez pour me
faire honte; mais je me dis de mauvaises raisons, et je continue.
J'aurai bien de l'honneur au soin que vous me donnez de vous conserver
l'amiti de l'abb! Il vous aime chrement: nous parlons trs-souvent de
vous, de vos affaires et de vos grandeurs; il voudrait bien ne pas
mourir avant que d'avoir t en Provence, et de vous avoir rendu quelque
service. On me mande que la pauvre madame de Montlouet est sur le point
de perdre l'esprit: elle a extravagu jusqu' prsent sans jeter une
larme; elle a une grosse fivre, et commence  pleurer; elle dit qu'elle
veut tre damne, puisque son mari doit l'tre assurment. Nous
continuons notre chapelle; il fait chaud; les soires et les matines
sont trs-belles dans ces bois et devant cette porte; mon appartement
est frais; j'ai bien peur que vous ne vous accommodiez pas si bien de
vos chaleurs de Provence. Je suis toujours tout  vous, ma trs-chre et
trs-aimable: une amiti  monsieur de Grignan. Ne vous adore-t-il pas
toujours?


  [160] Les _Essais de morale_ de M. Nicole.




57.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 15 juillet 1671.

Si je vous crivais toutes mes rveries sur votre sujet, je vous
crirais toujours les plus grandes lettres du monde; mais cela n'est pas
bien ais: ainsi je me contente de ce qui peut s'crire, et je rve tout
ce qui peut se rver: j'en ai le temps et le lieu. La Mousse a une
petite fluxion sur les dents, et l'abb a une petite fluxion sur le
genou, qui me laissent le champ libre dans mon mail, pour y faire tout
ce qu'il me plat. Il me plat de m'y promener le soir jusqu' huit
heures; mon fils n'y est plus; cela fait un silence, une tranquillit et
une solitude que je ne crois pas qu'il soit ais de rencontrer ailleurs.
Je ne vous dis point  qui je pense, ni avec quelle tendresse; quand on
devine, il n'est pas besoin de parler. Si vous n'tiez point grosse, et
que l'_hippogryphe_ ft encore au monde, ce serait une chose galante, et
 ne jamais oublier, que d'avoir la hardiesse de monter dessus pour me
venir voir quelquefois: ce ne serait pas une affaire; il parcourait la
terre en deux jours! Vous pourriez mme quelquefois venir dner ici, et
retourner souper avec M. de Grignan, ou souper ici  cause de la
promenade, o je serais bien aise de vous avoir; et, le lendemain, vous
arriveriez assez tt pour tre  la messe dans votre tribune.

Mon fils est  Paris; il y sera peu: la cour est de retour, il ne faut
pas qu'il se montre. C'est une perte qui me parat bien considrable que
celle de M. le duc d'Anjou[161]. Madame de Villars[162] m'crit assez
souvent, et me parle toujours de vous: elle est tendre, et sait bien
aimer; cela me donne de l'amiti pour elle; elle me prie de vous dire
mille douceurs de sa part. La petite Saint-Gran m'crit des pieds de
mouche que je ne saurais lire; je lui rponds des rudesses et des
injures qui la divertissent: cette mchante plaisanterie n'est point
encore use; quand elle le sera, je ne dirai plus rien, car je
m'ennuierais fort d'un autre style avec elle.

Nous lisons toujours le Tasse avec plaisir: je suis assure que vous le
souffririez, si vous tiez en tiers: il y a une grande diffrence entre
lire un livre toute seule, ou avec des gens qui relvent les beaux
endroits et qui rveillent l'attention. Cette _morale_ de Nicole est
admirable, et Cloptre va son train, mais sans empressement, et aux
heures perdues: c'est ordinairement sur cette lecture que je m'endors;
le caractre m'en plat beaucoup plus que le style. Pour les sentiments,
j'avoue qu'ils me plaisent, et qu'ils sont d'une perfection qui remplit
mon ide sur la belle me. Vous savez aussi que je ne hais pas les
grands coups d'pe, tellement que voil qui est bien, pourvu que l'on
m'en garde le secret.

Mademoiselle du Plessis nous honore souvent de sa prsence: elle disait
hier  table qu'en basse Bretagne on faisait une chre admirable, et
qu'aux noces de sa belle-soeur on avait mang pour un jour douze cents
pices de rti: nous demeurmes tous comme des gens de pierre. Je pris
courage, et lui dis: Mademoiselle, pensez-y bien; n'est-ce point douze
pices de rti que vous voulez dire? on se trompe quelquefois. Non,
madame, c'est douze cents pices ou onze cents; je ne veux pas vous
assurer si c'est onze ou douze, de peur de mentir; mais enfin je sais
bien que c'est l'un ou l'autre. Et le rpta vingt fois, et n'en voulut
jamais rabattre un seul poulet. Nous trouvmes qu'il fallait qu'ils
fussent pour le moins trois cents piqueurs pour piquer menu, et que le
lieu ft un grand pr, o l'on et fait dresser des tentes; et que s'ils
n'eussent t que cinquante, il fallait qu'ils eussent commenc un mois
auparavant. Ce propos de table tait bon; vous en auriez t contente.
N'avez-vous point quelque exagreuse comme celle-l?

Au reste, ma fille, cette montre que vous m'avez donne, qui allait
toujours trop tt ou trop tard d'une heure ou deux, est devenue si
parfaitement juste qu'elle ne quitte pas d'un moment notre pendule; j'en
suis ravie, et vous en remercie sur nouveaux frais, en un mot, je suis
tout  vous. L'abb me dit qu'il vous adore, et qu'il veut vous rendre
quelque service: il ne voit pas bien en quelle occasion; mais enfin il
vous aime autant qu'il m'aime.


  [161] Philippe, second fils de Louis XIV, mort le 10 juillet 1671.

  [162] C'tait la soeur du marchal de Bellefonds, et la mre de celui
  qui sauva la France  Denain. Elle avait beaucoup d'esprit, et cet
  esprit tait malin et plaisant. Son mari avait servi de second  M. de
  Nemours, dans ce duel fameux o M. de Beaufort le tua. Le prince de
  Conti ayant quitt le petit collet, fit le singulier projet, pour
  tablir sa rputation, de se battre contre le duc d'York, depuis
  Jacques II, qui tait alors en France. Ce fut M. de Villars qu'il
  choisit pour second, dans la vue de donner plus d'clat  ce combat,
  qui pourtant ne se fit pas. M. de Villars, quoique pauvre et sans
  naissance, russit  la cour,  la guerre, dans les ambassades, prs
  des femmes, prs des princes, et cela en conservant l'estime gnrale.




58.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 22 juillet 1671, jour de la Madeleine, o fut
  tu, il y a quelques annes, un pre que j'avais.

Je vous cris, ma fille, avec plaisir, quoique je n'aie rien  vous
mander. Madame de Chaulnes arriva dimanche; mais savez-vous comment? 
beau pied sans lance, entre onze heures et minuit: on pensait  Vitr
que ce ft des Bohmes. Elle ne voulut aucune crmonie  son entre;
elle fut servie  souhait, car on ne la regarda pas, et ceux qui la
virent comme elle tait la prirent pour ce que je viens de vous dire, et
pensrent tirer sur elle. Elle venait de Nantes par la Guerche: son
carrosse et son chariot taient demeurs entre deux rochers  demi-lieue
de Vitr, parce que le contenu tait plus grand que le contenant; ainsi
il fallut travailler dans le roc, et cet ouvrage ne fut fait qu' la
pointe du jour, que tout arriva  Vitr. Je la fus voir lundi, et vous
croyez bien qu'elle fut trs-aise de me voir. La _Murinette_[163] beaut
est avec elle. Elles sont seules  Vitr, en attendant l'arrive de M.
de Chaulnes, qui fait le tour de la Bretagne; et les tats
s'assembleront dans huit jours. Vous pouvez vous imaginer ce que je suis
dans une pareille solitude: madame de Chaulnes ne sait que devenir, et
n'a recours qu' moi; vous ne doutez pas que je ne l'emporte hautement
sur mademoiselle de _Kerborgne_; je crois qu'elle viendra ici
aprs-dner. Toutes mes alles sont propres, et mon parc est en beaut;
je la prierai de demeurer ici deux ou trois jours  s'y promener en
libert: comme je lui fais valoir d'tre demeure ici pour elle, je veux
m'en acquitter d'une manire  n'tre pas oublie, et pourtant sans que
je fasse d'autre bonne chre que celle qui se trouvera dans le pays. Ah!
mon Dieu, en voil beaucoup sur ce sujet. Il faut pourtant que je vous
fasse encore mille compliments de sa part, et que je vous dise qu'on ne
peut estimer plus une personne qu'elle ne vous estime; elle est
instruite par d'Hacqueville de ce que vous valez. Mais vous, ma
trs-belle, o en tes-vous de vos Grignans? le pauvre coadjuteur a-t-il
toujours la goutte, et l'innocence est-elle toujours perscute?

Cette madame Quintin[164], que nous disions qui vous ressemblait pour
vous faire enrager, est comme paralytique; elle ne se soutient pas;
demandez-lui pourquoi; elle a vingt ans. Elle est passe ce matin devant
cette porte, et a demand  boire un petit coup de vin; on lui en a
port, elle a bu sa _chopine_, et puis s'en est alle au Pertre
consulter une espce de mdecin qu'on estime en ce pays. Que dites-vous
de cette manire bretonne, familire et galante? Elle sortait de Vitr,
elle ne pouvait pas avoir soif; de sorte que j'ai compris que tout cela
tait un air, pour me faire savoir qu'elle a un quipage de _Jean de
Paris_[165]. Ma chre enfant, ne sortirai-je point des nouvelles de
Bretagne? Quel chien de commerce avez-vous l avec une femme de Vitr?
La cour s'en va, dit-on,  Fontainebleau; le voyage de Rochefort et de
Chambord est rompu. On croit qu'en drangeant les desseins qu'on avait
pour l'automne, on drangera aussi la fivre de M. le Dauphin, qui le
prend dans cette saison  Saint-Germain: pour cette anne, elle y sera
attrape; elle ne l'y trouvera pas. Vous savez qu'on a donn  M. de
Condom[166] l'abbaye de Rebais qu'avait l'abb de Foix: _le pauvre
homme!_ On prend ici le deuil de M. le duc d'Anjou: si je demeure aux
tats, cela m'embarrassera. Notre abb ne peut quitter sa chapelle; ce
sera notre plus forte raison; car, pour le bruit et le tracas de Vitr,
il me sera bien moins agrable que mes bois, ma tranquillit et mes
lectures. Quand je quitte Paris et mes amies, ce n'est pas pour paratre
aux tats: mon pauvre mrite, tout mdiocre qu'il est, n'est pas encore
rduit  se sauver en province, comme les mauvais comdiens. Ma fille,
je vous embrasse avec une tendresse infinie; la tendresse que j'ai pour
vous occupe mon me tout entire; elle va loin, et embrasse bien des
choses, quand elle est au point de la perfection. Je souhaite votre
sant plus que la mienne; conservez-vous, ne tombez point. Assurez M. de
Grignan de mon amiti, et recevez les protestations de notre abb.


  [163] Anne-Marie du Pui de Murinais, qui pousa Henri de Maill,
  marquis de Kerman.

  [164] Suzanne de Montgommery, femme de Henri Goyon de la Moussaie,
  comte de Quintin.

  [165] Allusion  un conte de la Bibliothque bleue, o le fils du roi
  allant au-devant d'une princesse qu'il doit pouser, se fait passer
  pour un bourgeois de Paris, tout en menant un train de prince.

  [166] Jacques-Bnigne Bossuet.




59.--DE Mme DE SVIGN A M. DE COULANGES.


  Aux Rochers, le 22 juillet 1671.

Ce mot sur la semaine est par-dessus le march de vous crire seulement
tous les quinze jours, et pour vous donner avis, mon cher cousin, que
vous aurez bientt l'honneur de voir _Picard_; et comme il est frre du
laquais de madame de Coulanges, je suis bien aise de vous rendre compte
de mon procd. Vous savez que madame la duchesse de Chaulnes est 
Vitr; elle y attend le duc, son mari, dans dix ou douze jours, avec les
tats de Bretagne: vous croyez que j'extravague; elle attend donc son
mari avec tous les tats, et, en attendant, elle est  Vitr toute
seule, mourant d'ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais
revenir  Picard. Elle meurt donc d'ennui; je suis sa seule consolation,
et vous croyez bien que je l'emporte d'une grande hauteur sur
mademoiselle de Kerbone et de Kerqueoison. Voici un grand circuit, mais
pourtant nous arriverons au but. Comme je suis donc sa seule
consolation, aprs l'avoir t voir, elle viendra ici, et je veux
qu'elle trouve mon parterre net et mes alles nettes, ces grandes alles
que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore o cela peut aller; voici
une autre petite proposition incidente: vous savez qu'on fait les foins;
je n'avais point d'ouvriers; j'envoie dans cette prairie, que les potes
ont clbre, prendre tous ceux qui travaillaient, pour venir nettoyer
ici; vous n'y voyez encore goutte; et, en leur place, j'envoie mes gens
faner. Savez-vous ce que c'est, faner? Il faut que je vous l'explique:
faner est la plus jolie chose du monde, c'est retourner du foin en
batifolant dans une prairie; ds qu'on en sait tant, on sait faner. Tous
mes gens y allrent gaiement; le seul Picard me vint dire qu'il n'irait
pas, qu'il n'tait pas entr  mon service pour cela, que ce n'tait pas
son mtier, et qu'il aimait mieux s'en aller  Paris. Ma foi, la colre
m'a mont  la tte; je songeai que c'tait la centime sottise qu'il
m'avait faite; qu'il n'avait ni coeur, ni affection; en un mot, la
mesure tait comble. Je l'ai pris au mot, et, quoi qu'on m'ait pu dire
pour lui, je suis demeure ferme comme un rocher, et il est parti. C'est
une justice de traiter les gens selon leurs bons ou mauvais services. Si
vous le revoyez, ne le recevez point, ne le protgez point, ne me blmez
point, et songez que c'est le garon du monde qui aime le moins  faner,
et qui est le plus indigne qu'on le traite bien.

Voil l'histoire en peu de mots; pour moi, j'aime les relations o l'on
ne dit que ce qui est ncessaire, o l'on ne s'carte point ni  droite,
ni  gauche; o l'on ne reprend point les choses de si loin; enfin je
crois que c'est ici, sans vanit, le modle des narrations
agrables[167].


  [167] Cette lettre, publie par M. Crauford, est celle que madame de
  Thianges envoya demander  madame de Coulanges, ainsi que celle du
  _Cheval_, qui malheureusement est perdue.




60.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 26 juillet 1671.

Je veux vous apprendre qu'hier, comme j'tais toute seule dans ma
chambre avec un livre _prcieusement_[168]  la main, je vois ouvrir ma
porte par une grande femme de trs-bonne mine; cette femme s'touffait
de rire, et cachait derrire elle un homme qui riait encore plus fort
qu'elle: cet homme tait suivi d'une femme fort bien faite, qui riait
aussi; moi, je me mis  rire sans les reconnatre, et sans savoir ce qui
les faisait rire. Quoique j'attendisse aujourd'hui madame de Chaulnes,
qui doit passer deux jours ici, j'avais beau la regarder, je ne pouvais
comprendre que ce ft elle: c'tait elle pourtant, qui m'amenait
Pomenars, qui en arrivant  Vitr lui avait mis dans la tte de me venir
surprendre. La _Murinette_ beaut tait de la partie, et la gaiet de
Pomenars tait si extrme, qu'il aurait rjoui la tristesse mme: ils
jourent d'abord au volant; madame de Chaulnes y joue comme vous; et
puis une lgre collation, et puis nos belles promenades, et partout il
a t question de vous. J'ai dit  Pomenars que vous tiez fort en peine
de toutes ses affaires, et que vous m'aviez mand que, pourvu qu'il n'y
et que le courant, vous ne seriez point en inquitude; mais que tant de
nouvelles injustices qu'on lui faisait vous donnaient beaucoup de
chagrin pour lui: nous avons fort pouss cette plaisanterie, et puis
cette grande alle nous a fait souvenir de la chute que vous y ftes un
jour; la pense m'en a fait devenir rouge comme du feu. On a parl
longtemps l-dessus, et puis du dialogue bohme, et puis enfin de
mademoiselle du Plessis, et des sottises qu'elle disait, et qu'un jour
vous en ayant dit une, et son vilain visage se trouvant auprs du vtre,
vous n'aviez pas marchand, et lui aviez donn un soufflet pour la faire
reculer; et que moi, pour adoucir les affaires, j'avais dit: Mais voyez
comme ces petites filles se jouent rudement; et que j'avais dit  sa
mre: Madame, ces jeunes cratures taient si folles ce matin, qu'elles
se battaient: mademoiselle du Plessis agaait ma fille, ma fille la
battait; c'tait la plus plaisante chose du monde; et qu'avec ce tour,
j'avais ravi madame du Plessis, de voir nos petites filles se rjouir
ainsi. Cette _camaraderie_ de vous et de mademoiselle du Plessis, dont
je ne faisais qu'une mme chose pour faire avaler le soufflet, les a
fait rire  mourir. La _Murinette_ vous approuve fort, et jure que la
premire fois qu'elle viendra lui parler dans le nez, comme elle fait
toujours, elle vous imitera, et lui donnera sur sa vilaine joue. Je les
attends tous prsentement: Pomenars tiendra bien sa place; mademoiselle
du Plessis viendra aussi; ils me montreront une lettre de Paris faite 
plaisir, o l'on mandera cinq ou six soufflets donns entre femmes, afin
d'autoriser ceux qu'on veut lui donner aux tats, et mme de les lui
faire souhaiter pour tre  la mode. Enfin je n'ai jamais vu un homme si
fou que Pomenars: sa gaiet augmente en mme temps que ses affaires
criminelles; s'il lui en vient encore une, il mourra de joie. Je suis
charge de mille compliments pour vous; nous vous avons clbre  tout
moment. Madame de Chaulnes dit qu'elle vous souhaiterait une madame de
Svign en Provence, comme celle qu'elle a trouve en Bretagne; c'est
cela qui rend son gouvernement beau, car quelle autre chose pourrait-ce
tre? Quand son mari sera venu, je la remettrai entre ses mains, et ne
m'embarrasserai plus de son divertissement; mais vous, ma chre fille,
que je vous plains avec votre tante d'Harcourt[169]! quelle contrainte!
quel embarras! quel ennui! Voil qui me ferait plus de mal mille fois
qu' personne, et vous seule au monde seriez capable de me faire avaler
ce poison. Oui, mon enfant, je vous le jure et si j'tais  Grignan,
j'cumerais votre chambre pour vous faire plaisir, comme j'ai fait mille
fois: aprs cette marque d'amiti, ne m'en demandez plus, car je hais
l'ennui plus que la mort, et j'aimerais fort  rire avec vous, Vardes et
le _seigneur Corbeau_. Dfaites-vous de cette trompette du jugement: il
y a vingt ans qu'elle me dplat, et que je lui dois une visite.

Je trouve votre vie fort rgle et fort bonne. Notre abb vous aime avec
une tendresse et une estime qu'il n'est pas ais de dire en peu de mots;
il attend avec impatience le plan de Grignan et la conversation de M.
d'Arles; mais, sur toutes choses, il vous souhaiterait bien cent mille
cus, soit pour faire achever votre chteau, soit pour tout ce qu'il
vous plairait. Toutes les heures ne sont pas comme celles qu'on passe
avec Pomenars, et mme on s'ennuierait bientt de lui: les rflexions
qu'on fait sont bien contraires  la joie. Je vous ai mand que je
croyais que je ne bougerais d'ici ou de Vitr. Notre abb ne peut
quitter sa chapelle: le dsert de Buron[170], ou l'ennui de Nantes avec
madame de Molac, ne conviennent point  son humeur agissante. Je serai
souvent ici; et madame de Chaulnes, pour m'ter les visites, dira
toujours qu'elle m'attend. Pour mon labyrinthe, il est net, il a des
tapis verts, et les palissades sont  hauteur d'appui; c'est un aimable
lieu: mais, hlas! ma chre enfant, il n'y a gure d'apparence que je
vous y voie jamais.

  _Di memoria nudrirsi, pi che di speme._

C'est bien ma vraie devise. Nos sentences ont t trouves jolies. Ne
comprenez-vous pas bien qu'il n'y a jour, ni heure, ni moment, que je
ne pense  vous, que je n'en parle quand je puis, et qu'il n'y a rien
qui ne m'en fasse souvenir? Nous sommes sur la fin du Tasse, _e Goffredo
a spiegato il gran vessillo della crose sopra 'l muro_. Nous avons lu ce
pome avec plaisir. La Mousse est bien content de moi, et de vous encore
plus, quand il songe  l'honneur que vous faites  sa philosophie. Je
crois que vous n'auriez pas eu moins d'esprit quand vous auriez eu la
plus sotte mre du monde: mais enfin tout ensemble n'a pas mal fait.
Nous avons envie de lire Guichardin, car nous ne voulons point quitter
l'italien; la _Murinette_ le parle comme le franais. J'ai reu une
lettre de notre cardinal[171], qui me dit encore pis que pendre du gros
abb[172] qui est avec lui. Adieu, ma trs-aimable; je ne daigne pas
vous dire que je vous aime, vous le savez, et je ne trouve point de
paroles qui puissent vous faire comprendre comme mon coeur est pour
vous. J'achverai demain cette lettre, et vous manderai  quoi se
divertit ma compagnie.

Ma compagnie est couche, parce qu'il est minuit. Nous avons fait ce
soir de grandes promenades, et aprs souper nous avons coup les cheveux
 la petite du Cernet, et lui avons mis le premier appareil, que nous
lverons demain. La _Murinette_ beaut est habile comme la Vienne[173].
Pomenars ne fait que de sortir de ma chambre; nous avons parl assez
srieusement de ses affaires, qui ne sont jamais de moins que de sa
tte. Le comte de Crance veut  toute force qu'il ait le cou coup;
Pomenars ne veut pas: voil le procs[174]. Madame de Chaulnes me disait
tantt que l'abb Testu, aprs avoir t quelque temps  Richelieu,
enfin, sans autre faon, s'tait tabli chez madame de Fontevrault, o
il est depuis deux mois; ils le virent, en passant, il y a un mois; le
prtexte, c'est qu'il y a de la petite vrole  Richelieu: si cette
conduite ne lui est fort bonne, elle lui sera fort mauvaise. Je ne
savais pas que M. de Condom et rendu son vch; madame de Chaulnes m'a
assur que cela tait fait[175]. La petite personne a envoy des
chansons  sa soeur; nous ne les trouvons pas trop bonnes: je suis fort
aise que vous ayez approuv les miennes; on ne peut pas les lever plus
haut que de les mettre sur le ton des _dragons_; il me semble que
j'aurais d l'entendre d'ici; cela fait voir qu'il y a bien loin d'ici 
Grignan. Hlas! que cette pense m'afflige, et que je m'ennuie d'tre si
longtemps sans vous voir! Adieu, ma chre fille; je vais me coucher
tristement, et vous embrasse de tout mon coeur.

Ma petite est aimable, et sa nourrice est au point de la perfection: mon
habilet est une espce de miracle, et me fait comprendre en amiti la
merveille de ce marchal qui devint excellent peintre par amour.


  [168] Avant la comdie des _Prcieuses ridicules_, le titre de
  _prcieuse_ se prenait en bonne part, et signifiait la distinction et
  la suprme lgance en toute chose.

  [169] Elle tait venue  Grignan voir son neveu. Elle habitait
  ordinairement le Pont-Saint-Esprit.

  [170] Terre de M. de Svign, situe  quelques lieues de Nantes.

  [171] De Retz.

  [172] Pierre Camus, abb de Pontcarr, aumnier du roi.

  [173] Valet de chambre du roi.

  [174] Il s'agissait de l'enlvement de Mlle de Bouill par le marquis
  de Pomenars. Le comte de Crance, pre de la demoiselle, poursuivait
  pour crime de rapt M. de Pomenars.

  [175] Bossuet, ayant t nomm prcepteur de M. le dauphin, ne crut
  pas devoir conserver un vch dans lequel il ne pouvait plus rsider.




61.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 5 aot 1671.

Je suis bien aise que M. de Coulanges vous ait mand les nouvelles. Vous
apprendrez encore la mort de M. de Guise, dont je suis accable quand je
pense  la douleur de Mlle de Guise. Vous jugez bien, ma fille, que
ce ne peut tre que par la force de mon imagination que cette mort
m'inquite; car, du reste, rien ne troublera moins le repos de ma vie.
Vous savez comme je crains les reproches qu'on se peut faire  soi-mme.
Mademoiselle de Guise n'a rien  se reprocher que la mort de son neveu;
elle n'a jamais voulu qu'il ait t saign; la quantit du sang a caus
le transport au cerveau: voil une petite circonstance bien agrable. Je
trouve que ds qu'on tombe malade  Paris, on tombe mort; je n'ai jamais
vu une telle mortalit. Je vous conjure, ma chre bonne, de vous bien
conserver; et s'il y avait quelques enfants  Grignan qui eussent la
petite vrole, envoyez-les  Montlimart: votre sant est le but de tous
mes dsirs.

Vous aurez maintenant des nouvelles de nos tats, pour votre peine
d'tre Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche au soir, au bruit de
tout ce qui peut en faire  Vitr: le lundi matin il m'crivit une
lettre; j'y fis rponse par aller dner avec lui. On mange  deux tables
dans le mme lieu; il y a quatorze couverts  chaque table; Monsieur en
tient une, et Madame l'autre. La bonne chre est excessive, on remporte
les plats de rti tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il faut
faire hausser les portes. Nos pres ne prvoyaient pas ces sortes de
machines, puisque mme ils ne comprenaient pas qu'il fallt qu'une
porte ft plus haute qu'eux. Une pyramide veut entrer, une de ces
pyramides qui font qu'on est oblig de s'crire d'un bout de la table 
l'autre; mais, bien loin que cela blesse ici, on est souvent fort aise,
au contraire, de ne plus voir ce qu'elles cachent: cette pyramide donc,
avec vingt ou trente porcelaines, fut si parfaitement renverse  la
porte, que le bruit qu'elle causa fit taire les violons, les hautbois et
les trompettes. Aprs le dner, MM. de Locmaria et Cotlogon dansrent
avec deux Bretonnes des passe-pieds merveilleux, et des menuets, d'un
air que les courtisans n'ont pas  beaucoup prs: ils y font des pas de
Bohmiens et de bas Bretons avec une dlicatesse et une justesse qui
charment. Je pensais toujours  vous; et j'avais un souvenir si tendre
de votre danse et de ce que je vous avais vue danser, que ce plaisir me
devint une douleur. On parla fort de vous. Je suis assure que vous
auriez t ravie de voir danser Locmaria: les violons et les passe-pieds
de la cour font mal au coeur au prix de ceux-l: c'est quelque chose
d'extraordinaire que cette quantit de pas diffrents, et cette cadence
courte et juste; je n'ai point vu d'homme danser comme Locmaria cette
sorte de danse. Aprs ce petit bal, on vit entrer tous ceux qui
arrivaient en foule pour ouvrir les tats. Le lendemain, M. le premier
prsident, MM. les procureurs et avocats gnraux du parlement, huit
vques, MM. de Molac, la Coste et Cotlogon le pre, M. Boucherat[176],
qui vient de Paris, cinquante bas Bretons dors jusqu'aux yeux, cent
communauts. Le soir devaient venir madame de Rohan d'un ct, et son
fils de l'autre, et M. de Lavardin, dont je suis tonne[177]. Je ne vis
point ces derniers, car je voulus venir coucher ici, aprs avoir t 
la tour de Svign voir M. d'Harous et MM. de Fourch et Chesires, qui
arrivaient. M. d'Harous vous crira; il est combl de vos honntets:
il a reu deux de vos lettres  Nantes, dont je vous suis encore plus
oblige que lui. Sa maison va tre le Louvre des tats: c'est un jeu,
une chre, une libert jour et nuit qui attirent tout le monde. Je
n'avais jamais vu les tats; c'est une assez belle chose. Je ne crois
pas qu'il y ait une province rassemble qui ait un aussi grand air que
celle-ci; elle doit tre bien pleine du moins, car il n'y en a pas un
seul  la guerre ni  la cour; il n'y a que le petit Guidon[178], qui
peut-tre y reviendra un jour comme les autres. J'irai tantt voir
madame de Rohan; il viendrait bien du monde ici, si je n'allais  Vitr:
c'tait une grande joie de me voir aux tats, o je ne fus de ma vie; je
n'ai pas voulu en voir l'ouverture, c'tait trop matin. Les tats ne
doivent pas tre longs; il n'y a qu' demander ce que veut le roi; on ne
dit pas un mot: voil qui est fait. Pour le gouverneur, il trouve, je ne
sais comment, plus de quarante mille cus qui lui reviennent. Une
infinit de prsents, des pensions, des rparations de chemins et de
villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals
ternels, des comdies trois fois la semaine, une grande
_braverie_[179]; voil les tats. J'oublie trois ou quatre cents pipes
de vin qu'on y boit: mais si je ne comptais pas ce petit article, les
autres ne l'oublient pas, et c'est le premier. Voil ce qui s'appelle
des contes  dormir debout: mais cela vient au bout de la plume, quand
on est en Bretagne et qu'on n'a pas autre chose  dire. J'ai mille
compliments  vous faire de M. et de madame de Chaulnes. J'attends le
vendredi, o je reois vos lettres, avec une impatience digne de
l'extrme amiti que j'ai pour vous.


  [176] Depuis chancelier de France.

  [177] M. de Lavardin tait lieutenant gnral au gouvernement de
  Bretagne.

  [178] M. de Svign.

  [179] Vieux mot encore en usage dans le peuple: _se faire brave_, pour
  se parer.




62.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 19 aot 1671.

Vous me dites fort plaisamment l'tat o vous met mon papier parfum:
ceux qui vous voient lire mes lettres croient que je vous apprends que
je suis morte, et ne se figurent point que ce soit une moindre nouvelle.
Il s'en faut peu que je ne me corrige de la manire que vous l'avez
imagin; j'irai toujours dans les excs pour ce qui sera bon, et qui
dpendra de moi. J'avais dj pens que mon papier pourrait vous faire
mal, mais ce n'tait qu'au mois de novembre que j'avais rsolu d'en
changer; je commence ds aujourd'hui, et vous n'avez plus  vous
dfendre que de la puanteur.

Vous avez une assez bonne quantit de Grignans: Dieu vous dlivre de la
tante[180]! elle m'incommode d'ici. Les manches du chevalier font un bel
effet  table: quoiqu'elles entranent tout, je doute qu'elles
m'entranent aussi; quelque faiblesse que j'aie pour les modes, j'ai une
grande aversion pour cette salet. Il y aurait de quoi en faire une
belle provision  Vitr; je n'ai jamais vu une si grande chre; nulle
table  la cour ne peut tre compare  la moindre des douze ou quinze
qui y sont; aussi est-ce pour nourrir trois cents personnes qui n'ont
que cette ressource pour manger. Je partis lundi de cette bonne ville,
aprs avoir fait vos compliments  madame de Chaulnes et  mademoiselle
de Murinais, qui a quelque chose dans l'esprit et dans l'humeur qui vous
serait trs-agrable; on ne peut jamais ni mieux les recevoir ni mieux
les rendre. Toute la Bretagne tait ivre ce jour-l; nous avions dn 
part. Quarante gentilshommes avaient dn en bas, et avaient bu chacun
quarante sants: celle du roi avait t la premire, et tous les verres
casss aprs l'avoir bue; le prtexte tait une joie et une
reconnaissance extrme de cent mille cus que le roi a donns  la
province sur le prsent qu'on lui a fait, voulant rcompenser, par cet
effet de sa libralit, la bonne grce qu'on a eue  lui obir. Ce n'est
donc plus que deux millions deux cent mille livres, au lieu de cinq
cents. Le roi a crit de sa propre main des bonts infinies pour sa
bonne province de Bretagne: le gouverneur a lu la lettre aux tats, et
la copie en a t enregistre: il s'est lev jusqu'au ciel un cri de
_vive le roi_! et tout de suite on s'est mis  boire, mais boire, Dieu
sait. M. de Chaulnes n'a pas oubli la gouvernante de Provence; et un
Breton ayant voulu vous nommer, et sachant mal votre nom, s'est lev, et
a dit tout haut: C'est donc  la sant de madame de _Carignan_. Cette
sottise a fait rire MM. de Chaulnes et d'Harous jusqu'aux larmes: les
Bretons ont continu, croyant bien dire; et vous ne serez plus d'ici 
huit jours que madame de _Carignan_; quelques-uns disent la comtesse de
_Carignan_: voil en quel tat j'ai laiss les choses.

J'ai fait voir  Pomenars ce que vous dites de lui; il en est ravi, il
veut vous crire; et en attendant je vous assure qu'il est si hardi et
si effront, que tous les jours du monde il fait quitter la place au
premier prsident, dont il est ennemi, aussi bien que du procureur
gnral. Madame de Cotquen[181] venait de recevoir la nouvelle de la
mort de sa petite fille; elle s'tait vanouie; elle en est
trs-afflige, et dit que jamais elle n'en aura une si jolie: mais son
mari est inconsolable; il revient de Paris, aprs s'tre accommod avec
le Bordage. C'tait la plus grande affaire du monde, il a donn tous ses
ressentiments  M. de Turenne: vous ne vous en souciez gure; mais cela
se trouve au bout de ma plume. Il y avait dimanche un bal qui fut joli:
nous y vmes une basse Brette qu'on nous avait assur qui levait la
paille: ma foi, elle tait ridicule, et faisait des haut-le-corps qui
nous faisaient clater de rire; mais il y avait d'autres danseuses et
des danseurs qui nous ravissaient. Si vous me demandez comment je me
trouve des Rochers aprs tout ce bruit, je vous dirai que j'y suis
transporte de joie; j'y serai pour le moins huit jours, quelque faon
qu'on me fasse pour me faire retourner, j'ai un besoin de repos qui ne
se peut dire, j'ai besoin de dormir, j'ai besoin de manger, car je meurs
de faim  ces festins; j'ai besoin de me rafrachir, j'ai besoin de me
taire; tout le monde m'attaquait, et mon poumon tait us. Enfin, ma
chre enfant, j'ai retrouv mon abb, ma Mousse, ma chienne, mon mail,
Pilois, mes maons; tout cela m'est uniquement bon, en l'tat o je
suis: quand je commencerai  m'ennuyer, je m'en retournerai. Il y a des
gens qui ont de l'esprit dans cette immensit de Bretons, et il y en a
qui sont dignes de me parler de vous.

J'ai t blesse, comme vous, de l'_enflure de coeur_[182]: ce mot
d'_enflure_ me dplat; et pour le reste, ne vous avais-je pas dit que
c'tait de la mme toffe que Pascal? Mais cette toffe est si belle
qu'elle me plat toujours: jamais le coeur humain n'a t mieux
anatomis que par ces messieurs-l. Si vous continuez  nous en mander
votre avis, la Mousse vous rpondra mieux que moi, car je n'en ai lu
encore que vingt feuillets. Je suis au dsespoir de mes paquets perdus:
ces chres, ces aimables lettres dont je suis entoure, que je relis
mille fois, que je regarde, que j'approuve, n'est-ce pas un grand
dplaisir pour moi de savoir que vous m'en criviez deux toutes les
semaines, et de n'en avoir reu qu'une plus de quatre semaines de suite?
Si c'tait pour vous soulager, je l'approuverais, et mme je vous le
conseillerais; mais vous les avez crites, et je ne les ai pas. Si vous
aviez la mmoire de vos dates, vous verriez bien les lettres qui vous
manquent: vous l'aviez pour ce fripon de Grignan; faut-il que je
l'embrasse aprs cette prfrence? Parlez-moi de madame de
Rochebonne[183], et faites des amitis  mon cher coadjuteur et au bel
air du chevalier: je dfends  ce dernier de monter  cheval devant
vous. On me mande que _mes petites entrailles_[184] se portent bien,
elles vont tre habilles; cela est joli, de _petites entrailles_ avec
une robe.

Vous avez fait des merveilles d'crire  madame de Lavardin; je le
souhaitais, vous avez prvenu mes dsirs. Voil tout prsentement le
laquais de l'abb, qui, se jouant comme un jeune chien avec l'aimable
_Jacquine_[185], l'a jete par terre, et lui a rompu le bras et dmis le
poignet; les cris qu'elle fait sont pouvantables, c'est comme si une
Furie s'tait rompu le bras en enfer: on envoie qurir cet homme qui
vint pour Saint-Aubin. J'admire comme les accidents viennent, et vous ne
voulez pas que j'aie peur de verser; c'est ce que je crains; car si
quelqu'un m'assurait que je ne me ferai point de mal, je ne harais pas
 rouler quelquefois cinq ou six tours dans un carrosse; cette nouveaut
me divertirait: mais aprs ce que je viens de voir, un bras rompu me
fera toujours peur. Adieu, ma trs-belle; vous savez comme je suis 
vous, et que l'amour maternel y a moins de part que l'inclination.


  [180] Anne d'Ornano, comtesse d'Harcourt.

  [181] Marguerite de Rohan-Chabot, femme de Malo, marquis de Cotquen,
  gouverneur de Saint-Malo. Elle tait soeur de madame de Soubise.

  [182] Expression de M. Nicole dans ses _Essais de morale_.

  [183] Thrse Adhmar de Monteil, femme de Charles-Franois de
  Chteauneuf, comte de Rochebonne, et soeur de M. de Grignan.

  [184] C'est ainsi que madame de Svign nommait sa petite-fille
  (_Marie-Blanche_), qu'elle avait laisse  Paris en nourrice.

  [185] Une des filles de la basse-cour des Rochers.




63.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Vitr, mercredi 12 aot 1671.

Enfin, ma chre fille, me voil en pleins tats; sans cela les tats
seraient en pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitt que j'eus cachet
mes lettres, je vis entrer quatre carrosses  six chevaux dans ma cour,
avec cinquante gardes  cheval, plusieurs chevaux de main et plusieurs
pages  cheval. C'taient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin,
MM. de Cotlogon, de Locmaria, les barons de Guais, les vques de
Rennes, de Saint-Malo, les MM. d'Argouges, et huit ou dix que je ne
connais point; j'oublie M. d'Harrouis, qui ne vaut pas la peine d'tre
nomm. Je reois tout cela: on dit et on rpondit beaucoup de choses.
Enfin, aprs une promenade dont ils furent fort contents, une collation
trs-bonne et trs-galante sortit d'un des bouts du mail, et surtout du
vin de Bourgogne qui passa comme de l'eau de Forges; on fut persuad que
cela s'tait fait avec un coup de baguette. M. de Chaulnes me pria
instamment d'aller  Vitr. J'y vins donc lundi au soir; madame de
Chaulnes me donna  souper, avec la comdie de _Tartufe_, point trop
mal joue, et un bal o le passe-pied et le menuet pensrent me faire
pleurer: cela me fait souvenir de vous si vivement, que je n'y puis
rsister; il faut promptement que je me dissipe. On me parle de vous
trs-souvent, et je ne cherche point longtemps mes rponses, car j'y
pense  l'instant mme, et je crois toujours que c'est qu'on voit mes
penses au travers de mon corps de jupe. Hier, je reus toute la
Bretagne  ma tour de Svign: je fus encore  la comdie; c'tait
_Andromaque_, qui me fit pleurer plus de six larmes: c'est assez pour
une troupe de campagne. Le soir on soupa, et puis le bal. Je voudrais
que vous eussiez vu l'air de M. de Locmaria, et de quelle manire il te
et remet son chapeau: quelle lgret! quelle justesse! Il peut dfier
tous les courtisans, et les confondre, sur ma parole: il a soixante
mille livres de rentes, et sort de l'acadmie; il ressemble  tout ce
qu'il y a de plus joli, et voudrait bien vous pouser. Au reste, ne
croyez pas que votre sant ne soit point bue ici; cette obligation n'est
pas grande, mais, telle qu'elle est, vous l'avez tous les jours  toute
la Bretagne: on commence par moi, et puis madame de Grignan vient tout
naturellement. M. de Chaulnes vous fait mille compliments. Les civilits
qu'on me fait sont si ridicules et les femmes de ce pays si sottes,
qu'elles laissent croire qu'il n'y a que moi dans la ville, quoiqu'elle
soit toute pleine. Il y a de votre connaissance, Tonquedec, le comte des
Chapelles, Pomenars, l'abb de Montigny, qui est vque de Saint-Paul de
Lon, et mille autres: mais ceux-l me parlent de vous, et nous rions un
peu de notre prochain. Il est plaisant ici le prochain, particulirement
quand on a dn; je n'ai jamais vu tant de bonne chre. Madame de
Cotquen est ici avec la fivre; Chesires se porte mieux; on a dput
des tats pour lui faire un compliment. Nous sommes polis pour le moins
autant que le poli Lavardin: on l'adore ici, c'est un gros mrite qui
ressemble au vin de Grave. Mon abb btit, et ne veut pas venir
s'tablir  Vitr; il y vient dner: pour moi, j'y serai encore jusqu'
lundi; et puis j'irai passer huit jours dans ma pauvre solitude, aprs
quoi je reviendrai dire adieu; car la fin du mois verra la fin de tout
ceci. Notre prsent est dj fait, il y a plus de huit jours: on a
demand trois millions; nous avons offert sans chicaner deux millions
cinq cent mille livres, et voil qui est fait. Du reste, M. le
gouverneur aura cinquante mille cus, M. de Lavardin quatre-vingt mille
francs, le reste des officiers  proportion; le tout pour deux ans. Il
faut croire qu'il passe autant de vin dans le corps de nos Bretons que
d'eau sous les ponts, puisque c'est l-dessus qu'on prend l'infinit
d'argent qui se donne  tous les tats.

Vous voil bien instruite, Dieu merci, de votre bon pays: mais je n'ai
point de vos lettres, et par consquent point de rponse  vous faire;
ainsi je vous parle tout naturellement de ce que je vois et de ce que
j'entends. Pomenars est divin; il n'y a point d'homme  qui je souhaite
plus volontiers deux ttes; jamais la sienne n'ira jusqu'au bout. Pour
moi, ma fille, je voudrais dj tre au bout de la semaine, afin de
quitter gnreusement tous les honneurs de ce monde, et de jouir de
moi-mme aux Rochers. Adieu, ma trs-chre, j'attends toujours vos
lettres avec impatience; votre sant est un point qui me touche de bien
prs: je crois que vous en tes persuade, et que, sans donner dans _la
justice de croire_, je puis finir ma lettre, et dormir en repos sur ce
que vous pensez de mon amiti pour vous. Ne direz-vous point  M. de
Grignan que je l'embrasse de tout mon coeur?




64.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 23 aot 1671.

Vous tiez donc avec votre prsidente de Charmes, quand vous m'avez
crit! Son mari tait intime ami de M. Fouquet: dis-je bien? Enfin
ma fille, vous n'tes point seule, et M. de Grignan avait raison
de vous faire quitter votre cabinet, pour entretenir votre compagnie:
ce qu'il aurait pu retrancher, c'est sa barbe de capucin, il est
vrai qu'elle ne lui fait point de tort, puisqu' Livry, avec _sa touffe
bouriffe_[186], vous ne pensiez pas qu'_Adonis_ ft plus beau; je
redis quelquefois ces quatre vers avec admiration. Je suis surprise
comme le souvenir de certains temps fait de l'impression sur l'esprit,
soit en bien, soit en mal; je me reprsente cette automne-l dlicieuse,
et puis j'en regarde la fin avec une horreur qui me fait suer les
grosses gouttes[187]; et cependant il faut remercier Dieu du bonheur qui
vous tira d'affaire. Les rflexions que vous faites sur la mort de M. de
Guise[188] sont admirables; elles m'ont bien creus les yeux dans mon
mail; car c'est l o je rve  plaisir. Le pauvre la Mousse a eu mal
aux dents; de sorte que depuis longtemps je me promne toute seule
jusqu' la nuit, et Dieu sait  quoi je ne pense point. Ne craignez
point pour moi l'ennui que me peut donner la solitude; hors les maux qui
viennent de mon coeur, contre lesquels je n'ai point de force, je ne
suis  plaindre sur rien: mon humeur est heureuse, elle s'accommode et
s'amuse de tout; et je me trouve mieux d'tre ici toute seule que du
fracas de Vitr. Il y a huit jours que je suis ici, dans une paix qui
m'a gurie d'un rhume pouvantable; j'ai bu de l'eau, je n'ai point
parl, je n'ai point soup; et quoique je n'en aie point raccourci mes
promenades, je me suis gurie. Madame de Chaulnes, mademoiselle de
Murinais, madame Fourch, et une fille de Nantes fort bien faite,
vinrent ici jeudi: madame de Chaulnes entra en me disant qu'elle ne
pouvait tre plus longtemps sans me voir, que toute la Bretagne lui
pesait sur les paules, et qu'enfin elle se mourait. L-dessus elle se
jette sur mon lit; on se met autour d'elle, et en un moment la voil
endormie de pure fatigue; nous causons toujours; elle se rveille enfin,
trouvant plaisante et adorant l'aimable libert des Rochers. Nous
allmes nous promener, nous nous assmes dans le fond de ces bois;
pendant que les autres jouaient au mail, je lui faisais conter Rome, et
par quelle aventure elle avait pous M. de Chaulnes: car je cherche
toujours  ne me point ennuyer. Pendant que nous tions l, voil une
pluie tratresse comme une fois  Livry, qui, sans se faire craindre, se
met d'abord  nous noyer, mais noyer  faire couler l'eau de partout sur
nos habits: les feuilles furent perces dans un moment, et nos habits
percs dans un autre moment. Nous voil toutes  courir; on crie, on
tombe, on glisse; enfin on arrive, on fait grand feu: on change de
chemise, de jupe; je fournis  tout; on se fait essuyer ses souliers; on
pme de rire. Voil comme fut traite la gouvernante de Bretagne dans
son propre gouvernement; aprs cela on fit une jolie collation, et puis
cette pauvre femme s'en retourna, plus fche sans doute du rle
ennuyeux qu'elle allait reprendre, que de l'affront qu'elle avait reu
ici. Elle me fit promettre de vous mander cette aventure, et d'aller
demain lui aider  soutenir le reste des tats, qui finiront dans huit
jours. Je lui promis l'un et l'autre; je m'acquitte aujourd'hui de l'un,
et demain je m'acquitterai de l'autre, ne trouvant pas que je puisse me
dispenser de cette complaisance.

Madame de la Fayette vous aura mand comme M. de la Rochefoucauld a fait
duc le prince (_de Marsillac_) son fils, et de quelle faon le roi a
donn une nouvelle pension: enfin la manire vaut mieux que la chose,
n'est-il pas vrai? Nous avons quelquefois ri de ce discours commun 
tous les courtisans. Vous avez prsentement le prince Adhmar[189];
dites-lui que j'ai reu sa dernire lettre, et embrassez-le pour moi.
Vous avez,  mon compte, cinq ou six Grignans; c'est un bonheur, comme
vous dites, qu'ils soient tous aimables et d'une bonne socit; sans
cela ils feraient l'ennui de votre vie, au lieu qu'ils en font la
douceur et le plaisir. On me mande qu'il y a de la rougeole  Sully, et
que ma tante va prendre _mes petites entrailles_ pour les amener chez
elle: cela fchera bien la nourrice, mais que faire? C'est une
ncessit. C'en sera une bien dure que de demeurer en Provence pour les
gages, quand vous verrez partir d'auprs de vous madame de Senneterre
pour Paris: je voudrais bien, ma chre enfant, que vous eussiez assez
d'amiti pour moi pour ne me pas faire le mme tour quand j'irai vous
voir l'anne qui vient. Je voudrais qu'entre ci et l vous fissiez
l'impossible pour vos affaires; c'est ce qui fait que j'y pense, et que
je m'en tourmente tant. Il faut donc que je vous ramne chez moi, qui
est chez vous.

M. de Chesires est ici; il a trouv mes arbres crus; il en est fort
tonn, aprs les avoir vus _pas plus grands que cela_, comme disait M.
de Montbazon de ses enfants. Je suis fort aise que la maladie du pauvre
Grignan ait t si courte; je l'embrasse et lui souhaite toutes sortes
de biens et de bonheurs, aussi bien qu' sa chre moiti, que j'aime
plus que moi-mme; je le sens du moins mille fois davantage. Notre abb
est  vous; la Mousse attend cette lettre que vous composez.


  [186] Hmistiche d'un bout-rim rempli par madame de Grignan.

  [187] A cause de la fausse couche que madame de Grignan fit  Livry.

  [188] Il mourut de la petite vrole le 30 juillet 1671.

  [189] Le chevalier de Grignan.




65.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Vitr, dimanche 16 aot 1671.

Quoi! ma chre fille, vous avez pens brler, et vous voulez que je ne
m'en effraye pas! Vous voulez accoucher  Grignan, et vous voulez que je
ne m'en inquite pas! Priez-moi en mme temps de ne vous aimer gure;
mais soyez assure que pendant que vous me serez ce que vous tes  mon
coeur, c'est--dire pendant que je vivrai, je ne puis jamais voir
tranquillement tous les maux qui vous peuvent arriver. Je prie Deville
de faire tous les soirs une ronde pour viter les accidents du feu. Si
le hasard n'avait fait lever M. de Grignan plus matin que le jour, voyez
un peu o vous en tiez, et ce que vous deveniez avec votre chteau! Je
crois que vous n'avez pas oubli de remercier Dieu: pour moi, j'y ai
trop d'intrt pour ne l'avoir pas fait.

M. de Lavardin fait ici l'amoureux d'une _petite madame_; j'ai trouv
que c'est une contenance dont il a besoin comme d'un ventail. J'ai dit
 madame de Chaulnes les compliments que vous lui faites; elle les a
reus d'une manire, et vous en rend de si bons, que je suis persuade
qu'elle voudrait, au prix des Molac et des Lavardin[190], que vous
fussiez sa lieutenante gnrale: il n'y a que ces charges de belles; les
lieutenants de roi ne sont pas dignes de porter votre robe. Je suis
encore ici; M. et madame de Chaulnes font de leur mieux pour m'y
retenir: ce sont sans cesse des distinctions peut-tre peu sensibles
pour nous, mais qui me font admirer la bont des dames de ce pays-ci.
Vous croyez bien aussi que sans cela je ne demeurerais pas  Vitr, o
je n'ai que faire. Les comdiens nous ont amuss, les passe-pieds nous
ont divertis, la promenade nous a tenu lieu des Rochers. Nous fmes hier
de grandes dvotions, et demain je m'en vais aux Rochers, o je serai
ravie de ne plus voir de festins, et d'tre un peu  moi: je meurs de
faim au milieu de toutes ces viandes, et je proposais l'autre jour 
Pomenars d'envoyer accommoder un gigot de mouton  la tour de Svign
pour minuit, en revenant de chez madame de Chaulnes: enfin, soit besoin
ou dgot, je meurs d'envie d'tre dans mon mail; j'y serai huit ou dix
jours. Notre abb, la Mousse et _Marphise_ ont grand besoin de ma
prsence; ces deux premiers viennent pourtant dner ici quelquefois; il
y est trs-souvent question de madame la gouvernante de Provence, c'est
ainsi que M. de Chaulnes vous nomme en commenant votre sant. On
contait hier au soir  table qu'Arlequin, l'autre jour  Paris, portait
une grosse pierre sous son petit manteau; on lui demandait ce qu'il
voulait faire de cette pierre; il dit que c'tait un chantillon d'une
maison qu'il voulait vendre; cela me fit rire; je jurai que je vous le
manderais: si vous croyez, ma fille, que cette invention ft bonne pour
vendre votre terre, vous pourriez vous en servir.

Madame de la Fayette m'a mand qu'elle allait vous crire, mais que la
migraine l'en empche; elle est fort  plaindre de ce mal: je ne sais
s'il ne vaudrait pas mieux n'avoir pas autant d'esprit que Pascal[191],
que d'en avoir les incommodits. La date de votre lettre est admirable:
voil qui est donc bien, je n'ai que vingt ans; puisqu'il est ainsi,
vous n'avez pas sujet de craindre pour ma sant; n'en soyez point en
peine, songez seulement  la vtre. Cette motion que la crainte du feu
vous a donne, me dplat beaucoup: ce fut ensuite d'une motion
qu'arriva votre accouchement de Livry: tchez donc, ma chre enfant,
d'viter autant que vous pourrez tout ce qui peut vous mouvoir. J'aime
dj ce chamarier[192] de Rochebonne; c'est une _bonne roche_ que celle
dont vous me dpeignez son me: c'est  M. de Grignan que j'adresse
cette _gentillesse_; comme  celui qui m'y saura bien rpondre. Je suis
bien aise d'avoir encore une maison assure  Lyon, outre celle de
l'intendant.

Autant qu'un voyage en ce monde peut tre sr, celui de Provence l'est
pour l'anne qui vient. Ma chre enfant, gouvernez-vous bien entre ci et
l, c'est mon unique soin, et la chose du monde dont je vous serai le
plus sensiblement oblige; c'est l que vous pouvez me tmoigner
solidement l'amiti que vous avez pour moi. Il me semble que vous voyez
bien des Provenaux  Grignan: si vous saviez aussi la quantit de
Bretons que l'on voit tous les jours ici! cela n'est pas imaginable.
Vous me ravissez quand vous me dites que vous aimez le coadjuteur, et
qu'il vous aime: j'ai cette union dans la tte; il me semble qu'elle est
entirement ncessaire  votre bonheur; conservez-la, et prenez de ses
conseils pour vos affaires. Notre abb vous adore toujours; la petite
Mousse a une dent de moins, et ma petite enfant une dent de plus: ainsi
va le monde. Je bnis Flachre de vous avoir sauve du feu, et je vous
embrasse mille fois plus tendrement que je ne puis vous dire. Chsires
est guri au bruit du trictrac de chez M. d'Harous.


  [190] Lieutenants gnraux de la province de Bretagne.

  [191] Blaise Pascal, un des plus beaux gnies de son sicle, avait t
  sujet  de grands maux de tte; il mourut dans la fleur de l'ge en
  1662.

  [192] Dignit du chapitre de Saint-Jean de Lyon.




66.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 16 septembre 1671.

Je suis mchante aujourd'hui, ma fille; je suis comme quand vous disiez,
_Vous tes mchante_. Je suis triste, je n'ai point de vos nouvelles;
_la grande amiti n'est jamais tranquille_. MAXIME. Il pleut, nous
sommes seuls; en un mot, je vous souhaite plus de joie que je n'en ai
aujourd'hui.

Ce qui embarrasse fort mon abb, la Mousse et mes gens, c'est qu'il n'y
a point de remde  mon chagrin: je voudrais qu'il ft vendredi pour
avoir une de vos lettres, et il n'est que mercredi: voil sur quoi on ne
sait que me faire; toute leur habilet est  bout; et si, par l'excs de
leur amiti, ils m'assuraient, pour me faire plaisir, qu'il est
vendredi, ce serait encore pis; car, si je n'avais point de vos lettres
ce jour-l, il n'y aurait pas un brin de raison avec moi; de sorte que
je suis contrainte d'avoir patience, quoique la patience soit une vertu,
comme vous savez, qui n'est gure  mon usage: enfin je serai satisfaite
avant qu'il soit trois jours. J'ai une extrme envie de savoir comment
vous vous portez de cette frayeur: c'est mon aversion que les frayeurs;
car, quoique je ne sois point grosse, elles me le font devenir;
c'est--dire elles me mettent dans un tat qui renverse entirement ma
sant. Mon inquitude prsente ne va point jusque-l: je suis persuade
que la sagesse que vous avez eue de garder le lit vous aura entirement
remise. Ne venez point me dire que vous ne me manderez plus rien de
votre sant, vous me mettriez au dsespoir; et, n'ayant plus de
confiance  ce que vous me diriez, je serais toujours comme je suis
prsentement. Il faut avouer que nous sommes  une belle distance l'une
de l'autre, et que si l'on avait quelque chose sur le coeur dont on
attendt du soulagement, on aurait un beau loisir pour se pendre.

Je voulus hier prendre une petite dose de _morale_, je m'en trouvai
assez bien; mais je me trouvai encore mieux d'une petite critique
contre la _Brnice_ de Racine, qui me parut fort plaisante et fort
ingnieuse; c'est de l'auteur des _Sylphides_, des _Gnomes_ et des
_Salamandres_[193]: il y a cinq ou six petits mots qui ne valent rien du
tout, et mme qui sont d'un homme qui ne sait pas le monde: cela fait
quelque peine; mais comme ce ne sont que des mots en passant, il ne faut
pas s'en offenser: je regarde tout le reste, et le tour qu'il donne  sa
critique; je vous assure que cela est trs-joli. Comme je crus que cette
bagatelle vous aurait divertie, je vous souhaitai dans votre petit
cabinet auprs de moi, sauf  vous en retourner dans votre beau chteau,
quand vous auriez achev cette lecture. Je vous avoue pourtant que
j'aurais quelque peine  vous laisser partir sitt; c'est une chose bien
dure pour moi que de vous dire adieu; je sais ce que m'a cot le
dernier: il serait bien de l'humeur o je suis d'en parler, mais je n'y
pense encore qu'en tremblant; ainsi vous tes  couvert de ce chapitre.
J'espre que cette lettre vous trouvera gaie; si cela est, je vous prie
de la brler tout  l'heure; ce serait une chose bien extraordinaire
qu'elle ft agrable avec le chien d'esprit que je me sens. Le
coadjuteur est bien heureux que je ne lui fasse pas rponse aujourd'hui.

J'ai envie de vous faire vingt-cinq ou trente questions, pour finir
dignement cet ouvrage. Avez-vous des muscats? vous ne me parlez que des
figues; avez-vous bien chaud? vous ne m'en dites rien, avez-vous de ces
aimables btes que nous avions  Paris? avez-vous eu longtemps votre
tante d'Harcourt? Vous jugez bien qu'aprs avoir perdu tant de vos
lettres, je suis dans une assez grande ignorance, et que j'ai perdu la
suite de votre discours. Ah! que je voudrais bien battre quelqu'un! et
que je serais oblige  quelque Breton qui me voudrait faire une sotte
proposition qui me mt en colre! Vous me disiez l'autre jour que vous
tiez bien aise que je fusse dans ma solitude, et que j'y penserais 
vous: c'est bien rencontr; c'est que je n'y pense pas assez dans tous
les autres lieux. Adieu, ma fille, voici le bel endroit de ma lettre; je
finis, parce que je trouve que ceci s'extravague un peu: encore a-t-on
son honneur  garder.


  [193] L'abb de Montfaucon de Villars, auteur de l'ouvrage intitul
  _le Comte de Gabalis_.




67.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 20 septembre 1671.

Ce n'est pas sans raison, ma chre fille, que vous ftes trouble du mal
du pauvre chevalier de Buous; il est trange: c'est un garon qui me
plaisait ds Paris; je n'ai pas de peine  croire tout le bien que vous
m'en dites; ce qui est plus extraordinaire, c'est cette crainte de la
mort; c'est un beau sujet de faire des rflexions, que l'tat o vous le
dpeignez. Il est certain qu'en ce temps-l nous aurons de la foi de
reste; elle fera tous nos dsespoirs et tous nos troubles; et ce temps
que nous prodiguons, et que nous voulons qui coule prsentement, nous
manquera; et nous donnerions toutes choses pour avoir un de ces jours
que nous perdons avec tant d'insensibilit: voil de quoi je
m'entretiens dans ce mail que vous connaissez. La morale chrtienne est
excellente  tous les maux; mais je la veux chrtienne; elle est trop
creuse et trop inutile autrement. Ma Mousse me trouve quelquefois assez
raisonnable l-dessus; et puis un souffle, un rayon de soleil emporte
toutes les rflexions du soir.

Je suis fort aise que vous ayez trouv cette requte[194] jolie; sans
tre aussi habile que vous, je l'ai entendue _per discrezione_, elle m'a
paru admirable. La Mousse est fort glorieux d'avoir fait en vous une si
merveilleuse colire[195].

Je vous plains de quitter Grignan, vous tes en bonne compagnie; c'est
une belle maison, une belle vue, un bel air: vous allez dans une petite
ville touffe[196], o peut-tre il y aura des maladies et du mauvais
air; et ce pauvre Coulanges, qui ne vous trouvera point! il me fait
piti. Enfin, sa destine n'est pas de vous voir  Grignan; peut-tre le
mnerez-vous  vos tats: mais c'est une grande diffrence; et vous
devez bien sentir le dsagrment de ce voyage, dans l'tat o vous tes
et dans la saison o nous sommes. Vous y verrez l'effet des
protestations de M. de Marseille; je les trouve bien sophistiques, et
avec de grandes restrictions. Les assurances que je lui donne de mon
amiti sont  peu prs dans le mme style: il vous assure de son
service, sous condition; et moi, je l'assure de mon amiti, sous
condition aussi, en lui disant que je ne doute point du tout que vous
n'ayez toujours de nouveaux sujets de lui tre oblige.

M. de Lavardin vint tout droit de Rennes ici jeudi au soir, et me conta
les magnificences de la rception qu'on lui a faite. Il prta le serment
au parlement, et fit une trs-agrable harangue. Je le remenai le
lendemain  Vitr, pour reprendre son quipage et gagner Paris.

Je serai ici jusqu' la fin de novembre, et puis j'irai embrasser et
mener chez moi mes _petites entrailles_; et au printemps si Dieu me
prte vie, je verrai la Provence. Notre abb le souhaite pour vous aller
voir avec moi, et vous ramener; il y aura bien longtemps que vous serez
en Provence. Il est vrai qu'il ne faudrait s'attacher  rien, et qu'
tout moment on se trouve le coeur arrach dans les grandes et petites
choses; mais le moyen? Il faut donc toujours avoir cette _morale_ dans
les mains, comme du vinaigre au nez, de peur de s'vanouir. Je vous
avoue, ma fille, que mon coeur me fait bien souffrir; j'ai bien meilleur
march de mon esprit et de mon humeur.

Je vous trouve admirable de faire des portraits de moi, dont la beaut
vous tonne vous-mme: savez-vous bien que vous vous jouez  me trouver
mdiocre, de la dernire mdiocrit, quand vous me comparerez  votre
ide pleine d'exagration? Voici qui ressemble un peu _ dtruire par sa
prsence_; mais cela est vrai, il faut que cela passe. J'ai ri de ce
_Carpentras_[197], que vous enfermez pendant que vous avez affaire, en
l'assurant qu'il veut faire la _siesta_. Vos dames sont bien dpeintes
avec leurs habits d'oripeau: mais quels chiens de visages! je ne les ai
vus nulle part. Que le vtre, que je vois avec ce petit habit uni, est
agrable et beau! et que je voudrais bien le voir et le baiser de tout
mon coeur! Au nom de Dieu, mon enfant, conservez-vous, vitez les
occasions d'tre effraye. Je n'approuve gure d'avoir voyag dans votre
septime: je prie Dieu qu'il gurisse ce pauvre chevalier (_de Buocus_);
j'embrasse les vauriens. Vous ne pouviez pas me donner une plus petite
ide de la place que j'ai dans le coeur de M. de Grignan, qu'en me
disant que c'est le reste de ce que vous n'y occupez pas: je sais ce que
c'est que de tels restes; il faut tre bien aise  contenter pour en
tre satisfaite. Savez-vous que le roi a reu M. d'Andilly comme nous
aurions pu faire? Vivons, et laissons M. de Pomponne s'tablir dans une
si belle place.


  [194] Arrt burlesque pour le maintien de la doctrine d'Aristote
  contre la raison. _Voy._ le _Mnagiana_, t. IV, p. 271, dition de
  Paris, 1715, et les _OEuvres de Boileau_.

  [195] Dans la _philosophie de Descartes_.

  [196] Lambesc, petite ville de Provence, o se tient l'assemble des
  tats de la province.

  [197] vque de Carpentras, fort ennuyeux.




68.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 23 septembre 1671.

Nous voil, ma chre enfant, retombs dans le plus pouvantable temps
qu'on puisse imaginer: il y a quatre jours qu'il fait un orage
continuel; toutes nos alles sont noyes, on ne s'y promne plus. Nos
maons, nos charpentiers gardent la chambre; enfin j'en hais ce pays, et
je souhaite votre soleil  tout moment; peut-tre que vous souhaitez ma
pluie; nous faisons bien toutes deux.

Nous avons  Vitr ce pauvre petit abb de Montigny, vque de Lon, qui
part aujourd'hui, comme je crois, pour voir un pays beaucoup plus beau
que celui-ci. Enfin, aprs avoir t ballott cinq ou six fois de la
mort  la vie, les redoublements de la fivre ont dcid en faveur de
la mort; il ne s'en soucie gure, car son cerveau est embarrass; mais
son frre l'avocat gnral[198] s'en soucie beaucoup, et pleure
trs-souvent avec moi; car je vais le voir, et suis son unique
consolation: c'est dans ces occasions qu'il faut faire des merveilles.
Du reste, je suis dans ma chambre  lire, sans oser mettre le nez
dehors. Mon coeur est content, parce que je crois que vous vous portez
bien; cela me fait supporter les temptes, car ce sont des temptes
continuelles: sans le repos que me donne mon coeur, je ne souffrirais
pas impunment l'affront que me fait le mois de septembre; c'est une
trahison, dans la saison o nous sommes, au milieu de vingt ouvriers: je
ferais un beau bruit, _Quos ego_[199]!

Je poursuis cette _morale_ de Nicole, que je trouve dlicieuse; elle ne
m'a encore donn aucune leon contre la pluie, mais j'en attends, car
j'y trouve tout; et la conformit  la volont de Dieu me pourrait
suffire, si je ne voulais un remde spcifique. Enfin je trouve ce livre
admirable; personne n'a crit comme ces messieurs, car je mets Pascal de
moiti  tout ce qui est beau. On aime tant  entendre parler de soi et
de ses sentiments, que, quoique ce soit en mal, on en est charm. J'ai
mme pardonn l'_enflure_ du coeur en faveur du reste, et je maintiens
qu'il n'y a point d'autre mot pour expliquer la vanit et l'orgueil, qui
sont proprement du vent: cherchez un autre mot; j'achverai cette
lecture avec plaisir. Nous lisons aussi l'histoire de France depuis le
roi Jean; je veux la dbrouiller dans ma tte, au moins autant que
l'histoire romaine, o je n'ai ni parents, ni amis; encore trouve-t-on
ici des noms de connaissance: enfin, tant que nous aurons des livres,
nous ne nous pendrons pas; vous jugez bien qu'avec cette humeur je ne
suis point dsagrable  notre Mousse. Nous avons pour la dvotion ce
recueil des lettres de M. de Saint-Cyran, que M. d'Andilly vous enverra,
et que vous trouverez admirable. Voil, mon enfant, tout ce que vous
peut dire une vraie solitaire.

On me mande que madame de Verneuil est trs-malade. Le roi causa une
heure avec le bonhomme d'Andilly[200] aussi plaisamment, aussi
bonnement, aussi agrablement qu'il est possible: il tait aise de
faire voir son esprit  ce bon vieillard, et d'attirer sa juste
admiration; il tmoigna qu'il tait plein du plaisir d'avoir choisi M.
de Pomponne, qu'il l'attendait avec impatience, qu'il aurait soin de ses
affaires, sachant qu'il n'tait pas riche. Il dit au bonhomme qu'il y
avait de la vanit  lui d'avoir mis dans sa prface de Josphe qu'il
avait quatre-vingts ans; que c'tait un pch; enfin on riait, on avait
de l'esprit. Le roi ajouta qu'il ne fallait pas croire qu'il le laisst
en repos dans son dsert; qu'il l'enverrait querir; qu'il voulait le
voir comme un homme illustre par toutes sortes de raisons. Comme le
bonhomme l'assurait de sa fidlit, le roi dit qu'il n'en doutait point;
et que quand on servait bien Dieu, on servait bien son roi. Enfin ce
furent des merveilles; il eut soin de l'envoyer dner, et de le faire
promener dans une calche: il en a parl un jour entier en l'admirant.
Pour M. d'Andilly, il est transport, et dit de moment en moment,
sentant qu'il en a besoin: Il faut s'humilier. Vous pouvez penser la
joie que cela me causa, et la part que j'y prends. Je voudrais bien que
mes lettres vous donnassent autant de plaisir que les vtres m'en
donnent. Ma chre enfant, je vous embrasse de tout mon coeur.


  [198] Au parlement de Rennes.

  [199] Virgile, _nide_, liv. Ier, vers 134. C'est par ces mots que
  Neptune, en courroux, fait disparatre les vents qui ont excit une
  tempte sans son ordre.

  [200] Pre de M. de Pomponne, que le roi avait choisi pour remplacer
  M. de Lionne au ministre des affaires trangres.




69.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 30 septembre 1671.

Je crois qu' prsent l'opinion _lonique_ est la plus assure; il voit
de quoi il est question, et si la matire raisonne ou ne raisonne pas,
et quelle sorte de petite intelligence Dieu a donne aux btes, et tout
le reste. Vous voyez bien que je le crois dans le ciel; _o che spero!_
Il mourut lundi matin; je fus  Vitr, je le vis, et je voudrais ne
l'avoir point vu. Son frre l'avocat gnral me parut inconsolable; je
lui offris de venir pleurer en libert dans mes bois: il me dit qu'il
tait trop afflig pour chercher cette consolation. Ce pauvre petit
vque avait trente-cinq ans; il tait tabli, il avait un des plus
beaux esprits du monde pour les sciences; c'est ce qui l'a tu: comme
Pascal, il s'est puis. Vous n'avez pas trop affaire de ce dtail, mais
c'est la nouvelle du pays, il faut que vous en passiez par l; et puis
il me semble que la mort est l'affaire de tout le monde, et que les
consquences viennent bien droit jusqu' nous.

Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlve; surtout je suis charme
du troisime trait, _Des moyens de conserver la paix avec les
hommes_[201]: lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il
fait voir nettement le coeur humain, et comme chacun s'y trouve, et
philosophes, et jansnistes, et molinistes, et tout le monde enfin: ce
qui s'appelle chercher dans le fond du coeur avec une lanterne, c'est ce
qu'il fait; il nous dcouvre ce que nous sentons tous les jours, et que
nous n'avons pas l'esprit de dmler, ou la sincrit d'avouer; en un
mot, je n'ai jamais vu crire comme ces messieurs-l. Sans la
consolation de la lecture, nous mourrions d'ennui prsentement; il pleut
sans cesse: il ne vous en faut pas dire davantage pour vous reprsenter
notre tristesse. Mais vous qui avez un soleil que j'envie, je vous
plains d'avoir quitt votre Grignan; il y fait beau, vous y tiez en
libert avec une bonne compagnie, et, au milieu de l'automne, vous le
quittez pour vous enfermer dans une petite ville; cela me blesse
l'imagination. M. de Grignan ne pouvait-il point diffrer son assemble?
N'en est-il point le matre? Et ce pauvre M. de Coulanges, qu'est-il
devenu? Notre solitude nous fait la tte si creuse, que nous nous
faisons des affaires de tout; je lis et relis vos lettres avec un
plaisir et une tendresse que je souhaite que vous puissiez imaginer, car
je ne vous le saurais dire; il y en a une dans vos dernires que j'ai le
bonheur de croire, et qui soutient ma vie; les rponses font de
l'occupation, mais il y a toujours du temps de reste. Notre abb est
trop glorieux de toutes les douceurs que vous lui mandez; je suis
contente de lui sur votre sujet.

Pour la Mousse, il fait des catchismes les ftes et les dimanches; il
veut aller en paradis; je lui dis que c'est par curiosit, et afin
d'tre assur une bonne fois si le soleil est un amas de poussire qui
se meut avec violence, ou si c'est un globe de feu. L'autre jour il
interrogeait des petits enfants; et, aprs plusieurs questions, ils
confondirent le tout ensemble, de sorte que, venant  leur demander qui
tait la Vierge, ils rpondirent tous l'un aprs l'autre que c'tait le
crateur du ciel et de la terre. Il ne fut point branl par les petits
enfants; mais voyant que des hommes, des femmes et mme des vieillards
disaient la mme chose, il en fut, persuad, et se rendit  l'opinion
commune. Enfin il ne savait plus o il en tait; et si je ne fusse
arrive l-dessus, il ne s'en ft jamais tir: cette nouvelle opinion
et bien fait un autre dsordre que le mouvement des petites parties.
Adieu, ma trs-chre enfant; vous voyez bien que ce qui s'appelle se
chatouiller pour se faire rire, c'est justement ce que nous faisons. Je
vous embrasse trs-tendrement, et vous prie de me laisser penser  vous
et vous aimer de tout mon coeur.


  [201] Ce trait, l'un des plus beaux ouvrages de Nicole, se trouve 
  la suite des Penses de Pascal, dit. Didot, 1842.




70.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 7 octobre 1671.

Vous savez que je suis toujours un peu entte de mes lectures. Ceux 
qui je parle ont intrt que je lise de beaux livres. Celui dont il
s'agit prsentement, c'est cette _Morale_ de Nicole; il y a un Trait
sur les moyens d'entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit; je
n'ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d'esprit et de lumire;
si vous ne l'avez pas lu, lisez-le; et si vous l'avez lu, relisez-le
avec une nouvelle attention: je crois que tout le monde s'y trouve; pour
moi, je suis persuade qu'il a t fait  mon intention; j'espre aussi
d'en profiter, j'y ferai mes efforts. Vous savez que je ne puis souffrir
que les vieilles gens disent: Je suis trop vieux pour me corriger; je
pardonnerais plutt aux jeunes gens de dire: Je suis trop jeune. La
jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer, si l'me et l'esprit
taient aussi parfaits que le corps; mais quand on n'est plus jeune,
c'est alors qu'il faut se perfectionner, et tcher de regagner, par les
bonnes qualits, ce qu'on perd du ct des agrables. Il y a longtemps
que j'ai fait ces rflexions, et, par cette raison, je veux tous les
jours travailler  mon esprit,  mon me,  mon coeur,  mes sentiments.
Voil de quoi je suis pleine et de quoi je remplis cette lettre, n'ayant
pas beaucoup d'autres sujets.

Je vous crois  Lambesc, mais je ne vous vois pas bien d'ici; il y a des
ombres dans mon imagination qui vous couvrent  ma vue. Je m'tais fait
le chteau de Grignan, je voyais votre appartement, je me promenais sur
votre terrasse, j'allais  la messe dans votre belle glise; mais je ne
sais plus o j'en suis: j'attends avec impatience des nouvelles de ce
lieu-l et des manires de l'vque. Il y avait dans mon dernier paquet
une lettre qui me donnait beaucoup d'esprance. Quoique vous ayez t
deux ordinaires sans m'crire, j'espre un peu vendredi d'avoir une
lettre de vous, et si je n'en ai point, vous avez t si prvoyante, que
je ne serai point en peine; il y a des soins, comme, par exemple,
celui-l, qui marquent tant de bont, de tendresse et d'amiti, qu'on
est charm. _Amen_, ma trs-chre et trs-aimable; je ne veux point vous
crire davantage aujourd'hui, quoique mon loisir soit grand: je n'ai que
des riens  vous mander, c'est abuser d'une lieutenante gnrale qui
tient les tats dans une ville, et qui n'est pas sans affaires; cela est
bon quand vous tes dans votre palais d'Apollidon. Notre abb, notre
Mousse sont toujours tout  vous; et pour moi, ma fille, ai-je besoin de
vous dire ce que je vous suis et ce que vous m'tes?

Le comte de Guiche est  la cour tout seul de son air et de sa manire,
un hros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes: voil ce
qu'on me mande.




71.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 28 octobre 1671.

Des scorpions, ma fille! il me semble que c'tait l un vrai chapitre
pour le livre de M. de Coulanges. Celui de l'tonnement de vos
entrailles sur la glace et le chocolat est une matire que je veux
traiter  fond avec lui, mais plutt avec vous, et vous demander de
bonne foi si vos entrailles n'en sont point offenses, et si elles ne
vous font point de bonnes coliques, pour vous apprendre  leur donner de
tels _antipristases_[202]: voil un grand mot. J'ai voulu me
raccommoder avec le chocolat; j'en pris avant-hier pour digrer mon
dner, afin de bien souper, et j'en pris hier pour me nourrir, afin de
jener jusqu'au soir: il m'a fait tous les effets que je voulais: voil
de quoi je le trouve plaisant, c'est qu'il agit selon l'intention. Je ne
sais pas ce que vous avez fait ce matin: pour moi, je me suis mise dans
la rose jusqu' mi-jambes, pour prendre des alignements; je fais des
alles de retour tout autour de mon parc, qui seront d'une grande
beaut; si mon fils aime les bois et les promenades, il bnira bien ma
mmoire. Mais,  propos de mre, on accuse celle du marquis de
S......[203] de l'avoir fait assassiner; il a t cribl de cinq ou six
coups de fusil; on croit qu'il en mourra: voil une belle scne pour
notre petite amie[204]. Je mande  mon fils que j'approuve le procd
de cette mre, que voil comme il faut corriger les enfants, et que je
veux faire amiti avec elle. Je crois qu'il est  Paris, votre petit
frre; il aime mieux m'y attendre que de revenir ici; il fait bien. Mais
que dites-vous de mon mari, l'abb d'Effiat? Je suis bien malheureuse en
maris: il pouse une jeune nymphe de quinze ans, fille de M. et de
madame de la Bazinire, faonnire et coquette en perfection; le mariage
se fait en Touraine; il a quitt quarante mille livres de rente de
bnfices pour..... Dieu veuille qu'il soit content! Tout le monde en
doute, et trouve qu'il aurait bien mieux fait de s'en tenir  moi.

M. d'Harous m'crit ceci: Mandez  madame de CARIGNAN que je l'adore;
elle est  ses petits tats; ce ne sont pas des gens comme nous qui
donnons des cent mille cus; mais au moins qu'ils lui donnent autant
qu' madame de Chaulnes pour sa bienvenue. Il aura beau souhaiter, et
moi aussi; vos esprits sont secs, et leur coeur s'en ressent; le soleil
boit toute leur humidit, et c'est ce qui fait la bont et la tendresse.
Ma fille, je vous embrasse mille fois; je suis toujours dans la douleur
d'avoir perdu un de vos paquets la semaine passe: la Provence est
devenue mon vrai pays; c'est de l que viennent tous mes biens et tous
mes maux. J'attends toujours les vendredis avec impatience, c'est le
jour de vos lettres. Saint-Pavin fit autrefois une pigramme sur les
vendredis, qui taient les jours qu'il me voyait chez l'abb; il parlait
aux dieux, et finissait:

  Multipliez les vendredis,
  Je vous quitte de tout le reste.

_A l'applicazione, signora._ M. d'Angers[205] m'crit des merveilles de
vous; il a fort vu M. d'Uzs[206], qui ne peut se taire de vos
perfections; vous lui tes trs-oblige de son amiti; il en est plein,
et la rpand avec mille louanges qui vous font admirer. Mon abb vous
aime trs-parfaitement, la Mousse vous honore, et moi je vous quitte:
ah! martre. Un mot aux chers Grignan.


  [202] Terme de philosophie qui vient du grec, et signifie l'activit
  de deux qualits contraires, dont l'une donne de la vigueur et de
  l'action  l'autre.

  [203] Henri de Senneterre (St.-Nectaire). Il avait pous Anne de
  Longueval, fille d'honneur de la reine, parente de Bussy-Rabutin par
  sa seconde femme.

  [204] Plaisanteries dont il est question dans la lettre du 19 aot
  prcdent. C'est l'pouse de Senneterre que Mme de Svign dsigne
  ainsi.

  [205] Henri Arnauld, vque d'Angers.

  [206] Jacques Adhmar de Monteil, vque d'Uzs, oncle de M. de
  Grignan.




72.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 1er novembre 1671.

Si cette premire lettre de Coulanges que j'ai perdue tait comme les
trois autres, il en faut pleurer; car, tout de bon, on ne peut crire
plus agrablement: vous faites un dialogue entre vous autres, qui vaut
tout ce qu'on peut dire; chacun y dit son mot trs-plaisamment. Pour
vous, ma fille, je vous reconnais bien  consentir que Coulanges s'en
aille demain, plutt qu' demeurer avec vous toute sa vie; cette
ternit vous fait peur, comme  moi d'aller en litire avec quelqu'un;
je ne veux point vous dire la seule personne du monde avec qui j'y
voudrais aller. Je suis fort aise de connatre _Jacquemart_ et
_Marguerite_[207]; il me semble que je suis avec vous tous, et il me
semble que je vous vois et M. de Coulanges. Il faut avouer que vous tes
une honnte femme de vous ajuster comme vous faites en Provence avec
votre mari, et d'avoir pass neuf mois avec nous  Paris, comme une
vraie demoiselle de Lorraine: vous souvient-il de ce manteau noir, dont
vous nous honoriez tous les jours? J'espre que je renouvellerai tous
vos ajustements quand j'arriverai  Grignan. Je comprends, ma fille, la
crainte que vous avez de perdre votre premier prsident[208]: votre
imagination va vite, car il n'est point en danger: voil les tours que
me fait la mienne  tout moment; il me semble toujours que tout ce que
j'aime, tout ce qui m'est bon, va m'chapper; et cela donne de telles
tristesses  mon coeur, que si elles taient continuelles comme elles
sont vives, je n'y pourrais pas rsister; sur cela il faut faire des
actes de rsignation  l'ordre et  la volont de Dieu. M. Nicole
n'est-il pas encore admirable l-dessus? J'en suis charme, je n'ai rien
vu de pareil. Il est vrai que c'est une perfection un peu au-dessus de
l'humanit, que l'indiffrence qu'il veut de nous pour l'estime ou
l'improbation du monde; je suis moins capable que personne de la
comprendre; mais quoique dans l'excution on se trouve faible, c'est
pourtant un plaisir que de mditer avec lui, et de faire rflexion sur
la vanit de la joie ou de la tristesse que nous recevons d'une telle
fume; et  force de trouver ses raisonnements vrais, il ne serait pas
impossible qu'on s'en servt dans certaines occasions. En un mot, c'est
toujours un trsor, quoi que nous en puissions faire, d'avoir un si bon
miroir des faiblesses de notre coeur. M. d'Andilly est aussi content que
nous de ce beau livre.

M. de Coulanges vous a gagn votre argent; mais vous avez bien ri en
rcompense: rien ne peut galer ce qu'il a crit  sa femme. Je ne
crois pas que je le quitte cet hiver, tant je serai ravie de parler de
vous avec un homme qui vous a vue et admire de si prs. Pour Adhmar,
puisqu'il est mchant, je le chasserai; il est vrai qu'il a un rgiment,
et qu'il entrera par force. On me mande que ce rgiment est une
distinction agrable; mais n'est-ce point aussi une ruine? Ce que je
trouve de bon, c'est que le roi se soit souvenu du chevalier de Grignan,
en absence; plt  Dieu qu'il se souvnt aussi de son an, puisqu'il va
bien jusqu'en Sude chercher de fidles serviteurs. On dit que M. de
Pomponne fait sa charge comme s'il n'avait jamais fait autre chose;
personne ne s'y est tromp.

J'aime le coadjuteur de m'aimer encore. Adhmar, chevalier,
approchez-vous, que je vous embrasse; je suis attache  ces Grignans.
Il s'en faut bien que le livre de M. Nicole fasse en moi d'aussi beaux
effets qu'en M. de Grignan; j'ai des liens de tous cts, mais surtout
j'en ai un qui est dans la moelle de mes os; et que fera l-dessus M.
Nicole? Mon Dieu, que je sais bien l'admirer! mais que je suis loin de
cette bienheureuse indiffrence qu'il nous veut inspirer!
Conservez-vous, ma fille, si vous m'aimez. Je sens de la tristesse de
voir tous vos visages de Paris vous quitter l'un aprs l'autre; il est
vrai que vous avez votre mari, qui est aussi un visage de Paris. Ma
fille, il ne faut point se laisser oublier dans ce pays-l, il faut que
je vous ramne; je vous en ferai demeurer d'accord.


  [207] C'est ainsi qu'on nomme  Lambesc les deux figures qui frappent
  les heures  l'horloge du beffroi de cette ville.

  [208] M. de Forbin d'Oppde; il mourut le 14 novembre.




73.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 4 novembre 1671.

Ah! ma fille, il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une trange
scne  Livry[209], et que mon coeur fut dans une terrible presse: mais
il faut passer lgrement sur de tels souvenirs. Il y a de certaines
penses qui gratignent la tte. Parlons un peu de M. Nicole, il y a
longtemps que nous n'en avons rien dit. Je trouve votre rflexion fort
bonne et fort juste sur l'indiffrence qu'il veut que nous ayons pour
l'approbation ou l'improbation du prochain. Je crois, comme vous, qu'il
faut un peu de grce, et que la philosophie seule ne suffit pas. Il nous
met  si haut prix la paix et l'union avec le prochain, et nous
conseille de l'acqurir aux dpens de tant de choses, qu'il n'y a pas
moyen aprs cela d'tre indiffrente sur ce que le monde pense de nous.
Devinez ce que je fais, je recommence ce trait; je voudrais bien en
faire un bouillon et l'avaler. Ce qu'il dit de l'orgueil et de
l'amour-propre, qui se trouvent dans toutes les disputes, et que l'on
couvre du beau nom de l'amour de la vrit, est une chose qui me ravit.
Enfin ce trait est fait pour bien du monde; mais je crois qu'on n'a eu
principalement que moi en vue. Il dit que l'loquence et la facilit de
parler donnent un certain _clat_ aux penses; cette expression m'a paru
belle et nouvelle; le mot d'_clat_ est bien plac, ne le trouvez-vous
pas? Il faut que nous relisions ce livre  Grignan; si j'tais votre
garde pendant votre couche, ce serait notre fait: mais que puis-je vous
faire de si loin? Je fais dire tous les jours la messe pour vous; voil
mon emploi, et d'avoir bien des inquitudes qui ne vous serviront de
rien, mais qu'il est impossible de n'avoir pas. Cependant j'ai dix ou
douze ouvriers en l'air, qui lvent la charpente de ma chapelle, qui
courent sur les solives, qui ne tiennent  rien, qui sont  tout moment
sur le point de se rompre le cou, qui me font mal au dos  force de leur
aider d'en bas. On songe  ce bel effet de la Providence, que fait la
cupidit; et l'on remercie Dieu qu'il y ait des hommes qui, pour 12
sous, veuillent bien faire ce que d'autres ne feraient pas pour cent
mille cus. O trop heureux ceux qui plantent des choux! quand ils ont
un pied  terre, l'autre n'en est pas loin. Je tiens ceci d'un bon
auteur[210]. Nous avons aussi des planteurs qui font des alles
nouvelles, et dont je tiens moi-mme les arbres, quand il ne pleut pas 
verse; mais le temps nous dsole, et fait qu'on souhaiterait un sylphe
pour nous porter  Paris. Madame de la Fayette me mande que puisque vous
me contez srieusement l'histoire d'_Auger_, elle est persuade que rien
n'est plus vrai, et que vous ne vous moquez point de moi. Elle croyait
d'abord que ce ft une folie de Coulanges, et cela se pouvait trs-bien
penser; si vous lui en crivez, que ce soit sur ce ton.

M. de Louvigny, comme vous voyez, n'a pas eu la force d'acheter la
charge[211] de son pre. Voil M. de la Feuillade[212] bien tabli; je
ne croyais pas qu'il dt si bien rentrer dans le chemin de la fortune.
Ma tante a eu une bouffe de fivre qui m'a fait peur. Votre petite
fille a mal aux dents, et pince comme vous; cela est plaisant. Que vous
dirai-je de plus? Songez que je suis dans un dsert; jamais je n'ai vu
moins de monde que cette anne. La Troche, que j'attendais, est malade.
Nous sommes donc seuls, nous lisons beaucoup; et l'on trouve le soir et
le lendemain comme ailleurs. Adieu, ma chre enfant, je suis  vous,
sans aucune exagration ni fin de lettre, _hasta la muerte_
inclusivement; j'embrasse M. de Claudiopolis, et le colonel Adhmar, et
le beau chevalier. Pour M. de Grignan, il a son fait  part.


  [209] Il s'agit de la fausse couche de madame de Grignan.

  [210] Rabelais, dans Panurge.

  [211] De colonel des gardes franaises.

  [212] Franois d'Aubusson, duc de la Feuillade, depuis marchal de
  France, succda au marchal de Gramont.




74.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 11 novembre 1671.

Plt  Dieu, ma fille, que de penser continuellement  vous avec toutes
les tendresses et les inquitudes possibles vous pt tre bon  quelque
chose! Il me semble que l'tat o je suis ne devrait point vous tre
entirement inutile: cependant il ne vous sert de rien; et de quoi
pourrait-il vous servir  deux cents lieues de vous? J'attends vendredi
avec de grandes impatiences: voil comme je suis  toujours pousser le
temps avec l'paule; et c'est ce que je n'aimais point  faire, et que
je n'avais fait de ma vie, trouvant toujours que le temps marche assez,
sans qu'on le hte d'aller. Madame de la Fayette me mande qu'elle va
vous crire: je crois qu'elle n'aura pas manqu de vous apprendre que la
Marans entra l'autre jour chez la reine  la comdie espagnole, tout
effare, ayant perdu la tramontane ds le premier pas; elle prit la
place de madame du Fresnoi; on se moqua d'elle, comme d'une folle
trs-malapprise.

L'autre jour, Pomenars passa par ici: il venait de Laval, o il trouva
une grande assemble de peuple; il demanda ce que c'tait. C'est, lui
dit-on, que l'on pend en effigie un gentilhomme qui avait enlev la
fille de M. le comte de Crance; _cet homme-l, sire, c'tait lui-mme_.
Il approcha, il trouva que le peintre l'avait mal habill; il s'en
plaignit: il alla souper et coucher chez le juge qui l'avait condamn:
le lendemain, il vint ici, se pmant de rire; il en partit cependant ds
le grand matin, le jour d'aprs.

Pour des devises, hlas, ma fille! ma pauvre tte n'est gure en tat de
songer, ni d'imaginer: cependant, comme il y a douze heures au jour, et
plus de cinquante  la nuit, j'ai trouv dans ma mmoire _une fuse
pousse fort haut_, avec ces mots: _Che peri, pur che s'innalzi_. Plt 
Dieu que je l'eusse invente! je la trouve toute faite pour Adhmar:
_Qu'elle prisse, pourvu qu'elle s'lve!_ Je crains de l'avoir vue
dans ces quadrilles; je ne m'en souviens pourtant pas prcisment; mais
je la trouve si jolie, que je ne crois point qu'elle vienne de moi. Je
me souviens d'avoir vu dans un livre, au sujet d'un amant qui avait t
assez hardi pour se dclarer, _une fuse en l'air_, avec ces mots: _Da
l'ardore l'ardire_[213]: elle est belle, mais ce n'est pas cela. Je ne
sais mme si celle que je voudrais avoir faite est dans la justesse des
devises; je n'ai aucune lumire l-dessus; mais en gros elle m'a plu; et
si elle tait bonne, et qu'elle se trouvt dans les quadrilles ou dans
un cachet, ce ne serait pas un grand mal; il est difficile d'en faire de
toutes nouvelles. Vous m'avez entendu mille fois ravauder sur ce
demi-vers du Tasse, que je voulais employer  toute force, _l'alte non
temo_: j'ai tant fait, que le comte des Chapelles a fait faire un cachet
avec un aigle qui approche du soleil, _l'alte non temo_[214]; il est
joli. Ma pauvre enfant, peut-tre que tout cela ne vaut rien; et je ne
m'en soucierais gure, pourvu que vous vous portiez bien.


  [213] Ma hardiesse vient de mon ardeur.

  [214] Je ne crains pas de m'lever.




75.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 15 novembre 1671.

Quand je vous ai demand si vous n'aviez point jet mes dernires
lettres, c'tait un air; car de bonne foi, quoiqu'elles ne mritent pas
tout l'honneur que vous leur faites, je crois qu'aprs avoir gard
celles que je vous crivais quand vous faisiez des poupes, vous
garderez encore celles-ci: mais il n'y a plus de cassettes capables de
les contenir: hlas! il faudra des coffres.

Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus plaisant que ce que vous dites
du nom d'_Adhmar_. Enfin la seule rature de ses lettres, c'est  la
signature[215]. Je suis bien empche pour le nom du rgiment; je vous
en ai mand mon avis. Vous savez comme je suis pour _Adhmar_, et que je
voudrais le maintenir au pril de ma vie[216]; mais je crains que nous
ne soyons pas les plus forts. Pour la devise[217], elle est jolie:

  _Che peri, pur che m'innalzi._

Voil le vrai discours d'un petit glorieux, d'un petit ambitieux, d'un
petit tmraire, d'un petit imptueux, d'un petit marchal de France.
J'ai bien envie d'en savoir votre avis, et o je l'ai pche, car je ne
crois pas l'avoir faite. Pour M. de Grignan, ah! je le crois; je suis
assure qu'il aime mieux une _grive_ que vous; et sur ce pied-l, j'aime
mieux un _hibou_ que lui: qu'il s'examine, je l'aime comme il vous aime
 proportion; je sais bien toujours qu'il y a une chose qui m'en fera
juger. Mais, mon enfant, n'admirez-vous point les erreurs et les
contre-temps que fait l'loignement? Je suis en peine de vous quand vous
tes en bonne sant; et quand vous serez malade, une de vos lettres me
redonnera de la joie; mais cette joie ne peut tre longue; car enfin il
faut accoucher, et c'est cela qui vient dans le milieu du coeur et qui
me trouble avec raison, jusqu' ce que j'apprenne votre heureux
accouchement. Vous tes donc rsolue d'accoucher  Lambesc? Avez-vous
votre chirurgien? La petite Deville me mande que vous le connaissez,
c'est beaucoup; je crains qu'il ne soit jeune, puisqu'il vous saigne; et
les jeunes gens n'ont gure d'exprience. Enfin je ne sais ce que je
dis: mais ayez soin de vous par-dessus toutes choses. Le pass doit vous
avoir rendue sage; pour moi, je suis d'une capacit qui me surprend.

Vous ai-je dit que je faisais planter la plus jolie place du monde? Je
me plante moi-mme au milieu de la place, o personne ne me tient
compagnie, parce qu'on meurt de froid. La Mousse fait vingt tours pour
s'chauffer: l'abb va et vient pour nos affaires; et moi, je suis l
fiche avec ma casaque,  penser  la Provence; car cette pense ne me
quitte jamais. Je voudrais bien apprendre ici les nouvelles de votre
accouchement: la fatigue des chemins et ma violente inquitude ne me
paraissent pas deux choses qu'on puisse supporter  la fois. Mandez-moi
de bonne foi quel nom prendra Adhmar; je le trouve empch: M. de
Grignan dfend _Grignan_, et a raison; Rouville[218] dfend l'autre; il
faudra se rduire _au petit glorieux_[219].

Vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes; oui,
beaucoup: elles sont mles d'aurore et de feuille morte, cela fait une
toffe admirable.

Voil deux bonnes veuves, madame de Senneterre et madame de Leuville:
l'une est plus riche que l'autre, mais l'autre est plus jolie que l'une.
Vous ne me dites rien de votre assemble, elle dure plus que nos tats.
Parlez-moi de votre sant; et pour ce que vous appelez des fadaises, je
ne trouve que cela de bon: hlas! si vous les hassiez, vous n'auriez
qu' brler mes lettres sans les lire. Notre abb vous embrasse
paternellement; il vous conjure de faire, pendant que vous y serez, tous
les enfants que vous voudrez faire, et de n'en point garder pour quand
nous arriverons. Adieu, ma trs-chre et trs-aimable; je vous
recommande ma vie.


  [215] Le chevalier de Grignan avait pris depuis peu le nom d'Adhmar,
  et il n'avait pas encore l'habitude de le signer.

  [216] Le rgiment dont il s'agit tait un de ceux qu'on nommait, dans
  la cavalerie, _rgiments des gentilshommes_, et qui portaient le nom
  des colonels.

  [217] Le corps de cette devise tait une fuse volante.

  [218] Franois, comte de Rouville, homme original, qui disait
  hautement la vrit.

  [219] M. de Guilleragues disait que tous les Grignan taient glorieux.
  On lui disait: Mais ADHMAR l'est-il? Il rpondit, GLORIEUSET, voulant
  dire moins glorieux que les autres, mais pourtant glorieux; et depuis
  on l'appela _le petit glorieux_.




76.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 29 novembre 1671.

Il m'est impossible, trs-impossible de vous dire, ma chre fille, la
joie que j'ai reue en ouvrant ce bienheureux paquet qui m'a appris
votre heureux accouchement. En voyant une lettre de M. de Grignan, je me
suis doute que vous tiez accouche; mais de ne point voir de ces
aimables dessus de lettres de votre main, c'tait une trange affaire.
Il y en avait pourtant une de vous du 15; mais je la regardais sans la
voir, parce que celle de M. de Grignan me troublait la tte; enfin je
l'ai ouverte avec un tremblement extraordinaire, et j'ai trouv tout ce
que je pouvais souhaiter au monde. Que pensez-vous qu'on fasse dans ces
excs de joie? Demandez au coadjuteur; vous ne vous y tes jamais
trouve. Savez-vous donc ce que l'on fait? Le coeur se serre, et l'on
pleure sans pouvoir s'en empcher; c'est ce que j'ai fait, ma
trs-belle, avec beaucoup de plaisir: ce sont des larmes d'une douceur
qu'on ne peut comparer  rien, pas mme aux joies les plus brillantes.
Comme vous tes philosophe, vous savez les raisons de tous ces effets;
pour moi, je les sens, et je m'en vais faire dire autant de messes pour
remercier Dieu de cette grce, que j'en faisais dire pour la lui
demander. Si l'tat o je suis durait longtemps, la vie serait trop
agrable; mais il faut jouir du bien prsent, les chagrins reviennent
assez tt. La jolie chose d'accoucher d'un garon, et de l'avoir fait
nommer par la Provence[220]! voil qui est  souhait. Ma fille, je vous
remercie plus de mille fois des trois lignes que vous m'avez crites:
elles m'ont donn l'achvement d'une joie complte. Mon abb est
transport comme moi, et notre Mousse est ravi. Adieu, mon ange; j'ai
bien d'autres lettres  crire que la vtre.


  [220] Il fut tenu sur les fonts par les procureurs du pays de Provence,
  et nomm _Louis-Provence_.




77.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 23 dcembre 1671.

Je vous cris un peu de provision, parce que je veux causer un moment
avec vous. Aprs que j'eus envoy mon paquet le jour de mon arrive, le
petit Dubois m'apporta celui que je croyais gar: vous pouvez penser
avec quelle joie je le reus. Je n'y pus faire rponse, parce que madame
de la Fayette, madame de Saint-Gran, madame de Villars, me vinrent
embrasser. Vous avez tous les tonnements que doit donner un malheur
comme celui de M. de Lauzun; toutes vos rflexions sont justes et
naturelles; tous ceux qui ont de l'esprit les ont faites, mais on
commence  n'y plus penser: voici un bon pays pour oublier les
malheureux. On a su qu'il avait fait son voyage dans un si grand
dsespoir, qu'on ne le quittait pas d'un moment. On voulut le faire
descendre de carrosse  un endroit dangereux; il rpondit: _Ces
malheurs-l ne sont pas faits pour moi_. Il dit qu'il est innocent 
l'gard du roi; mais que son crime est d'avoir des ennemis trop
puissants. Le roi n'a rien dit, et ce silence dclare assez la qualit
de son crime. Il crut qu'on le laisserait  Pierre-Encise, et il
commenait  Lyon  faire ses compliments  M. d'Artagnan; mais quand il
sut qu'on le menait  Pignerol, il soupira, et dit: _Je suis perdu_. On
avait grand'piti de sa disgrce dans les villes o il passait: il faut
avouer aussi qu'elle est extrme.

Le roi envoya querir dans ce temps-l M. de Marsillac, et lui dit: Je
vous donne le gouvernement de Berri, qu'avait Lauzun. Marsillac
rpondit: Sire, que Votre Majest, qui sait mieux les rgles de
l'honneur que personne du monde, se souvienne, s'il lui plat, que je
n'tais pas ami de Lauzun; qu'elle ait la bont de se mettre un moment 
ma place, et qu'elle juge si je dois accepter la grce qu'elle me
fait.--Vous tes, _dit le roi_, trop scrupuleux; j'en sais autant qu'un
autre l-dessus; mais vous n'en devez faire aucune difficult.--Sire,
puisque Votre Majest l'approuve, je me jette  ses pieds pour la
remercier.--Mais, _dit le roi_, je vous ai donn une pension de douze
mille francs, en attendant que vous eussiez quelque chose de
mieux.--Oui, sire, je la remets entre vos mains.--Et moi, _dit le roi_,
je vous la donne une seconde fois, et je m'en vais vous faire honneur de
vos beaux sentiments. En disant cela, il se tourne vers ses ministres,
leur conte les scrupules de M. de Marsillac, et dit: J'admire la
diffrence: jamais Lauzun n'avait daign me remercier du gouvernement de
Berri; il n'en avait pas pris les provisions; et voil un homme pntr
de reconnaissance. Tout ceci est extrmement vrai, M. de la
Rochefoucauld vient de me le conter. J'ai cru que vous ne hariez pas
ces dtails; si je me trompais, mandez-le-moi. Ce pauvre homme est
trs-mal de sa goutte, et bien pis que les autres annes: il m'a bien
parl de vous; il vous aime toujours comme sa fille. Le prince de
Marsillac m'est venu voir, et l'on me parle toujours de ma chre enfant.

J'ai vu M. de Mesmes, qui enfin a perdu sa chre femme; il a pleur et
sanglot en me voyant; et moi, je n'ai jamais pu retenir mes larmes.
Toute la France a visit cette maison; je vous conseille de lui faire
vos compliments; vous le devez, par le souvenir de Livry que vous aimez
encore.

Est-il possible que mes lettres vous soient agrables au point que vous
me le dites? Je ne les sens point telles en sortant de mes mains; je
crois qu'elles le deviennent quand elles ont pass par les vtres:
enfin, ma chre enfant, c'est un grand bonheur que vous les aimiez; car,
de la manire dont vous en tes accable, vous seriez fort  plaindre si
cela tait autrement. M. de Coulanges est bien en peine de savoir
laquelle de vos _madames_ y prend got: nous trouvons que c'est un bon
signe pour elle; car mon style est si nglig, qu'il faut avoir un
esprit naturel et du monde pour pouvoir s'en accommoder.

J'ai envoy querir Pecquet pour discourir de la petite vrole de votre
enfant; il en est pouvant; mais il admire sa force d'avoir pu chasser
ce venin, et croit qu'il vivra cent ans, aprs avoir si bien commenc.

J'ai enfin pris courage, j'ai caus douze heures avec Coulanges[221];
je ne comprends pas qu'on puisse parler  d'autres. C'est un grand
bonheur que le hasard m'ait fait loger chez lui. , courage! mon coeur,
point de faiblesse humaine! et, en me fortifiant ainsi, j'ai pass
par-dessus mes premires faiblesses. Mais _Cateau_ m'a mise encore une
fois en droute; elle entra, il me sembla qu'elle me devait
dire:--Madame, madame vous donne le bonjour; elle vous prie de la venir
voir.--Elle me reparla de tout votre voyage, et que quelquefois vous
vous souveniez de moi. Je fus une heure assez impertinente: je m'amuse 
votre fille; vous n'en faites pas grand cas, mais nous vous le rendons
bien: on m'embrasse, on me connat, on me crie, on m'appelle. Je suis
_maman_ tout court; et de celle de Provence, pas un mot.

Le roi part le 5 janvier pour Chlons, et doit faire plusieurs autres
tours: quelques revues chemin faisant; le voyage sera de douze jours,
mais les officiers et les troupes iront plus loin: pour moi, je
souponne encore quelque expdition comme celle de la Franche-Comt.
Vous savez que le roi _est un hros de toutes les saisons_[222]. Les
pauvres courtisans sont dsols; ils n'ont pas un sou. Brancas me
demanda hier de bonne foi si je ne voudrais point prter sur gages, et
m'assura qu'il n'en parlerait point, et qu'il aimerait mieux avoir
affaire  moi qu' un autre. La Trousse me prie de lui apprendre
quelques-uns des secrets de Pomenars, pour subsister honntement; enfin,
ils sont abms. Voil Chtillon, que j'exhorte  vous faire un
impromptu; il me demande huit jours, et je l'assure dj qu'il ne sera
que rchauff, et qu'il le tirera du fond de cette gibecire que vous
connaissez. Adieu, belle comtesse, il y a raison partout; cette lettre
est devenue un juste volume. J'embrasse le laborieux Grignan, le
seigneur _Corbeau_[223], le prsomptueux Adhmar, et le fortun
_Louis-Provence_, sur qui tous les astrologues disent que les fes ont
souffl. _E con questo mi raccommando._


  [221] M. de Coulanges arrivait de Provence avec une femme de chambre
  de Mme de Grignan, nomme _Cateau_.

  [222] C'est la pense d'un madrigal de mademoiselle de Scudri.

  [223] Le coadjuteur d'Arles.




78.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, le jour de Nol, vendredi 1671.

Le lendemain que j'eus reu votre lettre, M. le Camus me vint voir: je
l'entretins de ce qu'il avait  dire sur les soins, le zle et
l'application de M. de Grignan pour faire russir l'affaire de Sa
Majest. M. de Lavardin, qui vint aussi, m'assura qu'il en rendrait
compte en bon lieu avant la fin du jour. Je ne pouvais trouver deux
hommes plus propres  mon dessein, c'est la basse et le dessus. Le soir,
j'allai chez M. d'Uzs, qui est encore dans sa chambre; nous parlmes
fort de vos affaires. Nous avions appris les mmes choses, et le dessein
qu'on avait d'envoyer un ordre pour sparer l'assemble, et de faire
sentir en quelque autre occasion ce que c'est de ne pas obir.

Au reste, ma fille, j'ai le coeur serr, et trs-serr, de ne point vous
avoir ici: je serais bien plus heureuse s'il y avait quelqu'un que
j'aimasse autant que vous, je serais console de votre absence; mais je
n'ai pas encore trouv cette galit, ni rien qui en approche: mille
choses imprvues me font souvenir de vous par-dessus le souvenir
ordinaire, et me mettent en droute. Je suis en peine de savoir o vous
irez aprs votre assemble. Aix et Arles sont empests de la petite
vrole, Grignan est bien froid, Salon est bien seul; venez dans ma
chambre, ma chre enfant, vous y serez trs-bien reue. Adieu, vous en
voil quitte pour cette fois; ce ne sera point ici un second tome, je ne
sais plus rien: si vous vouliez me faire des questions, on vous
rpondrait. J'ai t cette nuit aux Minimes; je m'en vais en Bourdaloue;
on dit qu'il s'est mis  dpeindre les gens, et que l'autre jour il fit
trois points de la retraite de Trville[224]; il n'y manquait que le
nom, mais il n'en tait pas besoin: avec tout cela on dit qu'il passe
toutes les merveilles passes, et que personne n'a prch jusqu'ici.
Mille compliment aux Grignans.


  [224] L'allusion de Bourdaloue ne pouvait qu'tre honorable  M. de
  Trville.




79.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, le 1er jour de l'an 1672.

J'tais hier au soir chez M. d'Uzs: nous rsolmes de vous envoyer un
courrier. Il m'avait promis de me faire savoir aujourd'hui le succs de
son audience chez M. le Tellier, et mme s'il voulait que j'y menasse
madame de Coulanges[225]; mais comme il est dix heures du soir, et que
je n'ai point de ses nouvelles, je vous cris tout simplement: M. d'Uzs
aura soin de vous instruire de ce qu'il a fait. Il faut tcher d'adoucir
les ordres rigoureux, en faisant voir que ce serait ter  M. de
Grignan le moyen de servir le roi, que de le rendre odieux  la
province: et quand on serait oblig d'envoyer des ordres, il y a des
gens sages qui disent qu'il en faudrait suspendre l'excution jusqu' la
rponse de Sa Majest,  laquelle M. de Grignan crirait une lettre d'un
homme qui est sur les lieux, et qui voit que, pour le bien de son
service, il faut tcher d'obtenir un pardon de sa bont pour cette fois.
Si vous saviez comme certaines gens blment M. de Grignan pour avoir
trop peu considr son pays, en comparaison de l'obissance qu'il
voulait tablir, vous verriez bien qu'il est difficile de contenter tout
le monde; et s'il avait fait autrement, ce serait encore pis. Ceux qui
admirent la beaut de la place o il est n'en savent pas les
difficults. Par exemple, n'tes-vous pas  plaindre prsentement? Le
voyage du roi est entirement rompu, mais les troupes marchent toujours
 Metz. Svign y est dj; la Trousse s'en va; tous deux plus chargs
de bonnes intentions que d'argent comptant. Voil l'archevque de Reims
qui commence par vous faire mille compliments trs-sincres; il dit que
M. d'Uzs n'a point vu son pre aujourd'hui: il m'assure encore que le
roi est trs-content de votre mari; qu'il reoit le prsent de votre
province; mais que, pour n'avoir pas t obi ponctuellement, il envoie
des lettres de cachet pour exiler des consuls: on ne peut en dire
davantage par la poste. Ce qu'il faut faire en gnral, c'est d'tre
toujours trs-passionn pour le service de Sa Majest; mais il faut
tcher aussi de mnager un peu les coeurs des Provenaux, afin d'tre
plus en tat de faire obir au roi dans ce pays-l.

M. de la Rochefoucauld vous mande, et moi avec lui, que si la lettre que
vous lui avez crite ne vous parat pas bonne, c'est que vous ne vous y
connaissez pas: il a raison, cette lettre est trs-agrable et
trs-spirituelle: en voil la rponse. Adieu, ma chre comtesse; je
pense  vous jour et nuit. Donnez-moi des moyens de vous servir pour
amuser ma tendresse.


  [225] Madame de Coulanges tait nice de la femme de M. le Tellier,
  ministre d'tat, et depuis chancelier de France.




80.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mardi 5 janvier 1672.

Le roi donna hier, lundi 4 janvier, audience  l'ambassadeur de
Hollande[226]: il voulut que M. le Prince, M. de Turenne, M. de
Bouillon et M. de Crqui fussent tmoins de ce qui se passerait.
L'ambassadeur prsenta sa lettre au roi, qui ne la lut pas, quoique le
Hollandais propost d'en faire la lecture: le roi lui dit qu'il en
savait le contenu, et qu'il en avait une copie dans sa poche.
L'ambassadeur s'tendit fort au long sur les justifications qui taient
dans la lettre, et que messieurs les tats s'taient examins
scrupuleusement, pour voir ce qu'ils auraient pu faire qui dplt  Sa
Majest; qu'ils n'avaient jamais manqu de respect, et que cependant ils
entendaient dire que tout ce grand armement n'tait fait que pour fondre
sur eux; qu'ils taient prts de satisfaire Sa Majest dans tout ce
qu'il lui plairait d'ordonner; et qu'ils la suppliaient de se souvenir
des bonts que les rois ses prdcesseurs avaient eues pour eux, et
auxquelles ils devaient toute leur grandeur. Le roi prit la parole, et
dit, avec une majest et une grce merveilleuse, qu'il savait qu'on
excitait ses ennemis contre lui; qu'il avait cru qu'il tait de sa
prudence de ne se pas laisser surprendre; et que c'est ce qui l'avait
oblig  se rendre si puissant sur la mer et sur la terre, afin d'tre
en tat de se dfendre; qu'il lui restait encore quelques ordres 
donner, et qu'au printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus
avantageux pour sa gloire et pour le bien de son tat; et fit comprendre
ensuite  l'ambassadeur, par un signe de tte, qu'il ne voulait point de
rplique. La lettre s'est trouve conforme au discours de l'ambassadeur,
hormis qu'elle finissait par assurer Sa Majest qu'ils feraient tout ce
qu'elle ordonnerait, pourvu qu'il ne leur en cott point de se
brouiller avec leurs allis.

Ce mme jour, M. de la Feuillade fut reu  la tte du rgiment des
gardes, et prta le serment entre les mains d'un marchal de France,
comme c'est la coutume; et le roi, qui tait prsent, dit lui-mme au
rgiment qu'il leur donnait M. de la Feuillade pour mestre de camp, et
lui mit _la pique_  la main, chose qui ne se fait jamais que par le
commissaire, de la part du roi; mais Sa Majest a voulu que nulle faveur
ni nul agrment ne manqut  cette crmonie.

MM. Dangeau et Langle[227] ont eu de grosses paroles,  la rue des
Jacobins, sur un payement de l'argent du jeu. Dangeau menaa, Langle
repoussa l'injure par lui dire qu'il ne se souvenait pas qu'il tait
Dangeau, et qu'il n'tait pas sur le pied dans le monde d'un homme
redoutable. On les accommoda; ils ont tous deux tort, et les reproches
furent violents et peu agrables pour l'un et pour l'autre. Langle est
fier et familier au possible; il jouait l'autre jour au brelan avec le
comte de Gramont, qui lui dit, sur quelques manires un peu libres: M.
de Langle, gardez ces familiarits-l pour quand vous jouerez avec le
roi.

Le marchal de Bellefonds a demand permission au roi de vendre sa
charge[228]; jamais personne ne la fera si bien que lui. Tout le monde
croit, et moi plus que les autres, que c'est pour payer ses dettes, pour
se retirer, et songer uniquement  l'affaire de son salut.

M. le procureur gnral de la cour des aides (_Nicolas le Camus_) est
premier prsident de la mme compagnie: ce changement est grand pour
lui; ne manquez pas de lui crire l'un ou l'autre, et que celui qui
n'crira pas crive un mot dans la lettre de celui qui crira. Le
prsident de Nicola est remis dans sa charge[229]. Voil donc ce qui
s'appelle des nouvelles.


  [226] Cet ambassadeur tait Pierre Grotius, fils de l'auteur du _Droit
  de la guerre et de la paix_. Louis XIV allait faire la guerre  la
  Hollande, conjointement avec le roi d'Angleterre Charles, aux termes
  du trait d'alliance que MADAME avait ngoci au mois de juin 1670.

  [227] Langle tait un homme d'une naissance obscure, qui s'tait
  introduit  la cour par l'intrigue, et en y jouant trs-gros jeu.

  [228] De premier matre d'htel du roi.

  [229] De premier prsident de la chambre des comptes.




81.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 6 janvier 1672.

Enfin, ma chre fille, vous ne voulez pas que je pleure de vous voir 
mille lieues de moi; vous ne sauriez pourtant empcher que cet ordre de
la Providence ne me soit bien dur et bien sensible: je ne m'accoutumerai
de longtemps  cet loignement: je coupe court, parce que je ne veux
point m'embarquer  vous dire les sentiments de mon coeur l-dessus: je
ne veux point vous donner un mauvais exemple, ni branler votre courage
par le rcit de mes faiblesses; conservez toute votre raison; jouissez
de la grandeur de votre me, pendant que je m'aiderai, comme je pourrai,
de toute la tendresse de la mienne. Je fus hier  Saint-Germain, la
reine m'attaqua la premire; je fis ma cour  vos dpens, comme j'ai
coutume. On traita  fond le chapitre de l'accouchement,  propos du
vtre; puis on parla de mon voyage de Provence, un mot sur celui de
Bretagne, et sur le bonheur de madame de Chaulnes, de m'y avoir trouve:
nous tions l toutes deux. Pour MONSIEUR, il me tira prs d'une fentre
pour me parler de vous, et m'ordonna trs-srieusement de vous faire
ses compliments, et de vous dire la joie qu'il avait de votre joli
accouchement: il appuya sur cela d'une telle sorte, qu'il ne tint qu'
moi d'entendre qu'il voulait s'attacher  votre service, tant las,
comme on dit, _d'adorer l'ange_ (_madame de Grancey_): je fis de telles
offres le cas que je devais. Je trouvai MADAME mieux que je ne pensais,
mais d'une sincrit charmante. Je ne pus voir M. de Montausier; il
tait enferm avec MONSEIGNEUR. Je ne finirais jamais de vous dire tous
les compliments qu'on me fit, et  vous aussi; et de tout cela, autant
en emporte le vent: on est ravi de revenir chez soi. Madame de Richelieu
me parut abattue; elle fera rponse  M. de Grignan; les fatigues de la
cour ont rabaiss son caquet; son moulin me parut en chmage. Mais qui
pensez-vous qu'on trouve chez moi? des Provenaux; ils m'ont
_tartufie_. De quoi parle-t-on? de madame de Grignan; qui est-ce qui
entre dans ma chambre? votre petite: vous dites qu'elle me fait souvenir
de vous, c'est bien dit; vous voulez bien au moins que je vous rponde
qu'il n'est pas besoin de cela. Je monte en carrosse, o vais-je? chez
madame de Valavoire; pour quoi faire? pour parler de Provence, de vos
affaires et de vos commissions que j'aime uniquement. Enfin Coulanges
disait l'autre jour: Voyez-vous bien cette femme-l? Elle est toujours
en prsence de sa fille. Vous voil en peine de moi, ma bonne, vous avez
peur que je ne sois ridicule; non, ne craignez rien; on ne peut l'tre
avec une si agrable folie; et de plus, c'est que je me mnage selon les
lieux, les temps, et les personnes avec qui je suis; et l'on jurerait
quelquefois que je ne songe gure  vous: ce n'est pas o je suis le
plus en libert.

Je reois votre lettre du 30: vous me dplaisez, mon enfant, en parlant,
comme vous faites, de vos aimables lettres: quel plaisir prenez-vous 
dire du mal de votre esprit, de votre style?  vous comparer  la
princesse d'Harcourt[230]? O pchez-vous cette fausse et offensante
humilit? Elle blesse mon coeur, elle offense la justice, elle choque la
vrit; quelles manires! ah, ma bonne! changez-les, je vous en conjure,
et voyez les choses comme elles sont: si cela est, vous n'aurez plus
qu' vous dfendre de la vanit, et ce sera une affaire  rgler entre
votre confesseur et vous. Votre maigreur me tue: hlas! o est le temps
que vous ne mangiez qu'une tte de bcasse par jour, et que vous
mouriez de peur d'tre trop grasse?

On tait hier sur votre chapitre chez madame de Coulanges; et madame
Scarron[231] se souvint avec combien d'esprit vous aviez soutenu
autrefois une mauvaise cause,  la mme place, et sur le mme tapis o
nous tions: il y avait madame de la Fayette, madame Scarron, Segrais,
Caderousse, l'abb Ttu, Guilleragues, Brancas. Vous n'tes jamais
oublie, ni tout ce que vous valez: tout est encore vif; mais quand je
pense o vous tes, quoique vous soyez reine, le moyen de ne pas
soupirer? Nous soupirons encore de la vie qu'on fait ici et 
Saint-Germain; tellement qu'on soupire toujours. Vous savez bien que
Lauzun, en entrant en prison, dit: _In scula sculorum_; et je crois
qu'on et rpondu ici en certain endroit, _amen_, et en d'autres, _non_.
Vraiment, quand il tait jaloux de votre _voisine_, il lui crevait les
yeux, il lui marchait sur la main[232]: et que n'a-t-il pas fait 
d'autres? Ah! quelle folie de faire des pchs de cent dix lieues loin!

Votre enfant est jolie; elle a un son de voix qui m'entre dans le coeur:
elle a de petites manires qui plaisent, je m'en amuse et je l'aime;
mais je n'ai pas encore compris que ce degr puisse jamais vous passer
par-dessus la tte. Je vous embrasse de toute la plus vive tendresse de
mon coeur.


  [230] Fille du duc de Brancas _le distrait_.

  [231] Franoise d'Aubign, depuis marquise de Maintenon.

  [232] Elle tait fille du marchal de Gramont. Un jour  Saint-Cloud,
  chez MADAME, madame de Monaco tait assise sur le parquet,  cause de
  la grande chaleur; et Lauzun, qui en tait amoureux, la souponnant
  d'tre favorable au roi, dans un accs de jalousie fit exprs de lui
  marcher sur la main, sans qu'elle ost se plaindre.




82.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 13 janvier 1672.

Eh! mon Dieu, ma fille, que me dites-vous? Quel plaisir prenez-vous 
dire du mal de votre personne, de votre esprit;  rabaisser votre bonne
conduite;  trouver qu'il faut avoir bien de la bont pour songer 
vous? Quoique assurment vous ne pensiez point tout cela, j'en suis
blesse, vous me fchez; et quoique je ne dusse peut-tre pas rpondre 
des choses que vous dites en badinant, je ne puis m'empcher de vous en
gronder, prfrablement  tout ce que j'ai  vous mander. Vous tes
bonne encore quand vous dites que vous avez peur des beaux esprits:
hlas! si vous saviez qu'ils sont petits de prs, et combien ils sont
quelquefois empchs de leurs personnes, vous les remettriez bientt 
hauteur d'appui. Vous souvient-il combien vous en tiez quelquefois
excde? Prenez garde que l'loignement ne vous grossisse les objets;
c'est un effet assez ordinaire.

Nous soupons tous les soirs avec madame Scarron: elle a l'esprit aimable
et merveilleusement droit; c'est un plaisir que de l'entendre raisonner
sur les horribles agitations d'un certain pays qu'elle connat bien. Les
dsespoirs qu'avait cette d'Heudicourt dans le temps que sa place
paraissait si miraculeuse; les rages continuelles de Lauzun, les noirs
chagrins ou les tristes ennuis des dames de Saint-Germain, et peut-tre
que la plus envie (_madame de Montespan_) n'en est pas toujours
exempte: c'est une plaisante chose que de l'entendre causer sur tout
cela. Ces discours nous mnent quelquefois bien loin de moralit en
moralit, tantt chrtienne, et tantt politique. Nous parlons
trs-souvent de vous; elle aime votre esprit et vos manires; et quand
vous vous retrouverez ici, vous n'aurez point  craindre de n'tre pas 
la mode.

Mais coutez la bont du roi, et songez au plaisir de servir un si
aimable matre. Il a fait appeler le marchal de Bellefonds dans son
cabinet, et lui a dit: Monsieur le marchal, je veux savoir pourquoi
vous me voulez quitter: est-ce dvotion? est-ce envie de vous retirer?
est-ce l'accablement de vos dettes? Si c'est le dernier, j'y veux donner
ordre, et entrer dans le dtail de vos affaires. Le marchal fut
sensiblement touch de cette bont. Sire, _dit-il_, ce sont mes dettes;
je suis abm; je ne puis voir souffrir quelques-uns de mes amis qui
m'ont assist, et que je ne puis satisfaire. H bien! _dit le roi_, il
faut assurer leur dette: je vous donne cent mille francs de votre maison
de Versailles, et un brevet de retenue de quatre cent mille francs, qui
servira d'assurance, si vous veniez  mourir; vous payerez les arrrages
avec les cent mille francs; cela tant, vous demeurerez  mon service.
En vrit, il faudrait avoir le coeur bien dur pour ne pas obir  un
matre qui entre avec tant de bont dans les intrts d'un de ses
domestiques: aussi le marchal n'y rsista pas; et le voil remis  sa
place et combl de bienfaits. Tout ce dtail est vrai.

Il y a tous les soirs des bals, des comdies et des mascarades 
Saint-Germain. Le roi a une application  divertir MADAME, qu'il n'a
jamais eue pour l'autre. Racine a fait une tragdie qui s'appelle
_Bajazet_, et qui lve la paille; vraiment elle ne va pas _empirando_
comme les autres. M. de Tallard[233] dit qu'elle est autant au-dessus
des pices de Corneille, que celles de Corneille sont au-dessus de
celles de Boyer: voil ce qui s'appelle louer; il ne faut point tenir
les vrits captives. Nous en jugerons par nos yeux et par nos oreilles.

  Du bruit de Bajazet mon me importune[234],

fait que je veux aller  la comdie; enfin nous en jugerons.

J'ai t  Livry; hlas! ma chre enfant, que je vous ai bien tenu
parole, et que j'ai song tendrement  vous! Il y faisait trs-beau,
quoique trs-froid; mais le soleil brillait; tous les arbres taient
pars de perles et de cristaux: cette diversit ne dplat point. Je me
promenai fort: je fus le lendemain dner  Pomponne: quel moyen de vous
redire ce qui fut dit en cinq heures? je ne m'y ennuyai point. M. de
Pomponne sera ici dans quatre jours; ce serait un grand chagrin pour moi
si jamais j'tais oblige  lui aller parler pour vos affaires de
Provence: tout de bon, il ne m'couterait pas; vous voyez que je fais un
peu l'entendue. Mais, de bonne foi, rien n'est gal  M. d'Uzs; c'est
ce qui s'appelle les grosses cordes; je n'ai jamais vu un homme, ni d'un
meilleur esprit, ni d'un meilleur conseil: je l'attends pour vous parler
de ce qu'il aura fait  Saint-Germain.

Vous me priez de vous crire de grandes lettres; je pense que vous devez
en tre contente; je suis quelquefois pouvante de leur immensit: ce
sont toutes vos flatteries qui me donnent cette confiance. Je vous
conjure de vous conserver dans ce bienheureux tat, et ne passez point
d'une extrmit  l'autre. De bonne foi; prenez du temps pour vous
rtablir, et ne tentez point Dieu par vos dialogues et par votre
voisinage.


  [233] Qui fut depuis marchal de France. Il tait fils de madame de la
  Baume.

  [234] Parodie de ce vers d'_Alexandre_.

    Du bruit de ses exploits mon me importune...

      Acte Ier, scne 2.




83.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi au soir, 15 janvier 1672.

Je vous ai crit ce matin, ma fille, par le courrier qui vous porte
toutes les douceurs et tous les agrments du monde pour vos affaires de
Provence; mais je veux vous crire encore ce soir, afin qu'il ne soit
pas dit que la poste arrive sans vous apporter de mes lettres. Tout de
bon, ma belle, je crois que vous les aimez; vous me le dites: pourquoi
voudriez-vous me tromper en vous trompant vous-mme? Mais si par hasard
cela n'tait pas, vous seriez  plaindre de l'accablement o je vous
mettrais par l'abondance de mes lettres: les vtres font ma flicit. Je
ne vous ai point rpondu sur votre belle me: c'est Langlade qui dit,
_la belle me_, pour badiner; mais, de bonne foi, vous l'avez fort
belle; ce n'est peut-tre pas de ces mes du premier ordre, comme
_chose_[235], ce Romain qui, pour tenir sa parole, retourna chez les
Carthaginois, o il fut pis que martyris; mais, au-dessous, vous pouvez
vous vanter d'tre du premier rang: je vous trouve si parfaite et dans
une si grande rputation, que je ne sais que vous dire, sinon vous
admirer, et vous prier de soutenir toujours votre raison par votre
courage, et votre courage par votre raison.

La pice de Racine m'a paru belle, nous y avons t; ma
_belle-fille_[236] m'a paru la plus miraculeusement bonne comdienne que
j'aie jamais vue: elle surpasse la _Desoeillets_ de cent mille piques;
et moi, qu'on croit assez bonne pour le thtre[237], je ne suis pas
digne d'allumer les chandelles quand elle parat. Elle est laide de
prs, et je ne m'tonne pas que mon fils ait t suffoqu par sa
prsence; mais quand elle dit des vers, elle est adorable. _Bajazet_ est
beau; j'y trouve quelque embarras sur la fin; mais il y a bien de la
passion, et de la passion moins folle que celle de _Brnice_. Je trouve
pourtant,  mon petit sens, qu'elle ne surpasse pas _Andromaque_, et
pour les belles comdies de Corneille, elles sont autant au-dessus, que
votre ide tait au-dessus de..... Appliquez, et ressouvenez-vous de
cette folie, et croyez que jamais rien n'approchera, je ne dis pas
surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de
Corneille. Il nous lut l'autre jour, chez M. de la Rochefoucauld, une
comdie qui fait souvenir de sa dfunte veine[238]. Je voudrais
cependant que vous fussiez venue avec moi aprs-dner, vous ne vous
seriez point ennuye; vous auriez peut-tre pleur une petite larme,
puisque j'en ai pleur plus de vingt; vous auriez admir votre
_belle-soeur_; vous auriez vu les _anges_ (_les demoiselles de Grancey_)
devant vous, et la Bordeaux[239], qui tait habille en petite mignonne.
M. le Duc tait derrire, Pomenars au-dessus, avec les laquais, son nez
dans son manteau, parce que le comte de Crance le veut faire pendre,
quelque rsistance qu'il y fasse; tout le bel air tait sur le thtre:
le marquis de Villeroi avait un habit de bal; le comte de Guiche
ceintur comme son esprit; tout le reste en bandits. J'ai vu deux fois
ce comte chez M. de la Rochefoucauld; il me parut avoir bien de
l'esprit, et il tait moins surnaturel qu' l'ordinaire.

Voil notre abb, chez qui je suis, qui vous mande qu'il a reu le plan
de Grignan, dont il est trs-content: il s'y promne dj par avance; il
voudrait bien en avoir le profil; pour moi, j'attends  le bien possder
que je sois dedans. J'ai mille compliments  vous faire de tous ceux qui
ont entendu les agrables paroles du roi pour M. de Grignan. Madame de
Verneuil me vient la premire, elle a pens mourir. Adieu, mon enfant.
Que vous dirai-je de mon amiti, et de tout l'intrt que je prends 
vous  vingt lieues  la ronde, depuis les plus grandes jusques aux plus
petites choses? J'embrasse l'_admirable_ Grignan, le _prudent_
coadjuteur, et le _prsomptueux_ Adhmar: n'est-ce pas l comme je les
nommais l'autre jour?


  [235] M. de Sauvebeuf, rendant compte  M. le Prince d'une ngociation
  pour laquelle il tait all en Espagne, lui disait: _Chose, chose_, le
  roi d'Espagne, m'a dit, etc.

  [236] Madame de Svign dsigne par ces mots la Champml, que son
  fils avait aime.

  [237] On voit par l que madame de Svign jouait trs-bien la comdie
  en socit. Elle parle  M. de Pomponne du thtre de Fresnes, dans la
  lettre du 1er aot 1667.

  [238] Cette pice ne pouvait tre _Pulchrie_, reprsente en 1672.

  [239] Dont la fille fut marie au comte de Fontaine-Martel, premier
  cuyer de la demoiselle d'Orlans.




84.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 20 janvier 1672.

Voil les maximes de M. de la Rochefoucauld revues, corriges et
augmentes; c'est de sa part que je vous les envoie: il y en a de
divines; et,  ma honte, il y en a que je n'entends point; Dieu sait
comme vous les entendrez. Il y a un dml entre l'archevque de
Paris[240] et l'archevque de Reims: c'est pour une crmonie. Paris
veut que Reims demande permission d'officier; Reims jure qu'il n'en fera
rien: on dit que ces deux hommes ne s'accorderont jamais bien, qu'ils ne
soient  trente lieues l'un de l'autre: ils seront donc toujours mal.
Cette crmonie est une canonisation d'un Borgia, jsuite; toute la
musique de l'Opra y fait rage: il y a des lumires jusque dans la rue
Saint-Antoine; on s'y tue. Le vieux Mrinville[241] est mort sans y tre
all.

Ne vous trompez-vous point, ma chre fille, dans l'opinion que vous avez
de mes lettres? L'autre jour un pendard d'homme, voyant ma lettre
infinie, me demanda si je pensais qu'on pt lire cela: j'en tremblai,
sans dessein toutefois de me corriger; et, me tenant  ce que vous m'en
dites, je ne vous pargnerai aucune bagatelle, grande ou petite, qui
vous puisse divertir; pour moi, c'est ma vie et mon unique plaisir que
le commerce que j'ai avec vous; toutes choses sont ensuite bien loin
aprs. Je suis en peine de votre petit frre: il a bien froid, il campe,
il marche vers Cologne pour un temps infini: j'esprais de le voir cet
hiver, et le voil. Enfin il se trouve que mademoiselle d'Adhmar est la
consolation de ma vieillesse: je voudrais aussi que vous vissiez comme
elle m'aime, comme elle m'appelle, comme elle m'embrasse; elle n'est
point belle, mais elle est aimable; elle a un son de voix charmant; elle
est blanche, elle est nette; enfin je l'aime. Vous me paraissez folle de
votre fils; j'en suis fort aise; on ne saurait avoir trop de fantaisies,
musques ou point musques, il n'importe.

Il y a demain un bal chez MADAME; j'ai vu chez MADEMOISELLE l'agitation
des pierreries: cela m'a fait souvenir de nos tribulations passes, et
plt  Dieu y tre encore! Pouvais-je tre malheureuse avec vous? Toute
ma vie est pleine de repentir: M. Nicole, ayez piti de moi, et me
faites bien envisager les ordres de la Providence. Adieu, ma chre
fille; je n'oserais dire que je vous adore, mais je ne puis concevoir
qu'il y ait un degr d'amiti au del de la mienne; vous m'adoucissez et
m'augmentez mes ennuis, par les aimables et douces assurances de la
vtre.


  [240] Harlay de Champvallon.

  [241] Franois Desmontiers, comte de Mrinville, qui avait t
  lieutenant gnral du gouvernement de Provence.




85.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 22 janvier 1672,  dix heures du soir.

Enfin, ma fille, c'est tout ce que je puis faire que de quitter le petit
coucher de mademoiselle d'Adhmar pour vous crire. Si vous ne voulez
pas tre jalouse, je ne sais que vous dire: c'est la plus aimable enfant
que j'aie jamais vue: elle est vive, elle est gaie, elle a de petits
desseins et de petites faons qui plaisent tout  fait. J'ai t
aujourd'hui chez MADEMOISELLE, qui m'a envoy dire d'y aller; MONSIEUR y
est venu, il m'a parl de vous, il m'a assur que rien ne pouvait tenir
votre place au bal; il m'a dit que votre absence ne devait pas
m'empcher d'aller voir son bal; c'est justement de quoi j'ai grande
envie. Il a t fort question de la guerre, qui est enfin trs-certaine.
Nous attendons la rsolution de la reine d'Espagne[242]; et, quoi
qu'elle dise, nous voulons guerroyer: si elle est pour nous, nous
fondrons sur les Hollandais; si elle est contre nous, nous prendrons la
Flandre: et quand nous aurons commenc la noise, nous ne l'apaiserons
peut-tre pas aisment. Cependant nos troupes marchent vers Cologne.
C'est M. de Luxembourg qui doit ouvrir la scne. Il y a quelques
mouvements en Allemagne.

J'ai fort caus avec M. d'Uzs: notre abb lui a parl de trs-bonne
grce du dessein qu'il a pour l'abb de Grignan[243]: il faut tenir
cette affaire trs-secrte; c'est sur la tte de M. d'Uzs qu'elle
roule; car on ne peut obtenir de Sa Majest les agrments ncessaires
que par son moyen. On me dit en rentrant ici que le chevalier de Grignan
a la petite vrole chez M. d'Uzs: ce serait un grand malheur pour lui,
un grand chagrin pour ceux qui l'aiment, et un grand embarras pour M.
d'Uzs, qui serait hors d'tat d'agir dans toutes les choses o l'on a
besoin de lui: voil qui serait digne de mon malheur ordinaire.

Vous me louez continuellement sur mes lettres, et je n'ose plus parler
des vtres, de peur que cela n'ait l'air de rendre louanges pour
louanges; mais encore ne faut-il pas se contraindre jusqu' ne pas dire
la vrit: vous avez des penses et des tirades incomparables, il ne
manque rien  votre style: d'Hacqueville et moi, nous tions ravis de
lire certains endroits brillants; et mme dans vos narrations, l'endroit
qui regarde le roi, votre colre contre Lauzun et contre l'vque, ce
sont des traits de matre: quelquefois j'en donne aussi une petite part
 madame de Villars; mais elle s'attache aux tendresses, et les larmes
lui en viennent fort bien aux yeux. Ne craignez point que je montre vos
lettres mal  propos; je sais parfaitement bien ceux qui en sont
dignes, et ce qu'il en faut dire ou cacher.

coutez, ma fille, une bont et une douceur charmante du roi votre
matre; cela redoublera bien votre zle pour son service. Il m'est
revenu de trs-bon lieu que l'autre jour M. de Montausier[244] demanda
une petite abbaye  Sa Majest pour un de ses amis; il en fut refus, et
sortit fch de chez le roi, en disant: _Il n'y a que les ministres et
les matresses qui aient du pouvoir en ce pays_. Ces paroles n'taient
pas trop bien choisies; le roi les sut: il fit appeler M. de Montausier,
lui reprocha avec douceur son emportement, le fit souvenir du peu de
sujet qu'il avait de se plaindre de lui, et le lendemain il fit madame
de Crussol[245] dame du palais: je vous dis que voil des conduites de
Titus: vous pouvez juger si le gouverneur a t confondu, aussi bien que
l'vque, qui vous doit sa dputation. Ces manires de se venger sont
bien cruelles. Le roi a raccommod l'archevque de Reims avec
l'archevque de Paris. Que vous dirai-je encore? ma pauvre tante est
accable de mortelles douleurs; cela me fait une tristesse et un devoir
qui m'occupent.


  [242] Anne-Marie d'Autriche, veuve de Philippe IV, roi d'Espagne, et
  mre de Charles II, qui ne fut dclar majeur qu'en 1676, et dont les
  tats taient alors gouverns par la reine sa mre, assiste de six
  conseillers nomms par le feu roi.

  [243] Il parat que l'abb de Coulanges cherchait  rsigner l'abbaye
  de Livry en faveur de l'abb de Grignan.

  [244] Gouverneur de Louis, dauphin de France, fils unique de Louis
  XIV.

  [245] Fille de M. de Montausier.




86.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Sainte-Marie du Faubourg, vendredi 29 janvier 1672, jour de saint
  Franois de Sales, et jour que vous ftes marie. Voil ma premire
  radoterie; c'est que je fais des bouts de l'an de tout.

Me voici dans un lieu, ma fille, qui est le lieu du monde o j'ai
pleur, le jour de votre dpart, le plus abondamment et le plus
amrement: la pense m'en fait encore tressaillir. Il y a une bonne
heure que je me promne toute seule dans le jardin: toutes nos soeurs
sont  vpres, embarrasses d'une mchante musique; et moi, j'ai eu
l'esprit de m'en dispenser. Ma chre enfant, je n'en puis plus; votre
souvenir me tue en mille occasions: j'ai pens mourir dans ce jardin, o
je vous ai vue si souvent: je ne veux point vous dire en quel tat je
suis; vous avez une vertu svre, qui n'entre point dans la faiblesse
humaine; il y a des jours, des heures, des moments o je ne suis pas la
matresse: je suis faible, et ne me pique point de ne l'tre pas: tant y
a, je n'en puis plus, et, pour m'achever, voil un homme que j'avais
envoy chez le chevalier de Grignan, qui me dit qu'il est
extraordinairement mal: cette pitoyable nouvelle n'a pas sch mes yeux.
Je crois qu'il dispose en votre faveur de ce qu'il a: gardez-le, quoique
ce soit peu, pour une marque de sa tendresse, et ne le donnez point,
comme votre coeur le voudrait: il n'y a pas un de vos beaux-frres qui,
 proportion, ne soit plus riche que vous. Je ne puis vous dire le
dplaisir que j'ai dans la vue de cette perte. Hlas! un petit aspic,
comme M. de Rohan, revient de la mort; et cet aimable garon, bien n,
bien fait, de bon naturel, d'un bon coeur, dont la perte ne fait de bien
 personne, nous va prir entre les mains! Si j'tais libre, je ne
l'aurais pas abandonn; je ne crains point son mal, mais je ne fais pas
sur cela ma volont. Vous recevrez par cet ordinaire des lettres crites
plus tard, qui vous parleront plus prcisment de ce malheur: pour moi,
je me contente de le sentir.

Hier au soir, madame du Fresnoi[246] soupa chez nous: c'est une nymphe,
c'est une divinit; mais madame Scarron, madame de la Fayette et moi,
nous voulmes la comparer  madame de Grignan, et nous la trouvmes cent
piques au-dessous, non pas pour l'air ni pour le teint; mais ses yeux
sont tranges, son nez n'est pas comparable au vtre, sa bouche n'est
point fine, la vtre est parfaite; et elle est tellement recueillie dans
sa beaut, que je trouve qu'elle ne dit prcisment que les paroles qui
lui sient bien: il est impossible de se la reprsenter parlant
communment et d'affection sur quelque chose. Pour votre esprit, ces
dames ne mirent aucun degr au-dessus du vtre, et votre conduite, votre
sagesse, votre raison, tout fut clbr: je n'ai jamais vu une personne
si bien loue; je n'eus pas le courage de faire _les honneurs de vous_,
ni de parler contre ma conscience.

On dit que le chancelier est mort; je ne sais si on donnera les sceaux
avant que cette poste parte. La comtesse (_de Fiesque_) est
trs-afflige de la mort de sa fille; elle est  Sainte-Marie de
Saint-Denis. Mon enfant, on ne peut assez se conserver, et grosse, et en
couche, ni assez viter d'tre dans ces deux tats, je ne parle pour
personne. Adieu, ma trs-chre, cette lettre sera courte: je ne puis
rien crire dans l'tat o je suis; vous n'avez pas besoin de ma
tristesse; mais si quelquefois vous recevez des lettres infinies, ne
vous en prenez qu' vous, et aux flatteries que vous me dites sur le
plaisir que vous donne leur longueur; vous n'oseriez plus vous en
plaindre. Je vous embrasse mille fois, et m'en retourne  mon jardin, et
puis  un bout de salut, et puis chez des malades qui sont aussi
chagrins que moi.

Voil Madeleine-Agns qui entre, et qui vous salue en Notre-Seigneur.


  [246] Femme d'lie du Fresnoi, premier commis de M. de Louvois, dont
  elle tait la matresse, et qui fit crer pour elle la charge de dame
  du lit de la reine.




87.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 3 fvrier 1672.

J'eus hier une heure de conversation avec M. de Pomponne[247]: il
faudrait plus de papier qu'il n'y en a dans mon cabinet pour vous dire
la joie que nous emes de nous revoir, et comme nous passions  la hte
sur mille chapitres, que nous n'avions pas le temps de traiter  fond.
Enfin je ne l'ai point trouv chang; il est toujours parfait; il croit
que je vaux plus que je ne vaux effectivement: son pre lui a fait
comprendre qu'il ne pouvait l'obliger plus sensiblement qu'en
m'obligeant en toutes choses: mille autres raisons,  ce qu'il dit, lui
donnent ce mme dsir, et surtout il se trouve que j'ai le gouvernement
de Provence sur les bras; c'est un prtexte admirable pour avoir bien
des affaires ensemble: voil le seul chapitre qui ne fut point trangl.
Je lui parlai  loisir de l'vque; il sait couter aussi bien que
rpondre, et crut aisment le plan que je lui fis des manires du
prlat; il ne me parut pas qu'il approuvt qu'un homme de sa profession
voult faire le gouverneur: il me semble que je n'oubliai rien de ce
qu'il fallait dire: il me donne toujours de l'esprit; le sien est
tellement ais, qu'on prend, sans y penser, une confiance qui fait qu'on
parle heureusement de tout ce qu'on pense: je connais mille gens qui
font le contraire. Enfin, ma fille, sans vouloir m'attirer de nouvelles
douceurs, dont vous tes prodigue pour moi, je sortis avec une joie
incroyable, dans la pense que cette liaison avec lui vous serait
trs-utile; nous sommes demeurs d'accord de nous crire; il aime mon
style naturel et drang, quoique le sien soit comme celui de
l'loquence mme. Je vous mandai l'autre jour de tristes nouvelles du
pauvre chevalier, on venait de me les donner de mme; j'appris le soir
qu'il n'tait pas si mal, et enfin il est encore en vie, quoiqu'il ait
t au del de l'extrme-onction, et qu'il soit encore trs-mal: sa
petite vrole sort et sche en mme temps; il me semble que c'est comme
celle de madame de Saint-Simon. Ripert vous en crira plus srement que
moi; j'en sais pourtant tous les jours des nouvelles, et j'en suis dans
une trs-vritable inquitude; je l'aime encore plus que je ne pensais.
Cette nuit, madame la princesse de Conti est tombe en apoplexie: elle
n'est pas encore morte, mais elle n'a aucune connaissance; elle est sans
pouls et sans parole; on la martyrise pour la faire revenir: il y a cent
personnes dans sa chambre, trois cents dans sa maison: on pleure, on
crie; voil tout ce que j'en sais jusqu' prsent. Pour M. le chancelier
(_P. Sguier_), il est mort trs-assurment; mais mort en grand homme:
son bel esprit, sa prodigieuse mmoire, sa naturelle loquence, sa haute
pit, se sont rassembls aux derniers jours de sa vie: la comparaison
du flambeau qui redouble sa lumire en finissant, est juste pour lui. Le
Mascaron[248] l'assistait, et se trouvait confondu par ses rponses et
par ses citations; il paraphrasait le _Miserere_, et faisait pleurer
tout le monde; il citait la sainte criture et les Pres, mieux que les
vques dont il tait environn; enfin sa mort est une des plus belles
et des plus extraordinaires choses du monde. Ce qui l'est encore plus,
c'est qu'il n'a point laiss de grands biens; il tait aussi riche en
entrant  la cour, qu'il l'tait en mourant. Il est vrai qu'il a tabli
sa famille; mais si on prenait chez lui, ce n'tait pas lui. Enfin il ne
laisse que soixante-dix mille livres de rente; est-ce du bien pour un
homme qui a t quarante ans chancelier, et qui tait riche
naturellement? La mort dcouvre bien des choses, et ce n'est point de sa
famille que je tiens tout ceci. On les voit: nous avons fait aujourd'hui
nos stations, madame de Coulanges et moi. Madame de Verneuil[249] est si
mal, qu'elle n'a pu voir le monde. On ne sait encore qui aura les
sceaux.

Je vous conjure de mander au coadjuteur qu'il songe  faire rponse sur
l'affaire dont lui crit M. d'Agen[250], j'en suis tourmente: cela est
mal d'tre paresseux avec un vque de rputation. Je remets tous les
jours  crire  ce coadjuteur; son irrgularit me dbauche; je le
condamne, et je l'imite. J'embrasse M. de Grignan: est-il encore
question des grives? Il y avait l'autre jour une dame[251] qui
confondit ce qu'on dit d'une grive, et au lieu de dire, _elle est sole
comme une grive_, disait que la premire prsidente _tait sourde comme
une grive_; cela fit rire. Adieu, ma chre fille, je vous aime, ce me
semble, bien plus que moi-mme. Votre fille est aimable, je m'en amuse
de bonne foi; elle embellit tous les jours; ce petit mnage me donne la
vie.


  [247] Ministre des affaires trangres.

  [248] Jules Mascaron, de l'Oratoire, clbre prdicateur, vque de
  Tulle.

  [249] Fille de M. Sguier.

  [250] Claude Joli, vque d'Agen.

  [251] Madame de Louvois.




88.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 5 fvrier 672. Il y a aujourd'hui mille ans que je
  suis ne.

Je suis ravie, ma bonne, que vous aimiez mes lettres; je ne crois
pourtant pas qu'elles soient aussi agrables que vous me le dites. Je
vous envoie quatre rames de papier; vous savez  quelle condition:
j'espre en recevoir la plus grande partie entre ci et Pques; aprs
cela, j'aspirerai  d'autres plaisirs.

On m'a assur ce matin que le chevalier se portait mieux: j'espre en sa
jeunesse; je prie Dieu de tout mon coeur qu'il nous le redonne. Madame
la princesse de Conti mourut sept ou huit heures aprs que j'eus ferm
mon paquet; c'est--dire, hier  quatre heures du matin, sans aucune
connaissance, ni avoir jamais dit une seule parole de bon sens: elle
appelait quelquefois _Ccile_, une femme de chambre, et disait: Mon
Dieu! On croyait que son esprit allait revenir, mais elle n'en disait
pas davantage. Elle expira en faisant un grand cri, et au milieu d'une
convulsion qui lui fit imprimer ses doigts dans le bras d'une femme qui
la tenait. La dsolation de sa chambre ne peut s'exprimer: M. le Duc,
MM. les princes de Conti, madame de Longueville, madame de Gamaches,
pleuraient de tout leur coeur. Madame de Gesvres avait pris le parti des
vanouissements; madame de Brissac de crier les hauts cris, et de se
jeter par la place. Il fallut les chasser, parce qu'on ne savait plus ce
qu'on faisait: ces deux personnages n'ont pas russi: qui prouve trop ne
prouve rien, dit je ne sais qui. Enfin, la douleur est universelle. Le
roi a paru touch, et a fait son pangyrique, en disant qu'elle tait
plus considrable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune. M. le
Prince est tuteur: il y a vingt mille cus aux pauvres, autant  ses
domestiques; elle veut tre enterre  sa paroisse tout simplement,
comme la moindre femme. Je ne sais si ce dtail est  propos; mais vous
voulez et vous souffrez que mes lettres soient longues, et voil le
hasard que vous courez. Je vis hier sur son lit cette sainte princesse;
elle tait dfigure par le martyre qu'on lui avait fait  la bouche: on
lui avait rompu deux dents, et brl la tte; c'est--dire que si les
pauvres patients ne mouraient point de l'apoplexie, ils seraient 
plaindre de l'tat o on les met. Il y a de belles rflexions  faire
sur cette mort, cruelle pour toute autre, mais trs-heureuse pour elle
qui ne l'a point sentie, et qui tait toujours prpare. Brancas en est
pntr.

J'oubliai avant-hier de vous mander que j'avais rencontr Canaples 
Notre-Dame, et qu'aprs mille amitis pour M. de Grignan, il me dit que
le marchal de Villeroi l'avait assur que les lettres de M. de Grignan
taient admires dans le conseil, qu'on les lisait avec plaisir, et que
le roi avait dit qu'il n'en avait jamais vu de mieux crites: je lui
promis de vous le mander. Cette dame que je ne vous nommai point dans ma
dernire lettre, c'tait madame de Louvois. A propos, M. de Louvois est
entr et assis au conseil depuis quatre jours, en qualit de ministre.
Le roi scellera demain avec six conseillers d'tat et quatre matres des
requtes; on ne sait combien cela durera: voil une belle charge, dont
Sa Majest s'acquittera trs-bien. Il me vient des penses folles sur le
chancelier; mais o puis-je les avoir prises, dans le chagrin o je suis
depuis deux ou trois jours? Cette veille, ce jour, ce lendemain, ce
temps de votre dpart de l'anne passe, tout cela m'a tellement touch
le coeur et l'esprit, que j'en avais sans cesse les larmes aux yeux,
malgr moi: car rien n'est moins utile que les douleurs d'une chose sur
laquelle on n'a plus aucun pouvoir: on se tue, on se dvore hors de
propos, aussi bien qu' faire des souhaits et des chteaux en Espagne:
vous tes trop sage pour les aimer; et moi, je les aime.




89.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 12 fvrier 1672.

Je ne puis, ma chre fille, qu'tre en peine de vous, quand je songe au
dplaisir que vous aurez de la mort du pauvre chevalier. Vous l'aviez vu
depuis peu; c'tait assez pour l'aimer beaucoup, et pour connatre
encore plus toutes les bonnes qualits que Dieu avait mises en lui. Il
est vrai que jamais homme n'a t mieux n, et n'a eu des sentiments
plus droits et plus souhaitables, avec une trs-belle physionomie et une
trs-grande tendresse pour vous; tout cela le rendait infiniment
aimable, et pour vous et pour tout le monde. Je comprends bien aisment
votre douleur, puisque je la sens en moi: cependant j'entreprends de
vous amuser un quart d'heure, et par des choses o vous avez intrt, et
par le rcit de ce qui se passe dans le monde.

J'ai eu une grande conversation avec M. le Camus; il entre si
parfaitement bien dans nos sentiments, qu'il me donne des conseils; il
est piqu des conduites malhonntes; et comme il en a de fort
contraires, il n'a nulle peine  entrer dans nos vues, o la droiture et
la sincrit sont en usage: c'est ce dont il ne faut point se dpartir,
quoi qu'il arrive; cette mode revient toujours. On ne trompe gure
longtemps le monde, et les fourbes sont enfin dcouverts: j'en suis
persuade. M. de Pomponne n'est pas moins oppos  ce qui lui est si
contraire; et je vous puis assurer que, si j'tais aussi habile sur
toutes choses que je le suis pour discourir l-dessus, il ne manquerait
rien  ma capacit. Dites-moi quelquefois quelque chose d'agrable pour
M. le Camus: ce sont des faveurs prcieuses pour lui, et d'autant plus
qu'il n'est oblig  aucune rponse.

Le marquis de Villeroi est donc parti pour Lyon comme je vous l'ai
mand; le roi lui fit dire par le marchal de Crqui qu'il s'loignt:
on croit que c'est pour quelques discours chez madame la comtesse (_de
Soissons_); enfin,

  On parle d'eaux, de Tibre et l'on se tait du reste[252].

Le roi demanda  MONSIEUR, qui revenait de Paris: Eh bien! mon frre,
que dit-on  Paris? MONSIEUR lui rpondit: On parle fort de ce pauvre
marquis.--Et qu'en dit-on?--On dit, monsieur, que c'est qu'il a voulu
parler pour un autre malheureux.--Et quel malheureux, dit le roi?--Pour
le chevalier de Lorraine, dit MONSIEUR.--Mais, dit le roi, y songez-vous
encore  ce chevalier de Lorraine? vous en souciez-vous? Aimeriez-vous
bien quelqu'un qui vous le rendrait?--En vrit, rpondit MONSIEUR, ce
serait le plus sensible plaisir que je pusse recevoir en ma vie.--Oh
bien! dit le roi, je veux vous faire ce prsent; il y a deux jours que
le courrier est parti; il reviendra; je vous le redonne, et veux que
vous m'ayez toute votre vie cette obligation, et que vous l'aimiez pour
l'amour de moi; je fais plus, car je le fais marchal de camp dans mon
arme. L-dessus, MONSIEUR se jette aux pieds du Roi, lui embrasse
longtemps les genoux, et lui baise une main avec une joie sans gale. Le
roi le relve, et lui dit: Mon frre, ce n'est pas ainsi que des frres
se doivent embrasser; et l'embrasse fraternellement. Tout ce dtail est
de trs-bon lieu, et rien n'est plus vrai: vous pouvez l-dessus faire
vos rflexions, tirer vos consquences, et redoubler vos belles passions
pour le service du roi votre matre. On dit que MADAME fera le voyage,
et que plusieurs dames l'accompagneront. Les sentiments sont divers chez
MONSIEUR: les uns ont le visage along d'un demi-pied, d'autres l'ont
raccourci d'autant. On dit que celui du chevalier de Beuvron est infini.
M. de Navailles revient aussi, et servira de lieutenant gnral dans
l'arme de MONSIEUR, avec M. de Schomberg. Le roi a dit au marchal de
Villeroi: Il fallait cette petite pnitence  votre fils, mais les
peines de ce monde ne durent pas toujours. Vous pouvez vous assurer que
tout ceci est vrai; c'est mon aversion que les faux dtails, mais j'aime
les vrais: si vous n'tes de mon got, vous tes perdue; car en voici
d'infinis.

La Marans tait l'autre jour seule en mante chez madame de Longueville;
on sifflait dessus. Langlade vous mande que l'autre jour, en vue de vous
plaire, il la releva bien de sentinelle sur des sottises qu'elle lui
disait, et qu'il vous et bien souhait derrire la porte: plt  Dieu
que vous y eussiez t! Madame de Brissac tait inconsolable chez madame
de Longueville; mais par malheur le comte de Guiche se mit  causer avec
elle, et elle oublia son rle, aussi bien que celui du dsespoir le jour
de la mort[253]; car il fallait en un certain endroit qu'elle et perdu
connaissance; elle l'oublia, et reconnut fort bien des gens qui
entraient.

Adieu, ma trs-chre, ma trs-aimable; ne trouvez-vous pas qu'il y a
bien longtemps que nous sommes spares? Je suis frappe de cette
douleur d'une manire tellement importune, qu'elle me serait
insupportable, si je n'aimais  vous aimer autant que je fais, quelques
peines qui y soient attaches.


  [252] Vers de Corneille dans _Cinna_, scne V, acte IV.

  [253] De madame la princesse de Conti.




90.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi au soir, 26 fvrier 1672.

J'ai reu la lettre que vous m'avez crite pour M. de la Valette; tout
m'est cher de ce qui vient de vous: je lui veux faire avoir Pellisson
pour rapporteur, afin de voir s'il sait bien faire le matre des
requtes; je ne le puis croire, si je ne le vois.

Cette pauvre MADAME[254] est toujours  l'agonie; c'est une chose
trange que l'tat o elle est. Mais tout est en motion dans Paris: le
courrier d'Espagne est revenu; il dit que non-seulement la reine
d'Espagne se tient au trait des Pyrnes, qui est de ne point accabler
ses allis, mais qu'elle dfendra les Hollandais de toute sa puissance:
voil donc la plus grande guerre du monde allume; et pourquoi? C'est
bien proprement _les petits soufflets_; vous en souvient-il? Nous allons
attaquer la Flandre; les Hollandais se joindront aux Espagnols; Dieu
nous garde des Sudois, des Anglais, des Allemands; je suis assomme de
cette nouvelle. Je voudrais bien que quelque ange voult descendre du
ciel pour calmer tous les esprits et faire la paix.

Notre cardinal (_de Retz_) est toujours malade; je lui rends de grands
soins: il vous aime toujours; il compte que vous l'aimez aussi.

Je vous claircirai un peu mieux l'affaire dont vous me parltes l'autre
jour; mais M. le comte de Guiche ni M. de Longueville n'en sont point,
ce me semble: enfin je vous en instruirai. M. de Boufflers a tu un
homme aprs sa mort; il tait dans sa bire et en carrosse, on le menait
 une lieue de Boufflers pour l'enterrer; son cur tait avec le corps.
On verse; la bire coupe le cou au pauvre cur. Hier un homme versa en
revenant de Saint-Germain; il se creva le coeur, et mourut dans le
carrosse.

Madame Scarron, qui soupe ici tous les soirs, et dont la compagnie est
dlicieuse, s'amuse et se joue avec votre fille; elle la trouve jolie,
et point du tout laide. Cette petite appelait hier l'abb Ttu _son
papa_: il s'en dfendit par de trs-bonnes raisons, et nous le crmes.
Je vous embrasse, ma trs-aimable; je vous mandai tant de choses en
dernier lieu, qu'il me semble que je n'ai rien  dire aujourd'hui; je
vous assure pourtant que je ne demeurerais pas court, si je voulais vous
dire tous les sentiments que j'ai pour vous.


  [254] Seconde femme de Gaston, duc d'Orlans, morte le 3 avril
  suivant.




91.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, mardi 1er mars 1672.

Je commence ma lettre aujourd'hui, ma fille, jour de mardi gras; je
l'achverai demain. Si vous tes  Sainte-Marie, je suis chez notre
abb, qui a depuis deux jours un petit drglement qui lui donne de
l'motion; je n'en suis pas encore en peine; mais j'aimerais mieux qu'il
se portt tout  fait bien. Madame de Coulanges et madame Scarron me
voulaient mener  Vincennes; M. de la Rochefoucauld voulait que
j'allasse chez lui entendre lire une comdie de Molire[255]; mais, en
vrit, j'ai tout refus avec plaisir; et me voil  mon devoir, avec la
joie et la tristesse de vous crire: il y a longtemps vraiment que je
vous cris. Vous tes donc  Sainte-Marie, ne voulant pas laisser
chapper un moment de la douleur que vous avez de la mort du pauvre
chevalier; vous la voulez sentir  longs traits, sans en rien rabattre,
sans aucune distraction: cette application  faire valoir et  vouloir
sentir toute votre tristesse, me parat d'une personne qui n'est pas si
embarrasse qu'une autre[256] d'avoir des occasions de s'affliger; j'en
prends  tmoin votre coeur.

Voil donc votre carnaval chapp de la fureur des rjouissances
publiques; sauvez-vous aussi de l'air de la petite vrole: je crains
pour vous beaucoup plus que vous. Nous avons ici madame de la Troche: il
est vrai qu'elle sait arriver  Paris: son sjour de l'anne passe fut
bien abm  mon gard, dans l'extrme douleur de vous perdre. Depuis ce
temps, ma chre enfant, vous tes arrive partout, comme vous dites;
mais point du tout  Paris. Vos rflexions sur l'esprance sont divines:
si Bourdelot[257] les avait faites, tout l'univers le saurait; vous ne
faites pas tant de bruit pour faire des merveilles: _le malheur du
bonheur_ est tellement bien dit, qu'on ne peut trop aimer une plume qui
exprime ces choses-l. Vous dites tout sur l'esprance; et je suis si
fort de votre avis, que je ne sais si je dois aller en Provence, tant
j'ai de crainte d'en repartir. Je vois dj comme le temps galopera; je
connais ses manires; mais ensuite de cette belle rflexion, mon coeur
dcide comme le vtre, et je ne souhaite rien tant que de partir: je
veux mme esprer qu'il peut arriver de telles choses, que je vous
ramnerai avec moi: c'est l-dessus qu'il est difficile de parler de si
loin: du moins, ma fille, il ne tiendra pas  une maison, ni  des
meubles; je ne songe qu' vous; les pas que je fais pour vous sont les
premiers; les autres viennent aprs comme ils peuvent.

J'ai donn vos lettres au faubourg, elles sont bien faites: on y trouve
la rflexion de M. de Grignan admirable: on l'a pense quelquefois; mais
vous l'avez habille pour paratre devant le monde. Je n'ai pas dit ce
que vous avez trouv dans la maxime[258] qui ressemble  la chanson;
pour moi, je suis de votre avis: je saurai s'ils ont eu un autre dessein
que de vouloir louer les fantaisies, c'est--dire les passions: si cela
est, l'exacte philosophie s'en offense; si cela n'est pas, il faut
qu'ils s'expliquent mieux.

Je soupai hier chez Gourville avec les la Rochefoucauld, les Plessis,
les la Fayette, les Tournay[259]: nous attendions le grand Pomponne;
mais le service de ce cher matre que vous honorez tant l'empcha de se
retrouver avec la fleur de ses amis: il a bien des affaires,  cause des
dpches qu'il faut crire partout, et  cause de la guerre.

L'archevque de Toulouse[260] a t fait cardinal  Rome; et la nouvelle
en est venue ici dans le temps qu'on attendait celle de M. de Laon[261]
c'est une grande douleur pour tous ses amis. On tient que M. de Laon
s'est sacrifi pour le service du roi, et qu'afin de ne point trahir les
intrts de la France, il n'a point mnag le cardinal Altieri, qui lui
a fait ce tour.

Benserade a dit plaisamment  mon gr que le retour du chevalier de
Lorraine rjouissait ses amis et affligeait ses cratures; car il n'y en
a point qui lui ait gard fidlit.

J'ai su, sans en pouvoir douter, qu'il ne tiendra encore qu' nous
d'avoir la paix. La reine d'Espagne n'a point prcisment rpondu comme
on le disait: elle a dit simplement qu'elle se tenait au trait de paix,
qui permet d'assister ses allis. Nous avons pris la mme libert pour
le Portugal; elle promet mme prsentement de ne point assister les
Hollandais: elle ne le veut pas signer; voil le procs. Si on
s'opinitre  vouloir qu'elle signe, tout est perdu; sinon, la paix sera
bientt faite, quand nous n'aurons pas l'Espagne contre nous: le temps
nous en apprendra davantage. Adieu, ma trs-chre et trs-aimable; je
crains bien qu'aimant la solitude comme vous faites, vous ne vous
creusiez les yeux et l'esprit  force de rver.


  [255] Probablement les _Femmes savantes_, reprsentes le 11 mars
  1672.

  [256] Allusion  la comtesse de Fiesque, qui avait perdu madame de
  Guerchy, sa fille, au mois de janvier prcdent, et dont madame de
  Scudri disait: La comtesse est bien embarrasse d'une affliction. A
  quoi Bussy rpondit, Je crois que la joie lui est bien aussi chre
  que ses enfants.

  [257] Pierre Michon, connu sous le nom de l'abb Bourdelot. Il avait
  t mdecin du prince de Cond, pre du grand Cond; il le fut ensuite
  de la reine Christine, Madame de la Baume et Bourdelot avaient crit
  une petite pice _contre l'Esprance_, et la princesse palatine y fit
  une rponse.

  [258] Il est question de cette maxime de la Rochefoucauld: _Qui vit
  sans folie n'est pas si sage qu'il le croit_.

  [259] C'est--dire l'vque de Tournay, Gilbert de Choiseul.

  [260] Pierre de Bonzi.

  [261] Csar d'Estres, vque de Laon, fut dclar cardinal peu de
  temps aprs: il l'tait _in petto_ depuis le mois d'aot 1671.




92.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi au soir, 9 mars 1672.

Ne me parlez plus de mes lettres, ma fille; je viens d'en recevoir une
de vous qui enlve, tout aimable, toute brillante, toute pleine de
penses, toute pleine de tendresse: c'est un style juste et court, qui
chemine et qui plat au souverain degr, mme sans vous aimer comme je
fais. Je vous le dirais plus souvent, sans que je crains[262] d'tre
fade; mais je suis toujours ravie de vos lettres sans vous le dire:
madame de Coulanges l'est aussi de quelques endroits que je lui fais
voir, et qu'il est impossible de lire toute seule. Il y a un petit air
de dimanche gras rpandu sur cette lettre, qui la rend d'un got
nonpareil.

Il y avait longtemps que vous tiez abme: j'en tais toute triste;
mais le jeu de l'oie vous a renouvele, comme il l'a t par les Grecs:
je voudrais bien que vous n'eussiez jou qu' l'oie, et que vous
n'eussiez point perdu tant d'argent. Un malheur continuel pique et
offense; on hait d'tre houspill par la fortune; cet avantage que les
autres ont sur nous blesse et dplat, quoique ce ne soit point dans une
occasion d'importance. Nicole dit si bien cela! enfin j'en hais la
fortune, et me voil bien persuade qu'elle est aveugle de vous traiter
comme elle fait; si elle n'tait que borgne, vous ne seriez point si
malheureuse.

Vous me demandez les symptmes de cet amour[263]: c'est premirement une
ngative vive et prvenante; c'est un air outr d'indiffrence qui
prouve le contraire; c'est le tmoignage des gens qui voient de prs,
soutenu de la voix publique; c'est une suspension de tout ce mouvement
de la machine ronde; c'est un relchement de tous les soins ordinaires,
pour vaquer  un seul; c'est une satire perptuelle contre les vieilles
gens amoureux; vraiment il faudrait tre bien fou, bien insens: quoi,
une jeune femme! voil une bonne pratique pour moi; cela me conviendrait
fort; j'aimerais mieux m'tre rompu les deux bras. Et  cela on rpond
intrieurement: Et oui, tout cela est vrai; mais vous ne laissez pas
d'tre amoureux: vous dites vos rflexions; elles sont justes, elles
sont vraies, elles font votre tourment; mais vous ne laissez pas d'tre
amoureux: vous tes tout plein de raison, mais l'amour est plus fort que
toutes les raisons: vous tes malade, vous pleurez, vous enragez, et
vous tes amoureux. Si vous conduisez  cette extrmit M. de
Vence[264], je vous prie, ma fille, que j'en sois la confidente; en
attendant, vous ne sauriez avoir un plus agrable commerce: c'est un
prlat d'un esprit et d'un mrite distingu; c'est le plus bel esprit de
son temps: vous avez admir ses vers, jouissez de sa prose; il excelle
en tout; il mrite que vous en fassiez votre ami. Vous citez plaisamment
cette dame qui aimait  faire tourner la tte  des moines: ce serait
une bien plus grande merveille de la faire tourner  M. de Vence, lui
dont la tte est si bonne, si bien faite et si bien organise: c'est un
trsor que vous avez en Provence, profitez-en; du reste, sauve qui peut!

Je vous dfends, ma chre enfant, de m'envoyer votre portrait: si vous
tes belle, faites-vous peindre, mais gardez-moi cet aimable prsent
pour quand j'arriverai: je serais fche de le laisser ici; suivez mon
conseil, et recevez en attendant un prsent passant tous les prsents
passs et prsents; car ce n'est pas trop dire: c'est un tour de perles
de douze mille cus; cela est un peu fort, mais il ne l'est pas plus que
ma bonne volont: enfin regardez-le, pesez-le, voyez comme il est
enfil, et puis dites-m'en votre avis: c'est le plus beau que j'aie
jamais vu; on l'a admir ici. Si vous l'approuvez, qu'il ne vous tienne
point au cou, il sera suivi de quelques autres; car pour moi, je ne suis
point librale  demi: srieusement, il est beau, et vient de
l'ambassadeur de Venise, notre dfunt voisin. Voil aussi des pincettes
pour cette barbe incomparable; ce sont les plus parfaites de Paris.
Voil aussi un livre que mon oncle de Svign[265] m'a prie de vous
envoyer; je m'imagine que ce n'est pas un roman: je ne lui laisserai pas
le soin de vous envoyer les contes de la Fontaine, qui sont...... vous
en jugerez.

Nous tchons d'amuser notre bon cardinal[266]: Corneille lui a lu une
pice qui sera joue dans quelque temps, et qui fait souvenir des
anciennes Molire lui lira samedi _Trissotin_, qui est une fort
plaisante chose. Despraux lui donnera son _Lutrin_ et sa _Potique_:
voil tout ce qu'on peut faire pour son service. Il vous aime de tout
son coeur, ce pauvre cardinal; il parle souvent de vous, et vos louanges
ne finissent pas si aisment qu'elles commencent. Mais, hlas! quand
nous songeons qu'on nous a enlev notre chre enfant, rien n'est capable
de nous consoler: pour moi, je serais trs-fche d'tre console; je ne
me pique ni de fermet, ni de philosophie; mon coeur me mne et me
conduit. On disait l'autre jour (je crois vous l'avoir mand) que la
vraie mesure du mrite du coeur, c'tait la capacit d'aimer: je me
trouve d'une grande lvation par cette rgle; elle me donnerait trop de
vanit, si je n'avais mille autres sujets de me remettre  ma place.

Adhmar m'aime assez, mais il hait trop l'vque, et vous le hassez
trop aussi: l'oisivet vous jette dans cet amusement; vous n'auriez pas
tant de loisir, si vous tiez ici. M. d'Uzs m'a fait voir un mmoire
qu'il a tir et corrig du vtre, dont il fera des merveilles;
fiez-vous-en  lui; vous n'avez qu' lui envoyer tout ce que vous
voudrez, sans craindre que rien ne sorte de ses mains, que dans le juste
point de la perfection. Il y a, dans tout ce qui vient de vous autres,
un petit brin d'imptuosit, qui est la vraie marque de l'ouvrier: c'est
le chien du _Bassan_[267]. On vous mandera le dnoment que M. d'Uzs
fera  toute cette comdie; j'irai me faire nommer  la porte de
l'vque, dont je vois tous les jours le nom  la mienne. Ne craignez
pas, pour cela, que nous trahissions vos intrts. Il y a plusieurs
prlats qui se tourmentent de cette paix; elle ne sera faite qu' de
bonnes enseignes. Si vous voulez faire plaisir  l'vque, perdez bien
de l'argent, mettez-vous dans une grande presse; c'est l qu'il vous
attend.

Voici une nouvelle; coutez-moi: le roi a fait entendre  messieurs de
Charost qu'il voulait leur donner des lettres de duc et pair,
c'est--dire qu'ils auront tous deux, ds  prsent, les honneurs du
Louvre, et une assurance d'tre passs au parlement la premire fois
qu'on en passera. On donne au fils la lieutenance gnrale de la
Picardie, qui n'avait pas t remplie depuis trs-longtemps, avec vingt
mille francs d'appointement, et deux cent mille francs de M. de Duras,
pour la charge de capitaine des gardes du corps, que MM. de Charost lui
cdent. Raisonnez l-dessus, et voyez si M. de Duras ne vous parat pas
plus heureux que M. de Charost. Cette place est d'une telle beaut, par
la confiance qu'elle marque et par l'honneur d'tre proche de Sa
Majest, qu'elle n'a point de prix. M. de Duras, pendant son quartier,
suivra le roi  l'arme, et commandera  toute la maison de Sa Majest.
Il n'y a point de dignit qui console de cette perte; cependant on entre
dans le sentiment du matre, et l'on trouve que messieurs de
Charost[268] doivent tre contents. Que notre ami Noailles prenne garde
 lui, on dit qu'il lui en pend autant  l'oeil; car il n'a qu'un oeil
aussi bien que les autres.

On parle toujours de la guerre: vous pouvez penser combien j'en suis
fche: il y a des gens qui veulent encore faire des almanachs[269];
mais pour cette campagne, ils sont tromps. Toute mon esprance, c'est
que la cavalerie ne sera pas expose aux siges que l'on fera chez les
Hollandais; il faut vivre pour voir dmler toute cette fuse. J'ai vu
le marquis de Vence: je le trouvai si jeune, que je lui demandai comment
se portait madame sa mre; M. de Coulanges me redressa: le cardinal de
Retz interrompit notre conversation, mais ce ne fut que pour parler de
vous. Je souhaite toujours Adhmar, pour me redire encore mille fois que
vous m'aimez: vous m'assurez que c'est avec une tendresse digne de la
mienne; si je ne suis contente de cette ressemblance, je suis bien
difficile  contenter.

Je viens de recevoir votre lettre du jour des Cendres: en vrit, ma
fille, vous me confondez par vos louanges et par vos remercments; c'est
me faire souvenir de ce que je voudrais faire pour vous, et j'en
soupire, parce que je ne me contente pas moi-mme; et plt  Dieu que
vous fussiez si presse de mes bienfaits, que vous fussiez contrainte de
vous jeter dans l'ingratitude! Nous avons souvent dit que c'est la vraie
porte pour en sortir honntement, quand on ne sait plus o donner de la
tte; mais je ne suis pas assez heureuse pour vous rduire  cette
extrmit: votre reconnaissance suffit et au del. Que vous tes
aimable! et que vous me dites plaisamment tout ce qui se peut dire
l-dessus! Au reste, quelle folie de perdre tant d'argent  ce chien de
brelan! c'est un coupe-gorge qu'on a banni de ce pays-ci, parce qu'on y
fait de srieux voyages: vous jouez d'un malheur insurmontable, vous
perdez toujours; croyez-moi, ne vous opinitrez point, songez que tout
cet argent s'est perdu sans vous divertir: au contraire, vous avez pay
cinq ou six mille francs pour vous ennuyer, et pour tre houspille de
la fortune. Ma fille, je m'emporte; il faut dire comme Tartufe: _C'est
un excs de zle_. A propos de comdie, voil _Bajazet_: si je pouvais
vous envoyer la Champml, vous trouveriez la pice bonne; mais, sans
elle, elle perd la moiti de son prix. Je suis folle de Corneille; il
nous donnera encore _Pulchrie_, o l'on reverra

    La main qui crayonna
  La mort du grand Pompe et l'me de Cinna[270].

Il faut que tout cde  son gnie. Voil cette petite fable de la
Fontaine, sur l'aventure du cur de M. de Boufflers, qui fut tu tout
roide en carrosse auprs de son mort[271]: cet vnement est bizarre; la
fable est jolie, mais ce n'est rien au prix de celles qui suivront. Je
ne sais ce que c'est ce que _Pot au lait_[272].

J'ai souvent des nouvelles de mon pauvre enfant; la guerre me dplat
fort, pour lui premirement, et puis pour les autres que j'aime. Madame
de Vaudemont est  Anvers, nullement dispose  revenir; son mari est
contre nous. Madame de Courcelles[273] sera bientt sur la sellette; je
ne sais si elle touchera _il petto adamantino_ de M. d'Avaux[274]; mais
jusqu'ici il a t aussi rude  la Tournelle que dans sa rponse. Ma
fille, j'cris sans mesure, encore faut-il finir: en crivant aux
autres, on est aise d'avoir crit; et moi, j'aime  vous crire
par-dessus toutes choses. J'ai mille amitis  vous faire de M. de la
Rochefoucauld, de notre cardinal, de Barillon, et surtout de madame
Scarron, qui vous sait bien louer  ma fantaisie; vous tes bien selon
son got. Pour M. et madame de Coulanges, M. l'abb, ma tante, ma
cousine, la Mousse, c'est un cri gnral pour me prier de parler d'eux;
mais je ne suis pas toujours en humeur de faire des litanies; j'en
oublie encore: en voil pour longtemps. Le pauvre Ripert est toujours au
lit: il me vient des penses sur son mal; que diantre a-t-il? J'aime
toujours ma petite enfant, malgr les divines beauts de son frre.

Adieu, ma chre enfant, j'embrasse votre comte; je l'aime encore mieux
dans son appartement que dans le vtre. Hlas! quelle joie de vous voir
belle taille, en sant, en tat d'aller, de trotter comme une autre.
Donnez-moi le plaisir de vous revoir ainsi.


  [262] Ancienne locution; on dirait maintenant _sans que je craigne_.

  [263] L'amour de d'Hacqueville pour une fille du marchal de Gramont.

  [264] Antoine Godeau, vque de Vence, mort le 21 avril 1672.

  [265] Renaud de Svign s'tait retir  Port-Royal des champs, o il
  passa les dernires annes de sa vie dans les exercices de la plus
  haute pit. Il y mourut le 19 mars 1676.

  [266] Le cardinal de Retz.

  [267] Le Bassan faisait figurer son chien dans la composition de
  presque tous ses tableaux.

  [268] Armand de Bthune, marquis de Charost, avait pous Marie
  Fouquet, fille du surintendant.

  [269] C'est--dire des pronostics. On donnait alors ce sens au mot
  almanach  cause des prdictions qu'on y trouvait.

  [270] Allusion  ces vers de la ddicace d'OEdipe,  M. Fouquet:

    Et je me sens encor la main qui crayonna
    L'me du grand Pompe et l'esprit de Cinna.

  [271] _Voyez_ la fable XI du livre VII, _le Cur et le Mort_.

  [272] Autre fable de la Fontaine, dont la moralit est la mme que
  celle du _Cur et du Mort_. Voyez la fable X du livre VII.

  [273] L'une des plus belles femmes de son temps, et des moins sages.
  Elle tait fille de Joachim de Lnoncourt, marquis de Marolles, et
  d'Isabelle-Claire-Eugnie de Cromerg.

  [274] Le prsident de Mesmes, pre du premier prsident de ce nom.




93.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 16 mars 1672.

Vous me parlez de mon dpart: ah! ma fille, je languis dans cet espoir
charmant; rien ne m'arrte que ma tante[275], qui se meurt de douleur et
d'hydropisie: elle me brise le coeur par l'tat o elle est, et par tout
ce qu'elle dit de tendre et de bon sens; son courage, sa patience, sa
rsignation, tout cela est admirable. M. d'Hacqueville et moi, nous
suivons son mal jour  jour: il voit mon coeur, et la douleur que j'ai
de n'tre pas libre tout prsentement: je me conduis par ses avis; nous
verrons entre ci et Pques: si son mal augmente, comme il a fait depuis
que je suis ici, elle mourra entre nos bras: si elle reoit quelque
soulagement, et qu'elle prenne le train de languir, je partirai ds que
M. de Coulanges sera revenu. Notre pauvre abb est au dsespoir, aussi
bien que moi; nous verrons donc comme cet excs de mal se tournera dans
le mois d'avril: je n'ai que cela dans la tte: vous ne sauriez avoir
tant d'envie de me voir que j'en ai de vous embrasser: bornez votre
ambition, et ne croyez pas me pouvoir jamais galer l-dessus.

Mon fils me mande qu'ils sont misrables en Allemagne, et ne savent ce
qu'ils font. Il a t trs-afflig de la mort du chevalier de Grignan.
Vous me demandez, ma chre enfant, si j'aime toujours bien la vie: je
vous avoue que j'y trouve des chagrins cuisants; mais je suis encore
plus dgote de la mort: je me trouve si malheureuse d'avoir  finir
tout ceci par elle, que, si je pouvais retourner en arrire, je ne
demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m'embarrasse:
je suis embarque dans la vie sans mon consentement; il faut que j'en
sorte, cela m'assomme; et comment en sortirai-je? par o? par quelle
porte? quand sera-ce? en quelle disposition? Souffrirai-je mille et
mille douleurs, qui me feront mourir dsespre? aurai-je un transport
au cerveau? mourrai-je d'un accident? comment serai-je avec Dieu?
qu'aurai-je  lui prsenter? la crainte, la ncessit feront-elles mon
retour vers lui? n'aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur?
que puis-je esprer? suis-je digne du paradis? suis-je digne de l'enfer?
Quelle alternative! quel embarras! Rien n'est si fou que de mettre son
salut dans l'incertitude; mais rien n'est si naturel, et la sotte vie
que je mne est la chose du monde la plus aise  comprendre: je m'abme
dans ces penses, et je trouve la mort si terrible, que je hais plus la
vie parce qu'elle m'y mne, que par les pines dont elle est seme. Vous
me direz que je veux donc vivre ternellement; point du tout: mais si on
m'avait demand mon avis, j'aurais bien aim  mourir entre les bras de
ma nourrice; cela m'aurait t bien des ennuis, et m'aurait donn le
ciel bien srement et bien aisment: mais parlons d'autre chose.

Je suis au dsespoir que vous ayez eu _Bajazet_ par d'autres que par
moi; c'est ce chien de Barbin[276] qui me hait, parce que je ne fais pas
des Princesses de Clves et de Montpensier[277]. Vous avez jug
trs-juste et trs-bien de _Bajazet_, et vous aurez vu que je suis de
votre avis. Je voulais vous envoyer la Champml pour vous rchauffer la
pice. Le personnage de Bajazet est glac; les moeurs des Turcs y sont
mal observes, ils ne font point tant de faons pour se marier; le
dnoment n'est point bien prpar; on n'entre point dans les raisons de
cette grande tuerie: il y a pourtant des choses agrables, mais rien de
parfaitement beau, rien qui enlve, point de ces tirades de Corneille
qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine,
sentons-en toujours la diffrence; les pices de ce dernier ont des
endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin
qu'_Andromaque_; Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens,
et au mien, si j'ose me citer. Racine fait des _comdies_[278] pour la
Champml: ce n'est pas pour les sicles  venir: si jamais il n'est
plus jeune, et qu'il cesse d'tre amoureux, ce ne sera plus la mme
chose. Vive donc notre vieil ami Corneille! Pardonnons lui de mchants
vers en faveur des divines et sublimes beauts qui nous transportent: ce
sont des traits de matre qui sont inimitables. Despraux en dit encore
plus que moi; et, en un mot, c'est le bon got, tenez-vous-y.

Voici un bon mot de madame Cornuel, qui a fort rjoui le parterre: M.
Tambonneau le fils[279] a quitt la robe, et a mis une sangle autour de
son ventre et de son derrire; avec ce bel air, il veut aller servir sur
la mer: je ne sais ce que lui a fait la terre. On disait donc  madame
Cornuel qu'il s'en allait  la mer: Hlas! dit-elle, est-ce qu'il a t
mordu d'un chien enrag? Cela fut dit sans malice, c'est ce qui a fait
rire extrmement.

Je ne saurais vous plaindre de n'avoir point de beurre en Provence,
puisque vous avez de l'huile admirable et d'excellent poisson. Ah! ma
fille, que je comprends bien ce que peuvent faire et penser des gens
comme vous, au milieu de vos Provenaux! Je les trouverai comme vous, et
je vous plaindrai toute ma vie de passer avec eux de si belles annes de
la vtre. Je suis si peu dsireuse de briller dans votre cour de
Provence, et j'en juge si bien par celle de Bretagne, que par la mme
raison qu'au bout de trois jours,  Vitr, je ne respirais que les
Rochers, je vous jure devant Dieu que l'objet de mes dsirs, c'est de
passer l't  Grignan avec vous: voil o je vise, et rien au del. Mon
vin de Saint-Laurent est chez Adhmar, je l'aurai demain matin; il y a
longtemps que je vous en ai remerci _in petto_; cela est bien
obligeant. M. de Laon aime bien cette manire d'tre cardinal. On assure
que l'autre jour M. de Montausier, parlant  M. le Dauphin de la dignit
des cardinaux, lui dit que cela dpendait du pape, et que s'il voulait
faire cardinal un palefrenier, il le pourrait. L-dessus le cardinal de
Bonzi arrive; M. le Dauphin lui dit: Monsieur, est-il vrai que si le
pape voulait, il ferait cardinal un palefrenier? M. de Bonzi fut
surpris; et, devinant l'affaire, il lui rpondit: Il est vrai,
monsieur, que le pape choisit qui il lui plat, mais nous n'avons pas vu
jusqu'ici qu'il ait pris des cardinaux dans son curie. C'est le
cardinal de Bouillon qui m'a cont ce dtail.

crivez un peu  notre cardinal, il vous aime: _le faubourg_[280] vous
aime; madame Scarron vous aime, elle passe ici le carme, et cans
presque tous les soirs. Barillon y est encore, et plt  Dieu, ma belle,
que vous y fussiez aussi! Adieu, mon enfant, je ne finis point; je vous
dfie de pouvoir comprendre combien je vous aime.


  [275] Henriette de Coulanges, marquise de la Trousse.

  [276] Fameux libraire de ce temps-l, dont parle Boileau.

  [277] Romans de madame de la Fayette.

  [278] On employait autrefois le mot de _comdie_ dans un sens
  gnrique.

  [279] Jean Tambonneau, prsident de la chambre des comptes, pousa
  Marie Boyer, soeur de la duchesse de Noailles.

  [280] C'est--dire M. de la Rochefoucauld et madame de la Fayette, qui
  demeuraient l'un et l'autre au faubourg Saint-Germain.




94.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 8 avril 1672.

La guerre est dclare, on ne parle que de partir. Canaples a demand
permission au roi d'aller servir dans l'arme du roi d'Angleterre; et en
effet il est parti malcontent de n'avoir pas eu d'emploi en France. Le
marchal du Plessis ne quittera point Paris, il est bourgeois et
chanoine; il met  couvert tous ses lauriers, et jugera des coups: je ne
trouve pas qu'avec une si belle et si grande rputation, son personnage
soit mauvais. Il dit au roi qu'il portait envie  ses enfants, qui
avaient l'honneur de servir Sa Majest; que pour lui il souhaitait la
mort, puisqu'il n'tait plus bon  rien. Le roi l'embrassa tendrement,
et lui dit: M. le marchal, on ne travaille que pour approcher de la
rputation que vous avez acquise; il est agrable de se reposer aprs
tant de victoires. En effet, je le trouve heureux de ne point mettre au
caprice de la fortune ce qu'il a acquis pendant toute sa vie. Le
marchal de Bellefonds est  la Trappe pour la semaine sainte: mais,
avant que de partir, il parla fort firement  M. de Louvois, qui
voulait faire quelque retranchement sur sa charge de gnral sous M. le
Prince: il fit juger l'affaire par Sa Majest, et l'emporta comme un
galant homme.

La reine m'attaque toujours sur vos enfants, et sur mon voyage de
Provence, et trouve mauvais que votre fils vous ressemble, et votre
fille  son pre; je lui rponds toujours la mme chose. Madame Colbert
me parle souvent de votre beaut; mais qui ne m'en parle point? Ma
fille, savez-vous bien qu'il faut un peu revenir voir tout ceci? Je vous
en faciliterai les moyens d'une manire qui vous tera de toutes sortes
d'embarras. J'ai parl d'un premier prsident  M. de Pomponne; il n'y
voit encore goutte; il croit pourtant que ce sera un tranger; j'y ai
consenti.

Ma tante est si mal, que je ne crois pas qu'elle retarde mon voyage;
elle touffe, elle enfle, il n'y a pas moyen de la voir sans tre
fortement touche: je le suis, et le serai beaucoup de la perdre. Vous
savez comme je l'ai toujours aime: ce m'et t une grande joie de la
laisser dans l'esprance d'une gurison qui nous l'aurait rendue encore
pour quelque temps. Je vous manderai la suite de cette triste et
douloureuse maladie.

M. et madame de Chaulnes s'en vont en Bretagne: les gouverneurs n'ont
point d'autre place prsentement que leur gouvernement. Nous allons voir
une rude guerre; j'en suis dans une inquitude pouvantable. Votre frre
me tient au coeur; nous sommes trs-bien ensemble; il m'aime, et ne
songe qu' me plaire; je suis aussi une vraie martre pour lui, et ne
suis occupe que de ses affaires. J'aurais grand tort si je me plaignais
de vous deux: vous tes, en vrit, trop jolis, chacun en votre espce.
Voil, ma trs-belle, tout ce que vous aurez de moi aujourd'hui. J'avais
ce matin un Provenal, un Breton, un Bourguignon,  ma toilette.




95.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 13 avril 1672.

Je vous l'avoue, ma fille, je suis trs-fche que mes lettres soient
perdues; mais savez-vous de quoi je serais encore plus fche? ce serait
de perdre les vtres: j'ai pass par l, c'est une des plus cruelles
choses du monde. Mais, mon enfant, je vous admire; vous crivez
l'italien comme le cardinal Ottobon[281], et mme vous y mlez de
l'espagnol; _manera_ n'est pas des ntres; et pour vos phrases, il me
serait impossible d'en faire autant: amusez-vous aussi  le parler,
c'est une trs-jolie chose; vous le prononcez bien, vous avez du loisir;
continuez, je serai tout tonne de vous trouver si habile. Vous
m'obissez pour n'tre point grosse, je vous en remercie de tout mon
coeur; ayez le mme soin de me plaire pour viter la petite vrole.
Votre soleil me fait peur: comment, les ttes tournent! on a des
apoplexies comme on a des vapeurs ici, et votre tte tourne comme les
autres! Madame de Coulanges espre conserver la sienne  Lyon, et fait
des prparatifs pour faire une belle dfense contre le gouverneur[282].
Si elle va  Grignan, ce sera pour vous conter ses victoires, et non pas
sa dfaite: je ne crois pas mme que le marquis prenne le personnage
d'amant; il est observ par gens qui ont bon nez, et qui n'entendraient
pas raillerie. Il est dsol de ne point aller  la guerre; je suis
trs-dsole aussi de ne point partir avec M. et madame de Coulanges;
c'tait une chose rsolue, sans le pitoyable tat o se trouve ma tante:
mais il faut avoir encore patience; rien ne m'arrtera, ds que je serai
libre de partir: je viens d'acheter un carrosse de campagne, je fais
faire des habits; enfin je partirai du jour au lendemain. Jamais je n'ai
rien souhait avec tant de passion; fiez-vous  moi pour n'y pas perdre
un moment: c'est mon malheur qui me fait trouver des retardements o les
autres n'en trouvent point.

Je voudrais bien vous pouvoir envoyer notre cardinal; ce serait un grand
amusement de causer avec lui: je ne vous trouve rien qui puisse vous
divertir; mais, au lieu de prendre le chemin de Provence, il s'en va 
Commerci. On dit que le roi a quelque regret du dpart de Canaples: il
avait un rgiment, il a t cass; il a demand dix abbayes, on les lui
a toutes refuses; il a demand de servir d'aide de camp cette campagne:
il est refus; sur cela il crit  son frre an une lettre pleine de
dsespoir et de respect tout ensemble pour Sa Majest, et s'en va sur le
vaisseau du duc d'York[283], qui l'aime et l'estime: voil l'histoire un
peu plus en dtail. On ne parle plus que de guerre et de partir: tout le
monde est triste, tout le monde est mu.

Le marchal de Gramont tait l'autre jour si transport de la beaut
d'un sermon de Bourdaloue, qu'il s'cria tout haut, en un endroit qui le
toucha: _Mordieu, il a raison!_ MADAME clata de rire; et le sermon en
fut tellement interrompu, qu'on ne savait ce qui en arriverait. Je ne
crois pas, de la faon que vous dpeignez vos prdicateurs, que si vous
les interrompez, ce soit par des admirations. Adieu ma trs-chre et
trs-aimable; quand je pense au pays qui nous spare, je perds la
raison, et je n'ai plus de repos. Je blme Adhmar d'avoir chang de
nom; c'est le _petit dnatur_.


  [281] Ottoboni fut depuis le pape Alexandre VIII.

  [282] Le marquis de Villeroi.

  [283] Depuis Jacques II, roi d'Angleterre.




96.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 22 avril 1672.

Je reus votre lettre du 13 justement quand on ne pouvait plus y faire
rponse: quelque soin que j'eusse pris  la poste, elle avait t
abandonne  la paresse des facteurs; et voil prcisment ce que je
crains. Je ferai mon possible pour retrouver quelque nouvel ami (_au
bureau de la poste_), ou plutt je vous avoue que je voudrais bien m'en
aller, et que ma pauvre tante et pris un parti: cela est barbare 
dire; mais il est bien barbare aussi de trouver ce devoir sur mon
chemin, lorsque je suis prte  vous aller voir; l'tat o je suis n'est
pas aimable. Je vous envoie une petite cravate, tout comme on les porte;
vous jugerez par l que, depuis votre dpart, le monde ne s'est point
subtilis: vous voyez comme nous sommes simples en ce pays-ci. J'ai une
grande impatience de savoir ce qui se sera pass  votre voyage de la
Sainte-Baume[284]: c'est donc Notre-Dame des Anges[285]. M. le marquis
de Vence, qui me rend des soins trs-obligeants, m'a fait grand'peur du
chemin. Il a perdu son fils an: il me fait piti; il voudrait bien
pleurer, et il se contraint: il me parat extrmement attach  tous vos
intrts.

J'ai t voir madame de la Fayette avec le cardinal; nous la trouvmes
mieux qu' Paris; nous parlmes fort de vous. Il s'en va lundi; il vous
dira adieu comme il vous a dit bonjour; il vous aime tendrement, et vous
fera rponse sur la proposition d'tre archevque d'Aix. Nous composmes
la vie qu'il ferait, toujours dchir entre le dsir de vous voir et la
crainte d'tre ridicule; nous rglmes les heures, et nous inventmes
des supplices pour le premier qui mettrait le nez sur l'attachement
qu'il aurait pour vous. Cette conversation nous et mens plus loin que
_Fleury_[286]: d'Hacqueville et l'abb de Pontcarr taient avec nous;
j'tais insolemment avec ces trois hommes. Je m'en vais tout
prsentement me promener trois ou quatre heures  Livry: j'touffe, je
suis triste; il faut que le vert naissant et les rossignols me redonnent
quelque douceur dans l'esprit: on ne voit ici que des adieux, des
quipages qui nous empchent de passer dans les rues. Je reviens demain
matin pour faire partir celui de mon fils; mais il ne fera point
d'embarras; ce sont des coffres qui vont par des messagers: il a achet
ses chevaux en Allemagne. J'ai donn de l'argent  Barillon pour lui
donner pendant la campagne. Je suis une martre; je dis hier adieu au
_petit dnatur_[287]; je pensai pleurer: cette campagne sera rude, et
je ne me fie gure  lui pour se conserver, _poco duri, pur che
s'innalzi_. Il en est revenu l; c'est sa vraie devise. Adieu, je ne
vous en dirai pas davantage aujourd'hui; je m'en vais  la Sainte-Baume;
je m'en vais dans un lieu o je penserai  vous sans cesse, et peut-tre
trop tendrement. Il est bien difficile que je revoie ce jardin, ces
alles, ce petit pont, cette avenue, cette prairie, ce moulin, cette
petite vue, cette fort, sans penser  ma trs-chre enfant.

Le petit Daquin est premier mdecin. _La faveur l'a pu faire autant que
le mrite[288]._


  [284] Grotte taille dans le roc, o, selon la tradition du pays, on
  prtend que sainte Madeleine vint finir sa vie dans la pnitence.

  [285] Il y avait aussi  Livry une chapelle nomme Notre-Dame des
  Anges.

  [286] O tait alors madame de la Fayette.

  [287] Le chevalier de Grignan, qui avait quitt le nom d'Adhmar.

  [288] Vers du Cid.




97.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 24 avril 1672.

Savez-vous bien que je reus hier seulement votre lettre du 19 mars, par
cet honnte marchand qui fait crdit, et qui ne presse pas trop? Plt 
Dieu qu'il s'en trouvt ici prsentement d'aussi bonne composition! ils
sont devenus chagrins depuis quelque temps. Chacun sait si je ne dis pas
vrai. On est au dsespoir, on n'a pas un sou, on ne trouve rien 
emprunter, les fermiers ne payent point, on n'ose faire de la fausse
monnaie, on ne voudrait pas se donner au diable, et cependant tout le
monde s'en va  l'arme avec un quipage. De vous dire comment cela se
fait, il n'est pas ais. Le miracle des cinq pains n'est pas plus
incomprhensible. Mais revenons  votre marchand (j'admire o m'a
transporte la chaleur du discours); je vous assure que je lui rendrai
tout le service que je pourrai. Vous avez d croire que je ne faisais
rponse qu' Sainte-Marie, par la longueur du temps que vous avez t 
recevoir celle-ci; mais ce n'est pas ma faute. Je vous trouve fort
heureux dans votre malheur, de ne point aller  la guerre. Je serais
fche que depuis longtemps vous n'eussiez obtenu d'autre grce que
celle d'y aller. C'est assez que le roi sache vos bonnes intentions.
Quand il aura besoin de vous, il saura bien o vous prendre; et comme il
n'oublie rien, il n'aura peut-tre pas oubli ce que vous valez. En
attendant, jouissez du plaisir d'tre prsentement le seul homme de
votre vole qui puisse se vanter d'avoir du pain.

Je ne sais si je ne vous ai pas parl de quelques-unes de vos lettres au
roi, mais je les admire toujours. J'ai vu au collge de Clermont un
jeune gentilhomme[289] qui parat fort digne d'tre votre fils. Je lui
ai fait une petite visite, je l'enverrai querir l'un de ces jours pour
dner avec moi. Je soupai l'autre jour avec Manicamp et avec sa soeur la
marchale d'Estres. Elle me dit qu'elle irait voir notre Rabutin au
collge. Nous parlmes fort de vous elle et moi. Pour Manicamp et moi,
nous ne finissions point, en quelque endroit que nous soyons; mais d'un
souvenir agrable, vous regrettant, ne trouvant rien qui vous vaille,
chacun de nous redisant quelque morceau de votre esprit; enfin vous
devez tre fort content de nous. Adieu, mon cher cousin; mille
compliments, je vous prie,  madame votre femme; elle m'a crit une
trs-honnte lettre, mais j'ai pass le temps de lui faire rponse. Me
voil dans l'impnitence finale; j'ai tort, je ne saurais plus y
revenir; faites ma paix. Je ne sais si vous savez que les marchaux
d'Humires et de Bellefonds sont exils pour ne vouloir pas obir  M.
de Turenne, quand les armes seront jointes.


  [289] Fils an de Bussy, mais du second lit.




98.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 27 avril 1672.

Je m'en vais faire rponse  vos deux lettres, et puis je vous parlerai
de ce pays-ci. M. de Pomponne a vu la premire, et je lui ferai voir
encore une grande partie de la seconde: il est parti; ce fut en lui
disant adieu que je lui montrai votre lettre, ne pouvant jamais mieux
dire que ce que vous crivez sur vos affaires: il vous trouve admirable;
je n'ose vous dire  quel style il compare le vtre, ni les louanges
qu'il lui donne; enfin il m'a fort prie de vous assurer de son estime,
et des soins qu'il aura toujours de tout ce qui pourra vous le
tmoigner: il a t ravi de votre description de la Sainte-Baume, il le
sera encore davantage de votre seconde lettre. On ne peut pas mieux
crire sur cette affaire, ni plus nettement; je suis trs-assure que
votre lettre obtiendra tout ce que vous souhaitez; vous en verrez la
rponse; je n'crirai qu'un mot, car en vrit, ma bonne, vous n'avez
pas besoin d'tre secourue dans cette occasion; je trouve toute la
raison de votre ct; je n'ai jamais su cette affaire par vous, ce fut
M. de Pomponne qui me l'apprit comme on la lui avait apprise: mais il
n'y a rien  rpondre  ce que vous m'en crivez, il aura le plaisir de
le lire. L'vque (_de Marseille_) tmoigne en toute rencontre qu'il
sera fort aise de se raccommoder avec vous: il a trouv ici toutes
choses assez bien disposes pour lui faire souhaiter une rconciliation
dont il se fait honneur, comme d'un sentiment convenable  sa
profession. On croit que nous aurons, entre ci et demain, un premier
prsident de Provence. Je vous remercie de votre relation de la
Sainte-Baume et de votre jolie bague; je vois que le sang n'a pas bien
bouilli  votre gr. Madame la Palatine a eu une fois la mme curiosit
que vous; elle n'en fut pas plus satisfaite. Vous ne m'terez pas
l'envie de voir cette affreuse grotte; plus on y a de peine, plus il
faut y aller; et, au bout du compte, je ne m'en soucie que faiblement:
je ne cherche que vous en Provence; quand je vous aurai, j'aurai tout ce
que je souhaite. Ma tante est toujours trs-mal; laissez-nous le soin de
partir, nous ne souhaitons autre chose; et mme s'il y avait quelque
esprance de langueur, nous prendrions notre parti; je lui dis mille
tendresses de votre part, qu'elle reoit trs-bien. M. de la Trousse lui
en a crit d'excessives; ce sont des amitis de l'agonie, dont je ne
fais pas grand cas; j'en quitte ceux qui ne commenceraient que l 
m'aimer. Ma fille, il faut aimer pendant la vie, comme vous faites; la
rendre douce et agrable, ne point noyer d'amertume et combler de
douleur ceux qui nous aiment; il est trop tard de changer quand on
expire. Vous savez comme j'ai toujours ri des bons fonds; je n'en
connais que d'une sorte, et le vtre doit contenter les plus difficiles.
Je vois les choses comme elles sont: croyez-moi, je ne suis point folle;
et pour vous le montrer, c'est qu'on ne peut jamais tre plus contente
d'une personne que je le suis de vous. J'enverrai  madame de Coulanges
ce qui lui appartient de votre lettre; elle sera mise en pices: il m'en
restera encore quelques centaines pour m'en consoler; tout aimables
qu'elles sont, je souhaite extrmement de n'en plus recevoir. Venons aux
nouvelles.

Le roi part demain. Il y aura cent mille hommes hors de Paris; on a fait
ce calcul dans les quartiers  peu prs. Il y a quatre jours que je ne
dis que des adieux. Je fus hier  l'Arsenal; je voulais dire adieu au
grand matre[290], qui m'tait venu chercher; je ne le trouvai pas, mais
je trouvai la Troche, qui pleurait son fils, et la comtesse[291], qui
pleurait son mari: elle avait un chapeau gris, qu'elle enfonait, dans
l'excs de ses dplaisirs; c'tait une chose plaisante; je crois que
jamais chapeau ne s'est trouv  une pareille fte: j'aurais voulu ce
jour-l mettre une coiffe ou une cornette. Enfin ils sont partis tous
deux ce matin, la femme pour le Lude, et le mari pour la guerre: mais
quelle guerre! la plus cruelle, la plus prilleuse dont on ait jamais
ou parler, depuis le passage de Charles VIII en Italie. On l'a dit au
roi. L'Yssel est dfendu, et bord de deux cents pices de canon, de
soixante mille hommes de pied, de trois grosses villes, d'une large
rivire qui est encore au-devant. Le comte de Guiche, qui sait le pays,
nous montra l'autre jour cette carte chez madame de Verneuil; c'est une
chose tonnante. M. le Prince est fort occup de cette grande affaire.
Il lui vint l'autre jour une manire de fou assez plaisant, qui lui dit
qu'il savait fort bien faire de la monnaie. Mon ami, lui dit-il, je te
remercie; mais si tu sais une invention pour nous faire passer l'Yssel
sans tre assomms, tu me feras grand plaisir, car je n'en sais point.
Il aura pour lieutenants gnraux MM. les marchaux d'Humires et de
Bellefonds. Voici un dtail qu'on est bien aise de savoir. Les deux
armes se joindront; le roi commandera  MONSIEUR; MONSIEUR,  M. le
Prince; M. le Prince,  M. de Turenne; et M. de Turenne aux deux
marchaux, et mme  l'arme du marchal de Crqui. Le roi parla donc 
M. de Bellefonds, et lui dit que son intention tait qu'il obt  M. de
Turenne, sans consquence. Le marchal, sans demander du temps (voil sa
faute), rpondit qu'il ne serait pas digne de l'honneur que lui a fait
Sa Majest, s'il se dshonorait par une obissance sans exemple. Le roi
le pria fort bonnement de songer  ce qu'il lui rpondait, ajoutant
qu'il souhaitait cette preuve de son amiti; qu'il y allait de sa
disgrce. Le marchal lui dit qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes
grces de Sa Majest et sa fortune; mais qu'il s'y rsolvait, plutt que
de perdre son estime; qu'il ne pouvait obir  M. de Turenne sans
dgrader la dignit o il l'avait lev. Le roi lui dit: M. le marchal,
il faut donc se sparer. Le marchal lui fit une profonde rvrence, et
partit. M. de Louvois, qui ne l'aime point, lui expdia tout aussitt un
ordre d'aller  Tours: il a t ray de dessus l'tat de la maison du
roi: il a cinquante mille cus de dettes au del de son bien; il est
abm, mais il est content; et l'on ne doute pas qu'il n'aille  la
Trappe. Il a offert au roi son quipage, qui tait fait aux dpens de Sa
Majest, pour en faire ce qu'il lui plairait: on a pris cela comme s'il
et voulu braver le roi; jamais rien ne fut si innocent: tous ses
parents, les Villars, et tout ce qui est attach  lui, est
inconsolable. Ne manquez pas d'crire  madame de Villars et au pauvre
marchal. Cependant le marchal d'Humires, soutenu par M. de Louvois,
n'avait point paru, et attendait que le marchal de Crqui et rpondu:
ce dernier est venu de son arme en poste rpondre lui-mme; il arriva
avant-hier; il eut une conversation d'une heure avec le roi. Le marchal
de Gramont, qui fut appel, soutint le droit des marchaux de France, et
fit le roi juge de ceux qui faisaient le plus de cas de cette dignit,
ou ceux qui, pour en soutenir la grandeur, s'exposaient au danger d'tre
mal avec lui; ou celui (_M. de Turenne_) qui tait honteux d'en porter
le titre, qui l'avait effac de tous les lieux o il pouvait tre, qui
tenait le nom de marchal pour une injure, et qui voulait commander en
qualit de prince. Enfin la conclusion fut que le marchal de Crqui est
all  la campagne, dans sa maison, planter des choux, aussi bien que le
marchal d'Humires. Voil de quoi on parle uniquement: les uns disent
qu'ils ont bien fait, d'autres qu'ils ont mal fait; la comtesse (_de
Fiesque_) s'gosille, le comte de Guiche prend son fausset; il les faut
sparer, c'est une comdie. Ce qui est vrai, c'est que voil trois
hommes d'une grande importance pour la guerre, et qu'on aura bien de la
peine  remplacer. M. le Prince les regrette fort, pour l'intrt du
roi. M. de Schomberg n'est pas plus dispos que les autres  obir  M.
de Turenne, avant command des armes en chef. Enfin la France, qui est
pleine de grands capitaines, n'en trouvera pas assez, par la
circonstance de ce malheureux contre-temps.

M. d'Aligre a les sceaux; il a quatre-vingts ans; c'est un dpt; c'est
un pape.

Je viens de faire un tour de ville: j'ai t chez M. de la
Rochefoucauld. Il est accabl de douleur d'avoir dit adieu  tous ses
enfants: au travers de cela, il m'a prie de vous dire mille tendresses
de sa part: nous avons fort caus. Tout le monde pleure son fils, son
frre, son mari, son amant: il faudrait tre bien misrable pour ne pas
se trouver intresse au dpart de la France tout entire. Dangeau et le
comte de Sault sont venus nous dire adieu: ils nous ont appris que le
roi, afin d'viter les larmes, est parti ce matin  dix heures, sans que
personne l'ait su, au lieu de partir demain, comme tout le monde le
croyait. Il est parti lui douzime: tout le reste courra aprs. Au lieu
d'aller  Villers-Cotterets, il est all  Nanteuil, o l'on croit que
d'autres, qui ont disparu aussi, se trouveront[292]: il ira demain 
Soissons, et tout de suite, comme il l'avait rsolu: si vous ne trouvez
cela galant, vous n'avez qu' le dire. La tristesse o tout le monde se
trouve est une chose qu'on ne saurait imaginer au point qu'elle est. La
reine est demeure rgente: toutes les compagnies souveraines l'ont t
saluer. Voici une trange guerre, qui commence bien tristement.


  [290] Le comte du Lude, grand matre de l'artillerie.

  [291] Rene-lonore de Bouill, premire femme du comte du Lude,
  aimait beaucoup la chasse, et tait toujours vtue en homme.

  [292] Il parat qu'il s'agit ici de madame de Montespan.




99.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 4 mai 1672.

Je ne puis vous dire combien je vous plains, ma fille, combien je vous
loue, combien je vous admire: voil mon discours divis en trois points.
_Je vous plains_ d'tre sujette  des humeurs noires qui vous font
assurment beaucoup de mal; _je vous loue_ d'en tre la matresse quand
il le faut, et principalement pour M. de Grignan, qui en serait pntr;
c'est une marque de l'amiti et de la complaisance que vous avez pour
lui; _et je vous admire_ de vous contraindre pour paratre ce que vous
n'tes pas: voil qui est hroque, et le fruit de votre philosophie;
vous avez en vous de quoi l'exercer. Nous trouvions l'autre jour qu'il
n'y avait de vritable mal dans la vie que les grandes douleurs; tout le
reste est dans l'imagination, et dpend de la manire dont on conoit
les choses: tous les autres maux trouvent leur remde, ou dans le temps,
ou dans la modration, ou dans la force de l'esprit; les rflexions, la
dvotion, la philosophie, les peuvent adoucir. Quant aux douleurs, elles
tiennent l'me et le corps; la vue de Dieu les fait souffrir avec
patience; elle fait qu'on en profite, mais elle ne les diminue point.

Voil un discours qui aurait tout l'air d'avoir t rapport tout entier
du faubourg Saint-Germain[293]; cependant il est de chez ma pauvre
tante, o j'tais l'aigle de la conversation: elle nous en donnait le
sujet par ses extrmes souffrances, qu'elle ne veut pas qu'on mette en
comparaison avec nul autre mal de la vie. M. de la Rochefoucauld est
bien de cet avis; il est toujours accabl de gouttes: il a perdu sa
vraie mre[294], dont il est vritablement afflig; je l'en ai vu
pleurer avec une tendresse qui me le faisait adorer. C'tait une femme
d'un extrme mrite; et enfin, dit-il, c'tait la seule qui n'a jamais
cess de m'aimer. Ne manquez pas de lui crire, et M. de Grignan aussi.
Le coeur de M. de la Rochefoucauld pour sa famille est une chose
incomparable; il prtend que c'est une des chanes qui nous attachent
l'un  l'autre. Nous avons bien dcouvert et rapport et rajust des
choses de sa folle de _mre_[295], qui nous font bien entendre ce que
vous nous disiez quelquefois, que ce n'tait point ce qu'on pensait, que
c'tait autre chose: vraiment oui, c'tait autre chose, ou, pour mieux
dire, c'tait tout ensemble; l'un tait sans prjudice de l'autre; elle
mariait le luth avec la voix, et le spirituel avec les grossirets. Ma
fille, nous avons trouv une bonne veine, et qui nous explique bien une
querelle que vous etes une fois dans la grande chambre de madame de la
Fayette: je vous dirai le reste en Provence.

Ma tante est dans un tat qui tirera dans une grande longueur. Votre
voyage est parfaitement bien plac; peut-tre que le ntre s'y
rapportera. Nous mourons d'envie de passer la Pentecte en chemin, ou 
Moulins, ou  Lyon; l'abb le souhaite comme moi. Il n'y a pas un homme
de qualit (d'pe s'entend)  Paris. Je fus dimanche  la messe aux
Minimes; je dis  mademoiselle de la Trousse: Nous allons trouver nos
pauvres Minimes bien dserts, il n'y doit avoir que le marquis
d'Alluye[296]. Nous entrons dans l'glise: le premier homme et l'unique
que je trouve, c'est le marquis d'Alluye; mon enfant, cette sottise me
fit rire aux larmes: enfin il est demeur, et s'en va  son gouvernement
sur le bord de la mer; il faut garder les ctes, comme vous savez.

Vous voil donc partie, ma fille; j'espre bien que vous m'crirez de
partout; je vous cris toujours. J'ai si bien fait que j'ai retrouv un
petit ami  la poste, qui prend soin de nos lettres. J'ai t ces
jours-ci fort occupe  parer ma petite maison. Saint-Aubin y a fait des
merveilles; j'y coucherai demain; je vous jure que je ne l'aime que
parce qu'elle est faite pour vous; vous serez trs-bien loge dans mon
appartement, et moi trs-bien aussi. Je vous conterai comme tout cela
est tourn joliment. J'ai des inquitudes extrmes de votre pauvre
frre: on croit cette guerre si terrible, qu'on ne peut assez craindre
pour ceux que l'on aime; et puis, tout d'un coup, j'espre que ce ne
sera point tout ce que l'on pense, parce que je n'ai jamais vu arriver
les choses comme on les imagine.

Mandez-moi, je vous prie, ce qu'il y a entre la princesse
d'Harcourt[297] et vous; Brancas est dsespr de penser que vous
n'aimez point sa fille: M. d'Uzs a promis de remettre la paix partout;
je serai bien aise de savoir de vous ce qui vous a mise en froideur.

Vous me dites que la beaut de votre fils diminue, et que son mrite
augmente; j'ai regret  sa beaut, et je me rjouis qu'il aime le vin;
voil un petit brin de Bretagne et de Bourgogne qui fera un fort bel
effet, avec la sagesse des Grignans. Votre fille est tout le contraire:
sa beaut augmente, et son mrite diminue. Je vous assure qu'elle est
fort jolie, et qu'elle est opinitre comme un petit dmon, elle a ses
petites volonts et ses petits desseins; elle me divertit extrmement:
son teint est admirable, ses yeux sont bleus, ses cheveux noirs, son nez
ni beau ni laid; son menton, ses joues, son tour de visage,
trs-parfaits. Je ne dis rien de sa bouche, elle s'accommodera; le son
de sa voix est joli; madame de Coulanges trouvait qu'il pouvait fort
bien passer par sa bouche.

Je pense, ma fille, qu' la fin je serai de votre avis: je trouve des
chagrins dans la vie qui sont insupportables; et, malgr le beau
raisonnement du commencement de ma lettre, il y a bien d'autres maux
qui, pour tre moindres que les douleurs, se font galement redouter. Je
suis si souvent traverse dans ce que je souhaite le plus, qu'en vrit
la vie me parat fort dsobligeante.


  [293] C'est--dire de chez madame de la Fayette.

  [294] Gabrielle du Plessis de Liancourt.

  [295] Madame de Marans, qui appelait le duc de la Rochefoucauld _mon
  fils_.

  [296] Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye et de Sourdis, gouverneur de
  l'Orlanais.

  [297] Franoise de Brancas, femme d'Alphonse-Henri-Charles de
  Lorraine, prince d'Harcourt.




100.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 6 mai 1672.

Ma fille, il faut que je vous conte; c'est une radoterie que je ne puis
viter. Je fus hier  un service de M. le chancelier (_Sguier_) 
l'Oratoire: ce sont les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les
orateurs qui en ont fait la dpense, en un mot, les quatre arts
libraux. C'tait la plus belle dcoration qu'on puisse imaginer: le
Brun avait fait le dessin; le mausole touchait  la vote, orn de
mille lumires, et de plusieurs figures convenables  celui qu'on
voulait louer. Quatre squelettes, en bas, taient chargs des marques de
sa dignit; comme lui ayant t les honneurs avec la vie: l'un portait
son mortier, l'autre sa couronne de duc, l'autre son ordre, l'autre les
masses de chancelier. Les quatre Arts taient plors et dsols
d'avoir perdu leur protecteur: la Peinture, la Musique, l'loquence et
la Sculpture. Quatre Vertus soutenaient la premire reprsentation: la
Force, la Justice, la Temprance, et la Religion. Quatre Anges ou quatre
Gnies recevaient au-dessus cette belle me. Le mausole tait encore
orn de plusieurs Anges qui soutenaient une chapelle ardente, laquelle
tenait  la vote. Jamais il ne s'est rien vu de si magnifique, ni de si
bien imagin; c'est le chef-d'oeuvre de le Brun. Toute l'glise tait
pare de tableaux, de devises et d'emblmes qui avaient rapport aux
armes ou  la vie du chancelier: plusieurs actions principales y taient
peintes. Madame de Verneuil[298] voulait acheter toute cette dcoration
un prix excessif. Ils ont tous, en corps, rsolu d'en parer une galerie,
et de laisser cette marque de leur reconnaissance et de leur
magnificence  l'ternit. L'assemble tait belle et grande, mais sans
confusion; j'tais auprs de M. de Tulle[299], de M. Colbert, et de M.
de Monmouth[300], beau comme du temps du Palais-Royal, qui, par
parenthse, s'en va  l'arme trouver le roi. Il est venu un jeune pre
de l'Oratoire pour faire l'oraison funbre; j'ai dit  M. de Tulle
(_Mascaron_) de le faire descendre, et de monter  sa place; et que rien
ne pouvait soutenir la beaut du spectacle et la perfection de la
musique, que la force de son loquence. Ma fille, ce jeune homme a
commenc en tremblant, tout le monde tremblait aussi: il a dbut par un
accent provenal; il est de Marseille, il s'appelle Ln; mais, en
sortant de son trouble, il est entr dans un chemin si lumineux, il a si
bien tabli son discours, il a donn au dfunt des louanges si mesures,
il a pass par tous les endroits dlicats avec tant d'adresse, il a si
bien mis dans tout son jour tout ce qui pouvait tre admir, il a fait
des traits d'loquence et des coups de matre si  propos et de si bonne
grce, que tout le monde, je dis tout le monde sans exception, s'en est
cri, et chacun tait charm d'une action si parfaite et si acheve.
C'est un homme de vingt-huit ans, intime ami de M. de Tulle, qui
l'emmne avec lui dans son diocse: nous le voulons nommer le chevalier
Mascaron; mais je crois qu'il surpassera son an. Pour la musique,
c'est une chose qu'on ne peut expliquer. Baptiste (_Lully_) avait fait
un dernier effort de toute la musique du roi; ce beau _Miserere_ y tait
encore augment; il y eut un _Libera_ o tous les yeux taient pleins de
larmes; je ne crois point qu'il y ait une autre musique dans le ciel. Il
y avait beaucoup de prlats; j'ai dit  Guitaut: Cherchons un peu notre
ami _Marseille_, nous ne l'avons point vu; je lui ai dit tout bas: Si
c'tait l'oraison funbre de quelqu'un qui ft vivant, il n'y manquerait
pas[301]. Cette folie a fait rire Guitaut, sans aucun respect pour la
pompe funbre. Ma chre enfant, quelle espce de lettre est-ce ceci? Je
pense que je suis folle:  quoi peut servir une si grande narration?
Vraiment, j'ai bien satisfait le dsir que j'avais de conter.

Le roi est  Charleroi, et y fera un assez long sjour. Il n'y a point
encore de fourrages, les quipages portent la famine avec eux: on est
assez embarrass ds le premier pas de cette campagne. Guitaut m'a
montr votre lettre, et  l'abb, _Envoyez-moi ma mre_. Ma fille, que
vous tes aimable! et que vous justifiez agrablement l'excessive
tendresse qu'on voit que j'ai pour vous! Hlas! je ne songe qu' partir,
laissez-m'en le soin; je conduis des yeux toutes choses; et si ma tante
prenait le chemin de languir, en vrit je partirais. Vous seule au
monde me pouvez faire rsoudre  la quitter dans un si pitoyable tat;
nous verrons: je vis au jour la journe, et n'ai pas encore le courage
de rien dcider; un jour je pars, le lendemain je n'ose; enfin vous
dites vrai, il y a des choses bien dsobligeantes dans la vie. Vous me
priez de ne point songer  vous en changeant de maison; et moi, je vous
prie de croire que je ne songe qu' vous, et que vous m'tes si
extrmement chre, que vous faites toute l'occupation de mon coeur.
J'irai coucher demain dans ce joli appartement o vous serez place sans
me dplacer. Demandez au marquis d'Oppde, il l'a vu; il dit qu'il s'en
va vous trouver. Hlas! qu'il est heureux! Adieu, ma belle petite; vous
tes au bout du monde, vous voyagez; je crains votre humeur hasardeuse:
je ne me fie ni  vous, ni  M. de Grignan. Il est vrai que c'est une
chose trange, comme vous dites, de se trouver  Aix aprs avoir fait
cent lieues, et au Saint-Pilon[302] aprs avoir grimp si haut. Il y a
quelquefois dans vos lettres des endroits qui sont trs-plaisants, mais
il vous chappe des priodes comme dans Tacite; j'ai trouv cette
comparaison, il n'y a rien de plus vrai. J'embrasse Grignan et le baise
 la joue droite, au-dessous de sa _touffe bouriffe_[303].


  [298] Fille du chancelier Sguier.

  [299] Jules Mascaron.

  [300] Fils naturel de Charles II, roi d'Angleterre, et le mme qui fut
  dcapit en 1685.

  [301] Ceci rappelle la navet de M. de Puymaurin sur Racine, qui, par
  son testament, voulut qu'on l'enterrt  Port-Royal: Il n'aurait
  jamais fait cela de son vivant, dit-il.

  [302] Le Saint-Pilon est une chapelle en forme de dme, btie au
  dessus du rocher de la Sainte-Baume.

  [303] Allusion  des bouts-rims que madame de Grignan avait faits 
  Livry.




101.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 20 mai 1672.

Je comprends fort bien, ma fille, et l'agrment, et la magnificence, et
la dpense de votre voyage; je l'avais dit  notre abb comme une chose
pesante pour vous: mais ce sont des ncessits. Il faut cependant
examiner si l'on veut bien courir le hasard de l'abme o conduit la
grande dpense; nous en parlerons. Il n'importe gure d'avoir du repos
pour soi-mme: quand on entre vritablement dans les intrts des
personnes qui nous sont chres, et qu'on sent tous leurs chagrins
peut-tre plus qu'elles-mmes, c'est le moyen de n'avoir gure de
plaisirs dans la vie, et il faut tre bien enrage pour l'aimer autant
qu'on fait. Je dis la mme chose de la sant; j'en ai beaucoup, mais 
quoi me sert-elle?  garder ceux qui n'en ont point. La fivre a repris
tratreusement  madame de la Fayette; ma tante est bien plus mal que
jamais; elle s'en va tous les jours: que fais-je? je sors de chez ma
tante, et je vais chez cette pauvre Fayette; et puis je sors de chez la
Fayette pour revenir chez ma tante. Ni Livry, ni les promenades, ni ma
jolie maison, tout cela ne m'est de rien: il faut pourtant que je coure
 Livry un moment, car je n'en puis plus. Voil comme la Providence
partage les chagrins et les maux: aprs tout, les miens ne sont rien en
comparaison de l'tat o est ma pauvre tante. Ah! noble indiffrence, o
tes-vous? Il ne faut que vous pour tre heureuse, et sans vous tout est
inutile: mais puisqu'il faut souffrir de quelque faon que ce soit, il
vaut encore mieux souffrir par l que par les autres endroits. J'ai vu
madame de Martel chez elle, et je lui ai dit tout ce que vous pouvez
penser; son mari lui a crit des ravissements de votre beaut; il est
combl de vos politesses, il vous loue et vous admire. Sa femme m'tait
venue chercher pour me montrer cette lettre; je la trouvai enfin, et je
vous acquittai de tout. Rien n'est plus romanesque que vos ftes sur la
mer, et vos festins dans le _Royal-Louis_, ce vaisseau d'une si grande
rputation. Le vritable LOUIS est en chemin avec toute son arme; les
lettres ne disent rien de positif, par la raison qu'on ne sait point o
l'on va. Il n'est plus question de Maestricht; on dit qu'on va prendre
trois places, l'une sur le Rhin, l'autre sur l'Yssel, et la troisime
tout auprs; je vous manderai leurs noms quand je les saurai. Rien n'est
plus confus que toutes les nouvelles de l'arme: ce n'est pas faire sa
cour que d'en mander, ni de se mler de deviner et de raisonner. Les
lettres sont plaisantes  voir: vous jugez bien que je passe ma vie avec
des gens qui ont des fils assez bien instruits; mais il est vrai que le
secret est grand sur les intentions de Sa Majest. L'autre jour, un
homme de bonne maison[304] crivait  un de ses amis: _Je vous prie de
me mander o nous allons, et si nous passerons l'Yssel, ou si nous
assigerons Maestricht_. Vous pouvez juger par l des lumires que nous
avons ici: je vous assure que le coeur est en presse. Vous tes heureuse
d'avoir votre cher mari en sret, qui n'a d'autre fatigue que de voir
toujours votre chien de visage dans une litire vis--vis de lui: _le
pauvre homme_[305]! Il avait raison de monter quelquefois  cheval pour
l'viter: le moyen de le regarder si longtemps! Hlas! il me souvient
qu'une fois, en revenant de Bretagne, vous tiez vis--vis de moi: quel
plaisir ne sentais-je point de voir toujours cet aimable visage! Il est
vrai que c'tait dans un carrosse; il faut donc qu'il y ait quelque
maldiction sur la litire.

Madame du Pui-du-Fou ne veut pas que je mne ma petite enfant: elle dit
que c'est hasarder, et l-dessus je rends les armes: je ne voudrais pas
mettre en pril sa petite personne; je l'aime tout  fait; je lui ai
fait couper les cheveux; elle est coiffe _hurluberbu_, cette coiffure
est faite pour elle. Son teint, sa gorge, tout son petit corps est
admirable; elle fait cent petites choses, elle parle, elle caresse, elle
bat, elle fait le signe de la croix, elle demande pardon, elle fait la
rvrence, elle baise la main, elle hausse les paules, elle danse, elle
flatte, elle prend le menton; enfin elle est jolie de tout point; je m'y
amuse des heures entires; je ne veux point que cela meure. Je vous
disais l'autre jour: je ne sais point comme l'on fait pour ne point
aimer sa fille.


  [304] M. le Duc.

  [305] Allusion  la pice du _Tartufe_.




102.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 23 mai 1672.

Mon petit ami de la poste ne se trouva pas hier  l'arrive du courrier,
de sorte que mon laquais ne rapporta point mes lettres: elles sont par
la ville; je les attends  tous les moments, et j'espre les avoir avant
que de faire mon paquet. Ce retardement me dplat beaucoup; mon petit
nouvel ami m'en demande excuse, mais je ne lui pardonne pas. En
attendant, ma fille, je m'en vais causer avec vous. J'ai vu ce matin M.
de Marignanes[306]; je l'ai pris pour M. de Maillanes; je me suis
embarrasse; enfin, pour avoir plus tt fait, je l'ai pri de me dmler
ces deux noms. Il l'a fait en galant homme; il a compris qu'il est
trs-possible que je me confonde; il m'a remise: il est trs-content de
moi, et moi trs-contente de lui. Il a vu votre fille; il dit que son
frre est beau comme un ange, et vous comme deux. Il admire votre
esprit, votre personne; il adore M. de Grignan.

Je dnai hier chez la Troche avec l'abb Arnauld et madame de Valentin:
aprs-dn nous emes le Camus, son fils, et Itier: cela fit une petite
symphonie trs-parfaite. Ensuite arrive mademoiselle de Grignan avec son
cuyer, c'tait _Beaulieu_; sa gouvernante, c'tait _Hlne_; sa femme
de chambre, c'tait _Marie_; son petit laquais, c'tait _Jaco_, fils de
sa nourrice; et la nourrice avec ses habits des dimanches: c'est la plus
aimable femme de village que j'aie jamais vue. Tout cela parut beaucoup:
on les envoya dans le jardin, on les regarda fort: j'aime trop tout ce
petit mnage-l. Madame du Pui-du-Fou m'a brouill la tte, en ne
voulant pas que je mne ma petite enfant; car, aprs tout, les enfants
de la nourrice ne me plaisent point auprs d'elle, et je connais dans
son visage que jamais elle ne passera l't ici, sans en mourir d'ennui.
Mais, ma fille, il est question de partir: un jour nous disons, l'abb
et moi: Allons-nous-en; ma tante ira jusqu' l'automne: voil qui est
rsolu. Le jour d'aprs, nous la trouvons si extrmement bas, que nous
nous disons: Il ne faut pas songer  partir, ce serait une barbarie: la
lune de mai l'emportera. Et ainsi nous passons d'un jour  l'autre, avec
le dsespoir dans le coeur: vous comprenez bien cet tat, il est cruel.
Ce qui me ferait souhaiter d'tre en Provence, ce serait afin d'tre
sincrement afflige de la perte d'une personne qui m'a toujours t si
chre; et je sens que si je suis ici, la libert qu'elle me donnera
m'tera une partie de ma tendresse et de mon bon naturel. N'admirez-vous
point la bizarre disposition des choses de ce monde, et de quelle
manire elles viennent croiser notre chemin? Ce qu'il y a de certain,
c'est que, de quelque manire que ce puisse tre, nous irons cet t 
Grignan. Laissez-nous dmler toute cette triste aventure, et soyez
assure que l'abb et moi nous sommes plus prs d'offenser la biensance
en partant trop tt, que l'amiti que nous avons pour vous, en demeurant
sans ncessit. Voil un billet de l'abb Arnauld, qui vous apprendra
les nouvelles. Son frre[307], en partant, le pria de me faire part de
celles qu'il lui manderait: la premire page est un ravaudage de rien
pour choisir un jour, afin de dner chez M. d'Harous: on fait du mieux
qu'on peut  cet abb Arnauld; il n'est pas souvent  Paris[308], et
l'on est aise d'obliger les gens de ce nom-l. Il me pria l'autre jour
de lui montrer un morceau de votre style: son frre lui en a dit du
bien. En le lui montrant, je fus surprise moi-mme de la justesse de vos
priodes: elles sont quelquefois harmonieuses; votre style est devenu
comme on le peut souhaiter, il est fait et parfait; vous n'avez qu'
continuer, et vous bien garder de vouloir le rendre meilleur.

Voil dix heures, il faut faire mon paquet: je n'ai point reu votre
lettre: j'ai pass  la poste, mon petit homme m'a fait beaucoup
d'excuses; mais je n'en suis pas plus riche; ma lettre est entre les
mains des facteurs, c'est--dire la mer  boire. Je la recevrai demain,
et n'y ferai rponse que vendredi. Adieu, ma chre enfant; vous dirai-je
que je vous aime? il me semble que c'est une chose inutile, vous le
croyez assurment. Croyez-le donc, ma chre enfant, et ne craignez point
d'aller trop avant. Si je n'avais point le coeur triste, je vous
porterais de jolies chansons: M. de Grignan les chanterait comme un
ange. Je l'embrasse trs-tendrement, et vous encore plus de mille fois.


  [306] Joseph-Gaspard Couet, marquis de Marignanes.

  [307] M. de Pomponne.

  [308] Il demeurait  Angers, auprs de son oncle Henri Arnauld, vque
  d'Angers.




103.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 17 juin 1672,  11 heures du soir.

Je viens d'apprendre, ma fille, une triste nouvelle dont je ne vous
dirai point le dtail, parce que je ne le sais pas: mais je sais qu'au
passage de l'Yssel[309], sous les ordres de M. le Prince, M. de
Longueville a t tu; cette nouvelle accable. J'tais chez madame de la
Fayette quand on vint l'apprendre  M. de la Rochefoucauld, avec la
blessure de M. de Marsillac et la mort du chevalier de Marsillac: cette
grle est tombe sur lui en ma prsence. Il a t trs-vivement afflig,
ses larmes ont coul du fond du coeur, et sa fermet l'a empch
d'clater. Aprs ces nouvelles, je ne me suis pas donn la patience de
rien demander; j'ai couru chez M. de Pomponne, qui m'a fait souvenir que
mon fils est dans l'arme du roi, laquelle n'a eu nulle part  cette
expdition; elle tait rserve  M. le Prince: on dit qu'il est bless;
on dit qu'il a pass la rivire dans un petit bateau; on dit que Nogent
a t noy; on dit que Guitry est tu; on dit que M. de Roquelaure et M.
de la Feuillade sont blesss, qu'il y en a une infinit qui ont pri en
cette rude occasion. Quand je saurai le dtail de cette nouvelle, je
vous la manderai. Voil Guitaut qui m'envoie un gentilhomme qui vient de
l'htel de Cond; il me dit que M. le Prince a t bless  la main. M.
de Longueville avait forc la barrire, o il s'tait prsent le
premier; il a t aussi le premier tu sur-le-champ; tout le reste est
assez pareil: M. de Guitry noy, et M. de Nogent aussi[310]; M. de
Marsillac bless, comme j'ai dit, et une grande quantit d'autres qu'on
ne sait pas encore. Mais enfin l'Yssel est pass. M. le Prince l'a pass
trois ou quatre fois en bateau, tout paisiblement, donnant ses ordres
partout avec ce sang-froid et cette valeur divine qu'on lui connat. On
assure qu'aprs cette premire difficult on ne trouve plus d'ennemis:
ils sont retirs dans leurs places. La blessure de M. de Marsillac est
un coup de mousquet dans l'paule, et un autre dans la mchoire, sans
casser l'os. Adieu, ma chre enfant; j'ai l'esprit un peu hors de sa
place, quoique mon fils soit dans l'arme du roi; mais il y aura tant
d'autres occasions, que cela fait trembler et mourir.


  [309] C'est--dire au passage du Rhin: l'Yssel fut abandonn.

  [310] Armand de Bautru, comte de Nogent, et Guy de Chaumont de Guitry,
  grand matre de la garde-robe.




104.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, 20 juin 1672.

Il m'est impossible de me reprsenter l'tat o vous avez t, ma chre
enfant, sans une extrme motion; et, quoique je sache que vous en tes
quitte, Dieu merci! je ne puis tourner les yeux sur le pass, sans une
horreur qui me trouble. Hlas! que j'tais mal instruite d'une sant qui
m'est si chre! Qui m'et dit en ce temps-l, Votre fille est plus en
danger que si elle tait  l'arme, j'tais bien loin de le croire.
Faut-il donc que je me trouve cette tristesse avec tant d'autres qui
sont prsentement dans mon coeur! Le pril extrme o se trouve mon
fils; la guerre qui s'chauffe tous les jours; les courriers qui
n'apportent plus que la mort de quelqu'un de nos amis ou de nos
connaissances, et qui peuvent apporter pis; la crainte que l'on a des
mauvaises nouvelles, et la curiosit qu'on a de les apprendre; la
dsolation de ceux qui sont outrs de douleur, et avec qui je passe une
partie de ma vie; l'inconcevable tat de ma tante, et l'envie que j'ai
de vous voir, tout cela me dchire, me tue, et me fait mener une vie si
contraire  mon humeur et  mon temprament, qu'en vrit il faut que
j'aie une bonne sant pour y rsister. Vous n'avez jamais vu Paris comme
il est; tout le monde pleure, ou craint de pleurer: l'esprit tourne  la
pauvre madame de Nogent; madame de Longueville fait fendre le coeur, 
ce qu'on dit: je ne l'ai point vue, mais voici ce que je sais.

Mademoiselle de Vertus[311] tait retourne depuis deux jours 
Port-Royal, o elle est presque toujours: on est all la querir avec M.
Arnauld, pour dire cette nouvelle. Mademoiselle de Vertus n'avait qu'
se montrer; ce retour si prcipit marquait bien quelque chose de
funeste. En effet, ds qu'elle parut: Ah! mademoiselle, comment se porte
monsieur mon frre? (_le grand Cond_). Sa pense n'osa aller plus
loin.--Madame, il se porte bien de sa blessure.--Il y a eu un combat! Et
mon fils?--On ne lui rpondit rien.--Ah! mademoiselle, mon fils, mon
cher enfant, rpondez-moi, est-il mort?--Madame, je n'ai point de
paroles pour vous rpondre.--Ah! mon cher fils! est-il mort
sur-le-champ? n'a-t-il pas eu un seul moment? Ah, mon Dieu! quel
sacrifice! Et l-dessus elle tombe sur son lit; et tout ce que la plus
vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des
vanouissements, et par un silence mortel, et par des cris touffs, et
par des larmes amres, et par des lans vers le ciel, et par des
plaintes tendres et pitoyables, elle a tout prouv. Elle voit certaines
gens, elle prend des bouillons, parce que Dieu le veut; elle n'a aucun
repos; sa sant, dj trs-mauvaise, est visiblement altre: pour moi,
je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu'elle puisse vivre aprs
une telle perte.

Il y a un homme[312] dans le monde qui n'est gure moins touch; j'ai
dans la tte que s'ils s'taient rencontrs tous deux dans ces premiers
moments, et qu'il n'y et eu personne avec eux, tous les autres
sentiments auraient fait place  des cris et  des larmes, que l'on
aurait redoubls de bon coeur: c'est une vision.

Mais enfin quelle affliction ne montre point notre grosse marquise
d'Huxelles sur le pied de la bonne amiti? Les matresses ne s'en
contraignent pas. Toute sa pauvre maison revient; et son cuyer, qui
arriva hier, ne parat pas un homme raisonnable: cette mort efface les
autres. Un courrier d'hier au soir apporta la mort du comte du
Plessis[313], qui faisait faire un pont; un coup de canon l'a emport.
M. de Turenne assige Arnheim: on parle aussi du fort de Skenk. Ah! que
ces beaux commencements seront suivis d'une fin tragique pour bien des
gens! Dieu conserve mon pauvre fils! Il n'a point t de ce passage;
s'il y avait quelque chose de bon  un tel mtier, ce serait d'tre
attach  une charge. Mais la campagne n'est point finie.

Voil des relations, il n'y en a point de meilleure: vous verrez dans
toutes que M. de Longueville est cause de sa mort et de celle des
autres, et que M. le Prince a t pre uniquement dans cette occasion,
et point du tout gnral d'arme. Je disais hier, et l'on m'approuva,
que, si la guerre continue, M. le Duc[314] sera cause de la mort de M.
le Prince; son amour pour lui passe toutes ses autres passions. La
Marans est abme; elle dit qu'elle voit bien qu'on lui cache les
nouvelles, et qu'avec M. de Longueville, M. le Prince et M. le Duc sont
morts aussi; et qu'on le lui dise, et qu'au nom de Dieu on ne l'pargne
point; qu'aussi bien elle est dans un tat qu'il est inutile de mnager.
Si l'on pouvait rire, on rirait. Ah! si elle savait combien peu on songe
 lui cacher quelque chose, et combien chacun est occup de ses douleurs
et de ses craintes, elle ne croirait pas qu'on et tant d'application 
la tromper.

Les nouvelles que je vous mande sont d'original; c'est de Gourville,
qui tait avec madame de Longueville quand elle a reu ses lettres; tous
les courriers viennent droit  lui. M. de Longueville avait fait son
testament avant que de partir; il laisse une grande partie de son bien 
un fils qu'il a, et qui,  mon avis, paratra sous le nom de chevalier
d'Orlans[315], sans rien coter  ses parents, quoiqu'ils ne soient
point gueux. Savez-vous o l'on mit le corps de M. de Longueville? Dans
le mme bateau o il avait pass tout vivant, il y avait deux heures. M.
le Prince, qui tait bless, le fit mettre auprs de lui, couvert d'un
manteau, en repassant le Rhin avec plusieurs autres blesss, pour se
faire panser dans une ville en de de ce fleuve; de sorte que ce retour
fut la plus triste chose du monde. On dit que le chevalier de
Montchevreuil, qui tait attach  M. de Longueville ne veut point qu'on
le panse d'une blessure qu'il a reue auprs de lui[316].

Mon fils m'a crit; il est sensiblement touch de la perte de M. de
Longueville. Il n'tait point  cette premire expdition, mais il sera
d'une autre: peut-on trouver quelque sret dans un tel mtier? Je vous
conseille d'crire  M. de la Rochefoucauld sur la mort de son chevalier
et sur la blessure de M. de Marsillac. J'ai vu son coeur  dcouvert
dans cette cruelle aventure; il est au premier rang de tout ce que j'ai
jamais vu de courage, de mrite, de tendresse et de raison: je compte
pour rien son esprit et son agrment. Je ne m'amuserai point aujourd'hui
 vous dire combien je vous aime.


  Du mme jour,  dix heures du soir.

Il y a deux heures que j'ai fait mon paquet, et en revenant de la ville
je trouve la paix faite, selon une lettre qu'on m'a envoye. Il est ais
de croire que toute la Hollande est en alarme et soumise: le bonheur du
roi est au-dessus de tout ce qu'on a jamais vu. On va commencer 
respirer; mais quel redoublement de douleur  madame de Longueville, et
 ceux qui ont perdu leurs chers enfants! J'ai vu le marchal du
Plessis; il est trs-afflig, mais en grand capitaine. La marchale[317]
pleure amrement, et la comtesse[318] est fche de n'tre point
duchesse; et puis c'est tout. Ah! ma fille, sans l'emportement de M. de
Longueville, songez que nous aurions la Hollande, sans qu'il nous en et
rien cot.


  [311] Catherine-Franoise de Bretagne, soeur de la duchesse de
  Montbazon. Elle tait une des saintes de Port-Royal.

  [312] M. de la Rochefoucauld.

  [313] Alexandre de Choiseul, comte du Plessis, fils de Csar, duc de
  Choiseul, marchal de France.

  [314] Henri-Jules de Bourbon, fils de M. le Prince.

  [315] Il parut sous le nom de chevalier de Longueville, et fut tu
  pendant le sige de Philisbourg, en 1688, par un soldat qui tirait une
  bcassine.

  [316] Philippe de Mornay, chevalier de Malte; il mourut de cette
  blessure.

  [317] Colombe le Charron.

  [318] Marie-Louise le Loup de Bellenave, remarie au marquis de
  Clrembault.




105.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 24 juin 1672.

Je suis prsentement dans la chambre de ma tante: si vous pouviez la
voir en l'tat qu'elle est, vous ne douteriez pas que je ne partisse
demain matin. Elle a reu aujourd'hui le viatique pour la dernire fois;
mais comme son mal est d'tre entirement consume, cette dernire
goutte d'huile ne se trouve pas sitt. Elle est debout, c'est--dire
dans sa chaise, avec sa robe de chambre, sa cornette, une coiffe noire
par-dessus, et ses gants: nulle senteur, nulle malpropret dans sa
chambre; mais son visage est plus chang que si elle tait morte depuis
huit jours; les os lui percent la peau; elle est entirement tique et
dessche; elle n'avale qu'avec des difficults extrmes; elle a perdu
la parole. M. Vesou lui a signifi son arrt; elle ne prend plus de
remdes; la nature ne retient plus rien; elle n'est quasi plus enfle,
parce que l'hydropisie a caus le desschement; elle n'a plus de
douleurs, parce qu'il n'y a plus rien  consumer; elle est fort
assoupie, mais elle respire encore, et voil  quoi elle tient: elle a
eu des froids et des faiblesses qui nous ont fait croire qu'elle tait
passe; on a voulu une fois lui donner l'extrme-onction. Je ne quitte
plus ce quartier, de peur d'accident. Je vous assure que, quelque chose
que je voie au del, cette dernire scne me cotera bien des larmes;
c'est un spectacle difficile  soutenir, quand on est tendre comme moi.
Voil, ma fille, o nous en sommes. Il y a trois semaines qu'elle nous
donna cong  tous, parce qu'elle avait encore un reste de crmonie;
mais prsentement que le masque est t, elle nous a fait entendre, 
l'abb et  moi, en nous tendant la main, qu'elle recevait une extrme
consolation de nous avoir tous deux dans ces derniers moments: cela nous
creva le coeur, et nous fit voir qu'on joue longtemps la comdie, et
qu' la mort on dit la vrit. Je ne vous dis plus, ma fille, le jour de
mon dpart.

    Comment pourrais-je vous le dire?
  Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort[319].

Mais enfin, pourvu que vous vouliez bien ne nous point mander de ne pas
partir, il est trs-certain que nous partirons. Laissez-nous donc faire,
vous savez comme je hais les remords: ce m'et t un _dragon_ perptuel
que de n'avoir pas rendu les derniers devoirs  ma pauvre tante. Je
n'oublie rien de ce que je crois lui devoir dans cette triste occasion.

Je n'ai point vu madame de Longueville; on ne la voit point; elle est
malade: il y a eu des personnes distingues, mais je n'en ai pas t, et
n'ai point de titre pour cela. Il ne parat pas que la paix soit si
proche que je vous l'avais mand; mais il parat un air d'intelligence
partout, et une si grande promptitude  se soumettre, qu'il semble que
le roi n'ait qu' s'approcher d'une ville pour qu'elle se rende  lui.
Sans l'excs de bravoure de M. de Longueville, qui lui a caus la mort
et  beaucoup d'autres, tout aurait t  souhait; mais, en vrit, la
Hollande entire ne vaut pas un tel prince. N'oubliez pas d'crire  M.
de la Rochefoucauld sur la mort de son chevalier et la blessure de M. de
Marsillac; n'allez pas vous fourvoyer: voil ce qui l'afflige. Hlas! je
mens; entre nous, ma fille, il n'a pas senti la perte du chevalier, et
il est inconsolable de celui que tout le monde regrette. Il faut crire
aussi au marchal du Plessis. Tous nos pauvres amis sont encore en
sant. Le petit la Troche[320] a pass des premiers  la nage; on l'a
distingu. Si je ne suis encore ici, dites-en un mot  sa mre, cela lui
fera plaisir.

Ma pauvre tante me pria l'autre jour, par signes, de vous faire mille
amitis, et de vous dire adieu; elle nous fit pleurer: elle a t en
peine de la pense de votre maladie; notre abb vous en fait mille
compliments: il faut que vous lui disiez toujours quelque petite
douceur, pour soutenir l'extrme envie qu'il a de vous aller voir. Vous
tes prsentement  Grignan; j'espre que j'y serai  mon tour aussi
bien que les autres: hlas! je suis toute prte. J'admire mon malheur:
c'est assez que je dsire quelque chose, pour y trouver de l'embarras.
Je suis trs-contente des soins et de l'amiti du coadjuteur; je ne lui
crirai point, il m'en aimera mieux: je serai ravie de le voir et de
causer avec lui.


  [319] Pense d'un madrigal de Montreuil.

  [320] Franois-Martin de Savonires de la Troche, alors g de seize
  ans.




106.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 1er juillet 1672.

Enfin, ma fille, notre chre tante a fini sa malheureuse vie: la pauvre
femme nous a fait bien pleurer dans cette triste occasion; et pour moi,
qui suis tendre aux larmes, j'en ai beaucoup rpandu. Elle mourut hier
matin  quatre heures, sans que personne s'en apert; on la trouva
morte dans son lit: la veille, elle tait extraordinairement mal, et,
par inquitude, elle voulut se lever; elle tait si faible, qu'elle ne
pouvait se tenir dans sa chaise, et s'affaissait et coulait jusqu'
terre; on la relevait. Mademoiselle de la Trousse se flattait, et
trouvait que c'tait qu'elle avait besoin de nourriture; elle avait des
convulsions  la bouche: ma cousine disait que c'tait un embarras que
le lait avait fait dans sa bouche et dans ses dents: pour moi, je la
trouvais trs-mal. A onze heures, elle me fit signe de m'en aller: je
lui baisai la main; elle me donna sa bndiction, et je partis; ensuite
elle prit son lait, par complaisance pour mademoiselle de la Trousse;
mais, en vrit, elle ne put rien avaler, et elle lui dit qu'elle n'en
pouvait plus; on la recoucha, elle chassa tout le monde, et dit qu'elle
s'en allait dormir. A trois heures elle eut besoin de quelque chose, et
fit encore signe qu'on la laisst en repos. A quatre heures, on dit 
mademoiselle de la Trousse que sa mre dormait; ma cousine dit qu'il ne
fallait pas l'veiller pour prendre son lait. A cinq heures, elle dit
qu'il fallait voir si elle dormait. On approche de son lit, on la trouve
morte: on crie, on ouvre les rideaux; sa fille se jette sur cette pauvre
femme, elle la veut rchauffer, ressusciter: elle l'appelle, elle crie,
elle se dsespre; enfin on l'arrache, et on la met par force dans une
autre chambre: on me vient avertir; je cours tout mue; je trouve cette
pauvre tante toute froide, et couche si  son aise, que je ne crois pas
que depuis six mois elle ait eu un moment si doux que celui de sa mort;
elle n'tait quasi point change,  force de l'avoir t auparavant. Je
me mis  genoux, et vous pouvez penser si je pleurai abondamment en
voyant ce triste spectacle. J'allai voir ensuite mademoiselle de la
Trousse, dont la douleur fend les pierres: je les amenai toutes deux
ici[321]. Le soir, madame de la Trousse vint prendre ma cousine pour la
mener chez elle et  la Trousse dans trois jours, en attendant le retour
de M. de la Trousse. Mademoiselle de Mri a couch ici: nous avons t
ce matin au service; elle retourne ce soir chez elle, parce qu'elle le
veut; et me voil prte  partir. Ne m'crivez donc plus, ma belle;
pour moi, je vous crirai encore, car, quelque diligence que je fasse,
je ne puis quitter encore de quelques jours, mais je ne puis plus
recevoir de vos lettres ici.

Vous ne m'avez point crit le dernier ordinaire; vous deviez m'en
avertir pour m'y prparer: je ne vous puis dire quel chagrin cet oubli
m'a donn, ni de quelle longueur m'a paru cette semaine: c'est la
premire fois que cela vous est arriv; j'aime encore mieux en avoir t
plus touche, par n'y pas tre accoutume: j'espre de vos nouvelles
dimanche. Adieu donc, ma chre enfant.

On m'a promis une relation, je l'attends: il me semble que le roi
continue ses conqutes. Vous ne m'avez pas dit un mot sur la mort de M.
de Longueville, ni sur tout le soin que j'ai eu de vous instruire, ni
sur toutes mes lettres; je parle  une sourde ou  une muette; je vois
bien qu'il faut que j'aille  Grignan; vos soins sont uss, on voit la
corde. Adieu donc, jusqu'au revoir. Notre abb vous fait mille amitis;
il est adorable du bon courage qu'il a de vouloir venir en Provence.


  [321] Mademoiselle de la Trousse et mademoiselle de Mri, toutes deux
  filles de madame de la Trousse.




107.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, dimanche au soir, 3 juillet 1672.

Ah! ma fille, j'ai bien des excuses  vous faire de la lettre que je
vous ai crite ce matin en partant pour venir ici. Je n'avais point reu
votre lettre; mon ami de la poste m'avait mand que je n'en avais point;
j'tais au dsespoir. J'ai laiss le soin  madame de la Troche de vous
mander toutes les nouvelles, et je suis partie l-dessus. Il est dix
heures du soir; et M. de Coulanges, que j'aime comme ma vie, et qui est
le plus joli homme du monde, m'envoie votre lettre qui tait dans son
paquet; et, pour me donner cette joie, il ne craint point de faire
partir son laquais au clair de la lune: il est vrai, mon enfant, qu'il
ne s'est point tromp dans l'opinion de m'avoir fait un grand plaisir.
Je suis fche que vous ayez perdu un de mes paquets; comme ils sont
pleins de nouvelles, cela vous drange, et vous te du train de ce qui
se passe.

Vous devez avoir reu des relations fort exactes; elles vous auront fait
voir que le Rhin tait mal dfendu: le grand miracle, c'est de l'avoir
pass  la nage. M. le Prince et ses Argonautes taient dans un bateau:
les premires troupes qu'ils rencontrrent au del demandaient quartier,
quand le malheur voulut que M. de Longueville, qui sans doute ne
l'entendit pas, s'approche de leurs retranchements, et, pouss d'une
bouillante ardeur, arrive  la barrire, o il tue le premier qui se
trouve sous sa main: en mme temps on le perce de cinq ou six coups. M.
le Duc le suit, M. le Prince suit son fils, et tous les autres suivent
M. le Prince. Voil o se fit la tuerie, qu'on aurait, comme vous voyez,
trs-bien vite, si l'on avait su l'envie que ces gens-l avaient de se
rendre; mais tout est marqu dans l'ordre de la Providence.

Le comte de Guiche a fait une action dont le succs le couvre de gloire;
car, si elle et tourn autrement, il et t criminel. Il se charge de
reconnatre si la rivire est guable; il dit qu'oui: elle ne l'est pas;
des escadrons entiers passent  la nage sans se dranger; il est vrai
qu'il passe le premier: cela ne s'est jamais hasard; cela russit; il
enveloppe des escadrons, et les force  se rendre. Vous voyez bien que
son bonheur et sa valeur ne se sont point spars; mais vous devez avoir
de grandes relations de tout cela.

Le chevalier de Nantouillet[322] tait tomb de cheval: il va au fond de
l'eau, il revient, il retourne, il revient encore; enfin il trouve la
queue d'un cheval, il s'y attache; ce cheval le mne  bord, il monte
sur le cheval, se trouve  la mle, reoit deux coups dans son chapeau,
et revient gaillard. Voil qui est d'un sang-froid qui me fait souvenir
d'Oronte, prince des Massagtes.

Au reste, il n'est rien de plus vrai que M. de Longueville avait t 
confesse avant que de partir: comme il ne se vantait jamais de rien, il
n'en avait pas mme fait sa cour  madame sa mre; mais ce fut une
confession conduite par nos amis (_de Port-Royal_), et dont l'absolution
fut diffre plus de deux mois. Cela s'est trouv si vrai, que madame de
Longueville n'en peut pas douter: vous pouvez penser quelle consolation!
Il faisait une infinit de libralits et de charits que personne ne
savait, et qu'il ne faisait qu' condition qu'on n'en parlt point:
jamais un homme n'a eu tant de solides vertus; il ne lui manquait que
des vices, c'est--dire un peu d'orgueil, de vanit, de hauteur; mais,
du reste, jamais on n'a t si prs de la perfection: _Pago lui, pago il
mondo_; il tait au-dessus des louanges; pourvu qu'il ft content de
lui, c'tait assez. Je vois souvent des gens qui sont encore fort
loigns de se consoler de cette perte; mais pour tout le gros du monde,
ma pauvre enfant, cela est pass: cette triste nouvelle n'a assomm que
trois ou quatre jours, la mort de MADAME dura bien plus longtemps. Les
intrts particuliers de chacun pour ce qui se passe  l'arme empchent
la grande application pour les malheurs d'autrui. Depuis ce premier
combat, il n'a t question que de villes rendues, et de dputs qui
viennent demander la grce d'tre reus au nombre des sujets
nouvellement conquis de Sa Majest.

N'oubliez pas d'crire un petit mot  la Troche, sur ce que son fils
s'est distingu et a pass  la nage; on l'a lou devant le roi, comme
un des plus hardis. Il n'y a nulle apparence qu'on se dfende contre une
arme si victorieuse. Les Franais sont jolis assurment; il faut que
tout leur cde pour les actions d'clat et de tmrit; enfin il n'y a
plus de rivire prsentement qui serve de dfense contre leur excessive
valeur.

Au reste, voici bien des nouvelles. J'avais amen ici ma petite enfant
pour y passer l't; j'ai trouv qu'il y fait sec, il n'y a point d'eau;
la nourrice craint de s'y ennuyer: que fais-je,  votre avis? Je la
ramnerai aprs-demain chez moi tout paisiblement; elle sera avec _la
mre Jeanne_, qui fera leur petit mnage; madame de Sanzei sera  Paris;
elle ira la voir; j'en saurai des nouvelles trs-souvent. Voil qui est
fait, je change d'avis: ma maison est jolie, et ma petite ne manquera de
rien; il ne faut pas croire que Livry soit charmant pour une nourrice
comme pour moi. Adieu, ma divine enfant; pardonnez le chagrin que
j'avais d'avoir t si longtemps sans recevoir de vos lettres; elles me
sont toujours si agrables, qu'il n'y a que vous qui puissiez me
consoler de n'en avoir point.


  [322] Franois Duprat, descendant du chancelier.




108.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Marseille, mercredi...... 1672.

Je vous cris aprs la visite de madame l'intendante et une harangue
trs-belle. J'attends un prsent, et le prsent attend ma pistole. Je
suis ravie de la beaut singulire de cette ville. Hier le temps fut
divin, et l'endroit[323] d'o je dcouvris la mer, les _bastides_, les
montagnes et la ville, est une chose tonnante; mais surtout je suis
ravie de madame de Montfuron[324]; elle est aimable, et on l'aime sans
balancer. La foule des chevaliers qui vinrent hier voir M. de Grignan 
son arrive; des noms connus, des Saint-Hrem, etc.; des aventuriers,
des pes, des chapeaux du bel air, une ide de guerre, de romans,
d'embarquement, d'aventures, de chanes, de fers, d'esclaves, de
servitude, de captivit; moi qui aime les romans, je suis transporte.
M. de Marseille vint hier au soir; nous dnons chez lui; c'est l'affaire
des deux doigts de la main. Il fait aujourd'hui un temps abominable,
j'en suis triste; nous ne verrons ni mer, ni galres, ni port. Je
demande pardon  Aix, mais Marseille est bien plus joli, et plus peupl
que Paris  proportion; il y a cent mille mes au moins: de vous dire
combien il y en a de belles, c'est ce que je n'ai pas le loisir de
compter; l'air en gros y est un peu sclrat; et parmi tout cela je
voudrais tre avec vous. Je n'aime aucun lieu sans vous, et moins la
Provence qu'un autre; c'est un vol que je regretterai. Remerciez Dieu
d'avoir plus de courage que moi, mais ne vous moquez pas de mes
faiblesses ni de mes _chanes_.


  [323] Ce lieu s'appelle, en langage du pays, _la visto_.

  [324] Cousine germaine de M. de Grignan.




109.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Lambesc, mardi 20 dcembre 1672,  dix heures du matin.

Quand on compte sans la Providence, il faut trs-souvent compter deux
fois. J'tais tout habille  huit heures, j'avais pris mon caf,
entendu la messe, tous les adieux faits, le bardot charg; les sonnettes
des mulets me faisaient souvenir qu'il fallait monter en litire; ma
chambre tait pleine de monde; on me priait de ne point partir, parce
que depuis plusieurs jours il pleut beaucoup, et depuis hier
continuellement, et mme dans ce moment plus qu' l'ordinaire. Je
rsistais hardiment  tous ces discours, faisant honneur  la rsolution
que j'avais prise et  tout ce que je vous mandai hier par la poste, en
assurant que j'arriverais jeudi, lorsque tout d'un coup M. de Grignan,
en robe de chambre d'omelette, m'a parl si srieusement de la tmrit
de mon entreprise, disant que mon muletier ne suivrait pas ma litire,
que mes mulets tomberaient dans les fosss, que mes gens seraient
mouills et hors d'tat de me secourir, qu'en un moment j'ai chang
d'avis, et j'ai cd entirement  ses sages remontrances. Ainsi, ma
fille, coffres qu'on rapporte, mulets qu'on dtelle, filles et laquais
qui se schent pour avoir seulement travers la cour, et messager que
l'on vous envoie, connaissant vos bonts et vos inquitudes, et voulant
aussi apaiser les miennes, parce que je suis en peine de votre sant, et
que cet homme ou reviendra nous en apporter des nouvelles, ou ne
retrouvera pas les chemins. En un mot, ma chre enfant, il arrivera 
Grignan jeudi au lieu de moi; et moi, je partirai bien vritablement
quand il plaira au ciel et  M. de Grignan, qui me gouverne de bonne
foi, et qui comprend toutes les raisons qui me font souhaiter
passionnment d'tre  Grignan. Si M. de la Garde pouvait ignorer tout
ceci, j'en serais aise, car il va triompher du plaisir de m'avoir
prdit tout l'embarras o je me trouve: mais qu'il prenne garde  la
vaine gloire qui pourrait accompagner le don de prophtie dont il
pourrait se flatter. Enfin, ma fille, me voil, ne m'attendez plus du
tout; je vous surprendrai, et ne me hasarderai point, de peur de vous
donner de la peine, et  moi aussi. Adieu, ma trs-chre et
trs-aimable; je vous assure que je suis fort afflige d'tre
prisonnire  Lambesc: mais le moyen de deviner des pluies qu'on n'a
point vues dans ce pays depuis un sicle!




110.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Montlimar, jeudi 5 octobre 1673.

Voici un terrible jour[325], ma chre enfant; je vous avoue que je n'en
puis plus. Je vous ai quitte dans un tat qui augmente ma douleur. Je
songe  tous les pas que vous faites et  tous ceux que je fais, et
combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte nous
puissions jamais nous rencontrer. Mon coeur est en repos quand il est
auprs de vous; c'est son tat naturel, et le seul qui peut lui plaire.
Ce qui s'est pass ce matin me donne une douleur sensible, et me fait un
dchirement dont votre philosophie sait les raisons: je les ai senties
et les sentirai longtemps. J'ai le coeur et l'imagination tout remplis
de vous; je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours; de
sorte que l'tat o je suis n'est pas une chose soutenable: comme il est
extrme, j'espre qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous
cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me
manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontre depuis quatorze mois, ne
vous trouvent plus: le temps agrable qui est pass rend celui-ci
douloureux, jusqu' ce que j'y sois un peu accoutume; mais ce ne sera
jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous
embrasser. Je ne dois pas esprer mieux de l'avenir que du pass; je
sais ce que votre absence m'a fait souffrir; je serai encore plus 
plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude ncessaire
de vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez embrasse en
partant; qu'avais-je  mnager? Je ne vous ai point assez dit combien je
suis contente de votre tendresse; je ne vous ai point assez recommande
 M. de Grignan; je ne l'ai point assez remerci de toutes ses
politesses et de toute l'amiti qu'il a pour moi; j'en attendrai les
effets sur tous les chapitres: il y en a o il a plus d'intrt que moi,
quoique j'en sois plus touche que lui. Je suis dj dvore de
curiosit; je n'espre de consolation que de vos lettres, qui me feront
encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous: Dieu
me fasse la grce de l'aimer quelque jour comme je vous aime! Je songe
aux _Pichons_; je suis toute ptrie des Grignans; je tiens partout.
Jamais un voyage n'a t si triste que le ntre; nous ne disons pas un
mot. Adieu, ma chre enfant, aimez-moi toujours: hlas! nous revoil
dans les lettres. Assurez M. l'archevque de mon respect trs-tendre, et
embrassez le coadjuteur; je vous recommande  lui. Nous avons encore
dn  vos dpens. Voil M. de Saint-Gniez qui vient me consoler. Ma
fille, plaignez-moi de vous avoir quitte.


  [325] C'tait le mme jour de son dpart de Grignan pour Paris, et de
  celui de madame de Grignan pour Salon et pour Aix.




111.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Bourbilly, lundi 16 octobre 1673.

Enfin, ma chre fille, j'arrive prsentement dans le vieux chteau de
mes pres. Voici o ils ont triomph, suivant la mode de ce temps-l. Je
trouve mes belles prairies, ma petite rivire, mes magnifiques bois et
mon beau moulin,  la mme place o je les avais laisss. Il y a eu ici
de plus honntes gens que moi; et cependant, au sortir de Grignan, aprs
vous avoir quitte, je m'y meurs de tristesse. Je pleurerais
prsentement de tout mon coeur, si je m'en voulais croire; mais je m'en
dtourne, suivant vos conseils. Je vous ai vue ici; Bussy y tait, qui
nous empchait fort de nous y ennuyer. Voil o vous m'appeltes
_martre_ d'un si bon ton. On a lagu des arbres devant cette porte, ce
qui fait une alle fort agrable. Tout crve ici de bl, et _de Caron
pas un mot_[326], c'est--dire pas un sou. Il pleut  verse: je suis
dsaccoutume de ces continuels orages, j'en suis en colre. M. de
Guitaut est  poisses: il envoie tous les jours ici pour savoir quand
j'arriverai, et pour m'emmener chez lui; mais ce n'est pas ainsi qu'on
fait ses affaires. J'irai pourtant le voir, et vous prvoyez bien que
nous parlerons de vous: je vous prie d'avoir l'esprit en repos sur tout
ce que je dirai; je ne suis pas assurment fort imprudente. Nous vous
crirons, Guitaut et moi. Je ne puis m'accoutumer  ne vous plus voir;
et si vous m'aimez, vous m'en donnerez une marque certaine cette anne.
Adieu, mon enfant; j'arrive, je suis un peu fatigue; quand j'aurai les
pieds chauds, je vous en dirai davantage.


  [326] Allusion au dialogue de Lucien intitul _Caron, ou le
  Contemplateur_.




112.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A poisses, mercredi 25 octobre 1673.

Je n'achevai qu'avant-hier toutes mes affaires  Bourbilly, et le mme
jour je vins ici, o l'on m'attendait avec quelque impatience. J'ai
trouv le matre et la matresse du logis avec tout le mrite que vous
leur connaissez, et la comtesse (_de Fiesque_) qui part, et qui donne de
la joie  tout un pays. J'ai men avec moi monsieur et madame de
Toulongeon, qui ne sont pas trangers dans cette maison: il est survenu
encore madame de Chatelus, et M. le marquis de Bonneval, de sorte que la
compagnie est complte. Cette maison est d'une grandeur et d'une beaut
surprenante; M. de Guitaut[327] se divertit fort  la faire ajuster, et
y dpense bien de l'argent: il se trouve heureux de n'avoir point
d'autre dpense  faire. Je plains ceux qui ne peuvent pas se donner ce
plaisir. Nous avons caus  l'infini, le matre du logis et moi;
c'est--dire, j'ai eu le mrite de savoir bien couter. On passerait
bien des jours dans cette maison sans s'ennuyer: vous y avez t
extrmement clbre. Je ne crois pas que j'en pusse sortir, si on y
recevait de vos nouvelles; mais, ma fille, sans vous faire valoir ce que
vous occupez dans mon coeur et dans mon souvenir, cet tat d'ignorance
m'est insoutenable. Je me creuse la tte  deviner ce que vous m'avez
crit, et ce qui vous est arriv depuis trois semaines, et cette
application inutile trouble fort mon repos. Je trouverai cinq ou six de
vos lettres  Paris; je ne comprends pas pourquoi M. de Coulanges ne me
les a pas envoyes, je l'en avais pri. Enfin je pars demain pour
prendre le chemin de Paris; car vous vous souvenez bien que de
Bourbilly on passe devant cette porte o M. de Guitaut vint nous faire
un jour des civilits. Je ne serai  Paris que la veille de la
Toussaint. On dit que les chemins sont dj pouvantables dans cette
province. Je ne vous parle point de la guerre: on mande qu'elle est
dclare; d'autres, qui sont des manires de ministres, disent que c'est
le chemin de la paix: voil ce qu'un peu de temps nous apprendra. M.
d'Autun (_Gabriel de Roquette_) est en ce pays; ce n'est pas ici o je
l'ai vu, mais il en est prs, et l'on voit des gens qui ont eu le
bonheur de recevoir sa bndiction. Adieu, ma trs-chre et trs-aimable
enfant; je ne trouve personne qui ne s'imagine que vous avez raison de
m'aimer, en voyant de quelle faon je vous aime.


  [327] Guillaume de Pechpeirou-Comenge, comte de Guitaut. Il tait
  gouverneur des les Sainte-Marguerite, commandeur des ordres du roi;
  il avait t chambellan de M. le prince de Cond, et honor de son
  amiti particulire.




113.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, jeudi 2 novembre 1673.

Enfin, ma chre enfant, me voil arrive aprs quatre semaines de
voyage, ce qui m'a pourtant moins fatigue que la nuit que je viens de
passer dans le meilleur lit du monde: je n'ai pas ferm les yeux, j'ai
compt toutes les heures de ma montre; et enfin,  la petite pointe du
jour, je me suis leve: _car que faire en un lit,  moins que l'on ne
dorme_[328]? J'avais le pot au feu, c'tait une _oille_ et un _consomm_
qui cuisaient sparment. Nous arrivmes hier, jour de la Toussaint, bon
jour, bonne oeuvre; nous descendmes chez M. de Coulanges: je ne vous
dirai point mes faiblesses ni mes sottises en rentrant dans Paris: enfin
je vis l'heure et le moment que je n'tais pas visible; mais je
dtournai mes penses, et je dis que le vent m'avait rougi le nez. Je
trouve M. de Coulanges qui m'embrasse; M. de Rarai, un moment aprs;
madame de Coulanges, mademoiselle de Mri, un autre moment aprs:
arrivent ensuite madame de Sansei, madame de Bagnols, M. l'archevque de
Reims (_M. le Tellier_), tout transport d'amour pour le coadjuteur; un
autre moment aprs, madame de la Fayette, M. de la Rochefoucauld, madame
Scarron, d'Hacqueville, la Garde, l'abb de Grignan, l'abb Ttu: vous
voyez, d'o vous tes, tout ce qui se dit, et la joie qu'on tmoigne;
_et madame de Grignan? et votre voyage?_ et tout ce qui n'a point de
liaison ni de suite. Enfin on soupe, on se spare, et je passe cette
belle nuit. Ce matin,  neuf heures, la Garde, l'abb de Grignan,
Brancas, d'Hacqueville, sont entrs dans ma chambre pour ce qui
s'appelle raisonner _pantoufle_. Premirement, je vous dirai que vous ne
sauriez trop aimer Brancas, la Garde et d'Hacqueville; pour l'abb de
Grignan, cela s'en va sans dire. J'oubliais de vous mander qu'hier au
soir, avant toutes choses, je lus vos quatre lettres des 15, 18, 22 et
25 octobre: je sentis tout ce que vous expliquez si bien; mais puis-je
assez vous remercier ni de votre bonne et tendre amiti, dont je suis
trs-convaincue, ni du soin que vous prenez de me parler de toutes vos
affaires? Ah! ma fille, c'est une grande justice, car rien au monde ne
me tient tant au coeur que tous vos intrts, quels qu'ils puissent
tre: vos lettres sont ma vie, en attendant mieux.

J'admire que le petit mal de M. de Grignan ait prospr au point que
vous me le mandez, c'est--dire qu'il faut prendre garde en Provence au
pli de sa chaussette; je souhaite qu'il se porte bien et que la fivre
le quitte, car il faut mettre flamberge au vent: je hais fort cette
petite guerre[329].

Je reviens  vos trois hommes, que vous devez aimer trs-solidement: ils
n'ont tous que vos affaires dans la tte; ils ont trouv  qui parler,
et notre confrence a dur jusqu' midi. La Garde m'assure fort de
l'amiti de M. de Pomponne: ils sont tous contents de lui. Si vous me
demandez ce qu'on dit  Paris, et de quoi il est question, je vous dirai
que l'on n'y parle que de M. et madame de Grignan, de leurs affaires, de
leurs intrts, de leur retour; enfin jusqu'ici je ne me suis pas
aperue qu'il s'agisse d'autres choses. Les bonnes ttes vous diront ce
qu'il leur semble de votre retour; je ne veux pas que vous m'en croyiez,
croyez-en M. de la Garde. Nous avons examin combien de choses doivent
vous obliger de venir rajuster ce qu'a drang votre bon ami[330] et
envers le matre et envers tous les principaux; enfin il n'y a point de
porte o il n'ait heurt, et rien qu'il n'ait branl par ses discours,
dont le fond est du poison chamarr d'un faux agrment: il sera bon mme
de dire tout haut que vous venez, et vous l'y trouverez peut-tre
encore, car il a dit qu'il reviendra; et c'est alors que M. de Pomponne
et tous vos amis vous attendent pour rgler vos allures  l'avenir:
tant que vous serez loigne, vous leur chapperez toujours; et, en
vrit, celui qui parle ici a trop d'avantage sur celui qui ne dit mot.
Quand vous irez  Orange, c'est--dire M. de Grignan, crivez  M. de
Louvois l'tat des choses, afin qu'il n'en soit point surpris. Ce sige
d'Orange me dplat par mille raisons. J'ai vu tantt M. de Pomponne, M.
de Bezons, madame d'Huxelles, madame de Villars, l'abb de Pontcarr,
madame de Rarai; tout cela vous fait mille compliments, et vous
souhaite. Enfin croyez-en la Garde; voil tout ce que j'ai  vous dire.
On ne vous conseille point ici d'envoyer des ambassadeurs, on trouve
qu'il faut M. de Grignan et vous: on se moque de la raison de la guerre.
M. de Pomponne a dit  d'Hacqueville que les affaires ne se dmleraient
pas en Provence, et que quelquefois on a la paix lorsqu'on parle le plus
de la guerre.

Despraux a t avec Gourville voir M. le Prince. M. le Prince voulut
qu'il vt son arme. Eh bien! qu'en dites-vous, dit M. le Prince?
Monseigneur, dit Despraux, je crois qu'elle sera fort bonne quand elle
sera majeure. C'est que le plus g n'a pas dix-huit ans.

La princesse de Modne[331] tait sur mes talons  Fontainebleau; elle
est arrive ce soir; elle loge  l'Arsenal. Le roi viendra la voir
demain; elle ira voir la reine  Versailles, et puis adieu.


  [328] Allusion  ces vers de la fable du _Livre et les Grenouilles_:

          Un livre en son gte songeait.
    Car que faire en un gte,  moins que l'on ne songe?

      LA FONTAINE, liv. II, fable XIV.

  [329] Il s'agissait du sige d'Orange.

  [330] Contre-vrit; c'est de l'vque de Marseille qu'il est
  question.

  [331] Marie d'Este, qui allait pouser le duc d'York, frre de Charles
  II, roi d'Angleterre.




114.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 27 novembre 1673.

Votre lettre, ma chre fille, me parat d'un style triomphant: vous
aviez votre compte quand vous me l'avez crite; vous aviez gagn vos
petits procs; vos ennemis paraissaient confondus; vous aviez vu partir
votre mari  la tte d'un _drapello eletto_; vous espriez un bon succs
d'Orange. Le soleil de Provence dissipe au moins  midi les plus pais
chagrins, enfin votre humeur est peinte dans votre lettre: Dieu vous
maintienne dans cette bonne disposition! Vous avez raison de voir, d'o
vous tes, les choses comme vous les voyez; et nous avons raison aussi
de les voir d'ici comme nous les voyons. Vous croyez avoir l'avantage:
nous le souhaitons autant que vous, et en ce cas nous disons qu'il ne
faut aucun accommodement; mais, suppos que l'argent, que nous regardons
comme une divinit  laquelle on ne rsiste point, vous ft trouver du
mcompte dans votre calcul, vous m'avouerez que tous les expdients vous
paratraient bons comme ils nous le paraissaient. Ce qui fait que nous
ne pensons pas toujours les mmes choses, c'est que nous sommes loin;
hlas! nous sommes trs-loin: ainsi l'on ne sait ce qu'on dit; mais il
faut se faire honneur rciproquement de croire que chacun dit bien selon
son point de vue; que si vous tiez ici, vous diriez comme nous, et que
si nous tions l, nous aurions toutes vos penses. Il y a bien des gens
en ce pays qui sont curieux de savoir comment vous sortirez de votre
syndicat; mais je dis encore vrai quand je vous assure que la perte de
cette petite bataille ne ferait pas ici le mme effet qu'en Provence.
Nous disons en tous lieux et  propos tout ce qui se peut dire, et sur
la dpense de M. de Grignan, et sur la manire dont il sert le roi, et
comme il est aim: nous n'oublions rien; et pour des tons naturels, et
des paroles ranges, et dites assez facilement, sans vanit, nous ne
cderons pas  ceux qui font des visites le matin aux flambeaux[332].
Mais cependant M. de la Garde ne trouve rien de si ncessaire que votre
prsence. On parle d'une trve; soyez en repos sur la conduite de ceux
qui sauront demander votre cong. Je comprends les dpenses de ce sige
d'Orange: j'admire les inventions que le dmon trouve pour vous faire
jeter de l'argent; j'en suis plus afflige qu'une autre; car, outre
toutes les raisons de vos affaires, j'en ai une particulire pour vous
souhaiter cette anne: c'est que le bon abb veut rendre le compte de ma
tutelle, et c'est une ncessit que ce soit aux enfants dont on a t
tutrice. Mon fils viendra, si vous venez: voyez, et jugez vous-mme du
plaisir que vous me ferez. Il y a de l'imprudence  retarder cette
affaire; le bon abb peut mourir, je ne saurais plus par o m'y prendre,
et je serais abandonne pour le reste de ma vie  la chicane des
Bretons. Je ne vous en dirai pas davantage: jugez de mon intrt, et de
l'extrme envie que j'ai de sortir d'une affaire aussi importante. Vous
avez encore le temps de finir votre assemble; mais ensuite je vous
demande cette marque de votre amiti, afin que je meure en repos. Je
laisse  votre bon coeur cette pense  digrer.

Toutes les filles de la reine furent chasses hier, on ne sait
pourquoi. On souponne qu'il y en a une qu'on aura voulu ter, et que
pour brouiller les espces on a fait tout gal. Mademoiselle de
Cotlogon[333] est avec madame de Richelieu; la Mothe[334] avec la
marchale; la Marck[335] avec madame de Crussol; Ludres et
Dampierre[336] retournent chez MADAME; du Rouvroi[337] avec sa mre, qui
s'en va chez elle; Lannoi[338] se mariera, et parat contente;
Thobon[339] apparemment ne demeurera pas sur le pav. Voil ce qu'on
sait jusqu' prsent.

J'ai fait voir votre lettre  mademoiselle de Mri; elle est toujours
languissante. J'ai fait vos compliments  tous ceux que vous me marquez.
L'abb Ttu est fort content de ce que vous me dites pour lui; nous
soupons souvent ensemble. Vous tes trs-bien avec l'archevque de
Reims. Madame de Coulanges n'est pas fort bien avec le frre de ce
prlat (_M. de Louvois_); ainsi ne comptez pas sur ce chemin-l pour
aller  lui. Brancas vous est tout acquis. Vous tes toujours tendrement
aime chez madame de Villars. Nous avons enfin vu, la Garde et moi,
votre premier prsident; c'est un homme trs-bien fait, et d'une
physionomie agrable. Besons dit: C'est un beau mtin, s'il voulait
mordre. Il nous reut trs-civilement: nous lui fmes les compliments de
M. de Grignan et les vtres. Il y a des gens qui disent qu'il tournera
casaque, et qu'il vous aimera au lieu d'aimer l'vque, _Le flux les
amena, le reflux les emmne_. Ne vous ai-je point mand que le chevalier
de Buous[340] est ici? Je le croyais je ne sais o; je fus ravie de
l'embrasser; il me semble qu'il vous est plus proche que les autres. Il
vient de Brest: il a pass par Vitr; il a eu un dialogue admirable avec
_Rahuel_; il lui demanda ce que c'tait que M. de Grignan, et qui
j'tais. _Rahuel_ disait: Ce M. de Grignan, c'est un homme de grande
condition: il est le premier de la Provence; mais il y a bien loin
d'ici. Madame aurait bien mieux fait de marier mademoiselle auprs de
Rennes. Le chevalier se divertissait fort. Adieu, ma trs-aimable, je
suis  vous: cette vrit est avec celle de _deux et deux font quatre_.


  [332] Sarcasme dirig contre l'vque de Marseille, qui allait
  solliciter de grand matin contre M. de Grignan.

  [333] Depuis marquise de Cavoie.

  [334] Depuis duchesse de la Fert.

  [335] Depuis comtesse de Lannion.

  [336] Mademoiselle de Dampierre fut depuis comtesse de Moreuil.

  [337] Depuis comtesse de Saint-Vallier.

  [338] Depuis marquise de Montrevel.

  [339] Depuis comtesse de Beuvron.

  [340] Capitaine de vaisseau, et cousin germain de M. de Grignan.




115.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 4 dcembre 1673.

Me voil toute soulage de n'avoir plus Orange sur le coeur; c'tait une
augmentation par dessus ce que j'ai accoutum de penser, qui
m'importunait. Il n'est plus question maintenant que de la guerre du
syndicat: je voudrais qu'elle ft dj finie. Je crois qu'aprs avoir
gagn votre petite bataille d'Orange, vous n'aurez pas tard  commencer
l'autre. Vous ne sauriez croire la curiosit qu'on avait pour tre
inform du bon succs de ce beau sige; on en parlait dans le rang des
nouvelles. J'embrasse le vainqueur d'Orange, et je ne lui ferai point
d'autre compliment que de l'assurer ici que j'ai une vritable joie que
cette petite aventure ait pris un tour aussi heureux; je dsire le mme
succs  tous ses desseins, et l'embrasse de tout mon coeur. C'est une
chose agrable que l'attachement et l'amour de toute la noblesse pour
lui: il y a trs-peu de gens qui pussent faire voir une si belle suite
pour une si lgre semonce. M. de la Garde vient de partir pour savoir
un peu ce qu'on dit de cette prise d'Orange: il est charg de toutes nos
instructions, et, sur le tout, de son bon esprit, et de son affection
pour vous. D'Hacqueville me mande qu'il conseille  M. de Grignan
d'crire au roi: il serait  souhaiter que, par effet de magie, cette
lettre ft dj entre les mains de M. de Pomponne, ou de M. de la Garde;
car je ne crois pas qu'elle puisse venir  propos. L'affaire du syndic
s'est fortifie dans ma tte par l'absence du sige d'Orange.

Nous soupmes encore hier avec madame Scarron et l'abb Ttu chez madame
de Coulanges: nous causmes fort; vous n'tes jamais oublie. Nous
trouvmes plaisant d'aller ramener madame Scarron  minuit au fin fond
du faubourg Saint-Germain, fort au del de madame de la Fayette, quasi
auprs de Vaugirard, dans la campagne; une belle et grande maison[341]
o l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de beaux et grands
appartements; elle a un carrosse, des gens et des chevaux; elle est
habille modestement et magnifiquement, comme une femme qui passe sa
vie avec des personnes de qualit; elle est aimable, belle, bonne, et
nglige: on cause fort bien avec elle. Nous revnmes gaiement,  la
faveur des lanternes et dans la sret des voleurs. Madame
d'Heudicourt[342] est alle rendre ses devoirs: il y avait longtemps
qu'elle n'avait paru en ce pays-l.

On disait l'autre jour  M. le Dauphin qu'il y avait un homme  Paris
qui avait fait pour chef-d'oeuvre un petit chariot tran par des puces.
M. le Dauphin dit  M. le prince de Conti: Mon cousin, qui est-ce qui a
fait les harnais? Quelque araigne du voisinage, dit le prince. Cela
n'est-il pas joli? Ces pauvres filles (_de la reine_) sont toujours
disperses: on parle de faire des dames du palais, du lit, de la table,
pour servir au lieu des filles. Tout cela se rduira  quatre du palais,
qui seront,  ce qu'on croit, la princesse d'Harcourt, madame de
Soubise, madame de Bouillon, madame de Rochefort; et rien n'est encore
assur. Adieu, ma trs-aimable.

Madame de Coulanges vous embrasse: elle voulait vous crire aujourd'hui;
elle ne perd pas une occasion de vous rendre service; elle y est
applique, et tout ce qu'elle dit est d'un style qui plat infiniment:
elle se rjouit de la prise d'Orange; elle va quelquefois  la cour, et
jamais sans avoir dit quelque chose d'agrable pour nous.


  [341] C'est dans cette maison qu'taient levs les enfants du roi et
  de madame de Montespan, dont madame Scarron tait gouvernante.

  [342] Bonne de Pons, marquise d'Heudicourt.




116.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 8 dcembre 1673.

Il faut commencer, ma chre enfant, par la mort du comte de Guiche:
voil de quoi il est question prsentement. Ce pauvre garon est mort de
maladie et de langueur dans l'arme de M. de Turenne; la nouvelle en
vint mardi matin. Le pre Bourdaloue l'a annonce au marchal de
Gramont, qui s'en douta, sachant l'extrmit de son fils. Il fit sortir
tout le monde de sa chambre; il tait dans un petit appartement qu'il a
au dehors des Capucines: quand il fut seul avec ce pre, il se jeta 
son cou, disant qu'il devinait bien ce qu'il avait  lui dire; que
c'tait le coup de sa mort, qu'il le recevait de la main de Dieu; qu'il
perdait le seul et vritable objet de toute sa tendresse et de toute son
inclination naturelle; que jamais il n'avait eu de sensible joie ou de
violente douleur que par ce fils, qui avait des choses admirables. Il se
jeta sur un lit, n'en pouvant plus, mais sans pleurer, car on ne pleure
point dans cet tat. Le pre pleurait, et n'avait encore rien dit; enfin
il lui parla de Dieu, comme vous savez qu'il en parle: ils furent six
heures ensemble; et puis le pre, pour lui faire faire son sacrifice
entier, le mena  l'glise de ces bonnes Capucines, o l'on disait
vigiles pour ce cher fils: le marchal y entra, en tombant, en
tremblant, plutt tran et pouss, que sur ses jambes; son visage
n'tait plus connaissable. M. le Duc le vit en cet tat, et en nous le
contant chez madame de la Fayette, il pleurait. Ce pauvre marchal
revint enfin dans sa petite chambre; il est comme un homme condamn; le
roi lui a crit; personne ne le voit. Madame de Monaco est entirement
inconsolable; madame de Louvigny l'est aussi, mais c'est par la raison
qu'elle n'est point afflige: n'admirez-vous point le bonheur de cette
dernire? la voil dans un moment duchesse de Gramont. La chancelire
est transporte de joie. La comtesse de Guiche fait fort bien; elle
pleure quand on lui conte les honntets et les excuses que son mari lui
a faites en mourant. Elle dit: Il tait aimable, je l'aurais aim
passionnment s'il m'avait un peu aime; j'ai souffert ses mpris avec
douleur; sa mort me touche et me fait piti; j'esprais toujours qu'il
changerait de sentiments pour moi. Voil qui est vrai, il n'y a point
l de comdie. Madame de Verneuil en est vritablement touche. Je crois
qu'en me priant de lui faire vos compliments, vous en serez quitte. Vous
n'avez donc qu' crire  la comtesse de Guiche,  madame de Monaco, et
 madame de Louvigny. Pour le bon d'Hacqueville, il a eu le paquet
d'aller  Fraz,  trente lieues d'ici, annoncer cette nouvelle  la
marchale de Gramont, et lui porter une lettre de ce pauvre garon,
lequel a fait une grande amende honorable de sa vie passe, s'en est
repenti, en a demand pardon publiquement; il a fait demander pardon 
Vardes, et lui a mand mille choses qui pourront peut-tre lui tre
bonnes. Enfin il a fort bien fini la _comdie_, et laiss une riche et
heureuse veuve. La chancelire a t si pntre du peu ou point de
satisfaction, dit-elle, que sa petite-fille a eu pendant son mariage,
qu'elle ne va songer qu' rparer ce malheur: et s'il se rencontrait un
roi d'thiopie, elle mettrait jusqu' son patin, pour lui donner sa
petite-fille. Nous ne voyons point de mari pour elle; vous allez
nommer, comme nous, M. de Marsillac: elle ni lui ne veulent point l'un
de l'autre; les autres ducs sont trop jeunes: M. de Foix est pour
mademoiselle de Roquelaure. Cherchez un peu de votre ct, car cela
presse. Voil un grand dtail, ma chre petite; mais vous m'avez dit
quelquefois que vous les aimiez.

L'affaire d'Orange fait ici un bruit trs-agrable pour M. de Grignan:
cette grande quantit de noblesse qui l'a suivi par le seul attachement
qu'on a pour lui; cette grande dpense, cet heureux succs, car voil
tout; tout cela fait honneur et donne de la joie  ses amis, qui ne sont
pas ici en petit nombre. Le roi dit  souper: Orange est pris, Grignan
avait sept cents gentilshommes avec lui; on a tiraill du dedans, et
enfin on s'est rendu le troisime jour: je suis fort content de
Grignan. On m'a rapport ce discours, que la Garde sait encore mieux
que moi. Pour notre archevque de Reims, je ne sais  qui il en avait;
la Garde lui pensa parler de la dpense. Bon! dit-il, de la dpense,
voil toujours comme on dit; on aime  se plaindre.--Mais, monsieur, lui
dit-on, M. de Grignan ne pouvait pas s'en dispenser, avec tant de
noblesse qui tait venue pour l'amour de lui.--Dites pour le service du
roi.--Monsieur, rpliqua-t-on, il est vrai; mais il n'y avait point
d'ordre, et c'tait pour suivre M. de Grignan,  l'occasion du service
du roi, que toute cette assemble s'est faite. Enfin, ma fille, cela
n'est rien; vous savez que d'ailleurs il est trs-bon ami: mais il y a
des jours o la bile domine, et ces jours-l sont malheureux. On me
mande des nouvelles de nos tats de Bretagne. M. le marquis de Cotquen
le fils a voulu attaquer M. d'Harous, disant qu'il tait seul riche,
pendant que toute la Bretagne gmissait; et qu'il savait des gens qui
feraient mieux que lui sa charge. M. Boucherat, M. de Lavardin et toute
la Bretagne l'ont voulu lapider, et ont eu horreur de son ingratitude,
car il a mille obligations  M. d'Harous. Sur cela il a reu une lettre
de madame de Rohan qui lui mande de venir  Paris, parce que M. de
Chaulnes a ordre de lui dfendre d'tre aux tats; de sorte qu'il est
disparu la veille de l'arrive du gouverneur; il est demeur en
abomination par l'infme accusation qu'il voulait faire contre M.
d'Harous. Voil, ma bonne, ce que vous tes oblige d'entendre  cause
de votre nom.

Je viens de voir M. de Pomponne; il tait seul; j'ai t deux bonnes
heures avec lui et mademoiselle Lavocat, qui est trs-jolie. M. de
Pomponne a trs-bien compris ce que nous souhaitons de lui, en cas qu'il
vienne un courrier, et il le fera sans doute; mais il dit une chose
vraie, c'est que votre syndic sera fait avant qu'on entende parler ici
de la rupture de votre conseil; il croit que prsentement c'en est fait.
De vous conter tout ce qui s'est dit d'agrable et d'obligeant pour
vous, et quelles aimables conversations on a avec ce ministre, tout le
papier de mon porte-feuille n'y suffirait pas; en un mot, je suis
parfaitement contente de lui; soyez-le aussi sur ma parole; il sera ravi
de vous voir, et il compte sur votre retour.

Nous avons lu avec plaisir une grande partie de vos lettres; vous avez
t admire, et dans votre style, et dans l'intrt que vous prenez 
ces sortes d'affaires. Ne me dites donc plus de mal de votre faon
d'crire; on croit quelquefois que les lettres qu'on crit ne valent
rien, parce qu'on est embarrass de mille penses diffrentes; mais
cette confusion se passe dans la tte, tandis que la lettre est nette et
naturelle. Voil comme sont les vtres. Il y a des endroits si
plaisants, que ceux  qui je fais l'honneur de les montrer en sont
ravis. Adieu, ma trs-aimable enfant; j'attends votre frre tous les
jours; et pour vos lettres, j'en voudrais  toute heure.




117.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 11 dcembre 1673.

Je viens de Saint-Germain, o j'ai t deux jours entiers avec madame de
Coulanges et M. de la Rochefoucauld; nous logions chez lui. Nous fmes
le soir notre cour  la reine, qui me dit bien des choses obligeantes
pour vous; mais s'il fallait vous dire tous les bonjours, tous les
compliments d'hommes et de femmes, vieux et jeunes, qui m'accablrent et
me parlrent de vous, ce serait nommer quasi toute la cour; je n'ai rien
vu de pareil: Et comment se porte madame de Grignan? quand
reviendra-t-elle? et ceci, et cela: enfin, reprsentez-vous que chacun,
n'ayant rien  faire et me disant un mot, me faisait rpondre  vingt
personnes  la fois. J'ai dn avec madame de Louvois; il y avait presse
 qui nous en donnerait. Je voulais revenir hier; on nous arrta
d'autorit, pour souper chez M. de Marsillac, dans son appartement
enchant, avec madame de Thianges, madame Scarron, M. le Duc, M. de la
Rochefoucauld, M. de Vivonne, et une musique cleste. Ce matin, nous
sommes revenues.

Voici une querelle qui faisait la nouvelle de Saint-Germain. M. le
chevalier de Vendme et M. de Vivonne font les amoureux de madame de
Ludres: M. le chevalier de Vendme veut chasser M. de Vivonne; on
s'crie: Et de quel droit? Sur cela, il dit qu'il veut se battre contre
M. de Vivonne: on se moque de lui. Non, il n'y a point de raillerie: il
veut se battre, et monte  cheval, et prend la campagne. Voici ce qui ne
peut se payer, c'est d'entendre Vivonne. Il tait dans sa chambre,
trs-mal de son bras[343], recevant les compliments de toute la cour,
car il n'y a point eu de partage. Moi! messieurs, _dit-il_, moi me
battre, il peut fort bien me battre s'il veut, mais je le dfie de faire
que je veuille me battre: qu'il se fasse casser l'paule, qu'on lui
fasse dix-huit incisions; et puis (on croit qu'il va dire, _et puis nous
nous battrons_); et puis, _dit-il_, nous nous accommoderons. Mais se
moque-t-il de vouloir tirer sur moi? voil un beau dessein: c'est comme
qui voudrait tirer dans une porte cochre[344]. Je me repens bien de lui
avoir sauv la vie au passage du Rhin: je ne veux plus faire de ces
actions, sans faire tirer l'horoscope de ceux pour qui je les fais.
Eussiez-vous jamais cru que c'et t pour me percer le sein que je
l'eusse remis sur la selle? Mais tout cela d'un ton et d'une manire si
folle, qu'on ne parlait d'autre chose  Saint-Germain.

J'ai trouv votre sige d'Orange fort tal  la cour: le roi en avait
parl agrablement, et on trouva trs-beau que sans ordre du roi, et
seulement pour suivre M. de Grignan, il se soit trouv sept cents
gentilshommes  cet occasion; car le roi ayant dit _sept cents_, tout le
monde dit _sept cents_: on ajoute qu'il y avait deux cents litires, et
de rire; mais on croit srieusement qu'il y a peu de gouverneurs qui
pussent avoir une pareille suite.

J'ai caus trois heures en deux fois avec M. de Pomponne; j'en suis
contente au del de ce que j'esprais; mademoiselle Lavocat[345] est
dans notre confidence; elle est trs-aimable; elle sait notre syndicat,
notre procureur, notre gratification, notre opposition, notre
dlibration, comme elle sait la carte et les intrts des princes,
c'est--dire sur le bout du doigt: on l'appelle le _petit ministre_;
elle est dans tous nos intrts. Il y a des entr'actes  nos
conversations, que M. de Pomponne appelle des traits de rhtorique, pour
captiver la bienveillance des auditeurs. Il y a des articles dans vos
lettres sur lesquels je ne rponds pas: il est ordinaire d'tre
ridicule, quand on rpond de si loin. Vous savez quel dplaisir nous
avions de la perte de je ne sais quelle ville, lorsqu'il y avait dix
jours qu' Paris on se rjouissait que le prince d'Orange en et lev le
sige; c'est le malheur de l'loignement. Adieu, ma trs-aimable: je
vous embrasse bien tendrement.


  [343] Il avait t bless au passage du Rhin.

  [344] On sait que M. de Vivonne tait excessivement gros.

  [345] Soeur de madame de Pomponne, marie plus tard au marquis de
  Vins.




118.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 22 dcembre 1673.

Il y a une nouvelle de l'Europe qui m'est entre dans la tte: je vais
vous la mander, contre mon ordinaire. Vous savez la mort du roi de
Pologne[346]. Le grand-marchal[347], mari de mademoiselle
d'Arquien[348], est  la tte d'une arme contre les Turcs: il a gagn
une bataille si pleine et si entire, qu'il est demeur quinze mille
Turcs sur la place: il a pris deux bassas; il s'est log dans la tente
du gnral, et cette victoire est si grande, qu'on ne doute point qu'il
ne soit lu roi, d'autant plus qu'il est  la tte d'une arme, et que
la fortune est toujours pour les gros bataillons: voil une nouvelle qui
m'a plu.


  [346] Michel Koribut Wiesnovieski, mort le 10 novembre 1673.

  [347] Jean Sobieski, qui fut depuis lu roi de Pologne le 20 mai 1674.

  [348] Il avait pous la petite-fille du marchal d'Arquien, laquelle,
  aprs sa mort, revint en France. La victoire que Sobieski remporta, en
  1783, sous les murs de Vienne, et qui sauva l'empereur et l'Empire,
  est plus clbre encore que celle dont il s'agit ici.




119.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, jeudi 28 dcembre 1673.

Je commence ds aujourd'hui ma lettre, et je la finirai demain. Je veux
d'abord traiter le chapitre de votre voyage de Paris: vous apprendrez
par Janet que la Garde est celui qui l'a trouv le plus ncessaire, et
qui a dit qu'il fallait demander votre cong; peut-tre l'a-t-il obtenu,
car Janet a vu M. de Pomponne. Mais ce n'est pas, dites-vous, une
ncessit de venir; et le raisonnement que vous me faites est si fort,
et vous rendez si peu considrable tout ce qui le parat aux autres pour
vous engager  ce voyage, que pour moi j'en suis accable; je sais le
ton que vous prenez, ma fille; je n'en ai point au-dessus du vtre; et
surtout quand vous me demandez _s'il est possible que moi, qui devrais
songer plus qu'une autre  la suite de votre vie, je veuille vous
embarquer dans une excessive dpense, qui peut donner un grand
branlement au poids que vous soutenez dj avec peine_; et tout ce qui
suit. Non, mon enfant, je ne veux point vous faire tant de mal, Dieu
m'en garde! Et pendant que vous tes la raison, la sagesse et la
philosophie mme, je ne veux point qu'on me puisse accuser d'tre une
mre folle, injuste et frivole, qui drange tout, qui ruine tout, qui
vous empche de suivre la droiture de vos sentiments par une tendresse
de femme: mais j'avais cru que vous pouviez faire ce voyage, vous me
l'aviez promis; et quand je songe  ce que vous dpensez  Aix, et en
comdiens, et en ftes, et en repas dans le carnaval, je crois toujours
qu'il vous coterait moins de venir ici, o vous ne serez point oblige
de rien apporter. M. de Pomponne et M. de la Garde me font voir mille
affaires o vous et M. de Grignan tes ncessaires; je joins  cela
cette tutelle. Je me trouve dispose  vous recevoir; mon coeur
s'abandonne  cette esprance; vous n'tes point grosse, vous avez
besoin de changer d'air: je me flattais mme que M. de Grignan voudrait
bien vous laisser avec moi cet t, et qu'ainsi vous ne feriez pas un
voyage de deux mois, comme un homme: tous vos amis avaient la
complaisance de me dire que j'avais raison de vous souhaiter avec
ardeur: voil sur quoi je marchais. Vous ne trouvez point que tout cela
soit ni bon ni vrai, je cde  la ncessit et  la force de vos
raisons; je veux tcher de m'y soumettre,  votre exemple; et je
prendrai cette douleur, qui n'est pas mdiocre, comme une pnitence que
Dieu veut que je fasse, et que j'ai bien mrite: il est difficile de
m'en donner une meilleure, ni qui frappe plus droit  mon coeur: mais il
faut tout sacrifier, et me rsoudre  passer le reste de ma vie, spare
de la personne du monde qui m'est la plus sensiblement chre, qui touche
mon got, mon inclination, mes entrailles; qui m'aime plus qu'elle n'a
jamais fait: il faut donner tout cela  Dieu, et je le ferai avec sa
grce, et j'admirerai sa providence, qui permet qu'avec tant de
grandeurs et de choses agrables dans votre tablissement, il s'y trouve
des abmes qui tent tous les plaisirs de la vie, et une sparation qui
me blesse le coeur  toutes les heures du jour, et bien plus que je ne
voudrais  celles de la nuit: voil mes sentiments, ils ne sont pas
exagrs, ils sont simples et sincres; j'en ferai un sacrifice pour
mon salut. Voil qui est fini, je ne vous en parlerai plus, et je
mditerai sans cesse sur la force invincible de vos raisons, et sur
votre admirable sagesse dont je vous loue, et que je tcherai d'imiter.

J'ai fait  mon ami (_Corbinelli_) toutes vos _animosits_; cela est
plaisant, il les a trs-bien reues: je crois qu'il est venu ici pour
rveiller un peu la tendresse de ses vieux amis. Nous avons trouv la
pice des cinq auteurs extrmement jolie, et trs-bien applique; le
chevalier de Buous l'a possde deux jours: vos deux vers sont trs-bien
corrigs. Voil mon fils qui arrive; je m'en vais fermer cette lettre,
et je vous en crirai demain une autre avec lui, toute pleine des
nouvelles que j'aurai reues de Saint-Germain. On dit que la marchale
de Gramont n'a voulu voir ni Louvigny ni sa femme; ils sont revenus de
dix lieues d'ici; nous ne songeons plus qu'il y ait eu un comte de
Guiche au monde: vous vous moquez avec vos longues douleurs; nous
n'aurions jamais fait ici, si nous voulions appuyer autant sur chaque
nouvelle. Il faut expdier; expdiez,  notre exemple.




120.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 1er jour de l'an 1674.

Je vous souhaite une heureuse anne, ma chre fille; et dans ce souhait
je comprends tant de choses, que je n'aurais jamais fait, si je voulais
vous en faire le dtail. Je n'ai point encore demand votre cong, comme
vous le craignez; mais je voudrais que vous eussiez entendu la Garde,
aprs dner, sur la ncessit de votre voyage ici, pour ne pas perdre
vos cinq mille francs, et sur ce qu'il faut que M. de Grignan dise au
roi. Si c'tait un procs qu'il fallt solliciter contre quelqu'un qui
voult vous faire cette injustice, vous viendriez assurment le
solliciter; mais comme c'est pour venir en un lieu o vous avez encore
mille autres affaires, vous tes paresseux tous deux. Ah! la belle chose
que la paresse! En voil trop; lisez la Garde, _chapitre premier_.
Cependant vous aurez du plaisir de voir et de recevoir l'approbation du
roi. A propos, on a rvoqu tous les dits qui nous tranglaient dans
notre province: le jour que M. de Chaulnes l'annona, ce fut un cri de
_vive le roi!_ qui fit pleurer tous les tats; chacun s'embrassait, on
tait hors de soi: on ordonna un _Te Deum_, des feux de joie, et des
remercments publics  M. de Chaulnes. Mais savez-vous ce que nous
donnons au roi pour tmoigner notre reconnaissance? Deux millions six
cent mille livres, et autant de don gratuit; c'est justement cinq
millions deux cent mille livres: que dites-vous de cette petite somme?
Vous pouvez juger par l de la grce qu'on nous a faite de nous ter les
dits.

Mon pauvre fils est arriv, comme vous savez, et s'en retourne jeudi
avec plusieurs autres. M. de Monterey est habile homme; il fait enrager
tout le monde: il fatigue notre arme, et la met hors d'tat de sortir
et d'tre en campagne avant la fin du printemps. Toutes les troupes
taient bien  leur aise pour leur hiver; et quand tout sera bien crott
 Charleroi, il n'aura qu'un pas  faire pour se retirer. En attendant,
M. de Luxembourg ne saurait se dsopiler. Selon toutes les apparences,
le roi ne partira pas sitt que l'anne passe. Si, tandis que nous
serons en train, nous faisions quelque insulte  quelques grandes
villes, et qu'on voult s'opposer aux deux hros[349], comme il est 
prsumer que les ennemis seraient battus, la paix serait quasi assure:
voil ce qu'on entend dire aux gens du mtier. Il est certain que M. de
Turenne est mal avec M. de Louvois; mais comme il est bien avec le roi
et M. Colbert, cela ne fait aucun clat.

On a fait cinq dames (_du palais_): mesdames de Soubise, de
Chevreuse[350], la princesse d'Harcourt, madame d'Albret et madame de
Rochefort. Les filles ne servent plus; et madame de Richelieu (_dame
d'honneur_) ne servira plus aussi; ce seront les gentilshommes-servants
et les matres d'htel, comme on faisait autrefois. Il y aura toujours,
derrire la reine, madame de Richelieu et trois ou quatre dames, afin
que la reine ne soit pas seule de femme. Brancas est ravi de sa fille
(_la princesse d'Harcourt_), qu'on a si bien cloue.

Le grand marchal de Pologne[351] a crit au roi que si Sa Majest
voulait faire quelqu'un roi de Pologne, il le servirait de ses forces;
mais que si elle n'a personne en vue, il lui demande sa protection. Le
roi la lui donne; mais on ne croit pas qu'il soit lu, parce qu'il est
d'une religion contraire au peuple.

La dvotion de la Marans est toute des meilleures que vous ayez jamais
vues; elle est parfaite, elle est toute divine; je ne l'ai point encore
vue, je m'en hais. Il y a une femme qui a pris plaisir  lui dire que M.
de Longueville avait une vritable tendresse pour elle, et surtout une
estime singulire, et qu'il avait prdit que quelque jour elle serait
une sainte. Ce discours, dans le commencement, lui a si bien frapp la
tte, qu'elle n'a point eu de repos qu'elle n'ait accompli les
prophties. On ne voit point encore ces petits princes[352]; l'an a
t trois jours avec pre et mre; il est joli, mais personne ne l'a vu.
Je vous embrasse, ma chre enfant. Je saurai ce qu'on peut faire pour
votre ami qui a si gnreusement assassin un homme. Adieu, ma fille; je
vous embrasse avec une tendresse sans gale; la vtre me charme, j'ai le
bonheur de croire que vous m'aimez.


  [349] M. le Prince et M. de Turenne.

  [350] Jeanne-Marie Colbert, duchesse de Chevreuse.

  [351] Jean Sobieski, depuis roi de Pologne.

  [352] Les enfants de madame de Montespan.




121.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 15 janvier 1674.

J'allai donc dner samedi chez M. de Pomponne, comme je vous avais dit;
et puis, jusqu' cinq heures, il fut enchant, enlev, transport de la
perfection des vers de la _Potique_ de Despraux. D'Hacqueville y
tait; nous parlmes deux ou trois fois du plaisir que j'aurais de vous
la voir entendre. M. de Pomponne se souvient d'un jour que vous tiez
petite fille chez mon oncle de Svign; vous tiez derrire une vitre
avec votre frre, plus belle, dit-il, qu'un ange; vous disiez que vous
tiez prisonnire, que vous tiez une princesse chasse de chez son
pre: votre frre tait beau comme vous; vous aviez neuf ans. Il me fit
souvenir de cette journe; il n'a jamais oubli aucun moment o il vous
ait vue; il se fait un plaisir de vous revoir, qui me parat le plus
obligeant du monde. Je vous avoue, ma trs-aimable chre[353], que je
couve une grande joie; mais elle n'clatera point que je ne sache votre
rsolution.

Madame de Schomberg dit qu'elle est une vagabonde au prix de madame de
Marans: cette humeur sauvage que vous connaissez s'est tourne en
passion pour la retraite: le temprament ne se change pas. Elle va 
pied  sa paroisse, et lit tous nos bons livres; elle travaille, elle
prie Dieu; ses heures sont rgles, elle mange quasi toujours  sa
chambre: elle voit madame de Schomberg  de certaines heures: elle hait
autant les nouvelles du monde qu'elle les aimait; elle excuse autant le
prochain qu'elle l'accusait; elle aime autant le Crateur qu'elle aimait
la crature. Nous rmes fort de ses manires passes; nous les tournmes
en ridicule. Elle parle fort sincrement et fort agrablement de son
tat: j'y fus deux heures; on ne s'ennuie point avec elle; elle se
mortifie de ce plaisir, mais c'est sans affectation: enfin, elle est
bien plus aimable qu'elle n'tait. Je ne pense pas, mon enfant, que vous
vous plaigniez que je ne vous mande point de dtails.

Je reois tout prsentement votre lettre du 7. Je vous avoue, ma
trs-chre, quelle me comble d'une joie si vive, qu' peine mon coeur,
que vous connaissez, la peut contenir; il est sensible  tout, et je le
harais, s'il tait pour mes intrts comme il est pour les vtres.
Enfin, ma fille, vous venez, c'est tout ce qui peut m'tre le plus
agrable: mais je m'en vais vous dire une chose  quoi vous ne vous
attendez point; c'est que je vous jure et vous proteste devant Dieu que
si M. de la Garde n'avait trouv votre voyage ncessaire, et qu'en effet
il ne le ft pas pour vos affaires, jamais je n'aurais mis en compte, au
moins pour cette anne, le dsir de vous voir, ni ce que vous devez  la
tendresse infinie que j'ai pour vous: je sais la rduire  la droite
raison, quoi qu'il m'en cote; et j'ai quelquefois de la force dans ma
faiblesse, comme ceux qui sont les plus philosophes. Aprs cette
dclaration sincre, je ne vous cache point que je suis pntre de
joie, et que, la raison se rencontrant avec mes dsirs, je suis, 
l'heure que je vous cris, parfaitement contente, et que je ne vais tre
occupe qu' vous bien recevoir.

M. le Prince revient de trente lieues. M. de Turenne n'est point parti.
M. de Monterey s'est retir. M. de Luxembourg est dgag. Mon fils sera
ici dans deux jours. Depuis vingt-quatre heures, on a vol dans la
chapelle de Saint-Germain la lampe d'argent de sept mille francs, et six
chandeliers plus hauts que moi: voil une extrme insolence[354]. On a
trouv des cordes du ct de la tribune de madame de Richelieu: on ne
comprend pas comment cela s'est pu faire; il y a des gardes qui vont et
viennent, et tournent toute la nuit.

Savez-vous qu'on parle de la paix? M. de Chaulnes arrive de Bretagne, et
repart pour Cologne.


  [353] Expression singulire, qui date du temps des _prcieuses_.
  _Chre_ tait le nom qu'elles se donnaient entre elles. (_Voy._ le
  _Comment. de Bret sur Molire_.)

  [354] Le duc de Saint-Simon rapporte un autre vol plus trange encore,
  qui se fit  Versailles. On enleva en une nuit toutes les crpines et
  les franges d'or des grands appartements, depuis la galerie jusqu' la
  chapelle. Quelques perquisitions qu'on ft, on ne trouva aucune trace
  du vol. Mais cinq ou six jours aprs, le roi tant  souper, un norme
  paquet tomba tout  coup sur la table,  quelque distance de lui:
  c'taient les franges voles, avec un billet attach sur le paquet, o
  l'on lut ces mots: _Bontemps, reprends tes franges, la peine en passe
  le plaisir_. Saint-Simon tait tmoin.




122.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 26 janvier 1674.

D'Hacqueville et la Garde sont toujours persuads que vous ne sauriez
mieux faire que de venir: venez donc, ma chre enfant, et vous ferez
changer toutes choses: _se me miras, me miran_; cela est divinement bien
appliqu: il faut mettre votre cadran au soleil, afin qu'on le regarde.
Votre intendant ne quittera pas sitt la Provence: il a mand  madame
d'Herbigny que vous lui faisiez tort de croire que la justice seule le
mt dans vos intrts, puisque votre beaut et votre mrite y avaient
part.

Il n'y eut personne au bal de mercredi dernier; le roi et la reine
avaient toutes les pierreries de la couronne; le malheur voulut que ni
MONSIEUR, ni MADAME, ni MADEMOISELLE, ni mesdames de Soubise, Sully,
d'Harcourt, Ventadour, Cotquen, Grancey, ne purent s'y trouver par
diverses raisons; ce fut une piti; Sa Majest en tait chagrine.

Je revins hier du Mni, o j'tais alle pour voir le lendemain M.
d'Andilly; je fus six heures avec lui; j'eus toute la joie que peut
donner la conversation d'un homme admirable: je vis aussi mon oncle de
Svign[355], mais un moment. Ce Port-Royal est une Thbade; c'est un
paradis; c'est un dsert o toute la dvotion du christianisme s'est
range; c'est une saintet rpandue dans tout le pays  une lieue  la
ronde; il y a cinq ou six solitaires qu'on ne connat point, qui vivent
comme les pnitents de Saint-Jean-Climaque; les religieuses sont des
anges sur terre. Mademoiselle de Vertus y achve sa vie avec des
douleurs inconcevables et une rsignation extrme: tout ce qui les sert,
jusqu'aux charretiers, aux bergers, aux ouvriers, tout est modeste. Je
vous avoue que j'ai t ravie de voir cette divine solitude, dont
j'avais tant ou parler; c'est un vallon affreux, tout propre  inspirer
le got de faire son salut. Je revins coucher au Mni, et hier ici,
aprs avoir encore embrass M. d'Andilly en passant. Je crois que je
dnerai demain chez M. de Pomponne; ce ne sera pas sans parler de son
pre et de ma fille: voil deux chapitres qui nous tiennent au coeur.
J'attends tous les jours mon fils; il m'crit des tendresses infinies;
il est parti plus tt, et revient plus tard que les autres; nous croyons
que cela roule sur une amiti qu'il a  Szanne; mais comme ce n'est pas
pour pouser, je n'en suis point inquite.

Il est vrai que l'on a attaqu M. de Villars et ses gens en revenant
d'Espagne: c'taient les gens de l'ambassadeur (_d'Espagne_) qui
revenait de France. C'est un assez ridicule combat; les matres
s'exposrent, on tirait de tous cts; il y a eu quelques valets de
tus. On n'a point fait de compliments  madame de Villars; elle a son
mari, elle est contente. M. de Luxembourg est ici; on parle fort de la
paix, c'est--dire selon les dsirs de la France, plus que sur la
disposition des affaires; cependant on la peut vouloir de telle sorte
qu'elle se ferait.

J'espre, ma fille, que vous serez plus contente et plus dcide, quand
vous aurez votre cong. On ne doute point ici que votre retour n'y soit
trs-bon: si vous n'tiez bien en ce pays, vous vous en sentiriez
bientt en Provence: _se me miras, me miran_[356]; rien ne peut tre
mieux dit, il en faut revenir l. M. et madame de Coulanges, la Sanzei
et le _Bien bon_ vous souhaitent avec impatience, et veulent tous, comme
moi, que vous ameniez le coadjuteur, qui vous fortifiera
considrablement. J'ai fort entretenu la Garde; vous ne sauriez trop
estimer ses conseils: il parlait l'autre jour  Gordes de vos affaires:
il les sait, et les range, et les dit en perfection; il donne un tour
admirable  tout ce qu'il faut dire  Sa Majest: vous ne pouvez
consulter personne qui connaisse mieux ce pays-ci que lui.

On est toujours charm de mademoiselle de Blois et du prince de Conti.
D'Hacqueville vous parlera des nouvelles de l'Europe, et comme
l'Angleterre est prsentement la grande affaire. C'est M. le duc du
Maine[357] qui a les Suisses; ce n'est plus M. le comte du Vexin,
lequel, en rcompense, a l'abbaye de Saint-Germain des Prs.


  [355] M. d'Andilly et M. de Svign s'taient retirs depuis plusieurs
  annes  Port-Royal des champs.

  [356] _Si tu me regardes, on me regardera._ Cette devise tait celle
  qui avait pour corps un cadran solaire, et faisait allusion au soleil,
  emblme adopt par le roi.

  [357] Louis-Auguste de Bourbon, fils du roi et de madame de Montespan.




123.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 5 fvrier 1674.

Il y a aujourd'hui[358] bien des annes, ma fille, qu'il vint au monde
une crature destine  vous aimer prfrablement  toutes choses: je
prie votre imagination de n'aller ni  droite, ni  gauche, _cet
homme-l, sire, c'tait moi-mme_[359]. Il y eut hier trois ans que
j'eus une des plus sensibles douleurs de ma vie; vous parttes pour la
Provence, o vous tes encore; ma lettre serait longue, si je voulais
vous expliquer toutes les amertumes que je sentis, et que j'ai senties
depuis en consquence de cette premire. Mais revenons: je n'ai point
reu de vos lettres aujourd'hui, je ne sais s'il m'en viendra; je ne le
crois pas, il est trop tard: j'en attendais cependant avec impatience;
je voulais apprendre votre dpart d'Aix, afin de pouvoir supputer un peu
juste votre retour; tout le monde m'en assassine, et je ne sais que
rpondre. Je ne pense qu' vous et  votre voyage: si je reois de vos
lettres, aprs avoir envoy celle-ci, soyez en repos; je ferai
assurment tout ce que vous me manderez. Je vous cris aujourd'hui un
peu plus tt qu' l'ordinaire. M. de Corbinelli et mademoiselle de Mri
sont ici, qui ont dn avec moi. Je m'en vais  un petit opra de
Molire, beau-pre d'Itier, qui se chante chez Pelissari; c'est une
musique trs-parfaite; M. le Prince, M. le Duc et madame la Duchesse y
seront. Je m'en irai peut-tre de l souper chez Gourville avec madame
de la Fayette, M. le Duc, madame de Thianges, M. de Vivonne,  qui l'on
dit adieu et qui s'en va demain. Si cette partie est rompue, j'irai chez
madame de Chaulnes; j'en suis extrmement prie par la matresse du
logis et par les cardinaux de Retz et de Bouillon, qui me l'avaient fait
promettre: le premier est dans une extrme impatience de vous voir; il
vous aime chrement. Voil une lettre qu'il m'envoie.

On avait cru que mademoiselle de Blois[360] avait la petite vrole, mais
cela n'est pas. On ne parle point des nouvelles d'Angleterre; cela fait
juger qu'elles ne sont pas bonnes. Il n'y a eu qu'un bal ou deux  Paris
dans tout ce carnaval; on y a vu quelques masques, mais peu. La
tristesse est grande; les assembles de Saint-Germain sont des
mortifications pour le roi, et seulement pour marquer la cadence du
carnaval.

Le pre Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre-Dame, qui transporta
tout le monde; il tait d'une force  faire trembler les courtisans, et
jamais prdicateur vanglique n'a prch si hautement ni si
gnreusement les vrits chrtiennes: il tait question de faire voir
que toute puissance doit tre soumise  la loi,  l'exemple de
Notre-Seigneur, qui fut prsent au temple; enfin, ma fille, cela fut
port au point de la plus haute perfection, et certains endroits furent
pousss comme les aurait pousss l'aptre saint Paul.

L'archevque de Reims[361] revenait hier fort vite de Saint-Germain,
c'tait comme un tourbillon: il croit bien tre grand seigneur, mais ses
gens le croient encore plus que lui. Ils passaient au travers de
Nanterre, _tra, tra, tra_; ils rencontrent un homme  cheval, _gare,
gare!_ ce pauvre homme veut se ranger, son cheval ne veut pas; et enfin
le carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tte le pauvre
homme et le cheval, et passent par-dessus, et si bien par-dessus, que le
carrosse en fut vers et renvers: en mme temps l'homme et le cheval,
au lieu de s'amuser  tre rous et estropis, se relvent
miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et s'enfuient et courent
encore, pendant que les laquais de l'archevque et le cocher, et
l'archevque mme, se mettent  crier: _Arrte, arrte ce coquin, qu'on
lui donne cent coups!_ L'archevque, en racontant ceci, disait: Si
j'avais tenu ce maraud-l, je lui aurais rompu les bras et coup les
oreilles.

Je dnai, hier encore, chez Gourville avec madame de Langeron, madame de
la Fayette, madame de Coulanges, Corbinelli, l'abb Ttu, Briole et mon
fils; votre sant y fut clbre, et un jour pris pour vous y donner 
dner. Adieu, ma trs-chre et trs-aimable; je ne puis vous dire  quel
point je vous souhaite. Je m'en vais encore adresser cette lettre 
Lyon. J'ai envoy les deux premires au chamarier; il me semble que vous
y devez tre, ou jamais. Je reois dans ce moment votre lettre du 28,
elle me ravit. Ne craignez point, ma bonne, que ma joie se refroidisse.
Je ne suis occupe que de cette joie sensible de vous voir, et de vous
recevoir, et de vous embrasser avec des sentiments et des manires
d'aimer qui sont d'une toffe au-dessus du commun, et mme de ce que
l'on estime le plus[362].


  [358] Le 5 fvrier 1627, jour de la naissance de madame de Svign.

  [359] Vers de Marot dans son ptre au roi Franois Ier, _pour avoir t
  desrob_.

  [360] Fille du roi et de madame de la Vallire.

  [361] M. le Tellier, frre de M. de Louvois.

  [362] Madame de Grignan arriva  Paris peu de jours aprs, et y resta
  jusqu' la fin de mai 1675.




124.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, ce 1er juin 1674.

Il faut, ma bonne, que je sois persuade de votre fonds pour moi,
puisque je vis encore; c'est une chose bien trange que la tendresse que
j'ai pour vous; je ne sais si contre mon dessein j'en tmoigne beaucoup,
mais je sais bien que j'en cache encore davantage. Je ne veux point vous
dire l'motion et la joie que m'a donnes votre laquais et votre lettre.
J'ai eu le mme plaisir de ne point croire que vous fussiez malade; j'ai
t assez heureuse pour croire ce que c'tait. Il y a longtemps que je
l'ai dit, quand vous voulez, vous tes adorable; rien ne manque  ce que
vous faites. J'cris dans le milieu du jardin comme vous l'avez imagin,
et les rossignols et les petits oiseaux ont reu avec un grand plaisir,
mais sans beaucoup de respect, ce que je leur ai dit de votre part; ils
sont situs d'une manire qui leur te toute sorte d'humilit. Je fus
hier deux heures toute seule avec les hamadryades; je leur parlai de
vous, elles me contentrent beaucoup par leur rponse. Je ne sais si ce
pays tout entier est bien content de moi, car enfin, aprs avoir joui de
toutes ses beauts, je n'ai pu m'empcher de dire:

  Mais, quoique vous ayez, vous n'avez point Calixte.
  Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.

Cela est si vrai que je repars aprs dner avec joie. La biensance n'a
nulle part  tout ce que je fais; c'est ce qui est cause que les excs
de libert que vous me donnez me blessent le coeur. Il y a deux
ressources dans le mien que vous ne sauriez comprendre. Je vous loue
d'avoir gagn vingt pistoles; cette perte a paru lgre, tant suivie
d'un grand honneur et d'une bonne collation. J'ai fait vos compliments 
nos oncles et cousines; ils vous adorent, et sont ravis de la relation.
Cela leur convient, et point du tout en un lieu o je vais dner; c'est
pourquoi je vous la renvoie. J'avais laiss  mon portier une lettre
pour Brancas; je vois bien qu'on l'a oublie. Adieu, ma trs-chre et
trs-aimable enfant, vous savez que je suis  vous.




125.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, lundi 27 mai 1675.

Quel jour, ma fille, que celui qui ouvre l'absence! comment vous a-t-il
paru? Pour moi, je l'ai senti avec toute l'amertume et toute la douleur
que j'avais imagines, et que j'avais apprhendes depuis si longtemps.
Quel moment que celui o nous nous sparmes! quel adieu et quelle
tristesse d'aller chacune de son ct, quand on se trouve si bien
ensemble! Je ne veux point vous en parler davantage, ni clbrer, comme
vous dites, toutes les penses qui me pressent le coeur: je veux me
reprsenter votre courage, et tout ce que vous m'avez dit sur ce sujet,
qui fait que je vous admire. Il me parut pourtant que vous tiez un peu
touche en m'embrassant. Pour moi, je revins  Paris[363], comme vous
pouvez vous l'imaginer: M. de Coulanges se conforma  mon tat: j'allai
descendre chez M. le cardinal de Retz, o je renouvelai tellement toute
ma douleur, que je fis prier M. de la Rochefoucauld, madame de la
Fayette et madame de Coulanges, qui vinrent pour me voir, de trouver bon
que je n'eusse point cet honneur: il faut cacher ses faiblesses devant
les forts. M. le cardinal entra dans les miennes; la sorte d'amiti
qu'il a pour vous le rend fort sensible  votre dpart. Il se fait
peindre par un religieux de Saint-Victor; je crois que, malgr
Caumartin, il vous donnera l'original. Il s'en va dans peu de jours; son
secret est rpandu; ses gens sont fondus en larmes: je fus avec lui
jusqu' dix heures. Ne blmez point, mon enfant, ce que je sentis en
rentrant chez moi: quelle diffrence! quelle solitude! quelle tristesse!
votre chambre, votre cabinet, votre portrait! ne plus trouver cette
aimable personne! M. de Grignan comprend bien ce que je veux dire et ce
que je sentis. Le lendemain, qui tait hier, je me trouvai tout veille
 cinq heures; j'allai prendre Corbinelli pour venir ici avec l'abb. Il
y pleut sans cesse, et je crains fort que vos chemins de Bourgogne ne
soient rompus. Nous lisons ici des maximes que Corbinelli m'explique; il
voudrait bien m'apprendre  gouverner mon coeur; j'aurais beaucoup gagn
 mon voyage, si j'en rapportais cette science. Je m'en retourne demain;
j'avais besoin de ce moment de repos pour remettre un peu ma tte, et
reprendre une espce de contenance.


  [363] Les adieux de la mre et de la fille s'taient faits 
  Fontainebleau.




126.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 7 juin 1675.

Enfin, ma fille, me voil rduite  faire mes dlices de vos lettres: il
est vrai qu'elles sont d'un grand prix; mais quand je songe que c'tait
vous-mme que j'avais, et que j'ai eue quinze mois de suite, je ne puis
retourner sur ce pass sans une grande tendresse et une grande douleur.
Il y a des gens qui m'ont voulu faire croire que l'excs de mon amiti
vous incommodait; que cette grande attention  vouloir dcouvrir vos
volonts, qui tout naturellement devenaient les miennes, vous faisait
assurment une grande fadeur et un grand dgot. Je ne sais, ma chre
enfant, si cela est vrai; ce que je puis vous dire, c'est qu'assurment
je n'ai pas eu dessein de vous donner cette sorte de peine. J'ai un peu
suivi mon inclination, je l'avoue; et je vous ai vue autant que je l'ai
pu, parce que je n'ai pas eu assez de pouvoir sur moi pour me retrancher
ce plaisir; mais je ne crois point vous avoir t pesante. Enfin, ma
fille, aimez au moins la confiance que j'ai en vous, et croyez qu'on ne
peut jamais tre plus dnue ni plus touche que je le suis en votre
absence. La Providence m'a traite bien rudement, et je me trouve fort 
plaindre de n'en savoir pas faire mon salut. Vous me dites des
merveilles de la conduite qu'il faut avoir pour se gouverner dans ces
occasions; j'coute vos leons, et je tche d'en profiter. Je suis dans
le train de mes amies, je vais, je viens; mais quand je puis parler de
vous, je suis contente, et quelques larmes me font un soulagement
nonpareil. Je sais les lieux o je puis me donner cette libert; vous
jugez bien que, vous ayant vue partout, il m'est difficile, dans ces
commencements, de n'tre pas sensible  mille choses que je trouve en
mon chemin. Je vis hier les Villars, dont vous tes rvre; nous tions
en solitude aux Tuileries; j'avais dn chez M. le cardinal, o je
trouvai bien mauvais de ne vous voir pas. J'y causai avec l'abb de
Saint-Mihiel,  qui nous donnons, ce me semble, comme en dpt, la
personne de Son minence; il me parut un fort honnte homme, un esprit
droit et tout plein de raison, qui a de la passion pour lui, qui le
gouvernera mme sur sa sant, et l'empchera bien de prendre le feu trop
chaud sur la pnitence. Ils partiront mardi; et ce sera encore un jour
douloureux pour moi, quoiqu'il ne puisse tre compar  celui de
Fontainebleau. Songez, ma fille, qu'il y a dj quinze jours, et qu'ils
vont enfin, de quelque manire qu'on les passe. Tous ceux que vous
m'avez nomms apprendront votre souvenir avec bien de la joie; j'en suis
mieux reue. Je verrai ce soir notre cardinal; il veut bien que je passe
une heure ou deux chez lui les soirs avant qu'il se couche, et que je
profite ainsi du peu de temps qui me reste. Corbinelli tait ici quand
j'ai reu votre lettre; il a pris beaucoup de part au plaisir que vous
avez eu de confondre un jsuite: il voudrait bien avoir t le tmoin de
votre victoire. Madame de la Troche a t charme de ce que vous dites
pour elle. Soyez en repos de ma sant, ma chre enfant; je sais que vous
n'entendez pas de raillerie l-dessus. Le chevalier de Grignan est
parfaitement guri. Je m'en vais envoyer votre lettre chez M. de
Turenne. Nos frres sont  Saint-Germain; j'ai envie de vous envoyer la
lettre de la Garde; vous y verrez en gros la vie qu'on fait  la cour.
Le roi a fait ses dvotions  la Pentecte: madame de Montespan les a
faites de son ct; sa vie est exemplaire; elle est trs-occupe de ses
ouvriers, et va  Saint-Cloud, o elle joue au hoca[364].

A propos, les cheveux me dressrent l'autre jour  la tte, quand le
coadjuteur me dit qu'en allant  Aix, il y avait trouv M. de Grignan
jouant au hoca; quelle fureur! au nom de Dieu, ne le souffrez point; il
faut que ce soit l une de ces choses que vous devez obtenir, si l'on
vous aime. J'espre que Pauline se porte bien, puisque vous ne m'en
parlez point; aimez-la pour l'amour de son parrain (_M. de la Garde_).
Madame de Coulanges a si bien gouvern la princesse d'Harcourt, que
c'est elle qui vous fait mille excuses de ne s'tre pas trouve chez
elle quand vous alltes lui dire adieu: je vous conseille de ne la point
chicaner l-dessus. Ce que vous dites des arbres qui changent est
admirable; la persvrance de ceux de Provence est triste et
ennuyeuse[365]; il vaut mieux reverdir que d'tre toujours vert.
Corbinelli dit qu'il n'y a que Dieu qui doive tre immuable; toute autre
immutabilit est une imperfection: il tait bien en train de discourir
aujourd'hui. Madame de la Troche et le prieur de Livry taient ici: il
s'est bien diverti  leur prouver tous les attributs de la Divinit.
Adieu, ma trs-aimable, je vous embrasse; mais quand pourrai-je vous
embrasser de plus prs? La vie est si courte! ah! voil sur quoi il ne
faut pas s'arrter: c'est maintenant vos lettres que j'attends avec
impatience.


  [364] Jeu de hasard trs-prilleux, et trs en vogue sous Louis XIV.

  [365] L'olivier, l'oranger, les chnes verts, les lauriers, le myrte,
  etc., gardent leurs feuilles toute l'anne.




127.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 12 juillet 1675.

C'est une des plus belles chasses qu'il est possible de voir, que celle
que nous faisons aprs M. de B... et M. de M... Ils courent, ils se
relaissent, ils se forlongent, ils rusent; mais nous sommes toujours sur
la voie, nous avons le nez bon, et nous les poursuivons toujours: si
jamais nous les attrapons, comme je l'espre, je vous assure qu'ils
seront bien bourrs; et puis je vous promets encore que, suivant le
procd noble des lvriers, nous les laisserons l pour jamais, et n'y
toucherons pas. Je vous manderai la fin de tout ceci: je ne pense pas 
quitter cette affaire; mais comme je vous empche, sur l'amiti, d'tre
le plus grand capitaine du monde, l'abb (_de Coulanges_) m'empche
d'tre la personne la plus agite et la plus occupe de vos affaires: il
m'efface par son activit; il est vrai qu'tant jointe  son habilet,
il doit battre plus de pays que moi; il le fait aussi, et ds sept
heures du matin il sort pour consulter les mots, les points et les
virgules de cette transaction. Au reste, il y a quelquefois des disputes
avec mademoiselle de Mri; mais savez-vous ce qui les cause? c'est
assurment l'exactitude de l'abb, beaucoup plus que l'intrt: mais
quand l'arithmtique est offense, et que la rgle de _deux et deux font
quatre_ est blesse en quelque chose, le bon abb est hors de lui; c'est
son humeur, il le faut prendre sur ce pied-l: d'un autre ct,
mademoiselle de Mri a un style tout diffrent; quand, par esprit ou par
raison, elle soutient un parti, elle ne finit plus, elle le pousse;
l'abb se sent suffoqu par un torrent de paroles; il se met en colre,
et en sort par faire l'oncle, et dire qu'on se taise: on lui dit qu'il
n'a point de politesse: _politesse_ est un nouvel outrage, et tout est
perdu; on ne s'entend plus; il n'est plus question de l'affaire; ce sont
les circonstances qui sont devenues le principal: en mme temps je me
mets en campagne, je vais  l'un, je vais  l'autre, comme le cuisinier
de la comdie[366]; je finis mieux, car on en rit, et, au bout du
compte, que le lendemain mademoiselle de Mri retourne au bon abb, et
lui demande son avis; bonnement il le lui donnera et la servira; il a
ses humeurs: quelqu'un est-il parfait? Je vous rponds toujours d'une
chose, c'est qu'il n'y aura qu' rire de leurs disputes, tant que j'en
serai tmoin.

Adieu, ma trs-chre enfant, je ne sais point de nouvelles. Notre
cardinal se porte trs-bien; crivez-lui, et qu'il ne s'amuse point 
ravauder et rpliquer  Rome; il faut qu'il obisse, et qu'il use ses
vieilles calottes, comme dit le gros abb (_de Pontcarr_), qui se
plaint de votre silence. M. de la Rochefoucauld vous mande que sa goutte
est si parfaitement revenue, qu'il croit que la pauvret reviendra
aussi; du moins il ne sent point le plaisir d'tre riche avec les
douleurs qui le font mourir. Je vous embrasse mille fois.


  [366] Allusion  la scne de matre Jacques, cuisinier d'Harpagon, qui
  travaille  rconcilier celui-ci avec son fils, dans l'_Avare_ de
  Molire, scne IV, acte IV.




128.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 19 juillet 1675.

Devinez d'o je vous cris, ma fille: c'est de chez M. de Pomponne; vous
vous en apercevrez par le petit mot que madame de Vins vous dira ici.
J'ai t avec elle, l'abb Arnauld et d'Hacqueville, voir passer la
procession de Sainte-Genevive; nous en sommes revenus de trs-bonne
heure, il n'tait que deux heures; bien des gens n'en reviendront que ce
soir. Savez-vous que c'est une belle chose que cette procession? Tous
les diffrents religieux, tous les prtres des paroisses, tous les
chanoines de Notre-Dame, et M. l'archevque pontificalement, qui va 
pied, bnissant  droite et  gauche jusqu' la mtropole; il n'a
cependant que la main gauche; et  la droite, c'est l'abb de
Sainte-Genevive, nu-pieds, prcd de cent cinquante religieux,
nu-pieds aussi, avec sa crosse et sa mitre, comme l'archevque, et
bnissant de mme, mais modestement et dvotement, et  jeun, avec un
air de pnitence qui fait voir que c'est lui qui va dire la messe dans
Notre-Dame.

Le parlement en robes rouges, et toutes les compagnies suprieures,
suivent cette chsse, qui est brillante de pierreries, porte par vingt
hommes habills de blanc, nu-pieds. On laisse en otage 
Sainte-Genevive le prvt des marchands et quatre conseillers, jusqu'
ce que ce prcieux trsor y soit revenu. Vous allez me demander pourquoi
on a descendu cette chsse: c'tait pour faire cesser la pluie, et pour
demander le chaud. L'un et l'autre taient arrivs au moment qu'on a eu
ce dessein, de sorte que, comme c'est en gnral pour nous apporter
toutes sortes de biens, je crois que c'est  elle que nous devons le
retour du roi: il sera ici dimanche; je vous manderai mercredi tout ce
qui se peut mander. M. de la Trousse mne un dtachement de six mille
hommes au marchal de Crqui, pour aller joindre M. de Turenne; la Fare
et les autres demeurent avec les gendarmes-Dauphin dans l'arme de M. le
Prince. Voici les dames qui attendent leurs maris, au _prorata_ de leur
impatience. L'autre jour MADAME et madame de Monaco prirent
d'Hacqueville  l'htel de Gramont, pour s'en aller courir les rues
_incognito_, et se promener aux Tuileries: comme MADAME n'est point sur
le pied d'tre galante, elle se joue parfaitement bien de sa dignit. On
attend  toute heure madame de Toscane; c'est encore des biens de la
chsse de sainte Genevive. Je vis hier une de vos lettres entre les
mains de l'abb de Pontcarr; c'est la plus divine lettre du monde, il
n'y a rien qui ne pique et qui ne soit sal; il en a envoy une copie 
l'minence, car l'original est gard comme la chsse. Adieu, ma
trs-chre et trs-parfaitement aime; vous tes si vraie, que je ne
rabats rien sur tout ce que vous me dites de votre tendresse; vous
pouvez juger si j'en suis touche.




129.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 24 juillet 1675.

Il fait bien chaud aujourd'hui, ma trs-chre belle; et, au lieu de
m'inquiter dans mon lit, la fantaisie m'a pris de me lever, quoiqu'il
ne soit que cinq heures du matin, pour causer un peu avec vous.

Le roi arriva dimanche matin  Versailles; la reine, madame de Montespan
et toutes les dames taient alles ds le samedi reprendre tous leurs
appartements ordinaires: un moment aprs tre arriv, le roi alla faire
ses visites; la seule diffrence, c'est qu'on joue dans ces grands
appartements que vous connaissez. J'en saurai davantage ce soir avant
que de fermer ma lettre: ce qui fait que je suis si mal instruite de
Versailles, c'est que je revins hier au soir de Pomponne, o madame de
Pomponne nous avait engags d'aller, d'Hacqueville et moi, avec tant
d'empressement, que nous n'avons pu ni voulu y manquer. M. de Pomponne,
en vrit, fut aise de nous voir: vous avez t clbre, dans ce peu de
temps, avec toute l'estime et l'amiti imaginables: nous avons fort
caus; une de nos folies a t de souhaiter de dcouvrir tous les
dessous de cartes de toutes les choses que nous croyons voir et que nous
ne voyons point, tout ce qui se passe dans les familles, o nous
trouverions de la haine, de la jalousie, de la rage, du mpris, au lieu
de toutes les belles choses qu'on met au-dessus du panier, et qui
passent pour des vrits; je souhaitais un cabinet tout tapiss de
dessous de cartes au lieu de tableaux. Cette folie nous mena bien loin,
et nous divertit fort; nous voulions casser la tte  d'Hacqueville pour
en avoir, et nous trouvions plaisant d'imaginer que, de la plupart des
choses que nous croyons voir, on nous dtromperait: vous pensez donc que
cela est ainsi dans une telle maison; vous pensez que l'on s'adore en
cet endroit-l; tenez, voyez: on s'y hait jusqu' la fureur, et ainsi de
tout le reste: vous pensez que la cause d'un tel vnement, c'est une
telle chose; c'est le contraire: en un mot, le petit dmon qui nous
tirerait les rideaux nous divertirait extrmement. Vous voyez bien, ma
trs-belle, qu'il faut avoir bien du loisir pour s'amuser  vous dire de
telles bagatelles; voil ce que c'est que de s'veiller matin: voil
comme fait M. de Marseille; j'aurais fait aujourd'hui des visites aux
flambeaux, si nous tions en hiver.

Vous avez donc toujours votre bise: ah! ma fille, qu'elle est ennuyeuse!
nous avons chaud nous autres, il n'y a plus qu'en Provence o l'on ait
froid. Je suis trs-persuade que notre chsse (_de sainte Genevive_) a
fait ce changement; car, sans elle, nous apercevions comme vous que le
procd du soleil et des saisons tait chang; je crois que j'eusse
trouv, comme vous, que c'tait la vraie raison qui nous avait prcipit
tous ces jours auxquels nous avions tant de regret: pour moi, mon
enfant, j'en sentais une vritable tristesse comme j'ai senti toute la
joie de passer les ts et les hivers avec vous; mais quand on a le
dplaisir de voir ce temps pass, et pass pour jamais, cela fait
mourir: il faut mettre  la place de cette pense l'esprance de se
revoir.

J'attends un peu de frais pour me purger, et un peu de paix en Bretagne
pour partir. Madame de Lavardin, madame de la Troche, M. d'Harous et
moi, nous consultons notre voyage, et nous ne voulons pas nous aller
jeter dans la fureur qui agite notre province; elle augmente tous les
jours: ces dmons sont venus piller et brler jusqu'auprs de Fougres;
c'est un peu trop prs des Rochers. On a recommenc  piller un bureau 
Rennes; madame de Chaulnes est  demi morte des menaces qu'on lui fait
tous les jours; on me dit hier qu'elle tait arrte, et que mme les
plus sages l'ont retenue, et ont mand  M. de Chaulnes, qui est au
Fort-Louis, que si les troupes qu'il a demandes font un pas dans la
province, madame de Chaulnes court risque d'tre mise en pices. Il
n'est cependant que trop vrai qu'on doit envoyer des troupes, et on a
raison de le faire; car, dans l'tat o sont les choses, il ne faut pas
des remdes anodins: mais ce ne serait pas une sagesse de partir avant
que de voir ce qui arrivera de cet extrme dsordre. On croit que la
rcolte pourra sparer toute cette belle assemble; car enfin il faut
bien qu'ils ramassent leurs bls: ils sont six ou sept mille, dont le
plus habile n'entend pas un mot de franais. M. Boucherat me contait
l'autre jour qu'un cur avait reu devant ses paroissiens une pendule
qu'on lui envoyait _de France_; car c'est ainsi qu'ils disent: ils se
mirent tous  crier en leur langage, que c'tait _la gabelle_, et qu'ils
le voyaient fort bien. Le cur habile leur dit sur le mme ton: Point du
tout, mes enfants, ce n'est point _la gabelle_, vous ne vous y
connaissez pas, c'est _le jubil_; en mme temps les voil  genoux: que
dites-vous de l'esprit fin de ces _messieurs_? Quoi qu'il en soit, il
faut un peu voir ce que deviendra ce tourbillon: ce n'est pas sans
dplaisir que je retarde mon voyage; il est plac et rang comme je le
dsire; il ne peut tre remis dans un autre temps, sans me dranger
beaucoup de desseins; mais vous savez ma dvotion pour la Providence; il
faut toujours en revenir l, et vivre au jour la journe: mes paroles
sont sages, comme vous voyez; mais trs-souvent mes penses ne le sont
pas. Vous devinez aisment qu'il y a un point o je ne puis me servir de
la rsignation que je prche aux autres.

Mademoiselle d'Eaubonne fut marie avant-hier[367]. Votre frre voudrait
bien donner son guidon pour tre colonel du rgiment de Champagne; M. de
Grignan l'a t; mais toutes nos bonnes ttes ne sont pas trop d'avis
qu'il augmente sa dpense de quinze ou seize mille francs dans le temps
o nous sommes. Il est revenu une grande quantit de monde avec le roi:
le grand matre, messieurs de Soubise, Termes, Brancas, la Garde,
Villars, le comte de Fiesque; pour ce dernier, on est tent de dire: _di
cortesia pi che di guerra amico_: il n'y avait pas un mois qu'il tait
arriv  l'arme. M. de Pomponne dit qu'on ne peut jamais souhaiter la
bataille de meilleur coeur, ni vouloir tre plus rsolument que le roi
au premier rang, lorsqu'on crut qu'on serait oblig de la donner 
Limbourg. Il nous conta des choses admirables de la manire dont Sa
Majest vivait avec tout le monde, et surtout avec M. le Prince et M. le
Duc: tous ces dtails sont fort agrables  entendre.

Au reste, ma fille, cette cassolette est venue; elle ressemble assez 
un _jubil_[368]: elle pse plus, et est beaucoup moins belle que nous
ne pensions: c'est une antique qui s'appelle donc une _cassolette_, mais
rien n'est plus mal travaill; cependant c'est une vraie pice  mettre
 Grignan, et nullement  Paris: notre bon cardinal a fait de cela comme
de sa musique, qu'il loue, sans s'y connatre; ce qu'il y a  faire,
c'est de l'en remercier tout bonnement, et ne pas lui donner la
mortification de croire que l'on n'est pas charm de son prsent: il ne
faut pas aussi vous figurer que ce prsent soit autre chose, selon lui,
qu'une pure bagatelle, dont le refus serait une trs-grande rudesse. Je
m'en vais l'en remercier en attendant votre lettre. Quand je vous ai
propos de lui conseiller de s'amuser  crire son histoire, c'est qu'on
m'avait dit de le lui conseiller de mon ct, et que tous ses amis ont
voulu tre soutenus, afin qu'il part que tous ceux qui l'aiment sont
dans le mme sentiment.

Madame la grande duchesse et madame de Sainte-Mme[369] ont fort parl
ici de votre beaut. J'aurais vu cette princesse, sans notre voyage de
Pomponne: tout le monde la trouve comme vous l'avez reprsente,
c'est--dire d'une tristesse effroyable. Madame de Montmartre[370] alla
s'emparer d'elle  Fontainebleau: on lui prpare une affreuse prison.

Madame de Montlouet a la petite vrole; les regrets de sa fille sont
infinis; et la mre est au dsespoir de ce que sa fille ne veut point la
quitter pour aller prendre l'air, comme on lui ordonne: pour de
l'esprit, je pense qu'elles n'en ont pas du plus fin; mais pour des
sentiments, ma belle, c'est tout comme chez nous, et aussi tendres et
aussi naturels. Vous me dites des choses si extrmement bonnes sur votre
amiti pour moi, et  quel rang vous la mettez, qu'en vrit je n'ose
entreprendre de vous dire combien j'en suis touche, et de joie, et de
tendresse, et de reconnaissance; mais vous le comprendrez aisment,
puisque vous croyez savoir  quel point je vous aime: le dessous de vos
cartes est agrable pour moi. M. de Pomponne disait, en demeurant
d'accord que rien n'est gnral: Il parat que madame de Svign aime
passionnment madame de Grignan? Savez-vous le dessous des cartes?
voulez-vous que je vous le dise? _c'est qu'elle l'aime passionnment_.
Il pourrait y ajouter,  mon ternelle gloire, _et qu'elle en est
aime_.

J'ai le paquet de vos soies; je voudrais bien trouver quelqu'un qui vous
le portt; il est trop petit pour les voitures, et trop gros pour la
poste: je crois que j'en pourrais dire autant de cette lettre. Adieu, ma
trs-aimable et trs-chre enfant; je ne puis jamais vous trop aimer:
quelques peines qui soient attaches  cette tendresse, celle que vous
avez pour moi mriterait encore plus, s'il tait possible.


  [367] A M. le Goux de la Berchre.

  [368] C'est--dire  une vieille pendule.

  [369] Femme du premier cuyer de la grande duchesse de Toscane.

  [370] Franoise-Rene de Lorraine de Guise, abbesse de Montmartre.




130.--DE Mme DE SVIGN A M. DE GRIGNAN.


  A Paris, ce 31 juillet 1675.

C'est  vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous crire une des
plus fcheuses pertes qui pt arriver en France; c'est la mort de M. de
Turenne, dont je suis assure que vous serez aussi touch et aussi
dsol que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi  Versailles:
le roi en a t afflig, comme on doit l'tre de la mort du plus grand
capitaine et du plus honnte homme du monde; toute la cour fut en
larmes, et M. de Condom pensa s'vanouir. On tait prs d'aller se
divertir  Fontainebleau, tout a t rompu; jamais un homme n'a t
regrett si sincrement: tout ce quartier o il a log[371], et tout
Paris, et tout le peuple, tait dans le trouble et dans l'motion;
chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce hros. Je vous envoie
une trs-bonne relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort.
C'est aprs trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens
du mtier ne se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa
gloire et de sa vie. Il avait le plaisir de voir dcamper l'arme des
ennemis devant lui; et le 27, qui tait samedi, il alla sur une petite
hauteur pour observer leur marche: son dessein tait de donner sur
l'arrire-garde, et il mandait au roi  midi que, dans cette pense, il
avait envoy dire  Brissac qu'on fit les prires de quarante heures. Il
mande la mort du jeune d'Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier pour
apprendre au roi la suite de cette entreprise: il cachette sa lettre, et
l'envoie  deux heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix
personnes: on tire de loin  l'aventure un malheureux coup de canon, qui
le coupe par le milieu du corps, et vous pouvez penser les cris et les
pleurs de cette arme: le courrier part  l'instant, il arriva lundi,
comme je vous ai dit; de sorte qu' une heure l'une de l'autre, le roi
eut une lettre de M. de Turenne, et la nouvelle de sa mort. Il est
arriv depuis un gentilhomme de M. de Turenne, qui dit que les armes
sont assez prs l'une de l'autre; que M. de Lorges commande  la place
de son oncle, et que rien ne peut tre comparable  la violente
affliction de toute cette arme. Le roi a ordonn en mme temps  M. le
Duc d'y courir en poste, en attendant M. le Prince, qui doit y aller;
mais comme sa sant est assez mauvaise, et que le chemin est long, tout
est  craindre dans cet entre-temps: c'est une cruelle chose que cette
fatigue pour M. le Prince; Dieu veuille qu'il en revienne! M. de
Luxembourg demeure en Flandre pour y commander en chef: les lieutenants
gnraux de M. le Prince sont MM. de Duras et de la Feuillade. Le
marchal de Crqui demeure o il est. Ds le lendemain de cette
nouvelle, M. de Louvois proposa au roi de rparer cette perte en faisant
huit gnraux au lieu d'un, c'est y gagner[372]. En mme temps on fit
huit marchaux de France, savoir: M. de Rochefort[373],  qui les autres
doivent un remercment; MM. de Luxembourg, Duras, la Feuillade,
d'Estrades, Navailles, Schomberg et Vivonne; en voil huit bien compts:
je vous laisse mditer sur cet endroit. Le grand matre[374] tait au
dsespoir, on l'a fait duc; mais que lui donne cette dignit? Il a les
honneurs du Louvre par sa charge, il ne passera point au parlement 
cause des consquences; et sa femme ne veut de tabouret qu'
Bouill[375]: cependant c'est une grce; et s'il tait veuf, il pourrait
pouser quelque jeune veuve. Vous savez la haine du comte de Gramont
pour Rochefort; je le vis hier, il est enrag; il lui a crit, et l'a
dit au roi. Voici la lettre:

  MONSEIGNEUR,

  La faveur l'a pu faire autant que le mrite[376].

  _C'est pourquoi je ne vous en dirai pas davantage._

    Le comte DE GRAMONT.

    _Adieu, Rochefort._

Je crois que vous trouverez ce compliment comme on l'a trouv ici. Il y
a un almanach que j'ai vu, c'est de Milan; on y lit au mois de juillet:
_Mort subite d'un grand_; et au mois d'aot: _Ah! que vois-je?_ On est
ici dans des craintes continuelles: cependant nos six mille hommes sont
partis pour abmer notre Bretagne; ce sont deux Provenaux[377] qui ont
cette commission. M. de Pomponne a recommand nos pauvres terres. M. de
Chaulnes et M. de Lavardin sont au dsespoir: voil ce qui s'appelle des
dgots. Si jamais vous faites les fous, je ne souhaite pas qu'on vous
envoie des Bretons pour vous corriger: admirez combien mon coeur est
loign de toute vengeance. Voil, mon cher comte, tout ce que nous
savons jusqu' l'heure qu'il est: en rcompense d'une trs-aimable
lettre, je vous en cris une qui vous donnera du dplaisir; j'en suis en
vrit aussi fche que vous. Nous avons pass tout l'hiver  entendre
conter les divines perfections de ce hros: jamais un homme n'a t si
prs d'tre parfait; et plus on le connaissait, plus on l'aimait, et
plus on le regrette. Adieu, monsieur et madame, je vous embrasse mille
fois. Je vous plains de n'avoir personne  qui parler de cette grande
nouvelle; il est naturel de communiquer tout ce qu'on pense l-dessus.
Si vous tes fchs, vous tes comme nous sommes ici.


  [371] L'htel de Turenne tait situ rue Saint-Louis, au Marais.

  [372] On sait que madame Cornuel appelait ces huit marchaux de France
  _la monnaie de M. de Turenne_.

  [373] M. de Louvois, voulant faire M. de Rochefort marchal de France,
  n'y pouvait parvenir qu'en proposant les sept autres, qui taient plus
  anciens lieutenants gnraux que M. de Rochefort.

  [374] Le comte du Lude, grand matre de l'artillerie.

  [375] Rene-lonore de Bouill, premire femme du comte du Lude,
  passait sa vie  Bouill, par un got singulier qu'elle avait pour la
  chasse.

  [376] Vers du _Cid_.

  [377] Le bailli de Forbin, et le marquis de Vins.




131.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 2 aot 1675.

Je pense toujours, ma fille,  l'tonnement et  la douleur que vous
aurez de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon est
inconsolable: il apprit cette nouvelle par un gentilhomme de M. de
Louvigny, qui voulut tre le premier  lui faire son compliment; il
arrta son carrosse, comme il revenait de Pontoise  Versailles: le
cardinal ne comprit rien  ce discours; comme le gentilhomme s'aperut
de son ignorance, il s'enfuit; le cardinal fit courir aprs, et sut
ainsi cette terrible mort; il s'vanouit; on le ramena  Pontoise, o il
a t deux jours sans manger, dans des pleurs et dans des cris
continuels. Madame de Gungaud et Cavoye l'ont t voir; ils ne sont
pas moins affligs que lui. Je viens de lui crire un billet qui m'a
paru bon: je lui dis par avance votre affliction, et par l'intrt que
vous prenez  ce qui le touche, et par l'admiration que vous aviez pour
le hros. N'oubliez pas de lui crire: il me parat que vous crivez
trs-bien sur toutes sortes de sujets: pour celui-ci, il n'y a qu'
laisser aller sa plume. On parat fort touch dans Paris de cette grande
mort. Nous attendons avec transissement le courrier d'Allemagne;
Montecuculli, qui s'en allait, sera bien revenu sur ses pas, et
prtendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les soldats
faisaient des cris qui s'entendaient de deux lieues; nulle considration
ne les pouvait retenir; ils criaient qu'on les ment au combat; qu'ils
voulaient venger la mort de leur pre, de leur gnral, de leur
protecteur, de leur dfenseur; qu'avec lui ils ne craignaient rien, mais
qu'ils vengeraient bien sa mort; qu'on les laisst faire, qu'ils taient
furieux, et qu'on les ment au combat. Ceci est d'un gentilhomme qui
tait  M. de Turenne, et qui est venu parler au roi; il a toujours t
baign de larmes en racontant ce que je vous dis, et les dtails de la
mort de son matre. M. de Turenne reut le coup au travers du corps;
vous pouvez penser s'il tomba de cheval et s'il mourut! cependant le
reste des esprits fit qu'il se trana la longueur d'un pas, et que mme
il serra la main par convulsion; et puis on jeta un manteau sur son
corps. Ce Boisguyot (c'est ce gentilhomme) ne le quitta point qu'on ne
l'et port sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges tait
 prs d'une demi-lieue de l; jugez de son dsespoir, c'est lui qui
perd tout, et qui demeure charg de l'arme et de tous les vnements
jusqu' l'arrive de M. le Prince, qui a vingt-deux jours de marche.
Pour moi, je pense mille fois le jour au chevalier de Grignan, et je ne
m'imagine pas qu'il puisse soutenir cette perte sans perdre la raison:
tous ceux qu'aimait M. de Turenne sont fort  plaindre.

Le roi disait hier en parlant des huit nouveaux marchaux: Si Gadagne
avait eu patience, il serait du nombre; mais il s'est retir, il s'est
impatient, c'est bien fait. On dit que le comte d'Estres cherche 
vendre sa charge; il est du nombre des dsesprs de n'avoir point le
bton. Devinez ce que fait Coulanges; il copie mot  mot, et sans
s'incommoder, toutes les nouvelles que je vous cris. Je vous ai mand
comme le grand matre[378] est duc; il n'ose se plaindre; il sera
marchal de France  la premire voiture; et la manire dont le roi lui
a parl passe de bien loin l'honneur qu'il a reu. Sa Majest lui dit de
donner  Pomponne son nom et ses qualits; il rpondit: Sire, je lui
donnerai le brevet de mon grand-pre: il n'aura qu' le faire copier. Il
faut lui faire un compliment. M. de Grignan en a beaucoup  faire, et
peut-tre des ennemis; car ils prtendent du _monseigneur_, et c'est une
injustice qu'on ne peut leur faire comprendre.

Je reviens  M. de Turenne, qui, en disant adieu  M. le cardinal de
Retz, lui dit: Monsieur, je ne suis point un _diseur_; mais je vous
prie de croire srieusement que, sans ces affaires-ci, o peut-tre on a
besoin de moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma parole
que, si j'en reviens, je ne mourrai pas sur le coffre, et je mettrai, 
votre exemple, quelque temps entre la vie et la mort. Je tiens cela de
d'Hacqueville, qui ne l'a dit que depuis deux jours. Notre cardinal sera
sensiblement touch de cette perte. Il me semble, ma fille, que vous ne
vous lassez point d'en entendre parler: nous sommes convenus qu'il y a
des choses dont on ne peut trop savoir de dtails. J'embrasse M. de
Grignan: je vous souhaiterais quelqu'un  tous deux avec qui vous
puissiez parler de M. de Turenne: les Villars vous adorent; Villars est
revenu; mais Saint-Gran et sa tte sont demeurs: sa femme esprait
qu'on aurait quelque piti de lui, et qu'on le ramnerait. Je crois que
la Garde vous mande le dessein qu'il a de vous aller voir: j'ai bien
envie de lui dire adieu pour ce voyage; le mien, comme vous savez, est
un peu diffr: il faut voir l'effet que fera dans notre pays la marche
de six mille hommes commands par deux Provenaux. Il est bien dur  M.
de Lavardin d'avoir achet une charge quatre cent mille francs, pour
obir  M. de Forbin; car encore M. de Chaulnes conserve l'ombre du
commandement. Madame de Lavardin et M. d'Harous sont mes boussoles: ne
soyez point en peine de moi, ma trs-chre, ni de ma sant; je me
purgerai aprs le plein de la lune, et quand on aura des nouvelles
d'Allemagne. Adieu, ma chre enfant; je vous aime si passionnment, que
je ne pense pas qu'on puisse aller plus loin; si quelqu'un souhaitait
mon amiti, il devrait tre content que je l'aimasse seulement autant
que j'aime votre portrait.


  [378] Le comte du Lude.




132.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, le 6 aot 1675.

Je ne vous parle plus du dpart de ma fille, quoique j'y pense toujours,
et que je ne puisse jamais bien m'accoutumer  vivre sans elle: mais ce
chagrin ne doit tre que pour moi. Vous me demandez o je suis, comment
je me porte, et  quoi je m'amuse. Je suis  Paris, je me porte bien, et
je m'amuse  des bagatelles. Mais ce style est un peu laconique, je veux
l'tendre. Je serais en Bretagne, o j'ai mille affaires, sans les
mouvements de cette province, qui la rendent peu sre. Il y va six mille
hommes commands par M. de Forbin. La question est de savoir l'effet de
cette punition. Je l'attends; et si le repentir prend  ces mutins, et
qu'ils rentrent dans leur devoir, je reprendrai le fil de mon voyage, et
j'y passerai une partie de l'hiver.

J'ai bien eu des vapeurs; et cette belle sant, que vous avez vue si
triomphante, a reu quelques attaques dont je me suis trouve humilie,
comme si j'avais reu un affront.

Pour ma vie, vous la connaissez aussi. On la passe avec cinq ou six
amies dont la socit plat, et  mille devoirs  quoi on est oblige,
et ce n'est pas une petite affaire. Mais ce qui me fche, c'est qu'en ne
faisant rien les jours se passent, et l'on vieillit, et l'on meurt. Je
trouve cela bien mauvais. La vie est trop courte:  peine avons-nous
pass la jeunesse, que nous nous trouvons dans la vieillesse. Je
voudrais qu'on et cent ans d'assurs, et le reste dans l'incertitude.
Ne le voulez-vous pas aussi, mon cousin? Mais comment pourrions-nous
faire? Ma nice sera de mon avis, selon le bonheur ou le malheur qu'elle
trouvera dans son mariage: elle nous en dira des nouvelles, ou elle ne
nous en dira pas. Quoi qu'il en soit, je sais bien qu'il n'y a point de
douceur, de commodit, ni d'agrment, que je ne lui souhaite dans ce
changement de condition. J'en parle quelquefois avec ma nice la
religieuse; je la trouve trs-agrable, et d'une sorte d'esprit qui fait
fort bien souvenir de vous. Selon moi, je ne puis la louer davantage.

Au reste, vous tes un trs-bon almanach: vous avez prvu en homme du
mtier tout ce qui est arriv du ct de l'Allemagne; mais vous n'avez
pas vu la mort de M. de Turenne, ni ce coup de canon tir au hasard,
qui le prend seul entre dix ou douze. Pour moi, qui vois en tout la
Providence, je vois ce canon charg de toute ternit[379]. Je vois que
tout y conduit M. de Turenne, et je n'y trouve rien de funeste pour lui,
en supposant sa conscience en bon tat. Que lui faut-il? Il meurt au
milieu de sa gloire. Sa rputation ne pouvait plus augmenter; il
jouissait mme en ce moment du plaisir de voir retirer les ennemis, et
voyait le fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois,  force
de vivre, l'toile plit. Il est plus sr de couper dans le vif,
principalement pour les hros, dont toutes les actions sont si
observes. Si le comte d'Harcourt ft mort aprs la prise des les
Sainte-Marguerite ou le secours de Casal, et le marchal du
Plessis-Praslin aprs la bataille de Rhetel, n'auraient-ils pas t plus
glorieux? M. de Turenne n'a point senti la mort; comptez-vous encore
cela pour rien? Vous savez la douleur gnrale pour cette perte, et les
huit marchaux de France nouveaux.

Vaubrun a t tu  ce dernier combat, qui comble M. de Lorges de
gloire; il en faut voir la fin. Nous sommes toujours transis de peur,
jusqu' ce que nous sachions si nos troupes ont repass le Rhin. Alors,
comme disent les soldats, nous serons ple-mle, la rivire entre deux.
La pauvre _Madelonne_[380] est dans son chteau de Provence. Quelle
destine! Providence! Providence! Adieu, mon cher comte; adieu, ma
trs-chre nice. Je fais mille amitis  M. et  madame de Toulongeon.
Je l'aime fort, cette petite comtesse. Je ne fus pas un quart d'heure 
Montelon, que nous tions comme si nous nous fussions connues toute
notre vie; c'est qu'elle a de la facilit dans l'esprit, et que nous
n'avions point de temps  perdre. Mon fils est demeur en Flandre; il
n'ira point en Allemagne. J'ai pens  vous mille fois depuis tout ceci;
adieu.


  [379] On aime  remarquer qu'elle avait senti la beaut de cette
  expression, et se plaisait  s'en parer devant plus d'un ami.

  [380] Madame de Grignan. Sa mre lui donnait souvent ce nom.




133.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 9 aot 1675.

Comme je ne vous crivis qu'un petit billet mercredi, j'oubliai
plusieurs choses que j'avais  vous dire. M. Boucherat me manda lundi au
soir que M. le coadjuteur avait fait merveilles  une confrence 
Saint-Germain, pour les affaires du clerg. M. de Condom et M. d'Agen
me dirent la mme chose  Versailles: je suis persuade qu'il fera aussi
bien  sa harangue au roi: ainsi il faudra toujours le louer.

Voil donc nos pauvres amis qui ont repass le Rhin fort heureusement,
fort  loisir, et aprs avoir battu les ennemis; c'est une gloire bien
complte pour M. de Lorges. Nous avions tous bien envie que le roi lui
envoyt le bton aprs une si belle action, et si utile, dont il a seul
tout l'honneur. Il a eu un cheval tu sous lui d'un coup de canon, qui
lui passa entre les jambes: il tait  cheval sur un coup de canon: la
Providence avait bien donn sa commission  celui-l, aussi bien qu'aux
autres. Nous avons perdu Vaubrun dans cette action, et peut-tre M. de
Montlaur, frre du prince d'Harcourt, votre cousin germain. La perte des
ennemis a t grande; ils ont eu, de leur aveu, quatre mille hommes de
tus; nous n'en avons perdu que sept ou huit cents. Le duc de Sault et
le chevalier de Grignan se sont distingus  la tte de leur cavalerie:
les Anglais surtout ont fait des choses romanesques: enfin voil un
grand bonheur. On dit que Montecuculli[381], aprs avoir envoy
tmoigner  M. de Lorges la douleur qu'il avait de la perte d'un si
grand capitaine, lui manda qu'il lui laisserait repasser le Rhin, et
qu'il ne voulait point exposer sa rputation  la rage d'une arme
furieuse, et  la valeur des jeunes Franais,  qui rien ne peut
rsister dans leur premire imptuosit. En effet, le combat n'a point
t gnral, et les troupes qui nous ont attaqus ont t dfaites.
Plusieurs courtisans, que je n'ose nommer par prudence, se sont signals
pour parler au roi de M. de Lorges, et des raisons sans consquence qui
devaient le faire marchal de France tout  l'heure; mais elles ont t
inutiles. Il a seulement le commandement d'Alsace, et vingt-cinq mille
livres de pension qu'avait Vaubrun. Ha! ce n'tait point cela qu'il
voulait. M. le comte d'Auvergne[382] a la charge de colonel gnral de
la cavalerie, et le gouvernement du Limousin. Le cardinal de Bouillon
est trs-afflig.

Notre bon cardinal a encore crit au pape, disant qu'il ne peut
s'empcher d'esprer que quand Sa Saintet aura vu les raisons qui sont
dans sa lettre, elle se rendra  ses trs-humbles prires: mais nous
croyons que le pape infaillible, et qui ne fait rien d'inutile, ne lira
seulement pas ses lettres, ayant fait sa rponse par avance, comme notre
petit _ami_ que vous connaissez.

Parlons un peu de M. de Turenne; il y a longtemps que nous n'en avons
parl. N'admirez-vous point que nous nous trouvions heureux d'avoir
repass le Rhin, et que ce qui aurait t un dgot, s'il tait au
monde, nous paraisse une prosprit, parce que nous ne l'avons plus?
Voyez ce que fait la perte d'un seul homme. coutez, je vous prie, une
chose qui est  mon sens fort belle: il me semble que je lis l'histoire
romaine. Saint-Hilaire, lieutenant gnral de l'artillerie, fit donc
arrter M. de Turenne qui avait toujours galop, pour lui faire voir une
batterie; c'tait comme s'il et dit: Monsieur, arrtez-vous un peu, car
c'est ici que vous devez tre tu. Le coup de canon vient donc, et
emporte le bras de Saint-Hilaire qui montrait cette batterie, et tue M.
de Turenne: le fils de Saint-Hilaire se jette  son pre, et se met 
crier et  pleurer. _Taisez-vous, mon enfant_, lui dit-il; _voyez_, en
lui montrant M. de Turenne roide mort, _voil ce qu'il faut pleurer
ternellement, voil ce qui est irrparable_. Et, sans faire nulle
attention sur lui, se met  crier et  pleurer cette grande perte. M. de
la Rochefoucauld pleure lui-mme, en admirant la noblesse de ce
sentiment.

Le gentilhomme de M. de Turenne, qui tait retourn et qui est revenu,
dit qu'il a vu faire des actions hroques au chevalier de Grignan;
qu'il a t jusqu' cinq fois  la charge, et que sa cavalerie a si bien
repouss les ennemis, que ce fut cette vigueur extraordinaire qui dcida
du combat. M. de Boufflers et le duc de Sault ont fort bien fait aussi;
mais surtout M. de Lorges, qui parut neveu du hros dans cette occasion.
Je reviens au chevalier de Grignan, et j'admire qu'il n'ait pas t
bless,  se mler comme il a fait, et  essuyer tant de fois le feu des
ennemis. Le duc de Villeroi ne se peut consoler de M. de Turenne; il
crit que la fortune ne peut plus lui faire de mal, aprs lui avoir fait
celui de lui ter le plaisir d'tre aim et estim d'un tel homme; il
venait de rhabiller  ses dpens tout un rgiment anglais, et l'on n'a
trouv que neuf cents francs dans sa cassette. Son corps est port 
Turenne: plusieurs de ses gens et mme de ses amis l'ont suivi. M. le
duc de Bouillon est revenu; le chevalier de Coislin, parce qu'il est
malade; mais le chevalier de Vendme,  la veille du combat: voil sur
quoi on crie; et toute la beaut de madame de Ludres ne l'excuse point.


  [381] Gnralissime des armes de l'empereur.

  [382] Neveu de Turenne.




134.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 12 aot 1675.

Je vous envoie la plus belle et la meilleure relation qu'on ait eue ici
depuis la mort de M. de Turenne; elle est du jeune marquis de Feuquires
 madame de Vins, pour M. de Pomponne. Ce ministre me dit qu'elle tait
meilleure et plus exacte que celle du roi: il est vrai que ce petit
Feuquires[383] a un coin d'Arnauld dans sa tte, qui le fait mieux
crire que les autres courtisans.

Je viens de voir le cardinal de Bouillon; il est chang  n'tre pas
connaissable: il m'a fort parl de vous; il ne doutait pas de vos
sentiments: il m'a cont mille choses de M. de Turenne qui font mourir;
son oncle apparemment tait en tat de paratre devant Dieu, car sa vie
tait parfaitement innocente. Il demandait au cardinal,  la Pentecte,
s'il ne pourrait pas bien communier sans se confesser: son neveu lui dit
que non, et que depuis Pques il ne pouvait gure s'assurer de n'avoir
point offens Dieu. M. de Turenne lui conta son tat; il tait  mille
lieues d'un pch mortel. Il alla pourtant  confesse pour la coutume;
il disait: Mais faut-il dire  ce rcollet comme  M. de Saint-Gervais?
est-ce tout de mme? En vrit, une telle me est bien digne du ciel;
elle venait trop droit de Dieu pour n'y pas retourner, s'tant si bien
prserve de la corruption du monde. Il aimait tendrement le fils de M.
d'Elbeuf[384]; c'est un prodige de valeur  quatorze ans. Il l'envoya
l'anne passe saluer M. de Lorraine, qui lui dit: Mon petit cousin,
vous tes trop heureux de voir et d'entendre tous les jours M. de
Turenne; vous n'avez que lui de parent et de pre: baisez les pas par o
il passe, et faites-vous tuer  ses pieds. Ce pauvre enfant se meurt de
douleur; c'est une affliction de raison et d'enfance,  quoi l'on craint
qu'il ne rsiste pas. M. le comte d'Auvergne l'a pris avec lui, car il
n'a rien  attendre de son pre. Cavoye est afflig par les formes. Le
duc de Villeroi a crit ici des lettres, dans le transport de sa
douleur, qui sont d'une telle force qu'il les faut cacher. Il ne voit
rien dans sa fortune au-dessus d'avoir t aim de ce hros, et dclare
qu'il mprise toute autre sorte d'estime aprs celle-l: sauve qui peut!
M. de Marsillac s'est signal en parlant de M. de Lorges comme d'un
sujet digne d'une autre rcompense que celle de la dpouille de M. de
Vaubrun. Jamais rien n'aurait t d'une si grande dification, ni d'un
si bon exemple, que de l'honorer du bton, aprs un si grand succs.

On vint veiller M. de Reims  cinq heures du matin, pour lui dire que
M. de Turenne avait t tu. Il demanda si l'arme tait dfaite; on lui
dit que non: il gronda qu'on l'et veill, appela son valet de chambre
_coquin_, fit retirer le rideau, et se rendormit. Adieu, mon enfant; que
voulez-vous que je vous dise?

Je vous envoie cette relation  cinq heures du soir: je fais mon paquet
toute seule; M. de Coulanges viendrait ce soir, et voudrait la copier;
je hais cela comme la mort. J'ai fait toutes vos amitis et dit toutes
vos douceurs  M. de Pomponne et  madame de Vins: en vrit, elles sont
trs-bien reues. Je lui dis la joie que vous aviez de n'tre plus mle
dans les sottes querelles de Provence: il en rit, et de la raison de
votre sagesse: il souhaiterait que les Bretons s'amusassent  se har,
plutt qu' se rvolter. J'ai vu madame de Rouill chez elle; je la
trouvai toujours aimable; je croyais tre  Aix; je voudrais fort sa
fille[385], mais elle a de plus grandes ides. Adieu, ma trs-chre et
trs-aime. Madame de Verneuil et la marchale de Castelnau viennent
d'admirer votre portrait; on l'aime tendrement, et il n'est pas si beau
que vous. C'est  M. de Grignan, que j'embrasse,  qui j'envoie la
relation aussi bien qu' vous.


  [383] Il tait petit-fils d'Anne Arnauld, tante de M. Arnauld
  d'Andilly.

  [384] Henri de Lorraine, depuis duc d'Elbeuf, fils de Charles de
  Lorraine et d'lisabeth de la Tour de Bouillon, nice de M. de
  Turenne.

  [385] Pour M. de Svign.




135.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 16 aot 1675.

Je voudrais mettre tout ce que vous m'crivez de M. de Turenne dans une
oraison funbre: vraiment votre style est d'une nergie et d'une beaut
extraordinaire; vous tiez dans les bouffes d'loquence que donne
l'motion de la douleur. Ne croyez point, ma fille, que son souvenir
soit dj fini dans ce pays-ci; ce fleuve qui entrane tout, n'entrane
pas sitt une telle mmoire, elle est consacre  l'immortalit. J'tais
l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld avec madame de Lavardin, madame
de la Fayette et M. de Marsillac. M. le Premier y vint: la conversation
dura deux heures sur les divines qualits de ce vritable hros: tous
les yeux taient baigns de larmes, et vous ne sauriez croire comme la
douleur de sa perte tait profondment grave dans les coeurs: vous
n'avez rien par-dessus nous que le soulagement de soupirer tout haut et
d'crire son pangyrique. Nous remarquions une chose, c'est que ce n'est
pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son coeur, l'tendue
de ses lumires et l'lvation de son me; tout le monde en tait plein
pendant sa vie; et vous pouvez penser ce que fait sa perte par-dessus ce
qu'on tait dj; enfin ne croyez point que cette mort soit ici comme
celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira, sans
croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la ntre. Pour son
me, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait
pour lui; il n'est pas tomb dans la tte d'aucun dvot qu'elle ne ft
pas en bon tat: on ne saurait comprendre que le mal et le pch pussent
tre dans son coeur; sa conversion si sincre nous a paru comme un
baptme; chacun conte l'innocence de ses moeurs, la puret de ses
intentions, son humilit loigne de toute sorte d'affectation, la
solide gloire dont il tait plein sans faste et sans ostentation, aimant
la vertu pour elle-mme, sans se soucier de l'approbation des hommes;
une charit gnreuse et chrtienne. Vous ai-je dit comme il rhabilla ce
rgiment anglais? il lui en cota quatorze mille francs, et il resta
sans argent. Les Anglais ont dit  M. de Lorges qu'ils achveraient de
servir cette campagne, pour venger la mort de M. de Turenne; mais
qu'aprs cela ils se retireraient, ne pouvant obir  d'autres que lui.
Il y avait de jeunes soldats qui s'impatientaient un peu dans les
marais, o ils taient dans l'eau jusqu'aux genoux; et les vieux soldats
leur disaient: Quoi! vous vous plaignez! on voit bien que vous ne
connaissez pas M. de Turenne. Il est plus fch que nous quand nous
sommes mal; il ne songe,  l'heure qu'il est, qu' nous tirer d'ici; il
veille quand nous dormons; c'est notre pre; on voit bien que vous tes
jeunes: et ils les rassuraient ainsi. Tout ce que je vous mande est
vrai: je ne me charge point des fadaises dont on croit faire plaisir aux
gens loigns; c'est abuser d'eux, et je choisis bien plus ce que je
vous cris que ce que je vous dirais, si vous tiez ici. Je reviens 
son me: c'est donc une chose  remarquer que nul dvot ne s'est avis
de douter que Dieu ne l'et reue  bras ouverts, comme une des plus
belles et des meilleures qui soient jamais sorties de ses mains. Mditez
sur cette confiance gnrale de son salut, et vous trouverez que c'est
une espce de miracle qui n'est que pour lui; enfin personne n'a os
douter de son repos ternel. Vous verrez dans les nouvelles les effets
de cette grande perte.

Le roi a dit d'un certain homme dont vous aimiez assez l'absence cet
hiver, qu'il n'avait ni coeur, ni esprit; rien que cela. Mme de
Rohan, avec une poigne de gens, a dissip et fait fuir les mutins qui
s'taient attroups dans son duch de Rohan. Les troupes sont  Nantes,
commandes par Forbin; car de Vins est toujours subalterne. L'ordre de
Forbin est d'obir  M. de Chaulnes; mais comme ce dernier est dans son
Fort-Louis, Forbin avance et commande toujours. Vous entendez bien ce
que c'est que ces sortes d'honneurs en ide, que l'on laisse sans action
 ceux qui commandent. M. de Lavardin avait fort demand le
commandement; il a t  la tte d'un vieux rgiment[386], et prtendait
que cet honneur lui tait d; mais il n'a pas eu contentement. On dit
que nos mutins demandent pardon; je crois qu'on leur pardonnera
moyennant quelques pendus. On a t M. de Chamillard, qui tait odieux 
la province, et l'on a donn pour intendant de ces troupes M. de
Marillac, qui est fort honnte homme. Ce ne sont plus ces dsordres qui
m'empchent de partir, c'est autre chose que je ne veux pas quitter; je
n'ai pu mme aller  Livry, quelque envie que j'en aie; il faut prendre
le temps comme il vient: on est assez aise d'tre au milieu des
nouvelles, dans ces terribles temps.

coutez, je vous prie, encore un mot de M. de Turenne. Il avait fait
connaissance avec un berger qui savait trs-bien les chemins et le pays;
il allait seul avec lui, et faisait poster ses troupes selon la
connaissance que cet homme lui donnait: il aimait ce berger, et le
trouvait d'un sens admirable; il disait que le colonel Bec tait venu
comme cela, et qu'il croyait que ce berger ferait sa fortune comme lui.
Quand il eut fait passer ses troupes  loisir, il se trouva content, et
dit  M. de Roye (_son beau-frre_): Tout de bon, il me semble que cela
n'est pas trop mal; et je crois que M. de Montecuculli trouverait assez
bien ce que l'on vient de faire. Il est vrai que c'tait un
chef-d'oeuvre d'habilet. Madame de Villars a vu une autre relation
depuis le jour du combat, o l'on dit que, dans le passage du Rhin, le
chevalier de Grignan fit encore des merveilles de valeur et de prudence:
Dieu le conserve! car le courage de M. de Turenne semble tre pass 
nos ennemis: ils ne trouvent plus rien d'impossible.

Depuis la dfaite du marchal de Crqui, M. de la Feuillade a pris la
poste, et s'en est venu droit  Versailles, o il surprit le roi, et lui
dit: Sire, les uns font venir leurs femmes (_c'est Rochefort_), les
autres les viennent voir: pour moi, je viens voir une heure Votre
Majest, et la remercier mille et mille fois; je ne verrai que Votre
Majest, car ce n'est qu' elle que je dois tout. Il causa assez
longtemps, et puis prit cong, et dit: Sire, je m'en vais; je vous
supplie de faire mes compliments  la reine,  M. le Dauphin,  ma femme
et  mes enfants, et s'en alla remonter  cheval; et, en effet, il n'a
vu me vivante. Cette petite quipe a fort plu au roi, qui a racont,
en riant, comme il tait charg des compliments de M. de la Feuillade.
Il n'y a qu' tre heureux, tout russit.


  [386] Du rgiment de Navarre, l'un des six vieux.




136.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, mercredi 21 aot 1675.

En vrit, ma fille, vous devriez bien tre ici avec moi; j'y suis venue
ce matin toute seule, fatigue et lasse de Paris, au point de n'y
pouvoir pas durer. Notre abb est demeur pour quelques affaires; pour
moi, je n'en ai point jusqu' samedi. Me voil donc pour ces trois jours
en paix et en repos; je prends demain ma troisime mdecine; je
marcherai beaucoup: je m'imagine que j'en ai besoin. Je penserai
extrmement  vous, pour ne pas dire continuellement; il n'y a ni lieu
ni place qui ne me fasse souvenir que nous y tions ensemble il y a un
an. Quelle diffrence, bon Dieu! Il m'est doux de penser  vous; mais
l'absence jette une certaine amertume qui serre le coeur: ce sera pour
ce soir la noirceur des penses. Je me fais un plaisir de vous
entretenir dans ce petit cabinet que vous connaissez; rien ne
m'interrompt.

J'ai laiss M. de Coulanges bien en peine de M. de Sanzei. Pour M. de la
Trousse, depuis mes chers romans, je n'ai rien vu de si parfaitement
heureux que lui. N'avez-vous point vu un prince qui se bat jusqu'
l'extrmit? Un autre s'avance pour voir qui peut faire une si grande
rsistance: il voit l'ingalit du combat, il en est honteux; il carte
ses gens: il demande pardon  ce vaillant homme, qui lui rend son pe,
 cause de son honntet, et qui sans lui ne l'et jamais rendue; il le
fait son prisonnier; il le reconnat pour un de ses amis, du temps
qu'ils taient tous deux  la cour d'Auguste; il traite son prisonnier
comme son propre frre, il le loue de son extrme valeur; mais il me
semble que le prisonnier soupire; je ne sais s'il n'est point amoureux:
je crois qu'on lui permettra de revenir sur sa parole; je ne vois pas
bien o la princesse l'attend; et voil toute l'histoire.

Quand je vous mande des nouvelles, comptez que je les tiens de gens bien
informs; mais ils ne veulent jamais tre cits pour les moindres
bagatelles. Il y en a d'autres dont je ne prends jamais les nouvelles.
Voulez-vous savoir ce que les valets de chambre ont crit? Vous
devinerez d'abord que ceci vient de l'endroit o vous savez qu'on
s'amuse des lettres ridicules. L'un fait inventaire de ce qu'il a perdu,
comme son tui, sa tasse, son buffle, son caudebec. C'tait, _dit-il_,
un dsordre du diable; ma foi, si j'avais t gnral, cela ne serait
pas arriv. _Un autre dit_: Nous avons t joliment tmraires; nous
n'tions que sept mille hommes, nous en avons attaqu vingt-six-mille;
aussi faut voir comme nous avons t frotts. _Un autre dit_: Nous
nous sommes sauvs le plus diligemment que nous avons pu; et si nous
n'avons pas laiss d'avoir grand'peur. Il faut avoir, mon enfant, un
trange loisir pour vous conter toutes ces sottises.

Vous parlez si dignement du cardinal de Retz et de sa retraite, que pour
cela seul vous seriez digne de son estime et de son amiti. Je vois des
gens qui disent qu'il devrait venir  Saint-Denis, et ce sont ceux-l
mme qui trouveraient le plus  redire, s'il y venait. On voudrait, 
quelque prix que ce ft, ternir la beaut de son action; mais j'en dfie
la plus fine jalousie. Ce que vous dites de M. de Turenne mrite
d'entrer dans son pangyrique: le cardinal de Bouillon en aura le
plaisir ou le dplaisir, car je suis bien sre qu'il ne lira point cet
endroit de votre lettre sans pleurer. Depuis la mort du hros de la
guerre, celui du brviaire s'est retir  Commerci; il n'y avait plus de
sret  Saint-Mihiel. Le premier prsident de la cour des aides a une
terre en Champagne; son fermier lui vint signifier l'autre jour, ou de
la rabaisser considrablement, ou de rompre le bail qui en fut fait il y
a deux ans: on lui demande pourquoi, on dit que ce n'est point la
coutume; il rpond que, du temps de M. de Turenne, on pouvait recueillir
avec sret, et compter sur les terres de ce pays-l; mais que, depuis
sa mort, tout le monde quittait, croyant que les ennemis vont entrer en
Champagne. Voil des choses simples et naturelles qui font son loge
aussi magnifiquement que les Flchier et les Mascaron.

Ne me parlez point tant de vous aller voir; vous me dtournez de la
pense de tous mes tristes devoirs: si j'en croyais mon coeur,
j'enverrais patre toutes mes petites affaires, et je m'en irais 
Grignan. Oh! avec quelle joie je planterais tout l! et pour quatre
jours qu'on a  vivre, je vivrais  ma mode, et je suivrais mon
inclination: quelle folie de se contraindre pour des routines de devoirs
et d'affaires! Eh, bon Dieu! qui en sait gr? Je ne suis que trop dans
toutes ces penses; la rgle n'est plus,  mon grand regret, que dans
toutes mes actions; car, pour mes discours, ils ont pris l'essor, et je
me tire au moins de la contrainte d'approuver tout ce que je fais. Vos
affaires rglent ma vie prsentement, c'est tout ce qui me console. Je
m'en vais courir en Bretagne pendant les vacances, et je serai de retour
au mois de novembre, pour m'abandonner  toute la chicane que me prpare
l'infidlit de M. de Mirepoix.

  Dpit mortel, juste courroux.
    Je m'abandonne  vous.




137.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 26 aot 1675.

Je revins samedi matin de Livry; j'allai l'aprs-dner chez madame de
Lavardin, qui vous a crit un billet en vous envoyant une relation:
cette marquise vous aime beaucoup, et vous lui rpondrez sans doute,
comme vous savez si bien faire; elle s'en va de son ct, et d'Harous
et moi du ntre: les vacances de la chicane font partir bien des gens.
La cour est partie ce matin pour Fontainebleau; ce mot-l me fait encore
trembler; mais enfin on y va pour se divertir: Dieu veuille que nous ne
soyons point assomms pendant ce temps-l! Le sige de Trves se pousse
vivement: s'il y a quelque balle qui ait reu la commission de tuer le
marchal de Crqui, elle n'aura pas de peine  le trouver, car on dit
qu'il s'expose comme un dsespr.

M. le Prince est  l'arme d'Allemagne; il a dit  un homme qui l'a vu
depuis peu: Je voudrais bien avoir caus seulement deux heures avec
l'ombre de M. de Turenne, pour prendre la suite de ses desseins, pour
entrer dans ses vues, et me mettre au fait des connaissances qu'il avait
de ce pays, et des manires de peindre du Montecuculli. Et quand cet
homme-l lui dit: Monseigneur, vous vous portez bien, Dieu vous
conserve, pour l'amour de vous et de la France! M. le Prince ne
rpondit qu'en haussant les paules.

Mon fils me mande que le prince d'Orange fait mine de vouloir assiger
le Quesnoy, et que si cela est, ils sont  la veille d'une action. M. de
Luxembourg a bien envie de faire parler de lui; il est bien heureux, car
il a bien entretenu l'ombre de M. le Prince: enfin on tremble de tous
cts. J'ai demand  M. de Louvois le rgiment de Sanzei  pur et 
plein, avec la permission de vendre le guidon, bien entendu que le
pauvre Sanzei serait mort, dont on n'a encore aucune nouvelle. Le
vicomte de Marsilly est mon rsident auprs du ministre, et s'est charg
de m'apprendre la rponse; je voudrais qu'elle ft apporte par M. de
Sanzei. Vous croyez bien que si madame de Sanzei y pouvait avoir la
moindre prtention, je ne l'aurais pas barre, moi qui respecte
Saint-Hrem pour le rgiment Royal; mais le roi, qui avait donn ce
petit rgiment  Sanzei, le donnera  quelque autre. Pour celui de
Picardie, il n'y faut pas penser,  moins que de vouloir tre abm dans
deux ans; mais c'est mal dit _abm_, c'est _dshonor_; car comme il
n'est plus permis de se ruiner ni d'emprunter, comme autrefois, on
demeure tout court, avec infamie. Ce second Chnoise, neveu de
Saint-Hrem, est ressuscit depuis deux jours; il tait prisonnier des
Allemands; c'est l o nous devrions trouver M. de Sanzei. Pour le
pauvre petit Froulai, il a fallu remuer et retourner, et regarder quinze
cents hommes morts en un endroit du combat, pour trouver ce pauvre
garon, qu'on a enfin reconnu, perc de dix ou douze coups: sa pauvre
mre demande sa charge de grand marchal des logis (_de la maison du
roi_), qu'elle a achete; elle crie et pleure, et ne parle qu' genoux:
on lui rpond qu'on verra; et vingt-deux ou vingt-trois personnes
demandent cette charge. Pour dire le vrai, on reconnat tous les jours
que jamais une dfaite n'a t si remplie de dsordre et de confusion,
que celle du marchal de Crqui. Je vis samedi la marchale chez M. de
Pomponne, elle n'est pas reconnaissable; les yeux ne lui schent pas.

Ne croyez pas, ma fille, que la mort de M. de Turenne ait pass ici
aussi vite que les autres nouvelles; on en parle et on le pleure encore
tous les jours:

  Tout en fait souvenir, et rien ne lui ressemble.

On peut dire ce vers pour lui. Heureux ceux, comme vous dites, qui
n'ont pas fait la moindre attention sur cette perte! La droute qui est
arrive depuis a bien renouvel les loges du hros. Vous m'avez fait
grand plaisir d'avoir frissonn de ce qu'a dit Saint-Hilaire; il n'est
pas mort, il vivra avec son bras gauche, et jouira de la beaut et de la
fermet de son me. Je crois que vous aurez t bien tonne de voir une
petite dfaite de notre ct; vous n'en avez jamais vu depuis que vous
tes au monde. Il n'y a que le coadjuteur qui en ait profit, en donnant
un air si nouveau et si spirituel  sa harangue, que cet endroit en a
fait tout le prix, au moins pour les courtisans; car toutes les bonnes
ttes l'ont lou depuis le commencement jusqu' la fin. Je dnai samedi
avec le coadjuteur et le bel abb: je suis ravie quand je vois quelque
Grignan.




138.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 28 aot 1675.

Si l'on pouvait crire tous les jours, je m'en accommoderais fort bien;
je trouve mme quelquefois le moyen de le faire, quoique mes lettres ne
partent pas, mais le plaisir d'crire est uniquement pour vous; car, 
tout le reste du monde, on voudrait avoir crit, et c'est parce qu'on le
doit. Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore vous parler de M. de
Turenne. Madame d'Elbeuf[387], qui demeure pour quelques jours chez le
cardinal de Bouillon, me pria hier de dner avec eux deux, pour parler
de leur affliction: madame de la Fayette y vint: nous fmes bien
prcisment ce que nous avions rsolu; les yeux ne nous schrent pas.
Madame d'Elbeuf avait un portrait divinement bien fait de ce hros, dont
tout le train tait arriv  onze heures: tous ces pauvres gens taient
en larmes, et dj tout habills de deuil; il vint trois gentilshommes
qui pensrent mourir en voyant ce portrait; c'taient des cris qui
faisaient fendre le coeur; ils ne pouvaient prononcer une parole; ses
valets de chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout tait
fondu en larmes, et faisait fondre les autres. Le premier qui fut en
tat de parler rpondit  nos tristes questions: nous nous fmes
raconter sa mort. Il voulait se confesser, et en se cachottant il avait
donn ses ordres pour le soir, et devait communier le lendemain
dimanche, qui tait le jour qu'il croyait donner la bataille.

Il monta  cheval le samedi  deux heures, aprs avoir mang; et comme
il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous  trente pas de la
hauteur o il voulait aller, et dit au petit d'Elbeuf: Mon neveu,
demeurez l; vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez
reconnatre. M. d'Hamilton, qui se trouva prs de l'endroit o il
allait, lui dit: Monsieur, venez par ici; on tire du ct o vous
allez.--Monsieur, _lui dit-il_, vous avez raison; je ne veux point du
tout tre tu aujourd'hui; cela sera le mieux du monde. Il eut  peine
tourn son cheval, qu'il aperut Saint-Hilaire, le chapeau  la main,
qui lui dit: Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens
de faire placer l. M. de Turenne revint; et dans l'instant, sans tre
arrt, il eut le bras et le corps fracass du mme coup qui emporta le
bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce
gentilhomme, qui le regardait toujours, ne le voit point tomber; le
cheval l'emporte o il avait laiss le petit d'Elbeuf; il n'tait point
encore tomb; mais il tait pench le nez sur l'aron: dans ce moment,
le cheval s'arrte; le hros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre
deux fois deux grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour
jamais: songez qu'il tait mort, et qu'il avait une partie du coeur
emporte. On crie, on pleure; M. d'Hamilton fait cesser le bruit et ter
le petit d'Elbeuf, qui s'tait jet sur le corps, qui ne voulait pas le
quitter, et se pmait de crier. On couvre le corps d'un manteau, on le
porte dans une haie; on le garde  petit bruit; un carrosse vient, on
l'emporte dans sa tente: ce fut l o M. de Lorges, M. de Roye et
beaucoup d'autres, pensrent mourir de douleur; mais il fallut se faire
violence, et songer aux grandes affaires qu'on avait sur les bras. On
lui a fait un service militaire dans le camp, o les larmes et les cris
faisaient le vritable deuil: tous les officiers avaient pourtant des
charpes de crpe; tous les tambours en taient couverts; ils ne
battaient qu'un coup; les piques tranantes et les mousquets renverss:
mais ces cris de toute une arme ne se peuvent pas reprsenter, sans que
l'on en soit tout mu. Ses deux neveux taient  cette pompe, dans
l'tat que vous pouvez penser. M. de Roye tout bless s'y fit porter;
car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repass le Rhin. Je
pense que le pauvre chevalier (_de Grignan_) tait bien abm de
douleur. Quand ce corps a quitt son arme, 'a t encore une autre
dsolation: et partout o il a pass on n'entendait que des clameurs:
mais  Langres ils se sont surpasss; ils allrent au-devant de lui en
habits de deuil au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple; tout
le clerg en crmonie; il y eut un service solennel dans la ville, et
en un moment ils se cotisrent tous pour cette dpense, qui monta  cinq
mille francs, parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu' la premire
ville, et voulurent dfrayer tout le train. Que dites-vous de ces
marques naturelles d'une affection fonde sur un mrite extraordinaire?
Il arrive  Saint-Denis ce soir ou demain; tous ses gens l'allaient
reprendre  deux lieues d'ici; il sera dans une chapelle en dpt, on
lui fera un service  Saint-Denis, en attendant celui de Notre-Dame, qui
sera solennel. Voil quel fut le divertissement que nous emes. Nous
dnmes comme vous pouvez penser, et jusqu' quatre heures nous ne fmes
que soupirer. Le cardinal de Bouillon parla de vous, et rpondit que
vous n'auriez point vit cette triste partie si vous aviez t ici: je
l'assurai fort de votre douleur; il vous fera rponse et  M. de
Grignan; il me pria de vous dire mille amitis, et la bonne d'Elbeuf,
qui perd tout, aussi bien que son fils. Voil une belle chose de m'tre
embarque  vous conter ce que vous saviez dj; mais ces originaux
m'ont frappe, et j'ai t bien aise de vous faire voir que voil comme
on oublie M. de Turenne en ce pays-ci.

M. de la Garde me dit l'autre jour que, dans l'enthousiasme des
merveilles que l'on disait du chevalier, il exhorta ses frres[388] 
faire un effort pour lui dans cette occasion, afin de soutenir sa
fortune, au moins le reste de cette anne; et qu'il les trouva tous deux
fort disposs  faire des choses extraordinaires. Ce bon la Garde est 
Fontainebleau, d'o il doit revenir dans trois jours pour partir enfin,
car il en meurt d'envie,  ce qu'il dit; mais les courtisans ont bien de
la glu autour d'eux. Vraiment l'tat de madame de Sanzei est dplorable;
nous ne savons rien de son mari; il n'est ni vivant, ni mort, ni bless,
ni prisonnier; ses gens n'crivent point. M. de la Trousse, aprs avoir
mand le jour de l'affaire qu'on venait de lui dire qu'il avait t tu,
n'en a plus crit un mot ni  la pauvre Sanzei, ni  Coulanges[389].
Nous ne savons donc que mander  cette femme dsole; il est cruel de la
laisser dans cet tat: pour moi, je suis trs-persuade que son mari est
mort; la poussire mle avec son sang l'aura dfigur; on ne l'aura
pas reconnu, on l'aura dpouill; peut-tre qu'il aura t tu loin des
autres, par ceux qui l'ont pris, ou par des paysans, et sera demeur au
coin de quelque haie: je trouve plus d'apparence  cette triste destine
qu' croire qu'il soit prisonnier, et qu'on n'entende pas parler de lui.

Au reste, ma fille, l'abb croit mon voyage si ncessaire, que je ne
puis m'y opposer; je ne l'aurai pas toujours; ainsi je dois profiter de
sa bonne volont; c'est une course de deux mois, car le bon abb ne se
porte pas assez bien pour aimer  passer l l'hiver; il m'en parle d'un
air sincre, dont je fais voeu d'tre toujours la dupe; tant pis pour
ceux qui me trompent. Je comprends que l'ennui serait grand pendant
l'hiver; les longues soires peuvent tre compares aux longues marches
pour tre fastidieuses. Je ne m'ennuyais point cet hiver que je vous
avais; vous pouviez fort bien vous ennuyer, vous qui tes jeune; mais
vous souvient-il de nos lectures? Il est vrai qu'en retranchant tout ce
qui tait autour de cette petite table, et le livre mme, il ne serait
pas impossible de ne savoir que devenir; la Providence en ordonnera. Je
retiens toujours ce que vous m'avez mand; on se tire de l'ennui comme
des mauvais chemins; on ne voit personne demeurer au milieu d'un mois,
pour n'avoir pas le courage de l'achever; c'est comme de mourir, vous ne
voyez personne qui ne sache se tirer de ce dernier rle. Il y a des
choses dans vos lettres qu'on ne peut ni qu'on ne veut oublier.
Avez-vous mon ami Corbinelli et M. de Vardes? Je le souhaite; vous aurez
bien raisonn, et si vous parlez sans cesse des affaires prsentes et de
M. de Turenne, et que vous ne pussiez comprendre ce que tout ceci
deviendra; en vrit, vous tes comme nous, et ce n'est point du tout
que vous soyez en province. M. de Barillon soupa hier ici: on ne parla
que de M. de Turenne; il en est vritablement trs-afflig. Il nous
contait la solidit de ses vertus, combien il tait vrai, combien il
aimait la vertu pour elle-mme, combien par elle seule il se trouvait
rcompens; et puis finit par dire qu'on ne pouvait pas l'aimer, ni tre
touch de son mrite, sans en tre plus honnte homme. Sa socit
communiquait une horreur pour la friponnerie et pour la duplicit, qui
mettait tous ses amis au-dessus des autres hommes: dans ce nombre on
distingua fort le chevalier comme un de ceux que ce grand homme aimait
et estimait le plus, et aussi comme un de ses adorateurs. Bien des
sicles n'en donneront pas un pareil: je ne trouve pas qu'on soit tout
 fait aveugle en celui-ci, au moins les gens que je vois: je crois que
c'est se vanter d'tre en bonne compagnie. Je viens de regarder mes
dates; il est certain que je vous ai crit le vendredi 16; je vous avais
crit le mercredi 14, et le lundi 12. Il faut que _Pacolet_ ou la
bndiction de Montlimart ait port trs-diaboliquement cette lettre;
examinez ce prodige. Mais disons encore un mot de M. de Turenne: voici
ce qui me fut cont hier. Vous connaissez bien Pertuis[390], et son
adoration et son attachement pour M. de Turenne; ds qu'il eut appris sa
mort, il crivit au roi, et lui manda: Sire, j'ai perdu M. de Turenne;
je sens que mon esprit n'est point capable de soutenir ce malheur:
ainsi, n'tant plus en tat de servir Votre Majest, je lui demande la
permission de me dmettre du gouvernement de Courtrai. Le cardinal de
Bouillon empcha qu'on ne rendt cette lettre; mais, craignant qu'il ne
vnt lui-mme, il dit au roi l'effet du dsespoir de Pertuis. Le roi
entra fort bien dans cette douleur, et dit au cardinal de Bouillon qu'il
en estimait davantage Pertuis, et qu'il ne voulait pas que Pertuis
songet  se retirer, le croyant trop honnte homme pour ne pas toujours
faire son devoir, en quelque tat qu'il pt tre. Voil comme sont ceux
qui regrettent ce hros. Au reste, il avait quarante mille livres de
rente de partage; et M. Boucherat a trouv que, toutes ses dettes et ses
legs pays, il ne lui restait que dix mille livres de rente; c'est deux
cent mille francs pour tous ses hritiers, pourvu que la chicane n'y
mette pas le nez. Voil comme il s'est enrichi en cinquante annes de
service. Adieu, ma chre enfant, je vous embrasse mille fois avec une
tendresse qui ne peut se reprsenter.


  [387] lisabeth de la Tour, soeur du cardinal de Bouillon.

  [388] M. le coadjuteur d'Arles et M. l'abb de Grignan.

  [389] Madame de Sanzei tait soeur de M. de Coulanges, et M. de la
  Trousse tait leur cousin germain.

  [390] Il avait t capitaine des gardes de M. de Turenne.




139.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 6 septembre 1675.

Je vous regrette, ma chre enfant; et cette rage de m'loigner encore de
vous, et de voir pour quelques jours notre commerce dgingand, me donne
une vritable tristesse. Pour achever l'agrment de mon voyage, _Hlne_
ne vient pas avec moi; j'ai tant tard, qu'elle est dans son neuf; j'ai
_Marie_ qui jette sa gourme, comme vous savez; mais ne soyez point en
peine de moi, je m'en vais un peu essayer de n'tre pas servie si fort 
ma mode, et d'tre un peu dans la solitude; j'aimerai  connatre la
docilit de mon esprit, et je suivrai les exemples de courage et de
raison que vous me donnez. Madame de Coulanges ne fait-elle pas aussi
des merveilles de s'ennuyer  Lyon? Ce serait une belle chose que je ne
susse vivre qu'avec les gens qui me sont agrables: je me souviendrai de
vos sermons; je m'amuserai  payer mes dettes et  manger mes
provisions: je penserai beaucoup  vous, ma trs-belle; je lirai, je
marcherai, j'crirai, je recevrai de vos lettres; hlas! la vie ne se
passe que trop: elle s'use partout. Je porte une infinit de remdes
bons ou mauvais; je les aime tous, mais surtout il n'y en a pas un qui
n'ait son patron, et qui ne soit la mdecine de mes voisins: j'espre
que cette boutique me sera fort inutile, car je me porte extrmement
bien.

Je fus avant-hier toute seule  Livry, me promener dlicieusement avec
la lune; il n'y avait aucun serein; j'y fus depuis six heures du soir
jusqu' minuit, et je me suis fort bien trouve de cette petite quipe;
je devais bien cette honntet  la belle Diane et  l'aimable abbaye.
Il n'a tenu qu' moi d'aller  Chantilly en trs-bonne compagnie; mais
je ne me suis pas trouve assez libre pour faire un si dlicieux voyage;
ce sera pour le printemps qui vient. J'ai t tantt chez Mignard, pour
voir le portrait de Louvigny: il est parlant; mais je n'ai pas vu
Mignard; il peignait madame de Fontevrault, que j'ai regarde par le
trou de la porte; je ne l'ai pas trouve jolie: l'abb Ttu tait auprs
d'elle, dans un charmant badinage; les Villars taient  ce trou avec
moi: nous tions plaisantes.

M. le Prince, qui a fait lever le sige d'Haguenau, est un peu tonn
d'tre sur la dfensive, et de se reculer et se retrancher vers
Schelestadt: la goutte et le mois d'octobre ne diminueront pas son
chagrin. Pour moi, j'emporte l'inquitude de mon fils; il me semble que
je vais avoir la tte dans un sac pendant dix ou douze jours; et vous
jugez bien que, sans de bonnes raisons, je ne quitterais pas Paris dans
ce temps de nouvelles. Saint-Thou avait song, la veille qu'il a t
tu, qu'il avait eu un dml avec le prince d'Orange, et qu'il lui
avait dit de si bonnes injures, que ce prince l'avait fait maltraiter
par ses gardes: il conta ce songe, et ce fut par ses gardes qu'il fut
tu follement; car il ne voulut jamais de quartier, quoiqu'il ft seul
contre deux cents: c'est une belle pense; tout le monde se moque de
lui, quoique Voiture nous ait appris que c'est fort mal fait de se
moquer des trpasss. La pauvre Sanzei est tiraille par de ridicules
esprances que son mari n'est point mort, et veut attendre la fin du
sige de Trves pour prendre son deuil. Adieu, ma trs-aimable, je ne
puis vous dire combien je suis  vous; quoique je dise un peu plus que
vous ce que je sens, mes dmonstrations n'galent pas mes sentiments.




140.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 9 septembre 1675.

Adieu, ma trs-chre, je m'en vais monter en carrosse. Je quitte Paris
pour quelque temps, avec la douleur de ne recevoir plus si rglment vos
lettres, ni celles de mon fils, dont l'arme n'est point tant compose
_de ptissiers_, que je ne sois fort en peine de lui, non pas quand je
pense au prince d'Orange, mais  M. de Luxembourg, qui est _dans l'arme
de mon fils_, et  qui les mains dmangent furieusement. Hlas! vous
souvient-il de notre folie, que M. de Turenne tait _dans l'arme de
votre frre_? Enfin, voil tous mes commerces drangs: je n'espre pas
mme que je puisse encore tre bonne  votre divertissement: tout le
fagotage de bagatelles que je vous mandais va tre rduit  rien; et si
vous ne m'aimiez, vous feriez fort bien de ne pas ouvrir mes lettres. Je
m'en vais donc, ma trs-chre, avec le bon abb et _Marie_; j'ai deux
hommes  cheval et six chevaux: je m'en vais par Orlans et par Nantes:
je vous crirai par les chemins; c'est une de mes tendresses, comme dit
Monceaux.

Je n'ai jamais vu un homme adorable comme d'Hacqueville; je ne sais pas
comme sont les _autres_; mais, pour celui que nous connaissons, je
croirais qu'il n'a point son pareil, sans la notorit qui dit _les
d'Hacqueville_[391]. Je lui ai recommand une affaire du snchal de
Rennes; ne le connat-on point dans votre voisinage? Elle tait
pineuse, et il fallait de l'habilet pour l'entendre; je priai
d'Hacqueville d'y entrer; il en a fait la sienne, il y a travaill, il a
disput contre Parre[392], qui tait contraire; il l'a rapporte devant
M. de Pomponne, pour empcher qu'il ne la comprt mal; enfin il n'y a
qu' baiser les pas par o il passe. Le snchal est si tonn de
trouver un coeur comme celui-l sur la terre, et d'avoir gagn son
affaire, qu'il me croit la plus riche femme de France d'avoir un tel
ami; il a raison: servez-vous-en donc, sans crainte de le fatiguer; et
du gros abb (_de Pontcarr_), si vous avez quelque lettre de change 
envoyer; car il faut connatre les talents. Vous ne manquerez pas de
nouvelles; la bonne Troche vous mandera les grandes; mais, comme vous
dites, tout va bien; il n'y aura que douceur et agrment dans le reste
de cette anne: comprenez un peu ce que c'est que ce grand prince de
Cond, qui se retire, qui se retranche, et qui envisage le mois
d'octobre et la goutte. M. de Lorraine ne voulait point qu'on s'amust
au sige de Trves, et disait: Vous y prirez, messieurs; songez qu'il
y a quatre mille hommes dans Trves, et un marchal de France en
colre. En effet, ce marchal fait des miracles; il nettoie la tranche
tous les deux ou trois jours avec une propret extraordinaire: mais
enfin, mes belles, rien n'est imprenable, il faudra se rendre. La
marchale (_de Crqui_) dit toujours que M. de Sanzei est dans Trves;
je ne le crois point du tout: ce serait une belle chose si, pendant que
sa femme le pleure d'un ct, et refuse l'esprance de le trouver dans
cette place assige, elle allait apprendre qu'il y et t tu!

Je dis hier adieu  M. de la Garde; s'il vous embrasse, laissez-le
faire, c'est pour moi: je l'aime beaucoup; profitez bien de son bon
esprit. Je vous exhorte, ma chre enfant,  conserver votre sant, si
vous m'aimez. J'entends que vous me dites la mme chose, et je vous
assure que je le ferai dans la vue de vous plaire: ne vous amusez point
 vous inquiter en l'air, cela n'est point de votre bon esprit;
conservez bien votre courage, et m'en envoyez un peu dans vos lettres:
c'est une bonne provision dans cette vie; parlez-moi beaucoup de vous:
tous les dtails sont admirables, quand l'amiti est  un certain point.

crivez  notre cher cardinal: savez-vous bien que vous n'avez pas pens
droit sur la cassolette, et qu'il a t piqu de la hauteur dont vous
avez trait cette dernire marque de son amiti? Assurment, vous avez
outr les beaux sentiments; ce n'est pas l, ma fille, o vous devez
sentir l'horreur d'un prsent d'argenterie: vous ne trouverez personne
de votre sentiment, et vous devez vous dfier de vous, quand vous tes
seule de votre avis.

Hier au soir je dis adieu au plus beau de tous les prlats[393]; il me
pria de lui prter mon portrait, c'est--dire le vtre, pour le porter
chez madame de Fontevrault; je le refusai _rabutinement_, et lui dis que
je l'avais refus  MADEMOISELLE: et en mme temps je le portai moi-mme
dans une petite chambre, o il fut plac et reu avec tendresse et
envie de me plaire: je suis sre qu'on ne l'en tirera pas; on sait trop
bien ce que c'est pour moi que cette charmante peinture; et si on vient
le demander ici, on dira que je l'ai emport: M. de Coulanges vous
apprendra o il est. M. de Pomponne le voulut voir l'autre jour; il lui
parlait, et croyait que vous deviez rpondre, et qu'il y avait de la
gloire[394]  votre fait: votre absence a augment la ressemblance; et
ce n'est pas ce qui m'a le moins cot  quitter.

Nous avons ri aux larmes de votre madame de la Charce et de Philis, sa
fille ane, ge de trente-neuf ans; je la vois d'ici. Que voulez-vous
dire, que vous ne narrez point bien? Il n'y a chose au monde si
plaisamment conte, et personne n'crit si agrablement; mais il faut
pleurer d'tre dans un pays o l'on porte le deuil si burlesquement. Je
vous remercie de la peine que vous avez prise de narrer cette folie:
c'est un style que vous n'aimez pas, mais il m'a bien rjouie: M. de
Coulanges vous en parlera. Il lut cet endroit en perfection. Il me
semble que je n'ai plus rien  dire: _qu'on me mne aux Rochers, je ne
veux plus crire; allons, l'abb, c'est fait[395]: je vais partir, belle
comtesse_; adieu donc ma trs-chre comtesse:

      Je vais partir, belle Hermione[396].
  Je vais excuter ce que l'abb m'ordonne,
      Malgr le pril qui m'attend.

C'est pour dire une folie; car notre province est plus calme que la
Sane.

On fait prsentement  Notre-Dame le service de M. de Turenne en grande
pompe. Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf vinrent hier me le
proposer; mais je me contente de celui de Saint-Denis, je n'en ai jamais
vu un si bon. N'admirez-vous point ce que fait la mort de ce hros, et
la face que prennent les affaires, depuis que nous ne l'avons plus? Ah!
ma chre enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis! rien
n'est bon que d'avoir une belle et bonne me: on la voit en toute chose
comme au travers d'un coeur de cristal: on ne se cache point; vous
n'avez point vu de dupes l-dessus: on n'a jamais pris longtemps
l'ombre pour le corps; il faut tre, si l'on veut paratre: le monde n'a
point de longues injustices; vous devez tre de cet avis pour vos
propres intrts. Adieu ma chre enfant, je vous embrasse de tout mon
coeur.


  [391] On l'appelait les d'Hacqueville, parce qu'il se multipliait pour
  le service de ses amis.

  [392] Premier commis de M. de Pomponne.

  [393] C'est le bel abb de Grignan.

  [394] _Gloire_ est pris ici pour orgueil.

  [395] Parodie de ces vers de Corneille dans _Polyeucte_, acte IV,
  scne IV:

    Qu'on me mne  la mort, je n'ai plus rien  dire.
    Allons, gardes, c'est fait.

  [396] Parodie de l'adieu de Cadmus, dans l'opra de Quinault.




141.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Mardi 17 septembre 1675.

Voici une bizarre date. _Je suis dans un bateau, dans le courant de
l'eau, fort loin de mon chteau_: je pense mme que je puis achever,
_ah! quelle folie!_ car les eaux sont si basses, et je suis si souvent
engrave, que je regrette mon quipage qui ne s'arrte point et qui va
son train. On s'ennuie sur l'eau quand on y est seule; il faut un petit
comte des Chapelles et une mademoiselle de Svign. Mais enfin c'est une
folie de s'embarquer quand on est  Orlans, et peut-tre mme  Paris;
c'est pour dire une gentillesse: il est vrai cependant qu'on se croit
oblig de prendre des bateliers  Orlans, comme  Chartres d'acheter
des chapelets.

Je vous ai mand comme j'avais vu l'abb d'Effiat dans sa belle maison:
je vous crivis de Tours; je vins  Saumur, o nous vmes Vineuil; nous
repleurmes M. de Turenne; il en a t vivement touch; vous le
plaindrez, quand vous saurez qu'il est dans une ville o personne n'a vu
le hros. Vineuil est bien vieilli, bien toussant, bien crachant et
dvot, mais toujours de l'esprit; il vous fait mille et mille
compliments. Il y a trente lieues de Saumur  Nantes; nous avons rsolu
de les faire en deux jours, et d'arriver aujourd'hui  Nantes: dans ce
dessein, nous allmes hier deux heures de nuit; nous nous engravmes, et
nous demeurmes  deux cents pas de notre htellerie sans pouvoir
aborder. Nous revnmes au bruit d'un chien, et nous arrivmes  minuit
dans un _tugurio_ plus pauvre, plus misrable qu'on ne peut vous le
reprsenter: nous n'y avons trouv que deux ou trois vieilles femmes qui
filaient, et de la paille frache, sur quoi nous avons tous couch sans
nous dshabiller; j'aurais bien ri, sans l'abb, que je meurs de honte
d'exposer ainsi  la fatigue d'un voyage. Nous nous sommes rembarqus 
la pointe du jour, et nous tions si parfaitement bien tablis dans
notre gravier, que nous avons t prs d'une heure avant que de
reprendre le fil de notre discours: nous voulons, contre vent et mare,
arriver  Nantes; nous ramons tous. J'y trouverai de vos lettres, ma
fille; mais j'ai si bonne opinion de votre amiti, que je suis
persuade que vous serez bien aise de savoir des nouvelles de mon
voyage; et, comme on m'a dit que la poste va passer  Ingrande, je vais
y laisser cette lettre chemin faisant. Je me porte trs-bien, il ne me
faudrait qu'un peu de causerie. Je vous crirai de Nantes, comme vous
pouvez penser. Je suis impatiente de savoir de vos nouvelles, et de
l'arme de M. de Luxembourg; cela me tient fort au coeur; il y a neuf
jours que j'ai ma tte dans ce sac. L'histoire des Croisades est
trs-belle, surtout pour ceux qui ont lu le Tasse, et qui revoient leurs
vieux amis en prose et en histoire; mais je suis servante du style du
jsuite. La vie d'Origne est divine. Adieu, ma trs-chre,
trs-aimable, et trs-parfaitement aime; vous tes ma chre enfant.




142.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 29 septembre 1675.

Je vous ai crit, ma fille, de tous les lieux o je l'ai pu; et comme je
n'ai pas eu un soin si exact pour notre cher d'Hacqueville, ni pour mes
autres amis, ils ont t dans des peines de moi, dont je leur suis trop
oblige: ils ont fait l'honneur  la Loire de croire qu'elle m'avait
abme: hlas, la pauvre crature! je serais la premire  qui elle et
fait ce mauvais tour; je n'ai eu d'incommodit que parce qu'il n'y avait
pas assez d'eau dans cette rivire. D'Hacqueville me mande qu'il ne sait
que vous dire de moi, et qu'il craint que son silence sur mon sujet ne
vous inquite. N'tes-vous pas trop aimable, ma chre enfant, d'avoir
bien voulu paratre assez tendre  mon gard pour qu'on vous pargne sur
les moindres choses? Vous m'avez si bien persuade la premire, que je
n'ai eu d'attention qu' vous crire trs-exactement. Je partis donc de
la Silleraye le lendemain du jour que je vous crivis, qui fut le
mercredi; M. de Lavardin me mit en carrosse, et M. d'Harous m'accabla
de provisions. Nous arrivmes ici jeudi; je trouvai d'abord mademoiselle
du Plessis plus affreuse, plus folle et plus impertinente que jamais:
son got pour moi me dshonore; _je jure sur ce fer_ de n'y contribuer
d'aucune douceur, d'aucune amiti, d'aucune approbation; je lui dis des
rudesses abominables, mais j'ai le malheur qu'elle tourne tout en
raillerie: vous devez en tre persuade, aprs le soufflet dont
l'histoire a pens faire mourir Pomenars de rire. Elle est donc toujours
autour de moi; mais elle fait la grosse besogne; je ne m'en incommode
point; la voil qui me coupe des serviettes. J'ai trouv ces bois d'une
beaut et d'une tristesse extraordinaires; tous les arbres que vous
avez vus petits sont devenus grands et droits, et beaux en perfection;
ils sont lagus, et font une ombre agrable; ils ont quarante ou
cinquante pieds de hauteur: il y a un petit air d'amour maternel dans ce
dtail; songez que je les ai tous plants, et que je les ai vus, comme
disait M. de Montbazon de ses enfants, _pas plus grands que cela_. C'est
ici une solitude faite exprs pour y bien rver; vous en feriez bien
votre profit, et je n'en use pas mal: si les penses n'y sont pas tout 
fait noires, elles y sont tout au moins gris-brun; j'y pense  vous 
tout moment: je vous regrette, je vous souhaite: votre sant, vos
affaires, votre loignement, que pensez-vous que tout cela fasse entre
chien et loup? J'ai ces vers dans la tte:

  Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour
  L'objet infortun d'une si tendre amour?

Il faut regarder la volont de Dieu bien fixement, pour envisager sans
dsespoir tout ce que je vois, dont assurment je ne vous entretiendrai
pas.

Ne soyez point en peine de l'absence d'_Hlne_; _Marie_ me fait fort
bien; je ne m'impatiente point, ma sant est comme il y a six ans: je ne
sais d'o me revient cette fontaine de Jouvence: mon temprament fait
prcisment ce qui m'est ncessaire: je lis et je m'amuse; j'ai des
affaires que je fais devant l'abb, comme s'il tait derrire la
tapisserie; tout cela, avec cette jolie esprance, empche, comme vous
dites, qu'on ne fasse la dpense d'une corde pour se pendre. Je trouvai
l'autre jour une lettre de vous, o vous m'appelez _ma bonne maman_;
vous aviez dix ans, vous tiez  Sainte-Marie, et vous me contiez la
culbute de madame Amelot, qui de la salle se trouva dans une cave; il y
a dj du bon style  cette lettre. J'en ai trouv mille autres qu'on
crivait autrefois  mademoiselle de Svign: toutes ces circonstances
sont bien heureuses pour me faire souvenir de vous; car sans cela, o
pourrais-je prendre cette ide? Je n'ai point reu de vos lettres le
dernier ordinaire, j'en suis toute triste. Je ne sais non plus des
nouvelles du coadjuteur, de la Garde, du Mirepoix, du Bellivre, que si
tout tait fondu; je m'en vais un peu les rveiller.

N'admirez-vous point le bonheur du roi? On me mande la mort de _Son
Altesse, mon pre_[397], qui tait un bon ennemi; et que les Impriaux
ont repass le Rhin, pour aller dfendre l'empereur du Turc, qui le
presse en Hongrie: voil ce qui s'appelle des toiles heureuses; cela
nous fait craindre en Bretagne de rudes punitions. Je m'en vais voir la
bonne Tarente[398]; elle m'a dj envoy deux compliments, et me demande
toujours de vos nouvelles; si elle le prend par l, elle me fera fort
bien sa cour. Vous dites des merveilles sur Saint-Thou; _au moins on ne
l'accusera pas de n'avoir cont son songe qu'aprs son malheur_; cela
est plaisant. Je vous plains de ne pas lire toutes vos lettres: mais
quoiqu'elles fassent toutes ma chre et unique consolation, et que j'en
connaisse tout le prix, je suis bien fche d'en tant recevoir. Le bon
abb est fort en colre contre M. de Grignan; il esprait qu'il lui
manderait si le voyage de _Jacob_[399] a t heureux, s'il est arriv 
bon port dans la terre promise; s'il y est bien plac, bien tabli, lui
et ses femmes, ses enfants, ses moutons, ses chameaux; cela mritait
bien un petit mot. Il a dessein de le reprendre quand il ira  Grignan.
Comment se portent vos enfants? Adieu, ma trs-aimable et trs-chre: je
reois fort souvent des lettres de mon fils; il est bien afflig de ne
pouvoir sortir de ce malheureux guidonnage; mais il doit comprendre
qu'il y a des gens prsents et pressants qu'on a sur les bras,  qui on
doit des rcompenses, qu'on prfrera toujours  un absent qu'on croit
plac, et qui ne fait simplement que s'ennuyer dans une longue
subalternit dont on ne se soucie gure. Ha, que c'est bien prcisment
ce que nous disions, aprs une longue navigation, se trouver  neuf
cents lieues d'un cap, et le reste!


  [397] Charles IV, duc de Lorraine, mort le 17 septembre. Madame de
  Lillebonne sa fille, en parlant de lui, disait: _Son Altesse, mon
  pre_.

  [398] La princesse de Tarente habitait _Chteau-Madame_, dans le
  faubourg de Vitr.

  [399] C'tait de petites figures de cire colorie que l'abb de
  Coulanges avait envoyes  M. de Grignan, pour orner un des cabinets
  de son chteau.




143.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 6 octobre 1675.

Vraiment, ma fille, vous me contez une histoire bien lamentable de vos
pauvres lettres perdues; est-ce _Baro_ qui a fait cette sottise? On est
gaie, gaillarde, on croit avoir entretenu tous ses bons amis: pour M.
l'archevque, je le plains encore davantage, car il n'crit que pour des
choses importantes; et il se trouve que toute la peine qu'on a prise,
c'est pour tre dans un bourbier, dans un prcipice. Voil M. de Grignan
rebut d'crire pour le reste de sa vie: quelle aventure pour un
paresseux! vous verrez que dsormais il n'crira plus, et ne voudra
point hasarder de perdre sa peine. Si vous mandez ce malheur au
coadjuteur, il en fera bien son profit. Je comprends ce chagrin le plus
aisment du monde; mais j'entre bien aussi dans celui que vous allez
avoir de quitter Grignan pour aller dans la contrainte des villes: la
libert est un bien inestimable; vous le sentez mieux que personne, et
je vous plains, ma trs-chre, plus que je ne vous le puis dire. Vous
n'aurez ni Vardes, ni Corbinelli; c'et t pourtant une bonne
compagnie. Vous deviez bien me nommer les quatre dames qui vous venaient
assassiner: pour moi, j'ai le temps de me fortifier contre ma mchante
compagnie; je les sens venir par un ct, et je m'gare par l'autre;
c'est un tour que je fis hier  une snchale de Vitr; et puis je
gronde qu'on ne m'ait pas avertie: demandez-moi ce que je veux dire; ce
sont des friponneries qu'on est tent de faire dans ce parc. Vous
souvient-il d'un jour que nous vitmes les Fouesnels? Je me promne
fort; ces alles sont admirables: je travaille comme vous, mais, Dieu
merci, je n'ai point une friponne de Montgobert qui me rduise aux
tranes; c'est une humiliation que je ne comprends pas que vous
puissiez souffrir: je ne noircis point ma soie avec ma laine, je me
trouve fort bien d'aller mon grand chemin; il me semble que je n'ai que
dix ans; et qu'on me donne un petit bout de canevas pour me jouer, il
faudrait que vos chaises fussent bien laides pour n'tre pas aussi
belles que votre lit. J'aime fort tout ce que me mande Montgobert; elle
me plat toujours, je la trouve _sale_, et tous ses tons me font
plaisir: c'est un bonheur d'avoir dans sa maison une compagnie comme
celle-l; j'en avais une autrefois dont je faisais bien mon profit; M.
d'Angers (_Henri Arnauld_) me mandait l'autre jour que c'tait une
sainte.

J'ai trouv la rponse du marchal d'Albret trs-plaisante, il y a plus
d'esprit que dans son style ordinaire; elle m'a paru d'une grande
hauteur; _l'affectionn serviteur_ est d'une dure digestion: voil _le
monseigneur_ bien tabli. Vous avez donc ri, ma fille, de tout ce que je
vous mandais d'Orlans? je le trouvai plaisant aussi, c'tait le reste
de mon sac, qui me paraissait assez bon. N'tes-vous point trop aimable
d'aimer les nouvelles de mes bois et de ma sant? C'est bien prcisment
pour l'amour de moi: je me relve un peu par les affaires de Danemark.
On menace Rennes de transfrer le parlement  Dinan; ce serait la ruine
entire de cette province: la punition qu'on veut faire  cette ville
ne se passera pas sans beaucoup de bruit.

J'ai reu des lettres de Nantes: si le marquis de Lavardin et d'Harous
faisaient l'article de cette ville dans la gazette, vous y auriez vu
assurment mon arrive et mon dpart. Je vous rends bien, ma trs-chre,
l'attention que vous avez  la Bretagne; tout ce qui vous entoure 
vingt lieues  la ronde m'est considrable. Il vint ici l'autre jour un
augustin; c'est une manire de _frater_; il a t par toute la province;
il me nomma cinq ou six fois M. de Grignan et M. d'Arles; je le trouvais
fort habile homme; je suis assure qu' Aix je ne l'aurais pas regard.

A propos, vous ai-je parl d'une lunette admirable, qui faisait notre
amusement dans le bateau? C'est un chef-d'oeuvre; elle est encore plus
parfaite que celle que l'abb vous a laisse  Grignan; cette lunette
rapproche fort bien les objets de trois lieues: que ne les
rapproche-t-elle de deux cents! Vous pouvez penser l'usage que nous en
faisons sur ces bords de Loire; mais voici celui que j'en fais ici: vous
savez que par l'autre bout elle loigne, et je la tourne sur
mademoiselle du Plessis, et je la trouve tout d'un coup  deux lieues de
moi: je fis l'autre jour cette sottise sur elle et sur mes voisins; cela
fut plaisant, mais personne ne m'entendit: s'il y avait eu quelqu'un que
j'eusse pu regarder seulement, cette folie m'aurait bien rjouie. Quand
on se trouve bien oppress de mchante compagnie, il n'y a qu' faire
venir sa lunette et la tourner du ct qui loigne: demandez 
Montgobert si elle n'aurait pas ri; voil un beau sujet pour dire des
sottises. Si vous avez Corbinelli, je vous recommande la lunette. Adieu,
ma chre enfant; Dieu merci, comme vous dites, nous ne sommes pas des
montagnes, et j'espre vous embrasser autrement que de deux cents
lieues: vous allez vous loigner encore, j'ai envie d'aller  Brest. Je
trouve bien rude que madame la grande duchesse ait une dame d'honneur,
et que ce ne soit pas la bonne Rarai; les _Guisardes_ lui ont donn la
Sainte-Mme. On me mande que la bonne mine de la Trousse est augmente
de la moiti, et qu'il aura la charge de Froulai.




144.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 13 octobre 1675.

Vous avez raison de dire que les dates ne font rien pour rendre
agrables les lettres de ceux que nous aimons. Eh, mon Dieu! les
affaires publiques nous doivent-elles tre si chres? Votre sant, votre
famille, vos moindres actions, vos sentiments, vos _ptoffes_ de
Lambesc, c'est l ce qui me touche; et je crois si bien que vous tes de
mme, que je ne fais aucune difficult de vous parler des Rochers, de
mademoiselle du Plessis, de mes alles, de mes bois, de nos affaires, du
_Bien bon_ et de Copenhague, quand l'occasion s'en prsente. Croyez donc
que tout ce qui vient de vous m'est trs-considrable, et que, jusqu'
vos tranes de tapisseries, je suis aise de tout savoir. Si voulez
encore des aiguilles pour en faire, j'en ai d'admirables: pour moi, j'en
fis hier d'infinies, elles taient aussi ennuyeuses que ma compagnie: je
ne travaille que quand elle entre; et, ds que je suis seule, je me
promne, je lis, ou j'cris. La Plessis ne m'incommode pas plus que
_Marie_. Dieu me fait la grce de ne point couter ce qu'elle dit; je
suis,  son gard, comme vous tes pour beaucoup d'autres: elle a
vraiment les meilleurs sentiments du monde: j'admire que cela puisse
tre gt par l'impertinence de son esprit et la _ridiculit_ de ses
manires; il faudrait voir l'usage qu'elle fait de ma tolrance, et
comme elle l'explique, et les chanes qu'elle en fait pour s'attacher 
moi, et comme je lui sers d'excuse pour ne plus voir ses amies de Vitr,
et les adresses qu'elle a pour satisfaire sa sotte gloire, car la sotte
gloire est de tout pays, et la crainte qu'elle a que je ne sois jalouse
d'une religieuse de Vitr: cela ferait une assez mchante farce de
campagne.

Je dois vous dire des nouvelles de cette province. M. de Chaulnes est 
Rennes avec beaucoup de troupes; il a mand que si on en sortait, ou si
l'on faisait le moindre bruit, il terait, pour dix ans, le parlement de
cette ville. Cette crainte fait tout souffrir: je ne sais point encore
comme ces gens de guerre en usent  l'gard des pauvres bourgeois. Nous
attendons madame de Chaulnes  Vitr, qui vient voir la princesse (_de
Tarente_); nous sommes en sret sous ses auspices; mais je puis vous
assurer que, quand il n'y aurait que moi, M. de Chaulnes prendrait
plaisir  me marquer des gards; c'est la seule occasion o je pourrais
rpondre de lui: n'ayez donc aucune inquitude; je suis ici comme dans
cette Provence que vous dites qui est  moi.

Vous n'avez pas peur de Ruyter[400]. _Ruyter pourtant est le dieu des
combats; Guitaut ne lui rsiste pas_: mais, en vrit, l'toile du roi
lui rsiste: jamais il n'en fut une si fixe. Elle dissipa, l'anne
passe, cette grande flotte; elle fait mourir le prince de Lorraine;
elle renvoie Montecuculli chez ses parents, et fera la paix par le
mariage du prince Charles. Je disais l'autre jour cette dernire chose 
madame de Tarente; elle me dit qu'il tait mari  l'impratrice
douairire: quoique cette noce n'ait pas clat, elle ne laisserait pas
d'empcher l'autre; vous verrez que cette impratrice mourra, si sa vie
fait un inconvnient. Votre raisonnement est d'une telle justesse sur
les affaires d'tat, qu'on voit bien que vous tes devenue politique
dans la place o vous tes. J'ai crit  la belle princesse de
Vaudemont; elle est infortune, et j'en suis triste, car elle est
trs-aimable. Je n'osais crire  madame de Lillebonne; mais vous m'avez
donn courage. Je crains que vous n'ayez pas le petit Coulanges; sa
femme m'crit tristement de Lyon, et croit y passer l'hiver: c'est une
vraie trahison pour elle, que de n'tre pas  Paris: elle me mande que
vous avez eu un assez grand commerce. La Trousse est  Paris et  la
cour, accabl d'agrments et de louanges; il les reoit d'une manire 
les augmenter: on dit qu'il aura la charge de Froulai; si cela tait, il
y aurait un mouvement dans la compagnie, et je prie notre d'Hacqueville
d'y avoir quelque attention pour notre pauvre guidon, qui se meurt
d'ennui dans le guidonnage; je lui mande de venir ici, je voudrais le
marier  une petite fille qui est un peu juive de son _estoc_, mais les
millions nous paraissent de bonne maison: cela est fort en l'air; je ne
crois plus rien aprs avoir manqu la petite d'Eaubonne[401]. Madame de
Villars me mande encore des merveilles du chevalier (_de Grignan_); je
crois que ce sont les premires qu'on a renouveles; mais enfin c'est un
petit garon qui a bien le meilleur bruit qu'on puisse jamais souhaiter.
Je prie Dieu que les lueurs d'esprance pour une de vos filles[402]
puissent russir; ce serait une grande affaire. La paresse du coadjuteur
devrait bien cesser dans de pareilles occasions.

coutez une belle action du procureur gnral[403]. Il avait une terre,
de la maison de Bellivre, qu'on lui avait fort bien donne; il l'a
remise dans la masse des biens des cranciers, disant qu'il ne saurait
aimer ce prsent, quand il songe qu'il fait tort  des cranciers qui
ont donn leur argent de bonne foi: cela est hroque. Jugez s'il est
pour nous contre M. de Mirepoix[404]; je ne connais point une plus belle
ni une plus vilaine me que celle de ces deux hommes. Le _Bien bon_ est
toujours le _Bien bon_; ce sont des armes parlantes: les obligations que
je lui ai sont innombrables; ce qui me les rend sensibles, c'est
l'amiti qu'il a pour vous, et le zle pour vos affaires, et comme il se
prpare  confondre le Mirepoix.

Je n'ose penser  vous voir; quand cette esprance entre trop avant dans
mon coeur, et qu'elle est encore loigne, elle me fait trop de mal: je
me souviens de ce que je souffris  la maladie de ma pauvre tante, et
comme vous me ftes expdier cette douleur; je ne suis pas encore 
porte de recevoir cette joie. Vous m'assurez que vous vous portez bien;
Dieu le veuille, ma bonne! cet article me tient extrmement au coeur:
pour moi, je suis dans la parfaite sant. Vous aimeriez bien ma sobrit
et l'exercice que je fais, et sept heures au lit, comme une carmlite.
Cette vie dure me plat; elle ressemble au pays; je n'engraisse point,
et l'air est si pais et si humain, que ce teint, qu'il y a si longtemps
que l'on loue, n'en est point chang: je vous souhaite quelquefois une
de nos soires, en qualit de pommade de pieds de mouton. J'ai dix
ouvriers qui me divertissent fort. _Rahuel_ et _Pilois_, tout est  sa
place. Vous devez tre persuade de ma confiance par les pauvrets dont
je remplis ma lettre. Depuis que je me suis plainte, en vers, de la
pluie, il fait un temps charmant; de sorte que je m'en loue en prose.
Toute notre province est si occupe de ces punitions, que l'on ne fait
point de visites; et, sans vouloir contrefaire la ddaigneuse, j'en suis
extrmement aise. Vous souvient-il quand nous trouvions qu'il n'y avait
rien de si bon, en province, qu'une mchante compagnie, par la joie du
dpart? c'est un plaisir que je n'aurai point cette anne.

Ma bonne, quand je vous crirais encore quatre heures, je ne pourrais
pas vous dire  quel point je vous aime, et de quelle manire vous
m'tes chre. Je suis persuade du soin de la Providence sur vous,
puisque vous payez tous vos arrrages, et que vous voyez une anne de
subsistance; Dieu prendra soin des autres; continuez votre attention sur
votre dpense; cela ne remplit point les grandes brches, mais cela aide
 la douceur prsente, et c'est beaucoup. M. de Grignan est-il sage? Je
l'embrasse dans cette esprance, ma trs-bonne, et je suis entirement 
vous.


  [400] Amiral de la flotte hollandaise.

  [401] Le marquis de Svign avait recherch Antoinette Lefvre
  d'Eaubonne, cousine de M. d'Ormesson.

  [402] Il tait question d'un tablissement pour mademoiselle d'Alerac,
  fille du premier lit de M. de Grignan.

  [403] Achille de Harlay, depuis premier prsident.

  [404] M. de Svign tmoigne de la haine contre M. de Mirepoix, 
  cause du procs de M. de Grignan avec les hritiers de mademoiselle du
  Puy-du-Fou, sa seconde femme.




145.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 16 octobre 1675.

Je ne suis point entte, ma fille, de M. de Lavardin; je le vois tel
qu'il est: ses plaisanteries et ses manires ne me charment point du
tout; je les vois, comme j'ai toujours fait: mais je suis assez juste
pour rendre au vrai mrite ce qui lui appartient, quoique je le trouve
ple-mle avec quelques dsagrments; c'est  ses bonnes qualits que je
me suis solidement attache, et, par bonheur, je vous en avais parl 
Paris; car, sans cela, vous croiriez que l'enthousiasme d'une bonne
rception m'aurait enivre; enfin je souhaiterai toujours  ceux que
j'aimerai plus de charmes; mais je me contenterai qu'ils aient autant de
vertus. C'est le moins lche et le moins bas courtisan que j'aie jamais
vu; vous aimeriez bien son style dans de certains endroits, vous qui
parlez: tant y a, ma fille, voil ma justification, dont vous ferez part
au gros abb, si jamais, par hasard, _il a mal au gras des jambes_[405]
sur ce sujet.

Je suis fort aise que vous ayez remarqu, comme moi, la diligence
admirable de nos lettres, et le beau procd de _Riaux_[406], et de ces
autres messieurs si obligeants, qui viennent prendre nos lettres, et les
portent nuit et jour, en courant de toutes leurs forces, pour les faire
aller plus promptement: je vous dis que nous sommes ingrats envers les
postillons, et mme envers M. de Louvois[407], qui les tablit partout
avec tant de soin. Mais quoi! ma trs-chre, nous nous loignons encore;
et toutes nos admirations vont cesser: quand je songe que, dans votre
dernire lettre, vous rpondez encore  celle que je vous crivis de la
Silleraye, et qu'il y aura demain trois semaines que je suis aux
Rochers, je comprends que nous tions dj assez loin, sans cette
augmentation.

D'Hacqueville me dit qu'une fois la semaine, c'est assez crire pour
des affaires; mais que ce n'est pas assez pour son amiti, et qu'il
augmenterait plutt d'une lettre que d'en retrancher une. Vous jugez
bien que, puisque le rgime que je lui avais ordonn ne lui plat pas,
je lche la bride  toutes ses bonts, et lui laisse la libert de son
critoire: songez qu'il crit de cette furie  tout ce qui est hors de
Paris, et voit tous les jours tout ce qui y reste; ce sont _les
d'Hacqueville_; adressez-vous  eux, ma fille, en toute confiance: leurs
bons coeurs suffisent  tout. Je me veux donc ter de l'esprit de les
mnager; j'en veux abuser; aussi bien, si ce n'est moi qui le tue, ce
sera un autre: il n'aime que ceux dont il est accabl: accablons-le donc
sans mnagement.

Je voudrais que vous vissiez de quelle beaut ces bois sont
prsentement. Madame de Tarente y fut hier tout le jour; il faisait un
temps admirable: elle me parla fort de vous: elle vous trouve bien plus
jolie que le _petit ami_[408]: sa fille est malade; elle en tait
triste; je la mis en carrosse au bout de la grande alle; et comme elle
me priait fort de me retirer, elle me dit: _Madame, vous me prenez pour
une Allemande_. Je lui dis: Oui, madame, assurment, je vous prends
pour une Allemande[409]: j'aurais plutt obi  madame votre
belle-fille[410]. Elle entendit cela comme une Franaise. Il est vrai
que sa naissance doit, ce me semble, donner une dose de respect  ceux
qui savent vivre. Elle a un style romanesque dans ce qu'elle conte, et
je suis tonne que cela dplaise  ceux mme qui aiment les romans:
elle attend madame de Chaulnes. M. de Chaulnes est  Rennes avec les
Forbin et les Vins, et quatre mille hommes: on croit qu'il y aura bien
de la _penderie_. M. de Chaulnes y a t reu comme le roi; mais comme
c'est la crainte qui a fait changer leur langage, M. de Chaulnes
n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a dites, dont la plus douce et
la plus familire tait _gros cochon_, sans compter les pierres dans sa
maison et dans son jardin, et des menaces dont il paraissait que Dieu
seul empchait l'excution; c'est cela qu'on va punir. D'Hacqueville,
_de sa propre main_ (car ce n'est point dans son billet de nouvelles
qu'on pourrait avoir copi), me mande que M. de Chaulnes, suivi de ses
troupes, est arriv  Rennes le samedi 12 octobre: je l'ai remerci de
ce soin, et je lui apprends que M. de Pomponne se fait peindre par
Mignard: mais tout ceci entre nous; car savez-vous bien qu'il est
dlicat et blond? Je reois des lettres de votre frre, toutes pleines
de lamentations de Jrmie sur son guidonnage; il dit justement tout ce
que nous disions quand il l'acheta; c'est ce cap dont il est encore 
neuf cents lieues: mais il y avait des gens qui lui mettaient dans la
tte que, puisque je venais de vous marier, il fallait aussi l'tablir;
et par cette raison, qui devait produire, au moins pour quelque temps,
un effet contraire, il fallut cder  son empressement et il s'en
dsespre: il y a des coeurs plaisamment btis en ce monde. Enfin, ma
fille, soyons bien persuades que c'est une vilaine chose que les
charges subalternes.

Vous savez bien que notre cardinal l'est  fer et  clou. Nous devons
tous en tre ravis  telle fin que de raison: c'est toujours une chose
triste qu'une dgradation. Au nom de Dieu, ne ngligez point de lui
crire: il aime mes billets, jugez des vtres. Vous ne m'aviez point dit
que votre premier prsident (_M. Marin_) a battu sa femme; j'aime les
coups de plat d'pe, cela est brave et nouveau. On sait bien qu'il faut
les battre, disait l'autre jour un paysan; mais le plat d'pe me
rjouit. Je m'en vais parier que la petite d'Oppde n'est point morte:
je connais ceux qui doivent mourir. Il est vrai que le bonheur des
Franais surpasse toute croyance en tout pays: j'ai ajout ce
remercment  ma prire du soir; ce sont les ennemis qui font toutes nos
affaires: ils se reculent quand ils voient qu'ils nous pourraient
embarrasser. Vous verrez ce que deviendra Ruyter sur votre Mditerrane:
le prince d'Orange songe  s'aller coucher, et j'espre votre frre. Je
vous rponds de cette province, et mme de la paix: il me semble qu'elle
est si ncessaire, que, malgr la conduite de ceux qui ne la veulent
pas, elle se fera toute seule. Je suivrai votre avis, ma chre enfant,
je vais m'entretenir de l'esprance de vous revoir: je ne puis commencer
trop tt, pour me rcompenser des larmes que notre sparation et mme la
crainte m'ont fait rpandre si souvent.

J'embrasse M. de Grignan, car je crois qu'il est revenu de la chasse:
mandez-moi bien de vos nouvelles, vous voyez que je vous accable des
miennes. La Saint-Gran s'est mle de m'crire srieusement sur
l'ambassade de madame de Villars, qui,  ce qu'elle dit, ira  Turin; je
le crois, puisqu'il n'y a qu'une rgente: je lui ai fait rponse dans
son mme style; mais ce n'a pas t sans peine. Ne vous ont-elles pas
remercie de votre eau de la reine de Hongrie? Elle est divine: pour
moi, je vous en remercie encore; je m'en enivre tous les jours: j'en ai
dans ma poche; c'est une folie comme du tabac: quand on y est accoutum,
on ne peut plus s'en passer: je la trouve excellente contre la
tristesse; j'en mets le soir, plus pour me rjouir que pour le serein,
dont mes bois me garantissent. Vous tes trop bonne de craindre que les
loups, les cochons et les chtaignes ne m'y fassent une insulte. Adieu,
mon enfant, je vous aime de tout mon coeur; mais c'est au pied de la
lettre, et sans en rien rabattre.


  [405] Expression familire de l'abb de Pontcarr, lorsqu'il tait
  importun de quelque discours.

  [406] Courrier de la malle.

  [407] Surintendant-gnral des postes.

  [408] Le portrait en miniature de madame de Grignan.

  [409] Madame de Tarente tait fille de Guillaume V, landgrave de
  Hesse-Cassel.

  [410] Madeleine de Crqui, duchesse de la Trmouille.




146.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 3 novembre 1675.

Je suis fort occupe de toutes vos affaires de Provence; et si vous
prenez intrt  celles de Danemark, j'en prends bien davantage  celles
de Lambesc. J'attends l'effet de cette dfense qu'on devait faire au
parlement d'envoyer  la maison de ville: j'attends la nomination du
procureur du pays, et le succs du voyage du consul, qui veut tre noble
par ordre du roi. J'ai fort ri de ce premier prsident, et des effets de
sa jalousie: on lui faisait une grande injustice de croire qu'un homme
lev  Paris ne st pas vivre, et ne donnt pas plutt une bonne couple
de soufflets que des coups de plat d'pe: je suis bien tonne qu'il
soit jaloux de ce petit garon qui sentait le tabac; il n'y a personne
qui ne soit dangereux pour quelqu'un: il me semble que le vin des
Bretons figure avec le tabac des Provenaux.

J'admire toujours qu'on puisse prononcer une harangue sans manquer et
sans se troubler, quand tout le monde a les yeux sur vous, et qu'il se
fait un grand silence. Ceci est pour vous, M. le comte, je me rjouis
que vous possdiez cette hardiesse, qui est si fort au-dessus de mes
forces: mais, ma fille, c'est du bien perdu, que de parler si
agrablement, puisqu'il n'y a personne. Je suis pique, comme vous, que
l'intendant et les vques ne soient point  l'ouverture de cette
assemble: je ne trouve rien de plus indigne ni de moins respectueux
pour le roi, et pour celui qui a l'honneur de le reprsenter[411]. Si
l'on attend que M. de Marseille soit revenu de ses ambassades, on
attendra longtemps; car apparemment il n'en fera pas pour une. Je me
suis plainte  d'Hacqueville; c'est tout ce que je puis faire d'ici, et
puis voil qui est fait pour cette anne. N'en direz-vous rien  madame
de Vins? Elle m'a crit une lettre fort vive et fort jolie; elle se
plaint de mon silence, elle est jalouse de ce que j'cris  d'autres,
elle veut dsabuser M. de Pomponne de ma tendresse; il n'y a plus que
pour elle: je n'ai jamais vu un fagot d'pines si rvolt. Je lui fais
rponse, et me rjouis qu'elle se soit mise  tre tendre, et  parler
de la jalousie, autrement qu'en interligne: je ne croyais pas qu'elle
crivt si bien; elle me parle de vous, et m'attaque fort joliment.
J'eus ici, le jour de la Toussaint, M. Boucherat et M. de Harlay, son
gendre,  dner; ils s'en vont  nos tats, que l'on ouvre quand tout le
monde y est: ils me dirent leur harangue, elle est fort belle; la
prsence de M. Boucherat sera salutaire  la province et  M. d'Harous.
M. et madame de Chaulnes ne sont plus  Rennes: les rigueurs
s'adoucissent;  force d'avoir pendu, on ne pendra plus: il ne reste que
deux mille hommes  Rennes; je crois que Forbin et Vins s'en vont par
Nantes; Molac y est retourn. C'est M. de Pomponne qui a protg le
malheureux dont je vous ai parl. Si vous m'envoyez le roman de votre
premier prsident, je vous enverrai, en rcompense, l'histoire
lamentable, avec la chanson du violon qui fut rou  Rennes. M.
Boucherat but  votre sant; c'est un homme aimable, et d'un trs-bon
sens: il a pass par Veret; il a vu  Blois madame de Maintenon, et M.
du Maine qui marche: cette joie est grande. Madame de Montespan fut
au-devant de ce joli prince, avec la bonne abbesse de Fontevrault et
madame de Thianges; je crois qu'un si heureux voyage rchauffera les
coeurs des deux amies.

Vous me faites un grand plaisir, ma trs-chre, de prendre soin de ma
petite: je suis persuade du bon air que vous avez  faire toutes les
choses qui sont pour l'amour de moi. Je ne sais pourquoi vous dites que
l'absence drange toutes les amitis: je trouve qu'elle ne fait point
d'autre mal que de faire souffrir: j'ignore entirement les dlices de
l'inconstance, et je crois pouvoir vous rpondre, et porter la parole
pour tous les coeurs o vous rgnez uniquement, qu'il n'y en a pas un
qui ne soit comme vous l'avez laiss. N'est-ce pas tre bien gnreuse,
de me mler de rpondre pour d'autres coeurs que le mien? Celui-l, du
moins, vous est-il bien assur? Je ne vous trouve plus si entte de
votre fils; je crois que c'est votre faute, car il avait trop d'esprit
pour n'tre pas toujours fort joli: vous ne comprenez point encore trop
bien l'amour maternel; tant mieux, ma fille, il est violent; mais, 
moins que d'avoir des raisons comme moi, ce qui ne se rencontre pas
souvent, on peut  merveille se dispenser de cet excs. Quand je serai 
Paris, nous parlerons de nous revoir; c'est un dsir et une esprance
qui me soutiennent la vie.

Adieu, ma trs-chre; je serai ravie, aussi bien que vous, que nous
puissions nous allier peut-tre aux Machabes: mais cela ne va pas bien,
je souhaite que votre lecture aille mieux: ce serait une honte dont vous
ne pourriez pas vous laver, de ne pas finir Josphe. Hlas! si vous
saviez ce que j'achve, et ce que je souffre du style du jsuite
(_Maimbourg_), vous vous trouveriez bien heureuse d'avoir  finir un si
beau livre!


  [411] Il avait t dcid que le lieutenant gnral qui reprsentait
  le roi aurait le pas sur les vques dans les tats des provinces; et
  depuis cette dcision les vques s'abstenaient souvent d'y assister.




147.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 13 novembre 1675.

Les voil toutes deux, ma trs-chre; il me parat que je les aurais
reues rglment comme  l'ordinaire, sans que Ripert m'a retard d'un
jour par son voyage de Versailles. Quelque got que vous ayez pour mes
lettres, elles ne peuvent jamais vous tre ce que les vtres me sont; et
puisque Dieu veut qu'elles soient prsentement ma seule consolation, je
suis heureuse d'y tre trs-sensible: mais en vrit, ma fille, il est
douloureux d'en recevoir si longtemps, et cependant la vie se passe sans
jouir d'une prsence si chre: je ne puis m'accoutumer  cette duret;
toutes mes penses et toutes mes rveries en sont noircies; il me
faudrait un courage que je n'ai pas, pour m'accommoder d'une si
extraordinaire destine: j'ai regret  tous mes jours qui s'en vont, et
qui m'entranent sans que j'aie le temps d'tre avec vous; je regrette
ma vie, et je sens pourtant que je la quitterais avec moins de peine,
puisque tout est si mal rang pour me la rendre agrable: dans ces
penses, ma trs-chre, on pleure quelquefois sans vous le dire, et je
mriterai vos sermons malgr moi, et plus souvent que je ne voudrai; car
ce n'est jamais volontairement que je me jette dans ces tristes
mditations: elles se trouvent tout naturellement dans mon coeur, et je
n'ai pas l'esprit de m'en tirer. Je suis au dsespoir, ma fille, de
n'avoir pas t matresse aujourd'hui d'un sentiment si vif; je n'ai pas
accoutum de m'y abandonner. Parlons d'autre chose: c'est un de mes
tristes amusements que de penser  la diffrence des jours de l'anne
passe et de celle-ci: quelle compagnie les soirs! quelle joie de vous
voir, et de vous rencontrer, et de vous parler  toute heure! que de
retours agrables pour moi! Rien ne m'chappe de tous ces heureux jours,
que les jours mmes qui sont chapps. Je n'ai pas au moins le dplaisir
de n'avoir pas senti mon bonheur; c'est un reproche que je ne me ferai
point; mais, par cette raison, je sens bien vivement le contraire d'un
tat si heureux.

Vous ne me dites point si vous avez t assez bien traits dans votre
assemble, pour ne donner au roi que le don ordinaire; on augmente le
ntre; je pensai battre le bonhomme Boucherat[412], quand je vis cette
augmentation; je ne crois pas qu'on en puisse payer la moiti. Les tats
s'ouvriront demain, c'est  Dinan; tout ce pauvre parlement est malade 
Vannes. Rennes est une ville comme dserte; les punitions et les taxes
ont t cruelles; il y aurait des histoires tragiques  vous conter
d'ici  demain. La Marbeuf ne reviendra plus ici; elle dmle ses
affaires pour s'aller tablir  Paris. J'avais pens que mademoiselle de
Mri[413] ferait trs-bien de louer une maison avec elle; c'est une
femme trs-raisonnable, qui veut mettre sept ou huit cents francs  une
maison; elles pourront ensemble en avoir une de onze  douze cents
livres; elle a un bon carrosse, elle ne serait nullement incommode, et
on n'aurait de socit avec elle qu'autant que l'on voudrait; elle
serait ravie de me plaire, et d'tre dans un lieu o elle me pourrait
voir, car c'est une passion qui pourtant ne la rend point incommode. Il
faudrait que, d'ici  Pques, mademoiselle de Mri demandt une chambre
 l'abb d'Effiat: j'ai jet tout cela dans la tte de la Troche.

Je trouve, ma trs-chre, que je vous rponds assez souvent par avance,
comme _Trivelin_, et sur ma sant, et sur M. de Vins: vous n'attendez
point trois semaines. La rflexion est admirable, qu'avec tous nos
tonnements de nos lettres que nous recevons du trois au onze, c'est
neuf jours; il nous faut pourtant trois semaines, avant que de dire, _Je
me porte bien,  votre service_.

Vous tes tonne que j'aie un petit chien; voici l'aventure.
J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui
demeure au bout de ce parc. Madame de Tarente me dit: Quoi! vous savez
appeler un chien? je veux vous en envoyer un le plus joli du monde. Je
la remerciai, et lui dis la rsolution que j'avais prise de ne me plus
engager dans cette sottise: cela se passe, on n'y pense plus; deux jours
aprs je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de
chien, toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit
chien tout parfum, d'une beaut extraordinaire, des oreilles, des
soies, une haleine douce, petit comme _Sylphide_, blondin comme un
blondin; jamais je ne fus plus tonne, ni plus embarrasse: je voulus
le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter: la femme de chambre qui
l'avait lev en a pens mourir de douleur. C'est _Marie_[414] qu'aime
le petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu;
il ne mange que du pain; je ne m'y attache point, mais il commence 
m'aimer; je crains de succomber. Voil l'histoire que je vous prie de ne
point mander  _Marphise_[415], car je crains ses reproches: au reste,
une propret extraordinaire; il s'appelle _Fidle_; c'est un nom que les
amants de la princesse n'ont jamais mrit de porter; ils ont t
pourtant d'un assez bel air; je vous conterai quelque jour ses
aventures. Il est vrai que son style est tout plein d'vanouissements,
et je ne crois pas qu'elle ait eu assez de loisir pour aimer sa fille,
au point d'oser se comparer  moi. Il faudrait plus d'un coeur pour
aimer tant de choses  la fois; pour moi, je m'aperois tous les jours
que les gros poissons mangent les petits: si vous tes mon prservatif,
comme vous le dites, je vous suis trop oblige, et je ne puis trop aimer
l'amiti que j'ai pour vous: je ne sais de quoi elle m'a garde; mais
quand ce serait de feu et d'eau, elle ne me serait pas plus chre. Il y
a des temps o j'admire qu'on veuille seulement laisser entrevoir qu'on
ait t capable d'approcher  neuf cents lieues d'un cap. La bonne
princesse en fait toute sa gloire au grand mpris de son miroir, qui lui
dit tous les jours qu'avec un tel visage il faut perdre mme le
souvenir. Elle m'aime beaucoup: on en mdirait  Paris; mais ici c'est
une faveur qui me fait honorer de mes paysans. Ses chevaux sont malades;
elle ne peut venir aux Rochers, et je ne l'accoutume point  recevoir de
mes visites plus souvent que tous les huit ou dix jours: je lui dis en
moi-mme, comme M. de Bouillon  sa femme: Si je voulais aller en
carrosse rendre des devoirs, et n'tre pas aux Rochers, je serais 
Paris.

L't de Saint-Martin continue, et mes promenades sont fort longues:
comme je ne sais point l'usage d'un grand fauteuil, je repose _mia
corporea salma_ tout du long de ces alles; j'y passe des jours toute
seule avec un laquais, et je n'en reviens point que la nuit soit bien
dclare, et que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon
air: je crains l'entre-chien et loup quand on ne cause point, et je me
trouve mieux dans ces bois que toute seule dans une chambre; c'est ce
qui s'appelle _se mettre dans l'eau, de peur de la pluie_; mais je
m'accommode mieux de cette grande tristesse que de l'ennui d'un
fauteuil. Ne craignez point le serein, ma fille, il n'y en a point dans
les vieilles alles, ce sont des galeries; ne craignez que la pluie
extrme, car, en ce cas, il faut revenir, et je ne puis rien faire qui
ne me fasse mal aux yeux: c'est pour conserver ma vue que je vais  ce
que vous appelez le serein; ne soyez en aucune peine de ma sant, je
suis dans la trs-parfaite.

Je vous remercie du got que vous avez pour _Joseph_; n'est-il pas vrai
que c'est la plus belle histoire du monde? Je vous envoie par Ripert une
troisime partie des _Essais de morale_, que je trouve admirable: vous
direz que c'est la seconde, mais ils font la seconde _de l'ducation
d'un prince_, et voici la troisime. Il y a un trait _De la
connaissance de soi-mme_, dont vous serez fort contente; il y en a un
_De l'usage qu'on peut faire des mauvais sermons_, qui vous et t bon
le jour de la Toussaint. Vous faites bien, ma fille, de ne vouloir point
oublier l'italien; je fais comme vous, j'en lis toujours un peu.

Ce que vous dites de M. de Chaulnes est admirable. Il fut hier rou vif
un homme  Rennes (c'est le dixime), qui confessa d'avoir eu dessein de
tuer ce gouverneur: pour celui-l, il mritait bien la mort. Les
mdecins de ce pays ne seront pas si complaisants que ceux de Provence,
qui accordent par respect  M. de Grignan qu'il a la fivre; ceux-ci
compteraient pour rien la fivre pourpre  M. de Chaulnes, et nulle
considration ne pourrait leur faire avouer que son mal ft dangereux.
On voulait, en exilant le parlement, le faire consentir, pour se
racheter, qu'on btit une citadelle  Rennes; mais cette noble compagnie
voulut obir firement, et partit plus vite qu'on ne voulait; car tout
se tournerait en ngociation; mais on aime mieux les maux que les
remdes.

Notre cardinal est  Commerci comme  l'ordinaire; le pape ne lui laisse
pas la libert de suivre son got. L'intendante est-elle avec vous? Vous
me direz oui ou non dans trois semaines. Ah! ma fille, vous avez eu trop
bonne opinion de moi  la Toussaint; ce fut le jour que M. Boucherat et
son gendre vinrent dner ici, de sorte que je ne fis point mes
dvotions. La princesse tait  l'oraison funbre de Scaramouche,
faisant honte aux catholiques: cette vision est fort plaisante. Je
souhaite fort que M. l'archevque fasse le mariage qui vous est si bon.
Je crois que mon fils s'en va dans les quartiers de fourrages, qui
signifient bientt aprs ceux d'hiver.

Je veux qu'en mon absence M. de Coulanges vous mande de certaines choses
qu'on aime  savoir. Vous me proposez pour rgime une nourriture bien
prcieuse; je ne vous rponds pas tout  fait de vous obir; mais, en
vrit, je ne mange pas beaucoup, je ne regarde pas les chtaignes, je
ne suis point du tout engraisse; mes promenades de toutes faons
m'empchent de profiter de mon oisivet. Mademoiselle de Noirmoutiers
s'appellera madame de Royan; vous dites vrai, le nom d'Olonne est trop
difficile  purifier. Adieu, ma chre enfant; vous tes donc persuade
que j'aime ma fille plus que les autres mres: vous avez raison, vous
tes la chre occupation de mon coeur, et je vous promets de n'en avoir
jamais d'autre, quand mme je trouverais en mon chemin une fontaine de
Jouvence. Pour vous, ma fille, quand je songe comme vous avez aim le
chocolat, je ne sais si je ne dois point trembler; puis-je esprer
d'tre plus aimable, et plus parfaite, et plus toutes sortes de choses?
Il vous faisait battre le coeur; peut-on se vanter de quelque fortune
pareille? vous devriez me cacher ces sortes d'inconstances. Adieu, ma
trs-chre comtesse; mandez-moi si vous dormez, si vous n'tes point
bresille, si vous mangez, si vous avez le teint beau, si vous n'avez
point mal  vos belles dents: mon Dieu! que je voudrais bien vous voir
et vous embrasser!


  [412] Louis Boucherat, chancelier de France en 1685, alors commissaire
  du roi aux tats de Bretagne.

  [413] Soeur du marquis de la Trousse, cousine germaine de madame de
  Svign.

  [414] Une des femmes de chambre de madame de Svign.

  [415] Petite chienne que madame de Svign avait laisse  Paris.




148.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 1er dcembre 1675.

Voil qui est rgl, ma trs-chre, je reois deux de vos lettres  la
fois; et il y a un ordinaire o je n'en ai point de vous: il faut savoir
aussi la mine que je lui fais, et comme je le traite en comparaison de
l'autre. Je suis comme vous, ma fille, je donnerais de l'argent pour
avoir la parfaite tranquillit du coadjuteur sur les rponses, et
pouvoir les garder dans ma poche deux mois, trois mois, sans
m'inquiter: mais nous sommes si sottes, que nous avons ces rponses sur
le coeur; il y en a beaucoup que je fais pour les avoir faites; enfin
c'est un don de Dieu que cette noble indiffrence. Madame de Langeron
disait sur les visites, et je l'applique  tout: _Ce que je fais me
fatigue, et ce que je ne fais pas m'inquite_. Je trouve cela trs-bien
dit, et je le sens. Je fais donc  peu prs ce que je dois, et jamais
que des rponses: j'en suis encore l. Je vous donne avec plaisir le
dessus de tous les paniers, c'est--dire la fleur de mon esprit, de ma
tte, de mes yeux, de ma plume, de mon critoire; et puis le reste va
comme il peut. Je me divertis autant  causer avec vous que je laboure
avec les autres. Je suis assomme surtout des grandes nouvelles de
l'Europe.

Je voudrais que le coadjuteur et montr cette lettre que j'ai de vous 
madame de Fontevrault; vous n'en savez pas le prix; vous crivez comme
un ange; je lis vos lettres avec admiration; cela marche, vous arrivez.
Vous souvient-il, ma fille, de ce menuet que vous dansiez si bien, o
vous arriviez si heureusement, et de ces autres cratures qui
n'arrivaient que le lendemain? Nous appelions ce que faisait feu MADAME,
et ce que vous faisiez, _gagner pays_. Vos lettres sont tout de mme.

Pour votre pauvre petit _frater_, je ne sais o il s'est fourr; il y a
trois semaines qu'il ne m'a crit: il ne m'avait point parl de cette
promenade sur la Meuse; tout le monde le croit ici: il est vrai que sa
fortune est triste. Je ne vois point comme toute cette charge se pourra
emmancher,  moins que Lauzun ne prenne le guidon en payement, et
quelque supplment que nous tcherons de trouver: car d'acheter
l'enseigne  pur et  plein, et que le guidon nous demeure sur les bras,
ce n'est pas une chose possible. Vous raisonnez fort juste sur tout
cela.

J'achverai ici l'anne trs-paisiblement; il y a des temps o les lieux
sont assez indiffrents; on n'est point trop fche d'tre tristement
plante ici. Madame de la Fayette vous rend vos honntets; sa sant
n'est pas bonne, mais celle de M. de Limoges[416] est encore pire: il a
remis au roi tous ses bnfices; je crois que son fils, c'est--dire
l'abb de la Fayette, en aura une abbaye. Voil la pauvre Gascogne bien
malmene, aussi bien que nous. On nous envoie encore six mille hommes
pour passer l'hiver: si les provinces ne faisaient rien de mal  propos,
on serait assez embarrass de toutes ces troupes. Je ne crois point que
la paix soit si proche: vous souvient-il de tous les raisonnements qu'on
faisait sur la guerre, et comme il devait y avoir bien des gens tus?
C'est une prophtie qu'on peut toujours faire srement, aussi bien que
celle que vos lettres ne m'ennuieront certainement point, quelque
longues qu'elles soient: ah! vous pouvez l'esprer sans chimre; c'est
ma dlicieuse lecture. Rippert vous porte un troisime petit tome des
_Essais de morale_, qui me parat digne de vous: je n'ai jamais vu une
force et une nergie comme il y en a dans le style de ces gens-l: nous
savons tous les mots dont ils se servent; mais jamais, ce me semble,
nous ne les avons vus si bien placs ni si bien enchsss. Le matin, je
lis l'Histoire de France; l'aprs-dne, un petit livre dans les bois,
comme ces Essais, la vie de saint Thomas de Cantorbry, que je trouve
admirable, ou les Iconoclastes; et le soir, tout ce qu'il y a de plus
grosse impression: je n'ai point d'autre rgle. Ne lisez-vous pas
toujours Josphe? prenez courage, ma fille, et finissez
_miraculeusement_[417] cette histoire. Si vous prenez les Croisades,
vous y verrez deux de vos grands-pres, et pas un de la grande maison de
V....; mais je suis sre qu' certains endroits vous jetterez le livre
par la place, et maudirez le jsuite[418]; et cependant l'histoire est
admirable.

La bonne Troche fait trs-bien son devoir; je n'ai gure d'obligation de
ce que l'on fait pour vous. La princesse et moi, nous ravaudions l'autre
jour dans des paperasses de feu madame de la Trmouille; il y a mille
vers: nous trouvmes une infinit de portraits, entre autres celui que
madame de la Fayette fit de moi sous le nom d'un inconnu[419]; il vaut
mieux que moi: mais ceux qui m'eussent aime, il y a seize ans,
l'auraient pu trouver ressemblant. Que puis-je rpondre, ma trs-chre,
aux trop aimables tendresses que vous me dites, sinon que je suis tout
entire  vous, et que votre amiti est la chose du monde qui me touche
le plus?


  [416] Franois de la Fayette, vque de Limoges, premier aumnier de
  la reine Anne d'Autriche; il tait oncle du mari de madame de la
  Fayette.

  [417] Madame de Grignan avait de la peine  achever la lecture des
  ouvrages de longue haleine.

  [418] Le pre Maimbourg, auteur de l'_Histoire des Croisades_. Le
  mdecin des _Lettres persanes_ donne, pour remde contre _l'asthme_,
  de lire tous les ouvrages de ce pre, _en ne s'arrtant qu' la fin de
  chaque priode_.

  [419] Voyez ce portrait au commencement du volume.




149.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 4 dcembre 1675.

Voici le jour que j'cris sur la pointe d'une aiguille; car je ne reois
plus vos lettres que deux  la fois le vendredi. Comme je venais de me
promener avant-hier, je trouvai au bout du mail le _frater_, qui se mit
 deux genoux aussitt qu'il m'aperut, se sentant si coupable d'avoir
t trois semaines sous terre  chanter _matines_, qu'il ne croyait pas
me pouvoir aborder d'une autre faon. J'avais bien rsolu de le gronder,
et je ne sus jamais o trouver de la colre; je fus fort aise de le
voir; vous savez comme il est divertissant; il m'embrassa mille fois; il
me donna les plus mchantes raisons du monde, que je pris pour bonnes:
nous causons fort, nous lisons, nous nous promenons, et nous achverons
ainsi l'anne, c'est--dire le reste. Nous avons rsolu d'offrir notre
chien de guidon, et de souffrir encore quelque supplment, selon que le
roi l'ordonnera: si le chevalier de Lauzun[420] veut vendre sa charge
entire, nous le laisserons trouver des marchands de son ct, comme
nous en chercherons du ntre, et nous verrons alors  nous accommoder.

Nous sommes toujours dans la tristesse des troupes qui nous arrivent de
tous cts avec M. de Pommereuil: ce coup est rude pour les grands
officiers; ils sont mortifis  leur tour, c'est--dire le gouverneur,
qui ne s'attendait pas  une si mauvaise rponse sur le prsent de trois
millions. M. de Saint-Malo est revenu; il a t mal reu aux tats: on
l'accuse fort d'avoir fait une mchante manoeuvre  Saint-Germain; il
devait au moins demeurer  la cour, aprs avoir mand ce malheur en
Bretagne, pour tcher de mnager quelque accommodement. Pour M. de
Rohan, il est enrag, et n'est point encore revenu; peut-tre qu'il ne
reviendra pas. M. de Coulanges me mande qu'il a vu le chevalier de
Grignan, qui s'accommode mal de mon absence: je suis plus touche que
je ne l'ai encore t de n'tre pas  Paris, pour le voir et causer avec
lui. Mais savez-vous bien, ma chre, que son rgiment est dans le nombre
des troupes qu'on nous envoie? ce serait une plaisante chose s'il venait
ici; je le recevrais avec une grande joie.

J'ai fort envie d'apprendre ce qui sera arriv de votre procureur du
pays; je crains que M. de Pomponne, qui s'tait ml de cette affaire,
croyant vous obliger, ne soit un peu fch de voir le tour qu'elle a
pris; cela se prsente en gros comme une chose que vous ne voulez plus,
aprs l'avoir souhaite: les circonstances qui vous ont oblige 
prendre un autre parti ne sauteront pas aux yeux, du moins je le crains,
et je souhaite me tromper. Il me semble que vous devez tre bien
instruite des nouvelles  cette heure, que le chevalier est  Paris. M.
de Coulanges vient de recevoir un violent dgot; M. le Tellier a ouvert
sa bourse  Bagnols, pour lui faire acheter une charge de matre des
requtes, et en mme temps lui donne une commission qu'il avait refuse
 M. de Coulanges, et qui vaut, sans bouger de Paris, plus de deux mille
livres de rentes. Voil une mortification sensible, et sur quoi, si
madame de Coulanges[421] ne fait rien changer par une conversation
qu'elle doit avoir eue avec ce ministre, Coulanges est trs-rsolu de
vendre sa charge[422]; il m'en crit, outr de douleur. Vous savez
trs-bien les esprances de la paix: les gazettes ne vous manquent pas,
non plus que les lamentations de cette province. M. le cardinal me mande
qu'il a vu le comte de Sault, Renti et Biran[423]: il a si peur d'tre
l'ermite de la foire, qu'il est all passer l'avent  Saint-Mihiel.
Parlez-moi de vous, ma chre enfant; comment vous portez-vous? votre
teint n'est-il point en poudre? tes-vous belle quand vous voulez? Enfin
je pense mille fois  vous, et vous ne me sauriez trop parler de ce qui
vous regarde.


  [420] Franois de Nompar de Caumont.

  [421] Madame de Coulanges tait cousine de M. de Louvois.

  [422] De matre des requtes.

  [423] Le comte de Sault, qui fut depuis duc de Lesdiguires;--le
  marquis de Renti, de la maison de Croy;--le marquis de Biran, qui fut
  depuis duc de Roquelaure et marchal de France.




150.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 8 dcembre 1675.

J'attendais deux de vos paquets par le dernier ordinaire, et je n'en ai
point reu du tout. Quand les postes tarderaient, comme je le crois bien
prsentement, j'en devrais toujours avoir reu un; car je ne compte
jamais que vous m'ayez oublie. Cette confiance est juste, et je suis
assure qu'elle vous plat; mais comme les penses noires voltigent
assez dans ces bois, j'ai d'abord voulu tre en peine de vous; mais le
bon abb et mon fils m'assurent que vous m'auriez fait crire. Je ne
veux point demeurer sur cette crainte, elle est trop insupportable: je
veux me prendre  la poste de tout, quoique je ne comprenne rien 
l'excs de ce drglement, et esprer demain de vos nouvelles; je les
souhaite avec l'impatience que vous pouvez vous imaginer.

D'Hacqueville est enrhum avec la fivre; j'en suis en peine, car je
n'aime la fivre  rien: on dit qu'elle _consume_, mais c'est la vie.
Quoiqu'on dise _les d'Hacqueville_, il n'y en a, en vrit, qu'un au
monde comme le ntre. N'a-t-il point dj commenc de vous parler d'un
voyage incertain que le roi doit faire en Champagne ou en Picardie?
Depuis que ses gens, pour notre malheur, ont commenc  rpandre une
nouvelle de cet agrment, c'est pour trois mois; il faut voir aussi ce
que je fais de cette feuille volante qui s'appelle les _Nouvelles_. Pour
la lettre de d'Hacqueville, elle est tellement pleine de mon fils, et de
ma fille, et de notre pauvre Bretagne, qu'il faudrait tre dnature
pour ne se pas crever les yeux  la dchiffrer[424]. M. de Lavardin est
mon rsident aux tats; il m'instruit de tout; et comme nous mlons
quelquefois de l'italien dans nos lettres, je lui avais mand, pour lui
expliquer mon repos et ma paresse ici:

  ...... _D'ogni oltraggio, e scorno
  La mia famiglia, e la mia greggia illese
  Sempre qui fur, ne strepito di Marte,
  Ancor turbo questa remota parte[425]._

A peine ma lettre a-t-elle t partie, qu'il est arriv  Vitr huit
cents cavaliers, dont la princesse est bien mal contente. Il est vrai
qu'ils ne font que passer; mais ils vivent, ma foi, comme dans un pays
de conqute, nonobstant notre bon mariage avec Charles VIII et Louis
XII[426]. Les dputs sont revenus de Paris. M. de Saint-Malo, qui est
Gumadeuc, votre parent, et sur le tout _une linotte mitre_, comme
disait madame de Choisy, a paru aux tats, transport et plein des
bonts du roi, et surtout des honntets particulires qu'il a eues
pour lui, sans faire nulle attention  la ruine de la province, qu'il a
apporte agrablement avec lui: ce style est d'un bon got  des gens
pleins, de leur ct, du mauvais tat de leurs affaires. Il dit que Sa
Majest est contente de la Bretagne et de son prsent, qu'elle a oubli
le pass, et que c'est par confiance qu'elle envoie ici huit mille
hommes; comme on envoie un quipage chez soi quand on n'en a que faire.
Pour M. de Rohan, il a des manires toutes diffrentes, et qui ont plus
de l'air d'un bon compatriote. Voil nos chiennes de nouvelles; j'ai
envie de savoir des vtres, et ce qui sera arriv de votre procureur du
pays. Vous ne devez pas douter que les Janson n'aient crit de grandes
plaintes  M. de Pomponne; je crois que vous n'aurez pas oubli d'crire
aussi, et  madame de Vins qui s'tait mle d'crire pour Saint-Andiol.
C'est d'Hacqueville qui doit vous servir et vous instruire de ce
ct-l. Je vous suis inutile  tout, _in questa remota parte_: c'est un
de mes plus grands chagrins: si jamais je me puis revoir  porte de
vous tre bonne  quelque chose, vous verrez comme je rcompenserai le
temps perdu. Adieu, ma trs-chre et trs-aime, je vous souhaite une
parfaite sant; c'est le vrai moyen de conserver la mienne, que vous
aimez tant: elle est trs-bonne. Je vous embrasse trs-tendrement, et
vous dirais combien mon fils est aimable et divertissant: mais le voil,
il ne faut pas le gter.


  [424] L'criture de M. d'Hacqueville tait trs-difficile  lire.

  [425] _Gerusalemme liberata_, _canto VII._, _st._, 8.

  [426] Le mariage d'Anne, duchesse de Bretagne, qui, ayant pous
  Charles VIII, et ensuite Louis XII, son successeur, runit ce duch 
  la France.




151.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 29 dcembre 1675.

Je vous remercie, ma fille, de conserver quelque souvenir _del paterno
nido_. Hlas! notre chteau en Espagne serait de vous y voir; quelle
joie! et pourquoi serait-il impossible de vous revoir dans ces belles
alles? Que dites-vous du mariage de la Mothe[427]? La beaut, la
jeunesse, la conduite, font-elles quelque chose pour bien tablir les
demoiselles? Ah, Providence! il en faut revenir l. Madame de
Puisieux[428] est ressuscite mais n'est-ce pas mourir deux fois, bien
prs l'une de l'autre? car elle a quatre-vingts ans. Madame de Coulanges
m'apprend la bonne compagnie de notre quartier; mais cela ne me presse
point d'y retourner plus tt que je n'ai rsolu: je ne m'y sens attire
que par des affaires; car pour des plaisirs, je n'en espre point, et
l'hiver n'est point en ce pays-ci ce que l'on pense; il ne me fait
nulle horreur. Mon fils me fait ici une fort bonne compagnie, et il
trouve que j'en suis une aussi; il n'y a nul air de maternit  notre
affaire; la princesse en est tonne, elle qui connat des enfants qui
n'ont point d'me dans le corps. Elle est bien afflige des troupes qui
sont arrives  Vitr; elle esprait, avec raison, d'tre exempte: mais
cependant voil un bon rgiment dans sa ville: c'tait une chose
plaisante si c'et t le rgiment de Grignan; mais savez-vous qu'il est
 la Trinit, c'est--dire  Bodgat[429]? J'ai crit au chevalier (_de
Grignan_), non pas pour rien dranger, car tout est rgl, mais afin que
l'on traite doucement et honntement mon fermier, mon procureur fiscal
et mon snchal; cela ne cotera rien, et me fera grand honneur: cette
terre m'est destine,  cause de votre partage.

Si je vois ici le Castellane[430], je le recevrai fort bien; son nom et
le lieu o il a pass l't me le rendront considrable. L'affaire de
mon prsident va bien; il se dispose  me donner de l'argent: voil une
des affaires que j'avais ici. Celle qu'entreprend l'abb de la Vergne
est digne de lui: vous me le reprsentez un fort honnte homme.

Ne voulez-vous point lire les _Essais de morale_, et m'en dire votre
avis? Pour moi, j'en suis charme; mais je le suis fort aussi de
l'oraison funbre de M. de Turenne; il y a des endroits qui doivent
avoir fait pleurer tous les assistants: je ne doute pas qu'on ne vous
l'ait envoye; mandez-moi si vous ne la trouvez pas trs-belle. Ne
voulez-vous point achever _Josphe_? Nous lisons beaucoup, et du
srieux, et des folies, et de la fable, et de l'histoire. Nous nous
faisons tant d'affaires, que nous n'avons pas le temps de nous tourner.
On nous plaint  Paris, on croit que nous sommes au coin de notre feu 
mourir d'ennui et  ne pas voir le jour: mais, ma fille, je me promne,
je m'amuse; ces bois n'ont rien d'affreux; ce n'est pas d'tre ici ou de
n'tre pas  Paris qu'il faut me plaindre. M. de Coulanges espre
beaucoup d'une conversation que sa femme  eue avec M. de Louvois: s'ils
avaient l'intendance de Lyon, conjointement avec le beau-pre, ce serait
un grand bonheur. Voil le monde; ils ne travaillent que pour s'tablir
 cent lieues de Paris.

Vous me paraissez avoir bien envie d'aller  Grignan; c'est un grand
tracas: mais vous recevrez mes conseils quand vous en serez revenue. Ces
compliments pour ces deux hommes qui sont chez eux il y a plus d'un
mois, m'ont fait rire. La longueur de nos rponses effraye, et fait bien
comprendre l'horrible distance qui est entre nous: ah! ma fille, que je
la sens, et qu'elle fait bien toute la tristesse de ma vie! Sans cela,
ne serais-je point trop heureuse avec un joli garon comme celui que
j'ai? il vous dira lui-mme s'il ne souffre pas d'tre loign de vous:
mais je l'attends, il n'est point encore arriv; s'il se divertit, il
est bien. Adieu, ma trs-chre et trs-aimable et trs-parfaitement
aime. Parlez-moi de votre sant et de votre beau temps, tout cela me
plat. J'embrasse M. de Grignan, quand ce serait ce troisime jour de
barbe pineuse et cruelle; on ne peut s'exposer de meilleure grce.


  [427] Anne-Lucie de la Mothe-Houdancourt, nice du marchal de ce nom.

  [428] Charlotte d'Estampes-Valenai mourut le 3 septembre 1677.

  [429] Terre qui appartenait  la maison de Svign.

  [430] Un parent de M. de Grignan.




152.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, le premier jour de l'an 1676.

Nous voici donc  l'anne _qui vient_, comme disait M. de Montbazon: ma
trs-chre, je vous la souhaite heureuse; et si vous croyez que la
continuation de mon amiti entre dans la composition de ce bonheur, vous
pouvez y compter srement.

Voil une lettre de d'Hacqueville, qui vous apprendra l'agrable succs
de nos affaires de Provence; il surpasse de beaucoup mes esprances:
vous aurez vu  quoi je me bornais par les lettres que je reus il y a
peu de jours, et que je vous envoyai. Voil donc cette grande pine hors
du pied, voil cette caverne de larrons dtruite; voil l'ombre de M. de
Marseille conjure, voil le crdit de la cabale vanoui, voil
l'insolence terrasse: j'en dirais d'ici  demain. Mais, au nom de Dieu,
soyez modestes dans vos victoires: voyez ce que dit le bon
d'Hacqueville, la politique et la gnrosit vous y obligent. Vous
verrez aussi comme je trahis son secret pour vous, par le plaisir de
vous faire voir le dessous des cartes, qu'il a dessein de vous cacher 
vous-mme: mais je ne veux point laisser quivoques dans votre coeur les
sentiments que vous devez avoir pour l'ami et pour la belle-soeur[431],
car il me parat qu'ils ont fait encore au del de ce qu'on m'en crit,
et; pour toute rcompense, ils ne veulent aucun remercment. Servez-les
donc  leur mode, et jouissez en silence de leur vritable et solide
amiti. Gardez-vous bien de lcher le moindre mot qui puisse faire
connatre au bon d'Hacqueville que je vous ai envoy sa lettre; vous le
connaissez, la rigueur de son exactitude ne comprendrait pas cette
licence potique: ainsi, ma fille, je me livre  vous, et vous conjure
de ne me point brouiller avec un si bon et si admirable ami. Enfin, ma
trs-chre, je me mets entre vos mains; et, connaissant votre fidlit,
je dormirai en repos; mais rpondez-moi aussi de M. de Grignan; car ce
ne serait pas une consolation pour moi que de voir courir mon secret par
ce ct-l.

En voici encore un autre; voici le jour des secrets, comme la _journe
des dupes_[432]. Le _Frater_ est revenu de Rennes; il m'a rapport une
sotte chanson qui m'a fait rire: elle vous fera voir en vers une partie
de ce que je vous dis l'autre jour en prose. Nous avions dans la tte un
fort joli mariage, mais il n'est pas _cuit_: la belle n'a que quinze
ans, et l'on veut qu'elle en ait davantage pour penser  la marier. Que
dites-vous de l'habile personne dont nous vous parlions la dernire
fois, et qui ne put du tout deviner quel jour c'est que le lendemain de
la veille de Pques? C'est un joli petit bouchon qui nous rjouit fort;
_cela n'aura vingt ans que dans six ans d'ici_[433]. Je voudrais que
vous l'eussiez vue le matin manger une beurre longue comme d'ici 
Pques, et l'aprs-dne croquer deux pommes vertes avec du pain bis. Sa
navet et sa jolie petite figure nous dlassent de la guinderie et de
l'esprit _fichu_ de mademoiselle du Plessis.

Mais parlons d'autre chose: ne vous a-t-on pas envoy l'oraison funbre
de M. de Turenne? M. de Coulanges et le petit cardinal m'ont dj ruine
en ports de lettres; mais j'aime bien cette dpense. Il me semble
n'avoir jamais rien vu de si beau que cette pice d'loquence. On dit
que l'abb Flchier[434] veut la surpasser, mais je l'en dfie; il
pourra parler d'un hros, mais ce ne sera pas de M. de Turenne, et voil
ce que M. de Tulle a fait divinement,  mon gr. La peinture de son
coeur est un chef-d'oeuvre; et cette droiture, cette navet, cette
vrit dont il tait ptri; enfin, ce caractre, comme il dit, galement
loign de la souplesse, de l'orgueil, et du faste de la modestie. Je
vous avoue que j'en suis charme; et si les critiques ne l'estiment plus
depuis qu'elle est imprime,

  Je rends grces aux dieux de n'tre pas Romain[435]

Ne me dites-vous rien des _Essais de morale_ et _du Trait de tenter
Dieu_, et _de la Ressemblance de l'amour-propre et de la charit_? C'est
une belle conversation que celle que l'on fait de deux cents lieues
loin. Nous faisons de cela pourtant tout ce qu'on en peut faire. Je vous
envoie un billet de la jolie abbesse: voyez si elle se joue joliment; il
n'en faut pas davantage pour voir l'agrment de son esprit. Adieu, ma
trs-aimable et trs-chre, je vous recommande tous mes secrets; je vous
embrasse trs-tendrement, et suis  vous plus qu' moi-mme.


  [431] M. de Pomponne et madame de Vins.

  [432] Marie de Mdicis tait parvenue,  force de supplications, le 10
  novembre 1630,  obtenir du roi son fils que le cardinal de Richelieu
  serait cart du ministre; le 11, le roi se rendit  Versailles, et,
  entran par les observations adroites du duc de Saint-Simon, il
  voulut avoir encore un entretien avec le cardinal: de ce moment,
  l'autorit du ministre fut rtablie, et la disgrce de la reine-mre
  rsolue. Cette journe du 11 novembre fut appele _la journe des
  dupes_.

  [433] Allusion  un vers de Benserade qui se trouve dans des stances
  qu'il fit pour le roi, reprsentant un _esprit follet_.

    Cela n'aura vingt ans que dans deux ans d'ici,
    Cela sait mieux danser que toute la gent blonde.

  [434] Depuis vque de Lavaur, et ensuite de Nmes.

  [435] Vers de Corneille dans _les Horaces_.




153.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 12 janvier 1676.

Vous pouvez remplir vos lettres de tout ce qu'il vous plaira, et croire
que je les lis toujours avec un grand plaisir et une grande approbation:
on ne peut pas mieux crire, et l'amiti que j'ai pour vous ne contribue
en rien  ce jugement.

Vous me ravissez d'aimer les _Essais de morale_, n'avais-je pas bien dit
que c'tait votre fait? Ds que j'eus commenc  les lire, je ne songeai
plus qu' vous les envoyer; vous savez que je suis communicative, et que
je n'aime point  jouir d'un plaisir toute seule. Quand on aurait fait
ce livre pour vous, il ne serait pas plus digne de vous plaire. Quel
langage! quelle force dans l'arrangement des mots! on croit n'avoir lu
de franais qu'en ce livre[436]. Cette ressemblance de la charit avec
l'amour-propre, et de la modestie hroque de M. de Turenne et de M. le
Prince avec l'humilit du christianisme.... Mais je m'arrte, il
faudrait louer cet ouvrage depuis un bout jusqu' l'autre, et ce serait
une bizarre lettre. En un mot, je suis fort aise qu'il vous plaise, et
j'en estime mon got. Pour _Josphe_, vous n'aimez pas sa vie; c'est
assez que vous ayez approuv ses actions et son histoire: n'avez-vous
pas trouv qu'il jouait d'un grand bonheur dans cette cave, o ils
tiraient  qui se poignarderait le dernier?

Nous avons ri aux larmes de cette fille qui chanta tout haut dans
l'glise cette chanson dshonnte dont elle se confessait; rien au monde
n'est plus nouveau ni plus plaisant: je trouve qu'elle avait raison;
assurment le confesseur voulait entendre la chanson, puisqu'il ne se
contentait pas de ce que la fille lui avait dit en s'accusant. Je vois
d'ici le bon homme de confesseur pm de rire le premier de cette
aventure. Nous vous mandons souvent des folies; mais nous ne pouvons
payer celle-l. Je vous parle toujours de notre Bretagne, c'est pour
vous donner la confiance de me parler de Provence; c'est un pays auquel
je m'intresse plus qu' nul autre: le voyage que j'y ai fait m'empche
de pouvoir m'ennuyer de tout ce que vous me dites, parce que je connais
tout et comprends tout le mieux du monde. Je n'ai pas oubli la beaut
de vos hivers; nous en avons un admirable: je me promne tous les jours,
et je fais quasi un nouveau parc autour de ces grandes places du bout du
mail; j'y fais planter quatre rangs d'alles, ce sera une trs-belle
chose: tout cet endroit est uni et dfrich.

Je partirai, malgr tous ces charmes, dans le mois de fvrier; les
affaires de l'abb le pressent encore plus que les vtres, c'est ce qui
m'a empche de penser  offrir notre maison  mademoiselle de Mri:
elle s'en plaint  bien du monde; je ne comprends point le sujet qu'elle
en a. Le _Bien bon_ est transport de vos lettres; je lui montre souvent
les choses qui lui conviennent: il vous remercie de tout ce que vous
dites des _Essais de morale_; il en a t ravi. Nous avons toujours la
petite personne; c'est un petit esprit vif et tout battant neuf, que
nous prenons plaisir d'clairer; elle est dans une parfaite ignorance;
nous nous faisons un jeu de la dfricher gnralement sur tout: quatre
mots de ce grand univers, des empires, des pays, des rois, des
religions, des guerres, des astres, de la carte; ce chaos est plaisant 
dbrouiller grossirement dans une petite tte, qui n'a jamais vu ni
ville, ni rivire, et qui ne croyait pas que la terre entire allt
plus loin que ce parc: elle nous rjouit: je lui ai dit aujourd'hui la
prise de Wismar[437]; elle sait fort bien que nous en sommes fchs,
parce que le roi de Sude est notre alli. Enfin vous voyez
l'extravagance de nos amusements. La princesse est ravie que sa
fille[438] ait pris Wismar; c'est une vraie Danoise. Elle demande aussi
que MONSIEUR et MADAME lui envoient l'exemption entire des gens de
guerre, de sorte que nous voil tous sauvs.

Madame de la Fayette est fort reconnaissante de votre lettre; elle vous
trouve trs-honnte et trs-obligeante: mais ne vous parat-il pas
plaisant que son beau-frre n'est point du tout mort, et qu'on ne sait
point les vrits de Toulon  Aix? Sur les questions que vous faites au
_frater_, je dcide hardiment que celui qui est en colre, et qui le
dit, est prfrable au _traditor_ qui cache son venin sous de belles et
de douces apparences. Il y a une stance dans l'Arioste qui peint la
fraude; ce serait bien mon affaire, mais je n'ai pas le temps de la
chercher[439]. Le bon d'Hacqueville me parle encore du voyage de la
Saint-Gran; et, pour me faire voir que ce voyage sera court, c'est,
dit-il, qu'elle ne pourra recevoir qu'une de mes lettres  la Palisse.
Voil comme il traite une connaissance de huit jours: il n'en est pas
moins bon pour les autres; mais cela est admirable. J'oubliais de vous
dire que j'avais pens, comme vous, aux diverses manires de peindre le
coeur humain, les uns en blanc, et les autres en noir  noircir. Le mien
est pour vous de la couleur que vous savez.


  [436] Voici le jugement que porte le marquis de Svign sur ce livre.

    Et moi, je vous dis que le premier tome des _Essais de morale_
    vous paratrait tout comme  moi, si la Marans et l'abb Ttu ne
    vous avaient accoutume aux choses fines et distilles. Ce n'est pas
    d'aujourd'hui que les galimatias vous paraissent clairs et aiss:
    de tout ce qui a parl de l'homme et de l'intrieur de l'homme, je
    n'ai rien vu de moins agrable; ce ne sont point l ces portraits
    o tout le monde se reconnat. Pascal, la Logique de Port-Royal,
    et Plutarque, et Montaigne, parlent bien autrement: celui-ci parle
    parce qu'il veut parler, et souvent il n'a pas grand'chose  dire.
    Je vous soutiens de plus que ces deux premiers actes de l'opra sont
    jolis, et au-dessus de la porte ordinaire de Quinault; j'en ai
    fait tomber d'accord ma mre.

  [437] Ville du pays de Mecklembourg sur la mer Baltique; elle
  appartenait au roi de Sude, et elle se rendit au roi de Danemark.

  [438] Charlotte-milie-Henriette de la Trmouille, fille de la
  princesse de Tarente, tait  la cour de Danemark.

  [439] Chant XIV, st. 87.




154.--DE M. DE SVIGN, SOUS LA DICTE DE Mme DE SVIGN, A Mme DE
GRIGNAN.


  Aux Rochers, lundi 3 fvrier 1676.

Devinez ce que c'est, mon enfant, que la chose du monde qui vient le
plus vite, et qui s'en va le plus lentement; qui vous fait approcher le
plus prs de la convalescence, et qui vous en retire le plus loin; qui
vous fait toucher l'tat du monde le plus agrable, et qui vous empche
le plus d'en jouir; qui vous donne les plus belles esprances, et qui en
loigne le plus l'effet: ne sauriez-vous le deviner? _jetez-vous votre
langue aux chiens?_ C'est un rhumatisme. Il y a vingt-trois jours que
j'en suis malade; depuis le quatorze je suis sans fivre et sans
douleurs, et dans cet tat bienheureux, croyant tre en tat de marcher,
qui est tout ce que je souhaite, je me trouve enfle de tous cts, les
pieds, les jambes, les mains, les bras; et cette enflure, qui s'appelle
ma gurison, et qui l'est effectivement, fait tout le sujet de mon
impatience, et ferait celui de mon mrite, si j'tais bonne. Cependant
je crois que voil qui est fait, et que dans deux jours je pourrai
marcher: _Larmechin_ me le fait esprer, _o che spero!_ Je reois de
partout des lettres de rjouissance sur ma bonne sant, et c'est avec
raison. Je me suis purge une fois de la poudre de M. de Lorme, qui m'a
fait des merveilles; je m'en vais encore en reprendre; c'est le
vritable remde pour toutes ces sortes de maux: on me promet, aprs
cela, une sant ternelle; Dieu le veuille! Le premier pas que je ferai
sera d'aller  Paris: je vous prie donc, ma chre enfant, de calmer vos
inquitudes; vous voyez que nous vous avons toujours crit sincrement.
Avant que de fermer ce paquet, je demanderai  ma grosse main si elle
veut bien que je vous crive deux mots: je ne trouve pas qu'elle le
veuille; peut-tre qu'elle le voudra dans deux heures. Adieu, ma
trs-belle et trs-aimable; je vous conjure tous de respecter, avec
tremblement, ce qui s'appelle un rhumatisme; il me semble que
prsentement je n'ai rien de plus important  vous recommander. Voici le
_frater_ qui peste contre vous depuis huit jours, de vous tre oppose,
 Paris, au remde de M. de Lorme.

  _Monsieur de Svign._

  Si ma mre s'tait abandonne au rgime de ce bon homme, et qu'elle
  et pris tous les mois de sa poudre, comme il le voulait, elle ne
  serait pas tombe dans cette maladie, qui ne vient que d'une rpltion
  pouvantable d'humeurs; mais c'tait vouloir assassiner ma mre, que
  de lui conseiller d'en essayer une prise: cependant ce remde si
  terrible, qui fait trembler en le nommant, qui est compos avec de
  l'antimoine, qui est une espce d'mtique, purge beaucoup plus
  doucement qu'un verre d'eau de fontaine, ne donne pas la moindre
  tranche, pas la moindre douleur, et ne fait autre chose que de rendre
  la tte nette et lgre, et capable de faire des vers, si on voulait
  s'y appliquer. Il ne fallait pourtant pas en prendre. Vous
  moquez-vous, mon frre, de vouloir faire prendre de l'antimoine  ma
  mre? Il ne faut seulement que du rgime, et prendre un petit bouillon
  de sn tous les mois: voil ce que vous disiez. Adieu, ma petite
  soeur: je suis en colre quand je songe que nous aurions pu viter
  cette maladie avec ce remde, qui nous rend si vite la sant, quelque
  chose que l'impatience de ma mre lui fasse dire. Elle s'crie: O mes
  enfants, que vous tes fous de croire qu'une maladie se puisse
  dranger! Ne faut-il pas que la Providence de Dieu ait son cours? et
  pouvons-nous faire autre chose que de lui obir? Voil qui est fort
  chrtien; mais prenons toujours,  bon compte, de la poudre de M. de
  Lorme.




155.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 22 mars 1676.

Je me porte trs-bien; mais pour mes mains, il n'y a ni rime ni raison:
je me sers donc de la petite personne pour la dernire fois: c'est la
plus aimable enfant du monde; je ne sais ce que j'aurais fait sans elle:
elle me lit trs-bien ce que je veux; elle crit comme vous voyez; elle
m'aime; elle est complaisante; elle sait me parler de madame de Grignan;
enfin, je vous prie de l'aimer sur ma parole.


  _La petite personne._

  Je serais trop heureuse, madame, si cela tait: je crois que vous
  enviez bien le bonheur que j'ai d'tre auprs de madame votre mre.
  Elle a voulu que j'aie crit tout le bien de moi que vous voyez; j'en
  suis assez honteuse, et trs-afflige en mme temps de son dpart.


_Madame de Svign continue._

La petite fille a voulu discourir, et je reviens  vous, ma chre
enfant, pour vous dire que, hormis mes mains dont je n'espre la
gurison que quand il fera chaud, vous ne devez pas perdre encore l'ide
que vous avez de moi: mon visage n'est point chang; mon esprit et mon
humeur ne le sont gure; je suis maigre, et j'en suis bien aise; je
marche, et je prends l'air avec plaisir; et si l'on me veille encore,
c'est parce que je ne puis me tourner toute seule dans mon lit; mais je
ne laisse pas de dormir. Je vous avoue bien que c'est une incommodit,
et je la sens un peu. Mais enfin, ma fille, il faut souffrir ce qu'il
plat  Dieu, et trouver encore que je suis bien heureuse d'en tre
sortie; car vous savez quelle bte c'est qu'un rhumatisme? Quand  la
question que vous me faites, je vous dirai le vers de Mde:

  C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux.

Je suis persuade qu'ils sont faits; et l'on dit que je vais reprendre
le fil de ma belle sant; je le souhaite pour l'amour de vous, ma
trs-chre, puisque vous l'aimez tant; je ne serai pas trop fche aussi
de vous plaire en cette occasion. La bonne princesse est venue me voir
aujourd'hui: elle m'a demand si j'avais eu de vos nouvelles: j'aurais
bien voulu lui prsenter une rponse de votre part; l'oisivet de la
campagne rend attentive  ces sortes de choses; j'ai rougi de ma pense,
elle en a rougi aussi: je voudrais qu' cause de l'amiti que vous avez
pour moi, vous eussiez pay plus tt cette dette. La princesse s'en va
mercredi,  cause de la mort de M. de Valois: et moi, je pars mardi pour
coucher  Laval. Je ne vous crirai point mercredi, n'en soyez point en
peine. Je vous crirai de Malicorne, o je me reposerai deux jours. Je
commence dj  regretter mon petit secrtaire. Vous voil assez bien
instruite de ma sant; je vous conjure de n'en tre plus en peine, et de
songer  la vtre. Vous qui prchez si bien les autres, deviez-vous
faire mal  vos petits yeux,  force d'crire? La maladie de Montgobert
en est cause, je lui souhaite une bonne sant, et je sens le chagrin que
vous devez avoir de l'tat o elle est. Je suis ravie que le petit
enfant se porte bien: Villebrune dit qu'il vivra fort bien  huit mois,
c'est--dire huit lunes passes.

Vous croyez que nous avons ici un mauvais temps: nous avons le temps de
Provence; mais ce qui m'tonne, c'est que vous ayez le temps de
Bretagne. Je jugeais que vous l'aviez cent fois plus beau, comme vous
croyiez que nous l'avions cent fois plus vilain. J'ai bien profit de
cette belle saison, dans la pense que nous aurions l'hiver dans le mois
d'avril et de mai, de sorte que c'est l'hiver que je m'en vais passer 
Paris. Au reste, si vous m'aviez vue faire la malade et la dlicate dans
ma robe de chambre, dans ma grande chaise avec des oreillers, et coiffe
de nuit, de bonne foi vous ne reconnatriez pas cette personne qui se
coiffait en toupet, qui mettait son busc entre sa chair et sa chemise,
et qui ne s'asseyait que sur la pointe des siges pliants: voil sur
quoi je suis change. J'oubliais de vous dire que notre oncle de Svign
est mort[440]. Madame de la Fayette commence prsentement  hriter de
sa mre[441]. M. du Plessis-Gungaud est mort aussi: vous savez ce
qu'il vous faut faire  sa femme.

Corbinelli dit que je n'ai point d'esprit quand je dicte; et sur cela il
ne m'crit plus. Je crois qu'il a raison; je trouve mon style lche;
mais soyez plus gnreuse, ma fille, et continuez  me consoler de vos
aimables lettres. Je vous prie de compter les lunes pendant votre
grossesse, si vous tes accouche un jour seulement sur la neuvime, le
petit vivra; sinon n'attendez point un prodige. Je pars mardi, les
chemins sont comme en t, mais nous avons une bise qui tue mes mains:
il me faut du chaud, les sueurs ne font rien; je me porte trs-bien du
reste; et c'est une chose plaisante de voir une femme avec un trs-bon
visage, que l'on fait manger comme un enfant: on s'accoutume aux
incommodits. Adieu, ma trs-chre, continuez de m'aimer; je ne vous dis
point de quelle manire vous possdez mon coeur, ni par combien de liens
je suis attache  vous. J'ai senti notre sparation pendant mon mal; je
pensais souvent que ce m'et t une grande consolation de vous avoir.
J'ai donn ordre pour trouver de vos lettres  Malicorne. J'embrasse le
comte, je le prie de m'embrasser. Je suis entirement  vous, et le bon
abb aussi, qui compte et calcule depuis le matin jusqu'au soir, sans
rien amasser, tant cette province a t dgraisse.


  [440] Renaud de Svign, mort  Port-Royal le 16 mars 1676.

  [441] La mre de madame de la Fayette s'tait remarie en secondes
  noces  Renauld, chevalier de Svign.




156.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 8 avril 1676.

Je suis mortifie et triste de ne pouvoir vous crire tout ce que je
voudrais; je commence  souffrir cet ennui avec impatience. Je me porte
trs-bien; le changement d'air me fait des miracles; mais mes mains ne
veulent point encore prendre part  cette gurison. J'ai vu tous nos
amis et amies. Je garde ma chambre, et je suivrai vos conseils; je
mettrai dsormais ma sant et mes promenades devant toutes choses. Le
chevalier (_de Grignan_) cause fort bien avec moi jusqu' onze heures;
c'est un aimable garon. J'ai obtenu de sa modestie de me parler de sa
campagne, et nous avons repleur M. de Turenne. Le marchal de Lorges
n'est-il point trop heureux? Les dignits, les grands biens et une
trs-jolie femme. On l'a leve comme devant tre un jour une grande
dame. La fortune est jolie; mais je ne lui pardonne point les rudesses
qu'elle a pour nous tous.


  _M. de Corbinelli._

  J'arrive, madame, et je veux soulager cette main tremblotante; elle
  reprendra la plume quand il lui plaira: elle veut vous dire une folie
  de M. d'Armagnac. Il tait question de la dispute des princes et des
  ducs pour la Cne; voici comme le roi l'a rgl: immdiatement aprs
  les princes du sang, M. de Vermandois a pass, et puis toutes les
  dames, et puis M. de Vendme et quelques ducs; les autres ducs et les
  princes lorrains ayant eu la permission de s'en dispenser. L-dessus,
  M. d'Armagnac ayant voulu reparler au roi sur cette disposition, le
  roi lui fit comprendre qu'il le voulait ainsi. M. d'Armagnac lui dit:
  _Sire, le charbonnier est matre  sa maison_. On a trouv cela fort
  plaisant; nous le trouvons aussi, et vous le trouverez comme nous.


_Madame de Svign._

Je n'aime point  avoir des secrtaires qui aient plus d'esprit que moi;
ils font les entendus; je n'ose leur faire crire toutes mes sottises;
la petite fille m'tait bien meilleure. J'ai toujours dessein d'aller 
Bourbon; j'admire le plaisir qu'on prend  m'en dtourner, sans savoir
pourquoi, malgr l'avis de tous les mdecins.

Je causais hier avec d'Hacqueville sur ce que vous me dites que vous
viendrez m'y voir: je ne vous dis point si je le dsire, ni combien je
regrette ma vie; je me plains douloureusement de la passer sans vous. Il
semble qu'on en ait une autre, o l'on rserve de se voir et de jouir de
sa tendresse; et cependant c'est notre tout que notre prsent, et nous
le dissipons; et l'on trouve la mort: je suis touche de cette pense.
Vous jugez bien que je ne dsire donc que d'tre avec vous; cependant
nous trouvmes qu'il fallait vous mander que vous prissiez un peu vos
mesures chez vous. Si la dpense de ce voyage empchait celui de cet
hiver, je ne le voudrais pas, et j'aimerais mieux vous voir plus
longtemps; car je n'espre point d'aller  Grignan, quelque envie que
j'en aie: le bon abb n'y veut point aller, il a mille affaires ici, et
craint le climat. Or, je n'ai pas trouv, dans mon trait de
l'ingratitude, qu'il me ft permis de le quitter dans l'ge o il est;
et comme je ne puis douter que cette sparation ne lui arracht le coeur
et l'me, mes remords ne me donneraient aucun repos, s'il mourait dans
cette absence: ce serait donc pour trois semaines que nous nous terions
le moyen de nous voir plus longtemps. Dmlez cela dans votre esprit, et
suivant vos desseins, et suivant vos affaires; mais songez qu'en quelque
temps que ce soit, vous devez  mon amiti, et  l'tat o j'ai t, la
sensible consolation de vous voir. Si vous vouliez revenir ici avec moi
de Bourbon, cela serait admirable; nous passerions notre automne ici ou
 Livry; et cet hiver, M. de Grignan viendrait nous voir et vous
reprendre. Voil qui serait le plus ais, le plus naturel, et le plus
dsirable pour moi; car enfin, vous devez me donner un peu de votre
temps pour l'agrment et le soutien de ma vie. Rangez tout cela dans
votre tte, ma chre enfant; il n'y a point de temps  perdre; je
partirai pour Bourbon ou pour Vichy dans le mois qui vient.

Vous voulez que je vous parle de ma sant, elle est trs-bonne, hormis
mes mains et mes genoux, o je sens quelques douleurs. Je dors bien, je
mange bien, mais avec retenue; on ne me veille plus; j'appelle, on me
donne ce que je demande, on me tourne, et je m'endors. Je commence 
manger de la main gauche; c'tait une chose ridicule de me voir
_imboccar da i sergenti_; et pour crire, vous voyez o j'en suis
maintenant[442]. On me dit mille biens de Vichy, et je crois que je
l'aimerai mieux que Bourbon, par deux raisons: l'une, qu'on dit que
madame de Montespan va  Bourbon; et l'autre, que Vichy est plus prs de
vous; en sorte que, si vous y veniez, vous auriez moins de peine, et que
si le _Bien bon_ changeait d'avis, nous serions plus prs de Grignan.
Enfin, ma trs-chre, je reois dans mon coeur la douce esprance de
vous voir; c'est  vous  disposer de la manire, et surtout que ce ne
soit pas pour quinze jours, car ce serait trop de peine et trop de
regret pour si peu de temps. Vous vous moquez de Villebrune; il ne m'a
pourtant rien conseill que l'on ne me conseille ici. Je m'en vais faire
suer mes mains; et pour l'quinoxe, si vous saviez l'motion qui arrive
quand ce grand mouvement se fait, vous reviendriez de vos erreurs. Le
_frater_ s'en ira bientt  sa brigade, et de l  _matines_[443]. Il y
a six jours que je suis dans ma chambre  faire l'entendue,  me
reposer. Je reois tout le monde; il m'est venu des Soubise, des Sully,
 cause de vous. On ne parle point du tout d'envoyer M. de Vendme en
Provence. Il dit au roi, il y a huit jours: Sire, j'espre qu'aprs la
campagne Votre Majest me permettra d'aller dans le gouvernement qu'elle
m'a fait l'honneur de me donner. Monsieur, _lui dit le roi_, quand vous
saurez bien gouverner vos affaires, je vous donnerai le soin des
miennes. Et cela finit tout court. Adieu, ma trs-chre enfant; je
reprends dix fois la plume; ne craignez point que je me fasse mal  la
main.


  [442] Madame de Svign commenait  reprendre son criture ordinaire,
  mais d'une main encore mal assure.

  [443] M. de Svign s'arrtait volontiers, en allant et en revenant,
  chez une abbesse de sa connaissance.




157.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 10 avril 1676.

Plus j'y pense, ma fille, et plus je trouve que je ne veux point vous
voir pour quinze jours: si vous venez  Vichy ou  Bourbon, il faut que
ce soit pour venir ici avec moi; nous y passerons le reste de l't et
l'automne; vous me gouvernerez, vous me consolerez; et M. de Grignan
vous viendra voir cet hiver, et fera de vous  son tour tout ce qu'il
trouvera  propos. Voil comme on fait une visite  une mre que l'on
aime, voil le temps que l'on lui donne, voil comme on la console
d'avoir t bien malade, et d'avoir encore mille incommodits, et
d'avoir perdu la jolie chimre de se croire immortelle[444]: elle
commence prsentement  se douter de quelque chose, et se trouve
humilie jusqu'au point d'imaginer qu'elle pourrait bien un jour passer
dans la barque comme les autres, et que Caron ne fait point de grce.
Enfin, au lieu de ce voyage de Bretagne que vous aviez une si grande
envie de faire, je vous propose et vous demande celui-ci.

Mon fils s'en va, j'en suis triste, et je sens cette sparation. On ne
voit  Paris que des quipages qui partent: les cris sur la disette
d'argent sont encore plus vifs qu' l'ordinaire; mais il ne demeurera
personne, non plus que les annes passes. Le chevalier est parti sans
vouloir me dire adieu; il m'a pargn un serrement de coeur, car je
l'aime sincrement. Vous voyez que mon criture prend sa forme
ordinaire: toute la gurison de ma main se renferme dans l'criture;
elle sait bien que je la quitterai volontiers du reste d'ici  quelque
temps. Je ne puis rien porter; une cuiller me parat la machine du
monde, et je suis encore assujettie  toutes les dpendances les plus
fcheuses et les plus humiliantes que vous puissiez vous imaginer: mais
je ne me plains de rien, puisque je vous cris. La duchesse de Sault me
vient voir comme une de mes anciennes amies; je lui plais: elle vint la
seconde fois avec madame de Brissac; quel contraste! il faudrait des
volumes pour vous conter les propos de cette dernire: madame de Sault
vous plairait et vous plaira. Je garde ma chambre trs-fidlement, et
j'ai remis mes Pques  dimanche, afin d'avoir dix jours entiers  me
reposer. Madame de Coulanges apporte au coin de mon feu les restes de sa
petite maladie: je lui portai hier mon mal de genou et mes pantoufles.
On y envoya ceux qui me cherchaient; ce fut des Schomberg, des
Senneterre, des Coeuvre, et mademoiselle de Mri, que je n'avais point
encore vue. Elle est,  ce qu'on dit, trs-bien loge; j'ai fort envie
de la voir dans son _chteau_. Ma main veut se reposer, je lui dois bien
cette complaisance pour celle qu'elle a pour moi.


  _Monsieur de Svign._

      Je vais partir de cette ville;
    Je m'en vais mercredi tout droit  Charleville,
      Malgr le chagrin qui m'attend.

  Je n'ai pas jug  propos d'achever la parodie de ce couplet, parce
  que voil toute mon histoire dite en trois vers. Vous ne sauriez
  croire la joie que j'ai de voir ma mre en l'tat o elle est; je
  pense que vous serez aussi aise que je le suis quand vous la verrez 
  Bourbon, o je vous ordonne toujours de l'aller voir; vous pourrez
  fort bien revenir ici avec elle, en attendant que M. de Grignan vous
  rapporte votre lustre, et vous fasse reparatre comme _la gala del
  pueblo, la flor del abril_. Si vous suivez mon avis, vous serez bien
  plus heureuse que moi; vous verrez ma mre, sans avoir le chagrin
  d'tre oblige de la quitter dans deux ou trois jours: c'est un
  chagrin pour moi qui est accompagn de plusieurs autres que vous
  devinez sans peine. Enfin, me revoil guidon, guidon ternel, guidon 
  barbe grise: ce qui me console, c'est qu'on a beau dire, toutes choses
  de ce monde prennent fin, et qu'il n'y a pas d'apparence que celle-l
  seule soit excepte de la loi gnrale. Adieu, ma belle petite soeur,
  souhaitez-moi un heureux voyage: je crains bien que l'me intresse
  de M. de Grignan ne vous en empche; cependant je compte comme si tous
  deux vous aviez quelque envie de me revoir.


_De madame de Svign._

Adieu, ma chre bonne; j'embrasse ce comte, et le conjure d'entrer dans
mes intrts et dans les sentiments de ma tendresse.


  [444] C'tait la premire maladie de madame de Svign.




158.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 15 avril 1676.

Je suis bien triste, ma mignonne; le pauvre petit compre vient de
partir. Il a tellement les petites vertus qui font l'agrment de la
socit, que quand je ne le regretterais que comme mon voisin, j'en
serais fche. Il m'a prie mille fois de vous embrasser, et de vous
dire qu'il a oubli de vous parler de l'histoire de votre Prote, tantt
galrien, et tantt capucin; elle l'a fort rjoui. Voil Beaulieu[445],
qui vient de le voir monter gaiement en carrosse avec Broglie et deux
autres; il n'a point voulu le quitter qu'il ne _l'ait vu pendu_[446],
comme madame de... pour son mari. On croit que le sige de Cambrai va se
faire: c'est un si trange morceau, qu'on croit que nous y avons de
l'intelligence. Si nous perdons Philisbourg, il sera difficile que rien
puisse rparer cette brche, _vederemo_. Cependant l'on raisonne, et
l'on fait des almanachs[447] que je finis par dire, _l'toile du roi sur
tout_. Enfin, le marchal de Bellefonds a coup le fil qui l'attachait
encore ici; Sanguin a sa charge[448] pour cinq cent cinquante mille
livres, un brevet de retenue de trois cent cinquante mille. Voil un
grand tablissement, et un cordon bleu assur. M. de Pomponne m'est venu
voir trs-cordialement; toutes vos amies ont fait des merveilles. Je ne
sors point, il fait un vent qui empche la gurison de mes mains; elles
crivent pourtant mieux, comme vous voyez. Je me tourne la nuit sur le
ct gauche; je mange de la main gauche. Voil bien du gauche. Mon
visage n'est quasi pas chang; vous trouveriez fort aisment que vous
avez vu _ce chien de visage-l quelque part_: c'est que je n'ai point
t saigne, et que je n'ai qu' me gurir de mon mal, et non pas des
remdes.

J'irai  Vichy; on me dgote de Bourbon,  cause de l'air. La marchale
d'Estres veut que j'aille  Vichy: c'est un pays dlicieux. Je vous ai
mand sur cela tout ce que j'ai pens: ou venir ici avec moi, ou rien;
car quinze jours ne feraient que troubler mes maux, par la vue de la
sparation; ce serait une peine et une dpense ridicule. Vous savez
comme mon coeur est pour vous, et si j'aime  vous voir; c'est  vous 
prendre vos mesures. Je voudrais que vous eussiez dj conclu le march
de votre terre, puisque cela vous est bon. M. de Pomponne me dit qu'il
venait d'en faire un marquisat; je l'ai pri de vous faire ducs; il
m'assura de sa diligence  dresser les lettres, et mme de la joie qu'il
en aurait: voil dj une assez grande avance. Je suis ravie de la sant
des _Pichons_; le _petit petit_, c'est--dire, le _gros gros_ est un
enfant admirable; je l'aime trop d'avoir voulu vivre contre vent et
mare. Je ne puis oublier la _petite_[449]; je crois que vous rglerez
de la mettre  Sainte Marie, selon les rsolutions que vous prendrez
pour cet t; c'est cela qui dcide. Vous me paraissez bien pleinement
satisfaite des dvotions de la semaine sainte et du jubil: vous avez
t en retraite dans votre chteau. Pour moi, ma chre, je n'ai rien
senti que par mes penses, nul objet n'a frapp mes sens, et j'ai mang
de la viande jusqu'au vendredi saint: j'avais seulement la consolation
d'tre fort loin de toute occasion de pcher. J'ai dit  la Mousse votre
souvenir; il vous conseille de faire vos choux gras vous-mme de cet
homme  qui vous trouvez de l'esprit. Adieu, ma chre enfant.


  [445] Valet de chambre de madame de Svign.

  [446] Allusion au rle de _Martine_, femme de _Sganarelle_, dans le
  _Mdecin malgr lui_, acte III, scne IX.

  [447] Voy. la note de la lettre du 9 mars 1672.

  [448] De premier matre d'htel du roi.

  [449] Marie-Blanche d'Adhmar.




159.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 29 avril 1676.

Il faut commencer par vous dire que Cond fut pris d'assaut la nuit de
samedi  dimanche. D'abord cette nouvelle fait battre le coeur; on croit
avoir achet cette victoire; point du tout, ma belle, elle ne nous cote
que quelques soldats, et pas un homme qui ait un nom. Voil ce qui
s'appelle un bonheur complet. Larrei, fils de M. Lan qui fut tu en
Candie, ou son frre, est bless assez considrablement. Vous voyez
comme on se passe bien de vieux hros.

Madame de Brinvilliers[450] n'est pas si aise que moi; elle est en
prison, elle se dfend assez bien; elle demanda hier  jouer au piquet,
parce qu'elle s'ennuyait. On a trouv sa confession; elle nous apprend
qu' sept ans elle avait cess d'tre fille; qu'elle avait continu sur
le mme ton; qu'elle avait empoisonn son pre, ses frres, un de ses
enfants, et elle-mme; mais ce n'tait que pour essayer d'un
contre-poison: Mde n'en avait pas tant fait. Elle a reconnu que cette
confession est de son criture; c'est une grande sottise; mais qu'elle
avait la fivre chaude quand elle l'avait crite; que c'tait une
frnsie, une extravagance, qui ne pouvait pas tre lue srieusement.

La reine a t deux fois aux Carmlites avec _Quanto_; cette dernire se
mit  la tte de faire une loterie, elle se fit apporter tout ce qui
peut convenir  des religieuses; cela fit un grand jeu dans la
communaut. Elle causa fort avec soeur Louise de la Misricorde (_madame
de la Vallire_); elle lui demanda si tout de bon elle tait aussi aise
qu'on le disait. _Non_, rpondit-elle, _je ne suis point aise, mais je
suis contente_. _Quanto_ lui parla fort du frre de MONSIEUR, et si elle
voulait lui mander quelque chose, et ce qu'elle dirait pour elle.
L'autre, d'un ton et d'un air tout aimable, et peut-tre pique de ce
style: _Tout ce que vous voudrez, madame, tout ce que vous voudrez_.
Mettez dans cela toute la grce, tout l'esprit et toute la modestie que
vous pourrez imaginer. _Quanto_ voulut ensuite manger; elle donna une
pice de quatre pistoles pour acheter ce qu'il fallait pour une sauce
qu'elle fit elle-mme, et qu'elle mangea avec un apptit admirable: je
vous dis le fait sans aucune paraphrase. Quand je pense  une certaine
lettre que vous m'crivtes l't pass sur M. de Vivonne, je prends
pour une satire tout ce que je vous envoie. Voyez un peu o peut aller
la folie d'un homme qui se croirait digne de ces hyperboliques louanges.


  [450] Marie-Marguerite Daubray, marie en 1651  N..... Gobelin,
  marquis de Brinvilliers; elle tait fille de M. Daubray, lieutenant
  civil au Chtelet de Paris. Sa liaison avec Godin de Sainte-Croix
  l'entrana dans des crimes qui ont attach  son nom une affreuse
  clbrit. Elle fut dclare atteinte et convaincue, par arrt du 16
  juillet 1676, d'avoir fait empoisonner M. Dreux-Daubray son pre,
  Antoine Daubray, lieutenant civil, et M. Daubray, conseiller au
  parlement, ses deux frres, et d'avoir attent  la vie de
  Thrse-Daubray, sa soeur. Son complice Sainte-Croix prit victime de
  ses expriences. On trouva chez lui une caisse remplie de poisons et
  de recettes, avec une dclaration crite de sa main, portant que le
  tout appartenait  la marquise de Brinvilliers. Elle s'tait sauve en
  pays trangers, o elle fut arrte. Elle fut condamne  faire amende
  honorable devant la principale porte de l'glise de Paris, nu-pieds,
  la corde au cou, et  avoir ensuite la tte tranche, son corps brl,
  et ses cendres jetes au vent.




160.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, dimanche au soir 10 mai 1676.

Je pars demain  la pointe du jour, et je donne ce soir  souper 
madame de Coulanges, son mari, madame de la Troche, M. de la Trousse,
mademoiselle de Montgeron et Corbinelli, qui viendront me dire adieu en
mangeant une tourte de pigeons. La bonne d'Escars part avec moi; et
comme le _Bien bon_ a vu qu'il pouvait mettre ma sant entre ses mains,
il a pris le parti d'pargner la fatigue de ce voyage, et de m'attendre
ici, o il a mille affaires; il m'y attendra avec impatience; car je
vous assure que cette sparation, quoique petite, lui cote beaucoup, et
je crains pour sa sant; les serrements de coeur ne sont pas bons, quand
on est vieux. Je ferai mon devoir pour le retour, puisque c'est la seule
occasion dans ma vie o je puisse lui tmoigner mon amiti, en lui
sacrifiant jusqu' la pense seulement d'aller  Grignan. Voil
prcisment l'un des cas o l'on fait cder ses plus tendres sentiments
 la reconnaissance.

Il vous reviendra cinq ou six cents pistoles de la succession de notre
oncle de Svign[451], que je voudrais que vous eussiez tout prts pour
cet hiver. Je ne comprends que trop les embarras que vous pouvez trouver
par les dpenses que vous tes obligs de faire; et je ne pousse rien
sur le voyage de Paris, persuade que vous m'aimez assez, et que vous
souhaitez assez de me voir, pour y faire au monde tout ce que vous
pourrez. Vous connaissez d'ailleurs tous mes sentiments sur votre sujet,
et combien la vie me parat triste sans voir une personne que j'aime si
tendrement. Ce sera une chose fcheuse si M. de Grignan est oblig de
passer l't  Aix, et une grande dpense, de la manire dont on m'a
parl, ne ft-ce qu' cause du jeu, qui fait un article de la vtre
assez considrable. J'admire la fortune; c'est le jeu qui soutient M. de
la Trousse. Vous avez donc cru tre oblige de vous faire saigner; la
petite main tremblante de votre chirurgien me fait trembler. M. le
Prince disait une fois  un nouveau chirurgien: Ne tremblez-vous point
de me saigner? Pardi, monseigneur, c'est  vous de trembler; il disait
vrai. Vous voil donc bien revenue du caf: mademoiselle de Mri l'a
aussi chass de chez elle assez honteusement: aprs de telles disgrces,
peut-on compter sur la fortune? Je suis persuade que ce qui chauffe
est plus sujet  ces sortes de revers que ce qui rafrachit: il en faut
toujours revenir l; et afin que vous le sachiez, toutes mes srosits
viennent si droit de la chaleur de mes entrailles, qu'aprs que Vichy
les aura consumes, on va me rafrachir, plus que jamais, par des eaux,
par des fruits, et par tous mes lavages que vous connaissez. Prenez ce
rgime plutt que de vous brler, et conservez votre sant d'une manire
que ce ne soit point par l que vous puissiez tre empche de venir me
voir. Je vous demande cette conduite pour l'amour de votre vie, et pour
que rien ne traverse la satisfaction de la mienne.

Je vais me coucher, ma fille, voil ma petite compagnie qui vient de
partir. Mesdames de Pomponne, de Vins, de Villars et de Saint-Gran ont
t ici; j'ai tout embrass pour vous. Madame de Villars a fort ri de ce
que vous lui mandez: _j'ai un mot  lui dire_; cela ne se peut payer. Je
pars demain  cinq heures; je vous crirai de tous les lieux o je
passerai. Je vous embrasse de tout mon coeur: je suis fche que l'on
ait profan cette faon de parler; sans cela, elle serait digne
d'expliquer de quelle faon je vous aime.


  [451] Voyez ci-dessus la lettre du 22 mars 1676.




161.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Vichy, mardi 19 mai 1676.

Je commence aujourd'hui  vous crire; ma lettre partira quand elle
pourra; je veux causer avec vous. J'arrivai ici hier au soir. Madame de
Brissac avec _le chanoine_[452], madame de Saint-Hrem et deux ou trois
autres me vinrent recevoir au bord de la jolie rivire d'Allier: je
crois que si on y regardait bien, on y trouverait encore des bergers de
l'Astre. M. de Saint-Hrem, M. de la Fayette, l'abb Dorat, Planci, et
d'autres encore, suivaient dans un second carrosse, ou  cheval. Je fus
reue avec une grande joie. Madame de Brissac me mena souper chez elle;
je crois avoir dj vu que _le chanoine_ en a jusque-l de la duchesse:
vous voyez bien o je mets la main. Je me suis repose aujourd'hui, et
demain je commencerai  boire. M. de Saint-Hrem m'est venu prendre ce
matin pour la messe, et pour dner chez lui. Madame de Brissac y est
venue, on a jou: pour moi, je ne saurais me fatiguer  mler des
cartes. Nous nous sommes promens ce soir dans les plus beaux endroits
du monde; et  sept heures la poule mouille vient manger son poulet, et
causer un peu avec sa chre enfant: on vous en aime mieux quand on en
voit d'autres. J'ai bien pens  cette dvotion que l'on avait bauche
avec M. de la Vergne; j'ai cru voir tantt des restes de cette fabuleuse
conversion; ce que vous m'en disiez l'autre jour est  imprimer. Je suis
fort aise de n'avoir point ici mon _Bien bon_; il y et fait un mauvais
personnage: quand on ne boit pas, on s'ennuie; c'est une
_billebaude_[453] qui n'est pas agrable, et moins pour lui que pour un
autre.

On a mand ici que Bouchain tait pris aussi heureusement que Cond; et
qu'encore que le prince d'Orange et fait mine d'en vouloir dcoudre, on
est fort persuad qu'il n'en fera rien: cela donne quelque repos. La
bonne Saint-Gran m'a envoy un compliment de la Palisse. J'ai pri
qu'on ne me parlt plus du peu de chemin qu'il y a d'ici  Lyon; cela me
fait de la peine; et comme je ne veux point mettre ma vertu  l'preuve
la plus dangereuse o elle puisse tre, je ne veux point recevoir cette
pense, quelque chose que mon coeur, malgr cette rsolution, me fasse
sentir. J'attends ici de vos lettres avec bien de l'impatience; et pour
vous crire, ma chre enfant, c'est mon unique plaisir, quand je suis
loin de vous; et si les mdecins, dont je me moque extrmement, me
dfendaient de vous crire, je leur dfendrais de manger et de respirer,
pour voir comme ils se trouveraient de ce rgime. Mandez-moi des
nouvelles de ma petite, et si elle s'accoutume  son couvent; mandez-moi
bien des vtres et de celles de M. de la Garde: dites-moi s'il ne
reviendra point cet hiver  Paris. Je ne puis vous dissimuler que je
serais sensiblement afflige, si, par ces malheurs et ces impossibilits
qui peuvent arriver, j'tais prive de vous voir. Le mot de peste, que
vous nommez dans votre lettre, me fait frmir: je la craindrais fort de
Provence. Je prie Dieu, ma fille, qu'il dtourne ce flau d'un lieu o
il vous a mise. Quelle douleur que nous passions notre vie si loin l'une
de l'autre, quand notre amiti nous en approche si tendrement!


  [452] Madame de Longueval, chanoinesse.

  [453] Une confusion, un dsordre: ce mot ne s'emploie plus.




162.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Mercredi 20 mai.

J'ai donc pris des eaux ce matin, ma trs-chre; ah, qu'elles sont
mauvaises! J'ai t prendre _le chanoine_, qui ne loge point avec madame
de Brissac. On va  six heures  la fontaine: tout le monde s'y trouve,
on boit, et l'on fait une fort vilaine mine; car imaginez-vous qu'elles
sont bouillantes, et d'un got de salptre fort dsagrable. On tourne,
on va, on vient, on se promne, on entend la messe, on rend ses eaux, on
parle confidemment de la manire dont on les rend: il n'est question que
de cela jusqu' midi. Enfin, on dne; aprs dner, on va chez quelqu'un:
c'tait aujourd'hui chez moi. Madame de Brissac a jou  l'ombre avec
Saint-Hrem et Planci; _le chanoine_ et moi, nous lisions l'Arioste;
elle a l'italien dans la tte, elle me trouve bonne. Il est venu des
demoiselles du pays avec une flte, qui ont dans la bourre dans la
perfection. C'est ici o les Bohmiennes poussent leurs agrments; elles
font des _dgognades_, o les curs trouvent un peu  redire: mais
enfin,  cinq heures, on va se promener dans des pays dlicieux;  sept
heures, on soupe lgrement, on se couche  dix. Vous en savez
prsentement autant que moi. Je me suis assez bien trouve de mes eaux,
j'en ai bu douze verres; elles m'ont un peu purge, c'est tout ce qu'on
dsire. Je prendrai la douche dans quelques jours. Je vous crirai tous
les soirs; ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il
plaira  un petit messager qui apporte les lettres, et qui veut partir
un quart d'heure aprs: la mienne sera toujours prte. L'abb Bayard
vient d'arriver de sa jolie maison, pour me voir: c'est le _druide
Adamas_[454] de cette contre.


  [454] Personnage du roman de l'Astre, auquel toutes les bergres du
  Lignon allaient confier leurs amours.




163.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Jeudi 21 mai.

Notre petit messager crott vient d'arriver; il ne m'a point apport de
vos lettres; j'en ai eu de M. de Coulanges, du bon d'Hacqueville, et de
la princesse (_de Tarente_) qui est  Bourbon. On lui a permis de faire
sa cour[455] seulement un petit quart d'heure; elle avancera bien l ses
affaires; elle m'y souhaite, et moi je me trouve bien ici. Mes eaux
m'ont fait encore aujourd'hui beaucoup de bien; il n'y a que la douche
que je crains. Madame de Brissac avait aujourd'hui la colique; elle
tait au lit, belle, et coiffe  coiffer tout le monde: je voudrais que
vous eussiez vu l'usage qu'elle faisait de ses douleurs, et de ses yeux,
et des cris, et des bras, et des mains qui tranaient sur sa couverture,
et les situations, et la compassion qu'elle voulait qu'on et: chamarre
de tendresse et d'admiration, je regardais cette pice, et je la
trouvais si belle, que mon attention a d paratre un saisissement dont
je crois qu'on me saura fort bon gr; et songez que c'tait pour l'abb
Bayard, Saint-Hrem, Montjeu et Planci, que la scne tait ouverte. En
vrit, vous tes une vraie _pitaude_, quand je pense avec quelle
simplicit vous tes malade; le repos que vous donnez  votre joli
visage; et enfin quelle diffrence! Cela me parat plaisant. Au reste,
je mange mon petit potage de la main gauche, c'est une nouveaut. On me
mande toutes les prosprits de Bouchain, et que le roi revient
incessamment: il ne sera pas seul par les chemins. Vous me parliez
l'autre jour de M. Courtin; il est parti pour l'Angleterre. Il me parat
qu'il n'est rest d'autre emploi  son camarade[456] que d'adorer la
belle que vous savez, sans envieux et sans rivaux. Je vous embrasse
assurment de tout mon coeur, et souhaite fort de vos nouvelles.
Bonsoir, comte; ne me l'amnerez-vous point cet hiver? voulez-vous que
je meure sans la voir?


  [455] A madame de Montespan.

  [456] Charles Colbert, marquis de Croissy.




164.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Vichy, dimanche 24 mai 1676.

Je suis ravie, en vrit, quand je reois de vos lettres, ma chre
enfant; elles sont si aimables, que je ne puis me rsoudre  jouir toute
seule du plaisir de les lire; mais ne craignez rien, je ne fais rien de
ridicule; j'en fais voir une petite ligne  Bayard, une autre au
_chanoine_. Ah! que ce serait bien votre fait que ce _chanoine (madame
de Longueval_)! et en vrit on est charm de votre manire d'crire. Je
ne fais voir que ce qui convient; et vous croyez bien que je me rends
matresse de la lettre, pour qu'on ne lise pas sur mon paule ce que je
ne veux pas qui soit vu.

Je vous ai crit plusieurs fois, et sur les chemins, et ici. Vous aurez
vu tout ce que je fais, tout ce que je dis; tout ce que je pense, et
mme la conformit de nos penses sur le mariage de M. de la Garde.
J'admire _comme notre esprit est vritablement la dupe de notre coeur_,
et les raisons que nous trouvons pour appuyer nos changements. Celui de
M. le coadjuteur me parat admirable, mais la manire dont vous le dites
l'est encore plus; quand vous lui demandez des nouvelles du lundi, vous
paraissez bien persuade de sa fragilit. Je suis fort aise qu'il ait
conserv sa gaiet et son visage de jubilation. J'ai toujours envie de
rire quand vous me parlez du bonhomme du Parc; je ne trouve rien de si
plaisant que de le voir seul persuad qu'il fait des miracles: je suis
bien de votre avis, que le plus grand de tous serait de vous le
persuader. Je suis fort aise que ma petite soit gaie et contente;
c'tait la tristesse de son petit coeur qui me faisait de la peine. Il
est vrai que le voyage d'ici  Grignan n'est rien; j'en dtourne ma
pense avec soin, parce qu'elle me fait mal: mais vous ne me ferez pas
croire, ma belle, que celui de Grignan  Lyon soit peu considrable; il
est tout des plus rudes, et je serais trs-fche que vous le fissiez
pour retourner sur vos pas: je ne change point d'avis l-dessus. Si vous
tiez de ces personnes qu'on enlve et qu'on drange, et qui se laissent
entraner, j'aurais espr de vous emmener avec moi malgr vous; mais
vous tes d'un caractre dont on ne peut se promettre de pareilles
complaisances. Je connais vos tons et vos rsolutions; et cela tant
ainsi, j'aime bien mieux que vous gardiez toute votre amiti et tout
votre argent, pour venir cet hiver me donner la joie et la consolation
de vous embrasser. Je vous promets seulement une chose, c'est que si je
tombais malade ici (ce que je ne crois pas du tout assurment), je vous
prierais d'y venir en diligence: mais, ma chre, je me porte fort bien;
je bois tous les matins, je suis un peu comme Nouveau[457], qui
demandait: _Ai-je bien du plaisir?_ Je demande aussi: _Rends-je bien mes
eaux? la quantit, la qualit, tout va-t-il bien?_ On m'assure que ce
sont des merveilles, et je le crois, et mme je le sens; car,  mes
mains et  mes genoux prs, qui ne sont point guris, parce que je n'ai
encore pris ni le bain ni la douche, je me porte tout aussi bien que
j'aie jamais fait.

La beaut des promenades est au-dessus de ce que je puis vous en dire;
cela seul me redonnerait la sant. On est tout le jour ensemble. Madame
de Brissac et _le chanoine_ dnent ici fort familirement: comme on ne
mange que des viandes simples, on ne fait nulle faon de donner 
manger. Vous aurez vu, par ce que je vous mandai avant-hier, combien je
suis prte  aimer quelqu'un plus que vous. Aprs la pice admirable de
la colique, on nous a donn d'une convalescence pleine de langueur, qui
est en vrit fort bien accommode au thtre: il faudrait des volumes
pour dire tout ce que je dcouvre dans ce chef-d'oeuvre des cieux. Je
passe lgrement sur bien des choses, pour ne point trop crire.

Vous me parlez fort plaisamment de ce saint qui vous est tomb  Aix, et
qu'on pouille  tout moment; il faudrait avoir  point nomm son
reliquaire; ces poux, que vous appelez _des reliques vivantes_, m'ont
choque; car, comme on m'a toujours appele de ce nom 
Sainte-Marie[458], je me suis vue en mme temps comme votre M. Ribon. On
m'accable ici de prsents; c'est la mode du pays, o, d'ailleurs, la vie
ne cote rien du tout: enfin, trois sous deux poulets, et tout 
proportion. Il y a trois hommes qui ne sont occups que de me rendre
service, Bayard, Saint-Hrem, et la Fayette; comme je vous fais souvent
payer pour moi, n'oubliez pas de m'crire quelque mot qui les regarde.
Adieu, mon ange, aimez-moi bien toujours; je vous assure que vous
n'aimez pas une ingrate.


  [457] Surintendant des postes,  qui la Bruyre attribue ce mot
  ridicule.

  [458] Madame de Svign tait appele une _relique vivante_ 
  Sainte-Marie,  cause de madame de Chantal, sa grand'mre, qui tait
  ds lors regarde comme une sainte par les filles de la Visitation,
  qu'elle avait fonde.




165.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Vichy, jeudi 28 mai 1676.

Je reois deux de vos lettres: l'une me vient du ct de Paris, et
l'autre de Lyon. Vous tes prive d'un grand plaisir, de ne faire jamais
de pareilles lectures: je ne sais o vous prenez tout ce que vous dites;
mais cela est d'un agrment et d'une justesse  quoi l'on ne s'accoutume
point. Vous avez raison de croire que j'cris sans effort, et que mes
mains se portent mieux: elles ne se ferment point encore, et le dedans
des mains est fort enfl, et les doigts aussi. Cela me fait trembler, et
me fait, de la plus mchante grce du monde, dans le bon air des bras et
des mains: mais je tiens trs-bien une plume, et c'est ce qui me fait
prendre patience. J'ai commenc aujourd'hui la douche; c'est une assez
bonne rptition du purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu
souterrain, o l'on trouve un tuyau de cette eau chaude, qu'une femme
vous fait aller o vous voulez. Cet tat, o l'on conserve  peine une
feuille de figuier pour tout habillement, est une chose assez
humiliante. J'avais voulu mes deux femmes de chambre, pour voir encore
quelqu'un de connaissance. Derrire un rideau se met quelqu'un qui vous
soutient le courage pendant une demi-heure; c'tait pour moi un mdecin
de Gannet[459], que madame de Noailles a men  toutes ses eaux, qu'elle
aime fort, qui est un fort honnte garon, point charlatan ni proccup
de rien, qu'elle m'a envoy par pure et bonne amiti. Je le retiens,
m'en dt-il coter mon bonnet; car ceux d'ici me sont entirement
insupportables, et cet homme m'amuse. Il ne ressemble point  un vilain
mdecin, il ne ressemble point  celui de Chelles; il a de l'esprit, de
l'honntet; il connat le monde; enfin j'en suis contente. Il me
parlait donc pendant que j'tais au supplice. Reprsentez-vous un jet
d'eau contre quelqu'une de vos pauvres parties, toute la plus bouillante
que vous puissiez vous imaginer. On met d'abord l'alarme partout, pour
mettre en mouvement tous les esprits; et puis on s'attache aux jointures
qui ont t affliges: mais quand on vient  la nuque du cou, c'est une
sorte de feu et de surprise qui ne se peut comprendre; c'est l
cependant le noeud de l'affaire. Il faut tout souffrir, et l'on souffre
tout, et l'on n'est point brle, et l'on se met ensuite dans un lit
chaud, o on sue abondamment, et voil ce qui gurit. Voici encore o
mon mdecin est bon; car au lieu de m'abandonner  deux heures d'un
ennui qui ne peut se sparer de la sueur, je le fais lire, et cela me
divertit. Enfin je ferai cette vie sept ou huit jours, pendant lesquels
je croyais boire; mais on ne veut pas, ce serait trop de choses; de
sorte que c'est une petite allonge  mon voyage. C'est principalement
pour finir cet adieu, et faire une dernire lessive, que l'on m'a
envoye ici, et je trouve qu'il y a de la raison: c'est comme si je
renouvelais un bail de vie et de sant; et si je puis vous revoir, ma
chre, et vous embrasser encore d'un coeur combl de tendresse et de
joie, vous pourrez peut-tre encore m'appeler votre _bellissima madre_,
et je ne renoncerai pas  la qualit de _mre beaut_, dont M. de
Coulanges m'a honore. Enfin, ma chre enfant, il dpendra de vous de me
ressusciter de cette manire. Je ne vous dis point que votre absence ait
caus mon mal; au contraire, il parat que je n'ai pas assez pleur,
puisqu'il me reste tant d'eau; mais il est vrai que de passer ma vie
sans vous voir, y jette une tristesse et une amertume  quoi je ne puis
m'accoutumer.

J'ai senti douloureusement le 24 de ce mois[460]; je l'ai marqu, ma
trs-chre, par un souvenir trop tendre; ces jours-l ne s'oublient pas
facilement; mais il y aurait bien de la cruaut  prendre ce prtexte
pour ne vouloir plus me voir, et  me refuser la satisfaction d'tre
avec vous, pour m'pargner le dplaisir d'un adieu. Je vous conjure, ma
fille, de raisonner d'une autre manire; et de trouver bon que
d'Hacqueville et moi nous mnagions si bien le temps de votre cong que
vous puissiez, tre  Grignan assez longtemps, et en avoir encore pour
revenir. Quelle obligation ne vous aurai-je point, si vous songez  me
redonner dans l't qui vient ce que vous m'avez refus dans celui-ci!
Il est vrai que de vous voir pour quinze jours m'a paru une peine, et
pour vous et pour moi; et j'ai trouv plus raisonnable de vous laisser
garder toutes vos forces pour cet hiver, puisqu'il est certain que la
dpense de Provence tant supprime, vous n'en faites pas plus  Paris:
si, au lieu de tant philosopher, vous m'eussiez, franchement et de bonne
grce, donn le temps que je vous demandais, c'et t une marque de
votre amiti trs-bien place; mais je n'insiste sur rien, car vous
savez vos affaires, et je comprends qu'elles peuvent avoir besoin de
votre prsence. Voil comme j'ai raisonn, mais sans quitter en aucune
manire du monde l'esprance de vous voir; car je vous avoue que je la
sens ncessaire  la conservation de ma sant et de ma vie. Parlez-moi
du _Pichon_[461], est-il encore timide? N'avez-vous point compris ce que
je vous ai mand l-dessus? Le mien n'tait point  Bouchain; il a t
spectateur des deux armes ranges si longtemps en bataille. Voil la
seconde fois qu'il n'y manque rien que la petite circonstance de se
battre: mais comme deux procds valent un combat, je crois que deux
fois  la porte du mousquet valent une bataille. Quoi qu'il en soit,
l'esprance de revoir le pauvre baron gai et gaillard m'a bien pargn
de la tristesse. C'est un grand bonheur que le prince d'Orange n'ait
point t touch du plaisir et de l'honneur d'tre vaincu par un hros
comme le ntre. On vous aura mand comme nos guerriers, amis et ennemis,
se sont vus galamment _nell'uno, nell'altro campo_, et se sont fait des
prsents.

On me mande que le marchal de Rochefort est trs-bien mort  Nancy,
sans tre tu que de la fivre double tierce. N'est-il pas vrai que les
petits ramoneurs sont jolis[462]? On tait bien las des Amours. Si vous
avez encore mesdames de Buous, je vous prie de leur faire mes
compliments, et surtout  la mre; les mres se doivent cette
prfrence. Madame de Brissac s'en va bientt; elle me fit l'autre jour
de grandes plaintes de votre froideur pour elle, et que vous aviez
nglig son coeur et son inclination, qui la portaient  vous. Nous
demeurerons ici, la bonne d'Escars et moi, pour achever nos remdes.
Dites-lui toujours quelque chose; vous ne sauriez comprendre les soins
qu'elle a de moi. Je ne vous ai point dit combien vous tes clbre
ici, et par le bon Saint-Hrem, et par Bayard, et par mesdames de
Brissac et de Longueval.

On me fait prendre tous les jours de l'eau de poulet; il n'y a rien de
plus simple ni de plus rafrachissant: je voudrais que vous en prissiez,
pour vous empcher de brler  Grignan. Vous me dites de plaisantes
choses sur le beau mdecin de Chelles. Le conte des deux grands coups
d'pe pour affaiblir son homme est fort bien appliqu. Je suis toujours
en peine de la sant de notre cardinal; il s'est puis  lire: eh! mon
Dieu, n'avait-il pas tout lu? Je suis ravie, ma fille, quand vous parlez
avec confiance de l'amiti que j'ai pour vous; je vous assure que vous
ne sauriez trop croire combien vous faites toute la joie, tout le
plaisir et toute la tristesse de ma vie, ni enfin tout ce que vous
m'tes.


  [459] Peut-tre faut-il lire _Ganat_, petite ville prs de Vichy.

  [460] Anniversaire du jour o madame de Svign se spara de sa fille
   Fontainebleau.

  [461] Le petit marquis.

  [462] Il s'agissait d'un papier d'ventail que madame de Svign avait
  envoy  madame de Grignan par le chevalier de Buous.




166.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Vichy, lundi au soir 1er juin 1676.

Allez vous promener, madame la comtesse, de venir me proposer de ne vous
point crire; apprenez que c'est ma joie, et le plus grand plaisir que
j'aie ici. Voil un plaisant rgime que vous me proposez! laissez-moi
conduire cette envie en toute libert, puisque je suis si contrainte sur
les autres choses que je voudrais faire pour vous; et ne vous avisez pas
de rien retrancher de vos lettres; je prends mon temps; la manire dont
vous vous intressez  ma sant m'empche bien de vouloir y faire la
moindre altration. Vos rflexions sur les sacrifices que l'on fait  la
raison sont fort justes dans l'tat o nous sommes: il est bien vrai que
le seul amour de Dieu peut nous rendre heureux en ce monde et en
l'autre; il y a trs-longtemps qu'on le dit: mais vous y avez donn un
tour qui m'a frappe.

C'est un beau sujet de mditation que la mort d'un marchal de
Rochefort: un ambitieux dont l'ambition est satisfaite, mourir 
quarante ans! c'est quelque chose de bien dplorable. Il a pri, en
mourant, la comtesse de Guiche[463] de venir reprendre sa femme 
Nancy, et lui laisse le soin de la consoler. Je trouve qu'elle perd par
tant de cts, que je ne crois pas que ce soit une chose aise. Voil
une lettre de madame de la Fayette, qui vous divertira. Madame de
Brissac tait venue ici pour une certaine colique; elle ne s'en est pas
bien trouve: elle est partie aujourd'hui de chez Bayard, aprs y avoir
brill, et dans, et fricass chair et poisson. Le _chanoine_ (_madame
de Longueval_) m'a crit; il me semble que j'avais chauff sa froideur
par la mienne; je la connais, et le moyen de lui plaire, c'est de ne lui
rien demander. Madame de Brissac et elle forment le plus bel assortiment
de feu et d'eau que j'aie jamais vu. Je voudrais voir cette duchesse
faire main-basse dans votre place des Prcheurs[464], sans aucune
considration de qualit ni d'ge; cela passe tout ce que l'on peut
croire. Vous tes une plaisante idole; sachez qu'elle trouverait fort
bien  vivre o vous mourriez de faim.

Mais parlons de la charmante douche; je vous en ai fait la description:
j'en suis  la quatrime; j'irai jusqu' huit. Mes sueurs sont si
extrmes, que je perce jusqu' mes matelas: je pense que c'est toute
l'eau que j'ai bue depuis que je suis au monde. Quand on entre dans ce
lit, il est vrai qu'on n'en peut plus; la tte et tout le corps sont en
mouvement, tous les esprits en campagne, des battements partout. Je suis
une heure sans ouvrir la bouche, pendant laquelle la sueur commence, et
continue deux heures durant; et, de peur de m'impatienter, je fais lire
mon mdecin, qui me plat: il vous plairait aussi. Je lui mets dans la
tte d'apprendre la philosophie de votre _pre_ Descartes; je ramasse
des mots que je vous ai ou dire. Il sait vivre, il n'est point
charlatan; il traite la mdecine en galant homme; enfin il m'amuse. Je
vais tre seule, et j'en suis fort aise: pourvu qu'on ne m'te pas le
pays charmant, la rivire d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux,
des prairies, des moutons, des chvres, des paysannes qui dansent la
bourre dans les champs, je consens de dire adieu  tout le reste; le
pays seul me gurirait. Les sueurs qui affaiblissent tout le monde me
donnent de la force, et me font voir que ma faiblesse venait des
superfluits que j'avais encore dans le corps. Mes genoux se portent
bien mieux: mes mains ne veulent pas encore, mais elles le voudront avec
le temps. Je boirai encore huit jours, du jour de la Fte-Dieu, et puis
je penserai avec douleur  m'loigner de vous. Il est vrai que ce m'et
t une joie bien sensible de vous avoir ici uniquement  moi; vous y
avez mis une clause de retourner chacun chez soi, qui m'a fait transir:
n'en parlons plus, ma chre enfant, voil qui est fait. Songez  faire
vos efforts pour venir me voir cet hiver: en vrit, je crois que vous
devez en avoir quelque envie, et que M. de Grignan doit souhaiter que
vous me donniez cette satisfaction. J'ai  vous dire que vous faites
tort  ces eaux de les croire noires: pour noires, non; pour chaudes,
oui. Les Provenaux s'accommoderaient mal de cette boisson: mais qu'on
mette une herbe ou une fleur dans cette eau bouillante, elle en sort
aussi frache que lorsqu'on la cueille; et, au lieu de griller et de
rendre la peau rude, cette eau la rend douce et unie: raisonnez
l-dessus. Adieu, ma chre enfant; s'il faut, pour profiter des eaux, ne
gure aimer sa fille, j'y renonce. Vous me mandez des choses trop
aimables, et vous l'tes trop aussi quand vous voulez. N'est-il pas
vrai, M. le comte, que vous tes heureux de l'avoir? et quel prsent
vous ai-je fait!


  [463] Cousine de la marchale de Rochefort.

  [464] Place publique  Aix.




167.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Vichy, lundi 8 juin 1676.

Ne doutez pas, ma fille, que je ne sois touche trs-sensiblement de
prfrer quelque chose  vous qui m'tes si chre: toute ma consolation,
c'est que vous ne pouvez ignorer mes sentiments, et que vous verrez dans
ma conduite un beau sujet de rflchir, comme vous faisiez l'autre jour,
touchant la prfrence du devoir sur l'inclination. Mais je vous
conjure, et M. de Grignan, de vouloir bien me consoler cet hiver de
cette violence qui cote si cher  mon coeur. Voil donc ce qui
s'appelle la vertu et la reconnaissance! je ne m'tonne pas si l'on
trouve si peu de presse dans l'exercice de ces belles vertus. Je n'ose,
en vrit, appuyer sur ces penses; elles troublent entirement la
tranquillit qu'on ordonne en ce pays. Je vous conjure encore de vous
tenir pour toute range chez moi, comme vous y tiez; et de croire
encore que voil prcisment la chose que je souhaite le plus fortement.
Vous tes en peine de ma douche, ma trs-chre; je l'ai prise huit
matins, comme je vous l'ai mand; elle m'a fait suer abondamment; c'est
tout ce qu'on demande, et, bien loin de m'en trouver plus faible, je
m'en trouve plus forte. Il est vrai que vous m'auriez t d'une grande
consolation: je doute cependant que j'eusse voulu vous souffrir dans
cette fume: pour ma sueur, elle vous aurait fait un peu de piti: mais
enfin, je suis le prodige de Vichy, pour avoir soutenu la douche
courageusement. Mes jarrets en sont guris; si je fermais mes mains, il
n'y paratrait plus. Pour les eaux, j'en prendrai jusqu' samedi; c'est
mon seizime jour; elles me purgent et me font beaucoup de bien.

Tout mon dplaisir, c'est que vous ne voyiez point danser les bourres
de ce pays; c'est la plus surprenante chose du monde; des paysans, des
paysannes, une oreille aussi juste que vous, une lgret, une
disposition... enfin, j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon
avec un tambour de basque,  trs-petits frais; et dans ces prs et ces
jolis bocages c'est une joie que de voir danser les restes des bergers
et des bergres du Lignon[465]. Il m'est impossible de ne pas vous
souhaiter, toute sage que vous tes,  ces sortes de folies.

Nous avons _Sibylle Cume_[466] toute pare, tout habille en jeune
personne; elle croit gurir, elle me fait piti. Je crois que ce serait
une chose possible, si c'tait ici la fontaine de Jouvence. Ce que vous
dites sur la libert que prend la mort d'interrompre la fortune est
incomparable: c'est ce qui doit consoler de ne pas tre au nombre de ses
favoris; nous en trouverons la mort moins amre. Vous me demandez si je
suis dvote; hlas! non, dont je suis trs-fche; mais il me semble que
je me dtache en quelque sorte de ce qui s'appelle le monde. La
vieillesse et un peu de maladie donnent le temps de faire de grandes
rflexions, mais ce que je retranche sur le public, il me semble que je
vous le redonne: ainsi je n'avance gure dans le pays du _dtachement_
et vous savez que le droit du jeu serait de commencer par effacer un peu
ce qui tient le plus au coeur.

Madame de Montespan partit jeudi de Moulins dans un bateau peint et
dor, meubl de damas rouge, que lui avait fait prparer M. l'intendant,
avec mille chiffres, mille banderoles de France et de Navarre: jamais il
n'y eut rien de plus galant; cette dpense va  plus de mille cus; mais
il en fut pay tout comptant par la lettre que la belle crivit au roi;
elle n'y parlait,  ce qu'elle lui dit, que de cette magnificence. Elle
ne voulut point se montrer aux femmes; mais les hommes la virent 
l'ombre de M. l'intendant. Elle s'est embarque sur l'Allier, pour
trouver la Loire  Nevers, qui doit la mener  Tours, et puis 
Fontevrault, o elle attendra le retour du roi, qui est diffr par le
plaisir qu'il prend au mtier de la guerre. Je ne sais si on aime cette
prfrence.


  [465] Petite rivire, mais fameuse par le roman de l'_Astre_.

  [466] Madame de Pquigny.




168.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Vichy, jeudi au soir 11 juin 1676.

Vous seriez la bien venue, ma fille, de venir me dire qu' cinq heures
du soir je ne dois pas vous crire; c'est ma seule joie, c'est ce qui
m'empche de dormir. Si j'avais envie de faire un doux sommeil, je
n'aurais qu' prendre des cartes, rien ne m'endort plus srement. Si je
veux tre veille, comme on l'ordonne, je n'ai qu' penser  vous, 
vous crire,  causer avec vous des nouvelles de Vichy: voil le moyen
de m'ter toute sorte d'assoupissement. J'ai trouv ce matin  la
fontaine un bon capucin; il m'a humblement salue; j'ai fait aussi la
rvrence de mon ct, car j'honore la livre qu'il porte. Il a commenc
par me parler de la Provence, de vous, de M. de Roquesante, de m'avoir
vue  Aix, de la douleur que vous aviez eue de ma maladie. Je voudrais
que vous eussiez vu ce que m'est devenu ce bon pre, ds le moment qu'il
m'a paru si bien instruit; je crois que vous ne l'avez jamais ni vu ni
remarqu; mais c'est assez de vous savoir nommer. Le mdecin que je
tiens ici pour causer avec moi ne pouvait se lasser de voir comme
naturellement je m'tais attache  ce pre. Je l'ai assur que s'il
allait en Provence, et qu'il vous ft dire qu'il a toujours t avec moi
 Vichy, il serait pour le moins aussi bien reu. Il m'a paru qu'il
mourait d'envie de partir pour vous aller dire des nouvelles de ma
sant: hors mes mains, elle est parfaite; et je suis assure que vous
auriez quelque joie de me voir et de m'embrasser en l'tat o je suis,
surtout aprs avoir su dans quel tat j'tais auparavant. Nous verrons
si vous continuerez  vous passer de ceux que vous aimez, ou si vous
voudrez bien leur donner la joie de vous voir: c'est o d'Hacqueville et
moi nous vous attendons.

La bonne Pquigny[467] est survenue  la fontaine: c'est une machine
trange, elle veut faire tout comme moi, afin de se porter comme moi.
Les mdecins d'ici lui disent que oui, et le mien se moque d'eux. Elle
a pourtant bien de l'esprit avec ses folies et ses faiblesses; elle a
dit cinq ou six choses trs-plaisantes. C'est la seule personne que
j'aie vue, qui exerce sans contrainte la vertu de libralit: elle a
deux mille cinq cents louis[468], qu'elle a rsolu de laisser dans le
pays; elle donne, elle jette, elle habille, elle nourrit les pauvres: si
on lui demande une pistole, elle en donne deux; je n'avais fait
qu'imaginer ce que je vois en elle. Il est vrai qu'elle a vingt-cinq
mille cus de rente, et qu' Paris elle n'en dpense pas dix mille.
Voil ce qui fonde sa magnificence; pour moi, je trouve qu'elle doit
tre loue d'avoir la volont avec le pouvoir; car ces deux choses sont
quasi toujours spares.


  Vendredi  midi.

Je viens de la fontaine, c'est--dire  neuf heures, et j'ai rendu mes
eaux: ainsi, ma trs-aimable belle, ne soyez point fche que je fasse
une lgre rponse  votre lettre; au nom de Dieu, fiez-vous  moi, et
riez, riez sur ma parole; je ris aussi quand je puis. Je suis un peu
trouble de l'envie d'aller  Grignan, o je n'irai pas. Vous me faites
un plan de cet t et de cet automne, qui me plat et qui me convient.
Je serais aux noces de M. de la Garde, j'y tiendrais ma place,
j'aiderais  vous venger de Livry; je chanterais: _Le plus sage s'entte
et s'engage sans savoir comment_. Enfin Grignan et tous ses habitants me
tiennent au coeur. Je vous assure que je fais un acte gnreux et
trs-gnreux de m'loigner de vous.

Que je vous aime de vous souvenir si  propos de nos _Essais de morale_!
je les estime et les admire. Il est vrai que le _moi_ de M. de la Garde
va se multiplier: tant mieux, tout en est bon. Je le trouve toujours 
mon gr, comme  Paris. Je n'ai point eu de curiosit de questionner sur
le sujet de sa femme[469]. Vous souvient-il de ce que je contais un jour
 Corbinelli, qu'un certain homme pousait une femme? Voil, me dit-il,
un beau dtail. Je m'en suis contente en cette occasion, persuade que
si j'avais connu son nom, vous me l'auriez nomme. Vos dames de
Montlimart sont assez bonnes  _moufler_ avec leur carton dor[470]. Je
reviens  ma sant, elle est trs-admirable; les eaux et la douche
m'ont extrmement purge; et au lieu de m'affaiblir, elles m'ont
fortifie. Je marche tout comme une autre; je crains de rengraisser,
voil mon inquitude; car j'aime  tre comme je suis. Mes mains ne se
ferment pas, voil tout; le chaud fera mon affaire. On veut m'envoyer au
Mont-d'Or, je ne veux pas. Je mange prsentement de tout, c'est--dire,
je le pourrai, quand je ne prendrai plus les eaux. Je me suis mieux
trouve de Vichy que personne, et bien des gens pourraient dire:

  Ce bain si chaud, tant de fois prouv,
    M'a laiss comme il m'a trouv.

Pour moi, je mentirais; car il s'en faut si peu que je ne fasse de mes
mains comme les autres, qu'en vrit ce n'est pas la peine de se
plaindre. Passez donc votre t gaiement, ma trs-chre; je voudrais
bien vous envoyer pour la noce deux filles et deux garons qui sont ici,
avec le tambour de basque, pour vous faire voir cette bourre. Enfin
_les Bohmiens_ sont fades en comparaison. Je suis sensible  la
parfaite bonne grce: vous souvient-il quand vous me faisiez rougir les
yeux,  force de bien danser? Je vous assure que cette bourre danse,
saute, coule naturellement, et dans une justesse surprenante, vous
divertirait. Je m'en vais penser  ma lettre pour M. de la Garde. Je
pars demain d'ici; j'irai me purger et me reposer un peu chez Bayard, et
puis  Moulins, et puis m'loigner toujours de ce que j'aime
passionnment, jusqu' ce que vous fassiez les pas ncessaires pour
redonner la joie et la sant  mon coeur et  mon corps, qui prennent
beaucoup de part, comme vous savez,  ce qui touche l'un ou l'autre.
Parlez-moi de vos balcons, de votre terrasse, des meubles de ma chambre,
et enfin toujours de vous; ce _vous_ m'est plus cher que mon _moi_, et
cela revient toujours  la mme chose.


  [467] Claire-Charlotte d'Ailly, mre du duc de Chaulnes.

  [468] Le louis valait 10 livres, qui tait alors la mme somme que 20
  d'aujourd'hui, le marc tant  26 livres.

  [469] Le mariage dont il s'agissait ne se fit point, quoiqu'il ft
  trs-avanc. M. de la Garde tait cousin de M. de Grignan.

  [470] Trait lanc contre la coiffure des femmes de ce canton.




169.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Langlar, chez M. l'abb Bayard, lundi 15 juin 1676.

J'arrivai ici samedi, comme je vous l'avais mand. Je me purgeai hier
pour m'acquitter du crmonial de Vichy, comme vous vous acquittiez
l'autre jour des compliments de province  vos dames de carton. Je me
porte fort bien, le chaud achvera mes mains; je jouis avec plaisir et
modration de la bride qu'on m'a mise sur le cou; je me promne un peu
tard; je reprends mon heure de me coucher; mon sommeil se raccoutume
avec le matin; je ne suis plus une sotte poule mouille; je conduis
pourtant toujours ma barque avec sagesse; et si je m'garais, il n'y
aurait qu' me crier, _rhumatisme_; c'est un mot qui me ferait bien vite
rentrer dans mon devoir. Plt  Dieu, ma fille, que, par un effet de
magie blanche ou noire, vous puissiez tre ici! vous aimeriez
premirement les solides vertus du matre du logis; la libert qu'on y
trouve, plus grande qu' Fresne; et vous admireriez le courage et la
hardiesse qu'il a eus de rendre une affreuse montagne la plus belle, la
plus dlicieuse et la plus extraordinaire chose du monde. Je suis
assure que vous seriez frappe de cette nouveaut. Si cette montagne
tait  Versailles, je ne doute point qu'elle n'et ses parieurs contre
les violences dont l'art opprime la pauvre nature, dans l'effet court et
violent de toutes les fontaines. Les hautbois et les musettes font
danser la bourre d'Auvergne aux faunes d'un bois odorifrant, qui fait
souvenir de vos parfums de Provence; enfin, on y parle de vous, on y
boit  votre sant: ce repos m'a t agrable et ncessaire.

Je serai mercredi  Moulins, o j'aurai une de vos lettres, sans
prjudice de celle que j'attends aprs dner. Il y a dans ce voisinage
des gens plus raisonnables et d'un meilleur air que je n'en ai vu en
nulle autre province; aussi ont-ils vu le monde et ne l'ont pas oubli.
L'abb Bayard me parat heureux, et parce qu'il l'est, et parce qu'il
veut l'tre. Pour moi, ma chre comtesse, je ne puis l'tre sans vous;
mon me est toujours agite de crainte, d'esprance, et surtout de voir,
tous les jours, couler ma vie loin de vous: je ne puis m'accoutumer 
la tristesse de cette pense; je vois le temps qui court et qui vole, et
je ne sais o vous reprendre. Je veux sortir de cette tristesse par un
souvenir qui me revient d'un homme qui me parlait en Bretagne de
l'avarice d'un certain prtre: il me disait fort naturellement: Enfin,
madame, c'est un homme qui mange de la merluche toute sa vie, pour
manger du poisson aprs sa mort. Je trouvai cela plaisant, et j'en fais
l'application  toute heure. Les devoirs, les considrations nous font
manger de la merluche toute notre vie, pour manger du poisson aprs
notre mort.

Je n'ai plus les mains enfles, mais je ne les ferme pas; et comme j'ai
toujours espr que le chaud les remettrait, j'avais fond mon voyage de
Vichy sur cette lessive dont je vous ai parl; et sur les sueurs de la
douche, pour m'ter  jamais la crainte du rhumatisme: voil ce que je
voulais, et ce que j'ai trouv. Je me sens bien honore du got qu'a M.
de Grignan pour mes lettres: je ne les crois jamais bonnes; mais puisque
vous les approuvez, je ne leur en demande pas davantage. Je vous
remercie de l'esprance que vous me donnez de vous voir cet hiver; je
n'ai jamais eu plus d'envie de vous embrasser. J'aime l'abb de vous
avoir crit si paternellement; lui, qui souffre avec peine d'tre six
semaines sans me voir, ne doit-il pas entrer dans la douleur que j'ai de
passer ma vie sans vous, et dans l'extrme dsir que j'ai de vous avoir?

On dit que madame de Rochefort est inconsolable. Madame de Vaubrun est
toujours dans son premier dsespoir. Je vous crirai de Moulins. Je ne
fais pas de rponse  la moiti de votre aimable lettre, je n'en ai pas
le temps.




170.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Briare, mercredi 24 juin 1676.

Je m'ennuie, ma trs-chre, d'tre si longtemps sans vous crire. Je
vous ai crit deux fois de Moulins; mais il y a dj bien loin d'ici 
Moulins. Je commence  dater mes lettres de la distance que vous voulez.
Nous partmes donc lundi de cette bonne ville: nous avons eu des
chaleurs extrmes. Je suis bien assure que vous n'avez pas trouv d'eau
dans votre petite rivire, puisque notre belle Loire est entirement 
sec en plusieurs endroits. Je ne comprends pas comme auront fait madame
de Montespan et madame de Tarente; elles auront gliss sur le sable.
Nous partons  quatre heures du matin; nous nous reposons longtemps  la
dne; nous dormons sur la paille et sur les coussins de notre carrosse,
pour viter les incommodits de l't. Je suis d'une paresse digne de la
vtre; par le chaud, je vous tiendrais compagnie  causer sur un lit,
tant que terre nous pourrait porter. J'ai dans la tte la beaut de vos
appartements; vous avez t trop longtemps  me les dpeindre.

Je crois que sur ce lit vous m'expliqueriez ces ridicules qui viennent
des dfauts de l'me, et dont je me doute  peu prs. Je suis toujours
d'accord de mettre au premier rang de ce qui est bon ou mauvais, tout ce
qui vient de ce ct-l: le reste me parat supportable, et quelquefois
excusable; les sentiments du coeur me paraissent seuls dignes de
considration; c'est en leur faveur que l'on pardonne tout: c'est un
fonds qui nous console et qui nous paye de tout; et ce n'est donc que
par la crainte que ce fonds ne soit altr, qu'on est bless de la part
des choses.




171.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 17 juillet 1676.

Enfin c'en est fait, la Brinvilliers est en l'air: son pauvre petit
corps a t jet, aprs l'excution, dans un fort grand feu, et ses
cendres au vent; de sorte que nous la respirerons, et que, par la
communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur
empoisonnante, dont nous serons tout tonns. Elle fut juge ds hier;
ce matin on lui a lu son arrt, qui tait de faire amende honorable 
Notre-Dame, et d'avoir la tte coupe, son corps brl, les cendres au
vent. On l'a prsente  la question; elle a dit qu'il n'en tait pas
besoin, et qu'elle dirait tout: en effet, jusqu' cinq heures du soir
elle a cont sa vie, encore plus pouvantable qu'on ne le pensait. Elle
a empoisonn dix fois de suite son pre (elle ne pouvait en venir 
bout), ses frres et plusieurs autres; et toujours l'amour et les
confidences mls partout. Elle n'a rien dit contre Penautier. On n'a
pas laiss, aprs cette confession, de lui donner ds le matin la
question ordinaire et extraordinaire; elle n'en a pas dit davantage:
elle a demand  parler  M. le procureur gnral; elle a t une heure
avec lui: on ne sait point encore le sujet de cette conversation. A six
heures on l'a mene nue en chemise, la corde au cou,  Notre-Dame, faire
l'amende honorable; et puis on l'a remise dans le mme tombereau, o je
l'ai vue, jete  reculons sur de la paille, avec une cornette basse et
sa chemise, un docteur auprs d'elle, le bourreau de l'autre ct: en
vrit, cela m'a fait frmir. Ceux qui ont vu l'excution disent qu'elle
est monte sur l'chafaud avec bien du courage. Pour moi, j'tais sur le
pont Notre-Dame avec la bonne d'Escars; jamais il ne s'est vu tant de
monde, jamais Paris n'a t si mu ni si attentif; et qu'on demande ce
que bien des gens ont vu, ils n'ont vu, comme moi, qu'une cornette; mais
enfin ce jour tait consacr  cette tragdie. J'en saurai demain
davantage, et cela vous reviendra.




172.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 22 juillet 1676.

Encore un petit mot de la Brinvilliers; elle est morte comme elle a
vcu, c'est--dire rsolument. Elle entra dans le lieu o l'on devait
lui donner la question; et, voyant trois seaux d'eau, elle dit: C'est
assurment pour me noyer; car, de la taille dont je suis, on ne prtend
pas que je boive tout cela. Elle couta son arrt, ds le matin, sans
frayeur et sans faiblesse; et sur la fin elle fit recommencer, disant
que ce tombereau l'avait frappe d'abord, et qu'elle en avait perdu
l'attention pour le reste. Elle dit  son confesseur, par le chemin, de
faire mettre le bourreau devant elle, _afin_, dit-elle, _de ne point
voir ce coquin de Desgrais qui m'a prise_. Desgrais tait  cheval
devant le tombereau. Son confesseur la reprit de ce sentiment; elle dit:
Ah! mon Dieu! je vous en demande pardon; qu'on me laisse donc cette
trange vue. Elle monta seule et nu-pieds sur l'chelle et sur
l'chafaud, et fut un quart d'heure _mirode_, rase, dresse et
redresse par le bourreau; ce fut un grand murmure et une grande
cruaut. Le lendemain on cherchait ses os, parce que le peuple croyait
qu'elle tait sainte. Elle avait, disait-elle, deux confesseurs; l'un
soutenait qu'il fallait tout avouer, et l'autre non; elle riait de cette
diversit, disant: Je puis faire en conscience ce qu'il me plaira. Il
lui a plu de ne rien dire du tout. Penautier sortira un peu plus blanc
que de la neige; le public n'est point content, on dit que tout cela est
trouble. Admirez le malheur; cette crature a refus d'apprendre ce
qu'on voulait, et a dit ce qu'on ne demandait pas: par exemple, elle a
dit que M. Fouquet avait envoy Glaser, leur apothicaire empoisonneur,
en Italie, pour avoir d'une herbe qui fait du poison: elle a entendu
dire cette belle chose  Sainte-Croix. Voyez quel excs d'accablement,
et quel prtexte pour achever ce pauvre infortun. Tout cela est bien
suspect. On ajoute encore bien des choses; mais en voil assez pour
aujourd'hui.




173.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 29 juillet 1676.

Voici un changement de scne qui vous paratra aussi agrable qu' tout
le monde. Je fus samedi  Versailles avec les Villars: voici comme cela
va. Vous connaissez la toilette de la reine, la messe, le dner; mais il
n'est plus besoin de se faire touffer pendant que Leurs Majests sont 
table; car  trois heures le roi, la reine, MONSIEUR, MADAME,
MADEMOISELLE, tout ce qu'il y a de princes et de princesses, madame de
Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin
ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement
du roi que vous connaissez. Tout est meubl divinement, tout est
magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud; on passe d'un
lieu  l'autre sans faire la presse nulle part. Un jeu de reversi donne
la forme, et fixe tout. Le roi est auprs de madame de Montespan, qui
tient la carte; MONSIEUR, la reine et madame de Soubise; Dangeau et
compagnie; Langle et compagnie; mille louis sont rpandus sur le tapis,
il n'y a point d'autres jetons. Je voyais jouer Dangeau, et j'admirais
combien nous sommes sots au jeu auprs de lui[471]. Il ne songe qu' son
affaire, et gagne o les autres perdent; il ne nglige rien, il profite
de tout, il n'est point distrait: en un mot, sa bonne conduite dfie la
fortune; aussi les deux cent mille francs en dix jours, les cent mille
cus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que
je prenais part  son jeu, de sorte que je fus assise trs-agrablement
et trs-commodment. Je saluai le roi, ainsi que vous me l'avez appris;
il me rendit mon salut, comme si j'avais t jeune et belle. La reine me
parla aussi longtemps de ma maladie que si c'et t une couche. Elle me
dit encore quelques mots de vous. M. le Duc me fit mille de ces caresses
 quoi il ne pense pas. Le marchal de Lorges m'attaqua sous le nom du
chevalier de Grignan, enfin _tutti quanti_. Vous savez ce que c'est que
de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve en son chemin. Madame de
Montespan me parla de Bourbon, elle me pria de lui conter Vichy; et
comment je m'en tais trouve; elle me dit que Bourbon, au lieu de
gurir un genou, lui a fait mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien
plat, comme disait la marchale de la Meilleraie; mais, srieusement,
c'est une chose surprenante que sa beaut; sa taille n'est pas de la
moiti si grosse qu'elle tait, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses
lvres, en soient moins bien. Elle tait tout habille de point de
France; coiffe de mille boucles; les deux des tempes lui tombent fort
bas sur les joues; des rubans noirs sur sa tte, des perles de la
marchale de l'Hpital, embellies de boucles et de pendeloques de
diamants de la dernire beaut, trois ou quatre poinons, point de
coiffe: en un mot, une triomphante beaut  faire admirer  tous les
ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignait qu'elle empchait toute la
France de voir le roi; elle l'a redonn, comme vous voyez; et vous ne
sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de quelle beaut cela
rend la cour. Cette agrable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il
y a de plus choisi, dure depuis trois heures jusqu' six. S'il vient des
courriers, le roi se retire un moment pour lire ses lettres, et puis
revient. Il y a toujours quelque musique qu'il coute, et qui fait un
trs-bon effet. Il cause avec les dames qui ont accoutum d'avoir cet
honneur. Enfin on quitte le jeu  six heures; on n'a point du tout de
peine  faire les comptes; il n'y a point de jetons ni de marques; les
poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis, les grosses de
mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-cinq chacun, c'est cent;
et puis celui qui fait en met dix. On donne chacun quatre louis  celui
qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer, et qu'on ne prend
pas la poule, on en met seize  la poule, pour apprendre  jouer mal 
propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure sur le coeur. Combien
avez-vous de coeurs? J'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai un, j'en ai
quatre: il n'en a donc que trois, que quatre; et Dangeau est ravi de
tout ce caquet: il dcouvre le jeu, il tire ses consquences, il voit 
qui il a affaire; enfin j'tais fort aise de voir cet excs d'habilet:
vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des cartes, car il sait
toutes les autres couleurs. On monte donc  six heures en calche, le
roi, madame de Montespan, MONSIEUR, madame de Thianges et la bonne
d'Heudicourt sur le strapontin, c'est--dire comme en paradis, ou dans
_la gloire de Nique_[472]. Vous savez comme ces calches sont faites;
on ne se regarde point, on est tourn du mme ct. La reine tait dans
une autre avec les princesses, et ensuite tout le monde attroup, selon
sa fantaisie. On va sur le canal dans des gondoles, on y trouve de la
musique, on revient  dix heures, on trouve la comdie; minuit sonne, on
fait _media noche_; voil comme se passa le samedi.

De vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on me demanda
de vos nouvelles, combien on me fit de questions sans attendre la
rponse, combien j'en pargnai, combien on s'en souciait peu, combien je
m'en souciais encore moins, vous reconnatriez au naturel l'_iniqua
corte_. Cependant elle ne fut jamais si agrable, et l'on souhaite fort
que cela continue. Madame de Nevers est fort jolie, fort modeste, fort
nave; sa beaut fait souvenir de vous; M. de Nevers est toujours le
mme, sa femme l'aime de passion. Mademoiselle de Thianges est plus
rgulirement belle que sa soeur, et beaucoup moins charmante. M. du
Maine est incomparable; son esprit tonne, et les choses qu'il dit ne se
peuvent imaginer. Madame de Maintenon, madame de Thianges, _Guelfes_ et
_Gibelins_[473], songez que tout est rassembl. MADAME me fit mille
honntets,  cause de la bonne princesse de Tarente. Madame de Monaco
tait  Paris.

M. le Prince fut voir l'autre jour madame de la Fayette; ce prince,
_all' cui spada ogni vittoria  certa_[474]. Le moyen de n'tre pas
flatt d'une telle estime, et d'autant plus qu'il ne la jette pas  la
tte des dames? Il parle de la guerre, il attend des nouvelles comme les
autres. On tremble un peu de celles d'Allemagne. On dit pourtant que le
Rhin est tellement enfl des neiges qui fondent des montagnes, que les
ennemis sont plus embarrasss que nous. Rambures[475] a t tu par un
de ses soldats, qui dchargeait trs-innocemment son mousquet. Le sige
d'Aire continue; nous y avons perdu quelques lieutenants aux gardes et
quelques soldats. L'arme de Schomberg est en pleine sret. Madame de
Schomberg s'est remise  m'aimer; le baron en profite par les caresses
excessives de son gnral. _Le petit glorieux_ n'a pas plus d'affaires
que les autres; il pourra s'ennuyer; mais s'il a besoin d'une contusion,
il faudra qu'il se la fasse lui-mme: Dieu les conserve dans cette
oisivet! Voil, ma trs-chre, d'pouvantables dtails: ou ils vous
ennuieront beaucoup, ou ils vous amuseront; ils ne peuvent point tre
indiffrents. Je souhaite que vous soyez dans cette humeur o vous me
dites quelquefois: Mais vous ne voulez pas me parler; mais j'admire ma
mre, qui aimerait mieux mourir que de me dire un seul mot. Oh! si vous
n'tes pas contente, ce n'est pas ma faute; non plus que la vtre, si je
ne l'ai pas t de la mort de Ruyter. Il y a des endroits dans vos
lettres qui sont divins. Vous me parlez trs-bien du mariage[476], il
n'y a rien de mieux; le jugement domine, mais c'est un peu tard.
Conservez-moi dans les bonnes grces de M. de la Garde, et toujours des
amitis pour moi  M. de Grignan. La justesse de nos penses sur votre
dpart renouvelle notre amiti.

Vous trouvez que ma plume est toujours taille pour dire des merveilles
du grand-matre[477], je ne le nie pas absolument: il est vrai que je
croyais m'tre moque de lui, en vous disant l'envie qu'il a de
parvenir, et comme il veut tre marchal de France _ la rigueur_, comme
du temps pass; mais c'est que vous m'en voulez sur ce sujet: le monde
est bien injuste.

Il l'a bien t aussi pour la Brinvilliers; jamais tant de crimes n'ont
t traits si doucement: elle n'a pas eu la question, on avait si peur
qu'elle ne parlt, qu'on lui faisait entrevoir une grce, et si bien
entrevoir, qu'elle ne croyait point mourir; elle dit en montant sur
l'chafaud: _C'est donc tout de bon?_ Enfin elle est au vent, et son
confesseur dit que c'est une sainte. M. le premier prsident (_de
Lamoignon_) avait choisi ce docteur[478] comme une merveille; il fut
tromp par les intresss, c'tait celui qu'on voulait qu'il prt.
N'avez-vous point vu ces gens qui font des tours de cartes? ils les
mlent fort longtemps, et vous disent d'en prendre une telle qu'il vous
plaira, et qu'ils ne s'en soucient pas; vous la prenez, vous croyez
l'avoir prise, et c'est justement celle qu'ils veulent:  l'application,
elle est juste. Le marchal de Villeroi disait l'autre jour: _Penautier
sera ruin de cette affaire-ci_; le marchal de Gramont rpondit: _Il
faudra qu'il supprime sa table_[479]: voil bien des pigrammes. Je
suppose que vous savez qu'on croit qu'il y a cent mille cus rpandus
pour faciliter toutes choses: l'innocence ne fait gure de telles
profusions. On ne peut crire tout ce qu'on sait; ce sera pour une
soire. Rien n'est si plaisant que tout ce que vous dites sur cette
horrible femme. Je crois que vous avez contentement; car il n'est pas
possible qu'elle soit en paradis; sa vilaine me doit tre spare des
autres. Assassiner est le plus sr; nous sommes de votre avis; c'est une
bagatelle en comparaison d'tre huit mois  tuer son pre, et  recevoir
toutes ses caresses et toutes ses douceurs,  quoi elle ne rpondait
qu'en doublant toujours la dose.

Contez  M. l'archevque (_d'Arles_) ce que m'a fait dire M. le premier
prsident pour ma sant. J'ai fait voir mes mains et quasi mes genoux 
Langeron, afin qu'il vous en rende compte. J'ai d'une manire de pommade
qui me gurira,  ce qu'on m'assure; je n'aurai point la cruaut de me
plonger dans le sang d'un boeuf, que la canicule ne soit passe. C'est
vous, ma fille, qui me gurirez de tous mes maux. Si M. de Grignan
pouvait comprendre le plaisir qu'il me fait d'approuver votre voyage, il
serait consol par avance de six semaines qu'il sera sans vous.

Madame de la Fayette n'est point mal avec madame de Schomberg. Cette
dernire me fait des merveilles, et son mari  mon fils. Madame de
Villars songe tout de bon  s'en aller en Savoie; elle vous trouvera en
chemin. Corbinelli vous adore, il n'en faut rien rabattre; il a toujours
des soins de moi admirables. Le _Bien bon_ vous prie de ne pas douter de
la joie qu'il aura de vous voir; il est persuad que ce remde m'est
ncessaire, et vous savez l'amiti qu'il a pour moi. Livry me revient
souvent dans la tte, et je dis que je commence  touffer, afin qu'on
approuve mon voyage. Adieu, ma trs-aimable et trs-aime; vous me priez
de vous aimer; ah! vraiment je le veux bien: il ne sera pas dit que je
vous refuse quelque chose.


  [471] Dans l'loge de Dangeau, Fontenelle s'arrte sur sa singulire
  supriorit dans l'art des jeux. Il faisait les combinaisons les plus
  savantes sans laisser apercevoir la moindre application. C'est lui qui
  a fourni  la Bruyre le caractre de Pamphile.

  [472] Princesse du roman des Amadis.

  [473] Deux fameuses factions florentines, nes dans le XIIe sicle,
  dont l'une tenait le parti des papes, et l'autre celui des empereurs.

  [474] Vers du Tasse.

  [475] Louis-Alexandre, marquis de Rambures, dernier rejeton de cette
  famille.

  [476] De M. de Lagarde.

  [477] Henri de Daillon, comte, puis cr duc du Lude.

  [478] M. Pirot, docteur en Sorbonne.

  [479] Penautier, intendant des tats du Languedoc, compromis dans
  l'affaire de la Brinvilliers; il fut acquitt, et reprit l'exercice de
  tous ses emplois.




174.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 5 aot 1676.

Je veux commencer aujourd'hui par ma sant; je me porte trs-bien, ma
chre enfant. J'ai vu le bon homme de Lorme  son retour de Maisons; il
m'a gronde de n'avoir pas t  Bourbon: mais c'est une radoterie; car
il avoue que, pour boire, Vichy est aussi bon: mais c'est pour suer,
dit-il, et j'ai su jusqu' l'excs: ainsi je n'ai pas chang d'avis sur
le choix que j'ai fait.

Aire est pris. Mon fils me mande mille biens du comte de Vaux, qui s'est
trouv le premier partout; mais il dnigre fort les assigs, qui ont
laiss prendre en une nuit le chemin couvert, la contrescarpe, passer le
foss plein d'eau, et prendre les dehors du plus bel ouvrage  corne
qu'on puisse voir, et qui enfin se sont rendus le dernier jour du mois,
sans que personne ait combattu. Ils ont t tellement pouvants de
notre canon, que les nerfs du dos qui servent  se tourner, et ceux qui
font remuer les jambes pour s'enfuir, n'ont pu tre arrts par la
volont d'acqurir de la gloire; et voil ce qui fait que nous prenons
des villes. C'est M. de Louvois qui en a tout l'honneur; il a un plein
pouvoir, et fait avancer et reculer les armes, comme il le trouve 
propos. Pendant que tout cela se passait, il y avait une illumination 
Versailles, qui annonait la victoire: ce fut samedi, quoiqu'on et dit
le contraire. On peut faire les ftes et les opras; srement le bonheur
du roi, joint  la capacit de ceux qui ont l'honneur de le servir,
remplira toujours ce qu'ils auront promis. J'ai l'esprit fort en libert
prsentement du ct de la guerre.

Quand vous lirez l'_Histoire des vizirs_, je vous conseille de ne pas
demeurer  _ces ttes coupes_ sur la table; ne quittez point le livre 
cet endroit, allez jusqu'au fils; et si vous trouvez un plus honnte
homme parmi ceux qui sont baptiss, vous vous en prendrez  moi: pour
l'ptre ddicatoire, j'avoue qu'elle devrait tre  la femme.

Voici une petite histoire que vous pouvez croire, comme si vous l'aviez
entendue. Le roi disait un de ces matins: En vrit, je crois que nous
ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais enfin je n'en serai pas moins
roi de France. M. de Montausier,

  Qui pour le pape ne dirait
  Une chose qu'il ne croirait,

lui dit: Il est vrai, sire, que vous seriez encore fort bien roi de
France, quand on vous aurait repris Metz, Toul et Verdun, et la Comt,
et plusieurs autres provinces dont vos prdcesseurs se sont bien
passs. Chacun se mit  serrer les lvres; et le Roi dit de trs-bonne
grce: Je vous entends bien, M. de Montausier; c'est--dire que vous
croyez que mes affaires vont mal: mais je trouve trs-bon ce que vous
dites; car je sais quel coeur vous avez pour moi. Cela est trs-vrai,
et je trouve que tous les deux firent parfaitement bien leur personnage.




175.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, vendredi 28 aot 1676.

J'en demande pardon  ma chre patrie, mais je voudrais bien que M. de
Schomberg ne trouvt point d'occasion de se battre: sa froideur et sa
manire tout oppose  M. de Luxembourg me font craindre aussi un
procd tout diffrent. Je viens d'crire un billet  madame de
Schomberg[480], pour en apprendre des nouvelles. C'est un mrite que
j'ai apprivois il y a longtemps; mais je m'en trouve encore mieux
depuis qu'elle est notre gnrale. Elle aime Corbinelli de passion:
jamais son bon esprit ne s'tait tourn du ct d'aucune sorte de
science; de sorte que cette nouveaut qu'elle trouve dans son commerce
lui donne aussi un plaisir tout extraordinaire dans sa conversation. On
dit que madame de Coulanges viendra demain ici avec lui; et j'en aurai
bien de la joie, puisque c'est  leur got que je devrai leur visite.
J'ai crit  d'Hacqueville pour ce que je voulais savoir de M. de
Pomponne, et encore pour une vingtime sollicitation  ce petit
bredouilleur de Parre. Je suis assure qu'il vous crira toutes les
mmes rponses qu'il me doit faire, et vous dira aussi comme, malgr le
bruit qui courait, M. de Mende a accept Alby.

Au reste, je lis les figures de la sainte-criture[481], qui prennent
l'affaire ds Adam. J'ai commenc par cette cration du monde que vous
aimez tant; cela conduit jusqu'aprs la mort de Notre-Seigneur: c'est
une belle suite, on y voit tout, quoiqu'en abrg; le style en est fort
beau, et vient de bon lieu: il y a des rflexions des Pres fort bien
mles; cette lecture est fort attachante. Pour moi, je passe bien plus
loin que les jsuites; et voyant les reproches d'ingratitude, les
punitions horribles dont Dieu afflige son peuple, je suis persuade que
nous avons notre libert tout entire; que par consquent nous sommes
trs-coupables, et mritons fort bien le feu et l'eau, dont Dieu se sert
quand il lui plat. Les jsuites n'en disent pas encore assez, et les
autres donnent sujet de murmurer contre la justice de Dieu, quand ils
affaiblissent tant notre libert. Voil le profit que je fais de mes
lectures. Je crois que mon confesseur m'ordonnera la philosophie de
Descartes.

Je crois que madame de Rochebonne est avec vous, et je m'en vais
l'embrasser. Est-elle bien aise dans sa maison paternelle? Tout le
chapitre[482] lui rend-il bien ses devoirs? A-t-elle bien de la joie de
voir ses neveux? Et Pauline[483]: est-il vrai qu'on l'appelle
mademoiselle de _Mazargues_[484]? Je serais fche de manquer au respect
que je lui dois. Et le petit de huit mois veut-il vivre cent ans? Je
suis si souvent  Grignan, qu'il me semble que vous me devriez voir
parmi vous tous. Ce serait une belle chose de se trouver tout d'un coup
aux lieux qui sont prsents  la pense. Voil mon joli mdecin
(_Amonio_) qui me trouve en fort bonne sant, tout glorieux de ce que je
lui ai obi deux ou trois jours. Il fait un temps frais, qui pourrait
bien nous dterminer  prendre de la poudre de mon bon homme: je vous le
manderai mercredi. J'espre que ceux qui sont  Paris vous auront mand
des nouvelles; je n'en sais aucune, comme vous voyez; ma lettre sent la
solitude de cette fort; mais dans cette solitude vous tes parfaitement
aime.


  [480] Susanne d'Aumale d'Harcourt.

  [481] L'_Histoire du Vieux et du Nouveau Testament_, etc., par le
  sieur de Royaumont (_le Maistre de Sacy_).

  [482] La collgiale de Grignan.

  [483] Pauline Adhmar de Monteil de Grignan, petite-fille de madame de
  Svign, elle tait alors ge d'environ trois ans.

  [484] Terre qui appartenait  la maison de Grignan.




176.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, vendredi 18 septembre 1676.

La pauvre madame de Coulanges a une grosse fivre avec des
redoublements; le frisson lui prit  Versailles, c'est demain le
quatrime jour; elle a t saigne, et si cela dure, elle est d'une
considration et dans un lieu qui ne permettent pas qu'on lui laisse une
goutte de sang. Sa petite poitrine est fort offense de cette fivre, et
moi encore plus; je ne puis songer  tout ce qu'elle m'a mand sur la
douleur qu'elle a de ne point revenir ici, sans en tre fort touche. Je
m'en vais demain la voir, car il faut que je sois ici dimanche pour
commencer ma vendange. Vous allez tre bien contente, ma fille, par le
temps que je vais donner  l'esprance de gurir mes mains. Corbinelli
m'a renvoy la lettre que vous lui crivez; vraiment, c'est la plus
agrable chose qu'on puisse voir: je la veux montrer  mon pre le
Bossu[485], c'est mon Malebranche[486]; il sera ravi de voir votre
esprit dans cette lettre; il vous rpondra s'il le peut; car quand il ne
trouve point de raisons, il ne met point de paroles  la place. Je suis
assure que vous aimeriez la navet et la clart de son esprit; il est
neveu de ce M. de la Lane[487] qui avait une si belle femme: le cardinal
de Retz vous a parl vingt fois de sa divine beaut. Il est neveu de ce
grand abb de la Lane[488], jansniste: toute sa race a de l'esprit, et
lui plus que tous; enfin il est cousin de ce petit la Lane qui danse.
Voyez un peu o je me suis engage; cela tait bien ncessaire!

Le feuillet de politique  Corbinelli est excellent; pour celui-l, il
s'entend tout seul; je ne le consulterai  personne. Le marchal de
Schomberg a donn sur l'arrire-garde des ennemis; il aurait tout
dfait, s'il les avait suivis avec plus de troupes; quarante dragons
plus braves que des hros y ont pri; un d'Aigremont tu sur la place;
le fils de Bussy, qui voulait aller par del paradis, prisonnier; le
comte de Vaux toujours des premiers; mais le reste de l'arme tait dans
l'inaction, et cinq cents chevaux firent tout ce vacarme. On dit que
c'est dommage que le dtachement n'ait pas t plus fort: je trouve 
tout moment que le plus juste s'abuse. Le _Bien bon_ mme a trouv
quelquefois de l'erreur dans son calcul: il vous embrasse de tout son
coeur; et moi par del tout ce que je puis vous en dire; je pense mille
fois le jour  la joie que j'aurai de vous avoir, ma trs-chre: croyez
que de tous ces coeurs o vous rgnez si bien, il n'y en a point o vous
soyez plus souveraine que dans le mien.


  [485] Chanoine de Sainte-Genevive, auteur d'un trait sur le pome
  pique.

  [486] Nicolas Malebranche, prtre de l'Oratoire, auteur de la
  _Recherche de la vrit_ et de plusieurs ouvrages trs-estims.

  [487] Pierre de la Lane, mort vers 1661, avait pous Marie Gastelle
  des Roches, dont la beaut a t clbre par Mnage et Chapelain.

  [488] Nol de la Lane, abb de Notre-Dame de Valcroissant, docteur de
  Sorbonne.




177.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 25 septembre 1676, chez mad. de Coulanges.

En vrit, ma fille, voici une pauvre petite femme bien malade; c'est le
onzime de son mal qui lui prit  Chville en revenant de Versailles.
Madame le Tellier fut frappe en mme temps qu'elle, et revint en
diligence  Paris, o elle reut hier le viatique. _Beau jeu_ (_la
demoiselle de madame de Coulanges_) fut frappe du mme trait; elle a
toujours suivi sa matresse; pas un remde n'a t ordonn dans la
chambre, qui ne l'ait t dans la garde-robe; un lavement, un lavement;
une saigne, une saigne; Notre-Seigneur, Notre-Seigneur; tous les
redoublements, tous les dlires, tout tait pareil: mais Dieu veuille
que cette communaut se spare. On vient de donner l'extrme-onction 
_Beaujeu_, et elle ne passera pas la nuit. Nous craignons demain le
redoublement de madame de Coulanges, parce que c'est celui qui figure
avec celui qui emporte cette pauvre fille. En vrit, c'est une terrible
maladie; mais ayant vu de quelle faon les mdecins font saigner
rudement une pauvre personne, et sachant que je n'ai point de veines, je
dclarai hier au premier prsident de la cour des aides, qui me vint
voir, que si je suis jamais en danger de mourir, je le prierai de
m'amener M. Sanguin ds le commencement; j'y suis trs-rsolue. Il n'y
a qu' voir ces messieurs pour ne vouloir jamais les mettre en
possession de son corps: c'est de l'arrire-main qu'ils ont tu
_Beaujeu_. J'ai pens vingt fois  Molire depuis que je vois tout ceci.
J'espre cependant que cette pauvre femme chappera, malgr tous leurs
mauvais traitements: elle est assez tranquille, et dans un repos qui lui
donnera la force de soutenir le redoublement de cette nuit.

J'ai vu madame de Saint-Gran, elle n'est nullement dconforte[489]; sa
maison sera toujours un rduit cet hiver: M. de Grignan y passera ses
soires amoureusement. Elle s'en va  Versailles comme les autres; je
vous assure qu'elle prtend jouir de ses pargnes, et vivre sur sa
rputation acquise; de longtemps elle n'aura puis ce fonds. Elle vous
fait mille amitis; elle est engraisse, elle est fort bien. Je vous
conjure, ma fille, de faire encore mes excuses au grand Roquesante, si
je ne lui fais pas rponse. Vous me mandez des merveilles de son amiti;
je n'en suis nullement surprise, connaissant son coeur comme je fais; il
mrite, par bien des raisons, la distinction et l'amiti que vous avez
pour lui. Je me porte fort bien; je suis ravie de n'avoir point
vendang; je ferai les autres remdes; et quand cette pauvre petite
femme sera mieux, j'irai encore me reposer quelques jours  Livry.
Brancas est arriv cette nuit  pied,  cheval, en charrette; il est
pm au pied du lit de cette pauvre malade: nulle amiti ne parat
devant la sienne. Celle que j'ai pour vous ne me parat pas petite.

J'ai trouv  Paris une affaire rpandue partout, qui vous paratra fort
ridicule: bien des gens vous l'apprendront; mais il me semble que vous
voyez plus clair dans mes lettres. Il y avait  la cour une manire
d'agent du roi de Pologne[490] qui marchandait toutes les plus belles
terres pour son matre. Enfin, il s'tait arrt  celle de Rieux en
Bretagne, dont il avait sign le contrat  cinq cent mille livres. Cet
agent a demand qu'on ft de cette terre un duch, le nom en blanc. Il y
a fait mettre les plus beaux droits, mles et femelles, et tout ce qu'il
vous plaira. Le roi, et tout le monde, croyait que c'tait ou pour M.
d'Arquien, ou pour le marquis de Bthune[491]. Cet agent a donn au roi
une lettre du roi de Pologne, qui lui nomme, devinez qui? Brisacier,
fils du matre des comptes; il s'levait par un train excessif et des
dpenses ridicules: on croyait simplement qu'il ft fou, cela n'est pas
bien rare. Il s'est trouv que le roi de Pologne, par je ne sais quelle
intrigue, assure que Brisacier est originaire de Pologne, en sorte que
voil son nom allong d'un _Ski_, et lui Polonais. Le roi de Pologne
ajoute que Brisacier est son parent, et qu'tant autrefois en France, il
avait voulu pouser sa soeur. Il a envoy une clef d'or  sa mre, comme
dame d'honneur de la reine. La mdisance, pour se divertir, disait que
le roi de Pologne, pour se divertir aussi, avait eu quelques lgres
dispositions  ne pas har la mre, et que ce petit garon tait son
fils; mais cela n'est point; la chimre est toute fonde sur sa bonne
maison de Pologne. Cependant le petit agent a divulgu cette affaire, la
croyant faite; et ds que le roi a su le vrai de l'aventure, il a trait
cet agent de fou et d'insolent, et l'a chass de Paris, disant que, sans
la considration du roi de Pologne, il l'aurait fait mettre en prison.
Sa Majest a crit au roi de Pologne, et s'est plainte fraternellement
de la profanation qu'il a voulu faire de la principale dignit du
royaume; mais le roi regarde toute la protection que le roi de Pologne a
accorde  un si mince sujet comme une surprise qu'on lui a faite, et
rvoque mme en doute le pouvoir de son agent. Il laisse  la plume de
M. de Pomponne toute la libert de s'tendre sur un si beau sujet. On
dit que ce petit agent s'est vad: ainsi cette affaire va dormir
jusqu'au retour du courrier.


  [489] Du dpart de madame de Villars, ambassadrice en Savoie.

  [490] Jean Sobieski.

  [491] Franois Gaston, dont la femme (Marie-Louise de la Grange
  d'Arquien) tait soeur de la reine de Pologne.




178.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, mercredi 7 octobre 1676.

Je vous cris un peu _ l'avance_, comme on dit en Provence, pour vous
dire que je revins ici dimanche, afin d'achever le beau temps et de me
reposer. Je m'y trouve trs-bien, et j'y fais une vie solitaire qui ne
me dplat pas, quand c'est pour peu de temps. Je vais aussi faire
quelques petits remdes  mes mains, purement pour l'amour de vous, car
je n'ai pas beaucoup de foi; et c'est toujours dans cette vue de vous
plaire que je me conserve, tant trs-persuade que l'heure de ma mort
ne peut ni avancer ni reculer; mais je suis les conduites ordinaires de
la bonne petite prudence humaine, croyant mme que c'est par elle qu'on
arrive aux ordres de la Providence. Ainsi, ma fille, je ne ngligerai
rien, puisque tout me parat comme une obissance ncessaire. Voil qui
est bien srieux; mais voici la suite de mon sjour  Paris de prs de
quinze jours: vous savez ce que je fis le vendredi, et comme j'allai
chez M. de Pomponne. Nous avons trouv, M. d'Hacqueville et moi, que
vous devez tre contents du rglement, puisque enfin le roi veut que le
lieutenant soit trait comme le gouverneur; et qu'on se trouve 
l'ouverture de l'assemble comme on a fait par le pass: voil une
grande affaire. Le samedi, M. et madame de Pomponne, madame de Vins,
d'Hacqueville et l'abb de Feuquires, vinrent me prendre pour aller
nous promener  Conflans. Il faisait trs-beau. Nous trouvmes cette
maison cent fois plus belle que du temps de M. de Richelieu. Il y a six
fontaines admirables, dont la machine tire l'eau de la rivire, et ne
finira que lorsqu'il n'y aura pas une goutte d'eau. On pense avec
plaisir  cette eau naturelle, et pour boire, et pour se baigner quand
on veut. M. de Pomponne tait trs-gai; nous causmes et nous rmes
extrmement. Avec sa sagesse, il trouvait partout un air de
_cathdrale_[492] qui nous rjouissait beaucoup. Cette petite partie
nous fit plaisir  tous; vous n'y ftes point oublie.

La vision de la _bonne femme_ passe  vue d'oeil, mais c'est sans croire
qu'il y ait plus autre chose que la crainte qui attache  _Quanto_. Pour
le voyage de M. de Marsillac, gardez-vous bien d'y entendre aucune
finesse; il a t fort court. M. de Marsillac est aussi bien que jamais
auprs du roi: il ne s'est ni amus, ni dtourn: il avait Gourville,
qui n'a pas souvent du temps  donner: il le promenait par toutes ses
terres, comme un fleuve qui apporte la graisse et la fertilit. Quant 
M. de la Rochefoucauld, il allait, comme un enfant, revoir Verteuil et
les lieux o il a chass avec tant de plaisir; je ne dis pas o il a t
amoureux, car je ne crois pas que ce qui s'appelle amoureux, il l'ait
jamais t. Il revient plus doucement que son fils, et passe en Touraine
chez madame de Valentin et chez l'abb d'Effiat. Il a t dans une
extrme peine de madame de Coulanges, qui revient assurment de la plus
grande maladie qu'on puisse avoir: la fivre ni les redoublements ne
l'ont point encore quitte; mais parce que toute la violence et la
rverie en sont dehors, elle se peut vanter d'tre dans le bon chemin de
la convalescence.

Je disais l'autre jour  madame de Coulanges que _Beaujeu_ avait eu sur
elle l'extrme-onction, et qu'on lui avait cri: _Jesus Maria_; elle me
rpondit avec une voix de l'autre monde: _H, que ne me le criait-on? je
le mritais autant qu'elle_. Que dites-vous de cette ambition? crivez
au petit Coulanges, il a t digne de compassion; il perdait tout en
perdant sa femme. Ce fut une chose fort touchante quand elle fit crire
 M. du Gu[493] pour lui recommander M. de Coulanges, et cela par
conscience et par justice, reconnaissant de l'avoir ruin, et demandant
 M. et  Mme du Gu cette marque de leur amiti comme la dernire:
elle leur demandait pardon, et leur bndiction en mme temps. Je vous
assure que ce fut une scne fort triste. Vous crirez donc  ce pauvre
petit homme, qui est parfaitement content de mon amiti: en vrit,
c'est dans ces occasions qu'il faut la tmoigner.

Votre petit Allemand parat extrmement adroit au bon abb; il est beau
comme un ange, et doux et honnte comme une pucelle. Il va rpter son
allemand chez M. de Strasbourg[494]. Je l'ai fort exhort  se rendre
digne: mais je vous dfie de deviner son nom; quoi que vous puissiez
dire, je vous dirai toujours, c'est autrement; c'est qu'il s'appelle
_Autrement_. N'est ce pas l un nom bien propre  ouvrir l'esprit  des
pointilleries continuelles? Je lui apprends  nouer des rubans: en un
mot, je crois que vous vous en trouverez fort bien.

Madame Cornuel tait l'autre jour chez Berryer[495], dont elle tait
maltraite; elle attendait  lui parler dans une antichambre qui tait
pleine de laquais. Il vint une espce d'honnte homme qui lui dit
qu'elle tait mal dans ce lieu-l. _Hlas!_ dit-elle, _j'y suis fort
bien; je ne les crains point tant qu'ils sont laquais_. Voil ce qui a
fait clater de rire M. de Pomponne, de ces rires que vous connaissez;
je crois que vous le trouverez fort plaisant aussi.

M. le cardinal m'crit, du lendemain qu'il a fait un pape, et m'assure
qu'il n'a aucun scrupule. Vous savez comme il a vit le sacrilge du
faux serment; les autres y doivent trouver un grand got, puisqu'il
n'est pas mme ncessaire. Il me mande que le pape est encore plus
saint d'effet que de nom; qu'il vous a crit de Lyon en passant, et
qu'il ne vous verra point en repassant, par la mme raison des galres,
dont il est trs-fch; de sorte qu'il se retrouvera dans peu de jours
chez lui, comme si de rien n'tait. Ce voyage lui a fait bien de
l'honneur, car il ne se peut rien ajouter au bon exemple qu'il a donn.
On croit mme que, par le bon choix du souverain pontife, il a remis
dans le conclave le Saint-Esprit, qui en tait exil depuis tant
d'annes. Aprs cet exemple, il n'y a point d'exil qui ne doive
esprer.

Vous voil donc dans la solitude; c'est prsentement que vous devez
craindre les esprits: je m'en vais parier que vous n'tes plus que cent
personnes dans votre chteau. Je suis persuade de toute l'_aimabilit_
de la belle Rochebonne; mais la constance de Corbinelli est abme dans
tant de philosophie, et il est si terriblement attach  la justesse des
raisonnements, que je ne vous rponds plus de lui. Il dit que le pre le
Bossu ne rpond pas bien  vos questions; qu'il aurait tort de vouloir
vous instruire, que vous en savez plus qu'eux tous: vous nous en
manderez votre avis.

Je vous ai mand l'histoire de Brisacier; on n'en peut rien dire jusqu'
ce que le courrier de Pologne soit revenu. Il est cependant hors de
Paris et de la cour: il assige la ville, et demeure chez ses amis aux
environs: il tait l'autre jour  Clichy: madame du Plessis le vint voir
de Fresne, pour faire les lamentations de la rupture de son march.
Brisacier lui dit qu'assurment il n'tait point rompu, et qu'on
verrait, au retour du courrier, s'il tait aussi fou qu'on disait. S'il
est protg de la reine de Pologne, ou du roi, nous en jugerons comme
vous faites.

M. de Bussy est arriv comme j'crivais cette lettre; je lui ai fait
voir votre souvenir. Il vous dira lui-mme combien il en est content. Il
m'a lu des mmoires les plus agrables du monde: ils ne seront pas
imprims[496], quoiqu'ils le mritassent bien mieux que beaucoup
d'autres choses.

On vient de nous dire que Brisacier et sa mre, qui taient ici prs 
Gagny, ont t enlevs; ce serait un mauvais prjug pour le duch.
Cette nouvelle est un peu crue: comme elle est prsentement  Paris,
d'Hacqueville ne manquera pas de vous l'apprendre. Je vous embrasse
mille fois, ma trs-chre, avec une tendresse fort au-dessus de ce que
je vous en pourrais dire.


  [492] La maison dont il s'agit appartenait aux archevques de Paris.

  [493] Pre de madame de Coulanges, intendant de Lyon.

  [494] Franois gon, cardinal de Furstemberg, vque de Strasbourg.

  [495] Louis Berryer, procureur syndic perptuel des secrtaires du
  roi. Il devait sa fortune  la protection de Colbert, dont il s'tait
  fait la crature; il avait t sergent au Mans, et l'on prtendait
  mme qu'il avait commenc par tre marqueur du jeu de paume.

  [496] La marquise de Coligny les fit imprimer aprs la mort de son
  pre.




179.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, mercredi 28 octobre 1676.

On ne peut jamais tre plus tonne que je le suis, de vous voir crire
que le mariage de M. de la Garde est rompu. Il est rompu! eh! bon Dieu!
n'avez-vous point entendu le cri que j'ai fait? Toute la fort l'a
rpt, et je suis trop heureuse d'tre en un lieu o je n'aie de
tmoins de ce premier tonnement que les chos. Je saurai bien prendre
dans la ville tous les tons d'une amie, et mme je n'y aurai pas de
peine. J'approuvais son choix, par la grande estime que j'ai pour lui;
et par la mme raison, je change comme lui. Plt  Dieu qu'il ft
dispos  revenir avec vous! vraiment ce serait bien l un conducteur
comme je le voudrais.

Je suis tonne que l'assemble ne soit point encore commence. M. de
Pomponne croyait que ce dt tre le 15 de ce mois. Vous passerez donc
encore la Toussaint  Grignan; mais aprs cela, ma trs-chre, ne
penserez-vous point  partir? Je vous ai dit tant de choses l-dessus,
et vous savez si bien ce que je pense, que je ne dois plus rien vous
dire. Le _frater_ est toujours ici, attendant les attestations qui lui
feront avoir son cong. Il clopine, il fait des remdes; et quoiqu'on
nous menace de toutes les svrits de l'ancienne discipline, nous
vivons en paix, dans l'esprance que nous ne serons point pendus. Nous
causons et nous lisons: le compre, qui sent que je suis ici pour
l'amour de lui, me fait des excuses de la pluie, et n'oublie rien pour
me divertir; il y russit  merveilles; nous parlons souvent de vous
avec tendresse.

  _Monsieur de Svign._

  La fille du seigneur _Alcantor_ n'pousera donc point le seigneur
  _Sganarelle_, qui n'a que cinquante-cinq ou cinquante-six ans[497]:
  j'en suis fch, tout tait dit, tous les frais taient faits. Je
  crois que la difficult de la consommation a t le plus grand
  obstacle; le chevalier _de la Gloire_[498] ne s'en trouvera pas plus
  mal; cela me console. Ma mre est ici pour l'amour de moi; je suis un
  pauvre criminel, que l'on menace tous les jours de la Bastille ou
  d'tre cass. J'espre pourtant que tout s'apaisera, par le retour
  prochain de toutes les troupes. L'tat o je suis pourrait tout seul
  produire cet effet; mais ce n'est plus la mode. Je fais donc tout ce
  que je puis pour consoler ma mre, et du vilain temps, et d'avoir
  quitt Paris: mais elle ne veut pas m'entendre quand je lui parle
  l-dessus. Elle revient toujours sur les soins que j'ai pris d'elle
  pendant sa maladie; et,  ce que je puis juger par ses discours, elle
  est fort fche que mon rhumatisme ne soit pas universel, et que je
  n'aie pas la fivre continue, afin de pouvoir me tmoigner toute la
  tendresse et toute l'tendue de sa reconnaissance. Elle serait tout 
  fait contente, si elle m'avait seulement vu en tat de me faire
  confesser; mais, par malheur, ce n'est pas pour cette fois: il faut
  qu'elle se rduise  me voir clopiner, comme clopinait jadis M. de la
  Rochefoucauld, qui va prsentement comme un Basque. Nous esprons vous
  voir bientt; ne nous trompez pas, et ne faites point l'impertinente:
  on dit que vous l'tes beaucoup sur ce chapitre. Adieu, ma belle
  petite soeur, je vous embrasse mille fois du meilleur de mon coeur.


_Madame de Svign._

Vous pouvez compter que vous aurez votre pension; j'irai la semaine qui
vient  Versailles, pour parler  M. Colbert avec le grand
d'Hacqueville: il nous la donna si vite pour vous faire partir; ne
voudra-t-il point en faire autant pour vous faire revenir? Adieu, ma
trs-chre et trs-parfaitement aime; j'embrasse tout ce qui est auprs
de vous. Dieu sait si je souhaite de vous voir: cependant je vous avoue
que je ne veux point que ce soit contre votre gr, ni avec tout le
chagrin que je crois voir dans vos lettres: il faut que vous partagiez
cette joie, si vous voulez que la mienne soit entire.


  [497] _Voyez_ la scne II du _Mariage forc_, comdie de Molire.

  [498] Le chevalier de Grignan.




180.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, mercredi 4 novembre 1676.

C'est une grande vrit, ma fille, que l'incertitude te la libert. Si
vous tiez contrainte, vous prendriez votre parti, vous ne seriez point
suspendue comme le tombeau de Mahomet[499], l'une des pierres d'aimant
aurait emport l'autre; vous ne seriez plus _dragonne_, qui est un tat
violent. La voix qui vous crie, en passant la Durance: _Ah! ma mre! ah!
ma mre!_ se ferait entendre ds Grignan; ou celle qui conseille de la
quitter ne vous troublerait point  Briare: ainsi je conclus qu'il n'y a
rien de si oppos  la libert que l'indiffrence et l'indtermination.
Mais le sage la Garde, qui a repris toute sa sagesse, a-t-il perdu aussi
son libre arbitre? Ne sait-il plus conseiller? ne sait-il point dcider?
Pour moi, vous avez vu que je dcide comme un concile; mais la Garde,
qui revient  Paris, ne saurait-il placer son voyage utilement pour
nous?

Si vous venez, ce n'est pas mal dire de descendre  Sully: la petite
duchesse vous enverra srement jusqu' Nemours, o certainement vous
trouverez des amis, et le lendemain encore des amis; ainsi en relais
d'amis vous vous trouverez dans votre chambre. On vous aurait un peu
mieux reue la dernire fois; mais votre lettre arriva si tard, que vous
surprtes tout le monde, et vous penstes mme ne me pas trouver, qui
et t une belle chose; nous ne tomberions pas dans le mme
inconvnient. Il faut que je me loue du chevalier (_de Grignan_); il
arriva vendredi au soir  Paris, il vint samedi dner ici; cela n'est il
pas joli? Je l'embrassai de fort bon coeur; nous dmes ce que nous
pensions touchant vos incertitudes. Je m'en vais faire un tour  Paris.
Je veux voir M. de Louvois sur votre frre, qui est toujours ici sans
cong; cela m'inquite. Je veux voir aussi M. Colbert pour votre
pension: je n'ai que ces deux petites visites  faire. Je crois que
j'irai jusqu' Versailles; je vous en rendrai compte. Il fait cependant
ici le plus beau temps du monde; la campagne n'est point encore
affreuse; les chasseurs ont t favoriss de saint Hubert.

Nous lisons toujours saint Augustin avec transport: il y a quelque chose
de si noble et de si grand dans ses penses, que tout le mal qui peut
arriver de sa doctrine, aux esprits mal faits, est bien moindre que le
bien que les autres en retirent. Vous croyez que je fais l'entendue;
mais quand vous verrez comme cela s'est familiaris, vous ne serez pas
tonne de ma capacit. Vous m'assurez que si vous ne m'aimiez pas plus
que vous ne le dites, vous ne m'aimeriez gure: je suis tente de
ravauder sur cette expression, et de la tant retourner que j'en fasse
une rudesse; mais non, je suis persuade que vous m'aimez, et Dieu sait
aussi bien mieux que vous de quelle manire je vous aime. Je suis fort
aise que Pauline me ressemble: elle vous fera souvenir de moi. _Ah! ma
mre! il n'est pas besoin de cela._


  _Monsieur de Svign._

  Quand je songe que M. de la Garde est avec vous, et qu'il vous voit
  recevoir vos lettres, je tremble qu'il n'ait vu sur votre paule la
  sottise que je vous crivais[500] il y a quelques jours. L-dessus, je
  frmis et je m'crie: _Ah! ma soeur! ah! ma soeur!_ si j'tais aussi
  libre que vous l'tes, et que j'entendisse cette voix comme vous
  entendez celle d'_ah! ma mre! ah! ma mre!_ je serais bientt en
  Provence. Je ne comprends pas que vous puissiez balancer; vous donnez
  des annes entires  M. de Grignan, et  ce que vous devez  toute la
  famille des Grignans: y a-t-il, aprs cela, une loi assez austre pour
  vous empcher de donner quatre mois  la vtre? Jamais les lois de
  chevalerie, qui faisaient jurer Sancho Pana, n'ont t si svres; et
  si don Quichotte et eu pour lui un auteur aussi grave que M. de la
  Garde, il aurait assurment permis  son cuyer de changer de monture
  avec le chevalier de l'armet de Mambrin. Profitez donc de M. de la
  Garde, puisque vous l'avez; accordez ensemble votre voyage, et songez
  que vous avez plusieurs devoirs  remplir. On est sr de votre coeur;
  mais ce n'est pas toujours assez, il faut des _signifiances_[501].
  Partagez donc vos faveurs et votre prsence entre l'un et l'autre
  hmisphre,  l'exemple du soleil qui nous luit: voil une assez belle
  faon de parler pour n'en pas demeurer l. Adieu, ma belle petite
  soeur, j'ai toujours une cuisse bleue, et j'ai grand'peur de l'avoir
  tout l'hiver.


  [499] Il est faux que le tombeau de Mahomet,  Mdine, soit suspendu 
  une pierre d'aimant. Cette fable est dmentie par tous les crivains
  orientaux.

  [500] _Voyez_ la lettre du 28 octobre.

  [501] Allusion  la scne Ire du IIe acte de _Don Juan_.




181.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 6 novembre 1676.

M'y voici donc arrive. J'ai dn chez cette bonne Bagnols; j'ai trouv
madame de Coulanges dans cette chambre belle et brillante du soleil, o
je vous ai tant vue quasi aussi brillante que lui. Cette pauvre
convalescente m'a reue agrablement: elle vous veut crire deux mots;
c'est peut-tre quelque nouvelle de l'autre monde que vous serez bien
aise de savoir. Elle m'a cont les transparents: avez-vous ou parler
des transparents? Ce sont des habits entiers des plus beaux brocarts
d'or et d'azur qu'on puisse voir, et par-dessus des robes noires
transparentes, ou de belle dentelle d'Angleterre, ou de chenilles
veloutes sur un tissu, comme ces dentelles d'hiver que vous avez vues:
cela compose un transparent qui est un habit noir, et un habit tout
d'or, ou d'argent, ou de couleur, comme on le veut, et voil la mode.
C'est avec cela qu'on fit un bal le jour de Saint-Hubert, qui dura une
demi-heure; personne n'y voulut danser. Le roi y poussa madame
d'Heudicourt  vive force; elle obit; mais enfin le combat finit, faute
de combattants. Les beaux justaucorps en broderie destins pour
Villers-Coterets servent le soir aux promenades, et ont servi  la
Saint-Hubert. M. le Prince a mand de Chantilly aux dames que leurs
transparents seraient mille fois plus beaux si elles voulaient les
mettre  cru; je doute qu'elles fussent mieux. Les Grancey et les Monaco
n'ont point t de ces plaisirs,  cause que cette dernire est malade,
et que la mre _des Anges_[502] a t  l'agonie. On dit que la marquise
de la Fert y est, depuis dimanche, d'un travail affreux qui ne finit
point, et o Bouchet perd son latin.

M. de Langle a donn  madame de Montespan une robe d'or sur or,
rebrod d'or, rebord d'or, et par-dessus un or fris, rebroch d'un or
ml avec un certain or, qui fait la plus divine toffe qui ait jamais
t imagine: ce sont les fes qui ont fait cet ouvrage en secret; me
vivante n'en avait connaissance. On la voulut donner aussi
mystrieusement qu'elle avait t fabrique. Le tailleur de madame de
Montespan lui apporta l'habit qu'elle lui avait ordonn; il en avait
fait le corps sur des mesures ridicules: voil des cris et des
gronderies, comme vous pouvez le penser; le tailleur dit en tremblant:
Madame, comme le temps presse, voyez si cet autre habit que voil ne
pourrait point vous accommoder, faute d'autre. On dcouvrit l'habit:
Ah! la belle chose! ah! quelle toffe! vient-elle du ciel? Il n'y en a
point de pareille sur la terre. On essaye le corps; il est  peindre. Le
roi arrive; le tailleur dit: Madame, il est fait pour vous. On comprend
que c'est une galanterie; mais qui peut l'avoir faite? C'est Langle,
dit le roi. C'est Langle assurment, dit madame de Montespan; personne
que lui ne peut avoir imagin une telle magnificence; c'est Langle,
c'est Langle: tout le monde rpte, C'est Langle; les chos en
demeurent d'accord, et disent, C'est Langle: et moi, ma fille, je vous
dis, pour tre  la mode, C'est Langle.


  [502] La marchale de Grancey.




182.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, mercredi 25 novembre 1676.

Je me promne dans cette avenue, je vois venir un courrier. Qui est-ce?
c'est Pomier; ah, vraiment! voil qui est admirable. Et quand viendra ma
fille?--Madame, elle doit tre partie prsentement.--Venez donc que je
vous embrasse. Et votre don de l'assemble?--Madame, il est accord.--A
combien?--A huit cent mille francs. Voil qui est fort bien, notre
pressoir est bon, il n'y a rien  craindre, il n'y a qu' serrer, notre
corde est bonne. Enfin, j'ouvre votre lettre, et je vois un dtail qui
me ravit. Je reconnais aisment les deux caractres, et je vois enfin
que vous partez. Je ne vous dis rien sur la parfaite joie que j'en ai.
Je vais demain  Paris avec mon fils; il n'y a plus de danger pour lui.
J'cris un mot  M. de Pomponne, pour lui prsenter notre courrier. Vous
tes en chemin par un temps admirable, mais je crains la gele. Je vous
enverrai un carrosse o vous voudrez. Je vais renvoyer Pomier, afin
qu'il aille ce soir  Versailles, c'est--dire  Saint-Germain.
J'trangle tout, car le temps presse. Je me porte fort bien; je vous
embrasse mille fois, et le _frater_ aussi.




183.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, dimanche au soir 15 dcembre 1676.

Que ne vous dois-je point, ma chre enfant, pour tant de peines, de
fatigues, d'ennuis, de froid, de gele, de frimas, de veilles? Je crois
avoir souffert toutes ces incommodits avec vous; ma pense n'a pas t
un moment spare de vous, je vous ai suivie partout, et j'ai trouv
mille fois que je ne valais pas l'extrme peine que vous preniez pour
moi, c'est--dire par un certain ct; car celui de la tendresse et de
l'amiti relve bien mon mrite  votre gard. Quel voyage, bon Dieu! et
quelle saison! vous arriverez prcisment le plus court jour de l'anne,
et par consquent vous nous ramnerez le soleil. J'ai vu une devise qui
me conviendrait assez; c'est un arbre sec, et comme mort, et autour ces
paroles: _Fin che sol ritorni_. Qu'en dites-vous, ma fille? Je ne vous
parlerai donc point de votre voyage, nulle question l-dessus; nous
tirerons le rideau sur vingt jours d'extrmes fatigues, et nous
tcherons de donner un autre cours aux petits esprits, et d'autres
ides  votre imagination. Je n'irai point  Melun; je craindrais de
vous donner une mauvaise nuit, par une dissipation peu convenable au
repos: mais je vous attendrai  dner  Villeneuve-Saint-Georges; vous y
trouverez votre potage tout chaud; et, sans faire tort  qui que ce
puisse tre, vous y trouverez la personne du monde qui vous aime le plus
parfaitement. L'abb vous attendra dans votre chambre bien claire,
avec un bon feu. Ma chre enfant, quelle joie! puis-je en avoir jamais
une plus sensible?

N. B. _Madame de Grignan arriva  Paris le 22 dcembre 1676, et elle ne
retourna en Provence qu'au mois de juin 1677._




184.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mardi 8 juin 1677.

Non, ma fille, je ne vous dis rien, rien du tout; vous ne savez que trop
ce que mon coeur est pour vous: mais puis-je vous cacher tout  fait
l'inquitude que me donne votre sant? c'est un endroit par o je
n'avais pas encore t blesse; cette premire preuve n'est pas
mauvaise: je vous plains d'avoir le mme mal pour moi; mais plt  Dieu
que je n'eusse pas plus de sujet de craindre que vous! Ce qui me
console, c'est l'assurance que M. de Grignan m'a donne de ne point
pousser  bout votre courage; il est charg d'une vie o tient
absolument la mienne: ce n'est pas une raison pour lui faire augmenter
ses soins; celle de l'amiti qu'il a pour vous est la plus forte. C'est
aussi dans cette confiance, mon trs-cher comte, que je vous recommande
encore ma fille: observez-la bien, parlez  Montgobert, entendez-vous
ensemble pour une affaire si importante. Je compte fort sur vous, ma
chre Montgobert. Ah! ma chre enfant, tous les soins de ceux qui sont
autour de vous ne vous manqueront pas; mais ils vous seront bien
inutiles, si vous ne vous gouvernez vous-mme. Vous vous sentez mieux
que personne; et si vous trouvez que vous ayez assez de force pour aller
 Grignan, et que tout d'un coup vous trouviez que vous n'en avez pas
assez pour revenir  Paris; si enfin les mdecins de ce pays-l, qui ne
voudront pas que l'honneur de vous gurir leur chappe, vous mettent au
point d'tre plus puise que vous ne l'tes; ah! ne croyez pas que je
puisse rsister  cette douleur. Mais je veux esprer qu' notre honte
tout ira bien. Je ne me soucierai gure de l'affront que vous ferez 
l'air natal, pourvu que vous soyez dans un meilleur tat. Je suis chez
la bonne Troche, dont l'amiti est charmante; nulle autre ne m'tait
propre; je vous crirai encore demain un mot; ne m'tez point cette
unique consolation. J'ai bien envie de savoir de vos nouvelles; pour
moi, je suis en parfaite sant, les larmes ne me font point de mal. J'ai
dn, je m'en vais chercher madame de Vins et mademoiselle de Mri.
Adieu, mes chers enfants: que cette calche que j'ai vue partir est bien
prcisment ce qui m'occupe, et le sujet de toutes mes penses!




185.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 14 juin 1677.

J'ai reu votre lettre de Villeneuve-la-Guerre. Enfin, ma fille, il est
donc vrai que vous vous portez mieux, et que le repos, le silence et la
complaisance que vous avez pour ceux qui vous gouvernent, vous donnent
un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez vous reprsenter si je
respire, d'esprer que vous allez vous rtablir! je vous avoue que nul
remde au monde n'est si bon pour me soulager le coeur, que de m'ter de
l'esprit l'tat o je vous ai vue ces derniers jours. Je ne soutiens
point cette pense; j'en ai mme t si frappe, que je n'ai pas dml
la part que votre absence a eue dans ce que j'ai senti. Vous ne sauriez
tre trop persuade de la sensible joie que j'ai de vous voir, et de
l'ennui que je trouve  passer ma vie sans vous: cependant je ne suis
pas encore entre dans ces rflexions, et je n'ai fait que penser 
votre tat, transir pour l'avenir, et craindre qu'il ne devienne pis.
Voil ce qui m'a possde; quand je serai en repos l-dessus, je crois
que je n'aurai pas le temps de penser  toutes ces autres choses, et que
vous songerez  votre retour. Ma chre enfant, il faut que les
rflexions que vous ferez encore entre ci et l vous tent un peu des
craintes inutiles que vous avez pour ma sant: je me sens coupable d'une
partie de vos _dragons_; quel dommage que vous prodiguiez vos
inquitudes pour une sant toute rtablie, et qui n'a plus  craindre
que le mal que vous faites  la vtre! Je suis assure que deux ou trois
mois vous ont quelquefois dfigur vos _dragons_ d'une telle sorte, que
vous ne les avez pas reconnus. Songez, ma fille, qu'ils sont toujours
comme dans ce temps-l, et que c'est votre seule imagination qui leur
donne un prix qui n'est pas. Vous qui avez tant de raison et de courage,
faut-il que vous soyez la dupe de ces vains fantmes? Vous croyez que
je suis malade, je me porte bien: vous regrettez Vichy, je n'en ai nul
besoin, que par une prcaution qui peut fort bien se retarder; ainsi de
mille autres choses. Pour moi, je suis un peu coupable: je plaais Vichy
au printemps, pour tre plus long-temps avec vous; encore est-ce quelque
chose: cela n'a pas russi, la Providence a drang tout cela; h bien,
ma fille, c'est peut-tre parce qu'elle a rgl votre gurison, contre
toute apparence, par cette conduite. Je vous tiens  mon avantage quand
je vous cris; vous ne me rpondez point, et je pousse mes discours tant
que je veux. Ce que dit Montgobert de cette aiguillette noue est une
des plaisantes choses du monde: dnouez-la, ma fille, et ne soyez point
si vive sur des riens. Quant  moi, si j'ai de l'inquitude, elle n'est
que trop bien fonde; ce n'est point une vision que l'tat o je vous ai
laisse. M. de Grignan et tous vos amis en ont t effrays. Je saute
aux nues quand on me vient dire: Vous vous faites mourir toutes deux, il
faut vous sparer. Vraiment voil un beau remde, et bien propre en
effet  finir tous mes maux! Mais ce n'est pas comme ils l'entendent:
ils lisaient dans ma pense, et trouvaient que j'tais en peine de vous;
et de quoi veulent-ils donc que je sois en peine? Je n'ai jamais vu tant
d'injustice qu'on m'en a fait dans ces derniers temps. Ce n'tait pas
vous; au contraire, je vous conjure, ma fille, de ne point croire que
vous ayez rien  vous reprocher  mon gard: tout cela roulait sur ce
soin de ma sant, dont il faut vous corriger; vous n'avez point cach
votre amiti, comme vous le pensez. Que voulez-vous dire? est-il
possible que vous puissiez tirer un _dragon_ de tant de douceurs, de
caresses, de soins, de tendresses, de complaisances? Ne me parlez donc
plus sur ce ton: il faudrait que je fusse bien draisonnable, si je
n'tais pleinement satisfaite. Ne me grondez point de trop crire, cela
me fait plaisir; je m'en vais laisser l ma lettre jusqu' demain.




186.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 30 juin 1677.

Vous m'apprenez enfin que vous voil  Grignan. Les soins que vous avez
de m'crire me sont de continuelles marques de votre amiti: je vous
assure au moins que vous ne vous trompez pas dans la pense que j'ai
besoin de ce secours; rien ne m'est en effet si ncessaire. Il est vrai,
et j'y pense trop souvent, que votre prsence me l'et t beaucoup
davantage; mais vous tiez dispose d'une manire si extraordinaire,
que les mmes penses qui vous ont dtermine  partir m'ont fait
consentir  cette douleur, sans oser faire autre chose que d'touffer
mes sentiments. C'tait un crime pour moi que d'tre en peine de votre
sant: je vous voyais prir devant mes yeux, et il ne m'tait pas permis
de rpandre une larme; c'tait vous tuer, c'tait vous assassiner; il
fallait touffer: je n'ai jamais vu une sorte de martyre plus cruel ni
plus nouveau. Si, au lieu de cette contrainte, qui ne faisait
qu'augmenter ma peine, vous eussiez t dispose  vous tenir pour
languissante, et que votre amiti pour moi se ft tourne en
complaisance, et  me tmoigner un vritable dsir de suivre les avis
des mdecins,  vous nourrir,  suivre un rgime,  m'avouer que le
repos et l'air de Livry vous eussent t bons; c'est cela qui m'et
vritablement console, et non pas d'craser tous nos sentiments. Ah! ma
fille, nous tions d'une manire sur la fin qu'il fallait faire comme
nous avons fait. Dieu nous montrait sa volont par cette conduite: mais
il faut tcher de voir s'il ne veut pas bien que nous nous corrigions,
et qu'au lieu du dsespoir auquel vous me condamniez par amiti, il ne
serait point un peu plus naturel et plus commode de donner  nos coeurs
la libert qu'ils veulent avoir, et sans laquelle il n'est pas possible
de vivre en repos. Voil qui est une fois dit pour toutes, je n'en dirai
plus rien: mais faisons nos rflexions chacune de notre ct, afin que,
quand il plaira  Dieu que nous nous retrouvions ensemble, nous ne
retombions pas dans de pareils inconvnients. C'est une marque du besoin
que vous aviez de ne plus vous contraindre, que le soulagement que vous
avez trouv dans la fatigue d'un voyage si long. Il faut des remdes
extraordinaires aux personnes qui le sont; les mdecins n'eussent jamais
imagin celui-l. Dieu veuille qu'il continue d'tre bon, et que l'air
de Grignan ne lui soit point contraire! Il fallait que je vous crivisse
tout ceci en une seule fois pour soulager mon coeur, et pour vous dire
qu' la premire occasion nous ne nous mettions plus dans le cas qu'on
vienne nous faire l'abominable compliment de nous dire, avec toute sorte
d'agrment, que, pour tre fort bien, il faut ne nous revoir jamais.
J'admire la patience qui peut souffrir la cruaut de cette pense.

Vous m'avez fait venir les larmes aux yeux en me parlant de votre
petit[503]. Hlas! le pauvre enfant! le moyen de le regarder en cet
tat? Je ne me ddis point de ce que j'en ai toujours pens: mais je
crois que par tendresse on devait souhaiter qu'il ft dj o son
bonheur l'appelle. Pauline me parat digne d'tre votre jouet; sa
ressemblance mme ne vous dplaira point; du moins je l'espre. Ce petit
nez _carr_[504] est une belle pice  retrouver chez vous. Je trouve
plaisant que les nez de Grignan n'aient voulu permettre que celui-l, et
n'aient point voulu entendre parler du vtre; c'et t bien plus tt
fait: mais ils ont eu peur des extrmits, et n'ont point craint cette
modification. Le petit marquis est fort joli; et, pour n'tre pas chang
en mieux, il ne faut pas que vous en ayez du chagrin. Parlez-moi souvent
de ce petit peuple, et de l'amusement que vous y trouvez. Je revins
dimanche de Livry. Je n'ai point vu le coadjuteur, ni aucun Grignan,
depuis que je suis ici. Je laisse  la Garde  vous mander les
nouvelles; il me semble que tout est comme auparavant. _Io_ est dans les
prairies en toute libert, et n'est observe par aucun Argus: Junon
tonnante et triomphante[505]. Corbinelli revient[506]; je m'en vais dans
deux jours le recevoir  Livry. Le cardinal l'aime autant que nous; le
gros abb m'a montr des lettres plaisantes qu'ils vous crivent. Enfin,
aprs avoir bien _tourn_, notre me _est verte_; 'a t un grand jeu
pour son minence qu'un esprit neuf comme celui de notre ami. Adieu, ma
trs-chre, continuez de m'aimer; instruisez-moi de vous en peu de mots;
car je vous recommande toujours de retrancher vos critures. Pour moi,
je n'ai que votre commerce uniquement, et j'cris une lettre  plusieurs
reprises. Je crois que madame de Coulanges n'ira point  Lyon, elle a
trop d'affaires ici. _Oh! que je fais de poudre[507]!_ D'o vient que
vous avez une soeur[508], et que ce n'est pas madame de Rochebonne? Je
vous souhaiterais pour l'une les mmes sentiments que pour l'autre; mais
il me semble que ce n'est pas tout  fait la mme chose.


  [503] Il s'agissait ici du petit enfant venu  huit mois.

  [504] Comme celui de madame de Svign.

  [505] Allusion relative  madame de Ludres et  madame de Montespan.

  [506] De Commercy, o il tait all voir le cardinal de Retz.

  [507] Allusion  une fable de _la Mouche_, envoye par madame de
  Grignan.

  [508] La marquise de Saint Andiol, soeur de M. de Grignan.




187.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, samedi 3 juillet 1677.

Hlas! ma chre, je suis fche de votre pauvre petit enfant[509]! il
est impossible que cela ne touche. Ce n'est pas, comme vous savez, que
j'aie compt sur sa vie. Je le trouvais, sur la peinture qu'on m'en
avait faite, sans aucune esprance: mais enfin c'est une perte pour
vous, en voil trois. Dieu vous conserve le seul qui vous reste! il me
parat dj un fort honnte homme: j'aimerais mieux son bon sens et sa
droite raison, que toute la vivacit de ceux qu'on admire  cet ge, et
qui sont des sots  vingt ans. Soyez contente du vtre, ma fille, et
menez-le doucement, comme un cheval qui a la bouche dlicate, et
souvenez-vous de ce que je vous ai dit sur sa timidit: ce conseil vient
de gens qui sont plus habiles que moi; mais l'on sent qu'il est fort
bon. Pour Pauline, j'ai une petite chose  vous dire: c'est que, de la
faon dont vous me la reprsentez, elle pourrait fort bien tre aussi
belle que vous: voil justement comme vous tiez; Dieu vous prserve
d'une si parfaite ressemblance, et d'un coeur fait comme le mien! Enfin,
je vois que vous l'aimez, qu'elle est aimable, et qu'elle vous divertit.
Je voudrais bien pouvoir l'embrasser, et reconnatre _ce chien de visage
que j'ai vu quelque part_.

Je suis ici depuis hier matin. J'avais dessein d'attendre Corbinelli au
passage, et de le prendre au bout de l'avenue, pour causer avec lui
jusqu' demain. Nous avons pris toutes les prcautions, nous avons
envoy  Claie, et il se trouve qu'il avait pass une demi-heure
auparavant. Je vais demain le voir  Paris, et je vous manderai des
nouvelles de son voyage; car je n'achverai cette lettre que mercredi.
Ah! ma trs-chre, que je vous souhaiterais des nuits comme on les a
ici! quel air doux et gracieux! quelle fracheur! quelle tranquillit!
quel silence! Je voudrais pouvoir vous envoyer de tout cela, et que
votre bise ft confondue. Vous me dites que je suis en peine de votre
maigreur: je vous l'avoue; c'est qu'elle parle et dit votre mauvaise
sant. Votre temprament, c'est d'tre grasse; si ce n'est, comme vous
dites, que Dieu vous punisse d'avoir voulu dtruire une si belle sant
et une machine si bien compose: c'est une si grande rage que de pareils
attentats, que Dieu est juste quand il les punit; mais ceux qui en sont
affligs ont, ce me semble, beaucoup de raison de l'tre. Vous voulez
me persuader la duret de votre coeur, pour me rassurer sur la perte de
votre petit; je ne sais, mon enfant, o vous prenez cette duret; je ne
la trouve que pour vous: mais pour moi, et pour tout ce que vous devez
aimer, vous n'tes que trop sensible; c'est votre plus grand mal, vous
en tes dvore et consume. Eh! ma chre, prenez sur nous, et donnez-le
au soin de votre personne; comptez-vous pour quelque chose, et nous vous
serons obligs de toutes les marques d'amiti que vous nous donnerez par
ce ct-l; vous ne sauriez rien faire pour moi qui me touche le coeur
plus sensiblement. Je suis tonne que le petit marquis et sa soeur
n'aient point t fchs du petit frre: cherchons un peu o ils
auraient pris ce coeur tranquille; ce n'est pas chez vous assurment.

Vous voyez bien que la longueur de cette lettre vient proprement de ce
que j'abuse de la permission de causer  Livry, o je suis seule, et
sans aucune affaire. Je devrais bien faire un compliment  M. de Grignan
sur la mort de ce petit; mais quand on songe que c'est un ange devant
Dieu, le mot de douleur et d'affliction ne se peut prononcer: il faut
que des chrtiens se rjouissent, s'ils ont le moindre principe de la
religion qu'ils professent.


  [509] L'enfant n en fvrier 1676,  huit mois.




188.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, vendredi 16 juillet 1677.

J'arrivai hier au soir ici, ma trs-chre: il y fait parfaitement beau;
j'y suis seule, et dans une paix, un silence, un loisir, dont je suis
ravie. Ne voulez-vous pas bien que je me divertisse  causer un peu avec
vous? Songez que je n'ai nul commerce qu'avec vous; quand j'ai crit en
Provence, j'ai tout crit. Je ne crois pas en effet que vous eussiez la
cruaut de nommer un commerce une lettre en huit jours  madame de
Lavardin. Les lettres d'affaires ne sont ni frquentes, ni longues. Mais
vous, mon enfant, vous tes en butte  dix ou douze personnes qui sont 
peu prs ces coeurs dont vous tes uniquement adore, et que je vous ai
vue compter sur vos doigts. Ils n'ont tous qu'une lettre  crire, et il
en faut douze pour y faire rponse; voyez ce que c'est par semaine, et
si vous n'tes pas tue, assassine; chacun en disant: Pour moi, je ne
veux point de rponse, seulement trois lignes pour savoir comme elle se
porte. Voil le langage; et de moi la premire: enfin nous vous
assommons; mais c'est avec toute l'honntet et la politesse de l'homme
de la comdie, qui donne des coups de bton avec un visage gracieux, en
demandant pardon, et disant, avec une grande rvrence: Monsieur, vous
le voulez donc, j'en suis au dsespoir[510]. Cette application est
juste et trop aise  faire, je n'en dirai pas davantage.

Mercredi au soir, aprs vous avoir crit, je fus prie, avec toutes
sortes d'amitis, d'aller souper chez Gourville avec mesdames de
Schomberg, de Frontenac, de Coulanges, M. le Duc, MM. de la
Rochefoucauld, Barillon, Briole, Coulanges, Svign. Le matre du logis
nous reut dans un lieu nouvellement rebti, le jardin de plain-pied de
l'htel de Cond[511], des jets d'eau, des cabinets, des alles en
terrasses, six hautbois dans un coin, six violons dans un autre, des
fltes douces un peu plus prs, un soup enchant, une basse de viole
admirable, une lune qui fut tmoin de tout. Si vous ne hassiez point 
vous divertir, vous regretteriez de n'avoir point t avec nous. Il est
vrai que le mme inconvnient du jour que vous y tiez arriva et
arrivera toujours, c'est--dire qu'on assemble une trs-bonne compagnie
pour se taire, et  condition de ne pas dire un mot: Barillon, Svign
et moi nous en rmes, et nous pensmes  vous. Le lendemain, qui tait
jeudi, j'allai au palais, et je fis si bien (le bon abb le dit ainsi)
que j'obtins une petite injustice, aprs en avoir souffert beaucoup de
grandes, par laquelle je toucherai deux cents louis, en attendant sept
cents autres que je devrais avoir il y a huit mois, et qu'on dit que
j'aurai cet hiver. Aprs cette misrable petite expdition, je vins le
soir ici me reposer; et me voil rsolue d'y demeurer jusqu'au 8 du mois
prochain, qu'il faudra m'aller prparer pour aller en Bourgogne et 
Vichy. J'irai peut-tre dner quelquefois  Paris: madame de la Fayette
se porte mieux. J'irai  Pomponne demain; le grand d'Hacqueville y est
ds hier, je le ramnerai ici. Le _frater_ va chez la belle, et la
rjouit fort; elle est gaie naturellement; les mres lui font aussi une
trs-bonne mine.

Corbinelli me viendra voir ici; il a fort approuv et admir ce que vous
mandez de cette mtaphysique, et de l'esprit que vous avez eu de la
comprendre. Il est vrai qu'ils se jettent dans de grands embarras, aussi
bien que sur la prdestination et sur la libert. Corbinelli tranche
plus hardiment que personne; mais les plus sages se tirent d'affaire par
un _altitudo_, ou par imposer silence, comme notre cardinal. Il y a le
plus beau galimatias que j'aie encore vu au vingt-sixime article du
dernier tome des _Essais de morale_, dans le _Trait de tenter Dieu_.
Cela divertit fort; et quand d'ailleurs on est soumise, que les moeurs
n'en sont pas dranges, et que ce n'est que pour confondre les faux
raisonnements, il n'y a pas grand mal; car s'ils voulaient se taire,
nous ne dirions rien; mais de vouloir  toute force tablir leurs
maximes, nous traduire saint Augustin, de peur que nous ne l'ignorions,
mettre au jour tout ce qu'il y a de plus svre, et puis conclure, comme
le pre Bauni[512], de peur de perdre le droit de gronder; il est vrai
que cela impatiente, et pour moi, je sens que je fais comme Corbinelli.
Je veux mourir si je n'aime mille fois mieux les jsuites, ils sont au
moins tout d'une pice, uniformes dans la doctrine et dans la morale.
Nos frres disent bien et concluent mal; ils ne sont point sincres; me
voil dans Escobar. Ma fille, vous voyez bien que je me joue et que je
me divertis.

J'ai laiss Beaulieu avec le copiste de M. de la Garde; il ne quitte
point mon original. Je n'ai eu cette complaisance pour M. de la Garde
qu'avec des peines extrmes; vous verrez, vous verrez ce que c'est que
ce barbouillage. Je souhaite que les derniers traits soient plus
heureux; mais hier c'tait quelque chose d'horrible. Voil ce qui
s'appelle vouloir avoir une copie de ce beau portrait de madame de
Grignan, et je suis barbare quand je le refuse. Oh bien! je ne l'ai pas
refus; mais je suis bien aise de ne jamais rencontrer une telle
profanation du visage de ma fille. Ce peintre est un jeune homme de
Tournay,  qui M. de la Garde donne trois louis par mois; son dessein a
t d'abord de lui faire peindre des paravents, et finalement c'est
Mignard qu'il s'agit de copier. Il y a un peu du _veau de Poissy_  la
plupart de ces sortes de penses l: mais chut! car j'aime trs-fort
celui dont je parle.

Je voudrais, ma fille, que vous eussiez un prcepteur pour votre enfant;
c'est dommage de laisser son esprit _inculto_. Je ne sais s'il n'est pas
encore trop jeune pour le laisser manger de tout; il faut examiner si
les enfants sont des charretiers, avant que de les traiter comme des
charretiers: on court risque autrement de leur faire de pernicieux
estomacs, et cela tire  consquence.


  [510] _Voyez_ le _Mariage forc_, comdie de Molire, scne XVI.

  [511] Cet htel existait  la place o l'on a construit le thtre de
  l'Odon et les rues adjacentes, dont l'une conserve le nom de _Cond_.

  [512] Ce pre est un des jsuites que Pascal a tourns en ridicule
  dans ses _Lettres provinciales_.




189.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, vendredi 23 juillet 1677.

Le baron est ici, et ne me laisse pas mettre le pied  terre, tant il me
mne rapidement dans les lectures que nous entreprenons: ce n'est
qu'aprs avoir fait honneur  la conversation. Don Quichotte, Lucien,
_les petites Lettres_[513], voil ce qui nous occupe. Je voudrais de
tout mon coeur, ma fille, que vous eussiez vu de quel air et de quel ton
il s'acquitte de cette dernire lecture; elles ont un prix tout
particulier quand elles passent par ses mains; c'est une chose divine,
et pour le srieux, et pour la parfaite raillerie. Elles me sont
toujours nouvelles, et je crois que cette sorte d'amusement vous
divertirait bien autant que _l'indfectibilit_ de la matire. Je
travaille pendant que l'on lit; et la promenade est si fort  la main,
comme vous savez, que l'on est dix fois dans le jardin, et dix fois on
en revient. Je crois faire un voyage d'un instant  Paris; nous
ramnerons Corbinelli: mais je quitterai ce joli et paisible dsert, et
partirai le 16 d'aot pour la Bourgogne et pour Vichy. Ne soyez en nulle
peine de ma conduite pour les eaux: comme Dieu ne veut pas que j'y sois
avec vous, il ne faut penser qu' se soumettre  ce qu'il ordonne. Je
tche de me consoler, dans la pense que vous dormez, que vous mangez,
que vous tes en repos, que vous n'tes plus dvore de mille _dragons_,
que votre joli visage reprend son agrable figure, que votre gorge n'est
plus comme celle d'une personne tique: c'est dans ces changements que
je veux trouver un adoucissement  notre sparation; quand l'esprance
voudra se mler  ces penses, elle sera la trs-bien venue, et y
tiendra sa place admirablement. Je crois M. de Grignan avec vous; je lui
fais mille compliments sur toutes ses prosprits: je sais comme on le
reoit en Provence, et je ne suis jamais tonne qu'on l'aime beaucoup.
Je lui recommande Pauline, et le prie de la dfendre contre votre
philosophie. Ne vous tez point tous deux ce joli amusement: hlas!
a-t-on si souvent des plaisirs  choisir? Quand il s'en trouve quelqu'un
d'innocent et de naturel sous notre main, il me semble qu'il ne faut
point se faire la cruaut de s'en priver. Je chante donc encore une
fois: _Aimez, aimez Pauline; aimez sa grce extrme_[514].

Nous attendrons jusqu' la Saint-Remy ce que pourra faire madame de
Gungaud pour sa maison: si elle n'a rien fait alors, nous prendrons
notre rsolution, et nous en chercherons une pour Nol; ce ne sera pas
sans beaucoup de peine que je perdrai l'esprance d'tre sous un mme
toit avec vous; peut-tre que tout cela se dmlera  l'heure que nous y
penserons le moins. Je crois que M. de la Garde s'en ira bientt: je lui
dirai adieu  Paris; ce vous sera une augmentation de bonne compagnie.
M. de Charost m'a crit pour me parler de vous; il vous fait mille
compliments.

J'aurais tout l'air, ma fille, de penser comme vous sur le pome pique;
le _clinquant_[515] du Tasse m'a charme. Je crois pourtant que vous
vous accommoderez de Virgile: Corbinelli me l'a fait admirer; il
faudrait quelqu'un comme lui pour vous accompagner dans ce voyage. Je
m'en vais tter _du Schisme des Grecs_; on en dit du bien; je
conseillerai  la Garde de vous le porter. Je ne sais aucune sorte de
nouvelle.


  _Monsieur de Svign._

  Ah! pauvre esprit, vous n'aimez point Homre! Les ouvrages les plus
  parfaits vous paraissent dignes de mpris, les beauts naturelles ne
  vous touchent point: il vous faut du clinquant, ou _des petits
  corps_[516]. Si vous voulez avoir quelque repos avec moi, ne lisez
  point Virgile; je ne vous pardonnerais jamais les injures que vous
  pourriez lui dire. Si vous vouliez cependant vous faire expliquer le
  sixime livre et le neuvime o est l'aventure de Nisus et d'Euryalus,
  et le onze et le douze, je suis sr que vous y trouveriez du plaisir:
  Turnus vous paratrait digne de votre estime et de votre amiti; et en
  un mot, comme je vous connais, je craindrais fort pour M. de Grignan
  qu'un pareil personnage ne vnt aborder en Provence. Mais moi qui suis
  bon frre, je vous souhaiterais du meilleur de mon coeur une telle
  aventure; puisqu'il est crit que vous devez avoir la tte tourne,
  il vaudrait mieux que ce ft de cette sorte que par _l'indfectibilit
  de la matire_, et par _les ngations non conversibles_. Il est triste
  de n'tre occupe que d'atomes, et de raisonnements si subtils que
  l'on n'y puisse atteindre.

  Au reste, ce serait une chose curieuse que je vous dusse mon mariage;
  il ne vous manque plus que cela, pour tre une soeur bien diffrente
  des autres; et il n'y a que cette suite qui puisse rpondre  tout ce
  que vous avez fait jusqu'ici sur mon sujet. Quoi qu'il puisse arriver,
  je vous assure que cela n'augmentera point ma tendresse ni ma
  reconnaissance pour vous, ma belle petite soeur.


_Madame de Svign._

Le bon abb vous assure de son ternelle amiti. Adieu, ma chre enfant.
_La Mouche_[517] est  la cour, c'est une fatigue; mais que faire? M. de
Schomberg est toujours vers la Meuse, avec son train, c'est--dire _tout
seul tte  tte_[518]. Madame de Coulanges disait l'autre jour qu'il
fallait donner  M. de Coulanges l'intendance de cette arme. Quand je
verrai la marchale (_de Schomberg_), je lui dirai des douceurs pour
vous. M. le Prince est dans son apothose de Chantilly; il vaut mieux l
que tous vos hros d'Homre. Vous nous les ridiculisez extrmement: nous
trouvons, comme vous dites, qu'il y a de _la feuille qui chante_  tout
ce mlange des dieux et des hommes; cependant il faut respecter le pre
le Bossu. Madame de la Fayette commence  prendre des bouillons, sans en
tre malade; c'est ce qui faisait craindre le desschement.


  [513] Les _Lettres provinciales_.

  [514] Parodie de ce vers de l'opra de _Thse_, acte II, scne Ire:

    Aimez, aimez Thse; aimez sa gloire extrme.

  [515] Expression de Boileau.

  [516] On sait que madame de Grignan aimait la philosophie de
  Descartes, et qu'elle en faisait sa principale tude.

  [517] Madame de Coulanges; allusion  la fable que madame de Grignan
  avait envoye  sa mre.

  [518] Son arme se trouvait rduite  rien, par les diffrents
  dtachements qu'on en avait tirs pour grossir l'arme du marchal de
  Crqui.




190.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, mardi, en attendant mercredi, 4 aot 1677.

Je vins ici samedi matin, comme je vous l'avais mand. La comdie[519]
du vendredi nous rjouit beaucoup: nous trouvmes que c'tait la
reprsentation de tout le monde; chacun a ses visions plus ou moins
marques. Une des miennes prsentement, c'est de ne me point encore
accoutumer  cette jolie abbaye, de l'admirer toujours comme si je ne
l'avais jamais vue, et de trouver que vous m'tes bien oblige de la
quitter pour aller  Vichy. Ce sont de ces obligations que je reproche
au bon abb, quand j'ai crit deux ou trois lettres en Bretagne pour mes
affaires: sur le mme ton, vous tes bien ingrate de dire que vous voyez
toujours cette critoire en l'air, et que j'cris trop. Vous ne me
parlez point de votre sant, c'est pourtant un petit article que je ne
trouve pas  ngliger: tant que vous serez maigre, vous ne serez point
gurie; et soit par le sang chauff et subtilis, soit par la poitrine,
vous devez toujours craindre le desschement. Je souhaite donc qu'on ait
un peu de peine  vous lacer, pourvu que la crainte d'engraisser ne vous
jette pas dans la pnitence, comme l'anne dernire; car il faut songer
 tout: mais cette crainte ne peut pas entrer deux fois dans une tte
raisonnable.

Au reste, vous avez des lunettes meilleures que celles de l'abb; vous
voyez assurment tout le mange que je fais quand j'attends vos lettres;
je tourne autour du petit pont: je sors de _l'Humeur de ma fille_, et je
regarde par _l'Humeur de ma mre_[520] si _la Beauce_[521] ne revient
point; et puis je remonte, et reviens mettre mon nez au bout de l'alle
qui donne sur le petit pont; et,  force de faire ce chemin, je vois
venir cette chre lettre; je la reois, et la lis avec tous les
sentiments que vous devinez; car vous avez des lunettes pour tout.
J'attends ce soir la seconde, et j'y ferai rponse demain. Le bon abb
est tonn que les voyages d'Aix et de Marseille, et le payement des
gardes, vous aient jets dans une si excessive dpense. Vous disiez, il
y a quinze jours, que vous tiez bien: c'est que vous aviez compt sans
votre hte, qui fait toujours ses parties bien hautes, sans qu'on en
puisse rien rabattre. Vous dites que votre chteau est une grande
ressource, j'en suis d'accord; mais j'aimerais mieux y demeurer par
choix, que d'y tre force par la ncessit. Vous savez ce que dit
l'abb d'Effiat[522]; il a pous sa matresse; il aimait Vret quand il
n'tait pas oblig d'y demeurer; il ne peut plus y durer, parce qu'il
n'ose en sortir. Enfin, ma fille, je vous conseille de suivre toutes vos
bonnes rsolutions de rgle et d'conomie: cela ne rajuste pas une
maison, mais cela rend la vie moins sche et moins ennuyeuse.


  Mercredi matin.

Je reois votre lettre du 28 juillet: il me semble que vous tiez gaie,
votre gaiet marque de la sant; voil, ma trs-chre, comme je tire ma
consquence. Vous me priez d'aller  Grignan, vous me parlez de vos
melons, de vos figues, de vos muscats; ah! j'en mangerais bien: mais
Dieu ne veut pas que je fasse cette anne un si agrable voyage; vous ne
ferez pas non plus celui de Vichy. Vous dites, ma chre enfant, que
votre amiti n'est pas trop visible en certains endroits; la mienne ne
l'est pas trop aussi: il faut nous faire crdit l'une  l'autre: je vois
fort bien la vtre, et j'en suis contente; soyez de mme pour moi; ce
sont de ces choses que l'on croit parce qu'elles sont vraies, et de ces
vrits qui s'tablissent parce qu'elles sont des vrits.

J'avais ou parler confusment de cette lettre de M. de Montausier; je
trouve, comme vous, son procd digne de lui; vous savez  quel point il
me parat orn de toutes sortes de vertus. On avait cherch  le
tromper, on avait corrompu son langage; on s'est enfin redress, et lui
aussi; il l'avoue: c'est une sincrit et une honntet de l'ancienne
chevalerie. Voil qui est donc fait, ma fille, vous tes assure d'avoir
ces jeunes demoiselles[523]. Vous tes une si grande quantit de bonnes
ttes, qu'il ne faut pas douter que vous ne preniez le meilleur parti et
le plus conforme  vos intrts; peut-tre que les miens s'y
rencontreront: j'en profiterai avec bien du plaisir.

Je sens la joie du bel abb de se voir dans le chteau de ses pres, qui
ne fait que devenir tous les jours plus beau et plus ajust. M. de la
Garde, dont je parle volontiers parce que je l'aime, est cause encore de
ces copies[524], dont je suis vraiment au dsespoir. Je vous assure que
sans lui j'eusse continu ma brutalit; j'avais rsist  la faveur,
j'ai succomb  l'amiti: si je n'avais que vingt ans, je ne lui
dcouvrirais pas ces faiblesses. Je me suis donc trouve en presse, tout
le monde criant contre moi. Elle est folle, _disait-on_, elle est
jalouse. M. de Saint-Gran n'aime-t-il point sa femme? Il a permis qu'on
prt des copies de son portrait. H bien! on en aura un original; il ne
me sera pas refus. Cela est plaisant qu'elle croie qu'il n'y a qu'elle
qui doive avoir le portrait de sa fille! Je l'aurai plus beau que le
sien. Je ne me serais gure soucie de toute cette clameur, si M. de la
Garde ne s'en tait point ml: mais voil la premire pinte; il n'y a
que celle-l de chre..... c'est donc de l'aversion qu'on a pour les
autres. Oh bien! faites donc, que le _diantre_ vous emporte! le voil,
faites-en tout ce que vous voudrez. Vous ririez bien, si vous saviez
tout le chagrin que cela me donne, et combien j'en ai su. Vous qui
n'aimez pas les portraits, j'ai compris que vous seriez la premire  me
ridiculiser. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cet original ne me
parat plus entier ni prcieux: cela me blesse le coeur: allons, allons,
il faut tre mortifie sur toutes choses; voil qui est fait, n'en
parlons plus: cet article est long et assez inutile, mais je n'en ai pas
t la matresse, non plus que de mon pauvre portrait.


  [519] Les _Visionnaires_ de Desmarets.

  [520] Noms de deux alles du parc de l'abbaye de Livry.

  [521] Laquais de madame de Svign.

  [522] Abb de Saint-Sernin de Toulouse et de Trois-Fontaines. Il tait
  exil dans sa maison de Vret.

  [523] Mesdemoiselles de Grignan taient nices de madame la duchesse
  de Montausier.

  [524] Madame de Svign ne voulait pas laisser copier le portrait de
  sa fille; mais elle n'avait pu refuser M. de la Garde.




191.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 13 aot 1677.

Je ne veux plus parler du chagrin que vous m'avez donn, en me disant
que vous ne me causiez que des inquitudes et des douleurs par votre
prsence: voudrait-on tre capable de ne les avoir pas, quand on aime
aussi vritablement que je vous aime? c'est une belle ide, et bien
ressemblante aux sentiments que j'ai pour vous! Je dirais beaucoup de
choses sur ce sujet, que je coupe court par mille raisons; mais pour y
penser souvent, c'est de quoi je ne vous demanderai pas cong.

Mon fils partit hier; il est fort lou de cette petite quipe; tel l'en
blme, qui l'aurait accabl, s'il n'tait point parti: c'est dans ces
occasions que le monde est plaisant. Il est plus ais de le justifier
d'tre all  cette chauffoure, que d'tre demeur ici seul et
tranquille: pour moi, j'ai fort approuv son dessein, je l'avoue: vous
voyez que je laisse assez bien partir mes enfants.

Il y a long temps que je suis de votre avis pour prfrer les mauvaises
compagnies aux bonnes: quelle tristesse de se sparer de ce qui est bon!
et quelle joie de voir partir une troupe de Provenaux tels que vous me
les nommez! Ne vous souvient-il point de la couve de Fouesnel, et comme
nous tirions agrablement le jour et le moment de leur bienheureuse
sortie? Nous nous mettions  couleur ds la veille, et nous trouvions
que nous avions le plus beau jeu du monde le lendemain. Soutenons donc,
ma fille, que rien n'est si bon dans les chteaux qu'une chienne de
compagnie, et rien de si mauvais qu'une bonne. Si l'on veut
l'explication de cette nigme, qu'on vienne parler  nous.

Je pars lundi pour aller voir notre ami Guitaut; je souhaite qu'il me
mette au rang de ces compagnies que l'on craint: pour moi, je le trouve
en tout temps digne d'tre vit. Sa femme accouche ici, elle en est au
dsespoir: elle s'y trouve engage par un procs. Le bon abb vient avec
moi: je ne suis pas fort gaie, comme vous pouvez penser; mais
qu'importe?

On tient le sige de Charleroi tout assur; s'il y a quelque nouvelle
entre ci et minuit, je vous la manderai. M. de Lavardin, et tous ceux
qui n'ont point de place  l'arme, sont partis pour y aller; c'est une
folie. Pour moi, j'espre toujours que ces grandes montagnes
n'enfanteront que des souris; Dieu le veuille!

Le voyage de la Bagnols est assur; vous serez tmoin de ses langueurs,
de ses rveries, qui sont des applications  rver: elle se redresse
comme en sursaut, et madame de Coulanges lui dit: _Ma pauvre soeur, vous
ne rvez point du tout_. Pour son style, il m'est insupportable, et me
jette dans des grossirets, de peur d'tre comme elle. Elle me fait
renoncer  la dlicatesse,  la finesse,  la politesse, de crainte de
donner dans les tours de passe-passe, comme vous dites: cela est triste
de devenir une paysanne. _On sent qu'on serait digne de ne pas vous
dplaire, par l'envie qu'on en a_; et cent autres babioles que je sais
quelquefois par coeur, et que j'oublie tout d'un coup. Nous appelons
cela des _chiens du Bassan_; ils sont enrags  force d'tre devenus
mchants.

Adieu, ma trs-chre enfant; ne vous faites aucun _dragon_, si vous ne
voulez m'en faire mille. N'est-ce pas dj trop de m'avoir dit, que
_vous ne valiez rien pour moi_? quel discours! ah! qu'est-ce qui m'est
donc bon? et  quoi puis-je tre bonne sans vous? bonjour, M. le comte.




192.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Villeneuve-le-Roi, mercredi 18 aot 1677.

H bien! ma fille, tes-vous contente? me voil en chemin, comme vous
voyez. Je partis lundi, et il tait question ce jour-l d'une nouvelle
qui tait encore dans la nue. J'avais une grande impatience de savoir
si on ne s'tait point battu, car on nous avait t entirement la leve
du sige de Charleroi, qui s'tait faussement rpandue, on ne sait
comment. Je priai donc M. de Coulanges de m'envoyer  Melun, o j'allais
coucher, ce qu'il apprendrait de madame de Louvois. En effet, je vis
arriver un laquais, qui m'apprit que le sige de Charleroi tait lev
tout de bon, et qu'il avait vu le billet que M. de Louvois crit  sa
femme; en sorte que je pouvais continuer mon voyage tranquillement: il
est vrai que c'est un grand plaisir de n'avoir plus  digrer les
inquitudes de la guerre. Que dites-vous du bon prince d'Orange? Ne
diriez-vous point qu'il ne songe qu' rendre mes eaux salutaires, et 
faire trouver nos lettres ridicules, comme il y a quatre ans, lorsque
nous faisions des raisonnements sur un avenir qui n'tait point? Il ne
nous attrapera pas une troisime fois.

Je reprends donc mon voyage, o je marche sur vos pas: j'eus le coeur un
peu embarrass  Villeneuve-Saint-Georges, en revoyant ce lieu o nous
pleurmes de si bon coeur. L'htesse me parat une personne de bonne
conversation: je lui demandai fort comme vous tiez la dernire fois;
elle me dit que vous tiez triste, que vous tiez maigre, et que M. de
Grignan tchait de vous donner courage, et de vous faire manger: voil
comme j'ai cru que cela tait. Elle me dit qu'elle entrait bien dans nos
sentiments; qu'elle avait mari aussi sa fille, loin d'elle, et que le
jour de leur sparation elles _demeurirent_ toutes deux pmes; je crus
qu'elle tait pour le moins  Lyon. Je lui demandai pourquoi elle
l'avait envoye si loin; elle me dit que c'est qu'elle avait trouv un
bon parti, un honnte homme, _Dieu marci_. Je la priai de me dire le nom
de la ville: elle me dit que c'tait  Paris, qu'il tait boucher,
logeant vis--vis du palais Mazarin, et qu'il avait l'honneur de servir
M. du Maine, madame de Montespan, et le roi, fort souvent. Je vous
laisse mditer sur la justesse de la comparaison, et sur la navet de
la bonne htesse. J'entrai dans sa douleur, comme elle tait entre dans
la mienne; et j'ai toujours march depuis par le plus beau temps, le
plus beau pays et le plus beau chemin du monde. Vous me disiez qu'il
tait d'hiver quand vous y passtes; il est devenu d't, et d'un t le
plus tempr qu'on puisse imaginer. Je demande partout de vos nouvelles,
et l'on m'en dit partout; si je n'en avais point reu depuis, je serais
un peu en peine, car je vous trouve maigre; mais je me flatte que la
princesse Olympie aura fait place  la princesse Cloptre. Le bon abb
a des soins de moi incroyables; il s'est engag dans des complaisances,
des douceurs, des bonts, des facilits dont il me parat que vous devez
lui tenir compte, ayant envie, dit-il, de vous plaire en me conduisant
si bien: je lui ai promis de ne vous rien laisser ignorer l-dessus.

Nous lisons une histoire des empereurs d'Orient, crite par une jeune
princesse, fille de l'empereur Alexis[525]. Cette histoire est
divertissante, mais c'est sans prjudice de Lucien, que je continue: je
n'en avais jamais vu que trois ou quatre pices clbres; les autres
sont tout aussi belles. Mais ce que je mets encore au-dessus, ce sont
vos lettres: ce n'est point parce que je vous aime: demandez  ceux qui
sont auprs de vous. M. le comte, rpondez; M. de la Garde, M. l'abb,
n'est-il pas vrai que personne n'crit comme elle? Je me divertis donc
de deux ou trois que j'ai apportes; vraiment ce que vous dites d'une
certaine femme est digne de l'impression. Au reste, je ne m'en ddis
point; j'ai vu passer la diligence; je suis plus persuade que jamais
qu'on ne peut point languir dans une telle voiture; et pour une rverie
de suite, hlas! il vient un cahot qui vous culbute, et l'on ne sait
plus o l'on en est. A propos, la B.......[526] s'est signale en
cruaut et barbarie sur la mort de sa mre[527]; c'tait elle qui devait
pleurer par son seul intrt; elle est gnreuse autant que dnature;
elle a scandalis tout le monde; elle causait et lavait ses dents
pendant que la pauvre femme rendait l'me. Je vous entends crier d'ici.
Ah, ma fille! que vous tes bien dans l'autre extrmit! J'ai mdit sur
cette mort. Madame de Gungaud avait fait un grand rle, la fortune de
bien des gens, la joie et le plaisir de bien d'autres; elle avait eu
part  de grandes affaires; elle avait eu la confiance de deux ministres
(_M. de Chavigny_, _M. Fouquet_), dont elle avait honor le bon got.
Elle avait un grand esprit, de grandes vues, un grand art de possder
noblement une grande fortune; elle n'a point su en supporter la perte:
sa droute avait aigri son esprit; elle tait irrite de son malheur;
cela se rpandait sur tout, et servait peut-tre de prtexte au
refroidissement de ses amis. En cela toute contraire au pauvre M.
Fouquet, qui tait ivre de sa faveur, et qui a soutenu hroquement sa
disgrce; cette comparaison m'a toujours frappe. Voil les rflexions
de Villeneuve-le-Roi; vous jugez bien qu'on n'en aurait pas le loisir, 
moins que d'tre paisiblement dans son carrosse. J'y ajoute que le monde
est un peu trop tt consol de la perte d'une telle personne, qui avait
bien plus de bonnes qualits que de mauvaises.


  [525] La princesse Anne Comnne, qui vivait au commencement du XIIe
  sicle.

  [526] lisabeth-Anglique du Plessis-Gungaud, veuve de Franois,
  comte de Boufflers.

  [527] Madame de Gungaud.




193.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Vichy, samedi au soir 4 septembre 1677.

J'ai reu deux de vos lettres en arrivant, ma trs-chre; j'en avais
grand besoin: mon coeur tait triste, me voil bien: je les relirai, ce
m'est une consolation. Ma fille, pass aujourd'hui, je vous promets de
ne plus crire qu'un mot, c'est--dire, _la feuille qui chante et
chantera_; mais faites-en donc de mme: vous tes excde d'criture, et
c'est tre malade  votre ge, que d'tre maigre au point que vous
l'tes; je hais, il est vrai, de voir si visiblement la cte d'Adam en
votre personne. Ma fille, ne me grondez pas ce soir, je veux un peu
parler: j'arrive; je me repose demain; rien ne m'oblige  me taire. M.
de Champltreux est dj venu me voir; le bon abb le trouve d'une bonne
socit; il lui donnera souvent  dner. Savez-vous qui m'a dj envoy
faire un compliment? M. le marquis de Termes, qui arriva hier tout
malade de goutte et de colique: on dit qu'il a la barbe longue comme un
capucin: ah! c'est fort bien fait. Le chevalier de Flamarens est avec
lui, M. et madame d'Albon y sont aussi, M. de Jussac: on attend encore
bien du monde. J'oublie le meilleur, c'est Vincent qui sort dj d'ici,
et qui prendra des soins de moi extrmes. Je me porte trs-bien; je ne
sais que souhaiter de mieux, sinon dclouer ce bienheureux tat. Je vous
crivis hier de la Palice; j'y vis un petit garon que je trouvai joli:
il a sept ans; je suis sre qu'il ressemble au vtre: son pre, qui est
un gentilhomme de M. de Saint-Gran, lui a appris l'exercice du mousquet
et de la pique; c'est la plus jolie chose du monde; vous aimeriez ce
petit enfant; cela lui dnoue le corps; il est dlibr, adroit, rsolu.
Son pre passe sa vie  la guerre; il est convalescent  la Palice, et
se divertit  rendre son fils un vrai petit soldat; j'aimerais mieux
cela qu'un matre  danser: si le hasard vous envoyait un tel homme,
prenez le mme plaisir sur ma parole. M. l'archevque a crit au bon
abb tout ce qui peut se mander d'obligeant et de tendre pour l'engager
au voyage de Grignan; mais je ne vois pas que cela l'branle, quoiqu'il
en soit touch. J'aurais bien  causer sur vos deux lettres que voil;
mais, quoique je ne sois pas encore initie  la fontaine, je veux vous
donner l'exemple. Un homme de la cour disait l'autre jour  madame de
Ludres: Madame, vous tes, ma foi, plus belle que jamais.--Tout de
bon? _dit-elle_; j'en suis bien aise, c'est un ridicule de moins. J'ai
trouv cela plaisant. Madame de Coulanges a des soins de moi admirables;
je regarde autour de moi; est-ce que je suis en fortune? Elle me rend le
tambourinage qu'elle reoit de beaucoup d'autres. La Bagnols m'crit
aussi mille douceurs _tortillonnes_. Adieu, ma chre enfant; vitez sur
toute chose le coeur de l'hiver pour revenir, et le dtour de Reims.
Croyez-moi; il n'y a point de sant qui puisse rsister  ces fatigues;
les voyages usent le corps comme les quipages.




194.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Vichy, mercredi au soir 22 septembre 1677.

Il me revient une lettre du 15. Je crois qu'elle est alle faire un tour
 Paris. Le chevalier en a reu une du bel abb de cette mme date, qui
me fait voir au moins que vous vous portiez bien ce jour-l. Il est vrai
que si Vardes m'et parl de votre maladie un peu plus au temps prsent,
nulle considration n'aurait pu me retenir; mais il fit si bien que je
ne pus tourner mon inquitude que sur le pass. Ma trs-chre, au nom de
Dieu, rapportez-moi votre bonne sant et votre joli visage; il est
certain que je ne puis m'en passer, ni vous permettre d'tre change 
l'ge o vous tes. N'esprez donc point que je sois traitable sur cette
maigreur qui marque visiblement votre mauvaise sant; la mienne est
admirable. Je finis demain jeudi toutes mes affaires, je prends ma
dernire mdecine: je n'ai bu que seize jours: je n'ai pris que deux
douches et deux bains chauds: je n'ai pu soutenir la douche; j'en suis
fche, car j'aime  suer; mais j'en tais trop touffe et trop
tourdie: en un mot, c'est que je n'en ai plus de besoin, et que la
boisson m'a suffi et fait des merveilles. Je m'en vais vendredi 
Langlar; mes commensaux, Termes, Flamarens, Jussac, m'y suivront; le
chevalier viendra m'y voir samedi, et reviendra lundi commencer sa
douche. Il ne sera plus que huit jours sans moi; je le laisse en bon
train, les eaux lui font beaucoup de bien: il recevra en mon absence
mille prsents de mes amis; il est fort content de moi. Pour mes mains,
elles sont mieux; et cette incommodit est si petite, que le temps est
le seul remde que je veuille souffrir. Je suis au dsespoir, ma fille,
de la tristesse de vos songes: h! mon Dieu, faut-il que dans l'tat o
je suis je vous fasse du mal? C'est bien, je vous assure, contre mon
intention. Je ne sais si vous avez celle de m'crire des endroits
admirables, vous y russiriez; mais aussi ils ne tombent pas  terre:
vous ne sentez pas l'agrment de ce que vous dites, et c'est tant mieux.
Vous avez un peu d'envie de vous moquer de votre petite servante, et du
corps de jupe, et du toupet: mais vous m'aimeriez si vous saviez le bon
air que j'avais  la fontaine. Je crois que _la Carnavalette_ nous sera
meilleure que l'autre maison qu'on nous avait indique, mais qui est
fort petite, et o pas un de vos gens ne pourrait loger. Nous verrons ce
que fera le grand d'Hacqueville; je meurs de peur que madame de
Lillebonne ne veuille pas dloger. Je suis toujours fort en peine de
Corbinelli; il a t rudement trait de la fivre tierce, le dlire, et
tout ce qui peut effrayer: il a pris de l'or potable, nous en attendons
l'effet. Parlez-moi toujours de vous et de votre sant: ne faites-vous
rien du tout pour vous remettre de vos deux saignes? Quelle maladie,
bon Dieu! et quelle frayeur cela ne doit-il point donner  ceux qui vous
aiment! Voil le chevalier auprs de moi, et la compagnie ordinaire,
avec un homme qui assurment joue mieux du violon que _Baptiste_. Nous
voudrions vous envoyer, et  M. de Grignan, une chaconne et un cho dont
il nous charme, et dont vous serez charme: vous l'entendrez cet hiver.




195.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Gien, vendredi 1er octobre 1677.

J'ai pris votre lettre, ma trs-chre, en passant par Briare; mon ami
_Roujoux_[528] est un homme admirable; j'espre que j'en pourrai
recevoir encore une avant que de partir d'Autri, o nous allons demain
dner. Nous avons fait cette aprs-dne un tour que vous auriez bien
aim: nous devions quitter notre bonne compagnie ds midi, et prendre
chacun notre parti, les uns vers Paris, les autres  Autri. Cette bonne
compagnie n'ayant pas t prpare assez tt  cette triste sparation,
n'a pas eu la force de la supporter, et a voulu nous suivre  Autri:
nous avons reprsent les inconvnients, enfin nous avons cd. Nous
avons donc pass la rivire de Loire  Chtillon tous ensemble; le temps
tait admirable, et nous tions ravis de voir qu'il fallait que le bac
retournt pour aller prendre l'autre carrosse. Comme nous tions  bord,
nous avons discouru du chemin d'Autri; on nous a dit qu'il y avait deux
mortelles lieues, des rochers, des bois, des prcipices: nous qui sommes
accoutums depuis Moulins  courir la bague, nous avons eu peur de cette
ide, et toute la bonne compagnie, et nous conjointement, nous avons
repass la rivire, en pmant de rire de ce petit drangement; tous nos
gens en faisaient autant, et dans cette belle humeur nous avons repris
le chemin de Gien, o nous voil tous; et aprs que la nuit nous aura
donn conseil, qui sera apparemment de nous sparer courageusement, nous
irons, la bonne compagnie de son ct, et nous du ntre.

Hier au soir  Cne nous allmes dans un vritable enfer, ce sont des
forges de Vulcain: nous y trouvmes huit ou dix cyclopes forgeant, non
pas les armes d'ne, mais des ancres pour les vaisseaux: jamais vous
n'avez vu redoubler des coups si justes, ni d'une si admirable cadence.
Nous tions au milieu de quatre fourneaux; de temps en temps ces dmons
venaient autour de nous, tous fondus de sueur, avec des visages ples,
des yeux farouches, des moustaches brutes, des cheveux longs et noirs;
cette vue pouvait effrayer des gens moins polis que nous. Pour moi, je
ne comprenais pas qu'il ft possible de rsister  nulle des volonts de
ces messieurs-l dans leur enfer. Enfin, nous en sortmes avec une pluie
de pices de quatre sous, dont nous emes soin de les rafrachir pour
faciliter notre sortie.

Nous avions vu la veille,  Nevers, une course la plus hardie qu'on
puisse s'imaginer: quatre belles dans un carrosse nous ayant vus passer
dans les ntres, eurent une telle envie de nous revoir, qu'elles
voulurent gagner les devants lorsque nous tions sur une chausse qui
n'a jamais t faite que pour un carrosse. Ma fille, leur cocher nous
passa tmrairement sur la moustache: elles taient  deux doigts de
tomber dans la rivire, nous criions tous misricorde, elles pmaient de
rire et coururent de cette sorte, et par-dessus nous et devant nous,
d'une si surprenante manire, que nous en sommes encore effrays.

Voil, ma trs-chre, nos plus grandes aventures; car de vous dire que
tout est plein de vendanges et de vendangeurs, cette nouvelle ne vous
tonnerait pas au mois de septembre. Si vous aviez t No, comme vous
disiez l'autre jour, nous n'aurions pas trouv tant d'embarras. Je veux
vous dire un mot de ma sant; elle est parfaite, les eaux m'ont fait des
merveilles, et je trouve que vous vous tes fait un _dragon_ de cette
douche: si j'avais pu le prvoir, je me serais bien garde de vous en
parler; je n'eus aucun mal de tte; je me trouvai un peu de chaleur  la
gorge; et comme je ne suai pas beaucoup la premire fois, je me tins
pour dit que je n'avais pas besoin de transpirer comme l'anne passe:
ainsi, je me suis contente de boire  longs traits, dont je me porte
trs-bien: il n'y a rien de si bon que ces eaux.


  [528] Le matre de la poste de Lyon.




196.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, jeudi 7 octobre 1677.

On ne peut pas avoir pris des mesures plus justes que les vtres pour me
faire recevoir votre lettre en sortant de carrosse. La voil, je l'ai
lue, et l'ai prfre  toutes les embrassades de l'arrive. M. le
coadjuteur, M. d'Hacqueville, le gros abb[529], M. de Coulanges, madame
de la Troche, ont trs-bien fait leur devoir d'amis. Le coadjuteur et le
d'Hacqueville m'ont dj fait entendre l'aigreur de Sa Majest sur ce
pauvre cur[530], et que le roi avait dit  M. de Paris: C'est un homme
trs-dangereux, qui enseignait une doctrine pernicieuse: on m'a dj
parl pour lui; mais plus il a d'amis, plus je serai ferme  ne le point
rtablir. Voil ce qu'ils m'ont dit d'abord, qui fait toujours voir une
aversion horrible contre nos pauvres frres. Vous m'attendrissez pour la
petite; je la crois jolie comme un ange, j'en serais folle; je crains,
comme vous dites, qu'elle ne perde tous ses bons airs et tous ses bons
tons avant que je la voie: ce sera dommage; vos filles (_de
Sainte-Marie_) d'Aix vous la gteront entirement: du jour qu'elle y
sera, il faut dire adieu  tous ses charmes. Ne pourriez-vous point
l'amener? Hlas! on n'a que sa pauvre vie en ce monde; pourquoi s'ter
ces petits plaisirs-l? Je sais bien tout ce qu'il y a  rpondre
l-dessus, mais je n'en veux pas remplir ma lettre: vous auriez du moins
de quoi loger cette jolie enfant; car, Dieu merci, nous avons l'htel
de Carnavalet[531]. C'est une affaire admirable, nous y tiendrons tous,
et nous aurons le bel air; comme on ne peut pas tout avoir, il faut se
passer des parquets et des petites chemines  la mode; mais nous aurons
une belle cour, un beau jardin, un beau quartier, et de bonnes petites
filles bleues qui sont fort commodes, et nous serons ensemble, et vous
m'aimez, ma chre enfant: je voudrais pouvoir retrancher, de ce trsor
qui m'est si cher, toute l'inquitude que vous avez pour ma sant.
Demandez  tous ces hommes comme je suis belle; il ne me fallait point
de douches; la nature parle, elle en voulait l'anne passe, elle en
avait besoin; elle n'en voulait plus celle-ci, j'ai obi  sa voix. Pour
les eaux, ma chre enfant, si vous tes cause de mon voyage, j'ai bien
des remercments  vous faire, puisque je m'en porte parfaitement bien.
Vous me dites mille douceurs sur l'envie que vous avez de faire un
voyage avec moi, et de causer, et de lire; ah! plt  Dieu que vous
pussiez, par quelque hasard, me donner ces sortes de marques de votre
amiti! Il y a une personne qui me disait l'autre jour qu'avec toute la
tendre amiti que vous avez pour moi, vous n'en faites point le profit
que vous auriez pu en faire; que vous ne connaissez pas ce que je vaux,
mme  votre gard. Mais c'est une folie que je vous dis l, et je ne
voudrais tre aimable que pour tre autant dans votre got que je suis
dans votre coeur: c'est une belle chose que de faire cette sorte de
sparation; cependant elle ne serait peut-tre pas impossible.
Srieusement, ma fille, pour finir cette causerie, je suis plus touche
de vos sentiments pour moi que de ceux de tout le reste du monde; je
suis assure que vous le croyez.

J'ai envoy chez Corbinelli; il se porte bien, et viendra me voir
demain. Pour le pauvre abb Bayard, je ne m'en puis remettre; j'en ai
parl tout le soir: je vous manderai comme en est madame de la Fayette;
elle est  Saint-Maur. Madame de Coulanges est  Livry; j'y veux aller
pendant qu'on fera notre _remue-mnage_. Madame de Guitaut avait fait un
fils, qui mourut le lendemain; il fut question de lui en montrer un
autre, et de lui faire croire qu'on l'envoyait  poisses. Enfin c'est
une trange affaire; son mari est venu pour voir comme on pourra lui
faire avaler cette affliction. La marchale d'Albret[532] est morte, le
courrier vient d'arriver. Voil Coulanges qui vient causer avec vous.


  _Monsieur de Coulanges._

  Nous la tenons enfin cette incomparable mre-beaut, plus incomparable
  et plus mre-beaut que jamais: car croyez-vous qu'elle soit arrive
  fatigue? croyez-vous qu'elle ait gard le lit? Rien de tout cela:
  elle me fit l'honneur de dbarquer chez moi, plus belle, plus frache,
  plus rayonnante qu'on ne peut dire, et depuis ce jour-l elle a t
  dans une agitation continuelle, dont elle se porte trs-bien, quant au
  corps s'entend; et pour son esprit, il est, ma foi, avec vous; et s'il
  vient faire un tour dans son beau corps, c'est pour parler encore de
  cette rare comtesse qui est en Provence. Que n'en avons-nous point dit
  jusqu' prsent, et que n'en dirons-nous point encore? Quel gros livre
  ne ferait-on pas de ses perfections, et combien grosse en serait la
  table des chapitres!

  Au reste, madame la comtesse, croyez-vous tre faite seulement pour
  des Provenaux? Vous devez tre l'ornement de la cour; il le faut pour
  les affaires que vous y avez; il le faut, afin que je vous remercie
  moi-mme en personne des portraits que vous m'avez envoys; et il le
  faut aussi pour nous rendre madame votre mre tout entire. En vrit,
  ma belle comtesse, tous vos amis et vos serviteurs opinent  votre
  retour: prparez-vous donc pour ce grand voyage, dormez bien, mangez
  bien; nous vous pardonnerons de n'tre pas emmaigrie de notre absence;
  songez donc trs-srieusement  votre sant, et croyez que personne ne
  peut tre plus  vous, ni plus dans vos intrts, que j'y suis.


  [529] L'abb le Camus de Pontcarr.

  [530] Le cur du Saint-Esprit, alors exil, et recommand par madame
  de Grignan.

  [531] Rue Culture Sainte-Catherine,  l'angle de la rue des
  Francs-Bourgeois, au Marais. Jean Goujon a sculpt les figures qui en
  dcorent la faade.

  [532] Madeleine de Gungaud, fille du secrtaire d'tat.




197.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 20 octobre 1677.

Le chevalier radote et ne sait ce qu'il veut dire. Je n'ai point mang
de fruits  Vichy, parce qu'il n'y en avait point; j'ai dn sainement,
et pour souper; quand les sottes gens veulent qu'on soupe sur son dner,
 six heures, je me moque d'eux; je soupe  huit: mais quoi? une caille,
ou une aile de perdrix uniquement. Je me promne, il est vrai; mais il
faut que l'on dfende le beau temps, si l'on veut que je ne prenne pas
l'air. Je n'ai point pris le serein, ce sont des mdisances; et enfin
M. Ferrand tait dans tous mes sentiments, souvent  mes promenades, et
ne m'a jamais ddite de rien. Que voulez-vous donc conter, monsieur le
chevalier? Mais vous, avec votre sagesse, votre bras vous fait-il
toujours boiter? Ce serait une chose cruelle d'tre oblig de porter un
bton tout l'hiver. Et vous, madame la comtesse, pensez-vous que je
n'aie point  vous gronder? Vardes me mande que vous ne vous nourrissez
pas assez, que vous mangez en rcompense les plus mauvaises choses du
monde, et qu'avec cette conduite il ne faut pas que vous espriez
retrouver votre sant: voil ses propres mots; il ajoute que M. de la
Garde s'en tourmente assez, mais que tout le reste n'ose vous
contredire. Belle Rochebonne, grondez-la: j'aimerais mieux qu'elle
coquett avec M. de Vardes, comme vous me le mandez, que de profaner une
sant qui fait notre vie  tous; car vous voulez bien, madame, que je
parle en commun sur ce chapitre. Que vous tes bien tous ensemble! que
vous tes heureux de trouver dans votre famille ce que l'on cherche
inutilement ailleurs, c'est--dire la meilleure compagnie du monde, et
toute l'amiti et la sret imaginable! Je le pense et je le dis
souvent, il n'y en a point une pareille. Je vous embrasse de tout mon
coeur, et vous demande la grce de m'aimer toujours; je donne  ma fille
le soin de vous dire comme je suis pour vous, et comme je vous trouve
digne de toute la tendresse qu'elle a pour vous.

Il faut un peu que je vous parle, ma fille, de notre htel de
Carnavalet. J'y serai dans un jour ou deux: mais comme nous sommes
trs-bien chez M. et madame de Coulanges, et que nous voyons clairement
qu'ils en sont fort aises, nous nous rangeons, nous nous tablissons,
nous meublons votre chambre; et ces jours de loisir nous tent tout
l'embarras et tout le dsordre du dlogement. Nous irons coucher
paisiblement, comme on va dans une maison o l'on demeure depuis trois
mois. N'apportez point de tapisserie, nous trouverons ici ce qu'il vous
faut: je me divertis extrmement  vous donner le plaisir de n'avoir
aucun chagrin, au moins en arrivant[533]. Notre bon abb m'a fait peur;
son rhume tait grand; une petite fivre: je me figurais que si tout
cela et augment, c'et t une fivre continue, avec une fluxion sur
la poitrine; mais, Dieu merci, il est considrablement mieux, et je n'ai
plus aucune inquitude.

Je reois mille amitis de madame de Vins. Je reois des visites en
l'air des Rochefoucauld, des Tarente; c'est quelquefois dans la cour de
Carnavalet, sur le timon de mon carrosse. Je suis dans le chaos; vous
trouverez le dmlement du monde et des lments: vous recevrez ma
lettre d'Autri: je serais plus fche que vous, si je passais un
ordinaire sans vous entretenir. J'admire comme je vous cris avec
vivacit, et comme je hais d'crire  tout le reste du monde. Je trouve,
en crivant ceci, que rien n'est moins tendre que ce que je dis;
comment! j'aime  vous crire: c'est donc signe que j'aime votre
absence; voil qui est pouvantable. Ajustez tout cela, et faites si
bien que vous soyez persuade que je vous aime de tout mon coeur.

J'ai reu une lettre de notre cardinal; j'tais dans une vritable
inquitude de sa sant; il me mande qu'elle est bien meilleure; j'en
remercie la Providence. Corbinelli vous remerciera lui-mme de vos
bonts; il n'est point bien encore, l'or potable l'a dessch; il a trop
pris sur lui, je crois qu'on le mettra au lait. Bonsoir, ma trs-belle
et trs-aimable, et trs-parfaitement aime.


  [533] Madame de Svign prvoit que les chagrins que Mme de Grignan
  s'tait forgs l'anne prcdente vont renatre. En effet, ces
  tourments de pure imagination ne firent que s'accrotre. Mme de
  Grignan arriva fin d'octobre  Paris, o elle resta un an et dix mois,
  et retourna en Provence en septembre 1679.




198.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Livry, ce 3 novembre 1677.

Je suis venue ici achever les beaux jours, et dire adieu aux feuilles;
elles sont encore toutes aux arbres, elles n'ont fait que changer de
couleur: au lieu d'tre vertes elles sont aurore, et de tant de sortes
d'aurore, que cela compose un brocard d'or riche et magnifique, que nous
voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour
changer. Je suis loge  l'htel de Carnavalet. C'est une belle et
grande maison; je souhaite d'y tre longtemps, car le dmnagement m'a
beaucoup fatigue. J'y attends la belle comtesse, qui sera fort aise de
savoir que vous l'aimez toujours. J'ai reu ici votre lettre de Bussy.
Vous me parlez fort bien, en vrit, de Racine et de Despraux. Le roi
leur dit il y a quatre jours: Je suis fch que vous ne soyez venus 
cette dernire campagne, vous auriez vu la guerre, et votre voyage n'et
pas t long. Racine lui rpondit: Sire, nous sommes deux bourgeois qui
n'avons que des habits de ville, nous en commandmes de campagne; mais
les places que vous attaquiez furent plus tt prises que nos habits ne
furent faits. Cela fut reu agrablement. Ah! que je connais un homme de
qualit  qui j'aurais bien plus tt fait crire mon histoire qu' ces
bourgeois-l, si j'tais son matre. C'est cela qui serait digne de la
postrit?

Vous savez que le roi a fait M. le Tellier chancelier, et que cela a plu
 tout le monde. Il ne manque rien  ce ministre pour tre digne de
cette place. L'autre jour Berryer lui vint faire compliment  la tte
des secrtaires du roi[534]; M. le chancelier lui rpondit: M. Berryer,
je vous remercie, et votre compagnie; mais, M. Berryer, point de
finesses, point de friponneries; adieu, M. Berryer. Cette rponse donne
de grandes esprances de l'exacte justice; cela fait plaisir aux gens de
bien. Voil une famille bien heureuse; ma nice de Coligny en devrait
tre. Cependant voici un peu de fivre quarte qui fait voir qu'elle est
encore des ntres. Ce que vous dites de la vieille Puisieux, qu'elle
n'en devait pas faire  deux fois quand elle fut si malade, un peu avant
la maladie dont elle est morte, me donne le _paroli_[535]. Je ne suis
pas encore bien console de cette aprs-dne que nous passmes sur le
bord de cette jolie rivire, sans y lire vos _Mmoires_. J'aurai de la
peine  m'en passer jusqu' l'anne qui vient. Si je meurs entre-ci et
ce temps-l, je mettrai ce dplaisir au rang des pnitences que je
devrais faire. Nous parlons souvent, le bon abb et moi, de votre bonne
chre, de l'admirable situation de Chaseu, et enfin de votre bonne
compagnie; et nous disons qu'il est fcheux d'en tre spars quasi pour
jamais.


  [534] Il tait procureur syndic perptuel de leur compagnie.

  [535] Expression en usage au jeu de la bassette.




199.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Livry, ce 23 aot 1678.

O est donc votre fils, mon cousin? pour le mien il ne mourra jamais,
puisqu'il n'a pas t tu dix ou douze fois auprs de Mons. La paix
tant faite et signe le 9 aot[536], M. le prince d'Orange a voulu se
donner le divertissement de ce tournoi. Vous savez qu'il n'y a pas eu
moins de sang rpandu qu' Senef. Le lendemain du combat, il envoya
faire ses excuses  M. de Luxembourg, et lui manda que s'il lui avait
fait savoir que la paix tait signe, il se serait bien gard de le
combattre. Cela ne vous parat-il pas ressembler  l'homme qui se bat en
duel  la comdie, et qui demande pardon  tous les coups qu'il donne
dans le corps de son ennemi?

Les principaux officiers des deux partis prirent donc dans une
confrence un air de paix, et convinrent de faire entrer du secours dans
Mons. Mon fils tait  cette entrevue romanesque. Le marquis de Grana
demanda  M. de Luxembourg qui tait un escadron qui avait soutenu, deux
heures durant, le feu de neuf de ses canons, qui tiraient sans cesse
pour se rendre matres de la batterie que mon fils soutenait. M. de
Luxembourg lui dit que c'taient les gendarmes-Dauphin, et que M. de
Svign, qu'il lui montra l prsent, tait  leur tte. Vous comprenez
tout ce qui lui fut dit d'agrable, et combien, en pareille rencontre,
on se trouve pay de sa patience. Il est vrai qu'elle fut grande; il eut
quarante de ses gendarmes tus derrire lui. Je ne comprends pas comment
on peut revenir de ces occasions si chaudes et si longues, o l'on n'a
qu'une immutabilit qui nous fait voir la mort mille fois plus horrible
que quand on est dans l'action, et qu'on s'occupe  battre et  se
dfendre.

Voil l'aventure de mon pauvre fils; et c'est ainsi que l'on en usa le
propre jour que la paix commena. C'est comme cela qu'on pourrait dire
de lui plus justement qu'on ne disait de Dangeau: Si la paix dure dix
ans, il sera marchal de France.


  [536] D'Avrigny dit le 11.




200.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 12 octobre 1678.

J'ai reu deux de vos lettres, mon cousin. Dans l'une vous me contez
votre vie, et de quelle manire vous vous divertissez. Je trouve que
vous avez une trs-bonne compagnie, et que vous faites un trs-bon usage
de tout ce qui peut contribuer  vous faire une socit agrable; et si
nous tions dans un rgne moins juste que celui-ci, on pourrait bien
vous changer un exil que vous rendez trop agrable, comme on fit  un
Romain. On apprit qu'il passait la plus douce vie du monde dans une le
o il tait exil; on le rappela  Rome, et on le condamna  y vivre
avec sa femme. Je suis charme que vous me promettiez de m'aimer, ma
nice de Coligny et vous. Je suis ravie de vous plaire, et d'tre
estime de vous deux. Nous nous mmes l'autre jour  parler d'elle, ma
fille, M. de Corbinelli et moi; en vrit, elle fut clbre dignement;
et l'un des plus beaux endroits que nous trouvassions en elle fut la
tendresse et l'attachement qu'elle a pour vous, et le plaisir qu'elle
prend  adoucir votre exil; cela vient d'un fonds hroque. Mademoiselle
de Scudri dit que la vraie mesure du mrite se doit prendre sur
l'tendue de la capacit qu'on a d'aimer. Jugez par l du prix de votre
fille. Il faut louer aussi ceux qui sont dignes d'tre aims. Ceci vous
regarde, mon cousin.

Au reste, je vous rponds de votre _incorruptibilit_ tant que vous
serez ensemble.

L'arme de M. de Luxembourg n'est point encore spare; les goujats
parlent mme du sige de Trves ou de Juliers. Je serai au dsespoir,
s'il faut que je reprenne encore les penses de la guerre. Je voudrais
fort que mon fils et mon bien ne fussent plus exposs  leurs
_glorieuses souffrances_. Il est triste de s'avancer dans le pays de la
misre; c'est ce qui est indubitable dans votre mtier: vous sauriez
bien m'en dire des nouvelles.

Vous savez, je crois, que madame de Meckelbourg, s'en allant en
Allemagne, a pass par l'arme de son frre[537]. Elle y a t trois
jours comme Armide, au milieu de tous ces honneurs militaires qui ne se
rendent pas  petit bruit. Je ne puis comprendre comment elle put songer
 moi en cet tat. Elle fit plus, elle m'crivit une lettre fort honnte
qui me surprit extrmement; car je n'ai aucun commerce avec elle. Elle
pourrait faire dix campagnes et dix voyages en Allemagne sans penser 
moi, que je ne serais pas en droit de m'en plaindre. Je lui mandai que
j'avais bien lu des princesses dans les armes, se faisant adorer et
admirer de tous les princes, qui taient autant d'amants: mais que je
n'en avais jamais vu une qui, dans ce triomphe, s'avist d'crire  une
ancienne amie qui n'avait point la qualit de confidente de la
princesse.

M. de Brandebourg et les Danois ont si bien chass les Sudois de
l'Allemagne, que cet lecteur n'a plus rien  faire qu' venir joindre
nos ennemis. On craint que cela ne retarde la paix des Allemands.

La cour est  Saint-Cloud; le roi veut aller  Versailles: mais il
semble que Dieu ne le veuille pas, par l'impossibilit de faire que les
btiments puissent le recevoir, et par la mortalit prodigieuse des
ouvriers, dont on emporte toutes les nuits, comme de l'Htel-Dieu, des
chariots pleins de morts: on cache cette triste marche pour ne pas
effrayer les ateliers; et ne pas dcrier l'air de ce _favori sans
mrite_. Vous savez ce bon mot sur Versailles.

Nous sommes revenus de Livry plus tt que nous ne voulions,  cause
d'une fivre qui prit fortement  l'une de mesdemoiselles de Grignan.
Nous nous raccoutumons  la bonne ville insensiblement. Nous pleurions
quasi quand nous quittmes notre fort. Le bon Corbinelli est enrhum et
garde la chambre. La sant de ma fille, qui nous donnait quelque
esprance de se rtablir, est redevenue maladie, c'est--dire une
extrme dlicatesse: cela ne l'empche pas de vous aimer et de vous
honorer.


  [537] Le marchal de Luxembourg.




201.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 18 dcembre 1678.

O gens heureux!  demi-dieux! si vous tes au-dessus de la rage de la
bassette, si vous vous possdez vous-mmes, si vous prenez le temps
comme Dieu l'envoie, si vous regardez votre exil comme une pice
attache  l'ordre de la Providence, si vous ne retournez point sur le
pass pour vous repentir de ce que vous ftes il y a trente ans, si vous
tes au-dessus de l'ambition et de l'avarice; enfin,  gens heureux! 
demi-dieux! si vous tes toujours comme je vous ai vus, et si vous
passez paisiblement votre hiver  Autun avec la bonne compagnie que vous
me marquez. Notre ami Corbinelli vous crit dans ma lettre. M. le
cardinal de Retz, le plus gnreux et le plus noble prlat du monde, a
voulu lui donner une marque de son amiti et de son estime. Il le
reconnat pour son alli[538]; mais bien plus pour un homme aimable et
fort malheureux. Il a trouv du plaisir  le tirer d'un tat o M. de
Vardes l'a laiss, aprs tant de souffrances pour lui, et tant de
services importants; et enfin il lui porta avant-hier deux cents
pistoles pour une anne de la pension qu'il lui veut donner. Il y a
longtemps que je n'ai eu une joie si sensible. La sienne est beaucoup
moindre; il n'y a que sa reconnaissance qui soit infinie; sa philosophie
n'en est pas branle; et comme je sais que vous l'aimez, je suis
assure que vous serez aussi aise que moi.

Pour revenir  la bassette, c'est une chose qui ne se peut reprsenter.
On y perd fort bien cent mille pistoles en un soir. Pour moi, je trouve
que pass ce qui se peut jouer d'argent comptant, le reste est dans les
ides, et se joue au racquit, comme font les petits enfants. Le Roi
parat fch de cet excs. MONSIEUR a mis toutes ses pierreries en gage.
Vous aurez appris que la paix d'Espagne est ratifie; je crois que celle
d'Allemagne suivra bientt.

La pauvre belle comtesse est si pntre de ce grand froid, qu'elle m'a
prie de vous faire ses excuses, et de vous assurer de ses vritables et
sincres amitis, et  madame de Coligny. Sa poitrine, son encre, sa
plume, ses penses, tout est gel. Elle vous assure que son coeur ne
l'est pas; je vous en dis autant du mien, mes chers enfants. Quand je
veux penser  quelque chose qui me plaise, je songe  vous deux. Je vis
l'autre jour ma nice de Sainte-Marie; au travers de cette saintet, on
voit bien qu'elle est votre fille.

Mais, hlas! que dites-vous de l'affliction de M. de Navailles, qui perd
son fils d'une lgre maladie, aprs l'avoir vu expos mille fois aux
dangers de la guerre? La prudence humaine qui faisait amasser tant de
trsors, et faire de si grands projets pour l'tablissement de ce
garon, me fait bien rire quand elle est confondue  ce point-l. Je
vous demande beaucoup d'amiti pour M. Jeannin de ma part.


  _Monsieur de Corbinelli._

  J'ai vu un mot de vous, monsieur, qui m'a fait un grand plaisir. Si
  j'coutais mon enthousiasme, je vous crirais une grosse lettre de
  remercments; c'est--dire que, par l'emportement de ma
  reconnaissance, je tomberais dans l'ingratitude; car c'est ainsi qu'on
  doit appeler une grosse lettre de moi. Mon Dieu! que je conois bien
  le plaisir qu'il y aurait d'tre en tiers avec vous et madame de
  Coligny, et d'y parler  coeur ouvert auprs d'un grand feu  Chaseu!
  J'irai un jour, et je me promets  moi-mme cette satisfaction: car
  vous savez que c'est toujours soi qu'on cherche  satisfaire sur
  toutes choses, et qu'il n'y a vritablement qu'une passion, qui est
  l'amour-propre. Je me propose d'examiner avec vous deux bien des
  choses, et de vous inspirer un sentiment de mpris pour l'approbation
  du public sur bien des gens qui ne la mritent pas. J'aime  examiner
  mme les choses qui me plaisent, afin de voir si je ne me suis point
  tromp. Je vous demande que nous fassions ensemble la mme dmarche.
  Nous parlerons de la cour, de la guerre, de la politique, des vertus,
  des passions et des vices, en honntes gens.

  Au reste, je me suis avis de faire des remarques sur cent maximes de
  M. de la Rochefoucauld. J'en suis  examiner celle-ci:

  _La bonne grce est au corps ce que le bon sens est  l'esprit[539]._

  Je demande  votre tribunal si elle est facile  entendre, et quel
  rapport ou proportion il y a entre bonne grce et bon sens?

  Je trouve qu'on se sert de mots dans la conversation qui, tant
  examins, sont ordinairement quivoques, et qui,  force de les
  _sasser_, ne signifient point, dans la plupart des expressions, ce
  qu'il semble  tout le monde qu'ils doivent signifier. Par exemple, je
  demande  madame de Coligny qu'elle me dfinisse la bonne grce, et
  qu'elle me marque bien la diffrence avec le bon air; qu'elle me dise
  celle de bon sens et de jugement, celle de raison et de bon sens,
  celle de bon esprit et de bon sens, celle de gnie et de talent, celle
  de l'humeur, du caprice et de la bizarrerie; de l'ingnuit et de la
  navet; de l'honntet, de la politesse et de la civilit; du
  plaisant, de l'agrable et du badin. Ne vous amusez pas  me dire que
  ce sont la plupart des synonymes; c'est le langage ou des paresseux ou
  des ignorants. Je suis aprs  dfinir tout, bien ou mal, il
  n'importe. Faites la mme chose, je vous en prie. Que dites-vous de la
  vente de notre charge? c'est le roi qui l'achte; il n'en veut donner
  que six cent mille francs; on dit cependant que Tilladet l'aura, et
  que le chevalier Colbert aura celle de Tilladet. O gens heureux! 
  demi-dieux!


  [538] Antoine de Gondi avait pous, en 1463, Madeleine de Corbinelli.

  [539] C'est la maxime 67 du duc de la Rochefoucauld.




202.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  (Livry), samedi au soir (27 mai 1679).

Vous qui savez, ma bonne, comme je suis frappe des illusions et des
fantmes, vous deviez bien m'pargner la vilaine ide des dernires
paroles que vous m'avez dites. Si je ne vous aime pas, si je ne suis
point aise de vous voir, si j'aime mieux Livry que vous, je vous avoue,
ma belle, que je suis la plus trompe de toutes les personnes du monde.
J'ai fait mon possible pour oublier vos reproches, et je n'ai pas eu
beaucoup de peine  les trouver injustes. Demeurez  Paris, et vous
verrez si je n'y courrai pas avec bien plus de joie que je ne suis venue
ici. Je me suis un peu remise en pensant  tout ce que vous allez faire
o je ne serai point, et vous savez bien qu'il n'y a gure d'heures o
vous puissiez me regretter; mais je ne suis pas de mme, et j'aime 
vous regarder et  n'tre pas loin de vous, pendant que vous tes en ces
pays o les jours vous paraissent si longs; ils me paratraient tout de
mme, si j'tais longtemps comme je suis prsentement. Je voudrais bien
que votre poumon ft rafrachi de l'air que j'ai respir ce soir;
pendant que nous mourions  Paris, il faisait ici un orage jeudi qui
rend encore l'air tout gracieux. Bonsoir, ma trs-chre; j'attends de
vos nouvelles, et vous souhaite une sant comme la mienne; je voudrais
avoir la vtre  rtablir. Voil mes chevaux dont vous ferez tout ce
qu'il vous plaira.




203.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 29 mai 1679.

Que dit-on quand on a tort? Pour moi, je n'ai pas le mot  dire; les
paroles me schent  la gorge: enfin, je ne vous cris point, le voulant
tous les jours, et vous aimant plus que vous ne m'aimez: quelle sottise
de faire si mal valoir sa marchandise! car c'en est une trs-bonne que
l'amiti, et j'ai de quoi m'en parer quand je voudrai mettre  profit
tous mes sentiments. Il y a dix jours que nous sommes tous  la campagne
par le plus beau temps du monde; ma fille s'y porte assez bien: je
voudrais bien qu'elle me demeurt tout l't; je crois que sa sant le
voudrait aussi; mais elle a une raison austre, qui lui fait prfrer
son devoir  sa vie. Nous l'arrtmes l'anne passe, et parce qu'elle
croit se porter mieux  prsent, je crains qu'elle ne nous chappe
celle-ci. Je vis l'autre jour le bon pre Rapin, je l'aime, il me parat
un bon homme et un bon religieux; il a fait un discours sur l'histoire
et sur la manire de l'crire, qui m'a paru admirable. Le pre Bouhours
tait avec lui; l'esprit lui sort de tous cts. Je fus bien aise de les
voir tous deux. Nous fmes commmoration de vous, comme d'une personne
que l'absence ne fait point oublier. Tout ce que nous connaissons de
courtisans nous parurent indignes de vous tre compars, et nous mmes
votre esprit dans le rang qu'il mrite. Il n'y a rien de quoi je parle
avec tant de plaisir.

Avez-vous lu la _Vie du grand Thodose_, par l'abb Flchier. Je la
trouve belle.

Vous savez toutes les nouvelles, mon cher cousin; que vous dirai-je? Le
moyen de raisonner sur ce qui est arriv, non plus que sur les
difficults du Brandebourg, qui fait faire encore  bien des officiers
un voyage en Allemagne?

Mais que dites-vous de notre pauvre Corbinelli? Sa destine le force 
soutenir un procs par pure gnrosit pour une de ses parentes. Sa
philosophie en est entirement drange. Il est dans une agitation
perptuelle. Il y puise sa sant et sa poitrine. Enfin, c'est un
malheur pour lui, dont tous ses amis sont au dsespoir.




204.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 27 juin 1679.

Je n'ai pas le mot  dire  tout le premier article de votre lettre,
sinon que Livry c'est mon lieu favori pour crire. Mon esprit et mon
corps y sont en paix; et quand j'ai une rponse  faire, je la remets 
mon premier voyage. Mais j'ai tort, cela fait des retardements dont je
veux me corriger. Je dis toujours que si je pouvais vivre seulement deux
cents ans, je deviendrais la plus admirable personne du monde. Je me
corrige assez aisment, et je trouve qu'en vieillissant mme j'y ai plus
de facilit. Je sais qu'on pardonne mille choses aux charmes de la
jeunesse, qu'on ne pardonne point quand ils sont passs. On y regarde de
plus prs; on n'excuse plus rien; on a perdu les dispositions favorables
de prendre tout en bonne part; enfin, il n'est plus permis d'avoir tort;
et dans cette pense, l'amour-propre nous fait courir  ce qui nous peut
soutenir contre cette cruelle dcadence, qui, malgr nous, gagne tous
les jours quelque terrain.

Voil les rflexions qui me font croire que dans l'ge o je suis on se
doit moins ngliger que dans la fleur de l'ge. Mais la vie est trop
courte; et la mort nous prend, que nous sommes encore tout pleins de nos
misres et de nos bonnes intentions.

Je loue fort la lettre que vous avez crite au roi; je la trouve d'un
style noble, libre et galant qui me plat fort. Je ne crois pas qu'autre
que vous ait jamais conseill  son matre de laisser dans l'exil son
petit serviteur, afin de donner crance au bien qu'on a  dire de lui,
et d'ter tout soupon de flatterie  son histoire.

Ce que ma chre nice m'a crit me parat si droit et si bon, que je
n'en veux rien rabattre: il est impossible qu'elle ne m'aime pas  le
dire comme elle le dit.


_A madame de Coligny._

Je vous en remercie, ma chre nice, et je voudrais, pour toute rponse,
que vous eussiez entendu ce que je disais de vous l'autre jour  madame
de Vins, belle-soeur de M. de Pomponne trs-aimable aussi: je vous
peignis au naturel, et bien. Il y a trs-peu de personnes qui puissent
se vanter d'avoir autant de vrai mrite que vous.

Notre pauvre ami est abm dans son procs. Il le veut traiter dans les
rgles de la raison et du bon sens; et quand il voit qu' tous moments
la chicane s'en loigne, il est au dsespoir. Il voudrait que sa
rhtorique persuadt toujours, comme elle le devrait en bonne justice;
mais elle est inutile contre la routine et le dsordre qui rgnent dans
le palais. Ce n'est point faon d'amour que le zle qu'il a pour sa
cousine, c'est pure gnrosit: mais c'est faon de mort que la fatigue
qu'il se donne pour cette malheureuse affaire. J'en suis afflige; car
je le perds, et je crains de le perdre encore davantage.

Ma fille ne s'en ira qu'au mois de septembre. Elle se porte mieux; elle
vous fait mille amitis,  vous, madame, et  vous, monsieur. Si vous la
connaissiez davantage, vous l'aimeriez encore mieux.




205.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 20 juillet 1679.

J'ai vu et entretenu M. l'vque d'Autun, et je comprends bien aisment
l'attachement de ses amis pour lui. Il m'a cont qu'il passa une fois 
Langeron, et qu'il ne voulait pas s'y dbotter seulement. Il y fut six
semaines. Cet endroit est tout propre  persuader l'agrment, la douceur
et la facilit de son esprit. Je crois que j'en serais encore plus
persuade, si je le connaissais davantage. Nous avons fort parl de vous
sur ce ton-l. Je parlai au prlat de la lettre que vous avez crite au
roi; il me dit qu'il l'avait vue, et qu'il l'avait trouve belle. Je
vous trouve fort heureux de l'avoir. Ce bonheur est rciproque, et vous
tes l'un  l'autre une trs-bonne compagnie. Il vous dira les nouvelles
et les prparatifs du mariage du roi d'Espagne, et du choix du prince et
de la princesse d'Harcourt pour la conduite de la reine d'Espagne[540] 
son poux, et de la belle charge que le roi a donne  M. de Marsillac,
sans prjudice de la premire, et du dml du cardinal de Bouillon
avec M. de Montausier, et comme M. de la Feuillade, courtisan passant
tous les courtisans passs, a fait venir un bloc de marbre qui tenait
toute la rue Saint-Honor: et comme les soldats qui le conduisaient ne
voulaient point faire place au carrosse de M. le Prince, qui tait
dedans, il y eut un combat entre les soldats et les valets de pied: le
peuple s'en mla, le marbre se rangea, et le prince passa. Ce prlat
vous pourra conter encore que ce marbre est chez M. de la Feuillade, qui
fait ressusciter Phidias ou Praxitle pour tailler la figure du roi 
cheval dans ce marbre, et comme cette statue lui cotera plus de trente
mille cus.

Il me semble que cette lettre ressemble assez aux chapitres de
l'_Amadis_. Je suis tellement libertine quand j'cris, que le premier
tour que je prends rgne tout du long de ma lettre. Il serait 
souhaiter que ma pauvre plume, galopant comme elle fait, galopt au
moins sur le bon pied. Vous en seriez moins ennuys, monsieur et madame;
car c'est toujours  vous deux que je parle, et vous deux que j'embrasse
de tout mon coeur. Ma fille me prie de vous dire bien des amitis  l'un
et  l'autre. Elle se porte mieux; mais comme un bien n'est jamais pur
en ce monde, elle pense  s'en aller en Provence, et je ne pourrais
acheter le plaisir de la voir que par sa mauvaise sant. Il faut
choisir, et se rsoudre  l'absence; elle est amre et dure  supporter.
Vous tes bien heureux de ne point sentir la douleur des sparations;
celle de mon fils, qui s'en va camper  la plaine d'Ouilles, n'est pas
si triste que celles des autres annes; mais il ne s'en faut gure
qu'elle ne cote autant, l'or et l'argent, les beaux chevaux et les
justaucorps tant la vraie reprsentation des troupes du roi de Perse.
Faites-vous envoyer promptement les _Fables de la Fontaine_; elles sont
divines. On croit d'abord en distinguer quelques-unes; et  force de les
relire, on les trouve toutes bonnes. C'est une manire de narrer, et un
style  quoi l'on ne s'accoutume point. Mandez-m'en votre avis, et le
nom de celles qui vous auront saut aux yeux les premires.

Notre ami Corbinelli est dans l'esprance de l'accommodement de
l'affaire de sa cousine. Si vous tes  Chaseu, faites mes compliments 
monsieur et  madame de Toulongeon. J'aime cette petite femme: ne la
trouvez-vous pas toujours jolie?


  [540] MADEMOISELLE, fille de MONSIEUR, frre de Louis XIV, fut marie
   Charles II, roi d'Espagne. C'tait une des conditions de la paix, 
  laquelle la jeune princesse n'avait rien moins qu'accd. Elle et
  voulu pouser le Dauphin. Le roi lui dit: _Je vous fais reine
  d'Espagne; que pourrais-je de plus pour ma fille? Ah!_ rpondit-elle,
  _vous pourriez plus pour votre nice_. Elle mourut dix ans aprs.




206.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi au soir 15 septembre 1679.

Je suis dans une grande tristesse de n'avoir point de vos nouvelles. Je
trouve mille choses en mon chemin qui me frappent les yeux et le coeur.
Je fus hier chez mademoiselle de Mri; j'en viens encore: elle est sans
fivre, mais si accable de ses maux ordinaires et de ses vapeurs, si
puise et si fche de votre dpart, qu'elle fait piti: on n'ose lui
parler de rien, tout lui fait mal et la fait suer: elle m'a prie de
vous dire son tat et sa tristesse. Mon Dieu! que j'ai d'envie de savoir
comment vous vous trouvez de ce bateau! et toujours ce bateau, c'est
toujours l que je vous vois, et presque point dans l'htellerie: je
crois qu'aprs cette allure si lente, vous souhaiterez des cahots, comme
vous vouliez du fumier aprs la fleur d'orange. Enfin, ma fille,
j'attends de vos nouvelles et de celles de toute votre troupe, que
j'embrasse du meilleur de mon coeur: il me semble que tous les soins et
tous les yeux sont tourns de votre ct: outre que vous tes la
personne qualifie, vous tes la personne si dlicate, qu'il ne faut
tre occup que de vous. J'ai vu la marquise d'Uxelles[541], qui vous
fera dignement recevoir  Chlons: j'y adresse cette lettre.

Nous revoil maintenant dans les critures par-dessus les yeux: je n'ai
pas au moins sur mon coeur de n'avoir pas senti le bonheur de vous
avoir; je n'ai pas  regretter un seul moment du temps que j'ai pu tre
avec vous, pour ne l'avoir pas su mnager. Enfin il est pass, ce temps
si cher; ma vie passait trop vite, je ne la sentais pas; je m'en
plaignais tous les jours, ils ne duraient qu'un moment. Je dois  votre
absence le plaisir de sentir la dure de ma vie et toute sa longueur. Je
ne sais point de nouvelles: _quiconque ne voit gure, n'a gure  dire
aussi_[542]. Le roi d'Angleterre est bien malade. La reine d'Espagne
crie et pleure: c'est l'toile de ce mois. J'aimerais assez  vous
entretenir davantage, mais il est tard, et je vous laisse dans votre
repos: je vous souhaite une trs-bonne nuit. Est-il possible que
j'ignore ce qui est arriv de cette barque que j'ai vue avec tant de
regret s'loigner de moi! Ce n'est pas aussi sans beaucoup de chagrin
que je l'ignore. Mais si vous n'avez point crit, j'ai au moins la
consolation de croire que ce n'est pas votre faute, et que j'aurai
demain une de vos lettres. Voil sur quoi tout va rouler, au lieu d'tre
avec vous tous les jours et tous les soirs.


  [541] Son fils Nicolas du Bl, marquis d'Uxelles, tait gouverneur de
  la ville et citadelle de Chlons.

  [542] Fable des _deux Pigeons_, de la Fontaine, livre IX, fable II.




207.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 18 septembre 1679.

J'attendais votre lettre avec impatience, et j'avais besoin d'tre
instruite de l'tat o vous tes; mais je n'ai jamais pu voir sans
fondre en larmes tout ce que vous me dites de vos rflexions et de votre
repentir sur mon sujet. Ah! ma trs-chre, que me voulez-vous dire de
pnitence et de pardon? Je ne vois plus rien que tout ce que vous avez
d'aimable, et mon coeur est fait d'une manire pour vous, qu'encore que
je sois sensible jusqu' l'excs  tout ce qui vient de vous, un mot,
une douceur, un retour, une caresse, une tendresse me dsarme, me gurit
en un moment, comme par une puissance miraculeuse; et mon coeur retrouve
toute sa tendresse, qui, sans se diminuer, change seulement de nom,
selon les diffrents mouvements qu'elle me donne. Je vous ai dit ceci
plusieurs fois, je vous le dis encore, et c'est une vrit; je suis
persuade que vous ne voulez pas en abuser, mais il est certain que vous
faites toujours, en quelque faon que ce puisse tre, la seule agitation
de mon me: jugez si je suis sensiblement touche de ce que vous me
mandez. Plt  Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir  l'htel de
Carnavalet, non pas pour huit jours, ni pour y faire pnitence; mais
pour vous embrasser, et vous faire voir clairement que je ne puis tre
heureuse sans vous, et que les chagrins que l'amiti que j'ai pour vous
m'a pu donner me sont plus agrables que toute la fausse paix d'une
ennuyeuse absence. Si votre coeur tait un peu plus ouvert, vous ne
seriez pas si injuste: par exemple, n'est-ce pas un assassinat que
d'avoir cru qu'on voulait vous ter de mon coeur, et sur cela me dire
des choses dures? Et le moyen que je pusse deviner la cause de ces
chagrins? Vous dites qu'ils taient fonds: c'tait dans votre
imagination, ma fille; et sur cela, vous aviez une conduite qui tait
plus capable de faire ce que vous craigniez (si c'tait une chose
faisable) que tous les discours que vous supposiez qu'on me faisait: ils
taient sur un autre ton; et puisque vous voyiez bien que je vous aimais
toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste pense, et que ne
tchiez-vous plutt,  tout hasard, de me faire connatre que vous
m'aimiez? Je perdais beaucoup  me taire; j'tais digne de louanges dans
tout ce que je croyais mnager; et je me souviens que, deux ou trois
fois, vous m'avez dit le soir des mots que je n'entendais point du tout
alors. Ne retombez donc plus dans de pareilles injustices; parlez,
claircissez-vous, on ne devine pas; ne faites point, comme disait le
marchal de Gramont, ne laissez point vivre ni rire des gens qui ont la
gorge coupe, et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux gens
raisonnables, c'est par l qu'on s'entend; et l'on se trouve toujours
bien d'avoir de la sincrit: le temps vous persuadera peut-tre de
cette vrit. Je ne sais comme je me suis insensiblement engage dans ce
discours; il est peut-tre mal  propos.

Vous me dpeignez fort bien la vie du bateau; vous avez couch dans
votre lit: mais je crains que vous n'ayez pas si bien dormi que ceux qui
taient sur la paille. Je me rjouis avec le petit marquis du sot petit
garon qui tait auprs de lui; ce mchant exemple lui servira plus que
toutes les leons: on a fort envie, ce me semble, d'tre le contraire de
ce qui est si mauvais. Je n'ai point de nouvelles de votre frre; que
dites-vous de cet oubli? Je ne doute point qu'il ne _brillotte_ fort 
nos tats. Je fais tous vos adieux, et j'en avais dj devin une
partie: je n'ai pas manqu d'crire  madame de Vins, j'ai trouv de la
douceur  lui parler de vous: elle m'a crit dans le mme temps sur le
mme sujet, fort tendrement pour vous, et trs-fche de ne vous avoir
point dit adieu. Je lui ai mand qu'elle tait bien heureuse d'avoir
pargn cette sorte de douleur. Quand nous nous reverrons, nous
recommencerons nos plaintes. Je me suis repentie de ne vous avoir pas
mene jusqu' Melun en carrosse; vous auriez pargn la fatigue d'tre
une nuit sans dormir. Quand je songe que c'est ainsi que vous vous tes
repose des derniers jours de fatigue que vous avez eus ici, et que vous
voil  Lyon, o il me semble, ma fille, que vous parlez bien haut[543];
et que tout cela vous achemine  la bise des Grignans, et que ce pauvre
sang, dj si subtil, est agit de cette sorte; ma trs-chre, il me
faut un peu pardonner, si je crains et si je suis trouble pour votre
sant. Tchez d'apaiser et d'adoucir ce sang, qui doit tre bien en
colre de tout ce tourment: pour moi, je me porte trs-bien, j'aurai
soin de mon rgime  la fin de cette lune; ayons piti l'une de l'autre
en prenant soin de notre vie. Je vis hier mademoiselle de Mri, je la
trouvai assez tranquille. Il y a toujours un peu de difficult 
l'entretenir; elle se rvolte aisment contre les moindres choses, lors
mme qu'on croit avoir pris les meilleurs tons: mais enfin elle est
mieux; je reviendrai la voir de Livry, o je m'en vais prsentement avec
le bon abb et Corbinelli. Je puis vous dire une vrit, ma trs-chre:
c'est que je ne me suis point assez accoutume  votre vue, pour vous
avoir jamais trouve ou rencontre sans une joie et une sensibilit qui
me fait plus sentir qu' une autre l'ennui de notre sparation: je m'en
vais encore vous redemander  Livry, que vous m'avez gt; je ne me
reproche aucune grossiret dans mes sentiments, ma trs-chre, et je
n'ai que trop senti le bonheur d'tre avec vous. Je vis hier madame de
Lavardin et M. de la Rochefoucauld, dont le petit-fils est encore assez
mal pour l'inquiter. M. de Toulongeon[544] est mort en Barn; le comte
de Gramont a sa lieutenance de roi,  condition de la rendre dans
quelque temps au second fils de M. de Feuquires pour cent mille francs.
La reine d'Espagne crie toujours misricorde, et se jette aux pieds de
tout le monde; je ne sais comme l'orgueil d'Espagne s'accommode de ces
dsespoirs. Elle arrta l'autre jour le roi par del l'heure de la
messe; le roi lui dit: Madame, ce serait une belle chose que la reine
catholique empcht le roi trs-chrtien d'aller  la messe. On dit
qu'ils seront tous fort aises d'tre dfaits de cette catholique. Je
vous conjure de faire mille amitis pour moi  la belle Rochebonne.
Adieu, ma trs-chre et trs-aimable, je vous jure que je ne puis
envisager en gros le temps de votre absence; vous m'avez bien fait de
petites injustices, et vous en ferez toujours quand vous oublierez comme
je suis pour vous; mais soyez-en mieux persuade, et je le serai aussi
de la bont et de la tendresse de votre coeur pour moi.

Madame de la Fayette vous embrasse, et vous prie de conserver l'amiti
nouvelle que vous lui avez promise.


  [543] Madame de Rochebonne, belle-soeur de madame de Grignan, tait
  trs-sourde. C'est chez cette dame que madame de Grignan descendait 
  Lyon.

  [544] Frre de Philibert, comte de Gramont.




208.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, vendredi 22 septembre 1679.

Je pense toujours  vous; et comme j'ai peu de distractions, je me
trouve bien des penses. Je suis seule ici; Corbinelli est  Paris: mes
matines seront solitaires. Il me semble toujours, ma fille, que je ne
saurais continuer de vivre sans vous: je me trouve peu avance dans
cette carrire; et c'est pour moi un si grand mal de ne vous avoir plus,
que j'en tire cette consquence, qu'il n'y a rien tel que le bien
prsent, et qu'il est fort dangereux de s'accoutumer  une bonne et
uniquement bonne compagnie: la sparation en est trange; je le sens, ma
trs-chre, plus que vous n'avez le loisir de le sentir. Je suis dj
trop vivement touche du dsir extrme de vous revoir, et de la
tristesse d'une anne d'absence; cette vue en gros ne me parat pas
supportable. Je suis tous les matins dans ce jardin que vous connaissez;
je vous cherche partout, et tous les endroits o je vous ai vue me font
mal; vous voyez bien que les moindres choses de ce qui a rapport  vous
ont fait impression dans mon pauvre cerveau. Je ne vous entretiendrais
pas de ces sortes de faiblesses, dont je suis bien assure que vous vous
moquez, sans que la lettre d'aujourd'hui est un peu sur la pointe des
vents: je ne rponds  rien, et je ne sais point de nouvelles. Vous tes
 Lyon aujourd'hui; vous serez  Grignan quand vous recevrez ceci.
J'attends le rcit de la suite de votre voyage depuis Auxerre. J'y
trouve des rveils  minuit, qui me font autant de mal qu' mademoiselle
de Grignan; et  quoi bon cette violence, puisqu'on ne partait qu'
trois heures? C'tait de quoi dormir la grasse matine. Je trouve qu'on
dort mal par cette voiture; et quoique je fusse prte  vous entretenir
de tout cela, il me semble que, recevant cette lettre  Grignan, vous ne
comprendriez plus ce que je voudrais vous dire en parlant de ce bateau;
c'est ce qui fait que je vous parle de moi et de vous, ma chre enfant.

Mon fils ne me parle que de vous dans ses lettres, et de la part qu'il
prend  la douleur que j'ai de vous avoir quitte: il a raison, je ne
m'accoutumerai de longtemps  cette sparation. Vos lettres aimables
font toute ma consolation: je les relis souvent, et voici comme je fais.
Je ne me souviens plus de tout ce qui m'avait paru des marques
d'loignement et d'indiffrence; il me semble que cela ne vient point de
vous, et je prends toutes vos tendresses, et dites et crites, pour le
vritable fond de votre coeur pour moi. tes-vous contente, ma belle?
est-ce le moyen de vous aimer? et pouvez-vous jamais douter de mes
sentiments, puisque, de bonne foi, j'ai cette conduite?

Votre frre me parat avoir tout ce qu'il veut, _bon dner_, _bon gte_,
_et le reste_. Il a t plusieurs fois dput de la noblesse vers M. de
Chaulnes; c'est une petite honntet qui se fait aux nouveaux venus.
Nous aspirerons une autre anne  voir des effets de cette belle amiti
de M. et de madame de Chaulnes. Le roi nous a remis huit cent mille
francs; nous en sommes quittes pour deux millions deux cent mille
livres; ce n'est rien du tout. Adieu, ma trs-chre et trs-belle. Si
l'extrmit de l'empereur[545] et de don Juan (_d'Autriche_)[546]
pouvait vous satisfaire, on assure qu'ils n'en reviendront pas. Une
reine qui porterait _une tte_ en Espagne trouverait une belle
conjoncture pour se faire valoir. On dit qu'elle pleura excessivement en
disant adieu au roi; ils retournrent deux ou trois fois aux embrassades
et au redoublement des sanglots: c'est une horrible chose que les
sparations.


  [545] Lopold Ier, empereur, ne mourut que le 5 mai 1705.

  [546] Don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV, roi d'Espagne,
  mourut le 17 septembre 1679.




209.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, vendredi 6 octobre 1679.

Vous avez trouv le vent contraire; je n'en suis gure surprise: vous
tes destine  ce malheur, soit sur le Rhne, ou sur la terre. C'est en
vrit, ma chre enfant, un grand chagrin en quelque endroit que ce
soit, et je comprends fort aisment l'embarras o vous avez t. Il y a
mme du pril, et vous ftes trs-sagement d'honorer de votre prsence
le lieu o M. de Vardes s'est baign, plutt que de vous opinitrer 
gagner Valence: il faut cder  la furie des vents.

Il est venu ici un pre Morel de l'Oratoire; c'est un homme admirable:
il a amen Saint-Aubin, qui nous est demeur. Je voudrais que M. de
Grignan et entendu ce pre; il ne croit pas qu'on puisse, sans pch,
donner  ses plaisirs, quand on a des cranciers: ces dpenses lui
paraissent des vols qui nous tent le moyen de faire justice. Vraiment,
c'est un homme bien sal; il ne fait aucune composition. Mais parlons de
Pauline (_de Grignan_): l'aimable, la jolie petite crature! hlas!
ai-je t jamais si jolie qu'elle? on dit que je l'tais beaucoup. Je
suis ravie qu'elle vous fasse souvenir de moi: je sais bien qu'il n'est
pas besoin de cela; mais enfin j'en ai une joie sensible, vous me la
dpeignez charmante, et je crois prcisment tout ce que vous m'en
dites: gardez-la, ma fille, ne vous privez pas de ce plaisir: la
Providence en aura soin. Je vous conseille de ne vous point dfendre de
la tendresse qu'elle vous inspire, quand vous devriez la marier en
Barn. Mesdemoiselles de Grignan ont eu grande raison de trouver le
chteau de leurs pres trs-beau: mais, mon Dieu, quelles fatigues pour
y parvenir! que de nuits sur la paille, et sans dormir, et sans manger
rien de chaud! Ma chre fille, vous ne me dites pas comme vous vous en
portez, et comme cette poitrine en est chauffe, et comme votre sang en
est irrit. Quelle circonstance  notre sparation, que la crainte trop
bien fonde que j'ai pour votre sant! Je crois entendre cette bise qui
vous te la respiration. Hlas! pouvais-je me plaindre en comparaison de
ce que je souffre, quand je n'avais que votre absence  supporter? Je
croyais qu'on ne pouvait pas tre pis; on n'imagine rien au del:
j'ignorais la peine o je suis; je la trouve si dure  supporter, que je
regarderais comme une tranquillit l'tat o j'tais alors. Encore si je
pouvais me fier  vous, et me consoler dans l'esprance que vous aurez
soin et piti de vous et de moi, que vous donnerez du temps  vous
reposer,  vous rafrachir,  prendre ce qui peut apaiser votre sang!
mais je vous vois peu attentive  votre personne, dormant peu, mangeant
peu, et cette critoire toujours ouverte. Ma fille, si vous m'aimez,
donnez-moi quelque repos, en prenant soin de vous. Ma chre Pauline,
ayez soin de votre belle maman. Pour moi, je me porte trs-bien.

Il a fait le plus beau temps du monde. Le bon abb est parfaitement
guri; son rhume est all avec sa fivre: l'Anglais est un homme divin.
Nous ne pensons point  faire un plus long voyage que Livry. Il reste
une certaine timidit aprs les grandes maladies, qui ne permet pas
qu'on s'loigne du secours.

J'crirai  Pellisson pour le frre de Montgobert, j'y ferai comme pour
ma cure. Vous n'avez qu' me donner toutes sortes de commissions: c'est
le plus aimable amusement que je puisse avoir en votre absence. En voici
un que j'ai trouv; c'est un tome de Montaigne, que je ne croyais pas
avoir apport: ah, l'aimable homme! qu'il est de bonne compagnie! c'est
mon ancien ami; mais  force d'tre ancien, il m'est nouveau. Je ne puis
lire qu'avec les larmes aux yeux ce que dit le marchal de Montluc du
regret qu'il a de ne s'tre pas communiqu  son fils, et de lui avoir
laiss ignorer la tendresse qu'il avait pour lui. Lisez cet endroit-l,
je vous prie, et me dites comme vous vous en trouverez; c'est  madame
d'Estissac, _De l'amour des pres envers leurs enfants_[547]. Mon Dieu,
que ce livre est plein de bon sens!

Mon fils triomphe aux tats; il vous fait toujours mille amitis; c'est
plus d'attention pour votre sant, plus de crainte que vous ne soyez pas
assez forte: enfin _ce pigeon_ est tout  fait tendre. Je lui dis aussi
vos amitis: je suis _conciliante_, comme dit Langlade. J'ai une envie
extrme de savoir si vous serez bien repose, et si Guisoni ne vous aura
point donn quelques conseils que vous ayez suivis. On dit que la glace
est bien contraire  votre poitrine; vous n'tes plus en tat de prendre
sur vous, tout y est pris: ce qui reste tient  votre vie. Le bon abb
me disait tantt que je devrais vous demander Pauline; qu'elle me
donnerait de la joie, de l'amusement, et que j'tais plus capable que je
n'ai jamais t de la bien lever: j'ai t ravie de ce discours;
mettons-le cuire, nous y songerons quelque jour. Il me vient une pense,
que vous ne voudriez pas me la donner, et que vous n'avez pas assez
bonne opinion de moi. Ma fille, cachez-moi cette ide, si vous l'avez;
car je sens que c'est une injustice, et que vous ne me connaissez pas:
je serais dlicieusement occupe  conserver toutes les merveilles de
cette petite.

Mesdemoiselles de Grignan, ne l'aimez-vous pas bien? Vous devriez
m'crire, et me conter mille choses, mais naturellement, et sans vous en
faire une affaire, et me dire surtout comment se porte votre chre
martre: cela vous accoutumerait  crire facilement comme nous. Je
voudrais bien que le petit continut  jouer au mail: qu'on le fasse
plutt jouer  gauche alternativement, que de le dsaccoutumer de jouer
 droite, et d'tre adroit. Saint-Aubin a trouv un mail ici, il y joue
trs-bien. Je lui dis des choses admirables de sa petite Camuson, et je
lui demande les chemins qui l'ont conduit de la haine et du mpris que
nous avons vus,  l'estime et  la tendresse que nous voyons: il est un
peu embarrass; _il mange des poids chauds_, comme dit M. de la
Rochefoucauld, quand quelqu'un ne sait que rpondre.

M. de Grignan, je vous observe; je vous vois venir; je vous assure que
si vous ne me dites rien vous-mme de la sant de madame votre femme,
aprs les horribles fatigues de son voyage, je serai bien mal contente
de vous. Cela rpondrait-il, en effet,  ce que vous me disiez en
partant: Fiez-vous  moi, je vous rponds de tout? Je crains bien que
vous n'observiez cette sant que superficiellement. Si je reois un mot
de vous, comme je l'espre, je vous ferai une grande rparation.


  [547] On sait que _J. J. Rousseau_ a pris dans ce chapitre beaucoup de
  penses et d'expressions qui font l'ornement de son _mile_.




210.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 20 octobre 1679.

Quoi! vous pensez m'crire de grandes lettres, sans me dire un mot de
votre sant! je pense, ma chre enfant, que vous vous moquez de moi;
pour vous punir, je vous avertis que j'ai fait de ce silence tout le pis
que j'ai pu; j'ai compris que vous aviez bien plus de mal aux jambes
qu' l'ordinaire, puisque vous ne m'en disiez rien, et qu'assurment si
vous vous fussiez un peu mieux porte, vous eussiez t presse de me le
dire: voil comme j'ai raisonn. Mon Dieu, que j'tais heureuse quand
j'tais en repos sur votre sant! et qu'avais-je  me plaindre auprs
des craintes que j'ai prsentement? Ce n'est pas qu' moi qui suis
frappe des objets, et qui aime passionnment votre personne, la
sparation ne soit un grand mal; mais la circonstance de votre dlicate
sant est si sensible, qu'elle en efface l'autre. Mandez-moi dsormais
l'tat o vous tes, mais avec sincrit. Je vous ai mand tout ce que
je savais pour vos jambes; si vous ne les tenez chaudement, vous ne
serez jamais soulage: quand je pense  ces jambes nues deux ou trois
heures le matin pendant que vous crivez; mon Dieu! ma chre, que cela
est mauvais! Je verrai bien si vous avez soin de _moi_. Je me purgerai
lundi pour l'amour de vous; il est vrai que le mois pass je ne pris
qu'une pilule; j'admire que vous l'ayez sentie; je vous avertis que je
n'ai aucun besoin de me purger; c'est  cause de cette eau, et pour vous
ter de peine. Je hais bien toutes ces fivres qui sont autour de vous.

Le chevalier vous mande toutes les nouvelles; il en sait plus que moi,
quoiqu'il soit un peu incommod de son bras, et par consquent assez
souvent dans sa chambre. Je fus le voir hier, et le bel abb; il me faut
toujours quelque Grignan; sans cela il me semble que je suis perdue.
Vous savez comme M. de la Salle a achet la charge de Tilladet; c'est
bien cher de donner cinq cent mille francs pour tre subalterne de M. de
Marsillac: j'aimerais mieux, ce me semble, les subalternes des charges
de guerre. On parle fort du mariage de Bavire. Si l'on faisait des
chevaliers (_de l'ordre_), ce serait une belle affaire; je vois bien des
gens qui ne le croient pas. J'ai reu une lettre de bien loin, que je
vous garde; elle est pleine de tout ce qu'il y a au monde de plus
reconnaissant, et d'un tour admirable. Pour le pauvre Corbinelli, je ne
sais point de coeur meilleur que le sien; et pour son esprit, il vous
plaisait autrefois: il regarde avec respect la tendresse que j'ai pour
vous; c'est un _original_ qui lui fait connatre jusqu'o le coeur
humain peut s'tendre: il est bien loin de me conseiller de m'opposer 
cette pente; il connat la force des conseils sur de pareils sujets. Le
changement de mon amiti pour vous n'est pas un ouvrage de la
philosophie, ni des raisonnements humains: je ne cherche point  me
dfaire de cette chre amiti, ma fille; si dans l'avenir vous me
traitez comme on traite une amie, votre commerce sera charmant; j'en
serai comble de joie, et je marcherai dans des routes nouvelles. Si
votre temprament peu communicatif, comme vous le dites, vous empche
encore de me donner ce plaisir, je ne vous en aimerai pas moins;
n'tes-vous pas contente de ce que j'ai pour vous? en dsirez-vous
davantage? Voil votre pis aller. Nous parlions de vous l'autre jour,
madame de la Fayette et moi: nous trouvmes qu'il n'y avait au monde que
madame de Rohan[548] et madame de Soubise qui fussent ensemble aussi
bien que nous y sommes; et o trouverez-vous une fille qui vive avec sa
mre aussi agrablement que vous faites avec moi? Nous les parcourmes
toutes; en vrit nous vous fmes bien de la justice, et vous auriez t
contente d'entendre tout ce que nous disions. Il me parat qu'elle a
bien envie de servir M. de Grignan; elle voit bien clair  l'intrt que
j'y prends, et je suis sre qu'elle sera alerte sur les chevaliers[549],
et surtout le mariage se fera dans un mois, malgr l'_crevisse_ qui
prend l'air tant qu'elle peut; mais elle sera encore fort rouge en ce
temps l. Madame de la Fayette prend des bouillons de vipres, qui lui
redonnent une me et des forces  vue d'oeil; elle croit que cela vous
serait admirable. On coupe la tte et la queue  cette vipre; on
l'ouvre, on l'corche, et toujours elle remue; une heure, deux heures,
on la voit toujours remuer: nous comparmes cette quantit d'esprits si
difficiles  apaiser,  de vieilles passions, et surtout  celles de ce
quartier[550]; que ne leur fait-on point? On dit des injures, des
rudesses, des cruauts, des mpris, des querelles, des plaintes, des
rages; et toujours elles remuent, on n'en saurait voir la fin: on croit
que quand on leur arrache le coeur c'en est fait, et qu'on n'en entendra
plus parler; point du tout, elles sont encore en vie, elles remuent
encore. Je ne sais pas si cette sottise vous paratra comme  nous; mais
nous tions en train de la trouver plaisante: on en peut faire souvent
l'application.

Voici des affaires qui vous viennent, je crois que vous allez  Lambesc;
il faut tcher de se bien porter, de rajuster un peu les deux bouts de
l'anne qui sont drangs, et les jours passeront: j'ai vu que j'en
tais avare; je les jette  la tte prsentement. Je m'en retourne 
Livry jusqu'aprs la Toussaint: j'ai encore besoin de cette solitude, je
n'y veux mener personne; je lirai, je tcherai de songer  ma
conscience; l'hiver sera encore assez long.

Votre pigeon est aux Rochers comme un ermite, se promenant dans ses
bois: il a fort bien fait aux tats: il avait envie d'tre amoureux
d'une mademoiselle de la Coste. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour la
trouver un bon parti, mais il n'a pu. Cette affaire a une _cte rompue_;
cela est joli. Il s'en va  Bodgat, de l au Buron, et reviendra  Nol
avec M. d'Harous et M. de Coulanges. Ce dernier a fait des chansons
extrmement jolies; mesdemoiselles, je vous les enverrai. Il y avait 
Rennes une mademoiselle Descartes, propre nice de _votre pre_
(_Descartes_), qui a de l'esprit comme lui; elle fait trs-bien des
vers. Mon fils vous parle, vous apostrophe, vous adore, ne peut plus
vivre sans _son pigeon_; il n'y a personne qui n'y ft tromp. Pour moi,
je crois son amiti fort bonne, pourvu qu'on la connaisse pour tre tout
ce qu'il en sait; peut-on lui en demander davantage? Adieu, ma
trs-chre et trs-aimable; je ne veux pas entreprendre de vous dire
combien je vous aime; je crois qu' la fin ce serait un ennui. Je fais
mille amitis  M. de Grignan, malgr son silence. J'tais ce matin avec
le chevalier et M. de la Garde: toujours pied ou aile de cette famille.
Mesdemoiselles, comment vous portez-vous, et cette fivre qu'est-elle
devenue? Mon cher petit marquis, il me semble que votre amiti est
considrablement diminue; que rpond-il? Pauline, ma chre Pauline, o
tes-vous, ma chre petite?


  [548] Marguerite, duchesse de Rohan, veuve de Henri Chabot, et Anne de
  Rohan-Chabot, sa fille, marie au prince de Soubise.

  [549] Allusion aux promotions de l'ordre du Saint-Esprit.

  [550] Madame de la Fayette habitait vis--vis le petit Luxembourg, o
  logeait mademoiselle de Montpensier.




211.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Livry, jeudi au soir 2 novembre 1679.

Je vous cris ce soir, ma trs-chre, parce que j'ai envie d'aller
demain matin  Pomponne. Madame de Vins m'en priait l'autre jour si
bonnement, que je m'en vais la voir, et M. de Pomponne, que l'on
gouverne mieux en dnant un jour  Pomponne avec lui, qu' Paris en un
mois. Vous voulez donc que je me repose sur vous de votre sant, et je
le veux de tout mon coeur, s'il est vrai que vous soyez change sur ce
sujet: ce serait en effet quelque chose de si naturel que cela ft
ainsi, et votre ngligence  cet gard me paraissait si peu ordinaire,
que je me sens porte  croire que cette droiture d'esprit et de raison
aura retrouv sa place chez vous. Faites donc, ma chre enfant, tout ce
que vous dites; prenez du lait et des bouillons, mettez votre sant
devant toutes choses; soyez persuade que c'est non-seulement par les
soins et par le rgime que l'on rtablit une poitrine comme la vtre,
mais encore par la continuit des rgimes; car de prendre du lait quinze
jours, et puis dire, J'ai pris du lait, il ne me fait rien; ma fille,
c'est se moquer de nous, et de vous-mme la premire. Soyez encore
persuade d'une autre chose, c'est que sans la sant on ne peut rien
faire, tout demeure, on ne peut aller ni venir qu'avec des peines
incroyables: en un mot, ce n'est pas vivre que de n'avoir point de
sant. L'tat o vous tes, quoi que vous disiez, n'est pas un tat de
consistance; il faut tre mieux, si vous voulez tre bien. Je suis fort
fche du vilain temps que vous avez, et de tous vos dbordements
horribles: je crains votre Durance, comme une bte furieuse.

On ne parle point encore de cordons bleus: s'il y en a, et que M. de
Grignan soit oblig de revenir, je le recevrai fort bien, mais fort
tristement; car enfin, au lieu de placer votre voyage comme vous avez
fait, c'et t une chose bien plus raisonnable et plus naturelle que
vous eussiez attendu M. de Grignan ici: mais on ne devine pas; et comme
vous observiez et consultiez les volonts de M. de Grignan, ainsi qu'on
faisait autrefois les entrailles des victimes, vous y aviez vu si
clairement qu'il souhaitait que vous allassiez avec lui, que, ne mettant
jamais votre sant en aucune sorte de considration, il tait impossible
que vous ne partissiez, comme vous avez fait. Il faut regarder Dieu, et
lui demander la grce de votre retour, et que ce ne soit plus comme un
postillon, mais comme une femme qui n'a plus d'affaires en Provence, qui
craint la bise de Grignan, et qui a dessein de s'tablir et de rtablir
sa sant en ce pays.

Je crois que je ferai un trait sur l'amiti; je trouve qu'il y a mille
choses qui en dpendent, mille conduites  viter pour empcher que
ceux que nous aimons n'en sentent le contre-coup; je trouve qu'il y a
une infinit de rencontres o nous les faisons souffrir, et o nous
pourrions adoucir leurs peines si nous avions autant de vues et de
penses qu'on doit en avoir pour ce qui tient au coeur. Enfin, je ferais
voir dans ce livre qu'il y a cent manires de tmoigner son amiti sans
la dire, ou de dire par ses actions qu'on n'a point d'amiti, lorsque la
bouche tratreusement assure le contraire. Je ne parle pour personne,
mais ce qui est crit est crit.

Mon fils me mande des folies, et il me dit qu'il y a un _lui_ qui
m'adore, un autre _lui_ qui m'trangle, et qu'ils se battaient tous deux
l'autre jour  outrance, dans le mail des Rochers. Je lui rponds que je
voudrais que l'un et tu l'autre, afin que je n'eusse point trois
enfants; que c'tait ce dernier qui me faisait tout le mal de la
maternit, et que s'il pouvait l'trangler lui-mme, je serais trop
contente des deux autres. J'admire la lettre de Pauline; est-ce de son
criture? Non; mais pour son style, il est ais  reconnatre: la jolie
enfant! Je voudrais bien que vous pussiez me l'envoyer dans une de vos
lettres; je ne serai console de ne la pas voir que par les nouveaux
attachements qu'elle me donnerait: je m'en vais lui faire rponse. Je
quitte ce lieu  regret: la campagne est encore belle: cette avenue et
tout ce qui tait dsol des chenilles, et qui a pris la libert de
repousser avec votre permission, est plus vert qu'au printemps dans les
plus belles annes. Les petites et les grandes palissades sont pares de
ces belles nuances de l'automne dont les peintres font si bien leur
profit. Les grands ormes sont un peu dpouills, et l'on n'a point de
regret  ces feuilles picotes: la campagne en gros est encore toute
riante; j'y passais mes journes seule avec des livres; je ne m'ennuyais
que comme je m'ennuierai partout, ne vous ayant plus. Je ne sais ce que
je vais faire  Paris; rien ne m'y attire, je n'y ai point de
contenance; j'y vais avec chagrin; le bon abb dit qu'il y a quelques
affaires, et que tout est fini ici; allons donc. Il est vrai que cette
anne a pass assez vite; mais je suis fort de votre avis pour le mois
de septembre; il m'a sembl qu'il a dur six mois, tout des plus longs.
Je vous manderai, en arrivant  Paris, des nouvelles de mademoiselle de
Mri. Je n'eusse jamais pens que cette madame de Charmes et pu devenir
sche comme du bois: hlas! quels changements ne fait point la mauvaise
sant! Je vous prie de faire de la vtre le premier de vos devoirs:
aprs celui-l, et M. de Grignan auquel vous avez fait cder les autres
avec raison, si vous voulez bien me donner ma place, je vous en ferai
souvenir. Je me trouve fort heureuse si je ne ressemble non plus  un
devoir que M. de Grignan, et si vous pensez que c'est mon tour
prsentement  tre un peu consulte.




212.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 22 novembre 1679.

Vous allez tre bien surprise et bien fche, ma chre enfant. M. de
Pomponne est disgraci; il eut ordre samedi au soir, comme il revenait
de Pomponne, de se dfaire de sa charge. Le roi avait rgl qu'il aurait
700,000 fr., et que la pension de 20,000 fr. qu'il avait comme ministre
lui serait continue: Sa Majest voulait lui marquer par cet arrangement
qu'elle tait contente de sa fidlit. Ce fut M. Colbert qui lui fit ce
compliment, en l'assurant qu'il _tait au dsespoir d'tre oblig_, etc.
M. de Pomponne demanda s'il ne pourrait point avoir l'honneur de parler
au roi, et apprendre de sa bouche quelle tait la faute qui avait attir
ce coup de tonnerre: on lui dit qu'il ne le pouvait pas; en sorte qu'il
crivit au roi pour lui marquer son extrme douleur, et l'ignorance o
il tait de ce qui pouvait avoir contribu  sa disgrce: il lui parla
de sa nombreuse famille, et le supplia d'avoir gard  huit enfants
qu'il avait. Il fit remettre aussitt ses chevaux au carrosse, et revint
 Paris, o il arriva  minuit. M. de Pomponne n'tait pas de ces
ministres sur qui une disgrce tombe  propos, pour leur apprendre
l'humanit qu'ils ont presque tous oublie; la fortune n'avait fait
qu'employer les vertus qu'il avait, pour le bonheur des autres; on
l'aimait, surtout parce qu'on l'honorait infiniment. Nous avions t,
comme je vous l'ai mand, le vendredi  Pomponne, M. de Chaulnes,
Caumartin et moi: nous le trouvmes et les dames, qui nous reurent fort
gaiement. On causa tout le soir, on joua aux checs: ah! quel chec et
mat on lui prparait  Saint-Germain! Il y alla ds le lendemain matin,
parce qu'un courrier l'attendait; de sorte que M. Colbert, qui croyait
le trouver le samedi au soir  l'ordinaire, sachant qu'il tait all
droit  Saint-Germain, retourna sur ses pas, et pensa crever ses
chevaux. Pour nous, nous ne partmes de Pomponne qu'aprs dner; nous y
laissmes les dames, madame de Vins m'ayant charge de mille amitis
pour vous. Il fallut donc leur mander cette triste nouvelle: ce fut un
valet de chambre de M. de Pomponne, qui arriva le dimanche  neuf heures
dans la chambre de madame de Vins: c'tait une marche si extraordinaire
que celle de cet homme, et il tait si excessivement chang, que madame
de Vins crut absolument qu'il venait lui dire la mort de M. de Pomponne;
de sorte que, quand elle sut qu'il n'tait que disgraci, elle respira;
mais elle sentit son mal quand elle fut remise; elle alla le dire  sa
soeur. Elles partirent  l'instant, laissant tous ces petits garons en
larmes; et, accables de douleur, elles arrivrent  Paris  deux heures
aprs midi. Vous pouvez vous reprsenter leur entrevue avec M. de
Pomponne, et ce qu'ils sentirent, en se revoyant si diffrents de ce
qu'ils pensaient tre la veille. Pour moi, j'appris cette nouvelle par
l'abb de Grignan; je vous avoue qu'elle me toucha droit au coeur.
J'allai  leur porte ds le soir; on ne les voyait point en public;
j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de Pomponne m'embrassa, sans
pouvoir prononcer une parole: les dames ne purent retenir leurs larmes,
ni moi les miennes: ma fille, vous n'auriez pas retenu les vtres;
c'tait un spectacle douloureux: la circonstance de ce que nous venions
de nous quitter  Pomponne d'une manire si diffrente, augmenta notre
tendresse. Enfin je ne puis vous reprsenter cet tat. La pauvre madame
de Vins, que j'avais laisse si fleurie, n'tait pas reconnaissable; je
dis pas reconnaissable, une fivre de quinze jours ne l'aurait pas tant
change: elle me parla de vous, et me dit qu'elle tait persuade que
vous sentiriez sa douleur, et l'tat de M. de Pomponne; je l'en assurai.
Nous parlmes du contre-coup qu'elle ressentait de cette disgrce; il
est pouvantable, et pour ses affaires, et pour l'agrment de sa vie et
de son sjour, et pour la fortune de son mari; elle voit tout cela bien
douloureusement. M. de Pomponne n'tait point en faveur; mais il tait
en tat d'obtenir de certaines choses ordinaires, qui font pourtant
l'tablissement des gens: il y a bien des degrs au-dessous de la faveur
des autres, qui font la fortune des particuliers. C'tait aussi une
chose bien douce de se trouver naturellement tablie  la cour:  Dieu!
quel changement! quel retranchement! quelle conomie dans cette maison!
Huit enfants, n'avoir pas eu le temps d'obtenir la moindre grce! Ils
doivent trente mille livres de rente; voyez ce qu'il leur restera: ils
vont se rduire tristement  Paris,  Pomponne. On dit que tant de
voyages, et quelquefois des courriers qui attendaient, mme celui de
Bavire qui tait arriv le vendredi, et que le roi attendait
impatiemment, ont un peu attir ce malheur. Mais vous comprendrez
aisment ces conduites de la Providence, quand vous saurez que c'est M.
le prsident Colbert qui a la charge; comme il est en Bavire, son frre
la fait en attendant, et lui a crit en se rjouissant, et pour le
surprendre, comme si on s'tait tromp au-dessus de la lettre: _A
monsieur, monsieur Colbert, ministre et secrtaire d'tat_. J'en ai fait
mes compliments dans la maison afflige; rien ne pouvait tre mieux.
Faites un peu de rflexion  toute la puissance de cette famille, et
joignez les pays trangers  tout le reste; et vous verrez que tout ce
qui est de l'autre ct, _o l'on se marie_[551], ne vaut point cela. Ma
pauvre enfant, voil bien des dtails et des circonstances; mais il me
semble qu'ils ne sont point dsagrables dans ces sortes d'occasions: il
me semble que vous voulez toujours qu'on vous parle; je n'ai que trop
parl. Quand votre courrier viendra, je n'ai plus  le prsenter; c'est
encore un de mes chagrins de vous tre dsormais entirement inutile: il
est vrai que je l'tais dj par madame de Vins: mais on se ralliait
ensemble. Enfin, ma fille, voil qui est fait, voil le monde. M. de
Pomponne est plus capable que personne de soutenir ce malheur avec
courage, avec rsignation et beaucoup de christianisme. Quand d'ailleurs
on a us comme lui de la fortune, on ne manque point d'tre plaint dans
l'adversit.

Encore faut-il, ma trs-chre, que je vous dise un petit mot de votre
petite lettre; elle m'a donn une sensible consolation: j'ai vu la sant
du petit trs-confirme, et la vtre, ma chre enfant, dont vous me
dites des merveilles: vous m'assurez que je serais bien contente si je
vous voyais, vous avez raison de le croire. Quel spectacle charmant de
vous voir applique  votre sant,  vous reposer,  vous restaurer!
c'est un plaisir que vous ne m'avez jamais donn. Vous voyez que ce
n'est pas inutilement que vous prenez ce soin, le succs en est visible;
et quand je me tourmente ici de vous inspirer la mme attention, vous
sentez bien que j'ai raison.


  [551] Du ct de M. de Louvois.




213.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 29 novembre 1679.

Vous nous parlerez longtemps du malheur de M. de Pomponne avant que nous
vous trouvions  la vieille mode; cette disgrce est encore bien vive
dans nos ttes; il est extrmement regrett. Un ministre de cette
humeur, avec une facilit d'esprit et une bont comme la sienne, est
une chose si rare, qu'il faut souffrir qu'on sente un peu une telle
perte. Vous croyez bien que je vais souvent chez lui: je fus touche
l'autre jour de le voir entrer avec cette mine aimable, sans tristesse,
sans abattement. Madame de Coulanges m'avait prie de l'y mener; il la
loua de s'tre souvenue d'un malheureux; il ne s'arrta point longtemps
sur ce chapitre; il passa  ce qui pouvait former une conversation; il
la rendit agrable comme autrefois, sans affectation pourtant d'tre
gai, et d'une manire si noble, si naturelle, et si prcisment mle et
compose de tout ce qu'il fallait pour attirer notre admiration, qu'il
n'eut pas de peine  y russir. Enfin, nous l'allons revoir ce M. de
Pomponne si parfait, comme nous l'avons vu autrefois. Ce premier jour
nous toucha; il tait dsoccup, et commenait  sentir la vie et la
vritable longueur des jours; car de la manire dont les siens taient
pleins, c'tait un torrent prcipit que sa vie; il ne la sentait pas;
elle courait rapidement, sans qu'il pt la retenir. Nous le disions
encore  Pomponne la dernire fois qu'il est sorti secrtaire d'tat;
vous savez que ce soir-l mme il fut disgraci et dplac. Je causai
fort hier avec madame de Vins; elle sentira bien plus longtemps cette
douleur que M. de Pomponne; je leur rends des soins si naturellement,
que je me retiens, de peur que le vrai n'ait l'air d'une affectation et
d'une fausse gnrosit: ils sont contents de moi. Enfin M. de Pomponne
ne sera plus que le plus honnte homme du monde: vous souvenez-vous de
Voiture, qui dit en parlant de M. le Prince,

  Il n'avait pas un si haut rang;
  Il n'tait que prince du sang?

Voil justement l'affaire. Mais il y a des contre-coups plaisants dans
cette disgrce. Je disais que cela me faisait souvenir de Soyecourt:
_est-ce que je parle  toi_[552]? Vous entendez fort bien tout ce que je
dis et ne dis point. Enfin, il en faut revenir  la Providence, dont M.
de Pomponne est adorateur et disciple; et le moyen de vivre sans cette
divine doctrine? Il faudrait se pendre vingt fois le jour; et encore
avec tout cela on a bien de la peine  s'en empcher. En attendant vos
lettres, ma trs-chre, je n'ai pu me dispenser de causer un peu avec
vous sur un sujet que je suis assure qui vous tient au coeur.

Madame de Lesdiguires[553] a crit  la mre Anglique de
Port-Royal[554], soeur de ce ministre: elle me montra la rponse qu'elle
en avait reue; je l'ai trouve si belle que je l'ai copie, et la
voil. C'est la premire fois que j'ai vu une religieuse parler et
penser en religieuse. J'en ai bien vu qui taient agites du mariage de
leurs parentes, qui sont au dsespoir que leurs nices ne soient point
encore maries, qui sont vindicatives, mdisantes, intresses,
prvenues; cela se trouve aisment: mais je n'en avais point encore vu
qui ft vritablement et sincrement morte au monde. Jouissez, ma fille,
du mme plaisir que cette raret m'a donn. C'tait la chre fille de M.
d'Andilly, et dont il me disait: _Comptez que tous mes frres, et tous
mes enfants, et moi, nous sommes des sots en comparaison d'Anglique_.
Jamais rien n'a t bon de ce qui est sorti de ce pays-l, qui n'ait t
corrig et approuv d'elle; toutes les langues et toutes les sciences
lui sont infuses; enfin c'est un prodige, d'autant plus qu'elle est
entre  six ans en religion. Je refusai hier une copie de sa lettre 
Brancas, il en est indign; et je lui dis: Avouez seulement que cela
n'est pas trop mal crit pour _une hrtique_. J'en ai vu encore
plusieurs autres d'elle, et bien plus belles, et bien plus justes: ceci
est un billet crit  course de plume. La mienne est bien en train de
trotter.

J'ai t  cette noce de madame de Louvois; que vous dirai-je?
magnificence, illumination, toute la France, habits rebattus et
rebrochs d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de
carrosses, cris dans la rue, flambeaux allums, reculements et gens
rous; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans rponses,
les compliments sans savoir ce que l'on dit, les civilits sans savoir 
qui l'on parle, les pieds entortills dans les queues: du milieu de tout
cela, il sortit quelques questions de votre sant,  quoi ne m'tant pas
assez presse de rpondre, ceux qui les faisaient sont demeurs dans
l'ignorance et dans l'indiffrence de ce qui en est. _O vanit des
vanits!_ Cette belle petite de Monchi a la petite vrole; on pourrait
encore dire, _ vanit_, etc.

Je reois votre lettre du 18, c'tait un samedi, et le propre jour de
la disgrce de ce pauvre homme: tout ce que vous me dites de lui me
perce le coeur; quand je songe  cette chute, et combien vous tes loin
de la prvoir, je crains votre surprise. Comme il n'y a rien  mnager
avec madame de Vins, je lui montrerai comme vous sentiez ce souvenir
obligeant de M. de Pomponne. Hlas! vous parlez du mariage de M. le
Dauphin, d'affaires trangres, de ministre, et il faut parler de
passer peut-tre son hiver  Pomponne; car quoiqu'il dise que non, je
crains que le monde ne l'importune. Il a beaucoup de pit; et si c'est
ici le chemin de son salut, il ne perdra gure de temps  se jeter dans
la solitude. Quel malheur pour madame de Vins! et qu'elle le sent bien!
Il nous prit hier une peur,  Brancas et  moi, que le sjour de
Pomponne, qu'il aime si dmesurment, et qui a caus tous ses pchs
vniels, ne lui devienne insupportable par un caprice qui arrive
souvent: cette trop grande libert d'y tre lui donnera du dgot, et le
fera souvenir que ce Pomponne a contribu  son malheur. Ne sera-ce
point comme l'abb d'Effiat, qui, pour marquer son chagrin contre Veret,
disait qu'il avait pous sa matresse? Mais non, car tout cela est fou,
et M. de Pomponne est sage.

Vous me parlez de votre homme de la Trappe; quoi? c'tait votre recteur
de Saint-Andiol! vous devez avoir eu de grandes conversations avec lui:
rien n'est plus curieux que de savoir d'original ce qui se passe dans
cette maison. Le dner que vous me dpeignez est horrible, je ne
comprends point cette sorte de mortification; c'est une juiverie, et la
chose du monde la plus malsaine. Les capucins que je vis  Pomponne en
ordonnent partout: je ne sais pas si les pauvres gens en savent les
consquences, mais ils ne croient rien de si salutaire; ils disent qu'un
peu d'esprit de sel dans ce qu'on boit chasserait pour jamais toute
sorte de nphrtique. Je crois que Villebrune[555] avait senti la vertu
de ce prsent du ciel. En vrit, je ne suis point difie de cette sale
mortification. Vous me parlez toujours si bien du soin que vous avez de
votre sant, que je ne sais plus que vous dire: Dieu vous conserve cette
attention dont vous sentez l'effet! si vous en aviez eu ici une petite
partie, nous aurions bien abrg des discours. Celui que vous me faites
de madame de Coulanges, et de son chagrin contre la Fare[556],  qui
elle fait la mine, disant qu'il l'a trompe, serait admirable  lui
montrer, accompagn de l'envie que vous avez d'apprendre de ses
nouvelles, si vous n'aviez pas dit si franchement votre avis du got de
madame de Villars pour elle: cet endroit me fera cacher l'autre, qui
l'aurait fort rjouie. Je vous prie de me reparler d'elle, car elle ne
cesse de me prier de vous faire mille compliments; elle veut voir les
endroits o vous parlez de votre sant; elle y prend intrt, et  son
petit bon ami: il faut rendre tout cela. Je ne sais quelle disparate je
vais faire, en vous disant que la Trousse n'est point encore revenu; je
suis bien trompe, ou c'est un pch qu'il fait contre les ides de
l'amour, des plus gros qu'il se fasse. Mon Dieu, qu'il y a de folies
dans le monde! il me semble que je vois quelquefois les loges et les
barreaux devant ceux qui me parlent; et je ne doute pas aussi qu'ils ne
voient les miens.


  [552] M. de Soyecourt tant couch dans la mme chambre avec trois de
  ses amis, la fantaisie lui prit, pendant la nuit, de parler trs haut
   l'un d'eux, un autre, impatient, s'crie: _Eh, morbleu! tais-toi,
  tu m'empches de dormir.--Est-ce que je parle  toi_, lui rpliqua
  Soyecourt?

  [553] Paule-Franoise-Marguerite de Gondi, duchesse de Lesdiguires.

  [554] La mre Anglique de Saint-Jean-Arnauld, abbesse de Notre-Dame
  de Port-Royal des champs.

  [555] C'tait un ex-capucin qui se mlait de mdecine.

  [556] Madame de Coulanges ne pardonnait pas  la Fare d'avoir prfr
  la bassette  madame de la Sablire.




214.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 5 janvier 1680.

Ah! ma trs-chre, que je suis oblige  madame du Janet de vous avoir
t la plume! Si, par l'air de Salon et par les fatigues, vous retombez
 tout moment, quelles raisons n'ai je point de vous conjurer mille fois
de ne point crire? Vous parlez de votre mal avec une capacit qui
m'tonne; mais l'intrt que je prends  votre sant me fait comprendre
tout ce que vous dites. Que j'ai d'envie que cette bise et ce vent du
midi vous laissent en repos! Mais quel malheur d'tre blesse de deux
vents qui sont si souvent dans le monde, et surtout en Provence? Je vous
demande, ma fille, si, dans l'tat o vous tes, je puis m'empcher d'y
penser tristement.

Je fus hier aux grandes Carmlites avec MADEMOISELLE, qui eut la bonne
pense de mander  madame de Lesdiguires de me mener. Nous entrmes
dans ce saint lieu; je fus ravie de l'esprit de la mre Agns[557]; elle
me parla de vous, comme vous connaissant par sa soeur. Je vis madame
Stuart belle et contente. Je vis mademoiselle d'pernon[558], qui ne me
trouva pas dfigure; il y avait plus de trente ans que nous ne nous
tions vues; elle me parut horriblement change. La petite du Janet ne
me quitta point; elle a le voile blanc depuis trois jours; c'est un
prodige de ferveur et de vocation: je m'en vais en crire  sa mre.
Mais quel ange (_madame de la Vallire_) m'apparut  la fin! car M. le
prince de Conti la tenait au parloir. Ce fut  mes yeux tous les charmes
que nous avons vus autrefois, je ne la trouvai ni bouffie, ni jaune;
elle est moins maigre et plus contente: elle a ses mmes yeux et ses
mmes regards: l'austrit, la mauvaise nourriture et le peu de sommeil
ne les lui ont ni creuss, ni battus; cet habit si trange n'te rien 
la bonne grce, ni au bon air; pour la modestie, elle n'est pas plus
grande que quand elle donnait au monde une princesse de Conti: mais
c'est assez pour une carmlite. Elle me dit mille honntets, et me
parla de vous si bien, si  propos; tout ce qu'elle dit tait si assorti
 sa personne, que je ne crois pas qu'il y ait rien de mieux. M. de
Conti l'aime et l'honore tendrement, elle est son directeur; ce prince
est dvot, et le sera comme son pre. En vrit, cet habit et cette
retraite sont une grande dignit pour elle.


  [557] La mre Agns de Jesus-Maria. Elle tait Gigault de Bellefonds,
  et soeur de la marquise de Villars.

  [558] Anne-Louise-Christine de Foix de la Valette-pernon.




215.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 10 janvier 1680.

Si j'avais un coeur de cristal, o vous pussiez voir la douleur triste
et sensible dont j'ai t pntre en voyant comme vous souhaitez que ma
vie soit compose de plus d'annes que la vtre, vous connatriez bien
clairement avec quelle vrit et quelle ardeur je souhaite aussi que la
Providence ne drange point l'ordre de la nature, qui m'a fait natre
votre mre, et venir en ce monde beaucoup devant vous; c'est la rgle et
la raison, ma fille, que je parte la premire; et Dieu, pour qui nos
coeurs sont ouverts, sait bien avec quelle instance je lui demande que
cet ordre s'observe en moi. Il est impossible que la vrit et la
justice de ce sentiment ne vous pntre pas comme j'en suis pntre: de
l, ma fille, vous n'aurez point de peine  vous reprsenter quelle
sorte d'intrt je prends  votre sant. Je vous conjure, par toute
l'amiti que vous avez pour moi, de ne m'crire qu'une feuille tout au
plus: dites  quelqu'un de m'crire, et mme ne dictez point, cela
fatigue. Enfin, je ne puis plus trouver de plaisir  ce qui me charmait
autrefois dans votre absence, et vos grandes lettres me font plus de mal
qu' vous; je vous prie de m'ter cette peine, il m'en reste encore
assez. Madame de Schomberg vous conseille, si vous voulez  toute force
prendre du caf, d'y mettre du miel de Narbonne au lieu de sucre, cela
console la poitrine, et c'est avec cette modification qu'on en laisse
prendre  M. de Schomberg, dont la sant est extrmement mauvaise depuis
six ou sept mois. La mienne est parfaite; je vous ai mand comme je
m'tais purge  merveilles, et puis de cette eau de cerises. Pour mes
mains, je crois qu'elles sont guries, je n'y pense pas. Eh, ma chre
enfant! ne songez qu' vous, n'oubliez rien de tout ce qui doit vous
soulager; vous connaissez trop l'amiti pour douter de ce que je souffre
quand je pense  l'tat o vous tes; et cette pense ne s'loigne pas
de moi.

Je suis de votre avis sur tous les choix de la maison de madame la
Dauphine. Le marchal d'Humires a mand  Rouville qu'il tait
serviteur des dvots, depuis qu'il voyait le marchal de Bellefonds
cuyer, madame d'Effiat gouvernante, et madame de Vibraye dame
d'honneur. On dit que cette dernire est repousse, parce qu'elle a fait
trop de faons et trop de propositions. On prtend que toute place pour
laquelle on est choisi, dans _la maison du seigneur_, honore la personne
nomme; tout est rehauss maintenant. Autrefois les dames d'honneur de
la reine taient des marquises, et toutes les grandes charges de la
maison du roi taient aux seigneurs; aujourd'hui, tout est duc et
marchal de France, tout est mont.

M. de Pomponne est revenu pour finir ses affaires; on va le payer. Je
vois assez souvent madame de Vins, qui, n'ayant rien de nouveau  vous
mander, ne vous crit point, pour ne point vous obliger d'crire
inutilement. M. de Bussy et sa fille (_madame de Coligny_) ont dn ici
deux fois; ils ont, en vrit, bien de l'esprit; ils m'ont fort prie de
vous faire leurs compliments. Le petit Coulanges est ici, tout comme
vous l'avez vu; la marchale de Rochefort l'emmne avec elle au-devant
de madame la Dauphine: je lui conseille de faire ce voyage, n'ayant rien
de mieux  faire; et peut-tre qu'en crivant de jolies relations, cela
pourra lui tre bon. Adieu, ma trs-chre bonne; je ne sais rien: je
crois mme qu'en faisant mes lettres un peu moins infinies, je vous
jetterai moins de penses et moins d'envie d'y rpondre; c'est ce que je
dsire, ne pouvant jamais vouloir que ce qui vous est avantageux.

Mon fils est retourn en basse Bretagne faire les Rois; il assure qu'il
sera ici le 20: Dieu le veuille! Madame de Soubise est toujours
invisible; elle sera  Paris plus qu'elle ne pense: elle est bien servie
en ce pays-l. Mademoiselle de Fontanges est d'une beaut
_singulire_[559]: elle parat  la tribune comme une divinit; madame
de Montespan de l'autre ct, autre divinit. La _singulire_ a donn
pour six mille pistoles d'trennes[560]. Madame de Coulanges a t fort
admire de ce qu'elle a excut.


  [559] _Elle tait_ (dit l'abb de Choisy) _belle comme un ange et
  sotte comme un panier_.

  [560] Voici un trait de la galanterie magnifique de ce temps-l. C'est
  madame de Scudri qui le mande  Bussy:

    Mademoiselle de .... a reu des trennes bien galantes. Elle trouva
    sur sa toilette un petit diable qui retenait une souris d'Allemagne,
    qui, ds qu'elle y toucha, s'ouvrit d'elle-mme, et laissa tomber
    deux bracelets de mille louis chacun, avec un billet o taient
    crits ces mots: _Le diable s'en mle_.




216.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 17 janvier 1680.

Le temps n'est plus, ma pauvre enfant, que ce m'tait une consolation de
recevoir une grande lettre de vous; prsentement ce m'est une vritable
peine; et quand je pense  celle que vous avez d'crire, et au mal
sensible que cela vous fait, je soutiens que vous ne sauriez m'crire
assez peu. Si vous tes incommode, il faut ne point crire; si vous ne
l'tes pas, il ne faut point crire; enfin, si vous avez quelque soin de
vous et quelque amiti pour moi, il faut, par ncessit ou par
prcaution, garder cette conduite. Si vous tes mal, reposez-vous; si
vous tes bien, conservez-vous; et puisque cette sant si prcieuse,
dont on ne connat le bonheur qu'aprs l'avoir perdue, vous oblige 
vous mnager, croyez que ce doit tre votre unique affaire, et celle
dont je vous aurai le plus d'obligation. Vous me paraissez accable de
la dpense d'Aix; c'est une chose cruelle que de gter encore vos
affaires en Provence, au lieu de les raccommoder: vous souhaitez d'tre
 Grignan, c'est le seul lieu, dites-vous, o vous ne dpensez rien: je
comprends qu'un peu de sjour dans votre chteau ne vous serait pas
inutile  cet gard; mais vous n'tes plus en tat de mettre cette
considration au premier rang; votre sant doit aller la premire, c'est
ce qui doit vous conduire; et quelle raison pourrait obliger ceux qui
vous aiment  vous laisser dans un air qui vous fait prir visiblement?
Vous tes si incommode de la bise d'Aix et de Salon, que vous devez
attendre  l'tre encore plus de celle de Grignan. Ainsi, ma fille, il
faudra prendre une rsolution sage; il faudra, quand vous serez ici,
n'tre plus, comme vous tes toujours, un pied en l'air: il n'y a rien
de bon avec cette agitation d'esprit; vous devez changer de style,
puisque vous changez de sant et de temprament; vous devez dire, Je ne
puis plus voyager, il faut que je me remette. Mais au lieu de parler
sincrement de votre tat  M. de Grignan qui vous aime, qui ne veut pas
vous perdre, et qui voit comme nous combien le repos et le bon air vous
sont ncessaires, il semble au contraire que vous vouliez le tromper et
vous tromper aussi, en disant, Je me porte parfaitement bien, quand vous
vous portez parfaitement mal. Il s'agira donc de rectifier toutes ces
manires, qui jusqu'ici n'ont servi qu' dtruire votre sant. Nous en
parlerons encore: mais je ne puis m'empcher de vous dire tout ceci, sur
quoi vous pouvez faire des rflexions.

Vous trouvez, ce me semble, la cour bien orageuse. Vous avez raison
d'tre tonne de madame de Soubise; personne ne sait le vrai de cette
disgrce; il ne parat point que ce soit une victime: elle a voulu une
place que le roi l'a empche d'avoir: il y a bien  dire des pigrammes
l-dessus. Quand elle a vu que toute cette distinction tait rduite 
une augmentation de pension, elle a parl, elle s'est plainte; elle est
venue  Paris; _j'y viens, j'y suis encore, etc._ Il ne serait pas
impossible de tourner la suite de ces vers. On ne la voit point du tout,
ni frre, ni soeur, ni tante, ni cousine: elle n'a que madame de
Rochefort qui lui tient lieu de tout. On ne lui fera point dire ce
qu'elle ne dit pas, car elle est recluse. Cependant elle est trs-bien
servie l-bas; elle espre qu'elle retournera bientt. Il y a des gens
qui croient qu'elle pourra se tromper: si cela est, il faudra qu'elle
change de vie; une plus longue retraite ne serait pas soutenable. On ne
voit pas non plus madame de Rochefort; c'est une belle femme de moins
dans les ftes qui se font pour les grandes noces.

Mademoiselle de Blois est donc madame la princesse de Conti: elle fut
fiance lundi en grande crmonie, hier marie,  la face du soleil,
dans la chapelle de Saint-Germain: un grand festin comme la veille:
l'aprs-dner, une comdie, et le soir couchs, et leurs chemises
donnes par le roi et par la reine. Si je vois quelqu'un avant que
d'envoyer cette lettre, qui soit revenu de la cour, je vous ferai une
addition. Mais voyez comme il est bon de se tourmenter un peu pour avoir
des places; il est certain que celles qui avaient t nommes pour dames
d'honneur de cette princesse avaient fait leurs diligences. Le hasard
veut que madame de Buri[561], qui est  cinquante lieues d'ici, tombe
dans l'esprit de madame Colbert; elle l'a vue autrefois, elle en parle 
M. de Lavardin son neveu, elle en parle au roi; on trouve qu'elle est
tout comme il faut; on mande qu'elle aura six mille francs
d'appointements, qu'elle entrera dans le carrosse de la reine. On fait
crire le pre Bourdaloue, qui est son confesseur; car elle n'est pas
_Jansniste_ comme madame de Vibraye; c'est avec ce _mot_ qu'on a
supprim celle-ci, quoiqu'elle soit sous la direction de Saint-Sulpice,
qui est, pour la doctrine, comme celle des jsuites. Enfin le courrier
part, et on l'attend demain. Madame de Lavardin fait prsent  madame de
Buri d'une robe noire, d'une jupe, d'un mouchoir de point avec les
manchettes, tout cela prt  mettre. La Senneterre a eu beau tortiller
autour du Bourdaloue; point de nouvelles. Vous tes tonne que la
presse soit si grande, vous n'tes pas la seule; mais la rage est d'tre
l _in ogni modo_. Voil donc une amie de M. le coadjuteur encore
place: c'est un moulin  paroles, comme vous savez; elle parle _Buri_,
c'est une langue; mais au moins elle ne s'en est pas servie pour tre 
cette place. Celle de la marchale de Clrembault est fort
extraordinaire; elle est protge par MADAME, qui voudrait bien en faire
une dame de la reine. Elle va  la cour, comme si de rien n'tait; il ne
semble pas qu'elle se souvienne d'avoir t et de n'tre plus
gouvernante[562],

  Et trouve le chagrin que MONSIEUR lui prescrit
  Trop digne de mpris pour y prter l'esprit.

Vous rajusterez ces vers: mais quand ils se trouvent en courant au bout
de ma plume, il faut qu'ils passent. Montgobert me parle d'un bal, o je
vois danser fort joliment mon petit marquis. Pauline a-t-elle la mme
inclination pour la danse que sa soeur d'Adhmar? Il ne faudrait plus
que cet agrment pour la rendre trop aimable: ah! ma fille,
divertissez-vous de cette jolie enfant; ne la mettez point en lieu
d'tre gte; j'ai une extrme envie de la voir.

Je m'en vais vous dire une chose plaisante, dont Corbinelli est tmoin:
je lui dis lundi matin que j'avais song toute la nuit d'une madame de
Rus; que je ne comprenais pas d'o me revenait cette ide, et que je
voulais vous demander des nouvelles de cette sorcire. L-dessus je
reois votre lettre, et justement vous m'en parlez, comme si vous
m'aviez entendue; ce hasard m'a paru plaisant: me voil donc instruite
de ce que je voulais vous demander. Je n'ai pas oubli le comte de Suze.
M. de Saint-Omer son frre a t  l'extrmit; il a reu tous les
sacrements; il ne voulait point tre saign avec une grosse fivre, une
inflammation; le mdecin anglais le fit saigner par force; jugez s'il en
avait besoin; et ensuite avec son remde il l'a ressuscit, et dans
trois jours _il jouera  la fossette_. Hlas! cette pauvre lieutenante
qui aimait tant M. de Vins, et qui craignait tant qu'on ne le st pas,
la voil morte, et trs-jeune; mandez-moi de quelle maladie; je suis
toujours surprise de la mort des jeunes personnes. Vous avez raison de
vous plaindre que je vous ai mal leve; si vous aviez appris  prendre
le temps comme il vient, cela vous aurait extrmement amuse.

N'avez-vous point remarqu la gazette de Hollande? Elle compte ceux qui
ont des charges chez madame la Dauphine: M. de Richelieu, chevalier
d'honneur; M. le marchal de Bellefonds, premier cuyer; M. de
Saint-Gran, _rien_. Vous m'avouerez que cela est plaisant. Enfin, cette
folie est passe jusqu'en Hollande. Mon fils est toujours les dlices de
Quimper; je crois pourtant qu'il est prsentement  Nantes, et qu'il
sera ici  la fin du mois; vous voyez bien que je l'ai mieux lev que
vous: j'espre que dans quinze jours il n'y paratra pas, et qu'il sera
prt  partir avec les autres. N'crivez point, et gardez-vous bien de
rpondre  toutes ces causeries, dont je ne me souviendrai plus moi-mme
dans trois semaines. Si la sant de Montgobert peut s'accommoder 
crire pour vous, elle vous soulagera entirement, sans mme que vous
ayez la peine de dicter: elle crit comme nous.

J'approuve fort que vous soupiez; cela vaut mieux que douze cuilleres
de lait. Hlas! ma fille, je change  toute heure; je ne sais ce que je
veux: c'est que je voudrais que vous pussiez retrouver de la sant; il
faut me pardonner, si je cours  tout ce que je crois de meilleur; et
c'est toujours sous le nom de bien et de mieux que je change d'avis.
Pour vous, ma trs-chre, n'en changez point sur la bonne opinion que
vous devez avoir de vous, malgr les procds dsobligeants de la
fortune. En vrit, si elle voulait, M. et madame de Grignan tiendraient
fort bien leur place  la cour: mais vous savez o cela est rgl, et
l'inutilit du chagrin qu'on ne peut s'empcher d'en avoir.

Je ne sais rien encore de ce qui s'est pass  la noce. J'ignore si ce
fut  la face du soleil ou de la lune que le mariage se fit. J'irai
faire mon paquet chez madame de Vins, et vous manderai ce que j'aurai
appris. Cependant, je vous dirai une nouvelle la plus grande et la plus
extraordinaire que vous puissiez apprendre; c'est que M. le Prince fit
faire hier sa barbe; il tait ras; ce n'est point une illusion, ni une
de ces choses qu'on dit en l'air, c'est une vrit; toute la cour en fut
tmoin; et madame de Langeron prenant son temps qu'il avait les pattes
croises comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec des
boutonnires de diamants; un valet de chambre, abusant aussi de sa
patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le rduisit enfin  tre
l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tte qui effaait toutes
les perruques: voil le prodige de la noce. L'habit de M. le prince de
Conti tait inestimable; c'tait une broderie de diamants fort gros, qui
suivait les compartiments d'un velout noir sur un fond de couleur de
paille. On dit que la couleur de paille ne russissait pas, et que
madame de Langeron, qui est l'me de toute la parure de l'htel de
Cond, en a t malade. En effet, voil de ces sortes de choses dont on
ne doit point se consoler. M. le Duc, madame la Duchesse et mademoiselle
de Bourbon avaient trois habits garnis de pierreries diffrentes pour
les trois jours. Mais j'oubliais le meilleur, c'est que l'pe de M. le
Prince tait garnie de diamants.

      La famosa spada,
  All' cui valore ogni vittoria  certa.

La doublure du manteau du prince de Conti tait de satin noir, piqu de
diamants comme de la moucheture. La princesse tait romanesquement
belle, et pare, et contente.

  Qu'il est doux de trouver dans un amant qu'on aime
      Un poux que l'on doit aimer!


  [561] Anne-Marie d'Urre d'Aiguebonne, veuve de Franois de Rostaing,
  comte de Buri.

  [562] MADAME dit dans ses lettres que cette dame ne lui fut te que
  parce qu'elle l'aimait; que c'tait un tour de la marchale de
  Grancey, dont la fille cadette tait aime du chevalier de Lorraine,
  favori lui-mme de MONSIEUR.




217.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 26 janvier 1680.

Je veux commencer par votre sant; c'est ce qui me tient uniquement au
coeur. C'est sans prjudice de cette continuelle pense que je vois, que
j'entends, et que je prends intrt  toutes les choses de ce monde:
elles sont plus proches ou plus loin de moi, selon qu'elles ont plus ou
moins de rapport  vous: vous me donnez mme l'attention que j'ai aux
nouvelles. Je vous trouve bien dorlote, bien mitonne, ma chre enfant;
vous n'tes point dans le tourbillon, je suis en repos pour votre repos;
mais je n'y suis pas pour cette chaleur et cette pesanteur, et cette
douleur sans bise, sans fatigue. Je voudrais bien un peu plus
d'claircissement sur un point si important: tant de soins qu'on a de
vous ne sont pas sans raison, ni par pure prcaution. Je souhaite que
vous soyez change sur l'criture, et que ce soit sincrement que vous
ne vouliez plus vous tuer avec votre critoire; confirmez-moi cette
bonne opinion de vous, et en nul cas ne m'crivez de grandes lettres,
vous m'en crivez assez, et trop. Montgobert s'en acquitte trs-bien,
et, comme je vous ai dit, elle peut mme vous soulager de dicter. Je
voudrais qu'elle mlt un mot du sien sur le sujet de votre sant.

En vrit, je ne me souviens plus du petit de Gonor; je vous laisse le
soin, et  votre frre, de ces anciennes dates. Sans la prsence de
MADEMOISELLE, j'aurais renonc mademoiselle d'pernon; je dis ce
jour-l, et toujours, ces sottises que vous appelez jolies, et tout ce
qu'on peut faire pour les adoucir; vous voulez tirer de ce rang le
compliment que je fis  madame de Richelieu, je le veux bien, car il
ressemble  ce que lui aurait dit M. de Grignan: j'y pensai: voil
justement de ces choses qui lui viennent quand il parle et quand il
crit; c'est ce qui fait que ses lettres font toujours, deux mois
durant, l'ornement de toutes les poches. Madame de Coulanges avait
encore hier la sienne, et la montre: cela n'est-il pas plaisant? Au
reste, ma trs-chre, ne comptez point tant que vous soyez o vous devez
tre, que vous ne comptiez encore que vous devez tre quelquefois ici;
c'est votre pays et celui de M. de Grignan; et je vivrais bien
tristement, si je n'esprais vous y revoir cette anne. M. de
Rennes[563] vous garde votre appartement, et nous donnera pourtant tout
le temps d'y faire travailler. Vous ne m'avez aucune obligation de cette
socit, ce n'en est point une, c'est un homme admirable, il ne pse
rien non plus que ses gens, sa conversation est lgre; on le voit peu;
il trotte assez, et ne hait pas d'tre dans sa chambre; on le souhaite;
il ne ressemble pas  feu M. du Mans: enfin, il est tel que si on
souhaitait quelqu'un qui ne ft pas vous, ce serait un autre comme
celui-l: il m'a prie dj plusieurs fois de vous faire bien des
compliments, et de vous dire que, quelque joie qu'il ait d'tre ici, il
m'aime trop pour n'avoir pas beaucoup d'envie de vous quitter la place.

On ne parle plus de madame de Soubise, on n'y pense mme dj plus.
Vraiment, il y a bien d'autres affaires; et je crois que je suis folle
de m'amuser  parler d'autre chose. Il y a deux jours que l'on est assez
comme le jour de MADEMOISELLE et de M. de Lauzun: on est dans une
agitation, on envoie aux nouvelles, on va dans les maisons pour en
apprendre, on est curieux; et voici ce qui a paru, en attendant le
reste[564].

M. de Luxembourg tait mercredi  Saint-Germain, sans que le roi lui ft
moins bonne mine qu' l'ordinaire: on l'avertit qu'il y avait contre lui
un dcret de prise de corps: il voulut parler au roi; vous pouvez penser
ce qu'on dit. Sa Majest lui dit que, s'il tait innocent, il n'avait
qu' s'aller mettre en prison; et qu'il avait donn de si bons juges
pour examiner ces sortes d'affaires, qu'il leur en laissait toute la
conduite. M. de Luxembourg pria qu'on ne l'y ment point, et en effet il
monta aussitt en carrosse, et s'en vint chez le pre de la Chaise:
mesdames de Lavardin et de Mouci, qui venaient ici, le rencontrrent
dans la rue Saint-Honor, assez triste dans son carrosse: aprs avoir
t une heure aux Jsuites, il fut  la Bastille, et remit  Baisemaux
(_le gouverneur_) l'ordre qu'il avait apport de Saint-Germain. Il entra
d'abord dans une assez belle chambre. Madame de Meckelbourg[565] vint
l'y voir, et pensa fondre en larmes; elle s'en alla, et une heure aprs
qu'elle fut sortie, il arriva un ordre de le mettre dans une des
horribles chambres grilles qui sont dans les tours, o l'on voit 
peine le ciel, et dfense de voir qui que ce ft. Voil, ma fille, un
grand sujet de rflexion: songez  la fortune brillante d'un tel homme,
 l'honneur qu'il avait eu de commander les armes du roi, et
reprsentez-vous ce que ce fut pour lui d'entendre fermer ces gros
verroux; et s'il a dormi par excs d'abattement, pensez au rveil.
Personne ne croit qu'il y ait du poison  son affaire. Je vous assure
que voil une sorte de malheur qui en efface bien d'autres.

Madame de Tingry est ajourne pour rpondre devant les juges. Pour
madame la comtesse de Soissons, elle n'a pu envisager la prison; on a
bien voulu lui donner le temps de s'enfuir, si elle est coupable. Elle
jouait  la bassette mercredi: M. de Bouillon entra; il la pria de
passer dans son cabinet, et lui dit qu'il fallait sortir de France, ou
aller  la Bastille: elle ne balana point; elle fit sortir du jeu la
marquise d'Alluye; elles ne parurent plus. L'heure du souper vint; on
dit que madame la comtesse soupait en ville; tout le monde s'en alla,
persuad de quelque chose d'extraordinaire. Cependant on fit beaucoup de
paquets, on prit de l'argent, des pierreries; on fit prendre des
justaucorps gris aux laquais et aux cochers; on fit mettre huit chevaux
au carrosse. Elle fit placer auprs d'elle dans le fond la marquise
d'Alluye, qu'on dit qui ne voulait pas aller, et deux femmes de chambre
sur le devant. Elle dit  ses gens qu'ils ne se missent point en peine
d'elle, qu'elle tait innocente; mais que ces coquines de femmes avaient
pris plaisir  la nommer: elle pleura; elle passa chez madame de
Carignan, et sortit de Paris  trois heures du matin. On dit qu'elle va
 Namur: vous croyez qu'on n'a pas dessein de la suivre. On ne laissera
pas de faire son procs, ne fut-ce que pour la justifier: il y a bien
des noirceurs dans ce que dit la Voisin. Le duc de Villeroi[566] parat
trs-afflig, ou pour mieux dire ne parat pas; car il est enferm dans
sa chambre, et ne voit personne. Peut-tre vous dirai-je encore quelque
nouvelle avant que de fermer cette lettre.

Madame de Vibraye a repris le train de sa dvotion; Dieu n'a pas voulu
qu'elle ait pass sa vie, comme vous dites fort bien, avec ses ennemis.
Madame de Buri fait fort joliment tourner son moulin  paroles. Si on
voit la Princesse  Paris, madame de Vins dsire que j'y aille avec
elle. Pomenars a t taill, vous l'ai-je dit? Je l'ai vu; c'est un
plaisir que de l'entendre parler sur tous ces poisons: on est tent de
lui dire, Est-il possible que ce seul crime vous soit inconnu? Volonne
dit son avis comme un autre, admirant le commerce qu'on a eu avec ces
_coquines_. La reine d'Espagne est quasi aussi enferme que M. de
Luxembourg. Madame de Villars mandait l'autre jour  madame de Coulanges
que si ce n'tait pour l'amour de M. de Villars, elle ne passerait point
son hiver  Madrid. Elle fait des relations fort jolies et fort
plaisantes  madame de Coulanges, croyant bien qu'elles iront plus
loin[567]. Je suis fort contente d'en avoir le plaisir, sans tre
oblige d'y rpondre. Madame de Vins est de mon avis. M. de Pomponne est
all pour trois jours respirer  Pomponne; il a tout reu, il a tout
rendu: voil qui est fait. Il me serre toujours le coeur, quand il me
demande si je ne sais point de nouvelles; il est ignorant comme sur les
bords de la Marne: il a raison de calmer son me tant qu'il pourra. La
mienne a t fort mue, aussi bien que celle de l'abb, de ce que vous
crivez de votre main: vous ne l'avez pas senti, ma chre enfant, il est
impossible de le lire avec des yeux secs. Eh, bon Dieu! vous compter
_bonne  rien et inutile partout_  quelqu'un qui ne compte que vous
dans le monde: comprenez l'effet que cela peut faire. Je vous prie de ne
plus dire de mal de votre humeur: votre coeur et votre me sont trop
parfaits pour laisser voir ces lgres ombres: pargnez un peu la
vrit, la justice, et mon seul et sensible got. Ma chre enfant, je ne
compterai point ma vie que je ne me retrouve avec vous.


  [563] L'vque de Rennes (Jean-Baptiste de Beaumanoir) occupait dans
  ce temps-l l'appartement de madame de Grignan  l'htel de
  Carnavalet.

  [564] La Voisin, la Vigoureux, et un nomm le Sage, connus  Paris
  comme devins et tireurs d'horoscopes, joignirent  cette jonglerie le
  commerce secret des poisons, qu'ils appelaient _poudre de succession_.
  Ils ne manqurent pas d'accuser tous ceux qui taient venus  eux pour
  une chose, d'y avoir recouru pour l'autre. C'est ainsi que le marchal
  de Luxembourg fut compromis par son intendant Bonard, qui avait fait
  chez le Sage on ne sait quelle extravagante _conjuration_ pour
  retrouver des papiers perdus. Le vindicatif Louvois saisit l'occasion
  pour le perdre, ou au moins pour le tourmenter.

  Outre les personnes nommes ici, madame de Polignac fut dcrte de
  prise de corps, et la marchale de la Fert, ainsi que la comtesse du
  Roure, d'ajournement personnel.

  On accusait la comtesse de Soissons d'avoir empoisonn son mari,
  madame d'Alluye son beau-pre, madame de Tingry ses enfants, madame de
  Polignac un valet de chambre, matre de son secret.

  [565] C'tait la soeur de M. de Luxembourg.

  [566] Il tait l'ami intime de la comtesse de Soissons.

  [567] Madame de Coulanges passant sa vie  la cour avec madame de
  Maintenon, mme avec mademoiselle de Fontanges, pouvait faire parvenir
  ces agrables relations jusqu'au roi.




218.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 2 fvrier 1680.

Vous avez trop crit, ma trs-chre; vous vous laissez tenter  l'envie
de causer, et vous abusez ainsi de votre dlicate sant; si je
succombais aussi aisment  la tentation de vous entendre discourir dans
vos lettres, ce serait une belle chose: je m'amuserais au plaisir de
vous entendre conter le combat du petit garon, que vous rduisez en
quatre lignes le plus plaisamment du monde: vous dites que vous n'tes
pas forte sur la narration; et je vous dis, moi qu'on ne peut mieux
abrger un rcit. Je comprends que vous vous soyez divertie de ce petit
garon qui croit s'tre battu  la rigueur. La sagesse du petit marquis
me plat. Vous me reprsentez fort bien les divers sentiments de
mesdemoiselles de Grignan, j'avais envie de les savoir: ce que vous
dites de Pauline est incomparable, aussi bien que l'usage que vous
faites de votre dlicatesse pour viter les plaisirs du carnaval. Je
n'oublierai jamais la hte que vous aviez de vous divertir vitement,
avalant les jours gras comme une mdecine, pour vous trouver promptement
dans le repos du carme. Vos personnes qualifies _au pluriel et au
singulier_ vous soulagent beaucoup, et font trs-bien leurs personnages.
Il ne faut pas douter que de vous entendre expliquer tout cela, ne soit
fort dlicieux; mais cependant, ma fille, je chasse cette tentation par
la pense que rien ne vous est plus mauvais que d'crire: je vous
conjure donc, ma fille, de ne plus vous jouer  m'crire autant que la
dernire fois, si vous ne voulez que je rduise mes lettres  une
demi-page. J'embrasse M. de Grignan, puisqu'enfin, avec tant de peine et
tant d'adresse, vous l'avez oblig  me pardonner; et je le prie, en
faveur de cette rconciliation, de prendre soin d'accourcir les lignes
que je veux de vous. Il me parat que vous l'avez tromp, et Montgobert
aussi, dans la quantit de celles que vous m'avez crites; je vous
demande tendrement de n'y plus retourner.

Vos raisonnements sur madame de Saint-Gran sont bien  propos; il y a
trois semaines que madame de Buri est tablie dans la place o vous
croyiez madame de Saint-Gran. Madame la Dauphine n'aura point de dames;
vous connaissez sa dame d'honneur et ses dames d'atour, voil tout. Il y
a huit jours qu'elles sont parties avec toute la maison pour Schlestat:
les filles le sont aussi; elles sont de grande naissance, sans nulle
beaut extraordinaire: Laval, les Biron, Tonnerre, Rambures et la bonne
Montchevreuil  leurs trousses. On laisse la sixime place  quelque
Allemande, si madame la Dauphine veut en amener. Le roi caresse et
traite si tendrement madame la princesse de Conti, que cela fait
plaisir: quand elle arrive, il la baise et l'embrasse, et cause avec
elle; il ne contraint plus l'inclination qu'il a pour elle; c'est sa
vraie fille, il ne l'appelle plus autrement: tirez toutes vos
consquences. _Elle est toujours des grces le modle_, et crot
beaucoup: elle n'est point surintendante[568], et n'a point eu cent
mille cus de pension; j'ai sur le coeur ces deux faussets. Vous
devriez lire les gazettes; elles sont bonnes et point exagres, ni
flatteuses comme autrefois. Mais quelle folie de parler d'autre chose
que de madame Voisin et de M. le Sage!


  _Monsieur de Svign._

  Ce n'est pas M. le Sage qui prend la plume, comme vous voyez; me
  revoil enfin, ma belle petite soeur, tout plant  Paris,  ct de
  maman mignonne, que l'on ne m'accuse point encore d'avoir voulu
  empoisonner; et je vous assure que, dans le temps qui court, ce n'est
  pas un petit mrite. Je suis dans les mmes sentiments pour ma petite
  soeur; c'est pourquoi je souhaite ardemment le retour de votre sant;
  aprs celui-l nous en souhaiterons un autre.


_Madame de Svign._

Le voil arriv, ce fripon de Svign. J'avais dessein de le gronder, et
j'en avais tous les sujets du monde; j'avais mme prpar un petit
discours raisonn, et je l'avais divis en dix-sept points, comme la
harangue de Vass; mais je ne sais de quelle faon tout cela s'est
brouill, et si bien ml de srieux et de gaiet, que nous avons tout
confondu. _Tout pre frappe  ct_, comme dit la chanson. On continue 
blmer un peu la sagesse des juges, qui a fait tant de bruit, et nomm
scandaleusement de si grands noms pour si peu de chose. M. de Bouillon a
demand au roi permission de faire imprimer l'interrogatoire de sa
femme, pour l'envoyer en Italie et par toute l'Europe, o l'on pourrait
croire que madame de Bouillon est une empoisonneuse. Madame de la Fert,
ravie d'tre innocente une fois en sa vie, a voulu  toute force jouir
de cette qualit; et quoiqu'on lui et mand de ne point venir si elle
ne voulait, elle le voulut, et cela fut encore plus lger que madame de
Bouillon. Feuquires et madame du Roure, toujours des peccadilles. Mais
voici ce qui est dsagrable pour les prisonniers, c'est que la chambre
ne travaillera de vingt jours, soit pour tcher de se racquitter en
faisant des informations nouvelles, soit en faisant venir de loin des
gens accuss, comme, par exemple, cette Polignac, qui a un dcret, ainsi
que la comtesse de Soissons. Enfin, voil vingt jours de repos, ou de
dsespoir; cependant la comtesse de Soissons gagne pays, et fait fort
bien: il n'est rien tel que de mettre son crime ou son innocence au
grand air[569]. J'ai eu toutes les peines du monde  dcouvrir que
cette pauvre Bertillac est morte.


  [568] De la maison de la reine.

  [569] La comtesse de Soissons offrit de revenir, pourvu qu'on ne la
  mt ni  la Bastille ni  Vincennes. La condition fut rejete. Elle
  finit par se retirer  Bruxelles, o elle mourut, sur la fin de 1708,
  lorsque, dit Voltaire, le prince Eugne, son fils, la vengeait par
  tant de victoires, et triomphait de Louis XIV.




219.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 23 fvrier 1680.

En vrit, ma fille, voici une assez jolie petite semaine pour les
Grignans. Si la Providence voulait favoriser l'an  proportion, nous
le verrions dans une belle place; en attendant, je trouve qu'il est fort
agrable d'avoir des frres si bien traits. A peine le chevalier a-t-il
remerci de ses mille cus de pension, qu'on le choisit entre huit ou
dix hommes de qualit et de mrite, pour l'attacher  M. le Dauphin avec
une pension de deux mille cus: voil neuf mille livres de rente en
trois jours. Il retourna sur ses pas  Saint-Germain, pour remercier
encore; car ce fut en son absence, et pendant qu'il tait ici, qu'il fut
nomm. Son mrite particulier a beaucoup servi  ce choix; une
rputation distingue, de l'honneur, de la probit, de bonnes moeurs,
tout cela s'est fort rveill, et l'on a trouv que Sa Majest ne
pouvait mieux faire que de jeter les yeux sur un si bon sujet. Il n'y en
a encore que huit de nomms[570], Dangeau, d'Antin, Clermont,
Sainte-Maure, Matignon, Chiverni, Florensac et Grignan. C'est une
approbation gnrale pour ce dernier. J'en fais mes compliments  M. de
Grignan,  M. le coadjuteur et  vous. Mon fils part demain: il a lu vos
reproches; peut-tre que la beaut de la cour qu'il veut quitter, et o
il est si joliment plac, le fera changer d'avis. Nous avons dj obtenu
qu'il ne s'impatientera pas, et qu'il attendra paisiblement qu'on le
vienne tenter par une plus grosse somme que celle qu'il a dbourse.
Vous m'avez fait sentir la joie de MM. de Grignan par celle que j'ai de
vous savoir mieux: ds que vos maux ne sont pas continuels, j'espre
qu'en vous conservant, en prenant du lait, et en n'crivant point, vous
me ferez retrouver ma fille et son aimable visage. Je suis ravie de la
sincrit de Montgobert; si elle me disait toujours des merveilles de
votre sant, je ne la croirais jamais: elle mnage fort bien tout cela,
et ses vrits me font plaisir: tant il est naturel d'aimer  n'tre
point trompe. Dieu vous conserve donc, ma trs-chre, dans ce
bienheureux tat, puisqu'il nous donne de si bonnes esprances.

Mais parlons un peu des Grignans, il y a longtemps que nous n'en avons
rien dit. Il n'est question que d'eux, tout est plein de compliments
dans cette maison;  peine a-t-on fini l'un qu'on recommence l'autre. Je
ne les ai point revus depuis que le chevalier est _dame du palais_,
comme dit M. de la Rochefoucauld. Il vous mandera toutes les nouvelles
mieux que je ne puis faire. On ne croit pas que madame de Soubise soit
du voyage: cela est un peu long.

Je ne vous parlerai que de la Voisin: ce ne fut point mercredi, comme je
vous l'avais mand, qu'elle fut brle, ce ne fut qu'hier. Elle savait
son arrt ds lundi, chose extraordinaire. Le soir elle dit  ses
gardes: Quoi, nous ne ferons point _medianoche_! Elle mangea avec eux 
minuit par fantaisie, car il n'tait point jour maigre; elle but
beaucoup de vin, elle chanta vingt chansons  boire. Le mardi elle eut
la question ordinaire, extraordinaire; elle avait dn et dormi huit
heures; elle fut confronte sur le matelas  mesdames de Dreux[571] et
le Fron[572], et  plusieurs autres: on ne parle point encore de ce
qu'elle a dit; on croit toujours qu'on verra des choses tranges. Elle
soupa le soir, et recommena, toute brise qu'elle tait,  faire la
dbauche avec scandale: on lui en fit honte, et on lui dit qu'elle
ferait bien mieux de penser  Dieu, et de chanter un _Ave maris stella_,
ou un _Salve_, que toutes ces chansons: elle chanta l'un et l'autre en
ridicule, elle dormit ensuite. Le mercredi se passa de mme en
confrontations, et dbauches, et chansons: elle ne voulut point voir de
confesseur. Enfin le jeudi, qui tait hier, on ne voulut lui donner
qu'un bouillon: elle en gronda, craignant de n'avoir pas la force de
parler  ces messieurs. Elle vint en carrosse de Vincennes  Paris; elle
touffa un peu, et fut embarrasse: on la voulut faire confesser, point
de nouvelles. A cinq heures on la lia; et, avec une torche  la main,
elle parut dans le tombereau habille de blanc; c'est une sorte d'habit
pour tre brle; elle tait fort rouge, et l'on voyait qu'elle
repoussait le confesseur et le crucifix avec violence. Nous la vmes
passer  l'htel de Sully[573], madame de Chaulnes, madame de Sully, la
comtesse (_de Fiesque_), et bien d'autres. A Notre-Dame, elle ne voulut
jamais prononcer l'amende honorable, et  la Grve elle se dfendit
autant qu'elle put de sortir du tombereau: on l'en tira de force; on la
mit sur le bcher assise et lie avec du fer, on la couvrit de paille;
elle jura beaucoup, elle repoussa la paille cinq ou six fois: mais enfin
le feu s'augmenta, et on la perdit de vue, et ses cendres sont en l'air
prsentement. Voil la mort de madame Voisin, clbre par ses crimes et
par son impit. Un juge,  qui mon fils disait l'autre jour que c'tait
une trange chose que de la faire brler  petit feu, lui dit: Ah!
monsieur, il y a certains petits adoucissements  cause de la faiblesse
du sexe. _Eh quoi, monsieur! on les trangle?_ Non, mais on leur jette
des bches sur la tte; les garons du bourreau leur arrachent la tte
avec des crocs de fer. Vous voyez bien, ma fille, que cela n'est pas si
terrible que l'on pense: comment vous portez-vous de ce petit conte? Il
m'a fait grincer des dents. Une de ces misrables qui fut pendue l'autre
jour avait demand la vie  M. de Louvois, et qu'en ce cas elle dirait
des choses tranges; elle fut refuse. H bien, dit-elle, soyez persuad
que nulle douleur ne me fera dire une seule parole. On lui donna la
question ordinaire, extraordinaire, et si extraordinairement
extraordinaire, qu'elle pensa y mourir, comme une autre qui expira, le
mdecin lui tenant le pouls; cela soit dit en passant. Cette femme donc
souffrit tout l'excs de ce martyre sans parler. On la mne  la Grve;
avant que d'tre jete, elle dit qu'elle voulait parler: elle se
prsente hroquement: Messieurs, _dit-elle_, assurez M. de Louvois que
je suis sa servante, et que je lui ai tenu ma parole; allons, qu'on
achve. Elle fut expdie  l'instant. Que dites-vous de cette sorte de
courage? Je sais encore mille petits contes agrables comme celui-l:
mais le moyen de tout dire?

Voil ce qui forme nos douces conversations, pendant que vous vous
rjouissez, que vous tes au bal, que vous donnez de grands soupers.
J'ai bien envie de savoir le dtail de toutes vos ftes; vous ne ferez
autre chose tous ces jours gras, et vous avez beau vous dpcher de vous
divertir, vous n'en trouverez pas sitt la fin: nous avons le carme
bien haut[574].


  [570] Le nombre en fut rduit  six.

  [571] Catherine-Franoise Saintot, femme de M. de Dreux, matre des
  requtes, fut accuse d'avoir offert 6,000 fr.  la Voisin pour se
  dfaire de son mari.

  [572] Marguerite Gallard, veuve du prsident le Fron, accuse d'avoir
  empoisonn son mari.

  [573] Cet htel est situ dans la rue Saint-Antoine.

  [574] Pques tombait le 21 avril en 1680.




220.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 28 fvrier 1680.

N'ai-je pas raison de dire, ma fille, que tout ce qui est arriv aux
Grignans en quatre jours vous rapproche de ce pays? Il est impossible
qu'ayant si bien fait pour les cadets, on ne fasse pour l'an. Je crois
que le temps en viendra; il n'tait pas encore venu l'anne passe; les
bienfaits n'taient pas ouverts comme ils le sont prsentement.

M. de la Rochefoucauld nous conta hier qu' Bruxelles la comtesse de
Soissons avait t contrainte de sortir doucement de l'glise, et que
l'on avait fait une danse de chats lis ensemble, ou, pour mieux dire,
une criaillerie par malice, et un sabbat si pouvantable, qu'ayant cri
en mme temps que c'taient des diables et des sorciers qui la
suivaient, elle avait t oblige, comme je vous dis, de quitter la
place, pour laisser passer cette folie, qui ne vient pas d'une trop
bonne disposition des peuples. On ne dit rien de M. de Luxembourg. Cette
Voisin ne nous a rien produit de nouveau: elle a donn gentiment son me
au diable tout au beau milieu du feu; elle n'a fait que passer de l'un 
l'autre.

Vous me dites sur les checs ce que j'ai souvent pens; je ne trouve
rien qui rabaisse tant l'orgueil; ce jeu fait sentir la misre et les
bornes de l'esprit: je crois qu'il serait fort utile  quelqu'un qui
aimerait ces rflexions. Mais, d'un autre ct, cette prvoyance, cette
pntration, cette prudence, cette justesse  se dfendre, cette
habilet pour attaquer, le bon succs de sa bonne conduite, tout cela
charme, et donne une satisfaction intrieure qui pourrait bien nourrir
l'orgueil. Je n'en suis donc pas encore bien gurie, et je veux tre un
peu plus persuade de mon imbcillit.

Nous sommes prsentement occups du voyage du roi: nous ne songions pas
 M. de Luxembourg quatre jours aprs; le tourbillon nous emporte, nous
n'avons pas le loisir de nous arrter si longtemps sur une mme chose:
nous sommes surchargs d'affaires. Le roi a reu plusieurs lettres de
ces dames, qui assurent que madame la Dauphine est bien plus aimable
qu'on ne l'avait dit; elles en sont contentes au dernier point: elle est
fille et petite-fille de deux princesses fort caressantes: je ne sais si
c'est bien l'air d'ici, nous verrons. Cette princesse d'Allemagne reut
en passant le compliment des dputs de Strasbourg; elle leur dit:
Messieurs, parlez-moi franais, je n'entends plus l'allemand. Elle
n'a point regrett son pays, elle est toute Franaise. Elle a crit  M.
le Dauphin avec des nuances de style, selon qu'elle a t prs d'tre sa
femme, qui ont marqu bien de l'esprit: c'est  MONSEIGNEUR  mettre la
dernire couleur, et  lui faire oublier le pays qu'elle quitte avec
tant de joie. Madame de Maintenon a mand au roi que sa personne est
aimable, sa taille parfaite, et que, parmi cette envie de dire toujours
tout ce qui peut plaire, il y a bien de l'esprit et de la dignit.
Adieu, ma trs-chre, il ne faut pas vous puiser en lecture, non plus
qu'en criture: je souhaite que votre rhume ait pass lgrement
par-dessus votre dlicatesse.




221.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, dimanche 17 mars 1680.

Quoique cette lettre ne parte que mercredi, je ne puis m'empcher de la
commencer aujourd'hui, pour vous dire que M. de la Rochefoucauld est
mort cette nuit. J'ai la tte si pleine de ce malheur, et de l'extrme
affliction de notre pauvre amie (_madame de la Fayette_), qu'il faut que
je vous en parle. Hier samedi, le remde de l'Anglais avait fait des
merveilles; toutes les esprances de vendredi, que je vous crivais,
taient augmentes; on chantait victoire, la poitrine tait dgage, la
tte libre, la fivre moindre, des vacuations salutaires; dans cet
tat, hier  six heures, il tourne  la mort: tout d'un coup les
redoublements de fivre, l'oppression, les rveries; en un mot, la
goutte l'trangle tratreusement; et quoiqu'il et beaucoup de force, et
qu'il ne ft point abattu des saignes, il n'a fallu que quatre ou cinq
heures pour l'emporter; et  minuit il a rendu l'me entre les mains de
M. de Condom. M. de Marsillac ne l'a point quitt d'un moment; il est
dans une affliction qui ne peut se reprsenter: cependant, ma fille, il
retrouvera le roi et la cour; toute sa famille se retrouvera  sa place:
mais o madame de la Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle
socit, une pareille douceur, un agrment, une confiance, une
considration pour elle et pour son fils? Elle est infirme, elle est
toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues. M. de la
Rochefoucauld tait sdentaire aussi; cet tat les rendait ncessaires
l'un  l'autre, et rien ne pouvait tre compar  la confiance et aux
charmes de leur amiti. Songez-y, ma fille, vous trouverez qu'il est
impossible de faire une perte plus considrable, et dont le temps
puisse moins consoler. Je n'ai pas quitt cette pauvre amie tous ces
jours-ci; elle n'allait point faire la presse parmi cette famille; en
sorte qu'elle avait besoin qu'on et piti d'elle. Madame de Coulanges a
trs-bien fait aussi, et nous continuerons quelque temps encore aux
dpens de notre rate, qui est toute pleine de tristesse. Voil en quel
temps sont arrives vos jolies petites lettres, qui n'ont t admires
jusqu'ici que de madame de Coulanges et de moi: quand le chevalier sera
de retour, il trouvera peut tre un temps propre pour les donner; en
attendant, il faut en crire une de douleur  M. de Marsillac; il met en
honneur toute la tendresse des enfants, et fait voir que vous n'tes pas
seule; mais, en vrit, vous ne serez gure imits. Toute cette
tristesse m'a rveille; elle me reprsenta l'horreur des sparations,
et j'en ai le coeur serr.


  Mercredi 20 mars.

Il est enfin mercredi. M. de la Rochefoucauld est toujours mort, et M.
de Marsillac toujours afflig et si bien enferm, qu'il ne semble pas
qu'il songe  sortir de cette maison. La petite sant de madame de la
Fayette soutient mal une pareille douleur; elle en a la fivre; et il ne
sera pas au pouvoir du temps de lui ter l'ennui de cette privation. Sa
vie est tourne d'une manire qu'elle le trouvera tous les jours  dire:
vous devez m'crire tout au moins quelque chose pour elle.

Je suis trouble de votre sant et du voyage que vous faites. Vous
n'irez pas en Barbarie, mais il y aura bien _de la barbarie_ si cette
fatigue vous fait du mal. Il est vrai que de penser  ces deux bouts de
la terre o nous sommes plantes est une chose qui fait frmir, et
surtout quand je serai prs de notre Ocan, pouvant aller aux Indes
comme vous en Afrique. Je vous assure que mon coeur ne regarde point cet
loignement avec tranquillit. Si vous saviez le trouble que me donne le
moindre retardement de vos lettres, vous jugeriez bien aisment de ce
que je souffrirai dans mon chien de voyage. Je n'ai point revu nos
Grignans; ils sont  St.-Germain, le chevalier  son rgiment. On m'a
voulu mener voir Mme la Dauphine: en vrit, je ne suis pas si
presse. M. de Coulanges l'a vue: le premier coup d'oeil est  redouter,
comme dit Sanguin; mais il y a tant d'esprit, de mrite, de bont, de
manires charmantes, qu'il faut l'admirer: _s'il faut honorer Cyble, il
faut encore plus l'aimer_[575]. On ne conte que ses dits pleins
d'esprit et de raison. La faveur de madame de Maintenon augmente tous
les jours. Ce sont des conversations infinies avec Sa Majest, qui donne
 madame la Dauphine le temps qu'il donnait  madame de Montespan; jugez
de l'effet que peut faire un tel retranchement. _Le char gris_[576] est
d'une beaut tonnante; elle vint l'autre jour au travers d'un bal, par
le beau milieu de la salle, droit au roi, et sans regarder ni  droite,
ni  gauche; on lui dit qu'elle ne voyait pas la reine, il tait vrai:
on lui donna une place; et quoique cela ft un peu d'embarras, on dit
que cette action d'une _imbenecida_ fut extrmement agrable: il y
aurait mille bagatelles  conter sur tout cela.

Votre frre est fort triste  sa garnison; je pense que la rencontre de
vos esprits animaux, quoique de mme sang, ne dterminera point les
siens  penser comme vous. Votre priode m'a paru trs-belle, je doute
que j'y rponde; mais il n'importe, vous voyez fort bien ce que je veux
dire. Vous me paraissez si contente de la fortune de vos beaux-frres,
que vous ne comptez plus sur la vtre, vous vous retirez derrire le
rideau: je vous ai mand comme cela me blesse le coeur, et me parat
injuste. N'admirez-vous point que Dieu m'a t encore cet amusement de
parler de vos intrts avec M. de la Rochefoucauld, qui s'en occupait
fort obligeamment? De sorte qu'ayant aussi perdu M. de Pomponne, je n'ai
plus le plaisir de croire que je puisse jamais vous tre bonne  rien du
tout. Je n'ai jamais vu tant de choses extraordinaires qu'il s'en est
pass depuis que vous tes partie. J'apprends que le jeune vque
d'vreux est le favori du vieux, et que ce dernier a crit au roi pour
le remercier de lui avoir donn un tel successeur.


  [575] _Voyez_ la scne VIII du Ier acte de l'opra d'_Atys_.

  [576] Mademoiselle de Fontanges.




222.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 29 mars 1680.

Vous aviez bien raison de dire que j'entendrais parler de la vie que
vous feriez en l'absence de M. de Grignan et de ses filles: cette vie
est tout extraordinaire; vous vous tes _jete_ dans un couvent, vous
savez qu'on ne se _jette_ point  Sainte-Marie, c'est aux Carmlites
qu'on se _jette_. Vous vous tes donc _jete_ dans un couvent, vous avez
couch dans une cellule; je suppose que vous avez mang de la viande,
quoique vous ayez mang au rfectoire: le mdecin qui vous conduit ne
vous aurait pas laisse faire une folie. Vous avez trs-habilement vit
les rcrations. Vous ne me dites rien de la petite d'Adhmar; ne lui
avez-vous pas permis d'tre dans un petit coin  vous regarder? La
pauvre enfant! elle tait bien heureuse de profiter de cette retraite.

J'tais avant-hier tout au beau milieu de la cour; madame de Chaulnes
enfin m'y mena. Je vis madame la Dauphine, dont la laideur n'est point
du tout choquante, ni dsagrable; son visage lui sied mal, mais son
esprit lui sied parfaitement; elle ne fait et ne dit rien qu'on ne voie
qu'elle en a beaucoup. Elle a les yeux vifs et pntrants; elle entend
et comprend facilement toutes choses; elle est naturelle, et non plus
embarrasse ni tonne que si elle tait ne au milieu du Louvre. Elle a
une extrme reconnaissance pour le roi, mais c'est sans bassesse; ce
n'est point comme tant au-dessous de ce qu'elle est aujourd'hui, c'est
comme ayant t choisie et distingue dans toute l'Europe. Elle a l'air
fort noble, et beaucoup de dignit et de bont: elle aime les vers, la
musique, la conversation; elle est fort bien quatre ou cinq heures toute
seule dans sa chambre; elle est tonne de l'agitation qu'on se donne
pour se divertir; elle a ferm la porte aux moqueries et aux mdisances:
l'autre jour, la duchesse de la Fert voulut lui dire une plaisanterie
comme un secret sur cette pauvre princesse _Marianne_[577], dont la
misre est  respecter; madame la Dauphine lui dit avec un air srieux:
_Madame, je ne suis point curieuse_. Mesdames de Richelieu, de Rochefort
et de Maintenon me firent beaucoup d'honntets, et me parlrent de
vous. Madame de Maintenon, par un hasard, me fit une petite visite d'un
quart d'heure; elle me conta mille choses de madame la Dauphine, et me
reparla de vous, de votre sant, de votre esprit, du got que vous avez
l'une pour l'autre, de votre Provence, avec autant d'attention qu' la
rue des Tournelles: un tourbillon me l'emporta, c'tait madame de
Soubise qui rentrait dans cette cour au bout de ses trois mois, jour
pour jour. Elle venait de la campagne; elle a t dans une parfaite
retraite pendant son exil; elle n'a vcu que du jour qu'elle est
revenue. La reine et tout le monde la reut fort bien. Le roi lui fit
une trs-grande rvrence: elle soutint avec trs-bonne mine tous les
diffrents compliments qu'on lui faisait de tous cts.

M. le Duc me parla beaucoup de M. de la Rochefoucauld, et les larmes
lui en vinrent encore aux yeux. Il y eut une scne bien vive entre lui
et madame de la Fayette, le soir que ce pauvre homme tait  l'agonie;
je n'ai jamais tant vu de larmes, ni jamais une douleur plus tendre et
plus vraie: il tait impossible de n'tre pas comme eux; ils disaient
des choses  fendre le coeur; je n'oublierai jamais cette soire. Hlas!
ma chre enfant, il n'y a que vous qui ne me parliez point encore de
cette perte, ah! c'est o l'on connat encore mieux l'horrible
loignement: vous m'envoyez des billets et des compliments pour lui;
vous n'avez pas envie que je les porte sitt. M. de Marsillac aura les
lettres de M. de Grignan avec le temps; il n'y eut jamais une affliction
plus vive que la sienne: madame de la Fayette ne l'a point encore vu:
quand les autres de la famille sont venus la voir, 'a t un
renouvellement trange. M. le Duc me parlait donc tristement l-dessus.
Nous entendmes, aprs dner, le sermon du Bourdaloue, qui frappe
toujours comme un sourd, disant des vrits  bride abattue, parlant 
tort et  travers contre l'adultre: sauve qui peut! il va toujours son
chemin. Nous revnmes avec beaucoup de plaisir. Mesdames de Gungaud et
de Kerman taient des ntres: je les assurai fort qu' moins d'une
Dauphine, j'tais servante,  mon ge et sans affaires, de ce bon
pays-l.

Madame de Vins, qui voulait savoir des nouvelles de mon voyage, vint
hier dner joliment avec moi; elle causa longtemps avec Corbinelli et la
Mousse; la conversation tait sublime et divertissante; Bussy n'y gta
rien. Nous allmes faire quelques visites, et puis je la ramenai. Je vis
mademoiselle de Mri, qui ne veut plus du tout de son bail; elle s'en
prend  l'abb, qui croyait que madame de Lassai tait demeure d'accord
de tout: il se dfend fort bien, et maintient que ce logement est fort
joli: c'est une nouvelle tribulation. Vous n'tes pas en tat
d'envisager votre retour, vous tes encore _trop battus de l'oiseau_,
comme disait l'abb au reversis: j'espre qu'aprs quelques mois de
repos  Grignan vous changerez d'avis, et que vous ne trouverez pas
qu'un hiver  Grignan soit une bonne chose  imaginer.

Pour mon fils, il est vrai que je trouve du courage; je lui dis et redis
toutes mes penses; je lui cris des lettres que je crois qui sont
admirables; mais plus je donne de force  mes raisons, plus il pousse
les siennes: et sa volont parat si dtermine, que je comprends que
c'est l ce qui s'appelle vouloir _efficacement_. Il y a un degr de
chaleur dans le dsir qui l'anime,  quoi nulle prudence ne peut
rsister: je n'ai pas sur mon coeur d'avoir prfr mes intrts  sa
fortune; je les trouverais tout entiers  le voir marcher avec plaisir
dans un chemin o je le conduis depuis si longtemps. Il se trompe dans
tous ses raisonnements, il est tout de travers: j'ai tch de le
redresser avec des raisons toutes droites et toutes vraies, appuyes du
sentiment de tous nos amis; et je lui dis enfin: Mais ne vous
dfiez-vous de rien, quand vous voyez que vous seul pensez une chose que
tout le monde dsapprouve? Il met l'opinitret  la place d'une
rponse, et nous revenons toujours  mnager qu'au moins il ne fasse pas
un march extravagant. Adieu, ma trs-chre: j'ignore comment vous vous
portez, je crains votre voyage, je crains Salon, je crains Grignan; je
crains, en un mot, tout ce qui peut nuire  votre sant; par cette
raison, je vous conjure de m'crire bien moins qu' l'ordinaire.


  [577] C'tait la princesse de Conti.




223.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 3 avril 1680.

Ma chre enfant, le pauvre M. Fouquet est mort, j'en suis touche[578]:
je n'ai jamais vu perdre tant d'amis; cela donne de la tristesse, de
voir tant de morts autour de soi: mais ce qui n'est pas autour de moi,
et ce qui me perce le coeur, c'est la crainte que me donne le retour de
toutes vos incommodits; car quoique vous vouliez me le cacher, je sens
vos brasiers, votre pesanteur, votre point. Enfin, cet intervalle si
doux est pass, et ce n'tait pas une gurison. Vous dites vous-mme
qu'_une flamme mal teinte est facile  rallumer_. Ces remdes que vous
mettez dans votre cassette, comme trs-srs dans le besoin, devraient
bien tre employs prsentement. M. de Grignan n'aura-t-il point de
pouvoir dans cette occasion? et n'est-il point en peine de l'tat o
vous tes? J'ai vu le petit Beaumont; vous pouvez penser si je l'ai
questionn! Quand je songeais qu'il n'y avait que huit jours qu'il vous
avait vue, il me paraissait un homme tout autrement estimable que les
autres: il dit que vous n'tiez pas si bien, quand il est parti, que
vous tiez cet hiver. Il m'a parl de vos soupers, qu'il trouvait
trs-bons; de vos divertissements, de l'honntet de M. de Grignan et de
la vtre, du bon effet que mesdemoiselles de Grignan faisaient pour
soutenir les plaisirs, pendant que vous vous reposiez: il dit des
merveilles de Pauline et du petit marquis; jamais je n'eusse fini la
conversation la premire; mais il voulait aller  Saint-Germain, car il
m'a vue avant le roi son matre.

Je vous crois prsentement  Grignan. Je vois avec peine l'agitation de
vos adieux; je vois, au sortir de votre solitude, qui vous a paru si
courte, un voyage  Arles; autre mouvement, et je vois le voyage jusqu'
Grignan, o vous aurez peut-tre retrouv une bise pour vous recevoir
dans l'tat o vous tes: ah! ce n'est point sans inquitude pour une
personne aussi dlicate que vous, qu'on se reprsente toutes ces choses.
Vous m'avez envoy une relation d'Enfossy, qui vaut mieux que toutes les
miennes; je ne m'tonne pas si vous ne pouvez vous rsoudre  vendre une
terre o il se trouve de si jolies Bohmiennes; il n'y eut jamais une
plus agrable et plus nouvelle rception. Vous tes, en vrit, si
stocienne et si pleine de rflexions, que je craindrais de joindre les
miennes aux vtres, de peur que ce ne ft une double tristesse: mais ce
qui me parat sage et raisonnable, et digne de l'amiti de M. de
Grignan, ce serait de mettre tous ses soins  pouvoir revenir ici au
mois d'octobre.

Vous n'avez point d'autre lieu pour passer l'hiver. Je ne veux pas vous
en dire davantage prsentement; les choses prmatures perdent leur
force et donnent du dgot.

Il n'est plus question d'aucun grand voyage; on ne parle que de
Fontainebleau. Vous aurez trs-assurment M. de Vendme cette anne.
Pour moi, je cours en Bretagne avec un chagrin insurmontable; j'y vais,
et pour y aller, et pour y tre un peu, et pour y avoir t. Aprs la
perte de la sant, que je mets toujours avec raison au premier rang,
rien n'est si fcheux que le mcompte et le drangement des affaires: je
m'abandonne donc  cette cruelle raison. Jugez de l'excs de mon
chagrin, vous qui savez avec quelle inquitude je souffre le retardement
de deux heures des courriers; vous comprenez bien ce que je vais
devenir, avec encore un peu plus de loisir et de solitude, pour donner
plus d'tendue  mes craintes: il faut avaler ce calice, et penser 
revenir pour vous embrasser; car rien ne se fait que dans cette vue; et
me trouvant au-dessus de bien des choses, je me trouve infiniment
au-dessous de celle-l: c'est ma destine; et les peines qui sont
attaches  la tendresse que j'ai pour vous, tant offertes  Dieu,
font la pnitence d'un attachement qui ne devrait tre que pour lui.

Mademoiselle de Scudri est trs-afflige de la mort de M. Fouquet;
enfin, voil cette vie qui a tant donn de peine  conserver! il y
aurait beaucoup  dire l-dessus; sa maladie a t des convulsions et
des maux de coeur, sans pouvoir vomir. Je m'attends au chevalier pour
toutes les nouvelles, et surtout pour celles de madame la Dauphine, dont
la cour est telle que vous l'imaginez: vos penses sont trs-justes: le
roi y est fort souvent, cela carte un peu la presse. Adieu, ma
trs-chre et trs-aimable: je suis plus  vous mille fois que je ne
puis vous le dire.


  [578] Gourville assure dans ses Mmoires qu'il sortit de prison avant
  sa mort, et Voltaire le tenait de sa belle-fille, madame de Vaux. Mais
  madame de Svign le croyait mort  Pignerol, ainsi que tout le
  public. Ce qu'en dit mademoiselle de Montpensier confirme l'opinion
  gnrale.




224.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, samedi au soir 6 avril 1680.

Vous allez apprendre une nouvelle qui n'est pas un secret, et vous aurez
le plaisir de la savoir des premires. Madame de Fontanges[579] est
duchesse avec vingt mille cus de pension; elle en recevait aujourd'hui
les compliments dans son lit. Le roi y a t publiquement; elle prend
demain son tabouret, et s'en va passer le temps de Pques  une abbaye
(_de Chelles_) que le roi a donne  une de ses soeurs. Voici une
manire de sparation qui fera bien de l'honneur  la svrit du
confesseur. Il y a des gens qui disent que cet tablissement sent le
cong: en vrit, je n'en crois rien, le temps nous l'apprendra. Voici
ce qui est prsent: madame de Montespan est enrage; elle pleura
beaucoup hier; vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui
est encore plus outrag par la haute faveur de madame de Maintenon. Sa
Majest va passer trs-souvent deux heures de l'aprs-dner dans la
chambre de cette dernire,  causer avec une amiti et un air libre et
naturel qui rend cette place la plus dsirable du monde. Madame de
Richelieu commence  sentir les effets de sa dissipation; les ressorts
s'affaiblissent visiblement; elle prsente tout le monde, et ne dit plus
ce qui convient  chacun: ce petit tracas de dame d'honneur, dont elle
s'acquittait si bien, est tout drang. Elle prsenta la Trousse et mon
fils, sans les nommer  MONSEIGNEUR. Elle dit de la duchesse de Sully:
Voil une de nos danseuses; elle ne nomma pas madame de Verneuil: elle
pensa laisser baiser madame de Louvois, parce qu'elle la prenait pour
une duchesse; enfin, cette place est dangereuse, et fait voir que les
petites choses font plus de mal que l'tude de la philosophie. La
recherche de la vrit n'puise pas tant une pauvre cervelle que tous
les compliments et tous les riens dont celle-l est remplie.

M. de Marsillac a paru un peu sensible  la prosprit de la belle
Fontanges; il n'avait donn jusque-l aucun signe de vie. Madame de
Coulanges vient d'arriver de la cour; j'ai t chez elle exprs avant
que de vous crire: elle est charme de madame la Dauphine, elle a grand
sujet de l'tre: cette princesse lui a fait des caresses infinies; elle
la connaissait dj par ses lettres et par le bien que madame de
Maintenon lui en avait dit. Madame de Coulanges a t dans un cabinet o
madame la Dauphine se retire l'aprs-dner avec ses dames; elle y a
caus trs-dlicieusement; on ne peut avoir plus d'esprit et
d'intelligence qu'en a cette princesse; elle se fait adorer de toute la
cour: voil une personne  qui on peut plaire, et avec qui le mrite
peut faire un grand effet.


  [579] Marie-Anglique d'Escorailles.




225.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 12 avril 1680.

Vous me parlez de madame la Dauphine; le chevalier doit vous instruire
bien mieux que moi. Il me parat qu'elle ne s'est point condamne  tre
cousue avec la reine: elles ont t  Versailles ensemble; mais les
autres jours elles se promenaient sparment. Le roi va souvent
l'aprs-dner chez la Dauphine, et il n'y trouve point de presse. Elle
tient son cercle depuis huit heures du soir jusqu' neuf heures et
demie: tout le reste est particulier, elle est dans ses cabinets avec
ses dames: la princesse de Conti y est presque toujours; comme elle est
encore enfant, elle a grand besoin de cet exemple pour se former. Madame
la Dauphine est une merveille d'esprit, de raison et de bonne ducation;
elle parle fort souvent de sa mre avec beaucoup de tendresse, et dit
qu'elle lui doit tout son bonheur, par le soin qu'elle a eu de la bien
lever: elle apprend  chanter,  danser; elle lit, elle travaille;
c'est une personne enfin. Il est vrai que j'ai eu la curiosit de la
voir; j'y fus donc avec madame de Chaulnes et madame de Kerman: elle
tait  sa toilette, elle parlait italien avec M. de Nevers[580]. On
nous prsenta; elle nous fit un air honnte, et l'on voit bien que si
on trouvait une occasion de dire un mot  propos, elle entrerait fort
aisment en conversation: elle aime l'italien, les vers, les livres
nouveaux, la musique, la danse: vous voyez bien qu'on ne serait pas
longtemps muette avec tant de choses dont il est ais de parler, mais il
faudrait du temps: elle s'en allait  la messe, et madame de Maintenon
et madame de Richelieu[581] n'taient pas dans sa chambre. La cour, ma
chre enfant, est un pays qui n'est point pour moi; je ne suis point
d'un ge  vouloir m'y tablir, ni  souhaiter d'y tre soufferte; si
j'tais jeune, j'aimerais  plaire  cette princesse: mais, bon Dieu, de
quel droit voudrais-je y retourner jamais? Voil mes projets pour la
cour. Ceux de mon fils me paraissent tout rassis et tout pleins de
raison; il gardera sa charge paisiblement, et fera de ncessit vertu:
la presse n'est pas grande  soupirer pour elle, quoiqu'elle soit si
propre  faire soupirer: c'est qu'en vrit l'argent est fort rare, et
qu'il voit bien qu'il ne faut pas faire un sot march; ainsi, mon
enfant, nous attendrons ce que la Providence a ordonn. Vraiment, elle
voulut hier que M. d'Autun fit aux Carmlites l'oraison funbre de
madame de Longueville[582], avec toute la capacit, toute la grce et
toute l'habilet dont un homme puisse tre capable. Ce n'tait point
_Tartufe_[583], ce n'tait point un _pantalon_; c'tait un prlat de
consquence, prchant avec dignit, et parcourant toute la vie de cette
princesse avec une adresse incroyable, passant tous les endroits
dlicats, disant et ne disant pas tout ce qu'il fallait dire ou taire.
Son texte tait: _Fallax pulchritudo, mulier timens Deum laudabitur_. Il
fit deux points galement beaux; il parla de sa beaut, et de toutes ces
guerres passes d'une manire inimitable: et pour la seconde partie,
vous jugez bien qu'une pnitence de vingt-sept ans est un beau champ
pour conduire une si belle me jusque dans le ciel. Le roi y fut lou
fort naturellement; et M. le Prince encore fut contraint d'avaler des
louanges, mais aussi bien apprtes, quoique dans un autre got que
celles de Voiture. Il tait l ce hros, et M. le Duc, et les princes de
Conti, et toute la famille, et beaucoup de monde; mais pas encore
assez, car il me semble qu'on devait rendre ce respect  M. le Prince
sur une mort dont il avait encore les larmes aux yeux. Vous me
demanderez pourquoi j'y tais? C'est que madame de Gungaud par hasard,
l'autre jour chez M. de Chaulnes, me promit de m'y mener avec une
commodit qui me tenta: je ne m'en repens point; il y avait beaucoup de
femmes qui n'y avaient pas plus affaire que moi. M. le Prince et M. le
Duc faisaient beaucoup d'honntets  tous ceux qui composaient cette
assemble.

Je vis madame de la Fayette au sortir de cette crmonie; je la trouvai
tout en larmes: il tait tomb sous sa main de l'criture de M. de la
Rochefoucauld, dont elle fut surprise et afflige. Je venais de quitter
mesdemoiselles de la Rochefoucauld aux Carmlites, o elles avaient
aussi pleur leur pre: l'ane surtout a figur avec M. de Marsillac.
C'tait donc  l'oraison funbre de madame de Longueville qu'elles
pleuraient M. de la Rochefoucauld: ils sont morts dans la mme anne: il
y avait bien  rver sur ces deux noms. Je ne crois pas en vrit que
madame de la Fayette se console, je lui suis moins bonne qu'une autre;
car nous ne pouvons nous empcher de parler de ce pauvre homme, et cela
la tue; tous ceux qui lui taient bons avec lui perdent leur prix auprs
d'elle. Elle a lu votre petite lettre; elle vous remercie tendrement de
la manire dont vous comprenez sa douleur.

Vous ai-je dit comme madame de Coulanges fut bien reue  Saint-Germain?
Madame la Dauphine lui dit qu'elle la connaissait dj par ses lettres;
que ses dames lui avaient parl de son esprit; qu'elle avait fort envie
d'en juger par elle-mme. Madame de Coulanges soutint trs-bien sa
rputation, elle brilla dans toutes ses rponses; les pigrammes taient
redoubles, et la Dauphine entend tout. Elle fut introduite
l'aprs-dner dans les cabinets avec ses trois amies: toutes les dames
de la cour taient enrages contre elle. Vous comprenez bien que par ces
amies elle se trouve naturellement dans la privaut: mais o cela
peut-il la mener? et quels dgots quand on ne peut tre des promenades,
ni manger (_avec les princesses_)? Cela gte tout le reste: elle sent
vivement cette humiliation; elle a t quatre jours  jouir de ces
plaisirs et de ces dplaisirs. Vous avez raison de plaindre M. de
Pomponne quand il va dans ce pays-l, et mme madame de Vins qui n'y a
plus de contenance: elle est toute replonge dans sa famille, et
accable de ses procs. Elle vint l'autre jour dner joliment avec moi;
elle parat fort touche de votre amiti: vous ne sauriez nous ter
l'esprance ni l'envie de vous recevoir, chacun selon nos degrs de
chaleur. Vous tes  Grignan, ma chre bonne, vous tes trop prs de
moi, il faut que je m'loigne.


  [580] Philippe Mancini Mazarin, duc de Nevers.

  [581] Ses dames d'honneur.

  [582] Anne-Genevive de Bourbon, fille de Henri de Bourbon, second du
  nom, prince de Cond, morte le 15 avril 1679.

  [583] L'vque d'Autun (_Gabriel de Roquette_) passait dans ce
  temps-l pour tre l'original que Molire avait eu en vue dans le
  _Tartufe_.




226.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 1er mai 1680.

Je ne sais quel temps vous avez en Provence, mais celui qu'il a fait ici
depuis trois semaines est si pouvantable, que plusieurs voyages en ont
t drangs; le mien est du nombre. Voil un commencement de lune qui
pourra nous ramener du beau temps, et me faire partir: je ne sais point
encore le jour; je ne puis vous dire la douleur que me donne ce second
adieu: il me semble que je suis folle de m'loigner encore de vous, et
de mettre une distance de cent lieues par-dessus celle qui y est dj.
Je hais bien les affaires; je trouve qu'elles nous gourmandent beaucoup,
et nous font aller et venir, et tourner  leur fantaisie. Je serai si
afflige en partant, qu'il ne tiendra qu' ceux qui me verront monter en
carrosse de croire que je les regrette beaucoup; car il me sera
impossible de retenir mes larmes; cependant il faut s'en aller pour
revenir.

Mademoiselle de Mri est dans votre petite chambre; le bruit de cette
porte qui s'ouvre et qui se ferme, et la circonstance de ne vous y point
trouver, m'ont fait un mal que je ne puis vous dire. Tous mes gens font
de leur mieux auprs d'elle; et si je voulais me vanter, je vous
montrerais bien un billet qu'elle m'crivit l'autre jour, tout plein de
remercments des secours que je lui donne; mais je suis modeste, je me
contenterai de le mettre dans mes archives. J'ai vu madame de Vins; elle
est abme dans ses procs; nous causmes pourtant beaucoup, nous
admirmes cet trange mlange des biens et des maux, et l'impossibilit
d'tre tout  fait heureuse. Vous savez tout ce que la fortune a souffl
sur la duchesse de Fontanges; voici ce qu'elle lui garde, une perte de
sang si considrable, qu'elle est encore  Maubuisson dans son lit avec
la fivre qui s'y est mle, elle commence mme  enfler; son beau
visage est un peu bouffi. Le prieur de Cabrires ne la quitte pas; s'il
fait cette cure, il ne sera pas mal  la cour. Voyez si l'tat o elle
se trouve n'est pas prcisment contraire au bonheur d'une telle beaut.
Voil de quoi mditer; mais en voici un autre sujet.

Madame de Dreux[584] sortit hier de prison; elle fut _admonte_, qui
est une trs-lgre peine, avec cinq cents livres d'aumne. Cette pauvre
femme a t un an dans une chambre o le jour ne venait que d'un
trs-petit trou d'en haut, sans nouvelles, sans consolation. Sa mre,
qui l'aimait trs-passionnment, qui tait encore assez jeune et bien
faite, et qu'elle aimait aussi, mourut, il y a deux mois, de la douleur
de voir sa fille en cet tat; madame de Dreux,  qui on ne l'avait point
dit, fut reue hier  bras ouverts de son mari et de toute sa famille,
qui l'allrent prendre  cette chambre de l'Arsenal. La premire parole
qu'elle dit, ce fut: Et o est ma mre? et d'o vient qu'elle n'est pas
ici? M. de Dreux lui dit qu'elle l'attendait chez elle. Elle ne put
sentir la joie de sa libert, et demandait toujours ce qu'avait sa mre,
et qu'il fallait qu'elle ft bien malade, puisqu'elle ne venait point
l'embrasser. Elle arrive chez elle: Quoi! je ne vois point ma mre!
Quoi! je ne l'entends point! Elle monte avec prcipitation; on ne savait
que lui dire: tout le monde pleurait: elle courait dans sa chambre, elle
l'appelait; enfin, un pre clestin, son confesseur, parut, et lui dit
qu'elle ne la trouverait point, qu'elle ne la verrait que dans le ciel;
qu'il fallait se rsoudre  la volont de Dieu. Cette pauvre femme
s'vanouit, et ne revint que pour faire des plaintes et des cris qui
faisaient fendre le coeur, disant que c'tait elle qui l'avait tue;
qu'elle voudrait tre morte en prison; qu'elle ne pouvait rien sentir
que la perte d'une si bonne mre. Le petit Coulanges tait prsent  ce
spectacle; il avait couru chez M. de Dreux, comme beaucoup d'autres, et
il nous conta tout ceci, hier au soir, si naturellement et si touch
lui-mme, que madame de Coulanges en eut les yeux rouges, et moi j'en
pleurai sans pouvoir m'en empcher. Que dites-vous de cette amertume,
qui vient troubler sa joie et son triomphe, et les embrassements de
toute sa famille et de tous ses amis? Elle est encore aujourd'hui dans
des pleurs que M. de Richelieu ne peut essuyer; il a fait des merveilles
dans toute cette affaire. Je me suis jete insensiblement dans ce
dtail, que vous comprendrez mieux qu'une autre, et dont tout le monde
est touch. On croit que M. de Luxembourg sera tout aussi bien trait
que madame de Dreux; car mme il y avait des juges qui taient d'avis de
la renvoyer sans tre _admonte_; et c'est une chose terrible que le
scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre les accuss: cela marque
aussi l'intgrit des juges.

Le discours de votre prdicateur nous a paru admirable. Le Bourdaloue
prcha, comme un ange du ciel, l'anne passe et celle-ci, car c'est le
mme sermon. Ce que vous m'avez mand de ce monde, qui paratrait un
autre monde si l'on voyait le dessous des cartes de toutes les maisons,
est quelque chose de bien plaisant et de bien vritable. Eh, bon Dieu!
que savons-nous si le coeur de cette princesse dont nous disons tant de
bien est parfaitement content? elle a paru triste trois ou quatre jours;
que sait-on? elle voudrait tre grosse, elle ne l'est pas encore; elle
voudrait peut-tre voir Paris et Saint-Cloud; elle n'y a point encore
t: elle est complaisante, et ne songe qu' plaire; que sait-on si cela
ne lui cote rien? que sait-on si elle aime galement les dames qui ont
l'honneur d'tre auprs d'elle? que sait-on enfin si une vie si retire
ne l'ennuie point? Je suis  cet endroit, lorsque je reois dans ce
moment votre aimable et triste lettre du 24; vraiment, ma trs-chre,
elle me touche sensiblement.

Je ne suis point encore partie, c'est le mauvais temps qui m'a arrte;
c'et t une folie de s'exposer, tout tait dchan. Je vous crirai
encore vendredi de Paris, et vous parlerai du petit btiment; j'y donne
mon avis la premire, et je ne suis pas si sotte que vous pensez, quand
il est question de vous. Il y a des histoires qui nous content de plus
grands miracles; et pourquoi certaines amitis cderaient-elles 
_l'autre_; ainsi je deviens architecte. Je vous admire sur tout ce que
vous dites de la dvotion: eh, mon Dieu! il est vrai que nous sommes des
_Tantales_, nous avons l'eau tout auprs de nos lvres, nous ne saurions
boire. Un coeur de glace, un esprit clair, c'est cela mme. Je n'ai
que faire de savoir la querelle _des jansnistes_ et _des molinistes_
pour dcider; il me suffit de ce que je sens en moi; le moyen d'en
douter ds le moment que l'on s'observe un peu? Je parlerais longtemps
l-dessus, et j'en eusse t ravie, quand nous tions ensemble: mais
vous coupiez court, et je reprenais tout aussitt le silence; Corbinelli
en avait l'endosse, car j'aime ces vrits. Il vient d'entendre par
hasard un sermon de l'abb Flchier[585],  la vture d'une capucine
dont il est charm. C'tait sur la libert des enfants de Dieu, que le
prdicateur a explique hardiment. Il a fait voir qu'il n'y avait que
cette fille de libre, puisqu'elle avait une participation de la libert
de J. C. et des saints; qu'elle tait dlivre de l'esclavage de nos
passions, que c'tait elle qui tait libre, et non pas nous; qu'elle
n'avait qu'un matre, que nous en avions cent; et que bien loin de la
plaindre, comme nous faisions, avec une grossiret condamnable, il
fallait la regarder, la respecter, l'envier, comme une personne choisie
de toute ternit pour tre du nombre des lus. J'en supprime les trois
quarts: mais enfin c'tait une pice acheve. On n'imprime point
l'oraison funbre de madame de Longueville.

Vous me demandez pourquoi je ne mne point Corbinelli. Il s'en va en
Languedoc, il est combl des biens et des manires obligeantes de M. de
Vardes, qui accompagne les douze cents francs (_de pension_) d'une si
admirable sauce; je veux dire de tant de paroles choisies, et de
sentiments si tendres et si gnreux, que la philosophie de notre ami
n'y rsiste pas. Vardes est tout extrme; et comme je suis persuade
qu'il le hassait, parce qu'il le traitait mal, il l'aime prsentement,
parce qu'il le traite bien: c'est le proverbe italien[586] et son
contraire. Je m'en vais donc avec le bon abb et des livres, et votre
ide, dont je recevrai tous mes biens et tous mes maux. Je vous promets
qu'elle m'empchera de demeurer le soir au serein; je me reprsenterai
que cela vous dplat: ce ne sera pas la premire fois que vous m'aurez
fait rentrer au logis de cette sorte. Je vous promets de vous consulter
et de vous obir toujours, faites-en de mme pour moi, et ne vous
chargez d'aucune inquitude; reposez-vous de ma conservation sur ma
poltronnerie; je n'ai pas en vous les mmes sujets de confiance, j'ai
bien des choses  vous reprocher; et, sans aller jusqu' Monaco, n'ai-je
pas les bords du Rhne, o vous forcez tous les braves gens de votre
famille  vous accompagner malgr eux? malgr eux, vous dis-je;
souvenez-vous au contraire que je mourais de peur  pied en passant _les
vaux_ d'Olioules[587]: voil ce qui doit justifier mes craintes et
fonder votre tranquillit. Faites donc en sorte que mon souvenir vous
gouverne, comme le vtre me gouvernera; je ne vous dis point les peines
que me causera cet loignement; j'y donnerai les meilleurs ordres que je
pourrai, et j'claircirai, autant qu'il me sera possible, l'entre chien
et loup de nos bois: je commence par la Loire et par Nantes, qui n'ont
rien de triste. Je crois que mon fils viendra me conduire jusqu'
Orlans. Je suis persuade des complaisances de M. de Grignan; il a des
endroits d'une noblesse, d'une politesse, et mme d'une tendresse
extrme; je vois en lui d'autres choses dont les contre-coups sont
difficiles  concevoir; et comme tout est  facettes, il a aussi des
endroits inimitables pour la douceur et l'agrment de la socit; on
l'aime, on le gronde, on l'estime, on le blme, on l'embrasse, on le
bat. Adieu, ma trs-chre, je vous quitte enfin. Il me semble que vous
vous moquez de moi, quand vous craignez que je n'crive trop; ma
poitrine est  peu prs dlicate comme celle de _Georget_[588]: excusez
la comparaison, il sort d'ici: mais vous, ma trs-belle, je vous conjure
de ne point m'crire. Montgobert, prenez la plume, et ne m'abandonnez
pas.


  [584] Implique dans l'affaire des poisons.

  [585] Esprit Flchier, nomm  l'vch de Lavaur en 1685, et
  transfr  celui de Nmes en 1687.

  [586] _Chi offendi non perdona._

  [587] Les _vaux_ d'Olioules, qu'on appelle en langage du pays _leis
  baous d'Olioules_, ne sont autre chose qu'un chemin troit, d'environ
  une lieue,  ct d'une petite rivire qui passe entre deux montagnes
  trs-escarpes en Provence.

  [588] Fameux cordonnier pour femmes.




227.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 6 mai 1680.

Vous me dites fort plaisamment qu'il n'y a qu' laisser faire l'esprit
humain, qu'il saura bien trouver ses petites consolations, et que c'est
sa fantaisie d'tre content. J'espre que le mien n'aura pas moins cette
fantaisie que les autres, et que l'air et le temps diminueront la
douleur que j'ai prsentement. Il me semble que je vous ai mand ce que
vous me dites sur la furie de ce nouvel loignement: on dirait que nous
ne sommes pas encore assez loin, et qu'aprs une mre dlibration, nous
y mettons encore cent lieues volontairement. Je vous renvoie quasi votre
lettre; c'est que vous avez si bien tourn ma pense, que je prends
plaisir  la rpter. J'espre au moins que les mers mettront des bornes
 nos fureurs, et qu'aprs avoir bien tir chacune de notre ct, nous
ferons autant de pas pour nous rapprocher que nous en faisons pour tre
aux deux bouts de la terre. Il est vrai que pour deux personnes qui se
cherchent, et qui se souhaitent toujours, je n'ai jamais vu une pareille
destine: qui m'terait la vue de la Providence m'terait mon unique
bien; et si je croyais qu'il ft en nous de ranger, de dranger, de
faire, de ne pas faire, de vouloir une chose ou une autre, je ne
penserais pas  trouver un moment de repos: il me faut l'auteur de
l'univers pour raison de tout ce qui arrive; quand c'est  lui qu'il
faut m'en prendre, je ne m'en prends plus  personne, et je me soumets:
ce n'est pourtant pas sans douleur ni tristesse; mon coeur en est
bless, mais je souffre mme ces maux, comme tant dans l'ordre de la
Providence. Il faut qu'il y ait une madame de Svign qui aime sa fille
plus que toutes les autres mres; qu'elle en soit souvent trs-loigne,
et que les souffrances les plus sensibles qu'elle ait dans cette vie lui
soient causes par cette chre fille. J'espre aussi que cette
Providence disposera les choses d'une autre manire, et que nous nous
retrouverons, comme nous avons dj fait. Je dnai l'autre jour avec des
gens qui, en vrit, ont bien de l'esprit, et qui ne m'trent point
cette opinion.

Mais parlons plus communment, et disons que c'est une chose rude que de
faire six mois de retraite pour avoir vcu cet hiver  Aix: si cela
servait  la fortune de quelqu'un de votre famille, je le souffrirais;
mais vous pouvez compter qu'en ce pays-ci vous serez trop heureuse si
cela ne vous nuit pas. L'intendant ne parle que de votre magnificence,
de votre grand air, de vos grands repas: madame de Vins en est tout
tonne, et c'est pour avoir cette louange que vous auriez besoin que
l'anne n'et que six mois; cette pense est dure de songer que tout est
sec pour vous jusqu'au mois de janvier. Vous n'entendrez pas parler de
la dpense de votre btiment; n'y pensez plus; c'est une chose si
ncessaire, que j'avoue que sans cela l'htel de Carnavalet est
inhabitable: vous n'aurez qu' en crire au chevalier; nous lui donnmes
hier une connaissance parfaite de nos desseins. Je me rjouirai avec le
Berbisi[589] de l'occasion qu'il a eue de vous faire plaisir. J'ai t
ravie de votre joli couplet; quoi que vous disiez de Montgobert, je
crois que _vous n'y avez point nui_, comme cet homme, vous en
souvient-il? Il est, en vrit, fort plaisant ce couplet: vous avez cru
que je le recevrais dans mes bois; je suis encore dans Paris: mais il
n'en fera pas plus de bruit: je le chanterai sur la Loire, si je puis
desserrer mon gosier, qui n'est pas prsentement en tat de chanter. Je
vous avouerai que j'ai grand besoin de vous tous; je ne connais plus ni
la musique, ni les plaisirs; j'ai beau frapper du pied, rien ne sort
qu'une vie triste et unie[590], tantt  ce triste faubourg, tantt avec
les sages veuves. M. de Grignan m'est bien ncessaire, car j'ai un coin
de folie qui n'est pas encore bien mort.

Je vous ai parl de la princesse de Tarente, comme si j'avais reu votre
lettre: je vous ai cont le mariage de sa fille: crivez-lui, elle en
sera fort aise, vous lui devez cette honntet; elle s'est toujours
pique de vous estimer et de vous admirer: elle vient  Vitr, elle me
fera sortir de ma simplicit, pour me faire entrer dans son
amplification; je n'ai jamais vu un si plaisant style. Elle amusa le roi
l'autre jour dans une promenade, en lui contant tout ce que je vous
conterai quand je serai aux Rochers; voil les nouvelles que vous
recevrez de moi: mais aussi vous pourrez vous vanter qu'il ne se passera
rien en Allemagne, ni en Danemark, dont vous ne soyez parfaitement
instruite.

Montgobert m'a mand des merveilles de Pauline, faites-m'en parler;
c'est une petite fille charmante, c'est la joie de toute votre maison.
Mademoiselle du Plessis ne m'en fera point souvenir; ne vous ai-je pas
dit qu'elle est afflige de la mort de sa mre? mais j'ai de bons livres
et de bonnes penses. Ne craignez point que j'crive trop; je vous ai
donn l'ide de la dlicatesse de ma poitrine. Je vous recommande la
vtre; faites-moi crire, si vous aimez ma vie; profitez du temps et du
repos que vous avez; amusez-vous  vous gurir tout  fait; mais il faut
que vous le vouliez, et c'est une trange pice que notre volont. Celle
de vos musiciens tait bonne  tnbres, mais vous les dcriez, _tantt
des musiciens sans musique_, et puis _une musique sans musiciens_:
j'admire la bont de M. le comte, de souffrir que vous en parliez si
librement.

Je viens de recevoir une grande visite de votre intendant; _sa serrure
tait bien brouille_[591], mais je n'ai pas laiss d'attraper qu'il
vous honore fort: il m'a lou votre magnificence; il dit que vous tes
toujours belle, mais triste et si abattue, qu'il est ais de voir que
vous vous contraignez. Il est charm de M. de Berbisi, que je
remercierai, quoique je sache bien que votre recommandation est la seule
cause des services qu'il lui a rendus. Je doute que cet intendant
retourne en Provence;  tout hasard je lui conseillerais de laisser ici
quatre ou cinq de ses dents. J'ai eu tant d'adieux que j'en suis
tonne; vos amies, les miennes, les jeunes, les vieilles, tout a fait
des merveilles. La maison de Pomponne et madame de Vins me tiennent bien
au coeur. L'abb Arnauld arriva hier tout  propos pour me dire adieu.
Pour madame de Coulanges, elle s'est signale, elle a pris possession de
ma personne, elle me nourrit; elle me mne, et ne veut pas me quitter
qu'elle _ne m'ait vue pendue_[592]. Mon fils vient  Orlans avec moi,
je crois qu'il viendrait volontiers plus loin.

Madame la Dauphine est prsentement  Paris pour la premire fois: la
messe  Notre-Dame, dner au Val-de-Grce, voir la duchesse de la
Vallire, et point de _Bouloy_[593]; je crois qu'elles se pendront. On
fait tous les jours des ftes pour madame la Dauphine. Madame de
Fontanges revient demain. Voyez un peu comme ce prieur de Cabrires est
venu redonner cette belle beaut  la cour. Le petit de la Fayette a un
rgiment: vous voyez que M. de la Rochefoucauld n'a pas emport l'amiti
de M. de Louvois: mais que veux-je conter, avec toutes ces nouvelles?
C'est bien  moi, qui monte en carrosse,  me mler de parler. Adieu, ma
chre enfant, il faut vous quitter encore, j'en suis afflige: je serai
longtemps sans avoir de vos lettres, c'est une peine incroyable; du
moins si je pouvais esprer que vous conserverez votre sant, ce serait
une grande consolation dans une si terrible absence.


  [589] M. de Berbisi, prsident  mortier au parlement de Dijon, et
  proche parent de madame de Svign.

  [590] Allusion  un passage de la Vie de Pompe, dans Plutarque.
  Toutes et quantes fois, dit-il, que je frapperai du pied seulement la
  terre d'Italie, je feray sourdre de toutes parts gens de guerre  pied
  et  cheval. (_Traduction d'Amyot._)

  [591] Faon de parler familire  madame de Svign et  madame de
  Grignan, pour exprimer l'embarras que certaines gens mettent dans
  leurs discours.

  [592] Allusion au mot de _Martine_ dans le _Mdecin malgr lui_, acte
  III, sc. IX.

  [593] C'est--dire que madame la Dauphine ne devait point aller aux
  Carmlites de la rue du Bouloi.




228.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Orlans, mercredi 8 mai 1680.

Nous voici arrivs sans aucune aventure considrable: il fait le plus
beau temps du monde: les chemins sont admirables: notre quipage va
bien: mon fils m'a prt ses chevaux et m'est venu conduire jusqu'ici.
Il a fort gay la tristesse du voyage; nous avons caus, disput et lu,
nous sommes dans les mmes erreurs, cela fournit beaucoup. Notre essieu
rompit hier dans un lieu merveilleux, nous fmes secourus par le
vritable portrait de M. de _Sotenville_[594]; c'est un homme qui ferait
les _Gorgiques_ de Virgile, si elles n'taient dj faites, tant il
sait profondment le mnage de la campagne: il nous fit venir sa femme,
qui est assurment _de la maison de la Prudoterie, o le ventre
anoblit_[595]. Nous fmes deux heures avec cette compagnie sans nous
ennuyer, par la nouveaut d'une conversation et d'une langue entirement
nouvelle pour nous. Nous fmes bien des rflexions sur le parfait
contentement de ce gentilhomme, de qui l'on peut dire:

  Heureux qui se nourrit du lait de ses brebis.
  Et qui de leurs toisons voit filer ses habits!

Les jours sont si longs, que nous n'emes pas mme besoin du secours de
la plus belle lune du monde qui nous accompagnera sur la Loire, o nous
nous embarquons demain. Quand vous recevrez cette lettre, je serai 
Nantes: j'ai trouv aujourd'hui que je ne suis pas encore plus loin de
vous qu' Paris; et, par un filet que nous avons tir sur la carte, nous
avons vu que Nantes mme n'tait gure plus loin de vous que Paris.
Mais, en vrit, voil de lgres consolations; je n'ai pas mme celle
de recevoir de vos nouvelles. Vos lettres n'arrivent qu'aujourd'hui 
Paris; du But y joindra celles de samedi, et j'aurai les deux paquets
ensemble  Nantes: je n'ai point voulu les hasarder par une route
incertaine, puisqu'elle dpend du vent: vous croyez donc bien que
j'aurai quelque impatience d'arriver  Nantes. Adieu, mon enfant: que
puis-je vous dire d'ici? Vous avez des rsidents qui doivent vous
instruire; je ne suis plus bonne  rien qu' vous aimer, sans pouvoir
faire nul usage de cette bonne qualit: cela est triste pour une
personne aussi vive que moi. Mon _Bien bon_ vous assure de ses services:
je suis fort occupe du soin de le conserver: les voyages ne sont plus
pour lui comme autrefois. Je vous embrasse de tout mon coeur.


  [594] Beau-pre de George Dandin.

  [595] Voyez la scne IV du Ier acte de _George Dandin_.




229.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Blois, jeudi 9 mai 1680.

Je veux vous crire tous les soirs, ma chre enfant, rien ne me peut
contenter que cet amusement; je _tourne_, je marche, je veux reprendre
mon livre; j'ai beau _tourner une affaire_[596], je m'ennuie, et c'est
mon critoire qu'il me faut. Il faut que je vous parle, et qu'encore que
ma lettre ne parte ni aujourd'hui, ni demain, je vous rende compte tous
les soirs de ma journe. Mon fils est parti cette nuit d'Orlans par la
diligence qui part tous les jours  trois heures du matin, et arrive le
soir  Paris; cela fait un peu de chagrin  la poste: voil les
nouvelles de la route, en attendant celles de Danemark. Nous sommes
monts dans le bateau  six heures par le plus beau temps du monde; j'y
ai fait placer le corps de mon grand carrosse, d'une manire que le
soleil n'a point entr dedans; nous avons baiss les glaces: l'ouverture
du devant fait un tableau merveilleux; les portires et les petits cts
nous donnent tous les points de vue qu'on peut imaginer. Nous ne sommes
que l'abb et moi dans ce joli cabinet, sur de bons coussins, bien 
l'air, bien  notre aise; tout le reste comme des cochons sur la paille.
Nous avons mang du potage et du bouilli tout chaud: on a un petit
fourneau, on mange sur un ais dans le carrosse, comme le roi et la
reine: voyez, je vous prie, comme tout s'est raffin sur notre Loire, et
comme nous tions grossiers autrefois, que le _coeur tait  gauche_: en
vrit le mien, ou  droite ou  gauche, est tout plein de vous. Si vous
me demandez ce que je fais dans ce carrosse charmant, o je n'ai point
de peur, j'y pense  ma chre fille, je m'entretiens de la tendre amiti
que j'ai pour elle, de celle qu'elle a pour moi, des pays infinis qui
nous sparent, de la sensibilit que j'ai pour tous ses intrts, de
l'envie que j'ai de la revoir, de l'embrasser; je pense  ses affaires,
je pense aux miennes; tout cela forme un peu l'_Humeur de ma fille_,
malgr l'_Humeur de ma mre_[597] qui brille tout autour de moi. Je
regarde, j'admire cette belle vue qui fait l'occupation des peintres. Je
suis touche de la bont du bon abb, qui,  soixante-treize ans,
s'embarque encore sur la terre et sur l'onde pour mes affaires. Aprs
cela je prends un livre que le pauvre M. de la Rochefoucauld me fit
acheter, c'est _la Runion du Portugal_, qui est une traduction de
l'italien; l'histoire et le style sont galement estimables. On y voit
le roi de Portugal (_Sbastien_), jeune et brave prince, se prcipiter
rapidement  sa mauvaise destine; il prit dans une guerre en Afrique
contre le fils d'Abdalla: c'est assurment une histoire des plus
amusantes qu'on puisse lire. Je reviens ensuite  la Providence,  ses
ordres,  ses conduites,  ce que je vous ai entendu dire, que nos
volonts sont les excutrices de ses dcrets ternels. Je voudrais bien
causer avec quelqu'un; je viens d'un lieu o l'on est assez accoutum 
discourir: nous parlons, l'abb et moi, mais ce n'est pas d'une manire
qui puisse nous divertir: nous passons tous les ponts avec un plaisir
qui nous les fait souhaiter: il n'y a pas beaucoup d'_ex voto_ pour les
naufrages de la Loire, non plus que pour la Durance: il y aurait plus de
raison de craindre cette dernire, qui est folle, que notre Loire, qui
est sage et majestueuse. Enfin, nous sommes arrivs ici de bonne heure;
chacun _tourne_, chacun se rase, et moi j'cris romanesquement sur le
bord de la rivire o est situe notre htellerie; _c'est la Galre_,
vous y avez t.

J'ai entendu mille rossignols; j'ai pens  ceux que vous entendez sur
votre balcon. Je n'ose vous dire la tristesse que l'ide de votre
dlicate sant a jete sur toutes mes penses; vous le comprenez bien,
et  quel point je souhaite qu'elle se rtablisse: si vous m'aimez, vous
y mettrez vos soins et votre application, afin de me tmoigner la
vritable amiti que vous avez pour moi. Cet endroit est une pierre de
touche. Bonsoir, ma trs-chre; adieu jusqu' demain  Tours.


  [596] Expression de M. de la Garde.

  [597] On a dj vu que madame de Svign avait donn ces noms 
  certaines alles, soit de Livry, soit des Rochers.




230.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Nantes, vendredi 17 mai 1680.

Je vous assure, ma fille, qu'il m'ennuie ici. M. de Molac, ni les
madames qui me font tant d'honntets, ne me consolent point de n'tre
pas dans mes bois; car je ne pense pas encore  Paris. Ce sont donc les
Rochers que je respire, c'est mon _Rochecourbire_[598]; c'est d'tre
dans de belles alles, et non pas dans une fausse reprsentation d'une
socit qui n'a rien d'agrable pour moi. Ma consolation, c'est d'tre 
mes Filles de Sainte-Marie; elles sont aimables; elles ont conserv une
ide de vous, dont elles me font leur cour; elles ne sont point folles,
ni prvenues, comme celles que vous connaissez; elles ne croient point
le pape d'aujourd'hui (_Innocent XI_)[599] hrtique; elles savent leur
religion; elles ne jetteront point par terre l'criture sainte, parce
qu'elle est traduite par les plus honntes gens du monde; elles font
honneur  la grce de Jsus-Christ; elles connaissent la Providence;
elles lvent fort bien leurs petites filles; elles ne leur apprennent
point  mentir, ni  dissimuler leurs sentiments; point de
_coquesigrues_ ni d'idoltrie: enfin, je les aime. M. de Grignan les
croira jansnistes, et moi je pense qu'elles sont chrtiennes; il y en a
deux qui ont bien de l'esprit. J'irai demain crire dans cette maison,
j'y dnerai dimanche: encore une fois, c'est ma consolation. Je commence
ds aujourd'hui cette lettre, parce que l'on reoit les lettres  dix
heures du matin, et que la poste repart  six heures du soir; cela est
fort juste: et puis je m'en vais vous dire une chose plaisante, c'est
que la premire fois que je lis vos lettres je suis si mue, que je ne
vois pas la moiti de ce qui est dedans; en les relisant plus  loisir,
je trouve mille choses sur quoi je veux parler: la premire qui me
revient, c'est _votre Carthage_[600]; laissez-nous faire, je vous prie,
nous l'achverons plus tt que la pauvre Didon n'acheva la sienne: cette
comparaison m'a charme. Je suis ici dans l'embarras d'achever un grand
compte de dix-neuf annes que mon fils n'avait fait qu'baucher. On veut
me faire passer des lettres que j'ai crites pour des quittances; c'est
une piti de voir les subtilits o dix mille francs de reste jettent un
mauvais payeur. Nous allons tout arrter: nous aspirons  de certains
lods et ventes d'une terre qui relve de nous; nous voulons deux mille
francs tout  l'heure: nous avons bien des gens qui nous conseillent;
tout ce qui me fche, c'est de faire du mal: mais quand je joue  noyer,
et que je me demande lequel je noie de M. de la Jarie ou de moi, je dis
sans balancer que c'est M. de la Jarie, et cela me donne du courage.
Voil, ma pauvre enfant, les nouvelles dont je puis remplir mes lettres;
quand je songe combien les dtails de cette nature, qui sont dans les
vtres, me touchent sensiblement, je m'imagine que vous tes de mme
pour moi, et je ne crois pas que vous vouliez que je mette votre amiti
 plus haut prix. La vie est ici  fort bon march: si c'tait la mme
chose  Aix, vous n'auriez pas tant dpens l'hiver dernier; c'est
encore une belle circonstance que tout y soit comme  Paris: voil une
heureuse ressemblance. Vous avez raison de trouver plaisant qu'en
blmant l'excs de votre dpense, on trouve  dire  la frugalit de vos
repas; vous avez trs-bien fait de ne les pas augmenter; vous avez un
si grand air que vous trompez les yeux, car votre intendant jure qu'on
ne peut pas faire une meilleure chre, ni plus grande, ni plus polie.
C'est une chose trange que cinquante domestiques; nous avons eu peine 
les compter. Pour Grignan, je ne comprends jamais comment vous y pouvez
souhaiter d'autre monde que votre famille. Vous savez bien que quand
nous tions seules, nous tions cent dans votre chteau; je trouvais que
c'tait assez. Il ne faut pas croire que l'excs du nombre ne vous te
pas toute la douceur et le soulagement du bon march et des provisions:
c'est une chose que vous n'avez jamais voulu comprendre; mais votre
arithmtique, en vous faisant doubler par quatre le nombre de vos
bouches, vous les fera trouver aussi chres qu' Paris. Donnez  tout
cela, ma fille, quelques moments des rflexions dont vous vous creusez
la tte dans votre cabinet, je vous recommande  vous-mme dans cette
retraite. Vos rveries ne sont jamais agrables, vous vous les imprimez
plus fortement qu'une autre: vous savez l'effet de ces puisements, et
le besoin que vous avez d'tre quelquefois _spensierata_; rien n'est si
sain aux personnes dlicates: vos lectures mme sont trop paisses, vous
vous ennuyez des histoires et de tout ce qui n'applique point: c'est un
malheur d'tre si solide et d'avoir tant d'esprit; on ne s'en porte pas
mieux. Ma sant me fait honte; il y a quelque chose de sot  se porter
aussi bien que je fais: cela est encore au del de la mdiocrit de mon
esprit. Je trouve quelquefois que je mriterais au moins quelque lgre
incommodit; je voudrais, pour votre soulagement et pour mon honneur,
avoir quelques-unes des vtres. Quand je pense  tant de maux, je vous
assure, ma chre enfant, que je suis tonne que la bont de mon
temprament puisse soutenir l'inquitude que j'en ai. Je ne vous ai
point assez dit comme j'aime Pauline, ni combien je la trouve jolie,
aimable, vive et naturelle: ce serait grand dommage si elle se gtait;
et je vous conseille de ne point la sparer de vous. Il me semble que le
marquis ne m'aime plus.


  [598] Grotte fort agrable, o on allait se reposer dans les parties
  de promenades qu'on faisait  Grignan.

  [599] Les jansnistes prtendaient que le pape Innocent XI tait
  favorable  leur doctrine.

  [600] L'appartement de madame de Grignan,  l'htel de Carnavalet.




231.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Nantes, samedi 25 mai 1680.

En attendant vos lettres, je m'en vais un peu vous entretenir. J'espre
que vous aurez reu une si grande quantit des miennes, que vous serez
gurie pour jamais des inquitudes que donnent les retardements de la
poste. Pour moi, ma trs-chre, il me semble qu'il y a six mois que je
suis ici, et que le mois de mai n'a point de fin. Vous souvient-il des
fantaisies qui vous prenaient quelquefois de trouver qu'il y a des mois
qui ne finissent point du tout? Je n'tais point de cet avis quand
j'tais avec vous; ma douleur tait de voir courir le temps trop vite.
Me voil dans l'admiration du joli mois de mai; que n'ai-je point fait?
que n'ai-je point vu? que n'ai-je point rv? et j'arriverai encore aux
Rochers avant qu'il finisse. Mon fils avait fort envie que nous
allassions  Bodgat[601], o effectivement nous avons beaucoup
d'affaires; mais il dsirerait surtout que j'allasse chez Tonquedec:
comme je ne suis point si touche de cette visite, je la diffre
jusqu'au temps o je serai peut-tre oblige d'aller  Rennes pour voir
M. et madame de Chaulnes. Je m'en vais prsentement aux Rochers, o je
ferai venir tous mes gens de Bodgat. Vous allez me demander si personne
ne pouvait agir ici pour moi; je vous dirai que non: il a fallu ma
prsence et le crdit de mes amis; cela m'a un peu console, joint au
plaisir de passer une partie de mes aprs-dners avec mes pauvres filles
de Sainte-Marie. Je leur ai fait prter un livre dont elles sont
charmes; c'est _la Frquente_[602]: mais c'est le plus grand secret du
monde. Je vous prie de lire la seconde partie du second trait du
premier tome des _Essais de morale_; je suis assure que vous le
connaissez, mais vous ne l'avez peut-tre pas remarqu, c'est _De la
soumission  la volont de Dieu_. Vous voyez comme il nous la reprsente
souveraine, faisant tout, disposant de tout, rglant tout, je m'y tiens:
voil ce que j'en crois; et si, en tournant le Feuillet, ils veulent
dire le contraire pour _mnager la chvre et les choux_, je les
traiterai sur cela comme ces _mnageurs politiques_; ils ne me feront
pas changer, je suivrai leur exemple, car ils ne changent pas d'avis
pour changer de note.

Nous fmes dner l'autre jour  la Seilleraye, comme je vous avais dit:
mon Agns fut ravie d'tre de cette partie, quoiqu'il n'y et que le bon
abb et l'abb de Bruc: elle a dix-neuf ans, mon Agns, et n'est pas si
simple que je pensais; elle a plus que le dsir d'apprendre, elle sait
assez de choses; c'est comme vous disiez de _Marie_  Grignan: elle se
doute de ce qu'on veut lui dire; elle est aimable. Le confesseur qui la
gouverne la fait communier deux fois la semaine: bon Dieu, quelle
profanation! elle est de tous les plaisirs quand elle peut en tre, et
du moins elle le dsire toujours, et c'est assez pour n'tre pas dans un
usage si familier. Elle a lu tout ce qu'elle a pu attraper de romans,
avec tout le got que donne la difficult et le plaisir de tromper.
Vraiment, si je voulais rendre une fille galante, je ne lui souhaiterais
qu'une mre et un confesseur comme elle en a. Ma fille, je vous parle de
Nantes, en attendant les lettres de Paris. Il y a ici une espce
d'intendante, qui ne l'est point pourtant; c'est madame de Nointel. Elle
est fille de madame de Br...., elle a dix-sept ans, et fait la sotte et
l'entendue. Son mari est de la vraie maison de Be..., il n'est pas ici:
sa femme fait la belle, et croit que c'est mon devoir de l'aller voir;
je n'ai pas bien compris pourquoi; et en attendant qu'elle me montre par
o, je m'en vais aux Rochers: cela serait bon pour madame de Molac, ce
n'est pas une difficult: elle est  Paris, son mari[603] l'est all
trouver.

Voil vos lettres du 15 de ce mois infini, car il est vrai que je n'en
ai jamais trouv un pareil. Vous avez reu toutes les miennes: je vous
conjure de n'tre point en peine si vous n'en recevez pas; vous voyez
bien que cela dpend de l'arrangement de certains moments de la poste
qui peuvent trs-souvent manquer; jusqu'ici je n'ai pas sujet de m'en
plaindre, je ne reois vos lettres que deux jours plus tard qu' Paris:
c'est tout ce qu'on peut mnager sur une distance aussi extrme que
celle-ci. Vous dites que je n'en suis point touche; cela est d'une
personne qui est encore plus loin de moi que je ne pensais, qui m'a tout
 fait oublie, qui ne sait plus la mesure de mon attachement, ni la
tendresse de mon coeur, qui ne connat plus cette faiblesse naturelle,
ni cette disposition aux larmes dont votre fermet et votre philosophie
se sont si souvent moques. C'est  moi  me plaindre: je ne suis que
trop pntre de tout cela; et, avec toute ma belle Providence que je
comprends si bien, je ne laisse pas d'tre toujours afflige de ces
arrangements au del de toute raison. Une paix entire, une soumission
sans murmure est le partage des parfaits, tandis que la connaissance de
cette Providence, et du mauvais usage que j'en fais, ne m'est donne que
pour ma peine et pour ma pnitence. Vous dites qu'on veut que Dieu soit
l'auteur de tout ce qui arrive: lisez, lisez ce Trait que je vous ai
marqu, et vous verrez qu'en effet c'est  Dieu qu'il faut s'en prendre,
mais avec respect et rsignation; et les hommes sur qui nous arrtons
notre vue, il faut les considrer comme les excuteurs de ses ordres,
dont il sait bien tirer la fin qu'il lui plat. C'est ainsi qu'on
raisonne quand on lve les yeux; mais ordinairement on s'en tient aux
pauvres petites causes secondes, et l'on souffre avec bien de
l'impatience ce qu'on devrait recevoir avec soumission: voil le
misrable tat o je suis: c'est pour cela que vous m'avez vue me
repentir, m'agiter et m'inquiter tout de mme qu'une autre. Je pense
comme vous que toutes les philosophies ne sont bonnes que quand on n'en
a que faire. Vous me priez de vous aimer davantage et toujours
davantage; en vrit, vous m'embarrassez, je ne sais point o l'on prend
ce degr-l; il est au-dessus de mes connaissances: mais ce qui est bien
 ma porte, c'est de ne vous tre bonne  rien, c'est de ne faire aucun
usage qui vous soit utile de la tendresse que j'ai pour vous, c'est de
n'avoir aucun de ces tons si dsirs d'une mre, qui peut retenir, qui
peut soulager, qui peut soutenir. Ah! voil ce qui me dsespre, et qui
ne s'accorde point du tout avec ce que je voudrais.


  [601] Terre de M. de Svign, situe en basse Bretagne, prs du bourg
  de la Trinit,  peu de distance de Quimper.

  [602] Le livre _De la frquente communion_, par le docteur Arnauld.

  [603] M. de Molac tait gouverneur des ville et chteau de Nantes.




232.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Nantes, lundi au soir 27 mai 1680.

Je vous cris ce soir, parce que, Dieu merci, je m'en vais demain ds le
grand matin, et mme je n'attendrai pas vos lettres pour y faire
rponse: je laisse un homme  cheval pour me les apporter  la dne, et
je laisse ici cette lettre qui partira ce soir, afin qu'autant que je le
puis, il n'y ait rien de drgl dans notre commerce. J'cris
aujourd'hui comme Arlequin, qui rpond avant que d'avoir reu la lettre.

Je fus hier au Buron, j'en revins le soir; je pensai pleurer en voyant
la dgradation de cette terre: il y avait les plus vieux bois du monde;
mon fils, dans son dernier voyage, y a fait donner les derniers coups de
cogne. Il a encore voulu vendre un petit bouquet qui faisait une assez
grande beaut; tout cela est pitoyable: il en a rapport quatre cents
pistoles, dont il n'eut pas un sou un mois aprs. Il est impossible de
comprendre ce qu'il fait, ni ce que son voyage de Bretagne lui a cot,
quoiqu'il et renvoy ses laquais et son cocher  Paris, et qu'il n'et
que le seul _Larmechin_ dans cette ville, o il fut deux mois. Il trouve
l'invention de dpenser sans paratre, de perdre sans jouer, et de
payer sans s'acquitter; toujours une soif et un besoin d'argent, en paix
comme en guerre; c'est un abme de je ne sais pas quoi, car il n'a
aucune fantaisie; mais sa main est un creuset o l'argent se fond. Ma
fille, il faut que vous essuyiez tout ceci. Toutes ces dryades affliges
que je vis hier, tous ces vieux sylvains qui ne savent plus o se
retirer, tous ces anciens corbeaux tablis depuis deux cents ans dans
l'horreur de ces bois, ces chouettes qui, dans cette obscurit,
annonaient, par leurs funestes cris, les malheurs de tous les hommes,
tout cela me fit hier des plaintes qui me touchrent sensiblement le
coeur; et que sait-on mme si plusieurs de ces vieux chnes n'ont point
parl, comme celui o tait Clorinde[604]? Ce lieu tait _un luogo
d'incanto_, s'il en fut jamais: j'en revins donc toute triste; le souper
que me donna le premier prsident et sa femme ne fut point capable de me
rjouir. Il faut que je vous conte ce que c'est que ce premier
prsident; vous croyez que c'est une barbe sale et un vieux fleuve comme
votre _Ragusse_; point du tout: c'est un jeune homme de vingt-sept ans,
neveu de M. d'Harous, un petit de la Bunelaie fort joli, qui a t
lev avec le petit de la Seilleraye[605], que j'ai vu mille fois, sans
jamais imaginer que ce pt tre un magistrat; cependant il l'est devenu
par son crdit, et, moyennant quarante mille francs, il a achet toute
l'exprience ncessaire pour tre  la tte d'une compagnie souveraine,
qui est la chambre des comptes de Nantes: il a de plus pous une fille
que je connais fort, que j'ai vue pendant cinq semaines tous les jours
aux tats de Vitr; de sorte que ce premier prsident et cette premire
prsidente sont pour moi un jeune petit garon que je ne puis respecter,
et une jeune petite demoiselle que je ne puis honorer. Ils sont revenus
pour moi de la campagne, o ils taient; ils ne me quittent point. D'un
autre ct, M. de Nointel me vint voir samedi en arrivant de Brest:
cette civilit m'obligea d'aller le lendemain chez sa femme; elle me
rendit ma visite ds le soir, et aujourd'hui ils m'ont donn un si
magnifique repas en maigre,  cause des Rogations, que le moindre
poisson paraissait la _signora balena_. J'ai t de l dire adieu  mes
pauvres soeurs (_de Sainte-Marie_), que je laisse avec un trs-bon
livre. J'ai pris cong de la belle prairie[606]: mon Agns pleure quasi
mon dpart, et moi, ma trs-belle, je ne le pleure point: je suis ravie
de m'en aller dans mes bois; j'espre au moins en trouver aux Rochers
qui ne sont point abattus. Voil toutes les inutilits que je puis vous
mander aujourd'hui.


  [604] _Voyez_ le chant XIII de la _Jrusalem dlivre_, du Tasse.

  [605] Fils de M. d'Harous.

  [606] La prairie de _Mauves_, prs du cours Saint-Pierre,  Nantes,
  sur le bord de la Loire.




233.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, vendredi 31 mai 1680.

Quoique cette lettre ne parte que dimanche, je veux la commencer
aujourd'hui, afin de dater encore du mois de mai: je crains que celui de
juin ne me paraisse encore aussi long; je suis assure, au moins, de ne
pas voir de si beaux pays. Il y a un mois qu'il pleut tous les jours; ce
sont vos prires qui nous ont attir cet excs. Que ne laissez-vous un
peu faire  la Providence? tantt de la pluie, tantt de la scheresse,
vous n'tes jamais contents. J'en demande pardon  Dieu; mais cela fait
souvenir de Jupiter dans Lucien, qui est si fatigu des demandes
importunes des mortels, qu'il envoie Mercure pour donner ordre  tout,
et pour faire tomber en gypte dix mille muids de grle, afin de ne plus
en entendre parler. Je ne vous obligerai plus de rpondre sur cette
divine Providence que j'adore, et que je crois qui fait et ordonne tout:
je suis assure que vous n'oseriez traiter cette opinion de mystre
inconcevable, avec les disciples de votre pre Descartes; ce qui serait
vraiment inconcevable, ce serait que Dieu et fait le monde sans rgler
tout ce qui s'y fait: les gens qui font de si belles restrictions et
contradictions dans leurs livres en parlent bien mieux et plus
dignement, quand ils ne sont pas contraints ni trangls par la
politique. Ces _coupeurs de bourse_ sont bien aimables dans la
conversation; je ne vous les nommais point, parce qu'il me semblait que
vous deviniez le principal: les autres, c'est l'abb du Pile et M. du
Bois, que vous connaissez et qui a bien de l'esprit; le pauvre Nicole
est dans les Ardennes, et M. Arnauld sous terre, comme une taupe. Mais
voyez, ma trs-chre, quelle folie, et o me voil! ce n'est point de
tout cela que je veux vous parler, j'admire comme je m'gare.

Je veux vous conter comme je reus votre lettre  la dne, le jour que
je partis pour Nantes; et que, n'ayant que cette manire de vous
entendre  mille lieues de moi, je me fais de cette lecture une sorte
d'occupation que je prfre  tout. Nous avons trouv les chemins fort
raccommods de Nantes  Rennes, par l'ordre de M. de Chaulnes: mais les
pluies ont fait comme si deux hivers taient venus l'un sur l'autre.
Nous avons toujours t dans les bourbiers et dans les abmes d'eau:
nous n'avions os traverser que Chteaubriant, parce qu'on n'en sort
point. Nous arrivmes  Rennes la veille de l'Ascension; cette bonne
Marbeuf voulait m'avaler, et me loger, et me retenir; je ne voulus ni
souper ni coucher chez elle: le lendemain, elle me donna un grand
djener-dner, o le gouverneur, et tout ce qui tait dans cette ville,
qui est quasi dserte, vint me voir. Nous partmes  dix heures, et tout
le monde me disant que j'avais trop de temps, que les chemins taient
comme dans cette chambre, car c'est toujours la comparaison; ils taient
si bien comme dans cette chambre, que nous n'arrivmes ici qu'aprs
minuit, toujours dans l'eau; et de Vitr ici, o j'ai t mille fois,
nous ne les reconnaissions pas; tous les pavs sont devenus
impraticables, les bourbiers sont enfoncs, les hauts et bas plus haut
et bas qu'ils n'taient; enfin, voyant que nous ne voyions plus rien, et
qu'il fallait tter le chemin, nous envoyons demander du secours 
Pilois; il vient avec une douzaine de _gars_; les uns nous tenaient, les
autres nous clairaient avec plusieurs bouchons de paille; et tous
parlaient si extrmement breton, que nous pmions de rire. Enfin, avec
cette illumination, nous arrivmes ici, nos chevaux rebuts, nos gens
tout tremps, mon carrosse rompu, et nous assez fatigus; nous mangemes
peu; nous avons beaucoup dormi; et ce matin nous nous sommes trouvs aux
Rochers, mais encore tout gauches et mal rangs. J'avais envoy un
laquais, afin de ne pas retrouver ma poussire depuis quatre ans; nous
sommes au moins proprement.

Nous avons t rgals de bien des gens de Vitr, des Rcollets,
mademoiselle du Plessis en larmes de sa pauvre mre; et je n'ai senti de
joie que lorsque tout s'en est all  six heures, et que je suis
demeure un peu de temps dans ce bois avec mon ami Pilois. C'est une
trs-belle chose que ces alles. Il y en a plus de dix que vous ne
connaissez point. Ne craignez pas que je m'expose au serein; je sais
trop combien vous en seriez fche. Vous me dites toujours que vous vous
portez bien, Montgobert le dit aussi; cependant je trouve que la pense
de vous plonger deux fois le jour dans l'eau du Rhne ne peut venir que
d'une personne bien chauffe; je vous conseille au moins, ma chre
enfant, de consulter un auteur fort grave, pour tablir l'_opinion
probable_ que le bain soit bon  la poitrine. Je fus tmoin du mal
visible que vous firent les demi-bains; c'tait pourtant de l'avis de
Fagon. Vous avez eu besoin d'avoir de la force pour soutenir l'excs de
monde que vous avez eu: vingt personnes d'extraordinaire  table font
mal  l'imagination. Voil ce que Corbinelli appelait des trains qui
arrivaient; il se trouvait press dans la galerie, et ne saluait ni ne
connaissait personne: en vrit, votre htellerie est toute des plus
frquentes; c'est un beau dbris que celui qui se fait dans ces
occasions. Vous souvient-il, ma fille, quand nous avions ici tous ces
Fouesnels, et que nous attendions avec tant d'impatience l'heureux et
prcieux moment de leur dpart? quel adieu gai nous leur faisions
intrieurement! quelle crainte qu'ils ne cdassent aux fausses prires
que nous leur faisions de demeurer! quelle douceur et quelle joie quand
nous en tions dlivrs! et comme nous trouvions qu'une mauvaise
compagnie tait bien meilleure qu'une bonne, qui vous laisse afflige
quand elle part; au lieu que l'autre vous rafrachit le sang, et vous
fait respirer d'aise! Vous avez senti ce dlicieux tat. Je vous
gronderais de m'avoir crit une si grande lettre de votre criture, sans
que j'ai compris que cela vous tait encore moins mauvais que de
soutenir la conversation. Celle de M. de Louvois[607] avec M. de Vardes
a fait du bruit: on me la mande de Paris, et qu'il quitta les Grignan et
les Montangre pour cet exil. On croit qu'il y a quelque ambassade en
campagne, dont ses enfants sont fort effrays par la crainte de la
dpense. Je vois pourtant que M. de Grignan a t fort bien trait de ce
ministre; ce voyage ne pouvait pas s'viter: il a encore plus cot 
Montangre[608]. Je trouve bien honnte et bien noble de ne point avoir
paru fch de son dner perdu; je ne sais comment on peut donner de ces
sortes de mortifications  des gens qui jettent de l'argent, et qui se
mettent en pices pour vous faire honneur.

Madame de Coulanges me mande que madame de Maintenon a perdu une canne
contre M. le Dauphin; c'est madame de Coulanges qui l'a fait faire: la
pomme est une grenade d'or et de rubis; la couronne s'ouvre, on voit le
portrait de madame la Dauphine; et au-dessous, _il pi grato nasconde_.
Clment avait fait autrefois cette devise pour vous; elle paraissait une
exagration de la manire dont vous tiez faite, et c'est une vrit
toute faite pour cette princesse. Cette belle Fontanges est toujours
assez mal. Mon fils dit qu'on se divertit fort  Fontainebleau. Les
comdies[609] de Corneille charment toute la cour. Je mande  mon fils
que c'est un grand plaisir que d'tre oblig d'y tre, et d'y avoir un
matre, une place, une contenance; que pour moi, si j'en avais eu une,
j'aurais fort aim ce pays-l; que ce n'tait que par n'en point avoir
que je m'en tais loigne; que cette espce de mpris tait un chagrin,
et que _je me vengeais  en mdire_, comme Montaigne de la jeunesse; que
j'admirais qu'il aimt mieux passer son aprs-dner, comme je fais,
entre mademoiselle du Plessis et mademoiselle de Launaie, qu'au milieu
de tout ce qu'il y a de beau et de bon.

Ce que je dis pour moi, ma belle, vraiment je le dis pour vous; ne
croyez pas que si M. de Grignan et vous tiez placs comme vous le
mritez, vous ne vous accommodassiez pas fort bien de cette vie: mais la
Providence ne veut pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que
vous avez. Pour moi, j'ai vu des moments o il ne s'en fallait rien que
la fortune ne me mt dans la plus agrable situation du monde; et puis
tout d'un coup c'taient des prisons et des exils[610]. Trouvez-vous que
ma fortune ait t fort heureuse? je ne laisse pas d'en tre contente;
et si j'ai des moments de murmure, ce n'est point par rapport  moi.
Vous me peignez fort agrablement la conduite des regards de madame
D....; c'est une conomie envers ses amants, qui serait digne d'Armide.
Vous vous doutiez bien que M. Rouill[611] ne retournerait pas: j'en
suis fche, et le serais encore plus si je ne croyais vos sjours de
Provence finis. Ainsi vous aurez peu d'affaires avec lui; s'il y avait
quelque chose  dmler dans l'assemble, M. le coadjuteur vous en
rendrait bon compte, en l'absence de M. de Grignan.


  [607] M. de Louvois avait pass en Provence, allant ngocier et signer
  le trait par lequel le duc de Mantoue cda Casal  la France.

  [608] M. de Montangre commandait en Languedoc, comme M. de Grignan en
  Provence.

  [609] On appela longtemps du nom gnrique de comdies toutes les
  pices de thtre gaies ou srieuses.

  [610] Madame de Svign entend parler sans doute de l'exil de M. de
  Bussy, chef de sa maison, et de la prison de M. Fouquet, son intime
  ami.

  Ajoutez l'exil des Arnauld, et plus anciennement la prison et les
  traverses du cardinal de Retz, son parent et son ami.

  [611] Intendant de Provence.




234.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 5 juin 1680.

Enfin, j'ai le plaisir, dans notre extrme loignement, de recevoir vos
lettres le neuvime jour, en attendant d'autres consolations. J'admire
souvent l'honntet de ces messieurs, dont parlent si plaisamment les
_Essais de morale_, et qui sont si honntes et si obligeants: que ne
font-ils point pour notre service?  quels usages ne se rabaissent-ils
pas pour nous tre utiles? Les uns courent deux cents lieues pour porter
nos lettres, les autres grimpent sur les toits de nos maisons, pour
empcher que nous ne soyons incommods de la pluie; quelques-uns font
bien pis. Enfin, c'est un effet de la Providence; et la cupidit, qui
est un mal, est le fonds d'o elle tire tant de biens. J'ai apport ici
quantit de livres choisis, je les ai rangs ce matin: on ne met pas la
main sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout entier;
toute une tablette de dvotion, et quelle dvotion! bon Dieu, quel point
de vue pour honorer notre religion! l'autre est toute d'histoires
admirables; l'autre, de morale; l'autre, de posies et de nouvelles et
de mmoires. Les romans sont mpriss, et ont gagn les petites
armoires. Quand j'entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi
j'en sors: il serait digne de vous, ma fille: la promenade en serait
digne aussi, mais notre compagnie en vrit fort indigne. Mon pot est
trange  cumer les dimanches[612]; ce qu'il y a de bon, c'est que
chacun va souper  six heures, et c'est la belle heure de la promenade,
o je cours pour me consoler. Mademoiselle du Plessis, en grand deuil,
ne me quitte gure; je dirais volontiers de sa mre, comme de ce M. de
Bonneuil, elle a laiss _une pauvre fille bien ridicule_; elle est
impertinente aussi. Je suis honteuse de l'amiti qu'elle a pour moi; je
dis quelquefois: Y aurait-il par hasard quelque sympathie entre elle et
moi? Elle parle toujours, et Dieu me fait la grce d'tre pour elle
comme vous tes pour beaucoup d'autres; je ne l'coute point du tout.
Elle est assez brouille dans sa famille pour les partages, cela fait un
nouvel ornement  son esprit: elle confondait tantt tous les mots; et
en parlant des mauvais traitements, elle disait: Ils m'ont traite
_comme une barbarie, comme une cruaut_. Vous voulez que je vous
parle de mes misres, en voil peut-tre plus qu'il ne vous en faut.
Toutes mes lettres sont si grandes, que vous devriez, selon votre rgle,
m'en crire de petites, et laisser le soin de tout  Montgobert: ma
fille, la sant est toujours un solide et vritable bien: on en fait ce
qu'on veut.

Madame de Coulanges me mande mille bagatelles que je vous enverrais, si
je ne voyais fort bien que c'est une folie. La faveur de _son amie_
(_madame de Maintenon_) continue toujours: la reine l'accuse de toute la
sparation qui est entre elle et madame la Dauphine: le roi la console
de cette disgrce; elle va chez lui tous les jours, et les conversations
sont d'une longueur  faire rver tout le monde. Je ne sais, ma
trs-chre, comment vous pourriez croire que votre prsence ft un
obstacle  la fortune de vos frres; vous n'tes gure propre  porter
guignon. Vous n'avez point assez bonne opinion de vous; et pour le coin
de votre feu, que vous dites qui empchait peut-tre le chevalier de
faire sa cour, parce que cela le rendait paresseux, je vous assure qu'il
n'a fait que changer de chemine, et que la fortune l'est venu chercher
dans sa chambre, assez incommod des chicanes de son rhumatisme. L'abb
de Grignan tait dsol; il et jet sa part aux chiens; et tout d'un
coup, par une suite d'arrangements trop longs  vous dire, on le
choisit; et le voil dans le plus agrable vch qu'on puisse
souhaiter. Portez-vous toujours bien, cette provision est bonne; que
savons-nous? je regarde l'avenir comme une obscurit, dont il peut
arriver des biens et des clarts  quoi l'on ne s'attend pas.

M. de Lavardin se marie[613], c'est tout de bon; et on dit que c'est
madame de Mouci[614] qui inspire  madame de Lavardin tout ce qu'il y a
de plus avantageux pour son fils: c'est une me tout extraordinaire que
cette Mouci. Ce petit Molac pouse la soeur de la duchesse de Fontanges:
le roi lui donne la valeur de plus de quatre cent mille francs. Mon
Dieu, que vous dites bien sur la mort de M. de la Rochefoucauld, et de
tous les autres! _On serre les files, il n'y parat plus!_ Il est
pourtant vrai que madame de la Fayette est accable de tristesse, et n'a
point senti, comme elle aurait fait, ce qui est arriv  son fils;
madame la Dauphine n'avait garde de ne la pas bien traiter: madame de
Savoie lui en avait crit comme de sa meilleure amie.

Je suis fort aise que M. de Grignan soit content de ma lettre: j'ai dit
assez sincrement ce que je pense; il devrait bien le penser lui-mme,
et renvoyer toutes les fantaisies ruineuses qui servent chez lui par
quartier: il ne faudrait pas qu'elles dormissent, comme cette noblesse
de basse Bretagne; il serait  souhaiter qu'elles fussent entirement
supprimes. Adieu, ma trs-aimable et trs-raisonnable, j'admire et
j'aime vos lettres; cependant je n'en veux point; cela parat un peu
extraordinaire, mais cela est ainsi: coupez court, faites discourir
Montgobert: je m'engage  vous ter le dessein de m'crire beaucoup, par
la longueur dont je fais mes lettres; vous les trouverez au-dessus de
vos forces, c'est ce que je veux: ainsi ma poitrine sauvera la vtre. Il
me semble que vous avez bien des commerces, quoi que vous disiez; pour
moi, je ne fais que rpondre, je n'attaque point: mais cela fait
quelquefois tant de lettres, que les jours de courrier, quand je trouve
le soir mon critoire, j'ai envie de me cacher sous le lit; comme cette
chienne de feu MADAME, quand elle voyait des livres.


  [612] A cause de la compagnie qui grossissait ces jours-l, et 
  laquelle madame de Svign se croyait oblige de faire les honneurs
  des Rochers. Elle appelait cela _cumer son pot_.

  [613] Avec Louise-Anne de Noailles, soeur d'Anne-Jules, duc de
  Noailles, marchal de France.

  [614] Soeur d'Achille de Harlai, alors procureur gnral, et depuis
  premier prsident du parlement de Paris.




235.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, samedi 15 juin 1680.

Je ne rponds point  ce que vous me dites de mes lettres, je suis ravie
qu'elles vous plaisent; mais si vous ne me le disiez, je ne les croirais
pas supportables. Je n'ai jamais le courage de les lire tout entires,
et je dis quelquefois: Mon Dieu, que je plains ma fille de lire tout ce
fatras de bagatelles! Quelquefois mme je me repens de tant crire, je
crois que cela vous jette trop de penses, et vous fait peut-tre une
sorte d'obligation de me faire rponse. Ah! laissez-moi causer avec
vous, cela me divertit; mais ne me rpondez point, il vous en cote trop
cher: votre dernire lettre passe les bornes du rgime, et du soin que
vous devez avoir de vous. Vous tes trop bonne de me souhaiter du monde,
il ne m'en faut point: me voil accoutume  la solitude; j'ai des
ouvriers qui m'amusent; le bon abb a les siens tout spars. Le got
qu'il a pour btir et pour ajuster va au del de sa prudence: il est
vrai qu'il en cote peu, mais ce serait encore moins si l'on se tenait
en repos. C'est ce bois qui fait mes dlices, il est d'une beaut
surprenante; j'y suis souvent seule avec ma canne et avec _Louison_: il
ne m'en faut pas davantage. Quand je suis dans mon cabinet, c'est une si
bonne compagnie que je dis en moi-mme: Ce petit endroit serait digne de
ma fille; elle ne mettrait pas la main sur un livre qu'elle n'en ft
contente: on ne sait auquel entendre. J'ai pris les _Conversations
chrtiennes_; elles sont d'un bon cartsien qui sait par coeur votre
_recherche de la vrit_[615], qui parle de cette philosophie, et du
souverain pouvoir que Dieu a sur nous; de sorte que nous vivons, nous
nous mouvons et nous respirons en lui, comme dit saint Paul, et c'est
par lui que nous connaissons tout. Je vous manderai si ce livre est  la
porte de mon intelligence; s'il n'y est pas, je le quitterai
humblement, renonant  la sotte vanit de contrefaire l'claire quand
je ne le suis pas. Je vous assure que je pense comme _nos frres_; et si
j'imprimais, je dirais: _Je pense comme eux_. Je sais la diffrence du
langage politique  celui des chambres: enfin Dieu est tout-puissant, et
fait tout ce qu'il veut, j'entends cela; il veut notre coeur, nous ne
voulons pas le lui donner, voil tout le mystre. N'allez pas rvler
celui de nos filles de Nantes; elles me mandent qu'elles sont charmes
de ce livre[616] que je leur ai fait prter.

Je mandais l'autre jour  madame de Vins que je lui donnais  deviner
quelle sorte de vertu je mettais ici le plus souvent en pratique, et je
lui disais que c'tait la libralit. Il est vrai que j'ai donn d'assez
grosses sommes depuis mon arrive: un matin, huit cents francs; l'autre,
mille francs; l'autre, cinq; un autre jour, trois cents cus: il semble
que ce soit pour rire, ce n'est que trop une vrit. Je trouve des
mtayers et des meuniers qui me doivent toutes ces sommes, et qui n'ont
pas un unique sou pour les payer: que fait-on? il faut bien leur donner.
Vous croyez bien que je n'en prtends pas un grand mrite, puisque c'est
par force: mais j'tais toute prise de cette pense en crivant  madame
de Vins, et je lui dis cette folie. Je me venge de ces banqueroutes sur
les lods et ventes. Je n'ai pas encore touch ces six mille francs de
Nantes: ds qu'il y a quelque affaire  finir, cela ne va pas si vite.
Je vis arriver l'autre jour une belle petite fermire de Bodgat, avec
de beaux yeux brillants, une belle taille, une robe de drap de Hollande
dcoup sur du tabis[617], les manches taillades: Ah Seigneur! quand
je la vis, je me crus bien ruine: elle me doit huit mille francs. M. de
Grignan aurait t amoureux de cette femme, elle est sur le moule de
celle qu'il a vue  Paris. Ce matin il est entr un paysan avec des sacs
de tous cts; il en avait sous ses bras, dans ses poches, dans ses
chausses; car en ce pays c'est la premire chose qu'ils font que de les
dlier; ceux qui ne le font pas sont habills d'une trange faon: la
mode de boutonner le justaucorps par en bas n'y est point encore
tablie; l'conomie est grande sur l'toffe des chausses; de sorte que
depuis le bel air de Vitr jusqu' mon homme, tout est dans la dernire
ngligence. Le bon abb, qui va droit au fait, crut que nous tions
riches  jamais: Ah! mon ami, vous voil bien charg; combien
apportez-vous? Monsieur, dit-il en respirant  peine, je crois qu'il y a
bien ici trente francs: c'taient tous les doubles[618] de France qui se
sont rfugis dans cette province avec les chapeaux pointus, et qui
abusent ainsi de notre patience.

Vous m'avez fait un grand plaisir de parler de Montgobert: je crus bien
que ce que je vous mandais sur son sujet tait inutile, et que votre bon
esprit aurait tout apais. C'est ainsi que vous devez toujours faire, ma
fille, malgr tous les chagrins passagers: le fond de Montgobert est
admirable pour vous; le reste est un effet du temprament indocile et
trop brusque: je fais toujours un grand honneur aux sentiments du coeur;
on est quelquefois oblig de souffrir les circonstances et dpendances
de l'amiti, quoiqu'elles ne soient pas agrables. J'enverrai un de ces
jours  Montgobert de mchantes causes  soutenir  Rochecourbires:
puisqu'elle a ce talent, il faut l'exercer. Vous aurez M. de Coulanges,
qui sera un grand acteur; il vous contera ses esprances; je ne les sais
pas: il craint tant la solitude, qu'il ne veut pas mme crire aux gens
qui y sont. Grignan est tout propre  le charmer; il en charmerait bien
d'autres: je n'ai jamais vu une si bonne compagnie, elle fait l'objet de
mes dsirs: j'y pense sans cesse dans mes alles, et je relis vos
lettres en disant, comme  Livry: Voyons et revoyons un peu ce que ma
fille me disait, il y a huit ou neuf jours; car enfin c'est elle qui me
parle, et je jouis ainsi de _cet art ingnieux de peindre la parole et
de parler aux yeux_[619], etc. Vous savez bien que ce ne sont pas les
bois des Rochers qui me font penser  vous: je n'en suis pas moins
occupe au milieu de Paris; c'est le fond et le centre; tout passe, tout
glisse, tout est par-dessus ou  ct, et ne fait que de lgres traces
 mon cerveau. J'ai oubli mon Agns, elle est pourtant jolie; son
esprit a un petit air de province. Celui de madame de Tarente est encore
dans le grand air. Les chemins de Vitr ici sont devenus si
impraticables, qu'on les fait raccommoder par ordre du roi et de M. de
Chaulnes; tous les paysans de la baronnie y seront lundi. Adieu, ma
trs-chre: quand je vous dis que mon amiti vous est inutile, ne
comprenez-vous point bien comme je l'entends, et o mon coeur et mon
imagination me portent? Pensez-vous que je sois bien contente du peu
d'usage que je fais de tant de bonnes intentions? Dites-moi si vous ne
mettrez point la petite d'Aix avec sa tante[620], et si vous terez
Pauline d'avec vous: c'est un prodige que cette petite, son esprit est
sa dot; voulez-vous la rendre une personne toute commune? Je la mnerais
toujours avec moi, j'en ferais mon plaisir, je me garderais bien de la
mettre  Aix avec sa soeur: enfin, comme elle est extraordinaire, je la
traiterais extraordinairement.


  [615] De Malebranche.

  [616] La Frquente communion.

  [617] Sorte de gros taffetas ond.

  [618] Les doubles tournois, ou pices de quatre sous, qui sont
  aujourd'hui les pices de deux sous.

  [619] Vers de Brbeuf.

  [620] Marie Adhmar de Monteil, religieuse  Aubenas.




236.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 26 juin 1680.

Quand je trouve les jours si longs, c'est qu'en vrit, avec cette dure
infinie, ils sont froids et vilains; nous avons fait deux admirables
feux devant cette porte; c'tait la veille et le jour de la Saint-Jean:
il y avait plus de trente fagots, une pyramide de fougres qui faisait
une pyramide d'ostentation; mais c'taient des feux  profit de mnage,
nous nous y chauffions tous; on ne se couche plus sans fagot, on a
repris ses habits d'hiver; cela durera tant qu'il plaira  Dieu. Vous
n'tes point sujets  ces sortes d'hivers; ds que votre bise est
passe, le chaud reprend le fil de son discours, et Rochecourbires
n'est pas interrompu. Savez-vous comme crit Montgobert? elle crit
comme nous; son commerce est fort agrable. Elle me parlait la dernire
fois d'un djeuner qu'elle devait donner dans sa chambre, o vous deviez
survenir; tout cela est tourn plaisamment. Faites-la crire pour vous,
ma trs-chre, et reposez-vous en me parlant; cela me fait un bien que
je ne puis vous dire. Je donne  examiner cette question 
Rochecourbires, _si cette joie que j'ai de ne gure voir de votre
criture est une marque d'amiti ou d'indiffrence_. Je recommande cette
cause  Montgobert; c'est que je suis toujours charme de la confiance,
et c'en est une que de croire fermement que j'aime mieux votre repos que
mon plaisir, qui devient une peine ds que je me reprsente l'tat o
vous met cette critoire.

Je fais ici des promenades qui me font sentir l'amertume de votre
absence, plus tristement encore que vous ne pouvez sentir la mienne au
milieu de votre rpublique; car assurment la compagnie de Grignan est
si bonne et si grande, qu'elle doit vous donner plus de dissipation que
le milieu de Paris. Votre petit btiment est achev; on vous en mandera
des nouvelles. En voulez-vous savoir de madame de la Hamelinire[621]?
Elle a t ici sept jours entiers, elle ne partit qu'hier, aprs que
j'eus pris ma mdecine. J'envie bien les chevaux gris qu'elle fit
paratre dans ma cour: la familiarit de cette femme est sans exemple;
elle s'en retourne chez M. le marquis de la Roche-Giffard, d'o elle
venait; elle a son quipage; elle ne parle que de lui. La scne est 
vingt lieues d'ici, mais cela ne l'embarrasse pas. Votre bon cousin ne
laisse pas de l'adorer, et d'adorer aussi M. le marquis. On parlerait
longtemps l-dessus; les choses singulires me rjouissent toujours. Je
vous assure que je fus fort touche du plaisir de voir partir ce train;
j'tais dans mon lit, mais je fus trs-bien instruite du bruit du
dpart; je ne souhaite point qu'il me vienne d'autres visites: j'ai
mille petites choses  faire, et j'ai  lire, car il ne faut point
parler de lire avec cette compagnie-l. Je m'en vais reprendre _mes
conversations_ toutes pleines de _votre pre_ (_Descartes_). Mais une
bonne fois, ma trs-chre, mettez un peu votre nez dans le livre _de la
Prdestination des Saints_, de saint Augustin, et _du son de la
persvrance_: c'est un fort petit livre, il finit tout. Vous y verrez
d'abord comme les papes et les conciles renvoient  ce Pre, qu'ils
appellent le docteur de la grce; ensuite les lettres des saint Prosper
et Hilaire, o il est fait mention des difficults de certains prtres
de Marseille, qui disent tout comme vous; ils sont nomms
_semiplagiens_[622]. Voyez ce que saint Augustin rpond  ces deux
lettres, et ce qu'il rpte cent fois. Le onzime chapitre _du Don de
la persvrance_ me tomba hier sous la main; lisez-le, et lisez tout le
livre, il n'est pas long; c'est o j'ai puis mes erreurs; je ne suis
pas seule, cela me console; et en vrit je suis tente de croire qu'on
ne dispute aujourd'hui sur cette matire avec tant de chaleur que faute
de s'entendre.

Je serais fort heureuse dans ces bois, si j'avais une feuille qui
chantt: ah! la jolie chose qu'une feuille qui chante! et la triste
demeure qu'un bois o les feuilles ne disent mot, et o les hiboux
prennent la parole! je suis une ingrate, ce n'est que les soirs, et j'y
entends mille oiseaux tous les matins. Vous n'en avez point o vous
tes, et vous ne faites qu'observer, comme vous disiez l'autre jour, de
quel ct vient le vent; votre terrasse doit tre une fort belle chose:
j'y suis souvent avec vous tous, et mon imagination sait bien o vous
trouver dans cette belle et grande principaut.

Il me parat que mon fils est  Fontainebleau, sans tre  la cour. On
me mande de plusieurs endroits qu'il est toujours dans une grande,
_grande maison_, o il parat qu'il se trouve bien, puisqu'il n'en sort
point. Vous savez que ce n'est pas ainsi qu'on fait sa cour, on
ridiculise cette conduite fort aisment. Voil le voyage de Flandre
assur; si les _dauphins_ (_les gendarmes_) y vont, c'est une dpense 
quoi l'on ne s'attendait pas.

Le chevalier m'a crit une trs-bonne et honnte lettre. J'ai fait
rparation  M. d'vreux; je n'ai plus rien  demander  ces
Grignans-l: pour l'an, c'est une autre affaire; tant qu'il aura ma
fille si loin de moi, j'aurai toujours bien des choses  dmler avec
lui. Il me semble que vous devez avoir maintenant M. l'archevque, et
que vous tes plus dispose que jamais  jouir de cette bonne et solide
compagnie. Vous voil donc prive de celle de M. Rouill; vous le
regretterez; mais ce n'est plus votre affaire, du moment que le
lieutenant gnral cde la place au gouverneur (_M. de Vendme_). Je
sens prsentement le plaisir de voir le coadjuteur  la tte de cette
assemble avec un nouveau gouverneur et un nouvel intendant; il y fera
des merveilles; et cela me parat de la dernire importance pour vous.
L'toile est change, le sort est rompu pour les Grignans, et peut-tre
pour l'an; ni bonheur ni malheur, rien n'est de longue dure en ce
pays-l; j'en excepte les prisonniers et les exils[623], qui sont hors
du commerce.

Madame de Vins m'crit qu'elle a un plaisir sensible du cercle que nous
faisons; vous lui parlez de moi, elle vous en parle; je lui parle de
vous, elle m'en parle: ainsi nous tournons autour d'elle; elle me dit
cela fort agrablement. Elle est  Pomponne, o elle apprend la
philosophie de _votre pre_. Le hasard a fait que Corbinelli, par moi,
leur a donn un homme admirable pour enseigner le droit au fils an:
cet homme sait tout, c'est un esprit lumineux[624]; c'est une humeur et
des moeurs  souhait: ils sont charms de cet homme; cette belle
marquise en fait son profit: elle est bien heureuse d'tre aussi
raisonnable qu'elle est, et de n'tre point sujette  se pendre. Madame
de Mouci me mande qu'elle est persuade que madame de Lavardin ne
s'accommodera jamais avec les jeunes gens: elle les attendait ce
jour-l: ils revenaient de la cour: elle tait toute trouble de ce
drangement, c'est qu'elle est toute renferme en elle-mme: je connais
une autre mre qui ne se compte pour gure; elle a raison; et qui est
toute transmise  ses enfants, et ne trouve de vraie douceur que dans sa
famille: cette mre, en vrit, aime bien parfaitement sa chre fille:
ce partage n'est pas  la mode de Bretagne. On me mande que M. de
Cheverni, qui est Clermont, afin que vous ne vous y trompiez pas, sera
dans deux ans un des plus grands seigneurs de France: c'est ainsi que la
fortune se joue. Je ne sais plus ce qu'est devenu le mariage de M. de
Molac; je suis fort aise qu'ils n'aient point eu cette petite de
Pomponne; ils l'auraient assomme pour lui apprendre  devenir la fille
d'un disgraci. Dieu vous conserve les bonnes et solides penses qu'il
vous donne! vous parlez si sagement de tous les plaisirs et de tout ce
qui n'est point en votre puissance, que la philosophie chrtienne n'en
sait pas davantage: _j'en connais de plus misrables_[625]. Vous tes,
en vrit, et bien aimable, et bien estimable, et bien aime, et bien
estime.


  [621] Une parente ridicule qui tait venue lui rendre visite.

  [622] Ces hrtiques croyaient que l'homme pouvait, par ses propres
  forces, mriter la foi, et la premire grce ncessaire pour le salut.

  [623] Fouquet, Lauzun, Bussy-Rabutin, Vardes, etc.

  [624] Expression emprunte  MM. de Port-Royal.

  [625] Dernier vers du fameux sonnet de Job, par Benserade.




237.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 14 juillet 1680.

Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin: voil les bons ouvriers
pour rtablir la souveraine volont de Dieu. Ils ne marchandent point 
dire que Dieu dispose de ses cratures, comme le potier; il en choisit,
il en rejette; ils ne sont point en peine de faire des compliments pour
sauver sa justice; car il n'y a point d'autre justice que sa volont:
c'est la justice mme, c'est la rgle; et, aprs tout, que doit-il aux
hommes? que leur appartient-il? rien du tout. Il leur fait donc justice,
quand il les laisse  cause du pch originel, qui est le fondement de
tout, et il fait misricorde au petit nombre de ceux qu'il sauve par son
fils. JSUS-CHRIST le dit lui-mme: Je connais mes brebis, je les
mnerai patre moi-mme, je n'en perdrai aucune; je les connais, elles
me connaissent. Je vous ai choisis, _dit-il  ses aptres_; ce n'est pas
vous qui m'avez choisi. Je trouve mille passages sur ce ton, je les
entends tous; et quand je vois le contraire, je dis: C'est qu'ils ont
voulu parler communment; c'est comme quand on dit que _Dieu s'est
repenti, qu'il est en furie_; c'est qu'ils parlent aux hommes; et je me
tiens  cette premire et grande vrit, qui est toute divine, qui me
reprsente Dieu comme Dieu, comme un matre, comme un souverain crateur
et auteur de l'univers, et comme un tre enfin trs-parfait, selon la
rflexion de _votre pre_ (_Descartes_). Voil mes petites penses
respectueuses, dont je ne tire point de consquences ridicules, et qui
ne m'tent point l'esprance d'tre du nombre choisi, aprs tant de
grces qui sont des prjugs et des fondements de cette confiance. Je
hais mortellement  vous parler de tout cela; pourquoi m'en parlez-vous?
ma plume va comme une tourdie. Je vous envoie la lettre du pape;
serait-il possible que vous ne l'eussiez point? Je le voudrais. Vous
verrez un trange pape: comment? il parle en matre: diriez-vous qu'il
ft le pre des chrtiens? Il ne tremble point, il ne flatte point, il
menace; il semble qu'il veuille sous-entendre quelque blme contre M. de
Paris (_de Harlai_). Voil un homme trange; est-ce ainsi qu'il prtend
se raccommoder avec les jsuites? et ne devait-il pas plutt filer doux,
aprs avoir condamn soixante-cinq propositions? J'ai encore dans la
tte le pape Sixte (-_Quint_); je voudrais bien que quelque jour vous
voulussiez lire cette vie; je crois qu'elle vous arrterait. Je lis
l'_Arianisme_, je n'en aime ni l'auteur (_Maimbourg_), ni le style; mais
l'histoire est admirable, c'est celle de tout l'univers; elle tient 
tout; elle a des ressorts qui font agir toutes les puissances. L'esprit
d'Arius est une chose surprenante, et de voir cette hrsie s'tendre
par tout le monde; quasi tous les vques embrassent l'erreur, et saint
Athanase soutient seul la divinit de Jsus-Christ. Ces grands
vnements sont dignes d'admiration. Quand je veux nourrir mon esprit
et mon me, j'entre dans mon cabinet, et j'coute _nos frres_, et leur
belle morale, qui nous fait si bien connatre notre pauvre coeur. Je me
promne beaucoup, je me sers fort souvent de mes petits cabinets; rien
n'est si ncessaire en ce pays, il y pleut continuellement: je ne sais
comme nous faisions autrefois; les feuilles taient plus fortes, ou la
pluie plus faible; enfin je n'y suis plus attrape.

Vous dites mille fois mieux que M. de la Rochefoucauld, et vous en
sentez la preuve. _Nous n'avons pas assez de raison pour employer toute
notre force[626]._ Il aurait t bien surpris de voir qu'il n'y avait
qu' retourner sa maxime, pour la faire beaucoup plus vraie.

Vous me demandez ce qui a fait cette solution de continuit entre la
Fare et madame de la Sablire; c'est la bassette[627]: l'eussiez-vous
cru? C'est sous ce nom que l'infidlit s'est dclare; c'est pour cette
prostitue de bassette qu'il a quitt cette religieuse adoration: le
moment tait venu que cette passion devait cesser, et passer mme  un
autre objet: croirait-on que ce ft un chemin pour le salut de quelqu'un
que la bassette? Ah! c'est bien dit, il y a cinq cent mille routes qui
nous y mnent. Madame de la Sablire regarda d'abord cette distraction,
cette dsertion; elle examina les mauvaises excuses, les raisons peu
sincres, les prtextes, les justifications embarrasses, les
conversations peu naturelles, les impatiences de sortir de chez elle,
les voyages  Saint-Germain o il jouait, les ennuis, les _ne savoir
plus que dire_; enfin, quand elle eut bien observ cette clipse qui se
faisait, et le corps tranger qui cachait peu  peu tout cet amour si
brillant, elle prit sa rsolution: je ne sais ce qu'elle lui a cot;
mais enfin, sans querelle, sans reproche, sans clat, sans le chasser,
sans claircissement, sans vouloir le confondre, elle s'est clipse
elle-mme; et, sans avoir quitt sa maison, o elle retourne encore
quelquefois, sans avoir dit qu'elle renoncerait  tout, elle se trouve
si bien aux Incurables, qu'elle y passe quasi toute sa vie, sentant avec
plaisir que son mal n'tait pas comme celui des malades qu'elle sert.
Les suprieurs de la maison sont charms de son esprit, elle les
gouverne tous: ses amis vont la voir, elle est toujours de trs-bonne
compagnie. La Fare joue  la bassette: voil la fin de cette grande
affaire qui attirait l'attention de tout le monde, voil la route que
Dieu avait marque  cette jolie femme; elle n'a point dit, les bras
croiss, _J'attends la grce_: mon Dieu, que ce discours me fatigue! h!
mort de ma vie, la grce saura bien vous prparer les chemins, les
tours, les dtours, les bassettes, les laideurs, l'orgueil, les
chagrins, les malheurs, les grandeurs; tout sert, tout est mis en oeuvre
par ce grand ouvrier, qui fait toujours infailliblement tout ce qu'il
lui plat. Comme j'espre que vous ne ferez pas imprimer mes lettres, je
ne me servirai point de la ruse de _nos frres_ pour les faire passer.
Ma fille, cette lettre devient infinie; c'est un torrent retenu que je
ne puis arrter; rpondez-y trois mots; conservez-vous, reposez-vous; et
que je puisse vous revoir et vous embrasser de tout mon coeur, c'est le
but de mes dsirs. Je ne comprends pas le changement de got pour
l'amiti solide, sage et bien fonde; mais pour l'amour, ah! oui, c'est
une fivre trop violente pour durer. Adieu, ma trs-chre et
trs-loyale, j'aime fort ce mot: ne vous ai-je point donn du
_cordialement_[628]? nous puisons tous les mots. Je vous parlerai une
autre fois de votre hrsie.


  [626] M. de la Rochefoucauld a dit: _Nous n'avons pas assez de force
  pour suivre toute notre raison_. (_Maxime XLIIe._)

  [627] Jeu  la mode alors.

  [628] Mot que madame de Chantal affectionnait, et qui, de son temps,
  n'tait pas encore gnralement admis dans notre langue.




238.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 29 septembre 1680.

C'est une rpublique, c'est un monde que votre chteau; je n'y ai jamais
vu cette foule. Montgobert me parle de _quintille_, je ne sais ce que
c'est; mais quoique nous soyons dans une solitude en comparaison, nous
ne laissons pas d'avoir fort souvent trois tables de jeu, un trictrac,
un hombre, un reversi. Nous avons prsentement madame de Marbeuf, qui
est bonne  tout; elle est commode et complaisante. La princesse claire
ces bois comme la nymphe Galate; elle est en deuil de son beau-frre,
l'lecteur palatin; il faudrait que toute l'Europe se portt fort bien
pour qu'elle ne ft pas sujette  perdre ses parents. Nous avons des
gens de Vitr que vous ne connaissez non plus que _la Solitaire_[629];
enfin je ne sais comme tout cela va, mais je sais bien que je n'en
souhaite pas davantage, et que je voudrais avoir plus de temps pour lire
et pour me promener. La _Solitaire_ est justement o vous dites; mais
elle est si droite et si bien plante, qu'elle vous surprendrait. Il est
temps cependant que je prenne d'autres penses. Quand je songe qu'au
bout de mon voyage je vous retrouverai, cela me parat si heureux, que
j'ai peur qu'il n'arrive quelque drangement. La fivre du chevalier
n'a-t-elle pas t la plus dsobligeante du monde? J'ai senti le chagrin
que vous en auriez. Il m'crit qu'il sera bientt en tat de partir, et
qu'il a t guri, et M. d'vreux aussi, par notre Anglais: son remde a
fait des merveilles cette anne; M. de Lesdiguires en a t guri comme
par miracle, et mille autres. Je mande au chevalier que je me rjouis
d'autant plus de sa sant, que je trouve ce voyage ncessaire pour lui.
Je suis persuade que tout se rangera, aussi bien que vos compagnies de
Grignan, qui me paraissent comme dans ce tour de jetons o l'on donne 
un roi neuf gardes de chaque ct; on fait sortir quatre gardes, il en a
toujours neuf; on en fait entrer quatre, il en a toujours neuf. Vous
voil justement: tout est plein quand vous n'tes que vous, tout est
log quand il y en a trois fois autant. Dieu conserve chez vous, ma
chre enfant, cette grce de multiplication si ncessaire aux dpenses
excessives et aux revenus borns.

Je suis tonne que vous ne sachiez encore rien de M. de Vendme ni d'un
intendant; cela viendra tout d'un coup. Ce que je vous mandais de cet
change de la charge de votre frre tait une pense de madame de la
Fayette, lorsque nous songions  nous tirer d'affaire par M. de Louvois;
car il est certain que c'est toujours par quelque changement que l'on
entre en propos avec ce ministre; mais c'est l'extrmit que d'en venir
l: il faut essayer premirement de se dfaire de la charge, et de
consulter nos amis.

J'espre que nous arriverons tous  Paris, o nous parlerons de toutes
choses. Mettez-vous seulement en tat de marcher sans incommodit: voil
ce que vous devez faire avec plus de soin qu' l'ordinaire. Je ne sais
quand on dansera ce ballet[630]; vraiment ce sera une belle pice; vous
croyez bien que pour moi je dirai, Ce n'est pas l un ballet comme celui
o dansait ma fille; il y avait telle et telle: elle y faisait un petit
pas admirable sur le bord du thtre, et l-dessus je conterai tout le
ballet. Mais vous-mme, ma belle, je crois que, sans radoterie, vous
pourrez dire qu'il ne fait point souvenir du vtre, et qu'il y avait
quatre personnes avec feu MADAME, que des sicles entiers auront peine
 remplacer, et pour la beaut, et pour la belle jeunesse, et pour la
danse: ah! quelles bergres et quelles amazones! il me semble que tout
le monde s'excuse de ce ballet; la duchesse de Sully soutiendra
l'honneur de la danse, mais non de la cadence; il y a eu bien des
affaires dans sa famille; madame de Verneuil parlait du baptistaire, M.
de Sully des affaires et des procs qu'elle a  solliciter; enfin madame
la Dauphine a si bien command qu'il a fallu obir. Adieu, ma chre
enfant, vous ne devez avoir aucune inquitude pour ma sant, elle est
trs-parfaite; et plt  Dieu que je puisse penser la mme chose de
vous! Je ne sens point le serein; j'ai de petits cabinets qui sont des
_brandebourgs_ fort commodes; on y lit, on y cause, on laisse tomber les
traits du serein, et puis on rentre dans ce mail que je ne crois pas
moins sr qu'une belle et grande galerie.


  [629] Nom d'une nouvelle alle du parc des Rochers.

  [630] Le ballet du _Triomphe de l'Amour_, de Quinault.




239.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 5 novembre 1680.

Je vous conseille toujours, ma fille, de partir le plus tt que vous
pourrez: si vous attendez que M. de Grignan ait rempli tous ses devoirs,
il ne faut point penser  venir cet hiver. Il me semble que l'amiti
qu'il a pour vous le doit obliger  prendre toute autre rsolution que
celle de vous exposer au froid et aux mauvais chemins; je ne comprendrai
jamais une autre conduite. Vous tes bien ne pour n'avoir jamais un
moment de joie et de tranquillit, puisque vous passez lgrement sur
votre sjour de Paris, pour vous occuper de votre retour  Grignan.
Voil une sorte de _dragon_ dont on n'a jamais accoutum de se charger,
quand on est encore au milieu des agitations d'un dpart. Pour moi, ma
chre enfant, je ne sais ce qui vous oblige de penser  quitter Paris,
quand vous y serez une fois; votre logement y sera commode, votre bail
renouvel pour quatre ans, votre dpense rgle; et si vous voulez
viter, c'est--dire M. de Grignan, les dpenses extraordinaires, vous
trouverez que c'est le seul lieu o vous pouvez reprendre haleine: la
dpense d'Aix est une furie; je me figure que vous tes un peu revenue
de cette conomie de Grignan, o vous trouviez que vous pouviez vivre
pour rien; cela s'appelle rien, rien du tout; vos trois tables fort
souvent dans la galerie, et toutes les visites et les trains; toujours
nourrir btes et gens, chose qu'il n'y a plus que vous au monde qui
fassiez. Toute cette fameuse auberge, tout ce concours de monde me
parat, quoi que vous disiez, un fleuve qui entrane tout. Enfin, ma
fille, je n'ose penser  ce tourbillon, et il me semble que vous allez
vous reposer ici: attendez du moins que vous ayez confront les dpenses
pour envisager votre retour; il est question d'arriver, c'est ce que je
souhaite de tout mon coeur. Mademoiselle de Mri est fixe; elle
s'arrangera tout  loisir, rien ne la presse; elle voit bien que je suis
plus aise qu'elle soit ici, quand elle y peut tre, que de l'aller
chercher plus loin; c'tait pour la faire dcider que je vous en
crivais; car quand on ne peut se rsoudre, la vie se passe  ne point
faire ce qu'on veut. Elle est bien mieux qu'elle n'tait, elle parle;
elle est capable d'couter; nous causons fort tous les soirs. Ah! mon
enfant, qu'il est ais de vivre avec moi! qu'un peu de douceur, d'espce
de socit, de confiance mme superficielle, que tout cela me mne loin!
Je crois, en vrit, que personne n'a plus de facilit que moi dans le
commerce de la vie civile: je voudrais que vous vissiez comme cela va
bien quand notre cousine veut: elle me tmoigna l'autre jour qu'elle
savait en gros les malheurs de mon fils, et qu'elle et bien voulu en
savoir davantage: je me tins oblige de cette curiosit, et je lui
contai tout le dtail de nos misres, ainsi que de plusieurs autres
choses; voil ce qui s'appelle vivre avec les vivants: mais quand on ne
peut jamais rien dire qui ne soit repouss durement; quand on croit
avoir pris les tours les plus gracieux, et que toujours ce n'est pas
cela, c'est tout le contraire; qu'on trouve toutes les portes fermes
sur tous les chapitres qu'on pourrait traiter; que les choses les plus
rpandues se tournent en mystre; qu'une chose avre est une mdisance
et une injustice; que la dfiance, l'aigreur et l'aversion sont visibles
et sont mles dans toutes les paroles; en vrit cela serre le coeur,
et franchement cela dplat un peu. On n'est point accoutume  ces
chemins raboteux; et quand ce ne serait que pour vous avoir enfante, on
devrait esprer un traitement plus doux. Cependant, ma fille, j'ai
souvent prouv ces manires si peu honntes; ce qui fait que je vous en
parle, c'est que cela est chang, et que j'en sens la douceur; si ce
retour pouvait durer, je vous jure que j'en aurais une joie sensible,
mais je vous dis sensible; il faut me croire quand je parle, je ne parle
pas toujours. Ce n'a point t un raccommodement, c'est un
radoucissement de sang, entretenu par des conversations douces et assez
sincres, et point comme si on revenait toujours d'Allemagne. Enfin je
suis contente, et je vous assure qu'il faut peu pour me contenter: la
privation des rudesses me tiendrait lieu d'amiti en un besoin: jugez ce
que je sentirai si vous pouvez faire que l'honntet, la douceur, une
superficie de confiance, la causerie, et tout ce qu'on a enfin avec ceux
qui savent vivre, puisse tre dsormais tabli entre elle et moi. Je
trouve que la froideur et l'indiffrence sont bien marques entre M. de
la Garde et vous, par l'affectation de ne point venir  Grignan quand
vous tes seule, et par celle de prier toute la famille d'aller  la
Garde, hormis vous. Je suis trs-fche de cette sparation, aprs avoir
t si bien et si agrablement ensemble: nous en parlerons.




240.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 2 janvier 1681.

Bonjour et bon an, mon cher cousin. Je prends mon temps de vous demander
pardon aprs une bonne fte, et en vous souhaitant mille bonnes choses
cette anne, suivie de plusieurs autres. Il me semble qu'en vous
adoucissant ainsi l'esprit, je vous disposerai  me pardonner d'avoir
t si longtemps sans vous crire, et  cette jolie veuve que j'aime
tant. Je partis de Bretagne le 20 d'octobre, qui tait bien plus tt que
je ne pensais, pour venir  Paris. Un mois aprs j'eus le plaisir d'y
recevoir ma fille. Je l'ai trouve mieux que quand elle est partie; et
cet air de Provence, qui devait la dvorer, ne l'a point dvore: elle
est toujours aimable, et je vous dfie de vous voir tous deux et de
parler ensemble sans vous aimer. J'ai toujours pens  vous, et j'ai dit
mille fois: Mon Dieu! je voudrais bien crire  mon cousin de Bussy; et
jamais je n'ai pu le faire. Pour moi, je crois qu'il y a de petits
dmons qui empchent de faire ce qu'on veut, rien que pour se moquer de
nous et pour nous faire sentir notre faiblesse. Ils ont un contentement,
et je l'ai senti dans toute son tendue. Nous avons ici une comte qui
est bien tendue aussi; c'est la plus belle queue qu'il est possible de
voir. Tous les plus grands personnages sont alarms, et croient
fermement que le ciel, bien occup de leur perte, en donne des
avertissements par cette comte. On dit que le cardinal Mazarin tant
dsespr des mdecins, ses courtisans crurent qu'il fallait honorer son
agonie d'un prodige, et lui dirent qu'il paraissait une grande comte
qui leur faisait peur. Il eut la force de se moquer d'eux, et il leur
dit plaisamment que la comte lui faisait trop d'honneur. En vrit, on
devrait en dire autant que lui; et l'orgueil humain se fait trop
d'honneur de croire qu'il y ait de grandes affaires dans les astres
quand on doit mourir. Tout mon silence ne m'a pas fait oublier les
charmes de vos traductions[631]. Adieu, mon cher cousin; adieu, ma chre
nice. Mandez-moi de vos nouvelles. Cependant nous allons reprendre,
notre ami Corbinelli et moi, le fil de notre discours.


  [631] Ce sont des traductions en vers de plusieurs pigrammes de
  Martial et de Catulle; elles sont en gnral trs-mdiocres. Voici la
  plus courte, et peut-tre la meilleure:

      _Ad Fidentinum._ Lib. I, ep. 39.

    Les vers que tu nous dis, Oronte, sont les miens;
    Mais quand tu les dis mal, ils deviennent les tiens.




241.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 3 avril 1681.

Faisons la paix, mon pauvre cousin. J'ai tort, je ne sais jamais faire
autre chose que de l'avouer. On dit que ma nice ne se porte pas trop
bien. C'est qu'on ne peut pas tre heureuse en ce monde: ce sont des
compensations de la Providence, afin que tout soit gal, ou qu'au moins
les plus heureux puissent comprendre, par un peu de chagrin et de
douleur, ce qu'en souffrent les autres qui en sont accabls.

Je vous ai souhait un lot  la loterie, pour commencer  rompre la
glace de votre malheur. Cela se dit-il? Vous me le manderez; car je ne
puis jamais raccommoder ce qui vient naturellement au bout de ma plume.
Cela donc vous aurait remis en train d'tre moins malheureux: mais je
crois que ma nice de Sainte-Marie le saurait, et qu'elle me l'aurait
dit. Monsieur votre fils n'a rien gagn aussi: mais nous avons encore
toutes nos esprances pour le gros lot, le roi l'ayant redonn au
public. Le voyage de Bourbon est rompu. Mais je ne fais que de
misrables rptitions: monsieur votre fils vous mandera tout
assurment. La cour a voulu l'appeler M. de Bussy. Le nom de Rabutin est
demeur avec celui d'Adhmar que voulait prendre le chevalier de
Grignan, et que Rouville seul a empch de prosprer; il faut l'attache
des courtisans pour les noms. Celui d'Estres est combl de tous les
titres qui peuvent entrer dans une maison.

Il ne faut point s'attacher  des penses tristes et inutiles: il vaut
mieux croire, comme notre ami Corbinelli me le prche tous les jours,
que Dieu rgle toutes choses comme il veut qu'elles soient, et que la
place que vous tenez dans l'univers, telle qu'elle est, ne pouvait point
tre drange. Le pre Bourdaloue nous fit l'autre jour un sermon contre
la prudence humaine, qui fit bien voir combien elle est soumise 
l'ordre de la Providence, et qu'il n'y a que celle du salut, que Dieu
nous donne lui-mme, qui soit estimable. Cela console, et fait qu'on se
soumet plus doucement  sa mauvaise fortune. La vie est courte, c'est
bientt fait; le fleuve qui nous entrane est si rapide, qu' peine
pouvons-nous y paratre. Voil des moralits de la semaine sainte, et
toutes conformes au chagrin que j'ai toujours quand je vois que, hors
vous, tout le monde s'lve: car au travers de toutes mes maximes, je
conserve toujours beaucoup de faiblesse humaine.

Je ne sais si vous savez que madame de Fontanges est dans un couvent,
moins pour passer la bonne fte, que pour se prparer au voyage de
l'ternit[632].

Adieu, mon cher cousin; adieu, mon aimable nice; aimez-moi toujours, et
me mandez de vos nouvelles.


  [632] Elle mourut peu de temps aprs. On a prtendu qu'elle fut
  empoisonne. MADAME l'assure dans ses lettres; madame de Caylus le nie
  dans ses Mmoires.




242.--DE Mme DE SVIGN AU PRSIDENT DE MOULCEAU.


  A Paris, ce 26 mai 1683.

N'avez-vous pas t bien surpris, monsieur, de vous voir glisser des
mains M. de Vardes[633], que vous teniez depuis dix-neuf ans? Voil le
temps que notre Providence avait marqu: en vrit on n'y pensait plus,
il paraissait oubli, et sacrifi  l'exemple. Le roi, qui pense et qui
range tout dans sa tte, dclara un beau matin que M. de Vardes serait 
la cour dans deux ou trois jours: il conta qu'il lui avait fait crire
par la poste, qu'il avait voulu le surprendre, et qu'il y avait plus de
six mois que personne ne lui en avait parl. Sa Majest eut
contentement; il voulait surprendre, et tout le monde fut surpris;
jamais une nouvelle n'a fait une si grande impression ni un si grand
bruit que celle-l. Enfin il arriva samedi matin avec une tte unique en
son espce, et un vieux justaucorps  brevet[634], comme on le portait
en 1663. Il se mit un genou  terre dans la chambre du roi, o il n'y
avait que M. de Chteauneuf: le roi lui dit que tant que son coeur avait
t bless, il ne l'avait point rappel; mais que prsentement c'tait
de bon coeur, et qu'il tait aise de le revoir. M. de Vardes rpondit
parfaitement bien et d'un air pntr; et ce don des larmes que Dieu lui
a donn ne fit pas mal son effet dans cette occasion. Aprs cette
premire vue, le roi fit appeler M. le Dauphin, et le prsenta comme un
jeune courtisan; M. de Vardes le reconnut et le salua: le roi lui dit en
riant: Vardes, voil une sottise, vous savez bien qu'on ne salue
personne devant moi. M. de Vardes du mme ton: Sire, je ne sais plus
rien, j'ai tout oubli; il faut que Votre Majest me pardonne jusqu'
trente sottises.--Eh bien! je le veux, dit le roi; reste  vingt-neuf.
Ensuite le roi se moqua de son justaucorps. M. de Vardes lui dit: Sire,
quand on est assez misrable pour tre loign de vous, non-seulement on
est malheureux, mais on est ridicule. Tout est sur ce ton de libert et
d'agrment. Tous les courtisans lui ont fait des merveilles. Il est venu
un jour  Paris, il m'est venu voir; j'tais sortie pour aller chez lui:
il trouva ma fille et mon fils, et je le trouvai le soir chez lui: ce
fut une joie vritable; je lui dis un mot de notre _ami_ Corbinelli.
Quoi, madame! mon matre! mon intime! l'homme du monde  qui j'ai le
plus d'obligation! pouvez-vous douter que je ne l'aime de tout mon
coeur? Cela me plut fort. Il loge chez sa fille, il est  Versailles.
Le Cour part aujourd'hui, je crois qu'il reviendra pour rattraper le roi
 Auxerre: car il parat  tous ses amis qu'il doit faire le voyage, o
assurment il fera bien sa cour, en donnant des louanges fort naturelles
 trois petites choses, les troupes, les fortifications et les conqutes
de Sa Majest. Peut-tre que notre _ami_ vous dira tout ceci, et que ma
lettre ne sera qu'un misrable cho; mais  tout hasard je me suis jete
dans ces dtails, parce que j'aimerais qu'on me les crivt en pareille
occasion, et je juge de moi par vous, mon cher monsieur; souvent j'y
suis attrape avec d'autres, mais non jamais avec vous. On dit que M. de
Noailles, votre digne et gnreux ami, a rendu de trs-bons offices  M.
de Vardes: il est assez gnreux pour n'en pas douter. M. de Calvisson
est arriv, cela doit rompre ou conclure notre mariage. En vrit je
suis fatigue de cette longueur, je ne suis pas en humeur de parler
bien, que de M. de Vardes, et toujours M. de Vardes; c'est l'vangile du
jour.


  [633] M. de Vardes, qui tait en exil, venait d'tre rappel  la
  cour.

  [634] C'tait une casaque bleue, brode d'or et d'argent, qui
  distinguait les principaux courtisans.




243.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 16 dcembre 1683.

Enfin, aprs tant de peine, je marierai mon pauvre garon[635]. Je vous
demande votre procuration pour signer  son contrat de mariage. Voil
deux petites lettres d'honntet que je vous prie de faire tenir  ma
tante de Toulongeon et  mon grand cousin. Il ne faut jamais dsesprer
de sa bonne fortune. Je croyais mon fils hors d'tat de pouvoir
prtendre  un bon parti, aprs tant d'orages et tant de naufrages, sans
charges et sans chemin pour la fortune; et pendant que je m'entretenais
de ces tristes penses, la Providence nous destinait ou nous avait
destins  un mariage si avantageux, que, dans le temps o mon fils
pouvait le plus esprer, je ne lui en aurais pas dsir un meilleur.
C'est ainsi que nous marchons en aveugles, ne sachant o nous allons,
prenant pour mauvais ce qui est bon, prenant pour bon ce qui est
mauvais, et toujours dans une entire ignorance. Auriez-vous jamais cru
aussi que le pre Bourdaloue, pour excuter la dernire volont du
prsident Perrault, et fait depuis six jours aux Jsuites la plus belle
oraison funbre qu'il est possible d'imaginer? Jamais une action n'a t
admire avec plus de raison que celle-l. Il a pris le prince dans ses
points de vue avantageux; et comme son retour  la religion a fait un
grand effet pour les catholiques, cet endroit, mani par le pre
Bourdaloue, a compos le plus beau et le plus chrtien pangyrique qui
ait jamais t prononc[636].


  [635] Avec Jeanne-Marguerite de Brehant de Mauron, fille du baron de
  Mauron, conseiller au parlement de Bretagne, et de Louise de Qulen.
  Elle avait 200,000 francs en mariage, et son pre plus de 60,000
  livres de rente.

  [636] Henri II de Bourbon, prince de Cond. Sa principale gloire fut
  d'avoir donn le jour au grand Cond.




244.--DE Mme DE SVIGN AU MARQUIS DE SVIGN, SON FILS.


  A Paris, ce 5 aot 1684.

Il faut qu'en attendant vos lettres, je vous conte une fort jolie petite
histoire. Vous avez regrett mademoiselle de....; vous avez mis au rang
de vos malheurs de ne l'avoir point pouse; vos meilleures amies
taient rvoltes contre votre bonheur; c'taient madame de Lavardin et
madame de la Fayette, qui vous coupaient la gorge. Une fille de qualit,
bien faite, avec cent mille cus! ne faut-il pas tre bien destin 
n'tre jamais tabli, et  finir sa vie comme un misrable, pour ne pas
profiter des partis de cette consquence, quand ils sont entre nos
mains? Le marquis de.... n'a pas t si difficile, la voil bien
tablie. Il faut tre bien maudit pour avoir manqu cette affaire-l:
voyez la vie qu'elle mne; c'est une sainte, c'est l'exemple de toutes
les femmes. Il est vrai, mon trs-cher, jusqu' ce que vous ayez pous
mademoiselle de Mauron, vous avez t prt  vous pendre; vous ne
pouviez mieux faire, mais attendons la fin. Toutes ces belles
dispositions de sa jeunesse, qui faisaient dire  madame de la Fayette
qu'elle n'en aurait pas voulu pour son fils avec un million, s'taient
heureusement tournes du ct de Dieu; c'tait son amant, c'tait
l'objet de son amour; tout s'tait runi  cette unique passion. Mais
comme tout est extrme dans cette crature, sa tte n'a pas pu soutenir
l'excs du zle et de l'ardente charit dont elle tait possde; et,
pour contenter ce coeur de Madeleine, elle a voulu profiter des bons
exemples, et des bonnes lectures de la vie des saints Pres du dsert,
et des saintes pnitentes. Elle a voulu tre le _don Quichotte_ de ces
admirables histoires, elle partit, il y a quinze jours, de chez elle 
quatre heures du matin avec cinq ou six pistoles, et un petit laquais;
elle trouva dans le faubourg une chaise roulante, elle monte dedans, et
s'en va  Rouen toute seule, assez dchire, assez barbouille, de
crainte de quelque mauvaise rencontre; elle arrive  Rouen, elle fait
son march de s'embarquer dans un vaisseau qui va aux Indes; c'est l o
Dieu l'appelle, c'est o elle veut faire pnitence; c'est o elle a vu,
sur la carte, les endroits qui l'invitent  finir sa vie sous le sac et
sur la cendre; c'est l o l'abb Zozime[637] la viendra communier quand
elle mourra. Elle est contente de sa rsolution, elle voit bien que
c'est justement cela que Dieu demande d'elle; elle renvoie le petit
laquais en son pays, elle attend avec impatience que le vaisseau parte;
il faut que son bon ange la console de tous les moments qui retardent
son dpart; elle a saintement oubli son mari, sa fille, son pre, et
toute sa famille; elle dit  toute heure:

  , courage, mon coeur, point de faiblesse humaine.

Il parat qu'elle est exauce, elle touche au moment bienheureux qui la
spare pour jamais de notre continent; elle suit la loi de l'Evangile,
elle quitte tout pour suivre Jsus-Christ. Cependant on s'aperoit dans
sa maison qu'elle ne revient point dner; on va aux glises voisines,
elle n'y est pas; on croit qu'elle viendra le soir, point de nouvelles;
on commence  s'tonner, on demande  ses gens, ils ne savent rien; elle
a un petit laquais avec elle, elle sera sans doute  Port-Royal des
champs, elle n'y est pas; o pourra-t-elle tre? On court chez le cur
de Saint-Jacques du Haut-Pas; le cur dit qu'il a quitt depuis
longtemps le soin de sa conscience, et que, la voyant toute pleine de
penses extraordinaires et de dsirs immodrs de la Thbade, comme il
est homme tout simple et tout vrai, il n'a point voulu se mler de sa
conduite. On ne sait plus  qui avoir recours: un jour, deux, trois, six
jours, on envoie  quelques ports de mer, et par un hasard trange on la
trouve  Rouen, sur le point de s'en aller  Dieppe, et de l au bout du
monde. On la prend, on la ramne bien joliment, elle est un peu
embarrasse.

  J'allais, j'tais; l'amour a sur moi tant d'empire.

Une confidente dclare ses desseins; on est afflig dans la famille; on
veut cacher cette folie au mari, qui n'est pas  Paris, et qui aimerait
mieux une galanterie qu'une telle quipe. La mre du mari pleure avec
madame de Lavardin, qui pme de rire, et qui dit  ma fille: Me
pardonnez-vous d'avoir empch que votre frre n'ait pous cette
_infante_? On conte aussi cette tragique histoire  madame de la
Fayette, qui me l'a rpte avec plaisir, et qui me prie de vous mander
si vous tes encore bien en colre contre elle; elle soutient qu'on ne
peut jamais se repentir de n'avoir pas pous une folle. On n'ose en
parler  mademoiselle de Grignan, son amie, qui mchonne quelque chose
d'un plerinage, et se jette, pour avoir plus tt fait, dans un profond
silence. Que dites-vous de ce petit rcit? vous a-t-il ennuy?
n'tes-vous pas content? Adieu, mon fils; M. de Schomberg marche en
Allemagne avec vingt-cinq mille hommes: c'est pour faire venir plus
promptement la signature de l'empereur. La gazette vous dira le reste.


  [637] Fameux solitaire du sixime sicle, qui venait communier tous
  les ans sainte Marie gyptienne, la nuit du jeudi au vendredi saint,
  dans un dsert sur les bords du Jourdain. (_Voyez_ la _Vie des Pres
  du dsert_.)




245.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Angers, ce mercredi 20 septembre 1684.

J'arrivai hier  cinq heures au pont de C, aprs avoir vu le matin 
Saumur ma nice de Bussy, et entendu la messe  la bonne _Notre-Dame_.
Je trouvai, sur le bord de ce pont, un carrosse  six chevaux, qui me
parut tre mon fils; c'tait son carrosse et l'abb Charrier, qu'il a
envoy me recevoir, parce qu'il est un peu malade aux Rochers: cet abb
me fut agrable; il a une petite impression de Grignan par son pre et
par vous avoir vue, qui lui donna un prix au-dessus de tout ce qui
pourrait venir au-devant de moi: il me remit votre lettre crite de
Versailles, et je ne me contraignis point devant lui de rpandre
quelques larmes, tellement amres, que je serais touffe s'il avait
fallu me contraindre. Ah! ma bonne et trs-aimable, que ce commencement
a t bien rang! Vous affectez de paratre une vritable _Dulcine_;
ah! que vous l'tes peu! et que j'ai vu, au travers de la peine que vous
prenez  vous contraindre, cette mme douleur et cette mme tendresse
qui vous fit rpandre tant de larmes en nous sparant! Ah! ma bonne, que
mon coeur est pntr de votre amiti! que j'en suis bien parfaitement
persuade, et que vous me fchez quand, mme en badinant, vous dites que
je devrais avoir une fille comme mademoiselle d'Alerac, et que vous tes
imparfaite! Cette Alerac est aimable de me regretter comme elle fait;
mais ne me souhaitez jamais rien que vous; vous tes pour moi toutes
choses, et jamais on n'a t aime si parfaitement d'une fille
bien-aime que je le suis de vous. Ah! quels trsors infinis m'avez-vous
quelquefois cachs! Je vous assure pourtant, ma chre bonne, que je n'ai
jamais dout du fond; mais vous me comblez prsentement de toutes ces
richesses, et je n'en suis digne que par la trs-parfaite tendresse que
j'ai pour vous, qui passe au del de tout ce que je pourrais vous en
dire. Vous me paraissez assez malcontente de votre voyage (_de
Versailles_), et du dos de madame de Brancas; vous avez trouv bien des
portes fermes; vous avez, ce me semble, fort bien fait d'envoyer votre
lettre. On mande ici que le voyage de la cour est retard; peut-tre
pourrez-vous revoir M. de Louvois: enfin Dieu conduira cela comme tout
le reste. Vous savez bien comme je suis pour ce qui vous touche: vous
aurez soin de me mander la suite. Je viens d'ouvrir la lettre que vous
crivez  mon fils; quelle tendresse vous y faites voir pour moi! quels
soins! que ne vous dois-je point, ma chre bonne? Je consens que vous
lui fassiez valoir mon dpart dans cette saison: mais Dieu sait si
l'impossibilit et la crainte d'un dsordre honteux dans mes affaires
n'en ont pas t les seules raisons. Il y a des temps dans la vie o
les forces puises demandent,  ceux qui ont un peu d'honneur et de
conscience, de ne pas pousser les choses  l'extrmit. Voil le fond et
la pure vrit, et voil ce qui a fait marcher le _Bien bon_, qui est en
vrit fort fatigu d'un si long voyage. J'allai hier descendre chez le
saint vque (_Henri Arnauld_): je vis l'abb Arnauld, toujours trs-bon
ami, et content de votre billet honnte. Ils me rendirent le soir la
visite; et je vis entrer, un moment aprs, mesdames de Vesins, de
Varennes et d'Ass: la dernire vous reverra bientt. Adieu, ma chre
bonne mignonne, je vais dner chez le saint vque. J'aime la belle
d'Alerac, dites-le-lui et parlez de moi  ceux qui sont auprs de vous,
et qui s'en souviennent. Allez  Livry; et si vous y pensez  moi, comme
vous me le dites en vers et en prose, croyez qu'il n'y a point de moment
o je ne pense  vous, avec une tendresse vive et sensible qui durera
autant que moi.


  A Angers, ce jeudi 21 septembre.

Je pars, ma bonne, pour les Rochers: je ne puis monter en carrosse sans
vous dire encore un petit adieu. J'ai dn, comme vous savez, avec ce
saint prlat: sa saintet et sa vigilance pastorale est une chose qui ne
se peut comprendre; c'est un homme de quatre-vingt-sept ans, qui n'est
plus soutenu dans les fatigues continuelles qu'il prend que par l'amour
de Dieu et du prochain. J'ai caus une heure en particulier avec lui;
j'ai trouv dans sa conversation toute la vivacit de l'esprit de ses
frres; c'est un prodige, je suis ravie de l'avoir vu de mes yeux. J'ai
t toute l'aprs-dner au Roncerai et  la Visitation. Mademoiselle
d'Alerac, votre demoiselle de Sennac a fait la malade, et ne m'a pas
voulu voir. Ces bonnes Vesins, d'Ass et Varennes ne m'ont point
quitte, et m'ont fait une grande collation; et les revoil encore qui
viennent me dire adieu, et le saint prlat, et l'abb Arnauld: nous ne
faisons point comme cela les honneurs de Paris. J'aurai, ma chre bonne,
de vos lettres aux Rochers, et je vous crirai; mon Dieu! ma chre
Comtesse, aimez-moi toujours.




246.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 27 septembre 1684.

Enfin, ma fille, voil trois de vos lettres. J'admire comme cela
devient, quand on n'a plus d'autre consolation: c'est la vie, c'est une
agitation, une occupation, c'est une nourriture; sans cela on est en
faiblesse, on n'est soutenue de rien, on ne peut souffrir les autres
lettres; enfin, on sent que c'est un besoin de recevoir cet entretien
d'une personne si chre. Tout ce que vous me dites est si tendre et si
touchant, que je serais aussi honteuse de lire vos lettres sans pleurer,
que je le serai cet hiver de vivre sans vous. Parlons un peu de
Versailles; j'ai fort bonne opinion de ce silence; je ne crois point
qu'on veuille vous refuser une chose si juste[638], dans un temps de
libralits: vous voyez que tous vos amis vous ont conseill de faire
cette tentative; quel plaisir n'auriez-vous pas si, par vos soins et vos
sollicitations, vous obteniez cette petite grce! Elle ne pourrait venir
plus  propos; car je crois (et cette peine se joint souvent aux autres)
que vous tes dans de terribles drangements. Pour moi, je suis
convaincue que je ne serais jamais revenue de ceux o m'aurait jete un
retardement de six mois: quand on a pouss les choses  un certain
point, on ne trouve plus que des abmes; et vous tes entre la premire
dans ces raisons; elles font ma consolation, et je me les redis sans
cesse.

Nous menons ici une vie assez triste; je ne crois pas cependant que plus
de bruit me ft agrable. Mon fils a t chagrin de ces espces de
clous; ma belle-fille n'a que des moments de gaiet, car elle est tout
accable de vapeurs; elle change cent fois le jour de visage, sans en
trouver un bon; elle est d'une extrme dlicatesse; elle ne se promne
quasi pas; elle a toujours froid;  neuf heures du soir elle est tout
teinte, les jours sont trop longs pour elle; et le besoin qu'elle a
d'tre paresseuse fait qu'elle me laisse toute ma libert, afin que je
lui laisse la sienne: cela me fait un extrme plaisir. Il n'y a pas
moyen de sentir qu'il y ait une autre matresse que moi dans cette
maison; quoique je ne m'inquite de rien, je me vois servie par de
petits ordres invisibles. Je me promne seule, mais je n'ose me livrer 
l'entre-chien et loup, de peur d'clater en cris et en pleurs;
l'obscurit me serait mauvaise dans l'tat o je suis: si mon me peut
se fortifier, ce sera  la crainte de vous fcher que je sacrifierai ce
triste divertissement: prsentement c'est  ma sant, et c'est encore
vous qui me l'avez recommande; mais enfin c'est toujours vous. Il ne
tient pas  moi qu'on ne sache l'amiti tendre et solide que vous avez
pour moi, j'en suis convaincue, j'en suis pntre; il faudrait que je
fusse bien injuste pour en douter: si madame de Montchevreuil a cru que
ma douleur surpassait la vtre, c'est qu'ordinairement on n'aime point
sa mre comme vous m'aimez. Pourquoi vous allez-vous blesser  l'pe de
voir ma chambre ouverte? Qu'est-ce qui vous pousse dans ce pays dsert?
C'est bien l o vous me redemandez. Vous m'avez fait un grand plaisir
de me parler de Versailles: la place de madame de Maintenon est unique
dans le monde; il n'y en a jamais eu, et il n'y en aura jamais: vous
n'aurez pas oubli au moins de lui faire remonter quelques paroles par
madame de Montchevreuil[639]. Je ne veux point d'aide pour la chaise de
M. de Coulanges; laissez-moi faire, je bats monnaie ici. Je suis fort
aise que notre mariage n'aille plus a reculons, et que M. le coadjuteur
et vous soyez toujours lis par mes deux joues; conservez moi les
vtres, ma trs-aimable, conservez votre sant; ne vous fatiguez plus
tant, ayez piti de moi; j'aurais bien de la peine  soutenir plus de
tristesse que je n'en ai.

La mort de madame de Coeuvres[640] est trange, et encore plus celle du
chevalier d'Humires[641]: hlas! comme cette mort va courant partout et
attrapant de tous cts! Je me porte parfaitement bien; je fais toujours
quelque scrupule d'attaquer cette perfection par une mdecine. Nous
attendons les capucins: cette petite femme-ci fait piti, c'est un
mnage qui n'est point du tout gaillard: ils vous font tous deux mille
compliments. On ne me presse point de donner mon amiti, cela dplat
trop; point d'empressement, rien qui chagrine, rien qui rveille aussi,
cela est tout comme je le souhaitais. Corbinelli est trop heureux des
bonts que vous avez pour lui, je l'envie bien prsentement: voil ce
qui lui vaut mon amiti. Le _Bien bon_, qui veut que je vous dise bien
des choses pour lui, calcule tout le jour et se porte bien. Adieu, ma
chre enfant; que puis-je vous dire qui approche de ce que je sens pour
vous?


  [638] Madame de Grignan sollicitait un ddommagement pour les dpenses
  extraordinaires que son mari avait t oblig de faire sur les ctes
  de Provence.

  [639] Madame de Montchevreuil, ancienne amie de madame de Maintenon,
  et gouvernante des filles d'honneur de madame la Dauphine.

  [640] Madeleine de Lionne. Il parat qu'elle mourut d'une saigne
  faite maladroitement.

  [641] Balthazar de Crevant d'Humires, chevalier de Malte, commandeur
  de Villiers au Lige, abb de Saint-Maixant et de Preuilly.




247.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 15 novembre 1684.

J'ai envie, ma chre bonne, de commencer  vous rpondre par la lettre
que m'a crite le marchal d'Estrades; il me conte si bonnement et si
navement toutes les questions que vous lui avez faites sur mon sujet,
et je vois si bien tout l'intrt que votre amiti vous fait prendre 
la vie que je fais ici, que je n'ai pu lire sans pleurer la lettre de ce
bon homme: mais, ma chre bonne, quand je suis venue  l'endroit o vous
avez pleur vous-mme en apprenant le sensible souvenir que j'ai
toujours de votre aimable personne, et de notre sparation, j'ai
redoubl mes soupirs et mes sanglots. Ma chre bonne, je vous en demande
pardon, cela est pass; mais je n'tais point en garde contre ce rcit
tout naf que m'a fait ce bon homme; il m'a prise au dpourvu, et je
n'ai pas eu le loisir de me prparer. Voil, ma chre enfant, une
relation toute naturelle de ce qui m'est arriv de plus considrable
depuis que je vous ai crit: mais il s'est pass dans mon coeur un trait
d'amiti si tendre et si sensible, si naturel, si vrai et si vif, que je
n'ai pu vous le cacher: aussi bien, ma bonne, il me semble que vous tes
assez comme moi, et que nous mettons au premier rang les choses qui nous
regardent, et le reste vient aprs pour arrondir la dpche. Vous dites
que je ne suis point avec vous, ma bonne; et pourquoi? hlas! qu'il me
serait ais de vous le dire, si je voulais salir mes lettres des raisons
qui m'obligent  cette sparation, des misres de ce pays, de ce qu'on
m'y doit, de la manire dont on me paye, de ce que je dois ailleurs, et
de quelle faon je me serais laisse surmonter et suffoquer par mes
affaires, si je n'avais pris, avec une peine infinie, cette rsolution!
Vous savez que depuis deux ans je la diffre avec plaisir, sans y
balancer: mais, ma chre bonne, il y a des extrmits o l'on romprait
tout, si l'on voulait se roidir contre la ncessit; je ne puis plus
hasarder ces sortes de conduites _hasardeuses_: le bien que je possde
n'est plus  moi; il faut finir avec la mme probit dont on a fait
profession toute sa vie: voil ce qui m'a arrache, ma bonne, d'entre
vos bras pour quelque temps, vous savez avec quelles douleurs! Je vous
en cache les suites, parce que je veux me bien porter, et que je tche
de me les cacher  moi-mme: mais cette esprance dont je vous ai parl
me soutient, et me persuade qu'enfin je vous reverrai; et c'est cette
pense qui me fait vivre. Je suis ici avec mon fils, qui est ravi de
m'y voir manger une partie de ce qu'il me doit; cela me fait un sommeil
salutaire, et souffrir la perte de tout ce que ses fermiers me doivent,
et dont apparemment je n'aurai jamais rien. Je crois, ma chre bonne,
que vous entrez dans ces vrits qui finiront, et qui me feront
retrouver comme j'ai accoutum d'tre: je n'ai pu m'empcher de vous
dire tout ce dtail dans l'intimit et l'amertume de mon coeur, que l'on
soulage en causant avec une _bonne_, dont la tendresse est sans exemple.
J'ai quasi envie de ne vous rien dire sur ma sant; elle est dans la
perfection, et j'aime M. de Coulanges plus que ma vie, de vous avoir
montr ma lettre; elle doit vous avoir remise de vos imaginations; le
style qu'on a en lui crivant ressemble  la joie et  la sant.




248.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 29 novembre 1684.

Je vous vois, je vous plains: vous avez envie de m'crire, vous avez
bien des choses  me dire; mais madame de Lavardin, qui ne s'en soucie
point du tout, dne  dix heures pour ne point vous manquer; puis madame
de Lamoignon, puis M. de Lamoignon: oh! pour celui-l, il devait vous
faire oublier votre criture et votre critoire; enfin, voil l'heure
qui presse; _tout est perdu si je n'cris point  ma mre_; et vous avez
raison, mon enfant, il faut que ncessairement j'en reoive peu ou prou,
comme on dit; il faut que je voie pied ou aile de ma chre fille; et nul
ordinaire ne se peut passer sans qu'elle me donne cette consolation:
c'est ma vie, c'est manger, c'est respirer; mais ce qu'il faut faire
quand vous tes attrape comme samedi, c'est ce que vous avez dit:
crivez deux pages, et, sans finir, envoyez-les-moi, et achevez le reste
 loisir: j'entendrai fort bien cette manire de prcipitation; et je
vous prie mme, ma trs-chre, de ne point vous suffoquer de faire
rponse  mes lettres infinies; songez que je cause, et que je ne suis
point du tout accable de visites; j'ai tout le temps qu'il me faut et
au del, et c'est par piti de vous que je les finis; car si j'en avais
autant de moi, je ne les finirais point: laissez-moi donc discourir tant
que je voudrai, et ne vous amusez point  parcourir les articles;
parlez-moi de vous, de vos affaires, de ce que vous dites  ceux que
vous aimez; tout est sr, rien ne se voit, rien ne retourne, et c'est
justement cela qui me touche, et qui fait ma curiosit et mon
attention. Vous avez  me redresser sur Versailles: ne souffrez point
que je sois de travers sur votre sujet. Madame de la Fayette vous en
parle-t-elle? Dites-moi aussi ce qu'est devenue cette _Guadiana_; il me
semble qu'elle est longtemps sans reparatre. Vous me faites un grand
plaisir d'avoir chass la princesse _Olympie_[642] de l'htel de
Carnavalet, je n'aime point cette personne; j'aime bien mieux une bonne
petite prestance qui est toute propre  reprsenter _la duchesse_ de
Grignan: c'est ainsi que Coulanges vous nomme dans ses lettres, tout
srieusement, sans hsiter, ni sans dire quelle mouche l'a piqu; j'en
ai ri, et je voudrais que cette folie vous portt bonheur. Il est enrag
aprs cette pauvre _Cuverdan_[643], c'est une Furie, et c'est une
injustice dont il rendra compte  Dieu; car cette pauvre femme dit mille
biens de lui; et, tout bien compt, tout rabattu, il n'y a personne en
Bretagne qui ait un si bon coeur et de si nobles sentiments: le voil
qui rit et se moque de moi; je n'en suis point la dupe, point du tout;
je ne suis point aveugle, point du tout; mais je trouve que chacun a
ses dfauts; et que celui qu'elle a n'est qu'une incommodit en
comparaison de ceux qui ont les parties nobles attaques: cependant je
suis une friponne, et je pme de rire des folies et des visions de
Coulanges; mais je n'y rponds point, parce que je craindrais qu'un
crapaud ne me vnt sauter sur le visage, pour me punir de mon
ingratitude. Je n'ai jamais vu des soins et des amitis comme ceux de M.
et de madame de Coulanges pour moi, c'est le parfait mnage  mon gard;
leurs lettres sont agrables d'une manire fort diffrente. Je fus hier
dner chez la princesse; j'y laissai la bonne Marbeuf: voici comme votre
mre tait habille, une bonne robe de chambre bien chaude, que vous
avez refuse, quoique fort jolie; et cette jupe violette, or et argent,
que j'appelais sottement un jupon, avec une belle coiffure de toutes
cornettes de chambre ngliges; j'tais en vrit fort bien: je trouvai
la princesse tout comme moi; cela me rassura sur l'oripeau. Dites-moi un
mot de vos habits; car il faut fixer ses penses et donner des images.
Nous causmes fort des nouvelles prsentes. La princesse de Bade vient
par Angers, dont elle est ravie: elle a un cuisinier admirable, mais
elle est bien aise de ne pas le mettre en oeuvre dans de grandes
occasions. Vous me demandiez l'autre jour des nouvelles de quelqu'un:
je vous en demande de Corbinelli; il y a plus de quinze jours que je
n'ai vu de son criture, il y avait plus de trois semaines que je n'en
avais vu auparavant: il abuse de la libert d'tre irrgulier: son neveu
revient-il? Je lui ai conseill de le mander. Adieu, ma trs-chre et
trs-aimable, je ne puis me reprsenter d'amiti au del de celle que je
sens pour vous; ce sont des _terres inconnues_.


  [642] Allusion  la pleur et  l'abattement de la princesse Olympie,
  lorsqu'elle se vit trahie par Birne.

  [643] Madame de Marbeuf.




249.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 25 fvrier 1685.

Ah! ma bonne, quelle aventure que celle de la mort du roi
d'Angleterre[644]! la veille d'une mascarade!


_Au marquis de Grignan._

Mon marquis, il faut que vous soyez bien malheureux de trouver en votre
chemin un vnement si extraordinaire!

  Rodrigue, qui l'et cru?--Chimne, qui l'et dit[645]?

Lequel vous a plus serr le coeur, ou le contre-temps, ou quand votre
mchante maman vous renvoya de Notre-Dame? Vous en ftes consol le mme
jour; il faut que le billard, et l'appartement, et la messe du roi, et
toutes les louanges qu'on a donnes  vous et  votre joli habit, vous
aient consol dans cette occasion, avec l'esprance que cette mascarade
n'est que diffre. Mon cher enfant, je vous fais mes compliments sur
tous ces grands mouvements, mais faites-m'en sur toutes mes attentions
mal places; j'avais t  la mascarade,  l'opra, au bal; je m'tais
tenue droite, je vous avais admir, j'avais t aussi mue que votre
belle maman, et j'ai t trompe.


_A madame de Grignan._

Ma bonne, je comprends tous vos sentiments mieux que personne: vraiment
oui, on se transmet dans ses enfants, et, comme vous dites, plus
vivement que pour soi-mme: j'ai tant pass par ces motions! C'est un
plaisir, quand on les a pour quelque jolie petite personne qui en vaut
la peine et qui fait l'attention des autres. Votre fils plat
extrmement; il a quelque chose de piquant et d'agrable dans la
physionomie: on ne saurait passer les yeux sur lui comme sur un autre,
on s'arrte. Madame de la Fayette me mande qu'elle avait crit  madame
de Montespan qu'il y allait de son honneur que vous et votre fils
fussiez contents d'elle: il n'y a personne qui soit plus aise que madame
de la Fayette de vous faire plaisir. Je ne suis pas surprise que vous
ayez envie d'aller  Livry: bon Dieu! quel temps! il est parfait; je
suis depuis le matin jusqu' cinq heures dans ces belles alles, car je
ne veux point du froid du soir. J'ai sur mon dos votre belle
_brandebourg_ qui me pare; ma jambe est gurie, je marche tout comme une
autre. Ne me plaignez plus, ma chre bonne; il faudrait mourir si
j'tais prisonnire par ce temps-l. Je mande  mon fils que je n'ai que
faire de lui, que je me promne, et qu'avec cela je l'envoie promener.
Ils sont dans les plaisirs de Rennes, d'o ils ne reviendront que la
veille du dimanche gras: j'en suis ravie, je n'ai que trop de monde. La
princesse vient jouir de mon soleil; elle a donn d'une thriaque
cleste au bon abb, qui l'a tir d'un mal de tte et d'une faiblesse
qui me faisaient grand'peur. Dites  ce _Bien bon_ combien vous tes
ravie de sa sant. La princesse est le meilleur mdecin du monde; tout
de bon, les capucins admiraient sa boutique: elle gurit une infinit de
gens; elle a des compositions rares et prcieuses, dont elle nous a
donn trois prises qui ont fait un effet prodigieux. Le _Bien bon_
voudrait vous faire les honneurs de Livry; si c'est le carme, ma bonne,
vous y ferez une mauvaise chre, mais songerez-vous  l'entreprendre
avec votre ct douloureux? on ne me parle cependant que de votre
beaut; madame de Vins m'assure que c'est tout autre chose que quand je
suis partie. Vous parlez du temps qui vous respecte pour l'amour de moi:
c'est bien  vous  parler du temps! Mais que c'est une plaisante chose
que nous n'ayons pas encore parl de la mort du roi d'Angleterre! Il
n'tait point vieux, c'est un roi, cela fait penser que la mort
n'pargne personne: c'est un grand bonheur si, dans son coeur, il tait
catholique, et qu'il soit mort dans notre religion. Il me semble que
voil un thtre o il se va faire de grandes scnes; le prince
d'Orange, M. de Montmouth, cette infinit de luthriens, cette horreur
pour les catholiques: nous verrons ce que Dieu voudra reprsenter aprs
cette tragdie; elle n'empchera pas qu'on ne se divertisse encore 
Versailles, puisque vous y retournez lundi. Vous me dites mille amitis
sur la peine que vous auriez  me quitter, si j'tais  Paris; j'en suis
persuade, ma trs-aimable bonne; mais cela n'tant point,  mon grand
regret, profitez des raisons qui vous font aller  la cour; vous y
faites fort bien votre personnage; il semble que tout se dispose  faire
russir ce que vous souhaitez. Les souhaits que j'en fais de loin ne
sont pas moins sincres ni moins ardents que si j'tais auprs de vous.
Hlas! ma bonne, j'y suis toujours, et je sens, mais moins dlicatement,
ce que vous me disiez un jour, dont je me moquais: c'est
qu'effectivement vous tes d'une telle sorte dans mon coeur et dans mon
imagination, que je vous vois et vous suis toujours: mais j'honore
infiniment davantage, ma bonne, un peu de ralit.

Vous me parlez de votre _Larmechin_, c'est assez pour mon fils; vous
vous en plaignez souvent; il est peut-tre devenu bon; parlez-en 
_Beaulieu_, et qu'il en crive  mon fils, j'en rendrai de bons
tmoignages. Celui qu'il avait tait bon, il s'est gt; il ne gagnerait
que ses gages, quarante ou cinquante cus, point de vin, ni de graisse,
ni de levre de lard. Je crois que mon fils ne plaindrait pas de plus
gros gages pour avoir un vrai bon cuisinier; je craindrais que celui-l
ne ft trop faible. Mais, ma bonne, quelle folie d'avoir quatre
personnes  la cuisine! O va-t-on avec de telles dpenses, et  quoi
servent tant de gens? Est-ce une table que la vtre pour en occuper
seulement deux? L'air de _Lachan_ et sa perruque vous cotent bien cher.
Je suis fort malcontente de ce dsordre; ne sauriez-vous en tre la
matresse? Tout est cher  Paris, et trois valets de chambre! Tout est
double et triple chez vous. Je vous dirai comme l'autre jour: Vous tes
en bonne ville; faites des prsents, ma bonne, de tout ce qui vous est
inutile. N'est-ce point l'avis de M. Enfossy? M. de Grignan peut-il
vouloir cet excs? Ma chre bonne, je ne puis m'empcher de vous parler
bonnement l-dessus. Aprs cette gronderie toute maternelle, laissez-moi
vous embrasser chrement et tendrement, persuade que vous n'tes point
fche. Ma bonne, il faut que votre mal de ct soit de bonne
composition pour souffrir tous vos voyages de Versailles; songez au
moins que le maigre vous est mortel, et que le mal intrieur doit tre
mnag et respect. Bien des amitis aux grands et petits Grignans. Je
veux vous dire ceci. Vous croyez mon fils habile, et qu'il se connat en
sauces, et sait se faire servir; ma bonne, il n'y entend rien du tout;
_Larmechin_[646] encore moins, le cuisinier encore moins: il ne faut pas
s'tonner si un cuisinier qui tait assez bon s'est entirement gt; et
moi, que vous mprisez tant, je suis l'aigle; on ne juge de rien sans
avoir regard la mine que je fais. L'ambition de vous conter que je
rgne sur des ignorants m'a oblige de vous faire ce sot et long
discours: demandez  _Beaulieu_.


  [644] Le roi Charles II mourut le 16 fvrier 1685, et le roi de France
  ne voulut point que de toute la semaine il y et  la cour bal ni
  comdie. Le petit marquis de Grignan devait faire partie de la
  mascarade.

  [645] _Voyez_ le _Cid_, acte III, scne IV.

  [646] Valet de chambre de M. de Svign.




250.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Rennes, dimanche 29 avril 1685.

_Nous serons si sots, que nous prendrons la Rochelle[647]._ Je serai
assez malheureuse, ma chre enfant, pour me laisser gurir par les
capucins. J'ai aim, j'ai admir tous vos sentiments; je disais tout
comme vous: Si ma jambe est gurie aprs tant de maux et de chagrins,
Dieu soit lou! si elle ne l'est pas, et qu'elle me force d'aller
chercher du secours  Paris, et d'y voir ma chre et mon aimable fille,
Dieu soit bni! Je regardais ainsi avec tranquillit ce qu'ordonnerait
la Providence, et mon coeur choisissait la continuation d'un mal qui me
redonnait  vous trois mois plus tt; car vous jugez bien que, pour ne
pas suivre cette pente, il faut que la raison fasse de grands efforts.
Je me fusse servie des gnreuses offres de madame de Marbeuf, qui sont
aussi sincres qu'elles sont solides, et je m'en servirais encore sans
balancer, si ma jambe, comme par malice, ne se gurissait  vue d'oeil:
vous savez ce que c'est aussi que de se charger de rendre ce qu'on prend
si agrablement. Ainsi je vais aux Rochers observer la contenance de
cette jambe, qui est prsentement sans aucune plaie ni enflure; elle est
tout amollie; et pour la figure elle est entirement comme sa compagne,
qui depuis prs de six mois tait _sans pareille_.

J'ai vu depuis peu la procureuse gnrale[648], autrement la petite
personne que nous connaissons tant; elle est toujours fort aimable: nous
fmes fort aises de nous voir: je voudrais que vous l'eussiez entendue
conter (mais plutt son mari, car elle tait morte) dans quelle
extrmit la laissa le grand mdecin de ce pays, et de quelle manire
habile et miraculeuse les capucins la retirrent de cette agonie; c'est
un rcit digne d'attention: vous me direz, C'est qu'elle ne devait pas
mourir; je le crois plus que personne, mais je ne puis m'empcher
d'admirer et d'honorer les causes secondes dont Dieu se sert pour
redonner la vie  une crature si prs du tombeau. On peut appliquer 
ces sortes de talents ce que le pre Bossu dit si agrablement[649] du
respect que les hommes devaient avoir, dans les premiers temps, pour
ceux qui taient visiblement protgs des dieux.

Je fus avant-hier au cours avec un air pench, parce que je ne veux
point faire de visites. J'en reus une jeudi de la princesse de
Bade[650], qui me conta tout ce que je savais dj de sa colre, qui est
comme celle d'Achille, et de son exil: je fus le soir chez elle; et
comme je voyais qu'elle ne s'ennuyait point, je l'coutai trois heures:
j'avais un sige sous le pied, car sans cette attention je craindrais de
ne plus reconnatre la jambe malade, et de m'y tromper comme Arlequin.
Voil mes nouvelles; mandez-moi des vtres, c'est ma vie. Je pars mardi,
au grand dplaisir de notre bonne Marbeuf; le _Bien bon_ languit de mon
absence. J'embrasse dlicatement vos pauvres malades; mais vous, ma
trs-aimable, avec moins de faon, et une tendresse qu'il n'est pas ais
d'exprimer. J'crirai des Rochers  mon petit Coulanges. Voil les
capucins qui vous disent mille choses, et vous assurent de ma bonne
gurison: ils sont persuads que la poudre d'yeux d'crevisse, dans la
premire cuillere du lait du grand matre (_M. du Lude_), ferait des
merveilles; son tat est digne de compassion.


  [647] Discours des grands seigneurs au sige de la Rochelle, en 1628.

  [648] Madame de la Bdoyre (Anne-lonore du Puy-Murinais.)

  [649] Dans son _Trait du pome pique_.

  [650] Cette dame avait t renvoye de la cour vers l'anne 1668, en
  mme temps que madame d'Armagnac.




251.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 13 juin 1685.

_Per tornar dunque al nostro proposito_, je vous dirai, ma bonne, que
vous me traitez mal de croire que je puisse avoir regret au port du
livre du carrousel; jamais un paquet ne fut reu ni pay plus
agrablement: nous en avons fait nos dlices depuis que nous l'avons; je
suis assure qu' Paris je ne l'aurais lu qu'en courant et
superficiellement; je me souviens de ce pays-l, tout y est press,
pouss; une pense, une affaire, une occupation pousse ce qui est devant
elle; ce sont des vagues; la comparaison du fleuve est juste. Nous
sommes ici dans un lac: nous nous sommes reposs dans ce carrousel, nous
avons raisonn sur les devises.

Pour des vapeurs, ma chre enfant, je voulus, ce me semble, en avoir
l'autre jour: je pris huit gouttes d'essence d'urine, et, contre
l'ordinaire, elle m'empcha de dormir toute la nuit: mais j'ai t bien
aise de reprendre de l'estime pour cette essence, je n'en ai pas eu
besoin depuis. En vrit, je serais ingrate si je me plaignais des
vapeurs: elles n'ont pas voulu m'accabler pendant que j'tais occupe 
ma jambe; c'et t un procd peu gnreux. A l'gard de la jambe,
voici le fait: il n'y a plus aucune plaie il y a longtemps; mais
l'endroit tait demeur si dur, et tant de srosits y avaient t
recognes par des eaux froides, que nos chers pres l'ont voulu traiter
 loisir, sans me contraindre, et en me jouant, avec ces herbes que l'on
retire deux fois le jour toutes mouilles: on les enterre, et  mesure
qu'elles pourrissent (riez-en si vous voulez) cet endroit sue et
s'amollit; et ainsi par une douce et insensible transpiration, avec des
lessives d'herbes fines et de la cendre, je guris la jambe du monde la
plus maltraite par le pass. C'est dommage que vous n'alliez conter
cela  des chirurgiens, ils pmeraient de rire; mais moi je me moque
d'eux. Voulez-vous savoir o j'ai t aujourd'hui? J'ai t  la place
_Madame_; j'ai fait deux tours de mail avec les joueurs. Ah, mon cher
comte! je songe toujours  vous, et quelle grce vous avez  pousser
cette boule. Je voudrais que vous eussiez  Grignan une aussi belle
alle: j'irai tantt au bout de la grande alle voir _Pilois_, qui y a
fait un beau degr de gazon pour descendre  la porte qui va dans le
grand chemin. Ma fille, vous ne direz pas que je vous cache des vrits,
que je ne fais que mentir; vous en savez autant que moi.

Oui, nos capucins sont fidles  leurs trois voeux: leurs voyages
d'gypte, o l'on voit tant de femmes comme ve, les en ont dgots
pour le reste de leurs jours. Enfin, leurs plus grands ennemis ne
touchent point  leurs moeurs, et c'est leur loge, tant has comme ils
le sont: ils ont remis sur pied une de ces deux femmes qui taient
mortes.

Parlons de M. de Chaulnes: il m'a crit que les tats sont  Dinan, et
qu'il les a fait commencer le 1er d'aot, pour avoir le temps de
m'enlever au commencement de septembre; et puis mille folies de vous.
Enfin, il est d'une gaillardise qui me ravit; car, en vrit, j'aime ces
bons gouverneurs; la femme me dit encore mille petits secrets. Je ne
comprends point comme on peut les har, et les envier, et les
tourmenter; je suis fort aise que vous vous trouviez insensiblement
dans leurs intrts. Si les tats eussent t  Saint-Brieuc, c'et t
un dgot pouvantable: il faut voir qui sera le commissaire; ils ont
encore ce choix  essuyer: si vous tes dans leur confiance, ils ont
bien des choses  vous dire; rien n'est gal  l'agitation qu'ils ont
eue depuis quelque temps.

Ma bonne, voyez un peu comme s'habillent les hommes pour l't; je vous
prierai de m'envoyer d'une toffe jolie pour votre frre, qui vous
conjure de le mettre du bel air sans dpense, savoir comme on porte les
manches, choisir aussi une garniture, et d'envoyer le tout pour recevoir
nos gouverneurs. Je vous prie encore de consulter madame de Chaulnes
pour l'habit d't qu'il me faut pour l'aller voir  Rennes; car pour
les tats, je vous en remercie. Je reviendrai ici commencer  faire mes
paquets pour me prparer  la grande fte de vous revoir et de vous
embrasser mille fois. Madame de Chaulnes en sera bien d'accord. J'ai un
habit de taffetas brun piqu avec des campanes d'argent un peu releves
aux manches et au bas de la jupe; mais je crois que ce n'est plus la
mode, et il ne se faut pas jouer  tre ridicule  Rennes, o tout est
magnifique. Je serai ravie d'tre habille dans votre got, ayant
toujours pourtant l'conomie et la modestie devant les yeux. Vous saurez
mieux que moi quand il faudra cet habit, puisque vous serez informe du
dpart des Chaulnes, et je courrai  Rennes pour les voir; tous les
ingrats qu'ils ont faits en ce pays me font horreur, et je ne voudrais
pas leur ressembler.

On nous mande, (ceci est _fuor di proposito_) que les minimes de votre
province ont ddi une thse au roi, o ils le comparent  Dieu, mais
d'une manire qu'on voit clairement que Dieu n'est que la copie. On l'a
montre  M. de Meaux, qui l'a porte au roi, disant que Sa Majest ne
la doit pas souffrir. Le roi a t de cet avis: on a renvoy la thse en
Sorbonne pour juger; la Sorbonne a dcid qu'il fallait la supprimer.
_Trop est trop._ Je n'eusse jamais souponn des minimes d'en venir 
cette extrmit. J'aime  vous mander des nouvelles de Versailles et de
Paris; _ignorante!_

Vous conservez une approbation romanesque pour les princes de
Conti[651]; pour moi, qui ne l'ai plus, je les blme de quitter un tel
beau-pre, de ne pas se fier  lui pour leur faire voir assez de
guerre: h, mon Dieu! ils n'ont qu' prendre patience, et  jouir de la
belle place o Dieu les a mis; personne ne doute de leur courage:  quel
propos faire les aventuriers et les chevaux chapps? Leurs cousins de
Cond n'ont pas manqu d'occasions de se signaler, ils n'en manqueraient
pas aussi. Et _con questo_ je finis, ma trs-aimable et trs-chre
bonne, toute pleine de tendresse pour vous, dvorant par avance le mois
de septembre o nous touchons.


  [651] Les princes de Conti et de la Roche-sur-Yon taient partis pour
  aller servir en Hongrie, o ils se trouvrent au combat de Gran, et
  firent des prodiges de valeur.




252.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 17 juin 1685.

Que je suis aise que vous soyez  Livry, ma trs-chre bonne, et que
vous y ayez un esprit dbarrass de toutes les penses de Paris! Quelle
joie de pouvoir chanter ma chanson, quand ce ne serait que pour huit ou
dix jours! Vous nous dites mille douceurs, ma bonne, sur les souvenirs
tendres et trop aimables que vous avez du bon abb et de votre pauvre
maman; je ne sais o vous pouvez trouver si prcisment tout ce qu'il
faut penser et dire; c'est en vrit dans votre coeur, c'est lui qui ne
manque jamais; et quoi que vous ayez voulu dire autrefois  la louange
de l'esprit qui le veut contrefaire, l'esprit manque, il se trompe, il
bronche  tout moment; ses allures ne sont point gales, et les gens
clairs par leur coeur n'y sauraient tre tromps. Vive donc ce qui
vient de ce lieu, et, entre tous les autres, vive ce qui vient si
naturellement de chez vous!

Vous me charmez en me renouvelant les ides de Livry; Livry et vous, en
vrit, c'est trop; et je ne tiendrais pas contre l'envie d'y retourner,
si je ne me trouvais toute dispose pour y retourner avec vous  ce
bienheureux mois de septembre; peut-tre n'y retournerez-vous pas plus
tt. Vous savez ce que c'est que Paris, les affaires et les infinits de
contre-temps qui vous empchent d'aller  Livry. Enfin me revoil dans
le train d'esprer de vous y voir: mais, bon Dieu! que me dites-vous, ma
chre bonne? le coeur m'en a battu: quoi! ce n'est que depuis la
rsolution de mademoiselle de Grignan de ne s'expliquer qu'au mois de
septembre que vous tes assure de m'attendre! Comment! vous me trompiez
donc, et il aurait pu tre possible qu'en retournant  Paris dans deux
mois, je ne vous eusse plus trouve! Cette pense me fait transir, et me
parat contre la foi: effacez-la-moi, je vous en conjure, elle me
blesse, tout impossible que je la voie prsentement: mais ne laissez
pas de m'en redire un mot. _O sainte Grignan_, que je vous suis oblige,
si c'est  vous que je dois cette certitude!

Revenons  Livry, vous m'en paraissez entte; vous avez pris toutes mes
prventions, je reconnais mon sang: je serai ravie que cet enttement
vous dure au moins toute l'anne. Que vous tes plaisante avec ce rire
du pre prieur, et cette tte tourne qui veut dire une approbation! Le
_Bien bon_ souhaite que _du Harlay_ vous serve aussi bien dans le pays
qu'il nous a bien nettoy et parfum les jardins. Mais o prenez-vous,
ma bonne, qu'on entende des rossignols le 13 de juin? Hlas! ils sont
tous occups du soin de leur petit mnage, il n'est plus question ni de
chanter, ni de faire l'amour, ils ont des penses plus solides. Je n'en
ai pas entendu un seul ici; ils sont en bas vers ces tangs, vers cette
petite rivire; mais je n'ai pas tant battu de pays, et je me trouve
trop heureuse d'aller en toute libert dans ces belles alles de plain
pied.

Il faut tout de suite parler de ma jambe, et puis nous reviendrons
encore  Livry; non, ma bonne, il n'y a plus nulle sorte de plaie, il y
a longtemps; mais ces pres voulaient faire suer cette jambe pour la
dsenfler entirement, et amollir l'endroit o taient ces plaies, qui
tait dur; ils ont mieux aim, avec un long temps, me faire transpirer
toutes ces srosits par ces herbes qui attirent de l'eau, et ces
lessives, et ces lavages; et  mesure que je continue les remdes, ma
jambe redevient entirement dans son naturel, sans douleur, sans
contrainte. On tale l'herbe sur un linge, on le pose sur ma jambe, et
on l'enterre aprs une demi-heure: je ne crois pas qu'on puisse gurir
plus agrablement un mal de sept ou huit mois. La princesse (_de
Tarente_), qui est habile, est contente de ce remde, et s'en servira
dans les occasions. Elle vint hier ici avec un grand empltre sur son
pauvre nez, qui a pens en vrit tre cass. Elle me dit tout bas
qu'elle venait de recevoir cette petite bote de _thriaque cleste_
qu'elle vous donne avec plaisir; j'irai la prendre demain dans son parc,
o elle est tablie; c'est le plus prcieux prsent qu'on puisse faire.
Parlez-en  MADAME, quand vous ne saurez que lui dire. On croit que
madame l'lectrice[652] pourrait bien venir en France, si on lui assure
qu'elle pourra vivre et mourir dans sa religion, c'est--dire qu'on lui
laisse la libert de se damner. La princesse nous a parl du carrousel.
Je me doutais bien, ma bonne, que nous tions ridicules de tant
retortiller sur ce livre, je vous l'ai mand; je le disais  votre
frre: il en tait assez persuad; mais nous avons cru qu'il suffisait
d'avoir fait cette rflexion, et qu'en faveur des Rochers nous pouvions
nous y amuser un peu plus que de raison. Nous nous souvenons encore fort
distinctement comme tout cela passe vite  Paris; mais nous n'y sommes
pas, et vous aurez fait conscience de vous moquer de nous. Parlons de
Livry: vous couchez dans votre chambre ordinaire, M. de Grignan dans la
mienne; celle du _Bien bon_ est pour les survenants, mademoiselle
d'Alerac au-dessus, le chevalier dans la _grande blanche_, et le marquis
au pavillon. N'est-il pas vrai, ma bonne? je vais donc dans tous ces
lieux, embrasser tous les habitants, et les assurer que s'ils se
souviennent de moi, je leur rends bien ce souvenir avec une sincre et
vritable amiti. Je souhaite que vous y retrouviez tout ce que vous y
cherchez, mais je vous dfends de parler encore de votre jeunesse comme
d'une chose perdue; laissez-moi ce discours; quand vous le faites, il me
pousse trop loin, et tire  de grandes consquences. Je vous prie, ma
chre bonne, de ne point retourner  Paris pour les commissions dont
nous vous importunons, votre frre et moi: envoyez _Enfossy_ chez
_Gautier_, qu'il vous envoie des chantillons; crivez  la d'Escars; ne
vous pressez point, ne vous drangez point; vous avez du temps de reste,
il ne faut que deux jours pour faire mon manteau, et l'habit de mon fils
se fera en ce pays: au nom de Dieu, ne raccourcissez point votre sjour;
jouissez de cette petite abbaye pendant que vous y tes et que vous
l'avez. J'ai crit  la d'Escars pour vous soulager, je lui envoie un
chantillon d'une doublure or et noir, qui ferait peut-tre un joli
habit sans doublure, une frange d'or au bas; elle me cotait sept
livres. En voil trop sur ce sujet, vous ne sauriez mal faire, ma chre
bonne. Nous avons ici une lune toute pareille  celle de Livry; nous lui
avons rendu nos devoirs: et c'est passer une galerie que d'aller au bout
du mail. Cette place _Madame_ est belle, c'est comme un grand belvdre,
d'o la campagne s'tend  trois lieues d'ici vers une fort de M. de la
Trmouille: mais cette lune est encore plus belle sous les arbres de
votre abbaye; je la regarde, et je songe que vous la regardez: c'est un
trange rendez-vous, ma chre mignonne; celui de Bville sera meilleur.
Si vous avez M. de la Garde, dites-lui bien des amitis pour moi; vous
me parlez de Polignac comme d'un amant encore sous vos lois; un an
n'aura gure chang cette noce. Dites-moi comment le chevalier (_de
Grignan_) marche, et comme ce comte (_M. de Grignan_) se trouve de sa
fivre. Ma chre bonne, Dieu vous conserve parmi tant de peines et de
fatigues! Je vous baise des deux cts de vos belles joues, et suis
entirement  vous; et le _Bien bon_, il est ravi que vous aimiez sa
maison. Je baise la belle d'Alerac et mon marquis. Comment M. du Plessis
est-il avec vous? Dites-m'en un mot.

Mon fils et sa femme vous honorent et vous aiment, et je conte souvent
ce que c'est que cette madame de Grignan. Cette petite femme dit: Mais,
madame, y a-t-il des femmes faites comme cela?


  [652] Wilhelmine-Ernestine, fille de Frdric III, roi de Danemark,
  veuve de Charles II, duc et lecteur de Bavire, comte palatin du
  Rhin.




253.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  Aux Rochers, ce 22 juillet 1685.

Croiriez-vous bien, mon cher cousin, que je n'ai reu que depuis quatre
jours le livre de notre gnalogie, que vous me faites l'honneur de me
ddier par une lettre trop aimable et trop obligeante? Il faudrait tre
parfaite, c'est--dire n'avoir point d'amour-propre, pour n'tre pas
sensible  des louanges si bien assaisonnes. Elles sont mme choisies
et tournes d'une manire que, si l'on n'y prenait garde, on se
laisserait aller  la douceur de croire en mriter une partie, quelque
exagration qu'il y ait. Vous devriez, mon cher cousin, avoir toujours
t dans cet aveuglement, puisque je vous ai toujours aim, et que je
n'ai jamais mrit votre haine. N'en parlons plus, vous rparez trop
bien tout le pass, et d'une manire si noble et si belle, que je veux
bien prsentement vous en devoir le reste. Ma fille n'a pas eu le livre
entre les mains, sans se donner le plaisir de le lire; et elle s'y est
trouve si agrablement, qu'elle en a sans doute augment l'estime
qu'elle avait de vous et de notre maison, comme j'en redouble aussi de
tout mon coeur mes remercments. Mon fils n'est pas si content, vous le
laissez guidon, sans parler de la sous-lieutenance qui l'a fait
commander en chef quatre ans la compagnie des gendarmes de monseigneur
le Dauphin; et comme cette premire charge l'a fort longtemps ennuy, il
a soupir en cet endroit, croyant y tre encore. Sa femme est d'une des
bonnes maisons de Bretagne, mais cela n'est rien.

Venons  nos Mayeul et  nos Am. En vrit, mon cher cousin, cela est
fort beau; ce sont des vrits qui font plaisir. Ce n'est point chez
nous que nous trouvons ces titres, c'est dans des chartes anciennes et
dans des histoires. Ce commencement de maison me plat fort, on n'en
voit point la source; et la premire personne qui se prsente est un
fort grand seigneur, il y a plus de cinq cents ans, des plus
considrables de son pays, dont nous trouvons la suite jusqu' nous. Il
y a peu de gens qui puissent trouver une si belle tte. Tout le reste
est fort agrable; c'est une histoire en abrg, qui pourrait plaire
mme  ceux qui n'y ont point d'intrt. Pour moi, je vous avoue que
j'en suis charm, et touche d'une vritable joie que vous ayez au moins
tir de vos malheurs, comme vous dites fort bien, la connaissance de ce
que vous tes. Enfin, je ne puis assez vous remercier de cette peine que
vous avez prise, et dont vous vous tes pay en mme temps par vos
mains. Je garderai soigneusement ce livre. Je crois voir ma fille avant
qu'elle retourne en Provence, o il me parat qu'elle veut passer
l'hiver. Ainsi, nos affaires nous auront cruellement dranges. La
Providence le veut ainsi. Elle est tellement matresse de toutes nos
actions; que nous n'excutons rien que sous son bon plaisir, et je tche
de ne faire de projets que le moins qu'il m'est possible, afin de n'tre
pas si souvent trompe; car qui compte sans elle compte deux fois.
Qu'est donc devenu mon grand cousin de Toulongeon? O a-t-il lu qu'on ne
fasse point de rponse  sa cousine germaine, quand elle nous console
sur la mort d'une mre? J'ai vu son oraison funbre; elle est bonne,
hormis que feu M. de Toulongeon n'tait point capitaine _des gardes_,
mais seulement capitaine _aux gardes_. Cette diffrence est grande, et
peut faire tort aux vrits.

Le bon abb (_de Coulanges_) s'est trouv fort honorablement dans notre
gnalogie; il en est bien content, et vous assure de ses trs-humbles
services.

Quand je serai  Paris, nous vous crirons, Corbinelli et moi. Adieu,
mon cher cousin, ayez bon courage.

J'ai peur que vous ne soyez abattu; mais je vous fais tort, et je vous
ai vu soutenir de si grands malheurs, que je ne dois pas douter de vos
forces.




254.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 22 juillet 1685.

Il est vrai qu'aprs vous avoir dit vingt fois, Je suis gurie, et
m'tre servie un peu lgrement de tous les termes les plus forts pour
vous persuader ce que je croyais moi-mme une vrit, vous tes en
droit de vous moquer de tous mes discours; je m'en moquerais la
premire, aussi bien que de mon infidlit, qui me faisait toujours
approuver les derniers remdes et maudire ceux que je quittais, sans
qu'enfin, enfin, enfin, comme vous dites du mariage de M. de Polignac,
il faut que toutes choses prennent fin, et que, selon toutes les
apparences, cet honneur soit rserv aux remdes doux de la princesse
(_de Tarente_), et de la femme parfaitement habile qui me vient panser
tous les jours; jusqu' ce petit mdecin qui a nomm le mal et commenc
les remdes convenables, je ne faisais rien que pour animer, que pour
attirer, que pour mettre ma jambe en furie. Ne raisonnez point sur un
rysiple qui vient d'un cours que la nature veut prendre, et que vous
approuvez, parce qu'il ne fait pas mourir: ce n'est pas ici de mme,
tout a t violent; ma machine n'est point encore entame ni dprie,
et jamais elle n'a paru mieux faite qu'en soutenant tous les maux qu'on
m'a faits. Vous savez que je ne fais point la jeune, je ne le suis
nullement; mais je vous assure que je pourrais encore dire, comme vous
disiez  la Mousse: La machine se dmanchera; mais elle n'est pas encore
dmanche. Je suis donc sous le gouvernement de cette princesse et de sa
bonne et capable garde, qui lui fait tous ses remdes, qui est approuve
des capucins, qui gurit tout le monde  Vitr, et que Dieu n'a pas
voulu que je connusse plus tt, parce qu'il voulait que je souffrisse,
et que je fusse mortifie par l'endroit le plus chagrinant pour moi; et
j'y consens, puisqu'il le faut: je suis persuade que Dieu veut
maintenant finir ces lgers chagrins; il y a huit jours que ma jambe est
enveloppe de pains de roses, tremps dans du lait doux bouilli, et
rafrachis, c'est--dire rchauffs, trois fois le jour: ma jambe n'est
plus du tout reconnaissable; elle est menue, molle; plus de srosits,
toutes les levures sches et fltries, plus de gras de jambes qui me
tire: enfin, ma fille, tout ce qui tait dans mon imagination et dans
mes esprances est devenu vrai: mais je pense que j'ai profan toutes
ces mmes paroles pour des illusions; je n'y saurais que faire: voil ce
que je dois vous dire prsentement; il n'y a plus de paroles nouvelles:
_a fructibus_. Cette _Charlotte_ me fait marcher, et me dit: Madame,
vous pouvez aller mercredi coucher _godinement_[653]  Fougres; le
lendemain  Dol, il n'y a que six lieues; vous verrez madame de
Chaulnes, cela vous divertira; vous avez besoin de vous rjouir un peu,
et de quitter votre chambre, o vous m'avez accord huit jours de
rsidence. Voil o j'en suis: elle m'te mes roses, qui m'ont fait
tout le bien qu'on leur demandait; elle me donne une lgre petite
espce de pommade qui dessche, elle me prie de bander ma jambe sans
contrainte d'ici  quelques jours, et de me mnager un peu; elle
m'assure qu'avec cette conduite je vous rapporterai une jambe _ la
Svign_, que vous aimerez d'autant plus que, l'une et l'autre tant
moins grasses, elles visent  la perfection: en tout cas, j'ai ma
_Charlotte_  une lieue d'ici: en voil trop, ma chre enfant. Une de
mes joies en retournant  Paris, ce sera de ne plus parler de moi, ni
d'aucun de mes maux; j'tais dans la mme envie quand j'y retournai
aprs mon rhumatisme; mais s'il y a de l'excs  l'immensit de cet
article, il est fond sur l'excs de votre bonne et tendre amiti, qui
ne sera point ennuye de ces dtails: je vous connais; car avec les
autres qui n'ont point de ces fonds adorables, je sais couper court, et
je n'ai pas oubli comme il faut parler sobrement de soi, et presque 
son corps dfendant.

_Or sus, verbalisons_: voil donc le bon homme Polignac[654] arriv:
pour moi, je jette de loin ces paroles en l'air: puisque mademoiselle de
Grignan balance, mademoiselle d'Alerac peut-elle balancer? Je passe
ensuite  rejeter tout le mal que vous dites de votre esprit et de votre
corps; ni l'un ni l'autre ne sauraient tre pais comme vous les
reprsentez: je les ai vus trop subtils, trop diaphanes, pour pouvoir
jamais tre fche de les voir dans le train commun des esprits et des
corps: mais que dis-je, _commun_?  plume tourdie et tmraire! c'est
vous qu'il faudrait craser, plutt que celle que le coadjuteur outragea
si injustement  Livry. Jamais le mot de _commun_ ne sera fait pour
vous; rien de commun, ni dans l'me ni dans le corps; je reprends donc
ce mot pour l'employer  tout le reste du monde qui n'en mrite point
d'autre; je fais pourtant des exceptions, mais gure.

J'avoue ma faiblesse; j'ai lu avec plaisir l'histoire de notre vieille
chevalerie: si Bussy avait un peu moins parl de lui et de son hrone
de fille (_madame de Coligny_), le reste tant vrai, on peut le trouver
assez bon pour tre jet dans un fond de cabinet, sans en tre plus
glorieuse. Il vous traite fort bien: il me veut trop ddommager par des
louanges que je ne crois pas mriter[655], non plus que ses blmes[656].
Il passe gaillardement sur mon fils, et le laisse inhumainement guidon
dans la postrit; il pouvait dire plus de bien de sa femme, qui est
d'un des beaux noms de la province: mais, en vrit, mon fils l'a si peu
mnag, et l'a toujours trait si incivilement, que lui ayant rendu
justice sur sa maison, il pouvait bien se dispenser du reste: vous en
avez mieux us, et il vous le rend.

Votre frre ne pense pas  quitter sa maison; ses affaires ne lui
permettent point de songer  Paris de quelques annes: il est dans la
fantaisie de payer toutes ses dettes; et comme il n'a point de fonds
extraordinaires pour cela, ce n'est que peu  peu sur ses revenus: cela
n'est pas sitt fait. Quant  moi, je n'aspire point  tout payer; mais
j'attends un fermier qui me doit onze mille francs, et que je n'ai pu
encore envisager; et rien ne m'arrtera pour tre fidle au temps que je
vous ai promis, n'ayant pas moins d'impatience que vous de voir la fin
d'une si triste et si cruelle absence. Il faut pourtant rendre justice 
l'air des Rochers; il est parfaitement bon, ni haut, ni bas, ni
approchant de la mer; ce n'est point la Bretagne, c'est l'Anjou, c'est
le Maine  deux lieues d'ici. Ce n'tait pas une affaire de me gurir,
si Dieu avait voulu que j'eusse t bien traite.

Je ne souhaite nulle prosprit  M. de Montmouth, sa rvolte me
dplat; ainsi puissent prir tous les infidles  leur roi![657]


  [653] Mot du pays qui signifie _gaiement_.

  [654] Louis-Armand, vicomte de Polignac.

  [655] _Voyez_ le Portrait de madame de Svign, qui contient aussi
  l'loge de madame de Grignan.

  [656] La _Diatribe_ insre dans les _Amours des Gaules_.

  [657] Le duc de Montmouth, fils naturel de Charles II et de Lucy
  Walters, fut dcapit le 25 juillet, trois jours aprs la date de
  cette lettre. D'un caractre remuant et inquiet, il avait conspir
  contre le roi son pre, qui lui pardonna. A peine Jacques II fut-il
  mont sur le trne, qu'il s'embarqua pour l'Angleterre avec quelques
  mcontents. Il s'annona comme le fils lgitime du feu roi, se fit
  couronner, et promit de soutenir la religion anglicane. Mais il fut
  vaincu par les troupes du roi Jacques, et fait prisonnier.




255.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 14 mai 1686.

Il est vrai que j'eusse t ravie de me faire tirer trois palettes de
sang du bras de ma nice de Montataire; elle me l'offrit de fort bonne
grce; et je suis assure que pourvu qu'une Marie Rabutin et t
saigne, j'en eusse reu un notable soulagement. Mais la folie des
mdecins les fit opinitrer  vouloir que celle qui avait un rhumatisme
sur le bras gauche ft saigne du bras droit; de sorte que l'ayant
interroge sur sa sant, et sa rponse et la mienne ayant dcouvert la
personne convaincue d'une fluxion assez violente, il fallut que je
payasse en personne le tribut de mon infirmit, et d'avoir t la
marraine de cette jolie crature. Ainsi, mon cousin, je ne pus recevoir
aucun soulagement de sa bonne volont. Pour moi, qui m'tais sentie
autrefois affaiblie, sans savoir pourquoi, d'une saigne qu'on vous
avait faite le matin, je suis encore persuade que si on voulait
s'entendre dans les familles, le plus ais  saigner sauverait la vie
aux autres, et  moi, par exemple, la crainte d'tre estropie. Mais
laissons le sang de Rabutin en repos, puisque je suis en parfaite sant.
Je ne puis vous dire combien j'estime et combien j'admire votre bon et
heureux temprament. Quelle sottise de ne point suivre les temps, et de
ne pas jouir avec reconnaissance des consolations que Dieu nous envoie,
aprs les afflictions qu'il veut quelquefois nous faire sentir! La
sagesse est grande, ce me semble, de souffrir la tempte avec
rsignation, et de jouir du calme quand il lui plat de nous le
redonner: c'est suivre l'ordre de la Providence. La vie est trop courte,
pour s'arrter si longtemps sur le mme sentiment; il faut prendre le
temps comme il vient; et je sens que je suis de cet heureux temprament:
_E me ne pregio_, comme disent les Italiens. Jouissons, mon cher cousin,
de ce beau sang qui circule si doucement et si agrablement dans nos
veines. Tous vos plaisirs, vos amusements, vos tromperies, vos lettres
et vos vers, m'ont donn une vritable joie, et surtout ce que vous
crivez pour dfendre Benserade et la Fontaine contre ce vilain
_Factum_[658]. Je l'avais dj fait en basse note  tous ceux qui
voulaient louer cette noire satire. Je trouve que l'auteur fait voir
clairement qu'il n'est ni du monde, ni de la cour, et que son got est
d'une pdanterie qu'on ne peut pas mme esprer de corriger. Il y a de
certaines choses qu'on n'entend jamais quand on ne les entend pas
d'abord: on ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans
le charme et dans la facilit des _ballets_ de Benserade, et des
_fables_ de la Fontaine: cette porte leur est ferme, et la mienne
aussi; ils sont indignes de jamais comprendre ces sortes de beauts, et
sont condamns au malheur de les improuver, et d'tre improuvs aussi
des gens d'esprit. Nous avons trouv beaucoup de ces pdants. Mon
premier mouvement est toujours de me mettre en colre, et puis de tcher
de les instruire; mais j'ai trouv la chose absolument impossible. C'est
un btiment qu'il faudrait reprendre par le pied; il y aurait trop
d'affaires  le rparer: et enfin, nous trouvions qu'il n'y avait qu'
prier Dieu pour eux; car nulle puissance humaine n'est capable de les
clairer. C'est le sentiment que j'aurai toujours pour un homme qui
condamne le beau feu et les vers de Benserade, dont le roi et toute la
cour a fait ses dlices, et qui ne connat pas les charmes des _fables_
de la Fontaine. Je ne m'en ddis point; il n'y a qu' prier Dieu pour un
tel homme, et qu' souhaiter de n'avoir point de commerce avec lui. Je
vous embrasse, vous et votre aimable fille. Croyez, l'un et l'autre, que
je ne cesserai de vous aimer que quand nous ne serons plus du mme sang.
Ma fille veut que je vous dise bien des amitis pour elle. Elle est
toujours la belle Madelonne.


  [658] Accus d'avoir profit, pour son _Dictionnaire_, du travail de
  l'Acadmie, qui prparait alors le sien, Furetire en fut exclu en
  1685, et publia le _Factum_ virulent dont il s'agit, o il attaqua la
  Fontaine, qui avait donn sa voix pour cette exclusion.




256.--DE Mme DE SVIGN AU PRSIDENT DE MOULCEAU.


  A Paris, vendredi 13 dcembre 1686.

Je vous ai crit, monsieur, une grande lettre, il y a plus d'un mois,
toute pleine d'amiti, de secrets et de confiance. Je ne sais ce qu'elle
est devenue, elle se sera gare, en vous allant chercher peut-tre aux
tats: tant y a que vous ne m'avez point fait de rponse; mais cela ne
m'empchera pas de vous apprendre une triste et une agrable nouvelle:
la mort de M. le Prince, arrive  Fontainebleau avant-hier mercredi 11
du courant,  sept heures et un quart du soir, et le retour de M. le
prince de Conti  la cour, par la bont de M. le Prince, qui demanda
cette grce au roi un peu avant que de tourner  l'agonie; et le roi lui
accorda dans le moment; et M. le Prince eut cette consolation en
mourant: mais jamais une joie n'a t noye de tant de larmes. M. le
prince de Conti est inconsolable de la perte qu'il a faite; elle ne
pourrait tre plus grande, surtout depuis qu'il a pass tout le temps de
sa disgrce  Chantilly, faisant un usage admirable de tout l'esprit et
de toute la capacit de M. le Prince, puisant  la source de tout ce
qu'il y avait de bon  apprendre sous un si grand matre, dont il tait
chrement aim. M. le Prince avait couru avec une diligence qui lui a
cot la vie, de Chantilly  Fontainebleau, quand madame de Bourbon y
tomba malade de la petite vrole, afin d'empcher M. le Duc de la garder
et d'tre auprs d'elle, parce qu'il n'a point eu la petite vrole; car
sans cela madame la Duchesse, qui l'a toujours garde, suffisait bien
pour tre en repos de la conduite de sa sant. Il fut fort malade, et
enfin il a pri par une grande oppression qui lui fit dire, comme il
croyait venir  Paris, qu'il allait faire un plus grand voyage. Il
envoya querir le pre Deschamps, son confesseur; et aprs vingt-quatre
heures d'extinction, aprs avoir reu tous ses sacrements, il est mort
regrett et pleur amrement de sa famille et de ses amis. Le roi en a
tmoign beaucoup de tristesse; et enfin on sent la douleur de voir
sortir du monde un si grand homme, un si grand hros, dont les sicles
entiers ne sauront point remplir la place. Il arriva une chose
extraordinaire il y a trois semaines, un peu avant que M. le Prince
partt pour Fontainebleau. Un gentilhomme  lui, nomm Vernillon,
revenant  trois heures de la chasse, approchant du chteau, vit  une
fentre du cabinet des armes, un fantme, c'est--dire un homme
enseveli: il descendit de son cheval et s'approcha, il le vit toujours;
son valet, qui tait avec lui, lui dit: _Monsieur, je vois ce que vous
voyez_. Vernillon ne voulant pas lui dire pour le laisser parler
naturellement, ils entrrent dans le chteau, et prirent le concierge
de donner la clef du cabinet des armes; il y va, et trouva toutes les
fentres fermes, et un silence qui n'avait pas t troubl il y avait
plus de six mois. On conta cela  M. le Prince; il en fut un peu frapp,
puis s'en moqua. Tout le monde sut cette histoire, et tremblait pour M.
le Prince; et voil ce qui est arriv. On dit que ce Vernillon est un
homme d'esprit, et aussi peu capable de vision que le pourrait tre
notre _ami_ Corbinelli, outre que ce valet eut la mme apparition. Comme
ce conte est vrai, je vous le mande, afin que vous y fassiez vos
rflexions comme nous. Depuis que cette lettre est commence, j'ai vu
Briole, qui m'a fait pleurer les chaudes larmes par un rcit naturel et
sincre de cette mort: cela est au-dessus de tout ce qu'on peut dire. La
lettre qu'il a crite au roi est la plus belle chose du monde, et le roi
s'interrompit trois ou quatre fois par l'abondance des larmes; c'tait
un adieu et une assurance d'une parfaite fidlit, demandant un pardon
noble des garements passs, ayant t forc par le malheur des temps;
un remercment du retour du prince de Conti, et beaucoup de bien de ce
prince; ensuite une recommandation  sa famille d'tre unie: il les
embrassa tous, et les fit embrasser devant lui, et promettre de s'aimer
comme frres; une rcompense  tous ses gens, demandant pardon des
mauvais exemples; et un christianisme partout, et dans la rception des
sacrements, qui donne une consolation et une admiration ternelle. Je
fais mes compliments  M. de Vardes sur cette perte. Adieu, mon cher
monsieur.




257.--DE Mme DE SVIGN AU PRSIDENT DE MOULCEAU.


  Le 27 janvier 1687.

Si cette lettre vous fait quelque plaisir, comme vous voulez me flatter
quelquefois que vous aimez un peu mes lettres, vous n'avez qu'
remercier M. le chevalier de Grignan de celle-ci: c'est lui qui me prie
de vous crire, monsieur, pour vous parler et vous questionner sur les
eaux de Balaruc. Ne sont-elles pas vos voisines? pour quels maux y
va-t-on? est-ce pour la goutte? ont-elles fait du bien  ceux qui en ont
pris? en quel temps les prend-on? en boit-on? s'y baigne-t-on? ne
fait-on que plonger la partie malade? Enfin, monsieur, si vous pouvez
soutenir avec courage l'ennui de ces quinze ou seize questions, et que
vous vouliez bien y rpondre, vous ferez une grande charit  un des
hommes du monde qui vous estime le plus, et qui est le plus incommod de
la goutte. Je pourrais finir ici ma lettre, n'tant  autre fin; mais je
veux vous demander par occasion comme vous vous portez d'tre
grand-pre. Je crois que vous avez reu une gronderie que je vous
faisais sur l'horreur que vous me tmoigniez de cette dignit: je vous
donnais mon exemple, et vous disais: _Pte, non dolet_. En effet, ce
n'est point ce que l'on pense: la Providence nous conduit avec tant de
bont dans tous ces temps diffrents de notre vie, que nous ne les
sentons quasi pas; cette perte va doucement, elle est imperceptible:
c'est l'aiguille du cadran que nous ne voyons pas aller. Si  vingt ans
on nous donnait le degr de supriorit dans notre famille, et qu'on
nous ft voir dans un miroir le visage que nous avons ou que nous aurons
 soixante ans, en le comparant avec celui de vingt ans, nous tomberions
 la renverse, et nous aurions peur de cette figure: mais c'est jour 
jour que nous avanons; nous sommes aujourd'hui comme hier, et demain
comme aujourd'hui; ainsi nous avanons sans le sentir, et c'est un
miracle de cette Providence que j'adore. Voil une tirade o ma plume
m'a conduite, sans y penser. Vous avez t, sans doute, de la belle et
bonne compagnie qui tait chez le cardinal de Bonzi. Adieu, monsieur; je
ne change point d'avis sur l'estime et l'amiti que je vous ai promises.




258.--DE MADAME DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 10 mars 1687.

Voici encore de la mort et de la tristesse, mon cher cousin. Mais le
moyen de ne vous pas parler de la plus belle, de la plus magnifique et
de la plus triomphante pompe funbre qui ait jamais t faite depuis
qu'il y a des mortels? c'est celle de feu M. le Prince, qu'on a faite
aujourd'hui  Notre-Dame; tous les beaux esprits se sont puiss  faire
valoir tout ce qu'a fait ce grand prince, et tout ce qu'il a t. Ses
pres sont reprsents par des mdailles jusqu' saint Louis; toutes ses
victoires, par des _basses-tailles_ (_ou bas-reliefs_), couvertes comme
sous des tentes dont les coins sont ouverts, et ports par des
squelettes, dont les attitudes sont admirables. Le mausole, jusque prs
de la vote, est couvert d'un dais en manire de pavillon encore plus
haut, dont les quatre coins retombent en guise de tentes. Toute la place
du choeur est orne de ces basses-tailles, et de devises au-dessous, qui
parlent de tous les temps de sa vie. Celui de sa liaison avec les
Espagnols est exprim par une nuit obscure, o trois mots latins disent:
_Ce qui s'est fait loin du soleil doit tre cach_[659]. Tout est sem
de fleurs de lis d'une couleur sombre, et au-dessous une petite lampe
qui fait dix mille petites toiles. J'en oublie la moiti: mais vous
aurez le livre qui vous instruira de tout en dtail. Si je n'avais point
eu peur qu'on ne vous l'et envoy, je l'aurais joint  cette lettre:
mais ce _duplicata_ ne vous aurait pas fait plaisir.

Tout le monde a t voir cette pompeuse dcoration. Elle cote cent
mille francs  M. le Prince d'aujourd'hui, mais cette dpense lui fait
bien de l'honneur. C'est M. de Meaux qui a fait l'oraison funbre: nous
la verrons imprime. Voil, mon cher cousin, fort grossirement le sujet
de la pice. Si j'avais os hasarder de vous faire payer un double port,
vous seriez plus content.

Je viens de voir un prlat qui tait  l'oraison funbre. Il nous a dit
que M. de Meaux s'tait surpass lui-mme, et que jamais on n'a fait
valoir ni mis en oeuvre si noblement une si belle matire. J'ai vu deux
ou trois fois ici M. d'Autun (_M. de Roquette_). Il me parat fort de
vos amis: je le trouve trs-agrable, et son esprit d'une douceur et
d'une facilit qui me fait comprendre l'attachement qu'on a pour lui
quand on est dans son commerce. Il a eu des amis d'une si grande
consquence, et qui l'ont si longtemps et si chrement aim, que c'est
un titre pour l'estimer, quand on ne le connatrait pas par lui-mme. La
Provenale vous fait bien des amitis. Elle est occupe d'un procs qui
la rend assez semblable  la comtesse de _Pimbche_. Je me rjouis avec
vous que vous ayez  cultiver le corps et l'esprit du petit de Langheac.
C'est un beau nom  mdicamenter, comme dit Molire; et c'est un
amusement que nous avons ici tous les jours avec le petit de Grignan.
Adieu, mon cher cousin; adieu, ma chre nice. Conservez-nous vos
amitis, et nous vous rpondons des ntres. Je ne sais si ce pluriel est
bon: mais, quoi qu'il en soit, je ne le changerai pas.


  [659] C'est peut-tre cette devise qui donna  Michel Corneille l'ide
  d'un tableau que l'on voyait  Chantilly. La muse de l'histoire
  arrachait de la vie du hros les feuillets sur lesquels taient crits
  les triomphes qu'il avait obtenus en combattant contre son roi.




259.--DE MADAME DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 25 avril 1687.

Je commence ma lettre aujourd'hui, et je ne l'achverai qu'aprs avoir
entendu demain l'oraison funbre de M. le Prince, par le P. Bourdaloue.
J'ai vu M. d'Autun qui a reu votre lettre, et le fragment de celle que
je vous crivais. Je ne sais si cela tait assez bon pour lui envoyer
ici: ce qui est bon  Autun, pourrait n'avoir pas les mmes grces 
Paris. Toute mon esprance est qu'en passant par vos mains vous l'aurez
raccommod, car ce que j'cris en a besoin. Quoi qu'il en soit, mon
cousin, cela fut lu  l'htel de Guise; j'y arrivai en mme temps; on me
voulut louer, mais je refusai modestement les louanges, et je grondai
contre vous et contre M. d'Autun. Voil l'histoire du fragment. La
pense d'tre fch de paratre guidon dans le livre de notre gnalogie
est tellement passe  mon fils, et mme  moi, que je ne vous conseille
point de rien retoucher  cela. Il importe peu que dans les sicles 
venir il soit marqu pour cette charge, qui a fait le commencement de sa
vie, ou pour la sous-lieutenance.

Je suis charme et transporte de l'oraison funbre de M. le Prince,
faite par le P. Bourdaloue. Il s'est surpass lui-mme, c'est beaucoup
dire. Son texte tait: _Que le Roi l'avait pleur, et dit  son peuple:
Nous avons perdu un Prince qui tait le soutien d'Isral_.

Il tait question de son coeur, car c'est son coeur qui est enterr aux
Jsuites. Il en a donc parl, et avec une grce et une loquence qui
entrane ou qui enlve, comme vous voudrez. Il fait voir que son coeur
tait solide, droit et chrtien. _Solide_, parce que, dans le haut de la
plus glorieuse vie qui fut jamais, il avait t au-dessus des louanges;
et l il a repass en abrg toutes ses victoires, et nous a fait voir,
comme un prodige, qu'un hros en cet tat ft entirement au-dessus de
la vanit et de l'amour de soi-mme. Cela a t trait divinement.

_Un coeur droit._ Et sur cela il s'est jet sans balancer tout au
travers de ses garements, et de la guerre qu'il a faite contre le roi.
Cet endroit qui fait trembler, que tout le monde vite, qui fait qu'on
tire les rideaux, qu'on passe des ponges, il s'y est jet lui  corps
perdu, et a fait voir par cinq ou six rflexions, dont l'une tait le
refus de la souverainet de Cambrai, et de l'offre qu'il avait faite de
renoncer  tous ses intrts plutt que d'empcher la paix, et quelques
autres encore, que son coeur dans ses drglements tait droit, et qu'il
tait emport par le malheur de sa destine, et par des raisons qui
l'avaient comme entran  une guerre et  une sparation qu'il
dtestait intrieurement, et qu'il avait rpares de tout son pouvoir
aprs son retour, soit par ses services, comme  Tolhuys, Senef, etc.,
soit par les tendresses infinies et par les dsirs continuels de plaire
au roi, et de rparer le pass. On ne saurait vous dire avec combien
d'esprit tout cet endroit a t conduit, et quel clat il a donn  son
hros, par cette peine intrieure qu'il nous a si bien peinte, et si
vraisemblablement.

_Un coeur chrtien._ Parce que M. le Prince a dit dans ses derniers
temps que, malgr l'horreur de sa vie  l'gard de Dieu, il n'avait
jamais senti la foi teinte dans son coeur; qu'il en avait toujours
conserv les principes: et cela suppos, parce que le prince disait
vrai, il rapporte  Dieu ses vertus mme morales, et ses perfections
hroques, qu'il avait consommes par la saintet de sa mort. Il a parl
de son retour  Dieu depuis deux ans, qu'il a fait voir noble, grand et
sincre; et il nous a peint sa mort avec des couleurs ineffaables dans
mon esprit et dans celui de l'auditoire, qui paraissait pendu et
suspendu  tout ce qu'il disait, d'une telle sorte qu'on ne respirait
pas. De vous dire de quels traits tout cela tait orn, il est
impossible; et je gte mme cette pice par la grossiret dont je la
_croque_. C'est comme si un barbouilleur voulait toucher  un tableau de
Raphal. Enfin, mes chers enfants, voil ce qui vous doit toujours
donner une assez grande curiosit pour voir cette pice imprime. Celle
de M. de Meaux l'est dj. Elle est fort belle, et de main de matre. Le
parallle de M. le Prince et de M. de Turenne est un peu violent; mais
il s'en excuse en niant que ce soit un parallle, et en disant que c'est
un grand spectacle qu'il prsente de deux grands hommes que Dieu a
donns au roi, et tire de l une occasion fort naturelle de louer Sa
Majest, qui sait se passer de ces deux grands capitaines, tant est fort
son gnie, tant ses destines sont glorieuses. Je gte encore cet
endroit; mais il est beau. Adieu, mon cousin; je suis lasse, et vous
aussi. Je t'embrasse, ma nice, et ton petit de Langheac.




260.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 13 novembre 1687.

Je reois prsentement une lettre de vous, mon cher cousin, la plus
aimable et la plus tendre qui fut jamais. Je n'ai jamais vu expliquer
l'amiti si naturellement, et d'une manire si propre  persuader. Enfin
vous m'avez persuade, et je crois que ma vie est ncessaire  la
conservation de la vtre. Je m'en vais donc vous en rendre compte, pour
vous rassurer et vous faire connatre l'tat o je suis.

Je reprends ds les derniers jours de la vie de mon cher oncle l'abb, 
qui, comme vous savez, j'avais des obligations infinies. Je lui devais
la douceur et le repos de ma vie; c'est lui  qui vous devez la joie que
j'apportais dans votre socit; sans lui, nous n'aurions jamais ri
ensemble; vous lui devez toute ma gaiet, ma belle humeur, ma vivacit,
le don que j'avais de vous bien entendre, l'intelligence qui me faisait
comprendre ce que vous aviez dit, et deviner ce que vous alliez dire; en
un mot, le bon abb, en me retirant des abmes o M. de Svign m'avait
laisse, m'a rendue telle que j'tais, telle que vous m'avez vue, et
digne de votre estime et de votre amiti. Je tire le rideau sur vos
torts; ils sont grands, mais il les faut oublier, et vous dire que j'ai
vivement senti la perte de cette agrable source de tout le repos de ma
vie. Il est mort en sept jours, d'une fivre continue, comme un jeune
homme, avec des sentiments trs-chrtiens, dont j'tais extrmement
touche; car Dieu m'a donn un fonds de religion qui m'a fait regarder
assez solidement cette dernire action de la vie. La sienne a dur
quatre-vingts ans; il a vcu avec honneur, il est mort chrtiennement:
Dieu nous fasse la mme grce! Ce fut  la fin d'aot que je le pleurai
amrement. Je ne l'eusse jamais quitt s'il et vcu autant que moi.
Mais voyant au quinzime ou seizime de septembre que je n'tais que
trop libre, je me rsolus d'aller  Vichy, pour gurir tout au moins mon
imagination sur des manires de convulsions  la main gauche, et des
visions de vapeurs qui me faisaient craindre l'apoplexie. Ce voyage
propos donna envie  madame la duchesse de Chaulnes de le faire aussi.
Je me joignis  elle; et comme j'avais quelque envie de revenir 
Bourbon, je ne la quittai point. Elle ne voulait que Bourbon; j'y fis
venir des eaux de Vichy, qui, rchauffes dans les puits de Bourbon,
sont admirables. J'en ai pris, et puis de celles de Bourbon: ce mlange
est fort bon. Ces deux rivales se sont raccommodes ensemble, ce n'est
plus qu'un coeur et qu'une me: Vichy se repose dans le sein de Bourbon,
et se chauffe au coin de son feu, c'est--dire dans les bouillonnements
de ses fontaines. Je m'en suis fort bien trouve, et quand j'ai propos
la douche, on m'a trouve en si bonne sant qu'on me l'a refuse; et
l'on s'est moqu de mes craintes; on les a traites de visions, et l'on
m'a renvoye comme une personne en parfaite sant. On m'en a tellement
assure que je l'ai cru, et je me regarde aujourd'hui sur ce pied-l. Ma
fille en est ravie, qui m'aime comme vous savez.

Voil, mon cher cousin, o j'en suis. Votre sant dpendant de la
mienne, en voil une grande provision pour vous. Songez  votre rhume,
et, comme cela, faites-moi bien porter. Il faut que nous allions
ensemble, et que nous ne nous quittions point. Il y a trois semaines que
je suis revenue de Bourbon; notre jolie petite abbaye n'tait point
encore donne; nous y avons t douze jours; enfin on vient de la donner
 l'ancien vque de Nmes, trs-saint prlat. J'en sortis il y a trois
jours, tout afflige de dire adieu pour jamais  cette aimable solitude
que j'ai tant aime; aprs avoir pleur l'abb, j'ai pleur l'abbaye. Je
sais que vous m'avez crit pendant mon voyage de Bourbon; je ne me suis
point amuse aujourd'hui  vous rpondre: je me suis laisse aller  la
tentation de parler de moi  bride abattue, sans retenue et sans
mesure. Je vous en demande pardon, et je vous assure qu'une autre fois
je ne me donnerai pas une pareille libert; car je sais, et c'est
Salomon qui le dit, que _celui-l est hassable qui parle toujours de
lui_. Notre ami Corbinelli dit que, pour juger combien nous importunons
en parlant de nous, il faut songer combien les autres nous importunent
quand ils parlent d'eux. Cette rgle est assez gnrale: mais je crois
m'en pouvoir excepter aujourd'hui, car je serais fort aise que votre
plume ft aussi inconsidre que la mienne, et je sens que je serais
ravie que vous me parlassiez longtemps de vous. Voil ce qui m'a engage
dans ce terrible rcit: et, dans cette confiance, je ne vous ferai point
d'excuses, et je vous embrasse, mon cher cousin et la belle Coligny. Je
rends mille grces  madame de Bussy de son compliment: on me tuerait
plutt que de me faire crire davantage.




261.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 13 aot 1688.

J'ai toujours eu confiance en votre heureux temprament, mon cher
cousin; et quoique je connusse des gens qui se seraient fort bien pendus
dans l'tat o vous tes partis d'ici[660], le pass me rpondait un peu
de l'avenir. Il me semblait

  Qu'un mont pendant en prcipices,
  Qui pour les coups du dsespoir
  Sont aux malheureux si propices,

n'tait point du tout le chemin que vous prendriez; et en vrit vous
avez raison: la vie est courte, et vous tes dj bien avanc: ce n'est
pas la peine de s'impatienter. Cette consolation est triste, et ce
remde pire que le mal, cependant il doit faire son effet, aussi bien
que la pense, qui n'est gure plus rjouissante, du peu de place que
nous tenons dans ce grand univers, et combien il importe peu,  la fin
du monde, qu'il y ait eu un comte de Bussy heureux ou malheureux. Je
sais que c'est pour le petit moment que nous sommes en cette vie que
nous voudrions tre heureux: mais il faut se persuader qu'il n'y a rien
de plus impossible, et que si vous n'eussiez eu les sortes de chagrins
que vous avez, vous en auriez eu d'autres, selon l'ordre de la
Providence. Elle veut, par exemple, que notre cousin d'Allemagne soit
romanesquement transplant, et en apparence fort heureux. Nous ne
voyons point le dessous des cartes; mais enfin, c'est cette Providence
qui l'a conduit par des chemins si extraordinaires, et si loin de nous
faire deviner la fin du roman, qu'on ne peut en tirer aucune
consquence, ni s'en faire aucun reproche. Il faut donc revenir d'o
nous sommes partis, et se rsoudre sans murmure  tout ce qu'il plat 
Dieu de faire de nous.

Je ne sais comment je me suis embarrasse dans ces moralits: j'en veux
sortir en vous disant que c'est le marquis de Villars, qui est revenu
d'Allemagne[661], qui nous a dit des merveilles de notre cousin. Je vous
dois dire aussi que ma fille a gagn son procs tout d'une voix, avec
tous les dpens. Cela est remarquable. Voil un grand fardeau hors de
dessus les paules de toute cette famille; c'tait un dragon qui les
perscutait depuis six ans; mais  celui-l qui est dtruit il en
succde un autre: c'est la pense de se sparer. N'est-ce pas l ce que
je disais de la manire de la Providence? Il faudra donc nous dire
adieu, ma fille et moi, l'une pour Provence, l'autre pour Bretagne.
C'est ainsi vraisemblablement que la Providence va disposer de nous.
Elle a fait mourir aussi la nice de notre Corbinelli d'une manire
trange. Elle avait emprunt avec son oncle le carrosse d'un de ses
amis: un portier qui n'avait jamais men prit tmrairement de jeunes
chevaux; il monte sur le sige; il va choquant, rompant, brisant,
courant partout. Un cheval s'abat, le timon va enfiler un carrosse, d'o
trois hommes sortent l'pe  la main: le peuple s'assemble; un de ces
hommes veut tuer Corbinelli: Hlas! messieurs, leur dit-il, vous n'en
seriez pas mieux; le cocher n'est point  moi, nous sommes au dsespoir
contre lui. Cet homme devient son protecteur, le tire de la populace;
mais il ne tire pas sa pauvre nice d'une frayeur si excessive, qu'elle
revient chez elle le coeur serr au point que la fivre lui prend le
soir, et quatre jours aprs elle meurt. Elle a t gnralement
regrette de ceux qui la connaissaient. La philosophie de notre ami ne
l'a pas empch d'en pleurer; mais j'espre qu'enfin elle le consolera.
C'est  elle que je le recommande; car je n'ai pas la vanit de croire
que je puisse en cette rencontre quelque chose sur son esprit.
Cependant, mon cher cousin, je lui laisse la plume, aprs vous avoir
embrass de tout mon coeur, et mon aimable nice,  qui je prtends
crire comme  vous dans cette longue et ennuyeuse lettre. Je dis
ennuyeuse, parce que, comme elle ne m'a point divertie en l'crivant, je
crois qu'elle ne vous divertira point en la lisant. Je voudrais bien
embrasser le joli petit marquis de Coligny. Ma fille vous fait  tous
deux mille sincres amitis: elle est toujours flatte et reconnaissante
de l'estime et de l'amiti que vous avez pour elle. Je comprends bien
que si vous tiez jeune, elle aurait la premire place dans votre coeur.


  [660] Un procs perdu avait mis Bussy dans cet tat.

  [661] C'est le marchal de Villars, le vainqueur de Denain, dont il
  nous reste des Mmoires intressants.




262.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 22 septembre 1688.

Il est vrai que j'aime la rputation de notre cousin d'Allemagne. Le
marquis de Villars nous en a dit des merveilles  son retour de Vienne,
et de sa valeur, et de son mrite de tous les jours, et de sa femme, et
du bon air de sa maison. Vous tes cause, mon cher cousin, que j'cris 
cette duchesse-comtesse, en lui envoyant votre paquet. J'admire toujours
les jeux et les arrangements de la Providence. Elle veut que ce Rabutin
d'Allemagne, notre cadet de toutes faons, par des chemins bizarres et
obliques s'lve et soit heureux; et qu'un comte de Bussy, l'an de sa
maison, avec beaucoup de valeur, d'esprit et de services, mme avec la
plus brillante charge de la guerre, soit le plus malheureux homme de la
cour de France. Oh bien! Providence, faites comme vous l'entendrez: vous
tes la matresse: vous disposez de tout comme il vous plat, et vous
tes tellement au-dessus de nous, qu'il faut encore vous adorer, quoi
que vous puissiez faire, et baiser la main qui nous frappe et qui nous
punit; car devant elle nous mritons toujours d'tre punis. Je suis bien
triste, mon cher cousin; notre chre comtesse de Provence, que vous
aimez tant, s'en va dans huit jours; cette sparation m'arrache l'me,
et fait que je m'en vais en Bretagne: j'y ai beaucoup d'affaires, mais
je sens qu'il y a un petit brin de dpit amoureux. Je ne veux plus de
Paris sans elle: je suis en colre contre le monde entier; je m'en vais
me jeter dans un dsert. Eh bien! M. et madame, en savez-vous plus que
nous sur l'amiti? Nous donnerions des leons aux autres: mais, en
vrit, il est bien douloureux d'exceller en ce genre: ceux qui sont si
sensibles sont bien malheureux. Parlons d'autre chose. Vous savez la
mort de votre ancien ami Vivonne? Il est mort en un moment, dans un
profond sommeil, la tte embarrasse. Le roi va le 28 de ce mois 
Fontainebleau. Il y a quelque autre dessein, mais il est encore cach.
Il y a un air de ralentissement dans tout le mouvement de guerre qui a
paru d'abord. La flotte seule du prince d'Orange, toute prte  mettre 
la voile, est digne d'attention. On croit qu'elle menace l'Angleterre.
Cependant on garde nos ctes: on a fait partir les gouverneurs de
Bretagne et de Normandie. Tout ceci est brouill; il y a bien des nuages
amasss; ce dnoment mrite qu'on ne le perde pas de vue.


  _Monsieur de Corbinelli._

  Le prince d'Orange ni ses allis ne songent point  faire des
  entreprises sur nous. Ils ne songent qu' l'Angleterre, ou  empcher
  celles que nous voudrions faire sur eux, en nous montrant qu'ils ont
  de quoi se dfendre, sans vouloir persuader qu'ils veulent attaquer.
  C'est ce que je souhaite dans les rgles de la politique. Adieu,
  monsieur, je vous remercie de tout mon coeur des compliments que vous
  m'avez faits sur les deux morts qui m'ont afflig depuis deux mois. La
  mienne viendra quand il lui plaira. Je ne sais si elle m'affligera:
  mais je sais bien qu'elle ne me surprendra pas.




263.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Paris, lundi 18 octobre 1688.

Nous avons reu vos lettres de Chlons, ma chre fille, le lendemain des
plaintes que nous avions faites d'avoir t huit jours entiers sans en
recevoir: ce temps est long, et le coeur souffre dans cette ignorance;
c'est ce qui fait que nous sentons vos peines dans l'loignement des
nouvelles de Philisbourg. Jusqu'ici votre enfant se porte fort bien; il
y fait des merveilles; il voit et entend les coups de canon autour de
lui sans motion: il a mont la tranche, il rend compte du sige  son
oncle comme un vieil officier; il est aim de tout le monde: il a
souvent l'honneur de manger avec MONSEIGNEUR, qui lui parle et lui fait
donner le bougeoir. M. de Beauvilliers en fait son enfant, et
Saint-Pouange[662]... Enfin, vous verrez tout cela en dtail, dans les
lettres que M. le chevalier vous envoie; je ne vous dis tout ceci que
pour donner du prix  ce que je mande, en vous entretenant de la chose
principale, et qui doit vous tenir le plus au coeur: aprs cela je
reviens  votre voyage. Ah! la vilaine route! Mon pauvre comte, vous
devez en tre bien honteux. Je savais bien que cette montagne de la
Rochepot tait un prcipice cach derrire une petite haie de rien, et
le chemin tout plein de cailloux; mais enfin ce chemin, qui est maudit,
le voil pass: nous reviendrons par l'autre, si Dieu le veut bien,
comme je l'espre. Il nous parat que vous vous embarquez aujourd'hui
sur le Rhne, aprs avoir fait votre dtour  Thz[663]. Le temps est
bien horrible ici: le chevalier est toujours trs-incommod de la
faiblesse de ses jambes: il n'a plus de douleurs, et c'est ce qui fait
sa tristesse; il a grand besoin de la force de son esprit pour soutenir
un tat si contraire  ce qu'il appelle son devoir; il ne peut aller 
Fontainebleau, o il a mille affaires: je suis touche de le voir comme
il est; cependant il n'y parat pas, son esprit agit et donne ses ordres
partout. J'admire que votre sant se puisse conserver au milieu de vos
inquitudes; il y a du miracle: tchez de le continuer, ne vous
chauffez point  l'excs par de cruelles nuits, par ne point manger:
mais est-on matresse de son imagination? Je suis afflige que vous
soyez amaigrie, je crains sur cela l'air de Grignan; j'aime tout en
vous, et mme votre beaut, qui n'est que le moindre de mes
attachements. Vous avez un coeur qu'on ne saurait trop aimer, trop
adorer; cependant ayez piti de votre portrait, ne le rendez point celui
d'une autre: ne nous trompez point, soyez toujours comme nous le voyons;
rafrachissez-vous  la Garde. Pour moi, je m'en vais vous dire
hardiment ce que je pense: c'est que si l'tat du chteau de Grignan,
dont j'ai entendu parler, est tel que vous y soyez incommode, et que
les coups de pic sur le rocher y fassent l'air mortel de Maintenon[664],
voici le parti que je prendrais, sans me fcher, sans gronder personne,
sans me plaindre: je prierais M. de la Garde de vouloir bien que je
demeurasse chez lui avec Pauline, vos femmes et deux laquais, jusqu' ce
que la place ft nette et habitable. C'est ainsi que j'en userais tout
bonnement, sans bruit; cela empcherait d'ailleurs mille visites
importunes, qui comprendraient qu'un chteau o l'on btit n'est gure
propre  les recevoir. Vous voulez que je vous parle de ma sant et de
ma vie: j'ai t un peu chauffe; de mauvaises nuits, beaucoup de
douleurs et de larmes ne sont pas saines, et c'est ce qui m'effraye pour
vous: cela s'est pass entirement avec des bouillons de veau; n'y
pensez plus. Ma vie, vous la savez: souvent, souvent dans cette petite
chambre de l-bas, o je suis comme destine; je tche pourtant de ne
point abuser ni incommoder; il me semble qu'on est bien aise de m'y
voir. Nous parlons sans cesse de vous, de votre fils, de vos affaires.
Je vais chez mesdames de la Fayette et de Lavardin; tout cela me parle
encore de vous, et vous aime, et vous estime: un autre jour chez madame
de Mouci; hier chez la marquise d'Uxelles. Il n'y a personne  Paris; on
revient le soir, on se couche; on se lve; ainsi la vie se passe vite,
parce que le temps passe de mme. Mademoiselle de Mri se trouve bien de
nous, et nous d'elle. Nous avons l'abb Bigorre, c'est le plus commode
et le plus aimable de tous les htes. Corbinelli est en Normandie avec
le lieutenant civil (_M. le Camus_), jusqu' la Saint-Martin. Vous ai-je
dit que nous allmes nous promener l'autre jour au bois de Vincennes, le
chevalier et moi? Nous causmes fort: je me promenai longtemps, mais
tout cela tristement; je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi.


  Du mme jour.

Ma lettre est cachete, et je reois, ma chre enfant, la vtre _du
bateau au del de Mcon_. Tout ce que vous me dites de votre amiti est
un charme pour moi: si je ne sentais bien de quelle manire je vous
aime, je serais honteuse, et quasi persuade que vous en savez plus que
moi sur ce chapitre. Vous pouvez vous assurer que je ne quitterai Paris,
ni pendant le sige de Philisbourg, ni pendant que le chevalier sera
ici; je me trouve fort naturellement attache  ces deux choses. Ne
craignez point, au reste, que je sois assez sotte pour me laisser mourir
de faim: on mange son avoine tristement, mais enfin on la mange. Pour
votre ide, elle brille encore et rgne partout; jamais une personne n'a
si bien rempli les lieux o elle est, et jamais on n'a si bien profit
du bonheur de loger avec vous que j'en ai profit, ce me semble; nos
matines n'taient-elles pas trop aimables? Nous avions t deux heures
ensemble, avant que les autres femmes soient veilles; je n'ai rien 
me reprocher l-dessus, ni d'avoir perdu le temps et l'occasion d'tre
avec vous; j'en tais avare, et jamais je ne suis sortie qu'avec l'envie
de revenir; ni jamais revenue, sans avoir d'avance une joie sensible de
vous retrouver et de passer la soire avec vous. Je demande pardon 
Dieu de tant de faiblesses; c'est pour lui qu'il faudrait tre ainsi.
Vos moralits sont trs-bonnes et trop vraies.

Madame de Vins a t en peine de son mari; elle en a reu une lettre; il
est en sret prsentement; _il est au sige de Philisbourg_; il avait
pass par des bois trs-prilleux, et l'on n'avait point de ses
nouvelles. Si l'air et le bruit de Grignan vous incommodent, allez  la
Garde; je ne changerai point d'avis. Mille amitis  tous vos Grignans;
je suis assure que M. de la Garde sera du nombre. Comment trouvez-vous
Pauline? Qu'elle est heureuse de vous voir et d'tre oblige de vous
aimer!

Je comprends mieux que personne du monde les sortes d'attachements qu'on
a pour des choses insensibles, et par consquent ingrates; mes folies
pour Livry en sont de belles marques. Vous avez pris ce mal-l de moi.


  [662] Secrtaire du cabinet du roi.

  [663] Terre de la maison de Chteauneuf de Rochebonne.

  [664] On sait que les terres remues au camp de Maintenon causrent
  beaucoup de maladies.




264.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 25 octobre 1688.

L'impatience que nous avons, ma chre fille, de recevoir vos lettres;
l'attention qui nous les fait envoyer chercher jusque dans le sein de la
poste; notre joie d'apprendre que vous vous portez bien, malgr toutes
vos peines, tout cela est digne des soins que vous avez de nous donner
de vos nouvelles; vous pouvez juger, par le besoin que nous en avons,
combien nous vous sommes obligs de votre exactitude; je dis toujours
_nous_, car les sentiments du chevalier et les miens sont si pareils,
que je ne saurais les sparer. Mais parlons de Philisbourg: voil une
lettre de votre enfant, du 18; il se portait fort bien; vous verrez, par
tout ce que vous dit M. du Plessis, qu'il ne fera pas de honte  ses
parents: mais admirez les arrangements de la Providence; la pluie l'a
empch d'tre le lendemain, avec le rgiment de Champagne, de l'action
la plus brillante et la plus dangereuse qu'il y ait encore eue: c'est la
prise d'un ouvrage  cornes, qui fut enlev le 19, o le marquis
d'Harcourt, marchal de camp, le comte de Guiche, le cadet du prince de
Tingry, le comte d'Estres, Courtin et quelques autres, se sont
distingus; le fils de M. Courtin est mortellement bless, le marquis
d'Uxelles lgrement: le pauvre Bordage a pay pour tous, deux jours
devant. Le roi a donn son rgiment  M. du Maine, et en a promis un
autre au fils du Bordage, avec mille cus de pension. Les princes et les
jeunes gens sont au dsespoir de n'avoir pas t de cette fte, mais ce
n'tait pas leur jour. Il fallut tenir MONSEIGNEUR[665]  quatre: il
voulait tre  la tranche; Vauban le prit par le corps et le repoussa
avec M. de Beauvilliers. Ce prince est ador; il dit du bien de ceux qui
le mritent, il demande pour eux des rgiments, des rcompenses; il
jette l'argent aux blesss et  ceux qui en ont besoin. On ne croit pas
que la place dure longtemps aprs ce logement. Le gouverneur malade,
celui qui commandait  sa place tant pris et mort, on espre que
personne ne voudra soutenir une si mauvaise gageure. Le chevalier me
fait rire; il est ravi que le marquis n'ait point t  cette occasion,
et il est au dsespoir qu'il ne se soit point distingu; en un mot, il
voudrait qu'il ft tout  l'heure comme lui, et que sa rputation ft
dj toute parfaite comme la sienne; il faut avoir un peu de patience.
Esprons, ma chre fille, que tout se passera dsormais selon nos
dsirs, pour revoir notre enfant en bonne sant.

Vous avez t trs-bien reue  la Garde, et enfin,  force de marcher
et de vous loigner, vous tes  Grignan. Vous nous direz comment vous
vous y trouvez, et comment cette pauvre substance qui pense, et qui
pense si vivement, aura pu conserver sa machine si belle et si dlicate,
dans un bon tat, pendant qu'elle tait si agite: vous en faites une
diffrence que votre pre (_Descartes_) n'a point faite. Mais, ma fille,
on meurt ici plus qu' Philisbourg: le pauvre la Chaise[666], qui vous
aimait tant, qui avait tant d'esprit, qui en avait tant mis dans _la vie
de Saint Louis_, est mort  la campagne, d'une petite fivre; M. du Bois
en est trs-afflig. Madame de Longueval, ou le _Chanoine_[667], est
morte ou mort d'un tranglement  la gorge: elle hassait bien
parfaitement notre Montataire[668]; je suis toujours fche qu'on
emporte de tels paquets en l'autre monde; voyez comme la mort va,
prenant partout ceux qu'il plat  Dieu d'enlever de celui-ci.

Madame de Lavardin me fit hier cent amitis pour vous, ainsi que madame
d'Uxelles, et madame de Mouci, et mademoiselle de la Rochefoucauld, que
nous avons reue dans le corps des veuves: j'y mets aussi madame de la
Fayette; mais comme elle n'tait pas hier chez madame de Mouci, je la
spare: rien ne peut se comparer  l'estime parfaite de toutes ces
personnes pour vous. Adieu, aimable et chre enfant; je parle souvent de
vous avec plaisir, parce que c'est quasi toujours votre loge. Nous
sommes suspendus dans l'attention de Philisbourg et de vos nouvelles:
voil les deux points de nos discours.


  [665] MONSEIGNEUR fut nomm par les soldats _Louis le Hardi_, pendant
  le sige de Philisbourg.

  [666] Jean Filleau de la Chaise, auteur d'une Vie de saint Louis fort
  estime, et frre de M. de Saint-Martin, auteur de la traduction de
  _Don Quichotte_.

  [667] On connaissait dans le monde madame de Longueval, chanoinesse de
  Remiremont, sous le nom du _Chanoine_: elle tait soeur de la
  marchale d'Estres.

  [668] Marie de Rabutin, marquise de Montataire, avait eu de grands
  procs avec madame de Longueval.




265.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, jour de la Toussaint 1688,  neuf heures du soir.

_Philisbourg est pris_, ma chre enfant, _votre fils se porte bien_. Je
n'ai qu' tourner cette phrase de tous cts, car je ne veux point
changer de discours. Vous apprendrez donc par ce billet que _votre
enfant se porte bien, et que Philisbourg est pris_. Un courrier vient
d'arriver chez M. de Villacerf, qui dit que celui de Monseigneur est
arriv  Fontainebleau pendant que le pre Gaillard prchait; on l'a
interrompu, et on a remerci Dieu dans le moment d'un si heureux succs
et d'une si belle conqute. On ne sait point de dtail, sinon qu'il n'y
a point eu d'assaut, et que M. du Plessis disait vrai, quand il assurait
que le gouverneur faisait faire des chariots pour porter son quipage.
Respirez donc, ma chre enfant, remerciez Dieu premirement: il n'est
point question d'un autre sige; jouissez du plaisir que votre fils ait
vu celui de Philisbourg; c'est une date admirable, c'est la premire
campagne de M. le Dauphin: ne seriez-vous pas au dsespoir qu'il ft
seul de son ge qui n'et point t  cette occasion, et que tous les
autres fissent les entendus? Ah! mon Dieu, ne parlons point de cela,
tout est  souhait. C'est vous, mon cher comte, qu'il en faut remercier:
je me rjouis de la joie que vous devez avoir; j'en fais mon compliment
 notre coadjuteur, voil une grande peine dont vous tes tous soulags.
Dormez donc, ma trs-belle; mais dormez sur notre parole: si vous tes
avide de dsespoirs, comme nous le disions autrefois, cherchez-en
d'autres, car Dieu vous a conserv votre chre enfant: nous en sommes
transports, et je vous embrasse dans cette joie avec une tendresse dont
je crois que vous ne doutez pas.




266.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, ce 3 novembre 1688.

J'ai t si occupe, mon cher cousin,  prendre Philisbourg, qu'en
vrit je n'ai pas eu un moment pour vous crire. Je m'tais fait une
suspension de toutes choses,  tel point que j'tais comme ces gens dont
l'application les empche de reprendre leur haleine. Voil donc qui est
fait, Dieu merci; je soupire comme M. de la Souche, je respire  mon
aise. Et savez-vous pourquoi j'tais si attentive? c'est que ce petit
marmot de Grignan y tait. Songez ce que c'est qu'un enfant de dix-sept
ans qui sort de dessous l'aile de sa mre, qui est encore dans les
craintes qu'il ne soit enrhum. Il faut que tout d'un coup elle le
quitte pour l'envoyer  Philisbourg, et qu'avec une cruaut inoue par
elle-mme, elle parte avec son mari pour aller en Provence, et qu'elle
s'loigne ainsi des nouvelles, dont on ne saurait tre trop proche; et
qu'enfin quinze jours durant elle tourne le dos, et ne fasse pas un pas
qui ne l'loigne de son fils, et de tout ce qui peut lui en dire des
nouvelles. Je m'effraye moi-mme en vous crivant ceci, et je suis
assure qu'aimant cette comtesse comme vous l'aimez (car vous savez bien
que vous l'aimez), vous serez touch de son tat. Il est vrai que Dieu
la console de ses peines, par le bonheur de savoir prsentement son fils
en bonne sant. Elle sera six jours plus longtemps en peine que nous; et
voil les peines de l'loignement. Voil donc cette bonne place prise.
MONSEIGNEUR y a fait des merveilles de fermet, de capacit, de
libralit, de gnrosit et d'humanit, jetant l'argent avec choix,
disant du bien, rendant de bons offices, demandant des rcompenses, et
crivant des lettres au roi qui faisaient l'admiration de la cour. Voil
une assez belle campagne: voil tout le Palatinat et quasi tout le Rhin
 nous: voil de bons quartiers d'hiver: voil de quoi attendre en repos
les rsolutions de l'empereur et du prince d'Orange. On croit celui-ci
embarqu: mais le vent est si bon catholique, que jusqu'ici il n'a pu se
mettre  la voile. On dit que M. de Schomberg est avec lui. C'est un
grand malheur pour ce marchal et pour nous. Les affaires de Rome vont
toujours mal.




267.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 17 novembre 1688.

C'est donc aujourd'hui, ma chre enfant, que notre marquis a dix-sept
ans. Il faut ajouter,  tout ce qui compose le commencement de sa vie,
une fort bonne petite contusion, qui lui fait, je vous assure, bien de
l'honneur, par la manire toute froide et toute repose dont il l'a
reue. M. le chevalier vous mandera comme M. de Sainte-Maure le conta au
roi: il est accabl de compliments  Versailles, et moi ici. Madame de
Lavardin me pria d'aller hier la trouver chez madame de la Fayette: elle
voulait s'en rjouir avec moi; madame de la Fayette m'avait prie de la
mme chose; elle me dit d'abord gaiement: H bien! qu'est-ce que madame
de Grignan trouvera  piloguer l-dessus? Dites-lui qu'elle doit tre
ravie; que ce serait une chose  acheter, si elle tait  prix; et qu'en
un mot elle est trop heureuse. Je promis de vous mander tout cela, et
je vous le mande avec plaisir. Recevez donc aussi toutes les amitis
sincres de madame de Lavardin, et tous les compliments de madame de
Coulanges, de la duchesse du Lude, des _divines_[669], de la duchesse de
Villeroi et du pre Morel[670], que je vis ensuite, parce que j'allai
chez le pauvre Saint-Aubin. Ma chre enfant, les saints dsirs de la
mort le pressent tellement, qu'il en a prcipit tous les sacrements. Le
cur de Saint-Jacques ne voulut pas hier lui donner l'extrme-onction,
et ce fut une douleur pour lui; car il ne souhaite que l'ternit, il ne
respire plus que d'tre uni  Dieu: sa paix, sa rsignation, sa douceur,
son dtachement, sont au del de tout ce qu'on voit: aussi ne sont-ce
pas des sentiments humains. Le secours qu'il trouve dans le pre Morel
et dans son cur, qui sont ses directeurs, ses amis, ses gardes et ses
mdecins, n'est pas une chose ordinaire, c'est un avant-got de la
flicit. Duchne est son mdecin: c'est un homme admirable; point de
tourments, point de remdes: _Monsieur, tchez de vous humecter, et
prenez patience_. Une chambre sans bruit, sans aucune mauvaise odeur;
point de fivre, qu'intrieure et imperceptible; une tte libre, un
grand silence,  cause de la fluxion qui est sur la poitrine, de bons et
solides discours, point de bagatelles: cela est divin, c'est ce qu'on
n'a jamais vu. Ce pauvre malade se trouve indigne de mourir  la mme
place[671] o est morte madame de Longueville. Je contai tout cela 
Trville[672], qui tait chez madame de la Fayette; il me rpondit:
_Voil comme l'on meurt en ce quartier-l_. Duchne ne croit point que
cela finisse sitt. Mon Dieu, ma fille, que vous seriez touche de ce
saint spectacle! Je ne dis pas d'affliction, je dis de consolation et
d'envie. Saint-Aubin m'a marqu beaucoup d'amiti, et  vous, sur ce
petit marquis: mais tout cela n'est qu'un moment, et l'on revient
toujours  Jsus-Christ et  sa misricorde, car il n'est question de
nulle autre chose; encore ne faut-il pas vous accabler de ce triste
rcit. Je veux vous remercier, et bien srieusement, d'avoir pris le
plus long pour viter ces petits ruisseaux qui taient devenus rivires;
faites toujours ainsi, ma fille, et ne vous fiez point  l'incertitude
d'une entreprise o il n'y a plus de remde, ds qu'on a fait le premier
pas dans l'eau. Songez  M. de la Vergne[673], et  moi, si vous voulez;
mais enfin, promettez-moi de prendre toujours le plus long et le plus
sr: il n'y a nulle comparaison entre s'ennuyer et se noyer. N'tait-ce
pas Pauline qui tait avec vous dans cette litire? h bien! son petit
nez vous dplaisait-il? Vous me coupez bien court quelquefois sur des
dtails que j'aimerais  savoir: vous croyez que je vous en crirai
moins; point du tout, ma trs-chre, je ne me rgle point sur vous.
Votre frre est  la noce de mademoiselle de la Coste  Saint-Brieuc: M.
de Chaulnes y tait; sans ce gouverneur, le mari s'en serait enfui. Il
me semble que j'ai bien des excuses  vous faire du sige de Manheim: on
m'assurait si fort que ce ne serait rien, que j'esprais de vous le
faire passer insensiblement: mais, ma fille, c'en est fait; et si vous
aviez souhait, vous n'auriez pas pu dsirer autre chose. Tchez donc de
dormir tout de bon, je vous rponds du reste. La fable du Livre[674]
est tellement faite pour votre tat, qu'il semble que ce soit vous qui
la fassiez:

  Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers, etc.

Vous y pourriez ajouter encore:

  Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
        Eh! la peur se corrige-t-elle?

Mais vous ne pourriez pas dire:

  Je crois mme qu'en bonne foi
  Les hommes ont peur comme moi;

car je trouve que les hommes n'ont point de peur. C'est une heureuse
vieillesse que celle de M. l'archevque: je suis bien honore de son
souvenir. J'attaquerai un de ces jours le coadjuteur; je lui parlerai du
bon mnage que nous faisions  Paris; je suis ravie qu'il vous aime, et
plus pour lui que pour vous; car ce ne serait pas bon signe pour son
esprit et pour sa raison, que de vous tre contraire. J'aime Pauline:
vous me la reprsentez avec une jolie jeunesse et un bon naturel: je la
vois courir partout, et apprendre  tout le monde la prise de
Philisbourg; je la vois et je l'embrasse: aimez, aimez votre fille,
c'est la plus raisonnable et la plus jolie chose du monde; mais aimez
toujours aussi votre chre maman, qui est plus  vous qu' elle-mme.

M. de Bailli vient de sortir: il vous fait cent mille bredouillements,
mais de si bon coeur que vous devez lui en tre oblige. Mon cher comte,
encore faut-il vous dire un mot de ce petit garon; c'est votre ouvrage
que cette campagne: vous avez grand sujet d'tre content: tout contribue
 vous persuader que vous avez fort bien fait. Je sens votre joie et la
mienne: ce n'est point pour vous flatter, mais tout le monde dit du bien
de votre fils: on vante son application, son sang-froid, sa hardiesse,
et quasi sa tmrit.


  [669] Madame de Frontenac et mademoiselle d'Outrelaise.

  [670] Clbre directeur de l'Oratoire.

  [671] Dans une grande maison contigu aux Carmlites du faubourg
  Saint-Jacques, o mademoiselle de Longueville fit une mort
  trs-chrtienne, aprs une pnitence de vingt-sept ans.

  [672] Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on prononait
  _Trville_), ancien cornette de la premire compagnie des
  mousquetaires, gouverneur de Foix, fut attach, ainsi que madame de la
  Fayette et le duc de la Rochefoucauld,  madame Henriette, duchesse
  d'Orlans. Tmoin de la mort de cette princesse, il en conut une si
  profonde douleur, qu'il renona au monde, pour ne plus s'occuper que
  de son salut.

  [673] M. l'abb de la Vergne-Tressan fut entran dans sa litire
  comme il passait le Gardon, petite rivire profonde, et fut noy par
  l'imprudence et par l'obstination de son muletier le 5 avril 1684.

  [674] Fable de la Fontaine, _le Livre et les Grenouilles_, livre II,
  fable 14.




268.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 22 novembre 1688.

Je ne vous dis rien de ma sant, elle est parfaite; nous avons fait des
visites tout le jour, M. le chevalier et moi, chez madame Ollier, madame
Cornuel, madame de Frontenac, madame de Maisons, M. du Bois, qui a un
petit bobo  la jambe; et je disais chez les _Divines_ que si
j'approchais autant de la jeunesse que je m'en loigne, j'attribuerais 
cette agrable route la cessation de mille petites incommodits que
j'avais autrefois, et dont je ne me sens plus du tout: tenez-vous-en l,
mon enfant; et puisque vous m'aimez, ne soyez point ingrate envers Dieu,
qui vous conserve votre pauvre maman d'une manire qui semble n'tre
faite que pour moi. Je ne songe plus  cette mdecine, elle m'a fait du
bien, puisqu'elle ne m'a point fait de mal. Je mangerai du riz, par
reconnaissance du plaisir qu'il me fait de conserver vos belles joues,
et votre sant qui m'est si prcieuse. Ah! qu'il faut qu'aprs tant de
maux passs, vous soyez d'un admirable temprament! peines d'esprit,
peines de corps, inquitudes cruelles, troubles dans le sang, transes,
motions, enfin tout y entre, sans compter les fondrires que vous
rencontrez sans doute entre votre chemin au del de ce que vous pensiez:
vous rsistez  tout cela, ma chre fille; je vous admire, et crois
qu'il y a du prodige au courage que Dieu vous a donn. Cependant vous
avez un petit garon qui n'est plus _ce maillot_, comme vous crivait
l'autre jour madame de Coulanges, c'est un joli garon, qui a de la
valeur, qui est distingu entre ceux de son ge. M. de Beauvilliers en
mande des merveilles au chevalier; et sur ce qu'il dit il n'y a rien 
rabattre; ce petit homme n'est que trop plein de bonne volont: nous
sommes surpris comment ce silence et cette timidit ont fait place 
d'autres qualits. Un si heureux commencement mrite qu'on le soutienne:
mais je pense que ce n'est pas  vous que ce discours doit s'adresser,
et qu'on ne peut rien ajouter  vos sentiments sur ce sujet.

On ne parle ici que de la rupture entire de la table de M. de la
Rochefoucauld; c'est un grand vnement  Versailles. Il a dit au roi
qu'il en tait ruin, et qu'il ne voulait point tomber dans des
injustices; et non-seulement sa table est disparue, mais une certaine
chambre o les courtisans s'assemblaient, parce qu'il ne veut pas les
faire souvenir, ni lui non plus, de cet aimable corbillard qui s'en
allait tous les jours faire si bonne chre. Il a retranch quarante-deux
de ses domestiques. Voil une grande nouvelle et un bel exemple.

Vous avez vu que je n'ai pas t longtemps  Brevannes; je vous ai dit
la triste scne qui m'en a fait revenir. Le temps est affreux et
pluvieux; jamais il n'y eut une si vilaine automne. Vraiment nous ne
craignons point les cousins, nous craignons de nous noyer. Votre soleil
est bien diffrent de celui-ci. J'aime Pauline, je la trouve jolie, je
crois qu'elle vous plat fort; il me parat qu'elle vous adore. Ah!
quelle aimable maman elle est oblige d'aimer! Je dis d'elle comme vous
disiez de la princesse de Conti: C'est une jolie chose que d'tre
oblige  ce devoir. Faites-lui apprendre l'italien; vous avez  Aix M.
le prieur, qui sera ravi d'tre son matre. Je vois que la harangue de
M. le comte a t fort bien tourne. Nous soupmes samedi, M. le
chevalier et moi, chez M. de Lamoignon, qui nous dit celle qu'il fait
aujourd'hui aux avocats et aux procureurs: elle est fort belle. Faites
bien mes amitis  vos Grignans, et un compliment, si vous voulez,  M.
d'Aix. Que vous tes heureuse de n'tre point sur tout cela comme
autrefois! vous avez vu en ce pays le prix qu'il y faut donner. Si vous
n'tes pas mal avec M. d'Aix, sa conversation est vive et agrable; et
comme il est content, j'espre que vous serez en paix.

Voici une petite nouvelle qui ne vaut pas la peine d'en parler, c'est
que Franckendal s'est rendu le 18 de ce mois: il n'a fallu que lui
montrer du canon, il n'y a eu personne de tu ni de bless. MONSEIGNEUR
est parti, et sera  Versailles d'aujourd'hui en huit jours, 29 du mois,
et votre enfant aussi. Vous avez de ses lettres: oh! soyez donc tout 
fait contente pour cette fois, et remerciez Dieu de tant d'agrments
dans ce commencement. Adieu, ma trs-chre et trs-aimable: je veux vous
dire que je fis deviner l'autre jour  la mre prieure[675] (_des
Carmlites_) votre occupation prsente aprs celle du procs; vous
croyez bien qu'elle se rendit: C'est, lui dis-je, ma mre, puisqu'il ne
faut rien vous cacher, qu'elle fait une compagnie de chevau-lgers. Je
ne sais quel ton elle trouva  cette confiance, mais elle fit un clat
de rire si naturel et si spirituel, que toute notre tristesse en fut
embarrasse: je n'oubliai point de conter votre parfaite estime pour le
saint couvent. Cette mre sait bien mener la parole.


  [675] N..... Gigault de Bellefonds, tante du marchal de Bellefonds.




269.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Paris, mardi au soir, 30 novembre 1688.

Je vous cris ce soir, ma fille, parce que je m'en vais demain,  neuf
heures, au service de notre pauvre Saint-Aubin; c'est un devoir que nos
saintes carmlites lui rendent par pure amiti: je les verrai ensuite,
et vous serez clbre comme vous l'tes souvent; de l j'irai dner
chez madame de la Fayette.

Vous me reprsentez fort bien votre fille ane[676]; je la vois, je
vous prie de l'embrasser pour moi; je suis ravie qu'elle soit contente.
Parlons de votre fils: ah! vous n'avez qu' l'aimer tant que vous
voudrez, il le mrite, tout le monde en dit du bien, et le loue d'une
manire qui vous ferait prir; nous l'attendons cette semaine. J'ai
senti toute la force de la phrase dont il s'est servi pour cette estime
qu'il faut bien qui vienne, ou qu'elle dise pourquoi; j'en eus les
larmes aux yeux dans le moment; mais elle est dj venue, et ne dira
point pourquoi elle ne viendrait pas. La rputation de cet enfant est
toute commence, et ne fera plus qu'augmenter. Le chevalier en est bien
content, je vous en assure. Je fus d'abord mue de la contusion, en
pensant  ce qui pouvait arriver; mais quand je vis que le chevalier en
tait ravi, quand j'appris qu'il en avait reu les compliments de toute
la cour et de madame de Maintenon, qui lui rpondit, avec un air et un
ton admirables, sur ce qu'il disait que ce n'tait rien: _Monsieur, cela
vaut mieux que rien_; quand je me trouvai moi-mme accable de
compliments de joie, je vous avoue que tout cela m'entrane, et je m'en
rjouis avec eux tous, et avec M. de Grignan, qui a si bien fix et
plac la premire campagne de ce petit garon. Vous ne pouviez me parler
plus  propos de nos dners et de nos soupers: je viens de souper chez
le lieutenant civil avec madame de Vauvineux, l'abb de la Fayette,
l'abb Bigorre et Corbinelli. J'ai soup deux fois chez madame de
Coulanges toute seule. Les _Divines_ sont clopes: la duchesse du Lude
a t  Verneuil, elle est maintenant  Versailles. MONSEIGNEUR y arriva
dimanche; le roi le reut au bois de Boulogne; madame la Dauphine,
MONSIEUR, MADAME, madame de Bourbon, madame la princesse de Conti,
madame de Guise, dans le carrosse. MONSEIGNEUR descendit, le roi voulut
descendre aussi; MONSEIGNEUR lui embrassa les genoux; le roi lui dit: Ce
n'est pas ainsi que je veux vous embrasser; vous mritez que ce soit
autrement. Et sur cela bras dessus et bras dessous, avec tendresse de
part et d'autre; et puis MONSEIGNEUR embrassa toute la carrosse et prit
la huitime place. M. le chevalier pourra vous en dire davantage. Je
crois que vous savez prsentement avec quelle facilit le roi vous a
accord ce que vous demandiez pour Avignon: ainsi, ma trs-chre, il
faut remettre  une autre fois la partie que vous aviez faite de vous
pendre.

J'ai gard ma maison: j'ai eu d'abord M. de Pomponne, qui vous aime et
vous admire, car vos louanges sont insparables du souvenir qu'on a de
vous. Ensuite madame la prsidente Croiset, M. le prsident Rossignol;
et nous voil  recommencer vos louanges et votre procs. J'ai vu
Saint-Hrem, qui vous fait mille compliments sur la contusion, et vous
remercie des vtres sur la culbute de son fils; il se trouvera fort bien
de la marmite renverse de M. de la Rochefoucauld[677]; cette abondance
le faisait mourir. Adieu, ma trs-chre et trs-aimable, je m'en vais me
coucher pour vous plaire, comme vous vitez d'tre noye pour me faire
plaisir. Il n'y a rien dont je puisse vous tre plus oblige que de la
conservation de votre sant. Je vous mandais hier, ce me semble, que vos
chaleurs et vos cousins me faisaient bien voir que nous n'avions pas le
mme soleil: il gelait la semaine passe  pierre fendre; il a neig sur
cela, de sorte qu'hier on ne se soutenait pas; il pleut prsentement 
verse, et nous ne savons pas s'il y a un soleil au monde.


  [676] Marie-Blanche d'Adhmar, religieuse au couvent de la Visitation
  d'Aix.

  [677] Il avait rform sa table.




270.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 5 dcembre 1688.

Vous apprendrez aujourd'hui, ma fille, que le roi nomma hier
soixante-quatorze chevaliers du Saint-Esprit, dont je vous envoie la
liste. Comme il a fait l'honneur  M. de Grignan de le mettre du nombre,
et que vous allez recevoir cent mille compliments, gens de meilleur
esprit que moi vous conseillent de ne rien dire ni crire qui puisse
blesser aucun de vos camarades. On vous conseille aussi d'crire  M. de
Louvois, et de lui dire que l'honneur qu'il vous a fait de demander de
vos nouvelles  votre courrier vous met en droit de le remercier; et
qu'aimant  croire, au sujet de la grce que le roi vient de faire  M.
de Grignan, qu'il y a contribu au moins de son approbation, vous lui en
faites encore un remercment. Vous tournerez cela mieux que je ne
pourrais faire: cette lettre sera sans prjudice de celles que doit
crire M. de Grignan. Voici les circonstances de ce qui s'est pass. Le
roi dit  M. le Grand[678]: Accommodez-vous pour le rang avec le comte
de Soissons[679]. Vous remarquerez que le fils de M. le Grand est de
promotion, et que c'est une chose contre les rgles ordinaires. Vous
saurez aussi que le roi dit aux ducs qu'il avait lu leur crit, et qu'il
avait trouv que la maison de Lorraine les avait prcds en plusieurs
occasions: ainsi voil qui est dcid. M. le Grand parla donc  M. le
comte de Soissons: ils proposrent de tirer au sort: Pourvu, dit le
comte, que, si vous gagnez, je passe entre vous et votre fils[680]. M.
le Grand ne l'a pas voulu; en sorte que M. le comte de Soissons n'est
point chevalier. Le roi demanda  M. de la Trmouille quel ge il avait;
il dit qu'il avait trente-trois ans: le roi lui a fait grce de deux
ans. On assure que cette grce, qui offense un peu la principaut[681],
n'a pas t sentie comme elle le devait. Cependant il est le premier des
ducs, suivant le rang de son duch. Le roi a parl  M. de Soubise, et
lui a dit qu'il lui offrait l'ordre; mais que, n'tant point duc, il
irait aprs les ducs: M. de Soubise l'a remerci de cet honneur, et a
demand seulement qu'il ft fait mention sur les registres de l'ordre,
et de l'offre, et du refus, pour des raisons de famille; cela est
accord. Le roi dit tout haut: On sera surpris de M. d'Hocquincourt, et
lui le premier, car il ne m'en a jamais parl: mais je ne dois point
oublier que quand son pre quitta mon service, son fils se jeta dans
Pronne, et dfendit la ville contre son pre. Il y a bien de la bont
dans un tel souvenir. Aprs que les soixante-treize eurent t remplis,
le roi se souvint du chevalier de Sourdis, qu'il avait oubli: il
redemanda la liste, il rassembla le chapitre, et dit qu'il allait faire
une chose contre l'ordre, parce qu'il y aurait cent et un chevaliers;
mais qu'il croyait qu'on trouverait comme lui qu'il n'y avait pas moyen
d'oublier M. de Sourdis, et qu'il mritait bien ce passe-droit: voil un
oubli bien obligeant. Ils furent donc tous nomms  Versailles; la
crmonie se fera le premier jour de l'an; le temps est court: plusieurs
sont dispenss de venir, vous serez peut-tre du nombre. Le chevalier
s'en va  Versailles pour remercier Sa Majest.

L'abb Ttu vous fait toutes sortes de compliments. Madame de Coulanges
veut crire  M. de Grignan: elle tait hier trop jolie avec le pre
Gaillard; elle ne voulait que M. de Grignan; c'tait son _cordon bleu_;
c'est comme lui qu'elle les veut: tout lui tait indiffrent, pourvu que
le roi, disait-elle, vous et rendu cette justice. Le chevalier en riait
de bon coeur, entendant,  travers cette approbation, l'improbation de
quelques autres.


  [678] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand cuyer de France.

  [679] Louis-Thomas de Savoie, comte de Soissons.

  [680] Henri de Lorraine, comte de Brienne.

  [681] Les princes peuvent tre chevaliers de l'ordre  vingt-cinq ans.




271.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 8 dcembre 1688.

Ce petit fripon, aprs nous avoir mand qu'il n'arriverait qu'hier
mardi, arriva comme un petit tourdi avant-hier,  sept heures du soir,
que je n'tais pas revenue de la ville. Son oncle le reut, et fut ravi
de le voir; et moi, quand je revins, je le trouvai tout gai, tout joli,
qui m'embrassa cinq ou six fois de trs-bonne grce; il me voulait
baiser les mains, je voulais baiser ses joues, cela faisait une
contestation: je pris enfin possession de sa tte; je le baisai  ma
fantaisie: je voulus voir sa contusion; mais comme elle est, ne vous
dplaise,  la cuisse gauche, je ne trouvai pas  propos de lui faire
mettre chausses bas. Nous causmes le soir avec ce petit compre; il
adore votre portrait, il voudrait bien voir sa chre maman: mais la
qualit de guerrier est si svre, qu'on n'oserait rien proposer. Je
voudrais que vous lui eussiez entendu conter ngligemment sa contusion,
et la vrit du peu de cas qu'il en fit, et du peu d'motion qu'il en
eut, lorsque dans la tranche tout en tait en peine. Au reste, ma chre
enfant, s'il avait retenu vos leons, et qu'il se ft tenu droit, il
tait mort: mais, suivant sa bonne coutume, tant assis sur la
banquette, il tait pench sur le comte de Guiche, avec qui il causait.
Vous n'eussiez jamais cru, ma fille, qu'il et t si bon d'tre un peu
de travers. Nous causons avec lui sans cesse, nous sommes ravis de le
voir, et nous soupirons que vous n'ayez point le mme plaisir. M. et
madame de Coulanges vinrent le voir le lendemain matin: il leur a rendu
leur visite; il a t chez M. de Lamoignon: il cause, il rpond; enfin,
c'est un autre garon. Je lui ai un peu cont comment il faut parler des
cordons bleus: comme il n'est question d'autre chose, il est bon de
savoir ce qu'on doit dire, pour ne pas aller donner  travers des
dcisions naturelles qui sont sur le bord de la langue: il a fort bien
entendu tout cela. Je lui ai dit que M. de Lamoignon, accoutum au
caquet du petit Broglio[682], ne s'accommoderait pas d'un silencieux;
il a fort bien caus: il est, en vrit, fort joli. Nous mangeons
ensemble, ne vous mettez point en peine; le chevalier prend le marquis,
et moi M. du Plessis, et cela nous fait un jeu. Versailles nous
sparera, et je garderai M. du Plessis. J'approuve fort le bon augure
d'avoir t prserv par son pe. Au reste, ma trs-chre, si vous
aviez t ici, nous aurions fort bien pu aller  Livry: j'en suis, en
vrit, la matresse, comme autrefois. Je vous remercie d'y avoir pens.
Je me pme de rire de votre sotte bte de femme, qui ne peut pas
_jouer_, que le roi d'Angleterre n'ait gagn une bataille: elle devrait
tre arme jusque-l comme une amazone, au lieu de porter le violet et
le blanc, comme j'en ai vu. Pauline n'est donc pas parfaite? tant mieux,
vous vous divertirez  la reptrir: menez-la doucement: l'envie de vous
plaire fera plus que toutes les gronderies. Toutes mes amies ne cessent
de vous aimer, de vous estimer, de vous louer; cela redouble l'amiti
que j'ai pour elles. J'ai mes poches pleines de compliments pour vous.
L'abb de Gungaud s'est mis ce matin  vous bgayer un compliment  un
tel excs, que je lui ai dit: Monsieur l'abb, finissez donc, si vous
voulez qu'il soit achev avant la crmonie[683]. Enfin, ma chre
enfant, il n'est question que de vous et de vos Grignans. J'ai trouv,
comme vous, le mois de novembre assez long, assez plein de grands
vnements; mais je vous avoue que le mois d'octobre m'a paru bien plus
long et plus ennuyeux; je ne pouvais du tout m'accoutumer  ne point
vous trouver  tout moment: ce temps a t bien douloureux; votre enfant
a fait de la diversion dans le mois pass. Enfin je ne vous dirai plus,
Il reviendra; vous ne le voulez pas: vous voulez qu'on vous dise, Le
voil. Oh! tenez donc, le voil lui-mme en personne.


  _Le marquis de Grignan._

  _Si ce n'est lui-mme, c'est donc son frre, ou bien quelqu'un des
  siens._ Me voil donc arriv, madame; et songez que j'ai t voir de
  mon chef M. de Lamoignon, madame de Coulanges et madame de Bagnols.
  N'est-ce pas l'action d'un homme qui revient de trois siges? J'ai
  caus avec M. de Lamoignon auprs de son feu; j'ai pris du caf avec
  madame de Bagnols; j'ai t coucher chez un baigneur: autre action de
  grand homme. Vous ne sauriez croire la joie que j'ai d'avoir une si
  belle compagnie, je vous en ai l'obligation: je l'irai voir quand elle
  passera  Chlons. Voil donc dj une bonne compagnie, un bon
  lieutenant, un bon marchal des logis: pour le capitaine, il est
  encore jeune, mais j'en rponds. Adieu, madame; permettez-moi de vous
  baiser les deux mains bien respectueusement.


  [682] Le fils an de Victor-Maurice, comte de Broglio, marchal de
  France, tu au sige de Charleroi en 1693. C'tait le neveu de M. de
  Lamoignon.

  [683] C'est--dire, avant le premier de l'an 1689.




272.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 10 dcembre 1688.

Je ne rponds  rien aujourd'hui; car vos lettres ne viennent que fort
tard, et c'est le lundi que je rponds  deux. Le marquis est un peu
cru, mais ce n'est pas assez pour se rcrier: sa taille ne sera point
comme celle de son pre, il n'y faut pas penser; du reste, il est fort
joli, rpondant bien  tout ce qu'on lui demande, et comme un homme de
bon sens, et comme ayant regard et voulu s'instruire dans sa campagne:
il y a dans tous ses discours une modestie et une vrit qui nous
charment. M. du Plessis est fort digne de l'estime que vous avez pour
lui. Nous mangeons tous ensemble fort joliment, nous rjouissant des
entreprises injustes que nous faisons quelquefois les uns sur les
autres: soyez en repos sur cela, n'y pensez plus, et laissez-moi la
honte de trouver qu'_un roitelet sur moi soit un pesant fardeau_[684].
J'en suis afflige, mais il faut cder  la grande justice de payer ses
dettes; et vous comprenez cela mieux que personne; vous tes mme assez
bonne pour croire que je ne suis pas naturellement avare, et que je n'ai
pas dessein de rien amasser. Quand vous tes ici, ma chre bonne, vous
parlez si bien  votre fils, que je n'ai qu' vous admirer; mais, en
votre absence, je me mle de lui apprendre les manges des conversations
ordinaires qu'il est important de savoir; il y a des choses qu'il ne
faut pas ignorer. Il serait ridicule de paratre tonn de certaines
nouvelles sur quoi l'on raisonne; je suis assez instruite de ces
bagatelles. Je lui prche fort aussi l'attention  ce que les autres
disent, et la prsence d'esprit pour l'entendre vite, et y rpondre:
cela est tout  fait capital dans le monde. Je lui parle des prodiges de
prsence d'esprit que Dangeau nous contait l'autre jour; il les admire,
et je pse sur l'agrment et sur l'utilit mme de cette sorte de
vivacit. Enfin, je ne suis point dsapprouve par M. le chevalier. Nous
parlons ensemble de la lecture, et du malheur extrme d'tre livr 
l'ennui et  l'oisivet; nous disons que c'est la paresse d'esprit qui
te le got des bons livres, et mme des romans: comme ce chapitre nous
tient au coeur, il recommence souvent. Le petit d'Auvergne[685] est
amoureux de la lecture; il n'avait pas un moment de reposa l'arme,
qu'il n'et un livre  la main; et Dieu sait si M. du Plessis et nous
faisons valoir cette passion si noble et si belle! Nous voulons tre
persuads que le marquis en sera susceptible; nous n'oublions rien, du
moins, pour lui inspirer un got si convenable. M. le chevalier est plus
utile  ce petit garon qu'on ne peut se l'imaginer; il lui dit toujours
les meilleures choses du monde sur les grosses cordes de l'honneur et de
la rputation, et prend un soin de ses affaires, dont vous ne sauriez
trop le remercier. Il entre dans tout, il se mle de tout, et veut que
le marquis mnage lui-mme son argent; qu'il crive, qu'il suppute,
qu'il ne dpense rien d'inutile: c'est ainsi qu'il tche de lui donner
son esprit de rgle et d'conomie, et de lui ter un air de _grand
seigneur_, de _qu'importe_, d'_ignorance_ et d'_indiffrence_, qui
conduit fort droit  toutes sortes d'injustices, et enfin  l'hpital.
Voyez s'il y a une obligation pareille  celle d'lever votre fils dans
ces principes. Pour moi, j'en suis charme, et trouve bien plus de
noblesse  cette ducation qu'aux autres. M. le chevalier a un peu de
goutte: il ira demain, s'il peut,  Versailles; il vous rendra compte de
vos affaires. Vous savez prsentement que vous tes chevaliers de
l'ordre: c'est une fort belle et agrable chose au milieu de votre
province, dans le service actuel; et cela sira fort bien  la belle
taille de M. de Grignan; au moins n'y aura-t-il personne qui lui dispute
en Provence, car il ne sera pas envi de monsieur son oncle[686]; cela
ne sort point de la famille.

La Fayette vient de sortir d'ici; il a caus une heure d'un des amis de
mon petit marquis: il en a cont de si grands ridicules, que le
chevalier se croit oblig d'en parler  son pre, qui est son ami. Il a
fort remerci la Fayette de cet avis, parce qu'en effet il n'y a rien de
si important que d'tre en bonne compagnie; et que souvent, sans tre
ridicule, on est ridiculis par ceux avec qui on se trouve: soyez en
repos l-dessus; le chevalier y donnera bon ordre. Je serai bien fche
s'il ne peut pas, dimanche, prsenter son neveu; cette goutte est un
trange rabat-joie. Au reste, ma fille, pensiez-vous que Pauline dt
tre parfaite? Elle n'est pas douce dans sa chambre: il y a bien des
gens fort aims, fort estims, qui ont eu ce dfaut; je crois qu'il vous
sera ais de l'en corriger; mais gardez-vous surtout de vous accoutumer
 la gronder et  l'humilier. Toutes mes amies me chargent trs-souvent
de mille amitis, de mille compliments pour vous. Madame de Lavardin
vint hier ici me dire qu'elle vous estimait trop pour vous faire _un
compliment_; mais qu'elle vous embrassait de tout son coeur, et ce grand
comte de Grignan; voil ses paroles. Vous avez grande raison de l'aimer.

Voici un fait. Madame de Brinon[687], l'me de Saint-Cyr, l'amie intime
de madame de Maintenon, n'est plus  Saint-Cyr; elle en sortit il y a
quatre jours: madame de Hanovre, qui l'aime, la ramena  l'htel de
Guise, o elle est encore. Elle ne parat point mal avec madame de
Maintenon; car elle envoie tous les jours savoir de ses nouvelles; cela
augmente la curiosit de savoir quel est donc le sujet de sa disgrce.
Tout le monde en parle tout bas, sans que personne en sache davantage;
si cela vient  s'claircir, je vous le manderai.


  [684] _Voyez_ la fable du _Chne et du roseau_.

  [685] Franois-gon de la Tour, dit le _prince d'Auvergne_.

  [686] M. l'archevque d'Arles.

  [687] Suprieure de Saint-Cyr, femme de beaucoup de talent, mais
  ambitieuse.




273.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 24 dcembre 1688.

Le marquis a t seul  Versailles, il s'y est fort bien comport; il a
dn chez M. du Maine, chez M. de Montausier, soup chez madame
d'Armagnac, fait sa cour  tous les levers et  tous les couchers.
MONSEIGNEUR lui a fait donner le bougeoir; enfin, le voil jet dans le
monde, et il y fait fort bien. Il est  la mode, et jamais il n'y eut de
si heureux commencements, ni une si bonne rputation; car je ne finirais
point, si je voulais vous nommer tous ceux qui en disent du bien. Je ne
me console point que vous n'ayez pas le plaisir de le voir et de
l'embrasser, comme je fais tous les jours.

Mais ne semble-t-il pas,  me voir causer tranquillement avec vous, que
je n'aie rien  vous mander? coutez, coutez, voici une petite nouvelle
qui ne vaut pas la peine d'en parler. La reine d'Angleterre et le prince
de Galles, sa nourrice et une remueuse uniquement, seront ici au premier
jour. Le roi leur a envoy ses carrosses sur le chemin de Calais, o
cette reine arriva mardi dernier, 21 de ce mois, conduite par M. de
Lauzun. Voici le dtail que M. Courtin, revenant de Versailles, nous
conta hier chez madame de la Fayette. Vous avez su comme M. de Lauzun se
rsolut, il y a cinq ou six semaines, d'aller en Angleterre; il ne
pouvait faire un meilleur usage de son loisir: il n'a point abandonn
le roi d'Angleterre, pendant que tout le monde le trahissait et
l'abandonnait. Enfin, dimanche dernier, 19 de ce mois, le roi, qui avait
pris sa rsolution, se coucha avec la reine, chassa tous ceux qui le
servent encore; et une heure aprs se releva, pour ordonner  un valet
de chambre de faire entrer un homme qu'il trouverait  la porte de
l'antichambre; c'tait M. de Lauzun. Le roi lui dit: Monsieur, je vous
confie la reine et mon fils; il faut tout hasarder, et tcher de les
conduire en France. M. de Lauzun le remercia, comme vous pouvez penser;
mais il voulut mener avec lui un gentilhomme d'Avignon, nomm
Saint-Victor, que l'on connat, qui a beaucoup de courage et de mrite.
Ce fut Saint-Victor qui prit dans son manteau le petit prince, qu'on
disait tre  Portsmouth, et qui tait cach dans le palais. M. de
Lauzun donna la main  la reine: vous pouvez jeter un regard sur l'adieu
qu'elle fit au roi; et, suivie de ces deux femmes que je vous ai
nommes, ils allrent dans la rue prendre un carrosse de louage. Ils se
mirent ensuite dans un petit bateau le long de la rivire, o ils eurent
un si gros temps, qu'ils ne savaient o se mettre. Enfin,  l'embouchure
de la Tamise, ils entrrent dans un yacht, M. de Lauzun auprs du
patron, en cas que ce ft un tratre, pour le jeter dans la mer. Mais
comme le patron ne croyait mener que des gens du commun, comme il en
passe fort souvent, il ne songeait qu' passer tout simplement au milieu
de cinquante btiments hollandais, qui ne regardaient seulement pas
cette petite barque; et, ainsi protge du ciel, et  couvert de sa
mauvaise mine, elle aborda heureusement  Calais, o M. de Charost reut
la reine avec tout le respect que vous pouvez penser. Le courrier arriva
hier  midi au roi, qui conta toutes ces particularits; et en mme
temps on donne ordre aux carrosses du roi d'aller au-devant de cette
reine, pour l'amener  Vincennes, que l'on fait meubler. On dit que Sa
Majest ira au-devant d'elle. Voil le premier tome du roman, dont vous
aurez incessamment la suite. On vient de nous assurer que, pour achever
la beaut de l'aventure, M. de Lauzun, aprs avoir mis la reine et le
prince en sret entre les mains de M. de Charost, a voulu retourner en
Angleterre avec Saint-Victor, pour courir la triste et cruelle fortune
de ce roi: j'admire l'toile de M. de Lauzun, qui veut encore rendre son
nom clatant, quand il semble qu'il soit tout  fait enterr. Il avait
port vingt mille pistoles au roi d'Angleterre. En vrit, ma chre
fille, voil une jolie action, et d'une grande hardiesse; et ce qui
l'achve, c'est d'tre retourn dans un pays o, selon toutes les
apparences, il doit prir, soit avec le roi, soit par la rage qu'ils
auront du coup qu'il leur vient de faire. Je vous laisse rver sur ce
roman, et vous embrasse, ma chre enfant, avec une sorte d'amiti qui
n'est pas ordinaire.




274.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 29 dcembre 1688.

Voici donc ce mercredi si terrible, o vous me priez de ngliger un peu
ma chre fille; mais ignorez-vous que ce qui me console de mes fatigues,
c'est de lui crire et de causer un peu avec elle? Je me souviens assez
de Provence et d'Aix, et je sais assez le sujet que vous avez de vous
plaindre de l'lection (_des consuls_) qui fut faite le jour de
Saint-Andr, pour approuver extrmement que vous l'ayez fait casser par
le parlement. J'ai vu le pre Gaillard[688], qui en est fort aise; il
parlera  M. de Croissi, et fera renvoyer toute l'affaire  M. de
Grignan. On ne saurait se venger plus honntement, et d'une manire qui
doive mieux gurir et corriger de la fantaisie de vous dplaire. J'en
fais mon compliment  M. Gaillard; je suis vraiment flatte de la pense
d'avoir ma place dans une si bonne tte; je ne saurais oublier ses
regards si pleins de feu et d'esprit. Ne causez-vous pas quelquefois
avec lui?

Je comprends, ma chre enfant, cet ouvrage de deux mois, que vous avez 
faire cet hiver  Aix; il parat grand et difficile,  le regarder tout
d'une vue: mais quand vous serez en train d'aller et de travailler,
tant tous les jours si accable de devoirs et d'critures, vous
trouverez que, malgr l'ennui et la fatigue, les jours ne laissent pas
de s'couler fort vite. J'en ai pass de bien douloureux, sans compter
les mauvaises nuits; et cependant rien n'empchait le temps de courir:
ce qui est de vrai, c'est qu'au bout de trois mois, on croit qu'il y a
trois ans qu'on est spar. Si vous voulez m'en croire, vous demeurerez
fort bien  Aix jusqu' Pques; le carme y est plus doux qu' Grignan.
La bise de Grignan, qui vous fait avaler la poudre de tous les btiments
de vos prlats, _me_ fait mal _ votre poitrine_[689], et me parat un
petit camp de Maintenon[690]. Vous ferez de ces penses tout ce que
vous voudrez; pour moi, je ne souhaite au monde que de pouvoir
travailler avec ma chre bonne, et achever ma vie en l'aimant, et en
recevant les tendres et _pieuses_ marques de son amiti; car vous me
paraissez _le pieux ne_ en femme.

J'ai vu Sanzei; je l'ai embrass pour vous; il s'est mis  genoux, il
m'a bais les pieds; je vous mande ses folies, comme celles de don
Quichotte: il n'est plus mousquetaire, il est lieutenent de dragons: il
a parl au roi, qui lui a dit que, s'il servait avec application, on
aurait soin de lui. Voil o il lui serait bien ncessaire d'tre un peu
_monsieur du pied de la lettre_. Vous ne sauriez croire comme cette
qualit, qui nous faisait rire, est utile  votre enfant, et combien
elle contribue  composer sa bonne rputation; c'est un air, c'est une
mode d'en dire du bien. Madame de Verneuil, qui est revenue, commena
hier par l, et vous fit ensuite mille amitis et mille compliments. Je
crois que mademoiselle de Coislin[691] sera enfin madame d'Enrichemont.

Madame de Coulanges, que j'ai vue ce matin chez la Bagnols, m'a dit
qu'elle avait reu votre rponse, et qu'elle me la montrerait ce soir
chez l'abb Ttu. Vous voil donc quitte de cette rponse; mais vous me
faites grand'piti de rpondre ainsi seule  cent personnes qui vous
ont crit: cette mode est cruelle en France. Mais que vous dirai-je
d'Angleterre, o les modes et les manires sont encore plus fcheuses?
M. de Lamoignon a mand  M. le chevalier que le roi d'Angleterre tait
arriv  Boulogne; un autre dit  Brest; un autre dit qu'il est arrt
en Angleterre; un autre, qu'il est pri dans les horribles temptes
qu'il y a eu sur la mer: voil de quoi choisir. Il est sept heures; M.
le chevalier ne fermera son paquet qu'au bel air de onze heures; s'il
sait quelque chose de plus assur, il vous le mandera. Ce qui est
trs-certain, c'est que la reine ne veut point sortir de Boulogne,
qu'elle n'ait des nouvelles de son mari; elle pleure, et prie Dieu sans
cesse. Le roi tait hier fort en peine de Sa Majest Britannique. Voil
une grande scne: nous sommes attentifs  la volont des dieux,

  ........ Et nous voulons apprendre
  Ce qu'ils ont ordonn du beau-pre et du gendre[692].

Je reprends ma lettre, je viens de la chambre de M. le chevalier. Jamais
il ne s'est vu un jour comme celui-ci: on dit quatre choses diffrentes
du roi d'Angleterre, et toutes quatre par de bons auteurs. Il est 
Calais; il est  Boulogne; il est arrt en Angleterre; il est pri dans
son vaisseau; un cinquime dit  Brest; et tout cela tellement brouill,
qu'on ne sait que dire. M. Courtin d'une faon, M. de Reims d'une autre,
M. de Lamoignon d'une autre. Les laquais vont et viennent  tout moment.
Je dis donc adieu  ma chre fille, sans pouvoir lui rien dire de
positif, sinon que je l'aime comme le mrite son coeur, et comme le veut
mon inclination, qui me fait courir dans ce chemin  bride abattue.


  [688] Clbre jsuite qui prenait part  cette affaire par rapport 
  M. de Gaillard son frre, homme de mrite et de beaucoup d'esprit.

  [689] La mre ne pouvait exprimer plus laconiquement, ni avec plus
  d'nergie, le mal qu'elle souffrait quand elle craignait pour la
  poitrine de sa fille.

  [690] Louvois, qui avait eu la surintendance des btiments, imagina,
  pour plaire  son matre, qu'on pourrait faire venir la rivire d'Eure
  jusqu' Versailles, dont les fontaines ne s'alimentaient que des eaux
  ftides d'un tang. Il fallait dtourner cette rivire dans un espace
  de onze lieues. Il fallait surtout joindre deux montagnes vis--vis
  Maintenon. On employa trente mille hommes de l'arme  ces travaux.
  Les maladies dtruisirent en grande partie ce camp. Le projet fut
  depuis abandonn, et n'a jamais t repris.

  [691] Madeleine-Armande du Cambout de Coislin, marie le 10 avril
  suivant  Maximilien de Bthune, duc de Sully, prince d'Enrichemont.

  [692] _La Mort de Pompe_, tragdie de Corneille.




275.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 3 janvier 1689.

Votre cher enfant est arriv ce matin; nous avons t ravis de le voir,
et M. du Plessis: nous tions  table; ils ont dn miraculeusement sur
notre dner, qui tait dj un peu endommag. Mais que n'avez-vous pu
entendre tout ce que le marquis nous a dit de la beaut de sa compagnie!
Il s'informa d'abord si la compagnie tait arrive, et ensuite si elle
tait belle: Vraiment, monsieur, lui dit-on, elle est toute des plus
belles; _c'est une vieille compagnie_ qui vaut bien mieux que _les
nouvelles_. Vous pouvez penser ce que c'est qu'une telle louange 
quelqu'un qu'on ne savait pas qui en ft le capitaine. Notre enfant fut
transport le lendemain de voir cette belle compagnie  cheval, ces
hommes faits exprs, choisis par vous qui tes la bonne connaisseuse,
ces chevaux jets dans le mme moule. Ce fut pour lui une vritable
joie,  laquelle M. de Chlons[693] et madame de Noailles (_sa mre_)
prirent part: il a t reu de ces saintes personnes comme le fils de M.
de Grignan. Mais quelle folie de vous parler de tout cela! c'est
l'affaire du marquis.

Je voulais vous demander des nouvelles de madame d'Oppde, et justement
vous m'en dites: il me parat que c'est une bonne compagnie que vous
avez de plus, et peut-tre l'unique. Pour M. d'Aix, je vous avoue que je
ne croirais pas les Provenaux sur son sujet. Je me souviens fort bien
qu'ils se font valoir et ne subsistent que sur les dits et redits, et
les avis qu'ils donnent toujours pour animer et trouver de l'emploi. Il
n'en faut pas tout  fait croire aussi M. d'Aix: cependant le moyen de
penser qu'un homme _toute sa vie courtisan_, et qui renie chrme et
baptme, qui ne se soucie point des intrigues des consuls, voult se
dshonorer devant Dieu et devant les hommes par de faux serments? Mais
c'est  vous d'en juger sur les lieux.

La crmonie de vos _frres_ fut donc faite le jour de l'an 
Versailles. Coulanges en est revenu, qui vous rend mille grces de votre
jolie rponse: j'ai admir toutes les penses qui vous viennent, et
comme cela est tourn et juste sur ce qu'on vous a crit. Il m'a cont
que l'on commena ds le vendredi, comme je vous l'ai dit: ces premiers
taient profs avec de beaux habits et leurs colliers: deux marchaux de
France taient demeurs pour le samedi. Le marchal de Bellefonds tait
totalement ridicule, parce que, par modestie et par mine indiffrente,
il avait nglig de mettre des rubans au bas de ses chausses de page, de
sorte que c'tait une vritable nudit. Toute la troupe tait
magnifique, M. de la Trousse des mieux; il y eut un embarras dans sa
perruque, qui lui fit passer ce qui tait  ct assez longtemps
derrire, de sorte que sa joue tait fort dcouverte; il tirait toujours
ce qui l'embarrassait qui ne voulait pas venir; cela fit un petit
chagrin. Mais, sur la mme ligne, M. de Montchevreuil et M. de Villars
s'accrochrent l'un  l'autre d'une telle furie; les pes, les rubans,
les dentelles, les clinquants, tout se trouva tellement ml, brouill,
embarrass, toutes les petites parties crochues[694] taient si
parfaitement entrelaces, que nulle main d'homme ne put les sparer;
plus on y tchait, plus on les brouillait, comme les anneaux des armes
de Roger. Enfin, toute la crmonie, toutes les rvrences, tout le
mange demeurant arrt, il fallut les arracher de force, et le plus
fort l'emporta. Mais ce qui dconcerta entirement la gravit de la
crmonie, ce fut la ngligence du bon M. d'Hocquincourt, qui tait
tellement habill comme les Provenaux et les Bretons, que ses chausses
de page tant moins commodes que celles qu'il avait d'ordinaire, sa
chemise ne voulait jamais y demeurer, quelque prire qu'il lui en ft;
car, sachant son tat, il tchait incessamment d'y donner ordre, et ce
fut toujours inutilement; de sorte que madame la Dauphine ne put tenir
plus longtemps les clats de rire; ce fut une grande piti; la majest
du roi en pensa tre branle, et jamais il ne s'tait vu, dans les
registres de l'ordre, l'exemple d'une telle aventure. Il est certain, ma
chre bonne, que si j'avais eu mon gendre dans cette crmonie, j'y
aurais t avec ma chre fille. Il y avait bien des places de reste,
tout le monde ayant cru qu'on s'y toufferait, et c'tait comme  ce
carrousel. Le lendemain, toute la cour brillait de cordons bleus; toutes
les belles tailles, et les jeunes gens par-dessus les justaucorps, les
autres dessous. Vous aurez  choisir, tout au moins en qualit de belle
taille. On m'a dit qu'on manderait aux absents de prendre le cordon que
le roi leur envoie avec la croix: c'est  M. le chevalier  vous le
mander. Voil le chapitre des cordons bleus puis.

Le roi d'Angleterre a t pris, dit-on, en faisant le chasseur et
voulant se sauver. Il est  Whitehall[695]. Il a son capitaine des
gardes, ses gardes, des milords  son lever; mais tout cela est fort
bien gard. Le prince d'Orange  Saint-James[696], qui est de l'autre
ct du jardin. On tiendra le parlement: Dieu conduise cette barque! La
reine d'Angleterre sera ici mercredi; elle vient  Saint-Germain, pour
tre plus prs du roi et de ses bonts.

L'abb Ttu est toujours trs-digne de piti; fort souvent l'opium ne
lui fait rien; et quand il dort un peu, c'est d'accablement, parce qu'on
a doubl la dose. Je fais vos compliments partout o vous le souhaitez;
les veuves vous sont acquises, et sur la terre et dans le troisime
ciel. Je fus le jour de l'an chez madame Croiset; j'y trouvai Rubentel,
qui me dit des biens solides de votre enfant, et de sa rputation
naissante, et de sa bonne volont, et de sa hardiesse  Philisbourg. On
assure que M. de Lauzun a t trois quarts d'heure avec le roi: si cela
continue, vous jugez bien qu'il voudra le ravoir.


  [693] Louis-Antoine de Noailles, vque de Chlons-sur-Marne, puis
  archevque de Paris et cardinal.

  [694] Allusion aux atomes crochus qui, suivant picure, forment les
  parties lmentaires de la matire et de l'universalit des tres.

  [695] Palais des rois d'Angleterre dans le faubourg de Westminster, 
  Londres.

  [696] Autre palais des rois d'Angleterre, voisin de Whitehall.




276.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, mercredi 5 janvier 1689.

Je menai hier mon marquis avec moi; nous commenmes par chez M. de la
Trousse, qui voulut bien avoir la complaisance de se rhabiller, et en
novice et en profs, comme le jour de la crmonie: ces deux sortes
d'habits sont fort avantageux aux gens bien faits. Une pense frivole,
et sans regarder les consquences, me fit regretter que la belle taille
de M. de Grignan n'et point brill dans cette fte. Cet habit de page
est fort joli: je ne m'tonne point que madame de Clves aimt M. de
Nemours avec ses belles jambes.[697] Pour le manteau, c'est une
reprsentation de la majest royale: il en a cot huit cents pistoles 
la Trousse, car il a achet le manteau. Aprs avoir vu cette belle
mascarade, je menai votre fils chez toutes les dames de ce quartier:
madame de Vaubecourt, madame Ollier le reurent fort bien: il ira
bientt de son chef.

La vie de saint Louis m'a jete dans la lecture de Mzerai; j'ai voulu
voir les derniers rois de la seconde race; et je veux joindre Philippe
de Valois et le roi Jean: c'est un endroit admirable de l'histoire, et
dont l'abb de Choisi a fait un livre qui se laisse fort bien lire. Nous
tchons de cogner dans la tte de votre fils l'envie de connatre un peu
ce qui s'est pass avant lui; cela viendra; mais en attendant, il y a
bien des sujets de rflexion  considrer ce qui se passe prsentement.
Vous allez voir, parla nouvelle d'aujourd'hui, comme le roi d'Angleterre
s'est sauv de Londres, apparemment par la bonne volont du prince
d'Orange. Les politiques raisonnent, et demandent s'il est plus
avantageux  ce roi d'tre en France: l'un dit oui, car il est en
sret, et il ne courra pas le risque de rendre sa femme et son fils, ou
d'avoir la tte coupe; l'autre dit non, car il laisse le prince
d'Orange protecteur et ador, ds qu'il y arrive naturellement et sans
crime. Ce qui est vrai, c'est que la guerre nous sera bientt dclare,
et que peut-tre mme nous la dclarerons les premiers. Si nous pouvions
faire la paix en Italie et en Allemagne, nous vaquerions  cette guerre
anglaise et hollandaise avec plus d'attention: il faut l'esprer, car ce
serait trop d'avoir des ennemis de tous cts. Voyez un peu o me porte
le libertinage de ma plume! mais vous jugez bien que les conversations
sont pleines de ces grands vnements.

Je vous conjure, ma chre fille, quand vous crirez  M. de Chaulnes, de
lui dire que vous prenez part aux obligations que mon fils lui a; que
vous l'en remerciez; que votre loignement extrme ne vous rend pas
insensible pour votre frre: ce sujet de reconnaissance est un peu
nouveau; c'est de le dispenser de commander le premier rgiment de
milice qu'il fait lever en Bretagne. Mon fils ne peut envisager de
rentrer dans le service par ce ct-l; il en a horreur, et ne demande
que d'tre oubli dans son pays. M. le chevalier approuve ce sentiment,
et moi aussi, je vous l'avoue: n'tes-vous pas de cet avis, ma chre
enfant? Je fais grand cas de vos sentiments, qui sont toujours les bons,
principalement sur le sujet de votre frre. N'entrez point dans ce
dtail; mais dites en gros que qui fait plaisir au frre en fait  la
soeur. M. de Momont est all en Bretagne avec des troupes, mais si
soumis  M. de Chaulnes, que c'est une merveille. Ces commencements sont
doux, il faut voir la suite.

Je trouvai hier Choiseul avec son cordon; il est fort bien; ce serait
jouer de malheur de n'en pas rencontrer prsentement cinq ou six tous
les jours. Vous ai-je dit que le roi a t la communion de la crmonie?
Il y a longtemps que je le souhaitais; je mets quasi la beaut de cette
action avec celle d'empcher les duels. Voyez en effet ce que c'et t
de mler cette sainte action avec les rires immodrs qu'excita la
chemise de M. d'Hocquincourt! Plusieurs pourtant firent leurs dvotions,
mais sans ostentation, et sans y tre forcs. Nous allons vaquer
prsentement  la rception de leurs Majests anglaises, qui seront 
Saint-Germain. Madame la Dauphine aura un fauteuil devant cette reine,
quoiqu'elle ne soit pas reine, parce qu'elle en tient la place. Ma
fille, je vous souhaite  tout, je vous regrette partout, je vois tous
vos engagements, toutes vos raisons; mais je ne puis m'accoutumer  ne
point vous trouver o vous seriez si ncessaire: je m'attendris souvent
sur cette pense. Mais il est temps de finir cette lettre tout en l'air,
et qui ne signifie rien; ne vous amusez point  y rpondre;
conservez-vous, ayez soin de votre poitrine.


  [697] Allusion au roman de madame de la Fayette.




277.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  A Paris, le jour des Rois 1689.

Je commence par vous souhaiter une heureuse anne, mon cher cousin:
c'est comme si je vous souhaitais la continuation de votre philosophie
chrtienne; car c'est ce qui fait le vritable bonheur. Je ne comprends
pas qu'on puisse avoir un moment de repos en ce monde, si l'on ne
regarde Dieu et sa volont, o par ncessit il se faut soumettre. Avec
cet appui, dont on ne saurait se passer, on trouve de la force et du
courage pour soutenir les plus grands malheurs. Je vous souhaite donc,
mon cousin, la continuation de cette grce; car c'en est une, ne vous y
trompez pas; ce n'est point dans nous que nous trouvons ces ressources.
Je ne veux donc plus repasser sur tout ce que vous deviez tre et que
vous n'tes pas: mon amiti et pour vous et pour moi n'en a que trop
souffert, il n'y faut plus penser. Dieu l'a voulu ainsi, et je souscris
 tout ce que vous me dites sur ce sujet. La cour est toute pleine de
cordons bleus; on ne fait point de visite qu'on n'en trouve quatre ou
cinq  chacune. Cet ornement ne saurait venir plus  propos pour faire
honneur au roi et  la reine d'Angleterre, qui arrivent aujourd'hui 
Saint-Germain. Ce n'est point  Vincennes, comme on disait. Ce sera
justement aujourd'hui la vritable fte des rois, bien agrable pour
celui qui protge et qui sert de refuge, et bien triste pour celui qui a
besoin d'un asile. Voil de grands objets et de grands sujets de
mditation et de conversation. Les politiques ont beaucoup  dire. On ne
doute pas que le prince d'Orange n'ait bien voulu laisser chapper le
roi, pour se trouver sans crime matre d'Angleterre; et le roi de son
ct a eu raison de quitter la partie plutt que de hasarder sa vie avec
un parlement qui a fait mourir le feu roi son pre, quoiqu'il ft de
leur religion. Voil de si grands vnements, qu'il n'est pas ais d'en
comprendre le dnoment, surtout quand on a jet les yeux sur l'tat et
sur les dispositions de toute l'Europe. Cette mme Providence, qui rgle
tout, dmlera tout; nous sommes ici des spectateurs trs-aveugles et
trs-ignorants. Adieu, je vous embrasse, ma chre nice; je la plains
d'tre oblige de se faire saigner pour son mal d'yeux. Tenez, mon cher
Corbinelli, prenez la plume.


  _Monsieur de Corbinelli._

  Je commence, monsieur, comme madame de Svign,  vous souhaiter une
  bonne anne, c'est--dire le repos de l'esprit et la sant du corps:

    --Mens sana in corpore sano,

  dit Juvnal, qui comprend tout le repos de la vie. J'ai t fch de
  ne vous point voir dans la liste des chevaliers de l'ordre, comme
  d'une disposition dans le monde que Dieu aurait mise sans ma
  participation et sans mon consentement, c'est--dire que j'aurais
  change si j'avais pu. Cette manire de philosophie sauve de ma colre
  imprudente toutes les causes secondes, et fait que je me rsigne en un
  moment sur tout ce qui arrive  mes amis ou  moi. Je dis la mme
  chose de la fuite du roi d'Angleterre, avec toute sa famille.
  J'interroge le Seigneur, et je lui demande s'il abandonne la religion
  catholique, en souffrant les prosprits du prince d'Orange, le
  protecteur des prtendus rforms, et puis je baisse les yeux. Adieu,
  monsieur; adieu, madame de Coligny,  qui je dsire un fonds de
  philosophie chrtienne, capable de lui donner une parfaite indolence
  pour toutes les choses du monde: tat capable de nous faire rois, et
  plus rois que ceux qui en portent la qualit.




278.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 10 janvier 1689.

Nous pensons souvent les mmes choses, ma chre belle; je crois mme
vous avoir mand des Rochers ce que vous m'crivez dans votre dernire
lettre sur le temps. Je consens maintenant qu'il avance; les jours n'ont
plus rien pour moi de si cher, ni de si prcieux; je les sentais ainsi
quand vous tiez  l'htel de Carnavalet; je vous l'ai souvent dit, je
ne rentrais jamais sans une joie sensible, je mnageais les heures, j'en
tais avare: mais dans l'absence ce n'est plus cela, on ne s'en soucie
point, on les pousse mme quelquefois; on espre, on avance dans un
temps auquel on aspire; c'est un ouvrage de tapisserie que l'on veut
achever; on est librale des jours, on les jette  qui en veut. Mais, ma
chre enfant, je vous avoue que quand je pense tout d'un coup o me
conduit cette dissipation et cette magnificence d'heures et de jours, je
tremble, je n'en trouve plus d'assurs, et la raison me prsente ce
qu'infailliblement je trouverai dans mon chemin. Ma fille, je veux finir
ces rflexions avec vous, et tcher de les rendre bien solides pour moi.

L'abb Ttu est dans une insomnie qui fait tout craindre. Les mdecins
ne voudraient pas rpondre de son esprit; il sent son tat, et c'est une
douleur: il ne subsiste que par l'opium; il tche de se divertir, de se
dissiper; il cherche des spectacles. Nous voulons l'envoyer 
Saint-Germain pour y voir tablir le roi, la reine d'Angleterre et le
prince de Galles: peut-on voir un vnement plus grand, et plus digne de
faire de grandes diversions? Pour la fuite du roi, il parat que le
prince (_d'Orange_) l'a bien voulue. Le roi fut envoy  Excester, o
il avait dessein d'aller: il tait fort bien gard par le devant de sa
maison, tandis que toutes les portes de derrire taient libres et
ouvertes. Le prince n'a point song  faire prir son beau-pre; il est
dans Londres  la place du roi, sans en prendre le nom, ne voulant que
rtablir une religion qu'il croit bonne, et maintenir les lois du pays,
sans qu'il en cote une goutte de sang: voil l'envers tout juste de ce
que nous pensons de lui; ce sont des points de vue bien diffrents.
Cependant le roi fait pour ces Majests anglaises des choses toutes
divines; car n'est-ce point tre l'image du Tout-Puissant, que de
soutenir un roi chass, trahi, abandonn comme il l'est? La belle me du
roi se plat  jouer ce grand rle. Il fut au-devant de la reine avec
toute sa maison et cent carrosses  six chevaux. Quand il aperut le
carrosse du prince de Galles, il descendit, et l'embrassa tendrement;
puis il courut au-devant de la reine, qui tait descendue; il la salua,
lui parla quelque temps, la mit  sa droite dans son carrosse, lui
prsenta MONSEIGNEUR et MONSIEUR qui furent aussi dans le carrosse, et
la mena  Saint-Germain, o elle se trouva toute servie comme la reine,
de toutes sortes de hardes, parmi lesquelles tait une cassette
trs-riche, avec six mille louis d'or. Le lendemain le roi d'Angleterre
devait arriver, le roi l'attendait  Saint-Germain, o il arriva tard,
parce qu'il venait de Versailles; enfin, le roi alla au bout de la salle
des gardes, au-devant de lui: le roi d'Angleterre se baissa fort, comme
s'il et voulu embrasser ses genoux[698]; le roi l'en empcha, et
l'embrassa  trois ou quatre reprises fort cordialement. Ils se
parlrent bas un quart d'heure; le roi lui prsenta MONSEIGNEUR,
MONSIEUR, les princes du sang, et le cardinal de Bonzi: il le conduisit
 l'appartement de la reine, qui eut peine  retenir ses larmes. Aprs
une conversation de quelques instants, Sa Majest les mena chez le
prince de Galles, o ils furent encore quelque temps  causer, et les y
laissa, ne voulant point tre reconduit, et disant au roi: Voici votre
maison; quand j'y viendrai, vous m'en ferez les honneurs, et je vous les
ferai quand vous viendrez  Versailles. Le lendemain, qui tait hier,
madame la Dauphine y alla, et toute la cour. Je ne sais comme on aura
rgl les chaises des princesses, car elles en eurent  la reine
d'Espagne; et la reine mre d'Angleterre tait traite comme fille de
France: je vous manderai ce dtail. Le roi envoya dix mille louis d'or
au roi d'Angleterre: ce dernier parat vieilli et fatigu, la reine
maigre, et des yeux qui ont pleur, mais beaux et noirs; un beau teint
un peu ple; la bouche grande, de belles dents, une belle taille, et
bien de l'esprit; tout cela compose une personne qui plat fort. Voil
de quoi subsister longtemps dans les conversations publiques.

Le pauvre chevalier ne peut encore crire, ni aller  Versailles, dont
nous sommes bien fchs, car il y a mille affaires; mais il n'est point
malade; il soupa samedi avec madame de Coulanges, madame de Vauvineux,
M. de Duras et votre fils chez le lieutenant civil, o l'on but la sant
de la premire et de la seconde, c'est--dire madame de la Fayette et
vous; car vous avez cd  la date de l'amiti. Hier, madame de
Coulanges donna un trs-joli souper aux goutteux; c'tait l'abb de
Marsillac, le chevalier de Grignan, M. de Lamoignon; la nphrtique
tient lieu de goutte; sa femme et _les Divines_ toujours pleines de
fluxions, moi en considration du rhumatisme que j'eus il y a douze ans,
Coulanges qui mrite la goutte. On causa fort: le petit homme chanta, et
fit un vrai plaisir  l'abb de Marsillac, qui admirait et ttonnait ses
paroles avec des tons et des manires qui faisaient souvenir de celles
de son pre (_le duc de la Rochefoucauld_), au point d'en tre touch.

M. de Lauzun n'est point retourn en Angleterre: il est log 
Versailles: il est fort content: il a crit  MADEMOISELLE; mais, dans
la colre o elle est contre lui, je doute qu'il russisse  l'apaiser.
J'ai fait encore un chef-d'oeuvre, j'ai t voir madame de Ricouart,
revenue depuis peu, trs-contente d'tre veuve. Vous n'avez qu' me
donner vos reconnaissances  achever, comme vos romans; vous en
souvient-il? Je remercie l'aimable Pauline de sa lettre; je suis fort
assure que sa personne me plairait: elle n'a donc pu trouver d'autre
alliance avec moi que _madame_? cela est bien srieux. Adieu, ma chre
enfant; conservez votre sant, c'est--dire votre beaut, que j'aime
tant.


  [698] Voy. les _Mmoires de Dangeau_, t. I, p. 264.




279.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 14 janvier 1689.

Me voici, ma chre fille, aprs le dner, dans la chambre du chevalier:
il est dans sa chaise, avec mille petites douleurs qui courent par toute
sa personne. Il a fort bien dormi, mais cet tat de rsidence et de ne
pouvoir sortir lui donne beaucoup de chagrins et de vapeurs; j'en suis
touche, et j'en connais le malheur et les consquences plus que
personne. Il fait un froid extrme; notre thermomtre est au dernier
degr, notre rivire est prise; il neige, et gle et regle en mme
temps; on ne se soutient pas dans les rues; je garde notre maison et la
chambre du chevalier: si vous n'tiez point quinze jours  me rpondre,
je vous prierais de me mander si je ne l'incommode point d'y tre tout
le jour; mais comme le temps me presse, je le demande  lui-mme, et il
me semble qu'il le veut bien. Voil un froid qui contribue encore  ses
incommodits: ce n'est pas un de ces froids qu'il souhaite; il est
mauvais quand il est excessif.

J'ai fait souvenir M. de Lamoignon de la sollicitation que vous lui avez
faite pour M. B....; cet homme sentira de loin comme de prs votre
reconnaissance. J'aime cette manire de n'avoir point de reconnaissances
passagres: je connais des gens qui non-seulement n'en ont point du
tout, mais qui mettent l'aversion et la rudesse  la place.

M. Gobelin est toujours  Saint-Cyr. Madame de Brinon est  Maubuisson,
o elle s'ennuiera bientt: cette personne ne saurait durer en place;
elle a fait plusieurs conditions, chang de plusieurs couvents; son
grand esprit ne la met point  couvert de ce dfaut. Madame de Maintenon
est fort occupe de la comdie qu'elle fait jouer par ses petites filles
(_de Saint-Cyr_); ce sera une fort belle chose,  ce que l'on dit. Elle
a t voir la reine d'Angleterre, qui, l'ayant fait attendre un moment,
lui dit qu'elle tait fche d'avoir perdu ce temps de la voir et de
l'entretenir, et la reut fort bien. On est content de cette reine; elle
a beaucoup d'esprit. Elle dit au roi, lui voyant caresser le prince de
Galles, qui est fort beau: J'avais envi le bonheur de mon fils, qui ne
sent point ses malheurs; mais  prsent je le plains de ne point sentir
les caresses et les bonts de Votre Majest. Tout ce qu'elle dit est
juste et de bon sens: son mari n'est pas de mme; il a bien du courage,
mais un esprit commun, qui conte tout ce qui s'est pass en Angleterre
avec une insensibilit qui en donne pour lui. Il est bon homme, et prend
part  tous les plaisirs de Versailles. Madame la Dauphine n'ira point
voir cette reine; elle voudrait avoir la droite et un fauteuil, cela n'a
jamais t; elle sera toujours au lit; la reine la viendra voir. MADAME
aura un fauteuil  main gauche, et les princesses du sang n'iront
qu'avec elle, devant qui elles n'ont que des tabourets. Les duchesses y
seront, comme chez madame la Dauphine: voil qui est rgl. Le roi a su
qu'un roi de France n'avait donn qu'un fauteuil  la gauche  un prince
de Galles; il veut que le roi d'Angleterre traite ainsi M. le Dauphin,
et passe devant lui. Il recevra MONSIEUR sans fauteuil et sans
crmonie. La reine l'a salu, et n'a pas laiss de dire au roi notre
matre ce que je vous ai cont. Il n'est pas assur que M. de Schomberg
ait encore la place du prince d'Orange en Hollande. On ne fait que
mentir cette anne. La marquise (_d'Uxelles_) reprend tous les
ordinaires les nouvelles qu'elle a mandes: appelle-t-on cela savoir ce
qui se passe? Je hais ce qui est faux.

L'toile de M. de Lauzun replit; il n'a point de logement, il n'a point
ses anciennes entres: on lui a t le romanesque et le merveilleux de
son aventure: elle est devenue quasi tout unie: voil le monde et le
temps.




280.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 17 janvier 1689.

Voil donc ma lettre _nomme_; c'est une marque de son mrite singulier.
Je suis fort aise que ma relation vous ait divertie; je ne devine jamais
l'effet que mes lettres feront, celui-ci est heureux.

Si vous prenez le chemin de vous claircir avec l'archevque, au lieu de
laisser cuver les chagrins qu'on veut vous donner contre lui, vous
viderez bien des affaires en peu de temps, ou vous ferez taire _les
rediseurs_; l'un ou l'autre est fort bon, et vous vous en trouverez
trs-bien; vous finirez,  la vrit, le plaisir et l'occupation des
Provenaux: mais vous retranchez de sottes _ptoffes_. M. de Barillon
est arriv; il a trouv _un paquet_ de famille, dont il ne connaissait
pas tous _les visages_. Il est fort engraiss. Il dit  M. de Harlai:
Monsieur, ne me parlez point de ma graisse, je ne vous dirai rien de
votre maigreur. Il est vif, et ressemble assez par l'esprit  celui que
vous connaissez. Je ferai tous vos compliments, quand ils seront
vraisemblables; je les ai faits  madame de Sully, qui vous en rend
mille de trs-bonne grce; et  la comtesse (_de Fiesque_), qui est trop
plaisante sur M. de Lauzun, qu'elle voulait mettre sur le pinacle, et
qui n'a encore ni logement  Versailles, ni les entres qu'il avait. Il
est tout simplement revenu  la cour; son action n'a rien de si
extraordinaire; on en avait d'abord compos un fort joli roman.

Cette cour d'Angleterre est toute tabli  Saint-Germain; ils n'ont
voulu que cinquante mille francs par mois, et ont rgl leur cour sur ce
pied. La reine plat fort; le roi cause agrablement avec elle, elle a
l'esprit juste et ais. Le roi avait dsir que madame la Dauphine y
allt la premire; elle a toujours si bien dit _qu'elle tait malade_,
que cette reine vint la voir il y a trois jours, habille en perfection;
une robe de velours noir, une belle jupe, bien coiffe, une taille comme
la princesse de Conti, beaucoup de majest. Le roi alla la recevoir 
son carrosse; elle fut d'abord chez lui, o elle eut un fauteuil
au-dessus de celui du roi; elle y fut une demi-heure, puis il la mena
chez madame la Dauphine, qui fut trouve debout; cela fit un peu de
surprise: la reine lui dit: Madame, je vous croyais au lit.--Madame,
dit madame la Dauphine, j'ai voulu me lever, pour recevoir l'honneur que
Votre Majest me fait. Le roi les laissa, parce que madame la Dauphine
n'a point de fauteuil devant lui. Cette reine se mit  la bonne place,
dans un fauteuil, madame la Dauphine  sa droite, MADAME  sa gauche,
trois autres fauteuils pour les trois petits princes: on causa fort bien
plus d'une demi-heure; il y avait beaucoup de duchesses, la cour fort
grosse. Enfin, elle s'en alla; le roi se fit avertir, et la remit dans
son carrosse. Je ne sais jusqu'o le conduisit madame la Dauphine; je le
saurai. Le roi remonta, et loua fort la reine; il dit: Voil comme il
faut que soit une reine, et de corps et d'esprit, tenant sa cour avec
dignit. Il admira son courage dans ses malheurs, et la passion qu'elle
avait pour le roi son mari; car il est vrai qu'elle l'aime, comme vous a
dit cette diablesse de madame de R........ Celles de nos dames qui
voulaient faire les princesses n'avaient point bais la robe de la
reine, quelques duchesses en voulaient faire autant: le roi l'a trouv
fort mauvais; on lui baise les pieds prsentement. Madame de Chaulnes a
su tous ces dtails, et n'a point encore rendu ce devoir. Elle a laiss
le marquis  Versailles, parce que le petit compre s'y divertit fort
bien: il a mand  son oncle qu'il irait aujourd'hui au ballet, 
Trianon: M. le chevalier vous enverra sa lettre. Il est donc l sur sa
bonne foi, faisant toutes les commissions que son oncle lui donne, pour
l'accoutumer  tre exact, aussi bien qu' calculer: quel bien ne lui
fera point cette sorte d'ducation! J'ai reu une rponse de M. de
Carcassonne; c'est une pice rare, mais il faut s'en taire; j'y
rpondrai bien, je vous en assure: il a pris srieusement et de travers
tout mon badinage. Ah! ma fille, que je comprends parfaitement vos
larmes, quand vous vous reprsentez ce petit garon  la tte de sa
compagnie, et tout ce qui peut arriver de bonheur et de malheur  cette
place! L'abb Ttu est toujours dans ses vapeurs trs-noires. J'ai dit 
madame de Coulanges toutes vos douceurs: elle veut toujours vous crire
dans ma lettre; mais cela ne se trouve jamais. M. le chevalier ne veut
pas qu'on finisse en disant des amitis; mais malgr lui je vous
embrasserai tendrement, et je vous dirai que je vous aime avec une
inclination naturelle, soutenue de toute l'amiti que vous avez pour
moi, et de tout ce que vous valez. Eh bien! quel mal trouve-t-il  finir
ainsi une lettre, et  dire ce que l'on sent et ce que l'on pense
toujours?

Bonjour, monsieur le comte; vous tes donc tous deux dans les mmes
sentiments pour vos affaires et pour votre dpense? Plt  Dieu que vous
eussiez toujours t ainsi! Bonjour, Pauline, ma mignonne; je me moque
de vous, aprs avoir pens six semaines  me donner un nom entre ma
_grand'mre_ et _madame_; enfin vous avez trouv _madame_.




281.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 24 janvier 1689.

Enfin votre Durance a laiss passer nos lettres: de la furie dont elle
court, il faut que la glace soit bien habile pour l'attraper et pour
l'arrter. Nous avons eu de cruels temps et de cruels froids, et je n'en
ai seulement pas t enrhume. J'ai gard plusieurs fois la chambre de
M. le chevalier; et, pour parler comme madame de Coulanges, il n'y avait
que lui qui ft  plaindre de la rigueur de la saison; mais je vous
dirai plus navement qu'il me semble qu'il n'tait point fch que j'y
fusse. Voil le dgel; je me porte si bien, que je n'ose me purger,
parce que je n'ai rien  dsirer, et que cette prcaution me parat une
ingratitude envers Dieu. M. le chevalier n'a plus de douleurs; mais il
n'ose encore hasarder Versailles. Il faut que je vous dise un mot de
madame de Coulanges, qui me fit rire, et me parut plaisant. M. de
Barillon est ravi de retrouver toutes ses vieilles amies; il est souvent
chez madame de la Fayette et chez madame de Coulanges: il disait l'autre
jour  cette dernire: Ah! madame, que votre maison me plat! j'y
viendrai bien les soirs, quand je serai las de ma famille. _Monsieur_,
lui dit-elle, _je vous attends demain_. Cela partit plus vite qu'un
trait, et nous en rmes tous plus ou moins.

Votre enfant fut hier au soir au bal chez M. de Chartres; il tait fort
joli; il vous mandera ses prosprits. Il ne faut point, au reste, que
vous comptiez sur ses lectures; il nous avoua hier tout bonnement qu'il
en est incapable prsentement; sa jeunesse lui fait du bruit, il
n'entend pas. Nous sommes affligs qu'au moins il n'en ait point
d'envie; nous voudrions que ce ne ft que le temps qui lui manqut, mais
c'est la volont. Sa sincrit nous empcha de le gronder; je ne sais ce
que nous ne lui dmes point, le chevalier et moi, et Corbinelli qui s'en
chauffe: mais il ne faut point le fatiguer, ni le contraindre, cela
viendra, ma chre bonne; il est impossible qu'avec autant d'esprit et de
bon sens, aimant la guerre, il n'ait point d'envie de savoir ce qu'ont
fait les grands hommes du temps pass, _et Csar  la tte de ses
commentaires_[699]. Il faut avoir un peu de patience, et ne vous en
point chagriner: il serait trop parfait s'il aimait  lire.

Vous m'tonnez de Pauline: ah! ma fille, gardez-la auprs de vous; ne
croyez pas qu'un couvent puisse redresser une ducation, ni sur le sujet
de la religion, que nos soeurs ne savent gure, ni sur les autres
choses. Vous ferez bien mieux  Grignan, quand vous aurez le temps de
vous y appliquer. Vous lui ferez lire de bons livres, l'_Abbadie_ mme,
puisqu'elle a de l'esprit; vous causerez avec elle, M. de la Garde vous
aidera: je suis persuade que cela vaudra mieux qu'un couvent.

Pour la paix du pape, l'abb Bigorre nous assure qu'elle n'est point du
tout prte; que le Saint-Pre ne se relche sur rien, et qu'on est
trs-persuad que M. de Lavardin et le cardinal d'Estres reviendront
incessamment: profitez donc du temps que Dieu, qui tire le bien du mal,
vous envoie[700]. La vieille Sanguin est morte comme une hrone,
promenant sa carcasse par la chambre, se mirant pour voir la mort au
naturel. Il faut un compliment  M. de Senlis et  M. de Livry, mais non
pas des lettres, car ils sont dj consols: il n'y a que vous, ma chre
enfant, qui ne vouliez pas encore parler de l'ordre tabli depuis la
cration du monde. Vous dpeignez mademoiselle d'Oraison de manire
qu'elle me parat aimable; il faudrait la prendre, si son pre tait
raisonnable: mais quelle rage de n'aimer que soi, de se compter pour
tout; de n'avoir point la pense si sage, si naturelle et si chrtienne,
d'tablir ses enfants! Vous savez bien que j'ai peine  comprendre cette
injustice; c'est un bonheur que notre amour-propre se tourne prcisment
o il doit tre. J'ai fait une rponse  M. de Carcassonne[701], que M.
le chevalier a fort approuves et qu'il appelle un chef-d'oeuvre. Je
l'ai pris  mon avantage; et comme je le tiens  cent cinquante lieues
de moi, je lui fais part de tout ce que je pense; je lui dis qu'il faut
approcher de ses affaires, qu'il faut les connatre, les calculer, les
supputer, les rgler, prendre ses mesures, savoir ce qu'on peut et ce
qu'on ne peut pas; que c'est cela seul qui le fera riche; qu'avec cela
rien ne l'empchera de suffire  tout, et aux devoirs et aux plaisirs,
et aux sentiments de son coeur pour un neveu dont il doit tre la
ressource; qu'avec de l'ordre on va fort loin; qu'autrement on ne fait
rien, on manque  tout; et puis il me prend un enthousiasme de tendresse
pour M. de Grignan, pour son fils, pour votre maison, pour ce nom qu'il
doit soutenir: j'ajoute que je suis insparablement attache  tout
cela, et que ma douleur la plus sensible, c'est de ne pouvoir plus rien
faire pour vous; mais que je l'en charge, que je demande  Dieu de faire
passer tous mes sentiments dans son coeur, afin d'augmenter et de
redoubler tous ceux qu'il a dj: enfin, ma fille, cette lettre est
mieux range, quoique crite imptueusement. M. le chevalier en eut les
yeux rouges en la lisant; et pour moi, je me blessai tellement de ma
propre pe, que j'en pleurai de tout mon coeur. M. le chevalier
m'assura qu'il n'y avait qu' l'envoyer, et c'est ce que j'ai fait.

Vous me reprsentez fort plaisamment votre _Savantasse_; il me fait
souvenir du docteur de la comdie, qui veut toujours parler. Si vous
aviez du temps, il me semble que vous pourriez tirer quelque avantage de
cette bibliothque; comme il y a de bonnes choses et en quantit, on est
libre de choisir ce qu'on veut: mais, hlas! mon enfant, vous n'avez pas
le temps de faire aucun usage de la beaut et de l'tendue de votre
esprit; vous ne vous servez que du bon et du solide, cela est fort bien;
mais c'est dommage que tout ne soit pas employ; je trouve que M.
Descartes y perd beaucoup.

Le marchal d'Estres va  Brest; cela fait apprhender qu'il ne
commande les troupes rgles: je crois cependant qu'on donnera quelque
contenance au gouverneur, et qu'on ne voudra point lui donner le dgot
tout entier. M. de Charost est revenu un moment, pour se justifier de
cent choses que M. de Lauzun a dites assez mal  propos, et de l'tat de
sa place, et de la rception qu'il a faite  la reine; il fait voir le
contraire de tout ce qu'a dit Lauzun; cela ne fait point d'honneur  ce
dernier, dont il semble que la colre de MADEMOISELLE arrte l'toile;
il n'a ni logement, ni entres; il est simplement  Versailles.


  [699] Trait d'ignorance chapp  quelque personnage du temps.

  [700] Cette circonstance faisait que M. de Grignan commandait pour le
  roi dans le Comtat.

  [701] Celui qu'on appelait _le bel abb_ avant qu'il ne ft vque.




282.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 21 fvrier 1689.

Il est vrai, ma chre fille, que nous voil bien cruellement spares
l'une de l'autre, _aco fa trembla_[702]. Ce serait une belle chose, si
j'y avais ajout le chemin d'ici aux Rochers ou  Rennes: mais ce ne
sera pas sitt; madame de Chaulnes veut voir la fin de plusieurs
affaires, et je crains seulement qu'elle ne parte trop tard, dans le
dessein que j'ai de revenir l'hiver prochain, par plusieurs raisons,
dont la premire est que je suis trs-persuade que M. de Grignan sera
oblig de revenir pour sa chevalerie; et que vous ne sauriez prendre un
meilleur temps pour vous loigner de votre chteau culbut et
inhabitable, et venir faire un peu votre cour avec M. le chevalier de
l'ordre, qui ne le sera qu'en ce temps-l. Je fis la mienne l'autre jour
 Saint-Cyr, plus agrablement que je n'eusse jamais pens. Nous y
allmes samedi, madame de Coulanges, madame de Bagnols, l'abb Ttu et
moi. Nous trouvmes nos places gardes: un officier dit  madame de
Coulanges que madame de Maintenon lui faisait garder un sige auprs
d'elle; vous voyez quel honneur. Pour vous, madame, me dit-il, vous
pouvez choisir; je me mis avec madame de Bagnols au second banc derrire
les duchesses. Le marchal de Bellefonds vint se mettre, par choix, 
mon ct droit, et devant c'taient mesdames d'Auvergne, de Coislin et
de Sully; nous coutmes, le marchal et moi, cette tragdie avec une
attention qui fut remarque, et de certaines louanges sourdes et bien
places, qui n'taient peut-tre pas sous les _fontanges_ de toutes les
dames. Je ne puis vous dire l'excs de l'agrment de cette pice: c'est
une chose qui n'est pas aise  reprsenter, et qui ne sera jamais
imite: c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des
personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite rien; les filles
qui font des rois et des personnages sont faites exprs: on est
attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si
aimable pice: tout y est simple, tout y est innocent, tout y est
sublime et touchant: cette fidlit de l'histoire sainte donne du
respect; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tires des
Psaumes et de la _Sagesse_, et mis dans le sujet, sont d'une beaut
qu'on ne soutient pas sans larmes: la mesure de l'approbation qu'on
donne  cette pice, c'est celle du got et de l'attention. J'en fus
charme, et le marchal aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au
roi combien il tait content, et qu'il tait auprs d'une dame qui tait
bien digne d'avoir vu _Esther_. Le roi vint vers nos places; et, aprs
avoir tourn, il s'adressa  moi, et me dit: Madame, je suis assur que
vous avez t contente. Moi, sans m'tonner, je rpondis: Sire, je
suis charme, ce que je sens est au-dessus des paroles. Le roi me dit:
Racine a bien de l'esprit. Je lui dis: Sire, il en a beaucoup; mais,
en vrit, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi: elles entrent
dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre chose.--Ah!
pour cela, reprit-il, il est vrai. Et puis Sa Majest s'en alla, et me
laissa l'objet de l'envie: comme il n'y avait quasi que moi de nouvelle
venue, le roi eut quelque plaisir de voir mes sincres admirations sans
bruit et sans clat. M. le Prince et madame la Princesse vinrent me dire
un mot: madame de Maintenon un clair; elle s'en allait avec le roi: je
rpondis  tout, car j'tais en fortune.

Nous revnmes le soir aux flambeaux: je soupai chez madame de Coulanges,
 qui le roi avait parl aussi avec un air d'tre chez lui, qui lui
donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le chevalier, je lui
contai tout navement mes petites prosprits, ne voulant point les
cachotter sans savoir pourquoi, comme de certaines personnes; il en fut
content, et voil qui est fait; je suis assure qu'il ne m'a point
trouv, dans la suite, ni une sotte vanit, ni un transport de
bourgeoise: demandez-lui. M. de Meaux (_Bossuet_) me parla fort de vous,
M. le Prince aussi: je vous plaignis de n'tre pas l; mais le moyen? on
ne peut pas tre partout. Vous tiez  votre opra de Marseille: comme
_Atys_ est non-seulement _trop heureux_[703], mais trop charmant, il est
impossible que vous vous y soyez ennuye. Pauline doit avoir t
surprise du spectacle: elle n'est pas en droit d'en souhaiter un plus
parfait. J'ai une ide si agrable de Marseille, que je suis assure que
vous n'avez pas pu vous y ennuyer, et je parie pour cette dissipation
contre celle d'Aix.

Mais ce samedi mme, aprs cette belle _Esther_, le roi apprit la mort
de la jeune reine d'Espagne[704], en deux jours, par de grands
vomissements: cela sent bien le fagot. Le roi le dit  MONSIEUR le
lendemain, qui tait hier: la douleur fut vive, MADAME criait les hauts
cris; le roi en sortit tout en larmes.

On dit de bonnes nouvelles d'Angleterre: non-seulement le prince
d'Orange n'est point lu ni roi ni protecteur, mais on lui fait entendre
que lui et ses troupes n'ont qu' s'en retourner: cela abrge bien des
soins. Si cette nouvelle continue, notre Bretagne sera moins agite, et
mon fils n'aura point le chagrin de commander la noblesse de la vicomt
de Rennes et de la baronnie de Vitr: ils l'ont lu malgr lui pour tre
 leur tte: un autre serait charm de cet honneur; mais il en est
fch, n'aimant, sous quelque nom que ce puisse tre, la guerre par ce
ct-l.

Votre enfant est all  Versailles pour se divertir ces jours gras; mais
il a trouv la douleur de la reine d'Espagne: il serait revenu, sans que
son oncle le va trouver tout  l'heure. Voil un carnaval bien triste et
un grand deuil. Nous soupmes hier chez le _Civil_ (_M. le Camus_), la
duchesse du Lude, madame de Coulanges, madame de Saint-Germain, le
chevalier de Grignan, M. de Troyes, Corbinelli et moi: nous fmes assez
gaillards, nous parlmes de vous avec bien de l'amiti, de l'estime, du
regret de votre absence, enfin un souvenir tout vif: vous viendrez le
renouveler.

Madame de Durfort se meurt d'un hoquet d'une fivre maligne. Madame de
la Vieuville aussi, du pourpre de la petite vrole. Adieu, ma
trs-aimable: de tous ceux qui commandent dans les provinces, croyez que
M. de Grignan est le plus agrablement plac.


  [702] Phrase provenale.

  [703] Vers de l'opra d'Atys.

  [704] Marie-Louise d'Orlans, fille de MONSIEUR et de Henriette-Anne
  d'Angleterre, sa premire femme.




283.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, lundi 28 fvrier 1689.

Monsieur le chevalier s'en alla hier aprs dner  Versailles, pour
apprendre sa destine; car, ne s'tant point trouv sur les listes qui
ont paru, il veut savoir si on le garde pour servir dans l'arme de M.
le Dauphin, dont on n'a point encore parl. Comme il a dit qu'il tait
en tat de servir, il est en droit de croire qu'on ne l'a pas oubli: en
tout cas, ce ne serait pas sa faute, il est bien tout des meilleurs.

C'est tout de bon que le roi d'Angleterre est parti ce matin pour aller
en Irlande, o il est attendu avec impatience; il sera mieux l qu'ici.
Il passe par la Bretagne comme un clair, et s'en va droit  Brest, o
il trouvera le marchal d'Estres, et peut-tre M. de Chaulnes, s'il
peut le trouver encore, car la poste et la bonne chaise que lui a donne
M. le Dauphin le mneront bien vite. Il doit trouver  Brest des
vaisseaux tout prts et des frgates; il porte cinq cent mille cus. Le
roi lui a donn des armes pour armer dix mille hommes. Comme Sa Majest
anglaise lui disait adieu, elle finit par lui dire, en riant, qu'il
n'avait oubli qu'une chose, c'tait des armes pour sa personne: le roi
lui a donn les siennes; nos hros de roman ne faisaient rien de plus
galant. Que ne fera point ce roi brave et malheureux, avec ces armes
toujours victorieuses? Le voil donc avec le casque et la cuirasse de
Renaud, d'Amadis, et de tous nos paladins les plus clbres; je n'ai pas
voulu dire d'Hector, car il tait malheureux. Il n'y a point d'offres de
toutes choses que le roi ne lui ait faites: la gnrosit et la
magnanimit ne vont point plus loin. M. d'Avaux va avec lui; il est
parti deux jours plus tt. Vous allez me dire, Pourquoi n'est-ce pas M.
de Barillon? C'est que M. d'Avaux, qui possde fort bien les affaires de
Hollande, est plus ncessaire que celui qui ne sait que celles
d'Angleterre. La reine est alle s'enfermer  l'abbaye de Poissy avec
son fils: elle sera prs du roi et des nouvelles; elle est accable de
douleur, et d'une nphrtique qui fait craindre qu'elle n'ait la pierre:
cette princesse fait grande piti. Vous voyez, ma chre enfant, que
c'est la rage de causer qui me fait crire tout ceci; M. le chevalier et
la gazette vous le diront mieux que moi. Votre enfant m'est demeur: je
ne le quitte point; il en est content: il dira adieu  ces petites de
Castelnau; son coeur ne sent encore rien; il est occup de son devoir,
de son quipage; il est ravi de s'en aller, et de montrer le chemin aux
autres. Il n'est encore question de rien; nous n'assigerons point de
place, nous ne voulons point de bataille, nous sommes sur la dfensive,
et d'une manire si puissante, qu'elle fait trembler; jamais le roi de
France ne s'est vu trois cent mille hommes sur pied; il n'y avait que
les rois de Perse: tout est nouveau, tout est miraculeux.

Je menai hier le marquis dire adieu  madame de la Fayette, et souper
chez madame de Coulanges. Je le mne tantt chez M. de Pomponne, chez
madame de Vins et la marquise d'Uxelles; demain chez madame du
Pui-du-Fou et madame de Lavardin, et puis il attendra son oncle, et
partira sur la fin de la semaine; mais, ma chre enfant, soutenez un peu
votre coeur contre ce voyage, qui n'a point d'autre nom prsentement.
Parlons un peu de Pauline, cette petite grande fille, tout aimable,
toute jolie; je n'eusse jamais cru que son humeur et t farouche, je
la croyais tout de miel: mais, mon enfant, ne vous rebutez point; elle a
de l'esprit, elle vous aime, elle s'aime elle-mme, elle veut plaire; il
ne faut que cela pour se corriger, et je vous assure que ce n'est point
dans l'enfance qu'on se corrige; c'est quand on a de la raison;
l'amour-propre, si mauvais  tant d'autres choses, est admirable 
celle-l; entreprenez donc de lui parler raison, et sans colre, sans la
gronder, sans l'humilier, car cela rvolte; et je vous rponds que vous
en ferez une petite merveille. Faites-vous de cet ouvrage une affaire
d'honneur, et mme de conscience: apprenez-lui  tre habile; c'est un
grand point que d'avoir de l'esprit et du got comme elle en a.

_Esther_ n'est pas encore imprime. J'avais bien envie de dire un mot de
vous  madame de Maintenon, je l'avais tout prt: elle fit quelques pas
pour me venir dire un demi-mot; mais comme le roi, aprs ce que je vous
ai mand qui s'tait pass, s'en allait dans sa chambre, elle le
suivait, et je n'eus que le moment de faire un geste de remerciement et
de reconnaissance; c'tait un tourbillon. M. de Meaux me demanda de vos
nouvelles. Je dis  M. le Prince, en courant: _Ah! que je plains ceux
qui ne sont pas ici!_ Il m'entendit, et tout cela tait si press, qu'il
n'y avait pas moyen de placer une pense: vous croyez bien cependant que
j'en mourais d'envie. Racine va travailler  une autre tragdie, le roi
y a pris got, on ne verra autre chose; mais l'histoire d'Esther est
unique; ni Judith, ni Ruth, ni quelque sujet que ce puisse tre, ne
saurait si bien russir.




284.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Paris, vendredi 11 mars 1689.

Monsieur le duc de Chaulnes a fait en toute perfection les honneurs de
son gouvernement au roi d'Angleterre: il avait fait prparer deux
soupers sur la route, l'un  dix heures, l'autre  minuit: le roi poussa
jusqu'au dernier  la Roche-Bernard, au del de Nantes; il embrassa fort
M. de Chaulnes; il l'a connu autrefois. M. de Chaulnes lui dit qu'il y
avait une chambre prpare pour lui, et voulut l'y mener; le roi lui
dit: Je n'ai besoin de rien que de manger. Il entra dans une salle o
les fes avaient fait trouver un souper tout servi, tout chaud, les plus
beaux poissons de la mer et des rivires, tout tait de la mme force,
c'est--dire, beaucoup de commodits, beaucoup de noblesse, bien des
dames. M. de Chaulnes lui donna la serviette, et voulut le servir 
table; le roi ne le voulut jamais, et le fit souper avec lui, et
plusieurs personnes de qualit. Il mangea, ce roi, comme s'il n'y avait
point de prince d'Orange dans le monde. Il partit le lendemain, et
s'embarqua  Brest le 6 ou le 7 de ce mois. Quel diantre d'homme que ce
prince d'Orange! quand on songe que lui seul met toute l'Europe en
mouvement! quelle toile! M. de la Feuillade exaltait l'autre jour la
grandeur du gnie de ce prince; M. de Chandenier[705] disait qu'il et
mieux aim tre le roi d'Angleterre; M. de la Feuillade lui rpondit
brusquement: Cela est d'un homme qui a mieux aim tre comme M. de
Chandenier que comme M. de Noailles. Cela fit rire.

Je vous renvoie la lettre de M. de Grignan, elle me fait peur seulement
de l'avoir dans ma poche: est-il possible qu'il ait pass par les
horreurs dont il me parle? C'est grand dommage qu'il n'avait pas le
_superbe_, comme en allant  Monaco. Faites-lui mes compliments sur son
retour _de deux doigts des abmes_. Comment suis-je avec le coadjuteur?
Notre mnage allait assez bien  Paris; dites-lui ce que vous voudrez,
ma chre enfant, selon que vous tes ensemble; car vous croyez bien que
je ne veux point m'entendre avec vos ennemis.


  [705] Franois de Rochechouart, marquis de Chandenier, avait t
  premier capitaine des gardes du corps du roi; mais tant tomb en
  disgrce, il donna la dmission de sa charge, et ce fut Anne, comte,
  puis duc de Noailles, qui lui succda en 1651.




285.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Chaulnes, dimanche 17 avril 1689.

Me voici  Chaulnes[706], ma chre fille, et toujours triste de
m'loigner encore de vous. J'attends votre lettre vendredi: quelle
tristesse de ne pouvoir plus recevoir rglment de vos nouvelles trois
fois la semaine! c'est justement cela que j'ai sur le coeur, et que
j'appelais _ma petite tristesse_; vraiment elle n'est pas petite, et je
sentirai cette privation. Monsieur le chevalier m'crivit de Versailles
un petit adieu tout plein de tendresse; j'en fus touche, car il laisse
ignorer assez cruellement la part qu'on a dans son estime; et comme on
la souhaite extrmement, c'est une vritable joie dont il prive ses
amis. Je le remerciai de son billet par un autre que je lui crivis en
partant: il me mandait que votre enfant ne serait point d'un certain
dtachement, parce qu'il n'tait plus question de la chose qu'on avait
dite: cela me soulagea fort le coeur: et comme il vous l'aura mand,
vous aurez respir comme moi. Je ne comprends que trop toutes vos
peines; elles retournent sur moi, de sorte que je les sens de deux
cts.

Je partis donc jeudi, ma trs-chre, avec madame de Chaulnes et madame
de Kerman; nous tions dans le meilleur carrosse, avec les meilleurs
chevaux, la plus grande quantit d'quipages, de fourgons, de cavaliers,
de commodits, de prcautions que l'on puisse imaginer. Nous vnmes
coucher  Pont (_Saint-Maxence_) dans une jolie petite htellerie, et le
lendemain ici. Les chemins sont fort mauvais: mais cette maison est
trs-belle et d'un grand air, quoique dmeuble, et les jardins
ngligs. A peine le vert veut-il montrer le nez; pas un rossignol
encore: enfin l'hiver le 17 d'avril. Mais il est ais d'imaginer les
beauts de ces promenades: tout est rgulier et magnifique, un grand
parterre en face, des boulingrins vis--vis des ailes; un grand jet
d'eau dans le parterre, deux dans les boulingrins, et un autre tout
gar dans le milieu d'un pr, qui est admirablement bien nomm le
_Solitaire_; un beau pays, de beaux appartements, une vue agrable,
quoique plate; de beaux meubles que je n'ai point vus; toutes sortes
d'agrments et de commodits; enfin une maison digne de tout ce que vous
avez ou dire en vers et en prose. Mais une duchesse si bonne et si
aimable, et si obligeante pour moi, que, si vous m'aimez, chose dont je
ne doute nullement, il faut ncessairement que vous lui soyez fort
oblige de toutes les amitis que j'en reois. Nous serons dans cette
aimable maison encore six ou sept jours; et puis, par la Normandie, nous
gagnerons Rennes vers le deux ou trois du mois prochain. Je vous ai
mand comme un voyage de M. de Chaulnes avait drang le ntre. Voil,
ma chre bonne, tout ce que je puis vous dire de moi, et que je suis
dans la meilleure sant du monde: mais vous, mon enfant, comment
tes-vous? que je suis loin de vous! et que votre souvenir en est prs!
et le moyen de n'tre pas triste?

Je reois votre lettre du samedi-saint, neuvime avril. Ma fille, vous
prenez trop sur vous, vous abusez de votre jeunesse; vous voyez que
votre tte ne veut plus que vous l'puisiez par des critures infinies:
si vous ne l'coutez pas, elle vous fera un mauvais tour; vous lui
refusez une saigne: pourquoi ne pas la faire  Aix pendant que vous
mangiez gras? enfin, je suis malcontente de vous et de votre sant. Vos
raisons d'pargner le sjour d'Avignon sont bonnes; sans cela, comme
vous dites, il tait trop matin pour Grignan; le cruel hiver et les
vents terribles y sont encore  redouter. Pour votre requte civile,
nous voil, M. le chevalier et moi, hors d'tat de vous y servir; il
croit s'en aller dans un moment: me voil partie, ce n'est pas une
affaire d'un jour; Hercule ne saurait se dfaire d'Ante, ni le
draciner de sa chicane en trois mois: c'est donc M. d'Arles qui sera
charg de cette affaire. C'est tout cela qui me faisait dire que si vous
eussiez pu venir cet hiver avec M. de Grignan, c'tait bien le droit du
jeu que vous eussiez fini entirement cette affaire: votre prsence y
aurait fait des merveilles. Vous me parlez des esprits de Provence; ceux
de ces pays-ci ne sont point si difficiles  comprendre; cela est vu en
un moment: mais vous, ma trs-chre, vous tes trop aimable, trop
reconnaissante: vraiment c'est bien de la reconnaissance que tout ce que
vous me dites: je m'y connais; c'est de la plus tendre et de la plus
noble qu'il y ait dans le monde: conservez bien vos sentiments, vos
penses, la droiture de votre esprit; repassez quelquefois sur tout
cela, comme on sent de l'eau de la reine de Hongrie, quand on est dans
le mauvais air: ne prenez rien du pays o vous tes, conservez-y ce que
vous y avez port; et surtout, ma chre enfant, mnagez votre sant, si
vous m'aimez, et si vous voulez que je revienne.


  [706] Chaulnes, en Picardie, entre Roye et Pronne.




286.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Chaulnes, mardi 19 avril 1689.

J'attends vos lettres: la poste arrive ici trois fois la semaine, j'ai
envie d'y demeurer. Je commence donc  vous crire pour vous rendre
compte de mes penses; car je n'ai plus d'autres nouvelles  vous
mander: cela ne composera pas des lettres bien divertissantes, et mme
vous n'y verrez rien de nouveau, puisque vous savez depuis longtemps que
je vous aime, et comme je vous aime: vous feriez donc bien, au lieu de
lire mes lettres, de les laisser l, et de dire, Je sais bien ce que me
mande ma mre: mais, persuade que vous n'aurez pas la force d'en user
ainsi, je vous dirai que je suis en peine de vous, de votre sant, de
votre mal de tte. L'air de Grignan me fait peur: un vent qui _dracine
des arbres dont la tte au ciel tait voisine, et dont les pieds
touchaient  l'empire des morts_[707], me fait trembler. Je crains qu'il
n'emporte ma fille, qu'il ne l'puise, qu'il ne la dessche, qu'il ne
lui te le sommeil, son embonpoint, sa beaut: toutes ces craintes me
font transir, je vous l'avoue, et ne me laissent aucun repos. Je fus
l'autre jour me promener seule dans ces belles alles; madame de
Chaulnes tait enferme avec notre Rochon[708] pour des affaires. Madame
de Kerman est dlicate, je rptais donc pour les Rochers; je portai
toutes ces penses, elles sont tristes: je sentais pourtant quelque
plaisir d'tre seule. Je relus trois ou quatre de vos lettres; vous
parlez de bien crire: personne n'crit mieux que vous: quelle facilit
de vous expliquer en peu de mots, et comme vous les placez! Cette
lecture me toucha le coeur et me contenta l'esprit. Voici une maison
fort agrable, on y a beaucoup de libert; vous connaissez les bonnes et
solides qualits de cette duchesse. Madame de Kerman est une fort
aimable personne, j'en ai tt; elle a bien plus de mrite et d'esprit
qu'elle n'en laisse paratre; elle est fort loin de l'ignorance des
femmes, elle a bien des lumires, et les augmente tous les jours par les
bonnes lectures: c'est dommage que son tablissement soit au fond de la
basse Bretagne. Quand vous pourrez crire  M. et  madame de Chaulnes,
je leur donne ma part; vous me ferez crire par Pauline; je connais
votre style, c'est assez. Je vous souhaite M. de Grignan; je n'aime
point que vous soyez seule dans ce chteau, pauvre petite _Orithye_!
mais _Bore_ n'est point civil ni galant pour vous, c'est ce qui
m'afflige. Adieu, ma trs-chre; respectez votre ct, respectez votre
tte; on ne sait o courir. Je comprends vos peines pour votre fils, je
les sens, et par lui que j'aime, et par vous que j'aime encore plus;
cette inquitude tire deux coups sur moi.

Corbinelli est toujours chez nous le meilleur du monde, et toujours
abm dans sa philosophie _christianise_; car il ne lit que des livres
saints.


  [707] Fable du _Chne et du Roseau_, par la Fontaine, fable XXII,
  liv. I.

  [708] M. Rochon tait aussi charg des affaires de M. de Grignan.




287.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Pont-Audemer, lundi 2 mai 1689.

Je couchai hier  Rouen, d'o je vous crivis un mot pour vous dire
seulement que j'avais reu deux de vos lettres avec bien de la
tendresse. Je n'coute plus tout ce qu'elle voudrait me faire sentir; je
me dissipe, je serais trop souvent hors de combat, c'est--dire hors de
la socit; c'est assez que je la sente, je ne m'amuse point 
l'examiner de si prs. Il y a onze lieues de Rouen  Pont-Audemer; nous
y sommes venus coucher. J'ai vu le plus beau pays; j'ai vu toutes les
beauts et les tours de cette belle Seine pendant quatre ou cinq lieues,
et les plus agrables pays du monde; ses bords n'en doivent rien  ceux
de la Loire; ils sont gracieux, ils sont orns de maisons, d'arbres, de
petits saules, de petits canaux qu'on fait sortir de cette grande
rivire: en vrit, cela est beau. Je ne connaissais point la Normandie,
j'tais trop jeune quand je la vis; hlas! il n'y a peut-tre plus
personne de tous ceux que j'y voyais autrefois: cette pense est triste.
J'espre trouver  Caen, o nous serons mercredi, votre lettre du 21 et
celle de M. de Chaulnes. Je n'avais point cess de manger avec le
chevalier avant que de partir; le carme ne nous sparait point du tout;
j'tais ravie de causer avec lui de toutes vos affaires; je sens
infiniment cette privation; il me semble que je suis dans un pays perdu,
de ne plus traiter tous ces chapitres. Corbinelli ne voulait point de
nous les soirs, sa philosophie allait se coucher; je le voyais le matin,
et souvent l'abb Bigorre venait nous conter des nouvelles.

Je vous observerai pour votre retour, qui rglera le mien, je vis au
jour la journe. Quand je partis, M. de Lamoignon tait  Bville avec
Coulanges. Madame du Lude, madame de Verneuil[709] et madame de
Coulanges sortirent de leurs couvents pour venir me dire adieu; tout
cela se trouva chez moi avec madame de Vins, qui revenait de Savigny.
Madame de Lavardin vint aussi avec la marquise d'Uxelles, madame de
Mouci, mademoiselle de la Rochefoucauld et M. du Bois: j'avais le coeur
assez triste de tous ces adieux. J'avais embrass la veille madame de la
Fayette, c'tait le lendemain des ftes, j'tais tout tonne de m'en
aller; mais, ma chre belle, c'est proprement le printemps que j'allais
voir arriver dans tous les lieux o j'ai pass; il est d'une beaut, ce
printemps, et d'une jeunesse, et d'une douceur que je vous souhaite 
tout moment, au lieu de cette cruelle bise qui vous renverse, et qui me
fait mourir quand j'y pense.

J'embrasse Pauline, et je la plains de ne point aimer  lire des
histoires; c'est un grand amusement: aime-t-elle au moins _les Essais de
morale_ et _Abbadie_[710], comme sa chre maman? Madame de Chaulnes vous
fait mille amitis; elle a des soins de moi, en vrit, trop grands. On
ne peut voyager, ni dans un plus beau vert, ni plus agrablement, ni
plus  la grande, ni plus librement. Adieu, ma trs-chre belle; en
voil assez pour le Pont-Audemer, je vous crirai de Caen.


  [709] Charlotte Sguier, fille pune du chancelier, veuve en secondes
  noces du duc de Verneuil.

  [710] Auteur d'un excellent _Trait de la religion chrtienne_.




288.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Caen, jeudi 5 mai 1689.

Je me doutais bien que je recevrais ici cette lettre du 21 avril, que je
n'avais point reue  Rouen; c'et t dommage qu'elle et t perdue;
bon Dieu! de quel ton, de quel coeur (car les tons viennent du coeur),
de quelle manire m'y parlez-vous de votre tendresse? Il est vrai, ma
chre comtesse, que l'affaire d'Avignon est trs-consolante: si, comme
vous dites, elle venait  des gens dans le courant de leurs revenus,
quelle facilit cela donnerait pour venir  Paris! Vos dpenses ont t
extrmes, et l'on ne fait que rparer; mais aussi, comme je disais
l'autre jour, c'est pour avoir vcu qu'on reoit ces faveurs de la
Providence: cependant, ma fille, cette mme Providence vous redonnera
peut-tre d'une autre manire les moyens de venir  Paris: il faut voir
ses desseins.

Il n'est pas ais de comprendre que M. le chevalier, avec tant
d'incommodits, puisse faire une campagne; mais il me parat qu'il a
dessein au moins de faire voir qu'il le veut et qu'il le dsire bien
sincrement: je crois que personne n'en doute. Il a une vritable envie
d'aller aux eaux de Balaruc; j'ai vu l'approbation naturelle que nos
capucins donnrent  ces eaux, et comme ils le confirmrent dans
l'estime qu'il en avait dj; il faut lui laisser placer ce voyage comme
il l'entendra; il a un bon esprit, et sait bien ce qu'il fait. Mais
notre marquis, mon Dieu, quel homme! nous croirez-vous une autre fois?
Quand vous vouliez tirer des consquences de toutes ses frayeurs
enfantines, nous vous disions que ce serait un foudre de guerre, et c'en
est un, et c'est vous qui l'avez fait: en vrit, c'est un aimable
enfant, et un mrite naissant qui prend le chemin d'aller bien loin:
_Dieu le conserve!_ Je suis persuade que vous ne doutez pas du ton.

Je ne pense pas que vous ayez le courage d'obir  votre pre
_Lanterne_: voudriez-vous ne pas donner le plaisir  Pauline, qui a bien
de l'esprit, d'en faire quelque usage, en lisant les belles comdies de
Corneille, et _Polyeucte_, et _Cinna_, et les autres? N'avoir de la
dvotion que ce retranchement, sans y tre porte par la grce de Dieu,
me parat tre botte  cru: il n'y a point de liaison ni de conformit
avec tout le reste. Je ne vois point que M. et madame de Pomponne en
usent ainsi avec _Flicit_[711],  qui ils font apprendre l'italien et
tout ce qui sert  former l'esprit: je suis assure qu'elle tudiera et
expliquera ces belles pices dont je viens de vous parler. Ils ont lev
madame de Vins[712] de la mme manire, et ne laisseront pas d'apprendre
parfaitement bien  leur fille comme il faut tre chrtienne, ce que
c'est que d'tre chrtienne, et toute la beaut et la solide saintet de
notre religion: voil tout ce que je vous en dirai. Je crois que c'est
votre exemple qui fait har les histoires  Pauline; elles sont, ce me
semble, fort amusantes: je me trouve fort bien de la vie du duc
d'pernon par un nomm Girard; elle n'est pas nouvelle; mais elle m'a
t recommande par mes amies et par Croisilles, qui l'ont lue avec
plaisir.

Un mot de notre voyage, ma chre enfant. Nous sommes venues en trois
jours de Rouen ici, sans aventures, avec un temps et un printemps
charmants, ne mangeant que les meilleures choses du monde, nous couchant
de bonne heure, et n'ayant aucune sorte d'incommodit. Nous sommes
arrives ici ce matin, nous n'en partirons que demain, pour tre dans
trois jours  Dol, et puis  Rennes: M. de Chaulnes nous attend avec des
impatiences amoureuses. Nous avons t sur les bords de la mer  Dive,
o nous avons couch: ce pays est trs-beau, et Caen la plus jolie
ville, la plus avenante, la plus gaie, la mieux situe, les plus belles
rues, les plus beaux btiments, les plus belles glises; des prairies,
des promenades, et enfin la source de tous nos plus beaux esprits[713].
Mon ami Segrais est all chez messieurs de Matignon, cela m'afflige.
Adieu, ma trs-aimable, je vous embrasse mille fois. Vous voil donc
dans la poussire de vos btiments.


  [711] Catherine-Flicit Arnauld de Pomponne, qui fut marie 
  Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy, ministre d'tat.

  [712] Soeur de madame de Pomponne.

  [713] Jean-Renauld de Segrais, de l'Acadmie franaise, tait de Caen,
  ainsi que Malherbe, Huet, etc.




289.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Rennes, mercredi 11 mai 1689.

Nous arrivmes enfin hier au soir, ma chre enfant; nous tions parties
de Dol: il y a dix lieues; c'est justement cent bonnes lieues que nous
avons faites en huit jours et demi de marche. La poussire fait mal aux
yeux; mais trente femmes qui vinrent au-devant de madame la duchesse de
Chaulnes, et qu'il fallut baiser au milieu de la poussire et du soleil,
et trente ou quarante messieurs, nous fatigurent beaucoup plus que le
voyage n'avait fait. Madame de Kerman en tombait, car elle est dlicate:
pour moi, je soutiens tout sans incommodit. M. de Chaulnes tait venu 
la dne, il me fit de bien sincres amitis. Je dmlai mon fils dans
le tourbillon, nous nous embrassmes de bon coeur; sa petite femme tait
ravie de me voir. Je laissai ma place dans le carrosse de madame de
Chaulnes  M. de Rennes, et j'allai avec M. de Chaulnes, madame de
Kerman et ma belle-fille, dans le carrosse de l'vque; il n'y avait
qu'une lieue  faire. Je vins chez mon fils changer de chemise, et me
rafrachir, et de l souper  l'htel de Chaulnes, o le souper tait
trop grand. J'y trouvai la bonne marquise de Marbeuf chez qui je revins
coucher, et o je suis loge comme une vraie princesse de Tarente, dans
une belle chambre meuble d'un beau velours rouge cramoisi, orne comme
 Paris, un bon lit o j'ai dormi admirablement, une bonne femme qui est
ravie de m'avoir, une bonne amie qui a des sentiments pour nous, dont
vous seriez contente. Me voil plante pour quelques jours; car ma
belle-fille regarde comme moi les Rochers du coin de l'oeil, mourant
d'envie d'aller s'y reposer; elle ne peut soutenir longtemps l'agitation
que donne l'arrive de madame de Chaulnes: nous prendrons notre temps;
je l'ai toujours trouve fort vive, fort jolie, m'aimant beaucoup,
charme de vous et de M. de Grignan; elle a un got pour lui qui nous
fait rire[714]. Mon fils est toujours aimable; il me parat fort aise de
me voir; il est fort joli de sa personne: une sant parfaite, vif, et de
l'esprit; il m'a beaucoup parl de vous et de votre enfant, qu'il aime;
il a trouv des gens qui lui en ont dit des biens dont il a t touch
et surpris; car il a, comme nous, l'ide d'un petit marmot, et tout ce
qu'on en dit est solide et srieux. Un mot de votre sant, ma chre
enfant; la mienne est toute parfaite, j'en suis surprise; vous avez des
tourdissements, comment avez-vous rsolu de les nommer, puisque vous ne
voulez plus dire des _vapeurs_? Votre mal aux jambes me fait de la
peine: nous n'avons plus ici notre capucin, il est retourn travailler
avec ce cher camarade, dont les yeux vous donnent de si mauvaises
penses; ainsi je ne puis rien consulter ni pour vous ni pour Pauline.
Je vous exhorte toujours  bien mnager le dsir qu'a cet enfant de vous
plaire; vous en ferez une personne accomplie: je vous recommande aussi
d'user de la facilit que vous trouvez en elle de vous servir de petit
secrtaire, avec une main toute rompue, une orthographe correcte;
aidez-vous de cette petite personne. Adieu, ma trs-chre et
trs-aimable; je vous crirai plus exactement dimanche.


  [714] Madame de Svign, belle-fille, n'avait jamais vu M. de Grignan.




290.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Rennes, dimanche 15 mai 1689.

Monsieur et madame de Chaulnes nous retiennent ici par tant d'amitis,
qu'il est difficile de leur refuser encore quelques jours. Je crois
qu'ils iront bientt courir  Saint-Malo, o le roi fait travailler:
ainsi nous leur tmoignerons bien de la complaisance, sans qu'il nous en
cote beaucoup. Cette bonne duchesse a quitt son cercle infini pour me
venir voir, si fort comme une amie, que vous l'en aimeriez: elle m'a
trouve comme j'allais vous crire, et m'a bien prie de vous mander 
quel point elle est glorieuse de m'avoir amene en si bonne sant. M.
de Chaulnes me parle souvent de vous; il est occup des milices: c'est
une chose trange que de voir mettre le chapeau  des gens qui n'ont
jamais eu que des bonnets bleus sur la tte; ils ne peuvent comprendre
l'exercice, ni ce qu'on leur dfend: quand ils avaient leurs mousquets
sur l'paule, et que M. de Chaulnes paraissait, ils voulaient le saluer,
l'arme tombait d'un ct, et le chapeau de l'autre: on leur a dit qu'il
ne fallait point saluer; le moment d'aprs, quand ils taient dsarms,
s'ils voyaient passer M. de Chaulnes, ils enfonaient leurs chapeaux
avec les deux mains, et se gardaient bien de le saluer. On leur a dit
que, lorsqu'ils sont dans leurs rangs, ils ne doivent aller ni  droite,
ni  gauche; ils se laissaient rouer l'autre jour par le carrosse de
madame de Chaulnes, sans vouloir se retirer d'un seul pas, quoi qu'on
pt leur dire. Enfin, ma fille, nos bas Bretons sont tranges: je ne
sais comment faisait Bertrand du Guesclin pour les avoir rendus en son
temps les meilleurs soldats de France. Expdions la Bretagne: j'aime
passionnment mademoiselle Descartes[715]; elle vous adore; vous ne
l'avez point assez vue  Paris; elle m'a cont qu'elle vous avait crit
que, avec le respect qu'elle devait  son oncle, _le bleu_ tait une
couleur[716], et mille autres choses encore sur votre fils: cela
n'est-il point joli? Elle me doit montrer votre rponse. Voil une
manire d'_impromptu_ qu'elle fit l'autre jour; mandez-moi ce que vous
en pensez: pour moi, il me plat fort, il est naturel et point commun.
Votre marquis est tout aimable, tout parfait, tout appliqu  ses
devoirs, c'est un homme. Je trouve ici sa rputation tout tablie; j'en
suis surprise: enfin, _Dieu le conserve!_ vous ne doutez pas de mon ton.
Ah! que vous tes plaisante de l'imagination que madame de Rochebonne ne
peut tre toujours dans l'tat o elle est qu' _coups de pierre_[717]!
la jolie folie! j'en suis trs-persuade, et c'est ainsi que Deucalion
et Pyrrha raccommodrent si bien l'univers; ceux-ci en feraient bien
autant en cas de besoin: voil une vision trop plaisante.


  [715] Nice de Ren Descartes.

  [716] M. de Grignan venait d'obtenir le cordon bleu.

  [717] Madame de Rochebonne avait un grand nombre d'enfants.




291.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 29 juin 1689.

Je ne puis vous dire  quel point je plains M. le chevalier: il y a peu
d'exemple d'un pareil malheur: sa sant est tellement dplore depuis
quelque temps, qu'il n'y a ni maux passs, ni rgime, ni saison, sur
quoi il puisse compter. Je sens cet tat, et par rapport  lui, et par
rapport  votre fils, qui y perd tout ce qu'on y peut perdre; tout cela
se voit d'un coup d'oeil, le dtail importunerait sa modestie: je suis
remplie de ces vrits, et je regarde toujours Dieu qui redonne  ce
marquis un M. de Montgut, la sagesse mme; et tous les autres de ce
rgiment, qui, pour plaire  M. le chevalier, font des merveilles  ce
petit capitaine. N'est-ce pas une espce de consolation qui ne se trouve
point dans d'autres rgiments moins attachs  leur colonel? Ce marquis
m'a crit une si bonne lettre, que j'en eus le coeur sensiblement
touch: il ne cesse de se louer de ce M. de Montgut; il badine et me
fait compliment sur la belle pice que j'ai faite sur M. d'Arles: vous
tes bien plaisante de la lui avoir envoye. Il dit qu'il a renonc  la
posie, qu' peine ils ont le temps de respirer; toujours en l'air,
jamais deux jours en repos: ils ont affaire  un homme[718] bien
vigilant. Mandez-moi bien des nouvelles de M. le chevalier; j'espre au
changement de climat,  la vertu des eaux, et plus encore  la douceur
consolante d'tre avec vous et avec sa famille. Je le crois un fleuve
bienfaisant, avec plus de justice que vous ne le croyez de moi: il me
semble qu'il donnera un bon tour, un bon ordre  toute chose. Il est
vrai que le comtat d'Avignon est une Providence qu'il n'tait pas ais
de deviner: mais dtournons nos tristes penses, vous n'en tes que trop
remplie, sans en recevoir encore le contre-coup dans mes lettres. Il
faut conserver la sant, dont la ruine serait encore un plus grand mal;
la mienne est toujours toute parfaite. Cette purgation des capucins, o
il n'y a point de sn, me parat comme un verre de limonade, et c'en
est en effet: je la pris, pour n'y plus penser, parce qu'il y avait
longtemps que je n'avais t purge; je ne m'en sentis pas. Vous faites
trop d'honneur  ce remde; mon fils n'en sort pas moins le matin; c'est
un remde pour ter le superflu, bien superflu, qui ne va point chercher
midi  quatorze heures, ni rveiller tous les chats qui dorment. Nous
faisons une vie si rgle, qu'il n'est gure possible de se mal porter.
On se lve  huit heures; trs-souvent je vais, jusqu' neuf heures que
la messe sonne, prendre la fracheur de ces bois: aprs la messe, on
s'habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleurs d'orange,
on dne, on lit, ou l'on travaille, jusqu' cinq heures. Depuis que nous
n'avons plus mon fils, je lis, pour pargner la petite poitrine de sa
femme: je la quitte  cinq heures, je m'en vais dans ces aimables
alles, j'ai un laquais qui me suit, j'ai des livres, je change de
place, et je varie le tour de mes promenades: un livre de dvotion et un
livre d'histoire, on va de l'un  l'autre, cela fait du divertissement;
un peu rver  Dieu,  sa providence, possder son me, songer 
l'avenir; enfin, sur les huit heures, j'entends une cloche, c'est le
souper; je suis quelquefois un peu loin, je retrouve la marquise dans
son beau parterre; nous nous sommes une compagnie: on soupe pendant
l'entre-chien et loup: je retourne avec elle  la place _Coulanges_, au
milieu de ces orangers; je regarde d'un oeil d'envie _la sainte
Horreur_, au travers de la belle porte de fer[719] que vous ne
connaissez point; je voudrais y tre; mais il n'y a plus de raison:
j'aime cette vie mille fois plus que celle de Rennes; cette solitude
n'est-elle pas bien convenable  une personne qui doit songer  soi, et
qui est ou veut tre chrtienne? Enfin, ma chre bonne, il n'y a que
vous que je prfre au triste et tranquille repos dont je jouis ici; car
j'avoue que j'envisage avec un trop sensible plaisir que je pourrai, si
Dieu le veut, passer encore quelque temps avec vous. Il faut tre bien
persuade de votre amiti, pour avoir laiss courir ma plume dans le
rcit d'une si triste vie. J'ai envoy un morceau de votre lettre  mon
fils, elle lui appartient: _quand c'est pour Jupiter qu'on change_, cet
endroit est fort joli; votre esprit parat vif et libre. Vous tes
adorable, ma chre fille, et vous avez un courage et une force et un
mrite au-dessus des autres; vous tes bien aime aussi au-dessus des
autres. Adieu, ma trs-chre et trs-aimable; j'espre que vous me
parlerez de Pauline et de M. le chevalier. J'embrasse ce comte, qu'on
_aime trop_.


  [718] Louis-Franois, marquis, puis duc de Boufflers, pair et marchal
  de France.

  [719] Cinq belles grilles places dans un mur demi-circulaire, en face
  du chteau, sparent le parterre du parc des Rochers.




292.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Rennes, lundi 25 juillet 1689.

Je pars demain  la pointe du jour, avec M. et madame de Chaulnes, pour
un voyage de quinze jours: voici, ma chre enfant, comme cela s'est
fait. M. de Chaulnes me dit l'autre jour: Madame, vous devriez venir
avec nous  Vannes, voir le premier prsident (_M. de la
Falure_[720]); il vous a fait des civilits depuis que vous tes dans
la province, c'est une espce de devoir  une femme de qualit. Je
n'entendis point cela, je lui dis: Monsieur, je meurs d'envie de m'en
aller  mes Rochers, dans un repos dont on a besoin quand on sort d'ici,
et que vous seul pouviez me faire quitter. Cela demeure. Le lendemain,
madame de Chaulnes me dit tout bas  table: Ma chre gouvernante, vous
devriez venir avec nous; il n'y a qu'une couche d'ici  Vannes; on a
quelquefois besoin de ce parlement: nous irons ensuite  Auray, qui
n'est qu' trois lieues de l: nous n'y serons point accables: nous
reviendrons dans quinze jours. Je lui rpondis encore un peu trop
simplement: Madame, vous n'avez pas besoin de moi, c'est une bont: je
ne vois rien qui m'oblige  mnager ces messieurs; je m'en vais dans ma
solitude, dont j'ai un vritable besoin. Madame de Chaulnes se retire
assez froidement; tout d'un coup mon imagination fait un tour, et je
songe: Qu'est-ce que je refuse  des gens  qui je dois mille amitis et
mille complaisances? Je me sers de leur carrosse et d'eux quand cela
m'est commode, et je leur refuse un petit voyage o peut-tre ils
seraient bien aises de m'avoir: ils pourraient choisir, ils me demandent
cette complaisance avec timidit, avec honntet; et moi, avec beaucoup
de sant, sans aucune bonne raison, je les refuse, et c'est dans le
temps que nous voulons la dputation pour mon fils, dont apparemment M.
de Chaulnes sera le matre cette anne! Tout cela passa vite dans ma
tte, je vis que je ne faisais pas bien. Je me rapproche, je lui dis:
Madame, je n'ai pens d'abord qu' moi, et j'tais peu touche d'aller
voir M. de la Falure; mais serait-il possible que vous le souhaitassiez
pour vous, et que cela vous ft le moindre plaisir? Elle rougit, et me
dit avec un air de vrit: _Ah! vous pouvez penser_. C'est assez,
madame, il ne m'en faut pas davantage, je vous assure que j'irai avec
vous. Elle me laissa voir une joie trs-sensible, et m'embrassa, et
sortit de table, et dit  M. de Chaulnes: Elle vient avec nous. Elle
m'avait refus, dit M. de Chaulnes; mais j'ai espr qu'elle ne vous
refuserait pas. Enfin, ma fille, je pars, et je suis persuade que je
fais bien, et selon la reconnaissance que je leur dois de leur
continuelle amiti, et selon la politique, et que vous me l'auriez
conseill vous-mme. Mon fils en est ravi, et m'en remercie: le voil
qui entre.


  _Monsieur de Svign._

  Rien n'est si vrai, ma trs-belle petite soeur: madame de Chaulnes fut
  saisie du refus de ma mre: elle se tut, elle rougit, elle s'appuya;
  et quand ma mre eut fait sa rflexion, et lui eut dit qu'elle tait
  toute prte d'aller, si cela lui tait bon, ce fut une joie si vraie
  et si naturelle que vous en auriez t touche. Je ne savais ce qui se
  passait; je le sus peu de temps aprs: et, indpendamment de ce qu'ils
  veulent faire tomber sur moi cette anne, s'ils en sont les matres,
  il tait impossible de manquer  cette complaisance, sans manquer en
  mme temps  tous les devoirs de l'amiti et de l'honntet; de sorte
  que je vous prie de l'en bien remercier, ainsi que j'ai fait. Madame
  de Chaulnes a des soins de sa sant qui nous doivent mettre en repos.


_Madame de Svign._

Je reois votre lettre du 16, elle est trop aimable, et trop jolie, et
trop plaisante: j'ai ri toute seule de l'embarras de vos maons et de
vos ouvriers: j'aime fort la libert et le libertinage de votre vie et
de vos repas, et qu'un coup de marteau ne soit pas votre matre. Mon
Dieu! que je serais heureuse de tter un peu de cette sorte de vie avec
une telle compagnie! rien ne peut m'ter au moins l'esprance de m'y
trouver quelque jour. Comme cette partie dpend de Dieu, je le prie de
le vouloir bien, et je l'espre. Je n'eusse jamais cru que le beurre dt
tre compt dans l'agrment de vos repas; je pensais qu'il fallait que
vous fussiez en Bretagne. Mais je ne veux jamais oublier la raison qui
fait que vous mangez tant que l'on veut; c'est que vous n'avez point de
faim. _Je mangerai tant que l'on voudra, car je n'ai plus de faim_; je
vous remercie de cette phrase. Je vous assure que je suis bien lasse des
grands repas; _je mangerais tant que l'on voudrait, s'il n'y avait rien
 manger_: voil celle que je vous rends. Hlas! je suis bien loin de la
tristesse et de la solitude de l'_entre-chien et loup_; je ne souhaite
que de m'y retrouver; je ne fais rien que par raison et par politique.
Voici une invention de me faire passer les jours avec une langueur qui
me fera vivre plus longtemps qu' l'ordinaire: Dieu le veut: je
conserverai ma sant autant que je pourrai; je suis ravie de la
perfection de la vtre, et du meilleur tat de M. le chevalier. Ma
chre enfant, je vous embrasse, et vous dis adieu. Nous n'tions pas
encore assez loin. Voyez _Auray_ sur la carte.


  [720] Premier prsident du parlement de Bretagne.




293.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  A Auray, samedi 30 juillet 1689.

Regardez un peu o je suis, ma chre bonne; me voil sur la cte du
midi, sur le bord de la mer. O est le temps que nous tions dans ce
petit cabinet  Paris,  deux pas l'une de l'autre? Il faut esprer que
nous nous y retrouverons. Cependant voici o la Providence me jette: je
vous crivis lundi de Rennes tout ce que je pensais sur ce voyage: nous
en partmes mardi: rien ne peut galer les soins et l'amiti de madame
de Chaulnes: son attention principale est que je n'aie aucune
incommodit, elle vient voir elle-mme comme je suis loge. Et pour M.
de Chaulnes, il est souvent  table auprs de moi, et je l'entends qui
dit entre bas et haut: Non, madame, cela ne lui fera point de mal,
voyez comme elle se porte; voil un fort bon melon, ne croyez pas que
notre Bretagne en soit dpourvue; il faut qu'elle en mange une petite
cte. Et enfin, quand je lui demande ce qu'il marmotte, il se trouve
que c'est qu'il vous rpond, et qu'il vous a toujours prsente pour la
conservation de ma sant. Cette folie n'est point encore use, et nous a
fait rire deux ou trois fois. Nous sommes venus en trois jours de Rennes
 Vannes, c'est six ou sept lieues par jour; cela fait une facilit et
une manire de voyager fort commode, trouvant toujours des dners et des
soupers tout prts et trs-bons; nous trouvons partout les communauts,
les compliments, et le tintamarre qui accompagnent _vos grandeurs_; et
de plus, des troupes, des officiers et des revues de rgiments, qui font
un air de guerre admirable. Le rgiment de Kerman est fort beau: ce sont
tous bas Bretons, grands et bien faits au-dessus des autres, qui
n'entendent pas un mot de franais, si ce n'est quand on leur fait faire
l'exercice, qu'ils font d'aussi bonne grce que s'ils dansaient des
passe-pieds: c'est un plaisir de les voir. Je crois que c'tait de ceux
de cette espce que Bertrand du Guesclin disait qu'il tait invincible 
la tte de ses Bretons. Nous sommes en carrosse, M. et madame de
Chaulnes, M. de Revel et moi: un jour je fais puiser  Revel la Savoie,
o il y a beaucoup  dire[721]; un autre la R...., dont les folies et
les fureurs sont inconcevables; une autre fois le passage du Rhin: nous
appelons cela _dvider_ tantt une chose, tantt une autre. Nous
arrivmes jeudi au soir  Vannes: nous logemes chez l'vque, fils de
M. d'Argouges; c'est la plus belle et plus agrable maison, et la mieux
meuble qu'on puisse voir: il y eut un souper d'une magnificence 
mourir de faim; je disais  Revel: Ah! que j'ai faim! on me donnait un
perdreau, j'eusse voulu du veau; une tourterelle, je voulais une aile de
ces bonnes poulardes de Rennes: enfin je ne m'en ddis point: si vous
dites, _Je mangerai tant que l'on voudra, parce que je n'ai point de
faim_; je dirai, Je mangerais le mieux du monde, s'il n'y avait rien sur
la table: il faut pourtant s'accoutumer  cette fatigue.

M. de la Falure me fit des honntets au del de tout ce que je puis
dire: il me regardait, et ne me parlait qu'avec des exclamations: Quoi,
c'est l madame de Svign! quoi, c'est elle-mme! Hier, vendredi, il
nous donna  dner en poisson; ainsi nous vmes ce que la terre et la
mer savaient faire: c'est ici le pays des festins. Je causai avec ce
premier prsident; il me disait tout navement qu'il improuvait
infiniment la requte civile, parce qu'ayant su par M. Ferrand, son
beau-frre, comme l'affaire avait t gagne tout d'une voix, il tait
convaincu que la justice et la raison taient de votre ct. Je lui dis
un mot de notre petite bataille du grand conseil: il admira notre
bonheur, et dtesta cet excs de chicane. Je discourus un peu sur les
manires de madame de Bury, sur cette inscription de faux contre une
pice qu'elle savait vritable, sur l'argent que cette chicane avait
cot, sur la plainte qu'elle faisait qu'on avait trangl son affaire
aprs vingt-deux vacations, sur la dlicatesse de cette conscience, sur
cette opinitret contre l'avis de ses meilleurs amis. M. de la Falure
m'coutait avec attention et sans ennui: je vous en rponds: sa femme
est  Paris. Ensuite on dna, on fit briller le vin de Saint-Laurent, et
en basse note, entre M. et madame de Chaulnes, l'vque de Vannes et
moi, votre sant fut bue, et celle de M. de Grignan, gouverneur de ce
nectar admirable: enfin, ma belle, il est question de vous  l'autre
bout du monde. Nous vmes une fort jolie fille qui ferait de l'honneur 
Versailles; mais elle pouse M. _de Querignisignidi_, fort proche voisin
du Conqut[722], et fort loin de Trianon. M. de Revel est parti ce
matin pour aller voir Brest, qui est prsentement la plus belle place
qu'on puisse voir. Il trouvera M. de Seignelai dans son bord, M. le
marchal d'Estres sur le pav des vaches  Brest; il admirera l'arme
navale, la plus belle qu'il est possible; il partagera l'impatience de
l'arrive du chevalier de Tourville; il apprendra au juste le nombre des
vaisseaux de nos ennemis  l'le d'Ouessant, et reviendra dans quatre
jours, content de sa curiosit, et nous dira tout ce qu'il aura vu; ce
sera de quoi _dvider_.


  [721] Le comte de Revel tait Pimontais.

  [722] Le Conqut est situ au fond de la Bretagne, dans un endroit
  appel le bout du monde, _ad fines terr_. Aujourd'hui le Finistre.




294.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 25 septembre 1689.

Je m'accommode assez mal de la contrainte que me donne M. de Grignan: il
a une attention perptuelle sur mes actions; il craint que je ne lui
donne un beau-pre: cette captivit me fera faire une escapade, mais ce
ne sera pas pour _monsieur_ le comte de Revel; oui, _monsieur_, c'est
non-seulement _monsieur_, mais c'est _monsieur le comte_ de Revel. Nous
ne savons ce que c'est, dans cette province, que de nommer quelqu'un
_sans titre_: cependant nous nous oublions quelquefois, et nous
l'appelons _Revel_; mais c'est sous le sceau de la confession. Je ne
veux point l'pouser, soyez en repos; il est trop galant. Vous voulez
donc savoir, ma chre belle, qui sont ses _Chimnes_. Vous en nommez
deux trs-bretonnes: en voici trois autres: une jeune snchale qui
tait ici, et qui n'est point parente de celle que vous avez vue;
mademoiselle de K....., fort jolie, qui tait  Rennes; et sur le tout,
une petite madame de M. C...., _votre nice_, car elle est petite-fille
de _votre pre_ Descartes; elle a bien de l'esprit, et a toute la mine
de croire que le feu est chaud, et qu'elle peut brler et tre brle.
Cependant tout cela est si honnte, que leur amant commun parat
s'ennuyer mortellement  Rennes. Il mandait l'autre jour  M. de Louvois
que s'il avait besoin pour quelque guerre d'hiver de l'officier du monde
le plus repos, il le faisait souvenir de lui.

Parlons tout d'un trait, ma fille, de la prvention de M. le chevalier;
l'amiti fait-elle un tel aveuglement? Je crois la connatre; mais il me
semble qu'elle se laisse toujours convaincre par la lumire: on n'en
aime pas moins ceux qui ont tort; mais on voit clair. Quoi! une inconnue
nomme _la raison_, soutenue de la vrit, heurtera  la porte, et elle
en sera chasse comme de l'universit de Paris (vous avez vu le
charmant ouvrage de Despraux), et on ne voudra pas seulement
l'entendre, accompagne de ses (_pices_) justificatives! quoi! deux et
deux ne feront plus quatre! Une gratification donne par le marchal de
la Meilleraie, de cent cus en deux ans, qui n'a jamais t sur aucun
tat de pension, et qu'on ne savait pas, fera un crime de n'tre pas
continue, quand on dit: Monsieur, il faudra voir aux tats prochains;
si je m'tais tromp, cela serait ais  rparer. Car pour celle du
mort raye et donne aux tats de 71, Cotlogon n'en disconvient pas.
Peut-on avoir tort quand on fait voir clairement toutes ces choses[723]?
Ah! si M. le chevalier avait une telle cause en main, avec ce beau sang
bouillant qui fait la goutte et les hros, il la saurait bien soutenir
d'une autre manire que je fais! Mais peut-on, avec un si bon esprit,
fermer les yeux et la porte  cette pauvre vrit? Non vraiment, ma
chre comtesse, ce n'est point sur ce chapitre que M. le duc de
Chaulnes[724] a tort; c'est son chef-d'oeuvre d'amiti; il en a rempli
tous les devoirs, et au del: c'est avec nous qu'il a tort, et qu'il a
un procd qui m'est entirement incomprhensible: telle est la misre
des hommes; tout est  facettes, tout est vrai, c'est le monde. Ce bon
duc de Chaulnes m'a encore crit de Toulon: il ne cesse de penser  moi,
sans y avoir song un seul moment pendant huit jours qu'il a t 
Paris; pas un mot au roi de cette dputation tant de fois promise, et
avec tant d'amiti et de raison de croire qu'il en faisait son affaire;
pas un mot  M. de Croissi, dont il emmenait le fils, et qui aurait
nomm votre frre: il dit une parole en l'air  M. de Lavardin: mais
croyait-il qu'il et plus de pouvoir que lui pour faire un dput? Nous
tions persuads que c'tait aprs en avoir dit un mot au roi. Enfin il
part, il apprend que Lavardin ne tiendra point les tats; il fallait
donc crire. Il va  Grignan, vous lui en parlez; il semble qu'il ait
quelque envie d'crire, mais cela ne sort point; il m'crit de Grignan
et de Toulon, il ne m'en dit pas un mot. Madame de Chaulnes en doit
parler  M. de Croissi, mais ce sera trop tard: la place sera prise par
M. de Cotlogon. Pour M. le marchal d'Estres, il ne s'est engag qu'
madame de la Fayette avec une joie sensible, pourvu que la cour le
laisse le matre; nous tions trop bien de ce ct-l; mais, ma fille,
nous n'y songeons plus: M. de Cavoie aura la dputation pour son
beau-frre, et fera bien. La bonne duchesse a trop perdu de temps; elle
est timide, elle trouvera les chemins barrs; tout le monde ne sait pas
parler. De vous dire que je concilie ce procd lthargique avec une
amiti dont je ne saurais douter, non trs-assurment, je ne le
comprends pas, ni mon fils non plus: mais notre rsolution, c'est d'tre
assez glorieux pour ne nous point plaindre; cela donnerait trop de joie
aux ennemis de ce duc, ce serait un triomphe. Nous sommes dans ces bois;
il nous est ais de nous taire; il peut arriver des changements pour une
autre anne: ainsi, ma chre enfant, nous sommes fort aises que vous
l'ayez reu si magnifiquement; nous ne rompons nous-mmes aucun
commerce; je dirai seulement le fait, et demanderai _ son excellence_
comment elle a pu faire pour penser sans cesse  nous, et pour nous
oublier et s'oublier elle-mme. Nous n'irons point du tout aux tats, et
nous nous moquerons de l'arrire-ban, qui ne nous est bon qu' nous
donner du chagrin. Voil nos sages rsolutions: si vous les approuvez,
nous les trouverons encore meilleures. Cependant nous sommes
trs-sensibles  la perte que vous allez faire de votre aimable Comtat;
nous ne saurions trop regretter tant de belles et bonnes choses qui en
revenaient, ni vous voir sans peine rentrer dans la scheresse et
l'aridit des revenus. Je sens ce coup tout comme vous, et peut-tre
davantage; car vous tes _sublime_, et je ne le suis pas.

A propos de sublime, M. de Marillac[725] ne fait point mal, ce me
semble. La Fayette est joli, exempt de toute mauvaise qualit; il a un
bon nom, il est dans le chemin de la guerre, et a tous les amis de sa
mre, qui sont  l'infini: le mrite de cette mre est fort distingu;
elle assure tout son bien, et l'abb[726] le sien. Il aura un jour
trente mille livres de rente: il ne doit pas une pistole: ce n'est point
une manire de parler. Qui trouvez-vous qui vaille mieux, quand on ne
veut point de la robe? La demoiselle a deux cent mille francs, bien des
nourritures; madame de la Fayette pouvait-elle esprer moins?
Rpondez-moi un peu, car je ne dis rien que de vrai. M. de Lamoignon est
le dpositaire des articles qui furent signs il y a quatre jours entre
M. de Lamoignon, M. le lieutenant civil, et madame de Lavardin qui a
fait le mariage.


  [723] Voyez l'arrt burlesque donn en la grand'chambre du Parnasse en
  faveur des matres s-arts, pour le maintien de la doctrine
  d'Aristote. _OEuvres de Boileau._

  [724] Ce passage est relatif  l'affaire de M. d'Harous, trsorier
  des tats de Bretagne, alli de madame de Svign. Elle justifie ici
  le duc de Chaulnes aux yeux de la famille de Grignan, qui lui donnait
  tort.

  [725] Ren de Marillac, doyen des conseillers d'tat, mariait
  Marie-Madeleine de Marillac, sa fille, avec Ren-Armand Mothier, comte
  de la Fayette, fils pun de madame de la Fayette.

  [726] Louis Mothier, abb de la Fayette, fils an de madame de la
  Fayette.




295.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 2 octobre 1689.

Il y aura demain un an que je ne vous ai vue, que je ne vous ai
embrasse, que je ne vous ai entendue parler, et que je vous quittai 
Charenton. Mon Dieu! que ce jour est prsent  ma mmoire! et que je
souhaite en retrouver un autre qui soit marqu par vous revoir, par vous
embrasser, par m'attacher  vous pour jamais! Que ne puis-je ainsi finir
ma vie avec la personne qui l'a occupe tout entire! Voil ce que je
sens, et ce que je vous dis, ma chre enfant, sans le vouloir, et en
solennisant ce bout de l'an de notre sparation.

Je veux vous dire, aprs cela, que votre dernire lettre est d'une
gaiet, d'une vivacit, d'un _currente calamo_ qui m'a charme, parce
qu'il est impossible de penser et d'crire si plaisamment, sans tre
gaie et en parfaite sant. Parlons d'abord de M. le chevalier; je trouve
son tat trs-diffrent de celui o je l'ai vu: comment, je pourrais
entendre frapper le pied droit! car pour le gauche, nous trouvions qu'il
faisait souvent l'entendu et le glorieux, quoiqu'il ft assez humili
par la contenance de l'autre, qui nous donnait autant de chagrin qu'
lui. En vrit, c'est un vrai miracle de voir ce pied-l redress; car
il s'en allait dans cet air de M. de la Rochefoucauld, qui faisait
pleurer; et tout ce changement, par trois quarts d'heure de bain dans
cette eau salutaire, s'est fait en trois jours: le Mont-d'Or, ni Barge,
n'en savent pas tant. On est donc quitte en trois jours de ce remde.
Assurez bien M. le chevalier de la joie sincre que j'ai du soulagement
qu'il a trouv dans l'usage de ces eaux admirables, en attendant que
nous disions _gurison_. Vous louez beaucoup les soins de M. de
Carcassonne, en les comparant  ceux que vous auriez de moi; j'en puis
juger, il n'y en a jamais eu de si tendres, ni de si consolants. M. le
chevalier trouva donc madame de Ganges bien change; cela est fort
plaisant: elle avait grand tort, en effet, de ne pas ressembler  l'ide
qu'il s'en tait faite: pour moi, je l'ai vue assez tourne sur ce beau
moule, mais cent mille lieues au-dessous; car, aprs le visage, tant de
choses manquent, et de l'air, et de la grce, et de ce qui fait valoir
la beaut, que cette ressemblance devient  rien. Si j'avais su qu'elle
et t femme de mon Gange que j'ai tant vu, il me semble que je
l'aurais regarde tout d'une autre faon: mais cela est fait.

Parlons de votre madame de Montbrun; bon Dieu! avec quelle rapidit vous
nous dpeignez cette femme! Votre frre en est ravi, mais il ne vous le
dira pas; il vous embrasse seulement, il est avec son honnte homme
d'ami; et c'est moi qui vous remercie d'avoir pris la peine de tout
quitter, pour venir imptueusement me redonner cette personne; le
plaisant caractre! toute pleine de sa bonne maison qu'elle prend depuis
le dluge, et dont on voit qu'elle est uniquement occupe: tous ses
parents Guelphes et Gibelins, amis et ennemis, dont vous faites une page
la plus folle et la plus plaisante du monde; ses rveries d'appeler le
marquis d'Uxelles, les ennemis; elle croit parler des Allemands; et
toutes ces couronnes dont elle s'entoure et s'enveloppe; son tonnement
 la vue de votre teint naturel; elle vous trouve bien nglige de
laisser voir la couleur des petites veines et de la chair qui composent
le vrai teint: elle trouve bien plus honnte d'habiller son visage; et
parce que vous montrez celui que Dieu vous a donn, vous lui paraissez
toute nglige et toute dshabille. MM. de Grignan sont bien habiles
d'avoir trouv son teint naturel: voil comme sont les hommes, ils ne
savent, ni ce qu'ils voient, ni ce qu'ils disent; j'en ai vu qui
admiraient des beauts bien peu admirables.

Vous avez fait un joli voyage au Saint-Esprit; vous avez vu M. de
Bville[727], la terreur du Languedoc; vous y avez vu encore M. de
Broglio[728]. Je crois notre Revel _le Csar_, et Broglio _le Laridon
nglig_[729]. Ils n'ont pas toujours t bien ensemble. M. le chevalier
ne les a-t-il pas vus tous deux dans les chanes de mademoiselle du
Bouchet? Broglio tait un si furieux amant, qu'il fut une des raisons
qui la jetrent aux Carmlites.

Au reste, ma belle, nous ne sommes plus fchs contre nos bons
gouverneurs; j'en suis ravie; j'tais au dsespoir qu'ils eussent tort.
Il est certain, et tous nos amis en conviennent, que ce duc ne put pas
dire un seul mot au roi, ni de Bretagne, ni de dputation, qui n'et t
mal plac; Rome occupait tout. Il parla  M. de Lavardin, il a crit au
marchal d'Estres: madame de Chaulnes a dit  M. de Croissi tout ce qui
se peut dire, et rien n'est plus ais  comprendre que l'envie qu'ils
avaient l'un et l'autre de russir; mais nous n'y pensons plus; et si,
par hasard, la chose revenait  nous, elle nous paratrait miraculeuse.
Ce n'est pas le plus grand mal que me cause la mort du pape: je suis
vritablement afflige, quand je pense  la perte que vous allez faire
par cette mort.

Je vous remercie, ma fille, de me mettre si joliment de votre socit,
en me disant ce qui s'y passe; rien ne m'est si cher que ce qui vient de
vous et de votre famille. Je vous recommande votre belle sant, et de
conserver votre jeunesse, et pour cause. Je suis fort aise de la goutte
de M. de Grignan, j'en ris avec vous; voil une belle consolation pour
un pauvre homme qui crie; mais tout est moins mauvais que de mchantes
_entrailles_. Dieu vous conserve tous! mes compliments, mes amitis, mes
caresses o elles doivent tre; et pour vous, ma chre enfant, vous
savez votre part, c'est moi tout entire.


  [727] Nicolas de Lamoignon, frre du prsident, et connu sous le nom
  de Bville, remplaa, au mois de septembre 1685, M. d'Aguesseau dans
  l'intendance du Languedoc. Ce fut lui qui organisa ces tranges
  missions qui, du nom de leurs _missionnaires_, furent appeles
  _dragonades_. Il remplit les fonctions d'intendant du Languedoc
  pendant trente-trois ans, sans revenir  Paris.

  [728] Victor-Maurice, comte de Broglio, commandait en Languedoc. Il
  tait frre de Charles-Amde de Broglio, comte de Revel.

  [729] _Voyez_ la fable de l'_ducation_, par la Fontaine, fable 24,
  livre VIII.




296.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 12 octobre 1689.

Les voil toutes deux; mais, mon Dieu! que la premire m'aurait donn de
violentes inquitudes, si je l'avais reue sans la seconde, o il parat
que la fivre de ce pauvre chevalier s'est relche, et lui a donn un
jour de repos! Cela te l'horreur d'une fivre continue avec des
redoublements et des suffocations, et des rveries, et des
assoupissements, qui composent une terrible maladie. Quel sang! quel
temprament! quelle cruelle humeur de goutte s'est jete dans tout cela!
Quelle piti que ce sang si bouillant, qui fait de si belles choses, en
fasse quelquefois de si mauvaises, et rende inutiles les autres! Enfin,
voil une grande tristesse pour vous tous, et pour vous
particulirement, dont le bon coeur vous rend la garde de tous ceux que
vous aimez. Me voil encore bien plus avec vous  Grignan, quoique j'y
fusse beaucoup, par le redoublement d'intrt que j'y prends depuis
cette maladie. On est expos, quand on est loin,  crire d'tranges
sottises; elles le deviennent en arrivant mal  propos: on est triste,
on est occup, on est en peine; une lettre de Bretagne se prsente,
toute libre, toute gaillarde, charge de mille dtails inutiles; j'en
suis honteuse: mais je vous l'ai dit cent fois, ce sont les contre-temps
de l'loignement.

Je vous ai mand comme je ne suis plus du tout fche contre M. et
madame de Chaulnes. Il est certain, et mes amies me l'ont mand, qu'il
ne pouvait parler des affaires de Bretagne, sans prendre fort mal son
temps. Il recommanda mon fils  M. de Lavardin, croyant qu'il aurait la
mme envie que lui de nous servir, et cela tait vrai. Il a depuis crit
 M. le marchal d'Estres; et cette lettre ferait son effet, si le roi
n'avait dit tout haut  tous les prtendants  cette dputation, qu'il y
avait longtemps qu'il tait engag: madame de la Fayette me le mande,
sans me dire  qui; on le saura bientt. Elle m'ajoute que M. de Croissi
a nomm mon fils au roi, qui ne marqua nulle rpugnance  cette
proposition; mais que le mme jour Sa Majest se dclara; et voil ce
qu'attendait le marchal, qui se soucie fort peu que le gouverneur de
Bretagne perde ce beau droit, pourvu qu'il fasse sa cour. Madame de la
Fayette lui a rendu tous ses engagements, et l'affaire finit ainsi. Mon
fils est  Rennes, agrable au marchal, qu'il connat fort, et qu'il a
vu cent fois chez la marquise d'Uxelles, contestant hardiment Rouville;
il joue tous les soirs avec lui au trictrac: il attend M. de la
Trmouille, afin de rendre tous ses devoirs, et puis revenir ici avec sa
femme; c'est le plus honnte parti qu'il puisse prendre. Je suis encore
seule, je ne m'en trouve point mal; j'aurai demain cette femme de Vitr;
elle avait des affaires.

Il faut que je vous conte que madame de la Fayette m'crit, du ton d'un
arrt du conseil d'en haut, de sa part premirement, puis de celle de
madame de Chaulnes et de madame de Lavardin, me menaant de ne me plus
aimer, si je refuse de retourner tout  l'heure  Paris, et me disant
que je serai malade ici, que je mourrai, que mon esprit baissera;
qu'enfin point de raisonnements, il faut venir, et qu'elle ne lira
seulement pas mes mchantes raisons. Ma fille, cela est d'une vivacit
et d'une amiti qui m'a fait plaisir, et puis elle continue; voici les
moyens: j'irai  Malicorne avec l'quipage de mon fils; madame de
Chaulnes y fait trouver celui de M. le duc de Chaulnes: j'arriverai 
Paris, je logerai chez cette duchesse; je n'achterai deux chevaux que
ce printemps; et voici le beau: je trouverai mille cus chez moi de
quelqu'un qui n'en a que faire, qui me les prte sans intrt, qui ne me
pressera point de les rendre; et que je parte _tout  l'heure_. Cette
lettre est longue[730] au sortir d'un accs de fivre; j'y rponds aussi
avec reconnaissance, mais en badinant, l'assurant que je ne m'ennuierai
que mdiocrement avec mon fils, sa femme, des livres, et l'esprance de
me mettre en tat de retourner cet t  Paris, sans tre loge hors de
chez moi, sans avoir besoin d'quipage, parce que j'en aurai un, et sans
devoir mille cus  un gnreux ami, dont la belle me et le beau
procd me presseraient plus que tous les sergents du monde; qu'au reste
je lui donne ma parole de n'tre point malade, de ne point vieillir, de
ne point radoter, et qu'elle m'aimera toujours, malgr sa menace: voil
comme j'ai rpondu  ces trois bonnes amies. Je vous montrerai quelque
jour cette lettre de madame de la Fayette. Mon Dieu, la belle
proposition de n'tre plus chez moi, d'tre dpendante, de n'avoir point
d'quipage, et de devoir mille cus! En vrit, ma chre enfant, j'aime
bien mieux sans comparaison tre ici: l'horreur de l'hiver  la campagne
n'est que de loin; de prs ce n'est pas de mme. Mandez-moi si vous ne
m'approuvez point: si vous tiez  Paris, ah! ce serait une raison
tranglante; mais vous n'y tes point. J'ai pris mon temps et mes
mesures l-dessus; et si, par miracle, vous y voliez prsentement comme
un oiseau, je ne sais si ma raison ne prierait point la vtre, avec la
permission de notre amiti, de me laisser achever cet hiver certains
petits payements qui feront le repos de ma vie. Je n'ai pu m'empcher de
vous conter cette bagatelle, esprant qu'elle n'arrivera point mal 
propos, et que M. le chevalier se portera aussi bien que je le souhaite.

J'ai t surprise de votre songe: vous le croyez un mensonge, parce que
vous avez vu qu'il n'y avait pas un seul arbre devant cette porte; cela
vous fait rire, il n'y a rien de si vrai; mon fils les fit tous, je dis
tous, couper il y a deux ans; il se pique de belle vue, tout comme vous
l'avez song, et  tel point qu'il veut faire un mur d'appui dans son
parterre, et mettre le jeu de paume en boulingrin, ne laisser que le
chemin, et faire encore l un foss et un petit mur. Il est vrai que si
cela s'excute, ce sera une trs-agrable chose, et qui fera une beaut
surprenante dans ce parterre, qui est tout fait sur le dessin de M. le
Nostre, et tout plein d'orangers dans cette place _Coulanges_[731].
Vous deviez avoir vu cet avenir dans votre songe, puisque vous y avez vu
le pass. Je garde vos lettres et votre songe  mon fils et  sa femme,
qui seront ravis d'y avoir vos aimables amitis.

Je ne suis point du tout mal avec M. et madame de Pontchartrain[732]; je
les ai vus  Paris depuis que vous tes partie: je leur ai crit  tous
deux; le mari m'a dj rpondu et  mon fils, trs-agrablement; je n'ai
rien du tout de marqu  leur gard; car ce n'est pas un crime d'tre
amie de nos gouverneurs. Je rends au double toutes les amitis de mon
cher comte, je salue et honore le sage la Garde, je donne un baiser 
Pauline, et mon coeur  ma chre bonne. Dieu gurisse M. le chevalier,
et que cette lettre vous trouve tous en joie et en sant! Dites-moi la
chambre du chevalier, afin que j'y sois avec vous. L'abb Bigorre me
mande que M. de Niel tomba, l'autre jour, dans la chambre du roi; il se
fit une contusion; Flix le saigna, et lui coupa l'artre; il fallut lui
faire  l'instant la grande opration: M. de Grignan, qu'en dites-vous?
Je ne sais lequel je plains le plus, ou de celui qui l'a soufferte, ou
d'un premier chirurgien du roi, qui pique une artre.


  [730] Les lettres de madame de la Fayette taient toujours fort
  courtes.

  [731] Ces travaux furent excuts, et M. de Monmerqu dit qu'ils
  existent encore  peu prs dans l'tat o Mme de Svign les dcrit en
  cet endroit.

  [732] Louis Phlipeaux, comte de Pontchartrain, venait de succder 
  M. le Pelletier, contrleur gnral des finances, qui avait demand la
  permission de se retirer.




297.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 16 octobre 1689.

Quelle joie, ma chre enfant, que le quinquina ait produit ses effets
ordinaires! Je vous avoue que je tremblais en ouvrant votre lettre, car
tout est  craindre d'un temprament comme celui de M. le chevalier.
Quel bonheur qu'un remde si chaud se soit accommod avec la chaleur de
son sang! vous avez grande raison de croire que je prenais un extrme
intrt  la suite de cette terrible maladie. Mais comme vous tes le
centre de toutes les conduites, et la cause de toutes les sants, je me
rjouis infiniment avec vous de tant de bons succs, car M. de Grignan
s'en veut mler aussi. Savez-vous bien que je suis encore plus surprise
que la goutte ait guri les entrailles de M. de Grignan, et que le beau
temps ait chass la goutte, que je ne suis tonne que le quinquina ait
guri la fivre? Vous pouvez donc vous applaudir du rgime du riz, qui
est si adoucissant, et qui peut avoir fait tous ces miracles. Je n'ai
garde de m'loigner de Grignan, pendant que vous avez la joie de voir
vos Grignans en si bonne sant; j'y prends trop de part. Je ne veux pas
mme aller  Paris, de peur de me distraire: c'est une chose plaisante
que la manire dont madame de Lavardin m'en presse, et m'en facilite
tous les moyens, et de quels tons madame de Chaulnes se sert aussi; il
semble qu'elle soit gouvernante de Bretagne; mais je lui ferai bien voir
que c'est  prsent la marchale d'Estres[733], et que je ne suis plus
sous ses lois. En vrit, elles sont aimables; je ne crois pas qu'on
puisse employer des paroles plus fortes, ni plus pressantes, ni trouver
de plus solides expdients; et le tout, parce qu'elles craignent que je
ne m'ennuie, que je ne sois malade, que mon esprit ne se rtrcisse, que
je ne meure enfin; elles veulent me voir, me gouverner: M. du Bois s'en
mle aussi: cette conspiration est trop jolie; je l'aime et je leur en
suis trs-oblige, sans en tre mue. Je veux vous garder leurs lettres;
vous verrez si l'amiti et la vrit n'y brillent pas.

On me mande que c'est M. de Cotlogon qui aura la dputation[734]; je
n'en ai pas dout, et je crois que M. de Chaulnes n'en doutait pas non
plus. Il avait bon esprit, il voyait le retour du parlement, le prsent
de la ville de Rennes, la part que M. de Cotlogon paraissait avoir 
tout cela, comme gouverneur de cette ville, o l'on tient les tats:
tout parle pour lui; il fait une dpense enrage: c'est un bonheur que
le voyage de Rome brouille et confonde tout cela: je doute que ce bon
duc en corps et en me et pu l'emporter; ainsi Dieu fait tout pour le
mieux. Mais quand j'ai accus M. de Chaulnes de ngligence, je n'tais
pas moins pour lui dans _les pices justificatives_. Quoi, ma fille!
vous toute cartsienne, toute raisonnable, toute juste dans vos penses,
je vous attraperais  juger qu'il a tort sur un sujet o il a raison,
parce qu'il aurait manqu d'activit dans une autre occasion! et cet
endroit vous empcherait de voir les autres! Voil une trange justice!
vous seriez bien fche que la quatrime des enqutes et jug ainsi
votre procs: moi misrable, je me trouvai toute telle  cet gard que
si nous avions eu la dputation. Je sentis pourtant cet endroit en
l'crivant: mais je crus qu'il trouverait son passeport auprs de vous,
et que vous vous souviendriez d'une chose que je dis souvent: _ce qui
est bon, est bon; ce qui est vrai, est vrai_, cela doit tre toujours vu
de la mme faon: s'il y a des facettes sur d'autres sujets, il ne faut
point les mler, non plus que de certaines eaux dans certaines rivires.
Je crus encore que vous vous souviendriez que l'ingratitude est ma bte
d'aversion; de bonne foi, je ne la puis souffrir, et je la poursuis en
quelque lieu que je la trouve: mais je vois bien que vous avez oubli
tout cela, puisque vous avez cru voir quelque chose _de forc_ dans ce
que je vous disais: je le sentis, mais sauvez-moi du moins de la pense
que j'aie voulu me parer de cette sotte gnrosit de province; je
serais fche que vous me crussiez si change: je trouvai ce beau
sentiment si naturellement au bout de ma plume, que je vous en reparle
fort navement, et je vous conjure qu'avec la mme justice vous soyez
persuade que si la lenteur et la ngligence ont paru dans cette
dernire occasion, _les justificatives_ n'en sont pas moins vraies, ni
les ingrats moins ingrats; en vrit, cela ne se doit point confondre,
et mme vous voyez prsentement que ces bons gouverneurs n'ont pas tort.

Je ne suis point encore revenue de mon tonnement au sujet de l'esprit
de M. de Chaulnes, et du changement que vous me dites y avoir remarqu:
en vrit, je ne le reconnais pas; il tait tout un autre homme dans
notre petit voyage; c'tait votre _gnie_ qui le ressuscitait, votre
prsence tait trop forte, jointe avec les affaires de Rome; il en tait
accabl. Il y a un cardinal vnitien, nomm _Barbarigo_, vque de
Padoue, qui avait plus de voix qu'il ne lui en fallait au scrutin pour
tre pape; mais l'_accessit_[735] gta tout; je ne sais ce que c'est, je
vois bien seulement que c'est quelque chose qui empche qu'on ne soit
pape: cependant il n'y en aura un que trop tt; je me promne souvent
avec cette triste pense.

J'aime tout  fait les louanges naturelles de Coulanges pour Pauline;
elles lui conviennent fort, et m'ont fait comprendre sa sorte
d'agrment, brid pourtant par des gens qui ont un peu mis leur
_nez_[736] mal  propos: si ce comte avait voulu ne donner que ses yeux
et sa belle taille, et vous laisser le soin de tout le reste, Pauline
aurait _brl le monde_[737]. Cet excs et t embarrassant: ce joli
mlange est mille fois mieux, et fait assurment une aimable crature.
Sa vivacit ressemble  la vtre; votre esprit _drobait tout_, comme
vous dites du sien; voil une louange que j'aime. Elle saura l'italien
dans un moment, avec une matresse meilleure que n'tait la vtre. Vous
mritiez bien une aussi parfaitement aimable fille que celle que
j'avais: je vous avais bien dit que vous feriez de la vtre tout ce que
vous voudriez, par la seule envie qu'elle a de vous plaire; elle me
parat fort digne de votre amiti. Me revoil seule; mon fils et sa
femme sont encore  Rennes; ma femme de Vitr s'en est alle; je suis
fort bien, ne me plaignez pas. Mon fils attend M. de la Trmouille, qui
vient incessamment. Il est avec ce marchal (_d'Estres_), comme avec un
homme dont il est connu; il joue tous les soirs au trictrac avec lui.
Tout brille de joie  Rennes, du retour du parlement, qui sera le
premier de dcembre; les tats s'ouvriront le 22 de ce mois; le marchal
a des manires agrables et polies; les Bretons en sont fort contents;
on aime le changement: voil, ma trs-chre, tout ce que je sais. Ne
soyez point en peine de ma solitude, je ne la hais pas; ma belle-fille
reviendra incessamment. J'ai soin de ma sant; je ne voudrais point tre
malade ici: quand il fait beau, je me promne; quand il fait mouill,
quand il fait brouillard, je ne sors point; je suis devenue sage; mais
vous, la reine et la _cause efficiente_ de la sant des autres, ayez
soin de la vtre, reposez-vous de vos fatigues, et songez que votre
conservation est encore un plus grand bien pour eux que celui que vous
leur avez fait.


  [733] Le marchal d'Estres commandait en Bretagne en l'absence de M.
  de Chaulnes.

  [734] M. de Chaulnes avait promis de faire avoir cette dputation  M.
  de Svign, et ne l'avait pas fait.

  [735] L'arrive des cardinaux franais, savoir: les cardinaux de
  Bouillon, de Bonzi, et de Furstemberg; le cardinal d'Estres tait
  dj dans le conclave.

  [736] Le nez de Pauline ressemblait d'abord  celui de madame de
  Svign, et plus tard  celui de M. de Grignan.

  [737] Mot de Trville sur madame de Grignan.




298.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 30 novembre 1689.

Vous avez donc t frappe du mot de madame de la Fayette, ml avec
tant d'amiti[738]. Quoique je ne me laisse pas oublier cette vrit,
j'avoue que j'en fus tout tonne; car je ne me sens encore aucune
dcadence qui m'en fasse souvenir. Je ne laisse pas cependant de faire
souvent des rflexions et des supputations, et je trouve les conditions
de la vie assez dures. Il me semble que j'ai t trane, malgr moi, 
ce point fatal o il faut souffrir la _vieillesse_; je la vois, m'y
voil, et je voudrais bien, au moins, mnager de ne pas aller plus loin,
de ne point avancer dans ce chemin des infirmits, des douleurs, des
pertes de mmoire, des _dfigurements_ qui sont prs de m'outrager; et
j'entends une voix qui dit: Il faut marcher malgr vous, ou bien, si
vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre extrmit  quoi
la nature rpugne. Voil pourtant le sort de tout ce qui avance un peu
trop; mais un retour  la volont de Dieu, et  cette loi universelle o
nous sommes condamns, remet la raison  sa place, et fait prendre
patience: prenez-la donc aussi, ma trs-chre, et que votre amiti trop
tendre ne vous fasse point jeter des larmes que votre raison doit
condamner.

Je n'eus pas une grande peine  refuser les offres de mes amies; j'avais
 leur rpondre, _Paris est en Provence_, comme vous, _Paris est en
Bretagne_: mais il est extraordinaire que vous le sentiez comme moi.
Paris est donc tellement en Provence pour moi, que je ne voudrais pas
tre cette anne autre part qu'ici. Ce mot, _d'tre l'hiver aux
Rochers_, effraye: hlas! ma fille, c'est la plus douce chose du monde;
je ris quelquefois, et je dis: C'est donc l ce qu'on appelle passer
l'hiver dans des bois. Madame de Coulanges me disait l'autre jour:
Quittez vos _humides_ Rochers: je lui rpondis: _Humide_ vous-mme:
c'est Brevannes[739] qui est humide, mais nous sommes sur une hauteur;
c'est comme si vous disiez, Votre humide Montmartre. Ces bois sont
prsentement tout pntrs du soleil, quand il en fait; un terrain sec,
et une place _Madame_, o le midi est  plomb; et un bout d'une grande
alle, o le couchant fait des merveilles; et quand il pleut, une bonne
chambre avec un grand feu, souvent deux tables de jeu, comme
prsentement; il y a bien du monde qui ne m'incommode point, je fais mes
volonts; et quand il n'y a personne, nous sommes encore mieux, car nous
lisons avec un plaisir que nous prfrons  tout. Madame de Marbeuf nous
est fort bonne; elle entre dans tous nos gots; mais nous ne l'aurons
pas toujours. Voil une ide que j'ai voulu vous donner, afin que votre
amiti soit en repos.

Vous devriez bien m'envoyer la harangue de M. de Grignan; puisqu'il en
est content, j'en serai encore plus contente que lui. Mandez-lui comme
je l'appelais  mon secours; et dans quelle occasion. Vous m'pargnez
bien dans vos lettres, je le sens; vous passez lgrement sur les
endroits difficiles, je ne laisse pas de les partager avec vous. C'est
une grande consolation pour vous d'avoir M. le chevalier; c'est le seul
 qui vous puissiez parler confidemment, et le seul qui soit plus touch
que vous-mme de ce qui vous regarde; il sait bien comme je suis digne
de parler avec lui sur ce sujet: nous sommes si fort dans les mmes
intrts, qu'il n'est pas possible que cela ne fasse pas une liaison
toute naturelle. Je dis mille douceurs  ma chre Pauline, j'ai
trs-bonne opinion de sa petite vivacit et de ses rvrences; vous
l'aimez, vous vous en amusez, j'en suis ravie; elle rpond fort
plaisamment  vos questions. Mon Dieu! ma fille, quand viendra le temps
o je vous verrai, que je vous embrasserai de tout mon coeur, et que je
verrai cette petite personne? J'en meurs d'envie; je vous rendrai compte
du premier coup d'oeil.


  [738] Madame de la Fayette crivait  madame de Svign, le 8 octobre
  prcdent: Vous tes vieille, vous vous ennuierez, votre esprit
  deviendra triste, et baissera, etc.

  [739] Maison de campagne de madame de Coulanges.




299.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 14 dcembre 1689.

Si M. le chevalier lisait vos lettres, ma chre comtesse, il n'irait pas
chercher, pour se divertir, celles qui viennent de si loin. Ce que vous
me mandiez l'autre jour sur Livry, que nous prtons  M. Sanguin, lui
permettant mme d'y faire une fontaine; tout cet endroit, celui de
madame de Coulanges, et dans vos amitis mme, tout est si plein de sel,
que nous croyons que vous n'avez point d'autre poudre pour vos lettres.
J'admire la gaiet de votre style au milieu de tant d'affaires
pineuses, accablantes, tranglantes. Vraiment, c'est bien vous, ma
chre enfant, qu'il faut admirer, et non pas moi; je suis seule comme
une violette, aise  cacher; je ne tiens aucune place, ni aucun rang
sur la terre, que dans votre coeur, que j'estime plus que tout le reste,
et dans celui de mes amis. Ce que je fais est la chose du monde la plus
aise. Mais vous, dans le rang que vous tenez, dans la plus brillante et
la plus passante province de France, joindre l'conomie  la
magnificence d'un gouverneur, c'est ce qui n'est pas imaginable, et ce
que je ne comprends pas aussi qui puisse durer longtemps, surtout avec
la dpense de votre fils, qui augmente tous les jours. Comme ces penses
troublent souvent mon repos, je crains bien qu'tant plus prs de cet
abme, vous ne soyez aussi plus livre  ces tristes rflexions; voil,
ma chre comtesse, ma vritable peine; car pour la solitude, elle ne
m'attriste point du tout. Notre bonne et commode compagnie s'en est
alle: j'ai chass en mme temps mon fils et sa femme; l'un devait aller
chez sa tante; l'autre  une visite presse; je les ai envoys tous deux
chacun de leur ct; j'en suis ravie, nous nous retrouverons dans deux
jours, nous en serons plus aises, et mme je ne suis point seule; on
m'aime en ce pays; j'eus hier deux hommes de trs-bonne compagnie,
_molinistes_[740], je ne m'ennuyai point: j'ai mes lectures, des
ouvriers, un beau temps. Si ma chre fille tait un peu moins accable,
avec l'esprance de la revoir qui me soutient, que me faudrait-il?

J'ai crit au marquis, quoique je lui eusse dj fait mon compliment; je
le prie de lire dans cette vilaine garnison o il n'a rien  faire; je
lui dis que puisqu'il aime la guerre, c'est quelque chose de monstrueux
de n'avoir point envie de voir les livres qui en parlent, et de
connatre les gens qui ont excell dans cet art; je le gronde, je le
tourmente; j'espre que nous le ferons changer: ce serait la premire
porte qu'il nous aurait refus d'ouvrir. Je suis moins fche qu'il aime
un peu  dormir, sachant bien qu'il ne manquera jamais  ce qui touche
sa gloire, que je ne le suis de ce qu'il aime  jouer. Je lui fais
entrevoir que c'est sa ruine: s'il joue peu, il perdra peu: mais c'est
une petite pluie qui mouille; s'il joue mal, il sera tromp: il faudra
payer; et s'il n'a point d'argent, ou il manquera de parole, ou il
prendra sur son ncessaire.

On est malheureux aussi parce qu'on est ignorant; car, mme sans tre
tromp, il arrive qu'on perd toujours. Enfin, ma fille, ce serait une
trs-mauvaise chose, et pour lui, et pour vous qui en sentiriez le
contre-coup. Le marquis serait donc bien heureux d'aimer  lire, comme
Pauline qui est ravie de savoir et de connatre. La jolie, l'heureuse
disposition! on est au-dessus de l'ennui et de l'oisivet, deux vilaines
btes. Les romans sont bientt lus: je voudrais que Pauline et quelque
ordre dans le choix des histoires, qu'elle comment par un bout, et
qu'elle fint par l'autre, pour lui donner une teinture lgre, mais
gnrale, de toutes choses. Ne lui dites-vous rien de la gographie?
Nous reprendrons une autre fois cette conversation. _Davila_ est
admirable: mais on l'aime mieux quand on connat un peu ce qui conduit 
ce temps-l, comme Louis XII, Franois Ier, et d'autres. Ma fille,
c'est  vous  gouverner et  rectifier; c'est votre devoir, vous le
savez. Pour le reste, je me doutais bien que dans trs-peu de temps vous
la rendriez trs-aimable et trs-jolie; de l'esprit et une grande envie
de vous plaire: il n'en faut pas davantage.


  [740] Contre-vrit; c'est--dire jansnistes.




300.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 21 dcembre 1689.

Je recommence, ma chre comtesse,  l'endroit o je vous quittai
dimanche[741]. Les belles petites juments taient chappes; elles
coururent longtemps, comme fait la jeunesse, quand elle a la bride sur
le cou. Enfin, l'une se trouve  Vitr, dans une mtairie: ceux de Vitr
furent tonns de voir la nuit cette petite crature, tout chauffe,
toute harnache, et voulaient lui demander des nouvelles de mon fils.
Vous souvient-il du cheval de _Rinaldo_, qu'_Orlando_ trouva courant
avec son harnais, sans son matre? Quelle douleur! il ne savait  qui en
demander des nouvelles: enfin il s'adresse au cheval: _Dimmi caval
gentil, che di Rinaldo, il tuo caro signore,  divenuto_. Je ne sais pas
bien ce que _Rabicano_ rpondit; mais je vous assure que les deux
petites btes sont dans l'curie fort gaillardes, au grand contentement
_del caro signore_.

Coulanges m'a crit une fort grande et fort jolie lettre; il vous aura
crit en mme temps. Il m'a envoy des couplets que j'honore; car il y
nomme tous les beaux endroits de Rome, que j'honore aussi: il est gai,
il est content, il est favori de M. de Turenne[742]; comment vous fait
ce nom? Il est amoureux de Pauline, il demande permission au pape de
l'pouser, et le prie de lui donner Avignon, qu'il veut faire rentrer
dans votre maison; elle s'appellera _comtesse d'Avignon_. Enfin, il dit
que la vieillesse est autour de lui: il se doute de quelque chose par de
certaines supputations; mais il assure qu'il ne la sent point du tout,
ni au corps, ni  l'esprit; et je vous avoue  mon tour que je me trouve
quasi comme lui, et ce n'est que par rflexion que je me fais justice.

Pour nos lectures, elles sont dlicieuses. Nous lisons _Abbadie_[743]
et l'_Histoire de l'glise_; c'est marier le luth  la voix. Vous
n'aimez point ces gageures: je ne sais comme nous pmes vous captiver un
hiver ici. Vous voltigez, vous n'aimez point l'histoire, et on n'a de
plaisir que quand on s'affectionne  une lecture, et que l'on en fait
son affaire. Quelquefois, pour nous divertir, nous lisons _les petites
Lettres_ (_de Pascal_): bon Dieu, quel charme! et comme mon fils les
lit! je songe toujours  ma fille, et combien cet excs de justesse et
de raisonnement serait digne d'elle; mais votre frre dit que vous
trouvez que c'est toujours la mme chose. Ah, mon Dieu! tant mieux;
peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus
naturelle, plus dlicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon,
qui sont si beaux? Et lorsqu'aprs les dix premires lettres il
s'adresse aux rvrends (_jsuites_), quel srieux! quelle solidit!
quelle force! quelle loquence! quel amour pour Dieu et pour la vrit!
quelle manire de la soutenir et de la faire entendre! c'est tout cela
qu'on trouve dans les huit dernires lettres, qui sont sur un ton tout
diffrent. Je suis assure que vous ne les avez jamais lues qu'en
courant, grappillant les endroits plaisants: mais ce n'est point cela,
quand on les lit  loisir. Adieu, ma trs-aimable; mandez-moi si le
marquis n'aura pas un bon quartier d'hiver; c'est une consolation. Je
crois que M. le chevalier n'abandonne pas tout  fait son rgiment, et
que M. de Montgut donne des conseils salutaires au jeune colonel.


  [741] La lettre prcdente finissait par ces mots: Ma belle-fille a
  mal  la tte, elle a vers dans son petit voyage, elle s'est cogne,
  et deux de ses belles juments, qu'on avait dteles, se sont
  chappes; on ne sait encore o elles sont: mon fils en est en peine:
  voil un petit mnage afflig. Ils vous parleront mercredi.

  [742] Louis de la Tour, prince de Turenne, neveu du cardinal de
  Bouillon.

  [743] Auteur _de la Vrit de la religion chrtienne_.




301.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, mercredi 8 janvier 1690.

C'est entre vos mains, ma chre belle, que mes lettres deviennent de
l'or: quand elles sortent des miennes, je les trouve si grosses et si
pleines de paroles, que je dis: Ma fille n'aura pas le temps de lire
tout cela. Mais vous ne me rassurez que trop, et je ne pense pas que je
doive croire en conscience tout ce que vous m'en dites. Enfin prenez-y
garde; de telles louanges et de telles approbations sont dangereuses; je
ne vous cacherai pas, au moins, que je les aime mieux que celles de tout
le reste du monde. Mais raccommodons-nous, il me semble que nous sommes
un peu brouilles; j'ai dit que vous aviez lu superficiellement les
_petites lettres_, je m'en repens: elles sont belles, et trop dignes de
vous, pour avoir dout que vous ne les eussiez toutes lues avec
application. Vous m'offensez aussi en croyant que je n'ai point lu _les
imaginaires_; c'est moi qui vous les prtai: ah! qu'elles sont jolies
et justes! je les ai lues et relues. Sur ces offenses mutuelles, nous
pouvons nous embrasser; je ne vois rien qui nous empche de nous aimer;
n'est-ce pas l'avis de M. le chevalier, puisqu'il est notre confident?
je suis, en vrit, ravie de sa meilleure sant; ce sentiment est bien
plus fort que mes paroles. Mais revenons  la lecture; nous en faisons
ici un grand usage: mon fils a une qualit trs-commode, c'est qu'il est
fort aise de relire deux fois, trois fois, ce qu'il a trouv beau; il le
gote, il y entre davantage, il le sait par coeur, cela s'incorpore; il
croit avoir fait ce qu'il lit ainsi pour la troisime fois. Il lit
_Abbadie_ avec transport, et admirant son esprit d'avoir fait une si
belle chose: ds que nous voyons un raisonnement bien conduit, bien
conclu, bien juste, nous croyons vous le drober de le lire sans vous.
Ah! que cet endroit charmerait _ma soeur_, charmerait _ma fille_! Nous
mlons ainsi votre souvenir  tout ce qu'il y a de meilleur, et il en
augmente le prix. Je vous plains de ne point aimer les histoires; M. le
chevalier les aime, et c'est un grand asile contre l'ennui; il y en a de
si belles, on est si aise de se transporter un peu en d'autres sicles!
cette diversit donne des connaissances et des lumires: c'est ce
retranchement de livres qui vous jette dans les _Oraisons_ du pre
Coton, et dans la disette de ne savoir plus que lire. Je voudrais que
vous n'eussiez pas donn le dgot de l'histoire  votre fils; c'est une
chose trs-ncessaire  un petit homme de sa profession. Il m'a crit de
_Kaysersloutre_; mon Dieu, quel nom! Il ne me parat pas encore assur
de venir  Paris; il me dit mille amitis fort jolies, fort bien
tournes; il me remercie des nouvelles que je lui mandais, il me conte
tous les petits malheurs de son quipage. J'aime passionnment ce petit
colonel.




302.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 11 janvier 1690.

Quelles trennes, bon Dieu! quels souhaits! en fut-il jamais de plus
propres  me charmer, moi qui en connais les tons, et qui vois le coeur
dont ils partent? Je m'en vais vous dire un sentiment que je trouve en
moi; s'il pouvait payer le vtre, j'en serais fort aise, car je n'ai pas
d'autre monnaie: au lieu de ces craintes si aimables que vous donnent
toutes ces morts qui volent sans cesse autour de vous, et qui vous font
penser  d'autres, je vous prsente la vritable consolation et mme la
joie que me donne souvent l'avance d'annes que j'ai sur vous: vous
savez que je ne suis pas insensible  la tristesse de ces tats; mais je
le suis encore moins  la pense que les premiers vont devant, et que
vraisemblablement et naturellement je garderai mon rang avec ma chre
fille; je ne puis vous reprsenter la vritable douceur de cette
confiance. Que n'ai-je point souffert aussi dans les temps o votre
mauvaise sant me faisait craindre un drangement? Ce temps a t
rigoureux: ah! n'en parlons point, _ne parlons point de cela_; vous vous
portez bien, Dieu merci! toutes choses ont repris leur place naturelle,
_Dieu vous conserve!_ Je pense que vous entendez mon ton aussi, et que
vous me connaissez.

Je viens  M. le chevalier: je n'ai point de peine  croire que le
climat de Provence lui soit meilleur l'hiver que celui de Paris. Tous
ceux qui, comme des hirondelles, s'en vont chercher votre soleil, en
sont de bons tmoins. Mais, en me rjouissant de ce qu'il sent cette
diffrence, je m'afflige qu'il ait perdu mille cus de rente, et par o?
et comment? son rgiment lui valait-il cela? il le vendra donc au
marquis[744]? mais l'argent qu'il en recevra, en lui payant des dettes,
ne diminuera-t-il pas aussi des intrts? Faites-moi ce calcul, qui
m'inquite: je ne saurais me reprsenter M. le chevalier de Grignan 
Paris, sans son petit quipage si honnte, si bien trouss; je ne le
verrai point  pied, ni mendier des places pour Versailles; cela ne peut
point entrer dans ma tte: cet article est _interloqu_; ah! que ce mot
de chicane est joliment plac! Je ne m'en tiens pas non plus  vos
soixante-quatre personnes sans les gardes: vous me trompez: ce n'est pas
l votre dernier mot; il me faut une dmonstration de mathmatiques.

Pour Pauline, je crois que vous ne balancez pas entre le parti d'en
faire quelque chose de bon ou quelque chose de mauvais. La supriorit
de votre esprit vous fera suivre facilement la bonne route: tout vous
convie d'en faire votre devoir, et l'honneur, et la conscience, et le
pouvoir que vous avez en main. Quand je pense comme elle s'est corrige
en peu de temps pour plaire, comme elle est devenue jolie, cela vous
rendra coupable de tout le bien qu'elle ne fera pas. Pour vos lectures,
ma chre enfant, vous avez trop  parler,  raisonner, pour trouver le
temps de lire: nous sommes ici dans un trop grand repos, et nous en
profitons. Je relis mme avec mon fils de certaines choses que j'avais
lues en courant,  Paris, et qui me paraissent toutes nouvelles. Nous
relisons aussi, au travers de nos grandes lectures, des _rogatons_ que
nous trouvons sous la main; par exemple, toutes les belles oraisons
funbres de M. Bossuet, de M. Flchier, de M. Mascaron, du pre
Bourdaloue: nous repleurons M. de Turenne, madame de Montausier, M. le
Prince, feu MADAME, la reine d'Angleterre; nous admirons ce portrait de
Cromwell[745]; ce sont des chefs-d'oeuvre d'loquence qui charment
l'esprit: il ne faut point dire, Oh! cela est vieux; non, cela n'est
point vieux, cela est divin. Pauline en serait instruite et ravie: mais
tout cela n'est bon qu'aux Rochers. Je ne sais quel livre conseiller 
Pauline: Davila est beau en italien; nous l'avons lu; Guichardin est
long; j'aimerais assez les anecdotes de Mdicis[746], qui en sont un
abrg; mais ce n'est pas de l'italien. Je ne veux plus nommer
Bentivoglio[747]; qu'elle s'en tienne  sa posie, ma fille; je n'aime
point la prose italienne; le Tasse, l'Aminte, le _Pastor fido_, la
_Filli di Sciro_[748], je n'ose dire l'Arioste, il y a des endroits
fcheux; et du reste, qu'elle lise l'histoire, qu'elle entre dans ce
got, qui peut si longtemps consoler son oisivet: il est  craindre
qu'en retranchant cette lecture, on ne trouve plus rien  lire: qu'elle
commence par la vie du grand Thodose, et qu'elle me mande comme elle
s'en trouvera. Voil, mon enfant, bien des bagatelles; il y a des jours
qu'on destine  causer sans prjudice des choses srieuses,  quoi l'on
prend toujours un trs-sensible intrt. Adieu, ma trs-aimable; nous
vous souhaitons toutes sortes de bonheur cette anne, et _quanto va_.


  [744] M. le chevalier de Grignan, devenu marchal de camp en 1688, ne
  put pas conserver son rgiment, et le roi en fit don au jeune marquis
  de Grignan.

  [745] _Voyez_ Bossuet, _Oraison funbre de la reine d'Angleterre_.

  [746] _Les Anecdotes de Florence_, ou l'_Histoire secrte de la maison
  de Medicis_, par Varillas.

  [747] Le cardinal Bentivoglio, auteur de l'_Histoire des guerres
  civiles de Flandre_, et de plusieurs autres ouvrages.

  [748] Du comte Guidubaldo de Bonarelli. C'est une imitation de
  l'_Aminta_ du Tasse, et du _Pastor fido_ de Guarini.




303.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 15 janvier 1690.

Vous avez raison, je ne puis m'accoutumer  la date de cette anne;
cependant la voil dj bien commence; et vous verrez que, de quelque
manire que nous la passions, elle sera, comme vous dites, bientt
passe, et nous trouverons bientt le fond de notre sac de mille
francs[749].

Vraiment vous me gtez bien, et mes amies de Paris aussi:  peine le
soleil remonte du saut d'une puce, que vous me demandez de votre ct
quand vous m'attendrez  Grignan; et mes amies me prient de leur fixer,
ds  cette heure, le temps de mon dpart, afin d'avancer leur joie. Je
suis trop flatte de ces empressements, et surtout des vtres, qui ne
souffrent point de comparaison. Je vous dirai donc, ma chre comtesse,
avec sincrit, que, d'ici au mois de septembre, je ne puis recevoir
aucune pense de sortir de ce pays; c'est le temps que j'envoie mes
petites _voitures_  Paris, dont il n'y a eu encore qu'une trs-petite
partie. C'est le temps que l'abb Charrier traite de mes lods et ventes,
qui est une affaire de dix mille francs: nous en parlerons une autre
fois; mais contentons-nous de chasser toute esprance de faire un pas
avant le temps que je vous ai dit: du reste, je ne vous dis point que
vous tes mon but, ma perspective, vous le savez bien, et que vous tes
d'une manire dans mon coeur, que je craindrais fort que M. Nicole ne
trouvt beaucoup  y _circoncire_; mais enfin telle est ma disposition.
Vous me dites la plus tendre chose du monde, en souhaitant de ne point
voir la fin des heureuses annes que vous me souhaitez. Nous sommes bien
loin de nous rencontrer dans nos souhaits; car je vous ai mand une
vrit qui est bien juste et bien  sa place, et que Dieu sans doute
voudra bien exaucer, qui est de suivre l'ordre tout naturel de la sainte
Providence: c'est ce qui me console de tout le chemin laborieux de la
vieillesse; ce sentiment est raisonnable, et le vtre trop
extraordinaire et trop aimable.

Je vous plaindrai quand vous n'aurez plus M. de la Garde et M. le
chevalier; c'est une trs-parfaitement bonne compagnie; mais ils ont
leurs raisons, et celle de faire ressusciter la pension d'un homme qui
n'est point mort me parat tout  fait importante. Vous aurez votre
enfant qui tiendra joliment sa place  Grignan, il doit y tre le bien
reu par bien des raisons, et vous l'embrasserez aussi de bon coeur. Il
m'a crit encore une jolie lettre pour me souhaiter une heureuse anne:
il me parat dsol  Kaysersloutre; il dit que rien ne l'empche de
venir  Paris, mais qu'il attend des ordres de Provence; que c'est ce
ressort qui le fait agir. Je trouve que vous le faites bien languir: sa
lettre est du 2; je le croyais  Paris; faites-l'y donc venir, et
qu'aprs une petite apparition, il coure vous embrasser. Ce petit homme
me parat en tat que, si vous trouviez un bon parti, Sa Majest lui
accorderait aisment la survivance de votre trs-belle charge. Vous
trouvez que son caractre et celui de Pauline ne se ressemblent
nullement; il faut pourtant que certaines qualits du coeur soient chez
l'un et chez l'autre; pour l'humeur, c'est une autre affaire. Je suis
ravie que ses sentiments soient  votre fantaisie: je lui souhaiterais
un peu plus de penchant pour les sciences, pour la lecture; cela peut
venir. Pour Pauline, cette dvoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en
avale de mauvais que de ne point aimer  lire; les romans, les comdies,
les Voiture, les Sarrasin, tout cela est bientt puis: a-t-elle tt
de Lucien? est-elle  porte _des petites Lettres_? ensuite il faut
l'histoire; si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler,
je la plains. Quant aux beaux livres de dvotion, si elle ne les aime
point, tant pis pour elle; car nous ne savons que trop que, mme sans
dvotion, on les trouve charmants. A l'gard de la morale, comme elle
n'en ferait pas un si bon usage que vous, je ne voudrais point du tout
qu'elle mt son petit nez ni dans _Montaigne_, ni dans _Charron_, ni
dans les autres de cette sorte: il est bien matin pour elle. La vraie
morale de son ge, c'est celle qu'on apprend dans les bonnes
conversations, dans les fables, dans les histoires, par les exemples; je
crois que c'est assez. Si vous lui donnez un peu de votre temps pour
causer avec elle, c'est assurment ce qui serait le plus utile: je ne
sais si tout ce que je dis vaut la peine que vous le lisiez; je suis
bien loin d'abonder dans mon sens.

Vous me demandez si je suis toujours une petite dvote qui ne vaut
gure; oui, justement, voil ce que je suis toujours, et pas davantage,
 mon grand regret. Tout ce que j'ai de bon, c'est que je sais bien ma
religion, et de quoi il est question; je ne prendrai point le faux pour
le vrai; je sais ce qui est bon et ce qui n'en a que l'apparence;
j'espre ne m'y point mprendre, et que Dieu m'ayant dj donn de bons
sentiments, il m'en donnera encore: les grces passes me garantissent
en quelque sorte celles qui viendront; ainsi je vis dans la confiance,
mle pourtant de beaucoup de crainte. Mais je vous gronde de trouver
notre Corbinelli _le mystique du diable_; votre frre en pme de rire;
je le gronde comme vous. Comment, _mystique du diable!_ un homme qui ne
songe qu' dtruire son empire; qui ne cesse d'avoir commerce avec les
ennemis du diable, qui sont les saints et les saintes de l'glise; un
homme qui ne compte pour rien son chien de corps; qui souffre la
pauvret _chrtiennement_, vous direz _philosophiquement_; qui ne cesse
de clbrer les perfections et l'existence de Dieu; qui ne juge jamais
son prochain, qui l'excuse toujours; qui passe sa vie dans la charit et
le service du prochain; qui est insensible aux plaisirs et aux dlices
de la vie; qui enfin, malgr sa mauvaise fortune, est entirement soumis
 la volont de Dieu! Et vous appelez cela _le mystique du diable_! Vous
ne sauriez nier que ce ne soit l le portrait de notre pauvre ami:
cependant il y a dans ce mot un air de plaisanterie qui fait rire
d'abord, et qui pourrait surprendre les simples. Mais je rsiste comme
vous voyez, et je soutiens le fidle admirateur de sainte Thrse, de ma
grand'mre (_sainte Chantal_), et du bienheureux Jean de la Croix[750].

A propos de Corbinelli, il m'crivit l'autre jour un fort joli billet;
il me rendait compte d'une conversation et d'un dner chez M. de
Lamoignon: les acteurs taient les matres du logis, M. de Troyes, M. de
Toulon, le pre Bourdaloue, son compagnon, Despraux et Corbinelli. On
parla des ouvrages des anciens et des modernes; Despraux soutint les
anciens,  la rserve d'un seul moderne, qui surpassait,  son got, et
les vieux et les nouveaux. Le compagnon du Bourdaloue, qui faisait
l'entendu, et qui s'tait attach  Despraux et  Corbinelli, lui
demanda quel tait donc ce livre si distingu dans son esprit? Despraux
ne voulut pas le nommer; Corbinelli lui dit: Monsieur, je vous conjure
de me le dire, afin que je le lise toute la nuit. Despraux lui rpondit
en riant: Ah! monsieur, vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis
assur. Le jsuite reprend avec un air ddaigneux, _un cotal riso
amaro_, et presse Despraux de nommer cet auteur si merveilleux.
Despraux lui dit: Mon pre, ne me pressez point. Le pre continue.
Enfin, Despraux le prend par le bras, et, le serrant bien fort, lui
dit: Mon pre, vous le voulez; h bien! morbleu, c'est Pascal.--Pascal,
_dit le pre tout rouge, tout tonn_, Pascal est autant beau que le
faux peut l'tre.--Le faux, _reprit Despraux_, le faux! sachez qu'il
est aussi vrai qu'il est inimitable; on vient de le traduire en trois
langues. Le pre rpond: Il n'en est pas plus vrai. Despraux
s'chauffe, et criant comme un fou: Quoi! mon pre, direz-vous qu'un
des vtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses livres, _qu'un
chrtien n'est pas oblig d'aimer Dieu_? Osez-vous dire que cela est
faux? Monsieur, _dit le Pre en fureur_, il faut distinguer.
Distinguer, _dit Despraux_, distinguer, morbleu! distinguer,
distinguer si nous sommes obligs d'aimer Dieu! et prenant Corbinelli
par le bras, s'enfuit au bout de la chambre; puis revenant, et courant
comme un forcen, il ne voulut jamais se rapprocher du pre, s'en alla
rejoindre la compagnie qui tait demeure dans la salle o l'on mange:
ici finit l'histoire, le rideau tombe. Corbinelli me promet le reste
dans une conversation; mais moi, qui suis persuade que vous trouverez
cette scne aussi plaisante que je l'ai trouve, je vous l'cris, et je
crois que si vous la lisez avec vos bons tons, vous en serez assez
contente. Ma fille, je vous gronde d'tre un seul moment en peine de
moi, quand vous ne recevez pas mes lettres; vous oubliez les manires de
la poste, il faut s'y accoutumer; et quand je serais malade, ce que je
ne suis point du tout, je ne vous en crirais pas moins quelques lignes,
ou mon fils, ou quelqu'un: enfin vous auriez de mes nouvelles; mais nous
n'en sommes pas l.

On me mande que plusieurs duchesses et grandes dames ont t enrages,
tant  Versailles, de n'tre pas du souper du jour des Rois[751]: voil
ce qui s'appelle des afflictions. Vous savez mieux que moi les autres
nouvelles.

Je trouve Pauline bien suffisante de savoir les checs; si elle savait
combien ce jeu est au-dessus de ma porte, je craindrais son mpris. Ah!
oui, je m'en souviens, je n'oublierai jamais ce voyage: hlas! est-il
possible qu'il y ait vingt-un ans? je ne le comprends pas; il me semble
que ce fut l'anne passe; mais je juge, par le peu que m'a dur ce
temps, ce que me paratront les annes qui viendront encore.


  [749] Madame de Svign comparait les douze mois de l'anne  un sac
  de mille francs, qui finit presque aussitt qu'on a commenc d'y
  puiser.

  [750] Il rforma les carmes, qui prirent alors le nom de _carmes
  dchausss_.

  [751] Ce repas eut lieu le 5 janvier 1690. Il y avait cinq tables
  tenues par le roi, par Monseigneur, par Monsieur, par Madame et par
  Mademoiselle. Le roi, Monseigneur et Monsieur furent _rois_ chacun 
  leur table.




304.--DE Mme DE SVIGN A Mme DE GRIGNAN.


  Aux Rochers, dimanche 19 fvrier 1690.

Si vous me voyiez, ma chre belle, vous m'ordonneriez de faire le
carme; et, ne me trouvant plus aucune sorte d'incommodit, vous seriez
persuade, comme je le suis, que Dieu ne me donne une si bonne sant que
pour me faire obir au commandement de l'glise. Nous faisons ici une
bonne chre; nous n'avons pas la rivire de Sorgue, mais nous avons la
mer; en sorte que le poisson ne nous manque pas. Il nous vient toutes
les semaines du beurre de la Prvalaie; je l'aime et le mange comme si
j'tais Bretonne: nous faisons des beurres infinies: nous pensons
toujours  vous en les mangeant; mon fils y marque toujours toutes ses
dents, et ce qui me fait plaisir, c'est que j'y marque encore toutes les
miennes: nous y mettrons bientt de petites herbes fines et des
violettes; le soir un potage avec un peu de beurre,  la mode du pays,
de bons pruneaux, de bons pinards; enfin, ce n'est pas jener, et nous
disons avec confusion: _Qu'on a de peine  servir la sainte glise!_
Mais pourquoi dites-vous du mal de mon caf avec du lait? c'est que vous
hassez le lait, car sans cela vous trouveriez que c'est la plus jolie
chose du monde. J'en prends le dimanche matin par plaisir; vous croyez
le dnigrer en disant que cela est bon pour faire vivoter une pauvre
pulmonique: vraiment, c'est une grande louange; et s'il fait vivoter une
mourante, il fera vivre fort agrablement une personne qui se porte
bien. Voil le chapitre du carme vid.

Disons un mot des sermons: que je vous plains d'en entendre si souvent
de si longs et de si mdiocres! c'est ce que M. Nicole n'a jamais pu
gagner sur moi que cette patience, quoiqu'il en ait fait un beau trait.
Quand je serai aussi bonne que M. de la Garde, si Dieu me fait cette
grce, j'aimerai tous les sermons; en attendant, je me contente des
vangiles expliqus par M. le Tourneux: ce sont les vrais sermons, et
c'est la vanit des hommes qui les a chargs de tout ce qui les compose
prsentement. Nous lisons quelquefois des Homlies de saint
Jean-Chrysostome: cela est divin, et nous plat tellement, que pour moi
j'opine  n'aller  Rennes que pour la semaine sainte, afin de n'tre
point expose  l'loquence des prdicateurs qui s'vertuent en faveur
du parlement. Je me suis souvenue du jene austre que vous faisiez
autrefois le mardi-gras, ne vivant que de votre amour-propre, que vous
mettiez  toutes sauces, hormis  ce qui pouvait vous nourrir; mais en
cela mme il tait tromp, car vous deveniez quelquefois couperose,
tant votre sang tait chauff; vous contempliez votre essence comme un
coq en pte: que cette folie tait plaisante! vous rpondiez aussi  la
Mousse, qui vous disait: _Mademoiselle, tout cela pourrira_. Oui,
monsieur, _mais cela n'est pas pourri_. Bon Dieu! qui croirait qu'une
telle personne et t capable de s'oublier elle-mme au point que vous
avez fait, et d'tre une si habile et si admirable femme? Il faudrait
prsentement vous redonner quelque amour, quelque considration pour
vous-mme: vous en tes trop vide, et trop remplie des autres. Un
quipage, des chevaux, des mulets, de la subsistance; enfin, vivre au
jour la journe: mais entreprendre des dpenses considrables, sans
savoir o trouver le nerf de la guerre; mon enfant, cela n'appartient
qu' vous: mais je vous conjure de songer  Bourbilly: c'est l que vous
trouverez peut-tre du secours, aprs l'avoir espr inutilement
d'ailleurs.




305.--DE Mme DE SVIGN AU COMTE DE BUSSY.


  Grignan, ce 13 novembre 1690.

Quand vous verrez la date de cette lettre, mon cousin, vous me prendrez
pour un oiseau. Je suis passe courageusement de Bretagne en Provence.
Si ma fille et t  Paris, j'y serais alle: mais sachant qu'elle
passerait l'hiver dans ce beau pays, je me suis rsolue de le venir
passer avec elle, jouir de son beau soleil, et retourner  Paris avec
elle l'anne qui vient. J'ai trouv qu'aprs avoir donn seize mois 
mon fils, il tait bien juste d'en donner quelques-uns  ma fille; et ce
projet, qui paraissait de difficile excution, ne m'a pas cot trop de
peine. J'ai t trois semaines  faire ce trajet en litire, et sur le
Rhne. J'ai pris mme quelques jours de repos, et enfin j'ai t reue
de M. de Grignan et de ma fille avec une amiti si cordiale, une joie et
une reconnaissance si sincres, que j'ai trouv que je n'ai pas fait
encore assez de chemin pour venir voir de si bonnes gens, et que les
cent cinquante lieues que j'ai faites ne m'ont point du tout fatigue.
Cette maison est d'une grandeur, d'une beaut et d'une magnificence de
meubles dont je vous entretiendrai quelque jour. J'ai voulu vous donner
avis de mon changement de climat, afin que vous ne m'criviez plus aux
Rochers, mais bien ici, o je sens un soleil capable de rajeunir par sa
douce chaleur. Nous ne devons pas ngliger prsentement ces petits
secours, mon cher cousin. Je reus votre dernire lettre avant que de
partir de Bretagne: mais j'tais si accable d'affaires, que je remis 
vous faire rponse ici. Nous apprmes l'autre jour la mort de M. de
Seignelai[752]. Quelle jeunesse! quelle fortune! quels tablissements!
Rien ne manquait  son bonheur: il nous semble que c'est la splendeur
qui est morte. Ce qui nous a surpris, c'est qu'on dit que madame de
Seignelai renonce  la communaut, parce que son mari doit cinq
millions. Cela fait voir que les grands revenus sont inutiles quand on
en dpense deux ou trois fois autant. Enfin, mon cher cousin, la mort
nous gale tous; c'est o nous attendons les gens heureux. Elle rabat
leur joie et leur orgueil, et console par l ceux qui ne sont pas
fortuns. Un petit mot de christianisme ne serait pas mauvais en cet
endroit; mais je ne veux pas faire un sermon, je ne veux faire qu'une
lettre d'amiti  mon cher cousin, lui demander de ses nouvelles, de
celles de sa chre fille, les embrasser tous deux de tout mon coeur, les
assurer de l'estime et des services de madame de Grignan et de son poux
qui m'en prient, et les conjurer de m'aimer toujours: ce n'est pas la
peine de changer aprs tant d'annes.


  [752] Fils de Colbert; il mourut de langueur et d'puisement.




306.--DE Mme DE SVIGN A M. DE COULANGES.


  Lambesc, le 1er dcembre 1690.

O en sommes-nous, mon aimable cousin? Il y a environ mille ans que je
n'ai reu de vos lettres. Je vous ai crit la dernire fois des Rochers
par madame de Chaulnes: depuis cela, pas un seul mot de vous. Il faut
donc recommencer sur nouveaux frais, prsentement que je suis dans votre
voisinage: que dites-vous de mon courage? il n'est rien tel que d'en
avoir. Aprs avoir t seize mois en Bretagne avec mon fils, j'ai trouv
que je devais aussi une visite  ma fille, sachant qu'elle n'allait
point cet hiver  Paris; et j'ai t si parfaitement bien reue d'elle
et de M. de Grignan, que si j'ai eu quelque fatigue, je l'ai entirement
oublie; et je n'ai senti que la joie et le plaisir de me trouver avec
eux. Ce trajet n'a point t dsapprouv de madame de Chaulnes, ni de
mesdames de Lavardin et de la Fayette, auxquelles je demande volontiers
conseil; de sorte que rien n'a manqu au bonheur ni  l'agrment de ce
voyage: vous y mettrez la dernire main en repassant par Grignan, o
nous allons vous attendre. L'assemble de nos petits tats est finie;
nous sommes ici seuls, en attendant que M. de Grignan soit en tat
d'aller  Grignan, et puis, s'il se peut,  Paris. Il a t men quatre
ou cinq jours fort rudement de la colique et de la fivre continue, avec
deux redoublements par jour. Cette maladie allait beau train, si elle
n'avait t arrte par les miracles ordinaires du quinquina; mais
n'oubliez pas qu'il a t aussi bon pour la colique que pour la fivre;
il faut donc se remettre. Nous n'irons  Aix qu'un moment pour voir la
petite religieuse de Grignan[753], et dans peu de jours nous serons pour
tout l'hiver  Grignan, o le petit colonel (_le marquis de Grignan_),
qui a son rgiment  Valence et aux environs, viendra passer six
semaines avec nous. Hlas! tout ce temps ne passera que trop vite; je
commence  soupirer douloureusement de le voir courir avec tant de
rapidit, j'en vois et j'en sens les consquences. Vous n'en tes pas
encore, mon _jeune_ cousin,  de si tristes rflexions.

J'ai voulu vous crire sur la mort de M. de Seignelai: quelle mort!
quelle perte pour sa famille et pour ses amis! On me mande que sa femme
est inconsolable, et qu'on parle de vendre Sceaux  M. le duc du Maine.
Oh! mon Dieu, que de choses  dire sur un si grand sujet! Mais que
dites-vous de sa dpouille sur un homme que l'on croyait dj tout
tabli[754]? Autre sujet de conversation; mais il ne faut faire 
prsent que la table des chapitres pour quand nous nous verrons. M. le
duc de Chaulnes nous a crit de fort aimables lettres, et nous donne une
esprance assez proche de le voir bientt  Grignan; mais auparavant il
me parat qu'il ne serait pas impossible d'envoyer enfin ces bulles si
longtemps attendues, et trop tt chantes; qui n'et pas cru que l'abb
de Polignac les apportait? Je n'ai jamais vu un enfant _si difficile 
baptiser_; mais enfin vous en aurez l'honneur, vous le mritez bien
aprs tant de peines; venez donc recevoir nos louanges. Je n'ose presque
vous parler de votre dmnagement de la rue du Parc-Royal pour aller
demeurer au Temple; j'en suis afflige pour vous et pour moi; je hais le
Temple autant que j'aime la desse (_madame de Coulanges_) qui veut
prsentement y tre honore; je hais ce quartier qui ne mne qu'
Montfaucon; j'en hais mme jusques  la belle vue dont madame de
Coulanges me parle; je hais cette fausse campagne, qui fait qu'on n'est
plus sensible aux beauts de la vritable, et qu'elle sera plus 
couvert des rigueurs du froid  Brvannes[755], qu' la ruelle de son
lit dans ce chien de Temple; enfin tout cela me dplat  mourir, et ce
qui est beau, c'est que je lui mande toutes ces improbations avec une
grossiret que je sens, et dont je ne puis m'empcher. Que ferez-vous,
mon pauvre cousin, loin des htels de Chaulnes, de Lamoignon, du Lude,
de Villeroi, de Grignan? comment peut-on quitter un tel quartier? Pour
moi, je renonce quasi  la desse; car le moyen d'accommoder ce coin du
monde tout cart avec mon faubourg Saint-Germain[756]? Au lieu de
trouver, comme je faisais, cette jolie madame de Coulanges sous ma main,
prendre du caf le matin avec elle, y courir aprs la messe, y revenir
le soir comme chez soi; enfin, mon pauvre cousin, ne m'en parlez point:
je suis trop heureuse d'avoir quelques mois pour m'accoutumer  ce
bizarre drangement; mais n'y avait-il point d'autre maison? et votre
cabinet, o est-il? y retrouverons-nous tous nos tableaux? Enfin Dieu
l'a voulu; car le moyen, sans cette pense, de vouloir s'en taire? Il
faut finir ce chapitre, mme cette lettre.

J'ai trouv Pauline tout aimable, et telle que vous me l'avez dpeinte.
Mandez-moi bien de vos nouvelles; je vous cris en dtail, car nous
aimons ce style, qui est celui de l'amiti. Je vous envoie cette lettre
par M. de Montmort, intendant  Marseille, autrefois M. du Fargis, qui
mangeait des tartelettes avec mes enfants; si vous le connaissez, vous
savez que c'est un des plus jolis hommes du monde, le plus honnte, le
plus poli, aimant  plaire et  faire plaisir, et d'une manire qui lui
est particulire; en un mot, il en sait assurment plus que les autres
sur ce sujet: je vous en ferai demeurer d'accord  Grignan, o je vais
vous attendre, mon cher cousin, avec une bonne amiti et une vritable
impatience.


  [753] Marie-Blanche d'Adhmar, religieuse aux Filles de Sainte-Marie.

  [754] M. de Pontchartrain, alors contrleur des finances, et depuis
  chancelier de France en 1699.

  [755] Maison de campagne de madame de Coulanges.

  [756] O demeurait madame de la Fayette, qu'elle allait voir souvent.




307.--DE Mme DE SVIGN A M. DE COULANGES.


  A Grignan, le 10 avril 1691.

Nous avons reu une lettre, du 31 mars, de notre cher ambassadeur; elle
est venue en sept jours; cette diligence est agrable, mais ce qu'il
nous mande l'est encore davantage; on ne peut crire plus
spirituellement. Ma fille prend le soin de lui rpondre; et comme je la
prie de lui envoyer le Saint-Esprit en diligence, non-seulement pour
faire un pape[757], mais pour finir promptement toutes sortes
d'affaires, afin de nous venir voir, elle m'assure qu'elle lui enverra
la prise de Nice en cinq jours de tranche ouverte, par M. de Catinat,
et que cette nouvelle fera le mme effet pour nos bulles.

Mais parlons de votre affliction d'avoir perdu cet aimable mnage[758],
qui a si bien clbr votre mrite en vers et en prose, tandis que vous
avez si bien senti l'agrment de leur socit. La douleur de cette
sparation est aise  comprendre; M. de Chaulnes ne veut pas que nous
croyions qu'il la partage avec vous; il ne faut pas qu'un ambassadeur
soit occup d'autres choses que des affaires du roi son matre, qui, de
son ct, prend Mons avec cent mille hommes d'une manire tout hroque,
allant partout, visitant tout, s'exposant trop. La politique du prince
d'Orange, qui prenait tranquillement des mesures, avec les princes
confdrs, pour le commencement du mois de mai, s'est trouve un peu
dconcerte de cette promptitude; il menace de venir au secours de cette
grande place; un prisonnier le dit ainsi au roi, qui rpondit
froidement: _Nous sommes ici pour l'attendre_. Je vous dfie d'imaginer
une rponse plus parfaite et plus prcise. Je crois donc, mon cher
cousin, qu'en vous mandant encore dans quatre jours cette belle
conqute[759], votre Rome ne sera point fche de vivre paternellement
avec son fils an. Dieu sait si notre ambassadeur soutiendra bien
_l'identit du plus grand roi du monde_, comme dit M. de Nevers!

Revenons un peu terre  terre. Notre petit marquis de Grignan tait all
 ce sige de Nice comme un aventurier, _vago di fama_. M. de Catinat
lui a fait commander plusieurs jours la cavalerie, pour ne le pas
laisser volontaire; ce qui ne l'a pas empch d'aller partout, d'essuyer
tout le feu, qui fut fort vif d'abord, de porter des fascines au petit
pas, car c'est le bel air; mais quelles fascines! toutes d'orangers, mon
cousin, de lauriers-roses, de grenadiers! ils ne craignaient que d'tre
trop parfums. Jamais il ne s'est vu un si beau pays, ni si dlicieux;
vous en comprenez les dlices par ceux d'Italie. Voil ce que M. de
Savoie a pris plaisir de perdre et de ruiner: dirons-nous que c'est un
habile politique? Nous attendons ce petit colonel[760], qui vient se
prparer pour aller en Pimont, car cette expdition de Nice n'est que
_peloter en attendant partie_; il ne sera plus ici quand vous y
passerez; mais savez-vous qui vous y trouverez? mon fils, qui vient
passer l't avec nous, et qui vient au-devant de son gouverneur sur les
pas de sa mre.

A propos de mre et de fils, savez-vous, mon cher cousin, que je suis
depuis dix ou douze jours dans une tristesse dont vous tes seul capable
de me tirer, pendant que je vous cris? C'est de la maladie extrme de
madame de Lavardin la douairire, mon intime et mon ancienne amie; cette
femme d'un si bon et si solide esprit, cette illustre veuve, qui nous
avait toutes rassembles sous son aile; cette personne, d'un si grand
mrite, est tombe tout d'un coup dans une espce d'apoplexie; elle est
assoupie, elle est paralytique, elle a une grosse fivre; quand on la
rveille, elle parle de bon sens, mais elle retombe; enfin, mon enfant,
je ne pouvais faire dans l'amiti une plus grande perte; je la sens
trs-vivement. Madame la duchesse de Chaulnes m'en apprend des
nouvelles, et en est trs-afflige; madame de la Fayette encore plus;
enfin, c'est un mrite reconnu, o tout le monde s'intresse comme  une
perte publique: jugez ce que ce doit tre pour toutes ses amies. On
m'assure que M. de Lavardin en est fort touch; je le souhaite, c'est
son loge que de regretter bien tendrement une mre  qui il doit, en
quelque sorte, tout ce qu'il est. Adieu, mon cher cousin, je n'en puis
plus; j'ai le coeur serr: si j'avais commenc par ce triste sujet, je
n'aurais pas eu le courage de vous entretenir.

Je ne parle plus du Temple, j'ai dit mon avis; mais je ne l'aimerai ni
ne l'approuverai jamais. Je ne suis pas de mme pour vous; car je vous
aime, et vous aimerai, et vous approuverai toujours.


  [757] Alexandre VIII tait mort depuis deux mois et quelques jours.

  [758] Le duc et la duchesse de Nevers.

  [759] La ville de Mons se rendit au roi le 9 de ce mme mois d'avril,
  aprs seize jours de tranche ouverte.

  [760] Le marquis de Grignan.




308.--DE Mme DE SVIGN A M. LE DUC DE CHAULNES.


  A Grignan, le 15 mai 1691.

Mais, mon Dieu, quel homme vous tes, mon cher gouverneur! on ne pourra
plus vivre avec vous; vous tes d'une difficult pour le pas, qui nous
jettera dans de furieux embarras. Quelle peine ne donntes-vous point
l'autre jour  ce pauvre ambassadeur d'Espagne? Pensez-vous que ce soit
une chose bien agrable de reculer tout le long d'une rue? Et quelle
tracasserie faites-vous encore  celui de l'empereur sur les franchises?
Ce pauvre sbirre si bien pousset en est une belle marque[761]; enfin,
vous tes devenu tellement pointilleux, que toute l'Europe songera 
deux fois comme elle se devra conduire avec Votre Excellence. Si vous
nous apportez cette humeur, nous ne vous reconnatrons plus. Parlons
maintenant de la plus grande affaire qui soit  la cour. Votre
imagination va tout droit  de nouvelles entreprises; vous croyez que le
roi, non content de Mons et de Nice, veut encore le sige de Namur:
point du tout; c'est une chose qui a donn plus de peine  Sa Majest et
qui lui a cot plus de temps que ses dernires conqutes; c'est la
dfaite des _fontanges_  plate couture: plus de coiffures leves
jusques aux nues, plus de _casques_, plus de _rayons_, plus de
_bourgognes_, plus de _jardinires_: les princesses ont paru de trois
quartiers moins hautes qu' l'ordinaire; on fait usage de ses cheveux,
comme on faisait il y a dix ans. Ce changement a fait un bruit et un
dsordre  Versailles qu'on ne saurait vous reprsenter. Chacun
raisonnait  fond sur cette matire, et c'tait l'affaire de tout le
monde. On nous assure que M. de Langle a fait un trait sur ce
changement pour envoyer dans les provinces: ds que nous l'aurons,
monsieur, nous ne manquerons pas de vous l'envoyer; et cependant je
baise trs-humblement les mains de Votre Excellence.

Vous aurez la bont d'excuser si ce que j'ajoute ici n'est pas crit
d'une main aussi ferme qu'auparavant: ma lettre tait cachete, et je
l'ouvre pour vous dire que nous sortons de table, o, avec trois Bretons
de votre connaissance, MM. du Cambout, de Trvigni et du Guesclin, nous
avons bu  votre sant en vin blanc, le plus excellent et le plus frais
qu'on puisse boire; madame de Grignan a commenc, les autres ont suivi:
la Bretagne a fait son devoir;  la sant de M. l'ambassadeur,  la
sant de madame la duchesse de Chaulnes! _tope_  notre cher gouverneur,
_tope_  la grande gouvernante! Monsieur, je vous fais raison. Enfin,
tant a t procd, que nous l'avons porte  M. de Coulanges; c'est 
lui de rpondre.


  [761] Voir le journal manuscrit de Dangeau, 31 juillet 1691. M. de
  Chaulnes tait ambassadeur  Rome.




309.--DE Mme DE SVIGN A M. DE COULANGES.


  A Grignan, le 26 juillet 1691.

Je suis tellement perdue de la nouvelle de la mort trs-subite de M. de
Louvois, que je ne sais par o commencer pour vous en parler. Le voil
donc mort, ce grand ministre, cet homme si considrable, qui tenait une
si grande place; dont _le moi_, comme dit M. Nicole, tait si tendu;
qui tait le centre de tant de choses! Que d'affaires, que de desseins,
que de projets, que de secrets, que d'intrts  dmler, que de guerres
commences, que d'intrigues, que de beaux coups d'checs  faire et 
conduire! Ah! mon Dieu, donnez-moi un peu de temps, je voudrais bien
donner un chec au duc de Savoie, un mat au prince d'Orange. Non, non,
vous n'aurez pas un seul, un seul moment. Faut-il raisonner sur cette
trange aventure? non, en vrit, il y faut rflchir dans son cabinet.
Voil le second ministre[762] que vous voyez mourir, depuis que vous
tes  Rome; rien n'est plus diffrent que leur mort, mais rien n'est
plus gal que leur fortune, et les cent millions de chanes qui les
attachaient tous deux  la terre.

Quant aux grands objets qui doivent porter  Dieu, vous vous trouvez
embarrass dans votre religion sur ce qui se passe  Rome et au
conclave: mon pauvre cousin, vous vous mprenez. J'ai ou dire qu'un
homme d'un trs-bon esprit tira une consquence toute contraire au sujet
de ce qu'il voyait dans cette grande ville: il en conclut qu'il fallait
que la religion chrtienne ft toute sainte et toute miraculeuse, de
subsister ainsi par elle-mme au milieu de tant de dsordres et de
profanations: faites donc comme lui, tirez les mmes consquences, et
songez que cette mme ville a t autrefois baigne du sang d'un nombre
infini de martyrs; qu'aux premiers sicles, toutes les intrigues du
conclave se terminaient  choisir entre les prtres celui qui paraissait
avoir le plus de zle et de force pour soutenir le martyre; qu'il y eut
trente-sept papes qui le souffrirent l'un aprs l'autre, sans que la
certitude de cette fin leur ft fuir ni refuser une place o la mort
tait attache: et quelle mort! Vous n'avez qu' lire cette histoire,
pour vous persuader qu'une religion subsistante par un miracle
continuel, et dans son tablissement et dans sa dure, ne peut tre une
imagination des hommes. Les hommes ne pensent pas ainsi: lisez saint
Augustin dans sa _Vrit de la religion_, lisez l'_Abbadie_[763], bien
diffrent de ce grand saint; mais trs-digne de lui tre compar, quand
il parle de la religion chrtienne: demandez  l'abb de Polignac s'il
estime ce livre. Ramassez donc toutes ces ides, et ne jugez point si
lgrement; croyez que, quelque mange qu'il y ait dans le conclave,
c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape; Dieu fait tout, il est
le matre de tout, et voici comme nous devrions penser: j'ai lu ceci en
bon lieu: _Quel mal peut-il arriver  une personne qui sait que Dieu
fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait?_ Voil sur quoi je vous
laisse, mon cher cousin.


  [762] M. de Seignelai tait mort l'anne prcdente.

  [763] Auteur d'un livre sur la _Vrit de la religion chrtienne_. Il
  tait protestant.




310.--DE Mme DE SVIGN A M. DE COULANGES, QUI TAIT ALORS A
ANCI-LE-FRANC, CHEZ Mme DE LOUVOIS.


  A Grignan, le 9 septembre 1694.

J'ai reu plusieurs de vos lettres, mon cher cousin; il n'y en a point
de perdues, ce serait grand dommage, elles ont toutes leur mrite
particulier, et font la joie de toute notre socit: ce que vous mettez
pour adresse sur la dernire, en disant adieu  tous ceux que vous
nommez, ne vous a brouill avec personne: _Au chteau royal de Grignan_.
Cette adresse frappe, donne tout au moins le plaisir de croire que, dans
le nombre de toutes les beauts dont votre imagination est remplie,
celle de ce chteau, qui n'est pas commune, y conserve toujours sa
place, et c'est un de ses plus beaux titres: il faut que je vous en
parle un peu, puisque vous l'aimez. Ce vilain degr par o l'on montait
dans la seconde cour,  la honte des _Adhmars_, est entirement
renvers, et fait place au plus agrable qu'on puisse imaginer; je ne
dis point grand, ni magnifique, parce que ma fille n'ayant pas voulu
jeter tous les appartements par terre, il a fallu se rduire  un
certain espace, o l'on a fait un chef-d'oeuvre. Le vestibule est beau,
et l'on y peut manger fort  son aise; on y monte par un grand perron;
les armes de Grignan sont sur la porte; vous les aimez, c'est pourquoi
je vous en parle. Les appartements des prlats, dont vous ne connaissez
que le salon, sont meubls fort honntement, et l'usage que nous en
faisons est trs-dlicieux. Mais puisque nous y sommes, parlons un peu
de la cruelle et continuelle chre que l'on y fait, surtout en ce
temps-ci; ce ne sont pourtant que les mmes choses qu'on mange partout,
des perdreaux, cela est commun; mais il n'est pas commun qu'ils soient
tous comme lorsqu' Paris chacun les approche de son nez en faisant une
certaine mine, et criant: Ah, quel fumet! sentez un peu; nous supprimons
tous ces tonnements; ces perdreaux sont tous nourris de thym, de
marjolaine, et de tout ce qui fait le parfum de nos sachets; il n'y a
point  choisir: j'en dis autant de nos cailles grasses, dont il faut
que la cuisse se spare du corps  la premire semonce (elle n'y manque
jamais), et des tourterelles toutes parfaites aussi. Pour les melons,
les figues et les muscats, c'est une chose trange: si nous voulions,
par quelque bizarre fantaisie, trouver un mauvais melon, nous serions
obligs de le faire venir de Paris; il ne s'en trouve point ici; les
figues blanches et sucres, les muscats comme des grains d'ambre que
l'on peut croquer, et qui vous feraient fort bien tourner la tte si
vous en mangiez sans mesure, parce que c'est comme si l'on buvait 
petits traits du plus exquis vin de Saint-Laurent: mon cher cousin,
quelle vie! vous la connaissez sous de moindres degrs de soleil; elle
ne fait point du tout souvenir de celle de la Trappe. Voyez dans quelle
sorte de dtail je me suis jete, c'est le hasard qui conduit nos
plumes; je vous rends ceux que vous m'avez mands, et que j'aime tant;
cette libert est assez commode, on ne va pas chercher bien loin le
sujet de ses lettres.

Je loue fort le courage de madame de Louvois d'avoir quitt Paris,
contre l'avis de tous ceux qui lui voulaient faire peur du mauvais air:
h, o est-il ce mauvais air? qui leur a dit qu'il n'est point  Paris?
Nous le trouvons quand il plat  Dieu, et jamais plus tt. Parlez-moi
bien de vos grandeurs de Tonnerre et d'Anci-le-Franc; j'ai vu ce beau
chteau, et une reine de Sicile sur une porte, dont M. de Noyon vient
directement[764]. Je vous trouve trop heureux; au sortir des dignits de
M. le duc de Chaulnes, vous entrez dans l'abondance et les richesses de
madame de Louvois; suivez cette toile si bienfaisante, tant qu'elle
vous conduira. Je le demandais l'autre jour  madame de Coulanges: elle
m'a parl de Carette; ah! quel fou!

Comment pourrons-nous passer de tout ceci, mon cher cousin, au marchal
d'Humires, le plus aimable, le plus aim de tous les courtisans. Il a
dit  M. le cur de Versailles: _Monsieur, vous voyez un homme qui s'en
va mourir dans quatre heures, et qui n'a jamais pens, ni  son salut,
ni  ses affaires_; il disait bien vrai, et cette vrit est digne de
beaucoup de rflexions: mais je quitte ce srieux, pour vous demander,
sur un autre ton srieux, si je ne puis pas assurer ici madame de
Louvois de mes trs-humbles services; elle est si honnte, qu'elle donne
toujours envie de lui faire exercer cette qualit. Mandez-moi qui est de
votre troupe, et me payez avec la monnaie dont vous vous servez
prsentement. Je suis aise que vous soyez plus prs de nous, sans que
cela me donne plus d'esprance; mais c'est toujours quelque chose. M.
de Grignan est revenu  Marseille; c'est signe que nous l'aurons
bientt. La flotte qui est vers Barcelone fait mine de prendre bientt
le parti que la saison lui conseille. Tout ce qui est ici vous aime et
vous embrasse chacun au _prorata_ de ce qui lui convient, et moi plus
que tous. M. de Carcassonne est charm de vos lettres.


  [764] Trait dirig contre la vanit de M. de Clermont-Tonnerre, vque
  de Noyon.




311.--DE Mme DE SVIGN A M. DE COULANGES.


  A Grignan, le 26 avril 1695.

Quand vous m'crivez, mon aimable cousin, j'en ai une joie sensible; vos
lettres sont agrables comme vous; on les lit avec un plaisir qui se
rpand partout; on aime  vous entendre, on vous approuve, on vous
admire, chacun selon le degr de chaleur qu'il a pour vous. Quand vous
ne m'crivez pas, je ne gronde point, je ne boude point; je dis, Mon
cousin est dans quelque palais enchant; mon cousin n'est point  lui;
on aura sans doute enlev mon pauvre cousin; et j'attends avec patience
le retour de votre souvenir, sans jamais douter de votre amiti; car le
moyen que vous ne m'aimiez pas? c'est la premire chose que vous avez
faite quand vous avez commenc d'ouvrir les yeux; et c'est moi aussi qui
ai commenc la mode de vous aimer et de vous trouver aimable; une amiti
si bien conditionne ne craint point les injures du temps. Il nous
parat que ce temps, qui fait tant de mal en passant sur la tte des
autres, ne vous en fait aucun; vous ne connaissez plus rien  votre
baptistaire; vous tes persuad qu'on a fait une trs-grosse erreur  la
date de l'anne; le chevalier de Grignan dit qu'on a mis sur le sien
tout ce qu'on a t du vtre, et il a raison; c'est ainsi qu'il faut
compter son ge. Pour moi, que rien n'avertit encore du nombre de mes
annes, je suis quelquefois surprise de ma sant; je suis gurie de
mille petites incommodits que j'avais autrefois; non-seulement j'avance
doucement comme une tortue, mais je suis prte  croire que je vais
comme une crevisse[765]: cependant je fais des efforts pour n'tre
point la dupe de ces trompeuses apparences, et dans quelques annes je
vous conseillerai d'en faire autant.

Vous tes  Chaulnes, mon cher cousin, c'est un lieu trs-enchant, dont
M. et madame de Chaulnes vont prendre possession; vous allez retrouver
les enfants de ces petits rossignols que vous avez si joliment chants;
ils doivent redoubler leurs chants, en apprenant de vous le bonheur
qu'ils auront de voir plus souvent les matres de ce beau sjour. J'ai
suivi tous les sentiments de ces gouverneurs; je n'en ai trouv aucun
qui n'ait t en sa place, et qui ne soit venu de la raison et de la
gnrosit la plus parfaite. Ils ont senti les vives douleurs de toute
une province qu'ils ont gouverne et comble de biens depuis vingt-six
ans; ils ont obi cependant d'une manire trs-noble; ils ont eu besoin
de leur courage pour vaincre la force de l'habitude, qui les avait comme
unis  cette Bretagne: prsentement ils ont d'autres penses; ils
entrent dans le got de jouir tranquillement de leurs grandeurs; je ne
trouve rien que d'admirable dans toute cette conduite; je l'ai suivie et
sentie avec l'intrt et l'attention d'une personne qui les aime, et qui
les honore du fond du coeur. J'ai mand  notre duchesse comme M. de
Grignan est  Marseille, et dans cette province sans aucune sorte de
dgots; au contraire, il parat, par les ordres du marchal de
Tourville, qu'on l'a mnag en tout; ce marchal lui demandera des
troupes quand il en aura besoin; et M. de Grignan, comme lieutenant
gnral des armes, commandera les troupes de la marine sous ce
marchal. Voil de quoi il est question; on veut agir, quoi qu'il en
cote. Je plains bien mon fils de n'avoir plus la douceur de faire sa
cour  nos anciens gouverneurs; il sent cette perte, comme il le doit.
Je suis en peine de madame de Coulanges, je m'en vais lui crire.
Recevez les amitis de tout ce qui est ici, et venez que je vous baise
des deux cts.


  [765] Moins d'un an aprs, elle n'existait plus.




312.--DE Mme DE SVIGN AU PRSIDENT DE MOULCEAU.


  A Grignan, ce 5 juin 1695.

J'ai dessein, monsieur, de vous faire un procs: voici comme je m'y
prends. Je veux que vous le jugiez vous-mme. Il y a plus d'un an que je
suis ici avec ma fille, pour qui je n'ai pas chang de got. Depuis ce
temps vous avez entendu parler, sans doute, du mariage du marquis de
Grignan avec mademoiselle de Saint-Amand. Vous l'avez vue assez souvent
 Montpellier pour connatre sa personne; vous avez aussi entendu parler
des grands biens de monsieur son pre; vous n'avez point ignor que ce
mariage s'est fait avec un assez grand bruit dans ce chteau que vous
connaissez. Je suppose que vous n'avez point oubli ce temps o commena
la vritable estime que nous avons toujours conserve pour vous. Sur
cela je mesure vos sentiments par les miens, et je juge que, ne vous
ayant point oubli, vous ne devez pas aussi nous avoir oublies.

J'y joins mme M. de Grignan, dont les dates sont encore plus anciennes
que les ntres. Je rassemble toutes ces choses, et de tout ct je me
trouve offense; je m'en plains  vos amis, je m'en plains  notre cher
Corbinelli, confident jaloux, et tmoin de toute l'estime et l'amiti
que nous avons pour vous; et enfin je m'en plains  vous-mme, monsieur.
D'o vient ce silence? est-ce de l'oubli? est-ce une parfaite
indiffrence? Je ne sais: que voulez-vous que je pense? A quoi ressemble
votre conduite? donnez-y un nom, monsieur; voil le procs en tat
d'tre jug. Jugez-le: je consens que vous soyez juge et partie.




313.--DE Mme DE SVIGN A M. DE SVIGN.


  A Grignan, le mardi 20 septembre 1695.

Vous voil donc  nos pauvres Rochers, mes chers enfants! et vous y
trouvez une douceur et une tranquillit exempte de tous devoirs et de
toute fatigue, qui fait respirer notre chre petite marquise. Mon Dieu!
que vous me peignez bien son tat et son extrme dlicatesse! j'en suis
sensiblement touche; et j'entre si tendrement dans toutes vos penses,
que j'en ai le coeur serr et les larmes aux yeux. Il faut esprer que
vous n'aurez, dans toutes vos peines, que le mrite de les souffrir avec
rsignation et soumission; mais si Dieu en jugeait autrement, c'est
alors que toutes les choses _impromises_ arriveraient d'une autre faon:
mais je veux croire que cette chre personne, bien conserve, durera
autant que les autres; nous en avons mille exemples. Mademoiselle de la
Trousse (_mademoiselle de Mri_) n'a-t-elle pas eu toute sorte de maux?
En attendant, mon cher enfant, j'entre avec une tendresse infinie dans
tous vos sentiments, mais du fond de mon coeur. Vous me faites justice
quand vous me dites que vous craignez de m'attendrir, en me contant
l'tat de votre me; n'en doutez pas, et que je n'y sois infiniment
sensible. J'espre que cette rponse vous trouvera dans un tat plus
tranquille et plus heureux. Vous me paraissez loin de penser  Paris
pour notre marquise. Vous ne voyez que Bourbon pour le printemps.
Conduisez-moi toujours dans tous vos desseins, et ne me laissez rien
ignorer de tout ce qui vous touche.

Rendez-moi compte d'une lettre du 23 d'aot et du 30. Il y avait aussi
un billet pour Galois, que je priais M. Branjon de payer. Rpondez-moi
sur cet article. Il est mari, le bon Branjon; il m'crit, sur ce sujet,
une fort jolie lettre. Mandez-moi si ce mariage est aussi bon qu'il me
le dit. C'est une parente de tout le parlement et de M. d'Harous.
Expliquez-moi cela, mon enfant. Je vous adressais aussi une lettre pour
notre abb Charrier. Il sera bien fch de ne plus vous trouver: et M.
de Toulon! vous dites fort bien sur ce boeuf, c'est  lui  le dompter,
et  vous  demeurer ferme comme vous tes. Renvoyez la lettre de l'abb
 Quimperl.

Pour la sant de votre pauvre soeur, elle n'est point du tout bonne. Ce
n'est plus de sa perte de sang, elle est passe; mais elle ne se remet
point, elle est toujours change  n'tre pas reconnaissable, parce que
son estomac ne se rtablit point, et qu'elle ne profite d'aucune
nourriture; et cela vient du mauvais tat de son foie, dont vous savez
qu'il y a longtemps qu'elle se plaint. Ce mal est si capital, que, pour
moi, j'en suis dans une vritable peine. On pourrait faire quelques
remdes  ce foie; mais ils sont contraires  la perte de sang, qu'on
craint toujours qui ne revienne, et qui a caus le mauvais effet de
cette partie afflige. Ainsi ces deux maux, dont les remdes sont
contraires, font un tat qui fait beaucoup de piti. On espre que le
temps rtablira ce dsordre: je le souhaite; et si ce bonheur arrive,
nous irons promptement  Paris. Voil le point o nous en sommes, et
qu'il faut dmler, et dont je vous instruirai trs-fidlement.

Cette langueur fait aussi qu'on ne parle point encore du retour des
guerriers. Cependant je ne doute pas que l'affaire[766] ne se fasse;
elle est trop engage: mais ce sera sans joie, et mme si nous allions 
Paris, on partirait deux jours aprs, pour viter l'air d'une noce et
les visites, dont on ne veut recevoir aucune: _chat chaud_, etc.

Pour les chagrins de M. de Saint-Amand, dont il a fait grand bruit 
Paris, ils taient fonds sur ce que ma fille ayant vritablement
prouv, par des mmoires qu'elle nous a fait voir  tous, qu'elle avait
pay  son fils neuf mille francs sur dix qu'elle lui a promis, et ne
lui en ayant par consquent envoy que mille, M. de Saint-Amand a dit
qu'on le trompait, qu'on voulait tout prendre sur lui, et qu'il ne
donnerait plus rien du tout, ayant donn les quinze mille francs du bien
de sa fille (qu'il a pays  Paris en fonds, et dont il a les terres
qu'on lui a donnes et dlaisses ici), et que c'tait  M. le marquis 
chercher son secours de ce ct-l. Vous jugez bien que quand ce
_ct-l_ a pay, cela peut jeter quelques petits chagrins; mais cela
s'est pass. M. de Saint-Amand a song, en lui-mme, qu'il ne lui serait
pas bon d'tre brouill avec ma fille. Ainsi il est venu ici, plus doux
qu'un mouton, ne demandant qu' plaire et  ramener sa fille  Paris; ce
qu'il a fait, quoiqu'en bonne justice elle dt nous attendre: mais
l'avantage d'tre loge, avec son mari, dans cette belle maison de M. de
Saint-Amand, d'y tre bien meuble, bien nourrie pour rien, a fait
consentir sans balancer  la laisser aller jouir de tous ces avantages;
mais ce n'a pas t sans larmes que nous l'avons vue partir; car elle
est fort aimable, et elle tait si fondue en pleurs en nous disant
adieu, qu'il ne semblait pas que ce ft elle qui partt, pour aller
commencer une vie agrable, au milieu de l'abondance. Elle avait pris
beaucoup de got  notre socit. Elle partit le premier de ce mois avec
son pre.

Croyez, mon fils, qu'aucun Grignan n'a dessein de vous faire des
finesses, que vous tes aim de tous, et que si cette bagatelle avait
t une chose curieuse, on aurait t persuad que vous y auriez pris
bien de l'intrt, comme vous avez toujours fait.

M. de Grignan est encore  Marseille; nous l'attendons bientt, car la
mer est libre; et l'amiral Russel, qu'on ne voit plus, lui donnera la
libert de venir ici.

Je ferai chercher les deux petits crits dont vous me parlez. Je me fie
fort  votre got. Pour ces lettres  M. de la Trappe, ce sont des
livres qu'on ne saurait envoyer, quoique manuscrits. Je vous les ferai
lire  Paris, o j'espre toujours vous voir: car je sens mille fois
plus l'amiti que j'ai pour vous, que vous ne sentez celle que vous avez
pour moi. C'est l'ordre, et je ne m'en plains pas.

Voil une lettre de madame de Chaulnes, que je vous envoie entire, par
confiance en votre sagesse. Vous vous justifierez des choses o vous
savez bien ce qu'il faut rpondre, et vous ne ferez point d'attention 
celles qui vous pourraient fcher. Pour moi, j'ai dit ce que j'avais 
dire, mais en attendant que vous me rpondissiez vous-mme sur ce que je
ne savais pas; et j'ai ajout que je vous manderais ce que cette
duchesse me mandait. crivez-lui donc tout bonnement comme ayant su de
moi ce qu'elle crit de vous. Aprs tout, vous devez conserver cette
liaison; ils vous aiment, et vous ont fait plaisir; il ne faut pas
blesser la reconnaissance. J'ai dit que vous tiez oblig 
l'intendant[767]. Mais je vous dis  vous, mon enfant, cette amiti ne
peut-elle compatir avec vos anciens commerces et du premier prsident et
du procureur gnral? Faut-il rompre avec ses vieux amis, quand on veut
mnager un intendant? M. de Pommereuil n'exigeait point cette conduite.
J'ai dit aussi qu'il vous fallait entendre, et qu'il tait impossible
que vous n'eussiez pas fait des compliments au procureur gnral sur le
mariage de sa fille. Enfin, mon enfant, dfendez-vous, et me dites ce
que vous aurez dit, afin que je vous soutienne.

Ceci est pour mon bon prsident:

J'ai reu votre dernire lettre, mon cher prsident; elle est aimable
comme tout ce que vous m'crivez. Je suis tonne que _Dupuis_ ne vous
rponde point, je crains qu'il ne soit malade.

Vous voil trop heureux d'avoir mon fils et notre marquise. Gouvernez-la
bien, divertissez-la, amusez-la; enfin, mettez-la dans du coton, et nous
conservez cette chre et prcieuse personne. Ayez soin de me faire
savoir de ses nouvelles; j'y prends un sensible intrt.

Mon fils me fait les compliments de _Pilois_[768] et des ouvriers qui
ont fini le labyrinthe. Je les reois, et je les aime, et les remercie.
Je leur donnerais de quoi boire si j'tais l.

Ma fille, et votre idole, vous aiment fort; et moi par-dessus tout.
Adieu, mon bon prsident: mon fils vous fera part de ma lettre.
J'embrasse votre tourterelle.


  [766] Le mariage de Pauline de Grignan avec le marquis de Simiane
  tait convenu: on n'attendait pour le clbrer que le retour du
  marquis, qui tait  l'arme.

  [767] Madame de Chaulnes se plaignait de ce que le marquis de Svign
  voyait plus l'intendant de la province que le premier prsident et le
  procureur gnral du parlement de Bretagne.

  [768] Jardinier des Rochers.




314.--DE Mme DE SVIGN A M. DE COULANGES.


  A Grignan, le 15 octobre 1695.

Je viens d'crire  notre duc et  notre duchesse de Chaulnes; mais je
vous dispense de lire mes lettres, elles ne valent rien du tout. Je
dfie tous vos bons tons, tous vos points et toutes vos virgules, d'en
pouvoir rien faire de bon: ainsi laissez-les l; aussi bien je parle 
notre duchesse de certaines petites affaires peu divertissantes. Ce que
vous pourriez faire de mieux pour moi, mon aimable cousin, ce serait de
nous envoyer, par quelque subtil enchantement, tout le sang, toute la
force, toute la sant, toute la joie que vous avez de trop, pour en
faire une transfusion dans la machine de ma fille. Il y a trois mois
qu'elle est accable d'une sorte de maladie qu'on dit qui n'est point
dangereuse, et que je trouve la plus triste et la plus effrayante de
toutes celles qu'on peut avoir. Je vous avoue, mon cher cousin, que je
m'en meurs, et que je ne suis pas la matresse de soutenir toutes les
mauvaises nuits qu'elle me fait passer; enfin, son dernier tat a t si
violent, qu'il en a fallu venir  une saigne du bras: trange remde,
qui fait rpandre du sang quand il n'y en a dj que trop de rpandu!
c'est brler la bougie par les deux bouts. C'est ce qu'elle nous disait;
car, au milieu de son extrme faiblesse et de son changement, rien n'est
gal  son courage et  sa patience. Si nous pouvions reprendre des
forces, nous prendrions bien vite le chemin de Paris; c'est ce que nous
souhaitons; et alors nous vous prsenterions la marquise de Grignan, que
vous deviez dj commencer de connatre, sur la parole de M. le duc de
Chaulnes, qui a fort galamment forc sa porte, et qui en a fait un fort
joli portrait. Cependant, mon cher cousin, conservez-nous une sorte
d'amiti, quelque indignes que nous en soyons par notre tristesse; il
faut aimer ses amis avec leurs dfauts; c'en est un grand que d'tre
malade: Dieu vous en prserve, mon aimable! J'cris  madame de
Coulanges sur le mme ton plaintif qui ne me quitte point; car le moyen
de n'tre pas aussi malade par l'esprit, que l'est dans sa personne
cette comtesse, que je vois tous les jours devant mes yeux? Madame de
Coulanges est bien heureuse d'tre hors d'affaire; il me semble que les
mres ne devraient pas vivre assez longtemps pour voir leurs filles dans
de pareils embarras; je m'en plains respectueusement  la Providence.

Nous venons de lire un discours qui nous a tous charms, et mme M.
l'archevque d'Arles, qui est du mtier: c'est l'oraison funbre de M.
de Fieubet, par l'abb Anselme. C'est la plus mesure, la plus sage, la
plus convenable et la plus chrtienne pice qu'on puisse faire sur un
pareil sujet; tout est plein de citations de la sainte criture,
d'applications admirables, de dvotion, de pit, de dignit, et d'un
style noble et coulant: lisez-la: si vous tes de notre avis, tant
mieux pour nous; et si vous n'en tes pas, tant mieux pour vous, en un
certain sens; c'est signe que votre joie, votre sant et votre vivacit
vous rendent sourd  ce langage: mais, quoi qu'il en soit, je vous donne
cet avis, puisqu'il est sr qu'on ne rit pas toujours; c'est une chanson
qui dit cette vrit.




315.--DE Mme DE SVIGN AU PRSIDENT DE MOULCEAU.


  A Grignan, mardi 10 janvier 1696.

J'ai pris pour moi les compliments qui me sont dus, monsieur, sur le
mariage de madame de Simiane, qui ne sont proprement que d'avoir
extrmement approuv ce que ma fille a dispos dans son esprit il y a
fort longtemps. Jamais rien ne saurait tre mieux assorti: tout y est
noble, commode et avantageux pour une fille de la maison de Grignan, qui
a trouv un homme et une famille qui comptent pour tout son mrite, sa
personne et son nom, et rien du tout le bien; et c'est uniquement ce qui
se compte dans tous les autres pays: ainsi on a profit avec plaisir
d'un sentiment si rare et si noble. On ne saurait mieux recevoir vos
compliments que M. et madame de Grignan les ont reus, ni conserver pour
votre mrite, monsieur, une estime plus singulire. Nous n'avons qu'un
sentiment sur ce sujet, et vous avez fait dans nos coeurs la mme
impression profonde que vous dites que nous avons faite sur vous: ce
coup double est bien heureux, c'est dommage qu'on ne s'en donne plus
souvent des marques. Votre style nous charme et nous plat; il vous est
particulier, et, plus que nous ne saurions vous le dire, dans notre
got; c'est dommage que nous n'ayons encore quatre ou cinq enfants 
marier. Il est triste de penser que nous ne reverrons jamais une seule
de vos aimables lettres; les traits que vous donnez  celle qui cache la
moiti de son esprit, et au degr de parent de l'autre, nous font voir
que vous seriez un bon peintre, si c'tait encore la mode des portraits.

C'est  vous, monsieur, qu'il faut souhaiter une longue vie, afin que le
monde jouisse longtemps de tant de bonnes choses: pour moi, je ne suis
plus bonne  rien; j'ai fait mon rle, et par mon got je ne
souhaiterais jamais une si longue vie: il est rare que la fin et la lie
n'en soit humiliante; mais nous sommes heureux que ce soit la volont de
Dieu qui la rgle, comme toutes les choses de ce monde: tout est mieux
entre ses mains qu'entre les ntres.

Vous me parlez de Corbinelli; je suis honteuse de vous dire que
m'crivant trs-peu, quoique nous nous aimions toujours cordialement, je
ne lui ai point parl de vous; ainsi son tort n'est pas si grand; je
m'en vais lui en crire sans lui parler d'autre chose: nous verrons si
c'est tout de bon que le crime de l'absence soit irrmissible auprs de
lui. Je ne le crois pas en me souvenant du got que je lui ai vu pour
vous: je serais quasi dans le mme cas  son gard, si j'tais encore
longtemps ici; mais il nous fera voir comme vous, monsieur, que le fond
de l'estime et de l'amiti se conserve, et n'est point incompatible avec
le silence; et c'est cette seule vrit qui peut me consoler du vtre.




316.--DE Mme DE SVIGN A M. DE COULANGES[769].


  A Grignan, le 29 mars 1696.

Toutes choses cessantes, je pleure et je jette les hauts cris de la mort
de Blanchefort, cet aimable garon, tout parfait, qu'on donnait pour
exemple  tous nos jeunes gens. Une rputation toute faite, une valeur
reconnue et digne de son nom, une humeur admirable pour lui (car la
mauvaise humeur tourmente), bonne pour ses amis, bonne pour sa famille;
sensible  la tendresse de madame sa mre, de madame sa grand'mre[770],
les aimant, les honorant, connaissant leur mrite, prenant plaisir 
leur faire sentir sa reconnaissance, et  les payer par l de l'excs de
leur amiti; un bon sens avec une jolie figure; point enivr de sa
jeunesse, comme le sont tous les jeunes gens, qui semblent avoir le
diable au corps: et cet aimable garon disparat en un moment, comme une
fleur que le vent emporte, sans guerre, sans occasion, sans mauvais air!
Mon cher cousin, o peut-on trouver des paroles pour dire ce que l'on
pense de la douleur de ces deux mres, et pour leur faire entendre ce
que nous pensons ici? Nous ne songeons pas  leur crire; mais si dans
quelque occasion vous trouvez le moment de nommer ma fille et moi, et
MM. de Grignan, voil nos sentiments sur cette perte irrparable. Madame
de Vins a tout perdu, je l'avoue[771]; mais quand le coeur a choisi
entre deux fils, on n'en voit plus qu'un. Je ne saurais parler d'autre
chose. Je fais la rvrence  la sainte et modeste spulture de madame
de Guise, dont le renoncement  celle des rois, ses aeux, mrite une
couronne ternelle[772]. Je trouve M. de Saint-Gran trop heureux; et
vous aussi, d'avoir  consoler madame sa femme: dites-lui pour nous tout
ce que vous trouverez  propos. Et pour madame de Miramion, cette mre
de l'glise, ce sera une perte publique[773]. Adieu, mon cher cousin, je
ne saurais changer de ton. Vous avez fait votre jubil. Le charmant
voyage de Saint-Martin a suivi de prs le sac et la cendre dont vous me
parliez. Les dlices dont M. et madame de Marsan jouissent prsentement
mritent bien que vous les voyiez quelquefois, et que vous les mettiez
dans votre hotte; et moi, je mrite d'tre dans celle o vous mettez
ceux qui vous aiment; mais je crains que vous n'ayez point de hotte pour
ces derniers.


  [769] Cette lettre est vraisemblablement la dernire que madame de
  Svign ait crite. Elle mourut le 17 d'avril.

  [770] La marchale de Crqui et madame du Plessis-Bellire.

  [771] Madame de Vins avait perdu son fils unique.

  [772] Elle avait voulu tre enterre aux Carmlites.

  [773] Madame de Miramion mourut  Paris; c'est une grande perte pour
  les pauvres,  qui elle faisait beaucoup de bien. Elle avait travaill
   beaucoup de bons tablissements de charit, qui presque tous avaient
  russi. Le roi l'aidait dans les bonnes oeuvres qu'elle faisait, et ne
  lui refusait jamais rien. (_Mmoires de Dangeau_, 24 mars 1696, tome
  II, page 41.)




317.--DE Mme LA COMTESSE DE GRIGNAN AU PRSIDENT DE MOULCEAU.


  Le 28 avril 1696.

Votre politesse ne doit point craindre, monsieur, de renouveler ma
douleur[774], en me parlant de la douloureuse perte que j'ai faite.
C'est un objet que mon esprit ne perd pas de vue, et qu'il trouve si
vivement grav dans mon coeur, que rien ne peut l'augmenter ni le
diminuer. Je suis trs-persuade, monsieur, que vous ne sauriez avoir
appris le malheur pouvantable qui m'est arriv, sans rpandre des
larmes; la bont de votre coeur m'en rpond. Vous perdez une amie d'un
mrite et d'une fidlit incomparables; rien n'est plus digne de vos
regrets: et moi, monsieur, que ne perd-je point! quelles perfections ne
runissait-elle point, pour tre  mon gard, par diffrents caractres,
plus chre et plus prcieuse! Une perte si complte et si irrparable ne
porte pas  chercher de consolation ailleurs que dans l'amertume des
larmes et des gmissements. Je n'ai point la force de lever les yeux
assez haut pour trouver le lieu d'o doit venir le secours; je ne puis
encore tourner mes regards qu'autour de moi, et je n'y vois plus cette
personne qui m'a comble de biens, qui n'a eu d'attention qu' me donner
tous les jours de nouvelles marques de son tendre attachement, avec
l'agrment de la socit. Il est bien vrai, monsieur, il faut une force
plus qu'humaine pour soutenir une si cruelle sparation et tant de
privations. J'tais bien loin d'y tre prpare: la parfaite sant dont
je la voyais jouir, un an de maladie qui m'a mise cent fois en pril,
m'avaient t l'ide que l'ordre de la nature pt avoir lieu  mon
gard. Je me flattais, je me flattais de ne jamais souffrir un si grand
mal; je le souffre, et le sens dans toute sa rigueur. Je mrite votre
piti, monsieur, et quelque part dans l'honneur de votre amiti, si on
la mrite par une sincre estime et beaucoup de vnration pour votre
vertu. Je n'ai point chang de sentiment pour vous depuis que je vous
connais, et je crois vous avoir dit plus d'une fois qu'on ne peut vous
honorer plus que je fais.

  _La comtesse_ DE GRIGNAN.


  [774] Madame de Svign tait morte le 17 avril, et l'on avait cach
  pendant quelques jours ce malheur  madame de Grignan.




318.--DE M. LE COMTE DE GRIGNAN A M. DE COULANGES.


  A Grignan, le 23 mai 1696.

Vous comprenez mieux que personne, monsieur, la grandeur de la perte que
nous venons de faire, et ma juste douleur. Le mrite distingu de madame
de Svign vous tait parfaitement connu. Ce n'est pas seulement une
belle-mre que je regrette, ce nom n'a pas accoutum d'imposer toujours;
c'est une amie aimable et solide, une socit dlicieuse. Mais ce qui
est encore bien plus digne de notre admiration que de nos regrets, c'est
une femme forte dont il est question, qui a envisag la mort, dont elle
n'a point dout ds les premiers jours de sa maladie, avec une fermet
et une soumission tonnante. Cette personne, si tendre et si faible pour
tout ce qu'elle aimait, n'a trouv que du courage et de la religion
quand elle a cru ne devoir songer qu' elle, et nous avons d remarquer
de quelle utilit et de quelle importance il est de se remplir l'esprit
de bonnes choses et de saintes lectures, pour lesquelles madame de
Svign avait un got, pour ne pas dire une avidit surprenante, par
l'usage qu'elle a su faire de ces bonnes provisions dans les derniers
moments de sa vie. Je vous conte tous ces dtails, monsieur, parce
qu'ils conviennent  vos sentiments, et  l'amiti que vous aviez pour
celle que nous pleurons: et je vous avoue que j'en ai l'esprit si
rempli, que ce m'est un soulagement de trouver un homme aussi propre que
vous  les couter, et  les aimer. J'espre, monsieur, que le souvenir
d'une amie qui vous estimait infiniment contribuera  me conserver dans
l'amiti dont vous m'honorez depuis longtemps; je l'estime et la
souhaite trop pour ne pas la mriter un peu. J'ai l'honneur, etc.


FIN.


       *       *       *       *       *


    Liste des modifications:

    Page   V: dploie remplac par dploient (Ces lettres, o se
                dploient toute son imagination et tout son coeur).
    Page  46: ajout d' (et puis s'est retourn en riant vers
                d'Artagnan).
    Page  82: faits remplac par fais (Je me fais des dragons).
    Page 107: Vivonnne par Vivonne (M. de Vivonne a bonne mmoire).
    Page 118, note 133: compte par comte (du comte de Bussy.)
    Page 166: Ces par C'est (C'est par ces mots que Neptune).
    Page 168: veillards par vieillards (des femmes et mme des
                vieillards).
    Page 176: 1621 par 1671 (Aux Rochers, dimanche 15 novembre
                1671.)
    Page 190: L'anglade par Langlade (c'est Langlade qui dit).
    Page 206: soise par sois (que j'en sois la confidente).
    Page 209: bizarrre par bizarre (cet vnement est bizarre).
    Page 209: selette par sellette (Madame de Courcelles sera
                bientt sur la sellette).
    Page 221: acccabl par accabl (Il est accabl de douleur).
    Page 259: isulte par insulte (nous faisions quelque insulte).
    Page 259: et et par et (madame de Richelieu et trois ou quatre
                dames).
    Page 264, note 359: I par Ier (au roi Franois Ier).
    Page 265: desssus par dessus (d'une toffe au-dessus du commun).
    Page 293: cachotant par cachottant (et en se cachottant il
                avait donn ses ordres).
    Page 307: n'aurait par m'aurait (cette folie m'aurait bien
                rjouie).
    Page 309: d'Ormessson par d'Ormesson (cousine de M.
                d'Ormesson).
    Page 326: 1975 par 1675 (dimanche 29 dcembre 1675.)
    Page 376: expce par espce (Il vint une espce d'honnte
                homme).
    Page 397: honnt par honntet (une sincrit et une
                honntet de l'ancienne chevalerie).
    Page 420: Faitez par Faites (Faites-vous envoyer promptement).
    Page 443: pusique par puisque (et puisque cette sant si
                prcieuse).
    Page 451: inconu par inconnu (que ce seul crime vous soit
                inconnu?)
    Page 518: et et par et (c'est une Furie, et c'est une
                injustice).
    Page 554: Saint-Brieux par Saint-Brieuc (mademoiselle de la
                Coste  Saint-Brieuc).
    Page 558: carrose par carrosse (embrassa toute la carrosse).
    Page 621: grapillant par grappillant (grappillant les endroits
                plaisants).





End of Project Gutenberg's Lettres de Madame de Svign, by Madame de Svign

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MADAME DE SVIGN ***

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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