The Project Gutenberg EBook of Anie, by Hector Malot

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Title: Anie
       Illustrated version

Author: Hector Malot

Illustrator: mile Bayard

Release Date: March 25, 2014 [EBook #45207]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANIE ***




Produced by Rnald Lvesque






[Illustration: anie-01-1]


ANIE

PAR

HECTOR MALOT

PARIS



PRFACE
de la version illustre.

 notre connaissance, il n'existe pas de version illustre de ce roman
dans le format livre-papier. Il a cependant t publi en format
feuilleton par l'_Illustration_ (journal hebdomadaire), entre le 21
fvrier et le 6 juin 1891 avec des illustrations d'mile Bayard et le
concours des graveurs de l'_Illustration_. Les bnvoles du PROJECT
GUTENBERG ont assembl les tranches de cette publication en un livre
lectronique, pour le bnfice des usagers de notre bibliothque en
ligne. Une couverture couleur a t produite  partir d'une de ces
gravures pour agrmenter cette version.

R. L.



PREMIRE PARTIE


Au balcon d'une maison du boulevard Bonne-Nouvelle, en hautes et larges
lettres dores, on lit: _Office cosmopolitain des inventeurs_; et sur
deux cussons en cuivre appliqus contre la porte qui, au premier tage
de cette maison, donne entre dans les bureaux, cette enseigne se trouve
rpte avec l'numration des affaires que traite l'office: _Obtention
et vente de brevets d'invention en France et  l'tranger; attaque et
dfense des brevets en tous pays; recherches d'antriorits; dessins
industriels; le Cosmopolitain, journal hebdomadaire illustr: M.
Chaberton, directeur._

Qu'on tourne le bouton de cette porte, ainsi qu'une inscription invite 
le faire, et l'on est dans une vaste pice partage par cages grilles,
que divise un couloir central conduisant au cabinet du directeur; un
tapis en caoutchouc (B.S.G.D.G.) va d'un bout  l'autre de ce couloir,
et par son amincissement il dit, sans qu'il soit besoin d'autres
indications, que nombreux sont ceux qui, happs par les engrenages du
brevet d'invention, engags dans ses laminoirs, passent et repassent par
ce chemin de douleurs, sans pouvoir s'en chapper, et reviennent l
chaque jour jusqu' ce qu'ils soient hachs, broys, rduits en pte et
qu'on ait exprim d'eux, au moyen de traitements perfectionns, tout ce
qui a une valeur quelconque, argent ou ide. Tant qu'il lui reste un
souffle la victime crie, se dbat, lutte, et aux guichets des cages
derrire lesquels les employs se tiennent impassibles, ce sont des
explications, des supplications ou des reproches qui n'en finissent pas;
puis l'puisement arrive; mais celle qui disparat est remplace par une
autre qui subit les mmes preuves avec les mmes plaintes, les mmes
souffrances, la mme fin, et celle-l par d'autres encore.

En gnral les clients du matin n'appartiennent pas  la mme catgorie
que ceux du milieu de la journe ou du soir.

A la premire heure, souvent avant que Barnab, le garon de bureau, ait
ouvert la porte et fait le mnage, arrivent les fivreux, les inquiets,
ceux que l'engrenage a dj saisis et ne lchera plus; de la priode des
grandes esprances ils sont entrs dans celle des difficults et des
procs; ils apportent des renseignements dcisifs pour leur affaire qui
dure depuis des mois, des annes, et va faire un grand pas ce jour-l;
ou bien c'est une nouvelle provision pour laquelle ils sont en retard et
qu'ils ont pu enfin se procurer le matin mme par un dernier sacrifice;
et, en attendant l'arrive des employs ou du directeur, ils content
leurs douleurs et leurs angoisses  Barnab qui les enveloppe de flots
de poussire soulevs par son balai.

Puis, aprs ceux-l, c'est l'heure de ceux qui, pour la premire fois,
tournent le bouton de l'office; vaguement ils savent que les brevets ou
les marques de fabrique doivent protger leur invention, ou assurer
ainsi la proprit de ses produits; et ils viennent pour qu'on claire
leur ignorance. Que faut-il faire? Ils ont toutes les confiances, toutes
les audaces, ports qu'ils sont sur les ailes de la fortune ou de la
gloire. Ne sont-ils pas srs de rvolutionner le monde avec leur
invention, qui va les enrichir, en mme temps qu'elle enrichira tous
ceux qui y toucheront? Et les millions roulent, montent, s'entassent,
blouissants, vertigineux.

--S'il faut prendre un brevet en Angleterre? dit M. Chaberton rpondant
 leurs questions; non seulement en Angleterre, mais aussi en Italie, en
Espagne, en Allemagne, en Europe, en Asie, en Amrique, partout o la
lgislation protectrice des brevets a pntr. Sans doute la dpense
peut tre gnante, alors surtout qu'on s'est puis dans de coteux
essais; mais ce n'est pas quand on touche au succs qu'on va le laisser
chapper.

Et, sortant de son cabinet, M. Chaberton amne lui-mme dans ses bureaux
ce nouveau client pour le confier  celui des employs qui guidera ses
pas dans la voie de la prise et de l'exploitation d'un brevet.

--Voyez Mr Barincq! Voyez Mr Spring! Voyez Mr Jugu.

Et le client admis dans la cage de celui  qui on le confie s'intresse,
ravi,  voir Mr Barincq, le dessinateur de l'office, traduire sur le
papier les ides plus ou moins vagues qu'il lui explique, ou Mr Spring
prparer devant lui les pices si importantes des patentes anglaises;
car, dans l'_Office cosmopolitain_, on opre sous l'oeil du client;
c'est mme l une des spcialits de la maison, grce  Mr Spring qui
crit avec une gale facilit le franais, l'anglais, l'allemand,
l'italien, l'espagnol, ayant roul par tous les pays avant de venir
chouer boulevard Bonne-Nouvelle; et aussi, grce  Mr Barincq qui sait
en quelques coups de crayon btir un rapide croquis.

Aprs une journe bien remplie qui n'avait gure permis aux employs de
respirer, les bureaux commenaient  se vider; il tait six heures
vingt-cinq minutes, et les clients qui tenaient  voir Mr Chaberton
lui-mme savaient par exprience que, quand la demie sonnerait, il
sortirait de son cabinet, sans qu'aucune considration pt le retenir
une minute de plus, ayant  prendre au passage l'omnibus du chemin de
fer pour s'en aller  Champigny, o, hiver comme t, il habite une
vaste proprit dans laquelle s'engloutit le plus gros de ses bnfices.

Bien que la besogne du jour ft partout acheve, et que Barnab ft dj
revenu de la poste o il avait t porter le courrier, les employs,
derrire leurs grillages, paraissaient tous appliqus au travail: le
patron allait passer en jetant de chaque ct des regards circulaires,
et il ne fallait pas qu'il pt s'imaginer qu'on ne ferait rien aprs son
dpart.

Quand le coup de la demie frappa, il ouvrit la porte de son cabinet, et
apparut coiff d'un chapeau rond, portant sur le bras un pardessus dont
la boutonnire tait dcore d'une rosette multicolore, sa canne  la
main; un client misrablement vtu le suivait et le suppliait.

--Barnab, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.

--C'est ce que je fais, monsieur.

En effet, post dans l'embrasure d'une fentre, le garon de bureau ne
quittait pas des yeux la chausse, qu'il dcouvrait au loin jusqu' la
descente du boulevard Montmartre, son regard passant librement  travers
les branches des marronniers et des paulownias qui commenaient  peine
 bourgeonner.

Cependant le client, sans lcher M. Chaberton, manoeuvrait de faon 
lui barrer le passage.

--Tchez donc, disait-il, de m'obtenir cinq mille francs de MM.
Strifler; ils gagnent plus de cinq cent mille francs par an avec mes
brevets; ils peuvent bien faire cela pour celui qui les leur a vendus.

--Ils rpondent qu'ils ont fait plus qu'ils ne devaient.

--Ce n'est pas  vous qu'ils peuvent dire cela; vous qui avez vu comme
ils m'ont saign  blanc; qu'ils m'abandonnent ces cinq mille francs, et
je renonce  toute autre rclamation; c'est plus d'un million que je
sacrifie.

--Monsieur Barincq, interrompit le directeur, o en est votre bois pour
le journal?

--J'avance, monsieur.

--Il faut qu'il soit fini ce soir.

--Je ne partirai pas sans qu'il soit termin.

--Je compte sur vous.

--Avec ces cinq mille francs, continuait le client, j'achve mon
appareil calorimtrique, qui sera certainement la plus importante de mes
inventions; son influence sur les progrs de notre artillerie peut tre
considrable: ce n'est pas seulement un intrt goste qui est en jeu,
le mien, que vous m'avez toujours vu prt  sacrifier, c'est aussi un
intrt patriotique.

--Vous vous ferez sauter, mon pauvre monsieur Rufin, avec vos
expriences sur les pressions des explosifs en vases clos.

--C'est bien de cela que j'ai souci!

--L'omnibus! cria le garon de bureau.

Mr Chaberton se dirigea vivement vers la porte, accompagn de son
client, et le silence s'tablit dans les bureaux, comme si les employs
attendaient un retour possible, quelque invraisemblable qu'il ft.

--Emball, le patron! cria Barnab rest  la fentre.

Mais tout  coup il poussa un cri de surprise.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Le vieux Rufin monte avec lui pour le raser jusqu' la gare.

Alors, instantanment, au silence succda un brouhaha de voix et un
tapage de pas, que dominait le chant du coq, pouss  plein gosier par
l'employ charg de la correspondance.

--Taisez-vous donc, monsieur Belmanires, dit le caissier en venant sur
le seuil de la pice qu'il occupait seul, on ne s'entend pas.

--Tant mieux pour vous.

--Parce que? demanda le caissier qui tait un personnage grave, mais
simple et bon enfant.

--Parce que, mon cher monsieur Morisette, si vous dtes des btises,
comme cela vous arrive quelquefois, on ne se fichera pas de vous.

Morisette resta un moment interloqu, se demandant videmment s'il
convenait de se fcher, et cherchant une rplique.

--Ah! que vous tes vraiment le bien nomm, dit-il enfin aprs un temps
assez long de rflexion.

C'tait prcisment parce qu'il s'appelait Belmanires que l'employ de
la correspondance affectait l'insolence avec ses camarades, cherchant en
toute occasion et sans motif  les blesser, afin qu'ils n'eussent pas la
pense de faire allusion  son nom, dont le ridicule ne lui laissait pas
une minute de scurit; un autre que lui ft peut-tre arriv  ce
rsultat avec de la douceur et de l'adresse, mais tant naturellement
grincheux, malveillant et brutal, il n'avait trouv comme moyen de se
protger que la grossiret; la rplique du caissier l'exaspra d'autant
plus qu'elle fut salue par un clat de rire gnral auquel Spring seul
ne prit pas part.

Mais l'amiti ou la bienveillance n'tait pour rien dans cette
abstention, et si Spring ne riait pas comme ses camarades de la rponse
de Morisette, et surtout de la mine furieuse de Belmanires, c'est qu'il
tait absorb dans une besogne dont rien ne pouvait le distraire. A
peine le patron avait-il t emball dans l'omnibus, comme disait
Barnab, que Spring, ouvrant vivement un tiroir de son bureau, en avait
tir tout un attirail de cuisine: une lampe  alcool, un petit plat en
fer battu, une fiole d'huile, du sel, du poivre, une ctelette de porc
frais enveloppe dans du papier et un morceau de pain; la lampe allume,
il avait pos dessus son plat aprs avoir vers dedans un peu d'huile,
et maintenant il attendait qu'elle ft chaude pour y tremper sa
ctelette; que lui importait ce qui se disait et se faisait autour de
lui? Il tait tout  son dner.

Ce fut sur lui que Belmanires voulut passer sa colre.

--Encore les malproprets anglaises qui commencent, dit-il en venant
appuyer son front contre le grillage de Spring.

--Ce n'tait pas des _malpropretais_, dit celui-ci froidement avec son
accent anglais.

--Pour le nez  _vo_, rpondit Belmanires en imitant un instant cet
accent, mais pour le nez  _moa_; et je dis qu'il est insupportable que
le mardi et le vendredi vous nous infectiez de votre sale cuisine.

--Vous savez bien que le mardi et le vendredi je ne peux pas rentrer
dner chez moi, puisque je travaille dans ce quartier.

--Vous ne pouvez pas dner comme tout le monde au restaurant?

--_No_.

L'nergie de cette rplique contrastait avec l'apparente insignifiance
de la question de Belmanires, et elle expliquait tout un ct des
habitudes mystrieuses de Spring obsd par une manie qui lui faisait
croire que la police russe voulait l'empoisonner. Pourquoi? Pourquoi la
police russe poursuivait-elle un sujet anglais? Personne n'en savait
rien. Rares taient ceux  qui il avait fait des confidences  ce sujet,
et jamais elles n'avaient t jusqu' expliquer les causes de la
perscution dont il tait victime; mais enfin cette perscution,
vidente pour lui, l'obligeait  toutes sortes de prcautions. C'tait
pour lui chapper qu'il avait successivement fui tous les pays qu'il
avait habits: Odessa, Gnes, Malaga, San-Francisco, Rotterdam,
Melbourne, Le Caire, et que maintenant  Paris il dmnageait tous les
mois pour dpister les mouchards, passant de Montrouge  Charonne, des
Ternes,  la Maison-Blanche. Et c'tait aussi parce qu'il se sentait
envelopp par cette surveillance, qu'il ne mangeait que les aliments
qu'il avait lui-mme prpars, convaincu que s'il entrait dans un
restaurant, un agent acharn  sa poursuite trouverait moyen de jeter
dans son assiette ou dans son verre une goutte de ces poisons terribles
dont les gouvernements ont le secret.

--Savez-vous seulement pourquoi vous ne pouvez pas dner au restaurant?
demanda Belmanires pour exasprer Spring.

--Je sais ce que je sais.

--Alors, vous savez que vous tes toqu.

--Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas.

Une voix sortit de la cage situe prs de la porte, celle de Barincq:

--Mr Spring a raison, chacun ses ides.

--Quand elles sont cocasses, on peut bien en rire sans doute.

--Riez-en tout bas.

--Ne perdez donc pas votre temps  faire le Don Quichotte gascon; vous
n'aurez pas fini votre bois et vous arriverez en retard  votre soire.

Abandonnant la cage de Spring, Belmanires vint se camper au milieu du
passage:

--Dites donc, messieurs, vous savez que c'est aujourd'hui que Mr Barincq
donne  danser dans les salons de la rue de l'Abreuvoir? Une soire
dansante rue de l'Abreuvoir,  Montmartre, dans les salons de Mr
Barincq, autrefois inventeur de son mtier, prsentement dessinateur de
l'office Chaberton, en voil encore une ide cocasse: Mr et Mme Barincq
de Saint-Christeau prient M*** de leur faire l'honneur de venir passer
la soire chez eux le mardi 4 avril  9 heures. On dansera. Non, vous
savez, ce que c'est drle; c'est  se rouler.

--Roulez-vous, dit le caissier, nous serons tous bien aises de voir a;
ne vous gnez pas.

--Barnab, balayez donc une place pour que M. Belmanires puisse se
rouler.

--Pourquoi ne nous avez-vous pas invits? demanda Belmanires sans
rpondre directement.

--On ne pouvait pas vous inviter, vous? rpondit l'employ au
contentieux qui jusque-l n'avait rien dit, occup qu'il tait  cirer
ses souliers.

--Parce que, monsieur Jugu?

--Parce que pour aller dans le monde il faut certaines manires.

Un rire courut dans toutes les cages.

Exaspr, Belmanires se demanda manifestement s'il devait assommer
Jugu; seulement la rplique qu'il fallait pour cela ne lui vint pas 
l'esprit; aprs un moment d'attente il se dirigea vers la porte avec
l'intention de sortir; mais, rageur comme il l'tait, il ne pouvait pas
abandonner ainsi la partie; on l'accuserait de lchet, on se moquerait
de lui lorsqu'il ne serait plus l; il revint donc sur ses pas:

--Certainement j'aurais t dplac dans les salons de M. et madame
Barincq de Saint-Christeau, dit-il en prenant un ton railleur; mais il
n'en et pas t de mme de M. Jugu; et assurment quand Barnab, qui va
ce soir faire fonction d'introducteur des ambassadeurs, aurait annonc
de sa belle voix enroue: M. Jugu il y aurait eu sensation dans les
salons, comme il convient pour l'entre d'un gentleman aussi pourri de
chic, aussi pschut; sans compter que ce haut personnage pouvait faire un
mari pour mademoiselle de Saint-Christeau.

--Monsieur, dit Barincq d'une voix de commandement, je vous dfends de
mler ma fille  vos sornettes.

--Vous n'avez rien  me dfendre ni  m'ordonner; et le ton que vous
prenez n'est pas ici  sa place. Peut-tre tait-il admissible quand
vous tiez M. de Saint-Christeau; mais maintenant que vous avez perdu
votre noblesse avec votre fortune pour devenir simplement le pre
Barincq, employ de l'office Chaberton ni plus ni moins que moi, il est
ridicule avec un camarade qui est votre gal. Quant  votre fille, j'ai
le droit de parler d'elle, de la juger, de la critiquer, mme de me
ficher d'elle...

--Monsieur!

--Oui, mon bonhomme, de me ficher d'elle, de la blaguer.... puisqu'elle
est une artiste. Quand par suite de malheurs, ils sont connus ici vos
malheurs, on laisse sa fille frquenter l'atelier Julian, et exposer au
Salon des petites machines pas mchantes du tout, pour lesquelles on
mendie une rcompense de tous les cts, on n'a pas de ces fierts-l.

--Taisez-vous; je vous dis de vous taire.

L'accent aurait d avertir Belmanires qu'il serait sage de ne pas
continuer; mais, avec le rle de provocateur qu'il prenait  chaque
instant, obir  cette injonction et t reculer et abdiquer;
d'ailleurs une querelle ne lui faisait pas peur, au contraire.

--Non, je ne me tairai pas, dit-il; non, non.

--Vous nous ennuyez, cria Morisette.

--Raison de plus pour que je continue; il est 6 heures 52 minutes, vous
en avez encore pour huit minutes, puisqu'il n'y en a pas un seul de vous
assez rsolu pour dguerpir avant que 7 heures n'aient sonn. C'est
Anie, n'est-ce pas, qu'elle se nomme votre fille, monsieur Barincq?

Barincq ne rpondit pas.

--En voil un drle de nom. Vous vous tes donc imagin, quand vous le
lui avez donn, que c'est commode un nom qui commence par Anie. Anie,
quoi? Anisette? Alors ce serait un qualificatif de son caractre. Ou
bien Anicroche qui serait celui de son mariage.

--Il y a encore autre chose qui commence par ani, interrompit un employ
qui n'avait encore rien dit.

--Quoi donc?

--Il y a animal qui est votre nom  vous.

--Monsieur Ladvenu, vous tes un grossier personnage.

--Vraiment?

--Il y a aussi animosit, dit Morisette, qui est le qualificatif de
votre nature; ne pouvez-vous pas laisser vos camarades tranquilles, sans
les provoquer ainsi  tout bout de champ; c'est insupportable d'avoir 
subir tous les soirs vos insolences, que vous trouvez peut-tre
spirituelles, mais qui pour nous, je vous le dis au nom de tous, sont
stupides.

Prcisment parce que tout le monde tait contre lui, Belmanires voulut
faire tte:

--Il y a aussi animation, continua-t-il en poursuivant son ide avec
l'obstination de ceux qui ne veulent jamais reconnatre qu'ils sont dans
une mauvaise voie; et c'est pour cela que je regrette de n'avoir pas t
invit rue de l'Abreuvoir, j'aurais t curieux de voir une jeune
personne qui se coiffe d'un bret bleu quand elle va  son atelier, ce
qui indique tout de suite du got et de la simplicit, manoeuvrer ce
soir pour pcher un mari...

Brusquement la porte de Barincq s'ouvrait, et, avant que Belmanires
revenu de sa surprise et pu se mettre sur la dfensive, il reut en
pleine figure un furieux coup de poing qui le jeta dans la cage de Jugu.

--Je vous avais dit de vous taire, s'cria Barincq.

Tous les employs sortirent prcipitamment dans le passage, et, avant
que Belmanires ne se ft relev, se placrent entre Barincq et lui.

Mais cette intervention ne paraissait pas bien utile, Belmanires
n'ayant videmment pas plus envie de rendre la correction qu'il avait
reue que Barincq de continuer celle qu'il avait commence.

--C'est une lchet, hurlait Belmanires, entre collgues! entre
collgues! sans prvenir.

Et du bras, mais  distance, il menaait ce collgue, en se dressant et
en renversant sa tte en arrire: videmment il eut pu tre redoutable
pour son adversaire, et, trapu comme il l'tait, carr des paules,
solidement assis sur de fortes jambes, g d'une trentaine d'annes
seulement, il et eu le dessus dans une lutte avec un homme de tournure
plus leste que vigoureuse; mais cette lutte il ne voulait certainement
pas l'engager, se contentant de rpter:

--C'est une lchet! Un collgue!

--Vous n'avez que ce que vous mritez, dit Morisette, M. Barincq vous
avait prvenu.

Spring seul n'avait pas boug; quand il eut aval le morceau qu'il tait
en train de manger, il sortit  son tour de son bureau, vint  Barincq,
et, lui prenant la main, il la secoua fortement:

--_All right_, dit-il.

Aussitt les autres employs suivirent cet exemple et vinrent serrer la
main de Barincq.

--N'taient vos cheveux gris, disait Belmanires de plus en plus
exaspr, je vous assommerais.

--Ne dites donc pas de ces choses-l, rpondit Morisette, on sait bien
que vous n'avez envie d'assommer personne.

--Insulter, oui, dit Ladvenu; assommer, non.

--Vous tes des lches, vocifra Belmanires, de vous mettre tous contre
moi.

--Dix manants contre un gentilhomme, dit Jugu en riant.

--Allons, gentilhomme, rapire au vent, cria Ladvenu.

Belmanires roulait des yeux furibonds, allant de l'un  l'autre,
cherchant une injure qui ft une vengeance;  la fin, n'en trouvant pas
d'assez forte, il ouvrit la porte avec fracas:

--Nous nous reverrons, s'cria-t-il en les menaant du poing.

--Esprons-le,  mon Dieu!

--Quel chagrin ce serait de perdre un collgue aimable comme vous!

--Tous nos respects.

--Prenez garde  l'escalier.

Ces mots tombrent sur lui drus comme grle avant qu'il et ferm la
porte.

--Messieurs, je vous demande pardon, dit Barincq quand Belmanires fut
parti.

--C'est nous qui vous flicitons.

--En entendant parler ainsi de ma fille, je n'ai pas t matre de moi;
m'attaquant dans ma tendresse paternelle, il devait savoir qu'il me
blessait cruellement.

--Il le savait, soyez-en sr, dit Jugu.

--Seulement je suppose, dit Spring la bouche pleine, qu'il n'avait pas
cru que vous iriez jusqu'au coup de poing.

--Et voil pourquoi nous ne pouvons que vous approuver de l'avoir donn,
dit Morisette,  qui ses fonctions et son ge confraient une sorte
d'autorit; esprons que la leon lui profitera.

--Si vous comptez l-dessus, vous tes naf, dit Ladvenu; le personnage
appartient  cette catgorie dont on rencontre des types dans tous les
bureaux, et qui n'ont d'autre plaisir que d'embter leurs camarades;
celui-l nous a embts et nous embtera tant que nous n'aurons pas, 
tour de rle, us avec lui du procd de Mr Barincq.

--Moi, je n'approuve pas le coup de poing, dit Jugu.

--Elle est bien bonne.

--Je parle en me mettant  la place de Mr Barincq.

--J'aurais cru que c'tait en vous mettant  celle de Belmanires.

--Expliquez-vous, philosophe.

--a agite la main, et cela ne va pas aider M. Barincq pour finir son
bois.

Le premier coup de 7 heures qui sonna au cartel interrompit ces propos;
avant que le dernier et frapp, tous les employs, mme Spring, taient
sortis, et il ne restait plus dans les bureaux que Barincq, qui s'tait
remis au travail, pendant que Barnab allumait un bec de gaz et achevait
son mnage  la hte, press, lui aussi, de partir.

Il fut bientt prt.

--Vous n'avez plus besoin de moi, monsieur Barincq?

--Non; allez-vous-en, et dnez vite; si vous arrivez  la maison avant
moi, vous expliquerez  madame Barincq ce qui m'a retenu, et lui direz
qu'en tous cas je rentrerai avant 8 heures et demie.

--N'allez pas vous mettre en retard, au moins.

--Il n'y a pas de danger que je fasse ce chagrin  ma fille.




II


Il croyait avoir du travail pour trois quarts d'heure, en moins d'une
demi-heure il eut achev son dessin, et quitta les bureaux  7 heures et
demie. Comme avec les jarrets qu'il devait  son sang basque il pouvait
faire en vingt minutes la course du boulevard Bonne-Nouvelle au sommet
de Montmartre, il ne serait pas trop en retard. Par le boulevard
Poissonnire, le faubourg Montmartre, il fila vite, ne ralentit point le
pas pour monter la rue des Martyrs, et escalada en jeune homme les
escaliers qui grimpent le long des pentes raides de la butte.

C'est tout au haut que se trouve la rue de l'Abreuvoir, qui, entre des
murs soutenant le sol mouvant de jardins plants d'arbustes, descend par
un trac sinueux sur le versant de Saint-Denis. Le quartier est assez
dsert, assez sauvage pour qu'on se croie  cent lieues de Paris.
Cependant la grande ville est l, au-dessous,  quelques pas, tout
autour au loin, et quand on ne l'aperoit pas par des chappes de vues
qu'ouvre tout  coup entre les maisons, une rue faisant office de
tlescope, on entend son mugissement humain, sourd et profond comme
celui de la mer, et dans ses fumes, de quelque ct que les apporte le
vent, on sent passer son souffle et son odeur.

Dans un de ces jardins s'lvent un long corps de btiment divis en une
vingtaine de logements, puis tout autour sur ses pentes accidentes
quelques maisonnettes d'une simplicit d'architecture qui n'a de
comparable que celles qu'on voit dans les botes de jouets de bois pour
les enfants: un cube allong perc de trois fentres au rez-de-chausse,
au premier tage, un toit en tuiles, et c'est tout. Des bosquets de
lilas les sparent les unes des autres en laissant entre elles quelques
plates-bandes, et un chemin recouvert de berceaux de vigne les dessert
suivant les mouvements du terrain; chacune a son jardinet; toutes
jouissent d'un merveilleux panorama,--leur seul agrment; celui qui
dtermine des gens aux jarrets solides et aux poumons vigoureux  gravir
chaque jour cette colline, sur laquelle ils sont plus isols de Paris
que s'ils habitaient Rouen ou Orlans.

Une de ces maisonnettes tait celle de la famille Barincq, mais les
charmes de la vue n'taient pour rien dans le choix que leur avaient
impos les durets de la vie. Ruins, expropris, ils se trouvaient sans
ressources, lorsqu'un ami que leur misre n'avait pas loign d'eux
avait offert la grance de cette proprit  Barincq, avec le logement
dans l'une de ces maisonnettes pour tout traitement; et telle tait leur
dtresse qu'ils avaient accept; au moins c'tait un toit sur la tte;
et, avec quelques meubles sauvs du naufrage, ils s'taient installs
l, en attendant, pour quelques semaines, quelques mois.

Semaines et mois s'taient changs en annes, et depuis plus de quinze
ans ils habitaient la rue de l'Abreuvoir, sans savoir maintenant s'ils
la quitteraient jamais.

Et cependant,  mesure que le temps s'coulait, les inconvnients de cet
isolement se faisaient sentir chaque jour plus durement, sinon pour le
pre qu'une longue course n'effrayait pas, au moins pour la fille. Quand
elle n'tait qu'une enfant, peu importait qu'ils fussent isols de
Paris; elle avait les jardins pour courir et pour jouer, travailler  la
terre, bcher, ratisser, faire de l'exercice en plein air, avec un
horizon sans bornes devant elle qui lui ouvrait les yeux et l'esprit,
tandis que sa mre la surveillait en rvant un avenir de justes
compensations que la fortune ne pouvait pas ne pas leur accorder. Le
soir, son pre, revenu du bureau, la faisait travailler, et comme il
savait tout, les lettres, les sciences, le dessin, la musique, elle
n'avait pas besoin d'autres matres; son ducation se poursuivait sans
qu'elle connt les tristesses et les dgots de la pension ou du
couvent.

[Illustration: anie-01-2]

Mais il tait arriv un moment o les leons paternelles ne suffisaient
plus; il fallait se prparer  gagner sa vie, et que ce qui avait t
jusque-l agrment devint mtier. Elle tait entre dans l'atelier
Julian, et chaque jour, par quelque temps qu'il ft, pluie, neige,
verglas, elle avait d descendre des hauteurs de Montmartre, par les
chemins glissants ou boueux, jusqu'au passage des Panoramas. Longue
tait la course, plus dure encore. Son pre la conduisait d'une main, la
couvrant de son parapluie ou la soutenant dans les escaliers, de l'autre
portant le petit panier dans lequel tait envelopp le djeuner qu'elle
mangerait  l'atelier: deux oeufs durs, ou bien une tranche de viande
froide, un morceau de fromage. Mais le soir, retenu bien souvent  son
bureau, il ne pouvait pas toujours la ramener; alors elle revenait
seule.

Quel souci et quelle inquitude pour un pre et une mre levs avec des
ides bourgeoises, de savoir leur fille toute seule dans les rues de
Paris; et une jolie fille encore, qui tirait les regards des passants
autant par la sduction de ses vingt ans que par l'originalit de la
tenue qu'elle avait adopte, sans que ni l'un ni l'autre eussent
l'nergie de la lui interdire: une jupe un peu courte retenue par une
ceinture bleue qui, le noeud fait, retombait le long de ses plis, une
veste courte ouvrant sur un gilet, et pour coiffure un bret, ce bret
que Belmanires lui avait reproch.

Sans doute, ce costume qui s'cartait des banalits de la mode tait
bien original pour la rue, alors surtout que celle qui le portait ne
pouvait passer nulle part inaperue; mais comment le lui dfendre! La
mre tait fire de la voir ainsi habille et trouvait qu'aucune fille
n'tait comparable  la sienne; le pre, mu. N'tait-ce pas, en effet,
 quelques modifications prs, pour le fminiser, le costume du pays
natal? quand il la regardait  quelques pas devant lui, svelte et
dgage, marcher avec la souplesse et la lgret qui sont un trait de
la race, son coeur s'emplissait de joie, et il ne pouvait pas la gronder
parce qu'elle tait fidle  son origine: il avait voulu qu'elle
s'appelt Anie qui tait depuis des sicles le nom des filles anes
dans sa famille maternelle, et  Paris Anie tait une sorte de panache
tout comme le bret bleu.

Ce n'tait pas seulement cette course du matin et du soir qui rendait la
rue de l'Abreuvoir difficile  habiter, c'tait aussi l'isolement dans
lequel elle plaait la mre et la fille pour tout ce qui tait relations
et invitations. Comment rentrer le soir sur ces hauteurs au pied
desquelles s'arrtent les omnibus! Comment demander aux gens de vous y
rendre les visites qu'on leur a faites!

Pendant les premires annes qui avaient suivi leur ruine, madame
Barincq ne pensait ni aux relations, ni aux invitations; crase par
cette ruine, elle restait enferme dans sa maisonnette, dsespre et
farouche, sans sortir, sans vouloir voir personne, trouvant mme une
sorte de consolation dans son isolement: pourquoi se montrer misrable
quand on ne devait pas l'tre toujours? Mais avec le temps ses
dispositions avaient chang: l'ennui avait pes sur elle moins lourd, la
honte s'tait allge, l'esprance en des jours meilleurs tait revenue.
D'ailleurs Anie grandissait, et il fallait penser  elle,  son avenir,
c'est--dire  son mariage.

Si le pre acceptait que sa fille dt travailler pour vivre et par un
mtier sinon par le talent s'assurer l'indpendance et la dignit de la
vie, il n'en tait pas de mme chez la mre. Pour elle c'tait le mari
qui devait travailler, non la femme, et lui seul qui devait gagner la
vie de la famille. Il fallait donc un mari pour sa fille. Comment en
trouver un rue de l'Abreuvoir, o ils taient aussi perdus qu'ils
l'eussent t dans une le dserte au milieu de l'Ocan? Certainement
Anie tait assez jolie, assez charmante, assez intelligente pour faire
sensation partout o elle se montrerait; mais encore fallait-il qu'on
et des occasions de la montrer.

Madame Barincq les avait cherches, et, comme aprs quinze ans
d'interruption il tait impossible de reprendre ses relations
d'autrefois, dans le monde dont elle avait fait partie, elle s'tait
contente de celles que le hasard, et surtout une volont constamment
applique  la poursuite de son but pouvaient lui procurer. Aprs ce
long engourdissement elle avait du jour au lendemain secou son apathie,
et ds lors n'avait plus eu qu'un souci: s'ouvrir des maisons quelles
qu'elles fussent o sa fille pourrait se produire, et amener chez elle
des gens parmi lesquels il y aurait chance de mettre la main sur un mari
pour Anie. Comme elle ne demandait  ceux chez qui elle allait ni
fortune, ni position, rien qu'un salon dans lequel on danst, elle avait
assez facilement russi dans la premire partie de sa tche; mais la
seconde, celle qui consistait  faire escalader les hauteurs de
Montmartre  des gens qui n'avaient pas de voitures, et qui pour la
plupart mme n'usaient des fiacres qu'avec une certaine rserve, avait
t plus dure.

Cependant elle tait arrive  ses fins en se contentant de deux soires
par an, fixes  une poque o l'on avait chance de ne pas rester en
dtresse sur les pentes de Montmartre, c'est--dire en avril et en mai,
quand les nuits sont plus clmentes, les rues praticables, et alors que
le jardin fleuri de la maisonnette donnait  celle-ci un agrment qui
rachetait sa pauvret. L'anne prcdente quelques personnes de l'espce
de celles qui ne connaissent pas d'obstacles quand au bout elles doivent
trouver une distraction, avaient risqu l'escalade, aussi esprait-elle
bien que cette anne, pour sa premire soire, ses invits seraient plus
nombreux encore, et que parmi eux se rencontrerait, un mari pour Anie.

[Illustration: anie-01-3]




III


Sous le ciel d'un bleu sombre les trois fentres du rez-de-chausse
jetaient des lueurs violentes qui se perdaient au milieu des lilas et le
long de l'alle dans l'air tranquille du soir, des lanternes de papier
suspendues aux branches illuminaient le chemin depuis la loge du
concierge jusqu' la maison, clairant de leur lumire orange les
fleurs printanires qui commenaient  s'ouvrir dans les plates-bandes.

Pendant de longues annes on tait entr directement dans la salle 
manger par une porte vitre s'ouvrant sur le jardin, mais quand madame
Barincq avait organis ses soires il lui avait fallu un vestibule
qu'elle avait trouv dans la cuisine devenue un _hall_, comme elle
voulait qu'on dit en insistant sur la prononciation hole. Et, pour que
cette transformation ft complte, le hall avait t meubl d'ustensiles
plus dcoratifs peut-tre qu'utiles, mais qui lui donnaient un
caractre: dans la haute chemine remplaant l'ancien fourneau, un grand
coquemar  biberon avec des armoiries quelconques sur son couvercle; et
aux murs des panoplies d'armes de thtre ou d'objets bizarres que les
grands magasins vendent aux amateurs atteints du mal d'exotisme.

Quand Barincq entra dans le hall dont la porte tait grande ouverte, un
feu de fagots venait d'tre allum sous le coquemar; peut-tre
n'tait-il pas trs indispensable par le temps doux qu'il faisait, mais
il tait hospitalier.

Au bruit de ses pas sa fille parut:

--Comme tu es en retard, dit-elle en venant au devant de lui, tu n'as
pas eu d'accident?

--J'ai t retenu par Mr Chaberton, rpondit-il en l'embrassant
tendrement.

--Retenu! dit madame Barincq, survenant, un jour comme aujourd'hui!

Il expliqua par quoi il avait t retenu.

--Je ne te fais pas de reproches, mais il me semble que tu devais
expliquer  Mr Chaberton que tu ne pouvais pas rester; ce n'est pas
assez de nous avoir laiss ruiner par lui: maintenant, comme un mouton,
tu supportes qu'il t'exploite misrablement.


[Illustration: anie-02-1]

Certes non, elle ne faisait pas de reproches  son mari, seulement
depuis vingt ans elle ne lui adressait pas une observation sans la
commencer par cette phrase qui, dans sa brivet, en disait long, car
enfin de combien de reproches n'et-elle pas pu l'craser si elle
n'avait pas t une femme rsigne?

--Tu n'as pas dn, n'est-ce pas? demanda Anie en interrompant sa mre.

--Non.

--Nous n'avons pas pu t'attendre.

--Je le pense bien; d'ailleurs j'avais charg Barnab de vous prvenir.

--M. Barnab se sera aussi laiss retenir, dit madame Barincq.

--Va dner, interrompit Anie.

Comme il se dirigeait vers la salle  manger qui faisait suite au hall,
sa femme le retint.

--Crois-tu que nous avons pu laisser la table servie? dit-elle; ton
dner est dans la cuisine.

--Au chaud, dit Anie.

--Je vais m'habiller dit madame Barincq qui tait en robe de chambre, je
n'ai que le temps avant l'arrive de nos invits.

Il passa dans la cuisine qui tait un simple appentis en planches avec
un toit de carton bitum, appliqu contre la maison, lors de la cration
du hall, et comme personne ne devait jamais pntrer dans cette pice,
l'ameublement en tait tout  fait primitif: une petite table, une
chaise, un fourneau conomique en tle mont sur trois pieds, dont le
tuyau sortait par un trou de la toiture, c'tait tout.

--Veux-tu prendre ton assiette dans le fourneau, dit Anie, je ne peux
pas entrer.

--Pourquoi donc?

Il se retourna vers elle, car bien qu'en arrivant il l'et embrasse
d'un tendre regard, en mme temps que des lvres, il n'avait vu d'elle
que les yeux et le visage sans remarquer la faon dont elle tait
habille; son examen rpondit  la question qu'il venait de lui
adresser.

Sa robe rose tait en papier  fleurs pliss, qu'une ceinture en moire
mas serrait  la taille, et avec une pareille toilette elle ne pouvait
videmment pas entrer dans l'troite cuisine o elle n'aurait pas pu se
retourner sans craindre de s'allumer au fourneau.

Ce fut cette pense qui instantanment frappa l'esprit du pre:

--Quelle folie! s'cria-t-il.

--Pourquoi folie?

--Parce que, si tu approches d'une lumire ou du feu, tu es expose au
plus effroyable des dangers.

--Je ne m'en approcherai pas.

--Qui peut savoir!

--Moi.

--Pense-t-on  tout?

--Quand on veut, oui; tu vois bien que je ne te sers pas ton dner. Sois
donc tranquille, et ne t'inquite que d'une chose: cela me va-t-il?
regarde un peu.

Elle recula jusqu'au milieu du hall, sous la lumire d'un petit lustre
hollandais en cuivre dont l'authenticit galait celle du coquemar.

--Eh bien? demanda-t-elle; puisqu'il est convenu qu'on portera ce soir
des toilettes de fantaisie, en pouvais-je inventer une plus originale,
et, ce qui a bien son importance pour nous, moins chre? tu sais, pas
ruineux le papier  fleurs.

Tout en mangeant sur le coin de la table la tranche de bouilli qu'il
avait tire du fourneau, il regardait par la porte reste ouverte sa
fille campe devant lui, et, bien que ses craintes ne fussent pas
chasses, il ne pouvait pas ne pas reconnatre que cette toilette ne ft
vraiment trouve  souhait pour rendre Anie tout  fait charmante. Il
n'avait certainement pas attendu jusque-l pour se dire qu'elle tait la
plus jolie fille qu'il et vue, mais jamais il n'avait t plus vivement
frapp qu'en ce moment par la mobilit ravissante de sa physionomie,
l'clair de son regard, la caresse de ses grands yeux humides, la
finesse de son nez, la blancheur, la fracheur de son teint, la
souplesse de sa taille, la lgret de sa dmarche.

Comme elle lisait ce qui se passait en lui, elle se mit  sourire:

--Alors tu ne grondes plus? dit-elle.

--Je le devrais.

--Mais tu ne peux pas. Sois tranquille, et dis-toi qu'aujourd'hui la
chance est avec nous. Pouvions-nous souhaiter une plus belle soire que
celle qu'il fait en ce moment, un ciel plus clair, un temps plus assur?
Personne ne nous manquera.

--Tu tiens donc bien  ce qu'il ne manque personne?

--Si j'y tiens! Mais est-ce que ce n'est pas prcisment parmi ceux qui
manqueraient que se trouverait mon futur mari?

--Peux-tu rire avec une chose aussi srieuse que ton mariage!

Elle quitta le milieu du hall et vint s'appuyer contre la porte de la
cuisine, de faon  tre plus prs de son pre, mieux avec lui, plus
intimement:

--Ne vaut-il pas mieux rire que de pleurer? dit-elle; d'ailleurs je ne
ris que du bout des lvres, et ce n'est pas sans motion, je t'assure,
que je pense  mon mariage. Pendant longtemps maman, qui me voit avec
des yeux que les autres n'ont pas sans doute, s'est imagine que je
n'aurais qu' me montrer pour trouver un mari, et elle me l'a dit si
souvent, que je l'ai cru comme elle; il y avait quelque part, n'importe
o, une collection de princes charmants qui m'attendaient. Le malheur
est que ni elle ni moi n'ayons pas trouv le chemin fleuri qui conduit 
ce pays de ferie, et que nous soyons restes rue de l'Abreuvoir, o
nous attendons des prtendants, s'il en vient, qui certainement ne
seront pas princes, et qui peut-tre ne seront mme pas charmants.

--S'ils ne sont pas charmants, tu ne les accepteras pas; qui te presse
de te marier?

--Tout; mon ge et la raison.

--A vingt et un ans il n'y a pas de temps de perdu.

--Cela dpend pour qui:  vingt ans une fille sans dot est une vieille
fille, tandis qu' vingt-quatre ans celle qui a une dot est encore une
jeune fille; or, je suis dans la classe des sans dot, et mme dans celle
des sans le sou.

--Voil pourquoi je voudrais qu'il n'y et point de hte dans ton choix.
Si tu es sans dot aujourd'hui, notre situation peut changer demain, ou,
pour ne rien exagrer, bientt. J'ai tout lieu de croire qu'on va
m'acheter le brevet de ma thire, et si ce n'est pas la fortune, au
moins est-ce l'aisance. Les expriences institues sur la ligne de l'Est
pour mon systme de suspension des wagons ont donn les meilleurs
rsultats et supprim toute trpidation: les ingnieurs sont unanimes 
reconnatre que mes menottes constituent une invention des plus utiles.
De ce ct nous touchons donc aussi au succs; et c'est ce qui me fait
te demander d'avoir encore un peu de patience.

--Je t'assure que je ne doute pas de l'excellence de tes inventions,
mais quand se raliseront-elles? Demain? Dans cinq ou six ans? Tu sais
mieux que personne qu'en fait d'inventions tout est possible, mme
l'invraisemblable. Dans six ans j'aurais vingt-sept ans, quel mari
voudrait de moi! Laisse-moi donc prendre celui que je trouverai, mme si
c'est demain, alors que je ne suis encore que la pauvre fille sans le
sou, qui n'a pas le droit de montrer les exigences qu'aurait la fille
d'un riche inventeur.

--As-tu donc des raisons de penser que parmi nos invits il y en ait qui
veuillent te demander?

--Il suffit qu'il puisse s'en trouver un pour que je souhaite que
celui-l ne soit pas empch de venir ce soir. L'anne dernire les
invitations avaient t faites de telle sorte que les jeunes gens ne
voulaient danser qu'avec les femmes maries, et les hommes maris
qu'avec les jeunes filles; cette anne les femmes maries tant rares,
il faudra bien que les jeunes gens viennent  nous, et j'espre que dans
le nombre il s'en rencontrera peut-tre un qui ne considrera pas le
mariage comme une charge au-dessus de ses forces. Je t'assure que je ne
serai ni difficile, ni exigeante; qu'il dise un mot, j'en dirai deux.

--Eh quoi! ma pauvre enfant, en es-tu l?

--L? c'est--dire revenue des grandes esprances de maman? Oui. C'est
peut-tre drle que ce soit la fille et non la mre qui jette un clair
regard sur la vie, cependant c'est ainsi. Du jour o j'ai compris que je
devais me marier, j'ai fait mon deuil de mes ides et de mes rves de
petite fille, et c'est au mariage lui-mme que je me suis attache, plus
qu'au mari. Te dire que j'ai accept cela gaiement ou indiffremment ne
serait pas vrai; il m'en a cot, beaucoup mme, mais je ne suis pas de
celles qui ferment les yeux obstinment parce que ce qu'elles voient
leur dplat, les blesse ou les inquite. J'ai reu ainsi plus d'une
leon. La mort de M. Touchard a t la plus forte. On pouvait croire
qu'il vivrait jusqu' quatre-vingt-dix ans et marierait ses filles comme
il voudrait. Il est mort  cinquante-cinq, et Berthe chante dans un
caf-concert de Toulon; Amlie, dans un de Bordeaux. Que
deviendrions-nous si nous te perdions? Je n'aurais pas mme la ressource
de Berthe et d'Amlie, puisque je ne sais pas chanter.

--Ne parle pas de cela, c'est mon angoisse.

--Il faut bien que je te dise pourquoi je tiens  me marier, que tu ne
croies pas que c'est par toquade, ou pour me sparer de toi. Assure que
nous vivrons encore longtemps ensemble, je t'assure que j'attendrais
bien tranquillement qu'un mari se prsente sans me plaindre de la
mdiocrit de notre existence. Mais cette assurance je ne peux pas
l'avoir, pas plus que tu ne peux me la donner. Des gens que nous
connaissons, M. Touchard tait le plus solide, ce qui n'a pas empch
que la maladie l'emporte. Qu'adviendrait-il de nous? Pas un sou, pas
d'appui  demander, puisque nous n'avons d'autres parents que mon oncle
Saint-Christeau, qui ne ferait rien pour nous, n'est-ce pas?

--Hlas!

--Alors comprends-tu que l'ide de mariage me soit entre dans la tte?

--Tu as un outil dans les mains, au moins.

--Mais non, je n'en ai pas, puisque je n'ai pas de mtier. Du talent, un
tout petit, tout petit talent, peut-tre. Et encore cela n'est pas
prouv. Ce qui l'est, c'est que je fais difficilement des choses faciles
quand, pour gagner notre vie, ce serait prcisment le contraire que je
devrais faire. Donc il me faut un mari, et, si je peux esprer en
trouver un, ne pas laisser passer l'ge o j'ai encore de la fracheur
et de la jeunesse. Voil pourquoi je suis presse; pour cela et non pour
autre chose, car tu dois bien penser que je ne suis pas assez folle pour
m'imaginer que ce mari va me donner une existence large, facile,
mondaine, qui ralise des rves que j'ai pu faire autrefois, mais qui
maintenant sont envols. Ce que je lui demande  ce mari, c'est d'tre
simplement l'appui dont je te parlais tout  l'heure, et de m'empcher
de tomber dans la misre noire dont j'ai une peur horrible, ou de rouler
dans les aventures de Berthe et d'Amlie Touchard dont j'ai plus
grand'peur encore. La vie que cela nous donnera sera ce qu'elle sera, et
je m'en contenterai; il m'aidera, je l'aiderai; il travaillera, je
travaillerai, et comme, revenue de mes hautes esprances, j'aurai le
droit d'abandonner le grand art pour le mtier, je pourrai gagner
quelque argent qui sera utile dans notre mnage. Ce mari est-il
introuvable? J'imagine que non.

--As-tu quelqu'un en vue?

--Dix, vingt, ceux que je connais, et surtout ceux que je ne connais
pas, mais sans rien de prcis, bien entendu. Juliette doit amener des
amis de son frre et ceux-ci des camarades de bureau. Employs des
finances, employs de la Ville, c'est en eux que j'espre; plusieurs qui
crivent dans les journaux se feront une position plus tard; pour le
moment leurs ambitions sont modestes et dans le nombre il peut s'en
rencontrer, je ne dis pas beaucoup, mais un me suffit, qui comprenne
qu'une femme intelligente sans le sou est quelquefois moins chre pour
un mari qu'une autre qui aurait des gots et des besoins en rapport avec
sa dot. Si je trouve celui-l, s'il ne me rpugne pas trop, s'il
apprcie  sa juste valeur ma robe en papier... si... si... mon mariage
est fait: tu vois donc qu'avec toutes ces conditions il ne l'est pas
encore.

Tout cela avait t dit avec un enjouement voulu qui pouvait tromper un
indiffrent, mais non un pre; aussi l'coutait-il mu et angoiss, sans
penser  manger, ne la quittant pas des yeux, cherchant  lire en elle
et  apprcier la gravit de l'tat que ces paroles lui rvlaient.

Madame Barincq en descendant de sa chambre les interrompit:

--Comment! s'cria-t-elle en trouvant son mari attabl, tu n'as pas
encore fini! et toi, Anie, tu bavardes avec ton pre au lieu de le
presser de manger.

--J'ai fini, dit il en s'emplissant la bouche.

--Eh bien, range ton assiette, que Barnab trouve tout en ordre, et va
t'habiller, tu ne seras jamais prt; n'entre pas dans la chambre, ta
chemise et tes vtements sont dans le dbarras.

--Je te nouerai ta cravate, dit Anie.

--Est-ce que tu crois que je n'ai pas le temps de fumer une pipe?
demanda-t-il en s'adressant  sa femme.

--Il ne manquerait plus que a.

--Dans le jardin?

--Devant la colre de sa mre, Anie intervint.

--On peut arriver d'un moment  l'autre, dit-elle.

--Alors je vais m'habiller.

--Il y a longtemps que cela devrait tre fait, dit madame Barincq.

A ce moment on entendit un bruit de pas lourds, crasant le gravier du
chemin, et Barnab parut sur le seuil du hall, tenant  la main un
papier bleu.

--Une dpche qui vient d'arriver, et que la concierge m'a remise pour
vous, monsieur Barincq, dit-il.

Mais ce fut madame Barincq qui la prit et l'ouvrit.

--Qui nous manque de parole? demanda Anie.

--Ce n'est pas d'un invit, dit madame Barincq aprs un moment de
silence.

--Alors?

Au lieu de rpondre  sa fille, elle se tourna vers son mari.

--Ton frre est mort.

Elle lui tendit la dpche:

--Gaston! s'cria-t-il d'une voix qui se brisa dans sa gorge.

Ce fut d'une main tremblante qu'il prit la dpche.

Triste nouvelle  t'apprendre; Gaston mort subitement  quatre heures
d'une embolie; funrailles fixes  aprs-demain, onze heures, sauf
contre-ordre; fais faire invitations en ton nom.

RBNACQ.

--Mon pauvre Gaston, dit-il en se laissant tomber sur une chaise.

Sa femme le regarda avec un tonnement ml de colre.

--Tu vas pleurer ton frre, maintenant, dit-elle, un goste, avec qui
tu es fch depuis dix-huit ans et dont tu n'hrites pas.

--Il n'en est pas moins mon frre; dix-huit annes de brouille
n'effacent pas quarante ans d'amiti fraternelle.

--Elle a t jolie l'amiti fraternelle, qui nous a abandonns le jour
o nous avons eu besoin d'elle!

--Tu sais bien que Gaston tait d'un caractre entier, qui ne pardonnait
pas les torts qu'on avait envers lui.

--Ni surtout ceux qu'il avait envers les autres; ton frre a t indigne
envers nous, et plus encore envers Anie qui, elle, ne lui avait rien
fait; n'aurait-il pas d lui laisser sa fortune?

--Sais-tu s'il ne la lui a pas laisse?

--Est-ce que Rbnacq ne te le dirait pas? notaire de ton frre, son
ami, son conseil, il connat ses affaires: s'il se tait sur elles, c'est
que, de ce ct, il n'aurait que de tristes nouvelles  t'apprendre,
c'est--dire l'existence d'un testament qui nous dshrite.

--Il fait faire les invitations en mon nom.

--Seraient-elles dcentes au nom du btard de ton frre? Si nous ne
sommes pas la famille pour l'hritage, on ne peut pas nous empcher de
l'tre pour les invitations, et l'on se sert de nous; elles seraient
vraiment jolies celles qui seraient faites de la part de M. Valentin
Sixte, capitaine de dragons, fils naturel du dfunt, et un fils naturel
non reconnu encore. Si, avec ta tte toujours tourne  l'esprance et
aux illusions, tu t'es imagin que tu pouvais hriter de ton frre,
parce qu'il tait ton frre, tu t'es abus une fois de plus: quand vous
vous tes fchs, il t'a bien dit que tu n'aurais jamais rien de lui
sois tranquille, il a tenu sa parole; et le notaire Rbnacq a aux mains
un bon testament qui institue le capitaine Sixte lgataire universel.

--Pourquoi Rbnacq ne le dit-il pas?

--Dans l'esprance de t'avoir  l'enterrement.

--N'y serais-je pas all quand mme j'aurais eu la certitude du
testament?

--Tu veux aller  cet enterrement?

--Admets-tu que j'y manque?

Aprs avoir remis la dpche qu'il apportait, Barnab tait entr dans
la cuisine, et il y restait immobile, ne sachant que faire, coutant
sans en avoir l'air ce qui se disait dans le hall; au lieu de rpondre 
son mari, madame Barincq vint  la porte de la cuisine:

--En attendant qu'on arrive, prparez vos verres et vos plateaux,
dit-elle, ne laissez pas le feu s'teindre; vous ne ferez pas chauffer
le chocolat avant minuit.

Revenant dans le hall, elle fit signe  son mari de la suivre, et passa
dans la salle  manger, puis dans le salon d'o le bruit des voix ne
pouvait pas arriver jusqu' la cuisine.

--Qu'est-ce que c'est que cette folie? demanda-t-elle.

--Quelle folie?

--Celle de vouloir assister  l'enterrement?

--N'est-ce pas tout naturel?

--Naturel d'aller  l'enterrement de quelqu'un avec qui on avait rompu
toutes relations, non; qui pendant dix-huit ans ne vous a pas donn
signe de vie bien qu'il vous st dans une position gne, alors que lui
jouissait de cinquante mille francs de rente! Non, non, mille fois non.

--Tout ce que tu diras ne fera pas que nous n'ayons t frres, que nous
ne nous soyons aims dans nos annes de jeunesse, et qu'au jour de sa
mort le souvenir de nos diffrends s'efface pour ne laisser vivace et
douloureux que celui de notre affection fraternelle. Il n'tait pas ton
frre, je comprends que tu parles de lui avec cette indiffrence; il
tait le mien, je le pleure.

--Pleure-le tant que tu voudras, pourvu que ce soit en dedans et que tu
n'attristes pas notre fte.

--Tu veux!

--Quoi?

Il resta un moment sans rpondre, stupfait.

--Comme je vais partir, je ne vous attristerai pas.

--Partir!

--Par le train de onze heures.

--Tu es fou.

Il ne rpondit pas et regarda sa fille les yeux noys de larmes.

--Et comment comptes-tu partir? Avec quel argent? Je te prviens qu'il
me reste quinze francs; et ils sont pour Barnab. D'ailleurs, si tu
partais, qui ferait danser notre monde?

--Tu veux faire danser!

--Pouvons-nous prvenir nos invits? D'une minute  l'autre ils vont
arriver. Est-il possible de les renvoyer? En tout cas, alors mme que
cela serait possible, je ne le ferais pas: nous nous sommes impos assez
de sacrifices en vue de cette soire, pour ne pas les perdre.
D'ailleurs, qui la connat cette dpche?

--Nous.

--Eh bien, faisons comme si nous ne la connaissions pas, ce sera la mme
chose.

--Pour toi peut-tre qui n'aimais pas Gaston; pour Anie aussi qui ne se
souvient gure de son oncle...

--C'est l sa condamnation.

--... Mais, pour moi, crois-tu que, sous le coup de cette mort, je
pourrais montrer  tes invits un visage affable?

--Avant de penser  ton frre, tu penseras  ta fille, je l'espre, et
tu te feras le visage que tu dois montrer dans une fte qui est donne
pour elle; si c'est beau d'tre frre, c'est mieux d'tre pre; si c'est
bien d'tre tendre aux morts, c'est mieux de l'tre aux vivants. Je
t'engage donc  rflchir, ou plutt  te dpcher d'aller t'habiller.

Comme il ne bougeait pas, elle se tourna vers sa fille:

--Parle  ton pre, dit-elle, fais-lui entendre raison, si tu peux, moi
j'y renonce.

Les quittant elle retourna dans la cuisine donner ses derniers ordres 
Barnab.

Aprs un moment de silence il tendit la main  sa fille:

--J'aurais voulu ne pas t'attrister, dit-il, mais c'est plus fort que
moi; je ne peux pas ne pas penser  cette mort sans une sorte
d'anantissement, comme je ne peux pas me voir condamn  rester ici
sans rvolte; et pourtant, tu sais si je suis un rvolt. Depuis vingt
ans j'ai terriblement souffert de la pauvret, mais jamais  coup sr
autant qu'en cette soire, en t'entendant parler de ton mariage, comme
tu l'as fait tout  l'heure, et maintenant en restant l impuissant...
Ah! ma chre enfant, qu'on est malheureux, humili dans sa dignit,
atteint au plus profond de sa tendresse de ne pouvoir rien pour ceux
qu'on aime! Et c'est l mon cas:  la mme heure je te vois prte  te
jeter dans le mariage comme dans le suicide parce que, misrables que
nous sommes, tu dsespres de l'avenir; et d'autre part je ne peux pas
davantage donner  mon frre un dernier tmoignage d'affection. Ah!
misre, que tu es dure  ceux que tu accables!

Il s'arrta, et, attirant sa fille, il l'embrassa:

--Comprends-tu qu'il n'y a rien  me dire, et que, si mes yeux sont
attrists, ce n'est pas ma faute?

Un bruit de voix se fit entendre dans la salle.

--Va recevoir tes invits, dit-il, moi je monte m'habiller.




IV


Il avait rapidement grimp les marches raides de l'escalier afin de
revenir au plus vite, mais sa toilette lui prit plus de temps qu'il
n'aurait voulu, car lorsqu'il essaya de boutonner sa chemise la nacre
use par les blanchissages s'mietta dans ses doigts, et il dut coudre
un nouveau bouton: quand sa femme et sa fille s'occupaient  recevoir
leurs invits, il n'allait pas appeler l'une ou l'autre  son secours.
D'ailleurs, avec son vieux linge il tait habitu  ce que pareil
accident lui arrivt; et dans cette petite pice encombre de malles, de
caisses, de cartons, qui lui servait de cabinet de toilette, il savait
o trouver des aiguilles et du fil.

En redescendant, comme il passait devant un petit appentis dont Anie
avait fait son atelier en l'ornant avec quelques morceaux de peluche et
de soie, il vit sa fille devant le tableau qu'elle venait d'achever,
ayant prs d'elle un petit homme jeune encore, mais chauve et 
lunettes, qu'il reconnut pour Ren Florent, le rdacteur en chef de la
_Butte_. Depuis quinze jours on parlait de cette visite du journaliste.
Viendrait-il? ne viendrait-il point? Bien que sa critique ft hargneuse
et mprisante, ngative avec outrecuidance quand elle n'tait pas
bassement envieuse; bien que la _Butte_, petit journal de quartier, ne
ft gure lu qu' Montmartre ou aux Batignolles, pour ses personnalits
et ses mchancets, Anie dsirait qu'il parlt de son tableau. Dt-il en
dire du mal, ce serait toujours une conscration. Plusieurs fois elle
l'avait fait inviter par des amis communs. Toujours il avait promis.
Jamais il n'tait venu.

Maintenant quelle allait tre son impression et son jugement? Il se
redressa, et reculant de deux pas, sans s'tre aperu que le pre
l'coutait:

--Vous savez, dit-il, que si vous comptez sur cette petite chosette pour
secouer l'indiffrence du public et frapper un coup, il faudra en
rabattre et dchanter. C'est propret, ce n'est mme que trop propret,
mais il faut autre chose que a pour s'imposer.

Comme elle n'avait pas pu retenir un mouvement sous cette parole
brutale, il la regarda:

--a vous blesse, ce que je vous dis l; on m'a amen ici pour que je
vous donne mon avis, je vous le donne. C'est mon rle, ma raison d'tre,
la mission dont je suis investi, de dcourager les vocations que je ne
crois pas assez fortes pour sortir de l'ornire et fournir une marche
glorieuse dans un sillon nouveau. Je manquerais  mes devoirs envers
moi-mme si je ne vous disais pas ce que je pense. Travaillez,
travaillez ferme pendant des annes et des annes encore, si vous en
avez le courage; aprs nous verrons.

Il tait srieux, s'imaginant de bonne foi que quiconque tenait une
brosse ou une plume tait son justiciable, par cela seul qu'il lui avait
plu de fonder la _Butte_, et que ceux dont il ne gotait point le talent
taient des coupables auxquels il avait le droit d'appliquer toutes les
svrits d'un code pnal qu'il avait dict  son usage.

A ce moment Anie aperut son pre:

--Tu as entendu? dit-elle en venant  lui.

--A peu prs.

--Excusez ma franchise, dit Florent un peu gn, il m'est impossible de
n'tre pas franc, mme quand je parle  une femme.

--Cette franchise surprendra d'autant moins mon pre, rpondit Anie, que
je lui disais la mme chose que vous il n'y a pas dix minutes.

Quelques personnes s'approchrent, et Florent n'et pas  motiver son
arrt, ce qu'il et fait en l'aggravant par ses considrants.

Dans le salon et dans la salle  manger on entendait un murmure de voix
qui disait que les arrivants taient dj nombreux; cependant on n'avait
pas encore besoin que le pre s'assit au piano, car la danse devait tre
prcde de quelques morceaux de musique, d'un monologue et d'une scne
 deux personnages, qui formaient un programme complet: 1 une petite
fille de sept ans, qu'on tenait  faire accepter comme prodige,
excuterait l'_Adieu_ de Dussek; 2 un lve d'un lve du
Conservatoire, chez qui la vocation dramatique s'tait rvle
irrsistible  l'ge de cinquante-trois ans, dirait, en s'abritant sous
un parapluie, un monologue qui,  ce qu'il racontait lui mme, tait
d'un comique irrsistible; 3 enfin un professeur de dclamation, dont
les cartes de visite portaient pour qualits: neveu de M. Michalon,
membre de l'Acadmie des sciences, jouerait avec deux de ses lves le
_Caveau perdu des Burgraves_, non pas que cette scne ft bien en
situation dans un salon, mais parce que le neveu du membre de l'Acadmie
des sciences aimait  reprsenter les grands de ce monde.

Madame Barincq, ayant aperu son mari, vint  lui vivement, et en
quelques mots rapides le pressa de remplir ses devoirs de matre de
maison: qu'avait-il fait depuis si longtemps?  quoi pensait-il?
allait-il lui laisser la charge et le souci de toutes choses? Il obit,
et alla de groupe en groupe, serrant la main aux nouveaux arrivs, et
leur adressant quelques mots de remerciements. Comme il s'efforait de
mettre un masque sur son visage et de ne montrer  tous que des yeux
souriants, il crut remarquer qu'on lui rpondait avec une sympathie dont
la chaleur le surprit.

C'est que dj madame Barincq avait parl du grand chagrin qui les
menaait, et que chacun s'tait rpt son rcit arrang pour la
circonstance: son beau-frre venait d'tre frapp d'une attaque
d'apoplexie dans son chteau d'Ourteau en Barn, et la dpche qu'ils
avaient reue quelques minutes auparavant les laissait dans l'angoisse
puisqu'ils ne sauraient que le lendemain matin ce qu'il tait advenu de
cette attaque;  la vrit M. Barincq tait le seul hritier lgitime de
son frre qui n'avait jamais t mari; mais cent mille francs de rente
 recueillir n'taient pas une considration capable d'attnuer son
chagrin; il faudrait donc l'excuser s'il montrait un visage inquiet et
ne pas paratre s'en apercevoir Il aimait tendrement son an.

Ces quelques mots avaient couru de bouche en bouche et l'on ne parlait
que de la chance d'Anie:

--Cent mille francs de rente.

--En Gascogne.

--Mettons cinquante, mettons vingt-cinq seulement, c'est dj bien joli
pour une fille qui en tait rduite  s'habiller de papier.

--Si vous saviez...

Celle qui savait, avait, le soir mme, sur l'unique jupe en soie blanche
de sa fille, pingl du tulle rose, pour remplacer le tulle violet,
indigo, bleu, vert, jaune, orange et rouge, qui, successivement, avait
orn cette jupe depuis deux ans, et pendant trois heures la patiente
tait reste debout sans se plaindre; aussi parlait-elle loquemment des
artifices de toilette auxquels sont condamnes les mres pauvres qui
veulent que leurs filles fassent figure dans le monde. Dieu merci, elle
n'en tait pas l, mais cela ne l'empchait pas de compatir aux misres
de cette bonne madame de Saint-Christeau.

Cependant le petit prodige qui ne prenait intrt  rien s'occupait 
faire entasser des coussins sur une chaise, afin de se trouver  la
hauteur du clavier; lorsqu'il y en eut assez, on la jucha dessus et l'on
vit pendre ses petites jambes torses qui, n'ayant jamais fait
d'exercice, taient restes grles; alors elle promena dans le salon un
regard qui commandait l'attention; puis sur un signe de sa mre elle
commena et Barincq s'en alla dans le hall remplacer sa femme et
recevoir les retardataires.

Parmi eux, ne s'en trouverait-il pas un avec qui il serait assez li, ou
en qui il aurait assez confiance pour lui emprunter les cent francs
ncessaires  son voyage? Ce fut la question qui pendant la grande heure
qu'il passa l l'angoissa. Mais quand  la fin il dut revenir dans le
salon pour s'asseoir au piano, il n'avait trouv personne  qui il et
os adresser sa demande avec chance de la voir accueillie: l'un n'tait
pas plus riche que lui; l'autre, s'il pouvait ouvrir son porte-monnaie,
ne le voudrait assurment jamais.

Les yeux attachs sur sa fille empresse  donner des vis--vis aux
danseurs qui n'en avaient pas, il attendait qu'elle lui ft signe de
commencer, et le sourire qu' la fin elle lui adressa le rconforta;
l'accent en tait si doux que son coeur se dtendit, avec entrain il
attaqua le quadrille de la _Mascotte_.

[Illustration: anie-02-2]

Aprs ce quadrille ce fut une valse, puis une polka, puis vinrent
d'autres quadrilles, d'autres valses, d'autres polkas. Adoss  une
fentre, il voyait les danseurs s'agiter devant lui, et dans ce
tourbillon il n'avait de regards que pour sa fille. Comme elle lui
paraissait charmante, souriant  tous de ses grands yeux caressants, le
visage anim, les lvres frmissantes! c'tait merveille que ce sourire,
merveille aussi que la lgret et la grce de ses manires. Mais par
contre comme il trouvait laids, ou gauches, ou mal btis, ou maladroits,
les danseurs qui l'accompagnaient, quand ils n'taient pas tout cela 
la fois; et l'un d'eux, peut-tre, serait le mari qu'elle accepterait.
Il n'y avait en lui aucune jalousie paternelle, et jamais il n'avait
prouv de douleur  se dire que sa fille le quitterait un jour pour
aimer un mari et vivre heureuse auprs d'un homme qui prendrait la place
que lui, pre, avait jusqu' ce moment occupe seul. Mais ce mari rv
ne ressemblait en rien  ceux qui passaient devant lui, car c'tait 
travers sa fille qu'il l'avait vu et en rapport avec elle, c'est  dire
jeune, lgant, droit de caractre, de nature honnte et franche comme
celle d'Anie.

Hlas! combien ceux qu'il examinait ressemblaient peu  ce type!

Et, cependant, elle leur souriait, aimable, gracieuse, leur parlant, les
coutant, paraissant intresse par ce qu'ils lui disaient. Elle les
acceptait donc, les uns comme les autres, indiffremment, celui-ci comme
celui-l, n'exigeant d'eux qu'une qualit, celle de mari, et ce mari la
faonnerait  son image, lui imposerait ses gots, ses ides, sa vie.

Si la vue de ces futurs gendres le blessait, leurs paroles, au cas o il
et pu les entendre, l'eussent rvolt bien plus encore.

L'histoire du frre se mourant en Barn avait t accepte, et si
personne n'avait cru au chiffre de cent mille francs de rente, tout le
monde avait admis un hritage, changeant du tout au tout la situation
d'Anie qui n'tait plus celle d'une pauvre fille sans dot, condamne 
traner la misre toute sa vie, et  ne se marier jamais. Dangereuse
quelques instants auparavant,  ce point qu'il n'tait pas un jeune
homme qui ne se tint avec elle sur la rserve et la dfensive, elle
tait instantanment devenue dsirable et pousable; sa beaut mme
avait chang de caractre, on ne pensait plus  la contester ou  lui
chercher des dfauts, c'tait blouissante, irrsistible qu'on la voyait
maintenant, la belle fille!

Ren Florent, le premier, lui avait rvl ce changement comme le
prodige achevait son morceau; il s'tait, au milieu du brouhaha soulev
par les applaudissements, approch d'elle, pour lui demander le premier
quadrille. Il dansait donc, le critique hargneux! Surprise, elle avait
rpondu que ce quadrille tait promis. Il avait insist, il ne pouvait
pas rester tard, tant oblig de se montrer dans trois autres maisons
encore ce soir-l, et il tenait  danser avec elle; c'tait une manire
d'affirmer le cas qu'il faisait de son talent; cela serait compris de
tous; rien n'est  ngliger au dbut d'une carrire d'artiste.

Bien que Florent ne ft pas d'ge  ne pas danser, c'tait la premire
fois qu'elle le voyait faire une invitation, et cette insistance chez un
homme rogue, qui partout pontifiait, avait de quoi la surprendre. Il
l'avait  peine quitte, que d'autres danseurs s'taient empresss
autour d'elle; jamais elle n'avait eu pareil succs; tait-ce donc 
l'originalit de sa toilette qu'elle le devait?

Mais sa conversation avec Florent pendant le quadrille lui montra que sa
robe en papier n'tait pour rien dans l'amabilit subite du critique.

--Vous avez d me trouver bien svre tout  l'heure, dit-il d'un ton
gracieux qu'elle ne lui connaissait pas.

--Juste, simplement.

--Je me demande si le besoin de justice qui est en moi ne m'a pas
entran prcisment dans l'injustice; je n'ai parl que de ce que
j'avais sous les yeux et videmment il y a en vous autre chose que cela;
cet autre chose, j'aurais d le dgager.

Ils furent spars pour un moment.

--Ce qui vous a manqu jusqu' prsent, dit-il lorsqu'il fut revenu 
elle, c'est une direction ferme qui vous arrache aux contradictions de
vos divers professeurs. Avec cette direction, je suis certain que vous
ne tarderez pas  vous faire une belle place; il y a en vous assez de
qualits pour cela.

Comme elle le regardait, surprise:

--C'est srieusement que je parle, dit-il, sincrement.

--O la trouver, cette direction? demanda-t-elle.

--Qui ne serait heureux de mettre son savoir au service d'une
organisation telle que la vtre? Ce serait un mariage comme un autre. Au
reste, nous en reparlerons si vous le voulez bien.

Le quadrille tait fini; il la ramena  sa place, et la salua avec
toutes les marques d'une dfrence stupfiante pour ceux qui la
remarqurent.

Que signifiait ce langage extraordinaire et cette attitude inexplicable
chez un homme de ce caractre? Elle n'avait pas encore trouv de
rponses satisfaisantes, quand son danseur vint la prendre pour la polka
qui suivait le quadrille.

Celui-l appartenait  un genre oppos  celui de Florent; aussi
aimable, aussi insinuant, aussi souriant que le critique tait rogue et
hargneux. Dans le monde o allait Anie, plus d'une jeune fille aurait
bien voulu, et avait mme tent de se faire pouser par lui, mais aucune
n'avait persvr, car toutes avaient vite reconnu que s'il tait d'une
abondance intarissable tant qu'on restait dans le domaine du sentiment,
il devenait instantanment sourd et muet ds qu'on menaait de glisser
dans celui des choses srieuses: offrir son coeur, tant qu'on voulait,
sa main, jamais; et, si on le poussait, il expliquait franchement qu'on
ne peut pas raisonnablement penser au mariage, quand on n'est qu'un
petit employ de la ville.

Aprs quelques tours de polka, il amena Anie dans le hall, et l
s'arrtant:

--Excusez-moi d'tre proccup ce soir, dit-il, j'ai reu de mauvaises
nouvelles de mes parents.

C'tait la premire fois qu'il parlait de ses parents, et elle n'avait
pas remarqu qu'il ft le moins du monde proccup, elle le regarda donc
avec un peu d'tonnement.

Il reprit:

--Mon pre en est  sa seconde attaque, et ma mre est tombe dans une
faiblesse extrme. Je crains de les perdre d'un instant  l'autre.
Voulez-vous que nous fassions encore un tour?

Il dura peu, ce tour, et la conversation recommena au point o elle
avait t interrompue:

--Cela amnera de grands changements dans ma vie, car ce n'est pas
systmatiquement que j'ai, jusqu' ce moment, refus de me marier;
comment prendre une femme quand on n'a pas une position digne d'elle 
lui offrir? Sans tre riches, mes parents sont  leur aise, et si je les
perds, comme tout le fait craindre, je pourrai raliser un rve de
bonheur que je caresse depuis longtemps.

Et, la ramenant dans le salon, il ajouta:

--Ils avaient toujours joui d'une bonne sant qu'ils m'ont transmise.

Est-ce que c'tait l une esquisse de demande en mariage? Mais alors les
paroles bizarres de Ren Florent en seraient une autre!

Son pre joua l'introduction d'une valse, et le jeune homme  qui elle
l'avait promise lui offrit le bras.

C'tait la premire fois qu'il venait rue de l'Abreuvoir, et 'avait t
un souci pour Mme Barincq et aussi pour Anie de savoir s'il accepterait
leur invitation, car on en avait fait un personnage parce qu'il figurait
dans le _Tout-Paris_ avec la qualit d'homme de lettres et une srie de
signes qui signifiaient qu'il tait officier de l'instruction publique
et chevalier de quatre ordres trangers. En ralit il n'avait jamais
publi le moindre volume, et ses croix avaient t gagnes, comme il le
disait lui-mme en ses jours de modestie, par relations, c'est--dire
pour avoir conduit chez des photographes des personnages exotiques en
vue qui le remerciaient de sa peine par la dcoration de leur pays,
tandis que de son ct le photographe lui payait son courtage un louis
ou cent francs selon la qualit du sujet.

Lui aussi, aprs quelques tours de valse dans le salon, amena Anie dans
le hall, qui dcidment tait le lieu des confidences; et l,
s'arrtant, il lui dit brusquement sans aucune prparation, d'une voix
que la valse rendait haletante:

--Est-ce que vous aimez la vie politique, mademoiselle? Aux prochaines
lections j'aurai juste l'ge pour tre dput, et comme le ministre de
l'intrieur, qui est mon cousin, m'a promis l'appui du gouvernement, je
suis sr d'tre nomm. Dput je deviendrai bien vite ministre. La femme
d'un ministre compte dans le monde, et quand elle est belle,
intelligente, distingue, elle tient un rang qu'on envie. Nous
continuons, n'est-ce pas?

Et sans un mot de plus ils retournrent dans le salon en valsant.

Ce qui tout d'abord tait vague et incomprhensible se prcisait
maintenant, et s'expliquait: on la croyait l'hritire de son oncle, et
l'on prenait rang pour pouser cet hritage.

[Illustration: anie-02-3]

Quand la vrit serait connue, que deviendraient ces prtendants si
empresss aujourd'hui? son mariage, dj si difficile, n'en serait rendu
que plus difficile encore: on ne se remet pas d'une si lourde dception.

[Illustration: anie-03-1]




V


Jusqu' minuit Barincq resta au piano, et sans relche joua avec
l'nergie et l'entrain d'un musicien de profession qui cherche  faire
ajouter une gratification  son cachet:  l'entendre, on pouvait croire
qu'il n'avait pas d'autre souci que le plaisir de ses invits et cela
mme tait relev avec des commentaires o la sympathie manquait.

--Il fait trs bien danser, M. Barincq.

--Avec un brio tonnant...

--Surtout pour la circonstance.

--Madame Barincq m'a dit qu'il aimait tendrement son frre.

--La pense de l'hritage fait oublier celle du frre.

Cependant, dans les courts instants de repos qui coupaient les danses,
son visage s'allongeait, ses lvres s'abaissaient, et quand Anie le
regardait elle lisait dans ses yeux la sombre proccupation qui, plus
d'une fois, lui et fait oublier son rle si elle ne le lui avait
rappel en posant simplement sa main sur le piano; alors il frappait
bruyamment quelques mesures comme s'il se rveillait et se remettait 
jouer jusqu' ce qu'un nouveau repos laisst retomber le poids de cette
proccupation sur son coeur.

Et sa pense tait toujours la mme: ne trouverait-il pas un moyen pour
partir par le train du matin, et parmi ces gens qu'il amusait n'en
dcouvrirait-il pas un  qui il pourrait emprunter le prix de son voyage
en Barn?

Vers minuit, le petit prodige qui ne dansait pas, mais prenait plaisir 
voir danser, s'endormit, et sa mre, l'ayant tendue sur une chaise
longue dans l'atelier d'Anie, voulut relayer Barincq au piano; il eut
alors la libert d'approcher ceux dont il n'avait pu jusqu' ce moment
tter que de loin la bourse en mme temps que la bonne volont.

Malheureusement, il avait toujours t d'une timidit paralysante pour
demander quoi que ce ft, et les conditions dans lesquelles il devait
risquer sa tentative la rendaient presque impossible pour lui: parmi ces
gens il n'avait pas un ami, et il s'en trouvait mme dont il ignorait le
nom; comment s'adresser  eux, leur expliquer ce qu'il dsirait, les
toucher?

A la fin, il se dcida pour la femme d'un inventeur de papiers
pharmaceutiques avec laquelle il se croyait en assez bons termes, pour
avoir maintes fois rendu des services au mari  l'_Office
cosmopolitain_: riche maintenant, elle avait connu la misre assez
durement pour que sa fille en ft rduite pendant dix ans  chanter dans
les plus humbles cafs-concerts, et cela, s'imaginait-il, devait la
rendre douce aux misres des autres; d'ailleurs, qu'taient cent francs
pour elle!

Dcid  risquer son aventure avec elle, il la conduisait dans le
_hall_, et l, pendant qu'elle dgustait,  petites gorges, une tasse
de chocolat, que Barnab lui avait servie, avec une hsitation qui
tranglait ses paroles, il exposa sa demande.

Mais prcisment parce qu'elle connaissait la misre, elle avait acquis
un flair d'une rare subtilit pour deviner au premier mot ce qui devait
tourner  l'emprunt: comment! ce prtendu hritier en tait rduit 
risquer une demande embarrasse quand il pouvait parler haut?
Certainement, il y avait l-dessous quelque chose de louche. A ct de
l'hritier lgitime il y a bien souvent le lgataire choisi. Il
convenait donc d'tre sur ses gardes.

Il avait  peine parl de son frre qu'elle l'arrta.

--Vraiment, c'tait hroque d'avoir la force de faire danser ses amis
en un pareil moment. Quel courage! quelle volont! Elle l'avait examin
au piano, et, en voyant ses efforts pour se contenir, elle avait eu les
larmes aux yeux. Ce n'tait certainement pas elle qui, comme certaines
personnes, s'tonnerait qu'on pt s'amuser en des circonstances si
cruelles.

Ainsi encourag, il avait sans trop de circonlocutions abord la
question d'argent; alors elle avait montr un vrai chagrin:--Quelle
malechance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse!
Heureusement cela pouvait se rparer; s'il voulait bien venir chez elle
vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se
feraient un plaisir de mettre  sa disposition toutes les sommes dont il
pouvait avoir besoin; si elle fixait midi, c'est que son mari,
souffrant, ne se levait qu'aprs onze heures et demie.

Comme il avait eu soin de dire qu'il partait  neuf heures du matin, la
dfaite tait assez claire pour qu'il ne pt pas insister; il avait
remerci, et, le chocolat aval, il l'avait ramene dans le salon, se
demandant  qui, maintenant, s'adresser.

Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague;
quand Barnab, qui circulait de groupe en groupe son plateau  la main,
lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine; il le suivit.

L'embarras de Barnab tait si manifeste, qu'il craignit quelque
accident.

--Qu'est-ce qui vous manque? Avez-vous cass quelque chose?

--La grande carafe, mais ce n'est pas de a qu'il s'agit.

--Alors?

--Voil la chose: par ce que j'ai entendu, sans couter, il paratrait
que vous tes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que a, je
peux mettre demain matin deux cents francs  votre disposition, et avec
plaisir, monsieur Barincq, croyez-le; quand tout le monde sera parti,
j'irai les chercher et vous les apporterai.

Les larmes lui montrent aux yeux; avant qu'il et domin son motion,
Barnab s'tait sauv son plateau  la main.

Quand il reprit sa place au piano, ceux des invits qui s'taient
tonns qu'il pt si bien les faire danser se dirent que, dcidment, la
joie d'hriter tait scandaleuse: on pleure son frre, que diable! ou
tout au moins les convenances exigent qu'on ne se rjouisse pas
publiquement de sa mort.

Maintenant il n'avait plus qu'un souci: faire sa valise  temps pour ne
pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur
sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient
au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit.

Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il
monta  son cabinet o, aprs avoir retir habit et gilet, il atteignit
une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze
ans. En quel tat allait-il la trouver? Elle tait bien poussireuse,
durcie, une courroie manquait, la clef tait perdue; mais enfin elle
pouvait encore aller tant bien que mal.

Comme il ne devait rester  Ourteau que le temps strictement ncessaire
 l'enterrement de son frre, il ne lui fallait que peu de linge; une
chemise, des mouchoirs, une cravate blanche; mais il lui fut difficile
de trouver une chemise  peu prs mettable, et encore dut-il recoudre
tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrta. Heureusement
son habit, son gilet et son pantalon avaient t rpars en vue de la
soire, ils seraient dcents pour conduire le deuil: il n'entrerait
point en misrable dans la vieille glise o, en son enfance, il
occupait prs de son pre et de son frre la place d'honneur, et
n'aurait point  rougir de sa pauvret sous les regards curieux de ses
amis de jeunesse.

C'est dans le monde o les bals se suivent et s'enchanent qu'on arrive
tard et qu'on part tt; dans celui o les occasions de s'amuser ne
reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se
prsentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut
ainsi pour les invits de madame Barincq; quand le soleil se leva ils
dansaient encore; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumire
du matin qui ne respecte rien; d'ailleurs, la faim se faisait sentir
plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnab, qui avait
vid les bouteilles et les soupires, gratt l'os du jambon, racl
l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noy
d'eau, ce qui tait tout  fait insuffisant.

Enfin,  six heures le hall fut vide et le pre, la mre et la fille se
trouvrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine
Barnab se prparait  partir.

--Allons nous coucher, dit madame Barincq, nous avons bien gagn
quelques heures de bon sommeil.

Barnab s'approcha de Barincq:

--Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrtement, le temps
d'aller et de revenir.

Mais, bien qu'il et parl  mi-voix, madame Barincq l'avait entendu.

--Pourquoi Barnab veut-il revenir? demanda-t-elle  son mari.

Il et prfr que cette question ne lui ft pas adresse, mais il ne
pouvait pas ne pas y rpondre; Il dit donc ce qui s'tait pass, sa
demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnab.

Madame Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation.

--Emprunter  un domestique! s'cria-t-elle, il ne manquait plus que a.

--Barnab s'est conduit en ami, dit Anie en tchant d'intervenir.

--Ne vas-tu pas dfendre ton pre? s'cria madame Barincq; tu ferais
bien mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent.

Sans attendre que cet appel  l'intervention de sa fille et produit un
effet, elle se tourna vers son mari:

--Et quand veux-tu partir? demanda-t-elle.

--A 9 heures 30.

--Ce matin?

--Je n'ai que juste le temps pour arriver demain  l'heure de
l'enterrement.

--Et tu nous laisses au milieu de ce dsordre, sans personne pour nous
aider? comment allons-nous nous en tirer? je suis morte de fatigue.

--Pour cela, maman, ne t'inquite pas, dit Anie, je n'irai pas 
l'atelier aujourd'hui et avant ce soir tout sera mis en tat.

--Si tu prends le parti de ton pre, je n'ai plus rien  dire. Adieu.

Sans un mot de plus elle quitta le hall pour monter au premier tage.

--N'emportes-tu rien? demanda Anie lorsqu'elle fut seule avec son pre.

--J'ai fait ma valise cette nuit et l'ai descendue je vais mettre mon
habit dedans et serai prt  partir.

--Sans djeuner?

--Barnab m'a dit qu'il ne restait rien.

--Je vais te faire du caf; pendant ce temps, la porteuse de pain
arrivera.

Comme elle se dirigeait vers la cuisine, il l'arrta:

--Tu ne vas pas allumer le feu, habille comme tu l'es?

--Ma robe n'a plus grand'chose  craindre, dit-elle en se regardant.

En effet, elle tait en lambeaux, dchire aux entournures et surtout 
la taille par les doigts gros des danseurs.

--Elle a le feu  craindre, dit-il.

--Eh bien, je me dshabille et reviens tout de suite.

--Tu ferais mieux de te coucher.

--Crois-tu que je sois fatigue pour une nuit passe  danser? A mon
ge, cela serait honteux.

Quand elle redescendit, elle trouva son pre, qui avait revtu ses
vtements de tous les jours, en train de boucler sa valise. Vivement
elle alluma un feu de braise et mit dessus une bouillotte d'eau; puis
elle ouvrit la porte du jardin.

--O vas-tu? demanda-t-il.

--J'ai mon ide.

Elle revint presque aussitt, tenant d'un air triomphant un oeuf dans
chaque main.

--Il me semblait bien avoir entendu les poules chanter, dit-elle; au
moins tu ne partiras pas  jeun; deux oeufs frais, une bonne tasse de
caf, te remettront un peu des fatigues de cette nuit, d'autant plus
dures pour toi qu'elles s'ajoutaient  ton chagrin. Pauvre pre, je
t'assure que je t'ai plaint de tout mon coeur, et que plus d'une fois je
me suis reproch le supplice que je t'imposais en te faisant jouer ces
airs de danse qui exaspraient ta douleur.

--Au moins t'es-tu amuse?

--Je devrais te dire oui, mais cela ne serait pas vrai.

--Tu as prouv quelque dception?

Elle hsita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas  quelle
dception son pre faisait allusion, mais parce qu'elle avait une
certaine honte  rpondre.

--J'ai t demande en mariage plus de dix fois depuis hier soir,
dit-elle enfin avec un demi-sourire.

--Eh bien?

--Eh bien, sais-tu  qui ces demandes s'adressaient?

--A toi, bien sr.

--A moi ta fille, non;  moi l'hritire de mon oncle, oui; sur une
parole de maman, mal entendue ou mal comprise, on s'est imagin que la
fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre
rang.

--Et si ce qu'on s'est imagin se ralisait?

--As-tu des raisons pour le croire?

--Le croire, non; l'esprer, oui: car je ne peux pas admettre que
Gaston, malgr notre rupture, ne t'ait rien laiss par son testament,
toi, sa nice, contre qui il n'avait aucun grief.

--Mais s'il n'a pas fait de testament?

--Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te
reviendrait, ce serait de cette fortune entire que nous hriterions.

Que cela soit, je te promets que je n'pouserai aucun de mes prtendants
de cette nuit: les vilains bonshommes, hypocrites et plats.




VI


En entrant dans la gare d'Orlans, aprs une course d'une heure et demie
faite  pied, sa petite valise  la main, il vit le rapide de Bordeaux
partir devant lui.

Autrefois, quand de Paris il retournait au pays natal, c'tait ce train
qu'il prenait toujours; une voiture l'attendait  la gare de Puyoo, et
de l le portait rapidement  Ourteau o il arrivait assez  temps
encore pour passer une bonne nuit dans son lit.

Maintenant au lieu du rapide, l'omnibus; au lieu d'un confortable
compartiment de premire, les planches d'un wagon de troisime; au lieu
d'une voiture en descendant du train, les jambes.

Son temps heureux avait t celui de la jeunesse, le dur tait celui de
la vieillesse; la ruine avait fait ce changement.

Il et pu lui aussi mener la vie tranquille du gentilhomme campagnard,
sans souci dans son chteau, honor de ses voisins, cultivant ses
terres, levant ses btes, soignant son vin, car il aimait comme son
frre les travaux des champs, et mme plus que lui, en ce sens au moins
qu' cette disposition se mlait un besoin d'amliorations qui n'avait
jamais tourment son an, plus homme de tradition que de science et de
progrs.

Avec une origine autre que la sienne, il en et t probablement ainsi,
et comme ils n'taient que deux enfants, ils se fussent trouvs assez
riches, la fortune paternelle galement partage entre eux, pour mener
cette existence chacun de son ct: l'an sur la terre patrimoniale, le
jeune dans quelque chteau voisin. Mais, bien que sa famille fut fixe
en Barn depuis assez longtemps dj, elle tait originaire du pays
Basque, et comme telle fidle aux usages de ce pays o le droit
d'anesse est toujours assez puissant pour qu'on voie communment les
puns ne pas se marier afin que la branche ane s'enrichisse par
l'extinction des autres.

levs dans ces principes ils s'taient habitus  l'ide que l'an
continuerait le pre, avec la fortune du pre, dans le chteau du pre,
et que le cadet ferait son chemin dans le monde comme il pourrait cela
tait si naturel pour eux, si lgitime, que ni l'un ni l'autre, le
dpouill pas plus que l'avantag, n'avait pens  s'en tonner. A la
vrit ils savaient qu'une loi, qui est le Code civil prohibe ses
arrangements, mais cette loi bonne pour les gens du nord, n'avait aucune
valeur dans le pays basque; et Basques ils taient, non Normands ou
Bourguignons.

D'ailleurs, cette perspective de vie laborieuse n'avait rien pour
effrayer le cadet, ou contrarier ses gots qui ds l'enfance s'taient
affirms tout diffrents de ceux de son an. Tandis que pour celui-l
rien n'existait en dehors des chevaux, de la chasse, de la pche, lui
tait capable de travail d'esprit et mme de travail manuel; s'il aimait
aussi la chasse et la pche, elles ne le prenaient pourtant pas tout
entier; il lisait, dessinait, faisait de la musique; au collge de Pau
il couvrait ses livres, ses cahiers et les murailles de bonshommes, 
Ourteau pendant les vacances il construisait des mcaniques ou des
outils qui par leur ingniosit merveillaient son pre, son frre,
aussi bien que les gens du village qui les voyaient.

N'tait-ce pas l l'indice d'une vocation? Pourquoi n'utiliserait-il pas
les dispositions dont la nature l'avait dou?

A quinze ans pendant les grandes vacances, tout seul, c'est--dire sans
les conseils d'un homme du mtier et en se faisant aider seulement par
le marchal-ferrant du village il avait construit une petite machine 
vapeur qui, pour ne pouvoir rendre aucun service pratique n'en tait pas
moins trs ingnieuse et rvlait des aptitudes pour la mcanique. Il
est vrai qu'elle cotait vingt ou trente fois plus cher qu'une du mme
genre construite par un mcanicien de profession; mais  cela quoi
d'tonnant, c'tait un apprentissage.

Il est assez rare que l'esprit de recherches et de dcouvertes se
spcialise: inventeur, on l'est pour tout, les petites comme les grandes
choses, on l'est spontanment, en quelque sorte sans le vouloir, et cela
est vrai surtout quand ds la jeunesse on n'a pas t rigoureusement
enferm dans des tudes dlimites.

Il en avait t ainsi pour lui. Au lieu de le diriger son pre l'avait
laiss libre; et puisqu'il paraissait galement bien dou pour le
dessin, la mcanique, la musique, qu'importait qu'il tudit ceci plutt
que cela? Plus tard il choisirait le chemin qui lui plairait le mieux,
il n'y avait pas de doute qu'avec des aptitudes comme les siennes, il ne
trouvt au bout la fortune et peut-tre mme la gloire.

Sans tudes pralables qui l'eussent guid, sans relations qui l'eussent
soutenu, sans camaraderies officielles qui l'eussent pouss, aprs des
annes de luttes, de dceptions, d'efforts inutiles, de fivre, de
procs, c'tait la ruine qu'il avait trouve.

Cependant ses dbuts avaient t heureux; pendant ses premires annes 
Paris, tout ce qu'il avait essay lui avait russi, et quelques-unes de
ses inventions simplement pratiques, sans aucunes vises  la science,
avaient eu assez de vogue pour qu'il pt croire qu'elles lui
constitueraient de jolis revenus tant que durerait la validit de ses
brevets.

Il n'avait donc qu' marcher librement et  suivre la voie ouverte: il
tait bien l'homme que l'enfant annonait.

C'est ce qu' sa place un autre et fait sans doute; mais il y avait en
lui du chercheur, du rveur, l'argent gagn ne suffisait pas  son
ambition, il lui fallait plus et mieux.

A la mort de son pre, son frre et lui, fidles  la tradition, avaient
rgl leurs affaires de succession, non d'aprs la loi franaise mais
d'aprs l'usage basque, c'est--dire en respectant le droit d'anesse
qui supprimait tout partage entre eux de l'hritage paternel: l'an
avait gard le chteau avec toutes les terres patrimoniales, le cadet
s'tait content de l'argent et des valeurs qui se trouvaient dans la
succession; l'an prendrait le nom de Saint-Christeau et le
transmettrait  ses enfants quand il se marierait; le cadet se
contenterait de celui de Barincq qu'il illustrerait, s'il pouvait. Cela
s'tait fait d'un parfait accord entre eux, sans un mot de discussion,
comme il convenait aux principes dans lesquels ils avaient t levs,
aussi bien qu' l'affection qui les unissait. Pour l'an, il tait tout
naturel qu'il en ft ainsi. Pour le cadet qui avait des millions dans la
tte, quelques centaines de mille francs taient des quantits
ngligeables.

Mais ces millions ne s'taient pas monnays comme il l'esprait, car 
mesure qu'il s'tait lev, les ailes lui avaient pouss; par le
travail, l'apptit scientifique s'tait dvelopp, et les petites choses
qui avaient pu le passionner  ses dbuts lui paraissaient
insignifiantes ou mprisables maintenant. C'tait plus haut qu'il
visait, plus haut qu'il atteindrait, et au lieu de s'enfermer dans le
cercle assez troit o l'ignorance autant que la prudence l'avaient
pendant quelques annes maintenu, il avait voulu en sortir. Puisqu'il
avait russi alors qu'il tait jeune, sans exprience, sans appuis,
n'ayant que l'audace de l'ignorance, pourquoi ne russirait-il pas
encore, alors qu'on le connaissait, et que par le travail il avait
acquis ce qui tout d'abord lui manquait?

A son grand tonnement, il n'avait pas tard  reconnatre l'inanit de
ces illusions.

D'o venait-il donc, celui-l qui ne sortant d'aucune cole se figurait
qu'on allait l'couter tout simplement par sympathie et parce qu'il
avait la prtention de dire des choses intressantes? Tenait-il au monde
officiel? De qui tait-il le camarade? Qui le recommandait? Il avait
gagn de l'argent avec des niaiseries; la belle affaire, en vrit!

Mais elles portaient tmoignage contre lui, ces niaiseries, et plus
elles lui avaient t productives, plus elles criaient fort contre son
ambition. Pourquoi voulait-il qu'on comptt avec lui, quand lui-mme ne
comptait que par l'argent gagn? Il voulait sortir du rang; on l'y
ferait rentrer.

Autant la monte avait t douce au dpart, quand il marchait au hasard
et  l'aventure, autant elle fut rude lorsqu'il eut la prtention de
prendre rang parmi les rguliers de la science, qui, s'ils ne lui dirent
pas brutalement: Vous n'tes pas des ntres, le lui firent comprendre
de toutes les manires!

Combien de banquettes d'antichambre avait-il frottes dans les
ministres;  combien d'huissiers importants avait-il souri! combien de
garons de bureau l'avaient rabrou! et quand, aprs des mois
d'audiences ajournes, on le recevait  la fin, combien de fois ne
l'avait-on pas cout avec des haussements d'paules, ou renvoy avec
des paroles de piti: Mais c'est insens, ce que vous nous proposez
l!

A ct des indiffrents qui ne daignaient pas l'entendre, il avait aussi
rencontr des aviss qui ne lui prtaient qu'une oreille trop attentive
ou des yeux trop clairvoyants; plus dangereux ceux-l; et ils le lui
avaient bien prouv en mettant habilement en oeuvre ce qu'ils avaient
qualifi d'insens.

Avec les rclamations, les procs, il tait descendu dans l'enfer, et
dsormais sa vie avait t faite d'attentes dans les agences, de visites
chez les avous, les agrs, les huissiers; de confrences avec les
avocats, de comparutions chez les experts, de fivres, d'exasprations,
d'anantissements aux audiences  Paris, en province, partout o on
l'avait tran.




VII


A son arrive  Paris, tout occup de l'invention d'une boue lumineuse,
il avait t consulter un chimiste dont les livres qu'il avait
longuement travaills lui inspiraient confiance, et dont le nom faisait
autorit dans la science, Franois Sauval; et pendant assez longtemps il
avait poursuivi, sous la direction de celui-ci, une srie d'expriences
sur les matires  employer pour la production de l'clairage dans
l'eau. De l taient nes des relations entre eux, bienveillantes chez
le matre, trs attentif  sduire la jeunesse, respectueuses chez
l'lve, et quand il avait un conseil  demander ou un doute 
claircir, c'tait toujours  Sauval qu'il s'adressait.

Sauval tait chimiste parce que son grand-pre ainsi que son pre
l'avaient t, et parce qu'avec son sens juste de la vie il avait, tout
jeune, compris les avantages qu'il y avait pour lui  profiter du nom et
de l'autorit qu'ils s'taient acquis dans le monde scientifique, et 
se mettre en tat d'hriter des positions officielles qu'ils avaient
successivement occupes; mais, plus que chimiste encore, plus que
savant, il tait, bien qu'il s'en dfendt, un homme d'affaires
incomparable, devant qui l'agr le plus fin, l'avou le plus retors
n'taient que des coliers.

En coutant d'une oreille complaisante les projets et les rveries de
Barincq, il avait sagement douch son ambition d'une main impitoyable,
et, avec l'exprience que lui donnaient son autorit et sa situation, il
lui avait prouv qu'il ne devait pas chercher  sortir de l'ordre de
recherches dans lequel il avait eu la chance de russir.

--Tenez-vous-en  l'industrie, ne cessait-il de lui rpter; gagnez de
l'argent, et, puisque vous n'avez pas pris ds le dpart le chemin qui
conduit au mandarinat scientifique, laissez la science aux mandarins.
Ah! si j'tais  votre place, et si j'avais vos aptitudes pour les
affaires, quelle fortune je ferais!

Faire fortune, gagner de l'argent, tait le refrain de sa
conversation; et, s'il est vrai que le mot qui revient le plus souvent
sur nos lvres soit celui qui donne la cl de notre nature, on pouvait
conclure en l'coutant qu'il tait un homme d'argent. Cela surtout,
avant tout et par-dessus tout, avec un but aussi gnreux que touchant,
qui tait de donner  chacune de ses cinq filles un million en la
mariant. Le type du savant, gauche, simple, maladroit, timide ou
rbarbatif, qui ne sort pas de son laboratoire, ignore le monde, ne voit
dans l'argent qu'un mtal ductile et mallable qui fond vers 1000, et
peut se combiner avec l'oxygne, n'tait nullement celui de Sauval qui,
au contraire, reprsentait mieux que tout autre le savant aimable,
lgant, homme du monde autant qu'homme d'affaires, assez prudent pour
ne pas se laisser exploiter par les industriels, et assez habile pour
les exploiter lui-mme par des procds perfectionns qui en exprimaient
jusqu' la dernire goutte la substance utilisable.

Toutes les positions officielles que l'tat peut donner, Sauval les
avait successivement occupes ou les occupait encore,  l'Institut
agronomique, au Conservatoire, aux Gobelins, au Musum,  l'cole
centrale,  la prfecture de la Seine,  la prfecture de police; de
plus il tait le directeur-conseil de nombreuses fabriques de produits
chimiques ou pharmaceutiques qui payaient de cette faon son influence;
mais, comme tout cela, si important qu'en ft le total cumul, n'tait
point encore assez gros pour son apptit, et ne pouvait pas lui gagner
les millions qu'il voulait, il les demandait  l'industrie en prenant
des brevets dans les branches de la chimie o il y a de l'argent 
gagner, celle des engrais et celle des matires colorantes.

Ces brevets, il ne les exploitait pas lui-mme, retenu par sa situation,
mais il les cdait  des commerants,  des spculateurs que cette
situation prcisment blouissait, et qui se laissaient entraner par
l'espoir de produire avec rien quelque chose de valeur, tout comme les
dupes des anciens alchimistes espraient obtenir la transmutation des
mtaux. Comment n'eussent-ils pas subi le prestige de son nom qu'il
savait trs habilement faire tambouriner par les journaux! Ce n'tait
pas avec un pauvre diable d'inventeur qu'ils traitaient, mais avec un
savant dont les titres occupaient une longue suite de lignes dans les
annuaires; ce n'tait pas dans un galetas que les signatures
s'changeaient, mais dans une noble maison donne par l'tat, sur la
cour de laquelle s'ouvraient les portes d'curies habites par quatre
chevaux, et de remises abritant trois voitures lgantes dignes du
mondain le plus correct.

En conseillant  Barincq de gagner de l'argent, jamais Sauval ne lui
avait conseill d'exploiter un de ses nombreux brevets; seulement ce
qu'il ne disait pas franchement il l'insinuait avec des finesses
auxquelles on ne pouvait pas ne pas se laisser prendre. Mais, fru de
ses ides en vrai inventeur qu'il tait, Barincq avait longtemps rsist
 ses avances: pourquoi acheter les dcouvertes des autres quand on en a
soi-mme  revendre; ce n'tait pas du manque d'ides qu'il souffrait,
mais bien de ne pouvoir pas faire accepter les siennes.

Cependant,  la longue, exaspr par l'hostilit qu'il rencontrait,
dcourag par l'indiffrence qu'on lui opposait, cras par l'injustice,
il avait fini par se demander si ces ides que tout le monde repoussait,
valaient rellement quelque chose; si on se les appropriait par
d'adroites modifications, n'tait-ce pas parce qu'elles manquaient d'une
forte empreinte personnelle? Enfin, s'il ne russissait en rien
maintenant, n'tait-ce pas parce qu'il avait puis sa veine? Il y a du
joueur dans tout inventeur, et quel joueur ne croit pas  la chance?

Si la sienne dclinait, celle de Sauval s'affirmait chaque jour
davantage,  ce point qu'il ne touchait pas  une chose sans la russir.
Dans ces conditions ne serait-ce pas pousser l'infatuation jusqu'
l'aveuglement que de s'obstiner dans ses luttes striles au lieu de
saisir l'occasion qui s'offrait  lui?

[Illustration: anie-03-2]

Bien souvent, Sauval lui parlait d'expriences poursuivies depuis
longtemps dans son laboratoire, qui, le jour o elles aboutiraient,
seraient pour certaines matires extraites du goudron de houille ce que
la dcouverte de Lightfoot avait t pour le noir d'aniline. Un jour, en
venant consulter Sauval, il aperut exposes en belle place des bandes
de calicot teintes en rouge, en ponceau, en jaune, en bleu, en violet.

--Je vois que ces chantillons vous intressent, dit Sauval qui avait
suivi ses regards; ils vous intresseront encore bien davantage quand
vous saurez que ces couleurs qui ont subi l'opration du vaporisage sont
pour quelques-unes aussi indestructibles que le noir d'aniline.

Sans tre chimiste de profession, et sans avoir tudi spcialement la
chimie des matires colorantes, Barincq savait cependant qu'on ne
possdait encore que le noir d'aniline qui ft indestructible, et que
les autres couleurs qu'on essayait d'extraire de la houille ne
prsentaient aucune solidit. En disant que la teinture de ces bandes de
calicot tait aussi indestructible que celle du noir d'aniline, Sauval
annonait donc une dcouverte considrable, qui allait produire une
rvolution dans l'industrie des toffes et apporter  son inventeur une
fortune norme.

--Croyez-vous que vous n'auriez pas mieux fait, mon pauvre Barincq, de
suivre cette voie pratique que je vous ouvrais, dit Sauval, que celle
qui vous a men dans le bagne o vous vous dbattez? Ah! si au lieu
d'tre un savant, fils et petit-fils de savant, j'tais un industriel,
si, au lieu d'tre enchan par ma situation, j'tais libre, quelle
fortune je ferais! Tandis que je vais me laisser rouler, et finalement
dpouiller par des coquins qui se moqueront de moi. Que n'ai-je un
gendre dans l'industrie! Il y a des moments o, pensant  l'avenir de
mes filles, je me demande si je ne manque pas  mes devoirs de pre en
ne me dmettant pas de toutes mes fonctions pour exploiter moi-mme mes
brevets.

Ainsi engag, l'entretien tait vite arriv  une proposition pratique.

Au lieu de se dmettre de ses fonctions, Sauval cdait ses brevets 
Barincq, qui avait  ses yeux le grand mrite de n'tre point un
commerant de profession, c'est--dire un exploiteur et lui inspirait
toute confiance; par ce moyen, il assurait la fortune de ses filles, et,
d'autre part, il faisait celle d'un brave garon pour qui il avait
autant de sympathie que d'estime. Cette cession il la consentait aux
conditions les plus douces: quatre cent mille francs pour le prix des
brevets, et en plus, pendant leur dure, une redevance de dix pour cent
sur le montant brut de toutes les ventes des produits fabriqus; comme
ce qu'on vendrait cent cinquante ou deux cents francs le kilogramme ne
coterait pas plus de trois ou quatre francs  fabriquer, il tait
facile ds maintenant de calculer les bnfices.

Barincq ne pouvait pas ne pas se laisser blouir par une affaire ainsi
prsente, pas plus qu'il ne pouvait pas ne pas se laisser toucher au
coeur par l'amiti dont son matre lui donnait une si grande preuve;
enfin, dcourag par ses dboires, il ne pouvait pas non plus ne pas
reconnatre que ce serait folie de s'obstiner dans ses rves creux, au
lieu d'accepter ces propositions gnreuses.

Il est vrai que pour les accepter il fallait pouvoir excuter les
conditions sous lesquelles elles taient faites, et ce n'tait pas son
cas: de son pre, il avait reu environ deux cent mille francs et
c'tait son seul capital, car les grosses sommes que ses inventions lui
avaient rapportes jusqu' ce jour avaient t dvores par ses
expriences ou englouties dans ses procs: comment, avec ces deux cent
mille francs, payer les brevets et faire les fonds pour tablir une
usine de fabrication?

Ce qui tait une difficult, une impossibilit pour lui, n'tait rien
pour Sauval. Des spculateurs trouvs par lui achetrent les brevets de
Barincq, bon march, il est vrai, trop bon march, beaucoup au-dessous
de leur valeur relle, c'tait lui-mme qui le disait, mais ils
payeraient comptant, ce qui tait  considrer. En mme temps il le
marierait  une orpheline qui apporterait une dot de quatre cent mille
francs en argent. De plus, il lui ferait vendre dans les conditions les
plus favorables une fabrique de matires colorantes tablie depuis
longtemps, de telle sorte que tout en organisant la fabrication des
produits crs par ses procds, on continuerait celle des anciens qui
ne seraient pas remplacs par les nouveaux; il donnerait son concours 
cette fabrication, et, pour l'en payer, sa redevance de dix pour cent
s'tendrait  toutes les ventes que ferait l'usine. Enfin il obtiendrait
d'une fabrique de produits chimiques, dans laquelle il tait intress,
un march par lequel cette fabrique s'engagerait  livrer, pendant dix
ans,  un prix trs au-dessous du cours, toutes les matires ncessaires
 la production des nouvelles couleurs.

C'tait le propre de Sauval de mener rondement tout ce qu'il
entreprenait; ce qui tenait, disait-il,  ce que, n'entendant rien aux
affaires, il ne se noyait pas dans les dtails. En trois mois les
brevets de Barincq furent vendus, ses procs abandonns, son mariage fut
fait, l'usine fut achete et l'on se trouva en tat de marcher;
l'industrie de la teinture, chauffe par les articles des journaux que
Sauval inspirait quand il ne les dictait pas, tait dans l'attente de la
rvolution annonce.

On marcha, en effet, mais, chose extraordinaire, les expriences si
concluantes, si admirables dans le laboratoire de Sauval, ne donnrent
pas industriellement les rsultats attendus: si les rouges prsentaient
une certaine solidit bien loigne cependant de l'indestructibilit du
noir d'aniline, les autres couleurs taient d'une extrme fugacit.

Cette chute terrible n'avait pas cras Sauval, et mme elle ne l'avait
nullement branl;  l'moi de Barincq il s'tait content de rpondre
qu'il fallait rester calme parce qu'il voyait clair. Cette dception
n'tait rien. Il allait se mettre au travail comme il le devait,
puisqu'il s'tait engag  faire profiter la fabrique de tous les
dveloppements et de toutes les amliorations que ses brevets pouvaient
recevoir de ses recherches scientifiques, et avant peu ce lger accroc
serait rpar. Il voyait clair. En attendant il n'y avait qu' continuer
la fabrication des anciens produits. Cela sauvait la situation et
dmontrait combien il avait t sage de faire acheter cette vieille
usine au lieu d'en crer une nouvelle qui n'et pas eu de clientle.

Ce qu'il avait t surtout, c'tait avis pour ses intrts, puisque,
sur la vente des produits fabriqus d'aprs les anciens procds, il
touchait sa redevance: un peu de patience, ce n'tait plus maintenant
qu'une affaire de temps; le succs tait certain; encore quelques jours,
encore un seul.

Le temps avait march sans que les couleurs qui devaient bouleverser
l'industrie devinssent plus solides; on vendait du rouge; personne
n'achetait du ponceau, du bleu, du vert, du jaune; et, pendant que les
perfectionnements annoncs se faisaient attendre, la fabrique de
produits chimiques excutant son march continuait  livrer chaque jour
les matires ncessaires  la fabrication des nouvelles couleurs...
qu'on ne fabriquait pas, par cette raison qu'on ne trouvait pas  les
vendre.

La foi que le matre avait inspire  l'lve s'tait branle:  payer
la redevance de dix pour cent, le plus clair des bnfices raliss sur
la fabrication par les anciens procds s'en allait dans la caisse de
Sauval, et prendre chaque jour livraison de dix mille kilogrammes de
produits chimiques qu'il fallait revendre  perte, ou mme jeter 
l'gout quand on ne trouvait pas  les vendre, conduisait  une ruine
aussi certaine que rapide.

Cependant Sauval, qui continuait  rester calme dans son stocisme
scientifique, et  voir trs clair, poursuivait ses recherches en
rptant son mme mot:

--Patience! encore un jour.

Ce jour coul, il en prenait un autre, puis un autre encore.

[Illustration: anie-03-3]

En rponse  ces demandes du matre, l'lve en avait formul deux  son
tour: ne plus payer la redevance; rsilier le march de la fourniture
des produits chimiques. Mais le matre n'avait rien voulu entendre:
puisqu'il donnait son temps et sa science, la redevance lui tait due;
puisqu'un march avait t conclu, il devait tre excut; s'il ne
connaissait rien aux affaires commerciales, il savait cependant, comme
tout galant homme, qu'on ne revient pas sur un engagement pris.

[Illustration: anie-04-1]

C'tait beaucoup pour chapper aux procs, dont il avait l'horreur, que
Barincq avait accept les propositions de Sauval, qui semblaient devoir
lui offrir une scurit absolue; cependant devant ce double refus il
avait fallu se rsoudre  plaider de nouveau; une fille lui tait ne,
il ne pouvait pas la laisser ruiner, pas plus qu'il ne devait laisser
dvorer la fortune de sa femme dj gravement compromise. Il avait donc
demand aux tribunaux la nomination d'experts qui auraient  examiner si
les procds de Sauval taient susceptibles d'une application
industrielle;  constater que si dans le laboratoire ils donnaient des
rsultats superbes, dans la pratique ils n'en donnaient d'aucune sorte;
enfin  reconnatre qu'ils ne reposaient pas sur une base srieuse et
que ce qu'il avait vendu tait le nant mme.

Quelle stupfaction, quelle indignation pour Sauval!

Il croyait bien pourtant s'tre entour de toutes les prcautions en ne
traitant pas avec un de ces commerants de profession qui n'achtent une
dcouverte que pour dpouiller son inventeur; mais voil le terrible,
c'est que l'esprit commercial est contagieux, et qu'aussitt qu'on
touche aux affaires on devient un homme d'affaires.

Sans doute il ferait facilement le sacrifice des bnfices qui taient
le fruit de son travail, et sur ce point il tait prt  toutes les
concessions; mais il y en avait un que sa position ne lui permettait pas
de mettre en discussion: c'tait de subir le contrle d'experts qui dans
la science ne pouvaient pas tre ses pairs.

Il fallait donc qu'il se dfendt et n'acceptt pas qu'en sa personne le
savant ft une fois de plus exploit par le commerant.

L'affaire s'tait trane de juridiction en juridiction, et, pendant que
les clercs grossoyaient des monceaux de papier timbr en expliquant
longuement la technique des matires colorantes  deux francs le rle;
pendant que les avocats plaidaient et refaisaient chacun  son point de
vue l'histoire de la chimie; pendant que les juges coutaient,
somnolaient ou jugeaient, la situation commerciale, de Barincq sombrait,
s'enfonant chaque jour un peu plus. Il lui aurait fallu des capitaux
pour faire marcher sa maison en mme temps que pour continuer ses
procs, et il ne se soutenait plus que par des miracles d'nergie
appuys par des sacrifices dsesprs.

Alors qu'il pensait faire lui-mme sa vie, sans secours d'aucune sorte,
au moyen des seules ides qu'il avait en tte, il avait pu abandonner
avec indiffrence la plus grosse part de son hritage paternel; aux
abois, traqu de tous les cts, affol, il revint  Ourteau pour
expliquer sa situation  son frre, et lui demander de le sauver en
consentant une garantie hypothcaire pour une somme de cent cinquante
mille francs. Bien que le mot hypothque ft un pouvantail pour Gaston,
la garantie fut accorde, sinon sans inquitude, au moins sans
marchandages:

--Puisque tu as besoin de moi, cadet, c'est mon devoir de te venir en
aide.

Ces cent cinquante mille francs avaient t une goutte d'eau. Six mois
aprs leur versement, c'tait du garant que le crancier exigeait par
acte d'huissier le paiement de ses intrts, le garanti tant dans
l'impossibilit de se librer.

Les rapports des deux frres, jusque-l affectueux, s'taient aigris: un
huissier au chteau, c'tait la premire fois que pareil scandale se
produisait; la lettre qui l'annonait avait t dure malgr le
parti-pris de modration.

Tu n'as donc pas pens que le parlant  pourrait tre rempli au nom
d'un de mes domestiques, ce qui a eu lieu?

Pour arranger la situation, Mme Barincq avait voulu venir  Ourteau avec
sa fille. Gaston n'tait-il pas un oncle  hritage? Il importait de le
mnager.

Au lieu d'aplanir les difficults, elle les avait exaspres, en
insistant plus qu'il ne convenait sur la gnrosit que son mari avait
montre lors du partage de la succession paternelle. Comment l'an
pouvait-il admettre la gnrosit, quand il tait convaincu que son
cadet avait simplement accompli son devoir?

Lorsqu'au bout de huit jours elle avait quitt le chteau pour rentrer 
Paris, la rupture entre les deux frres tait irrparable.

Les procs se prolongrent pendant dix-huit mois encore, au bout
desquels un arrt dfinitif prononait la nullit des brevets; mais il
tait trop tard. Barincq, puis, n'avait plus qu' abandonner  ses
cranciers le peu qu'il lui restait, et s'il chappait  la mise en
faillite, c'tait grce  la gnreuse intervention de Sauval.

Un ami le recueillit par piti dans la petite maison de l'Abreuvoir, et
le directeur de l'_Office cosmopolitain des inventeurs_, qui avait gagn
tant d'argent avec lui, le prenait comme dessinateur aux appointements
de deux cents francs par mois.




VIII


A six heures du matin le train dposa Barincq  la gare de Puyoo; de l
 Ourteau, il avait deux lieues  faire  travers champs. Autrefois, une
voiture se trouvait toujours  son arrive, et, par la grande route plus
longue de trois ou quatre kilomtres, le conduisait au chteau; mais il
n'avait pas voulu demander cette voiture par une dpche, et l'tat de
sa bourse ne lui permettait pas d'en prendre une  la gare. D'ailleurs,
cette course de deux lieues ne l'effrayait pas plus que le chemin de
traverse qu'il connaissait bien; le temps tait doux, le soleil venait
de se lever dans un ciel serein; aprs une nuit passe dans l'immobilit
d'un wagon, ce serait une bonne promenade; sa valise  la main, il se
mit en route d'un pas allgre.

Mais il ne continua pas longtemps cette allure, et sur le pont il
s'arrta pour regarder le Gave, grossi par la premire fonte des neiges,
rouler entre ses rives verdoyantes ses eaux froides qui fumaient par
places sous les rayons obliques du soleil levant et pour couter leur
fracas torrentueux. Il venait de quitter les lilas de son jardin  peine
bourgeonnants et il trouvait les osiers, les saules, les peupliers en
pleine closion de feuilles, faisant au Gave une bordure vaporeuse
au-dessus de laquelle s'levaient les tours croulantes du vieux chteau
de Bellocq. Que cela tait frais, joli, gracieux, et, pour lui,
troublant par l'vocation des souvenirs! Mais ce qui, tout autant que le
bruit des eaux bouillantes, le bleu du ciel, la verdure des arbres,
rveilla instantanment en lui les impressions de ses annes de
jeunesse, ce fut la vue d'un char qui arrivait  l'autre bout du pont:
form d'un tronc de sapin dont l'corce n'avait mme pas t enleve, il
tait pos sur quatre roues avec des claies de coudrier pour ridelles;
deux boeufs au pelage bring, habills de toile, encapuchonns d'une
rsille bleue, le tranaient d'un pas lent, et devant eux marchait leur
conducteur, la veste jete sur l'paule, une ceinture rouge serre  la
taille, les espadrilles aux pieds, un long aiguillon  la main; pour
s'abriter du soleil il avait tir en avant son bret qui formait ainsi
visire au-dessus de ses yeux brillants dans son visage ras de frais.

Que de fois avait-il ainsi march devant ces attelages de boeufs,
l'aiguillon  la main,  la grande indignation de son frre qui,
n'aimant que la chasse, la pche et les chevaux, l'accusait d'tre un
paysan!

Aprs un bonjour chang, il se remit en marche, et, au lieu de
continuer la grande route, prit le vieux chemin qui montait droit  la
colline.

Pour tre gographiquement dans le midi et mme dans l'extrme midi de
la France, il n'en rsulte pas que le Barn soit roussi ou pel, c'est
au contraire le pays du vert, et d'un vert si frais, si intense, qu'en
certains endroits on pourrait se croire en Normandie, n'tait la chaleur
du soleil, le bleu du ciel, la srnit, la limpidit, la douceur de
l'atmosphre; l'Ocan est prs, les Pyrnes sont hautes, et, tandis que
la montagne le dfend des vents desschants du sud, la mer lui envoie
ses nuages qui, tombant sur une terre forte, y font pousser une
vigoureuse vgtation; dans les prairies l'herbe monte jusqu'au ventre
du btail; sur les collines, dans les _touyas_ que les paysans
routiniers s'obstinent  conserver en landes, les ajoncs, les bruyres
et les fougres dpassent la tte des hommes; le long des chemins les
haies sont paisses et hautes.

De profondes ornires pleines d'eau coupaient celui qu'il avait pris,
mais trop large de moiti, il offrait de chaque ct des tapis herbus
qu'on pouvait suivre. De ce gazon, le printemps avait fait un jardin
fleuri jusqu'au pied des haies o pquerettes, primevres et renoncules
se mlaient aux scolopendres et aux tiges rousses de la fougre royale
qui, au bord des petites mares et dans les fonds tourbeux, commenait
dj  pousser des jets vigoureux.

Quelle fte pour ses yeux que cette closion du printemps, si superbe
dans cette humilit de petites plantes mouilles de rose, et combien le
lger parfum que dgageait leur floraison voquait en lui de souvenirs
rests vivants!

Ce fut en grenant le chapelet de ces souvenirs qu'il continua son
chemin jusqu'au haut de la monte. Dj une fois il l'avait vu aussi
fleuri dans une matine pareille  celle-ci et il lui tait rest dans
les yeux tel qu'il le retrouvait.

A la suite d'une pidmie on avait licenci le collge, et le train
venant de Pau les avait descendus  Puyoo  cette mme heure, son frre
et lui. Comme on n'tait pas prvenu de leur retour, personne ne les
attendait  la gare, et, au lieu de louer une voiture, ils s'taient
fait une joie de s'en aller bride abattue  travers champs pour
surprendre leur pre. Que de changements cependant, tandis que tout
restait immuable dans ce coin de campagne, que de tristesses: son pre,
son frre morts, lui debout encore, mais secou si violemment que
c'tait miracle qu'il n'eut pas le premier disparu. Combien  sa place
se fussent abandonns, et certainement il et cd aussi  la
dsesprance s'il n'avait pas lutt pour les siens. Le secours qui lui
venait d'eux l'avait jusqu'au bout soutenu: un sourire, une caresse, un
mot de sa fille, son regard, la musique de sa voix.

Au haut de la colline il s'arrta, et, posant sa valise au pied d'un
arbre, il s'assit sur le tronc d'un chtaignier qui attendait, couch
dans l'herbe, que les chemins fussent assez durcis pour qu'on pt le
descendre  la scierie.

De ce point culminant qu'un abatage fait dans les bois avait dnud, la
vue s'tendait libre sur les deux valles, celle du Gave de Pau qu'il
venait de quitter aussi bien que sur celle du Gave d'Oloron o il allait
descendre, et au-del, par-dessus leurs villages, leurs prairies et
leurs champs, sur un pays immense, de la chane des Pyrnes couronne
de neige aux plaines sombres des Landes qui se perdaient dans l'horizon.

Comme il n'avait pas mis plus d'une heure  la monte et qu'il ne lui
faudrait que quarante ou cinquante minutes pour la descente, il pouvait,
sans crainte de retard, se donner la satisfaction de rester l un moment
 se reposer, en regardant le panorama tal devant lui.

Tandis que la base des montagnes tait encore noye dans des vapeurs
confuses, les sommets neigeux, frapps par le soleil, se dcoupaient
assez nettement pour qu'il pt les reconnatre tous, depuis le pic
d'Anie, qui avait donn son nom  sa fille, comme  toutes les anes de
la famille, jusqu' la Rhune, dont le pied trempe dans la mer 
Saint-Jean-de-Luz. En temps ordinaire il se serait amus  distinguer
chaque pic, chaque col, chaque passage, en se rappelant ses excursions
et ses chasses; mais, en ce moment, ce qui le touchait plus que la
chane des Pyrnes, si pleine de souvenirs et d'motions qu'elle ft
pour lui, c'tait le village natal; aussi, quittant les croupes vertes
qui de la montagne s'abaissent vers la plaine, chercha-t-il tout de
suite le Gave qui, en un long ruban blanc courant entre la verdure de
ses rives, l'amenait  la maison paternelle: isole au milieu du parc,
il la retrouva telle qu'elle s'tait si souvent dresse devant lui en
ses mauvais jours, quand il pensait  elle instinctivement comme  un
refuge, avec ses combles aux ardoises jaunies, ses hautes chemines et
sa longue faade blanche, coupe de chanes rouges, mais aussi avec un
changement qui lui serra le coeur; au lieu d'apercevoir toutes les
persiennes ouvertes, il les vit toutes fermes, faisant  chaque tage
des taches grises qui se rptaient d'une faon sinistre. Personne non
plus au travail, ni dans les jardins, ni dans le parc, ni devant les
curies, les remises, les tables; pas de btes au pturage dans les
prairies, le long du Gave, ou dans les champs; certainement la roue de
la pcherie de saumon qui dtachait sa grande carcasse noire sur la ple
verdure des saules ne tournait plus; partout le vide, le silence, et
dans la vaste chambre du premier tage, celle o il tait n, celle o
son pre tait mort, son frre dormant son dernier sommeil.

Cette vocation qui le lui montrait comme si, par les persiennes
ouvertes, il l'et vu rigide sur son lit, l'touffa, et tout se brouilla
devant ses yeux pleins de larmes.




IX


En entendant huit heures sonner  l'horloge de l'glise lorsqu'il
arrivait aux premires maisons du village, l'ide lui vint de passer
d'abord chez le notaire Rbnacq; c'tait un camarade de collge avec
qui il causerait librement. Si Gaston avait fait un testament en faveur
de son fils naturel, Rbnacq devait le savoir, et pouvait maintenant
sans doute en faire connatre les dispositions.

Le caractre de son frre, port  la rancune, d'autre part l'affection
et les soins qu'il avait toujours eus pour ce jeune homme, tout donnait
 croire que ce testament existait, mais enfin ce n'tait pas une
illusion d'hritier de s'imaginer que, tout en instituant son fils son
lgataire universel, il avait pu, il avait d laisser quelque chose 
Anie. En ralit, ce n'tait point d'une fortune gagne par son
industrie personnelle et que son travail avait faite sienne, que Gaston
jouissait et dont il pouvait disposer librement, sans devoir compte de
ses intentions  personne, c'tait une fortune patrimoniale, acquise par
hritage, sur laquelle, par consquent, ses hritiers naturels avaient
certains droits, sinon lgaux, au moins moraux. Or, Gaston avait un
hritier lgitime, qui tait son frre, et s'il pouvait dshriter ce
frre, ainsi que la loi le lui permettait, les raisons ne manquaient pas
pour appuyer sa volont et mme la justifier: rancune, hostilit,
persuasion que son legs, s'il en faisait un, serait gaspill; mais
aucune de ces raisons n'existait pour Anie, qui ne lui avait rien fait,
contre laquelle il n'avait pas de griefs, et qui tait sa nice. Dans
ces conditions, il semblait donc difficile d'imaginer qu'elle ne figurt
pas sur ce testament pour une somme quelconque; si minime que ft cette
somme, ce serait la fortune, et, mieux que la fortune, le moyen
d'chapper aux mariages misrables auxquels elle s'tait rsigne.

Deux minutes aprs, il s'arrtait devant les panonceaux rouills qui,
sur la place, servaient d'enseigne au notariat, et dans l'tude o il
entrait il trouvait un petit clerc en train de la balayer.

--C'est  M. Rbnacq que vous voulez parler? dit le gamin.

--Oui, mon garon.

--Je vas le chercher.

Presque aussitt le notaire arriva, mais au premier abord il ne reconnut
pas son ancien camarade.

--Monsieur...

--Il faut que je me nomme?

--Toi!

--Chang, parat-il?

--Comme tu n'as pas rpondu  mes dpches, je ne t'attendais plus; car
je t'en ai envoy deux et je t'ai crit.

--C'est parce que je venais que je ne t'ai pas rpondu; pouvais-tu
penser que je laisserais disparatre mon pauvre Gaston sans un dernier
adieu?

--Tu es venu  pied de Puyoo? dit le notaire sans rpondre directement
et en regardant la valise pose sur une chaise.

--Une promenade; les jambes sont toujours bonnes.

--Entrons dans mon cabinet.

Aprs l'avoir install dans un vieux fauteuil en merisier, le notaire
continua:

--Comment vas-tu? Et madame Barincq? Et ta fille?

--Merci pour elles, nous allons bien. Mais parle-moi de Gaston; ta
dpche a t un coup de foudre.

--Sa mort en a t un pour nous. C'est il y a deux ans environ que sa
sant, jusque-l excellente, commena  se dranger, mais sans qu'il
rsultt de ces drangements un tat qui prsentt rien de grave, au
moins pour lui, et pour nous. Il eut plusieurs anthrax qui gurirent
naturellement, et pour lesquels il n'appela mme pas le mdecin, car
c'tait son systme, de traiter, comme il le disait, les maladies par le
mpris. Va-t-on s'inquiter pour un clou? Cependant, il tait moins
solide, moins vigoureux, moins actif; un effort le fatiguait; il renona
 monter  cheval, et bientt aprs il renona mme  sortir en voiture,
se contentant de courtes promenades  pied dans les jardins et dans le
parc. En mme temps son caractre changea, tourna  la mlancolie et
s'aigrit; il devint difficile, inquiet, mfiant. J'appelle ton attention
sur ce point parce que nous aurons  y revenir. Un jour, il se plaignit
d'une douleur violente dans la jambe et dut garder le lit. Il fallut
bien appeler le mdecin qui diagnostiqua un abcs interne qu'on traita
par des cataplasmes, tout simplement. L'abcs gurit, et Gaston se
releva, mais il se rtablit mal; l'apptit tait perdu, le sommeil
envol. Pourtant, peu  peu, le mieux se produisit, la sant parut
revenir. Mais ce qui ne revint pas, ce fut l'galit d'humeur.

--Avait-il des causes particulires de chagrin?

--Je le pense, et mme j'en suis certain, bien qu'il ne m'ait jamais
fait de confidences entires, pas plus  moi qu' personne, d'ailleurs.
Il m'honorait de sa confiance pour tout ce qui tait affaires, mais pour
ses sentiments personnels il a toujours t secret, et en ces derniers
temps plus que jamais; il est vrai qu'un notaire n'est pas un
confesseur. Mais nous reviendrons l-dessus; j'achve ce qui se rapporte
 la sant et  la mort. Je t'ai dit que l'tat gnral paraissait
s'amliorer, avec le printemps il avait repris got  la promenade, et
chaque jour il sortait, ce qui donnait  esprer que bientt il
reprendrait sa vie d'autrefois;  son ge cela n'avait rien
d'invraisemblable. Les choses en taient l, lorsqu'avant hier
Stanislas, le cocher, se prcipite dans ce cabinet et m'annonce que son
matre vient de se trouver mal; qu'il est dcolor, sans mouvement, sans
parole; qu'on ne peut pas le faire revenir. Je cours au chteau. Tout
est inutile. Cependant, j'envoie chercher le mdecin, qui ne peut que
constater la mort cause par une embolie; un caillot form au moment de
la pousse des anthrax ou de la formation des abcs de la jambe a t
entran dans la circulation et a obstru une artre.

--La mort a t foudroyante?

--Absolument.

Il s'tablit un moment de silence, et le notaire, mu lui-mme par son
rcit, ne fit rien pour distraire la douleur de son ancien camarade,
qu'il voyait profonde; enfin il reprit:

--Je t'ai dit que Gaston s'tait montr en ces dernires annes triste
et sombre; je dois revenir l-dessus, car ce point est pour toi d'un
intrt capital; mais, quel que soit mon dsir de l'claircir, je ne le
pourrai pas, attendu que pour beaucoup de choses j'en suis rduit  des
hypothses, et que tous les raisonnements du monde ne valent pas des
faits; or, les faits prcis me manquent. Bien que, comme je te l'ai dit,
Gaston ne m'ait jamais fait de franches confidences, les causes de son
chagrin et de son inquitude ne sont pas douteuses pour moi: elles
provenaient pour une part de votre rupture, pour une autre d'un doute
qui a empoisonn sa vie.

--Un doute?

--Celui qui portait sur la question de savoir s'il tait ou n'tait pas
le pre du capitaine Sixte.

--Comment...

--Nous allons arriver au capitaine tout  l'heure; vidons d'abord ce qui
te regarde. Si tu as t affect de la rupture avec ton frre, lui n'en
a pas moins souffert, et peut-tre mme plus encore que toi, attendu
que, tandis que tu tais passif, il tait actif; tu ne pouvais que
supporter cette rupture, lui pouvait la faire cesser, n'ayant qu'un mot
 dire pour cela, et luttant par consquent pour savoir s'il le dirait
ou ne le dirait pas; j'ai t le tmoin de ces luttes; je puis
t'affirmer qu'il en tait trs malheureux; positivement, elles ont t
le tourment de ses dernires annes.

--Nous nous tions si tendrement aims.

--Et il t'aimait toujours.

--Comment ne s'est-il pas laiss toucher par mes lettres?

--C'est qu' ce moment il payait les intrts de la somme dont il avait
rpondu pour toi, et que l'ennui de cette dpense le maintenait dans son
tat d'exaspration et son ressentiment.

--Pour lui, cette dpense tait cependant peu de chose.

--Il faut que tu saches, et je peux le dire maintenant, que prcisment,
lorsque les chances des intrts de la garantie arrivrent, Gaston
venait de perdre une grosse somme dans un cercle  Pau qu'il ne put
payer qu'en empruntant. Cela embrouilla ses affaires; il se trouva gn.
Il le fut bien plus encore quand, par suite du phylloxera d'abord et du
mildew ensuite, le produit de ses vignes fut rduit  nant. Un autre 
sa place et sans doute essay de combattre ces maladies; lui, ne le
voulut pas; c'taient des dpenses qu'il prtendait ne pas pouvoir
entreprendre, et cela par ta faute, disait-il. La vrit est qu'il ne
croyait pas  l'efficacit des remdes employs ailleurs, et que, par
apathie, obstination, il laissait aller les choses; et, en attendant que
le hasard ament un changement, il rejetait la responsabilit de son
inertie sur ceux qui le condamnaient  se croiser les bras. C'est ainsi
que toutes ses vignes sont perdues, et que celles qui n'ont point t
arraches, n'ayant reu aucune faon depuis longtemps, sont devenues des
_touyas_ o ne poussent que des mauvaises herbes et des broussailles.
Vois-tu maintenant la situation et comprends-tu la force de ses griefs?

--Hlas!

--Comme, malgr tout, il ne pouvait pas, avec ses revenus, rester
toujours dans la gne, il arriva un moment o les conomies qu'il
faisait quand mme lui permirent de rembourser et la somme qu'il avait
garantie pour toi et celle qu'il avait emprunte pour payer sa dette de
jeu. J'attendais ce moment avec une certaine confiance, esprant que,
quand ton souvenir ne serait plus rappel  ton frre par des chances,
un rapprochement se produirait; comme il n'aurait plus de griefs contre
toi, votre vieille amiti renatrait; et je crois encore qu'il en et
t ainsi, si Gaston, isol, n'avait pu trouver d'affection que de ton
ct et du ct de ta fille; mais alors, prcisment, quelqu'un se plaa
entre vous qui empcha ce retour: ce quelqu'un, c'est le Capitaine
Valentin Sixte. Je t'avais dit que j'arriverais  lui, nous y sommes.

--Je t'coute.

--Le capitaine est-il ou n'est-il pas le fils de ton frre? c'est la
question que je me pose encore, bien que pour tout le monde,  peu prs,
elle soit rsolue dans le sens de l'affirmative; mais, comme elle ne
l'tait pas pour Gaston, qui devait avoir cependant sur ce point des
clarts qui nous manquent, et des raisons pour croire  sa paternit, tu
me permettras de rester dans le doute. D'ailleurs tu en sais peut-tre
autant que moi l-dessus, puisqu' la naissance de l'enfant, tu tais
dans les meilleurs termes avec ton frre.

--Il ne m'a rien dit alors de mademoiselle Dufourcq; et plus tard je
n'en ai appris que ce que tout le monde disait; deux ou trois fois j'ai
essay d'en parler  Gaston, qui dtourna la conversation comme si elle
lui tait pnible.

--Elle l'tait, en effet, pour lui, par cela mme qu'elle le ramenait 
un doute qui jusqu' sa mort l'a tourment, et mme plus que tourment,
angoiss, dsespr. C'est il y a trente-et-un ans que Gaston fit la
connaissance des demoiselles Dufourcq qui demeuraient  deux kilomtres
environ de Peyrehorade au haut de la cte,  l'endroit o la route de
Dax arrive sur le plateau. L se trouvait autrefois une auberge tenue
par le pre et la mre Dufourcq;  la mort de leurs parents, les deux
filles, qui taient intelligentes et qui avaient reu une certaine
instruction, eurent le flair de comprendre le parti qu'elles pouvaient
tirer de leur hritage en transformant l'auberge en une maison de
location pour les malades qui voudraient jouir du climat de Pau, en
pleine campagne et non dans une ville. Tu connais l'endroit.

--Je me rappelle mme la vieille auberge.

--Tu vois donc que la situation est excellente, avec une tendue de vue
superbe; ce fut ce qui attira les trangers, et aussi la transformation
que ces deux filles avises firent subir  la vieille auberge, devenue
par elles une maison confortable avec bon mobilier, jardins agrables,
cuisine excellente, et le reste. De l'une de ces filles, l'ane,
Clotilde, il n'y a rien  dire, c'tait une personne qui ne se faisait
pas remarquer et ne s'occupait que de sa maison; de la jeune Lontine il
y a beaucoup  dire, au contraire: jolie, coquette, mais jolie d'une
beaut  faire sensation, et coquette  ne repousser aucun hommage. Ton
frre la connut en allant voir un de ses amis tabli chez les soeurs
Dufourcq pour soigner sa femme poitrinaire, et il devint amoureux
d'elle. Tu penses bien qu'une fille de ce caractre n'allait pas tenir 
distance un homme tel que M. de Saint-Christeau. Quelle gloire pour elle
de le compter parmi ses soupirants! Ils s'aimrent; tous les deux jours
Gaston faisait trente kilomtres pour aller prendre des nouvelles de la
femme de son ami. O cet amour pouvait-il aboutir? Lontine Dufourcq
s'imagina-t-elle qu'elle pouvait devenir un jour la femme de M. de
Saint-Christeau? C'tait bien gros pour une fille de sa condition. De
son ct Gaston domin par sa passion promit-il le mariage pour
l'emporter sur un jeune Anglais, fort riche et malade qui, habitant la
maison, proposait, dit-on,  Lontine de l'pouser? C'est ce que
j'ignore, car je n'ai appris toute cette histoire que par bribes, un peu
par celui-ci, un peu par celui-l, c'est--dire d'une faon
contradictoire. Ce qu'il y a de certain, c'est que Lontine devint
enceinte. Pourquoi  ce moment Gaston ne l'pousa-t-il pas? Probablement
parce qu'il dsespra d'obtenir un consentement, qu'il n'aurait mme pas
os demander. Vois-tu la fureur de votre pre, en apprenant que son an
voulait pouser la fille d'un aubergiste?

--Notre pre n'aurait jamais donn son consentement; il aurait plutt
rompu avec Gaston, malgr toute sa tendresse, toute sa faiblesse pour
son an.

--On n'en vint pas  cette extrmit, et si votre pre connut la liaison
de son fils avec Lontine, il ne crut certainement qu' une amourette
sans consquence. D'ailleurs, avant que la grossesse fut apparente,
Lontine quitta Peyrehorade pour aller habiter Bordeaux, o elle se
cacha; on dit dans le pays qu'elle tait auprs d'une soeur ane,
marie en Champagne. Chaque semaine Gaston fit le voyage de Bordeaux; 
Royan on les rencontra ensemble. En mme temps qu'elle quittait
Peyrehorade, le jeune Anglais, qui s'appelait Arthur Burn, partait
aussi; on a racont qu'on les avait vus, lui et elle,  Bordeaux; est-ce
vrai, est-ce faux? je l'ignore; mais tout me parat croyable avec une
femme coquette comme celle-l; si elle n'pousait pas Gaston qu'elle
devait, semblait-il, prfrer, elle retrouverait son Anglais; condamn 
une mort prochaine, celui-l tait  mnager. Chose extraordinaire, ce
ne fut pas le malade qui mourut, ce fut la belle fille, saine et forte:
un mois aprs l'accouchement, elle fut emporte tout d'un coup. L'enfant
n'avait pas t reconnu par Gaston qui, sans doute, voulait le lgitimer
par mariage subsquent quand il le pourrait faire. La tante Clotilde le
prit avec elle  Peyrehorade et l'leva comme son neveu en le disant
fils de sa soeur ane, la Champenoise. Des annes s'coulrent sur
lesquelles je ne sais rien, si ce n'est que Gaston allait voir l'enfant
quelquefois chez sa tante, et que, quand le moment arriva de le mettre
au collge  Pau, il paya sa pension. Il se montra lve appliqu,
studieux, intelligent, et il entra  Saint-Cyr dans les bons numros. Ce
fut en costume de Saint-Cyrien que, pour la premire fois, il vint au
chteau o il passa une partie de ses vacances  pcher,  chasser, 
galoper. Pour ceux qui n'avaient pas oubli les amours avec Lontine, ce
sjour fut le commencement de la reconnaissance du fils par le pre, car
pour tout le monde Valentin tait bien le fils de Gaston; personne ne
doutait de cette paternit, et moi-mme qui, jusque-l, m'tais tenu sur
la rserve...

--Avais-tu des raisons pour la justifier?

[Illustration: anie-04-2]

--Pas d'autres que celles qui rsultaient de la non-reconnaissance par
Gaston, mais pour moi celles-l taient d'un grand poids, car, avec un
homme du caractre de ton frre, il me paraissait impossible d'admettre
que, croyant ce garon son fils, il ne lui donnt pas son nom; s'il ne
le faisait pas, c'est qu'il en tait empch; et, comme il ne dpendait
plus de personne, ce ne pouvait tre que par un doute bas sur les
relations qui avaient exist entre Lontine et Arthur Burn. Quelles
avaient t au juste ces relations? Innocentes ou coupables? Bien malin
qui pouvait le dire aprs vingt ans, alors que l'un et l'autre avaient
emport leur secret. En tout cas Gaston n'osait pas se prononcer
puisqu'il ne reconnaissait pas ce fils,  ses yeux douteux.
S'intresser, s'attacher  lui, cela il le pouvait, et le jeune homme,
je dois le dire, justifiait cet intrt; mais le reconnatre, lui donner
son nom, en faire l'hritier, le continuateur des Saint-Christeau, cela
il ne l'osait pas. J'ai vu ses scrupules, ou plutt je les ai devins;
j'ai assist  ses luttes de conscience alors qu'il tait partag entre
deux devoirs galement puissants sur lui: d'une part, celui qu'il
croyait avoir envers ce jeune homme; d'autre part, celui qui le liait 
son nom, et je t'assure qu'elles ont t vives.

--N'a-t-il pas fait des recherches, une enqute?

--Aprs vingt ans! Sur un pareil sujet! Il est certain cependant qu'il a
d recueillir tous les renseignements qui pouvaient l'clairer. Mais il
est certain aussi qu'ils n'ont pas t assez probants puisque la
reconnaissance n'a pas eu lieu. Les choses continurent ainsi sans que
ma femme et moi nous osions dcider qu'elle se ferait ou ne se ferait
pas; penchant tantt pour la ngative, tantt pour l'affirmative.
Valentin, en quittant Saint-Cyr, devint officier de dragons et entra
plus tard  l'cole de guerre d'o il sortit le troisime. Gaston, fier
de lui, avait son nom sans cesse sur les lvres, et, toutes les fois que
Valentin obtenait un cong, il venait le passer au chteau; un pre
n'et pas t plus tendre pour son fils; un fils plus affectueux pour
son pre. Cependant ce fut  ce moment mme que j'acquis la certitude
que jamais Gaston ne le reconnatrait, et voici comment elle se forma
dans mon esprit. Tu me trouves sans doute bien dcousu, bien incohrent?

--Je te trouve d'une lucidit parfaite.

--Alors je continue. Un jour Gaston me chargea de lui dresser un modle
de testament qu'il copierait. Si rserv que je dusse tre avec un
client dfiant, qui avait toujours peur qu'on l'ament  dire ce qu'il
voulait tenir secret, je fus cependant oblig de lui adresser quelques
questions. Il me rpondit vasivement en se tenant dans des gnralits,
si bien qu'au lieu d'un seul modle je lui en fis quatre ou cinq,
rpondant aux divers cas qui, me semblait-il, pouvaient se prsenter
pour lui. Quatre jours aprs, il m'apporta son testament dans une
enveloppe scelle de cinq cachets et me demanda de le garder.

--Alors, il a fait un testament?

--Il en a fait un  ce moment; mais, il y a un mois, il me l'a repris
pour le modifier, peut-tre mme pour le dtruire, et je ne sais pas
s'il en a fait un autre; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis
dpositaire d'aucun, de sorte qu'aujourd'hui tu es le seul hritier
lgitime de ton frre; ce qui ne veut pas dire, tu dois le comprendre,
que tu recueilleras cet hritage.

--Je comprends qu'on peut trouver un testament dans les papiers de
Gaston.

--Parfaitement. Cela dit, je remonte  la conviction qui s'est tablie
en moi que Gaston ne reconnatrait pas le capitaine, le jour mme o il
m'a demand un modle de testament. Et cette conviction est, il me
semble, base sur la logique. Tu sais, n'est-ce pas, que l'enfant
naturel reconnu n'a pas sur les biens de son pre les mmes droits que
l'enfant lgitime? dans l'espce, le capitaine, fils lgitime de Gaston,
hrite de la totalit de la fortune de son pre, fils naturel reconnu il
n'hrite que de la moiti de cette fortune, puisque ce pre laisse un
frre qui est toi. Pour qu'il recueille cette fortune entire, il faut
qu'elle lui soit lgue par testament, et ce testament n'est possible en
sa faveur que s'il est un tranger et non un enfant naturel reconnu.

--Je ne savais pas cela du tout.

--N'en sois pas surpris; quand la loi s'occupe des enfants naturels,
adultrins ou incestueux, elle est pleine d'obscurit, de lacunes, de
trous ou de traquenards au milieu desquels ceux dont c'est le mtier
d'interprter le Code ont souvent bien du mal  se dbrouiller. Donc,
selon moi, ton frre, faisant son testament, renonait  reconnatre le
capitaine pour son fils.

--Et la conclusion de ton raisonnement tait que le dsir de laisser
toute sa fortune au capitaine le guidait?

--En effet, la logique conduisait  cette conclusion.

--Souponnes-tu les raisons pour lesquelles il t'a repris son testament.

--Elles sont de plusieurs sortes, mais les unes comme les autres ne
reposent que sur des hypothses.

--Puisque tu les as examines, trouves-tu quelque inconvnient  me les
dire?

--Nullement.

--Tu admets, n'est-ce pas, qu'elles nous intressent assez pour que je
te les demande?

--Je crois bien.

--Depuis longtemps, j'tais habitu  l'ide que Gaston laisserait sa
fortune au capitaine, mais ce que tu viens de m'apprendre me montre que
les choses ne sont pas telles que je les imaginais, notamment pour la
paternit que je croyais certaine; les conditions sont donc changes.

--Aprs avoir t trop loin dans un sens, ne va pas trop vite maintenant
dans un sens oppos.

--Je n'irai que jusqu'o tu me diras d'aller. La vie m'a t trop dure
pour que je me laisse emballer; et je puis t'affirmer, avec une entire
sincrit, qu'en ce moment mme je suis plus profondment mu par le
chagrin que me cause la mort de Gaston, que je ne suis troubl par la
pense de son hritage. Certainement je ne suis pas indiffrent  cet
hritage sur lequel j'ai bien quelques droits, quand ce ne seraient que
ceux auxquels j'ai renonc, mais enfin je suis frre beaucoup plus
qu'hritier, fais-moi l'honneur de le croire.

--C'est justement sur ces droits dont tu parles que repose une des
hypothses qui soit prsente, quand je me suis demand pourquoi Gaston
me reprenait son testament. Je puis te dire que depuis votre rupture je
ne suis pas rest sans parler de toi avec ton frre. Dans les premires
annes cela tait difficile, je t'ai expliqu pourquoi: colre encore
vivante, rancune exaspre par les embarras d'argent, chances des
sommes  payer. Mais quand tout a t pay, quand le souvenir des
embarras d'argent s'est effac, ton nom n'a plus produit le mme effet
d'exaspration, j'ai pu le prononcer, ainsi que celui de ta fille, et
reprsenter incidemment, sans appuyer, bien entendu, qu'il serait
fcheux qu'elle ne pt pas se marier, uniquement parce qu'elle n'avait
pas de dot.

--Tu as agi en ami, et je t'en remercie de tout coeur.

--En honnte homme, en honnte notaire qui doit clairer ses clients,
mme lorsqu'ils ne le lui demandent pas, et les guider dans la bonne
voie, vers le vrai et le juste. Or pour moi la justice voulait que vous
ne fussiez pas entirement frustrs d'un hritage sur lequel vous aviez
des droits incontestables. Est-ce pour modifier son testament dans ce
sens que Gaston me l'a repris? Cela est possible.

--videmment.

--Sans doute; et j'aime d'autant plus  m'arrter  cette hypothse
quelle est consolante, et que sa ralisation serait honorable pour la
mmoire de ton frre en mme temps qu'elle vous serait favorable. Mais
il faut bien se dire qu'elle n'est pas la seule. Si ton frre a voulu
modifier son testament qui, sous sa premire forme, n'tait pas en ta
faveur, je le crains, et y ajouter de nouvelles dispositions pour te
donner,  toi ou  ta fille, ce qu'il vous devait, il peut aussi l'avoir
modifi dans un sens tout oppos, comme il peut aussi l'avoir tout
simplement supprim.

--Y a-t-il dans ses relations avec le capitaine quelque chose qui te
puisse faire croire  cette suppression?

[Illustration: anie-04-3]

--Rien du tout, et mme je dois dire que ces relations sont devenues
plus suivies qu'elles n'taient quand Sixte pass capitaine a t nomm
officier d'ordonnance du gnral Harraca qui commande  Bayonne, ce qui
lui a permis de venir  Ourteau trs souvent; j'ajoute encore que ce
choix a t inspir par Gaston qui tait l'ami du gnral.

[Illustration: anie-05-1]

Barincq continua:

--Alors cette hypothse de la suppression du testament est peu
vraisemblable?

--Sans doute; mais cela ne veut pas dire qu'il faille l'carter
radicalement. Je t'ai expliqu que Gaston avait toujours eu des doutes
sur sa paternit, ce qui fait que, dans ses rapports avec l'enfant de
Lontine Dufourcq, il a vari entre l'affection et la rpulsion; en
certains moments, plein de tendresse pour son fils, dans d'autres ne
regardant qu'avec horreur ce fils d'Arthur Burn. Qui sait si le jour o
il m'a redemand le testament, il n'tait pas dans un de ces moments
d'horreur? Une disposition morale peut aussi bien avoir provoqu cette
horreur qu'une dcouverte dcisive par tmoignage, lettre ou toute autre
information  laquelle il aurait ajout foi.

--Mais ses relations avec le capitaine ne permettent pas cette
supposition, me semble-t-il?

--Le capitaine n'est pas venu au chteau depuis que Gaston m'a redemand
son testament; et, ce jour-l, pendant les quelques minutes que ton
frre est rest dans ce cabinet d'o il semblait press de sortir, je
l'ai trouv trs troubl: tu vois donc qu'il faut admettre cette
supposition, si peu srieuse qu'elle puisse paratre, comme il faut
admettre tout, mme que le capitaine va nous arriver avec un bon
testament en poche.

--J'admets cela trs bien.

--En tout cas, nous serons bientt fixs. Pour plus de sret, j'ai
fait,  ta requte, apposer les scells; nous les lverons dans trois
jours, et alors nous trouverons le testament, s'il y en a un. En
attendant, en ta qualit de plus proche parent, tu vas tre le matre
dans ce chteau. C'est en ton nom que j'ai tout ordonn, depuis le
service  l'glise jusqu'au dner command pour recevoir convenablement
ceux des invits qui, venant de loin, n'auraient rien trouv  Ourteau,
particulirement vos parents d'Orthez, de Maulon et de Saint-Palais
qui, certainement, vont arriver d'un moment  l'autre.

--Laisse-moi te remercier encore une fois; tu as agi dans ces tristes
circonstances comme un parent.

--Simplement comme un notaire.

--Il n'y en a plus de ces notaires.

--Aux environs de Paris, on dit cela, peut-tre, mais je t'assure que
chez nous il s'en trouve qui sont les amis de leurs clients. Puisque ce
mot est dit, veux-tu me permettre d'en ajouter un autre?

Il parut embarrass.

--Parle donc.

--Le voil, dit-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, c'est que si
pour tenir ton rang tu avais besoin d'une certaine somme, je suis  ta
disposition.

--Je te remercie.

--Ne te gne pas; cela peut tre facilement imput au compte de la
succession.

--Je suis touch de ta proposition, mon cher Rbnacq, mais j'espre
n'avoir pas  te mettre  contribution.

--En tout cas, tu ne refuseras pas de prendre une tasse de caf au lait
avec moi; aprs une nuit passe en chemin de fer, tu es venu  pied de
Puyoo, pense que la crmonie se prolongera tard.

La tasse de caf accepte, le notaire voulut que le petit clerc portt
la valise de son ancien camarade.

--Si je ne t'accompagne pas, dit-il, c'est que je pense que je serais
importun; l'exprience m'a appris malheureusement qu' vouloir distraire
notre chagrin, le plus souvent on l'exaspre. A bientt.




X


Un peu aprs dix heures on vint prvenir Barincq que les invits
commenaient  arriver, et il dut descendre au rez-de-chausse.

Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand
salon, ce n'tait plus le dessinateur de l'_Office cosmopolitain_ ploy
et dprim par vingt annes d'un dur travail; sa taille s'tait
redresse, sa tte leve, et, si son visage portait dans l'obliquit des
sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une
douleur sincre, cette douleur mme l'avait ennobli: plus de soucis
immdiats, plus d'inquitudes agaantes, mais des proccupations plus
hautes, plus dignes.

C'taient des parents qui l'attendaient, des cousins du pays basque et
du Barn, les uns de Maulon et de Saint-Palais portant le nom de
Barincq; les autres les Pdebidou d'Orthez. Autrefois ses camarades
d'enfance, ses amis de jeunesse, ils ne l'avaient pas vu depuis
vingt-cinq ou trente ans; mais ils connaissaient l'histoire de sa vie et
de ses luttes; aussi, quand ils avaient appris par les domestiques sa
prsence au chteau, n'avaient-ils pas t sans prouver une certaine
inquitude aussi bien dans leur fiert de personnages considrs que
dans leur prudence provinciale de gens intresss, ce qu'ils taient
tous les uns et les autres.

--Avait-il seulement des souliers aux pieds, le pauvre diable?

--Et, d'autre part,  quelles demandes d'argent n'allaient-ils pas tre
exposs?

Les plaintes si souvent rptes de Gaston pendant ces vingt dernires
annes n'taient pas oublies; et, en se rappelant comme il avait t
exploit par son frre, on s'tait invit, rciproquement,  se tenir
sur la rserve et la dfensive: cousin, on l'tait, sans doute; mais
c'est une parent assez loigne pour qu'elle ne cre, Dieu merci, ni
devoirs ni liens.

Il y eut de la surprise quand on le vit entrer dans le salon les pieds
chausss comme tout le monde et non de bottes cules de Robert Macaire.
A la vrit les volets ne laissaient pntrer qu'une clart douteuse,
mais celle qui tombait des impostes suffisait cependant pour montrer que
son habit n'tait pas honteux, et qu'il portait des gants avouables.
Alors un changement de sentiments se produisit instantanment; et toutes
les mains se tendirent pour serrer les siennes.

--Comment vas-tu?

--Et ta femme?

--N'as-tu pas une fille?

--Elle s'appelle Anie.

--Alors tu as gard les traditions de la famille.

--Et le souvenir du pays.

De nouveau, les mains s'treignirent.

Le revirement fut si complet, qu'aprs avoir exprim des regrets pour la
brouille survenue entre les deux frres, on en vint  blmer Gaston qui
avait persist dans sa rancune.

--C'tait l une des faiblesses de son caractre, dit l'un des Barincq
de Maulon.

--Les relations de famille doivent reposer sur l'indulgence, dit un
autre.

--Cette indulgence doit tre rciproque, appuya l'an des Pdebidou.

Ce n'est pas seulement sur l'indulgence que ces relations doivent
reposer, c'est aussi sur la solidarit. En vertu de ce principe, deux
des cousins, ceux  qui leur ge et leur position donnaient l'autorit
la plus haute, l'attirrent dans un coin du salon.

--Tu sais les relations qui existaient entre ton frre et un certain
capitaine de dragons?

--J'ai vu Rbnacq.

Tous deux en mme temps, lui prirent les mains, l'un la gauche, l'autre
la droite, et les serrrent fortement.

--Qu'on tablisse ses btards, dit l'un, rien de plus juste; je blme
les pres qui, dans notre position, laissent leurs enfants naturels
devenir les fils des vagabonds, les filles des gueuses, mais qu'on fasse
cet tablissement au dtriment de la famille lgitime, c'est ce que je
n'admets pas.

--C'est ce que nous blmons, dit l'autre.

--Crois bien que nous sommes avec toi, et que nous te plaignons.

--Sois certain aussi que tu peux compter sur nous, pour montrer  cet
intrigant le mpris que nous inspirent ses manoeuvres.

De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien intime, il fallut
revenir  la chemine, et les recevoir, leur tendre la main, trouver un
mot  leur dire.

C'tait la troisime fois qu' cette place il assistait  ce dfil de
parents, d'amis, de voisins ou d'indiffrents, qui constitue le
personnel d'un bel enterrement: la premire pour sa mre quand il tait
encore enfant; la seconde pour son pre,  la gauche de son frre, et
maintenant tout seul, pour celui-ci: mme obscurit, mme murmure de
voix touffes, mme tristesse des choses dans ce salon, o rien n'avait
chang, et o les vieux portraits sombres qui faisaient des taches
noires sur les verdures plies, et qu'il avait toujours vus, semblaient
le regarder comme pour l'interroger.

Parmi ceux qui passaient et lui tendaient la main, il y en avait peu
dont il retrouvt le nom: il est vrai que, pour la plupart, ces
physionomies voquaient des souvenirs, mais lesquels? c'tait ce que sa
mmoire hsitante et trouble ne lui disait pas assez vite.

Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans les groupes forms 
et l, et que les ttes se tournaient de ce ct; instinctivement il
suivit ces regards, et vit entrer un officier.

--C'est le capitaine, dit un des cousins.

Aprs un regard circulaire jet rapidement dans le salon pour se
reconnatre, le capitaine s'avana vers la chemine; en grande tenue, le
sabre au crochet, appuy sur ses aiguillettes, le casque dans le bras
gauche, il marchait sans paratre faire attention aux yeux ramasss sur
lui.

--Tu vois, aucune ressemblance, dit  voix basse le mme cousin qui
l'avait annonc.

Mais cette non-ressemblance ne lui parut pas du tout frappante comme le
prtendait le cousin; au reste, il n'eut pas le temps de l'examiner:
arriv devant eux, le capitaine s'inclinait, et il allait se retirer
sans qu'aucun des parents et rpondu  son salut autrement que par un
court signe de tte, quand, dans un mouvement de protestation en quelque
sorte involontaire, Barincq avana la main; le capitaine alors avana la
sienne, et ils changrent une lgre treinte.

--Tu lui as donn la main, dit un des Barincq quand le capitaine se fut
loign.

--Comme  tous les invits.

--Tu n'as donc pas vu ses pattes d'argent et ses aiguillettes?

--Quelles pattes?

--Sur son dolman; ses paulettes, si tu aimes mieux.

--Eh bien, qu'importent ces pattes!

Ce cousin, qui avait quitt l'arme pour se marier, et qui tait au
courant des usages militaires, haussa les paules:

--On ne porte pas la grande tenue  l'enterrement d'un ami, dit-il, mais
simplement le kpi et les pattes noires. S'il l'a revtue aujourd'hui,
c'est pour afficher ses droits et crier sur les toits qu'il se prtend
le fils de Gaston.

Bien que ces observations se fussent changes  voix basse, elles
n'avaient pas pu passer inaperues, et, tandis que les uns se
demandaient ce qu'elles pouvaient signifier, les autres examinaient le
capitaine avec curiosit; on avait vu l'accueil plus que froid des
cousins, la poigne de main du frre, et l'on tait drout. L'entre du
notaire Rbnacq amena une diversion. Puis de nouveaux arrivants se
prsentrent, et ce fut bientt une procession. Alors, le salon
s'emplissant, ceux qui taient entrs les premiers cdrent la place aux
derniers, et l'on se rpandit dans le jardin o l'on trouvait plus de
libert, d'ailleurs, pour causer et discuter.

--Vous avez vu que M. Barincq a tendu la main au capitaine Sixte?

--Pouvait-il ne pas la lui donner?

--Dame! a dpend du point de vue auquel on se place.

--Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il
est, quoi qu'on veuille, le neveu de M. Barincq, et, ds lors, c'est
bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frre; s'il ne
l'est pas, et ne vient  cet enterrement que pour s'acquitter de ses
devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il me parat encore plus
difficile que la famille de celui  qui on rend un hommage lui refuse la
main.

--Mme s'il s'est fait lguer une fortune dont il frustre la famille?

--Alors je trouverais que M. Barincq n'en a t que plus crne.

--Ses cousins l'ont blm.

--A cause de la patte blanche.

Et ceux qui connaissaient le crmonial militaire eurent le plaisir d'en
enseigner les lois  ceux qui les ignoraient; cela fournit un sujet de
conversation jusqu'au moment o le clerg arriva pour la leve du corps.

--Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi?

Ce fut la question que les curieux se posrent: si la tenue du capitaine
tait une affirmation, cette place pouvait en tre une autre.

Tandis que la famille prenait la tte, le capitaine se mla  la foule,
au hasard, et ce fut dans la foule aussi qu'il se plaa  l'glise, sans
que rien dans son attitude montrt qu'il attachait de l'importance  un
rang plutt qu' un autre: les parents occupaient dans le choeur le banc
drap de noir qui, depuis de longues annes, appartenait aux
Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres
assistants.

Mais, comme il tait au bout d'une trave et faisait face  ce banc,
d'autre part comme son uniforme tranchant sur les vtements noirs tirait
les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait
devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant
quelques secondes; sa pense tait obsde par le mot de son cousin:
aucune ressemblance.

Si le capitaine tait moins grand que Gaston, comme lui il tait de
taille bien prise, bien dcouple, lgante, souple; et comme lui aussi
il avait la tte fine, rgulire, avec le nez fin et droit; enfin comme
lui aussi il avait les cheveux noirs; mais, tandis que la barbe de
Gaston tait noire et son teint bistr, la moustache du capitaine tait
blonde et son teint ros; c'tait cela surtout qui formait entre eux la
diffrence la plus frappante, mais cette diffrence ne paraissait pas
assez forte pour qu'on pt affirmer qu'il n'existait entre eux aucune
ressemblance; assurment il n'tait pas assez prs de Gaston pour qu'on
s'crit: C'est son fils! mais d'un autre ct il n'en tait pas assez
loin non plus pour qu'on s'crit qu'il ne pouvait y avoir aucune
parent entre eux; l'un avait t un lgant cavalier dans sa jeunesse,
l'autre tait un bel officier; l'un appartenait au type franchement
noir, l'autre mlait dans sa personne le noir au blond; voil seulement
ce qui, aprs examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait
rien; et franchement on ne pouvait pas l-dessus s'appuyer pour btir ou
dmolir une filiation.

Depuis l'incident de la main donne au capitaine, une question
proccupait Barincq: devait-il ou ne devait-il pas inviter le capitaine
au djeuner qui suivrait la crmonie? Et s'il trouvait des raisons pour
justifier cette invitation, celles qui, aprs le blme de ses cousins,
la rendaient difficile, ne manquaient pas non plus.

Heureusement au cimetire, c'est--dire au moment o il fallait se
dcider, Rbnacq lui vint en aide:

--Comme la prsence du capitaine  votre table serait gnante pour vous,
autant que pour lui peut-tre, veux-tu que je l'emmne  la maison? Cela
vous tirera d'embarras.

C'tait nous tirera d'embarras que le notaire aurait dit dire, car sa
position au milieu de ces hritiers possibles tait dlicate pour lui
aussi.

Si l'amiti, de mme qu'un sentiment de justice, lui faisaient souhaiter
que l'hritage de Gaston revint  son ancien camarade, d'autre part les
intrts de son tude voulaient que ce ft au capitaine. Hritier de son
frre, Barincq conserverait sans aucun doute le chteau et ses terres
pour les transmettre plus tard  sa fille comme bien de famille. Au
contraire, le capitaine qui n'aurait pas des raisons de cet ordre pour
garder le chteau, et qui mme en aurait d'excellentes pour vouloir s'en
dbarrasser, le vendrait, et cela entranerait une srie d'actes
fructueux qui, au moment o il pensait  se retirer des affaires,
grossirait bien  propos les produits de son tude. Dans ces conditions,
il importait donc de manoeuvrer assez adroitement entre celui qui
pouvait tre l'hritier et celui qui avait tant de chances pour tre
lgataire, de faon  conserver des relations aussi bonnes avec l'un
qu'avec l'autre; de l son ide d'invitation qui d'une pierre faisait
deux coups: il rendait service  Barincq dans une circonstance dlicate;
et en mme temps il montrait de la politesse et de la prvenance envers
le Capitaine, qui certainement, devait tre bless de l'accueil qu'il
avait trouv auprs de la famille.




XI


Ce fut seulement  une heure avance de l'aprs-midi que les derniers
invits quittrent le chteau; et les cousins ne partirent pas sans
changer avec Barincq de longues poignes de main accompagnes de
souhaits chaleureux:

--Nous sommes avec toi.

--Compte sur nous.

--Jamais je n'admettrai que Gaston ait pu t'enlever un hritage qui
t'appartient  tant de titres.

--C'est au moment de la mort qu'on rpare les faiblesses de sa vie.

--Si Gaston a pu  une certaine heure faire le testament dont parle
Rbnacq, certainement il l'a dtruit.

--C'est pour cela et non pour autre chose qu'il l'a repris.

--A la leve des scells ne manque pas de nous envoyer des dpches.

--Tu nous amneras ta fille.

--Nous la marierons dans le pays.

Enfin il fut libre de s'occuper des siens et d'crire  sa femme une
lettre pour complter son tlgramme du matin, dans lequel il avait pu
dire seulement qu'il tait retenu au chteau par des affaires
importantes. Dans sa lettre il expliqua ce qu'tait cette affaire
importante, et, sans rpter les esprances de ses cousins, il dit au
moins les suppositions de Rbnacq; un fait tait certain: pour le
moment il n'y avait pas de testament; l'inventaire en ferait-il trouver
un? c'tait ce que personne ne pouvait affirmer ni mme prvoir en
s'appuyant sur de srieuses probabilits; pour lui, il n'avait pas
d'opinion, il ne concluait pas; c'tait trois jours  attendre.

Quand il eut achev cette longue lettre, le soir tombait, un de ces
soirs doux et lumineux propres  ce pays o si souvent la nature semble
s'endormir dans une potique srnit, et n'ayant plus rien  faire il
sortit, laissant ses pas le porter o ils voudraient.

Ce fut simplement dans le parterre joignant immdiatement le chteau, et
il y demeura, prenant un plaisir mlancolique  rechercher les plantes
qui avaient t les amies de ses annes d'enfance, et qu'il retrouvait
telles qu'elles taient cinquante ans auparavant, sans qu'aucun
changement et t apport dans leur culture ou dans leur choix par des
jardiniers en peine de la mode; dans les bordures de buis tailles en
figures gomtriques c'tait toujours la mme ordonnance de vieilles
fleurs: primevres, corbeilles d'or et d'argent, juliennes, ancolies,
ravenelles, girofles, jacinthes, anmones, renoncules, tulipes; et en
les regardant dans leur panouissement, en respirant leur parfum
printanier qui s'exhalait dans la douceur du soir, il se prenait 
penser que la vie qui s'tait si furieusement prcipite sur lui en
luttes et en catastrophes s'tait arrte dans cette tranquille maison.

Que n'tait il rest  son ombre, uni avec son frre, ainsi que celui-ci
le lui proposait! Ah! si la vie se recommenait, comme il ne referait
pas la mme folie, et ne courrait pas aprs les mirages qui l'avaient
entran!

Jeune, c'tait sans regret qu'il avait quitt cette maison, se croyant
appel  de glorieuses destines; maintenant allait-il pouvoir reprendre
place sous son toit, et jusqu' la mort la garder? Quel soulagement, et
quel repos!

Jusqu' une heure avance de la soire, il suivit ce rve, plus hardi
avec lui-mme qu'il n'avait os l'tre en crivant  sa femme, se
rptant sans cesse les derniers mots de ses cousins, et se demandant
s'il n'tait pas possible qu'au moment de la mort Gaston et rellement
rpar ce qu'il avait reconnu tre une erreur.

Toute la nuit il dormit avec cette ide, et le matin, au soleil levant,
il tait dans les prairies, pour prendre possession de ces terres dj
siennes.

On a souvent discut sur les excitants de l'esprit;  coup sr, il n'en
est pas qui provoque plus fortement l'imagination que l'espoir d'un
hritage prochain. Bien que peu sensible au gain, Barincq n'chappa pas
 cette fivre, et, pendant les trois jours qui s'coulrent avant la
leve des scells, on le vit du matin au soir passer et repasser par les
chemins, et les sentiers qui desservent le domaine; les terres arables,
il les amenderait par des engrais chimiques; les vignes mortes ou
malades, il les arracherait et les transformerait en prairies
artificielles: les prairies naturelles, il les irriguerait au moyen de
barrages dont il dessinait les plans; ce serait une transformation
scientifique, en peu de temps le revenu de la terre serait certainement
doubl, s'il n'tait pas tripl: c'est surtout pour ce qu'il ne connat
pas, que l'esprit d'invention se rvle inpuisable et gnial.

Pour suivre le double jeu qu'il avait adopt, le notaire Rbnacq
s'tait mis  la disposition de Barincq afin de procder  l'inventaire
au jour que celui-ci choisirait, mais, ce jour fix, il s'tait empress
d'crire au capitaine Sixte pour l'avertir qu'il et  se prsenter au
chteau, s'il croyait avoir intrt  le faire.

A cette communication, le capitaine avait rpondu qu'il tait fort
surpris qu'on lui adresst une pareille invitation: en quelle qualit
assisterait-il  cet inventaire? dans quel but? c'tait ce qu'il ne
comprenait pas.

Aussitt que le notaire eut reu cette lettre, il la porta  son ancien
camarade.

--Voici le moyen que j'ai employ pour demander au capitaine s'il avait
un testament, sans le lui demander franchement; sa rponse prouve qu'il
n'en a pas, et, me semble-t-il, qu'il ignore s'il en existe un; c'est
quelque chose cela.

--Assurment; cependant le bureau et le secrtaire de Gaston n'ont pas
livr leur secret.

--Ils le livreront demain.

En effet, le lendemain matin,  neuf heures, le juge de paix, assist de
son greffier, se rendit au chteau avec Rbnacq pour procder  la
leve des scells ainsi qu' l'inventaire, et, bien que les uns et les
autres dussent tre, par un long usage de leur profession, cuirasss
contre les motions, ils avaient galement hte de voir ce que le
bureau-secrtaire et les casiers du cabinet de travail de M. de
Saint-Christeau allaient leur rvler.

Renfermaient-ils ou ne renfermaient-ils point un testament en faveur du
capitaine Sixte?

Cependant, ce ne fut pas par l'ouverture de ces meubles qu'on commena,
la forme exigeant qu'on procdt d'abord  l'intitul; mais, comme il
tait des plus simples, il fut vite dress, et le juge de paix put enfin
reconnatre si les scells par lui apposs taient sains et entiers;
cette constatation faite, la cl fut introduite dans la serrure du
tiroir principal.

--J'estime que, s'il existe un testament, dit le notaire, il doit se
trouver dans ce tiroir o Gaston rangeait ses papiers les plus
importants.

--C'tait l aussi que mon pre plaait les siens, dit Barincq.

--Procdons  une recherche attentive, dit le juge de paix.

Mais, si attentive que ft cette recherche, elle ne fit pas trouver le
testament.

Sans se permettre de toucher  ces papiers Barincq se tenait derrire le
notaire et, pench par-dessus son paule, il le suivait dans son examen,
le coeur serr, les yeux troubles; personne ne faisait d'observation
inutile, seul le notaire de temps en temps nonait la nature de la
pice qu'il venait de parcourir: quand elle tait compose de plusieurs
feuilles, il les tournait mthodiquement de faon  ne pas laisser
passer inaperu ce qui aurait pu se trouver intercal entre les pages.

A la fin, ils arrivrent au fond du tiroir.

--Rien, dit le notaire.

--Rien, rpta le juge de paix.

Ils levrent alors les yeux sur Barincq et le regardrent avec un
sourire qui lui parut un encouragement  esprer en mme temps qu'une
flicitation amicale.

Il se pourrait qu'il n'existt pas de testament, dit le notaire.

--Cela se pourrait parfaitement, rpta le juge de paix.

--Je commence  le croire, dit le greffier qui ne s'tait pas encore
permis de manifester une opinion.

--Voulez-vous examiner les autres tiroirs? demanda Barincq d'une voix
que l'anxit rendait tremblante.

--Certainement.

Le second tiroir, vid avec les mmes prcautions et le mme soin
mticuleux, ne contenait que des papiers insignifiants, entasss l par
un homme qui avait la manie de conserver toutes les notes qu'il
recevait, alors mme qu'elles ne prsentaient aucun intrt. Il en fut
de mme pour le troisime et le quatrime.

--Rien, disait Rbnacq avec un sourire plus approbateur.

--Rien, rptait le juge de paix.

Et de son ct le greffier rptait aussi:

--J'ai toujours cru qu'il n'y aurait pas de testament.

Si l'on avait cout l'impatience nerveuse de Barincq, l'examen se
serait fait de plus en plus vite, mais Rbnacq, qui ne savait pas se
presser, ne remettait aucun papier en place sans l'avoir parcouru, palp
et feuillet.

--Nous arriverons au bout, disait-il.

En attendant on arriva au dernier tiroir du bureau;  peine fut-il
ouvert que le notaire montra plus de hte  tirer les papiers.

--S'il y a un testament, dit-il, c'est ici que nous devons le trouver.

En effet ce tiroir semblait appartenir au capitaine: sur plusieurs
liasses le nom de Valentin tait crit de la main de Gaston, et sur une
autre celui de Lontine.

--Attention, dit le notaire.

Mais sa recommandation tait inutile, les yeux ne quittaient pas le tas
de papiers qu'il venait de sortir du tiroir.

Toujours mthodique, il commena par la liasse qui portait le nom de
Lontine: n'tait-ce pas la logique qui exigeait qu'on procdt dans cet
ordre, la mre avant le fils?

La chemise ouverte, la premire chose qu'on trouva fut une photographie
 demi-efface reprsentant une jeune femme.

--Tu vois qu'elle tait jolie, dit le notaire en prsentant le portrait
 Barincq.

--Son fils lui ressemble, au moins par la finesse des traits.

Mais le juge de paix et le greffier ne partagrent pas cet avis.

--Continuons, dit le notaire.

Ce qu'il trouva ensuite, ce fut une grosse mche de cheveux noirs et
soyeux, puis quelques fleurs sches, si brises qu'il tait difficile
de les reconnatre; puis enfin des lettres crites sur des papiers de
divers formats et dates de Peyrehorade, de Bordeaux, de Royan.

Comme le notaire en prenait une pour la lire, Barincq l'arrta:

--Il me semble que cela n'est pas indispensable, dit-il.

Rbnacq le regarda pour chercher dans ses yeux ce qui dictait cette
observation: le respect des secrets de son frre, ou la hte de
continuer la recherche du testament.

--Ces lettres peuvent tre d'un intrt capital, dit-il, mais je
reconnais qu'il n'y a pas urgence pour le moment  en prendre
connaissance; passons.

[Illustration: anie-05-2]

La liasse qui venait ensuite contenait des lettres du capitaine classes
par ordre de date, les premires d'une grosse criture d'enfant qui,
avec le temps, allait en diminuant et en se caractrisant.

--Ces lettres aussi peuvent avoir de l'intrt, dit le notaire, mais
comme pour celles de la mre on verra plus tard.

Les autres liasses taient composes de notes, de quittances, de lettres
qui prouvaient que pendant de longues annes, au collge de Pau, 
Sainte-Barbe,  Saint-Cyr, plus tard au rgiment, Gaston avait
entirement pris  sa charge les frais d'ducation du fils de Lontine
Dufourcq, et aussi d'autres dpenses; mais nulle part il n'y avait trace
de testament, ni mme de projet de testament.

--L'affaire me parat rgle, dit le notaire.

--Il n'y a pas eu, il n'y aura pas de testament, dit le greffier qui ne
craignait pas d'tre affirmatif.

--Si nous allions djeuner, proposa le juge de paix, chez qui les
motions ne suspendaient pas le fonctionnement de l'estomac.

Bien qu'on voult se tenir sur la rserve pendant le djeuner devant les
domestiques, quelques mots furent prononcs, assez significatifs pour
qu'on st,  la cuisine, qu'il n'avait pas t trouv de testament, et
alors la nouvelle courut tout le personnel du chteau.

Jusque-l, la domesticit, convaincue qu'il ne pouvait pas y avoir
d'autre hritier que le capitaine, avait trait Barincq en intrus. Que
faisait-il au chteau, ce frre ruin? qu'attendait-il? de quel droit
donnait-il des ordres? Comment se permettait-il de parcourir les terres
en matre? Ce qui serait amusant, ce serait de le voir dguerpir.

Quand on apprit qu'il n'y avait pas de testament, la situation changea
instantanment, et un brusque revirement se produisit, qui se manifesta
aussitt: au moment o on servit le caf, le vieux valet de chambre qui
pendant vingt ans avait t l'homme de confiance de Gaston apporta sur
la table une bouteille toute couverte d'une poussire vnrable, 
laquelle il paraissait tmoigner un vrai respect:

--C'est de l'Armagnac de 1820, dit-il, j'ai pens que monsieur en
voudrait faire goter  ces messieurs.

Quand il eut quitt la salle  manger, les trois hommes de loi
changrent un sourire que Rbnacq traduisit:

--Voil qui en dit long, et ce n'est assurment pas pour boire  la
sant du capitaine que Manuel nous offre cette eau-de-vie.

L'inventaire ayant t repris, les recherches dans le cartonnier et dans
le secrtaire, ainsi que dans la table de la chambre de Gaston,
restrent sans rsultat. A cinq heures de l'aprs-midi tout avait t
fouill, aussi bien dans le cabinet de travail que dans la chambre, et
il ne restait pas d'autres pices o l'on pt trouver des papiers.

--Dcidment il n'existe pas de testament, dit le notaire en tendant la
main  son camarade.

--M. de Saint-Christeau portait trop haut le respect de la famille, dit
le juge de paix, pour ne pas l'observer.

--Ce qui n'empche pas qu'il y a eu un testament, rpliqua le notaire.

--Ne peut-il pas avoir t dtruit?

--Il faut bien qu'il l'ait t, puisque nous ne le trouvons pas.

--En vous reprenant le testament qu'il vous avait confi, dit le
greffier, M. de Saint-Christeau a montr que ce testament ne rpondait
plus  ses intentions.

--videmment.

--Donc il a voulu le dtruire.

--Ou le modifier.

--S'il avait voulu le modifier, trois hypothses se prsentaient: ou
bien il vous confiait ce testament modifi; ou bien il le remettait au
capitaine; ou bien il le plaait dans son bureau. Puisqu'il ne vous l'a
pas confi, puisqu'il ne l'a pas remis au capitaine, puisque nous ne le
trouvons pas, c'est qu'il n'existe pas, et, pour moi, il est prouv
qu'aprs la destruction du premier testament, il n'en a point t fait
d'autres.




XII


Aussitt Barincq tlgraphia  sa femme et  sa fille de venir le
rejoindre, et quand elles arrivrent  Puyoo, elles le trouvrent
au-devant d'elles, avec la vieille calche, pour les emmener au chteau.

Elles taient en grand deuil, et, pour la premire fois, Anie portait
une robe l'habillant  son avantage, sans avoir eu l'ennui de la tailler
et de la coudre elle-mme, aprs mille discussions avec sa mre.

Il les fit monter en voiture, et prit la place  reculons:

--Tu verras les Pyrnes, dit-il  Anie.

--A partir de Dax, j'ai aperu leur silhouette vaporeuse.

--Maintenant tu vas vraiment les voir, dit-il avec une sorte de
recueillement.

--Voil-t-il pas une affaire; interrompit madame Barincq.

--Mais oui, maman, c'en est une pour moi.

Son pre la remercia d'un sourire heureux qui disait sa satisfaction
d'tre en accord avec elle.

--Voil le Gave de Pau, dit-il quand la calche s'engagea sur le pont.

--Mais c'est trs joli un gave, dit Anie, regardant curieusement les
eaux tumultueuses roulant dans leurs rives encaisses.

C'est une rivire comme une autre, dit madame Barincq, il n'y a que le
nom de chang.

--C'est que, prcisment, le nom peint la chose, rpondit Barincq,
_gave_ vient de _cavus_, qui signifie creux.

--Et cette proprit, demanda madame Barincq, que vaut-elle
prsentement?

--Je n'en sais rien.

--Que rapporte-t-elle?

--Environ 40,000 francs.

--Trouverait-on acqureur pour un million?

--Je l'ignore.

--Tu ne t'es pas inquit de cela?

--A quoi bon!

--Comment,  quoi bon?

--Cherche-t-on un acqureur quand on n'est pas vendeur?

--Tu voudrais la garder?

--Tu ne voudrais pas la vendre, je pense?

--Mais...

--Tout nous oblige  la conserver et  l'exploiter pour le mieux de nos
intrts; si elle rapporte 2% en ce moment, elle peut en rapporter 10 ou
12 un jour.

Stupfaite, elle le regarda:

--Certainement, dit-elle, je ne te fais pas de reproches, mon pauvre
ami, mais, aprs vingt annes comme celles que je viens de passer, il me
semble que j'ai droit  un changement d'existence.

--Passer de notre bicoque de Montmartre au chteau d'Ourteau, n'en
est-il pas un en quelque sorte ferique?

--Est-ce  Ourteau que tu trouveras  marier Anie?

--Pourquoi pas?

[Illustration: anie-05-3]

[Illustration: anie-06-1]

Jusque-l Anie n'avait rien dit, mais, comme toujours, lorsqu'un
diffrend s'levait entre son pre et sa mre, elle essaya d'intervenir:

--Je demande qu'il ne soit pas question de mon mariage, dit-elle, et
qu'on ne s'en proccupe pas; ce que cet hritage inespr a de bon pour
moi, c'est de me rendre ma libert; maintenant je peux me marier quand
je voudrai, avec qui je voudrai, et mme ne pas me marier du tout, si je
ne trouve pas le mari qui doit raliser certaines ides autres
aujourd'hui que celles que j'avais il y a un mois.

--Ce n'est pas dans ce pays perdu que tu le trouveras, ce mari.

--Je te rpondrai comme papa: Pourquoi pas? si je devais tenir une place
quelconque dans vos proccupations, mais justement je vous demande de ne
me compter pour rien.

--Tu accepterais de vivre  Ourteau?

--Trs bien.

--Tu es folle.

--Quand on tait rsigne  vivre rue de l'Abreuvoir, on accepte tout...
ce qui n'est pas Montmartre, et d'autant plus volontiers que ce tout
consiste en un chteau, dans un beau pays...

--Tu ne le connais pas.

--Je suis dedans.

Comme sa fille l'avait secouru, il voulut lui venir en aide:

--Et ce que je dsire pour nous ce n'est pas une existence monotone de
propritaire campagnard qui n'a d'autres distractions que celles qu'on
trouve dans l'engourdissement du bien-tre, sans soucis comme sans
penses. Quand je disais tout  l'heure qu'on pouvait faire rendre  la
proprit un revenu de dix pour cent au moins, ce n'est pas en se
croisant les bras pendant que les rcoltes qu'elle peut produire
poussent au hasard de la routine, c'est en s'occupant d'elle, en lui
donnant ses soins, son intelligence, son temps. Par suite de causes
diverses Gaston laissait aller les choses, et, ses vignes ayant t
malades, il les avait abandonnes, de sorte qu'une partie des terres
sont en friche et ne rapportent rien.

--Tu veux gurir ces vignes?

--Je veux les arracher et les transformer en prairies. Grce au climat 
la fois humide et chaud, grce aussi  la nature du sol, nous sommes ici
dans le pays de l'herbe, tout aussi bien que dans les cantons les plus
riches de la Normandie. Il n'y a qu' en tirer parti, organiser en grand
le pturage; faire du beurre qui sera de premire qualit; et avec le
lait crm engraisser des porcs; mes plans sont tudis...

--Nous sommes perdus! s'cria madame Barincq.

--Pourquoi perdus?

--Parce que tu vas te lancer dans des ides nouvelles qui dvoreront
l'hritage de ton frre; certainement je ne veux pas te faire de
reproches, mais je sais par exprience comment une fortune fond, si
grasse qu'elle soit, quand elle doit alimenter une invention.

--Il ne s'agit pas d'inventions.

--Je sais ce que c'est: on commence par une dpense de vingt francs, on
n'a pas fini  cent mille.

L'arrive au haut de la cte empcha la discussion de s'engager  fond
et de continuer; sans rpondre  sa femme, Barincq commanda au cocher de
mettre la voiture en travers de la route, puis tendant la main avec un
large geste en regardant sa fille:

--Voil les Pyrnes, dit-il; de ce dernier pic  gauche, celui d'Anie,
jusqu' ces sommets  droite, ceux de la Rhune et des Trois-Couronnes,
c'est le pays basque--le ntre.

Elle resta assez longtemps silencieuse, les yeux perdus dans ces
profondeurs vagues, puis les abaissant sur son pre:

--A ne connatre rien, dit-elle, il y a au moins cet avantage que la
premire chose grande et belle que je voie est notre pays; je t'assure
que l'impression que j'en emporterai sera assez forte pour ne pas
s'effacer.

--N'est-ce pas que c'est beau? dit-il tout fier de l'motion de sa
fille.

Mais madame Barincq coupa court  cette effusion:

--Tiens, voil notre chteau, dit-elle en montrant la valle au bas de
la colline, au bord de ce ruban argent qui est le Gave, cette longue
faade blanche et rouge.

--Mais il a grand air, vraiment?

--De loin, dit-elle ddaigneuse.

--Et de prs aussi, tu vas voir, rpondit Barincq.

--Je voudrais bien voir le plus tt possible, dit madame Barincq, j'ai
faim.

La cte fut vivement descendue, et quand aprs avoir travers le village
o l'on s'tait mis sur les portes, la calche arriva devant la grille
du chteau grande ouverte, la concierge annona son entre par une
vigoureuse sonnerie de cloche.

--Comment! on sonne? s'cria Anie.

--Mais oui, c'tait l'usage, du temps de mon pre et de Gaston, je n'y
ai rien chang.

C'tait aussi l'usage que Manuel rpondt  cette sonnerie en se
trouvant sur le perron pour recevoir ses matres, et, quand la calche
s'arrta, il s'avana respectueusement pour ouvrir la portire.

--Voulez-vous djeuner tout de suite? demanda Barincq.

--Je crois bien, je meurs de faim, rpondit madame Barincq.

Quand Anie entra dans la vaste salle  manger dalle de carreaux de
marbre blanc et rose, lambrisse de boiseries sculptes, et qu'elle vit
la table couverte d'un admirable linge de Pau damass sur lequel
tincelaient les cristaux taills, les salires, les huiliers, les
saucires en argent, elle eut pour la premire fois l'impression du luxe
dans le bien-tre; et, se penchant vers son pre, elle lui dit en
soufflant ses paroles:

--C'est trs joli, la richesse.

Ce qui fut joli aussi et surtout agrable, ce fut de manger
tranquillement des choses excellentes, sans avoir  quitter sa chaise
pour aller, comme dans la bicoque de Montmartre, chercher  la cuisine
un plat ou une assiette, ou remplir  la fontaine la carafe vide, en
habit noir, gant, Manuel faisait le service de la table,
silencieusement, sans hte comme sans retard, et si correctement qu'il
n'y avait rien  lui demander.

Pour la premire fois aussi lui fut rvl le plaisir qu'on peut trouver
 table, non dans la gourmandise, mais dans un enchanement de petites
jouissances qu'elle ne souponnait mme pas.

--J'ai voulu, dit son pre, ne vous donner,  ce premier djeuner que
vous faites au chteau, que des produits de la proprit: les artichauts
viennent du potager, les oeufs de la basse-cour; ce saumon a t pris
dans notre pcherie; le poulet qu'on va nous servir en blanquette a t
lev ici, le beurre et la crme de sa sauce ont t donns par nos
vaches; ce pain provient de bl cultiv sur nos terres, moulu dans notre
moulin, cuit dans notre four; ce vin a t rcolt quand nos vignes
rapportaient encore; ces belles fraises si fraches ont mri dans nos
serres...

--Mais c'est la vie patriarcale, cela! interrompit Anie.

--La seule logique; et, sous le rgne de la chimie o nous sommes
entrs, la seule saine.




XIII


Aprs le djeuner, il proposa un tour dans les jardins et dans le parc,
mais madame Barincq se dclara fatigue par la nuit passe en chemin de
fer; d'ailleurs elle les connaissait, ces jardins, et les longues
promenades qu'elle y avait faites autrefois en compagnie de son
beau-frre, quand elle lui demandait son intervention contre leurs
cranciers, ne lui avaient laiss que de mauvais souvenirs.

--Moi, je ne suis pas fatigue, dit Anie.

--Surtout, n'encourage pas ton pre dans ses folies, et ne te mets pas
avec lui contre moi.

--Veux-tu que nous commencions par les communs? dit-il en sortant.

--Puisque nous allons tout voir, commenons par o tu voudras.

Ils taient considrables, ces communs; ayant t btis  une poque o
l'on construisait  bas prix, on avait fait grand, et les curies, les
remises, les tables, les granges, auraient suffi  trois ou quatre
terres comme celle d'Ourteau; tout cela, bien que n'tant gure utilis,
en trs bon tat de conservation et d'entretien.

En sortant des cours qui entourent ces btiments, ils traversrent les
jardins et descendirent aux prairies. Pour les protger contre les
rosions du gave dont le cours change  chaque inondation, on ne coupe
jamais les arbres de leurs rives, et toutes les plantes aquatiques,
joncs, laiches, roseaux, massettes, sagittaires, les grandes herbes, les
buissons, les taillis d'osiers et de coudriers, se mlent sous le
couvert des saules, des peupliers, des trembles, des aulnes, en une
vgtation foisonnante au milieu de laquelle les forts touffent les
faibles dans la lutte pour l'air et le soleil. Malgr la solidit de
leurs racines, beaucoup de ces hauts arbres arrachs par les grandes
crues qui, avec leurs eaux furieuses, roulent souvent des torrents de
galets, se sont penchs ou se sont abattus de ct et d'autre, jetant
ainsi des ponts de verdure qui relient les rives aux lots entre
lesquels se divisent les petits bras de la rivire. C'est  une certaine
distance seulement de cette lisire sauvage que commence la prairie
cultive, et encore nulle part n'a-t-on coup les arbres de peur d'un
assaut des eaux, toujours  craindre; dans ces terres d'alluvion
profondes et humides, ils ont pouss avec une vigueur extraordinaire, au
hasard, l o une graine est tombe, o un rejeton s'est dvelopp, sans
ordre, sans alignement, sans aucune taille, branchus de la base au
sommet, et en suivant les contours sinueux du gave ils forment une sorte
de fort vierge, avec de vastes clairires d'herbes grasses.

--Le beau Corot! s'cria Anie, que c'est frais, vert, potique! est-il
possible vraiment de deviner ainsi la nature avec la seule intuition du
gnie! certainement, Corot n'est jamais venu ici, et il a fait ce
tableau cent fois.

--Cela te plat?

--Dis que je suis saisie d'admiration; tout y est, jusqu' la teinte
grise des lointains, dans une atmosphre limpide, jusqu'aux nuances
dlicates de l'ensemble, jusqu' cette beaut lgre qui donne des
envoles  l'esprit. C'est audacieux  moi, mais ds demain je commence
une tude.

--Alors tu n'entends pas renoncer  la peinture?

--Maintenant? jamais de la vie. C'tait  Paris que, dans des heures de
dcouragement, je pouvais avoir l'ide de renoncer  la peinture, quand
je me demandais si j'aurais jamais du talent, ou au moins la moyenne de
talent qu'il faut pour plaire  ceux-ci ou  ceux-l, aux matres,  la
critique, aux camarades, aux ennemis, au public. Mais, maintenant, que
m'importe de plaire ou de ne pas plaire, pourvu que je me satisfasse
moi-mme! C'est quand on travaille en vue du public qu'on s'inquite de
cette moyenne; pour soi, il est bien certain qu'on n'en a jamais assez;
alors, il n'y a pas besoin de s'inquiter du plus ou du moins; on va de
l'avant; on travaille pour soi, et c'est peut-tre la seule manire
d'avoir de l'originalit ou de la personnalit. Qu'est-ce que a nous
fait,  cette heure, que mes crotes tapissent les murailles
incommensurables du chteau! a n'est plus du tout la mme chose que si
elles s'entassaient dans mon petit atelier de Montmartre sans trouver
d'acheteurs.

Elle prit le bras de son pre, et se serrant contre lui tendrement:

--C'est comme si je ne trouvais point de mari; maintenant, qu'est-ce que
cela nous ferait? Tu penses bien qu'en fait de mariage je ne pense plus
aujourd'hui comme le jour de notre soire, o tu as t si tonn, si
pein, en me voyant dcide  accepter n'importe qui, pourvu que je me
marie. Te souviens-tu que je te disais qu' vingt ans une fille sans dot
tait une vieille fille, tandis qu' vingt-quatre ou vingt-cinq ans,
celle qui avait de la fortune tait une jeune fille? Puisque me voil
rajeunie, et pour longtemps, par un coup de baguette magique, je n'ai
pas  me presser. Il y a un mois, c'tait au mariage seul que je
m'attachais; dsormais, ce sera le mari seul que je considrerai pour
ses qualits personnelles, pour ce qu'il sera rellement, et s'il me
plat, si je rencontre un peu en lui du prince charmant auquel j'ai rv
autrefois, je te le demanderai quel qu'il soit.

--Et je te le donnerai, confiant dans ton choix.

--Voil donc une affaire arrange qui, de mon ct, te laisse toute
libert. Habitons ici, rentrons  Paris, il en sera comme tu voudras.
Mais maman? Imagine-toi que depuis que l'hritage est assur, nous avons
pass notre temps  chercher des appartements.

--Quel enfantillage!

--S'il n'y en a pas un d'arrt boulevard des Italiens, c'est parce
qu'elle hsite entre celui-l et un autre rue Royale; et permets-moi de
te dire que je ne trouve pas du tout, en me plaant au point de vue de
maman, que ce soit un enfantillage. Elle est Parisienne et n'aime que
Paris, comme toi, n dans un village, tu n'aimes que la campagne; rien
n'est plus agrable pour toi que ces prairies, ces champs, ces horizons
et la vie tranquille du propritaire campagnard; rien n'est plus doux
pour maman que la vue du boulevard et la vie mondaine; tu touffes dans
un appartement, elle ne respire qu'avec un plafond bas sur la tte; tu
veux te coucher  neuf heures du soir, elle voudrait ne rentrer qu'au
soleil levant.

--Mais, en vous proposant d'habiter Ourteau, je ne prtends pas vous
priver entirement de Paris. Si nous restons ici huit ou neuf mois, nous
pouvons trs bien en donner trois ou quatre  Paris. Cette vie est celle
de gens qui nous valent bien, qui s'en contentent, s'en trouvent heureux
et ne passent pas pour des imbciles. Tu me rendras cette justice, mon
enfant, que, depuis que tu as des yeux pour voir et des oreilles pour
entendre, tu ne m'as jamais entendu me plaindre, ni de la destine, ni
de l'injustice des choses, ni de personne.

--C'est bien vrai.

--Mais je puis le dire aujourd'hui: depuis longtemps  bout de forces,
je me demandais si je ne tomberais pas en chemin: ces vingt dernires
annes de vie parisienne, de travail  outrance, de soucis, de
privations, sans un jour de repos, sans une minute de dtente, m'ont
puis; cependant, j'allais, simplement parce qu'il fallait aller, pour
vous; parce qu'avant de penser  soi, on pense aux siens. C'est ici que
j'ai senti mon crasement, par ma renaissance. Il faut donc que vous
donniez  ma vieillesse la vie naturelle qui a manqu  mon ge viril,
et c'est elle que je vous demande.

--Et tu ne doutes pas de la rponse, n'est-ce pas?

--D'ailleurs, cette raison n'est pas la seule qui me retienne ici, j'en
ai d'autres qui, prcisment parce qu'elles ne sont pas personnelles,
n'en sont que plus fortes. J'ai toujours pens que la richesse impose
des devoirs  ceux qui la dtiennent et qu'on n'a pas le droit d'tre
riche rien que pour soi, pour son bien-tre ou son plaisir. Sans avoir
rien fait pour la mriter, du jour au lendemain, la fortune m'est tombe
dans les mains; eh bien! maintenant il faut que je la gagne, et, pour
cela, j'estime que le mieux est que je l'emploie  amliorer le sort des
gens de ce pays, que j'aime, parce que j'y suis n.

Cette proposition lui fit regarder son pre avec un tonnement o se
lisait une assez vive inquitude: qu'entendait-il donc par employer la
fortune qui lui tombait aux mains  l'amlioration du sort des paysans
d'Ourteau?

Ce n'est pas impunment que dans une famille on s'habitue  voir
critiquer le chef, discuter ses ides, mettre en doute son
infaillibilit, contester son autorit et le rendre responsable de tout
ce qui va mal dans la vie: le cas tait le sien. Que de fois, depuis son
enfance, avait-elle entendu sa mre prendre son pre en piti:
Certainement je ne te fais pas de reproches, mon ami. Que de fois
aussi, sa mre, s'adressant  elle, lui avait-elle dit: Ton pauvre
pre! Cette compassion pas plus que ces blmes discrets n'avaient
amoindri sa tendresse pour lui: elle le chrissait, elle l'aimait,
pauvre pre, d'un sentiment aussi ardent, aussi profond, que si elle
avait t leve dans des ides d'admiration respectueuse pour lui; mais
enfin, ce respect prcisment manquait  son amour qui ressemblait plus
 celui d'une mre pour son fils, pauvre enfant, qu' celui d'une
fille pour son pre; en adoration devant lui, non en admiration; pleine
d'indulgence, dispose  le plaindre,  le consoler, toujours 
l'excuser, mais par cela mme  le juger.

Dans quelle aventure nouvelle voulait-il s'embarquer?

Il rpondit au regard inquiet qu'elle attachait sur lui.

--Ton oncle, dit-il, s'tait peu  peu dsintress de cette terre pour
toutes sortes de raisons: maladies des vignes, exigences des ouvriers
ensuite, voleries des colons aussi, de sorte que dans l'tat d'abandon
o il la laissait, aprs l'avoir entirement reprise entre ses mains,
elle ne lui rapportait pas deux pour cent, et encore n'tait-ce que dans
les trs bonnes annes. Vous seriez les premires, ta mre et toi,  me
blmer, si je continuais de pareils errements.

--T'ai-je jamais blm?

--Je sais que tu es une trop bonne fille pour cela; mais enfin, il n'en
est pas moins vrai que vous seriez en droit de trouver mauvaise la
continuation d'une pareille exploitation.

--Tu veux arracher les vignes malades?

--Je veux transformer en prairies artificielles toutes les terres
propres  donner de bonnes rcoltes d'herbe. Le foin qui, il y a
quelques annes, se vendait vingt-cinq sous les cinquante kilos, se vend
aujourd'hui cinq francs, et avec le haut prix qu'a atteint la
main-d'oeuvre pour le travail de la vigne et du mas, alors que les
ouvriers exigent par jour deux francs de salaire, une livre de pain, et
trois litres de vin, il est certain qu'il y a tout avantage  produire,
au lieu de vin mdiocre, de l'herbe excellente; ce que je veux obtenir,
non pour vendre mon foin, mais pour nourrir mes vaches, faire du beurre
et engraisser des porcs avec le lait doux crm.

De nouveau il vit le regard inquiet qu'il avait dj remarqu se fixer
sur lui.

--Dcidment, dit-il, il faut que je t'explique mon plan en dtail, sans
quoi tu vas t'imaginer que l'hritage de ton oncle pourrait bien se
trouver compromis. Allons jusqu' ce petit promontoire qui domine le
cours du Gave; l tu comprendras mieux mes explications.

Ils ne tardrent pas  arriver  ce mouvement de terrain qui coupait la
prairie et la rattachait par une pente douce aux collines.

--Tu remarqueras, dit-il, que cette minence se trouve  l'abri des
inondations les plus furieuses du Gave, et qu'un canal de drivation qui
la longe  sa base produit ici une chute d'eau autrefois utilise,
maintenant abandonne depuis longtemps dj, mais qui peut tre
facilement remise en tat. Cela observ, je reprends mon explication. Je
t'ai dit que je commenais par arracher toutes les vignes qui ne
produisent plus rien; mais comme pour transformer une terre dfriche en
une bonne prairie il ne faut pas moins de trois ans, des engrais
chimiques pour lui rendre sa fertilit puise et des cultures
prparatoires en avoine, en luzerne, en sainfoin, ce n'est pas un
travail d'un jour, tu le vois. En mme temps que je dois changer
l'exploitation de ces terres, je dois aussi changer le btail qui
consommera leurs produits. Ton oncle pouvait, avec le systme adopt par
lui, se contenter de la race du pays, qui est la race basquaise plus ou
moins dgnre, de petite taille, nerveuse, sobre,  la robe couleur
grain de bl, aux cornes longues et dlies, comme tu peux le voir avec
les vaches qui paissent au-dessous de nous; cette race, d'une vivacit
et d'une rsistance extraordinaire au travail, est malheureusement
mauvaise laitire; or, comme ce que je demanderai  mes vaches ce sera
du lait, non du travail, je ne peux pas la conserver.

--Si jolies les basquaises!

--En obissant  la thorie, je les remplacerais par des normandes qui,
avec nos herbes de premire qualit, me donneraient une moyenne
suprieure  dix-huit cents litres de lait; mais, comme je ne veux pas
courir d'aventures, je me contenterai de la race de Lourdes qui a le
grand avantage d'tre du pays, ce qui est  considrer avant tout, car
il vaut mieux conserver une race indigne avec ses imperfections, mais
aussi avec sa sobrit, sa facilit d'levage et son acclimatation
parfaite, que de tenter des amliorations radicales qui aboutissent
quelquefois  des dsastres. Me voil donc, quand la transformation du
sol est opre,  la tte d'un troupeau de trois cents vaches que le
domaine peut nourrir.

--Trois cents vaches!

--Qui me donnent une moyenne de quatre cent cinquante mille litres de
lait par an, ou douze  treize cents litres par jour.

--Et qu'en fais-tu de cette mer de lait?

--Du beurre. C'est prcisment pour que tu te rendes compte de mon
projet que je t'ai amene ici. Pour loger mes vaches, au moins quand
elles ne sont pas encore trs nombreuses, j'ai les btiments
d'exploitation qui, dans le commencement, me suffisent, mais je n'ai pas
de laiterie pour emmagasiner mon lait et faire mon beurre; c'est ici que
je la construis, sur ce terrain  l'abri des inondations et  proximit
d'une chute d'eau, ce qui m'est indispensable. En effet, je n'ai pas
l'intention de suivre les vieux procds de fabrication pour le beurre,
c'est--dire d'attendre que la crme ait mont dans des terrines et de
la battre alors  l'ancienne mode; aussitt trait, le lait est vers
dans des crmeuses mcaniques qui, tournant  la vitesse de 7,000 tours
 la minute, en extraient instantanment la crme; on la bat aussitt
avec des barattes danoises; des dlaiteuses prennent ce beurre ainsi
fait pour le purger de son petit lait; des malaxeurs rotatifs lui
enlvent son eau; enfin des machines  mouler le compriment et le
mettent en pains. Tout cela se passe, tu le vois, sans l'intervention de
la main d'ouvriers plus ou moins propres. Ce beurre obtenu, je le vends
 Bordeaux,  Toulouse; l't dans les stations d'eaux: Biarritz,
Cauterets, Luchon; l'hiver je l'expdie jusqu' Paris. Mais le beurre
n'est pas le seul produit utilisable que me donnent mes vaches.

Elle le regarda avec un sourire tendre.

--Il me semble, dit-elle, que tu rcites la fable de la _Laitire et le
pot au lait_.

--Prcisment, et nous arrivons, en effet, au cochon.

                Le porc  s'engraisser cotera peu de son

et mme il n'en cotera pas du tout. Aprs la sparation de la crme et
du lait il me reste au moins douze cents litres de lait crm doux avec
lequel j'engraisse des porcs installs dans une porcherie que je fais
construire au bout de cette prairie le long de la grande route, o elle
est isole. Pour ces porcs, je procde  peu prs comme pour mes vaches,
c'est--dire qu'au lieu d'essayer des porcs anglais du Yorkshire ou du
Berkshire, je croise ces races avec notre race barnaise et j'obtiens
des btes qui joignent la rusticit  la prcocit. Tu connais la
rputation des jambons de Bayonne;  Orthez se fait en grand le commerce
des salaisons; je ne serai donc pas embarrass pour me dbarrasser dans
de bonnes conditions de mes cochons, qui, engraisss avec du lait doux,
seront d'une qualit suprieure. Voil comment, avec mon beurre, mes
veaux et mes porcs je compte obtenir de cette proprit un revenu de
plus de trois cent mille francs, au lieu de quarante mille qu'elle donne
depuis un certain nombre d'annes. Mes calculs sont tablis, et, comme
j'ai eu  tudier une affaire de ce genre  l'_Office cosmopolitain_,
ils reposent sur des chiffres certains. Que de fois, en dessinant des
plans pour cette affaire, ai-je rv  sa ralisation, et me suis-je
dit: Si c'tait pour moi! Voil que ce rve peut devenir ralit, et
qu'il n'y a qu' vouloir pour qu'il soit le ntre.

--Mais l'argent?

--Il y a dans la succession des valeurs qu'on peut vendre pour les frais
de premier tablissement, qui, d'ailleurs, ne sont pas considrables:
trois cents vaches  450 francs l'une cotent 135,000 francs; les
constructions de la laiterie et de la porcherie, ainsi que
l'appropriation des tables, n'absorberont pas soixante mille francs,
les dfrichements cinquante mille; mettons cinquante mille pour
l'imprvu, nous arrivons  deux cent quarante-cinq mille francs,
c'est--dire  peu prs le revenu que ces amliorations, ces rvolutions
si tu veux, nous donneront. Crois-tu que cela vaille la peine de les
entreprendre? Le crois-tu?

Elle avait si souvent vu son pre jongler avec les chiffres qu'elle
n'osait rpondre, cependant elle tait trouble...

--Certainement, dit-elle enfin, si tu es sr de tes chiffres, ils sont
tentants.

--J'en suis sr; il n'est pas un dtail qui ait t laiss de ct:
dpenses, produits, tout a t tabli sur des bases solides qui ne
permettent aucun ala; les dpenses forces, les produits abaisss,
plutt que grossis. Mais ce n'est pas seulement pour nous que ces
chiffres sont tentants comme tu dis; ils peuvent aussi le devenir pour
ceux qui nous entourent, pour les gens de ce pays; et c'est  eux que je
pensais en parlant tout  l'heure des devoirs des riches. Jusqu'
prsent nos paysans n'ont tir qu'un mdiocre produit du lait de leurs
vaches; aussitt que mes machines fonctionneront et que mes dbouchs
seront assurs, je leur achterai celui qu'ils pourront me vendre et le
paierai sans faire aucun bnfice sur eux. Ainsi je verserai dans le
pays deux cents, trois cent mille francs par an, qui non seulement
seront une source de bien-tre pour tout le monde, mais encore qui peu 
peu changeront les vieilles mthodes de culture en usage ici. Sur notre
route depuis Puyoo tu as rencontr  chaque instant des champs de
bruyres et de fougres, d'ajoncs, c'est ce qu'on appelle des _touyas_,
et on les conserve ainsi  l'tat sauvage pour couper ces bruyres et en
faire un engrais plus que mdiocre. Quand le nombre des vaches aura
augment par le seul fait de mes achats de lait, la quantit de fumiers
produite augmentera en proportion, et en proportion aussi les touyas
diminueront d'tendue; on les mettra en culture parce qu'on pourra les
fumer; de sorte qu'en enrichissant d'abord le petit paysan je ne
tarderai pas  enrichir le pays lui-mme. Tu vois la transformation et
tu comprends comment en faisant notre fortune nous ferons celle des gens
qui nous entourent; n'est-ce pas quelque chose, cela?

Elle s'tait rapproche de lui  mesure qu'il avanait dans ses
explications, et lui avait pris la main; quand il se tut, elle se haussa
et lui passant un bras autour des paules elle l'embrassa:

--Tu me pardonnes? dit-elle.

--Te pardonner? Que veux-tu que je te pardonne? demanda-t-il en la
regardant tout surpris.

--Si je te le disais, tu ne me pardonnerais pas.

--Alors?

--Donne-moi l'absolution quand mme.

--Tu ne voulais pas habiter Ourteau?

--Donne-moi l'absolution.

--Je te la donne.

--Maintenant sois tranquille, je te promets que ce sera maman elle-mme
qui te demandera  rester ici.




FIN DE LA PREMIRE PARTIE




DEUXIME PARTIE




I


Fidle  sa promesse, Anie avait amen sa mre  demander elle-mme de
ne pas vendre le chteau.

Dans le monde qui se respecte on passe maintenant la plus grande partie
de l'anne  la campagne, et l'on ne quitte ses terres qu'au printemps,
quand Paris est dans la splendeur de sa saison comme Londres. Pourquoi
ne pas se conformer  cet usage qui pour eux n'avait que des avantages?
Rester  Paris, n'est-ce pas se condamner  continuer d'anciennes
habitudes qui n'taient plus en rapport avec leur nouvelle position, et
des relations qui, n'ayant jamais eu rien d'agrable, deviendraient tout
 fait gnantes? Acceptables rue de l'Abreuvoir, certaines visites
seraient plus qu'embarrassantes boulevard Haussmann.

[Illustration: anie-06-2]

Ces raisons, exposes une  une avec prudence, avaient convaincu madame
Barincq, qui, aprs un premier mouvement de rvolte, commenait
d'ailleurs  se dire, et sans aucune suggestion, que la vie de chteau
avait des agrments: d'autant plus chic de se faire conduire  la messe
en landau que l'glise tait  deux pas du chteau, plus chic encore de
trner  l'glise dans le banc d'honneur; trs amusant de pouvoir
envoyer  ses amis de Paris un saumon de sa pcherie, un gigot de ses
agneaux de lait, des artichauts de son potager, des fleurs de ses
serres. Si, au temps de sa plus grande dtresse, elle s'tait toujours
ingnie  trouver le moyen de faire autour d'elle de petits cadeaux: un
oeuf de ses poules, des violettes, une branche de lilas de son jardinet,
un ouvrage de femme, qui tmoignaient de son besoin de donner;
maintenant qu'elle n'avait qu' prendre autour d'elle, elle pouvait se
faire des surprises  elle-mme qui la flattaient et la rendaient toute
glorieuse:

--Crois-tu qu'ils vont tre tonns? disait-elle  Anie quand lui venait
l'ide d'un nouveau cadeau.

Quel triomphe en recevant les rponses  ses envois! et quelle fiert,
quand on lui crivait qu'avant de manger son gigot, on ne savait
vraiment pas ce que c'tait que de l'agneau; par l, cette proprit qui
produisait ces agneaux et donnait ces saumons lui devenait plus chre.

Son consentement obtenu, les travaux avaient commenc partout  la fois:
dans les vignes, que les charrues tires par quatre forts boeufs du
Limousin dfrichaient; dans les curies qu'on transformait en tables;
enfin dans la prairie, o les maons, les charpentiers, les couvreurs,
construisaient la laiterie et la porcherie.

Bien que la vigne de ce pays n'ait jamais donn que d'assez mauvais vin,
c'est elle qui, dans le coeur du paysan, passe la premire: avoir une
vigne est l'ambition de ceux qui possdent quelque argent; travailler
chez un propritaire et boire son vin, celle des tcherons qui n'ont que
leur pain quotidien. Quand on vit commencer les dfrichements, ce fut un
tonnement et une douleur: sans doute ces vignes ne rapportaient plus
rien, mais ne pouvaient-elles pas gurir un jour ou l'autre, par hasard,
par miracle? Il n'y avait qu' attendre.

Et l'on s'tait dit que le frre an n'avait pas tort quand il accusait
son cadet d'tre un dtraqu. Ne fallait-il pas avoir la cervelle malade
pour s'imaginer qu'on peut faire du beurre avec du lait sortant de la
mamelle de la vache? si cela n'tait pas de la folie, qu'tait-ce donc?
Or, les folies cotent cher en agriculture, tout le monde sait cela.

Aussi tout le monde tait-il convaincu qu'il ne se passerait pas
beaucoup d'annes avant que le domaine ne ft mis en vente.

Et alors?

Dame, alors chacun pourrait en avoir un morceau, et, dans les terres
rgnres par la culture, les vignes qu'on replanterait feraient
merveille.




II


Pour le pre, occup du matin au soir  la surveillance de ses travaux,
dfrichements, btisse, montage des machines; pour la mre, affaire par
ses envois et sa correspondance; pour la fille, tout  ses tudes de
peinture, le temps avait pass vite, la fin d'avril, mai, juin, sans
qu'ils eussent bien conscience des jours couls.

Quelquefois, cependant, le pre revenait  l'engagement, pris par lui au
moment de leur arrive, de conduire Anie  Biarritz, mais c'tait
toujours pour en retarder l'excution.

A la fin, madame Barincq se fcha.

--Quand je pense qu' son ge ma fille n'a pas vu la mer, et que depuis
que nous sommes ici on ne trouve pas quelques jours de libert pour lui
faire ce plaisir, je suis outre.

--Est-ce ma faute? Anie, je te fais juge.

Et Anie rendit son jugement en faveur de son pre:

--Puisque j'ai attendu jusqu' cet ge avanc, quelques semaines de plus
ou de moins sont maintenant insignifiantes.

--Mais c'est un voyage d'une heure et demie  peine.

Il fut dcid qu'en attendant la saison on partirait le dimanche pour
revenir le lundi: pendant quelques heures les travaux pourraient, sans
doute, se passer de l'oeil du matre; et pour empcher de nouvelles
remises madame Barincq dclara  son mari que, s'il ne pouvait pas
venir, elle conduirait seule sa fille  Biarritz.

--Tu ne ferais pas cela!

--Parce que?

--Parce que tu ne voudrais pas me priver du plaisir de jouir du plaisir
d'Anie: s'associer  la joie de ceux qu'on aime, n'est-ce pas le
meilleur de la vie?

--Si tu tiens tant  jouir de la joie d'Anie, que ne te htes-tu de la
lui donner?

--Dimanche, ou plutt samedi.

En effet, le samedi, par une belle aprs-midi douce et vaporeuse, ils
arrivaient  Biarritz, et Anie au bras de son pre descendait la pelouse
plante de tamaris qui aboutit  la grande plage; puis, aprs un temps
d'arrt pour se reconnatre, ils allaient, tous les trois, s'asseoir sur
la grve que la mare baissante commenait  dcouvrir.

C'tait l'heure du bain; entre les cabines et la mer il y avait un
continuel va-et-vient de femmes et d'enfants, en costumes multicolores,
au milieu des curieux qui les passaient en revue, et offraient
eux-mmes, par leurs physionomies exotiques, leurs toilettes lgantes
ou ngliges, tapageuses ou ridicules, un spectacle aussi intressant
que celui auquel ils assistaient;--tout cela formant la cohue, le
tohu-bohu, le grouillement, le tapage d'une foire que coupait 
intervalles rgulirement rythms l'croulement de la vague sur le
sable.

Ils taient installs depuis quelques minutes  peine, quand deux jeunes
gens passrent devant eux, en promenant sur la confusion des toilettes
claires et des ombrelles un regard distrait; l'un, de taille bien prise,
beau garon,  la tournure militaire; l'autre, grand, aux paules
larges, portant sur un torse dvelopp une petite tte fine qui
contrastait avec sa puissante musculature et le faisait ressembler  un
athlte grec habill  la mode du jour.

Quand ils se furent loigns de deux ou trois pas, Barincq se pencha
vers sa femme et sa fille:

--Le capitaine Sixte, dit-il.

--O?

Il le dsigna le mieux qu'il put.

--Lequel? demanda madame Barincq.

--Celui qui a l'air d'un officier; n'est-ce pas qu'il est bien?

--J'aime mieux l'autre, rpondit madame Barincq.

--Et toi, Anie, comment le trouves-tu?

--Je ne l'ai pas remarqu; mais la tournure est jolie.

--Pourquoi n'est-il pas en tenue? demanda madame Barincq.

--Comment veux-tu que je te le dise?

--Tu sais qu'il ne ressemble pas du tout  ton frre.

--Cela n'est pas certain; s'il est blond de barbe, il est noir de
cheveux.

--Pourquoi ne t'a-t-il pas salu? demanda madame Barincq.

--Il ne m'a pas vu.

--Dis qu'il n'a pas voulu nous voir.

--Tu sais, maman, qu'on ne regarde pas volontiers les femmes en deuil,
dit Anie.

--C'est justement notre noir qui l'aura exaspr, en lui rappelant la
perte de la fortune qu'il comptait bien nous enlever.

--Les voici, interrompit Anie.

[Illustration: anie-06-3]

[Illustration: anie-07-1]

En effet, ils revenaient sur leurs pas.

--Cette fois nous allons bien voir, dit madame Barincq, s'il affecte de
ne pas te saluer.

Il fit plus que saluer; arriv vis--vis d'eux, il laissa chapper un
mouvement prouvant qu'il venait seulement de reconnatre Barincq, et
tout de suite, se sparant de son compagnon, il s'avana, le chapeau 
la main, en s'inclinant devant madame Barincq et Anie:

--Puisque le hasard me fait vous rencontrer sur cette plage, me
permettrez-vous, monsieur, dit-il, de vous adresser une demande pour
laquelle je voulais vous crire?

--Je suis tout  votre disposition.

--Voici ce dont il s'agit. Dans la chambre que j'occupais lors de mes
visites  Ourteau, se trouvent plusieurs objets qui m'appartiennent:
deux fusils de chasse, des livres, des photographies, du linge, des
vtements. J'aurais d vous en dbarrasser depuis longtemps, et je vous
prie de me pardonner de ne pas l'avoir fait encore.

--Ces objets ne nous gnent en rien.

Mon excuse est dans un ordre de service; j'ai quitt Bayonne peu de
temps aprs la mort de M. de Saint-Christeau et ne suis revenu que cette
semaine; mais, maintenant que me voil de retour, je puis les envoyer
chercher le jour que vous voudrez bien me donner.

--Nous rentrons lundi.

--Mardi vous convient-il?

--Parfaitement.

--Mardi j'enverrai mon ordonnance les emballer.

--Si vous voulez m'en donner la liste, je puis vous les faire envoyer
par Manuel.

--C'est que cette liste est difficile  tablir, surtout pour les
livres, qui se trouvent mls  ceux de la bibliothque du chteau, et
pour tout ce qui touche aux livres, Manuel n'est pas trs comptent.

--Votre ordonnance l'est davantage?

Le capitaine sourit:

--Pas beaucoup.

--Alors?

--videmment des erreurs sont possibles; mais, en tout cas, s'il s'en
commet, elles seront de peu d'importance, et je les rparerai en vous
renvoyant les volumes qui ne m'appartiendraient pas.

--Il y aurait un moyen de les empcher, ce serait que vous prissiez la
peine de venir vous-mme  Ourteau, o nous nous ferons un plaisir,
madame Barincq et moi, de vous recevoir le jour qu'il vous plaira de
choisir.

Le capitaine hsita un moment, regardant madame Barincq et Anie.

--Si vous pouvez m'indiquer  l'avance l'heure de votre arrive, dit
Barincq, j'enverrai une voiture vous attendre  Puyoo.

Cette insistance fit cder les hsitations du capitaine:

--Mardi, dit-il, je serai  Puyoo  3 heures 55.

Comme il allait se retirer, aprs avoir salu madame Barincq et Anie,
Barincq lui tendit la main.

--A mardi.

Le capitaine rejoignit son compagnon.

C'tait l'habitude de madame Barincq d'interroger sa fille sur toutes
choses et sur tout le monde, ne se faisant une opinion qu'avec les
impressions qu'elle recevait.

--Eh bien, demanda-t-elle aussitt que le capitaine se fut loign de
quelques pas, comment le trouves-tu? Tu ne diras pas cette fois que tu
ne l'as pas remarqu.

--Je le trouve trs bien.

--Que vois-tu de bien en lui? continua madame Barincq.

--Mais tout; il est beau et il a l'air intelligent; la voix est bien
timbre, les manires sont faciles et naturelles; la physionomie respire
la droiture et la franchise; je ne connais pas de militaires, mais quand
j'en imaginais un, d'aprs un type que j'arrangeais, il n'tait ni autre
ni mieux que celui-l; ni vain, ni prtentieux, ni gonfl, ni vide.

--Es-tu satisfaite? demanda Barincq  sa femme, si tu voulais un
portrait, en voil un.

--On dirait qu'il te fait plaisir.

--Pourquoi pas? Non seulement le capitaine m'est sympathique, mais
encore je le plains.

--La voix du sang.

--Pourquoi ne parlerait-elle pas?

--Parce qu'il faudrait qu'elle ft inspire par la certitude, et que
cette certitude n'existe pas.

--Voil prcisment qui rend la situation intressante.

Anie les interrompit:

--Ils reviennent, dit-elle, et il semble que c'est pour nous aborder.

--Que peut-il vouloir encore? demanda madame Barincq.

Ils n'taient plus qu' quelques pas, tous deux en mme temps mirent la
main  leur chapeau, mais ce fut le capitaine qui prit la parole:

--Mon ami le baron d'Arjuzanx, dit-il, dsire avoir l'honneur de vous
tre prsent.

--J'ai pens que mon nom expliquerait et, jusqu' un certain point,
excuserait ce dsir, dit le baron.

--Vous tes le fils d'Honor? demanda Barincq.

--Prcisment, votre camarade au collge de Pau, comme j'ai t celui de
Sixte; mon pre m'a si souvent parl de vous et en termes tels que j'ai
cru que c'tait un devoir pour moi de vous prsenter mes hommages, ainsi
qu' madame et  mademoiselle de Saint-Christeau.

Ce fut madame Barincq qui rpondit en invitant le baron  s'asseoir: des
chaises furent apportes par le capitaine, un cercle se forma.

Le baron d'Arjuzanx parla de son pre, Barincq de ses souvenirs de
collge, et la conversation ne tarda pas  s'animer. Habitu de
Biarritz, le baron connaissait tout le monde, et  mesure que les femmes
dfilaient devant eux pour entrer dans la mer ou remonter  leur cabines
il les nommait, en racontant les histoires qui couraient sur elles:
Espagnoles, Russes, Anglaises, Amricaines, toutes y passrent, et quand
elles lui manqurent il tira d'un carnet toute une srie de petites
preuves obtenues avec un appareil instantan qui compltrent sa
collection. Si plus d'un modle vivant prtait  la plaisanterie, les
photographies, en exagrant la ralit, avaient des aspects bien plus
drlatiques encore: il y avait l des Espagnoles dont les caoutchoucs
dans lesquels elles s'enveloppaient rendaient la grosseur phnomnale,
comme il y avait des Russes saisies au moment o elles sortaient
rapidement de leurs chaises  porteur, d'une maigreur et d'une longueur
invraisemblables.

--Je vois qu'il est bon d'tre de vos amies, dit Anie.

--Il est des personnes qui n'ont pas besoin d'indulgence.

Ce fut madame Barincq qui rpondit  ce compliment par son sourire le
plus gracieux, fire du succs de sa fille.

Plusieurs fois le capitaine parut vouloir se lever, mais le baron ne
rpondit pas  ses appels, et resta solidement sur sa chaise, bavardant
toujours, regardant Anie, se faisant inviter  Ourteau, et invitant
lui-mme M. et madame de Saint-Christeau  lui faire l'honneur de venir
voir son vieux chteau de Seignos: avec de bons chevaux on pouvait faire
le voyage dans la journe sans fatigue.

--Avez-vous lu le _Capitaine Fracasse_, mademoiselle? demanda-t-il 
Anie.

--Oui.

--Eh bien, vous retrouverez dans ma gentilhommire plus d'un point de
ressemblance avec celle du baron de Sigognac, quand ce ne serait que les
deux tours rondes avec leurs toits en teignoirs. A la vrit ce n'est
pas tout  fait le chteau de la Misre, si curieusement dcrit par
Thophile Gautier, mais il n'y a que la misre qui manque; pour le
reste, vous vous reconnatrez: trs conservateurs, les d'Arjuzanx, car
il n'y a pas eu grand'chose de chang chez nous depuis Louis XIII. Et
puis, vous verrez mes vaches.

--Ah! vous avez des vaches! Combien vous donnent-elles de lait en
moyenne? interrompit madame Barincq qui,  force d'entendre parler de
lait, de beurre, de veaux, de vaches, de porcs, d'herbe, de mas, de
betteraves, s'imaginait avoir acquis des connaissances spciales sur la
matire.

Le baron se mit  rire:

--C'est de vaches de courses qu'il s'agit, non de vaches laitires.

--A Ourteau, continua Barincq, mes vaches nous donnent une moyenne de
1,500 litres.

--Vous tes sur une terre riche, je suis sur une terre pauvre, aux
confins de la Lande rase o la plaine de sable rougetre ne produit
gure que des bruyres, des ajoncs, des gents ou des fougres; mais, si
pauvres laitires qu'elles soient, elles ont cependant quelques mrites,
et si vous voulez aller dimanche  Habas, qui est  une courte distance
d'Ourteau, vous verrez ce qu'elles valent.

--Il y a des courses? dit Barincq.

--Oui, et les vaches proviennent de mon troupeau.

--Certainement nous irons, dit madame Barincq avec empressement; nous
n'avons jamais vu de courses landaises, mais nous en avons assez entendu
parler par mon mari pour avoir la curiosit de les connatre.

L'entretien se prolongea ainsi, allant d'un sujet  un autre, jusqu'
l'heure du dner, et dj le soleil s'abaissait sur la mer, dcoupant en
une silhouette sombre les rochers de l'Atalaye, dj la plage avait
perdu son mouvement et son brouhaha, quand le baron se dcida  se
lever.

A peine s'tait-il loign avec le capitaine que madame Barincq
rapprocha vivement sa chaise de celle de sa fille:

--Tu sais que c'est un mari? dit-elle.

--Qui? demanda Anie.

--Qui veux-tu que ce soit, si ce n'est le baron d'Arjuzanx.

--Te voil bien avec ton ide fixe de mariage, dit Barincq.

--Oh! maman, si tu voulais ne pas t'occuper de mariage, continua Anie;
nous ne sommes plus  Montmartre, et nous n'avons plus  chercher un
mari possible dans tout homme qui nous approche. Laisse-moi jouir en
paix de cette libert.

--Je ne peux pourtant pas former mes yeux  l'vidence, et il est
vident que tu as produit une vive impression sur M. d'Arjuzanx. C'est
cette impression qui l'a pouss  se faire prsenter, c'est elle qui ne
lui a pas permis de te quitter des yeux pendant tout cet entretien;
c'est elle enfin qui a amen les compliments fort bien tourns
d'ailleurs qu'il t'a plusieurs fois adresss.

--De l  penser au mariage, il y a loin.

--Pas si loin que tu crois.

Cessant de s'adresser  sa fille; elle se tourna vers son mari:

--Quelle est la fortune de M. d'Arjuzanx?

--Je n'en sais rien.

--Quelle tait celle du pre?

--Assez belle, mais embarrasse par une mauvaise administration.

--Et sa situation?

--Des plus honorables; les d'Arjuzanx appartiennent  la plus vieille
noblesse de la vicomt de Tursan; un d'Arjuzanx a t l'ami de Henri IV;
plusieurs autres ont marqu  la cour et  la guerre.

--Mais c'est admirable! Nous irons dimanche aux courses d'Habas o
certainement nous le rencontrerons. Et, puisque le capitaine Sixte vient
mardi  Ourteau, nous le ferons causer sur son camarade.




III


Bien que madame Barincq, maintenant qu'elle tait en possession de la
fortune de son beau-frre, n'et plus rien  craindre du capitaine, elle
le regardait toujours comme un ennemi: trop longtemps elle l'avait
appel le btard et le voleur d'hritage pour pouvoir renoncer  ces
griefs contre lui alors mme qu'ils n'avaient plus de raison d'tre;
pour elle il restait toujours le voleur d'hritage que pendant tant
d'annes elle avait redout et maudit.

Mais le dsir d'obtenir des renseignements sur le baron d'Arjuzanx le
lui fit considrer  un point de vue diffrent, et amena chez elle un
changement que les observations que son mari et sa fille ne lui
pargnaient pas cependant en faveur du capitaine n'eussent jamais
produit: puisqu'il devenait utile au lieu de rester dangereux, il tait
un autre homme.

Aussi quand il arriva le mardi, voulut-elle le recevoir elle-mme; et
elle mit tant de bonne grce  l'inviter  dner, elle insista si
vivement, elle trouva tant de raisons pour rendre toute rsistance
impossible, qu'il dut finir par accepter et ne pas persister dans un
refus que sa situation personnelle envers la famille Barincq rendait
particulirement dlicat.

Bien que de son ct il pt lui aussi les considrer comme des voleurs
d'hritage, il n'avait, en toute justice, aucun reproche fond  leur
adresser, ni au mari, ni  la fille: ni l'un ni l'autre n'avait rien
fait pour lui enlever cette fortune qui, pendant longtemps, avait t
sienne: il n'y avait point eu de luttes entre eux; la fatalit seule
avait agi en vertu de mystrieuses combinaisons auxquelles personne
n'avait aid, et il ne pouvait pas, honntement, les rendre responsables
d'tre les instruments du hasard pas plus que d'tre les complices de la
mort. En ralit, le pre tait un brave homme pour qui on ne pouvait
prouver que de la sympathie, comme la fille tait une trs jolie et
trs gracieuse personne qu'il et peut-tre trouve plus jolie et plus
gracieuse encore, si sa condition d'officier sans le sou, lui et permis
de s'abandonner  ses ides. Les choses tant ainsi, convenait-il de
s'enfermer dans une attitude raide qu'on pourrait prendre pour de la
rancune, et de l'hostilit? Il le crut d'autant moins qu'il n'prouvait
 leur gard ni l'un ni l'autre de ces sentiments; dsappoint qu'on
n'et pas retrouv un testament qu'il connaissait, oui, il l'avait t,
et mme vivement, trs vivement, car il n'tait pas assez dtach des
biens de ce monde pour supporter, impassible, une pareille dception;
mais fch contre ceux qui recueillaient,  sa place, cette fortune, par
droit de naissance, il ne l'tait point, et ne voulait pas,
consquemment, qu'on pt supposer qu'il le ft.

Lorsqu'avec le secours de Manuel il eut emball les objets qui lui
appartenaient, il trouva, au bas de l'escalier, Barincq qui l'attendait.

--Vous plat-il que, jusqu'au dner, nous fassions une promenade dans
les prs? le temps est doux; je vous montrerai mes travaux et mes btes.

Pendant cette promenade qui se prolongea, car Barincq tait trop heureux
de parler de ce qui le passionnait pour abrger ses explications, le
capitaine n'eut pas un seul instant la sensation qu'il pouvait y avoir
quelque chose d'ironique  lui montrer sa proprit amliore:
assurment l'affabilit avec laquelle on le recevait tait sincre,
comme l'tait la sympathie qu'on lui tmoignait; cela il le voyait, il
en tait convaincu; aussi, quand il s'assit  table, se trouvait-il dans
les meilleures dispositions pour rpondre aux questions que madame
Barincq lui posa sur le baron et raconter ce qu'il savait de lui.

C'tait au collge de Pau qu'ils s'taient connus, gamins l'un et
l'autre puisqu'ils taient du mme ge. Et dj l'enfant montrait ce que
serait l'homme: une seule passion, les exercices du corps, tous les
exercices du corps. Dans ce genre d'ducation il avait accompli des
prodiges dont le souvenir servirait longtemps d'exemple aux matres de
gymnastique de l'avenir. Avec cela, bon garon, franc, gnreux, n'ayant
qu'un dfaut, la rancune: de mme que ses tours de force taient
lgendaires, ses vengeances l'taient aussi. Entre eux il n'y avait
jamais eu que d'amicales relations, et si, pendant le temps de leur
internat, ils n'avaient pas vcu dans une intimit troite, au moins
taient-ils toujours rests bons camarades jusqu'au dpart de d'Arjuzanx
qui avait quitt le collge avant la fin de ses classes. Pendant plus de
douze ans, ils ne s'taient pas vus, et ne s'taient retrouvs qu'
l'arrive du capitaine  Bayonne.

Ce que le baron promettait au collge, il l'avait tenu dans la vie, et
aujourd'hui il ralisait certainement le type le plus parfait de l'homme
de sport: tous les exercices du corps il les pratiquait avec une
supriorit qui lui avait fait une clbrit; l'escrime et l'quitation
aussi bien que la boxe; il faisait  pied des marches de douze  quinze
lieues par jour pour son plaisir; et il regardait comme un jeu d'aller
de Bayonne  Paris sur son vlocipde. Cependant c'tait la lutte
romaine, la lutte  mains plates, qui avait surtout tabli sa
rputation, et il avait pu se mesurer sans dsavantage, au cirque
Molier, avec Pietro, qui est reconnu par les professionnels comme le roi
des lutteurs. C'tait la pratique constante de ces exercices et
l'entranement rgulier qu'ils exigent qui lui avaient donn cette
musculature puissante qu'on ne rencontre pas d'ordinaire chez les gens
du monde. Pour s'entretenir en forme, il avait dans son chteau un
ancien lutteur, un vieux professionnel prcisment, appel Toulourenc,
autrefois clbre, avec qui il travaillait tous les jours, et, d'une
sance de lutte ou d'escrime, il se reposait par deux ou trois heures de
cheval ou de course  pied.

Madame Barincq coutait stupfaite; sa surprise fut si vive, qu'elle
interrompit:

--Est-ce que la lutte  mains plates dont vous parlez est celle qui se
pratique dans les foires?

--C'est en effet cette lutte, ou plutt c'tait, car elle n'est plus
maintenant, comme autrefois, rserve aux seuls professionnels, qui
donnaient leurs reprsentations  Paris aux arnes de la rue Le Peletier
ou dans les ftes de la banlieue, et, dans le Midi, un peu partout; des
amateurs se sont pris de got pour elle, quand les exercices physiques,
pendant si longtemps ddaigns, ont t remis en faveur chez nous, et
d'Arjuzanx est sans doute le plus remarquable de ces amateurs.

--Voil qui est bizarre pour un homme de son rang.

--Pas plus que le trapze ou le panneau du cirque pour certains noms des
plus hauts de la jeune noblesse. En tout cas la lutte exige un ensemble
de qualits qui ne sont pas  ddaigner: la force, la souplesse,
l'agilit, l'adresse, la rsistance, et une autre, intellectuelle
celle-l, c'est--dire le sens de ce qui est  faire ou  ne pas faire.

--Vous parlez de la lutte comme si vous tiez vous-mme un des rivaux de
M. d'Arjuzanx, dit Anie.

--Simplement, mademoiselle, comme un homme qui, pratiquant par mtier
quelques exercices du corps, sait la justice qu'on doit rendre  ceux
qui arrivent  une supriorit quelconque dans l'un de ces exercices.
D'ailleurs, il est certain que la lutte est celui de tous qui dveloppe
le mieux la machine humaine pour lui faire obtenir d'harmonieuses
proportions et lui donner son maximum de beaut, tandis que les autres
dtruisent plus ou moins l'quilibre des proportions, en favorisant un
organe au dtriment de celui-ci ou de celui-l: voyez le tireur 
l'paule haute, et le jockey, ou simplement le cavalier aux jambes
arques; et, d'autre part, voyez les athltes de l'antiquit, qui ont
servi de modles  la statuaire et l'ont jusqu' un certain point cre.

--J'avoue qu' l'Hercule Farnse je prfre l'Apollon du Belvdre, et
surtout le Narcisse, dit Anie.

Tout cela tonnait madame Barincq, et ne rpondait pas  ses
proccupations de mre, elle voulut donc prciser ses questions.

--Voil un genre de vie qui doit coter assez cher? dit-elle.

--Je n'en sais rien, mais certainement il n'est pas ruineux comme une
curie de course, ou le jeu; en tout cas, je crois que la fortune de
d'Arjuzanx peut lui permettre ces fantaisies, et alors mme qu'elles lui
coteraient cher, mme trs cher, cela ne serait pas pour l'arrter, car
il n'a aucun souci des choses d'argent.

Volontiers madame Barincq et parl du baron pendant tout le dner, de
son caractre, de ses relations, de sa fortune, de son pass, de son
avenir; mais Anie dtourna la conversation, et sut la maintenir sur des
sujets qui ne permettaient pas de revenir  M. d'Arjuzanx, et de laisser
supposer au capitaine qu'elle s'intressait  cette sorte d'enqute sur
le compte d'un homme avec qui elle s'tait rencontre une fois.

L'obsession du mariage l'avait trop longtemps tourmente pour qu'elle
n'prouvt pas un sentiment de dlivrance  en tre enfin dbarrasse.
'avait t l'humiliation de ses annes de jeunesse, de discuter avec sa
mre la question de savoir si tel homme qu'elle avait vu ou devait voir
pouvait faire un mari; si elle lui avait plu; s'il tait acceptable; les
avantages qu'il offrait ou n'offrait point. Maintenant que la fortune
lui donnait la libert, elle ne voulait plus de ces marchandages. Qu'un
mari se prsentt, elle verrait si elle l'acceptait. Mais aller au
devant de lui, c'tait ce qu'elle ne voulait pas.

Et le soir mme, aprs le dpart du capitaine, elle s'expliqua l-dessus
avec sa mre trs franchement.

--Est-ce que bien souvent je n'ai pas pris des renseignements sur un
jeune homme sans que tu t'en fches? dit celle-ci surprise.

--Les temps sont changs. C'est prcisment parce que cela s'est fait
que je ne veux plus que cela se fasse. Est-ce que le meilleur de la
fortune n'est pas prcisment de nous dgager des compromis de la
misre? riche d'argent, laisse-moi l'tre de dignit.

Mais ces observations n'empchrent pas madame Barincq de persister dans
son envie d'aller le dimanche aux courses d'Habas.

--Rencontrer M. d'Arjuzanx n'est pas le chercher, et nous n'avons pas de
raison pour le fuir.

--Pourvu qu'on ne s'imagine pas que je suis une fille en peine de maris,
c'est tout ce que je demande, et cela, je me charge de le faire
comprendre sans qu'on puisse se tromper sur mes intentions.




IV


Habas, qui n'est qu'un village des Landes, a cependant des courses trs
suivies, et, le dimanche de juillet o elles ont lieu, c'est sur les
routes qui aboutissent  son clocher une procession de voitures dans
laquelle se trouvent reprsents tous les genres de vhicules en usage
dans la contre; le long des haies vertes festonnes de ronces et de
clmatites, sous le couvert des chtaigniers, les pitons se suivent 
la file, les pieds chausss d'espadrilles neuves, le bret rabattu sur
les yeux en visire, le ventre serr dans une belle ceinture rouge ou
bleue; et si quelques femmes sont fires d'tre coiffes du chapeau de
paille  la mode de Paris, d'autres portent toujours le foulard de soie
aux couleurs clatantes qui donne l'accent du pays.

Quand le landau de la famille Barincq, aprs avoir travers les rues
pavoises, s'arrta devant l'auberge de la _Belle-Htesse_, il se
produisit un mouvement de curiosit dans la foule: car, si les
charrettes et mme les carrioles  nes taient nombreuses, un landau
tait un vnement dans le village.

Des clats de cornet  piston et des ronflements d'ophiclide dominaient
les rumeurs: c'tait la fanfare qui, au loin, parcourait les rues en
sonnant le rappel, et de partout on se dirigeait vers les arnes
tablies sur la place confisque  leur profit. Construites en pin des
landes dont les planches nouvellement dbites exsudaient sous les
rayons d'un soleil de feu leurs dernires gouttes de rsine en larmes
blanches, elles rpandaient dans l'air une forte odeur trbenthine.
Leur simplicit tait tout  fait primitive: des gradins en bois brut,
et c'tait tout; les premires avaient le soleil dans le dos, les
petites places dans les yeux; rien de plus, mais cette disposition tait
d'importance capitale dans un pays o ses rayons sont assez ardents pour
faire accepter sans sourire la vieille image des flches d'Apollon.

--Certainement, nous allons tre rtis, dit madame Barincq en
s'installant au premier rang.

Aprs dix minutes elle tait encore  chercher un moyen pour chapper 
cette cuisson, quand le baron d'Arjuzanx parut  l'entre de la tribune;
en le voyant se diriger de leur ct, elle ne pensa plus au soleil ni 
la chaleur.

--Voil le baron, dit-elle  Anie.

--Ne comptais-tu pas sur lui?

Quand les premiers mots de politesse furent changs, Anie, fidle  son
ide, tint  bien marquer qu'elle n'tait pas venue pour le rencontrer:

--Mon pre nous a si souvent parl des courses landaises, dit-elle, que
nous avons voulu profiter de la premire occasion qui s'offrait  courte
distance, pour en voir une.

--Et vous tes bien tombe, rpondit-il, en choisissant Habas. La
journe sera, je le crois, intressante: les btes sont vives, et les
carteurs comptent parmi les meilleurs que nous ayons: Saint-Jean,
Boniface, Omer, et aussi le Marin et Daverat, qui sont plutt sauteurs
qu'carteurs, mais qui vous tonneront certainement par leur souplesse.

--Il y a une diffrence entre un carteur et un sauteur? demanda madame
Barincq.

--L'carteur attend de pied ferme la bte qui se prcipite sur lui, et
au moment o elle va l'enlever au bout de ses cornes, il tourne sur
lui-mme et la vache passe sans le toucher: il l'a carte ou plus
justement il s'est cart d'elle. Le sauteur attend aussi la bte comme
l'carteur; mais, au lieu de se jeter de ct, il saute par-dessus. Vous
allez voir Daverat excuter ce saut les pieds lis avec un foulard, ou
fourrs dans son bret qu'il ne perdra pas en sautant. Si intressants
que soient ces sauts qui montrent l'lasticit des muscles, pour nous
autres landais, ils ne valent pas un bel cart: le saut est fantaisiste,
l'cart est classique.

--Pensez-vous que le capitaine Sixte assiste  ces courses? demanda
madame Barincq qui se souciait peu de ces distinctions qu'elle avait
cependant provoques.

--Je ne crois pas; ou plutt, pour tre vrai, je n'en sais rien du tout.

--Je regretterai son absence; nous avons eu le plaisir de le garder 
dner cette semaine, c'est un homme aimable.

--Un brave et honnte garon, trs droit, trs franc.

--Je comprends que mon beau-frre se soit pris pour lui d'une vive
affection, continua madame Barincq, curieuse d'obtenir des
renseignements sur les relations qui avaient exist entre le capitaine
et celui qu'on lui donnait pour pre.

Mais le baron, qui ne voulait pas se laisser attirer sur ce terrain, se
contenta de rpondre par un sourire vague.

--Cependant, si vive que soit l'amiti, poursuivit madame Barincq, elle
ne peut pas aller jusqu' supprimer les liens de famille.

Le baron accentua son sourire.

--Aussi puis-je difficilement admettre que le capitaine ait cru, comme
on a dit, qu'il serait l'hritier de M. de Saint-Christeau.

Comme le baron ne rpondait pas, elle insista:

--Pensez-vous que telle ait t son esprance?

--Je n'ai aucune ide l-dessus. Sixte ne m'en a jamais parl, et bien
entendu je ne lui en ai pas parl moi-mme. Tout ce que je puis
affirmer, c'est que Sixte n'est pas du tout un homme d'argent; et si,
comme on le dit, il a pu avoir certaines esprances de ce ct, ce que
j'ignore d'ailleurs, je suis convaincu que leur perte ne l'aura touch
en rien: il est au-dessus de ces choses.

--Il me semble, interrompit Anie pour dtourner l'entretien, que s'il
est tel que vous le reprsentez, il runit en lui les qualits avec
lesquelles on fait le type du parfait soldat.

--Mon Dieu, oui, mademoiselle; seulement, si ce type tait vrai hier, il
n'est plus tout  fait aussi vrai aujourd'hui.

--Je ne comprends pas bien.

--C'est que, ne vivant pas dans le monde militaire, vous ne suivez pas
les changements qui sont en train de s'y accomplir. Il y a quelques
annes, l'indiffrence pour l'argent tait  peu prs la rgle gnrale
chez l'officier, comme le mariage tait l'exception; et,  cette poque,
le dsintressement entrait pour une bonne part dans le type de ce
parfait soldat qui alors ne mettait pas ses satisfactions et ses
ambitions dans la fortune. Mais le mariage, maintenant si frquent dans
l'arme, a chang ces moeurs. En se voyant demand par les familles
riches, et mme poursuivi, l'officier a accord  l'argent une
importance qui n'existait pas pour ses devanciers; et ils ne sont pas
rares aujourd'hui ceux qui rpondent, lorsqu'on leur parle d'une jolie
fille: a apporte? La fortune, en s'introduisant dans les rgiments, a
cr des besoins, et, par consquent, des exigences qu'on ne souponnait
pas il y a vingt ans. Sixte, bien que jeune, n'appartient pas  ce
nouveau type, qui tend de plus en plus  remplacer l'ancien, et qui,
d'ici peu de temps, aura compltement chang l'esprit et les moeurs de
l'arme; et bien que capitaine de cavalerie, bien que brevet, ce qui
double sa valeur marchande, je suis sr que, s'il se marie jamais, la
fortune ne sera pour lui que l'accessoire.

[Illustration: anie-07-2]

--Alors, c'est tout  fait un hros? dit Anie.

--Tout  fait.

--On peut donc admettre, continua madame Barincq, revenant  son ide,
que la perte de l'hritage de M. de Saint-Christeau ne lui a pas t
trop douloureuse?

--On peut le croire.

Et, comme les carteurs faisaient leur entre dans l'arne, il profita
de cette diversion pour n'en pas dire davantage: la fanfare jouait avec
rage, des fuses clataient, la foule poussait des clameurs de joie; ce
n'tait plus le moment des conversations  mi-voix, et il ne pouvait
plus gure s'occuper que des carteurs en les nommant  Anie  mesure
qu'ils passaient avec des poses thtrales, largement espacs, graves,
crmonieux, comme il convient  des personnages que porte la faveur de
la foule. Comment celui-ci, lgant et gracieux dans sa veste de velours
bleu, tait cordonnier; et celui-l, de si noble tournure, tonnelier!

Le dfil termin, le spectacle commence aussitt. C'est sous la tribune
dans laquelle ils ont pris place que les btes sont parques, chacune
dans sa loge; une porte s'ouvre et une vache s'lance sur la piste d'un
trot allong, ardente, impatiente, battant de sa queue ses flancs creux;
sans une seconde d'hsitation elle fond sur le premier carteur qu'elle
aperoit; il l'attend; et, quand arrivant sur lui elle baisse la tte
pour l'enlever au bout de ses cornes fines, il tourne sur lui-mme, et
elle passe sans l'atteindre; l'lan qu'elle a pris est si imptueux que
ses jarrets flchissent, mais elle se redresse aussitt et court sur un
autre, puis sur un troisime, un quatrime, au milieu des
applaudissements qui s'adressent autant aux hommes qu' la vaillance de
la bte.

L'intrt de ces courses, c'est que l'homme et la bte se trouvent en
face l'un de l'autre, sur le pied d'une galit parfaite; point de
_picador_ pour fatiguer le taureau; point de _chulos_ avec leurs
_banderilleros_ pour l'exasprer; point de _muleta_ pour l'tourdir et
derrire sa soie rouge blouissante prparer une surprise; l'homme n'a
d'aide  attendre que de son sang-froid, son coup d'oeil, son courage et
son agilit; la bte n'a pas de tratrise  craindre: au plus fort des
deux, c'est un duel.

Il arriva un moment o l'entrain des carteurs faiblit; la chaleur tait
lourde, des nuages d'orage montaient du ct de la mer sans voiler
encore le soleil qui tombait implacable dans l'arne surchauffe; la
fatigue commenait  peser sur les plus vaillants, qui prcisment,
parce qu'ils ne s'taient pas mnags, se disaient sans doute que
c'tait aux autres  donner, et ils s'attardaient volontiers  causer
avec leurs amies des tribunes, en s'appuyant nonchalamment aux planches
du pourtour, au lieu de se tenir au milieu de l'arne, prts  provoquer
les attaques. A ce moment une vache lche sur la piste ne trouva
personne devant elle: c'tait une petite bte maigre, nerveuse, au
pelage roux truit de noir, au ventre aval, n'ayant pas plus de mamelle
qu'une gnisse de six mois; sa tte fine tait arme de longues cornes
effiles comme une baonnette. A sa vue il s'leva une clameur qui
disait la rputation:

--La Moulasse!

Elle ne trompa pas les esprances que ses amis mettaient en elle: voyant
les carteurs espacs  et l le long du pourtour, elle se rua sur le
premier qu'elle crut pouvoir atteindre et en quelques secondes elle eut
fait le tour de l'arne, cassant les planches  grands coups de cornes,
et forant ainsi ses adversaires  escalader les tribunes au plus vite,
 la grande joie du public qui poussait des hues moqueuses; cela fait,
elle revint au milieu de la piste et se mit  creuser la terre qui sous
ses sabots nerveux volait autour d'elle.

--Saint-Jean! Boniface! criait la foule, chacun provoquant celui des
carteurs qu'il prfrait.

Mais aucun ne parut press de descendre: Saint-Jean regardant Boniface
qui regardait Omer.

--A toi!

--Non,  toi!

En voyant cette dbandade, Anie s'tait mise  rire:

--Je n'ai jamais autant que maintenant admir l'agilit des Landais,
dit-elle.

C'tait  son pre qu'elle adressait ces quelques mots, le baron les
arrta au passage:

--Permettez-moi de me rclamer de ma nationalit, dit-il en saluant.

Avant qu'elle eut compris ces paroles bizarres, il appuya les deux mains
sur le rebord de la tribune, et d'un bond il sauta dans l'arne.

Il y eut un mouvement de surprise, mais presqu'aussitt un cri immense
s'leva; on l'avait reconnu, et on l'acclamait.

--Le _baronne_!

Ce n'tait plus un acteur ordinaire qui allait provoquer la Moulasse,
c'tait le baron, que tout le monde connaissait, et l'espoir de voir
cette lutte allumait un dlire de joie.

--Le baronne! le baronne!

Hommes, femmes, enfants, tout le monde s'tait lev, gesticulait,
curieux, enthousiasm; les regards faisaient balle sur lui, l'on restait
les yeux carquills, la bouche ouverte, dans l'attente de ce qui allait
se passer.

Vivement il tait venu se placer en face de la Moulasse, mais sans
cependant se rapprocher trop d'elle, de faon  la voir venir; le veston
boutonn et serr  la taille, son chapeau jet au loin, il leva les
deux bras droit au-dessus de sa tte et d'un claquement de langue
provoqua la vache.

Instantanment elle fondit sur lui: l'attention tait frntique; on ne
respirait plus; dans le silence on n'entendait que le trot rapide de la
vache sur le sable; elle arrivait. Le baron n'avait pas boug et la
tenait dans ses yeux. Elle baissa la tte. Il tourna sur ses talons, et
elle passa en l'effleurant. Mais c'tait une bte exprimente; au lieu
de s'abandonner  son lan, elle se jeta brusquement de ct et revint
sur le baron qui l'carta une seconde fois, puis une troisime, toujours
avec la mme justesse, la mme sret.

La fatigue et la nonchalance des carteurs s'taient miraculeusement
envoles quand ils avaient vu le baron tomber dans l'arne, et tous en
mme temps ils s'y taient abattus: provoque de divers cts, la
Moulasse se jeta sur eux, et le baron put remonter  sa tribune pour
reprendre sa place  ct d'Anie, tandis que la foule l'acclamait avec
des trpignements qui menaaient de faire crouler le cirque sous les
battements de pieds.

--Quelle motion vous nous avez donne! dit madame Barincq en le
complimentant.

--Je regrette de n'avoir pas eu le temps de vous affirmer que je ne
courais aucun danger, dit-il simplement, avec une entire sincrit.

Une clameur lui coupa la parole, la Moulasse venait de surprendre un
carteur et elle le secouait au bout de ses cornes engages dans la
ceinture qui le serrait  la taille; on se jeta sur elle, et il retomba
sur ses pieds pour se sauver en botant.

--Vous voyez, dit madame Barincq, le premier moment d'moi calm.

--C'est un maladroit.

--Crois-tu maintenant que M. d'Arjuzanx tienne  te plaire? dit madame
Barincq  sa fille, lorsqu'aprs la course ils se retrouvrent tous les
trois installs dans leur landau.

--En quoi?

--En sautant dans l'arne pour te montrer son courage.

--Cela ne m'a pas plu du tout.

--Tu as eu peur?

--Pas assez pour ne pas trouver qu'il tait peu digne d'un homme de son
rang de s'offrir ainsi en spectacle.

[Illustration: anie-07-3]

[Illustration: anie-08-1]


V


Anie, qui tous les matins donnait rgulirement quelques heures  la
peinture, de son lever au djeuner, travaillait volontiers dans
l'aprs-midi avec son pre, et c'tait pour elle un plaisir de faner les
foins qu'on fauchait dans les prairies et dans les les du Gave: sa
fourche  la main, elle pandait son andain sans rester en arrire; et
le soir venu, quand on chargeait l'herbe sche sur les chars, elle
apportait bravement son tas aussi lourd que celui des autres faneuses.

Ces gots champtres fchaient sa mre qui les trouvait peu compatibles
avec la dignit d'une chtelaine comme elle trouvait le soleil malsain
et dangereux; n'est-ce pas lui qui est le pre de tous nos maux, des
insolations, des fluxions de poitrine et des taches de rousseur? Pour se
prserver de ces dangers, elle prenait toutes sortes de prcautions,
mais sans pouvoir les imposer, comme elle l'et voulu,  sa fille, qui
n'acceptait les grands chapeaux de paille, les voiles de gaze et les
gants montant jusqu'au coude que pour les abandonner  la premire
occasion.

Par contre, ces gots et cette libert d'allures faisaient la joie de
son pre qui ds sa premire enfance avait passionnment aim le travail
des champs, labourant aussitt que ses bras avaient t assez longs pour
tenir les emmanchons, fauchant aussitt qu'on lui avait permis de
toucher  une faulx, conduisant les boeufs, montant les chevaux,
branchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel
dlassement, aprs tant d'annes de vie de bureau, enferme, touffe,
misrable, de se retrouver enfin en plein air, dans une atmosphre
parfume par les foins, les yeux charms par la vue des choses aimes,
ses btes, ses rcoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que
fermait au loin l'horizon changeant de la montagne dont il avait si
longtemps rv sans esprer le revoir avant de mourir.

Lev le premier dans la maison, il commenait sa journe par la
surveillance de la traite des vaches dans les tables; puis, tout son
personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux et s'en allait
inspecter les dfrichements qu'il faisait excuter pour transformer en
prairies les vignes puises et les touyas. Cette course tait longue,
non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins
accidents, mais encore parce qu'il s'arrtait  chaque instant pour
causer avec les paysans qu'il apercevait au travail dans leurs champs,
ou qui, lentement, cheminaient  ct de lui. Il les interrogeait, les
coutait: taient-ils satisfaits de leur rcolte? Et des discussions
s'engageaient sur les modes de culture employs par eux, ainsi que ceux
qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres; ne
se fchant jamais de se heurter  la routine, s'efforant au contraire
avec patience et douceur, par des raisonnements  leur porte, de les
amener  comprendre ses explications.

Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des
grands arbres, certain de rencontrer Anie, tantt dans un coin frais,
tantt dans un lot, en train d'achever une tude d'aprs nature, ce
qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitt,
le chteau, ils ne s'taient pas vus encore de la journe; arriv prs
d'elle, il descendait de cheval; elle, de son ct, quittait son pliant
pour venir  lui, et ils s'embrassaient:

--Tu as bien dormi?

--Et toi, mon enfant?

Aprs avoir attach la bride de son cheval  une branche, il regardait
son tableau en lui faisant ses observations et ses compliments. A la
vrit, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques, car
il suffisait qu'elle et mis la main  quelque chose pour que cette
chose devint admirable  ses yeux. S'il avait t habitu  un dessin
plus serr et plus svre que celui dont elle se contentait, il se
disait qu' son ge on est vieux jeu, tandis qu'elle tait certainement
dans le train; il n'avait jamais t qu'un pauvre diable de manoeuvre,
elle tait une artiste; dans ces conditions, comment n'et-il pas
repouss les objections qui se prsentaient  son esprit!

--Certainement, tu as raison, disait-il en manire de conclusion,
l'impression donne est bien celle que tu as voulu rendre.

Et il remontait  cheval pour surveiller l'expdition du beurre qu'on
avait battu en son absence, ou celle des cochons qu'on ne faisait pas
sortir de la porcherie ou qu'on n'emballait pas en voiture sans qu'il y
et de terribles cris pousss malgr les prcautions qu'on prenait pour
les toucher.

C'tait seulement aprs le djeuner qu'il se trouvait libre et pouvait,
si l'envie lui en prenait, s'en aller travailler aux foins avec Anie.

Comme il tait fier, lorsqu'il la voyait vaillante  l'ouvrage, sans
plus craindre le soleil qu'une onde, affable avec les ouvriers, bonne
avec les femmes, familire avec les enfants, se faisant aimer de tous!

Comme il tait heureux quand,  l'heure du goter, ils s'asseyaient tous
deux  l'ombre d'un tilleul ou au pied d'une haie et mangeaient en
bavardant la collation qu'on leur apportait du chteau: un morceau de
pain avec un fruit ou bien une tartine de beurre mouille d'un verre de
vin blanc du pays et d'eau frache.

C'tait le meilleur moment de sa journe, alors que, cependant, il en
avait tant de bons, celui de l'intimit, des tte--tte, o tout peut
se dire dans l'panchement d'une tendresse partage.

On causait  btons rompus du prsent, du pass et aussi quelquefois de
l'avenir, mais beaucoup moins de l'avenir que du pass, en gens heureux
qui n'ont pas besoin d'chapper aux tristesses de ce qui est pour se
rfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-tre un jour.

On s'examinait aussi: le pre en se demandant si, comme le disait sa
femme, il n'imposait pas  Anie une fatigue dangereuse pour sa beaut,
sinon pour sa sant; la fille, en suivant sur le visage de son pre et
dans son attitude les changements qui s'taient produits en lui depuis
leur installation  Ourteau, et qui se manifestaient par son air de
vigueur et de bien-tre, comme aussi par la srnit de son regard.

Et souvent son premier mot, lorsqu'elle s'asseyait prs de lui, tait
pour le complimenter:

--Tu sais que tu rajeunis?

--Comme toi tu embellis? Mais n'en doit-il pas tre ainsi pour nous?
Quand, pendant de longues annes, on a vcu d'une faon absurde qui
semble savamment combine pour dvorer la vie au tirage forc, n'est-il
pas logique que le jour o l'on se conforme aux lois de la nature,
l'organisme qui n'a pas prouv de trop graves avaries se repose tout
seul et reprenne son fonctionnement rgulier? Voil pourquoi je suis si
heureux de te voir accepter ces exercices un peu violents et ces
fatigues qui ont manqu  ta premire jeunesse; sois certaine que la
mdecine fera un grand pas le jour o elle ordonnera les bains de soleil
et dfendra les rideaux et les ombrelles.

--Ils m'amusent, ces exercices.

--N'est-ce pas?

--Il me semble que a se voit.

--Je veux dire que tu ne regrettes pas l'existence que je vous impose.

--Je m'y suis si bien et si vite habitue que je n'en vois pas d'autre
qu'on puisse prendre quand on a la libert de son choix.

--Quelle diffrence entre aujourd'hui et il y a quelques mois!

--C'est en faisant cette comparaison que je me suis bien souvent demand
si les pauvres tres courageux, mais aussi trs malheureux qui
acceptaient cette misre taient vraiment les mmes que ceux qui
habitent ce chteau?

--Ne pense plus au pass.

--Pourquoi donc? N'est-ce pas prcisment le meilleur moyen pour
apprcier la douceur de l'heure prsente? Ce n'est pas seulement quand
je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant
les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaum,
m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie
heureuse qu'un coup de fortune nous a donne; c'est encore quand, dans
la tranquillit et l'isolement du matin, je travaille  une tude et que
je compare ce que je fais maintenant  ce que je faisais autrefois et
surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes,
les rivalits, les intrigues, les fivres de l'atelier; si je t'avais
cont mes humiliations, mes tristesses, mes journes de rage et de
dsespoir, comme tu aurais t malheureux!

--Pauvre chrie!

--Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que
l'heure des plaintes est passe; mais simplement pour que tu comprennes
le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons 
l'hritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme
pour moi; pour l'atelier Julian, comme pour les bureaux de l'_Office
cosmopolitain_ o tu avais  subir les stupidits de M. Belmanires et
l'arrogance de M. Chaberton. Hein! si nous tions rejets, toi dans ton
bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi  l'atelier.

--Veux-tu bien te taire!

--Pourquoi? Il n'y a rien d'effrayant  imaginer des catastrophes qui ne
peuvent pas nous atteindre; au contraire. Et nous pouvons nous moquer de
celle-l, je pense.

--Assurment.

--Quand mme tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends
d'eux...

--Ils le rendront, et au del de ce que j'ai annonc; l'exprience de ce
que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques annes.

--Quand mme nous en resterions o nous sommes, nous n'avons rien 
craindre de la fortune; et j'espre bien que si je me marie...

--Comment! si tu te maries!

--J'espre bien que, si je me marie, tu prendras des prcautions telles
que je ne puisse jamais retomber dans la misre.

--Sois tranquille.

--Je le suis; et c'est pour cela prcisment que je ris de catastrophes
qui sont purement romanesques: malheureux, on aime les romans gais qui
finissent bien; heureux, les romans tristes.




VI


Une aprs-midi qu'ils s'entretenaient ainsi  l'abri d'un bouquet de
saules dont les racines trempaient dans le Gave, tandis qu'autour d'eux
 et l au caprice des amitis, faneurs et faneuses gotaient, et que
les boeufs attels aux chars sur lesquels on allait charger le foin
plongeaient goulment leur mufle dans l'herbe sche, ils virent au loin
Manuel, accompagn d'une personne qu'ils ne reconnurent pas tout
d'abord, se diriger de leur ct  travers le pr tondu ras.

--Voil Manuel qui te cherche, dit Anie.

--Qui est avec lui?

--Costume gris, chapeau melon, a ne dit rien; pourtant la dmarche
ressemble  celle de M. d'Arjuzanx... c'est bien lui; comme maman en
rentrant va tre fche de ne pas s'tre trouve au chteau pour le
recevoir!

Quand le baron les aperut, il renvoya le valet de chambre et s'avana
seul.

Anie s'tait leve.

--Tu ne t'en vas pas?

--Pourquoi m'en irais je?

--Pour que le baron ne te surprenne pas dans cette tenue.

--Crois-tu que si j'avais souci de ma tenue je travaillerais avec tes
faneurs?

Des brins de foin taient accrochs  ses cheveux ainsi qu' sa blouse
de toile bleue; elle ne prit mme pas la peine de les enlever.

Quand les paroles de politesses eurent t changes avec le baron, tout
le monde se rassit sur l'herbe.

--Me pardonnez-vous de vous dranger ainsi? dit d'Arjuzanx.

--Mais vous ne nous drangez nullement; les bras de ma fille pas plus
que les miens ne sont indispensables  la rentre de nos foins.

--Au moins s'y emploient-ils.

--Je trouve trs amusant de jouer  la paysanne, dit Anie.

--Vous aimez la campagne, mademoiselle?

--Je l'adore.

Le baron parut ravi de cette rponse.

L'entretien continua; puis il languit; le baron paraissait proccup,
peut-tre mme embarrass; en tout cas, il ne montrait pas son aisance
habituelle; alors Anie s'loigna sous prtexte d'un ordre  donner, et
rejoignit les faneuses qui avaient repris le travail.

Pendant plus d'une heure elle vit son pre et le baron marcher  travers
la prairie, allant jusqu'aux jardins, puis revenant sur leurs pas, et
comme le terrain tait parfaitement plane sans aucune touffe d'arbuste,
elle pouvait suivre leurs mouvements: ceux du baron taient vifs,
dmonstratifs, passionns; ceux de son pre, rservs; videmment, l'un
parlait et l'autre coutait.

Plusieurs fois, en les voyant revenir, elle crut que cette longue
conversation avait pris fin, et que le baron voulait lui faire ses
adieux, mais toujours ils repartaient et les grands gestes continuaient.

A la fin, cependant, ils se dirigrent vers elle de faon  ce qu'elle
ne pt pas se tromper; alors elle alla au-devant d'eux; cette fois
c'tait bien pour prendre cong d'elle.

Lorsqu'il eut disparu au bout de la prairie, Barincq dit  sa fille de
laisser l sa fourche et de l'accompagner, mais ce fut seulement quand
il n'y eut plus d'oreilles curieuses  craindre qu'il se dcida 
parler:

--Sais-tu ce que voulait M. d'Arjuzanx?

--Te parler de choses srieuses, si j'en juge par sa pantomime.

--Te demander en mariage.

--Ah!

--C'est tout ce que tu me rponds?

--Je ne peux pas te dire que je suis profondment surprise de cette
demande, ni que j'en suis ravie, ni que j'en suis fche, alors je dis:
ah! pour dire quelque chose.

--Il ne te plat point?

--Je serais fche de sa demande.

--Il te plat?

--J'en serais heureuse.

--Alors?

--Alors veux-tu rpondre  mes questions, au lieu que je rponde aux
tiennes?

Il fit un signe affirmatif.

--Avant tout, dis-moi si la question d'intrt a t aborde entre vous.

--Elle l'a t.

--Sur quelle dot compte-t-il?

--Il n'en demande pas.

--Mais il en accepte une?

--C'est--dire...

--Laquelle?

--Ne crois pas que c'est pour ta fortune que le baron veut t'pouser:
c'est pour toi; c'est parce que tu as produit sur lui une profonde
impression; c'est parce qu'il t'aime, je te rapporte ses propres
paroles.

--Rapporte-moi aussi celles qui s'appliquent  la fortune.

--Pourquoi cette dfiance?

--Parce que je ne veux pouser qu'un homme qui m'aimera, et qui ne
cherchera pas une affaire dans notre mariage. C'est bien le moins que
notre fortune me serve  me payer ce mari-l.

--Prcisment, le baron me parat tre ce mari.

--Alors rpte.

Si tu veux vivre  la campagne, son revenu, qui est d'une quarantaine de
mille francs, lui permet de t'assurer une existence facile, sinon large
et heureuse. Mais si la campagne ne te suffit pas, et si tu veux Paris
une partie de l'anne, c'est  nous de te donner une dot, celle que nous
voudrons, qui te permette de faire face aux dpenses de la vie
parisienne pendant trois mois, six mois, le temps que tu fixeras
toi-mme d'aprs ton budget. L-dessus il s'en remet  toi, et  nous.
Est-ce le langage d'un homme qui cherche une affaire? Je te le demande.

Au lieu de rpondre, elle continua ses questions:

--De loin je vous observais de temps en temps, et j'ai vu qu'il parlait
beaucoup, tandis que toi, tu coutais; cependant tu as dit quelque
chose.

--Sans doute.

--Qu'as-tu dit?

--Que je devais consulter ta mre, et que je devais te consulter
toi-mme.

--Je pense qu'il a trouv cela juste.

--Parfaitement. Cependant il a insist, sinon pour avoir une rponse
immdiate, au moins pour arranger les choses de faon  ce que cette
rponse ne soit point dicte par la seule inspiration. Pour cela il
demande que nous allions passer quelquefois la journe du dimanche 
Biarritz, o nous le rencontrerons, comme par hasard, et vous pourrez
vous connatre. Ce sera seulement quand cette connaissance sera faite,
que tu te prononceras.

--As-tu accept cet arrangement?

--Il aurait dpendu de moi seul que je l'aurais accept, car il me
parat raisonnable, Biarritz tant un terrain neutre o l'on peut se
voir, sans que ces rencontres plus ou moins fortuites aient rien de
compromettant qui engage l'avenir; cependant cette fois encore j'ai
demand  vous consulter, ta mre et toi. Pouvais-je promettre d'aller 
Biarritz, si au premier mot tu m'avais dit que le baron t'tait
rpulsif?

--Il ne me l'est pas; et je suis dispose  croire comme toi que la dot
n'est pas ce qu'il cherche dans ce mariage.

--Alors?

--Je ne demande pas mieux que d'aller  Biarritz le dimanche, mais 
cette condition qu'il sera bien expliqu et bien compris que cela ne
m'engage  rien. Depuis que nous parlons de M. d'Arjuzanx, je fais mon
examen de conscience, et je ne trouve en moi qu'une parfaite
indiffrence  son gard. Ce sentiment, qui,  vrai dire, n'en est pas
un ni dans un sens ni dans un autre, changera-t-il quand je le
connatrai mieux? C'est possible. Mais sincrement je n'en sais rien.

--Laissons faire le temps.

--C'est ce que je demande.




VII


Pendant quatre dimanches Anie avait vu le baron  Biarritz, mais ses
sentiments n'avaient chang en rien: elle en tait toujours 
l'indiffrence, et quand sa mre, quand son pre l'interrogeaient, sa
rponse restait la mme:

--Attendons.

--Qui te dplat en lui?

--Rien.

--Alors?

--Pourquoi ne me demandes-tu pas ce qui me plat en lui?

--Je te le demande.

--Et je te fais la mme rponse: rien. Dans ces conditions je ne peux
dire que ce que je dis: attendons.

Madame Barincq, qui dsirait passionnment ce mariage, et trouvait
toutes les qualits au baron, s'exasprait de ces rponses:

--Crois-tu que cette attente soit agrable pour ce brave garon?

--Que veux-tu que j'y fasse? si elle lui est trop cruelle, qu'il se
retire.

--Au moins est-elle mortifiante pour lui; crois-tu qu'il n'a pas 
souffrir de ta rserve, quand ce ne serait que devant le capitaine?

--J'espre qu'il n'a pas pris le capitaine pour confident de ses
projets; s'il l'a fait, tant pis pour lui.

Accepterait-elle, refuserait-elle le baron? c'tait ce que le pre et la
mre se demandaient, et, comme ils dsiraient autant l'un que l'autre ce
mariage, ils prenaient leurs dispositions pour le jour o ils auraient 
traiter les questions d'affaires et  fixer la dot.

Puisque le baron avait quarante mille francs de rente, ils voulaient que
leur fille en et autant, c'tait leur rponse  son dsintressement.

Mais, si ces quarante mille francs devaient leur tre faciles  payer
annuellement, ce ne serait que quand les amliorations apportes 
l'exploitation du domaine produiraient ce qu'on attendait d'elles,
c'est--dire quand les terres dfriches seraient toutes transformes en
prairies, ce qui exigerait trois ans au moins. En attendant, o trouver
ces quarante mille francs?

C'tait la question que Barincq tudiait assez souvent, en cherchant
quelles parties de son domaine il pourrait donner en garanties pour un
emprunt.

Un jour qu'il se livrait  cet examen dans son cabinet, qui avait t
celui de son frre, il tira les divers titres de proprit se rapportant
aux pices de terre qu'il avait en vue, et se mit  les lire en notant
leurs contenances.

Pour cela il avait ouvert tous les tiroirs de son bureau, voulant faire
un classement qui le satisft mieux que celui adopt par son frre.

Comme il avait compltement tir un de ces tiroirs, il aperut une
feuille de papier timbr, qui avait d glisser sous le tiroir. Il la
prit, et, comme au premier coup d'oeil il reconnut l'criture de son
frre, il se mit  la lire.

Je, soussign, Gaston-Flix-Emmanuel Barincq (de Saint-Christeau),
demeurant au chteau de Saint-Christeau, commune de Ourteau
(Basses-Pyrnes)--dclare, par mon prsent testament et acte de
dernire volont, donner et lguer, comme en effet je donne et lgue, 
M. Valentin Sixte, lieutenant de dragons, en ce moment en garnison 
Chambry, la proprit de tous les biens, meubles et immeubles, que je
possderai au jour de mon dcs. A cet effet, j'institue mon dit
Valentin Sixte mon lgataire  titre universel. Je veux et entends qu'en
cette qualit de lgataire mon dit Valentin Sixte soit charg de payer 
mon frre Charles-Louis Barincq, demeurant  Paris, s'il me survit, et 
sa fille Anie Barincq, une rente annuelle de six mille francs, ladite
rente incessible et insaisissable. Je nomme pour mon excuteur
testamentaire la personne de matre Rbnacq notaire  Ourteau, sans la
saisine lgale, et j'espre qu'il voudra bien avoir la bont de se
charger de cette mission. Tel est mon testament, dont je prescris
l'excution comme tant l'ordonnance de ma dernire volont.

Fait  Ourteau le lundi onze novembre mil huit cent quatre-vingt-quatre.
Et aprs lecture j'ai sign.

GASTON BARINCQ.




VIII


Il avait lu sans s'interrompre, sans respirer, courant de ligne en
ligne; mais ds les premires, au moment o il commenait  comprendre,
il avait t oblig de poser sur son bureau la feuille de papier, tant
elle tremblait entre ses doigts.

C'tait un coup d'assommoir qui l'crasait.

Aprs quelques minutes de prostration, il recommena sa lecture,
lentement cette fois, mot  mot:

Je donne et lgue  monsieur Valentin Sixte... la proprit de tous les
biens, meubles et immeubles, que je possderai au jour de mon dcs.

videmment, ce testament tait celui que son frre avait dpos au
notaire Rbnacq, et ensuite repris; la date le disait sans contestation
possible.

Pas d'hsitation, pas de doute sur ce point:  un certain moment, celui
qu'indiquait la date de ce testament, son frre avait voulu que le
capitaine ft son lgataire universel; et il avait donn un corps  sa
volont, ce papier crit de sa main.

Mais le voulait-il encore quelques mois plus tard? et le fait seul
d'avoir repris son testament au notaire n'indiquait-il pas un changement
de volont?

Il avait un but en reprenant ce testament; lequel?

Le supprimer?

Le modifier?

Chercher en dehors de ces deux hypothses paraissait inutile, c'tait 
l'une ou l'autre qu'on devait s'arrter; mais laquelle avait la
vraisemblance pour elle, la raison, la justice et la runion de diverses
conditions d'o pouvait jaillir un tmoignage ou une preuve, il ne le
voyait pas en ce moment, troubl, boulevers, jet hors de soi comme il
l'tait.

Et machinalement, sans trop savoir ce qu'il faisait, il examinait le
testament, et le relisait par passages, au hasard, comme si son criture
ou sa rdaction devait lui donner une indication qu'il pourrait suivre.

Mais aucune lumire ne se faisait dans son esprit, qui allait d'une ide
 une autre sans s'arrter  celle-ci plutt qu' celle-l, et revenait
toujours au mme point d'interrogation: pourquoi, aprs avoir confi son
testament  Rbnacq, son frre l'avait-il repris? et pourquoi, aprs
l'avoir repris, ne l'avait-il pas dtruit ou modifi?

Le temps marcha, et la cloche du dner vint le surprendre avant qu'il
et trouv une rponse aux questions qui se heurtaient dans sa tte.

Il fallait descendre; il se composa un maintien pour que ni sa femme ni
sa fille ne vissent son trouble, car, malgr son dsarroi d'ide, il
avait trs nettement conscience qu'il ne devait leur parler de rien
avant d'avoir une explication  leur donner.

Il remit donc le testament dans son tiroir, mais en le cachant entre les
feuillets d'un acte notari, et il se rendit  la salle  manger, o sa
femme et sa fille l'attendaient, surprises de son retard: c'tait, en
effet, l'habitude qu'il arrivt toujours le premier  table, autant
parce que, depuis son installation  Ourteau, il avait retrouv son bel
apptit de la vingtime anne, que parce que les heures des repas
taient pour lui les plus agrables de la journe, celles de la causerie
et de l'panchement dans l'intimit du bien-tre.

--J'allais monter te chercher, dit Anie.

--Tu n'as pas faim aujourd'hui? demanda madame Barincq.

--Pourquoi n'aurais-je pas faim?

--Ce serait la question que je t'adresserais.

Prcisment parce qu'il voulait paratre  son aise et tel qu'il tait
tous les jours, il trahit plusieurs fois son trouble et sa
proccupation.

--Dcidment tu as quelque chose, dit madame Barincq.

--O vois-tu cela?

--Est-ce vrai, Anie? demanda la mre en invoquant comme toujours le
tmoignage de sa fille.

Au lieu de rpondre, Anie montra d'un coup d'oeil les domestiques qui
servaient  table, et madame Barincq comprit que si son mari avait
vraiment quelque chose comme elle croyait, il ne parlerait pas devant
eux.

Mais, lorsqu'en quittant la table on alla s'asseoir dans le jardin sous
un berceau de rosiers, o tous les soirs on avait coutume de prendre le
frais en regardant le spectacle toujours nouveau du soleil couchant avec
ses effets de lumire et d'ombres sur les sommets lointains, elle revint
 son ide.

--Parleras-tu, maintenant que personne n'est l pour nous entendre?

--Que veux-tu que je dise?

--Ce qui te proccupe et t'assombrit.

--Rien ne me proccupe.

--Alors pourquoi n'es-tu pas aujourd'hui comme tous les jours?

--Il me semble que je suis comme tous les jours.

--Eh bien, il me semble le contraire; tu n'as pas mang, et il y avait
des moments o tu regardais dans le vide d'une faon qui en disait long.
Quand, pendant vingt ans, on a vcu en face l'un de l'autre, on arrive 
se connatre et les yeux apprennent  lire. En te regardant  table, ce
soir, je retrouvais en toi la mme expression inquite que tu avais si
souvent pendant les premires annes de notre mariage, quand tu te
dbattais contre Sauval, sans savoir si le lendemain il ne
t'tranglerait pas tout  fait.

--T'imagines-tu que je vais penser  Sauval, maintenant?

--Non; mais il n'en est pas moins vrai que j'ai revu en toi,
aujourd'hui, l'expression angoisse que tu montrais quand tu te sentais
perdu et que tu essayais de me cacher tes craintes. Voil pourquoi je te
demande ce que tu as.

Il ne pouvait pourtant pas rpondre franchement.

--Si tu n'as pas mal vu, dit-il, c'est mon expression de physionomie qui
a t trompeuse.

--Puisque tu ne veux pas rpondre, c'est moi qui vais te dire d'o vient
ton souci; nous verrons bien si tu te dcideras  parler; tu es inquiet
parce que tu reconnais que tes transformations ne donnent pas ce que tu
attendais d'elles et que tu as peur de marcher  ta ruine. Il y a
longtemps que je m'en doute. Est-ce vrai?

[Illustration: anie-08-2]

--Ah! cela non, par exemple.

--Tu n'es pas en perte?

--Pas le moins du monde; les rsultats que j'attendais sont dpasss et
de beaucoup; ma comptabilit est l pour le prouver. Je ne suis qu'au
dbut, et pourtant je puis affirmer, preuves en main, que les chiffres
que je vous ai donns, c'est--dire un produit de trois cent mille
francs par an, sera facilement atteint le jour o toutes les prairies
seront tablies et en plein rapport. Ce que j'ai ralis jusqu' ce jour
le dmontre sans doutes et sans contestations possibles par des chiffres
clairs comme le jour, non en thorie, mais en pratique. Pour cela il ne
faudrait que trois ans... si je les avais.

--Comment, si tu les avais! s'cria madame Barincq.

Il voulut corriger, expliquer ce mot maladroit qui avait chapp  sa
proccupation.

--Qui est sr du lendemain?

--Tu te crois malade? dit-elle. Qu'as-tu? De quoi souffres-tu? Pourquoi
n'as-tu pas appel le mdecin?

--Je ne souffre pas; je ne suis pas malade.

--Alors pourquoi t'inquites-tu? C'est la plus grave des maladies de
s'imaginer qu'on est malade quand on ne l'est pas. Comment! tu nous fais
habiter la campagne parce que tu dois y trouver la sant et le repos, y
vivre d'une vie raisonnable comme tu dis; et nous n'y sommes pas
installs que te voil tourment, sombre, hors de toi, sous le coup de
soucis et de malaises que tu ne veux pas, que tu ne peux pas expliquer!
Depuis que nous sommes maris tu m'as, pour notre malheur, habitue 
ces mines de dsespr; mais au moins je les comprenais et je
m'associais  toi; quand tu luttais contre Sauval, quand tu peinais chez
Chaberton, je ne pouvais t'en vouloir de n'tre pas gai; tu aurais eu le
droit, si je t'avais fait des reproches, de me parler de tes inquitudes
du lendemain. Mais maintenant que tu reconnais toi-mme que tes affaires
sont dans une voie superbe, quand nous sommes dbarrasss de tous nos
tracas, de toutes nos humiliations, quand nous avons repris notre rang,
quand nous n'avons plus qu' nous laisser vivre, quand le prsent est
tranquille et l'avenir assur, enfin quand nous n'avons qu' jouir de la
fortune, je trouve absurde de s'attrister sans raison... Parce qu'on
n'est pas sr du lendemain. Mais qui peut en tre sr, si ce n'est nous?
Il n'y a qu'un moyen de le compromettre, celui que tu prends
prcisment: te rendre malade. Que deviendrions-nous si tu nous
manquais? Que deviendraient tes affaires, tes transformations? Ce serait
la ruine. Et tu sais, je serais incapable de supporter ce dernier coup.
Je ne me fais pas d'illusions sur mon propre compte; je suis une femme
use par les chagrins, les durets de la vie, la rvolte contre les
injustices du sort dont nous avons t si longtemps victimes. Je ne
supporterais pas de nouvelles secousses. Tant que a ira bien, j'irai
moi-mme. Le jour o a irait mal, je ne rsisterais pas  de nouvelles
luttes. Tche donc de ne pas me tourmenter en te tourmentant toi-mme,
alors surtout que tu n'as pas de raisons pour cela.

Ce qu'il avait dit, il le rpta: il ne se croyait pas, il ne se sentait
pas malade, il avait la certitude de ne pas l'tre.

En tout cas, il tait dans un tat d'agitation dsordonn qui ne lui
permit pas de s'endormir.

Si sous le coup de la surprise il n'avait pas pu arrter son parti 
l'gard de ce testament, il fallait qu'il le prt maintenant, et ne
restt pas indfiniment dans une lche et misrable indcision.

Plus d'un  sa place sans doute se serait dbarrass de ces hsitations
d'une faon aussi simple que radicale: on ne connaissait pas l'existence
de ce testament; pas un seul tmoin n'avait assist  sa dcouverte;
tout le monde maintenant tait habitu  voir l'hritier naturel en
possession de cette fortune; une allumette, un peu de fume, un petit
tas de cendres et tout tait dit, personne ne saurait jamais que le
capitaine Sixte avait t le lgataire de Gaston.

Personne, except celui qui aurait brl ce papier, et cela suffisait
pour qu'il n'admt ce moyen si simple que de la part d'une autre main
que la sienne.

Dans ses nombreux procs il avait vu son adversaire se servir, toutes
les fois que la chose tait possible, d'armes dloyales, et ne le battre
que par l'emploi de la fraude, du mensonge, de faux, de pices
falsifies ou supprimes; jamais il n'avait consenti  le suivre sur ce
terrain, et s'il tait ruin, s'il perdait, son honneur tait sauf;
pendant vingt annes ce tmoignage que sa conscience lui rendait avait
t son soutien: mauvais commerant, honnte homme.

Et l'honnte homme qu'il avait t, qu'il voulait toujours tre, ne
pouvait brler ce testament que s'il obtenait la preuve que son frre ne
l'avait repris  Rbnacq que parce qu'il n'tait plus l'expression de
sa volont.

Qui dit testament dit acte de dernire volont; cela est si vrai que les
deux mots sont synonymes dans la langue courante; incontestablement  un
moment donn Gaston avait voulu que le capitaine ft son lgataire
universel; mais le voulait-il encore quelque temps avant de mourir?

Toute la question tait l; s'il le voulait, ce testament tait bien
l'acte de sa dernire volont, et alors on devait l'excuter; si au
contraire il ne le voulait plus, ce testament n'tait pas cet acte
suprme, et, consquemment, il n'avait d'autre valeur que celle d'un
brouillon, d'un chiffon de papier qu'on jette au panier o il doit
rester lettre morte sans qu'un hasard puisse lui rendre la vie.

On aurait dcouvert ce testament dans les papiers de Gaston 
l'inventaire, sans qu'il et jamais quitt le tiroir dans lequel il
aurait t enferm au moment mme de sa confection, que la question
d'intention ne se serait pas prsente  l'esprit: on trouvait un
testament et les prsomptions taient qu'il exprimait la volont du
testateur, aussi bien  la date du onze novembre mil huit cent
quatre-vingt-quatre, qu'au moment mme de la mort, puisqu'aucun autre
testament ne modifiait ou ne dtruisait celui-l: le onze novembre
Gaston avait voulu que le capitaine hritt de sa fortune, et il le
voulait encore en mourant.

Mais ce n'tait pas du tout de cette faon que les choses s'taient
passes, et, la situation tant toute diffrente, les prsomptions
bases sur ce raisonnement ne lui taient nullement applicables.

Ce testament fait  cette date du onze novembre, alors que Gaston avait,
il fallait l'admettre, de bonnes raisons pour prfrer  sa famille un
tranger et le choisir comme lgataire universel, avait t dpos chez
Rbnacq o il tait rest plusieurs annes; puis, un jour, ce dpt
avait t repris pour de bonnes raisons aussi, sans aucun doute, car on
ne retire pas son testament  un notaire en qui l'on a confiance--et
Gaston avait pleine confiance en Rbnacq--pour rien ou pour le plaisir
de le relire.

S'il tait logique de supposer que les bonnes raisons qui avaient dict
le choix du onze novembre s'appuyaient sur la conviction o se trouvait
Gaston  ce moment que le capitaine tait son fils, n'tait-il pas tout
aussi logique d'admettre que celles, non moins bonnes, qui, plusieurs
annes aprs, avaient fait reprendre ce testament, reposaient sur des
doutes graves relatifs  cette paternit?

Dans la lucidit de l'insomnie, tout ce que lui avait dit Rbnacq le
jour de l'enterrement et, plus tard, toutes les paroles qui s'taient
changes, pendant l'inventaire, entre le notaire, le juge de paix et le
greffier, lui revinrent avec nettet et prcision pour prouver
l'existence de ces doutes et dmontrer que le testament avait t repris
pour tre dtruit.

N'taient-ils pas significatifs, ces chagrins qui avaient attrist les
dernires annes de Gaston, et son inquitude, sa mfiance, constates
par Rbnacq, ne l'taient-elles pas aussi? pour le notaire il n'y avait
pas eu hsitation: chagrins et inquitudes qui, selon ses expressions
mmes, avaient empoisonn la fin de sa vie, provenaient des doutes qui
portaient sur la question de savoir s'il tait ou n'tait pas le pre du
capitaine. Si, pour presque tout le monde, sa paternit tait certaine,
pour lui elle ne l'tait pas, puisque ses doutes l'avaient empch de
reconnatre celui qu'on lui donnait pour fils et que lui-mme
n'acceptait pas comme tel.

[Illustration: anie-08-3]

[Illustration: anie-09-1]

Incontestablement, Gaston avait pass par des tats divers, ballott
entre les extrmes; un jour croyant  sa paternit, le lendemain n'y
croyant pas; malgr tout, attach  cet enfant qu'il avait lev, et qui
d'ailleurs possdait des qualits relles pour lesquelles on pouvait
trs bien l'aimer, en dehors de tout sentiment paternel.

En partant de ce point de vue, il tait facile de se reprsenter comment
les choses s'taient passes et les phases que les sentiments de Gaston
avaient suivies.

Un jour, convaincu que le capitaine tait son fils, il avait fait son
testament pour le dposer  Rbnacq; il y avait certitude chez lui; et,
ds lors, son devoir l'obligeait  oublier qu'il avait un frre, pour ne
voir que son fils: c'est la loi civile qui veut que l'enfant illgitime
ne soit qu'un demi-enfant, et en cela elle obit  des considrations
qui n'ont d'autorit qu'au point de vue social; mais la loi naturelle se
dtermine par d'autres raisons plus humaines: pour elle un fils,
lgitime ou non, est un fils, et un frre n'est qu'un frre; en vertu de
ce principe, le frre avait t sacrifi au fils, et cela tait
parfaitement juste.

Mais plus tard, un mois avant de mourir, cette foi en sa paternit
branle pour des raisons qui restaient  dcouvrir, puis dtruite, le
fils, qui n'tait plus qu'un enfant auquel on s'tait attach  tort,
avait cd la premire place au frre, et le testament avait t repris
chez Rbnacq.

Sans doute ce n'tait l qu'une hypothse, mais ce qui lui donnait une
grande force, c'tait l'endroit mme o le testament avait t
dcouvert, non dans le tiroir des papiers de famille, non dans celui qui
renfermait les lettres de Lontine Dufourcq et du capitaine, mais dans
un autre, o ne se trouvaient que des pices  peu prs insignifiantes.

Est-ce que, si Gaston l'avait considr comme l'acte de sa dernire
volont, il l'aurait ainsi mis au rancart? au contraire, aprs l'avoir
retir de chez Rbnacq, ne l'aurait-il pas soigneusement serr?

Pour tre subtil, ce raisonnement n'en reposait pas moins sur la
vraisemblance, en mme temps que sur la connaissance du caractre de
Gaston, qui ne faisait rien  la lgre.

A la vrit on pouvait se demander, et on devait mme se demander
pourquoi, l'ayant pris pour le dtruire ou le modifier, on le retrouvait
intact, tel qu'il avait t rdig dans sa forme primitive; mais cette
question portait avec elle sa rponse, aussi simple que logique: pour le
dtruire, il avait attendu d'en avoir fait un autre, et
vraisemblablement, le jour o il aurait remis au notaire le second
testament, expression de sa volont, il aurait brl ou dchir le
premier.

Il ne l'avait pas fait, cela tait certain, puisque ce premier testament
existait, mais ce qui tait non moins certain, c'tait qu'il avait voulu
le faire; or, lorsqu'il s'agit de testament, c'est l'intention du
testateur qui prime tout, et cette intention se manifestait clairement,
aussi bien par le retrait du testament de chez le notaire que par le peu
de soin accord  ce papier, insignifiant dsormais.

Lorsque nous hritons d'un parent qui nous est proche, d'un pre, d'un
frre, ce n'est pas seulement  sa fortune que nous succdons, c'est
aussi  ses intentions, et c'est par l surtout que nous le continuons.

Serait-ce continuer Gaston, serait-ce suivre ses intentions que
d'accepter comme valable ce testament?

De bonne foi, et sa conscience sincrement interroge, il ne le croyait
pas.




IX


Ce ne fut qu'aprs tre arriv  cette conclusion qu'il trouva au matin
un peu de sommeil; une heure suffit pour calmer la tempte qui l'avait
si violemment secou, et lorsqu'il s'veilla; il se sentit l'esprit
tranquille, le corps dispos, dans l'tat o il tait tous les jours
depuis son sjour  Ourteau.

Aprs avoir fait sa tourne du matin dans les tables et la laiterie, il
monta  cheval pour aller surveiller les ouvriers; quand au haut d'une
colline le caprice du chemin le mit en face de presque toute la terre
d'Ourteau qui, avec ses champs, ses prairies et ses bois, s'talait sous
la lumire rasante du soleil levant, il haussa les paules  la pense
qu'un moment il avait admis la possibilit d'abandonner tout cela.

--Quelle folie c'et t! Quelle duperie!

Et cependant il avait la satisfaction de se dire que s'il avait cru au
testament il aurait accompli cet abandon, si terribles qu'en eussent t
les consquences pour lui et plus encore pour les siens, pour Anie, dont
le mariage aurait t bris, et pour sa femme, dont il retrouvait
l'accent vibrant encore quand elle lui disait: Tant que a ira bien,
j'irai moi-mme; le jour o a irait mal, je ne rsisterais pas  de
nouvelles secousses.

Combien eussent t rudes celles qui auraient accompagn leur sortie de
ce chteau qui ne lui avait jamais paru plus plaisant, plus beau qu'en
ce moment mme, qui ne lui avait jamais t plus cher qu' cette heure,
o il se disait qu'il aurait pu tre forc de le quitter.

Il avait arrt son cheval et, pendant assez longtemps, il resta absorb
dans une contemplation attendrie, puis, faisant le moulinet avec sa
makita qu'une lanire de cuir retenait  son poignet, il se mit en route
allgrement.

Jamais on ne l'avait vu plus dispos et de meilleure humeur que lorsqu'il
rentra pour djeuner.

Comme madame Barincq arrivait lentement, d'un air dolent, il
l'interpella de loin:

--Allons, vite, la maman, je suis mort de faim.

Et, s'asseyant  sa place, il se mit  chanter un choeur de vieux
vaudeville sur un air de valse:

Allons,  table, et qu'on oublie Un lger moment de chagrin, Que la plus
douce sympathie prenne sa place  ce festin.

--A la bonne heure, dit-elle, je t'aime mieux dans ces dispositions que
dans celles que tu montrais hier soir.

--Ce qui prouve que la maladie que tu diagnostiquais en moi n'tait pas
bien grave.

--Il n'en est pas moins vrai qu'elle t'a agit cette nuit; je t'ai
entendu dans ta chambre te tourner et te retourner si furieusement sur
ton lit que, plusieurs fois, j'ai voulu me lever pour aller voir ce que
tu avais.

--Je gagnais de l'apptit.

--Tu feras bien de le gagner d'une faon moins tapageuse.

Toute la journe, il garda sa bonne humeur et sa srnit, se rptant 
chaque instant:

--videmment, ce testament n'a aucune valeur; il ne peut pas en avoir.

Mais,  la longue, cette rptition mme finit par l'amener  se
demander si lorsqu'un fait porte en soi tous les caractres de
l'vidence, on se proccupe de cette vidence: reconnue et constate,
c'est fini; quand le soleil brille, on ne pense pas  se dire: il est
vident qu'il fait jour. N'est-il pas admis que la rptition d'un mme
mot est une indication  peu prs certaine du caractre de celui qui le
prononce machinalement, un aveu de ses soucis, une confession de ses
dsirs? Si ce testament tait rellement sans valeur, pourquoi se
rpter  chaque instant qu'videmment il n'en avait aucune? rpter
n'est pas prouver.

Et puis, il fallait reconnatre aussi que le point de vue auquel on se
place pour juger un acte peut modifier singulirement la valeur qu'on
lui attribue. Ce n'tait pas en tranger, dgag de tout intrt
personnel, qu'il examinait la validit de ce testament. Qu'au lieu
d'instituer le capitaine lgataire universel, ce ft Anie qu'il
institut, comment le jugerait-il? Trouverait-il encore qu'videmment il
n'avait aucune valeur? Ou bien, sans aller jusque-l, ce qui tait
excessif, que ce ft Rbnacq qui dcouvrit le testament, qu'en
penserait-il? Notaire de Gaston, son conseil, jusqu' un certain point
son confident, en tout cas en situation mieux que personne de se rendre
compte des mobiles qui l'avaient dict, et de ceux qui plus tard
l'avaient fait reprendre pour le relguer avec des papiers
insignifiants, le dclarerait-il nul? En un mot, les conclusions d'une
conscience impartiale seraient-elles les mmes que celles d'une
conscience qui ne pouvait pas se placer au-dessus de considrations
personnelles?

La question tait grave, et, lorsqu'elle se prsenta  son esprit, elle
le frappa fortement, sa tranquillit fut trouble, sa srnit s'envola,
et au lieu de s'endormir lourdement, comme il tait tout naturel aprs
une nuit sans sommeil, il retomba dans les agitations et les perplexits
de la veille.

Vingt fois il dcida de s'ouvrir ds le lendemain  Rbnacq pour s'en
remettre  son jugement; mais il n'avait pas plutt pris cette
rsolution, qui, au premier abord, semblait tout concilier, qu'il
l'abandonnait: car, enfin, tait-il assur de rencontrer chez Rbnacq,
ou chez tout autre, les conditions de droiture, d'indpendance,
d'impartialit de jugement, que par une exagration de conscience il ne
se reconnaissait pas en lui-mme, telles qu'il les aurait voulues? Ce
n'tait rien moins que leur repos  tous, leur bonheur, la vie de sa
femme, l'avenir de sa fille, qu'il allait remettre aux mains de celui
qu'il consulterait; et, devant une aussi lourde responsabilit, il avait
le droit de rester hsitant, plus que le droit, le devoir.

Qu'tait au juste Rbnacq; en ralit, il ne le savait pas. Sans doute,
il avait les meilleures raisons pour le croire honnte et droit, et il
l'avait toujours vu tel, depuis qu'ils se connaissaient. Mais enfin,
l'honntet et la droiture sont des qualits de caractre, non d'esprit,
on peut tre le plus honnte homme du monde, le plus dlicat dans la
vie, et avoir en mme temps le jugement faux. Or, s'il lui soumettait ce
testament, ce serait  son jugement qu'il ferait appel, et non  son
caractre. D'ailleurs, il fallait considrer aussi que les motifs de ce
jugement seraient dicts par les habitudes professionnelles du notaire,
par ses opinions, qui seraient plutt moyennes que personnelles, et l
se trouvait un danger qui pouvait trs lgitimement inspirer la
dfiance: s'il se rcusait lui-mme, parce qu'il avait peur de se
laisser influencer par son propre intrt, ne pouvait-il pas craindre
que Rbnacq, de son ct, ne se laisst influencer par sa qualit de
notaire qui lui ferait voir dans ce testament le fait matriel l'acte
mme qu'il tiendrait entre ses mains, plutt que les intentions de celui
qui l'avait crit?

Et l-dessus, malgr toutes ses tergiversations, il ne variait point:
avant tout, ce qu'il fallait considrer, c'taient les intentions de
Gaston qui, quelles qu'elles fussent, devaient tre excutes.

A la vrit, c'tait revenir  son point de dpart et reprendre les
raisonnements qui l'avaient amen  conclure que le testament du 11
novembre ne pouvait tre que nul, c'est--dire  tourner dans le vide en
ralit puisqu'il se refusait, par scrupules de conscience,  s'arrter
 cette conclusion, base sur la stricte observation des faits cependant
en mme temps que sur la logique.

Allait-il donc se laisser reprendre et enfivrer par ses angoisses de la
nuit prcdente, compliques maintenant des scrupules qui s'taient
veills en lui lorsqu'il avait compris qu'il pouvait trs bien,  son
insu, se laisser influencer par l'intrt personnel et par son amour
pour les siens?

Il avait beau se dire qu'il tait de bonne foi dans ses raisonnements et
n'admettait comme vrais que ceux qui lui paraissaient conformes  la
logique, il n'en devait pas moins s'avouer qu'ils reposaient, ainsi que
leur conclusion, sur une interprtation et non sur un fait: sa
conviction que le retrait du testament dmontrait le changement de
volont de Gaston s'appuyait certainement sur la vraisemblance, mais
combien plus forte encore serait-elle et irrfutable,  tous les points
de vue, si l'on pouvait dcouvrir les causes qui avaient amen ce
changement!

Gaston avait voulu que le capitaine ft son lgataire universel parce
qu'il le croyait son fils; puis il ne l'avait plus voulu parce qu'il
doutait de sa paternit, voil ce que disaient le raisonnement,
l'induction, la logique, la vraisemblance; mais pourquoi avait-il dout
de cette paternit? Voil ce que rien n'indiquait et ce qu'il fallait
prcisment chercher, car cette dcouverte, si on la faisait, confirmait
les raisonnements et la vraisemblance, elle tait la preuve des calculs
auxquels depuis deux jours il se livrait.

Le lendemain matin, il abrgea sa tourne dans les champs, et  neuf
heures il descendit de cheval  la porte de Rbnacq: si quelqu'un tait
en situation de le guider dans ses recherches, c'tait le notaire; mais,
comme il ne pouvait pas le questionner franchement, il commena par
l'entretenir de diverses affaires et ce fut seulement au moment de
partir qu'il aborda son sujet:

--Lorsque tu m'as parl du testament qu'avait fait Gaston et qu'il t'a
repris, tu m'as dit que c'tait pour en changer les dispositions ou pour
le dtruire.

--A ce moment les deux hypothses s'expliquaient et il y avait des
raisons pour l'une comme pour l'autre; l'inventaire a prouv que celle
de la destruction tait la bonne.

--De ce retrait, tu avais conclu que le testament n'exprimait plus les
intentions de Gaston.

--S'il avait exprim ses intentions, il ne me l'aurait pas repris.

--Cela parat vident.

--Dis que c'est clair comme la lumire du soleil un testament n'est pas
d'une lecture tellement agrable pour celui qui l'a fait qu'on prouve
le besoin de le relire de temps en temps.

--Depuis l'inventaire t'es-tu quelquefois demand ce qui avait pu
changer les sentiments de Gaston  l'gard du capitaine?

--Ma foi, non;  quoi bon! Il n'y avait intrt  raisonner sur ces
sentiments que lorsque nous ne savions pas si ce testament tait dtruit
et si nous n'allions pas en trouver un autre; nous n'avons trouv ni
celui-l ni l'autre, c'est donc que l'hypothse de la modification des
sentiments tait bonne.

--Mais qui a provoqu et amen ces modifications?

--Ah! voil; je ne vois, comme je te l'ai dit, que les doutes que Gaston
avait sur sa paternit, doutes qui ont empoisonn sa vie.

--Sais-tu si, quand il t'a repris son testament, un fait quelconque
avait pu confirmer ses doutes et lui prouver que dcidment le capitaine
n'tait pas son fils?

--Comment veux-tu que je le sache?

--Tu pourrais avoir une indication qui, si vague qu'elle et t  ce
moment, s'expliquerait maintenant par le fait accompli.

--Je n'ai rien autre chose que le trouble de Gaston lorsqu'il est venu
me redemander son testament, mais quelle tait la cause de ce trouble?
Je l'ignore.

--Tu m'avais donn comme explication une dcouverte dcisive qu'il
aurait faite, un tmoignage, une lettre.

--Comme explication, non, comme supposition, oui; je t'ai dit qu'il
tait possible que les soupons de Gaston eussent t confirms par une
lettre, par un tmoignage, par une preuve quelconque trouve tout  coup
qui serait venue lui dmontrer que le capitaine n'tait pas son fils,
mais je ne t'ai pas dit que cela ft, attendu que je n'en savais rien.
Quand on cherche au hasard comme je le faisais, il faut tout examiner,
tout admettre, mme l'absurde.

--Mais il n'tait pas absurde, il me semble, de supposer que c'tait le
changement des sentiments de Gaston envers celui qu'il avait cru son
fils jusqu' ce jour qui modifiait ses dispositions testamentaires?

--Pas du tout, cela paraissait raisonnable, vraisemblable, probant mme,
et la destruction du testament montre bien que je ne m'garais point.
Mais les suppositions pour expliquer le changement de volont de Gaston
auraient pu,  ce moment, se porter d'un autre ct; du tien, par
exemple.

--Du mien!

--Assurment. Si Gaston m'a, un mois avant sa mort, repris le testament
qu'il avait fait plusieurs annes auparavant, c'est qu' ce moment ce
testament n'exprimait plus sa volont.

--N'est-ce pas?

--Cela est incontestable. Mais quelle volont? A qui s'appliquait-elle?
Au capitaine? A toi? Dans mes suppositions je partais de l'ide que
Gaston avait voulu changer ses dispositions en faveur du capitaine. Mais
pour tre complet il aurait fallu partir aussi d'un point tout diffrent
et admettre qu'il avait bien pu vouloir changer celles faites dans ce
testament en ta faveur ou  ton dtriment.

--Mais c'est vrai, ce que tu dis l!

--Tu n'y avais pas pens?

--Non... Oh non!

Non, assurment, il n'y avait pas pens, mais, maintenant, tout ce qu'il
avait si laborieusement bti s'croulait.

--Sans savoir au juste ce que contenait l'acte qui m'a t repris,
continua le notaire, j'avais de fortes raisons, et je te les ai donnes,
pour croire qu'il instituait le capitaine lgataire universel, et je
partais de l pour faire toutes les suppositions dont nous avons parl,
sur le changement dans les sentiments de Gaston envers le capitaine, et
par suite dans ses dispositions. Mais, si nous admettons que d'autres
personnes que le capitaine figuraient dans cet acte,  un titre
quelconque, toutes ces suppositions tombent, et il n'en reste absolument
rien, puisqu'il se peut trs bien qu'en reprenant son testament, Gaston
ait voulu simplement le modifier  l'gard de ces personnes. Ainsi il
s'agit de toi, par exemple; Gaston n'est plus satisfait du legs qu'il
t'a fait; il reprend donc son testament, soit pour augmenter ce legs,
soit pour le diminuer; les deux hypothses peuvent se soutenir, tu le
reconnais, n'est-ce pas?

--Oui... Je le reconnais.

--Je n'ai pas besoin de te dire que celle de la diminution de ton legs
n'est, l, que pour pousser les choses  l'extrme. Je suis certain, au
contraire, que ses intentions taient de l'augmenter; la colre qu'il
prouvait contre toi, chaque fois qu'il payait les intrts de la somme
dont il avait rpondu, tait tombe depuis le remboursement de cette
somme, et d'autre part le sentiment fraternel s'tait rveill dans son
coeur, plus fort, plus vivace,  mesure que sa beaut s'affaiblissait,
et qu'en prsence de la mort menaante il se rejetait dans les souvenirs
de votre enfance; tu vois donc que les probabilits d'un changement de
sentiments du frre sont possibles, tout comme le sont celles d'un
changement de sentiments du pre pour le fils; il y a eu un moment o tu
n'tais plus un frre pour Gaston; il peut tout aussi bien y en avoir eu
un autre o le capitaine n'a plus t un fils pour lui.

--Mais ne penches-tu pas pour une plutt que pour l'autre?

--Je ne devrais pas avoir besoin de te dire que c'est pour
l'affaiblissement du sentiment paternel, et la recrudescence du
sentiment fraternel. Frapp dans sa tendresse de pre par une atteinte
grave, Gaston, n'ayant plus de fils, s'est souvenu qu'il avait un frre;
sois sr que, sans votre brouille, il se serait moins vivement attach
au capitaine, de mme que, sans son affection pour celui-ci, il aurait
prouv plus tt le besoin de se rapprocher de toi, ainsi que de ta
fille, dont il aurait fait la sienne. Cela est si vrai que lorsque, pour
des causes qui nous chappent, l'affaiblissement du sentiment paternel
s'est produit en lui, il a repris son testament et l'a dtruit, te
faisant ainsi son hritier.

--Que je voudrais te croire!

Se mprenant sur le sens vrai de cette exclamation, Rbnacq crut
qu'elle exprimait seulement le regret de ne pouvoir croire  un retour
d'affection fraternelle:

--Si tu doutes de moi, dit-il, et de mes suppositions, tu ne peux pas
rsister aux faits. Le testament a t dtruit, n'est-il pas vrai? Alors
que veux-tu de plus?




X


Dtruit, il n'et voulu rien de plus; mais prcisment il ne l'tait
pas, et cet entretien ne le rendait que plus solide, puisqu'au lieu
d'claircir les difficults il les obscurcissait encore en les
compliquant.

Il avait fallu un aveuglement vraiment incroyable, que seul l'intrt
personnel expliquait, pour s'imaginer que Gaston ne pouvait penser qu'
son fils en modifiant ses dispositions, alors que la raison disait qu'il
pouvait tout aussi bien penser  d'autres, celui-ci ou celui-l.

Si, au lieu de vouloir dshriter son fils, il avait voulu dshriter
son frre, quelle valeur pouvait-on attribuer  toutes les suppositions
qui reposaient sur la premire hypothse? Une seule chose l'appuierait
d'une faon srieuse: ce serait de dcouvrir une preuve, ou simplement
un indice que Gaston avait eu des motifs pour changer ses sentiments 
l'gard du capitaine et, par suite, ses dispositions testamentaires
envers lui.

Les seuls tmoignages qu'il pt consulter taient les lettres de
Lontine Dufourcq  Gaston, et aussi celles du capitaine trouves 
l'inventaire. Jusqu' ce jour il n'avait pas ouvert ces liasses, retenu
par un sentiment de dlicatesse envers la mmoire de son frre, mais, 
cette heure, ses scrupules devaient cder devant la ncessit.

Aprs le djeuner, il mit les lettres dans ses poches, et, pour tre
certain de ne pas se laisser surprendre par sa femme ou sa fille, il
alla s'asseoir dans un bois o il serait en sret.

La premire liasse qu'il ouvrit fut celle de Lontine; elle se composait
d'une quarantaine de lettres, toutes numrotes de la main de Gaston par
ordre de date; les plis, fortement marqus, montraient qu'elles avaient
t souvent lues.

Et, cependant, il ne lui fallut pas longtemps pour constater qu'elles
taient, pour la plupart, d'une banalit et d'une incohrence telles que
Gaston, assurment, n'avait pas pu les lire et les relire pour leur
agrment. S'il les avait si souvent feuilletes, au point d'en user le
papier, il fallait donc qu'il leur demandt autre chose que ce qu'elles
donnaient rellement.

Quelle chose?--le parfum d'un amour qui lui tait rest cher--ou
l'claircissement d'un mystre qui n'avait cess de le tourmenter?

C'tait ce qu'il fallait trouver, ou tout moins chercher sans ide
prconue, avec un esprit libre, rsolu  ne se laisser diriger que par
la vrit.

La premire lettre commenait  l'installation de Lontine  Bordeaux,
dans une maisonnette du quai de la Souys, c'est--dire  une courte
distance de la gare du Midi, par o Gaston arrivait et repartait; elle
se rapportait presque exclusivement  cette installation, sur laquelle
elle insistait avec assez de dtails pour qu'on pt retrouver cette
maisonnette si elle tait encore debout; en quelques mots seulement elle
se plaignait de la tristesse que lui promettait cette nouvelle
existence, loin de sa soeur, loin de son pays, enferme dans cette
maison isole, o elle n'aurait pour toute distraction que le passage
des trains sur le pont, et la vue des bateaux de rivire qui montaient
et descendaient avec le mouvement de la mare; mais c'tait un sacrifice
qu'elle faisait  son amour, sans se plaindre.

Dans la suivante, la plainte se prcisait: qui lui et dit qu'elle
serait oblige de se cacher dans le faubourg d'une grande ville, sous un
nom faux, et que la rcompense de sa tendresse et de sa confiance serait
cette vie misrable de fille dshonore? quelle plus grande preuve
d'amour pouvait-elle donner que de l'accepter? En serait-elle
rcompense un jour? Tout ce qu'elle demandait dans le prsent, c'tait
que ce sacrifice servit au moins  calmer une jalousie qui la
dsesprait.

Les suivantes roulaient sur cette jalousie, mais dans une forme vague
qui ne rveillait rien de nouveau: Gaston tait jaloux du jeune Anglais
Arthur Burn qui avait habit chez les soeurs Dufourcq et Lontine
s'appliquait  dtruire cette jalousie. Elle n'avait jamais vu dans
Arthur Burn qu'un pensionnaire comme les autres, et le seul sentiment
qu'il lui et inspir, c'tait la piti. Comment n'et-elle pas eu de
compassion pour un pauvre garon condamn  mort qui passait ses
journes dans la souffrance? Mais, d'autre part, comment et-elle
prouv de l'amour pour un infirme qui faisait de son corps une bote 
pharmacie? Pouvait-on admettre, raisonnablement, qu'elle tait assez
aveugle, ou assez folle, pour prfrer  un homme jeune, sain,
vigoureux, dou de toutes les qualits qui rendaient Gaston
irrsistible, un invalide chagrin, couvert d'empltres, qui puait la
maladie, et que les servantes, mme les moins difficiles, refusaient de
soigner. Il avait quitt Peyrehorade en mme temps qu'elle s'installait
 Bordeaux. Cela tait vrai. Mais qu'importait? Est-ce que, s'il y avait
eu complicit entre eux, elle n'aurait pas su obtenir de lui qu'il se
conduist de manire  viter les soupons? tait-ce quand il y avait le
plus grand intrt dans le prsent comme dans l'avenir, pour elle et
plus encore pour son enfant,  ne pas les provoquer, qu'elle allait
commettre une imprudence, aussi bte que maladroite?

Douze lettres se succdaient dans ce ton, montrant ainsi que, pendant
plusieurs semaines, Lontine n'avait crit  Gaston que pour se
dfendre, et que, malgr tout, les griefs de celui-ci ne cdaient point
 ses argumentations. Quand elle ne plaidait point pour sa fidlit,
elle se rpandait en protestations de tendresse qui semblaient indiquer
qu'elle avait trouv dans _Manon Lescaut_ un modle, qu'en fille
illettre qu'elle tait, elle imitait servilement: Je te jure, mon cher
Gaston, que tu es l'idole de mon coeur et qu'il n'y a que toi au monde
que je puisse aimer de la faon dont je t'aime. Je t'adore, compte
l-dessus, mon chri, et ne t'inquite pas du reste. Gaston, grand
chasseur bien plus que grand lecteur, et surtout lecteur de romans,
avait pu prendre cela pour de l'indit et s'en contenter; tel qu'il
tait, il n'y avait rien d'invraisemblable  admettre que Lontine
l'adorait et faisait de lui l'idole de son coeur.

Mais ce dont il ne pouvait certainement pas se contenter, c'tait des
explications relatives  Arthur Burn; la lettre qui suivait celles-l le
prouvait par son papier si us aux plis qu'il avait t raccommod avec
des bandes de timbres-poste; combien fallait-il qu'il et t lu de
fois, relu, tourn et retourn, tudi pour en arriver  cet tat de
vtust!

Est-ce que si j'avais eu des reproches  m'adresser, idole de mon
coeur, j'aurais jamais avou m'tre rencontre avec M. Burn? Est-ce que,
si j'avais voulu nier cette rencontre, je n'aurais pas pu le faire de
faon  te convaincre qu'elle n'avait jamais eu lieu? Ce n'tait pas
bien difficile, cela. Qui m'avait vue? Un homme en qui tu pouvais
n'avoir qu'une confiance douteuse. J'aurais contest son tmoignage; je
t'aurais affirm n'tre pas sortie ce jour-l. Et, entre lui et moi,
j'ai la fiert de croire que tu n'aurais pas hsit. Mais c'et t un
mensonge, une bassesse, une chose indigne de moi, indigne de mon amour,
un soupon contre toi, ce que je n'ai jamais fait, ce que je ne ferai
jamais, car je ne veux pas plus m'abaisser moi-mme devant toi, que je
ne peux t'abaisser dans mon coeur.

C'est pourquoi quand tu m'as dit le visage boulevers, les yeux sombres
et la voix tremblante d'angoisse et de colre, je crois bien des deux:
Tu as vu M. Burn? je t'ai rpondu: C'est vrai; et je t'ai expliqu
comment cette rencontre, due seulement au hasard, avait eu lieu.

Pourtant, malgr mes explications aussi franches que claires, je sens
bien que tu es parti fch contre moi, et, ce qui est plus triste
encore, inquiet et malheureux. Je ne veux pas que cela soit, mon chri;
je ne veux pas que tu doutes de moi qui t'adore; je ne veux pas que tu
te tourmentes; c'est bien assez que tu aies  souffrir de notre
sparation.

Aussi, aprs l'affreuse nuit que je viens de passer  me dsesprer de
t'avoir fait de la peine, je veux que ma premire pense, ce matin en me
levant, soit pour te rassurer en te rptant ce que je t'ai dit: il me
semble que quand tu le verras en ordre sur le papier, s'il m'est
possible de mettre de l'ordre dans mes ides, tu reconnatras que dans
cette malheureuse rencontre il n'y a rien pour te tourmenter.

Comme je te l'ai dit, j'tais sortie pour une petite promenade sur le
quai. En cela j'ai eu tort, je le reconnais; j'aurais d rester  la
maison. Mais que veux-tu, n'avoir pour toute distraction que de regarder
passer les trains ou les bateaux, cela devient ennuyeux  la fin; et
n'avoir pour exercice qu' tourner dans un jardin grand comme une
serviette, a tourdit. J'tais donc sortie, et machinalement sans
savoir ce que je faisais, o j'allais, sans me rendre compte de la
distance, j'tais arrive au bout du pont, o je m'tais arrte 
regarder le mouvement des navires mouills dans la rivire que la mare
montante faisait tourner sur leurs ancres, quand je sens que quelqu'un
s'est arrt derrire moi, tout contre moi, et me regarde. Tu penses si
je suis mue. Alors, sans mme me retourner, je veux continuer mon
chemin. Mais une main me prend doucement par le bras, et une voix me dit
avec l'accent anglais: Je vous fais peur, mademoiselle? C'tait M.
Burn. Je te demande si je pouvais l'viter, malgr l'envie que j'en
avais. Il me dit qu'il vient d'Arcachon o il est rest depuis son
dpart de Peyrehorade, et qu'il se rend  la gare de la Bastide pour
prendre le train de Paris. Moi je ne lui dis rien, pensant qu'il va
m'abandonner. Pas du tout. Comme il est en avance, il trouve que c'est
un moyen de tuer le temps que de me faire la conversation.

[Illustration: anie-09-2]

C'est  ce moment, sans doute, qu'est pass celui qui t'a dit m'avoir
vue en compagnie de M. Burn; ce ne peut tre qu' ce moment, puisque
nous ne sommes pas rests ensemble plus de huit ou dix minutes. J'avoue
que je n'ai pas bien conscience du temps, car j'tais mal  mon aise. Je
n'avais su que rpondre quand il m'avait montr de la surprise de me
rencontrer  Bordeaux, alors qu'il me croyait en Champagne; et je ne
savais aussi que dire pendant qu'il m'examinait: je sentais que ma
grossesse sautait aux yeux, ainsi que ma confusion. Ces quelques
instants, dont on me fait un crime, m'ont pourtant t bien cruels.
Enfin il me quitta avec un air de piti qui n'tait pas pour me rendre
courage, et je rentrai  la maison, me reprochant cette malheureuse
sortie, mais sans prvoir les consquences qu'elle allait avoir.

Voil la vrit, idole de mon coeur, toute la vrit, telle que je te
l'ai dite franchement, telle que je te la rpte pour qu'elle te
rassure, te calme, pour qu'elle t'empche de douter de moi. Interroge ta
conscience, mon chri, et je suis sre que sa voix te rpondra que tu ne
peux pas me souponner. coute-la, coute aussi la raison qui te dira
que je serais la plus bte ou la plus folle des femmes de te tromper.
Suis-je cette bte? Suis-je cette folle? Folle d'amour, oui, je la suis;
folle d'amour pour toi, je l'ai t du jour o je t'ai vu, et je la
serai jusqu' la mort. Parce que je t'ai cout, parce que j'ai cd 
ta parole,  tes beaux yeux,  ta passion,  ton lgance,  ta
noblesse,  tout ce qui fait ton prestige, peux-tu supposer que j'aurais
cd  un autre? Mais il n'y a qu'un Gaston au monde pour moi, et il ne
peut pas me faire un crime de ce qu'il est irrsistible.

C'est m'accuser du plus misrable et du plus lche des crimes, de penser
que M. Burn peut tre pour moi autre chose qu'un indiffrent. Est-ce que
j'aurais eu des yeux pour toi, est-ce que je t'aurais cout, est-ce que
je me serais donne si j'avais aim ce pauvre garon, ou mme si
simplement, j'avais t aime de lui? Il est orphelin, il est riche, il
ne dpend de personne, ni d'une famille, ni de rien: aime par lui, je
me serais fait pouser, et malade comme il l'est, ayant besoin de soins,
j'imagine que cela n'aurait pas t difficile... au cas o il m'aurait
aime, bien entendu.

As-tu un indice, une preuve, n'importe quoi qui laisse supposer que
j'aie fait ce calcul? Je te le demande, et m'en rapporte  tes souvenirs
pour la rponse.

Quand nous nous sommes vus, avais-je l'air d'une fille garde par un
sentiment tendre, un amour, un engagement, des projets quelconques?
T'ai-je jamais oppos la moindre rsistance dans tout ce que tu as voulu
de moi? N'ai-je pas t aussi souple entre tes mains, aussi docile  tes
dsirs que peut l'tre une fille libre de toute dpendance trangre.

Je ne dis pas cela pour m'tre donne  toi, car j'ai cd autant  mon
amour qu'au tien, mais pour le reste, pour tout ce qui s'est pass 
partir de ce moment.

Quand tu as voulu que je cache ma grossesse, t'ai-je oppos de la
rsistance? Et, cependant, j'avais bien le droit d'lever la voix et de
te dire que, puisque j'tais une honnte fille, tu avais des devoirs
d'honnte homme envers moi. L'ai-je fait? Non. Tu m'as reprsent que tu
devais mnager ton pre, et les lois du monde auquel tu appartiens,
qu'il fallait attendre, ne rien brusquer, et sans rsistance, mais non
sans souffrance, sans honte, sans chagrin j'ai accept ce que tu
voulais.

Tu as trouv que je devais quitter ma soeur et notre maison pour venir
me cacher ici, je t'ai obi sans t'opposer d'objections, bien que je ne
fusse pas assez aveugle pour ne pas voir ce que serait la vie que tu
m'imposais, loin de toi dont je serais spare, loin des miens,
prisonnire, abandonne, seule avec mes penses qui ne seraient pas
gaies, je l'imaginais bien.

Est-ce qu' ce moment j'aurais accept si M. Burn ne m'avait pas t
tranger?

Je n'ai vu que toi, je n'ai pens qu' la plus grande marque d'amour
qu'il me ft possible de te donner.

Pour tout dire, pour tre franche jusqu'au bout, j'ajoute que j'ai pens
aussi  notre enfant, et que ce que je faisais pour toi, tu le lui
rendrais.

Que tu doutes de moi, que tu m'accuses, rien ne peut m'tre plus cruel,
et il faut que je t'aime comme je t'aime, que je sois ton esclave, ta
chose, pour le supporter sans rvolte; mais, enfin, si douloureux que
cela soit, dans le moment o tu me frappes de tes soupons, je ne perds
pas tout courage parce que je sais que je te ferai revenir  d'autres
sentiments, et qu'il n'y a de coupable en toi que ta nature inquite et
jalouse. Tu es ainsi, et ne peux rien contre toi; ton esprit toujours en
veil t'emporte et rien ne t'arrte, ni la raison, ni la vraisemblance,
ni la justice, jusqu' ce que la voix de ton coeur parle et te montre
ton erreur.

Mais si je peux, maintenant que je te connais, accepter ces doutes, je
ne veux pas qu'ils effleurent notre enfant; je ne veux pas que tu le
regardes de cet air sombre et anxieux dont tu regardes la mre en te
posant toutes sortes de questions folles ou absurdes: pour lui je ferai
tous les sacrifices; et par lui tu auras toujours la femme la plus
tendre, la plus soumise, la plus dvoue, la plus fidle jusqu' mon
dernier soupir.

De toi  lui il n'y a pas de questions  te poser, tu n'as qu'un mot 
dire:--Je suis son pre, et lui dois la tendresse, les soins, l'amour
d'un pre.

C'est pour lui que je t'cris cette longue lettre, bien plus que pour
moi, car, malgr tout, je sens que je n'ai pas  plaider ma cause qui
est si bonne qu'en ce moment mme, j'en suis sre, tu ne penses qu' me
faire oublier le chagrin que tu m'as caus. Sois tranquille, cela ne
sera pas difficile, et tu n'auras qu' paratre pour me trouver telle
que j'ai toujours t et serai toujours.

Ta bien aime,

LONTINE

Il avait lu les lettres prcdentes aussi vivement que le permettait
leur criture peu nette; de celle-l au contraire, il pesa chaque mot,
chaque phrase, et quand il arriva  la fin, il la reprit au
commencement.

Mais, si attentif qu'il ft, il n'y trouva rien qu'il ne connt dj, si
ce n'est des indications sur le caractre et la nature de Lontine qui
justifiaient tous les soupons.

Malgr ses protestations d'amour et ses serments, il paraissait bien
certain que cette coquette de village avait manoeuvr entre Arthur Burn
et Gaston de faon  les mnager galement, crivant trs probablement 
celui-ci les mmes lettres qu' celui-l, sans savoir au juste lequel
des deux tait le plus idole de son coeur,  moins qu'ils ne le
fussent ni l'un ni l'autre.

S'il en tait ainsi, et tout semblait l'indiquer, on comprenait par
quelles incertitudes, Gaston, passionnment pris de cette femme, avait
pass et quels avaient t ses soupons; mais, si toute sa vie il
s'tait dbattu contre l'obsession du doute, lui qui mieux que tout
autre tait en situation de trancher la question de paternit,
n'tait-ce pas folie de s'imaginer qu'aprs trente ans passs on verrait
clair l o il s'tait perdu dans l'obscurit, n'ayant pour se guider
que ces lettres? Quand on les relirait cent fois comme Gaston les avait
lues, elles ne livreraient pas plus leur secret que trente ans
auparavant: des inductions, des hypothses, elles les permettaient
toutes; des certitudes, elles n'en fourniraient aucune, si les dernires
n'taient pas plus prcises que celles-l.

Elles ne l'taient point: partout Lontine se dfendait contre la
jalousie de Gaston par de vagues protestations; nulle part elle ne
prenait corps  corps un des griefs, auxquels elle rpondait: Je
t'aime, compte l-dessus; et c'tait toujours le morne refrain.

[Illustration: anie-09-3]



Aprs la liasse de la mre, il passa  celle du fils, beaucoup plus
volumineuse. Parcourant seulement les premires lettres, crites d'une
criture enfantine, il ne commena une lecture srieuse qu'avec celles
o l'enfant devenait jeune homme, et tout de suite il put constater que
si, au lieu de vouloir claircir une question de paternit, c'tait une
question de maternit, il n'admettrait jamais que ce garon, simple et
droit, au coeur tendre, mais discret et rserv dans ses expansions,
pouvait tre le fils de cette coquette, dont chaque mot criait la
tromperie. Tel se montrait le collgien, tel tait le soldat, avec
seulement en plus la fermet et le srieux que donne l'ge, mais si
franchement, que, dans cette confession qui sans interruption se
continuait de la dix-huitime  la trentime anne, on voyait comme si
on l'avait suivi jour par jour l'veil de son esprit et de ses ides, la
formation de son caractre et de ses sentiments, l'ouverture de son
jeune coeur au rve d'abord, plus tard  la pense, plus tard encore 
la vie.

Alors il se produisit ce fait que cette lecture, commence avec la
pense et l'espoir qu'elle tournerait contre le capitaine, concluait au
contraire en sa faveur: puisqu'il tait si peu le fils de sa mre,  qui
avait-il pris les qualits natives que chaque lettre rvlait en lui, si
ce n'est  son pre?

Et, pour qui connaissait Gaston, il semblait bien que c'tait lui qui
ft ce pre.




XI


Ce n'tait pas la premire fois qu'il s'apercevait que les honntes gens
prouvent dans la vie des difficults et des embarras qui n'entravent
pas la marche des coquins.

Coquin, il et sans remords supprim ce testament, et les choses
auraient suivi leur cours.

Mais, honnte homme, il ne pouvait pas employer un moyen qui, pour faire
le bonheur des siens, faisait srement son malheur  lui, en
empoisonnant sa vie.

Il se connaissait et savait que ce n'tait pas quand chaque matin, aux
premiers instants qui suivent le rveil, on passe l'examen de sa
conscience, qu'on pourrait la charger d'un pareil poids: toutes les
subtilits du raisonnement ne tenaient pas contre ce chiffon de papier
qui, aux yeux de la loi, faisait du capitaine l'hritier de Gaston, et,
tant qu'on ne lui aurait pas restitu la fortune dont lgalement il
tait propritaire, on ne pouvait pas esprer le repos.

Telle tait la vrit; le reste ne reposait que sur les sophismes du
coeur et de l'intrt personnel. Et encore se sentait-il convaincu que,
s'il tait seul, l'intrt personnel ne s'obstinerait pas dans ces faux
raisonnements, qui n'avaient tant de puissance que parce qu'ils tenaient
quand mme et malgr tout au bonheur de sa femme et de sa fille.

Arriv  cette conclusion, il n'avait qu' rentrer chez lui, prendre le
testament de Gaston et le remettre  Rbnacq.

Cependant il n'en fit rien, et les raisons ne lui manqurent pas pour
diffrer ce sacrifice: du ct du capitaine, il n'y avait pas urgence et
quelques jours de plus ou de moins taient de peu d'importance; du ct
des siens, il ne pouvait pas ainsi sans prparation leur porter ce coup,
qui jetait sa femme dans le dsespoir et brisait le mariage de sa fille;
enfin, lui-mme avait besoin de rflchir encore et de se reconnatre
dans le ddale de contradictions o il se dbattait. Ce n'tait pas  la
lgre qu'il devait se dcider; aucun inconvnient  attendre; rien que
des avantages; en tout cas, on verrait.

Les journes s'coulrent longues et agites, les nuits plus longues
encore, plus agites; mais que peut le temps sur ce qui ne dpend que de
notre volont! fatalement la situation ne pouvait pas changer tant qu'il
ne se rsoudrait pas, soit  dchirer le testament, soit  le dposer
aux mains de Rbnacq, et par consquent ses tourments, ses inquitudes,
ses angoisses, resteraient ce qu'ils taient, avec le remords en plus de
son impuissance.

Cet tat n'avait pas pu se prolonger sans veiller l'attention de sa
femme et de sa fille, et, comme  toutes leurs questions il avait
toujours rpondu qu'il n'tait point malade, elles avaient cherch entre
elles quelles pouvaient tre les causes de ces changements d'humeur, et
madame Barincq s'tait arrte  l'ide qu'il fallait les attribuer au
mariage d'Anie.

--Ton pre t'aime trop, il ne peut pas s'habituer  la pense que
bientt tu seras perdue pour lui.

--Je ne serai pas perdue pour lui, mais, alors mme que nous devrions
tre spars, je sais qu'il m'aime assez pour accepter ce sacrifice s'il
avait la conviction que c'est pour mon bonheur. Seulement il faudrait
que cette conviction ft bien solide chez lui, et peut-tre ne
l'est-elle pas au point de ne pas laisser place  l'inquitude.

--Avec un homme charmant comme le baron, quelles inquitudes veux-tu
qu'il ait?

--Je ne veux pas qu'il en ait, je ne dis pas qu'il en a; mais enfin cela
est possible; et si cela est, sa proccupation s'expliquerait tout
naturellement.

--Si ton pre avait des craintes, il m'en ferait part; je suis autant
que lui intresse  ton bonheur. D'ailleurs, quelles craintes M.
d'Arjuzanx peut-il lui inspirer?

--Si je les connaissais, nous serions fixes.

--Je l'interrogerai.

L'occasion tait trop belle quand sa femme le questionna sur ses
inquitudes pour qu'il n'en profitt pas: en mme temps qu'elles
justifiaient son souci qu'il ne pouvait pas nier, elles avaient
l'avantage de prparer la rupture des projets de mariage.

--Si je n'ai pas de griefs prcis  reprocher au baron, je ne suis
cependant pas rassur.

--Pourquoi ne m'en parlais-tu pas?

--Prcisment parce que les griefs prcis me manquent... et que je
trouve inutile de te tourmenter... si, comme je l'espre, il n'y a rien
contre le baron.

--Alors, pourquoi te tourmentes-tu toi-mme?

--Parce que je voudrais savoir ce que je n'apprends pas.

--Savoir quoi?

Ce qu'on veut dire quand on parle de lui, ou plutt ce qu'on veut ne pas
dire: n'as-tu pas t frappe des rticences qu'on emploie  son gard?

--Rticences... c'est beaucoup.

--Le mot ne fait rien  la chose; pourquoi ces tonnements polis quand
il est question du baron? Pourquoi ces silences quand on voit que nous
serions disposs  l'accepter pour gendre au cas o Anie l'agrerait?

--L'envie.

--C'est possible; ce n'est pas certain.

--Alors, quoi?

--C'est ce que je cherche. Voil pourquoi je ne voudrais pas te voir
considrer comme fait un mariage qui, en ralit, peut ne pas se faire.

--Tu ne voudrais pas le rompre pour si peu.

--Non, certes; mais j'envisage sa rupture comme possible si...

--Si....

--Si je trouve ce que je cherche. Et cela, tu en conviendras, me donne
bien le droit d'tre proccup.

--Enfin, que cherches-tu?

--A voir clair dans ce qui est obscur;  faire prciser ce qui est vague
et insaisissable.

--Le baron est un galant homme.

--Je le crois.

--Un honnte homme.

--J'en suis sr.

--Alors?

--Galant homme, honnte homme, on peut tre mauvais mari: la
responsabilit d'un pre qui marie sa fille est trop lourde pour qu'il
laisse rien au hasard.

--Tu t'inquites  tort.

--Qu'en sais-tu? Je pourrais te dire que de ton ct tu t'obstines 
tort aussi dans ton parti-pris de ne voir que ce que tu dsires: si ce
mariage peut se faire, il peut ne pas se faire.

--Il se fera.

--Tu ne peux pas le souhaiter plus vivement que moi.

--Ce serait folie de prendre au srieux des propos en l'air; il n'y a
rien, il ne peut y avoir rien contre le baron, et ce que tu crois de la
suspicion est simplement de l'envie: envie chez ses amis parce qu'Anie
lui apporte une belle fortune; envie chez nos amis,  nous, parce qu'il
apporte  Anie un beau nom.

Il s'attendait  cette rsistance et n'alla pas plus loin; maintenant
que l'ouverture tait faite, il pourrait revenir sur cette rupture, et
amener peu  peu l'esprit de sa femme  en admettre la possibilit, afin
que le jour o elle se produirait elle ne ft pas un coup de foudre.

Avec Anie il procda de la mme faon, mais l'accueil qu'elle fit  ses
paroles entortilles ne ressembla en rien  celui de sa mre:

--S'il y a dans ce mariage quelque chose qui t'inquite, lui dit-elle,
le mieux est d'y renoncer tout de suite.

--Tu n'en souffrirais pas, ma chrie?

--Pas du tout, je t'assure; quand tu m'as fait part de la demande de M.
d'Arjuzanx, je t'ai rpondu que je n'en tais ni charme ni fche; j'en
suis toujours au mme point; je crois t'avoir dit aussi, faisant mon
examen de conscience, que je ne trouvais en moi qu'une parfaite
indiffrence  son gard; bien que depuis ce jour-l nous nous soyons
rencontrs cinq fois, je n'ai point chang. Dans ces conditions, je
pense donc que, ce mariage ne t'offrant plus les avantages que tu y
trouvais, surtout une entire scurit, le mieux est de le rompre avant
d'aller plus loin.

--Tu ne le regretterais point?

--Comment pourrais-je le regretter, puisque je ne sais pas encore si je
l'accepterai!

--Alors ces entrevues de Biarritz n'ont rien produit?

--Elles auraient produit un ennui rel si elles n'avaient pas eu lieu au
bord de la mer, qui tait une distraction, et si, d'autre part, elles
n'avaient pas t gayes par le capitaine.

--Ah! le capitaine.

Cette exclamation fut prononce d'un ton qui frappa Anie.

--Que trouves-tu d'tonnant  ce que je dis l?

Il l'examinait; pendant un certain temps il la regarda sans rpondre.

--Je me demande, dit-il, si tu n'accordes pas au capitaine des mrites
que tu refuses au baron.

--Il n'y a aucune comparaison  faire entre eux.

De nouveau il garda le silence, et elle fut toute surprise de voir que
les mains de son pre tremblaient comme si elles taient agites par une
profonde motion.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle.

Il ne rpondit pas, et il se mit  marcher en long, en large,  pas
saccads, la tte haute, les yeux brillants, les lvres frmissantes.

--Une ide! dit-il tout  coup en s'arrtant devant elle, une ide que
me suggre ta rflexion  propos du capitaine, et qui me fait te
demander de rpondre franchement  la question que je vais te poser.

--Elle est donc bien grave, cette question, qu'elle te met dans cet tat
d'agitation?

--La plus grave qui puisse se prsenter pour toi, pour moi.

--Alors dis tout de suite.

--Si le capitaine avait demand ta main, ta rponse aurait elle t
celle que tu as faite au baron?

--Mais... papa.

--Je t'en prie, je t'en supplie, ma chrie, sois franche avec ton pre;
tu ne sais pas quelles consquences peut avoir la rponse que je
demande.

--Mais je m'en doute bien un peu,  ton trouble.

--Alors, parle, parle.

--Eh bien, je reconnais, pour parler comme toi, que j'accorde au
capitaine des mrites que je ne vois pas dans le baron.

--Et ces mrites auraient-ils t assez grands pour que, malgr son
manque de naissance ou plutt malgr la tare de sa naissance, et aussi
malgr son manque de fortune, tu l'acceptes comme mari?

--Justement parce que, grce  l'hritage de mon oncle, la fortune ne
compte pas pour moi, j'aurais aim  choisir mon mari en dehors de toute
proccupation d'argent; ne pas le refuser parce qu'il aurait t pauvre,
ne pas l'accepter parce qu'il aurait t riche.

--Et la naissance?

--a, c'est une autre affaire: il est certain que dans le monde le baron
d'Arjuzanx, dont les anctres occupaient des charges auprs du roi
Henri, fait une autre figure que le capitaine Valentin Sixte.

--Tu l'aurais donc refus pour cette tare?

--Je ne dis pas a: J'aurais regrett que le capitaine n'et pas le nom
du baron; mais je regrette encore bien plus  tous les autres points de
vue que le baron ne soit pas le capitaine.

--Ah! ma chre enfant!

--Tu voulais de la franchise.

--Ma chre petite Anie, ma fille, mon enfant bien-aime, ma chrie.

Il l'avait prise dans ses bras et il l'embrassait.

--Le capitaine m'a demande? dit-elle.

--Non.

--Ah!

--Mais cela ne fait rien.

--Cela fait tout au contraire. Comment peux-tu me poser de pareilles
questions! Je ne t'ai rpondu que parce que je croyais  cette demande.

Elle se dgagea des bras de son pre et alla  la fentre pour cacher sa
confusion.

Doucement il vint  elle, et, lui mettant la main sur l'paule avec
tendresse:

--Ne me suppose pas des intentions qui sont loin de ma pense, dit-il;
rien, je t'assure, ne peut m'tre plus doux que ce que tu viens de
m'apprendre, rien, rien.

En effet; plus d'une fois il avait vaguement entrevu un mariage entre
Anie et Sixte comme la fin des angoisses au milieu desquelles il se
dbattait dsesprment. Tout, de cette faon, tait tranch pour le
mieux: Anie ne perdait pas la fortune de son oncle, et, de son ct,
Sixte hritait de son pre; ainsi se conciliaient les droits de chacun;
pas de luttes, pas de sacrifices ni d'un ct ni de l'autre; plus de
doutes sur la validit du testament, pas plus que sur la filiation du
capitaine: ce n'tait ni comme fils, ni comme lgataire qu'il jouissait
de la fortune de Gaston, mais comme mari d'Anie; et, de son ct, ce
n'tait pas en qualit de nice qu'elle gardait cette jouissance, mais
comme femme du capitaine.

S'il ne s'tait pas arrt  cette ide lorsqu'elle avait travers son
esprit, s'il n'avait mme pas voulu l'examiner lorsqu'elle lui revenait
malgr ses efforts pour la chasser, c'est qu'il la considrait comme un
misrable calcul, et la spculation honteuse d'une conscience aux abois;
n'tait-ce pas vendre sa fille? et de sa vie, de son bonheur, payer leur
repos  tous et la fortune? Mais, du moment que spontanment, et sans
que ce ft un sacrifice pour elle, Anie prfrait le capitaine au baron,
la situation se retournait;  marier Anie et le capitaine il n'y avait
plus ni calcul ni spculation, on ne la vendait plus et, en mme temps
qu'on tranchait l'inextricable difficult du testament, en mme temps
qu'on faisait un juste partage de la succession de Gaston entre ceux
qui,  des titres divers, avaient des droits pour la recueillir, on
assurait le bonheur de ceux qu'on mariait. Quel meilleur mari pouvait-on
souhaiter pour Anie que ce beau garon intelligent, franc, loyal, que
cet officier distingu devant qui s'ouvrait le plus brillant avenir?
Quelle femme pouvait-il trouver qui ft comparable  Anie? De l son
lan de joie quand il avait entendu Anie venir au-devant du dsir qu'il
n'avait mme pas os former.

--Tu m'as parl franchement, reprit-il, parce que le capitaine te plat,
et aussi parce que tu sais que, de ton ct, tu plais au capitaine.

--Mais je ne sais rien du tout! s'cria-t-elle en se retournant vers son
pre.

--Tu ne le sais pas, j'en suis certain; il ne te l'a pas dit, je le
crois; mais cela n'empche pas que tu n'en sois sre; une jeune fille ne
se trompe pas l-dessus; c'est l l'essentiel; le reste est de peu
d'importance.

--Que veux-tu donc?

--Que tu pouses le capitaine, puisqu'il te plat.

--Mais ce ne sont pas les jeunes filles qui pousent, on les pouse.

--Si le baron ne te plat pas, et si au contraire le capitaine te plat,
il y a d'autre part tant d'avantage  ce que ton mariage avec le
capitaine se fasse, que nous devons nous unir pour qu'il russisse.

--Mais je ne peux pas lui demander de m'pouser.

--Il ne s'agit pas de cela. Ce qu'il faut avant tout, c'est que tu
refuses M. d'Arjuzanx.

--C'est facile et j'y suis toute dispose. Je n'ai accept ces entrevues
que pour t'obir. Tu veux maintenant que nous les supprimions, je
t'obis encore bien plus volontiers. Quoi qu'il arrive, je ne
regretterai point M. d'Arjuzanx. Je n'ai pour lui ni antipathie ni
rpulsion; il m'est indiffrent, voil tout; et ce n'est vraiment pas
assez pour l'pouser: ami, oui; mari, non. De son ct, ce que tu
dsires est donc fait. Seulement, je serais curieuse de savoir pourquoi
tu le voulais pour gendre il y a un mois, et pourquoi tu ne le veux plus
aujourd'hui.

Il resta un moment assez embarrass.

--N'tait-il pas alors ce qu'il est encore? et du ct du capitaine
as-tu appris des choses qui te le montrent sous un jour plus favorable?

Il avait eu le temps de se remettre:

--J'ai  plusieurs reprises entendu parler de M. d'Arjuzanx d'une faon
qui ne m'a pas plu.

--Que disait-on?

--Rien de prcis; mais c'est justement le vague de ces propos qui fait
mon inquitude. Quant au capitaine, j'ai au contraire appris  le
connatre sous un jour qui a singulirement augment ma sympathie pour
lui et l'a transforme en une estime srieuse.

--Comment cela? demanda-t-elle avec une vivacit caractristique.

--En lisant ses lettres  Gaston? Cette correspondance, qui commence
quand le jeune garon entre au collge de Pau et se continue sans
interruption jusqu' ces derniers temps, a t conserve par ton oncle,
on l'a trouve  l'inventaire et je viens de la lire. C'est une
confession, ou plutt, car elle ne contient l'aveu d'aucune faute, un
journal qui embrasse toute sa jeunesse. Quels renseignements vaudraient
ceux qu'il donne lui-mme dans ces lettres o on le suit pas  pas, o
l'on voit se former l'homme qu'il est devenu, et un homme de coeur, de
caractre, droit, loyal, que la tare d'une naissance malheureuse n'a
point aigri, mais qu'elle a au contraire tremp; enfin, le type du mari
qu'un pre qui connat la vie choisirait entre tous pour sa fille.

Pendant qu'il parlait, elle souriait sans avoir conscience de l'aveu que
son visage panoui trahissait:

--Alors, ces lettres... dit-elle machinalement pour dire quelque chose
et pour le plaisir de parler de lui.

--Ces lettres sont un pangyrique d'autant plus intressant qu'il est
crit au jour le jour. Sais-tu quelles taient mes penses en les
lisant?

--Dis.

--Je me demandais comment ton oncle n'avait pas eu le dsir de te le
donner pour mari, ce qui conciliait tout: son affection pour ce jeune
homme et ses devoirs envers nous.

--Il n'a pas exprim ce dsir.

--Cela est vrai; mais ce qu'il n'a pas fait, pour une raison que nous
ignorons, simplement peut tre parce que la mort l'a surpris, je puis le
faire. Si ton oncle avait des devoirs envers nous, envers moi, envers
toi, je me considre comme en ayant envers le capitaine qui a
certainement des droits  la fortune dont nous hritons... quand ce ne
serait que ceux que donne l'affection partage: un mariage entre vous
rgle tous ces devoirs comme tous ces droits, et, de plus, il assure ton
bonheur. Tu comprends pourquoi j'ai t si heureux quand je t'ai entendu
manifester avec franchise tes sentiments?

--Et maintenant?

--Quoi, maintenant?

--J'entends, que veux-tu faire?

--Aller trouver Rbnacq qui est l'ami et le conseil du capitaine.

--Mais M. Rbnacq ne peut pas offrir ma main  M. Sixte.

--Assurment; mais Rbnacq peut lui faire comprendre quels sont mes
sentiments  son gard, et adroitement, discrtement, lui laisser
entendre que, s'il voulait devenir le mari d'une belle jeune fille qu'il
connat et qu'il a pu apprcier, il n'aurait qu' plaire  cette belle
fille et se faire aimer d'elle pour que la famille l'accueillt, malgr
son manque de fortune,  bras ouverts. Il n'y a point l d'offre, dont
je ne veux pas plus que toi, mais une ouverture comme en doivent faire
ceux qui sont riches  ceux qui ne le sont pas. Y a-t-il l-dedans
quelque chose qui ne te convienne pas?

Au lieu de rpondre, elle interrogea:

--Et M. d'Arjuzanx?

--Je lui crirai que nos projets ne peuvent pas avoir les suites que
nous esprions.

--Que vous espriez, lui et toi?

--Dame!

--N'es-tu pour rien dans cette rupture?

--J'arrangerai les choses de faon  porter ma part de responsabilit.

--Fais-la lgre pour toi, plus grosse pour moi, ce ne sera que justice.
Mais ce que je voudrais encore, ce serait qu'au lieu d'aller trouver M.
Rbnacq et d'crire ensuite  M. d'Arjuzanx, tu commences par cette
lettre. Je connais assez M. Sixte pour tre certaine qu'il ne
consentirait pas  entrer en rivalit avec un ami. S'il est sensible 
l'ouverture de M. Rbnacq, ce ne sera certainement que quand il aura la
preuve que cet ami a t refus.

--Tu as raison; j'cris tout de suite au baron et demain seulement
j'irai voir Rbnacq.

--Et maman! tu es d'accord avec elle?

--Je compte sur toi.

--Tu sais qu'elle trouve toutes les qualits  M. d'Arjuzanx: la
naissance, la distinction, la beaut, et bien d'autres choses encore,
sans parler de sa fortune qui ne peut pas tre compare  celle de M.
Sixte.

--Ta mre ne veut que ton bonheur; quand elle sera convaincue que tu
n'aimeras jamais M. d'Arjuzanx, elle cdera.

--Enfin, je ferai ce que tu veux, mais si nous partageons les
responsabilits, partageons aussi les difficults: que j'amne maman 
accepter ta rupture d'un mariage qu'elle souhaite si ardemment, toi, de
ton ct, amne-la  accepter celui que tu dsires.

--Et toi, ne le dsires-tu pas aussi?

Elle vint  son pre, les yeux baisss, marchant avec componction.

--Une fille soumise n'a d'autre volont que celle de son papa.




XII


Pendant que Barincq prparait le brouillon de sa lettre au baron, Anie
annonait  sa mre que, dcidment, et aprs un srieux examen de
conscience, elle ne pouvait pas se rsigner  accepter M. d'Arjuzanx
pour mari.

Aux premiers mots ce fut de l'tonnement chez madame Barincq, puis de la
stupfaction, puis de la colre et de l'indignation qui s'exasprrent
en une crise de larmes.

Elle tait la plus malheureuse des femmes; rien de ce qu'elle dsirait
ne comptait.

Ne sachant  qui s'en prendre, elle tourna sa colre contre son mari.

--C'est ton pre avec ses sottes histoires, ses propos vagues, ses
inquitudes sans causes, qui a chang tes sentiments pour M. d'Arjuzanx.

Anie dfendit son pre en rpondant que prcisment ses sentiments
n'avaient pas chang: tels ils taient le jour o on lui avait parl de
ce mariage, tels ils taient encore. M. d'Arjuzanx lui tait
indiffrent, et elle n'accepterait jamais de devenir la femme d'un homme
qu'elle n'aimerait pas; elle n'aimait pas M. d'Arjuzanx, elle ne
l'aimerait jamais, elle avait interrog son coeur, non pas une fois,
mais vingt, mais cent, la rponse avait toujours t la mme; et,
puisque ce mariage ne se ferait pas, il convenait de rompre des
relations qui n'avaient que trop dur et qui, en se prolongeant,
deviendraient compromettantes. Pour ne pas vouloir du baron, elle ne
renonait pas au mariage: il ne fallait donc pas que plus tard on
chercht  savoir ce qui s'tait pass entre M. d'Arjuzanx et elle, et
pourquoi ils ne s'taient pas maris.

De tous les arguments qu'employa Anie, celui-l fut celui qui porta le
plus juste et le plus fort; pendant trop longtemps madame Barincq avait
vcu dans l'avenir pour que les scurits du prsent lui eussent fait
perdre l'habitude de l'escompter: pour rompre avec le baron, Anie ne
rompait pas avec le mariage, et il tait trs possible, il tait mme
probable, il tait vraisemblable qu'elle en ferait un beaucoup plus beau
que celui auquel elle renonait: pourquoi le baron ne serait-il pas
remplac par un prince, le gentilltre par un homme dans une grande
situation?

Alors elle se calma, et si bien, qu'elle voulut donner elle-mme le
texte de la lettre  crire au baron; ce qu'il fallait, c'tait viter
de prsenter des explications difficiles, et se contenter de dire avec
politesse que, leur fille n'tant pas dcide  se marier encore, il
convenait d'interrompre des entrevues qui pouvaient avoir des
inconvnients.

Anie et son pre se regardrent, se demandant s'ils devaient profiter de
cette ouverture, mais ni l'un ni l'autre n'osa commencer; c'tait un si
heureux rsultat d'avoir obtenu l'abandon du baron qu'ils jugrent plus
sage de s'en tenir l; plus tard on agirait pour faire accepter le
capitaine;  la vrit tous deux sentaient qu'il et mieux valu donner
un autre motif de rupture que celui que madame Barincq proposait, et ne
pas l'appuyer sur la volont d'Anie de ne pas se marier encore; mais
cela n'tait possible qu'en entrant dans des explications devant
lesquelles le pre et la fille reculrent.

Quand la lettre fut crite, madame Barincq la relut deux fois, puis,
avant de l'enfermer dans son enveloppe, elle la balana plusieurs fois
entre ses doigts:

--Tu veux qu'elle parte? dit-elle en regardant sa fille.

--Mais certainement.

--Que ta volont s'accomplisse, et fasse le ciel que ce soit pour ton
bonheur! Qui sait si celui qui remplacera M. d'Arjuzanx le vaudra!

Mais cette parole n'mut ni la fille ni le pre; ils savaient, eux,
combien celui qui devait remplacer le baron valait mieux que celui-ci.

Le lendemain matin,  l'ouverture de l'tude, Barincq entrait dans le
cabinet de Rbnacq. Quand le notaire entendit parler de rupture avec le
baron, il ne montra aucune surprise.

--Dois-je t'avouer que je m'y attendais? dit-il.

--Et pourquoi t'y attendais-tu?

--Parce que M. d'Arjuzanx n'est pas du tout le mari qui convient  ta
fille.

--Et tu ne me l'as pas dit?

--Tu devais t'en apercevoir tout seul; cela valait mieux.

--M'apercevoir de quoi?

--De ce que tout le monde disait.

--Mais que disait tout le monde? Vingt fois j'ai voulu aller au fond de
certaines paroles nigmatiques ou de silences tranges, on ne m'a jamais
rpondu. Maintenant que ce mariage est rompu, ne parleras-tu pas
franchement?

--On s'tonnait que tu consentisses  donner une jolie fille comme
mademoiselle Anie, discrte, dlicate de sentiments, distingue
d'esprit,  un homme comme le baron, qui n'est pas prcisment dou de
qualits semblables.

--Que lui reproche-t-on?

--Un homme qui va en vlocipde  Paris, qui parat en maillot dans les
baraques, qui vit en intimit avec un lutteur.

--Ah!

--On ne parlait que de a  Bayonne et  Orthez.

--On est svre  Bayonne et  Orthez.

--Tu plaisantes en Parisien sceptique; mais, si ridicules que te
paraissent les prjugs provinciaux, crois-tu qu'un homme qui n'a pas
d'autres occupations et d'autres plaisirs que de briller dans les luttes
du cirque ou du sport soit prcisment le mari qui convienne  une fille
intelligente comme la tienne? Quels points de contact vois-tu entre eux?
Sois certain que la province n'est pas si bte que Paris l'imagine.

--Sans doute tu as raison, puisque ma fille n'a pas voulu de M.
d'Arjuzanx.

--J'estime qu'elle a t sage, et j'ajoute que de sa part je n'en suis
pas tonn.

--Il est vrai qu'elle demande chez son mari d'autres qualits que celles
que M. d'Arjuzanx pouvait lui offrir; seulement le mari chez qui nous
rencontrerions ces qualits n'est pas facile  trouver.

Il y eut un moment de silence; tout  coup le notaire, prenant son
menton dans sa main, dit, comme s'il se parlait  lui-mme:

--a dpend.

--De quoi a dpend-il?

--Des qualits exiges.

--Simplement morales et intellectuelles; physiques aussi, il est vrai,
car il faut que ce mari plaise  Anie.

--videmment. Ainsi la fortune n'entre pour rien dans vos exigences...
ni la naissance?

--Pour rien.

--Et la position sociale?

--C'est une autre affaire.

--Ainsi tu accepterais pour gendre un homme dou de tous les avantages
corporels et ayant devant lui le plus bel avenir, mais sans fortune et
sans naissance?

--Tu as quelqu'un en vue?

Ils se regardrent assez longuement sans parler, franchement, les yeux
dans les yeux.

--Oui, dit enfin le notaire.

--Qui?

--Note que je ne suis charg d'aucune ouverture, et que je parle
simplement en camarade, en ami, de toi d'abord, et aussi de ta fille
pour qui j'ai une vive sympathie.

--Parle donc.

--Tu ne m'en voudras pas?

--Le nom.

--Sixte.

C'tait assez timidement que le notaire avait prononc ce nom en
regardant avec une inquitude manifeste son ancien camarade, ce fut
franchement que celui-ci lui tendit la main:

--Je venais pour te parler de lui.

--Et moi je t'en aurais parl depuis longtemps, si je ne t'avais cru
engag avec M. d'Arjuzanx.

--Nous sommes  l'gard du capitaine dans une situation dlicate, car
nous lui avons enlev une fortune qu'il devait considrer comme sienne.

--Il serait  peu prs dans la mme situation envers vous, si le
testament de Gaston n'avait pas t dtruit.

--De sorte qu'on peut dire que cette fortune nous a appartenu  l'un et
 l'autre; une alliance entre nous remettrait tout en tat.

--Veux-tu me permettre de te dire que je me suis demand plus d'une fois
comment cette ide ne t'tait pas venue? il est vrai que tu ne
connaissais pas Sixte comme moi et ne savais pas ce qu'il vaut.

--Je viens de l'apprendre en lisant ses lettres  Gaston trouves 
l'inventaire, et elles m'ont inspir pour lui une vritable estime.

--N'est-ce pas que c'est un brave garon?

--J'ai lu aussi les lettres de sa mre et je me suis demand comment il
pouvait tre le fils de cette coquine.

--S'il est le fils de Gaston, comme on peut le croire, cette paternit
explique tout.

--C'est ce que je me suis dit, et tout cela: caractre de l'homme,
filiation, fortune, fait que j'ai pens  un mariage, et que cette ide
ayant pris corps, j'ai voulu te la soumettre pour te demander conseil
d'abord, puis, plus tard, ton concours s'il y a lieu. Car, si je suis
dispos  l'accepter pour gendre, je ne sais pas si lui est dispos  se
marier; et, le ft-il, je ne peux pas lui offrir ma fille.

--Mon amiti pour toi et pour Sixte t'assure  l'avance que je vous suis
entirement dvou  l'un comme  l'autre, et franchement je ne crois
pas, eu gard  vos situations respectives, que tu pouvais t'adresser 
un meilleur intermdiaire. A ta question: Sixte est-il dispos  se
marier? je puis rpondre tout de suite par l'affirmative, il se mariera
quand il trouvera la femme qu'il dsire; et si, jusqu' ce moment, il
est rest garon, c'est que cette femme ne s'est pas rencontre. Les
occasions ne lui ont cependant pas manqu, ce qui ne doit pas te
surprendre, beau garon, officier brillant, hritier prsum de Gaston,
il avait tout pour faire un gendre et un mari dsirables. Il est vrai
que maintenant l'hritage s'est envol, mais pour cela il n'est pas
devenu une non-valeur. Ainsi,  l'heure prsente, on lui propose deux
partis.

--Ah!

--Il n'est dispos  accepter ni l'un ni l'autre, et maintenant,
certainement, il ne balancera pas entre mademoiselle Anie et celles
qu'on lui propose.

--Certainement?

--Cela ne fait pas de doute, et tu vas en juger. L'une de ces jeunes
filles est l'ane des demoiselles Harraca; et, quelle que soit la
dfrence de Sixte pour son gnral, quel que soit son dvouement, son
respect pour son chef qu'il aime, ils n'iront pas jusqu' faire de lui
le mari d'une femme sans le sou, mdiocrement agrable, flanque d'une
mre impossible et de quatre soeurs qui seront probablement  sa charge
un jour; ce serait un suicide. Ralisable peut-tre quand Sixte tait
l'hritier probable de Gaston, cette ide est devenue de la folie toute
pure du jour o l'inventaire a prouv que le testament sur lequel on
tait en droit de compter n'existait pas, et, pour que la famille
Harraca ne l'ait pas abandonne, il faut que les services que Sixte rend
au gnral soient tels qu'on le croie capable de tous les sacrifices. Ce
que je vais te dire, je ne le tiens pas de Sixte, qui est discret, mais
de la femme du chef d'tat-major du gnral, notre cousine, en bonne
position pour savoir ce qui se passe dans la famille Harraca. Malgr ses
apparences de solidit, le pauvre gnral est perclu de rhumatismes et
bronchiteux au point de tousser dix mois par an. Si cela tait connu,
bien qu'il n'ait que soixante-deux ans, on le remiserait; alors, que
deviendrait-on avec cinq filles  marier? Tout le souci de la famille
est donc de cacher la vrit, et s'il ne peut pas devenir commandant de
corps d'arme, d'arriver au moins  soixante-cinq ans. Pour cela tous
les moyens sont bons, et les artifices qu'on emploie seraient comiques
s'ils n'taient navrants. Sixte, en bon garon qu'il est, s'associe 
cette campagne, et si aux dernires grandes manoeuvres o le gnral n'a
t qu'un invalide la face a t sauve, c'est  lui qu'on le doit. Il a
accompli de vritables miracles dont un fait entre cent te donnera
l'ide: il a appris  imiter l'criture du gnral, et quand celui-ci
doit crire une lettre de sa propre main tordue par les douleurs, c'est
celle de Sixte qui la remplace.

--Le brave garon!

--Tu comprends donc combien on serait heureux de faire un gendre de ce
brave garon; mais, si brave qu'il soit, il ne peut pas se mettre au cou
la corde de l'officier pauvre. Donc il n'pousera pas mademoiselle
Harraca, pas plus que mademoiselle Libourg, l'autre jeune fille qu'on
lui propose. Celle-l appartient au genre riche, et c'est pour sa
richesse gagne par deux faillites de son pre que Sixte ne veut pas
d'elle, de sorte qu'elle va tre oblige de se rabattre sur un petit
nobliau du Rustan qui a pour tout mrite de porter les corps saints et
les reliques dans les processions de Saint-Cernin, d'tre brancardier 
Lourdes, et d'avoir un long nez qui justifie, si l'on veut, sa
prtention de descendre d'une btarde de Louis XV.

--Je comprends qu'elle lui prfre le capitaine.

--Et tu dois comprendre aussi qu' elle et  mademoiselle Harraca Sixte
prfre ta fille; au reste tu seras fix bientt l-dessus, j'irai
demain  Bayonne.




XIII


Quand, aprs plus d'un quart d'heure d'explications entortilles, Sixte
comprit o tendaient les discours du notaire, il commena par se
retrancher derrire la rponse qu'avait prvue Anie:

--Mais je ne peux pas entrer en rivalit avec d'Arjuzanx qui est mon
ami.

--Avez-vous d'autres objections  opposer  ce que je viens de vous
dire?

--Aucune.

--Mademoiselle Anie vous plat-elle?

--Je la trouve charmante,  tous les points de vue.

--Alors ne vous embarrassez pas de scrupules qui n'ont pas de raison
d'tre: vous n'entrez pas en rivalit avec M. d'Arjuzanx que
mademoiselle Anie refuse.

--Ah! elle refuse! Elle refuse d'pouser d'Arjuzanx? Comment? Pourquoi?

Cela fut dit avec une vivacit qui frappa le notaire; videmment ce
sujet ne laissait pas Sixte indiffrent.

--Je n'ai pas reu les confidences de la jeune fille, qui ignore ma
dmarche auprs de vous, cela va sans dire. Je ne peux donc pas vous
rpondre catgoriquement. Mais de celles du pre, il rsulte que M.
d'Arjuzanx ne plat pas, soit pour une raison, soit pour une autre; et,
cela tant, la famille trouve convenable de ne pas prolonger des
relations que le monde pourrait mal interprter. D'ailleurs ces
relations ne sont tablies que sous condition suspensive, comme nous
disons, nous autres gens de loi. Quand le baron a fait part  mon ami
Barincq de son dsir d'pouser mademoiselle Anie, celle-ci a rpondu
qu' ce moment M. d'Arjuzanx lui tait indiffrent, et que, si on
voulait d'elle un engagement immdiat, elle ne pouvait pas le prendre,
puisqu'elle ne connaissait pas celui qu'on lui proposait; mais que, pour
ne pas contrarier ses parents touchs par les avantages de cette
alliance, elle tait dispose  se rencontrer avec M. d'Arjuzanx comme
celui-ci le dsirait; si, en apprenant  le connatre, ses sentiments
changeaient, elle accepterait ce mariage, sinon elle le refuserait. Il
parat que ses sentiments n'ont pas chang. Cette situation n'est-elle
pas parfaitement nette!

--Il est vrai.

--Maintenant, pourquoi M. d'Arjuzanx ne s'est-il pas fait aimer? Je n'en
sais rien. Vous qui tes son camarade, vous pouvez mieux que moi
rpondre  cette question.

--Sait-on pourquoi l'on aime? Prcisment parce je suis le camarade de
M. d'Arjuzanx, je trouve qu'il a tout pour tre aim.

--Alors, comme il ne l'a point t, il en rsulterait que la jeune fille
ne pouvait pas tre sensible  sa recherche. Pourquoi? C'est encore une
question  laquelle je ne me charge pas de rpondre. Moi, bonhomme de
notaire, je ne dois m'en tenir qu'aux faits. Or, ceux qui m'amnent prs
de vous se rsument en trois points: 1 Barincq a pour vous autant de
sympathie que d'estime; 2 il ne tient pas  la fortune de son gendre;
3 il se considre comme le continuateur de son an, et en cette
qualit il croit que c'est un devoir pour lui d'excuter les engagements
ou les intentions de Gaston. Cela dit et sans insister d'avantage, ce
qui ne serait pas dans mon rle, je vous laisse  vos rflexions.
Lorsqu'elles seront mres, vous m'crirez ou vous viendrez djeuner 
Ourteau, ce qui sera mieux, parce que, si vous avez des observations 
prsenter, j'y rpondrai de vive voix; j'tais l'ami et le conseil de
Gaston, je suis l'ami et le conseil de Barincq, j'ai pour vous une
amiti vritable: si vous jugez qu'en cette circonstance mes avis
peuvent vous tre utiles, je les mets  votre disposition.

L-dessus Rbnacq se leva et partit. Pour une premire ngociation
c'tait assez. Tout bonhomme de notaire qu'il ft, il savait
parfaitement qu'en posant la question  propos de l'insensibilit
d'Anie, il avait plant dans le coeur de Sixte un point d'interrogation
qui allait faire travailler son esprit, et que le mieux tait de laisser
ce travail se faire sans tmoin. Il ne pouvait y avoir qu'une rponse 
cette question ainsi formule.--Son coeur tait gard.--De l  chercher
par qui, il n'y avait qu'un pas  franchir, et ce n'tait pas un
brillant officier de dragons qui devait hsiter.

En effet, la surexcitation sur laquelle le notaire comptait se produisit
chez Sixte, et, quand il fut seul, il ne put pas ne pas s'avouer qu'il
se trouvait dans un tat de trouble violent assez difficile  dfinir,
dlicieux et douloureux  la fois.

--H quoi! cette belle fille! Est-ce possible! Pourquoi pas aprs tout?

Pourquoi n'aurait-il pas produit sur elle l'impression qu'elle avait
faite sur lui le jour o, pour la premire fois, ils s'taient trouvs
en prsence sur la grve de la Grande-Plage? Tandis qu'il tait arrt
dans son vol par d'Arjuzanx, qui s'accrochait  lui, elle, de son ct,
tait libre, libre de rver, et mme d'arranger ds cette heure sa
destine. tait-ce dans sa position de pauvre diable, avec une naissance
qui tait une tare, sans famille, sans relations, sans appuis dans le
monde, qu'il pouvait avoir l'esprance de lutter contre un rival comme
d'Arjuzanx! Ce serait plus que de la folie, de la btise! Pas pour les
officiers de son espce, les belles filles riches! Qu'aurait-il  lui
offrir? La vie lui avait t assez cruelle pour lui apprendre ce qu'il
pouvait, c'est--dire moins que rien. Il n'avait donc qu' s'effacer, 
laisser le premier rle  d'Arjuzanx et  prendre celui de confident, ce
qu'il avait fait. Ainsi, il avait vu grandir l'amour de son rival, et en
avait suivi le dveloppement, les enthousiasmes comme les inquitudes et
les craintes, se tenant  son plan, affectueux avec Anie, mais rien de
plus, et mme lorsqu'il s'observait, rserv.

Mais pourquoi Anie, qui n'tait pas retenue par les mme raisons,
n'aurait-elle pas cout les seules impulsions de son coeur? Sa fortune
la laissait matresse de faire ce qu'elle voulait, d'aimer qui lui
plaisait, et la douce autorit qu'elle exerait sur son pre et sa mre
l'assurait  l'avance qu'elle ne serait jamais violente dans son choix.

Quand ces hypothses s'taient parfois prsentes  son esprit, aprs
quelques heures passes avec Anie, il les avait toujours repousses, se
fchant contre lui-mme de ce qu'il appelait son infatuation; mais,
maintenant, elles n'taient plus rveries en l'air, et reposaient sur
deux faits matriels: la rupture avec d'Arjuzanx et la dmarche du
notaire. Sans doute, Rbnacq tait sincre en disant qu'il n'avait pas
reu les confidences de la jeune fille, et que celle-ci ignorait sa
dmarche; mais il n'en tait pas moins certain que cette dmarche se
faisait avec l'autorisation du pre, qui vraisemblablement, ne l'aurait
pas permise s'il n'avait su qu'il ne serait pas dsavou par sa fille.
Et la sympathie, l'estime du pre, c'tait un fait aussi. De mme, il y
en avait encore un autre qui n'tait pas de moindre importance: le dsir
de continuer le frre an en excutant, dans une certaine mesure, les
intentions de celui-ci.

Et, par sa chambre, il tournait  pas prcipits, s'arrtant tout 
coup, reprenant aussitt sa marche, rptant machinalement  mi-voix des
mots entrecoups:

--Se marier... cette belle fille... se marier... se marier.

C'tait celui-l qui revenait le plus souvent, comme le refrain de la
chanson que chantait son coeur.

Quelle envole pour lui! Quel changement de destine!

Au temps o il se savait l'hritier de Gaston, il s'tait arrang un
avenir avec un intrieur, une famille, tout ce qui avait si
douloureusement manqu  sa jeunesse, et, s'il n'avait pas ds ce moment
ralis ses rves, c'est que Gaston ne l'avait pas voulu, se rservant
de trouver lui-mme la femme qu'il voulait lui donner, et qui devait
runir un tel ensemble de qualits qu'on ne pouvait la prendre au
hasard: il fallait chercher, attendre. Mais, en attendant, la mort tait
venue, et le testament qu'il connaissait dans ses dispositions
principales ne s'tait pas retrouv: de la fortune certaine qui
permettait tous les espoirs et toutes les ambitions, il tait tomb  la
misre. Si violente qu'et t la chute, il n'tait cependant pas rest
cras. A la vrit, il avait eu un moment de protestation suivi d'une
priode de rvolte et d'amres rcriminations: qu'avait-il fait pour
mriter une si rude destine? Mais il n'tait pas homme  se courber
sous la main qui le frappait, et  s'aigrir dans le dsespoir. Il ne
pouvait tre que soldat, c'tait dj beaucoup qu'il pt l'tre, et tout
de suite, abandonnant l'appartement confortable que la pension que lui
servait M. de Saint-Christeau lui permettait d'occuper, il avait lou
une chambre modeste, la meublant simplement des meubles qu'il
conservait, et rgl les dpenses de cette nouvelle existence sur sa
solde de capitaine. Et cela s'tait fait dignement, sans plainte comme
sans honte, sinon sans regret; il aurait la vie de l'officier pauvre, et
encore serait-elle moins misrable que celle de plusieurs de ses
camarades, puisqu'il n'avait pas de dettes et n'en ferait jamais.

Et voil que tout  coup, d'un mot, le notaire lui rouvrait les portes
de la vie heureuse: cette belle fille qu'il avait d s'habituer 
regarder et  traiter comme la femme d'un autre pouvait tre la sienne.

--Ah! vraiment! ah vraiment!

Et il riait en arpentant sa chambre, dont le parquet craquait sous ses
coups de talon triomphants.

Rflchir? Ah! bien oui. Ce n'tait pas  ses rflexions que le notaire
l'avait laiss, c'tait  la joie.

Cependant, quand le premier trouble commena  se calmer un peu, la
pense de d'Arjuzanx se prsenta  son esprit, sinon inquitante, au
moins gnante. D'Arjuzanx et t un indiffrent ou un inconnu, qu'il
n'et pas eu  s'en proccuper; c'et t un simple prtendant refus,
comme il devait y en avoir dj quelques-uns de par le monde, dont il
n'avait pas  prendre souci. Mais avec d'Arjuzanx il n'en tait pas
ainsi: ils taient camarades, amis, il avait t son confident, et cette
qualit lui crait une situation toute particulire qui devait tre
franche et nette, de faon  ne permettre plus tard ni fausses
interprtations, ni accusations, ni rcriminations.

Pour cela il convenait donc qu'il y et une explication entre eux qui
prcist bien qu'il ne se posait point en rival: s'il prtendait  la
main d'Anie, c'est qu'elle tait libre; s'il passait au premier rang,
aprs s'tre si longtemps effac, c'est que ce premier rang n'tait plus
occup. Il connaissait trop d'Arjuzanx pour imaginer que cette
communication serait accueillie d'un front serein, mais il croyait le
connatre trop bien aussi pour admettre qu'elle pt provoquer une
rupture ou une querelle entre eux: il y aurait mcontentement, vexation,
blessure d'amour-propre, mais ce serait tout; plus tard d'Arjuzanx
serait le premier  se dire que cette dmarche tait d'une entire
loyaut et qu'il n'avait qu' se soumettre  la force des choses.

Aussitt il lui crivit pour le prvenir que le surlendemain il irait 
Seignos afin d'avoir avec lui un entretien sur un sujet important, le
priant, au cas o ce rendez-vous indiqu ne lui conviendrait pas, de
l'en avertir par un mot, et de lui en donner un autre.

Le lendemain, aucune rponse n'tant arrive, Sixte prit le train pour
Seignos, un peu surpris que d'Arjuzanx ne lui et pas crit qu'il
l'attendait, mais ne doutant pas cependant de le rencontrer; aussi ne
fut-il pas peu tonn quand un jardinier, qu'il rencontra, rpondit  sa
question que M. le baron n'tait pas au chteau.

--O est-il?

--Je n'en sais rien; mais M. Toulourenc vous le dira mieux que moi.

En effet, Toulourenc, l'ancien lutteur que le baron avait recueilli, un
peu pour travailler avec lui, et beaucoup par charit, faisait, en
quelque sorte, fonction de majordome au chteau, et en cette qualit
devait savoir ce que les gens de service ignoraient.

L'absence du baron ne fut pas le seul sujet d'tonnement du capitaine;
comme il se dirigeait vers le chteau, il n'aperut aucun des nombreux
ouvriers qui, en ces derniers temps, travaillaient aux jardins et au
chteau lui-mme, pour que le vieux domaine, abandonn depuis si
longtemps, ft digne de recevoir Anie lorsqu'elle viendrait l'habiter.
Comme ces travaux considrables s'appliquaient  tout: aux pelouses
qu'il fallait retourner et vallonner; aux toits qu'il fallait refaire; 
la faade qu'il fallait ravaler; aux volets et aux fentres qu'il
fallait repeindre, et  tout l'intrieur qui tait entirement 
reprendre du haut en bas, on les poussait aussi activement que possible
sans temps perdu, sans respect du dimanche ou des lendemains de paie.
Cependant, ce jour-l, tous les chantiers taient dserts aussi bien
dans les jardins qu'aux environs de la maison; pas un ouvrier; partout
l'image du travail brusquement interrompu: les brouettes sur les
pelouses; les chelles sur les toits; contre les faades les
chafaudages; au pied des constructions les pierres, le sable, le
mortier gch tout prt  tre employ et rest l.

Le mme abandon se retrouvait  l'intrieur et le haut vestibule aux
votes sonores tait plein des copeaux et des papillotes des menuisiers,
mls aux baquets, aux bidons et aux chelles des peintres.

Il fallut un certain temps avant qu'une servante rpondt au coup de
sonnette de Sixte: elle dit comme le jardinier que M. le baron n'tait
pas au chteau.

--Et M. Toulourenc?

--Ah! voil. M. Toulourenc est en train de fricasser une fressure
d'agneau; et quand il fait la cuisine, il ne peut pas se dranger.

--Eh bien, dit le capitaine, je vais l'aller trouver dans sa cuisine.

--Si monsieur veut.

Devant un fourneau au charbon de bois qui jetait de ptillantes
tincelles dans la vaste cuisine, Toulourenc, ses larges reins d'hercule
ceints d'un tablier de toile blanche, prsidait gravement  la cuisson
de sa fressure, une cuiller de bois  la main; quand, en se retournant,
il reconnut le capitaine, il porta machinalement cette cuiller  son
front en faisant le salut militaire.

--Oh! mon capitaine, excusez-moi.

--De quoi donc?

--De vous recevoir ici; mais voil la chose: j'aime la fressure et on ne
sait pas l'accommoder ici, on la fait revenir au beurre quand c'est de
l'huile qu'il faut; alors, comme je suis seul, je m'en prparais une 
la mode de mon pays.

--Vous tes donc seul au chteau?

--Oui, mon capitaine; M. le baron est en voyage.

--Depuis quand?

--Depuis vendredi.

--Pour longtemps?

--Je n'en sais rien; et, comme mon capitaine est l'ami de. M. le baron,
je peux bien lui dire que j'en suis tourment.

--Comment cela?

Avant de rpondre, Toulourenc versa une demi-bouteille de vin blanc dans
sa casserole.

--Faut que a rduise sur feu vif, dit-il; pendant que a cuira je vous
raconterai la chose. Voulez-vous entrer dans le petit salon?

--Nous sommes trs bien ici.

--Donc, vendredi, pendant que je travaillais avec M. le baron, on lui
apporte une lettre; il la lit, son visage se dcolore et ses mains
tremblent. Il n'y avait pas besoin d'tre fin pour deviner que c'tait
une mauvaise nouvelle. Sans rien dire je file pour ne pas le gner. Deux
heures aprs, qu'est-ce que j'apprends? Ce qui va vous renverser aussi,
je parie: qu'il a donn ordre  tous les entrepreneurs d'interrompre les
travaux partout le soir mme, et de laisser les choses dans l'tat o
elles sont, sans s'inquiter du reste. Qu'est-ce que cela veut dire?
Vous pensez bien que je n'ai pas l'ide de le questionner. D'ailleurs,
il ne m'en laisse pas le temps, il me fait appeler et m'annonce qu'il
part en voyage; je lui demande comme toujours o il faut lui envoyer ses
lettres; il me rpond qu'il n'y a qu' les garder. Cinq minutes aprs,
il monte sur sa bicyclette et le voil parti avec une figure plus
tourmente encore que celle que je lui avais vue quand il avait reu la
lettre. O est-il? Depuis vendredi nous sommes sans nouvelles. Si vous
pouvez me dire ce que a signifie et ce que j'ai  faire, je vous en
serai reconnaissant: partout on me poursuit tant et tant que je n'ose
plus sortir.

Ce que cela signifiait, Sixte le devinait: en recevant la lettre qui lui
annonait le refus d'Anie, le baron avait interrompu les travaux qu'il
ne faisait excuter que pour recevoir sa femme, et il tait parti
furieux ou dsespr, en tout cas dans un tat violent; mais c'taient
l des explications qu'il n'y avait pas ncessit de donner  Toulourenc
qui, d'ailleurs, faisait tout ce qu'il fallait pour se consoler.

Assurment Sixte et prfr avoir une explication avec le baron, mais
puisqu'en partant celui-ci paraissait renoncer  toute esprance, il
fallait bien accepter la situation telle que ce dpart la faisait: ce
n'tait pas la main d'une fille dj engage qu'il demandait, c'tait
celle d'une fille libre; il expliquerait cela  d'Arjuzanx dans une
lettre, franchement, loyalement.

Et, au lieu de revenir  Bayonne, il prit le train pour Puyoo d'o une
voiture l'amena chez Rbnacq, qui, immdiatement, tout fier du succs
de sa ngociation, alla avec lui au chteau.




XIV


Quand Barincq revint de reconduire Sixte et le notaire, il trouva sa
femme qui l'attendait, anxieuse:

--Que voulaient Rbnacq et le capitaine? demanda-t-elle avec une
vivacit fbrile.

Bien qu'il s'attendit  tre interrog et se ft prpar, il ne rpondit
pas tout de suite.

--C'est pour un nouveau testament? dit-elle.

--Oh! pas du tout.

--Eh bien alors?

--Tu vas tre surprise... et, je le pense, satisfaite aussi.

--Surprise, je le suis, satisfaite, de quoi?

A ce moment Anie vint les rejoindre, pressentant que son pre devait
avoir besoin d'elle.

--Voil justement Anie, dit-il en respirant, et je suis aise qu'elle
arrive, car ce que j'ai  vous apprendre la touche autant que nous, et
mme plus que nous encore... si vive que soit notre tendresse pour elle.

Voyant son pre entasser les paroles sans oser se dcider, elle se
dcida  brusquer la situation:

--M. Sixte est venu te demander ma main? dit-elle.

--Anie! s'cria sa mre suffoque.

--Prcisment.

--Est-ce possible! s'cria madame Barincq.

Aprs avoir engag l'action avec cette vigueur, Anie voulut se jeter
elle-mme dans la mle:

--S'il ne m'avait pas crue engage avec M. d'Arjuzanx, il y a longtemps
qu'il l'aurait fait.

--Il te l'a dit? demanda madame Barincq frmissante.

--Il ne le pouvait pas puisqu'il est l'ami de M. d'Arjuzanx.

--Alors?

--Est-il besoin de paroles pour s'entendre?

--Vous vous tes entendus?

--Tu le vois, maman.

A ces mots madame Barincq se laissa tomber sur un fauteuil:

--Malheureux que nous sommes! murmura-t-elle.

Anie vint  elle et lui posant la main sur le bras tendrement:

--Pourquoi malheureux? dit-elle d'une voix douce et caressante. Qui est
malheureux? Est-ce moi? Je n'ai jamais prouv joie plus profonde,
bonheur plus complet. Est-ce mon pre? Je ne vois pas que ses yeux
expriment le mcontentement ou le chagrin. Est-ce toi?

--Oui, moi, qui me demande si je rve ou si je suis folle.

--Et que peux-tu dsirer chez un gendre que tu ne trouves chez M. Sixte?
Beau garon, ne l'est-il pas? et avec cela distingu, l'air bon, d'une
bont sans faiblesse. Intelligent, ne l'est-il pas aussi? Non seulement
pour tout ce qui touche  son mtier, sa carrire le prouve, mais d'une
intelligence tendue qui ne se spcialise pas sur un seul point: ce
n'est pas un officier qui n'a que du vernis, comme on dit dans le monde
militaire, c'est un esprit qui comprend, qui sait, qui sent.

--Et sa naissance?

--Est-ce que tu t'imaginais qu'un prince me demanderait en mariage?

--Je ne parle pas des titres, mais de la famille.

Barincq, qui jusque-l avait laiss sa fille mener l'entretien, assur 
l'avance qu'elle le ferait avec plus d'autorit que lui, voulut
l'appuyer:

--Et si le capitaine est le fils de Gaston, dit-il, cette paternit
n'est-elle pas la meilleure pour nous?

--Cette paternit ne peut faire de lui qu'un btard, et ne lui donne pas
de famille.

--Eh bien, tant mieux, rpliqua Anie vivement, s'il n'a pas de famille
il n'en sera que mieux  nous; je n'aurai pas  lutter contre un
beau-pre, une belle-mre, des parents plus ou moins hostiles. Nous
serons tout pour lui; tu seras sa mre. N'est-ce rien cela?

Longuement madame Barincq sans rpondre regarda sa fille d'un air dans
lequel il y avait autant d'indignation que de chagrin, puis, se tournant
vers son mari:

--Qu'as-tu dit? demanda-t-elle.

--Que je devais vous soumettre cette proposition  l'une et  l'autre.

--Dieu soit lou, nous avons du temps  nous.

Mais elle se trompait, Anie ne lui laissa pas ce temps sur lequel elle
comptait pour organiser la dfense et trouver, elle qui n'tait pas
femme de premier jet, des arguments de refus auxquels il n'y aurait rien
 rpondre. Chose extraordinaire, ce ne fut pas la fille qui resta court
devant la mre, soumise par la force de la persuasion, ce fut la mre
qui se laissa convaincre par la fille et eut la stupfaction de voir
qu'elle avait dit oui quand elle voulait dire non.

Cette stupfaction ne fut pas moins vive chez elle lorsque, le mariage
ayant t dcid et le jour fix, il fut question de la rdaction du
contrat: son mari ne voulait-il pas faire plus pour Sixte qu'il n'avait
promis au baron?

--Veux-tu donc nous dpouiller? s'cria-t-elle.

--Pourquoi pas?

--Au profit d'un homme qui n'a rien!

--C'est parce qu'il n'a rien que nous devons compenser ce qui lui
manque.

--C'est de la folie.

--Ce que nous nous retirons, c'est  notre fille que nous le donnons.

--Non, ce n'est pas  notre fille, c'est  notre gendre, et il semble
que ce soit  lui que tu penses plus qu' elle. Que t'a-t-il fait?
Qu'est-il pour toi? C'est  n'y rien comprendre.

Et, comme il tait dispos  faire deux parts gales de sa fortune,
l'une pour Sixte, l'autre pour lui-mme, ce qui, selon sa conscience,
n'tait que juste, il dut, devant la rsistance de sa femme, se modrer
dans ses lans de gnrosit, qui n'taient en ralit qu'une
rparation.

--Faisons un contrat convenable, dit madame Barincq, et plus tard, quand
nous verrons ce qu'est ce mari que vous m'imposez, nous lui donnerons ce
qu'il mritera. Pourquoi remettre notre fortune entre ses mains?
beaucoup d'officiers sont dpensiers; je ne vois pas l'intrt qu'il y a
 le mettre  mme de se ruiner si l'envie lui en prenait; en dons, tout
ce que tu voudras et ce qui lui sera ncessaire ou agrable; en d, pas
plus que ce qui est honorable.

Comme en ralit il importait peu que la restitution qu'il cherchait
avant tout se ft d'une faon ou d'une autre, il n'insista pas
davantage. Sixte aurait sa part de la fortune de Gaston, c'tait
l'essentiel. Assurment il n'imaginait pas que Sixte ft jamais amen 
se ruiner, mais enfin le langage de sa femme tait trop prudent et trop
sens pour qu'il ne l'acceptt pas.

Une autre question qu'ils agitrent non moins vivement fut celle de la
crmonie mme du mariage. A raison de la mort encore si rcente de son
frre, Barincq n'aurait voulu aucune crmonie: une simple bndiction
nuptiale suivie d'un djeuner pour la famille et les tmoins, cela lui
suffisait; mais pour madame Barincq les choses ne pouvaient pas se
passer ainsi; sa fille et pous le baron que cette simplicit et t
une marque de got, mais avec le capitaine Sixte, avec M. Valentin
Sixte, on aurait l'air de vouloir se cacher et cela ne pouvait pas lui
convenir; au contraire il fallait faire les choses de faon  imposer
silence aux mauvaises langues, et profiter de ce mariage pour prendre
position dans le pays. Les six mois de deuil seraient couls, on
pouvait donc ouvrir le chteau  des invits. Vingt ans auparavant elle
et reu ces invits en leur donnant un djeuner et un bal champtre,
mais, la mode de ces rjouissances bourgeoises tant passe, on leur
offrirait un lunch assis, servi sur de petites tables installes sous
une vaste tente leve dans le jardin; cela permettrait de runir un
plus grand nombre de personnes, les parents, les allis de la famille de
Saint-Christeau, et aussi le monde militaire officiel de Bayonne, les
camarades de Sixte.

Il ne fallut pas moins de six semaines pour les prparatifs: le
trousseau, les toilettes commandes  Paris qu'une _premire_ vint
essayer  Ourteau, et aussi l'installation au chteau d'un appartement
pour le jeune mnage, en mme temps que celle d'une maison  Bayonne.

Cette installation au chteau fut un nouveau sujet de discussion entre
le mari et la femme, car, fidle  son ide de restitution, Barincq
voulait abandonner son propre appartement, c'est--dire celui de Gaston,
 Sixte et  Anie; mais madame Barincq n'accepta pas cet arrangement ou
plutt ce drangement.

--Ne sommes-nous plus rien chez nous? dit-elle indigne.

--A notre ge.

Cette fois ce ne fut pas du ct de son pre que la fille se rangea, et
il dut cder  leurs volonts: ce serait au second tage qu'il voulait
prendre pour lui qu'on leur amnagerait cet appartement; et, ne pouvant
pas leur donner les pices qu'il dsirait, il se rattrapa sur le
mobilier en choisissant dans le chteau pour le placer chez eux tout ce
qui avait une valeur artistique quelconque ou l'intrt d'un souvenir;
dans le cabinet de travail de Sixte, le portrait et le bureau de Gaston;
dans celui d'Anie, un magnifique tapis de fabrication arabe, haute
laine,  dessins riches de couleurs, de ceux que les antiquaires
appellent _tapis de Mascara_, et un cabinet  deux corps  quatre
vantaux en bois de noyer sculpt datant de Henri II dans lequel il avait
rang une collection de livres de choix aux plus jolies reliures; enfin,
dans la chambre  coucher, des tentures en soie brode, applique et
rehausse d'or et d'argent, reprsentant Henri IV en Apollon, et un
grand lit  baldaquin du dix-septime sicle avec pentes, courtines et
plafond en velours cisel de Gnes.

Comme Anie et Sixte se dfendaient qu'il dpouillt ainsi le chteau
tout entier pour orner leur appartement de ce qui, pendant une longue
suite d'annes, avait t accumul par les hritages de famille, il leur
dut avouer dans quel but il se donnait tant de peine:

[Illustration: anie-10]

--Je veux vous organiser un nid qui soit un reliquaire pour vos
souvenirs, digne de vous, de votre jeunesse, de votre tendresse. Comme
les fonctions de Sixte, et surtout les exigences du gnral ne vous
permettent pas un voyage de noces--ce dont,  vrai dire, je ne suis pas
fch, car ces voyages, sous prtexte d'loignement et d'isolement, ne
sont en ralit que des occasions de promiscuit gnante ou blessante,
dans lesquelles on parpille ses souvenirs sans jamais pouvoir mettre la
main dessus plus tard, quand il serait bon de se retremper
dedans--j'estime que le jour de votre mariage doit se passer tout entier
ici, et s'achever dans cet appartement, que je vous arrange  cette
intention. Je sais bien que ce jour-l les parents sont encombrants,
aussi mon intention est-elle que ma bonne femme et moi nous nous en
allions  Biarritz, o vous viendrez nous rejoindre le lendemain ou le
surlendemain, enfin quand il vous plaira. Par ce moyen, vous aurez la
pleine libert du tte--tte dans cette maison, qui a t celle de
votre grand-pre et de vos aeux: la chane ne sera pas interrompue, et,
plus tard, vos enfants feront comme vous, puisque le chteau ne sortira
jamais de la famille.

[Illustration: anie-11]

Pendant ces six semaines Sixte vint tous les jours au chteau, faisant 
cheval les trente kilomtres qui sparent Bayonne de Ourteau, les heures
des trains ne lui permettant pas d'user du chemin de fer. A quatre
heures moins cinq, son ordonnance lui amenait son cheval;  quatre
heures il l'enfourchait, et, entre six heures quinze et six heures
vingt, il arrivait devant la grille du chteau, o il trouvait Anie qui
l'attendait. Le concierge prenait le cheval pour le conduire  l'curie,
o il se reposait jusqu'au lendemain, un autre devant servir pour le
retour  Bayonne; et, par l'alle qui longe le Gave, les deux fiancs, 
pas lents, s'entretenant, se regardant, gagnaient la maison. Une humide
fracheur se dgageait de l'eau bouillonnante; la lumire rasante du
soleil abaiss glissait sous le couvert des saules cendrs et
s'allongeait en nappes d'or dans le fouillis des hautes herbes. Et
chaque soir, avec le jour dcroissant, le spectacle changeait: les
feuilles prenaient insensiblement leurs teintes roses ou jaunes de
l'automne, et sur les prairies fumaient des vapeurs blanches d'o
mergeaient les vaches.

Mais ce n'tait point des charmes du paysage qu'ils s'inquitaient, des
jeux de la lumire, de la musique des eaux, de la posie du soir: ils
s'entretenaient simplement d'eux,  mi-voix, de leur bonheur prsent, de
leur bonheur  venir. Si parfois Sixte venait  parler de ce qui se
droulait devant leurs yeux, c'tait pour louer le talent avec lequel
elle avait rendu dans ses tudes, poursuivies continuellement depuis six
mois, les aspects vaporeux et tendres de ce Gave et de ses rives. Et
quand elle s'en dfendait en disant qu'il tait trop partial, et qu'elle
ne mritait pas ces loges, il les prcisait: s'il tait vrai qu'elle
ft encore une colire en arrivant  Ourteau, au moins en cela qu'elle
subissait l'influence de ses matres, cette nature qu'elle traduisait si
bien et interprtait si merveilleusement, parce qu'il existait sans
doute un accord intime entre elle et ce pays, avait certainement fait
d'elle une artiste: rien de plus original, de plus personnel que ces
tudes.

Quand madame Barincq avait entendu parler de ces visites quotidiennes,
elle s'tait montre assez sceptique, disant que trente kilomtres 
l'aller et trente kilomtres au retour ne tarderaient pas  faire plus
de soixante kilomtres; mais, quand elle avait vu que ces soixante
kilomtres pas plus que la chaleur ou la pluie n'avaient d'influence sur
la rgularit de Sixte, elle avait commenc  le regarder d'un oeil un
peu plus favorable, et  reconnatre en lui des qualits qu'elle ne
souponnait pas; aussi, lorsqu'elle parlait de lui avec Anie,
rptait-elle son mot favori, celui qui pour elle rsumait tout:

--Dcidment, il est trs convenable.

Et, pour qu'il ft plus convenable encore, elle veillait elle-mme  ce
que Manuel ne ngliget point la chambre mise  la disposition de Sixte,
et dans laquelle il faisait sa toilette en arrivant, et reprenait au
dpart son uniforme poussireux.

Mais ce qui paraissait convenable  Ourteau passait  Bayonne, dans le
monde militaire, pour excessif.

--A-t-on ide de a! S'exposer  crever deux jolies juments pour une
jeune grue! Il se prpare d'agrables exercices.

Excessifs pour les camarades, ces voyages taient absolument ridicules
pour les femmes et les filles des camarades.

--Vous savez que le capitaine Sixte fait tous les jours soixante
kilomtres  cheval pour aller voir sa fiance et revenir coucher 
Bayonne?

--Le gnral le permet!

--Le pauvre gnral a si grand besoin de lui!

--Le fait est que... Enfin! Ces filles riches sont vraiment incroyables
avec leurs exigences. Il me semble que, si celle-l avait eu un peu de
tact, elle aurait eu l'intelligence de montrer que, quand on se paie un
mari, il n'est pas ncessaire de crier sur les toits qu'on peut lui
faire faire tout ce qu'on veut.

--Vous irez au mariage?

--Peut-tre; pour voir, a promet d'tre drle.

En attendant qu'on allt au mariage, on ne manquait pas de prendre un
peu avant quatre heures la route de Saint-Palais pour but de promenade,
de la porte de Mousserolle jusqu' Saint-Pierre d'Irube,  seule fin de
voir passer le capitaine Sixte d'une allure rgulire, si bien occup 
galiser son poids sur sa jument et  la soulager par un parfait accord
de la main et des jambes, que c'tait  peine s'il rpondait aux saluts
qu'on lui adressait.

--L'imbcile!

Et les mres qui avaient reu une solide ducation ne manquaient pas de
dgager la leon morale qu'enseignait ce spectacle:  savoir que
l'argent est tout en ce monde.

Enfin, le jour du mariage arriva et, contrairement aux pronostics de
madame Barincq qui rptait du matin au soir que la malice des choses
allait certainement leur jouer quelque mauvais tour, tout se trouva
prt: les toilettes de la fille et de la mre, l'installation de la
maison de Bayonne, l'amnagement de l'appartement d'Ourteau, la tente,
le lunch; le temps lui-mme qui, au dire de madame Barincq, ne pouvait
tre qu'excrable, se trouva radieux.

Des voitures avaient t mises  la disposition des invits:-- Puyoo
des landaus pour prendre  la descente du chemin de fer ceux qui
viendraient par les lignes de Dax et d'Orthez;  Bayonne des grands
breacks, conduits par des postillons  la veste galonne d'argent et au
chapeau pointu enguirland de rubans, pour amener en poste ceux qui
trouveraient plus agrable ou plus conomique de se servir de la voie de
terre.

[Illustration: anie-12]

La crmonie tait fixe  11 heures 1/2;  11 heures 25 le gnral, qui
tait un des tmoins de Sixte, fit son entre dans le salon, en grande
tenue, accompagn de sa femme ainsi que de ses cinq filles, et aussitt
Anie s'avana au-devant de lui.

--Tous mes compliments, mademoiselle, dit-il gracieusement en
l'examinant sous le voile  la juive qui recouvrait jusqu'aux pieds sa
robe de satin, vous tes la premire marie que je vois prte  l'heure.

--C'est que j'ai sans doute la vocation militaire, rpondit-elle en
souriant.

Comme l'glise et la mairie, qui se font face, sont  moins de trois
cents mtres du chteau, on devait, en cas de beau temps, ne pas monter
en voiture pour ce court trajet. Quand le cortge arriva sur la place,
il y trouva les douze pompiers formant la haie, et la fanfare le salua
d'un pas redoubl.

Jamais dans l'glise trop petite on n'avait vu tant d'uniformes, et les
rayons du soleil, passant librement par les claires fentres sans
vitraux, faisaient miroiter l'or des galons en nappes rutilantes, qui
blouirent si bien le cur, d'un caractre simple et timide, qu'au lieu
de prononcer l'allocution qu'il avait longuement travaille, il se
contenta de leur lire, en la bredouillant, celle qui servait  tous ses
paroissiens.

Au reste, et il dbit avec l'onction qu'il voulait son discours
indit, qu'il n'et pas t mieux cout de cette assistance, cependant
religieuse: ce n'tait pas des oreilles qu'elle avait, mais des yeux.

Dans le monde militaire on ne connaissait pas Anie; plusieurs des
parents de la famille Barincq voyaient Sixte pour la premire fois. Et
on les regardait, on les tudiait, on les tournait et les retournait
curieusement: les militaires valuaient la fortune de la femme, les
parents le prsent et l'avenir du mari.

--Ils n'auront pas moins de cent cinquante mille francs de rente.

--Est-ce possible? Alors ils auront htel  Paris.

--En tout cas ils donneront  danser  Bayonne.

On ne variait pas moins dans les apprciations physiques: certainement
elle louchait; il ne serait pas tonnant qu'elle devint poitrinaire; 
coup sr elle se teignait les cheveux; on ne pouvait pas dire que sa
toilette ft riche, mais elle tait d'un got parisien tout  fait
scandaleux.

Et Sixte, qui jusque-l avait pass pour le plus bel officier de
Bayonne, avait-il l'air assez humili!

--Dame! un vendu.

La sacristie tant trop petite pour le dfil, il avait t convenu que
tout le monde passerait par le chteau et qu'il n'y aurait pas deux
catgories d'invits, les uns qui devaient luncher, et d'autres qui
devaient se contenter de la vue du cortge.

Barincq avait mis sa gloire de propritaire dans ce lunch, dont le menu
se composait exclusivement de ses produits: saumons pris dans sa
pcherie; jambons de sa porcherie; dindes de sa basse-cour;
chauds-froids de faisans et de perdreaux tus sur ses terres; fleurs et
fruits de son jardin et de ses serres.

On lui fit meilleur accueil qu'aux maris, et il y eut unanimit pour le
dclarer excellent, pas trs distingu, mais d'une qualit suprieure,
ce qui, d'ailleurs, est facile pour les gens qui ne comptent pas.

Anie, au bras de son mari, allait de table en table, son voile t
maintenant, adressant  chacun quelques mots aimables ou un sourire.
L'lment militaire s'tait mass dans une partie de la tente qu'il
occupait en matre. L, il se passa le contraire de ce qui s'tait
produit dans le clan de la famille o l'on avait t froid pour Sixte,
ce fut pour Anie que l'on fut rserv, et si nettement au moins chez les
femmes que Sixte crut devoir plaider les circonstances attnuantes en
leur faveur.

--Si vous saviez, dit-il  voix basse,  quel paroxysme d'envie arrivent
les femmes pauvres de notre monde, en peine de filles  marier!

--Je m'en doute.

--Vous doutez-vous aussi que mademoiselle Laurence Harraca, l'ane des
filles de mon gnral, est la seule qui ait un chapeau de Lebel et une
robe parisienne, les quatre autres n'ont que des copies excutes par
elles  la maison.

--a se voit; mais je ne trouve pas que ce soit une raison pour me
dshabiller et m'habiller comme a: est-ce que je ne les ai pas connus
ces artifices des filles pauvres, et je n'avais pas des modles de
Lebel.

De table en table ils arrivrent  celle o le baron d'Arjuzanx tait
assis avec des jeunes gens du pays. Comme il s'tait rendu directement 
l'glise, ils ne s'taient pas encore vus. Il y eut un moment d'embarras
que d'Arjuzanx parut vouloir abrger en complimentant Anie et en serrant
la main de Sixte.

Ce fut pour tous les deux un soulagement qu'ils se gardrent bien de
montrer.

--Saviez-vous que M. d'Arjuzanx ft de retour? demanda Anie.

--Non.

--Ni moi.

Une heure aprs, comme on se promenait dans le jardin, Anie, qui venait
de reconduire une de ses parentes, se trouva face  face avec
d'Arjuzanx, qui vint au-devant d'elle.

Il affectait le calme et l'indiffrence, cependant il tait facile de
lire l'motion sous son sourire.

Il la salua en lui disant:

--Je vous aimais tant, que votre refus n'a pas tu mon amour; je
n'aimerai jamais que vous.

Avant qu'elle ft revenue de son trouble, il s'tait loign.




FIN DE LA DEUXIME PARTIE




TROISIME PARTIE




I


A courte distance de la mer, dont les vents briss par les dunes et les
_pignadas_ rafrachissent la temprature; au confluent d'une rivire
capricieuse et d'un beau fleuve,  l'endroit prcis o sa courbe
s'arrondit le plus noblement; entoure de paysages verts et gras comme
ceux de la Normandie, en face d'un plateau bois avec de claires
chappes de vue sur des valles largement ouvertes, Bayonne serait une
des plus jolies villes du Midi, n'taient ses fortifications.

C'est pour ne pas se laisser enserrer dans ces fortifications dmodes,
que les habitants qui ne sont pas retenus dans la ville pour une raison
imprieuse se sont fait construire des maisons sur la route d'Espagne,
dans la valle de la Nive, et le long de l'Adour, en faade sur une
belle promenade plante de grands arbres qu'on appelle les Alles
marines.

C'tait une de ces maisons que Barincq avait choisie pour ses enfants,
une des plus lgantes, sinon des plus riches, en forme de chalet avec
des avant-corps enguirlands de plantes grimpantes, au milieu d'un
jardin aux arbres toujours verts, aux magnolias gigantesques, sur les
pelouses duquel s'lanaient des touffes de gynerium d'une vgtation
extraordinaire, digne de celle des pampas. Une de ces pelouses tait
rserve au lawn-tennis, l'autre au crocket, de mme qu'une pice du
rez-de-chausse l'tait  un billard.

Une fois par semaine la maison tait ouverte, le filet du lawn-tennis
tendu, les portes du crocket plantes, et dans la salle  manger tait
dress un buffet, o se retrouvaient les produits de la terre
plantureuse d'Ourteau, qui justifiaient les 150,000 francs de rente
qu'on attribuait au jeune mnage, et mme les 200,000 que les estomacs
satisfaits lui reconnaissaient.

tait-ce ce buffet, tait-ce le charme d'Anie, tait-ce simplement parce
qu'elle faisait partie maintenant de la famille militaire? mais le
certain c'est qu'elle tait adopte comme une gloire.

--Nous avons madame de Saint-Christeau!

C'tait tout dire.

Comme cela se voit souvent dans le monde militaire, on avait ajout le
nom de la femme  celui du mari, et personne n'et pens  le lui
contester, puisqu'on en tait fier.

Et mme on savait d'autant plus gr  Anie d'avoir apport ce panache 
son mari, qu'elle ne s'en parat pas elle-mme, et ne profitait pas de
sa naissance pour faire bande  part avec les deux ou trois femmes 
particule de la garnison.

Ses jeudis taient si suivis que les rceptions de la gnrale
paraissaient mornes  ct; et plus d'une fois on lui avait insinu
qu'elle pourrait bien aussi avoir des dimanches.

Mais elle trouvait qu'un jour par semaine donn  la camaraderie,
c'tait assez comme a.

Les dimanches d'ailleurs appartenaient  ses parents et  Ourteau, les
autres jours  son mari,  l'intimit,  leur amour.

Bien que Sixte ft troitement pris par son service auprs du gnral
qui n'crivait plus du tout, et gardait quelquefois la chambre durant
des semaines entires, ne sortant que pour retomber aussitt dans son
fauteuil, malade de l'effort mme qu'il s'tait impos, cote que cote,
ils avaient cependant des heures de libert, le matin et le soir, o ils
pouvaient tre entirement l'un  l'autre, sans que personne se glisst
entre eux.

Le matin de bonne heure, ils montaient  cheval; pendant des vacances
passes chez une de ses amies, Anie avait pris quelques leons
d'quitation, et si elle n'tait point une cuyre correcte, au moins
savait-elle se tenir, et sa souplesse naturelle, sa lgret, sa
crnerie, son adresse, aides des leons de Sixte, faisaient le reste.

Ils suivaient la rive de l'Adour jusqu' la balise de Blanc-Pignon, et
l, mettant les chevaux au galop sur le sable blanc, feutr d'aiguilles
rousses, on allait  travers la pinde qui chantait sa chanson
plaintive, et parfumait l'air de son odeur rsineuse, jusqu' la tour
des signaux ou bien jusqu'au lac de Chiberta. Devant eux s'ouvraient des
horizons sans borne, tandis qu' leurs pieds la vague mourait doucement
sur la grve, ou la prenait d'assaut en jetant au vent la mousse blanche
de son cume, qui les fouettait au visage. Alors d'un mme mouvement,
dans une entente partage, ils s'arrtaient pour regarder au loin les
voiles blanches d'un navire pench sur la mer verte, ou pour suivre le
panache de fume d'un vapeur dj disparu, qui tranait dans le ciel
bleu. Puis, reprenant leur promenade, ils suivaient la grve ou la
falaise jusqu'au phare de Biarritz, qu'ils se gardaient bien de dpasser
pour ne pas entrer dans la ville; et ils revenaient chez eux par les
chemins o ils avaient le plus de chance d'tre seuls et de pouvoir
prolonger leur tte--tte. Mais le plus souvent on s'tait attard  se
regarder ou  parler: maintenant il fallait se hter: l'heure pressait;
ce serait  peine si Sixte aurait le temps de changer de tenue avant de
paratre devant son gnral, qui, furieux contre les autres autant que
contre lui-mme de son inaction force, ne permettait pas la plus petite
tache de boue, ou le moindre grain de poussire.

--Comment pourrez-vous travailler si vous vous reintez ds le matin?
sans compter que vous sentez le salin.

Sentir le salin et t un tort qu'il n'et pas pardonn s'il n'avait
pas eu si grand besoin de Sixte; au moins tait-ce  peu prs le seul
qu'il lui reprocht.

--Officier trs intelligent, brillant, apparence trs distingue, sera
toujours  la hauteur de toutes les missions qu'on lui confiera...mais
sent le salin.

Et c'tait un grief pour un homme qui, comme lui sentait le cataplasme
quand il ne sentait pas le Rigolot ou le laudanum.

Quelquefois aussi, au lieu de monter  cheval, ce qui tait toujours une
fatigue pour Anie, ils s'embarquaient dans un petit canot gar devant
leur maison et selon l'heure de la mare ils descendaient la rivire
avec le jusant ou ils la remontaient avec le flot: Anie s'asseyait au
gouvernail, Sixte prenait les rames et ils allaient ainsi, sans trop de
peine, en s'entretenant doucement jusqu' ce que le mouvement de la
haute ou de la basse mer les rament chez eux: ces jours-l, c'tait la
vase que Sixte sentait.

Rgulirement  onze heures dix minutes, il rentrait pour djeuner, et
dans la salle  manger fleurie, devant la table servie, il trouvait sa
femme qui l'attendait, habille, ayant fait toilette pour le recevoir.
Comme  ce djeuner du matin le valet de chambre ne paraissait point, le
service se faisant au moyen d'une servante tournante et d'un
monte-charge qui apportait les plats de la cuisine, ils pouvaient
s'entretenir librement, et, quand un mot leur montait du coeur, trop
tendre pour tre exprim entirement par des paroles humaines, l'achever
dans un baiser. Si les joies de l'heure prsente et les certitudes d'un
avenir toujours serein se pressaient sur leurs lvres, ils avaient
cependant comme tous ceux qui ont souffert et dsespr des retours vers
le pass.

--Qui m'aurait dit...

--Et moi comment aurais-je jamais cru...

A une heure moins quelques minutes il fallait se sparer, elle le
conduisait jusqu' la grille du jardin, et derrire une touffe de bambou
ils s'embrassaient une dernire fois; cependant ils ne se quittaient pas
encore; aprs qu'il tait parti elle restait  la grille et le suivait
des yeux jusqu' ce qu'il dispart sous la Porte Marine.

Alors elle restait un moment dsoriente, dans le vide; puis, pour
occuper le temps, elle montait  son atelier et travaillait une heure ou
deux. Comme elle n'avait plus les sujets d'tude que le Gave lui donnait
 Ourteau, avec ses vgtations folles, ses bois, ses prairies, elle
peignait ce qu'elle avait sous les yeux: l'aspect du fleuve  la mare
montante; son mouvement de barques de pche, ou de navires; ses coteaux
verts parsems de champs, de haies, de maisons aux couleurs claires et
aux tuiles qui descendent du plateau des Landes jusque dans ses eaux
argentes.

Pour ceux qui sont habitus comme elle l'tait  la ple lumire du ciel
de Paris, ce qui les frappe  mesure qu'ils descendent dans le Midi,
c'est l'intensit de l'clairage des choses qui va toujours grandissant:
la Loire parat claire, la Gironde l'est plus encore; l'Adour,  de
certaines heures, est blouissant. C'tait cette lumire tendre et
vaporeuse o rien n'a le dur ni le heurt du vrai Midi, qu'elle
s'efforait de rendre; aussi, lorsque le jour baissait, abandonnait-elle
son chevalet. Alors elle s'habillait  la hte, allait rendre
quelques-unes des nombreuses visites qu'elle recevait le jeudi, de faon
 tre  la maison quand son mari y rentrerait.

A partir de ce moment, ils taient l'un  l'autre et la consigne tait
donne pour que, sous aucun prtexte, on ne pt les dranger ou arriver
jusqu' eux.

Tout d'abord il montait  l'atelier voir ce qu'elle avait fait, dans la
journe; quand l'tude n'tait encore qu'bauche, il se contentait de
remarques sans grande importance; mais, quand elle prenait tournure et
qu'on pouvait commencer  se rendre compte de ce qu'elle deviendrait,
c'taient des admirations mues:

--Sais-tu qu'il y a des jours, disait-il souvent, o je regrette que tu
n'aies pas  vendre tes tableaux?

--Moi, je ne le regrette pas, et pour bien des raisons dont la
principale est que les offres des acheteurs ne seraient peut-tre pas 
la hauteur de tes compliments.

Mais il n'admettait pas cela.

Aprs une causerie ou un tour dans le jardin, une visite aux chevaux,
ils dnaient; puis aprs, si le temps tait beau, ils faisaient une
promenade sur le quai, ou bien, s'il tait douteux, ils s'asseyaient
sous la vrandah qui prolongeait leur chambre du ct de la rivire; et
l, assis l'un prs de l'autre, ils restaient  s'entretenir, regardant
le mouvement de l'Adour; quand c'tait l'heure de la mare, les vapeurs
qui arrivaient ayant leurs feux de protection allums, le remorqueur qui
chauffait pour sortir un voilier au del de la barre; et le temps
passait pour eux, enchant, sans qu'ils eussent conscience des heures.
Tout  coup, dans le silence de la nuit, s'levait un ronflement sourd
qui allait rapidement grandissant:

--L'express de Paris!

En effet, c'tait le train qui descendait  toute vitesse le plateau des
Landes; bientt il arrivait au Boucau; on apercevait le fanal de la
locomotive qui semblait venir sur eux; puis il passait, sa marche
ralentie, avant de disparatre dans la gare.

Il allait tre onze heures, la journe tait finie.




II


Cependant deux points noirs se montraient dans ce ciel d'une limpidit
si sereine: l'un qui inquitait vaguement la fille; l'autre qui
troublait le pre.

Quand le jour de son mariage Anie avait entendu le baron lui dire qu'il
n'aimerait jamais qu'elle, sa surprise et sa confusion avaient t
grandes. Pendant assez longtemps elle tait reste dcontenance et il
avait fallu la ncessit de montrer  son mari ainsi qu' leurs invits
un visage calme pour qu'elle pt imposer silence  son motion. Mais
l'impression qu'elle avait  ce moment reue ne s'tait point efface,
et si, lorsqu'elle avait son mari prs d'elle, elle oubliait le baron,
lorsqu'elle restait seule, elle le revoyait la face ple, les yeux
ardents, les lvres frmissantes, lui disant: Je n'aimerai jamais que
vous. Pourquoi avait-il prononc ces paroles? Dans quel but? Parce
qu'elles chappaient  sa douleur? Ou bien avec une intention? Elle
aurait eu besoin de s'ouvrir  son mari, mais elle n'osait de peur de le
tourmenter et aussi parce que tout ce qui se rapportait au baron, sa
pense, son nom, la gnait elle-mme. Quand, aprs un certain temps,
elle avait vu qu'il ne s'tait point prsent chez elle, comme elle le
craignait, elle s'tait rassure; sans doute il avait parl sous le coup
d'un violent chagrin, involontairement inconscient, et elle s'tait
apitoye sur lui: le pauvre garon!

A la vrit cette compassion n'avait pas t bien loin, cependant il s'y
tait ml une certaine sympathie; parce qu'il l'avait aime, parce
qu'il l'aimait encore, elle ne pouvait pas lui en vouloir, alors surtout
que cet amour n'avait pas empch qu'elle poust Sixte. Mais, peu de
temps aprs, Sixte, qui lui rapportait ce qu'il faisait dans sa journe,
lui raconta qu'il avait reu la visite du baron  son bureau; et, comme
elle s'en montrait surprise, il trouva que cette visite s'expliquait
tout naturellement par l'intention de bien marquer qu'il ne lui gardait
pas rancune de son chec: sa prsence au mariage tait dj
significative; cette visite l'tait plus encore. Comment rpondre 
cela,  moins de tout dire? Un moment elle avait hsit, puis dcidment
elle avait gard le silence. Aprs tout Sixte avait peut-tre raison, et
dans ce cas il ne fallait considrer les paroles prononces le jour du
mariage que comme le cri d'une douleur trop vive pour se contenir.
Cependant, quoi qu'elle se dit dans ce sens, elle ne se rassura pas
entirement, et quand  peu de temps de l Sixte lui parla d'une seconde
visite, puis d'une troisime, elle se demanda si quelque menace ne se
cachait pas sous cette intimit cherche. A la vrit il ne venait pas
chez elle; mais que ferait-elle le jour o il se prsenterait? Cette
question qu'elle se posait quelquefois l'inquitait vaguement: elle
voulait le repos pour elle et plus encore pour son mari; or, ce ne
serait pas le repos que d'avoir  se dfendre contre un homme qui la
menaait d'un amour ternel. Sans doute elle se sentait parfaitement
assure de ne jamais se laisser toucher par cet amour; mais il n'en
serait pas moins ennuyeux pour elle, agaant, encombrant. Et la
sympathie qu'elle avait d'abord prouve pour l'amoureux repouss se
changea bien vite en hostilit pour l'amoureux persvrant: ne
pouvait-il pas la laisser tranquille?

Les tourments du pre, pour tre d'une autre nature que ceux de la
fille, n'en taient pas moins vifs.

Lorsque le mariage d'Anie et de Sixte avait t dcid, Barincq s'tait
dit que c'en tait fini de ses troubles de conscience et que le
testament de Gaston qui, si souvent dans ses nuits sans sommeil pesait
lourdement sur sa poitrine haletante comme l'phialte du cauchemar, ne
serait plus qu'une feuille de papier lgre et insignifiante.
Qu'importait ce testament maintenant? Que Sixte jout de la fortune de
Gaston comme hritier de celui-ci ou comme mari d'Anie, n'tait-ce pas
la mme chose?

C'tait sous l'influence de cette ide, avec cette esprance, qu'il
avait poursuivi ce mariage et l'avait vu se faire avec tant de joie,
tant de bonheur; pensant  lui-mme,  son repos,  sa satisfaction
personnelle, au moins autant qu' sa fille et au bonheur de celle-ci.

Quel soulagement!

Mais voil que, le mariage accompli, ce soulagement ne s'tait pas
trouv dans la ralit l'gal de celui qu'il imaginait, et que cette
feuille de papier qu'il imaginait lgre comme une plume avait
recommenc  peser sur lui. Certainement ce n'tait pas avec les
hallucinations, le sentiment d'anxit, l'oppression, l'touffement, les
sueurs qui accompagnaient ses remords quand il avait,  la suite de
raisonnements spcieux, dcid que Sixte n'avait aucun droit  la
fortune de Gaston; mais enfin elle avait recommenc  devenir bien vite
assez lourde pour lui comprimer le creux pigastrique.

C'est que mieux il avait connu Sixte, plus il s'tait convaincu de sa
filiation: le fils, en tout le fils de Gaston.

Lorsqu' table Gaston avait quelque chose d'intressant  dire  ceux
qui l'entouraient, machinalement, sans se rendre compte de son
mouvement, il commenait par mettre de chaque ct les verres placs
devant lui, et faire place nette: Sixte procdait si bien de la mme
manire qu'on croyait revoir Gaston; cela n'tait-il pas significatif?

Quand Gaston riait, l'lvation de ses joues et de sa lvre suprieure
faisaient que son nez semblait se raccourcir; l'expression de la
physionomie de Sixte tait exactement la mme.

Enfin, quand Gaston discutait, il avait l'habitude d'accompagner ses
arguments d'un mouvement de main tout particulier, d'abord avec le
pouce, puis bientt au pouce il ajoutait l'index, et  la fin le mdius
qui, semblait-il, devait achever sa dmonstration; et cela se faisait
mthodiquement, dans un ordre qui jamais ne s'intervertissait; Sixte
rptait ce mme geste, dans le mme ordre.

Que prouvaient ces divers points de ressemblance? Jusqu' l'vidence que
Sixte en avait hrit de son pre, et que, par consquent, ils taient
un acte de reconnaissance plus probant que tous ceux qu'auraient pu
dresser les maires et les notaires.

S'il en tait ainsi, Gaston, qui avait eu souvent Sixte prs de lui,
n'avait pas pu fermer les yeux  cette vidence, et ne pas acqurir la
plus nette des certitudes que cet enfant qui le reproduisait dans ses
manires et ses habitudes, tait et ne pouvait tre que son fils.

Qu'il et dout de la fidlit de sa matresse, c'tait probable; mais
de sa paternit, impossible.

Le retrait du testament des mains de Rbnacq n'avait donc nullement la
signification qu'une interprtation fausse lui donnait, et jamais, 
coup sr, Gaston n'avait voulu dshriter son fils ou tablir entre lui
et les hritiers naturels des partages qui ne reposaient que sur les
fantaisies de l'imagination domine par les calculs de l'intrt
personnel.

Sans doute les raisons pour lesquelles ce retrait avait eu lieu
restaient inexplicables; mais il n'y avait qu'elles qui fussent
obscures, sur tous les autres points la lumire tait faite, et de telle
sorte que tout honnte homme qui connatrait le testament n'hsiterait
pas une minute  dclarer que Sixte tait le seul hritier de Gaston.

Ce qu'un honnte homme ferait, pouvait-il le balancer, lui qui dans
toutes les circonstances de sa vie n'avait obi qu' sa conscience?

Pourquoi donc, aprs le mariage d'Anie et de Sixte, s'insurgeait-elle et
protestait-elle avec tant de violence si elle n'avait rien  lui
reprocher?

C'est qu'il fallait bien reconnatre que ce mariage n'avait t qu'un
expdient inspir par le sophisme et le subterfuge.

--De quoi Sixte pourra-t-il se plaindre, si d'une faon ou d'une autre
il jouit de la fortune de son pre? Comme hritier de Gaston ou comme
mari d'Anie, n'est-ce pas la mme chose?

Eh bien, non, ce n'tait pas la mme chose; et si Sixte ne se plaignait
pas, c'est qu'il ignorait l'existence de ce testament; mais celui qui la
connaissait pouvait-il refouler ses scrupules et se dire avec srnit
qu'il n'avait rien  se reprocher?

Pour cela il aurait fallu que par contrat de mariage il se dpouillt
entirement de la fortune de Gaston en faveur de Sixte. Et encore
l'et-il fait qu'il et donn ce qui ne lui appartenait pas? Mais les
choses ne s'taient point passes de cette faon, et quand maintenant
Sixte le remerciait de quelque nouveau cadeau, il ne pouvait pas
s'empcher de rougir: sa gnrosit n'tait-elle pas simplement
restitution?

Comme il continuait  se perdre au milieu de ces raisonnements, sans se
fixer  rien, dcid aujourd'hui dans un sens, demain dans un autre, il
reut une visite qui fit faire un pas dcisif  ses irrsolutions: celle
d'un de ses parents, son cousin Pdebidou, avec qui il avait fait
commerce de vive amiti en ses annes de jeunesse, et qui plus tard
tait intervenu plusieurs fois auprs de Gaston pour les rapprocher l'un
de l'autre.

[Illustration: anie-13-1]

Ce Pdebidou, dont la maison tait  la tte du commerce des salaisons 
Orthez et  Bayonne, passait pour fort riche, et Barincq le considrait
comme tel; mais, aux premiers mots de l'entretien, il eut la preuve
qu'il se trompait.

--Mon petit cousin, dit Pdebidou sans aucune gne, je viens te demander
80,000 fr. qui me sont indispensables pour mon chance.

--Toi!

--C'est a le commerce: des faillites  l'tranger suspendent depuis
deux mois les acceptations de mes traites et, de mon ct, je suis
engag pour de grosses sommes.

--Mais je n'ai pas 80,000 fr.; le mariage de ma fille, son
tablissement, les frais que je fais dans cette proprit...

--C'est ta signature que je te demande.

--Signer, c'est payer.

--Pas avec moi. Viens  la maison, je te montrerai mes livres; c'est
d'une situation accidentellement gne qu'il s'agit, et nullement
dsespre.

Barincq tait boulevers: libre, matre de sa fortune, il et donn sans
hsitation la signature que ce camarade, ce vieil ami lui demandait si
franchement, avec la conviction videmment qu'on ne pouvait pas la
refuser; mais il n'tait ni l'un ni l'autre, ce ne serait pas sa
signature qu'il engagerait, ce serait celle de Sixte.

--Sais-tu, dit-il avec embarras, que si depuis que je suis de retour
dans ce pays j'avais prt tout ce qu'on m'a demand, il ne me resterait
pas grand chose?

--Combien as-tu prt?

--Rien.

--Alors il te reste tout.

--Mais...

--Enfin, peux-tu ou ne peux-tu pas faire ce que je te demande?

Il y eut un moment de silence, cruel pour tous les deux, et plus encore
peut-tre pour celui qui ne rpondait pas que pour celui qui attendait.

Mais Pdebidou tait un homme rsolu et de premier mouvement; il se
leva.

--C'est bien, dit-il, tu es un mauvais riche; je regrette, je regrette
bien sincrement de t'avoir mis dans la ncessit de me le montrer; je
n'aurais pas cru cela d'un homme qui a tant souffert de la pauvret.

--Je t'assure que je ne peux pas.

--Ta fortune est  toi.

--Non,  mes enfants.

--Adieu.

Barincq passa une nuit terrible; le lendemain il partait pour Bayonne
par le premier train, et en arrivant courait  la maison de commerce de
son cousin.

--Je t'apporte ma signature, dit-il en entrant dans le bureau o
Pdebidou, tout seul, dpouillait son courrier.

En entendant ces quelques paroles Pdebidou se leva vivement et, venant
 lui, il l'embrassa:

--Fais prparer les traites, dit Barincq se mprenant sur les causes de
cette motion.

--Tu ne sauras jamais combien ta gnrosit me touche, mais il est trop
tard, mon pauvre ami, je ne peux accepter ta signature.

--Tu me refuses! dit Barincq.

--Hier, je pouvais te la demander parce que j'tais certain que ton
argent ne courrait aucun risque; aujourd'hui que je sais qu'il serait
perdu je ne peux pas te le prendre; je viens d'apprendre de nouvelles
faillites, c'est fini pour moi.

Malgr le chagrin que lui causait cette nouvelle, Barincq eut
l'humiliation de sentir que d'un autre ct il prouvait un soulagement.

--Mon pauvre ami, dit-il, mon pauvre ami!

Et pendant quelques instants ils s'entretinrent de ce dsastre.

Mais, quand Barincq fut dans la rue, il eut la stupeur de reconnatre
qu'une fois encore il tait bien le mauvais riche qu'avait dit son
cousin.

Il ne le serait pas plus longtemps.




III


Il fallait donc que le testament ft remis  Sixte et que la fortune
qu'il lui lguait passt tout entire entre ses mains.

Son repos, sa dignit, son honntet, le voulaient ainsi.

D'ailleurs pas si hroque qu'elle paraissait au premier abord, cette
restitution; que la fortune de Gaston restt entre ses mains, ou passt
entre celles de son gendre, ce serait toujours Anie qui en profiterait,
car Sixte, droit et sage tel qu'il le connaissait, tait incapable de la
gaspiller ou d'en mal user.

Pour accomplir cette remise du testament, une difficult se prsentait
devant laquelle il resta embarrass un certain temps.

Le mieux assurment serait que Sixte le trouvt, par hasard, dans le
bureau de Gaston, comme lui-mme l'avait trouv; mais pour cela il
fallait commencer par l'introduire dans ce bureau; et, comme il n'en
avait plus la cl, ce moyen n'tait pas praticable, et il dut recourir 
un autre plus simple encore.

Un dimanche soir que Sixte repartait en voiture avec Anie pour Bayonne,
il lui remit une liasse de papiers en prenant un air aussi indiffrent
qu'il pt.

--Qu'est-ce que tu veux que nous fassions de cela, papa? demanda-t-elle.

--Cela ne te regarde pas: ce sont des papiers qui concernent Sixte et
qu'il aura intrt  lire, je pense un jour de loisir.

--Qu'est-ce donc?

--Simplement la collection des lettres que vous avez crites  Gaston
depuis votre enfance jusqu' sa mort; et aussi diffrentes pices de
comptes et de factures. On a trouv tout cela  l'inventaire dans un
tiroir qui vous tait consacr, mais on ne l'a pas cot, comme tant
pices sans importance; j'aurais d vous le remettre depuis longtemps.

[Illustration: anie-13-2]

Cela fut dit sans appuyer et il brusqua les adieux.

[Illustration: anie-14-1]

Mais ds le surlendemain il alla djeuner chez sa fille, anxieux de
savoir si Sixte avait ouvert le paquet; il le trouva intact, comme il
l'avait nou lui-mme, sur la table de Sixte.

--Tiens, ton mari n'a pas ouvert ce paquet? dit-il.

--Quand Sixte rentre, il est tellement coeur des paperasses que le
gnral lui fait lire ou crire qu'il a l'horreur des papiers.

--Il ferait tout de mme bien de ne pas le laisser traner: c'est toute
sa jeunesse qui est l-dedans.

--Je le lui dirai.

Le vendredi, quand il revint sous un prtexte quelconque, car il n'avait
pas l'habitude de faire deux voyages par semaine  Bayonne, le paquet
tait toujours dans le mme tat.

Il attendit le dimanche; mais ni Anie ni Sixte ne parlrent de rien;
donc il n'y avait rien, semblait-il.

Ce fut seulement dix jours aprs que Sixte, rentrant un soir de mauvais
temps avant sa femme, retenue par l'odieux enchanement des visites
qu'elle avait  rendre et dont la comptabilit exigeait une tenue de
livres, ouvrit le paquet, n'ayant rien de mieux  faire.

Pas bien intressantes pour lui ces lettres, dont les premires, qu'il
avait oublies, taient crites dans un style enfantin, que paralysait
encore le respect envers celui auquel il s'adressait.

Les laissant de ct il prit la liasse des comptes qui, par les chiffres
seuls des factures, tait plus curieuse.

--C'tait cela qu'on avait dpens pour lui; cela qu'il avait cot.

Comme il les parcourait les unes aprs les autres, ses yeux tombrent
sur une feuille de papier timbr, de l'criture de M. de
Saint-Christeau.

Qu'tait cela?

Il lut.

Mais c'tait le testament de M. de Saint-Christeau, celui qu'il
connaissait, celui que l'inventaire devait faire trouver, et qui avait
chapp srement aux recherches du notaire, parce qu'on n'avait pas pris
ces factures les unes aprs les autres, pour les classer, et qu'il
s'tait gliss entre deux papiers insignifiants.

Avant qu'il ft revenu de sa surprise, sa femme rentra, et, comme 
l'ordinaire, vint vivement  lui pour l'embrasser.

--Tiens, dit-elle, tu te dcides  lire ces papiers?

Mais elle n'avait pas achev sa question, qu'elle s'arrta stupfaite de
la physionomie qu'elle avait devant elle.

--Qu'as-tu? Mon Dieu, qu'as-tu? demanda-t-elle

--Voil ce que je viens de trouver, lis.

Il lui tendit la feuille.

--Mais c'est le testament de mon oncle Gaston! s'cria-t-elle, ds les
premires lignes.

--Lis, lis.

Elle alla jusqu'au bout; alors le regardant:

--Que vas-tu faire? demanda-t-elle d'une voix qui tremblait.

--Mais que veux-tu que je fasse? rpondit-il. Imagines-tu que je vais
m'armer de ce testament pour troubler ton pre, si heureux d'tre le
propritaire d'Ourteau? Pour qui travaille-t-il? Pour nous. A qui
donne-t-il ses revenus? A nous. Non, non, ce testament, que je ne suis
pas fch d'avoir d'ailleurs, par un sentiment de reconnaissance envers
M. de Saint-Christeau, ne sortira jamais de ce tiroir, dans lequel je
vais l'enfermer, et ton pre ignorera toujours qu'il existe.

Elle lui jeta les bras autour du cou, et l'embrassa nerveusement, avec
un flot de larmes.

--Mais que pensais-tu donc de moi? dit-il.

--C'est de fiert que je pleure.




IV


De temps en temps, Sixte parlait de d'Arjuzanx  sa femme: ou bien, il
avait reu sa visite, ou bien ils s'taient rencontrs par hasard; en
tout cas, au grand ennui d'Anie, les relations continuaient entre eux,
et rien n'annonait qu'elles dussent finir.

Un jour, il lui annona d'un air assez embarrass que d'Arjuzanx, qui
venait de louer une villa  Biarritz, l'avait invit  pendre la
crmaillre avec quelques amis: de la Vigne, Mesmin, Bertin.

--Tu as accept?

--Je peux me dgager.

--Il ne faut pas te dgager.

--Si cela t'ennuie.

--C'est toujours un chagrin pour moi de ne pas t'avoir, mais je serais
ridicule de vouloir te confisquer: on ne me trouve dj que trop
accapareuse.

--Ne t'inquite donc pas de ce qu'on trouve ou de ce qu'on ne trouve
pas.

--Mais si; c'est mon devoir de m'en inquiter: je ne dois pas te rendre
heureux seulement par ma tendresse, je dois aussi m'appliquer  te faire
une vie  l'abri de toute critique; avec votre camaraderie militaire,
personne plus que vous n'est expos aux interprtations bizarres; ne
devez-vous pas tre tous couls dans le mme moule? Va donc dner chez
M. d'Arjuzanx et amuse-toi bien comme les autres. En ralit, ce qui
m'ennuie le plus, ce n'est pas que tu ailles chez M. d'Arjuzanx, mais
c'est que tu sois oblig de lui rendre ce dner.

--Il vaut donc mieux ne pas y aller.

--C'est bien difficile.

--Alors?

--Alors j'ai tort, cela est certain; je me le dis, je me le rpte; mais
j'ai beau faire, je ne peux pas m'habituer  l'ide que des relations
suivies s'tablissent entre M. d'Arjuzanx et nous. Si le prtendant m'a
inspir une rpulsion qui a abouti  mon refus, l'homme ne m'est pas
moins antipathique.

--As-tu quelque chose  lui reprocher?

--Malheureusement non; sans quoi ce serait fini.

--D'Arjuzanx est fier et susceptible; si tu le tiens  distance, il
n'insistera pas.

--Le rle est aimable.

--Dans ma position il m'est bien difficile de le prendre, j'aurais trop
l'air d'un jaloux.

--Un jaloux triomphant. Enfin, vas-y pour cette fois. Nous aviserons
plus tard. Car je t'assure que mes sentiments  son gard ne changeront
pas; et je n'imagine rien de plus pnible que des relations avec qui
n'inspire pas sympathie et confiance. Quand je vous vois si diffrents
l'un de l'autre, je me demande comment vous avez pu vous lier d'amiti
au collge.

Bien qu'il ft trop pris de sa femme pour sentir autrement qu'elle,
Sixte trouvait cependant qu'elle tait bien svre: pas si antipathique
que cela, semblait-il, d'Arjuzanx; rageur, violent, obstin dans ses
ides, entt dans ses rancunes, oui, cela tait vrai; mais sans que
cela allt jusqu' l'extrme et le rendit gnant ou ridicule.

Libre, Anie n'aurait pas laiss Sixte accepter l'invitation du baron, et
d'une faon ou d'une autre se serait arrange pour qu'il refust sans
paratre le pousser  un refus qui serait venu de lui; mais prcisment
cette libert elle ne l'avait pas, et le nom seul d'un des convives de
d'Arjuzanx le lui avait rappel de faon  fermer ses lvres.

Au temps o Sixte lui faisait la cour et pendant leurs tte--tte dans
les jardins d'Ourteau, elle avait voulu qu'il lui dit ce qu'tait le
monde nouveau au milieu duquel elle allait vivre  Bayonne dans une
sorte de camaraderie obligatoire; quels taient ses moeurs, ses usages,
ses habitudes, ses travers, ses faiblesses, ses ridicules, ses qualits,
ses mrites; et de ces longs rcits il tait sorti pour elle un
enseignement qu'elle s'tait bien promis de ne pas oublier.

Parmi les officiers de la garnison, il y en avait un, le lieutenant de
la Vigne, qui avait pous une jeune fille de la ville dont le pre
avait fait une grosse fortune dans le commerce et la raffinerie des
ptroles. leve dans le couvent le plus aristocratique de Bordeaux,
cette fille avait contract la folie des vanits mondaines,  laquelle
d'ailleurs sa nature la prdestinait, et, rentre  Bayonne dans sa
famille honntement bourgeoise, elle n'et jamais consenti  accepter
pour mari un homme dans les affaires et en relations commerciales avec
son pre ou les amis de son pre. C'est pourquoi, lorsqu'elle avait
hrit de la fortune de sa mre, elle s'tait offert un joli petit
lieutenant, qui  une profession dcorative et honorable ajoutait le
prestige d'un nom ou plutt d'une apparence de nom: Ruchot de la Vigne.
Le nom il l'avait reu de son pre, tout petit propritaire campagnard;
l'apparence il la tenait des bons Pres qui l'avaient lev.--Comment!
Ruchot? lui avaient-ils dit lorsqu'il tait entr chez eux; Ruchot tout
court! il faut ajouter quelque chose  cela. Votre pre a bien une
proprit?--Il a une vigne.--C'est parfait; vous vous appellerez
dsormais Ruchot de la Vigne, comme vous avez des camarades qui
s'appellent Mouton du Pr, Jeannot du Gu, Petit de la Mare; a fait
bien sur le palmars, et plus tard a sert dans la vie pour un beau
mariage.

En effet, cela lui avait servi  pouser la fille du raffineur de
ptrole, qui n'aurait jamais consenti  tre madame Ruchot tout court,
et qui tait fire de s'entendre annoncer sous le nom de madame de la
Vigne. Il est vrai qu' la mairie on lui avait impitoyablement coup le
de la Vigne, mais on le lui avait gnreusement donn  l'glise; et
l'glise tait pleine, tandis qu' la mairie il n'y avait personne.

Devenue madame de la Vigne, elle tenait plus que personne  sa noblesse:
si son linge, son argenterie, ses voitures, ses bijoux, n'taient pas
marqus de ses armes, en tout cas taient-ils agrments d'emblmes
qu'on pouvait prendre pour des armes de loin, et qui pour elles en
taient. S'tant pay un officier, il semblait qu'elle avait achet avec
lui tout le rgiment, et les officiers de la place, y compris le
gnral. Quand elle disait  son mari:--N'est-ce pas un officier de
votre rgiment?--elle parlait de quelqu'un qui lui appartenait et lui
devait de la dfrence, sinon de la reconnaissance.

Les histoires  ce sujet qui couraient la ville taient aussi nombreuses
que rjouissantes, embellies chaque jour par les camarades du seigneur
de la Vigne, qui s'amusaient autant des prtentions de la femme que de
l'esclavage du mari, vritable caniche en laisse qu'elle promenait sans
cesse avec elle, et qui n'avait le droit ni de faire un pas ni de dire
un mot, ni de dpenser un sou, sans en avoir reu pralablement la
permission.

Anie, qui, elle aussi, pousait un officier pauvre, s'tait promis de ne
pas tomber dans ces travers et de veiller  ce que rien en elle ne pt
rappeler les exigences de madame de la Vigne, ou voquer des
comparaisons que leurs positions,  l'une comme  l'autre, ne rendraient
que trop faciles. Sans doute, elle se savait  l'abri de ces prtentions
vaniteuses; mais, aimant son mari comme elle l'aimait, saurait-elle
toujours se garder d'exigences matrimoniales auxquelles son coeur pris
pourrait trop facilement l'entraner?

Pour elle la question avait sa gravit et son inquitude; aussi, quand
Sixte avait prononc le nom de son camarade de la Vigne, n'avait-elle
pas hsit  rpondre: Il faut accepter.




V


Quand Sixte arriva chez le baron il tait presque en retard, et tous les
invits se trouvaient runis dans le salon de la villa, dont les
fentres ouvraient sur la mer; il y avait l quelques propritaires de
la contre, des Russes, des Espagnols, et les camarades que d'Arjuzanx
lui avait annoncs.

--Je croyais que tu ne viendrais pas, dit l'un d'eux.

--Et pourquoi?

--Lune de miel.

--Miel n'est pas glu.

Le dner tait combin pour laisser des souvenirs aux convives et les
rendre fidles, compos de mets envoys des pays d'origine: poulardes de
la Bresse, crevisses de Styrie, ortolans des Landes tirs dans les
terres de d'Arjuzanx, pt de foie gras de Nancy; en vins, les premiers
crus authentiques.

Ce qui ne fut pas de premier cru, ce fut la conversation, qui se
maintint dans la banalit, ces trangers que le hasard runissait
n'ayant entre eux ni ides communes, ni habitudes, ni relations; on
parla du climat de Biarritz, puis de la temprature, de la plage, des
villas et de leurs habitants, on passa aux casinos.

--Trs agrables, ces deux casinos; quand on est nettoy dans l'un, on
peut essayer de se refaire dans l'autre.

Mais d'Arjuzanx ne fut pas de cet avis: pour lui le jeu n'tait un
plaisir qu'entre amis, l o l'on trouvait la tranquillit, et o l'on
n'tait pas expos  s'asseoir  ct de gens qu'on ne saluait pas dans
la rue; si, d'autre part, il fallait surveiller les croupiers pour voir
s'ils ne bourraient pas la cagnotte ou n'touffaient pas les plaques en
mme temps qu'il fallait se dfier des grecs, le jeu devenait un trs
vilain travail que pouvaient seuls accepter ceux qui lui demandaient
leur gagne-pain.

--Aussi, messieurs, dit-il en concluant, si jamais l'envie vous prend,
dans l'aprs-midi ou dans la soire, de tailler un bac, considrez cette
maison comme vous appartenant, un cercle dont nous faisons tous partie,
et o vous pourrez amener vos amis.

Le menu, si abondant qu'il ft, eut une fin cependant; on passa dans le
salon, o l'on fuma des cigares exquis en regardant la mer; mais le
miroitement de la lune sur les vagues, pas plus que les clats du feu
tournant de Saint-Martin renaissant et mourant dans les profondeurs
bleues de la nuit, n'taient des spectacles faits pour retenir longtemps
l'attention de cette jeunesse peu contemplative.

Les cigares n'taient pas  moiti brls que les yeux s'interrogrent
d'un air vague et inquiet:

--Que va-t-on faire?

A cette question, l'un des convives rpondit en rappelant la proposition
de d'Arjuzanx:

--Si on taillait un bac?

Dix voix appuyrent.

--Je ne vous demande que le temps de faire desservir la table, dit
d'Arjuzanx; nous serons mieux dans la salle  manger qu'ici; j'enverrai
aussi chercher des cartes, car je n'en ai pas.

Un quart d'heure aprs on tait assis autour de la table sur laquelle on
avait dn, et le banquier disait:

--Messieurs, faites votre jeu.

Sixte, de la Vigne et un de leurs camarades taient rests dans le
salon, o ils causaient; d'Arjuzanx vint les rejoindre.

--Vous ne jouez pas?

--Tout  l'heure, rpondit de la Vigne.

--Et toi, Sixte?

--Ma foi non.

--Je t'ai connu joueur, cependant.

--Au collge.

--Et  Saint-Cyr aussi, dit de la Vigne.

--J'ai jou, continua Sixte, quand le gain ou la perte de cent francs me
crispait les nerfs, arrtait mon coeur et m'inondait de sueur, mais
maintenant qu'est-ce que cela peut me faire de gagner ou de perdre?

--Et l'motion du jeu? dit d'Arjuzanx.

--Je ne dsire pas me la donner, et mme je souhaite ne pas me la
donner.

--Alors tu n'es pas sr de toi?

--Qui est sr de soi?

--Si tu n'as pas apport d'argent, continua d'Arjuzanx, ma bourse est 
ta disposition, et  la vtre aussi, monsieur de la Vigne.

--J'accepte vingt-cinq louis, dit de la Vigne d'un ton qui montrait que
son porte-monnaie n'avait pas t garni.

Aussitt qu'il fut en possession des vingt-cinq louis, de la Vigne passa
au salon.

--Voil qui prouve, dit d'Arjuzanx avec une ironie lgrement
mprisante, que madame de la Vigne tient de court son mari.

Sixte ne rpliqua rien, mais deux minutes aprs il entrait  son tour
dans le salon et mettait dix louis sur la table.

Il gagna, laissa sa mise et son gain sur le tapis, gagna une seconde
fois, puis une troisime.

Alors il ramassa ses seize cents francs et retourna dans le salon, tout
surpris de ressentir en lui une motion que le gain d'une somme en
ralit minime n'expliquait pas.

Quelle trange chose! pendant ces trois coups, il avait prouv ces
frmissements, ces arrts de respiration qui l'avaient si fort secou
autrefois quand il tait gamin ou  l'cole.

Comme il avait eu raison de dire  d'Arjuzanx qu'on n'tait jamais sr
de soi!

--S'il s'en allait!

Mais la fausse honte qui l'avait fait jeter ses dix louis sur la table
le retint: que ne dirait-on pas?

Il alluma un cigare; mais devant la fentre o il le fumait lui
arrivaient les bruits de la salle  manger se mlant au murmure rauque
de la mare montante; de temps en temps la voix du banquier ou des
pontes et aussi le tintement de l'or, le flic-flac des billets et des
cartes, dominaient ces bruits vagues: Messieurs, faites votre jeu.
Cartes, cinq, neuf.

Fut-ce ce sentiment de fausse honte, fut-ce la magie, la suggestion de
ces bruits? Toujours est-il qu'au bout de dix minutes il revenait au
salon et dposait cinquante louis sur l'un des tableaux qui gagna.

Jusque-l, il avait jou debout; machinalement, il attira une chaise et
s'assit: il tait dans l'engrenage.

Alors l'ivresse du jeu le prit, l'emporta, et anantit sa raison aussi
compltement que sa volont: il n'tait plus qu'un joueur, et, en dehors
de son jeu, rien n'existait plus pour lui.

De partie en partie, le jeu arriva vite  une allure enfivre,
vertigineuse;  son tour Sixte prit la banque, gagna, perdit, la reprit
et,  une heure du matin, il devait quarante mille francs  d'Arjuzanx,
cinq mille  de la Vigne, vingt mille aux autres; en tout soixante-cinq
mille francs reprsents par des cartes qui portaient crit au crayon le
chiffre de ses dettes envers chacun.

Alors d'Arjuzanx l'attira dans son cabinet.

--Si tu veux payer ce que tu dois, lui dit-il, je mets vingt-cinq mille
francs  ta disposition; il y a des trangers qui ne te connaissent pas,
peut-tre voudrais-tu t'acquitter envers eux tout de suite.

--Je le voudrais.

--Eh bien! accepte ce que je t'offre; ne vaut-il pas mieux que je sois
ton seul crancier? entre nous, cela ne tire pas  consquence; tu me
rembourseras quand tu pourras.




VI


Du quai, Sixte vit qu'une lampe brlait dans la chambre de sa femme; et,
au bruit qu'il fit en ouvrant sa grille, Anie parut sur la vrandah.

En route il s'tait dit qu'elle se serait couche, et qu'il la
trouverait endormie, ce qui retarderait l'explication jusqu'au
lendemain; mais non, elle l'avait attendu et la confession devrait se
faire tout de suite.

Pendant qu'il traversait le jardin, la lumire avait disparu de la
fentre de la chambre, et quand il entra dans le vestibule il trouva sa
femme devant lui qui le regardait.

--Tu t'es impatiente?

Anie avait trop souvent entendu sa mre dire  son pre: Je ne te fais
pas de reproches, mon ami, pour tomber dans ce travers des femmes qui
se croient indulgentes; aussi en descendant l'escalier avait-elle mis
dans les yeux son plus tendre sourire; mais, en le voyant sous le jet de
lumire qu'elle dirigeait sur lui, ce sourire s'effaa.

--Qu'avait-il?

Elle le connaissait trop bien, elle tait en trop troite communion de
coeur, d'esprit, de pense, de chair avec lui, pour n'avoir pas reu un
choc, et malgr elle, instinctivement, elle formula tout haut le cri qui
lui tait mont  la gorge:

--Qu'as-tu? Que s'est-il pass? Que t'est-il arriv?

--Je vais te le dire. Montons.

Au fait cela valait mieux ainsi: au moins les embarras de la prparation
seraient pargns.

Et, en arrivant dans leur chambre, en quelques mots rapides il dit ce
qui s'tait pass chez d'Arjuzanx, sa perte, le chiffre de cette perte.

A mesure qu'il parlait il vit l'expression d'angoisse qui contractait le
visage de sa femme, relevait ses sourcils, dcouvrait ses dents,
s'effacer; il n'avait pas fini qu'elle se jeta sur lui et l'embrassa
passionnment.

--Et c'est pour cela que tu m'as fait cette peur affreuse!
s'cria-t-elle.

--N'est-ce rien?

--Qu'importe!

--Il faut payer.

--Eh bien, tu paieras; ne peux-tu pas prendre soixante-cinq mille francs
sur ta fortune sans que ce soit une catastrophe?

A son tour, sa physionomie sombre se rassrna:

--Alors, il n'y a donc qu' prendre les soixante-cinq mille francs dans
notre caisse, dit-il avec un sourire.

--Il n'y a qu' les demander  mon pre; ce que je ferai ds demain
matin.

--Ce que nous ferons, reprit-il; c'est dj beaucoup que tu sois de
moiti dans une dmarche dont je devrais tre seul  porter la
responsabilit.

Les choses arranges ainsi, elle pouvait maintenant poser une question
qu'elle avait sur les lvres, et cela sans qu'il pt voir dans sa
demande une intention de reproche ou de blme:

--Mais comment as-tu perdu cette somme? dit-elle.

--Ah! comment?

Elle hsita une seconde, puis se dcidant:

--Tu es donc joueur? dit-elle.

--Je l'ai t  deux priodes de ma vie:  quinze ans au collge, et 
vingt ans  Saint-Cyr. A quinze ans, j'ai,  un certain moment, perdu
cent vingt francs contre d'Arjuzanx, en jouant quitte ou double. Tu
imagines quelle somme c'tait pour moi qui n'avais que vingt sous qu'on
me donnait par semaine, et quelles motions j'ai alors prouves;
heureusement d'Arjuzanx me donnant toujours ma revanche, j'ai fini par
m'acquitter. Plus tard,  Saint-Cyr, j'ai perdu douze cents francs qui
pendant longtemps ont pes sur ma vie d'un poids terriblement lourd.
Depuis, je n'avais pas touch  une carte; et il y a dix ans de cela.
Comment me suis-je laiss entraner, moi qui n'aime ni le jeu ni les
joueurs? Je n'en sais rien. Un coup de vertige. Et aussi, je dois te le
confesser, puisque je ne te cache rien, certaines railleries qui,
adresses  de la Vigne, me parurent passer par-dessus la tte de
celui-ci pour frapper sur moi.

--Alors tu as bien fait, dit-elle.

--Peut-tre; mais o j'ai eu tort, 'a t en ne m'arrtant pas  temps.

--Qui s'arrte  temps?

--Toutes les ivresses sont les mmes; il arrive un moment o l'on ne
sait plus ce qu'on fait, et o l'on est le jouet d'impulsions
mystrieuses, auxquelles on obit, avec la conscience parfaitement nette
qu'on est misrable de les subir. C'est mon cas; ce qui n'attnue en
rien ma responsabilit.

Le lendemain, non le matin comme le voulait Anie, mais dans
l'aprs-midi, aussitt que Sixte fut libre, ils partirent en voiture
pour Ourteau o ils arrivrent  la nuit tombante. Barincq qui rentrait
 ce moment mme se trouva juste  point pour donner la main  sa fille
descendant du phaton.

--Quelle bonne surprise! dit-il en l'embrassant. Qui vous amne?

--Nous allons te dire a, rpondit Anie, quand nous serons avec maman.

--Enfin, vous tes en bonne sant, c'est l'essentiel; et vous dnez avec
nous, c'est la fte. Manuel, va vite dire  la cuisine que les enfants
dnent. Justement, j'ai gard ce matin un superbe saumon pour vous
l'envoyer, nous le mangerons ensemble.

[Illustration: anie-14-2]

Il avait pris le bras de sa fille:

--Et a ne peut se dire que devant ta mre, votre affaire?

--Cela vaut mieux.

--Alors, allons la rejoindre tout de suite.

Ils entrrent dans le salon o se tenait madame Barincq, sous la lumire
de la lampe, coupant une revue qu'elle ne lirait jamais et  laquelle
elle n'tait abonne que parce qu'elle trouvait cela chtelain.

--Anie a quelque chose  nous annoncer, dit-il.

Il n'y avait pas  reculer.

--Un accident, dit-elle, qui la nuit dernire est arriv  mon mari.

--Un accident! s'crirent en mme temps le mari et la femme.

--Dans une runion chez M. d'Arjuzanx, il a t entran  jouer, et il
a perdu...

--Soixante-cinq mille francs, acheva Sixte.

--Soixante-cinq mille francs! rpta madame Barincq en laissant tomber
sa revue et son couteau  papier.

--Que nous venons te demander, papa, dit Anie en regardant son pre.

--Il est vident que ce n'est pas vous qui pouvez les payer, rpondit-il
d'un ton tout franc.

--Et les dettes de jeu se paient dans les vingt-quatre heures, dit Anie.

--C'est certain.

Depuis le mariage, madame Barincq, au contact du bonheur de sa fille,
s'tait singulirement adoucie  l'gard de Sixte, qu'elle n'appelait
que mon cher Valentin, mon bon gendre, ou mon enfant tout court, mais la
perte des soixante-cinq mille francs la suffoqua.

--Comment, monsieur! vous perdez soixante-cinq mille francs! dit-elle.

--Hlas! ma mre.

--Et comment avez-vous perdu soixante-cinq mille francs?

--Le comment ne signifie rien, interrompit Anie.

--Au contraire, il signifie tout: vous tes donc joueur, monsieur?

--On n'est pas joueur parce que par hasard on perd une somme au jeu,
continua Anie.

Sans rpondre  sa fille, madame Barincq se leva et, s'adressant  son
mari:

--Ainsi, dit-elle, vous avez mari ma fille  un joueur!

--Mais, chre amie...

--Je ne vous fais pas de reproches, vous tes assez malheureux de votre
faute, pauvre pre, mais enfin vous l'avez sacrifie.

Puis tout de suite, se retournant vers son gendre:

--Comment n'avez-vous pas eu la loyaut de nous prvenir que vous tiez
joueur?

--Mais, maman, interrompit Anie, Valentin n'est pas joueur; il y a dix
ans qu'il n'avait touch aux cartes.

--Eh bien! quand il y touche, a nous cote cher!

Barincq crut que ce mot lui permettait d'arrter la scne qui, pour lui,
tait d'autant plus injuste que tout bas il se disait que Sixte avait
bien le droit de perdre ce qui lui appartenait.

--Donc il n'y a qu' payer, conclut-il.

Mais sa femme ne se laissa pas couper la parole:

--Je ne fais pas de reproches  M. Sixte, reprit-elle, seulement je
rpte que quand on entre dans une famille, on doit avouer ses vices...

--Mais Valentin n'a pas de vices, maman.

--C'est peut-tre une vertu de jouer. Je dis encore que quand un homme a
le bonheur inespr... pour bien des raisons, d'tre distingu par une
jeune fille accomplie, et d'entrer dans une famille... une famille
accomplie aussi, il doit se trouver assez honor et assez heureux pour
ne pas chercher des distractions ailleurs...

Pendant que madame Barincq parlait avec une vhmence dsordonne, Anie
regardait son mari qui, immobile, calme en apparence, mais trs ple, ne
bronchait pas; elle coupa la parole  sa mre:

--Allons-nous-en, dit-elle  son mari.

Mais son pre la prenant par la main la retint:

--Ni les paroles de ta mre, dit-il, ni ton dpart n'ont de raison
d'tre. Dans la situation prsente, il n'y a qu'une chose  faire:
payer. C'est  quoi nous devons nous occuper.

--O est l'argent? demanda madame Barincq.

--Je ne l'ai pas; mais je le trouverai. Sixte, mon cher enfant,
accompagnez-moi chez Rbnacq. Et toi, Anie, reste avec ta mre,  qui
tu feras entendre raison.

--J'ai besoin de te parler, s'cria madame Barincq en faisant signe 
son mari de la suivre.

--Et tu n'as rien dit du testament! s'cria Anie en se jetant dans les
bras de son mari quand son pre et sa mre furent sortis. Ah! cher,
cher!

--C'est lui justement qui m'a si bien ferm les lvres; et puis, quand
ta mre me disait qu'un mari qui a eu le bonheur de trouver une femme
telle que toi n'a pas  chercher de distractions autre part, elle
n'avait que trop raison.

--Tu es un ange.




VII


Non seulement Barincq n'avait pas soixante-cinq mille francs dans sa
caisse ou chez son banquier, pour les donner  Sixte, mais encore il
n'en avait pas mme dix mille, ni mme cinq mille.

L'argent liquide trouv dans la succession de Gaston et toutes les
valeurs mobilires avaient t absorbs par la transformation de la
terre d'Ourteau, dfrichements, constructions, achat des machines,
acquisition des vaches, des porcs, et si compltement qu'il n'avait pu
faire face aux dpenses du mariage d'Anie que par un emprunt.

Mais cela n'tait pas pour l'inquiter: la ralit avait justifi toutes
ses prvisions, aucun de ses calculs ne s'tait trouv faux, et avant
quelques annes sa terre transforme donnerait tous les rsultats qu'il
attendait de cette transformation et mme les dpasserait largement:
c'tait la fortune certaine, une belle fortune, et si facile  grer,
que quand il viendrait  disparatre, Anie et Sixte n'auraient qu' en
confier l'administration  un brave homme pour qu'elle continut  leur
fournir pendant de longues annes les mmes revenus.

[Illustration: anie-14-3]

[Illustration: anie-15-1]

Cependant, si l'avenir tait assur, le prsent n'en tait pas moins
assez difficile, et quand, au milieu des embarras contre lesquels il
avait  lutter chaque jour, survenait une demande de plus de soixante
mille francs,  laquelle il fallait faire droit sans retard, du jour au
lendemain, il ne le pouvait que par un nouvel emprunt.

Ce fut ce qu'il expliqua  son gendre, en se rendant chez le notaire,
et, comme Sixte confus exprimait tout son chagrin du trouble qu'il
apportait dans sa vie si tranquille, il ne permit pas que la question se
plat sur ce terrain.

--Je vous ai dit, mon cher enfant, que je vous considrais comme
co-propritaire de l'hritage de Gaston. Ce n'tait pas l un propos en
l'air, un engagement vague qu'on prend dans l'esprance de ne pas le
tenir. Je ne veux donc pas de vos excuses. Et mme j'ajoute que jusqu'
un certain point je ne suis pas fch de ce qui arrive, puisque cela me
permet de vous prouver la sincrit de ma parole.

--Je n'avais pas besoin de cela.

--J'en suis certain. Mais, puisque les choses sont ainsi, il vaut mieux
les envisager  ce point de vue et ne considrer que le rapprochement
que cet incident amnera entre nous.

--Vous tes trop bon pour moi, mon cher pre, trop indulgent.

--Qui peut sonder l'entranement auquel vous avez cd!

Il le sondait au contraire parfaitement, cet entranement qui, chez
Sixte, tait un fait d'hrdit. Est-ce que Gaston n'avait pas plus
d'une fois subi cette ivresse du jeu, lui d'ordinaire si calme, si
matre de lui? Quoi d'tonnant  ce que Sixte la subit  son tour? Tel
fils, tel pre. S'il tait heureux que sur beaucoup de points Sixte
ressemblt  Gaston, il fallait accepter la ressemblance complte, celle
pour le mauvais comme celle pour le bon, celle pour les dfauts comme
celle pour les qualits. En tous cas, il y avait cela d'heureux dans
cette aventure qu'elle s'tait produite avant que Sixte et trouv le
testament de Gaston. Que serait-il arriv et jusqu'o ne se serait-il
pas laiss entraner, si cette fcheuse partie s'tait engage quelques
mois, quelques semaines plus tard, alors que, se sachant seul lgataire
de la fortune de Gaston, il n'aurait point t retenu par l'inquitude
d'avoir  demander la somme qu'il perdrait? Tandis que, dans les
circonstances prsentes, cette perte pouvait, et mme, semblait-il,
devait tre une leon pour l'avenir, celle dont profite le chat chaud;
il se souviendrait.

Rbnacq n'avait pas les soixante-cinq mille francs chez lui, mais il
promettait de les verser ds le lendemain  Bayonne; seulement, au lieu
de pouvoir faire un emprunt au Crdit Foncier et de bnficier de
conditions modres, il faudrait subir la loi d'un prteur dur, qui
profiterait des circonstances pour exiger un intrt de cinq pour cent,
avec premire hypothque sur la terre d'Ourteau tout entire, non
seulement pour cette somme de soixante-cinq mille francs, mais encore
pour celles prcdemment empruntes par Barincq, c'est--dire pour un
total de cent dix mille francs, de faon  tre seul crancier.

Comme il n'y avait pas moyen d'attendre, il fallut bien en passer par
l, et, de nouveau, Sixte, en revenant au chteau, exprima  son
beau-pre toute sa dsolation de l'entraner dans des affaires si
pnibles.

--Laissez-moi vous dire que je considre ces sacrifices que je vous
impose comme un prt, dont je vous demande de vous rembourser en
diminuant de dix mille francs tous les ans la pension que vous nous
servez.

--Vous n'y pensez pas, mon cher enfant.

--J'y pense beaucoup, au contraire, et je suis sr que ma femme se
joindra  moi pour vous demander qu'il en soit ainsi; cette suppression
ne sera pas bien dure pour nous et elle sera une leon utile pour moi.

--Ne parlons pas de a.

--Et moi je vous prie de me permettre d'en parler.

--Non, non, dix fois non. Je sais, je sens pourquoi vous me faites cette
proposition, que j'apprcie comme elle le mrite, croyez-le: c'est votre
rponse au langage que ma femme vous a tenu tout  l'heure. Je comprends
qu'il vous ait bless, profondment pein.... Mais persister dans votre
ide serait montrer une rancune peu compatible avec un caractre droit
comme le vtre. Voyez-vous, mon ami, quand il s'agit de gens d'un
certain ge, c'est d'aprs ce qu'ils ont souffert qu'on doit les juger,
et vous savez que pour tout ce qui est argent, la vie de ma femme n'a
t qu'un long martyre.

--Soyez certain que je n'en veux pas  madame Barincq; elle n'avait que
trop raison dans ses reproches.

--Ce qui n'empche pas qu'elle et mieux fait de les taire, puisqu'ils
ne servaient  rien.

Bien que Sixte n'en voult pas  sa belle-mre, il n'en persista pas
moins dans son ide de rembourser ces soixante-cinq mille francs au
moyen d'une retenue sur la pension qu'on leur servait. Ce fut ce qu'il
expliqua le soir  sa femme en rentrant  Bayonne.

--Tu serais le mari pauvre de mademoiselle Barincq riche, dit-elle, que
je trouverais tes scrupules exagrs, tu comprends donc que je ne peux
pas partager ceux d'un mari riche qui a pous une fille pauvre et qui
n'aurait qu'un mot  dire pour prendre ce qu'il veut bien demander.
Mais, enfin, il suffit que tu tiennes  ce remboursement pour que je le
veuille avec toi. Je t'assure que dpenser dix mille francs de plus ou
de moins par an est tout  fait insignifiant pour moi: nous nous
arrangerons pour faire cette conomie.

En rentrant, Sixte trouva une lettre de d'Arjuzanx arrive en leur
absence, et il la donna tout de suite  lire  sa femme:

Mon cher camarade,

Je pars pour Paris, d'o je ne reviendrai que dans huit jours; ne te
gne donc en rien pour moi; prends ton temps, ces huit jours et tous
ceux que tu voudras.

Amitis,

D'ARJUZANX.

--Tu vois, dit Sixte.

--Quoi?

--Que d'Arjuzanx n'est pas ce que tu crois.

--Je vois que cet ami a jou contre toi d'autant plus gros jeu que tu
tais moins en veine.

--A sa place tout joueur en et fait autant.

--Donc, c'est en joueur qu'il faut le traiter, non en ami.




VIII


En faisant cette observation, Anie avait une intention secrte, qui
tait d'envoyer tout simplement au baron les soixante-cinq mille francs,
le jour de son retour  Biarritz.

Mais Sixte n'accepta pas cette combinaison:

--En me prtant vingt-cinq mille francs, d'Arjuzanx a agi en ami,
dit-il;  ce titre je lui dois des gards, auxquels je manquerais en lui
envoyant schement son argent.

Il n'y avait pas  rpliquer; tout ce qu'elle put obtenir, ce fut que
Sixte, au lieu d'aller  Biarritz dans la soire, y allt dans
l'aprs-midi, avant le dner, ce qui abrgerait sa visite.

Il n'tait pas cinq heures quand Sixte arriva chez d'Arjuzanx qu'il
trouva assis devant une table d'cart, ayant pour vis--vis un des
Russes avec lequel il avait dn huit jours auparavant; deux des
convives de ce dner taient assis prs d'eux.

Ce fut seulement quand d'Arjuzanx quitta sa chaise que Sixte put
l'attirer dans une pice voisine.

--Je t'apporte ce que je te dois, dit-il.

Et il dposa sur une table plusieurs liasses de billets de banque qu'il
tira de sa poche gonfle.

--Qu'est-ce que c'est que tout a? demanda d'Arjuzanx.

--Les soixante-cinq mille francs que je te dois.

--Tu me dois vingt-cinq mille francs que je t'ai prts.

--Et quarante mille que tu m'as gagns.

D'Arjuzanx prit trois liasses, deux grosses et la plus petite, les mit
dans la poche de son veston et repoussa les autres.

--Reprends cela, dit-il.

Sixte le regarda tonn.

--As-tu pu penser que j'accepterais ces quarante mille francs? dit
d'Arjuzanx.

--Tu me les as gagns.

--Et j'ai eu tort. Un emballement de joueur m'a troubl la conscience.
J'ai subi le vertige du gain comme toi tu subissais celui de la perte.
Mais, le calme me revenant, je me suis reproch ces quelques instants
d'erreur.

--Tu ne peux pas me faire un cadeau, qu'il ne m'est pas possible
d'accepter.

--Je n'en ai pas la pense; mais tu peux me regagner ce que tu as perdu
et nous serons quittes. N'est-ce pas ainsi que les choses se sont
passes entre nous, quand au collge je t'ai gagn cent vingt francs que
tu aurais eu plus de peine  trouver  ce moment, sans doute, que tu
n'en as maintenant pour ces quarante mille francs? Je t'ai donn ta
revanche. Faisons-en autant.

--C'est impossible.

--Pourquoi?

--Parce que...

D'Arjuzanx lui coupa la parole:

--Tu sais que je suis obstin, dit-il, je me suis mis dans la tte que
je ne prendrai pas ton argent, je ne le prendrai pas.

Et, le laissant seul, d'Arjuzanx retourna dans le salon.

Sixte remit les liasses dans sa poche et rejoignit d'Arjuzanx; la
discussion ne pouvait pas se continuer dans ces termes, il lui enverrait
les quarante mille francs par un chque.

Pendant leur entretien d'autres convives du dner de la semaine
prcdente taient arrivs, entre autres de la Vigne, la partie
continuait.

Pendant un certain temps Sixte resta debout auprs de la table regardant
le jeu machinalement, ayant en face de lui d'Arjuzanx debout aussi; puis
il fit un pas en arrire pour s'en aller discrtement mais  l'instant
mme d'Arjuzanx, qui avait vu son mouvement, l'interpella:

--Fais-tu vingt-cinq louis contre moi? dit-il.

Sixte eut une seconde d'hsitation: une nouvelle partie commenait, les
adversaires allaient relever les cartes donnes; Sixte crut sentir que
tous les regards ramasss sur lui l'interrogeaient.

--Pourquoi non? dit-il.

Au fait, pourquoi n'accepterait-il pas la revanche que d'Arjuzanx lui
offrait? Cinq cents francs, s'il les perdait, n'taient pas pour le
gner et s'il les gagnait, ce serait un commencement de remboursement;
quelques coups heureux abrgeraient d'autant les mois de privation qu'il
allait imposer  sa femme.

Il perdit.

--Quitte ou double, n'est-ce pas? dit d'Arjuzanx.

--Soit.

Il perdit encore.

Si cinq cents francs n'avaient pas grande importance pour lui, il n'en
tait pas de mme de mille; il fallait donc tcher de les regagner.

--Nous continuons? dit-il.

--Avec plaisir, continua d'Arjuzanx.

--Sixte va s'emballer, dit de la Vigne  son voisin.

--C'est fait.

En effet, il n'tait pas difficile de remarquer, pour qui connaissait
les joueurs, les changements caractristiques qui de seconde en seconde
se produisaient en lui: tout d'abord, quand d'Arjuzanx l'avait
interpell, il avait rougi comme sous une impression de fausse honte,
puis instantanment pli en rpondant: Pourquoi non?; maintenant cette
pleur s'tait accentue, ses lvres frmissaient et ses mains taient
agites d'un lger tremblement; pench sur la table de jeu, il semblait
qu'il prt avec ses yeux les cartes dans les mains de celui qui les
tenait et les abattit lui-mme, exactement comme au cochonnet le joueur
accompagne de la tte, des paules et des bras, par un mouvement
symbolique, la boule qui roule.

Les cartes n'obirent point  cette suggestion magntique; pour la
troisime fois elles furent contre lui.

videmment la veine devait changer.

--Toujours? demande-t-il.

Parbleu!

Il gagna.

Raisonnable, il et d s'en tenir l, heureux d'en tre quitte ainsi;
mais quel joueur coute la raison quand il voit la fortune lui sourire!
ne serait-il pas fou de la repousser si elle venait  lui?

--Continuons-nous? demanda-t-il.

--Tant que tu voudras.

--Cent louis?

--Tout ce que tu voudras.

Il gagna encore.

Dcidment la chance tait pour lui; son heure avait sonn; encore
quelques coups et il pouvait rendre  sa belle-mre cet argent qu'il lui
avait t si dur de demander.

--Doublons-nous? dit-il.

--Assurment, rpondit d'Arjuzanx.

La pleur de Sixte avait disparu sous l'afflux d'une bouffe de chaleur
qui du coeur tait monte au front et aux joues; il respirait plus
largement, ses mains ne tremblaient plus.

On s'tait group autour d'eux, et chacun tait plus attentif  leur
duel qu' la partie elle-mme, insignifiante compare  leurs paris.

--Le baron voudrait perdre exprs qu'il ne s'y prendrait pas autrement,
dit de la Vigne  son voisin.

--Croyez-vous?

Qu'il le voult ou ne le voult point, toujours est-il que d'Arjuzanx
perdit encore.

--Je crois bien que tu as pass un engagement avec la veine, dit-il 
Sixte.

A ce moment un domestique entra dans le salon.

--Il est entendu que vous restez  dner, dit d'Arjuzanx en s'adressant
 Sixte et  de la Vigne en mme temps.

Ils voulurent refuser.

--Sixte, dcide M. de la Vigne par ton exemple, dit d'Arjuzanx, et vous,
monsieur de la Vigne, gagnez Sixte par le vtre.

On insista de divers cts.

D'Arjuzanx avait ouvert un petit bureau:

--Voici ce qu'il faut pour crire, dit-il, on portera immdiatement vos
dpches au tlgraphe.

Dj de la Vigne avait pris place au bureau; quand il quitta la chaise,
Sixte le remplaa:

Retenu  dner avec de la Vigne;  ce soir.

VALENTIN.

Comme il remettait sa dpche  d'Arjuzanx, celui-ci lui dit:

--Crois-tu maintenant qu'en refusant d'accepter ton argent j'avais le
pressentiment que tu me le reprendrais bientt? a me semble bien
vouloir recommencer notre fameuse partie du collge de Pau.

Cette insistance frappa Sixte; pourquoi donc d'Arjuzanx mettait-il un
empressement si peu dguis  le pousser au jeu?

Ce fut la question qu'il se posa: d'Arjuzanx voulait-il lui infliger une
nouvelle perte? ou bien, honteux de la somme qu'il avait gagne, ne
cherchait-il que des occasions de la perdre?

C'tait de cette faon qu'il avait agi autrefois au collge; pourquoi
n'en serait-il pas de mme maintenant? rien en lui ne permettait de
supposer qu'il ft devenu un homme d'argent, pre au gain, capable
d'employer des moyens peu loyaux  l'gard d'un camarade. N'avait-il pas
reconnu lui-mme qu'il tait dans son tort en subissant une sorte de
vertige qui le faisait jouer gros jeu contre un ami malheureux?

Cependant, quoi qu'il se dt, il ne put pas pendant le dner ne pas
regretter de n'tre pas rentr  Bayonne, et ne pas trouver bien nulle,
bien vide, la conversation de ses voisins: assurment cette salle 
manger ne le reverrait pas souvent; qu'il st profiter de sa soire pour
regagner une partie de ce qu'il avait si btement perdu huit jours
auparavant, et elle serait la dernire qu'il passerait dans cette
maison. S'il vivait retir quand il tait garon, ce n'tait pas
maintenant qu'il avait un intrieur si charmant avec une femme jeune,
jolie, intelligente, adore, qu'il allait l'abandonner pour ces runions
banales.

Bien qu'il n'et pas l'exprience du jeu, il savait, pour l'avoir
entendu dire, de quelle importance est un rgime svre pour le joueur;
ce n'est pas quand on est congestionn par une digestion difficile ou
chauff par des vins largement dgusts, qu'on est matre de soi, et
qu'on garde en prsence d'un coup dcisif la sret du jugement ou le
calme de la raison; or, dans la partie qu'il voulait engager pour
profiter de la veine qui semblait lui revenir, il fallait qu'il et tout
cela, et ne subt pas plus l'influence de son cerveau surexcit que de
son estomac trop charg; il mangea donc trs peu et but encore moins,
malgr l'insistance de d'Arjuzanx dont l'amabilit ne russit pas mieux
que la raillerie  l'arracher  sa sobrit.

Quand de la salle  manger on passa dans le salon, il ne s'approcha pas
tout d'abord des tables de jeu qui avaient t prpares: une grande
pour le baccara, deux petites pour l'cart; il voulait choisir son
moment et ne pas commettre les folies de ceux qui, courant aprs leur
argent, se jettent  l'aveugle dans la mle. C'tait d'un pas ferme et
sr qu'il devait y descendre; puisqu'une heureuse chance lui avait
permis de rattraper trois cents louis, il devrait manoeuvrer avec cette
somme de faon  regagner ses quarante mille francs sans se dcouvrir
jamais.

Comme il se tenait  la fentre, d'Arjuzanx vint le rejoindre:

--Tu ne me donnes pas ma revanche? dit-il.

--Est-ce que ce n'est pas  toi plutt de me donner la mienne?

--Je suis  ta disposition.

--Tout  l'heure; le temps de finir ce cigare.

Son cigare achev il alla rder autour de la table de baccara, mais sans
s'y asseoir: il voulait rester frais pour sa partie contre d'Arjuzanx,
et, d'ailleurs, il craignait d'puiser sa veine dans des coups
insignifiants, s'imaginant, par une superstition de joueur, qu'il ne
pouvait pas faire grand fond sur elle, et qu'il ne fallait pas lui
demander plus d'une courte srie heureuse; quand il l'aurait obtenue il
s'en tiendrait l.

Enfin, une des tables d'cart n'tant plus occupe, il fit un signe 
d'Arjuzanx, voulant, cette fois, tenir lui-mme les cartes qui allaient
dcider de cette lutte.

--Combien? demanda d'Arjuzanx en s'asseyant vis--vis de lui.

--Veux-tu cent louis?

--Parfaitement.

En prenant ce chiffre Sixte se croyait prudent, puisque, sur les trois
parties qu'il lui permettait de jouer avec son gain, il ne devait pas
les perdre toutes: il pourrait se dfendre si la chance tournait d'abord
contre lui, et  un moment quelconque attraper la srie sur laquelle il
comptait.

En prenant ses cartes Sixte eut la satisfaction de constater que ses
mains ne tremblaient pas et de se sentir matre de son coeur comme de
son esprit: il voyait, il savait, il jugeait ce qu'il faisait.

D'Arjuzanx, au contraire, paraissait mu, et, en le regardant, on voyait
clairement qu'il n'tait plus le mme homme; sa nonchalance, son
indiffrence, avaient disparu et dans ses yeux noirs brillait une flamme
qui leur donnait une expression de duret que Sixte n'avait jamais
remarque.

Mais ce n'tait pas le moment de se livrer  des observations de ce
genre; c'tait  son jeu comme  celui de son adversaire qu'il devait
donner toute son attention.

La chance, au lieu de tourner contre lui, continua  lui tre fidle.

--Nous doublons, n'est-ce pas? demanda d'Arjuzanx.

--N'est-ce pas entendu?

--Alors cela est dit une fois pour toutes.

--Sans doute; au moins jusqu' ce que nous soyons d'accord pour changer
cette convention.

--Nous serons d'accord.

Lentement ils avaient relev leurs cartes.

--J'en demande? dit d'Arjuzanx.

--J'en refuse.

D'Arjuzanx avait un jeu dtestable, Sixte le roi et la voie assure.

--Tu ne vas pas tre long  regagner tes quarante mille francs, dit
d'Arjuzanx.

--Je n'en serais pas fch.

--Tu vois donc que j'ai bien fait de te garder  dner.

Quelques-uns des convives, en les voyant s'asseoir  la table d'cart,
avaient quitt le baccara qui ne se tranait que misrablement, et les
entouraient, attentifs, silencieux.

A son tour d'Arjuzanx fit trois points:

--Je commence  me dfendre, dit-il.

Cependant il perdit; mais la partie suivante fut pour lui, et ils
recommencrent avec un enjeu de cent louis qu'il gagna de nouveau.

--Faisons-nous quitte ou double? dit-il.

Sixte eut un clair d'hsitation pendant lequel il se demanda si sa
veine n'tait pas puise; mais, comme il avait eu quatre points contre
cinq, il crut que la fortune tait hsitante et qu'il pouvait la
retenir.

--Oui, dit-il.

Il eut encore quatre points contre cinq, et cette fois il n'hsita pas;
il tait  dcouvert, il devait au moins s'acquitter; puisque d'Arjuzanx
consentait  faire quitte ou double, il n'y avait qu' continuer jusqu'
ce qu'il gagnt, alors il s'arrterait et ne toucherait plus aux cartes;
il tait draisonnable, impossible, contraire  toutes les rgles
d'admettre que ce coup ne lui viendrait pas aux mains; le jeu n'est-il
pas une bascule rgle par des lois immuables?

--Toujours, dit-il.

Maintenant tout le monde se pressait autour d'eux, mais personne ne
parlait, ne les interrogeait directement, et c'tait par des regards
muets qu'on se communiquait ses impressions.

Sixte fut surpris de sentir des gouttes de sueur lui couler dans le cou
et il s'en inquita; videmment il n'tait plus matre de ses nerfs,
cependant il n'eut pas la force de mettre cette observation  profit;
certainement l'motion ne lui enlverait pas son coup d'oeil.

Au moins lui enleva-t-elle la dcision: par prudence, par excs de
conscience, il demanda des cartes, et il en donna, quand il aurait d en
refuser, et jouer hardiment.

Trois parties successives, perdues avec ce systme, l'en firent changer:
ce n'tait pas la chance qui le battait, mais sa propre maladresse, et
aussi le calme de d'Arjuzanx, attentif  se dfendre et  profiter de
fautes de son adversaire, sans que la grandeur de l'enjeu part exercer
sur lui la moindre influence. Ne pourrait-il donc pas retrouver lui-mme
ce calme pour quelques minutes, quelques secondes peut-tre?

Mais le changement de mthode ne changea pas la veine, au contraire; les
fautes qu'il avait commises par trop de timidit, il les commit
maintenant par trop d'audace.

Et chaque fois qu'il perdait, il rptait son mot:

--Toujours.

Ceux qui taient attentifs aux nuances pouvaient saisir dans sa
prononciation une diffrence qui en disait long sur son tat; en mme
temps son visage et ses mains s'taient dcolors.

A mesure que l'enjeu grossissait, l'attitude de la galerie se modifiait:
on avait commenc par regarder ce duel avec une curiosit recueillie;
mais maintenant, s'chappaient de sourdes exclamations ou des gestes,
qui taient un relvement et une excitation pour Sixte: puisque tout le
monde tait stupfi de sa dveine, cette unanimit prouvait qu'elle ne
pouvait pas durer: un coup heureux, et il s'acquittait.

Deux se suivirent malheureux encore, et comme Sixte rptait:

--Toujours.

Pour la premire fois, d'Arjuzanx ne rpondit pas:

--Parfaitement.

Il posa ses deux bras sur la table, et regardant Sixte en face:

--Comment toujours? dit-il d'une voix nette et dure.

--N'est-il pas entendu, rpondit Sixte, que, nous doublons toujours?

--Entendu jusqu' ce que nous changions cette convention...

Il y eut un moment de silence saisissant.

... Et j'estime, continua d'Arjuzanx, de la mme voix nettement
articule, que le moment est venu de la changer. O en sommes-nous?

Il compta les jetons rangs devant lui.

--Voil sept parties que je gagne. Est-ce exact?

--Oui, dit Sixte la gorge trangle.

--Nous avons commenc  cent louis, qui doubls font quatre mille
francs, puis huit mille, puis seize mille, puis trente-deux mille; puis
soixante-quatre mille, puis cent trente-huit mille, et enfin deux cent
soixante-seize mille o nous sommes.

Il s'arrta et, du regard, parut prendre ses invits  tmoins de la
justesse de son compte, qu'il avait fait sans aucune hsitation; mais
personne ne pensa  faire un signe affirmatif, chacun tant tout entier
au drame qui se droulait, et qu'on sentait terrible, sans comprendre
comment il s'tait engag et o il allait.

--Jouons-nous comme des enfants ou comme des hommes? continua
d'Arjuzanx.

Sixte ne rpondit pas, il voyait maintenant combien tait faux son
sentiment sur les intentions de d'Arjuzanx qui, au lieu de chercher 
lui faire regagner ses quarante mille francs, n'avait eu d'autre but, au
contraire, que de l'entraner  perdre une somme beaucoup plus
considrable; en mme temps il tait frapp d'un fait, en apparence
insignifiant et cependant dcisif:--le soin que d'Arjuzanx mettait  ne
pas s'adresser  lui directement, et surtout  ne pas employer le
tutoiement.

Le baron reprit:

--Si notre argent n'est pas sur cette table, notre parole y est; je peux
jouer cent mille francs, et mme deux cent soixante-seize mille sur
parole, non cinq cent cinquante mille qui excderaient peut-tre
l'engagement qu'on pourrait tenir.

Il se tut, et chacun vita de se regarder pour ne pas livrer ses
impressions; quelques convives prudents s'loignrent mme de la table,
mais sans sortir du salon; de la Vigne ne fut pas de ces derniers: une
place tant libre auprs de son camarade, il s'avana pour la prendre.

Mais rien n'indiquait que Sixte dt se laisser entraner  un clat; son
attitude tait plutt celle d'un homme qui vient de recevoir un coup
sous lequel il est tomb assomm.

Cependant, aprs quelques secondes, il se leva.

--Il est vident, dit-il, que je n'ai pas ces deux cent soixante-seize
mille francs sur moi.

--N'est-il pas admis par les honntes gens qu'on a vingt-quatre heures
pour dgager sa parole?

[Illustration: anie-15-2]


IX


Comme Sixte mettait le pied sur le trottoir dans la rue, il sentit qu'on
lui prenait le bras; il se retourna: c'tait de la Vigne.

--Comment t'es-tu laiss entraner? demanda celui-ci.

--Ah! comment...

--Tu n'as pas vu que c'tait un coup mont?

--Trop tard.

--Nous rentrons?

Sixte ne rpondit pas.

--Nous prenons une voiture?

--Non; J'ai besoin d'tre seul, de marcher.

--Tu descendras en arrivant  Bayonne.

--Ne me laisseras-tu pas tranquille?

--Ah!

Sixte, malgr son dsarroi, eut conscience de ses paroles:

--Sois assur que j'ai t sensible au mouvement qui t'a fait prendre
place auprs de moi pendant que le baron parlait!

--C'tait naturel.

--Tu as cru  une altercation; elle tait impossible puisqu'il tait
dans son droit, et que j'tais moi, dans mon tort. Merci.

Et Sixte lui tendit la main.

Cependant de la Vigne ne bougeait pas.

--Adieu, dit Sixte en s'loignant.

Mais il n'avait pas fait trois pas qu'il s'arrta.

--De la Vigne!

Il revint vers son camarade.

--Tiens, dit-il en lui tendant des liasses de billets de banque.

--Qu'est-ce que c'est que a?

--Quarante mille francs que je te prie de me garder; comme tu montes en
voiture ils sont mieux dans tes poches que dans les miennes; tu me les
donneras demain.

Cette fois il quitta son camarade au milieu de la rue, et de la Vigne
fut abasourdi de voir qu'au lieu de se diriger vers Bayonne il prenait
une direction prcisment oppose, comme s'il voulait gagner la cte des
Basques.

C'est qu'en effet telle tait l'intention de Sixte; son parti tait
pris: se jeter  la mer du haut de la falaise noire et ruisselante qui,
 pic, s'lve au-dessus de la grve.

Et, par les rues dsertes de la ville, il descendit vers le Port-Vieux,
courant plutt que marchant, le visage fouett par le vent froid qui
soufflait du large avec un bruit sinistre que dominait le mugissement
rauque de la mare montante dj haute.

C'tait quand d'Arjuzanx avait dit: Si notre argent n'est pas sur cette
table, notre parole y est, que sa rsolution s'tait forme dans son
esprit: son honneur engag, il n'avait que sa vie  donner pour payer sa
dette, il la donnait.

Il avait dpass les bains de Port-Vieux et constat que l'heure de la
pleine mer ne devait pas tre loigne; quand il se laisserait tomber de
la falaise, la vague le recevrait et l'emporterait.

C'tait sans aucune faiblesse qu'il envisageait sa mort; ce serait fini,
fini pour lui, fini pour les siens qu'il n'entranerait pas dans le
dsastre.

Mais cette pense des siens, celle de sa femme l'amollit; ce n'tait pas
seulement sa vie qu'il sacrifiait, c'tait aussi le bonheur de celle
qu'il aimait. Quel dsespoir, quel croulement, quel vide pour elle! ils
n'taient maris que depuis deux mois; elle tait si heureuse du
prsent; elle faisait de si beaux projets! Elle ne l'aurait mme pas
revu. Il ne l'aurait pas embrasse une dernire fois d'un baiser qu'elle
retrouverait.

Il s'arrta, et aprs un moment d'hsitation revint sur ses pas pour
prendre la route de Bayonne: il avait vingt-quatre heures devant lui, ou
tout au moins il avait jusqu'au matin avant qu'on apprit ce qui s'tait
pass.

Que de fois il l'avait parcourue  cheval avec sa femme, cette route
qu'il suivait maintenant  pied, seul, dans la nuit! cette vocation eut
cela de bon qu'elle l'arracha aux angoisses de l'heure prsente et du
lendemain, pour le maintenir dans ce pass si plein de souvenirs qui
s'enchanaient, doux ou passionns, tendres ou joyeux.

Comme il approchait de Bayonne, il entendit dans le silence deux heures
sonner au clocher de la cathdrale; au lieu d'entrer en ville, il longea
le rempart et descendit aux alles Marines.

Cette fois sa maison tait sombre: Anie ne l'avait pas attendu. Il
ouvrit les portes sans faire de bruit, et alluma une bougie, qui tait
prpare,  la veilleuse de l'escalier.

Arriv  la porte de leur chambre, il couta et n'entendit rien:
assurment Anie s'tait endormie. Alors, au lieu d'entrer dans la
chambre, il tourna avec prcaution le bouton de la porte de son cabinet
de travail, qu'il referma sans bruit.

Une glace sans tain s'ouvrait au-dessus de la chemine dans le mur qui
sparait la chambre du cabinet, masque par un store  l'italienne  ce
moment  demi baiss; dans la chambre deux lampes et une statuette
garnissaient la tablette de cette chemine; dans le cabinet c'tait un
vase avec une fougre et deux flambeaux.

D'une main cartant les frondes de la fougre, et de l'autre approchant
son bougeoir de la glace, Sixte regarda dans la chambre. Tout d'abord
ses yeux se portrent dans l'obscurit. Mais, s'tant fait un abat-jour
avec sa main de faon  projeter la lumire en avant, il aperut dans le
lit lui faisant face la tte de sa femme se dtachant sur la blancheur
du linge.

Puisqu'elle ne bougeait pas, puisqu'elle ne l'appelait pas, c'est
qu'elle dormait: cela lui fut un soulagement; il avait du temps devant
lui.

Dans ses deux heures de chemin, il n'avait pas uniquement pens  Anie,
il avait encore arrt son plan, dont ce sommeil facilitait l'excution:
ce n'tait pas seulement l'embrasser, qu'il voulait, c'tait aussi
qu'elle et sa dernire pense: il s'assit  son bureau plac devant la
chemine et se mit  crire:

Tes pressentiments ne te trompaient pas: devenu notre ennemi
implacable, le tien, le mien, il a voulu se venger de toi, de moi;
aveugl, entran, j'ai jou et j'ai perdu deux cent soixante-seize
mille francs, en plus de ce que j'avais dj perdu. En revenant, j'ai
rflchi; j'ai vu la situation comme on voit dans la solitude et dans la
nuit, d'une manire lucide, sans mensonge; et de cette froide vision est
rsulte la dcision qui fait l'objet de cette lettre--un adieu. Un
adieu, ma belle et chre Anie. Oh! si chre, si aime! plus que dans le
bonheur encore, et que je vais quitter pour mourir. Mais ce n'est pas
mourir qui m'effraie; c'est briser notre vie amoureuse; c'est ne plus
voir Anie; c'est aussi lui laisser le doute d'avoir t aime comme elle
le pensait. Comprendra-t-elle que je veux disparatre, parce que je
l'aime plus que moi-mme, et que je prfre--cherchant le meilleur pour
elle--la savoir veuve, tragique, plutt que femme amoindrie par un mari
coupable?

Je ne puis pas payer ma dette, et je ne veux plus rien demander  ton
pre que je ruinerais. Il n'y a donc qu' m'arracher de toi, avec la
pense que je laisse presque intacte une fortune doublement tienne, qui
te gardera indpendante et fire.

Comprends-tu que mon amour est tel que tu pouvais le dsirer et que je
ne t'abandonne pas?

Dis-toi, au contraire, que c'est serr contre toi, mon me mle  la
tienne, que je me suis arrt  la rsolution de ne plus te voir, et de
te laisser dans ta fleur de jeunesse et de beaut vivre sans moi.

[Illustration: anie-15-3]

Je n'ai song qu' ton repos, et j'ai d oublier combien ont t courtes
nos heures d'amour. J'ai d oublier aussi qu'une femme adore m'chappe
dans la premire motion de notre existence fondue, et qu'ivre de toi,
je me dtourne de toi, vibrant, soud de coeur et de chair, rvant
l'ternit de mon amour alors qu'il n'a plus de lendemain.


[Illustration: anie-16-1]

X


Il avait crit rapidement, sans hsiter; sa lettre acheve il la relut,
et alors il eut une minute d'anantissement: comme il l'aimait! et
cependant, par sa faute, stupidement, follement, il la jetait dans le
dsespoir quand il n'avait qu' laisser aller leur vie pour la rendre
heureuse. Le misrable, l'insens qu'il avait t!

L'indignation le tira de sa faiblesse; abaissant ses deux mains dans
lesquelles il avait enfonc sa tte, il reprit sa lettre, la mit dans
une enveloppe sur laquelle il crivit le nom d'Anie, et la plaa sous la
premire feuille de son buvard.

Il n'avait pas encore fini: doucement, avec mille prcautions il ouvrit
un tiroir de son bureau ferm  clef, et, fouillant dedans sans froisser
les papiers qui s'y trouvaient, il en tira le testament de Gaston de
Saint-Christeau; puis l'allumant  la bougie il le dposa dans la
chemine o il brla avec une grande flamme qui claira tout son
cabinet, du plancher au plafond.

Cette fois tout ce qu'il avait combin tait accompli; maintenant il
pouvait rejoindre sa femme quatre heures allaient sonner, il lui restait
trois heures  vivre pour elle.

Quand il entra dans la chambre, elle leva la tte.

--Te voil? dit-elle.

Il vint au lit, et, se penchant sur elle, il l'embrassa longuement.

--Il ne faut pas m'en vouloir, j'ai t retenu, je t'expliquerai.

--Mais je ne t'en veux pas.

Moins troubl il et remarqu que, pour une femme qui s'veille, la voix
d'Anie tait trangement tremblante; mais, tout  son motion, il ne fit
pas cette observation.

C'est qu'en ralit, Anie, qui n'avait pas dormi depuis qu'elle s'tait
mise au lit  son heure habituelle, ne venait pas de s'veiller.

En recevant la dpche de son mari, alors qu'elle l'attendait pour
dner, elle avait prouv une commotion violente, hors de toute
proportion, semblait-il, avec un fait si simple.

Pourquoi restait-il chez le baron? Comment oubliait-il la promesse qu'il
lui avait faite de revenir immdiatement? Et, ce qui tait plus grave,
comment ne pensait-il pas qu'aprs les craintes qu'elle lui avait
montres, cette dpche allait la jeter dans l'inquitude et dans
l'angoisse?

C'tait la premire fois qu'il lui manquait de parole, la seconde fois
qu'il la laissait dner seule; et toujours pour le baron. Que lui
mnageait donc cette liaison qui l'pouvantait?

Elle ne put pas dner, et de bonne heure elle monta  sa chambre,
s'imaginant qu'elle serait l moins mal que partout ailleurs pour
attendre. Alors elle calcula le moment o il pouvait rentrer; et, ses
comptes faits, elle trouva que ce serait sans doute entre dix et onze
heures.

Pour user le temps, elle prit un livre, mais les lignes dansaient devant
ses yeux et elle ne comprenait rien  ce qu'elle lisait. Si elle
continuait ainsi, les minutes seraient ternelles. S'enveloppant d'un
chle, elle sortit sur la vrandah pour suivre le mouvement de la
rivire. C'tait la basse mer et il ne se passait rien sur la rivire
qui coulait clapoteuse entre ses rives confuses; la nuit tait sombre;
rien sur les eaux, rien sur la terre, rien au ciel qui pt occuper son
esprit et l'emporter au pays de la rverie o le temps se dvore sans
qu'on sache comment.

Aprs un certain temps elle revint  son livre, le changea, pour un
nouveau qui peut-tre serait plus attachant, l'abandonna bientt comme
elle avait fait du premier, retourna sur la vrandah, tcha de deviner
ce qu'elle ne voyait pas, rentra dans sa chambre, descendit au
rez-de-chausse pousseter une vitrine qui tout  coup se trouva avoir
besoin d'tre nettoye, cassa deux bibelots, se fcha contre sa
maladresse, et remonta dans sa chambre pour se jeter dans un fauteuil o
elle resta jusqu' dix heures.

Alors elle se dshabilla lentement et fit une coquette toilette de nuit:
puisqu'il avait paru surpris, presque fch la premire fois qu'elle
l'avait attendu, elle ne voulait pas qu'il en ft ainsi ce soir-l: la
trouvant endormie, il verrait tout de suite qu'elle ne pensait pas  lui
adresser le plus lger reproche.

Mais elle ne s'endormit pas, et si le temps lui avait dur alors qu'elle
pouvait aller et venir, il fut mortel dans l'immobilit et l'obscurit
du lit; l'horloge du vestibule sonnait l'heure et la demie, mais
l'intervalle qui s'coulait entre l'une et l'autre tait si long qu'elle
s'imaginait toujours que le mcanisme s'tait arrt.

Onze heures, onze heures et demie, minuit, minuit et demi, une heure;
tait-ce possible? Pourquoi ne rentrait-il point? Que lui tait-il
arriv? Au milieu de la nuit, ne pouvait-on pas tre arrt, assassin,
sur la route dserte? Elle voyait les passages dangereux, ceux du crime.

Elle se releva pour lire sa dpche qu'elle savait par coeur: A ce
soir; ce n'tait pas: Je rentrerai tard qu'il avait dit. A ce soir!
c'tait srement avant minuit. Et il tait une heure et demie; deux
heures, deux heures et demie.

La fivre la dvorait; il y avait des moments o elle coutait les
bruits du dehors avec une anxit si intense, que son coeur s'arrtait
et restait sans battre.

Enfin, un peu aprs que la demie de deux heures et sonn, elle reconnut
sur le gravier du jardin le pas qui tait si familier  ses oreilles,
et, instantanment, une fracheur pntrante succda  la flamme qui la
dvorait: lui! maintenant qu'importait ce qui avait pu le retenir,
puisqu'il arrivait! est-ce que mille raisons qui se prsentaient  son
esprit, alors que quelques minutes auparavant elle n'en trouvait pas une
seule, n'avaient pas pu le retarder?

Cependant elle fut surprise des prcautions qu'il prit dans l'escalier,
et aussi qu'il passt par son cabinet au lieu d'entrer tout de suite
dans leur chambre; il ne sentait donc pas l'impatience, pousse jusqu'au
paroxysme, avec laquelle elle l'attendait?

N'y tenant plus, elle pensa se jeter  bas de son lit pour courir  lui
et l'embrasser, mais n'y aurait-il pas l comme un tendre reproche qui
pourrait le peiner? alors elle crut que le mieux tait de ne pas bouger
et de paratre dormir.

C'est pourquoi, lorsqu'il carta le store et projeta sur elle la lumire
de sa bougie, il la trouva plonge dans un sommeil si parfait, que
quelqu'un qui n'eut pas t boulevers comme lui se serait  coup sr
demand s'il tait naturel.

A travers ses paupires mi-closes, Anie avait vu le visage convuls que
la bougie clairait, et cette remarque, s'ajoutant  toutes ces
prcautions pour ne pas la rveiller, l'avait rejete dans l'inquitude.

Que se passait-il donc? Ou plutt que s'tait-il pass?

La porte qui faisait communiquer sa chambre avec le cabinet tant
ferme, elle n'entendait rien, et n'osant pas se soulever sur son lit,
de faon  ce que son regard passt par-dessus la tablette de la
chemine, elle ne voyait rien non plus, ce qui semblait indiquer que son
mari avait d s'asseoir  son bureau, plac devant la chemine.

Heureusement les dispositions des deux pices et de leur ameublement
pouvaient lui venir en aide: le lit, la glace sans tain, ainsi que le
bureau de Sixte, taient placs sur une mme ligne, et en face, au mur
oppos dans le cabinet, en ligne aussi, un vieux miroir, avec fronton et
bordure dcors d'estampage, tait accroch, inclin de telle sorte
qu'il rfltait le bureau et la chemine. Qu'elle trouvt sur son
oreiller une position d'o son regard, en passant  travers la glace
sans tain, irait jusqu' ce miroir, et elle verrait ce que faisait son
mari.

Sans mouvements brusques qu'elle n'osait se permettre, cela lui fut
assez facile, et alors elle l'aperut crivant.

Comme son visage tait sombre, comme sa main paraissait agite! De temps
en temps, il s'arrtait un court instant, pour reprendre aussitt avec
une dcision et un emportement qui disaient la nettet de sa pense,
autant que la violence de son motion. Quand elle le vit, sa lettre
acheve, enfoncer sa tte entre ses mains, tout en lui trahissait une
telle douleur, un anantissement si dsespr, qu'elle ne respirait
plus.

A qui crivait-il? Qu'crivait-il? Cette lettre tait donc bien
terrible, qu'elle le bouleversait  ce point!

Elle le vit aussi crire l'adresse sur l'enveloppe, et  sa brivet il
lui sembla que c'tait un simple nom, court comme le sien, form
seulement de quatre ou cinq lettres. Mais pourquoi lui crivait-il,
quand il n'avait que la porte  ouvrir pour tre prs d'elle?

Il y avait l une question qu'elle se sentait trop affole pour
rsoudre, ou mme pour examiner.

D'ailleurs elle le suivait, et ne pouvait s'arrter pour rflchir, ni
pour revenir en arrire.

Quand il avait pris dans le tiroir du bureau une feuille de papier, sur
laquelle elle voyait un timbre, il lui avait sembl que c'tait le
testament de son oncle Gaston; mais le mouvement par lequel il l'alluma
 la bougie et la dposa dans la chemine fut si rapide, qu'elle ne put
pas tre certaine qu'elle ne se trompait pas; une flamme claire reflte
par le miroir vint jusque dans sa chambre, dont elle pera l'obscurit
pour deux ou trois secondes, et ce fut tout.

Presque aussitt il entrait et venait  elle: ce fut miracle qu'elle ne
se trahit pas quand il l'embrassa, et qu'elle ne se jett pas perdue
dans ses bras quand il prit place prs d'elle.




XI


Dj les bruits de la ville et du port commenaient confus dans le
lointain, quand, bris et ananti par les motions, il s'tait endormi
sur l'paule d'Anie.

Pendant plus d'une heure, elle tait reste immobile, pour ne pas
troubler ce lourd sommeil, si poignante que ft son angoisse de savoir
ce qu'tait le papier plac dans le buvard,  propos duquel son
imagination affole envisageait les choses les plus terribles, n'osant
pas s'arrter  celle-ci plutt qu' celle-l, mais n'osant pas
davantage en rejeter aucune. Qu'elle pt se lever avant lui, elle
verrait ce papier. Qu'au contraire il se levt le premier, elle
resterait en proie  son anxit.

Cependant les vitres des fentres blanchissaient du ct de l'est, le
ciel se rayait de bandes claires qui annonaient l'approche du jour:
encore quelques instants, et l'habitude allait le tirer de son sommeil 
l'heure ordinaire.

Il fit un mouvement; elle crut qu'il s'veillait, mais il abandonna
seulement son paule, et alors, avec prcaution, elle put se laisser
glisser  bas du lit.

A pas touffs, elle se dirigea vers le cabinet, dont la porte n'avait
pas t referme, et elle put la gagner sans qu'il bouget. Vivement
elle alla au bureau et prit la lettre dans le buvard. Mais le jour
n'tant pas assez avanc pour qu'elle en pt lire la suscription, elle
courut  la fentre, dont elle carta le rideau.

Anie.

Elle ne s'tait pas trompe: frmissant de la tte aux pieds sous la
main froide du malheur qui venait de la saisir, elle coupa l'enveloppe
avec une pingle qu'elle tira de ses cheveux.

Elle poussa un cri, et, traversant en courant le cabinet ainsi que la
chambre, elle vint au lit o elle s'abattit sur son mari qu'elle
enveloppa de ses deux bras:

--Mourir!

Il la regarda hbt, puis, voyant la lettre qu'elle tenait dans sa
main:

--Tu as lu?

--Est-ce que je dormais?

--Puisque tu as lu, je n'ai rien  ajouter.

--Tu es fou.

--Hlas!

--Mais cette fortune, tout ce que nous possdons, c'est  toi.

--J'ai brl le testament.

--Que ce soit toi, que ce soit nous, qu'importe qui paye ta dette!

--Ton pre ne doit rien.

--Tu ne le connais pas; mon pre paiera comme tu paierais toi-mme: ta
mort n'acquitterait rien; et, quand mme elle te librerait, crois-tu
que nous voudrions de la fortune  ce prix?

--Je ne veux pas ruiner ton pre, te ruiner toi-mme.

--Mais comprends donc que nous paierons: tu dois, nous devons; cette
fortune est la tienne, non la ntre; et ft-elle  nous qu'il en serait
exactement de mme. Tu dis que tu as rflchi! Mais non, tu n'as pas
rflchi; sous un coup de dsespoir tu as perdu la tte. Est-ce que nous
pouvons avoir rien de plus prcieux que ta vie? Imagines-tu donc que si
tu mourais je ne mourrais pas avec toi,  mon bien-aim!

Tout en parlant avec une vhmence dsordonne, elle le pressait dans
ses bras, ne s'interrompant que pour l'embrasser passionnment.

--Tu dis que tu m'aimes, reprit-elle; mais est-ce m'aimer que vouloir
m'abandonner? Est-ce que tout n'est pas prfrable  la sparation, la
ruine, la misre! Qu'importe la misre! Est-ce que je ne la connais pas?
Que serait ce repos dont tu parles? Tu ne veux pas que je sois amoindrie
par la faute de mon mari coupable? En quoi serai-je amoindrie quand nous
aurons pay ce que tu as perdu?

Cet lan le bouleversait, l'branlait.

--Je ne peux rien demander  ton pre, dit-il.

--Toi non, mais moi. Je pars pour Ourteau. Dans cinq heures je suis de
retour avec mon pre. Ce soir tu paies.

--O veux-tu que ton pre trouve cette somme?

--Je n'en sais rien, il la trouvera; il empruntera; il vendra.

--Sa terre qu'il aime tant!

--Sa terre n'a jamais t  lui; elle est  toi.

--Votre gnrosit, votre sacrifice, ne feraient-ils pas de moi le plus
misrable des hommes? Quel personnage serais-je dans le monde?

A ce mot, elle reprit courage et respira: puisqu'il envisageait
l'avenir, c'est qu'il tait touch.

--Personne a-t-il t jamais dshonor pour une dette de jeu qu'on paie?
Si ton honneur est sauf, qu'importe le reste! Pourvu que nous soyons
ensemble, tous les pays nous seront bons.

Le temps pressait; il fallait hter les dcisions: ce qui n'tait
possible avec une conscience chancelante et dvoye que si elle prenait
la direction de leur vie.

--Je pars pour Ourteau, dit-elle, toi tu vas aller  ton bureau comme 
l'ordinaire et en arrivant tu confesseras la vrit au gnral: dans une
heure elle sera connue de toute la ville, mieux vaut encore qu'il
apprenne la vrit de ta bouche, si fcheux que puisse tre pour toi cet
aveu. Mais, avant que je parte, tu vas me jurer, tes lvres sur les
miennes, que je puis avoir confiance en toi.

Rassure par ce serment, autant que par l'treinte toute pleine de
reconnaissance, de promesse, et de remords avec laquelle il avait
rpondu  son adieu, elle partit pour Ourteau, en mme temps qu'il se
rendait  son bureau.

A peine arriv, son gnral le fit appeler; il avait pass une mauvaise
nuit et, pour s'en soulager, il prouvait le besoin d'avoir quelqu'un 
secouer.

--Avez-vous t vous promener ce matin, vous? dit-il.

--Non, mon gnral.

--Effectivement vous ne sentez pas le salin.

--J'ai pourtant pass une partie de la nuit dehors, dit Sixte saisissant
cette occasion.

--Avec madame Sixte? Drle d'ide!

--Non, mon gnral, tout seul; et une nuit terrible pour moi.

--Ah! bah!

Immdiatement Sixte raconta ce qui s'tait pass, sans rien attnuer.

--Deux cent soixante-seize mille francs! s'cria le gnral. tes-vous
fou?

--Je l'ai t.

--Et aprs? Payez-vous ou ne payez-vous pas?

--Ma femme, qui vient de partir pour Ourteau, affirme que son pre
paiera.

Le gnral s'tait lev et, dans un accs de colre, il arpentait son
cabinet en tranant la jambe.

--Un officier attach  ma personne! grognait-il.

Il s'arrta devant Sixte:

--Et maintenant, dit-il, que comptez-vous faire?

--Disparatre, mon gnral, si vous voulez me rendre ma libert.

--Votre libert! Je vous la fouts. On n'a jamais vu a. Deux cent
soixante-seize mille francs et soixante-cinq mille en plus! Mais c'est
idiot!

Puis, sentant la colre le gagner alors que la colre lui tait
dfendue, il renvoya Sixte:

--Allez faire votre besogne, monsieur.

Mais, au bout d'un quart d'heure, il l'appela de nouveau: il paraissait
calm.

--tes-vous en tat d'couter un bon conseil? dit-il. Partez pour le
Tonkin. Mon frre est dsign pour un commandement l-bas; s'il n'a
personne, il voudra peut-tre bien vous emmener. Dans deux ans, quand
vous reviendrez, tout sera fini. Envoyez-lui une dpche dans ce sens.

--Cette dernire preuve d'intrt que vous me donnez me touche au coeur.

--C'est gal; je ne comprendrai jamais que, quand tant de pauvres
diables s'exterminent  faire leur vie, il y ait des gens heureux qui
prennent plaisir  dfaire la leur.

Pendant ce temps, Anie courait sur la route d'Ourteau, pressant son
cocher; quand elle arriva, son pre et sa mre virent  sa physionomie
crispe qu'ils devaient se prparer  un coup cruel.

Tout de suite, elle expliqua ce qui l'amenait, son pre coutant
accabl, sa mre l'interrompant par des exclamations indignes.

--Est-ce que ton mari s'imagine, s'cria madame Barincq, que nous allons
encore payer cette somme et nous rduire  la misre pour lui?

Alors elle raconta l'histoire du testament de Gaston: comment Sixte
l'avait trouv; pourquoi il n'avait pas voulu le produire; comment il
l'avait brl.

--C'est donc son argent qu'il a perdu, dit-elle en s'adressant  sa
mre.

Mais celle-ci ne se rendit pas:

--Qui prouve que ce testament tait bon? dit-elle.

Sur cette rplique, son mari intervint:

--Il est vident, dit-il, que le testament est celui que Gaston avait
dpos entre les mains de Rbnacq, et qu'il tait parfaitement valable.

--Valable ou non, il n'existe plus.

--Pour les autres sans doute, mais pas pour nous.

--Tu paieras!

--Quel moyen de faire autrement?

--Ruine une fois encore! Que ne suis-je morte avant!

Ce n'tait pas tout de vouloir payer, il fallait savoir o et comment
trouver l'argent ncessaire. Le pre et la fille s'en allrent chez
Rbnacq; mais, quand le notaire eut entendu le rcit d'Anie, il leva au
ciel des bras dsesprs.

--Je ne vois pas, dit-il, qui consentirait  prter deux cent
soixante-seize mille francs sur la terre d'Ourteau, dj hypothque
pour cent dix mille.

--Mais elle vaut plus d'un million, dit Anie.

--a dpend pour qui, et a dpend aussi du moment. Considrez d'autre
part que la proprit est en transformation; que les travaux entrepris
sont  leur dbut, qu'ils ne donneront leurs rsultats que dans
plusieurs annes; et que, pour bien des gens, ils ont enlev au moins la
moiti de sa valeur  la terre. Ce langage que je vous tiens, c'est
celui des prteurs. Sans doute nous aurons des objections  leur
opposer; mais comment seront-elles accueillies? En tout cas, je n'ai pas
prteur pour pareille somme, et dans ces conditions.

--Ne pouvez-vous pas trouver ce prteur chez un autre notaire? demanda
Anie.

--Nous rencontrerons partout les objections que je viens de vous
prsenter; mais enfin, nous pouvons voir  Bayonne.

--Je vous emmne avec mon pre.

Rbnacq hsita, puis il finit par se rendre.

Il tait une heure de l'aprs-midi quand ils arrivrent  Bayonne, et
quatre heures quand Barincq eut vu avec Rbnacq les sept notaires de la
ville: quatre refusaient nettement l'affaire, trois demandaient du
temps; il convenait de prendre des renseignements, de se livrer  des
estimations.

--Je n'avais pas grand espoir, dit Barincq, mais c'tait un devoir de
tenter l'exprience. Maintenant il ne nous reste plus qu'une dmarche,
et il faut la faire, si douloureuse qu'elle soit pour moi: voir M.
d'Arjuzanx, qui certainement doit tre chez lui, puisqu'il attend Sixte;
allons  Biarritz.

En effet, le baron tait chez lui, et tout de suite il reut Barincq et
Rbnacq.

--Ce n'est pas au nom de mon gendre que je me prsente, dit Barincq,
c'est en mon nom personnel, mais en me substituant  lui.

Le baron resta impassible, dans l'attitude froide et hautaine qu'il
avait prise.

--C'est donc comme votre dbiteur de la somme totale de trois cent
quarante-un mille francs que je viens vous demander quels arrangements
il vous convient de prendre pour le paiement de cette somme.

--Des arrangements!

--Toutes les garanties vous seront offertes, dit Rbnacq, voulant venir
en aide  son vieux camarade, dont l'motion faisait piti.

--Et j'ajoute, continua Barincq, que les dlais que vous fixerez seront
accepts d'avance,  la condition qu'ils seront raisonnablement
chelonns.

--Vous tes homme d'affaires, monsieur, dit d'Arjuzanx avec hauteur.

--Je l'ai t.

--Et c'est une affaire que vous me proposez, une bonne affaire, puisque
vous, riche propritaire, vous vous substituez  votre gendre qui n'a
rien, et faites vtre sa dette.

Il y eut une pause qui obligea Barincq  rpondre:

--Parfaitement, je la fais mienne et m'en reconnais seul dbiteur.

D'Arjuzanx, qui s'tait assis, se leva.

--Eh bien, monsieur, je ne fais pas d'affaires; il s'agit d'une dette de
jeu, qui se paye dans les vingt-quatre heures, non d'une dette ordinaire
pour laquelle on peut conclure des arrangements devant notaires. Je ne
vous accepte donc pas comme dbiteur; je garde celui que j'ai.

--Vous venez de reconnatre qu'il est sans fortune.

--Justement, et c'est pour cela que je tiens  lui, ce qui vous prouvera
que je ne suis pas l'homme d'argent que vous pouvez croire. Votre gendre
a trahi ma confiance, notre camaraderie, notre amiti. Il m'a pris la
femme que j'aimais. Je lui prends son honneur. Et nous ne sommes pas
quittes.

Quand Barincq et Rbnacq furent descendus dans la rue, ils marchrent
longtemps cte  cte sans changer un seul mot.

--Quel homme! dit tout  coup le notaire.

--Et il aurait pu tre le mari de ma fille! Si coupable que soit le
malheureux Sixte, au moins a-t-il du coeur.

Ils arrivaient au chemin de fer.

--C'est gal, dit Barincq, pour un homme qui toute sa vie n'a pens
qu'au bonheur des siens, j'ai bien mal fait leurs affaires et les
miennes.

--Et maintenant?

--Maintenant, il ne nous reste qu' vendre Ourteau.

--Mais  cette saison, dans ces conditions, ce sera un dsastre.

--Eh bien, ce sera un dsastre.

--Mon pauvre ami!

--Oui, le sacrifice sera dur; j'aimais cette terre d'un amour de
vieillard, j'avais mis sur elle mes derniers espoirs; mais je dois me
dire qu'en ralit je n'en ai jamais t propritaire, et que, si le
testament avait t produit en temps, tout cela ne serait pas arriv: je
ne me serais pas install  Ourteau, je n'aurais pas entrepris ces
travaux; M. d'Arjuzanx n'aurait pas pens  me demander Anie; Sixte ne
l'aurait pas pouse, et, aujourd'hui, je ne tomberais pas lourdement
d'une position fortune dans la misre.


[Illustration: anie-16-2]

XII


La demie aprs six heures allait sonner au cartel des bureaux de
l'_Office cosmopolitain_, et Barnab, dans l'embrasure d'une fentre,
guettait au loin sur le boulevard l'arrive de l'omnibus du chemin de
fer de Vincennes.

A ce moment le directeur, M. Chaberton, sortit de son cabinet,
accompagn d'un client, et dans leurs cages, derrire leurs grillages,
tous les employs se plongrent instantanment dans le travail.

--Barnab, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.

--On ne le voit pas encore.

--Puisque nous avons quelques minutes, dit le client suppliant,
laissez-moi vous expliquer...

Mais M. Chaberton, sans couter, alla  l'un des grillages:

--Monsieur Spring, que vos patentes anglaises pour l'affaire Roux soient
prtes demain matin, dit-il.

--Elles le seront, monsieur.

Il s'adressa  un autre guichet:

--Monsieur Morisset, vous prparerez demain, en arrivant, un tat des
frais Ardant.

--Oui, monsieur.

--Un point trs important  noter, continuait le client...

Mais M. Chaberton, qui n'avait pas d'oreilles pour ces recommandations
de la dernire heure, continuait sa tourne devant les cages de ses
employs.

--Monsieur Barincq, dit-il, votre bois est-il termin?

--Il le sera dans une demi-heure.

--Pas trop de scheresse, je vous prie, du chic, soyons dans le
mouvement.

Barnab fit un pas en avant:

--L'omnibus, dit-il.

M. Chaberton jeta son pardessus sur son paule, fit passer sa canne de
dessous son bras dans sa main, et se dirigea vers la sortie, suivi du
client dcid  ne pas le lcher.

Une fois qu'il eut tir la porte, un brouhaha s'leva dans les bureaux,
et, immdiatement, Spring sortit d'un tiroir une lampe  alcool qu'il
alluma.

--On voit que c'est aujourd'hui mardi, dit Belmanires, voil les
salets anglaises qui commencent.

--On voit que c'est aujourd'hui comme tous les jours, rpondit Spring,
les grossirets de M. Belmanires continuent.

Contrairement  la coutume, Belmanires ne se fcha pas.

--Cela prouve, dit-il d'un air bonhomme, que les habitudes ne sont pas
comme la vie; la vie est varie, les habitudes sont monotones. Je suis
grossier aujourd'hui comme hier, comme il y a six mois, et M. Barincq,
au lieu de jouer au gentilhomme campagnard comme il y a six mois,
dessine des bois pour l'_Office cosmopolitain_, o il a t bien heureux
de retrouver sa place.

--Ne mlez donc pas M. Barincq  vos sornettes, rpliqua le caissier
avec autorit.

--Ce que je dis l n'a rien de dsagrable pour M. Barincq, continua
Belmanires sortant de sa cage, au contraire. Et je proclame tout haut
qu'un homme de soixante ans qui se trouve tout  coup ruin, et qui a
l'nergie de se remettre au travail, sans se plaindre, a mon estime. Si
j'ai blagu autrefois M. Barincq, je n'en ai aucune envie aujourd'hui,
et, puisque l'occasion se prsente de lui dire ce que je pense, je le
dis. Voil comme je suis, moi; je dis ce que je pense, tout ce que je
pense franchement, et je me fiche de ceux qui ne sont pas contents. Vous
entendez, monsieur Morisette, je m'en fiche, je m'en contrefiche.

Il criait cela devant la cage du caissier d'un air provocateur; la porte
d'entre en s'ouvrant le fit taire.

--Mister Barincq? dit une voix  l'accent tranger.

--Il est ici, rpondit Barnab en amenant celui qui venait d'entrer
devant le grillage de Barincq.

--Do you speak english?

--Monsieur Spring! appela Barincq.

A regret M. Spring souffla sa lampe et s'approcha; alors un dialogue en
anglais s'engagea entre lui et l'tranger.

--Ce gentleman, traduisit Spring, dit qu'il a vu au Salon deux tableaux
signs Anie qui lui ont plu et qu'il est dispos  les acheter; ayant
trouv votre adresse au _Cosmopolitain_ dans le livret, il dsire savoir
le prix de ces tableaux.

--Mille francs, dit Barincq.

--Ce gentleman dit, continua Spring, qu'il les prend tous les deux pour
quinze cents francs si vous voulez; et que si madame Anie a d'autres
tableaux du mme genre, c'est--dire reprsentant des paysages du mme
pays, dans la mme coloration claire, il les achtera peut-tre; il
demande  les voir.

--Expliquez  ce gentleman, rpondit Barincq, qu'il peut venir demain et
aprs-demain  Montmartre, rue de l'Abreuvoir, et donnez-lui
l'itinraire  suivre pour arriver rue de l'Abreuvoir.

Sans en demander davantage l'amateur tendit sa carte  Spring et s'en
alla:

CHARLES HALIFAX

75, Trimountain Str. Boston.

Barincq n'eut pas le temps de recevoir les flicitations de ses
collgues, press qu'il tait d'achever son bois pour porter cette bonne
nouvelle rue de l'Abreuvoir.

Lorsqu'il entra dans l'atelier o sa femme et sa fille taient runies,
Anie vit tout de suite  sa physionomie qu'il tait arriv quelque chose
d'heureux.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle.

Il raconta la visite de l'Amricain.

--H! h! dit Anie.

--H! h! rpondit Barincq comme un cho.

--Quinze cents francs!

Et, se regardant, ils se mirent  rire l'un et l'autre.

--H! h!

--H! h!

Madame Barincq n'avait pas pris part  cette scne d'allgresse.

--Je vous admire de pouvoir rire, dit-elle.

--Il me semble qu'il y a de quoi, dit Barincq.

--Est-ce que tu n'es pas heureuse de ce succs pour Ourteau? dit Anie.

--Qu'on ne me parle jamais d'Ourteau, s'cria madame Barincq.

--Sois donc plus juste, maman. C'est  Ourteau que je dois un mari que
j'aime. C'est Ourteau qui m'a appris  voir. Sans Ourteau, je me
fabriquerais de jolies robes en papier pour pcher un mari que je ne
trouverais pas. Et sans Ourteau je continuerais  peindre des tableaux
d'aprs la mthode de l'atelier... que les Amricains n'achteraient
pas. Si je suis heureuse, si j'ai aux mains un outil qui nous fera tous
vivre, en attendant que Sixte revienne glorieux, cela ne vaut-il pas la
fortune?

FIN

[Illustration: anie-16-3]








End of the Project Gutenberg EBook of Anie, by Hector Malot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANIE ***

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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     Chief Executive and Director
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