The Project Gutenberg EBook of Les belles-de-nuit, Tome V, by Paul Fval

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Title: Les belles-de-nuit, Tome V
       ou les anges de la famille

Author: Paul Fval

Release Date: May 11, 2014 [EBook #45633]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT, TOME V ***




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    Au lecteur:

    L'orthographe d'origine a t conserve, mais quelques erreurs
    typographiques videntes ont t corriges. La liste de ces
    corrections se trouve  la fin du texte.

    Une table des matires a t ajoute.




                                  LES
                            BELLES-DE-NUIT.




                      IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.




                                  LES

                             BELLES-DE-NUIT

                                   OU

                        LES ANGES DE LA FAMILLE


                                  PAR

                              Paul Fval.


                                 TOME V


                               BRUXELLES.

                       MELINE, CANS ET COMPAGNIE.

                      LIVOURNE.          LEIPZIG.
                     MME MAISON.      J. P. MELINE.

                                  1850




QUATRIME PARTIE.

PARIS.

(SUITE.)




XVII


Robert, Bibandier, Blaise et Lola taient runis dans cette salle de
l'htel des _Quatre Parties du Monde_, o nous avons vu l'ancien uhlan
prendre, avec l'honnte Graff, des leons de patois germanique.

Blaise et Bibandier se tenaient cte  cte,  l'un des coins de la
chemine; ils avaient l'air fort abattu. Le noble baron ne songeait
gure, ce matin,  faire friser sa belle chevelure, et M. le comte de
Mantera laissait de ct ses cartes biseautes.

A l'autre extrmit du foyer, madame la marquise d'Urgel s'enfonait
dans une bergre et tenait ses yeux clous au plancher. Elle avait  la
main un flacon de sels, dont elle se servait frquemment. Son visage
tait trs-ple; toute sa personne gardait des traces visibles de
l'motion qui avait agit sa nuit.

Robert tait ple aussi, plus ple peut-tre que la marquise, mais il
portait la tte haute et une sombre rsolution tait dans son regard.

Il pouvait tre neuf heures du matin.

Nos quatre compagnons venaient d'avoir un entretien o les reproches
amers et les chagrines rcriminations s'taient croiss en tous sens.

Le plus maltrait avait t le pauvre Bibandier, qui ne savait comment
excuser sa faiblesse.

Sans lui les deux filles de l'oncle Jean ne seraient jamais revenues
inquiter l'association!

Il avait essay d'abord de protester de son innocence; il avait affirm
sous serment que, la nuit de la Saint-Louis, Diane et Cyprienne taient
descendues toutes deux au fond de l'eau avec une pierre au cou.

Mais l'vidence le terrassait.

Diane et Cyprienne vivaient.

--coutez!... dit-il enfin avec l'motion du coupable qui avoue son
crime, j'avais bu tant de cidre ce soir-l!... et puis je sentais bien
que mes misres taient finies; car, en me mettant de moiti
dans un pareil coup, vous me donniez tout bonnement la clef de votre
caisse... Et je vous croyais si riches!

On a le coeur tendre quand on est heureux... Je ne veux pas excuser
la chose, mais je l'explique... En entrant dans le bateau, je ne sais
pas si j'avais dj des ides, mais la perche me trembla dans la main.

Elles taient l, couches, toutes deux, si ples et si jolies!

Elles me regardaient avec leurs grands yeux doux et tristes.

Le bateau glissait le long du courant, et j'entendais le bourdonnement
de la Femme-Blanche, qui semblait appeler sa proie. Sait-on ce qui
traverse l'esprit d'un homme dans ce diable de pays?... Je suis un peu
pote, moi!... et j'ai peur des revenants...

Vous avez beau hausser les paules... Quand j'tais fossoyeur du bourg
de Glnac, j'ai vu plus d'une fois, par la fentre de ma loge, les
Belles-de-Nuit passer sous les grands ifs du cimetire...

Cette nuit,  travers le sourd fracas de la Femme-Blanche, je jurerais
que j'entendis les Belles-de-Nuit chanter...

Elles appelaient leurs soeurs.

Moi, je faisais des signes de croix comme un sot et je marmottais des
patentres...

Ah! ah! j'aurais voulu vous y voir...

Si bien qu'en arrivant au tournant, le coeur me manqua... Je dliai
les petites, qui se sauvrent  la nage ou autrement, je n'en sais
rien...

Le bon Bibandier se tut, omettant  dessein les cinquante pices de six
livres offertes et acceptes.

Au moment o nous introduisons le lecteur  l'htel des _Quatre Parties
du Monde_, toutes ces explications taient changes. Robert avait
avou sans beaucoup de restrictions ce qui s'tait pass entre lui et
le nabab.

Pour se disculper, il prtendait bien que Berry Montalt avait introduit
quelque drogue enivrante dans son breuvage, mais cela ne faisait rien 
l'affaire.

La chose certaine, c'est qu'il avait racont au nabab les vnements
de Penhol, et que le voile transparent dont il avait envelopp son
histoire pouvait bien tre dchir par les deux filles de l'oncle Jean,
qu'un hasard diabolique mettait sous la main du nabab.

Par quelle succession de circonstances ce bizarre rapprochement
avait-il eu lieu, c'est ce que personne ne savait dire encore.

Et peu importait, en dfinitive.

On savait enfin, pour comble de malheur, que Blanche avait chapp  la
garde de Lola.

Les deux dmons de Penhol, comme on les appelait autrefois, Cyprienne
et Diane signalaient dj leur prsence!

Il n'tait pas difficile de deviner qu'elles auraient mis Blanche sous
la protection du nabab.

Et maintenant, que faire? La partie semblait tellement compromise que
l'ide de fuir tait venue  tout le monde.

Il n'tait pas encore trop tard. A supposer mme que Berry Montalt prt
en main les intrts de Penhol, il n'avait pas eu le temps de donner
l'veil  la police. Les portes taient ouvertes, et une bonne chaise
de poste, bien attele, pouvait trancher d'un seul coup la difficult.

Mais Robert de Blois tait une trange nature de coquin; il ne
connaissait la faiblesse qu'aux heures de prosprit. Quand les cartes
se brouillaient, quand les difficults naissaient et grandissaient
 l'improviste pour lui barrer la route, il s'veillait en quelque
sorte, ce n'tait plus le mme homme. Le courage lui venait et l'escroc
vulgaire se haussait  la taille des plus vaillants hros de cours
d'assises.

Il ne voulait pas fuir, lui; il prtendait voir clair  travers tous
ces dangers qui obscurcissaient l'horizon; il se sentait de
l'argent en poche, et se faisait fort de ramener la partie.

En somme qu'y avait-il? La probabilit d'un adversaire de plus. Qui
pouvait dire si cet adversaire ne deviendrait pas un alli  l'occasion?

Fallait-il renoncer  cet espoir? La lutte restait possible, et
l'ennemi qu'on ne pouvait se concilier, il fallait le perdre.

Au premier abord, cette ligue des Penhol avec le nabab semblait,  la
vrit, formidable; mais cette ligue tait-elle bien relle?

Que de femmes s'taient gares dans ce voluptueux boudoir, o Blaise
et Bibandier avaient aperu les filles de l'oncle Jean!

A cette heure, les filles de l'oncle Jean taient dj, peut-tre, hors
de l'htel Montalt.

Ce cas probable une fois admis, les deux jeunes filles perdaient les
trois quarts de leur force. Ce n'taient plus que deux pauvres enfants,
isoles dans Paris, et plus faciles  perdre ici qu'au fond de la
Bretagne mme!

Il y avait bien longtemps que, grce  madame la marquise d'Urgel,
Robert connaissait la demeure des autres membres de la famille de
Penhol.

Lola, comme nous l'avons dit, demeurait  quelques pas de la pauvre
maison o Ren, Madame et l'oncle Jean se mouraient dans la
dtresse. Robert connaissait parfaitement leur tat, et cela lui
fournissait un argument premptoire.

Il tait manifeste en effet qu' tout le moins cette partie de la
famille chappait  l'action du nabab. Penhol, sa femme et le vieil
oncle taient perdus dans ce trou.

Lola et Robert ignoraient que Diane et Cyprienne avaient habit
justement la mme maison que les anciens matres de Penhol. Depuis
leur arrive  Paris, les deux jeunes filles sortaient ds le matin et
ne rentraient que le soir; elles n'taient nullement connues dans le
quartier.

Blaise et Bibandier avaient dans les talents de Robert une grande
confiance, que sa maladresse de la veille ne suffisait point  entamer;
quant  Lola, elle appartenait  Robert, qui l'avait faite et dresse.

Malgr les rcriminations et les reproches, l'Amricain restait le chef
de la bande, et l'on attendait sa parole pour savoir au juste ce qu'il
fallait esprer ou craindre.

Il ne s'tait point expliqu encore, et continuait silencieusement sa
promenade.

Quand il s'arrta enfin devant le foyer, tout le monde devint attentif.

--Nous tions des fous!... dit-il  voix basse et comme en se parlant
d'abord  lui-mme; nous voulions faire de la diplomatie, lorsque le
bon sens aurait d nous apprendre qu'il fallait y aller franchement et
tout d'un coup... Ces moyens adroits russissent parfois, mais il faut
le temps... Et nous avons  peine six jours devant nous, sur lesquels
il faut prendre trois jours pour le voyage!

--Tu penses donc encore  Penhol?... demanda Blaise.

--Comment diable!... s'cria Robert, si j'y pense!... Mais c'est l
que nous avons enfoui toutes nos belles annes!... C'est le domaine
acquis par notre travail... On nous a dpouills, vols, trahis, et tu
demandes si je songe  ravoir notre hritage!

--C'est que, murmura Blaise, depuis hier, notre position...

--Notre position?... elle est plus belle!... nous allions manquer le
coche  force de prcautions... Le hasard, ou mon imprudence si vous
voulez, a prcipit les choses et nous force  jouer le tout pour le
tout... C'est comme cela que j'aime  voir les parties s'engager!

Il se planta contre la chemine, le dos au feu et les mains croises
sur les basques de son habit. Sa tte ple se redressait; il y avait
du feu dans son regard; nous eussions reconnu le hardi coquin,
partant un beau soir de l'auberge de Redon et marchant  la conqute
d'une fortune, sans autres armes que son audace.

Blaise et Bibandier se sentaient reprendre courage.

--Hier, poursuivit l'Amricain, vous vous moquiez de mes calculs
algbriques, et vous aviez raison, mes fils... Ma martingale a fait
fiasco!... le nabab est plus fort que je ne pensais... Tant pis pour
lui!... Au lieu de lui piper quelques centaines de mille francs, nous
prendrons son magot tout entier... c'est plus logique et plus franc.

Bibandier secoua la tte.

--Quand il s'agit de parler..., commena-t-il.

--Tais-toi, interrompit l'Amricain; on te pardonne l'affaire des
petites... mais c'est  condition que tu garderas dsormais le respect
convenable envers ceux qui valent mieux que toi... Voyons, mes fils!...
avons-nous fait notre devoir hier?... L'Endormeur connat-il un peu les
tres de l'htel?

--Couci... couci!... rpliqua Blaise. On rencontrait  chaque porte ces
grands diables de cipayes...

--Et toi, baron, as-tu la piste des millions?

Bibandier rpondit, en retrouvant un peu de sa bonne fatuit de la
veille:

--Il y avait cette grande belle femme qui se collait  mon bras, et qui
ne m'aurait pas quitt d'une semelle pour un coup de canon!...

--Est-ce de la bote aux diamants que vous parlez? demanda Lola.

Tout le monde se tourna vers elle, et chacun l'interrogea du regard.

--Vous sauriez...? commena vivement Robert.

--Je sais, rpliqua la marquise, qu'il la porte sur lui d'ordinaire;
quand il ne la porte pas sur lui, la bote reste sous clef, dans un
petit meuble en palissandre, plac au pied de son lit.

--Et comment arrive-t-on dans sa chambre  coucher?

Lola prit une feuille de papier blanc et un crayon. En cinq ou six
traits elle traa une sorte de plan grossier, figurant le premier tage
de l'htel Montalt.

Nos trois gentilshommes s'taient levs, et l'entouraient, suivant son
travail d'un regard avide.

Comme elle achevait, un domestique entr'ouvrit la porte du salon.

--Une lettre presse pour M. le chevalier de las Matas..., dit-il.

L'Amricain regarda la suscription; il ne connaissait point l'criture
et se hta de rompre le cachet.

Aux premires lignes parcourues, il eut un sourire, puis sa figure
exprima tout  coup l'incertitude et l'hsitation.

Le billet tait ainsi conu:

    Berry Montalt, esq., prsente ses compliments  M. le chevalier
    de las Matas, et le prie de vouloir bien lui fixer un rendez-vous
    dans la matine.

tait-ce un pige?

Robert renvoya le domestique d'un geste, et passa la lettre  Blaise.

--Que vas-tu faire?... demanda celui-ci.

--Moi, dit Bibandier, je n'irais pas.

L'Amricain garda le silence.

Il s'accouda contre la tablette de la chemine et mit sa tte entre ses
mains.

Au bout de quelques minutes, il releva les yeux sur Lola, qui avait
repris son apparence d'indiffrente froideur.

--Cette chambre est-elle bien garde?... demanda-t-il en suivant de
l'oeil les lignes du plan bauch.

--L'htel est plein de domestiques, rpondit Lola, et les deux
ngres sont vigilants comme des chiens d'attache.

--Quand le nabab sort, dit encore l'Amricain, les ngres le suivent?

--Toujours.

Robert se gratta le front comme un homme qui rflchit profondment.

--a peut se faire..., murmura-t-il; j'ai vu le temps o l'Endormeur
tait un gaillard dtermin.

--Il faudrait au moins savoir..., interrompit celui-ci.

--Nous en causerons, mon bon homme... et il y aura de l'ouvrage pour
tout le monde... mme pour notre Lola qui, j'en suis bien sr, garde
une dent  MM. douard et Lon de Saint-Remy...

La marquise, dont les joues s'taient peu  peu ranimes, redevint ple
 entendre prononcer ces deux noms.

Elle retroussa les manchettes de dentelle qui couvraient ses belles
mains, et montra deux traces bleutres entourant la naissance de ses
bras.

Les liens l'avaient cruellement blesse, et son orgueil de femme tait
bless plus cruellement encore.

Ses yeux brillrent d'un clat farouche, et sa bouche muette sourit
amrement.

--Voil une petite main, dit Robert, qui vaut mieux dsormais que la
grosse patte de Bibandier!... Si, une fois, notre Lola tenait en
son pouvoir Diane et Cyprienne de Penhol...

--Je crois que je les tuerais!... interrompit la marquise d'une voix
sourde.

Robert se frotta les mains.

--Le fait est qu'elles vous ont indignement traite..., reprit-il; mais
patience!... nous vous les livrerons pieds et poings lis... Ah! elles
s'attaquent  nous de nouveau!... Pour en finir avec certains embarras,
on est encore mieux  Paris qu'en Bretagne.

Il alla prendre sur le divan son chapeau qu'il lissa du revers de sa
manche.

--Je ne sais, poursuivit-il d'un ton de gaiet force ou vritable,
mais je crois que j'ai l une ide qui va brusquer le dnoment de la
comdie... Il est maintenant dix heures, et le Cercle des trangers
n'ouvre qu' onze; nous avons le temps.

Il tendit la main  Lola.

--Ma fille, continua-t-il, vous allez monter en voiture et vous rendre
chez le petit Pontals... Il faut qu'il soit au Cercle  onze heures...
Il trouvera l le nabab... Il le provoquera en duel...

--Mais..., dit Lola.

--Pontals vous aime comme un fou... et vous arrangerez la chose...
Est-ce convenu?

--C'est convenu..., rpliqua la marquise.

--Nous avons, d'un autre ct, poursuivit Robert, ces deux
tourneaux d'tienne et de Roger.

--Pour ceux-l, s'cria Blaise, aprs ce que je leur ai fait voir hier,
je rponds d'eux!

--Tu es un bon garon... et tu as fait l un coup de matre!... Moi,
je vais lui dterrer un adversaire auquel personne n'aurait song,
j'en suis sr, et qui tire l'pe comme feu Saint-George... Aprs a,
je m'occuperai de notre ami Penhol, que je me charge de rendre doux
comme un agneau... Peut-tre irai-je  l'htel Montalt... Que je m'y
rende ou non, bon courage, mes enfants, la partie n'est pas perdue!...
D'ici  demain, nous avons le temps de travailler... et je vous promets
qu'aprs-demain,  l'heure o nous sommes, nous roulerons en bonne
chaise de poste sur la route de Bretagne!

Il franchit la porte et disparut.

Lola sortit  son tour pour excuter sa promesse.

Sa tche n'tait pas fort malaise. Le jeune Pontals se laissait
dominer par elle compltement et l'aimait en esclave. Depuis qu'il
avait quitt la Bretagne pour la suivre, sa passion avait grandi, et
bien qu'il connt le pass de Lola mieux que personne, il s'aveuglait 
plaisir, et n'tait point loign de croire sincrement qu'il possdait
les bonnes grces d'une grande dame.

L'Endormeur et Bibandier, rests seuls, sonnrent le djeuner. Ils
se sentaient tout ragaillardis, et sans savoir encore quel tait le
plan de Robert, ils avaient confiance.

Cette confiance, ils l'auraient perdue peut-tre s'ils avaient pu voir,
en ce moment, la mine soucieuse de leur compagnon.

Robert, qui avait cess de se contraindre, aussitt sorti de leur
prsence, allait, en effet, maintenant, le long de la rue Saint-Honor,
la tte basse et l'air dcourag.

Il avait fait comme ces gnraux intrpides, qui raniment  tout hasard
la vaillance de leurs soldats pour une dernire bataille, mais qui
n'esprent point la victoire.

Ce n'est pas qu'il crt tre sans ressource; seulement sa partie, qui
semblait sre la veille, s'tait gte en une nuit. Au lieu de jouer
un jeu tranquille et sr, il fallait recourir aux moyens violents
et chanceux; il fallait, en un mot, payer de sa personne, et Robert
n'aimait point le danger.

Il avait fait semblant, devant ses acolytes, d'avoir un plan tout
prt et une ligne de conduite trace. Maintenant qu'il n'avait plus 
rpondre qu'aux interrogations de sa propre conscience, il s'avouait
son embarras et sa faiblesse.

Des ides vagues se croisaient dans le cerveau de Robert; il
entrevoyait bien le moyen d'engager la lutte, mais il y avait dsormais
tant de chances contre lui!

Et la dfaite, ici, devait tre la ruine de tous ses espoirs.

Aprs des annes de travail et de peines, le hasard le ramenait en
quilibre au bord d'un prcipice. Nul moyen de reculer. Au del de
l'abme, il y avait la fortune.

Mais il fallait franchir l'abme.

Et si le pied manquait, on roulait tout au fond, o menaait la cour
d'assises...

Sans le savoir peut-tre, l'Amricain se dirigeait vers l'htel du
nabab. Tout en marchant, il travaillait  coordonner ses ides et 
voir clair parmi les difficults de sa situation.

Une fois ou deux, il se demanda si le plus sage ne serait pas de
faire ses malles et de quitter la France. Mais depuis des annes il
poursuivait un dessein devenu cher; il regardait les biens de Penhol
comme tant son domaine. Selon lui, Pontals l'en avait injustement
dpouill. C'tait une nature obstine en ses projets. La pense de
rompre une trame presque entirement tisse et de commencer une tche
nouvelle le navrait. Il tenait  son oeuvre plus que nous ne saurions
dire, et puisait un courage inbranlable au fond de ses regrets.

Penhol, le patrimoine conquis, la douce et tranquille aisance, gagne
par tant de soins et par tant de combats!

Il n'avait point chang, depuis sa premire arrive en Bretagne. Son
rve tait toujours la vie paisible du propritaire, les honneurs
politiques et la gloire de clocher.

C'est une chose bizarre, certainement, mais une chose avre. Les neuf
diximes des voleurs de tous grades sont sduits par la pense de cette
transformation. Ils sourient  l'ide de se retirer des affaires, ni
plus ni moins que les avous ou les marchands de gilets de flanelle.

Aprs le travail, honnte ou non, le repos. Il y a bien des manires de
se faire un sort, comme on dit, et chacun caresse l'ide de prendre sa
retraite.

Une fois riche, on devient honnte homme; on couronne sa vie de rapines
par toutes sortes d'actions mritantes. Ne sait-on pas que le monde,
toujours complice, prodigue  ces diables, qui se sont faits ermites
sur leurs vieux jours, son estime banale et ses respects de hasard?

Penhol! Penhol! le bon pays! les champs fertiles, parmi les vastes
landes! le joli manoir, les eaux poissonneuses et les forts peuples
de gibier!...

Et encore la vengeance si douce! Quelle joie de prendre sa revanche sur
le vieux Pontals!

Il y avait dans tout ceci, peut-tre, un ct puril; mais c'tait une
passion relle, et la passion, pour ne se point pouvoir discuter, en
est-elle moins irrsistible?

Aussi, entre les dboires rcemment prouvs, celui qui frappait Robert
 l'endroit le plus sensible tait l'enlvement de Blanche. Blanche
tait pour lui une lgitimation de son droit  l'hritage de Penhol.
Le caractre faible de la jeune fille lui tait assez connu pour
qu'il n'et point fait entrer dans ses calculs la possibilit d'une
rsistance efficace.

Maintenant qu'il l'avait perdue, il ne se souvenait point que ce
projet d'alliance tait subordonn aux chances du retour de l'oncle
d'Amrique. Il regrettait Blanche, en supposant mme qu'elle ft reste
pauvre, parce que Blanche, pauvre ou non, entr'ouvrait toujours pour
lui la porte du manoir.

Et, dans le travail mental qu'il faisait en ce moment, c'tait Blanche
surtout qu'il cherchait  remplacer.

Pour cela, il n'y avait que Ren de Penhol lui-mme.

Mais, pour se servir de Ren d'une manire utile, la premire
chose tait de possder la somme qui devait racheter le manoir, ou du
moins une grande partie de cette somme.

Et Robert s'ingniait. Puis, tout  coup, la pense du danger prsent
se jetait  la traverse de ses combinaisons d'avenir.

Le nabab tait l, devant lui, fort et arm de ses millions.

tait-il possible de le ramener? ou fallait-il dsormais le combattre
comme un irrconciliable adversaire?

L tait la plus grande perplexit de Robert. Tantt il avait envie de
se rendre  l'invitation de Berry Montalt, et de recommencer avec lui
une lutte d'adresse; tantt il reculait, vaincu d'avance, parce qu'il
voyait, entre le nabab et lui, les sourires ennemis et moqueurs des
deux filles de l'oncle Jean.

Sa face ple se rougissait alors de colre, et ses doigts se crispaient
convulsivement, tandis qu'une pense de sang traversait son esprit.

C'taient elles, les deux filles dtestes, qui avaient suscit tous
les obstacles de sa route! La haine qu'il leur portait n'tait plus
cette aversion de comdie qu'il gardait au vieux Penhol; c'tait la
haine tragique,  laquelle il faut la mort.

Il avait peur d'elles, et cette crainte prenait dans son esprit,
sceptique pourtant, un caractre presque superstitieux.

Le rsultat de ces rflexions fut qu'il y avait danger  remettre les
pieds chez le nabab, dont l'invitation cachait peut-tre une embche.

Une fois cette donne admise, il fallait se tourner d'un autre ct.
Robert entra chez un crivain public et demanda ce qu'il faut pour
crire.

Il rflchit durant quelques secondes, puis sa plume courut sur le
papier. La lettre tait pour le vieux Jean de Penhol.

Robert connaissait parfaitement le bon oncle en sabots; il savait
comment le prendre. Son billet, trac en deux minutes, tait un petit
chef-d'oeuvre de concision et d'adresse. A la lecture de ces lignes,
le vieux sang de Penhol devait bouillir dans les veines de l'oncle
Jean.

Et le bonhomme tait une rude lame, malgr son air humble et ses
cheveux blancs.

Robert plia sa lettre  la hte et la remit au commissionnaire du coin.

--Vous allez porter cela au n... de la rue Sainte-Marguerite, dit-il;
vous monterez, sans rien demander au concierge, jusqu'au dernier tage
de la maison... En cherchant bien, vous trouverez la porte d'un grenier
o demeure une pauvre famille... L, vous demanderez M. Jean...
S'il n'est pas l, vous garderez la lettre... Si M. Jean est l, il
vous interrogera quand la lettre sera lue... Vous lui rpondrez que ce
billet vous a t remis dans la rue par deux jeunes filles bien jolies,
portant des jupes de laine raye et des petits bonnets ronds.

Le commissionnaire leva son regard sur Robert.

--Tout a fait bien de l'ouvrage!... dit-il.

Robert lui mit une pice de cinq francs dans la main.

--Trouvez de la besogne comme a tous les jours, mon brave,
rpliqua-t-il, et vous pourrez mettre de ct pour vos vieux ans...
Allez vite!... Il s'agit d'une bonne oeuvre, et vous savez que la
charit se cache.

L'Auvergnat n'en demandait pas si long; il empocha la pice et partit
comme un livre.

Robert, au lieu de continuer sa route vers l'htel du nabab, descendit
au hasard une des rues qui conduisent aux Champs-lyses.

Il voulait tablir, en une heure de calme complet, le bilan de sa
situation, et revenir auprs de ses acolytes avec un plan tout trac.

Il faisait froid. A cette heure matinale, les Champs-lyses taient
dserts. L'Amricain ne pouvait choisir un endroit plus propice  ses
mditations.

Aussi, s'en donnait-il  coeur joie, lorsqu'il rencontra, au
milieu d'un massif solitaire, un sujet inattendu de distraction.

C'tait un pauvre diable, revtu du costume des dtenus militaires, qui
dormait couch au pied d'un arbre, ou du moins qui semblait dormir,
la tte penche sur sa poitrine et les mains violettes de froid, dans
l'herbe mouille.

L'Amricain n'avait nulle envie de voir la figure de cet homme, et
pourtant, par un mouvement machinal, il se pencha en passant prs de
lui.

D'un seul coup d'oeil il le reconnut.

--Vincent de Penhol!... murmura-t-il avec tonnement.

Puis un sourire vint errer sur sa lvre.

--C'est le cas ou jamais de renouveler connaissance!... se dit-il en
prenant la main froide du jeune homme.

Au premier attouchement, Vincent s'veilla en sursaut et se releva d'un
bond.

Il y avait bien des nuits que le pauvre garon n'avait ferm l'oeil.
Au point du jour, aprs la course dsespre qu'il avait fournie, il
s'tait tran jusque-l pour viter les regards, et la fatigue l'avait
vaincu.

Son premier mouvement fut de fuir, car il gardait un souvenir vague des
vnements de la nuit, et il pensait qu'on venait l'arrter.

Mais ses jambes taient transies par le froid, et c'est  peine s'il
put reculer de quelques pas en chancelant.

Robert s'avana vers lui en souriant avec bonhomie, et lui tendit la
main.

--Pardieu! M. de Penhol, dit-il, je ne m'attendais gure  cette
rencontre... Mais quel air effarouch vous avez l!... Vous ne me
reconnaissez pas?

--M. de Blois!... balbutia Vincent.

Il ne se htait point d'accepter la main qu'on lui offrait; mais son
regard n'exprimait pas non plus une rpugnance bien dcide.

Vincent ignorait, en effet, la part que cet homme avait prise  la
ruine de Penhol. Un soir, si le lecteur s'en souvient, le fils de
l'oncle Jean avait travers le passage de Port-Corbeau et gagn la loge
de Benot Haligan.

L on lui avait dit:

--Ren de Penhol, et Madame et ton pre ont t chasss du manoir; tes
soeurs sont mortes; Blanche a t enleve.

Et il tait reparti comme un homme frapp de folie.

Depuis lors il n'avait pas entendu prononcer une seule fois le nom de
Penhol.

Il avait rflchi bien souvent, tantt rvoquant en doute les paroles
du vieux Benot, tantt se demandant qui avait consomm la ruine
de Penhol.

La pense de Robert de Blois lui venait alors  l'esprit, car il se
souvenait d'avoir ressenti, ds l'abord, pour cet homme, une rpugnance
instinctive. Mais une autre image se prsentait bien vite  son esprit,
et laissait Robert au second rang.

Le coupable devait tre Pontals, l'ennemi hrditaire, le vieux
spoliateur de sa famille...

Robert devina la pense qui tait dans l'esprit de Vincent.

--Vous refusez de prendre ma main, M. de Penhol?... dit-il en mettant
de ct son sourire. Aprs si longtemps, vous rappelez-vous donc
encore les petites discussions que nous avons pu avoir autrefois en
Bretagne?... J'en serais fch, monsieur, car j'ai gard au fond du
coeur une reconnaissance sincre  votre famille... S'il tait permis
de parler ainsi, je dirais mme que je crois l'avoir prouv jusqu' un
certain point... et en vous trouvant ici, dans une situation que je ne
m'explique pas, j'avais l'espoir que vous me fourniriez l'occasion de
vous rendre un service.

Vincent baissa les yeux et garda le silence.

--M. de Penhol, reprit Robert, je n'ai point de comptes  vous
demander... Vous m'avez vu autrefois dans un cas difficile et
forc d'accepter une hospitalit qui s'est prolonge, j'en suis
sr, trop longtemps  votre gr... Cette hospitalit, je l'ai paye
depuis... et je voudrais vous convaincre que vous avez en moi un ami.

Vincent releva la tte et le regarda en face.

--Je sais une partie de ce qui est arriv, dit-il, et j'ai vu Blanche
de Penhol en compagnie de cette femme que vous aviez amene au manoir
pour usurper la place de Madame...

--Lola?... s'cria Robert en secouant la tte. Puisque vous me
parlez ainsi, M. Vincent, il faut que vous ne sachiez, en effet,
qu'une bien faible partie des tristes vnements qui ont ruin votre
famille!... Lola que j'aimais tant!--car il faut l'avouer  ma honte,
je l'aimais!--Lola s'est tourne contre nous... Elle est devenue la
matresse du fils Pontals...

--Et le fils Pontals n'avait-il pas port ses regards sur ma cousine
Blanche?... demanda Vincent en plissant.

L'Amricain prit un air tonn.

--Ne savez-vous donc pas que c'est lui qui l'a enleve?... murmura-t-il.

--Mais alors..., commena Vincent dont les lvres tremblaient de colre.

--Que sais-je?... interrompit Robert en se rapprochant du jeune homme,
qui ne s'loigna point cette fois; l'affection aveugle le coeur,
vous le savez bien... Tant que j'ai aim cette Lola, je n'ai rien voulu
voir... je n'ai rien vu... Mais, depuis qu'elle nous a trahis tous,
mes yeux se sont ouverts... J'ai mesur avec effroi, M. Vincent, la
perversit de cette femme... Il faut bien le dire: tout en restant la
matresse d'Alain de Pontals, c'est elle qui l'a aid  enlever votre
cousine.

Vincent coutait d'un air sombre, les lvres blmes et les sourcils
froncs.

--Il y a deux mois, maintenant, reprit l'Amricain comme en se laissant
aller  ses souvenirs, que la catastrophe a eu lieu... Pontals nous
chassa tous du manoir, htes et matres... Votre oncle Ren n'avait
plus rien... moi, au contraire, j'ai reu, par la volont de Dieu,
quelques fonds de mon pays, et j'ai t bien heureux de rendre  mon
pauvre ami une partie de ce qu'il avait fait pour moi... Grce  mes
petites ressources, Ren de Penhol, sa noble femme et votre bon pre,
M. Vincent, vitent au moins la misre, en attendant des jours plus
heureux.

L'Amricain pronona ces derniers mots avec un accent d'motion
vritable.

Il passa son bras sous celui de Vincent, qui ne fit point de rsistance.

--Mais vous, reprit-il, parlez-moi de vous, je vous en prie,
mon jeune ami. Pourquoi cet uniforme, qui n'est point celui de la
marine?... Et comment vous trouvez-vous en ce lieu?...

Au moment o Vincent allait rpondre, ses yeux se portrent par hasard
vers la grande avenue de l'toile, o passait une escouade de soldats,
suivis de loin par des sergents de ville.

Il quitta prcipitamment le bras de Robert pour se jeter derrire un
arbre.

L'Amricain eut un beau mouvement. Affectant de se douter, pour la
premire fois, d'un fait que le costume de Vincent lui avait rvl ds
le dbut de l'entrevue, il dboutonna son riche pardessus d'hiver, s'en
dpouilla vivement, et le tendit au jeune homme.

En de semblables instants, on ne fait pas de faons. Notre fugitif
endossa l'ample redingote, sous laquelle se trouva masque sa livre de
prisonnier.

--Un pareil service fait oublier bien des choses... M. de Blois,
dit-il, et je vous remercie de bon coeur.

Ils se serrrent la main avec une effusion mutuelle.

Les soldats passrent auprs d'eux, sans mme les remarquer.

--Il me reste  vous dire, poursuivit Robert, que votre famille et moi
nous avons fait l'impossible pour retrouver votre cousine Blanche.

--Je l'ai retrouve, moi..., interrompit Vincent.

--En vrit! dit joyeusement Robert.

--Pour la reperdre, hlas! M. de Blois!...

Vincent raconta en quelques mots son vasion du matin et le nouvel
enlvement commis sur la personne de Blanche.

Tout en l'coutant, l'Amricain semblait rflchir profondment.

Il jouait au naturel le rle d'un homme qui n'a nulle ide de la chose
qu'on lui raconte.

--Ce ne peut pourtant pas tre Pontals cette fois! murmura-t-il quand
Vincent eut fini. Vous tes bien sr qu'il n'y avait point de femme
dans la voiture?

--Il y avait deux jeunes gens.

--Deux jeunes gens..., rpta l'Amricain; deux jeunes gens!... Et vous
n'avez pas remarqu d'autre indice?

Vincent chercha dans sa mmoire.

--Attendez donc! s'cria-t-il, il y avait sur le sige de devant et sur
celui de derrire deux grands ngres...

--Oh!... fit Robert.

Puis il ajouta en serrant la main du jeune homme:

--Et quelle direction la voiture a-t-elle prise?

--Je l'ai perdue de vue l-bas..., rpliqua Vincent, qui montra du
doigt l'angle de l'avenue Marigny.

--C'est cela!... s'cria Robert.

--Comment!... dit Vincent qui respirait  peine, vous sauriez...?

--Il me semble que vous tiez fort sur l'escrime autrefois, M.
Vincent?... dit Robert au lieu de rpondre.

--Ma captivit, rpliqua le jeune homme, vient de ce que j'ai tu
en duel,  Madre, un des bretteurs les plus redouts de la marine
franaise.

--Tant mieux!... car la justice est lente! et quand il s'agit d'une
jeune fille enleve... Pontals voulait du moins faire d'elle sa femme,
tandis que cet homme...

--coutez! dit Vincent dont le regard brlait et qui parlait bref entre
ses dents serres, si vous me mettez en face de cet homme, je vous
regarderai comme mon meilleur ami.

Robert tira sa montre qui marquait onze heures.

--Venez donc, M. Vincent!... s'cria-t-il, et que Dieu vous aide!




XVIII

RVE DE JEUNESSE.


Il faisait nuit encore quand le nabab s'veilla. L'habitude abrgeait
pour lui les effets de l'opium.

Il avait froid. Il se dressa lentement et jeta autour de lui son
regard, appesanti par un reste de sommeil.

Le boudoir tait dsert.

On et dit que Montalt cherchait  retrouver les illusions d'un rve
enfui.

--Elles taient l..., murmura-t-il; quand j'ai ferm les yeux,
vaincu par l'opium, j'ai senti longtemps leurs mains dans mes mains...
et  travers mes paupires closes, il me semblait encore que je les
voyais sourire...

Il passa le revers de sa main sur son front.

--Sais-je ce que Dieu m'envoie?... reprit-il avec un accent de
tristesse et de doute; depuis hier, les souvenirs se pressent dans
ma mmoire... Le pass prend une forme et surgit devant mes yeux
incrdules... Mon coeur dormait... Va-t-il s'veiller pour de
nouvelles tortures?

Il se leva brusquement. Le froid, gagn durant le sommeil, glissa,
rapide comme un clair, le long de ses veines et le fit frissonner.

--Je ne veux plus souffrir!... dit-il; je ne veux plus croire... Oh! le
hasard aura beau m'apporter l'cho de mes espoirs passs; mon coeur
est mort!...

Il regarda encore tout autour de la chambre, et murmura comme malgr
lui:

--Mais o donc sont-elles? Ce ne peut tre un songe, pourtant!...
J'ai vu leurs longs cheveux sous la toile de leurs petits bonnets de
Bretagne... J'ai entendu leurs voix douces, dont l'accent me faisait
plus jeune de vingt annes... Voici encore la harpe au milieu de la
chambre... O donc sont-elles?

Il se tourna vers la porte ouverte de la pice voisine et appela
doucement:

--Berthe!... Louise!

C'taient les noms que les jeunes filles s'taient donns.

On ne rpondit point.

Le nabab attendit durant un instant; ses yeux, fixs sur la porte de la
chambre aux costumes, o il s'attendait sans doute  voir paratre les
figures souriantes des deux petites chanteuses, avaient une expression
tendre et caressante.

Personne ne parut sur le seuil.

Montalt fit deux ou trois pas de ce ct, comme si une invisible main
le poussait vers les jeunes filles. Puis il s'arrta tout  coup au
milieu du boudoir, et l'expression de sa figure changea.

Un sourire amer vint  sa lvre, tandis que son front se plissait.

--Fou que je suis!... pensa-t-il tout haut; misrable fou! ce sont des
femmes!... N'ai-je pas assez souffert?...

Il se tourna d'un mouvement brusque vers l'autre porte, o les ngres
veillaient d'ordinaire.

--Sid!... appela-t-il.

Point de rponse encore.

Il fit un geste d'impatience et ouvrit la porte. Sa voix rsonna dans
le silence du corridor.

--Sid!... Obbah!...

Rien. C'tait la premire fois que les noirs restaient muets  son
appel.

Mais Berry Montalt tait fait de telle sorte que les circonstances
ordinaires de la vie ne le frappaient point. Au lieu de s'tonner ou
de rechercher la cause de cet abandon inexplicable, il traversa le
corridor et gagna sa chambre  coucher.

Il se jeta tout habill sur son lit, fuyant la fatigue inutile de ses
rflexions, et implorant de nouveau le sommeil.

Le sommeil ne voulait point venir. A de certains moments, il tombait
dans une sorte d'assoupissement fivreux et lourd; mais son agitation,
luttant contre les derniers effets de l'opium, entourait son chevet
de fantmes. Il revoyait des choses et des hommes, absents depuis les
jours de sa jeunesse.

Sa vie avait-elle t le rve, et le rve tait-il la ralit?

Chaque fois qu'il fermait les yeux, les figures amies d'autrefois
accouraient lui sourire. Il revoyait le paysage agreste que son enfance
avait aim. Il s'garait dans des sentiers connus et s'arrtait 
l'ombre du vieil arbre, dont l'corce fidle avait gard un
chiffre, grav par sa propre main.

C'taient les eaux tranquilles d'un grand lac, au milieu duquel
montaient et se balanaient de blanches vapeurs. Les saules pleuraient
au bord de l'eau, qui entranait leurs branches pliantes. Le soleil se
couchait, tout ple, derrire les hautes chtaigneraies.

Et le long de ce sentier ombreux qui descendait la montagne, une jeune
fille s'avanait  pas lents.

Qu'elle tait belle! et que de douce candeur couronnait son visage de
vierge!

Les derniers rayons du jour semblaient se jouer avec amour dans les
ondes molles de ses blonds cheveux.

Elle souriait seule avec elle-mme; sa tte se penchait sur la
marguerite des champs que sa main blanche et fine effeuillait avec
lenteur.

Montalt l'entendait. Elle demandait  la petite fleur, la jeune fille
crdule: M'aime-t-il un peu?... M'aime-t-il beaucoup?...

Et, suivant que la fleur rpondait, le sourire de la jeune fille
rayonnait ou ses beaux yeux se voilaient de larmes...

Montalt se retournait sur sa couche qui le brlait. Un nom venait
mourir  sa lvre...

Puis quelque voix mystrieuse s'levait parmi le silence et modulait
simplement les notes d'un chant rustique, ce doux chant des
_Belles-de-Nuit_ dont les jeunes filles avaient berc nagure son
premier sommeil.

Montalt coutait, malgr lui, cette mlodie o il y avait du bonheur et
des larmes.

Le soleil s'tait cach derrire la chtaigneraie. La nuit tombait
bleue, paisible, toile. La chanson des ptres mourait dans le
lointain. O tait la blonde jeune fille?

Au sommet de la colline, il y avait un grand jardin, le jardin d'un
noble chteau. La nuit tait encore plus noire sous la tonnelle, o le
chvrefeuille et la clmatite mariaient leurs feuillages protecteurs.
C'est  peine si l'on apercevait une forme blanche sur le banc de gazon.

La jeune fille dormait.

Berry Montalt sentait sa respiration s'arrter dans sa gorge, et, le
long de ses tempes ardentes, de grosses gouttes de sueur coulaient de
son front.

La passion le plongea bientt dans un rve d'extase.

Plus il faisait d'efforts pour revenir  la vie relle, et plus de
sduisantes images semblaient enchaner sa volont.

Il se dressa sur son sant, ple, haletant, puis de fatigue.

Le jour entrait dans son alcve  travers les draperies des rideaux.

Il agita une sonnette, place sur sa table de nuit. Les deux noirs
parurent  la fois.

Montalt se mit entre leurs mains, et subit sans mot dire les soins
qu'ils lui donnaient chaque jour.

Il ne leur demanda pas mme compte de leur absence nocturne.

Sa toilette acheve, il les renvoya d'un geste.

On et trouv, sur la belle rgularit de ses traits, la trace de
ses fatigues rcentes, car cette nuit avait t pour lui pleine de
navrantes et terribles secousses; mais,  part la pleur de son front
et la ligne bleutre qui s'largissait au-dessous de sa paupire, son
visage svre et froid ne montrait aucun signe d'motion.

Durant une grande demi-heure, il se promena de long en large dans la
chambre; puis il ouvrit la fentre pour donner  sa poitrine oppresse
et brlante l'air frais des matines d'automne.

La fentre s'ouvrait sur le jardin. Le regard de Montalt tomba sur ce
berceau o, la veille au soir, Robert lui avait racont l'histoire de
cette famille bretonne, ruine et perdue par une lente trahison.

Il se rejeta violemment en arrire et referma d'un geste brusque les
battants de la croise.

Son front s'tait charg d'un nuage plus sombre.

--Si je croyais...? murmura-t-il.

Sa pense ne s'acheva point, mais il joignit les mains et leva les yeux
au ciel.

Il traversa la chambre et alla tomber dans un fauteuil, derrire son
lit,  ct du petit meuble renfermant la bote de sandal au couvercle
de diamants.

Il introduisit la clef dans la serrure, et prit la bote, qu'il tint,
durant plusieurs minutes, dans sa main, comme s'il n'et point os
l'ouvrir.

En ce moment ses traits bouleverss peignaient des motions contraires
et indfinissables.

--Si je croyais?... rpta-t-il en pressant son front  deux mains.

Il se leva et arpenta de nouveau la chambre, mais cette fois  grands
pas et avec une agitation qu'il ne cherchait point  rprimer.

Tout en marchant, il murmurait:

--Il faut que je sache!... Peut-tre ai-je  me repentir?... Si Dieu
tait bon!... et si mon coeur n'tait pas mort.

Il s'lana tout  coup vers son secrtaire et traa sur le papier
quelques lignes rapides.

C'tait une lettre; sur l'enveloppe il crivit:

    _A M. le chevalier de las Matas,
    htel des Quatre Parties du monde._

--Faites porter cette lettre  son adresse, dit-il  Sid accouru au
bruit de la sonnette; qu'on dise  M. le chevalier que je l'attendrai
ici jusqu' onze heures.

Sid sortit. Le nabab resta les deux coudes appuys sur la tablette de
son secrtaire.

--Il me faut cette lettre! murmura-t-il aprs un instant de silence.
Si cet homme a dit vrai, il doit l'avoir conserve pour s'en servir 
l'occasion... Il me la faut!... Duss-je la payer au poids de l'or, je
la veux!

Il regarda la pendule qui marquait dix heures.

Puis il reprit en se renversant sur le dos de son fauteuil:

--Viendra-t-il?... Et cette lettre, d'ailleurs, existe-t-elle?... Tout
cela n'est-il point mensonge?...

Il se tut et demeura les yeux fixs sur la pendule, suivant la marche
lente des aiguilles.

Durant toute cette heure, il ne pronona plus une parole, et son
visage, qui tait redevenu immobile, ne trahissait point ce qui se
passait au dedans de lui-mme.

Pourtant, un monde de penses envahissait son esprit. Le repentir
tait au seuil de sa conscience; mais, d'un autre ct, une raction
lente et forte se faisait en lui contre les motions subies depuis
quelques heures.

Il voulait se persuader qu'il avait honte et piti de lui-mme, et la
servitude o il tenait sa conscience lui venant en aide, il prenait
sincrement piti de sa faiblesse.

Quand l'ide des deux jeunes filles, que le hasard avait jetes sur son
chemin, venait  la traverse de sa mditation, il la repoussait avec
impatience et colre.

Plus d'une fois, il fut sur le point de sonner Sid pour demander de
leurs nouvelles, mais il se retint toujours.

Que lui importaient ces filles? Pourquoi prolonger la folle comdie de
la veille?

Il se parlait ainsi, cherchant des termes de mpris pour caractriser
sa conduite; mais l'impression produite par les deux pauvres Bretonnes
avait t trop vive et trop profonde pour qu'il pt la jeter, 
volont, hors de son coeur.

Il avait beau chercher  se tromper lui-mme: cette impression ne
pouvait tre l'effet du hasard. Elle avait ses racines dans le pass;
elle tait le contre-coup d'un de ces sentiments qui traversent la vie.
Elle tait un remords et un souvenir.

Aussi, Montalt, au milieu du doute renaissant, voyait-il toujours ces
deux visages qui lui souriaient et le rappelaient  la foi.

Tout ce qu'il pouvait faire, c'tait de se roidir, et sa colre s'en
augmentait sourdement.

Onze heures sonnrent  la pendule. Montalt se leva et secoua
brusquement la tte, comme un homme qui veut se dbarrasser, une bonne
fois, du fardeau importun de ses penses.

--Il ne viendra pas!... dit-il, tant mieux!... Je suis las de ces fades
angoisses!... et je leur dis adieu pour toujours... Sid!

Le noir parut.

--Fais atteler, lui dit Montalt.

Sid s'attendait peut-tre  ce qu'on lui dirait du moins un mot de
ces deux jeunes filles  qui, la veille, on accordait une attention
si chre, et que l'on avait mme institues, pour ainsi dire, les
matresses de la maison.

Mais, en dfinitive, le noir tait fait aux caprices inexplicables de
Berry Montalt. D'ailleurs, s'il ne parlait point, il ne pensait gure
et ralisait, dans toute sa perfection, l'idal de l'obissance passive.

Montalt arracha un des plus gros diamants de la bote de sandal et
monta dans sa voiture en disant au cocher:

--Au Cercle!




XIX

LE CALEPIN DE MONTALT.


Le Cercle des trangers tait situ rue Saint-Honor, un peu au del
du Palais-Royal. C'tait une maison de jeu, qui se donnait des airs de
club, et qui empruntait un peu sa physionomie aux _Enfers_ de Londres.

On jouait l des sommes normes,  l'anglaise, avec l'habit noir, la
cravate blanche et l'escarpin.

Montalt y venait d'ordinaire pour tuer les heures de son oisivet
ennuye. Il y avait des jours o le jeu le passionnait, et o il
trouvait encore quelques motions dans les bizarres pripties qui se
succdent autour du tapis vert.

Ce matin, il venait demander aux cartes, non point l'motion, mais
l'oubli et le sommeil du coeur. Il y avait des annes que sa
conscience n'avait parl si haut, et ses souvenirs veills brusquement
l'assigeaient.

Il tait mcontent de lui-mme; il se reprochait amrement ce qu'il
appelait sa faiblesse; il et voulu faire retomber sur quelqu'un sa
sourde colre.

En un mot, il tait dans cet tat o les nerfs rvolts demandent
un choc, et o les mdecins vous ordonneraient volontiers une bonne
querelle comme mesure hyginique.

A ce point de vue, la dtestable humeur du nabab allait tre servie 
souhait, grce aux bons soins de nos trois gentilshommes.

Au moment o son quipage s'arrtait en face du club, une autre voiture
quittait la place et s'loignait au grand trot.

Une tte de femme s'tait penche  la portire et s'tait retire
prcipitamment  la vue de Montalt qui ne l'avait mme pas remarque.

La dame regarda par l'autre portire et fit un signe de la main  un
jeune homme qui se tenait debout sur la porte du Cercle.

Celui-ci salua gracieusement, et l'quipage disparut.

Montalt descendait sur le trottoir. Notre jeune homme,
habill dans le dernier got, et pouvant tre accus mme d'un peu
d'exagration dans son lgance, braquait sans faon sur lui un
magnifique binocle d'or.

Le nabab, qui ne prenait point garde, se mit en devoir d'entrer.

Notre jeune homme lui frappa sur l'paule.

--Un mot, milord!... dit-il.

Le nabab s'arrta.

--C'est bien  lord Berry Montalt que j'ai l'honneur de parler?

--Oui, rpondit le nabab.

--Moi, reprit le jeune homme, je suis le comte Alain de Pontals.

Montalt, qui n'avait pas mme daign lever les yeux sur lui
jusqu'alors, tressaillit lgrement et le regarda.

--Ah!... fit-il; et que me voulez-vous?

--J'aurais une explication  vous demander, milord... Vous connaissez
madame la marquise d'Urgel?

--Je ne sais pas..., rpondit Montalt.

--Comment!... vous ne savez pas?... rpta le jeune Pontals qui leva
la voix.

--Non, monsieur... Est-ce l tout ce que vous aviez  me dire?

Le petit Pontals sortait de l'quipage de Lola. Il avait la tte
frachement monte. La froideur mprisante du nabab lui mit le
rouge au front.

--J'ai  vous dire, milord, reprit-il en donnant  sa voix des
inflexions provoquantes, qu'il est indigne d'un gentleman d'viter 
l'aide d'une prtendue ignorance les suites d'une premire lchet.
Vous avez insult une femme... une femme que j'aime, milord... et que
je me fais gloire d'aimer.

Montalt laissait tomber sur lui son regard froid et fixe: on et dit
qu'il cherchait un souvenir sur les traits du jeune homme.

--Vous ressemblez  votre pre, M. de Pontals..., dit-il enfin. Je ne
sais pas si j'ai insult votre matresse... mais vous me dplaisez,
monsieur!

--Alors nous allons nous entendre.

Montalt ouvrit les revers de sa redingote et prit son portefeuille.

--Nous allons nous entendre, M. de Pontals..., poursuivit-il; car
je ne suis pas de ceux qui choisissent leurs adversaires... et il
m'importe peu, je vous jure, quand mon humeur est de me battre, d'avoir
affaire  un vrai gentilhomme ou  un fils de manant, affubl de la
peau d'un comte!

--Monsieur!... s'cria Pontals qui plit et recula d'un pas.

Le nabab avait ouvert son portefeuille et mouill le bout de son crayon.

--Il fait jour  six heures, dit-il;  six heures moins un quart, je
serai demain au bois de Boulogne, porte d'Orlans... Votre arme?

--L'pe.

Le nabab crivit sur son calepin:

    Six heures moins un quart, M. de Pontals.

Puis il salua de la main et monta l'escalier du Cercle.

Il n'y avait encore que trs-peu d'habitus dans la salle du _trente et
quarante_ o Montalt jouait d'ordinaire.

C'tait l qu'il se rencontrait presque tous les jours avec M. le
chevalier de las Matas et ses deux compagnons.

Son regard fit le tour de la chambre. C'tait le chevalier qu'il
cherchait. Mais il ne le vit point dans les groupes rares qui causaient
avant de s'asseoir  la table de jeu.

Robert n'tait pourtant pas bien loin. Il se cachait derrire la porte
entre-bille d'une salle voisine, et son doigt tendu dsignait
justement le nabab  Vincent de Penhol, qui tait debout auprs de lui.

Vincent fit un geste de surprise.

--Quoi!... murmura-t-il, en tes-vous bien sr?

--Positivement sr, rpliqua Robert.

Vincent courbait la tte et semblait indcis.

Tout  coup il se redressa, et ses yeux brillrent, au grand plaisir de
l'Amricain, qui vit l'affaire faite.

--Oui... oui!... murmura-t-il en se parlant  lui-mme, c'est vrai...
les deux ngres!...

Il se souvenait en ce moment d'avoir vu les deux noirs auprs du nabab,
sur le bateau  vapeur.

--Voulez-vous me prter six louis? dit-il  Robert.

Celui-ci s'empressa de fouiller dans sa poche.

--Ne me nommez pas, surtout!... murmura-t-il tandis que Vincent de
Penhol entrait dans la salle du _trente et quarante_.

Ce dernier franchit  pas lents l'espace qui le sparait du nabab.

La figure de Montalt se drida en l'apercevant.

--Eh! mais... s'cria-t-il, je ne me trompe pas... voici notre jeune
matelot breton.

Il lui tendit la main cordialement.

La main de Vincent de Penhol resta immobile le long de son flanc. Il
avait la tte haute et les yeux baisss.

--Milord, dit-il, j'ai contract deux dettes envers vous... La premire
consiste en de l'argent prt... je l'acquitte... Voici vos six pices
d'or.

Un domestique du Cercle passait, portant sur un plateau des paquets de
cartes neuves.

--Joseph!... dit le nabab.

Le garon s'avana.

Montalt lui mit les six louis dans la main.

--Voici pour boire un verre de vin  ma sant, mon brave..., dit-il.

Puis il ajouta en se tournant vers Vincent:

--Mon cher ami, nous sommes quittes,  ce que je vois.

--Tout  l'heure!... rpliqua Penhol, car je vais vous payer aussi le
second service que vous m'avez rendu.

--Quel service?... demanda le nabab sans affectation aucune.

--Vous m'avez sauv la vie, milord.

--C'est vrai!... dit Montalt, je l'avais oubli...

--Moi, je m'en souviens... et au lieu de vous tuer, comme j'en aurais
le droit, je vous offre une chance de salut.

Montalt regarda le jeune homme avec surprise.

Il n'y avait pas moyen de croire  une plaisanterie, car la
physionomie de Vincent avait cette expression sombre et presque sauvage
que nous lui avons vue au moment du suicide. Sur ses traits, amaigris
par les souffrances, il y avait un courroux sourd et concentr; ses
yeux menaaient et sa voix avait peine  ne point clater.

C'tait un enfant nergique et fier, dont la colre ne s'usait point en
insultes vaines. Il avait le calme de la force.

Le nabab ne comprenait rien  cette scne.

--Ah ! mon jeune ami, dit-il, avons-nous par hasard un grain de
folie?... Je vous demande en grce pourquoi vous voulez me tuer?

--Pourquoi je veux vous tuer?... rpliqua Vincent dont les sourcils se
froncrent; vous vous souvenez, milord, que je vous ai cont autrefois
l'histoire d'une jeune fille qui s'tait endormie, pure, sur un banc de
gazon le soir d'une fte... et qui se rveilla...

--Je me souviens, monsieur, interrompit prcipitamment le nabab dont la
joue se dcolora tout  coup.

--L'homme qui s'tait gliss sous le berceau, reprit Vincent, n'avait
qu'un but en ce monde et qu'un espoir... rparer sa faute  force de
dvouement et d'amour...

--Quand on a vingt ans..., murmura le nabab qui semblait faire sur
lui-mme un douloureux retour, c'est ainsi qu'est le coeur.

--Aprs deux mois de recherches, reprit encore Vincent, deux mois
de misre et de souffrances, le coupable avait enfin retrouv sa
victime... il allait tomber  ses genoux et lui donner sa vie tout
entire... lorsqu'un misrable est venu enlever la jeune fille!...
Savez-vous le nom de ce misrable, milord?...

--Comment le saurais-je?... demanda Montalt.

Vincent fit peser sur lui son regard dur et perant.

--Ne me mentez pas!... dit-il tandis que le nabab se redressait
instinctivement devant cette insulte; c'est vous qui l'avez fait
enlever, milord!... je le sais... j'en suis sr!... Et voici comment
je paye ma dette envers vous. Je vous dis: Rendez-moi ma fiance...
rendez-la-moi telle qu'elle est entre dans votre htel... Je vous
croirai, si vous m'affirmez sur l'honneur qu'il en est temps encore.

Le nabab tombait de son haut, car il ignorait compltement l'expdition
nocturne, faite,  l'aide de sa voiture et de ses ngres, par MM.
douard et Lon de Saint-Remy.

--Je vous tiens compte de vos bons sentiments  mon endroit, M.
Vincent, dit-il sans prouver encore d'autre sentiment que la
surprise; mais il m'est absolument impossible d'en profiter... En
conscience, mon jeune ami, je ne puis rendre ce que je n'ai pas pris.

--Vous refusez?... murmura Vincent les dents serres; prenez garde,
milord!

--Menacez... insultez..., rpliqua Montalt; vous pourrez me mettre
l'pe  la main, M. Vincent... mais vous ne pourrez pas me fcher...
J'ai l'intime conviction, voyez-vous, que vous tes de bonne foi et que
vous battez la campagne.

Vincent garda un instant le silence.

--Milord, reprit-il ensuite, je vous ai offert la vie... vous n'en avez
pas voulu... C'est maintenant que nous sommes quittes... Que votre sang
retombe sur vous-mme!... Moi, je me fais justice de mes propres mains,
parce que je suis un proscrit et que je ne puis demander protection aux
lois de mon pays.

Montalt tira de nouveau son portefeuille.

--A quelle arme voulez-vous m'immoler, mon jeune ami?... demanda-t-il.

--A l'pe..., rpondit Vincent; et nous verrons si vous raillerez
demain, milord!...

--Demain..., rpta Montalt, j'ai un petit rendez-vous  six heures
moins le quart... je serai par consquent libre  six heures... Vous
convient-il de venir me trouver  la porte d'Orlans, au bois de
Boulogne?

--Cela me convient.

Montalt crivit sur son carnet immdiatement au-dessous de la premire
mention:

    Six heures, M. Vincent.

Celui-ci tourna le dos et se retira, tandis que M. le chevalier de las
Matas se frottait les mains, derrire la porte de la salle voisine.

Le jeu s'installait, et le banquier mlait les cartes du trente et
quarante.

Les amateurs prenaient dj place autour de la table.

Vers ce moment, il se passait une petite scne dans le vestibule du
club.

N'entrait pas qui voulait au Cercle des trangers; il fallait tre
prsent par un adepte.

tienne et Roger venaient d'tre arrts dans l'antichambre par
l'employ, charg de reconnatre les arrivants; ils avaient insist de
leur mieux, mais la consigne tait inflexible.

Heureusement que depuis le matin, comme nous avons pu le voir, nos
trois gentilshommes jouaient, autour de Berry Montalt, le rle du
hasard, et lui fournissaient des aventures.

Comme tienne et Roger se retiraient, de guerre lasse, ils
rencontrrent,  la porte extrieure, ce brave monsieur qui les
avait accosts  la fte du nabab.

Le noble baron Bibander parut enchant de la rencontre et leur offrit
une cordiale poigne de main.

--Eh! eh! eh!... dit-il, on fient s gonsoler tes bdits chcrins
t'amour afec l drente et garante... Eh! eh! eh!...

C'tait un coup de la Providence.

--Monsieur, dit vivement Roger, on refuse de nous laisser entrer...
Pouvez-vous nous aider  lever cet obstacle?

--Gomment tonc... rpliqua Bibandier;  merfeille! engent de fus tre
acrable.

Il s'avana d'un pas important et magistral vers le contrleur des
entres; il lui dit quelques mots  l'oreille, et celui-ci salua.

--Fenez... fenez, mes cheunes amis, reprit le baron Bibander;
maindenant, fus tes chez fus!

La porte du Cercle s'ouvrit pour tienne et Roger. Ils n'eurent pas
mme la peine de remercier leur introducteur, qui avait travers la
salle en trois enjambes, et rejoint M. le chevalier de las Matas, 
son poste d'observation, dans la chambre voisine.

--Bravo!... dit Robert; je lui ai dj jet deux btons dans les
jambes!

--Comment deux?...

--D'abord le Pontals... Ensuite cet tourneau de Vincent, qui est
revenu de je ne sais o tout exprs pour nous prter main-forte!...

--Chut!... fit Bibandier, voil le bal qui commence!

tienne et Roger venaient en effet d'aborder Montalt.

Celui-ci tait arriv au paroxysme de sa mauvaise humeur. La premire
querelle qu'il avait rencontre sur son chemin l'avait plutt rjoui
que contrari. 'avait t une issue pour le fiel qu'il avait dans
l'me; mais la provocation de Vincent rtablissait l'quilibre, et
ramenait ses ides sombres.

Il avait gard de cet enfant un souvenir ami, et pour prix du service
rendu, Vincent revenait vers lui la main arme et la provocation  la
bouche.

Montalt ne fatiguait point son indolence  chercher longtemps la cause
de ce revirement bizarre; mais il subissait l'impression triste, et son
coeur lui pesait.

Il tait dans cette situation morale, lorsqu'il vit venir  lui tienne
et Roger.

Le jeune peintre avait la figure ple et le regard indcis; les yeux de
Roger brillaient, au contraire, et le sang lui montait aux joues.

Montalt ne se souvenait plus de ce que lui avait dit Sid au sujet des
deux jeunes gens. Leur aspect lui causa seulement de la surprise, parce
qu'il ne les avait jamais vus en ce lieu.

--Par quel hasard...? commena-t-il.

tienne l'interrompit.

--Nous voudrions vous parler en particulier, milord..., dit-il d'un ton
froid et grave.

Il avait salu le nabab. Roger, au contraire, restait droit et roide
devant lui.

Montalt les regarda tour  tour, et il eut un vague souvenir des
paroles qui avaient gliss nagure sur son esprit.

--Au fait, murmura-t-il, je n'ai pas rv cela... On m'a dit que vous
vouliez me quitter.

--Nous voulons faire davantage, milord, rpliqua Roger qui levait la
voix malgr lui.

--Silence!... dit tienne. Tu m'as promis de me laisser parler.

Le nabab, qui les regardait toujours, croisa ses bras sur sa poitrine.

--Ah !... s'cria-t-il, est-ce que vous allez me prendre  partie,
vous aussi?... Vous ai-je, par hasard, enlev vos matresses?...

--Milord!... milord!... interrompit Roger dont la colre faisait
bouillir le sang, la moquerie est de trop, je vous jure... et notre
vengeance n'a pas besoin d'aiguillon!

Montalt ouvrit ses bras, et fit ce geste de l'homme qui tombe des nues.

--Ma foi!... dit-il, je crois que c'est une gageure!... J'ai donc
devin juste, messieurs... Vous venez me chercher querelle?

Roger ouvrit la bouche pour rpondre. tienne l'arrta:

--Milord, dit-il d'une voix lente et triste, nous vous aimions d'une
affection pleine de reconnaissance et de respect... Vous-mme, je crois
que vous aviez pour nous de la tendresse... Les apparences trompent
parfois...

--Les apparences!... rpta Roger en haussant les paules; quand on a
vu, de ses yeux vu!...

tienne lui demanda le silence d'un geste.

--Je voudrais tant m'tre tromp!... reprit-il. Milord, il s'agit ici,
non pas seulement de vous, mais de deux jeunes filles...

--Deux..., interrompit Montalt en souriant, cela fait quatre.

Un peu de sang monta aux joues ples du jeune peintre.

Il poursuivit pourtant avec le mme calme:

--Il s'agit du bonheur de ma vie... et du bonheur de Roger... Nous
deux, milord, que vous avez traits en frres... en fils chris... nous
n'avions qu'un seul espoir et qu'un seul amour, vous le savez...

--Mademoiselle Diane et mademoiselle Cyprienne..., grommela Montalt; je
n'ai pas l'avantage de les connatre.

--Vous ne les connaissez pas... vous?... s'cria Roger imptueusement;
par le nom de Dieu, vous mentez, milord!

Les sourcils de Montalt se froncrent lgrement.

--Il est clair comme le jour, murmura-t-il, que mes deux jeunes
frres... mes fils chris, pour parler comme M. tienne... sont dcids
 me couper la gorge... Je n'y puis absolument rien!

tienne fixait toujours sur lui son regard douloureux.

--Je ne vous insulte pas, moi, milord..., poursuivit-il d'une voix que
l'motion faisait trembler... et je vous prie de pardonner  mon ami...
Il est bien malheureux!... Si vous pouviez savoir tout ce que nous
souffrons depuis hier!

Montalt fit un geste d'impatience.

Peut-tre que, ds ce moment, la complte ignorance qu'il affectait de
montrer n'tait plus trs-sincre.

Peut-tre que, malgr ces noms de Berthe et de Louise que les deux
filles de l'oncle Jean avaient pris auprs de lui, souponnait-il dj
vaguement la vrit. Mais l'lment contrariant et fantasque de son
caractre tait vivement excit; il recevait depuis le matin piqres
sur piqres, et il n'en fallait pas tant pour faire regimber son
orgueil.

Dsormais, il n'y avait plus de ct par o le prendre. Il redevenait
cet homme dur, intraitable, irascible, rpondant aux prires parties du
coeur par la raillerie froide, et s'obstinant,  plaisir, dans son
rle impitoyable.

Roger supportait  grand'peine les mnagements pris par le jeune
peintre; mais celui-ci retardait l'heure de la colre, non pas tant
pour Montalt que pour Diane elle-mme, qu'il et fallu croire perdue.

Il hsitait tant qu'il pouvait; il se forait  douter; sa confiance
tait grande comme son amour.

--Je vous en prie!... dit-il encore, ne faites attention qu' notre
souffrance, et rpondez-nous... Dites-nous que nous nous sommes
tromps... donnez nous une preuve, la moindre...

Berry Montalt billa.

La rage touffait Roger.

--Parfois..., poursuivit tienne, fantaisie vous prend, nous le savons,
de cacher votre bont sous des apparences de rudesse affecte... Mais
vous nous voyez devant vous, le coeur bris... Ne jouez pas avec
notre torture!

Le nabab billa de nouveau.

--Messieurs, dit-il suivant l'impulsion de sa nature qui, une fois
lance dans la voie mauvaise, exagrait le mal comme le bien, j'ai
connu beaucoup de jeunes filles en ma vie, brunes, blondes et d'autres
couleurs... J'ai tch de me divertir du mieux que j'ai pu... et s'il
fallait, pour chtiment de chaque bonne fortune, subir des sermons
pareils, j'y renoncerais.

--Alors, dit tienne dont la tte calme et svre se redressa, vous
refusez toute explication, milord?

--J'aime encore mieux me battre, monsieur!

--Choisissez donc entre nous, dit tienne d'une voix basse et sombre,
et que ce soit un combat  mort!

--Moi!... s'cria Roger, c'est moi que vous choisirez, car je vous dis
que vous tes un lche et un infme!... Je ne voulais pas croire le
monde qui vous accusait de pousser vos dbauches jusqu'aux excs les
plus honteux... Mais maintenant, j'ai vu, Berry Montalt!... vous tes
un misrable sans coeur, ni honneur!... Et si je n'ai pas votre vie
demain, c'est que vous me tuerez!

Le nabab avait tir de sa poche le fatal calepin.

--Ni l'un, ni l'autre..., murmura-t-il en traant quelques mots au
crayon; je vous ferai la mauvaise plaisanterie de vous pargner, mes
jeunes camarades.

La rage touffa la voix de Roger.

--Eh bien!... dit tienne, lequel choisissez-vous?

--Tous les deux, mon jeune ami, savoir: M. tienne Moreau  six heures
et un quart... M. Roger de Launoy  six heures et demie... Je vous
demande pardon de fixer l'heure moi-mme... mais vous n'tes pas venus
les premiers.

tienne, depuis quelques secondes, tenait le bras de Roger pour
l'empcher de se ruer sur le nabab.

Celui-ci salua et s'loigna en disant:

--Bois de Boulogne, porte d'Orlans... Messieurs, au plaisir de vous
revoir!

La scne s'tait passe  l'une des extrmits de la salle. Montalt
gagna la table de jeu et s'assit parmi les joueurs.

Il plaa devant lui un paquet de billets de banque.

Jamais peut-tre on n'avait pu voir sa belle figure aussi indiffrente
et aussi froide.

tienne avait entran Roger hors du club.

Il y avait un quart d'heure environ que le nabab tait assis devant le
tapis vert et perdait, suivant son habitude, avec un magnifique
stocisme, lorsqu'on entendit une vague rumeur dans l'antichambre.

Aprs quelques secondes de pourparlers assez bruyants, la porte
s'ouvrit, et un personnage, comme on n'en avait peut-tre jamais vu au
Cercle des trangers, fit son entre dans la salle.

Les domestiques lui avaient refus longtemps le passage, et pour qu'on
l'introduist enfin dans la noble assemble, il n'avait fallu rien
moins que le nom de Berry Montalt, prononc avec autorit. Mais le
nabab tait une excellente pratique, et sa protection et servi de
passe-port  un mendiant.

Il n'y avait point, du reste, au moins en apparence, une diffrence
apprciable entre un mendiant et le personnage dont nous avons annonc
l'entre.

C'tait un vieillard de grande taille, dont la tte courbe sur sa
poitrine se couronnait de rares cheveux, blancs comme neige. Il portait
des vtements villageois de forme antique, uss jusqu' la corde; sa
chaussure consistait en de gros sabots, bourrs de paille.

Le bruit inusit que produisait sa marche sur le parquet de la salle
fit tourner la tte  tout le monde. Montalt seul ne daigna point
prendre garde.

Chacun se demandait ce que voulait dire cette mascarade.

Nos trois gentilshommes, aux aguets derrire la porte de la chambre
voisine o le jeu ne fonctionnait point encore, auraient seuls pu
donner le mot de l'nigme.

Le vieillard s'arrta en face du tapis vert.

Sa taille se redressa, et sa tte releve montra la beaut vnrable et
digne d'un noble visage de sexagnaire.

--Quel est celui d'entre vous, dit-il d'une voix douce et ferme, qui se
nomme Berry Montalt?

--C'est moi, rpliqua le nabab sans se retourner.

--Alors, veuillez me suivre..., reprit le vieillard. J'ai  vous parler.

Montalt ne bougea pas.

--Mon digne monsieur, dit-il seulement, je crois que je sais votre
histoire. Il s'agit d'une jeune fille enleve...

--Ma nice..., interrompit le vieillard avec simplicit.

Un sourire courut autour de la table.

--Votre nice, soit!... reprit le nabab, et vous venez me provoquer en
duel...

--C'est vrai... parce qu'on vous dit riche, au point de ne plus
craindre les lois...

Montalt avait ouvert son calepin sur la table.

--Milord, lui cria de loin le prince slave Bottansko, est-ce que vous
avez l'ide folle d'accepter le dfi de ce pauvre diable?

--Bois de Boulogne, porte d'Orlans..., pronona froidement Montalt au
lieu de rpondre.

--Mais regardez-le donc! disait-on parmi les joueurs.

--Quel nom inscrirai-je?... demanda Montalt, le crayon lev.

--Jean de Penhol..., rpondit le vieillard.

Montalt tressaillit et fit un mouvement comme pour se retourner. Mais
il se ravisa.

Une pleur soudaine avait couvert sa joue; sa main trembla visiblement
tandis qu'il crivait sur son calepin  la cinquime place:

    Jean de Penhol... Sept heures moins un quart.

       *       *       *       *       *

Derrire la porte de la salle voisine, nos trois gentilshommes ne se
possdaient pas de joie.

--La farce est joue!... dit Robert  ses deux acolytes; le vieux
surtout a t sublime!... Dsormais, en supposant mme qu'il en
rchappe... demain matin, nous aurons carte blanche,  dater de cinq
heures... Du diable si notre partie n'est pas plus belle que jamais!...




XX

LA VENGEANCE DE PENHOL.


Le matin de ce jour, pour la premire fois depuis deux mois, des
regards trangers avaient pu mesurer l'affreuse misre du grenier o se
mouraient les anciens matres de Penhol.

Jusqu'alors, le secret de ce dnment absolu et de cette mortelle
dtresse avait t surpris seulement par les deux filles de l'oncle
Jean.

Madame Cocarde, la principale locataire, qui montait parfois l'escalier
roide avec sa robe de satin et son bonnet aux rubans couleur de feu,
pour demander le pauvre loyer du taudis, avait connaissance
officielle de cette lugubre agonie; mais la petite femme ne se mlait
point des affaires d'autrui. En descendant du grenier, o la faim
torturait toute une famille, elle s'asseyait  sa table solitaire et
mangeait avec cet apptit concentr des amoureuses en retraite.

Madame Cocarde et appris que ces malheureux locataires taient
dcidment morts de faim, qu'elle n'en et pas perdu la moindre bouche.

Il avait fallu que le hasard donnt l'veil  un voisin charitable.

Le matin mme, on tait mont dans le grenier de Penhol, et tout
d'abord, on avait transport  l'hpital le pauvre pre Graud, qui
s'en allait lentement dans l'autre monde, sans autre maladie que
l'puisement et la famine.

Car, depuis que sa faiblesse l'avait clou sur le matelas, le vieil
aubergiste refusait obstinment de manger, pour ne point diminuer la
part de pain de la pauvre famille.

En se retirant, le voisin, qui emmenait Graud  l'hpital, mit sur le
coin du matelas un petit cu de trois livres.

Il tait pauvre aussi et ne pouvait faire davantage.

Ds que le matelas fut vide, Ren de Penhol se glissa sur ses mains
et ses genoux dans la poussire, afin de prendre la place encore
chaude du malade. Il trouva l'cu de trois livres et le glissa
furtivement dans sa poche.

Sa face hve et comme ptrifie eut un sourire idiot.

Madame tait toujours assise  la place o nous l'avons vue la veille.
Ses deux mains se croisaient sur ses genoux. Elle s'appuyait  la
muraille et demeurait immobile. Sa figure amaigrie tait si ple qu'on
aurait pu croire que la vie l'avait abandonne.

L'oncle Jean tait  genoux auprs d'elle et la contemplait en silence.

On frappa  la porte du grenier. L'oncle en sabots pensa que c'tait le
voisin qui revenait.

--Entrez..., dit-il.

La porte s'ouvrit, et un homme, portant le costume de velours rp des
commissionnaires, entra.

Il regarda tout autour de lui d'un air tonn.

--C'est ici que demeure M. Jean de Penhol?

--Oui..., rpliqua l'oncle; c'est moi qui suis Jean de Penhol.

--Alors, reprit l'Auvergnat, c'est  vous que je dois donner cette
lettre.

Puis il ajouta tout d'un trait, pour avoir le droit de s'chapper, car
la vue de cette misre lui chargeait le coeur:

--Il n'y a pas de rponse et la commission est paye... Salue bien,
messieurs et madame!

Il sortit brusquement; on l'entendit descendre l'escalier quatre 
quatre.

L'oncle avait entre les mains la lettre que Robert avait trace  la
hte chez un crivain public du faubourg Saint-Honor.

Cette lettre disait en substance:

    Vous avez du courage, vous aimez madame Marthe, et vous tes
    dsormais le seul gardien de l'honneur de Penhol.

    Blanche, votre nice, est entre les mains d'un homme riche et
    puissant... si puissant et si riche qu'on n'aurait point raison
    de lui en s'adressant  la justice humaine.

    Vous avez t soldat, et vous tes gentilhomme.

    Le personnage dont on vous parle est un Anglais du nom de Berry
    Montalt; vous le rencontrerez au Cercle des trangers, rue
    Saint-Honor, n...

    Pour tre introduit au Cercle, le meilleur passe-port est le nom
    de Berry Montalt lui-mme.

Tandis qu'il lisait, Marthe avait relev sur lui son regard.

C'tait quelque chose de si trange qu'une lettre arrivant au
milieu de cette misre abandonne.

L'oncle Jean lui baisa les deux mains.

--Je vais sortir, ma fille..., dit-il, courage!... Dieu aura piti de
nous.

Marthe secoua la tte et baissa les yeux. Elle n'interrogea point. Elle
n'avait plus la force d'tre curieuse.

L'oncle prit son chapeau de paysan et s'loigna.

Marthe tait seule avec le matre de Penhol. Pareille circonstance ne
s'tait pas prsente une seule fois depuis leur dpart du manoir; il
y avait toujours eu entre eux soit l'oncle Jean, soit le pauvre pre
Graud.

Durant les deux mois qui venaient de s'couler, personne n'avait jamais
fait allusion  cette scne de violence sauvage qui avait eu lieu dans
le grand salon de Penhol au moment du dpart.

Ren semblait l'avoir oublie, Marthe ne voulait point s'en souvenir.

Quant  l'oncle Jean, il avait exerc longtemps sur Penhol une
surveillance active et cache; mais, depuis quelques semaines, cette
surveillance s'tait peu  peu ralentie. Tout semblait mort chez Ren,
jusqu' la colre, et il suffisait de le voir de prs pour acqurir la
certitude qu'il tait incapable de se relever dsormais jusqu'
une pense de vengeance.

Sa nature morale et sa nature physique avaient flchi pareillement.
C'tait un vieillard imbcile et faible; sa pense dormait engourdie,
comme le ressort de ses membres, autrefois si robustes.

Il restait des journes entires, accroupi dans son coin, immobile
et ne secouant son inerte apathie que pour porter  ses lvres la
bouteille fle, o l'oncle Jean mettait parfois quelques gouttes
d'eau-de-vie.

Quand il n'y avait plus rien dans la bouteille, il laissait retomber
sa tte barbue sur sa poitrine, et restait plong, depuis le matin
jusqu'au soir, dans un pesant sommeil.

Il ne bougeait pas; il ne parlait pas. Il recevait les soins de sa
femme sans tmoigner ni plaisir ni peine. Et quand son regard teint
tombait sur elle par hasard, on et cherch en vain dans cette morne
prunelle l'indice d'un sentiment quelconque: haine ou tendresse.

L'oncle Jean se fiait  ces signes et ne craignait plus.

Une fois qu'on avait allum une chandelle dans le pauvre grenier, le
pre Graud disait avoir vu, en s'veillant au milieu de la nuit, Ren
de Penhol, dress de son haut contre le mur, regarder sa femme
avec des yeux flamboyants.

Ses lvres blmes tremblaient en murmurant de menaantes paroles, qui
arrivaient, confuses, jusqu' l'oreille du malade.

Marthe dormait, couche sur sa paille.

Les doigts de Ren se crispaient convulsivement; on et dit qu'il
allait s'lancer sur elle et l'touffer entre ses bras dcharns.

Mais le vieux Graud avait la fivre qui amne les visions terribles et
les mauvais rves...

Le lendemain Ren tait toujours accroupi dans son coin et rien n'avait
troubl le pauvre sommeil de Marthe.

L'oncle Jean ne songeait plus  cette circonstance. L'ide ne lui vint
mme pas de craindre tandis qu'il fermait la porte du grenier sur Ren
de Penhol et sur sa femme.

Ren tait tendu sur le matelas,  la place du pre Graud, et faisait
mine de dormir.

Ds que le bruit des sabots de l'oncle Jean s'touffa au bas de
l'escalier, il rouvrit les yeux pour jeter autour de lui son regard
indcis et lourd.

Puis il se souleva lentement et s'assit sur le matelas.

Il prit dans sa poche l'cu de trois livres; il le plaa dans le
creux de sa main; il le tourna, le retourna, l'examina dans tous les
sens.

Un vague sourire venait  sa lvre.

Quand ses yeux quittrent la pice de monnaie, ce fut pour se tourner
vers sa bouteille qu'il avait laisse  son ancienne place.

Son sourire se renfora plus joyeux.

Mais quand son oeil, en faisant de nouveau le tour du grenier, vint 
tomber sur Marthe qui lui tournait le dos, il n'eut plus de sourire.

Ses prunelles teintes brlrent tout  coup; les rides de son front se
creusrent.

Quiconque et vu ce regard aurait frissonn  la pense d'un crime.

Le crime devait tre hideux dans ce rduit tout nu, entre ces deux
tres affaiblis et briss par la misre...

Marthe ne savait pas. Elle songeait, comme toujours, au martyre prsent
et au bonheur pass. Trois noms taient sur sa lvre et au fond de son
coeur.

Diane, Cyprienne... Blanche! Blanche, surtout, qui vivait, Blanche,
l'idole adore  genoux, l'amour de ce coeur fltri, l'espoir de
cette vie brise!

Les autres taient mortes; elles avaient le bonheur aux pieds de Dieu.
Mais Blanche qui souffrait, Blanche, la victime d'un pige mystrieux,
inexplicable! Blanche, la pauvre vierge, qui allait tre mre!

Car Marthe avait compt les jours; la jeune fille devait s'tonner,
pouvante, aux tressaillements de ses flancs...

Que faisait-elle? Qui la sauvait de ses terreurs? Dans quel sein
cacherait-elle son front rougissant  l'heure fatale?

Et l'enfant! le coeur de Marthe battait, soulev par une motion
double: car il y avait un souvenir qui se mlait  l'angoisse prsente.

Le malheur de la fille avait t le malheur de la mre, et il semblait
que la colre de Dieu et jet deux fois cette calamit dans la maison
de Penhol, comme un funeste hritage.

Un soir, la pauvre Marthe s'tait enfuie de sa chambre, alors qu'elle
tait jeune fille. Son coeur tait vierge comme celui de Blanche;
mais son flanc douloureux lui criait: Tu es mre!

En mme temps, bien qu'il n'y et rien dans ses souvenirs, une voix
mystrieuse parlait au fond de son me et lui disait le nom du pre de
son enfant... un homme qu'elle aimait d'une tendresse pure et dvoue,
son premier, son seul amour, l'an de Penhol qui l'avait abandonne...

Car il y avait dj plusieurs mois que Louis avait quitt la Bretagne.

Elle se voyait descendre la pente ombreuse qui menait des portes du
manoir  la rivire d'Oust.

Elle allait, affole par la souffrance, pouvante, dcourage.

Et la porte du pauvre Benot Haligan, le passeur, s'ouvrait pour la
recevoir. L, sur un lit de paille,  la lueur tremblante d'une rsine,
Marthe mettait au monde deux enfants jumeaux... deux belles petites
filles dont le premier sourire passait, en ce moment, devant ses yeux
et la faisait pleurer.

Pauvre Diane! pauvre Cyprienne! leur malheur avait prcd leur
naissance!...

Chez Benot, le passeur, Marthe n'tait point seule. Jean de Penhol
tait auprs du lit avec sa femme. Ils n'abandonnrent point la jeune
accouche, les amis dvous.

La femme de Jean de Penhol emporta les deux enfants, et devint leur
mre.

Oh! que Blanche tait bien plus malheureuse encore! Point d'amis auprs
de son chevet! Il n'y avait autour d'elle que le mpris et l'insulte
peut-tre...

Marthe songeait ainsi.

Ren, pendant cela, semblait subir une transformation trange.
L'animation revenait  son visage inerte; ses yeux roulaient, vifs et
hagards.

Un clair venait de traverser la nuit profonde de son intelligence, et
pour un instant son idiotisme montait jusqu' la folie.

Il regardait toujours l'cu de trois livres. Ses lvres remuaient,
produisant un son vague et inarticul. Son poing ferm menaait Marthe
par derrire, et sa bouche s'entr'ouvrait en un sauvage sourire.

Il se leva tout chancelant; ses jambes n'taient plus habitues 
le porter; quiconque l'et aperu ainsi debout se ft effray de sa
maigreur cadavreuse. On voyait, en quelque sorte, ses os  travers les
trous de ses haillons souills.

Il n'y avait plus rien en lui du matre de Penhol, et ceux qui,
autrefois, avaient bu le vin de sa table se seraient refuss  le
reconnatre.

Il se rendit d'abord auprs de la petite croise  charnire qui
s'ouvrait sur le toit, et l'examina soigneusement. Il hocha la tte
d'un air satisfait.

Puis il redescendit vers la cloison, derrire laquelle nous avons vu
Diane pier, les larmes aux yeux, la misre de la pauvre famille.

Il y avait  cette cloison une trs-grande quantit de trous et de
fentes. Ren les compta l'une aprs l'autre, sans omettre la plus
petite fissure.

Il paraissait se complaire  ce patient travail.

Il tait maintenant devant Marthe, qui pouvait suivre chacun de ses
mouvements; mais la pauvre femme ne jetait sur lui qu'un regard
machinal. Sa pense allait ailleurs; elle ne savait pas pourquoi
Penhol comptait ainsi les fentes de la cloison; elle ne cherchait pas
 savoir.

Ren mit son doigt dans la dernire fissure et hocha la tte encore.
Ses grands cheveux gris suivaient le mouvement de son front et
tombaient en dsordre sur sa joue hve.

Il les rejeta en arrire  deux mains; puis il fixa ses yeux assombris
sur Marthe, qui ne le regardait plus.

--Je suis le matre!... murmura-t-il avec emphase.

Il prit sous son bras la bouteille fle, o il ne restait plus une
seule goutte d'eau-de-vie, et se dirigea vers la porte avec le pas
incertain d'un homme ivre.

Marthe entendit la porte s'ouvrir, puis retomber.

Elle tait seule.

Bien des fois, dj, elle avait err dans ce grand Paris, cherchant sa
fille au hasard et toujours en vain; mais l'espoir est immortel dans
le coeur des mres. Sa premire pense fut de fuir et d'aller
encore si loin que ses pas pourraient la porter, de maison en maison,
le long des rues inconnues, demander Blanche.

Elle se leva; sa faiblesse, qui tait grande, n'aurait pu l'arrter;
mais Ren avait ferm la porte en dehors.

Marthe revint tristement  sa place et se laissa retomber sur sa paille.

Elle ne devait pas attendre longtemps le retour de son mari. Au bout de
quelques minutes, la porte s'ouvrit de nouveau et le matre de Penhol
rentra.

Marthe put entendre sa respiration essouffle et pnible.

Il avait remont  la hte les six tages et revenait bien charg,
malgr sa faiblesse.

L'cu de trois livres y avait pass tout entier. La bouteille fle
tait pleine d'eau-de-vie. Il apportait en outre un assez grand panier,
plein de charbon, un cahier de papier et un pot plein de colle.

Il s'assit sur le matelas pour reprendre haleine et pour boire une
longue gorge d'eau-de-vie. Son excitation, loin de se calmer, semblait
augmenter de minute en minute.

--Oui!... oui!... murmurait-il la tte haute et l'oeil brillant; je
suis le matre!

Quand il se fut repos durant un instant, il dchira le papier
par bandes et l'enduisit de colle, pour boucher, l'une aprs l'autre,
toutes les fentes de la cloison.

Cela dura longtemps, car les planches vermoulues se djetaient de tous
cts.

Marthe pensait que Ren en agissait ainsi pour viter le froid des
nuits d'hiver.

Mais la premire fois que son regard rencontra celui du matre de
Penhol, sa croyance changea. Sans savoir pourquoi encore, elle se
sentit frissonner.

Ren travaillait tant qu'il pouvait. Des gouttes de sueur glissaient
sur sa tempe jaunie; il ne s'arrtait que pour boire.

Et  mesure qu'il buvait, un enthousiasme sauvage secouait la morne
apathie de ses traits.

Tout le cahier tait employ, mais il n'y avait plus de trous  la
cloison. Avant de sortir, Ren avait bien pris sa mesure.

Il passa le revers de sa main sur son front humide, et regarda
joyeusement son ouvrage termin.

--Celui qui vint, l'autre fois, se mettre entre nous deux...,
grommela-t-il, n'est pas ici... Je suis le matre!

Il prit dans un coin un gril rong de rouille, oubli l, sans doute,
par les anciens locataires du grenier, et disposa dessus, en
pyramide, tout le contenu de son panier de charbon.

Puis il battit le briquet et mit le feu au brasier.

Marthe le regardait faire maintenant. Durant un instant, ses yeux tout
grands ouverts peignirent l'pouvante. Elle comprenait.

C'tait la mort qui tait l tout prs d'elle.

La pense de l'Ange de Penhol lui vint. Elle voulut se lever et se
dfendre, pour que sa fille, si elle vivait encore, ne ft point une
orpheline.

Mais, avant qu'elle et quitt sa place, une autre ide vint  la
traverse de sa terreur. Ses grands yeux bleus eurent un rayonnement
doux.

--Dieu me les rendra au ciel! pensa-t-elle; toutes trois!

Elle croisa ses bras sur sa poitrine et s'adossa contre la muraille.

Les vapeurs du charbon commenaient  emplir la chambre. Ren,
agenouill auprs du gril, soufflait de toute sa force. Le brasier
s'allumait et mettait un sanglant reflet sur sa joue dcharne.

Il riait. Il prononait le nom de sa femme. Il prononait avec plus de
haine encore le nom de son frre.

Et il rptait d'une voix sourde:

--J'tais riche!... j'tais heureux!... j'aimais!... Qui m'a pris mon
bonheur, mon amour et ma richesse?... Elle et lui!... Oh! cette fois,
personne ne viendra... Je suis le matre!

Sa tte tournait dj. Le brasier ne formait plus qu'un seul monceau de
feu. Il avala d'un trait le reste de sa bouteille d'eau-de-vie et se
laissa choir, comme une masse, sur le matelas.

Marthe avait les yeux ferms. Ses ides vacillaient et s'garaient dans
ce songe enchant qui prcde, dit-on, la mort par asphyxie.

En ce moment, comme toujours, elle tait avec ses filles, la pauvre
mre!

Mais, entre ses trois filles, il n'y avait plus de diffrence. Elle
pouvait les aimer d'une tendresse gale et partager entre elles ses
baisers heureux.

Oh! les trois beaux anges, vtus de longues robes blanches, et
couronns de fleurs!

Dieu les lui amenait par la main, et les saints du paradis souriaient 
son bonheur de mre.

Un poids tait sur sa poitrine haletante, mais elle ne le sentait
point, tant elle avait de joie.

Diane, Cyprienne, Blanche! pauvres enfants perdues et retrouves, qui
riaient et qui pleuraient sur son sein.

Comme elles s'aimaient toutes trois, et comme elles l'aimaient!

Et derrire leurs visages angliques,  travers le voile diaphane qui
couvre les visions, Marthe entrevoyait une autre figure: les traits
mles d'un homme qui semblait avoir honte et se cacher.

Oh! Dieu pardonne  tous, et ce n'est pas au ciel qu'il faut garder
souvenir du mal endur sur la terre.

Au ciel, tout amour est chaste, toute passion s'pure sous l'oeil de
Dieu. Le sourire de Marthe appelait Louis de Penhol...

Le voile s'paississait; la nuit se faisait; Marthe se sentait mourir.

Tandis qu'elle essayait d'assembler les mots de sa suprme prire,
sa lthargie reut un choc soudain; un souffle d'air frais tomba sur
sa bouche vivifie; elle rouvrit les yeux... ou plutt elle crut les
rouvrir, et c'tait sans doute une nouvelle phase de son dernier rve,
car ce qu'elle voyait maintenant tait encore l'impossible.

Ses deux filles mortes taient auprs d'elle, Diane et Cyprienne, non
plus en longues robes blanches, mais avec ce costume des vierges de
Bretagne qu'elles portaient lorsqu'elles lui taient apparues dans la
loge de Benot Haligan...

--Pauvres belles-de-nuit!... pensait Marthe; aujourd'hui comme alors.

Et ses yeux s'taient referms.

L'air frais continuait, cependant, de tomber sur son front et sur sa
bouche.

Elle entendait autour d'elle un bruit de pas lgers.

Elle essaya encore de soulever ses paupires. Il y avait un nuage sur
son regard.

Elle put voir, nanmoins, durant une seconde, Diane et Cyprienne qui
lui souriaient de loin.

Puis la vision disparut, comme si les jeunes filles eussent perc la
cloison.

Le brasier tait teint; la fentre ouverte laissait passer  flots
l'air libre. Comme elle baissait les yeux, Marthe vit briller quelque
chose auprs d'elle dans la poussire.

C'tait une poigne de pices d'or.




XXI

UN SAUVEUR.


Diane et Cyprienne taient rentres  l'htel Montalt, vers le lever du
jour, avec Blanche, qui ne les reconnaissait point sous leurs costumes
d'hommes. Usant de l'autorit que le nabab leur avait confre, elles
avaient fait prparer une chambre pour la jeune fille, que sa faiblesse
extrme empchait de rester debout.

Les deux noirs obissaient  leurs ordres comme  ceux de Montalt
lui-mme.

Ds que Blanche fut couche dans son lit, Diane et Cyprienne songrent
au pauvre grenier de la rue de l'Abbaye.

Il leur restait un devoir  remplir.

Elles revinrent au boudoir, que le nabab avait quitt dj, et
rentrrent dans la chambre aux costumes. Pantalons et redingotes
tombrent en un tour de main, pour faire place  leurs habits de
paysannes bretonnes.

Cette seconde toilette fut bien moins longue que la premire.

La glace, o elles se voyaient tout  l'heure, espigles et mutines,
sous leurs costumes de jeunes gens, leur renvoya bientt deux charmants
visages de vierges, souriants et doux.

Elles quittrent de nouveau l'htel, mais, cette fois, avec leurs jupes
courtes et leurs petits bonnets ronds de Bretagne.

Elles firent  pied la route qu'elles venaient de parcourir au galop
des beaux chevaux de Montalt.

Il y avait  peine douze heures qu'elles avaient quitt leur pauvre
chambrette, sous les auspices de l'excellente madame Cocarde. Mais que
d'vnements les sparaient dj de la soire prcdente!

La sentinelle de la prison militaire, qui les vit arriver en se tenant
par la main et frapper doucement  la porte de leur demeure, n'eut
garde de les reconnatre pour ces deux brillants petits seigneurs qui
avaient troubl sa faction deux heures auparavant et carillonn
comme deux diables  la porte de madame la marquise.

Elles montrent tout droit  ce grenier inhabit qui tait spar par
une cloison du misrable asile de Penhol.

Le jour tait clair dj, et pourtant,  travers les fentes de la
cloison, Cyprienne et Diane ne purent rien distinguer, parce que la
lumire arrivait bien tard dans le grenier de la famille, clair
seulement par une troite croise  charnire, dont le carreau unique
tait tout noirci de poussire.

Ils dorment encore..., murmura Diane; ne les rveillons pas.

Et Cyprienne ajouta:

--Descendons  notre chambre... nous remonterons dans quelques minutes.

Quand elles rentrrent dans la petite mansarde aux murailles grises et
nues, o elles avaient tant pleur, les pauvres enfants, leur coeur
bondit de joie.

Les jours de misre taient passs; ceux qu'elles aimaient tant
allaient enfin tre heureux.

Ce plaisir qu'on prouve, au moment du bonheur,  revoir les lieux o
l'on a souffert, elles le ressentaient dans toute sa plnitude.

Et que leurs souvenirs de la veille leur apparaissaient lointains
dj! Elles doutaient presque d'avoir t si malheureuses.

Chacun des objets rests dans la chambrette tait salu par elles comme
un ami cher. La harpe, le petit lit et l'image sainte de la Vierge, qui
avait gard si longtemps leur sommeil...

--Te souviens-tu, ma soeur? disait Cyprienne. Nous tions l toutes
deux  genoux, quand madame Cocarde est venue nous chercher hier.

--Hier!... rpta Diane toute pensive; tait-ce bien hier?...

Cyprienne se mit  sourire.

--Oh! oui..., dit-elle, c'tait bien hier que j'avais grand'faim, mon
Dieu!... Et toi... tu ne te plaignais pas... Jamais je ne t'ai entendue
te plaindre... mais je suis bien sre que tu souffrais aussi!

--Je souffrais pour toi..., murmura Diane, et pour Madame... Oh! cela
me brisait le coeur de penser que nous ne pouvions rien pour la
secourir!

Cyprienne sauta de joie.

--Madame!... s'cria-t-elle, notre chre Madame! Que Dieu est bon et
que nous sommes heureuses!... Ma soeur, c'est nous qui l'aurons
sauve!... C'est nous qui lui rendrons son Ange bien-aim!

Diane se laissa glisser sur ses genoux devant l'image de la Vierge.

--Nous la verrons encore sourire comme autrefois..., murmura-t-elle;
oh! sainte Mre de Dieu, soyez bnie!... car nous l'aimons comme si
nous tions ses filles... et son bonheur nous est plus cher que notre
bonheur!

Cyprienne s'tait mise  genoux auprs de sa soeur. Elles prirent
toutes deux.

Puis toutes deux se jetrent sur le lit, car elles taient bien
lasses, et leurs jolies ttes, rapproches, s'appuyrent ensemble sur
l'oreiller.

Elles ne voulaient point dormir; mais, tandis qu'elles s'entretenaient,
mariant leurs sourires heureux, le sommeil les surprit et ferma leurs
paupires.

Une heure se passa, puis deux heures. Quand Diane s'veilla enfin en
sursaut, le soleil de midi, glissant  travers les carreaux de la
lucarne, tombait d'aplomb sur son visage.

Elle se jeta hors du lit en poussant un cri de surprise. A son tour,
Cyprienne s'veilla.

--Comment!... dit-elle en se frottant les yeux, nous avons dormi!...

--Et pendant cela, peut-tre qu'ils souffrent l-haut!... ajouta Diane.
Viens vite, ma soeur!

Elles s'lancrent dans l'escalier.

Mais, en arrivant devant la cloison, leurs regards furent arrts par
un obstacle imprvu. On avait bouch rcemment tous les trous qui
existaient entre les planches. Elles ne pouvaient rien voir.

Aucun bruit ne se faisait dans la chambre voisine.

--Comment faire?... murmura Diane.

Le doigt de Cyprienne s'tait introduit dj dans l'une des fentes afin
d'prouver l'obstacle. Elle sentit l'humidit du papier qui n'avait pas
eu le temps de scher encore.

Son doigt appuya un peu davantage, et le papier, dchir, cda.

Elle mit son oeil  l'ouverture. L'air vici, qui passa immdiatement
par le trou, la prit  la gorge et la fit reculer.

--Qu'est-ce cela?... murmura-t-elle, car elle n'avait rien vu.

A son tour, Diane regarda.

Elle vit le matre de Penhol tendu les bras en croix sur le matelas.
Elle vit Madame, affaisse contre la muraille et plus ple qu'une
morte. Au milieu de la chambre, elle vit le brasier qui brlait encore.

Elle devina tout.

--Oh! ma soeur!... ma soeur! s'cria-t-elle pouvante: ils ont
voulu se tuer! Fasse le ciel qu'il ne soit pas trop tard pour leur
porter secours!

Ses mains qui tremblaient branlrent par la base l'une des planches
de la cloison. Heureusement que les planches ne tenaient gure. Les
efforts runis des deux jeunes filles parvinrent  en soulever une qui
resta, nanmoins, fixe par le haut.

Elles passrent, et quand elles furent passes, la planche, retombant
par son propre poids, referma l'ouverture.

Ce n'tait point un rve que Marthe de Penhol avait fait. Elle
avait revu Diane et Cyprienne. Et ce n'taient point de pauvres
belles-de-nuit, chappes un instant du cercueil.

L'air frais qui tombait maintenant sur son visage, et rendait le
souffle  sa poitrine oppresse, venait de la fentre, ouverte par
leurs mains.

Cet or qui brillait aux pieds de Marthe tait un don des deux jeunes
filles.

Elles taient ici, comme toujours, la douce providence de Penhol.

Si elles avaient disparu, ce n'tait pas pour longtemps, sans doute. Il
n'y avait rien dans le pauvre grenier, pas mme une goutte d'eau.

Elles taient alles chercher du secours.

Le regard troubl de Marthe les vit disparatre et tcha en vain de
trouver l'issue qui leur avait donn passage. La planche tait
retombe comme la premire fois et laissait la cloison intacte, en
apparence. Marthe se persuadait de plus en plus qu'elle avait t le
jouet d'une vision.

Mais d'autres yeux, plus clairvoyants que les siens, taient ouverts
sur cette scne et ne pouvaient prendre le change.

M. Robert de Blois ne croyait point aux choses surnaturelles.

En quittant le Cercle des trangers, aprs l'excellente comdie au
moyen de laquelle il avait dirig cinq bonnes pes contre la poitrine
de Montalt, l'Amricain avait pris une voiture et s'tait dirig vers
la rue Sainte-Marguerite.

C'tait une dmarche pnible qu'il allait entreprendre, car, bien qu'il
ft, ds longtemps, dbarrass de tous prjugs importuns, l'Amricain
prouvait une certaine rpugnance  se retrouver en face de ses
victimes.

Penhol lui avait sauv la vie. Il avait mang le pain de Penhol, et
habit son toit. Et, pour prix du bienfait, il avait rendu, lui, la
trahison la plus noire.

En ses heures de gaiet, ce n'tait point ainsi que M. le chevalier
de las Matas traitait la question avec ses dignes amis le comte de
Mantera et le baron Bibander. Il trouvait mme, parfois, le courage de
faire des gorges chaudes sur la chute de Penhol, ce brave homme!
comme il l'appelait.

Mais,  cette heure o il s'agissait d'affronter la vue de ce
malheureux, ruin, dgrad, moralement assassin, M. le chevalier de
las Matas se sentait comme un petit remords.

Si encore la dtresse de Penhol lui avait profit dans une bonne et
large mesure...

Mais non! c'tait ce vieux coquin de Pontals qui avait emmagasin la
rcolte coupe par autrui!

En somme, il n'y avait pas  reculer. Les dlicates rpugnances taient
d'autant moins de saison que cette entrevue avec l'ancien matre de
Penhol pourrait fournir les moyens de faire rendre gorge  cet odieux
Pontals.

Et Robert tressaillit d'aise rien qu' cette pense.

Cela lui redonnait un peu de coeur. Que diable! il y allait de
l'intrt de Penhol lui-mme, car on ne comptait point lui demander
gratuitement sa signature,  ce pauvre garon.

Fi donc!...

On tait tout prt  dbourser quelques bons billets de mille francs
s'il le fallait.

Et quelle fte! un billet de mille francs chez Penhol!

Tout en montant l'escalier sale et dsempar, Robert arrivait  se
persuader qu'il jouait,  son tour, le rle de sauveur.

Pourtant, lorsqu'il fut parvenu sur le palier poudreux qui prcdait le
grenier, ses hsitations le reprirent. Il mit son oeil  la serrure,
pour viter du moins toute surprise.

Il aperut justement Cyprienne et Diane faisant irruption par la
cloison disjointe, et ouvrant prcipitamment la fentre.

Lui aussi devina tout.

Mais ce qui le proccupa principalement, ce fut l'apparition des deux
jeunes filles.

Dcidment, il n'y avait donc pas moyen de faire un pas sans se heurter
contre elles au beau milieu de la route!

Sans le hasard diabolique qui les amenait l, Robert allait entrer le
premier. On lui volait son rle de providence!

Ces rflexions chagrines et sa mauvaise humeur ne l'empchaient pas de
tenir son oeil coll  la serrure; il vit parfaitement la poigne
d'or rouler dans la poussire.

--Cela sent son nabab!... pensa-t-il en fronant le sourcil; les
petites sont dcidment  l'htel... Si elles y sont, la paix n'est
plus possible... et j'ai bien fait d'entamer la guerre!... Ah! coquin
de Bibandier!... si tu avais fait ta besogne!

Un instant, il eut l'ide de redescendre l'escalier quatre  quatre
et d'aller prvenir Lola qui demeurait  deux pas, afin qu'elle ft
suivre les deux jeunes filles  leur sortie; mais, au moment o il
allait quitter son poste, Cyprienne et Diane soulevrent la planche et
disparurent de l'autre ct de la cloison.

Les ides de l'Amricain changrent. Un plan surgit tout  coup de son
cerveau.

Il tait sr que pas une parole n'avait t prononce depuis qu'il
avait l'oeil  la serrure. Puisqu'on lui cdait la place, c'tait le
moment d'agir et de se hter.

La clef tait toujours en dehors de la porte, o Ren l'avait laisse.
L'Amricain entra sans bruit.

Il passa franc devant Ren, qui n'avait point encore repris
connaissance, et ne s'arrta qu'auprs de Madame.

Il fit tinter lgrement l'or dpos sur le carreau.

Marthe rouvrit  demi les yeux, et les referma aussitt avec un
mouvement de frayeur.

--Madame..., dit Robert doucement, coutez-moi au nom de Dieu, et
revenez  vous!... Voil dj longtemps que je suis ici  tcher de
vous secourir... Par piti, ne repoussez point mon aide, et voyez en
moi un ami!

Marthe demeurait affaisse sur elle-mme. Elle se redressa au choc
d'une pense soudaine.

--Ma fille!... monsieur, dit-elle, qu'avez-vous fait de ma fille?...

--M. Jean de Penhol n'a-t-il pas reu ma lettre? demanda l'Amricain.

--Je ne sais pas, rpliqua Marthe qui joignit les mains; je vous en
prie, dites-moi ce qu'est devenue ma fille?

--Je n'ai pas os signer la lettre, reprit Robert au lieu de rpondre,
de peur que M. Jean n'et pas confiance... C'est un grand malheur,
madame, que d'avoir donn aux gens qu'on respecte et qu'on aime le
droit de douter...

--Oh! monsieur!... monsieur! interrompit Marthe, vous ne voulez pas me
parler de ma fille!

--J'en parlais dans la lettre, madame... coutez! Ce n'est pas ici le
lieu de nous expliquer... Les anciens matres de Penhol ne peuvent
rester un instant de plus dans cette misrable retraite... Je suis venu
vous chercher.

--Nous chercher?... rpta Marthe qui dtourna les yeux; vous, monsieur?

Robert prit un air de contrition rsigne. Cela ne l'empcha point
de jeter un furtif regard vers la cloison; il sentait que l'entrevue
s'engageait mal. La discussion n'tait pas de saison: il fallait agir,
car son instinct lui disait que l'absence des deux jeunes filles
ne serait pas de longue dure.

--J'ai mrit cela!... murmura-t-il en baissant la tte; je sais bien
que vous devez me har, madame... Et pourtant, s'il est vrai que toute
faute s'expie, j'espre obtenir un jour votre pardon... Duss-je ne
jamais l'obtenir, ajouta-t-il en feignant une motion plus grande, je
me fliciterais encore d'avoir pay aujourd'hui une partie de ma dette
en sauvant votre vie.

--C'est donc vous?... dit Marthe faiblement.

L'Amricain regarda tout autour de la chambre comme si cette question
l'et tonn bien fort.

--Et qui donc serait-ce?... demanda-t-il.

--Je ne sais..., murmura Madame qui parlait surtout pour elle-mme;
j'avais cru... ma pauvre tte est si faible!... Cependant, je suis bien
sre d'avoir vu de l'or.

--J'aurais voulu vous l'apporter plus tt..., rpliqua Robert, mais
j'ai t bien pauvre aussi, moi, madame!... Quand on vous chassa
indignement de Penhol, pensez-vous donc que j'y sois rest aprs vous?

La porte qui restait ouverte tablissait avec la fentre un courant
d'air vif. Le poids qui tait sur la poitrine de Marthe s'allgeait,
et sa prsence d'esprit revenait. Le matre de Penhol lui-mme
recouvrait lentement la vie; il s'agitait par intervalles sur son
matelas, et c'tait maintenant le sommeil de l'ivresse qui l'empchait
d'ouvrir les yeux.

Marthe regarda Robert en face.

--Il ne nous reste rien, monsieur, dit-elle; je ne sais pas quel
intrt vous avez encore  nous tromper.

--Oh!... fit l'Amricain en levant les yeux au ciel, n'ai-je donc pas
t assez cruellement puni, mon Dieu?... Madame, je ne cherche pas 
pallier ma faute... je me suis laiss autrefois sduire par les belles
paroles du marquis de Pontals... Je me suis ligu avec lui contre
Penhol... J'ai t dur envers vous, madame... J'ai abus du secret
que le hasard avait mis entre mes mains... mais, sur ma conscience, je
vous le jure, tout cela n'avait qu'un but... je voulais vous forcer
 me donner votre fille que j'aimais... Je me disais: La fortune que
j'emprunte, je la rendrai en pousant Blanche... Mon amour tait si
grand, madame, qu'il excusait tout  mes yeux... Je restais aveugl,
ne voyant que Blanche au monde, et ne m'apercevant pas que Pontals
faisait de moi l'instrument d'une trahison infme!...

Il s'arrta, comme si l'motion qui l'oppressait l'et empch de
poursuivre. Marthe l'coutait, incrdule encore, mais attentive
dj. Ce long malheur qui pesait sur elle n'avait pu laisser intacte
l'nergie de son intelligence.

--Le jour fatal arriva, reprit Robert; j'enlevai votre fille, dont le
jeune Pontals voulait faire sa matresse... votre fille, ajouta-t-il
plus bas, tandis que Marthe cachait son front entre ses mains, qui
tait dj ma femme devant Dieu... Le soir mme de votre dpart, je fus
chass,  mon tour, de Penhol... A Paris, o je vins tout de suite, je
vous cherchai longtemps... Dans votre misre, madame, n'avez-vous pas
reu parfois de mystrieux secours?

Robert disait cela au hasard.

--Quoi!... s'cria Madame vivement, ce pain qui soutenait notre vie...?

--J'tais trop pauvre pour faire davantage, reprit l'Amricain
hypocritement. Ce n'est que d'aujourd'hui que la fortune semble vouloir
me sourire... Ce matin, j'ai reu une somme considrable qui m'a
rendu bien heureux, car j'ai pens  vous, madame... et  Blanche...,
ajouta-t-il en dtournant les yeux; avec de l'argent, on est bien fort,
et nous pourrons sans doute la retrouver.

--La retrouver?... s'cria Marthe en se levant  demi.

--Ma lettre disait tout cela!... rpondit Robert; c'est un affreux
malheur, madame!

--Mais vous ne me dites pas ce qui est arriv..., interrompit Marthe;
vous ne me dites rien.

L'Amricain mit un genou en terre.

--J'tais venu vers vous, madame, murmura-t-il les mains jointes, pour
implorer mon pardon et pour vous dire: Nous la retrouverons ensemble!

Marthe se leva, chancelante.

En ce moment Ren de Penhol, veill par le courant d'air qui passait
sur son corps, s'agitait et tchait de se mettre debout.

L'Amricain jeta encore un regard vers la cloison. Il lui semblait
entendre un bruit derrire les planches.

Dsormais une seconde de retard pouvait tout perdre. Il se pencha
vivement vers Marthe.

--Je sais o elle est..., murmura-t-il; voulez-vous venir la chercher
avec moi?

Marthe fit d'elle-mme un pas vers la porte.

Il n'y avait pas d'explication possible avec le matre de Penhol.
Robert le prit tout bonnement par le bras et l'entrana de force vers
l'escalier.

Ils sortirent tous les trois. Madame marchait devant; elle et voulu
courir.

Robert ferma la porte en dehors, et fit monter les anciens matres
de Penhol dans la voiture qui l'attendait devant la maison.

Quand Cyprienne et Diane revinrent, essouffles, par l'escalier de leur
chambre, elles trouvrent le grenier dsert...




XXII

L'HRITAGE.


Le soir de ce mme jour, si utilement employ par nos trois
gentilshommes, il y eut un petit festin  l'htel des Quatre Parties du
monde.

La journe avait mal commenc. On s'tait veill dans la tristesse.
La rencontre des deux filles de l'oncle Jean, que l'on croyait mortes,
leur prsence chez le nabab, les rvlations imprudentes faites  ce
dernier par Robert, enfin l'enlvement de l'Ange...

C'tait une srie de coups terribles et qu'il semblait bien difficile
de parer.

Mais la chance avait tourn, ou plutt, car il faut rendre justice 
chacun, l'habilet des joueurs avait rtabli la partie.

Nos trois gentilshommes, que nous avons vus le matin la tte basse et
la contenance dcourage, trinquaient maintenant d'un air tout  fait
vainqueur.

Lola elle-mme tait d'une gaiet folle.

Chacun avait son triomphe  constater.

Le noble baron Bibander rappelait avec une certaine complaisance qu'il
avait fait monter, la veille, tienne et Roger sur le cavalier, et
qu'il leur avait montr,  travers une fentre ouverte, ce joli groupe:
le nabab endormi entre les deux jeunes filles.

--Il fallait voir, ajoutait-il en riant, comme les petits rageaient de
bon coeur!...

Il rappelait en outre qu'il s'tait tenu en observation aux abords du
club, et que l'admission d'tienne et de Roger avait eu lieu grce 
son illustre patronage.

Et il concluait en disant:

--Si les deux petits ne le tuent pas demain, ce coquin de nabab, c'est
qu'il aura la vie dure!...

Lola se vantait d'avoir mont la tte du jeune Pontals, qui avait
pass la journe entire  la salle d'armes pour se faire la main avant
le duel.

L ne se bornait pas son travail de la journe.

Sur l'ordre de Robert, elle s'tait rendue  l'htel Montalt, o elle
avait eu quelques minutes de confrence avec une des femmes de Mirze,
nomme Nawn.

Cette femme tait d'origine malaise, et soutenait la dtestable
rputation de sa race.

Lola gardait une rancune profonde et toute frache aux deux filles
de l'oncle Jean. Elle avait donn de l'or  Nawn, la Malaise, et
celle-ci lui avait promis de se trouver  la nuit tombante dans l'alle
Gabrielle, afin de recevoir un nouveau prsent, et d'apprendre ce que
l'on attendait d'elle pour prix de l'argent donn.

Il s'agissait de se dfaire, une bonne fois pour toutes, de Diane et de
Cyprienne.

Malgr sa rancune, Lola, dont la nature n'tait point d'tre cruelle,
aurait hsit peut-tre  dicter les conditions du march.

Aussi ne s'en tait-on point fi  elle. C'tait M. le comte de
Mantera en personne qui tait all au rendez-vous.

Nawn tait bien capable de comprendre  demi-mot ce qu'on exigeait
d'elle: les femmes de son pays sont, au dire des voyageurs, les
premires empoisonneuses du monde entier.

Elles empoisonnent pour un collier de verroterie, pour une image
enlumine, comme leurs maris poignardent pour un flacon de vin.

Ceci est une chose bien connue, et la rputation de la race malaise
n'est plus  faire.

Nawn emporta l'argent, et promit que le lendemain matin les deux jeunes
filles dormiraient pour ne plus s'veiller.

Elle eut mme la discrtion de ne point s'informer du motif qui
poussait Blaise  user de ses talents.

Un signal fut convenu. Nawn promit que quand sa besogne serait faite,
elle allumerait deux lumires sur la dernire fentre de l'aile gauche
de l'htel, qui donnait justement sur ces ruelles dsertes, o nous
avons vu la voiture de madame Cocarde s'engager le jour de la fte.

Il y aurait du monde dans ces ruelles, vers la fin de la nuit, pour
attendre le signal, et Nawn recevrait, le lendemain, le complment de
la rcompense.

C'tait assurment une affaire toute simple, et traite de bonne
foi des deux cts. Il ne s'agissait plus l, comme le fit observer
Blaise en buvant un verre de xrs, d'une poule mouille du genre de
Bibandier, et madame Nawn avait toute l'encolure d'une femme en
tat de tenir sa parole.

Quant au signal, ce n'tait pas seulement Blaise qui devait
l'apercevoir, et nos trois gentilshommes n'avaient pas mme besoin de
se dranger pour aller l'attendre: leurs affaires les appelaient tous
trois de ce ct, avant le lever du jour.

Car, comme on peut le penser, en combinant cette quintuple provocation
adresse au nabab, Robert avait voulu se mnager d'autres chances que
celle du duel lui-mme, et nos trois gentilshommes avaient dessein de
dormir assez peu cette nuit-l.

Quand chacun eut exalt ses propres mrites, l'Amricain prit la parole.

--Moi, dit-il, je ne parle mme pas du petit Vincent et de l'oncle
Jean, que j'ai jets comme des btons dans les jambes de Montalt.

--Il tait pourtant bien beau, l'oncle Jean!... interrompit Bibandier,
avec ses gros sabots pleins de paille et sa veste de futaine!... Quand
je pense que j'ai t plus mal habill que a, autrefois.

--Misres!... reprit l'Amricain; je ne dis pas non plus que j'ai eu le
premier l'ide d'entrer en relations d'affaires avec madame Nawn... Il
faut bien laisser quelque chose  ce bon gros garon de Blaise, qui ne
fait oeuvre de ses dix doigts, pour continuer son rle de domestique
de bonne maison... Quant  l'expdition de demain matin, elle est
encore dans les futurs contingents, et il faut attendre pour en juger
les rsultats... Mais ce dont je me vante, mes excellents amis, c'est
d'avoir fait une bonne action qui rjouit ma conscience.

Il se renversa sur le dos de son fauteuil et prit un accent thtral:

--Il y avait un pauvre mnage, rduit au dernier degr de la misre...
et nous avions bien contribu un peu  cette misre-l, tous tant
que nous sommes... Ce que j'ai fait aujourd'hui doit calmer  jamais
tous nos remords. Je suis arriv au moment o le mari avait allum un
rchaud au milieu de la pauvre retraite; je suis entr comme un bon
ange, j'ai rendu le souffle  leurs poitrines touffes. Je les ai pris
chacun sous un bras, tout dguenills qu'ils taient, et je les ai fait
monter dans ma propre voiture.

--Ah! dit Bibandier sans rire; saint Vincent de Paul n'est pas
grand'chose auprs de toi, M. Robert!

--Je les ai conduits auprs d'ici, reprit ce dernier, dans un htel
dcent... Je leur ai fait donner un bon repas et des lits tout
frais... Ils sont comme des poissons dans l'eau.

--Comment t'ont-ils suivi? demanda Blaise.

--J'ai dit  Penhol, rpondit l'Amricain, que je lui donnerais de
l'eau-de-vie tant qu'il voudrait... et une revanche gnrale pour
toutes les parties d'cart qu'il a perdues contre nous en Bretagne.

--Et Madame? demanda encore Blaise.

--Je lui ai parl de sa fille...

--Pauvre femme!... murmura Lola qui baissa les yeux dans un mouvement
de piti involontaire.

--On a bien raison de dire, reprit Robert, que toute bonne action a sa
rcompense... car, maintenant, nous avons sous la main le vritable
matre de Penhol, mes enfants... Et gare  ce vieil aigrefin de
Pontals!

--Il ne nous manque plus qu'une bagatelle..., dit Bibandier; cinq cent
mille francs.

--Bah!... fit Blaise; demain matin, nous serons tous trois
millionnaires.

--Et si nous manquons le coche?...

--Eh bien! s'cria Robert, dans ce cas-l mme nous pourrions encore
utiliser Penhol... car je ne vous ai pas tout dit, mes enfants!...
Cette prtendue cole que j'ai faite hier en racontant au nabab une
histoire un peu trop vraie, n'est pas si sotte que vous voudriez
bien le croire... Vous savez bien cette lettre que j'ai reue de
l'htel Montalt, avant de partir ce matin?

--Oui..., rpliqurent  la fois Blaise et Bibandier; tu sais ce que
veut le nabab?

--Je le sais.

--Tu l'as donc vu?

--Du tout... mais, en rentrant ici, j'ai trouv deux autres lettres du
mme Berry Montalt... Dans la premire, il ne disait rien du tout, vous
savez... Dans la seconde, il s'expliquait un peu... Dans la troisime,
il dit la chose tout au long, comme un brave homme.

--Et que dit-il?

L'Amricain se mit  sourire et joua du cure-dent.

--C'est une drle d'histoire!... rpliqua-t-il enfin; a ne se comprend
gure... Je ne sais que penser; mais, au demeurant, ce Montalt est
comme tous les enrichis qui reviennent des antipodes... c'est l'homme
des fantaisies absurdes et inexplicables!

--Mais encore...

--Eh bien, voici ce que c'est! Il paratrait qu'hier j'ai t
trs-loquent... surtout en rendant compte de certaine missive adresse
par madame Marthe  Louis de Penhol, il y a bien longtemps...
Ce chiffon de papier-l nous a dj t d'une certaine utilit dans
l'affaire de Bretagne... Et maintenant, voil Montalt qui veut me
l'acheter un prix fou!

--L'acheter?... dit Blaise: pour quoi faire?

--Est-ce que je sais?... J'ai vu  Londres un Anglais qui paya, devant
moi, deux mille guines trois lignes de l'criture d'une voleuse,
pendue  Tyburn... Montalt est Anglais, aprs tout!...

Il pronona ces mots comme s'il avait t proccup, malgr lui, d'une
arrire-pense.

--Mais cette lettre, dit Bibandier, l'as-tu? L'Amricain tira son
portefeuille de sa poche.

--Je l'ai, rpliqua-t-il, et je serais port  croire qu'elle vaut
en effet un bon prix, car c'est pour l'avoir que ce pauvre diable de
Penhol m'avait permis d'enlever sa fille... Ce soir-l, il arriva bien
des vnements... Penhol, en partant, oublia la lettre dans le salon,
et je la repris.

--Eh bien!... dit Blaise, pourquoi hsites-tu?... Vends-la!

Malgr lui, Robert tait tout pensif.

--Sans doute..., rpliqua-t-il; sans doute!... En fait de folies, le
nabab ne compte pas... et je suis bien sr qu'on en aurait ce qu'on
voudrait... mais il faut attendre... Une arme vaut mieux parfois
que de l'argent... et demain, comme tu dis, ami Blaise, nous serons
peut-tre millionnaires.

       *       *       *       *       *

La soire s'avanait dj lorsque Berry Montalt revint  son htel. Il
avait pass toute la journe dehors, et c'tait du Cercle qu'il avait
crit ses deux dernires lettres  M. le chevalier de las Matas.

La premire chose dont il s'informa en descendant de voiture fut de
savoir si le chevalier tait venu ou s'il avait crit. A ces deux
questions, le concierge de l'htel rpondit ngativement. On n'avait
point eu de lettres, et la seule visite reue dans la journe tait
celle de madame la marquise d'Urgel, qui avait demand Mirze.

Le nabab gagna ses appartements d'un air triste et proccup. Il
s'assit, en rentrant, devant son secrtaire, et trempa sa plume dans
l'encre.

--Jean de Penhol!... murmura-t-il; une jeune fille enleve!... Tout
cela est trange... J'aurais d lui parler peut-tre...

Il dposa sa plume et appuya la tte contre sa main.

--Ces choses m'entourent et me pressent!... poursuivit-il. Le doigt de
Dieu est-il l?... Ou n'est-ce qu'un jeu du hasard moqueur?...
J'ai beau me rvolter et dire: Que m'importe?... Toutes mes blessures
saignent... et je n'ai plus qu'une seule pense...

Il resta un instant immobile; puis sa plume, reprise avec emportement,
courut en grinant sur le papier.

Une lettre fut crite en un clin d'oeil, mais plus vite encore
dchire.

--Ce n'est pas le moyen de savoir!... murmura-t-il; j'ai montr trop
clairement  cet homme quelle tait mon envie... Dsormais, c'est un
march qu'il faut lui proposer.

Il crivit encore:

    Si la lettre dont M. le chevalier de las Matas m'a parl hier
    est remise  l'htel Montalt avant minuit, je tiendrai une somme
    de cinquante mille francs  la disposition de M. le chevalier.

Il signa.

Comme il tait en train de plier sa lettre, il se ravisa tout  coup et
la rouvrit pour mettre cent mille francs  la place de cinquante mille.

Et sa plume resta suspendue, pendant plus d'une minute, au-dessus du
papier, parce qu'il se demandait s'il devait doubler encore la somme
promise.

Il sonna Sid et lui remit la lettre dans son enveloppe.

--La rponse  ce message devra m'tre rapporte sur l'heure, dit-il.

Sid s'inclina comme d'habitude en signe d'obissance.

Au moment o il sortait, Montalt le rappela.

--Ces deux jeunes filles..., demanda-t-il en hsitant, sont-elles
revenues  l'htel?

--Oui, rpondit Sid.

--Y a-t-il longtemps?

--Oui.

--Faites-les venir ici.

Sid se retira.

L'instant d'aprs, Diane et Cyprienne entraient dans la chambre du
nabab.

Malgr la nature romanesque et aventureuse de leur caractre, malgr
l'ignorance complte o elles taient des choses du monde, les deux
jeunes filles ne pouvaient s'empcher de regarder comme un rve le
souvenir de cette unique et bizarre entrevue qu'elles avaient eue avec
le nabab.

Elles avaient pass toute l'aprs-midi  l'htel, veillant auprs
de Blanche, qui tait plonge, depuis le matin, dans un tat
d'affaissement lthargique.

La pauvre enfant avait prouv cette nuit un choc terrible: cet
enlvement mystrieux l'avait brise. Depuis son entre  l'htel
Montalt, ses paupires ne s'taient point rouvertes. Son souffle tait
faible; on l'aurait crue morte si quelque plainte rare n'tait tombe
parfois de ses lvres dcolores.

Nawn, la servante de Mirze, tait venue, de son plein gr, offrir son
aide aux deux jeunes filles.

Cette Nawn faisait une garde-malade attentive et souverainement
adroite. C'tait un secours prcieux que Diane et Cyprienne acceptaient
avec reconnaissance.

Tout en veillant au chevet de Blanche, les deux jeunes filles
songeaient, et, bien qu'elles ne pussent se communiquer leurs penses
de peur d'veiller la pauvre malade, leurs penses taient les mmes.

Elles se demandaient comment Madame et Ren de Penhol avaient pu fuir
dans l'tat o ils taient; elles les avaient laisss mourants tous les
deux! Pourquoi quitter leur retraite justement  cette heure?

O taient-ils alls?

A ces questions nulle rponse n'tait possible. Cyprienne et Diane
entrevoyaient un mystre, sans pouvoir mme essayer de l'claircir.

--Demain, se disaient-elles, nous retournerons...

Et leur esprit, abandonnant cette nigme insoluble, revenait  d'autres
ides. Diane songeait  tienne, Cyprienne  Roger.

Qu'avaient-ils d penser la veille? Ils aimaient encore; ils n'avaient
pas oubli. Oh! on les aimait aussi...

Diane se rjouissait d'avoir retrouv le coeur d'tienne tout entier
 elle; Cyprienne pardonnait  Roger son inconstance folle, pour les
bonnes larmes qu'elle avait vues dans ses yeux.

Elle l'aimait comme il tait.

Un regard chang disait aux deux soeurs ce qu'elles avaient dans
l'me; c'tait une conversation muette, et parfois toutes deux se
prenaient  sourire en rougissant, comme si elles eussent mis leur
coeur de vierge  nu dans des paroles trop hardies.

Puis elles faisaient un dtour encore dans les sentiers perdus de la
rverie. On ne peut pas toujours parler d'amour, mme avec son me, et
il y avait un sujet de rflexion qui revenait frapper incessamment au
seuil de leur pense.

Cet homme, qui tait maintenant leur hte, et qui leur avait dit d'une
voix si douce, avec un sourire si bon: Je suis votre pre; cet homme
dont l'aspect seul avait clos, comme par enchantement, leurs jours
de misre, ce bon gnie de leurs anciens rves! il tait l,
toujours, devant leurs yeux...

Elles le voyaient avec sa noble beaut, avec ce charme fier qui
rayonnait de son sourire.

Ses moindres paroles restaient graves tout au fond de leurs coeurs.

Il avait commenc par tre bien cruel pour devenir ensuite si
gnreux!...

Diane et Cyprienne ne trouvaient personne  qui le comparer, mme de
loin: les hommes qu'elles avaient vus jusqu'alors n'taient point faits
ainsi.

Elles ne le connaissaient pas, mais elles le devinaient plus
compltement peut-tre que ceux-l mmes qui vivaient avec lui depuis
des annes.

Leur bonheur tait de penser qu'il leur serait donn peut-tre de
mettre un baume sur les blessures envenimes de ce grand coeur.

Depuis le matin, il ne leur avait pas donn signe de vie, mais elles
n'avaient point d'inquitude encore, parce que toute la maison tait 
leurs ordres. Sid avait parl; chacun, dans l'htel, leur obissait
comme au nabab lui-mme.

Elles attendaient; quelque chose leur disait que Montalt ne les avait
point oublies. Et il n'y avait point d'impatience dans leur attente,
parce qu'un secret sentiment de crainte se mlait  leur affection
reconnaissante.

Les heures de l'absence avaient encore grandi le nabab  leurs yeux;
elles tremblaient presque  l'ide de le revoir.

Mais il n'y avait pas l l'ombre d'une pense de dfiance. Depuis douze
heures qu'elles avaient amen l'Ange dans la maison du nabab, l'ide ne
leur tait pas venue qu'il pt y avoir danger ou seulement inconvenance.

L'ordre de Montalt les trouva prpares. Elles laissrent Nawn auprs
de Blanche, et s'loignrent en se tenant par la main.

Ce fut ainsi qu'elles entrrent dans la chambre de Montalt.

Elles demeurrent auprs du seuil, les yeux baisss, le front
rougissant et le sourire aux lvres.

Montalt tait toujours assis auprs de son bureau.

Il les regarda un instant en silence et avec admiration comme s'il se
fut tonn de les retrouver si jolies.

--Approchez..., dit-il enfin.

Diane et Cyprienne s'avancrent. Mais l'entrevue tait loin de se
renouer  ce point de familiarit intime o le sommeil de Montalt
l'avait interrompu, la nuit prcdente, et la gentille joue de
Cyprienne serait devenue bien plus vermeille encore si quelqu'un lui
et rappel qu'elle avait os mettre un baiser sur le front de cet
homme.

Montalt avait l'air grave, presque svre.

--Bonsoir, Berthe..., dit-il en prenant les mains des deux soeurs;
bonsoir, Louise... Il y a bien longtemps que je ne vous ai vues...
Avez-vous pens  moi, aujourd'hui?

--Oh! oui, milord!... rpliqua Cyprienne.

--Grce  vous, ajouta Diane, nous avons port secours  ceux que nous
aimons.

Montalt les regardait en face tour  tour.

--Et vous n'avez point eu regret de m'avoir menti?... murmura-t-il.

--Menti?... balbutirent les deux jeunes filles en changeant un regard
furtif.

Le nabab souriait tristement.

--Laquelle de vous s'appelle Diane?... demanda-t-il; et laquelle a nom
Cyprienne?...

Les deux soeurs taient devenues toutes ples.

--Oh! monsieur!... monsieur!... s'cria Diane, je vous en prie,
pardonnez-nous!... Le dsespoir nous a pousses  venir... et quelque
chose nous disait que nous bravions, en venant, les blmes du monde...
Nous avons menti, c'est vrai... mais c'est que nous songions  notre
vieux pre.

--C'est vous qui tes Diane, n'est-ce pas?... dit le nabab; et c'est
vous qui aimez tienne?

--tienne?... rpta encore la jeune fille.

Il lui semblait qu'un pouvoir surnaturel pouvait seul lire ainsi au
fond de son coeur.

--Et vous, Cyprienne, reprit le nabab, vous aimez Roger de Launoy?...
Que Dieu vous donne du bonheur, mes pauvres enfants!... L'amour fait
bien souffrir... et quand deux coeurs se donnent l'un  l'autre, il y
en a toujours un qui ment ou qui se trompe...

--tienne est un honnte homme, rpliqua Diane en relevant la tte.

--Je le crois..., dit Montalt.

--Et Roger m'aime!... ajouta Cyprienne.

--Comment ne pas vous aimer, ma fille?... Qui sait?... j'ai tort,
peut-tre... Dieu le veuille!

Sa physionomie changea, comme s'il et fait effort pour secouer sa
tristesse. Il rappela sur sa lvre son beau sourire, et prit les mains
des deux jeunes filles, qu'il serra contre son coeur.

--Pourquoi ne m'appelez-vous plus votre pre? dit-il presque gaiement.

Diane ne rpondit pas, mais Cyprienne, plus hardie par moments, secoua
la tte en prenant un petit air mutin:

--Parce que vous nous grondez..., dit-elle, et parce que vous avez
devin notre secret!

--Et si je vous pardonne?...

--Alors, nous vous pardonnerons.

Montalt les attira vers lui et runit leurs ttes charmantes sous un
mme baiser.

--Merci, mes filles..., dit-il.

--Merci, pre..., rpondirent en mme temps les voix caressantes des
deux soeurs.

Montalt resta quelque temps  les contempler en silence. Il n'tait
plus forc de feindre pour cacher sa tristesse; une expression de joie
recueillie clairait son visage.

--C'est vrai, pourtant, dit-il; j'ai devin un secret, moi!... moi qui
laisse toujours sommeiller mon esprit!... Je vous aime si bien, mes
enfants chries, que j'ai fait une fois comme tout le monde... J'ai
oubli que j'tais mort et qu'il n'y avait plus en moi ni curiosit ni
dsir... J'ai travaill, j'ai tch de lire dans le regard... et j'ai
russi.

--N'avez-vous appris que cela?... demanda Cyprienne en jouant
l'indiffrence.

--Rien que cela, mademoiselle Berthe..., rpliqua le nabab. Soyez
tranquille... Je ne sais pas le nom de votre vieux pre, qui est un
gentilhomme!... Je ne sais rien, sinon que je vous aime et que je suis
heureux de vous avoir l toutes deux contre mon coeur...

--Nous aussi, nous vous aimons! murmura Diane mue, comme un ami et
comme un pre.

Les yeux de Montalt se perdirent un instant dans le vide.

--Sais-je pourquoi?... pensa-t-il tout haut; on dit que je suis l'homme
du caprice... je le crois quelquefois... Et pourtant, s'il y a un Dieu,
c'est lui qui vous a mises sur mon chemin, pauvres enfants, afin que je
sois bon  quelque chose ici-bas... Oh! je ne jouerai plus... Ce qui me
reste est  vous, mes filles, et vous serez riches!

Il se prit  sourire tout  coup.

--Vous souvenez-vous que je vous ai poursuivies longtemps? dit Montalt.
Le monde me croit fou de galanteries et d'aventures amoureuses...
Pauvre monde! qui prend le dsespoir pour l'ardeur et le dcouragement
pour la fivre!... En courant aprs vous, mes enfants, ce n'tait pas 
moi que je pensais... Vous allez bien m'en vouloir... tienne et Roger,
que j'aimais en ce temps-l, me parlaient de vous sans cesse, et je
voulais leur donner un remde contre l'amour...

--Oh! fit Diane avec reproche, vous vouliez les rendre infidles!...

--L'amour est un si cruel malheur, ma fille!... En vous voyant jolies
comme des anges, je m'tais dit: Voil ce qu'il me faut...
Et, sans vous connatre, je vous opposais  vous-mmes... Je prenais
les deux pauvres petites chanteuses pour en faire les rivales des
deux nobles filles de Bretagne... Vous me ferez croire  Dieu avant
de mourir, mes enfants, car sa main est l, et c'est elle qui vous a
dfendues contre moi.

--Pre, dit Cyprienne qui lui baisa la main avec un petit frisson de
crainte, quand je pense que nous aurions pu vous har!...

Le nabab baissa les yeux, et un nuage descendit sur son front.

--Cela et peut-tre mieux valu ainsi..., murmura-t-il; demain, qui
sait ce que seront nos coeurs?... Quand je vous vois, je crois mon
me gurie;... quand je vous entends m'appeler mon pre, je suis
heureux, et il me semble que je n'ai jamais connu la souffrance... Mais
tout cela n'est que mensonge!... ajouta-t-il en se levant brusquement,
vous n'tes pas mes filles! Un autre a droit  l'amour que je voudrais
tout seul.

Les deux soeurs le regardaient tristement et ne trouvaient point de
rponse.

Montalt parcourait la chambre  grands pas.

Au bout de quelques minutes, il se laissa retomber sur son sige.

--Pre..., dit Diane en prenant sa main timidement, est-ce que
vous tes fch contre nous?

Le nabab la pressa contre sa poitrine avec un geste passionn.

--Deux! s'cria-t-il; oh! ce serait trop, c'est vrai!... je n'ai pas
mrit tant de bonheur!... Mais si Dieu m'avait donn seulement une
fille comme toi, Diane... ou comme toi, ma Cyprienne chrie!... que
ma vie serait change et belle!... et comme je dsapprendrais vite 
dsirer le nant qui suit la mort!...

--Vous qui tes si bon..., murmura Diane, comment ne croyez-vous plus
au ciel?...

--Parce que, si le ciel existe, il est impitoyable!... Ne vaut-il pas
mieux douter que de har?...

Cyprienne coutait, saisie par cette vague terreur que le blasphme
inspire  la foi nave.

--Oh!... fit Diane avec compassion, vous avez donc bien souffert?

--Si j'ai souffert!... pronona le nabab d'une voix sourde et avec
un accent d'amertume si dchirant que les deux soeurs eurent froid
jusqu'au fond de l'me; pauvre enfants! puissiez-vous ne savoir jamais
ce qu'est une pareille souffrance!...

Il essaya de sourire, et cet effort rendit plus douloureuse
l'expression de profonde angoisse qui tait sur ses traits.

Cyprienne et Diane s'taient rapproches, attentives.

--Mais je pense bien, reprit Montalt avec une nuance de fatigue et
de sarcasme, que j'ai eu tort de souffrir... beaucoup de gens me
prendraient pour un fou s'ils savaient mon histoire... Et ces gens
seraient sages, peut-tre... Que m'a-t-on fait?... M'ont-ils assassin,
dpouill?... M'ont-ils seulement trahi?... Non. J'avais un ami et
j'avais une matresse... J'aimais la jeune fille au point de lui donner
mille fois ma vie... L'autre... qui tait mon ami depuis que je sentais
mon coeur, je l'aimais jusqu' lui sacrifier mon amour!

Il tait faible; je me croyais fort... nous tions presque des enfants
tous les deux... Je le vis malheureux, parce qu'il aimait en secret ma
fiance...

Peut-tre eus-je tort, mes filles, car il y a des dvouements injustes
et cruels. La jeune fille avait droit  mon amour, et devant Dieu, moi,
je n'avais plus le droit de fuir...

Et pourtant, je quittai la maison de mon pre, avec des larmes dans
les yeux, moi, qui ne savais encore que sourire!

J'emportai dans l'exil mon amiti enthousiaste et l'amour qui devait
emplir ma vie.

De quoi faut-il me plaindre?... Mon ami pousa la femme que je
lui avais cde... Et un jour que je revenais de bien loin, un jour que
je m'approchais en tremblant de la maison de mon pre, et que je me
disais: Il faudra sourire en voyant leur bonheur, je rencontrai mon
ami sur le chemin...

Il me refusa sa main froide. Il se mit entre moi et la porte de sa
maison. Je repartis; mon me tait morte...

Cyprienne et Diane avaient des larmes dans les yeux.

--Pauvre pre!... dirent-elles en couvrant ses mains de caresses.

--De quoi faut-il me plaindre? rpta le nabab avec un lan d'amertume;
et que venais-je faire chez cet homme?... Je lui avais cd mon
bonheur; peut-tre croyait-il que je venais le reprendre... Oh! mais je
l'aimais tant!...

Et la jeune fille qui tait maintenant sa femme?... Celle-l, je
l'avais abandonne, presque trahie!... De quel droit pouvais-je lui
demander un souvenir?

N'tait-ce pas moi-mme et moi seul qui avais bris ma vie?

Savaient-ils seulement qu'ils avaient tu mon me, sinon mon corps:
lui, parce qu'il me chassait dans sa dfiance jalouse; elle, parce que
je lui avais jet le cri suprme de mon repentir et de ma douleur,
et qu'elle avait gard le silence?...

Il appuya ses deux mains contre son front tout ple. La pente de ses
souvenirs l'entranait.

--Oh! je l'aimais!... murmura-t-il d'une voix tremblante; vingt
annes se sont coules depuis lors, et je n'ai jamais aim une autre
femme!... J'ai suppli Dieu de m'envoyer l'oubli!... Dieu ne m'a point
exauc... Je l'aime encore... je l'aime!... Cette nuit, je suis devenu
fou rien qu'en coutant une histoire o je ne sais quelle femme jouait
un rle qui pouvait ressembler  sa vie...

Et maintenant que je vous parle, j'attends comme un pauvre insens...
J'ai entrevu un vague espoir dans la nuit de mon avenir... Si je
m'tais tromp!... si elle avait souffert, elle aussi, comme j'ai
souffert!...

J'attends pour savoir si je dois vivre, ou m'endormir dans la fatigue
qui m'accable...

Il se tut. Cyprienne et Diane l'coutaient encore.

Il y avait en elles une motion puissante et grave qui les faisait
muettes.

L'un des noirs entr'ouvrit la porte de la chambre.

--Une lettre pour milord, dit-il.

Le sang remonta violemment  la joue du nabab.

--D'o vient cette lettre?... demanda-t-il d'une voix mal assure,
tandis que le noir s'avanait vers lui.

--De l'htel des Quatre Parties du monde, rpondit le ngre.

Montalt redevint plus ple. Sa main tremblait en saisissant la lettre.
Il la regarda longtemps: on et dit qu'il n'osait point l'ouvrir.

--Ceci est mon arrt..., murmura-t-il en souriant avec tristesse.

Il glissa la lettre ferme dans son sein.

--Ne voulez-vous donc point savoir?... demanda Diane.

--Plus tard..., rpliqua le nabab; si mon dsir est satisfait, j'ai
toute une vie pour me rjouir... Si mon dernier espoir me trompe,
j'ai toute une longue nuit  souffrir... Parlons de vous, mes filles,
car il faut au moins que j'aie fait, ici-bas, quelqu'un d'heureux. Je
vous ai fait hier une promesse... Je ne l'ai pas oublie... et je vais
l'accomplir.

Il se dirigea vers son secrtaire, dont la tablette restait baisse.

Il prit dans l'un des tiroirs la clef du petit meuble, qui se trouvait
au pied de son lit.

--Regardez bien tout ce que je fais..., dit-il; vous pourrez avoir
besoin de vous en souvenir.

Dans le meuble, il prit la bote de sandal, et revint auprs des deux
jeunes filles.

--Voil toute ma fortune..., poursuivit-il; je n'ai rien au monde,
sinon cette bote qui renferme une boucle de cheveux blonds... Je les
regarde parfois, quand je suis seul, et je vois sourire alors toutes
les belles joies de ma jeunesse... Cette boucle est l, garde par les
diamants qui l'entourent... Pour me la ravir, il faudrait me prendre
aussi mes diamants, dont la perte me laisserait plus pauvre qu'un
mendiant... Cela me plat  penser... Et, vous savez, chacun pare son
idole... Moi, je n'ai ni femme, ni enfant, ni famille... J'ai voulu
faire un asile brillant  mon cher souvenir.

Il porta la bote de sandal  ses lvres, pour la baiser d'abord,
puis pour arracher,  l'aide de ses dents, quelques-uns des diamants
enchsss dans le couvercle.

Il en prit quatre et les examina durant quelques secondes.

--C'est l une monnaie que je me suis faite..., reprit-il en continuant
son examen; je sais la valeur de ces pierres tout comme si j'tais
joaillier... Ne m'avez-vous pas dit qu'il vous fallait cinq cent mille
francs?

Cyprienne et Diane ne purent pas trouver de rponse, tant la
surprise et l'motion agissaient fortement sur elles.

--Il m'en reste encore cinq ou six fois autant..., poursuivit le nabab,
qui sembla compter de l'oeil les vides nombreux marqus sur le
couvercle de la bote: et qui sait si j'aurai besoin dsormais de cette
fortune? Voici toujours quatre pierres qui valent chacune cinquante
mille cus,  peu prs... Je vous les donne, mes filles.

--Est-il possible?... s'crirent  la fois Diane et Cyprienne.

--Ne me remerciez pas..., dit le nabab en les baisant au front tour 
tour; je vous suis encore redevable... Mon coeur tait mort depuis
vingt ans, et vous l'avez ressuscit pour un jour... Oui, ajouta-t-il
en fixant sur elles ses yeux attendris, j'avais oubli la joie
d'aimer... Soyez bnies, mes filles, car vous prierez pour moi, j'en
suis sr, quand vous ne me verrez plus.

Les deux soeurs tressaillirent, et leur regard s'emplit d'inquitude.

Montalt arrta la question qui se pressait sur leurs lvres.

--Ne craignez rien, dit-il, Dieu a enfin piti de moi, puisque je vous
ai trouves... Vous m'aimez, n'est-ce pas?...

--Oh! notre bon pre!... s'crirent les deux jeunes filles
qui tchaient de sourire  travers leurs larmes, nous vous aimerons
toujours!...

Montalt souriait aussi et ses yeux taient humides.

--Chres... chres enfants! murmura-t-il, je vous crois... et je crois
que nous serons tous heureux...

Il avait mis les quatre diamants dans la main de Diane.

Il retourna vers le meuble, afin d'y replacer la bote de sandal.

Tandis qu'il refermait le meuble  double tour, la pendule sonna: il
tait minuit.

Montalt revint vers les deux jeunes filles, mais il n'y avait plus de
sourire sur ses lvres.

--Diane, dit-il, je vous confie cette clef, ma fille... J'avais encore
bien des choses  vous dire, mais j'ai besoin d'tre seul... coutez
seulement mes dernires paroles... Je vous reverrai demain vers huit
heures... peut-tre  neuf heures... Si je n'tais pas revenu  dix
heures, vous vous serviriez de cette clef, Diane; vous prendriez
la bote de sandal... les diamants qui la couvrent seraient votre
hritage...

--Oh! pre!... interrompirent les deux jeunes filles effrayes en se
serrant contre lui.

--Laissez-moi poursuivre..., reprit Montalt qui parlait d'une
voix triste, mais ferme; cette fortune que je vous lgue, vous n'aurez
de compte  en rendre  personne... Seulement, dans le cas o je
ne devrais point revenir, ma volont est que la boucle de cheveux
renferme dans cette bote soit dtruite... Promettez-moi de la brler,
mes filles, et d'en jeter les cendres au vent...

Diane et Cyprienne promirent. Elles voulaient parler et dcharger le
poids qui tait sur leur coeur; mais le nabab les conduisit lui-mme
jusqu' la porte.

Elles se jetrent dans ses bras; il les repoussa doucement.

--A demain, mes filles!... dit-il.

Il tait seul.

Un instant, il resta auprs de la porte, coutant les pas lgers des
deux soeurs qui s'loignaient dans le corridor.

Sa main se posa sur sa bouche, comme pour leur envoyer un dernier
baiser.

Puis il tira prcipitamment de son sein la rponse de Robert.

Il la considra durant plus d'une minute avant de l'ouvrir. Il n'osait
pas.

Sa respiration soulevait pniblement sa poitrine, et il y avait de
grosses gouttes de sueur  son front.

Enfin il rompit le cachet.

La lettre tait ainsi conue:

    Le chevalier de las Matas a l'honneur de prsenter ses respects
     lord Berry Montalt, et le prie de remettre  demain, dans la
    soire, l'affaire dont il est question.

La tte de Montalt tomba sur sa poitrine.

--Demain! murmura-t-il.

Puis il ajouta en dchirant la lettre:

--Je mourrai sans savoir...




XXIII

LE PREMIER CRI.


Nawn, la servante de Mirze, tait reste seule au chevet de Blanche,
lorsque les deux filles de l'oncle Jean avaient quitt leur chambre
pour se rendre aux ordres du nabab.

Pendant les premires minutes qui suivirent le dpart des deux jeunes
filles, Nawn demeura, comme d'ordinaire, accroupie sur son carreau
de soie, la tte penche, les bras tombants, dans une attitude de
nonchalante apathie.

C'tait une femme de grande taille, qui pouvait avoir quarante ans 
peine, mais dont la peau cuivre tait dj sillonne de rides.

Les domestiques de l'htel la craignaient. Ou l'accusait d'avoir
empoisonn,  Londres, un groom multre de milord, qui l'avait
abandonne aprs avoir t son amant.

Mais elle semblait dvoue  Mirze, et Mirze avait conserv sur
l'esprit du nabab ce pouvoir que donne l'habitude.

Nawn n'avait point t chasse, bien que les deux noirs du nabab
prtendissent l'avoir vue verser quelque chose de diabolique dans le
dernier verre d'ale du pauvre multre dfunt.

Au bout de deux ou trois minutes, les yeux baisss de Nawn se
relevrent lentement. Ses membres taient toujours immobiles, mais ses
prunelles, noires comme le jais, se prirent  rouler avec vivacit,
comme si elle et voulu embrasser d'un seul coup d'oeil toute
l'tendue de la chambre.

Quand cet examen rapide l'eut bien convaincue qu'elle tait seule, son
regard inquiet se porta sur Blanche endormie.

Les paupires de la jeune fille taient bien closes. De ce ct encore,
Nawn tait  l'abri de toute surprise.

Elle se leva et gagna la chemine, auprs de laquelle deux
bouilloires d'argent chauffaient. Dans l'une d'elles, il y avait de la
tisane pour Blanche; dans l'autre, de l'eau pour le th de Diane et de
Cyprienne.

Nawn s'accroupit devant le foyer et ranima le feu.

Il y avait sur son visage pensif de l'hsitation et de la piti.

--Elles sont bien belles, ces deux jeunes filles!... murmura-t-elle;
elles sont bien douces... et leurs voix vont au coeur... Moi, je suis
vieille et je suis laide.

Elle souleva le couvercle de la bouilloire qui contenait l'eau pour le
th.

--Et puis..., grommela-t-elle en fronant le sourcil, ce sont toutes
ces belles filles qui font pleurer ma matresse!... Pauvre Mirze!...
comme elle tait belle avant que les larmes eussent creus ses yeux!...
On l'aimait autrefois... maintenant, elle est ddaigne.

Tout en parlant, Nawn caressait, au fond de sa poche, des pices d'or
qui tintaient lgrement.

Elle retira sa main pleine de louis et les compta d'un regard joyeux.

--Oui, oui..., reprit-elle, ce que j'en fais, c'est pour ma bonne
matresse. Que m'importe cet or?...

Son oeil amoureux dmentait ses paroles.

Quand elle eut bien contempl ses louis, elle les remit dans sa poche
et tira de son sein une petite fiole de verre.

En ce moment, Blanche ouvrait les yeux  demi. Elle jeta son regard
teint autour d'elle...

--J'ai rv..., pensa-t-elle; j'ai vu mes deux cousines qui sont
mortes... Elles souriaient toutes deux au pied de mon lit...

Sa paupire retomba, lasse, tandis que ses lvres ples murmuraient
une prire pour les pauvres belles-de-nuit...

Sa raison, affaiblie comme son corps, ne cherchait point  se rendre
compte de sa situation nouvelle. D'ailleurs, le demi-jour qui rgnait
dans la chambre la trompait; elle ne savait pas o elle tait.

Nawn avait dbouch,  l'aide de ses dents, le petit flacon de verre.

Elle murmurait en regardant la bouilloire:

--Cela tue vite... les jeunes filles ne souffriront pas.

Son hsitation tait finie.

Elle tendit la main et versa dans l'eau chaude la moiti du contenu de
son flacon.

Nul bruit ne se faisait dans la chambre, et pourtant Nawn n'tait plus
seule.

En sortant, Diane et Cyprienne n'avaient point pris la peine de
fermer la porte, qui restait entre-bille.

Si le regard perant de Nawn s'tait tourn de ce ct, elle aurait
vu sur le seuil une tte, noire comme l'bne, dont la bouche,
entr'ouverte par l'tonnement, montrait deux ranges de dents
blouissantes.

Ce fut, du reste, l'affaire d'une seconde. Avant que Nawn eut remis le
flacon dans son sein, la tte noire avait disparu, et Sid se disait
derrire la porte:

--C'est la mme eau qui a tu le multre...

Nawn se rapprocha du lit o Blanche tait toujours immobile.

Une rflexion lui vint. Les soupons pourraient se porter sur elle, et
le flacon l'accuserait en ce cas.

Elle traversa la pice sans bruit et entra dans la chambre voisine,
dont elle ouvrit la fentre pour jeter au dehors le reste du poison.

Son absence ne dura gure qu'une minute. Quand elle rentra, Blanche
tait rveille et toute tremblante.

Elle murmurait de sa voix faible, qu'on entendait  peine, et disait
qu'elle avait vu un grand homme noir traverser la chambre en rampant et
s'approcher du foyer.

Nawn ne comprit pas ou ne fit point attention. La chambre tait
dserte et les deux bouilloires toujours  la mme place...

Quelques instants aprs, Cyprienne et Diane revinrent.

Elles semblaient tristes toutes deux, et leurs yeux gardaient des
traces de larmes.

--Laissez-nous, ma bonne..., dirent-elles  Nawn; vous pouvez aller
vous reposer.

Nawn ne se pressait point d'obir. Elle tournait autour du foyer.

--Vous n'avez rien pris de la journe..., murmura-t-elle; ne
voulez-vous point que je vous serve un peu de th?

--Nous nous servirons nous-mmes, ma bonne... Allez!

Nawn sortit comme  contre-coeur.

Quand elle eut pass la porte, Diane et Cyprienne se jetrent dans les
bras l'une de l'autre en pleurant.

Puis elles s'assirent toutes deux. Durant quelques instants, leur
douleur les rendit muettes.

--Ma soeur, dit enfin Cyprienne, le laisserons-nous mourir sans
essayer au moins de le sauver?

Diane secoua la tte en silence.

--Nous n'avons pas prononc une parole, reprit Cyprienne, pas fait un
signe pour l'arrter dans sa rsolution!... Et pourtant il nous
aime... il nous aurait peut-tre coutes!...

--Il nous a loignes, rpliqua Diane, parce qu'il a eu peur de nos
prires et de nos caresses!

--Et nous avons obi sans rsistance!... Il fallait du courage, ma
soeur!... Oh! si j'tais prs de lui  prsent, il aurait beau
faire... je m'attacherais  lui... je lui dirais que cette mort qu'il
appelle est un crime!... car il veut se tuer, j'en suis sre!

Diane avait les yeux secs maintenant.

--Quel noble coeur!... dit-elle; Dieu n'a point d pardonner  ceux
qui ont ainsi bris sa foi!

--Oh! cette femme et cet homme!... s'cria Cyprienne, puissent-ils tre
maudits!...

Diane lui serra le bras.

--Tais-toi..., murmura-t-elle; n'appelle pas au hasard la colre de
Dieu... Ceux-l que tu maudis sont peut-tre bien malheureux, ma
soeur!...

Cyprienne l'interrogea du regard, mais la paupire de Diane se baissa.

--Comme il est gnreux et bon! poursuivit cette dernire aprs un
silence; il a pens  nous, mme  cette heure o tout s'oublie... Tu
as raison, ma pauvre soeur, nous avons manqu de courage... Mais
aussi comment parler?... Il comptait les minutes... Nous avions tant de
choses  lui dire... nous ne lui avons rien dit!

--Pas mme ce que nous avons fait grce  son assistance, rpliqua
Cyprienne; j'aurais voulu lui parler de Madame.

--Et de notre Ange, qu'il et aime, j'en suis sre!... J'aurais voulu
qu'il vt notre pauvre Blanche.

--Et quelque chose encore!... interrompit Cyprienne; sa voix avait
un accent de tristesse et de reproche quand il a prononc les noms
d'tienne et de Roger... Dix fois, j'ai t sur le point de faire une
question.

--S'il fallait accuser, rpliqua Diane, il n'aurait pas voulu nous
rpondre...

Blanche s'agita faiblement dans son sommeil.

--Mon Dieu! continua Cyprienne, tu l'aimes comme moi, ma soeur... Si
cruelle que soit la blessure de son coeur, nous l'aurions gurie 
force de tendresse... Pense donc!... S'il avait voulu venir avec nous,
l-bas,  Penhol... Comme il aurait t heureux au milieu de tout ce
bonheur, son ouvrage!... Tu ne me rponds pas, ma soeur?...

--Oui... oui..., fit Diane d'un air distrait; je crois qu'il aurait t
bien heureux.

--Et n'est-il donc plus temps, s'cria Cyprienne, de tenter un
dernier effort?... Il me semble que je serais loquente en ce moment,
car mon coeur est plein... Je lui dirais comme Madame est sainte et
bonne!... comme notre Blanche a l'me anglique!... comme la vieillesse
de notre pre est vnrable et douce!... Je lui dirais nos tranquilles
joies de Bretagne... ce que nous regrettons, ma soeur!... ce qui
mettait dans nos yeux des larmes si amres quand nous tions seules au
milieu de ce grand Paris!...

Elle s'arrta, parce que l'Ange s'agitait davantage. La bouche plie de
la pauvre enfant exhalait des plaintes touffes.

--Elle souffre..., murmura Cyprienne.

Diane semblait distraite pour les douleurs de l'Ange comme pour les
rves d'avenir de sa soeur.

Sa main fit subir une pression plus forte au bras de cette dernire.

--As-tu bien regard Berry Montalt?... demanda-t-elle tout  coup.

--Pourquoi cela?... balbutia Cyprienne tonne.

--As-tu remarqu,--je ne sais pas si je me trompe,--as-tu remarqu une
ressemblance?...

--Oui..., interrompit Cyprienne vivement; cela m'a frappe deux ou
trois fois... mais c'est en vain que j'ai interrog mes souvenirs... Je
cherche encore  me rappeler quel visage...

--C'est que tu ne te souviens plus, peut-tre, interrompit Diane  son
tour, du temps o Ren de Penhol tait heureux...

--C'est vrai!... dit Cyprienne dont les yeux s'ouvrirent tout grands;
c'est vrai!... quand je me reprsente le sourire de Montalt, il me
semble que je vois Penhol sourire!

La rverie absorbait Diane de plus en plus.

--C'est qu'il y a encore autre chose, reprit-elle avec lenteur. Te
souviens-tu que, l-bas, en Bretagne, on nous disait toujours que notre
oncle Louis avait aim Madame?...

--Est-ce que tu croirais?... commena Cyprienne.

--Et que Madame l'aimait..., poursuivit Diane dont le beau regard
s'clairait; et que Louis de Penhol quitta la Bretagne, parce que
Ren, son frre, se mourait d'amour pour Madame...

--Oh!... fit Cyprienne ple d'motion, c'est vrai!... c'est vrai!... ma
soeur, il faut courir!... nous jeter  ses genoux... le prier... le
supplier!

Elle avait saisi le bras de Diane et l'entranait vers la porte.

Blanche poussa un cri aigu. Les deux jeunes filles s'arrtrent
effrayes. Blanche se soulevait sur son lit et se tordait en des
convulsions.

Diane et Cyprienne l'avaient trouve, toute vtue sur sa couche, dans
l'appartement de madame la marquise d'Urgel; mais une fois  l'htel du
nabab, elles l'avaient dshabille pour la mettre au lit.

Le seul regard qu'elles avaient chang alors, et la rougeur subite de
leurs fronts, avaient dit leur commune pense.

Blanche tait enceinte; il n'y avait pas  s'y mprendre.

Quant  percer le fond de cet trange mystre, qui semblait accuser
d'une manire victorieuse une enfant jusqu'alors innocente et pure
comme les anges, les deux soeurs avaient essay, chacune de leur
ct, mille explications impossibles, mais elles ne s'taient point
communiqu leurs doutes de vive voix.

Avant d'aborder ce sujet, elles sentaient leurs joues en feu; leurs
yeux se baissaient, et les paroles hsitaient sur leurs lvres.

D'ailleurs, Nawn n'avait presque point quitt la chambre, et ce n'tait
pas devant la servante qu'elles eussent voulu parler.

Mais, si elles ne s'taient point communiqu leurs penses, leurs
penses n'en taient pas moins semblables.

Au cri de Blanche, le mme effroi les saisit.

Si c'tait l'heure de la dlivrance! Elles taient l, seules,
ignorantes, et ne sachant pas mme quel genre de secours il fallait
porter  la malade.

Et Blanche tait si faible!...

L'ide ne leur venait point, pourtant, d'appeler  leur aide, car, en
ce premier moment de trouble, elles ne raisonnaient pas leur situation.
La frayeur, qui les prenait  l'improviste, les aveuglait en quelque
sorte, et ne laissait parler que leur instinct, qui leur criait de
sauver l'honneur de Penhol.

Qu'espraient-elles, cependant? Hlas! les pauvres filles eussent t
bien en peine de le dire.

Elles avaient la volont vague de cacher l'enfant qui sans doute allait
natre.

Par quel moyen? Elles ne savaient.

Ce qu'elles ne pouvaient ignorer, c'est que la naissance d'un enfant
met bien souvent la mre aux portes du tombeau.

Il faut, autour du lit de l'accouche, les soins expriments et l'aide
prcieuse de la science. Qu'allait-il se passer? Il n'y avait ici 
esprer que l'aide de Dieu.

Blanche criait; ses plaintes dchiraient le coeur de Diane et de
Cyprienne, qui demeuraient pourtant immobiles  l'autre bout de la
chambre. Quelque chose les retenait loin de ce lit, o s'accomplissait
un mystre qui les pouvantait.

Blanche ne les voyait point; elle se croyait seule. Elle disait parmi
ses plaintes:

--Mon Dieu, ayez piti de moi!... Sainte Vierge, vous qui savez si je
suis innocente, ne me laissez pas mourir sans secours!... Oh! ma mre!
ma mre! si tu savais comme je souffre!...

L'affaissement et la fatigue faisaient trve un instant  sa torture.
Diane et Cyprienne voyaient alors sa tte charmante se renverser sur
l'oreiller.

Elle tait si ple qu'on et dit une morte.

Ses yeux se fermaient. Ses grands cheveux blonds tombaient, pars, sur
son front et sur ses joues.

Et, chaque fois que les douleurs se calmaient, le doute revenait dans
sa conscience d'enfant, o il n'y avait que de purs souvenirs.

--C'est impossible!... murmurait-elle; je suis folle!... Les jeunes
filles comme moi ne sont pas mres!... Mon Dieu! si je dois mourir,
tez-moi cette pense qui m'empche de prier.

Diane et Cyprienne coutaient stupfaites; elles ne pouvaient deviner
la vrit bizarre et incroyable; mais leurs coeurs n'avaient pas
besoin d'une certitude raisonne. Elles auraient jur que Blanche tait
innocente.

Les instants de trve taient courts. L'Ange de Penhol reprenait son
puisant martyre. Les deux filles de l'oncle Jean s'taient rapproches
peu  peu et se tenaient debout auprs du lit.

Blanche rouvrit les yeux  demi. Un sourire doux erra autour de sa
lvre.

--Oh!... fit-elle d'une voix mourante, merci, sainte Vierge!... vous
m'envoyez vos anges pour me secourir.

Sa paupire retomba.

Elle murmura encore:

--Peut-tre que je suis morte... car mes deux cousines sont dans le
ciel!

Cyprienne et Diane pleuraient.

Au bout d'une minute de calme, Blanche eut un tressaillement violent
et poussa un grand cri. Diane, que l'motion faisait sourire sous ses
larmes, reut un enfant dans ses bras.

Nawn, qui avait feint de s'loigner, tait reste en sentinelle
derrire la porte, guettant le moment de gagner ses louis d'or.

Elle avait tout vu, tout entendu.

Et cette femme, qui attendait impatiemment l'heure du crime, fut saisie
de piti  la vue de l'enfant et de la jeune mre.

Pour tuer ceux-l, on ne l'avait point paye.

Elle s'lana d'un bond dans la chambre et s'empara de l'enfant pour
lui donner les premiers secours.

Blanche joignit les mains et se laissa retomber sur son oreiller,
heureuse et gurie.

Les deux soeurs se jetrent au cou de Nawn, et l'embrassrent 
l'envi.

Nawn ne perdait point la tte. L'instant tait souverainement favorable.

--Vous vous rendrez malades, dit-elle, si vous ne prenez rien; et voil
une pauvre jeune dame qui m'a l'air d'avoir grand besoin de vous!

--Nous prendrons tout ce que vous voudrez, ma bonne!... s'crirent 
la fois Diane et Cyprienne qui beraient tour  tour l'enfant entre
leurs bras.

Nawn arrangea deux pleines tasses de th. En les prsentant aux deux
soeurs, ses mains ne tremblrent point.

C'tait de la besogne commande.

Cyprienne et Diane burent gaiement, puis elles remirent l'enfant aux
mains de Nawn.

Elles avaient chang un regard.

Blanche semblait s'tre assoupie; leur prsence n'tait plus
indispensable. Elles s'lancrent toutes deux dans le corridor pour
gagner la chambre de Berry Montalt, et tenter l'effort retard par la
crise de Blanche.

La chambre du nabab tait dserte; son lit tait froiss, bien que
sa couverture n'et point t souleve. Il avait d prendre quelques
instants de repos sans ter ses vtements.

Il tait alors un peu plus de cinq heures du matin.

Reste seule, Nawn mit l'enfant sur le pied du lit.

--Elles taient bien jolies!... murmura-t-elle comme si les deux
soeurs eussent t dj mortes.

Puis elle ajouta en secouant sa tte basane:

--Elles en ont pour un quart d'heure encore...

Elle sortit en se htant, et se rendit dans la dernire pice de l'aile
gauche, donnant sur les ruelles dsertes.

Elle ouvrit la croise; on n'entendait aucun bruit au dehors.

--Est-ce qu'ils ne seraient pas l?... grommela-t-elle; j'avais
pourtant promis la chose pour cinq heures... Je suis en retard de dix
minutes!

Elle alluma deux bougies qu'elle plaa sur l'appui de la croise...

Un cri pouss avec prcaution troubla la nuit silencieuse.

--Ils sont l!... dit Nawn.




XXIV

CINQ COUPS D'PE.


La grande pendule du marchand de vin de la porte d'Orlans venait de
sonner six heures moins le quart. Le jour se levait: le vent soufflait,
sec et froid, parmi les arbres dpouills du bois de Boulogne.

Quelques charrettes de paysans attards descendaient encore l'avenue
de Neuilly, et se htaient pour gagner les halles. Le bois tait
compltement dsert.

Il y avait  peine quelques secondes que l'oeil-de-boeuf du
cabaretier avait jet l'heure,  travers les contrevents ferms,
lorsqu'une lgante voiture dboucha au rond-point de la porte
d'Orlans.

Elle traversa la place sable, au trot de ses magnifiques chevaux, et
s'arrta contre le mur d'enceinte,  trois cents pas environ de la
sentinelle.

Les petits arbres du bois de Boulogne, qui n'tait gure alors qu'un
taillis, empchaient la sentinelle de voir la voiture. Nanmoins le
brave soldat du centre, averti par son belliqueux instinct, arrta sa
promenade pour se gratter l'oreille et murmurer:

--Voil des bourgeois qui vont au champ d'honneur! Un militaire
franais n'y doit point mettre obstacle...

Il enfona le shako sur sa titus, et s'enveloppa dans son manteau
couleur de poussire, dtermin  ne rien voir et  ne rien entendre.

La voiture, cependant, s'tait ouverte; deux ngres, qui se tenaient
devant et derrire, avaient saut sur le sable pour aider leurs matres
 descendre.

Montalt mit pied  terre le premier, puis vint Nehemiah Jones, le grave
majordome, bien peign, ras admirablement, et habill de noir des
pieds  la tte.

Il n'y avait qu'eux dans la voiture.

Le nabab, qui tait trs-ple et dont les traits fatigus dnotaient
l'humeur la plus morose o nous l'ayons encore vu, resta debout, en
avant de la voiture, les bras croiss sur sa poitrine.

Nehemiah Jones prit dans l'intrieur une paire d'pes, et vint se
placer au ct du nabab.

Les deux ngres reprirent leurs places, l'un sur le sige de devant,
l'autre sur le sige de derrire.

On n'avait pas encore prononc une seule parole.

Montalt tira sa montre.

--Six heures moins dix..., murmura-t-il; cinq minutes de retard, dj!

--Le Franais, pronona M. Jones sentencieusement, a le caractre
lger, oublieux, tourdi; l'inexactitude est au nombre de ses dfauts,
et des voyageurs dignes de foi ont remarqu...

--Assez, mister Jones!... interrompit Montalt; je crois que j'entends
une voiture.

Le majordome s'inclina gravement et tendit l'oreille.

--S'il plat  Votre Seigneurie, dit-il, c'est une voiture, en effet...
Votre Seigneurie se battra-t-elle ici-mme, ou sous le couvert?

--Cherchez une place dans le bois, mister Jones, rpondit Montalt.

Le majordome s'loigna d'un pas digne et mesur pour obir  cet ordre.

La voiture qu'on avait entendue de loin se montra en ce moment au bout
de l'alle. C'tait un fiacre. tienne et Roger en descendirent. Ils
n'avaient pas amen de tmoins.

--Oh! oh! se dit Montalt; n'aurons-nous point M. de Pontals?

Il changea un salut froid avec les deux jeunes gens.

Roger portait deux pes sous le bras.

--Monsieur, dit tienne, vous nous voyez venir seuls parce que le
combat, tel que vous vouliez nous l'imposer, ne peut pas nous convenir.

--Ah!... fit Montalt du bout des lvres.

--Nous avons tir au sort..., reprit tienne.

--Et j'ai perdu..., dit Roger.

--C'est moi, poursuivit le jeune peintre, qui me battrai contre vous,
milord.

tienne disait cela d'un air triste et sans colre. Le regard qu'il
jetait  Montalt implorait encore, malgr lui peut-tre, cette
explication si durement refuse.

Montalt dtourna les yeux et se prit  regarder Roger, qui, loin
d'imiter le calme de son ami, avait dj le rouge  la joue et semblait
contenir  grand'peine son irritation prte  clater.

Il baissa les yeux en frmissant devant le regard du nabab, provoquant
et moqueur.

--Ah!... fit encore ce dernier, vous avez jou, mes jeunes
camarades?... et M. Roger a gagn?... et il vient ici comme simple
tmoin?... Ah ! mais c'est donc un insulteur pour rire que ce M.
Roger?

tienne se mit au-devant de son ami, qui avait fait un mouvement pour
se jeter sur le nabab.

--pargnez-vous, milord! dit-il d'un ton svre; en France, nous sommes
avares d'outrages  l'heure du combat.

Il repoussa Roger, et se tourna vers Montalt, qu'il regarda en face.
Montalt avait toujours les bras croiss sur sa poitrine. Parmi le
ddain qui tait sur ses traits, il y avait comme une cruaut froide et
volontaire.

--Milord, lui dit tienne, je suis venu jusqu'ici avec un reste
d'espoir... Mon coeur s'obstinait  douter... non pas  cause de
vous, milord, car je sais qu'il est une nature chez qui la bienfaisance
est une boutade comme le crime un caprice... mais  cause d'elle, que
j'aimais de toute la puissance de mon me...  cause d'elle que j'avais
laisse si pure et si belle de coeur, il y a deux mois  peine!...
J'avais vu par mes yeux et par ceux de mon ami... Je me refusais 
croire l'vidence...

--On dit que la foi sauve..., murmura Montalt.

Un peu de sang vint aux joues ples du jeune peintre, et ses yeux
eurent un clair.

--L'un de nous deux va mourir..., dit-il;  quoi bon railler
maintenant?... Milord, vous nous avez rencontrs tous les deux sur le
chemin du bon Dieu, comme on dit dans notre pauvre Bretagne... vous
nous avez appels vos amis... vous nous avez arrach notre secret 
force de tendresse feinte... Votre fantaisie tait d'avoir quelqu'un 
aimer... vous avez surpris notre affection,  nous dont le coeur est
jeune et loyal. Voici Roger qui a soif de votre sang,  cette heure,
et qui et donn pour vous la dernire goutte de son sang! Ce sont des
jeux tranges auxquels vous vous plaisez!... Et quand vous avez su
nos douleurs avec nos joies.... quand vous avez pu mesurer l'espoir
cher qui soutenait notre vie, vous avez dpens votre or pour aller
chercher tout au fond de la Bretagne, dans un village ignor, deux
pauvres jeunes filles, et vous avez tu notre bonheur!... Oh! certes,
on pouvait se refuser  le croire, car il y a de la folie dans votre
rle honteux, milord!... et vous tes  mes yeux un insens encore plus
qu'un infme!

--S'il plat  Sa Seigneurie, cria Nehemiah Jones dans le taillis,
j'ai trouv un endroit avantageux et confortable...

--Allons! dit Montalt qui se mit en marche; votre sermon n'tait
peut-tre pas fini, M. tienne... mais les affaires avant tout!

Ils s'enfoncrent tous les trois sous le couvert, et l'instant d'aprs
ils avaient rejoint le majordome dans une petite clairire, situe 
vingt-cinq pas seulement de l'alle.

Les deux jeunes gens taient muets maintenant. Montalt flicita son
majordome sur le choix du lieu, et jeta bas sa redingote.

tienne tait dj prt.

--C'est un combat  mort..., dit-il d'une voix basse et rsolue en
tombant en garde.

Montalt se posa tout souriant, fit un salut plein de grce et ne
rpondit point.

Les pes se touchrent; la garde du nabab, lgante mais lche,
semblait le dcouvrir.

Roger, dont le regard de feu suivait la pointe des armes, se disait:

--Si j'tais  la place d'tienne, ce serait fait de cet homme!

tienne attaqua pourtant comme il faut, se couvrant d'une garde
prudente, ferme, serre. Montalt, lui, parait ngligemment et du bout
des doigts.

Au bout d'une minute de combat, il se fendit sur un coup droit et
releva l'pe.

La chemise d'tienne avait une petite tache rouge au milieu de la
poitrine.

La place tait mortelle. Roger se prcipita sur son ami en tremblant.

Pendant cela, Montalt faisait signe  Nehemiah Jones, qui tira
froidement de sa poche un foulard des Indes, et vint essuyer la pointe
de l'pe, o restait une gouttelette de sang.

Roger arracha l'arme des mains d'tienne.

--Tu es bless!... dit-il.

--Un quart de ligne de fer... murmura Montalt. Un oiseau-mouche serait
mort sur le coup!...

Sur le terrain, on ne se rend gure compte d'une blessure que par
l'endroit touch; tienne avait cru, au premier moment, que sa poitrine
tait traverse; par le fait, et comme le disait le nabab, il n'avait
qu'une piqre d'pingle.

Sa fiert se rvolta nergiquement, et la colre qu'il avait contenue
jusqu'alors rendit son visage carlate.

Il voulut reprendre l'pe  Roger, qui le repoussa brusquement.

--Laisse-moi!... s'cria Roger; je veux voir si cet homme pourra
continuer avec moi sa plaisanterie.

--C'est juste cela, dit Montalt qui se remit en garde; mon cher
peintre, ce ne peut pas tre toujours  vous... Il faut bien que mon
secrtaire ait son tour.

--Dfendez-vous!... dfendez-vous!... criait Roger dont la main
tremblait de rage.

--M. de Launoy, dit Montalt, vous tes press... je conois cela...
mais moi, il faut que je me mnage; nous en sommes encore aux
bagatelles de la porte... J'en suis dsol pour vous, mes trs-chers,
mais vous me donnez la petite pice avant le drame...

--Monsieur! monsieur! interrompit Roger, dfendez-vous, ou je ne
rponds plus de moi!

tienne restait l, vaincu et la tte baisse.

--Soyez tranquille, reprit Montalt; la plaisanterie ne durera pas
toujours... Et il y aura du sang ailleurs qu' l'extrme pointe de
mon pe... Je suis ici pour me venger, de vous d'abord, mes jeunes
camarades, qui avez insult la main d'un bienfaiteur!... Or chacun
en prend  sa guise... Moi, je me venge de vous en vous faisant une
dernire aumne... Je vous donne la vie, mes enfants, aprs vous avoir
donn ma table et mon toit...

Roger fit un pas en avant.

Montalt, au lieu de reculer, prit ngligemment son pe au crois,
et l'envoya tomber  quelques pas.

--Patience donc! poursuivit-il tandis que Roger, confus, allait
ramasser son arme; j'ai bien cout, moi, tout le sermon de M. tienne,
ce matin, et toutes vos insultes, hier, mon jeune camarade!...
J'attends ici bonne compagnie... Nous sommes seuls encore; le temps ne
presse pas.

Roger revint se mettre en face de lui.

--Pardieu! s'cria le nabab, c'est une chose trange que la destine
de certains hommes... Moi, chaque fois que j'ai fait le bien, j'ai
toujours t chti par le sort!... Sur cinq personnes que j'attends
ici, pour croiser le fer avec elles...

--Cinq personnes?... rptrent les deux jeunes gens.

Montalt poursuivit sans s'arrter  l'interruption:

--Une seule ne me doit ni amiti ni reconnaissance... Des quatre
autres, il y en a deux, vous, tienne Moreau, et vous, Roger de Launoy,
que j'ai traits comme mes fils... Le troisime est un pauvre jeune
homme  qui j'ai sauv la vie... Le quatrime...

Il passa le revers de sa main sur son front et n'acheva point.

--Aux trois premiers, reprit-il d'une voix grave, qui me devraient
reconnaissance et amour, je vais infliger une punition pareille... Il
y aura trois poitrines marques par la pointe de mon fer, et ce seront
trois signes de piti... trois stigmates de mpris!...

--En garde donc, alors!... s'cria Roger qui ne se possdait plus.

Montalt ne bougea pas.

--Celui qui ne me doit rien, poursuivit-il, sera le mieux trait; il
trouvera une arme srieuse au-devant de la sienne... Et il tombera dans
un combat digne d'un homme!... Quant au dernier, que Dieu le protge!
car la vengeance, ici, sera terrible...

Sa voix tait devenue basse et sombre.

Il secoua sa longue chevelure noire, qui tombait en anneaux mobiles sur
le collet de sa chemise, et tendit enfin l'pe.

Roger croisa le fer en poussant une sorte de cri joyeux.

tienne tait toujours immobile, comme si la foudre l'et touch.

Il ne craignait point pour la vie de Roger.

Ce duel tait pour lui une incroyable comdie, sous laquelle se cachait
un mystre dont l'explication chappait  son intelligence.

L'image de Diane tait devant sa vue. Parfois, tant tait grande
encore l'irrsistible sympathie qui l'avait pouss jadis vers Montalt,
au del de ce prologue funeste il voyait un dnoment heureux.

Le coeur de cet homme n'tait-il pas un abme o se confondaient
vertus et vices, doutes et croyances?...

Il ne savait...

Au moment o les deux pes glissaient pour la premire fois l'une
contre l'autre, un bruit de voiture se fit sur le sable de l'alle
voisine.

Roger prcipita son attaque furieuse comme s'il et craint qu'on ne lui
enlevt sa proie.

Car il n'avait aucune des ides qui remplissaient le coeur du jeune
peintre. Il avait vu, il croyait. La jalousie tait dsormais sa seule
passion et sa seule pense.

Avec Roger comme avec tienne, le nabab en prenait fort  son aise.
Vous eussiez dit un matre d'armes qui trompe, en se jouant, les coups
presss d'un lve maladroit.

--Qu'est-ce  dire?... s'cria le jeune Pontals qui parut en ce moment
sur la lisire du taillis avec deux tmoins.

Au mme instant, Vincent, qui venait aussi de quitter son fiacre, se
montra d'un autre ct.

tienne, Roger, Vincent et Pontals se reconnurent avec une gale
surprise.

Mais ce n'tait pas l'heure d'changer des explications.

Le nabab s'tait fendu. Une petite tache rouge, toute pareille  celle
que gardait la chemise d'tienne, marqua la poitrine de Roger.

Le nabab releva encore son pe, dont la pointe humide fut essuye
soigneusement par le grand foulard des Indes de Nehemiah Jones.

--Ce n'est rien! s'cria Roger; en garde!

Le nabab tira sa montre.

--Mon cher monsieur, rpliqua-t-il, je n'ai qu'un quart d'heure 
donner  chacun de vous... et la demi-heure est passe.

Les nouveaux arrivants faisaient cercle autour des adversaires.

--En garde! rpta Roger qui fondit imptueusement sur le nabab.

On vit l'pe de Montalt dcrire un demi-cercle rapide, et Roger,
dsarm pour la seconde fois, comme un enfant, laissa tomber ses bras
le long de son corps.

--A votre tour, M. de Pontals!... dit froidement le nabab.

Pontals changea un regard avec ses deux tmoins.

--Un duel semblable me parat contre toutes les rgles...,
murmura-t-il, et je ne sais si je dois...

Pendant qu'il parlait, Vincent avait ramass l'pe.

--Moi, je ne connais pas les rgles..., pronona-t-il rudement; cet
homme m'a donn rendez-vous... voici des armes... cela suffit.

--A la bonne heure! s'cria Montalt en riant, celui-l est un vrai
gentilhomme breton... crinire de lion et coeur de loup!

--Celui-l sait tenir une pe!... rpondit Vincent; si vous n'avez pas
le poignet libre et la tte froide, ne vous battez pas contre lui.

Pour toute rponse, le nabab reprit, pour la troisime fois, sa garde
lgante et fire; mais il fut oblig tout de suite de serrer son jeu
et de se tenir ferme  la parade, car Vincent tait un adversaire
redoutable.

Le combat dura plusieurs minutes, au bout desquelles la fatale tache de
sang se montra sur la poitrine du jeune homme, juste  la mme place
que les deux autres.

Le foulard des Indes joua son rle, et Vincent, la tte basse, se
retira auprs d'tienne et de Roger.

--A votre tour, M. de Pontals! rpta le nabab.

Pontals s'avana, suivi de ses deux tmoins.

Tandis qu'il tait son habit sans faire de nouvelles objections,
Montalt le considrait, et son visage prenait une expression de
tristesse.

--Vous tes jeune, dit-il enfin, et peut-tre tes-vous un homme de
coeur... Il est temps encore de vous retirer, M. de Pontals... Mais
si vous vous mettez l, devant moi, je vous prviens que mon pe ne
s'arrtera point en touchant votre poitrine... J'avais peut-tre mes
raisons pour pargner ces trois enfants... et peut-tre en ai-je au
contraire pour ne point vous pargner, vous!

Il n'y avait plus ni raillerie ni fanfaronnade dans ses paroles.

--Vous tes habile, monsieur..., rpondit Pontals; on fera ce qu'on
pourra.

Ds les premires passes, il prouva que lui-mme tait singulirement
expert en fait d'escrime. Mais, au-devant de la poitrine nue de
Montalt, il y avait comme un mur d'acier...

Ce n'tait plus le mme homme. Toute nonchalance avait disparu de
sa pose. Ses yeux avaient un rayonnement sombre, et des rides se
creusaient entre ses sourcils froncs.

Il rompit tout  coup, en un certain moment, et appuya la pointe de son
pe contre le sol.

--coutez!... murmura-t-il de manire  n'tre entendu que de Pontals,
ma tte s'chauffe... Je vous l'ai dit hier: vous avez le visage
de votre pre... et je vais oublier que vous ne m'avez jamais fait de
mal!

--Ah! s'cria Pontals emport lui-mme par la chaleur du combat, vous
ne riez plus, milord... Si vous tes las, on vous donnera trve...

--Vous l'aurez voulu!... dit Montalt dont les yeux lancrent un clair.
Je ne vois plus en vous que le fils de votre pre, monsieur... et je me
venge!

Les deux pes grincrent en se touchant de nouveau; Pontals tomba
perc  la mme place que les trois autres.

Mais, cette fois, le foulard des Indes essuya quatre pouces de fer
sanglant.

Le nabab croisa ses bras sur sa poitrine, et sa tte se pencha.

Les tmoins de Pontals l'emportaient,  bras, vers sa voiture.

tienne, Roger et Vincent s'loignaient dj de la place du quadruple
duel, lorsqu'un bruit de pas se fit dans le fourr.

On n'avait point entendu de voiture rouler sur le sable de l'alle.

Les trois jeunes gens poussrent ensemble un cri de surprise.

--Mon pre!... dit Vincent.

--M. Jean!... ajoutrent tienne et Roger.

Montalt tressaillit lgrement, mais ses traits ne trahirent aucune
motion.

Seulement sa paupire se releva comme malgr lui, et son regard glissa
sur les trois jeunes gens, parce qu'il se disait:

--Son fils!... et ceux-ci le connaissent? Qui sont donc Cyprienne et
Diane?...

Le vieux Jean de Penhol venait d'entrer dans la clairire. Il
arrivait juste  l'heure, bien qu'il ft venu  pied depuis la rue
Sainte-Marguerite, o il avait pass la nuit, tout seul, dans le pauvre
grenier, abandonn par Madame et par Ren.

Sa tte nue ruisselait de sueur. Il portait, comme toujours, ses sabots
emplis de paille et sa veste de futaine grise, sur laquelle brillait,
ce matin, sa croix de Saint-Louis.

--Si je suis en retard, dit-il en se htant vers le centre de la
clairire, excusez-moi... je viens de loin, et je n'ai plus mes jambes
de quinze ans.

En arrivant sur le lieu du combat, il reconnut  la fois les trois
jeunes gens que ses yeux, affaiblis par l'ge, n'avaient point
distingus d'abord.

Ceux-ci parlaient tout bas et semblaient se consulter.

L'oncle Jean s'avana vers eux et leur tendit la main tour  tour.

--Bonjour, Vincent, mon fils..., dit-il; tu m'apprendras tantt
pourquoi tu as laiss le service du roi o je t'avais mis... En
attendant, sois le bienvenu, et puisses-tu tre plus heureux que
nous!... Bonjour, Roger!... Bonjour, tienne!... Je me disais tout le
long du chemin: Je ne trouverai pas dans ce Paris un seul ami pour
m'assister... Je me trompais, ma foi!... Milord Montalt, ajouta-t-il
en se tournant vers le nabab, j'ai des tmoins  revendre, comme vous
voyez... Et vous n'aurez  me prter qu'une pe.

Il disait tout cela de sa voix douce et bonne, mais l'expression de
ses traits n'avait plus cette humilit que nous lui avons vue. Il
redressait la tte; ses grands yeux bleus brillaient, et son regard
avait une belle fiert. Les trois jeunes gens regardaient avec respect
et tristesse ce noble front de vieillard avec sa couronne de cheveux
blancs comme la neige.

Montalt aussi le regardait, mais c'tait  la drobe; il dtournait
les yeux et affectait de ne rien voir. Sa figure, o ne se montrait
nulle fatigue, peignait un mpris dur et froid.

Il ne parlait point, et semblait attendre.

L'oncle Jean vint se placer en face de lui.

--Donnez une arme  monsieur, dit Montalt en s'adressant  son
majordome.

L'oncle Jean se baissait dj pour ramasser l'pe.

--Oh! oh!... fit-il avec surprise; il y a sur la terre des gouttes de
sang... Est-ce que je ne suis pas le premier?

Les trois jeunes gens, qui taient rests jusqu'alors indcis et
sombres, s'branlrent  la fois. Vincent se mit entre son pre et le
nabab.

--Milord, dit-il  voix basse, ce combat est impossible!

--Vous tes le cinquime, M. Jean..., murmurait pendant cela tienne;
moi d'abord... Roger ensuite... votre fils aprs... enfin M. Alain
de Pontals que ses tmoins emportent mourant... Nous avons t tous
vaincus, ici,  cette mme place.

Les yeux bleus de l'oncle Jean brillrent davantage.

--Il est donc bien fort?... dit-il en faisant plier sa lame.

--C'est un dmon..., rpliqua Roger; contre lui l'adresse et le
sang-froid ne servent  rien... On dirait qu'il possde un charme.

--Morbleu! voil qui est bon  savoir!... s'cria l'oncle Jean dont le
visage s'animait; rangez-vous, mes enfants! nous avons bonne cause
et bon bras... Dieu est juste... rangez-vous!

Les deux jeunes gens ne bougeaient pas.

--Je ne sais pas si votre querelle est semblable  la mienne, reprit
le vieillard en les cartant d'autorit; dans un quart d'heure, nous
pourrons causer de cela.

Entre lui et son adversaire, il ne restait plus que Vincent, qui
parlait bas au nabab avec vivacit.

Montalt dtournait la tte et ne rpondait point.

--Range-toi, Vincent, reprit le vieux Penhol; je ne te dis pas de
te retirer, parce que tu es soldat et fils de soldat; mais pas de
faiblesse, enfant!... Nous sommes ici pour l'honneur de Penhol.

Vincent hsitait encore; un geste imprieux du vieillard le fit reculer
de quelques pas.

--Mon pre! murmura-t-il pourtant, je vous en supplie...

--Silence!... interrompit l'oncle en sabots; tu vois bien que milord
nous attend!

Montalt consultait en effet sa montre.

--Nous avons perdu cinq minutes, dit-il.

--Nous allons les regagner!... s'cria l'oncle Jean qui jeta ses gros
sabots et mit ses pieds nus sur le gazon.

Il avait dpouill sa veste de paysan et montrait maintenant le
chanvre gris de sa chemise.

tienne, la pleur sur le front, disait  Roger:

--Te souviens-tu?... Milord a dit que sa vengeance la plus terrible
tomberait sur le cinquime... et c'est Jean de Penhol qui est le
cinquime!

Roger courba le front sans rpondre.

Tous deux avaient le mme dsir que Vincent: mettre obstacle  ce duel
ingal; mais il y avait,  ce moment, sur le visage du vieux Penhol
une rsolution si grave et si fire que leurs volonts domines se
taisaient.

Le vieillard prit place  l'endroit mme o ses quatre devanciers
avaient combattu. Il examina soigneusement la garde de l'pe et
l'angle de la monture.

Puis il fit le salut des armes, suivant la rigueur des anciennes
coutumes.

Sa haute taille se dveloppait robuste et hautaine.

Quatre hommes forts et jeunes avaient pass par l, et pourtant on
pouvait pressentir que, cette fois seulement, Montalt allait trouver 
qui parler.

Il rendit le salut et donna son pe.

--A vous!... dit l'oncle Jean.

--A vous!... rpliqua Montalt.

Le pied nu de l'oncle Jean frappa deux brusques appels, et son pe,
manoeuvrant avec une rapidit prestigieuse, chercha le dfaut de
cette impntrable cuirasse qui tait au-devant de la poitrine du nabab.

Il n'tait plus temps d'en prendre  son aise. Montalt avait maintenant
l'oeil au guet, le jarret tendu, la main leste. On voyait qu'il
dpensait toute sa vigueur et toute son adresse pour parer les coups
prcipits que lui portait le vieillard.

Il fut oblig de rompre par trois fois.

tienne, Vincent et Roger suivaient l'attaque d'un oeil avide. Ils ne
respiraient plus.

Nehemiah Jones, roide comme un piquet et portant sur son grave visage
la tranquillit la plus heureuse, reprsentait bien dignement le flegme
britannique au milieu de toutes ces motions.

Le combat se poursuivait depuis cinq minutes, pour le moins, sans
dsemparer, et les minutes sont longues pour ceux qui voient deux
hommes l'pe  la main! L'oncle Jean avait gagn du terrain, mais on
voyait de larges gouttes de sueur rouler sur sa joue enflamme, et son
souffle sortait maintenant pnible de sa poitrine.

Le nabab, au contraire, gardait toujours la duret froide et calme
de sa physionomie; sa respiration tait gale comme au premier
instant. Il parait avec une prcision mathmatique, et ne ripostait
point.

L'oncle Jean, qui avait tent en vain tous les coups d'armes, passa
brusquement l'pe dans la main gauche, et se fendit sur un dgag
terrible.

Montalt para sur place, jetant de ct la pointe de l'arme, qui tait 
une ligne de sa poitrine.

Puis il se mit d'un bond hors de porte.

--M. Jean de Penhol, dit-il froidement, ceci est le ct du coeur...
reprenez haleine.

Le vieillard s'arrta; sa poitrine battait, rvolte.

--Je croyais qu'il n'y avait qu'un homme au monde, murmura-t-il, pour
soutenir un assaut comme celui-l!

Derrire cette rudesse que Montalt retenait de force sur son visage, il
y eut comme un vague sourire.

Et, depuis le commencement du combat, ceux qui eussent pu l'observer
de prs auraient dcouvert, sous son masque de duret impitoyable, une
motion cache.

Mais si cette motion existait rellement, il la refoulait avec toute
l'nergie de sa forte nature. Une pense de vengeance tait en lui,
comme il l'avait dit; il s'y cramponnait obstinment. Cette vengeance
inattendue devait tre terrible...

Les trois jeunes gens tournaient vers lui leurs regards suppliants. Il
ne voulait point les voir.

Jean de Penhol avait piqu son pe en terre.

Ses yeux taient fixs sur le nabab, et une trange hsitation semblait
envahir son visage.

--Je ne sais pas si ma pauvre tte se perd..., murmura-t-il; Vincent,
toi qui as de bons yeux, regarde donc... mais tu tais un tout petit
enfant lorsqu'il nous quitta... Mon Dieu! mon Dieu! est-ce que je rve?

Sa voix tremblait. Il fit un pas en avant.

Le nabab semblait ne point entendre.

--Laissez-moi vous regarder, monsieur... reprit le vieillard dont
l'motion allait croissant; vous me tourniez le dos hier quand je vous
ai provoqu... et mes yeux sont trop faibles dsormais pour distinguer
comme il faut le visage d'un homme  la longueur de deux pes...

Il tait tout prs de Montalt, qui baissait les yeux en fronant le
sourcil.

--Oh!... fit le vieillard d'une voix brise, il y a vingt ans de
cela, et je me trompe peut-tre!... Regardez-moi, monsieur... Ne me
reconnaissez-vous pas?

--Non..., rpondit Montalt.

L'oncle Jean se couvrit le visage de ses mains.

--Non? rpta-t-il; oh! c'est que je me trompe alors... car Louis de
Penhol n'aurait pas reni le vieil ami de son pre!...

La figure de Montalt resta impassible et froide, mais sa main serra
convulsivement la garde de son pe.

--Allons!... dit-il durement, vous devez tre repos...

L'oncle Jean courba la tte, et regagna sa place.

Les trois jeunes gens, qui n'avaient point entendu ces dernires
paroles, ne comprenaient rien  cette scne.

Ils avaient espr un instant sans savoir pourquoi, et leur esprance
s'en allait...

Jean de Penhol, avant de reprendre son pe, tira de sa poche son
mouchoir de grosse toile pour essuyer ses yeux, qui taient inonds de
larmes.

--Je vous demande une minute encore..., monsieur, dit-il, car il faut
voir clair pour se dfendre contre vous... Les vieillards sont comme
les enfants; ils pleurent... Oh!... Dieu aurait d m'pargner cette
esprance trompe!... c'tait mon fils!... Je ne sais pas si
j'aime mon pauvre Vincent autant que je l'aimais!...

Les sourcils du nabab se froncrent davantage. Un rouge vif remplaa,
pour un instant, la pleur de sa joue.

--Allons!... rpta-t-il d'une voix change.

L'oncle Jean reprit son arme.

--Et lui aussi!... dit-il encore; il m'aimait... Oh! le noble enfant!
le cher coeur!... que Dieu le protge!

Il se remit en garde.

Mais nulle pe ne choqua la sienne.

Les trois jeunes gens avaient pouss ensemble un cri de stupeur.

Le combat le plus terrible qu'avait soutenu ce matin Berry Montalt
tait contre lui-mme, et son coeur l'avait vaincu...

Il tait l, devant le vieil oncle Jean, les bras tout grands ouverts,
et deux grosses larmes roulaient sur ses joues.

--Mon vieil ami!... balbutia-t-il, mon vieux pre!...

Jean de Penhol se laissa tomber sur sa poitrine, et Montalt baisa ses
cheveux blancs.




XXV

LA PETITE SERRURE.


Ce matin, le nabab avait quitt l'htel un peu avant le jour.

Au moment o sa voiture partait, un homme qui tait en observation
devant la porte cochre fit le tour des jardins en courant, et gagna la
ruelle situe sur les derrires de l'htel.

La nuit tait encore assez noire.

--tes-vous l? murmura-t-il.

Deux hommes sortirent d'un enfoncement de la muraille.

C'taient MM. le chevalier de las Matas et le comte de Mantera, en
costume d'aventures.

--Eh bien?... demandrent-ils.

--Disparu!... rpliqua le noble baron Bibander; je viens de le voir
partir avec le grand sec de majordome et les deux ngres.

Les deux bougies que Nawn avait allumes  la dernire fentre de
l'aile gauche n'avaient brill qu'un seul instant.

--Et le signal?... demanda Bibandier  son tour.

--Tout va bien!... rpondit Robert; et puisque milord a emmen ses
deux chiens de garde, nous n'aurons gure  enfoncer que des portes
ouvertes... Voyons, y sommes-nous?

--Prsent!... rpliqua Bibandier, sans peur et sans reproche...

--Moi, dit Blaise, a me va normment cette petite partie fine!...
Mais convenons un peu de nos faits... Si nous emportons le gros lot,
allons-nous toujours  Penhol?

--Toujours!... rpliqua Robert; Ren a bu de l'eau-de-vie toute la
journe, et m'aime comme la prunelle de ses yeux... Nous rachetons le
manoir et tout ce qui s'ensuit... nous donnons un coup de bas au vieux
Pontals, et nous sommes les seigneurs suzerains de la contre!...

--Et cette fois, dit Blaise, M. Robert ne fera pas de mauvaise
plaisanterie?

--Nous n'aurons pas l'ombre d'une discussion, mon brave! Entre
millionnaires, on emploie les formes. Qui est-ce qui saute le
premier?

--Moi! dit Blaise, a me rappelle mon bon temps, et je me sens tout
gaillard... En avant, mes petits, et qui m'aime me suive!

Entre la ruelle et la maison, il y avait la muraille du jardin, qui
tait fort basse en cet endroit.

Blaise l'escalada le premier, et ce ne fut pas long, car il n'avait
point perdu ses anciens mrites.

L'Amricain et Bibandier sautrent bientt  leur tour sur le sol gras
des plates-bandes.

Ce n'tait pas le ct du grand jardin couvert. Il n'y avait l qu'un
troit banc de gazon et quelques arbres au feuillage dessch.

Robert fit entendre un petit coup de sifflet, auquel on rpondit de la
fentre o brillaient nagure les deux bougies.

Un cordon se droula et vint tomber aux pieds de nos trois
gentilshommes. Robert y attacha l'extrmit d'une chelle de soie, et
le cordon remonta. L'instant d'aprs, ils faisaient tous les trois, par
la fentre, leur rentre  l'htel du nabab.

--La petite dame est accouche..., dit Nawn qui ne tremblait point trop
fort.

--Bah!... fit Robert; on ne pourra donc pas l'emmener?

--Elle est bien faible!...

--Amricain, dit Bibandier, je demande  tre le parrain de l'enfant;
cela resserrera les liens d'estime et d'affection qui nous unissent.

Ils taient gais comme des pinsons, les trois excellents camarades!

--Ah ! reprit Robert en s'adressant  Nawn, tu as fait ta besogne,
toi?

Nawn secoua lentement sa tte cuivre.

--J'avais dans un petit flacon, rpondit-elle, un mlange des quatre
meilleurs poisons de mon pays...

--O il y a tant d'excellents poisons! interrompit Bibandier.

--Avec cela, reprit Nawn, j'aurais envoy dans l'autre monde une
douzaine de gentlemen bien portants comme vous l'tes... Les pauvres
enfants ont bu la moiti de ma fiole,  elles toutes seules!

Bibandier essaya encore de rire pour se faire un mrite d'esprit fort
auprs de ses collgues; mais il ne pouvait plus.

--Et puis?... dirent en mme temps Robert et Blaise.

--a dure cinq minutes..., rpliqua Nawn, quelquefois un quart
d'heure... Aprs cela, tout est fini.

--Et tu es bien sre?...

--A l'heure o je vous parle, elles sont mortes..., repartit Nawn
qui baissa ses yeux noirs et brlants.

Une fois dj Robert avait entendu ces mots: Elles sont mortes. On
l'avait tromp. Il doutait.

--Peux-tu nous les montrer? demanda-t-il.

--Suivez-moi..., rpliqua Nawn sans hsiter.

Robert fit un pas en avant. L'Endormeur et Bibandier restrent
immobiles.

--Je vais vous mener jusqu' leur chambre..., dit Nawn, mais vous
entrerez tout seul... car je ne voudrais pas revoir leur visage!

Le jour se faisait bien lentement, et les tnbres taient encore
paisses. On entendit au fond du corridor o tait situe la chambre
des deux jeunes filles une voix faible qui criait:

--Diane!... Cyprienne!...

Un frisson parcourut le corps de Robert.

--coutez!... dit Nawn; elles ne rpondront pas!

Nos trois compagnons prtrent attentivement l'oreille, et nul son ne
rpondit en effet  la voix de Blanche.

--Elles ne rpondront pas!... rpta Nawn; la jeune dame qui les
appelle ne peut pas les apercevoir dans l'ombre... mais moi, je sais
bien qu'elles sont couches sur le tapis... toutes deux cte  cte...
les yeux mornes... les lvres livides... Oh! ajouta-t-elle en
baissant la voix tout  coup, elles s'aimaient bien!... elles taient
belles comme les anges... Je ne sais pas si je recommencerais!...

--Diane!... Cyprienne!... dit encore la voix de Blanche.

--Elles ne rpondront pas!... murmura Nawn.

Blaise et Robert, bien qu'ils fussent des coquins sans coeur, se
sentaient du froid dans les veines. Quant  Bibandier, une sueur glace
mouillait ses tempes.

Il avait vu dj une fois les deux jeunes filles, cte  cte, couches
sur le bord de leur tombe.

La parole de Nawn voquait pour lui deux ples fantmes.

--Oh! oui!... balbutia-t-il sans savoir qu'il parlait, elles taient
belles!... et ceux qui les ont tues n'auront plus jamais de sommeil
tranquille!...

--Diane!... Cyprienne!... pronona pour la troisime fois la voix
toujours plus faible de l'Ange.

Et point de rponse encore.

--Eh bien!... dit Nawn  Robert qui restait immobile, le corridor est
court et la porte est ouverte... ne voulez-vous plus aller voir les
mortes?

Robert se retourna brusquement.

--Tu seras paye!... dit-il. Conduis-nous  la chambre de Montalt.

Nawn obit.

L'appartement du nabab tait situ, comme nous l'avons dit,  l'autre
extrmit de l'htel.

Nos trois gentilshommes et leur guide traversrent avec prcaution
les longues galeries. La porte extrieure de la chambre  coucher
tait ferme. Blaise, qui portait sous son manteau une pince et divers
instruments de serrurerie, fut charg d'ouvrir. Cela prit du temps,
soit que la serrure et des combinaisons difficiles, soit que Blaise
et oubli son adresse d'autrefois.

Quand on put entrer enfin, il faisait jour dans le corridor.

Mais nos trois compagnons retrouvrent les tnbres  l'intrieur de la
chambre, dont les contrevents taient soigneusement ferms.

Comme Robert regardait derrire lui avec inquitude, Nawn lui dit:

--Personne ne viendra vous surprendre... Les valets dans cette maison
suivent l'exemple du matre... on veille la nuit, on dort le jour...
Les plus vigilants ne se lvent gure qu' dix heures.

Elle tendit la main.

--J'ai fait ce que j'avais promis..., ajouta-t-elle; payez-moi, car il
faut que je quitte cet htel.

Robert lui donna une bourse pleine d'or. Nawn s'loigna lentement et la
tte baisse.

Nos trois gentilshommes taient seuls, et matres du terrain.

La porte fut ferme; on alluma une lampe.

Robert fouilla d'abord les tiroirs du secrtaire pour trouver la clef
du petit meuble o la bote de diamants devait tre serre.

Au lieu de la clef absente, il rencontra  et l quelques billets de
banque dont il fit son profit.

Sur la tablette du secrtaire, une lettre commence attira son
attention.

--Pardieu! dit-il en parcourant les premires lignes, je puis bien lire
sans tre indiscret, car cette lettre est  mon adresse... Savez-vous
bien, messieurs, que ce pauvre lord menaait de devenir maniaque?...
Trois lettres hier, deux cette nuit! cela commenait sur le pied de
trente-cinq  quarante messages par semaine!... Et le tout pour me
prier  genoux de lui vendre un chiffon de papier griffonn par une
femme!...

--Voyons! interrompit Blaise; tu ne trouves pas la clef?

L'Amricain frappa gaiement sur la poche de sa redingote.

--Certes, ceci est un dtail; mais je suis flatt d'avoir l, dans mon
portefeuille, un crdit de cent cinquante mille francs... peut-tre
davantage... car chaque lettre nouvelle de milord m'offre deux mille
louis de plus!

Il s'arrta, et son regard exprima une subite inquitude.

--La chose est si trange, poursuivit-il en baissant la voix, que
j'aurais presque peur, si notre homme n'avait affaire ce matin  forte
partie!...

--Peur de quoi?... demanda Blaise.

--Mais il y a juste cinq  parier contre un, poursuivit Robert au lieu
de rpondre, que milord ne nous gnera plus dsormais!... A la besogne,
l'Endormeur, mon ami!... A dfaut de clefs, essayons un peu de tes
ustensiles!...

Bibandier n'avait point pris part  ce court entretien, mais si sa
langue chmait, ses mains ne restaient pas oisives. Le noble baron
furetait de meuble en meuble, et faisait main basse sur tout ce qu'il
trouvait  sa convenance.

Si les fauteuils n'eussent point t trop gros, il les et fourrs dans
les vastes poches de sa redingote.

Le petit meuble indiqu par Lola tait  demi cach derrire les
rideaux de brocart, dont les draperies, larges et lourdes, tombaient
autour du lit de Montalt.

C'tait une espce de coffre, support par quatre pieds contourns,
et couvert, du haut en bas, d'incrustations artistement varies; au
milieu de ce renflement, en forme de ventre, qui distingue les bahuts
du temps de Louis XV, on voyait une petite serrure mignonne, dlicate,
microscopique, qui semblait bien facile  forcer.

A dfaut d'adresse, d'ailleurs, on pourrait employer la force, car ces
meubles si coquets sont fragiles, et le moindre coup, vigoureusement
appliqu, peut disjoindre leurs planchettes lgres.

Nos trois gentilshommes bnissaient _in petto_ le caprice du nabab, qui
avait choisi, pour renfermer son trsor, cette gentille armoire, au
lieu d'une laide caisse de fer.

L'Endormeur se mit  genoux sur le tapis, et commena son office de
serrurier.

Autrefois,  l'poque o il avait mrit son surnom, on n'aurait point
pu compter les serrures habilement crochetes par lui; il ne possdait
peut-tre pas aussi parfaitement que l'Amricain, son frre d'armes, le
ct intellectuel de l'art du voleur; mais sa main tait preste,
et on pouvait citer de lui des exploits vraiment notables.

Fallait-il que cette vieille gloire vnt se briser contre un jouet
d'enfant?

Le malheureux Blaise travaillait comme un ngre, suait  grosses
gouttes, et faussait l'un aprs l'autre tous ses instruments. On et
dit que la petite serrure tait fe.

Le temps passait. Robert et Bibandier suivaient la vaine besogne de
leur compagnon avec une impatience croissante.

--Donne-moi cela!... s'cria enfin l'Amricain en repoussant Blaise qui
s'essuya le front sans mot dire; tu n'es plus bon  rien.

Il saisit l'une des tiges d'acier recourbes, et sonda la serrure  son
tour.

Mme rsultat! La tige d'acier se tordit, et la serrure demeura
inattaquable.

Robert se releva; Bibandier voulut essayer  son tour, et ce fut avec
aussi peu de succs.

--Le diable est dans cette serrure!... grommela-t-il.

Nos trois gentilshommes taient debout, la tte basse et regardant
d'un oeil piteux ce charmant petit meuble qui semblait si facile 
ouvrir...

Ils ne s'taient pas dcourags trop vite, et un temps
considrable s'tait coul dj depuis leur entre  l'htel.

--C'est infernal!... murmura l'Amricain. chouer au port! Je parierais
ma tte que les diamants sont dans ce coffre!...

--a me parat clair!... appuya tristement Bibandier. Une si bonne
petite serrure doit servir  quelque chose!...

Blaise tourna la tte par hasard, et ses yeux tombrent sur l'une des
fentres.

--Regardez, dit-il d'un ton de frayeur.

Les regards de Blaise et de Robert suivirent sa main tendue.

Malgr la lumire de la lampe, on apercevait aux fentes des contrevents
ferms deux ou trois de ces points tincelants qui annoncent le grand
soleil.

--Il faut en finir!... dit Robert.

Il se recula jusqu' l'autre bout de la chambre et, prenant son lan,
il vint donner de toute sa force contre le petit meuble. Le choc de son
talon produisit un son sec et faible. Ce fut tout.

Le ventre du bahut n'avait mme pas flchi.

--Il y a du fer sous le bois!... murmura-t-il en laissant retomber ses
deux mains.

Nos trois gentilshommes, au comble de l'embarras, se regardrent en
silence pendant une bonne minute.

--Messieurs, dit enfin Robert, il faut jouer le tout pour le tout!...
Les gens de la maison vont s'veiller, s'ils ne le sont pas dj...
En cavant au mieux, nous n'avons plus que quelques instants... Ne les
perdons pas en efforts inutiles!... Je me souviens d'avoir vu une hache
dans la chambre o Nawn nous a introduits d'abord... A l'aide de cette
hache, nous aurons bien raison de la doublure de fer!

--Je vais la chercher!... s'cria Blaise.

--Allons tous les deux!... ajouta Bibandier.

Ils se faisaient ce raisonnement que la fuite serait plus aise, en cas
de danger, s'ils taient une fois hors de cette chambre.

Ils sortirent ensemble.

Nawn ne les avait point tromps. Malgr l'heure avance, aucun bruit ne
se faisait encore dans l'htel.

Rest seul, Robert prit la lampe et l'approcha de la serrure pour
l'examiner mieux. Il y avait autour des ornements d'or guilloch,
figurant une arabesque extrmement lgre.

Au milieu des lignes enchevtres du dessin, Robert distingua un petit
bouton d'argent.

Son coeur battit comme s'il avait eu dj en sa possession la fameuse
bote aux diamants. Et tout de suite, il eut l'excellente ide de
s'adjuger le trsor  lui tout seul.

La moins tordue des tiges d'acier fut introduite de nouveau dans la
serrure, et Robert la fit jouer en mme temps qu'il pressait le bouton.

Le couvercle du petit meuble s'ouvrit et bascula de lui-mme.

Robert poussa un cri de joie folle  la vue des diamants qui
renvoyrent, en gerbes tincelantes, la lumire de la lampe.

Il saisit la bote et s'lana vers la porte.

Mais, au lieu de franchir le seuil, il s'arrta comme frapp de la
foudre, et la bote s'chappa de sa main tremblante...

Il y avait devant lui deux fantmes: Diane et Cyprienne de Penhol, qui
tenaient  la main les pistolets du nabab, et qui, droites et fermes
au-devant du seuil, dirigeaient les deux canons contre la poitrine de
Robert.

Celui-ci toucha son front, qui se mouillait d'une sueur froide.

--Encore!... encore!... murmura-t-il d'une voix touffe.

La signification de ce mot dut chapper aux deux jeunes filles, qui ne
se doutaient mme pas du danger rcent qu'elles avaient couru par le
fait de Nawn.

Pendant que cette dernire, en effet, aprs avoir vers le poison dans
la bouilloire, s'loignait prcipitamment pour jeter au dehors le
flacon accusateur, Sid tait entr sans bruit dans la chambre de
Blanche. Il avait renvers dans les cendres la liqueur empoisonne, et
rempli de nouveau la bouilloire avec de l'eau pure.

De sorte que Nawn, au lieu de son poison malais, avait servi
d'excellent th aux deux jeunes filles.

Celles-ci veillaient dans leur chambre, attendant le retour du nabab.
Blanche dormait auprs de son enfant. Diane et Cyprienne sortaient, de
temps  autre, dans le corridor, pour prter l'oreille.

Au moindre bruit, annonant le retour espr de Montalt, elles
voulaient s'lancer au-devant de lui, le supplier de vivre et vaincre
sa rsolution fatale  force de caresses.

Un bruit se fit, c'tait le coup de pied de Robert, essayant de forcer
le petit meuble.

Cyprienne et Diane traversrent aussitt le corridor. En un clin
d'oeil elles furent  la porte de Montalt.

Cette entre dont nous parlons, et qui communiquait avec l'appartement
donn  Blanche, tait situe  la tte du lit. Au moment o les deux
jeunes filles y arrivaient, l'Endormeur et Bibandier sortaient par
l'autre porte pour aller chercher la hache.

Robert ne pouvait voir entrer les deux soeurs, qui taient
masques pour lui par le brocart pais des rideaux.

Quand elles s'avancrent dans la chambre et qu'il et pu les
apercevoir, la dcouverte du secret l'absorbait dj.

Il tait tout entier  sa besogne.

Diane et Cyprienne demeurrent d'abord tonnes  la vue d'un tranger.
Il n'y avait point  s'y mprendre, cet homme tait un voleur.

Grce au bruit que faisait Robert en travaillant la serrure, elles
purent, sans veiller son attention, dcrocher deux grands pistolets
anglais, pendus aux deux cts du secrtaire, et gagner la porte
principale.

Elles ne reconnurent Robert qu'au moment o celui-ci se retournait pour
sortir.

--Vous tes notre prisonnier, M. de Blois! dit Diane; n'essayez pas de
fuir... ne faites pas un mouvement, ou vous tes mort!

L'Amricain regarda tour  tour les deux pistolets dont les gueules lui
semblrent normes.

--Vous ne vous attendiez pas  nous retrouver ici!... reprit Diane, et
pourtant vous avez habit la Bretagne assez longtemps pour connatre
nos vieilles lgendes... les belles-de-nuit voyagent sur l'aile du
vent... Hier, nous tourmentions madame la marquise d'Urgel  Paris...
cette nuit, nous avons dormi  notre place, derrire l'glise de
Glnac... et ce matin, M. de Blois, nous avons enfourch le dernier
rayon de lune pour venir vous mettre le pistolet sous la gorge...

--Ma soeur!... ma soeur! dit Cyprienne d'un ton plus sarcastique
encore, c'est mal de railler un vaincu!... Je suis sre que si nous
laissions passer le pauvre M. de Blois en ce moment, il nous donnerait
sa parole d'honneur de se convertir et de faire pnitence... Mais les
morts ont de la rancune, M. de Blois... et nous allons vous garder l
jusqu'au retour de milord.

L'Amricain avait trs-srieusement peur.

--coutez-moi!... dit-il au hasard; je sais bien que vous pouvez
me perdre, mais je sais aussi que vous avez le coeur gnreux,
mesdemoiselles... Ayez piti de moi!

--Piti!... rpliqua Diane; l'eau est bien profonde au tournant de _la
Femme-Blanche_!...

--Et les pierres taient bien lourdes!... ajouta Cyprienne.

L'oeil de Robert s'claira subitement pendant qu'elles parlaient
ainsi, et un rayon s'alluma sous sa paupire, rapidement baisse.

--Ainsi..., murmura-t-il en redoublant d'humilit, vous n'aurez point
compassion?...

Son regard, qui se releva, prenait, en ce moment, une expression
si trange, que Cyprienne et Diane se retournrent avec vivacit pour
dcouvrir la cause de ce changement...

Robert clata de rire.

Diane tait prisonnire entre les bras de Bibandier; Cyprienne entre
ceux de Blaise.

Les deux pauvres enfants courbrent la tte sans essayer mme de se
dfendre.

--Tudieu! mesdemoiselles, dit l'Amricain, il faut jouer serr, quand
vous tes de la partie!... Pour aujourd'hui nous allons vous traiter
seulement comme vous avez trait Lola, car nous ne sommes pas encore 
la porte de ce maudit htel...

L'Amricain n'avait pas achev sa phrase que sa figure changea une
troisime fois.

L'apparition des jeunes filles et celle de nos deux gentilshommes
s'taient succd rapidement.

Une troisime priptie arriva plus vite encore.

Au moment o Robert nouait son mouchoir, roul en bandeau, sur la
bouche de Diane, la porte que Bibandier et Blaise avaient laisse
entr'ouverte s'ouvrit tout  fait et donna passage au grand jour du
dehors.

La haute taille de Berry Montalt, qui tenait  la main ses deux pes
de combat, se dessina en silhouette sur le seuil.




XXVI

BONHEUR.


Cette motion soudaine et irrsistible qui avait saisi, au bois de
Boulogne, Berry Montalt, ou, pour parler mieux, l'an de Penhol, et
qui avait arrach l'pe  ses mains tremblantes, ne dura qu'un instant.

Il avait t vaincu par un de ces fougueux mouvements du coeur, dont
nulle volont humaine ne peut arrter l'lan. Tous ses projets de
colre et de vengeance s'taient vanouis  la fois. Durant une minute,
Louis eut des larmes dans les yeux, et son coeur battit contre
la poitrine du vieil oncle Jean.

tienne et Roger regardaient, partags entre la surprise et l'motion
contagieuse.

Vincent restait sombre,  l'cart.

Nehemiah Jones remettait au fourreau, avec mthode, les armes,
soigneusement essuyes.

La seconde minute commenait  peine, que Louis se rvoltait dj
contre ce qu'il appelait sa faiblesse. Ses larmes se schrent
brusquement; il se dgagea de l'treinte du vieillard, et son visage
reprit cette froideur glace qu'il avait garde si longtemps.

L'an de Penhol tait redevenu le nabab Berry Montalt.

--Louis!... murmura l'oncle Jean qui ne s'apercevait pas encore de ce
changement, mon fils chri!... comment as-tu pu rester tant d'annes
loin de nous?

--Comme il n'y avait plus de place pour moi dans la maison de mon
pre..., rpliqua Montalt avec amertume, j'ai cherch fortune ailleurs.

L'oncle Jean le regarda, et vit seulement alors ses sourcils froncs et
le sarcasme dur qui relevait sa lvre.

--Comme tu dis cela!... murmura-t-il.

--M. Jean!... interrompit Montalt, on s'est pass de moi pendant
vingt ans, l-bas, en Bretagne... Moi, de mon ct, je vous jure que je
n'ai gure song  vous!

Le vieux Breton courba la tte.

--Finissons!... reprit Montalt; vos filles sont chez moi... venez les
reprendre.

--Mes filles?... s'cria l'oncle Jean stupfait; celles que j'appelais
mes filles... elles sont mortes!...

--Elles vivent! dirent ensemble tienne et Roger.

--Est-il possible? balbutia le vieillard. Diane! Cyprienne!...

--Ce sont deux enfants gracieuses et belles!... poursuivit Montalt au
lieu de rpondre; je souhaite qu'elles n'aient point l'me ingrate de
tous ceux qui portent le nom de Penhol...

L'oncle Jean n'coutait plus. Il pleurait de joie.

--Ah!... si vous saviez!... si vous saviez, Louis!... voulut-il dire.

Montalt l'interrompit encore.

--Je ne veux rien savoir..., dit-il; la tendresse et la haine fatiguent
galement ceux qui sont devenus sages... Je n'aime plus et je ne
hais pas... Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers tienne et
Roger, vous tes intresss  tout ceci... Je retourne  mon htel;
suivez-moi, si vous voulez.

Il n'y avait eu aucune explication d'change, et pourtant les deux
jeunes gens ne souponnaient plus; Roger lui-mme oubliait sa jalousie,
et s'tonnait d'avoir dout.

Ils firent un pas vers le nabab.

Vincent restait seul en arrire.

--Et moi?... dit-il.

--Et l'Ange!... s'cria l'oncle Jean; tu as raison, mon fils... c'est
pour Blanche de Penhol que je suis venu ici!

--Blanche de Penhol?... rpta le nabab; je ne connais pas ce nom...

A son tour Vincent se rapprocha.

--En tes-vous bien sr?... dit-il le rouge au front et les dents
serres; quand on veut nier, il faut prendre mieux ses prcautions,
milord... J'affirme que vous avez fait enlever, dans la nuit d'hier, ma
cousine Blanche de Penhol.

--M. Vincent, rpliqua le nabab, je suis las et je n'ai plus fantaisie
de me battre... Vous pouvez me regarder avec vos yeux hardis et pleins
de haine, monsieur!... Courage!... vous me forcez de vous reconnatre
pour mon neveu... Ah! ah! jeune homme, ajouta-t-il avec amertume,
combien faut-il donc vous donner de fois la vie pour avoir droit 
votre gratitude?... Courage! vous dis-je, mon neveu Vincent!... vous
porterez comme il faut le nom de Penhol!

Il se dirigea vers son quipage, qui attendait toujours dans l'alle
voisine.

tienne et Roger le suivaient.

--Montez..., leur dit-il.

Les deux jeunes gens obirent.

La portire se referma sur eux. L'oncle Jean, qui s'avanait timide et
triste, monta dans le fiacre avec Vincent.

Les deux voitures reprirent le chemin de Paris.

Montalt et ses deux compagnons gardaient le silence.

tienne et Roger avaient peut-tre envie d'implorer leur pardon, car
leurs coeurs taient pleins d'espoir et de joie; mais ils n'osaient
pas, tant le visage de Montalt tait svre et sombre.

Montalt rvait, et sa rverie avait une navrante amertume.

--Pauvre oncle Jean!... se disait-il; celui-l est toujours le digne
coeur d'autrefois!... Oh! ce n'est pas sur lui qu'il fallait me
venger!... Mais mon frre... mais Marthe!... il n'a pas mme os
prononcer leurs noms devant moi!... Fou que je suis!... Hier, j'aurais
donn ma fortune pour cette lettre o j'esprais trouver un mot de
compassion ou de regret... un mot d'amour peut-tre! Fou!...
misrable fou!... ne sais-je pas, depuis vingt ans, qu'il n'y a rien
dans le coeur d'une femme?

--Milord..., dit en ce moment tienne avec timidit, mon coeur se
refusait  vous har... Pendant ces belles annes que j'ai passes 
Penhol, j'entendais votre nom dans toutes les bouches... Avant de vous
connatre, j'avais appris  vous aimer.

--Laissons l Penhol, s'il vous plat, monsieur..., repartit schement
le nabab.

Roger, qui allait parler, baissa la tte en silence.

--Vous tes irrit contre nous, reprit le jeune peintre; nous vous en
avons donn le droit... mais, je vous en prie, milord, vous, l'oncle
respect de celles que nous aimons, oubliez votre colre!

Le nabab laissa tomber sur lui un regard froid et distrait.

--Je n'ai pas de colre, monsieur, rpliqua-t-il; seulement ce que je
vois ici m'ennuie et me rpugne...

Il billa et poursuivit comme en se parlant  lui-mme:

--Tristes gens! tristes choses!... Je crois que je vais retourner dans
l'Inde...

tienne voulut insister,  dfaut de son ami, qui gardait toujours
un silence embarrass. Le nabab fit un geste de fatigue et se renfona
dans un coin.

On ne parla plus durant tout le reste de la route.

L'quipage du nabab arriva le premier devant l'htel. Le fiacre qui
ramenait Jean de Penhol et Vincent tait rest un peu en arrire.

Les fentres de la chambre  coucher avaient, comme nous l'avons dit,
leurs contrevents ferms. La pice n'tait claire que par la lumire
d'une lampe. Au moment o Montalt ouvrait la porte, ses yeux, habitus
au grand jour du dehors, eurent quelque peine  distinguer les objets.
Il vit seulement une scne confuse: deux jeunes filles terrasses, et
trois hommes que sa prsence subite semblait frapper de stupeur.

Cyprienne et Diane se relevrent en poussant un cri de joie, et se
jetrent  son cou.

L'un des trois hommes, profitant de ce mouvement, ramassa la bote de
sandal qui tait toujours  terre, se glissa comme une anguille entre
la porte et le nabab, et disparut au dtour du corridor.

tienne et Roger ne savaient rien de ce qui se passait  l'intrieur de
la chambre; ils ne songrent pas mme  l'arrter.

--Notre pre!... disaient les jeunes filles; notre bon pre!...
c'est Dieu qui vous envoie... Oh! nous avons bien pleur cette nuit;
car nous avions peur de ne plus vous revoir!...

Roger serra la main d'tienne.

--Elles le nomment leur pre!... murmura-t-il; savent-elles ce que nous
avons fait?... nous pardonneront-elles?...

Les lvres de Montalt avaient effleur le front ple encore des deux
jeunes filles.

--Que signifie tout cela? dit-il sans beaucoup s'mouvoir.

--Oh! pre!... s'cria Diane, ces hommes, qui ont voulu nous tuer
autrefois, sont venus pour drober votre trsor!...

Montalt regarda par-dessus leur tte.

--Il me semble qu'ils taient trois tout  l'heure..., dit-il.

Diane et Cyprienne se retournrent. Il n'y avait plus l que Blaise
et Bibandier, qui se faisaient petits  l'autre bout de la chambre.
Les deux jeunes filles s'lancrent vers les fentres; les contrevents
s'ouvrirent et les rayons du soleil inondrent la chambre.

--Il s'est enfui!... dit Diane dont le regard aigu fouillait les
moindres recoins.

--Avec les diamants!... ajouta Cyprienne.

--M. le baron Bibander! murmura Montalt en regardant nos deux
gentilshommes atterrs, M. le comte de Mantera... venus ici pour
dvaliser mon htel!... Quel tait donc l'autre?...

Avant qu'on pt faire rponse, on out une rumeur vague dans le
lointain des corridors, puis la rumeur s'approcha, et la voix de
l'oncle Jean, change par la colre, se fit entendre.

Il disait:

--Je te reconnais, malgr ton dguisement... comme j'ai reconnu ton
criture dans cette lettre perfide, qui m'a mis l'pe  la main contre
mon neveu Louis!... Tu es donc le dmon de notre famille!...

Il arrivait en ce moment devant la porte, tranant aprs lui M. le
chevalier de las Matas, qu'il tenait par le collet de son habit.

D'un geste vigoureux, il le lana jusqu'au milieu de la chambre en
disant:

--Cette fois, je crois qu'on va t'craser, vipre!

La face de Robert tait livide. Il tremblait.

Chaque fois que son regard essayait de se relever, il voyait autour de
lui le cercle de ses accusateurs.

Cyprienne et Diane taient dans les bras de l'oncle Jean; mais leurs
regards se tournaient, pleins de tendresse mue, vers le nabab, car
leur esprance tait ralise.

Cette pense qu'elles avaient accueillie avec tant de dfiance,
malgr la pente romanesque de leur nature, tait bien la ralit.

Les dernires paroles de l'oncle Jean levaient le dernier doute. Leur
bon gnie s'appelait Louis de Penhol!

Elles faisaient semblant de ne point voir tienne et Roger qui
cherchaient leurs regards.

Ceux-ci taient auprs de Robert, et, avec eux, il y avait l'oncle
Jean, Vincent, les deux jeunes filles, tous ceux que l'Amricain avait
dpouills ou trahis,  l'exception de Marthe et de Penhol.

--Louis, dit l'oncle Jean, cet homme est cause que Pontals commande
dans la maison de ton pre.

Le visage du nabab eut une contraction lgre, mais il demeura en
dehors du cercle.

--Notre pre..., dit Diane,--car nous l'appelons aussi notre pre,
ajouta-t-elle en s'adressant  Jean de Penhol, sur qui ces simples
mots parurent produire une impression trange;--notre pre n'ignore
rien de ce qui s'est pass au manoir... Nous avons entendu cet homme
raconter lui-mme tous ses lches exploits.

Blaise et Bibandier, comme on le pense, avaient la bonne envie de fuir,
mais on voyait maintenant, au del du seuil, les ttes noires de Sid
et de son compagnon.

--Ce que milord ne peut pas savoir, dit tienne, c'est que cet homme,
en qui nous ne reconnaissions point l'hte fatal de Penhol, est
l'unique cause de notre rage folle et de notre erreur... C'est lui qui
a fait natre nos soupons... C'est lui encore qui nous a donn accs
dans cette maison de jeu o nous avons pu vous joindre hier.

--C'est lui qui m'a conduit par la main jusqu' vous, ajouta Vincent.

--C'est lui qui a donn de l'argent  Nawn pour empoisonner les jeunes
demoiselles, pronona, derrire le seuil, la voix gutturale de Sid.

--C'est lui qui a tout fait!... ajouta l'oncle dont la main s'tendit
au-dessus de la tte de Robert: notre malheur et notre ruine!... Mon
neveu Louis, il faut que cet homme soit chti!

Depuis l'entre de Robert, le nabab n'avait pas prononc une seule
parole. Sa tte tait incline sur sa poitrine; ses yeux rvaient, il
semblait ne point couter.

En ce moment, il s'avana vers l'Amricain, et le cercle s'ouvrit pour
lui faire passage.

Chacun se demandait ce qu'il allait faire, car il tait roi dans cet
htel, o chacun de ses ordres provoquait une obissance passive.

On savait que sa fantaisie tait sa rgle unique, et que la loi
commune n'avait pas de frein pour sa volont.

Il mit sa main sur l'paule de Robert, qui flchit  ce contact, comme
si un poids crasant l'et accabl tout  coup.

Montalt se pencha vers lui. Robert se sentit perdre le souffle, tant il
avait de terreur.

--M. le chevalier de las Matas, dit Montalt d'un ton doux et presque
caressant, ce qu'affirment ces gens-l m'importe peu... Vous tes chez
moi... sous ma protection... et il ne vous sera point fait de mal.

Il y eut dans la chambre un murmure de stupfaction.

Robert lui-mme n'osait pas en croire ses oreilles.

Il tendit  Montalt la bote de sandal en murmurant:

--Milord, je suis  la merci de votre gnrosit.

Montalt prit les diamants comme par manire d'acquit, et sa bouche
descendit jusqu' effleurer l'oreille de Robert:

--M. le chevalier de las Matas..., reprit-il, si vous le voulez, je
croirai que vous tes venu  mon htel pour rpondre enfin  mes
nombreux messages...

L'Amricain se redressa du coup; il osa regarder Montalt en face,
et sa frayeur s'vanouit comme par enchantement.

Montalt avait les yeux baisss.

--M'apportez-vous la lettre?... dit-il.

--Milord..., rpliqua Robert qui croyait avoir dj repris l'avantage,
je n'ai rien  refuser  Votre Seigneurie... mais la lettre...

--Si vous l'avez laisse chez vous, interrompit Montalt, donnez un
ordre et vous l'aurez dans dix minutes.

--C'est que... milord...

Les sourcils de Montalt se froncrent lgrement.

--L'avez-vous, ou ne l'avez vous pas?... murmura-t-il sans perdre
encore son accent de courtoisie.

Et comme Robert hsitait, il lui pressa l'paule tout  coup avec tant
de force que ce dernier recula et plit.

--Je suis sr que vous l'avez!... poursuivit Montalt; veuillez me la
donner, M. le chevalier...  l'instant mme, s'il vous plat!...ou bien
je vais vous faire mourir sous le bton!

--Milord..., balbutia Robert pouvant.

Bibandier et Blaise tremblaient comme la feuille.

--Sid!... dit tranquillement Montalt.

Le noir entra dans la chambre.

Robert ouvrit son habit avec prcipitation et prit un portefeuille dans
sa poche.

--Si je vous donne la lettre..., dit Robert, vous me laisserez partir
sain et sauf?...

--Et nous avec lui?... balbutirent de loin Blaise et Bibandier.

Montalt fixait sur le portefeuille un regard avide. Sa main frmissait
convulsivement; sa respiration s'arrtait dans sa gorge. Il fit un
signe de tte affirmatif, comme s'il n'et point pu rpondre avec des
paroles.

La lettre sortit  demi du portefeuille de Robert.

Montalt la saisit, tandis que sa poitrine rendait un rle.

--Sortez!... dit-il.

Nos trois gentilshommes s'lancrent vers la porte et disparurent comme
par enchantement.

Personne n'avait os leur dfendre le passage.

Le nabab tait au milieu de la chambre, tenant  la main la lettre
ouverte. Mais il ne pouvait point lire, parce que ses yeux taient
aveugls.

Tous les regards taient fixs sur lui, et il rgnait dans l'assemble
un silence solennel.

Au bout de quelques minutes, les yeux dessills de Montalt
laissrent couler deux grosses larmes sur sa joue.

Il chancela, puis tomba sur ses deux genoux.

--C'tait elle!... murmura-t-il en souriant comme un enfant sous ses
larmes; elle m'aimait!... Oh! quel coeur m'avez-vous donc fait, mon
Dieu?... J'avais devin! je savais presque!... et je me forais  ne
pas croire!... Je me plaisais  dtester et  maudire!...

Jean de Penhol et les deux jeunes filles s'taient rapprochs de lui.
Il se releva et attira le vieillard sur son sein.

--Mon vieux pre!... reprit-il, j'avais trop aim... La pense de votre
ingratitude me rendait fou!

--Notre ingratitude!... rpta l'oncle Jean; pas une seule fois, depuis
vingt ans, notre prire n'est alle vers Dieu sans lui parler de toi,
mon fils...

Montalt le serra contre son coeur et donna ses mains aux deux jeunes
filles, qui les couvrirent de baisers.

--Je le crois!... poursuivit-il. Je suis heureux comme je ne pensais
point qu'on pt l'tre sur la terre!... Marthe!... oh! Marthe!...

tienne et Roger ne comprenaient pas peut-tre tous les dtails de
cette scne, mais ils taient profondment touchs. Seul, Vincent
restait sombre et en dehors de l'motion gnrale.

Il n'avait qu'une pense: Blanche, Blanche, dont personne ne parlait,
et qui tait toujours perdue...

Tout  coup Montalt se dgagea de la triple treinte qui le retenait,
et fit un pas en arrire.

Le rouge vif qui couvrait ses joues fit place  une mortelle pleur.

--Oh!... balbutia-t-il en frissonnant, j'ai mdit cela tout un jour
et toute une nuit... Dieu me punira pour cette affreuse pense!... Ce
duel...

--Mon fils, interrompit l'oncle Jean, tu me croyais coupable et tu
voulais me tuer...

--Je voulais me venger!... rpliqua Montalt; me venger plus cruellement
encore!... Pauvre vieil ami!... je voulais donner ma poitrine  ton
pe et te dire mon nom en tombant frapp  mort.

L'oncle Jean se couvrit le visage de ses mains; son sang tait froid
dans ses veines.

Le silence rgna autour de Montalt.

Vincent profita de cet instant, et s'avana jusqu'au milieu de la
chambre.

--Personne ne prononcera-t-il ici le nom de Blanche de Penhol?...
demanda-t-il.

Cyprienne et Diane,  qui Vincent n'avait donn, en entrant, qu'un
froid baiser, le prirent par la main et l'entranrent vers la porte
qui communiquait avec l'intrieur de l'htel.

Tandis qu'elles s'loignaient, Montalt les suivait d'un regard attrist.

--Dieu est juste!... murmura-t-il. Mon pre, ta bonne et noble vie a
une belle couronne... C'est au nom de tes filles que je te demande mon
pardon!

L'oncle Jean s'approcha comme pour l'embrasser, et pronona quelques
paroles  son oreille.

Montalt recula et porta ses deux mains  sa poitrine, comme si tout son
tre eut prouv un choc terrible: c'tait la joie qui l'crasait.

Une expression d'extatique bonheur se rpandit sur son beau visage.

--Moi!... moi!... s'cria-t-il d'une voix entrecoupe; Dieu m'aurait
gard tant de joie!... Diane! Cyprienne!... les deux enfants de mon
coeur!... les deux anges qui charmaient ma dtresse!... Morbleu!
ajouta-t-il avec ce rire franc qui fait ressembler l'allgresse de
l'me  un lan de gaiet; morbleu! mes jeunes camarades, approchez
ici!... Vous aviez raison d'tre jaloux de moi, car je suis bien sr
de les aimer mieux que vous!... Votre main, tienne? vous tes un
noble garon... Votre main, Roger, quoique vous soyez un dtestable
tourdi?...

Les deux jeunes gens ne se le firent pas dire deux fois.

--tienne, reprit Montalt avec une nuance de mlancolie dans sa
joie, tu seras le mari de ma belle Diane... Roger, tu auras ma douce
Cyprienne... Messieurs, qu'elles soient heureuses, ou bien nous nous
battrons encore une fois!...

--Sur notre honneur, rpliqurent les jeunes gens en pressant ses deux
mains, nous ne nous battrons plus jamais, milord!

       *       *       *       *       *

Tous les personnages que nous avons laisss dans la chambre du nabab
taient rassembls autour du lit de Blanche.

Il y avait un voile de svre tristesse sur les beaux traits de l'oncle
Jean, dont le regard glissait furtivement, de temps  autre, vers le
berceau o reposait l'enfant. Une sorte de contrainte rgnait ici, et
Montalt, tout seul, avait gard son aspect joyeux.

Ce n'tait point l'tat de la jeune malade qui pouvait expliquer
cette inquitude ou cette tristesse, bien au contraire; Blanche avait
retrouv ses dlicates couleurs d'autrefois, et son joli visage
souriait doucement, comme si la vue de tous ceux qu'elle aimait
l'et subitement gurie.

Le nabab avait peine  s'empcher de sourire, et regardait Vincent du
coin de l'oeil.

--Mon beau neveu, dit-il, vous voyez bien que, raisonnablement, je ne
pouvais pas rpondre  vos demandes d'explications, malgr l'exquise
politesse que vous mettiez  les formuler, M. le gentilhomme!... Ces
deux petites filles, ajouta-t-il en se tournant vers les deux soeurs,
taient,  ce qu'il parat, plus matresses que moi dans mon htel...
C'tait sans le savoir que j'avais donn l'hospitalit  notre chre
Blanche.

--Mon oncle, dit Vincent en rougissant, je vous demande pardon...

--Mon enfant, on a ici, de part et d'autre, tant de choses a se
pardonner, que les comptes s'embrouilleraient si nous ne proclamions
pas une amnistie gnrale...

Il s'approcha de l'oncle Jean.

--Entendez vous bien cela, mon vieil ami? dit-il  voix basse; quant
 ce qui vous fait froncer le sourcil, souriez plutt, car, si vous
perdez deux filles, vous retrouvez un bel enfant dans ce berceau.

--L'honneur de Penhol!... murmura le vieillard.

--L'honneur de Penhol regarde Penhol, rpliqua gaiement Montalt;
quand on a beaucoup voyag, on sait beaucoup d'histoires... J'en
ai appris notamment une trs-jolie,  bord de certain navire anglais
nomm _l'rbe_... Voulez-vous que je la raconte, mon neveu Vincent?...

Vincent, le rouge au front, se mit  genoux auprs du lit de Blanche,
et porta la main de la jeune fille  ses lvres.

--Maintenant qu'elle est pauvre comme moi..., dit-il avec une motion
grave, je puis bien avouer que je l'aime et promettre devant Dieu
d'tre son mari.

--Non pas, morbleu!... s'cria le nabab; elle est riche, et toi aussi,
mon neveu!... Ces petites filles ont en poche de quoi racheter Penhol,
et le reste de ce que je possde est  vous, mes enfants!

--Penhol!... rpta Diane. Il faut trois jours pour faire la route de
Bretagne... Et c'est dans trois jours que passe le dernier terme du
rachat!

--Donc, nous avons le temps... s'cria le nabab; fais atteler, ami
Vincent!... Il nous faut retrouver d'abord Marthe et mon frre... Pour
cela, je veux revoir nos trois coquins et leur porter des arguments
irrsistibles... Venez avec moi!

tienne et Roger baisrent deux jolies mains qu'on ne leur disputa
qu' demi, et suivirent le nabab, qui monta dans sa voiture avec
l'oncle Jean.

On ne fit qu'un temps de galop jusqu' l'htel des Quatre Parties du
Monde.

Mais quand Montalt demanda M. le chevalier de las Matas, on lui
rpondit que ce noble tranger et ses deux compagnons taient partis,
depuis une demi-heure, pour ne plus revenir.


FIN DE LA QUATRIME PARTIE.




CINQUIME PARTIE.

PENHOL.




I

TABLES D'HOTE.


Le duel de la porte d'Orlans avait eu lieu le mercredi; on tait au
samedi soir.

La principale auberge de Redon, _le Mouton couronn_, qui n'avait plus
pour matre, hlas! le bon pre Graud, ancien cuisinier au long cours,
faisait aujourd'hui de notables recettes.

Il y avait, en vrit, deux tables d'hte trs-bien garnies,  l'heure
du souper: l'une compose de rouliers rennais, de Sauniers, de
Gurande et de fermiers des environs; l'autre illustre par la prsence
de toute la _socit_ des bourgs voisins, qui venait pour la solennit
du lendemain.

On tait, en effet, aux derniers jours de novembre, et il faut n'avoir
pas de carriole pour manquer la grand'messe de la cathdrale de Redon,
un dimanche de fte majeure.

La _socit_ venait de s'asseoir autour de la longue table, o
s'talait un souper assez maigre: des brmes de Vilaine, cuites dans
la pole, des pommes de terre  la sauce blanche, des oeufs durs 
profusion et un grand luxe d'assiettes de noix sches. Les rouliers de
l'autre table n'auraient certainement point voulu de ce repas.

Mais les rouliers mangeaient avec des fourchettes de fer, tandis que la
socit se servait d'argenterie d'tain pour dcouper ses oeufs durs.

En outre, il y avait quelque chose de digne et de respectable 
voir devant chaque convive, une bouteille de vin, o s'attachait la
serviette plie, ceci dans le propre pays du cidre!

Ces bouteilles taient pour l'tiquette, si chre aux petits
gentilshommes de la pauvre Bretagne. Elles taient toutes  demi vides,
et on les avait entames peut-tre six mois auparavant, la veille
du dimanche de Pques ou du jeudi de l'Ascension; mais c'tait du vin,
du vrai vin, acide, pais, dtestable, et l'on ne buvait pas du bon
cidre comme les gens du commun!

Nous eussions retrouv l toutes nos bavardes connaissances du salon de
verdure de Penhol: les trois Grces Babouin-des-Roseaux-de-l'tang,
le chevalier adjoint et la chevalire adjointe de Kerbichel, madame
veuve Claire Lebinihic avec ses trois vicomtes, et mme le bon pre
Chauvette, matre d'cole du bourg de Glnac.

Il pouvait tre huit heures du soir, et l'assemble et t complte,
sans le retard du jeune M. Numa, le frre des trois Grces, dont la
chaise restait vide.

--Comme le temps passe!... dit la Romance, l'ane des Grces Babouin,
en acceptant une queue de brme des mains du chevalier adjoint de
Kerbichel; voil deux mois et demi  peine que nous tions assis 
cette table, la veille de la mi-aot, avec les Penhol...

--C'est pourtant vrai!... rpliqua-t-on  la ronde.

--Pauvre Madame!... murmura le pre Chauvette; pauvre oncle Jean!...
comme ils taient bons et comme on les aimait!

--a n'empche pas, rpliqua la Cavatine d'un ton aigre-doux, que le
matre actuel de Penhol, M. le marquis de Pontals, vaut mieux
pour le pays, M. Chauvette!

L'assemble approuva du bonnet.

--Je ne voudrais pas parler mal de l'ancien maire..., reprit le
chevalier adjoint de Kerbichel en avalant une rasade de son vin vent,
mais il tait notoire que ce pauvre M. de Penhol s'adonnait aux
liqueurs fortes.

--Et puis, poursuivit l'Ariette, dont l'aimable tourderie n'et point
fait esprer des rflexions si profondes, il tait joueur comme les
cartes, et billait  se dmettre la mchoire ds qu'on faisait de la
musique!

--Moi, je dis une chose, pronona gravement la chevalire adjointe,
quand un homme se ruine, c'est un mauvais sujet!... Le marquis de
Pontals a bien maintenant quatre-vingt mille livres de rente... a
fait honneur  un pays!... D'ailleurs on aurait dit qu'il n'y avait que
ces gens-l pour faire comme il faut les honneurs de chez eux!

--Ah!... c'tait joli!... murmura madame veuve Claire Lebinihic avec
regret, c'tait bien joli les ftes de Penhol!

Les trois vicomtes rptrent aussitt:

--C'tait bien joli les ftes de Penhol!

Les trois Grces Babouin se rangrent  l'avis de madame de Kerbichel,
et la Romance ajouta:

--D'ailleurs, on vous faisait sur ces gens-l des cancans  ne plus
s'entendre, et moi je ne peux pas souffrir les cancans!... C'tait
cette Lola, qui n'avait pas assez du matre et qui faisait jaser d'elle
encore avec le petit Pontals!... un bien joli homme, par exemple,
celui-l!... C'tait M. de Blois qui regardait Madame d'un oeil, et
de l'autre mademoiselle Blanche!... A propos de mademoiselle Blanche...

--Ma soeur..., interrompit la Cavatine en baissant les yeux, il faut
de la charit!... On a vu des jeunes filles hydropiques,  ce que dit
le mdecin de la Gacilly, qui avaient l'air...

Elle hsita, et secoua sa tte embguine.

--Bien, bien!... reprit madame veuve Claire Lebinihic; c'est moi qui
me suis aperue la premire qu'on largissait de temps en temps sa
robe!... Et l'vanouissement pendant le bal!... On sait ce que parler
veut dire.

Les trois vicomtes la regardaient avec admiration.

--Et les deux filles de l'oncle Jean?... reprit la Romance; l'oncle aux
gros sabots!... Si on pouvait dire sa faon de penser sur les morts...

--Prenez garde, mademoiselle!... interrompit un des vicomtes, les
bonnes gens disent qu'elles reviennent la nuit autour du manoir...
et, si bien ferme que soit votre chambre  coucher, les
belles-de-nuit ne seraient pas embarrasses pour aller vous rendre une
petite visite...

--Et alors, s'cria Claire Lebinihic avec un gros rire, gare  votre
cou, ma chre demoiselle!

Les deux vicomtes qui n'avaient point parl se ddommagrent en
poussant un hurlement de joie.

La Romance tait toute ple.

--Que Dieu me prserve! murmura-t-elle; je sais ce qu'une chrtienne
doit aux trpasss, madame... et je trouve votre plaisanterie au moins
inconvenante!

--La paix! mesdames, la paix!... fit la chevalire adjointe. N'oublions
pas que nous sommes dans un lieu public... Pour en revenir  Penhol,
il parat que le petit Vincent a t guillotin  Paris.

--Guillotin! s'cria le pre Chauvette en sautant sur sa chaise.

--Je lui avais toujours trouv une mauvaise figure..., dit la Cavatine,
mais ce n'est pas malheureux: voici mon frre qui vient enfin souper
avec nous!

--_Tarde venientibus ossa!..._ dclama le chevalier adjoint, ce qui
veut dire qu'on garde les artes pour les galants qui oublient l'heure
en courant la pretantaine, M. de l'tang!

Numa Babouin avait une figure grave, o se lisait l'orgueil d'une
grande nouvelle apporte. Il s'assit en silence  sa place.

--M. Numa sait quelque chose!... s'cria Claire Lebinihic dont les
petits yeux ronds petillaient de curiosit.

--Apportez-vous des nouvelles du _dris_?... demanda Kerbichel.

--Le _dris_ a d se faire ce soir..., rpondit le frre Numa; c'est
la mme chose tous les ans, M. le chevalier... Mais il pourrait bien
arriver, sous peu, des vnements comme on n'en voit pas souvent dans
le pays!

Toutes les oreilles se dressrent. Tous les regards dvoraient le
petit frre Numa Babouin, qui avait repris son attitude solennelle et
compasse.

--Mais enfin?... dirent ensemble la Romance, l'Ariette et la Cavatine.

Le petit frre Babouin jeta sur Kerbichel un regard plein de dignit.

--On ne court pas plus que vous la pretantaine, M. le chevalier,
dit-il; on tche seulement de savoir ce qui se passe... Et ce qui se
passe, ajouta-t-il en secouant la tte lentement, est bien trange,
mesdames! messieurs! bien trange! bien trange!...

--Vous nous faites mourir, mon frre!... s'cria la Romance
impatiente.

Numa mit ses deux coudes sur la table.

--Vous savez bien que la vente du manoir est frappe d'une clause de
rmr?... commena-t-il.

--Parbleu! fit Kerbichel.

--C'est aujourd'hui le dernier jour du terme, M. l'adjoint.

--On connat cela, M. Babouin!... et personne n'apportera les cinq cent
mille francs qu'il faut pour le rachat...

--M. l'adjoint, c'est ce que je ne voudrais pas affirmer!

--Comment cela?

--Jugez-en!... Tout  l'heure, je suis entr dans la salle o les
petites gens prennent leurs repas... Je me doutais bien qu'on
parlerait de Penhol... mais je ne me doutais gure de ce que j'allais
apprendre!... Vous qui savez tout, M. de Kerbichel, je vous le donne en
cent!

--M. le chevalier renonce..., dit l'assemble en choeur.

--Je vous le donne en mille!...

--Grce!... grce!

--Eh bien, messieurs!... eh bien, mesdames! vous avez raison de
renoncer, car vous n'auriez point devin!... M. et madame de Penhol
sont ici dans cette auberge.

Ce ne fut qu'un cri:

--Est-ce bien possible?...

--Je ne sais pas si c'est possible, rpondit Numa Babouin, mais cela
est.

--Aprs tout..., dit Kerbichel en comptant ses mots, ils ont peut-tre
trouv de l'argent... Personne n'a jamais song  prtendre que Penhol
ne ft un parfait honnte homme!

--Assurment... assurment! appuya l'assemble.

--Mais voil le beau de l'histoire!... poursuivit le frre Numa. Vous
souvenez-vous de cet aventurier qui se faisait appeler Robert de Blois?

--Un coquin, celui-l!

--Nous parlions de lui tout  l'heure!

--Eh bien! il paratrait que ce Robert de Blois est le bailleur de
fonds de Penhol.

--Oh!... fit l'assistance stupfaite.

--Positivement!... Il a ramen dans sa voiture le matre et Madame...
Il a toujours avec lui son ancien domestique Blaise, et en outre un
pauvre diable que vous avez pu connatre fossoyeur du bourg de Glnac...

--Bibandier?

--Bibandier!... On dit qu'ils apportent un million dans les coffres de
leur voiture.

--Un million! s'cria le chevalier adjoint; voyez comme on est coupable
de s'avancer au hasard! Il y a quelqu'un ici qui appelait tout 
l'heure M. de Blois un aventurier!

--Ce n'est pas moi toujours!... riposta la Romance.

--Ni moi!... rpta la Cavatine.

--Ni moi!... ni moi!... ni moi!...

Ce n'tait personne.

--Ah ! reprit Kerbichel, ne pourrait-on tre admis  prsenter ses
hommages  ce cher M. de Penhol?

--Il garde le plus svre incognito.

--Je conois cela... mais ce digne M. de Blois?

--Il est dj en route pour le manoir avec ses deux compagnons.

Il y eut un instant de silence, aprs quoi l'ane des trois Grces
prit la main de son jeune frre.

--Voil ce que je nomme un vnement heureux! dit-elle; certes, je
n'ai rien contre le marquis de Pontals... mais j'ai toujours dsir,
dans le secret de mon coeur, le retour de cette chre famille de
Penhol!...

--Et nous donc!... fit-on  la ronde.

Puis chacun ajouta son mot.

--De si braves gentilshommes!

--Des gens si gnreux!

--Le plus vieux nom du dpartement!

--L'honneur, enfin, de la contre!

On faillit faire un mauvais parti au pauvre pre Chauvette, qui ne se
rjouissait pas assez haut.

Un bruit se fit cependant au dehors, et tout le monde se prcipita aux
fentres, car la curiosit tait excite au del de toutes bornes.

C'tait tout bonnement un homme qui montait  cheval devant la porte de
l'auberge, et qui partait, un instant aprs, au grand trot.

--Je parierais cinq francs contre dix sous, dit madame veuve Claire
Lebinihic, que cet homme est Penhol et qu'il est ivre!

--Ivre! M. de Penhol?... rpta l'assistance scandalise.

Mais on n'eut pas le temps de pousser plus loin le procs, car le bruit
du dehors se changea en fracas, et deux chaises de poste dbouchrent 
franc trier du ct de la route de Rennes.

Elles s'arrtrent toutes deux devant la porte de l'auberge.

La _socit_ n'avait plus assez d'yeux ni d'oreilles.

Le jeune M. Babouin se glissa dans l'escalier pour aller chercher sa
provision de nouvelles.

Un homme, que personne ne connaissait, avait mis cependant pied  terre
et fait appeler le matre de l'auberge.

Il lui dit quelques paroles  voix basse, puis il revint vers la chaise
de poste, dont la portire s'ouvrit de nouveau pour donner passage  un
vieillard  cheveux blancs.

--Je veux mourir si ce n'est pas le vieux Jean de Penhol!... dit la
Romance.

Le vieillard tait entr dans l'auberge.

Personne ne bougeait plus  l'intrieur des chaises de poste, dont les
chevaux soufflaient et fumaient.

L'inconnu causait toujours avec l'aubergiste.

Au bout d'une grande demi-heure, le vieillard qu'on avait pris pour
Jean de Penhol se montra de nouveau. Aid par un domestique de
l'htel, il portait  bras une femme qui semblait malade et d'une
faiblesse extrme.

--Madame!... murmurait-on aux fentres. Et l'on ajoutait:

--Que veut dire tout cela?...

La femme malade fut introduite dans l'une des chaises de poste, o le
vieillard monta derrire elle.

On entendit l'inconnu demander au matre de l'auberge:

--Combien y a-t-il de temps qu'il est parti?

--Une demi-heure  peu prs.

--Je vous prie de me faire seller un cheval sur-le-champ.

--Voil le difficile, notre monsieur... Et vous aurez de la peine  en
trouver par la ville... Les gens dont nous parlions tout  l'heure ont
fait retenir, Dieu sait pourquoi, les chevaux de toutes les auberges.

--Qu'on dtelle un de ceux de ma chaise de poste!... dit l'inconnu.

Son ordre fut excut sur-le-champ. Il se mit en selle et se pencha 
la portire de l'une des chaises de poste.

--Vous passerez au pont des Houssayes..., dit-il; j'arriverai avant
vous au manoir.

Il piqua des deux et partit au galop. Les voitures s'loignrent  leur
tour. Une minute aprs, il n'y avait plus personne dans la rue.

La _socit_ avait la fivre, et les nouvelles que lui apporta le petit
frre Babouin n'taient pas de nature  la gurir.

Numa s'tait gliss jusqu' la porte de la rue; il avait fait le tour
des mystrieuses voitures et insinu son regard  l'intrieur.

--Ma foi! s'cria-t-il en rentrant dans la salle  manger, il faut
avoir vu cela pour y croire!...

--Quoi donc?... quoi donc?

Numa reprit haleine. Les trois Grces taient fires d'tre ses
soeurs.

--Quoi donc?... rpta-t-il enfin; il y a de tout l dedans, des
vivants, des malades et des morts.

--Des morts!... se rcria l'assemble.

--Des revenants, du moins!... J'ai bien regard dans les deux voitures,
et,  l'exception d'une paire de grands coquins, noirs comme de
l'encre, qui sont sur les siges, je crois avoir reconnu tout le monde.

La _socit_ n'interrogeait plus, mais le frre Numa Babouin tait
maintenant le centre d'un cercle qui le pressait  l'touffer.

C'tait un beau moment dans la vie du jeune chef de la maison
Babouin-des-Roseaux-de-l'tang; il ne se htait point de contenter ces
apptits curieux qui lui faisaient une si haute importance.

--Laissez-moi respirer, mesdames et messieurs, poursuivit-il, comptons
un peu sur nos doigts... Dans la premire voiture, j'ai reconnu
Vincent, le guillotin, et l'ancien matre de cette auberge... vous
savez bien, le pre Graud?...

--Oui! oui!...

--Et l'oncle en sabots.

--C'tait donc bien lui?

--Si vous m'interrompez, je ne pourrai rien dire... C'est dans cette
voiture qu'on a fait monter Madame... Dans l'autre, j'ai aperu, que
diable! celles-l sont bien mortes! les deux filles de l'oncle
Jean avec leurs anciens amoureux tienne et Roger de Launoy...

--Prenez garde, M. Babouin!... dit Kerbichel; l'acte mortuaire a t
dress dment et dans les formes.

--Je m'en lave les mains, monsieur!... Ce ne serait pas la premire
fois, soit dit sans vous offenser, que l'tat civil ferait des
neries!... Enfin, toujours dans la mme voiture, la petite Blanche qui
tient, ma foi, un enfant dans ses bras!...

--Voyez-vous cela!... s'crirent les cinq femmes videmment ravies.

--Le pauvre cher Ange!...

--Le pauvre cher Ange, murmura le frre Babouin, va peut-tre bien
redevenir la plus riche hritire du pays...

Les membres de la _socit_ se regardrent sans rire, et le chevalier
adjoint de Kerbichel reprit d'un accent pntr:

--A l'exception de M. Chauvette qui, j'ai le regret de le dire, me
semble un peu froid, tout le monde ici porte les Penhol dans son
coeur... Je propose de boire a leur retour, que chacun de nous
esprait, au fond de l'me, et qui nous rend si heureux!

       *       *       *       *       *

Robert, Bibandier et Blaise taient arrivs  Redon vers trois
heures aprs midi. Lola ne faisait point, cette fois, partie de
l'expdition. Nos trois gentilshommes n'emmenaient avec eux que le
matre de Penhol et Madame.

Ren avait repris de la force, mais son intelligence tait de plus en
plus voile, et tout le long de la route il n'avait fait que boire.

Marthe, au contraire, avait la conscience parfaite du rle qu'on
imposait  son mari. Elle se sentait prisonnire entre des mains
ennemies, mais son courage teint ne ragissait plus. Il n'y avait en
elle qu'indiffrence et apathie: elle n'et point lev le bras pour
dtourner le couteau qui aurait menac son coeur. Elle tait en
outre d'une faiblesse si grande que, chez elle, la volont mme de se
rvolter et t impuissante.

Durant toute la route, sa fatigue l'avait plonge dans une sorte de
sommeil pesant et maladif.

Ce qui allait se passer lui importait peu. Elle esprait que Dieu
allait bientt la runir  ses filles chries: Diane et Cyprienne, qui
taient descendues du ciel par deux fois pour visiter sa souffrance.

Sur terre, elle ne regrettait que Blanche.

En arrivant, elle s'tendit sur un lit, sur ce mme lit o Lola s'tait
repose, trois ans auparavant, tandis que Blaise et Robert faisaient
leur premier repas  l'auberge du _Mouton couronn_.

Nos trois gentilshommes et Ren de Penhol s'attablrent cette fois
comme l'autre. On fit boire Ren tant qu'on put, et l'on ne manqua pas
de trinquer  son prochain retour dans la maison de ses pres.

Vers quatre heures et demie, Robert, Blaise et Bibandier montrent 
cheval.

Avant de partir, ils dirent  Ren:

--Vous avez confiance en nous, maintenant, Penhol... Vous savez
dsormais o sont vos amis et o sont vos ennemis... Nous sommes forcs
de vous quitter pour aller prparer les voies, l-bas, au manoir...
D'ici huit heures, passez le temps comme vous l'entendrez... mais, 
huit heures, il faut que vous soyez sur la route de Penhol.

Ren resta seul avec sa femme qui dormait. Ses anciennes ides de
vengeance ne le reprirent point. On lui avait mis de l'or dans ses
poches, et il avait le vin content ce jour-l.

A huit heures, il quitta l'auberge, suivant les instructions de nos
trois gentilshommes. Son cheval tait le seul disponible qui restt
dans les auberges et  la poste de Redon, car Robert avait pris ses
prcautions en cas de msaventure.

Il avait vaguement la crainte d'tre poursuivi par le nabab.

Celui-ci avait perdu un jour entier  chercher dans Paris Madame et
Ren de Penhol. Au dpart, Robert et ses deux compagnons avaient sur
lui plus de douze heures d'avance; mais ce large intervalle s'tait
amoindri peu  peu durant le voyage, et les deux chaises de poste du
nabab touchrent le pav de Redon quatre ou cinq heures seulement aprs
l'arrive des fugitifs.

Le matre de l'auberge lui donna tous les renseignements dsirables sur
les cinq voyageurs descendus au _Mouton couronn_ dans l'aprs-midi.
L'oncle Jean fut charg de se rendre auprs de Madame. En la voyant si
faible, il dut hsiter et se demander si elle pourrait supporter encore
la route de Redon au manoir. Mais on ne pouvait la laisser dans cette
chambre d'auberge  la merci des vnements.

Jean de Penhol se fit reconnatre et pronona quelques paroles
d'esprance, mais il ne risqua point encore les noms de Diane, de
Cyprienne et de Blanche, parce qu'il craignait, pour la pauvre malade,
l'motion subite et trop forte.

On la plaa, loin de ses filles, dans la voiture o se trouvaient le
pre Graud et Vincent...

A une lieue de Redon, Ren de Penhol qui chancelait au trot de sa
monture, en suivant machinalement la route connue du manoir, entendit
derrire lui le galop d'un cheval.

La nuit tait humide et sombre. C'tait au fond de cette valle,
couverte de taillis, o Bibandier alignait jadis les rangs de sa
fantastique arme.

Penhol tourna la tte et vit dans les tnbres une forme noire qui
s'avanait rapidement.

C'tait un cavalier dont la taille et la figure disparaissaient sous
les plis d'un long manteau.

--Qui es-tu? cria l'ancien matre d'une voix avine.

Le cavalier ne rpondit point.

--Moi, je suis Penhol..., reprit Ren; je vais racheter le manoir de
mon pre... et chasser Pontals, le fils du gargotier de Carantoire,
comme un chien qu'il est!...

Le cavalier garda le silence.

Malgr son ivresse, Ren se sentit le coeur serr par un effroi vague.

Il mit son cheval au pas. Le cavalier fit de mme. Ren le considrait
 la drobe, et mesurait sa grande taille qui se dveloppait
confusment dans l'ombre.

Il mit les perons dans le ventre de sa monture, qui partit au
galop. Le cheval de l'tranger galopa de front.

--Qui es-tu?... qui es-tu? balbutia Penhol.

Mme silence de la part de l'inconnu.

Ren tremblait.

Au bout d'une heure de marche, pendant laquelle son ivresse fit passer
devant ses yeux d'effrayantes visions, son cheval roidit les jarrets et
s'arrta court.

Une nappe d'eau cumante et agite s'tendait sur la route au-devant de
lui. A gauche, le marais de Glnac prolongeait sa surface immense, au
centre de laquelle _la Femme Blanche_ balanait les plis de sa robe de
brouillard. A droite, la double colline donnait passage au torrent.

En face, on distinguait vaguement, au sommet de la monte, les
constructions du manoir.

Il n'y avait pas une seule lumire aux fentres.

Mais, au bas de la colline, on distinguait une lueur incertaine qui
brillait,  travers les chtaigniers, dans la loge de Benot le passeur.

--Au bac!... cria Ren de toute sa force.

Sa voix enroue dut mourir avant d'arriver au milieu de la rivire.

Il ne se fit aucun mouvement dans la loge.

L'inconnu arrondit ses deux mains autour de sa bouche et cria d'une
voix vibrante, qui sonna dans la nuit comme l'appel d'un cor.

--Au bac!... ho!... ho!...

La lumire s'teignit dans la loge.

Ren tressaillit sur son cheval et se sentit froid dans les veines.




II

LE MOURANT.


En quittant l'auberge du _Mouton couronn_, qui devait rappeler 
Robert et  Blaise une foule de bons souvenirs, nos trois gentilshommes
avaient pris la route de Redon  la Gacilly.

Mais au lieu de poursuivre tout droit leur chemin jusqu'au manoir,
ils s'arrtrent  la hauteur du bourg de Bains, et entrrent dans le
taillis.

Ils descendirent tous trois de cheval.

Jusqu'alors, la route s'tait faite silencieusement, et chacun d'eux
semblait en proie  des mditations assez graves.

--Nous allons jeter notre bonnet par-dessus les moulins!... dit
Robert en passant sa bride autour d'une branche de chne, nous allons
jouer le tout pour le tout... et ces parties-l se gagnent plus souvent
qu'on ne pense!

--Nous avons du malheur..., soupira Bibandier.

--Tais-toi! s'cria Blaise; sans ta btise, les petites seraient au
fond de l'eau... et nous aurions dans nos poches les diamants du nabab!

--L'Endormeur, mon ami, rpliqua Bibandier, tu n'as plus le droit de
parler... Ton poison n'a pas mieux russi que ma noyade... Les petites
ont un sort!

--Imbcile!... grommela Blaise.

--La paix!... fit Robert; nous n'avons pas le temps de nous disputer...
Si nous travaillons comme il faut, ce soir, la chance peut tourner
encore... Et ce qui me plat dans cette partie, c'est qu'au moins elle
ne sera pas longue  dcider!

--Mais, dit Blaise, si nous la perdons...?

--A la grce du diable, mon bonhomme!... Si nous la perdons, il n'y
a plus rien  faire en France... Tu files de ton ct, moi du mien;
Bibandier prend une troisime route, et nous recommenons sur nouveaux
frais...

Il s'arrta sur le bord du taillis qui faisait face au bourg de Bains,
et reprit:

--C'est dur  penser!... Les annes viennent... et l'on n'est pas
beaucoup plus avanc que le premier jour!... Bah! chaque homme trouve
l'occasion de faire fortune une fois dans sa vie... Il ne s'agit que de
la saisir... Mes bons amis, c'est peut-tre ce soir que notre toile
prendra sa place au ciel...

--Peste!... interrompit Blaise; te voil pote!...

--Tu vas mourir!... marmotta Bibandier.

L'Amricain fit la grimace  ce dernier mot.

Puis il releva la tte et montra du doigt la dernire maison du bourg.

--Si matre Protais le Hivain n'a point perdu ses vieilles habitudes,
reprit-il, nous allons le voir sortir tout  l'heure et venir de ce
ct, vers la brune, fumer sa pipe du soir...

--Mais que diable veux-tu faire de matre le Hivain?... demanda Blaise.

Robert haussa les paules.

--Penses-tu, rpliqua-t-il, que M. le marquis de Pontals viendrait
volontiers  un rendez-vous que nous lui assignerions sur la lande,
aprs la nuit tombe?...

--C'est juste!... c'est juste, dit Blaise; Macrocphale nous servira
d'appeau... Qui sait? l'aventure sera drle et nous allons peut-tre
rire!...

--Je sais bien, moi, qui ne rira pas!... dit l'Amricain en fronant le
sourcil; le vieux brigand de Pontals y passera, ou bien nous serons
riches!

Bibandier redressa tout d'une pice sa longue taille.

--En voil un que j'exterminerais sans faiblesse!... pronona-t-il
gravement; jusqu'ici j'ai t la victime de mon bon coeur... Il est
temps que cela finisse!

--Chut!... murmura Robert, et attention!

Il se courba pour cacher sa tte derrire le talus qui bordait le
taillis. Blaise et Bibandier l'imitrent.

La maison de l'homme de loi venait de s'ouvrir, et matre Protais
le Hivain, surnomm Macrocphale, s'avanait, en personne, dans la
direction du bois.

Sa longue tte tait couverte d'un bonnet de laine, mais il avait
l'habit noir et les breloques d'un homme d'importance.

Il se promenait tout doucement, les mains derrire le dos, fumant sa
pipe comme un juste, et mditant,  loisir, quelque affreux tour de
chicane.

La nuit commenait  devenir sombre lorsqu'il passa au ras du talus.

--En avant!... dit Robert qui sauta d'un bond sur la lande.

Le pauvre homme de loi voulut pousser un cri en voyant ces trois
figures trop connues qui l'entouraient  l'improviste; mais Bibandier
lui mit sa main norme sur la bouche.

--Par Satan! M. de la Chicane, dit-il terriblement, si tu soupires
seulement, je t'trangle!

Le Hivain tremblait de tous ses membres, et ses dents claquaient.

--Mes bons messieurs..., balbutia-t-il enfin, mes dignes et chers
amis... je suis bien heureux de vous revoir... Mais l'tonnement... le
saisissement... le plaisir!...

Ses petits yeux roulaient et n'osaient point se fixer.

--Allons, allons!... dit Bibandier qui tait tout glorieux de faire
peur  quelqu'un, on sait bien que tu nous aimes, M. de la Chicane!...
Pas de grandes phrases!... nous avons besoin de toi; suis-nous.

--Je vous suivrai au bout du monde, mes chers messieurs, rpliqua le
malheureux Macrocphale, mais pourtant...

--Venez!... interrompit Robert.

Le Hivain ne souffla plus mot, et se laissa conduire  l'intrieur du
taillis. On se remit en selle, et l'homme de loi fut plac en
croupe derrire Bibandier.

--Marchons!... dit Robert qui prit l'arrire-garde pour pouvoir causer
avec l'homme de loi.

--Si vous allez au manoir, fit observer timidement celui-ci, je vous
engage  prendre le pont des Houssayes, mes dignes messieurs... car
nous sommes en dris depuis hier... et le bac de Port-Corbeau ne sert
plus  grand'chose.

--Benot Haligan est mort? demanda l'Amricain.

--Gure ne s'en faut, mon bon M. de Blois!... Vous savez que le pauvre
fou croit deviner l'avenir... Voil plus de six mois qu'il agonise...
et il a prdit lui-mme que la mort entrerait ce soir dans sa cabane.

--Et Pontals?... demanda encore Robert.

--Oh! celui-l se porte bien, Dieu merci!... Toujours fin comme une
demi-douzaine de Normands... toujours dur avec le pauvre monde!...
Jsus! bon Dieu! mon digne M. Robert, je suis un homme paisible,
mais lorsque je le vis vous chasser de Penhol... oh! je l'avoue
franchement, j'eus envie de lui briser mon bton de houx sur la tte!

--En vrit!... fit Robert, ce fut  ce point-l?...

Macrocphale prit un air attendri.

--Mes excellents amis..., dit-il, mon digne M. de Blois... mon cher
M. Blaise... et vous-mme, mon brave M. Bibandier... vous ne pouvez
pas savoir combien je vous suis attach sincrement et du fond du
coeur!... Pour vous tre seulement agrable, voyez-vous bien, je me
ferais hacher en mille pices...

Bibandier clata de rire.

--J'attendais cette chute-l!... s'cria-t-il. Eh bien! M. de la
Chicane, vous voyez bien que nous vous payons de retour, puisque nous
avons fait cent lieues pour vous chercher!

--Et m'est-il permis de vous demander...? commena l'homme de loi.

--En temps et lieu vous saurez tout cela, M. le Hivain, interrompit
Robert. La question importante, pour le moment, est de savoir si vous
voulez tre avec nous ou contre nous.

--Seigneur Jsus! s'cria l'homme de loi, moi... contre vous!...

--Pour parler franc, reprit Robert, nous voulons en finir avec Pontals!

--Par des voies lgales, je suppose?

--Trs-lgales.

--Eh bien! mon digne M. de Blois... mon cher M. Blaise... mon brave M.
Bibandier, je suis  vous... tout  vous!

Ils cheminaient maintenant  travers la lande, suivant  peu prs
la route que Diane et Cyprienne avaient parcourue, la nuit de la
Saint-Louis, en revenant de leur expdition chez l'homme de loi.

Ils traversrent le pont des Houssayes, dont les piles de bois
tremblaient sous l'effort croissant de l'inondation; puis ils
descendirent la rivire jusqu'au passage du Port-Corbeau.

Comme ils arrivaient sous le manoir, Robert, qui marchait le premier,
arrta son cheval.

--Matre le Hivain, dit-il, votre besogne ne sera pas bien malaise, et
nous vous payerons chacun de vos pas comme si vous tiez un roi.

--Ce n'est pas l'intrt qui me fait agir, mon digne monsieur...

--coutez!... vous aurez tout simplement  monter jusqu'au manoir.

--Volontiers!... Pourquoi faire?

--Pour aller nous chercher M. le marquis de Pontals, avec qui je veux
avoir une entrevue.

L'homme de loi secoua la tte.

--J'aurais beau monter au manoir, rpondit-il, cela ne vous avancerait
gure... Pontals est un homme habile, je dois en convenir... Il reste
l-bas, dans le grand chteau, pour faire dire aux alentours que les
convenances sont gardes et que la maison des Penhol attend
encore ses anciens matres dans le cas o ils viendraient payer le prix
du rachat.

--Et il n'y a personne au manoir?...

Macrocphale montra du doigt la faade o ne brillait aucune lumire.

--Personne!... rpliqua-t-il, si ce n'est un vieux domestique, charg
du bac, qui demeure dans les communs... C'est toute une comdie... La
grande porte du manoir reste ouverte... et Pontals rpte  qui veut
l'entendre qu'il espre voir les Penhol rentrer dans la maison de
leurs aeux.

Robert n'coutait plus, et semblait mditer sur ce contre-temps.

--Mais si vous voulez, ajouta Macrocphale, je vais prendre un de vos
chevaux et courir jusqu' Pontals.

--Il faut que l'entrevue ait lieu ici..., rpliqua Robert.

--Eh bien! je vous ramnerai votre homme.

L'Amricain examina en dessous l'homme de loi, qui gardait son air
doucereux et innocent.

--L'Endormeur!... dit-il, on ne doit pas encore tre couch  la
ferme... va chercher le petit Francin... et si l'on t'interroge, dis
qu'il s'agit des intrts de Penhol.

Blaise s'engagea dans le sentier qui conduisait  la ferme.

--Mon brave M. le Hivain, reprit Robert, nous avons toute confiance
en vous... mais il faut une grande heure pour aller et revenir de
Pontals. Et que de choses passent dans la tte d'un homme pendant une
heure!... Restez plutt avec nous... le petit Francin portera la lettre
que vous allez crire  M. le marquis.

--La lettre!... rpta le Hivain; comment voulez-vous que j'crive au
milieu de ce taillis?

Robert indiqua du doigt une lueur qui brillait  travers les branches
des chtaigniers.

--La loge du vieux Benot nous servira de bureau..., rpondit-il.

--Ce que nous allons faire, murmura l'homme de loi, n'a pas besoin de
tmoins...

Ils taient  cinquante pas, tout au plus, de la loge. Bibandier se
glissa entre les branches du taillis et disparut pour revenir presque
aussitt.

--Le pauvre vieux ne nous gnera pas..., dit-il de loin.

--Il est mort?...

--Donnez-vous la peine d'entrer!... Nous sommes les matres de la loge.

Ils s'introduisirent tous les trois dans la cabane, dont l'intrieur
sombre et enfum n'tait clair que par une mince chandelle de rsine,
place au chevet du grabat.

Le vieux Benot tait tendu sur le dos, les bras en croix, les yeux
ouverts et fixes. Il ne respirait plus.

Robert alla prendre la rsine, et la posa auprs du trou qui servait de
chemine.

--Allume du feu, Bibandier..., dit-il; car matre le Hivain a l'air de
trembler la fivre.

L'homme de loi frissonnait en effet. L'aventure tournait au lugubre, et
il se demandait avec effroi quel en serait le dnoment.

Il s'tait assis le plus loin possible du grabat, et de manire 
tourner le dos au mort.

Bibandier jeta dans le foyer une brasse de bois sec. Quand la flamme
s'leva claire et petillante, l'Amricain rapprocha son escabelle avec
un mouvement de bien-tre non quivoque.

--Les soires frachissent..., dit-il, et le feu commence  ne pas tre
de trop!... Avez-vous ce qu'il faut pour crire, M. le Hivain?... Moi,
je n'ai que du papier timbr.

Macrocphale releva sur lui un regard de surprise.

--a vous tonne? reprit l'Amricain; nous allons traiter une affaire
srieuse ce soir... Pontals nous a jou un bon tour autrefois... mais,
aprs la partie, vient la revanche... Arrangez-vous le mieux possible,
et tchez d'crire sur vos genoux.

Le Hivain avait tir de sa poche une petite critoire, une plume et du
papier.

--Ma parole!... reprit Robert, j'ai song un instant  faire en
personne une visite  ce vieux coquin de marquis... c'et t plus
simple... Mais on pourrait entrer dans ce grand diable de chteau
et n'en point ressortir... J'aime mieux traiter la chose par
correspondance... crivez.

--Je suis  vos ordres..., dit Macrocphale.

--crivez!... Voyons, qu'allons-nous lui dire?

--Quelque chose d'adroit..., insinua Bibandier; si c'tait un homme de
nos ges, on pourrait risquer le rendez-vous d'amour...

--Tais-toi!... interrompit Robert; crivez... M. le marquis... Que
diable, M. le Hivain, vous n'tes pas un enfant... crivez de manire 
ce qu'il vienne, et gagnez votre argent!

L'homme de loi se gratta l'oreille.

--A cette heure de nuit!... murmura-t-il; et le jour o tombe le
terme... D'ailleurs, le marquis va se dire: Pourquoi matre le Hivain
ne vient-il pas jusque chez moi?

--Il faut trouver un moyen.

--Je cherche..., dit Bibandier.

--Tais-toi!... Matre le Hivain, vous tes un homme de ressources...

-Vous tes bien honnte, mon digne monsieur... mais Pontals
est si dfiant!... Attendez donc!... s'cria-t-il tout  coup en se
touchant le front; je crois que j'ai trouv!

--Voyons?...

--Il y a une chose qui mettrait Pontals sur ses deux jambes, quand
mme il serait  l'agonie: c'est le nom de l'an de Penhol.

--En vrit?... fit Robert qui se prit  sourire.

--On parle justement dans le pays, depuis deux ou trois mois, du
prtendu retour de M. Louis..., poursuivit Macrocphale; vous
m'entendez bien... une de ces rumeurs qui se rpandent on ne sait
pourquoi ni comment... Je vais lui dire qu'il s'agit d'vnements
graves, o se trouve ml Louis de Penhol.

--Dites lui cela, matre le Hivain..., rpliqua Robert; et peut-tre ne
mentirez-vous pas tant que vous croyez.

La plume de l'homme de loi, qui courait dj sur le papier, s'arrta
net.

--Comment!... balbutia-t-il; est-ce que vous sauriez...?

Blaise revenait avec le petit Francin.

--Finissez votre lettre!... dit Robert; avant une heure, vous en saurez
aussi long que nous.

L'homme de loi plia sa missive et la remit au petit paysan, qui partit
au galop, croyant servir les intrts de l'ancien matre de
Penhol.

Ds qu'il se fut loign, Robert devint taciturne, et Macrocphale
essaya en vain de renouer la conversation.

C'tait une nuit de novembre noire et froide; on entendait gmir le
vent dans le taillis, et l'eau dchane, qui roulait en bouillonnant
au pied de la colline.

A l'intrieur de la cabane, le silence rgnait.

Une fois, Macrocphale, qui avait l'oreille aux aguets, crut entendre
un soupir faible, venant du lit mortuaire.

Il se leva pouvant; mais nos trois compagnons le forcrent  se
rasseoir, et ne lui pargnrent point les moqueries.

Par le fait, le pauvre Benot Haligan tait toujours sur son grabat,
les bras en croix et les yeux morts.

Au bout d'une heure, on out un bruit de chevaux sur la monte.

Nos trois compagnons se cachrent prcipitamment derrire la porte, et
l'homme de loi resta seul auprs du foyer.

L'instant d'aprs, le vieux marquis de Pontals entrait dans la cabane.

Il avait mis de ct son sourire emmiell, et semblait de fort mauvaise
humeur.

--Que signifie cela? s'cria-t-il du seuil; pourquoi ce
rendez-vous?... Et depuis quand n'avez-vous plus la force de venir
jusque chez moi?

Macrocphale faisait de grands saluts. Peut-tre et-il t fort
embarrass pour rpondre, si nos trois gentilshommes ne lui en eussent
pargn la peine.

Pontals, en effet, fit trve  ses questions, parce que la porte
venait de se refermer bruyamment derrire lui.

Il se retourna en tressaillant, et reconnut d'un seul coup d'oeil 
qui il avait affaire.

--Un guet-apens!... murmura-t-il.

Puis il ajouta sans savoir qu'il parlait:

--Mon fils m'crivait hier qu'ils taient tous  Paris!...

--Voici un pauvre raisonnement pour un homme de votre force!...
rpliqua Robert en riant; ne savez-vous pas bien qu'un quart d'heure
avant sa mort, M. de la Palisse tait encore en vie?... Mais nous
oublions de nous serrer la main, cher marquis, et de nous demander
mutuellement de nos nouvelles...

Pontals semblait un renard pris au pige. Sous ses paupires, baisses
 demi, on voyait ses petits yeux gris qui roulaient tout effars...

Robert, Blaise et Bibandier lui-mme vinrent, tour  tour, lui tendre
la main. Il rpondit machinalement  cette ironique politesse.

--Messieurs..., balbutia-t-il, c'est vous sans doute qui avez induit M.
le Hivain  m'indiquer ce rendez-vous?...

--Si vous nous aviez laiss notre beau manoir de Penhol, cher marquis,
rpliqua Robert, nous n'en serions pas rduits  vous recevoir dans
une chaumire... Ah! vous joutes l un joli coup de cartes!...
Du diable si j'ai vu tricher avec plus d'aplomb en ma vie!... Les
gendarmes... les extraits des rles de la prfecture... tout cela tait
trs-fort!... Mais prenez donc la peine de vous asseoir, M. le marquis,
nous avons beaucoup de choses  nous dire, et rester debout sera
fatigant.

Pontals s'assit sur une escabelle.

--Procdons sans plan ni mthode!... reprit l'Amricain dont l'air
libre contrastait avec la dtresse du marquis; je ne hais pas cet
aimable dsordre qui saute d'un sujet  un autre et varie gaiement
l'entretien... Vous nous parliez de votre fils?... Un trs-beau
cavalier, ma foi! et qui menait bonne vie l-bas dans la capitale...
Vous avez reu de lui une lettre hier... Je puis vous donner des
nouvelles encore plus fraches.

--Vous l'avez vu rcemment?... demanda Pontals qui tchait pniblement
 se remettre.

--Mon Dieu, rpondit Robert, je ne sais trop comment vous dire
cela... Le fait est que c'est une dplorable affaire!...

Le marquis tait pre; sa tte se releva inquite.

--Vous savez, reprit l'Amricain, on est jeune... on est brave...
peut-tre un peu querelleur... on a des duels...

--Un duel!... s'cria le marquis.

--Un duel extrmement malheureux, mon cher M. de Pontals... L'an de
Penhol lui a mis trois pouces de fer dans la poitrine.

Le marquis se leva tout d'une pice, comme s'il et reu un choc
galvanique. Macrocphale ne put s'empcher de l'imiter.

Nos trois gentilshommes, assis l'un prs de l'autre, balanaient leurs
jambes croises et gardaient un calme parfait.

--L'an de Penhol!... rpta Pontals d'une voix tremblante; celui
qu'on n'a pas vu depuis vingt ans?... Mes oreilles ne me trompent-elles
point... et parlez-vous bien de Louis de Penhol?...

A ce nom prononc, un soupir rauque se fit entendre du ct du grabat.

Macrocphale chancela sur ses jambes.

--Le mort s'veille!... murmura-t-il.

Bibandier et Blaise taient ples, mais Robert haussa les paules.

--Quand les vivants le voudront, pronona-t-il lentement, le mort se
rendormira.

Tout le monde, cependant, glissait vers le grabat des regards effrays.

Comme si le vieux Benot et voulu protester contre cette menace, on le
vit s'agiter entre ses draps, puis se lever sur son sant.

--C'est aujourd'hui!... dit-il d'une voix creuse; voil bien des jours
et bien des nuits que j'attendais ce moment!... La main de Dieu est sur
moi... je ne verrai pas le retour de Penhol!

Tout le monde gardait un silence glac. Robert lui-mme, malgr sa
forfanterie, ne trouvait pas le courage d'ouvrir la bouche.

--J'avais compt mes heures, reprit le vieillard; je savais bien que
la maladie n'aurait pas le temps de me tuer... Je l'avais dit... je
l'avais dit!... L'tranger tait venu par un dris... dans une nuit
sombre... c'est dans une nuit sombre et par un dris qu'il devait
revenir!... Penhol! Penhol! celui qui tuera ton corps et ton me va
me prendre ma vie mortelle!

Son souffle rlait. Chacune de ses paroles tombait sourde et pnible.

Il n'y avait pas dans la cabane une seule poitrine qui ne ft oppresse.

--Qui donc a laiss ouvertes les portes du manoir?... reprit
encore le vieux passeur dont la voix se fit plus vibrante; je vois
entrer ceux qui n'auraient jamais d sortir... celles qu'on croyait
mortes ont, autour de leurs lvres roses, le sourire de la vie...

Penhol ne cherche plus ses filles parmi les belles-de-nuit, qui
glissent sous les saules.

Et l'absent, comme son coeur bat! son noble coeur!  respirer
l'air aim du pays!...

Les larmes sont sches dans les yeux de la sainte femme. Il y a un
nouveau-n dans le berceau, par de fleurs...

Un sourire trange claira sa face hve; il balbutia encore des paroles
qu'on ne pouvait plus entendre, et sa tte lourde rebondit sur la
paille de son oreiller.

Un long silence rgna dans la cabane; puis l'Amricain rapprocha son
escabelle du sige de Pontals.

--Il y a du vrai dans ce que dit ce vieux fou, monsieur!...
murmura-t-il. L'oeuvre que vous avez difie pniblement,  force
de trahisons et de mensonges, est sape par la base... Tel que vous
me voyez, marquis de Pontals, je viens vous apporter la ruine ou le
salut... C'est  vous de choisir.




III

LOUIS DE PENHOL.


La lutte tait entre Robert et le marquis; Blaise et Bibandier se
taisaient. Macrocphale jetait des regards effars vers le pauvre
grabat de Benot.

--S'il ne s'agissait que du rachat de Penhol, reprit Robert, je
n'aurais pas mme eu l'ide de venir vous dranger, M. le marquis...
mais vous avez bien d'autres choses  craindre... Savez-vous que ce
Louis de Penhol est un rude adversaire?...

--Vous l'avez vu?... demanda Pontals.

--Comme je vous vois, M. le marquis.

--Est-il toujours fort?

--Toujours fort... toujours beau... toujours jeune!... Le jour o votre
fils est tomb sous son pe, Louis de Penhol est sorti vainqueur de
quatre autres duels.

--Mon pauvre fils! murmura Pontals qui avait un peu oubli sa douleur
paternelle; mais vous dites qu'il n'est pas mort... et  son ge,
on revient de loin... Voyons, messieurs, ajouta-t-il en donnant 
son visage cette expression de bonhomie que nous lui connaissions
jadis, j'ai regrett bien souvent de m'tre spar de vous... et une
fois pass le premier instant de surprise, je suis plutt joyeux que
mcontent de vous revoir.

Robert lui tendit la main.

--Voil qui est parler, Pontals!... s'cria-t-il; d'autant mieux que
votre sincrit est  l'abri de tout soupon! Puisque vous le prenez
ainsi, comme il faut, je vais jouer cartes sur table... D'abord, nous
ramenons de Paris Ren de Penhol et sa femme.

--Ah!... fit Pontals, c'est vous qui les ramenez?

--Naturellement... Il nous fallait bien une arme contre votre habilet
grande, M. le marquis... De manire ou d'autre, Penhol possde les
fonds qui doivent servir au rachat... Or, je ne veux pas vous le
cacher, M. le marquis, le jour o Penhol rentrera dans son
manoir, vous serez bien prs de quitter votre beau chteau et tous vos
magnifiques domaines...

--Comment cela?

Robert tira sa montre.

--Dix heures!... murmura-t-il en se parlant  lui-mme; dans une
demi-heure Ren sera ici... Pardonnez-moi si je n'entre pas dans des
explications dtailles, car le temps nous presse, et c'est  peine si
nous pourrons dresser les actes qu'il nous faudra signer.

Pontals ne rpondit point, mais son regard fit le tour de l'assistance.

--Sans doute... sans doute! reprit Robert qui interprtait ce coup
d'oeil furtif et peureux, nous sommes trois contre un... car matre
le Hivain observera la neutralit la plus absolue, en cas de guerre
dclare... Nous pourrions user de violence  notre aise... mais ne
craignez rien, M. le marquis... nous n'aurons pas besoin de cela...
Notre intrt veut qu'une alliance soit conclue entre vous et nous...
alliance solide, cette fois, et que votre caprice ne puisse plus
rompre...

Il se tourna vers l'homme de loi, qui chauffait ses grands souliers
ferrs au coin de la chemine.

--Prparez votre plume et votre encre, M. le Hivain, reprit-il;
voici deux feuilles de papier timbr... Ayez l'obligeance de nous
minuter un acte pass entre M. de Pontals d'une part, et nous trois
de l'autre, lequel acte divise en quatre portions gales les anciens
domaines de Penhol.

--Et je n'aurai qu'un quart?... grommela le marquis.

--Chacun de nous, rpliqua Robert, aura l'un des trois autres quarts.

--J'aime mieux subir le rachat.

Robert donna les deux papiers timbrs  l'homme de loi.

--Permettez! dit-il en faisant  Pontals un petit signe de tte
amical, vous n'avez pas tout  fait le choix... Si nous ne sommes pas
avec vous, nous serons contre vous... n'est-ce pas, mes braves?

Blaise et Bibandier s'agitrent sur leurs escabelles.

--Et si nous sommes contre vous, reprit Robert, nous ramnerons sur le
tapis certaines vieilles histoires qui vous donneront bien du fil 
retordre... Matre le Hivain, crivez un peu plus vite!

--A quoi bon?... dit tout bas Pontals, je ne signerai pas.

--Vous signerez, mon vieil ami!... Figurez-vous que le diable
s'est ml de nos affaires: les deux filles de l'oncle Jean ne sont pas
mortes.

Pontals tressaillit.

--Le vieux Benot vient de vous le dire dans son langage original.
Elles sont, ma foi! pleines de vie et n'ignorent rien de votre bonne
volont  leur gard... Mais voil le plus curieux: c'est par leur
entremise que Louis de Penhol a retrouv sa famille... Il les aime
 la folie... Et je vous promets que si jamais il passe l'Oust, 
Port-Corbeau, vous aurez bien vite de ses nouvelles.

--Voici l'un des doubles..., dit Macrocphale.

Robert y jeta un rapide coup d'oeil.

--C'est parfait!... dit-il; tirez-en la copie.

Le Hivain se remit au travail.

--Mais enfin..., murmura Pontals qui semblait hsiter, en quoi la
signature de cet acte pourrait-elle me protger?

-Dans un quart d'heure, rpondit l'Amricain, Ren va demander le
bac... nous sommes arms sous nos manteaux, et je vous ai apport un
poignard, M. le marquis.

--A moi?

--A vous!... car, cette fois, chacun mettra la main  l'oeuvre...
Nous serons cinq, en comptant matre le Hivain, qui ne nous
refusera point son aide.

--Je suis un homme paisible, balbutia Macrocphale.

--Vous ferez nombre... Et cela ne sera pas inutile... car nous aurons
peut-tre plus d'un adversaire  combattre.

--Louis de Penhol?... pronona Pontals  voix basse.

--Louis de Penhol..., rpta l'Amricain.

Il parlait ici contre sa pense. Selon lui, le nabab devait tre encore
 Paris, ou, tout au plus, sur la route de Bretagne. Mais il lui
fallait un autre pouvantail que Ren.

Pontals hsitait encore.

Macrocphale venait d'achever la copie de l'acte.

--M. le marquis, dit Robert, il faut vous dcider... Si vous ne
signez pas, nous allons faire nous-mmes l'office de passeurs, et
amener ici les deux Penhol... Il faut que vous compreniez bien votre
situation... Vous avez affaire ici  trois hommes qui n'ont plus
rien  perdre, et qui, peut-tre, gardent contre vous quelque petite
rancune... Ces hommes sont habitus  mettre leur intrt avant toute
ide de vengeance... Profitez, croyez-moi, de leur sagesse!... car,
si vous perdez l'occasion, ce soir, demain, ces hommes porteront
tmoignage dans l'accusation de vol et d'assassinat que les deux
Penhol comptent vous intenter.

Pontals pressa son front chauve entre ses deux mains.

Un cri retentissant se fit entendre au dehors, dans la direction de la
route de Redon.

On disait:

--Au bac!... ho!... ho!...

Le vieux passeur s'agita une seconde fois sous sa couverture, comme si
ce cri et remu son agonie.

--Le voil!... murmura-t-il de sa voix creuse et haletante. Je le
reconnais!... Mon Dieu!... donnez-moi une heure de vie, pour que le
serviteur puisse saluer son matre avant d'aller vers vous.

Pontals saisit une des copies et apposa convulsivement sa signature au
bas du papier.

Tout le monde se leva. Robert souffla la rsine.

--La voix de l'agonisant s'leva encore dans la nuit.

--Il a sign!... murmura-t-il; mais Dieu veille!...Assassins...
assassins, malheur  vous!...

La porte avait t ouverte. Bibandier, Pontals et l'homme de loi
taient dj dehors.

-Voil trois mois que le vieux agonise!... grommela Blaise, et son
tmoignage serait terrible en cas de malheur...

--Sors!... dit Robert.

Blaise sortit.

Au lieu de le suivre, l'Amricain se dirigea en ttonnant vers le lit
du mourant.

D'un geste brusque il retira l'oreiller de paille qui soutenait la tte
de Benot.

Celui-ci poussa un cri faible. Sa tte pendait maintenant renverse, et
le souffle s'arrtait dans sa gorge.

--Je l'avais dit!... balbutia-t-il en luttant contre la dernire
treinte de la mort; je l'avais dit!... Mon corps tait  toi... Que
Dieu et la Vierge aient piti de mon me!...

Le silence rgna dans la loge. Robert, dont le front ple s'inondait
d'une sueur froide, avait rejoint ses quatre compagnons. Ils entrrent
tous les cinq dans le bac. Pontals et Macrocphale lui-mme taient
arms de couteaux apports par Robert.

Pontals avait un tremblement nerveux par tout le corps; ce fut lui qui
sauta le premier dans le bateau.

--Ils ont jusqu' minuit! murmura-t-il; jusqu' minuit, tous ceux qui
tenteront de passer la rivire doivent mourir!

Son esprit semblait frapp violemment. La fivre le jetait hors
de cette prudence cauteleuse, qui avait t sa rgle durant toute une
longue vie!

Robert riait dans sa barbe  le voir prendre la tte du bac et brandir
son couteau.

Bibandier avait saisi la perche. Matre le Hivain se tenait coi 
l'arrire de la barque, et sentait tous les tourments d'un homme
paisible, lanc tout  coup au milieu d'une bataille.

Ils atteignaient le milieu de la rivire. On n'apercevait encore rien
sur la rive oppose, tant la nuit tait sombre.

--Couchez-vous au fond du bac..., dit Robert; Bibandier seul doit se
montrer  dcouvert.

Il joignit l'exemple au prcepte et l'on ne vit plus, au-dessus du
bord, que la tte chevelue de l'ancien uhlan.

Au bout d'une minute, celui-ci cessa de percher.

--Il est tout seul..., murmura-t-il.

--Aborde!... rpliqua Robert.

Puis il ajouta en serrant le bras de Pontals:

--On dit qu'entre vous et Penhol, c'est une haine de plus d'un
sicle... Vous avez droit  la prsance, M. le marquis... c'est vous
qui frapperez le premier.

--Soit!... rpliqua Pontals d'une voix sourde, je frapperai le premier!

Le bateau toucha, et presque aussitt Ren de Penhol sauta lourdement
sur les planches vermoulues de la cale.

On ne pouvait distinguer les traits de son visage, mais tout en lui
rvlait une agitation extraordinaire.

--Vite!... vite! balbutia-t-il; il a disparu avec son grand cheval
noir... mais il va revenir peut-tre... Vite!... vite!... mettez la
rivire entre lui et moi!...

Nos quatre compagnons s'taient relevs, mais Ren de Penhol ne les
voyait mme pas. Son regard restait clou sur le rivage avec une
invincible terreur.

Pontals tait en proie  une sorte de folie... Robert tait oblig de
le retenir pour l'empcher de s'lancer sur son ennemi.

--Tout  l'heure!... murmurait l'Amricain, tout  l'heure!...

Pontals se dbattait l'cume  la bouche.

Le bateau avait cd au courant pendant les quelques secondes o la
perche de Bibandier tait reste oisive.

On se trouvait maintenant auprs d'une petite langue de terre, o
croissaient des saules, ces mmes saules qui avaient servi d'abri 
Robert et  Blaise, la nuit de leur arrive au manoir.

--Tourne!... cria l'Amricain, ou nous allons chavirer.

Au moment o Bibandier, obissant, plantait sa perche contre le
rivage, une invisible main la saisit par sa garniture de fer et attira
violemment le bac.

L'ancien uhlan poussa un cri de frayeur, ses mains abandonnrent la
perche. Le bateau s'tait heurt contre la langue de terre, et il y
avait maintenant sur l'avant un homme de grande taille, qui avait surgi
l comme par enchantement.

--Louis de Penhol!... murmura Robert qui lcha le bras de Pontals.

--Tu mens!... cria Ren, il n'y a plus qu'un Penhol... l'autre tait
un lche et un tratre...

Sa voix s'arrta dans sa gorge, parce que le vieux Pontals, qu'on ne
retenait plus, venait de le frapper par derrire.

Ren tomba lourdement, et resta en travers sur le bord du bateau.

Pontals s'lana en brandissant son couteau sanglant et en criant:

--A l'autre!  l'autre!

L'inconnu, qui tait en effet Louis de Penhol, n'avait point vu le
coup qui frappait son frre. Il rejeta derrire lui son manteau et
brisa sur son genou le petit bout de la perche.

Le bateau descendait  la drive vers le milieu du marais.

Le vieux Pontals tomba, arrt dans sa course par un coup de massue.

Puis une lutte courte s'engagea entre le nabab et les trois autres
assassins; car Bibandier, le bon garon, voyant que les choses
tournaient au tragique, s'tait coul entre les saules et cheminait
dj sur la route de Redon.

Les poignards n'avaient pas beau jeu contre la massue du nabab.

Elle s'abaissa une fois, puis deux, puis trois.

A chaque coup, on entendait un rle.

Aprs le dernier coup, le silence rgna sur le bateau.

Louis de Penhol jeta son arme.

La nuit tait bien sombre. Nanmoins, il voyait son frre couch contre
le bord.

--Ren..., dit-il, nous n'avons plus d'ennemis...

Le matre de Penhol demeura immobile.

Le nabab enjamba les cadavres pour se rapprocher de lui.

Au moment o il se baissait pour lui prendre la main, Ren, qui tait
en quilibre sur le plat-bord, fit un mouvement convulsif et glissa
dans l'eau du marais, o il disparut aussitt.

Le nabab poussa un grand cri. Son pied venait de glisser dans la mare
de sang qui tait sous le corps de son frre.

Il plongea tout habill, tandis que le bac, charg de ses quatre
cadavres, continuait d'aller  la drive vers le tournant de _la
Femme-Blanche_.

Il resta longtemps sous l'eau, sondant les profondeurs sombres du
marais. Par trois fois on et pu le voir reparatre, et, par trois fois
entendre sa voix sonore qui jetait aux deux rives du lac le nom de son
frre.

Quand ces appels se taisaient, on n'entendait que le bruit sourd de
l'inondation croissante, et ces vagues mugissements que jette le
gouffre de _la Femme-Blanche_.

Louis plongea une dernire fois, et gagna ensuite la rive  la nage.

En ce moment, le bac touchait la lvre du tournant et disparaissait
sous les voiles de brouillard qui forment le vtement fantastique de
_la Femme-Blanche_.

Le chaland tournoya en craquant; les cadavres soulevs se choqurent.
Le gouffre s'tait referm.

       *       *       *       *       *

Les deux chaises de poste, que nous avons vues s'arrter devant
l'auberge du _Mouton couronn_, sur le port de Redon, avaient pass la
rivire d'Oust au pont des Houssayes, et gagn le manoir de Penhol,
par la route praticable aux voitures.

Les portes du manoir taient ouvertes. Pontals semblait avoir voulu
dfier les vnements et proclamer bien haut qu'il attendait ses
adversaires de pied ferme.

A l'intrieur de la maison, rien n'avait chang depuis trois mois.
Durant tout cet espace de temps, en effet, Pontals avait continu
d'habiter le grand chteau, ne voulant pas jouir d'un bien qui ne lui
tait pas encore dfinitivement acquis.

Une fois pass le terme du rachat, il comptait bien prendre sa revanche.

Dans le salon du manoir, les voyageurs de nos deux chaises de poste
taient runis.

On avait couch Madame sur sa chaise longue, et tout le monde
l'entourait. Elle tait ple comme une morte; ses beaux traits,
amaigris et fatigus, accusaient de longs jours de torture. Elle avait
les yeux ferms; son souffle tait faible, et il semblait que la vie
ft sur le point de l'abandonner.

L'oncle Jean tenait une de ses mains et cherchait les imperceptibles
battements de son pouls. Diane et Cyprienne essayaient de
rchauffer son autre main  force de baisers.

Blanche tait  genoux sur le tapis  ses pieds.

A l'entour se rangeaient tienne, Roger, Vincent et le bon vieux Graud.

On entendit au loin, sur le marais, trois cris vibrants et prolongs.

Marthe eut un tressaillement faible, et ses paupires se soulevrent 
demi pour retomber aussitt.

Elle tait dans cet tat de torpeur et d'anantissement depuis son
dpart de Redon. Trop de souffrances avaient bris son pauvre coeur
de mre. Pendant la route, l'oncle Jean avait essay de lui parler et
de la prparer, mais ses oreilles taient fermes.

Elle ne savait rien de ce qui s'tait pass depuis quelques jours.
Pour elle, il n'y avait point encore d'espoir, et son coeur restait
accabl sous le malheur qui dj n'existait plus.

Dans le salon de Penhol tout le monde avait la mme pense, bien que
personne ne songet  l'exprimer par des paroles. Chacun se disait:

--Si elle allait mourir avant d'tre heureuse!...

Car sa joue devenait  chaque instant plus ple, et le souffle qui
tombait de ses lvres entr'ouvertes s'affaiblissait de plus en
plus.

--Ma mre!... dit l'Ange qui avait des larmes dans les yeux, ne veux-tu
point te rveiller?

Marthe n'entendait pas.

Cyprienne et Diane levaient au ciel leurs beaux regards humides, et
priaient Dieu de toute la puissance de leurs mes.

Tout  coup elles se dressrent en mme temps sur leurs pieds; l'amour
avait fait natre la mme pense au fond de leurs coeurs.

Dans un coin du salon, les petites harpes  pivots se cachaient  demi
sous les draperies d'une fentre, muettes depuis bien des jours.

Diane et Cyprienne les roulrent, sans bruit, jusqu'au milieu de la
chambre.

Puis elles prludrent doucement.

Puis encore leurs voix fraches et pures s'unirent en disant cette
chanson bretonne que Madame aimait  entendre autrefois...

Les tmoins de cette scne avaient les yeux fixs sur la malade, et
retenaient leur souffle.

Le premier couplet s'acheva sans que Marthe et fait un mouvement.

Les mains de Diane et de Cyprienne tremblaient en touchant les cordes
de leurs harpes. Leurs voix taient pleines de larmes.

Au second couplet, un soupir faible s'chappa de la poitrine de Marthe.
Toutes les mains se joignirent; la prire descendit au fond de
tous les coeurs.

Diane et Cyprienne chantaient bien doucement:

    Belle-de-nuit, ombre gentille,
            O jeune fille!
    Qui ferma tes beaux yeux au jour,
            Est-ce l'amour?
    Dis, reviens-tu, sur notre terre,
          Chercher ta mre?

Marthe avait rouvert les yeux, et un vague sourire errait autour de sa
lvre.

Cyprienne et Diane abandonnrent leurs harpes pour s'lancer  ses
genoux.

En ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et Louis de Penhol parut sur
le seuil.

Son beau visage tait grave et triste; ses cheveux noirs, tremps d'eau
et de sueur, tombaient sur ses habits en dsordre.

Le regard de Marthe se reposa d'abord sur Blanche, puis sur Diane et
Cyprienne: son sourire s'imprgnait d'une tendresse heureuse.

Ses yeux se relevrent ensuite, et parcoururent lentement le cercle
d'amis qui l'entourait.

Personne n'osait ni faire un mouvement, ni prononcer une parole.

Quand les yeux de Marthe tombrent sur Louis de Penhol, qui
demeurait immobile au seuil du salon, elle tressaillit vivement, et une
nuance rose vint colorer sa joue.

--Oh!... murmura-t-elle, vous tous que j'aimais tant!... Diane,
Cyprienne, Blanche!... mes filles chries!... Louis!... mon pauvre
Louis!... vous voil donc tous runis et heureux!...

Une expression de doute et d'inquitude se rpandit sur son visage.

--Heureux!... reprit-elle; c'est toujours ainsi que je vous retrouve
dans mes songes...

Ses yeux se fermrent de nouveau, et sa tte se renversa sur le
coussin de la chaise longue, tandis que ses mains se joignaient avec
recueillement.

--Mon Dieu! ajouta-t-elle d'une voix si faible qu'on pouvait  peine
l'entendre, si c'est encore un rve, faites que je ne m'veille jamais!

       *       *       *       *       *


FIN.




    TABLE DES MATIRES
    DU CINQUIME VOLUME.

    Quatrime partie.
    Paris.
    (Suite.)

     XVII                                       1
    XVIII  Rve de jeunesse.                   31
      XIX  Le calepin de Montalt.              43
       XX  La vengeance de Penhol.            65
      XXI  Un sauveur.                         83
     XXII  L'hritage.                        101
    XXIII  Le premier cri.                    133
     XXIV  Cinq coups d'pe.                 149
      XXV  La petite serrure.                 175
     XXVI  Bonheur.                           193

    Cinquime partie.
    Penhol.

        I  Tables d'hte.                     215
       II  Le mourant.                        237
      III  Louis de Penhol.                  257


       *       *       *       *       *


    Corrections:

    Page  87: devan remplac par devant (devant l'image de
                la Vierge).
    Page 106: Paule par Paul (saint Vincent de Paul).
    Page 112: Sed par Sid (Sid se retira).
    Page 115: evenimes par envenimes (les blessures
                envenimes).
    Page 163: tristeese par tristesse (une expression de
                tristesse).
    Page 181: adrese par adresse (son adresse d'autrefois).
    Page 219: Lebihinic par Lebinihic (madame veuve Claire
                Lebinihic).





End of Project Gutenberg's Les belles-de-nuit, Tome V, by Paul Fval

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
