The Project Gutenberg EBook of Les chats, by 
Jules-Franois-Flix Husson, aka Champfleury

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Title: Les chats
       Histoire. Moeurs. Observations. Anecdotes.

Author: Jules-Franois-Flix Husson, aka Champfleury

Release Date: September 18, 2014 [EBook #46891]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Illustration: D'aprs une aquarelle de Mind, dit le Raphal des chats.]




  CHAMPFLEURY

  LES CHATS

  HISTOIRE--MOEURS--OBSERVATIONS

  --ANECDOTES--

  _Illustr de 52 dessins_

  PAR EUGNE DELACROIX, VIOLLET-LE-DUC,
  MRIME, MANET,
  PRISSE-D'AVENNES, RIBOT, KREUTZBERGER, MIND,
  OK'SAI, ETC.

  PARIS

  J. ROTHSCHILD, DITEUR

  43, RUE SAINT-ANDR-DES-ARTS, 43

  1869

  Tous droits rservs




PRFACE

_A mon ami Jules Troubat._


I.

Il peut paratre singulier que de longues tudes soient consacres  un
simple individu, au chat, qui, quoique rsumant une partie des facults
des flins, ne saurait cependant donner une ide complte des tres
plus considrables de la mme race; mais les habitudes sdentaires de
l'animal permettent  l'homme de cabinet de l'tudier  tout instant,
sans interrompre son travail. De l'atelier des alchimistes, le chat a
pass chez les crivains; il fait partie de leur modeste intrieur, &
il offre ceci de particulier avec les gens de lettres, qu'il a presque
autant de dtracteurs que si, lui-mme, le chat crivait.

Comme tous les tres qui provoquent les caresses, qui en donnent &
en reoivent, comme les femmes, si le chat a t beaucoup aim par
les uns, il ne lui a pas t pardonn par les autres, surtout par les
mtaphysiciens.

Beaucoup avoueraient, avec le pre Bougeant, dans le livre peu amusant
de _l'Amusement philosophique sur le langage des btes_, que les btes
ne sont que des diables, & qu' la tte de ces diables marche le chat.

Descartes fait de tout animal un _automate_. Pour combattre cette
affirmation, il faudrait dployer un grand attirail de mtaphysique
vers lequel je ne me sens pas port. Je prfre d'autres natures
d'esprits: Aristote, Pline, Plutarque, Montaigne, qui assoient leurs
doutes sur des _faits_, prouvs par la raison & l'observation.

[Illustration: Montaigne dfenseur de l'intelligence des animaux.
D'aprs un portrait appartenant au docteur Payen.]

Les naturalistes, ceux sur lesquels il est commode au bon sens de
s'appuyer, tiennent pour l'_intelligence_ chez les animaux,  commencer
par le pre de l'histoire naturelle.

L'ensemble de la vie des animaux, dit Aristote, prsente plusieurs
actions qui sont des imitations de la vie humaine. Cette exactitude,
qui est le fruit de la rflexion, est encore plus sensible chez les
petits animaux que chez les grands.

Nous voil loin des automates de Descartes.

Avec Montaigne on n'a que l'embarras du choix. Les _Essais_ sont le
plus riche arsenal en faveur de l'intelligence des animaux. Presque 
chaque page, Montaigne se plat  rabattre le caquet de l'homme.

C'est par vanit, dit-il, que l'homme se trie soy mesme & spare de
la presse des aultres cratures, taille les parts aux animaulx ses
confrres & compaignons, & leur distribue telle portion de facutz & de
forces que bon luy semble.

Les animaux _confrres_ de l'homme, voil ce qu'crivait ce sceptique
qui a fait passer tant de hardiesses sous le couvert de la bonhomie.

Montaigne accorde la _prudence_ aux abeilles, le _jugement_ aux
oiseaux; pour lui, l'araigne qui file sa toile, _dlibre_, _pense_ &
_dcide._ Cette prudence, ce jugement, ces dlibrations, ces penses,
ces dcisions, demanderaient aux mtaphysiciens qui ne connaissent
gure les animaux des volumes de controverse.

Ces songe-creux qui ne regardent ni le ciel ni les toiles se sont
rarement inquits de ceci:  quoi pense l'animal qui pense?

Heureusement, il existe des esprits mditatifs & observateurs, avides
d'indpendance, qui, frapps de l'indpendance de certains animaux,
entrent en communication directe avec eux, tudient leurs moeurs,
amassent des faits inconnus aux naturalistes enferms dans leurs
laboratoires & arrivent  d'audacieuses conclusions qu'ils se font
pardonner par leur caractre, leur vie, leur science & leurs vertus.

On ne niera pas l'autorit scientifique d'Audubon le naturaliste,
vivant dans les forts d'Amrique, qui couronne sa vie par les _Scnes
de la nature_. Esprit positif, que le souvenir de la nature rend
parfois loquent, activit au service d'un cerveau intelligent, Audubon
a marqu chacune de ses paroles au coin de la vrit; tout ce qu'il
dit, on peut le croire, tant ses rcits sont prsents loyalement.

Le naturaliste amricain est de la race des Franklin, moraliste,
croyant clair. Et cependant cet esprit lev est arriv  l'ide que
les animaux peuvent avoir le sens de la Divinit.

tudiant deux corbeaux voltigeant librement dans l'air, voil ce que
dit Audubon:

Que je voudrais pouvoir rendre cette varit d'inflexions musicales au
moyen desquelles les corbeaux s'entretiennent tous deux, durant leurs
tendres voyages; ces sons, je n'en doute pas, expriment la puret de
leur attachement conjugal continu ou rendu plus fort par de longues
annes d'un bonheur got dans la socit l'un de l'autre. C'est ainsi
qu'ils se rappellent le doux souvenir des jours de leur jeunesse;
qu'ils se racontent les vnements de leur vie; qu'ils dpeignent tant
de plaisirs partags, & que _peut-tre ils terminent par une humble
prire  l'Auteur de leur tre_, pour qu'il daigne les leur continuer
encore[1].

[Note 1: Audubon, _Scnes de la nature dans les tats-Unis_. 2 vol.
in-8. Paris, 1837.]

Je n'insiste pas sur ce qui pourrait tre paradoxe chez tout autre que
le grand naturaliste amricain. C'en est assez sur l'intelligence des
animaux. J'en reviens aux chats: il me reste  dire comment, ayant
beaucoup vcu en leur socit depuis mon enfance, l'ide me vint de ces
tudes.


II.

Une des choses qui me surprit le plus dans les rvlations qu'amena la
rvolution de 1848 fut qu'il avait t accord sur les fonds secrets
du ministre de l'intrieur cinquante mille francs  l'auteur de
_l'Anatomie des chats_.

Qu'il y ait en politique des hommes qui rompent leurs serments &
trahissent leurs anciens matres, rien de surprenant. On paye leurs
bassesses par de l'argent, leur dshonneur par des honneurs, cela se
voit & s'est vu de tout temps; mais sur la liste de pensions des plumes
aux gages des ministres, trouver un crivain gratifi de _cinquante
mille francs_ pour s'tre occup des _chats_, voil ce qui m'tonna
considrablement en parcourant les listes de la terrible _Revue
rtrospective._

L'heureux mortel favoris si libralement par le gouvernement
de Louis-Philippe s'appelait _Strauss-Durckheim_. Il est mort
actuellement, & je dois dire que c'tait un Allemand d'une vritable
science, qui, aprs avoir pass sa vie dans l'tude & la retraite,
donnait, en change de cette grosse somme de cinquante mille francs,
des ouvrages[2] dans lesquels le chat est trait en roi de la cration.

[Note 2: Entre autres la _Thologie de la nature_, par
Strauss-Durckheim. 3 vol. in-8. 1852.]

Sa Monographie du chat, plus particulirement, est appuye sur des
planches o les muscles, les nerfs, le squelette de l'animal, sont
tudis avec soin.

Ce qu'a fait le savant docteur pour l'anatomie, je le tente pour
l'histoire des moeurs des chats; mais c'est au public que je demande
une subvention, & s'il ne souscrit pas pour cinquante mille francs  la
mise en vente, les fonds que chaque lecteur me fera passer par le canal
de mon diteur ne sont pas de ceux qui s'enregistrent sur les tables
d'une _Revue rtrospective_.

Champfleury.

[Illustration]




PREMIRE PARTIE




CHAPITRE PREMIER.

LES CHATS DANS L'GYPTE ANCIENNE.


Un naturaliste qui visite une collection de monuments gyptiens se
demande tout d'abord, en voyant la grande quantit de chats momifis
ou reprsents en bronze, d'o vient l'introduction du chat dans le
pays des Pharaons. C'est une question que les tudes contemporaines
ne permettent pas de rsoudre, les gyptologues n'ayant pas trouv de
reprsentation du chat sur les monuments contemporains des pyramides.
Le chat paratrait avoir t acclimat en mme temps que le cheval,
c'est--dire au commencement du nouvel empire (vers 1668 avant J.-C.).

La plus ancienne rdaction connue jusqu'ici du _Rituel funraire_ ne
remonte pas au del de cette poque. C'est  ce moment qu'on voit, dans
les peintures murales des hypoges, le chat quelquefois reprsent sous
le fauteuil de la matresse de maison, place qu'occupent aussi les
chiens & les singes.

La raret & l'utilit du chat le firent admettre alors probablement
parmi les animaux sacrs, afin que sa race ft propage srement.

Son _utilit_ est atteste par des peintures reprsentant des scnes de
chasse en barque dans les marcages de la valle du Nil, o des chats
se jettent  l'eau pour rapporter le gibier[3].

[Note 3: On sait que les gyptiens taient extraordinairement
habiles  dresser les animaux, & ce fait le prouve, car aujourd'hui si
 la campagne quelque chat affam plonge avec prcaution sa patte dans
un tang pour happer un poisson au passage, il a perdu absolument la
qualit de pcher de ses anctres; & l'on crierait au miracle si un
chat rapportait un canard tu aux marais par des chasseurs.]

Les gyptiens, monts sur de lgres barques, taient suivis
habituellement dans ces chasses au marais, par leur famille, leurs
domestiques & leurs animaux, entre lesquels se remarquent souvent des
chats.

[Illustration: D'aprs une peinture gyptienne du British Museum.
Dessin de M. Mrime.]

Une peinture de chasse, d'un tombeau  Thbes, reprsente une barque
dans laquelle un chat se dresse comme un petit chien contre les genoux
de son matre qui va lancer le bton courb appel _schbot_, semblable
au _boumerang_ des Australiens. Une autre peinture provenant galement
d'un tombeau de Thbes se trouve au British Museum. Wilkinson en a
donn la description:

Un chat favori quelquefois accompagnait les chasseurs gyptiens dans
ces occasions, & par l'exactitude avec laquelle il est reprsent
saisissant le gibier, l'artiste a voulu nous montrer que ces animaux
taient dresss  chasser les oiseaux &  les rapporter[4].

[Note 4: Wilkinson, _Manners and Customs of the ancient Egyptians_,
in-8, Londres, 1837.]

M. Mrime a bien voulu me communiquer un dessin d'aprs ce fragment de
peinture, o le chat jouant le rle principal rapporte les oiseaux 
son matre, qui attend dans une barque. Ces sortes de reprsentations
o figurent les chats, appartiennent  la XVIIIe &  la XIXe dynastie
(vers 1638 & 1440 avant J.-C.).

Un des monuments les plus anciens relatifs  cet animal existe dans la
ncropole de Thbes, renfermant le tombeau de Hana, sur la stle duquel
se tient debout la statue de ce roi, ayant entre ses pieds son chat
nomm _Bouhaki_.

Le roi Hana parat avoir fait partie de la XIe dynastie; dans tous les
cas, il est antrieur  Ramss VII, de la XXe, qui fit explorer ce
tombeau.

Au milieu des figurines gyptiennes en bronze ou en terre maille de
nos muses, on remarque souvent un chat accroupi portant grav sur son
collier l'oeil symbolique, emblme du soleil. Les oreilles perces de
l'animal taient en ce cas ornes de bijoux en or.

Le chat est galement reprsent sur quelques mdailles du nome
de _Bubastis_, o la desse _Bast_ (la Bubastis des Grecs) tait
particulirement rvre. Cette desse, forme secondaire de _Pascht_,
prend d'habitude la tte d'une chatte & porte dans sa main le sistre,
symbole de l'harmonie du monde. Les chats qui, de leur vivant, avaient
t honors dans le temple de _Pascht_, comme image vivante de cette
desse, taient, aprs leur mort, embaums & ensevelis avec pompe.

[Illustration: Bronze du Muse gyptien du Louvre.]

Diverses statues funraires de femmes portent l'inscription TECHAU,
_la chatte_, en signe de patronage de la desse Bast. Quelques hommes
aujourd'hui appellent leur femme _ma chatte_, sans arrire-ide
hiratique.

Certaines momies de chats, trouves dans des cercueils en bois 
Bubastis,  Spos-Artemidos,  Thbes & ailleurs, avaient le visage
peint.

Curieuses momies qui, dans leur amaigrissement & leur allongement,
semblent des bouteilles de vin prcieux entoures de tresses de paille
(voir dessin, page 12).

Ceci fut un chat alerte, on ne s'en douterait pas; vnr, les
bandelettes & les onguents le prouvent.

Toutefois le symbolisme du chat reste encore entour de mystres,
tant  cause des rcits d'Horapollon que de ceux de Plutarque, ces
historiens ayant admis des lgendes contradictoires.

Suivant Horapollon, le chat tait ador dans le temple d'Hliopolis,
consacr au soleil, parce que la pupille de l'animal suit dans ses
proportions la hauteur du soleil au-dessus de l'horizon & en cette
qualit reprsente l'astre merveilleux.

Plutarque, dans son _Trait d'Isis & d'Osiris_, conte que l'image d'une
chatte tait place au sommet du sistre comme un emblme de la lune,
 cause, dit Amyot, de la varit de sa peau & parce qu'elle besongne
la nuict, & qu'elle porte premirement un chaton  la premire porte,
puis  la seconde deux,  la troisime trois, & puis quatre, & puis
cinq, jusques  sept fois, tant qu'elle en porte en tout vingt-huict,
autant comme il y a de jours de la lune: ce qui  l'adventure est
fabuleux, mais bien est vritable que les prunelles de ses yeux
se remplissent & s'eslargissent en la pleine lune & au contraire
s'estroississent & se diminuent au dcours d'icelle.

Ainsi, tandis qu'Horapollon voit de secrtes analogies entre le jeu de
la pupille des chats & le soleil, Plutarque en reporte la relation avec
la lune.

[Illustration: Momie de chat du Muse gyptien.]

La science moderne, laissant aux ncromanciens les influences des
astres sur l'homme & les animaux, a expliqu ces phnomnes de la
vision par l'optique.

[Illustration: Bote de momie de chat (Muse du Louvre).]

Pour ce qui est des diverses portes des chattes dont parle Plutarque,
on peut ranger ces histoires au nombre des fables que les naturalistes
anciens se plaisaient  rapporter.

Hrodote n'est gure plus vridique en ses _Histoires_:

Quand les femelles ont mis bas, elles ne s'approchent plus des mles;
ceux-ci, cherchant  s'accoupler avec elles, n'y peuvent russir. Alors
ils imaginent d'enlever aux chattes leurs petits; ils les emportent &
les tuent; toutefois ils ne les mangent pas aprs les avoir tus. Les
femelles, prives de leurs petits & en dsirant d'autres, ne fuient
plus les mles: car cette bte aime  se reproduire.

Cette opinion, qu'on, retrouvera plus loin, adopte par Dupont de
Nemours, me parat fausse; mais avant de la rfuter, je termine avec
Hrodote:

Si un incendie clate, les chats sont victimes d'impulsions
surnaturelles; en effet, tandis que les gyptiens, rangs par
intervalles, sont beaucoup moins proccups d'teindre le feu que de
sauver leurs chats, ces animaux se glissent par les espaces vides,
sautent par-dessus les hommes & se jettent dans les flammes. En de tels
accidents, une douleur profonde s'empare des gyptiens. Lorsque, dans
quelque maison, un chat meurt de sa belle mort, les habitants se rasent
seulement les sourcils; mais si c'est un chien qui meurt, ils se rasent
le corps & la tte[5].

[Note 5: _Hrodote_, traduction Giguet. In-18, Hachette, 1860.]

Le fait des chats se prcipitant dans les flammes mriterait
confirmation; je prfre le dtail rapport par un crivain moderne
que les gyptiens donnaient de bonne heure  chaque chatte un poux
convenable, ces peuples se proccupant des rapports de got, d'humeur &
de figure.

Comment s'appelait le chat chez les gyptiens? Les Rituels antiques du
Louvre portent _Mau_, _Ma_, _Maau_: quelques gyptologues ont lu sur
certains monuments _Chaou_; il faut, m'crit un rudit en ces sortes de
matires, lire _Maou_ qui forme une de ces onomatopes si frquentes
dans toutes les langues primitives.

Sans railler les gyptologues, j'ose dire que les traductions de
certains hiroglyphes sont troublantes pour l'esprit & que cette
langue cabalistique court grand risque de rester elle-mme momifie 
jamais[6].

[Note 6: Je suis ce grand chat qui tait  (l'alle?) du Persa,
dans _An_ (Hliopolis), dans la nuit du grand combat; celui qui a gard
les impies dans le jour o les ennemis du Seigneur universel ont t
crass. Ailleurs le mme grand chat de (l'alle?) pourrait tre pris
par des esprits factieux pour un rat: Le grand chat de (l'alle?) du
Persa, dans _An_, c'est _Ra_ lui-mme. On l'a nomm chat en paroles
allgoriques; c'est d'aprs ce qu'il a fait qu'on lui a donn le nom de
chat; autrement, c'est Schou quand il fait... M. de Roug, dans ses
_tudes sur le Rituel funraire des anciens gyptiens_ (_Revue arch_.
1860), dit  ce propos avec raison: Le symbolisme du chat n'est pas du
tout clair par cette glose.]

[Illustration]




CHAPITRE II.

LES CHATS EN ORIENT.


Un gyptologue distingu, M. Prisse d'Avennes, qui a recueilli en
gypte des matriaux considrables pour l'histoire de l'art, s'est
occup en mme temps des moeurs des pays o il vivait.

De ses notes, le savant voyageur a l'obligeance de dtacher pour moi
les faits se rapportant  la domestication des chats dans l'gypte
moderne:

Le sultan El-Daher-Beybars, qui rgnait en gypte & en Syrie vers
658 de l'hgire (1260 de J.-C.),--& que Guillaume de Tripoli compare
 Csar pour la bravoure &  Nron pour la mchancet,--avait aussi,
dit M. Prisse d'Avennes, une affection toute particulire pour les
chats. A sa mort, il lgua un jardin appel Gheyt-el-Qouttah (_le
verger du chat_), situ prs de sa mosque en dehors du Caire, pour
l'entretien des chats ncessiteux & sans matres. Depuis cette poque,
sous prtexte qu'il ne produisait rien, le jardin a t vendu par
l'intendant, revendu maintes fois par les acheteurs &, par suite de
dilapidations successives, ne rapporte qu'une rente honorifique de 15
piastres par an, qui est applique avec quelques autres legs du mme
genre  la nourriture des chats. Le kadi, tant, par office, gardien
de tous les legs pieux & charitables, fait distribuer chaque jour 
_l'asr_[7], dans la grande cour du Mehkmeh ou tribunal, une certaine
quantit d'entrailles d'animaux & de rebuts de boucherie coups en
morceaux qui servent de pture aux chats du voisinage. A l'heure
habituelle, toutes les terrasses en sont couvertes; on les voit aux
alentours du Mehkmeh, sauter d'une maison  l'autre  travers les
ruelles du Caire pour ne pas manquer leur pitance, descendre de tous
cts le long des moucharabyehs & des murailles, se rpandre dans
la cour o ils se disputent, avec des miaulements & un acharnement
effroyables, un repas fort restreint pour le nombre des convives. Les
habitus ont fait table rase en un instant: les jeunes & les nouveaux
venus qui n'osent participer  la lutte en sont rduits  lcher la
place.--Quiconque veut se dbarrasser de son chat va le perdre dans la
cohue de cet trange festin: j'y ai vu porter des couffes pleines de
jeunes chats, au grand ennui des voisins.

[Note 7: Heure de la prire, entre midi & le coucher du soleil.]

Le mme fait se reproduit en Italie & en Suisse. A Florence, il existe
un clotre, situ prs de l'glise San-Lorenzo, qui sert, me dit-on,
de maison de refuge pour les chats. Lorsque quelqu'un ne peut ou ne
veut conserver son chat, il le conduit  cet tablissement, o l'animal
est nourri & trait avec humanit. De mme chacun est libre d'y aller
choisir un chat  sa convenance; il y en a de toute espce & de toute
couleur. C'est une des institutions curieuses que le pass a lgues 
la ville de Florence.

A Genve, les chats rdent par les rues comme les chiens 
Constantinople. Ils sont respects par le peuple, qui a soin de la
nourriture de ces animaux libres; aussi les chats arrivent-ils  la
mme heure pour prendre leurs repas sur le seuil des portes.

Je reviens  l'gypte & au rcit de M. Prisse d'Avennes:

Les chats sont beaucoup plus attachs & plus sociables en gypte
qu'en Europe, probablement  cause des soins qu'on leur donne & de
l'affection qui va souvent jusqu' leur permettre de manger  la
gamelle du matre.

Les Arabes ont d'autres motifs de respecter les chats & d'pargner
leur vie. Ils croient gnralement que les Djinns prennent cette forme
pour hanter les maisons & racontent gravement  ce sujet des histoires
extravagantes, dignes des _Mille & une Nuits._ Les habitants de la
Thbade sont plus superstitieux encore & leur imagination potise
 leur insu le sommeil lthargique de la catalepsie. Ils prtendent
que lorsqu'une femme met au monde deux jumeaux, garons ou filles,
le dernier n qu'ils appellent _baracy_ & quelquefois tous les
deux prouvent, pendant un certain temps & souvent toute leur vie,
d'irrsistibles envies de certains mets, & que, pour satisfaire leur
gourmandise plus facilement, ils prennent souvent la forme de divers
animaux & en particulier du chat. Pendant cette transmigration de l'me
dans un autre corps, l'tre humain reste inanim comme un cadavre; mais
ds que l'me a satisfait ses dsirs, elle revient vivifier sa forme
habituelle.--Ayant un jour tu un chat qui faisait maints ravages dans
ma cuisine  Louqsor, un droguiste du voisinage vint, tout effray, me
conjurer d'pargner ces animaux & me raconta que sa fille, ayant le
malheur d'tre _baracy_, adoptait souvent la forme d'une chatte pour
manger ma desserte.

Les femmes condamnes  mort pour cause d'adultre sont jetes au
Nil, cousues dans un sac avec une chatte: raffinement de cruaut, d
peut-tre  cette ide orientale que de toutes les femelles d'animaux
la chatte est celle qui ressemble le plus  la femme par sa souplesse,
sa fausset, ses clineries, son inconstance & ses fureurs.

[Illustration: _Fac-simile_ d'une gravure japonaise.]




CHAPITRE III.

LES CHATS CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS.


Il est singulier qu'aprs le culte & l'adoration des gyptiens pour
les chats, cet animal soit tout  fait dlaiss chez les Grecs & les
Romains.

Qu'en Grce le chat ne ft pas reprsent par les sculpteurs vous
aux grandes lignes, cela est presque admissible, quoique les artistes
gyptiens aient su trouver de solennels profils  travers le pelage
de l'animal; mais on s'explique difficilement que les Romains, qui se
plaisaient  peindre des scnes domestiques ainsi que les objets qui
frappaient leurs yeux, aient nglig la reprsentation des chats.

Cet animal semble avoir subi  Athnes &  Rome le contre-coup de
sa popularit en gypte, car s'il en est question dans les potes,
ce n'est que dans ceux de la dcadence. Aussi, en songeant au long
intervalle qui spare la reprsentation des chats sur les monuments
gyptiens & les monuments romains du Bas-Empire, j'agirai avec la
prudence qui fait hsiter l'historien Wilkinson  voir des animaux
domestiques semblables aux ntres dans les chats se jetant  l'eau
pour aller chercher au milieu des roseaux les oiseaux blesss par le
bton des gyptiens. Les naturalistes modernes crurent d'abord que le
chat gyptien momifi tait le mme que notre chat domestique; ensuite
ils lui reconnurent des variantes tout  fait particulires. (Voir aux
Appendices.)

Le chat dont les gyptiens se servaient  la chasse semble une sorte de
gupard; sa robe offre quelque analogie avec celle de ces carnassiers.

Les Grecs & les Romains ne se soucirent pas de faire entrer dans les
maisons des animaux sans doute utiles pour la chasse, mais d'une nature
trop sauvage pour des intrieurs tranquilles. Cependant Thocrite,
faisant gourmander une esclave par sa matresse dans le dialogue des
_Syracusaines_:

Eunoa, de l'eau! s'crie Praxino. Qu'elle est lente! Le chat veut se
reposer mollement. Remue-toi donc. Vite, de l'eau! &c.[8].

[Note 8: _Lyriques grecs_, 1 vol. in-18. Lefvre & Charpentier,
1842. _Le chat veut se reposer mollement_, ou plutt, comme me le
font remarquer de savants philologues auxquels Thocrite inspire une
religion: _C'est affaire aux chattes de dormir mollement_ (hai galeai
malaks chrsdonti chatheudn).

Par cette comparaison des chattes avec une esclave paresseuse,
Thocrite donne l'ide de l'animal tel qu'il nous est parvenu. C'tait
le chat domestique dj assez commun dans les intrieurs pour que le
pote l'introduist  l'tat d'image dans son dialogue.

Entre les artistes gyptiens de la XVIIIe dynastie (1638
avant J.-C.), qui dcoraient les tombeaux de reprsentations de chats,
& le pote Thocrite, qui naquit 260 ans avant l're chrtienne, on ne
trouve pas,  proprement parler, de chat domestique autre que celui du
charmant dialogue des _Syracusaines_.

Sans se lancer dans de hasardeuses hypothses, ne peut-on dire que
l'acclimatation du chat, ddaigne  Athnes &  Rome, fut produite
sans doute par hasard dans le Bas-Empire; qu'un couple de ces chats
gyptiens aurait t recueilli curieusement, comme nos officiers
d'Afrique ont lev des lionceaux depuis la conqute d'Alger, qu'il
y eut lente domestication & abtardissement du chat par la perte de
sa libert, qu'on le jugea utile pour la destruction des rats, & que,
quoique mconnu par les potes, l'effigie de l'animal fut conserve par
les peintres mosastes.

Les petits potes de la dcadence mprisent tout  fait le chat,
n'accusent que ses dfauts & se rpandent en imprcations sur sa
voracit.

Agathias, pigrammatiste du Bas-Empire, avocat ou _scholasticus_ 
Constantinople, qui vcut de 527  565, sous le rgne de Justinien, a
laiss deux pigrammes funraires dans lesquelles le chat ne joue pas
le beau rle:

Pauvre exile des rocailles & des bruyres,  ma perdrix, ta lgre
maison d'osier ne te possde plus! Au lever de la tide aurore, tu ne
secoues plus tes ailes par elle rchauffes. Un chat t'a tranch la
tte. Je me suis empar du reste de ton corps & il n'a pu assouvir son
odieuse voracit. Que la terre ne te soit pas lgre, mais qu'elle
recouvre pesamment tes restes, afin que ton ennemi ne puisse les
dterrer.

[Illustration: Chat tranglant un oiseau (d'aprs une mosaque du Muse
de Naples).]

Ainsi rime Agathias s'abandonnant  la douleur. Aprs avoir vers
quelques pleurs, le pote songe  la vengeance, sujet de sa seconde
pigramme:

Le chat domestique qui a mang ma perdrix se flatte de vivre encore
sous mon toit. Non, chre perdrix, je ne te laisserai pas sans
vengeance, &, sur ta tombe, je tuerai ton meurtrier. Car ton ombre qui
s'agite & se tourmente ne peut tre calme que lorsque j'aurai fait ce
que fit Pyrrhus sur la tombe d'Achille.

Pour avoir croqu une perdrix, le malheureux chat sera immol  ses
mnes.

Un disciple d'Agathias, Damocharis, que ses contemporains appellent la
_Colonne sacre de la grammaire_, touch de la douleur de son matre,
crut sans doute lui prouver sa sympathie en accablant  son tour de ses
invectives le mme chat:

Rival des chiens homicides, chat dtestable, tu es un des dogues
d'Acton. En mangeant la perdrix de ton matre Agathias, c'tait ton
matre lui-mme que tu dvorais. Et toi, tu ne penses plus qu'aux
perdrix, & aussi les souris dansent en se dlectant de la friande pte
que tu ddaignes.

A regarder l'exagration des invectives de Damocharis, on se demande
si le disciple ne s'est pas moqu du matre. Voil bien du tapage pour
une perdrix, & les imprcations adresses au chat _rival des chiens
homicides_, assimil aux _dogues d'Acton_, semblent un peu normes.

Toutefois, quel que soit le motif qui ait fait rimer Damocharis, on
voit par ces rares fragments du Bas-Empire que les chats taient loin
du culte que leur rendait l'gypte.

J'ai parcouru plus d'un muse antique, compuls de nombreuses
publications, interrog divers archologues; il semble que le chat ne
soit reprsent ni sur un vase, ni sur une mdaille, ni sur une fresque.

On trouve au Cabinet des Mdailles une cornaline grave reprsentant un
sceptre[9] & un pi spar par l'inscription:

  LVCCONIAE
  FELICVLAE.

[Note 9: Caylus dit, & c'est galement aujourd'hui l'avis du
Directeur du Cabinet des Mdailles, que le sceptre reprsente plutt
une aiguille de tte.]

L'inscription qui parat sur le cachet, crit M. Chabouillet dans son
catalogue, nous donne les noms de son possesseur, qui fut une femme
nomme Lucconia Felicula. Felicula signifie _petite chatte_. Le travail
annonce une poque assez basse.

Tel est le rare monument, consacr aux chats sous la dcadence, qu'on
peut voir dans nos muses. En province & en Italie les preuves de
l'acclimatation des chats sont plus nombreuses.

Millin[10] vit  Orange une mosaque reprsentant un chat qui vient
d'attraper une souris; mais la partie o se trouvait l'animal avait t
dtruite.

[Note 10: _Voyage dans le midi de la France_, t. II, p. 153.
1807-1811, 4 vol. in-8.]

La mosaque de Pompi (dessin page 27) est plus significative; le
chat croquant un oiseau peut servir d'illustration aux pigrammes de
l'_Anthologie_, qui sont presque de la mme poque[11].

[Note 11: Suivant Pline, l'art de la mosaque date du rgne de
Sylla,  peu prs cent ans avant l're chrtienne.]

On voit au Muse des antiques de Bordeaux, sur un tombeau de l'poque
gallo-romaine, la reprsentation d'une jeune fille tenant un chat
dans ses bras. Un coq est  ses pieds. De mme qu' cette poque
on enterrait avec le corps des enfants leurs jouets, de mme on
reprsentait les animaux familiers au milieu desquels ils avaient
vcu. Malheureusement la partie principale de ce prcieux monument du
IVe sicle, le chat, qui m'intresse particulirement, a t
dtruite au point de ne plus laisser de l'animal qu'une forme vague[12].

[Note 12: On lit  la gauche de la tte:

  DM
  LAFTVS
  PAT.

L'autre ct de la niche tant dtruit, on ne sait le nom de la jeune
fille; le pre s'appelait vraisemblablement LAPITVS ou LAFITVS.]

[Illustration: Tombeau gallo-romain reprsentant une jeune fille, son
chat & son coq.

(Muse de Bordeaux.--Haut., 85 c.; larg., 48 c.)]

Les anciens auteurs d'ouvrages sur les blasons donnent galement
quelques renseignements tirs d'auteurs latins.

Suivant Palliot[13], les Romains faisaient entrer leurs chats
frquemment en leurs Targues & Pavois.

[Note 13: _La Vraye & parfaicte science des armoiries._ Paris,
MDCLXIV. In-4.]

La compagnie des soldats, _Ordines Augustei_, qui marchoient sous
le colonel de l'infanterie, _sub Magistro peditum_, portoient _en
leur escu blanc ou d'argent, un Chat de couleur de prasine_, qui est
de sinople ou  mieux dire de vert de mer, comme qui diroit couleur
_de gueules, le Chat courant & contournant sa teste sur son dos_.
Vne autre compagnie du mme rgiment, appele les heureux Viellards,
_Felices seniores_, portoit _vn demy Chat_ ou _Chat naissant de couleur
rouge sur vn Bouclier de vermeil_ ou _de gueules_: _In parma punicea
diluciore_, qui sembloit se ioer avec ses pieds, comme s'il eut voulu
flatter quelqu'un. Sous le mesme Chef, vn troisime _Chat de gueules
passant avec vn oeil & vne oreille, qui est en vne rondelle de
sinople  la Bordure d'argent_, estoit porte par les soldats, _qui
Alpini vocabantur_.

[Illustration: Drapeau des anciens Romains.

(Tir de _la Vraye & parfaicte science des armoiries_.)]


Je donne ici, d'aprs Palliot, le dessin d'un de ces tendards, tel que
cet auteur s'imaginait qu'il existait chez les Romains.

On pourrait multiplier ces exemples en compulsant d'anciens ouvrages
sur le blason; mais des monuments imaginaires seraient d'une mdiocre
utilit pour les curieux.

[Illustration: _Fac-simile_ d'un dessin d'Eugne Delacroix.]




CHAPITRE IV.

POSIES, TRADITIONS POPULAIRES.


Il est curieux de rapprocher des invectives des potes de la dcadence
contre les chats, quelques fragments de nos posies populaires de
campagne.

Le chat, animal prfr par la nourrice, est le premier tre anim
qui frappe les oreilles de l'enfance. A des mlodies d'un rhythme
particulier le chat est associ; c'est avec un petit drame naf o
l'animal joue le rle principal qu'on berce l'enfant. L'enfant s'endort
avec un profil fantastique de chat fix dans le cerveau.

Ce qu'ayant observ, les potes populaires introduisirent l'animal dans
leurs couplets, comme le tmoigne particulirement la chanson sur les
chats & les souris, recueillie en bas Poitou.

Une socit de souris tant alle au bal &  la comdie,

  Le chat sauta sur les souris,
  Il les croqua toute la nuit.
      Gentil coquiqui,
  Coco des moustaches, mirlo joli,
      Gentil coquiqui.

Ces onomatopes du refrain encadrent le chat & les souris d'une faon
si plaisante, qu'il est impossible que l'enfant les oublie.

Avec les poules & les loups, le chat fait partie de l'histoire
naturelle enseigne par les nourrices  leurs poupons. L'animal
appartient  la classe des objets remuants qui, comme les _cloches_,
vibrent dans leurs tendres cerveaux.

La prsence du chat dans les plus pauvres intrieurs, sa silhouette
visible qui se profile  tout instant, la brivet de son unique
syllabe, facile  retenir, expliquent pourquoi l'animal joue un si
grand rle dans les impressions du jeune ge.

On remplirait un volume des chansons de nourrices sur les chats:

        A B C,
      Le chat est all
  Dans la neige; en retournant
  Il avait les souliers tout blancs.

Les Allemands particulirement s'intressent  ces navets; toutefois
dans quelques provinces de France on a recueilli des posies
semblables, tmoin celle cite par Jrme Bujeaud dans ses _Chants &
chansons populaires des provinces de l'Ouest_[14]:

[Note 14: Niort, Clouzot, 2 vol. Gr. in-8. 1836.]

  Le chat  Jeannette
  Est une jolie bte.
  Quand il veut se faire beau,
  Il se lche le museau;
  Avecque sa salive
  Il fait la lessive.

Couplet enfantin qui pourtant forme croquis & dessine le mouvement de
l'animal comme avec un crayon.

Chats & souris forment d'habitude une association que les potes & les
peintres se sont plu  reprsenter pour l'enseignement de l'enfance,
qui, sans raisonner cet antagonisme, est tout de suite appele  tre
tmoin des luttes entre la force & la faiblesse.

De mon extrme jeunesse je me rappelle une vieille toile servant de
devant de chemine qui reprsentait en face d'un pupitre de musique une
douzaine de chats de toute nature & de toute couleur, gros, allongs,
noirs, blancs, angoras & matous de gouttires. Sur le pupitre tait
ouvert, dans son dveloppement oblong, le vnrable _Solfge d'Italie._
Les _notes_ taient remplaces par de petits rats qui imitaient  s'y
mprendre les _noires_ & les _blanches_; leurs queues indiquaient
galement les _croches_ & les_ doubles croches._ En avant de ses
confrres, un beau chat battait la mesure avec la dignit qu'on est
en droit d'attendre d'un chef d'orchestre; mais sa patte pose sur le
cahier de musique semblait prendre plaisir  gratigner les rongeurs
emprisonns dans les _portes_; &, malgr les agrments de la clef de
_sol_, je crois que les rats auraient prfr la clef des champs.

Breughel & les peintres flamands de la mme poque se sont plu 
rpter ce motif.

Les enfants avaient le cerveau meubl de thmes ayant rapport au
chat; le peuple conserva la mme religion pour l'animal. D'o le fond
sur lequel ont brod Perrault, les conteurs norwgiens, allemands
& anglais: _le Chat bott, Matre Pierre & son Chat, le Chat de
Wittington_, &c.

Tous ces contes ont leurs racines dans les traditions populaires, qui
fourniraient nombre de pages, si je ne m'en tenais  quelques lignes
vraiment fantastiques des _Mmoires_ de Chateaubriand:

Les gens taient persuads qu'un certain comte de Combourg  _jambe de
bois_, mort depuis trois sicles, apparaissait  certaines poques, &
qu'on l'avait rencontr dans le grand escalier de la tourelle. Sa jambe
de bois se promenait aussi seule avec un chat noir.

Ainsi voil un conte murmur  l'oreille de l'enfant par une servante.
L'enfant grandira, traversera les orages de la vie, sera appel aux
plus hautes fonctions, deviendra illustre entre tous, & un jour, quand
le grand homme voquera ses triomphes, ses luttes, ses amours, sa
fortune politique, sur un fond lumineux se dcalquera le _Chat noir_,
accompagn d'une _jambe de bois_, tous deux grimpant _l'escalier de la
tourelle_.

Un souvenir d'enfance est plus doux au coeur des esprits d'lite que
les titres & les honneurs. Sous les couches de science entasses dans
le cerveau des grands travailleurs se dtache une chanson de nourrice,
car tel est le caractre propre aux intelligences de rester _enfants_
par quelque coin & de ressentir dans la maturit les impressions de
l'enfance.

C'est ce qui explique pourquoi tant d'hommes considrables ont conserv
une si vive affection pour les chats.

[Illustration: Le Chat noir & la jambe de bois du comte de Combourg.]




CHAPITRE V.

BLASONS, MARQUES, ENSEIGNES.


Le chat, regard comme un animal bizarre, devait entrer naturellement
dans le bestiaire hraldique, form non-seulement d'animaux nobles
offrant une signification prcise, mais aussi d'animaux chimriques
dont la reprsentation rpondait plus particulirement aux yeux du
peuple.

Vulson de la Colombire, l'homme de la science hraldique, qui a donn
quelques blasons de chats dans le _Livre de la Science hroque_, dit 
ce propos:

Comme le lion est un animal solitaire, aussi le chat est une bte
lunatique, dont les yeux, clairvoyants & tincelants durant les plus
obscures nuits, croissent & dcroissent  l'imitation de la lune; car
comme la lune, selon qu'elle participe  la lumire du soleil, change
tous les jours de face, ainsi le chat est touch de pareille affection
envers la lune, sa prunelle croissant & diminuant au mme temps que cet
astre est en son croissant ou en son dcours. Plusieurs naturalistes
assurent que, lorsque la lune est en son plein, les chats ont plus de
force & d'adresse pour faire la guerre aux souris que lorsqu'elle est
faible.

A cette interprtation je prfre celle d'un autre commentateur de
blasons, Pierre Palliot, qui de l'antagonisme entre les astres imagina
une lgende bizarre:

Chat plus dommageable qu'utile, ses mignardises plus  craindre qu'
dsirer & sa morsure mortelle. La cause est plaisante du plaisir qu'il
nous fait. A l'instant de la cration du monde, dit la fable, le soleil
& la lune voulurent  l'envi peupler le monde d'animaux. Le soleil tout
grand, tout feu, tout lumineux, forma le lion tout beau, tout de sang &
tout gnreux. La lune voyant les autres dieux en admiration de ce bel
ouvrage, fit sortir de la terre un chat, mais autant disproportionn
en beaut & en courage, qu'elle-mme est infrieure  son frre. Cette
contention apporta de la rise & de l'indignation; de la rise entre
les assistants, & de l'indignation au soleil, lequel outr de ce que la
lune avait entrepris de vouloir aller de pair avec lui,

  _Cra par forme de mpris
  En mme temps une souris._

Et comme ce sexe ne se rend jamais, se rendit encore plus ridicule par
la production d'un animal le plus ridicule de tous: ce fut d'un singe,
qui causa parmi la compagnie un ris dmesur. Le feu montant au visage
de la lune, tout ainsi que lorsqu'elle nous menace de l'orage d'un vent
imptueux, pour un dernier effort, & afin de se venger ternellement
du soleil, elle fit concevoir une haine immortelle entre le singe & le
lion, & entre le chat & la souris. De l vient le seul profit que nous
avons du chat[15].

[Note 15: Palliot, dj cit.]

Le peuple, ami des lgendes, se plaisait  voir ces tres fantastiques
sur les bannires de ses seigneurs. Et en ceci nous n'avons pas  rire
des tendards des Chinois allant en guerre.

Les anciens Bourguignons avaient un chat dans leurs armoiries. D'aprs
Palliot, Clotilde Bourguignotte, femme du roy Clovis, portait _d'or un
chat de sable tuant un rat de mesme_.

[Illustration: Blason des Katzen.]

La famille Katzen portait d'_azur  un chat d'argent qui tient une
souris_.

La Chetatdie, au pays de Limoges, portait d'_azur  deux chats l'un sur
l'autre d'argent._.

Les Della Gatta, seigneurs napolitains, portaient d'_azur  une chatte
d'argent au lambeau de gueules en chef_.

Chaffardon portait d'_azur  trois chats d'or les deux du chef
affronts_.

Nombre d'autres armoiries pourraient tre releves dans les blasons des
familles europennes[16].

[Note 16: Voir Champfleury, _Histoire des faences patriotiques
sous la Rvolution_. 1 vol. in-8. Dentu, 1867.]

De fantastique, le symbole devint plus positif. A mesure qu'on
s'loignait du moyen ge, chat voulut dire indpendance.

C'est ainsi qu'on peut expliquer la marque des Sessa, imprimeurs 
Venise au XVIe sicle.

On voit sur la dernire page de tous leurs livres, vierge de caractres
typographiques, la reprsentation d'un chat, entour de curieuses
ornementations. L'imprimerie c'tait la lumire, la lumire c'tait
l'affranchissement. Le XVIe sicle le comprit ainsi, car
combien de grands esprits furent perscuts pour l'invention nouvelle,
& combien de bchers furent allums avec la torche que ces libres
penseurs tenaient en main!

[Illustration: Marque d'imprimerie des Sessa de Venise, tire de la
collection Eugne Piot.]

L'Italie surtout, qui fournit tant de martyrs, n'employait pas la
_marque_ du chat sans motif.

Du XVIe au XVIIIe sicle, je trouve peu de traces
du chat comme symbole de l'indpendance.

Les hagiographes nous dpeignent saint Yves toujours accompagn d'un
chat; & Henri Estienne fait observer, avec quelque malice, que cet
animal est le symbole des gens de justice.

[Illustration: La Libert, d'aprs Prudhon.]

Il appartenait  la Rpublique franaise de reprendre l'animal pour
l'ajouter  son glorieux blason. Maintes fois la figure symbolique de
la Libert fut reprsente tenant un joug bris, une baguette surmonte
du bonnet;  ct d'elle une corne d'abondance, un chat & un oiseau
s'chappant le fil  la patte[17].

[Note 17: Voir au Cabinet des estampes, oeuvre de Boizot, _la
Libert_, grave par la citoyenne Linge.]

Prudhon, le doux peintre rpublicain, le seul qui ait donn un
caractre tendre & chaste aux figures allgoriques nationales, a laiss
une curieuse symbolisation de la Constitution: la Sagesse, reprsente
par Minerve, est associe  la Loi &  la Libert. Derrire la Loi,
des enfants mnent un lion & un agneau accoupls. La Libert tient une
pique surmonte du bonnet phrygien &  ses pieds est accroupi un chat.

Avec la Rpublique finit le rgne du chat, qui d'ailleurs n'avait pu
s'implanter profondment dans le blason rvolutionnaire. Piques, bonnet
de la libert, faisceaux, niveau galitaire parlaient plus vivement
que les animaux  l'esprit du peuple. Quelquefois, il faut l'avouer,
 cette poque, le chat fut reprsent sous un jour dfavorable. Ce
n'tait plus le symbole de l'indpendance, mais de la perfidie. Le
frontispice d'un mchant livre, les _Crimes des Papes_, montre aux
pieds du prlat un chat, emblme de l'hypocrisie & de la trahison.

Le chat, on doit le dire, parut  nos pres un animal plus bizarre
que sympathique. On en a la preuve par sa frquence sur les enseignes
des marchands avec de singulires lgendes, telles par exemple que
_la Maison du chat qui pelote_. Le chat occupa une place considrable
dans l'imagination des boutiquiers. Je ne parle pas seulement des
cordonniers, qui naturellement devaient faire peindre sur leurs faades
le _Chat bott_.

La silhouette de l'animal, sa malice proverbiale compare  celle des
femmes, son caractre de domesticit mle d'indpendance en faisaient
un tre destin  la reprsentation publique. Et aujourd'hui que
s'effacent nos anciennes coutumes, que la pioche dmolit tout ce qui
tait cher aux bourgeois parisiens, ce n'est pas sans regretter les
vieilles enseignes que je m'arrte devant un des derniers dbris du
quartier des Lombards, la maison de confiserie qui porte  ses deux
angles deux chats noirs fantastiques.

[Illustration:

  RUE DE LA REYNIE

  RUE ST DENIS

  AU CHAT NOIR
]




CHAPITRE VI.

LES ENNEMIS DES CHATS AU MOYEN AGE


Le chat fut regard longtemps comme un tre diabolique. Il avait le
caractre rflchi. On en fit le compagnon des sorcires. Avec les
hiboux & les cornues  formes bizarres, il fait partie du matriel des
alchimistes; du moins ainsi l'ont compris les peintres romantiques.

Le moyen ge qui brlait les sorcires & quelquefois les savants,
devait brler les chats. Grande colre des brutes contre les songeurs.

M. delestand du Mril, dans une brochure sur les usages populaires
qui se rattachent au mariage, voit dans l'intervention des chats qu'on
attachait sous les fentres des veuves remaries la confirmation d'un
proverbe relatif  la lubricit de la race fline.

Le chat a-t-il dans la vie un caractre si particulier de lubricit? A
coup sr il est moins impudique que le chien. On entend le chat parler
d'amour; mais le plus souvent dans les villes les gouttires seules
assistent  ses transports. Il choisit pour boudoir les endroits les
moins frquents des maisons, la cave ou le grenier. Le chien s'empare
de la rue. Le chat enveloppe d'habitude ses passions dans le manteau de
la nuit. Le chien semble se plaire  taler ses passions au grand jour.

On croyait encourager aux bonnes moeurs, dit M. du Mril, en jetant
quelques chats dans le feu de la Saint-Jean. En effet, l'abb Lebeuf
cite une quittance de cent sols parisis, signe par un certain Lucas
Pommereux, en 1573, pour avoir fourni durant trois annes tous les
chats qu'il fallait au feu de la Saint-Jean, comme de coutume.

J'estime que ces cruauts des sicles passs doivent plutt tre
imputes  la terreur des sorcires & des chats leurs prtendus
acolytes, qu'au dsir de rformer les moeurs. La pudeur n'tait pas
la principale qualit de la renaissance, qui conservait des restes de
barbarie; je n'en veux pour preuve que deux vers emprunts  l'auteur
_du Miroir du contentement_, qui sans piti parle

  D'un chat qui, d'une course brve,
  Monta au feu saint Jean en Grve.

Atroce spectacle que celui d'un animal nerveux se tortillant dans le
feu comme un parchemin!

D'autres peuples martyrisaient les chats sous prtexte de leur faire
jouer un rle dans les charivaris.

_Lamentatio catrarum_, disaient  ce propos les Latins. Les Italiens
appelaient cette invention _musica de' gatti_ & les Allemands
_Katzenmusik_.

Mais ces peuples entendaient par une semblable musique des imaginations
saugrenues telles, par exemple, que l'orgue o chaque note, reprsente
par la queue tire de divers chats, produisait un miaulement qui
rpondait  d'autres miaulements.

C'taient l plaisirs de fous qui, ne sachant qu'imaginer pour le
divertissement des princes ou des grands seigneurs auxquels ils taient
attachs, cherchaient des bizarreries qui rpondissent aux moeurs
grossires de l'poque.

Les paysans, en qui les vieilles coutumes sont profondment enracines,
obirent longtemps aux divertissements de la Saint-Jean, tels qu'ils
taient pratiqus dans les villes. En Picardie, dans le canton
d'Hirson, o se clbre la nuit du premier dimanche de carme, le
_Bihourdi_, ds que le signal est donn, fallots & lanternes courent
le village: au milieu de la place est dress un bcher auquel chaque
habitant apporte sa part de fagots. La ronde commence autour du feu;
les garons tirent des coups de fusil; les mntriers sont requis avec
leurs violons, & par-dessus tout se font entendre les miaulements d'un
chat qui, attach  la perche du _bihourdi_, tombe tout  coup dans
le feu. Ce spectacle excite les enfants, qui se mlent au charivari
criant: _hiou! hiou!_

Depuis quelques annes seulement les chats chappent  ce martyre.

Un chat de moins, ce n'est rien. Un chat de plus, c'est beaucoup.

L'animal sauv du feu est la marque du pas qu'a fait la civilisation
dans les campagnes. Quelques gens du canton ont appris  lire, appris
 rflchir, par consquent. Un instituteur se sera trouv qui,
ayant quelque influence sur les enfants du village, aura dmontr
l'inhumanit de brler un chat. Et le feu de joie sans chat rti n'en
est pas moins joyeux!

Les Flamands sont plus humains que nous, si on s'en rapporte  un
arrt de 1818, qui dfend  l'avenir de jeter un chat du haut de la
tour d'Ypres. Cette _fte_ avait lieu habituellement le mercredi de la
seconde semaine de carme; mais dans ce pays une tradition devait se
rattacher au saut du chat. Et les Flamands semblent plus excusables que
les Franais.

Faut-il ranger au nombre des ennemis des chats l'inventeur du
XVIe sicle qui imagina de rpandre la terreur dans les rangs
des armes ennemies en remplissant d'odeurs abominables des canons que
des chats portaient attachs sur leur dos[18]?

[Note 18: Je dois ce renseignement & ce dessin  la bienveillance
de M. Lordan Larchey qui a parcouru toute la France, visitant les
muses, les archives & les bibliothques pour enrichir de monuments
indits ses _Origines de l'artillerie franaise_.]

[Illustration:

_Vapeurs empoisonnes lances par le moyen d'animaux. Ce procd ne
doit pas tre employ contre les chrtiens._

_Fac-simile_ d'un dessin du livre manuscrit du matre d'artillerie
Christophe de Habspug, donn en 1535 au Conseil des XXI de Strasbourg,
& conserv aujourd'hui  la bibliothque de cette ville. ]




CHAPITRE VII.

AUTRES ENNEMIS DES CHATS: LES PAYSANS, LES STATISTICIENS, LES CHASSEURS


On voit dans la campagne,  la porte des chaumires, des animaux
tristes, maigres, la robe couleur de broussailles, qui jettent  la
drobe un coup d'oeil timide sur l'paisse tartine que l'enfant
dvore en leur prsence. Ce sont des chats; ils savent qu'ils n'ont pas
une miette  recueillir de l'paisse tartine.

Aux ftes de famille, pendant lesquelles les paysans dvorent des porcs
tout entiers, le chat n'ose passer le seuil de la porte; des coups de
pied, voil ce qu'il recueillerait de la desserte.

C'est  ces animaux qu'on peut appliquer ce que dit Diderot des chats
de sa ville natale: Les chats de Langres sont si fripons que, mme
lorsqu'ils prennent quelque chose qu'on leur donne, on dirait,  leur
air souponneux, qu'ils le volent. Ce n'est pas seulement  Langres
que les chats ont cet air souponneux & fripon; mais changez _Langres_
par _campagne_, l'observation sera juste & applicable partout o un
prjug barbare rgne contre les chats.

Quand, l'hiver, un feu de sarments petille dans la chemine, le chien
s'tale paresseusement devant le foyer, en dfendant l'approche au
chat. Ce n'est que dans les grosses fermes o l'abondance s'tend des
gens aux btes & entretient un semblant d'harmonie entre tous, que,
timidement, sous une chaise, le chat se rapproche du chien qui, entre
les jambes de son matre, rve de ses aventures de chasse; mais l o
svit la misre, il n'y a pas de sret pour les chats considrs,
malgr leur utilit incontestable, comme moins amis de l'homme que le
chien.

O se nourrit le chat de village, o il s'abreuve, personne ne s'en
inquite. La chatte,  l'poque de mettre bas, se cache dans l'endroit
le plus sombre du grenier; si elle tombe malade, c'est dans quelque
coin du fointier qu'elle termine ses jours, ne laissant aucuns regrets.

[Illustration: Le Chat de campagne, d'aprs un dessin de Ribot.]

Durs pour les animaux, durs pour les vieillards, tels sont trop souvent
les gens de campagne.--Bouches inutiles! disent-ils.

Voil les chats qui doivent dployer de l'industrie pour ne pas mourir
de faim.

La nature les a taills pour la chasse; ils deviennent fatalement
chasseurs, & c'est pourquoi ils ont veill la colre de rivaux
menaants, des hommes, qui leur font une guerre injuste & cruelle.

Je ne rencontre jamais un chat en maraude, dit M. Toussenel, sans lui
faire l'honneur de mon coup de feu.

Il n'y a pas l de quoi se vanter. Et c'est l'homme qui crit parfois
des pages heureuses en faveur des oiseaux qui parle ainsi! Il ne
lui suffit pas de tuer des chats cherchant leur vie, il excite les
chasseurs  imiter sa cruaut: J'engage vivement tous mes confrres en
saint Hubert  faire comme moi, ajoute le fouririste.

Ce n'est pas avec de tels conseils que M. Toussenel ramnera des
disciples  l'utopiste Fourier.

Sans tomber dans la sensiblerie, on s'explique difficilement de pareils
sentiments. Une antipathie pour un animal n'excuse pas la cruaut. Ah!
je comprends ces rvoltes dans les Flandres, o les Espagnols sont
reprsents violant les femmes, tuant les vieillards, brlant les
maisons; &, dans quelque coin du tableau, le peintre a reprsent un
soldat dchargeant son fusil sur un chat cach dans un orme. Mais c'est
un soudart ivre de meurtre & de sang; cela se passe au XVIe sicle; la
loi n'a pas tendu sa protection sur les animaux. Aujourd'hui, tirer
un coup de fusil inutile sur un chat ferait prendre en horreur ces
chasseurs un peu brutes qui se croient tout permis parce qu'ils portent
un fusil en bandoulire.

L'article consacr au chat par M. Toussenel ne montre pas bien quels
griefs srieux le phalanstrien peut invoquer contre un innocent animal.

La passion des chats est un vice de gens d'esprit dgots, dit le
chasseur fouririste; jamais un homme de got & d'odorat subtil n'a
t & ne sera en relations sympathiques avec une bte passionne pour
l'asperge.

S'il fallait tirer des coups de fusil  tous les gens qui adorent les
asperges, la France serait bientt dcime.

Le chat, d'essence sauvage, aime les herbes, qui sont balais pour son
estomac. Un chat  la campagne fait suivre la toilette de ses ongles
d'une dglutition d'herbes & de plantes. Ces verdures lui manquant dans
l'intrieur des appartements, n'est-il pas naturel qu'au printemps
l'animal veuille goter, comme ses matres,  de savoureux lgumes?

L'asperge, salutaire  l'homme, offre les mmes qualits au chat. Il
n'y a pas l matire  coups de fusil.

Un autre grief de M. Toussenel contre la chatte domestique tient 
son accouplement avec le chat sauvage. A en croire le chasseur, la
race des chats sauvages serait aujourd'hui dtruite si la chatte ne la
perptuait par de frquents croisements.

Chose remarquable & bizarre, ajoute le fouririste, que ce soit ici la
femelle qui fasse retour  la sauvagerie, car cette rtrogradation de
la part de la femelle est contraire  la rgle gnrale des animaux.
On sait que dans toutes les races animales ou hominales, le progrs
s'opre par les femelles. Ainsi il n'y a pas d'exemple que la chienne
ait jamais accept la msalliance avec un hte des bois, le loup &
le renard, tandis que tous les jours au contraire, on voit la louve
couter les propos amoureux du chien, & mme faire des avances 
celui-ci dans le voisinage des bois.

A la suite de ces affirmations, qui auraient besoin de preuves, se
droule une succession d'analogies paradoxales tendant  prouver
que si la femme noire vient au blanc, jamais la blanche ne descend
jusqu'au noir: la juive, suivant M. Toussenel, sollicite la main d'un
gentilhomme, jamais la fille du gentilhomme ne s'abaisse jusqu'au juif;
les femmes europennes viennent au Franais, rarement la Franaise
prend mari hors de France.

Enfilade de prolixes comparaisons amene par une chatte de village qui
s'est laiss sduire par un chat sauvage!

J'ai consult divers naturalistes; le chat sauvage devient trs-rare
en France. Que faut-il conclure de tels accouplements,  supposer
toutefois qu'ils aient lieu? Qu'ils sont utiles pour conserver la
puret de la race, & que chats & chattes de village ne mritent pas les
coups de fusil appels avec tant d'inutilit sur leurs ttes.

Le chat domestique de campagne a d'autres ennemis: le _Journal
d'agriculture pratique_ contenait dernirement un norme rquisitoire 
son sujet.

Suivant le rdacteur, le plus grand destructeur du gibier, c'est le
chat. La nuit, il rde dans la campagne, guettant avec plus de patience
qu'un pcheur  la ligne les livres & les lapins qui s'battent,
enhardis par l'obscurit. Les bonds du chat sont aussi terribles que
ceux d'une panthre; d'un saut, l'animal tombe sur les lapereaux, & on
lui fait un crime que ses griffes recourbes pntrent dans les chairs
comme un hameon.

Le rossignol commence sa chanson; tout  coup il s'interrompt.
Rossignol & chanson sont tombs dans la gueule du chat.

Les paysans font la chasse aux ortolans  l'aide de piges qu'ils
tendent dans les vignes; s'il ne reste que des plumes  ct des
engins, c'est que le chat, friand de becs-figues & d'ortolans, s'en
sera pass le rgal.

Plus nuisible  lui seul, chat, que les destructeurs de basse-cour, qui
s'appellent fouine, belette ou loup, l'immense avantage du chat sur ces
carnassiers est qu'il travaille en paix sans exciter de soupons. Il
est chez lui.

Le moindre bruit de l'intrieur de la ferme effraye le renard qui rde
sournoisement aux alentours. Il faut que les bls soient assez hauts
pour tenir lieu de chemin couvert au renard.

Un petit buisson sert de cachette au chat. Blotti dans des branches
d'arbres, il fait plus de ravages dans les nids que tous les vauriens
du canton.

Il a de singulires facults magntiques: son oeil vert fascine les
oiseaux & fait qu'ils tombent tout crus dans son gosier.

Le chien inspecte un champ  vue de nez, & une tourne rapide ne lui
permet pas de dcouvrir tous les oiseaux blottis dans les sillons. Le
chat, plus rflchi, furette minutieusement; ses pattes de velours lui
permettent d'approcher sans bruit. Rien ne lui chappe d'une poussine
de perdrix.

Son oreille dlicate peroit le cri de ralliement de la femelle du
livre pour rassembler ses petits. A ce signal arrive le chat, & les
lapereaux il les rassemble dans son estomac.

Le livre se dfend contre le loup, contre le lapin, son plus cruel
ennemi, & cherche protection auprs de l'homme. Pas d'animal qui
accepterait plus volontiers la domesticit. Il affectionne les haies,
les fosss aux alentours des fermes. On rencontre souvent le livre
dans les potagers. La socit des vaches  l'table ne lui dplat pas,
& quelquefois la servante, en allant tirer du vin au cellier, aperoit
le profil de ses grandes oreilles; mais le chat est l qui dvore
impitoyablement le pauvre animal venant demander l'hospitalit  la
ferme.

A en croire le mme tmoin  charge, le renard, la fouine, le putois,
le loup sont absents de certaines contres; si le busard & le gerfaux
s'y montrent, ce n'est que pour apparatre & disparatre aux quinoxes.
Et pourtant livres & lapins disparaissent comme par enchantement!
L'enchanteur, suivant cette dposition, serait le chat, qui croquerait,
anne moyenne, _quatre-vingt-dix_ lapereaux sur _cent._

Pourtant, le chat de campagne est triste & maigre.

Sa tristesse j'en ai dit la raison. Bourr de coups plus que de viande,
mpris autant que le chien est adul, ne recevant jamais de caresses,
dlaiss par des natures brutales qui ne comprennent pas ses trsors
d'affection, le chat souffre dans sa dlicatesse. Pas de jambes amies
contre lesquelles il puisse se frotter; la voix des gens de campagne
semble rude  un animal d'une oue d'une exquise finesse. Dans sa
jeunesse, il a miaul doucement pour satisfaire son apptit; personne
ne l'a cout. Le chat est devenu misanthrope; ses meilleures qualits
se sont aigries. Il est all demander  la solitude des champs & des
bois un baume  ses mlancolies; ni les ptures ni les forts ne
rendent l'enjouement, & c'est pourquoi le chat de village est triste.

Sa maigreur semble bizarre en prsence des mfaits que le _Journal
d'agriculture pratique_ lui implique. Livreteaux, lapineaux, perdreaux
faisandeaux,  en croire l'acte d'accusation, ne font qu'une bouche
sous les crocs d'un si cruel carnassier. Et il reste maigre comme une
hyne du dsert! Sans doute la vie sauvage n'embellit pas les tres 
la faon des villes; un appartement bien chaud lustre le poil mieux
que la brise; mais le gibier si abondant dont on lui reproche la
destruction devrait avoir quelque action sur l'estomac de l'animal.

On a vu l'talage des dprdations des chats; la statistique est plus
terrible  son endroit, s'il est possible, que l'acte d'accusation.

Le nombre des maisons rurales en France est valu  six millions. Dans
chaque maison au village on peut compter un chat, sinon plusieurs.
Voil donc plusieurs millions de carnassiers destructeurs de gibier.

Consquence, six  dix millions de chats  exterminer.

Le rdacteur qui a align ces chiffres enjoint aux propritaires ruraux
d'empcher leurs fermiers, mtayers, vignerons, ptres, meuniers,
forestiers, journaliers, de conserver des chats chez eux; pour lui,
comme pour M. Toussenel, un coup de fusil terminerait promptement
l'affaire.

Il n'est pas tenu compte dans cette statistique de la conservation des
grains. Les rats, les souris & autres rongeurs semblent n'avoir jamais
exist. On ne dit pas que la seule prsence du chat dans une maison
suffit  loigner les destructeurs de bl.

La passion gare les ennemis des chats. Ce n'est pas tout que de
dresser un rquisitoire; chaque accus a droit de faire entendre des
tmoins  dcharge.

La mission des chats  la campagne a-t-elle t assez tudie pour
qu'on les condamne si facilement? Ils dtruisent les rats, protgent
l'enserrement du grain, cela ne peut se nier; mais ne font-ils pas la
guerre  d'autres animaux, aux putois & aux belettes, par exemple?

Les rapports des conseils gnraux sur les animaux nuisibles constatent
qu' une poque on a mis  prix la tte des moineaux: un an aprs on
s'aperoit que ces moineaux _nuisibles_ sont d'une extrme _utilit_;
il est enjoint alors aux juges de paix de svir contre les galopins
qui s'emparent des nids. Conseillers d'tat, naturalistes, prfets,
statisticiens, se contredisent: ce qu'un dpartement acclame est siffl
par le dpartement voisin.

Nous manquons d'observateurs attentifs & de philosophes pour drober
 la nature ses secrets. Chaque tre vivant accomplit une mission:
cette mission nous chappe. Plus destructeurs que les animaux que nous
accusons, nous ressemblons dans notre ignorance au vieillard d'un nol
franc-comtois qui, pouss  bout par la logique d'un enfant, se fche
pour terminer la discussion.

Qui est-ce qui a fait les toiles? demande l'enfant.--C'est Dieu,
rpond le vieillard.--Le soleil?--C'est Dieu.

Les perdrix, les bcasses, les livres, les poulets, les dindons, les
lapereaux sont encore l'ouvrage de Dieu, continue le vieillard.

Toutes choses frappant les yeux de l'enfance sont formules par le
pote qui,  chaque rponse, met dans la bouche du vieillard le nom du
Crateur.

Dites-moi, s'il vous plat, est-ce Dieu, continue l'enfant, qui a cr
les puces & les punaises?

--Babillard, langue indiscrte, dit le vieillard, si tu interromps
encore l'histoire, je te donne un coup de pincettes sur les doigts.

[Illustration: _Fac-simile_ d'une gravure japonaise.]




CHAPITRE VIII.

LES CHATS DEVANT LES TRIBUNAUX


Les chats sont frquemment mls  de graves affaires juridiques
de testament, d'interprtation de legs, d'interdiction pour ce qui
touche  leurs anciens matres, de meurtre pour ce qui les regarde
particulirement. De tous les animaux, c'est celui qui occupe le plus
les divers tribunaux civils & correctionnels.

L se dvoile l'affection profonde porte aux chats. On accusera sans
doute  ce propos les clibataires, les vieilles filles, les employs,
tous gens de basse condition qui inspirent un intrt mdiocre. Et
pourtant il me serait facile d'ouvrir une parenthse favorable  la
vieille fille emprisonne dans la coquille du clibat, que le manque
de dot a empche de tenir un rang dans la socit. La pauvret l'a
rendue timide; la timidit l'a jete dans la solitude, & toute illusion
perdue, sans espoir de famille, d'poux ni d'enfants, elle reporte ses
sentiments affectueux, ses caresses sur la tte d'un chat, son seul
ami. Pour peu que l'animal rponde  ces affections par un regard, un
_ronron_, la vieille fille oublie les tristesses de la solitude.

Mais le chat n'inspire pas seulement ces tendresses aux gens du commun.
Le fameux lord Chesterfield laissa des pensions  ses chats &  leur
descendance.

De mme, en France, nombre de legs faits aux chats par-devant notaire,
ont t souvent attaqus par des hritiers avides qui profitent de
l'affection de leur dfunt parent pour les animaux, pour vouloir faire
interdire le testateur en l'accusant de folie.

Sans doute les procs d'interdiction rvlent de nombreuses
bizarreries. C'est l que sont montrs au grand jour les misres, les
cerveaux mal quilibrs, de notre pauvre espce; mais aussi que de
rapacit, combien peu de respect de la famille dans ces dbats pnibles
par l'amour de l'argent, par l'intention d'annihiler la volont de
vieux parents en appelant la justice  constater leur dmence!

Un procs fit du bruit il y a quelques annes: la demande
d'interdiction d'un frre contre sa soeur, parce qu'elle avait
fait monter en bague la dent de son chat mort, ce qui, suivant le
demandeur, constituait un vritable acte de dmence & d'imbcillit.

Me Crmieux plaidait pour l'amie des chats, & son plaidoyer vaut la
peine d'tre conserv.

Vous magistrats, nous avocats, s'criait-il, dans ces grandes gloires
qui nous sont communes, oublierons-nous Antoine Lematre, l'une de nos
pures, de nos plus magnifiques renommes? Retir  Port-Royal, quand,
avec ses deux oncles, immortels comme lui, il avait, pendant quelques
heures, convers des plus hautes questions du temps, chaque soir,
rentr dans sa cellule, il se plaisait  se dlasser avec ses deux
chats, dont la socit lui tait chre & prcieuse, & qui, chaque jour,
avaient son premier mot au rveil, son dernier au coucher.

Dans notre socit, je puis vous citer une dame qui porte le nom de
Sguier. Nagure encore elle a soign affectueusement, perdu & fait
enterrer une chatte qu'elle aimait. Ses enfants, qui savent tout ce
qu'elle vaut comme mre & comme femme, ne se sont pas aviss de la
faire interdire.

Le nom du gnral Houdaille est venu jusqu' vous: brave comme
son pe, parvenu du grade de simple officier au grade de gnral
d'artillerie, il a conserv, jusqu' sa mort une vritable tendresse
pour les chats; il en avait trois, toujours avec lui, dans l'intrieur
de son appartement de garon. Forc de conduire, de Toulouse  Metz,
le rgiment dont il tait alors colonel, il revient de sa personne 
Toulouse prendre ses chats & les conduire dans sa nouvelle garnison.

Le dernier grand-duc de Russie a fait faire par un grand peintre
le portrait de son chat, & la Bibliothque impriale le montre aux
visiteurs, au milieu des chefs-d'oeuvre qui la rendent clbre.

Je n'ai jamais vu ce portrait  la Bibliothque impriale, & la
correction des preuves du livre actuel pendant un voyage m'empche
de vrifier le fait dont parle Me Crmieux; mais le clbre avocat
pouvait ajouter  la dfense les noms de quelques illustrations
trangres considrables, qui, de leur vivant, vourent un culte au
chat. Le Tasse n'a-t-il pas adress le plus charmant de ses sonnets 
sa chatte? Plutarque aima presque autant que la belle Laure une chatte,
qu'il fit embaumer  la mode gyptienne.

Les Anglais ont conserv le souvenir du cardinal Wolsey qui, pendant
ses audiences en qualit de chancelier, avait toujours son chat sur un
sige  ct de lui.

Malheureusement je n'ai pu me procurer  temps pour la faire copier,
une gravure anglaise reprsentant le lord-maire du XVe sicle,
Wittington, la main droite pose sur un chat, gravure inspire
par une statue leve au grand administrateur dans une niche de
l'ancienne prison de Newgate.

Les Anglais, dont un recensement moderne a montr la population des
chats s'levant  _trois cent cinquante mille_, n'apporteraient pas
dans leurs dcisions judiciaires la mme indiffrence qu'en France pour
la sret des chats.

Si du tribunal civil on passe aux justices de paix, on verra combien
de dangers court le chat domestique. La loi ne le protgeant pas
suffisamment,  la moindre incartade nocturne, il est mis  mort par
les chiffonniers, qui ne le vendent pas aux gargotiers pour en faire
des gibelottes, comme on le croit, mais qui en font un commerce avec
les fabricants de jouets.

J'ai visit jadis aux bords de la Bivre un tablissement consacr 
ces transformations du chat; le vif souvenir que j'en conservai ayant
t transport dans les premiers chapitres de _la Mascarade de la Vie
parisienne_, de beaux esprits me chansonnrent dans les journaux,
quelques-uns spirituellement, pour avoir serr d'un peu trop prs la
ralit.

[Illustration: D'aprs la fameuse estampe de Corn. Visscher.]

Je ne reviendrai pas l-dessus, rappelant toutefois le moyen
qu'emploient les chiffonniers pour attirer les chats, c'est--dire
l'odeur de valriane, dont ils ont soin d'empreindre les endroits
propices  leurs mfaits.

Ces chiffonniers tombent rarement sous le coup de la loi.

En 1865, le juge de paix de Fontainebleau rendit un jugement dont les
dispositifs, qui firent grand bruit alors, doivent tre consigns ici.

Un habitant de la ville, mcontent de voir les chats du voisinage
prendre leurs bats dans les plates-bandes de son jardin, avait tendu
tant de piges qu'il ne prit pas moins de quinze de ces animaux qui
disparurent  jamais, laissant une lgende sanglante dans une ville
d'habitudes pacifiques.

Les voisins de ce propritaire barbare se runirent pour l'attaquer en
justice. Le juge de paix, M. Richard, rendit une sentence longuement
motive dans laquelle la nature & les habitudes des chats, les
principes du droit, les textes lgislatifs taient exposs avec une
gravit dont on se moqua, bien  tort  mon sens.

Dans ces considrants il tait dit:

Que la loi ne permet pas que l'on se fasse justice soi-mme;

Que l'article 479 du code pnal & l'article 1385 du code Napolon
reconnaissent plusieurs espces de chats, notamment le chat sauvage,
animal nuisible pour la destruction duquel seulement une prime est
accorde, mais que le chat domestique n'a rien  voir  ce titre aux
yeux du lgislateur;

Que le chat domestique n'tant point _res nullius_, mais proprit d'un
matre, doit tre protg par la loi;

Que le chat tant d'utilit incontestable vis--vis des animaux
rongeurs, l'quit commande d'avoir de l'indulgence pour un animal
tolr par la loi;

Que le chat mme domestique est en quelque sorte d'une nature mixte,
c'est--dire un animal toujours un peu sauvage & devant demeurer tel 
raison de sa destination, si on veut qu'il puisse rendre les services
qu'on en attend;

Que si la loi de 1790, titre XI, art. 12 _in fine_, permet de tuer les
volailles, l'assimilation des chats avec ces animaux n'est rien moins
qu'exacte, puisque les volailles sont destines  tre tues tt ou
tard & qu'elles peuvent tre tenues en quelque sorte sous la main,
_sub custodi_, dans un endroit compltement ferm, tandis que l'on ne
saurait en dire autant du chat ni le mettre ainsi sous les verroux, si
on veut qu'il obisse  la loi de sa nature;

Que le prtendu droit de tuer, dans certains cas, le chien, animal
dangereux & prompt  l'attaque sans tre enrag, ne saurait donner par
voie de consquence le droit de tuer un chat, animal prompt  fuir &
qui n'est point assurment de nature  beaucoup effrayer;

Que rien dans la loi n'autorise les citoyens  tendre des piges, de
manire  allcher par un appt aussi bien les chats innocents de tout
un quartier que les chats coupables;

Que nul ne doit faire  la chose d'autrui ce qu'il ne voudrait pas que
l'on ft  sa propre chose;

Que tous les biens, d'aprs l'article 516 du code Napolon, tant
en meubles & immeubles, il en rsulte que le chat, contrairement 
l'article 128 du mme code, est sans contredit un meuble protg par
la loi, & qu'en consquence les propritaires d'animaux dtruits sont
en droit de rclamer l'application de l'article 479,  1er du code
pnal, qui punit ceux qui ont volontairement caus du dommage  la
proprit mobilire d'autrui.

Tels taient les principaux considrants du juge de paix Richard,
qui dut faire bondir de joie le coeur des membres de la Socit
protectrice des animaux.

Ces considrants, qui devraient faire loi dans la matire, furent
attaqus plus tard devant une autre juridiction, celle du tribunal
correctionnel. La cruelle maxime des chasseurs tuant les chats  coups
de fusil, invoque par l'avocat du dfendeur, trouva crdit auprs des
juges.

Pourtant la douceur dans le traitement des animaux est un signe de
civilisation. Se montrer humain avec eux, c'est dj faire preuve
d'humanit avec son prochain. Et Montaigne faisait de l'animal un tre
plus prochain de l'homme que l'homme ne se l'imagine.




CHAPITRE IX.

LES AMIS DES CHATS.


Si les chats comptent des dtracteurs, ils ont aussi des enthousiastes.

Au premier rang de leurs partisans se dressent deux figures politiques
considrables: Mahomet & Richelieu.

Il faut essayer d'expliquer l'amour que certains personnages politiques
portent aux chats.

Ces grands brasseurs d'hommes se fatiguent vite des hommes, qu' peu
d'exceptions prs ils tiennent pour des animaux rampants.

Ce qu'on obtient des plus purs avec de l'argent, des places, des
dignits, des honneurs, ils le savent trop bien.

De ce ct, les hommes politiques n'ont pas d'illusions; s'ils en
avaient, ils ne seraient pas de grands politiques.

Aussi l'animal indpendant leur plat, & par-dessus tout, le chat, type
de l'indpendance.

Je n'en veux pour preuve que la lgende de Mahomet & du chat Muezza[19].

[Note 19: On sait le nombre & le nom des objets qui appartenaient
 Mahomet: neuf pes, trois lances, trois arcs, sept cuirasses, trois
boucliers, douze femmes, un coq blanc, sept chevaux, deux mules, quatre
chameaux, sans compter la jument Borac sur laquelle le prophte monta
au ciel, & le _chat Muezza_ qu'il affectionnait d'une faon toute
particulire.--A l'poque de Mahomet, le chat n'tait pas fort commun
en Arabie, ce n'est gure que dans la valle du Nil qu'il tait rvr
& chri de tous; il devint assez tard l'animal favori des musulmans,
par vnration pour le prophte, que les fidles cherchent  imiter en
toutes choses. Tournefort, dans son _Voyage du Levant_, parat avoir
cit le premier la lgende de Mahomet, relative au chat.]

Mahomet rvait  sa politique; sur sa manche tait accroupi Muezza.

Pendant que le chat ronronnait, Mahomet songeait, car c'est une
excellente basse aux mditations que le ronron des chats.

Peut-tre le prophte songeait-il  son _Paradis_. Il songea
longuement, le chat s'endormit.

Forc d'aller  ses devoirs, Mahomet prit des ciseaux, coupa la manche
de son habit sur laquelle tait accroupi le chat, & se leva, heureux de
n'avoir pas troubl le sommeil de l'animal.

Telle est la lgende orientale.

Que prouve-t-elle & quel enseignement doit-on en tirer? Que le prophte
tait plein de douceur pour les animaux & qu'il donnait exemple  son
peuple d'une mansutude pousse  l'extrme[20].

[Note 20: Un moment avant de mourir, le prophte pronona ces
paroles: Si quelqu'un a lieu de se plaindre que je l'aie maltrait de
coups, voici mon dos, qu'il me les rende sans crainte.]

C'est le secret des hommes qui ont des nations  gouverner, un empire 
fonder, une religion  tablir, que de se montrer pleins de piti pour
les faibles. Tout d'abord les femmes sont avec eux; car ce sont des
sentiments fminins que la protection de l'enfant & de l'animal.

La force, la violence, la cruaut, n'ont jamais t que des moyens
passagers de gouvernement. La persuasion, la douceur, la piti, autant
de qualits qui restent associes  jamais au nom des conducteurs des
peuples.

[Illustration: Le cardinal de Richelieu.]

Un autre politique, le cardinal de Richelieu, ne brille pas par les
mmes sentiments: quoiqu'il se plt au commerce des chats, il n'et
pas coup sa simarre pour les laisser dormir. Il aimait les chats en
goste, pour son divertissement,  en croire la tradition.

Tel que les mmoires du temps nous le peignent, Richelieu tait
habituellement de mauvaise humeur, toutefois sachant se contraindre,
aimant les femmes & les payant mal, taquin, mystificateur  l'occasion,
pourvu que ses propres mystifications lui arrachassent quelques rires;
cela toutefois n'adoucissait point le fond de son humeur.

Un passage des _Historiettes_ de Tallemant des Raux explique
parfaitement le caractre de Richelieu:

Il lui prenoit trs-souvent des mlancolies si fortes qu'il envoyoit
chercher Boisrobert & les autres qui le pouvoient divertir, & il leur
disoit: Rjouissez-moy, si vous en savez le secret. Alors chacun
bouffonnoit, & quand il toit soulag, il se remettoit aux affaires.

Richelieu tait, dit-on, constamment entour de petits chats dans son
cabinet & se plaisait  voir leurs gambades; mais ce ne fut pas un rel
ami de la race fline, car il renvoyait les petits chats  peine gs
de trois mois & en faisait venir un nombre gal de plus jeunes.

Ces chats taient des sortes de saltimbanques, de clowns agiles qu'il
entretenait. La bande de ces masques remuants lui donnait sans cesse
la comdie; mais le cardinal ne s'inquitait ni de la gestation, ni
de l'amour, ni de la maternit, ni de l'hrdit, ni du dveloppement
intellectuel, choses intressantes pour les naturalistes  tudier chez
les chats, mais inutiles  un homme politique.

Le cardinal de Richelieu est souvent reprsent, par les peintres de
son temps, tenant enchans le lion & l'aigle.

Pourquoi ne le voit-on pas avec ses chats? Nous aurions alors un
portrait vraiment intime de cet homme d'tat[21].

[Note 21: Il semble tonnant que Moncrif qui, malgr le ton de
badinage de son livre sur les _chats_, avait fait cependant de longues
recherches au sujet de ces animaux, n'ait pas dit un mot de la passion
de Richelieu pour les flins. Ce fait attribu au grand politique
est-il une lgende dtourne de sa source? Personne n'ignore, dit
Moncrif, qu'un des plus grands ministres qu'ait eus la France, M.
de Colbert, avait toujours des petits chats foltrant dans ce mme
cabinet d'o sont sortis tant d'tablissements utiles & honorables  la
nation.]

Un ami des chats plus dlicat fut Chateaubriand. Il en est l'crivain
le plus enthousiaste, celui qui en a le mieux parl, le plus sainement
& dans le meilleur style.

Quoique appartenant  cette race de dsesprs qui nous a
malheureusement valu une race de byroniens de seconde main,
Chateaubriand est li aux chats, les chats sont lis  lui. Partout le
proccupent ces animaux, dans la fortune & l'infortune, en exil, en
ambassade,  la fin de sa vie, lorsque, accabl de gloire, il gouverne
la littrature du fond de l'Abbaye-aux-Bois.

Il a une telle admiration pour le chat, que lui-mme trouve qu'il
ressemble  un chat.

Ne connaissez-vous pas _prs d'ici_, disait-il en souriant  son ami
le comte de Marcellus, quelqu'un qui ressemble au chat? Je trouve,
quant  moi, que notre longue familiarit m'a donn quelques-unes de
ses allures.

L'_indpendance_ du chat, c'est l ce qui frappe Chateaubriand, qui
lui aussi caresse la royaut  ses heures, mais ne s'abaisse pas  la
flatter quand elle commet des actes attentatoires  la libert.

Il faut citer la conversation de Chateaubriand avec son secrtaire
d'ambassade sur les chats:

J'aime dans le chat, disait Chateaubriand  M. de Marcellus, ce
caractre indpendant & presque ingrat qui le fait ne s'attacher 
personne, cette indiffrence avec laquelle il passe des salons 
ses gouttires natales; on le caresse, il fait gros dos; mais c'est
un plaisir physique qu'il prouve & non comme le chien une niaise
satisfaction d'aimer & d'tre fidle  son matre, qui l'en remercie
 coups de pied. Le chat vit seul, il n'a nul besoin de socit, il
n'obit que quand il veut, fait l'endormi pour mieux voir & griffe tout
ce qu'il peut griffer. Buffon a maltrait le chat: je travaille  sa
rhabilitation, & j'espre en faire un animal convenablement honnte, 
la mode du temps[22].

[Note 22: Comte de Marcellus, _Chateaubriand & son temps_. 1 vol.
in-8. Lvy, 1859.]

En effet, Chateaubriand a travaill  la rhabilitation du chat & s'il
n'a pas eu le temps de la faire didactique, l'loge de l'animal se
trouve en divers endroits des _Mmoires_, ml  la politique & plus
intressant que la politique.

Chateaubriand, pauvre, migr  Londres, logeait vers 1797 chez une
veuve irlandaise, Mme O'Larry, qui aimait les chats. Ce fut un trait
d'union entre lui & son htesse.

Lis par cette conformit de passion, dit-il dans ses _Mmoires
d'outre-tombe_, nous emes le malheur de perdre deux lgantes
minettes, toutes blanches comme des hermines, avec le bout de la queue
noir.

Ainsi, voil un animal d'un naturel, dit-on, peu aimant, &  l'occasion
duquel deux trangers se lient d'amiti.

S'il faut en croire le noble exil, le chat anglais n'a pas les vives
allures du chat franais.

Chateaubriand, parlant de la nature si rgulire & si discipline des
environs de Londres, disait:

Le moineau de Londres, noirci par le charbon, se tait sur les chemins;
on n'entend jamais un chien aboyer; on perfectionne les chevaux au
point de leur dfendre de hennir, & le chat lui-mme, si indpendant,
cesse de miauler sur la gouttire.

Ici peut-tre Chateaubriand tait dans un de ces moments d'amertume
auxquels sont sujettes les grandes intelligences & qui lui a fait mal
voir le chat anglais.

En ambassade  Rome, Chateaubriand reut du pape un chat.

On l'appelait _Micetto_, dit M. de Marcellus. Le chat du pape Lon
XII, dont M. de Chateaubriand avait hrit, ne pouvait manquer de
reparatre dans la description du foyer o je l'ai vu si souvent faire
gros dos. En effet, Chateaubriand l'a clbr dans le morceau qui
commence ainsi: J'ai pour compagnon un gros chat gris roux.

M. de Marcellus ajoute que le culte du chat ne s'est affaibli jamais
chez M. de Chateaubriand, quand tous ses autres sentiments se sont
successivement teints.

Je me ferais volontiers, disait Chateaubriand  M. de Marcellus,
l'avocat de certaines oeuvres de Dieu en disgrce auprs des hommes.
En premire ligne figureraient l'ne & le chat.

[Illustration]

Il resterait beaucoup  dire sur l'affection profonde que portait le
grand crivain aux chats. Feu Danilo, qui fut longtemps secrtaire du
pote, me racontait un piquant plaidoyer de Chateaubriand  Venise,
en plein quai des Esclavons. Le secrtaire s'tonnait des gots de
son illustre patron pour la race fline & vantait les pigeons outre
mesure. Chateaubriand apportait maints arguments pour dfendre son
animal favori; Danilo se livrait  des dithyrambes en faveur de la
gent aile[23]. N'ayant pas pris de notes sur l'instant, il me serait
difficile de donner aujourd'hui une ide complte de ce dbat.

[Note 23: Danilo,  Paris, vivait entour d'une centaine de
pigeons dans une masure. Je loge, disait-il, chez mes pigeons.]

Les natures dlicates comprennent le chat. Il a pour lui les femmes; en
grande estime le tiennent les potes & les artistes, mus par un systme
nerveux d'une exquise dlicatesse, & seules les natures grossires
mconnaissent la nature distingue de l'animal.

Le charmant pisode que celui racont par Mme Michelet!

... Les visiteurs les plus nombreux & les plus assidus  notre
petite maison, dit Mme Michelet, c'taient les pauvres, qui en
connaissaient le chemin & l'inpuisable charit. Tous y participaient,
les animaux eux-mmes, & c'tait une chose curieuse & divertissante
de voir les chiens du voisinage, patiemment, silencieusement assis
sur leur derrire, attendre que mon pre levt les yeux de son livre.
Ma mre, plus raisonnable, aurait t d'avis d'loigner ces convives
indiscrets qui se priaient eux-mmes. Mon pre sentait qu'il avait
tort, & pourtant il ne manquait gure de leur jeter  la drobe
quelque reste qui les renvoyait satisfaits...

Plus que les chiens encore, les chats taient dans sa faveur. Cela
tenait  son ducation, aux cruelles annes de collge; son frre &
lui, battus & rebuts, entre les durets de la famille & les cruauts
de l'cole, avaient eu deux chats pour consolateurs. Cette prdilection
passa dans la famille; chacun de nous, enfant, avait son chat. La
runion tait belle au foyer; tous, en grande fourrure, sigeaient
dignement sous les chaises de leurs jeunes matres.

Un seul manquait au cercle; c'tait un malheureux, trop laid pour
figurer avec les autres; il en avait conscience & se tenait  part dans
une timidit sauvage que rien ne pouvait vaincre.

Comme en toute runion (triste malignit de notre nature!) il faut un
plastron, un souffre-douleur sur qui tombent les coups, il remplissait
ce rle. Si ce n'taient des coups, c'taient des moqueries; on
l'appelait _Moquo_. Infirme & mal fourni de poil, plus que les autres
il et eu besoin du foyer; mais les enfants lui faisaient peur; ses
camarades mmes, mieux fourrs dans leur chaude hermine, semblaient
n'en faire grand cas & le regardaient de travers. Il fallait que
mon pre allt  lui, le prt; le reconnaissant animal se couchait
sous cette main aime & prenait confiance. Envelopp de son habit &
rchauff de sa chaleur, lui aussi il venait invisible au foyer.

Nous le distinguions bien; & s'il passait un poil, un bout d'oreille,
les rires & les regards le menaaient, malgr mon pre. Je vois encore
cette ombre se ramasser, se fondre pour ainsi dire dans le sein de son
protecteur, fermant les yeux & s'anantissant, prfrant ne rien voir...

La maison fut vendue, & nos plantations, faites par nous, nos arbres,
qui taient de la famille, abandonns. Nos animaux, visiblement,
restaient inconsolables du dpart de mon pre.

Le chien, je ne sais combien de jours, s'en allait s'asseoir sur
la route qu'il avait suivie en partant, hurlait & revenait. Le plus
dshrit de tous, le chat Moquo, ne se fia plus  personne; il vint
encore furtivement regarder la place vide. Puis il prit son parti,
s'enfuit aux bois, sans que nous pussions jamais le rappeler; il
reprit la vie de son enfance, misrable & sauvage. Que devint-il? qui
aima-t-il & qui est-ce qui l'aima? car l'affection est le besoin de
tout ce qui respire[24]...

[Note 24: _L'Oiseau_, par M. Michelet.]

N'est-ce pas l une page mue qui fait oublier les coups de fusil dont
les chasseurs se montrent si fiers?

Voici une autre histoire que je soumets au paradoxal M. Toussenel, qui
veut que les chats servent de cible aux chasseurs, & qui oublie trop
dans sa cruaut inutile l'histoire du comte de Charolais tirant par
amusement sur les couvreurs de son chteau.

Il y a deux ans, un navire marchand partait de Saint-Servan pour
Lisbonne, avec un fort chargement. Dans la nuit, un pais brouillard
s'lve, & le navire reoit un tel choc d'un autre btiment que tout
l'quipage est forc de se rfugier  bord d'un vaisseau anglais
passant dans ces parages.

Le capitaine naufrag regardait tristement son navire abandonn qui
s'effaait  l'horizon. Tout  coup il s'crie:

O est le novice Michel?

Il appelle. Le novice est rest  bord. Sur l'immensit de l'Ocan,
aucune trace de navire. Le vaisseau a coul. L'enfant est mort!

L'enfant vivait.

Au moment du conflit, le petit Michel tournait les manoeuvres sur le
devant du btiment. Sa tche finie, il passe  l'arrire & s'aperoit
que le navire anglais emporte l'quipage.

Le novice appelle, crie. Ses cris se perdent dans les mugissements de
la mer. L'enfant est seul sur un navire qui fait eau de toutes parts.

Michel pleure, l'eau monte toujours.

Aprs avoir pleur, Michel se redresse, court  la pompe, allume un
fanal, sonne la cloche, & toute la nuit lutte contre la tempte.

Le jour vient, l'enfant aperoit une voile au loin, bien loin! Il hisse
le pavillon de dtresse. La voile passe. Michel retourne  la pompe.

Vers midi, se dtache sur l'horizon un nouveau navire; mais, comme
l'autre, celui-ci ne voit rien & disparat.

En ce moment, les deux chats du btiment viennent caresser les jambes
du mousse.

Michel partage avec eux ses provisions de pain & de jambon.

Puis  l'oeuvre encore! A la pompe, aux signaux!

Ces alternatives de lutte, d'esprances & de dsespoir durrent trois
jours.

Les provisions s'puisaient, & toujours aux mmes heures les chats,
rests la seule compagnie du mousse, venaient demander leur pitance.

Un brick amricain passa heureusement qui aperut Michel sur la proue
du navire prs de sombrer.

L'enfant fut recueilli & ne voulut quitter le vaisseau qu'en emmenant
ses chats.

Trois mois aprs, il regagnait le port de Saint-Sauveur, au milieu
d'une foule battant des mains  la rentre du mousse qui, dans ses
bras, rapportait triomphalement les deux chats de l'quipage.

[Illustration: Chinois en famille, enfants & chat.

D'aprs une tasse en porcelaine de la collection A. Jacquemard.]




CHAPITRE X.

DE QUELQUES GENS D'ESPRIT QUI SE SONT PLU AU COMMERCE DES CHATS.


Au nombre de ceux qui ont rendu justice aux chats, on doit mettre en
premire ligne Moncrif, ne ft-ce qu' cause des attaques que lui
valurent ses clients.

Lecteur de la reine, bien vu  la cour par ses chansons & ses pices
de circonstance, cet crivain ingnieux cultivait les lettres en
se jouant: Un des fruits, disait-il, qu'on doit naturellement se
promettre des avantages de l'esprit, c'est de se procurer une vie
agrable.

Regard comme un picurien & trait comme tel, il vivait tranquille,
jusqu'au jour o il s'avisa de faire preuve d'rudition dans le livre
des _Chats_. Cette science causa le tourment de Moncrif; toute la gent
littraire remplit l'air de cris.

[Illustration]

_Les Chats_ sont pourtant un livre agrable, parsem de fins
badinages. Ouvrage gravement frivole, disait l'auteur lui-mme.
Brochures, brocards, chansons & couplets satiriques plurent de tous
cts sur l'historiographe des chats, qu'on traitait spirituellement
d'_historiogriffe_. Voltaire & Grimm en cette circonstance furent
particulirement injustes, surtout Voltaire qui, dans ses lettres,
faisait patte de velours  Moncrif, pour se moquer de lui avec ses
amis, & renvoyer l'homme  ses gouttires.

Mais quand Moncrif fut appel  siger  l'Acadmie, l'orage augmenta
tellement que le pauvre historiogriffe effaa de ses oeuvres le
travail sur les chats. A l'exception de d'Alembert qui, en sa qualit
de secrtaire perptuel, tait tenu  quelques rserves & plus tard
rendit justice au caractre aimable de l'homme, tout le monde se trompa
sur la valeur de l'ouvrage de Moncrif.

Sa vie facile  la cour n'tait pas de nature  drider les fronts
plisss des gens de lettres qui venaient d'inaugurer le fcheux systme
de la littrature professionnelle.

Pensions, fortune, logement aux Tuileries, dignits, succs en haut
lieu prirent une teinte quasi criminelle quand l'Acadmie offrit un
sige au lecteur de la reine.

Une si docte compagnie pouvait-elle ouvrir  l'historien des chats
la porte qu'elle fermait  un Diderot? Il y avait bien dans ces
rcriminations quelque raison; mais si on consulte les tables de
l'Acadmie  cette poque, combien de membres obscurs ont occup un
fauteuil sans avoir laiss un livre tel que les _Lettres sur les Chats_?

Cet ouvrage, quoi qu'en ait dit Grimm, est le vritable titre de
l'auteur; &, si je n'apportais quelques dessins de monuments curieux,
il y aurait fatuit de ma part  refaire un livre piquant que les
bibliophiles ont tous sur un rayon de leur bibliothque.

Moncrif aimait-il rellement les chats? Ses biographes n'en disent mot;
pour certain il aimait beaucoup les femmes, & ce n'est pas l ce que je
lui reprocherai. Avec Crbillon fils, l'abb de Voisenon & Coll, il
appartient au grand sicle de la galanterie, & le lecteur de la reine
ne se contentait pas de la mettre en contes grillards.

Fils d'une mre d'origine anglaise, un peu d'humour se glissa dans le
sang de Moncrif; ce qui le fit admettre, dans _l'Acadmie de ces dames
& de ces messieurs_,  collaborer  leurs mmoires, au milieu desquels
furent insres, avec dessins du comte de Caylus, les _Lettres sur les
Chats_.

La fortune de l'historiogriffe  la cour attisa le scandale & non le
livre.

Nous qui appartenons  une poque froide & raisonneuse, qui passe au
tamis tant d'oeuvres lgres du pass, nous trouvons dans l'ouvrage
de Moncrif plus de recherches que le sujet ne semblait en comporter;
& si quelques chapitres sont entachs de frivolits, ils conservent
encore la tendre coloration d'un ruban de vieille marquise retrouv au
fond d'un tiroir.

Parmi les fantasques, on peut citer, en opposition  Moncrif, le pote
Baudelaire, un tre plein d'lectricit, qui, en possession de sa
sant, n'tait pas sans rapports avec les chats eux-mmes. Combien
de fois, nous promenant ensemble, ne nous sommes-nous pas arrts 
la porte de la boutique d'une blanchisseuse de fin, sur le linge de
laquelle un chat, tendu paresseusement, s'enivrait de la dlicate
odeur de la toile repasse! Combien de contemplations devant ces
vitres, derrire lesquelles de jeunes & coquettes repasseuses faisaient
de jolies mines, croyant avoir affaire  des adorateurs!

[Illustration: Baudelaire.]

Un chat apparaissait-il  la porte d'un corridor ou traversait-il la
rue, Baudelaire allait  lui, l'attirait par des clineries, le prenait
dans ses bras, & le caressait,--mme  rebrousse-poil. Il faut le dire,
au risque de donner croyance aux lgendes monstrueuses qui ont eu cours
quand le pote fut atteint d'une paralysie qui laissait peu d'espoir,
il y avait dans les tendresses de l'auteur des _Fleurs du mal_ quelque
chose de particulier, d'inquitant & d'excessif qui en faisait un
compagnon excellent pendant deux heures, fatigant ensuite par une
tension sans doute trop nvralgique, qui tait pour tous ceux qui l'ont
connu la caractristique de sa nature.

Les chats,  la louange desquels Baudelaire composa quelques loquents
morceaux de posie empreints des agitations de son me, ont servi
de base  des accusations d'actes cruels que, malgr mes longues
frquentations avec le pote, je n'ai pu surprendre.

Les chats, objets des tendresses de Baudelaire, servirent longtemps
de thme de raillerie aux petits journaux. Les natures actives
& turbulentes du journalisme sont trop opposes aux natures
contemplatives pour admettre les replis sur soi-mme, les mditations
qui font le pote.

Aprs Hoffmann, Edgar Po & Gautier, il est devenu de mode dans ce
petit coin-l (Baudelaire & ses compagnons) d'aimer trop les chats.
Celui-ci, qui va pour la premire fois & pour affaires dans une maison,
est mal  l'aise & inquiet jusqu' ce qu'il ait vu le chat du logis.
Mais il l'a aperu, il se prcipite, le caresse, le baise; dans son
transport il ne rpond plus  rien de ce qu'on lui dit, & est  cent
lieues avec son chat. On regarde, on s'tonne de l'inconvenance; mais
c'est un homme de lettres, un original, & la matresse de maison le
regarde dsormais avec curiosit. Le tour est fait. tonnons! tonnons!

Dans ce pastiche facile de La Bruyre, o les amis des chats sont en
outre accuss de mpriser le chien, clate la scission entre les tres
mditatifs & les natures agissantes. L'aboiement du chien a quelque
chose d'irritant pour les organes dlicats des premiers; au contraire,
ceux qui aiment la domination, le spectacle, la montre, prfrent
l'agitation bruyante des chiens, & mdisent de l'animal songeur, qui,
sans bruit, fait acte d'indpendance  tout instant, & chappe aux
mains de celui qui croit le tenir.

Voil ce qui chappe aux natures toutes d'extrieur, aux gens affairs,
remuants, qui parlent sans cesse, crient, s'imposent, ne voient dans la
vie qu'une sorte de chasse & pour lesquels les mots _penser_, _mditer_
ne font pas partie du dictionnaire.

[Illustration: Le chat de Victor Hugo.]

Pour comprendre le chat, il faut tre d'essence fminine & potique.

Dans ma jeunesse, je fus reu, place Royale, dans un salon dcor
de tapisseries & de monuments gothiques; au milieu, s'levait un
grand dais rouge, sur lequel trnait un chat, qui firement semblait
attendre les hommages des visiteurs. C'tait le chat de Victor Hugo,
celui-l mme peut-tre que son indolence & sa paresse ont fait appeler
_chamoine_ dans les _Lettres sur le Rhin_.

Un disciple cher au matre hrita de sa passion pour les chats, en y
introduisant toutefois des variantes singulires. Thophile Gautier, 
une certaine poque, partageait ses tendresses entre des chats & des
rats blancs, oubliant qu'au logis le chat doit rgner sans partage.

Je comprends mieux la chatte de M. Sainte-Beuve se promenant sur son
bureau, au milieu d'une accumulation de papiers & de notes qu'aucune
servante n'oserait dranger. L'historien de Port-Royal a le vritable
sens des chats, & sa maison est renomme dans le quartier pour
l'affection qu'on tmoigne  ces animaux.

J'ai pass une heure des mieux remplies  causer chats avec M. Mrime,
qui les aime & ne croit pas ravaler sa qualit d'homme en accordant de
l'intelligence  ces animaux.

M. Mrime ne leur reconnat gure d'autres dfauts qu'une excessive
susceptibilit. Suivant lui, le chat prouve sa susceptibilit par une
extrme politesse. En cela, me disait-il, l'animal ressemble aux gens
bien levs.

M. Viollet-le-Duc a consacr la place la plus en vue de son
antichambre  une mosaque forme de chats, & voulant ajouter une page
d'illustration au prsent volume, il a laiss de ct momentanment
plans & travaux pour dessiner d'aprs nature la favorite du logis.

Nombre de clbrits pourraient tre ajoutes  cette liste qu'il faut
pourtant clore. A ct des hommes en vue, il est des natures plus
humbles, dont le culte pour l'animal doit tre conserv, tmoin cet ami
de nature capricieuse & indpendante qui m'crivait:

Il y a quinze mois, je voulais me marier, changer de vie. Que de
chagrin de quitter ma matresse, le chat que j'ai lev, & comme ces
chanes vous enveloppent!

Le chat disparut tout  coup & ne revint plus.--Voil la moiti du
lien brise, me dis-je. Et je fus plus fort pour me sparer d'une femme
dont je pouvais encore assurer l'avenir.

Le mariage manqua; je repris l'ancienne matresse & un nouveau chat.

Un an aprs, mes amis me tourmentrent pour me faire pouser une jeune
fille.

Ayant vu une fois le mariage de prs, je fus pris de vives terreurs &
je reculai, mettant mes angoisses sur le compte de la matresse & du
chat qu'il fallait quitter encore.

Le chat fut enlev de nouveau & ne reparut plus. C'tait comme un
avertissement de la Providence d'avoir  rompre des liens pesants.

Cependant je suis hsitant plus que jamais. Ferais-je le bonheur de
cette jeune fille?

Ce mariage me remplit de terreur!

Il est prsumable que j'lverai un troisime chat.




CHAPITRE XI.

LES PEINTRES DE CHATS.


Animal grave, d'une puret de lignes monumentale cache sous un pelage
ondoyant, le chat joue un rle important dans les muses gyptiens,
soit qu'accroupi il se profile  la manire des sphinx, soit que son
masque s'ajuste au corps d'un dieu, soit qu'il ait t soud  des
instruments de musique affectant eux-mmes des courbes hiratiques,
soit qu'entour de bandelettes il voque de vagues & tranges contours.

La reprsentation du chat par les gyptiens offre un caractre tantt
sacr, tantt domestique, & puisque la clef depuis longtemps forge par
d'habiles gyptologues n'ouvre pas encore tous les arcanes des mystres
propres au pays des Pharaons, j'insisterai particulirement sur ce
double caractre.

Sur les reprsentations hiratiques des chats, on trouve de nombreux
renseignements dans les ouvrages des rudits; ils ne me paraissent
pas s'tre suffisamment proccups du caractre intime de quelques
peintures de l'gypte ancienne, o le chat est reprsent tantt tendu
sous le fauteuil de la matresse de la maison, tantt allaitant ses
petits.

Dans ces bronzes apparat le sens domestique plutt qu'hiratique, car
en mme temps que colliers & pierres prcieuses manquent aux chats,
je ne retrouve pas dans leur conformation les lignes particulirement
rigides qui,  mon sens, tmoignent de leur caractre sacr.

Quoi qu'il en soit, les gyptiens ont reprsent les chats--sacrs ou
profanes--aussi dignement que savamment. Eux seuls ont entrevu le ct
sculptural de l'animal, & sans quitter le terrain de la ralit, des
flancs du chat ils ont dgag des lignes d'un majestueux contour.

Aprs les gyptiens, il faut citer les Japonais, qui prouvent par les
albums rcemment introduits en Europe qu'ils sont dessinateurs de
chats par excellence, comme ils sont les peintres de la femme & du
fantastique.

C'est une remarque  faire que les artistes pris des dlicatesses
des chats le sont galement des dlicatesses de la femme, & qu'
cette double comprhension se joint parfois l'amour du fantasque & de
l'trange. Mais quelle souplesse ne faudrait-il pas  la plume pour
essayer de rendre les nuances qui caractrisent: Femmes, Fantaisies,
Chats! Comment tracer visiblement le mystrieux trait d'union qui relie
une telle trilogie?

Je ne voudrais pas entamer un cours d'esthtique pour montrer le charme
associ au fantastique d'Hoffmann & de Goya; qu'il me soit permis
cependant de constater que le conteur allemand & le peintre espagnol,
auxquels on peut joindre Cazotte & _le Diable amoureux_, sont de
ceux qui, pris de l'idal fminin, ont naturellement, sans chercher
de repoussoirs,  ct de leurs charmants portraits de femmes, fait
jaillir spontanment le fantastique d'un mlange d'exquises langueurs
traverses par le profil d'animaux bizarres. Ils sont sensitifs par
excellence les tres qui runissent le Beau & la Fantaisie, & tout
homme dou de telles qualits, ses nerfs ne fussent-ils pas en parfaite
pondration, est dj un vritable & intressant artiste.

Les Japonais possdent au plus haut degr ces facults exceptionnelles.
Ils enveloppent leurs figures de femmes de romanesques lgances. Mille
caprices clatent dans leurs compositions; surtout ils se proccupent
extraordinairement du chat, l'pient dans chacun de ses mouvements &
les rendent avec plus de souplesse que le peintre Mind.

Godefried Mind, surnomm le Raphal des chats, qui mourut  Berne en
1815, a laiss de charmantes aquarelles de chats. De nombreuses tudes
 la plume tmoignent de constantes observations des mouvements de ces
animaux; toutefois ses croquis un peu _suisses_ n'ont pas le charme des
reprsentations de chats japonais, quoiqu'une coutume particulire au
pays des tacouns les dfigure: ils ont la queue coupe ras.

[Illustration: Chatte allaitant ses petits, d'aprs un bronze du muse
gyptien.]

J'ai vu de merveilleuses peintures  l'eau reprsentant des chats,
par Burbanck, qui lui aussi se cra une spcialit semblable  celle
de Mind; les renseignements manquent dans les dictionnaires sur cet
artiste, sans doute anglais, qui a d passer de longues heures dans la
contemplation des chats.

Cet animal joue un aussi grand rle dans les caricatures que dans les
proverbes; mais il entre l comme lment purement grotesque & les
graveurs n'ont pas pris souci de la forme fline.

Je fais toutefois quelque exception parmi ces pauvrets linaires en
reproduisant deux compositions japonaises, l'une bizarre, l'autre
spirituelle.

Une tte compose avec une srie de chats, les yeux forms par leurs
grelots, est une fantaisie tout  fait singulire de ce peuple, dont 
cette heure les caprices sont encore inexpliqus.

Qu'on compare la tournure de ces personnages  ttes de chats avec
nos imitations de Grandville, qu'on recouvre ces traits des riches &
simples colorations japonaises, & on se rendra compte de cette scne de
femme  la toilette dont un texte explicatif dterminera tout  fait le
sens quand les professeurs de japonais ou se disant tels expliqueront
des lgendes que la Hollande lit depuis longtemps.

Quoique la France, depuis plusieurs sicles, soit en relation avec la
Chine & que de nombreux objets nous aient initis  la connaissance des
oeuvres artistiques des peintres du Cleste Empire, les monuments
o sont reprsents des chats sont d'une telle raret chez nous que
je n'aurais pu en donner un chantillon sans l'obligeance de M.
Jacquemart, qui me communique une tasse excute au Japon vers le
XVIe sicle & reprsentant une scne de moeurs chinoises;
mais il aurait fallu pouvoir donner une ide par la gravure de l'animal
dont parle le pre d'Entrecolles, qui vit un chat de porcelaine si bien
russi qu'on introduisait dans sa tte une petite lampe dont la flamme
passait par la prunelle fendue. On assura le missionnaire que, pendant
la nuit, les rats se sauvaient pouvants en apercevant ce chat,
triomphe de l'art.

Si on excepte le Hollandais Cornel. Visscher, dont le chat merveilleux
est devenu typique[25], les artistes qui ont introduit les chats dans
leurs scnes domestiques, les mettant en scne dans des portraits de
famille ou au bras de jeunes enfants, semblent avoir pris leurs modles
dans des magasins de jouets ou des boutiques de naturalistes[26].

[Note 25: On ne connat que deux exemplaires de la gravure dont je
donne le _fac-simile_.]

[Note 26: Otto Venius, dont le Louvre possde un excellent tableau
reprsentant la famille du peintre, a mis au premier plan un chat qui
parat bourr de son.]

En tte des artistes contemporains qui se sont occups des chats,
marche Eugne Delacroix, nature fbrile & nerveuse. Les cahiers de
croquis vendus aprs sa mort ont montr les persvrantes tudes qu'il
avait faites de cet animal. Pourtant il n'y a point de chats dans ses
tableaux & en voici la raison:

Ses chats, il en faisait des tigres!

Leurs robes zbres, leurs allures, leurs allongements lui donnaient
ces souplesses particulires aux tigres qu'il s'est plu  reprsenter
frquemment. Il est fcheux toutefois que le matre romantique n'ait
pas laiss quelques tableaux de chats; il les connaissait mieux qu'un
autre & il et trouv dans leur masque de quoi exercer son active
imagination.

Il faut d'autant moins oublier J.-J. Grandville parmi les peintres de
chats que l'ingnieux dessinateur s'est particulirement proccup de
la physionomie de l'animal. On peut mme dire que seul il s'est plac
courageusement en face du profil compliqu o se refltent en mille
dtails d'une extrme finesse toutes les passions de la vie fline.

En treize petits croquis[27] le caricaturiste, proccup du rapport
physionomique des animaux & des hommes, a choisi pour motif de
ses dessins de chats: _le Sommeil_;--_le Rveil_;--_Rflexions
philosophiques_;--_tonnement & admiration_;--_Contemplation_;--_Grande
Satisfaction & ide riante_;--_Ennui & mauvaise
humeur_;--_Plainte & souffrance_;--_Proccupation cause par
un bruit particulier_;--_Convoitise hypocrite_;--_Convoitise
nave_;--_Calme digestif_;--_Tendresse & douceur_;--_Attention,
dsir, surprise_;--_Satisfaction & somnolence_;--_Colre mle de
crainte_;--_Crainte simple_;--_Gaiet avec panouissement_;--_Fureur &
effroi_;--_la Mort_;--toutes nuances d'une excessive complication que
n'avaient cherch  rendre ni les gyptiens, ni les Japonais, ni mme
le Raphal des chats, plus proccups des mouvements du corps que des
lignes de la tte; malheureusement Grandville eut la conception plutt
que le rendu. Son ide tait quelquefois excellente; son excution, l
plus qu'ailleurs, fut encore insuffisante, quand le sujet commandait
tant de souplesse au crayon.

[Note 27: _Magasin pittoresque_, 1840.]

Quels qu'ils soient, ces croquis sont une indication, un souvenir, un
rappel de jeux de physionomie, & par l rclament une mention dans
l'iconographie des chats.

Une autre nature vritablement fline, le comdien Rouvire, tourment
du besoin de rendre ses sensations par le pinceau, se rencontra avec
l'Arlequin de la comdie italienne, Carlin, qui vivait entour de chats
dont il se proclamait l'lve.

Un tableau de Rouvire, que je possde, fait comprendre certains
mouvements du comdien, si remarquable dans l'_Hamlet_ par des gestes
violents, tranges & caressants.

Rouvire a peint une chatte pleine d'indulgence pour son enfant qui
mdite quelque malice. L'inquite curiosit du petit chat roux dbutant
dans la vie est tapie dans les yeux spirituels de l'animal, qu'observe
une mre qui jadis a connu de semblables caprices.

Rien de plus difficile  rendre qu'un masque de chat, qui, comme l'a
fait justement observer Moncrif, porte un caractre de finesse &
d'hilarit. Les lignes sont d'une telle dlicatesse, les yeux si
particulirement bizarres, les mouvements obissent  de si subites
impulsions, qu'il faut tre flin soi-mme pour essayer de rendre un
pareil sujet.

On explique ainsi certaines facults exceptionnelles de l'acteur
Rouvire qui pourraient, encore aprs sa mort, servir d'enseignement,
ces facults tant puises aux sources vives de la nature; car, on peut
le dire sans paradoxe, la contemplation d'un chat vaut bien pour un
comdien les cours du Conservatoire.

[Illustration: Groupe de chats, caprice japonais.

Tir de la collection de M. James Tissot.]




SECONDE PARTIE




CHAPITRE XII.

LE CHAT EST-IL UN ANIMAL DOMESTIQUE?


Tous nos animaux domestiques sont, de leur nature, des animaux
sociables, dit M. Flourens. Le _boeuf_, le _cochon_, le _chien_, le
_lapin_, vivent naturellement en socit & par troupes. Le chat semble,
au premier coup d'oeil, faire une exception; car l'espce du chat
est solitaire. Mais le _chat_ est-il rellement domestique? Il vit
auprs de nous, mais s'associe-t-il  nous? Il reoit nos bienfaits,
mais nous rend-il en change la soumission, la docilit, les services
des espces vraiment domestiques? Le temps, les soins, l'habitude ne
peuvent donc rien sans une nature primitivement sociable, comme on voit
par l'exemple mme du chat.

A son aide, M. Flourens appelle Buffon, qui a dit que: Quoique
habitants de nos maisons, les chats ne sont pas entirement domestiques
& que les mieux apprivoiss n'en sont pas plus asservis.

A ceci un autre naturaliste, M. Fe, rplique:

On a tabli que le chat n'tait pas un animal domestique, sans trop
expliquer ce qu'on doit entendre par domesticit. Pour nous, la
domesticit consiste  changer les habitudes d'un animal,  lui rendre
nos caresses agrables,  le faire obir  notre appel,  le fixer au
foyer domestique ou du moins  le faire vivre au milieu de nous. La
_chvre_ & le cheval sont nos esclaves; le chat ne l'est pas; c'est l
toute la diffrence.

N'est-ce pas M. Fe qui a raison?

Parmi les carnassiers, le plus indomptable est la _panthre_; le
seul qui tue pour tuer est le _cougouar_; le seul dont les moeurs
ont une douceur native, le _gupard_; le seul vraiment intelligent,
le _chat._ Celui-ci consent  tre notre hte: il accepte l'abri que
nous lui donnons & l'aliment qui lui est offert; il va mme jusqu'
solliciter nos caresses, mais capricieusement, & quand il lui convient
de les recevoir. Le chat ne veut point aliner sa libert. Si nous
l'exploitons, il nous exploite, & ne veut tre ni notre serviteur comme
le cheval, ni notre ami comme le chien.

Dans le livre intressant de l'_Instinct chez les animaux_, d'o sont
tires ces citations, je coupe encore quelques rpliques destines aux
contempteurs des chats.

Le chat, suivant M. Fe, est susceptible d'attachement & mme  un
trs-haut degr; mais il faut le laisser aller  ses allures & attendre
ses caresses. Une chatte, qui ne pouvait souffrir qu'on la toucht,
venait s'offrir  la main quand il lui semblait bien prouv qu'on ne
voulait pas la retenir captive. Elle restait seule difficilement &,
comme un chien, suivait le matre dans les appartements en miaulant
doucement. L'isolement lui pesait & il lui fallait une compagnie.
Chaque fois que son matre s'absentait pour plusieurs jours, on ne
voyait plus la chatte; prompte  reparatre aussitt qu'il tait de
retour, elle manifestait alors une vive joie.

Un chat de la campagne connaissait l'heure o son matre revenait
de la ville & il allait l'attendre au coin de la route,  plusieurs
centaines de pas de l'habitation; mais de telles preuves de sympathie
avaient t mrites par d'extrmes bonts. Le chat, quand il aime,
n'est point banal. Il faut beaucoup pour obtenir son affection; peu de
chose suffit pour qu'on la perde: c'est prcisment en quoi il diffre
du chien. On le dit tratre parce qu'il griffe. Ses pattes sont armes
d'ongles rtractiles, & souvent il s'en sert sans mchancet vritable.
Le chat est trs-excitable par l'lectricit, & peut-tre c'est  cette
influence que l'on doit attribuer en partie les ingalits d'humeur
auxquelles il se montre sujet. Toutefois, il est juste de remarquer
qu'il n'est jamais agresseur.

Cette dernire observation est d'une extrme justesse. Non-seulement
le chat n'est pas agresseur, mais il ne griffe jamais sans motifs. Le
chat, quand il est arriv  l'ge de raison (de trois  quatre mois),
ne griffe que parce qu'en le taquinant on l'excite  griffer.

Et mme ses griffes sont si jolies  regarder, que j'en ai fait prendre
un dessin exact d'aprs l'corch, pour qu'on saisisse, dans sa
simplicit, ce systme de dfense qu'on n'a jamais reproch aux rosiers
de possder.

[Illustration]

Celui qui n'a pas tenu longtemps dans sa main la patte du chat ignore
ce que pense le chat.

C'est rellement une grande jouissance que de caresser le dessous
des pattes du chat, cette poche souple o, comme dans un crin, sont
renfermes prcieusement les griffes.

Avec les oreilles, le dessous des pattes est un des endroits o le chat
aime les caresses humaines, & si on lui parle avec douceur en mme
temps, alors le chat cherche  comprendre le sens des paroles.

Le systme nerveux du chat tant d'une excessive dlicatesse, les
caresses trop prolonges l'nervent & il mord ou griffe la main qui
l'excite; mais qu'un mot le rappelle  la douceur, l'animal paratra
honteux d'avoir mconnu un tre affectueux dans un moment d'oubli. Il
griffe encore quand la main, passant & repassant sans cesse devant
ses yeux, lui parat un objet mobile  saisir; tel est le doigt
particulier dont l'a dou la nature. Il griffe galement l'enfant qui,
le privant trop longtemps de sa libert, lui tire les oreilles & les
barbes, lui presse le cou dans ses bras au risque de l'trangler. Sans
doute l'enfant n'a pas conscience du tracas qu'il cause  l'animal;
mais le chat a conscience de la perte de sa libert, de l'asphyxie, de
la douleur que lui causent oreilles & barbes tires, & avec justice, il
se sert de ses armes.

Pour moi, je n'ai jamais vu un chat griffer quelqu'un sans raison. Avec
M. Fe, je dis que le chat n'est ni hargneux, ni agressif, ni colre,
qu'il n'attaque pas son espce & qu'il ne se jette pas sans piti sur
les faibles, comme trop souvent le chien.

Chacun, ajoute le mme naturaliste, peut faire une remarque qui est en
faveur de l'espce fline. Lorsque les chats mangent  la mme gamelle,
ils restent en paix; lorsque les chiens prennent leur repas en commun,
ils se battent. L'animal _goste & tartufe_ laisse la pitance  ses
compagnons: l'animal _doux & caressant_ arrache l'os  son voisin...

--Il n'est ni sociable ni docile, affirme gravement M. Flourens.

J'ai vu des chats vivre en bonne intelligence avec des perroquets, des
singes, des _rats_! Et on est parvenu, sans grands efforts,  faire
coucher dans la mme niche chiens & chats.

Le chartreux Vigneul-Marville, dans ses _Mlanges_, rapporte qu'il vit
 Paris une dame qui, par son industrie & par la force de l'ducation,
avait appris  un chien,  un chat,  un moineau &  une souris  vivre
ensemble comme frres & soeurs. Ces quatre animaux couchaient dans le
mme lit & mangeaient au mme plat.

Le chien,  la vrit, se servait le premier, & bien; mais il
n'oubliait pas le chat, qui avait l'honntet de donner  la souris
certains petits ragots qu'elle prfrait, & laissait au moineau les
miettes de pain que les autres ne lui enviaient pas.

Aprs la panse venait la danse, ajoute Vigneul-Marville; le chien
lchait le chat & le chat lchait le chien; la souris se jouait entre
les pattes du chat, qui, tant bien appris, retirait ses griffes & ne
lui en faisait sentir que le velours. Quant au moineau, il voltigeait
haut & bas & becquetait tantt l'un, tantt l'autre, sans perdre une
plume. Il y avait enfin la plus grande union entre ces confrres
d'espces si diffrentes, & l'on n'entendait jamais parler ni de
querelle ni du moindre trouble entre eux, tandis qu'il est impossible 
l'homme de vivre en paix avec son semblable.

Dupont de Nemours, qui a observ une extrme douceur sociale chez
les animaux jouissant d'une pture abondante, cite  ce propos cette
anecdote:

Au Jardin des Plantes, un vieux chat de grande taille, qui sans
doute avait perdu son matre, conduit par la misre au brigandage,
n'y trouvait qu'une ressource insuffisante. A peine restait-il dans
ses pattes dessches de quoi cacher ses griffes; son oeil tait
large & hagard, sa maigreur affreuse, son aspect hideux. C'tait prs
de la cuisine de M. Des Fontaines qu'il avait tabli son embuscade
ordinaire. A la moindre ngligence, il y entrait avec l'audace du
dsespoir, saisissait la premire prise, tait loin en trois sauts. On
le poursuivait avec des balais:--Au chat! Vieux chat! Vilain chat!

On n'attendait plus ses attaques. D'aussi loin qu'il paraissait on
courait  lui; il fuyait. La garde tait si bonne, & sa frayeur si
grande, qu'il ne pouvait plus rien attraper. Il mourait de faim.

Un jour, M. Des Fontaines,  sa fentre & seul dans la maison, vit
le malheureux chat, chancelant, se traner sur le mur voisin, prt
 tomber en faiblesse. Qui ne connat la bont du coeur de M. Des
Fontaines? Il eut piti de l'animal, fut chercher trois morceaux de
viande, & les lui jeta successivement.

Le chat happe le premier morceau, puis voit que cette fois on ne le
poursuit pas, revient un peu plus prs, prend le second morceau & se
sauve encore. La troisime fois, il se rapproche davantage &, la viande
prise, s'arrte un instant pour regarder son bienfaiteur.

Une demi-heure aprs, il tait entr par la fentre dans la chambre
de M. Des Fontaines, & paisiblement couch sur le lit. Il s'tait
dit:--Celui-l n'est pas impitoyable. Il avait eu occasion d'observer
dans ses campagnes & ses expditions prcdentes que _celui-l_ tait
le matre des autres, & son me reconnaissante ajoutait:--Mes malheurs
sont finis, j'ai un protecteur.

[Illustration: Fac-simile d'un dessin de Mind.

Tir de la collection de M. Frdric Villot.]




CHAPITRE XIII.

CURIOSIT ET SAGACIT


La fentre vient d'tre ouverte. Il est rare que le bruit de
l'espagnolette ne rveille pas le chat qui, tendu sur un fauteuil, le
quitte pour s'accroupir sur le balcon & respirer l'air.

Quand il en a pris une dose suffisante, qu'il l'a flair & hum pour
ainsi dire, au moindre bruit dans la rue, l'animal avance la tte en
dehors du balcon, tant les choses vivantes le proccupent.

La croise d'en face s'ouvrant pour donner passage  une servante qui
secoue un tapis, la voisine qui arrose ses fleurs, le voisin qui fume,
la voiture enraye, le chien qui passe, l'alerte facteur de la poste,
le maracher criant ses lgumes, le gamin qui siffle, autant de motifs
d'extrme curiosit pour le chat.

Tous ces dtails, il en fait son profit; repli paresseusement, fermant
 demi les paupires, un sourire philosophique cach dans la barbe,
le chat mdite sur les divers profils dont il vient de meubler son
cerveau. Il cherche  se rendre compte des actes & des choses qui l'ont
plus particulirement frapp: la distribution des lettres, les fleurs,
la fume de tabac, le gamin, les lgumes.

[Illustration]

Voltaire tenait pour la curiosit inne chez les animaux.

La curiosit est naturelle  l'homme, aux singes & aux petits chiens,
dit-il dans le _Dictionnaire philosophique_. Prenez avec vous un petit
chien dans votre carrosse, il mettra continuellement ses pattes  la
portire pour voir ce qui se passe. Un singe fouille partout, il a
l'air de tout considrer.

En effet, pourquoi le chat quitterait-il le fauteuil o il est si
paresseusement tendu quand on ouvre la fentre, si la curiosit ne l'y
poussait?

Cependant le plus spirituel sceptique de la bande d'Holbach (on ne
reprochera pas aux amis du baron d'avoir abus du spiritualisme) combat
l'opinion de Voltaire.

Voltaire, dit l'abb Galiani, aurait d faire sur la curiosit une
rflexion qui est trs-intressante: c'est qu'elle est une sensation
particulire  l'homme, unique en lui, qui ne lui est commune avec
aucun autre animal. Les animaux n'en ont mme pas l'ide.

Et ailleurs: On peut pouvanter les btes, on ne saurait jamais les
rendre curieuses.

Et voil un philosophe qui conclut contre la curiosit chez les animaux.

Le chat, dit-il, cherche ses puces aussi bien que l'homme; mais il n'y
a que M. de Raumur qui en observe les battements du coeur. Cette
curiosit n'appartient qu' l'homme. Aussi les chiens n'iront pas voir
pendre les chiens  la Grve.

Ce que Voltaire appelle _curiosit_, Galiani l'appelle _sagacit_.

Un mtaphysicien remplirait un gros volume en dissertant sur cette
curiosit & cette sagacit. Je propose de trancher la question en une
ligne:

Le chat est curieux & sagace.

Pour la sagacit, personne, je crois, ne la niera. En voici un exemple.

Aprs djeuner, j'avais pour habitude de jeter le plus loin possible,
dans une pice voisine, un morceau de mie de pain qui, en roulant,
excitait mon chat  courir. Ce mange dura plusieurs mois; le chat
tenait cette miette de pain pour le dessert le plus friand. Mme aprs
avoir mang de la viande, il attendait l'heure du pain & avait calcul
juste le moment o il lui semblait extraordinairement gai de courir
aprs le morceau de mie.

Un jour, je balanai longuement ce pain que le chat regardait avec
convoitise &, au lieu de le lancer par la porte dans la pice voisine,
je le jetai derrire le haut d'un tableau, spar du mur par une
inclinaison lgre. La surprise du chat fut extrme; piant mes
mouvements, il avait suivi la projection du morceau de pain qui, tout 
coup, disparaissait.

Le regard inquiet de l'animal indiquait qu'il avait conscience qu'un
objet matriel traversant l'espace ne pouvait tre annihil.

Un certain temps le chat rflchit.

Ayant argument suffisamment, il alla dans la pice voisine, pouss par
le raisonnement suivant: Pour que le morceau de pain ait disparu, il
faut qu'il ait travers le mur.

Le chat dsappoint revint. Le pain n'avait pas travers le mur.

La logique de l'animal tait en dfaut.

J'appelai de nouveau son attention par mes gestes, & un nouveau morceau
de pain alla rejoindre le premier derrire le tableau.

Cette fois, le chat monta sur un divan & alla droit  la cachette.
Ayant inspect de droite & de gauche le cadre, l'animal fit si bien de
la patte, qu'il carta du mur le bas du tableau & s'empara ainsi des
deux morceaux de pain.

N'est-ce pas l de la sagacit double d'observation & de raisonnement?

[Illustration]




CHAPITRE XIV.

TRANSMISSION HRDITAIRE DES QUALITS MORALES DES CHATS.


Un ami dvou, qui a tudi de prs les qualits des chats, m'envoie
quelques fines observations.

Je crois que les chats ont une intelligence qu'ils cherchent 
appliquer. C'est comme les enfants qui jouent  la guerre, aux mtiers,
aux voleurs & aux gendarmes; c'est le besoin de s'appliquer  quelque
chose de srieux & de rel; mais les forces leur manquent & leurs sens
ne sont pas dvelopps. Voil une petite chatte dans le jardin; elle
grimpe sur l'arbre aprs des pigeons qu'elle est bien sre de ne pas
atteindre; mais l'instinct la pousse  ce jeu de chasse.

Elle guette au passage l'homme qui fend du bois au fond du jardin,
elle veut jouer avec lui, elle le suit des yeux: ses yeux clignotent,
ils sont intelligents. Il y a l une intelligence qui n'est pas
dveloppe, & qui est un pur jeu comme pour les enfants.

G. Le Roy, qui demande deux mille ans pour dvelopper l'intelligence
des animaux, au point de les rendre serviables, d'en faire des
serviteurs utiles, demande peut-tre trop.

Plusieurs gnrations, leves & tenues en serre chaude, aux petits
soins, suffiraient peut-tre  appliquer ces instruments intellectuels
 de petits offices; mais il faudrait que les hommes eux-mmes
portassent plus d'attention  ces choses qui ont l'air chimriques &
surtout qui ne sont pas d'une utilit immdiate.

Il faudrait aussi une famille d'observateurs-naturalistes, dont le
pre transmettrait au fils, le fils au petit-fils, le soin d'une
famille de chats dans leur descendance. C'est ainsi qu'on rsout les
grands problmes.

Il y a de par le monde un savant ouvrage de mathmatique. C'est
un exemplaire unique. Il a t transmis par son auteur  M..., par
celui-ci  un autre (toujours au plus digne), & par cet autre, je
crois,  M. Biot, qui a d le transmettre aussi  la plus forte tte
mathmatique de notre temps.

Sur la garde, les trois ou quatre illustres ddicaces sont crites
 la main, & la dernire est toujours en blanc jusqu' la mort du
testateur. Transmis par M.....  M.....

C'est ainsi qu'on devrait se transmettre une famille d'animaux, d'un
naturaliste  l'autre[28].

[Note 28: Ce projet de perfectionnement des qualits des chats, que
le naturaliste Darwin regrettait de ne pas trouver appliqu  l'animal
le plus familier de la race fline, il faut en reporter l'honneur 
l'ami dont le nom est inscrit en tte de ce volume,  l'homme modeste
qui, par les fonctions dlicates & difficiles qu'il occupe, n'a pu
livrer encore au public ce que l'tude & l'observation ont amass
dans son esprit  M. J. Troubat, dont M. Sainte-Beuve, qui l'a depuis
quelques annes auprs de lui & dans son intimit, disait dans ses
_Nouveaux Lundis_:

Plein de feu, d'ardeur, d'une me affectueuse & amicale, unissant  un
fonds d'instruction solide les gots les plus divers, ceux de l'art,
de la curiosit & de la ralit, il semble ne vouloir faire usage de
toutes ces facults que pour en mieux servir ses amis; il se transforme
& se confond, pour ainsi dire, en eux. Que peut-on ajouter  une si
fine apprciation, si ce n'est d'en fournir la preuve par les pages
ci-dessus?]

[Illustration: D'aprs une marque des Sessa, imprimeurs  Venise.]




CHAPITRE XV

CINQ HEURES DU MATIN.


C'est l'heure habituelle du rveil de mon chat. Accroupi au pied du
lit,  la place qu'occupent les chiens sur les monuments consacrs aux
preux, le chat est la plus exacte des horloges.

Il allonge ses jambes, bille pour donner du jeu  sa mchoire, ouvre
de grands yeux. Une fois debout, il vient de s'lever graduellement
 une hauteur extraordinaire; grce  la flexibilit de son pine
dorsale, le dos, tout  l'heure rond & indcis, se change peu  peu en
un monticule lev. Ce n'est plus un chat, c'est une sorte de petit
chameau.

Le chat saute du lit, grimpe sur une chaise, rde dans l'appartement &
fait tant qu'il m'veille tout  fait. En t, j'ouvre la fentre, &
j'ai quelquefois la paresse de passer une demi-heure au lit  jouir de
l'air frais du matin,  mditer  demi,  me gendarmer contre la plume
qu'il va falloir plonger tout  l'heure dans l'encrier.

Le ciel, vers cinq heures du matin, offre de splendides tableaux que
le plus grand peintre est impuissant  rendre. Des gammes de rouge &
de vert se succdent, se marient, s'affaiblissent lentement & font
comprendre la religion des adorateurs du soleil. Spectacle toujours
vari, que l'homme ne saurait trop regarder & qui remplit tout le jour
l'esprit d'une douce srnit.

Le chat voit ce panorama se drouler sous ses yeux; mais je le
souponne de s'intresser en mme temps  certaines choses plus
matrielles. La fentre ouverte, il grimpe sur le rebord, flaire l'air
& regarde curieusement au dehors.

(Un chapitre ne devrait-il pas tre consacr ici, suivant la mode des
romanciers modernes,  la topographie de la maison,  ses tenants &
aboutissants, aux jardins qui l'entourent, aux arbres plants dans ces
jardins, aux personnages qu'on aperoit sous les arbres, aux habits
de ces personnages,  la qualit de la trame &  la solidit des
doublures?)

Les oiseaux aussi sont rveills & poussent de petits cris dans leurs
nids. Ce ppiement a veill l'attention du chat & inquite ses
oreilles, qui vont en s'cartant, se rabaissent tout  coup, _pointent_
en avant, comme les oreilles d'un cheval ombrageux, & se livrent 
mille flexions qui font qu'aucun bruit n'est perdu, depuis la voix
de la mre qui voltige autour du nid, jusqu'aux appels de la couve
rclamant le repas du matin.

Tout  coup le chat dresse le nez au vent, & les parties molles de ce
nez, ainsi que les longues moustaches, entrent en mouvement. Un oiseau
a pass devant la fentre; voil ce qui proccupe l'animal. Il se
penche, regarde de son oeil vert: l'oiseau a fui  tire-d'aile & le
chat retombe dans l'apathie, en apparence. Accroupi paresseusement, il
feint de se rendormir, & la feinte consiste  baisser la jalousie de
ses paupires devant l'tincelante meraude des yeux.

Telle est la mthode de l'animal au guet. Dans sa navet, il s'imagine
que l'oiseau qui vole librement va passer  porte de ses griffes,
entrer par la fentre, peut-tre tomber tout rti dans sa gueule. Dix
fois de suite, le chat s'endort & se rveille  volont, jusqu' ce
qu'il ait compris que guetter  la fentre est chose infertile.

Six heures viennent de sonner. Le chat abandonne son poste, arpente
lentement la chambre, va & vient de la cuisine  la salle  manger,
de la salle  manger au cabinet de travail & pousse de temps  autre
quelques cris plaintifs. Ses pas se portent plus volontiers vers le
corridor o s'ouvre la porte donnant sur l'escalier. Il veut sortir,
c'est sa proccupation, sortir pour respirer  son aise.

Plein de piti, je passe ma robe de chambre, sans avoir besoin de dire
au chat de me suivre. Se prcipitant dans l'escalier, d'un bond il est
descendu & frotte de sa tte la porte ferme, comme si, pour prix de
ses caresses, elle allait s'ouvrir toute seule.




CHAPITRE XVI.

ENFANCE DES CHATS.


Un petit chat, c'est la joie d'une maison. Tout le jour, la comdie s'y
donne par un acteur incomparable.

J'ai connu un homme accabl d'affaires; sur son bureau rdait toujours
quelque petit chat. Au milieu du travail le plus grave, cet homme
s'interrompait pour admirer les gambades de l'animal; plus d'une fois,
il manqua d'importants rendez-vous, ne se doutant pas qu'une heure
s'tait coule  contempler le chat. C'tait  son avis une heure bien
employe.

Les maniaques qui cherchent le mouvement perptuel n'ont qu' regarder
un petit chat.

Son thtre est toujours prt, l'appartement qu'il occupe, & il a
besoin de peu d'accessoires: un chiffon de papier, une pelote, une
plume, un bout de fil, c'en est assez pour accomplir des prodiges de
clownerie.

Tout ce qui s'agite devient pour les chats un objet de badinage, dit
Moncrif qui connaissait bien les chats. Ils croient que la nature ne
s'occupe que de leur divertissement. Ils n'imaginent point d'autre
cause du mouvement; & quand, par nos agaceries, nous excitons leurs
postures foltres, ne semble-t-il pas qu'ils n'aperoivent en nous que
des pantomimes dont toutes les actions sont autant de bouffonneries?

Mme au repos, rien de plus amusant. Tout est malice & sainte nitouche
dans le petit chat accroupi & fermant les yeux. La tte penche comme
accable de sommeil, les yeux mourants, les pattes allonges, jusqu'au
museau lui-mme semblent dire: Ne me rveillez pas, je suis si
heureux! Un petit chat endormi est l'image de la batitude parfaite.
Surtout ses oreilles sont remarquables dans le jeune ge par leur
dveloppement. Immenses & comiques que ces deux oreilles plantes sur
un petit crne! Le moindre bruit va droit aux oreilles qui remplissent
l'appartement.

Voil le petit chat sur pied; ses yeux sont presque aussi grands que
ses oreilles. Ce qui se loge l dedans d'observations est considrable;
pas un dtail n'chappe. Qui sonne? qui frappe? qui remue?
qu'apporte-t-on  manger? Car la curiosit est la facult dominante du
petit chat.

Feu Gustave Planche tait un jour occup  corriger des preuves dans
le cabinet de rdaction d'une Revue clbre. Ayant termin sa dure
besogne, il pousse un soupir de satisfaction & veut prendre son chapeau
pour aller respirer l'air frais du dehors.

Le chapeau avait disparu. Grand moi dans la maison. Qui a pu s'emparer
du chapeau d'un critique influent? Personne n'est entr dans le cabinet
de la rdaction. Ce chapeau--mdiocre--ne saurait tenter personne.

On cherche & on se rappelle que les enfants de la maison, qui jouaient
tout  l'heure dans le jardin, ont furet du ct de la rdaction.

Planche rde inquiet dans le jardin. Les enfants sont capables de tout.
Auraient-ils jet le chapeau dans le puits? On ne trouve pas de preuves
du dlit, & les prvenus ont pris leur vole.

Cependant,  force de recherches, on aperoit de la terre frachement
remue. Aprs de longues fouilles, le chapeau apparat, enterr, bourr
de gravier & de pierres. Planche, donnant un lger coup  son feutre,
s'en retourne en mditant sur les caprices de l'enfance & les plaisirs
singuliers qu'elle trouve  enterrer un chapeau.

Les chats ont une grande analogie avec les enfants; eux aussi sont
merveills  la vue d'un chapeau. Ils tournent autour, le flairent,
semblent inquiets, se prcipitent dans l'intrieur avec dlices,
& quand ils passent leur tte tonne, on les prendrait pour des
prdicateurs en chaire.

[Illustration: Concert de chats.

D'aprs le tableau de P. Breughel.]

Certains tres bizarres n'aiment pas cette prise de possession de leurs
chapeaux par les chats. Il en est mme de maussades, qui chassent
brutalement ces aimables animaux, sans se rendre compte qu'ils privent
les chats d'observations essentielles.

Aprs la curiosit vient la gourmandise.

Le physiologiste Gratiolet, voulant faire comprendre la jouissance de
tous les organes quand un sentiment de plaisir s'veille  l'occasion
de l'action d'un organe sensitif quelconque, a pris pour exemple le
chat dans l'enfance. Ce qu'il en dit est excellent:

Voyez un petit chat s'avancer lentement & flairer quelque liquide
sucr; ses oreilles se dressent; ses yeux, largement ouverts, expriment
le dsir; sa langue impatiente, lchant les lvres, dguste d'avance
l'objet dsir. Il marche avec prcaution, le cou tendu. Mais il s'est
empar du liquide embaum, ses lvres le touchent, il le savoure.
L'objet n'est plus dsir, il est possd. Le sentiment que cet objet
veille s'empare de l'organisme entier; le petit chat ferme alors les
yeux, se _considrant lui-mme tout pntr de plaisir_. Il se ramasse
sur lui-mme, il fait le gros dos, il frmit voluptueusement, _il
semble envelopper de ses membres son corps_, source de jouissances
adores, _comme pour le mieux possder_. Sa tte se retire doucement
entre ses deux paules, on dirait qu'il cherche  oublier le monde,
dsormais indiffrent pour lui. _Il s'est fait odeur, il s'est fait
saveur, & il se renferme en lui-mme avec une componction toute
significative._

Un petit chat a son utilit & je conseille aux amis de la race fline
de laisser pendant au moins deux mois l'enfant  sa mre, non pas
seulement pour l'coulement du lait.

Le pre & la mre sont arrivs  l'ge de tranquillit, de quitude &
d'assoupissement, tat auquel il est utile de prendre garde.

Un nouveau-n, par sa gaiet, les tire de leur paresse. Ce n'est pas
lui qui les laissera dormir ni rver. Le matin, follement il gambade
sur le corps de ses parents & les lche jusqu' exciter leur systme
nerveux. Le pre a beau marquer son irritation par les mouvements
saccads de sa queue; le petit chat saute sur cette queue frtillante,
la mord sans craindre les coups de patte & force ses parents  prendre
part  ses bats. Ainsi contribuera-t-il  rendre la souplesse  ses
pre & mre, dont les membres tendaient  la paresse.




CHAPITRE XVII.

SENTIMENTS DE FAMILLE.


J'avais deux chattes, dit Dupont de Nemours, l'une mre de l'autre:
toutes deux en gsine.

La mre avait mis bas le jour prcdent. On ne lui avait t aucun de
ses petits.

La jeune tant  sa premire porte eut un accouchement trs-pnible.
Elle perdit la connaissance & le mouvement  son dernier petit, encore
non dgag du cordon ombilical.

La mre tournait & retournait autour d'elle, essayant de la soulever,
lui prodiguant tous les mots de tendresse qui chez elles sont
trs-multiplis des mres aux enfants.

Voyant  la fin que les soins qu'elle prenait pour sa fille taient
superflus, elle s'occupa en digne grand'mre des petits qui rampaient
sur le parquet comme de pauvres orphelins. Elle coupa le cordon
ombilical de celui qui n'tait pas libre, le nettoya, lcha tous les
petits & les porta l'un aprs l'autre au lit de ses propres enfants
pour leur partager son lait.

Une bonne heure aprs, la jeune chatte reprit ses sens, chercha ses
petits, les trouva tetant sa mre.

La joie fut extrme des deux parts, les expressions d'amiti & de
reconnaissance sans nombre & singulirement touchantes. Les deux mres
s'tablirent dans le mme panier; tant que dura l'ducation, elles ne
le quittrent jamais que l'une aprs l'autre, nourrirent, caressrent,
guidrent ensuite indistinctement les sept petits chats, dont trois
taient  la fille & quatre  la grand'mre.

J'ignore, s'crie Dupont de Nemours pour conclure, dans quelle espce
on fait mieux.

Il est certain que le sentiment maternel est extraordinairement
dvelopp chez la chatte: on pourrait citer nombre d'anecdotes  ce
sujet tires de divers auteurs; mais j'ai une extrme dfiance des
histoires attendrissantes sur le compte des animaux. Un observateur de
la porte de Dupont de Nemours, un Leroy (malheureusement ses fonctions
& ses aptitudes l'loignrent de la race fline), on peut les croire;
mais qu'ils sont rares les esprits qui veulent bien se contenter des
phnomnes naturels sans les enjoliver!

L'auteur de la _Folie des animaux_, Pierquin de Gembloux, cite
galement un trait d'amour maternel chez la chatte qui parat digne de
croyance:

M. Moreau de Saint-Mry, dit-il, avait une chatte souvent mre,
& toujours inutilement, parce qu'on ne lui laissait pas lever sa
famille. Cependant, pour ne pas trop l'affliger & donner quelque
coulement  son lait, on ne lui tait qu'un petit chaque jour. Pendant
cinq jours, elle avait subi ce malheur. Le sixime, avant qu'on et
visit son panier, elle prend le dernier enfant qui lui restait, le
porte au cabinet de son matre & le lui dpose sur les genoux. Le
nourrisson fut sauv; mais la mre le rapportait tous les jours &
n'avait point de tranquillit que le matre n'et fait au petit quelque
caresse & n'et renouvel l'ordre d'en prendre soin.

Il faudrait une plume d'une extrme dlicatesse pour donner l'ide d'un
mnage consacr  l'ducation du nouveau-n.

O trouver le dessinateur pour rendre une couvete de chats, tous les
trois entrelacs, la mre s'appuyant comme sur un fauteuil contre le
pre tendu, le petit chat dans les pattes de sa mre?[29]

[Note 29: Je trouve dans mes cahiers de notes un croquis d'aprs
nature moins amusant qu'un coup de crayon; mais je le donne tel quel:
Jamais je n'ai vu d'aussi beaux allongements que ceux du chat, de la
chatte & de leur petit, le 10 juin 1865,  midi & demi.

J'ai pass une heure  les regarder tous trois dans leur longueur,
tendus sur un divan, la chatte, la tte pendue sans force, le matou
accabl, & le petit chat lui-mme pris de mouvements nerveux dans les
pattes & les oreilles.

Les laboureurs qui s'tendent  l'ombre des meules de foin, aprs une
rude matine de travail, ne sont pas plus fatigus. Pourtant la famille
de chats n'a rien labour depuis ce matin.

Il faut que quelque phnomne se passe dans la nature pour amener ces
affaissements, ces secousses nerveuses qui traversent & agitent leurs
membres.]

Combien s'aiment tendrement ces animaux!

[Illustration: D'aprs une peinture du comdien Rouvire.]

C'est avec des roucoulements de colombe que la mre appelle son petit,
quand on l'enlve  ses embrassements. Et comme elle le cherche, 
peine a-t-il fait quelques pas dans la chambre voisine!

Lui aussi, le pre, joint sa voix aux accents suppliants de la chatte,
si quelqu'un fait mine de toucher au nourrisson.

Ce sont des lchements & d'infinis baisers  trois; & le petit chat,
quoique la dpression du crne & le nez aplati des premiers jours lui
donnent une apparence de mauvaise humeur, se rend bien compte de ces
caresses.

Je doute que l'amour maternel aille plus loin chez la femme que chez la
chatte.

Le petit chat a atteint six semaines. C'est habituellement l'poque de
son dpart. Il est sevr, son ducation est bauche. On l'a promis
depuis sa venue au monde  des amis merveills des dlicatesses de la
mre, de la mle tournure du pre.

La transmission hrditaire des qualits de ses parents va subir son
dveloppement dans une autre maison.

Il est parti! La chatte inquite parcourt l'appartement, cherche son
petit, l'appelle pendant quelques jours jusqu' ce qu'heureusement la
mmoire s'altrant lui enlve l'image de celui pour lequel elle avait
montr tant de sollicitude.

[Illustration: D'aprs J.-J. Grandville.]




CHAPITRE XVIII.

DE L'ATTACHEMENT DES CHATS AU FOYER.


On pourrait citer de nombreux exemples de chats qui, emmens dans de
nouveaux domiciles, revinrent, malgr l'loignement,  l'ancien logis,
guids par un flair aussi subtil que celui du chien.

Un cur de campagne fut un jour lev en grade & appel  diriger les
mes d'une petite ville voisine,  cinq lieues de l'ancienne paroisse.

Son intrieur se composait jusque-l d'une vieille servante, d'un
corbeau & d'un chat, trois tres qui animaient la maison. Le chat tait
quelque peu voleur; le corbeau, taquin, sans cesse le picotait de son
bec; la vieille servante criait aprs l'un, aprs l'autre, & le cur
s'intressait aux disputes de ce petit monde.

Le lendemain de l'emmnagement  la ville, le chat disparut. Avec une
sorte d'inquitude le corbeau sautilla dans tous les coins de la cour,
cherchant son compagnon. Quant  la vieille servante, elle semblait
regretter qu'aucun morceau de viande ne lui ft enlev par le chat, &
le cur craignait que cette tristesse, tournant contre lui, ne lui ft
subir l'avalanche de rcriminations habituellement rserves  l'animal.

Quelques jours aprs, un des anciens paroissiens du cur vint lui
rendre visite & lui demanda si c'tait  dessein qu'il avait laiss son
chat au village.

On le voyait miauler aux portes du presbytre; certainement le paysan
l'et rapport  son matre, s'il n'avait cru qu'on voulait s'en
dbarrasser.

Matre & servante ayant protest vivement contre cette accusation
d'abandon, le chat fut ramen pour leur plus grande joie; mais l'animal
disparut encore une fois, sans s'inquiter des sentiments d'affection
qu'il inspirait.

De nouveau le cur fut averti que son successeur tait troubl par les
gmissements du chat qui, sinistre, errait par le jardin & affectait
d'offrir une dsole silhouette sur les murs du presbytre qu'il ne
voulait pas abandonner.

Une seconde fois l'animal fut ramen  la ville dans une misre
affreuse. Depuis huit jours il tait parti: depuis huit jours il
semblait ne pas avoir mang. Ses os se comptaient sous sa robe sans
lustre; l'animal faisait piteuse figure.

La vieille servante alors abusa de soins & de prvenances pour le
matou; elle lui offrait de gros lopins de viande & laissait la porte du
garde-manger ouverte comme par mgarde, flattant ainsi les instincts de
l'animal.

Une si grasse cuisine ne put enchaner le chat. L'ancien foyer lui
tenait au coeur; il portait aux murs du prcdent presbytre
l'attachement des personnes ges qui ne survivent pas  une
expropriation.

On apprit que l'entt animal, plat comme une latte, poussait de
lamentables miaulements qui fatiguaient le village; mme il tait
 craindre qu'un paysan ne lui envoyt un coup de fusil pour en
dbarrasser le canton.

La vieille servante, malgr l'ingratitude du matou, conservait pour
lui une vive affection; dans son bon sens, elle trouva un remde
dsagrable, mais qui, suivant elle, devait faire paratre la nouvelle
cure un lieu de dlices pour le chat.

S'tant empar de l'animal, un homme l'introduisit dans un sac & trempa
sac & chat dans une mare, aprs quoi le matou fut ramen  ses anciens
matres, dans un tat d'extrme irritation; mais l se terminrent ses
escapades.

Cet instinct particulier qui ramne les chats au foyer, malgr les
dangers, a t appliqu en Belgique  un pari o furent engages de
grosses sommes.

Il est de mode chez les Flamands de faire courir des pigeons & de baser
des paris sur l'oiseau qui, le premier, revient  un but dtermin.

[Illustration: _Fac-simile_ d'un dessin d'Eugne Delacroix.]

Or un paysan paria que douze pigeons, transports  huit lieues de
distance, ne seraient pas rentrs  leur colombier avant que son chat,
lch au mme endroit, et regagn son logis.

Le chat a la vue courte; il aime la vie sdentaire; s'il buissonne,
c'est dans un endroit sec ou sem d'un vert gazon; l'eau & la boue lui
dplaisent; tout homme lui inspire une profonde terreur.

Le pigeon, planant dans les airs, chappe  ces dangers. Voler au
loin appartient  sa nature: la mort seule l'empche de revenir  son
colombier.

On se moqua d'autant plus du paysan que, dans le parcours dcid, un
pont sparait deux rives, & qu'il semblait impossible que le flair du
chat ne ft mis en dfaut par cet obstacle.

Le chat triompha de ses douze adversaires, revint au logis avant les
pigeons & rapporta une grosse somme d'argent  son matre.

L'histoire est authentique; elle ressemble pourtant  la tradition
du chat de Wittington, au conte du _Chat bott_ &  tous les rcits
populaires dans lesquels l'animal aide les pauvres gens  se tirer
d'embarras.

C'est que le manteau du Conte cache de vives ralits, qu'il est
seulement une fiction durable  force de sens & de bon sens, que les
oeuvres d'imagination doivent contenir une forte part d'observations
profondes, & que lui-mme, le conseiller aulique Hoffmann, en
saupoudrait ses plus fantastiques compositions.

[Illustration]




CHAPITRE XIX.

DU LANGAGE DES CHATS.


Un philosophe naturaliste, de ceux qui purent s'inspirer directement
des doctrines des grands esprits du XVIIIe sicle, Dupont de
Nemours, ne crut pas inutile d'tudier l'intelligence des animaux & le
parti qu'en pourraient tirer les hommes.

Dans un Mmoire adress  l'Institut, Dupont de Nemours donnait aux
observateurs un moyen de comprendre les animaux.

_tudier les animaux en nous_, telle tait sa mthode.

Les arides controverses sur l'me des btes, il les abandonnait aux
mtaphysiciens; pour lui, il se rattachait  l'cole de Montaigne, se
posant ce problme:

C'est  deviner, dit-il,  qui est la faulte de ne nous entendre
point, car nous ne les entendons pas plus qu'elles nous: par cette
mesme raison, elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les en
estimons[30].

[Note 30: Montaigne dit encore: Nous avons quelque moyenne
intelligence de leurs sens: aussi ont les bestes des nostres,
environ a mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent & nous
requirent: & nous elles. Au demeurant, nous dcouvrons bien videmment
qu'entre elles il y a une pleine & entire communication, & qu'elles
s'entr'entendent...]

L'homme, intelligence suprieure, a la facult de se rendre compte des
intelligences infrieures. Ses sensations les plus intimes, il peut
les passer  l'alambic de la raison & les tudier jusque dans leur
infinitsimale attnuation. Si l'enfant ne peut suivre les rouages
compliqus dont la civilisation a arm l'homme, l'homme juge nettement
des perceptions de l'enfant, de mme que la nourrice comprend l'enfant
qui ne comprend pas la nourrice.

L'animal, c'est l'enfant. Or Dupont de Nemours, faisant un pas de plus
que Montaigne, voulait pntrer les mystres du langage animal.

Ce qui nous empche, disait-il, de comprendre les raisonnements de la
plupart des animaux est la peine que nous avons  nous mettre  leur
place: peine qui tient aux prjugs par lesquels nous les avons avilis
en mme temps que nous exagrions notre importance.

Mais quand nous avons acquis la conviction que les animaux qui nous
sont infrieurs sont nanmoins des tres intelligents, & que par cela
mme qu'ils n'ont  exercer leur intelligence que sur un moindre nombre
d'ides & d'intrts, ils y portent une attention plus durable, plus
rpte, en sont plus fortement frapps, les repassent plus souvent
dans leur mmoire; quand, revenant ensuite sur nous-mmes, nous
rflchissons  ce qu'prouverait notre intelligence avec des organes
semblables, dans des circonstances pareilles, nous pouvons, d'aprs
leurs sensations de la mme nature que les ntres & leurs conclusions
conformes  notre logique, dcouvrir la chane de leurs penses; nous
pouvons reconnatre la suite de souvenirs, de notions, d'inductions,
qui mne de leurs perceptions  leurs oeuvres.

Tout ceci est d'une extrme justesse. Aucun naturaliste, je crois, n'a
mieux pos la question.

Dans notre manie de classement, d'tiquettes & de pancartes, on
appellerait sans doute aujourd'hui l'idologue: _matrialiste_ ou
_athe_, car en 1868 c'est un crime considrable que d'apparenter de
trop prs l'homme & l'animal.

Dupont de Nemours parlait en observateur de l'cole de Bonnet, de
Saussure, d'Hubert de Genve. Et il est bon de dire ce que ces
naturalistes entendent par _observations_. Ce sont des sries de
faits tudis d'aprs nature, des annes d'attention scrupuleuse,
une existence de solitaire cnobite (car la science n'admet pas de
partage), le dtachement de toutes passions, des dossiers de notes, qui
ne sont rien encore si un cerveau sainement quilibr ne prside  leur
classement & ne commande la soumission aux capricieuses inductions.

[Illustration: Bronze gyptien, dessin de M. Prisse d'Avesnes.]

Pas de mtaphysique chez l'observateur. Des faits, un sens droit (chose
peu commune), une mthode de groupement & des mditations dont plus
tard profitera le public.

Poussant son systme jusqu' ses dernires limites, Dupont de Nemours
disait:

On me demande _comment on peut apprendre des langues d'animaux &
parvenir  se former de leurs discours une ide qui en approche?_

Je rpondrai que le premier pas pour y russir est d'observer
soigneusement les animaux, de remarquer que ceux qui profrent des sons
y attachent eux-mmes & entre eux une signification, & que des cris
originairement arrachs par des passions, puis recommencs en pareille
circonstance, sont, par un mlange de la nature & de l'habitude,
devenus l'expression constante des passions qui les ont fait natre.

Lorsque l'on vit familirement avec des animaux, pour peu que l'on
soit susceptible d'attention, il est impossible de ne pas demeurer
convaincu de cette vrit.

Ces langues reconnues, comment les apprendre? Comme nous apprenons
celles des peuples sauvages, ou mme de toute nation trangre dont
nous n'avons pas le dictionnaire & dont nous ignorons la grammaire.--En
coutant le son, nous le gravons dans la mmoire, le reconnaissant
lorsqu'il est rpt, le discernant de ceux qui ont avec lui quelques
rapports sans tre exactement les mmes, l'crivant quand il est
constat, &,  l'occasion de chaque son, observant la chose avec
laquelle il concide, le geste dont il est accompagn.

Les animaux n'ont que trs-peu de besoins & de passions. Ces besoins
sont imprieux & ces passions vives. L'expression est donc assez
marque; mais les ides sont peu nombreuses & le dictionnaire court;
la grammaire plus que simple;--trs-peu de noms, environ le double
d'adjectifs, le verbe presque toujours sous-entendu; des interjections
qui, comme l'a trs-bien prouv M. de Tracy, sont en un seul mot des
phrases entires: aucune autre partie du discours.

En comparaison de cela, nous avons des langues trs-riches, une
multitude de manires d'exprimer les nuances de nos ides. Ce n'est
donc pas nous qui devons tre embarrasss pour traduire de l'_animal_
en langue humaine.

Ce qui est plus difficile  comprendre est que les animaux traduisent
nos langues si abondantes dans la leur si pauvre. Ils le font
cependant; sans cela, comment notre chien, notre cheval, nos oiseaux
privs obiraient-ils  notre voix?

Une thorie si ingnieuse aboutit malheureusement  la traduction d'une
chanson de rossignol, dont les adversaires de Dupont de Nemours purent
se moquer trop facilement.

Marco Bettini[31] avait donn deux sicles auparavant une transcription
du chant du rossignol.

  Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, tiouou,
            Zpe tiou zqua
            Quorrror pipi
        Tio, tio, tio, tio, tio,
    Quoutio, quoutio, quoutio, quoutio,
        Zquo, zquo, zquo, zquo,
    Zi, zi, zi, zi, zi, zis, zi, zi, zi,
    Quorrror tiou zqua pipiqui.

[Note 31: _Ruben_, _Hilarotragedia Sattiro pastorale_, in-4.
Parme, 1614.]

Ces onomatopes, Dupont de Nemours les traduisait ainsi, faisant parler
le rossignol pendant la couvaison.

  Dors, dors, dors, dors, dors, dors, ma douce amie,
                  Amie, amie,
              Si belle & si chrie:
                  Dors en aimant,
                  Dors en couvant,
                  Ma belle amie,
                  Nos jolis enfants, &c.

Un faiseur de romances n'et pas mieux trouv; on railla la dcouverte
avec raison.

A la suite de cette dconvenue, Dupont de Nemours se retira  la
campagne & passa deux hivers dans les champs  recueillir des matriaux
pour le Dictionnaire des Corbeaux. Ainsi il nota les mots;

  Cra,    cr,    cro,    crou,    crouou.
  Grass,  gress,  gross,  grouss,  grououss.
  Cra,   cra,   croa,   croua,   grouass.
  Crao,   cr,   cro,   crou,   grouess.
  Craou,  cro,   croo,   crouo,   grouoss.

Suivant le philosophe, ces vingt-cinq mots expriment: _ici_, _l_,
_droite_, _gauche_, _en avant_, _halte_, _pture_, _garde  vous_,
_homme arm_, _froid_, _chaud_, _partir_ & une douzaine d'autres avis
que les corbeaux ont  se donner selon leurs besoins.

Chateaubriand, qui avait un vif amour pour les corbeaux, prta quelque
attention sans doute au nouveau dictionnaire dont l'idologue essayait
d'enrichir les sciences naturelles.

Lui aussi, l'homme de gnie, se ft intress  la langue _chat_ que
tenta plus d'une fois de noter Dupont de Nemours, qui accordait plus
d'intelligence au chat qu'au chien.

Les griffes, & le pouvoir qu'elles donnent au chat de monter sur les
arbres, disait le naturaliste, sont pour lui une source d'expriences,
d'ides, dont le chien est priv.

Et il ajoutait:

Le chat a en outre l'avantage d'une langue dans laquelle se trouvent
les mmes voyelles que prononce le chien, & de plus six consonnes:
l'_m_, l'_n_, le _g_, l'_h_, le _v_ & l'_f_. Il en rsulte pour lui un
plus grand nombre de mots.

Ces deux causes, la meilleure organisation des pattes & la plus grande
tendue du langage _oral_, sont ce qui donne au chat isol plus de ruse
& d'habilet dans son mtier de chasseur que n'en a le chien isol.

Il ne nous reste rien de cette langue compare du chien & du chat; les
railleurs de profession peuvent sourire des affirmations de Dupont de
Nemours qui ngligea de s'adjoindre des philologues de gnie allemands
& anglais.

Le chat s'appelle en sanscrit: _Mrdjara ou Vidala_; sa parole est
indique _mandj_, _vid_, _bid_.

Les Grecs appelaient le chat _ailouros_ & sa parole _laruggisein_.

Les Latins disaient _felis_ & n'ont point dsign sa parole.

Chez les Arabes on l'appelle _Ayel_ ou _Cotth_, sa parole _naoua_.

Le cri du chat se traduit par _ming_ chez les Chinois.

Les Allemands l'appellent _Katze_, & sa parole _miauen_.

Les Anglais disent _cat_, & sa parole to _mew_ (prononcez _miou_).

[Illustration: Caricature japonaise.]

A mon avis, ce sont les peuples occidentaux qui ont le mieux rendu par
le son la parole du chat.

_Naoua_ est un miaulement exclusivement oriental.

Le _ming_ des Chinois fait penser au son mtallique du gong.

Je prfre, comme appartenant  une langue plus universelle, le
_miauler_ des Franais, le _miauen_ allemand & le _mew_ (miou) des
Anglais.

Et si trois esprits minents de ces diffrentes nations, qui ont
traduit par des onomatopes positives le langage de l'animal, pouvaient
entrer en parfaite collaboration pour tudier le vocabulaire des chats,
peut-tre arriverait-on  raliser les efforts de Dupont de Nemours,
les voeux de l'abb Galiani[32].

[Note 32: Voir aux Appendices une note du spirituel abb sur le
langage des chats.]

Actuellement il faut s'en tenir, pour le commerce habituel avec ces
animaux,  ce que dit Montaigne:

Quand je me joue  ma chatte, qui sait si elle passe son temps de
moi, plus que je ne fais d'elle? Nous nous entretenons de singeries
rciproques: si j'ai mon heure de commencer ou de refuser, aussi
a-t-elle la sienne.

[Illustration: Chat en porcelaine de fabrication chinoise.

Muse de Svres.]




CHAPITRE XX.

LES CHATS A LA CAMPAGNE.


Dans un parc est cache sous la verdure la maisonnette que j'habite;
un petit terrain moiti pelouse, moiti jardin, entour d'une haie de
sureaux & de rosiers sauvages, fait de cet endroit une solitude riante.

Le matin, certains oiseaux viennent s'battre dans les sureaux &
font entendre un cri sec (_t' t' t' t' t' t' t' t' t'_) comme s'ils
frappaient du bec contre une planche. Ce bruit attire le chat, qui se
met en embuscade dans la haie & reste immobile des heures entires,
sans rien rapporter de sa chasse, car il n'est pas de la race de ses
confrres dont parle Montaigne, qui, magntisant les oiseaux d'un
regard vert, les font tomber dans leur gueule[33].

[Note 33: On vit dernirement chez moi un chat guestant un oyseau
au hault d'un arbre, & s'estans fichez la veu ferme l'un contre
l'autre, quelque espace de temps, l'oiseau s'estre laiss choir comme
mort entre les pattes du chat, ou enyvr par sa propre imagination, ou
attir par quelque force attractive du chat. (Montaigne, _De la force
de l'imagination_, liv. I, ch. XX.)]

Une cabane, autour de laquelle s'accrochent quelques brindilles de
vigne vierge, est adosse  un grand acacia. C'est mon cabinet de
travail.

Tout d'abord, le chat vient faire ses griffes contre le tronc de
l'acacia, aprs quoi il grimpe aux premires branches, saute  terre,
remonte, redescend.

Ayant fait quelques tours dans le jardinet, le chat s'aperoit que
son matre pensif est courb devant une table, griffonnant du papier.
Cela ne fait pas son affaire. Il grimpe sur le banc  mes cts, s'y
accroupit un instant, & tout  coup saute sur la table, se demandant
quelle est la grave occupation qui m'empche de prter attention  sa
personne.

--Je serai grave aussi, semble-t-il dire pour se faire pardonner sa
familiarit.

Et il se pose devant moi sur la table, dans la tranquille attitude de
ses frres de l'gypte.

Mais le mouvement de la plume fait briller ses yeux verts. Mauvais
symptme! Le chat, trouvant que la plume ne court pas assez vite sur le
papier, lui donne de petits coups de patte, que n'arrte pas un premier
avertissement.

Qu'on est heureux d'tre drang dans le travail, & quel excellent
motif de paresse!

Le chat a repris son attitude solennelle, & moi ma plume. Mais ses
taquineries recommencent.

--_H! h!_ lui dis-je, en manire de second avertissement.

Enfin un _allons_! ne l'ayant pas fait rentrer dans l'ordre, j'loigne
dfinitivement cet animal subversif.

Je suis donc dlivr de l'opposition du chat; mais ce n'est pas pour
longtemps.

Aprs un instant de silence, j'entends sur le toit de la cabane un
bruit d'raillements bizarres: la vieille toile goudronne, qui se
dchire, donne alors passage,  travers les lattes,  une patte qui
s'agite & se remue dans le vide comme si elle sollicitait une poigne
de main.

C'est une suprme jouissance pour les chats & les enfants qu'un trou!
Une patte a crev le toit, deux pattes vont donner la pantomime par la
mme ouverture. Comment travailler en face de la comdie qui se joue
au-dessus de ma tte?

Esprant chapper  ces complots, je quitte la place pour m'tendre
dans un hamac accroch aux troncs de vieux sureaux, dont les branches
entrelaces forment une ombre paisse. Si je n'cris pas ce matin, du
moins pourrais-je lire en paix.

Justement un petit chat tranger vient de descendre du toit voisin,
& les deux compres savent se distraire ensemble, entremler leurs
folles courses de luttes capricieuses  travers les plates-bandes,
faire assaut d'treintes, de bonds, de cachettes dans les buis, de
grognements, de morsures, d'oreilles tendues, de sauts de ct, de
passes inattendues, d'yeux allongs & de gueules roses.

Que les deux compagnons courent aprs les papillons, qu'ils s'acharnent
aprs un brin d'herbe remu par la brise, je veux l'oublier, tendu
dans le hamac, un livre  la main.

Un potage est excellent, le matin, pour l'estomac, & non moins
excellente pour l'estomac intellectuel une page de quelque bon crivain.

En me drangeant du travail, le chat m'a fait souvenir que j'ai oubli
depuis quelque temps de lire La Bruyre, & me voil en train de
feuilleter le volume.

Un vent frais souffle  travers le feuillage; les rayons de soleil ne
peuvent traverser la vote paisse des sureaux. On est bien ici pour
lire en paix.

Tout  coup un des petits chats s'lance aprs l'arbre de gauche, son
compagnon saute aprs le tronc de droite, & les deux comdiens se
rejoignent dans les branches au-dessus du hamac, passant leurs ttes 
travers le feuillage. Ce sont des mines coquines, des trmoussements,
des appels de pattes, des tressaillements de tout le corps, des jurons,
de doux miaulements, des poses penches, de comiques singeries qui,
sans mdire de l'crivain le plus classique du XVIIe sicle,
me font abandonner son livre, les deux petits chats m'intressant plus
pour le moment que les observations de La Bruyre sur l'homme.

[Illustration: Croquis d'aprs nature, dessin de Kreutzberger.]




CHAPITRE XXI.

LES AMOURS DES CHATS.


Au commencement d'un hiver, je pus observer les phnomnes de l'amour
chez un chat & une chatte que je tenais renferms; aucune de leurs
volutions ne fut perdue, grce  un accident qui me faisait garder la
chambre.

La chatte, plus joueuse que d'habitude, houspillait particulirement le
chat; le chat supportait ces agaceries en philosophe & se tenait dans
le platonique.

Le lendemain, ce fut au tour du matou de poursuivre la chatte, qui 
son tour fit la sourde oreille.

Trois jours durant, ces animaux jourent le _Dpit amoureux_.

Le chat poussait de longs gmissements; la chatte restait inflexible.
Pas d'cho dans le coeur de la cruelle!

L'amant devenait sombre, mangeait  peine. Les pupilles de ses yeux
taient extraordinairement dilates;  son regard, on voyait combien il
souffrait. Il miaulait d'une faon dsespre par intervalle, frottait
sa robe contre les meubles, cherchant  teindre le feu intrieur qui
le dvorait. La chatte ne semblait pas avoir conscience de ce martyre.

Tout  coup j'entendis un cri lamentable, suivi de _fffff_! nergiques.
Sur le parquet de la pice voisine se roulait la chatte en proie  une
sorte d'attaque nvralgique. De son dos elle et us le plancher, tant
elle frottait ses flancs avec acharnement.

Debout non loin d'elle, gravement le chat contemplait ces bizarres
convulsions, lui plein de calme, se demandant qui poussait la chatte 
se lcher les pattes,  se rouler de nouveau,  se lcher encore.

Quelques instants aprs, l'amoureux, croyant le calme revenu dans
l'esprit de sa belle, s'en approcha & en reut deux soufflets vivement
appliqus sur le museau, ce qui ne parut pas l'inquiter dmesurment,
car cinq minutes plus tard ses galanteries recommencrent.

Qu'ils sont curieux les prodromes de l'amour! D'abord le chat mord le
cou de la chatte. L'immobilit est gale au silence. Puis l'animal
ptrit de ses pattes le corps de la femelle, jusqu' ce qu'un long cri
retentisse.

Une semblable lutte se renouvela souvent le premier jour & sans trve
pendant les trois journes suivantes, la chatte jurant fortement aprs
chaque triomphe de son vainqueur & administrant, sans y manquer,  la
suite de la crmonie, deux soufflets dont le matou riait dans sa barbe.

Toutefois,  partir du quatrime jour, le gaillard prit quelque
repos. Allong sur un fauteuil, il mditait sans doute sur ses bonnes
fortunes; mais la chatte ne l'entendait pas ainsi. Ayant appris de son
seigneur & matre le secret de l'ensorcellement amoureux,  son tour
elle mordit le cou du chat, pitina son corps, malgr ses grondements,
& ne cessa ce mange qu'elle n'et entran le mle dans quelque coin.

C'est en pareille matire qu'il faudrait pouvoir traduire la langue
_chat_. Entre la grande varit de _miaou_ (on peut en compter
soixante-trois, mais la notation est difficile), j'en citerai un
particulirement expressif & accompagn d'un geste si prcis, qu'il ne
peut tre traduit que par: _viens-tu?_ Alors d'un commun accord les
chats vont dans une pice voisine se prodiguer mille serments.

Il est  remarquer que l'amour chez les animaux enferms dans des
appartements commence au jour pour se terminer  la nuit, & qu'au
contraire, en plein air, il commence  la nuit pour se terminer au
petit jour.

A l'extrieur, le matou, ne trouvant pas toujours d'obligeantes
voisines, publie sa flamme par de tels cris, que toutes les chattes
l'entendent  une porte de fusil.

La rencontre se passant entre futurs qui se voient pour la premire
fois offre un crmonial particulier.

Soit contrainte ou timidit, chat & chatte restent d'abord  une
certaine distance l'un de l'autre. Ils pient leurs moindres gestes &
se regardent dans le vert des yeux. Sans s'inquiter si leur musique
est d'accord (ce qui choque tant les gens au sommeil lger), ils
entament un farouche duo, qui dure quelquefois plusieurs heures. Ne
s'tant jamais vus, ils ont beaucoup  se dire. Le chat se sert de
paroles brlantes; la chatte, dans son langage, fait connatre ce
qu'elle attend du soupirant.

Tous deux, rampent contre terre lentement & se rapprochent l'un de
l'autre; mais  peine le matou est-il prs de la chatte, que celle-ci
prend la fuite avec des tours & dtours, des sauts prilleux, des
jeux de cache-cache dont sont tmoins chemines & gouttires. Cette
course a excit les amoureux; ils s'arrtent de nouveau, entre-croisent
d'ardentes prunelles, jusqu' ce que la chatte s'lance sur le mle,
l'gratigne & le morde.

Elle est plus violente qu' l'intrieur la passion en plein air. La
frocit se mle aux transports de l'amour. Des jalousies froces
entranent les matous dans des combats sans trve ni merci. Le chat qui
a couru revient au logis le nez fendu, l'oreille dchire. Pendant
ses excursions, il n'a vcu que d'amour & d'eau frache. Et pourtant
son corps meurtri, son poil sale, sa maigreur, ses oreilles fendues, ne
le retiendront pas longtemps au logis.

Trois mois plus tard, au moindre appel fminin, il n'aura de cesse
qu'il n'ait repris ses travaux d'Hercule.

[Illustration: _Fac-simile_ d'une gravure japonaise.]

[Illustration: Rendez-vous de chats, d'aprs un dessin d'douard Manet.]




CHAPITRE XXII.

AFFECTIONS NERVEUSES DES CHATS.


Un polygraphe un peu confus dans ses ides, Pierquin de Gembloux, a
laiss un _Trait de la folie des animaux_, o sont relats quelques
phnomnes nerveux des chats.

De l'ensemble des faits, il en est peu de concluants; d'autres auraient
besoin de contrle, toute observation scientifique ne pouvant tre
regarde comme srieuse qu'apporte par des esprits d'une sincrit &
d'une certitude de regard irrprochables.

Que conclure, par exemple, d'une telle affirmation?

J'ai eu plusieurs fois, dit Pierquin de Gembloux, l'occasion
d'observer les rsultats d'une antipathie musicale pousse jusqu'aux
convulsions chez un chat toutes les fois que l'on faisait entendre sur
le piano des sons d'harmonica ou des sons fils, doux & vibrs avec la
voix, tandis qu'un autre chat, son commensal, se plaait sur le piano
pour mieux entendre les plus beaux morceaux des opras franais & pour
jouir des vibrations du corps sonore.

Sans doute, le systme nerveux chez les chats est d'une extrme
dlicatesse, quoique l'animal puisse supporter le son d'un instrument
de musique; mais pourquoi l'observateur nglige-t-il de marquer si,
parmi ces deux animaux d'organisation musicale si diverse, il n'y avait
pas une chatte, car les deux sexes doivent offrir des variantes dans la
sensibilit.

Au chapitre de la _Monomanie infanticide_, Pierquin de Gembloux cite
trois exemples de chattes ges qui, se voyant dlaisses par leurs
matres pris des gentillesses de leurs petits, montrrent de la
jalousie, de la haine pour ces nouveau-ns & les mirent  mort.

Une chatte d'Espagne, dit-il, a, durant toute sa vie, tmoign la plus
profonde horreur pour ses petits, qu'elle tuait; & si par hasard un
tait pargn par chaque plnitude, c'tait constamment un mle.

Observations qui auraient besoin d'tre affirmes par un naturaliste
plus srieux.

Il est certain que les chats sont jaloux: l'introduction d'un animal de
leur race dans le centre o ils vivent les remplit de tristesse. Ils en
perdent momentanment l'apptit; mais cette jalousie va-t-elle jusqu'
faire trangler leurs petits par les femelles?

Quelquefois les matous mangent les nouveaux-ns; ce fait a t
observ par tous ceux qui possdent des chats. Le crime de monomanie
infanticide dont sont accuses les chattes ne devrait-il pas tre port
au compte des mles? Aussi bien le motif est encore ignor qui pousse
les matous  la destruction de leur propre espce.

Dupont de Nemours croit que les _matous_ mangent les nouveau-ns moins
comme une proie que comme un obstacle au renouvellement de leurs
plaisirs.

J'ai dit au dbut de ce livre que cette opinion, quoique concordant
avec celle d'Hrodote, tait difficile  admettre.

Les matous,  qui rien ne manque dans l'intrieur des maisons, ne
mangent jamais leurs nouveau-ns.

Des niches de chats disparaissent seulement  la campagne, dans des
endroits carts, o l'animal affam devient fatalement, si on peut
risquer le mot, feliphage.

Quant  l'obstacle au renouvellement des plaisirs, dont parle Dupont
de Nemours, les poques d'ardeur chez les matous sont rgulires, &
je ne les ai jamais vus moustiller les chattes pendant la priode
d'allaitement.

Il est bien entendu que je ne parle que des chats  l'intrieur des
appartements, c'est--dire d'animaux rendus doux & sociables par
l'ducation.

Une observation de Pierquin de Gembloux me semble plus juste. Un
angora voit entrer tout  coup un gros chien de Terre-Neuve. Aussitt
les poils du chat se hrissent; il ne pousse aucun cri, se pelote,
parat craindre de respirer. Sa physionomie exprime une profonde
terreur. Tremblant de tout son corps, les yeux constamment attachs
sur le chien, l'angora semble fascin. Insensible aux caresses, sourd
 la voix de ses matres, il ne retrouve mme pas le calme quand
l'ennemi est chass. Le chat, longtemps immobile, regarde fixement la
place o se tenait le chien. Un air d'hbtude gnrale remplace son
intelligence habituelle. Les poils encore hrisss, il ne s'loigne de
sa place que pas  pas, graduellement &  reculons. Reculant une patte
lentement l'une aprs l'autre, aprs avoir regard autour de lui d'un
air effar, le chat semble craindre que le plus lger bruit ne ramne
l'norme animal.

Sa terreur, dit le narrateur, ne cessa rellement que quelques heures
aprs; mais le chat ne retrouva jamais ses facults intellectuelles
entires.

Les voyageurs ont constat de semblables effets de frayeur produits par
le lion sur des chiens, par le chameau sur des chvres. Mais ce ne sont
pas l des cas de folie.

Un mdecin a cit un fait de mme nature, produit par d'autres causes.
Un jeune chat, tant tomb dans un puits, russit  se cramponner 
une pierre formant saillie. Attirs par les cris de l'animal, ses
matres purent le soustraire  la mort; mais ce danger avait frapp
l'intelligence du chat, & ds lors il acheva tristement ses jours dans
une sorte d'imbcillit.

Ces faits sont vraisemblables; il en est certains qu'on peut laisser au
compte de Pierquin de Gembloux, entre autres l'anecdote suivante:

Une jeune chatte, qui s'amusait constamment  faire vaciller la tte
mobile d'un lapin blanc en pltre, mit bas, peu de temps aprs, un chat
exactement color comme cet animal imit, & qui, par la suite, branla
la tte comme l'automate.

J'ai t tmoin deux fois,  la campagne, de crises nerveuses de jeunes
chats, qui me paraissent rentrer, plus que ces phnomnes d'_envies_
bizarres, dans une sorte de trouble mental.

Tout  coup, sans motif apparent, mon chat parcourut la chambre avec
l'emportement d'un cheval qui a pris le mors aux dents, traversa
le jardin comme une flche, grimpa  un arbre, s'aventura sur une
brindille leve, & l resta coll pendant des heures entires, le
corps tressaillant, l'oeil hagard.

[Illustration: tude de chat d'aprs nature.

_Fac-simile_ d'un dessin d'Eugne Delacroix.]

On appelait l'animal sans qu'il coutt; la nourriture qu'on dposait
au pied de l'arbre ne le tentait pas. Il tait dans une prostration
inquite & tellement hors d'tat de raisonner, qu'un moment le chat,
sous le coup de cet accs bizarre, tomba du haut de l'arbre, la
brindille sur laquelle il s'tait aventur offrant  peine un appui
pour un oiseau.

Ce trouble mental fut observ,  diverses poques, chez deux individus
de sexe diffrent, gs d' peu prs six mois, bien portants, qui
pouvaient s'battre en toute libert dans un parc, & que leur jeune ge
loignait des penchants sexuels.

Rien  opposer  ces crises, rien qui pt les prvenir, nul symptme ne
les annonant.

Le chat qui se sent devenir _possd_ cherche un endroit dsert ou
lev, une cave, un arbre o personne ne troublera ses tranges
motions.

Je n'ai pas remarqu ce phnomne  l'intrieur des appartements, sauf
quelques courses un peu vives de l'animal vers le milieu de la journe,
& principalement lorsqu'au dehors souffle la bise.

[Illustration: _Fac-simile_ d'un croquis japonais.]




CHAPITRE XXIII.

DE L'GOSME DES CHATS.


Au moment de terminer ces tudes, je tombe sur un passage de Plutarque
qui donne  rflchir.

L'historien conte que Csar voyant,  Rome, de riches trangers qui
allaient partout, portant dans leur giron de petits chiens & de petits
singes, & les caressant avec tendresse, s'informa si dans le pays de
ces voyageurs les femmes ne faisaient pas d'enfants. C'tait, dit
Plutarque, une faon tout impriale de reprendre ceux qui dpensent,
sur des btes, ce sentiment d'amour & d'affection que la nature a mis
dans nos coeurs, & dont les hommes doivent tre l'objet.

Que dirait aujourd'hui Csar des kings-charles adors,  qui les femmes
 la mode font prendre l'air du bois de Boulogne, de quatre  six
heures? Mais ces affections bizarres pour certains animaux de grand
prix sont les passe-temps de gens dsoeuvrs; & tout en reconnaissant
dans le passage de Plutarque la raison habituelle  l'auteur des _Vies
des hommes illustres_, on peut dire que l'homme a t assez tudi &
glorifi depuis l'antiquit, & que l'attention qu'on porte aujourd'hui
aux animaux mconnus & trop maltraits prouve en faveur des ides
d'humanit du XIXe sicle.

Des mauvais traitements les tribunaux font aujourd'hui justice. L'tude
des sciences naturelles donne des notions plus exactes sur la nature
des animaux & je ne crois pouvoir mieux terminer qu'en traitant du
prtendu gosme des chats.

Ne croyez pas que le chat vous caresse, il se caresse, dit
spirituellement Champfort.

Ce joli mot toutefois doit tre discut, & pourrait au besoin se
retourner contre l'homme.

Quand le chat a faim & que, pour solliciter sa pture, il _ronronne_,
frotte son corps contre les jambes de la personne qui a l'habitude de
lui donner  manger, il est certain que ces vives dmonstrations sont
destines  l'tre dont il a besoin. Si, dans ce moment, il se caresse
par la mme occasion, des marques d'affection n'en sont pas moins
prodigues  son matre.

Le chat est _naturel_, c'est ce qui le fait calomnier. Jouant
naturellement dans le monde sa partie, quand il a faim, il le dit.
Veut-il dormir? Il s'tend. S'il a besoin de sortir, il le demande.

Mais pourquoi cette constante ingratitude, reproche sans cesse au
chat, ne lui a-t-elle pas alin le coeur de pauvres gens qui ont
report toutes leurs affections sur la tte d'un animal si goste? Car
le culte du chat, pour n'tre plus une religion, n'a pas t interrompu
depuis l'gypte ancienne; & si aujourd'hui on ne l'enveloppe plus de
bandelettes aprs sa mort, il est entour pendant sa vie de soins qu'il
prfre  coup sr  l'embaumement.

Dans les palais & les mansardes, le chat est trait sur un pied
d'galit par le riche & le pauvre.

Ce n'est ni un serviteur infidle ni un serviteur inutile, comme
Buffon l'a crit[34]: l'animal travaille suivant sa mesure avec un
dvouement d'esclave[35].

[Note 34: Voir aux Appendices.]

[Note 35: En ceci je ne suis pas tout  fait d'accord avec la
devise _libertas sine labore_, dont un matre semble vouloir dcorer le
blason de la race fline.]

Voil dans la cour un chat tapi prs d'un tuyau de plomb qui sort d'une
maison. On peut appeler l'animal, il est  son poste & ne lvera pas la
tte. Accroupi sur le pav, de temps en temps il fourre sa patte dans
le tuyau & l'en retire avec des signes de vive contrarit.

Le chat a vu un rat disparatre par ce tuyau. De lui-mme il s'est
condamn  guetter pendant des heures entires le rat qui finira par
succomber.

Ainsi un animal qualifi d'goste aura _rendu service_ ce jour-l.

Pour dbarrasser un appartement de souris, il ne demande rien, se
contentant de manger les ennemis du logis. Et si la maison est prive
de souris, la prsence seule du chat les empche de s'y introduire:
mme par son apparente fainantise, l'animal est une sentinelle
vigilante qui, du moment o il a plant sa tente dans un endroit, en
carte les rongeurs.

Faut-il accuser le matou, qui a subi l'opration des chapons, de son
indolence pendant que les souris commettent des dgts  sa barbe? Il
est dsarm. Ce n'est pas lui, on le pense, qui a sollicit l'inhumaine
castration qui l'empche  jamais d'obir aux instincts de sa race.

L'homme a voulu la socit du chat.

Le chat n'a pas recherch la socit de l'homme.

Laissez l'animal courir en paix dans les bois ou les jardins, il se
moquera de la desserte & ne viendra pas s'tendre sur les tapis des
salons. Le chat saura suffire  ses besoins, trouvera sa nourriture,
couchera dans un arbre: huit jours de libert lui rendront son
indpendance naturelle.

L'homme, pour faire oublier ses vices, aime  faire croire  ceux des
tres qui l'entourent.

--Le chat est la personnification de l'gosme, rptent
sentencieusement de graves messieurs  qui je ne voudrais pas demander
le plus lger service.

[Illustration: D'aprs un dessin de M. Viollet-Le-Duc.]




APPENDICES




I

TRAITEMENT DES CHATS DANS LES MALADIES.


Ce qu'on appelle _la maladie_ chez les chats, quoique le cas soit moins
frquent que chez les jeunes chiens, provient habituellement d'un tat
inflammatoire.

L'animal devient triste & somnolent; la tte peut  peine se porter; la
queue est tombante; la voix s'altre; la pupille est extraordinairement
dilate; la respiration courte & gne. Tels sont les premiers
symptmes. De plus en plus, l'animal deviendra paresseux & frileux; le
poil perd son lustre; les oreilles sont chaudes. Le chat rpond  peine
aux caresses, se cache dans le coin le plus sombre de l'appartement,
fait  peine entendre son ronron & ne mange plus.

S'il avale avec difficult ou refuse de manger, on peut tre certain
que la langue est devenue ple, verte ou jauntre, & il est prudent de
veiller  cet tat. Pour arrter les progrs d'une inflammation qui
peut devenir dangereuse, il convient de donner au chat une cuillere 
bouche du purgatif appel sirop de nerprun.

L'animal, dans sa faiblesse, se laissera ingurgiter ce purgatif &
se sauvera avec quelques traces de dgot; mais il faut le laisser
tranquille dans l'endroit qu'il a choisi & lui disposer une corbeille,
s'il lui convient de s'y tendre. Surtout ne pas gner son indpendance
dans cet tat.

A la suite de _la maladie_, on devra servir  l'animal du lait &, plus
tard, de petites quantits de mou ou de foie. Plus sage que les hommes,
le chat ne commet pas d'imprudence & s'en tient habituellement  l'eau
pure pendant la convalescence.

La _maladie_ s'empare quelquefois des femelles prives de la socit
des mles. Si la chatte tombe dans un tat d'abattement & de langueur,
qu'on la laisse sortir.

Il est galement dangereux d'enlever, aussitt aprs leur naissance,
les petits  leur mre; le lait restant inactif dans les mamelles de la
chatte peut causer des dsordres dans sa sant.

Un certain nombre de personnes croient faire passer le lait des chattes
en leur attachant au cou un collier de bouchons. Quel rapport peuvent
avoir des rondelles de lige avec le travail des mamelles? C'est un
ancien usage, comme de mettre une affiche de bire de mars  la porte
d'un cabaretier. On a toujours vu orner le cou des mres chattes d'un
pareil collier; on s'imagine alors que le lait suit son cours.

Il est un remde moins naf pour rendre un cours naturel au lait des
mres spares de leurs petits.

On fera une sorte d'onguent, compos de carbonate de chaux & de
vinaigre convenablement battus & dlays; avec cet onguent frictionnez
les mamelles de l'animal soir & matin, & en mme temps faites-lui boire
une tisane de dcoction de persil bouilli dans du lait.

Friction & tisane doivent durer dix jours, aprs quoi purgez la chatte
pendant deux jours avec vingt grammes chaque fois d'huile de riccin;
mais pour ne pas fatiguer l'animal, il convient de laisser vingt-quatre
heures de repos entre les deux purgations.

Lady Cust, une Anglaise qui a crit un livre sur les chats, donne des
conseils aux personnes qui n'ont jamais soign de chats malades.

Il est bon d'entourer doucement le chat dans une serviette assez grande
pour que tout le corps disparaisse & que l'oprateur soit protg
contre les griffes.

L'animal tant plac entre les genoux de celui qui doit administrer la
mdecine, on passe un mouchoir sous le cou du chat, afin que sa robe ne
soit pas salie.

D'une main gante, dit l'Anglaise, vous ouvrez largement, mais avec
douceur & d'un seul effort, la bouche du chat, & vous y faites entrer
la mdecine au moyen d'une cuiller  th, goutte  goutte, pour que
le malade l'avale sans s'touffer & par petites doses. Ne lui mettez
pas la cuiller entre les dents, sinon il la mordra & en rpandra le
contenu. Enlevez avec une ponge & de l'eau tide toute souillure;
essuyez  sec avec un linge propre; dmaillotez le patient, tenez-le
pendant une heure & demie dans un lieu chaud & tranquille; ne lui
donnez ni  boire ni  manger.

Bref, surveillez l'effet de la mdecine, comme chez un malade de
l'espce humaine.

Organisez un hpital temporaire, quelque chambre inhabite, sans
tapis, mais o vous entretenez un bon feu, car la chaleur fait la
moiti de la cure, & tout animal malade en a particulirement besoin.

Ayez pour votre patient un lit confortable; laissez-lui de l'eau en
cas qu'il ait soif; & que nul, hormis vous, n'entre prs de lui, car la
tranquillit est, avec la chaleur, l'auxiliaire par excellence de la
bonne nature[36].

[Note 36: _Revue britannique_, mars 1868.]

Quelques personnes galement croient dlivrer le chat du ver en lui
coupant le bout de la queue qui est cens le contenir. Des ciseaux ou
une pelle  feu rougie  blanc privent l'animal d'une partie de cette
libre queue serpentine dont le jeu s'associe si bien aux mouvements &
aux sensations du chat.

C'est encore un prjug barbare qui cause une telle mutilation. Mais
que faut-il penser de l'crivain qui entretient un tel prjug dans
les esprits & en fait l'objet d'un chapitre: _Quand il faut couper la
queue des chats_, donnant  cette opration le pouvoir de diminuer
l'intensit de leurs maladies[37].

[Note 37: Voir _Trait d'ducation physique & morale des chats_,
par Catherine Bernard, portire, 1828, in-12. Cette portire, on le
pense, est le masque d'un barbouilleur de livres qui, flattant les
passions & les usages populaires, n'a os donner son vritable nom.]

Quelques affections cutanes des chats sont d'autant plus dangereuses,
qu'elles se communiquent  l'espce & peuvent atteindre les enfants &
les hommes.

Hurtrel d'Arboval, savant mdecin-vtrinaire, a donn, dans son
_Dictionnaire de mdecine & de chirurgie_, une description de maladies
cutanes avec des moyens curatifs pour les gurir.

L'auteur du livre actuel a lev nombre de chats & n'a pu heureusement
constater ces sortes de maladies qui doivent provenir du manque de
soins,  moins qu'un courant pidmique ne circule, comme en 1673, o
la plupart des chats de Westphalie moururent.

En tout cas, ds qu'apparatront les premires pustules, il est bon de
lotionner pendant quelques jours la partie malade avec une dcoction
de mauve, de guimauve ou de graine de lin,  laquelle on ajoute des
lavages composs de feuilles de tabac bouillies dans la lessive, ou
d'une dissolution de deutoxyde de potassium.

Exposez l'animal  un soleil ardent & frictionnez-le avec la
composition antisporique suivante: deux onces d'huile de lin dans
laquelle a t fondu un dixime d'onguent citrin. Le tout bien ml,
tendez une couche paisse sur les parties affectes; ajoutez-y, comme
traitement interne, quelques infusions de sureau, de fumeterre & de
lait. L'animal gurira bientt, s'il a t purg pralablement avec
quelques grains de jalap dlays dans un peu d'eau mielle.

Les mdecins de chats emploient un remde plus prompt pour combattre
l'inflammation; mais l'animal a besoin d'un fort temprament pour
rsister  un si nergique traitement.

Ces praticiens font vomir le chat au moyen de la staphisaigre, de
l'euphorbe & du tabac. Deux fois par jour l'animal est tremp dans une
dcoction de pieds de griffon ou de tabac. Traitement sommaire, mais
dangereux.

Il en est un plus doux lorsque l'ruption est dclare. Il faut tenir
le chat dans un endroit chaud, lui faire prendre quelque boisson
sudorifique laxative & le frictionner avec une lotion de nitrate
d'argent fondu (quatre gros) & d'eau naturelle (une livre).

Mais cette grave maladie qui dcime la race fline se compte comme les
invasions de cholra, & depuis l'anne 1779, o succombrent la plupart
des chats de France, d'Allemagne, d'Italie & de Danemark, la science
n'a pas enregistr de nouvelles pidmies.

Quant aux fractures des chats, la science du vtrinaire doit tre
invoque.

J'ai vu un chat dont la colonne vertbrale avait t casse se promener
plus tard avec quelques difficults, il est vrai. Sa chute du haut d'un
toit lev, quoiqu'elle lui et enlev l'agilit, n'avait modifi en
rien l'affabilit de son caractre.




II.

LE CHAT CHEZ LES HBREUX ET DANS L'ANTIQUIT.


Il n'est pas question de chat domestique dans la Bible, & si le
prophte, au nombre des animaux qui viendront crier la nuit dans les
ruines de Babylone, voque les _Tsym_[38] que certains commentateurs
ont pris pour des chats, il est plus prsumable qu'il s'agit des
chacals.

[Note 38: Le chat est appel _Tsy_ en hbreu, au pluriel _Tsyim_,
d'aprs Bochart.]

Itobades, imit par Pilpai dans les Fables indiennes, appelle le chat
le mangeur de souris. Pilpai copie Itobades, sope copie Pilpai,
Phdre copie sope, & c'est ainsi qu' travers les sicles se prsente
le chat  La Fontaine, qui, lui aussi, admet la caractristique perfide
de l'animal flin, telle que l'ont donne les fabulistes ses aeux.

M. Dureau de Lamalle croit que dans le _Combat des grenouilles_
attribu  Homre, le vieux pote parle du chat domestique qu'il
appelle _gal_.

Il est plus certain que le mot _ailuros_ employ par Hrodote &
Aristote s'applique au chat domestique.

Diodore de Sicile, parlant des conqutes d'Agatoche de Numidie, dit
qu'il fit passer son arme  travers des montagnes leves, habites
par un si grand nombre de chats, qu'aucun oiseau n'y fait son nid.

lien prouve galement que l'_ailuros_ des Grecs est notre chat
domestique, en faisant figurer cet animal au nombre de ceux que l'on
peut apprivoiser par la nourriture & des caresses; il ajoute (sans
doute lien avait en vue les chats sauvages) que les singes, pour leur
chapper, se rfugient  l'extrmit des branches.

L'_ailuros_ des Grecs devint _felis_ chez les Latins. Pline s'en est
occup particulirement, & un crivain de la dcadence, Palladius, dans
son ouvrage sur l'agriculture, parle du _Cattus_ ou _Catus_ comme d'un
animal utile dans les greniers pour dtruire les souris.

Il semblerait donc, dit M. de Blainville, que c'est vers cette poque
que le chat est devenu domestique, puisqu'il parat certain qu'il ne
l'tait pas si anciennement chez les Grecs, ni mme chez les Romains,
quoiqu'il le ft chez les gyptiens.

En effet, le naturaliste franais, qui, dans son beau trait
d'_Ostographie_ a cherch la confirmation par les monuments anciens de
la domestication des animaux, ne trouve de reprsentations du chat ni
en Grce ni dans l'ancienne Rome.

M. de Blainville parle d'un chat momifi dont le squelette fut
dpouill de ses bandelettes pour les collections du Musum. M. E.
Geoffroy, dit-il, a reconnu, ainsi que M. G. Cuvier, un animal ne
diffrant en aucune manire de notre chat domestique en Europe, _ce
qui n'est pas exactement vrai_. Depuis lors, M. Ehrenberg, qui a eu
galement l'occasion de voir ces momies de chats, a assur qu'elles
provenaient d'une espce encore actuellement sauvage & galement
domestique en Abyssinie.

Diverses autres momies de chats amnent M. de Blainville  conclure que
les gyptiens avaient plusieurs espces de chats: On peut donc assurer
que les anciens gyptiens possdaient trois espces ou varits de
chats que les modernes connaissent encore aujourd'hui, _en Afrique_, 
l'tat sauvage aussi bien qu' l'tat domestique.

Le chat n'tait pas un animal domestique chez les peuples
scytho-celtiques, car dans les tumulus fouills en Europe & dans l'Asie
borale, o sont amasss de nombreux ossements de boeufs, de cerfs,
de moutons, de cochons & de chiens, M. de Blainville n'en a trouv
aucun se rapportant au chat.




III.

RECHERCHES SUR LA DOMESTICATION DES CHATS ET L'ANCIENNET DE LEUR RACE,
PAR DARWIN.


Dans son livre de l'_Origine des espces_, Darwin s'tait dj occup
des chats. On lui doit cette observation, que les chats qui ont les
yeux bleus sont presque toujours sourds. Il a fait remarquer encore
que les chats ont l'oreille droite, parce qu'tant perptuellement aux
aguets, les muscles de l'oreille sont, ds le plus bas ge, sans cesse
en exercice, tandis que les animaux domestiques apathiques ont les
oreilles lches & pendantes.

Dans un nouvel ouvrage _De la variation des animaux & des plantes sous
l'action de la domestication_[39], le naturaliste est revenu avec plus
de dtails sur les chats. J'emprunte  ce livre quelques recherches
historiques & quelques observations:

[Note 39: Traduit par J.-J. Moulini, t. I, in-8. Paris, Reinwald,
1868.]

Le chat a t domestiqu dj fort anciennement en Orient; M. Blyth
m'apprend qu'il en est fait mention dans un crit sanscrit datant de
deux mille ans...

... Les chats sans queue de l'le de Man diffrent du chat commun
non-seulement par l'absence de queue, mais par la longueur de leurs
membres postrieurs, la grandeur de leur tte & par leurs moeurs...

Desmarets a dcrit un chat du cap de Bonne-Esprance, remarquable par
une bande rouge sur le dos...

Nous avons vu que les contres loignes possdent des races
distinctes de chats domestiques. Les diffrences peuvent tre dues en
partie  leur descendance d'espces primitives diffrentes, ou du moins
 des croisements avec elles. Dans quelques cas, comme au Paraguay,
Mombas, Antigua, les diffrences paraissent dues  l'action directe
des conditions extrieures. On peut dans quelques autres attribuer
quelque effet  la slection naturelle, les chats ayant, dans certaines
circonstances,  pourvoir  leur existence &  chapper  divers
dangers; mais, vu la difficult qu'il y a  appareiller les chats,
l'homme n'a rien pu faire par une slection mthodique, & probablement
bien peu par slection inintentionnelle quoiqu'il cherche gnralement,
dans chaque porte,  conserver les plus jolis individus, & estime
surtout une porte de bons chasseurs de souris. Les chats qui ont le
dfaut de rder  la poursuite du gibier sont souvent tus par les
piges. Ces animaux tant particulirement choys, une race de chats
qui aurait t aux autres ce que le bichon est aux chiens plus grands,
et t probablement d'une grande valeur; & chaque pays civilis en
aurait certainement cr quelques-unes, si la slection et pu tre
mise en jeu; car ce n'est pas la variabilit qui fait dfaut dans
l'espce.

Dans nos pays, nous voyons une assez grande varit dans la taille,
les proportions du corps, & considrable dans la coloration des
chats... La queue varie beaucoup de longueur; j'ai vu un chat qui,
lorsqu'il tait content, portait la queue rabattue  plat sur le dos...

Les conditions extrieures du Paraguay ne paraissent pas tre
trs-favorables au chat; car, quoique  moiti sauvage, il ne l'est
pas devenu compltement, comme tant d'autres animaux europens. Dans
une autre partie de l'Amrique du Sud, d'aprs Roulin, le chat a perdu
l'habitude de hurler la nuit. Le Rv. W. D. Fox a achet  Portsmouth
un chat qu'on lui dit provenir de la cte de Guine: la peau en tait
noire & ride, la fourrure d'un gris bleutre & courte, les oreilles
un peu nues, les jambes longues, & l'aspect gnral singulier. Ce chat
ngre a produit avec le chat ordinaire.

... Une race en Chine a les oreilles pendantes. Il y a, d'aprs
Gmelin,  Tobolsk, une race rouge. En Asie, nous trouvons aussi la race
angora ou persane.

Le chat domestique est revenu  l'tat sauvage dans plusieurs pays, &
partout, autant qu'on en peut juger d'aprs de courtes descriptions, il
a repris un caractre uniforme. A la Plata, prs Maldonado, j'en ai tu
un qui paraissait tout  fait sauvage; M. Waterhouse, aprs un examen
attentif, ne lui trouva de remarquable que sa grande taille. Dans la
Nouvelle-Zlande, d'aprs Dieffenbach, les chats redevenus sauvages
prennent une couleur grise panache comme les chats sauvages proprement
dits: ce qui est aussi le cas des chats demi-sauvages des Highlands de
l'cosse.




IV.

TYMOLOGIE DU MOT CHAT.


tym. Wallon, _chet_; bourguignon, _chai_; picard, _ca, co_;
proven., _cat_; catal., _gat_; espagn. & portug., _gato_; ital.,
_gatto_. du latin _catus_ ou _cattus_, qui ne se trouve que dans des
auteurs relativement rcents, Palladius, Isidore, & qui tait un mot
du vulgaire. Il appartient au celtique &  l'allemand: vil., _cat_;
kymri, _kth_; angl.-sax., _cat_; ancien scandin., _kttr_; allem.
mod., _katze_. D'aprs Isidore, _cattus_ vient de _cattare_, voir, &
cet animal est dit ainsi parce qu'il voit, guette; _catar_, regarder,
est dans le provenal & dans l'ancien franais _chater_ (_Ronciso._,
p. 97). Mais on ne sait  quoi se rattachent ni _cattus_ ni _catar_;
la tardive apparition qu'ils font dans le latin porte  croire qu'ils
sont d'origine celtico-germanique. Il y a dans l'arabe _gittoun_, chat
mle; mais Freitag doute que ce mot appartienne  l'arabe. (Littr,
_Dictionnaire_.)

[Illustration: Chat sauvage (d'aprs un dessin de Werner).]




V.

CHATS SAUVAGES.


On essaya  diverses reprises, au Jardin des Plantes, d'acclimater des
chats sauvages du Npaul, du Cap (dit _obscura_,  cause de sa couleur
noire), ou de Java (_Javanensis_); mais Frdric Cuvier ne cite gure
que le chat noir du Cap, qu'il put tudier momentanment:

Ce chat, dit-il, avait les yeux & le naturel d'un chat domestique.
Il avait t apprivois & abandonn  lui-mme sur le btiment qui le
ramenait en Europe; comme le chat domestique, il faisait la guerre aux
rats, & eut d'autant plus de succs qu'il tait grand & fort. A son
arrive  la mnagerie, on le tint d'abord renferm; mais bientt on
put lui rendre sa libert. Sauf la rpugnance qu'il avait  se laisser
prendre & mme toucher, on aurait pu le croire un chat domestique: il
resta attach aux lieux o on le nourrissait; mais tous les autres
chats mles en furent exclus. Il n'en souffrit mme aucun dans un
cercle assez tendu hors de sa demeure, & j'ai eu tout lieu de croire
que les ennemis que par l il s'tait faits, ne furent pas trangers 
sa mort. Quoique jeune, il ne vcut gure chez nous qu'un an.

(F. Cuvier, _Histoire naturelle des mammifres_.--Paris, 1824.)




VI.

LES CHATS EN CHINE.


L'abb Le Noir rapporte que, loin de servir du chat pour du lapin,
comme on en a l'habitude dans les gargotes parisiennes, les Chinois
tiennent le chat pour un mets excellent; chez leurs marchands de
comestibles, des chats normes sont suspendus avec leur tte & leur
queue. Dans toutes les fermes, on trouve de ces animaux attachs  de
petites chanes pour tre engraisss avec des restes de riz; ce sont de
gros chats qui ressemblent  ceux de nos comptoirs & de nos salons. Le
repos qu'on leur impose facilite & acclre leur engraissement.

Plus proccup de science linaire que de culinaire, je cherche surtout
la reprsentation du _chat_ par les artistes chinois.

En Chine, le chat est figur, surtout par la statuaire cramique, en
_blanc de Chine_, en _bleu turquoise_, en _vieux violet_. M. Jacquemard
cite, dans son _Histoire de la porcelaine_, un chat en vieux violet qui
fut vendu dix-huit cents livres  la vente du mobilier de Mme de
Mazarin.

Sur les porcelaines plus communes, on voit, maills en couleurs
varies, des chats reprsents assis sur le derrire, offrant quelque
analogie avec les chats gyptiens. D'autres fois ces animaux sont
figurs en rond, la tte appuye sur les pattes de devant; alors ils
sont moins naturels, leur tte grimaante,  oreilles droites; les yeux
exagrent le caractre flin de la prunelle, fendue verticalement;
souvent mme la fente est relle &, comme le dos porte une ouverture,
il est permis de croire qu'on claire intrieurement la tte, pour
obtenir un effet plus _saisissant_. Bon nombre de ces chats couchs
sont des vases  fleurs.

Au Japon, l'on a fait quelques chats en porcelaine commune, analogue
 celle des figures civiles. Ces chats sont grossirement tachs en
rouge & en noir; mais les porcelaines fines reprsentant des intrieurs
chinois rptent souvent la figure des animaux domestiques. Le chien
se voit presque toujours dans le jardin; le chat, au contraire, se
faufile au plus intime de l'intrieur. L, il est prs d'une dame 
sa toilette; ailleurs, les enfants s'en amusent pendant que les dames
prennent le th. Dans ces peintures, l'animal est presque toujours
blanc,  larges macules brunes ou noires; il parat que c'est l
l'espce estime.




VII.

RQUISITOIRE DE BUFFON CONTRE LES CHATS. DFENSE DE L'ANIMAL PAR Mme
DE CUSTINE, SONINI, GALIANI.


Buffon a trait le chat en procureur gnral, & voici un fragment de
son rquisitoire:

Le chat est un domestique infidle, qu'on ne garde que par ncessit,
pour l'opposer  un autre moins domestique, encore plus incommode...
Quoique ces animaux, surtout quand ils sont jeunes, aient de la
gentillesse, ils ont en mme temps une malice inne, un caractre
faux, un naturel pervers, que l'ge augmente encore & que l'ducation
ne fait que masquer. De voleurs dtermins, ils deviennent seulement,
lorsqu'ils sont bien levs, souples & flatteurs comme les fripons;
ils ont la mme adresse, la mme subtilit, le mme got pour faire le
mal, le mme penchant  la petite rapine. Comme les fripons, ils savent
couvrir leur marche, dissimuler leurs desseins, pier les occasions,
attendre, choisir, saisir l'instant de faire leur coup, se drober
ensuite au chtiment, fuir & demeurer loigns jusqu' ce qu'on les
rappelle. Ils prennent aisment des habitudes de socit, jamais des
moeurs. Ils n'ont que l'apparence de l'attachement, on le voit 
leurs mouvements obliques,  leurs yeux quivoques; ils ne regardent
jamais en face la personne aime; soit dfiance, soit fausset, ils
prennent des dtours pour en approcher, pour chercher des caresses
auxquelles ils ne sont sensibles que pour le plaisir qu'elles leur
font. Bien diffrent de cet animal fidle dont tous les sentiments
se rapportent  la personne de son matre, le chat parat ne sentir
que pour lui, n'aimer que sous condition, ne se prter au commerce
que pour en abuser, &, par cette convenance de naturel, il est moins
incompatible avec l'homme qu'avec le chien, dans lequel tout est
sincre.

Une si longue nomenclature de vices & de dfauts pourrait tre
contredite & releve: ce serait du temps perdu. A Buffon j'oppose
d'abord le passage suivant d'une lettre de Mme de Custine:

Vous me battrez si je vous dis que l'attachement des chiens ne me
touche pas du tout. Ils ont l'air condamns  nous aimer; ce sont
des machines  fidlit, & vous savez mon horreur pour les machines.
Elles m'inspirent une inimiti personnelle... Vivent les chats! Tout
paradoxe  part, je les prfre aux chiens. Ils sont plus libres, plus
indpendants, plus naturels; la civilisation humaine n'est pas devenue
pour eux une seconde nature. Ils sont plus primitifs que les chiens,
plus gracieux; ils ne prennent de la socit que ce qui leur convient &
ils ont toujours une gouttire tout prs du salon pour y redevenir ce
que Dieu les a faits & se moquer de leur tyran.

Quand, par hasard, ils aiment ce tyran, ce n'est pas en esclaves
dgrads comme ces vilains chiens qui lchent la main qui les bat,
& qui ne sont fidles que parce qu'ils n'ont pas l'esprit d'tre
inconstants...

Le naturaliste Sonini ne jugeait pas le chat avec la mme antipathie
que Buffon dont il fut le collaborateur: Cet animal (une chatte
angora) fut, dit-il, pendant des annes ma plus douce socit. Combien
de fois ses tendres caresses me firent oublier mes ennuis & me
consolrent de bien des infortunes! Ma belle compagne mourut enfin.
Aprs plusieurs jours de souffrance, pendant lesquels je ne la quittai
pas un moment, ses yeux constamment fixs sur moi s'teignirent, & sa
perte remplit mon coeur de douleur.

Non plus l'abb Galiani ne s'associe gure aux rcriminations de
Buffon; sa sympathie pour le chat est extrme, tmoin ce fragment d'une
lettre  Mme d'pinay:

Votre vie  Paris est moins insipide que la mienne  Naples, o rien
ne m'attache, except deux chats que j'ai auprs de moi, dont l'un
s'tant gar hier par la faute de mes gens, je suis entr en fureur;
j'ai congdi tout mon monde. Heureusement il a t trouv ce matin,
sans quoi je me serais pendu de dsespoir.

Voil assez de tmoignages  dcharge pour dtruire le rquisitoire de
Buffon.




VIII.

DU RLE DU CHAT DANS L'ARCHITECTURE.


Le moyen ge, qui appela tant d'animaux fantastiques  dcorer les
faades des monuments religieux & civils, ne s'est pas extrmement
proccup du chat; cependant on avait amen dj en France les premiers
chats d'Angora, car l'auteur du roman de la _Rose_ parle de ces animaux
& compare le chat, pour la fourrure & la vigueur,  un chanoine
prbend. Sans doute les sculpteurs ne se rendirent pas compte, comme
les gyptiens, de la puret des lignes de l'animal; il est singulier,
en tout cas, que le masque du chat ne leur ait pas fourni quelque motif
grimaant dans la collection des diableries qui courent du haut en bas
des glises du XIIe sicle.

Mme Flicie d'Aizac, qui a crit un travail sur la zoologie relative
 l'architecture (_Revue de l'Architecture_, t. VII, 1847-1848), fait
entrer le chat dans le symbolisme; mais il est impossible de tirer un
seul fait prcis de ce tourbillon de vises archologiques.

Le chat se montre un peu moins rare dans les monuments de la
Renaissance. Au muse de la ville de Troyes, on voit un chapiteau
du XVe sicle qui reprsente un chat. J'en aurais donn
volontiers un croquis si l'animal tait d'une excution plus
supportable.

M. Fichot, peintre-archologue qui a dessin nombre de monuments
curieux, me communique le dessin d'un linteau de porte d'une maison
de Ricey-Haute-Rive. Au milieu de ce bas-relief se tient un chat,
en compagnie de poules, d'un renard, d'une sorte de rat; mais cette
sculpture est vritablement trop primitive & l'animal ne conserve pas
assez l'accent de sa race pour tre reproduit ici.

Le chat, regard sans doute comme manquant de noblesse, fut abandonn
aux sculpteurs d'enseignes qui s'en amusrent: _le Chat qui pelote_,
_le Chat qui pche_, & souvent en firent un sujet de calembour comme
dans l'enseigne suivante: _les Chats scieurs_ (pour _chassieux_), ou
dans cette autre: _A la botte pleine de malices_, qui se voyait  la
porte d'un cordonnier factieux. De l'ouverture de la botte sortaient
une tte de singe, une tte de chat & une tte de femme.

Un bon ouvrage sur les enseignes devra contenir plus d'un renseignement
 ce sujet.




IX.

LGENDES.


Il serait facile de recueillir un certain nombre de lgendes sur les
chats, presque tous les peuples ayant donn carrire  leur imagination
en ce qui concerne les flins. Je citerai seulement trois lgendes: une
antique, une arabe, une russe.

Chez les Grecs, le chat tait consacr  la chaste Diane. Les
mythologues grecs prtendent que Diane avait cr le chat pour
ridiculiser le lion, cr par Apollon avec l'intention d'effrayer sa
soeur.

Les anciens auteurs de blasons, je l'ai montr aux premiers chapitres
de cet ouvrage, se sont empars de cette lgende antique & ont attribu
aux astres ce que les mythologues portent au compte des dieux.

Damiri, naturaliste arabe, qui a compos, au VIIIe
sicle de l'hgire, une Histoire des animaux, sous le titre de
_Hauet-el-Haa-wana_, donne les motifs de la cration du chat:

Lorsque No fit entrer dans l'arche, disent les Arabes, un couple
de chaque bte, ses compagnons, ainsi que les membres de sa famille
lui dirent: Quelle scurit peut-il y avoir pour nous & pour les
animaux tant que le lion habitera avec nous dans cet troit btiment?
Le patriarche se mit en prires & implora le Seigneur. Aussitt la
fivre descendit du ciel & s'empara du roi des animaux, afin que la
tranquillit d'esprit ft rendue aux habitants de l'arche. Il n'y a
pas d'autre explication pour l'origine de la fivre en ce monde. Mais
il y avait dans le vaisseau un ennemi non moins nuisible: c'tait la
souris. Les compagnons de No lui firent remarquer qu'il leur serait
impossible de conserver intacts leurs effets & leurs provisions. Aprs
une nouvelle prire adresse au Tout-Puissant par le patriarche, le
lion ternua & il sortit un chat de ses naseaux. C'est depuis ce moment
que la souris est devenue si craintive & qu'elle a contract l'habitude
de se cacher dans les trous.

Les Russes ont une lgende donnant la raison de l'antagonisme des
chiens & des chats:

Lorsque le chien fut cr, il attendait encore sa _pelisse_; la
patience lui manquant, il suivit le premier venu qui l'appela. Or ce
passant tait le diable, qui fit de cet animal son missaire, & qui
mme en prend quelquefois l'apparence. La fourrure destine au chien
fut donne au chat; c'est peut-tre ce qui explique l'antipathie des
deux quadrupdes, dont le premier estime que l'autre lui a vol son
bien.




X.

INSTINCT MATERNEL CHEZ LES CHATTES.


M. Charles Asselineau, me sachant occup d'un travail sur les chats,
m'envoie l'observation suivante:

Ma chatte fait ses petits  la campagne. Je lui en laisse un pour
empcher que son lait ne lui monte  la tte, & je donne l'autre  ma
blanchisseuse.

Pendant une des nuits suivantes, toute la maison est veille par des
lamentations de jeunes chats  fendre l'me. Il pleuvait  torrents.

La jardinire, qui a le coeur tendre, se lve & trouve le petit chat
 moiti noy, transi, mourant. Elle le prend, l'emporte, &, pour le
rchauffer, le couche  ct d'elle dans son lit.

Le lendemain matin, on prsente le petit  sa mre. Il se jette sur
elle en affam & essaye de se coucher sous son ventre pour teter; mais
la chatte le repousse nergiquement, se hrisse, jure & montre les
griffes. Vingt fois on renouvelle la tentative avec le mme succs.

Nous voil tous scandaliss, indigns contre cette martre, qui ne
reconnaissait plus son fruit aprs deux jours de sparation. Mes nices
en pleuraient: Oh! la vilaine, la mauvaise mre!

On se dcide enfin  reporter le petit chat chez la blanchisseuse en
la grondant fortement de sa barbarie de mettre un nouveau-n  la porte
par un temps pareil, & que trouve-t-on? Le vrai chaton moelleusement
couch sur un coussin avec une soucoupe de lait  sa porte.

Nous avions donc calomni la mre. Son instinct avait t plus
clairvoyant que nos yeux. Elle avait du premier coup reconnu que
l'enfant qu'on lui prsentait n'tait pas le sien & l'avait repouss
pour ne pas faire de tort  son nourrisson.--N'est-ce pas l une belle
histoire de chatte?[40]

[Note 40: Nombre d'autres observations m'ont t communiques
pendant l'impression du prsent livre, mais, venues trop tard, elles
eussent drang le plan; malgr les divisions les plus capricieuses en
apparence de toute oeuvre d'art, l'crivain doit se tenir en garde
contre les rallonges.]




XI.

DU LANGAGE DES CHATS PAR L'ABB GALIANI.


Une dition qu'on vient de donner de Galiani me remplit d'orgueil.
Lui aussi, le Napolitain, a trait de l'amour chez les chats; sauf le
dtail du miaulement, je me rencontre avec l'ami de Diderot sur la
question de linguistique.

Il y a des sicles, dit le spirituel abb, qu'on lve des chats, &
cependant je ne trouve personne qui les ait bien tudis. J'ai le mle
& la femelle; je leur ai t toute communication avec les chats du
dehors & j'ai voulu suivre leur mnage avec attention; croiriez-vous
une chose? Dans le mois de leurs amours, ils n'ont jamais miaul; le
miaulement n'est donc pas le langage de l'amour des chats; il n'est que
l'appel des absents.

Autre dcouverte sre: le langage du mle est tout  fait diffrent de
celui de la femelle, comme cela devait tre. Dans les oiseaux, cette
diffrence est plus marque; le chant du mle est tout  fait diffrent
de celui de la femelle; mais dans les quadrupdes, je ne crois pas que
personne se soit aperu de cette diffrence. En outre, je suis sr
qu'il y a plus de vingt inflexions diffrentes dans le langage des
chats, & leur langage est vritablement une langue, car ils emploient
toujours le mme son pour exprimer la mme chose.




XII.

GODEFROI MIND, LE RAPHAL DES CHATS.


M. Depping a donn dans la _Biographie universelle_ quelques notes sur
Godefroi _Mind_, qui semblait vou par son nom  la peinture des chats.
De cet article j'extrais les dtails qui intresseront peut-tre ceux
qui rclament des artistes une meilleure interprtation de la race
fline.

Godefroi Mind naquit en 1768,  Berne, d'un pre d'origine hongroise.
Il tudia le dessin chez le peintre Freudenberger, qui a laiss peu de
traces dans l'histoire de l'art. Un got particulier, dit M. Depping,
porta Mind  dessiner des animaux, ou plutt deux espces d'animaux:
les ours & les chats. Ces derniers surtout taient ses sujets favoris,
il se plaisait  les peindre  l'aquarelle dans toutes les attitudes,
seuls ou en groupe, avec une vrit, un naturel, qui n'ont peut-tre
jamais t surpasss. Ses tableaux taient en quelque sorte des
portraits de chats; il nuanait leur physionomie doucereuse & ruse; il
variait  l'infini les poses gracieuses des petits chats jouant avec
leur mre; il reprsentait de la manire la plus vraie le poil soyeux
de ces animaux; en un mot, les chats peints par Mind semblaient vivre
sur le papier. Mme Lebrun, qui ne manquait jamais, dans ses voyages
en Suisse, d'acheter quelques dessins de ce peintre, l'appelait le
_Raphal des chats_. Plusieurs souverains, en traversant la Suisse,
ont voulu avoir des chats de Mind; les amateurs suisses & autres en
conservent prcieusement dans leurs portefeuilles. Le peintre & ses
chats taient insparables. Pendant son travail, sa chatte favorite
tait presque toujours  ct de lui & il avait une sorte d'entretien
avec elle. Quelquefois cette chatte occupait ses genoux; deux ou trois
petits chats taient perchs sur ses paules; il restait dans cette
attitude des heures entires sans bouger, de peur de dranger les
compagnons de sa solitude. Il n'avait pas la mme complaisance pour les
hommes qui venaient le voir & il les recevait avec une mauvaise humeur
trs-marque.

Mind n'eut peut-tre jamais de chagrin plus profond que lors du
massacre gnral des chats, qui fut ordonn, en 1809, par la police de
Berne,  cause de la rage qui s'tait manifeste parmi ces animaux.
Il sut y soustraire sa chre Minette en la cachant; mais sa douleur
sur la mort de huit cents chats, immols  la sret publique, fut
inexprimable: il ne s'en est jamais bien consol...

Il avait aussi beaucoup de plaisir  examiner des tableaux ou des
dessins qui reprsentaient des animaux. Malheur aux peintres qui
n'avaient pas rendu ses espces favorites avec assez de vrit! Ils
n'obtenaient aucune grce  ses yeux, quelque talent qu'ils eussent
d'ailleurs.

Dans les soires d'hiver, il trouvait encore moyen de s'occuper de ses
animaux chris en dcoupant des marrons en forme d'ours ou de chats:
ces jolies bagatelles, excutes avec une adresse tonnante, avaient un
trs-grand dbit.

Mind, petit de taille, avait une grosse tte, des yeux trs-enfoncs,
un teint rouge-brun, une voix creuse & une sorte de rlement; ce qui,
joint  une physionomie sombre, produisait un effet repoussant sur ceux
qui le voyaient pour la premire fois.

Il est mort  Berne le 8 novembre 1814. On a parodi assez plaisamment
pour lui les vers de Catulle sur la mort d'un moineau:

  Lugete, o feles, ursique lugete,
  Mortuus est vobis amicus;

& un autre vers d'un ancien:

  Felibus atque ursis flebilis occidit.




XIII.

LE PEINTRE JAPONAIS FO-KOU-SAY

(Prononcez _Hok'sai_).


La plupart des vignettes japonaises reproduites dans ce volume sont
tires des cahiers de croquis d'un artiste merveilleux, qui mourut,
il y a environ cinquante ans, au Japon, laissant une grande quantit
d'albums, dont la principale srie, compose de quatorze cahiers, a
excit, lors de son introduction  Paris, une noble mulation parmi les
artistes.

Ce peintre, appel Fo-Kou-Say, & qui est plus populaire sous le nom
d'_Hok'sai_, on ne saurait mieux en faire comprendre le mrite qu'en
l'assimilant  Goya. Il en a le caprice, la fantaisie; mme sa manire
de graver offre parfois une analogie trs-marque avec celle de
l'auteur des _Caprices_. Hok'sai a plus fait pour nous rendre facile
la connaissance du Japon que les voyageurs & que les professeurs
de japonais qui ne savent pas le japonais. Grce  l'art rpandu 
profusion dans ces cahiers, on a pu se rendre compte de la civilisation
japonaise & de l'intelligence d'un peuple qui, loin de s'endormir
dans la tradition du pass, comme les Chinois, marche rsolment  la
conqute des dcouvertes industrielles europennes.

Ce n'est pas le moment de rendre sensibles ces gnralits; mais telle
est la puissance de l'art, qu'un simple cahier de croquis ouvre des
horizons qu'il est difficile de ne pas signaler.

Hok'sai fut un artiste profondment original. Et quoique certains de
ses dessins dtachs puissent offrir de la parent avec des croquis
de Goya, on peut affirmer que l'artiste japonais ne connaissait rien
des richesses artistiques de l'Espagne, l'oeuvre de l'auteur des
_Caprices_ & des _Tauromachies_ tant, il y a cinquante ans, absolument
inconnu, mme en France.

Hok'sai trouva dans sa nature, dans les institutions de son pays,
dans les moeurs & coutumes des habitants, dans la popularit que
ses cahiers de croquis obtinrent, matire  exercer son gnie, & plus
qu'un autre j'ai sans doute t frapp de ce gnie,  cause des tudes
de chats de l'artiste. Une page entire d'un des albums d'Hok'sai est
consacre  vingt-quatre croquis de chats dans diffrentes poses, & mon
regret est de n'avoir pu en donner davantage.

Que le prsent volume plaise au public, & l'auteur fera tous ses
efforts pour amliorer son ouvrage & par le texte & par les dessins.

[Illustration]




TABLE.


PREMIRE PARTIE.

Prface                                                           Page 1

Chapitre Premier--_Les chats dans l'gypte ancienne._--Utilit
du chat.--Il chasse sur le Nil.--Opinion de Wilkinson.--Le roi
Hana & le chat Bouhaki.--Bijoux d'or aux oreilles des chats.--La
desse Bast  tte de chatte.--Momies de chats.--Horapollon &
Plutarque,  propos des prunelles des yeux de l'animal.--Rsultats
de l'accouplement des chats, suivant Hrodote.--Comment s'appelait
l'animal chez les gyptiens.--Opinions diverses des gyptologues       3

Chapitre II..--_Les chats en Orient._--Notes de M. Prisse
d'Avesnes.--Le verger du chat au Caire.--Distribution
de victuailles au Mehkmeh.--Maison de refuge pour les
chats,  Florence.--Humanit des Gnevois  l'endroit des
chats.--Chats-Djinns.--Femmes adultres jetes dans le Nil en
compagnie d'une chatte.                                               17

Chapitre III.--_Les chats chez les Grecs & les Romains._--Les
Grecs peu proccups des chats.--Thocrite en parle le
premier.--Invectives d'Agathias & de Damocharis contre la race
fline.--Cornaline du cabinet des Mdailles.--Opinions du comte de
Caylus & de M. Chabouillet.--Mosaques de Pompi & d'Orange, leur
rapport avec les pomes de l'_Anthologie_.--Tombeau gallo-romain
de Bordeaux.--tendards des anciens Romains                           23

Chapitre IV.--_Posies, traditions populaires._--Le chat, animal
cher aux nourrices.--Chansons du bas Poitou & de l'Ouest sur
les chats.--Le vieux devant de chemine.--Breughel.--Conteurs
norvgiens, allemands, anglais, franais.--Lgende du chteau des
comtes de Combourg, par Chateaubriand.--Les grands hommes ont le
privilge de rester enfants                                           35

Chapitre V.--_Blasons, marques, enseignes._--La Colombire &
_la Science hroque_.--Lutte du soleil & de la lune.--Elle
produit le chat & la souris.--Armoiries diverses qui contiennent
des chats.--Marques des Sessa, imprimeurs  Venise.--Saint
Yves & son chat.--Opinion de Henri Estienne.--La Rpublique
franaise ajoute le chat  son blason.--Symbole de libert &
d'indpendance.--galement symbole d'hypocrisie & de trahison.--La
maison du Chat qui pelote & la maison du Chat noir                    42

Chapitre VI.--_Les ennemis des chats au moyen ge._--Sorcires,
alchimistes, savants & chats.--M. delestand du
Mril.--Prtendu caractre de lubricit des chats.--Les feux
de la Saint-Jean.--_Lamentatio catrarum, musica de' gatti,
katzenmusik._--Le jour du _Bihourdi_ en Picardie.--Influence de la
civilisation dans les campagnes.--Chats employs comme machine de
guerre                                                                53

Chapitre VII.--_Autres ennemis des chats: les paysans, les
statisticiens, les chasseurs._--Le chat de campagne.--Opinion
de Diderot sur les chats de Langres.--M. Toussenel.--Les
chasseurs un peu brutes.--Les chats accuss par les
fouriristes d'aimer les asperges.--Msalliance des chattes
domestiques avec les chats sauvages.--Le _Journal d'agriculture
pratique._--Livreteaux, lapereaux, perdreaux, faisandeaux,
dtruits par les chats.--Saint-Barthlemy de chats, prche par
les statisticiens.--Quels sont les animaux nuisibles?--Le moineau,
dclar tantt nuisible, tantt utile.--Les puces & les punaises
doivent-elles tre classes parmi les animaux nuisibles?--Nol
franc-comtois  ce sujet                                              59

Chapitre VIII.--_Les chats devant les tribunaux._--Lord
Chesterfield.--Plaidoirie de Me Crmieux en faveur de la
race fline.--Le gnral Houdaille, Le Tasse, Ptrarque, le
cardinal Wolsey, Wittington.--Les chiffonniers des bords
de la Bivre.--Fameux considrants du juge de paix de
Fontainebleau.--Humanit pour les animaux                             75

Chapitre IX.--_Les amis des chats._--Mahomet, Richelieu.--Le
chat Muezza.--Pourquoi les grands politiques aiment-ils
les chats?--Lgende de Richelieu applicable sans doute 
Colbert.--Chateaubriand & le comte de Marcellus.--Leurs
conversations sur les chats.--Les chats de Londres.--Le chat du
pape Lon XII.--Madame Michelet & le chat Moquo.--Le chat du
mousse                                                                87

Chapitre X.--_De quelques gens d'esprit qui se sont plu au
commerce des chats._--Moncrif, historiographe des chats.--Coups
de griffe que lui donnent les gens de lettres.--Le pote
Baudelaire.--Souvenirs de jeunesse.--Victor Hugo, Mrime,
Sainte-Beuve, Thophile Gautier, Viollet-le-Duc                      105

Chapitre XI.--_Les peintres de chats._--Reprsentations
hiratiques du chat par les gyptiens.--Femmes,
fantaisies, chats.--Hoffmann, Goya, Cazotte.--Du beau &
de la fantaisie.--L'art japonais.--Mind, le Raphal des
chats.--L'aquarelliste Burbanck.--Cornel. Visscher.--Eugne
Delacroix: parti qu'il tirait des chats.--Caprices de J.-J.
Grandville.--Le comdien Rouvire.--Pour la pantomime un chat vaut
un professeur du Conservatoire                                       117


DEUXIME PARTIE.

Chapitre XII.--_Le chat est-il un animal domestique?_--Controverse
entre naturalistes: M. Flourens & M. Fe.--De l'instinct des
animaux.--Pourquoi le chat griffe-t-il?--Sociabilit des
chats.--Anecdotes contes par Vigneul-Marville & Dupont de
Nemours.                                                             133

Chapitre XIII.--_Curiosit & sagacit._--Discussion entre
Voltaire & l'abb Galiani.--Pas de mtaphysique, des faits           143

Chapitre XIV.--_Transmission hrditaire des qualits morales des
chats._--Observations de M. J. Troubat.--Leur rapport avec les
ides de Darwin                                                      149

Chapitre XV.--_Cinq heures du matin._--A quoi rvent les chats 
pareille heure.--Il faut se rendre  leurs dsirs                    153

Chapitre XVI.--_Enfance des chats._--Le petit chat, joie de la
maison.--Profil d'oreilles de jeunes chats.--Gustave Planche
& son chapeau clabaud: ce qu'il en advint dans le jardin de
la _Revue des Deux Mondes_.--Excellente page du physiologiste
Gratiolet.--Utilit d'un petit chat pour le pre & la mre           157

Chapitre XVII.--_Sentiments de famille._--Les chattes de Dupont
de Nemours.--Pierquin de Gembloux & le _Trait de la folie des
animaux._--Amour maternel chez la chatte                             165

Chapitre XVIII.--_De l'attachement des chats au foyer._--Histoire
du chat d'un cur de campagne.--Attachement de l'animal pour
l'ancien presbytre.--Comment on le gurit de ses fuites sans
cesse renouveles.--Des paris de pigeons en Flandre.--Le chat
court plus vite que les pigeons                                      173

Chapitre XIX.--_Du langage des chats._--Il faut tudier les
animaux d'aprs nous-mmes.--Ce que pensait Montaigne de
l'animal.--Est-il possible d'apprendre des langues d'animaux?--La
langue rossignol & la langue corbeau                                 181

Chapitre XX.--_Les chats  la campagne._--Les chats guettant les
oiseaux.--Jeux de petits chats sur le gazon                          197

Chapitre XXI.--_Les amours des chats._--Observations
d'hiver.--Dpit amoureux.--Jurons & morsures.--Le chat reoit des
soufflets de son amoureuse.--_Viens-tu?_--Publications & bans de
la flamme des chats.--Chemines & gouttires.--Violentes & froces
passions.--Travaux d'Hercule                                         203

Chapitre XXII.--_Affections nerveuses des chats._--Monomanie
infanticide.--Pourquoi les matous mangent-ils les
nouveau-ns?--L'angora & le chien de Terre-Neuve.--Envie de chatte
pleine.--Observations de crises nerveuses                            211

Chapitre XXIII.--_De l'gosme des chats._--Les animaux 
Rome.--Belles paroles de Csar.--Champfort a calomni les
chats.--Le chat rend service                                         221




APPENDICES.


Pages.

I. Traitement des chats dans les maladies du premier ge.            229

II. Le chat chez les Hbreux & dans l'antiquit.                     238

III. Recherches sur la domestication des chats & l'anciennet de
leur race, par Darwin.                                               242

IV. tymologie du mot chat.                                          247

V. Chats sauvages.                                                   251

VI. Les chats en Chine.                                              253

VII. Rquisitoire de Buffon contre les chats. Dfense de l'animal
par Mme de Custine, Sonini, Galiani.                                 256

VIII. Du rle du chat dans l'architecture.                           261

IX. Lgendes.                                                        264

X. Instinct maternel chez les chattes.                               267

XI. Du langage des chats par l'abb Galiani.                         270

XII. Godefroi Mind, le Raphal des chats.                            272

XIII. Le peintre japonais Fo-Kou-Say.                                276




TABLE DES GRAVURES.


Pages.

_Frontispice._ Chat se lchant, d'aprs une aquarelle de Mind, de
la collection de M. Frdric Villot.

Portrait de Montaigne, d'aprs un tableau appartenant au docteur
Payen.                                                                 X

Petit chat d'aprs nature.                                           XVI

Chats en chasse, d'aprs une peinture gyptienne du British
Museum; dessin de M. Mrime.                                          5

Bronze du muse gyptien du Louvre.                                    9

Momie de chat du muse gyptien.                                      12

Bote de momie de chat, muse du Louvre.                              13

Croquis de chat, d'aprs Richter.                                     16

_Fac-simile_ d'une gravure japonaise.                                 22

Chat tranglant un oiseau, d'aprs une mosaque du Muse de
Naples.                                                               27

Tombeau gallo-romain reprsentant une jeune fille, son chat & son
coq, muse de Bordeaux.                                               31

Drapeau des anciens Romains.                                          33

_Fac-simile_ d'un dessin d'Eugne Delacroix.                          34

Le chat noir & la jambe de bois du comte de Combourg, dessin de
Kreutzberger.                                                         41

Blason des Katzen.                                                    46

Marque d'imprimerie des Sessa, de Venise, tire de la collection
Eugne Piot.                                                          48

La Libert, d'aprs Prud'hon.                                         49

Enseigne du Chat noir, rue Saint-Denis.                               52

_Fac-simile_ d'un dessin d'un manuscrit de la bibliothque de
Strasbourg, dessin de M. Lordan Larchey.                             58

Le chat de campagne, dessin de Ribot.                                 61

_Fac-simile_ d'une gravure japonaise.                                 74

tude de chat d'aprs la fameuse estampe de Corn. Visscher.           81

Portrait de Richelieu, dessin de Morin.                               90

Chateaubriand, par Morin.                                             97

Chinois en famille, enfants & chat, d'aprs une tasse en
porcelaine de la collection A. Jacquemard.                           104

Portrait de Moncrif.                                                 106

Baudelaire, par Morin.                                               110

Le chat de Victor Hugo, dessin de Kreutzberger.                      113

Chatte allaitant ses petits, bronze du muse gyptien.               121

Groupe de chats, caprice japonais, tir de la collection de M.
James Tissot.                                                        129

Griffes de chats, d'aprs l'corch.                                 137

_Fac-simile_ d'un dessin de Mind, tir de la collection de M.
Frdric Villot.                                                     142

Croquis de chat d'aprs nature.                                      144

Cul-de-lampe.                                                        148

Seconde marque des Sessa, imprimeurs  Venise.                       152

Concert de chats, d'aprs le tableau de P. Breughel.                 161

Le petit chat & sa mre, d'aprs Rouvire.                           169

Chatte lchant son petit, croquis de J.-J. Grandville.               172

Petit chat jouant, dessin d'Eugne Delacroix.                        177

Portrait d'Hoffmann, dessin de Morin.                                180

Bronze gyptien, dessin de M. Prisse d'Avesnes.                      185

Caricature japonaise.                                                193

Chat en porcelaine de fabrication chinoise. Muse de Svres.
Dessin de Renard.                                                    196

Croquis d'aprs nature, dessin de Kreutzberger.                      202

_Fac-simile_ d'une gravure japonaise.                                208

Rendez-vous de chats, dessin d'douard Manet.                        209

tude de chat d'aprs nature; _fac-simile_ d'un dessin d'Eugne
Delacroix.                                                           217

_Fac-simile_ d'un croquis japonais.                                  220

_Libertas sine labore_, dessin de M. Viollet-Le-Duc.                 226

Chat sauvage, dessin de Werner.                                      249

Cul-de-lampe.                                                        278

[Illustration]

PARIS.--J. CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOT.--[715]





End of the Project Gutenberg EBook of Les chats, by 
Jules-Franois-Flix Husson, aka Champfleury

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHATS ***

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goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

