The Project Gutenberg EBook of Autour de la Lune, by Jules Verne

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Title: Autour de la Lune

Author: Jules Verne

Posting Date: May 30, 2011 [EBook #4717]
Release Date: December, 2003
[This file was first posted on March 6, 2002]

Language: French


Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DE LA LUNE ***




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                          AUTOUR DE LA LUNE
                        Etext Production Notes

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D'ici  la fin du document le texte sera redig en franais.

                 Typographie utilise dans le texte.
                -----------------------------------

_xxx_       Texte imprim en italiques.
\(xxx\)     Symboles mathmatiques ou mots grecs rendus
            selon le langage de composition TeX.
--Tiret.

      Dictionnaire des mots peu communs utiliss dans le texte.
     ---------------------------------------------------------

lieue       Ancienne mesure de distance (environ 4 km).

ligne       Ancienne mesure de longeur valant, douzime partie
            du pouce, 2.1167 mm.

londrs     Cigare de la Havane, fabriqu  l'origine pour les
            Anglais.

milles      Mesure de longeur amricaine, 5280 pieds, 1609 mtres,

pied        Mesure de longeur amricaine, 0.3248 mtre,

pouce       Mesure de longeur amricaine, 2.54 cm, douzime partie
            du pied.

toise       Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds
            (environ 2 mtres).

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                          AUTOUR DE LA LUNE

                           par Jules Verne




CHAPITRE PRLIMINAIRE

Qui rsume la premire partie de cet ouvrage, pour servir de prface a
la seconde


Pendant le cours de l'anne 186., le monde entier fut singulirement
mu par une tentative scientifique sans prcdents dans les annales de
la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fond 
Baltimore aprs la guerre d'Amrique, avaient eu l'ide de se mettre
en communication avec la Lune--oui, avec la Lune--, en lui envoyant
un boulet. Leur prsident Barbicane, le promoteur de l'entreprise,
ayant consult  ce sujet les astronomes de l'Observatoire de
Cambridge, prit toutes les mesures ncessaires au succs de cette
extraordinaire entreprise, dclare ralisable par la majorit des
gens comptents. Aprs avoir provoqu une souscription publique qui
produisit prs de trente millions de francs, il commena ses
gigantesques travaux.

Suivant la note rdige par les membres de l'Observatoire, le canon
destin  lancer le projectile devait tre tabli dans un pays situ
entre 0 et 28 degrs de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au
znith. Le boulet devait tre anim d'une vitesse initiale de douze
mille yards  la seconde. Lanc le 1er dcembre,  onze heures moins
treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune
quatre jours aprs son dpart, le 5 dcembre,  minuit prcis, 
l'instant mme o elle se trouverait dans son prige, c'est--dire 
sa distance la plus rapproche de la Terre, soit exactement
quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.

Les principaux membres du Gun-Club, le prsident Barbicane, le major
Elphiston, le secrtaire J.-T. Maston et autres savants tinrent
plusieurs sances dans lesquelles furent discutes la forme et la
composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la
qualit et la quantit de la poudre  employer. Il fut dcid: 1 que
le projectile serait un obus en aluminium d'un diamtre de cent huit
pouces et d'une paisseur de douze pouces  ses parois, qui pserait
dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2 que le canon serait une
Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait
coule directement dans le sol; 3 que la charge emploierait quatre
cent mille livres de fulmi-coton qui, dveloppant six milliards de
litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers
l'astre des nuits.

Ces questions rsolues, le prsident Barbicane, aid de l'ingnieur
Murchison, fit choix d'un emplacement situ dans la Floride par 27
7' de latitude nord et 5 7' de longitude ouest. Ce fut en cet
endroit, qu'aprs des travaux merveilleux, la Columbiad fut coule
avec un plein succs.

Les choses en taient l, quand survint un incident qui centupla
l'intrt attach  cette grande entreprise.

Un Franais, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel
qu'audacieux, demanda  s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la
Lune et d'oprer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet
intrpide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amrique,
fut reu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en
triomphe, rconcilia le prsident Barbicane avec son mortel ennemi le
capitaine Nicholl et, comme gage de rconciliation, il les dcida 
s'embarquer avec lui dans le projectile.

La proposition fut accepte. On modifia la forme du boulet. Il
devint cylindro-conique. On garnit cette espce de wagon arien de
ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le
contrecoup du dpart. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour
quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique
fabriquait et fournissait l'air ncessaire  la respiration des trois
voyageurs. En mme temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des
plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque tlescope
qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet  travers
l'espace. Tout tait prt.

Le 30 novembre,  l'heure fixe, au milieu d'un concours
extraordinaire de spectateurs, le dpart eut lieu et pour la premire
fois, trois tres humains, quittant le globe terrestre, s'lancrent
vers les espaces interplantaires avec la presque certitude d'arriver
 leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le prsident
Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en
_quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes_.
Consquemment, leur arrive  la surface du disque lunaire ne pouvait
avoir lieu que le 5 dcembre,  minuit, au moment prcis o la Lune
serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annonc quelques
journaux mal informs.

Mais, circonstance inattendue, la dtonation produite par la Columbiad
eut pour effet immdiat de troubler l'atmosphre terrestre en y
accumulant une norme quantit de vapeurs. Phnomne qui excita
l'indignation gnrale, car la Lune fut voile pendant plusieurs nuits
aux yeux de ses contemplateurs.

Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs,
partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J.
Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la
station de Long's-Peak, o se dressait le tlescope qui rapprochait la
Lune  deux lieues. L'honorable secrtaire du Gun-Club voulait
observer lui-mme le vhicule de ses audacieux amis.

L'accumulation des nuages dans l'atmosphre empcha toute observation
pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 dcembre. On crut mme que
l'observation devrait tre remise au 3 janvier de l'anne suivante,
car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne prsenterait
plus alors qu'une portion dcroissante de son disque, insuffisante
pour permettre d'y suivre la trace du projectile.

Mais enfin,  la satisfaction gnrale, une forte tempte nettoya
l'atmosphre dans la nuit du 11 au 12 dcembre, et la Lune,  demi
claire, se dcoupa nettement sur le fond noir du ciel.

Cette nuit mme, un tlgramme tait envoy de la station de
Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast  MM. les membres du bureau de
l'Observatoire de Cambridge.

Or, qu'annonait ce tlgramme?

Il annonait: que le 11 dcembre,  huit heures quarante-sept du
soir, le projectile lanc par la Columbiad de Stone's-Hill avait t
aperu par MM. Belfast et J.-T. Maston,--que le boulet, dvi pour
une cause ignore, n'avait point atteint son but, mais qu'il en tait
pass assez prs pour tre retenu par l'attraction lunaire,--que
son mouvement rectiligne s'tait chang en un mouvement circulaire,
et qu'alors, entran suivant un orbe elliptique autour de l'astre
des nuits, il en tait devenu le satellite.

Le tlgramme ajoutait que les lments de ce nouvel astre n'avaient
pu tre encore calculs;--et en effet, trois observations prenant
l'astre dans trois positions diffrentes, sont ncessaires pour
dterminer ces lments. Puis, il indiquait que la distance sparant
le projectile de la surface lunaire pouvait tre value  deux
mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq
cents lieues.

Il terminait enfin en mettant cette double hypothse: Ou l'attraction
de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient
leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable,
graviterait autour du disque lunaire jusqu' la fin des sicles.

Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs?
Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en
supposant mme le succs de leur tmraire entreprise, comment
reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs
nouvelles? Ces questions, dbattues par les plumes les plus savantes
du temps, passionnrent le public.

Il convient de faire ici une remarque qui doit tre mdite par les
observateurs trop presss. Lorsqu'un savant annonce au public une
dcouverte purement spculative, il ne saurait agir avec assez de
prudence. Personne n'est forc de dcouvrir ni une plante, ni une
comte, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose
justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et
c'est ce qu'aurait d faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer
 travers le monde ce tlgramme qui, suivant lui, disait le dernier
mot de cette entreprise.

En effet, ce tlgramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi
que cela fut vrifi plus tard: 1 Erreurs d'observation, en ce qui
concernait la distance du projectile  la surface de la Lune, car, 
la date du 11 dcembre, il tait impossible de l'apercevoir, et ce que
J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait tre le boulet de la
Columbiad. 2 Erreurs de thorie sur le sort rserv audit
projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'tait se mettre en
contradiction absolue avec les lois de la mcanique rationnelle.

Une seule hypothse des observateurs de Long's-Peak pouvait se
raliser, celle qui prvoyait le cas o les voyageurs--s'ils
existaient encore--, combineraient leurs efforts avec l'attraction
lunaire de manire  atteindre la surface du disque.

Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survcu au
terrible contrecoup du dpart, et c'est leur voyage dans le
boulet-wagon qui va tre racont jusque dans ses plus dramatiques
comme dans ses plus singuliers dtails. Ce rcit dtruira beaucoup
d'illusions et de prvisions; mais il donnera une juste ide des
pripties rserves  une pareille entreprise, et il mettra en relief
les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de
l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan.

En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son
temps, lorsque, pench sur le gigantesque tlescope, il observait la
marche de la Lune  travers les espaces stellaires.




I

De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir


Quand dix heures sonnrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent
leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux
chiens, destins  acclimater la race canine sur les continents
lunaires, taient dj emprisonns dans le projectile. Les trois
voyageurs s'approchrent de l'orifice de l'norme tube de fonte, et
une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet.

L, une ouverture, mnage  cet effet, leur donna accs dans le wagon
d'aluminium. Les palans de la grue tant hals  l'extrieur, la
gueule de la Columbiad fut instantanment dgage de ses derniers
chafaudages.

Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile,
s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue
intrieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques,
solidement adaptes, recouvraient les verres lenticulaires des
hublots. Les voyageurs, hermtiquement clos dans leur prison de
mtal, taient plongs au milieu d'une obscurit profonde.

Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme
chez nous. Je suis homme d'intrieur, moi, et trs fort sur l'article
mnage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre
nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tchons d'y
voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas t invent pour
les taupes!

Ce disant, l'insouciant garon fit jaillir la flamme d'une allumette
qu'il frotta  la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fix
au rcipient, dans lequel l'hydrogne carbon, emmagasin  une haute
pression, pouvait suffire  l'clairage et au chauffage du boulet
pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits.

Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi clair, apparut comme une
chambre confortable, capitonne  ses parois, meuble de divans
circulaires, et dont la vote s'arrondissait en forme de dme.

Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles,
solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton,
devaient supporter impunment le choc du dpart. Toutes les
prcautions humainement possibles avaient t prises pour mener 
bonne fin une si tmraire tentative.

Michel Ardan examina tout et se dclara fort satisfait de son
installation.

C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le
droit de mettre le nez  la fentre, je ferais bien un bail de cent
ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrire-pense? Te dis-tu
que cette prison pourrait tre notre tombeau? Tombeau, soit, mais je
ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace
et ne marche pas!

Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient
leurs derniers prparatifs.

Le chronomtre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir
lorsque les trois voyageurs se furent dfinitivement murs dans leur
boulet. Ce chronomtre tait rgl  un dixime de seconde prs sur
celui de l'ingnieur Murchison. Barbicane le consulta.

Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures
quarante-sept, Murchison lancera l'tincelle lectrique sur le fil
qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment prcis,
nous quitterons notre sphrode. Nous avons donc encore vingt-sept
minutes  rester sur la terre.

--Vingt-six minutes et treize secondes, rpondit le mthodique
Nicholl.

--Eh bien, s'cria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en
vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les
plus graves questions de morale ou de politique, et mme les
rsoudre! Vingt-six minutes bien employes valent mieux que
vingt-six annes o on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal
ou d'un Newton sont plus prcieuses que toute l'existence de
l'indigeste foule des imbciles...

--Et tu en conclus, ternel parleur? demanda le prsident Barbicane.

--J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, rpondit Ardan.

--Vingt-quatre seulement, dit Nicholl.

--Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, rpondit Ardan,
vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir...

--Michel, dit Barbicane, pendant notre traverse, nous aurons tout le
temps ncessaire pour approfondir les questions les plus ardues.
Maintenant occupons-nous du dpart.

--Ne sommes-nous pas prts?

--Sans doute. Mais il est encore quelques prcautions  prendre pour
attnuer autant que possible le premier choc!

--N'avons-nous pas ces couches d'eau disposes entre les cloisons
brisantes, et dont l'lasticit nous protgera suffisamment?

--Je l'espre, Michel, rpondit doucement Barbicane, mais je n'en
suis pas bien sr!

--Ah! le farceur! s'cria Michel Ardan. Il espre!... Il n'est
pas sr!... Et il attend le moment o nous sommes encaqus pour
faire ce dplorable aveu! Mais je demande  m'en aller!

--Et le moyen? rpliqua Barbicane.

--En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le
train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre
minutes...

--Vingt, fit Nicholl.

Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardrent. Puis
ils examinrent les objets emprisonns avec eux.

Tout est  sa place, dit Barbicane. Il s'agit de dcider maintenant
comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc
du dpart. La position  prendre ne saurait tre indiffrente, et
autant que possible, il faut empcher que le sang ne nous afflue trop
violemment  la tte.

--Juste, fit Nicholl.

--Alors, rpondit Michel Ardan, prt  joindre l'exemple  la parole,
mettons-nous la tte en bas et les pieds en haut, comme les clowns du
Great-Circus!

--Non, dit Barbicane, mais tendons-nous sur le ct. Nous
rsisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment o le
boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est
 peu prs la mme chose.

--Si ce n'est qu'  peu prs la mme chose, je me rassure, rpliqua
Michel Ardan.

--Approuvez-vous mon ide, Nicholl? demanda Barbicane.

--Entirement, rpondit le capitaine. Encore treize minutes et demie.

--Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'cria Michel, c'est un
chronomtre  secondes, a chappement, avec huit trous...

Mais ses compagnons ne l'coutaient plus, et ils prenaient leurs
dernires dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient
l'air de deux voyageurs mthodiques, monts dans un wagon, et
cherchant  se caser aussi confortablement que possible. On se
demande vraiment de quelle matire sont faits ces coeurs d'Amricains
auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une
pulsation!

Trois couchettes, paisses et solidement conditionnes, avaient t
places dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposrent au
centre du disque qui formait le plancher mobile. L devaient
s'tendre les trois voyageurs, quelques moments avant le dpart.

Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son
troite prison comme une bte fauve en cage, causant avec ses amis,
parlant  ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il
avait donn depuis quelque temps ces noms significatifs.

H! Diane! H! Satellite! s'criait-il en les excitant. Vous
allez donc montrer aux chiens slnites les bonnes faons des chiens
de la terre! Voil qui fera honneur  la race canine! Pardieu! Si
nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type crois de
moon-dogs qui fera fureur!

--S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane.

--Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des
vaches, des nes, des poules. Je parie que nous y trouvons des
poules!

--Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl.

--Tenu, mon capitaine, rpondit Ardan en serrant la main de Nicholl.
Mais  propos, tu as dj perdu trois paris avec notre prsident,
puisque les fonds ncessaires  l'entreprise ont t faits, puisque
l'opration de la fonte a russi, et enfin puisque la Columbiad a t
charge sans accident, soit six mille dollars.

--Oui, rpondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six
secondes.

--C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras
encore  compter neuf mille dollars au prsident, quatre mille parce
que la Columbiad n'clatera pas, et cinq mille parce que le boulet
s'enlvera  plus de six milles dans l'air.

--J'ai les dollars, rpondit Nicholl en frappant sur la poche de son
habit, je ne demande qu' payer.

--Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai
jamais pu tre, mais en somme, tu as fait l une srie de paris peu
avantageux pour toi, permets-moi de te le dire.

--Et pourquoi? demanda Nicholl.

--Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura
clat, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus l pour te
rembourser tes dollars.

--Mon enjeu est dpos  la banque de Baltimore, rpondit simplement
Barbicane, et  dfaut de Nicholl, il retournera  ses hritiers!

--Ah! hommes pratiques! s'cria Michel Ardan, esprits positifs! Je
vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas.

--Dix heures quarante deux! dit Nicholl.

--Plus que cinq minutes! rpondit Barbicane.

--Oui! cinq petites minutes! rpliqua Michel Ardan. Et nous sommes
enferms dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et
sous ce boulet sont entasss quatre cent mille livres de fulmi-coton
qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami
Murchison, son chronomtre  la main, l'oeil fix sur l'aiguille, le
doigt pos sur l'appareil lectrique, compte les secondes et va nous
lancer dans les espaces interplantaires!...

--Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave.
Prparons-nous. Quelques instants seulement nous sparent d'un moment
suprme. Une poigne de main, mes amis.

--Oui, s'cria Michel Ardan, plus mu qu'il ne voulait le paratre.

Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernire treinte.

Dieu nous garde! dit le religieux Barbicane.

Michel Ardan et Nicholl s'tendirent sur les couchettes disposes au
centre du disque.

Dix heures quarante sept! murmura le capitaine.

Vingt secondes encore! Barbicane teignit rapidement le gaz et se
coucha prs de ses compagnons.

Le profond silence e n'tait interrompu que par les battements du
chronomtre frappant la seconde.

Soudain, un choc pouvantable se produisit, et le projectile, sous la
pousse de six milliards de litres de gaz dvelopps par la
dflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace.




II

La premire demi-heure


Que s'tait-il pass? Quel effet avait produit cette effroyable
secousse? L'ingniosit des constructeurs du projectile avait-elle
obtenu un rsultat heureux? Le choc s'tait-il amorti, grce aux
ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons
brisantes? Avait-on dompt l'effrayante pousse de cette vitesse
initiale de onze mille mtres qui et suffi  traverser Paris ou New
York en une seconde? C'est videmment la question que se posaient les
mille tmoins de cette scne mouvante. Ils oubliaient le but du
voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux
--J.-T. Maston, par exemple--, et pu jeter un regard  l'intrieur
du projectile, qu'aurait-il vu?

Rien alors. L'obscurit tait profonde dans le boulet. Mais ses
parois cylindro-coniques avaient suprieurement rsist. Pas une
dchirure, pas une flexion, pas une dformation. L'admirable
projectile ne s'tait mme pas altr sous l'intense dflagration des
poudres, ni liqufi, comme on paraissait le craindre, en une pluie
d'aluminium.

A l'intrieur, peu de dsordre, en somme. Quelques objets avaient t
lancs violemment vers la vote; mais les plus importants ne
semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines taient
intactes.

Sur le disque mobile, rabaiss jusqu'au culot, aprs le bris des
cloisons et l'chappement de l'eau, trois corps gisaient sans
mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore?
Ce projectile n'tait-il plus qu'un cercueil de mtal, emportant trois
cadavres dans l'espace?...

Quelques minutes aprs le dpart du boulet, un de ces corps fit un
mouvement; ses bras s'agitrent, sa tte se redressa, et il parvint 
se mettre sur les genoux. C'tait Michel Ardan. Il se palpa, poussa
un a hem sonore, puis il dit;

Michel Ardan, complet. Voyons les autres!

Le courageux Franais voulut se lever; mais il ne put se tenir debout.
Sa tte vacillait, son sang violemment inject, l'aveuglait, il tait
comme un homme ivre.

Brr! fit-il. Cela me produit le mme effet que deux bouteilles de
Corton. Seulement, c'est peut-tre moins agrable  avaler!

Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les
tempes, il cria d'une voix ferme:

Nicholl! Barbicane!

Il attendit anxieusement. Nulle rponse. Pas mme un soupir qui
indiqut que le coeur de ses compagnons battait encore. Il ritra
son appel. Mme silence.

Diable! dit-il. Ils ont l'air d'tre tombs d'un cinquime tage
sur la tte! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que
rien ne pouvait enrayer, si un Franais a pu se mettre sur les genoux,
deux Amricains ne seront pas gns de se remettre sur les pieds.
Mais, avant tout clairons la situation.

Ardan sentait la vie lui revenir  flots. Son sang se calmait et
reprenait sa circulation accoutume. De nouveaux efforts le remirent
en quilibre. Il parvint  se lever, tira de sa poche une allumette
et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du
bec, il l'alluma. Le rcipient n'avait aucunement souffert. Le gaz
ne s'tait pas chapp. D'ailleurs, son odeur l'et trahi, et en ce
cas, Michel Ardan n'aurait pas impunment promen une allumette
enflamme dans ce milieu rempli d'hydrogne. Le gaz, combin avec
l'air, et produit un mlange dtonant et l'explosion aurait achev ce
que la secousse avait commenc peut-tre.

Ds que le bec fut allum, Ardan se pencha sur les corps de ses
compagnons. Ces corps taient renverss l'un sur l'autre, comme des
masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous.

Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le
frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqu,
ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanment son
sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui:

Et Barbicane? demanda-t-il.

--Chacun son tour, rpondit tranquillement Michel Ardan. J'ai
commenc par toi, Nicholl, parce que tu tais dessus. Passons
maintenant  Barbicane.

Cela dit, Ardan et Nicholl soulevrent le prsident du Gun-Club et le
dposrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que
ses compagnons. Son sang avait coul, mais Nicholl se rassura en
constatant que cette hmorragie ne provenait que d'une lgre blessure
 l'paule. Une simple corchure qu'il comprima soigneusement.

Nanmoins, Barbicane fut quelque temps  revenir  lui, ce dont
s'effrayrent ses deux amis qui ne lui pargnaient pas les frictions.

Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la
poitrine du bless.

--Oui, rpondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque
habitude de cette opration quotidienne. Massons, Nicholl, massons
avec vigueur.

Et les deux praticiens improviss firent tant et si bien, que
Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se
redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa premire parole:

Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?

Nicholl et Barbicane se regardrent. Ils ne s'taient pas encore
inquits du projectile. Leur premire proccupation avait t pour
les voyageurs, non pour le wagon.

Au fait marchons-nous? rpta Michel Ardan.

--Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride?
demanda Nicholl.

--Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan.

--Par exemple! s'cria le prsident Barbicane.

Et cette double hypothse suggre par ses compagnons eut pour effet
immdiat de le rappeler immdiatement au sentiment.

Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation
du boulet. Son immobilit apparente; le dfaut de communication avec
l'extrieur, ne permettaient pas de rsoudre la question. Peut-tre
le projectile droulait-il sa trajectoire  travers l'espace;
peut-tre, aprs un court enlvement, tait-il retomb sur terre, ou
mme dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la
presqu'le floridienne rendait possible.

Le cas tait grave, le problme intressant. Il fallait le rsoudre
au plus tt. Barbicane, surexcit et triomphant par son nergie
morale de sa faiblesse physique, se releva. Il couta. A
l'extrieur, silence profond. Mais l'pais capitonnage tait
suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant,
une circonstance frappa Barbicane. La temprature  l'intrieur du
projectile tait singulirement leve. Le prsident retira un
thermomtre de l'enveloppe qui le protgeait, et il le consulta.
L'instrument marquait quarante-cinq degrs centigrades.

Oui! s'cria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette touffante
chaleur transsude  travers les parois du projectile! Elle est
produite par son frottement sur les couches atmosphriques. Elle va
bientt diminuer, parce que dj nous flottons dans le vide, et aprs
avoir failli touffer, nous subirons des froids intenses.

--Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions ds
 prsent hors des limites de l'atmosphre terrestre?

--Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures
cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes
environ. Or, si notre vitesse initiale n'et pas t diminue par le
frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize
lieues d'atmosphre qui entourent le sphrode.

--Parfaitement, rpondit Nicholl, mais dans quelle proportion
estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement?

--Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, rpondit Barbicane cette
diminution est considrable, mais, d'aprs mes calculs, elle est
telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille
mtres, au sortir de l'atmosphre cette vitesse sera rduite  sept
mille trois cent trente-deux mtres, quoi qu'il en soit, nous avons
dj franchi cet intervalle, et...

--Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris:
quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas clat; cinq mille
dollars, puisque le projectile s'est lev  une hauteur suprieure 
six milles. Donc, Nicholl, excute-toi.

--Constatons d'abord, rpondit le capitaine, et nous paierons ensuite.
Il est trs possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts
et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle
hypothse se prsente  mon esprit, et elle annulerait la gageure.

--Laquelle? demanda vivement Barbicane.

--L'hypothse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas
t mis aux poudres, nous ne soyons pas partis.

--Pardieu, capitaine, s'cria Michel Ardan, voil une hypothse digne
de mon cerveau! Elle n'est pas srieuse! Est-ce que nous n'avons pas
t  demi assomms par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas
rappel  la vie? Est-ce que l'paule du prsident ne saigne pas
encore du contrecoup qui l'a frappe?

--D'accord, Michel, rpta Nicholl, mais une seule question.

--Fais, mon capitaine.

--As-tu entendu la dtonation qui certainement a d tre formidable?

--Non, rpondit Ardan, trs surpris, en effet, je n'ai pas entendu la
dtonation.

--Et vous, Barbicane?

--Ni moi non plus.

--Eh bien? fit Nicholl.

--Au fait! murmura le prsident, pourquoi n'avons-nous pas entendu la
dtonation?

Les trois amis se regardrent d'un air assez dcontenanc. Il se
prsentait l un phnomne inexplicable. Le projectile tait parti
cependant, et, consquemment, la dtonation avait d se produire.

Sachons d'abord o nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les
panneaux.

Cette opration extrmement simple, fut aussitt pratique. Les
crous qui maintenaient les boulons sur les plaques extrieures du
hublot de droite, cdrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces
boulons furent chasss au-dehors, et des obturateurs garnis de
caoutchouc bouchrent le trou qui leur donnait passage. Aussitt la
plaque extrieure se rabattit sur sa charnire comme un sabord, et le
verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique
s'vidait dans l'paisseur des parois sur l'autre face, du projectile,
un autre dans le dme qui le terminait, un quatrime enfin au milieu
du culot infrieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions
opposes, le firmament par les vitres latrales et plus directement,
la Terre ou la Lune par les ouvertures suprieures et infrieures du
boulet.

Barbicane et ses deux compagnons s'taient aussitt prcipits  la
vitre dcouverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde
obscurit enveloppait le projectile. Ce qui n'empcha pas le
prsident Barbicane de s'crier:

Non, mes amis, nous ne sommes pas retombs sur terre! Non, nous ne
sommes pas immergs au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons
dans l'espace! Voyez ces toiles qui brillent dans la nuit, et cette
impntrable obscurit qui s'amasse entre la Terre et nous!

Hurrah! Hurrah! s'crirent d'une commune voix Michel Ardan et
Nicholl.

En effet, ces tnbres compactes prouvaient que le projectile avait
quitt la Terre, car le sol, vivement clair alors par la clart
lunaire, et apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent repos  sa
surface. Cette obscurit dmontrait aussi que le projectile avait
dpass la couche atmosphrique, car la lumire diffuse, rpandue dans
l'air et report sur les parois mtalliques un reflet qui manquait
aussi. Cette lumire aurait clair la vitre du hublot, et cette
vitre tait obscure. Le doute n'tait plus permis. Les voyageurs
avaient quitt la Terre.

J'ai perdu, dit Nicholl.

--Et je t'en flicite! rpondit Ardan.

--Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une
liasse de dollars papier.

--Voulez-vous un reu? demanda Barbicane en prenant la somme.

--Si cela ne vous dsoblige pas, rpondit Nicholl. C'est plus
rgulier.

Et, srieusement, flegmatiquement, comme s'il et t  sa caisse, le
prsident Barbicane tira son carnet, en dtacha une page blanche,
libella au crayon un reu en rgle, le data, le signa, le parapha, et
le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son
portefeuille.

Michel Ardan, tant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses
deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui
coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si amricain.

Barbicane et Nicholl, leur opration termine, s'taient replacs  la
vitre et regardaient les constellations. Les toiles se dtachaient
en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce ct, on ne
pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est 
l'ouest, s'levait peu  peu vers le znith. Aussi son absence
provoqua-t-elle une rflexion d'Ardan.

Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait 
notre rendez-vous?

--Rassure-toi, rpondit Barbicane. Notre future sphrode est  son
poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce ct. Ouvrons l'autre
hublot latral.

Au moment o Barbicane allait abandonner la vitre pour procder au
dgagement du hublot oppos, son attention fut attire par l'approche
d'un objet brillant. C'tait un disque norme, dont les colossales
dimensions ne pouvaient tre apprcies. Sa face tourne vers la
Terre s'clairait vivement. On et dit une petite Lune qui
rflchissait la lumire de la grande. Elle s'avanait avec une
prodigieuse vitesse et paraissait dcrire autour de la Terre une
orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de
translation de ce mobile se compltait d'un mouvement de rotation sur
lui-mme. Il se comportait donc comme tous les corps clestes
abandonns dans l'espace.

Eh! s'cria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile?

Barbicane ne rpondit pas. L'apparition de ce corps norme le
surprenait et l'inquitait. Une rencontre tait possible, qui aurait
eu des rsultats dplorables, soit que le projectile ft dvi de sa
route, soit qu'un choc, brisant son lan, le prcipitt vers la Terre,
soit enfin qu'il se vt irrsistiblement entran par la puissance
attractive de cet astrode.

Le prsident Barbicane avait rapidement saisi les consquences de ces
trois hypothses qui, d'une faon ou d'une autre, amenaient fatalement
l'insuccs de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient 
travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en
s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que
le projectile se prcipitt au-devant de lui.

Mille dieux! s'cria Michel Ardan, les deux trains vont se
rencontrer!

Instinctivement, les voyageurs s'taient rejets en arrire. Leur
pouvante fut extrme, mais elle ne dura pas longtemps, quelques
secondes  peine. L'astrode passa  plusieurs centaines de mtres
du projectile et disparut, non pas tant par la rapidit de sa course,
que parce que sa face oppose  la Lune se confondit subitement avec
l'obscurit absolue de l'espace.

Bon voyage! s'cria Michel Ardan en poussant un soupir de
satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un
pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah !
qu'est-ce que ce globe prtentieux qui a failli nous heurter?

--Je le sais, rpondit Barbicane.

--Parbleu! tu sais tout.

--C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide norme que
l'attraction a retenu  l'tat de satellite.

--Est-il possible! s'cria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes
comme Neptune?

--Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe gnralement pour n'en
possder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse
est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir.
C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome
franais, M. Petit, a su dterminer l'existence de ce second satellite
et en calculer les lments. D'aprs ses observations, ce bolide
accomplirait sa rvolution autour de la Terre en trois heures vingt
minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse.

--Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de
ce satellite?

--Non, rpondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'taient
rencontrs avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y
pense, ce bolide qui nous et fort embarrasss en heurtant le
projectile permet de prciser notre situation dans l'espace.

--Comment? dit Ardan.

--Parce que sa distance est connue et, au point o nous l'avons
rencontr, nous tions exactement a huit mille cent quarante
kilomtres de la surface du globe terrestre.

--Plus de deux mille lieues! s'cria Michel Ardan. Voil qui enfonce
les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre!

--Je le crois bien, rpondit Nicholl en consultant son chronomtre, il
est onze heures, et nous n'avons quitt le continent amricain que
depuis treize minutes.

--Treize minutes seulement? dit Barbicane

--Oui, rpondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze
kilomtres tait constante, nous ferions prs de dix mille lieues 
l'heure!

--Tout cela est fort bien, mes amis, dit le
prsident, mais reste toujours cette insoluble
question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la
dtonation de la Columbiad?

Faute de rponse, la conversation s'arrta, et Barbicane, tout en
rflchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot
latral. Son opration russit, et, par la vitre dgage, la Lune
emplit l'intrieur du projectile d'une brillante lumire. Nicholl, en
homme conome, teignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'clat,
d'ailleurs, nuisait  l'observation des espaces interplantaires.

Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable puret. Ses
rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphre du globe
terrestre, filtraient  travers la vitre et saturaient l'air intrieur
du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament
doublait vritablement l'clat de la Lune, qui, dans ce vide de
l'ther impropre  la diffusion, n'clipsait pas les toiles voisines.
Le ciel, ainsi vu, prsentait un aspect tout nouveau que l'oeil humain
ne pouvait souponner.

On conoit l'intrt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre
des nuits, but suprme de leur voyage. Le satellite de la Terre dans
son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du znith,
point mathmatique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize
heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne
s'accusaient pas plus nettement  leurs yeux que s'ils les eussent
considrs d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumire, 
travers le vide, se dveloppait avec une incomparable intensit. Le
disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui
fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient dj oubli tout
souvenir.

Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur
le globe disparu.

Oui! rpondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui.
Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui
appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'clipse
compltement  mes yeux!

Barbicane, pour satisfaire aux dsirs de son compagnon, s'occupa de
dblayer la fentre du fond du projectile, celle qui devait permettre
d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection
avait ramen jusqu'au culot fut dmont non sans peine. Ses morceaux
placs avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas
chant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante
centimtres, vide dans la partie infrieure du boulet. Un verre,
pais de quinze centimtres et renforc d'une armature de cuivre, la
fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par
des boulons. Les crous dvisss, les boulons largus, la plaque se
rabattit, et la communication visuelle fut tablie entre l'intrieur
et l'extrieur.

Michel Ardan s'tait agenouill sur la vitre. Elle tait sombre,
comme opaque.

Eh bien, s'cria-t-il, et la Terre?

--La Terre, dit Barbicane, la voil.

--Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argent?

--Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine,
au moment mme o nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne
nous apparatra plus que sous la forme d'un croissant dli qui ne
tardera pas  disparatre, et alors elle sera noye pour quelques
jours dans une ombre impntrable.

--a! la Terre! rptait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux
cette mince tranche de sa plante natale.

L'explication donne par le prsident Barbicane tait juste. La
Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernire phase.
Elle tait dans son octant et montrait un croissant finement trac sur
le fond noir du ciel. Sa lumire, rendue bleutre par l'paisseur de
la couche atmosphrique, offrait moins d'intensit que celle du
croissant lunaire. Ce croissant se prsentait sous des dimensions
considrables. On et dit un arc norme tendu sur le firmament.
Quelques points, vivement clairs, surtout dans sa partie concave,
annonaient la prsence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient
parfois sous d'paisses taches qui ne se voient jamais  la surface du
disque lunaire. C'taient des anneaux de nuage disposs
concentriquement autour du sphrode terrestre.

Cependant, par suite d'un phnomne naturel, identique  celui qui se
produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait
saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier
apparaissait assez visiblement par un effet de lumire cendre, moins
apprciable que la lumire cendre de la Lune. Et la raison de cette
intensit moindre est facile  comprendre. Lorsque ce reflet se
produit sur la Lune, il est d aux rayons solaires que la Terre
rflchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il tait d
aux rayons solaires rflchis de la Lune vers la Terre. Or, la
lumire terrestre est environ treize fois plus intense que la lumire
lunaire, ce qui tient  la diffrence de volume des deux corps. De
l, cette consquence que, dans le phnomne de la lumire cendre, la
partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que
celle du disque de la Lune, puisque l'intensit du phnomne est
proportionnelle au pouvoir clairant des deux astres. Il faut ajouter
aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus
allonge que celle du disque. Pur effet d'irradiation.

Tandis que les voyageurs cherchaient  percer les profondes tnbres
de l'espace, un bouquet tincelant d'toiles filantes s'panouit 
leurs yeux. Des centaines de bolides, enflamms au contact de
l'atmosphre, rayaient l'ombre de tranes lumineuses et zbraient de
leurs feux la partie cendre du disque. A cette poque, la Terre
tait dans son prihlie, et le mois de dcembre est si propice 
l'apparition de ces toiles filantes, que des astronomes en ont compt
jusqu' vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, ddaignant
les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre
saluait de ses plus brillants feux d'artifice le dpart de trois de
ses enfants.

En somme, c'tait tout ce qu'ils voyaient de ce sphrode perdu dans
l'ombre, astre infrieur du monde solaire, qui, pour les grandes
plantes, se couche ou se lve comme une simple toile du matin ou du
soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'tait plus qu'un
croissant fugitif, ce globe o ils avaient laiss toutes leurs
affections!

Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur,
regardrent, tandis que le projectile s'loignait avec une vitesse
uniformment dcroissante. Puis, une somnolence irrsistible envahit
leur cerveau. tait-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans
doute, car aprs la surexcitation de ces dernires heures passes sur
la Terre, la raction devait invitablement se produire.

Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.

Et, s'tendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientt
ensevelis dans un profond sommeil.

Mais ils ne s'taient pas assoupis depuis un quart d'heure, que
Barbicane se relevait subitement et rveillant ses compagnons d'une
voix formidable:

J'ai trouv! s'cria-t-il!

--Qu'as-tu trouv? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette.

--La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la dtonation de la
Columbiad!

--Et c'est?... fit Nicholl.

--Parce que notre projectile allait plus vite que le son!




III

O l'on s'installe


Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donne,
les trois amis s'taient replongs dans un profond sommeil. O
auraient-ils, pour dormir, trouv un lieu plus calme, un milieu plus
paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumires des
campagnes, ressentent toutes les secousses imprimes  l'corce du
globe. Sur mer, le navire, ballott par les lames, n'est que choc et
mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches
fluides de densits diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le
vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait  ses htes le repos
absolu.

Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se ft-il peut-tre
indfiniment prolong, si un bruit inattendu ne les et veills vers
sept heures du matin, le 2 dcembre, huit heures aprs leur dpart.

Ce bruit, c'tait un aboiement trs caractris.

Les chiens! Ce sont les chiens! s'cria Michel Ardan, se relevant
aussitt.

--Ils ont faim, dit Nicholl.

--Pardieu! rpondit Michel, nous les avons oublis!

--O sont-ils? demanda Barbicane.

On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan.
pouvant, ananti par le choc initial, il tait rest dans ce coin
jusqu'au moment o la voix lui revint avec le sentiment de la faim.

C'tait l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de
sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan
l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.

Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destine
marquera dans les annales cyngtiques! toi que les paens eussent
donne pour compagne au dieu Anubis, et les chrtiens pour amie 
saint Roch! toi, digne d'tre forge en airain par le roi des enfers,
comme ce toutou que Jupiter cda  la belle Europe au prix d'un
baiser! toi, dont la clbrit effacera celle des hros de Montargis
et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'lanant vers les espaces
interplantaires, seras peut-tre l've des chiens slnites! toi qui
justifieras l-haut cette parole de Toussenel: Au commencement.
Dieu cra l'homme, et le voyant si faible, il lui donna le chien!
Viens, Diane! viens ici!

Diane, flatte ou non, s'avanait peu  peu et poussait des
gmissements plaintifs.

Bon! fit Barbicane, je vois bien ve, mais o est Adam?

--Adam! rpondit Michel, Adam ne peut tre loin! Il est l, quelque
part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!

Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gmir. On
constata cependant qu'elle n'tait point blesse, et on lui servit une
apptissante pte qui fit taire ses plaintes.

Quant  Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher
longtemps avant de le dcouvrir dans un des compartiments suprieurs
du projectile, o un contrecoup, assez inexplicable, l'avait
violemment lanc. La pauvre bte, fort endommage, tait dans un
piteux tat.

Diable! dit Michel, voil notre acclimatation compromise!

On descendit le malheureux chien avec prcaution. Sa tte s'tait
fracasse contre la vote, et il semblait difficile qu'il revnt d'un
tel choc. Nanmoins, il fut confortablement tendu sur un coussin et
l, il laissa chapper un soupir.

Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton
existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre
Satellite!

Et, ce disant, il offrit quelques gorges d'eau au bless, qui les but
avidement.

Ces soins donns, les voyageurs observrent attentivement la Terre et
la Lune. La Terre n'tait plus figure que par un disque cendr que
terminait un croissant plus rtrci que la veille; mais son volume
restait encore norme, si on le comparait  celui de la Lune qui se
rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.

Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fch que nous ne
soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est--dire lorsque
notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.

--Pourquoi? demanda Nicholl.

--Parce que nous aurions aperu sous un nouveau jour nos continents et
nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons
solaires, celles-l plus sombres et telles qu'on les reproduit sur
certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces ples de la Terre sur
lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais repos!

--Sans doute, rpondit Barbicane, mais si la Terre avait t pleine,
la Lune aurait t nouvelle, c'est--dire invisible au milieu de
l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but
d'arrive que le point de dpart.

--Vous avez raison, Barbicane, rpondit le capitaine Nicholl, et
d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps,
pendant les longues nuits lunaires, de considrer  loisir ce globe o
fourmillent nos semblables!

--Nos semblables! s'cria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont
pas plus nos semblables que les Slnites! Nous habitons un monde
nouveau, peupl de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de
Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-del de nous,
en dehors de nous, l'humanit finit, et nous sommes les seules
populations de ce microcosme jusqu'au moment o nous deviendrons de
simples Slnites!

--Dans quatre-vingt-huit heures environ,
rpliqua le capitaine.

--Ce qui veut dire?... demanda Michel Ardan.

--Qu'il est huit heures et demie, rpondit Nicholl.

--Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver mme
l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne djeunerions pas
illico.

En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans
manger, et leur estomac subissait alors les imprieuses lois de la
faim. Michel Ardan, en sa qualit de Franais, se dclara cuisinier
en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents.
Le gaz donna les quelques degrs de chaleur suffisants pour les
apprts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les lments
de ce premier festin.

Le djeuner dbuta par trois tasses d'un bouillon excellent, d  la
liqufaction dans l'eau chaude de ces prcieuses tablettes Liebig,
prpares avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au
bouillon de boeuf succdrent quelques tranches de beefsteak
comprims  la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que
s'ils fussent sortis des cuisines du caf Anglais. Michel, homme
d'imagination, soutint mme qu'ils taient saignants.

Des lgumes conservs et plus frais que nature, dit aussi l'aimable
Michel, succdrent au plat de viande, et furent suivis de quelques
tasses de th avec tartines beurres  l'amricaine. Ce breuvage,
dclar exquis, tait d  l'infusion de feuilles de premier choix
dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses  la disposition
des voyageurs.

Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dnicha une fine bouteille de
Nuits, qui se trouvait par hasard dans le compartiment des
provisions. Les trois amis la burent  l'union de la Terre et de son
satellite.

Et comme si ce n'tait pas assez de ce vin gnreux qu'il avait
distill sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de
la partie. Le projectile sortait en ce moment du cne d'ombre projet
par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frapprent
directement le disque infrieur du boulet, en raison de l'angle que
fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre.

Le Soleil! s'cria Michel Ardan.

--Sans doute, rpondit Barbicane. Je l'attendais.

--Cependant, dit Michel, le cne d'ombre que la Terre laisse dans
l'espace s'tend au-del de la Lune?

--Beaucoup au-del, si on ne tient pas compte de la rfraction
atmosphrique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppe dans
cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la
Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les noeuds concident
avec les phases de la Pleine-Lune et il y a clipse. Si nous tions
partis au moment d'une clipse de Lune, tout notre trajet se ft
accompli dans l'ombre, ce qui et t fcheux.

--Pourquoi?

--Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile,
baign au milieu des rayons solaires recueillera leur lumire et leur
chaleur. Donc, conomie de gaz, conomie prcieuse  tous gards.

En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphre n'adoucissait la
temprature et l'clat, le projectile se rchauffait et s'clairait
comme s'il et subitement pass de l'hiver  l't. La Lune en haut,
le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.

Il fait bon ici, dit Nicholl.

--Je le crois bien! s'cria Michel Ardan. Avec un peu de terre
vgtale rpandue sur notre plante d'aluminium, nous ferions pousser
les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est
que les parois du boulet n'entrent en fusion!

--Rassure-toi, mon digne ami, rpondit Barbicane. Le projectile a
support une temprature bien autrement leve, pendant qu'il glissait
sur les couches atmosphriques. Je ne serais mme pas tonn qu'il se
ft montr aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en
feu.

--Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rtis.

--Ce qui m'tonne, rpondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas
t. C'tait l un danger que nous n'avions pas prvu.

--Je le craignais, moi, rpondit simplement Nicholl.

--Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine! s'cria Michel
Ardan en serrant la main de son compagnon.

Cependant Barbicane procdait  son installation dans le projectile
comme s'il n'et jamais d le quitter. On se rappelle que ce wagon
arien offrait  sa base une superficie de cinquante-quatre pieds
carrs. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa vote, habilement
amnag  l'intrieur, peu encombr par les instruments et ustensiles
de voyage qui occupaient chacun une place spciale, il laissait  ses
trois htes une certaine libert de mouvements. L'paisse vitre,
engage dans une partie du culot, pouvait supporter impunment un
poids considrable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils
 sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la
frappait directement de ses rayons, clairant par en dessous
l'intrieur du projectile, y produisait de singuliers effets de
lumire.

On commena par vrifier l'tat de la caisse  eau et de la caisse aux
vivres. Ces rcipients n'avaient aucunement souffert, grce aux
dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres taient
abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une anne
entire. Barbicane avait voulu se prcautionner pour le cas o le
projectile arriverait sur une portion absolument strile de la Lune.
Quant  l'eau et  la rserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante
gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais,  s'en
rapporter aux dernires observations des astronomes, la Lune
conservait une atmosphre basse, dense, paisse, au moins dans ses
valles profondes, et l les ruisseaux, les sources ne pouvaient
manquer. Donc, pendant la dure du trajet et pendant la premire
anne de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux
explorateurs ne devaient tre prouvs ni par la faim ni par la soif.

Restait la question de l'air  l'intrieur du projectile. L encore,
toute scurit. L'appareil Reiset et Regnaut, destin  la production
de l'oxygne, tait aliment pour deux mois de chlorate de potasse.
Il consommait ncessairement une certaine quantit de gaz, car il
devait maintenir au-dessus de quatre cents degrs la matire
productrice. Mais l encore, on tait en fonds. L'appareil ne
demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait
automatiquement. A cette temprature leve, le chlorate de potasse,
se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygne
qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de
potasse? Les sept livres d'oxygne ncessaire  la consommation
quotidienne des htes du projectile.

Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygne dpens, il fallait
encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or,
depuis une douzaine d'heures, l'atmosphre du boulet s'tait charge
de ce gaz absolument dltre, produit dfinitif de la combustion des
lments du sang par l'oxygne inspir. Nicholl reconnut cet tat de
l'air en voyant Diane haleter pniblement. En effet, l'acide
carbonique--par un phnomne identique  celui qui se produit dans la
fameuse Grotte du Chien--se massait vers le fond du projectile, en
raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tte basse, devait donc
souffrir avant ses matres de la prsence de ce gaz. Mais le
capitaine Nicholl se hta de remdier  cet tat de choses. Il
disposa sur le fond du projectile plusieurs rcipients contenant de la
potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette
matire, trs avide d'acide carbonique, l'absorba compltement et
purifia ainsi l'air intrieur.

L'inventaire des instruments fut alors commenc. Les thermomtres et
les baromtres avaient rsist, sauf un thermomtre  minima dont le
verre s'tait bris. Un excellent anrode, retir de la bote ouate
qui le contenait, fut accroch  l'une des parois. Naturellement, il
ne subissait et ne marquait que la pression de l'air  l'intrieur du
projectile. Mais il indiquait aussi la quantit de vapeur d'eau qu'il
renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760
millimtres. C'tait du beau temps.

Barbicane avait emport aussi plusieurs compas qui furent retrouvs
intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille tait
affole, c'est--dire sans direction constante. En effet,  la
distance o le boulet se trouvait de la Terre, le ple magntique ne
pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces
boussoles, transportes sur le disque lunaire, y constateraient
peut-tre des phnomnes particuliers. En tout cas, il tait
intressant de vrifier si le satellite de la Terre se soumettait
comme elle  l'influence magntique.

Un hypsomtre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un
sextant destin  prendre la hauteur du Soleil, un thodolite,
instrument de godsie qui sert  lever les plans et  rduire les
angles  l'horizon, les lunettes dont l'usage devait tre trs
apprci aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visits
avec soin et reconnus bons, malgr la violence de la secousse
initiale.

Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont
Nicholl avait fait un choix spcial; quant aux sacs de graines
varies, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les
terres slnites, ils taient  leur place dans les coins suprieurs
du projectile. L s'vidait une sorte de grenier encombr d'objets
que le prodigue Franais y avait empils. Quels ils taient, on ne
savait gure, et le joyeux garon ne s'expliquait pas l-dessus. De
temps en temps, il montait par des crampons rivs aux parois jusqu'
ce capharnam, dont il s'tait rserv l'inspection. Il rangeait, il
arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines botes
mystrieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux
refrain de France qui gayait la situation.

Barbicane observa avec intrt que ses fuses et autres artifices
n'avaient pas t endommags. Ces pices importantes, puissamment
charges, devaient servir  ralentir la chute du projectile, lorsque
celui-ci, sollicit par l'attraction lunaire, aprs avoir dpass le
point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune.
Chute, d'ailleurs, qui devait tre six fois moins rapide qu'elle ne
l'et t  la surface de la Terre, grce  la diffrence de masse des
deux astres.

L'inspection se termina donc  la satisfaction gnrale. Puis chacun
revint observer l'espace par les fentres latrales et  travers la
vitre infrieure.

Mme spectacle. Toute l'tendue de la sphre cleste, fourmillant
d'toiles et de constellations d'une puret merveilleuse,  rendre fou
un astronome. D'un ct, le Soleil, comme la gueule d'un four
embras, disque blouissant sans aurole, se dtachant sur le fond
noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par rflexion,
et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez
forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un
demi-lisr argent: c'tait la Terre.  et l, des nbuleuses
masses comme de gros flocons d'une neige sidrale, et du znith au
nadir, un immense anneau form d'une impalpable poussire d'astres,
cette voie lacte, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour
une toile de quatrime grandeur!

Les observateurs ne pouvaient dtacher leurs regards de ce spectacle
si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'ide. Que de
rflexions il leur suggra! Quelles motions inconnues il veilla
dans leur me! Barbicane voulut commencer le rcit de son voyage sous
l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits
qui signalaient le dbut de son entreprise. Il crivait
tranquillement de sa grosse criture carre et dans un style un peu
commercial.

Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de
trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextrit sans
pareille. Michel Ardan causait tantt avec Barbicane qui ne lui
rpondait gure, tantt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec
Diane qui ne comprenait rien  ses thories, avec lui-mme enfin, se
faisant demandes et rponses, allant, venant, s'occupant de mille
dtails, tantt courb sur la vitre infrieure, tantt juch dans les
hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme
il reprsentait l'agitation et la loquacit franaise, et l'on est
pri de croire qu'elle tait dignement reprsente.

La journe, ou plutt--car l'expression n'est pas juste--le laps de
douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper
copieux, finement prpar. Aucun incident de nature  altrer la
confiance des voyageurs ne s'tait encore produit. Aussi, pleins
d'espoir, dj srs du succs, ils s'endormirent paisiblement, tandis
que le projectile, sous une vitesse uniformment dcroissante,
franchissait les routes du ciel.




IV

Un peu d'algbre


La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot nuit est
impropre.

La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil.
Astronomiquement, il faisait jour sur la partie infrieure du boulet,
nuit sur sa partie suprieure. Lors donc que dans ce rcit ces deux
mots sont employs, ils expriment le laps de temps qui s'coule entre
le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.

Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgr son
excessive vitesse, le projectile semblait tre absolument immobile.
Aucun mouvement ne trahissait sa marche  travers l'espace. Le
dplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet
sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la
masse d'air circule avec le corps entran. Quel habitant de la Terre
s'aperoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant  raison de
quatre-vingt-dix mille kilomtres par heure? Le mouvement, dans ces
conditions, ne se ressent pas plus que le repos. Aussi tout corps y
est-il indiffrent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant
qu'aucune force trangre ne le dplacera. Est-il en mouvement, il ne
s'arrtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette
indiffrence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.

Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une
immobilit absolue, tant enferms  l'intrieur du projectile.
L'effet et t le mme, d'ailleurs, s'ils se fussent placs 
l'extrieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils
auraient jur qu'ils flottaient dans une stagnation complte.

Ce matin-l, le 3 dcembre, les voyageurs furent rveills par un
bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit 
l'intrieur du wagon.

Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du
projectile, et fermant une caisse entrouverte:

Veux-tu te taire? dit-il  voix basse. Cet animal-l va faire
manquer ma combinaison!

Cependant Nicholl et Barbicane s'taient rveills.

Un coq? avait dit Nicholl.

--Eh non! mes amis, rpondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu
vous rveiller par cette vocalise champtre!

Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui et fait honneur au
plus orgueilleux des gallinacs.

Les deux Amricains ne purent s'empcher de rire.

Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air
souponneux.

--Oui, rpondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est trs
gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures socits!

Puis, dtournant la conversation:

Sais-tu, Barbicane, dit-il,  quoi j'ai pens toute la nuit?

--Non, rpondit le prsident.

--A nos amis de Cambridge. Tu as dj remarqu que je suis un
admirable ignorant des choses mathmatiques. Il m'est donc impossible
de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer
quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la
Columbiad pour atteindre la Lune.

--Tu veux dire, rpliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre o
les attractions terrestre et lunaire se font quilibre, car,  partir
de ce point situ aux neuf diximes du parcours environ, le projectile
tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.

--Soit, rpondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu
calculer la vitesse initiale?

--Rien n'tait plus ais, rpondit Barbicane.

--Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.

--Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions tabli, si la note de
l'Observatoire ne nous et vit cette peine.

--Eh bien, mon vieux Barbicane, rpondit Michel, on m'et plutt coup
la tte, en commenant par les pieds, que de me faire rsoudre ce
problme-l!

--Parce que tu ne sais pas l'algbre, rpliqua tranquillement
Barbicane.

--Ah! vous voil bien, vous autres, mangeurs d'_x_! Vous croyez
avoir tout dit quand vous avez dit: l'algbre.

--Michel, rpliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans
marteau ou labourer sans charrue?

--Difficilement.

--Eh bien, l'algbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et
un bon outil pour qui sait l'employer.

--Srieusement?

--Trs srieusement.

--Et tu pourrais manier cet outil-l devant moi?

--Si cela t'intresse.

--Et me montrer comment on a calcul la vitesse initiale de notre
wagon?

--Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les lments du
problme, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune,
du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune,
je puis tablir exactement quelle a d tre la vitesse initiale du
projectile, et cela par une simple formule.

--Voyons la formule.

--Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe trace
rellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte
de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je
considrerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.

--Et pourquoi?

--Parce que ce serait chercher la solution de ce problme qu'on
appelle le problme des trois corps, et que le calcul intgral n'est
pas encore assez avanc pour le rsoudre.

--Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathmatiques n'ont
donc pas dit leur dernier mot?

--Certainement non, rpondit Barbicane.

--Bon! Peut-tre les Slnites ont-ils pouss plus loin que vous le
calcul intgral! Et  propos, qu'est-ce que ce calcul intgral?

--C'est un calcul qui est l'inverse du calcul diffrentiel, rpondit
srieusement Barbicane.

--Bien oblig.

--Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantits
finies dont on connat la diffrentielle.

--Au moins, voil qui est clair, rpondit Michel d'un air on ne peut
plus satisfait.

--Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de
crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouv la formule
demande.

Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl
observait l'espace, laissant  son compagnon le soin du djeuner.

Une demi-heure ne s'tait pas coule que Barbicane, relevant la tte,
montrait  Michel Ardan une page couverte de signes algbriques, au
milieu desquels se dtachait cette formule gnrale:

%    1   2   2          r         m'    r     r
%    - (v - v ) = gr { --- - 1 + --- ( --- - ---) }
%    2       0          x         m    d-x   d-r


    \( \frac{1}{2}\left(v^2-v_0^2\right)=
    gr\left\{\frac{r}{x}-1+\frac{m'}{m}\left(\frac{r}{d-x}-
    \frac{r}{d-r}\right)\right\} \)

Et cela signifie?..., demanda Michel

--Cela signifie, rpondit Nicholl, que: un demi de _v_ deux moins _v_
zro carr, gale _gr_ multipli par _r_ sur _x_ moins un, plus _m_
prime sur _m_ multipli par _r_ sur _d_ moins _x_, moins _r_ sur _d_
moins _r_...

--_X_ sur _y_ mont sur _z_ et chevauchant sur _p_, s'cria Michel
Ardan en clatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine?

--Rien n'est plus clair.

--Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en
demande pas davantage.

--Rieur sempiternel! rpliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algbre,
et tu en auras jusqu'au menton!

--J'aime mieux qu'on me pende!

--En effet, rpondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur,
ceci me parat bien trouv, Barbicane. C'est l'intgrale de
l'quation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne
le rsultat cherch.

--Mais je voudrais comprendre! s'cria Michel. Je donnerais dix ans
de la vie de Nicholl pour comprendre!

--Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de _v_ deux moins _v_ zro
carr, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force
vive.

--Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?

--Sans doute, Michel, rpondit le capitaine. Tous ces signes, qui te
paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair,
le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.

--Et tu prtends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces
hiroglyphes, plus incomprhensibles que des ibis gyptiens, tu
pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au
projectile?

--Incontestablement, rpondit Nicholl, et mme par cette formule, je
pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse  un point quelconque
de son parcours.

--Ta parole?

--Ma parole.

--Alors, tu es aussi malin que notre prsident?

--Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est
d'tablir une quation qui tienne compte de toutes les conditions du
problme. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmtique, et
n'exige que la connaissance des quatre rgles.

--C'est dj beau! rpondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu
faire une addition juste et qui dfinissait ainsi cette rgle: Petit
casse-tte chinois qui permet d'obtenir des totaux indfiniment
varis.

Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait
certainement trouv cette formule.

Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'tudie, plus je la
trouve merveilleusement tablie.

--Maintenant, coute, dit Barbicane  son ignorant camarade, et tu vas
voir que toutes ces lettres ont une signification.

--J'coute, dit Michel d'un air rsign.

--_d_, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au
centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour
calculer les attractions.

--Cela je le comprends.

--_r_ est le rayon de la Terre.

--_r_, rayon. Admis.

--_m_ est la masse de la Terre; _m_ prime la masse de la Lune. En
effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants,
puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.

--C'est entendu.

--_g_ reprsente la gravit, la vitesse acquise au bout d'une seconde
par un corps qui tombe  la surface de la Terre. Est-ce clair?

--De l'eau de roche! rpondit Michel.

--Maintenant, je reprsente par _x_ la distance variable qui spare le
projectile du centre de la Terre, et par _v_ la vitesse qu'a ce
projectile  cette distance.

--Bon.

--Enfin, l'expression _v_ zro qui figure dans l'quation est la
vitesse que possde le boulet au sortir de l'atmosphre.

--En effet, dit Nicholl, c'est  ce point qu'il faut calculer cette
vitesse, puisque nous savons dj que la vitesse au dpart vaut
exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphre.

--Comprends plus! fit Michel.

--C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.

--Pas si simple que moi, rpliqua Michel.

--Cela veut dire que lorsque notre projectile est arriv  la limite
de l'atmosphre terrestre, il avait dj perdu un tiers de sa vitesse
initiale.

--Tant que cela?

--Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches
atmosphriques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement,
plus il trouvait de rsistance de la part de l'air.

--a, je l'admets, rpondit Michel, et je le comprends, bien que tes
_v_ zro deux et tes _v_ zro carrs se secouent dans ma tte comme
des clous dans un sac!

--Premier effet de l'algbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour
t'achever, nous allons tablir la donne numrique de ces diverses
expressions, c'est--dire chiffrer leur valeur.

--Achevez-moi! rpondit Michel.

--De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres
sont  calculer.

--Je me charge de ces dernires, dit Nicholl.

--Voyons _r_, reprit Barbicane. _r_, c'est le rayon de la Terre qui,
sous la latitude de la Floride notre point de dpart, gale six
millions trois cent soixante-dix mille mtres. _d_, c'est--dire la
distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut
cinquante-six rayons terrestres, soit...

Nicholl chiffra rapidement.

Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille
mtres, au moment o la Lune est  son prige, c'est--dire  sa
distance la plus rapproche de la Terre.

--Bien, fit Barbicane. Maintenant _m_ prime sur _m_, c'est--dire le
rapport de la masse de la Lune  celle de la Terre, gale un
quatre-vingt-unime.

--Parfait, dit Michel.

--_g_, la gravit, est  la Floride de neuf mtres quatre-vingt-un.
D'o rsulte que _gr_ gale...

--Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mtres carrs,
rpondit Nicholl.

--Et maintenant? demanda Michel Ardan.

--Maintenant que les expressions sont chiffres, rpondit Barbicane,
je vais chercher la vitesse _v_ zro, c'est--dire la vitesse que doit
avoir le projectile en quittant l'atmosphre pour atteindre le point
d'attraction gale avec une vitesse nulle. Puisque,  ce moment, la
vitesse sera nulle, je pose qu'elle galera zro, et que _x_, la
distance o se trouve ce point neutre, sera reprsente par les neuf
diximes de _d_, c'est--dire de la distance qu spare les deux
centres.

--J'ai une vague ide que cela doit tre ainsi, dit Michel.

--J'aurai donc alors: _x_ gale neuf diximes de
_d_, et _v_ gale zro, et ma formule deviendra...

Barbicane crivit rapidement sur le papier:

    \( v_0^2=2gr\left\{1-\frac{10r}{9d}-\frac{1}{81}
    \left(\frac{10r}{d}-\frac{r}{d-r}\right)\right\} \)

Nicholl lut d'un oeil avide.

C'est cela! c'est cela! s'cria-t-il.

--Est-ce clair? demanda Barbicane.

--C'est crit en lettres de feu! rpondit Nicholl.

--Les braves gens! murmurait Michel.

--As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane.

--Si j'ai compris! s'cria Michel Ardan, mais c'est--dire que ma
tte en clate!

--Ainsi, reprit Barbicane, _v_ zro deux gale deux _gr_ multipli par
un, moins dix _r_ sur 9 _d_, moins un quatre-vingt-unime multipli
par dix _r_ sur _d_ moins _r_ sur _d_ moins _r_.

--Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au
sortir de l'atmosphre, il n'y a plus qu' calculer.

Le capitaine, en praticien rompu  toutes les difficults, se mit 
chiffrer avec une rapidit effrayante. Divisions et multiplications
s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grlaient sa page
blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan
comprimait  deux mains une migraine naissante.

Eh bien? demanda Barbicane, aprs plusieurs minutes de silence.

--Eh bien, tout calcul fait, rpondit Nicholl, _v_ zro, c'est--dire
la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphre, pour atteindre le
point d'gale attraction, a d tre de...

--De?... fit Barbicane.

--De onze mille cinquante et un mtres dans la premire seconde.

--Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites!

--Onze mille cinquante et un mtres.

--Maldiction! s'cria le prsident en faisant un geste de dsespoir.

--Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, trs surpris.

--Ce que j'ai! Mais si  ce moment la vitesse tait dj diminue
d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait d tre...

--De seize mille cinq cent soixante-seize mtres! rpondit Nicholl.

--Et l'Observatoire de Cambridge, qui a dclar que onze mille mtres
suffisaient au dpart, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette
vitesse!

--Eh bien? demanda Nicholl.

--Eh bien, elle sera insuffisante!

--Bon.

--Nous n'atteindrons pas le point neutre!

--Sacrebleu!

--Nous n'irons mme pas  moiti chemin!

--Nom d'un boulet! s'cria Michel Ardan, sautant comme si le
projectile ft sur le point de heurter le sphrode terrestre.

--Et nous retomberons sur la Terre!




V

Les froids de l'espace


Cette rvlation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu 
pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire.
Nicholl revit ses chiffres. Ils taient exacts. Quant  la formule
qui les avait dtermins, on ne pouvait souponner sa justesse, et
vrification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize
mille cinq cent soixante-seize mtres dans la premire seconde tait
ncessaire pour atteindre le point neutre.

Les trois amis se regardrent silencieusement. De djeuner, plus
question. Barbicane, les dents serres, les sourcils contracts, les
poings ferms convulsivement, observait  travers le hublot. Nicholl
s'tait crois les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan
murmurait:

Voil bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais
vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et
l'craser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!

Tout d'un coup, le capitaine fit une rflexion qui alla droit 
Barbicane.

Ah ! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis
depuis trente-deux heures. Plus de la moiti de notre trajet est
parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!

Barbicane ne rpondit pas. Mais, aprs un coup d'oeil rapide jet au
capitaine, il prit un compas qui lui servait  mesurer la distance
angulaire du globe terrestre. Puis,  travers la vitre infrieure, il
fit une observation trs exacte, vu l'immobilit apparente du
projectile. Se relevant alors, essuyant son front o perlaient des
gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl
comprenait que le prsident voulait dduire de la mesure du diamtre
terrestre la distance du boulet  la Terre. Il le regardait
anxieusement.

Non! s'cria Barbicane aprs quelques instants, non, nous ne tombons
pas! Nous sommes dj  plus de cinquante mille lieues de la Terre!
Nous avons dpass ce point o le projectile aurait d s'arrter, si
sa vitesse n'et t que de onze mille mtres au dpart! Nous montons
toujours!

--C'est vident, rpondit Nicholl, et il faut en conclure que notre
vitesse initiale, sous la pousse des quatre cent mille livres de
fulmi-coton, a dpass les onze mille mtres rclams. Je m'explique
alors que nous ayons rencontr, aprs treize minutes seulement, le
deuxime satellite qui gravite  plus de deux mille lieues de la
Terre.

--Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane,
qu'en rejetant l'eau renferme entre ses cloisons brisantes, le
projectile s'est trouv subitement allg d'un poids considrable.

--Juste! fit Nicholl.

--Ah! mon brave Nicholl, s'cria Barbicane, nous sommes sauvs!

--Eh bien, rpondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes
sauvs, djeunons.

En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait t,
trs heureusement, suprieure  la vitesse indique par l'Observatoire
de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en tait pas moins
tromp.

Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent  table et
djeunrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus
encore. La confiance tait plus grande aprs qu'avant l'incident de
l'algbre.

Pourquoi ne russirions-nous pas? rptait Michel Ardan. Pourquoi
n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancs. Pas d'obstacles devant
nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus
libre que celle du navire qui se dbat contre la mer, plus libre que
celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive o
il veut, si un ballon monte o il lui plat, pourquoi notre
projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a vis.

--Il l'atteindra, dit Barbicane.

--Ne ft-ce que pour honorer le peuple amricain, ajouta Michel Ardan,
le seul peuple qui ft capable de mener  bien une telle entreprise,
le seul qui pt produire un prsident Barbicane! Ah! j'y pense,
maintenant que nous n'avons plus d'inquitude, qu'allons-nous devenir?
Nous allons nous ennuyer royalement!

Barbicane et Nicholl firent un geste de dngation.

Mais j'ai prvu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez
qu' parler. J'ai  votre disposition, checs, dames, cartes,
dominos! Il ne me manque qu'un billard!

--Quoi! demanda Barbicane, tu as emport de pareils bibelots?

--Sans doute, rpondit Michel, et non seulement pour nous distraire,
mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets
slnites.

--Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habite, ses habitants ont
apparu quelques milliers d'annes avant ceux de la Terre, car on ne
peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le ntre. Si donc
les Slnites existent depuis des centaines de mille ans, si leur
cerveau est organis comme le cerveau humain, ils ont invent tout ce
que nous avons invent dj, et mme ce que nous inventerons dans la
suite des sicles. Ils n'auront rien  apprendre de nous et nous
aurons tout  apprendre d'eux.

--Quoi! rpondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme
Phidias, Michel-Ange ou Raphal?

--Oui.

--Des potes comme Homre, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?

--J'en suis sr.

--Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?

--Je n'en doute pas.

--Des savants comme Archimde, Euclide, Pascal, Newton?

--Je le jurerais.

--Des comiques comme Arnal et des photographes comme... comme Nadar?

--J'en suis sr.

--Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et mme plus
forts, ces Slnites, pourquoi n'ont-ils pas tent de communiquer avec
la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lanc un projectile lunaire
jusqu'aux rgions terrestres?

--Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? rpondit srieusement
Barbicane.

--En effet, ajouta Nicholl, cela leur tait plus facile qu' nous, et
pour deux raisons: la premire parce que l'attraction est six fois
moindre  la surface de la Lune qu' la surface de la Terre, ce qui
permet  un projectile de s'enlever plus aisment: la seconde, parce
qu'il suffisait d'envoyer ce projectile  huit mille lieues seulement
au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de
projection dix fois moins forte.

--Alors, reprit Michel, je rpte: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?

--Et moi rpliqua Barbicane, je rpte: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas
fait?

--Quand?

--Il y a des milliers d'annes, avant l'apparition de l'homme sur la
Terre.

--Et le boulet? O est le boulet? Je demande  voir le boulet!

--Mon ami, rpondit Barbicane, la mer couvre les cinq siximes de
notre globe. De l, cinq bonnes raisons pour supposer que le
projectile lunaire, s'il a t lanc, est maintenant immerg au fond
de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans
quelque crevasse,  l'poque o l'corce terrestre n'tait pas encore
suffisamment forme.

--Mon vieux Barbicane, rpondit Michel, tu as rponse  tout et je
m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothse qui me
sourirait mieux que les autres; c'est que les Slnites, tant plus
vieux que nous, sont plus sages et n'ont point invent la poudre!

En ce moment, Diane se mla  la conversation par
un aboiement sonore. Elle rclamait son djeuner.

Ah! fit Michel Ardan,  discuter ainsi, nous oublions Diane et
Satellite!

Aussitt, une respectable pte fut offerte  la chienne qui la dvora
de grand apptit.

Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions d faire de ce
projectile une seconde arche de No et emporter dans la Lune un couple
de tous les animaux domestiques.

--Sans doute, rpondit Barbicane, mais la place et manqu.

--Bon! dit Michel, en se serrant un peu!

--Le fait est, rpondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval,
tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire.
Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une curie ni une table.

--Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un ne,
rien qu'un petit ne, cette courageuse et patiente bte qu'aimait 
monter le vieux Silne! Je les aime, ces pauvres nes! Ce sont bien
les animaux les moins favoriss de la cration. Non seulement on les
frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi aprs leur mort!

--Comment l'entends-tu? demanda Barbicane.

--Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!

Barbicane et Nicholl ne purent s'empcher de rire  cette rflexion
saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrta. Celui-ci
s'tait courb vers la niche de Satellite et se relevait en disant:

Bon! Satellite n'est plus malade.

--Ah! fit Nicholl.

--Non, reprit Michel, il est mort. Voil, ajouta-t-il d'un ton
piteux, voil qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que
tu ne fasses pas souche dans les rgions lunaires!

En effet, l'infortun Satellite n'avait pu survivre  sa blessure. Il
tait mort et bien mort. Michel Ardan trs dcontenanc, regardait
ses amis.

Il se prsente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder
avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.

--Non, sans doute, rpondit Nicholl, mais nos hublots sont fixs par
des charnires. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des
deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.

Le prsident rflchit pendant quelques instants.
et dit:

Oui, il faudra procder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses
prcautions.

--Pourquoi? demanda Michel.

--Pour deux raisons que tu vas comprendre rpondit Barbicane. La
premire est relative  l'air renferm dans le projectile, et dont il
ne faut perdre que le moins possible.

--Mais puisque nous le refaisons, cet air!

--En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygne, mon brave
Michel,--et  ce propos veillons bien  ce que l'appareil ne
fournisse pas cet oxygne en quantit immodre, car cet excs
amnerait en nous des troubles physiologiques trs graves. Mais si
nous refaisons l'oxygne, nous ne refaisons pas l'azote, ce vhicule
que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet
azote s'chapperait rapidement par les hublots ouverts.

--Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.

--D'accord, mais agissons rapidement.

--Et la seconde raison? demanda Michel.

--La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid
extrieur, qui est excessif, pntrer dans le projectile, sous peine
d'tre gels vivants.

--Cependant, le Soleil...

--Le Soleil chauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il
n'chauffe pas le vide o nous flottons en ce moment. O il n'y a pas
d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumire diffuse, et de mme
qu'il fait noir, il fait froid l o les rayons du Soleil n'arrivent
pas directement. Cette temprature n'est donc autre que la
temprature produite par le rayonnement stellaire, c'est--dire celle
que subirait le globe terrestre si le Soleil s'teignait un jour.

--Ce qui n'est pas  craindre, rpondit Nicholl.

--Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil
ne s'teigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'loigne de lui?

--Bon! fit Barbicane, voil Michel avec ses ides!

--Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a travers la queue
d'une comte en 1861? Or, supposons une comte dont l'attraction soit
suprieure  l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers
l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entrane 
une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune
action  sa surface.

--Cela peut se produire, en effet, rpondit Barbicane, mais les
consquences d'un pareil dplacement pourraient bien ne pas tre aussi
redoutables que tu le supposes.

--Et pourquoi?

--Parce que le froid et le chaud s'quilibreraient encore sur notre
globe. On a calcul que si la Terre et t entrane par la comte
de 1861, elle n'aurait pas ressenti,  sa plus grande distance du
Soleil, une chaleur seize fois suprieure  celle que nous envoie la
Lune, chaleur qui, concentre au foyer des plus fortes lentilles, ne
produit aucun effet apprciable.

--Eh bien? fit Michel.

--Attends un peu, rpondit Barbicane. On calcul aussi, qu' son
prihlie,  sa distance la plus rapproche du Soleil, la Terre aurait
support une chaleur gale  vingt-huit mille fois celle de l't.
Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matires terrestres et de
vaporiser les eaux, et form un pais anneau de nuages qui aurait
amoindri cette temprature excessive. De l, compensation entre les
froids de l'aphlie et les chaleurs du prihlie, et une moyenne
probablement supportable.

--Mais  combien de degrs estime-t-on la temprature des espaces
plantaires? demanda Nicholl.

--Autrefois, rpondit Barbicane, on croyait que cette temprature
tait excessivement basse. En calculant son dcroissement
thermomtrique, on arrivait  la chiffrer par millions de degrs
au-dessous de zro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un
savant illustre de l'Acadmie des Sciences, qui a ramen ces nombres 
de plus justes estimations. Suivant lui, la temprature de l'espace
ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrs.

--Peuh! fit Michel.

--C'est  peu prs, rpondit Barbicane, la temprature qui fut
observe dans les rgions polaires,  l'le Melville ou au fort
Reliance, soit environ cinquante-six degrs centigrades au-dessous de
zro.

--Il reste  prouver, dit Nicholl, que Fourier ne
s'est pas abus dans ses valuations. Si je ne me
trompe, un autre savant franais, M. Pouillet,
estime la temprature de l'espace  cent soixante
degrs au-dessous de zro. C'est ce que nous
vrifierons.

--Pas en ce moment, rpondit Barbicane, car les rayons solaires,
frappant directement notre thermomtre, donneraient, au contraire, une
temprature trs leve. Mais lorsque nous serons arrivs sur la
Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces
prouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette
exprience, car notre satellite se meut dans le vide.

--Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide
absolu?

--C'est le vide absolument priv d'air.

--Et dans lequel l'air n'est remplac par rien?

--Si. Par l'ther, rpondit Barbicane.

--Ah! Et qu'est-ce que l'ther?

--L'ther, mon ami, c'est une agglomration d'atomes impondrables,
qui, relativement  leurs dimensions, disent les ouvrages de physique
molculaire, sont aussi loigns les uns des autres que les corps
clestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est
infrieure  un trois-millionimes de millimtre. Ce sont ces atomes
qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumire et la
chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions
d'ondulations, n'ayant que quatre  six dix-millimes de millimtre
d'amplitude.

--Milliards de milliards! s'cria Michel Ardan, on les a donc
mesures et comptes, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce
sont des chiffres de savants qui pouvantent l'oreille et ne disent
rien  l'esprit.

--Il faut pourtant bien chiffrer...

--Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un
objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras rpt que
le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la
Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de
Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent
mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avanc. Aussi,
je prfre, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du _Double
Ligeois_ qui vous dit tous btement: Le Soleil, c'est une citrouille
de deux pieds de diamtre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme
d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un
pois, Vnus, un petit pois, Mars, une grosse tte d'pingle, Mercure
un grain de moutarde, et Junon, Crs, Vesta et Pallas, de simples
grains de sable! On sait au moins  quoi s'en tenir!

Aprs cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions
qu'ils alignent sans sourciller, l'on procda  l'ensevelissement de
Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la
mme manire que les marins jettent un cadavre  la mer.

Mais, ainsi que l'avait recommand le prsident Barbicane, il fallut
oprer vivement, de faon  perdre le moins possible de cet air que
son lasticit aurait rapidement panch dans le vide. Les boulons
du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente
centimtres, furent dvisss avec soin, tandis que Michel, tout
contrit, se prparait  lancer son chien dans l'espace. La vitre,
manoeuvre par un puissant levier qui permettait de vaincre la
pression de l'air intrieur sur les parois du projectile, tourna
rapidement sur ses charnires, et Satellite fut projet au-dehors.
C'est  peine si quelques molcules d'air s'chapprent, et
l'opration russit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas
de se dbarrasser ainsi des dbris inutiles qui encombraient le
wagon.




VI

Demandes et rponses


Le 4 dcembre, les chronomtres marquaient cinq heures du matin
terrestre, quand les voyageurs se rveillrent, aprs cinquante-quatre
heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dpass que de cinq
heures quarante minutes, la moiti de la dure assigne  leur sjour
dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient dj accompli prs
des sept diximes de la traverse. Cette particularit tait due  la
dcroissance rgulire de leur vitesse.

Lorsqu'ils observrent la Terre par la vitre infrieure, elle ne leur
apparut plus que comme une tache sombre, noye dans les rayons
solaires. Plus de croissant, plus de lumire cendre. Le lendemain,
 minuit, la Terre devait tre nouvelle, au moment prcis o la Lune
serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en
plus de la ligne suivie par le projectile, de manire  se rencontrer
avec lui  l'heure indique. Tout autour, la vote noire tait
constelle de points brillants qui semblaient se dplacer avec
lenteur. Mais  la distance considrable o ils se trouvaient, leur
grosseur relative ne paraissait pas s'tre modifie. Le Soleil et les
toiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre.
Quant  la Lune, elle avait considrablement grossi; mais les lunettes
des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de
faire d'utiles observations  sa surface, et d'en reconnatre les
dispositions topographiques ou gologiques.

Aussi, le temps s'coulait-il en conversations interminables. On
causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de
connaissances particulires. Barbicane et Nicholl, toujours srieux,
Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa
direction, les incidents qui pouvaient survenir, les prcautions que
ncessiterait sa chute sur la Lune, c'tait l matire inpuisable 
conjectures.

Prcisment, en djeunant, une demande de Michel, relative au
projectile, provoqua une assez curieuse rponse de Barbicane et digne
d'tre rapporte.

Michel, supposant le boulet brusquement arrt, lorsqu'il tait encore
anim de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles
auraient t les consquences de cet arrt.

Mais, rpondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait
pu tre arrt.

--Supposons-le, rpondit Michel.

--Supposition irralisable, rpliqua le pratique Barbicane. A moins
que la force d'impulsion ne lui et fait dfaut. Mais alors, sa
vitesse aurait dcru peu  peu, et il ne se ft pas brusquement
arrt.

--Admets qu'il ait heurt un corps dans l'espace.

--Lequel?

--Ce bolide norme que nous avons rencontr.

--Alors, dit Nicholl, le projectile et t bris en mille pices, et
nous avec.

--Mieux que cela, rpondit Barbicane, nous aurions t brls vifs.

--Brls! s'cria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se
soit pas prsent pour voir.

--Et tu aurais vu, rpondit Barbicane. On sait maintenant que la
chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait
chauffer de l'eau, c'est--dire quand on lui ajoute de la chaleur,
cela veut dire que l'on donne du mouvement  ses molcules.

--Tiens! fit Michel, voil une thorie ingnieuse!

--Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phnomnes du
calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement molculaire, une simple
oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un
train, le train s'arrte. Mais que devient le mouvement dont il tait
anim? Il se transforme en chaleur, et le frein s'chauffe. Pourquoi
graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empcher de s'chauffer,
attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par
transformation. Comprends-tu?

--Si je comprends! rpondit Michel, admirablement. Ainsi, par
exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue 
grosses gouttes, pourquoi suis-je forc de m'arrter? Tout
simplement, parce que mon mouvement s'est transform en chaleur!

Barbicane ne put s'empcher de sourire  cette repartie de Michel.
Puis, reprenant sa thorie:

Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en et t de notre
projectile comme de la balle qui tombe brlante aprs avoir frapp la
plaque de mtal. C'est son mouvement qui s'est chang en chaleur. En
consquence, j'affirme que si notre boulet avait heurt le bolide, sa
vitesse, brusquement anantie, et dtermin une chaleur capable de le
volatiliser instantanment.

--Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrtait
subitement dans son mouvement de translation?

--Sa temprature serait porte  un tel point, rpondit Barbicane,
qu'elle serait immdiatement rduite en vapeurs.

--Bon, fit Michel, voil un moyen de finir le monde qui simplifierait
bien les choses.

--Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl.

--D'aprs les calculs, rpondit Barbicane, cette chute dvelopperait
une chaleur gale  la chaleur produite par seize cents globes de
charbon gaux en volume au globe terrestre.

--Bon surcrot de temprature pour le Soleil, rpliqua Michel Ardan,
et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans
doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur plante.

--Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement
arrt produit de la chaleur. Et cette thorie a permis d'admettre
que la chaleur du disque solaire est alimente par une grle de
bolides qui tombe incessamment  sa surface. On a mme calcul...

--Dfions-nous, murmura Michel, voil les chiffres qui s'avancent.

--On a mme calcul, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc
de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur gale  celle
de quatre mille masses de houille d'un volume gal.

--Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel.

--Elle est gale  celle que produirait la combustion d'une couche de
charbon qui entourerait le Soleil sur une paisseur de vingt-sept
kilomtres.

--Et cette chaleur?...

--Elle serait capable de faire bouillir par heure deux milliards neuf
cents millions de myriamtres cubes d'eau.

--Et elle ne vous rtit pas? s'cria Michel.

--Non, rpondit Barbicane, parce que l'atmosphre terrestre absorbe
les quatre diximes de la chaleur solaire. D'ailleurs, la quantit de
chaleur intercepte par la Terre n'est qu'un deux-milliardimes du
rayonnement total.

--Je vois bien que tout est pour le mieux, rpliqua Michel, et que
cette atmosphre est une utile invention, car non seulement elle nous
permet de respirer, mais encore elle nous empche de cuire.

--Oui, dit Nicholl, et, malheureusement, il n'en sera pas de mme dans
la Lune.

--Bah! fit Michel, toujours confiant. S'il y a des habitants, ils
respirent. S'il n'y en a plus, ils auront bien laiss assez d'oxygne
pour trois personnes, ne ft-ce que dans le fond des ravins o sa
pesanteur l'aura accumul! Eh bien, nous ne grimperons pas sur les
montagnes! Voil tout.

Et Michel, se levant, alla considrer le disque
lunaire qui brillait d'un insoutenable clat.

Sapristi! dit-il, qu'il doit faire chaud l-dessus!

--Sans compter, rpondit Nicholl, que le jour y dure trois cent
soixante heures!

--Par compensation, dit Barbicane, les nuits y ont la mme dure, et
comme la chaleur est restitue par rayonnement, leur temprature ne
doit tre que celle des espaces plantaires.

--Un joli pays! dit Michel. N'importe! Je voudrais dj y tre!
Hein! mes chers camarades, sera-ce assez curieux d'avoir la Terre
pour Lune, de la voir se lever  l'horizon, d'y reconnatre la
configuration de ses continents, de se dire: l est l'Amrique, l est
l'Europe; puis de la suivre lorsqu'elle va se perdre dans les rayons
du Soleil! A propos, Barbicane, y a-t-il des clipses pour les
Slnites?

--Oui, des clipses de Soleil, rpondit Barbicane, lorsque les
centres des trois astres se trouvent sur la mme ligne, la Terre tant
au milieu. Mais ce sont seulement des clipses annulaires, pendant
lesquelles la Terre, projete comme un cran sur le disque solaire, en
laisse apercevoir la plus grande partie.

--Et pourquoi, demanda Nicholl, n'y a-t-il point d'clipse totale?
Est-ce que le cne d'ombre projet par la Terre ne s'tend pas au-del
de la Lune?

--Oui, si l'on ne tient pas compte de la rfraction produite par
l'atmosphre terrestre. Non, si l'on tient compte de cette
rfraction. Ainsi, soit _delta_ prime la parallaxe horizontale, et
_p_ prime le demi-diamtre apparent...

--Ouf! fit Michel, un demi de _v_ zro carr...! Parle donc pour
tout le monde, homme algbrique!

--Eh bien, en langue vulgaire, rpondit Barbicane, la distance moyenne
de la Lune  la Terre tant de soixante rayons terrestres, la longueur
du cne d'ombre, par suite de la rfraction, se rduit  moins de
quarante-deux rayons. Il en rsulte donc que, lors des clipses, la
Lune se trouve au-del du cne d'ombre pure, et que le Soleil lui
envoie non seulement les rayons de ses bords, mais aussi les rayons de
son centre.

--Alors, dit Michel d'un ton goguenard, pourquoi y a-t-il clipse,
puisqu'il ne doit pas y en avoir?

--Uniquement, parce que ces rayons solaires sont affaiblis par cette
rfraction, et que l'atmosphre qu'ils traversent en teint le plus
grand nombre!

--Cette raison me satisfait, rpondit Michel. D'ailleurs, nous
verrons bien quand nous y serons.

--Maintenant, dis-moi, Barbicane, crois-tu que la Lune soit une
ancienne comte?

--En voil, une ide!

--Oui, rpliqua Michel avec une aimable fatuit, j'ai quelques ides
de ce genre.

--Mais elle n'est pas de Michel, cette ide, rpondit Nicholl.

--Bon! je ne suis donc qu'un plagiaire!

--Sans doute, rpondit Nicholl. D'aprs le tmoignage des Anciens,
les Arcadiens prtendent que leurs anctres ont habit la Terre avant
que la Lune ft devenue son satellite. Partant de ce fait, certains
savants ont vu dans la Lune une comte, que son orbite amena un jour
assez prs de la Terre pour qu'elle ft retenue par l'attraction
terrestre.

--Et qu'y a-t-il de vrai dans cette hypothse? demanda Michel.

--Rien, rpondit Barbicane, et la preuve, c'est que la Lune n'a pas
conserv trace de cette enveloppe gazeuse qui accompagne toujours les
comtes.

--Mais, reprit Nicholl, la Lune, avant de devenir le satellite de la
Terre, n'aurait-elle pu, dans son prihlie, passer assez prs du
Soleil pour y laisser par vaporation toutes ces substances gazeuses?

--Cela se peut, ami Nicholl, mais cela n'est pas probable.

--Pourquoi?

--Parce que... Ma foi, je n'en sais rien.

--Ah! quelles centaines de volumes, s'cria Michel, on pourrait faire
avec tout ce qu'on ne sait pas!

--Ah ! quelle heure est-il? demanda Barbicane.

--Trois heures, rpondit Nicholl.

--Comme le temps passe, dit Michel, dans la conversation de savants
tels que nous! Dcidment je sens que je m'instruis trop! Je sens
que je deviens un puits!

Ce disant, Michel se hissa jusqu' la vote du projectile, pour mieux
observer la Lune, prtendait-il. Pendant ce temps, ses compagnons
considraient l'espace  travers la vitre infrieure. Rien de nouveau
 signaler.

Lorsque Michel Ardan fut redescendu, il s'approcha du hublot latral,
et, soudain, il laissa chapper une exclamation de surprise.

Qu'est-ce donc? demanda Barbicane.

Le prsident s'approcha de la vitre, et aperut une sorte de sac
aplati qui flottait extrieurement  quelques mtres du projectile.
Cet objet semblait immobile comme le boulet, et par consquent, il
tait anim du mme mouvement ascensionnel que lui.

Qu'est-ce que cette machine-l? rptait Michel Ardan. Est-ce un
des corpuscules de l'espace, que notre projectile retient dans son
rayon d'attraction, et qui va l'accompagner jusqu' la Lune?

--Ce qui m'tonne, rpondit Nicholl, c'est que la pesanteur spcifique
de ce corps, qui est trs certainement infrieure  celle du boulet,
lui permette de se maintenir aussi rigoureusement  son niveau!

--Nicholl, rpondit Barbicane aprs un moment de rflexion, je ne sais
pas quel est cet objet, mais je sais parfaitement pourquoi il se
maintient par le travers du projectile.

--Et pourquoi?

--Parce que nous flottons dans le vide, mon cher capitaine, et que
dans le vide, les corps tombent o se meuvent--ce qui est la mme
chose--avec une vitesse gale, quelle que soit leur pesanteur ou
leur forme. C'est l'air qui, par sa rsistance, cre des diffrences
de poids. Quand vous faites pneumatiquement le vide dans un tube, les
objets que vous y projetez, grains de poussire ou grains de plomb, y
tombent avec la mme rapidit. Ici, dans l'espace, mme cause et mme
effet.

--Trs juste, dit Nicholl, et tout ce que nous lancerons au-dehors du
projectile ne cessera de l'accompagner dans son voyage jusqu' la
Lune.

--Ah! btes que nous sommes! s'cria Michel.

--Pourquoi cette qualification? demanda Barbicane.

--Parce que nous aurions d remplir le projectile d'objets utiles,
livres, instruments, outils, etc. Nous aurions tout jet, et tout
nous aurait suivi  la trane! Mais j'y pense. Pourquoi ne nous
promenons-nous pas au-dehors comme ce bolide? Pourquoi ne nous
lanons-nous pas dans l'espace par le hublot? Quelle jouissance ce
serait de se sentir ainsi suspendu dans l'ther, plus favoris que
l'oiseau qui doit toujours battre de l'aile pour se soutenir!

--D'accord, dit Barbicane, mais comment respirer?

--Maudit air qui manque si mal  propos!

--Mais, s'il ne manquait pas, Michel, ta densit tant infrieure 
celle du projectile, tu resterais bien vite en arrire.

--Alors, c'est un cercle vicieux.

--Tout ce qu'il y a de plus vicieux.

--Et il faut rester emprisonn dans son wagon?

--Il le faut.

--Ah! s'cria Michel d'une voix formidable.

--Qu'as-tu? demanda Nicholl.

--Je sais, je devine ce que c'est que ce prtendu bolide! Ce n'est
point un astrode qui nous accompagne! Ce n'est point un morceau de
plante.

--Qu'est-ce donc? demanda Barbicane.

--C'est notre infortun chien! C'est le mari de Diane!

En effet, cet objet dform, mconnaissable, rduit  rien, c'tait le
cadavre de Satellite, aplati comme une cornemuse dgonfle, et qui
montait, montait toujours!




VII

Un moment d'ivresse


Ainsi donc, un phnomne curieux, mais logique, bizarre, mais
explicable, se produisait dans ces singulires conditions. Tout objet
lanc au-dehors du projectile devait suivre la mme trajectoire et ne
s'arrter qu'avec lui. Il y eut l un texte de conversation que la
soire ne put puiser. L'motion des trois voyageurs s'accroissait,
d'ailleurs,  mesure que s'approchait le terme de leur voyage. Ils
s'attendaient  l'imprvu,  des phnomnes nouveaux, et rien ne les
et tonns dans la disposition d'esprit o ils se trouvaient. Leur
imagination surexcite devanait ce projectile, dont la vitesse
diminuait notablement sans qu'ils en eussent le sentiment. Mais la
Lune grandissait  leurs yeux, et ils croyaient dj qu'il leur
suffisait d'tendre la main pour la saisir.

Le lendemain, 5 dcembre, ds cinq heures du matin, tous trois taient
sur pied. Ce jour-l devait tre le dernier de leur voyage, si les
calculs taient exacts. Le soir mme,  minuit, dans dix-huit heures,
au moment prcis de la Pleine-Lune, ils atteindraient son disque
resplendissant. Le prochain minuit verrait s'achever ce voyage, le
plus extraordinaire des temps anciens et modernes. Aussi ds le
matin,  travers les hublots argents par ses rayons, ils salurent
l'astre des nuits d'un confiant et joyeux hurrah.

La Lune s'avanait majestueusement sur le firmament toil. Encore
quelques degrs, et elle atteindrait le point prcis de l'espace o
devait s'oprer sa rencontre avec le projectile. D'aprs ses propres
observations, Barbicane calcula qu'il l'accosterait par son hmisphre
nord, l o s'tendent d'immenses plaines, o les montagnes sont
rares. Circonstance favorable, si l'atmosphre lunaire, comme on le
pensait, tait emmagasine dans les fonds seulement.

D'ailleurs, fit observer Michel Ardan, une plaine est plutt un lieu
de dbarquement qu'une montagne. Un Slnite que l'on dposerait en
Europe sur le sommet du Mont-Blanc, ou en Asie sur le pic de
l'Himalaya, ne serait pas prcisment arriv!

--De plus, ajouta le capitaine Nicholl, sur un terrain plat, le
projectile demeurera immobile ds qu'il l'aura touch. Sur une pente,
au contraire, il roulerait comme une avalanche, et n'tant point
cureuils, nous n'en sortirions pas sains et saufs. Donc, tout est
pour le mieux.

En effet, le succs de l'audacieuse tentative ne paraissait plus
douteux. Cependant, une rflexion proccupait Barbicane; mais, ne
voulant pas inquiter ses deux compagnons, il garda le silence  ce
sujet.

En effet, la direction du projectile vers l'hmisphre nord de la Lune
prouvait que sa trajectoire avait t lgrement modifie. Le tir,
mathmatiquement calcul, devait porter le boulet au centre mme du
disque lunaire. S'il n'y arrivait pas, c'est qu'il y avait eu
dviation. Qui l'avait produite? Barbicane ne pouvait l'imaginer,
ni dterminer l'importance de cette dviation, car les points de
repre manquaient. Il esprait pourtant qu'elle n'aurait d'autre
rsultat que de le ramener vers le bord suprieur de la Lune, rgion
plus propice  l'atterrage.

Barbicane se contenta donc, sans communiquer ses inquitudes  ses
amis, d'observer frquemment la Lune, cherchant  voir si la direction
du projectile ne se modifierait pas. Car la situation et t
terrible si le boulet, manquant son but et entran au-del du disque,
se ft lanc dans les espaces interplantaires.

En ce moment, la Lune, au lieu d'apparatre plate comme un disque,
laissait dj sentir sa convexit. Si le Soleil l'et obliquement
frappe de ses rayons, l'ombre porte aurait fait valoir les hautes
montagnes qui se seraient nettement dtaches. Le regard aurait pu
s'enfoncer dans l'abme bant des cratres, et suivre les capricieuses
rainures qui zbrent l'immensit des plaines. Mais tout relief se
nivelait encore dans un resplendissement intense. On distinguait 
peine ces larges taches qui donnent  la Lune l'apparence d'une figure
humaine.

Figure, soit, disait Michel Ardan, mais, j'en suis fch pour
l'aimable soeur d'Apollon, figure grle!

Cependant, les voyageurs, si rapprochs de leur but, ne cessaient plus
d'observer ce monde nouveau. Leur imagination les promenait  travers
ces contres inconnues. Ils gravissaient les pics levs. Ils
descendaient au fond des larges cirques.  et l, ils croyaient voir
de vastes mers  peine contenues sous une atmosphre rarfie, et des
cours d'eau qui versaient le tribut des montagnes. Penchs sur
l'abme, ils espraient surprendre les bruits de cet astre,
ternellement muet dans les solitudes du vide.

Cette dernire journe leur laissa des souvenirs palpitants. Ils en
notrent les moindres dtails. Une vague inquitude les prenait 
mesure qu'ils s'approchaient du terme. Cette inquitude et encore
redoubl s'ils avaient senti combien leur vitesse tait mdiocre.
Elle leur et paru bien insuffisante pour les conduire jusqu'au but.
C'est qu'alors le projectile ne pesait presque plus. Son poids
dcroissait incessamment et devait entirement s'annihiler sur cette
ligne o les attractions lunaires et terrestres se neutralisant,
provoqueraient de si surprenants effets.

Cependant, en dpit de ses proccupations, Michel Ardan n'oublia pas
de prparer le repas du matin avec sa ponctualit habituelle. On
mangea de grand apptit. Rien d'excellent comme ce bouillon liqufi
 la chaleur du gaz. Rien de meilleur que ces viandes conserves.
Quelques verres de bon vin de France couronnrent ce repas. Et  ce
propos, Michel Ardan fit remarquer que les vignobles lunaires,
chauffs par cet ardent soleil, devaient distiller les vins les plus
gnreux,--s'ils existaient toutefois. En tout cas, le prvoyant
Franais n'avait eu garde d'oublier dans son paquet quelques prcieux
ceps du Mdoc et de la Cte-d'Or, sur lesquels il comptait
particulirement.

L'appareil Reiset et Regnault fonctionnait toujours avec une extrme
prcision. L'air se maintenait dans un tat de puret parfaite.
Nulle molcule d'acide carbonique ne rsistait  la potasse, et quant
 l'oxygne, disait le capitaine Nicholl, il tait certainement de
premire qualit. Le peu de vapeur d'eau renferm dans le
projectile se mlait  cet air dont il temprait la scheresse, et
bien des appartements de Paris, de Londres ou de New York, bien des
salles de thtre ne se trouvent certainement pas dans des conditions
aussi hyginiques.

Mais, pour fonctionner rgulirement, il fallait que cet appareil ft
tenu en parfait tat. Aussi, chaque matin, Michel visitait les
rgulateurs d'coulement, essayait les robinets, et rglait au
pyromtre la chaleur du gaz. Tout marchait bien jusqu'alors, et les
voyageurs, imitant le digne J.-T. Maston, commenaient  prendre un
embonpoint qui les et rendus mconnaissables, si leur emprisonnement
se ft prolong pendant quelques mois. Ils se comportaient, en un
mot, comme se comportent des poulets en cage: ils engraissaient.

En regardant  travers les hublots, Barbicane vit le spectre du chien
et les divers objets lancs hors du projectile qui l'accompagnaient
obstinment. Diane hurlait mlancoliquement en apercevant les restes
de Satellite. Ces paves semblaient aussi immobiles que si elles
eussent repos sur un terrain solide.

Savez-vous, mes amis, disait Michel Ardan, que si l'un de nous et
succomb au contrecoup du dpart, nous aurions t fort gns pour
l'enterrer, que dis-je, pour l'threr, puisque ici l'ther remplace
la Terre! Voyez-vous ce cadavre accusateur qui nous aurait suivis
dans l'espace comme un remords!

--C'et t triste, dit Nicholl.

--Ah! reprit Michel, ce que je regrette, c'est de ne pouvoir faire
une promenade  l'extrieur. Quelle volupt de flotter au milieu de
ce radieux ther, de se baigner, de se rouler dans ces purs rayons de
soleil! Si Barbicane avait seulement pens  se munir d'un appareil
de scaphandre et d'une pompe  air, je me serais aventur au dehors,
et j'aurais pris des attitudes de chimre et d'hippogryphe sur le
sommet du projectile.

--Eh bien, mon vieux Michel, rpondit Barbicane, tu n'aurais pas fait
longtemps l'hippogryphe, car, malgr ton habit de scaphandre, gonfl
sous l'expansion de l'air contenu en toi, tu aurais clat comme un
obus, ou plutt comme un ballon qui s'lve trop haut dans l'air.
Donc ne regrette rien, et n'oublie pas ceci: Tant que nous flotterons
dans le vide, il faut t'interdire toute promenade sentimentale hors du
projectile!

Michel Ardan se laissa convaincre dans une certaine mesure. Il
convint que la chose tait difficile, mais non pas impossible, mot
qu'il ne prononait jamais.

La conversation, de ce sujet, passa  un autre, et ne languit pas un
instant. Il semblait aux trois amis que dans ces conditions les ides
leur poussaient au cerveau comme les feuilles poussent aux premires
chaleurs du printemps. Ils se sentaient touffus.

Au milieu des demandes et des rponses qui se croisrent pendant cette
matine, Nicholl posa une certaine question qui ne trouva pas de
solution immdiate.

Ah ! dit-il, c'est trs bien d'aller dans la Lune,
mais comment en reviendrons-nous?

Ses deux interlocuteurs se regardrent d'un air surpris. On et dit
que cette ventualit se formulait pour la premire fois devant eux.

Qu'entendez-vous par-l, Nicholl? demanda gravement Barbicane.

--Demander  revenir d'un pays, ajouta Michel, quand on n'y est pas
encore arriv, me parat inopportun.

--Je ne dis pas cela pour reculer, rpliqua Nicholl, mais je ritre
ma question, et je demande: Comment reviendrons-nous?

--Je n'en sais rien, rpondit Barbicane.

--Et moi, dit Michel, si j'avais su comment en revenir, je n'y serais
point all.

--Voil rpondre, s'cria Nicholl.

--J'approuve les paroles de Michel, dit Barbicane, et j'ajoute que la
question n'a aucun intrt actuel. Plus tard, quand nous jugerons
convenable de revenir, nous aviserons. Si la Columbiad n'est plus l,
le projectile y sera toujours.

--Belle avance! Une balle sans fusil!

--Le fusil, rpondit Barbicane, on peut le fabriquer. La poudre, on
peut la faire! Ni les mtaux, ni le salptre, ni le charbon ne
doivent manquer aux entrailles de la Lune. D'ailleurs, pour revenir,
il ne faut vaincre que l'attraction lunaire, et il suffit d'aller 
huit mille lieues pour retomber sur le globe terrestre en vertu des
seules lois de la pesanteur.

--Assez, dit Michel en s'animant. Qu'il ne soit plus question de
retour! Nous en avons dj trop parl. Quant  communiquer avec nos
anciens collgues de la Terre, cela ne sera pas difficile.

--Et comment?

--Au moyen de bolides lancs par les volcans lunaires.

--Bien trouv, Michel, rpondit Barbicane d'un ton convaincu. Laplace
a calcul qu'une force cinq fois suprieure  celle de nos canons
suffirait  envoyer un bolide de la Lune  la Terre. Or, il n'est pas
de volcan qui n'ait une puissance de propulsion suprieure.

--Hurrah! cria Michel. Voil des facteurs commodes que ces bolides,
et qui ne coteront rien! Et comme nous rirons de l'administration
des postes! Mais, j'y pense...

--Que penses-tu?

--Une ide superbe! Pourquoi n'avons-nous pas accroch un fil  notre
boulet? Nous aurions chang des tlgrammes avec la Terre!

--Mille diables! riposta Nicholl. Et le poids d'un fil long de
quatre-vingt-six mille lieues ne le comptes-tu pour rien?

--Pour rien! On aurait tripl la charge de la Columbiad! On l'aurait
quadruple, quintuple! s'cria Michel, dont le verbe prenait des
intonations de plus en plus violentes.

--Il n'y a qu'une petite objection  faire  ton projet, rpondit
Barbicane: c'est que pendant le mouvement de rotation du globe, notre
fil se serait enroul autour de lui comme une chane sur un cabestan,
et qu'il nous aurait invitablement ramens  terre.

--Par les trente-neuf toiles de l'Union! dit Michel, je n'ai donc
que des ides impraticables aujourd'hui! des ides dignes de J.-T.
Maston! Mais, j'y songe, si nous ne revenons pas sur la Terre, J.-T.
Maston est capable de venir nous retrouver!

--Oui! il viendra, rpliqua Barbicane, c'est un digne et courageux
camarade. D'ailleurs, quoi de plus ais? La Columbiad n'est-elle pas
toujours creuse dans le sol floridien! Le coton et l'acide azotique
manquent-ils pour fabriquer du pyroxyle? La Lune ne repassera-t-elle
pas au znith de la Floride? Dans dix-huit ans n'occupera-t-elle pas
exactement la place qu'elle occupe aujourd'hui?

--Oui, rpta Michel, oui, Maston viendra, et avec lui nos amis
Elphiston, Blomsberry, tous les membres du Gun-Club, et ils seront
bien reus! Et plus tard, on tablira des trains de projectiles entre
la Terre et la Lune! Hurrah pour J.-T. Maston!

Il est probable que, si l'honorable J.-T. Maston n'entendit pas les
hurrahs pousss en son honneur, du moins les oreilles lui tintrent.
Que faisait-il alors? Sans doute, post dans les montagnes Rocheuses,
 la station de Long's-Peak, il cherchait  dcouvrir l'invisible
boulet gravitant dans l'espace. S'il pensait  ses chers compagnons,
il faut convenir que ceux-ci n'taient pas en reste avec lui, et que,
sous l'influence d'une exaltation singulire, ils lui consacraient
leurs meilleures penses.

Mais d'o venait cette animation qui grandissait visiblement chez les
htes du projectile? Leur sobrit ne pouvait tre mise en doute.
Cet trange rthisme du cerveau, fallait-il l'attribuer aux
circonstances exceptionnelles ou ils se trouvaient,  cette proximit
de l'astre des nuits dont quelques heures les sparaient seulement, 
quelque influence secrte de la Lune qui agissait sur le systme
nerveux? Leur figure rougissait comme si elle et t expose  la
rverbration d'un four; leur respiration s'activait, et leurs poumons
jouaient comme un soufflet de forge; leurs yeux brillaient d'une
flamme extraordinaire; leur voix dtonait avec des accents
formidables; leurs paroles s'chappaient comme un bouchon de champagne
chass par l'acide carbonique; leurs gestes devenaient inquitants,
tant il fallait d'espace pour les dvelopper. Et, dtail remarquable,
ils ne s'apercevaient aucunement de cette excessive tension de leur
esprit.

Maintenant, dit Nicholl d'un ton bref, maintenant que je ne sais pas
si nous reviendrons de la Lune, je veux savoir ce que nous y allons
faire.

--Ce que nous y allons faire? rpondit Barbicane, frappant du pied
comme s'il et t dans une salle d'armes, je n'en sais rien!

--Tu n'en sais rien! s'cria Michel avec un hurlement qui provoqua
dans le projectile un retentissement sonore.

--Non, je ne m'en doute mme pas! riposta Barbicane, se mettant 
l'unisson de son interlocuteur.

--Eh bien, je le sais, moi, rpondit Michel.

--Parle donc, alors, cria Nicholl, qui ne pouvait plus contenir les
grondements de sa voix.

--Je parlerai si cela me convient, s'cria Michel en saisissant
violemment le bras de son compagnon.

--Il faut que cela te convienne, dit Barbicane, l'oeil en feu, la main
menaante. C'est toi qui nous as entrans dans ce voyage formidable,
et nous voulons savoir pourquoi!

--Oui! fit le capitaine, maintenant que je ne sais pas o je vais,
je veux savoir pourquoi j'y vais!

--Pourquoi? s'cria Michel, bondissant  la hauteur d'un mtre,
pourquoi? Pour prendre possession de la Lune au nom des tats-Unis!
Pour ajouter un quarantime tat  l'Union! Pour coloniser les
rgions lunaires, pour les cultiver, pour les peupler, pour y
transporter tous les prodiges de l'art, de la science et de
l'industrie! Pour civiliser les Slnites,  moins qu'ils ne soient
plus civiliss que nous, et les constituer en rpublique, s'ils n'y
sont dj!

--Et s'il n'y a pas de Slnites! riposta Nicholl, qui sous l'empire
de cette inexplicable ivresse devenait trs contrariant.

--Qui dit qu'il n'y a pas de Slnites? s'cria Michel d'un ton
menaant.

--Moi! hurla Nicholl.

--Capitaine, dit Michel, ne rpte pas cette insolence, ou je te
l'enfonce dans la gorge  travers les dents!

Les deux adversaires allaient se prcipiter l'un sur l'autre, et cette
incohrente discussion menaait de dgnrer en bataille, quand
Barbicane intervint par un bond formidable.

Arrtez, malheureux, dit-il en mettant ses deux compagnons dos  dos,
s'il n'y a pas de Slnites, on s'en passera!

--Oui, s'exclama Michel, qui n'y tenait pas autrement, on s'en
passera. Nous n'avons que faire des Slnites! A bas les Slnites!

--A nous l'empire de la Lune, dit Nicholl.

--A nous trois, constituons la rpublique!

--Je serai le congrs, cria Michel.

--Et moi le snat, riposta Nicholl.

--Et Barbicane le prsident, hurla Michel.

--Pas de prsident nomm par la nation! rpondit Barbicane.

--Eh bien, un prsident nomm par le congrs, s'cria Michel, et comme
je suis le congrs, je te nomme  l'unanimit!

--Hurrah! hurrah! hurrah pour le prsident Barbicane! cria Nicholl.

--Hip! hip! hip! vocifra Michel Ardan.

Puis, le prsident et le snat entonnrent d'une voix terrible le
populaire _Yankee Doodle_, tandis que le congrs faisait retentir les
mles accents de la _Marseillaise_.

Alors commena une ronde chevele avec gestes insenss, trpignements
de fous, culbutes de clowns dsosss. Diane, se mlant  cette danse,
hurlant  son tour, sauta jusqu' la vote du projectile. On entendit
d'inexplicables battements d'ailes, des cris de coq d'une sonorit
bizarre. Cinq ou six poules volrent, en se frappant aux parois comme
des chauves-souris folles...

Puis, les trois compagnons de voyage, dont les poumons se
dsorganisaient sous une incomprhensible influence, plus qu'ivres,
brls par l'air qui incendiait leur appareil respiratoire, tombrent
sans mouvement sur le fond du projectile.




VIII

A soixante-dix-huit mille cent quatorze lieues


Que s'tait-il pass? D'o provenait la cause de cette ivresse
singulire dont les consquences pouvaient tre dsastreuses? Une
simple tourderie de Michel,  laquelle trs heureusement, Nicholl put
remdier  temps.

Aprs une vritable pmoison qui dura quelques minutes le capitaine,
revenant le premier  la vie, reprit ses facults intellectuelles.

Bien qu'il et djeun deux heures auparavant, il ressentait une faim
terrible qui le tiraillait comme s'il n'avait pas mang depuis
plusieurs jours. Tout en lui, estomac et cerveau, tait surexcit au
plus haut point.

Il se releva donc et rclama de Michel une collation supplmentaire.
Michel, ananti, ne rpondit pas. Nicholl voulut alors prparer
quelques tasses de th destines  faciliter l'absorption d'une
douzaine de sandwiches. Il s'occupa d'abord de se procurer du feu, et
frotta vivement une allumette.

Quelle fut sa surprise en voyant briller le soufre d'un clat
extraordinaire et presque insoutenable  la vue. Du bec de gaz qu'il
alluma jaillit une flamme comparable aux jets de la lumire
lectrique.

Une rvlation se fit dans l'esprit de Nicholl. Cette intensit de
lumire, les troubles physiologiques survenus en lui, la surexcitation
de toutes ses facults morales et passionnelles, il comprit tout.

L'oxygne! s'cria-t-il.

Et se penchant sur l'appareil  air, il vit que le robinet laissait
chapper  pleins flots ce gaz incolore, sans saveur, sans odeur,
minemment vital, mais qui,  l'tat pur, produit les dsordres les
plus graves dans l'organisme. Par tourderie, Michel avait ouvert en
grand le robinet de l'appareil!

Nicholl se hta de suspendre cet coulement d'oxygne, dont
l'atmosphre tait sature, et qui et entran la mort des voyageurs,
non par asphyxie, mais par combustion.

Une heure aprs, l'air moins charg rendait aux poumons leur jeu
normal. Peu  peu, les trois amis revenaient de leur ivresse; mais il
leur fallut cuver leur oxygne, comme un ivrogne cuve son vin.

Quand Michel apprit quelle tait sa part de responsabilit dans cet
incident, il ne s'en montra pas autrement dconcert. Cette brit
inattendue rompait la monotonie du voyage. Bien des sottises avaient
t dites sous son influence, mais aussi vite oublies que dites.

Puis, ajouta le joyeux Franais, je ne suis pas fch d'avoir got
un peu de ce gaz capiteux. Savez-vous, mes amis, qu'il y aurait un
curieux tablissement  fonder, avec cabinets d'oxygne, o les gens
dont l'organisme est affaibli pourraient, pendant quelques heures,
vivre d'une vie plus active! Supposez des runions o l'air serait
satur de ce fluide hroque, des thtres o l'administration
l'entretiendrait  haute dose, quelle passion dans l'me des acteurs
et des spectateurs, quel feu, quel enthousiasme! Et si, au lieu d'une
simple assemble, on pouvait en saturer tout un peuple, quelle
activit dans ses fonctions, quel supplment de vie il recevrait!
D'une nation puise on referait peut-tre une nation grande et forte,
et je connais plus d'un tat de notre vieille Europe qui devrait se
remettre au rgime de l'oxygne, dans l'intrt de sa sant!

Michel parlait et s'animait,  faire croire que le robinet tait
encore trop ouvert. Mais, d'une phrase, Barbicane enraya son
enthousiasme.

Tout cela est bien, ami Michel, lui dit-il, mais nous apprendras-tu
d'o viennent ces poules qui se sont mles  notre concert?

--Ces poules?

--Oui.

En effet, une demi-douzaine de poules et un superbe coq se promenaient
 et l, voletant et caquetant.

Ah! les maladroites! s'cria Michel. C'est l'oxygne qui les a
mises en rvolution!

--Mais que veux-tu faire de ces poules? demanda Barbicane.

--Les acclimater dans la Lune, parbleu!

--Alors pourquoi les avoir caches?

--Une farce, mon digne prsident, une simple farce qui avorte
piteusement! Je voulais les lcher sur le continent lunaire, sans
vous en rien dire! Hein! quel et t votre bahissement  voir ces
volatiles terrestres picorer les champs de la Lune!

--Ah! gamin! gamin ternel! rpondit Barbicane, tu n'as pas besoin
d'oxygne pour te monter la tte! Tu es toujours ce que nous tions
sous l'influence de ce gaz! Tu es toujours fou!

--Eh! qui dit qu'alors nous n'tions pas sages! rpliqua Michel
Ardan.

Aprs cette rflexion philosophique, les trois amis rparrent le
dsordre du projectile. Poules et coq furent rintgrs dans leur
cage. Mais, en procdant  cette opration, Barbicane et ses deux
compagnons eurent le sentiment trs marqu d'un nouveau phnomne.

Depuis le moment o ils avaient quitt la Terre, leur propre poids,
celui du boulet et des objets qu'il renfermait, avaient subi une
diminution progressive. S'ils ne pouvaient constater cette
dperdition pour le projectile, un instant devait arriver o cet effet
serait sensible pour eux-mmes et pour les ustensiles ou les
instruments dont ils se servaient.

Il va sans dire qu'une balance n'et pas indiqu cette dperdition,
car le poids destin  peser l'objet aurait perdu prcisment autant
que l'objet lui-mme; mais un peson  ressort, par exemple, dont la
tension est indpendante de l'attraction, et donn l'valuation
exacte de cette dperdition.

On sait que l'attraction, autrement dit la pesanteur, est
proportionnelle aux masses et en raison inverse du carr des
distances. De l cette consquence: Si la Terre et t seule dans
l'espace, si les autres corps clestes se fussent subitement
annihils, le projectile, d'aprs la loi de Newton, aurait d'autant
moins pes qu'il se serait loign de la Terre, mais sans jamais
perdre entirement son poids, car l'attraction terrestre se ft
toujours fait sentir  n'importe quelle distance.

Mais dans le cas actuel, un moment devait arriver o le projectile ne
serait plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur, en faisant
abstraction des autres corps clestes dont on pouvait considrer
l'effet comme nul.

En effet, la trajectoire du projectile se traait entre la Terre et la
Lune. A mesure qu'il s'loignait de la Terre, l'attraction terrestre
diminuait en raison inverse du carr des distances, mais aussi
l'attraction lunaire augmentait dans la mme proportion. Il devait
donc arriver un point o, ces deux attractions se neutralisant, le
boulet ne pserait plus. Si les masses de la Lune et de la Terre
eussent t gales, ce point se ft rencontr  une gale distance des
deux astres. Mais, en tenant compte de la diffrence des masses, il
tait facile de calculer que ce point serait situ aux quarante-sept
cinquante-deuximes du voyage, soit, en chiffres,  soixante-dix-huit
mille cent quatorze lieues de la Terre.

A ce point, un corps n'ayant aucun principe de vitesse ou de
dplacement en lui, y demeurerait ternellement immobile, tant
galement attir par les deux astres, et rien ne le sollicitant plutt
vers l'un que vers l'autre.

Or, le projectile, si la force d'impulsion avait t exactement
calcule, le projectile devait atteindre ce point avec une vitesse
nulle, ayant perdu tout indice de pesanteur, comme tous les objets
qu'il portait en lui.

Qu'arriverait-il alors? Trois hypothses se prsentaient.

Ou le projectile aurait encore conserv une certaine vitesse, et,
dpassant le point d'gale attraction, il tomberait sur la Lune en
vertu de l'excs de l'attraction lunaire sur l'attraction terrestre.

Ou la vitesse lui manquant pour atteindre le point d'gale attraction,
il retomberait sur la Terre en vertu de l'excs de l'attraction
terrestre sur l'attraction lunaire.

Ou enfin, anim d'une vitesse suffisante pour atteindre le point
neutre, mais insuffisante pour le dpasser, il resterait ternellement
suspendu  cette place, comme le prtendu tombeau de Mahomet, entre le
znith et le nadir.

Telle tait la situation, et Barbicane en expliqua clairement les
consquences  ses compagnons de voyage. Cela les intressait au plus
haut degr. Or, comment reconnatraient-ils que le projectile avait
atteint ce point neutre situ  soixante-dix-huit mille cent quatorze
lieues de la Terre?

Prcisment lorsque ni eux ni les objets enferms dans le projectile
ne seraient plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur.

Jusqu'ici, les voyageurs, tout en constatant que cette action
diminuait de plus en plus, n'avaient pas encore reconnu son absence
totale. Mais ce jour-l, vers onze heures du matin, Nicholl ayant
laiss chapper un verre de sa main, le verre, au lieu de tomber,
resta suspendu dans l'air.

Ah! s'cria Michel Ardan, voil donc un peu de physique amusante!

Et aussitt, divers objets, des armes, des bouteilles, abandonns 
eux-mmes, se tinrent comme par miracle. Diane, elle aussi, place
par Michel dans l'espace, reproduisit, mais sans aucun truc, la
suspension merveilleuse opre par les Caston et les Robert-Houdin.
La chienne, d'ailleurs, ne semblait pas s'apercevoir qu'elle flottait
dans l'air.

Eux-mmes, surpris, stupfaits, en dpit de leurs raisonnements
scientifiques, ils sentaient, ces trois aventureux compagnons emports
dans le domaine du merveilleux, ils sentaient que la pesanteur
manquait  leur corps. Leurs bras, qu'ils tendaient, ne cherchaient
plus  s'abaisser. Leur tte vacillait sur leurs paules. Leurs
pieds ne tenaient plus au fond du projectile. Ils taient comme des
gens ivres auxquels la stabilit fait dfaut. Le fantastique a cr
des hommes privs de leurs reflets, d'autres privs de leur ombre!
Mais ici la ralit, par la neutralit des forces attractives, faisait
des hommes en qui rien ne pesait plus, et qui ne pesaient pas
eux-mmes!

Soudain Michel, prenant un certain lan, quitta le fond, et resta
suspendu en l'air comme le moine de la _Cuisine des Anges_ de Murillo.

Ses deux amis l'avaient rejoint en un instant, et tous les trois, au
centre du projectile, ils figuraient une ascension miraculeuse.

Est-ce croyable? Est-ce vraisemblable? Est-ce possible? s'cria
Michel. Non. Et pourtant cela est! Ah! si Raphal nous avait vus
ainsi, quelle Assomption il et jete sur sa toile!

--L'Assomption ne peut durer, rpondit Barbicane. Si le projectile
passe le point neutre, l'attraction lunaire nous attirera vers la
Lune.

--Nos pieds reposeront alors sur la vote du projectile, rpondit
Michel.

--Non, dit Barbicane, parce que le projectile, dont le centre de
gravit est trs bas, se retournera peu a peu.

--Alors, tout notre amnagement va tre boulevers de fond en comble,
c'est le mot!

--Rassure-toi, Michel, rpondit Nicholl. Aucun bouleversement n'est
 craindre. Pas un objet ne bougera, car l'volution du projectile ne
se fera qu'insensiblement.

--En effet, reprit Barbicane, et quand il aura franchi le point
d'gale attraction, son culot, relativement plus lourd, l'entranera
suivant une perpendiculaire  la Lune. Mais, pour que ce phnomne se
produise, il faut que nous ayons pass la ligne neutre.

--Passer la ligne neutre! s'cria Michel. Alors faisons comme les
marins qui passent l'quateur. Arrosons notre passage!

Un lger mouvement de ct ramena Michel vers la paroi capitonne.
L, il prit une bouteille et des verres, les plaa dans l'espace,
devant ses compagnons, et, trinquant joyeusement, ils salurent la
ligne d'un triple hurrah.

Cette influence des attractions dura une heure  peine. Les voyageurs
se sentirent insensiblement ramens vers le fond, et Barbicane crut
remarquer que le bout conique du projectile s'cartait un peu de la
normale dirige vers la Lune. Par un mouvement inverse, le culot s'en
rapprochait. L'attraction lunaire l'emportait donc sur l'attraction
terrestre. La chute vers la Lune commenait, presque insensible
encore; elle ne devait tre que d'un millimtre un tiers dans la
premire seconde, soit cinq cent quatre-vingt-dix millimes de ligne.
Mais peu  peu la force attractive s'accrotrait, la chute serait plus
accentue, le projectile, entran par le culot, prsenterait son cne
suprieur  la Terre et tomberait avec une vitesse croissante jusqu'
la surface du continent slnite. Le but serait donc atteint.
Maintenant, rien ne pouvait empcher le succs de l'entreprise, et
Nicholl et Michel Ardan partagrent la joie de Barbicane.

Puis ils causrent de tous ces phnomnes qui les merveillaient coup
sur coup. Cette neutralisation des lois de la pesanteur surtout, ils
ne tarissaient pas  son propos. Michel Ardan, toujours enthousiaste,
voulait en tirer des consquences qui n'taient que fantaisie pure.

Ah! mes dignes amis, s'criait-il, quel progrs si l'on pouvait
ainsi se dbarrasser, sur Terre, de cette pesanteur, de cette chane
qui vous rive  elle! Ce serait le prisonnier devenu libre! Plus de
fatigues, ni des bras ni des jambes. Et, s'il est vrai que pour voler
 la surface de la Terre, pour se soutenir dans l'air par le simple
jeu des muscles, il faille une force cent cinquante fois suprieure 
celle que nous possdons, un simple acte de la volont, un caprice
nous transporterait dans l'espace, si l'attraction n'existait pas.

--En effet, dit Nicholl en riant, si l'on parvenait  supprimer la
pesanteur comme on supprime la douleur par l'anesthsie, voil qui
changerait la face des socits modernes!

--Oui, s'cria Michel, tout plein de son sujet, dtruisons la
pesanteur, et plus de fardeaux! Partant, plus de grues, de crics, de
cabestans, de manivelles et autres engins qui n'auraient pas raison
d'tre!

--Bien dit, rpliqua Barbicane, mais si rien ne pesait plus, rien ne
tiendrait plus, pas plus ton chapeau sur ta tte, digne Michel, que ta
maison dont les pierres n'adhrent que par leur poids! Pas de bateaux
dont la stabilit sur les eaux n'est qu'une consquence de la
pesanteur. Pas mme d'Ocan, dont les flots ne seraient plus
quilibrs par l'attraction terrestre. Enfin pas d'atmosphre, dont
les molcules n'tant plus retenues se disperseraient dans l'espace!

--Voil qui est fcheux, rpliqua Michel. Rien de tel que ces gens
positifs pour vous ramener brutalement  la ralit.

--Mais console-toi, Michel, reprit Barbicane, car si aucun astre
n'existe d'o soient bannies les lois de la pesanteur, tu vas, du
moins, en visiter un o la pesanteur est beaucoup moindre que sur la
Terre.

--La Lune?

--Oui, la Lune,  la surface de laquelle les objets psent six fois
moins qu' la surface de la Terre, phnomne trs facile  constater.

--Et nous nous en apercevrons? demanda Michel.

--videmment, puisque deux cents kilogrammes n'en psent que trente 
la surface de la Lune.

--Et notre force musculaire n'y diminuera pas?

--Aucunement. Au lieu de t'lever  un mtre en sautant, tu
t'lveras  dix-huit pieds de hauteur.

--Mais nous serons des Hercules dans la Lune! s'cria Michel.

--D'autant plus, rpondit Nicholl, que si la taille des Slnites est
proportionnelle  la masse de leur globe, ils seront hauts d'un pied 
peine.

--Des Lilliputiens! rpliqua Michel. Je vais donc jouer le rle de
Gulliver! Nous allons raliser la fable des gants! Voil l'avantage
de quitter sa plante et de courir le monde solaire!

--Un instant, Michel, rpondit Barbicane. Si tu veux jouer les
Gulliver ne visite que les plantes infrieures, telles que Mercure,
Vnus ou Mars, dont la masse est un peu moindre que celle de la Terre.
Mais ne te hasarde pas dans les grandes plantes, Jupiter, Saturne,
Uranus, Neptune, car l les rles seraient intervertis, et tu
deviendrais Lilliputien.

--Et dans le Soleil?

--Dans le Soleil, si sa densit est quatre fois moindre que celle de
la Terre, son volume est treize cent vingt-quatre mille fois plus
considrable, et l'attraction y est vingt-sept fois plus grande qu'
la surface de notre globe. Toute proportion garde, les habitants y
devraient avoir en moyenne deux cents pieds de haut.

--Mille diables! s'cria Michel. Je ne serais plus qu'un pygme, un
mirmidon!

--Gulliver chez les gants, dit Nicholl.

--Juste! rpondit Barbicane.

--Et il ne serait pas inutile d'emporter quelques pices d'artillerie
pour se dfendre.

--Bon! rpliqua Barbicane, tes boulets ne feraient aucun effet dans
le Soleil, et ils tomberaient sur le sol au bout de quelques mtres.

--Voil qui est fort!

--Voil qui est certain, rpondit Barbicane. L'attraction est si
considrable sur cet astre norme, qu'un objet pesant soixante-dix
kilogrammes sur la Terre, en pserait dix-neuf cent trente  la
surface du Soleil. Ton chapeau, une dizaine de kilogrammes! Ton
cigare, une demi-livre. Enfin si tu tombais sur le continent solaire,
ton poids serait tel--deux mille cinq cents kilos environ--, que tu
ne pourrais pas te relever!

--Diable! fit Michel. Il faudrait alors avoir une petite grue
portative! Eh bien, mes amis, contentons-nous de la Lune pour
aujourd'hui. L, au moins, nous ferons grande figure! Plus tard,
nous verrons s'il faut aller dans ce Soleil, o l'on ne peut boire
sans un cabestan pour hisser son verre  sa bouche!




IX

Consquences d'une dviation


Barbicane n'avait plus d'inquitude, sinon sur l'issue du voyage, du
moins sur la force d'impulsion du projectile. Sa vitesse virtuelle
l'entranait au-del de la ligne neutre. Donc, il ne reviendrait pas
 la Terre. Donc, il ne s'immobiliserait pas sur le point
d'attraction. Une seule hypothse restait  se raliser, l'arrive du
boulet  son but sous l'action de l'attraction lunaire.

En ralit, c'tait une chute de huit mille deux cent
quatre-vingt-seize lieues, sur un astre, il est vrai, o la pesanteur
ne doit tre value qu'au sixime de la pesanteur terrestre. Chute
formidable nanmoins, et contre laquelle toutes prcautions voulaient
tre prises sans retard.

Ces prcautions taient de deux sortes: les unes devaient amortir le
coup au moment o le projectile toucherait le sol lunaire; les autres
devaient retarder sa chute et, par consquent, la rendre moins
violente.

Pour amortir le coup, il tait fcheux que Barbicane ne ft plus 
mme d'employer les moyens qui avaient si utilement attnu le choc du
dpart, c'est--dire l'eau employe comme ressort et les cloisons
brisantes. Les cloisons existaient encore; mais l'eau manquait, car
on ne pouvait employer la rserve  cet usage, rserve prcieuse pour
le cas o, pendant les premiers jours, l'lment liquide manquerait au
sol lunaire.

D'ailleurs, cette rserve et t trs insuffisante pour faire
ressort. La couche d'eau emmagasine dans le projectile au dpart, et
sur laquelle reposait le disque tanche, n'occupait pas moins de trois
pieds de hauteur sur une surface de cinquante-quatre pieds carrs.
Elle mesurait en volume six mtres cubes et en poids cinq mille sept
cent cinquante kilogrammes. Or, les rcipients n'en contenaient pas
la cinquime partie. Il fallait donc renoncer  ce moyen si puissant
d'amortir le choc d'arrive.

Fort heureusement, Barbicane, non content d'employer l'eau, avait muni
le disque mobile de forts tampons  ressort, destins  amoindrir le
choc contre le culot aprs l'crasement des cloisons horizontales.
Ces tampons existaient toujours; il suffisait de les rajuster et de
remettre en place le disque mobile. Toutes ces pices, faciles 
manier, puisque leur poids tait  peine sensible, pouvaient tre
remontes rapidement.

Ce fut fait. Les divers morceaux se rajustrent sans peine. Affaire
de boulons et d'crous. Les outils ne manquaient pas. Bientt le
disque remani reposa sur ses tampons d'acier, comme une table sur ses
pieds. Un inconvnient rsultait du placement de ce disque. La vitre
infrieure tait obstrue. Donc, impossibilit pour les voyageurs
d'observer la Lune par cette ouverture, lorsqu'ils seraient prcipits
perpendiculairement sur elle. Mais il fallait y renoncer.
D'ailleurs, par les ouvertures latrales, on pouvait encore apercevoir
les vastes rgions lunaires comme on voit la Terre de la nacelle d'un
arostat.

Cette disposition du disque demanda une heure de travail. Il tait
plus de midi quand les prparatifs furent achevs. Barbicane fit de
nouvelles observations sur l'inclinaison du projectile; mais  son
grand ennui, il ne s'tait pas suffisamment retourn pour une chute;
il paraissait suivre une courbe parallle au disque lunaire. L'astre
des nuits brillait splendidement dans l'espace, tandis qu' l'oppos,
l'astre du jour l'incendiait de ses feux.

Cette situation ne laissait pas d'tre inquitante.

Arriverons-nous? dit Nicholl.

--Faisons comme si nous devions arriver, rpondit Barbicane.

--Vous tes des trembleurs, rpliqua Michel Ardan. Nous arriverons,
et plus vite que nous ne le voudrons.

Cette rponse ramena Barbicane  son travail prparatoire, et il
s'occupa de la disposition des engins destins  retarder la chute.

On se rappelle la scne du meeting tenu  Tampa-Town, dans la Floride,
alors que le capitaine Nicholl se posait en ennemi de Barbicane et en
adversaire de Michel Ardan. Au capitaine Nicholl, soutenant que le
projectile se briserait comme verre, Michel avait rpondu qu'il
retarderait sa chute au moyen de fuses convenablement disposes.

En effet, de puissants artifices, prenant leur point d'appui sur le
culot et fusant  l'extrieur, pouvaient, en produisant un mouvement
de recul, enrayer dans une certaine proportion, la vitesse du boulet.
Ces fuses devaient brler dans le vide, il est vrai, mais l'oxygne
ne leur manquerait pas, car elles se le fournissaient elle-mmes,
comme les volcans lunaires, dont la dflagration n'a jamais t
empche par le dfaut d'atmosphre autour de la Lune.

Barbicane s'tait donc muni d'artifices renferms dans de petits
canons d'acier tarauds, qui pouvaient se visser dans le culot du
projectile. Intrieurement, ces canons affleuraient le fond.
Extrieurement, ils le dpassaient d'un demi-pied. Il y en avait
vingt. Une ouverture, mnage dans le disque, permettait d'allumer la
mche dont chacun tait pourvu. Tout l'effet se produisait
au-dehors. Les mlanges fusants avaient t forcs d'avance dans
chaque canon. Il suffisait donc d'enlever les obturateurs mtalliques
engags dans le culot, et de les remplacer par ces canons qui
s'ajustaient rigoureusement  leur place.

Ce nouveau travail fut achev vers trois heures, et, toutes ces
prcautions prises, il ne s'agit plus que d'attendre.

Cependant, le projectile se rapprochait visiblement de la Lune. Il
subissait videmment son influence dans une certaine proportion; mais
sa propre vitesse l'entranait aussi suivant une ligne oblique. De
ces deux influences, la rsultante tait une ligne qui deviendrait
peut-tre une tangente. Mais il tait certain que le projectile ne
tombait pas normalement  la surface de la Lune, car sa partie
infrieure, en raison mme de son poids, aurait d tre tourne vers
elle.

Les inquitudes de Barbicane redoublaient  voir son boulet rsister
aux influences de la gravitation. C'tait l'inconnu qui s'ouvrait
devant lui, l'inconnu  travers les espaces intra-stellaires. Lui, le
savant, il croyait avoir prvu les trois hypothses possibles, le
retour  la Terre, le retour  la Lune, la stagnation sur la ligne
neutre! Et voici qu'une quatrime hypothse, grosse de toutes les
terreurs de l'infini, surgissait inopinment. Pour ne pas l'envisager
sans dfaillance, il fallait tre un savant rsolu comme Barbicane, un
tre flegmatique comme Nicholl, ou un aventurier audacieux comme
Michel Ardan.

La conversation fut mise sur ce sujet. D'autres hommes auraient
considr la question au point de vue pratique. Ils se seraient
demand o les entranait leur wagon-projectile. Eux, pas. Ils
cherchrent la cause qui avait d produire cet effet.

Ainsi nous avons draill? dit Michel. Mais pourquoi?

--Je crains bien, rpondit Nicholl, que malgr toutes les prcautions
prises, la Columbiad n'ait pas t pointe juste. Une erreur, si
petite qu'elle soit, devait suffire  nous jeter hors de l'attraction
lunaire.

--On aurait donc mal vis? demanda Michel.

--Je ne le crois pas, rpondit Barbicane. La perpendicularit du
canon tait rigoureuse, sa direction sur le znith du lieu
incontestable. Or, la Lune passant au znith, nous devions
l'atteindre en plein. Il y a une autre raison, mais elle m'chappe.

--N'arrivons-nous pas trop tard? demanda Nicholl.

--Trop tard? fit Barbicane.

--Oui, reprit Nicholl. La note de l'Observatoire de Cambridge porte
que le trajet doit s'accomplir en quatre-vingt-dix-sept heures treize
minutes et vingt secondes. Ce qui veut dire que, plus tt, la Lune ne
serait pas encore au point indiqu, et plus tard, qu'elle n'y serait
plus.

--D'accord, rpondit Barbicane. Mais nous sommes partis le 1er
dcembre,  onze heures moins treize minutes et vingt-cinq secondes du
soir, et nous devons arriver le 5  minuit, au moment prcis o la
Lune sera pleine. Or, nous sommes au 5 dcembre. Il est trois heures
et demie du soir, et huit heures et demie devraient suffire  nous
conduire au but. Pourquoi n'y arrivons-nous pas?

--Ne serait-ce pas un excs de vitesse? rpondit Nicholl, car nous
savons maintenant que la vitesse initiale a t plus grande qu'on ne
supposait.

--Non! cent fois non! rpliqua Barbicane. Un excs de vitesse, si
la direction du projectile et t bonne, ne nous aurait pas empchs
d'atteindre la Lune. Non! il y a eu dviation. Nous avons t
dvis.

--Par qui? par quoi? demanda Nicholl.

--Je ne puis le dire, rpondit Barbicane.

--Eh bien, Barbicane, dit alors Michel, veux-tu connatre mon opinion
sur cette question de savoir d'o provient cette dviation?

--Parle.

--Je ne donnerais pas un demi-dollar pour l'apprendre! Nous sommes
dvis, voil le fait. O allons-nous, peu m'importe! Nous le
verrons bien. Que diable! puisque nous sommes entrans dans
l'espace, nous finirons bien par tomber dans un centre quelconque
d'attraction!

Cette indiffrence de Michel Ardan ne pouvait contenter Barbicane.
Non que celui-ci s'inquitt de l'avenir! Mais pourquoi son
projectile avait dvi, c'est ce qu'il voulait savoir  tout prix.

Cependant le boulet continuait  se dplacer latralement  la Lune,
et avec lui le cortge d'objets jets au-dehors. Barbicane put mme
constater, par des points de repre relevs sur la Lune dont la
distance tait infrieure  deux mille lieues, que sa vitesse devenait
uniforme. Nouvelle preuve qu'il n'y avait pas chute. La force
d'impulsion l'emportait encore sur l'attraction lunaire, mais la
trajectoire du projectile le rapprochait certainement du disque
lunaire, et l'on pouvait esprer qu' une distance plus rapproche,
l'action de la pesanteur prdominerait et provoquerait dfinitivement
une chute.

Les trois amis n'ayant rien de mieux  faire, continurent leurs
observations. Cependant, ils ne pouvaient encore dterminer les
dispositions topographiques du satellite. Tous ces reliefs se
nivelaient sous la projection des rayons solaires.

Ils regardrent ainsi par les vitres latrales jusqu' huit heures du
soir. La Lune avait alors tellement grossi  leurs yeux qu'elle
masquait toute une moiti du firmament. Le Soleil d'un ct, l'astre
des nuits de l'autre, inondaient le projectile de lumire.

En ce moment, Barbicane crut pouvoir estimer  sept cents lieues
seulement la distance qui les sparait de leur but. La vitesse du
projectile lui parut tre de deux cents mtres par seconde, soit
environ cent soixante-dix lieues  l'heure. Le culot du boulet
tendait  se tourner vers la Lune sous l'influence de la force
centripte; mais la force centrifuge l'emportant toujours, il devenait
probable que la trajectoire rectiligne se changerait en une courbe
quelconque dont on ne pouvait dterminer la nature.

Barbicane cherchait toujours la solution de son insoluble problme.

Les heures s'coulaient sans rsultat. Le projectile se rapprochait
visiblement de la Lune, mais il tait visible aussi qu'il ne
l'atteindrait pas. Quant  la plus courte distance  laquelle il en
passerait, elle serait la rsultante des deux forces, attractive et
rpulsive, qui sollicitaient le mobile.

Je ne demande qu'une chose, rptait Michel: passer assez prs de la
Lune pour en pntrer les secrets!

--Maudite soit alors, s'cria Nicholl, la cause qui a fait dvier
notre projectile!

--Maudit soit alors, rpondit Barbicane, comme si son esprit et t
soudainement frapp, maudit soit le bolide que nous avons crois en
route!

--Hein! fit Michel Ardan.

--Que voulez-vous dire? s'cria Nicholl.

--Je veux dire, rpondit Barbicane d'un ton convaincu, je veux dire
que notre dviation est uniquement due  la rencontre de ce corps
errant!

--Mais il ne nous a pas mme effleurs, rpondit Michel.

--Qu'importe. Sa masse, compare  celle de notre projectile tait
norme, et son attraction a suffi pour influer sur notre direction.

--Si peu! s'cria Nicholl.

--Oui, Nicholl, mais si peu que ce soit, rpondit Barbicane, sur une
distance de quatre-vingt-quatre mille lieues, il n'en fallait pas
davantage pour manquer la Lune!




X

Les observateurs de la lune


Barbicane avait videmment trouv la seule raison plausible de cette
dviation. Si petite qu'elle et t, elle avait suffi  modifier la
trajectoire du projectile. C'tait une fatalit. L'audacieuse
tentative avortait par une circonstance toute fortuite et,  moins
d'vnements exceptionnels, on ne pouvait plus atteindre le disque
lunaire. En passerait-on assez prs pour rsoudre certaines questions
de physique ou de gologie insolubles jusqu'alors? C'tait la
question, la seule qui proccupt maintenant les hardis voyageurs.
Quant au sort que leur rservait l'avenir, ils n'y voulaient mme pas
songer. Cependant, que deviendraient-ils au milieu de ces solitudes
infinies, eux  qui l'air devait bientt manquer? Quelques jours
encore, et ils tomberaient asphyxis dans ce boulet errant 
l'aventure. Mais quelques jours, c'taient des sicles pour ces
intrpides, et ils consacrrent tous leurs instants  observer cette
Lune qu'ils n'espraient plus atteindre.

La distance qui sparait alors le projectile du satellite fut estime
 deux cents lieues environ. Dans ces conditions, au point de vue de
la visibilit des dtails du disque, les voyageurs se trouvaient plus
loigns de la Lune que ne le sont les habitants de la Terre, arms de
leurs puissants tlescopes.

On sait, en effet, que l'instrument mont par John Ross  Parson-town,
dont le grossissement est de six mille cinq cents fois, ramne la Lune
 seize lieues; de plus avec le puissant engin tabli  Long's Peak,
l'astre des nuits, grossi quarante-huit mille fois, tait rapproch 
moins de deux lieues, et les objets ayant dix mtres de diamtre s'y
montraient suffisamment distincts.

Ainsi donc,  cette distance, les dtails topographiques de la Lune,
observs sans lunette, n'taient pas sensiblement dtermins. L'oeil
saisissait le vaste contour de ces immenses dpressions improprement
appeles mers, mais il ne pouvait en reconnatre la nature. La
saillie des montagnes disparaissait dans la splendide irradiation que
produisait la rflexion des rayons solaires. Le regard, bloui comme
s'il se ft pench sur un bain d'argent en fusion, se dtournait
involontairement.

Cependant la forme oblongue de l'astre se dgageait dj. Il
apparaissait comme un oeuf gigantesque dont le petit bout tait tourn
vers la Terre. En effet, la Lune, liquide ou mallable aux premiers
jours de sa formation, figurait alors une sphre parfaite; mais,
bientt entrane dans le centre d'attraction de la Terre, elle
s'allongea sous l'influence de la pesanteur. A devenir satellite,
elle perdit la puret native de ses formes; son centre de gravit se
reporta en avant du centre de figure, et, de cette disposition,
quelques savants tirrent la consquence que l'air et l'eau avaient pu
se rfugier sur cette surface oppose de la Lune qu'on ne voit jamais
de la Terre.

Cette altration des formes primitives du satellite ne fut sensible
que pendant quelques instants. La distance du projectile  la Lune
diminuait trs rapidement sous sa vitesse considrablement infrieure
 la vitesse initiale, mais huit  neuf fois suprieure  celles dont
sont anims les express de chemins de fer. La direction oblique du
boulet, en raison mme de son obliquit, laissait  Michel Ardan
quelque espoir de heurter un point quelconque du disque lunaire. Il
ne pouvait croire qu'il n'y arriverait pas. Non! il ne pouvait le
croire, et il le rptait souvent. Mais Barbicane, meilleur juge, ne
cessait de lui rpondre avec une impitoyable logique:

Non, Michel, non. Nous ne pouvons atteindre la Lune que par une
chute, et nous ne tombons pas. La force centripte nous maintient
sous l'influence lunaire, mais la force centrifuge nous loigne
irrsistiblement.

Cela fut dit d'un ton qui enleva  Michel Ardan ses dernires
esprances.

La portion de la Lune dont le projectile se rapprochait tait
l'hmisphre nord, celui que les cartes slnographiques placent en
bas, car ces cartes sont gnralement dresses d'aprs l'image fournie
par les lunettes, et l'on sait que les lunettes renversent les objets.
Telle tait la _Mappa selenographica_ de Beer et Moedler que
consultait Barbicane. Cet hmisphre septentrional prsentait de
vastes plaines, accidentes de montagnes isoles.

A minuit, la Lune tait pleine. A ce moment prcis, les voyageurs
auraient d y prendre pied, si le malencontreux bolide n'et pas dvi
leur direction. L'astre arrivait donc dans les conditions
rigoureusement dtermines par l'Observatoire de Cambridge. Il se
trouvait mathmatiquement  son prige et au znith du vingt-huitime
parallle. Un observateur plac au fond de l'norme Columbiad braque
perpendiculairement  l'horizon, et encadr la Lune dans la bouche du
canon. Une ligne droite figurant l'axe de la pice, aurait travers
en son centre l'astre de la nuit.

Inutile de dire que pendant cette nuit du 5 au 6 dcembre, les
voyageurs ne prirent pas un instant de repos. Auraient-ils pu fermer
les yeux, si prs de ce monde nouveau? Non. Tous leurs sentiments se
concentraient dans une pense unique: Voir! Reprsentants de la
Terre, de l'humanit passe et prsente qu'ils rsumaient en eux,
c'est par leurs yeux que la race humaine regardait ces rgions
lunaires et pntrait les secrets de son satellite! Une certaine
motion les tenait au coeur et ils allaient silencieusement d'une
vitre  l'autre.

Leurs observations, reproduites par Barbicane, furent rigoureusement
dtermines. Pour les faire, ils avaient des lunettes. Pour les
contrler, ils avaient des cartes.

Le premier observateur de la Lune fut Galile. Son insuffisante
lunette grossissait trente fois seulement. Nanmoins, dans ces taches
qui parsemaient le disque lunaire, comme les yeux parsment la queue
d'un paon, le premier, il reconnut des montagnes et mesura quelques
hauteurs auxquelles il attribua exagrment une lvation gale au
vingtime du diamtre du disque, soit huit mille huit cents mtres.
Galile ne dressa aucune carte de ses observations.

Quelques annes plus tard, un astronome de Dantzig, Hvlius--par
des procds qui n'taient exacts que deux fois par mois, lors des
premire et seconde quadratures--rduisit les hauteurs de Galile 
un vingt-sixime seulement du diamtre lunaire. Exagration inverse.
Mais c'est  ce savant que l'on doit la premire carte de la Lune.
Les taches claires et arrondies y forment des montagnes circulaires,
et les taches sombres indiquent de vastes mers qui ne sont en ralit
que des plaines. A ces monts et  ces tendues d'eau, il donna des
dnominations terrestres. On y voit figurer le Sina au milieu d'une
Arabie, l'Etna au centre d'une Sicile, les Alpes, les Apennins, les
Karpathes, puis la Mditerrane, le Palus-Motide, le Pont-Euxin, la
mer Caspienne. Noms mal appliqus, d'ailleurs, car ni ces montagnes
ni ces mers ne rappellent la configuration de leurs homonymes du
globe. C'est  peine si dans cette large tache blanche, rattache au
sud  de plus vastes continents et termine en pointe, on
reconnatrait l'image renverse de la pninsule indienne, du golfe du
Bengale et de la Cochinchine. Aussi ces noms ne furent-ils pas
conservs. Un autre cartographe, connaissant mieux le coeur humain,
proposa une nouvelle nomenclature que la vanit humaine s'empressa
d'adopter.

Cet observateur fut le pre Riccioli, contemporain d'Hvlius. Il
dressa une carte grossire et grosse d'erreurs. Mais aux montagnes
lunaires, il imposa le nom des grands hommes de l'Antiquit et des
savants de son poque, usage fort suivi depuis lors.

Une troisime carte de la Lune fut excute au XVIIe sicle par
Dominique Cassini; suprieure  celle de Riccioli par l'excution,
elle est inexacte sous le rapport des mesures. Plusieurs rductions
en furent publies, mais son cuivre, longtemps conserv  l'Imprimerie
royale, a t vendu au poids comme matire encombrante.

La Hire, clbre mathmaticien et dessinateur, dressa une carte de la
Lune, haute de quatre mtres, qui ne fut jamais grave.

Aprs lui, un astronome allemand, Tobie Mayer, vers le milieu du
XVIIIe sicle, commena la publication d'une magnifique carte
slnographique, d'aprs les mesures lunaires rigoureusement vrifies
par lui; mais sa mort, arrive en 1762, l'empcha de terminer ce beau
travail.

Viennent ensuite Schroeter, de Lilienthal, qui esquissa de nombreuses
cartes de la Lune, puis un certain Lorhmann, de Dresde, auquel on doit
une planche divise en vingt-cinq sections, dont quatre ont t
graves.

Ce fut en 1830 que MM. Beer et Moedler composrent leur clbre _Mappa
selenographica_, suivant une projection orthographique. Cette carte
reproduit exactement le disque lunaire, tel qu'il apparat; seulement
les configurations de montagnes et de plaines ne sont justes que sur
sa partie centrale; partout ailleurs, dans les parties septentrionales
ou mridionales, orientales ou occidentales, ces configurations,
donnes en raccourci, ne peuvent se comparer  celles du centre.
Cette carte topographique, haute de quatre-vingt-quinze centimtres et
divise en quatre parties, est le chef-d'oeuvre de la cartographie
lunaire.

Aprs ces savants, on cite les reliefs slnographiques de l'astronome
allemand Julius Schmidt, les travaux topographiques du pre Secchi,
les magnifiques preuves de l'amateur anglais Waren de la Rue, et
enfin une carte sur projection orthographique de MM. Lecouturier et
Chapuis, beau modle dress en 1860, d'un dessin trs net et d'une
trs claire disposition.

Telle est la nomenclature des diverses cartes relatives au monde
lunaire. Barbicane en possdait deux, celle de MM. Beer et Moedler,
et celle de MM. Chapuis et Lecouturier. Elles devaient-lui rendre
plus facile son travail d'observateur.

Quant aux instruments d'optique mis  sa disposition, c'taient
d'excellentes lunettes marines, spcialement tablies pour ce voyage.
Elles grossissaient cent fois les objets. Elles auraient donc
rapproch la Lune de la Terre  une distance infrieure  mille
lieues. Mais alors,  une distance qui vers trois heures du matin ne
dpassait pas cent vingt kilomtres, et dans un milieu qu'aucune
atmosphre ne troublait, ces instruments devaient ramener le niveau
lunaire  moins de quinze cents mtres.




XI

Fantaisie et ralisme


Avez-vous jamais vu la Lune? demandait ironiquement un professeur 
l'un de ses lves.

--Non, monsieur, rpliqua l'lve plus ironiquement encore, mais je
dois dire que j'en ai entendu parler.

Dans un sens, la plaisante rponse de l'lve pourrait tre faite par
l'immense majorit des tres sublunaires. Que de gens ont entendu
parler de la Lune, qui ne l'ont jamais vue... du moins  travers
l'oculaire d'une lunette ou d'un tlescope! Combien n'ont mme jamais
examin la carte de leur satellite!

En regardant une mappemonde slnographique, une particularit frappe
tout d'abord.

Contrairement  la disposition suivie pour la Terre et Mars, les
continents occupent plus particulirement l'hmisphre sud du globe
lunaire. Ces continents ne prsentent pas ces lignes terminales, si
nettes et si rgulires qui dessinent l'Amrique mridionale,
l'Afrique et la pninsule indienne. Leurs ctes anguleuses,
capricieuses, profondment dchiquetes, sont riches en golfes et en
presqu'les. Elles rappellent volontiers tout l'imbroglio des les de
la Sonde, o les terres sont divises  l'excs. Si la navigation a
jamais exist  la surface de la Lune, elle a d tre singulirement
difficile et dangereuse, et il faut plaindre les marins et les
hydrographes slnites, ceux-ci quand ils faisaient le lev de ces
rivages tourments, ceux-l lorsqu'ils donnaient sur ces prilleux
atterrages.

On remarquera aussi que sur le sphrode lunaire, le ple sud est
beaucoup plus continental que le ple nord. A ce dernier, il n'existe
qu'une lgre calotte de terres spares des autres continents par de
vastes mers.[Il est bien entendu que par ce mot mers nous dsignons
ces immenses espaces, qui, probablement recouverts par les eaux
autrefois, ne sont plus actuellement que de vastes plaines.] Vers le
sud, les continents revtent presque tout l'hmisphre. Il est donc
possible que les Slnites aient dj plant le pavillon sur l'un de
leurs ples, tandis que les Franklin, les Ross, les Kane, les
Dumont-d'Urville, les Lambert n'ont pas encore pu atteindre ce point
inconnu du globe terrestre.

Quant aux les, elles sont nombreuses  la surface de la Lune.
Presque toutes oblongues ou circulaires et comme traces au compas,
elles semblent former un vaste archipel, comparable  ce groupe
charmant jet entre la Grce et l'Asie Mineure, que la mythologie a
jadis anim de ses plus gracieuses lgendes. Involontairement, les
noms de Naxos, de Tndos, de Milo, de Carpathos, viennent  l'esprit,
et l'on cherche des yeux le vaisseau d'Ulysse ou le clipper des
Argonautes. C'est, du moins, ce que rclamait Michel Ardan; c'tait
un archipel grec qu'il voyait sur la carte. Aux yeux de ses
compagnons peu fantaisistes, l'aspect de ses ctes rappelait plutt
les terres morceles du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-cosse, et
l o le Franais retrouvait la trace des hros de la fable, ces
Amricains relevaient les points favorables  l'tablissement de
comptoirs, dans l'intrt du commerce et de l'industrie lunaires.

Pour achever la description de la partie continentale de la Lune,
quelques mots sur sa disposition orographique. On y distingue fort
nettement des chanes de montagnes, des montagnes isoles, des cirques
et des rainures. Tout le relief lunaire est compris dans cette
division. Il est extraordinairement tourment. C'est une Suisse
immense, une Norvge continue o l'action plutonique a tout fait.
Cette surface, si profondment raboteuse, est le rsultat des
contractions successives de la crote,  l'poque o l'astre tait en
voie de formation. Le disque lunaire est donc propice  l'tude des
grands phnomnes gologiques. Suivant la remarque de certains
astronomes, sa surface, quoique plus ancienne que la surface de la
Terre, est demeure plus neuve. L, pas d'eaux qui dtriorent le
relief primitif et dont l'action croissante produit une sorte de
nivellement gnral, pas d'air dont l'influence dcomposante modifie
les profils orographiques. L, le travail plutonique, non altr par
les forces neptuniennes, est dans toute sa puret native. C'est la
Terre, telle qu'elle fut avant que les marais et les courants
l'eussent empte de couches sdimentaires.

Aprs avoir err sur ces vastes continents, le regard est attir par
les mers plus vastes encore. Non seulement leur conformation, leur
situation, leur aspect rappellent celui des ocans terrestres, mais
encore, ainsi que sur la Terre, ces mers occupent la plus grande
partie du globe. Et cependant, ce ne sont point des espaces liquides,
mais des plaines dont les voyageurs espraient bientt dterminer la
nature.

Les astronomes, il faut en convenir, ont dcor ces prtendues mers de
noms au moins bizarres que la science a respects jusqu'ici. Michel
Ardan avait raison quand il comparait cette mappemonde  une carte du
Tendre, dresse par une Scudry ou un Cyrano de Bergerac.

Seulement, ajoutait-il, ce n'est plus la carte du sentiment comme au
XVIIe sicle, c'est la carte de la vie, trs nettement tranche en
deux parties, l'une fminine, l'autre masculine. Aux femmes,
l'hmisphre de droite. Aux hommes, l'hmisphre de gauche!

Et quand il parlait ainsi, Michel faisait hausser les paules  ses
prosaques compagnons. Barbicane et Nicholl considraient la carte
lunaire  un tout autre point de vue que leur fantaisiste ami.
Cependant leur fantaisiste ami avait tant soit peu raison. Qu'on en
juge.

Dans cet hmisphre de gauche s'tend la mer des Nues, o va si
souvent se noyer la raison humaine. Non loin apparat la mer des
Pluies, alimente par tous les tracas de l'existence. Auprs se
creuse la mer des Temptes o l'homme lutte sans cesse contre ses
passions trop souvent victorieuses. Puis, puis par les dceptions,
les trahisons, les infidlits et tout le cortge des misres
terrestres, que trouve-t-il au terme de sa carrire? cette vaste
mer des Humeurs  peine adoucie par quelques gouttes des eaux du
golfe de la Rose! Nues, pluies, temptes, humeurs, la vie de
l'homme contient-elle autre chose et ne se rsume-t-elle pas en ces
quatre mots?

L'hmisphre de droite, ddi aux dames, renferme des mers plus
petites, dont les noms significatifs comportent tous les incidents
d'une existence fminine. C'est la mer de la Srnit au-dessus de
laquelle se penche la jeune fille, et le lac des Songes, qui lui
reflte un riant avenir! C'est la mer du Nectar, avec ses flots de
tendresse et ses brises d'amour! C'est la mer de la Fcondit,
c'est la mer des Crises, puis la mer des Vapeurs, dont les
dimensions sont peut-tre trop restreintes, et enfin cette vaste mer
de la Tranquillit, o se sont absorbs toutes les fausses passions,
tous les rves inutiles, tous les dsirs inassoupis, et dont les flots
se dversent paisiblement dans le lac de la Mort!

Quelle succession trange de noms! Quelle division singulire de ces
deux hmisphres de la Lune, unis l'un  l'autre comme l'homme et la
femme, et formant cette sphre de vie emporte dans l'espace! Et le
fantaisiste Michel n'avait-il pas raison d'interprter ainsi cette
fantaisie des vieux astronomes?

Mais tandis que son imagination courait ainsi les mers, ses graves
compagnons considraient plus gographiquement les choses. Ils
apprenaient par coeur ce monde nouveau. Ils en mesuraient les angles
et les diamtres.

Pour Barbicane et Nicholl, la mer des Nues tait une immense
dpression de terrain, seme de quelques montagnes circulaires, et
couvrant une grande portion de la partie occidentale de l'hmisphre
sud; elle occupait cent quatre-vingt-quatre mille huit cents lieues
carres, et son centre se trouvait par 15 de latitude sud et 20 de
longitude ouest. L'ocan des Temptes, _Oceanus Procellarum_, la plus
vaste plaine du disque lunaire, embrassait une superficie de trois
cent vingt-huit mille trois cents lieues carres, son centre tant par
10 de latitude nord et 45 de longitude est. De son sein mergeaient
les admirables montagnes rayonnantes de Kpler et d'Aristarque.

Plus au nord et spare de la mer des Nues par de hautes chanes,
s'tendait la mer des Pluies, _Mare Imbrium_, ayant son point central
par 35 de latitude septentrionale et 20 de longitude orientale; elle
tait de forme  peu prs circulaire et recouvrait un espace de cent
quatre-vingt-treize mille lieues. Non loin, la mer des Humeurs, _Mare
Humorum_, petit bassin de quarante-quatre mille deux cents lieues
carres seulement, tait situe par 25 de latitude sud et 40 de
longitude est. Enfin, trois golfes se dessinaient encore sur le
littoral de cet hmisphre: le golfe Torride, le golfe de la Rose et
le golfe des Iris, petites plaines resserres entre de hautes chanes
de montagnes.

L'hmisphre fminin, naturellement plus capricieux, se distinguait
par des mers plus petites et plus nombreuses. C'taient, vers le
nord, la mer du Froid, _Mare Frigoris_, par 55 de latitude nord et 0
de longitude, d'une superficie de soixante-seize mille lieues carres,
qui confinait au lac de la Mort et au lac des Songes; la mer de la
Srnit, _Mare Serenitatis_, par 25 de latitude nord et 20 de
longitude ouest, comprenant une superficie de quatre-vingt-six mille
lieues carres; la mer des Crises, _Mare Crisium_, bien dlimite,
trs ronde, embrassant, par 17 de latitude nord et 55 de longitude
ouest, une superficie de quarante mille lieues, vritable Caspienne
enfouie dans une ceinture de montagnes. Puis  l'quateur, par 5 de
latitude nord et 25 de longitude ouest, apparaissait la mer de la
Tranquillit, _Mare Tranquillitatis_, occupant cent vingt et un mille
cinq cent neuf lieues carres; cette mer communiquait au sud avec la
mer du Nectar, _Mare Nectaris_, tendue de vingt-huit mille huit cents
lieues carres, par 15 de latitude sud et 35 de longitude ouest, et
 l'est avec la mer de la Fcondit, _Mare Fecunditatis_, la plus
vaste de cet hmisphre, occupant deux cent dix-neuf mille trois cents
lieues carres, par 3 de latitude sud et 50 de longitude ouest.
Enfin, tout  fait au nord et tout  fait au sud, deux mers se
distinguaient encore, la mer de Humboldt, _Mare Humboldtianum_, d'une
superficie de six mille cinq cents lieues carres, et la mer Australe,
_Mare Australe_, sur une superficie de vingt-six milles.

Au centre du disque lunaire,  cheval sur l'quateur et sur le
mridien zro, s'ouvrait le golfe du Centre, _Sinus Medii_, sorte de
trait d'union entre les deux hmisphres.

Ainsi se dcomposait aux yeux de Nicholl et de Barbicane la surface
toujours visible du satellite de la Terre. Quand ils additionnrent
ces diverses mesures, ils trouvrent que la superficie de cet
hmisphre tait de quatre millions sept cent trente-huit mille cent
soixante lieues carres, dont trois millions trois cent dix-sept mille
six cents lieues pour les volcans, les chanes de montagnes, les
cirques, les les, en un mot tout ce qui semblait former la partie
solide de la Lune, et quatorze cent dix mille quatre cents lieues pour
les mers, les lacs, les marais, tout ce qui semblait en former la
partie liquide. Ce qui, d'ailleurs, tait parfaitement indiffrent au
digne Michel.

Cet hmisphre, on le voit, est treize fois et demi plus petit que
l'hmisphre terrestre. Cependant, les slnographes y ont dj
compt plus de cinquante mille cratres. C'est donc une surface
boursoufle, crevasse, une vritable cumoire, digne de la
qualification peu potique que lui ont donne les Anglais, de green
cheese, c'est--dire fromage vert.

Michel Ardan bondit quand Barbicane pronona ce nom dsobligeant.

Voil donc, s'cria-t-il, comment les Anglo-Saxons, au XIXe sicle,
traitent la belle Diane, la blonde Phoeb, l'aimable Isis, la
charmante Astart, la reine des nuits, la fille de Latone et de
Jupiter, la jeune soeur du radieux Apollon!




XII

Details orographiques


La direction suivie par le projectile, on l'a dj fait observer,
l'entranait vers l'hmisphre septentrional de la Lune. Les
voyageurs taient loin de ce point central qu'ils auraient d frapper,
si leur trajectoire n'et pas subi une dviation irrmdiable.

Il tait minuit et demi. Barbicane estima alors sa distance 
quatorze cents kilomtres, distance un peu suprieure  la longueur du
rayon lunaire, et qui devait diminuer  mesure qu'il s'avancerait vers
le ple nord. Le projectile se trouvait alors, non  la hauteur de
l'quateur, mais par le travers du dixime parallle, et depuis cette
latitude, soigneusement releve sur la carte jusqu'au ple, Barbicane
et ses deux compagnons purent observer la Lune dans les meilleures
conditions.

En effet, par l'emploi des lunettes, cette distance de quatorze cents
kilomtres tait rduite  quatorze, soit trois lieues et demi. Le
tlescope des montagnes Rocheuses rapprochait davantage la Lune, mais
l'atmosphre terrestre amoindrissait singulirement sa puissance
optique. Aussi Barbicane, post dans son projectile, sa lorgnette aux
yeux, percevait-il certains dtails insaisissables aux observateurs de
la Terre.

Mes amis, dit alors le prsident d'une voix grave, je ne sais o nous
allons, je ne sais si nous reverrons jamais le globe terrestre.
Nanmoins, procdons comme si ces travaux devaient servir un jour 
nos semblables. Ayons l'esprit libre de toute proccupation. Nous
sommes des astronomes. Ce boulet est un cabinet de l'Observatoire de
Cambridge, transport dans l'espace. Observons.

Cela dit, le travail fut commenc avec une prcision extrme, et il
reproduisit fidlement les divers aspects de la Lune aux distances
variables que le projectile occupa par rapport  cet astre.

En mme temps que le boulet se trouvait  la hauteur du dixime
parallle nord, il semblait suivre rigoureusement le vingtime degr
de longitude est.

Ici se place une remarque importante au sujet de la carte qui servait
aux observations. Dans les cartes slnographiques o, en raison du
renversement des objets par les lunettes, le sud est en haut et le
nord en bas, il semblerait naturel que par suite de cette inversion,
l'est dt tre plac  gauche et l'ouest  droite. Cependant, il n'en
est rien. Si la carte tait retourne et prsentait la Lune telle
qu'elle s'offre aux regards, l'est serait  gauche et l'ouest 
droite, contrairement  ce qui existe dans les cartes terrestres.
Voici la raison de cette anomalie. Les observateurs situs dans
l'hmisphre boral, en Europe, si l'on veut, aperoivent la Lune dans
le sud par rapport  eux. Lorsqu'ils l'observent, ils tournent le dos
au nord, position inverse de celle qu'ils occupent quand ils
considrent une carte terrestre. Puisqu'ils tournent le dos au nord,
l'est se trouve  leur gauche et l'ouest  leur droite. Pour des
observateurs situs dans l'hmisphre austral, en Patagonie, par
exemple, l'ouest de la Lune serait parfaitement  leur gauche et l'est
 leur droite, puisque le midi est derrire eux.

Telle est la raison de ce renversement apparent des deux points
cardinaux, et il faut en tenir compte pour suivre les observations du
prsident Barbicane.

Aid de la _Mappa selenographica_ de Beer et Moedler, les voyageurs
pouvaient sans hsiter reconnatre la portion du disque encadr dans
le champ de leur lunette.

Que voyons-nous en ce moment? demanda Michel.

--La partie septentrionale de la mer des Nues, rpondit Barbicane.
Nous sommes trop loigns pour en reconnatre la nature. Ces plaines
sont-elles composes de sables arides, ainsi que l'ont prtendu les
premiers astronomes? Ne sont-elles que des forts immenses, suivant
l'opinion de M. Waren de la Rue, qui accorde  la Lune une atmosphre
trs basse mais trs dense, c'est ce que nous saurons plus tard.
N'affirmons rien avant d'tre en droit d'affirmer.

Cette mer des Nues est assez douteusement dlimite sur les cartes.
On suppose que cette vaste plaine est seme de blocs de lave vomis par
les volcans voisins de sa partie droite, Ptolme, Purbach, Arzachel.
Mais le projectile s'avanait et se rapprochait sensiblement, et
bientt apparurent les sommets qui ferment cette mer  sa limite
septentrionale. Devant se dressait une montagne rayonnante de toute
beaut, dont la cime semblait perdue dans une ruption de rayons
solaires.

C'est?... demanda Michel.

--Copernic, rpondit Barbicane.

--Voyons Copernic.

Ce mont, situ par 9 de latitude nord et 20 de longitude est,
s'lve  une hauteur de trois mille quatre cent trente-huit mtres
au-dessus du niveau de la surface de la Lune. Il est trs visible de
la Terre, et les astronomes peuvent l'tudier parfaitement, surtout
pendant la phase comprise entre le dernier quartier et la
Nouvelle-Lune, parce qu'alors les ombres se projettent longuement de
l'est vers l'ouest et permettent de mesurer ses hauteurs.

Ce Copernic forme le systme rayonnant le plus important du disque
aprs Tycho, situ dans l'hmisphre mridional. Il s'lve
isolment, comme un phare gigantesque sur cette portion de la mer des
Nues qui confine  la mer des Temptes, et il claire sous son
rayonnement splendide deux ocans  la fois. C'tait un spectacle
sans gal que celui de ces longues tranes lumineuses, si
blouissantes dans la pleine Lune, et qui dpassant au nord les
chanes limitrophes, vont s'teindre jusque dans la mer des Pluies. A
une heure du matin terrestre, le projectile, comme un ballon emport
dans l'espace, dominait cette montagne superbe.

Barbicane put en reconnatre exactement les dispositions principales.
Copernic est compris dans la srie des montagnes annulaires de premier
ordre, dans la division des grands cirques. De mme que Kpler et
Aristarque, qui dominent l'ocan des Temptes, il apparat quelquefois
comme un point brillant  travers la lumire cendre et fut pris pour
un volcan en activit. Mais ce n'est qu'un volcan teint, ainsi que
tous ceux de cette face de la Lune. Sa circonvallation prsentait un
diamtre de vingt-deux lieues environ. La lunette y dcouvrait des
traces de stratifications produites par les ruptions successives, et
les environs paraissaient sems de dbris volcaniques dont
quelques-uns se montraient encore au dedans du cratre.

Il existe, dit Barbicane, plusieurs sortes de cirques  la surface de
la Lune, et il est facile de voir que Copernic appartient au genre
rayonnant. Si nous tions plus rapprochs, nous apercevrions les
cnes qui le hrissent  l'intrieur, et qui furent autrefois autant
de bouches ignivomes. Une disposition curieuse et sans exception sur
le disque lunaire, c'est que la surface intrieure de ces cirques est
notablement en contrebas de la plaine extrieure, contrairement  la
forme que prsentent les cratres terrestres. Il s'ensuit donc que la
courbure gnrale du fond de ces cirques donne une sphre d'un
diamtre infrieur  celui de la Lune.

--Et pourquoi cette disposition spciale? demanda Nicholl.

--On ne sait, rpondit Barbicane.

--Quel splendide rayonnement, rptait Michel. J'imagine
difficilement que l'on puisse voir un plus beau spectacle!

--Que diras-tu donc, rpondit Barbicane, si les hasards de notre
voyage nous entranent vers l'hmisphre mridional?

--Eh bien, je dirai que c'est encore plus beau! rpliqua Michel
Ardan.

En ce moment, le projectile dominait le cirque perpendiculairement.
La circonvallation de Copernic formait un cercle presque parfait, et
ses remparts trs escarps se dtachaient nettement. On distinguait
mme une double enceinte annulaire. Autour s'talait une plaine
gristre, d'aspect sauvage, sur laquelle les reliefs se dtachaient en
jaune. Au fond du cirque, comme enferms dans un crin, scintillrent
un instant deux ou trois cnes ruptifs, semblables  d'normes gemmes
blouissantes. Vers le nord, les remparts se rabaissaient par une
dpression qui et probablement donn accs  l'intrieur du cratre.

En passant au-dessus de la plaine environnante, Barbicane put noter un
grand nombre de montagnes peu importantes, et entre autres une petite
montagne annulaire nomme Gay-Lussac, et dont la largeur mesure
vingt-trois kilomtres. Vers le sud, la plaine se montrait trs
plate, sans une extumescence, sans un ressaut du sol. Vers le nord,
au contraire, jusqu' l'endroit o elle confinait  l'ocan des
Temptes, c'tait comme une surface liquide agite par un ouragan,
dont les pitons et les boursouflures figuraient une succession de
lames subitement figes. Sur tout cet ensemble et en toutes
directions couraient les tranes lumineuses qui convergeaient au
sommet de Copernic. Quelques-uns offraient une largeur de trente
kilomtres sur une longueur invaluable.

Les voyageurs discutaient l'origine de ces tranges rayons, et pas
plus que les observateurs terrestres, ils ne pouvaient en dterminer
la nature.

Mais pourquoi, disait Nicholl, ces rayons ne seraient-ils pas tout
simplement des contreforts de montagnes qui rflchissent plus
vivement la lumire du soleil?

--Non, rpondit Barbicane, s'il en tait ainsi, dans certaines
conditions de la Lune, ces artes projetteraient des ombres. Or,
elles n'en projettent pas.

En effet, ces rayons n'apparaissent qu' l'poque
o l'astre du jour se place en opposition avec la Lune, et ils
disparaissent ds que ses rayons deviennent obliques.

Mais qu'a-t-on imagin pour expliquer ces tranes de lumires,
demanda Michel, car je ne puis croire que des savants restent jamais 
court d'explications!

--Oui, rpondit Barbicane, Herschel a formul une opinion, mais il
n'osait l'affirmer.

--N'importe. Quelle est cette opinion?

--Il pensait que ces rayons devaient tre des courants de laves
refroidis qui resplendissaient lorsque le soleil les frappait
normalement. Cela peut tre, mais rien n'est moins certain. Du
reste, si nous passons plus prs de Tycho, nous serons mieux placs
pour reconnatre la cause de ce rayonnement.

--Savez-vous, mes amis,  quoi ressemble cette plaine vue de la
hauteur o nous sommes? dit Michel.

--Non, rpondit Nicholl.

--Eh bien, avec tous ces morceaux de laves allongs comme des fuseaux,
elle ressemble  un immense jeu de jonchets jets ple-mle. Il ne
manque qu'un crochet pour les retirer un  un.

--Sois donc srieux! dit Barbicane.

--Soyons srieux, rpliqua tranquillement Michel, et au lieu de
jonchets, mettons des ossements. Cette plaine ne serait alors qu'un
immense ossuaire sur lequel reposeraient les dpouilles mortelles de
mille gnrations teintes. Aimes-tu mieux cette comparaison  grand
effet?

--L'une vaut l'autre, rpliqua Barbicane.

--Diable! tu es difficile! rpondit Michel.

--Mon digne ami, reprit le positif Barbicane, peu importe de savoir 
quoi cela ressemble, du moment que l'on ne sait pas ce que cela est.

--Bien rpondu, s'cria Michel. Cela m'apprendra  raisonner avec des
savants!

Cependant, le projectile s'avanait avec une vitesse presque uniforme
en prolongeant le disque lunaire. Les voyageurs, on l'imagine
aisment, ne songeaient pas  prendre un instant de repos. Chaque
minute dplaait le paysage qui fuyait sous leurs yeux. Vers une
heure et demie du matin, ils entrevirent les sommets d'une autre
montagne. Barbicane, consultant sa carte, reconnut Eratosthne.

C'tait une montagne annulaire haute de quatre mille cinq cents
mtres, l'un de ces cirques si nombreux sur le satellite. Et,  ce
propos, Barbicane rapporta  ses amis la singulire opinion de Kpler
sur la formation de ces cirques. Suivant le clbre mathmaticien,
ces cavits cratriformes avaient d tre creuses par la main des
hommes.

Dans quelle intention? demanda Nicholl.

--Dans une intention bien naturelle! rpondit Barbicane. Les
Slnites auraient entrepris ces immenses travaux et creus ces
normes trous pour s'y rfugier et se garantir des rayons solaires qui
les frappent pendant quinze jours conscutifs.

--Pas btes, les Slnites! dit Michel.

--Singulire ide! rpondit Nicholl. Mais il est probable que Kpler
ne connaissait pas les vritables dimensions de ces cirques, car les
creuser et t un travail de gants, impraticable pour des Slnites!

--Pourquoi, si la pesanteur  la surface de la Lune est six fois
moindre que sur la Terre? dit Michel.

--Mais si les Slnites sont six fois plus petits? rpliqua Nicholl.

--Et s'il n'y a pas de Slnites! ajouta Barbicane. Ce qui termina
la discussion.

Bientt Eratosthne disparut sous l'horizon sans que le projectile
s'en ft suffisamment approch pour permettre une observation
rigoureuse. Cette montagne sparait les Apennins des Karpathes.

Dans l'orographie lunaire, on a distingu quelques chanes de
montagnes qui sont principalement distribues sur l'hmisphre
septentrional. Quelques-unes, cependant, occupent certaines portions
de l'hmisphre sud.

Voici le tableau de ces diverses chanes, indiques du sud au nord,
avec leurs latitudes et leurs hauteurs rapportes aux plus hautes
cimes:

  Monts Doerfel....... 84   --- latitude S.  7603 mtres.
   ---  Leibnitz...... 65   ---      ---     7600  ---
   ---  Rook.......... 20  30      ---     1600  ---
   ---  Alta......... 17  28      ---     4047  ---
   ---  Cordillres... 10  20      ---     3898  ---
   ---  Pyrnes......  8  18      ---     3631  ---
   ---  Oural.........  5  13      ---      838  ---
   ---  Alembert......  4  10      ---     5847  ---
   ---  Hoemus........  8  21 latitude N.  2021  ---
   ---  Karpathes..... 15  19      ---     1939  ---
   ---  Apennins...... 14  27      ---     5501  ---
   ---  Taurus........ 21  28      ---     2746  ---
   ---  Riphes....... 25  33      ---     4171  ---
   ---  Hercyniens.... 17  33      ---     1170  ---
   ---  Caucase....... 32  41      ---     5567  ---
   ---  Alpes......... 42  49      ---     3617  ---

De ces diverses chanes, la plus importante est celle des Apennins,
dont le dveloppement est de cent cinquante lieues, dveloppement
infrieur, cependant,  celui des grands mouvements orographiques de
la Terre. Les Apennins longent le bord oriental de la mer des Pluies,
et se continuent au nord par les Karpathes dont le profil mesure
environ cent lieues.

Les voyageurs ne purent qu'entrevoir le sommet de ces Apennins qui se
dessinent depuis 10 de longitude ouest  16 de longitude est; mais
la chane des Karpathes s'tendit sous leurs regards du dix-huitime
au trentime degr de longitude orientale, et ils purent en relever la
distribution.

Une hypothse leur parut trs justifie. A voir cette chane des
Karpathes affectant  et l des formes circulaires et domine par des
pitons, ils en conclurent qu'elle formait autrefois des cirques
importants. Ces anneaux montagneux avaient d tre en partie rompus
par le vaste panchement auquel est due la mer des Pluies. Ces
Karpathes taient alors, par leur aspect, ce que seraient les cirques
de Purbach, d'Arzachel et de Ptolme, si un cataclysme jetait bas
leurs remparts de gauche et les transformait en chane continue. Ils
prsentent une hauteur moyenne de trois mille deux cents mtres,
hauteur comparable  celle de certains points des Pyrnes, tels que
le port de Pinde. Leurs pentes mridionales s'abaissent brusquement
vers l'immense mer des Pluies.

Vers deux heures du matin, Barbicane se trouvait  la hauteur du
vingtime parallle lunaire, non loin de cette petite montagne leve
de quinze cent cinquante-neuf mtres, qui porte le nom de Pythias. La
distance du projectile  la Lune n'tait plus que de douze cents
kilomtres, ramene  trois lieues au moyen des lunettes.

Le _Mare Imbrium_ s'tendait sous les yeux des voyageurs, comme une
immense dpression dont les dtails taient encore peu saisissables.
Prs d'eux, sur la gauche, se dressait le mont Lambert, dont
l'altitude est estime  dix-huit cent treize mtres, et plus loin,
sur la limite de l'ocan des Temptes, par 23 de latitude nord et 29
de longitude est, resplendissait la montagne rayonnante d'Euler. Ce
mont, lev de dix-huit cent quinze mtres seulement au-dessus de la
surface lunaire, avait t l'objet d'un travail intressant de
l'astronome Schroeter. Ce savant, cherchant  reconnatre l'origine
des montagnes de la Lune, s'tait demand si le volume du cratre se
montrait toujours sensiblement gal au volume des remparts qui le
formaient. Or, ce rapport existait gnralement, et Schroeter en
concluait qu'une seule ruption de matires volcaniques avait suffi 
former ces remparts, car des ruptions successives eussent altr ce
rapport. Seul, le mont Euler dmentait cette loi gnrale, et il
avait ncessit pour sa formation plusieurs ruptions successives,
puisque le volume de sa cavit tait le double de celui de son
enceinte.

Toutes ces hypothses taient permises  des observateurs terrestres
que leurs instruments servaient d'une manire incomplte. Mais
Barbicane ne voulait plus s'en contenter, et voyant que son projectile
se rapprochait rgulirement du disque lunaire, il ne dsesprait pas,
ne pouvant l'atteindre, de surprendre au moins les secrets de sa
formation.




XIII

Paysages lunaires


A deux heures et demie du matin, le boulet se trouvait par le travers
du trentime parallle lunaire  une distance effective de mille
kilomtres rduite  dix par les instruments d'optique. Il semblait
toujours impossible qu'il pt atteindre un point quelconque du disque.
Sa vitesse de translation, relativement mdiocre, tait inexplicable
pour le prsident Barbicane. A cette distance de la Lune, elle aurait
d tre considrable pour le maintenir contre la force d'attraction.
Il y avait donc l un phnomne dont la raison chappait encore.
D'ailleurs, le temps manquait pour en chercher la cause. Le relief
lunaire dfilait sous les yeux des voyageurs, et ils n'en voulaient
pas perdre un seul dtail.

Le disque apparaissait donc dans les lunettes  une distance de deux
lieues et demie. Un aronaute, transport  cette distance de la
Terre, que distinguerait-il  sa surface? On ne saurait le dire,
puisque les plus hautes ascensions n'ont pas dpass huit mille
mtres.

Voici, cependant, une exacte description de ce que voyaient, de cette
hauteur, Barbicane et ses compagnons.

Des colorations assez varies apparaissaient par larges plaques sur le
disque. Les slnographes ne sont pas d'accord sur la nature de ces
colorations. Elles sont diverses et assez vivement tranches. Julius
Schmidt prtend que si les ocans terrestres taient mis  sec, un
observateur slnite lunaire ne distinguerait pas sur le globe, entre
les ocans et les plaines continentales, des nuances aussi diversement
accuses que celles qui se montrent sur la Lune  un observateur
terrestre. Selon lui, la couleur commune aux vastes plaines connues
sous le nom de mers est le gris sombre mlang de vert et de brun.
Quelques grands cratres prsentent aussi cette coloration.

Barbicane connaissait cette opinion du slnographe allemand, opinion
partage par MM. Beer et Moedler. Il constata que l'observation leur
donnait raison contre certains astronomes qui n'admettent que la
coloration grise  la surface de la Lune. En de certains espaces, la
couleur verte tait vivement accuse, telle qu'elle ressort, selon
Julius Schmidt, des mers de la Srnit et des Humeurs. Barbicane
remarqua galement de larges cratres dpourvus de cnes intrieurs,
qui jetaient une couleur bleutre analogue aux reflets d'une tle
d'acier frachement polie. Ces colorations appartenaient bien
rellement au disque lunaire, et ne rsultaient pas, suivant le dire
de quelques astronomes, soit de l'imperfection de l'objectif des
lunettes, soit de l'interposition de l'atmosphre terrestre. Pour
Barbicane, aucun doute n'existait  cet gard. Il observait  travers
le vide et ne pouvait commettre aucune erreur d'optique. Il considra
le fait de ces colorations diverses comme acquis  la science.
Maintenant ces nuances de vert taient-elles dues  une vgtation
tropicale, entretenue par une atmosphre dense et basse? Il ne
pouvait encore se prononcer.

Plus loin, il nota une teinte rougetre, trs suffisamment accuse.
Pareille nuance avait t observe dj sur le fond d'une enceinte
isole, connue sous le nom de cirque de Lichtenberg, qui est situe
prs des monts Hercyniens sur le bord de la Lune, mais il ne put en
reconnatre la nature.

Il ne fut pas plus heureux  propos d'une autre particularit du
disque, car il ne put en prciser exactement la cause. Voici cette
particularit.

Michel Ardan tait en observation prs du prsident, quand il remarqua
de longues lignes blanches, vivement claires par les rayons directs
du Soleil. C'tait une succession de sillons lumineux trs diffrents
du rayonnement que Copernic prsentait nagure. Ils s'allongeaient
paralllement les uns aux autres.

Michel, avec son aplomb habituel, ne manqua pas de s'crier:

Tiens! des champs cultivs!

--Des champs cultivs? rpondit Nicholl, haussant les paules.

--Labours tout au moins, rpliqua Michel Ardan. Mais quels
laboureurs que ces Slnites, et quels boeufs gigantesques ils doivent
atteler  leur charrue pour creuser de tels sillons!

--Ce ne sont pas des sillons, dit Barbicane, ce sont des rainures.

--Va pour des rainures, rpondit docilement Michel. Seulement
qu'entend-on par des rainures dans le monde scientifique?

Barbicane apprit aussitt  son compagnon ce qu'il savait des rainures
lunaires. Il savait que c'taient des sillons observs sur toutes les
parties non montagneuses du disque; que ces sillons, le plus souvent
isols, mesurent de quatre  cinquante lieues de longueur; que leur
largeur varie de mille  quinze cents mtres, et que leurs bords sont
rigoureusement parallles; mais il n'en savait pas davantage, ni sur
leur formation ni sur leur nature.

Barbicane, arm de sa lunette, observa ces rainures avec une extrme
attention. Il remarqua que leurs bords taient forms de pentes
extrmement raides. C'taient de longs remparts parallles, et avec
quelque imagination on pouvait admettre l'existence de longues lignes
de fortifications leves par les ingnieurs slnites.

Des ces diverses rainures les unes taient absolument droites et comme
tires au cordeau. D'autres prsentaient une lgre courbure tout en
maintenant le paralllisme de leurs bords. Celles-ci
s'entrecroisaient; celles-l coupaient des cratres. Ici, elles
sillonnaient des cavits ordinaires, telles que Posidonius ou
Petavius; l, elles zbraient les mers, telles que la mer de la
Srnit.

Ces accidents naturels durent ncessairement exercer l'imagination des
astronomes terrestres. Les premires observations ne les avaient pas
dcouvertes, ces rainures. Ni Hvlius, ni Cassini, ni La Hire, ni
Herschel ne paraissent les avoir connues. C'est Schroeter qui, en
1789, les signala pour la premire fois  l'attention des savants.
D'autres suivirent qui les tudirent, tels que Pastorff, Gruithuysen,
Beer et Moedler. Aujourd'hui leur nombre s'lve  soixante-dix.
Mais si on les a comptes, on n'a pas encore dtermin leur nature.
Ce ne sont pas des fortifications  coup sr, pas plus que d'anciens
lits de rivires dessches, car d'une part, les eaux si lgres  la
surface de la Lune n'auraient pu se creuser de tels dversoirs, et de
l'autre, ces sillons traversent souvent des cratres placs  une
grande lvation.

Il faut pourtant avouer que Michel Ardan eut une ide, et que, sans le
savoir, il se rencontra dans cette circonstance avec Julius Schmidt.

Pourquoi, dit-il, ces inexplicables apparences ne seraient-elles pas
tout simplement des phnomnes de vgtation?

--Comment l'entends-tu? demanda vivement Barbicane.

--Ne t'emporte pas, mon digne prsident, rpondit Michel. Ne
pourrait-il se faire que ces lignes sombres qui forment l'paulement,
fussent des ranges d'arbres disposs rgulirement?

--Tu tiens donc bien  ta vgtation? dit Barbicane.

--Je tiens, riposta Michel Ardan,  expliquer ce que vous autres
savants vous n'expliquez pas! Au moins, mon hypothse aurait
l'avantage d'indiquer pourquoi ces rainures disparaissent ou semblent
disparatre  des poques rgulires.

--Et par quelle raison?

--Par la raison que ces arbres deviennent invisibles lorsqu'ils
perdent leurs feuilles, et visibles quand ils les reprennent.

--Ton explication est ingnieuse, mon cher compagnon, rpondit
Barbicane, mais elle est inadmissible.

--Pourquoi?

--Parce qu'il n'y a, pour ainsi dire, pas de saison  la surface de la
Lune, et que, par consquent, les phnomnes de vgtation dont tu
parles ne peuvent s'y produire.

En effet, le peu d'obliquit de l'axe lunaire y maintient le Soleil 
une hauteur presque constante sous chaque latitude. Au-dessus des
rgions quatoriales, l'astre radieux occupe presque invariablement le
znith et ne dpasse gure la limite de l'horizon dans les rgions
polaires. Donc, suivant chaque rgion, il rgne un hiver, un
printemps, un t ou un automne perptuels, ainsi que dans la plante
Jupiter, dont l'axe est galement peu inclin sur son orbite.

A quelle origine rapporter ces rainures? Question difficile 
rsoudre. Elles sont certainement postrieures  la formation des
cratres et des cirques, car plusieurs s'y sont introduites en brisant
leurs remparts circulaires. Il se peut donc que, contemporaines des
dernires poques gologiques, elles ne soient dues qu' l'expansion
des forces naturelles.

Cependant, le projectile avait atteint la hauteur du quarantime degr
de latitude lunaire,  une distance qui ne devait pas excder huit
cents kilomtres. Les objets apparaissaient dans le champ des
lunettes, comme s'ils eussent t placs  deux lieues seulement. A
ce point, sous leurs pieds, se dressait l'Hlicon, haut de cinq cent
cinq mtres, et sur la gauche s'arrondissaient ces hauteurs mdiocres
qui enferment une petite portion de la mer des Pluies sous le nom de
golfe des Iris.

L'atmosphre terrestre devrait tre cent soixante-dix fois plus
transparente qu'elle ne l'est, pour permettre aux astronomes de faire
des observations compltes  la surface de la Lune. Mais dans ce vide
o flottait le projectile, aucun fluide ne s'interposait entre
l'oeil de l'observateur et l'objet observ. De plus, Barbicane se
trouvait ramen  une distance que n'avaient jamais donne les plus
puissants tlescopes, ni celui de John Ross, ni celui des montagnes
Rocheuses. Il tait donc dans des conditions extrmement favorables
pour rsoudre cette grande question de l'habitabilit de la Lune.
Cependant, cette solution lui chappait encore. Il ne distinguait que
le lit dsert des immenses plaines et, vers le nord, d'arides
montagnes. Pas un ouvrage ne trahissait la main de l'homme. Pas une
ruine n'attestait son passage. Pas une agglomration d'animaux
n'indiquait que la vie s'y dveloppt mme  un degr infrieur.
Nulle part le mouvement, nulle part une apparence de vgtation. Des
trois rgnes qui se partagent le sphrode terrestre, un seul tait
reprsent sur le globe lunaire: le rgne minral.

Ah ! dit Michel Ardan d'un air un peu dcontenanc, il n'y a donc
personne?

--Non, rpondit Nicholl, jusqu'ici. Pas un homme, pas un animal, pas
un arbre. Aprs tout, si l'atmosphre s'est rfugie au fond des
cavits,  l'intrieur des cirques, ou mme sur la face oppose de la
Lune, nous ne pouvons rien prjuger.

--D'ailleurs, ajouta Barbicane, mme pour la vue la plus perante, un
homme n'est pas visible  une distance suprieure  sept kilomtres.
Donc s'il y a des Slnites, ils peuvent voir notre projectile, mais
nous ne pouvons les voir.

Vers quatre heures du matin,  la hauteur du cinquantime parallle,
la distance tait rduite  six cents kilomtres. Sur la gauche se
dveloppait une ligne de montagnes capricieusement contournes,
dessines en pleine lumire. Vers la droite, au contraire, se
creusait un trou noir comme un vaste puits, insondable et sombre, for
dans le sol lunaire.

Ce trou, c'tait le lac Noir, c'tait Platon, cirque profond que l'on
peut convenablement tudier de la Terre, entre le dernier quartier et
la Nouvelle-Lune, lorsque les ombres se projettent de l'ouest vers
l'est.

Cette coloration noire se rencontre rarement  la surface du
satellite. On ne l'a encore reconnue que dans les profondeurs du
cirque d'Endymion,  l'est de la mer du Froid, dans l'hmisphre nord,
et au fond du cirque de Grimaldi, sur l'quateur, vers le bord
oriental de l'astre.

Platon est une montagne annulaire, situe par 51 de latitude nord et
9 de longitude est. Son cirque est long de quatre-vingt-douze
kilomtres et large de soixante et un. Barbicane regretta de ne point
passer perpendiculairement au-dessus de sa vaste ouverture. Il y
avait l un abme  sonder, peut-tre quelque mystrieux phnomne 
surprendre. Mais la marche du projectile ne pouvait tre modifie.
Il fallait rigoureusement la subir. On ne dirige point les ballons,
encore moins les boulets, quand on est enferm entre leurs parois.

Vers cinq heures du matin, la limite septentrionale de la mer des
Pluies tait enfin dpasse. Les monts La Condamine et Fontenelle
restaient, l'un sur la gauche, l'autre sur la droite. Cette partie du
disque,  partir du soixantime degr, devenait absolument
montagneuse. Les lunettes la rapprochaient  une lieue, distance
infrieure  celle qui spare le sommet du mont Blanc du niveau de la
mer. Toute cette rgion tait hrisse de pics et de cirques. Vers
le soixante-dixime degr dominait Philolas,  une hauteur de trois
mille sept cents mtres, ouvrant un cratre elliptique long de seize
lieues, large de quatre.

Alors, le disque, vu de cette distance, offrait un aspect extrmement
bizarre. Les paysages se prsentaient au regard dans des conditions
trs diffrentes de ceux de la Terre, mais trs infrieures aussi.

La Lune n'ayant pas d'atmosphre, cette absence d'enveloppe gazeuse a
des consquences dj dmontres. Point de crpuscule  sa surface,
la nuit suivant le jour et le jour suivant la nuit, avec la brusquerie
d'une lampe qui s'teint ou s'allume au milieu d'une obscurit
profonde. Pas de transition du froid au chaud, la temprature tombant
en un instant du degr de l'eau bouillante au degr des froids de
l'espace.

Une autre consquence de cette absence d'air est celle-ci: c'est que
les tnbres absolues rgnent l o ne parviennent pas les rayons du
Soleil. Ce qui s'appelle lumire diffuse sur la Terre, cette matire
lumineuse que l'air tient en suspension, qui cre les crpuscules et
les aubes, qui produit les ombres, les pnombres et toute cette magie
du clair-obscur, n'existe pas sur la Lune. De l une brutalit de
contrastes qui n'admet que deux couleurs, le noir et le blanc. Qu'un
Slnite abrite ses yeux contre les rayons solaires, le ciel lui
apparat absolument noir, et les toiles brillent  ses regards
comme dans les nuits les plus sombres.

Que l'on juge de l'impression produite par cet trange aspect sur
Barbicane et sur ses deux amis. Leurs yeux taient drouts. Ils ne
saisissaient plus la distance respective des divers plans. Un paysage
lunaire que n'adoucit point le phnomne du clair-obscur, n'aurait pu
tre rendu par un paysagiste de la Terre. Des taches d'encre sur une
page blanche, c'tait tout.

Cet aspect ne se modifia pas, mme quand le projectile,  la hauteur
du quatre-vingtime degr, ne fut spar de la Lune que par une
distance de cent kilomtres. Pas mme quand,  cinq heures du matin,
il passa  moins de cinquante kilomtres de la montagne de Gioja,
distance que les lunettes rduisaient  un demi-quart de lieue. Il
semblait que la Lune pt tre touche avec la main. Il paraissait
impossible que le boulet ne la heurtt pas avant peu, ne ft-ce qu'
son ple nord, dont l'arte clatante se dessinait violemment sur le
fond noir du ciel. Michel Ardan voulait ouvrir un des hublots et se
prcipiter vers la surface lunaire. Une chute de douze lieues! Il
n'y regardait pas. Tentative inutile d'ailleurs, car si le projectile
ne devait pas atteindre un point quelconque du satellite, Michel,
emport dans son mouvement, ne l'et pas atteint plus que lui.

En ce moment,  six heures, le ple lunaire apparaissait. Le disque
n'offrait plus aux regards des voyageurs qu'une moiti violemment
claire, tandis que l'autre disparaissait dans les tnbres.
Soudain, le projectile dpassa la ligne de dmarcation entre la
lumire intense et l'ombre absolue, et fut subitement plong dans une
nuit profonde.




XIV

La nuit de trois cent cinquante-quatre heures et demie


Au moment o se produisit si brusquement ce phnomne, le projectile
rasait le ple nord de la Lune  moins de cinquante kilomtres.
Quelques secondes lui avaient donc suffi pour se plonger dans les
tnbres absolues de l'espace. La transition s'tait si rapidement
opre, sans nuances, sans dgradation de lumire, sans attnuation
des ondulations lumineuses, que l'astre semblait s'tre teint sous
l'influence d'un souffle puissant.

Fondue, disparue, la Lune! s'tait cri Michel Ardan tout bahi.

En effet, ni un reflet, ni une ombre. Rien n'apparaissait plus de ce
disque nagure blouissant. L'obscurit tait complte et rendue plus
profonde encore par le rayonnement des toiles. C'tait ce noir
dont s'imprgnent les nuits lunaires qui durent trois cent
cinquante-quatre heures et demie pour chaque point du disque, longue
nuit qui rsulte de l'galit des mouvements de translation et de
rotation de la Lune, l'un sur elle-mme, l'autre autour de la Terre.
Le projectile, immerg dans le cne d'ombre du satellite, ne subissait
pas plus l'action des rayons solaires qu'aucun des points de sa partie
invisible.

A l'intrieur, l'obscurit tait donc complte. On ne se voyait plus.
De l, ncessit de dissiper ces tnbres. Quelque dsireux que ft
Barbicane de mnager le gaz dont la rserve tait si restreinte, il
dut lui demander une clart factice, un clat dispendieux que le
Soleil lui refusait alors.

Le diable soit de l'astre radieux! s'cria Michel Ardan, qui va nous
induire en dpense de gaz au lieu de nous prodiguer gratuitement ses
rayons.

--N'accusons pas le Soleil, reprit Nicholl. Ce n'est pas sa faute,
mais bien la faute  la Lune qui est venue se placer comme un cran
entre nous et lui.

--C'est le Soleil! reprenait Michel.

--C'est la Lune! ripostait Nicholl.

Une dispute oiseuse  laquelle Barbicane mit fin en disant:

Mes amis, ce n'est ni la faute au Soleil, ni la faute  la Lune.
C'est la faute au projectile qui, au lieu de suivre rigoureusement sa
trajectoire, s'en est maladroitement cart. Et, pour tre plus
juste, c'est la faute  ce malencontreux bolide qui a si
dplorablement dvi notre direction premire.

--Bon! rpondit Michel Ardan, puisque l'affaire est arrange,
djeunons. Aprs une nuit entire d'observations, il convient de se
refaire un peu.

Cette proposition ne trouva pas de contradicteurs. Michel, en
quelques minutes, eut prpar le repas. Mais on mangea pour manger,
on but sans porter de toasts, sans pousser de hurrahs. Les hardis
voyageurs entrans dans ces sombres espaces, sans leur cortge
habituel de rayons, sentaient une vague inquitude leur monter au
coeur. L'ombre farouche, si chre  la plume de Victor Hugo, les
treignait de toutes parts.

Cependant ils causrent de cette interminable nuit de trois cent
cinquante-quatre heures, soit prs de quinze jours, que les lois
physiques ont impose aux habitants de la Lune. Barbicane donna  ses
amis quelques explications sur les causes et les consquences de ce
curieux phnomne.

Curieux  coup sr, dit-il, car si chaque hmisphre de la Lune est
priv de la lumire solaire pendant quinze jours, celui au-dessus duquel
nous flottons en ce moment ne jouit mme pas, pendant sa longue nuit, de
la vue de la Terre splendidement claire. En un mot, il n'y a de
Lune--en appliquant cette qualification  notre sphrode--que pour un
ct du disque. Or, s'il en tait ainsi pour la Terre, si par exemple
l'Europe ne voyait jamais la Lune et qu'elle ft visible seulement  ses
antipodes, vous figurez-vous quel serait l'tonnement d'un Europen qui
arriverait en Australie?

--On ferait le voyage rien que pour aller voir la Lune! rpondit
Michel.

--Eh bien, reprit Barbicane, cet tonnement est rserv au Slnite
qui habite la face de la Lune oppose  la Terre, face  jamais
invisible  nos compatriotes du globe terrestre.

--Et que nous aurions vue, ajouta Nicholl, si nous tions arrivs ici
 l'poque o la Lune est nouvelle, c'est--dire quinze jours plus
tard.

--J'ajouterai, en revanche, reprit Barbicane, que l'habitant de la
face visible est singulirement favoris de la nature au dtriment de
ses frres de la face invisible. Ce dernier, comme vous le voyez, a
des nuits profondes de trois cent cinquante-quatre heures, sans
qu'aucun rayon en rompe l'obscurit. L'autre, au contraire, lorsque
le Soleil qui l'a clair pendant quinze jours se couche sous
l'horizon, voit se lever  l'horizon oppos un astre splendide. C'est
la Terre, treize fois grosse comme cette Lune rduite que nous
connaissons; la Terre qui se dveloppe sur un diamtre de deux degrs,
et qui lui verse une lumire treize fois plus intense que ne tempre
aucune couche atmosphrique; la Terre dont la disparition n'arrive
qu'au moment o le Soleil reparat  son tour!

--Belle phrase! dit Michel Ardan, un peu acadmique peut-tre.

--Il suit de l, reprit Barbicane, sans sourciller, que cette face
visible du disque doit tre fort agrable  habiter, puisqu'elle
regarde toujours, soit le Soleil quand la Lune est pleine, soit la
Terre quand la Lune est nouvelle.

--Mais, dit Nicholl, cet avantage doit tre bien compens par
l'insoutenable chaleur que cette lumire entrane avec elle.

--L'inconvnient, sous ce rapport, est le mme pour les deux faces,
car la lumire reflte par la Terre est videmment dpourvue de
chaleur. Cependant cette face invisible est encore plus prouve par
la chaleur que la face visible. Je dis cela pour vous, Nicholl, parce
que Michel ne comprendra probablement pas.

--Merci, fit Michel.

--En effet, reprit Barbicane, lorsque cette face invisible reoit  la
fois la lumire et la chaleur solaire, c'est que la Lune est nouvelle,
c'est--dire qu'elle est en conjonction, qu'elle est situe entre le
Soleil et la Terre. Elle se trouve donc--par rapport  la situation
qu'elle occupe en opposition, lorsqu'elle est pleine--plus
rapproche du Soleil du double sa distance  la Terre. Or, cette
distance peut tre estime  la deux-centimes partie de celle qui
spare le Soleil de la Terre, soit en chiffres ronds, deux cent mille
lieues. Donc cette face invisible est plus prs du Soleil de deux
cent mille lieues, lorsqu'elle reoit ses rayons.

--Trs juste, rpondit Nicholl.

--Au contraire..., reprit Barbicane.

--Un instant, dit Michel en interrompant son grave compagnon.

--Que veux-tu?

--Je demande  continuer l'explication.

--Pourquoi cela?

--Pour prouver que j'ai compris.

--Va, fit Barbicane en souriant.

--Au contraire, dit Michel, en imitant le ton et les gestes du
prsident Barbicane, au contraire, quand la face visible de la Lune
est claire par le Soleil, c'est que la Lune est pleine, c'est--dire
situe  l'oppos du Soleil par rapport  la Terre. La distance qui
la spare de l'astre radieux est donc accrue en chiffres ronds de deux
cent mille lieues, et la chaleur qu'elle reoit doit tre un peu
moindre.

--Bien dit! s'cria Barbicane. Sais-tu, Michel, que pour un artiste,
tu es intelligent?

--Oui, rpondit ngligemment Michel, nous sommes tous comme cela sur
le boulevard des Italiens!

Barbicane serra gravement la main de son aimable compagnon, et
continua d'numrer les quelques avantages rservs aux habitants de
la face visible.

Entre autres, il cita l'observation des clipses de Soleil, qui n'a
lieu que pour ce ct du disque lunaire, puisque, pour qu'elles se
produisent, il est ncessaire que la Lune soit en opposition. Ces
clipses, provoques par l'interposition de la Terre entre la Lune et
le Soleil, peuvent durer deux heures pendant lesquelles, en raison des
rayons rfracts par son atmosphre, le globe terrestre ne doit
apparatre que comme un point noir sur le Soleil.

Ainsi, dit Nicholl, voil un hmisphre, cet hmisphre invisible,
qui est fort mal partag, fort disgraci de la nature!

--Oui, rpondit Barbicane, mais pas tout entier. En effet, par un
certain mouvement de libration, par un certain balancement sur son
centre, la Lune prsente  la Terre un peu plus que la moiti de son
disque. Elle est comme un pendule dont le centre de gravit est
report vers le globe terrestre et qui oscille rgulirement. D'o
vient cette oscillation? De ce que son mouvement de rotation sur son
axe est anim d'une vitesse uniforme, tandis que son mouvement de
translation suivant un orbe elliptique autour de la Terre, ne l'est
pas. Au prige, la vitesse de translation l'emporte, et la Lune
montre une certaine portion de son bord occidental. A l'apoge, la
vitesse de rotation l'emporte au contraire, et un morceau du bord
oriental apparat. C'est un fuseau de huit degrs environ qui
apparat tantt  l'occident, tantt  l'orient. Il en rsulte que,
sur mille parties, la Lune en laisse apercevoir cinq cent
soixante-neuf.

--N'importe, rpondit Michel, si nous devenons jamais Slnites, nous
habiterons la face visible. J'aime la lumire, moi!

--A moins, toutefois, rpliqua Nicholl, que l'atmosphre ne se soit
condense sur l'autre ct, comme le prtendent certains astronomes.

--a, c'est une considration, rpondit simplement Michel.

Cependant le djeuner termin, les observateurs avaient repris leur
poste. Ils essayaient de voir  travers les sombres hublots, en
teignant toute clart dans le projectile. Mais pas un atome lumineux
ne traversait cette obscurit.

Un fait inexplicable proccupait Barbicane. Comment, tant pass 
une distance si rapproche de la Lune--cinquante kilomtres environ
--, comment le projectile n'y tait-il pas tomb? Si sa vitesse et
t norme, on aurait compris que la chute ne se ft pas produite.
Mais avec une vitesse relativement mdiocre, cette rsistance 
l'attraction lunaire ne s'expliquait plus. Le projectile tait soumis
 une influence trangre? Un corps quelconque le maintenait-il donc
dans l'ther? Il tait vident, dsormais, qu'il n'atteindrait aucun
point de la Lune. O allait-il? S'loignait-il, se rapprochait-il du
disque? Etait-il emport dans cette nuit profonde  travers l'infini?
Comment le savoir, comment le calculer au milieu de ces tnbres?
Toutes ces questions inquitaient Barbicane, mais il ne pouvait les
rsoudre.

En effet, l'astre invisible tait l, peut-tre,  quelques lieues
seulement,  quelques milles, mais ni ses compagnons ni lui ne
l'apercevaient plus. Si quelque bruit se produisait  sa surface, ils
ne pouvaient l'entendre. L'air, ce vhicule du son, manquait pour
leur transmettre les gmissements de la Lune, que les lgendes arabes
dsignent comme un homme dj moiti granit et palpitant encore!

Il y avait l de quoi agacer de plus patients observateurs, on en
conviendra. C'tait prcisment cet hmisphre inconnu qui se
drobait  leurs yeux! Cette face qui, quinze jours plus tt ou
quinze jours plus tard, avait t ou serait splendidement claire par
les rayons solaires, se perdait alors dans l'absolue obscurit. Dans
quinze jours, o serait le projectile? O les hasards des
attractions l'auraient-ils entran? Qui pouvait le dire?

On admet gnralement, d'aprs les observations slnographiques, que
l'hmisphre invisible de la Lune est, par sa constitution, absolument
semblable  son hmisphre visible. On en dcouvre, en effet, la
septime partie environ, dans ces mouvements de libration dont
Barbicane avait parl. Or, sur ces fuseaux entrevus, ce n'taient que
plaines et montagnes, cirques et cratres, analogues  ceux dj
relevs sur les cartes. On pouvait donc prjuger la mme nature, un
mme monde, aride et mort. Et cependant, si l'atmosphre s'est
rfugie sur cette face? Si, avec l'air, l'eau a donn la vie  ces
continents rgnrs? Si la vgtation y persiste encore? Si les
animaux peuplent ces continents et ces mers? Si l'homme, dans ces
conditions d'habitabilit, y vit toujours? Que de questions il et
t intressant de rsoudre! Que de solutions on et tires de la
contemplation de cet hmisphre! Quel ravissement de jeter un regard
sur ce monde que l'oeil humain n'a jamais entrevu!

On conoit donc le dplaisir prouv par les voyageurs, au milieu de
cette nuit noire. Toute observation du disque lunaire tait
interdite. Seules, les constellations sollicitaient leur regard, et
il faut convenir que jamais astronomes, ni les Faye, ni les Chacornac,
ni les Secchi, ne s'taient trouvs dans des conditions aussi
favorables pour les observer.

En effet, rien ne pouvait galer la splendeur de ce monde sidral
baign dans le limpide ther. Ces diamants incrusts dans la vote
cleste jetaient des feux superbes. Le regard embrassait le firmament
depuis la Croix du Sud jusqu' l'toile du Nord, ces deux
constellations qui, dans douze mille ans, par suite de la prcession
des quinoxes, cderont leur rle d'toiles polaires, l'une  Canopus,
de l'hmisphre austral, l'autre  Vga, de l'hmisphre boral.
L'imagination se perdait dans cet infini sublime, au milieu duquel
gravitait le projectile, comme un nouvel astre cr de la main des
hommes. Par un effet naturel, ces constellations brillaient d'un
clat doux; elles ne scintillaient pas, car l'atmosphre manquait,
qui, par l'interposition de ses couches ingalement denses et
diversement humides, produit la scintillation. Ces toiles, c'taient
de doux yeux qui regardaient dans cette nuit profonde, au milieu du
silence absolu de l'espace.

Longtemps les voyageurs, muets, observrent ainsi le firmament
constell, sur lequel le vaste cran de la Lune faisait un norme trou
noir. Mais une sensation pnible les arracha enfin  leur
contemplation. Ce fut un froid trs vif, qui ne tarda pas  recouvrir
intrieurement la vitre des hublots d'une paisse couche de glace. En
effet, le soleil n'chauffait plus de ses rayons directs le projectile
qui perdait peu  peu la chaleur emmagasine entre ses parois. Cette
chaleur, par rayonnement, s'tait rapidement vapore dans l'espace,
et un abaissement considrable de temprature s'tait produit.
L'humidit intrieure se changeait donc en glace au contact des
vitres, et empchait toute observation.

Nicholl, consultant le thermomtre, vit qu'il tait tomb  dix-sept
degrs centigrades au-dessous de zro. Donc, malgr toutes les
raisons de s'en montrer conome, Barbicane, aprs avoir demand au gaz
sa lumire, dut aussi lui demander sa chaleur. La temprature basse
du boulet n'tait plus supportable. Ses htes eussent t gels
vivants.

Nous ne nous plaindrons pas, fit observer Michel Ardan, de la
monotonie de notre voyage! Quelle diversit, au moins dans la
temprature! Tantt nous sommes aveugls de lumire et saturs de
chaleur, comme les Indiens des Pampas! tantt nous sommes plongs
dans de profondes tnbres, au milieu d'un froid boral, comme les
Esquimaux du ple! Non vraiment! nous n'avons pas le droit de nous
plaindre, et la nature fait bien les choses en notre honneur.

--Mais, demanda Nicholl, quelle est la temprature extrieure?

--Prcisment celle des espaces plantaires, rpondit Barbicane.

--Alors, reprit Michel Ardan, ne serait-ce pas l'occasion de faire
cette exprience que nous n'avons pu tenter, quand nous tions noys
dans les rayons solaires?

--C'est le moment ou jamais, rpondit Barbicane, car nous sommes
utilement placs pour vrifier la temprature de l'espace, et voir si
les calculs de Fourier ou de Pouillet sont exacts.

--En tout cas, il fait froid! rpondit Michel. Voyez l'humidit
intrieure se condenser sur la vitre des hublots. Pour peu que
l'abaissement continue, la vapeur de notre respiration va retomber en
neige autour de nous!

--Prparons un thermomtre, dit Barbicane.

On le pense bien, un thermomtre ordinaire n'et donn aucun rsultat
dans les circonstances o cet instrument allait tre expos. Le
mercure se ft gel dans la cuvette, puisque sa liquidit ne se
maintient pas  quarante-deux degrs au-dessous de zro. Mais
Barbicane s'tait muni d'un thermomtre  dversement, du systme
Walferdin, qui donne des minima de temprature excessivement bas.

Avant de commencer l'exprience, cet instrument fut compar  un
thermomtre ordinaire, et Barbicane se disposa  l'employer.

Comment nous y prendrons-nous? demanda Nicholl.

--Rien n'est plus facile, rpondit Michel Ardan, qui n'tait jamais
embarrass. On ouvre rapidement le hublot; on lance l'instrument; il
suit le projectile avec une docilit exemplaire; un quart d'heure
aprs, on le retire...

--Avec la main? demanda Barbicane.

--Avec la main, rpondit Michel.

--Eh bien, mon ami, ne t'y expose pas, rpondit Barbicane, car la main
que tu retirerais ne serait plus qu'un moignon gel et dform par ces
froids pouvantables.

--Vraiment!

--Tu prouverais la sensation d'une brlure terrible, telle que serait
celle d'un fer chauff  blanc; car, que la chaleur sorte brutalement
de notre chair, ou qu'elle y entre, c'est identiquement la mme chose.
D'ailleurs, je ne suis pas certain que les objets jets par nous au
dehors du projectile nous fassent encore cortge.

--Pourquoi? dit Nicholl.

--C'est que, si nous traversons une atmosphre, quelque peu dense
qu'elle soit, ces objets seront retards. Or, l'obscurit nous
empche de vrifier s'ils flottent encore autour de nous. Donc, pour
ne pas nous exposer  perdre notre thermomtre, nous l'attacherons et
nous le ramnerons plus facilement  l'intrieur.

Les conseils de Barbicane furent suivis. Par le hublot rapidement
ouvert, Nicholl lana l'instrument que retenait une corde trs courte,
afin qu'il pt tre rapidement retir. Le hublot n'avait t
entrouvert qu'une seconde, et cependant cette seconde avait suffi pour
laisser un froid violent pntrer  l'intrieur du projectile.

Mille diables! s'cria Michel Ardan, il fait un froid  geler des
ours blancs!

Barbicane attendit qu'une demi-heure se ft coule, temps plus que
suffisant pour permettre  l'instrument de descendre au niveau de la
temprature de l'espace. Puis, aprs ce temps, le thermomtre fut
rapidement retir.

Barbicane calcula la quantit d'esprit-de-vin dverse dans la petite
ampoule soude  la partie infrieure de l'instrument, et dit:

Cent quarante degrs centigrades au-dessous de zro!

M. Pouillet avait raison contre Fourier. Telle tait la redoutable
temprature de l'espace sidral! Telle est, peut-tre, celle des
continents lunaires, quand l'astre des nuits a perdu par rayonnement
toute cette chaleur que lui ont verse quinze jours de soleil!




XV

Hyperbole ou parabole


On s'tonnera peut-tre de voir Barbicane et ses compagnons si peu
soucieux de l'avenir que leur rservait cette prison de mtal emporte
dans les infinis de l'ther. Au lieu de se demander o ils allaient
ainsi, ils passaient leur temps  faire des expriences, comme s'ils
eussent t tranquillement installs dans leur cabinet de travail.

On pourrait rpondre que des hommes si fortement tremps taient
au-dessus de pareils soucis, qu'ils ne s'inquitaient pas de si peu,
et qu'ils avaient autre chose  faire que de se proccuper de leur
sort futur.

La vrit est qu'ils n'taient pas matres de leur projectile, qu'ils
ne pouvaient ni enrayer sa marche ni modifier sa direction. Un marin
change  son gr le cap de son navire; un aronaute peut imprimer 
son ballon des mouvements verticaux. Eux, au contraire, ils n'avaient
aucune action sur leur vhicule. Toute manuvre leur tait interdite.
De l cette disposition  laisser faire,  laisser courir, suivant
l'expression maritime.

O se trouvaient-ils en ce moment,  huit heures du matin, pendant
cette journe qui s'appelait le 6 dcembre sur la Terre? Trs
certainement dans le voisinage de la Lune, et mme assez prs pour
qu'elle leur part comme un immense cran noir dvelopp sur le
firmament. Quant  la distance qui les en sparait, il tait
impossible de l'valuer. Le projectile, maintenu par des forces
inexplicables, avait ras le ple nord du satellite  moins de
cinquante kilomtres. Mais, depuis deux heures qu'il tait entr dans
le cne d'ombre, cette distance, l'avait-il accrue ou diminue? Tout
point de repre manquait pour estimer et la direction et la vitesse du
projectile. Peut-tre s'loignait-il rapidement du disque, de manire
 bientt sortir de l'ombre pure. Peut-tre, au contraire, s'en
rapprochait-il sensiblement, au point de heurter avant peu quelque pic
lev de l'hmisphre invisible: ce qui et termin le voyage, sans
doute au dtriment des voyageurs.

Une discussion s'leva  ce sujet, et Michel Ardan, toujours riche
d'explications, mit cette opinion que le boulet, retenu par
l'attraction lunaire, finirait par y tomber comme tombe un arolithe 
la surface du globe terrestre.

D'abord, mon camarade, lui rpondit Barbicane, tous les arolithes ne
tombent pas sur la Terre; c'est le petit nombre. Donc, de ce que nous
serions passs  l'tat d'arolithe, il ne s'ensuivrait pas que nous
dussions atteindre ncessairement la surface de la Lune.

--Cependant, rpondit Michel, si nous en approchons assez prs...

--Erreur, rpliqua Barbicane. N'as-tu pas vu des toiles filantes
rayer le ciel par milliers  certaines poques?

--Oui.

--Eh bien, ces toiles, ou plutt ces corpuscules, ne brillent qu' la
condition de s'chauffer en glissant sur les couches atmosphriques.
Or, s'ils traversent l'atmosphre, ils passent  moins de seize lieues
du globe, et cependant ils y tombent rarement. De mme pour notre
projectile. Il peut s'approcher trs prs de la Lune, et cependant
n'y point tomber.

--Mais alors, demanda Michel, je serais assez curieux de savoir
comment notre vhicule errant se comportera dans l'espace.

--Je ne vois que deux hypothses, rpondit Barbicane aprs quelques
instants de rflexion.

--Lesquelles?

--Le projectile a le choix entre deux courbes mathmatiques, et il
suivra l'une ou l'autre, suivant la vitesse dont il sera anim, et que
je ne saurais valuer en ce moment.

--Oui, dit Nicholl, il s'en ira suivant une parabole ou suivant une
hyperbole.

--En effet, rpondit Barbicane. Avec une certaine vitesse il prendra
la parabole, et l'hyperbole avec une vitesse plus considrable.

--J'aime ces grands mots, s'cria Michel Ardan. On sait tout de suite
ce que cela veut dire. Et qu'est-ce que c'est que votre parabole,
s'il vous plat?

--Mon ami, rpondit le capitaine, la parabole est une courbe du second
ordre qui rsulte de la section d'un cne coup par un plan,
paralllement  l'un de ses cts.

--Ah! ah! fit Michel d'un ton satisfait.

--C'est  peu prs, reprit Nicholl, la trajectoire que dcrit une
bombe lance par un mortier.

--Parfait. Et l'hyperbole? demanda Michel.

--L'hyperbole, Michel, est une courbe du second ordre, produite par
l'intersection d'une surface conique et d'un plan parallle  son axe,
et qui constitue deux branches spares l'une de l'autre et s'tendant
indfiniment dans les deux sens.

--Est-il possible! s'cria Michel Ardan du ton le plus srieux, comme si
on lui et appris un vnement grave. Alors retiens bien ceci, capitaine
Nicholl. Ce que j'aime dans ta dfinition de l'hyperbole--j'allais dire
de l'hyperblague--c'est qu'elle est encore moins claire que le mot que
tu prtends dfinir!

Nicholl et Barbicane se souciaient peu des plaisanteries de Michel
Ardan. Ils s'taient lancs dans une discussion scientifique. Quelle
serait la courbe suivie par le projectile, voil ce qui les
passionnait. L'un tenait pour l'hyperbole, l'autre pour la parabole.
Ils se donnaient des raisons hrisses d'_x_. Leurs arguments taient
prsents dans un langage qui faisait bondir Michel. La discussion
tait vive, et aucun des adversaires ne voulait sacrifier  l'autre sa
courbe de prdilection.

Cette scientifique dispute, se prolongeant, finit par impatienter
Michel, qui dit:

Ah ! messieurs du cosinus, cesserez-vous enfin de vous jeter des
paraboles et des hyperboles  la tte? Je veux savoir, moi, la seule
chose intressante dans cette affaire. Nous suivrons l'une ou l'autre
de vos courbes. Bien. Mais o nous ramneront-elles?

--Nulle part, rpondit Nicholl.

--Comment, nulle part!

--videmment, dit Barbicane. Ce sont des courbes non fermes, qui se
prolongent  l'infini!

--Ah! savants! s'cria Michel, je vous porte dans mon coeur! Eh!
que nous importent la parabole ou l'hyperbole, du moment o l'une et
l'autre nous entranent galement  l'infini dans l'espace!

Barbicane et Nicholl ne purent s'empcher de sourire. Ils venaient de
faire de l'art pour l'art! Jamais question plus oiseuse n'avait t
traite dans un moment plus inopportun. La sinistre vrit, c'tait
que le projectile, hyperboliquement ou paraboliquement emport, ne
devait plus jamais rencontrer ni la Terre ni la Lune.

Or, qu'arriverait-il  ces hardis voyageurs dans un avenir trs
prochain? S'ils ne mouraient pas de faim, s'ils ne mouraient pas de
soif, c'est que, dans quelques jours, lorsque le gaz leur manquerait,
ils seraient morts faute d'air, si le froid ne les avait pas tus
auparavant!

Cependant, si important qu'il ft d'conomiser le gaz, l'abaissement
excessif de la temprature ambiante les obligea d'en consommer une
certaine quantit. Rigoureusement, ils pouvaient se passer de sa
lumire, non de sa chaleur. Fort heureusement, le calorique dvelopp
par l'appareil Reiset et Regnaut levait un peu la temprature
intrieure du projectile, et, sans grande dpense, on put la maintenir
 un degr supportable.

Cependant, les observations taient devenues trs difficiles  travers
les hublots. L'humidit intrieure du boulet se condensait sur les
vitres et s'y congelait immdiatement. Il fallait dtruire cette
opacit du verre par des frottements ritrs. Toutefois, on put
constater certains phnomnes du plus haut intrt.

En effet, si ce disque invisible tait pourvu d'une atmosphre, ne
devait-on pas voir des toiles filantes la rayer de leurs
trajectoires? Si le projectile lui-mme traversait ces couches
fluides, ne pourrait-on surprendre quelque bruit rpercut par les
chos lunaires, les grondements d'un orage, par exemple, les fracas
d'une avalanche, les dtonations d'un volcan en activit? Et si
quelque montagne ignivome se panachait d'clairs n'en reconnatrait-on
pas les intenses fulgurations? De tels faits, soigneusement
constats, eussent singulirement lucid cette obscure question de la
constitution lunaire. Aussi Barbicane, Nicholl, posts  leur hublot
comme des astronomes, observaient-ils avec une scrupuleuse patience.

Mais jusqu'alors, le disque demeurait muet et sombre. Il ne rpondait
pas aux interrogations multiples que lui posaient ces esprits ardents.

Ce qui provoqua cette rflexion de Michel, assez juste en apparence:

Si jamais nous recommenons ce voyage, nous ferons bien de choisir
l'poque o la Lune est nouvelle.

--En effet, rpondit Nicholl, cette circonstance serait plus
favorable. Je conviens que la Lune, noye dans les rayons solaires,
ne serait pas visible pendant le trajet, mais en revanche, on
apercevrait la Terre qui serait pleine. De plus, si nous tions
entrans autour de la Lune, comme cela arrive en ce moment, nous
aurions au moins l'avantage d'en voir le disque invisible
magnifiquement clair!

--Bien dit, Nicholl, rpliqua Michel Ardan. Qu'en penses-tu,
Barbicane?

--Je pense ceci, rpondit le grave prsident: Si jamais nous
recommenons ce voyage, nous partirons  la mme poque et dans les
mmes conditions. Supposez que nous eussions atteint notre but,
n'et-il pas mieux valu trouver des continents en pleine lumire au
lieu d'une contre plonge dans une nuit obscure? Notre premire
installation ne se ft-elle pas faite dans des circonstances
meilleures? Oui, videmment. Quant  ce ct invisible, nous
l'eussions visit pendant nos voyages de reconnaissance sur le globe
lunaire. Donc, cette poque de la Pleine-Lune tait heureusement
choisie. Mais il fallait arriver au but, et pour y arriver, ne pas
tre dvi de sa route.

--A cela, rien  rpondre, dit Michel Ardan. Voil pourtant une belle
occasion manque d'observer l'autre ct de la Lune! Qui sait si les
habitants des autres plantes ne sont pas plus avancs que les savants
de la Terre au sujet de leurs satellites?

On aurait pu facilement,  cette remarque de Michel Ardan, faire la
rponse suivante: Oui, d'autres satellites, par leur plus grande
proximit, ont rendu leur tude plus facile. Les habitants de
Saturne, de Jupiter et d'Uranus, s'ils existent, ont pu tablir avec
leurs Lunes des communications plus aises. Les quatre satellites de
Jupiter gravitent  une distance de cent huit mille deux cent soixante
lieues, cent soixante-douze mille deux cents lieues, deux cent
soixante-quatorze mille sept cents lieues, et quatre cent quatre-vingt
mille cent trente lieues. Mais ces distances sont comptes du centre
de la plante, et, en retranchant la longueur du rayon qui est de
dix-sept  dix-huit mille lieues, on voit que le premier satellite est
moins loign de la surface de Jupiter que la Lune ne l'est de la
surface de la Terre. Sur les huit Lunes de Saturne, quatre sont
galement plus rapproches; Diane est  quatre-vingt-quatre mille six
cents lieues, Thtys  soixante-deux mille neuf cent soixante-six
lieues; Encelade  quarante-huit mille cent quatre-vingt-onze lieues,
et enfin Mimas  une distance moyenne de trente-quatre mille cinq
cents lieues seulement. Des huit satellites d'Uranus, le premier,
Ariel, n'est qu' cinquante et un mille cinq cent vingt lieues de la
plante.

Donc,  la surface de ces trois astres, une exprience analogue 
celle du prsident Barbicane et prsent des difficults moindres.
Si donc leurs habitants ont tent l'aventure, ils ont peut-tre
reconnu la constitution de la moiti de ce disque, que leur satellite
drobe ternellement  leurs yeux.[Herschel, en effet, a constat que,
pour les satellites, le mouvement de rotation sur leur axe est
toujours gal au mouvement de rvolution autour de la plante. Par
consquent, ils lui prsentent toujours la mme face. Seul, le monde
d'Uranus offre une diffrence assez marque: les mouvements de ses
Lunes s'effectuent dans une direction presque perpendiculaire au plan
de l'orbite, et la direction de ses mouvements est rtrograde,
c'est--dire que ses satellites se meuvent en sens inverse des autres
astres du monde solaire.] Mais s'ils n'ont jamais quitt leur plante,
ils ne sont pas plus avancs que les astronomes de la Terre.

Cependant, le boulet dcrivait dans l'ombre cette incalculable
trajectoire qu'aucun point de repre ne permettait de relever. Sa
direction s'tait-elle modifie, soit sous l'influence de l'attraction
lunaire, soit sous l'action d'un astre inconnu? Barbicane ne pouvait
le dire. Mais un changement avait eu lieu dans la position relative
du vhicule, et Barbicane le constata vers quatre heures du matin.

Ce changement consistait en ceci, que le culot du projectile s'tait
tourn vers la surface de la Lune et se maintenait suivant une
perpendiculaire passant par son axe. L'attraction, c'est--dire la
pesanteur, avait amen cette modification. La partie la plus lourde
du boulet inclinait vers le disque invisible, exactement comme s'il
ft tomb vers lui.

Tombait-il donc? Les voyageurs allaient-ils enfin atteindre ce but
tant dsir? Non. Et l'observation d'un point de repre, assez
inexplicable du reste, vint dmontrer  Barbicane que son projectile
ne se rapprochait pas de la Lune, et qu'il se dplaait en suivant une
courbe  peu prs concentrique.

Ce point de repre fut un clat lumineux que Nicholl signala tout 
coup sur la limite de l'horizon form par le disque noir. Ce point ne
pouvait tre confondu avec une toile. C'tait une incandescence
rougetre qui grossissait peu  peu, preuve incontestable que le
projectile se dplaait vers lui et ne tombait pas normalement  la
surface de l'astre.

Un volcan! c'est un volcan en activit! s'cria Nicholl, un
panchement des feux intrieurs de la Lune! Ce monde n'est donc pas
encore tout  fait teint.

--Oui! une ruption, rpondit Barbicane, qui tudiait soigneusement
le phnomne avec sa lunette de nuit. Que serait-ce en effet si ce
n'tait un volcan?

--Mais alors, dit Michel Ardan, pour entretenir cette combustion, il
faut de l'air. Donc, une atmosphre enveloppe cette partie de la
Lune.

--Peut-tre, rpondit Barbicane, mais non pas ncessairement. Le
volcan, par la dcomposition de certaines matires, peut se fournir 
lui-mme son oxygne et jeter ainsi des flammes dans le vide. Il me
semble mme que cette dflagration a l'intensit et l'clat des objets
dont la combustion se produit dans l'oxygne pur. Ne nous htons donc
pas d'affirmer l'existence d'une atmosphre lunaire.

La montagne ignivome devait tre situe environ sur le
quarante-cinquime degr de latitude sud de la partie invisible du
disque. Mais, au grand dplaisir de Barbicane, la courbe que
dcrivait le projectile l'entranait loin du point signal par
l'ruption. Il ne put donc en dterminer plus exactement la nature.
Une demi-heure aprs avoir t signal, ce point lumineux
disparaissait derrire le sombre horizon. Cependant la constatation
de ce phnomne tait un fait considrable dans les tudes
slnographiques. Il prouvait que toute chaleur n'avait pas encore
disparu des entrailles de ce globe, et l o la chaleur existe, qui
peut affirmer que le rgne vgtal, que le rgne animal lui-mme,
n'ont pas rsist jusqu'ici aux influences destructives? L'existence
de ce volcan en ruption, indiscutablement reconnue des savants de la
Terre, aurait amen sans doute bien des thories favorables  cette
grave question de l'habitabilit de la Lune.

Barbicane se laissait entraner par ses rflexions. Il s'oubliait
dans une muette rverie o s'agitaient les mystrieuses destines du
monde lunaire. Il cherchait  relier entre eux les faits observs
jusqu'alors, quand un incident nouveau le rappela brusquement  la
ralit.

Cet incident, c'tait plus qu'un phnomne cosmique, c'tait un danger
menaant dont les consquences pouvaient tre dsastreuses.

Soudain, au milieu de l'ther, dans ces tnbres profondes, une masse
norme avait apparu. C'tait comme une Lune, mais une Lune
incandescente, et d'un clat d'autant plus insoutenable qu'il
tranchait nettement sur l'obscurit brutale de l'espace. Cette masse,
de forme circulaire, jetait une lumire telle qu'elle emplissait le
projectile. La figure de Barbicane, de Nicholl, de Michel Ardan,
violemment baigne dans ces nappes blanches, prenait cette apparence
spectrale, livide, blafarde, que les physiciens produisent avec la
lumire factice de l'alcool imprgn de sel.

Mille diables! s'cria Michel Ardan, mais nous sommes hideux!
Qu'est-ce que cette Lune malencontreuse?

--Un bolide, rpondit Barbicane.

--Un bolide enflamm, dans le vide?

--Oui.

Ce globe de feu tait un bolide, en effet. Barbicane ne se trompait
pas. Mais si ces mtores cosmiques observs de la Terre ne
prsentent gnralement qu'une lumire un peu infrieure  celle de la
Lune, ici, dans ce sombre ther, ils resplendissaient. Ces corps
errants portent en eux-mmes le principe de leur incandescence. L'air
ambiant n'est pas ncessaire  leur dflagration. Et, en effet, si
certains de ces bolides traversent les couches atmosphriques  deux
ou trois lieues de la Terre, d'autres, au contraire, dcrivent leur
trajectoire  une distance o l'atmosphre ne saurait s'tendre. Tels
ces bolides, l'un du 27 octobre 1844, apparu  une hauteur de cent
vingt-huit lieues, l'autre du 18 aot 1841, disparu  une distance de
cent quatre-vingt-deux lieues. Quelques-uns de ces mtores ont de
trois  quatre kilomtres de largeur et possdent une vitesse qui peut
aller jusqu' soixante-quinze kilomtres par seconde,[La vitesse
moyenne du mouvement de la Terre, le long de l'cliptique, n'est que
de 30 kilomtres  la seconde.] suivant une direction inverse du
mouvement de la Terre.

Ce globe filant, soudainement apparu dans l'ombre  une distance de
cent lieues au moins, devait, suivant l'estime de Barbicane, mesurer
un diamtre de deux mille mtres. Il s'avanait avec une vitesse de
deux kilomtres  la seconde environ, soit trente lieues par minute.
Il coupait la route du projectile et devait l'atteindre en quelques
minutes. En s'approchant, il grossissait dans une proportion norme.

Que l'on s'imagine, si l'on peut, la situation des voyageurs. Il est
impossible de la dcrire. Malgr leur courage, leur sang-froid, leur
insouciance devant le danger, ils taient muets, immobiles, les
membres crisps, en proie  un effarement farouche. Leur projectile,
dont ils ne pouvaient dvier la marche, courait droit sur cette masse
igne, plus intense que la gueule ouverte d'un four  rverbre. Il
semblait se prcipiter vers un abme de feu.

Barbicane avait saisi la main de ses deux compagnons, et tous trois
regardaient  travers leurs paupires  demi fermes cet astrode
chauff  blanc. Si la pense n'tait pas dtruite en eux, si leur
cerveau fonctionnait encore au milieu de son pouvante, ils devaient
se croire perdus!

Deux minutes aprs la brusque apparition du bolide, deux sicles
d'angoisses! le projectile semblait prt  le heurter, quand le globe
de feu clata comme une bombe, mais sans faire aucun bruit au milieu
de ce vide o le son, qui n'est qu'une agitation des couches d'air, ne
pouvait se produire.

Nicholl avait pouss un cri. Ses compagnons et lui s'taient
prcipits  la vitre des hublots. Quel spectacle! Quelle plume
saurait le rendre, quelle palette serait assez riche en couleurs pour
en reproduire la magnificence?

C'tait comme l'panouissement d'un cratre, comme l'parpillement
d'un immense incendie. Des milliers de fragments lumineux allumaient
et rayaient l'espace de leurs feux. Toutes les grosseurs, toutes les
couleurs, toutes s'y mlaient. C'taient des irradiations jaunes,
jauntres, rouges, vertes, grises, une couronne d'artifices
multicolores. Du globe norme et redoutable, il ne restait plus rien
que ces morceaux emports dans toutes les directions, devenus
astrodes  leur tour, ceux-ci flamboyants comme une pe, ceux-l
entours d'un nuage blanchtre, d'autres laissant aprs eux des
tranes clatantes de poussire cosmique.

Ces blocs incandescents s'entrecroisaient, s'entrechoquaient,
s'parpillaient en fragments plus petits, dont quelques-uns heurtrent
le projectile. Sa vitre de gauche fut mme fendue par un choc
violent. Il semblait flotter au milieu d'une grle d'obus dont le
moindre pouvait l'anantir en un instant.

La lumire qui saturait l'ther se dveloppait avec une incomparable
intensit, car ces astrodes la dispersaient en tous sens. A un
certain moment, elle fut tellement vive, que Michel, entranant vers
sa vitre Barbicane et Nicholl, s'cria:

L'invisible Lune, visible enfin!

Et tous trois,  travers un effluve lumineux de quelques secondes,
entrevirent ce disque mystrieux que l'oeil de l'homme apercevait pour
la premire fois.

Que distingurent-ils  cette distance qu'ils ne pouvaient valuer?
Quelques bandes allonges sur le disque, de vritables nuages forms
dans un milieu atmosphrique trs restreint, duquel mergeaient non
seulement toutes les montagnes, mais aussi les reliefs de mdiocre
importance, ces cirques, ces cratres bants capricieusement disposs,
tels qu'ils existent  la surface visible. Puis des espaces immenses,
non plus des plaines arides, mais des mers vritables, des ocans
largement distribus, qui rflchissaient sur leur miroir liquide
toute cette magie blouissante des feux de l'espace. Enfin,  la
surface des continents, de vastes masses sombres, telles
qu'apparatraient des forts immenses sous la rapide illumination d'un
clair...

tait-ce une illusion, une erreur des yeux, une tromperie de
l'optique? Pouvaient-ils donner une affirmation scientifique  cette
observation si superficiellement obtenue? Oseraient-ils se prononcer
sur la question de son habitabilit, aprs un si faible aperu du
disque invisible?

Cependant les fulgurations de l'espace s'affaiblirent peu  peu; son
clat accidentel s'amoindrit; les astrodes s'enfuirent par des
trajectoires diverses et s'teignirent dans l'loignement. L'ther
reprit enfin son habituelle tnbrosit; les toiles, un moment
clipses, tincelrent au firmament, et le disque,  peine entrevu,
se perdit de nouveau dans l'impntrable nuit.




XVI

L'hmisphre mridional


Le projectile venait d'chapper  un danger terrible, danger bien
imprvu. Qui et imagin une telle rencontre de bolides? Ces corps
errants pouvaient susciter aux voyageurs de srieux prils. C'taient
pour eux autant d'cueils sems sur cette mer thre, que, moins
heureux que les navigateurs, ils ne pouvaient fuir. Mais se
plaignaient-ils, ces aventuriers de l'espace? Non, puisque la nature
leur avait donn ce splendide spectacle d'un mtore cosmique clatant
par une expansion formidable, puisque cet incomparable feu d'artifice,
qu'aucun Ruggieri ne saurait imiter, avait clair pendant quelques
secondes le nimbe invisible de la Lune. Dans cette rapide claircie,
des continents, des mers, des forts leur taient apparus.
L'atmosphre apportait donc  cette face inconnue ses molcules
vivifiantes? Questions encore insolubles, ternellement poses devant
la curiosit humaine!

Il tait alors trois heures et demie du soir. Le boulet suivait sa
direction curviligne autour de la Lune. Sa trajectoire avait-elle t
encore une fois modifie par le mtore? On pouvait le craindre. Le
projectile devait, cependant, dcrire une courbe imperturbablement
dtermine par les lois de la mcanique rationnelle. Barbicane
inclinait  croire que cette courbe serait plutt une parabole qu'une
hyperbole. Cependant, cette parabole admise, le boulet aurait d
sortir assez rapidement du cne d'ombre projet dans l'espace 
l'oppos du Soleil. Ce cne, en effet, est fort troit, tant le
diamtre angulaire de la Lune est petit, si on le compare au diamtre
de l'astre du jour. Or, jusqu'ici, le projectile flottait dans cette
ombre profonde. Quelle qu'et t sa vitesse--et elle n'avait pu
tre mdiocre--sa priode d'occultation continuait. Cela tait un
fait vident, mais peut-tre cela n'aurait-il pas d tre dans le cas
suppos d'une trajectoire rigoureusement parabolique. Nouveau
problme qui tourmentait le cerveau de Barbicane, vritablement
emprisonn dans un cercle d'inconnues qu'il ne pouvait dgager.

Aucun des voyageurs ne pensait  prendre un instant de repos. Chacun
guettait quelque fait inattendu qui et jet une lueur nouvelle sur
les tudes uranographiques. Vers cinq heures, Michel Ardan distribua,
sous le nom de dner, quelques morceaux de pain et de viande froide,
qui furent rapidement absorbs, sans que personne et abandonn son
hublot, dont la vitre s'encrotait incessamment sous la condensation
des vapeurs.

Vers cinq heures quarante-cinq minutes du soir, Nicholl, arm de sa
lunette, signala vers le bord mridional de la Lune et dans la
direction suivie par le projectile quelques points clatants qui se
dcoupaient sur le sombre cran du ciel. On et dit une succession de
pitons aigus, se profilant comme une ligne tremble. Ils
s'clairaient assez vivement. Tel apparat le linament terminal de
la Lune, lorsqu'elle se prsente dans l'un de ses octants.

On ne pouvait s'y tromper. Il ne s'agissait plus d'un simple mtore,
dont cette arte lumineuse n'avait ni la couleur ni la mobilit. Pas
davantage, d'un volcan en ruption. Aussi Barbicane n'hsita-t-il pas
 se prononcer.

Le Soleil! s'cria-t-il.

--Quoi! le Soleil! rpondirent Nicholl et
Michel Ardan.

--Oui, mes amis, c'est l'astre radieux lui-mme qui claire le sommet
de ces montagnes situes sur le bord mridional de la Lune. Nous
approchons videmment du ple sud!

--Aprs avoir pass par le ple nord, rpondit Michel. Nous avons
donc fait le tour de notre satellite!

--Oui, mon brave Michel.

--Alors, plus d'hyperboles, plus de paraboles, plus de courbes
ouvertes  craindre!

--Non, mais une courbe ferme.

--Qui s'appelle?

--Une ellipse. Au lieu d'aller se perdre dans les espaces
interplantaires, il est probable que le projectile va dcrire un orbe
elliptique autour de la Lune.

--En vrit!

--Et qu'il en deviendra le satellite.

--Lune de Lune! s'cria Michel Ardan.

--Seulement, je te ferai observer, mon digne ami, rpliqua Barbicane,
que nous n'en serons pas moins perdus pour cela!

--Oui, mais d'une autre manire, et bien autrement plaisante!
rpondit l'insouciant Franais avec son plus aimable sourire.

Le prsident Barbicane avait raison. En dcrivant cet orbe elliptique,
le projectile allait sans doute graviter ternellement autour de la
Lune, comme un sous-satellite. C'tait un nouvel astre ajout au monde
solaire, un microcosme peupl de trois habitants--que le dfaut d'air
tuerait avant peu. Barbicane ne pouvait donc se rjouir de cette
situation dfinitive, impose au boulet par la double influence des
forces centripte et centrifuge. Ses compagnons et lui allaient revoir
la face claire du disque lunaire. Peut-tre mme leur existence se
prolongerait-elle assez pour qu'ils aperussent une dernire fois la
Pleine-Terre superbement claire par les rayons du Soleil! Peut-tre
pourraient-ils jeter un dernier adieu  ce globe qu'ils ne devaient plus
revoir! Puis, leur projectile ne serait plus qu'une masse teinte,
morte, semblable  ces inertes astrodes qui circulent dans l'ther.
Une seule consolation pour eux, c'tait de quitter enfin ces insondables
tnbres, c'tait de revenir  la lumire, c'tait de rentrer dans les
zones baignes par l'irradiation solaire!

Cependant les montagnes, reconnues par Barbicane, se dgageaient de
plus en plus de la masse sombre. C'taient les monts Doerfel et
Leibnitz qui hrissent au sud la rgion circompolaire de la Lune.

Toutes les montagnes de l'hmisphre visible ont t mesures avec une
parfaite exactitude. On s'tonnera peut-tre de cette perfection, et
cependant, ces mthodes hypsomtriques sont rigoureuses. On peut mme
affirmer que l'altitude des montagnes de la Lune n'est pas moins
exactement dtermine que celle des montagnes de la Terre.

La mthode le plus gnralement employe est celle qui mesure l'ombre
porte par les montagnes, en tenant compte de la hauteur du Soleil au
moment de l'observation. Cette mesure s'obtient facilement au moyen
d'une lunette pourvue d'un rticule  deux fils parallles, tant
admis que le diamtre rel du disque lunaire est exactement connu.
Cette mthode permet galement de calculer la profondeur des cratres
et des cavits de la Lune. Galile en fit usage, et depuis, MM. Beer
et Moedler l'ont employe avec le plus grand succs.

Une autre mthode, dite des rayons tangents, peut tre aussi applique
 la mesure des reliefs lunaires. On l'applique au moment o les
montagnes forment des points lumineux dtachs de la ligne de
sparation d'ombre et de lumire, qui brillent sur la partie obscure
du disque. Ces points lumineux sont produits par les rayons solaires
suprieurs  ceux qui dterminent la limite de la phase. Donc, la
mesure de l'intervalle obscur que laissent entre eux le point lumineux
et la partie lumineuse de la phase la plus rapproche donnent
exactement la hauteur de ce point. Mais, on le comprend, ce procd
ne peut tre appliqu qu'aux montagnes qui avoisinent la ligne de
sparation d'ombre et de lumire.

Une troisime mthode consisterait  mesurer le profil des montagnes
lunaires qui se dessinent sur le fond, au moyen du micromtre; mais
elle n'est applicable qu'aux hauteurs rapproches du bord de l'astre.

Dans tous les cas, on remarquera que cette mesure des ombres, des
intervalles ou des profils, ne peut tre excute que lorsque les
rayons solaires frappent obliquement la Lune par rapport 
l'observateur. Quand ils la frappent directement, en un mot,
lorsqu'elle est pleine, toute ombre est imprieusement chasse de son
disque, et l'observation n'est plus possible.

Galile, le premier, aprs avoir reconnu l'existence des montagnes
lunaires, employa la mthode des ombres portes pour calculer leurs
hauteurs. Il leur attribua, ainsi qu'il a t dit dj, une moyenne
de quatre mille cinq cents toises. Hvlius rabaissa singulirement
ces chiffres, que Riccioli doubla au contraire. Ces mesures taient
exagres de part et d'autre. Herschel, arm d'instruments
perfectionns, se rapprocha davantage de la vrit hypsomtrique.
Mais il faut la chercher, finalement, dans les rapports des
observateurs modernes.

MM. Beer et Moedler, les plus parfaits slnographes du monde entier,
ont mesur mille quatre-vingt-quinze montagnes lunaires. De leurs
calculs il rsulte que six de ces montagnes s'lvent au-dessus de
cinq mille huit cents mtres, et vingt-deux au-dessus de quatre mille
huit cents. Le plus haut sommet de la Lune mesure sept mille six cent
trois mtres; il est donc infrieur  ceux de la Terre, dont
quelques-uns le dpassent de cinq  six cents toises. Mais une
remarque doit tre faite. Si on les compare aux volumes respectifs
des deux astres, les montagnes lunaires sont relativement plus leves
que les montagnes terrestres. Les premires forment la quatre cent
soixante-dixime partie du diamtre de la Lune, et les secondes,
seulement la quatorze cent quarantime partie du diamtre de la Terre.
Pour qu'une montagne terrestre atteignt les proportions relatives
d'une montagne lunaire, il faudrait que son altitude perpendiculaire
mesurt six lieues et demie. Or, la plus leve n'a pas neuf
kilomtres.

Ainsi donc, pour procder par comparaison, la chane de l'Himalaya
compte trois pics suprieurs aux pics lunaires: le mont Everest, haut
de huit mille huit cent trente-sept mtres, le Kunchinjuga, haut de
huit mille cinq cent quatre-vingt-huit mtres, et le Dwalagiri, haut
de huit mille cent quatre-vingt-sept mtres. Les monts Doerfel et
Leibnitz de la Lune ont une altitude gale  celle du Jewahir de la
mme chane, soit sept mille six cent trois mtres. Newton, Casatus,
Curtius, Short, Tycho, Clavius, Blancanus, Endymion, les sommets
principaux du Caucase et des Apennins, sont suprieurs au mont Blanc,
qui mesure quatre mille huit cent dix mtres. Sont gaux au mont
Blanc: Moret, Thophyle, Catharnia; au mont Rose, soit quatre mille
six cent trente-six mtres: Piccolomini, Werner, Harpalus; au mont
Cervin, haut de quatre mille cinq cent vingt-deux mtres: Macrobe,
Eratosthne, Albateque, Delambre; au pic de Tnriffe, lev de trois
mille sept cent dix mtres: Bacon, Cysatus, Phitolaus et les pics des
Alpes; au mont Perdu des Pyrnes, soit trois mille trois cent
cinquante et un mtres: Roemer et Boguslawski;  l'Etna, haut de trois
mille deux cent trente-sept mtres: Hercule, Atlas, Furnerius.

Tels sont les points de comparaison qui permettent d'apprcier la
hauteur des montagnes lunaires. Or, prcisment, la trajectoire
suivie par le projectile l'entranait vers cette rgion montagneuse de
l'hmisphre sud, l o s'lvent les plus beaux chantillons de
l'orographie lunaire.




XVII

Tycho


A six heures du soir, le projectile passait au ple sud,  moins de
soixante kilomtres. Distance gale  celle dont il s'tait approch
du ple nord. La courbe elliptique se dessinait donc rigoureusement.

En ce moment, les voyageurs rentraient dans ce bienfaisant effluve des
rayons solaires. Ils revoyaient ces toiles qui se mouvaient avec
lenteur de l'orient  l'occident. L'astre radieux fut salu d'un
triple hurrah. Avec sa lumire, il envoyait sa chaleur qui transpira
bientt  travers les parois de mtal. Les vitres reprirent leur
transparence accoutume. Leur couche de glace se fondit comme par
enchantement. Aussitt, par mesure d'conomie, le gaz fut teint.
Seul, l'appareil  air dut en consommer sa quantit habituelle.

Ah! fit Nicholl, c'est bon, ces rayons de chaleur! Avec quelle
impatience, aprs une nuit si longue, les Slnites doivent-ils
attendre la rapparition de l'astre du jour!

--Oui, rpondit Michel Ardan, humant pour ainsi dire cet ther
clatant, lumire et chaleur, toute la vie est l!

En ce moment, le culot du projectile tendait  s'carter lgrement de
la surface lunaire, de manire  suivre un orbe elliptique assez
allong. De ce point, si la Terre et t pleine, Barbicane et ses
compagnons auraient pu la revoir. Mais, noye dans l'irradiation du
Soleil, elle demeurait absolument invisible. Un autre spectacle
devait attirer leurs regards, celui que prsentait cette rgion
australe de la Lune, ramene par les lunettes  un demi-quart de
lieue. Ils ne quittaient plus les hublots et notaient tous les
dtails de ce continent bizarre.

Les monts Doerfel et Leibnitz forment deux groupes spars qui se
dveloppent  peu prs au ple sud. Le premier groupe s'tend depuis
le ple jusqu'au quatre-vingt-quatrime parallle, sur la partie
orientale de l'astre; le second, dessin sur le bord oriental, va du
soixante-cinquime degr de latitude au ple.

Sur leur arte capricieusement contourne apparaissaient des nappes
blouissantes, telles que les a signales le pre Secchi. Avec plus
de certitude que l'illustre astronome romain, Barbicane put
reconnatre leur nature.

Ce sont des neiges! s'cria-t-il.

--Des neiges? rpta Nicholl.

--Oui, Nicholl, des neiges dont la surface est glace profondment.
Voyez comme elle rflchit les rayons lumineux. Des laves
refroidies ne donneraient pas une rflexion aussi intense. Il y a
donc de l'eau, il y a donc de l'air sur la Lune. Si peu que l'on
voudra, mais le fait ne peut plus tre contest!

Non, il ne pouvait l'tre! Et si jamais Barbicane revoit la Terre,
ses notes tmoigneront de ce fait considrable dans les observations
slnographiques.

Ces monts Doerfel et Leibnitz s'levaient au milieu de plaines d'une
tendue mdiocre que bornait une succession indfinie de cirques et de
remparts annulaires. Ces deux chanes sont les seules qui se
rencontrent dans la rgion des cirques. Peu accidentes relativement,
elles projettent  et l quelques pics aigus dont la plus haute cime
mesure sept mille six cent trois mtres.

Mais le projectile dominait tout cet ensemble et le relief
disparaissait dans cet intense blouissement du disque. Aux yeux des
voyageurs reparaissait cet aspect archaque des paysages lunaires,
crus de tons, sans dgradation de couleurs, sans nuances d'ombres,
brutalement blancs et noirs, puisque la lumire diffuse leur manque.
Cependant la vue de ce monde dsol ne laissait pas de les captiver
par son tranget mme. Ils se promenaient au-dessus de cette
chaotique rgion, comme s'ils eussent t entrans au souffle d'un
ouragan, voyant les sommets dfiler sous leurs pieds, fouillant les
cavits du regard, dvalant les rainures, gravissant les remparts,
sondant ces trous mystrieux, nivelant toutes ces cassures. Mais
nulle trace de vgtation, nulle apparence de cits; rien que des
stratifications, des coules de laves, des panchements polis comme
des miroirs immenses qui refltaient les rayons solaires avec un
insoutenable clat. Rien d'un monde vivant, tout d'un monde mort, o
les avalanches, roulant du sommet des montagnes, s'abmaient sans
bruit au fond des abmes. Elles avaient le mouvement, mais le fracas
leur manquait encore.

Barbicane constata par des observations ritres que les reliefs des
bords du disque, bien qu'ils eussent t soumis  des forces
diffrentes de celles de la rgion centrale, prsentaient une
conformation uniforme. Mme agrgation circulaire, mmes ressauts du
sol. Cependant on pouvait penser que leurs dispositions ne devaient
pas tre analogues. Au centre, en effet, la crote encore mallable
de la Lune a t soumise  la double attraction de la Lune et de la
Terre, agissant en sens inverse suivant un rayon prolong de l'une 
l'autre. Au contraire, sur les bords du disque, l'attraction lunaire
a t pour ainsi dire perpendiculaire  l'attraction terrestre. Il
semble que les reliefs du sol produits dans ces deux conditions
auraient d prendre une forme diffrente. Or, cela n'tait pas.
Donc, la Lune avait trouv en elle seule le principe de sa formation
et de sa constitution. Elle ne devait rien aux forces trangres. Ce
qui justifiait cette remarquable proposition d'Arago: Aucune action
extrieure  la Lune n'a contribu  la production de son relief.

Quoi qu'il en soit et dans son tat actuel, ce monde, c'tait l'image
de la mort, sans qu'il ft possible de dire que la vie l'et jamais
anim.

Michel Ardan crut pourtant reconnatre une agglomration de ruines
qu'il signala  l'attention de Barbicane. C'tait  peu prs sur le
quatre-vingtime parallle et par trente degrs de longitude. Cet
amoncellement de pierres, assez rgulirement disposes, figurait une
vaste forteresse, dominant une de ces longues rainures qui jadis
servaient de lit aux fleuves des temps anthistoriques. Non loin
s'levait,  une hauteur de cinq mille six cent quarante-six mtres,
la montagne annulaire de Short, gale au Caucase asiatique. Michel
Ardan, avec son ardeur accoutume, soutenait l'vidence de sa
forteresse. Au-dessous, il apercevait les remparts dmantels d'une
ville; ici, la voussure encore intacte d'un portique; l, deux ou
trois colonnes couches sous leur soubassement; plus loin, une
succession de cintres qui avaient d supporter les conduits d'un
aqueduc; ailleurs, les piliers effondrs d'un gigantesque pont, engag
dans l'paisseur de la rainure. Il distinguait tout cela, mais avec
tant d'imagination dans le regard,  travers une si fantaisiste
lunette, qu'il faut se dfier de son observation. Et cependant, qui
pourrait affirmer, qui oserait dire que l'aimable garon n'a pas
rellement vu ce que ses deux compagnons ne voulaient pas voir?

Les moments taient trop prcieux pour les sacrifier  une discussion
oiseuse. La cit slnite, prtendue ou non, avait dj disparu dans
l'loignement. La distance du projectile au disque lunaire tendait 
s'accrotre, et les dtails du sol commenaient  se perdre dans un
mlange confus. Seuls les reliefs, les cratres, les plaines,
rsistaient et dcoupaient nettement leurs lignes terminales.

En ce moment se dessinait vers la gauche l'un des plus beaux cirques
de l'orographie lunaire, l'une des curiosits de ce continent.
C'tait Newton que Barbicane reconnut sans peine, en se reportant  la
_Mappa Selenographica_.

Newton est exactement situ par 77 de latitude sud et 16 de
longitude est. Il forme un cratre annulaire, dont les remparts,
levs de sept mille deux cent soixante-quatre mtres, semblaient tre
infranchissables.

Barbicane fit observer  ses compagnons que la hauteur de cette
montagne au-dessus de la plaine environnante tait loin d'galer la
profondeur de son cratre. Cet norme trou chappait  toute mesure,
et formait un sombre abme dont les rayons solaires ne peuvent jamais
atteindre le fond. L, suivant la remarque de Humboldt, rgne
l'obscurit absolue que la lumire du soleil et de la Terre ne peuvent
rompre. Les mythologistes en eussent fait, avec raison, la bouche de
leur enfer.

Newton, dit Barbicane, est le type le plus parfait de ces montagnes
annulaires dont la Terre ne possde aucun chantillon. Elles prouvent
que la formation de la Lune, par voie de refroidissement, est due 
des causes violentes, car, pendant que, sous la pousse des feux
intrieurs, les reliefs se projetaient  des hauteurs considrables,
le fond se retirait et s'abaissait beaucoup au-dessous du niveau
lunaire.

--Je ne dis pas non, rpondit Michel Ardan.

Quelques minutes aprs avoir dpass Newton, le projectile dominait
directement la montagne annulaire de Moret. Il longea d'assez loin
les sommets de Blancanus, et, vers sept heures et demie du soir, il
atteignait le cirque de Clavius.

Ce cirque, l'un des plus remarquables du disque, est situ par 58 de
latitude sud, et 15 de longitude est. Sa hauteur est estime  sept
mille quatre-vingt-onze mtres. Les voyageurs, distants de quatre
cents kilomtres, rduits  quatre par les lunettes, purent admirer
l'ensemble de ce vaste cratre.

Les volcans terrestres, dit Barbicane, ne sont que des taupinires,
compars aux volcans de la Lune. En mesurant les anciens cratres
forms par les premires ruptions du Vsuve et de l'Etna, on leur
trouve  peine six mille mtres de largeur. En France, le cirque du
Cantal compte dix kilomtres;  Ceyland, le cirque de l'le,
soixante-dix kilomtres, et il est considr comme le plus vaste du
globe. Que sont ces diamtres auprs de celui de Clavius que nous
dominons en ce moment?

--Quelle est donc sa largeur? demanda Nicholl.

--Elle est de deux cent vingt-sept kilomtres, rpondit Barbicane. Ce
cirque, il est vrai, est le plus important de la Lune; mais bien
d'autres mesurent deux cents, cent cinquante, cent kilomtres!

--Ah! mes amis, s'cria Michel, vous figurez-vous ce que devait tre
ce paisible astre de la nuit, quand ces cratres, s'emplissant de
tonnerres, vomissaient tous  la fois des torrents de laves, des
grles de pierres, des nuages de fume et des nappes de flammes! Quel
spectacle prodigieux alors, et maintenant quelle dchance! Cette
Lune n'est plus que la maigre carcasse d'un feu d'artifice dont les
ptards, les fuses, les serpenteaux, les soleils, aprs un clat
superbe, n'ont laiss que de tristes dchiquetures de carton. Qui
pourrait dire la cause, la raison, la justification de ces
cataclysmes?

Barbicane n'coutait pas Michel Ardan. Il contemplait ces remparts de
Clavius forms de larges montagnes sur plusieurs lieues d'paisseur.
Au fond de l'immense cavit se creusait une centaine de petits
cratres teints qui trouaient le sol comme une cumoire, et que
dominait un pic de cinq mille mtres.

Autour, la plaine avait un aspect dsol. Rien d'aride comme ces
reliefs, rien de triste comme ces ruines de montagnes, et, si l'on
peut s'exprimer ainsi, comme ces morceaux de pics et de monts qui
jonchaient le sol! Le satellite semblait avoir clat en cet endroit.

Le projectile s'avanait toujours, et ce chaos ne se modifiait pas.
Les cirques, les cratres, les montagnes boules, se succdaient
incessamment. Plus de plaines, plus de mers. Une Suisse, une Norvge
interminables. Enfin, au centre de cette rgion crevasse,  son
point culminant, la plus splendide montagne du disque lunaire,
l'blouissant Tycho, auquel la postrit conservera toujours le nom de
l'illustre astronome du Danemark.

En observant la Pleine-Lune, dans un ciel sans nuages, il n'est
personne qui n'ait remarqu ce point brillant de l'hmisphre sud.
Michel Ardan, pour le qualifier, employa toutes les mtaphores que put
lui fournir son imagination. Pour lui, ce Tycho, c'tait un ardent
foyer de lumire, un centre d'irradiation, un cratre vomissant des
rayons! C'tait le moyeu d'une roue tincelante, une astrie qui
enserrait le disque de ses tentacules d'argent, un oeil immense rempli
de flammes, un nimbe taill pour la tte de Pluton! C'tait comme une
toile lance par la main du Crateur, qui se serait crase contre la
face lunaire!

Tycho forme une telle concentration lumineuse, que les habitants de la
Terre peuvent l'apercevoir sans lunette, quoiqu'ils en soient  une
distance de cent mille lieues. Que l'on imagine alors quelle devait
tre son intensit aux yeux d'observateurs placs  cent cinquante
lieues seulement! A travers ce pur ther, son tincellement tait
tellement insoutenable, que Barbicane et ses amis durent noircir
l'oculaire de leurs lorgnettes  la fume du gaz, afin de pouvoir en
supporter l'clat. Puis, muets, mettant  peine quelques
interjections admiratives, ils regardrent, ils contemplrent. Tous
leurs sentiments, toutes leurs impressions se concentrrent dans
leur regard, comme la vie, qui, sous une motion violente, se
concentre tout entire au coeur.

Tycho appartient au systme des montagnes rayonnantes, comme
Aristarque et Copernic. Mais de toutes la plus complte, la plus
accentue, elle tmoigne irrcusablement de cette effroyable action
volcanique  laquelle est due la formation de la Lune.

Tycho est situ par 43 de latitude mridionale, et par 12 de
longitude est. Son centre est occup par un cratre large de
quatre-vingt-sept kilomtres. Il affecte une forme un peu elliptique,
et se renferme dans une enceinte de remparts annulaires, qui,  l'est
et  l'ouest, dominent la plaine extrieure d'une hauteur de cinq
mille mtres. C'est une agrgation de monts Blancs, disposs autour
d'un centre commun, et couronns d'une chevelure rayonnante.

Ce qu'est cette montagne incomparable, l'ensemble des reliefs qui
convergent vers elle, les extumescences intrieures de son cratre,
jamais la photographie elle-mme n'a pu les rendre. En effet, c'est
en Pleine-Lune que Tycho se montre dans toute sa splendeur. Or, les
ombres manquent alors, les raccourcis de la perspective ont disparu,
et ls preuves viennent blanches. Circonstance fcheuse, car cette
trange rgion et t curieuse  reproduire avec l'exactitude
photographique. Ce n'est qu'une agglomration de trous, de cratres,
de cirques, un croisement vertigineux de crtes; puis,  perte de vue,
tout un rseau volcanique jet sur ce sol pustuleux. On comprend
alors que ces bouillonnements de l'ruption centrale aient gard leur
forme premire. Cristalliss par le refroidissement, ils ont
strotyp cet aspect que prsenta jadis la Lune sous l'influence des
forces plutoniennes.

La distance qui sparait les voyageurs des cimes annulaires de Tycho
n'tait pas tellement considrable qu'ils ne pussent en relever les
principaux dtails. Sur le remblai mme qui forme la circonvallation
de Tycho, les montagnes, s'accrochant sur les flancs des talus
intrieurs et extrieurs, s'tageaient comme de gigantesques
terrasses. Elles paraissaient plus leves de trois  quatre cents
pieds  l'ouest qu' l'est. Aucun systme de castramtation terrestre
n'tait comparable  cette fortification naturelle. Une ville, btie
au fond de la cavit circulaire, et t absolument inaccessible.

Inaccessible et merveilleusement tendue sur ce sol accident de
ressauts pittoresques! La nature, en effet, n'avait pas laiss plat
et vide le fond de ce cratre. Il possdait son orographie spciale,
un systme montagneux qui en faisait comme un monde  part. Les
voyageurs distingurent nettement des cnes, des collines centrales,
de remarquables mouvements de terrain, naturellement disposs pour
recevoir les chefs-d'oeuvre de l'architecture slnite. L se
dessinait la place d'un temple, ici l'emplacement d'un forum, en cet
endroit, les soubassements d'un palais, en cet autre, le plateau d'une
citadelle. Le tout domin par une montagne centrale de quinze cents
pieds. Vaste circuit, o la Rome antique et tenu dix fois tout
entire!

Ah! s'cria Michel Ardan, enthousiasm  cette vue, quelle ville
grandiose on construirait dans cet anneau de montagnes! Cit
tranquille, refuge paisible, plac en dehors de toutes les misres
humaines! Comme ils vivraient l, calmes et isols, tous ces
misanthropes, tous ces hasseurs de l'humanit, tous ceux qui ont le
dgot de la vie sociale!

--Tous! Ce serait trop petit pour eux! rpondit simplement
Barbicane.




XVIII

Questions graves


Cependant, le projectile avait dpass l'enceinte de Tycho. Barbicane
et ses deux amis observrent alors avec la plus scrupuleuse attention
ces raies brillantes que la clbre montagne disperse si curieusement
 tous les horizons.

Qu'tait cette rayonnante aurole? Quel phnomne gologique avait
dessin cette chevelure ardente? Cette question proccupait  bon
droit Barbicane.

Sous ses yeux, en effet, s'allongeaient dans toutes les directions des
sillons lumineux  bords relevs et  milieu concave, les uns larges
de vingt kilomtres, les autres larges de cinquante. Ces clatantes
tranes couraient en de certains endroits jusqu' trois cents lieues
de Tycho, et semblaient couvrir, surtout vers l'est, le nord-est et le
nord, la moiti de l'hmisphre mridional. L'un de ses jets
s'tendait jusqu'au cirque de Nandre, situ sur le quarantime
mridien. Un autre allait, en s'arrondissant, sillonner la mer du
Nectar, et se briser contre la chane des Pyrnes, aprs un parcours
de quatre cents lieues. D'autres, vers l'ouest, couvraient d'un
rseau lumineux la mer des Nues et la mer des Humeurs.

Quelle tait l'origine de ces rayons tincelants qui apparaissaient
sur les plaines comme sur les reliefs,  quelque hauteur qu'ils
fussent? Tous partaient d'un centre commun, le cratre de Tycho. Ils
manaient de lui. Herschel attribue leur brillant aspect  d'anciens
courants de lave figs par le froid, opinion qui n'a pas t adopte.
D'autres astronomes ont vu dans ces inexplicables raies des sortes de
moraines, des ranges de blocs erratiques, qui auraient t projets 
l'poque de la formation de Tycho.

Et pourquoi pas? demanda Nicholl  Barbicane, qui relatait ces
diverses opinions en les repoussant.

--Parce que la rgularit de ces lignes lumineuses, et la violence
ncessaire pour porter  de telles distances les matires volcaniques,
sont inexplicables.

--Eh parbleu! rpondit Michel Ardan, il me parat facile d'expliquer
l'origine de ces rayons.

--Vraiment? fit Barbicane.

--Vraiment, reprit Michel. Il suffit de dire que c'est un vaste
toilement, semblable  celui que produit le choc d'une balle ou d'une
pierre sur un carreau de vitre!

--Bon! rpliqua Barbicane en souriant. Et quelle main et t assez
puissante pour lancer la pierre qui a fait un pareil choc?

--La main n'est pas ncessaire, rpondit Michel, qui ne se dmontait
pas, et, quant  la pierre, admettons que ce soit une comte.

--Ah! les comtes! s'cria Barbicane, en abuse-t-on! Mon brave
Michel, ton explication n'est pas mauvaise, mais ta comte est
inutile. Le choc qui a produit cette cassure peut tre venu de
l'intrieur de l'astre. Une contraction violente de la crote
lunaire, sous le retrait du refroidissement, a pu suffire  imprimer
ce gigantesque toilement.

--Va pour une concentration, quelque chose comme une colique lunaire,
rpondit Michel Ardan.

--D'ailleurs, ajouta Barbicane, cette opinion est celle d'un savant
anglais, Nasmyth, et elle me semble expliquer suffisamment le
rayonnement de ces montagnes.

--Ce Nasmyth n'est point un sot! rpondit Michel.

Longtemps les voyageurs, qu'un tel spectacle ne pouvait blaser,
admirrent les splendeurs de Tycho. Leur projectile, imprgn
d'effluves lumineux, dans cette double irradiation du Soleil et de la
Lune, devait apparatre comme un globe incandescent. Ils taient donc
subitement passs d'un froid considrable  une chaleur intense. La
nature les prparait ainsi  devenir Slnites.

Devenir Slnites! Cette ide ramena encore une fois la question
d'habitabilit de la Lune. Aprs ce qu'ils avaient vu, les voyageurs
pouvaient-ils la rsoudre? Pouvaient-ils conclure pour ou contre?
Michel Ardan provoqua ses deux amis  formuler leur opinion, et leur
demanda carrment s'ils pensaient que l'animalit et l'humanit
fussent reprsentes dans le monde lunaire.

Je crois que nous pouvons rpondre, dit Barbicane; mais, suivant moi,
la question ne doit pas se prsenter sous cette forme. Je demande 
la poser autrement.

--A toi la pose, rpondit Michel.

--Voici, reprit Barbicane. Le problme est double et exige une double
solution. La Lune est-elle habitable? La Lune a-t-elle t habite?

--Bien, rpondit Nicholl. Cherchons d'abord si la Lune est habitable.

--A vrai dire, je n'en sais rien, rpliqua Michel.

--Et moi, je rponds ngativement, reprit Barbicane. Dans l'tat o
elle est actuellement, avec cette enveloppe atmosphrique certainement
trs rduite, ses mers pour la plupart dessches, ses eaux
insuffisantes, sa vgtation restreinte, ses brusques alternatives de
chaud et de froid, ses nuits et ses jours de trois cent
cinquante-quatre heures, la Lune ne me parat pas habitable, et elle
ne me semble pas propice au dveloppement du rgne animal, ni
suffisante aux besoins de l'existence, telle que nous la comprenons.

--D'accord, rpondit Nicholl. Mais la Lune n'est-elle pas habitable
pour des tres organiss autrement que nous?

--A cette question, rpliqua Barbicane, il est plus difficile de
rpondre. J'essayerai cependant, mais je demanderai  Nicholl si le
_mouvement_ lui parat tre le rsultat ncessaire de la vie, quelle
que soit son organisation?

--Sans nul doute, rpondit Nicholl.

--Eh bien, mon digne compagnon, je vous rpondrai que nous avons
observ les continents lunaires  une distance de cinq cents mtres au
plus, et que rien ne nous a paru se mouvoir  la surface de la Lune.
La prsence d'une humanit quelconque se ft trahie par des
appropriations, par des constructions diverses, par des ruines mme.
Or, qu'avons-nous vu? Partout et toujours le travail gologique de la
nature, jamais le travail de l'homme. Si donc les reprsentants du
rgne animal existent sur la Lune, ils seraient donc enfouis dans ces
insondables cavits que le regard ne peut atteindre. Ce que je ne
puis admettre, car ils auraient laiss des traces de leur passage sur
ces plaines que doit recouvrir la couche atmosphrique, si peu leve
qu'elle soit. Or, ces traces ne sont visibles nulle part. Reste donc
la seule hypothse d'une race d'tres vivants auxquels le mouvement,
qui est la vie, serait tranger!

--Autant dire des cratures vivantes qui ne vivraient pas, rpliqua
Michel.

--Prcisment, rpondit Barbicane, ce qui pour nous n'a aucun sens.

--Alors, nous pouvons formuler notre opinion, dit Michel.

--Oui, rpondit Nicholl.

--Eh bien, reprit Michel Ardan, la Commission scientifique, runie
dans le projectile du Gun-Club, aprs avoir appuy son argumentation
sur les faits nouvellement observs, dcide  l'unanimit des voix sur
la question de l'habitabilit actuelle de la Lune: Non, la Lune n'est
pas habitable.

Cette dcision fut consigne par le prsident Barbicane sur son carnet
de notes o figure le procs-verbal de la sance du 6 dcembre.

Maintenant, dit Nicholl, attaquons la seconde question, complment
indispensable de la premire. Je demanderai donc  l'honorable
Commission: Si la Lune n'est pas habitable, a-t-elle t habite?

--Le citoyen Barbicane a la parole, dit Michel Ardan.

--Mes amis, rpondit Barbicane, je n'ai pas attendu ce voyage pour me
faire une opinion sur cette habitabilit passe de notre satellite.
J'ajouterai que nos observations personnelles ne peuvent que me
confirmer dans cette opinion. Je crois, j'affirme mme que la Lune a
t habite par une race humaine organise comme la ntre, qu'elle a
produit des animaux conforms anatomiquement comme les animaux
terrestres, mais j'ajoute que ces races humaines ou animales ont fait
leur temps, et qu'elles sont  jamais teintes!

--Alors, demanda Michel, la Lune serait donc un monde plus vieux que
la Terre?

--Non, rpondit Barbicane avec conviction, mais un monde qui a vieilli
plus vite, et dont la formation et la dformation ont t plus
rapides. Relativement, les forces organisatrices de la matire ont
t beaucoup plus violentes  l'intrieur de la Lune qu' l'intrieur
du globe terrestre. L'tat actuel de ce disque crevass, tourment,
boursoufl, le prouve surabondamment. La Lune et la Terre n'ont t
que des masses gazeuses  leur origine. Ces gaz sont passs  l'tat
liquide sous diverses influences, et la masse solide s'est forme plus
tard. Mais trs certainement, notre sphrode tait gazeux ou liquide
encore, que la Lune, dj solidifie par le refroidissement, devenait
habitable.

--Je le crois, dit Nicholl.

--Alors, reprit Barbicane, une atmosphre l'entourait. Les eaux,
contenues par cette enveloppe gazeuse, ne pouvaient s'vaporer.
Sous l'influence de l'air, de l'eau, de la lumire, de la chaleur
solaire, de la chaleur centrale, la vgtation s'emparait des
continents prpars  la recevoir, et certainement la vie se manifesta
vers cette poque, car la nature ne se dpense pas en inutilits, et
un monde si merveilleusement habitable a d tre ncessairement
habit.

--Cependant, rpondit Nicholl, bien des phnomnes inhrents aux
mouvements de notre satellite devaient gner l'expansion des rgnes
vgtal et animal. Ces jours et ces nuits de trois cent
cinquante-quatre heures par exemple?

--Aux ples terrestres, dit Michel, ils durent six mois!

--Argument de peu de valeur, puisque les ples ne sont pas habits.

--Remarquons, mes amis, reprit Barbicane, que si, dans l'tat actuel
de la Lune, ces longues nuits et ces longs jours crent des
diffrences de temprature insupportables pour l'organisme, il n'en
tait pas ainsi  cette poque des temps historiques. L'atmosphre
enveloppait le disque d'un manteau fluide. Les vapeurs s'y
disposaient sous forme de nuages. Cet cran naturel temprait
l'ardeur des rayons solaires et contenait le rayonnement nocturne. La
lumire comme la chaleur pouvaient se diffuser dans l'air. De l, un
quilibre entre ces influences qui n'existe plus, maintenant que cette
atmosphre a presque entirement disparu. D'ailleurs, je vais bien
vous tonner...

--tonne-nous, dit Michel Ardan.

--Mais je crois volontiers qu' cette poque o la Lune tait habite,
les nuits et les jours ne duraient pas trois cent cinquante-quatre
heures!

--Et pourquoi? demanda vivement Nicholl.

--Parce que, trs probablement alors, le mouvement de rotation de la
Lune sur son axe n'tait pas gal  son mouvement de rvolution,
galit qui prsente chaque point du disque pendant quinze jours 
l'action des rayons solaires.

--D'accord, rpondit Nicholl, mais pourquoi ces deux mouvements
n'auraient-ils pas t gaux, puisqu'ils le sont actuellement?

--Parce que cette galit n'a t dtermine que par l'attraction
terrestre. Or, qui nous dit que cette attraction ait eu assez de
puissance pour modifier les mouvements de la Lune,  l'poque o la
Terre n'tait encore que fluide?

--Au fait, rpliqua Nicholl, et qui nous dit que la Lune ait toujours
t satellite de la Terre?

--Et qui nous dit, s'cria Michel Ardan, que la Lune n'ait pas exist
bien avant la Terre?

Les imaginations s'emportaient dans le champ infini des hypothses.
Barbicane voulut les refrner.

Ce sont l, dit-il, de trop hautes spculations, des problmes
vritablement insolubles. Ne nous y engageons pas. Admettons
seulement l'insuffisance de l'attraction primordiale, et alors, par
l'ingalit des deux mouvements de rotation et de rvolution, les
jours et les nuits ont pu se succder sur la Lune comme ils se
succdent sur la Terre. D'ailleurs, mme sans ces conditions, la vie
tait possible.

--Ainsi donc, demanda Michel Ardan, l'humanit aurait disparu de la
Lune?

--Oui, rpondit Barbicane, aprs avoir sans doute persist pendant des
milliers de sicles. Puis peu  peu, l'atmosphre se rarfiant, le
disque sera devenu inhabitable, comme le globe terrestre le deviendra
un jour, par le refroidissement.

--Par le refroidissement?

--Sans doute, rpondit Barbicane. A mesure que les feux intrieurs se
sont teints, que la matire incandescente s'est concentre, l'corce
lunaire s'est refroidie. Peu  peu les consquences de ce phnomne
se sont produites: disparition des tres organiss, disparition de la
vgtation. Bientt l'atmosphre s'est rarfie, trs probablement
soutire par l'attraction terrestre; disparition de l'air respirable,
disparition de l'eau par voie d'vaporation. A cette poque la Lune,
devenue inhabitable, n'tait plus habite. C'tait un monde mort, tel
qu'il nous apparat aujourd'hui.

--Et tu dis que pareil sort est rserv  la Terre?

--Trs probablement.

--Mais quand?

--Quand le refroidissement de son corce l'aura rendue inhabitable.

--Et a-t-on calcul le temps que notre malheureux sphrode mettrait 
se refroidir?

--Sans doute.

--Et tu connais ces calculs?

--Parfaitement.

--Mais parle donc, savant maussade, s'cria Michel Ardan, car tu me
fais bouillir d'impatience!

--Eh bien, mon brave Michel, rpondit tranquillement Barbicane, on
sait quelle diminution de temprature la Terre subit dans le laps d'un
sicle. Or, d'aprs certains calculs, cette temprature moyenne sera
ramene  zro aprs une priode de quatre cent mille ans!

--Quatre cent mille ans! s'cria Michel. Ah! je respire! Vraiment,
j'tais effray! A t'entendre, je m'imaginais que nous n'avions plus
que cinquante mille annes  vivre!

Barbicane et Nicholl ne purent s'empcher de rire des inquitudes de
leur compagnon. Puis Nicholl, qui voulait conclure, posa de nouveau
la seconde question qui venait d'tre traite.

La Lune a-t-elle t habite? demanda-t-il.

La rponse fut affirmative,  l'unanimit.

Mais pendant cette discussion, fconde en thories un peu hasardes,
bien qu'elle rsumt les ides gnrales acquises  la science sur ce
point, le projectile avait couru rapidement vers l'quateur lunaire,
tout en s'loignant rgulirement du disque. Il avait dpass le
cirque de Willem, et le quarantime parallle  une distance de huit
cents kilomtres. Puis, laissant  droite Pitatus sur le trentime
degr, il prolongeait le sud de cette mer des Nues, dont il avait
dj approch le nord. Divers cirques apparurent confusment dans
l'clatante blancheur de la Pleine-Lune: Bouillaud, Purbach, de forme
presque carre avec un cratre central, puis Arzachel, dont la
montagne intrieure brille d'un clat indfinissable.

Enfin, le projectile s'loignant toujours, les linaments s'effacrent
aux yeux des voyageurs, les montagnes se confondirent dans
l'loignement, et de tout cet ensemble merveilleux, bizarre, trange,
du satellite de la Terre, il ne leur resta bientt plus que
l'imprissable souvenir.




XIX

Lutte contre l'impossible


Pendant un temps assez long, Barbicane et ses compagnons, muets et
pensifs, regardrent ce monde, qu'ils n'avaient vu que de loin, comme
Mose la terre de Chanaan, et dont ils s'loignaient sans retour. La
position du projectile, relativement  la Lune, s'tait modifie, et,
maintenant, son culot tait tourn vers la Terre.

Ce changement, constat par Barbicane, ne laissa pas de le surprendre.
Si le boulet devait graviter autour du satellite suivant un orbe
elliptique, pourquoi ne lui prsentait-il pas sa partie la plus
lourde, comme fait la Lune vis--vis de la Terre? Il y avait l un
point obscur.

En observant la marche du projectile, on pouvait reconnatre qu'il
suivait, en s'cartant de la Lune, une courbe analogue  celle qu'il
avait trace en s'en rapprochant. Il dcrivait donc une ellipse trs
allonge, qui s'tendrait probablement jusqu'au point d'gale
attraction, l o se neutralisent les influences de la Terre et de son
satellite.

Telle fut la conclusion que Barbicane tira justement des faits
observs, conviction que ses deux amis partagrent avec lui.

Aussitt les questions de pleuvoir.

Et rendus  ce point mort, que deviendrons-nous? demanda Michel
Ardan.

--C'est l'inconnu! rpondit Barbicane.

--Mais on peut faire des hypothses, je suppose?

--Deux, rpondit Barbicane. Ou la vitesse du projectile sera
insuffisante, et alors il restera ternellement immobile sur cette
ligne de double attraction...

--J'aime mieux l'autre hypothse, quelle qu'elle soit, rpliqua
Michel.

--Ou sa vitesse sera suffisante, reprit Barbicane, et il reprendra sa
route elliptique pour graviter ternellement autour de l'astre des
nuits.

--Rvolution peu consolante, dit Michel. Passer  l'tat d'humbles
serviteurs d'une Lune que nous sommes habitus  considrer comme une
servante! Et voil l'avenir qui nous attend.

Ni Barbicane ni Nicholl ne rpondirent.

Vous vous taisez? reprit l'impatient Michel.

--Il n'y a rien  rpondre, dit Nicholl.

--N'y a-t-il donc rien  tenter?

--Non, rpondit Barbicane. Prtendrais-tu lutter contre l'impossible?

--Pourquoi pas? Un Franais et deux Amricains reculeraient-ils
devant un pareil mot?

--Mais que veux-tu faire?

--Matriser ce mouvement qui nous emporte!

--Le matriser?

--Oui, reprit Michel en s'animant, l'enrayer ou le modifier,
l'employer enfin  l'accomplissement de nos projets.

--Et comment?

--C'est vous que cela regarde! Si des artilleurs ne sont matres de
leurs boulets, ce ne sont plus des artilleurs. Si le projectile
commande au canonnier, il faut fourrer  sa place le canonnier dans le
canon! De beaux savants, ma foi! Les voil qui ne savent plus que
devenir, aprs m'avoir induit...

--Induit! s'crirent Barbicane et Nicholl. Induit! Qu'entends-tu
par l?

--Pas de rcriminations! dit Michel. Je ne me plains pas! La
promenade me plat! Le boulet me va! Mais faisons tout ce qu'il est
humainement possible de faire pour retomber quelque part, ce n'est sur
la Lune.

--Nous ne demandons pas autre chose, mon brave Michel, rpondit
Barbicane, mais les moyens nous manquent.

--Nous ne pouvons pas modifier le mouvement du projectile?

--Non.

--Ni diminuer sa vitesse?

--Non.

--Pas mme en l'allgeant comme on allge un navire trop charg!

--Que veux-tu jeter! rpondit Nicholl. Nous n'avons pas de lest 
bord. Et d'ailleurs, il me semble que le projectile allg marcherait
plus vite.

--Moins vite, dit Michel.

--Plus vite, rpliqua Nicholl.

--Ni plus ni moins vite, rpondit Barbicane pour mettre ses deux amis
d'accord, car nous flottons dans le vide, o il ne faut plus tenir
compte de la pesanteur spcifique.

--Eh bien, s'cria Michel Ardan d'un ton dtermin, il n'y a plus
qu'une chose  faire.

--Laquelle? demanda Nicholl.

--Djeuner! rpondit imperturbablement l'audacieux Franais, qui
apportait toujours cette solution dans les plus difficiles
conjonctures.

En effet, si cette opration ne devait avoir aucune influence sur la
direction du projectile, on pouvait la tenter sans inconvnient, et
mme avec succs au point de vue de l'estomac. Dcidment, ce Michel
n'avait que de bonnes ides.

On djeuna donc  deux heures du matin; mais l'heure importait peu.
Michel servit son menu habituel, couronn par une aimable bouteille
tire de sa cave secrte. Si les ides ne leur montaient pas au
cerveau, il fallait dsesprer du chambertin de 1863.

Ce repas termin, les observations recommencrent.

Autour du projectile se maintenaient  une distance invariable les
objets qui avaient t jets au-dehors. videmment, le boulet, dans
son mouvement de translation autour de la Lune, n'avait travers
aucune atmosphre, car le poids spcifique de ces divers objets et
modifi leur marche relative.

Du ct du sphrode terrestre, rien  voir. La Terre ne comptait
qu'un jour, ayant t nouvelle la veille  minuit, et deux jours
devaient s'couler encore avant que son croissant, dgag des rayons
solaires, vnt servir d'horloge aux Slnites, puisque dans son
mouvement de rotation, chacun de ses points repasse toujours
vingt-quatre heures aprs au mme mridien de la Lune.

Du ct de la Lune, le spectacle tait diffrent. L'astre brillait
dans toute sa splendeur, au milieu d'innombrables constellations dont
ses rayons ne pouvaient troubler la puret. Sur le disque, les
plaines reprenaient dj cette teinte sombre qui se voit de la Terre.
Le reste du nimbe demeurait tincelant, et au milieu de cet
tincellement gnral, Tycho se dtachait encore comme un Soleil.

Barbicane ne pouvait en aucune faon apprcier la vitesse du
projectile, mais le raisonnement lui dmontrait que cette vitesse
devait uniformment diminuer, conformment aux lois de la mcanique
rationnelle.

En effet, tant admis que le boulet allait dcrire une orbite autour
de la Lune, cette orbite serait ncessairement elliptique. La science
prouve qu'il doit en tre ainsi. Aucun mobile circulant autour d'un
corps attirant ne faillit  cette loi. Toutes les orbites dcrites
dans l'espace sont elliptiques, celles des satellites autour des
plantes, celles des plantes autour du Soleil, celle du Soleil autour
de l'astre inconnu qui lui sert de pivot central. Pourquoi le
projectile du Gun-Club chapperait-il  cette disposition naturelle?

Or, dans les orbes elliptiques, le corps attirant occupe toujours un
des foyers de l'ellipse. Le satellite se trouve donc  un moment plus
rapproch et  un autre moment plus loign de l'astre autour duquel
il gravite. Lorsque la Terre est plus voisine du Soleil, elle est
dans son prihlie, et dans son aphlie,  son point le plus loign.
S'agit-il de la Lune, elle est plus prs de la Terre dans son prige,
et plus loin dans son apoge. Pour employer des expressions analogues
dont s'enrichira la langue des astronomes, si le projectile demeure 
l'tat de satellite de la Lune, on devra dire qu'il se trouve dans son
aposlne  son point le plus loign, et  son point le plus
rapproch, dans son prislne.

Dans ce dernier cas, le projectile devait atteindre son maximum de
vitesse; dans le premier cas, son minimum. Or, il marchait videmment
vers son point aposlnitique, et Barbicane avait raison de penser que
sa vitesse dcrotrait jusqu' ce point, pour reprendre peu  peu, 
mesure qu'il se rapprocherait de la Lune. Cette vitesse mme serait
absolument nulle, si ce point se confondait avec celui d'gale
attraction.

Barbicane tudiait les consquences de ces diverses situations, et il
cherchait quel parti on en pourrait tirer, quand il fut brusquement
interrompu par un cri de Michel Ardan.

Pardieu! s'cria Michel, il faut avouer que nous ne sommes que de
francs imbciles!

--Je ne dis pas non, rpondit Barbicane, mais pourquoi?

--Parce que nous avons un moyen bien simple de retarder cette vitesse
qui nous loigne de la Lune, et que nous ne l'employons pas!

--Et quel est ce moyen?

--C'est d'utiliser la force de recul renferme dans nos fuses.

--Au fait! dit Nicholl.

--Nous n'avons pas encore utilis cette force, rpondit Barbicane,
c'est vrai, mais nous l'utiliserons.

--Quand? demanda Michel.

--Quand le moment en sera venu. Remarquez, mes amis, que dans la
position occupe par le projectile, position encore oblique par
rapport au disque lunaire, nos fuses, en modifiant sa direction,
pourraient l'carter au lieu de le rapprocher de la Lune. Or, c'est
bien la Lune que vous tenez  atteindre?

--Essentiellement, rpondit Michel.

--Attendez alors. Par une influence inexplicable, le projectile tend
 ramener son culot vers la Terre. Il est probable qu'au point
d'gale attraction, son chapeau conique se dirigera rigoureusement
vers la Lune. A ce moment, on peut esprer que sa vitesse sera nulle.
Ce sera l'instant d'agir, et sous l'effort de nos fuses, peut-tre
pourrons-nous provoquer une chute directe  la surface du disque
lunaire.

--Bravo! fit Michel.

--Ce que nous n'avons pas fait, ce que nous ne pouvions faire  notre
premier passage au point mort, parce que le projectile tait encore
anim d'une vitesse trop considrable.

--Bien raisonn, dit Nicholl.

--Attendons patiemment, reprit Barbicane. Mettons toutes les chances
de notre ct, et aprs avoir tant dsespr, je me reprends  croire
que nous atteindrons notre but!

Cette conclusion provoqua les hip et les hurrah de Michel Ardan. Et
pas un de ces fous audacieux ne se souvenait de cette question qu'ils
avaient eux-mmes rsolue ngativement: Non! la Lune n'est pas
habite. Non! la Lune n'est probablement pas habitable! Et
cependant, ils allaient tout tenter pour l'atteindre!

Une seule question restait  rsoudre: A quel moment prcis le
projectile aurait-il atteint ce point d'gale attraction o les
voyageurs joueraient leur va-tout?

Pour calculer ce moment  quelques secondes prs, Barbicane n'avait
qu' se reporter  ses notes de voyage et  relever les diffrentes
hauteurs prises sur les parallles lunaires. Ainsi, le temps employ
 parcourir la distance situe entre le point mort et le ple sud
devait tre gal  la distance qui sparait le ple nord du point
mort. Les heures reprsentant les temps parcourus taient
soigneusement notes, et le calcul devenait facile.

Barbicane trouva que ce point serait atteint par le projectile  une
heure du matin dans la nuit du 7 au 8 dcembre. Or, il tait en ce
moment trois heures du matin, de la nuit du 6 au 7 dcembre. Donc, si
rien ne troublait sa marche, le projectile atteindrait le point voulu
dans vingt-deux heures.

Les fuses avaient t primitivement disposes pour ralentir la chute
du boulet sur la Lune, et maintenant les audacieux allaient les
employer  provoquer un effet absolument contraire. Quoi qu'il en
soit, elles taient prtes, et il n'y avait plus qu' attendre le
moment d'y mettre le feu.

Puisqu'il n'y a rien  faire, dit Nicholl, je fais une proposition.

--Laquelle? demanda Barbicane.

--Je propose de dormir.

--Par exemple! s'cria Michel Ardan.

--Voil quarante heures que nous n'avons ferm les yeux, dit Nicholl.
Quelques heures de sommeil nous rendront toutes nos forces.

--Jamais, rpliqua Michel.

--Bon, reprit Nicholl, que chacun agisse  sa guise! Moi je dors!

Et s'tendant sur un divan, Nicholl ne tarda pas  ronfler comme un
boulet de quarante-huit.

Ce Nicholl est plein de sens, dit bientt Barbicane. Je vais
l'imiter.

Quelques instants aprs, il soutenait de sa basse continue le baryton
du capitaine.

Dcidment, dit Michel Ardan, quand il se vit seul, ces gens
pratiques ont quelquefois des ides opportunes.

Et, ses longues jambes allonges, ses grands bras replis sous sa
tte, Michel s'endormit  son tour.

Mais ce sommeil ne pouvait tre ni durable, ni paisible. Trop de
proccupations roulaient dans l'esprit de ces trois hommes, et
quelques heures aprs, vers sept heures du matin, tous trois taient
sur pied au mme instant.

Le projectile s'loignait toujours de la Lune, inclinant de plus en
plus vers elle sa partie conique. Phnomne inexplicable jusqu'ici,
mais qui servait heureusement les desseins de Barbicane.

Encore dix-sept heures, et le moment d'agir serait venu.

Cette journe parut longue. Quelque audacieux qu'ils fussent, les
voyageurs se sentaient vivement impressionns  l'approche de cet
instant qui devait tout dcider, ou leur chute vers la Lune, ou leur
ternel enchanement dans un orbe immutable. Ils comptrent donc les
heures, trop lentes  leur gr, Barbicane et Nicholl obstinment
plongs dans leurs calculs, Michel allant et venant entre ces parois
troites, et contemplant d'un oeil avide cette Lune impassible.

Parfois, des souvenirs de la Terre traversaient rapidement leur
esprit. Ils revoyaient leurs amis du Gun-Club, et le plus cher de
tous, J.-T. Maston. En ce moment, l'honorable secrtaire devait
occuper son poste dans les montagnes Rocheuses. S'il apercevait le
projectile sur le miroir de son gigantesque tlescope, que
penserait-il? Aprs l'avoir vu disparatre derrire le ple sud de la
Lune, il le voyait rapparatre par le ple nord! C'tait donc le
satellite d'un satellite! J.-T. Maston avait-il lanc dans le monde
cette nouvelle inattendue? Etait-ce donc l le dnouement de cette
grande entreprise?...

Cependant, la journe se passa sans incident. Le minuit terrestre
arriva. Le 8 dcembre allait commencer. Une heure encore, et le
point d'gale attraction serait atteint. Quelle vitesse animait alors
le projectile? On ne savait l'estimer. Mais aucune erreur ne pouvait
entacher les calculs de Barbicane. A une heure du matin, cette
vitesse devait tre et serait nulle.

Un autre phnomne devait, d'ailleurs, marquer le point du projectile
sur la ligne neutre. En cet endroit les deux attractions terrestres
et lunaires seraient annules. Les objets ne pseraient plus. Ce
fait singulier, qui avait si curieusement surpris Barbicane et ses
compagnons  l'aller, devait se reproduire au retour dans des
conditions identiques. C'est  ce moment prcis qu'il faudrait agir.

Dj le chapeau conique du projectile tait sensiblement tourn vers
le disque lunaire. Le boulet se prsentait de manire  utiliser tout
le recul produit par la pousse des appareils fusants. Les chances se
prononaient donc pour les voyageurs. Si la vitesse du projectile
tait absolument annule sur ce point mort, un mouvement dtermin
vers la Lune suffirait, si lger qu'il ft, pour dterminer sa chute.

Une heure moins cinq minutes, dit Nicholl.

--Tout est prt, rpondit Michel Ardan en dirigeant une mche prpare
vers la flamme du gaz.

--Attends, dit Barbicane, tenant son chronomtre  la main.

En ce moment, la pesanteur ne produisait plus aucun effet. Les
voyageurs sentaient en eux-mmes cette complte disparition. Ils
taient bien prs du point neutre, s'ils n'y touchaient pas!...

Une heure! dit Barbicane.

Michel Ardan approcha la mche enflamme d'un artifice qui mettait les
fuses en communication instantane. Aucune dtonation ne se fit
entendre  l'intrieur o l'air manquait. Mais, par les hublots,
Barbicane aperut un fusement prolong dont la dflagration s'teignit
aussitt.

Le projectile prouva une certaine secousse qui fut trs sensiblement
ressentie  l'intrieur.

Les trois amis regardaient, coutaient sans parler, respirant  peine.
On aurait entendu battre leur coeur au milieu de ce silence absolu.

Tombons-nous? demanda enfin Michel Ardan.

--Non, rpondit Nicholl, puisque le culot du projectile ne se retourne
pas vers le disque lunaire!

En ce moment, Barbicane, quittant la vitre des hublots, se retourna
vers ses deux compagnons. Il tait affreusement ple, le front
pliss, les lvres contractes.

Nous tombons! dit-il.

--Ah! s'cria Michel Ardan, vers la Lune?

--Vers la Terre! rpondit Barbicane.

Diable! s'cria Michel Ardan, et il ajouta philosophiquement: Bon!
en entrant dans ce boulet, nous nous doutions bien qu'il ne serait pas
facile d'en sortir!

En effet, cette chute pouvantable commenait. La vitesse conserve
par le projectile l'avait port au-del du point mort. L'explosion
des fuses n'avait pu l'enrayer. Cette vitesse, qui  l'aller avait
entran le projectile en dehors de la ligne neutre, l'entranait
encore au retour. La physique voulait que, dans son orbe elliptique,
_il repasst par tous les points par lesquels il avait dj pass_.

C'tait une chute terrible, d'une hauteur de soixante-dix-huit mille
lieues, et qu'aucun ressort ne pourrait amoindrir. D'aprs les lois
de la balistique, le projectile devait frapper la Terre avec une
vitesse gale  celle qui l'animait au sortir de la Columbiad, une
vitesse de seize mille mtres dans la dernire seconde!

Et, pour donner un chiffre de comparaison, on a calcul qu'un objet
lanc du haut des tours de Notre-Dame, dont l'altitude n'est que de
deux cents pieds, arrive au pav avec une vitesse de cent vingt lieues
 l'heure. Ici, le projectile devait frapper la Terre avec une
vitesse de _cinquante-sept mille six cents lieues  l'heure_.

Nous sommes perdus, dit froidement Nicholl.

--Eh bien, si nous mourons, rpondit Barbicane avec une sorte
d'enthousiasme religieux, le rsultat de notre voyage sera
magnifiquement largi! C'est son secret lui-mme que Dieu nous dira!
Dans l'autre vie, l'me n'aura besoin, pour savoir, ni de machines ni
d'engins! Elle s'identifiera avec l'ternelle sagesse!

--Au fait, rpliqua Michel Ardan, l'autre monde tout entier peut bien
nous consoler de cet astre infime qui s'appelle la Lune!

Barbicane croisa ses bras sur sa poitrine par un mouvement de sublime
rsignation.

A la volont du Ciel! dit-il




XX

Les sondages de la _susquehanna_


Eh bien, lieutenant, et ce sondage?

--Je crois, monsieur, que l'opration touche  sa fin, rpondit le
lieutenant Bronsfield. Mais qui se serait attendu  trouver une telle
profondeur si prs de terre,  une centaine de lieues seulement de la
cte amricaine?

--En effet, Bronsfield, c'est une forte dpression, dit le capitaine
Blomsberry. Il existe en cet endroit une valle sous-marine creuse
par le courant de Humboldt qui prolonge les ctes de l'Amrique
jusqu'au dtroit de Magellan.

--Ces grandes profondeurs, reprit le lieutenant, sont peu favorables 
la pose des cbles tlgraphiques. Mieux vaut un plateau uni, tel que
celui qui supporte le cble amricain entre Valentia et Terre-Neuve.

--J'en conviens, Bronsfield. Et, avec votre permission, lieutenant,
o en sommes-nous maintenant?

--Monsieur, rpondit Bronsfield, nous avons en ce moment, vingt et un
mille cinq cents pieds de ligne dehors, et le boulet qui entrane la
sonde n'a pas encore touch le fond, car la sonde serait remonte
d'elle-mme.

--Un ingnieux appareil que cet appareil Brook, dit le capitaine
Blomsberry. Il permet d'obtenir des sondages d'une grande exactitude.

--Touche! cria en ce moment un des timoniers de l'avant qui
surveillait l'opration.

Le capitaine et le lieutenant se rendirent sur le gaillard.

Quelle profondeur avons-nous? demanda le capitaine.

--Vingt et un mille sept cent soixante-deux pieds, rpondit le
lieutenant en inscrivant ce nombre sur son carnet.

--Bien, Bronsfield, dit le capitaine, je vais porter ce rsultat sur
ma carte. Maintenant, faites haler la sonde  bord. C'est un travail
de plusieurs heures. Pendant cet instant, l'ingnieur allumera ses
fourneaux, et nous serons prts  partir ds que vous aurez termin.
Il est dix heures du soir, et, avec votre permission, lieutenant, je
vais aller me coucher.

Faites donc, monsieur, faites donc! rpondit obligeamment le
lieutenant Bronsfield.

Le capitaine de la _Susquehanna_, un brave homme s'il en fut, le trs
humble serviteur de ses officiers, regagna sa cabine, prit un grog au
brandy qui valut d'interminables tmoignages de satisfaction  son
matre d'htel, se coucha non sans avoir compliment son domestique
sur sa manire de faire les lits, et s'endormit d'un paisible sommeil.

Il tait alors dix heures du soir. La onzime journe du mois de
dcembre allait s'achever dans une nuit magnifique.

La _Susquehanna_, corvette de cinq cents chevaux, de la marine
nationale des tats-Unis, s'occupait d'oprer des sondages dans le
Pacifique,  cent lieues environ de la cte amricaine, par le travers
de cette presqu'le allonge qui se dessine sur la cte du
Nouveau-Mexique.

Le vent avait peu  peu molli. Pas une agitation ne troublait les
couches de l'air. La flamme de la corvette, immobile, inerte, pendait
sur le mt de perroquet.

Le capitaine Jonathan Blomsberry--cousin germain du colonel
Blomsberry, l'un des plus ardents du Gun-Club, qui avait pous une
Horschbidden, tante du capitaine et fille d'un honorable ngociant du
Kentucky--le capitaine Blomsberry n'aurait pu souhaiter un temps
meilleur pour mener  bonne fin ses dlicates oprations de sondage.
Sa corvette n'avait mme rien ressenti de cette vaste tempte qui,
balayant les nuages amoncels sur les montagnes Rocheuses, devait
permettre d'observer la marche du fameux projectile. Tout allait 
son gr, et il n'oubliait point d'en remercier le ciel avec la ferveur
d'un presbytrien.

La srie de sondages excuts par la _Susquehanna_ avait pour but de
reconnatre les fonds les plus favorables  l'tablissement d'un cble
sous-marin qui devait relier les les Hawa  la cte amricaine.

C'tait un vaste projet d  l'initiative d'une compagnie puissante.
Son directeur, l'intelligent Cyrus Field, prtendait mme couvrir
toutes les les de l'Ocanie d'un vaste rseau lectrique, entreprise
immense et digne du gnie amricain.

C'tait  la corvette la _Susquehanna_ qu'avaient t confies les
premires oprations de sondage. Pendant cette nuit du 11 au 12
dcembre, elle se trouvait exactement par 27 7' de latitude nord, et
41 37' de longitude  l'ouest du mridien de Washington.[Exactement
119 55' de longitude  l'ouest du mridien de Paris.]

La Lune, alors dans son dernier quartier, commenait  se montrer
au-dessus de l'horizon.

Aprs le dpart du capitane Blomsberry, le lieutenant Bronsfield et
quelques officiers s'taient runis sur la dunette. A l'apparition de
la Lune, leurs penses se portrent vers cet astre que les yeux de
tout un hmisphre contemplaient alors. Les meilleures lunettes
marines n'auraient pu dcouvrir le projectile errant autour de son
demi-globe, et cependant toutes se braqurent vers son disque
tincelant que des millions de regards lorgnaient au mme moment.

Ils sont partis depuis dix jours, dit alors le lieutenant Bronsfield.
Que sont-ils devenus?

--Ils sont arrivs, mon lieutenant, s'cria un jeune midshipman, et
ils font ce que fait tout voyageur arriv dans un pays nouveau, ils se
promnent!

--J'en suis certain, puisque vous me le dites, mon jeune ami, rpondit
en souriant le lieutenant Bronsfield.

--Cependant, reprit un autre officier, on ne peut mettre leur arrive
en doute. Le projectile a d atteindre la Lune au moment o elle
tait pleine, le 5  minuit. Nous voici au 11 dcembre, ce qui fait
six jours. Or, en six fois vingt-quatre heures, sans obscurit, on a
le temps de s'installer confortablement. Il me semble que je les
vois, nos braves compatriotes, camps au fond d'une valle, sur le
bord d'un ruisseau slnite, prs du projectile  demi enfonc par sa
chute au milieu des dbris volcaniques, le capitaine Nicholl
commenant ses oprations de nivellement, le prsident Barbicane
mettant au net ses notes de voyage, Michel Ardan embaumant les
solitudes lunaires du parfum de ses londrs...

--Oui, cela doit tre ainsi, c'est ainsi! s'cria le jeune
midshipman, enthousiasm par la description idale de son suprieur.

--Je veux le croire, rpondit le lieutenant Bronsfield, qui ne
s'emportait gure. Malheureusement, les nouvelles directes du monde
lunaire nous manqueront toujours.

--Pardon, mon lieutenant, dit le midshipman, mais le prsident
Barbicane ne peut-il crire?

Un clat de rire accueillit cette rponse.

Non pas des lettres, reprit vivement le jeune homme.
L'administration des postes n'a rien  voir ici.

--Serait-ce donc l'administration des lignes tlgraphiques? demanda
ironiquement un des officiers.

--Pas davantage, rpondit le midshipman qui ne se dmontait pas. Mais
il est trs facile d'tablir une communication graphique avec la
Terre.

--Et comment?

--Au moyen du tlescope de Long's peak. Vous savez qu'il ramne la
Lune  deux lieues seulement des montagnes Rocheuses, et qu'il permet
de voir,  sa surface, les objets ayant neuf pieds de diamtre. Eh
bien, que nos industrieux amis construisent un alphabet gigantesque!
qu'ils crivent des mots longs de cent toises et des phrases longues
d'une lieue, et ils pourront ainsi nous envoyer de leurs nouvelles!

On applaudit bruyamment le jeune midshipman qui ne laissait pas
d'avoir une certaine imagination. Le lieutenant Bronsfield convint
lui-mme que l'ide tait excutable. Il ajouta que par l'envoi de
rayons lumineux groups en faisceaux au moyen de miroirs paraboliques,
on pouvait aussi tablir des communications directes; en effet, ces
rayons seraient aussi visibles  la surface de Vnus ou de Mars, que
la plante Neptune l'est de la Terre. Il finit en disant que des
points brillants dj observs sur les plantes rapproches,
pourraient bien tre des signaux faits  la Terre. Mais il fit
observer que si, par ce moyen, on pouvait avoir des nouvelles du monde
lunaire, on ne pouvait en envoyer du monde terrestre,  moins que les
Slnites n'eussent  leur disposition des instruments propres  faire
des observations lointaines.

videmment, rpondit un des officiers, mais ce que sont devenus les
voyageurs, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont vu, voil surtout ce qui
doit nous intresser. D'ailleurs, si l'exprience a russi, ce dont
je ne doute pas, on la recommencera. La Columbiad est toujours
encastre dans le sol de la Floride. Ce n'est donc plus qu'une
question de boulet et de poudre, et toutes les fois que la Lune
passera au znith, on pourra lui envoyer une cargaison de visiteurs.

--Il est vident, rpondit le lieutenant Bronsfield, que J.-T. Maston
ira l'un de ces jours rejoindre ses amis.

--S'il veut de moi, s'cria le midshipman, je suis prt 
l'accompagner.

--Oh! les amateurs ne manqueront pas, rpliqua Bronsfield, et, si on
les laisse faire, la moiti des habitants de la Terre aura bientt
migr dans la Lune!

Cette conversation entre les officiers de la _Susquehanna_ se soutint
jusqu' une heure du matin environ. On ne saurait dire quels systmes
tourdissants, quelles thories renversantes furent mis par ces
esprits audacieux. Depuis la tentative de Barbicane, il semblait que
rien ne ft impossible aux Amricains. Ils projetaient dj
d'expdier, non plus une commission de savants, mais toute une colonie
vers les rivages slnites, et toute une arme avec infanterie,
artillerie et cavalerie, pour conqurir le monde lunaire.

A une heure du matin, le halage de la sonde n'tait pas encore achev.
Dix mille pieds restaient dehors, ce qui ncessitait encore un travail
de plusieurs heures. Suivant les ordres du commandant, les feux
avaient t allums, et la pression montait dj. La _Susquehanna_
aurait pu partir  l'instant mme.

En ce moment--il tait une heure dix-sept minutes du matin--le
lieutenant Bronsfield se disposait  quitter le quart et  regagner sa
cabine, quand son attention fut attire par un sifflement lointain et
tout  fait inattendu.

Ses camarades et lui crurent tout d'abord que ce sifflement tait
produit par une fuite de vapeur; mais, relevant la tte, ils purent
constater que ce bruit se produisait vers les couches les plus
recules de l'air.

Ils n'avaient pas eu le temps de s'interroger, que ce sifflement
prenait une intensit effrayante, et soudain,  leurs yeux blouis,
apparut un bolide norme, enflamm par la rapidit de sa course, par
son frottement sur les couches atmosphriques.

Cette masse igne grandit  leurs regards, s'abattit avec le bruit du
tonnerre sur le beaupr de la corvette qu'elle brisa au ras de
l'trave, et s'abma dans les flots avec une assourdissante rumeur!

Quelques pieds plus prs, et la _Susquehanna_ sombrait corps et biens.

A cet instant, le capitaine Blomsberry se montra  demi vtu, et
s'lanant sur le gaillard d'avant vers lequel s'taient prcipits
ses officiers:

Avec votre permission, messieurs, qu'est-il arriv? demanda-t-il.

Et le midshipman, se faisant pour ainsi dire l'cho de tous, s'cria:

Commandant, ce sont eux qui reviennent!




XXI

J.-T. Maston rappel


L'motion fut grande  bord de la _Susquehanna_. Officiers et
matelots oubliaient ce danger terrible qu'ils venaient de courir,
cette possibilit d'tre crass et couls par le fond. Ils ne
songeaient qu' la catastrophe qui terminait ce voyage. Ainsi donc,
la plus audacieuse entreprise des temps anciens et modernes cotait la
vie aux hardis aventuriers qui l'avaient tente.

Ce sont eux qui reviennent, avait dit le jeune midshipman, et tous
l'avaient compris. Nul ne mettait en doute que ce bolide ne ft le
projectile du Gun-Club. Quant aux voyageurs qu'il renfermait, les
opinions taient partages sur leur sort.

Ils sont morts! disait l'un.

--Ils vivent, rpondait l'autre. La couche d'eau est profonde, et
leur chute a t amortie.

--Mais l'air leur a manqu, reprenait celui-ci, et ils ont d mourir
asphyxis!

--Brls! rpliquait celui-l. Le projectile n'tait plus qu'une
masse incandescente en traversant l'atmosphre.

--Qu'importe! rpondait-on unanimement. Vivants ou morts, il faut
les tirer de l!

Cependant le capitaine Blomsberry avait runi ses officiers, et, avec
leur permission, il tenait conseil. Il s'agissait de prendre
immdiatement un parti. Le plus press tait de repcher le
projectile. Opration difficile, non impossible, pourtant. Mais la
corvette manquait des engins ncessaires, qui devaient tre  la fois
puissants et prcis. On rsolut donc de la conduire au port le plus
voisin et de donner avis au Gun-Club de la chute du boulet.

Cette dtermination fut prise  l'unanimit. Le choix du port dut
tre discut. La cte voisine ne prsentait aucun atterrage sur le
vingt-septime degr de latitude. Plus haut, au-dessus de la
presqu'le de Monterey, se trouvait l'importante ville qui lui a donn
son nom. Mais, assise sur les confins d'un vritable dsert, elle ne
se reliait point  l'intrieur par un rseau tlgraphique, et
l'lectricit seule pouvait rpandre assez rapidement cette importante
nouvelle.

A quelques degrs au-dessus s'ouvrait la baie de San Francisco. Par
la capitale du pays de l'or, les communications seraient faciles avec
le centre de l'Union. En moins de deux jours, la _Susquehanna_,
forant sa vapeur, pouvait tre arrive au port de San Francisco.
Elle dut donc partir sans retard.

Les feux taient pousss. On pouvait appareiller immdiatement. Deux
mille brasses de sonde restaient encore par le fond. Le capitaine
Blomsberry, ne voulant pas perdre un temps prcieux  les haler,
rsolut de couper sa ligne.

Nous fixerons le bout sur une boue, dit-il, et cette boue nous
indiquera le point prcis o le projectile est tomb.

--D'ailleurs, rpondit le lieutenant Bronsfield, nous avons notre
situation exacte: 27 7' de latitude nord et 41 37' de longitude
ouest.

--Bien, monsieur Bronsfield, rpondit le capitaine, et, avec votre
permission, faites couper la ligne.

Une forte boue, renforce encore par un accouplement d'espars, fut
lance  la surface de l'Ocan. Le bout de la ligne fut solidement
frapp dessus, et, soumise seulement au va-et-vient de la houle, cette
boue ne devait pas sensiblement driver.

En ce moment, l'ingnieur fit prvenir le capitaine qu'il avait de la
pression, et que l'on pouvait partir. Le capitaine le fit remercier
de cette excellente communication. Puis il donna la route au
nord-nord-est. La corvette, voluant, se dirigea  toute vapeur vers
la baie de San Francisco. Il tait trois heures du matin.

Deux cent vingt lieues  franchir, c'tait peu de chose pour une bonne
marcheuse comme la _Susquehanna_. En trente-six heures, elle eut
dvor cet intervalle, et le 14 dcembre,  une heure vingt-sept
minutes du soir, elle donnait dans la baie de San Francisco.

A la vue de ce btiment de la marine nationale, arrivant  grande
vitesse, son beaupr ras, son mt de misaine tay, la curiosit
publique s'mut singulirement. Une foule compacte fut bientt
rassemble sur les quais, attendant le dbarquement.

Aprs avoir mouill, le capitaine Blomsberry et le lieutenant
Bronsfield descendirent dans un canot arm de huit avirons, qui les
transporta rapidement  terre.

Ils sautrent sur le quai.

Le tlgraphe! demandrent-ils sans rpondre aucunement aux mille
questions qui leur taient adresses.

L'officier de port les conduisit lui-mme au bureau tlgraphique, au
milieu d'un immense concours de curieux.

Blomsberry et Bronsfield entrrent dans le bureau, tandis que la foule
s'crasait  la porte.

Quelques minutes plus tard, une dpche, en quadruple expdition,
tait lance: 1 au secrtaire de la Marine, Washington; 2 au
vice-prsident du Gun-Club, Baltimore; 3  l'honorable J.-T. Maston,
Long's Peak, montagnes Rocheuses; 4 au sous-directeur de
l'Observatoire de Cambridge, Massachusetts.

Elle tait conue en ces termes:

Par 20 degrs 7 minutes de latitude nord et 41 degrs 37 minutes de
longitude ouest, ce 12 dcembre,  une heure dix-sept minutes du
matin, projectile de la Columbiad tomb dans le Pacifique. Envoyez
instructions Blomsberry, commandant _Susquehanna_.

Cinq minutes aprs, toute la ville de San Francisco connaissait la
nouvelle. Avant six heures du soir, les divers tats de l'Union
apprenaient la suprme catastrophe. Aprs minuit, par le cble,
l'Europe entire savait le rsultat de la grande tentative amricaine.

On renoncera  peindre l'effet produit dans le monde entier par ce
dnouement inattendu.

Au reu de la dpche, le secrtaire de la Marine tlgraphia  la
_Susquehanna_ l'ordre d'attendre dans la baie de San Francisco, sans
teindre ses feux. Jour et nuit, elle devait tre prte  prendre la
mer.

L'Observatoire de Cambridge se runit en sance extraordinaire, et,
avec cette srnit qui distingue les corps savants, il discuta
paisiblement le point scientifique de la question.

Au Gun-Club, il y eut explosion. Tous les artilleurs taient runis.
Prcisment, le vice-prsident, l'honorable Wilcome, lisait cette
dpche prmature, par laquelle J.-T. Maston et Belfast annonaient
que le projectile venait d'tre aperu dans le gigantesque rflecteur
de Long's Peak. Cette communication portait, en outre, que le boulet,
retenu par l'attraction de la Lune, jouait le rle de sous-satellite
dans le monde solaire.

On connat maintenant la vrit sur ce point.

Cependant,  l'arrive de la dpche de Blomsberry, qui contredisait
si formellement le tlgramme de J.-T. Maston, deux partis se
formrent dans le sein du Gun-Club. D'un ct, le parti des gens qui
admettaient la chute du projectile, et par consquent le retour des
voyageurs. De l'autre, le parti de ceux qui, s'en tenant aux
observations de Long's Peak, concluaient  l'erreur du commandant de
la _Susquehanna_. Pour ces derniers, le prtendu projectile n'tait
qu'un bolide, rien qu'un bolide, un globe filant qui, dans sa chute,
avait fracass l'avant de la corvette. On ne savait trop que rpondre
 leur argumentation, car la vitesse dont il tait anim avait d
rendre trs difficile l'observation de ce mobile. Le commandant de la
_Susquehanna_ et ses officiers avaient certainement pu se tromper de
bonne foi. Un argument, nanmoins, militait en leur faveur: c'est
que, si le projectile tait tomb sur la Terre, sa rencontre avec le
sphrode terrestre n'avait pu s'oprer que sur ce vingt-septime
degr de latitude nord, et--en tenant compte du temps coul et du
mouvement de rotation de la Terre--, entre le quarante et unime et
le quarante-deuxime degr de longitude ouest.

Quoi qu'il en soit, il fut dcid  l'unanimit, dans le Gun-Club, que
Blomsberry frre, Bilsby et le major Elphiston gagneraient sans retard
San Francisco, et aviseraient au moyen de retirer le projectile des
profondeurs de l'Ocan.

Ces hommes dvous partirent sans perdre un instant, et le rail-road,
qui doit traverser bientt toute l'Amrique centrale, les conduisit 
Saint-Louis, o les attendaient de rapides coachs-mails.

Presque au mme instant o le secrtaire de la Marine, le
vice-prsident du Gun-Club et le sous-directeur de l'Observatoire
recevaient la dpche de San Francisco, l'honorable J.-T. Maston
prouvait la plus violente motion de toute son existence, motion que
ne lui avait mme pas procur l'clatement de son clbre canon, et
qui faillit, une fois de plus, lui coter la vie.

On se rappelle que le secrtaire du Gun-Club tait parti quelques
instants aprs le projectile--et presque aussi vite que lui--pour
le poste de Long's Peak dans les montagnes Rocheuses. Le savant J.
Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, l'accompagnait.
Arrivs  la station, les deux amis s'taient installs sommairement,
et ne quittaient plus le sommet de leur norme tlescope.

On sait, en effet, que ce gigantesque instrument avait t tabli dans
les conditions des rflecteurs appels front view par les Anglais.
Cette disposition ne faisait subir qu'une seule rflexion aux objets,
et en rendait, consquemment, la vision plus claire. Il en rsultait
que J.-T. Maston et Belfast, quand ils observaient, taient placs 
la partie suprieure de l'instrument et non  la partie infrieure.
Ils y arrivaient par un escalier tournant, chef-d'oeuvre de lgret,
et au-dessous d'eux s'ouvrait ce puits de mtal termin par le miroir
mtallique, qui mesurait deux cent quatre-vingts pieds de profondeur.

Or, c'tait sur l'troite plate-forme dispose au-dessus du tlescope,
que les deux savants passaient leur existence, maudissant le jour qui
drobait la Lune  leurs regards, et les nuages qui la voilaient
obstinment pendant la nuit.

Quelle fut donc leur joie, quand, aprs quelques jours d'attente, dans
la nuit du 5 dcembre, ils aperurent le vhicule qui emportait leurs
amis dans l'espace! A cette joie succda une dception profonde,
lorsque, se fiant  des observations incompltes, ils lancrent, avec
leur premier tlgramme  travers le monde, cette affirmation errone
qui faisait du projectile un satellite de la Lune gravitant dans un
orbe immutable.

Depuis cet instant, le boulet ne s'tait plus montr  leurs yeux,
disparition d'autant plus explicable, qu'il passait alors derrire le
disque invisible de la Lune. Mais quand il dut rapparatre sur le
disque visible, que l'on juge alors de l'impatience du bouillant J.-T.
Maston et de son compagnon, non moins impatient que lui! A chaque
minute de la nuit, ils croyaient revoir le projectile, et ils ne la
revoyaient pas! De l, entre eux, des discussions incessantes, de
violentes disputes. Belfast affirmant que le projectile n'tait pas
apparent, J.-T. Maston soutenant qu'il lui crevait les yeux!.

C'est le boulet! rptait J.-T. Maston.

--Non! rpondait Belfast. C'est une avalanche qui se dtache d'une
montagne lunaire!

--Eh bien, on le verra demain.

--Non! on ne le verra plus! Il est entran dans l'espace.

--Si!

--Non!

Et dans ces moments o les interjections pleuvaient comme grle,
l'irritabilit bien connue du secrtaire du Gun-Club constituait un
danger permanent pour l'honorable Belfast.

Cette existence  deux serait bientt devenue impossible; mais un
vnement inattendu coupa court  ces ternelles discussions.

Pendant la nuit du 14 au 15 dcembre, les deux irrconciliables amis
taient occups  observer le disque lunaire. J.-T. Maston injuriait,
suivant sa coutume, le savant Belfast, qui se montait de son ct. Le
secrtaire du Gun-Club soutenait pour la millime fois qu'il venait
d'apercevoir le projectile, ajoutant mme que la face de Michel Ardan
s'tait montre  travers un des hublots. Il appuyait encore son
argumentation par une srie de gestes que son redoutable crochet
rendait fort inquitants.

En ce moment, le domestique de Belfast apparut sur la plate-forme--il
tait dix heures du soir--, et il lui remit une dpche. C'tait le
tlgramme du commandant de la _Susquehanna_.

Belfast dchira l'enveloppe, lut, et poussa un cri.

Hein! fit J.-T. Maston.

--Le boulet!

--Eh bien?

--Il est retomb sur la Terre!

Un nouveau cri, un hurlement cette fois, lui rpondit.

Il se tourna vers J.-T. Maston. L'infortun, imprudemment pench sur
le tube de mtal, avait disparu dans l'immense tlescope! Une chute
de deux cent quatre-vingts pieds! Belfast, perdu, se prcipita vers
l'orifice du rflecteur.

Il respira, J.-T. Maston, retenu par son crochet de mtal, se tenait 
l'un des trsillons qui maintenaient l'cartement du tlescope. Il
poussait des cris formidables.

Belfast appela. Ses aides accoururent. Des palans furent installs,
et on hissa, non sans peine, l'imprudent secrtaire du Gun-Club.

Il reparut sans accident  l'orifice suprieur.

Hein! dit-il, si j'avais cass le miroir!

--Vous l'auriez pay, rpondit svrement Belfast.

--Et ce damn boulet est tomb? demanda J.-T. Maston.

--Dans le Pacifique!

--Partons.

Un quart d'heure aprs, les deux savants descendaient la pente des
montagnes Rocheuses, et deux jours aprs, en mme temps que leurs amis
du Gun-Club, ils arrivaient  San Francisco, ayant crev cinq chevaux
sur leur route.

Elphiston, Blomsberry frre, Bilsby, s'taient prcipits vers eux 
leur arrive.

Que faire? s'crirent-ils.

--Repcher le boulet, rpondit J.-T. Maston, et le plus tt possible!




XXII

Le sauvetage


L'endroit mme o le projectile s'tait abm sous les flots tait
connu exactement. Les instruments pour le saisir et le ramener  la
surface de l'Ocan manquaient encore. Il fallait les inventer, puis
les fabriquer. Les ingnieurs amricains ne pouvaient tre
embarrasss de si peu. Les grappins une fois tablis et la vapeur
aidant, ils taient assurs de relever le projectile, malgr son
poids, que diminuait d'ailleurs la densit du liquide au milieu duquel
il tait plong.

Mais repcher le boulet ne suffisait pas. Il fallait agir promptement
dans l'intrt des voyageurs. Personne ne mettait en doute qu'ils ne
fussent encore vivants.

Oui! rptait incessamment J.-T. Maston, dont la confiance gagnait
tout le monde, ce sont des gens adroits que nos amis, et ils ne
peuvent tre tombs comme des imbciles. Ils sont vivants, bien
vivants, mais il faut se hter pour les retrouver tels. Les vivres,
l'eau, ce n'est pas ce qui m'inquite! Ils en ont pour longtemps!
Mais l'air, l'air! Voil ce qui leur manquera bientt. Donc vite,
vite!

Et l'on allait vite. On appropriait la _Susquehanna_ pour sa nouvelle
destination. Ses puissantes machines furent disposes pour tre mises
sur les chanes de halage. Le projectile en aluminium ne pesait que
dix-neuf mille deux cent cinquante livres, poids bien infrieur 
celui du cble transatlantique qui fut relev dans des conditions
pareilles. La seule difficult tait donc de repcher un boulet
cylindro-conique que ses parois lisses rendaient difficile  crocher.

Dans ce but, l'ingnieur Murchison, accouru  San Francisco, fit
tablir d'normes grappins d'un systme automatique qui ne devaient
plus lcher le projectile, s'ils parvenaient  le saisir dans leurs
pinces puissantes. Il fit aussi prparer des scaphandres qui, sous
leur enveloppe impermable et rsistante, permettaient aux plongeurs
de reconnatre le fond de la mer. Il embarqua galement  bord de la
_Susquehanna_ des appareils  air comprim, trs ingnieusement
imagins. C'taient de vritables chambres, perces de hublots, et
que l'eau, introduite dans certains compartiments, pouvait entraner 
de grandes profondeurs. Ces appareils existaient  San Francisco, o
ils avaient servi  la construction d'une digue sous-marine. Et
c'tait fort heureux, car le temps et manqu pour les construire.

Cependant, malgr la perfection de ces appareils, malgr l'ingniosit
des savants chargs de les employer, le succs de l'opration n'tait
rien moins qu'assur. Que de chances incertaines, puisqu'il
s'agissait de reprendre ce projectile  vingt mille pieds sous les
eaux! Puis, lors mme que le boulet serait ramen  la surface,
comment ses voyageurs auraient-ils support ce choc terrible que vingt
mille pieds d'eau n'avaient peut-tre pas suffisamment amorti?

Enfin, il fallait agir au plus vite. J.-T. Maston pressait jour et
nuit ses ouvriers. Il tait prt, lui, soit  endosser le scaphandre,
soit  essayer les appareils  air, pour reconnatre la situation de
ses courageux amis.

Cependant, malgr toute la diligence dploye pour la confection des
divers engins, malgr les sommes considrables qui furent mises  la
disposition du Gun-Club par le gouvernement de l'Union, cinq longs
jours, cinq sicles! s'coulrent avant que ces prparatifs fussent
termins. Pendant ce temps, l'opinion publique tait surexcite au
plus haut point. Des tlgrammes s'changeaient incessamment dans le
monde entier par les fils et les cbles lectriques. Le sauvetage de
Barbicane, de Nicholl et de Michel Ardan tait une affaire
internationale. Tous les peuples qui avaient souscrit  l'emprunt du
Gun-Club s'intressaient directement au salut des voyageurs.

Enfin, les chanes de halage, les chambres  air, les grappins
automatiques furent embarqus  bord de la _Susquehanna_. J.-T.
Maston, l'ingnieur Murchison, les dlgus du Gun-Club occupaient
dj leur cabine. Il n'y avait plus qu' partir.

Le 21 dcembre,  huit heures du soir, la corvette appareilla par une
belle mer, une brise de nord-est et un froid assez vif. Toute la
population de San Francisco se pressait sur les quais, mue, muette
cependant, rservant ses hurrahs pour le retour.

La vapeur fut pousse  son maximum de tension, et l'hlice de la
_Susquehanna_ l'entrana rapidement hors de la baie.

Inutile de raconter les conversations du bord entre les officiers, les
matelots, les passagers. Tous ces hommes n'avaient qu'une seule
pense. Tous ces coeurs palpitaient sous la mme motion. Pendant
que l'on courait  leur secours, que faisaient Barbicane et ses
compagnons? Que devenaient-ils? taient-ils en tat de tenter
quelque audacieuse manoeuvre pour conqurir leur libert? Nul n'et
pu le dire. La vrit est que tout moyen et chou! Immerg  prs
de deux lieues sous l'Ocan, cette prison de mtal dfiait les efforts
de ses prisonniers.

Le 23 dcembre,  huit heures du matin, aprs une traverse rapide, la
_Susquehanna_ devait tre arrive sur le lieu du sinistre. Il fallut
attendre midi pour obtenir un relvement exact. La boue sur laquelle
tait frappe la ligne de sonde n'avait pas encore t reconnue.

A midi, le capitaine Blomsberry, aid de ses officiers qui
contrlaient l'observation, fit son point en prsence des dlgus du
Gun-Club. Il y eut alors un moment d'anxit. Sa position
dtermine, la _Susquehanna_ se trouvait dans l'ouest,  quelques
minutes de l'endroit mme o le projectile avait disparu sous les
flots.

La direction de la corvette fut donc donne de manire  gagner ce
point prcis.

A midi quarante-sept minutes, on eut connaissance de la boue. Elle
tait en parfait tat et devait avoir peu driv.

Enfin! s'cria J.-T. Maston.

--Nous allons commencer? demanda le capitaine Blomsberry.

--Sans perdre une seconde, rpondit J.-T. Maston.

Toutes les prcautions furent prises pour maintenir la corvette dans
une immobilit complte.

Avant de chercher  saisir le projectile, l'ingnieur Murchison voulut
d'abord reconnatre sa position sur le fond ocanique. Les appareils
sous-marins, destins  cette recherche, reurent leur
approvisionnement d'air. Le maniement de ces engins n'est pas sans
danger, car,  vingt mille pieds au-dessous de la surface des eaux et
sous des pressions aussi considrables, ils sont exposs  des
ruptures dont les consquences seraient terribles.

J.-T. Maston, Blomsberry frre, l'ingnieur Murchison, sans se soucier
de ces dangers, prirent place dans les chambres  air. Le commandant
plac sur sa passerelle, prsidait  l'opration, prt  stopper ou 
haler ses chanes au moindre signal. L'hlice avait t dsembraye,
et toute la force des machines porte sur le cabestan eut rapidement
ramen les appareils  bord.

La descente commena  une heure vingt-cinq minutes du soir, et la
chambre, entrane par ses rservoirs remplis d'eau, disparut sous la
surface de l'Ocan.

L'motion des officiers et des matelots du bord se partageait
maintenant entre les prisonniers du projectile et les prisonniers de
l'appareil sous-marin. Quant  ceux-ci, ils s'oubliaient eux-mmes,
et, colls aux vitres des hublots, ils observaient attentivement ces
masses liquides qu'ils traversaient.

La descente fut rapide. A deux heures dix-sept minutes, J.-T. Maston
et ses compagnons avaient atteint le fond du Pacifique. Mais ils ne
virent rien, si ce n'est cet aride dsert que ni la faune ni la flore
marine n'animaient plus. A la lumire de leurs lampes munies de
rflecteurs puissants, ils pouvaient observer les sombres couches de
l'eau dans un rayon assez tendu, mais le projectile restait invisible
 leurs yeux.

L'impatience de ces hardis plongeurs ne saurait se dcrire. Leur
appareil tant en communication lectrique avec la corvette, ils
firent un signal convenu, et la _Susquehanna_ promena sur l'espace
d'un mille leur chambre suspendue  quelques mtres au-dessus du sol.

Ils explorrent ainsi toute la plaine sous-marine, tromps  chaque
instant par des illusions d'optique qui leur brisaient le coeur. Ici
un rocher, l une extumescence du fond, leur apparaissaient comme le
projectile tant cherch; puis, ils reconnaissaient bientt leur erreur
et se dsespraient.

Mais o sont-ils? o sont-ils? s'criait J.-T. Maston.

Et le pauvre homme appelait  grands cris Nicholl, Barbicane, Michel
Ardan, comme si ses infortuns amis eussent pu l'entendre ou lui
rpondre  travers cet impntrable milieu!

La recherche continua dans ces conditions, jusqu'au moment o l'air
vici de l'appareil obligea les plongeurs  remonter.

Le halage commena vers six heures du soir, et ne fut pas termin
avant minuit.

A demain, dit J.-T. Maston, en prenant pied
sur le pont de la corvette.

--Oui, rpondit le capitaine Blomsberry.

--Et  une autre place.

--Oui.

J.-T. Maston ne doutait pas encore du succs, mais dj ses
compagnons, que ne grisait plus l'animation des premires heures,
comprenaient toute la difficult de l'entreprise. Ce qui semblait
facile  San Francisco, paraissait ici, en plein Ocan, presque
irralisable. Les chances de russite diminuaient dans une grande
proportion, et c'est au hasard seul qu'il fallait demander la
rencontre du projectile.

Le lendemain, 24 dcembre, malgr les fatigues de la veille,
l'opration fut reprise. La corvette se dplaa de quelques minutes
dans l'ouest, et l'appareil, pourvu d'air, entrana de nouveau les
mmes explorateurs dans les profondeurs de l'Ocan.

Toute la journe se passa en infructueuses recherches. Le lit de la
mer tait dsert. La journe du 25 n'amena aucun rsultat. Aucun,
celle du 26.

C'tait dsesprant. On songeait  ces malheureux enferms dans le
boulet depuis vingt-six jours! Peut-tre, en ce moment, sentaient-ils
les premires atteintes de l'asphyxie, si toutefois ils avaient
chapp aux dangers de leur chute! L'air s'puisait, et, sans doute,
avec l'air, le courage, le moral!

L'air, c'est possible, rpondait invariablement J.-T. Maston, mais le
moral, jamais.

Le 28, aprs deux autres jours de recherches, tout espoir tait perdu.
Ce boulet, c'tait un atome dans l'immensit de la mer! Il fallait
renoncer  le retrouver.

Cependant, J.-T. Maston ne voulait pas entendre parler de dpart. Il
ne voulait pas abandonner la place sans avoir au moins reconnu le
tombeau de ses amis. Mais le commandant Blomsberry ne pouvait
s'obstiner davantage, et, malgr les rclamations du digne secrtaire,
il dut donner l'ordre d'appareiller.

Le 29 dcembre,  neuf heures du matin, la _Susquehanna_, le cap au
nord-est, reprit route vers la baie de San Francisco.

Il tait dix heures du matin. La corvette s'loignait sous petite
vapeur et comme  regret du lieu de la catastrophe, quand le matelot,
mont sur les barres du perroquet, qui observait la mer, cria tout 
coup:

Une boue par le travers sous le vent  nous.

Les officiers regardrent dans la direction indique. Avec leurs
lunettes, ils reconnurent que l'objet signal avait, en effet,
l'apparence de ces boues qui servent  baliser les passes des baies
ou des rivires. Mais, dtail singulier, un pavillon, flottant au
vent, surmontait son cne qui mergeait de cinq  six pieds. Cette
boue resplendissait sous les rayons du soleil, comme si ses parois
eussent t faites de plaques d'argent.

Le commandant Blomsberry, J.-T. Maston, les dlgus du Gun-Club,
taient monts sur la passerelle, et ils examinaient cet objet errant
 l'aventure sur les flots.

Tous regardaient avec une anxit fivreuse, mais en silence. Aucun
n'osait formuler la pense qui venait  l'esprit de tous.

La corvette s'approcha  moins de deux encblures de l'objet.

Un frmissement courut dans tout son quipage.

Ce pavillon tait le pavillon amricain!

En ce moment, un vritable rugissement se fit entendre. C'tait le
brave J.-T. Maston, qui venait de tomber comme une masse. Oubliant
d'une part, que son bras droit tait remplac par un crochet de fer,
de l'autre, qu'une simple calotte en gutta-percha recouvrait sa bote
crnienne, il venait de se porter un coup formidable.

On se prcipita vers lui. On le releva. On le rappela  la vie. Et
quelles furent ses premires paroles?

Ah! triples brutes! quadruples idiots! quintuples boobys que nous
sommes!

--Qu'y a-t-il? s'cria-t-on autour de lui.

--Ce qu'il y a?...

--Mais parlez donc.

--Il y a, imbciles, hurla le terrible secrtaire, il y a que le
boulet ne pse que dix-neuf mille deux cent cinquante livres!

--Eh bien!

--Et qu'il dplace vingt-huit tonneaux, autrement dit cinquante-six
mille livres, et que, par consquent, _il surnage!_

Ah! comme le digne homme souligna ce verbe surnager! Et c'tait la
vrit! Tous, oui! tous ces savants avaient oubli cette loi
fondamentale: c'est que par suite de sa lgret spcifique, le
projectile, aprs avoir t entran par sa chute jusqu'aux plus
grandes profondeurs de l'Ocan, avait d naturellement revenir  la
surface! Et maintenant, il flottait tranquillement au gr des
flots...

Les embarcations avaient t mises  la mer. J.-T. Maston et ses amis
s'y taient prcipits. L'motion tait porte au comble. Tous les
coeurs palpitaient, tandis que les canots s'avanaient vers le
projectile. Que contenait-il? Des vivants ou des morts? Des
vivants, oui! des vivants,  moins que la mort n'et frapp Barbicane
et ses deux amis depuis qu'ils avaient arbor ce pavillon!

Un profond silence rgnait sur les embarcations. Tous les coeurs
haletaient. Les yeux ne voyaient plus. Un des hublots du projectile
tait ouvert. Quelques morceaux de vitre, rests dans l'encastrement,
prouvaient qu'elle avait t casse. Ce hublot se trouvait
actuellement plac  la hauteur de cinq pieds au-dessus des flots.

Une embarcation accosta, celle de J.-T. Maston. J.-T. Maston se
prcipita  la vitre brise...

En ce moment, on entendit une voix joyeuse et claire, la voix de
Michel Ardan, qui s'criait avec l'accent de la victoire:

Blanc partout, Barbicane, blanc partout!

Barbicane, Michel Ardan et Nicholl jouaient aux dominos.




XXIII

Pour finir

On se rappelle l'immense sympathie qui avait accompagn les trois
voyageurs  leur dpart. Si au dbut de l'entreprise ils avaient
excit une telle motion dans l'ancien et le nouveau monde, quel
enthousiasme devait accueillir leur retour? Ces millions de
spectateurs qui avaient envahi la presqu'le floridienne ne se
prcipiteraient-ils pas au-devant de ces sublimes aventuriers? Ces
lgions d'trangers, accourus de tous les points du globe vers les
rivages amricains, quitteraient-elles le territoire de l'Union sans
avoir revu Barbicane, Nicholl et Michel Ardan? Non, et l'ardente
passion du public devait dignement rpondre  la grandeur de
l'entreprise. Des cratures humaines qui avaient quitt le sphrode
terrestre, qui revenaient aprs cet trange voyage dans les espaces
clestes, ne pouvaient manquer d'tre reus comme le sera le prophte
lie quand il redescendra sur la Terre. Les voir d'abord, les
entendre ensuite, tel tait le voeu gnral.

Ce voeu devait tre ralis trs promptement pour la presque unanimit
des habitants de l'Union.

Barbicane, Michel Ardan, Nicholl, les dlgus du Gun-Club, revenus
sans retard  Baltimore, y furent accueillis avec un enthousiasme
indescriptible. Les notes de voyage du prsident Barbicane taient
prtes  tre livres  la publicit. Le _New York Herald_ acheta ce
manuscrit  un prix qui n'est pas encore connu, mais dont l'importance
doit tre excessive. En effet, pendant la publication du _Voyage  la
Lune_, le tirage de ce journal monta jusqu' cinq millions
d'exemplaires. Trois jours aprs le retour des voyageurs sur la
Terre, les moindres dtails de leur expdition taient connus. Il ne
restait plus qu' voir les hros de cette surhumaine entreprise.

L'exploration de Barbicane et de ses amis autour de la Lune avait
permis de contrler les diverses thories admises au sujet du
satellite terrestre. Ces savants avaient observ _de visu_, et dans
des conditions toutes particulires. On savait maintenant quels
systmes devaient tre rejets, quels admis, sur la formation de cet
astre, sur son origine, sur son habitabilit. Son pass, son prsent,
son avenir, avaient mme livr leurs derniers secrets. Que pouvait-on
objecter  des observateurs consciencieux qui relevrent  moins de
quarante kilomtres cette curieuse montagne de Tycho, le plus trange
systme de l'orographie lunaire? Que rpondre  ces savants dont les
regards s'taient plongs dans les abmes du cirque de Platon?
Comment contredire ces audacieux que les hasards de leur tentative
avaient entrans au-dessus de cette face invisible du disque,
qu'aucun oeil humain n'avait entrevue jusqu'alors? C'tait maintenant
leur droit d'imposer ses limites  cette science slnographique qui
avait recompos le monde lunaire comme Cuvier le squelette d'un
fossile, et de dire: La Lune fut ceci, un monde habitable et habit
antrieurement  la Terre! La Lune est cela, un monde inhabitable et
maintenant inhabit!

Pour fter le retour du plus illustre de ses membres et de ses deux
compagnons, le Gun-Club songea  leur donner un banquet, mais un
banquet digne de ces triomphateurs, digne du peuple amricain, et dans
des conditions telles que tous les habitants de l'Union pussent
directement y prendre part.

Toutes les ttes de ligne des rails-roads de l'tat furent runies
entre elles par des rails volants. Puis, dans toutes les gares,
pavoises des mmes drapeaux, dcores des mmes ornements, se
dressrent des tables uniformment servies. A certaines heures,
successivement calcules, releves sur des horloges lectriques qui
battaient la seconde au mme instant, les populations furent convies
 prendre place aux tables du banquet.

Pendant quatre jours, du 5 au 9 janvier, les trains furent suspendus,
comme ils le sont le dimanche, sur les railways de l'Union, et toutes
les voies restrent libres.

Seule une locomotive  grande vitesse, entranant un wagon d'honneur,
eut le droit de circuler pendant ces quatre jours sur les chemins de
fer des tats-Unis.

La locomotive, monte par un chauffeur et un mcanicien, portait, par
grce insigne, l'honorable J.-T. Maston, secrtaire du Gun-Club.

Le wagon tait rserv au prsident Barbicane, au capitaine Nicholl et
 Michel Ardan.

Au coup de sifflet du mcanicien, aprs les hurrah, les hip et toutes
les onomatopes admiratives de la langue amricaine, le train quitta
la gare de Baltimore. Il marchait avec une vitesse de quatre-vingts
lieues  l'heure. Mais qu'tait cette vitesse compare  celle qui
avait entran les trois hros au sortir de la Columbiad?

Ainsi, ils allrent d'une ville  l'autre, trouvant les populations
attables sur leur passage, les saluant des mmes acclamations, leur
prodiguant les mmes bravos. Ils parcoururent ainsi l'est de l'Union
 travers la Pennsylvanie, le Connecticut, le Massachusetts, le
Vermont, le Maine et le Nouveau-Brunswick; ils traversrent le nord et
l'ouest par le New York, l'Ohio, le Michigan et le Wisconsin; ils
redescendirent au sud par l'Illinois, le Missouri, l'Arkansas, le
Texas et la Louisiane; ils coururent au sud-est par l'Alabama et la
Floride; ils remontrent par la Georgie et les Carolines; ils
visitrent le centre par le Tennessee, le Kentucky, la Virginie,
l'Indiana; puis, aprs la station de Washington, ils rentrrent 
Baltimore, et pendant quatre jours, ils purent croire que les
tats-Unis d'Amrique, attabls  un unique et immense banquet, les
saluaient simultanment des mmes hurrahs!

L'apothose tait digne de ces trois hros que la Fable et mis au
rang des demi-dieux.

Et maintenant, cette tentative sans prcdents dans les annales des
voyages amnera-t-elle quelque rsultat pratique? tablira-t-on
jamais des communications directes avec la Lune? Fondera-t-on un
service de navigation  travers l'espace, qui desservira le monde
solaire? Ira-t-on d'une plante  une plante, de Jupiter  Mercure,
et plus tard d'une toile  une autre, de la Polaire  Sirius? Un
mode de locomotion permettra-t-il de visiter ces soleils qui
fourmillent au firmament?

A ces questions, on ne saurait rpondre. Mais, connaissant
l'audacieuse ingniosit de la race anglo-saxonne, personne ne
s'tonnera que les Amricains aient cherch  tirer parti de la
tentative du prsident Barbicane.

Aussi, quelque temps aprs le retour des voyageurs, le public
accueillit-il avec une faveur marque les annonces d'une Socit en
commandite (limited), au capital de cent millions de dollars, divis
en cent mille actions de mille dollars chacune, sous le nom de
_Socit nationale des Communications interstellaires_. Prsident,
Barbicane; vice-prsident, le capitaine Nicholl; secrtaire de
l'administration, J.-T. Maston; directeur des mouvements, Michel
Ardan.

Et comme il est dans le temprament amricain de tout prvoir en
affaires, mme la faillite, l'honorable Harry Troloppe, juge
commissaire, et Francis Dayton, syndic, taient nomms d'avance!


                                 FIN






End of the Project Gutenberg EBook of Autour de la Lune, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DE LA LUNE ***

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electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
