The Project Gutenberg EBook of Chronique du crime et de l'innocence,  tome
2/8, by J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac

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Title: Chronique du crime et de l'innocence,  tome 2/8
       Recueil des vnements les plus tragiques;..

Author: J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac

Release Date: October 21, 2014 [EBook #47164]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME ***




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  Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
  typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
  et n'a pas t harmonise.




    CHRONIQUE
    DU CRIME
    ET
    DE L'INNOCENCE.




    IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,
    rue de la Harpe, n. 90.




    CHRONIQUE
    DU CRIME
    ET
    DE L'INNOCENCE;


  Recueil des vnemens les plus tragiques; Empoisonnemens,
    Assassinats, Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en
    France, depuis le commencement de la monarchie jusqu' nos jours,
    disposs dans l'ordre chronologique, et extraits des anciennes
    Chroniques de l'Histoire gnrale de France, de l'Histoire
    particulire de chaque province, des diffrentes Collections des
    Causes clbres, de la Gazette des Tribunaux, et autres feuilles
    judiciaires.


    PAR J.-B. J. CHAMPAGNAC.


    Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.
      C. DELAVIGNE, _cole des Vieillards_.


    Tome Deuxime.


    Paris.

    CHEZ MNARD, LIBRAIRE,
    PLACE SORBONNE, No 3.

    1833.




    CHRONIQUE
    DU CRIME
    ET
    DE L'INNOCENCE.




LA FEMME ADULTRE ET COMPLICE DES ASSASSINS DE SON MARI.


Cette histoire tragique, qui occupa le parlement de Toulouse au
commencement du dix-septime sicle, n'intresse pas moins par la
qualit des principaux coupables que par les circonstances qui
l'accompagnrent.

Il s'agit d'un religieux, le pre Pierre-Arias Burdeus, augustin
espagnol, docteur en thologie en l'universit de Toulouse,
long-temps renomm pour ses prdications et pour sa pit, et
de Guillaume de Gayraud, conseiller et magistrat prsidial en la
snchausse de cette ville, vieillard sexagnaire, recommandable
par une conduite intgre dans l'exercice de son ministre et par une
probit exempte de reproche dans toutes les autres actions de sa
vie. Tous deux jouissaient de la considration gnrale; et personne
n'aurait jamais pens qu'il pt un jour en tre autrement. Mais,
comme le dit avec raison un ancien philosophe, nul, avant sa mort,
ne peut tre rput heureux. Une femme vint dtruire le bonheur
et l'honneur de ces deux hommes jusque l si estimables; elle les
dtourna du sentier de la vertu et les conduisit en peu de temps au
crime et  l'chafaud.

Cette femme tait portugaise; elle se nommait Violante du Chteau.
Elle tait venue se fixer  Toulouse avec toute sa famille. Belle,
sduisante, artificieuse, elle fit l'preuve de ses charmes sur le
religieux et le magistrat, qui tous deux s'enflammrent bientt pour
elle d'une passion violente. Une circonstance assez extraordinaire
dans cette aventure, c'est que les deux amans savaient qu'ils taient
rivaux, et que, loin d'en concevoir de la jalousie, ils semblaient
vivre dans le meilleur accord, et ne manquaient pas de se concerter
pour assurer la fortune et le bonheur de la personne qu'ils aimaient.

Dans cette vue, et sans doute aussi pour mieux cacher cette double
intrigue galante, le conseiller Gayraud ngocia le mariage de la
belle Portugaise avec un avocat de sa connaissance, nomm Romain,
habitant de la petite ville de Gimont, situe  dix lieues de
Toulouse. Le mariage tant stipul, les deux amans contriburent 
former la dot de la demoiselle; les noces furent clbres, et le
mari se disposa  emmener sa femme dans sa ville natale. On aurait
bien voulu le retenir  Toulouse, en lui faisant esprer, en lui
promettant de l'emploi comme avocat dans cette ville; mais, soit
qu'il ne se sentt pas capable de briller sur un aussi grand thtre,
soit qu'il et dj quelque soupon de la conduite de sa femme, il
persista dans son dessein de retourner  Gimont, o il jouissait
d'ailleurs de toutes les commodits, et comptait parmi les premiers
de sa profession.

Cet arrangement tait loin de faire le compte de nos amoureux.
En faisant ce mariage, qui devait, pour ainsi dire, leur servir
de manteau, ils s'taient imagin qu'ils dcideraient facilement
l'avocat Romain  se fixer  Toulouse. Le refus obstin de celui-ci
renversa toutes leurs esprances de plaisir. On employa mille
expdiens pour retarder le dpart des deux poux; mais, aprs bien
des dlais, ils partirent. Le conseiller Gayraud, comme ami du mari,
les accompagna jusqu' Gimont, et demeura avec eux environ un mois.
La lune de miel, on n'aura pas de peine  le croire, ne fut pas
de longue dure. La lgret de Violante et son humeur altire ne
tardrent pas  blesser son mari; elle ne parlait qu'avec mpris
du sjour de Gimont, des parens et des proprits de Romain; en un
mot, elle ne formait d'autre dsir que de revenir  Toulouse. Le
mari en conut de la jalousie et du dpit; il dclara formellement
que son mnage ne quitterait pas Gimont, que la loi lui en donnait
le droit, et qu'il entendait tre le matre d'en jouir. Ds lors
la msintelligence clata entre les deux poux sans espoir de
raccommodement.

Le conseiller, qui avait t tmoin de ces scnes conjugales,
retourna  Toulouse, le coeur tout navr d'avoir si mal russi en
faisant un tel mariage. Il alla trouver le religieux, l'entretint
des ennuis, de la langueur de leur chre Violante, et surtout de
la rudesse et de la svrit du mari. Ds lors ces deux hommes,
galement passionns, ne sont plus occups que des moyens de dlivrer
cette femme de la servitude o elle languit. Le conseiller, malgr
les glaces de l'ge, manifeste encore plus d'impatience, plus de
chaleur que son rival; il a vu ce que souffre leur bien-aime; il
fait  chaque instant une peinture vive, anime de sa malheureuse
situation; il retrace, avec vhmence, les emportemens, la tyrannie
de son mari. Ces entretiens exaltent leur imagination; l'adultre,
si fcond en crimes, leur inspire l'ide d'un meurtre: ils formrent
l'horrible projet de faire mourir Romain, comptant bien d'ailleurs
sur l'assentiment de sa femme, qui avait dit au conseiller, avant son
dpart de Gimont, qu'elle avait la ferme volont de secouer le joug 
tout prix.

Il n'y avait plus qu' opter entre le fer et le poison. Le conseiller
fit observer que l'loignement pouvait rendre difficile et dangereux
l'usage du poison; qu'il valait beaucoup mieux trouver un prtexte
pour attirer Romain  Toulouse, et l le faire assassiner. Le
religieux applaudit  cet infme dessein, et remit sur-le-champ cent
cus au conseiller pour payer les assassins.

Le conseiller Gayraud n'hsite pas dans l'excution du projet. Il
met dans sa confidence un jeune colier de Toulouse, nomm Candolas,
appartenant  une honnte famille, et un praticien nomm Esbaldit;
il les charge de trouver des gens de main pour commettre le crime,
et leur dlivre une partie de l'argent qu'il a reu; puis il crit
 Romain pour le presser de venir  Toulouse pour se charger d'une
affaire qu'il disait devoir s'y juger.

Romain ajoute entirement foi  la missive du conseiller; il arrive 
Toulouse, y reoit les caresses empresses de tous les parens de sa
femme, du religieux Burdeus, et principalement du conseiller Gayraud,
qui le reoit dans sa maison avec crmonie, et fait prparer un
festin splendide  l'occasion de son arrive. Le religieux, Candolas,
Esbaldit sont au nombre des convives. Aprs le souper, le pre
Burdeus se retire, les autres feignent d'aller faire un tour de
promenade. Romain et le conseiller restent seuls. Ce dernier, pour
faire passer la soire et pour que les meurtriers eussent le temps
de se runir au lieu dsign pour le crime, se charge d'entretenir
la conversation; et quand il croit l'heure arrive, il emmne
Romain, sous le prtexte de faire un peu d'exercice, et le fait
sortir par la porte de derrire de sa maison, qui tait voisine de
l'enclos du couvent des cordeliers, lieu trs peu frquent. Les
meurtriers aposts attendaient leur proie; ils s'lancent sur Romain
et l'assassinent de dix-sept coups de poignard. Le conseiller feint
que Romain et lui ont t attaqus par des voleurs, que ces voleurs
lui ont enlev sa bourse, et ont tu l'avocat, qui voulait faire
rsistance.

Sur cette annonce du conseiller, la nouvelle de cet assassinat
parcourt aussitt toute la ville. Les capitouls, accompagns du guet,
se rendent sur le lieu du crime. Mais en chemin ils rencontrent,
courant de toutes ses forces, tout hors d'haleine, le praticien
Esbaldit, qui fuyait aprs le coup. Cette fuite prcipite, 
pareille heure, semble un indice suffisant; on l'arrte prisonnier,
et l'on fait transporter le corps de Romain  l'htel-de-ville.

Cependant le religieux, craignant que la dtention d'Esbaldit ne ft
dcouvrir ses complices, s'enfuit quelques jours aprs avec le jeune
Candolas, et se retira d'abord  Tonmins, ville protestante, puis 
Millhaud, de l  Nmes.

clair par la fuite du religieux, le parlement de Toulouse dcrta
de prise de corps le fugitif, et des prevts furent envoys  sa
recherche. Le pre Burdeus fut arrt  Nmes; mais les magistrats
de la ville le rclamrent, disant qu'il tait de leur religion, que
la connaissance du crime qu'on lui imputait appartenait  la chambre
de l'dit  Castres, et non au parlement de Toulouse. On dpcha un
courrier au roi, avec la procdure, pour prononcer sur ce conflit,
et par arrt du conseil d'tat la cause fut renvoye au parlement de
Toulouse. Les ministres protestans de Nmes murmuraient contre cette
dcision, et disaient que c'tait en haine de ce que le religieux
s'tait converti  leur religion qu'on voulait le faire mourir 
Toulouse; mais le prsident de la chambre de l'dit imposa silence
 ces murmures, et, au nom de l'obissance due aux ordres du roi, il
fit remettre Burdeus et Candolas entre les mains des prevts envoys
de Toulouse.

Ramen dans cette ville, le religieux subit les interrogatoires
d'usage, et l'on instruisit son procs: mais les voix furent
partages lors du jugement. Les uns le condamnaient  mort; les
autres voulaient surseoir le jugement jusqu' ce que le jeune
colier Candolas et t appliqu  la question. Aprs quelques
contestations, le premier avis fut adopt et l'arrt de mort
prononc. Alors le religieux confessa son crime, dsigna le
conseiller Gayraud comme en ayant t le principal instigateur et
en ayant dirig l'excution: puis, aprs avoir manifest un grand
repentir de la part qu'il avait prise  cette action abominable, il
accusa Candolas et Esbaldit de complicit. Quant aux assassins dont
on s'tait servi, ils s'taient tous enfuis en Espagne.

Aprs ces rvlations, Burdeus fut conduit au supplice; en passant
devant la porte du couvent de son ordre, il s'arrta, les yeux
pleins de larmes, pour exhorter ses confrres  une bonne et
chrtienne vie, et il leur demanda pardon du scandale qu'il leur
donnait. Lorsqu'il fut arriv au lieu du supplice, il adressa  Dieu
une longue et fervente prire. Aprs quoi, il fut dcapit, et ses
quatre membres coups en quartiers.

Aprs cette excution, qui eut lieu le 5 fvrier 1609, le conseiller
Gayraud, persvrant  se renfermer dans une dngation absolue,
fut appliqu  la question ordinaire et extraordinaire. Il subit la
torture avec une constance inbranlable, sans que l'on pt arracher
la vrit de sa bouche, jusqu' ce que, le premier prsident l'ayant
menac de faire mettre aussi  la question son jeune fils g de
dix-huit ou vingt ans, il s'cria alors que son fils n'tait pas
coupable, qu'il n'avait jamais rien su de ses affaires. La tendresse
paternelle fut plus forte que la rigueur des tourmens; le malheureux
conseiller s'accusa pour excuser son fils, qui tait innocent,
et avoua la vrit, conformment aux rvlations de son complice
Burdeus. En consquence, il fut condamn au mme supplice, ainsi que
Candolas et Esbaldit. Le conseiller Gayraud subit son arrt le 12
fvrier, Candolas le 13, et Esbaldit le 14 du mme mois.

Quant  la femme, auteur de tous ces malheurs, condamne  la peine
capitale, elle fut conduite  la mort le 16. Avant de subir son
arrt, elle adressa aux assistans une allocution si touchante, si
empreinte d'un vrai repentir, que tout le monde fondait en larmes, en
priant pour elle.




EXTRAIT DES FASTES DU GIBET DE MONTFAUCON.


Montfaucon, minence patibulaire trs-renomme, est situ au-del des
faubourgs du Temple et Saint-Martin. Cette petite colline avait t
choisie pour les excutions, parce que autrefois l'usage tait de les
consommer sur des lieux levs, pour que l'exemple ft vu de loin,
et que la terreur du supplice dtournt du crime ceux qui avaient
du penchant  le commettre. De l'empressement que montre la populace
 voir excuter des criminels, beaucoup de personnes concluent
qu'elle prend plaisir  voir rpandre le sang. Peut-tre est-ce
calomnier l'espce humaine. Saint-Foix donne une autre raison de cet
empressement. La populace, dit-il, est curieuse de voir comment
sont faits ces hommes dont la sentence et les crimes deviennent pour
elle la nouvelle du jour et le sujet de sa conversation. Il n'y en
a peut-tre pas quatre, parmi les spectateurs, qui ne dtournent la
vue, et dont l'me ne se sente attriste au moment o le supplice
commence. Cela est si vrai, que souvent on a vu la mme multitude,
aprs avoir demand  grands cris la mort d'un malheureux, fondre en
larmes pendant toute la dure de son supplice.

Montfaucon, suivant toutes les apparences, a pris le nom qu'il porte
encore aujourd'hui d'un seigneur nomm Falco ou Faucon, qui en tait
propritaire, ainsi que des terres des environs. L'opinion commune
est que ce fut Pierre de La Brosse, favori de Philippe-le-Hardi, qui
fit lever ce gibet; d'autres l'attribuent  Enguerraud de Marigny
ou  Pierre Remy. Quoi qu'il en soit, on y voyait encore du temps
de la ligue une masse de pierres, accompagne de seize piliers, o
conduisait une rampe aussi de pierres, assez large, et qui se fermait
avec une bonne porte. Cette masse tait un paralllogramme haut de
deux  trois toises, long de six  sept, large de cinq ou six, et
compos de dix ou douze assises de gros quartiers de pierre, bien
lis et bien ciments. Les piliers taient gros, carrs et chacun de
trente-deux ou trente-trois pieds de hauteur. Pour joindre ensemble
ces piliers, et pour y attacher les corps des supplicis, on avait
enclav dans leur chaperon deux gros liens de bois qui traversaient
de l'un  l'autre et avaient des chanes de fer d'espace en espace.
Au milieu tait une cave pour recevoir les corps des supplicis,
lorsqu'ils tombaient en pices ou que toutes les chanes et les
places taient remplies.

Des noms clbres ou fameux figurent parmi les victimes nombreuses
qui vinrent finir leur existence  ce gibet.

Pierre de La Brosse, barbier et chirurgien de Saint-Louis, fut pendu
 ce gibet en 1227. Il tait accus d'avoir empoisonn Louis de
France, fils an du roi et d'Isabelle d'Aragon.

On a vu  l'article de _Marie de Brabant_ tous les dtails relatifs
 cette affaire. Le chroniqueur parisien pense que La Brosse tait
innocent, et qu'il mourut victime de la haine des princes qui ne
pouvaient supporter  la cour un _riche vilain_ comme l'tait ce
favori. Les ducs de Bourgogne et de Brabant, et Robert, comte
d'Artois, assistrent  son supplice.

Enguerrand de Marigny, dont nous avons racont l'histoire, prit
victime des intrigues du comte de Valois. Jean d'Asnires, fameux
avocat de ce temps-l, proposa contre lui quarante-un chefs
d'accusation. L'accus demanda du temps et quelqu'un pour le
dfendre; mais on lui en refusa tous les moyens, et, sans formalit
ni justice, il fut condamn  tre pendu; et l'excution eut lieu
en 1315. On dit qu'il avait t un des restaurateurs du gibet de
Montfaucon, o il fut attach.

Henri Taperet, prevt de Paris, fut pendu au mme lieu en 1320, comme
nous l'avons vu, pour avoir fait mourir un innocent qu'il substitua
 un riche coupable, qui, pour ses crimes, avait t condamn au
dernier supplice.

Grard Guecte, Auvergnat de basse naissance, avait t employ
dans les finances sous le rgne de Philippe-le-Long; mais ds que
Charles-le-Bel fut parvenu  la couronne, ce prince le fit enfermer
dans la tour du Louvre, comme ayant dtourn les finances du trsor
royal. Il n'aurait pu viter le dernier supplice, mais on lui donna
si violemment la question qu'il expira au milieu des tortures. Son
corps fut tran par les rues, et ensuite pendu  Montfaucon en 1322.

Jourdain de Lisle, l'un des plus grands seigneurs de Gascogne, et, de
son propre aveu, l'un des plus grands sclrats, vint y prendre place
en 1323. On a vu plus haut son histoire.

Pierre Remi, seigneur de Montigny, fut accus de malversations
aprs la mort de Charles-le-Bel, dont il avait t le principal
trsorier. Son procs lui fut fait, et il fut condamn  tre pendu
par arrt du parlement du 25 avril 1328; ce qui fut excut au gibet
de Montfaucon, qu'il avait fait rparer peu de temps auparavant.
Ainsi fut ralise la prdiction qu'on avait, dit-on, grave sur le
principal pilier, et contenue en ces deux vers:

    En ce gibet ici emmi
    Sera pendu Pierre Remi.

Mac de Maches, trsorier changeur du trsor du roi, y fut aussi
pendu en 1331, ainsi que Rn de Siran, matre des monnaies, en 1333.

Alain de Hourderie, chevalier, conseiller au parlement, fut pendu et
trangl au gibet de Montfaucon, en 1348, pour avoir enregistr une
fausse dposition qu'il n'avait jamais oue, et avoir falsifi et
corrompu celles des tmoins que vritablement il avait entendus, pour
favoriser l'une des parties.

Jean de Montagu, dclar coupable de lse-majest en 1409, fut
condamn  tre dcapit dans les halles de Paris. Son corps fut
port  Montfaucon, et sa tte mise au bout d'une lance sous les
piliers des halles.

Pierre des Essarts, prevt de Paris sous le mme rgne, avait t
auparavant grand-bouteiller en France, et avait eu la souveraine
administration des finances. Personne, plus que lui, n'avait eu
part aux bonnes grces du duc de Bourgogne; mais il les perdit
tout--coup, et devint mme l'objet de sa fureur. On l'accusa de tous
les malheurs de ce temps-l, et il fut condamn  perdre la tte; ce
qui fut excut aux halles le 1er juillet 1413. Son corps fut port
 Montfaucon, o quatre ans auparavant il avait fait mettre celui de
Montagu. Ainsi se ralisa la prdiction du duc de Brabant, qui deux
ans auparavant, lui avait dit: Prevt de Paris, Jehan de Montagu a
mis vingt-deux ans  soy faire couper la tte, mais vrayement vous
n'y en mettrez pas trois.

Olivier Ledain et Jean Doyac, qui avaient t favoris de Louis XI,
furent, aprs la mort de ce prince, immols  la vengeance publique.
Olivier fut pendu  Montfaucon, Doyac fut fustig par tous les
carrefours de Paris, eut une oreille coupe, la langue perce avec un
fer chaud aux halles, et fut conduit  Montferrand en Auvergne, o il
eut le fouet et l'autre oreille coupe.

Jacques de Beaune, seigneur de Samblanay, surintendant des finances
sous Franois Ier, fut pendu  Montfaucon le 14 aot 1527; nos
lecteurs connaissent son procs.

Le corps de l'illustre amiral de Coligny fut attach au mme gibet,
aprs son assassinat, lors du massacre de la Saint-Barthlemy.

En 1476, Laurent Garnier de Provins, aprs avoir demeur un an
et demi attach  Montfaucon, o, nonobstant sa grce, il avait
t pendu par arrt du parlement, pour avoir tu un collecteur de
tailles, fut dpendu  la sollicitation de son frre, mis dans un
cercueil, et port, avec tout l'appareil des pompes funbres, par
la rue Saint-Denis, jusqu' la porte Saint-Antoine. De chaque ct
marchaient douze hommes vtus de deuil, les uns une torche  la main,
les autres un cierge. Devant taient quatre crieurs, faisant sonner
leurs clochettes, portant toutes les armoiries du dfunt: celui qui
marchait  la tte du cortge criait  haute voix: Bonnes gens,
dites vos patentres pour l'me de feu Laurent Garnier, en son vivant
demeurant  Provins, qu'on a trouv mort nouvellement sous un chne:
dites-en vos patentres: que Dieu bonne merci lui fasse.




LES TROIS GUILLERIS.


Ce triumvirat de brigands fameux tait compos de trois frres qui
sortaient d'une maison noble de Bretagne. Aprs s'tre signals dans
les guerres de la ligue, ils se firent voleurs de grands chemins,
lorsque le calme fut rtabli en France. La terreur qu'ils inspiraient
tait si grande, qu'on n'osait approcher de leur repaire,  trente
lieues  la ronde.

Ce qui les rendait si redoutables, c'est qu'ils avaient sous leurs
ordres une troupe d'environ quatre cents hommes dtermins. Ils
firent btir une forteresse sur le chemin de Bretagne en Poitou, pour
leur servir de retraite. Ils faisaient des courses jusqu'en Normandie
et  Lyon, affichant sur les arbres, le long de leur route, ces mots
en gros caractres: _Paix aux gentilshommes, la mort aux prevts et
aux archers et la bourse aux marchands!_

Henri IV, instruit des brigandages qu'ils exeraient et des forces
qu'ils avaient  leur disposition, envoya Parabre avec cinq mille
hommes pour assiger leur forteresse et les exterminer. Ces bandits
firent une rsistance opinitre; on foudroya leur fort  coups de
canon, et ils furent bientt rduits aux abois. Le plus jeune des
trois Guilleris, ayant voulu se faire jour  travers les assigeans
avec quatre-vingts hommes rsolus, fut pris, livr au prevt de
Saintes et rompu vif.

Ses frres et leurs complices, ayant t disperss, errrent pendant
quelque temps, cherchant  chapper aux poursuites diriges contre
eux. Enfin ils furent pris et excuts en divers endroits. Cet
vnement, important pour la tranquillit de plusieurs provinces, et
surtout pour la scurit des voyageurs, eut lieu en l'anne 1608.

Il serait facile de donner des pages entires de dtails sur les
expditions des Guilleris. Mais de quel intrt peut tre le rcit
de brigandages faits de sang-froid, et regards, par leurs auteurs,
comme des spculations de commerce? Si nous mentionnons dans notre
recueil ces grands voleurs et quelques autres clbres chefs de
bandes, c'est seulement pour faire voir que nous ne les avons point
omis, et que c'est avec intention que nous nous abstenons de narrer
leurs faits et gestes.




HENRI IV ET SES ASSASSINS.


Si le meurtre de l'un de nos semblables nous inspire une juste
horreur, quelque vulgaire que soit la victime, quelle ne doit pas
tre l'indignation des coeurs vertueux et des esprits clairs, alors
que le poignard de l'assassin attaque les jours d'un souverain dont
l'existence est presque toujours si prcieuse, puisque c'est sur elle
que se fonde la tranquillit de tant de familles et la stabilit de
tant d'intrts divers? Et quand le souverain immol se trouve tre
un prince ami de son peuple et dou des plus heureuses qualits pour
faire le bonheur de ses sujets; quand ce prince est un Henri IV,
est-il possible de rencontrer des expressions qui ne restent pas
au-dessous de cet abominable parricide?

Chose trangement bizarre! les rois les plus despotes, les plus
cruels, meurent paisiblement dans leur lit, et le monarque qui jouit
parmi nous de la mmoire la plus populaire fut continuellement
menac du poignard des assassins! Il faut sans doute attribuer cette
anomalie aux guerres de religion, qui enfantent le fanatisme, monstre
capable des plus grands forfaits. Quoi qu'il en soit, Henri IV
chappa seize fois au couteau de ses ennemis; il ne succomba qu' la
dix-septime.

Ce serait, dit M. Dulaure, une histoire assez curieuse que celle de
tous les projets d'assassinat tents contre Henri IV: on y verrait
figurer des moines, des prtres, des cardinaux, des lgats du pape,
comme instigateurs et complices de ces crimes; il ne faudrait point
omettre la tentative de Charles Ridicanne dit d'Avesne, moine
jacobin, qui fut instigu  tuer Henri IV par Nicolas Malvesie, nonce
du pape en Flandre.

Nous ne parlerons ici que des deux fanatiques qui russirent le plus
dans leur excrable entreprise, Jean Chastel et Ravaillac.

Il y avait environ neuf mois que Henri IV s'tait rendu matre de
Paris; les habitans de cette ville, aprs les horreurs d'un long
sige, commenaient  goter les douceurs de la paix. Chaque jour
apportait au roi de nouvelles soumissions de la part de diffrens
chefs de la ligue. Tout prsageait un avenir prospre, lorsque, le
27 dcembre 1594, ce prince, revenant victorieux de Picardie, vint,
tout bott, rendre visite  sa matresse, Gabrielle d'Estres,
qui demeurait  l'htel du Bouchage, situ prs du Louvre, sur
l'emplacement occup actuellement par les btimens de l'Oratoire.

Plusieurs seigneurs s'y rendirent pour le saluer. Dans le moment o
Henri IV se baissait pour relever un seigneur agenouill devant lui,
un jeune homme, qui s'tait gliss dans la foule jusqu'auprs du
prince, lui porta un coup de couteau; mais, par suite du mouvement
que fit le roi en se baissant, le coup ne put l'atteindre qu' la
mchoire suprieure, lui fendit la lvre et lui brisa une dent.

Le roi crut d'abord que le coup partait de Mathurine, sa folle, qui
se trouvait prs de lui, et dit avec colre: _Au diable soit la
folle; elle m'a bless!_ Mathurine se dfendit et courut fermer la
porte de la salle, afin de prvenir l'vasion de l'assassin. Alors
le sieur de Montigny saisit le jeune homme, en lui disant: C'est par
vous ou par moi que le roi a t bless.

Ce jeune homme fut fouill sur-le-champ, et l'on trouva sur lui le
couteau dont il venait de frapper le roi. Il avoua son crime sans
hsiter. Il se nommait Jean Chastel, et tait fils d'un bourgeois
de Paris. Le roi, naturellement port  la clmence, voulait lui
pardonner; mais, instruit que l'assassin tait lve des jsuites,
auxquels il venait de rendre un grand service, en suspendant l'arrt
du parlement qui avait pour but leur expulsion du royaume, il dit:
_Fallait-il donc que les jsuites fussent convaincus par ma bouche?_

Jean Chastel fut conduit aussitt au Fort-l'vque; sa famille, tous
les jsuites de Paris, le cur de Saint-Pierre-des-Arcis furent
galement arrts. Les scells furent apposs sur leurs papiers. On
trouva chez le jsuite Guignard des crits sditieux.

Jean Chastel, dans ses interrogatoires, ne chargea personne. Il
dclara qu'il avait agi de son propre mouvement; qu'il n'avait t
pouss  cet assassinat que par son zle pour la religion, parce
qu'il tait convaincu qu'il tait permis de tuer les rois qui
n'taient pas approuvs par le pape.

Jean Chastel fut condamn au plus affreux supplice. Il fut tir 
quatre chevaux, aprs avoir t tenaill. Au milieu de ses horribles
tourmens, il ne lui chappa pas la moindre plainte, persuad qu'il
tait que son supplice effacerait son crime et le conduirait au
ciel. Les ligueurs en firent un martyr, et obtinrent que l'arrt du
parlement qui avait prononc sa condamnation serait mis  l'_index_
 Rome. Jean Boucher, cur de Saint-Benot  Paris, composa un gros
livre o il soutint que l'assassinat commis par Jean Chastel tait
une action hroque.

Le parlement, afin de prouver son zle pour la personne du roi,
poussa la rigueur jusqu' l'iniquit. Il condamna le jsuite Guignard
 mourir sur la potence, son corps  tre brl, et ses cendres 
tre jetes au vent; rien pourtant ne prouvait sa complicit avec
Chastel. On ne pouvait allguer que ses crits pleins d'injures
contre la plupart des rois de l'Europe; mais ces crits, rests
manuscrits, devaient tre regards comme n'existant pas.

Le pre de Jean Chastel, contre lequel ne s'levait aucune charge, si
ce n'est d'avoir t ligueur, fut condamn  tre banni pendant neuf
ans du royaume,  payer une forte amende et  voir sa maison dmolie.

Par arrt du 19 dcembre 1594, les jsuites furent condamns  sortir
dans trois jours de Paris et dans quinze jours du royaume, _comme
corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du
roi et de l'tat_. Sur l'emplacement de la maison dmolie du pre de
Jean Chastel, on rigea une pyramide commmorative du crime de Jean
Chastel et de ceux des jsuites. Elle tait situe en face du Palais
de Justice, vers la partie mridionale de la place semi-circulaire
qui prcde l'entre de ce palais. Cette pyramide fut dtruite aprs
la rentre des jsuites en France, qui eut lieu en 1603. Le P.
Cotton, religieux de cet ordre, et confesseur du roi, en sollicita et
en obtint la dmolition, malgr la rsistance du parlement.

Henri IV semblait avoir un secret pressentiment de la fin qui
lui tait rserve. Il reut mme plusieurs avertissemens  ce
sujet. Les historiens contemporains rapportent que, six mois avant
l'attentat de Ravaillac, le roi tant chez Zamet, aprs avoir dn,
se retira dans une chambre, disant qu'il voulait reposer. Il envoya
chercher Thomassin, un des plus clbres astrologues de ce temps,
et l'interrogea sur plusieurs choses concernant sa personne et son
tat. Thomassin lui dit qu'il avait  se garder du mois de mai 1610,
et alla mme, dit-on, jusqu' lui dsigner l'heure et le jour qu'il
devait tre tu; mais le roi s'en moqua.

On voit dans les notes du _Journal_ de l'Estoile, que la reine, peu
de jours avant son couronnement, tant couche dans son lit, auprs
du roi, songea qu'on donnait un coup de couteau  son poux, et,
s'tant veille en sursaut avec frayeur et trmoussement de tous les
membres, le roi lui demanda qu'est-ce qu'elle avait; elle dissimula
pendant quelque temps un songe si horrible; mais presse par le roi
de le lui dclarer, elle le fit; mais le roi n'en fit aucun cas.

Suivant Mezeray, un mois ou deux avant la mort du roi, coururent par
toutes les chambres du Louvre les quatre vers suivans, qu'on disait
tre de Nostradamus:

    Cinq dcades et sept n'auront born la course
    Du grand lyon Cethe, qu'un jeune lonceau
    Avec sa lyonne, ayant recours  l'ourse,
    Fuitif de son rival, tranchera le fuseau.

Nous ne rapporterons pas tous les prsages et avertissemens
prophtiques qui prcdrent l'assassinat de Henri IV. L'astrologie,
qui tait encore fort  la mode, devait multiplier ces sortes
d'horoscopes, et ne rien ngliger pour les accrditer. Les esprits
taient d'ailleurs bien prpars  digrer semblable pture, et s'en
repaissaient avec dlices. Ces dtails appartiennent  l'histoire
des moeurs, et ne sont pas dplacs ici. Voici ce que dit dans le
mme sens le journaliste l'Estoile: Le vendredi 14 du mois de mai
(1610), jour triste et fatal pour la France, le roi, sur les dix
heures du matin, fut entendre la messe aux Feuillans. Au retour, il
se retira dans son cabinet, o le duc de Vendme, son fils naturel,
qu'il aimait fort, vint lui dire qu'un nomm La Brosse, qui faisait
profession d'astrologie, lui avait dit que la constellation sous
laquelle sa majest tait ne la menaait d'un grand danger ce
jour-l; ainsi qu'il l'avertit de se bien garder:  quoi le roi
rpondit en riant au duc de Vendme: _La Brosse est un vieil matois
qui a envie d'avoir de votre argent; et vous un jeune fol de le
croire: nos jours sont compts devant Dieu_; et, sur ce, le duc de
Vendme fut avertir la reine, qui pria le roi de ne pas sortir du
Louvre le reste du jour:  quoi il fit la mme rponse.

Aprs le dner, le roi s'est mis sur son lit pour dormir; mais,
ne pouvant recevoir de sommeil, il s'est lev triste, inquiet et
rveur, et a promen dans sa chambre quelque temps, et s'est jet
derechef sur le lit; mais, ne pouvant dormir encore, il s'est lev et
a demand  l'exempt des gardes quelle heure il tait. L'exempt lui
a rpondu qu'il tait quatre heures, et a dit: Sire, je vois votre
majest triste et toute pensive; il vaudrait mieux prendre un peu
l'air, cela la rjouirait.--C'est bien dit: eh bien! faites apprter
mon carrosse, j'irai  l'Arsenal voir le duc de Sully, qui est
indispos, et qui se baigne aujourd'hui.

Le carrosse tant prt, il est sorti du Louvre accompagn du duc de
Montbazon, du duc d'Espernon, du marchal de Lavardin, Roquelaure,
La Force, Mirebeau et Liancourt, premier cuyer..... Le carrosse
tait malheureusement ouvert de chaque portire, parce qu'il faisait
beau temps, et que le roi voulait voir en passant les prparatifs
qu'on faisait dans la ville (pour le couronnement de la reine). Son
carrosse entrant de la rue Saint-Honor dans celle de la Ferronnerie,
trouva d'un ct un chariot charg de vin, et de l'autre ct un
autre charg de foin, lesquels faisant embarras, il fut contraint de
s'arrter,  cause que la rue est fort troite par les boutiques qui
sont bties contre la muraille du cimetire des Innocens.

Dans cet embarras, une grande partie des valets de pied passa dans
le cimetire pour courir plus  l'aise, et devancer le carrosse du
roi au bout de ladite rue. Des deux seuls valets de pied qui avaient
suivi le carrosse, l'un s'avana pour dtourner cet embarras, et
l'autre se baissa pour renouer sa jarretire, lorsqu'un sclrat
sorti des enfers, appel Franois Ravaillac, natif d'Angoulme, qui
avait eu le temps pendant cet embarras de remarquer le ct o tait
le roi, monte sur la roue dudit carrosse, et, d'un couteau tranchant
des deux cts, lui porte un coup entre la seconde et la troisime
cte, un peu au-dessus du coeur, qui a fait que le roi s'est cri:
_Je suis bless_. Mais le sclrat, sans s'effrayer, a redoubl, et
l'a frapp d'un second coup dans le coeur, dont le roi est mort,
sans avoir pu jeter qu'un grand soupir: ce second a t suivi d'un
troisime, tant le parricide tait anim contre le roi, mais qui n'a
port que dans la manche du duc de Montbazon.

Chose surprenante, nul des seigneurs qui taient dans le carrosse
n'a vu frapper le roi; et si ce monstre d'enfer et jet son couteau,
on n'et su  qui s'en prendre; mais il s'est tenu l comme pour se
faire voir et pour se glorifier du plus grand des assassinats. Les
seigneurs ont t bien empchs, les uns pour assister le roi, et les
autres pour se saisir du parricide. Icelui pris et mis en sret, ils
ont tch d'apaiser le grand tumulte caus parmi le peuple par la
croyance que le roi tait mort.....

Saint-Michel, l'un des gentilhommes du roi, pouss par un juste
ressentiment, avait dj mis l'pe  la main pour tuer le
meurtrier; mais le duc d'Espernon, se ressouvenant du dplaisir qu'il
avait eu et du blme qu'on avait donn avec raison  ceux qui turent
Jacques Clment aprs la mort de Henri III, cria  Saint-Michel et au
valet de pied qui avait la mme pense, qu'il y allait de leur vie
s'ils touchaient  ce malheureux. On remit donc Ravaillac entre les
mains de la justice; on le conduisit d'abord  l'htel de Retz, et
ensuite  la conciergerie.

Ce Ravaillac descendait, par les femmes, de Poltrot de Mr, assassin
du duc Franois de Guise, si l'on en croit Estienne Pasquier; il
tait fils d'un praticien d'Angoulme, dont il avait suivi quelque
temps la profession. Puis, ayant pris l'habit religieux chez les
Feuillans, il s'tait fait chasser du clotre peu aprs, par ses
visions et ses extravagances; accus d'un meurtre, sans pouvoir
en tre convaincu, il chappa au chtiment. Sa misre le rduisit
 faire le mtier de matre d'cole  Angoulme. Les excs, les
libelles et les sermons des ligueurs, avaient depuis long-temps
drang son imagination, et lui avaient inspir une grande aversion
pour Henri IV. Quelques prdicateurs, trompettes du fanatisme,
enseignaient alors publiquement qu'il tait permis de tuer ceux qui
mettent la religion catholique en danger, ou qui font la guerre au
pape. Ravaillac, n avec un caractre sombre et atrabilaire, s'imbut
avidement de ces principes abominables. Au seul nom de huguenot il
entrait en fureur. Il prit la rsolution excrable d'assassiner le
roi, que son imagination exalte lui montrait comme un fauteur de
l'hrsie. Il partit d'Angoulme six mois avant son crime, dans
l'intention, disait-il, de parler au roi, et de ne le tuer qu'autant
qu'il ne pourrait pas russir  le convertir. Il se prsenta au
Louvre sur le passage du roi  plusieurs reprises, fut toujours
repouss, et s'en retourna; il vcut quelque temps moins tourment
par les visions qui l'agitaient. Mais vers Pques, il fut tent
avec plus de violence que jamais d'excuter son dessein. Il revint
 Paris, vola dans une auberge un couteau qu'il jugea propre  son
excrable projet, et s'en retourna encore. tant prs d'tampes, il
cassa entre deux pierres la pointe de son couteau, dans un moment de
repentir, la refit presque aussitt, regagna Paris, suivit le roi
pendant deux jours; enfin, toujours plus affermi dans son dessein,
il l'excuta le 14 mai 1610.

Son procs ayant t instruit, il fut condamn  tre cartel sur la
place de Grve. Il soutint constamment dans tous ses interrogatoires
qu'il n'avait point de complices. Les deux docteurs de Sorbonne qui
l'assistaient  la mort ne purent rien arracher de lui. Ayant demand
l'absolution  l'un d'eux avant d'expirer, le docteur la lui refusa,
 moins qu'il ne voult dclarer ses complices et ses fauteurs.
Ravaillac lui rpondit qu'il n'en avait point; et le confesseur ayant
rpliqu qu'il ne pouvait l'absoudre, Ravaillac demanda l'absolution
sous condition, c'est--dire au cas qu'il dt la vrit. Je le veux
bien, dit le prtre, mais, si vous mentez, au lieu d'absolution, je
vous prononce votre damnation.

Le peuple, au commencement de l'excution, lui avait refus le _Salve
regina_, en criant: Il ne lui en faut point..... Il est damn.....
Pendant l'excution, un des chevaux qui le dmembraient ayant t
recru, un homme qui tait prs de l'chafaud descendit de celui
qu'il montait pour le mettre  la place, afin de le mieux dchirer.
Aussitt qu'il fut mort, dit l'Estoile, le bourreau, l'ayant
dmembr, voulut en jeter les quartiers au feu; mais le peuple se
ruant imptueusement dessus, il n'y eut fils de si bonne mre qui ne
voult avoir sa pice, jusqu'aux enfans, qui en firent du feu au coin
des rues. Quelques villageois mme ayant trouv le moyen d'en avoir
quelques lopins, les brlrent dans leur village.

Ravaillac tait g d'environ trente-deux ans lors de son excution,
qui eut lieu le 27 mai 1610.

Les historiens, pour trouver des complices  Ravaillac, se sont
lancs dans le vaste champ des conjectures. Plusieurs seigneurs de
la cour furent nommment calomnis. La socit des jsuites ne fut
pas non plus pargne. Il faut se dfier de ces accusations dnues
de preuves. Voici de sages rflexions de Voltaire qui s'adaptent
trs-bien  notre sujet. Il n'est que trop vrai, dit-il, qu'il
suffit d'un fanatique pour commettre un parricide, sans aucun
complice. Damiens n'en avait point; il a rpt quatre fois, dans
son interrogatoire, qu'il n'a commis son crime que par principe de
religion. Je puis dire qu'ayant t autrefois  porte de connatre
les convulsionnaires, j'en ai vu plus de vingt capables d'une
pareille horreur, tant leur dmence tait atroce! La religion mal
entendue est une fivre que la moindre occasion fait tourner en rage.

Le propre du fanatisme est d'chauffer les ttes. Quand le feu qui
fait bouillir les cervelles superstitieuses a fait tomber quelques
flammches dans une me insense et atroce; quand un ignorant furieux
croit imiter saintement Phine, Aod, Judith et leurs semblables, cet
ignorant a plus de complices qu'il ne pense. Bien des gens l'ont
excit au parricide sans le savoir. Quelques personnes profrent
des paroles indiscrtes et violentes; un domestique les rpte, il
les amplifie, il les _enfuneste_ encore, comme disent les Italiens;
un Chastel, un Ravaillac, un Damiens les recueillent: ceux qui les
ont prononces ne se doutent pas du mal qu'ils ont fait; ils sont
complices involontaires; mais il n'y a eu ni complot ni instigation.
En un mot, on connat bien mal l'esprit humain, si l'on ignore que le
fanatisme rend la populace capable de tout.

M. de Chateaubriand,  l'occasion du crime de Ravaillac, appelle
les rgicides _ces envoys secrets de la mort qui mettent la main
sur les rois_. Ces hommes, dit-il, surgissent soudainement, et
s'abment aussitt dans les supplices: rien ne les prcde, rien ne
les suit; isols de tout, ils ne sont suspendus dans ce monde que
par leur poignard; ils ont l'existence mme et la proprit d'un
glaive; on ne les entrevoit un moment qu' la lueur du coup qu'ils
frappent. Ravaillac tait bien prs de Jacques Clment: c'est un fait
unique dans l'histoire, que le dernier roi d'une race et le premier
roi d'une autre aient t assassins de la mme faon, chacun d'eux
par un seul homme, au milieu de leurs gardes et de leur cour, dans
l'espace de vingt-un ans. Le mme fanatisme anima les deux assassins;
mais l'un immola un prince catholique, l'autre un prince qu'il
croyait protestant.




DIABLERIE ET MAGIE.


On publia  Paris, en 1615, un livret intitul: _Histoire
pouvantable de deux magiciens trangls par le diable,  Paris,
pendant la semaine sainte_. Ce qu'il y avait de certain dans ces
histoires, c'est qu'au mois de mars 1615, deux hommes, nomms Csar
et Ruggieri, qui se donnaient pour magiciens  Paris, moururent de
mort violente  quelques jours l'un de l'autre. Il est  prsumer
que les auteurs de ces meurtres avaient quelque intrt  les
commettre, et peut-tre furent-ils les premiers  faire circuler le
bruit que ces deux malheureux avaient pri victimes du diable. Cette
merveilleuse aventure n'eut pas de peine  s'emparer de la crdulit
des esprits ignorans, capables de croire  la magie.

Le magicien Csar faisait, disait-on, tomber  sa volont la grle
et le tonnerre, avait un esprit familier, et un chien qui portait
ses lettres et lui en rapportait les rponses; il fit une image de
cire, ou _volt_, pour faire mourir en langueur un gentilhomme dont
il croyait avoir  se plaindre; il composait des philtres pour que
les jeunes gens pussent se faire aimer des jeunes filles; il allait,
disait-il, au sabbat, et se vantait d'y avoir obtenu les faveurs
d'une grande dame de la cour. Ses vanteries et ses promesses magiques
le firent renfermer  la Bastille, o, suivant la croyance d'alors,
le diable vint avec un grand bruit l'trangler dans son lit, le 11
mars 1615.

Ce Csar faisait mtier de montrer le diable aux dupes qui payaient
pour le voir. Nos lecteurs apprendront sans doute avec plaisir
comment cet imposteur s'y prenait pour faire voir le diable et sa
cour aux gens crdules. Nous empruntons ces dtails  M. Dulaure,
qui les a tirs d'un auteur contemporain. Cet auteur fait parler
ainsi Csar, auquel il donne le nom de _Perditor_: Vous ne croiriez
pas combien il y a de jeunes courtisans et de jeunes _Srapiens_
(Parisiens) qui m'importunent de leur faire voir le diable. Voyant
cela, je me suis avis de la plus plaisante invention du monde
pour gagner de l'argent:  un quart de lieue de cette ville (vers
Gentilly, je pense), j'ai trouv une carrire fort profonde, qui a
de longues fosses  droite et  gauche. Quand quelqu'un vient voir le
diable, je l'amne l-dedans; mais avant d'y entrer il faut qu'il me
paie pour le moins quarante-cinq ou cinquante pistoles; qu'il me jure
de n'en parler jamais; qu'il me promette de n'avoir point de peur; de
n'invoquer ni les dieux, ni les demi-dieux, ni de prononcer aucune
sainte parole.

Aprs cela, j'entre le premier dans la caverne; puis, avant de
passer outre, je fais des cercles, des fulminations, des invocations,
et rcite quelques discours composs de mots barbares, lesquels je
n'ai pas plus tt prononcs, que le sot curieux et moi entendons
remuer de grosses chanes de fer et gronder de gros mtins. Alors je
lui demande s'il n'a point de peur. S'il me dit qu'oui, comme il y en
a quelques-uns qui n'osent passer outre, je le ramne dehors; et, lui
ayant fait passer ainsi son importune curiosit, je retiens pour moi
l'argent qu'il m'a donn.

S'il n'a point de peur, je m'avance plus avant en marmottant
quelques effroyables paroles. tant arriv  un endroit que je
connais, je redouble mes invocations, et fais des cris comme si
j'tais entr en fureur. Incontinent, six hommes, que je fais tenir
dans cette caverne, jettent des flammes de poix-rsine devant, 
droite et  gauche de nous. A travers les flammes, je fais voir 
mon curieux un grand bouc charg de grosses chanes de fer peintes
de vermillon, comme si elles taient enflammes;  droite et 
gauche, il y a deux gros mtins  qui on a mis la tte dans de longs
instrumens de bois, larges par le haut, fort troits par le bout; 
mesure que ces hommes les piquent, ils hurlent tant qu'ils peuvent,
et ce hurlement retentit de telle sorte dans les instrumens o ils
ont la tte, qu'il en sort un bruit si pouvantable dans cette
caverne, que certes les cheveux m'en dressent  moi-mme d'horreur,
quoique je sache bien ce que c'est. Le bouc, que j'ai dress comme
il convient, fait de son ct, en remuant ses chanes, en branlant
ses cornes, et joue si bien son personnage, qu'il n'y a personne qui
ne crt que ce ft un diable. Mes six hommes, que j'ai fort bien
instruits, sont aussi chargs de chanes rouges et vtus comme des
furies. Il n'y a point l-dedans d'autre lumire que celle qu'ils
font par intervalle avec la poix-rsine.

Deux d'entre eux, aprs avoir fait extrmement les diables, viennent
tourmenter mon misrable curieux avec de longs sacs de toile remplis
de sable, dont ils le battent tant par tout le corps, que je suis
peu aprs contraint de le traner dehors de la caverne  demi mort.
Alors, comme il a un peu repris ses esprits, je lui dis que c'est une
dangereuse et inutile curiosit de vouloir voir le diable, et je le
prie de n'avoir plus ce dsir, comme je vous assure qu'il n'y en a
point qui l'aient, aprs avoir t battus en diable et demi.

L'autre magicien, nomm Ruggieri, Florentin de nation, tait abb de
Saint-Mah, et avait la rputation d'empoisonneur. Il demeurait chez
un marchal de France. Quatre jours aprs la mort de Csar, il fut,
dit-on, assailli par le diable, avec un tintamarre effroyable, et
trangl pendant la nuit.

Toutes ces absurdits taient reues chez les courtisans et chez les
bourgeois de Paris comme des vrits incontestables.




MARIE COGNOT, OU LA MRE INDIGNE DE L'TRE.


La plupart des mres regarderont comme incroyable l'histoire de Marie
Cognot; elles ne sauraient trouver dans leur coeur de raisons, mme
spcieuses, pour s'expliquer la conduite de celle qui donna le jour 
cette intressante dlaisse. Comment une mre peut-elle repousser de
son sein l'tre qui lui doit l'existence, qui rclame,  juste titre,
le doux nom de son enfant? Nous leur rpondrons avec Boileau, et dans
l'intrt de ce rcit:

    Le vrai peut quelquefois n'tre pas vraisemblable.

Joachim Cognot, mdecin, pousa, en 1589,  Bar-sur-Seine, Marie
Nassier. Il tait dj avanc en ge, et sa femme n'avait que
vingt-neuf ans. Plusieurs enfans naquirent de ce mariage; mais tous
moururent, except le dernier, qui se nommait Claude.

Le mdecin Cognot alla, en 1597,  Fontenai-le-Comte, en Poitou;
deux ans aprs sa femme vint l'y joindre, et y donna le jour, aprs
une grossesse de sept mois,  une fille qui fut nomme Marie.

Marie fut baptise sous les noms du pre et de la mre. Mais le vieux
mari s'tant imagin que cet enfant n'tait pas de lui, la pauvre
petite reut la maldiction paternelle presque en naissant. Cognot
mdita le projet de se dbarrasser le plus tt qu'il le pourrait de
la prsence importune de cette petite fille, qui lui rappelait un
souvenir pnible.

tant donc venu  Paris en 1601, avec sa femme et Marie, Cognot jugea
que l'immensit de cette ville serait favorable  son dessein. En
effet,  peine arriv, il fit mettre Marie dans une hotte, et la
conduisit au faubourg Saint-Marceau, chez la femme d'un serrurier.
Cognot ayant fait march pour la pension de l'enfant, paya le premier
mois d'avance, et dit  la femme  qui il la confiait qu'elle avait
trois ans, qu'elle se nommait Marie; mais il ne parla pas de son nom
de famille.

On conoit que des soupons jaloux puissent amener un pre  une
semblable dmarche: mais au moins devait-il prouver quelques
obstacles de la part de la mre, qui ne pouvait avoir les mmes
craintes. Point du tout, la femme de Cognot, qui prfrait son fils
Claude  sa fille Marie, n'eut point  se faire violence pour adhrer
au projet de son mari; cependant, soit curiosit, soit retour de
tendresse, elle voulut la revoir presque au bout d'une anne; et,
sans se faire connatre, elle se prsenta chez la serrurire, et
revit son enfant; mais, comme elle se sentit trop attendrie, elle n'y
retourna plus. Touchant exemple de sensibilit maternelle!

La jeune Marie, en grandissant, devint trs-raisonnable, et ne
donnait que de la satisfaction  la serrurire; mais celle-ci ne
sachant plus  qui s'adresser pour le paiement de sa pension, et
manquant de ressources pour elle-mme, plaa Marie  l'hpital de la
Trinit.

Peu d'annes aprs, les mauvais parens de cette malheureuse fille
furent punis de leur injustice dnature par la mort de Claude,
leur fils chri; toutefois cette perte ne les disposa pas plus
favorablement pour Marie; au contraire, car ils se firent une
donation mutuelle de tous leurs biens.

Cependant le vieux Cognot s'tait fait une brillante renomme comme
mdecin. La reine Margueritte, fille de Henri II, se l'attacha, et il
acquit en peu d'annes une fortune considrable.

Quatorze annes s'taient dj coules depuis que la serrurire
n'avait revu Cognot, lorsqu'un jour, tant alle au faubourg
Saint-Germain voir la femme d'un vannier qu'elle connaissait, pendant
qu'elle causait sur le pas de la porte, elle vit passer un homme
qui lui parut tre le mme qui lui avait amen la pauvre Marie. La
physionomie de Cognot tait assez remarquable pour que la serrurire
ne pt pas s'y mprendre, quoiqu'elle ne l'et vu qu'une seule fois.
Connaissez-vous cet homme qui passe? dit-elle  sa commre.--Si je
le connais! rpondit l'autre, c'est le sieur Cognot, mdecin de la
Charit, qui demeure tout auprs. Sur ce, la serrurire raconta
l'histoire de Marie, et dit qu'elle l'avait retire depuis peu de
l'hpital de la Trinit, pour la placer chez un matre crivain.

Retourne au faubourg Saint-Marceau, la serrurire alla au couvent
des cordelires, o elle trouva le moyen d'envoyer chercher le
mdecin Cognot pour une religieuse qui tait malade. Cognot vint; sa
serrurire l'attendait  sa sortie; ds qu'elle le vit: Monsieur,
lui dit-elle, vous m'avez donn une fille  nourrir, il y a treize
 quatorze ans, ne voulez-vous pas la reprendre et me payer sa
nourriture? Cognot, tonn d'abord de cette apostrophe inattendue,
reprit bientt son aplomb, et lui dit que celui qui portait la hotte
tait le pre de l'enfant. Ayant ensuite appris de la serrurire que
Marie tait malade chez l'crivain o elle tait place, il alla la
voir deux fois.

Cognot raconta cette aventure  sa femme; et la serrurire tant
venue quelques jours aprs  leur maison pour rclamer son paiement,
le mdecin lui dit d'amener Marie avec elle; ce qu'elle ne manqua pas
de faire. Alors la mre ayant demand  la serrurire ce que _cette
fille_ (comme si ce n'tait pas la sienne) pouvait gagner par an, la
femme lui rpondit qu'elle n'tait pas venue pour louer cette jeune
personne, mais bien pour la rendre  ceux qui la lui avaient donne 
nourrir.

Enfin la serrurire, voyant qu'elle ne pouvait parvenir  se faire
payer, assigna le mdecin par-devant le bailli de Saint-Germain.
tourdi de cette assignation, et redoutant une esclandre qui aurait
pu nuire  sa rputation, Cognot passa sur-le-champ avec cette femme
une transaction dans laquelle il nonait que, quoiqu'il ne ft
point pre de la nomme Marie, comme le sieur Boulet, serrurier, et
sa femme ne connaissaient que lui pour avoir accompagn (ce qui se
fit par hasard) celui qui la leur avait apporte dans une hotte,
lui demandaient  cet effet la nourriture et l'entretien de cet
enfant pendant environ quatorze ans, il voulait bien consentir, _par
charit_ et sans en tre tenu,  prendre cette fille  son service;
et que, pour viter un procs  cette occasion, il consentait  payer
quatre cents livres.

Voil donc la fille de la maison devenue servante. Il est juste,
toutefois, de dire qu'elle tait la premire commensale du logis
paternel, qu'elle avait l'honneur de manger  la table des matres.
Marie vcut ainsi pendant huit annes. Son pre mourut en 1625, 
l'ge de quatre vingt-six ans, lguant  Marie Croissant (c'est le
nom qu'on lui avait donn comme servante) une somme de six cents
livres. La mre soutint toujours son rle, et maria Marie, comme sa
filleule,  un homme d'une honnte condition.

Un jour, Marie Cognot feuilletant avec sa mre les papiers de son
pre, il lui tomba sous la main une lettre qui fixa son attention.
Cette lettre tait de sa mre mme; elle finissait par ces mots:
_Ayez soin de notre petite Marie; je lui fais des mouchoirs et des
tabliers._ Marie voulut cacher cette lettre dans sa poche; mais la
mre, s'en tant aperue, usa d'autorit pour se faire rendre cette
lettre. Je vois bien  prsent, lui dit Marie, que je suis votre
fille. Puis se jetant toute en pleurs aux genoux de sa mre: Je
vous en conjure, lui dit-elle en sanglottant, avouez-moi que je suis
votre fille, que je puisse vous donner le doux nom de mre; je vous
promets que je ne le dirai  personne. Cette scne avait remu un
instant les entrailles de la mre; mais, reprenant bientt le dessus,
elle dit tranquillement  Marie, en lui reprenant la lettre, qu'ayant
t si long-temps sans la reconnatre, elle tait oblige, pour son
honneur, de la dsavouer, et que c'tait d'ailleurs l'avis de son
confesseur!

La veuve Cognot se remaria bientt aprs avec un ci-devant lu 
Reims, qui n'avait pas de fortune et beaucoup d'enfans. Marie profita
de cette circonstance, et renouvela ses instantes sollicitations pour
se faire reconnatre, mais ce fut inutilement; sa mre n'avait pas un
coeur ordinaire.

Enfin Marie fut oblige de plaider pour se faire rintgrer dans ses
droits. Le bailli de Saint-Germain, devant qui l'affaire fut porte,
condamna la dame Cognot  reconnatre Marie pour sa fille, et  lui
faire partage des biens de son mari dcd. Cet arrt fut confirm
par le parlement, et s'il ne rendit pas  Marie l'affection bien
peu regrettable d'une mre qui avait t si goste, si dnature 
son gard, du moins il lui fit restituer son nom et ses biens, qui
taient menacs de devenir la proie d'enfans trangers.




MEURTRE DU MARCHAL D'ANCRE, ET PROCS INIQUE DE SA FEMME.


Il est peu d'exemples de l'instabilit des choses humaines et des
tranges caprices de la fortune qui soient plus frappans que celui
que nous offre l'histoire du marchal d'Ancre et de sa femme. Tous
deux taient venus en France en 1600 avec la reine Marie de Mdicis.
Concini, d'abord gentilhomme ordinaire de cette princesse, parvint
assez rapidement  la plus haute faveur, par l'immense crdit de sa
femme, Lonore Galiga, fille de la nourrice de la reine. Il devint
successivement marquis d'Ancre, premier gentilhomme de la chambre,
gouverneur de Normandie. Il obtint la dignit de marchal de France,
sans avoir tir l'pe, et devint ministre, sans connatre les lois
du royaume; ses richesses, sa puissance, son ton fier et superbe
excitrent la jalousie et les ressentimens des plus grands seigneurs
de la cour. Concini leva sept mille hommes pour maintenir, contre les
mcontens, l'autorit royale, ou plutt celle qu'il exerait au nom
du roi.

Dans ces circonstances, un jeune gentilhomme du comtat d'Avignon
est introduit  la cour: il plat  Louis XIII, alors g de seize
ans et demi, se rend ncessaire  ce prince en s'occupant de ses
amusemens, et parvient  lui persuader qu'il est seul capable de
gouverner son royaume, que sa mre le hait, que Concini le trahit. Ce
jeune gentilhomme, connu sous le nom de Luynes, empoisonna toutes les
actions du marchal, et fit consentir le roi  le faire assassiner.

Louis XIII, dj surnomm _le Juste_, approuva l'ide de ce meurtre,
et l'on dsigna les assassins. L'un d'eux, l'Hpital-Vitry, lui
demanda son pe de la part du roi, et, sur son refus, le fit tuer
 coups de pistolet sur le pont-levis du chteau, le 24 avril 1617.
La reine partagea la disgrce de son favori; elle fut emprisonne
dans ses appartemens, dont on mura les portes du ct du jardin, et
bientt on l'envoya prisonnire  Blois.

Le cadavre du marchal, enterr sans crmonie, fut exhum par le
peuple ameut, et tran dans les rues jusqu'au bout du Pont-Neuf. On
le pendit par les pieds  l'une des potences qu'il avait fait dresser
pour ceux qui parleraient mal de lui. Aprs l'avoir tran  la
Grve et en plusieurs autres endroits, on le coupa en pices. Chacun
voulait avoir quelque chose du _juif excommuni_. C'tait le nom que
lui donnait cette troupe de btes froces. Ses oreilles, surtout,
furent achetes chrement, ses entrailles jetes dans la rivire, et
ses restes sanglans brls sur le Pont-Neuf, en face de la statue
de Henri IV. Le lendemain on vendit ses cendres  raison d'un quart
d'cu l'once. La rage de ces cannibales tait telle que, pour en
donner une juste ide, on rapporte qu'un homme arracha le coeur de la
victime, le fit cuire sur des charbons, et le mangea publiquement.

Mais ce meurtre pouvantable ne comblait pas tous les voeux du
nouveau favori. Luynes rsolut aussi la perte de la marchale.
Dvorant dj en esprance les grands biens du mari et de la femme,
il fit saisir lonore Galiga, qui fut conduite  la Bastille, et
de l transfre  la Conciergerie. Luynes fit aussi donner ordre
au parlement d'instruire le procs du marchal assassin et de sa
malheureuse veuve. Pour le marchal, son corps ne pouvait pas se
retrouver. Il n'tait pas non plus facile de trouver de quoi juger 
mort la marchale; elle avait t  la vrit comble des bienfaits
de la reine; elle tait insolente dans sa fortune et bizarre dans son
humeur, mais, suivant la remarque de Voltaire, pour ces dfauts on
n'a jamais fait couper la tte  personne.

On fut oblig de lui faire un crime d'avoir crit quelques lettres
de compliment  Madrid et  Bruxelles; mais cette imputation ne
suffisant pas encore, on l'accusa de magie. On croyait alors  ces
sortes d'accusations autant qu'aux articles de foi.

Ses juges lui demandant comment elle avait ensorcel la reine, elle
leur fit cette belle rponse: _Par le pouvoir qu'ont les mes fortes
sur les mes faibles_.

La marchale avait fait venir d'Italie un mdecin juif, nomm
Montalto: elle avait mme eu la scrupuleuse attention d'en demander
la permission au pape. Les mdecins de Paris n'taient pas alors en
grande rputation d'habilt. On prtendit que le juif Montalto tait
magicien, et qu'il avait sacrifi un coq blanc chez la marchale.
Cependant il ne put la gurir de ses vapeurs, qui devinrent si fortes
qu'au lieu de se croire sorcire elle se crut ensorcele. Marie de
Mdicis lui ayant dit que le dernier cardinal de Lorraine, atteint de
la mme maladie, s'tait fait exorciser par des moines de Milan, elle
avait eu la faiblesse de faire venir deux de ces exorcistes milanais,
qui disaient des messes aux Augustins, pour la vaporeuse marchale,
et qui l'assurrent qu'elle tait gurie.

Les juges la questionnrent sur la mort de Henri IV; on lui demanda
si elle n'en avait point eu connaissance; pourquoi elle avait dit
auparavant qu'il arriverait incessamment de grands changemens dans le
royaume; et pourquoi elle avait empch de rechercher les auteurs de
l'assassinat. Elle satisfit  toutes ces questions, en niant certains
faits, en expliquant les autres; de manire qu'il ne put rester aucun
soupon  cet gard, ni contre elle, ni contre la reine, que l'on
voulait inculper de ce crime.

On passa lgrement sur ce qui aurait d faire l'objet principal du
procs, c'est--dire que l'on s'occupa  peine des grands biens dont
elle jouissait, et des concussions de son mari. On en vint enfin 
l'accusation de magie. D'abord les imputations qu'on lui faisait 
ce sujet lui parurent si puriles, qu'elle ne put s'empcher de rire
au nez des juges. Mais lorsqu'elle vit qu'on y attachait la plus
grande importance, elle reconnut que sa perte tait jure, et pleura
amrement.

Des deux rapporteurs qui instruisaient le procs, l'un tait Courtin,
vendu au nouveau favori, et qui sollicitait des grces; l'autre tait
Deslandes Payen, homme intgre, qui ne voulut jamais conclure  la
mort, ni mme consentir  ne pas se trouver au jugement. Cinq juges
s'absentrent; quelques-uns opinaient pour le seul bannissement; mais
Luynes intrigua, sollicita avec tant d'ardeur, que la majorit lui
fut acquise, et que l'arrt de mort de la marchale fut prononc. Ce
jugement, digne du dixime sicle, tant il montre de barbarie, fut
rendu, le 8 juillet 1617, devant des gens de tout tat qui taient
venus pour examiner sa contenance. Elle voulut s'envelopper de ses
coiffes; mais on la fora d'couter  visage dcouvert la lecture
de son arrt de condamnation. Elle y tait dclare coupable de
lse-majest divine et humaine; il y tait dit, qu'en rparation
de ses crimes, sa tte serait spare de son corps sur un chafaud
dress en place de Grve; que l'un et l'autre seraient brls, et les
cendres jetes au vent.

Elle fut trane au supplice, dans un tombereau, comme une femme de
la lie du peuple,  travers une populace nombreuse qui gardait le
silence, et semblait avoir oubli sa haine. Peu occupe de cette
foule, la marchale ne parut pas dconcerte de ses regards, ni de la
vue des flammes du bcher o son corps allait tre bientt consum.
Intrpide, mais modeste, elle mourut courageusement, sans bravade et
sans frayeur, au milieu des larmes du peuple, dont son malheur et
l'avide cruaut de ses ennemis avaient chang les sentimens.

Concini et sa femme avaient un fils et une fille; celle-ci mourut peu
de temps aprs le meurtre de son pre. Le fils, envelopp dans la
sentence rendue contre sa mre, et dgrad de sa noblesse, se retira
 Florence, o il jouit, loin des orages des cours, de cent quarante
mille cus de rente que son pre avait placs dans cette ville.

La catastrophe qui prcipita les Concini du fate des grandeurs
o ils s'taient levs de si bas, prouve la coupable et servile
complaisance que des juges peuvent avoir pour l'autorit souveraine
qui distribue les faveurs et les grces, et les honteux sacrifices
qu'ils font quelquefois  un vil intrt. Certes, le marchal, par
son ambition, par son insolence avec les grands, avait mrit une
disgrce, et sa femme avait sans doute partag ses torts; mais on
voulait leur place et leurs biens. On assassina le mari et l'on brla
la femme comme sorcire; quelle justice!




LE PARRICIDE DE CHATEAU-RENARD.


Jamais les droits de la puissance paternelle ne furent si bien
reconnus que dans l'ancienne Rome. Aussi le parricide y fut-il
long-temps inconnu et toujours fort rare. Par une loi de Romulus, le
pre avait sur ses enfans lgitimes le droit de vie et de mort, et
pouvait les vendre comme esclaves quand il le jugeait  propos. Cette
loi, qui d'ailleurs avait de graves inconvniens, fut adopte par
les dcemvirs, qui l'insrrent dans la loi des douze tables. Ainsi
le fondateur de Rome ne mit point de bornes  l'empire des pres
sur leurs enfans: quelque ge qu'ils eussent, et  quelque dignit
qu'ils fussent levs, ils taient toujours soumis aux chtimens que
leurs pres voulaient leur infliger. Ceux-ci pouvaient les frapper,
les enchaner, les envoyer en cet tat  la charrue, les dshriter,
les vendre comme esclaves et mme les faire mourir. Cette puissance
fut un peu tempre par Numa Pompilius. On croit nanmoins que le
droit de vie et de mort fut conserv aux pres jusque sous l'empire
d'Adrien et mme jusqu' Diocltien. Mais l'empereur Constantin, sous
lequel ce pouvoir n'existait plus, plaa le pre meurtrier de son
fils au nombre des parricides.

Quant  la peine impose aux parricides, la loi des douze tables
avait ordonn que le coupable et la tte voile, ft cousu dans un
sac de cuir et jet dans la rivire. Cette peine fut augmente dans
la suite. On fouettait le coupable jusqu'au sang; puis on le cousait
dans un sac de cuir, dans lequel on renfermait avec lui un chien, un
coq, une vipre et un singe; on les jetait ensuite  la mer. Si l'on
n'tait pas  porte de la mer, on le livrait aux btes froces; tant
tait grande l'horreur qu'inspirait un enfant osant attenter  la vie
de celui de qui il tenait la sienne.

Au commencement du dix-septime sicle, Chteau-Renard, petite ville
du Gtinais, fut tmoin d'un forfait de ce genre. Un avocat avait
un fils g d'environ dix-huit ans, dont l'ducation avait t fort
nglige, et que l'on avait habitu  ne faire que ses volonts. La
conduite de ce jeune homme tait fort drgle, il ne frquentait
que des vagabonds ou des dsoeuvrs; il ne voulait se livrer  aucun
genre d'occupations utiles; ses parens ne pouvaient jamais savoir 
quoi il passait la plus grande partie de son temps. Son pre tait
dsol; l'avenir de cet enfant l'effrayait; il maudissait la coupable
indulgence qu'il avait eue si long-temps pour lui, et dont maintenant
il recueillait les fruits amers.

Un soir le jeune homme rentre au logis fort tard, selon son habitude.
Son pre veut lui adresser quelques remontrances sur son inconduite;
au lieu de l'couter avec respect, il demande imprieusement 
souper. Tu peux, lui dit son pre, aller chercher  souper 
l'endroit d'o tu reviens si tard.--Je veux  souper, rpond le jeune
homme en colre, je souperai ici, et malgr vous. Le pre, irrit de
cette impudence, hors de lui, prend un bton, et frappe l'insolent;
mais ce fils dnatur, sans avertissement, sans menaces, se saisit
d'une pe, en porte un coup  son pre, et le tue sur la place.

La justice fut bientt informe de cet horrible attentat, qui
remplit en un instant de stupeur toute la ville de Chteau-Renard.
Le criminel fut arrt au moment o il disposait tout pour fuir. Le
marchal de Chtillon, Franois de Coligny, aprs les informations et
procdures ncessaires, fit condamner le parricide  tre lacr tout
vif par la populace, afin d'inspirer la terreur aux enfans capables
d'offenser leurs parens. Cette sentence fut excute.




ATROCE ABSURDIT DE LA TORTURE.


La torture, dit Beccaria, est souvent un sr moyen de condamner
l'innocent faible, et d'absoudre le sclrat robuste. C'est l
ordinairement le rsultat terrible de cette barbarie que l'on croit
capable de produire la vrit, de cet usage digne des cannibales, et
que les Romains, malgr la duret de leurs moeurs, rservaient pour
leurs seuls esclaves, pour ces malheureuses victimes d'un peuple dont
on a trop vant la froce vertu.

Le rsultat de la question est une affaire de temprament et de
calcul, qui varie dans chaque homme, en proportion de sa force et de
sa sensibilit; de sorte que pour prvoir le rsultat de la torture
il ne faudrait que rsoudre le problme suivant, plus digne d'un
mathmaticien que d'un juge: _La force des muscles et la sensibilit
des fibres d'un accus tant connues, trouver le degr de douleur qui
l'obligera de s'avouer coupable d'un crime donn_.

La philosophie et l'humanit ont fait triompher cette vrit dans le
sicle dernier, et le rgne de Louis XVI vit la torture abolie en
France, et pour jamais.

Des milliers d'innocens ont pri victimes de ce supplice anticip.
Nous allons citer deux faits qui confirmeront pleinement l'assertion
de Beccaria.

Au commencement du dix-septime sicle, deux jeunes gens d'une ville
du midi de la France taient lis de la plus troite amiti. L'un
des deux devient perdument amoureux d'une jeune personne de la mme
ville; il sollicite sa main; les parens lui rpondent qu'elle est
promise, et que le mariage de leur fille doit se faire sous peu de
jours. Le jeune homme est atterr de cette rponse qui renverse
tous ses rves de bonheur; il s'abandonne au dsespoir. Sa tte se
perd; son ami fait de vains efforts pour adoucir son chagrin. Aucune
raison, aucun motif de consolation ne peut calmer cette imagination
en dlire. La plus sombre mlancolie succde aux transports du
premier moment. Puisque celle qu'il adore ne pourra jamais lui
appartenir, il ne voit plus de bonheur possible pour lui sur la
terre..... il mdite sa propre destruction.

Un peu rassur par son calme apparent, son ami s'applaudissait de le
voir revenir  des sentimens plus raisonnables. Mais le jour fatal
fix pour le mariage de celle qu'il aime arrive; il n'en tait pas
prvenu. Les deux amis causaient paisiblement  une fentre; le
joyeux cortge de la marie passe..... L'infortun! il a vu, il a
reconnu, sous sa robe encore virginale, celle qui va devenir l'pouse
d'un autre, celle qui occupe toutes ses penses; il jette un cri de
douleur, se prcipite sur l'pe de son ami et se perce de plusieurs
coups sans que celui-ci puisse l'en empcher. Il tombe dans son sang,
et meurt en peu d'instans.

A cet affreux spectacle, le malheureux ami est frapp de terreur;
dans son trouble, il tire son pe toute sanglante des mains
inanimes du cadavre, et, sans rflexion, sort prcipitamment de
la maison, tenant cette arme  la main. Son dsordre, ses yeux
hagards, cette pe teinte de sang, fixent l'attention. On l'arrte
sur-le-champ; on entre dans la maison d'o on l'a vu sortir; on
trouve le corps du jeune homme perc de plusieurs coups. On en
conclut que celui qui a pris la fuite est l'assassin.

Soit que cet homme ft trop troubl pour pouvoir se justifier, soit
qu'on ne voult pas l'entendre, on l'entrane  la prison comme
un criminel. Le juge le fait appliquer  la question; vaincu par
la douleur, il avoue qu'il a assassin son ami; on ne cherche pas
d'autres preuves; le malheureux, victime de son amiti, meurt sur la
roue.

Cependant son innocence ne tarda pas  tre mise au grand jour. En
faisant des recherches dans les papiers du jeune homme que l'on
croyait mort victime d'un assassinat, on trouva une lettre cachete,
crite par lui tout rcemment et adresse  ses parens, dans laquelle
il leur annonait que, ne pouvant plus supporter une existence qui
lui tait  charge, il tait dtermin  la quitter; en terminant, il
leur demandait pardon, et les priait d'accueillir ses derniers adieux
et de le plaindre.

La dcouverte d'un semblable document aurait d briser le coeur du
juge qui avait prononc la sentence de mort, et le faire gmir toute
sa vie sur l'iniquit de la torture.

L'autre fait est tir du recueil d'arrts d'Annoeus Robert, et n'est
pas moins concluant.

Une femme veuve ayant disparu tout--coup du village d'Icci o elle
demeurait, sans tre aperue ds lors dans aucun lieu du voisinage,
le bruit courut qu'elle avait pri par la main de quelque sclrat,
qui avait secrtement enseveli son cadavre pour mieux cacher son
crime. Le juge criminel de la province ordonne des perquisitions. Ses
agens aperurent par hasard un homme cach dans des broussailles; il
leur parut effray et tremblant; ils s'en saisirent, et sur le simple
soupon qu'il tait l'auteur du crime, on le dfra au prsidial de
la province. Cet homme parut supporter courageusement la torture;
mais apparemment par pur dsespoir, et las de la vie, il finit par
se reconnatre coupable du meurtre. Sur ses aveux, mais sans autres
preuves, il fut condamn et puni de mort.

Deux ans aprs son supplice, la femme que l'on croyait morte, et
qui n'tait qu'absente, revint au village. La voix publique s'leva
contre les juges. Ils avaient condamn le prvenu comme il n'arrive
que trop souvent, sans avoir auparavant fait constater l'homicide. De
telles horreurs, commises au nom de la justice, font frissonner de
terreur et d'indignation.




ASSASSIN CONDAMN SUR LA DPOSITION D'UN AVEUGLE.


Un Italien de la ville de Lucques, ayant fait un commerce assez
considrable en Angleterre, o il avait fix son sjour depuis
plusieurs annes, ralisa la petite fortune qu'il avait amasse, et
prit la rsolution de retourner dans sa ville natale. En consquence,
il crivit  Lucques qu'on lui prpart une maison, et qu'il
comptait aller l'habiter dans six mois pour le reste de ses jours.

Mais le destin en avait dcid autrement. Peu de temps aprs, il
quitte l'Angleterre, accompagn d'un domestique franais. Il dbarque
en France, passe par Rouen, o il fait quelque sjour, et prend la
route de Paris. tant sur une montagne prs d'Argenteuil, un orage
clate, nos voyageurs s'arrtent. Le domestique profite du moment
o la route est solitaire, il assassine son matre, s'empare de ses
papiers et de ses effets, et jette son corps tout palpitant encore
dans les vignes voisines. Un aveugle, conduit par son chien, passe en
cet endroit, entend une voix plaintive, demande ce qui est arriv.
Le valet lui rpond tranquillement que c'est un homme malade qui va
 ses affaires. L'aveugle ne fait pas d'autres questions et poursuit
son chemin. Le valet, de son ct, se rend  Paris, muni des papiers
de son matre, et se fait payer des billets et des lettres de change
tires sur cette ville.

Cependant les parens de l'homme assassin, tonns de ne pas le voir
arriver, inquiets de ne pas recevoir de ses nouvelles, envoient un
homme de confiance  sa recherche. Celui-ci se rend  Londres, o il
apprend que celui qu'il cherche est all  Rouen. Dans cette dernire
ville, on lui dit qu'il est parti pour Paris. Enfin, aprs bien des
dmarches infructueuses, l'envoy porte sa plainte au parlement de
Normandie.

Sur cette plainte, on fait les perquisitions les plus minutieuses
dans la ville de Rouen et dans les lieux circonvoisins. On s'informe
avec soin de tous les trangers nouvellement arrivs  Rouen. Au bout
de quelques jours, on dcouvre le nom et la demeure d'un marchand
tabli tout rcemment. Le lieutenant criminel, pour s'assurer de
la personne de ce nouveau venu, et se procurer un prtexte de le
constituer prisonnier, fait supposer une obligation par laquelle ce
marchand s'engageait par corps  payer une somme de deux cents cus
dans un temps fix. Le temps expire, on fait au marchand sommation
de payer; il rpond que l'obligation est fausse et refuse de
l'acquitter; il est arrt.

Le marchand ne se voit pas plus tt en prison, que l'inquitude
s'empare de lui; il demande avec anxit si cette prtendue
obligation est l'unique motif de son arrestation. Le lieutenant
criminel, instruit de cette particularit, se fait amener le
prisonnier, et l'interroge avec douceur, aprs avoir invit le
greffier  se retirer; il lui avoue que l'obligation qui a servi de
prtexte  sa dtention tait suppose, mais qu'il savait qu'il tait
l'assassin du marchand lucquois, et qu'il tient les preuves du crime
entre ses mains; qu'au surplus, comme ce marchand tait tranger,
cette affaire pouvait s'arranger avec de l'argent.

Le prisonnier, qui n'tait pas prpar  cet interrogatoire, rpondit
que, puisqu'il ne s'agissait que de donner de l'argent, il avouait le
crime qu'on lui imputait.

Le lieutenant criminel appelle incontinent le greffier, somme le
prisonnier de rpter l'aveu de son crime, et lui fait lever la main
pour prter serment. Mais celui-ci, revenu de son premier trouble,
proteste que l'accusation porte contre lui est l'oeuvre de la plus
insigne calomnie.

Rentr dans sa prison, il prend l'avis des autres prisonniers,
et, sur leur conseil, il interjette appel de son emprisonnement,
prend  partie le lieutenant criminel, et s'inscrit en faux contre
l'obligation. Par suite de cette dmarche, le parlement suspendit la
procdure.

Nanmoins, l'avocat-gnral avait fait prendre des informations le
long de la route de Rouen  Paris. Le juge d'Argenteuil lui apprit
que depuis plusieurs mois on avait trouv dans les vignes les
restes d'un cadavre, ce dont il avait fait dresser procs-verbal.
L'avocat-gnral en demanda copie, et pendant qu'on la faisait
l'aveugle dont on a parl plus haut vint dans l'htellerie demander
l'aumne. Il raconta ce qu'il avait entendu sur la montagne, et
assura qu'il reconnatrait la voix qui lui avait parl.

Cet indice veille l'attention. L'aveugle est conduit  Rouen;
on amne devant lui le prisonnier; mais, pour s'assurer que la
prvention n'aurait aucune part dans la dposition de l'aveugle, on
ne les fait point parler en prsence l'un de l'autre. On loigne
l'aveugle aprs que le prisonnier eut eu le temps de le considrer
suffisamment; puis on demande  celui-ci s'il avait quelque chose
 dire au sujet de l'aveugle. Le prisonnier se plaignit qu'on ne
procdt contre lui que par artifice, allguant qu'il tait contraire
 toutes les rgles de la justice d'employer le tmoignage d'un
aveugle pour acqurir la conviction d'un fait qui ne pouvait tre
constat que par des tmoins oculaires.

Cependant on fait parler, devant l'aveugle, une vingtaine de
personnes successivement. Il ne reconnat point la voix qu'il a
entendue sur la montagne d'Argenteuil. Enfin on fait parler le
prvenu, et l'aveugle le reconnat aussitt. La mme preuve,
renouvele trois fois, produit toujours le mme rsultat.

Ces indices parurent suffisans aux juges, qui condamnrent le
domestique, assassin de son matre, au supplice de la roue.

Le condamn, avant d'expirer, confessa publiquement son crime.




VANINI, BRUL VIF, A TOULOUSE, COMME ATHE.


Il serait difficile d'tablir exactement le nombre des victimes de
la sottise et de la superstition. Le plus souvent ces deux flaux,
agissant contre des masses, ont poursuivi par le fer et par le feu
l'extermination des sectes qui leur taient contraires; d'autres fois
elles se sont attaches  des opinions individuelles, et les ont
perscutes avec autant de zle et de furie, en les revtant des noms
de magie, de sorcellerie et d'athisme. Pauvre humanit!

Vanini, n dans le pays d'Otrante, en 1585, s'appliqua avec ardeur 
la philosophie,  la mdecine, et  l'astrologie judiciaire. Aprs
avoir achev ses tudes  Padoue, il fut ordonn prtre et se livra
 la prdication, puis le dsir de s'instruire lui fit entreprendre
plusieurs voyages. Il alla successivement en Hollande,  Genve,
 Lyon,  Londres, et se fit partout des ennemis, en argumentant
violemment contre les docteurs de ces divers pays. Il subit mme 
Londres une dtention de quarante-neuf jours, et on le relcha comme
un homme dont le cerveau tait malade. La publication d'un de ses
ouvrages sur les merveilleux secrets de la nature, publication qu'il
fit  Paris en 1616, lui attira de la part de la Sorbonne une censure
si svre, qu'il crut prudent de quitter la capitale. Aprs avoir
promen son inconstance de ville en ville, il s'arrta  Toulouse,
o il prit des coliers pour la mdecine, la philosophie et la
thologie; il sut mme s'introduire chez le prsident Mazuyer, qui le
chargea de donner des leons de philosophie  ses enfans.

Le professeur profita de la confiance qu'on avait en lui pour
propager ses ides. Ayant sduit plusieurs jeunes gens qui venaient
l'entendre, on cria aussitt  l'impit,  l'athisme! On l'arrta
et il fut procd contre lui. Les opinions sont trs-diverses au
sujet de cette trange et cruelle procdure. On prtend qu'au premier
interrogatoire qu'il subit, un juge lui ayant demand s'il croyait 
l'existence d'un Dieu, il se baissa, et, levant de terre un brin de
paille, il rpondit: Je n'ai besoin que de ce ftu pour me prouver
l'existence d'un tre crateur. Le prsident Gramond, qui tait
 Toulouse, lors de ce jugement, ose dire qu'il fit cette rponse
plutt par crainte que par persuasion. Je le vis dans le tombereau,
ajoute cet historien, lorsqu'on le menait au supplice, se moquant du
cordelier qu'on lui avait donn pour l'exhorter  la repentance, et
insultant  notre Sauveur par ces paroles impies: _Il sua de crainte
et de faiblesse, et moi je meurs intrpide_.

Ce malheureux insens fut condamn  tre brl vif par le parlement
de Toulouse. Il fut jet dans les flammes le 19 fvrier 1619, aprs
avoir eu la langue coupe; ce qu'il souffrit avec une _feinte_
constance, dit le bndictin Vaissette, comme si dans les flammes
d'un bcher, la constance d'un patient pouvait tre feinte. Cette
excution de Vanini eut lieu presque en mme temps que les ftes
brillantes que la ville de Toulouse donna pour clbrer l'arrive
dans ses murs de la duchesse de Montmorency.

On raconte que, lorsque l'on ordonna  Vanini de demander pardon 
Dieu, au roi et  la justice, il rpondit: Qu'il ne croyait point
en Dieu; qu'il n'avait jamais offens le roi, et qu'il donnait
la justice au diable. Si cette rponse est bien de Vanini, elle
semblerait prouver qu'il y avait beaucoup plus de folie dans son fait
que d'athisme; et, dans ce cas, mieux et valu, pour l'humanit
comme pour la religion, l'enfermer et le traiter que de le brler.

Il parat d'ailleurs que la procdure de Vanini fut dirige avec
acharnement et partialit par le parlement de Toulouse, dont beaucoup
de membres taient des fanatiques. Le prtendu athe fut condamn
sur la dposition d'un seul tmoin, nomm Francon. Ce qui montre
qu'il n'y avait rien de positif contre lui, c'est que plusieurs des
juges balancrent, pensant n'avoir pas de preuves suffisantes; que le
prvenu fut condamn  la pluralit des voix, et que l'instruction du
procs ne fit pas mention de ses livres.

En vertu de quel article de loi des juges pouvaient-ils condamner
un homme, leur semblable, pour crime d'athisme? O honte de notre
espce! ces crimes juridiques se faisaient toujours par le droit
du plus fort, comme pour les accusations de magie, de sortilge,
d'hrsie, etc.




INFANTICIDE CHAPPE AU SUPPLICE.


Long-temps avant que la tendre charit de saint Vincent de Paule
n'et fond l'hospice des Enfans-Trouvs, on avait dj travaill,
mais avec moins de bonheur que cet homme vanglique,  prvenir le
crime monstrueux qu'on nomme infanticide, crime que toute bonne mre
doit regarder comme incroyable, et dont les exemples ne sont que trop
nombreux, mme encore aujourd'hui.

Un dit de Henri II ordonnait que toutes femmes qui se trouveraient
dment atteintes et convaincues d'avoir cl et cach tant leur
grossesse que leur enfantement, sans avoir dclar ni l'un ni
l'autre, et sans avoir pris de l'un ou de l'autre tmoignage
suffisant, mme de la mort lors de l'issue de leur ventre, et
qu'aprs se trouve l'enfant avoir t priv, tant du sacrement de
baptme, que de la spulture accoutume, _soient telles femmes
tenues pour avoir homicid leurs enfans; et pour rparation publique,
punies de mort et du dernier supplice, de telle rigueur que la
qualit particulire le mritera_.

Cet dit punissait le crime, mais ne le prvenait pas. Ce n'est pas
le bourreau qui peut rformer les moeurs des hommes. Le remde est
ailleurs.

En octobre 1624, Hlne Gillet, ge de vingt-deux ans, fille du
chtelain de Bourg-en-Bresse, fut souponne d'tre enceinte, mais
tout--coup les symptmes qui avaient donn lieu  ce soupon ayant
disparu, il tait consquent d'en concevoir un autre. Bientt cet
vnement devint le sujet de toutes les conversations de la ville.
Enfin le lieutenant particulier, prenant les bruits publics pour
une dnonciation, ordonna qu'Hlne Gillet serait visite par des
matrones.

Le rsultat du procs-verbal de visite fut qu'elle avait t
dlivre d'un enfant depuis quinze jours. L'accuse fut dcrte et
constitue prisonnire. Elle convint, lors de son interrogatoire,
qu'un jeune homme qui demeurait dans le voisinage de Bourg, et qui
venait enseigner  lire et  crire  ses frres, tait devenu
amoureux d'elle; qu'elle avait toujours rsist  ses sollicitations
pressantes; mais qu'enfin, ayant s gagner une des servantes de sa
mre, celle-ci l'avait renferme dans une chambre o elle avait t
viole par le jeune homme, et que le trouble o cet attentat l'avait
plonge ne lui avait laiss ni la force ni la libert d'appeler  son
secours.

Quant  l'enfantement, Hlne Gillet le nia positivement; et ce qui
vraisemblement l'obligeait  se tenir sur la ngative, c'est qu'elle
ne pouvait rendre compte de l'enfant qu'elle avait mis au monde.

Hlne Gillet tait donc sous le poids d'une prsomption grave; mais
une prsomption ne suffisait pas pour oprer une condamnation au
dernier supplice.

Le juge tait dans cette perplexit, quand un soldat, en se
promenant, aperut un corbeau qui faisait des efforts pour arracher
un linge d'un creux pratiqu au pied d'un mur voisin du jardin du
pre de l'accuse. Il approche, et trouve dans ce linge le cadavre
d'un petit enfant. Il va sur-le-champ faire sa dclaration en
justice. On fit la leve du cadavre et du linge qui l'enveloppait.

On reconnut que ce linge tait une chemise qui, par sa grandeur et
par la qualit de la toile, tait pareille  celle de l'accuse, et
marque, comme elle, des deux lettres H G, Hlne Gillet.

Le juge crut trouver dans la runion de ces circonstances un motif
suffisant pour le dterminer, et prit sur lui de la condamner, par
sentence du 6 fvrier 1625,  avoir la tte tranche. La sentence fut
confirme le 12 mai suivant par le parlement de Dijon, qui ordonna
que l'excution aurait lieu dans cette ville.

Le bourreau fut averti de se prparer pour le lendemain. Suivant
l'usage de ce temps, il se confessa et communia. Arriv au lieu du
supplice avec la malheureuse qu'il devait excuter, il donna en
public toutes les marques de la plus vive inquitude; il chancela, se
tordit les bras, les leva vers le ciel, se mit  genoux, se releva,
se rejeta  terre, demanda pardon  la patiente, et aux prtres qui
l'assistaient leur bndiction.

Tous les assistans taient frapps d'tonnement. Enfin le bourreau,
aprs avoir dit qu'il prfrerait mourir  la place de la patiente,
plutt que de remplir les fonctions de son ministre, parat se
dcider  frapper, lve le coutelas, et atteint la jeune fille 
l'paule gauche. Hlne Gillet tombe sur le ct droit. Le bourreau
repousse son fer, se prsente au peuple, et demande la mort.
Le peuple se soulve et fait voler une grle de pierres sur ce
malheureux.

La femme du bourreau qui avait t tmoin de la rpugnance manifeste
par son mari, lorsqu'on l'avait charg de cette excution, tait
prsente et cherchait  le stimuler par ses paroles. Elle relve la
patiente qui s'avana d'elle-mme vers le poteau, se remit  genoux
et prsenta sa tte. Le bourreau reprend le glaive des mains de
sa femme, en dcharge un second coup sur la victime et la manque
encore. La fureur du peuple redouble: le bourreau se sauve dans une
chapelle qui tait au pied de l'chafaud. Sa femme reste seule avec
la patiente tombe sous le coutelas, prend la corde qui avait servi
 lier la malheureuse Hlne Gillet, et la lui passe au cou. Cette
fille se dfend; l'autre lui donne des coups sur l'estomac et sur
les mains, la secoue cinq  six fois pour l'trangler. Se sentant
frappe de coups de pierres, elle tire par la tte cette infortune 
demi-morte, vers les marches de l'chafaud, prend des ciseaux longs
d'un demi-pied, veut lui couper la gorge, et lui fait ainsi jusqu'
dix plaies, tant au visage qu'au cou ou  l'estomac. Enfin le peuple,
ne pouvant plus supporter un spectacle aussi horrible, arrache le
corps de la patiente des mains de cette forcene, et par un de ces
retours de barbarie qui ne se voient que trop frquemment dans les
masses ignorantes, il massacre sans piti le bourreau et sa femme.
On emporte la malheureuse Hlne Gillet chez un chirurgien dont les
secours la rappellent  la vie. Elle s'crie alors: _Je savais bien
que Dieu m'assisterait_. Le parlement la mit sous la garde d'un
huissier, jusqu' ce qu'il en fut autrement ordonn.

On n'a pu savoir quel tait le motif du trouble dont le bourreau
tait agit, de la rpugnance qu'il tmoigna pour cette excution et
de l'acharnement froce de sa femme contre la malheureuse victime
qu'elle voulait immoler. Peut-tre cet homme n'exerait-il que
malgr lui cet infme mtier, que des circonstances l'avait oblig
d'embrasser, et que sa femme qui y tait habitue ds sa naissance,
et qui voulait le forcer  l'exercer, ne l'y excitait si vivement, ne
s'offrait mme  lui servir de substitut, que pour ne pas perdre la
rtribution attache  cette horrible fonction.

Quoiqu'il en soit un concours d'heureuses circonstances sauva Hlne
Gillet. Des personnes qui s'intressaient  cette malheureuse et  sa
famille, sollicitrent sa grce auprs du roi qui l'accorda par des
lettres d'abolition, dates de Paris, du mois de mai 1625, lesquelles
furent entrines purement et simplement par le parlement de Dijon,
le 5 juin suivant.




PUNITION DE QUELQUES STRATAGMES CRIMINELS.


Le 14 mai 1585, par arrt du grand conseil, Montaud, gentilhomme
gascon, l'un de ceux que le roi avait choisis pour gardes de sa
personne, fut dcapit en place de Grve. Il avait accus le duc
d'Elbeuf de lui avoir offert dix mille cus pour tuer le monarque; ne
pouvant fournir des preuves  l'appui de cette dnonciation, il fut
mis  la question et confessa que mensongrement il avait avanc ce
propos, pour tirer de la bourse de Sa Majest quelques bonnes sommes
de deniers,  raison d'un tant important et signal avertissement.

Lucian du Cerf, dit La Fortune, soldat et ensuite cordonnier, se
prsenta le 2 novembre 1628, au palais de la reine-mre, s'adressa
au lieutenant de ses gardes, dsirant parler  Sa Majest, pour lui
donner avis d'un projet form contre la vie du roi, contre celle de
la reine-mre et de la reine rgnante. Il disait que le sieur de
Beaumont, demeurant  Cerf-Fontaine,  trois lieues de Saint-Quentin,
l'avait excit  venir  Paris pour empoisonner leurs majests,
et lui avait mme donn le poison dans une fiole. Lorsqu'on vint
 la recherche des preuves, on dcouvrit que ce La Fortune avait
tram cette fourberie pour se venger du sieur de Beaumont qui lui
avait donn un coup de pied, et pour attraper quelqu'argent. Il fut
condamn  tre pendu, et mourut en place de Grve.

Le 11 octobre 1629, le roi sortant de son carrosse pour aller  la
chasse  Fontainebleau, on entendit tout--coup un murmure confus de
voix: Voil, disait-on, un homme que l'on vient de tuer d'un coup
de pistolet, proche la chambre de madame la princesse de Conti. Sa
Majest ordonna  l'instant au prevt de l'htel et au chevalier
du Guet qui tait prs d'elle, de voir ce que ce bruit signifiait.
Ils trouvrent un homme tout ensanglant qui leur dit, qu'un quidam
dont le dessein tait d'attenter  la personne du roi, s'tant fait
connatre  lui, et craignant d'tre dnonc, lui avait tir un
coup de pistolet, lorsqu'il s'efforait de l'arrter. Ce fourbe fut
interrog et convaincu de s'tre bless lui-mme, dans l'esprance
de quelque rcompense; on le condamna  mourir sur la roue. Il se
disait prince gorgien, et confessa dans les tourmens qu'il tait
Calabrois.

Jean Balouseau, dit le Saint-Agnel, n  Saint-Jean-d'Angli, dont
il empruntait le titre de baron, aprs plusieurs friponneries, se
procura l'entre du Louvre, et parvint  parler  Louis XIII. Il
supposa que quarante gentilshommes franais, pensionnaires du roi
d'Espagne, rvlaient  ce dernier les secrets de l'tat; et qu'un
certain Gnois, rsidant  Bruxelles, avait conspir contre la vie
du roi de France. Balouseau fut mis  la Bastille, o les lieutenans
civils et criminels instruisirent son procs; la sentence portait
que, pour ses impostures, ses perfidies et l'abus de quatre mariages
reconnus, il serait pendu en place de Grve: ce qui fut excut en
1626. Il mourut avec assez de courage, en avouant qu'il avait, par
ses fourberies, tir de l'argent de plusieurs princes, et sous le nom
sacr du mariage, abus de quatre femmes qu'il laissait toutes quatre
veuves.

Le 6 janvier 1761, le sieur Paul-Rn du Truche de Lachau, cuyer,
ci-devant garde-du-roi, tant de service et en habit d'uniforme,
entre neuf et dix heures du soir, mit  excution, dans le chteau
de Versailles, le roi soupant  son grand couvert, le dtestable
projet par lui form ds le mois d'octobre prcdent, de faire croire
qu'il avait t assassin par des gens qui en voulaient  la personne
du roi. Il s'tait retir  cet effet dans un escalier, o, aprs
avoir teint la lumire qui l'clairait, et avoir cass son pe,
il s'tait perc lui-mme en diffrentes parties du corps avec un
couteau qu'il avait fait aiguiser par un coutelier de Versailles, et
dont il s'tait lgrement bless, quoique ses habits se trouvassent
coups en tous les sens. En cet tat, il s'tait couch par terre,
avait appel  son secours et faussement dit  deux gardes-du-corps
qu'il avait t assassin par deux particuliers qu'il supposait tre
vtus, l'un en habit ecclsiastique, l'autre en habit vert, lesquels
aprs lui avoir demand de les faire entrer au grand couvert, ou
de les faire trouver sur le passage du roi, lui avaient, sur son
refus, fait connatre leurs mauvais desseins, en disant que leur
motif tait de dlivrer le peuple de l'oppression, et de donner la
force convenable  une religion anantie. Enfin, Lachau persista
durant plusieurs jours, tant verbalement que judiciairement, dans son
imposture. Cette affaire causa une grande rumeur. Plusieurs citoyens
furent arrts comme souponns d'tre les particuliers que le fourbe
avait faussement dsigns pour ses assassins; enfin, convaincu de son
insigne fourberie, Lachau fut condamn au dernier supplice.




PARRICIDE INSPIR PAR LA CUPIDIT.


Hugues Morineau, bourgeois fort ais de la petite ville de Cormery
en Touraine, avait d'un premier mariage deux filles, Marie et
Jeanne qui pousrent, la premire Franois Dagault, la seconde
Franois Jucqueau. Morineau devenu veuf en 1630, s'ennuya sans doute
de l'isolement o il se trouvait, et manifesta l'intention de se
remarier. Ce projet alarma vivement ses filles et ses gendres: et
la crainte que ce second mariage de leur pre ne nuist  leurs
intrts, les porta  s'y opposer, mme juridiquement. Hugues
Morineau, offens du procd de ses gendres, se pourvut contre leur
opposition, et fit mettre au nant leurs injustes prtentions. En
consquence, il eut la permission de contracter un nouveau mariage.

Mais Dagault et Jucqueau voyant qu'ils avaient eu tort aux yeux de
la justice, rsolurent d'arriver  leur but par la voie du crime, et
convinrent de faire assassiner leur beau-pre avant la fte des Rois,
poque o il pourrait excuter son projet de mariage.

Ds lors les deux gendres ne songent plus qu' raliser leur projet
infernal; ils cherchent l'homme qui frappera pour eux leur victime.
Ils jettent les yeux sur Pierre Guyette, dit Montigny, l'un des
btards du frre de Hugues Morineau, moine bndictin de l'abbaye
de Cormery, et lui propose de poignarder leur beau-pre qui tait
son oncle naturel. D'abord Montigny semble effray de l'ide mme
d'un si grand crime; mais bientt son effroi se dissipe au doux
son des promesses des deux gendres. Il continue nanmoins  se
faire presser; il fait valoir d'un ct l'importance du service,
de l'autre, les dangers de l'action; enfin il exige beaucoup d'or
pour salaire. Les deux beaux-frres qui n'taient devenus sclrats
que par cupidit, ne peuvent se rsoudre  faire le sacrifice qu'on
leur demande; ils hsitent; ils marchandent; Montigny les dcide,
en les menaant d'avertir Hugues des dangers qu'il court, s'ils ne
consentent  lui donner cent cus d'or pour l'assassinat de leur
beau-pre.

L'argument tait pressant; Dagault et Jucqueau consentent  tout, et
Montigny va songer aux prparatifs du meurtre; il tait press de
palper la rcompense convenue.

Le 6 dcembre 1630, fut le jour qu'il fixa pour consommer le forfait
dont on lui avait donn la commission. Il entra chez Hugues Morineau,
sous prtexte de lui faire une visite; et aprs avoir chang
quelques paroles avec lui, profitant d'un moment o il avait le dos
tourn, il le frappa froidement de plusieurs coups de baonnette et
l'tendit mort  ses pieds. Aprs ce meurtre abominable, il se retira
aussi tranquillement que s'il venait de faire une bonne action, vint
rclamer ses cent cus d'or, et quitta sur-le-champ le pays.

Cet homicide porta bientt la terreur dans tout Cormery. Le bailli
fit une enqute et, sur plusieurs indices, informa contre Dagault et
Jucqueau et contre d'autres membres de la famille, dont l'innocence
fut reconnue plus tard.

Un premier jugement condamna Dagault et Jucqueau  tre pendus et
trangls, aprs avoir t pralablement appliqus  la question
ordinaire et extraordinaire. Ils appelrent de cette sentence, et
furent en consquence transfrs dans les prisons de la conciergerie
du Palais,  Paris.

Le parlement examina leur procs avec la plus scrupuleuse attention.
Ils furent interrogs sparment, mais sans qu'il ft possible d'en
tirer aucun aveu. Les tortures de la question ne produisirent pas
davantage, et cette fermet arracha  une mort certaine et bien
mrite les deux coupables. Un arrt du 8 avril 1631 les renvoya
devant le bailli de Cormery en tat de plus ample inform, et ordonna
qu'ils seraient largis des prisons,  la charge de se reprsenter
 toutes les requtes de la justice. Le parlement enjoignit en mme
temps  tous les officiers des marchausses, d'arrter Montigny et
de le constituer prisonnier.

Dagault et Jucqueau revinrent donc  Cormery auprs de leurs femmes.
Mais la Providence ne permit pas que ces deux sclrats jouissent
long-temps avec impunit des fruits de leur crime; car peu de temps
aprs leur retour, l'assassin Montigny condamn par contumace, tant
tomb entre les mains de la justice, aussitt Dagault et Jucqueau
disparurent, et avec ce dernier Jeanne Morineau, sa femme.

La fuite de ces trois personnes confirma pleinement les premiers
soupons; on reprit l'instruction du procs, en ajoutant
Jeanne Morineau au nombre des complices. D'ailleurs, dans ses
interrogatoires, Montigny avait dsign cette femme comme la plus
ardente instigatrice du meurtre de son pre. Le 10 juillet 1631,
les juges de Cormery rendirent leur sentence par contumace contre
Dagault, Jucqueau et Jeanne Morineau, mais dfinitive contre
Montigny. Les trois hommes taient condamns  tre rous et ensuite
brls vifs; et la parricide Jeanne Morineau  tre tenaille aux
mamelles avant d'tre roue et brle vive comme ses complices.
Montigny subit son arrt, sans vouloir en appeler, et dclarant qu'il
se regardait comme bien jug.

Jeanne Morineau et Jucqueau son mari menrent une vie errante, tantt
en France, tantt dans les pays trangers. Mais ce qu'on croira
difficilement, c'est que Jeanne Morineau, aprs plus de trente annes
rvolues depuis l'homicide de son pre, reparut tout--coup dans
Cormery.

Forte de la prescription qui lui tait favorable, elle savait bien
qu'aux termes des lois, on ne pouvait plus la rechercher pour son
parricide. Mais ce qui la faisait revenir sur le thtre de son
crime, qui aurait d tre aussi celui de son supplice, c'tait cette
mme cupidit qui dj l'avait rendue si criminelle. Elle croyait
que la prescription lui donnait aussi le droit de recueillir la
succession de son pre et de sa mre, et d'vincer les diffrens
particuliers qui en jouissaient.

Elle eut l'audace d'entamer une procdure  ce sujet. Les dbats
furent longs; l'indignit de Jeanne Morineau fut mise dans tout son
jour, et les juges la dclarrent non recevable en sa demande.




URBAIN GRANDIER, CUR DE LOUDUN, BRUL VIF COMME MAGICIEN.


Vers la fin de l'anne 1632, le bruit se rpandit dans Loudun,
en Poitou, que les religieuses ursulines de cette ville taient
possdes du diable. A cette nouvelle, grande rumeur parmi le
peuple, toujours si crdule, surtout  l'gard des choses les plus
extraordinaires et les plus absurdes. On cria au sortilge,  la
magie, et plusieurs prtres usrent de toute leur influence pour
propager cette opinion. L'un d'eux, Jean Mignon, directeur de la
communaut des Ursulines, attribua cette possession, prtendue
diabolique,  Urbain Grandier, cur et chanoine de Loudun,
et l'accusa hautement de sorcellerie. Mignon trouva de zls
co-accusateurs dans le clerg du pays et parmi les plus notables
habitans de Loudun. Les capucins de cette ville, ennemis secrets de
Grandier, trouvrent  propos, pour faire russir l'accusation, de
s'appuyer de l'autorit toute puissante du cardinal de Richelieu.
Ils crivirent  cet effet au pre Joseph, leur confrre, qui, comme
confesseur du cardinal-ministre, jouissait de toute sa confiance, que
le cur Grandier tait l'auteur d'un libelle intitul _la Cordonnire
de Loudun_, trs-injurieux pour la personne du cardinal de Richelieu.
Bientt, par suite des conseils du pre Joseph, le ministre manda
au conseiller d'tat Laubardemont, sa crature, occup alors de la
dmolition des fortifications de Loudun, de faire une information
soigneuse et dtaille de l'affaire des religieuses ursulines, et il
lui donna assez  entendre qu'il souhaitait de perdre Urbain Grandier.

Cependant le prtre Mignon et ses adhrens poursuivaient avec
activit l'oeuvre qu'ils avaient entreprise, disaient-ils, pour
la plus grande gloire de Dieu. Des exorcismes avaient lieu
frquemment en particulier comme en public. Interrogs en latin,
les dmons possesseurs des religieuses, rpondaient dans la mme
langue; seulement il leur chappait souvent des barbarismes et
autres fautes grossires qui auraient pu faire mettre en doute la
science universelle des puissances de l'enfer. Mais dans tous ces
interrogatoires, le cur Urbain Grandier tait dsign comme le
magicien qui avait donn  ces dmons l'ordre d'entrer dans les corps
des Ursulines possdes.

Fidle  ses instructions, et surtout docile aux volonts de son
matre, Laubardemont fit arrter Grandier au mois de dcembre 1633,
et, aprs avoir fait une ample information, dans laquelle les
rapports de Mignon et de ses amis jouaient le principal rle, il
retourna  Paris pour se concerter avec le cardinal. Ce ne fut que le
7 juillet 1634 que des lettres patentes furent expdies,  l'effet
de procder au jugement de Grandier. Ces lettres taient adresses
 Laubardemont et  douze juges des siges voisins de Loudun, tous
gens de bien, il est vrai, mais tous d'une crdulit extrme, et
pour cette raison choisis par les ennemis de Grandier. Le choix de
cette commission ne laissa plus douter du sort que l'on rservait 
l'accus. Cette forme de jugement a toujours t fconde en arrts de
mort.

Le 18 d'aot 1634, sur la dposition d'Astaroth, diable de l'ordre
des sraphins et chef des dmons possdans, d'asas, de Celsus,
d'Acaos, de Cdon, d'Asmode, de l'ordre des trnes, et d'Alex, de
Zabulon, de Nephtalim, de Cham, d'Uriel et d'Achas, de l'ordre des
principauts; c'est--dire sur la dposition des religieuses qui
se disaient possdes par ces dmons, les commissaires rendirent
leur jugement, par lequel matre Urbain Grandier, prtre, cur de
l'glise Saint-Pierre du march de Loudun, fut dclar dment atteint
et convaincu des crimes de magie, malfice et possession; pour la
rparation desquels crimes il fut condamn  faire amende honorable
et  tre brl vif avec les pactes et caractres magiques, et ses
cendres jetes au vent.

A peine l'arrt fut-il rendu, qu'on envoya un chirurgien dans la
prison avec l'ordre de le raser et de lui enlever tout le poil qu'il
avait  la tte, au visage et sur toutes les parties du corps,
mme de lui arracher les sourcils et les ongles. Cette opration
avait pour but, disait-on, de dcouvrir quelques marques du diable.
L'infortun, plein d'une noble rsignation, se livra docilement aux
mains du chirurgien; toutefois celui-ci, plus humain que les juges,
ne voulut jamais lui arracher les ongles. Cette cruaut lui faisait
horreur.

On n'essayera pas de prouver qu'Urbain Grandier tait innocent des
crimes pour lesquels on le condamnait; ce serait faire injure aux
lecteurs de ce sicle. A l'poque dont nous parlons, la magie, comme
le remarque le savant Mnage, tait le crime ordinaire de ceux qui
n'en avaient point, et que l'on voulait perdre. Mais avant de passer
outre, il est bon, dans l'intrt du malheureux Grandier, de faire
connatre les motifs rels de l'acharnement de ses accusateurs.

Urbain Grandier, fils d'un notaire royal de Sabl, avait fait
d'excellentes tudes  Bordeaux, chez les jsuites, qui, aprs son
ordination, lui avaient fait donner la cure de Saint-Pierre de Loudun
et une prbende dans celle de Sainte-Croix. La jouissance de ces
deux bnfices lui suscita ds l'abord un grand nombre d'envieux. Il
runissait aux agrmens de toute sa personne beaucoup de politesse
dans les manires et un grand charme dans la conversation. La nature
l'avait dou d'une loquence vive et naturelle, dont on trouve la
preuve dans l'oraison funbre de Scvole de Sainte-Marthe, qu'il
a compose. Ses succs dans la prdication excitrent la jalousie
de quelques moines de Loudun; et cette jalousie se tourna bientt
en haine, lorsqu'il eut prch sur l'obligation de se confesser
 son cur au temps pascal. Ses ennemis, dont la rage piait,
empoisonnait toutes ses actions, profitrent de cette circonstance
pour l'accuser d'tre aim des femmes et de les aimer. Il est vrai de
dire qu'il ne serait pas,  beaucoup prs, aussi facile de le laver
de cette accusation que de celle de magie. Urbain Grandier, avec une
imagination vive, ardente, un extrieur agrable, devait porter un
coeur sensible; et l'on sait que ces avantages sont des htes bien
peu compatibles avec la chastet impose aux prtres. Il demeure bien
prouv qu'il avait form plus d'une liaison au moins fort suspecte
sous ce point de vue. Mais, quelque blmable que ft la conduite
de Grandier, quel est celui d'entre les autres prtres qui, sans
passion, aurait os lui jeter la premire pierre?

Vers le mme temps, Grandier, ayant sollicit l'emploi de directeur
des Ursulines, les calomnies redoublrent; on insinua qu'il ne
briguait ce poste que pour faire de cet asile de la pudeur le thtre
de ses plaisirs. On l'accusa mme d'avoir sduit des femmes dans
l'glise dont il tait cur, circonstance qui jeta la terreur parmi
bon nombre de maris.

Grandier tait fier et hautain, caractre peu propre  dsarmer
ses ennemis. On l'avait vu triompher sans aucune mesure du gain
de plusieurs procs, qu'il avait eus avec des prtres et des
particuliers du pays. En 1629, l'officialit de Poitiers, informe
de ses galanteries, l'avait condamn  jener au pain et  l'eau
pendant trois mois, et prononc son interdiction pour cinq ans dans
le diocse, et dans la ville de Loudun pour toujours. Grandier ayant
appel de cette sentence comme d'abus, fut dclar innocent par le
prsidial de Poitiers. Alors, triomphant, il insulta ses ennemis avec
beaucoup de hauteur. Mais des adversaires que l'on mprise et que
l'on brave n'en sont bien souvent que plus redoutables. La vengeance
de ceux de Grandier couva quelque temps pour clater ensuite avec
plus de violence.

Alors se prpara cette comdie des possds, qui devait avoir un
rsultat si tragique pour le malheureux cur de Loudun. Le prtre
Mignon, second par d'autres personnes, exera les religieuses
Ursulines  jouer le rle de possdes, avec les contorsions,
grimaces et convulsions les plus propres  reprsenter les oprations
des dmons. On leur apprit les rponses qu'elles auraient  faire aux
questions qui leur seraient adresses en latin pendant la crmonie
de l'exorcisme; on voulait imposer, non seulement aux gens simples
et crdules, mais encore, s'il tait possible, aux esprits forts.
Pour dterminer les religieuses  se prter  l'excution de cette
farce infernale, on allgua la gloire de Dieu, qui exigeait qu'on
purget l'glise d'un dbauch, d'un sclrat tel que Grandier. On
leur persuada que cette action leur donnerait en France une grande
rputation, attirerait  leur couvent une grande abondance d'aumnes,
et les ferait passer de l'indigence o elles gmissaient dans une
heureuse situation, dont elles goteraient les douceurs. Ainsi
la superstition d'un ct, et l'intrt de l'autre, concoururent
 favoriser les projets de vengeance de la cabale ameute contre
Grandier. Toute cette intrigue fut rvle au public, aprs la mort
de ce malheureux, par plusieurs religieuses, qui, cdant aux remords
de leurs consciences, dclarrent que tout ce qu'elles avaient dit
n'tait que calomnie; qu'elles avaient accus un innocent, et que
cette accusation leur avait t suggre par Mignon et par d'autres
ecclsiastiques.

Si l'on s'tonnait de voir le nom et l'autorit du cardinal de
Richelieu dominer toute cette affaire aussi barbare que ridicule,
que l'on sache que ce puissant ministre, qui dominait tout en
France, tait domin lui-mme par son confesseur, le pre Joseph,
capucin; que ce religieux, qu'on surnommait l'minence grise, 
cause de son grand pouvoir, avait pris trs-chaudement le parti de
ses confrres de Loudun, et n'avait rien nglig pour allumer le
ressentiment du cardinal contre Grandier, en lui rappelant qu'avant
qu'il ft ministre, et dans le temps qu'il n'tait encore que prieur
de Coussay, ce cur de Loudun lui avait disput le pas dans une
crmonie. Richelieu ne pardonnait jamais, pas mme le soupon d'une
injure. Aussi choisit-il Laubardemont pour instruire et juger cette
affaire: c'tait assurer sa vengeance. Laubardemont s'tait dj
signal dans des commissions de ce genre, et plus tard il servit
encore les vengeances du cardinal de Richelieu dans les jugemens qui
firent tomber les ttes de Cinq-Mars et du clbre de Thou. C'est
ce juge inique et complaisant, c'est cet homme de sang qui disait:
Donnez-moi une ligne la plus indiffrente de la main d'un homme, et
j'y trouverai de quoi le faire pendre.

Aussi le procs de Grandier fut-il conduit de la manire la plus
rvoltante. Outre les prtendues possdes, on entendit des tmoins
aposts, entre autres deux femmes qui dposaient avoir eu un
commerce criminel avec lui, et l'une d'elles dclara qu'il lui avait
propos de la faire _princesse des magiciennes_. Six autres femmes
et soixante tmoins dposrent d'inceste, d'adultre, de sacrilge
commis par le cur; on poussa l'absurdit jusqu' l'accuser de s'tre
introduit de jour et de nuit dans le couvent, et, confront avec les
religieuses, il ne fut reconnu par aucune d'elles.

Avec des accusateurs et des juges comme les siens, Urbain Grandier
n'avait aucune grce  esprer; il ne lui restait plus qu' mourir.
Le 18 aot 1634, jour du jugement, fut aussi celui de l'excution.
Aprs avoir t cruellement ras, comme on l'a vu plus haut, on le
revtit d'un mauvais habit, et on le plaa dans un carrosse qui le
conduisit au palais de Loudun, o taient tous les juges et une
trs-grande affluence de peuple. Le greffier frmit en lui donnant
lecture de son arrt; mais lui, matre de son me, l'entendit sans
changer de visage; puis, prenant la parole, il protesta de son
innocence, dclara qu'il n'avait jamais t magicien, et qu'il ne
connaissait point d'autre magie que celle de l'criture sainte, qu'il
avait toujours prche.

A peine eut-il achev, que Laubardemont fit retirer tout le monde,
et eut une longue conversation avec Grandier, lui parlant bas 
l'oreille. Il lui dit ensuite, d'un ton haut et fort svre, que,
s'il voulait engager ses juges  temprer la rigueur de son jugement,
il devait rvler les noms de ses complices. Grandier rpondit
avec fermet qu'il n'en avait point et, qu'il n'en pouvait avoir,
puisqu'il tait innocent.

On se prpara  lui donner la question ordinaire et extraordinaire.
On mit les jambes du patient entre deux planches de bois qu'on laa
troitement avec des cordes; entre les planches et les jambes on
introduisit d'abord quatre coins pour la question ordinaire, puis
quatre autres pour la question extraordinaire, et les bourreaux les
firent entrer  coups de marteau. Des rcollets, peu satisfaits
sans doute du zle des excuteurs, prirent eux-mmes le marteau
pour torturer Grandier. Plusieurs fois il s'vanouit; les tigres le
faisaient revenir en redoublant ses tourmens. On cessa de frapper
les huit coins quand les jambes du patient tombrent en lambeaux
sanglans, et que l'on vit sortir la moelle de ses os briss. Grandier
conserva tant d'empire sur lui-mme, et s'leva tellement au-dessus
des douleurs les plus aigus, qu'il ne lui chappa pas une seule
parole de murmure, ni mme de plainte contre ses ennemis.

Aprs la question, on l'tendit sur le carreau, et l il dclara de
nouveau publiquement qu'il n'tait pas magicien; il avoua qu'il
n'avait eu qu'un tort, celui d'tre trop sensible au pouvoir de
l'amour, et qu'il avait compos son livre _du Clibat des prtres_
pour vaincre les pieux scrupules d'une fille qu'il aimait depuis sept
ans; mais il refusa constamment de nommer cette personne, quoiqu'on
l'en presst vivement. Il fut transport ensuite dans la chambre du
conseil, et on le mit sur de la paille auprs du feu. Ayant demand
pour confesseur le gardien des cordeliers, on ne fit aucun cas de sa
demande, et on lui prsenta un rcollet, qu'il refusa, disant que
c'tait son ennemi et l'un de ses plus ardens perscuteurs.

Ainsi il ne put faire qu'une confession mentale, circonstance qui,
eu gard aux croyances religieuses du temps, rend encore plus atroce
la barbarie des juges. Laubardemont s'enferma avec lui plus de deux
heures; mais, malgr tous ses efforts, il ne put jamais lui faire
signer un papier qu'il lui prsenta. On a lieu de penser que ce
magistrat inique, prvoyant que le public jugerait  son tour le
jugement qu'il venait de rendre, voulait faire signer son apologie
par sa victime.

Sur les cinq heures du soir, l'excuteur fit enlever Grandier sur
une civire, et ds qu'il fut hors du palais, on lui lut de nouveau
son jugement, puis on le mit dans un tombereau pour le conduire aux
glises o il devait faire amende honorable. Pendant cette crmonie,
o il eut  supporter les injures et les mauvais traitemens des
moines qui l'entouraient, le pre Grillau, qu'il avait demand pour
confesseur, l'aborda et lui dit: Souvenez-vous que notre seigneur
Jsus-Christ est mont au ciel par la voie des souffrances; vous
avez de grandes lumires, employez-les au salut de votre me. Je
vous apporte la bndiction de votre mre. Nous implorerons pour
vous la misricorde divine, et nous croyons avec confiance qu'elle
vous recevra dans le ciel. Ces paroles ranimrent l'infortun, et
il remercia le cordelier avec un visage doux et serein. Alors les
archers poussrent avec violence le pre Grillau dans l'glise, et
Grandier fut conduit  la place Sainte-Croix, lieu du supplice.

On lui avait promis deux choses qu'on ne lui tint pas: la premire,
qu'il aurait la libert de parler au peuple; la seconde, qu'on
l'tranglerait; mais toutes les fois qu'il voulait ouvrir la bouche
et lever la voix, un exorciste lui jetait une si grande quantit
d'eau bnite sur le visage, qu'il en tait suffoqu. L'excuteur
le plaa sur un cercle de fer qui tait attach  un poteau. Une
troupe de pigeons tant venue voltiger autour du bcher, sans que
les hallebardes des archers pussent parvenir  les en chasser, ceux
qui croyaient Grandier rellement magicien, disaient que c'taient
des dmons qui venaient le secourir; ceux d'une opinion contraire
rpliquaient que ces oiseaux, tant le symbole de l'innocence,
venaient ainsi rendre hommage  celle de Grandier. Enfin il arriva
qu'une grosse mouche, de l'espce des bourdons, vint voltiger et
bourdonner autour de la tte du patient, ce qui donna lieu  un moine
de dire que cette mouche n'tait autre que Belzbuth qui rdait
autour de Grandier pour emporter son me aux enfers. Il se fondait
sur ce qu'il avait ou dire qu'en hbreu Belzbuth signifiait _le
dieu des mouches_.

Par un raffinement de cruauts bien digne des moines de ce temps,
les exorcistes, pour empcher que Grandier ne ft trangl comme on
le lui avait promis, avant que le bcher ft allum, avaient fait
plusieurs noeuds  la corde. Lorsque l'excuteur se disposa  mettre
le feu, Grandier rappela la promesse qu'on lui avait faite, et haussa
lui-mme la corde, voulant se l'accommoder autour du cou. Le pre
Lactance, l'un des plus ardens promoteurs de la perscution dirige
contre Grandier, prit un brandon de paille allume, et le porta au
visage de Grandier en lui disant: Ne veux-tu pas te reconnatre,
malheureux, et renoncer au diable? Il est temps, tu n'as plus qu'un
moment  vivre.--Je ne connais point le diable, rpondit Grandier;
j'y renonce et  toutes ses pompes, et j'implore la misricorde
divine. Alors, sans attendre l'ordre du lieutenant du prevt, ce
religieux furibond fit publiquement l'office de l'excuteur, en
mettant le feu au bcher. Grandier, sans s'mouvoir de cette nouvelle
barbarie, lui dit tranquillement: _Ah! o est la charit, pre
Lactance? ce n'est pas ce qu'on m'avait promis. Il y a un Dieu qui
sera ton juge et le mien: je t'assigne  comparatre devant lui
dans le mois._ Puis, s'adressant  Dieu, il s'cria: Mon Dieu!
je m'lve vers vous, ayez piti de moi! Ce furent ses dernires
paroles. Alors les exorcistes recommencrent  lui jeter leur eau
bnite au visage. Le peuple cria  l'excuteur qu'il tranglt le
patient; mais on n'en put venir  bout, parce que, par suite de la
cruelle prcaution des moines, la corde tait noue, et que les
progrs des flammes ne permettaient plus d'approcher du bcher. Ainsi
Urbain Grandier fut brl vif.

Telle fut l'issue de cette oeuvre de la mchancet des hommes.
Toutefois la mort de Grandier ne ferma pas la bouche aux diables;
ils continurent  se donner en spectacle, et ce fut pour leur
confusion. Plusieurs personnes considrables de la cour, entre autres
le comte de Lude et la duchesse d'Aiguillon, dvoilrent ces ignobles
jongleries et leur trent toute crance. Le pre Lactance mourut
juste un mois aprs Grandier, ainsi que celui-ci le lui avait prdit;
ce qui sembla donner un nouveau lustre  l'innocence de cet homme
infortun, qui ne tarda pas  tre proclame hautement par plusieurs
des religieuses possdes. D'autres ennemis de Grandier prirent
aussi fort misrablement; effet de la justice de la Providence, qui,
lorsqu'elle permet le mal, se rserve presque toujours le soin de le
punir.

On sait assez, dit Voltaire, que le procs des diables de Loudun
et du cur Grandier livre  une excration ternelle la mmoire des
insenss sclrats qui l'accusrent juridiquement d'avoir ensorcel
des ursulines, et ces misrables filles qui se dirent possdes, et
cet infme juge-commissaire Laubardemont qui condamna le prtendu
sorcier  tre brl vif, et le cardinal de Richelieu qui, aprs
avoir fait tant de livres de thologie, tant de mauvais vers et tant
d'actions cruelles, dlgua son Laubardemont pour faire exorciser des
religieuses, chasser des diables et brler un prtre.




LOUIS GAUFRIDY, OU LE SORCIER DE PROVENCE.


L'accusation de magie dirige contre le malheureux Urbain Grandier,
cur de Loudun, tait videmment l'oeuvre de la jalousie et de
la haine. Tout porte  croire que son confrre Gaufridy ne fut
victime que de la stupide et superstitieuse crdulit de ses juges.
Il y a de quoi frmir quand on songe que tous les tribunaux de
l'Europe chrtienne ont retenti long-temps d'arrts atroces contre
de prtendus magiciens, qu'ils ont condamn  mort plus de cent
mille victimes, et que les bchers taient allums partout pour
les sorciers comme pour les hrtiques. Grce aux efforts de la
philosophie, nous sommes  jamais dlivrs de ce flau, opprobre de
la raison humaine. Il est vrai que, si nous n'avons plus de sorciers,
en revanche les saltimbanques ne manquent pas, espce de magiciens
bien autrement dangereuse pour la socit, et d'autant plus
entreprenante qu'elle sait bien que le perfectionnement opr dans la
raison des peuples les met  l'abri des tortures et des bchers.

Louis Gaufridy, fils d'un berger de la Provence, avait t lev
par un de ses oncles qui tait cur, et avait lui-mme embrass
l'tat ecclsiastique. Devenu cur de la paroisse des Acoules de
Marseille, il parat qu'il sut inspirer de l'amour  un grand nombre
de ses paroissiennes. Le fond de son caractre tait l'enjouement
et l'amabilit: vritable picurien, il aimait la bonne chre, et
animait tous les repas o il se trouvait par ses plaisanteries et
ses bons mots. Voil probablement les principaux talismans qu'il
employait pour charmer ses pnitentes.

Une des filles du sieur de la Palue, gentilhomme, fut principalement
l'objet de ses soins, et il sut lui inspirer une passion violente.
Leur liaison dura jusqu'au moment o la grce, agissant fortement
sur le coeur de la pcheresse, elle s'alla jeter dans un couvent
d'ursulines. Alors, tourmente sans doute par des affections
hystriques, elle eut des visions, et dbita les choses les plus
tranges sur ses relations avec le cur Gaufridy.

Suivant elle, il avait acquis du diable le pouvoir de se faire aimer
de toutes les femmes sur lesquelles il soufflait. Elle disait avoir
prouv la puissance de ce souffle  un tel point, que long-temps
elle n'avait pu vivre loigne de Gaufridy; qu'elle avait t initie
par lui dans tous les mystres sabbatiques; et que depuis qu'elle
tait dans le couvent, il y avait envoy une lgion de diables qui
l'obsdaient jour et nuit.

Ces rvlations prirent bientt crance dans la multitude. Il tait
si facile et si doux alors de croire au merveilleux. Gaufridy fut
publiquement regard comme sorcier. Peut-tre que quelques propos
imprudemment plaisans de ce pauvre prtre contriburent aussi 
confirmer cette opinion. Quoiqu'il en soit, les suites de cette
affaire ne furent que trop srieuses. La justice fit arrter
Gaufridy; il fut exorcis, jug et condamn  faire amende honorable
et  tre brl vif. Cet arrt fut rendu par le parlement de
Provence, en 1611.

Rien de plus ridicule, de plus absurde, de plus grossirement
monstrueux que les procs-verbaux d'exorcismes, et que les
attestations donnes  ce sujet par des mdecins et des chirurgiens.
La stupidit burlesque de ces pices, que l'on prendrait aujourd'hui
pour des contes de vieilles, ne peut tre gale que par celle des
juges qui ne craignirent pas d'y ajouter foi.

Gaufridy nia tout ce qu'on lui imputait; il subit la question
ordinaire et extraordinaire, fut dgrad par son vque, et prit
dans les flammes.

Plusieurs annes aprs sa mort, Madeleine de la Palue reparut sur
la scne, et se fit passer aussi pour sorcire. Il est probable que
la magie de cette malheureuse n'tait que de la folie. On l'arrta
le 6 fvrier 1653, prvenue d'avoir ensorcel une nomme Madeleine
Hodoul, qui la chargea de ce prtendu crime. Le parlement chercha 
s'entourer de toutes les lumires possibles pour prononcer sur cette
affaire, et, quand il se crut suffisamment clair, il rendit un
arrt dfinitif qui condamna la fille la Palue  tre enferme le
reste de sa vie entre quatre murailles.

L'ignorance des juges, celle des mdecins et chirurgiens nomms pour
examiner quelques taches que les accuss avaient sur le corps, est
une chose bien surprenante; ils prenaient pour des effets d'une
puissance surnaturelle des affections nerveuses et quelques marques
produites par des coups d'pingle, ou avec de l'eau forte. Plaignons
le sicle o l'on n'eut pas la force de combattre l'opinion de la
magie; opinion dangereuse, en ce qu'elle fournissait aux fourbes des
moyens de sduire les simples, et aux mchans des prtextes pour
perscuter ceux dont ils enviaient les talens et les richesses.

L'opinion sur l'existence des sorciers tait si gnralement tablie,
mme parmi les personnes instruites, qu'elle donna lieu  un fait qui
mrite d'tre rapport. Le procs de Gaufridy contenait beaucoup de
dpositions sur le pouvoir des dmons; plusieurs tmoins assuraient
qu'aprs s'tre frott d'une huile magique il se transportait au
sabbat, et qu'il revenait ensuite dans sa chambre par le tuyau de la
chemine. Un jour qu'on lisait cette procdure au parlement d'Aix,
et que l'imagination des juges tait affecte par le long rcit de
ces vnemens surnaturels, on entend tout--coup dans la chemine
un bruit extraordinaire qui se termine par l'apparition d'un grand
homme noir qui secoue la tte. Les juges croient que c'tait le
diable qui venait dlivrer Gaufridy, son lve; ils s'enfuient tous
 l'exception du conseiller Thoron, rapporteur, qui, se trouvant
embarrass dans le bureau, ne peut les suivre. Effray de ce qu'il
voyait, tremblant de tout son corps, les yeux gars et faisant
beaucoup de signes de croix, il porte  son tour l'effroi dans l'me
du prtendu dmon, qui ne savait d'o venait le trouble du magistrat.
Revenu de son embarras, il se fit connatre; c'tait un ramoneur qui
s'tait tromp de tuyau de chemine.




LE MARCHAL DE MARILLAC, LE DUC DE MONTMORENCY, L'CUYER CINQ-MARS,
ET FRANOIS-AUGUSTE DE THOU, OU LES VICTIMES DE LA VENGEANCE DU
CARDINAL DE RICHELIEU.


Le ministre du cardinal de Richelieu, sous le faible Louis XIII,
prsente le tableau le plus frappant des saturnales du despotisme.
Tout ce qui gnait l'ambition du ministre, tout ce qui portait
ombrage  son autorit jalouse, subissait les coups de sa vengeance.
Il s'immola ainsi plus d'une illustre victime.

Le marchal de Marillac, ennemi dclar du cardinal, venait de
recevoir du roi plein pouvoir de faire la guerre et la paix dans le
Pimont. Louis XIII, fatigu intrieurement de l'ascendant de son
ministre, avait promis sa disgrce aux sollicitations et aux larmes
de sa femme. La nouvelle s'en rpandait dj; le cardinal lui-mme
le savait, et, se croyant perdu, il pressait son dpart pour le
Hvre-de-Grce. Cependant, voulant tenter un dernier effort, il va
trouver le roi. Ce monarque l'avait sacrifi par faiblesse; il se
remet par faiblesse entre ses mains, et lui abandonne ses ennemis.
Ce jour fut appel la _journe des dupes_; et ds lors le pouvoir du
cardinal fut consolid.

Le jour mme, Richelieu dpche un huissier du cabinet, de la part du
roi, aux marchaux de La Force et Schomberg, pour faire arrter le
marchal au milieu de l'arme dont il avait le commandement suprme.
L'huissier arrive une heure aprs que le marchal avait reu la
nouvelle de la disgrce du ministre. Le marchal est fait prisonnier
par l'ordre de ce mme ministre.

Richelieu rsolut de faire mourir ce gnral ignominieusement par
la main du bourreau. Ne pouvant lui imputer le crime de trahison,
il l'accusa de concussion. Pour rendre sa vengeance plus sre et
plus facile, il priva le marchal du droit d'tre jug par les deux
chambres du parlement assembl, et nomma des commissaires pour ce
procs. Ces premiers juges ayant eu le courage de conclure que
l'accus serait reu  se justifier, le ministre fit casser l'arrt,
et choisit d'autres juges parmi les plus ardens ennemis de Marillac.
Les formes de la justice et les biensances furent indignement
foules aux pieds. Le cardinal osa mme faire transfrer l'accus 
Ruel dans sa propre maison de campagne, o l'on continua le procs.

Il fallut rechercher toutes les actions du marchal. On dterra,
dit Voltaire, quelques abus dans l'exercice de sa charge, quelques
anciens profits illicites faits autrefois par lui, ou par ses
domestiques, dans la construction de la citadelle de Verdun: Chose
trange, disait-il  ses juges, qu'un homme de mon rang soit
perscut avec tant de rigueur et d'injustice! Il ne s'agit, dans mon
procs, que de foin, de paille, de pierres et de chaux. Cependant ce
gnral, charg de blessures et de quarante annes de services, fut
condamn  la mort sous le mme roi qui avait donn des rcompenses 
trente sujets rebelles.

Les parens du marchal coururent se jeter aux pieds du roi pour
demander sa grce; mais le cardinal, importun de leur prsence,
les fit retirer. Lorsque le greffier de la commission lut l'arrt
au condamn, et qu'il en fut  ces mots: _Crime de pculat,
concussions, exactions_. Cela est faux, dit-il. Un homme de ma
qualit accus de pculat! Il tait dit dans le mme arrt qu'on
lverait cent mille cus sur ses biens pour les employer  la
restitution de ce qu'il avait extorqu. Mon bien ne les vaut pas,
s'cria-t-il, on aura bien de la peine  les trouver. Le chevalier
du Guet, qui l'accompagnait  l'chafaud, et qui lui voyait les mains
lies derrire le dos, lui dit: J'ai trs-grand regret, monsieur, de
vous voir en cet tat.--Ayez-en regret pour le roi et non pour moi,
rpondit le marchal. Il eut la tte tranche en place de Grve, 
Paris, le 10 mai 1632. Plusieurs de ses amis lui avaient offert de le
tirer de prison; mais il avait refus, parce qu'il se reposait sur
son innocence.

Cette excution fut bientt suivie d'une autre qui fit encore plus
de sensation,  cause du nom et des brillantes qualits de la
victime. C'tait le marchal duc de Montmorency, l'homme de France
le mieux fait, le plus aimable, le plus brave et le plus magnifique.
Mcontent du cardinal de Richelieu, il se ligua avec Gaston, duc
d'Orlans, frre du roi, et leva des troupes en Languedoc, dont
il tait gouverneur, pour faire tte aux armes de la cour. Le roi
envoya contre les rebelles les marchaux de La Force et de Schomberg.
Lorsque les deux partis furent en prsence prs de Castelnaudary,
Montmorency, remarquant dans Gaston une contenance mal assure, lui
dit pour le ranimer: Allons, monsieur, voici le jour o vous serez
victorieux de vos ennemis; mais, ajouta-t-il en montrant son pe, il
faut la rougir jusqu' la garde. Alors Montmorency se prcipita sur
les bataillons royalistes. Ayant pntr dans les rangs ennemis, il y
tomba perc de coups, et fut pris  la vue de Gaston et de sa petite
arme, qui ne fit aucun mouvement pour le secourir.

Toute la France, pntre d'admiration pour ses services passs, et
pour ses rares qualits, demanda vainement qu'on adouct en sa faveur
la rigueur des lois. L'implacable Richelieu voulait faire un exemple
qui pouvantt les grands, et il n'en pouvait pas faire un plus
clatant que sur Montmorency.

Le cardinal fit instruire son procs par le parlement de Toulouse, et
le poursuivit avec chaleur. Parmi les seigneurs qui sollicitrent
sa grce, il y en eut un qui dit au roi: Vous pouvez juger, sire,
aux yeux et aux visages du public,  quel point on dsire que vous
lui pardonniez.--Je crois ce que vous dites, rpondit le prince;
mais considrez que je ne serais pas roi si j'avais les sentimens
des particuliers.--_Il faut qu'il meure_, dit-il au marchal de
Matignon. On a crit que, quand Montmorency fut conduit en prison,
on lui trouva un bracelet au bras avec le portrait de la reine
Anne d'Autriche. Cette particularit ne dut pas ramener le roi au
sentiment de la clmence, qui d'ailleurs n'tait ni dans son coeur ni
dans celui de son matre, Richelieu.

Montmorency marcha au supplice avec la mme fermet que s'il ft all
 une mort glorieuse. Il eut la tte tranche le 30 octobre 1632, 
l'ge de trente-huit ans, dans l'Htel-de-Ville de Toulouse. Son
supplice fut juste, dit l'auteur de l'_Essai sur les moeurs_, si
celui de Marillac ne l'avait pas t: mais la mort d'un homme de si
grande esprance, qui avait gagn des batailles, et que son extrme
valeur, sa gnrosit, ses grces, avaient rendu cher  toute la
France, rendit le cardinal plus odieux que n'avait fait la mort de
Marillac.

Le ministre du cardinal fut une srie de haines souleves et de
vengeances exerces par lui. C'taient presque tous les jours des
rbellions et des chtimens. Le comte de Soissons n'chappa au
ressentiment sanguinaire du ministre qu'en prissant  la bataille de
la Marfe, o les troupes royales furent battues par les rvolts.
Pour cette mme affaire, le duc de Guise fut condamn par contumace
au parlement de Paris. Le duc de Bouillon, qui avait conspir avec le
comte de Soissons, fit sa paix avec la cour, et dans le mme temps
trama une nouvelle conspiration.

Comme il fallait toujours au roi un favori, Richelieu lui avait
donn lui-mme le jeune d'Effiat Cinq-Mars, afin d'avoir sa propre
crature auprs du monarque, et de djouer ainsi plus facilement les
menes des grands. Ce jeune homme, d'un esprit agrable et d'une
figure sduisante, fut fait successivement capitaine aux gardes,
grand-matre de la garde-robe du roi, et grand-cuyer de France.
Il n'avait que dix-neuf ans lorsqu'il fut lev  cette dernire
charge. Il parvint  la plus haute faveur, mais l'ambition touffa
bientt en lui la reconnaissance qu'il devait au ministre. Il
hassait intrieurement le cardinal, parce que celui-ci prtendait
le matriser: il n'aimait gure plus le roi, dont le caractre
sombre gnait son got pour les plaisirs. Je suis bien malheureux,
disait-il  ses amis, de vivre avec un homme qui m'ennuie depuis le
matin jusqu'au soir! Cependant Cinq-Mars dissimulait ses dgots
dans l'esprance de supplanter un jour le ministre. Richelieu ne fit
qu'encourager en lui l'excution de ce projet en lui causant quelques
mortifications auxquelles il fut trs-sensible. Cinq-Mars se trouvait
ordinairement en tiers dans les conseils que le roi tenait avec le
cardinal. Je veux, disait Louis, que mon cher ami s'instruise de
bonne heure des affaires de mon conseil, afin qu'il se rende capable
de me rendre service. Le cardinal,  qui la prsence de Cinq-Mars
tait importune, ne trouvant pas bon qu'il lui marcht toujours sur
les talons quand il allait chez le roi, lui reprocha un jour son
ingratitude dans les termes les plus nergiques. Il lui dit qu'il
n'appartenait pas  une tte aussi lgre que la sienne de se mler
des affaires d'tat, et qu'il ne faudrait qu'un homme tel que lui
pour dcrditer la France prs des puissances trangres. Il lui
dfendit de se trouver dsormais au conseil, et le traita si durement
que Cinq-Mars en pleura de dpit et de rage. Ds lors il mdita une
vengeance clatante.

Ce qui enhardit le plus Cinq-Mars  conspirer, ce fut le roi
lui-mme. Souvent mcontent de son ministre, de son faste, de sa
hauteur, de son mrite mme, Louis XIII confiait ses chagrins  son
favori, qu'il appelait _cher ami_, et parlait de Richelieu avec tant
d'aigreur, qu'il enhardit Cinq-Mars  lui proposer plus d'une fois de
l'assassiner.

Cinq-Mars avait eu dj des intelligences avec le comte de Soissons;
il les continuait avec le duc de Bouillon et avec Gaston, duc
d'Orlans, frre du roi. Les conjurs firent un trait secret avec le
comte-duc Olivars, pour introduire une arme espagnole en France, et
pour y mettre tout en confusion.

Cinq-Mars alors tait auprs du roi  Narbonne, jouissant plus que
jamais de ses bonnes grces; Richelieu, malade  Tarascon, tait en
pleine dfaveur, mais il tenait toujours le pouvoir. Heureusement
pour lui, une copie du trait secret lui tomba entre les mains, et
tout le complot fut dcouvert. Le cardinal en donna sur-le-champ avis
au roi. Il n'en cota pas beaucoup au monarque pour sacrifier son
favori. La faiblesse de son caractre se prtait  tout. L'imprudent
Cinq-Mars fut arrt  Narbonne, et conduit  Lyon. On instruisit son
procs; il fallait de nouvelles preuves; Gaston, dont la destine
tait toujours de traner ses amis  l'chafaud, rvla tout pour
avoir sa grce. Le duc de Bouillon fut arrt au milieu de l'arme
qu'il commandait  Casal; mais il sauva sa vie parce qu'on avait
moins besoin de son sang que de sa principaut de Sdan.

Cinq-Mars eut la tte tranche,  Lyon, le 12 septembre 1642, n'tant
encore que dans la vingt-deuxime anne de son ge.

On rapporte que Louis XIII, qui avait si souvent appel le
grand-cuyer _cher ami_, tira sa montre  l'heure marque pour
l'excution, et dit: Je crois que _cher ami_ fait  prsent une
vilaine grimace. Ce mot porte avec lui son commentaire.

Cette victime n'tait pas assez pour le vindicatif cardinal;
il frappa en mme temps un des amis du malheureux Cinq-Mars,
Franois-Auguste de Thou, fils de l'un de nos meilleurs historiens,
digne hritier des vertus de son pre. De Thou, ha du ministre,
s'tait attach  la personne du grand-cuyer. Il fut souponn
d'avoir t le confident de tous les secrets des conspirateurs, et
arrt pour n'en avoir pas fait rvlation. Il eut beau dire  ses
juges: Qu'il et fallu se rendre dlateur d'un crime d'tat, contre
Monsieur, frre unique du roi, contre le duc de Bouillon, contre le
grand-cuyer, et d'un crime dont il ne pouvait fournir la moindre
preuve, il fut condamn  mort.

Cinq-Mars, attendri sur le sort de son ami, et ne se dissimulant
point qu'il tait la cause de sa perte, se jeta  ses genoux en
fondant en larmes. De Thou, me sensible et forte, le releva, et
lui dit en l'embrassant: Il ne faut plus songer qu' bien mourir.
Il fut excut avec Cinq-Mars,  l'ge de trente-cinq ans. Tout le
monde pleura un homme qui prissait ainsi pour n'avoir pas voulu
trahir son ami.

De Thou, dit Voltaire, n'tait coupable, ni devant Dieu ni devant
les hommes. Un des agens de Monsieur, frre unique du roi, du duc de
Bouillon, prince souverain de Sedan, et du grand-cuyer Cinq-Mars,
avait communiqu de bouche le plan du complot au conseiller d'tat
(de Thou). Celui-ci alla trouver le grand-cuyer Cinq-Mars, et
fit ce qu'il put pour le dtourner de cette entreprise; il lui en
remontra les difficults. S'il et alors dnonc les conspirateurs,
il n'avait aucune preuve contre eux; il et t accabl par la
dngation de l'hritier prsomptif de la couronne, par celle d'un
prince souverain, par celle du favori du roi, enfin par l'excration
publique. Il s'exposait  tre puni comme un calomniateur.

Le chancelier Sguier mme en convint, en confrontant de Thou
avec le grand-cuyer. Ce fut dans cette confrontation que de Thou
dit  Cinq-Mars: Souvenez-vous, Monsieur, qu'il ne s'est point
pass de journe que je ne vous aie parl de ce trait pour vous en
dissuader. Cinq-Mars reconnut cette vrit. De Thou mritait donc
une rcompense plutt que la mort, au tribunal de l'quit humaine.
Il mritait au moins que le cardinal de Richelieu l'pargnt; mais
l'humanit n'tait pas sa vertu.....

Tout ce qu'on peut dire peut-tre d'un tel arrt, c'est qu'il ne fut
pas rendu par justice, mais _par des commissaires_.

Tous ces faits prouvent que le despotisme n'est jamais plus violent
que sous un roi faible. Il y avait pourtant  cette poque des hommes
d'une me forte et intgre, incapables de fausser la justice pour se
plier  l'arbitraire. Mol le prouva lors du procs de Marillac, et
Richelieu n'osa pas le punir d'avoir fait son devoir de magistrat.
Lors du procs de Bernard de la Valette, autre objet de la haine de
Richelieu, Louis XIII voulant siger parmi les juges, le prsident
de Belivre eut le courage de lui dire: Qu'il voyait dans cette
affaire une chose trange, un prince opiner au procs d'un de ses
sujets; que les rois ne s'taient rserv que les grces, et qu'ils
renvoyaient les condamnations vers leurs officiers. Et votre majest
voudrait bien voir sur la sellette un homme devant elle, qui, par
son jugement, irait dans une heure  la mort..... Lorsqu'on jugea
le fond, le mme prsident dit dans son avis: Cela est un jugement
sans exemple, voire contre tous les exemples du pass jusqu' huy,
qu'un roi de France ait condamn en qualit de juge, par son avis,
un gentilhomme  mort! Belles et courageuses paroles, dignes d'tre
mdites par tous les magistrats!




MEURTRE DE PHILIPPE DE GUEYDON, A AIX.


En 1647, la cour de France voulant abaisser la puissance du parlement
de Provence, et se procurer en mme temps les sommes considrables
dont elle avait besoin pour ses entreprises contre la maison
d'Autriche, cra, sous le nom de Semestre, un nouveau parlement qui
devait partager avec l'ancien les fonctions de la justice, de manire
qu'ils seraient alternativement six mois en exercice chacun. Le
ministre n'avait qu' composer le Semestre de magistrats qui lui
fussent dvous, et alors il n'y avait rien qu'il ne pt entreprendre
sur les droits du pays.

Les anciens magistrats firent tous leurs efforts pour exciter un
soulvement  cette occasion. Le comte d'Alais, alors gouverneur de
la province, rprima ces mouvemens par sa sagesse et sa fermet.

La protection ouverte qu'il accordait au Semestre releva le courage
de ceux qui, dsirant y prendre un office de conseiller, n'avaient
point encore os se montrer, de peur de se faire des ennemis puissans.

Philippe de Gueydon, avocat du roi en la snchausse de Marseille,
se mit des premiers sur les rangs. Il prouva d'abord des difficults
pour remplir quelques formalits prliminaires dont il ne pouvait
se dispenser. Les esprits, pendant ce temps-l, s'chauffaient de
plus en plus; et comme, dans ces momens de dsordre, les esprits les
plus modrs sont souvent emports hors des limites du devoir, il
se trouva des hommes que leur zle aveugle pour l'ancien parlement
anima de toute la fureur de la haine. Ils rsolurent de se dfaire
de Gueydon, afin d'intimider par cet exemple ceux qui seraient tents
de l'imiter. Ils dlibrrent d'abord s'ils l'attaqueraient en plein
jour, sous prtexte de venger une querelle particulire, ou bien
s'ils afficheraient le motif qui les dterminait  l'immoler  ce
qu'ils appelaient la cause publique. Ce dernier avis l'emporta, parce
qu'il remplissait mieux le dessein qu'ils avaient d'carter tous ceux
qui aspiraient  remplir une place au Semestre.

Il fut dcid qu'on excuterait le complot pendant la nuit.
Gueydon logeait dans la mme auberge que le commandant de
Castellane-Montmeyan, colonel du rgiment de Provence, et plusieurs
autres officiers. Il y avait un corps-de-garde  la porte de cette
maison. Il semble que la prsence de tant de militaires aurait d
intimider des hommes peu accoutums  des coups aussi hardis; mais
l'esprit de parti l'emporta sur toute autre considration.

Les complices,  l'heure convenue, s'assemblent dans une maison
voisine de l'auberge. Douze d'entre eux se masquent; ils devaient
entrer dans la salle  manger pendant qu'on serait  table; les
autres, arms de pistolets et de mousquetons, devaient se tenir dans
la rue pour donner du secours en cas de besoin. Le souper tant servi
et la place de Gueydon ayant t exactement dsigne, les douze
masques entrent dans la salle. L'un d'eux, en s'arrtant  la porte,
couche en joue les convives, et dit d'une voix ferme: _Le premier qui
bouge est mort_. Dans le mme instant, deux autres masques s'avancent
vers Gueydon; l'un le perce de sa baonnette, l'autre lui tire un
coup de pistolet. Ce malheureux se trouvait entre le commandant de
Montmeyan et un officier nomm Latour; il tombe mourant sous la
table. Un gentilhomme de la compagnie, effray de cet attentat,
demande son pe; les autres se lvent en dsordre, toutes les
personnes de l'auberge accourent.

Alors la frayeur s'empare des masques; ils tremblent d'tre reconnus;
ils fuient prcipitamment, except un qui tait en sentinelle  la
porte, et qui, dans le trouble dont il tait agit, avait perdu
l'usage de ses sens. Ses complices, craignant d'tre dcouverts s'ils
le laissaient l, rsolurent de le jeter dans un puits du voisinage.
Les crimes ne cotent plus rien quand on a commenc  en commettre.
Mais le mouvement qu'ils firent en le portant le rappela  la vie,
et il se trouva en tat de les suivre dans une maison voisine.
Les auteurs de cet assassinat, dans le dsordre insparable de ce
tragique vnement, laissrent tomber deux pistolets et une pe:
l'armurier dsigna la personne pour qui il avait fait l'un des deux
pistolets, et dclara qu'il avait nettoy l'autre pour un particulier
qu'il nomma aussi. Cette dposition, dnue de toute autre preuve,
resta sans effet.

Gueydon, qui n'tait pas mort sous les coups de ses meurtriers, ne
porta plainte contre personne; il raconta, sans aucun sentiment
de vengeance, de quelle manire l'assassinat avait t commis, et
dclara qu'il pardonnait  son assassin, qu'il ne connaissait pas. Il
mourut peu de jours aprs.




LA MRE LOUISE, OU LES RELIGIEUSES DE LOUVIERS.


En 1647, les religieuses d'un monastre situ  Louviers, en
Normandie, voulurent, dit-on, se procurer la mme rputation que les
Ursulines de Loudun, en faisant, comme elles, les possdes. Le bruit
s'en rpandit aux environs, et le parlement de Rouen trouva l'affaire
si grave, qu'il s'en attribua la connaissance,  l'exclusion des
juges subalternes. Il reconnut la fourberie de ces religieuses, mais
il en reconnut aussi les impits; et les informations ayant t
faites, on s'occupa de cette trange procdure.

La suprieure, que l'on nommait la mre Louise, se trouvait
principalement charge; et parce qu'elle avait gagn l'affection de
la reine par les apparences trompeuses que cette misrable affectait,
jusqu' faire l'inspire, et par des prdictions qu'elle lui avait
faites et qui avaient reu leur accomplissement, le parlement dputa
 cette princesse pour l'informer de l'tat du procs. Les magistrats
n'eurent pas de peine  obtenir la permission d'instruire l'affaire 
fond et de punir les coupables.

Ces religieuses de Louviers devaient la fondation de leur couvent 
la veuve d'un procureur de la chambre des comptes de Rouen, dont le
mari, convaincu d'une friponnerie, avait t condamn  la peine de
mort. Sa veuve, ne pouvant demeurer dans une ville o il lui semblait
voir  tous momens son mari  la potence, se retira  Louviers, et
s'adressa  un prtre qui lui conseilla, pour mettre son esprit en
repos, de fonder un couvent dont elle serait la suprieure. Elle fit
en effet btir la maison o elle se clotra avec les religieuses qui
voulurent bien s'y renfermer avec elle. Bientt la fondatrice mourut;
une jeune religieuse qu'elle s'tait associe lui succda dans la
charge de suprieure. C'est elle qui s'est fait connatre sous le
nom de mre Louise. On l'appelait auparavant la petite bergre,
parce qu'elle tait fille d'un berger; et le prtre qui tait son
protecteur auprs de la fondatrice l'avait trouve si  son gr,
qu'il vivait, disait-on, plus familirement avec elle que ne le
permettait leur condition respective. Ce prtre mourut peu de jours
aprs l'installation de sa petite bergre ou de sa jeune religieuse
dans la dignit de suprieure, et se dsigna, en mourant, le cur de
Louviers pour successeur.

Le cur de Louviers, nomm pour prendre soin des religieuses,
introduisit dans le couvent une fille de sa connaissance pour en tre
tourire. C'tait afin d'y pouvoir entrer lui-mme plus commodment
toutes les fois qu'il le souhaiterait. Le commerce qu'il entretint
avec la tourire passait,  ce qu'on dit, les horreurs les plus
dtestables et les plus diaboliques. On sait aussi qu'aprs avoir
nomm un successeur qui lui ressemblait, il ordonna, en mourant,
que son corps ft enterr entre l'autel et la grille par o les
religieuses entendent la messe; mais il n'y eut pas t plus tt mis,
que toutes, sans en excepter une seule, devinrent comme enrages ou
possdes du diable, prononant incessamment des blasphmes contre
Dieu et contre ce qu'il y a de plus saint en la religion.

L'vque d'vreux, ayant pris connaissance de ces dsordres, ordonna
que le corps ft exhum, et le fit jeter dans une marnire. Les
parens intentrent procs  l'vque, et ce fut ce qui donna lieu
au parlement de Rouen de connatre non seulement de cet accident,
qui n'tait qu'un accessoire, mais encore de ce qui concernait la
conduite de ce cur, de son prdcesseur et de tout le couvent,
et d'examiner d'o pouvaient venir tant d'impurets et tant de
sacrilges qui s'y taient commis.

Dans le premier moment, la reine avait manifest le dsir que la
mre Louise ne ft pas comprise dans la procdure, ne pouvant croire
qu'une religieuse qui jouissait d'une aussi haute rputation de
saintet ft coupable de crimes tels que ceux que l'on articulait;
mais, ayant t dtrompe, elle laissa libert entire au parlement.

Pendant que les juges examinaient cette affaire dans ce qu'elle avait
de criminel, les mdecins l'approfondissaient dans ses rapports avec
la physique, comme un de ces phnomnes avec lesquels la nature
se plat  tourmenter la curiosit humaine; et d'un autre ct,
les exorcistes voulaient savoir si le mal n'avait pas un principe
surnaturel, et si les religieuses n'taient pas possdes. Ainsi la
jurisprudence, la mdecine et la thologie travaillaient  dcouvrir
ou le crime, ou la maladie, ou la malice et la fourberie de ces
religieuses. Les exorcismes ne servirent qu' faire connatre qu'il
n'y avait que de la malice dans la plupart des prtendus possdes,
et de la faiblesse d'imagination dans les autres. Les mdecins furent
partags dans leur opinion; quelques-uns croyant les religieuses
obsdes, tant il y avait de merveilleux et de surnaturel dans ce
qu'elles faisaient; et les autres, que ce n'tait qu'une maladie de
femme.

Le parlement ne fut pas embarrass sur les preuves des impits et
des sacrilges; elles n'taient que trop nombreuses; mais il crut
devoir faire une distinction entre les religieuses hypocondriaques
dont l'imagination tait malade, et celles qui taient vritablement
et sciemment coupables. Il regarda comme de pures rveries tout
ce que dposaient les religieuses, qui s'accusaient l'une l'autre
d'avoir t au sabbat, et d'avoir souffert la compagnie du diable;
mais il considra comme des abominations et des salets impies,
dignes du dernier supplice, les infmes prostitutions de la
tourire et de la mre Louise, et ce que les prtres qui avaient
eu la direction du couvent avaient persuad aux religieuses dont
ils avaient sduit la simplicit, en leur ordonnant de communier
toutes nues, tant eux-mmes tout nus avec elles, pour se mettre,
disaient-ils, en l'tat d'innocence de nos premiers parens.

Le parlement, aprs avoir mrement tout examin, tout pes, rendit un
arrt par lequel les deux prtres Boulai et Picard furent condamns,
le premier  tre brl vif, le second  tre trangl et son corps
rduit en cendres; ce qui fut excut. La tourire subit le mme
supplice; mais celui de la mre Louise fut diffr jusqu'aprs de
plus amples informations, et elle mourut en prison.

Par le mme arrt, le parlement ordonna que toutes les pices du
procs seraient brles, afin d'anantir toutes les traces de tant
d'horreurs.




MEURTRE DE MONALDESCHI.


La bizarre, l'inconcevable Christine, fille du clbre
Gustave-Adolphe, aprs avoir abdiqu solennellement la couronne de
Sude, vint en France, o elle reut l'accueil d  son nom et  sa
naissance. Ce fut pendant son sjour dans notre patrie qu'elle se
souilla d'un crime horrible, l'assassinat de son grand-cuyer, le
marquis Monaldeschi. Cet Italien avait, dit-on, t son amant; du
moins il avait joui de toute sa confiance, et elle lui avait rvl
ses penses les plus secrtes. Il parat qu'il composa secrtement
contre cette princesse un libelle o il dvoilait toutes ses
intrigues, et o il la traitait avec un profond mpris. Christine en
fut informe par des ennemis du grand-cuyer, qui remirent entre ses
mains la preuve de leur accusation.

Charme d'avoir trouv cette occasion de se dfaire d'un homme
qu'elle n'aimait plus, Christine fit traner Monaldeschi  ses
pieds, l'interrogea, le confondit. Aprs les reproches les plus
violens, elle le condamna  mourir, et donna l'ordre  son capitaine
des gardes, et  deux nouveaux favoris, d'gorger le coupable.
Le pre Lebel, religieux de l'ordre de la Trinit, du couvent de
Fontainebleau, fut mand au chteau de cette ville, qu'habitait en ce
moment l'ex-reine de Sude. Il fut charg d'assister le malheureux
Monaldeschi pendant ses derniers momens. Le vnrable religieux,
digne de son ministre de paix et de misricorde, se jeta aux
genoux de Christine, implora le pardon du grand-cuyer; mais ce fut
vainement; elle demeura inflexible, et donna l'ordre de l'excution.

Lebel, qui a publi une relation de ce meurtre, rapporte que
Christine, qui pourtant se disait philosophe, s'loigna d'une
vingtaine de pas pour mieux jouir de ce spectacle. Les bourreaux
fondirent sur la victime de tous cts. Monaldeschi, aprs une vaine
dfense, tombe tout sanglant sous le fer de ses assassins. La reine,
qui n'entend plus ses gmissemens, s'approche, le contemple avec
une joie froce, et lui insulte. Monaldeschi,  sa voix, semble
s'veiller, s'agite, se dbat; il lve vers Christine une main
suppliante pour lui demander grce. Quoi! s'crie-t-elle avec un
accent furieux, tu respires encore, et je suis reine! Les assassins
crasent aussitt la tte de ce malheureux, et tranent aux pieds de
Christine sa victime expirante. Non, ajouta-t-elle, non, ma fureur
n'est pas satisfaite! Apprends, tratre, que cette main, qui versa
tant de bienfaits sur toi te frappe le dernier coup.

Cet attentat contre l'humanit fut commis  Fontainebleau, le 10
octobre 1657, dans la galerie des Cerfs. Le pre Lebel prit soin de
faire inhumer le malheureux Monaldeschi.

Croirait-on que cette action abominable trouva des apologistes, et
que des jurisconsultes firent des dissertations pour la justifier?
C'est avec regret que l'on voit figurer le nom d'un Leibnitz parmi
ces avocats officieux d'un meurtre sans excuse. La postrit, dit
d'Alembert, trouvera bien trange qu'au centre de l'Europe, dans un
sicle clair, on ait agit srieusement si une reine qui a quitt
le trne n'a pas le droit de faire gorger ses domestiques sans
autre forme. Il aurait fallu demander plutt si Christine, sur le
trne mme de Sude, aurait eu ce droit barbare; question qui et
t bientt dcide au tribunal de la loi naturelle et des nations.
L'tat, dont la constitution doit tre sacre pour les monarques,
parce qu'il subsiste toujours, tandis que les sujets et les rois
disparaissent, a intrt que tout homme soit jug suivant les lois.
C'est l'intrt des princes mmes, dont les lois font la force et la
sret. L'humanit leur permet quelquefois d'en adoucir la rigueur en
pardonnant, mais jamais de s'en dispenser pour tre cruels. Ce serait
faire injure aux rois que d'imaginer que ces principes puissent les
offenser, ou qu'il fallt mme du courage pour les rclamer au sein
d'une monarchie. Ils sont le cri de la nature.

La cruelle Christine, leve dans les principes du despotisme, et
despote par nature, n'tait pas de cette opinion, si on en juge par
une lettre imprime parmi celles qui ont paru sous son nom. Elle
est adresse au cardinal Mazarin, qui avait dsapprouv le meurtre
de Monaldeschi. Apprenez tous, valets et matres, dit-elle, qu'il
m'a plu d'agir ainsi: je veux que vous sachiez que Christine se
soucie peu de votre cour, encore moins de vous. Ma volont est une
loi qu'il faut respecter; vous taire est votre devoir: sachez que
Christine est reine partout o elle est.

De quelque faute que Monaldeschi ft coupable envers elle, dit
Voltaire, ayant renonc  la royaut, elle devait demander justice,
et non se la faire. Ce n'tait pas une reine qui punissait un sujet;
c'tait une femme qui terminait une galanterie par un meurtre;
c'tait un Italien qui en faisait assassiner un autre par l'ordre
d'une Sudoise dans le palais d'un roi de France. Nul ne doit tre
mis  mort que par les lois. Christine, en Sude, n'aurait eu le
droit de faire assassiner personne; et certes, ce qui et t un
crime  Stockholm n'tait pas permis  Fontainebleau. Ceux qui ont
justifi cette action mritent de servir de pareils matres. Cette
honte et cette cruaut ternirent la philosophie de Christine qui lui
avait fait quitter un trne. Elle et t punie en Angleterre et dans
tous les pays o les lois rgnent; mais la France ferma les yeux 
cet attentat contre l'autorit du roi, contre le droit des nations et
contre l'humanit.

Christine mourut  Rome le 19 avril 1689.




HISTOIRE DU JEUNE AUBRIOT.


Le libertinage et la cupidit deviennent le plus souvent les sources
de la plupart des crimes qui dsolent la socit. Ce sont deux
mobiles dont la funeste puissance ne connat aucun obstacle et fait
braver toutes les considrations, toutes les lois, mme celles de la
nature, qui devraient tre indlbilement graves dans le coeur de
tous les hommes.

Le sieur Guillaume de Aubriot, cuyer, seigneur de Courfrault, avait
pous, au commencement du XVIIe sicle, Edme de Longueau, fille
d'une famille noble. Cette femme tait d'une beaut remarquable:
on et dit que la nature l'avait pare  plaisir de tous ses dons.
Le moral n'avait pas t aussi heureusement partag. Madame de
Courfrault, nullement retenue par la pudeur, ce bel ornement de
son sexe, montrait un penchant irrsistible pour la galanterie.
Elle entretenait une liaison criminelle avec un sieur Dumourier. Ce
commerce avait t long-temps favoris par une absence du mari. Mais
celui-ci tant revenu, sa prsence devint gnante et odieuse, et l'on
songea aux moyens de s'en affranchir.

Il en cote peu au crime pour se satisfaire: il n'hsite pas 
embrasser les partis les plus violens. Il fut dcid entre les deux
amans que M. de Courfrault serait empoisonn. Dumourier se chargea
de prparer le poison, et l'pouse adultre le prsenta  son mari,
comme breuvage salutaire et cordial. M. de Courfrault mourut au mois
de septembre 1623.

Il laissait aprs lui deux enfans, une fille nomme Franoise, et un
fils nomm Christophe, qui tait n estropi. La dame de Courfrault
se fit lire tutrice de ses enfans.

Un frre utrin de M. de Courfrault, nomm Jean de Bonneval, homme
sans moeurs et sans probit, qui se connaissait en crimes, ne se
trompa pas sur la cause et les vritables auteurs de la mort de son
frre. Nanmoins, au lieu de songer  en tirer vengeance, il crut
plus convenable de s'occuper des moyens de rendre ce crime profitable
 sa propre famille et d'en assurer les fruits  un fils mineur qu'il
avait.

Il s'agissait de faire entrer dans un couvent le jeune Christophe de
Courfrault, et de faire donner tous les biens de ce jeune homme  sa
soeur Franoise, que l'on marierait ensuite avec le fils unique de
Bonneval.

En effet, par suite des habiles manoeuvres du sieur de Bonneval,
le mariage qu'il convoitait fut clbr. Mais les ftes de la noce
taient  peine oublies que le procureur du roi  Provins vint
troubler le coupable repos de la dame de Courfrault. Il lana contre
elle et son amant une accusation portant que celui-ci avait prpar
le poison qui avait abrg les jours de M. de Courfrault, et que
sa femme le lui avait administr. Des tmoins furent entendus; le
crime fut prouv, et les deux coupables entendirent l'arrt qui les
condamnait  tre brls vifs.

La femme adultre et empoisonneuse chappa  l'horreur de son
supplice. Son beau-frre, sa fille et son gendre, lui mnagrent des
moyens d'vasion; mais son complice subit son jugement dont appel,
n'avait t interjet ni par lui ni par son infme matresse.

Toutefois cette femme se trouva bientt dans une position  regretter
d'avoir survcu  Dumourier. Le sieur de Bonneval l'avait  dessein
rfugie dans sa maison; et lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il
en devint tout  la fois le gelier et le bourreau. Il l'avait
squestre dans une table, o cette misrable, qui avait vit la
main de l'excuteur de la justice, prit de misre et de faim sous la
garde de son cruel beau-frre.

Par cette mort, Bonneval tenait dans sa main la moiti des biens de
son frre, dont il avait tant dsir laisser la proprit  son fils.
De plus, il tait administrateur de l'autre moiti, puisqu'il s'tait
fait nommer tuteur de son neveu ds que sa mre avait t condamne.

Cependant, par les soins, par les suggestions du cupide Bonneval, le
jeune Christophe avait pris l'habit de novice des chanoines rguliers
de l'abbaye de Saint-Jacques  Provins; et l'on n'attendait plus
que la profession de ses voeux pour que la moiti des biens qui lui
appartenaient passt sans retour au fils de Bonneval.

Celui-ci nanmoins n'tait pas sans inquitude sur le rsultat de
ses manoeuvres. Le jeune Christophe avait une rpugnance marque
pour l'habit religieux; et quoique Bonneval et employ tous les
moyens, mme la menace, pour le gagner; quoiqu'il et plac prs de
lui, en qualit de prcepteur, un homme adroit et patelin, nomm
Foudreau, qui profitait de toutes les occasions pour persuader le
jeune Christophe sur sa vocation  l'tat religieux, tous ces moyens
paraissaient produire peu d'effet.

D'autres oncles du jeune Christophe essayrent de l'affranchir des
violences dont on usait  son gard pour le dpouiller de ses biens;
mais la partie adverse, Bonneval, habitu  toutes les roueries de
la chicane et de la friponnerie, n'eut pas de peine  faire chouer
leurs projets.

Enfin le jeune Christophe dclara positivement qu'il ne voulait pas
prononcer ses voeux. A cette nouvelle, l'oncle Bonneval entre en
fureur, fait venir son neveu  sa maison de campagne, situe prs de
Provins, et l'accueille avec des dmonstrations d'amiti. Aprs le
dner, ils passent au jardin, et font tranquillement quelques tours
de promenade. Mais tout--coup Bonneval, ne se contraignant plus,
arme sa main d'un poignard qu'il avait tenu cach jusqu'alors, et,
les yeux tincelans de rage, le visage enflamm, il lve le bras sur
son neveu, et lui crie, d'une voix tonnante, qu'il va le poignarder,
s'il ne jure  l'instant qu'il prononcera ses voeux ds le lendemain.

Le jeune homme, effray, tremblant, tombe aux genoux de son oncle,
et pour le dsarmer fait le serment qu'il exige de lui. Bonneval se
calme, loue la rsolution de Christophe, l'exhorte  y persvrer,
lui jure, en tout cas, _qu'il ne veut que son bien_, et lui fait
concevoir les plus flatteuses esprances.

Cependant Bonneval prpare tout pour que la profession de son neveu
ait lieu le lendemain. Puis il l'emmne dans un cabaret, l'enivre,
le revt d'une soutane et d'un surplis, et le trane en cet tat
aux pieds des autels en l'abbaye Saint-Jacques, o le malheureux
Christophe Aubriot pronona tout haut et publiquement des voeux que
son coeur dsavouait en secret. L'acte de cette profession ne fut
crit que sur une feuille volante.

Bonneval ne jouit pas long-temps du fruit de son intrigue criminelle.
Il mourut peu de mois aprs la profession de son neveu, satisfait
d'avoir assur  son fils une grande fortune.

Mais bientt ce fils fut lui-mme troubl dans la possession de
biens si mal acquis. Les oncles de Christophe Aubriot, qui avait
fait prcdemment un testament  leur profit, se prsentrent,
sa profession religieuse  la main, rclamant l'excution de ce
testament. Une guerre trs-vive s'alluma entre les prtendans et le
possesseur. Christophe entreprit de les mettre d'accord. Le 3 mai
1626, il protesta devant des notaires contre sa profession et contre
les donations qui l'avaient prcde, assurant qu'elles taient
l'oeuvre de la sduction, et qu'on les lui avait extorques par
violence et par contrainte. Il dserta ensuite l'abbaye, et quitta
l'habit religieux.

Bonneval fils et sa femme, soeur de Christophe, alarms de la fuite
de leur frre, qu'ils avaient dpouill, le poursuivirent avec un
acharnement qui offre peu d'exemples. Ils taient excits par la
crainte d'tre obligs de restituer  Christophe la portion de biens
qui lui appartenait.

Christophe, qui s'tait retir  Orlans, pousa une demoiselle
Chevalier, dont la famille tait de la province du Berri, et eut un
enfant de ce mariage. Puis il obtint de la cour de Rome un bref pour
la dispense de ses voeux et la lgitimation de son enfant.

Nouvelles procdures, nouvelles perscutions plus vives encore de
la part de la soeur et du beau-frre de Christophe Aubriot. On ne
saurait s'imaginer que, pour un sordide intrt, pour soutenir des
prtentions de toute injustice, une soeur pt se dcider  traverser,
 empoisonner ainsi l'existence d'un frre!

Le malheureux Christophe ne put supporter jusqu'au bout tant et de si
violentes perscutions. Il mourut sur la fin de l'anne 1647,  l'ge
de trente-neuf ans, victime des crimes de sa mre et de la cupidit
de sa soeur et de son beau-frre.

Sa veuve, lue tutrice de ses enfans, continua  dfendre leurs
droits avec la mme fermet que son mari, et obtint enfin pleine
justice en 1658.

La soeur de Christophe, madame Bonneval, fut oblige  restitution 
l'gard des enfans de son frre. Mais elle ne rendit pas  celui-ci
la vie qu'elle lui avait abrge.




LE GUEUX DE VERNON.


Jeanne Vacherot, veuve de Lancelot-Lemoine, ancien notaire  Paris,
avait trois jeunes enfans, Pierre, Jacques et Louis, dont elle tait
tutrice. En 1654, oblige de faire un voyage  Vernon pour mettre en
ordre une proprit qu'elle avait en ce pays-l, elle emmena avec
elle le plus jeune de ses enfans, et laissa Pierre, g de quatorze
ans, et Jacques, g de dix ans, sous la surveillance de leur
grand'mre et d'une servante.

Ces deux derniers, d'une humeur aventureuse et vagabonde comme la
plupart des enfans dont l'ducation est nglige, s'vadrent de la
maison de leur mre, et prirent la fuite avec les enfans d'un de
leurs voisins, nomm Contard. Les enfans de Contard furent ramens
quelque temps aprs par un exempt du grand prevt, mais on n'eut
aucune nouvelle des deux autres.

Rien ne saurait exprimer la douleur de la mre  son retour de
Vernon, quand elle ne retrouva plus ses enfans. Elle les demanda,
elle les chercha de tous cts; elle usa de tous les moyens pour
faire prendre des informations, mais tous ses soins furent sans
rsultat.

Un jour qu'elle passait prs de l'Htel-Dieu, ayant aperu sur
l'escalier de cet hpital un pauvre nomm Montrousseau, ayant prs de
lui un enfant, elle crut un moment,  cause de quelque ressemblance,
que cet enfant tait son fils Jacques, mais elle fut sur-le-champ
dsabuse; elle pria seulement le pauvre de s'informer de ses enfans
dans tous les lieux o il passerait, elle lui donna leur signalement.
Enfin elle rendit sa plainte au commissaire, et fit ordonner une
enqute sur ce malheureux vnement.

Au mois de juillet suivant, la dame Vacherot fut ramene  Vernon par
ses affaires. Le 25 du mme mois, le mendiant Montrousseau arriva
aussi dans cette ville avec son enfant. A son arrive, il entra dans
la principale glise pour y demander l'aumne. Quelques personnes,
trompes, comme la mre l'avait t, par la ressemblance du jeune
mendiant avec Jacques Vacherot, qu'ils avaient vu quelquefois dans
la ville, crurent le reconnatre, et clatrent en murmures contre
la mre: ces bruits se rpandirent bientt dans toute la ville,
et gagnrent la populace, qui rptait de tous cts que la femme
Vacherot tait une martre, qu'elle avait livr son enfant  ce
mendiant, parce qu'elle ne l'aimait pas.

Cette rumeur prit une telle consistance, que les juges de Vernon
firent arrter le mendiant; on lui mit les fers aux pieds et aux
mains, et son enfant fut conduit  l'hpital. La mre Vacherot
fut confronte avec le gueux, qui soutint toujours qu'il tait
bien le pre du jeune enfant conduit  l'hpital; mais l'enfant,
amen devant cette dame, l'appela, sans hsiter, sa mre. Pourtant
elle tait sre que ce n'tait pas son fils, aussi ne voulut-elle
jamais le reconnatre pour tel; mais, redoutant les violences d'une
populace prvenue, elle partit de nuit pour revenir  Paris. Elle
agit trs-prudemment en prenant ce parti, car la maison de Vernon o
elle avait demeur, et o on la croyait encore, fut saccage par la
populace furieuse.

Cependant la procdure tait continue  Vernon: on fit une
information  la requte du procureur du roi. On assigna Claude
Lemoine, subrog tuteur, pour lire un curateur  l'enfant du
mendiant,  qui on donnait le nom de Jacques Lemoine: le juge, trois
semaines aprs, rendit une sentence par laquelle il accorda  ce
nouveau Jacques une pension de cent livres.

La dame Vacherot appela au parlement de Paris de toute cette
procdure, et, sur cet appel, le juge de Vernon reut dfense
expresse de passer outre; mais Vernon tant du ressort du parlement
de Rouen, il ne crut pas devoir dfrer  l'injonction de celui de
Paris. Il fallut que le conseil priv du roi dcidt sur le conflit
des juges, voqut devant lui toutes les informations, et ordonnt
que le mendiant et l'enfant seraient transfrs au Fort-l'vque 
Paris, pour y tre interrogs par M. de Lamoignon. Enfin un second
arrt du conseil priv du roi renvoya l'affaire devant le parlement
de Paris.

Huit jours aprs ce dernier arrt, Pierre, l'an des deux enfans
qui avaient disparu, revint  la maison maternelle. Son retour
inespr causa une vive joie  sa mre, et vint claircir toute cette
affaire mystrieuse. Il raconta que Jacques et lui, tant sortis
de Paris, ils s'taient rendus  Vernon, et de l dans la paroisse
de Saint-Vast, o ils demandrent l'aumne. Un gentilhomme nomm
Montaut, les jugeant des enfans de famille, les avait hbergs chez
lui pendant quinze jours; Jacques, le cadet, tomba malade et mourut.
Pierre produisit les preuves du dcs de son frre; puis il ajouta
que, s'tant vad de la maison du sieur de Montaut, il avait men
une vie errante et misrable, et que c'tait ce qui lui avait donn
la hardiesse de revenir.

Cette dclaration, appuye sur des pices authentiques, mit fin 
toute la procdure. La mre avait retrouv l'un de ses deux enfans;
il tait bien constant que l'autre n'existait plus. Le mendiant
n'avait pas le moindre rle  jouer dans cette affaire; il fut mis
hors de prison, et on lui rendit son enfant.

Qui peut savoir quelle aurait t l'issue de ce singulier procs,
sans le retour de Pierre? Que d'embarras, que de perplexit pour les
juges! Que d'inquitudes, que d'angoisses pour les deux parties,
toutes deux galement innocentes! Nouvel exemple de la sagacit du
peuple, que l'on n'a vante que trop souvent. Qu'on se rappelle
que la premire enqute pour ainsi dire de cette procdure avait
t faite par la populace furieuse de Vernon. La justice court
presque toujours risque de se tromper, en prtant trop l'oreille aux
prventions populaires.




IMPOSTEUR BIGAME.


Guy de Verr, seigneur de Chauvigny en Poitou, eut, de son mariage
avec Marie Petit, deux enfans, Claude et Jacques de Verr. Claude,
l'an, ayant obtenu,  l'ge de quatorze ans, le grade d'enseigne
dans un rgiment, quitta la maison paternelle, en 1638, pour se
rendre o l'appelait son service, et depuis ce moment ses parens
n'eurent plus de ses nouvelles.

Dans cet intervalle, Guy de Verr mourut, et sa veuve se retira dans
sa terre de Chauvigny, avec Jacques, son second fils. Le dcs de son
mari l'avait profondment afflige, et le chagrin que lui causait
l'absence de son fils an, dont elle ignorait le sort, semblait
encore plus cuisant depuis ce funeste vnement.

Les troubles de la Fronde dchiraient alors la France. Le commandant
du chteau de Saumur tait dans le parti du prince de Cond, et
voulait y attirer la ville. La cour envoya le rgiment d'Harcourt
pour faire le sige de ce chteau, qui se rendit. Pendant cette
expdition, un des officiers de ce rgiment profita d'un jour de
loisir pour aller  Chauvigny, qui se trouve dans le voisinage
de Saumur, et prendre quelques momens de dlassement dans cette
habitation.

Il fut reu par Jacques de Verr, qui trouva en lui une ressemblance
parfaite avec son frre an, que sa mre pleurait depuis si
long-temps. Jacques de Verr, en prsentant cet officier  sa mre,
lui communiqua les ides que lui suggrait cette ressemblance. Le
dsir de retrouver son fils fit adopter  cette femme comme tant
rel ce qu'on ne lui prsentait que comme une conjecture. Vous tes
mon fils, s'cria-t-elle en se jetant dans les bras de l'officier;
vous tes ce fils dont l'absence m'a tant fait verser de larmes et
caus tant d'inquitude. L'officier rpondit d'abord faiblement
qu'il ne l'tait pas. L'quivoque qu'il mit dans le ton de sa rponse
excita l'impatience de cette tendre mre, qui reprocha amrement 
ce jeune homme la duret qu'il avait de ne pas convenir qu'il tait
son fils. Enfin, lui dit-il, le trouble o me jette la scne qui
vient de se passer ne me permet pas de vous faire actuellement bien
des ouvertures; accordez-moi jusqu' demain le temps de reprendre mes
sens.

Le lendemain, l'officier ne manqua pas de se trouver au rendez-vous.
tes-vous mon fils? s'cria madame de Chauvigny aussitt qu'elle
l'aperut. Suis-je assez heureuse pour le retrouver?--Je suis votre
fils an, rpondit affectueusement l'officier; je suis ce malheureux
qui pendant dix-huit ans vous a tant caus d'inquitude. Je n'osai
hier vous l'avouer; et je n'ai renonc  la rsolution que j'avais
prise de vous le laisser ignorer, que quand je n'ai plus eu lieu de
douter que j'obtiendrais le pardon que je vous demande  genoux.
J'apprhendais d'ailleurs qu'en me dclarant d'abord, le changement
qu'une si longue absence a d apporter dans mes traits et dans toute
ma personne ne vous empcht de me reconnatre, et ne me ft passer
 vos yeux pour un imposteur.

Plus madame de Chauvigny le considrait, plus elle trouvait de
raisons pour le reconnatre. C'est lui, s'cria-t-elle, c'est mon
fils. Elle le prsenta, en cette qualit,  sa famille,  ses
voisins; elle les invita tous  prendre part  sa joie et  la fte
qu'elle donna pour clbrer le retour de son nouvel enfant prodigue.

Tout le monde reconnut le nouveau venu pour l'enfant de la maison;
chacun s'empressa de fliciter madame de Chauvigny; et personne n'osa
douter que l'officier ne ft vritablement Claude de Verr. Le sieur
de Piedflon, frre de madame de Chauvigny, s'opposa seul  cette
reconnaissance gnrale, et soutint fermement  sa soeur que le
nouveau venu n'tait autre qu'un imposteur. Mais tout le monde prit
cette rsistance pour une singularit de caractre.

Ainsi Claude de Verr, ou l'officier se disant tel, demeura en
possession de la qualit de fils an de la maison, et fut regard
en consquence par tous les parens, les amis et les voisins de la
famille.

Il jouissait agrablement des douceurs que lui avait procures cette
reconnaissance, lorsque le rgiment d'Harcourt reut l'ordre de se
rendre en Normandie. Il s'arracha donc des bras de sa famille pour
suivre son rgiment; mais il emmena avec lui Jacques, son frre, qui
l'avait fait reconnatre avec tant de dsintressement.

Arriv dans sa nouvelle garnison, Claude de Verr, pris des charmes
de la demoiselle d'un sieur de Daupl, la demanda en mariage  son
pre, l'obtint, et l'pousa aprs une publication de bans et la
dispense des deux autres.

Pour viter les longueurs, Claude de Verr avait fait passer sa mre
pour morte; le contrat n'tait que sous seing-priv. Mais, clause
assez singulire, le futur s'engageait, en cas de sparation,  payer
 la demoiselle Daupl une somme assez considrable.

Les deux poux ne jouirent pas long-temps des douceurs de leur union;
le sieur de Verr fut oblig de suivre le rgiment d'Harcourt, qui
tait command pour aller en Flandre.

A la fin de la campagne, il ne songea pas  aller passer l'hiver
auprs de sa femme. Il se rendit  Chauvigny, o il ramena son
frre. Nouveaux transports de joie de la part de madame de Chauvigny,
nouveaux soins, nouvelles attentions de la part de son prtendu fils.
Cependant, dans les frquens voyages qu'il faisait  Saumur, il
devint amoureux d'une jeune personne nomme Anne Allard, qui tait
belle, riche, et bien ne. Elle aima ce jeune homme, et eut pour lui
des bonts dont les suites devinrent embarrassantes. Il n'y avait
qu'un moyen de les couvrir d'un voile, c'tait le mariage; mais
Claude de Verr tait dj mari. Comment sortir de ce mauvais pas?

Cet embarras fut lev par un bruit qui circula tout d'un coup dans
Saumur, et parvint jusqu' Chauvigny, que le sieur de Verr avait t
mari, et que sa femme venait de mourir. Il confirma ce bruit, en
montrant une lettre qui lui en apprenait la nouvelle, en prenant le
grand deuil, et en faisant paratre,  l'extrieur, tous les signes
d'une douleur sincre.

Nanmoins il continuait toujours de voir secrtement la demoiselle
Allard; et ds que les rgles de la biensance le permirent, il
confia tout  madame de Chauvigny, se fit pardonner son premier
mariage conclu secrtement, obtint la permission d'en contracter un
second, et pousa, le 16 mars 1653, la demoiselle Allard; son contrat
fut sign par madame de Chauvigny, et par Jacques de Verr.

Cette mre tendre semblait tre au comble de ses souhaits. Son fils
an, en se mariant, avait quitt le service, et elle le voyait
fix auprs d'elle avec une pouse agrable, et qui, par ses bonnes
qualits et son commerce aimable, faisait la flicit de sa famille.
La mre et les enfans coulaient des jours heureux; l'union et la
concorde rgnaient au milieu d'eux; la sage conomie de Claude les
entretenait dans une honnte aisance; il amliorait, il augmentait
les biens; il embellissait le chteau de Chauvigny, il jouissait,
sans partage, du coeur d'une femme belle et vertueuse qu'il aimait,
il voyait crotre sous ses yeux deux enfans, fruits de son hymen.

Cette famille fortune gota ainsi toutes les douceurs de la vie
prive pendant cinq ans. Il parut alors dans le canton un soldat
aux gardes, dont la prsence porta le trouble et la discorde dans
cette maison. Ce soldat disait hautement que celui qui se disait
Claude de Verr tait un imposteur, que ce nom et cette place lui
appartenaient. Il racontait qu'ayant quitt la maison paternelle en
1638 pour aller joindre le rgiment o son pre lui avait procur le
grade d'enseigne, diffrentes aventures, que son got pour les femmes
et pour la dissipation lui avaient occasiones, s'taient opposes
 son avancement, et il s'tait vu rduit, par sa faute,  se faire
simple soldat dans le rgiment des gardes franaises. Il avait t
fait prisonnier au sige de Valenciennes en 1656; et, depuis, aprs
une aussi longue absence, il n'avait os reparatre dans sa famille,
craignant de n'y recevoir que de trop justes reproches sur son
inconduite.

Mais il apprit qu'un imposteur avait usurp sa place, et s'tait fait
reconnatre pour le fils de la maison. Il s'enhardit enfin  paratre
devant madame de Chauvigny; il la conjure de se rappeler ses traits,
le son de sa voix, sa dmarche, ses attitudes; il lui fait observer
que, dans sa jeunesse, il avait eu une brlure au front, et que la
cicatrice lui en tait toujours demeure. Il lui rappelle mille
circonstances de son enfance dont il tait impossible  l'usurpateur
de parler. Mais tout tait inutile. Je n'ai jamais eu que deux
enfans, lui dit-elle; ils sont tous deux ici; ainsi vous tes un
imposteur. Celui qui tait en possession de l'tat rclam par le
soldat ne manqua pas de se joindre  madame de Chauvigny, accabla
le soldat d'injures, et le menaa de le faire punir de la peine des
imposteurs.

Le soldat, cependant, ne se rebuta pas de ce mauvais succs. Il
rendit plainte devant le lieutenant-criminel de Saumur, et prit
des conclusions directes contre l'usurpateur. L'instruction fut
entame. Le lieutenant-criminel, aprs les premiers interrogatoires
et diverses confrontations, ne savait plus comment parvenir  la
dcouverte de la vrit. Il sut que le sieur de Piedflon, frre de
la dame de Chauvigny, avait constamment refus de reconnatre le mari
d'Anne Allard pour son neveu, et l'avait toujours trait d'imposteur.
Il pensa que cette persvrance, qui avait rsist au tmoignage de
sa famille entire, devait tre de quelque poids. En consquence,
il confronta cet oncle avec le soldat. Il tait certain qu'ils ne
s'taient pas encore vus. Le soldat n'eut pas plus tt aperu le
sieur de Piedflon, qu'il se prcipita dans ses bras, o il fut
reu avec tous les transports de la joie la plus vive. Leurs larmes
se confondirent; des mots entrecoups et les expressions les plus
tendres formaient tout leur dialogue.

Le juge, tmoin de cette scne, commena  voir la lumire; et il
n'eut plus le moindre doute, quand il eu vu tous les parens se ranger
du ct du soldat, et embrasser l'opinion de Piedflon. Il ne balana
plus  informer contre l'poux d'Anne Allard, et  le poursuivre
comme imposteur.

On entendit en tmoignage une grande partie des officiers du rgiment
d'Harcourt, qui attestrent unanimement que l'accus tait le sieur
Michel Feydy, sieur de la Lerauderie. D'un autre ct, une foule
d'autres tmoins, qui avaient connu le soldat dans diffrentes
circonstances, dposrent qu'ils l'avaient toujours connu sous le nom
de Verr.

Cette information, soutenue de la reconnaissance uniforme et
constante de toute la famille, dcida du sort des prtendans. Le
lieutenant-criminel de Saumur, par sentence du 21 mai 1657, dclara
le soldat aux gardes tre vritablement Claude de Verr, le remit en
possession de tous ses biens, et condamna Michel Feydy  tre pendu,
comme atteint et convaincu du crime d'imposture et de supposition.

Michel Feydy se droba par la fuite  l'excution de ce jugement.
Pour rendre son vasion plus sre et plus facile, il mit sa femme
dans son secret, l'assurant bien toujours qu'il tait le vritable
Claude de Verr. Il lui remit sa procuration; elle lui promit d'en
faire usage avec tout le zle dont elle tait capable; elle l'aida 
enlever tous les effets propres  soulager la rigueur de son exil.
Puis il s'arracha de ses bras et disparut, sans que depuis on ait
jamais entendu parler de lui.

La sentence du 21 mai 1657 donna matire, comme on le pense bien, 
une srie de contestations que la justice seule pouvait terminer.

En vertu de cette sentence, le soldat, le vritable Claude de Verr,
se mit en possession de la terre de Chauvigny et de tous les biens
qui avaient appartenu  son pre.

Anne Allard, munie de la procuration de son mari, interjeta appel au
parlement de la sentence qui l'avait condamn; mais en mme temps
elle attaqua directement, et en son nom, la dame de Chauvigny et
Jacques de Verr. Il est peu d'exemples d'une situation pareille 
celle o se trouvait la dame de Chauvigny. Cette tendre mre passe
dix-huit annes de sa vie  pleurer la perte d'un de ses enfans. Au
moment o elle s'y attend le moins, son second fils lui prsente un
homme qu'il prend pour ce frre si dsir. Elle se laisse surprendre
par la tendresse, et l'adopte. Ce nouveau venu devient l'objet de
toutes ses affections. Tout conspire  la confirmer et  l'entretenir
dans cette douce erreur; et il se trouve que cet homme n'est qu'un
imposteur.

Mais ce qui acheva de dessiller les yeux de plusieurs personnes
encore prvenues, ce fut l'apparition soudaine de la demoiselle
Daupl, premire femme de Michel Feydy, et dont, comme on l'a vu,
il avait port le deuil. Elle demanda  tre partie intervenante au
procs, et interjeta appel de la sentence qui condamnait son mari 
mort. Elle rclamait aussi  la dame de Chauvigny et  Jacques de
Verr une pension de cinq cents livres et les arrrages depuis que
son mari l'avait abandonne.

Les dbats de cette cause furent vifs, anims, intressans. Le
parlement, par arrt du 21 juin 1659, mit toutes les parties hors
de cour. Le soldat aux gardes fut affermi dans sa possession du nom
de Verr et de tous les droits qui y taient attachs. Les enfans
provenus du mariage d'Anne Allard, attendu la bonne foi de leur mre,
furent dclars lgitimes. La dame de Chauvigny paya des dommages et
intrts  Anne Allard.

Quant  la sentence de mort qui avait t rendue par contumace,
le parlement garda le silence, l'accus ne se prsentant pas en
personne. Ainsi Michel Feydy mourut dans les liens de la mort civile.




SIMON MORIN, OU LE FOU BRUL COMME SORCIER.


Ce fut  l'poque la plus brillante du rgne de Louis XIV, au moment
o les chefs-d'oeuvre dans tous les genres, naissaient  la voix
du grand roi, au milieu des ftes magiques de Versailles, dans un
temps o la galanterie et le dsir de plaire inspiraient les plus
belles actions; o la politesse s'infiltrait de toutes parts dans nos
moeurs; o la guerre elle-mme perdait son ancienne rudesse, qu'eut
lieu la catastrophe tragique de ce malheureux insens. Simon Morin
s'imaginait avoir eu des visions, et poussait la dmence jusqu' se
croire envoy de Dieu, et  se dire incorpor  Jsus-Christ. De
semblables propos ne devaient laisser aucun doute sur la situation de
son esprit. Le parlement de Paris, persuad de la folie de cet homme,
le fit renfermer aux Petites-Maisons, seule punition que la justice
eut d lui infliger, mme par humanit.

Il se trouva dans le mme hpital un autre fou qui se disait le
Pre ternel, de qui mme la folie a pass en proverbe. La dmence
de ce maniaque fit tant d'impression sur Simon Morin, qu'il sembla
reconnatre la sienne. Il parut pour quelque temps recouvrer sa
raison. Interrog par les magistrats, il leur tmoigna tout le
repentir qu'il prouvait; et ceux-ci, pour son malheur, le firent
remettre en libert.

Il ne tarda pas  retomber dans ses premiers accs. Il chercha 
propager les ides de son imagination dlirante, qu'il appelait sa
doctrine. S'tant li avec Saint-Sorlin Desmarets, autre visionnaire,
celui-ci lui prodigua d'abord toutes les dmonstrations de la plus
vive amiti, mais il devint bientt, par jalousie de mtier, le plus
ardent perscuteur de Simon Morin.

Ce Desmarets avait commenc par tre auteur; mais ses productions
attestaient le drangement de son cerveau. Tantt c'taient des
tragi-comdies imprimes avec une traduction des psaumes, tantt
un roman d'_Ariane_, et un pome de _Clovis_,  ct de l'office
de la Vierge mis en vers. Plt  Dieu, cependant, que ses folies
eussent toujours t innocentes! Mais d'abord il dclara la guerre
 Port-Royal, et eut l'honneur d'tre rfut par l'illustre Racine;
puis il se mit en tte d'tre prophte, prtendant que Dieu lui
avait donn de sa main la clef du trsor de l'Apocalypse; qu'avec
cette clef, il ferait la rforme du genre humain, et qu'il allait
commander une arme de cent quarante mille hommes contre les
jansnistes.

De semblables assertions, dbites avec toute l'assurance de la
vrit, auraient d, sans difficult, faire ouvrir les portes des
Petites-Maisons pour Desmarets; mais point du tout, il se fit au
contraire des partisans et des protecteurs parmi des hommes que
l'on aurait d supposer sages et clairs. Il trouva beaucoup de
crdit auprs du jsuite Annat, confesseur du roi, qui l'appuya
en haine des jansnistes. Il lui persuada que ce pauvre Simon
Morin voulait tablir une secte presque aussi dangereuse que le
jansnisme mme. Enfin (et sa folie peut seule l'excuser de ce
crime), il porta l'infamie jusqu' se faire dlateur, et obtint
du lieutenant-criminel, un dcret de prise de corps contre son
malheureux rival.

Simon Morin fut condamn  tre brl vif. Au moment de le conduire
au supplice, on trouva dans un de ses bas un papier dans lequel il
demandait pardon  Dieu de toutes ses erreurs. Cette circonstance
pouvait lui faire obtenir sa grce; mais la sentence tait confirme.
Il fut excut sans misricorde, en 1663. Cette date seule pourrait
faire rvoquer en doute la vracit de ce rcit, si malheureusement
la mme poque ne fournissait pas d'autres faits qui, comme celui-ci,
font dresser les cheveux d'horreur.




L'ENFANT RCLAM PAR DEUX MRES.


La fameuse cause si admirablement juge par le roi Salomon se
reprsente aussitt  la mmoire, au simple titre de ce rcit. Mais
notre histoire n'offre que ce seul point de ressemblance avec celle
de la Bible. A part le jugement rendu par le sage monarque des
Hbreux, le rcit qu'on va lire paratra bien plus merveilleux, et
rappellera des circonstances qui, bien que trs-vraies, pourraient
passer pour romanesques. Faisons d'abord connatre quelques-uns des
principaux personnages.

Le marchal de Saint-Gran, de la maison de la Guiche, avait eu, de
son premier mariage avec Anne de Tournon, deux enfans, Claude de la
Guiche, et une fille qui pousa le marquis de Bouill. Aprs la mort
de sa premire femme, il avait contract un nouveau mariage avec la
veuve du comte de Longaunay, qui avait elle-mme une fille, Suzanne
de Longaunay.

Pour sceller davantage leur union, et pour rgulariser des
arrangemens de fortune, Claude de la Guiche, fils du marchal, fut
mari, le 17 fvrier 1619, avec Suzanne de Longaunay, fille de la
marchale. La jeune marie n'avait que treize ans, son mari dix-huit
ans seulement. A cause de cette extrme jeunesse, ce dernier fit un
voyage de deux annes en Italie.

Aprs la mort du marchal, qui eut lieu le 30 dcembre 1632, son fils
lui succda dans le gouvernement du Bourbonnais. Le comte n'avait
encore obtenu aucun gage de son union; sa femme aspirait aprs
l'heureux moment qui lui assurerait le nom si doux de mre. Vingt
annes se passrent dans cette esprance toujours due. Plerinages
pieux, consultations de mdecins, tout fut mis en usage, mais
sans succs; enfin, en 1640, elle partit de Moulins, sur la fin de
novembre, pour venir  Paris. A peine y tait-elle arrive, que des
dfaillances, des dgots, des nauses, des lassitudes, symptmes
ordinaires des grossesses, se dclarrent,  la grande joie de la
comtesse, et de la marchale, sa mre.

Au bout du septime mois, la comtesse fit une chute: les hommes
de l'art, qui furent appels, prirent toutes les prcautions pour
prvenir les suites de cet accident, et donnrent la certitude d'une
prochaine maternit. La marchale se rendit auprs de sa fille, au
chteau de Saint-Gran. On retint les nourrices, et l'on attendit
la naissance. D'autres parens se trouvaient au chteau,  la mme
poque, la marquise de Bouill, soeur du comte, et le marquis de
Saint-Maixant.

Le 16 du mois d'aot 1641, la comtesse de Saint-Gran fut surprise
des douleurs de l'enfantement, dans la chapelle du chteau, pendant
la messe. On la transporte aussitt dans sa chambre; sa famille et
ses gens lui prodiguent  l'envi leurs soins, mais sur la remarque
de la marquise de Bouill, que tant de personnes incommodaient la
comtesse,  cause de l'excessive chaleur, tout le monde sortit sans
en excepter la marchale et le comte; il ne resta que la marquise
de Bouill, et les deux Quinet; on n'y souffrit pas mme les deux
filles de chambre de la comtesse, qui furent loignes sous divers
prtextes. Sur les sept heures du soir, les douleurs continuant, la
sage-femme assura que la comtesse ne pourrait y rsister, si on ne
lui procurait un peu de repos. En consquence, on lui administra une
potion qui la plongea dans un profond sommeil.

A son rveil, la comtesse se trouvant baigne dans son sang, et
convaincue que l'tat o elle se trouvait lui annonait qu'elle tait
accouche, elle demanda son enfant; on lui dit qu'elle n'tait point
accouche: elle soutint vivement le contraire; et comme elle parut
extrmement inquite, la sage-femme s'effora de la rassurer, en lui
disant que le jour ne se passerait pas qu'elle n'accoucht. Cette
promesse calma le comte et la marchale, mais ne tranquillisa point
la comtesse, qui voulait absolument avoir t dlivre.

Le lendemain, rien de nouveau: la sage-femme, assaillie de questions
pressantes, se retrancha sur l'influence de la lune, et conseilla
quelque exercice violent  la comtesse. Celle-ci, aprs un peu de
rsistance, monta en carrosse, fut promene dans des champs labours,
dans des chemins difficiles, et fut tellement secoue, qu'elle aurait
pri sans la force de sa constitution.

La comtesse n'acouchant pas, on expliqua ce phnomne, en citant des
exemples de femmes qui s'taient crues grosses sans l'tre, et qui
avaient nourri leur erreur pendant plusieurs mois; enfin le temps,
qui remdie aux plus grandes douleurs, adoucit celle de la comtesse,
qui, au bout de plusieurs annes, avait fait place  une douce
mlancolie.

Beaulieu, matre d'htel du comte et de la comtesse, demanda et
obtint la permission d'lever  l'htel de Saint-Gran un jeune
enfant dont il se disait l'oncle et le parrain. Cet enfant avait
de grands yeux bleus; ses cheveux taient blonds et ses traits
rguliers. Ds que la comtesse le vit, elle se rcria sur sa beaut,
et l'emmena  Moulins dans son carrosse. Quoique le comte et la
comtesse fussent persuads que cet enfant tait le neveu de Beaulieu,
ils l'affectionnrent bientt comme leur propre fils. La comtesse
ne le caressait jamais sans une motion extraordinaire: il lui
rappelait celui qu'elle s'tait attendue de mettre au jour, et cette
pense rveillait son ancienne douleur.

Beaulieu, le matre d'htel, mourut presque subitement, en 1648. Sa
mort offrait tous les signes de l'empoisonnement. Dans ses derniers
momens, il tmoigna un vif dsir de demander pardon au comte et  la
comtesse d'un grand prjudice qu'il leur avait caus. Mais ceux-ci,
craignant d'avancer sa mort, vitrent de se rendre  sa demande.

Cependant la tendresse du comte et de la comtesse pour l'enfant,
prenait toujours de nouvelles forces. Ils lui procurrent une
ducation digne de leur propre fils, et travaillrent  lui former
l'esprit et le coeur. Ds qu'il eut atteint l'ge de sept ans, ils
lui donnrent un habit de page de leur livre, et il les servit en
cette qualit jusqu' ce que le mystre de sa naissance ft connu.

Des rumeurs d'abord sourdes et vagues, mais ensuite plus positives,
parlaient depuis quelque temps d'un complot qui avait t tram
pour supprimer l'enfant du comte et de la comtesse de Saint-Gran.
Ces bruits vinrent jusqu'aux oreilles du pre et de la mre, qui
rsolurent de remonter  la source, et de faire tout au monde pour
dcouvrir la vrit. La sage-femme fut arrte, et quoique ses
interrogatoires fussent pleins de contradictions et de dngations,
on y puisa une foule de renseignemens qui rpandaient un grand jour
sur l'affaire. Mais comme la marquise de Bouill aurait pu tre
dcrte par suite de ces rvlations, le comte voulut mnager sa
soeur, dont le dshonneur aurait rejailli sur lui, et il dtourna les
poursuites.

Ds que le comte et la comtesse de Saint-Gran souponnrent que leur
page tait leur enfant, ils coutrent sans contrainte la voix de la
nature qui leur parlait depuis si long-temps, firent jouir leur fils
de son tat, et l'appelrent le comte de la Palice.

La sage-femme fut condamne par le juge de Moulins  tre pendue,
aprs avoir t applique  la question, comme atteinte et convaincue
d'avoir supprim l'enfant provenant de l'accouchement de la comtesse.
Elle interjeta appel de cette sentence, et fut transfre ensuite
 la conciergerie du Palais. Elle mourut en prison avant l'issue de
toute cette affaire.

Voici quelques dtails sur les auteurs de cette criminelle intrigue,
tels qu'on put les recueillir dans les dpositions et dbats
judiciaires. La marquise de Bouill, soeur du comte, et le marquis
de Saint-Maixant, avaient ourdi toute cette trame. Le marquis de
Saint-Maixant, accus de fausse monnaie, de magie et d'inceste,
prvenu aussi d'avoir fait trangler sa femme pour en pouser une
autre, dont il avait projet de tuer le mari, s'tait chapp des
mains du prevt de la marchausse d'Auvergne, et s'tait rfugi
dans le chteau de Saint-Gran, o il avait t trs-bien accueilli.
Il y vit la marquise de Bouill, qui s'tait spare de son mari
septuagnaire, dont elle se plaignait beaucoup, mais qui n'avait
peut-tre pas d'autres torts que son ge avanc. Le marquis avait
une figure aimable, la marquise n'tait pas sans agrmens; ils
taient jeunes l'un et l'autre, ils s'aimrent, comme peuvent s'aimer
toutefois des coeurs aussi pervers.

Hritire prsomptive du comte son frre, la marquise voyait
s'vanouir toutes ses esprances de fortune par la grossesse de
sa belle-soeur. Le marquis amoureux forma le dessein d'unir sa
destine  celle de la marquise, qui y consentit, comptant que
le mari septuagnaire tait au bout de sa carrire. Le marquis
comptait encore davantage sur le secret qu'il avait d'avancer la
mort. Ils corrompirent  force d'argent Beaulieu, le matre d'htel,
la sage-femme, les filles, nommes Quinet, femmes de chambre de
la marquise, et,  l'aide de ces subalternes, consommrent la
soustraction de l'enfant de la comtesse de Saint-Gran; de l les
prcautions que l'on avait prises pour tenir loignes toutes les
personnes trangres au complot.

Au moment o l'enfant avait vu le jour, la sage-femme se disposait 
lui ter la vie, et dj elle lui enfonait le crne, lorsqu'on le
lui arracha des mains. Depuis cet enfant porta toujours la marque de
la main meurtrire de la sage-femme; ce qui ne contribua pas peu 
le faire reconnatre plus tard pour ce qu'il tait. On a pens que
le marquis de Saint-Maixant s'tait oppos  la mort du nouveau-n,
parce que, se dfiant de la promesse que la marquise lui avait
faite de l'pouser, il voulait conserver ce gage pour la forcer de
tenir sa parole, en menaant de faire connatre l'tat de l'enfant.
C'est pourquoi l'enfant avait t confi  Beaulieu, qui l'avait
mis en nourrice, l'avait ensuite fait disparatre du village de la
nourrice, et conduire  Paris, chez Marie Pigoreau, sa belle-soeur,
fille d'un comdien. L'enfant fut baptis sous le nom de Bernard; et
la Pigoreau, qui en prit les plus grands soins, lui donna des langes
trs-riches et le mit en nourrice au village de Torcy en Brie, le
faisant passer pour un enfant de qualit. Plus tard, elle lui donna
le nom et l'tat d'un de ses enfans qui tait mort, et mit ainsi le
dernier sceau  la suppression de l'enfant du comte de Saint-Gran.
Elle changea de quartier pour mieux russir dans ce dessein, et vint
habiter une paroisse o elle tait inconnue. C'tait  l'ge de deux
ans et demi que l'enfant avait t repris par Beaulieu, qui l'avait
introduit, comme nous l'avons vu,  l'htel de Saint-Gran.

Le marquis de Saint-Maixant et la marquise de Bouill tremblrent
en voyant le fils si prs du pre et de la mre; et pour se dfaire
d'un complice et d'un tmoin importun, on empoisonna Beaulieu.

Le marquis de Saint-Maixant et la marquise de Bouill ne jouirent pas
du fruit de leurs crimes. La marquise mourut, emportant le poids de
son secret. Le marquis mourut  la conciergerie, o il tait dtenu
pour les crimes atroces qu'il avait commis antrieurement.

Ainsi les deux principaux personnages avaient quitt la scne
avant le dnoment, et dans le temps que les regards de la justice
cherchaient les auteurs du crime qu'ils avaient commis. Mais la dame
veuve du duc de Ventadour, fille du second lit de la marchale de
Saint-Gran et soeur consanguine du comte, et la comtesse du Lude,
fille de la marquise de Bouill, rsolurent d'entrer en lice pour
disputer au jeune comte son tat, qui leur tait l'esprance de
recueillir la succession du comte de Saint-Gran.

A l'instigation de ces dames, et pousse par l'espoir d'une
rcompense, la Pigoreau se prsenta comme tant la vritable mre de
l'enfant. Mais son imposture ne tarda pas  tre vidente. Confondue,
inquite des suites de cette procdure, elle prit la fuite; et
le parlement rendit, le cinq juin 1666, un arrt dfinitif, qui
dclarait l'enfant fils du comte et de la comtesse de Saint-Gran, et
condamnait la Pigoreau  tre pendue par contumace.

Jamais procs ne fut soutenu avec une opinitret gale  celle des
dames de Ventadour et de Lude. Mais la tendresse de la comtesse
tait incapable de se rebuter. Comme elle tait devenue veuve depuis
quelque temps, elle disait  ses juges, en sollicitant son procs,
que, s'ils ne reconnaissaient pas son fils, elle l'pouserait et lui
assurerait tout son bien. Aussi sa constance maternelle fut-elle
couronne du plus entier succs.




LE SURINTENDANT FOUQUET.


Le procs du surintendant Fouquet est un des vnemens les plus
curieux et les plus intressans du rgne de Louis XIV. Sa perte fut
trame avec une perfidie si odieuse, et la conduite de ses ennemis,
dont plusieurs sigrent parmi ses juges, fut si passionne, qu'on
s'intresserait  l'infortune de Fouquet, quand mme il et t plus
coupable qu'il ne l'tait rellement.

L'origine de sa catastrophe remonte au temps o Colbert commena 
travailler secrtement avec le roi; sa perte tait dj rsolue,
lorsque le roi accepta la fte magnifique que ce ministre lui donna
dans sa superbe maison de Vaux. Cette fte ne servit qu' irriter
davantage encore le monarque contre lui. Les ennemis du surintendant
firent remarquer au prince tout ce qu'il y avait d'ambitieux dans
la devise de Fouquet. C'tait un cureuil avec ces mots: _Qu non
ascendam? O ne monterai-je point?_ Les courtisans ne manqurent pas
non plus de faire observer que l'cureuil tait reprsent partout
poursuivi par une couleuvre, qui tait les armes de Colbert. Ces
rflexions pleines de malignit, ces mots latins, que Louis XIV se
fit expliquer, dcidrent du sort de Fouquet.

Une autre cause secrte du ressentiment du roi, et peut-tre la plus
redoutable, c'est que mademoiselle de La Vallire, qu'il aimait dj
perdument, avait t pendant quelque temps l'objet des poursuites
amoureuses du surintendant, qui n'avait rien nglig pour en faire
la conqute. Il avait mme fait l'offre de deux cent mille livres
 mademoiselle de La Vallire, qui l'avait repouss avec toute
l'indignation de la vertu. Plus tard, le surintendant s'tant aperu
que le roi tait son rival prfr, avait voulu tre le confident de
celle dont il ne pouvait tre l'amant. Le roi, instruit de toutes
ces particularits, avait fini par concevoir une haine mortelle pour
Fouquet.

Louis XIV, dans un premier mouvement de colre et d'indignation,
avait t tent de faire arrter le surintendant, au milieu mme
de la fte splendide dont on vient de parler; mais, au lieu de
faire un clat, il aima mieux recourir  la dissimulation. Fouquet
tait procureur-gnral du parlement; et cette charge lui donnait
le privilge d'tre jug par les chambres assembles. Colbert, par
une adresse peu honorable, l'amena  la vendre. Le surintendant y
consentit, et eut la gnrosit de faire porter  l'pargne les
quatorze cent mille francs que cette vente lui procura. Cette belle
action ne le sauva pas.

Toutefois, et sans doute pour mieux assurer l'excution de son
dessein, le roi le combla de caresses avant sa disgrce. Charles
IX en avait agi de mme  l'gard de Coligny, et son successeur
 l'gard du duc de Guise. Je ne sais, dit Voltaire, pourquoi la
plupart des princes affectent d'ordinaire de tromper par de fausses
bonts ceux de leurs sujets qu'ils veulent perdre. La dissimulation
est alors l'oppos de la grandeur; elle n'est jamais une vertu, et
ne peut devenir un talent estimable, que quand elle est absolument
ncessaire. Louis XIV parut sortir de son caractre; mais on lui
avait fait entendre que Fouquet faisait de grandes fortifications 
Belle-Isle, et qu'il pouvait avoir trop de liaisons au dehors et au
dedans du royaume.

La cour prit donc des mesures pour arrter Fouquet d'une manire
sre, au moment mme o il s'y attendrait le moins. Les tats que
l'on tenait en Bretagne favorisrent ce projet; le roi s'y rendit
sur la fin du mois d'aot 1661, prtendant que sa prsence y tait
ncessaire; et toute la cour le suivit. Le surintendant fut aussi
de ce voyage, comme tant un des premiers ministres du conseil, et
ayant le plus  voir dans les dlibrations de cette assemble.
Le roi s'tait fait accompagner du vicomte de Turenne, comme s'il
et eu besoin de ses conseils contre quelque soulvement. Cette
mesure inaccoutume aurait d faire ouvrir les yeux au surintendant;
mais soit fatalit, soit conviction de son innocence, il ne parut
point s'en inquiter. Il se rendit donc en Bretagne; il fut arrt
sans bruit  Nantes, le 5 septembre; on s'assura de lui comme d'un
criminel d'tat; il fut conduit  Paris, o des ordres furent donns
pour son procs, qui lui fut fait par commissaires.

Une particularit assez singulire du procs de Fouquet, c'est qu'il
se mprit tellement sur les dispositions de ses juges  son gard,
que quand il fallut nommer les rapporteurs, madame Fouquet, sa
mre, pria le premier prsident de Lamoignon de donner l'exclusion
 d'Ormesson, qui se fit tant d'honneur dans cette affaire par sa
courageuse indulgence envers Fouquet. Elle demanda aussi l'exclusion
pour Sainte-Hlne, conseiller au parlement de Rouen; en ce point
elle rencontra mieux, car Sainte-Hlne fut un de ceux qui conclurent
 la mort de l'accus. On sut sans doute  la cour que madame Fouquet
avait demand l'exclusion de ces deux juges, et ce fut pour les
ministres un motif de plus pour les maintenir.

Le roi manda le premier prsident, et lui dit de nommer pour
rapporteurs MM. d'Ormesson et Sainte-Hlne. Le premier prsident
allgua la prire de la mre de l'accus: Ce sont, dit-il, les deux
seuls qu'elle ait exclus.--Elle craint, rpliqua le roi, l'intgrit
connue de ces deux magistrats, et cette crainte est une raison
de plus pour les nommer. Le premier prsident convint de leur
intgrit; mais il reprsenta que, comme il s'tait fait une loi de
ne jamais donner aux parties les rapporteurs qu'elles demandaient,
il s'en tait aussi fait une de ne leur jamais donner ceux qu'elles
excluaient. Que l'accus, dit d'abord le roi, fort bien instruit
par ses ministres, propose ses moyens de rcusation, la chambre en
jugera; et il finit par ordonner qu'on conservt les deux exclus.
Le premier prsident pria le roi de prendre du temps pour faire ses
rflexions avant de lui donner ses derniers ordres. Le roi assura que
ses rflexions taient faites, et que sa volont, sur cet article,
serait immuable. Le premier prsident fit des reproches sur cette
violence  Colbert et  Letellier, dont Turenne disait, au sujet de
ce procs: M. Colbert a plus d'envie que M. Fouquet soit pendu, et
M. Letellier plus de peur qu'il ne le soit pas.

Colbert et Letellier se montrrent, dans tout ce procs, ennemis
implacables de Fouquet. Le chancelier Sguier, prsident de la
commission, fut celui des juges de Fouquet qui poursuivit sa mort
avec le plus d'acharnement, et qui le traita avec le plus de duret.

Dans les nombreux interrogatoires qu'il eut  subir, Fouquet montra
autant de noblesse et de fermet dans sa contenance que de justesse
et de force dans ses rponses. Plusieurs fois il embarrassa et
confondit ses juges. Le point o il tait le plus vulnrable tait
l'article des finances; mais sur cet article mme on avait bien moins
de reproches  lui faire qu'au cardinal Mazarin. Faire le procs
au surintendant, c'tait accuser la mmoire de son prdcesseur,
qui s'tait appropri en souverain plusieurs branches du revenu de
l'tat, et qui s'tait permis les plus grandes dilapidations. Les
juges se retranchrent sur un projet vague de rsistance et de
fuite dans les pays trangers, projet que Fouquet avait jet sur le
papier quinze ans auparavant, lorsque la Fronde divisait la France,
et qu'il croyait avoir  se plaindre de l'ingratitude de Mazarin.
Cet crit, qu'il avait entirement oubli, s'tait trouv dans ses
papiers parmi ceux qu'il destinait au feu. Vous ne pouvez nier,
lui dit le chancelier, que ce projet ne soit un crime d'tat.--Je
confesse, rpondit Fouquet, que c'est une folie et une extravagance,
mais non pas un crime d'tat. Je supplie ces messieurs, dit-il en se
tournant vers les juges, de trouver bon que j'explique ce que c'est
qu'un crime d'tat: ce n'est pas qu'ils ne soient plus habiles que
nous, mais j'ai eu plus de loisir pour l'examiner. Un crime d'tat,
c'est quand on est dans une charge principale, qu'on a le secret du
prince, et que tout d'un coup on se met du ct de ses ennemis, qu'on
engage toute sa famille dans les mmes intrts, qu'on fait ouvrir
les portes des villes dont on est gouverneur  l'arme des ennemis,
et qu'on les ferme  son vritable matre; qu'on porte dans le parti
tous les secrets de l'tat. Voil, messieurs, ce qui s'appelle un
crime d'tat. Rponse d'autant plus spirituelle et d'autant plus
piquante, qu'elle tait l'histoire mme du chancelier et de sa
conduite pendant les troubles de la Fronde.

Ce procs ne fut jug qu'au bout de trois ans, en 1664.
L'irrgularit des procdures diriges contre l'accus, la longueur
du procs, l'acharnement odieux du chancelier, enfin le temps,
qui teint l'envie publique, et qui inspire la compassion pour le
malheur, tout cela fut favorable  Fouquet, ou du moins lui sauva la
vie. Des vingt-deux juges qui opinrent, il n'y en eut que neuf qui
votrent la mort, et les treize autres, parmi lesquels il y en avait
 qui Gourville, ami de l'accus, avait fait accepter des prsens,
opinrent  un bannissement perptuel, que le roi commua en une peine
plus dure, la prison  perptuit.

Le chancelier fit exiler l'un des juges, nomm Roquesante, qui avait
le plus dtermin la chambre de justice  l'indulgence. Le conseiller
d'tat Gungaud fut aussi poursuivi et dpouill de la plus grande
partie de sa fortune; Saint-vremond, ami de Fouquet, fut oblig de
s'expatrier. Pellisson, premier commis et confident de l'infortun
surintendant, prit sa dfense dans plusieurs mmoires, qui sont des
modles d'loquence. Il fut envelopp dans sa disgrce, fut enferm
 la Bastille, o il resta quatre ans et demi, pour avoir t fidle
 son matre. Madame de Svign s'associa  cette noble fidlit
pour le malheur: les lettres qu'elle crivait  M. de Pompone,
relativement  ce procs, attestent la chaleur et la sincrit de
son amiti. Louez Dieu, monsieur, crivait-elle  Pompone, et le
remerciez, notre pauvre ami est sauv: il a pass de treize  l'avis
de M. d'Ormesson, et neuf  celui de Sainte-Hlne. Je suis si aise,
que je suis hors de moi. L'indolent, le nonchalant La Fontaine
lui-mme, se ressouvint qu'il tait de ce monde quand il apprit la
chute et la condamnation de son protecteur. La reconnaissance lui fit
mconnatre son intrt: il pleura les malheurs de Fouquet dans une
lgie noble, belle et touchante, adresse aux nymphes de Vaux, et
dans laquelle il osa demander la grce de son bienfaiteur au monarque
irrit.

Fouquet, aprs sa condamnation, fut conduit dans la citadelle de
Pignerol, avec une escorte de cinquante mousquetaires sous les
ordres de d'Artagnan. On eut la duret de lui ter deux fidles
domestiques, Pecquet et Lavale, qui voulaient partager sa prison. On
ne voulut jamais non plus permettre  sa femme de l'accompagner.

Pendant sa captivit, la religion vint  son secours: il composait
des livres de pit. Il y avait dj plusieurs annes qu'il tait
renferm  Pignerol, lorsque le comte de Lauzun fut envoy prisonnier
au mme lieu, en punition de ses emportemens au sujet de son fameux
mariage avec _Mademoiselle_, dont le roi n'avait pas voulu approuver
la solennit. Jusqu'alors Fouquet, n'ayant eu aucun commerce avec
personne, ignorait absolument ce qui se passait  la cour. Quelle fut
sa surprise quand Lauzun lui apprit l'aventure de son mariage! Il
ne pouvait le croire, et prenait son compagnon d'infortune pour un
visionnaire  qui la tte avait tourn dans sa prison.

Fouquet supporta ses fers avec courage et rsignation. Il mourut dans
sa prison le 23 mars 1680, g de soixante-cinq ans, ayant expi, par
seize annes de captivit, la brillante faveur dont il avait joui.

Quelques auteurs ont prtendu, mais sans preuves, qu'il mourut dans
le sein de sa famille, entirement oubli. Gourville l'assure dans
ses _Mmoires_, mais son tmoignage a t contredit.




MALHEURS ET FIN TRAGIQUE DE LA MARQUISE DE GANGE.


Les fastes du crime offrent peu d'histoires d'un intrt aussi
puissant que celle de l'infortune marquise de Gange. Les charmes et
la douceur de la victime, la noire perversit de ses bourreaux, les
divers motifs de leur attentat, les horribles circonstances qui le
prcdrent, l'atroce cruaut avec laquelle il fut consomm, tout
enfin, dans ce drame o le fer et le poison semblent se disputer le
premier rle, concourt  faire passer  chaque instant d'une vive
motion  une motion plus saisissante encore, et  tenir le lecteur
sans cesse en suspens entre la terreur et la piti. L'amour, si
toutefois on peut donner ce nom  des fureurs de tigre, l'amour, la
vengeance et la cupidit, forment le noeud et le dnoment de cette
lamentable tragdie.

Diane de Joannis, ne en 1635, fille unique du marquis de Roussans,
tait doue d'une beaut rare qui la fit rechercher de bonne heure
par une foule de grands seigneurs. Elle n'tait encore que dans sa
treizime anne, lorsque ses parens accordrent sa main au marquis
de Castellane, jeune gentilhomme d'Avignon. Prsente par son mari 
cette brillante cour de Louis XIV, o tant de beauts se disputaient
la pomme, la jeune marquise, par les grces de sa personne, produisit
un effet ml de surprise et d'admiration. Le monarque ne put se
montrer insensible  tant d'attraits; il voulut que celle qui en
tait pare prt rang dans ses ballets, et se mnagea la faveur de
danser avec elle. Ds ce moment, on ne la nomma plus  la cour que
la _belle Provenale_. Le clbre Mignard fit son portrait; et la
reine Christine de Sude, qui la proclamait elle-mme le plus beau
chef-d'oeuvre de la nature, lui crivit des lettres qui sembleraient
tre de l'amant le plus passionn.

Il y avait huit annes que la marquise de Castellane jouissait
du bonheur que procurent la beaut, la fortune, et un paisible
intrieur, lorsque son poux prit dans un naufrage auprs de Gnes.
Trs-afflige de cette perte, la jeune veuve quitta la cour, dont
elle tait un des plus beaux ornemens, et vint se fixer  Avignon, o
elle passa trois ans au sein de la retraite la plus profonde.

Plus tard, cdant aux sollicitations pressantes de quelques amis,
elle consentit  former une seconde union avec le jeune Charles de
Latude, qui porta depuis le nom de marquis de Gange. Les premires
annes de ce mariage furent heureuses. Deux enfans, un garon et une
fille, vinrent resserrer encore les doux liens qui unissaient les
deux poux. Les plaisirs de la socit n'avaient aucun charme pour
eux; ils ne se plaisaient qu'ensemble, et la plus courte sparation
leur semblait un supplice. Quoique maris depuis plusieurs annes, on
les et pris pour des amans, tant tait vive leur tendresse mutuelle.

Mais, aprs un certain tems, la monotonie de ce genre de bonheur
lassa le jeune marquis; il avait deux ans de moins que madame de
Gange. Bientt le bandeau de l'amour commena  le gner; son charme
tait us pour lui. Insensiblement l'indiffrence, la froideur
succdrent  ses tendres transports, et il rechercha le monde
avec autant d'empressement qu'il l'avait fui jusque l. Ce premier
cart devait tre le prlude des malheurs de la marquise. Se voyant
dlaisse, elle se crut autorise  suivre l'exemple de son mari;
on la vit reparatre dans la socit. Bientt elle fut entoure
d'adorateurs avantageux qui lui formaient une petite cour. Sa
conduite n'offrait rien de rprhensible; mais la calomnie, ce ver
qui s'attache aux fruits les plus exquis, rpandait sourdement les
rapports les plus mensongers, et fltrissait la rputation de madame
de Gange. L'indiscrte renomme eut soin de porter tous ces propos
mchans  l'oreille du marquis: il feignit d'y ajouter foi, afin
d'tre encore plus libre pour son compte, et donna plus d'une fois 
sa femme des scnes de mfiance et de jalousie.

Cependant deux frres du marquis de Gange, l'abb et le chevalier,
vinrent loger chez lui. L'abb, sous un extrieur qui annonait
la candeur et la vertu, cachait une profonde sclratesse; le
chevalier tait de ces hommes sans caractre que l'on gouverne 
son gr, qui font le mal ou le bien indiffremment. Il croyait agir
toujours de son propre mouvement, et ne faisait jamais que les
volonts de l'abb, son frre. Tous deux, en voyant leur belle-soeur,
conurent pour elle une ardente passion. Pour satisfaire sa flamme
criminelle, l'abb se servit de tous les moyens en son pouvoir.
D'abord, il s'empara tellement de la confiance du marquis, qu'il
devint rellement plus matre que lui dans sa propre maison. En
possession de l'autorit, il lui restait encore  plaire. Il parla
si avantageusement de la marquise  son mari, qu'il fit rendre
momentanment  cette belle et vertueuse pouse la confiance et la
tendresse qu'elle n'et jamais d perdre. Puis il fit connatre  sa
belle-soeur qu'elle ne devait qu' lui seul cet heureux changement.
En mme temps, se jetant  ses genoux, il lui dclara, dans les
termes les plus passionns, l'amour que ses charmes lui avaient
inspir. La marquise, alarme, ne rpondit  cette dclaration
qu'avec indiffrence.

L'abb ayant cru s'apercevoir que son frre, le chevalier, tait
accueilli plus favorablement, dvora son dpit, et recourut  la
ruse: Nous aimons tous les deux la femme de notre frre, dit-il un
jour au chevalier: ne nous traversons pas; je suis le matre de ma
passion, et je veux vous la sacrifier; mais si, aprs avoir essay
de vous rendre heureux, vous n'y pouvez russir, retirez-vous, et
j'essaierai  mon tour; mais ne nous brouillons pas pour une femme.
L-dessus ils s'embrassrent, et leur pacte infernal fut conclu.

Le chevalier redoubla alors d'attentions et de soins auprs de sa
belle-soeur, mais il choua aussi compltement que l'abb, et son
amour ne tarda pas  se changer en haine. Suivant leurs infmes
conventions, l'abb reprit son projet, mais en adoptant un autre
plan. N'ayant pu se faire aimer de la marquise en la rconciliant
avec son mari, il essaya d'y parvenir par une marche toute contraire.
Il ralluma la jalousie dans le coeur du marquis, et l'excita avec
acharnement contre sa femme.

Puis il se vanta auprs de sa belle-soeur de ses nouvelles
manoeuvres, lui dclarant audacieusement qu'il tenait son sort entre
les mains, si elle ne consentait  cder  ses dsirs. Pour toute
rponse, madame de Gange lui tourna le dos, et, ds ce moment,
l'abb, irrit de ses ddains, jura sa perte.

Peu de jours aprs, on servit  la marquise, par l'ordre de l'abb,
une crme qui contenait de l'arsenic; soit que le poison ft en trop
faible dose, soit que madame de Gange n'et pris que trs-peu de
crme, la vie de cette malheureuse femme ne fut point en danger, mais
elle fut fort incommode, et encore plus affecte, en se rappelant
qu'on lui avait prdit qu'elle prirait de mort violente, et de la
main de ses proches.

A cette poque, un incident vint suspendre un moment la vengeance
des deux frres pour la rendre encore plus terrible, en lui donnant
un motif de plus. M. de Nochres, aeul paternel de la marquise,
mourut; il lui laissa, comme il l'avait promis, tous ses biens, avec
la facult d'en disposer  son gr. Cette riche succession changea
aussitt les dispositions de son mari et de ses beaux-frres  son
gard. Les attentions les plus dlicates, les prvenances les
plus minutieuses furent employes par eux, dans le but de capter
la marquise, et de s'assurer de son immense fortune; mais ce fut
inutilement. Madame de Gange ne se laissa pas prendre au leurre. Elle
fit mme un testament par lequel elle institua sa mre son hritire,
 la charge de remettre sa succession  l'un de ses enfans; elle
protesta ensuite devant le vice-lgat d'Avignon contre tout autre
testament qu'elle pourrait faire ultrieurement.

Tel tait l'tat des choses, lorsque, deux ans aprs, la marquise
entreprit,  la suggestion de son mari, le voyage de la terre de
Gange. Avant de quitter Avignon, elle fit  ses amis des adieux
si touchans, qu'elle donna lieu de croire, aprs la catastrophe,
qu'elle emportait avec elle un funeste pressentiment. Son mari
l'avait prcde; ses beaux-frres se trouvaient aussi  Gange:
tous lui prodigurent encore, dans ce nouveau sjour, les soins les
plus empresss. Mais le marquis se spara bientt de sa femme pour
retourner  Avignon, o quelques affaires relles ou imaginaires
l'appelaient; et elle resta alors seule avec ses beaux-frres.

L'abb employa d'abord toute son adresse pour amener sa belle-soeur
 rvoquer le testament d'Avignon, et  tester en faveur de son
mari. Vaincue par ses instances, par ses perscutions dguises, la
marquise consentit  tout. Ce premier point gagn, il ne restait plus
qu' assurer au marquis la jouissance prompte et certaine des biens
de sa femme. Il fallait couronner l'oeuvre de la captation par un
horrible forfait.

Ici commence une suite de scnes dont les dtails font frmir et
dchirent l'me. Ici commence,  proprement parler, la longue et
douloureuse agonie de madame de Gange. Le 17 mai 1667, la marquise
tant retenue au lit par une indisposition, demande une potion
purgative. On lui prsente une mdecine prpare, disait-on, suivant
l'ordonnance d'un mdecin du lieu; mais ce breuvage lui sembla si
noir et si pais, qu'elle refusa de le prendre, et s'en tint  des
pilules dont elle faisait usage habituellement. Quelques dames du
voisinage viennent visiter la malade: leur visite termine, l'abb
les reconduit, laissant le chevalier seul avec la marquise. Mais il
reparat bientt, tenant d'une main un pistolet, et de l'autre un
verre de poison; ses yeux tincellent de fureur; ses traits altrs
donnent  sa physionomie une couleur sinistre. Il s'approche du
lit de sa belle-soeur, en lanant sur elle des regards terribles.
Le chevalier suit son frre, l'pe nue  la main. La marquise
croit qu'il veut la dfendre. Infortune! elle ne tarde pas  tre
dsabuse. _Madame_, lui dit l'abb, _il faut mourir; choisissez
le feu, le fer ou le poison. Moi mourir!_ s'crie la marquise; _de
quel grand crime suis-je donc coupable? Ayez piti de moi, je vous
en conjure. C'en est fait, madame_, rplique le chevalier, _prenez
votre parti; si vous ne le prenez pas, nous le prenons sur-le-champ
pour vous_. Alors, voyant qu'il n'y a aucune piti  attendre de ces
monstres, la marquise lve les yeux au ciel, comme pour le prendre 
tmoin, et tend la main au verre de poison que l'abb lui prsente.
Tandis que la victime avale cette liqueur, le chevalier lui offre la
pointe de son pe, et l'abb lui tient le pistolet sur la gorge.
Cependant le chevalier s'aperoit qu'elle laisse au fond du verre
le plus pais du breuvage; il ramasse avec soin ce rsidu, le place
au bord du verre, et le prsente  la marquise, qui le prend, mais
le retient dans sa bouche, et, se laissant aller sur son chevet, le
rejette dans ses draps. Elle conjure ensuite ses assassins de lui
accorder le secours d'un confesseur pour mourir en paix avec Dieu.
Les sclrats sortent, ferment la porte  la clef, et vont donner
ordre au vicaire du lieu, qui leur est dvou, de se rendre auprs de
la marquise, et d'assister  ses derniers momens.

Cependant madame de Gange avait, au milieu de ses angoisses et de
ses souffrances, conserv toute sa prsence d'esprit; elle se couvre
 la hte d'une jupe de taffetas, et monte sur une fentre leve
d'environ vingt-deux pieds au-dessus du sol, et qui donnait sur
la cour du chteau; elle allait se prcipiter, lorsque Perrette,
le vicaire du lieu, arriva. Il s'lance vivement sur elle et la
saisit par sa robe; il ne lui reste qu'un lambeau dans la main; la
marquise tombe; mais l'effort du prtre pour la retenir, en changeant
la direction du corps, la fait tomber sur ses pieds, et prolonge
momentanment son existence. L'infme Perrette, digne agent des
deux beaux-frres, la voyant sur le point de s'chapper, lance sur
elle une grosse cruche pleine d'eau; mais il ne l'atteint pas, et
la marquise a le temps d'introduire dans son gosier le bout de la
tresse de ses cheveux et de provoquer un vomissement qui lui procure
un moment de soulagement; elle cherche ensuite  s'vader. Toutes les
issues sont fermes; un palefrenier, touch de sa situation, la fait
sortir par les curies, et la remet entre les mains des premires
femmes qu'il trouve sur son passage.

Avertis par Perrette de la fuite de leur victime, l'abb et le
chevalier la poursuivent en criant qu'elle est folle; le chevalier
l'atteint prs de la maison d'un habitant, l'entrane dans cette
maison, et s'y enferme avec elle, tandis que l'abb, en sentinelle
sur le seuil de la porte, prsente le pistolet  tous ceux qui osent
en approcher. L'hypocrite ne veut pas, dit-il, que sa belle-soeur,
dans sa folie, se donne en spectacle  tout le monde. Cependant des
femmes qui se trouvaient dans l'intrieur de la maison se disposent
 lui administrer des secours; on lui donne un verre d'eau; le
chevalier frmit de rage, il casse d'un coup de poing le verre
entre les dents de sa belle-soeur, protestant toujours qu'elle tait
folle, et insistant pour qu'on se retirt. Madame de Gange elle-mme,
esprant encore flchir ce forcen, demande  rester seule avec lui.
Tout le monde se retire; mais, ni ses larmes, ni ses prires, ni ses
promesses, ne peuvent la sauver de la fureur du monstre; il tire de
nouveau son pe, et deux fois lui perce la poitrine; elle appelle
au secours en fuyant; il la poursuit, lui plonge encore cinq fois
l'pe dans le corps, et lui en laisse le tronon dans l'paule.
Croyant alors son crime consomm, il va rejoindre son complice, en
lui disant: _Retirons-nous_, abb, _l'affaire est faite_.

Aux cris de la marquise, les femmes qui s'taient loignes
accourent: on appelle un chirurgien par la fentre. Qui pourrait
le croire, mme aprs tout ce qu'on vient de lire? l'abb, qui se
retirait avec son frre, revient sur ses pas en entendant appeler
un homme de l'art, rentre dans la chambre, traverse la foule, le
pistolet  la main, et va l'appuyer sur le sein de la marquise. Une
femme, saisissant l'assassin par le bras, change la direction du
coup. Le furieux lui assne un violent coup de poing sur la tte: il
veut ensuite se servir de son arme comme d'une massue pour assommer
sa belle-soeur; mais on se prcipite sur lui avec violence, et on
le pousse jusqu' la porte de la rue avec une grle de coups. Le
sclrat s'vade avec son frre,  la faveur des tnbres.

Cependant la marquise de Gange survivait encore  tant de traitemens
atroces. Tout ce qu'il y avait de plus considrable dans les environs
vint la visiter. La justice se mit  la poursuite des assassins.
Le marquis de Gange, qui avait appris  Avignon l'assassinat de sa
femme, revint enfin auprs d'elle. Il en fut reu avec toutes les
dmonstrations de tendresse qu'et mrites le meilleur des poux;
et cependant toute sa conduite ne fit que corroborer les soupons
de complicit qui planaient sur lui. D'abord, aprs avoir reu la
nouvelle de la catastrophe de madame de Gange, il tait rest 
Avignon jusqu'au lendemain, sans mme en ouvrir la bouche  ses amis;
il avait aussi clat en imprcations contre ses frres, et il ne fit
ensuite contre eux aucune poursuite. Puis,  peine arriv auprs de
sa femme, la premire demande qu'il lui fit, fut celle de rtracter
la protestation qui avait suivi son testament d'Avignon, lui faisant
observer que le vice-lgat avait,  cause de cette protestation,
refus d'enregistrer son testament fait rcemment  Gange. Ces
preuves morales ne sont-elles pas accablantes?

Aprs dix-neuf jours d'horribles souffrances, madame de Gange expira,
priant encore pour ses assassins, et aprs avoir recommand  son
fils de n'exercer contre eux aucune vengeance. Madame de Roussans, sa
mre, se porta sur-le-champ accusatrice des meurtriers de sa fille,
et le 21 aot 1667, le parlement de Toulouse condamna l'abb et le
chevalier de Gange  tre rompus vifs, le prtre Perrette aux galres
perptuelles, et le marquis de Gange au bannissement perptuel. Les
deux principaux complices parvinrent  se soustraire  l'excution
de cet arrt. Le chevalier, entr au service de la rpublique de
Venise, fut tu au sige de Candie; l'abb passa en Hollande, o
il eut de nouvelles aventures. Le prtre Perrette ne survcut pas
long-temps  son crime; il fut attach  la chane, et mourut en
chemin. Quant au marquis de Gange, pour qui la sentence avait t
moins svre, parce que la preuve de sa culpabilit n'tait pas
trouve assez complte, il fut rappel en France par la pit de son
fils, et rentra au chteau de Gange: mais, ayant cherch  sduire
sa belle-fille, le jeune marquis, autant pour le repos de sa femme
que pour le sien, demanda de nouveau l'loignement de son misrable
pre, qui se rfugia dans une petite ville du comtat Venaissin, o il
mourut  l'ge de cent ans: punition bien longue pour une conscience
qui devait tre bourrele de remords.




SUPPLICE DU MARQUIS DE LA DOUZE, ACCUS D'AVOIR EMPOISONN SA FEMME.


Les dtails circonstancis de cette histoire ne nous ont pas t
conservs. Ce qu'on en sait se trouve dans des lettres adresses,
vers la fin de 1669, au comte de Bussy-Rabutin. Des indices violens
s'levaient contre le marquis de la Douze: toutefois on ne peut lire
les particularits de sa mort sans prouver le besoin de croire  son
innocence. On a vu dj les indices les plus vhmens causer de si
funestes erreurs! Il est permis de penser que le marquis de la Douze
et t absous, n'et peut-tre pas mme t accus, si les dsordres
de sa conduite n'taient pas venus appuyer, corroborer les preuves
allgues contre lui. Du moins il sortira de cette conjecture une
rflexion utile; c'est qu'une vie irrprochable est un bouclier qui
repousse les traits mmes de la calomnie.

Le marquis de la Douze tait d'une humeur trs-galante, et d'une
conduite fort dissipe. Ayant perdu sa premire femme, il pousa
quelque temps aprs la fille du prsident Pichon, de Bordeaux.
Bientt on l'accusa d'avoir empoisonn celle qu'il venait de
remplacer avec tant d'empressement. Il fut arrt et mis en prison.
Sa seconde femme,  cette nouvelle se dguise en homme et s'introduit
dans son cachot pour lui donner des conseils, et concerter avec lui
des moyens de dfense. Mais accuse elle-mme d'avoir aid le marquis
 empoisonner sa premire femme, et ses dmarches auprs de son mari
fortifiant ce soupon, elle ne tarda pas  tre arrte comme sa
complice.

Le marquis avait eu aussi le malheur de tuer en duel le frre de sa
premire femme. Ce duel fut transform en assassinat, et fournit
un chef de plus  l'accusation. Le marquis fut condamn  la peine
capitale. C'tait un homme de trente-cinq ans, beau, et d'un air
fort noble. Tout ce qu'il fit et dit, depuis la lecture de son
arrt jusqu'au moment de l'excution, fut hroque, sans jactance
et sans affectation. Aussitt qu'il eut entendu sa sentence, il
s'approcha, sans s'mouvoir, de l'autel, et levant les mains au
ciel: Vous le voulez, Seigneur, dit-il; je le veux bien aussi.
Puis se retournant vers le commissaire. Je vous remercie, monsieur,
lui dit-il, d'avoir opin pour moi; je sais de quel avis vous avez
t; et Dieu m'est tmoin que, si je pouvais, je vous donnerais
des marques de ma reconnaissance: cependant j'atteste ce mme Dieu
que je meurs innocent. Il crivit ensuite les mots suivans  sa
femme: Ma trs-chre et trs-aimable enfant, je m'en vais mourir
trs-satisfait, puisque Dieu le veut. Le seul dplaisir qui me reste
est de n'avoir point vu mon fils. Je vous le recommande, et je vous
prie de le faire lever dans la crainte de Dieu. Je suis un bel
exemple.

Un de ses amis, prsent  ces derniers instans, pleurait; le marquis
de la Douze, se promenant sans pleurer, se tourna tout--coup, et
lui dit: Ah! monsieur, je vous demande pardon si je me promne sans
vous entretenir: l'tat o je suis est un peu violent, et l'action me
soulage.

Vers le soir, on le mit dans un tombereau avec deux cordeliers et le
bourreau. Il fut conduit par la ville pour tre men  l'chafaud.
Ayant vu  une fentre une dame qu'il avait beaucoup aime, il la
salua deux fois avec un profond respect. Il tait tte nue et les
pieds lis, et par grce on lui avait laiss son pourpoint. Au pied
de l'chafaud, on lui dit: Monsieur, prenez la peine d'instruire la
cour de l'assassinat commis en la personne de votre beau-frre.--Moi,
dit-il, d'un ton assur, un assassinat! cela est faux; c'est le plus
beau combat qui ait jamais t fait en Guienne. Il monta hardiment
avec le confesseur; on le dpouilla; il noua lui-mme son mouchoir,
s'assit sur le poteau, puis se releva pour dire encore un mot  son
confesseur. Le bourreau lui dit: Monsieur, j'ai un grand dplaisir
d'avoir  commencer le mtier par vous.--Hlas! lui rpondit le
marquis, je te remercie: tu es ici le seul qui me regrette: je te
prie de me laisser dire quelque prire quand j'aurai le cou sur le
poteau. Il cria trois fois _Jsus_, et dit ensuite: _Frappe quand tu
voudras_. Le coup l'empcha d'en dire davantage.

Sa femme avait t renvoye de l'accusation: circonstance qui donne
encore une nouvelle force  l'opinion que nous avons mise en
commenant ce rcit.




LE JUIF DE METZ.


La femme d'un charron du village de Glatigny, dans le pays Messin,
allant, le 15 septembre 1669, laver son linge  une fontaine
voisine, son enfant, g de trois ans, qui la suivait  quelque
distance, se laissa tomber; elle voulut aller le relever; il lui dit,
dans son petit langage, qu'il se relverait bien tout seul. Alors
elle continua son chemin vers la fontaine. Un quart d'heure aprs,
ne voyant pas reparatre son enfant, l'inquitude s'empare de cette
bonne mre; elle retourne sur ses pas, va jusqu' sa maison, revient
 la fontaine, mais en vain; pas un seul vestige de son enfant. Elle
va tout plore demander  ses parens,  ses voisins, s'ils n'ont pas
vu son enfant; personne ne l'a vu; toutes les informations, toutes
les recherches sont infructueuses.

Enfin la mre s'tant avise d'aller sur le grand chemin de Metz,
y trouva l'empreinte des petits pieds de son enfant. Voyant venir
de son ct un homme  cheval, elle l'attendit, et lui demanda s'il
n'avait pas vu un enfant dont elle lui donna le signalement. Le
cavalier rpondit qu'il avait rencontr un Juif mont sur un cheval
blanc, portant devant lui un enfant d'environ trois ans.

Sur cet indice, le charron, qui avait accompagn sa femme sur la
route, part, et arrive tout courant  la porte de Metz. Il s'informe,
auprs d'un tourneur tabli prs de la porte, s'il n'a pas vu entrer
dans la ville un enfant de trois ans; le tourneur lui fait une
rponse toute semblable  celle du cavalier. Un paysan prcise encore
mieux le fait, en ajoutant que ce Juif tait Raphal Lvi, de Boulay,
et que, lorsqu'il venait  Metz, il logeait chez son parent, nomm
Garon.

Le charron se rend aussitt  l'adresse indique; il y rclame son
enfant; on lui rpond qu'on ne sait ce qu'il veut dire. Ce malheureux
pre se dsesprait  quelques pas de l, interrogeant toutes les
personnes qu'il rencontrait, lorsqu'une jeune fille juive s'approche
de lui, et lui dit en allemand qu'il ne fallait rien dire. Le
charron, qui comprenait l'allemand, fut comme atterr par ces mots;
il ne douta plus que son fils ne ft perdu sans ressource, et rsolut
d'en tirer vengeance.

Il alla aussitt rendre sa plainte de l'enlvement de son fils, au
lieutenant-criminel du bailliage, le 3 octobre 1669.

Les Juifs de Metz, avertis qu'on poursuivait leur frre Raphal, lui
crivirent de venir de Boulay  Metz, pour se justifier. Il se rendit
 cette invitation; les Juifs le conduisirent chez le commandant de
la ville, qui lui dit que, s'il tait innocent, il ne lui arriverait
rien. Le lieutenant-criminel avait dj dcrt contre lui, et
fait dfense de laisser sortir aucun Juif de la ville. Raphal se
constitua de lui-mme prisonnier. Une enqute eut lieu; dix-huit
tmoins furent entendus; et, aprs la confrontation, il fut reconnu
que Raphal Lvi avait enlev l'enfant.

Les Juifs, qui s'intressaient  leur coreligionnaire, le dfendirent
au moyen de l'alibi qu'ils essayrent de prouver; mais ils ne purent
y parvenir, et le procureur du roi du bailliage conclut  ce que
Raphal Lvi ft brl vif, et appliqu pralablement  la question
ordinaire et extraordinaire. Le procureur-gnral voqua sur-le-champ
cette affaire au parlement.

Le gelier vint dposer que le Juif avait jet un billet  la
servante de la maison, et qu'il en avait trouv plusieurs autres dans
sa poche: ces billets taient crits en hbreu et en allemand; on les
traduisit. Dans le billet no 1, le Juif, crivant  ses frres de
Metz, leur faisait part des inquitudes que lui causait son affaire.
Le billet no 2 marquait qu'on lui enverrait un petit brin de paille
pour mettre sous sa langue, lors de l'interrogatoire: On lisait dans
un autre: Si (Dieu t'en garde) on te veut donner la question, tu
diras trois fois: _Moi Juif; Juif moi; vive Juif, Juif vive; mort
Juif, Juif mort_. Les autres billets avaient t crits  Raphal
par quelques-uns de ses amis, qui lui donnaient des instructions sur
ce qu'il devrait opposer aux tmoins, lors de la confrontation.

Cependant les Juifs rpandirent le bruit que l'enfant du charron
avait t dvor par des btes froces; et, pour le prouver, ils
exposrent sa tte, et partie du col et des cts, et ses habits,
dans un bois,  un quart de lieue de Glatigny; la chemise de cet
enfant fut mise sur un buisson. En mme temps plusieurs personnes,
envoyes par eux, vinrent faire des recherches dans le bois. Des
porchers trouvrent peu aprs les restes du petit cadavre, plus
deux petites robes l'une dans l'autre, un bas et un bonnet rouge.
Un conseiller se transporta sur les lieux avec le charron, qui
n'eut pas de peine  reconnatre que le tout appartenait bien  son
malheureux enfant. Tout ce qu'on avait trouv dans le bois fut
dpos au greffe; mais le Juif, interrog, s'inscrivit en faux contre
l'enlvement de l'enfant.

Comme l'enqute suivait son cours, un autre Juif, nomm Gdon Lvi,
demeurant  une lieue de Glatigny, fut accus d'avoir port dans
une hotte quelque chose au bois dont on vient de parler. Arrt et
interrog, il nia le fait; mais il convint que les autres Juifs
l'avaient sollicit pour engager du monde  chercher dans le bois.
Cependant les tmoins dposaient toujours contre les ruses et les
menes de l'Isralite Raphal. Celui-ci, d'un autre ct, variait
dans tous ses interrogatoires. Enfin le parlement rendit son arrt
dfinitif du 16 janvier 1670, qui confirmait la sentence du premier
juge, et, de plus, condamnait Raphal  quinze cents livres de
dommages-intrts envers le pre de l'enfant. L'arrt portait en
outre que Gdon Lvi serait appliqu  la question ordinaire et
extraordinaire, pour dcouvrir ceux qui avaient expos l'enfant
dans le bois; que Maeur Schuaube, Juif, serait arrt, et sa femme
ajourne, et qu'il serait plus amplement inform du lieu o l'enfant
avait t mis.

Ce Maeur Schuaube tait un des principaux directeurs des Juifs
de Metz, et en cette qualit, on prsumait qu'il devait avoir eu
connaissance de l'enlvement de l'enfant, qui sans doute avait t
destin  tre sacrifi, crime dont les Juifs taient hautement
accuss. Il avait t accus formellement dans le procs, par les
tmoins  charge, d'avoir autrefois, de concert avec d'autres gens
de sa religion, flagell un crucifix, autre crime que les Juifs
sont vhmentement souponns de commettre, selon les rites de leur
communion.

Raphal Lvi, n'ayant fait aucun aveu  la question, fut mis entre
les mains de deux confesseurs, un cur et un capucin; mais celui-ci,
malgr toute leur adresse, malgr les ambages de leurs questions,
persista dans une dngation complte. Il fut Juif jusqu' la mort,
qu'il subit avec une grande fermet. Gdon Lvi, qui avait souffert
la torture sans avoir rien avou, fut condamn  un bannissement
perptuel, et ses biens confisqus; Maeur Schuaube dut payer une
amende de trois mille livres, et il fut dfendu aux Juifs, sous peine
de la vie, d'attenter dornavant dans leur synagogue,  la religion
chrtienne; de s'assembler ailleurs que dans ces synagogues, les
portes ouvertes,  peine de cinq cents livres d'amende; et de sortir
de leur quartier depuis le mercredi saint jusqu'au mercredi suivant.
De plus, la cour ordonna que l'arrt serait grav sur une plaque de
cuivre, et attach  un poteau dans la rue des Juifs.

Quant  l'horrible forfait qui donna lieu  cet arrt, il demeura
toujours envelopp d'un affreux mystre. On avait la certitude du
crime, la connaissance de ses auteurs, mais on ne put que former des
prsomptions sur les circonstances abominables qui avaient accompagn
son excution.




LE LIEUTENANT-CRIMINEL TARDIEU ET MARIE FERRIER, SA FEMME. LEUR
ASSASSINAT.


Jacques Tardieu, lieutenant-criminel de Paris, tait d'une
bonne famille de la robe. Il tait neveu de Jacques Gillot,
conseiller-clerc au parlement de Paris, chanoine de la sainte-Chapelle,
et l'un des principaux auteurs de la fameuse _satire Mnippe_.
Jacques Tardieu avait de l'esprit et de l'instruction; mais il tait
enclin  un vice hideux, l'avarice. Avec une semblable faiblesse, le
mariage fut pour lui plutt une affaire de bourse qu'une spculation
de sentiment; il tint beaucoup moins de compte des yeux de sa
prtendue que de ceux de sa cassette. Il pousa Marie Ferrier, fille
de Jrmie Ferrier, qui avait t ministre protestant  Nmes, et qui
abjura ensuite le calvinisme. Marie Ferrier tait extrmement laide et
mal faite. On dit pourtant qu'elle avait t belle dans sa jeunesse,
mais la petite vrole en avait fait un monstre de laideur.

Du reste, une merveilleuse sympathie unit ds l'abord ces deux poux
dignes l'un de l'autre. A la grande satisfaction de Tardieu, sa femme
se trouva tre encore plus avare que lui. Qu'on juge de sa joie
lorsqu'elle lui reprocha la trop grande prodigalit qui rgnait dans
sa maison! Aussi ne balana-t-il pas  remettre le gouvernail de ses
affaires domestiques entre les mains d'une aussi bonne mnagre.
Celle-ci fit sur-le-champ une rforme complte. Plus de valets, plus
de servantes; les plaideurs qui venaient solliciter taient obligs
de panser les chevaux de la maison, et de les mener  l'abreuvoir.
Mais cela ne dura pas long-temps. Elle vendit premirement les
chevaux, et puis la mule; et quand le lieutenant-criminel tait
oblig de suivre quelque condamn au supplice, il empruntait une
monture. Il ne resta chez eux qu'un vieux valet, nomm Desbordes, qui
portait ordinairement une mchante casaque rouge.

L'avarice marche rarement seule: quand on n'a jamais assez pour soi,
on se fait peu de scrupule de retrancher aux autres. La dame Tardieu
n'entrait jamais dans une maison qu'elle n'y escroqut quelque chose,
et quand elle n'y pouvait rien prendre, elle empruntait et ne rendait
jamais. C'est d'elle que Racine dit dans ses _Plaideurs_:

    Elle et du buvetier emport les serviettes,
    Plutt que de rentrer au logis les mains nettes.

Elle avait effectivement pris quelques serviettes chez le buvetier du
palais. Dans une maison voisine de la sienne, il y avait un lieu de
dbauche o elle allait tous les jours pour y attraper son dner; et
elle ne manquait jamais d'envoyer  son mari une partie de ce qu'il
y avait sur la table. En change, le lieutenant-criminel accordait
sa protection  ce lieu d'honneur; mais le chef de la justice le fit
dguerpir de son voisinage. Dans le mme quartier, il y avait un
ptissier o la femme du lieutenant-criminel allait souvent prendre
des biscuits sans les payer. Le ptissier, las de cette pratique
ruineuse, fit des biscuits purgatifs et les lui donna.

Boileau, qui connaissait particulirement ce couple rapace, en donne
une peinture vraie dans sa dixime satire. Quoique l'auteur du
_Lutrin_ soit, dit-on, en trs-grande dfaveur aujourd'hui sous le
rapport de l'art, nos lecteurs nous pardonneront sans doute de leur
rappeler cette tirade satirique dont les vers peuvent ne plus tre
bons, si l'on veut, mais qui n'en offre pas moins un curieux portrait
de moeurs. Voici Jacques Tardieu et sa femme peints d'aprs nature:

    Dans la robe on vantait son illustre maison:
    Il tait plein d'esprit, de sens et de raison;
    Seulement pour l'argent un peu trop de faiblesse
    De ces vertus en lui ravalait la noblesse,
    Sa table, toutefois, sans superfluit,
    N'avait rien que d'honnte en sa frugalit.
    Chez lui deux bons chevaux de pareille encolure
    Trouvaient dans l'curie une pleine pture;
    Et du foin que leur bouche au rtelier laissait,
    De surcrot une mule encor se nourrissait.
    Mais cette soif de l'or qui le brlait dans l'me
    Le fit enfin songer  choisir une femme,
    Et l'honneur dans ce choix ne fut point regard.
    Vers son triste penchant son naturel guid
    Le fit, dans une avare et sordide famille,
    Chercher un monstre affreux sous l'habit d'une fille;
    Et, sans trop s'enqurir d'o la laide venait,
    Il sut, ce fut assez, l'argent qu'on lui donnait.
    Rien ne le rebuta, ni sa vue raille,
    Ni sa masse de chair bizarrement taille;
    Et trois cent mille francs avec elle obtenus,
    La firent  ses yeux plus belle que Vnus;
    Il l'pouse, et bientt son htesse nouvelle,
    Le prchant, lui fit voir qu'il tait, auprs d'elle,
    Un vrai dissipateur, un parfait dbauch.
    Lui-mme le sentit, reconnut son pch,
    Se confessa prodigue, et plein de repentance,
    Offrit, sur ses avis, de rgler la dpense.
    Aussitt de chez eux tout rti disparut;
    Le pain bis, renferm, d'une moiti dcrut:
    Les deux chevaux, la mule au march s'envolrent;
    Deux grands laquais,  jen, sur le soir s'en allrent;
    De ces coquins dj l'on se trouvait lass,
    Et pour n'en plus revoir, le reste fut chass.
    Deux servantes, dj, largement souffletes,
    Avaient,  coups de pied, descendu les montes;
    Et, se voyant enfin hors de ce triste lieu,
    Dans la rue en avaient rendu grces  Dieu.
    Un vieux valet restait, seul chri de son matre,
    Que toujours il servit et qu'il avait vu natre,
    Et qui, de quelque somme amasse au bon temps,
    Vivait encor chez eux partie  ses dpens.
    Sa vue embarrassait, il fallut s'en dfaire;
    Il fut de la maison chass comme un corsaire.
    Voil nos deux poux, sans valets, sans enfans,
    Tout seuls dans leur logis, libres et triomphans;
    Alors on ne mit plus de borne  la lsine:
    On condamna la cave, on ferma la cuisine;
    Pour ne s'en point servir aux plus rigoureux mois,
    Dans le fond d'un grenier on squestra le bois.
    L'un et l'autre, ds lors, vcut,  l'aventure,
    Des prsens qu' l'abri de la magistrature
    Le mari quelquefois des plaideurs extorquait,
    Ou de ce que la femme aux voisins escroquait.
    Mais, pour bien mettre ici leur crasse en tout son lustre,
    Il faut voir du logis sortir ce couple illustre;
    Il faut voir le mari tout poudreux, tout souill,
    Couvert d'un vieux chapeau de cordon dpouill,
    Et de sa robe, en vain de pices rajeunie,
    A pied dans les ruisseaux tranant l'ignominie.
    Mais qui pourrait compter le nombre de haillons,
    De pices, de lambeaux, de sales guenillons,
    De chiffons ramasss dans la plus noire ordure,
    Dont la femme, aux beaux jours, composait sa parure?
    Dcrirai-je ses bas en trente endroits percs,
    Ses souliers grimaant, vingt fois rapetasss,
    Ses coiffes d'o pendait, au bout d'une ficelle,
    Un vieux masque pel presque aussi hideux qu'elle?
    Peindrai-je son jupon bigarr de latin,
    Qu'ensemble composaient trois thses de satin,
    Prsent qu'en un procs sur certain privilge,
    Firent  son mari les rgens d'un collge,
    Et qui sur cette jupe  maint rieur encor
    Derrire elle faisait lire: _Argumentabor?_
    Mais peut-tre j'invente une fable frivole.
    Dments donc tout Paris, qui, prenant la parole,
    Sur ce sujet encor, de bons tmoins pourvu,
    Tout prt  le prouver, te dira: Je l'ai vu;
    Vingt ans j'ai vu ce couple, uni d'un mme vice,
    A tous mes habitans montrer que l'avarice
    Peut faire dans les biens trouver la pauvret,
    Et nous rduire  pis que la mendicit.
    Des voleurs, qui chez eux pleins d'esprance entrrent,
    De cette triste vie enfin les dlivrrent:
    Digne et funeste fruit du noeud le plus affreux
    Dont l'hymen ait jamais uni deux malheureux!

Le lieutenant-criminel Tardieu et sa femme furent assassins dans leur
maison, sur le quai des Orfvres, le jour de la Saint-Barthlemy, 24
aot 1665, sur les dix heures du soir, par Ren et Franois Touchet,
frres, natifs de Niafle prs de Grand en Anjou. Ces deux assassins
n'ayant pu ouvrir la porte pour sortir, parce qu'il y avait un
secret  la serrure, furent pris dans la maison mme, et trois jours
aprs, condamns  tre rompus vifs sur un chafaud,  la pointe de
l'le du Palais, devant le cheval de bronze; ce qui fut excut le
27 du mme mois. Quelques jours avant cet assassinat, le roi avait
ordonn au premier prsident de Lamoignon de faire informer contre le
lieutenant-criminel  cause de ses malversations.

Gui-Patin,  l'occasion de ce couple, s'exprimait ainsi dans sa
correspondance sous la date du 25 aot 1660. Le lieutenant-criminel
est ici fort malade; sa femme, qui est mgre, l'a battu et enferm
dans sa cave: c'est une diablesse pire que la femme de Pilate: elle
est fille de Jrmie Ferrier, jadis ministre de Nmes, rvolt. Dans
une autre lettre du 16 septembre 1665, il dit sur le mme sujet: On
ne parle ici que du massacre de M. Tardieu, lieutenant-criminel,
et de sa femme: les deux assassins ont t pris incontinent.....
Tout le peuple va comme en procession  l'glise Saint-Barthlemy
y prier Dieu pour l'me de ce malheureux lieutenant-criminel et de
sa misrable femme, laquelle tait si normment avare, qu'elle
n'avait ni valet, ni cocher, ni servante. Elle aimait mieux se servir
elle-mme pour pargner son pain..... On a fait un grand service dans
Saint-Barthlemy pour feu M. le lieutenant-criminel et sa femme; mais
si elle n'avait point d'me, que deviendront ces prires? Car, pour
les cierges, ils sont brls et consums.




LA MARQUISE DE BRINVILLIERS, EMPOISONNEMENS QU'ELLE COMMET DANS SA
FAMILLE, SON SUPPLICE.


Le nom de la Brinvilliers suffit seul pour rappeler le souvenir
des plus horribles sclratesses, des crimes les plus dnaturs.
L'histoire de cette femme est bien connue; elle a t traduite sur
presque tous les thtres, mais plus ou moins travestie, suivant les
exigences de la scne. Nous essaierons donc d'en offrir une esquisse
plus conforme  la vrit.

Ce rcit prouvera que le premier pas fait dans la voie du crime peut
conduire presque insensiblement aux attentats les plus pervers.

    Ainsi que la vertu, le crime a ses degrs,

dit notre illustre Racine; et ces degrs, je parle de ceux du crime,
ne se trouvent souvent que trop rapidement franchis, pour l'honneur
et la paix des familles et pour le repos de la socit. Ce qui ne
semble quelquefois qu'une peccadille, une faiblesse, une erreur, aux
yeux du monde, peut finir par l'assassinat et le poison.

Marie-Marguerite d'Aubray fut marie en 1651 au marquis de
Brinvilliers, fils de M. Gobelin, prsident de la cour des comptes.
La fortune des deux poux tait considrable. Le marquis tait
mestre-de-camp du rgiment de Normandie. Il s'tait li pendant
ses campagnes avec le sieur Godin, dit de Sainte-Croix, capitaine
de cavalerie, qu'il introduisit dans sa maison quelque temps aprs
son mariage. Ce Sainte-Croix tait n avec la vocation du crime;
mais, dou d'un esprit adroit et facile, il avait l'art de donner
habilement le change sur son caractre. D'ami du mari, il devint
en peu de temps l'ami particulier de la dame, et ensuite son amant
passionn.

La marquise possdait les grces ordinaires de son sexe; ses traits
se distinguaient par une extrme rgularit: le tour de son visage se
faisait admirer par une rondeur remplie de charmes. Sa physionomie,
pleine de srnit, prsentait tous les caractres de la candeur et
de la vertu. Une taille mdiocre, mais pourtant lgante, tait le
seul dsavantage physique que l'on pt signaler en elle.

Sainte-Croix s'empara entirement de l'esprit de la marquise, et
ne tarda pas  lui faire partager les sentimens qu'elle lui avait
inspirs. La vie dissipe du marquis favorisait ces premiers
dsordres; et d'ailleurs, pour s'affranchir davantage encore du joug
conjugal, elle obtint une sparation de biens qui lui donna le moyen
de se soustraire absolument  la dpendance de son mari. Alors elle
se livra sans mesure  toute sa passion. L'clat que fit ce commerce
scandaleux obligea M. d'Aubray, son pre, de solliciter une lettre
de cachet pour faire arrter Sainte-Croix: la lettre fut accorde,
l'amant fut saisi dans le carrosse de la marquise, et conduit  la
Bastille.

Sainte-Croix connut dans sa prison un Italien nomm Exili, habile
dans l'art funeste de composer des poisons. Cet tranger lui
apprit les principaux secrets de sa science infernale. Aprs un an
d'emprisonnement, Sainte-Croix recouvra sa libert, et en profita
pour renouer son commerce avec la marquise: mais tous deux, devenus
plus circonspects, s'attachrent  sauver les apparences; et la
Brinvilliers eut l'adresse de recouvrer l'amiti et les bonnes grces
de son pre. Sainte-Croix lui apprit les secrets dangereux qu'il
tenait d'Exili, et en mme temps lui inspira le dessein d'en faire
usage pour satisfaire la vengeance et la cupidit qui les animaient
tous deux. Le projet de Sainte-Croix tait de mettre son amante  la
tte de tous les biens de sa famille, et de jouir lui-mme de toutes
les successions dont elle hriterait.

Alors commena cette pouvantable srie d'empoisonnemens dont ces
deux monstres se souillrent pour parvenir  leurs fins. On ne
peut se faire une ide des raffinemens de cruaut que dcle leur
conduite. La Brinvilliers semble mme l'emporter sur son complice par
le rle actif qu'elle joue dans ce drame lugubre.

Elle se chargeait d'prouver les poisons que Sainte-Croix composait;
elle empoisonnait des biscuits qu'elle donnait  des pauvres, et
s'informait avec soin de l'effet qu'ils avaient produit. Elle allait
mme  l'Htel-Dieu distribuer ces biscuits. Elle fit une preuve
sur Franoise Roussel sa femme de chambre,  qui elle donna des
groseilles et une tranche de jambon empoisonnes. Cette fille en fut
trs-incommode; mais elle n'en mourut pas.

Madame de Svign s'en exprime ainsi dans une lettre adresse  sa
fille: La Brinvilliers empoisonnait des tourtes de pigeonneaux,
dont plusieurs mouraient qu'elle n'avait pas dessein de tuer. Le
chevalier de guet avait t de ces jolis repas, et s'en meurt depuis
deux ou trois ans. Elle demanda, quand elle fut en prison, s'il tait
mort: on lui dit que non. Il a la vie bien dure, dit-elle. M. de la
Rochefoucauld dit que cela est vrai.

Enfin le parricide vint mettre le sceau  tous ses crimes. La
Brinvilliers, touffant dans son coeur tous les sentimens de la
nature, prsenta  son pre un bouillon empoisonn. L'effet en fut
si violent, qu'il eut des vomissemens extraordinaires, des douleurs
d'estomac insupportables et d'tranges chaleurs d'entrailles. Bientt
il succomba aux convulsions causes par le poison. La marquise,
pendant tout le temps que dura l'agonie de son pre, conserva un
sang-froid qui devait carter tous les soupons. On ne chercha point
alors  pntrer la cause d'une mort aussi subite; c'est ce qui
enhardit l'empoisonneuse  attenter  la vie de ses deux frres.

Elle employa, pour cette oeuvre excrable, un ancien laquais de
Sainte-Croix, nomm Lachausse, qui s'tait form dans le crime
auprs d'un pareil matre. On le fit entrer au service des deux
frres, qui demeuraient ensemble, et il se chargea de les empoisonner
moyennant une rcompense de cent pistoles. Aprs plusieurs tentatives
infructueuses, les deux frres furent victimes de leur confiance
en leur sclrat de domestique. Aprs avoir langui plusieurs mois,
l'an mourut le 16 juin 1670. A l'autopsie cadavrique, on trouva
les traces manifestes du poison; mais on ne remonta pas  la source.
L'autre frre fut malade trois mois, et mourut avec les mmes
accidens. Il avait fait un legs de cent cus en faveur de Lachausse,
son assassin.

Afin de runir, pour ainsi dire, toute sa famille dans le mme
tombeau, elle chercha aussi  empoisonner mademoiselle d'Aubray, sa
soeur; mais, soit que celle-ci se tnt sur ses gardes, soit que le
hasard la favorist, elle n'alla pas grossir le nombre des victimes
du poison.

Si l'on en croit madame de Svign, qui, par ses relations sociales,
tait  porte de connatre les particularits de cette pouvantable
affaire, la Brinvilliers aurait aussi tent plusieurs fois de se
dfaire de son mari par les procds  son usage. Elle voulait,
dit madame de Svign, pouser Sainte-Croix, qui, ne voulant point
avoir une femme aussi mchante que lui, donnait du contre-poison  ce
pauvre mari: de sorte qu'ayant t ballott de cette sorte, tantt
empoisonn, tantt dsempoisonn, il est demeur en vie.

D'aprs toutes les circonstances qui avaient accompagn la mort du
pre et des deux frres de la marquise de Brinvilliers, il tait
bien constant dans le public que ces trois personnes taient mortes
empoisonnes; mais les auteurs de ces crimes restaient envelopps
d'un profond mystre. On n'avait que des soupons vagues, sans la
moindre preuve, et souvent mme fort loigns de la vrit. Comment,
en effet, oser faire la supposition qu'une jeune femme, belle, riche,
bien leve, sortie d'une famille recommandable, pt devenir capable
de semblables forfaits?

Mais la Providence, qui, pour le repos de la socit, laisse rarement
le crime impuni, permit que cette horrible trame ft dvoile.

Sainte-Croix s'exerait toujours dans sa science des poisons. Un
jour qu'il faisait une exprience de ce genre, le masque de verre
qu'il avait, pour se garantir de la vapeur de ses drogues vnneuses,
tomba. Suffoqu par la violence du poison, il mourut  l'instant
mme. Cette mort d'un homme dont on ne connaissait pas la famille,
et qui passait mme pour n'en point avoir, rendit indispensable
la prsence du commissaire, qui vint apposer le scell dans
l'appartement du dfunt. Lors de l'inventaire, on trouva une cassette
qu'on ouvrit; et la premire chose qui frappa les regards fut une
feuille de papier crite, dans laquelle Sainte-Croix suppliait
trs-humblement ceux ou celles entre les mains de qui tomberait cette
cassette de vouloir la rendre en main propre  madame la marquise
de Brinvilliers, demeurant rue Neuve-Saint-Paul; attendu, disait
l'crit, que tout ce qu'elle contient la regarde et appartient  elle
seule, et que d'ailleurs, il n'y a rien d'aucune utilit  personne
du monde, son intrt  part; et, en cas que la marquise ft plus tt
morte que moi, de la brler et tout ce qu'il y a dedans, sans rien
ouvrir ni innover, etc. Cet crit tait sign par de Sainte-Croix.

Malgr cette injonction testamentaire, on passa outre  la
vrification de la cassette; elle contenait des poisons de toute
espce, et l'inventaire qui en fut dress et t de nature  jeter
l'pouvante dans des esprits faibles.

La marquise, fort alarme quand elle apprit qu'on avait mis le scell
chez Sainte-Croix, prit la fuite, et passa en pays trangers.

Lachausse, ce domestique pervers dont on s'tait servi pour
empoisonner les deux frres de la marquise, s'alla jeter lui-mme
dans les filets de la justice; il eut l'impudence de former
opposition au scell, et cette dmarche appela les soupons sur lui.
Bientt instruit des dcouvertes qu'on avait faites au scell, le
trouble et les remords de sa conscience le trahirent. Arrt, traduit
successivement devant le chtelet et le parlement, il fut condamn,
pour le double empoisonnement qu'il avait commis,  tre rompu vif
et  expirer sur la roue, aprs avoir t appliqu  la question
ordinaire et extraordinaire pour la rvlation de ses complices. La
marquise fut condamne par contumace  avoir la tte tranche.

A la question, Lachausse avoua tout. Ds lors les crimes de la
Brinvilliers ne furent plus envelopps d'incertitudes. L'affreuse
vrit parut dans toute sa hideuse laideur. L'ide de cette
empoisonneuse, ds qu'on y pensait, faisait horreur, et l'on ne
prononait son nom qu'en frmissant.

Elle s'tait rfugie dans un couvent de Lige. Un exempt, nomm
Desgrais, fut envoy pour l'arrter. Pour ne pas causer de scandale,
il se dguisa en abb, se prsenta  elle comme compatriote, lui
rendit plusieurs visites; et, lui ayant parl le langage de l'amour,
qui fut cout, il l'engagea  sortir de la ville pour faire une
partie de promenade. Alors l'amant se changea tout d'un coup en
exempt, arrta la marquise, et, la laissant sous la garde de ses
archers, il retourna au couvent, o il entra par un ordre du conseil
des soixante. Il trouva sous le lit de la marquise une cassette 
laquelle elle paraissait attacher beaucoup d'importance. Elle voulait
qu'on lui rendt un papier qui s'y trouvait et qu'elle appelait sa
confession: il formait quinze ou seize feuillets; c'tait l'histoire
de toute sa vie. Ds le premier article, elle s'accusait d'avoir fait
mettre le feu  une maison; dans un autre article, elle confessait
qu'elle s'tait laiss dbaucher ds l'ge de sept ans. Elle
s'accusait non seulement de tous les crimes qu'on lui attribuait,
mais encore de beaucoup d'autres dont on ne la souponnait pas.
Elle essaya plusieurs fois de s'vader, mais ses tentatives furent
inutiles. Plus trouble de l'horreur du supplice qui la menaait
que de l'horreur de ses crimes, elle voulut se donner la mort en
avalant une pingle; mais elle fut dtourne de son dessein par un
archer. Transfre  la conciergerie  Paris, elle nia tout dans
son interrogatoire, les lettres qu'elle avait crites depuis qu'elle
tait arrte, la cassette de Sainte-Croix qu'on lui reprsenta, et
la promesse de trente mille livres qu'elle avait faite  ce mme
Sainte-Croix.

Le parlement, indpendamment de la confession de La Brinvilliers,
jugea qu'il y avait assez de preuves pour la condamner. Le corps
des dlits tait bien constat et conduisait facilement  connatre
les auteurs des crimes, Sainte-Croix et la marquise. L'intrt, le
mobile de tant de crimes, les avait excits; la marquise voulait
recueillir les successions de son pre, de ses frres et de sa soeur:
Sainte-Croix esprait disposer du bien d'une femme qui lui tait
livre par une passion aveugle. Cette fatale cassette, qui contenait
tant de poisons, tait une pice de conviction sans rplique.

Elle fut condamne, pour tous ses crimes,  avoir la tte tranche en
place de Grve,  tre ensuite brle et ses cendres jetes au vent.

La marquise, qui avait ni ses crimes depuis son arrestation, les
avoua aprs l'arrt. Lorsqu'elle fut conduite  la mort, elle
rencontra sur son chemin plusieurs dames de distinction que la
curiosit avait attires; elle les regarda avec beaucoup de fermet,
en leur disant avec une ironie amre: _voil un beau spectacle 
Voir!_ Le clbre peintre Lebrun se plaa sur son passage, dans un
endroit d'o il pt la considrer attentivement, quand on la mena en
Grve, afin de pouvoir saisir l'expression de la physionomie d'une
criminelle pntre de l'horreur du dernier supplice qu'elle va subir.

Madame de Svign a racont,  sa manire inimitable, les derniers
momens de La Brinvilliers. Son rcit, en terminant le ntre, lui
prtera son appui, et le recommandera aux lecteurs. Voici ce qu'elle
crivait  sa fille,  la date du 17 juillet 1676: Enfin c'en est
fait, La Brinvilliers est en l'air, son pauvre petit corps a t
jet, aprs l'excution, dans un fort grand feu, et ses cendres au
vent; de sorte que nous la respirerons; et, par la communication des
petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante dont
nous serons tout tonns. Elle fut juge ds hier: ce matin on lui a
lu son arrt, on l'a prsente  la question: elle a dit qu'il n'en
tait pas besoin, qu'elle dirait tout: en effet, jusqu' quatre
heures, elle a cont sa vie plus pouvantable qu'on ne pensait. Elle
a empoisonn dix fois de suite son pre, elle n'en pouvait venir 
bout; puis ses frres; et toujours l'amour et les confidences mls
partout. Elle a demand  parler  M. le procureur-gnral, elle a
t une heure avec lui; on ne sait point encore le sujet de cette
conversation.

A six heures, on l'a mene, nue en chemise, et la corde au cou, 
Notre-Dame, faire l'amende honorable; et puis on l'a remise dans le
mme tombereau, o je l'ai vue, jete  reculons sur de la paille,
avec une cornette basse, et sa chemise, un docteur auprs d'elle,
le bourreau de l'autre ct. En vrit, cela m'a fait frmir: ceux
qui ont vu l'excution disent qu'elle a mont avec bien du courage.
Pour moi, j'tais sur le pont Notre-Dame avec la bonne d'Escars.
Jamais il ne s'est vu tant de monde, ni Paris si mu et si attentif;
demandez-moi ce qu'on a vu. Pour moi, je n'ai vu qu'une cornette: ce
jour tait consacr  une tragdie; j'en saurai demain davantage,
et cela vous reviendra. Dans une autre lettre, elle crit: Encore
un petit mot de la Brinvilliers; elle est morte comme elle a vcu,
c'est--dire rsolument: elle entra dans le lieu o on lui devait
donner la question; et voyant trois seaux d'eau: C'est assurment
pour me noyer, dit-elle; car, de la taille dont je suis, on ne
prtend pas que je boive tout cela. Elle couta son arrt ds le
matin, sans frayeur et sans faiblesse, et, sur la fin, elle fit
recommencer, disant: _Ce tombereau m'a d'abord frappe, j'en ai perdu
l'attention pour le reste_. Elle dit  son confesseur en chemin de
faire mettre le bourreau devant, _afin de ne point voir_, dit-elle,
_ce coquin de Desgrais qui m'a prise_. Il tait  cheval devant le
tombereau. Son confesseur la reprit de ce sentiment: elle dit: Ah!
mon Dieu, je vous en demande pardon: qu'on me laisse donc cette
trange vue. Elle monta seule et nu-pieds sur l'chafaud, et fut
en un quart-d'heure, _mirode_, rase, dresse et redresse par le
bourreau. Ce fut un grand murmure et une grande cruaut.

Madame de Svign dit ailleurs: Il n'est pas possible que cette
horrible femme soit en paradis: sa vilaine me doit tre spare
des autres. Assassiner, c'est une bagatelle en comparaison d'tre
huit mois  tuer son pre,  recevoir toutes ses caresses et ses
douceurs,  quoi elle ne rpondait qu'en doublant toujours la dose.
L'indignation exprime dans ce dernier fragment est peut-tre bien
peu charitable, chrtiennement parlant: mais combien nanmoins il
serait  dsirer qu'elle ft partage et sentie par tout ce qui porte
un coeur d'homme!




JEAN MAILLARD, OU LA FEMME AUX DEUX MARIS.


La vie de Jean Maillard, notre hros, est des plus varies et des
plus bizarres. Il tait n  Toul en 1600, et tout jeune encore il
avait t conduit par son pre  Dourlac en Allemagne. Il y entra
au service des trois messieurs de Bade, fils du marquis de Dourlac.
Aprs huit annes de service, ses matres lui firent apprendre
le mtier de tailleur. tant venu  Paris en 1621 avec les trois
princes, il s'enrla dans les soldats aux gardes, et suivit son
rgiment. Revenu dans la capitale, aprs la prise de Montauban, il
se mit  vendre du vin en dtail; et enfin, le 14 aot 1625, tant
g de vingt-cinq ans, il pousa,  Saint-Eustache, Marie de La Tour,
fille d'un archer du guet. Cette fille tait trs-belle, mais d'une
conduite trs-drgle; car elle avait eu prcdemment avec un abb
une liaison, de laquelle il tait rsult trois enfans.

Jean Maillard et Marie de La Tour ne se convinrent pas long-temps:
leurs caractres ne sympathisaient nullement. Marie de La Tour
forma sans succs une demande en sparation d'habitation; mais Jean
Maillard lui aplanit toutes les difficults  cet gard; ennuy
d'avoir toujours l'enfer dans son mnage, il quitta sa femme, et
entra, en qualit de valet de chambre chez le baron de Pletemberg,
qu'il servit jusqu'en 1638, travaillant toujours de son mtier de
tailleur.

Vers ce temps, trois fondeurs de cloches, trs-habiles, ayant eu 
travailler chez le baron, Jean Maillard se lia avec eux, apprit leur
mtier, y devint trs-habile, et suivit cette profession ambulante
pendant quelque temps, au bout duquel, se sentant sur le retour, il
songea  se retirer. Pour excuter son dessein, il entra comme frre
lai dans le couvent des Bernardins de l'abbaye de Reinfelstein, au
pays de Hesse.

Cependant sa femme, voulant se remarier  Paris, comme veuve, mais
n'en ayant aucune preuve, trouva moyen de tirer un certificat du
comte de Lignon, capitaine d'une compagnie de chevau-lgers, portant
que le nomm Jean Maillard tait mort du flux de sang en Italie, dans
le quartier de Saluces, le 10 mars 1630. Marie de La Tour vivait
alors avec un sieur de Boessire, dont elle avait dj deux enfans,
et qu'elle pousa le 28 avril 1646. Outre les deux enfans ns avant
le mariage, elle en eut encore deux autres; mais tous moururent,
except l'an de tous, qui avait t baptis sous le nom de Pierre
Forain.

M. de Boessire mourut au bout de vingt annes de ce mariage; et son
fils, qui, depuis le mariage, se nommait Pierre Thibaut, seigneur de
Villiers, lui succda dans tous ses biens.

Cependant il circulait un bruit sourd que Jean Maillard n'tait
point mort: ses collatraux ne demeurrent pas oisifs. On fit des
recherches: on trouva Jean Maillard dans son couvent; on l'engagea,
par l'espoir d'une grande succession  partager, et par l'annonce
fausse de la mort de sa femme,  revenir en France.

Lorsqu'il fut arriv  Paris, il dcouvrit la vrit, et, dtermin
par les avis des collatraux, il rendit plainte contre sa femme en
crime d'adultre. Marie de La Tour fut dcrte de prise de corps
et conduite en prison. Elle refusa de reconnatre son mari lors de
la confrontation. Cette affaire donna lieu  plusieurs procdures,
pendant lesquelles Maillard tomba malade, et mourut g de
soixante-dix ans, aprs avoir dclar qu'il tait le vritable Jean
Maillard.

L'instance fut reprise par Jacqueline Maillard, soeur du dfunt, et
la cause fut recommence le 27 avril 1672.

Aprs plus de quarante audiences, o il fut discut sur les moyens
qui tendaient  prouver que Jean Maillard avait t le mari
vritable, les juges rendirent un arrt dfinitif qui dclarait
abusif le second mariage de Marie de La Tour, et mit la soeur de Jean
Maillard en possession des biens de son frre. Cet arrt fut rendu le
15 mars 1675.




LA VOISIN ET LA VIGOUREUX, EMPOISONNEUSES.


On s'aperut,  Paris, en 1680, que les empoisonnemens devenaient
extrmement frquens. La terreur s'empara des esprits avec d'autant
plus de rapidit, qu' cette poque les ides d'empoisonnement et
de sortilge taient presque insparables. Le roi donna, le 11
janvier de cette anne, une dclaration concernant les empoisonnemens
et les sorciers, dans laquelle on lisait: Voulant pourvoir aux
impits, sacrilges, empoisonnemens et autres crimes normes que
commettent certaines personnes qui faisaient profession de magie,
qui passaient pour devins, et qui, sous ce prtexte, surprenaient la
crdulit de beaucoup de gens, par la fausset de leurs impostures
et de leurs enchantemens, Sa Majest ordonne, que tous les devins
et devineresses sortiront incessamment de son royaume,  peine de
punition corporelle, et que tous ceux qui auront employ des termes
de l'criture sainte ou des prires, en faisant des choses qui n'ont
aucun rapport aux causes naturelles, seront punis exemplairement.
La mme dclaration dfendait l'usage des poisons  tous autres qu'
ceux qui sont d'un art ou d'une profession qui les autorise  les
employer dans leurs remdes et leurs antidotes.

Il y avait dj quelques annes que la marquise de Brinvilliers avait
donn le spectacle de son juste chtiment. Son supplice n'empcha pas
plusieurs sclrats de renouveler ses crimes. La veuve d'un sieur de
Montvoisin, plus connue sous le nom de la Voisin, s'tait unie, vers
1677, avec une autre femme nomme la Vigoureux, pour trafiquer des
poisons de l'Italien Exili, qui avait fait de tristes dcouvertes en
ce genre. Elles cachaient leur infme commerce par des prdictions et
de prtendues apparitions d'esprits, dont elles amusaient les mes
crdules et faibles.

Plusieurs morts subites et extraordinaires ayant fait souponner
des crimes secrets, une chambre ardente fut tablie  l'Arsenal. La
Voisin et la Vigoureux, arrtes et traduites devant ce tribunal,
furent convaincues de plusieurs empoisonnemens, et brles vives le
22 juillet.

Ces misrables, dans leurs interrogatoires, nommrent comme leurs
complices des personnages d'un grand nom et faisant figure  la cour,
entre autres la duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons et le
duc de Luxembourg. La duchesse de Bouillon brava les juges dans son
interrogatoire, et ne fut pas mise en prison; mais on l'obligea de
s'absenter pendant quelque temps. La comtesse de Soissons, dcrte
de prise de corps, aima mieux sortir de France que de s'exposer aux
efforts de la haine des ennemis qu'elle avait  la cour. Quant au duc
de Luxembourg, accus de commerce avec le dmon et les magiciens,
il fut envoy  la Bastille, mais largi bientt aprs, et dclar
absous. On dit qu'il s'tait attir cette disgrce pour s'tre
brouill avec le ministre Louvois.

Remarquons en finissant que c'tait l'envie de faire une grande
dpense qui avait port la Voisin  tous ces attentats. Un beau
carrosse, un suisse  sa porte, et un appartement superbe qu'elle
occupa pendant quelque temps, exigeaient beaucoup d'argent; elle s'en
procura en disant la bonne aventure, en promettant de faire voir le
diable, enfin en vendant chrement des poisons.




HISTOIRE DE LA PIVARDIRE, OU LE VRAI REVENANT.


Les prventions des juges n'ont que trop souvent gar le glaive de
la justice. Combien d'innocens ont t frapps au lieu des coupables!
Mais ces funestes erreurs pouvaient du moins tre justifies, jusqu'
un certain point, par des apparences imposantes, par des preuves
spcieuses.

Le rcit que l'on va lire semblera beaucoup plus extraordinaire, en
ce que la justice, lorsqu'il n'y avait pas de corps de dlit, voulut
absolument trouver des coupables. Il n'y avait pas crime, comment
pouvait-il y avoir des criminels?

Louis de la Pivardire, sieur du Bouchet, tait de ces gentilshommes
dont la noblesse, comme on dit en plaisantant, tait si ancienne, que
ses biens en taient uss. Il pousa en 1687 la dame de Chauvelin,
veuve du sieur Menou de Billy, qui avait cinq enfans de son premier
lit, et pour toute fortune la terre de Nerbonne d'environ 1000 livres
de revenu.

Cette union ne fut pas heureuse. M. de la Pivardire tait un homme
de plaisir. Sa femme avait beaucoup de got pour la socit. Ils se
dplurent bientt mutuellement. L'arrire-ban ayant t convoqu en
1689, le sieur de la Pivardire, comme seigneur de Nerbonne, fut
oblig de prendre du service, et obtint en 1692 une lieutenance dans
le rgiment de dragons Sainte-Hermine.

Pendant son absence, madame de la Pivardire eut une liaison de
socit avec le prieur de l'abbaye de Miseray, voisin et chapelain du
chteau de Nerbonne. La mdisance n'pargna pas les visites assidues
du prieur. La calomnie vint y mler son venin. Bientt le bruit de
ce prtendu commerce de galanterie parvint aux oreilles du sieur de
la Pivardire. Mais, soit philosophie, soit indiffrence, au lieu de
revenir dans sa maison, il prit le parti de voyager de ville en ville.

Arrivant  Auxerre, sur le soir d'un beau jour d't, et se promenant
sur le rempart de la ville, il fut frapp de la beaut d'une jeune
fille qui foltrait avec un grand nombre de compagnes. Bientt pris
de l'amour le plus vif, il attaqua le coeur de la jeune fille, qui
ne fut pas insensible. Mais, quoique ne dans une classe obscure,
quoiqu'elle et perdu tout rcemment son pre, qui tait huissier
cabaretier, l'amante de la Pivardire avait t bien leve et sa
rputation de sagesse n'avait souffert aucune atteinte. Elle ne
consentit  prter l'oreille aux propos galans du gentilhomme qu' la
condition qu'il l'pouserait. Celui-ci cachait avec beaucoup de soin
qu'il ft mari; il rsista quelque temps  la proposition de celle
qu'il aimait; mais, sa passion l'emportant, non seulement il pousa
sa matresse, mais encore il prit la charge d'huissier que son
beau-pre avait laisse vacante. Afin de se mieux cacher, il avait
quitt le nom de la Pivardire, et n'tait connu  Auxerre que sous
celui du Bouchet.

Quelque temps aprs son mariage, sous le prtexte d'aller faire une
rcolte d'argent chez ses fermiers, la Pivardire se rendit auprs
de sa premire femme, qui ne lui fit pas un accueil trs-gracieux.
Il y rencontra le prieur de Miseray, son prtendu rival, sans lui
manifester le moindre mcontentement. Comme il disait qu'il devait
retourner  son rgiment, sa femme songea beaucoup plus  lui donner
de l'argent pour en tre dbarrasse qu' lui faire des caresses pour
le retenir. La Pivardire, de son ct, n'avait garde de rester.
Il retourna  Auxerre, la bourse bien garnie; ce qui fit juger 
sa nouvelle femme qu'elle avait fait, en l'pousant, une meilleure
affaire qu'elle ne pensait. Pendant quatre annes, cette union
n'prouva aucun trouble. La Pivardire faisait annuellement un voyage
pour aller lever chez sa premire femme des contributions qu'il
rapportait  la seconde. Il avait eu quatre enfans de ce mariage
criminel.

Cependant la premire femme apprend vaguement le second mariage
de son mari. Sa vanit se trouve blesse beaucoup plus que ses
affections. Elle jure de s'en venger. La Pivardire arrive  Nerbonne
pour son voyage annuel. Il y avait grande runion au chteau. C'tait
un jour de fte. Il est trs-bien accueilli par tout le monde,
except par la dame du lieu. Chacun des convives tait tonn de
cette froideur. Est-ce ainsi qu'on reoit un mari qu'on n'a vu
depuis long-temps? s'cria une dame de la compagnie.--Je suis son
mari, rpliqua la Pivardire, mais je ne suis pas son ami.

Quand la socit fut partie, la dame de la Pivardire clata contre
son mari, lui reprocha son second mariage, et le menaa de s'en
venger. Il eut beau nier le fait, protester de sa sincrit, il
ne fut point cout, et l'on se spara avec colre. Quand le mari
fut dans sa chambre, une des servantes de la maison vint l'avertir
secrtement qu'il courait risque d'tre arrt s'il passait la nuit
au chteau. Par suite de la colre o il avait vu sa femme, cet avis
lui parut si vraisemblable, qu'il partit avant le jour, laissant
 l'curie son cheval, qui tait boiteux. Il n'emporta ni ses
pistolets ni son manteau, qui l'auraient embarrass pour voyager 
pied, et retourna  Auxerre.

Il y avait  peine quelques jours qu'il tait parti, lorsqu'une
rumeur sourde se rpandit que le sieur de la Pivardire avait
t assassin  Nerbonne, et que sa femme tait l'auteur du
crime: le cheval et les hardes laisss au chteau servaient de
fondement  l'accusation. Sur ces indices, le procureur du roi de
Chtillon-sur-Indre, ennemi particulier du prieur de Miseray, rendit
plainte de l'assassinat. Des tmoins furent entendus: il y eut des
voisins qui dposrent avoir entendu un coup de fusil pendant la
nuit du crime; deux servantes de la dame de la Pivardire firent une
histoire prcise et circonstancie de l'assassinat: l'une accusa sa
matresse, qui tait sa marraine et sa bienfaitrice, d'avoir loign
tous ceux qui pouvaient lui tre suspects, et introduit deux valets
du prieur de Miseray dans la chambre de son mari, et que ces valets
avaient commis le meurtre la nuit; l'autre servante dit qu'on l'avait
loigne, et qu'elle tait arrive lorsqu'on achevait de tuer son
matre; la fille du sieur de la Pivardire, ge de neuf ans, dposa
qu'elle avait entendu, au milieu de la nuit, la voix de son pre, qui
criait: Ah! mon Dieu! ayez piti de moi!

Sur ces dpositions, madame de la Pivardire fut dcrte de prise
de corps; mais, prvoyant l'orage qui la menaait, elle avait cach
ses meubles et effets les plus prcieux, et s'tait mise  l'abri des
poursuites de la justice, non qu'elle ne ft forte de son innocence,
mais parce que, ignorant le lieu de la retraite de son mari, il lui
tait impossible de le reprsenter pour sa justification.

Cependant le lieutenant particulier et le procureur du roi
poursuivaient le procs. Madame de la Pivardire se rendit  Paris
pour solliciter son renvoi devant un autre juge que celui de
Chtillon. On fit droit  sa requte, et le 18 septembre 1697 la
chambre des vacations rendit un arrt qui la renvoyait au tribunal de
Romorantin.

Pendant ce temps, madame de la Pivardire faisait toujours chercher
son mari. Ces recherches furent d'abord infructueuses; enfin on
s'adresse  Auxerre: l on apprend le mystre de toute sa conduite.
Il apprend lui-mme que c'est de la part de sa femme que l'on est
 sa recherche: il prend la fuite; on le poursuit, et on l'arrte
 Flavigny, o on lui annonce que sa femme est accuse de l'avoir
assassin. Cette nouvelle le ptrifie; le malheur qui pse sur sa
femme l'accable comme un remords; il se reproche intrieurement
d'avoir, par ses garemens, caus ce fatal incident. Ce n'est plus
pour lui qu'il craint, c'est pour elle. Une des circonstances les
plus touchantes de cette affaire, c'est que la seconde femme de ce
bigame, si indignement trompe, vient gnreusement au secours de la
premire, et excite son mari  secourir sa femme lgitime.

La Pivardire ne perd pas un instant; il fait dresser devant notaire
un acte de son existence, qu'il revt de sa signature. Il se
prsente devant le juge de Romorantin, pour qu'il soit procd  sa
reconnaissance. Le juge se transporte avec lui dans tous les endroits
voisins de Nerbonne; partout on reconnat la Pivardire; ceux qui
le croyaient mort demeuraient,  sa vue, saisis d'tonnement et de
frayeur. Lors de sa confrontation avec les deux servantes qui taient
dans la prison de Chtillon, celles-ci, qui avaient dit d'abord
que celui qui prenait le nom de leur matre tait un imposteur, se
rtractrent, et le reconnurent positivement.

Une plaisante aventure arriva au lieutenant particulier de
Chtillon, qui poursuivait encore le procs, quoiqu'on le lui et
dfendu. Il s'tait transport aux tangs de Nerbonne pour y faire
la perquisition du corps, qu'on lui avait dit avoir t jet dans
ces pices d'eau. La Pivardire, averti de cette circonstance, se
prsenta  lui, en disant: _Monsieur, ne cherchez pas au fond de
l'tang ce que vous trouvez sur le bord_. Cette apparition subite,
ces paroles, cette voix, que le juge reconnut trs-bien pour tre
celle du mort, lui causrent une telle terreur, qu'il courut  son
cheval, et prit la fuite au grand galop.

Cette frayeur ne diminua cependant pas l'acharnement qu'il avait mis
dans la poursuite de cette affaire. La rage d'avoir t rcus pour
juge, et la haine qu'il portait au prieur de Miseray, l'engagrent 
diriger ses coups contre ce dernier. Il eut recours  l'autorit du
procureur-gnral, qui, secondant ses projets de vengeance, obtint un
arrt qui dfendait au juge de Romorantin de passer outre. Par cet
arrt, le parlement voquait  lui cette cause singulire. Le prieur
de Miseray fut arrt et jet en prison, les fers aux pieds.

Le sieur de la Pivardire intervint, prenant la dfense de sa femme,
et attaqua les juges de Chtillon. Il faisait plaider par ses
avocats; mais il ne comparaissait point: son crime de bigamie, qui
aurait pu devenir le sujet d'une accusation prilleuse pour lui,
l'avait empch de se constituer prisonnier. La cause se plaida
de la part de la Pivardire, du prieur de Miseray et des juges de
Chtillon. Enfin, aprs quinze audiences, un arrt du 23 juillet
1698, dcrta de prise de corps le sieur de la Pivardire, et renvoya
l'instruction du procs devant le lieutenant-criminel de Chartres.

En paraissant en personne, la Pivardire et mis fin sur-le-champ
 cette premire affaire, mais son tat de bigame, et la crainte
des peines qu'il pouvait encourir comme tel, le retenaient dans sa
retraite. Touche de cette affreuse position, sa seconde femme,
toujours gnreuse, alla se jeter aux pieds de Louis XIV, et
solliciter de sa clmence un sauf-conduit pour la Pivardire. Le
roi, tonn de cette gnrosit, lui dit en la faisant relever: Une
fille faite comme vous mritait un meilleur sort; et fit expdier
le sauf-conduit pour trois mois. Alors la Pivardire se constitua
volontairement prisonnier au Fort-l'vque, et prit des lettres en
requte civile contre le dernier arrt. Vers ce temps, le prieur
de Miseray fut remis en libert; et la requte civile ayant t
entrine par arrt du 22 juillet 1699, la Pivardire obtint aussi
son largissement.

Enfin le parlement rendit un arrt dfinitif, du 14 juin 1701, qui
condamna l'une des deux servantes, comme faux tmoin,  faire amende
honorable,  la marque et au bannissement perptuel du ressort du
parlement. Cet arrt annula aussi toutes les procdures, et mit hors
de cour tous les accuss. La seconde servante tait morte en prison
pendant le cours de l'instruction.

Aprs ses garemens, disons mme aprs son crime, la Pivardire
avait peu de bonheur  attendre de la vie conjugale. Pouvait-il
retourner auprs de sa premire femme, qu'il avait trahie pour
en pouser une autre? Devait-il aller consacrer ses jours  celle
dont la merveilleuse gnrosit lui avait sauv la vie? l'option
tait embarrassante. La Pivardire trancha le noeud gordien: il
s'loigna de ses deux femmes, et fut tu peu de temps aprs par des
contrebandiers,  la tte d'une brigade que le duc de La Feuillade
lui avait fait obtenir. Sa premire femme, presque en mme temps,
fut trouve morte un matin dans son lit. A l'gard de la seconde, si
intressante par le noble caractre qu'elle dploya, elle eut deux
maris, et survcut long-temps  ces tranges vnemens.




INNOCENS CONDAMNS, OU LA FAMILLE D'ANGLADE.


Dans l'examen de nos fastes judiciaires, on n'a que trop souvent
l'occasion de dplorer les effets de l'incertitude et des erreurs de
la justice humaine. Quelquefois le crime, ou plutt ceux qui l'ont
commis, ont tellement pris leurs prcautions, qu'ils restent mme 
l'abri de tout soupon; tandis que des indices accablans viennent
forcer les juges  condamner l'innocence. Le rcit qui va suivre doit
en fournir un dplorable exemple.

Le comte de Montgommery et le sieur d'Anglade habitaient la mme
maison, rue Royale,  Paris. Le comte occupait le rez-de-chausse
et le premier tage, et son voisin le second et le troisime. M. de
Montgommery, jouissant d'une honnte fortune, faisait une certaine
figure dans le monde; le train de sa maison tait en harmonie avec
son rang et sa naissance; il avait des quipages, et entretenait
mme un aumnier  ses gages. Nous mentionnons ce personnage, parce
que son rle est important dans ce drame.

Le sieur d'Anglade n'avait qu'un revenu mdiocre; cependant il vivait
avec tous les dehors d'une grande aisance, s'insinuait chez les gens
de distinction, et savait se faire admettre dans les meilleures
socits; du reste, sa probit sortit intacte de l'information svre
que l'on fit sur sa vie.

Il n'existait entre les deux voisins qu'une simple liaison de
biensance et de politesse, mais sans intimit. Le comte et sa femme
ayant form le projet d'aller passer quelques jours  leur terre de
Villebousin, y invitrent le sieur et la dame d'Anglade. Ceux-ci
acceptrent d'abord l'invitation; mais plus tard ils s'excusrent de
ne pouvoir s'y rendre; cette excuse fut d'un grand poids contre les
deux poux.

Le 22 septembre 1687, le comte et la comtesse partent le soir pour
aller  leur terre, d'o ils ne devaient revenir que trois jours
aprs. Ils y furent suivis de Franois Gagnard, prtre manceau,
leur aumnier, et de leurs domestiques. La maison de la ville resta
confie aux soins d'une demoiselle de la dame de Montgommery, d'un
petit laquais, et de quatre filles qui travaillaient  la broderie.

Le comte et la comtesse revinrent un jour plus tt qu'ils n'taient
attendus. Le comte ayant, a-t-il dit, remarqu du sang sur une nappe
et sur une serviette, en avait conu un funeste pressentiment, et
s'tait dcid  partir sur-le-champ. Ses gens n'arrivrent qu'aprs
lui; on s'aperut qu'une petite salle en bas, o couchaient les
domestiques, tait ouverte, et que la porte n'en tait que tire,
quoique l'aumnier, qui en avait la clef, et ferm la chambre 
double tour en partant, et que, pendant l'absence du comte, elle
et constamment paru ferme. Le mme soir, le sieur et la dame
d'Anglade virent le comte et la comtesse dans une salle basse, o ils
achevaient de souper. Des domestiques dposrent  cette occasion que
ces deux personnes avaient l'air surpris et interdit du retour de
leurs matres.

Le lendemain au soir, le comte rend plainte au lieutenant-criminel
du Chtelet d'un vol commis pendant son absence, au moyen de
l'effraction de la serrure d'un coffre de campagne, o on avait pris
treize sacs de mille livres en argent blanc, onze mille cinq cents
livres en or, en pices de deux pistoles, cent louis d'or neufs et au
cordon, un collier de perles valant quatre mille livres.

La justice se transporta aussitt sur les lieux, bien convaincue
d'avance que le vol n'avait pu tre fait que par des personnes de la
maison. On fit donc perquisition dans tous les appartemens; le sieur
et la dame d'Anglade demandent qu'on commence par leur local.

Le lieutenant-criminel est conduit par eux dans tous les lieux qu'ils
occupent; coffres, cabinets, tiroirs, lits, paillasses, matelas, tout
est fouill avec le plus grand soin; on ne trouve rien.

On monte au grenier. Madame d'Anglade tmoigne qu'elle a une
dfaillance qui l'empche d'y monter. On trouve, dans un vieux coffre
plein de hardes et de linge, un rouleau de soixante-dix louis au
cordon, envelopp dans un papier imprim, contenant une gnalogie
que le comte dit tre la sienne. Cette dcouverte fixe les soupons
sur le sieur d'Anglade et sa femme. On descend ensuite dans la salle
o couchaient l'aumnier, le page, et le valet de chambre; et les
prventions dfavorables aux deux poux s'accrurent encore, en ce
que la dame d'Anglade fit remarquer au lieutenant-criminel qu'on
avait trouv la porte de cette salle tire et non ferme; qu'il
fallait s'attacher au valet de chambre, et qu'on pourrait trouver l
quelque chose. Ces prventions se changrent en indices certains,
aprs qu'on eut trouv dans un coin de cette salle cinq sacs de
mille livres chacun, et un o il manquait  cette somme deux cent
dix-neuf livres dix-neuf sous. On ne visita pas les autres pices
de l'appartement du comte; et pourtant on devait naturellement
souponner les domestiques, quoique le comte rpondt de ses gens.

Alors le juge, prvenu, s'adressant au sieur d'Anglade, lui dit: Ou
vous, ou moi, avons commis ce vol. Il ordonna,  la rquisition du
comte, qu'il serait inform contre les deux poux, et qu'ils seraient
constitus prisonniers. Le mari est conduit au Chtelet, la femme au
Fort-l'vque; ils y sont crous et enferms dans des cachots, au
secret, et le scell est appos sur leurs effets.

Le sieur et la dame d'Anglade sont accuss de vol avec effraction.
Lors de l'enqute, les indices furent fortifis par une foule
d'tranges dpositions. Un tmoin dit que l'accus tait un joueur;
un autre, qu'il avait demeur dans une maison o on avait vol de la
vaisselle d'argent. D'autres dposaient qu'ils avaient ou dire que
d'Anglade avait vol une pice de ruban; on confondit, dans ce qu'on
avait dit contre lui, la raillerie avec le srieux. Le 25 octobre
1687, le jugement de comptence rendu par le lieutenant-criminel, et
portant que le vol avait t fait avec effraction, fut cass par le
grand conseil. D'Anglade interjeta appel de la procdure, et prit
le lieutenant-criminel  partie; mais par arrt du parlement, du 13
dcembre, le procs fut renvoy devant ce magistrat, qui, ayant t
pris  partie par l'accus, s'en vengea cruellement, en se livrant
sans rserve  d'injustes prventions. D'Anglade fut condamn, le
19 janvier 1688,  la question ordinaire et extraordinaire, et,
quoiqu'il n'et rien avou, le 16 fvrier suivant il fut condamn 
neuf annes de galres, et sa femme bannie de Paris, pendant le mme
espace de temps, avec restitutions, dommages et dpens.

Il faut remarquer que le sieur d'Anglade et sa femme ne sont pas
dclars atteints et convaincus d'avoir fait le vol; ce qui et
entran une peine capitale  cette poque; mais ils taient victimes
d'apparences trompeuses, de conjectures hasardes, de prventions
passionnes.

Le sieur d'Anglade, d'une complexion extrmement faible, tomba malade
dans son cachot, et tait encore bien souffrant lors du dpart de
la chane. On reproche au comte de Montgommery d'avoir sollicit
vivement le dpart de d'Anglade, quoiqu'il ft encore loin d'tre
guri, et de l'avoir attendu sur le chemin pour se repatre du
cruel spectacle de l'tat de souffrance du malheureux condamn.
Arriv  Marseille, d'Anglade fut transport sans retard  l'hpital
des forats. Sa sant paraissait irrmdiable; ses chagrins, les
souffrances de la route avaient puis toutes ses forces. Il mourut
le 4 mars 1689,  Marseille, quatre mois aprs son arrive.

Le sort de la dame d'Anglade n'tait pas moins affreux. Renferme
avec sa fille, ge de cinq ans, dans un cachot obscur, humide,
infect; manquant des choses les plus ncessaires  la vie, ce fut
comme par miracle qu'elle put survivre  ses peines physiques et
morales. L'espoir de justifier un jour la mmoire de son mari, et
de se justifier elle-mme, ranimait chaque jour son courage prt 
faillir.

Cependant, pour l'honneur de l'innocence, le ciel mnageait la
dcouverte, bien tardive sans doute, des vritables auteurs du crime.
Il courut dans le monde des lettres anonymes, o celui qui les avait
crites disait qu'allant s'enfermer dans un clotre, il se croyait
oblig, pour la dcharge de sa conscience, d'apprendre que le sieur
d'Anglade tait innocent du vol dont il avait t accus; que les
auteurs du crime taient Vincent, dit Belestre, fils d'un tanneur du
Mans, et un prtre appel Gagnard, aussi du Mans, aumnier du comte
de Montgommery; et qu'une femme, nomme de la Comble, donnerait
l-dessus des renseignemens positifs.

Ces lettres anonymes provoqurent des informations sur la vie et
les moeurs de Belestre et de Gagnard, qui avait quitt la maison
du comte. On sut que Belestre, complice d'un assassinat dans sa
jeunesse, s'tait fait soldat; qu'il avait dsert pour avoir tu un
sergent; qu'tant de retour dans son pays, il avait toujours men
une vie errante et vagabonde; qu'il avait des liaisons trs-intimes
avec Gagnard; qu'enfin il avait chang tout--coup de fortune et
avait achet une terre de neuf  dix mille livres, auprs du Mans.
Quant  Gagnard, on apprit qu'il tait n dans le sein de la misre;
qu'il tait fils d'un gelier de la prison du Mans; que, depuis
qu'il n'tait plus chez le comte de Montgommery, il vivait dans
l'abondance, faisant une dpense excessive, et entretenait une fille.

Bientt ces deux hommes furent arrts, Gagnard pour avoir t
prsent au meurtre d'un homme, et Belestre pour un vol fait  un
marchand. Parmi les tmoins qui furent entendus, la femme de la
Comble dposa, entre autres choses, des circonstances prcises du
vol commis par Belestre et Gagnard chez le comte de Montgommery. Les
preuves que l'on runit rendirent la culpabilit de ces sclrats
vidente, pleine et entire. Pendant l'instruction de leur procs,
la demoiselle d'Anglade, sous l'autorit d'un tuteur, intervint, et
demanda que les deux accuss fussent dclars coupables du vol fait
chez le comte de Montgommery, et que la mmoire de son pre et de
sa mre ft justifie. La procdure apprit que Belestre tait voleur
de grands chemins, et que c'tait lui qui avait fabriqu les fausses
clefs qui avaient servi  faire le vol du comte de Montgommery.

Les faits taient positifs et prcis, les tmoins nombreux et dignes
de foi par leur accord, les dpositions accablantes. La potence
termina le sort de ces deux sclrats. Belestre souffrit la question
sans rien avouer; Gagnard ne fut pas si ferme, il confessa le crime,
et Belestre l'avoua avant d'tre excut.

Comme on ne pouvait plus douter de l'innocence des deux poux
d'Anglade, le conseil du roi donna des lettres de rvision que
le parlement retint. La dame d'Anglade forma une demande de
dommages-intrts contre le sieur de Montgommery. Il y eut de longues
plaidoiries de part et d'autre. Le comte taxait d'injuste et de
non-recevable la demande de l'infortune: c'est ce qui excitait
l'indignation du public, qui avait pris parti pour les innocens
condamns.

Enfin, le 17 juin 1693, le parlement rendit un arrt qui
rhabilitait pleinement la mmoire des deux poux, et qui satisfit
aussi pleinement que possible  ce que voulaient la justice et
l'humanit.




ASSASSINAT DE M. DE RIANCOURT.


Le 5 octobre 1697, entre sept et huit heures du soir, le sieur de
Riancourt, retir depuis quelques jours dans sa maison de campagne,
tant  table avec sa femme dans sa cuisine, fut atteint d'un coup
d'arme  feu charg de trois balles, qui avait t tir par une
fentre dont quatre vitres casses taient couvertes d'un morceau de
tapisserie fendu de manire  donner passage au canon de l'arme.

Ce coup de feu jeta l'effroi dans la maison. Deux domestiques,
pouvants, s'enfuirent. La servante se mit en devoir d'assister sa
matresse pour donner du secours  M. de Riancourt, pensant qu'il
n'tait tomb qu'en faiblesse. Cependant le sang qui sortait en
abondance de sa bouche et de ses blessures tait d'un sinistre
prsage. En effet, il ne pronona que ces mots: _Ah! mon Dieu,
qu'est ceci? Nous sommes perdus!_ et il rendit le dernier soupir.

Le lendemain du crime, le bailli de Jouars se transporta sur les
lieux, dressa procs-verbal, apposa le scell, interrogea les
domestiques et d'autres tmoins, et quelques jours aprs reut la
plainte de la veuve, sur laquelle il dcrta de prise de corps deux
quidams dont on dsignait le visage, la taille et les habits.

Le 20 novembre, le sieur de Riancourt-Duplessis, frre du dfunt,
prvenu qu'il tait souponn d'tre l'auteur de l'assassinat,
se pourvut devant le parlement de Paris, et rejeta l'accusation
dirige contre lui sur la veuve de son frre et sur le chevalier
de Mouchy, qui furent dcrts de prise de corps. La veuve se
constitua prisonnire, et, aprs diverses procdures devant plusieurs
tribunaux, elle fut dclare accusatrice et mise en libert. En
sa qualit d'accusatrice, elle continua l'instruction contre son
beau-frre et les autres accuss. Mais au bout de quelque temps,
plusieurs officiers de la ville de Montmdy ayant prsent au roi
un placet dans lequel ils attestaient que le 5 octobre, jour de
l'assassinat, le sieur de Riancourt-Duplessis n'tait point sorti de
la ville, et qu'ainsi il tait injustement accus d'avoir commis un
crime  cinquante lieues de Montmdy, le grand conseil renvoya absous
le sieur de Riancourt-Duplessis, et ordonna un plus ample inform
contre Mouchy.

Depuis cet arrt, rendu le 25 septembre 1700, la veuve Riancourt, qui
tait reste accusatrice, ne fit aucune diligence.

Justement offens du long silence de la veuve, le sieur de Riancourt
se porta accusateur contre Mouchy et ses complices, et se fit
autoriser  informer contre eux.

Quel pouvait tre l'auteur du meurtre de M. de Riancourt? Ce
ne pouvait tre son frre, le fait tait bien constat. On ne
connaissait  M. de Riancourt qu'un seul ennemi personnel, et cet
ennemi tait l'intime ami, l'amant de sa femme; enfin c'tait ce
Mouchy qui avait t dcrt de prise de corps avec la veuve, mais
qui avait pris la fuite. M. de Riancourt, offens de la liaison trop
familire qui s'tait tablie entre sa femme et lui, lui avait
interdit la porte de sa maison. Des tmoins ont attest la conduite
scandaleuse de la dame de Riancourt avec ce Mouchy, et l'autorit
dont celui-ci s'tait empar dans la maison. D'autres circonstances
venaient encore accuser cet homme. On avait vu Mouchy rder, quelques
jours avant l'assassinat, aux environs de la maison de M. de
Riancourt; une gche avait t enleve dans l'intrieur de la maison;
une porte laisse ouverte ou mal ferme pour faciliter l'entre ou la
sortie de l'assassin.

Ce qui donnait aussi quelque force aux soupons de complicit qui
planaient sur la veuve, c'tait le lieu de la cuisine, o le dfunt
n'avait jamais mang depuis trois ans; c'tait aussi un souper
de crmonie qui devait avoir lieu ce soir-l, et qui avait t
contremand. C'tait encore son silence  l'gard de Mouchy, depuis
qu'elle tait reste accusatrice.

On pouvait encore puiser dans la vie antrieure de Mouchy de bien
fortes preuves contre lui. Il avait dj t condamn  tre rompu
vif pour vols et pour assassinat. Tel tait l'homme que madame de
Riancourt avait choisi pour son favori.

Aprs plusieurs plaidoiries contradictoires, le grand conseil ordonna
que la dame de Riancourt, qui venait de se marier en secondes noces,
serait tenue de faire de nouvelles poursuites contre Mouchy, et d'en
rendre compte au procureur-gnral. Du reste, le beau-frre et la
belle-soeur furent mis hors de cour.

Plus de quinze ans aprs cet arrt, il ne s'tait prsent aucun
incident, soit que Mouchy ft mort, soit qu'il ft rest dans les
pays trangers. Il est probable qu'alors on abandonna l'accusation.

On a lieu d'tre surpris que le grand-conseil et confi la poursuite
 la veuve. Ds que le meurtrier indiqu tait accus d'tre son
amant, pouvait-on croire qu'elle poursuivrait le coupable avec toute
la vigueur d'une femme vertueuse?

Cette affaire criminelle, extrmement singulire, fut aussi
singulirement juge. Elle est propre nanmoins  donner une grande
leon. Sans ses liaisons adultres avec Mouchy, madame de Riancourt
n'aurait pas t accuse de complicit avec l'assassin, et peut-tre
le meurtre n'et-il pas eu lieu. La conclusion morale est facile 
tirer.




ASSASSINAT DE LA DAME MAZEL. SUPPLICE D'UN INNOCENT PRIS POUR LE
MEURTRIER; SA RHABILITATION; JUGEMENT ET AVEUX DU VRAI COUPABLE.


Quand on se reprsente un malheureux, accus d'un grand crime, et
condamn  une peine horrible, sur des indices sinon lgers, mais qui
semblent ne pas quivaloir  des preuves claires et irrsistibles,
on prouve un sentiment de compassion pnible; on blme secrtement
la svrit des magistrats; on dplore, au nom de l'humanit, la
rigoureuse ncessit qui leur a confi le glaive de la justice
pour le repos de l'ordre social. Mais si cet homme, mort dans les
tortures, vient  tre reconnu innocent; si son innocence est
proclame par les aveux de l'auteur mme du crime, et si l'on songe
que semblable destine peut atteindre l'homme le plus vertueux; alors
le coeur se brise de douleur, et l'on s'indigne contre la rigueur des
lois et contre la prcipitation funeste des juges. Le fait suivant,
qui nous suggre ces rflexions, les confirmera pleinement.

La dame Mazel occupait un htel rue des Maons-Sorbonne. Cette maison
avait quatre tages, qui taient occups par les domestiques, 
l'exception du premier, qui formait un appartement de rserve destin
aux visiteurs et aux joueurs, et du second o couchait la dame Mazel.
Son valet de chambre, Lebrun, avait son lit dans une salle qui
servait d'office, prs du grand escalier.

La chambre  coucher de la dame Mazel donnait sur la cour; pour y
arriver, il fallait passer deux anti-chambres; la premire, sortant
sur un grand escalier, restait toujours ouverte; on fermait la
seconde aprs le coucher de la matresse, et l'on mettait la clef sur
la chemine de la premire; la clef de sa chambre se mettait alors
sur un sige en dedans, prs de la porte, qu'on tirait en sortant.
Dans cette chambre  coucher, il y avait deux autres portes, l'une
qui ouvrait sur un escalier drob, l'autre dans une garde-robe qui
donnait sur le mme escalier.

Du reste, la maison, rendez-vous bruyant de joueurs, de joueuses et
de laquais tait ouverte jour et nuit.

Le 27 novembre 1689, madame Mazel, ayant soup, se coucha  onze
heures du soir, les clefs tant poses comme de coutume, et le valet
de chambre Lebrun ayant tir la porte de la chambre.

Le lendemain matin,  huit heures, madame Mazel n'tant pas encore
leve, contre son habitude, qui tait de se lever  sept heures,
l'inquitude commena  se rpandre parmi ses domestiques. Aprs
avoir attendu quelque temps, on frappa  sa porte; comme elle ne
rpondait pas, on courut en avertir M. de Savonire, son fils,
conseiller au parlement, qui se trouvait en ce moment-l au palais.
Il arrive, envoie chercher un serrurier; on ouvre sans peine. Avant
l'ouverture de la porte, chacun mettait ses conjectures; les uns
disaient que madame Mazel tait tombe en apoplexie; les autres,
qu'il lui avait pris sans doute un saignement de nez qui lui tait
ordinaire. Lebrun dit: Il faut que ce soit quelque chose de pis: je
suis fort inquiet d'avoir vu, la nuit, la porte ouverte.

Quelqu'un ayant dit qu'il fallait un chirurgien, Lebrun dit: _Il
n'est pas question de cela, c'est bien pis_.

Aussitt que la porte fut ouverte, Lebrun entra le premier, et,
courant au lit de la dame Mazel, il l'appela plusieurs fois, puis
s'cria: _Ah! Madame est assassine!_ Il passa ensuite dans la
garderobe, ta une des barres de la fentre pour donner du jour,
souleva le coffre-fort, qui tait bien ferm, et dit: _Elle n'est
point vole, qu'est-ce que cela?_

Des mdecins furent appels pour visiter le corps, et le
lieutenant-criminel pour constater le crime.

Les hommes de l'art lui trouvrent cinquante coups de couteau: il
y en avait un grand nombre aux mains et aux bras, quelques-uns au
visage,  l'omoplate et  la jugulaire; ce qui avait t suivi d'une
grande effusion de sang qui avait caus la mort, car aucune des
blessures par elle-mme n'tait mortelle. On trouva dans le lit tout
ensanglant un morceau de cravate de dentelle teint de sang, et une
serviette tourne en forme de bonnet de nuit. Cette serviette, aussi
ensanglante, tait marque comme celles de la maison. On prsuma que
la dame Mazel, en se dfendant, avait arrach  l'assassin ce morceau
de cravate et cette espce de bonnet. La victime avait tous les
doigts coups; on trouva quelques cheveux dans une de ses mains. Les
cordons des sonnettes se trouvrent tourns  la tringle de la housse
du lit et serrs  deux noeuds. Enfin on trouva dans les cendres un
couteau  secret; la clef de la chambre n'tait point  sa place
accoutume. Les deux portes du petit escalier et de la garderobe
taient fermes en dedans avec un crochet. A la premire visite que
l'on fit du coffre-fort, on jugea que la dame Mazel n'avait point t
vole.

Lebrun fut interrog sur-le-champ sur ce qu'il avait fait la veille
au soir; puis, le lieutenant-criminel l'ayant fait fouiller, on
trouva sur lui la clef de l'office et un passe-partout  ouvertures
fort larges qui ouvrait la porte de la chambre  demi-tour. Ce
passe-partout fit natre de violens soupons. Lebrun fut gard 
vue: on lui mit  la tte la serviette tourne en forme de bonnet de
nuit; aprs quoi, il fut conduit en prison, et sa femme arrte.

Le lendemain, le magistrat vint interroger les autres domestiques. Ce
jour-l, on trouva au bas du petit escalier une longue corde neuve
tenant  un croc de fer  trois branches, et ayant, d'espace en
espace, diffrens noeuds pour servir d'chelle.

Lorsque Lebrun fut visit, il ne se trouva ni sur lui, ni sur ses
habits, aucune gratignure, et pas la moindre tache de sang. Le
mme jour, en faisant perquisition dans les greniers, on trouva
sous de la paille une chemise dont le devant et les manches taient
ensanglants, et un col de cravate tach de sang aux deux bouts. Les
visites, faites chez la femme de Lebrun, ne fournirent aucun indice
contre son mari.

Pour plus ample information, on fit venir serruriers, couteliers,
lingres et cordiers. Les serruriers trouvrent que le passe-partout
de Lebrun ouvrait les doubles tours de la grande porte, ainsi que
ceux de la chambre et des anti-chambres. Les couteliers ne virent
aucun rapport entre le couteau de Lebrun et celui trouv dans les
cendres. Les cordiers trouvrent que la corde noue ne ressemblait
nullement aux vieilles cordes trouves dans l'office. Les lingres
tablirent une grande diffrence entre la chemise ensanglante et
celle de Lebrun. Des femmes de chambre de la maison crurent l'avoir
blanchie  un laquais nomm Berry, qui avait t chass de la maison
pour vol.

Il tait bien constant que l'assassinat avait t commis par
quelqu'un qui connaissait parfaitement les tres de la maison. Tout
semblait aussi prouver que Lebrun n'tait pas l'assassin, mais il
tait fortement souponn d'avoir introduit le meurtrier dans la
chambre  coucher de sa matresse. Telle fut la conviction des
juges  cet gard, qu'ils le condamnrent  la peine capitale. La
sentence porte contre lui le condamna  faire amende honorable, et
 tre rompu vif, aprs avoir t appliqu  la question ordinaire
et extraordinaire. Aprs un examen attentif et consciencieux, le
parlement confirma la condamnation  la question, et le malheureux
Lebrun fut mis  la torture. Il nia constamment le crime dont on
l'accusait, ce qui occasiona un second arrt du 27 fvrier 1690, qui
infirme l'arrt du Chtelet, et renvoie l'affaire  un plus ample
inform, pendant lequel Lebrun devait rester en prison.

Aprs avoir subi le supplice de la question, Lebrun s'tait trouv si
faible, que, ne pouvant marcher, il fut port dans l'infirmerie de la
prison. Il y languit environ un mois, et mourut,  l'ge de 45 ans,
le 1er mars. Il y eut un grand concours de peuple  son enterrement.
Chacun tait convaincu de son innocence, chacun dplorait sa triste
destine et l'infortune de sa famille.

Le coupable fut enfin dcouvert. Le 27 mars il fut arrt par le
prevt de Sens. Il faisait trafic de chevaux dans cette ville depuis
quelque temps. Il s'appelait Jean Gerlat, dit Berry; c'tait le
laquais de la dame Mazel dont nous avons parl plus haut. Il offrit
 ceux qui l'arrtrent une bourse pleine d'or, afin qu'ils le
laissassent vader. On trouva sur lui une montre qu'on avait vue
 la dame Mazel la veille de son assassinat. Amen  Paris,  la
requte de MM. de Savonire et de la veuve Lebrun, plusieurs dirent
l'y avoir vu dans le temps du meurtre de la dame Mazel; ce qu'il
niait fortement. Une femme le reconnut pour l'avoir vu sortir de la
maison Mazel pendant la nuit du meurtre. La chemise et la cravate
ensanglantes furent reconnues pour lui appartenir.

Appliqu  la question, il dit que c'tait par les ordres de madame
de Savonire que Lebrun et lui avaient fait le complot de voler et
tuer madame Mazel; que Lebrun, qui s'tait charg de l'excution,
tait entr seul dans la chambre de sa matresse, et l'avait
poignarde pendant que lui, Berry, faisait le guet.

Ce sclrat croyait en imposer encore  la justice; pourtant il
tait dmenti par toutes les preuves rapportes au procs. Mais il
changea de langage lorsqu'il eut t conduit en place de Grve pour
l'excution. Il rendit pleinement hommage  la vrit. D'abord il
dsavoua tout ce qu'il avait dit contre madame de Savonire et contre
Lebrun. Il fit ensuite l'histoire de son crime, qu'il avait commis
tout seul. Il dit, entre autres choses, qu'tant venu  Paris pour
voler madame Mazel, il entra deux jours aprs dans sa maison, ayant
trouv la porte de la rue ouverte. Il monta, sans tre vu, dans
le grenier, o il resta, vivant de pommes et de pain, pendant deux
jours. Le second tait un dimanche. A onze heures du matin, heure
de la messe pour madame Mazel, il descendit dans sa chambre et se
cacha sous son lit. Plus tard, madame Mazel tant alle  vpres, il
sortit de dessous le lit; son chapeau l'incommodant, il l'y laissa,
et se fit un bonnet d'une serviette qu'il trouva; il noua les cordons
des sonnettes, et resta  se chauffer jusqu'au soir, qu'entendant
le carosse rentrer, il se remit sous le lit et y attendit minuit.
Croyant alors madame Mazel endormie, il sortit de sa cachette; mais,
l'ayant trouve veille, il lui demanda de l'argent. Elle se mit 
crier. Madame, si vous criez, je vous tue, lui dit le sclrat;
et, comme elle cherchait les cordons de ses sonnettes, il lui porta
plusieurs coups de couteau, jusqu' ce qu'il la crt tue. Puis il
alluma de la chandelle, prit  ct du lit la clef de l'armoire, dans
laquelle il trouva les clefs du coffre-fort; y prit environ cinq 
six cents louis, une montre d'or, et remit les clefs o il les avait
prises. Il jeta son couteau dans le feu, laissa la serviette dont il
s'tait fait un bonnet, remonta dans son grenier, aprs avoir ferm
toutes les portes derrire lui, quitta sa chemise ensanglante, se
lava les mains avec son urine, remit son habit, descendit  la porte
de la rue, et sortit. Il avoua aussi qu'il s'tait muni d'une chelle
de corde, afin de descendre d'une fentre du premier tage, si la
grande porte avait t ferme.

Aprs cette dclaration, qui lavait compltement la mmoire de
Lebrun, Berry fut excut.

La femme de Lebrun, reste veuve avec cinq enfans mineurs,
demanda, conjointement avec leur tuteur la rhabilitation, de la
mmoire de son mari, avec restitution des effets qu'on lui avait
enlevs, et confirmation des legs qui les concernaient dans le
testament de madame Mazel. Elle rclama de plus, de la part de
monsieur de Savonire, leur accusateur, cinquante mille livres de
dommages-intrts pour ses enfans, vingt mille pour elle-mme, et
le paiement de tous les dpens. L'arrt du parlement, du 30 mars
1694, fit droit  cette requte, except pour ce qui concernait les
dommages-intrts.




MADAME TIQUET, SES DSORDRES, SES CRIMES.


L'adultre ouvre la porte  une foule d'autres crimes. Chose trange!
un sentiment aussi tendre que celui de l'amour finit quelquefois par
des atrocits. C'est que ce n'est jamais impunment que l'on foule
aux pieds les lois de la socit, que l'on viole la foi jure. Ces
rflexions rappellent naturellement l'exemple de la marquise de
Brinvilliers, qui, comme madame Tiquet, prluda aux crimes les plus
horribles par les dsordres du libertinage.

Madame Tiquet, fille d'un riche libraire de Metz, nomm Carlier,
tait doue d'une grande beaut et d'un esprit cultiv. Reste
orpheline  l'ge de quinze ans, elle se vit en possession d'un
demi-million, part qu'elle eut dans la riche succession de son pre.

La fortune et la beaut de mademoiselle Carlier attirrent un grand
nombre de prtendans  sa main. Ce fut M. Tiquet, conseiller au
parlement, qui l'emporta. La demoiselle se dtermina en sa faveur, 
cause du rang qu'elle occuperait et de la richesse qu'elle supposait
 son futur. Les commencemens de ce mariage furent rians: un fils
et une fille, qui en furent les fruits, semblaient devoir resserrer
encore les liens qui unissaient les deux poux. Mais bientt les
dpenses excessives de madame Tiquet obligrent son mari, qui n'tait
pas riche,  lui faire connatre le vritable tat de sa fortune.
Dans le mme temps, le sieur de Montgeorge, capitaine aux gardes, se
prsenta chez madame Tiquet, et fit agrer trs-aisment ses hommages
empresss. M. Tiquet devint jaloux et se fit har de sa femme. Un
poux jaloux et ha, un amant aimable et aim, ont bientt fait du
chemin en sens inverse dans le coeur d'une femme. Au reste, madame
Tiquet, par un effet de sa complexion, se livrait  des dsordres
secrets dans lesquels elle admettait souvent pour complices les
sujets du plus bas tage. Elle gardait nanmoins de certains dehors,
et savait si bien se composer, qu'elle tait admise dans les
meilleures socits, dont elle faisait l'agrment.

Cependant la fortune de M. Tiquet tait trs-drange. Ses cranciers
le poursuivaient; sa femme obtint sa sparation de biens au Chtelet.
Elle avait deux griefs contre son mari: le premier, d'avoir t
trompe sur sa fortune; le second, d'tre contrainte dans ses
plaisirs, et tourmente par la jalousie de son argus, qui piait
toutes ses dmarches.

De telles dispositions la conduisirent bientt au dsir de se
dfaire de ce mari importun; elle s'adresse  un sclrat, Auguste
Cattelain, qui servait les trangers arrivant  Paris; lui donne une
grosse somme, et lui en promet davantage s'il parvient  assassiner
M. Tiquet. Elle gagne aussi son portier par les mmes moyens,
et l'associe  cet horrible complot: heureusement les assassins
manqurent leur coup.

Cette entreprise ayant chou, madame Tiquet tmoigna qu'elle avait
chang de dessein, et recommanda le secret  ses deux complices.
M. Tiquet, qui souponnait le portier de favoriser le sieur de
Montgeorge, chassa ce domestique, et garda lui-mme la clef de sa
maison. Quand il sortait sur le soir, pour rentrer fort tard, il
emportait la clef, et, quand il se couchait, il la mettait sous son
chevet. Les deux poux avaient chacun leur appartement, et ils ne se
voyaient qu' table. Ils vcurent ainsi trois ans, dans une mutuelle
froideur et dans un morne silence.

Ce fut dans cet intervalle de temps qu'elle donna ordre au valet de
chambre de son mari de lui porter un bouillon qui tait empoisonn;
et, comme ce valet de chambre avait dcouvert le crime, il affecta
de faire un faux pas et de laisser tomber le bouillon, et demanda
incontinent son cong; mais quand il fut sorti, il rvla ce mystre
d'iniquit.

Ce second essai n'ayant pas mieux russi que le premier, madame
Tiquet revint  son ancien projet d'assassinat. Elle ne s'en ouvrit
qu' son portier, qui se chargea de trouver des gens d'excution. Un
jour, elle entra tout mue chez madame la comtesse d'Aunay, o se
runissait une socit brillante. On lui demanda ce qu'elle avait:
Je viens, dit-elle, de passer deux heures avec le diable.--Vous avez
eu l une vilaine compagnie, rpondit la comtesse d'Aunay.--Quand je
dis, rpliqua madame Tiquet, que j'ai vu le diable, je veux dire
une devineresse fameuse qui prdit l'avenir.--Que vous a-t-elle donc
prdit? demanda la comtesse d'Aunay.--Rien que de flatteur, dit
madame Tiquet. Elle m'a assur que dans deux mois je serais au-dessus
de mes ennemis et hors d'tat de craindre leur malice, et que je
serais parfaitement heureuse. Vous voyez bien, madame, que je ne dois
pas compter l-dessus, puisque je ne serai jamais tranquille pendant
la vie de M. Tiquet, qui se porte trop bien pour que je compte sur un
si prompt dnoment.

Ce jour-l mme, M. Tiquet rentra fort tard chez lui; on entendit
tirer plusieurs coups de pistolet; les domestiques accoururent et
trouvrent leur matre baign dans son sang. Toutefois ses blessures
n'taient ni mortelles ni graves; il ne voulut pas qu'on le ft
entrer chez lui, et, par son ordre, on le conduisit chez une personne
du voisinage. Quelques instans aprs, madame Tiquet s'y tant
prsente, son mari refusa de la voir. Le commissaire du quartier
tant venu pour recevoir la plainte de M. Tiquet, et lui demandant
quels taient ses ennemis, le bless lui rpondit qu'il n'en avait
point d'autres que sa femme. Cette rponse confirma les soupons qui
ds l'abord avaient plan sur elle. Cependant madame Tiquet montrait
toujours la mme force d'esprit, au milieu des accusations dont
elle tait l'objet; elle ne se dconcertait point, et conservait
tous les dehors imposans de l'innocence. On lui conseilla de fuir,
mais elle ne voulut jamais y consentir, croyant qu'elle saurait
bien fasciner la justice. Mais Auguste Cattelain vint dclarer de
lui-mme en justice que, trois ans auparavant, madame Tiquet lui
avait donn de l'argent pour assassiner son mari, et que le portier
tait du complot. Il n'y eut point assez de preuves pour convaincre
madame Tiquet du dernier assassinat; mais on en trouva assez pour la
dclarer coupable de la machination du premier, et la condamner  une
peine capitale.

C'est sur ce fondement que les juges du Chtelet condamnrent le 3
juin 1699 madame Tiquet  avoir la tte tranche. Le portier fut
condamn  tre pendu.

Auguste Cattelain fut dans la suite condamn aux galres
perptuelles.

M. Tiquet, guri de ses blessures, alla  Versailles, accompagn de
ses deux enfans, se jeter aux pieds du roi pour demander la grce
de sa femme; mais le monarque fut inflexible. Le frre de madame
Tiquet, capitaine aux gardes, et le sieur de Montgeorge, firent
jouer tous les ressorts  la cour pour toucher la clmence royale.
Le roi aurait pu sans doute cder  toutes ces instances; mais
l'archevque de Paris s'y opposa, allguant que la sret de la vie
des maris dpendait de la punition de madame Tiquet; que le grand
pnitencier avait les oreilles rebattues des confessions de femmes
qui s'accusaient d'avoir attent  la vie de leurs maris. Cette
remontrance dtermina le roi  laisser faire un grand exemple  la
justice.

Madame Tiquet tait dans la force de l'ge: elle avait quarante-deux
ans. Le lendemain de la Fte-Dieu, on la conduisit  la chambre de
la question; on lui lut son arrt, qu'elle entendit sans sourciller.
Elle refusa d'abord d'avouer son crime, et fut soumise  la question;
mais aprs le premier pot d'eau, faisant rflexion que sa fermet
ne lui servirait de rien, elle avoua tout; et sur ce qu'il lui fut
demand si M. de Montgeorge n'avait point eu part  son crime, elle
s'cria: _Ah! je n'ai eu garde de lui en faire confidence, j'aurais
perdu son estime sans ressource!_

Son interrogatoire achev, le cur de Saint-Sulpice s'approcha d'elle
et la disposa  mourir. Elle fut mise dans la charrette, ainsi que
son portier: l ils se demandrent pardon l'un  l'autre. Le portier
fut excut le premier; son tour arriv, quand elle fut monte sur
l'chafaud, elle baisa le billot, accommoda elle-mme ses cheveux,
et prsenta son cou au bourreau. Celui-ci tait si troubl, qu'il ne
put lui abattre la tte qu'au troisime coup. On laissa quelque temps
cette tte sur l'chafaud, pour que ce spectacle imprimt dans les
esprits une terreur salutaire.




JUGES DE MANTES PUNIS COMME PRVARICATEURS.


Il n'est peut-tre pas de crime plus prjudiciable  la socit que
celui de la prvarication des juges. On se dfie d'un voleur, d'un
assassin; mais on se confie aveuglment au magistrat arm du glaive
de la loi pour la dfense des citoyens. S'il vient  prvariquer,
c'est un attentat pire mme que celui d'une sentinelle qui gorgerait
ceux qu'elle est charge de garder et de protger. Aussi le roi
Cambyse fit-il corcher tout vif un juge prvaricateur, et couvrir de
sa peau le sige de son fils, qui lui succdait dans sa charge, afin
qu'ayant toujours prsent le supplice de son pre, il ne ft jamais
tent d'imiter son exemple.

Charles Goubert des Ferrires, gentilhomme d'ancienne noblesse,
avait exerc pendant plusieurs annes la charge de garde de la
manche du roi. Il tait seigneur des Ferrires, de la paroisse de
Saint-Chron, et d'une partie de celle de Villeneuve. Ce gentilhomme
avait t souvent l'arbitre des diffrends du point d'honneur parmi
ses gaux. Du reste, sa conduite, ou du moins sa rputation, n'tait
pas sans reproche.

Il avait un fils, Claude de Saint-Chron, et deux filles, Genevive
et Catherine. Ce fils et Genevive, sa fille ane, furent accuss
d'un commerce incestueux. Genevive se droba aux recherches de la
justice, mais Saint-Chron fut arrt. Le sieur Bourret, procureur du
roi de la marchausse de Mantes, l'accusa en outre d'avoir enlev
sa cousine germaine, d'en avoir eu des enfans qu'il avait fait
disparatre, et d'avoir commis plusieurs vols faits dans le pays. Le
pre fut aussi accus de vol; mais, en sa qualit de gentilhomme,
il dclina la juridiction de la marchausse, et obtint sa libert,
moyennant un plus ample inform, pendant trois mois.

Quant au fils, ayant t condamn aux galres perptuelles, il
sollicita une commutation de peine, et obtint le bannissement 
perptuit. Il prit alors du service; mais tant revenu chez son
pre pendant la paix, il y fut arrt pour avoir viol son ban, et
il fut pendu le 10 septembre 1698, ensuite expos  la porte de la
maison paternelle, attach  un arbre.

La justice s'empara aussi de la terre de Saint-Chron pour le
paiement d'une amende de mille livres qui faisait partie de sa
sentence de condamnation. Le pre, n'tant point tenu d'acquitter les
dettes de son fils, appela de cette saisie arbitraire au parlement.
Cet appel irrita les juges de Mantes; ils reprirent, sur de nouvelles
charges, le procs intent prcdemment contre ce gentilhomme.
Goubert des Ferrires se rendit de nouveau appelant, et prit  partie
le procureur du roi, le greffier, le prevt et l'assesseur.

Ses accusateurs, qui taient en mme temps juges et parties, n'eurent
aucun gard  cet appel. Ils firent dcrter des Ferrires; on vint
l'arrter dans son chteau, et, sans piti pour l'ge de cet homme
plus qu'octognaire, on le trana dans un cachot avec la dernire
barbarie.

Cependant le parlement rendit un arrt par lequel il mandait  sa
barre les juges avec les informations du procs. Mais, au lieu
d'obir  cette injonction, le procureur du roi de la marchausse
de Mantes changea de tribunal et passa au grand conseil, o, sur une
simple requte, il obtint un arrt qui l'autorisait  poursuivre
le procs, sauf  l'accus  se pourvoir par les voies de droit.
On droba la connaissance de cet arrt  l'accus, et la procdure
fut continue. Quand l'instruction fut termine, le procureur du
roi, qui tait le plus acharn des accusateurs de des Ferrires,
signifia ledit arrt au procureur au parlement. Celui-ci prsenta
une requte au grand conseil, qui renvoya l'affaire  l'audience
 Mantes. Le sieur Petit fut nomm rapporteur. On n'appela pas le
lieutenant-gnral, dont on redoutait les lumires et la droiture. On
se hta pour le jugement, de peur que l'ordre de surseoir n'arriva
de Paris avant que l'affaire ne ft consomme. Des Ferrires fut
donc jug sur-le-champ  tre pendu  la place du march, pour vols
et autres cas mentionns dans l'arrt. Cette sentence inique fut
excute en toute diligence et avec des circonstances rvoltantes.

Or, voici sommairement l'origine de toutes ces procdures, tant
contre le fils que contre le pre. La cupidit des juges fut
l'unique mobile de leur acharnement et la cause de leur crime.
Les terres du malheureux des Ferrires taient  la biensance de
plusieurs officiers de la marchausse qui espraient s'en rendre
adjudicataires.

Aprs l'horrible supplice de son pre, Catherine Goubert des
Ferrires, demoiselle vertueuse et d'une conduite irrprochable,
se fit un devoir de laver et de venger la mmoire de l'auteur de
ses jours. Elle se pourvut au conseil d'tat, demanda des juges, et
attaqua ceux du tribunal de Mantes, suppliant le roi de statuer selon
sa volont, pour la peine due  la prvarication de ces magistrats,
qui tait vidente. Le roi, frapp de la teneur de la requte, et
indign que de semblables griefs pussent tre articuls contre des
organes de la justice, chargea le chancelier Boucherat de l'examen de
cette affaire. Le chancelier seconda avec zle les vues quitables du
monarque. Des conseillers d'tat distingus par leurs connaissances
et leur probit eurent mission d'instruire; et sur leur rapport, tous
les juges de Mantes, qui avaient condamn des Ferrires, furent
arrts et conduits  Versailles. Une heure aprs leur arrive, le
chancelier les fit amener en sa prsence, et les traita avec rudesse
et indignation, surtout le procureur du roi, qu'il appela fripon et
prvaricateur. Le chancelier donna ensuite l'ordre de conduire cet
indigne magistrat au cachot, dans la conciergerie du palais.

Le roi renvoya l'examen de l'affaire aux requtes de l'htel, fit
expdier des lettres de rvision, et donna l'ordre de juger en
dernier ressort. Le procureur-gnral de la chambre et le rapporteur
s'tant transports  Mantes, pour les informations ncessaires, et
l'instruction tant aussi complte que possible, intervint l'arrt
dfinitif du 1er septembre 1699, qui dclarait les juges de Mantes
atteints et convaincus de prvarication; et condamnait en consquence
le procureur du roi, le prevt, et l'assesseur,  tre bannis pour
cinq ans de la ville, bailliage et ressort de Mantes. Le mme arrt
bannissait  perptuit du royaume le greffier de la marchausse,
et prononait d'autres condamnations contre des subalternes. En
outre, les condamns devaient remettre incessamment  Saint-Chron
les meubles enlevs par eux; et ils taient solidairement tenus 
vingt mille livres de rparation civile, en tous dpens, et  fonder
 perptuit, pour le jour anniversaire de l'excution du sieur des
Ferrires, un service solennel, avec une messe haute,  diacre et
sous-diacre, dans l'glise de Notre-Dame de Mantes, pour le repos de
l'me du dfunt. Cette fondation et sa cause devaient tre graves
sur un marbre blanc plac sur un des piliers de la mme glise.
La fondation et le marbre ne furent point excuts; les officiers
condamns donnrent une somme au chapitre et  la succession.

Cette condamnation n'tait sans doute pas proportionne au crime;
mme dans notre sicle si ennemi des peines de sang, on trouvera
que la justice fut trop indulgente  l'gard de ses dpositaires
infidles; mais la loi du talion et-elle rpar ce qui tait
irrparable? Le sang des juges prvaricateurs et-il rendu la vie 
leur victime? Au lieu que le jugement qui les fltrissait, qui les
tuait, pour ainsi dire, civilement, dut faire une grande sensation,
et donner un enseignement salutaire.




LES DRAGONNADES.


La rvocation de l'dit de Nantes, qui priva la France d'une partie
notable de son industrie, de sa richesse, et de ses bons citoyens,
fut non seulement une grande faute politique du rgne de Louis XIV,
mais encore une excrable violation de tous les droits; enfin, s'il
est permis de parler ainsi, ce fut une hydre de crimes par toutes les
horreurs qui en sortirent.

Cette rvocation, arrache  la vieillesse du grand roi, semble un
honteux anachronisme dans ce rgne si resplendissant de toutes les
gloires; on croirait rtrograder jusqu'au moyen ge.

Le ministre Louvois, le jsuite Letellier, et madame de Maintenon,
furent les principaux artisans de cette dloyale mesure, et de
tout ce qui suivit. Comme le roi avait alors de frquens accs
de dvotion, on tchait, pour lui complaire, de convertir, par
argent, des protestans rforms. Il y avait  cet effet une caisse,
administre par Plisson, clbre converti lui-mme, qui apportait
le plus grand zle  la conversion de ses anciens coreligionnaires.
Rien de plus ridicule que ces listes de convertis, prsentes au roi,
avec le prix des conversions en marge; rien de plus illusoire aussi
que ces actes, arrachs par l'intrt du moment ou par la crainte, et
rtracts presque aussitt par ceux qui les avaient souscrits.

De cette caisse, compare par les protestans  la bote de Pandore,
sortirent presque tous les maux dont ils eurent  se plaindre. Il
est ais de sentir que l'achat de ces prtendues conversions dans
la lie des calvinistes, les surprises, les fraudes pieuses qui
s'y mlrent, et tous les comptes exagrs rendus par des commis
infidles, persuadrent faussement au roi que les rforms n'taient
plus attachs  leur religion, et que le moindre intrt suffirait
pour les engager  en faire le sacrifice. Ce prjug dicta presque
seul les lois atroces qui furent rendues contre ceux qui, aprs avoir
abjur, retourneraient  leur ancien culte. De l aussi l'emploi des
soldats dans une entreprise qui n'aurait d tre que l'oeuvre de la
persuasion, et non celle du sabre. Cette mission d'un nouveau genre
fut appele la _mission botte_, et comme on y employait plus de
dragons que d'autres troupes, ces expditions avaient reu le surnom
de _dragonnades_.

Les troubles des Cvennes furent un des rsultats immdiats de toutes
ces mesures iniques. Les pasteurs protestans, forcs de fuir par la
rigueur des dits, et par la terreur des supplices, avaient dit 
leur troupeau: L'esprit du Seigneur sera avec vous; il parlera par
la bouche des enfans et des femmes, plutt que de vous abandonner.
Du reste, il n'est pas tonnant que ces malheureux montagnards
fussent en proie  une exaspration frntique. On abattait
leurs temples, on livrait leur pays  la licence des soldats, on
enlevait leurs enfans, on rasait les maisons de ceux qu'on appelait
opinitres; on faisait expirer sur la roue les plus zls de
leurs pasteurs. Les montagnards forcrent la maison d'un de leurs
perscuteurs, arrachrent de ses mains quelques-uns de leurs enfans,
et l'gorgrent. Poursuivis pour ce crime, ils se dfendirent. Les
assassinats et les incendies remplirent d'pouvante tous les pays
qui environnent les montagnes. On fut oblig d'envoyer une arme et
des marchaux de France pour soumettre ces rebelles.

Ces malheureux, attachs opinitrement  leur communion, formaient
dans les campagnes des assembles qu'on appelait les _assembles du
dsert_, s'y runissaient en plein jour dans toutes les provinces,
le plus souvent dans le voisinage des grandes villes. Les riches
ngocians, les bourgeois d'une fortune aise, les gentilshommes
considrs dans leurs provinces, venaient assidument  ces
assembles, et y donnaient au peuple l'exemple de la ferveur. Des
vieillards accouraient de vingt, de trente lieues, pour jouir d'un
spectacle si consolant pour eux.

Il y avait une ordonnance qui taxait  une amende tous les habitans
d'un district o il y aurait eu des assembles. On fit revivre en
Languedoc cette ordonnance presque tombe en dsutude; on commena
dans toutes les provinces protestantes  loger arbitrairement des
troupes,  enlever les enfans,  confisquer les biens,  condamner
aux galres,  mettre les ministres  mort. Les troupes furent
envoyes dans les bois pour disperser, par le fer et par le feu,
ces multitudes de femmes, de vieillards et de gens sans armes. Les
prisons de Grenoble, de Brest, de Montpellier, de Valence, de Die,
de Montlimart, de Nmes, de Ferrires, de la tour de Lourdes,
d'Auch, de Saint-Hippolyte, d'Alais, regorgeaient de prtendus
nouveaux convertis. En Languedoc, dans la seule anne 1746, il y
eut vingt-huit personnes de cette province conduites  la chane
des forats. On vit  Toulouse trois frres d'une noble famille, et
dont l'an n'avait pas vingt-deux ans, dont la seule faute tait
d'avoir bris les portes de la prison o leur pasteur tait enchan,
condamns  mourir avec lui. On les vit monter ensemble sur un
chafaud dress  ct de son gibet, et leurs ttes tomber tour 
tour sous le fer des bourreaux.

Un prdicant, nomm Marli, fut pendu avec ses trois enfans,
convaincu d'avoir prch sa religion et d'avoir fait convoquer
l'assemble par ses fils. On fit feu sur plusieurs familles qui
allaient au prche; on en tua dix-huit dans le diocse d'Uzs: et
trois femmes enceintes tant du nombre des morts, on les ventra
pour tuer leurs enfans dans leurs entrailles. Ces femmes taient
dans leur tort, dit Voltaire en citant ce fait atroce, elles avaient
en effet dsobi aux dits; mais encore une fois les premiers
chrtiens ne dsobissaient-ils pas aux dits des empereurs, quand
ils prchaient? Il faut absolument ou convenir que les juges romains
firent trs-bien de pendre les chrtiens, ou dire que les juges
catholiques firent trs-mal de pendre les protestans: car, et
protestans et premiers chrtiens taient absolument dans les mmes
termes.

Bientt on apprit qu'un des plus beaux exemples de la pit filiale,
s'tait donn dans cette perscution mme. Fabre, vieillard
protestant, avait t surpris dans une assemble de sa communion; des
soldats le tranaient au tribunal o ses juges, rsolus d'effrayer
le peuple, attendaient une victime; son fils qui fuyait de la mme
assemble, et qui dj se trouvait hors d'atteinte, le voit entre
les mains des soldats; il accourt; ses instances et ses pleurs
russissent  les mouvoir. Leur commisration lui permet de se
substituer au vieillard; et il est condamn par les juges au lent
et ignominieux supplice des galres. Aprs douze annes, le bruit
de cette action se rpand. Ce gnreux dvouement est expos sur
nos thtres. Le fils Fabre, honor par sa fltrissure mme, vivait
dans une petite ville des Cvennes, dlivr de ses chanes, mais
encore sous le dcret de sa condamnation. Il fut rhabilit aux
applaudissemens publics.

Nous sommes heureux de pouvoir terminer ce triste rcit des
dragonnades par un trait aussi consolant de pit filiale.




LE MASQUE DE FER.


La raison d'tat peut servir d'excuse, mais non de justification
aux crimes qu'elle a fait commettre. Souvent des innocens ont t
privs de leur libert ou mme de la vie, uniquement parce que leur
existence pouvait donner quelque inquitude au souverain, ou parce
que leur nom pouvait servir de mot de ralliement  la rvolte. Ces
victimes, immoles  la politique, semblent mriter le plus puissant
intrt; et ceux qui les ont sacrifies  ce qu'ils appellent la
raison d'tat, n'en sont pas moins regards comme des bourreaux.

Le personnage mystrieux que l'histoire dsigne sous le nom de
_Masque de fer_,  dfaut de certitude sur son vritable nom, est un
intressant exemple de la barbarie de cette politique goste. La
curiosit du public a t d'autant plus excite  son sujet, qu'on a
t born  des conjectures, et qu'il est douteux qu'elle soit jamais
satisfaite.

Vers 1662, un prisonnier inconnu fut envoy dans le plus grand secret
au chteau de Pignerol, et de l transfr  l'le Sainte-Marguerite,
dans la mer de Provence. C'tait un homme d'une taille au-dessus
de l'ordinaire et trs-bien fait. Sa peau tait un peu brune, mais
fort douce, et il prenait autant de soin de la conserver en cet tat
que la femme la plus coquette. Son plus grand got tait pour le
linge fin, pour les dentelles, pour les colifichets. Il jouait de
la guitare, et paraissait avoir reu une excellente ducation. Il
intressait vivement par le seul son de sa voix, ne se plaignait
jamais de son tat, et ne profrait aucune parole qui pt faire
entrevoir ce qu'il tait. Dans les maladies o il avait besoin du
mdecin ou du chirurgien, et dans les voyages que ses diffrentes
translations occasionnrent, il portait un masque de velours dont
la mentonnire avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la
libert de manger et de boire. On avait l'ordre de le tuer s'il se
dcouvrait; mais lorsqu'il tait seul il pouvait se dmasquer.

Il resta enferm  Pignerol jusqu' ce que Saint-Mars, officier de
confiance, commandant de ce chteau, obtint la lieutenance de roi des
les de Lrins. Il le mena avec lui dans cette solitude maritime, et
lorsqu'il fut fait gouverneur de la Bastille son captif le suivit,
toujours masqu.

Ce prisonnier fut log  la Bastille aussi bien qu'on pouvait
l'tre. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait; on lui
donnait les plus riches habits, on lui faisait la plus grande
chre, et le gouverneur, qui lui parlait toujours chapeau bas, ne
s'asseyait jamais devant lui. Le marquis de Louvois, s'tant rendu 
Sainte-Marguerite pour le voir, avant sa translation  Paris, lui
parla avec une considration toute respectueuse.

Ce qui redoubla l'tonnement, c'est que lorsqu'il fut envoy 
l'le Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme
considrable. Nul doute pourtant que ce prisonnier, trait avec de
si grands gards, envelopp d'un voile si mystrieux, ne ft un
personnage de la plus haute importance.

Pendant son sjour  l'le Sainte-Marguerite, le gouverneur mettait
lui-mme les plats sur la table du captif, et ensuite se retirait
aprs l'avoir enferm. Un jour, l'homme mystrieux crivit avec la
pointe du couteau sur une assiette d'argent, jeta cette assiette par
la fentre vers un bateau qui tait au rivage presque au pied de la
tour. Un pcheur ramassa l'assiette, et la rapporta au gouverneur.
Celui-ci, tonn, dit au pcheur: Avez-vous lu ce qui est sur cette
assiette? et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains?--Je ne sais pas
lire, rpondit le pcheur, je viens de la trouver, et personne ne
l'a vue. Cet homme fut retenu jusqu' ce que le gouverneur ft bien
inform qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette n'avait t vue de
personne. Allez, lui dit-il, vous tes bien heureux de ne savoir
pas lire.

Un historien de la Provence raconte un fait qui peut servir de
confirmation  celui qui vient d'tre rapport. Il n'y avait que
peu de personnes attaches au service du prisonnier qui eussent la
libert de lui parler. Un jour que Saint-Mars s'entretenait avec
lui, en se tenant hors de la chambre dans une espce de corridor
pour voir de loin ceux qui viendraient, le fils d'un de ses amis
arrive, et s'avance vers l'endroit o il entend du bruit. Le
gouverneur, qui l'aperoit, ferme aussitt la porte de sa chambre,
court prcipitamment au devant du jeune homme, et, d'un air troubl,
lui demande s'il a vu, s'il a entendu quelque chose. Ds qu'il se
fut bien assur du contraire, il le fit repartir le jour mme,
mandant  son ami, _que peu s'en tait fallu que cette aventure n'et
cot cher  son fils; qu'il le lui renvoyait de peur de quelque
imprudence_.

On lit dans une lettre de Lagrange-Chancel  l'auteur de l'_Anne
littraire_, que lorsque Saint-Mars alla prendre son prisonnier pour
le conduire  la Bastille, celui-ci dit  son conducteur: Est ce
que le roi en veut  ma vie?--Non, mon prince, rpondit Saint-Mars,
votre vie est en sret; vous n'avez qu' vous laissez conduire.
J'ai su, ajoute Lagrange-Chancel, du nomm Dubuisson, caissier du
fameux Samuel Bernard (qui, aprs avoir t quelques annes  la
Bastille, fut conduit aux les Sainte-Marguerite), qu'il tait dans
une chambre avec quelques autres prisonniers, prcisment au dessus
de celle qui tait occupe par cet inconnu: que par le tuyau de la
chemine ils pouvaient s'entretenir et se communiquer leurs penses;
mais que ceux-ci lui ayant demand pourquoi il s'obstinait  leur
taire son nom et ses aventures, il leur avait rpondu que cet aveu
lui coterait la vie ainsi qu' ceux auxquels il aurait rvl son
secret.

Le 19 novembre 1703, le prisonnier masqu, aprs une maladie qui ne
dura que quelques heures, mourut et fut enterr dans le cimetire
de la paroisse Saint-Paul,  Paris. On prit  sa mort autant et
peut-tre plus de prcautions qu'on n'en avait pris de son vivant,
pour qu'il ne restt aucun indice sur son tat. Dans la crainte que
des curieux ne vinssent le dterrer pour examiner les traits de
son visage, on le dforma, on le mutila, ou, suivant Saint-Foix, on
lui coupa la tte et l'on mit une pierre  sa place. On dpava sa
chambre, on en regratta et blanchit les murailles et le plafond; on
en visita soigneusement tous les coins et recoins; on brla tous ses
linges et vtemens, et on fondit toute l'argenterie et les bijoux
dont il s'tait servi.

Quel pouvait tre ce prisonnier entour de soins, d'gards et de
respects, et pourtant si troitement gard  vue? La raison d'tat,
qui a fait tous ses efforts pour drober son existence au monde,
n'a pas voulu qu'il ft connu davantage aprs sa mort. On enleva le
feuillet du registre de la Bastille qui constatait son entre dans
cette forteresse, quoique ce feuillet ft bien loin de donner le
mot de l'nigme. Les historiens se sont puiss en conjectures 
ce sujet; le Masque de fer a mme donn lieu  des polmiques. Les
uns ont voulu que ce ft le duc de Beaufort, d'autres le comte de
Vermandois. On a voulu aussi que ce prisonnier ft le surintendant
Fouquet. Saint-Foix a prtendu qu'il tait le duc de Montmouth, fils
naturel de Charles II, roi d'Angleterre, dcapit en plein jour,
 Londres, en 1685. Les deux opinions les plus vraisemblables, et
fondes aussi sur des conjectures, c'est que cet illustre inconnu
tait un frre jumeau de Louis XIV, ou son frre an, mais non
avou, parce qu'il aurait t le fruit de la faiblesse de la reine
Anne d'Autriche.

Quoiqu'il en soit, disons que cet infortun paya bien cher son
illustre naissance, et que la politique ne saurait justifier aux
yeux de l'humanit le squestre atroce auquel elle condamna ses
jours: mieux et valu cent fois qu'on le privt de la vie au moment
de sa naissance, que de lui faire passer son existence sous les plus
inflexibles verroux. Ne pouvait-on d'ailleurs le faire lever en
pays tranger, sous un nom emprunt, et faire disparatre tous les
vestiges de sa vritable origine? La raison d'tat et alors t
satisfaite, la justice et l'humanit n'auraient pas eu  se plaindre.
Que l'on se reprsente cette intressante victime, n'ayant d'autre
socit que son gelier, priv des douces consolations de l'amiti,
des tendres affections de famille, ne pouvant respirer qu' travers
des barreaux, qu' travers un masque impntrable  l'oeil d'autrui;
dpouill du bien le plus cher  l'homme, la libert, et forc de
subir encore la drision poignante du crmonial usit pour les
princes; et alors on pourra se former quelque ide de la cruelle
situation de cet illustre malheureux, et de l'insensibilit de ceux
qui avaient pu condamner son innocence  un semblable supplice.




ACCUSATION D'INFANTICIDE.


Une femme nomme Chanas avait pous le nomm Loreau: une fille tait
ne de ce mariage. Peu de temps aprs, cette femme eut le malheur de
perdre son mari, et demeura quelques annes dans le mme village avec
sa fille. Elle y vivait tranquillement, sans songer  se remarier,
lorsqu'un jeune homme vint lui demander sa main. L'ide d'un second
mariage la rvolta d'abord; mais bientt ennuye de son isolement,
et sduite par les soins et les prvenances du jeune homme qui lui
faisait la cour, elle se familiarisa peu  peu avec cette ide.

Leur liaison devint plus intime, et elle eut pour la veuve Loreau des
consquences funestes, par suite de la trop grande confiance de cette
malheureuse femme. Devenue enceinte, elle ouvrit, mais trop tard,
les yeux sur le pril de sa situation. Elle communiqua ses alarmes 
son amant. Celui-ci ritra ses promesses, et prtexta seulement des
arrangemens de famille pour diffrer le moment de les accomplir.

Assez crdule pour ajouter foi aux nouveaux sermens du jeune homme,
et partage entre la crainte d'loigner un homme devenu le matre
de son existence, ou de publier sa propre honte; partage galement
entre l'espoir d'une union lgitime qui devait jeter un voile sur
ses garemens, et le danger d'y apporter elle-mme un obstacle par
l'clat d'une dclaration publique, la veuve Loreau s'abstint de
remplir cette dernire formalit prescrite par l'dit de 1556.

Cependant, ayant eu lieu de reconnatre la perfidie de son amant,
elle prit la rsolution de se conformer  la loi, et de se
transporter chez un officier public pour y faire la dclaration de
sa grossesse; mais il lui fut impossible de remplir ses intentions;
les symptmes d'un accouchement prochain l'en empchrent, et elle
se vit expose aux peines prononces contre les femmes convaincues
d'avoir enfreint l'dit de 1556. Seule, au milieu de la nuit, pendant
que sa fille reposait auprs d'elle, elle ressentit les vives
douleurs de l'enfantement. N'ayant ni la force de se soutenir, ni
celle d'appeler du secours, elle donna le jour au malheureux fruit de
sa faiblesse. Elle venait de l'ondoyer et de le mettre dans son lit,
lorsqu'elle l'entendit pousser un soupir. Aussitt elle s'approcha de
lui en tremblant, et s'aperut qu'il tait mort.

Au milieu de son trouble, de son dsespoir, elle reste anantie. Que
rsoudre, que faire dans ce moment affreux? Elle voit  l'instant
le malheur qui la menace; elle entend dj la voix terrible de
la prvention s'lever contre elle et l'accuser d'infanticide.
La terreur s'empare d'elle; la honte de sa position, la crainte
du chtiment de la justice la dterminent  cacher,  drober
la connaissance de son malheur; elle garde le silence sur son
accouchement; elle attend la nuit suivante, et lorsque l'obscurit la
plus profonde rgne autour d'elle, elle entoure le petit cadavre de
son enfant d'un linceul, et le dpose dans son grenier. Elle avait
form le projet de le transporter secrtement, aussitt qu'elle
pourrait sortir, dans le cimetire du lieu, et de l'y enterrer de ses
mains.

Mais on prvint l'excution de ce projet. La nouvelle de son
accouchement ne tarda pas  se rpandre. Un tribunal compos de
quelques femmes, ayant  leur tte le procureur de la juridiction,
se prsente chez elle; on lui parle de son accouchement, elle le
nie; elle est livre  l'examen des matrones, dont le rsultat
dpose violemment contre elle; on monte au grenier, et l'on en
rapporte, sous les yeux de la mre plore, le cadavre envelopp d'un
linge. Alors elle confesse sa faute; elle raconte avec ingnuit
les circonstances de son malheur. Le juge se transporte chez elle,
accompagn du procureur et d'un chirurgien dont les lumires et la
probit lui sont connues. Le chirurgien fait son rapport; il examine
la mre et le cadavre; il certifie que l'accouchement est rcent,
et que l'poque indique par la mre est certaine. Il atteste que
le cadavre n'a reu aucunes contusions qui aient pu lui donner la
mort; qu'il ne porte aucun signe, aucune empreinte de violences; que
sa mort ne peut tre attribue qu'au dfaut de ligature du cordon
ombilical, qui se trouve d'environ un pied de longueur, et d'o le
sang qui donnait la vie  l'enfant s'est chapp; que cette mort
enfin est un de ces vnemens que le dfaut de ligature du cordon
ombilical ne cause que trop frquemment.

Le juge, d'aprs l'assertion assermente de la mre, qu'elle avait
ondoy son enfant, ordonna qu'il serait inhum dans le cimetire
de la paroisse. Mais en mme temps on crut pouvoir considrer la
veuve Loreau comme infanticide; on la mit donc entre les mains de la
justice, quoiqu'il ft bien constat que l'imprudence tait tout son
crime. On entendit des tmoins sur le reclement de sa grossesse; et
les juges du bailliage de Saint-Marcellin, considrant son imprudence
comme un crime capital, la dclarrent convaincue de reclement de
grossesse sans dclaration pralable; d'avoir accouch d'un enfant
que l'on avait trouv dans un grenier, et qu'elle y avait cach;
pour la rparation de quoi, ils la condamnrent  tre pendue.

La veuve Loreau appela de cette sentence au parlement de Grenoble.
Elle esprait que les magistrats qui devaient prononcer sur son sort
reconnatraient une diffrence immense entre une faute et un crime,
et qu'ils mettraient au nant la rigoureuse sentence prononce contre
elle par les premiers juges. Elle conjurait la cour de rformer un
jugement qui offensait la nature qu'elle n'avait point offense, de
briser les fers qui l'enchanaient, et de la rendre  sa jeune fille,
qui avait besoin de ses secours pour subsister.

Le parlement de Grenoble ne rendit point un arrt tout--fait
conforme aux voeux de la pauvre veuve; tout en la considrant comme
moins coupable qu'elle ne l'avait paru aux yeux des premiers juges,
ils ne la trouvrent point exempte de crime. En effet, s'il n'tait
pas prouv qu'elle et commis un infanticide, il tait bien constant
qu'elle avait voulu drober la mort de son enfant  la connaissance
du public. Sa conduite offrait des indices et des prsomptions
qui ternissaient son innocence. Elle ne s'tait point d'ailleurs
conforme  l'dit de 1556. Le parlement de Grenoble la condamna 
une amende de dix livres envers le roi, et au bannissement pendant
dix ans hors de son ressort.




MADAME DE SASSY ACCUSE DU MEURTRE DE SON MARI.


La dame Gaudon, veuve du marquis de Ris, connut et aima le marquis de
Sassy, colonel d'un rgiment d'infanterie. Celui-ci, quoique beaucoup
plus jeune qu'elle, rpondit  sa passion, et demanda sa main. Mais
la soeur de M. de Sassy, qui avait pous M. de Villiers, conseiller
au parlement, mit opposition  ce mariage. Aprs deux annes de
procdure, le marquis eut gain de cause, et le mariage fut conclu.
Cette union, on le croira facilement, rendit les deux belles-soeurs
ennemies jures.

Madame de Sassy levait depuis plusieurs annes un enfant qu'on
appelait _Mignon_, et pour qui elle avait tous les soins de la
tendresse maternelle. tant dans la paroisse de Saint-Irmond en
Bourbonnais, et ayant trouv cet enfant qui tait allait par une
chvre d'emprunt, parce que la mre malade ne pouvait le nourrir,
et que la pauvret de son pre ne lui permettait pas d'avoir
de nourrice, elle avait t touche de ce spectacle, et, avec
l'assentiment des parens, avait emmen cette petite crature. C'tait
un trs-bel enfant.

Le marquis avait vendu son rgiment; mais la vie casanire n'tait
pas de son got; il s'en repentit, et chercha l'occasion de reprendre
du service. Il accompagna le roi d'Espagne  Naples. Il fit ensuite
plusieurs autres voyages, et passa  l'arme d'Italie comme
aide-de-camp du marchal de Marsin. Il se trouvait, en 1702,  la
bataille de Luzara, o madame de Sassy perdit le fils unique qu'elle
avait eu du marquis de Ris.

La campagne termine, il se rendit  Venise, o il prit  son service
un Grec nomm Alexandre, et n'ayant pu entrer au service de la
rpublique, il revint  Paris avec son Grec.

Mais son imagination inquite ne lui permit pas de rester long-temps
tranquille habitant de Paris. Il se mit en tte qu'on le souponnait
 la cour d'un crime d'tat, et qu'il tait menac d'tre arrt;
il se figurait qu'on avait malignement interprt tous ses voyages;
et pour se mettre  l'abri de toutes recherches, il rsolut de
s'loigner de nouveau; et, sur la fin de l'anne 1704, il chargea sa
femme d'acheter secrtement, pour lui et pour son Grec, plusieurs
choses ncessaires en voyage. Puis il partit, allant tantt d'un
ct, tantt de l'autre, revenant parfois sur ses pas, en un mot,
faisant mille dtours pour dpister ceux qui pouvaient tre chargs
de le surveiller.

M. de Villiers, son beau-frre et son ennemi, ayant t instruit
de ces marches et contremarches, en donna avis  la cour, et fit
ainsi natre des soupons qui furent assez forts pour faire arrter
la marquise de Sassy; on l'enferma  la Bastille, et le scell fut
appos sur tous ses papiers. Un autre beau-frre de madame de Sassy,
M. de Ransijac, ancien exempt des gardes-du-corps, obtint que ceux
qui avaient donn des mmoires contre le marquis se dclarassent ses
parties.

Alors le marquis de Villiers rendit une plainte, dans laquelle il
nona un complot ourdi par la marquise pour se dfaire de son mari;
disant que depuis son premier voyage avec le Grec on n'en avait eu
aucune nouvelle; que dans la maison de la marquise il y avait un
enfant de quatre  cinq ans (Mignon), qui passait pour lgitime,
quoiqu'il ft bien certain qu'ils n'avaient jamais eu d'enfans.

Sur cette plainte, on dcrta de prise de corps la marquise, et
d'ajournement personnel, plusieurs personnes, hommes et femmes,
lies avec elle. On la transfra de la Bastille au Chtelet, dans
un cachot o elle fut interroge par le lieutenant-criminel. On fit
l'inventaire de ses papiers; on ne trouva aucun coupable dans les
personnes assignes  comparatre; ils furent tous mis hors de cour.

Il parat que ce procs de complot tait fond sur un quivoque de
mots contenus dans une dposition. La Gasteau, femme de chambre de la
marquise, avait dpos qu'en bassinant le lit de sa matresse, elle
l'avait entendue dire  la demoiselle Chamboneau qu'elle se proposait
de se dfaire de son mari par l'entremise du Grec. Elle dposa
depuis,  la confrontation, qu'elle ne savait pas si la marquise
voulait se dfaire de son mari en le faisant voyager ou par la voie
de l'assassinat.

Ce qui augmentait l'embarras de madame de Sassy, c'est qu'elle
ignorait absolument le point de l'univers o se trouvait son mari.
Cependant le Chtelet rendit une sentence, du 20 mars 1706, par
laquelle le sieur de Villiers tait condamn aux dommages intrts et
aux dpens.

Cette condamnation ne lui donna que plus d'acharnement; il se
proposait d'appeler. Mais ayant entendu dire que le prtendu
assassin de son beau-frre tait dans l'le de Jersay, il y envoya
un affid qui, au lieu de l'assassin, y trouva M. de Sassy lui-mme.
Le gouverneur de l'le manda cette circonstance  la marquise, et
lui annona qu'il retenait l'envoy de M. de Villiers et son mari,
jusqu' ce que la cour et dcid leur rappel. Madame de Sassy tait
sortie de prison. A cette nouvelle, elle commena par solliciter le
rappel de son mari; elle l'obtint, et se mit en route pour aller
au-devant de lui; mais en arrivant  Saint-Malo, elle sut que M. de
Villiers, toujours plus anim que jamais, y avait envoy un exprs,
qui avait requis que M. de Sassy ft soumis  un interrogatoire.
Le lieutenant-gnral s'tait prsent, l'pe au ct, pour
l'interroger au moment de son dbarquement. En effet, le marquis
subit un interrogatoire en arrivant; mais cet appareil branla son
cerveau dj fort affaibli, et madame de Sassy eut beaucoup de peine
 le rassurer. Elle interjeta appel de cette nouvelle procdure,
comme entache d'incomptence, et ramena  Paris le marquis de Sassy:
l, elle fit tous ses efforts pour ramener le calme dans son esprit.
Jamais elle ne put y parvenir, et l'impitoyable de Villiers obtint de
le faire interdire et enfermer  Charenton.

L'arrt du parlement, rendu en 1706, pour la conclusion de cette
affaire, confirma la sentence du Chtelet, en infirmant seulement
les dommages et intrts, attendu que Mignon tait regard comme un
enfant adopt.

M. de Sacy, avocat de la marquise, prouva que la calomnie horrible
dont M. de Villiers avait charg la dame de Sassy tait suggre
par la haine, prpare par l'imposture, concerte par la malignit,
qu'elle avait t consomme par l'opinitret, et que les suites de
cette calomnie avaient troubl pour la vie le repos de la marquise
et de son poux. Il y va du repos de tous les gens de bien, dit-il
en terminant son plaidoyer, qu'une si cruelle et si dangereuse
entreprise soit rprime par un exemple propre  faire trembler ceux
qui pourraient l'imiter.




PARRICIDE COMMIS PAR DEUX FILS, AIDS DE LEUR MRE.


Le parricide est un crime si anti-naturel, que les lgislateurs de
l'antiquit, le regardant comme impossible, n'avaient pas voulu le
comprendre dans les cas prvus par les lois. A Rome, il fut ignor
pendant six cents ans; mais depuis, trop d'exemples ont prouv que la
mchancet de l'homme tait capable d'enfanter les attentats les plus
normes, que rien ne pouvait lui servir de frein. Le fait suivant est
de nature  fortifier cette assertion.

Franois D*** de S***, d'une noble et ancienne famille du Languedoc,
capitaine de la galre _la Rale_, pousa,  l'ge de quarante ans,
une jeune personne de dix-huit ans, Anne de S***, dont les parens
taient tablis  Marseille. Par suite de la diffrence d'ge et de
caractre, cette union ne fut pas heureuse. Nanmoins, les deux poux
eurent onze enfans, dont il leur resta cinq garons et deux filles
qui furent religieuses.

La mre, au lieu d'inspirer  ses enfans du respect pour leur pre,
les associait  la haine qu'elle lui portait, et travaillait sans
cesse  effacer de leur coeur les sentimens affectueux de la pit
filiale. Le parricide fut le fruit de ses leons.

En 1709, le pre, qui n'avait que ses appointemens pour subsister,
se retira  une bastide qu'il possdait prs de Marseille dans la
paroisse de Saint-Barnab. Le personnel de sa petite habitation
se composait de sa femme, de trois de ses fils, Jean-Baptiste,
Franois-Guillaume, Louis-Csar, d'un Turc qui lui servait de
domestique, et de Suzanne Borelli, servante. Antoine, l'an de ses
fils, sujet d'une belle esprance, tait enseigne dans la marine,
et tienne Gayetan, le quatrime, avait une sous-lieutenance
d'infanterie.

Les trois annes que ce malheureux pre de famille passa dans cette
bastide furent une querelle perptuelle.

Le 16 octobre 1712, jour de la fte de la paroisse de Saint-Barnab,
le sieur de S*** dna avec sa famille dans sa bastide. Le repas se
passa mme assez paisiblement. Jean-Baptiste devait dner ce jour-l
avec le sieur Senclou, cur de Saint-Barnab, dont il avait pous la
nice sans le consentement de son pre, qui lui avait pardonn cette
union depuis quelque temps, et qui ce jour-l mme se faisait une
joie de le retenir  dner. Il ne pressentait pas qu'il gardait prs
de lui un de ses meurtriers.

Aprs le dner, Franois-Guillaume demanda  son pre de l'argent
pour aller se divertir  la fte. Celui-ci n'tait pas dans l'usage
de donner de l'argent  ses enfans; la mre s'tait rserv ce
soin, comme moyen de les capter davantage. Cependant il prsenta 
son fils une pice de cinq sous. Une somme si modique fit murmurer
Franois-Guillaume; son pre lui en offrit une de dix qui ne le
satisfit pas davantage; mme il s'emporta jusqu'aux plus grossires
invectives. La mre, sortant alors d'un cabinet voisin, embrassa la
querelle de son fils, et mla ses reproches  ceux qu'il adressait
 son pre. Le jeune homme, se voyant soutenu, ne connut plus de
mesure, il descendit le degr, se tint sur le seuil de la porte, et
mit l'pe  la main, menaant son pre de le tuer.

Le sieur de S***, indign d'une pareille audace, appelle son
Turc, et lui ordonne de seller son cheval  l'instant, parce que,
dit-il, il veut aller  Marseille porter plainte contre ses enfans,
Jean-Baptiste tmoignant qu'il voulait aussi soutenir son frre.
Alors la mre, ple de fureur, se tournant vers ses fils, leur dit
en levant la voix: Si vous le laissez aller faire sa plainte, vous
tes perdus! Puis passant derrire son mari, et le tirant par les
cheveux de toute sa force, elle le terrassa, et le saisit aussitt
par les parties naturelles. A ce signal, Jean-Baptiste, transform
tout--coup en une bte froce, s'lana sur son pre, manifestant
l'horrible intention de le mutiler. La victime, en proie aux plus
vives douleurs, lui dit d'une voix mourante entrecoupe de sanglots:
Que t'ai-je fait, mon fils, pour me traiter de la sorte? Comment
regardes-tu ton pre comme le plus grand de tous tes ennemis? Si je
ne suis plus ton pre, je suis au moins un homme comme toi... Je
n'ai recours qu' ton humanit... Ma vieillesse seule ne doit-elle
pas dsarmer ta colre? Faut-il que ma femme et mes enfans unissent
toute leur fureur contre moi?...

Ces paroles touchantes semblaient irriter ces monstres encore
davantage. Jean-Baptiste prit son pre par la gorge pour l'touffer,
tandis que Franois-Guillaume, lui portant un coup d'pe  la
tempe, lui fit une blessure dont le sang jaillit aussitt. Alors
Jean-Baptiste et sa mre, appliquant leurs genoux sur la poitrine du
vieillard, l'touffrent. Pendant cette scne excrable, Louis-Csar,
le plus jeune des enfans, g seulement de treize ans, fondait en
larmes dans un coin de la chambre, et le Turc, interdit, pouvant,
ne savait quel parti prendre.

Le crime ne fut pas plus tt consomm qu'il fallut songer  le
cacher. La mre donna un cu  Franois-Guillaume pour qu'il allt
s'amuser  la fte. Jean-Baptiste et le Turc portrent le corps 
la chambre la plus haute de la bastide. Puis madame de S*** envoya
le jeune Louis-Csar chercher le cur de la paroisse; elle jugea
qu'elle ne devait rien redouter de ce prtre  cause de l'alliance
qu'il avait contracte avec Jean-Baptiste en lui donnant la main de
sa nice.

Quand le cur fut arriv, la mre se hta de lui dire que
Jean-Baptiste et Franois-Guillaume venaient de tuer leur pre, et
lui demanda conseil. Frapp d'tonnement, le cur se rcria sur
l'normit du crime: toutefois il conseilla de mettre le corps dans
le lit, et de dire qu'il tait mort subitement. On ne russira
point, reprit la mre,  cacher le crime ainsi, parce que le corps
a les parties naturelles froisses et rompues.--Eh bien! rpliqua
soudainement le cur, il faut que vous jetiez le corps par la
fentre, et que vous fassiez croire que M. de S*** est tomb tout
seul, parce que la tte lui aura tourn en voulant accrocher une
cage en dehors: ayez le soin aussi de lui passer la cage dans le
doigt. On rsolut de suivre ce conseil: Jean-Baptiste alla jeter le
corps par la fentre; la mre saigna une poule dans l'endroit o il
tomba: puis elle se mit  s'arracher les cheveux,  jeter les hauts
cris; les voisins accoururent; on leur apprit, avec des torrens de
larmes, la chute de M. de S*** et sa mort. Bientt, sur l'ordre du
lieutenant-criminel, arrivent des chirurgiens pour faire leur rapport
sur l'tat du cadavre. Prvenus que M. de S*** tait mort d'une
chute, ils examinrent si lgrement, qu'ils ne remarqurent aucune
trace de la vrit. Ainsi ce crime horrible demeura cach.

Cependant la veuve, qui n'avait eu jusque l que les appointemens de
son mari pour subsister, s'en trouva prive par sa mort, et ne tarda
pas  sentir les horreurs de la misre. On fut oblig d'avoir recours
au comte de S***, frre du dfunt, qui obtint, par son crdit, une
pension de six cents livres au profit de la mre et des enfans.
Cette pension fut entre eux une pomme de discorde qui produisit
la rvlation du crime et sa punition. La mre voulait disposer
seule de cette pension; mais ayant rencontr quelque obstacle de
la part de ses enfans, elle les quitta, et alla se fixer  Aix.
Franois-Guillaume et tienne Gayetan s'tablirent dans la bastide;
Jean-Baptiste et Louis-Csar allrent loger  Marseille.

Alors tienne Gayetan projeta de se rendre matre de la pension, pour
pouvoir la distribuer avec conomie; mais Jean-Baptiste ne voulut
point y consentir. Gayetan le menaa de rvler le crime. Ds lors la
mauvaise intelligence clata entre les deux frres. Pour parvenir 
son but, tienne Gayetan imagina un stratagme: il crivit au marquis
de Montolieu, ancien ami de son pre, et lui fit dans sa lettre
l'affreuse relation du parricide. Louis-Csar l'tant venu voir, il
lui fit lire cette lettre, et mme la lui laissa emporter pour qu'il
la montrt  Jean-Baptiste, qu'il esprait par ce moyen amener 
l'arrangement qu'il avait projet. Jean-Baptiste, pour le combattre
avec les mmes armes, le prvint, en adressant une semblable lettre
au marquis de Montolieu, dans laquelle il accusait sa mre et
Franois-Guillaume d'tre les seuls auteurs du meurtre. La mre,
instruite de la division qui rgnait entre ses enfans, crivit de son
ct au comte de S*** son beau-frre, chargeant Jean-Baptiste seul
de l'atroce parricide, mais le comte lui renvoya sa lettre, en lui
mandant de la brler.

La lettre de Jean-Baptiste au marquis de Montolieu eut une destine
bien diffrente. Le marquis, rvolt du crime qu'on lui rvlait,
conut le dessein d'obtenir, sous quelque prtexte, une lettre de
cachet pour faire sortir du royaume tous ces infmes. Il en crivit
au marquis de Cavoye; mais le comte de S***, oncle des coupables,
avec qui on en confra, sentant que le roi voudrait connatre les
motifs de la lettre de cachet sollicite, crivit au marquis de
Montolieu pour le dtourner de son projet, et persuada au comte de
Cavoye qu'il fallait brler la lettre du marquis de Montolieu.

Mais cette fatale lettre, qui contenait toutes les circonstances
de l'assassinat, se mla, par inadvertance, parmi d'autres papiers
d'affaires que M. de Cavoye remit au chancelier Pontchartrain.
Celui-ci, accabl d'affaires, en diffra la lecture jusqu'au
lendemain. Cependant, en les parcourant, la lettre accusatrice lui
tomba dans les mains. L'horreur qu'elle lui inspira fut telle qu'il
la porta sur-le-champ au roi. M. de Cavoye, qui s'tait aperu trop
tard de sa mprise, voulut le lendemain rclamer cette lettre au
chancelier; il n'tait plus temps.

Le parlement de Provence reut, de la part du roi, l'ordre de faire
arrter tous les coupables, et de rendre bonne et brive justice.
Tous furent conduits dans la prison de Marseille.

L'instruction commena. Le Turc fut d'abord entendu comme tmoin. Sa
premire dposition fut que son matre tait mort de sa chute par la
fentre. On l'arrta comme faux tmoin, et pour le forcer d'avouer
la vrit on le mit dans un troit cachot. Enfin il accusa la mre,
Franois-Guillaume, et faiblement Jean-Baptiste. Cinq mois aprs,
ayant demand  parler, il dchargea la mre et Franois-Guillaume,
et chargea Jean-Baptiste seul.

Plusieurs tmoins vinrent rvler que la dame de S*** avait voulu
empoisonner son mari avec quelque poison lent qui le rduist au lit,
et qui l'empcht de troubler son mnage. Jean-Baptiste, interrog
sur le fait du poison, avoua que sa mre l'avait envoy plusieurs
fois chez le chirurgien de la maison pour acheter des drogues
vnneuses. Le chirurgien assign avoua le fait, mais il affirma
qu'il avait t sourd  toutes les demandes de ce genre.

Jean-Baptiste, confront avec sa mre, ne lui adressa d'abord
aucun reproche; mais quand il eut entendu la dposition qu'elle
avait faite contre lui: Quoi! ma mre, lui dit-il, pouvez-vous en
conscience m'inculper de la sorte, et me faire le seul auteur d'un
crime dont je suis le moins coupable? N'est-ce pas mon frre Franois
qui a mis l'pe  la main contre mon pre? N'est-ce pas vous qui,
sortie du cabinet, au bruit de la querelle, l'avez pris par les
cheveux, et lui avez port la main dans un endroit que vous deviez
respecter? N'est-ce pas vous qui l'avez tran violemment jusqu'
l'touffer?...

Enfin la suite des interrogatoires et des confrontations dissipa tous
les nuages qui enveloppaient la vrit. L'aveu mme de l'attentat
sortit de la bouche des coupables.

La sentence fut prononce le 10 fvrier 1714, par le tribunal de
Marseille.

Ce premier arrt condamnait Jean-Baptiste  tre tenaill,  avoir
les deux poings coups,  tre rompu vif et brl; Franois-Guillaume
 avoir le poing coup, et, du reste, comme son frre Jean-Baptiste;
Louis-Csar  tre tmoin des excutions, et banni  perptuit; la
mre  avoir la tte tranche, et le Turc  tre fouett.

Les condamns, en ayant appel au parlement d'Aix, furent transfrs
dans cette ville. Le 18 avril, l'arrt du parlement confirma,  peu
de chose prs, la sentence des premiers juges, except  l'gard
de Louis-Csar, qui fut mis hors de cour. Quant au Turc, il fut
condamn  assister aux excutions, et  tre pendu deux heures par
les aisselles; quoiqu'il n'et point tremp dans le meurtre, on jugea
qu'il fallait punir un domestique qui tait rest spectateur immobile
de l'assassinat de son matre.

Les condamns donnrent des marques touchantes d'un profond repentir,
et subirent leur arrt avec une rsignation toute chrtienne.

M. de Pontchartrain obtint du roi, en faveur des enfans innocens, une
pension de cent cinquante livres, et deux cents livres pour Antoine,
qui, malgr son mrite personnel, fut cependant oblig de quitter
le corps de la marine, par suite de cette inique solidarit que le
public fait peser sur tous les membres d'une famille, et qui est
encore un de nos plus funestes prjugs.




LE NOUVEAU LGATAIRE UNIVERSEL.


Le clbre Regnard avait calqu l'un de ses chefs-d'oeuvre de comique
gat sur un fait d'insigne friponnerie avec lequel celui que nous
allons raconter peut soutenir la comparaison.

Franoise Fontaine, veuve d'Andr Forest, marchand  Bordeaux, tait
une femme d'un esprit faible et facile  gouverner; aussi tait-elle
toujours circonvenue par une foule d'intrigans qui captaient sa
confiance, et finissaient par lui faire faire tout ce qu'ils
voulaient. On pense bien que cette femme tait la dupe de tous ces
fripons qui s'entendaient entre eux pour la dpouiller.

Lancelain, solliciteur de procs, commena la scne, en lui
extorquant des donations; aprs lui, vinrent Brac et la Gouache, qui
lui surprirent plusieurs promesses; puis parut le nomm Quiersac,
qui, aprs l'avoir engage  venir demeurer dans une maison voisine
de la sienne, l'amena  faire une donation en faveur de San Pierre
d'Arena, Gnois. La dame Franoise Fontaine tait alors ge de
quatre-vingt-deux ans. Ces deux escrocs avaient stipul ensemble
que le Gnois cderait  Quiersac le tiers des biens donns. Cette
donation enveloppait tous les biens de la donatrice,  la charge par
le donataire de lui payer une pension viagre de mille deux cents
livres. Cette pension devait ensuite retourner  Quiersac. Celui-ci,
cependant, ne fut pas satisfait de cet arrangement; il prfra un
testament comme chose plus sre. En consquence, il dcida la dame
Fontaine  prendre des lettres de rescision contre la donation faite
au sieur d'Arena. Les lettres furent entrines, et la donation
annule par sentence du Chtelet.

San Pierre d'Arena se rendit appelant de cette sentence; mais ensuite
il jugea moins chanceux de transiger avec Quiersac, et de lui assurer
par un billet le tiers des biens et la pension de mille deux cents
livres, aprs le dcs de la veuve.

Quiersac ne perdait cependant pas de vue le testament qu'il avait
dessein de faire signer  la veuve Fontaine; mais la mort de cette
bonne femme vint dranger son projet. Nanmoins il ne se rebuta pas;
car il imagina de cacher sa mort, et de mettre dans son lit une femme
qui contreferait la malade.

Ici commence la scne comique joue par nos fripons. Quiersac gagna,
par des promesses d'argent, la nomme Rainteau, femme d'un cocher,
et un procureur, nomm Ranquinot. Ayant appris, sur ces entrefaites,
que le sieur Verron de Lisle tait crancier de la veuve pour une
somme de deux mille quatre cents livres, dont il n'avait pas de
reconnaissance, nos fourbes allrent le trouver pour lui dire que la
dame Fontaine avait rsolu de faire son testament; qu'ils prsumaient
qu'elle y rappellerait sa dette, mais qu'il tait cependant  propos
de prvenir sur ce point le notaire.

Le notaire choisi pour prsider  la scne importante fut matre
Mahau, chez qui le plan du testament fut dress, de manire que
la malade suppose n'avait que oui  dire, ce qui tait un rle
trs-facile.

Le notaire crdule, procdant de bonne foi, amne un confrre. La
femme Rainteau, affuble en malade, la tte enfonce dans le lit, le
visage tourn vers la ruelle, rpondait _oui_, d'une voix tremblante,
 toutes les questions du notaire; elle confirma ainsi tous les
articles; savoir: les legs pieux, ensuite celui de douze mille livres
au profit de Quiersac. Le procureur Ranquinot, fut fait lgataire
universel. Elle se dsista des lettres de rescision contre San
Pierre d'Arena; elle ajouta seulement un article o elle se faisait
prsent  elle-mme, Guillemette Rainteau, d'une somme de trois mille
livres. Un des notaires voulut la voir; mais, s'tant retourne un
moment, elle dclara qu'elle ne pouvait signer,  cause d'un grand
tremblement qu'elle avait dans les mains. Les notaires dressrent
procs-verbal de cet incident, et se retirrent peu aprs.

Le procureur Ranquinot fit son billet  Quiersac, portant promesse de
lui cder la moiti de son legs universel.

La dame Fontaine tait morte du 12 au 13 mars 1727. L'excution du
plan de Quiersac exigea quatre jours, et ce ne fut qu'au bout de ce
temps que le dcs de cette femme fut dclar. Ses obsques eurent
lieu le 16.

Un sieur de Lurienne, petit-neveu de la dfunte, et l'un de ses
hritiers, ne reut la nouvelle de sa mort que vers le mois de
septembre, tant les hritiers frauduleux avaient pris soin de la
cacher. Mais Lurienne ne pouvant quitter la province de Bretagne,
o ses affaires le retenaient, envoya sa mre  Paris, avec sa
procuration.

A son arrive, la dame Lurienne dcouvrit tout le mange, et quand
elle fut bien instruite de tous les dtails, elle rendit plainte,
et l'on fit une information sur laquelle Quiersac et sa concubine,
le procureur Ranquinot et la Rainteau, furent dcrts de prise de
corps. De ces quatre individus, la Rainteau seule fut prise: tous les
autres s'vadrent.

Lors de son interrogatoire, la Rainteau avoua tout; sur quoi le
lieutenant-criminel rendit une sentence qui condamnait les quatre
prvenus, dont trois absens,  faire amende honorable, la Rainteau et
la prtendue femme Quiersac au bannissement de neuf ans, Ranquinot
et Quiersac aux galres pour neuf ans; et tous quatre condamns
solidairement  deux mille livres envers l'hritier Lurienne.

Le parlement, par arrt du 11 mai 1728, confirma la sentence du
lieutenant-criminel.




LE SPECTRE, OU LA FOURBERIE DCOUVERTE.


Long-temps les histoires de revenans ont trouv des auditeurs
crdules: telle est la faiblesse de l'esprit humain, qu'il se plat
 croire aux choses merveilleuses et surnaturelles. Heureusement la
philosophie, en rpandant les lumires, en invitant l'homme  faire
usage de sa raison, a fait justice de ces erreurs comme de tant
d'autres non moins funestes. On va voir, par le fait suivant, que
mme au dix-huitime sicle, poque si fatale  tant de prjugs
honteux, les fripons savaient encore exploiter ces vieilles croyances
d'esprits, de spectres et de fantmes, et duper non seulement
des gens grossiers et dpourvus d'instruction, mais encore des
magistrats, organes de la justice.

Honor Mirabel, jeune paysan de Pertuye, servait, comme valet, dans
la bastide de Gay, aux environs de Marseille. Il paraissait fatigu
de sa condition laborieuse et pnible, et s'occupait souvent de la
recherche des moyens propres  l'amliorer.

Il vient trouver un jour un magasinier de Marseille, nomm Auquier,
qui, comme lui, tait du Pertuye; il veut le consulter, dit-il, sur
une affaire qui l'intresse beaucoup. Auquier lui prte la plus
grande attention, ne se doutant gure du rcit qu'il allait entendre.

Alors Mirabel lui raconte qu'tant couch, dans le mois de mai, 
onze heures du soir, sous un amandier de la bastide de la demoiselle
Gay, il vit, au clair de la lune, un homme  la fentre d'une
bastide voisine qui tait inhabite. Mirabel, surpris  la vue de
cet inconnu, dans ce lieu et  cette heure, lui adresse la parole
pour lui demander ce qu'il fait l. Mais point de rponse de la part
de l'homme. Mirabel, piqu, veut approfondir le mystre: la porte
de la bastide est ouverte; il entre, monte l'escalier; mais, aprs
avoir cherch de tous cts, il ne trouve personne. Il ne doute
plus alors que l'homme qu'il vient de ne voir soit un revenant;
la frayeur s'empare de lui, il descend prcipitamment les degrs,
et fait quelques pas vers un puits voisin pour tancher la soif
que l'motion lui avait cause. Mais  peine porte-t-il l'eau 
ses lvres, qu'il entend derrire lui une voix casse, sombre
et spulcrale, qui, l'appelant par son nom de pays, lui disait:
Pertuysan, on a enterr ici un trsor; tu n'as qu' creuser, il sera
 toi; fais-moi dire des messes. Puis, un instant aprs, Mirabel
voit tomber une petite pierre dans un endroit qu'il suppose tre le
lieu o il faut creuser.

tonn, merveill de la fortune qui lui arrive et qu'il dsirait
si ardemment, Mirabel va faire part de son bonheur inattendu au
nomm Bernard, valet de la fermire de la bastide du Paret. Ils vont
creuser ensemble  l'endroit dsign, en prsence de la fermire.
Ils trouvent un paquet de mauvais linge qui tinta trs-clair sous
un grand coup de pioche. Personne n'ose d'abord toucher  ce paquet
mystrieux; la crainte de la mort les retient. Mirabel s'avise de
faire un croc avec une branche d'amandier pour retirer le paquet. Il
le prend, le porte dans sa chambre, le trempe,  dfaut de vinaigre,
dans un vaisseau plein de vin, l'ouvre, et croit n'avoir pas assez
d'yeux pour contempler l'or qu'il contient. Bernard et la fermire,
revenus de leur premier effroi, et pousss par la curiosit,
accourent; mais Mirabel, dj dfiant comme un propritaire,
les dpayse par quelques paroles vagues, et se dlivre de leurs
importunits.

Telle fut en substance la narration que Mirabel fit  Auquier, en lui
demandant ce qu'il devait faire de son trsor. Celui-ci lui dit de se
dfier des voleurs, et l'engagea  lui confier sa nouvelle fortune,
lui montrant, pour lui inspirer plus de confiance, une corbeille o
il avait beaucoup d'espces d'or et d'argent. Mirabel accepta la
proposition. Il fut convenu qu'il remettrait son trsor  Auquier.
Au jour arrt, Mirabel vint remettre  son dpositaire deux petits
sacs, l'un nou avec un ruban de fil couleur d'or, l'autre avec un
cordon de fil, et reut en change une reconnaissance de la somme de
vingt mille livres, payable  volont.

Quelque temps aprs, il arriva que Mirabel allant retirer ses
hardes de la bastide, car il avait quitt le service depuis qu'il
tait riche, fut attaqu sur la route par un homme d'une taille
gigantesque qui lui donna brusquement un coup de couteau dont sa
veste et sa chemise furent perces.

Le paysan crut deviner l'auteur de cet assassinat, il ouvrit les yeux
sur le danger qu'il courait; Auquier attentait videmment  ses jours
pour rester possesseur du trsor qui lui tait confi. Pour se mettre
 l'abri de semblables tentatives, il se prsenta chez lui, rclamant
ses deux sacs ou le paiement de la reconnaissance.

Mais Auquier nia le dpt et le billet. Sur ce, le paysan se
pourvut en justice, et rendit plainte. Le juge permit d'informer,
se transporta chez Auquier, fit perquisition, et ne trouva rien,
sinon une petite corbeille d'osier dont Mirabel avait fait mention
dans sa plainte, et un petit ruban de fil couleur d'or. Auquier,
interrog, dit que Mirabel lui avait confi qu'il avait trouv un
trsor et promis de le lui remettre, mais il dnia tous les autres
faits noncs par le plaignant. Sur ces indices, le juge fit faire
l'information, et dcrta Auquier d'ajournement personnel. On
entendit quelques tmoins favorables  Mirabel. Les experts ayant
examin la reconnaissance produite par ce dernier, la trouvrent
contrefaite: mais le ruban du sac qui avait t mis au greffe se
trouva prcisment pareil  celui qui tait  la jupe de la petite
fille d'Auquier, et que l'on avait trouv lors de la perquisition.

Le procs suivit son cours, et le lieutenant-criminel condamna
Auquier  la question. Celui-ci appelle de cette sentence au
parlement d'Aix. De nouveaux tmoins sont assigns. On entend
Bernard, le valet de ferme, qui avait aid Mirabel  dterrer le
trsor. Il dpose qu'ils n'avaient rien trouv, et qu' quelque temps
de l, Mirabel lui avait montr un papier qu'il disait avoir pay un
cu.

Ce papier se trouva tre la prtendue reconnaissance de vingt mille
livres. Cette dcouverte mit sur la voie de la fourberie.

L'histoire du revenant, du trsor trouv, de la reconnaissance
d'Auquier, de l'assassinat commis par ce dernier sur la personne de
Mirabel, avait t ourdie par tienne Barthlemy, ennemi dclar
d'Auquier, et intime ami de Mirabel, dont il avait gar l'ignorance
et la simplicit.

Toute cette fourberie fut rvle par Mirabel dans les angoisses
de la question. Auquier fut mis hors de cour, et les galres
perptuelles furent le partage de son accusateur et de l'intrigant
qui l'avait suscit. Deux faux tmoins avaient t condamns  tre
pendus par les aisselles.

Telle fut l'issue de cette cause de spectre, o, par l'incroyable
crdulit du premier juge, l'innocence faillit succomber sous le
poids de la plus grossire calomnie. Le jugement fut rendu en 1729.




LE PRE GIRARD, ACCUS D'ENCHANTEMENT ET DE SORTILGE PAR LA CADIRE.


S'il parat presque incroyable que des juges, un parlement tout
entier, aient pu, au dix-huitime sicle, prendre au srieux des
accusations de magie, du moins il semblera consolant pour l'humanit
de voir la majorit d'un tribunal absoudre l'accus. A l'poque des
Gaufridy et des Grandier, la crdulit universelle ne laissait jamais
une pareille chance de salut.

Le jsuite Girard, n  Dle, grand prdicateur et fameux directeur,
fut envoy d'Aix  Toulon, en 1728, pour y exercer les fonctions de
recteur du sminaire de la marine. Il tait alors g de cinquante
ans.

Prcd d'une grande rputation de talent et de saintet,
les pnitentes vinrent  lui en grand nombre. L'une d'elles,
Marie-Catherine Cadire, fille de dix-huit ans, d'une famille
honnte, ne avec un coeur sensible, entte d'ailleurs de se faire
une rputation de vertu, et ayant l'imagination gare par la lecture
des livres asctiques les plus remplis d'une fausse spiritualit,
s'est acquis une sorte de clbrit par le procs dont le pre Girard
faillit tre la victime.

Pour motiver puissamment son changement de confesseur, elle dbita
partout, d'un ton d'inspire, qu'ayant rencontr le pre Girard par
hasard en son chemin, elle avait entendu la voix de Jsus-Christ, qui
lui dit: _ecce homo_, voil l'homme qu'il vous faut. La pnitente,
chauffe par le plaisir d'avoir un directeur qui devait la prner
partout, eut des extases et des visions. Elle passa le carme de
l'anne 1730 sans prendre presque aucune nourriture. Ce jene lui
procura de frquentes extases, pendant lesquelles elle prtendait
entendre des voix venant du ciel. A la fin du carme, elle tait
si faible qu'elle ne pouvait plus sortir de son lit. Le vendredi
saint, on la trouva le visage couvert de sang, et elle assura qu'il
provenait de stigmates qu'un ange lui avait faites prs du coeur
pendant son sommeil. Son directeur eut l'imprudence de s'enfermer
avec elle dans le dessein de voir ce prtendu miracle: il le vit,
et s'apercevant qu'il y avait de la supercherie dans la conduite de
sa pnitente, il chercha  s'en dbarrasser. La Cadire, pique,
choisit un autre directeur. Elle s'adressa au pre Nicolas, prieur
des carmes dchausss, jansniste dclar, et par consquent ennemi
des jsuites. Ce nouveau confesseur n'avait que trente-huit ans.
Il engagea sa pnitente  faire une dposition dans laquelle elle
dclara que le pre Girard, aprs avoir abus d'elle, avait commis
un inceste spirituel; et, comme par cette dclaration, elle aurait
t aussi coupable que lui, elle l'accusa d'enchantement et de
sortilge. Les deux frres de la Cadire, l'un simple prtre et
l'autre religieux jacobin, contriburent  propager ces bruits
injurieux sur le compte du pre Girard.

Pour inspirer encore plus de confiance, la Cadire avait 
volont des convulsions en public. L'vque de Toulon envoya son
grand-vicaire pour interroger cette fille. La Cadire tala sa honte
aux yeux du monde, pour l'unique plaisir de se venger de ce que
son directeur n'avait pas t dupe de ses jongleries. Elle dclara
que le pre Girard avait souffl sur elle, et que ce souffle avait
produit dans tous ses sens un drangement singulier et en mme
temps une violente passion pour cet ecclsiastique; qu'ensuite il
l'avait engage, sous des prtextes de religion,  accepter l'tat
d'absession qui lui faisait apparatre toutes sortes de visions
impures. Nous jetterons un voile sur le reste de la dclaration de
la Cadire, qui contient des dtails dgotans de lubricit et de
sottise.

Cette affaire, porte au parlement d'Aix, mit la combustion dans les
familles. Enfin, aprs des cabales, des querelles, des satires, des
chansons et des injures sans nombre, le parlement dchargea le pre
Girard des accusations intentes contre lui,  la majorit d'une
seule voix, puisque sur vingt-cinq juges, douze le condamnrent 
tre brl vif. La Cadire, mise hors de cour et de procs, fut
condamne, par un arrt prononc le 16 dcembre 1731, aux dpens
faits devant le lieutenant de Toulon. Elle fut renvoye  sa mre,
avec invitation de surveiller sa conduite de plus prs. L'enttement
et la prvention des deux factions religieuses, intresses dans
cette dispute, ont rpandu un tel nuage sur cette affaire, qu'on en
raisonne encore diversement aujourd'hui.

Quelques uns regardent le pre Girard comme un hypocrite voluptueux
qui avait sduit la jeune Cadire; mais il avait alors plus de
cinquante ans: d'autres pensent que l'amour n'tait point sa
faiblesse, mais bien plutt l'ambition; et que ce fut ce qui le jeta
dans cette scne risible et funeste, en lui faisant croire trop
facilement aux prtendus miracles de sa pnitente: miracles dont la
gloire rejaillissait sur le directeur. Ses suprieurs l'envoyrent
 Dle quand le procs fut termin; il y devint recteur, et y mourut
avec la rputation d'un saint.




FRILLET, OU LE CALOMNIATEUR PUNI.


Frillet, procureur-fiscal des terres de Trfort et de Varambon,
commissaire  terrier et notaire, s'tait enrichi par ses rapines et
ses exactions. Il tait le tyran des pauvres gens qui se trouvaient
sous sa domination.

La tuilerie de Joseph Vallet tenta sa cupidit. Il rsolut de perdre
cet homme pour s'emparer de son bien. Deux assassinats passaient pour
avoir t commis dans le pays, l'un sur Antoine Dupleix, l'autre sur
un paysan nomm Joseph Senos. Frillet conut l'ide odieuse d'en
accuser les frres Vallet, et trouva de faux tmoins pour attester
les faits.

Lors de la mort d'Antoine Dupleix, il y avait eu un procs o Vallet,
qui avait t injustement accus, s'tait vu absoudre, attendu qu'il
avait t prouv que Dupleix tait mort d'une pleursie.

Le second crime dont Frillet voulut se servir contre les Vallet pour
les dpouiller prsentait plusieurs circonstances. En 1722, le fils
an de Joseph Vallet avait t attaqu et vol par les frres Pin
et un autre. Sur les informations, il n'y eut pas assez de preuves
pour prononcer la condamnation. Un paysan, nomm Joseph Senos, cach,
lors du vol, derrire un buisson, s'tant avis de dire, aprs le
jugement, dans un cabaret, que s'il avait t assign il aurait fait
une dposition qui aurait perdu les frres Pin; l'un de ces deux
frres, pour viter une nouvelle poursuite, rsolut de se dfaire
de Joseph Senos: il l'enivra, et lui donna un coup de serpe sur la
tte; Joseph Senos fit le mort, et son meurtrier, croyant qu'il
l'tait rellement, lui prit quarante cus, et se sauva dans le pays
de Dombes, voisin de la Bresse, o il s'engagea dans le rgiment de
la Sarre. Joseph Senos, revenu  lui, pansa sa plaie de son mieux,
et demeura deux jours enferm seul chez lui; aprs quoi il disparut
aussi, sans qu'on st ce qu'il tait devenu, ce qui confirma le bruit
qu'il avait t assassin, et que c'tait Pin qui avait commis le
crime.

Voil les deux vnemens sur lesquels Frillet voulait fonder son
accusation contre les frres Vallet. Il employa six mois  suborner
des tmoins, et quand il eut tout prpar, il les produisit en
justice, avec une plainte portant que Joseph Vallet avait assassin
Senos, qu'il l'avait ensuite enterr  l'embouchure du four de sa
tuilerie, puis jet quelque temps aprs dans le feu dudit four. Sur
cette plainte, on informa: les faux tmoins dposrent; toute la
famille Vallet fut dcrte; on arrta le pre, la mre et les deux
fils, et on les conduisit aux prisons du chteau du pont d'Ains, o
ils furent mis au cachot, par l'ordre de Frillet, les fers aux pieds
et aux mains, et traits avec la plus grande cruaut. Ces infortuns
ne surent que lors de l'interrogatoire qu'ils taient accuss de
l'assassinat de Senos; Frillet fit revivre l'accusation du meurtre
suppos de Dupleix, dont les Vallet avaient t dclars innocens
dix-neuf ans auparavant. Pour parvenir  ses fins, il suborna le
tmoin qui alors avait dcharg Vallet, et l'engagea  faire une
dposition toute contraire.

On arrta aussi Antoine Pin, accus, soldat dans le rgiment de la
Sarre, et il fut conduit  la mme prison. Celui-ci, gagn galement
par Frillet, dposa,  l'gard du meurtre de Dupleix, dans le sens du
premier tmoin suborn, et eut l'audace inconcevable de charger les
Vallet de l'assassinat de Senos.

Le juge du pont d'Ains tait dans les intrts du procureur Frillet;
le 9 mai 1727, il condamna les Vallet  la question ordinaire et
extraordinaire.

Le parlement de Dijon, devant qui l'affaire avait t porte, jugea
par une sorte de pressentiment qu'on ne pourrait dcouvrir la
vrit que par le plus coupable, qu'il imaginait tre Antoine Pin.
C'est pourquoi il ordonna que les Vallet et Pin seraient interrogs
sparment sur la sellette, et que ce dernier serait en outre
appliqu  la question.

Pendant les tortures de la question, Pin persista  charger les
Vallet de plus en plus; mais, par un de ces retours soudains que
l'homme ne saurait expliquer,  peine la question fut-elle acheve,
que les remords de sa conscience firent en lui ce que la torture
n'avait pu faire: il fit appeler le rapporteur, rtracta toute sa
fausse dposition, dclara les Vallet innocens, et s'avoua seul
coupable du meurtre de Senos.

Le lendemain, le parlement rendit un arrt qui condamnait Pin 
expirer sur la roue. Ce misrable, dans son testament de mort,
persista dans sa dernire dclaration, et rvla encore d'autres
faits importans: il dit que le gelier des prisons l'avait toujours
excit  charger les Vallet; que le nomm Vaudan tait un fripon qui
avait reu de l'argent de Frillet pour faire une fausse dposition,
et que si on l'arrtait on dcouvrirait bien des choses. Avant de
subir son arrt, il fit rparation publique aux Vallet, injustement
accuss; aprs quoi, il se remit aux mains des bourreaux, et
supporta, avec une sorte de courage, sa douloureuse et lente agonie.

Sur les indices fournis par Pin, on arrta le faux tmoin Vaudan,
qui,  l'exemple de ce malheureux supplici, rtracta ses fausses
dpositions, et dchargea entirement les Vallet. Il fut condamn 
tre pendu, et pralablement  la question.

Enfin Claude Maurice, autre faux tmoin, ayant t interrog, accusa
le notaire et procureur-fiscal Frillet de l'avoir suborn par toutes
sortes de moyens, artifices, promesses ou menaces. Maurice fut
galement condamn  la potence, et le mme arrt ordonna que Frillet
ft conduit en prison. Aussitt que celui-ci connut l'ordre qui le
concernait il prit la fuite, et se sauva en Savoie.

Mais voici que tout--coup Senos, que l'on croyait mort, reparat
dans la ville de Bourg. Nouvelle preuve de l'innocence des Vallet,
qui prsentent leur requte pour que Senos soit interrog. Aussitt
que Frillet, rfugi en Savoie, fut instruit que Senos reparaissait,
il engagea le frre d'Antoine Pin  demander au conseil d'tat la
rhabilitation de la mmoire de son frre. Le conseil voqua  lui
tout le procs qui finit par le renvoi de Frillet par-devant le
parlement de Dijon; ce qui fut excut.

Frillet subit plusieurs interrogatoires, fut confront avec un grand
nombre de tmoins, qui le confondirent. Il fut prouv que l'on avait
fabriqu de faux actes et de faux exploits, et suborn une foule
de tmoins pour le compte de Frillet. Malgr toutes ces charges
accablantes, il voulut encore se justifier, mais son heure tait
enfin venue. Par arrt dfinitif du 7 aot 1733, il fut condamn 
tre pendu,  des dommages-intrts et  la confiscation.

Le peuple, qu'il avait vex, tourment, vol de mille manires,
attendait son supplice avec la joie de la vengeance. Cette
attente fut trompe: le supplice fut chang par le roi en un
bannissement de dix ans hors la province. Il fut oblig de payer
les dommages-intrts, et mourut en chemin, comme il partait pour
excuter son ban.

Remarquons, en finissant, comme cet acte de clmence royale est
immoral et inique. Les faux tmoins suborns par Frillet sont
rous ou pendus sans dlai, sans piti; et lui, Frillet, qui les a
suborns, lui qui a accus des innocens; lui qui, par ses manoeuvres
criminelles a entran dans le crime un grand nombre d'individus;
lui enfin qui est la source de tous les crimes mentionns plus haut,
il est banni pour dix ans. C'est l que l'on voit que la justice a
quelquefois deux poids et deux mesures.




LA BELLE TONNELIRE.


Le sieur Parfait Devaux s'tait li, tant au collge de Navarre,
avec les deux frres Garnier, qui taient pensionnaires comme lui. On
sait que ces sortes de liaisons, bien diffrentes de celles que l'on
forme ensuite dans le monde, durent souvent aussi long-temps que la
vie des individus qui les ont formes.

Devaux, aprs sa sortie du collge, continua  regarder les frres
Garnier comme ses amis. Sa mre s'tait remarie en secondes
noces avec un sieur Duparc, et il tait n de ce second lit deux
fils, Nicolas et Claude Duparc, dont l'un devint dans la suite
matre-d'htel de la ville de Paris, et l'autre officier de la reine.
Ces deux enfans, en leur qualit de frres utrins du sieur Devaux,
taient ses uniques hritiers, chacun pour moiti de ses meubles et
acquts, et des propres maternels. Cinq collatraux taient appels 
la succession des proprits paternelles.

L'un des frres Garnier s'tant mari, et sa femme tant devenue
enceinte, Devaux, qui les voyait frquemment, leur disait, en
plaisantant, que s'ils avaient une fille, il en ferait sa femme.
Conformment aux dsirs de Devaux, ce fut une fille qui vint au
monde. Devaux prit l'habitude d'appeler cette enfant sa femme, et
celle-ci, ds qu'elle put balbutier, l'appela son mari.

Telle fut l'origine de la liaison qui s'tablit et dura entre
Marie-Marguerite Garnier et le sieur Devaux jusqu' la mort de ce
dernier.

Devaux fit plusieurs voyages, et acheta ensuite des charges chez
le roi et chez la reine; ce qui apportait quelque distraction  sa
liaison avec la fille de Garnier.

Marie-Marguerite Garnier se maria avec Nicolas Durand, matre
tonnelier. Elle tait richement pourvue des agrmens de la taille
et de la figure; et ces avantages extrieurs taient mme assez
remarquables pour qu'on la nommt dans Paris _la belle tonnelire_.

En 1737 ou 1738, Devaux prit le parti de vendre ses charges, et
de jouir tranquillement de sa fortune  Paris. Ds lors la belle
tonnelire et sa mre ne le quittrent presque plus. Elles se
rendaient chez lui ds le matin, dnaient avec lui et lui faisaient
socit jusqu'au soir. On remarquait entre la jeune femme et lui une
familiarit qui pouvait donner lieu de souponner qu'il existait
entre eux autre chose qu'une simple amiti. Mais personne n'avait
intrt  claircir ce mystre; et le mari, qui savait tout ce qui se
passait, ne s'en plaignant aucunement, le monde n'avait rien  dire.

Quoi qu'il en soit, Devaux devint valtudinaire. Les assiduits de
la jeune femme redoublrent; elle ne le quittait plus, ne souffrant
pas que personne, autre qu'elle, lui administrt les remdes qui lui
taient prescrits.

Ce fut dans ces circonstances qu'il fit un testament olographe, le
25 fvrier 1740, par lequel il institua la jeune femme Durand sa
lgataire universelle. Cet acte attestait l'empire qu'elle exerait
sur l'esprit de Devaux, ou du moins l'affection aveugle qu'il avait
pour elle. Non seulement le mari de la lgataire n'avait point
part aux libralits du testateur, mais celui-ci ne voulut pas que
l'autorit maritale s'tendt sur ses gnrosits. Il voulut qu'elles
tournassent toutes  l'avantage de celle dont les charmes et la
sduction les lui avaient inspires, et qui en tait l'unique objet.

Pour prvenir l'infidlit des hritiers, qui auraient pu facilement
soustraire un testament olographe qui les dpouillait, il en fit
dposer un double chez un notaire, et garda la premire minute dans
ses papiers. Il fit ensuite un codicile, par lequel, aprs avoir
confirm son testament, il faisait des legs  ses hritiers des deux
branches; mais  condition qu'ils consentiraient  l'excution du
testament; sans quoi, leurs legs taient rvoqus.

Malgr toutes ces prcautions, la belle tonnelire n'tait pas sans
inquitude sur sa qualit de lgataire universelle. Un seul instant
pouvait renverser des esprances qui ne pouvaient se raliser que
par la mort de son bienfaiteur. Elle songea donc  se procurer des
avantages plus indpendans des caprices de la volont. Le 15 dcembre
1741, elle amena Devaux  lui faire une donation entre-vifs d'un
contrat de douze cents livres de rente au principal de vingt-quatre
mille livres. Il voulait, disait-il, dans ce contrat, donner 
la donataire des marques de sa considration particulire, et
reconnatre, en elle, l'attachement singulier qu'il avait toujours
eu pour sa famille. Il voulait aussi que cette donation ft  l'abri
de toutes saisies de cranciers antrieurs et postrieurs, et qu'elle
en dispost sans l'autorisation de son mari. Mais il faut remarquer
qu'il s'en rservait l'usufruit sa vie durant; en sorte que la belle
tonnelire, pour jouir, soit comme donataire, soit comme lgataire,
devait attendre le dcs du sieur Devaux.

Cependant elle continua ses assiduits, et prsida constamment aux
soins qu'exigeait la sant de son bienfaiteur. Pendant ce temps,
on crivit  Devaux une lettre anonyme, par laquelle on essayait
de lui donner des soupons sur la femme Durand; mais il rejeta
cette dlation avec une nergie qui prouvait sa confiance aveugle.
Pouvait-il croire en effet qu'une jeune femme douce, aimable,
toujours attentive  faire valoir les charmes de la sduction, si
pleine de prvenances  son gard, ft capable de commettre un
attentat aussi noir que celui dont on l'avertissait de se dfier?

On a dit aussi que, dans le mme temps, Devaux avait eu le dessein de
se marier avec une dame veuve de Noinville, et que sa favorite, la
belle tonnelire lui en avait fait des reproches. Il y avait en effet
de quoi l'alarmer dans ce projet, attendu que le testament et la
donation couraient risque d'tre anantis par la survenance d'enfans
lgitimes. Ce qu'il y a de certain, c'est que le sieur Devaux fit,
le 21 novembre 1742, un second codicile, contenant quelques legs au
profit de la dame de Noinville.

Le testateur mourut le lendemain de cette nouvelle disposition.
Les symptmes qui accompagnrent cette mort firent souponner un
empoisonnement. Sur ces indices, le corps fut ouvert le lendemain,
et les hommes de l'art dclarrent que le dfunt avait pris quelques
mdicamens corrosifs qui avaient caus sa mort. Il n'en fallut pas
davantage pour confirmer les soupons.

Le procureur du roi au Chtelet rendit plainte le 24 novembre 1742,
se fondant sur les soupons qui s'taient levs sur le genre de mort
du sieur Devaux; et, pour en dcouvrir la cause et la constater,
il requit que le corps du dfunt ft visit par les mdecins et
chirurgiens du Chtelet, et qu'il en ft inform.

La visite requise fut ordonne et excute. Les mdecins et
chirurgiens du Chtelet dclarrent qu'ils avaient trouv l'estomac
gangren, et en dedans plusieurs excoriations et taches noires, et
le velout dtruit; d'o ils conclurent que Devaux tait mort d'un
poison corrosif.

Le corps du dlit ainsi constat, on fit une information pour en
dcouvrir les auteurs. Mais cette information parut si peu concluante
au ministre public, qu'il se borna, dans ses conclusions,  en
demander la continuation. Cependant la belle tonnelire, sa mre et
un laquais du sieur Devaux, furent arrts.

On entendit deux nouveaux tmoins. L'un d'eux, nomm Andr Boisval,
picier droguiste, dclara que le tonnelier Durand tait venu lui
acheter de l'arsenic pour des rats. Mais, dans son rcolement, ce
tmoin changea plusieurs circonstances notables; il avait dit d'abord
qu'il avait vendu au tonnelier Durand _une once d'arsenic_; et dans
le rcolement c'tait _une demi-once de sublim corrosif_.

On a prtendu que ce tmoin fut confondu par l'accuse  la
confrontation, et que cette circonstance aurait manifest son
innocence, si cette confrontation et t fidlement rdige. Mais,
 cette poque, le greffier du Chtelet tait ce Marot que ses
infmes prvarications firent condamner dans la suite aux galres.
A la faveur de la trop grande confiance du juge, il mettait son
ministre  prix. Il ne rougit pas, disait-on, de faire offrir
 la belle tonnelire, moyennant une somme d'argent, ce qu'il
appelait _une bonne tournure_. Mais l'accuse, qui ne voulait
devoir sa justification qu' son innocence, rejeta avec indignation
cette proposition. Marot, confus d'avoir inutilement dcouvert sa
sclratesse, devint le plus cruel ennemi de la femme Durand. Aussi
depuis ce temps-l lui fit-il prouver toutes les humiliations que
lui dictait son ressentiment. Quand on interrogeait cette femme, il
affectait de la confondre avec les sclrats qui devaient, le jour
mme, tre trans au dernier supplice. Mais, ces actes de barbarie
ne lui suffisant pas pour assouvir sa vengeance, il fit tout ce
qu'il put pour la faire paratre criminelle, en supprimant, dans la
procdure, ce qui tait  sa dcharge; et c'est ce qu'il avait fait,
disait-on, dans la rdaction de la confrontation avec Boisval.

On observait encore, relativement  ce dernier, que la crainte d'tre
poursuivi comme faux tmoin et la conviction intrieure de son crime
lui avaient fait prendre la fuite, sans que l'on st ce qu'il tait
devenu.

Quoi qu'il en soit, ce fut sur le tmoignage de ce Boisval que le
tonnelier Durand fut arrt. Le mari et la femme furent dtenus
en prison pendant une anne, pour un plus ample inform. L'anne
rvolue, aucune nouvelle charge n'tant survenue, ils furent
relchs,  la charge par eux de se reprsenter quand ils en seraient
requis.

A cette procdure criminelle se joignit une procdure civile qui
fut longue et anime. Les hritiers collatraux du sieur Devaux
attaqurent le testament qui constituait la femme Durand lgataire
universelle, et la donation qu'elle s'tait fait adjuger de la rente
de 1200 livres, et eurent gain de cause. Il y eut des appels de part
et d'autre. Enfin, en 1765, plus de vingt ans aprs, la femme Durand
ayant invoqu la prescription, pour rclamer l'excution du testament
de Devaux, fut dclare non recevable et condamne aux dpens.
La question d'indignit fut juge contre elle. Suspecte d'avoir
empoisonn son bienfaiteur, elle tait indigne de recueillir ses
bienfaits.




CONDAMNATION D'UN INNOCENT, ET SA JUSTIFICATION TARDIVE.


Quand on parcourt les procs clbres, on ne peut s'empcher de
dplorer les malheurs occasions par la faillibilit de la justice
des hommes. Que d'indices trompeurs, que de faux tmoignages,
que d'innocens condamns  la place des coupables! Les histoires
tragiques de d'Anglade, de Lebrun, de Calas, de Montbailly, et de
tant d'autres infortuns, en nous assurant de cette triste vrit,
sont autant de leons terribles pour les juges, et leur apprennent
avec quelles prcautions ils doivent se servir du glaive de la
justice.

La cause dont nous allons parler runit des circonstances peut-tre
encore plus cruelles. On y voit non seulement l'innocent puni  la
place du coupable, mais c'est le coupable qui, par une impudence sans
exemple, a appel le chtiment des lois sur la tte de son ennemi,
et a poursuivi lui-mme sa condamnation. Les magistrats, tromps,
sduits, entrans par l'apparente scurit du criminel, ont cru voir
l'innocence, l o il n'y avait que de l'audace; tandis qu'ils ont
cru devoir imputer le crime, et en faire porter la peine  un homme
qui n'tait que modeste et imprudent. Cette cause, dj intressante
par ses diffrentes circonstances, le devient encore davantage par la
qualit des parties. L'innocent et le coupable taient prtres, et
prsentaient un spectacle dplorable comme l'histoire de l'abb des
Brosses, que l'on verra plus loin.

Le sieur Risch, homme simple de caractre et de moeurs, et d'une
bont excessive, tait cur de la paroisse de Saint-Simplice de Metz.
Sur la fin de mars 1744, le sieur Louys fut nomm vicaire de la mme
paroisse. Une physionomie prvenante, des talens pour la chaire,
prvinrent favorablement le cur, et le firent passer facilement
sur l'inconvnient de sa trop grande jeunesse; ce pasteur eut la
malheureuse imprudence de confier  ce jeune ecclsiastique les
fonctions de vicaire dans sa paroisse. Il expia bien cruellement sa
trop grande confiance.

On ne tarda pas  s'apercevoir du got du sieur Louys pour la
dbauche: on remarqua qu'il avait des relations trs-frquentes
avec une jeune personne appele Barbe Marchand. Cette fille, alors
ge de vingt ans, tait sa pnitente, et vivait avec sa mre et
sa tante, du travail de ses mains. Lorsqu'il eut conduit cette
liaison  son dernier priode, les lieux les plus sacrs, l'glise,
le confessionnal, la chambre du sieur Louys, furent tour--tour
tmoins de leurs entretiens secrets; le cimetire mme, qui semble ne
devoir rappeler que des ides lugubres, le cimetire fut souvent le
lieu de leurs rendez-vous amoureux. Le vicaire porta ses indcentes
complaisances jusqu' conduire sa matresse au bal, dguis comme
elle, avec des habits lous chez les juifs. Cette liaison causait le
plus grand scandale. Barbe Marchand devint plusieurs fois enceinte.
On prvint  diverses reprises le bon cur de tous ces dsordres et
des effets fcheux qu'ils produisaient sur les esprits. Mais le
sieur Risch, que sa candeur empchait de croire au crime, rejeta
long-temps comme d'infmes calomnies, les rapports qu'on lui faisait
 cet gard. L'vidence vint enfin l'clairer; il ne put se refuser
au tmoignage de ses yeux. Toutefois la douceur de son caractre,
la bont de son coeur ne l'abandonnrent pas non plus dans cette
circonstance. Il parla  son jeune vicaire avec des entrailles de
pre, l'engagea  revenir dans la voie de la vertu, et fit tout ce
qu'il put pour couvrir d'un voile les carts de ce jeune homme, et
le prserver des mesures svres que pouvait prendre  son gard
l'autorit ecclsiastique.

Sans doute cette excessive tolrance manquait de justice et de
discernement; elle tait mme coupable, mais avec d'excellentes
intentions. On ne pouvait donc regarder le bon abb Risch comme un
criminel.

Long-temps ce bon homme sut retenir l'interdit qui menaait
son vicaire. Mais, soit sur la demande de plusieurs autres
ecclsiastiques, soit d'aprs la rumeur publique, une procdure fut
commence. On trouva sans peine les preuves des faits articuls. On
apprit mme que Barbe Marchand, qui l'accusait de sduction, n'avait
pas t le seul objet de la passion de l'abb Louys, et que plusieurs
autres femmes s'taient partag son coeur et ses hommages.

Cependant, par suite de sollicitations, la procdure criminelle fut
suspendue. Le sieur Risch lui-mme fit encore un dernier effort
pour tre utile  son jeune vicaire, qui, du reste, avait pris
l'engagement de se retirer dans un lieu rgulier, pour y reprendre
l'esprit de son tat.

Aprs l'expos rapide de ces principaux faits, personne ne pourra
croire qu'ils aient pu retomber  la charge du vnrable cur; que
le sieur Louys ait pu traner ce vieillard de cachots en cachots,
de tribunaux en tribunaux; que, victime d'une longue captivit, cet
homme se soit vu dpouill de son patrimoine et de ses bnfices,
condamn  des peines infamantes, et paralys de tous ses membres par
suite de l'humidit des prisons o il avait langui long-temps.

Le sieur Risch, avant d'avoir t cur, avait t charg, par
l'vque de Metz, de veiller, dans la ville, au strict maintien de
la discipline ecclsiastique. Ses soins russirent, mais ils lui
attirrent beaucoup d'ennemis. Les sages prcautions de l'vque
rvoltrent tous ceux dont elles dcouvraient les dsordres. Ils
en voulurent au sieur Risch de s'tre prt  faire excuter un
rglement favorable aux moeurs et  la religion. Tous les ennemis de
l'vque devinrent les siens; ils formrent une cabale puissante, qui
ne manqua pas d'embrasser secrtement comme sienne la cause du jeune
vicaire. Louys, assur de cette protection, osa concevoir le dessein
de faire de la justification mme du cur le sujet d'une accusation
en diffamation calomnieuse. Tout--coup le sieur Risch reoit un
dcret d'ajournement personnel. Il tait loin d'imaginer que le sieur
Louys pt porter aussi loin l'impudence et la tmrit. Fort de
son innocence, il se prsente aux juges; mais  la manire dont il
est interrog, il s'aperoit que sa perte est jure. Bientt on le
dcrte de prise de corps. Pour se soustraire  cet acte tyrannique,
il se retire  l'abbaye de Vadgave dans le comt de Nassau, et par
consquent hors du royaume; ses ennemis dcouvrent sa retraite, le
font enlever violemment au mpris du droit des gens, et transfrer
dans les prisons de Metz, o il est mis au secret et trait avec une
duret barbare, tandis que son coupable accusateur jouissait de la
plus grande libert. Il se passa deux mois sans que le sieur Risch
ft interrog.

Enfin, aprs diffrentes formalits judiciaires, l'official, oblig
de prononcer sur l'accusation du sieur Risch, d'aprs une procdure
faite uniquement  sa charge, rendit, le 29 avril 1749, un jugement
qui le dclara atteint et convaincu d'avoir occasion, par ses
discours inconsidrs et tmraires et ses dmarches imprudentes,
les bruits diffamans et scandaleux causs par l'accusation de Barbe
Marchand contre le sieur Louys; pour raison de quoi il le condamna
 se retirer dans un sminaire, o pendant trois mois il serait
suspendu des fonctions de son ministre.

Aprs ce jugement, le sieur Risch fut transfr des prisons de
l'officialit dans celle de la Conciergerie, o son pre mme ne put
avoir la libert de le consoler. Ce vieillard respectable,  l'ge
de quatre-vingts ans, ne pouvait cependant que mler ses larmes avec
celles de son malheureux fils.

Cette dplorable affaire tait devenue le sujet de toutes les
conversations. Tous ceux qui en parlaient la jugeaient selon leur
coeur. Le bruit courut que, l'inceste spirituel devant tre puni par
le feu, le sieur Risch en prouverait le supplice, les lois ayant
dtermin contre le calomniateur la peine du talion. Sa famille en
fut alarme; elle en porta ses plaintes au roi et au chancelier,
qui, aprs s'tre fait rendre compte de cette affaire, crivit qu'on
ne pronont aucune peine afflictive contre l'accus sans l'en
avoir prvenu. Quelques jours aprs, le procureur-gnral donna ses
conclusions dfinitives; elles tendaient  faire condamner le sieur
Risch, comme calomniateur,  faire amende honorable aux principales
portes du palais, de l'glise cathdrale et de sa paroisse, conduit
par l'excuteur de la haute justice, et aux galres perptuelles.
Ces mmes conclusions vouaient Barbe Marchand  tre pendue comme
calomniatrice.

Cependant le sieur Risch avait demand d'tre admis  la preuve
de ses faits justificatifs. Il obtint cette grce; mais il fut
ordonn que la preuve serait faite  ses dpens; et, par une suite
de manoeuvres inconcevables, quand vint le moment d'entendre les
tmoins, ceux sur le tmoignage desquels le sieur Risch fondait
l'espoir de sa justification disparurent; on n'entendit que ceux
dont on avait achet la discrtion. Pour comble de suggestion, des
huissiers, que leur office tenait aux portes de la chambre o les
tmoins devaient tre entendus, les exhortaient,  mesure qu'ils
entraient,  dclarer qu'ils n'avaient rien vu ni entendu. On y
ajouta la menace de faire punir comme faux tmoins ceux qui, ayant
dj t entendus dans les informations faites par le sieur Louys,
varieraient dans leurs dpositions.

L'arrt dfinitif fut rendu le 23 dcembre 1749. Barbe Marchand
fut condamne  tre fouette, marque et bannie du royaume 
perptuit. Le sieur Risch fut, comme elle, condamn au bannissement
perptuel; leurs biens furent acquis et confisqus au profit de qui
il appartiendrait, avec amende de six mille livres au profit du sieur
Louys.

Cet arrt fut excut contre Barbe Marchand; mais le sieur Risch
fut laiss dans les prisons, parce que le sieur Louys devait l'y
faire crouer le surlendemain des ftes de Nol, faute du paiement
des six mille livres. On savait bien que ce n'tait pas lui qui
tait dbiteur de cette somme, et qu'elle devait tre prise sur
la confiscation; mais on voulait empcher le sieur Risch d'aller
rclamer l'autorit du roi, et demander  sa justice la vengeance de
tant de perscutions.

On excuta la confiscation par la vente de tous ses biens et effets.
On poussa l'inhumanit jusqu' le dpouiller dans les prisons des
vtemens les plus ncessaires; on le priva des meubles de la moindre
valeur; on lui retira jusqu' sa calotte et son bonnet de nuit. On
le dpouilla de sa cure, et, aprs l'avoir rduit ainsi  la plus
affreuse misre, on le retint encore prisonnier. Les temps qui
suivirent ne furent pas moins cruels que ceux qui avaient prcd sa
condamnation; l'obscurit, l'infection, l'humidit des cachots o
il tait enferm, tout contribua  lui enlever le seul bien qui lui
restt encore, la sant.

Heureusement il survcut  tant d'opprobre et de cruauts pour
voir son innocence reconnue, et son calomniateur justement puni de
son ingrate sclratesse; le sieur Risch se pourvut en cassation.
Par un premier arrt du conseil, les premires procdures furent
rapportes, et par un second, le procs fut renvoy au grand conseil.

La sortie du sieur Risch des prisons fut un nouvel outrage qu'il
reut de ses ennemis; on eut soin de ne l'en tirer qu' l'issue des
audiences; le jour et l'heure taient indiqus; le peuple tait
rassembl en foule. Le prisonnier fut transfr  Paris.

Alors l'affaire prit bientt une autre face. Le grand conseil ordonna
de nouvelles informations, de nouveaux monitoires; plus de quatre
cents tmoins furent entendus. D'aprs les charges que renfermaient
leurs dpositions, le sieur Louys, qui avait suivi son prisonnier,
et qui s'tait prsent  ses juges avec cette audace que le crime
donne et qui ne devrait appartenir qu' l'innocence, fut dcrt de
prise de corps et renferm dans les mmes prisons que sa malheureuse
victime.

Cette fois la lumire jaillit des informations, des dpositions des
tmoins; il fut avr, reconnu que Louys avait viol de la manire la
plus scandaleuse la principale vertu de son ministre, la chastet;
qu'il avait abus des sacremens pour sduire et plonger dans la
dbauche une jeune personne; que, par la plus noire calomnie, il
avait fait perdre  son cur ses biens et sa sant; qu'enfin il
l'avait accabl de vexations de tous genres.

Ces diffrens motifs dterminrent le grand conseil; et, par arrt du
20 mars 1753, le sieur Risch fut dcharg de l'accusation; le sieur
Louys condamn  un bannissement perptuel hors du royaume,  la
confiscation de tous ses biens, aprs avoir prlev sur eux une somme
de dix mille livres de dommages-intrts en faveur du sieur Risch.




CARTOUCHE ET MANDRIN.


C'est uniquement pour mmoire que nous indiquons ici ces deux fameux
patrons du brigandage rig en profession. Il y a peu d'intrt 
lire les mfaits quotidiens de ces hommes et de leurs semblables,
qui, en hostilit permanente avec la socit, et violant par tat
toutes ses conventions, toutes ses lois, se sont fait un mtier du
crime, et, incapables de repentir, n'ont jamais envisag la peine qui
les attend tt ou tard que comme un chtiment de leur maladresse.
En consquence, nous nous tions propos d'abord de passer sous
silence les tristes exploits de ces dgotans hros de gibet; mais
les noms de Cartouche et de Mandrin sont entours d'une renomme si
ignominieusement proverbiale, que la crainte du reproche de les avoir
oublis dans la _Chronique du crime_ nous oblige d'accorder quelques
lignes  ces sclrats.

Louis-Dominique Cartouche, n  Paris vers la fin du dix-septime
sicle, manifesta ds l'enfance son funeste penchant pour le vol.
Ses larcins le firent chasser du collge, et ensuite de la maison
paternelle. Il fit son apprentissage avec une troupe de voleurs qui
infestait la Normandie, et revint bientt  Paris, o il se mit  la
tte d'une troupe de bandits, sur lesquels il eut l'art de se mnager
un pouvoir sans bornes. Ds lors on n'entendit plus parler dans Paris
que de vols et d'assassinats.

Cartouche avait tant d'adresse, qu'il chappait toujours aux
poursuites de la justice; de sorte qu'une rcompense fut promise 
ceux qui pourraient le livrer aux magistrats.

Enfin il fut arrt dans un cabaret de la Courtille, le 14 octobre
1721. On le renferma dans un profond cachot du Chtelet, d'o il
parvint encore  s'chapper; mais heureusement qu'il fut repris
sur-le-champ. Son procs dura quelque temps: la justice tenait
beaucoup  connatre les affids de ce chef redoutable. Cartouche
fut condamn  tre rompu vif, et excut en place de Grve, le 28
novembre 1721.

Dans les angoisses de la question, il avait refus constamment de
nommer ses complices; mais en arrivant  l'Htel-de-Ville, voyant que
ses gens n'taient pas l pour le secourir, il fit l'aveu de tous ses
brigandages, et nomma ses suppts, qui furent presque tous arrts.

Louis Mandrin, n  Saint-tienne de Saint-Geoire, village prs la
cte Saint-Andr en Dauphin, tait fils d'un marchal-ferrant.
Il s'enrla de trs-bonne heure; mais bientt, fatigu des
assujettissemens continuels du mtier de soldat, il dserta, et
se mit  exploiter,  main arme, les voyageurs, sur les grandes
routes. La fausse monnaie et la contrebande furent aussi deux
branches d'industrie pour Mandrin et compagnie. Devenu chef d'une
bande de brigands, il exerait un grand nombre de violences,
commettait des assassinats, et, tenant souvent tte aux troupes
envoyes  sa poursuite, il tait devenu la terreur des pays qu'il
infestait.

On le poursuivit pendant plus d'une anne sans pouvoir le prendre.
Enfin on le trouva cach sous un amas de fagots dans un vieux chteau
dpendant du roi de Sardaigne, d'o on l'arracha, malgr l'immunit
du territoire tranger, sauf  satisfaire au roi Sarde pour cette
espce d'infraction.

Mandrin fut condamn  mourir sur la roue, le 24 mai 1755, par la
chambre criminelle de Valence; et cet arrt fut excut le lendemain.

Ce sclrat avait une physionomie intressante, le regard hardi, la
rpartie vive et l'locution facile.


FIN DU DEUXIME VOLUME.




TABLE DU DEUXIME VOLUME.


                                                                  Page

    La femme adultre et complice des assassins de son mari.         1

    Extrait des fastes du gibet de Montfaucon.                      11

    Les trois Guilleris.                                            19

    Henri IV et ses assassins.                                      21

    Diablerie et magie.                                             38

    Marie Cognot, ou la mre indigne de l'tre.                     43

    Meurtre du marchal d'Ancre, et procs inique de sa femme.      51

    Le parricide de Chteau-Renard.                                 59

    Atroce absurdit de la torture.                                 62

    Assassin condamn sur la dposition d'un aveugle.               67

    Vanini, brl vif  Toulouse comme athe.                       72

    Infanticide chappe au supplice.                               77

    Punition de quelques stratagmes criminels.                     84

    Parricide inspir par la cupidit.                              88

    Urbain Grandier, cur de Loudun, brl vif comme magicien.      94

    Louis Gaufridy, ou le sorcier de Provence.                     112

    Le marchal de Marillac, le duc de Montmorency, l'cuyer
     Cinq-Mars et Franois-Auguste de Thou, ou les victimes de
     la vengeance du cardinal de Richelieu.                        118

    Meurtre de Philippe de Gueydon,  Aix.                         131

    La mre Louise, ou les religieuses de Louviers.                136

    Meurtre de Monaldeschi.                                        142

    Histoire du jeune Aubriot.                                     147

    Le gueux de Vernon.                                            155

    Imposteur bigame.                                              160

    Simon Morin, ou le fou brl comme sorcier.                    172

    L'enfant rclam par deux mres.                               176

    Le surintendant Fouquet.                                       187

    Malheurs et fin tragique de la marquise de Gange.              198

    Supplice du marquis de la Douze, accus d'avoir empoisonn
     sa femme.                                                     213

    Le juif de Metz.                                               217

    Le lieutenant-criminel Tardieu et Marie Ferrier, sa femme.
     Leur assassinat.                                              225

    La marquise de Brinvilliers. Empoisonnemens qu'elle commet
     dans sa famille, son supplice.                                232

    Jean Maillard, ou la femme aux deux maris.                     247

    La Voisin et la Vigoureux, empoisonneuses.                     251

    Histoire de la Pivardire, ou le vrai revenant.                254

    Innocens condamns, ou la famille d'Anglade.                   266

    Assassinat de M. de Riancourt.                                 276

    Assassinat de la dame Mazel. Supplice d'un innocent pris pour
     le meurtrier; sa rhabilitation; jugement et aveux du vrai
     coupable.                                                     281

    Madame Tiquet; ses dsordres, ses crimes.                      292

    Juges de Mantes punis comme prvaricateurs.                    300

    Les dragonnades.                                               307

    Le masque de fer.                                              313

    Accusation d'infanticide.                                      321

    Madame de Sassy accuse du meurtre de son mari.                327

    Parricide commis par deux fils, aids de leur mre.            333

    Le nouveau lgataire universel.                                345

    Le spectre, ou la fourberie dcouverte.                        350

    Le pre Girard, accus d'enchantement et de sortilge par la
     Cadire.                                                      356

    Frillet, ou le calomniateur puni.                              361

    La belle tonnelire.                                           368

    Condamnation d'un innocent, et sa justification tardive.       377

    Cartouche et Mandrin.                                          388


FIN DE LA TABLE DU DEUXIME VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Chronique du crime et de l'innocence, 
tome 2/8, by J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph) Champagnac

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUE DU CRIME ***

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