The Project Gutenberg EBook of Essai sur Talleyrand, by Henry Lytton Bulwer

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Title: Essai sur Talleyrand

Author: Henry Lytton Bulwer

Translator: Georges Perrot

Release Date: October 25, 2014 [EBook #47196]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR TALLEYRAND ***




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et n'a pas t harmonise.




    ESSAI

    SUR

    TALLEYRAND




PARIS.--IMP. SIMON RAON ET COMP., RUE. D'ERFURTH, 1.




    ESSAI
    SUR
    TALLEYRAND

    PAR

    SIR HENRY LYTTON BULWER
    G. C. B.
    ANCIEN AMBASSADEUR

    TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
    PAR
    M. GEORGES PERROT


    PARIS
    C. REINWALD, LIBRAIRE-DITEUR
    RUE DES SAINTS-PRES, 15

    1868
    Tous droits rservs.




AVANT-PROPOS

DU TRADUCTEUR


Publi depuis moins d'un an, le livre que nous voulons faire connatre
aujourd'hui au public franais a dj atteint en Angleterre sa
quatrime dition; en mme temps paraissait, dans la collection
Bernhard-Tauchnitz, une de ces ditions spciales, en petit format et
 bon march, qui, en quelques semaines, se rpandent par milliers
d'exemplaires dans le monde entier. Sous le titre commun de _Portraits
historiques_ (_Historical Characters_), l'ouvrage de M. Bulwer
contient quatre biographies: Talleyrand, Mackintosh, Cobbett et
Canning; l'auteur, dans les quelques lignes qui lui servent de
prface, nous apprend qu'il a encore en portefeuille un essai
semblable sur sir Robert Peel, et nous savons qu'il s'occupe en ce
moment de lord Palmerston.

Ce qui a donc surtout attir l'attention et occup les studieux
loisirs de M. Bulwer, c'est la carrire, l'action, la physionomie
originale des hommes d'tat de l'Angleterre moderne; pourtant son got
pour la France, qui est presque son sjour de prdilection, ses
relations avec la meilleure socit de toutes les capitales
europennes, les fonctions diplomatiques qu'il a remplies pendant de
longues annes dans l'ancien et dans le nouveau monde, tout cela l'a
conduit  largir son horizon et  tudier non moins curieusement la
vie, le caractre et le rle de certains hommes politiques du
continent, et particulirement de ceux qui ont dirig les affaires de
la France depuis 1789. Les principaux acteurs des grands drames de la
Rvolution, ceux qui ont disparu dans ses orages, il a fait
connaissance avec eux dans les mmoires laisss par les contemporains;
pour ceux qui ont survcu  ces luttes et qui,  divers titres, ont
laiss leur trace dans l'histoire de l'Empire, des deux Restaurations
et de la monarchie de Juillet, il en a, jeune encore, approch
plusieurs des plus illustres; il les a frquents avec une
respectueuse curiosit; il a pu souvent interroger leur complaisante
et fidle mmoire sur les hros disparus de la gnration prcdente,
sur les causes scrts des vnements inexpliqus, sur les pisodes
les plus obscurs de ces luttes auxquelles ils avaient t mls. Dans
le volume que nous avons traduit sont souvent cites des conversations
de MM. Mol, Pozzo di Borgo et autres vtrans de la politique et de
la diplomatie europennes; M. Bulwer les appelle en tmoignage et
invoque les confidences qu'il a lui-mme recueillies de leur bouche.
De cette enqute ainsi poursuivie sous diverses formes, de ces
lectures et de ces entretiens est sorti le premier des Essais, le plus
dvelopp et le plus complet, celui qui  lui seul remplit tout un
volume, l'_Essai sur Talleyrand_.

Nous nous contenterons, pour le moment du moins, d'offrir aux lecteurs
franais cet Essai sur Talleyrand; il est principalement consacr 
l'un des plus clbres et des plus discuts parmi les acteurs de la
grande pice commence en 1789 et non encore acheve,  ce personnage
que l'on peut appeler le premier parmi les hommes de second ordre;
mais ncessairement,  ct de lui, dans l'tude d'une vie publique
qui s'ouvre avant 1789 et ne se termine qu'aprs 1830, l'auteur
rencontre presque tous les politiques qui, de Mirabeau  M. Guizot,
ont marqu dans l'histoire de nos rvolutions; il a l'occasion de les
dfinir et de les juger, de donner son avis sur les hommes et sur les
choses qui passionnent encore le plus les esprits. Ainsi, par
exemple, on se figure aisment quelle place tiennent dans ce tableau
l'empereur Napolon, son rgne, son gnie, son systme, ses fautes,
les dsastres o il a prcipit la France.

On pourra sans doute ne pas partager tous les jugements de M. Bulwer,
jugements dont nous lui laissons toute la responsabilit. A propos de
Talleyrand, des crivains, mme distingus, ont tant et tant dclam,
ont commis tant d'hyperboles et tant prodigu les gros mots[1], que M.
Bulwer a peut-tre t conduit, par la crainte de verser dans cette
banale ornire,  pencher, sinon  tomber de l'autre ct. Ceux-l
mme qui cherchent  se dfendre du parti pris et de l'emphase, le
trouveront parfois bien indulgent, bien partial pour Talleyrand,
quoiqu'il ait trop d'esprit pour jamais tourner au pangyrique, qui
n'est qu'une dclamation retourne.

  [1] La plus brillante peut-tre de ces invectives, qui suffira 
  donner une ide des autres, se trouve dans les _Lettres d'un
  voyageur_, de George Sand; c'est le chapitre intitul _le
  Prince_. Ce sont des pages crites avec le talent ordinaire de
  l'auteur; mais le sens historique y fait dfaut; il n'y a pas de
  nuances, c'est--dire pas de vrit, pas mme de vraisemblance,
  aucune vie; c'est le portrait d'un monstre abstrait et idal,
  peint avec des couleurs toutes pousses au noir. Ainsi, pour ne
  toucher qu' un point, madame Sand parat n'avoir pas le moindre
  soupon du rle honorable et utile que joua l'vque d'Autun 
  l'Assemble constituante, et des services qu'il y rendit, ds le
  premier jour,  la cause de la rvolution.

De toute manire, que l'on doive ou non se montrer pour Talleyrand
plus svre que ne l'est M. Bulwer, il est intressant de voir notre
histoire raconte, nos rvolutions expliques, nos hommes publics
jugs par un crivain, par un politique tranger, par un homme qui a
pris part  la direction des affaires dans un grand pays, l'cole de
la libert europenne. Le tour absolu de notre esprit, qui veut tout
faire aboutir  une thorie logique,  une espce de dogme, notre got
pour les types tranchs, nos prjugs et nos passions de famille, de
classe et d'ducation, tout cela nous conduit presque fatalement 
perdre le sens de la ralit, quand nous abordons l'histoire de ces
quatre-vingts dernires annes. Comme des voyageurs qui font une
marche de nuit, nous ne jugeons plus bien des proportions vraies, nous
n'apercevons plus les dtails et les contours exacts des formes
confuses qui bordent le chemin; nous nous effrayons ou nous nous
prenons des fantmes qu'a crs notre propre imagination surexcite,
ou, pour mieux dire, de l'aspect trange, bizarre, colossal que
prennent dans cette ombre vague les objets que nos yeux sont le plus
accoutums  voir et nos mains  toucher. D'aucuns en viennent, les
uns par colre et par haine, les autres par enthousiasme et par
fanatisme,  mettre en dehors de l'humanit les principaux acteurs de
ces scnes mmorables,  ne pas voir en eux des hommes faits de la
mme chair et du mme sang que ceux qui, en d'autres temps de crise,
ont t les chefs ou les victimes, les vainqueurs ou les vaincus
d'autres rvolutions; ils ne veulent plus appliquer  cette histoire
les rgles ordinaires de la morale, de la critique, du bon sens. Il
faudrait tudier, il faudrait comprendre, comme le faisait dj
Thucydide, il y a plus de deux mille ans, dans ses immortelles pages
sur les troubles de Corcyre, l'influence dsastreuse des rvolutions
sur la moralit humaine; il faudrait montrer comment ces chocs
rpts, ces subits et profonds renversements troublent et
dsaccordent l'me humaine, rompent toutes ses habitudes,
l'affranchissent de tous les liens qui la retiennent ordinairement
dans la mdiocrit, et, sans en changer la nature, la poussent aux
excs, soit dans le bien, soit dans le mal. Loin de l, on s'en va
prtendant qu'entre le reste des hommes et ces personnages que les uns
appellent les monstres, les autres les saints de la Rvolution, il n'y
a plus de commune mesure, de comparaison possible.

Aux gens qui n'ont pas encore compris que la Rvolution franaise
tait invitable,  ceux qui n'en admettent pas le bienfait et qui ne
sentent pas par quelles longues injustices et par quelles
hrditaires souffrances s'expliquent ses violences et ses cruauts,
on peut s'abstenir de rpondre. Ces grands pangyristes du moyen ge,
on voudrait pouvoir, d'un coup de baguette, les renvoyer  l'an mille
et les y faire vivre, ne ft-ce que quelques semaines, en pleine
socit fodale. Quant  ceux qui s'intitulent les hritiers et les
continuateurs de la Rvolution franaise, c'est surtout quand on
trouve sous leur plume ces exagrations, ces falsifications de
l'histoire, qu'elles paraissent irritantes et dangereuses. Vous
souvenez-vous de ces phrases bates qui, il y a deux ou trois ans, ont
fait le tour de la presse, sur la _rvolution_, qui est une
_rvlation_, rvlation dont le sens chappe  la foule, et n'est
bien saisi que par un groupe d'initis, hirophantes officiels de la
dmocratie? Comme tous les mysticismes, le mysticisme rvolutionnaire
est une maladie de l'esprit. Un des remdes qui peuvent le mieux nous
gurir, ou tout au moins nous prserver de cette maladie, c'est
d'ouvrir les histoires de la Rvolution franaise crites par des
trangers, c'est de lire des pages comme l'loquent et amer _Essai_ de
Macaulay sur Barre, cet essai qui fut le dernier travail du grand
historien libral que nous envions  l'Angleterre.

Ce n'est point que nous prtendions comparer M. Bulwer  Macaulay:
rien n'est plus diffrent que ces deux esprits et que ces deux styles;
M. Bulwer n'est d'ailleurs pas, comme Macaulay, un crivain de
profession; c'est un homme du monde qui a eu l'ide d'employer ses
loisirs  recueillir, en retraant la vie de quelques illustres
contemporains, ses souvenirs et ses rflexions, le fruit de ses
lectures et de son exprience personnelle; il cause plutt qu'il
n'crit. Il n'en est pas moins vrai qu'en parcourant,  la suite de
cet esprit indpendant et lgrement sceptique, l'histoire de nos
efforts et de nos mcomptes, de nos gloires et de nos malheurs depuis
1789, on est conduit plus d'une fois  s'interroger avec quelque
inquitude sur la valeur de certains jugements trs-accrdits, qui
ont cours partout, et qui, par l'enseignement, s'imposent aux
intelligences franaises dans le temps mme o elles prennent leur pli
et leur forme durable. On s'arrte, tout songeur, et on se demande
s'il n'est pas tel procs o l'arrt a t rendu avant que la cause
ft suffisamment instruite, si l'histoire de ces tragiques annes n'a
pas commis plus d'une de ces mprises qui faisaient dire tristement au
vieux Scaliger: Il y en a qui ont la rputation, il y en a d'autres
qui la mritent: _Quidam merentur famam, quidam habent._ Enfin, et
c'est l surtout ce qui importe, on commence  craindre d'avoir fait
souvent de l'histoire immorale, sous prtexte d'en faire de
philosophique; on s'accuse d'avoir trop parl de fatalit et de
ncessit, d'avoir ainsi attnu la responsabilit des hommes que la
foule a suivis, et d'avoir par l enlev  l'histoire quelque chose de
cette autorit morale qui l'a fait appeler par le plus svre des
crivains de Rome la conscience du genre humain.

Que l'on accepte ou non la manire de voir de M. Bulwer en plus d'un
endroit o il s'carte de l'opinion gnralement reue, il est un
mrite que l'on ne refusera pas  son livre, celui d'tre anim d'un
esprit sincrement libral. En vritable Anglais, M. Bulwer dteste le
despotisme. Si, en racontant le 18 brumaire et le Consulat, il parat,
lui aussi, s'tre laiss sduire, avoir cd  l'espce d'attrait
magique et de fascination qu'exera alors sur la France le hardi et
brillant gnie du Premier consul, bientt aprs, ds la rupture de la
paix d'Amiens et le meurtre du duc d'Enghien, il reprend toute la
libert de son jugement; il relve, sans faiblesse, les fautes et les
crimes auxquels Napolon est entran par l'ambition et l'orgueil. A
mesure qu'il avance dans cette histoire, il montre l'infatuation de la
toute-puissance garant de plus en plus cet esprit autrefois si
lucide, et le rendant impatient de tout conseil et de toute
rsistance, jusqu'au moment o, par deux fois, le colosse, entranant
avec lui la France, se renverse et s'abat dans l'abme qu'il a
lui-mme creus. Avec la seconde Restauration, se termine la priode
la plus importante de la carrire de Talleyrand. Cependant, pour le
conduire jusqu'au dernier acte de sa vie publique, jusqu' son
ambassade en Angleterre aprs 1830, M. Bulwer passe rapidement en
revue les rgnes de Louis XVIII et de Charles X, et il assiste 
l'tablissement de la monarchie de Juillet. Partout, dans ce bref
rsum des vnements, il laisse voir combien il s'intresse aux
efforts que la France a faits de 1814  1830, pour se donner enfin un
gouvernement libre.

Sans doute l'Angleterre a le bonheur que cette grande cause de la
libert politique n'ait plus chez elle de dtracteurs et d'ennemis; on
peut remarquer pourtant que, ds ses dbuts dans la carrire publique,
M. Bulwer, au parlement, s'annona comme un des esprits les plus
ouverts de sa gnration, comme un politique que n'effrayait aucune
innovation mesure, aucun progrs. Envoy, tout jeune encore,  la
chambre des communes par la ville de Vilton, il vota pour la rforme
parlementaire en 1832, quoique le premier rsultat du bill, en
supprimant un des siges dont disposait cette petite localit, dt
tre de lui faire perdre son titre de dput. Bientt aprs la ville
de Coventry le renvoyait  la chambre; puis, aprs une dissolution, il
devenait le reprsentant du district urbain de Marylebone. Ce fut en
cette qualit qu'il se signala parmi les premiers partisans de la
rforme commerciale, et qu'il vota pour l'abrogation des lois sur les
crales et de la taxe sur le papier. Aprs la mort de Guillaume IV,
en 1837, il entra dans la diplomatie; envoy comme secrtaire 
Constantinople auprs de sir Stratford de Redcliffe, auquel il devait
succder comme ambassadeur vingt ans plus tard, il se distingua
d'abord en ngociant avec la Porte un trait de commerce qui a rendu
les plus grands services  l'industrie anglaise et ruin pour
longtemps tout ce qui pouvait encore subsister sur diffrents points
de l'empire ottoman d'industrie indigne et locale. De Constantinople,
sir Henry passa  Paris, o il avait le titre et les fonctions de
ministre plnipotentiaire pendant les vnements de 1840, au moment o
la guerre fut prs d'clater entre la France et l'Angleterre  propos
des vnements d'gypte; lord Palmerston dclara en plein parlement
que les efforts judicieux de M. Bulwer avaient beaucoup contribu 
pargner ce malheur aux deux nations. Quand les whigs quittrent le
pouvoir, M. Bulwer offrit sa dmission; mais lord Palmerston et lord
Aberdeen l'engagrent de concert  demeurer  son poste. En 1843, il
fut nomm ministre en Espagne, et bientt aprs rcompens, par le
titre de membre du conseil priv, du succs qu'il avait obtenu en
prvenant, par sa mdiation, un conflit qui menaait d'clater entre
l'Espagne et le Maroc, et qui aurait fait prouver de grandes pertes
au commerce anglais. Ce fut M. Bulwer qui,  Madrid, soutint contre M.
Bresson cette lutte diplomatique, si longue et si passionne, qui se
termina par les fameux mariages espagnols; M. Guizot en a racont,
dans ses _Mmoires_, toutes les pripties, tous les dtails, et ceux
qui seraient curieux de contrler les assertions de l'illustre
historien et homme d'tat franais n'ont qu' chercher un article
insr dans la _Quarterly Review_, bientt aprs la publication de
cette partie des _Mmoires de mon temps_ (janvier 1868); il a t
rdig, on ne saurait en douter, sous l'inspiration de M. Bulwer et
avec des notes fournies par lui. En 1848, le gouvernement espagnol,
cdant  une de ces terreurs paniques,  un de ces brusques caprices
dont il a si souvent, depuis quelques annes, donn le triste
spectacle  l'Europe, congdia, sous diffrents prtextes qui ne
soutenaient pas l'examen, le reprsentant de la reine d'Angleterre;
cette trange mesure concidait avec l'emprisonnement ou l'exil de
tous les chefs libraux. Sans doute, depuis lors, le gouvernement
espagnol a fait tout aussi bien ou mme mieux en ce genre; mais en
1848 on pouvait avoir encore quelques illusions sur son compte, et
quoique l'Europe ne manqut pas alors de spectacles curieux,
quoiqu'elle et pu apprendre en quelques mois  ne pas s'tonner
facilement, ce brutal renvoi du ministre anglais ne laissa pas de
faire grand bruit. A Londres, dans le parlement, non-seulement les
membres du cabinet, mais les hommes les plus considrables des
diffrents partis, lord Palmerston, lord Russel, lord Landsdowne, lord
Aberdeen, sir Robert Peel, M. Disrali et M. Shiel, tinrent le mme
langage; ils s'accordrent tous  louer la conduite de sir Henry
Bulwer, et  proclamer qu'il n'avait rien fait qui pt justifier ou
mme expliquer un pareil traitement.

Lorsque l'Angleterre reprit avec l'Espagne les relations diplomatiques
qui avaient t suspendues  la suite de cette incartade, lord
Palmerston dclara publiquement qu'il aurait renvoy M. Bulwer 
Madrid, si celui-ci n'avait pas t alors occup  servir ailleurs
l'Angleterre. En effet, dans l'intervalle, il avait t nomm ministre
 Washington, o il russit  terminer des contestations qui taient
depuis longtemps pendantes et qui commenaient  chauffer les
esprits en Amrique; peu de diplomates anglais ont t aussi apprcis
et aussi populaires aux tats-Unis. Une fois de retour en Europe, M.
Bulwer, aprs avoir heureusement rempli quelques missions
extraordinaires en Toscane,  Rome et dans les principauts
Danubiennes, devint, en 1858, ambassadeur  Constantinople, poste
qu'il conserva jusqu'en 1865. Lorsque sa sant, altre par les
fatigues d'une carrire si active, le fora  renoncer aux fonctions
diplomatiques, il put enfin s'employer tout entier  rdiger ces
essais depuis longtemps projets et bauchs.

Aujourd'hui, tout en mettant la dernire main  ce travail, M. Bulwer
pose sa candidature, pour les prochaines lections, au sige de
Tamworth. Partisan, au dbut de sa carrire, de ce bill de rforme qui
porta le premier coup, en Angleterre,  la prpondrance
aristocratique, il n'a point, comme c'est assez communment l'usage
chez nous, reni en vieillissant les opinions, les sympathies, les
esprances de sa jeunesse; c'est comme libral qu'il se prsente,
c'est sous le drapeau de M. Gladstone qu'il se range. Sans doute le
descendant d'une des plus vieilles familles de la Grande-Bretagne[2],
l'homme qui est n  la vie politique dans cette Angleterre encore
tout aristocratique qui datait de 1688, sent bien que c'est presque
une rvolution que la rcente rforme parlementaire, dernire halte
sur le chemin qui mne au suffrage universel; il comprend que le
centre de gravit du pays est dplac; que, pour retenir le pouvoir
entre ses mains, la classe riche et cultive aura de grands efforts 
s'imposer et une attitude nouvelle  prendre; que peut-tre, quoi
qu'elle fasse, elle aura, par moments,  subir la domination de la
multitude, de ses prjugs, de ses passions. En prsence de ce sicle
nouveau qui s'ouvre pour sa patrie, il ne dsespre pourtant pas de
l'avenir; sachant que cette Angleterre qui a fait de si grandes choses
devait, un jour ou l'autre, se transformer profondment, il estime que
l'on a eu raison d'oprer le changement avant que le dsir de rforme,
trop longtemps contrari, pt se tourner en fureur rvolutionnaire.
Comme il a l'esprit curieux, il lui plat de prendre part 
l'exprience qui va se tenter et d'tre membre du premier parlement
lu sous l'empire de la nouvelle loi lectorale. Nous esprons que les
lecteurs du Warwickshire aideront ce vieux serviteur de l'Angleterre
 la faire profiter encore pendant plusieurs annes de l'exprience
qu'il a acquise dans sa longue carrire de dput et de diplomate, et
qu'il a fconde encore par ses recherches et ses rflexions
d'historien politique.

  [2] La famille des Bulwer fait remonter sa gnalogie jusqu' la
  conqute, et celle des Lytton,  laquelle appartenait la mre de
  l'crivain, se rattacherait aux Tudors.

Sir Henry Lytton Bulwer est le frre an de lord Edward Lytton
Bulwer, le romancier dont les principaux ouvrages ont t traduits
chez nous, l'auteur de _Pelham_, d'_Eugne Aram_, des _Derniers jours
de Pompi_, de la _Famille Caxton_. La ddicace qui figure en tte des
_Portraits historiques_ tmoigne de la tendre amiti qui unit les deux
frres. Nous souhaitons que cet essai de traduction assure chez nous 
l'an quelque chose de cette popularit que le cadet a depuis
longtemps conquise, hors mme de l'Angleterre, par la riche couleur de
son style, la varit et la puissance de son imagination.

    GEORGES PERROT.




    ESSAI
    SUR
    TALLEYRAND




   PREMIRE PARTIE
   DU COMMENCEMENT DE LA RVOLUTION JUSQU'AU RAPPORT
   SUR L'TAT DU PAYS.


I

   Diffrents types d'hommes.--M. de Talleyrand, homme
   politique.--Caractre du dix-huitime sicle qui l'avait
   form.--Sa naissance, le caractre de sa personne, son entre
   dans l'glise.--Causes de la rvolution.--tats
   gnraux.--L'influence de Talleyrand sur le clerg; sur la
   dcision relative aux instructions des membres de l'Assemble et
    la rdaction de la Dclaration des droits de l'homme.--Son
   courage dans les moments de danger.--Ses connaissances en matire
   de finance.--Ses propositions relatives aux biens de
   l'glise.--Discrdit o il tombe auprs du parti de la
   royaut.--Sa popularit auprs de l'Assemble.--Il est charg de
   rdiger ses manifestes  la nation.--Son projet sur l'uniformit
   des poids et mesures.


Il y a dans tous les temps beaucoup d'hommes qui s'emploient
activement aux affaires publiques; mais trs-peu de ces hommes peuvent
tre appels des hommes d'action. Les rares individus qui ont le
droit de prtendre  ce titre, et dont l'existence exerce une si
importante influence sur le sicle dans lequel ils paraissent, doivent
possder,  un degr peu ordinaire, l'intelligence, l'nergie et le
jugement; mais on trouve ces qualits mles  des degrs divers dans
les diffrentes classes ou les diffrents types d'hommes qui, comme
soldats, souverains ou hommes d'tat, commandent aux destines de leur
poque.

Ceux qui possdent, dans une mesure gale, une intelligence
suprieure, l'nergie et le jugement, gravissent d'un pas ferme et
rapide les pentes les plus escarpes et les plus hautes de l'ambition,
et s'tablissent sur les hauteurs o ils sont parvenus d'un pas
assur. Des hommes de cette trempe poursuivent habituellement avec une
rigoureuse circonspection et une persvrance indomptable quelque plan
fixe ou quelque ide prdominante, adaptant leurs moyens  leur but,
mais ne perdant jamais de vue ce mme but, et ne dpassant jamais dans
cette poursuite la ligne qui spare les difficults des
impossibilits. Le cardinal de Richelieu en France, et Guillaume III,
en Angleterre, sont des types de cette race hroque.

D'un autre ct, ceux chez qui le jugement, quoique grand, n'est pas
suffisant pour contenir l'nergie et gouverner l'intelligence qui
surexcite leur nature, brillent d'un vif clat, comme des mtores,
dans l'histoire, mais excitent l'tonnement et l'admiration de leurs
contemporains plutt qu'ils ne laissent derrire eux des rsultats
permanents. Leurs exploits surpassent de beaucoup ceux des autres
hommes et se revtent pour un moment d'une apparence presque
surnaturelle; mais comme leur lvation est d'ordinaire soudaine et
prodigieuse, ainsi de mme leur ruine est frquemment brusque et
totale. Pouss en avant par une force sur laquelle graduellement ils
perdent tout contrle, emport d'un acte audacieux  un autre plus
tmraire encore, leur gnie est  la disposition du vent ainsi qu'un
vaisseau surcharg de voiles, et prit  la fin dans quelque violente
et soudaine tempte. Charles XII de Sude en fut un exemple dans le
sicle dernier, et Napolon Bonaparte, considr simplement comme
conqurant, en est, de nos jours, un exemple plus frappant encore.

Troisimement, il y a des hommes dont l'nergie et l'intelligence sont
plutt subtiles et tendues, et qui sont attirs par l'utile bien plus
que par le sublime.

Habiles et prudents, ces hommes profitent des circonstances plutt
qu'ils ne les crent. Tourner un obstacle, prvoir un vnement,
saisir une occasion, voil le talent qui leur est particulier. Ils
sont sans passions, mais la pntration et l'intrt propre runis
leur donnent une force gale  celle de la passion.

Le succs qu'ils obtiennent leur est procur par des efforts qui ne
dpassent pas ceux d'autres candidats  la renomme et aux honneurs
publics, candidats qui bien que possdant en apparence des talents
gaux, poursuivent cependant en vain la fortune; la seule diffrence
est que les efforts des premiers sont faits au moment le plus
propice, et de la manire la plus heureuse.

Un tact exquis et un jugement clairvoyant sont les qualits dominantes
de ces _politiques_.

Ils se proccupent rarement de ce qui est juste en principe: ils font
habituellement ce qui est le mieux au moment actuel.

Ils ne jouent jamais le premier rle parmi leurs contemporains: ils en
jouent presque toujours un grand; et sans parvenir  ces positions
extraordinaires auxquelles aspirent de plus aventureux, ils
jouissent gnralement d'une importance considrable, mme au
milieu des circonstances les plus changeantes, et ils conservent
trs-ordinairement dans la retraite ou la disgrce une grande part de
la considration qu'ils ont acquise au pouvoir. Pendant les annes
d'intrigues et d'agitations qui prcdrent la chute des Stuarts, on
vit en Angleterre un remarquable homme d'tat du caractre que je
viens de dcrire, et une comparaison pourrait parfaitement tre
tablie entre l'habile et brillant Halifax et le personnage adroit et
accompli dont le nom est inscrit en tte de ces pages.

Mais bien que ces deux clbres avocats de l'-propos eussent beaucoup
des mmes qualits (le caractre, l'esprit, la science, la pntration
qui distinguaient l'un distinguaient galement l'autre), nanmoins
l'Anglais, quoique orateur plus habile dans les assembles publiques,
n'avait pas dans l'action le courage calme, ni dans le conseil la
ferme et prompte dcision qui distinguaient le Franais; aussi son nom
n'est-il pas grav en caractres aussi ineffaables dans les annales
de son pays, ni li  d'aussi grands et merveilleux vnements.

Et cependant, malgr l'tendue, la grandeur du thtre sur lequel
parut M. de Talleyrand, et l'importance des rles qu'il y joua pendant
plus d'un demi-sicle, j'ose douter que son caractre ait jamais t
bien dcrit, ou soit en ce moment mme justement apprci; et ceci
n'est pas tout  fait surprenant.

Dans une vie si longue, si brillante et si varie, il faut s'attendre
 trouver une diversit d'impressions se remplaant et s'effaant les
unes les autres; et quelques-uns de ceux qui ont admir le brillant
causeur, et qui se sont sentis saisis de respect devant l'habile
ministre des affaires trangres, ignoraient que l'homme d'esprit
clbre, que le sagace diplomate avait montr un got exquis en
matire de lettres, et une profonde connaissance de la lgislation et
des finances. De plus, quoique cela puisse paratre singulier, il
demeure vrai que ces hommes publics qui sont le plus tolrants pour
les opinions contraires, et le moins ports aux inimitis
personnelles, sont ceux-l mme qui, souvent, provoquent autour de
leur nom, au moins pour un temps, le blme le plus svre et les plus
terribles reproches. La raison en est simple: de tels hommes ne sont
eux-mmes sous l'empire d'aucune affection prdominante ni d'aucune
thorie favorite. Calmes et impartiaux, ils sont doux et indulgents.

D'un autre ct, les hommes qui aiment passionnment les choses ou qui
les vnrent profondment, mprisent ceux qui abandonnent les objets
de leur adoration ou de leur respect, et dtestent ceux qui s'y
opposent.

Ainsi, le royaliste, prt  sacrifier sa vie pour son souverain
lgitime; le rpublicain, se proposant la glorieuse imitation de
l'ancienne Rome et de la Grce; le soldat, dvou au chef qui l'avait
conduit de victoire en victoire, ne pouvaient parler qu'avec amertume
et indignation de celui qui commena la Rvolution contre Louis XVI,
contribua pour sa part au renversement de la Rpublique franaise, et
dicta la proscription du grand capitaine dont les armes triomphantes
avaient pendant un moment parcouru toute l'Europe.

Les hommes les plus ardents et les plus violents de l'poque de M. de
Talleyrand furent par consquent les censeurs les plus amers et les
plus violents de sa conduite; et celui qui parcourt les diffrents
ouvrages o cette conduite est apprcie par des critiques
insignifiants[3], sera tent de rpter la remarque du grand homme du
dix-huitime sicle: C'est un terrible avantage que de n'avoir rien
fait; mais il ne faut pas en abuser.

  [3] Plusieurs de ces ouvrages confondent les dates et les noms,
  et prodiguent les accusations les plus absurdes, en mme temps
  que les plus mchantes; mais  et l ils racontent des faits que
  des documents authentiques ont depuis confirms, ainsi que des
  anecdotes que j'ai entendu rpter  des contemporains, et dont,
  par consquent, je profiterai.

Dans quelle mesure sont justifis par les faits les reproches des
crivains auxquels nous faisons allusion, c'est ce que l'on verra plus
ou moins dans les pages suivantes, qui ne sont pas crites dans
l'intention de faire un pangyrique ou de provoquer  l'imitation,
mais simplement avec l'intention de faire connatre une remarquable
classe d'hommes par un homme trs-remarquable, qui se trouve avoir
vcu dans une poque qui ne cessera jamais d'occuper et d'intresser
la postrit.


II

Charles-Maurice Talleyrand de Prigord naquit le 2 fvrier 1754[4]. La
maison de Prigord tait l'une des plus nobles de France, et pendant
les premiers ges de la monarchie, elle jouissait d'un pouvoir
souverain. La principaut de Chalais tait la seule qui existt, je
crois, au temps de Louis XIV; car les autres personnages appels
princes  la cour de France prenaient ce titre comme princes des
tats-Romains ou de l'empire d'Allemagne, et occupaient un rang
infrieur  celui des ducs franais; or cette principaut passe pour
avoir t, pendant huit sicles, l'apanage de cette famille. On pense
que le nom de Talleyrand, habituellement joint  celui de Prigord,
et anciennement crit _Tailleran_, a t  l'origine une sorte de
sobriquet drivant des mots tailler les rangs. Ce nom fut port par
Hlie V, l'un des comtes souverains du Prigord, qui vcut en 1118; et
de ce prince descendirent deux branches des Talleyrand-Prigord; l'une
tait teinte avant l'poque de Louis XVI; l'autre, la plus jeune,
tait alors reprsente par un comte de Prigord, capitaine des gardes
et gouverneur des tats de Languedoc. Un frre de ce comte de Prigord
fut pre de Charles-Maurice Talleyrand de Prigord, qui fera le sujet
de cette tude. La mre de ce personnage, lonore de Damas, fille du
marquis de Damas, tait aussi d'une trs-noble famille, et remarquable
par sa beaut aussi bien que par ses vertus[5].

  [4] Il semble y avoir eu quelque difficult pour fixer d'une
  manire exacte la date de la naissance de M. de Talleyrand. On
  m'a dit, et chacun de ceux qui me renseignaient ainsi croyait
  avoir pour lui la plus sre autorit, qu'il tait n le 7 mars,
  le 1er septembre, et le 2 fvrier. Cette dernire date est celle
   laquelle je me suis arrt, ayant, tout bien examin, de
  srieuses raisons de la croire vraie. Quant  l'anne, il n'y a
  pas de dispute.

  [5] La comtesse de Talleyrand vcut jusqu'en 1809; elle tait
  trs-fire des talents de son fils, mais elle regrettait, dit-on,
  l'usage qu'il en avait fait.


III

Le sceau qui marque notre destine a ordinairement t imprim  notre
enfance; et la plupart des hommes, en regardant en arrire vers leur
premire jeunesse, peuvent se rappeler l'accident, le livre, la
conversation, qui donna  leur caractre cette tournure particulire
que les vnements n'ont ensuite fait que dvelopper.

M. de Talleyrand fut, dans son enfance, exil de la maison
paternelle; la fortune de ses parents n'tait pas en rapport avec leur
rang: son pre[6], en vrai soldat, tait toujours  la cour ou bien au
camp; sa mre occupait une position dans la maison de la reine, 
Versailles. Pour tous deux, un enfant tait un embarras, et Maurice,
immdiatement aprs sa naissance, fut envoy en nourrice  la
campagne; cela se faisait trs-ordinairement  cette poque. L, soit
par accident, soit par suite de ngligence, il fit une chute qui le
rendit boiteux. Lorsque,  l'ge de douze ou treize ans, l'enfant,
presque oubli jusqu'alors, fut conduit  Paris pour y recevoir une
ducation un peu tardive, cette infirmit tait devenue incurable; et
dans un _conseil de famille_, il fut dcid que le plus jeune frre,
le comte d'Archambaud (connu plus tard comme l'un des plus lgants et
des plus beaux courtisans de Louis XVI, et que je puis me rappeler
sous le titre de duc de Prigord, titre qui lui fut donn par Louis
XVIII), serait considr comme le frre an et vou  la profession
des armes; tandis que le fils an, tant infirme, serait dclar
cadet et entrerait dans l'glise. A partir de ce moment,
l'enfant,--jusqu'alors vif, paresseux et insouciant,--devint
taciturne, studieux et rflchi. Ses dispositions premires lui
restrent, car notre nature n'admet aucun changement radical; mais
elles furent modifies par le dsappointement ou combattues par
l'ambition. On retrouve des traces de gaiet dans l'homme du monde
qui, bien que souriant rarement lui-mme, trouvait toujours moyen de
faire rire les autres;--des traces d'indolence chez l'homme d'tat
qui, quoique toujours occup, ne faisait jamais plus que ce qui tait
strictement ncessaire;--des traces d'insouciance chez le joueur et
l'homme politique qui, aprs avoir examin les chances d'un coup
d'oeil pntrant, tait souvent dispos  risquer sa fortune ou sa
carrire dans une spculation d'argent ou de pouvoir: mais l'esprit
avait t assombri, le coeur s'tait endurci, et le jeune homme qui
aurait accept une destine prospre avec une insouciante et brillante
gaiet, fit ses premiers pas dans le monde avec la dtermination bien
arrte de lutter contre la mauvaise fortune.

  [6] Ce gentilhomme avait t _menin_ du dauphin, fils de Louis
  XV. Il commanda ensuite un rgiment pendant la guerre de Sept
  ans, et obtint le titre de lieutenant gnral dans les armes du
  roi. Il tait trs-considr pour son caractre, mais passait
  pour n'avoir aucun talent.

Il n'avait  ct de lui ni les avis d'un pre, ni la tendresse d'une
mre pour modrer ou adoucir les dispositions dans lesquelles il
s'affermissait ainsi. De chez sa nourrice,  la campagne, M. de
Talleyrand fut transport sans transition aucune au collge
d'Harcourt, appel depuis collge Saint-Louis. Il y entra plus
ignorant, peut-tre, qu'aucun enfant de son ge, mais il y remporta
bientt les premiers prix et en devint un des lves les plus
distingus. Au sminaire de Saint-Sulpice, o il entra en 1770, son
talent pour la dissertation attira l'attention, et mme quelques-unes
de ses compositions furent longtemps retenues et cites par des
contemporains. Tandis qu'il tait  la Sorbonne, o il complta
ensuite ses tudes, ce rejeton de l'une des plus illustres maisons de
France fut souvent dsign comme un jeune homme remarquablement
intelligent, silencieux et viveur, qui ne cherchait point  dissimuler
le dgot que lui inspirait la profession qu'on lui avait choisie,
mais qui arriverait certainement aux plus hautes situations dont elle
pt ouvrir l'accs. Ce fut avec ces perspectives et dans ces
dispositions que M. de Talleyrand entra, en 1773, dans l'glise
gallicane.


IV

Reprsentons-nous maintenant le jeune ecclsiastique (qui avait alors
pris le nom de Prigord), comme un gentilhomme d'environ vingt ans,
trs-lgant dans son habit clrical, et avec une figure qui, sans
tre belle, tait singulirement attrayante,  cause de son expression
tout  la fois douce, impudente et spirituelle.

S'il faut ajouter foi aux chroniques de cette poque, il doit son
premier avancement dans sa profession  l'un de ces _bons mots_ par
lesquels furent marqus les degrs suivants de sa carrire si varie.

Madame Du Barry avait runi chez elle quelques jeunes gentilshommes,
un peu libres dans leur conversation et excessifs dans leurs
vanteries: aucune beaut ne s'tait drobe  leurs dsirs, aucune
vertu n'avait eu la force de rsister  leurs attaques. Celui qui fait
le sujet de cette tude tait seul  se taire.

--Pourquoi tes-vous si triste et si silencieux? demanda la matresse
de la maison.

--Hlas! madame, je faisais une rflexion bien triste.

--Et laquelle?

--Ah! madame, que Paris est une ville dans laquelle il est bien plus
ais d'avoir des femmes que des abbayes.

Le mot (ainsi continue l'histoire), fut considr comme charmant et
rpt  Louis XV. Il fut pay par ce monarque du bnfice dsir. La
carrire de l'abb de Prigord, commence ainsi, ne trana pas
longtemps. Environ cinq ans aprs tre entr dans l'glise, il obtint,
avec le secours de sa naissance et de ses talents (1780), la position
distingue d'_agent gnral du clerg franais_. Cet agent tait un
personnage important qui administrait les revenus ecclsiastiques,
alors immenses, sous le contrle d'assembles rgulires.

C'est un curieux trait des moeurs de ce temps que, tandis qu'il
occupait ce poste lev comme ecclsiastique, l'abb de Prigord
armait un vaisseau comme corsaire; et, son intention tant de
dpouiller les Anglais, il recevait du gouvernement franais les
canons qui lui taient ncessaires pour un si pieux dessein[7]. Je ne
puis dire quel succs couronna l'entreprise navale de M. de
Talleyrand; mais lorsque, en 1785, il eut  rendre compte de son
administration clricale, il le fit avec tant de clart et tellement 
la faon d'un homme d'tat, qu'il passa dans l'opinion du public de la
position d'un homme d'esprit  celle d'un homme vraiment distingu.
Et ce ne fut pas tout. La nature particulire des premiers devoirs
publics qu'il eut ainsi  exercer, dirigea son esprit vers les
questions que le dficit sans cesse croissant du Trsor public en
France, et la ncessit reconnue de le combler, mettaient  la mode,
car tous alors  Paris (dames, philosophes, hommes d'esprit et hommes
du monde), parlaient finances. Peu de personnes, toutefois, se
donnaient la peine d'acqurir aucune connaissance relle, ni mme
aucune teinture d'une matire si aride. Mais M. de Talleyrand, oppos
par nature  une tude continue et persvrante, supplait  cette
lacune de son caractre en recherchant toujours la socit des hommes
verss dans le genre d'affaires qu'il dsirait connatre  fond.

  [7] Ce fait singulier est attest par M. Mignet dans un court et
  intressant mmoire qu'il lut, aprs la mort de M. Talleyrand, 
  l'Acadmie des sciences morales et politiques.

De cette manire son instruction devint toute pratique, et la science
qu'il acquit du dtail des affaires, lui fournissant une varit de
faits qu'il savait toujours citer  propos, lui attira l'attention et
le patronage de M. de Calonne, alors  la tte du gouvernement
franais, personnage qui lui-mme, aussi adonn au plaisir qu'aux
affaires, n'tait pas fch de sanctionner la doctrine qu'un homme du
monde peut aussi tre un homme d'tat.

Mais, quoique ainsi remarqu de bonne heure comme un personnage qui,
suivant l'exemple de ses grands prdcesseurs ecclsiastiques, tait
fait pour monter jusqu'aux plus hautes dignits de l'glise et de
l'tat, l'abb de Prigord montra un ddain voisin de l'ostentation
pour les devoirs et le dcorum de la profession qu'il avait t forc
d'embrasser. Il semblait mme adopter ce genre de conduite comme une
sorte de protestation contre la dcision par laquelle son droit de
naissance avait t mis de ct; il paraissait presque se glorifier du
bruit que faisaient ses pigrammes profanes et ses aventures
amoureuses, qui amusaient le monde, mais scandalisaient l'glise.
Ainsi, chaque anne, en augmentant sa rputation de talent, ajoutait
aux rcits par lesquels la rumeur publique exagrait son immoralit;
et en 1788, lorsque l'vch d'Autun, auquel il aspirait depuis
quelque temps, devint vacant, Louis XVI ne voulut pas consentir 
confrer la dignit de prlat  un ecclsiastique de moeurs aussi peu
rgulires. Pendant quatre mois le poste resta vacant. Mais le pre de
l'abb de Prigord tait alors mourant: il fut visit par le bon roi
Louis, et demanda au monarque, comme dernire requte d'un fidle
serviteur qui allait mourir, d'accorder  son fils l'vch en
question. Le roi ne put repousser une telle prire faite en un tel
moment, et l'abb de Prigord fut consacr vque d'Autun le 17
janvier 1789, quatre mois avant la convocation des tats gnraux.


V

La priode qui s'tait coule entre le moment o M. de Talleyrand
tait entr dans l'glise, et celui o il fut revtu de la dignit
piscopale, est peut-tre l'poque la plus intressante de la
civilisation moderne. La socit n'avait jamais,  aucune poque,
prsent une surface aussi police et aussi brillante que celle
qu'elle revtit dans la capitale de la France pendant ces quatorze et
quinze annes. La fortune grande encore du _grand seigneur_, les
folles dpenses du financier, la splendeur d'une cour embellie par cet
amour des arts et des lettres que les Mdicis avaient import d'Italie
et que Louis XIV avait fait contribuer  sa magnificence royale, tout
contribuait  donner au luxe des hautes classes un cachet de got et
de distinction qui n'a jamais t surpass. De riches toffes de soie,
d'exquises ciselures en bronze, des porcelaines galement belles de
forme et de dcoration, et des peintures quelque peu effmines, mais
cependant gracieuses, et qui illustrent encore les noms de Watteau, de
Boucher et de Greuze, caractrisent l'lgante civilisation qui
distingue cette poque.

Rien, toutefois, dans cet ge de la cour, ne fut port  un aussi haut
degr de perfection que l'art de la vie et les rapports sociaux. Alors
les gens ne fermaient pas leurs maisons  leurs amis s'ils taient
pauvres, et ne les ouvraient pas simplement pour leur donner des ftes
pompeuses et magnifiques, s'ils taient riches. Les personnes qui se
convenaient et qui sympathisaient se runissaient en petits cercles,
o l'on n'admettait de nouveaux membres qu'avec beaucoup de prudence,
mais o ceux qui avaient t une fois admis taient reus sans
prfrence ni distinction.

Dans ces cercles, le courtisan, quoique sr de la supriorit marque
de sa naissance, rendait hommage  l'accident du gnie chez l'homme de
lettres; et celui-ci, quoique fier de ses oeuvres ou pntr de la
conscience de son talent, rendait le tribut ordinaire de respect d 
un rang lev et  une haute situation.

De cette manire, potes et princes, ministres d'tat et membres
d'acadmies savantes, hommes d'esprit et hommes du monde, se
rencontraient sur un pied d'apparente galit et de relle familiarit
sur un thtre o la beaut, ambitieuse de l'universelle admiration,
cultivait son esprit tout autant que sa personne, et tablissait ce
principe qui ne trouvait point de contradicteurs: que tous avaient 
se rendre agrables. Les soires de madame de Brignole et de madame
Du Deffand, les petits soupers de madame Geoffrin, les dners du baron
d'Holbach et d'Helvtius, les rceptions musicales de l'abb Morellet
et les djeuners de madame Necker, n'taient que des chantillons des
sortes de runions qui avaient lieu parmi les diffrentes classes,
dans toutes les rues et  toutes les extrmits de Paris et de
Versailles. L, toutes les classes de la socit se rencontraient avec
une dfrence convenable les unes pour les autres. Mais sous cet
talage brillant de la gaiet du moment et de l'apparente concorde,
couvait sourdement un esprit de malaise et d'attente; cet esprit, une
varit de circonstances particulires tendait alors, en France,  le
pousser  l'excs, mais il caractrise d'ailleurs, les faits le
prouvent, toute socit intellectuelle qui n'est, ni nerve au del
de toute mesure par le luxe et la paix, ni surmene par la guerre et
les commotions civiles. La consquence naturelle de cet esprit tait
un dsir de changement qui faisait sentir son influence partout, dans
les petites aussi bien que dans les grandes choses. Lonard
introduisait une rvolution dans la coiffure des dames franaises.
Diderot et Beaumarchais changeaient les rgles du thtre franais;
Turgot et Necker rformaient l'conomie politique et le systme
financier de la France, et en ce moment mme o l'imagination allait
tellement au-devant des nouveauts, comme si la Providence avait
voulu, dans quelque mystrieuse intention, encourager le gnie de
l'poque s'lanant avec ardeur vers l'inconnu, le ballon de
Montgolfier partait des Tuileries, et la ralit se chargeait, 
chaque instant, de dpasser les rves les plus romanesques.

Ce n'taient pas toutefois seulement le mcontentement du prsent,
l'espoir en l'avenir, la passion des choses nouvelles, quelque
violente que pt tre cette passion, qui constituaient le pril, et,
en mme temps, l'originalit du moment.

Dans d'autres temps analogues, les dsirs et les vues des hommes ont
frquemment pris quelque forme arrte, ont eu quelque tendance fixe,
et, de cette manire, le progrs en a t rgl, et le rsultat a pu
en tre prvu mme  une certaine distance.

Mais  l'poque o je me reporte, aucune conception gnrale, aucun
but fixe ne projetaient leur ombre dcisive sur les vnements qui
s'approchaient, et rien ne promettait un avenir dtermin en change
du prsent, qui, videmment, s'en allait mourant.

Un personnage auquel ce malheur singulier du dix-huitime sicle
pouvait tre attribu pour une grande part tait encore vivant alors,
quoique sur le bord de la tombe. La fine sagacit de Voltaire, ses
railleries perantes, son loquence brillante et sarcastique, avaient
ridiculis et dtruit toute foi dans les antiques erreurs, mais
n'avaient jamais essay de donner seulement une nette bauche de ce
qui devait les remplacer: _Magis habuit quod fugeret, quam quod
sequeretur_.

L'effet de son gnie avait donc t de crer autour de lui une espce
de brouillard lumineux produit par le mlange de la curiosit et du
doute; une atmosphre favorable au scepticisme, favorable  la
crdulit, et, par-dessus tout, engendrant des enthousiastes et des
empiriques. Saint Germain l'alchimiste, Cagliostro le magicien,
Condorcet le publiciste, Marat le journaliste, furent les produits
successifs de cette merveilleuse et singulire poque.

Et ce fut ainsi au milieu d'une socit o il y avait partout
possession de privilges, et o l'galit s'introduisait dans les
moeurs et les ides, au milieu d'une grande gnrosit de sentiments
et d'une absence presque entire de principes dans un monde dont le
charme n'a jamais t dpass, qui ne fixait point de limite  ses
esprances, et en mme temps qui ne savait point o le poussait sa
destine, que M. de Talleyrand vit s'couler la fleur de sa jeunesse
et venir la maturit.


VI

Je me suis tendu un peu longuement sur les traits caractristiques
de ces joyeux temps d'aise et d'lgance, o le plaisir enseignait 
plaire avec tant de grce, o les beaux esprits et les courtisans se
rencontraient ainsi, les courtisans tant des hommes d'esprit, et les
hommes d'esprit pouvant briller dans les cours: o la femme, accomplie
dans son art de sirne, subjuguait les esprits et se jouait des
coeurs, o les lumires de la sagesse brillaient dans des temples de
fantaisie, o le got avait des principes lorsque la vertu n'en avait
pas; o les coles ddaignaient ce qui, jusqu'alors, s'tait appel la
morale, tandis que les sceptiques se vantaient d'avoir dcouvert
quelque bien meilleur, poque o tout ce qui frappait le regard
semblait appartenir  une terre enchante, o toutes les vrits
avaient eu leur thorie, et o aucune thorie ne se trouvait
vraie[8].

  [8]

    Of those gay times of elegance and ease,
    When Pleasure learnt so gracefully to please:
    When wits and courtiers held the same resorts,
    The courtiers wits, and all wits fit for courts:
    When woman, perfect in her siren art,
    Subdued the mind, and trifled with the heart;
    When Wisdom's lights in fanes fantastic shone,
    And Taste had principles and Virtue none:
    When schools disdained the morals understood,
    And sceptics boasted of some better good:
    When all was Fairyland which met the view,
    No truth untheorized, and no theory true.

       *       *       *       *       *

Je le rpte, je me suis tendu un peu longuement sur les traits
caractristiques de ces temps, parce qu'il ne faudra pas oublier que
le personnage dont j'ai  parler en tait l'enfant. Jusqu' la
dernire heure de son existence, il en chrit tendrement la mmoire;
c'est  eux qu'il doit plusieurs de ces grces dont ses amis se
souviennent encore avec dlices, ainsi que la plupart de ces dfauts
que ses ennemis se plaisent si souvent  rappeler.

Il chappa  toutes les illusions les plus grossires de cette poque,
ce qui nous est un tmoignage de sa haute capacit. Je puis donner une
preuve frappante de ce que j'avance l. J'ai dj dit que M. de
Talleyrand fut lev  la dignit piscopale en janvier 1789, quatre
mois avant l'assemble des tats gnraux. Il fut immdiatement nomm
 cette grande assemble par le _bailliage_ de son diocse, et
peut-tre serait-il impossible de trouver dans les annales de
l'histoire un exemple plus remarquable de prudence humaine et de
jugement droit que ce discours du nouvel vque au corps qui l'avait
nomm son reprsentant.

Dans ce discours, que j'ai maintenant sous les yeux, il spare toutes
les rformes praticables et utiles de tous les plans chimriques et
dangereux (les uns et les autres taient alors mls d'une manire
confuse dans le cerveau  demi gar de ses compatriotes), il n'omet
aucun des biens que cinquante ans ont graduellement donns  la France
pour ce qui est du gouvernement, de la lgislation et des finances;
ces avantages, il les passe tous en revue; il ne fait mention d'aucun
des projets dont le temps, l'exprience, et la raison ont dmontr
l'absurdit et la futilit.

Une charte donnant  tous des droits gaux: un grand code simplifiant
toutes les lois ncessaires et dj tablies, les runissant en un
seul corps; des mesures prises pour que la justice ft promptement
rendue; l'abolition des arrestations arbitraires; l'adoucissement des
lois entre dbiteurs et cranciers; l'tablissement du jugement par
jury; la libert de la presse, et l'inviolabilit de la correspondance
prive; la destruction de ces impts intrieurs qui sparaient la
France en provinces, aussi bien que de ces restrictions par lesquelles
les diffrents mtiers taient ferms  tous ceux qui n'taient pas
membres des corporations industrielles; l'introduction de l'ordre dans
les finances au moyen d'un systme bien rgl de comptes publics; la
suppression de tous les privilges fodaux; et l'organisation d'un
plan gnral d'impts bien rpartis: tels furent les changements que
l'vque d'Autun proposa en 1789. Il ne dit rien de la perfectibilit
de la race humaine; rien de la rorganisation complte de la socit
par un nouveau systme de rpartition du capital et d'organisation du
travail; il ne promit pas une paix ternelle, et ne prcha pas une
fraternit universelle entre toutes les races et toutes les classes.
Les amliorations qu'il proposa taient claires et simples; elles
s'accordaient avec des ides dj reues, et pouvaient tre greffes
sur le tronc d'une socit qui existait dj.

Elles ont rsist  l'preuve de quatre-vingts ans, favorises
quelquefois par d'heureux vnements, parfois retardes par des
circonstances adverses. Quelques-unes ont t ddaignes par les
dmagogues, d'autres dnonces par les despotes; elles ont pass par
l'preuve de rvolutions successives; et ce sont actuellement les
seuls fondements sur lesquels tous les Franais sages et clairs
dsirent tablir les conditions du gouvernement et de la socit dans
leur grand et noble pays. Rendons hommage  une intelligence qui a pu
tracer ces limites pour une gnration qui s'levait;  une prudence
qui a su rsister  la tentation de s'aventurer et de s'garer en
dpassant cette frontire.


VII

Environ  l'poque de l'assemble des tats gnraux, parut un ouvrage
auquel il sera maintenant curieux de nous reporter; il tait d  la
plume de Laclos et avait pour titre: _Galerie des tats gnraux_[9].
Cet ouvrage, sous des noms d'emprunt, donnait des croquis des
principaux personnages qui devaient figurer aux tats gnraux. Au
milieu d'une varit de portraits, se trouvent ceux du gnral la
Fayette et de l'vque d'Autun; le premier sous le nom de Philarte,
le second sous celui d'Amne, et certainement, l'auteur nous surprend
par sa perception si nette du caractre de ces deux hommes, et par la
sagacit prophtique avec laquelle il devine leur future carrire. Il
sera utile, toutefois, de se rappeler que Laclos tait un familier du
Palais-Royal, que fuyait l'austre soldat et que frquentait l'vque
moins scrupuleux; et que, tandis qu'il enregistre les dfauts, il omet
les qualits minentes qui firent du soldat et du disciple de
Washington l'un des hommes les plus remarquables de son temps.

  [9](L'ouvrage en question ne porte ni nom de lieu ni nom d'auteur
  ou de libraire. C'est un volume in-8 de 204 pages. On y lit en
  pigraphe: ...Nullo discrimine habebo Tros, Rutulusve fuat. Il
  y a une clef au commencement. Tr.)

Philarte, ayant expriment qu'on tait un hros  bon march, a
imagin qu'il n'tait pas plus difficile de passer pour un homme
d'tat... Le malheur de Philarte est qu'il a de grandes prtentions
et des conceptions ordinaires; il prend en main la cause de la
libert, non qu'il en raffole, non qu'il croie venir  son secours;
mais en se mettant du parti le moins nombreux, il espre tre aperu;
et s'il est condamn  se taire  Paris, il fait sensation dans la
province, o il dclame comme un nergumne.

Philarte est parvenu  se croire l'auteur de la rvolution
d'Amrique, et il s'arrange pour tre un des premiers acteurs de la
Rvolution de France. Il prend le bruit pour la gloire, un vnement
pour un succs, son pe pour un monument, un compliment pour des
titres  l'immortalit, des grces pour des rcompenses, et la valeur
pour l'hrosme.

Il n'aime pas la cour, parce qu'il y est emprunt, le monde, parce
qu'on y est confondu, les femmes, parce qu'elles altrent la
rputation quand elles ne mnent pas  la fortune; mais il aime les
clubs, parce qu'on y recueille les ides des autres dont il se fait
honneur dans l'occasion, les trangers, parce qu'ils ne regardent pas
de si prs; les sots, parce qu'ils coutent et mme admirent.

.....Philarte sera fidle au parti qu'il a pris, sans pouvoir se
rendre un compte bien exact des raisons qui l'y retiennent. Il ne sait
pas au juste ce que c'est qu'une constitution et le degr de force
qu'il importe  une nation de conserver  l'autorit; mais le mot de
libert rveille chez lui l'ambition, quitte  savoir ce qu'il en fera
lorsqu'il la croira acquise.

       *       *       *       *       *

Tel est Philarte. Il mrite une espce de renomme, parce qu'il vaut
mieux que la plupart de ses rivaux. Peut-tre ignore-t-il lui-mme la
source de l'indulgence qu'il a obtenue. Elle vient de ce qu'il a
beaucoup fait avec les moyens mdiocres qu'il tenait de la nature. On
lui a su plus de gr de ce qu'il a voulu tre, que de ce qu'il tait.
D'ailleurs il a l'extrieur de la modestie, et les connaisseurs seuls
savent sur cet article  quoi s'en tenir.

Sa rputation militaire n'est qu'bauche; c'est la premire guerre
qui y mettra le sceau. Sa rputation d'homme d'tat est faite, il
n'ira jamais au del de ce que nous le voyons: peu de gnie, peu de
nerf, peu de poumons, peu d'art, toujours avide de petits succs.
(Pages 93-97.)

Tel tait le portrait qu'avait fait de la Fayette l'auteur anonyme.
Nous arrivons maintenant  celui de M. de Talleyrand:

Amne a ces formes enchanteresses qui embellissent mme la vertu. Le
premier instrument de ses succs est un excellent esprit. Jugeant les
hommes avec indulgence, les vnements avec sang-froid, il a cette
modration, le vrai caractre du sage. Il est un certain degr de
perfection qui n'existe que dans l'entendement, et une espce de
grandeur  vouloir le raliser; mais ces brillants efforts donnent un
instant de faveur  celui qui l'entreprend, et finissent par n'tre
d'aucune utilit aux hommes, bientt dtromps. Le bon esprit ddaigne
tout ce qui trane  sa suite de l'clat, et mesurant les bornes de la
capacit humaine, il n'a pas le fol espoir de les tendre au-del de
ce que l'exprience a montr possible.

Amne ne songe pas  lever en un jour l'difice d'une grande
rputation. Parvenue  un haut degr, elle va toujours en dcroissant,
et sa chute entrane le bonheur, la paix; mais _il arrivera  tout_,
parce qu'il saisira les occasions qui s'offrent en foule  qui ne
violente pas la fortune. Chaque grade sera marqu par le dveloppement
d'un talent, et, allant ainsi de succs en succs, il runira cet
ensemble de suffrages qui appellent un homme  toutes les grandes
places qui vaquent.

L'envie, qui rarement avoue un mrite complet, a rpondu qu'Amne
manquait de cette force qui brise les difficults ncessaires pour
triompher des obstacles sems sur la route de quiconque agit pour le
trsor public. Je demanderai d'abord si l'on n'abuse pas de ce mot,
_avoir du caractre_, et si cette force qui a je ne sais quoi
d'imposant, ralise beaucoup pour le bonheur du monde. Supposant mme
que, dans les moments de crise, elle ait triomph des rsolutions,
est-ce toujours un bien? Je m'arrte. Quelques lecteurs croiraient
peut-tre que je confonds la fermet, la tenue, la constance avec la
chaleur, l'enthousiasme, la fougue: Amne _cde aux circonstances_, 
la raison, et croit pouvoir _offrir quelques sacrifices  la paix_
sans descendre des principes dont il fait la base de sa morale et de
sa conduite.

Amne a contre lui la douceur du caractre, l'agrment de la figure,
le charme de l'amabilit; je connais des gens que tant d'avantages
choquent; ils se prviennent contre un homme qui s'avise de les
joindre au hasard utile de la naissance, et aux qualits essentielles
de l'me; ils s'en consolent par la recherche de quelques dfauts, ou
du moins de bons ridicules qu'on puisse au besoin travestir dans
quelque chose de mieux.

Que peut-on attendre d'Amne aux tats gnraux? Rien, ou peu de
chose s'il obit  l'esprit de corps; beaucoup s'il agit par lui-mme,
et s'il se pntre de cette grande vrit, qu'il n'y a que des
citoyens dans l'Assemble nationale. (Pages 83-85).


VIII

Trs-peu de ceux qui lisent l'esquisse ci-dessus refuseront  l'auteur
des _Liaisons dangereuses_ le mrite du discernement.

En effet, faire le portrait de M. de Talleyrand  cette poque semble
avoir mieux convenu  la plume du romancier qu' celle de l'historien.
Reprsentons-nous un homme d'environ trente-cinq ans, mais paraissant
un peu plus g, ayant un visage ovale et allong, des yeux bleus 
l'expression tout  la fois profonde et variable, des lvres souriant
habituellement, non par sarcasme, mais par bont; un nez lgrement
retrouss, mais dlicat, et se faisant remarquer par un jeu constant
des narines bien marques. L'un de ses nombreux biographes dit: qu'il
s'habillait comme un fat, pensait comme un diste, et prchait comme
un saint. Actif et dsordonn, il trouvait du temps pour tout:
l'glise, la cour, et l'opra. Il gardait le lit toute la journe par
indolence ou par dbauche, et il passait la nuit suivante tout entire
 prparer un mmoire ou un discours. Il tait doux avec les humbles,
hautain avec les grands; pas trs-exact  payer ses dettes, mais
toujours prt  promettre de les payer. On raconte une plaisante
histoire  propos de ce dernier trait de caractre. Le nouvel vque
avait command et reu une trs-belle voiture, en rapport avec sa
rcente promotion ecclsiastique. Cependant il n'avait pas rgl le
petit compte du carrossier. Aprs avoir longtemps attendu et avoir
souvent crit, l'impatient fournisseur prit la rsolution de se
prsenter tous les jours  la porte de l'vque d'Autun, en mme temps
que son quipage.

Pendant plusieurs jours, M. de Talleyrand vit, sans reconnatre, un
individu bien habill, le chapeau  la main, et qui s'inclinait
trs-bas lorsqu'il montait dans sa voiture. _Et qui tes-vous, mon
ami_, dit-il enfin.--_Je suis votre carrossier, monseigneur.--Ah! vous
tes mon carrossier; et que voulez-vous, mon carrossier?--Je veux tre
pay, monseigneur_, dit le carrossier humblement.--_Ah! vous tes mon
carrossier, et vous voulez tre pay: vous serez pay, mon
carrossier.--Et quand, monseigneur?--Hum!_ murmura l'vque, regardant
trs-attentivement son carrossier, et en mme temps s'tablissant dans
son carrosse neuf, _vous tes bien curieux!_ Tel tait le Talleyrand
de 1789, vivante personnification des talents et de la frivolit, des
ides et des habitudes d'une grande partie de la classe  laquelle il
appartenait. A la fois le compagnon de l'abb Sieys et celui de
mademoiselle Guimard: un dandy de moeurs lgres, un penseur profond
et circonspect; et, par-dessus tout, les dlices et l'ornement de
cette socit gaie et gracieuse, qui, couronne de fleurs, allait tre
la premire victime de sa propre philosophie. Jusqu'alors, cependant,
le ciel, quoique troubl, n'annonait pas encore la tempte; et
jamais, peut-tre, grande assemble, au moment o elle se runit, ne
connut moins les sombres pressentiments que celle qui, dans la pompe
et l'clat du faste fodal, traversa le 1er mai, la royale cit de
Versailles.

Cependant dj alors l'on pouvait discerner les signes, les prsages
prcurseurs de la crise qui s'approchait; car derrire les plumes
gracieuses et les robes violettes des grands dignitaires de l'glise
et de l'tat, on voyait s'avancer l'ombre menaante de la sombre masse
toute vtue de noir, des communes, ou tiers-tat, ce corps, qui,
_jusqu'alors, n'avait rien t_, mais qui _devait tre tout_, ainsi
que venait de le dire l'un de ses membres les plus illustres[10].

  [10] Sieys, dans un clbre pamphlet publi  cette poque.

L'histoire de la formidable Rvolution qui commenait alors a encore
pour nous tant d'actualit, nous nous imaginons encore si souvent
entendre passer autour de nos foyers le souffle, la grande tempte qui
renversa alors tours et temples, que mme maintenant, lorsque l'esprit
fait un retour en arrire vers cette poque, c'est toujours avec un
certain intrt et une certaine curiosit, et nous nous arrtons une
fois de plus pour rflchir, bien que nous ayons souvent mdit
auparavant sur cet vnement mmorable qui a t comme un nouveau
chapitre de l'histoire du monde. Et plus nous rflchissons, plus il
nous semble surprenant que, dans un ge aussi civilis et sous un
souverain aussi rempli de bonnes intentions, un trne auguste et une
grande socit aient t entirement balays; et ce qui ne nous parat
pas moins surprenant, c'est qu'un monarque revtu d'un pouvoir
arbitraire et une magistrature possdant des privilges
extraordinaires, et tous deux dsireux de conserver leur autorit,
aient invoqu volontairement un autre pouvoir qui sommeillait depuis
longtemps dans une constitution presque oublie, mais qui, une fois
appel  agir, en vint si vite  tre plus puissant que le roi et le
parlement.


IX

Il est facile de donner une esquisse du rgne de Louis XVI; et
cependant je ne me souviens pas que cette esquisse ait t trace
brivement et clairement. A son aurore, l'influence des opinions
nouvelles ne s'tendait pas au del des bibliothques et des salons.
Les notions modernes de libert constitutionnelle et d'conomie
politique qui prvalaient parmi les hommes de lettres, et qui taient
 la mode parmi les gens du monde, n'avaient pas encore t professes
par les hommes qui taient au pouvoir, et, en consquence, elles
taient ddaignes par cette classe nombreuse dans tous les pays qui
dsire passer pour la portion pratique de la socit. A cette poque,
un vieux ministre, courtisan lui-mme, et ne voulant pas que d'autres
courtisans acquissent sur son matre l'ascendant qu'il possdait
lui-mme, introduisit dans les affaires une espce de personnages
jusqu'alors inconnus  la cour; les plus minents de ces personnages
taient Turgot, Malesherbes et Necker; et ces trois minents
rformateurs n'eurent pas plutt obtenu une position politique
srieuse, que leurs vues acquirent une considration politique
srieuse qu'elles n'avaient pas eue jusqu'alors, et l'ide que quelque
grande et radicale rforme allait avoir lieu prochainement commena 
prendre une place srieuse dans l'esprit public. Chacun de ces
ministres aurait dsir accomplir avec le secours de l'autorit
royale les rformes les plus urgentes; et, si ce dsir et pu tre
suivi d'effet, le courage et les forces de la vieille monarchie,
branls alors seulement d'une manire superficielle, auraient encore
pu tre relevs. Mais les changements modrs qu'ils dsiraient
introduire avec le consentement de tous les partis, rencontrrent
l'opposition de tous ces partis, en dpit--ou, peut-tre  cause
mme--de leur modration: car ceux qui perdent se consolent rarement
par la considration que leurs pertes sont petites, et ceux qui
gagnent ne sont jamais satisfaits, except si leurs gains sont
considrables. Cependant, Maurepas, qui aurait appuy la politique de
ses collgues, si elle lui et procur la popularit, n'tait
nullement dispos  le faire du moment qu'elle le mettait dans
l'embarras. Ce fut ainsi que Malesherbes, Turgot et Necker furent
successivement forcs de renoncer  leur haute position; ils ne purent
faire prvaloir leur politique personnelle, mais ils avaient assez
fait pour rendre toute autre politique inacceptable et difficile.

La publication du fameux _Compte rendu_, ou balance des dpenses et
des recettes de l'tat, fut ce qui, surtout, rendit impossible de
continuer  gouverner comme on l'avait fait jusqu'alors. Puis Maurepas
mourut, et une jeune reine hrita de l'influence d'un vieux favori. M.
de Calonne, homme habile, intelligent, mais superficiel, fut le
premier ministre de quelque importance qui ait t choisi par
l'influence des amis de Marie-Antoinette. Il comprit qu'il devait y
avoir quelque proportion entre les dpenses et les recettes du
gouvernement. Il recula devant la rduction subite des anciens
impts; il fallait alors crer de nouvelles taxes; et cependant il
tait presque impossible d'obtenir de telles contributions des basses
classes et des classes moyennes, si le clerg et la noblesse, qui 
eux deux possdaient environ les deux tiers du sol, taient exempts
de toutes taxes, et dispenss de porter leur part des charges
publiques. Le ministre, nanmoins, hsitait  dpouiller de leurs
immunits les classes privilgies, sans qu'elles l'y eussent
elles-mmes autoris. Il convoqua, par consquent, les personnages
considrables, ou _notables_, (comme on les appelait), du royaume, et
sollicita leur sanction pour de nouvelles mesures et de nouveaux
impts, leur disant franchement que quelques-unes de ces mesures
limiteraient leur autorit, et que quelques-uns de ces impts
s'attaqueraient  leur bourse.

Les _notables_ taient partags en deux factions, l'une oppose  M.
de Calonne, l'autre aux rformes qu'il dsirait introduire. Ces deux
partis s'unirent et devinrent irrsistibles. Dans leurs rangs se
trouvait un personnage de grande ambition et de peu de capacit,
Brienne, archevque de Toulouse. Cet homme tait le plus violent des
antagonistes de M. de Calonne. La cour, par une rsolution subite, le
choisit comme successeur de M. de Calonne. Cette mesure fut d'abord
couronne de succs, car le conflit des opinions finit par crer des
inimitis personnelles, et les notables, dans leur premier moment de
triomphe aprs la chute du ministre qu'ils avaient renvers,
accordrent tout avec facilit au ministre qui l'avait supplant.
Toutefois, une nouvelle difficult survint alors. Les notables, aprs
tout, n'taient qu'un corps consultatif; ils pouvaient dire ce qu'ils
trouvaient convenable de faire, mais ils ne pouvaient l'excuter.

C'tait l l'affaire du souverain; mais ses dits, afin d'acqurir
rgulirement force de loi, avaient  tre enregistrs par le
parlement de Paris; et il est facile de comprendre comment cette
facult d'enregistrement devenait, dans des cas particuliers, le
pouvoir de refuser. L'influence de cette grande corporation de
magistrats appele le _parlement de Paris_ avait, en effet, pris un
caractre plus clair et plus positif que dans les poques prcdentes,
depuis qu'on avait jug bon de se servir de son autorit pour casser
le testament de Louis XIV. De cette manire, cette cour judiciaire
tait devenue l'un des corps constituants de l'tat, et aussi, comme
cela arrive  toute assemble politique qui n'en a pas une autre pour
rivale, un corps qui reprsentait l'opinion populaire. Elle avait vu,
avec un certain degr de jalousie, la considration, mme temporaire,
d'une autre chambre (car l'on pouvait appeler ainsi l'assemble des
notables), et, de plus, en tant qu'appartenant  l'aristocratie, elle
n'tait pas trs-dispose  l'abandon des privilges aristocratiques.
Elle refusa, en consquence, d'enregistrer les nouvelles taxes qui lui
furent proposes; elle mettait ainsi  nant la dcision des notables,
elle dtournait, pour un temps, les impts dont tait menace la
classe dont elle faisait partie, et elle acqurait nanmoins quelque
augmentation de popularit auprs du peuple, qui est ordinairement
dispos  rsister  tous les impts, et qui coutait avec plaisir les
invectives lances contre l'extravagance de la cour, invectives qui
accompagnaient la rsistance du parlement.

Le gouvernement cajola et menaa le parlement, le rappela, se querella
de nouveau avec lui, essaya de le supprimer, et choua.

Des troubles clatrent, la famine semblait se prparer, une
banqueroute tait imminente; il n'y avait l aucune autorit
constitue possdant un pouvoir suffisant ou une confiance suffisante
en elle-mme pour agir avec dcision. On cherchait quelque nouvelle
autorit: on la trouva sous une forme antique. Les _tats gnraux_
(c'est--dire une assemble forme par les dputs des diffrentes
classes, assemble qui, dans les poques critiques de la nation
franaise, avait t auparavant convoque), tel fut le cri unanime. La
cour, qui avait besoin d'argent et qui ne pouvait en obtenir, esprait
trouver plus de sympathie auprs d'un corps tir de toutes les classes
de l'tat que chez un corps spcial et privilgi qui ne reprsentait
qu'une seule classe.

Le parlement, d'un autre ct, s'imaginait que puisqu'il avait acquis
la rputation de dfendre les droits de la nation, ses pouvoirs
seraient maintenus et tendus par toute runion d'hommes reprsentant
la nation. Voil pourquoi le parlement et la cour en vinrent d'un
commun accord  la mme conclusion. La grande masse de la noblesse,
quoique divise dans les discussions prcdentes, se rendit aussi 
la fin  cet avis; une partie d'entre elle, parce qu'elle partageait
les vues de la cour, et l'autre parce qu'elle tait d'accord avec le
parlement. Pendant ce temps, le malheureux vque, qui avait essay de
tous les moyens pour remplir les coffres de la cour sans le secours du
grand corps que l'on allait convoquer, fut destitu aussitt que cette
convocation fut dfinitive, et en vertu de la politique presque
invariable qui consiste  ramener au pouvoir l'homme d'tat dont la
popularit a t augmente par la perte de sa position, M. Necker fut
de nouveau plac  la tte des finances et prsent au public comme
l'organe le plus influent de la couronne.


X

On comprendra, d'aprs ce que j'ai dit, que la cour esprait trouver
dans les tats gnraux un alli contre le parlement, tandis que le
parlement, de son ct, esprait trouver dans les tats gnraux un
alli contre la cour. Tous les deux se trompaient.

La noblesse ou les notables, le gouvernement, et le parlement, avaient
tous jusqu'alors t impuissants, parce qu'ils sentaient chacun pour
sa part qu'il y avait autour d'eux et auprs d'eux un autre pouvoir
par lequel leurs actions taient contrles, mais avec lequel ils
n'avaient aucun moyen de traiter, ce pouvoir n'ayant aucune
reprsentation visible.

Cette puissance tait _l'opinion publique_. Dans les communes de
France, chez les dputs des classes les plus nombreuses, les plus
rflchies et les plus remuantes, un esprit qui jusqu'alors tait
rest impalpable et invisible, prit subitement une existence dfinie.

M. d'Esprmnil, et ces patriciens parlementaires qui, un an
auparavant, taient en rvolte presque ouverte contre le souverain,
s'aperurent enfin qu'ils avaient un plus puissant ennemi auquel il
fallait tenir tte, et ils se rallirent soudainement autour du trne.
Le prince qui l'occupait tait alors dans une position qui, sans
doute, tait prilleuse, mais qu'un degr modr de sagacit et de
fermet aurait pu raffermir, je le crois du moins. La majorit des
diffrentes classes de privilgis, par un sentiment d'honneur fodal,
tait avec le roi. Les classes moyennes aussi avaient encore pour le
monarque et son rang un respect considrable, et elles dsiraient
dcouvrir et sanctionner quelque compromis juste et raisonnable entre
les institutions qui disparaissaient et les ides qui avaient commenc
 se faire jour. Il tait ncessaire de calmer les apprhensions de
ceux qui avaient quelque chose  perdre, de fixer les vues de ceux qui
pensaient qu'ils avaient quelque chose  gagner, et d'amener de suite
une entente entre les diffrentes classes agites ici par la crainte,
l par l'attente. Mais, quelque vidente que ft la ncessit de cette
politique, elle ne fut pas adopte. Des soupons, qui auraient d tre
dissips, taient excits; des points qui auraient d tre dfinis
allaient s'obscurcissant chaque jour davantage; toutes les tentatives
d'arrangement furent ajournes; et ainsi la Rvolution se prcipita en
avant, le flot montant toujours et sa rapidit tant augmente par les
bvues de ceux qui avaient le plus grand intrt et le plus grand
dsir de l'arrter dans sa marche. La fortune de M. de Talleyrand fut
mle  ce grand courant, dont peu de personnes pouvaient apercevoir
la source, et dont personne ne prvoyait la direction.


XI

Je viens de dire que personne ne prvoyait la direction que devaient
prendre les grands vnements qui commenaient alors.

Cette direction devait surtout tre influence par la conduite et le
caractre du souverain, mais elle allait aussi, en quelque mesure, se
ressentir de la conduite et du caractre de l'homme d'tat auquel les
destines de la France taient alors confies.

M. Necker appartenait  une classe d'hommes comme il s'en trouve assez
souvent de notre temps. Ses talents, quoique grands, n'taient pas de
premier ordre; son esprit avait t dirig vers une branche
particulire des affaires; et, comme cela arrive souvent aux personnes
qui n'ont pas un grand gnie, mais qui ont un talent spcial, il crut
que cette partie des affaires qu'il comprenait le mieux constituait 
elle seule l'art de bien gouverner. En consquence, il s'appliqua
d'une manire exclusive  balancer les recettes et les dpenses de
l'tat. Pour y arriver, il tait ncessaire de taxer la noblesse et le
clerg; et la classe qui pouvait le mieux l'aider  accomplir cette
tche tait la classe moyenne ou tiers-tat. Pour cette raison, quand
on eut dcid de convoquer les tats gnraux, et qu'il devint
ncessaire de fixer les nombres proportionnels par lesquels chacun des
trois ordres (savoir: la noblesse, le clerg, la classe moyenne ou
tiers-tat), qui composaient les tats gnraux, devait tre
reprsent, M. Necker dcida que l'ordre du tiers-tat aurait  lui
seul autant de reprsentants que les deux autres ensemble; il pensait
de cette manire donner  la classe moyenne une plus grande autorit,
et compenser l'infriorit sociale de ses reprsentants par la
supriorit de leur nombre.

Mais M. Necker, ayant t aussi loin, aurait d aller plus loin
encore, et dterminer de quelle manire voteraient les trois ordres,
et quel serait le pouvoir qu'ils exerceraient sparment. Toutefois,
il ne prit pas cette prcaution; et, en consquence, aussitt que les
tats gnraux s'assemblrent, on vit s'lever  l'instant la question
de savoir si les trois ordres avaient  vrifier les pouvoirs des lus
en runion gnrale, comme membres d'une seule assemble, ou
sparment, comme membres de trois assembles distinctes. Cette
question, par le fait, dcidait si les trois ordres devaient siger et
voter ensemble, ou si chaque ordre devait siger et voter  part; et
aprs la mesure qu'avait prise M. Necker, il fut clair que, dans un
cas, l'ordre des communes l'emporterait sur toute opposition; et que,
dans l'autre, il serait subordonn aux deux ordres rivaux. Une lutte
s'engagea alors naturellement.


XII

Les membres du tiers-tat qui, en tant que le plus considrable des
trois corps formant les tats gnraux, avaient t laisss en
possession de la grande salle o tous les ordres s'taient d'abord
rassembls pour recevoir le souverain--accident qui devait leur tre
trs-favorable--invitrent les membres des deux autres ordres  venir
se joindre  eux. Le clerg hsita; les nobles refusrent.

Les jours et les semaines s'coulrent, et le ministre, reconnaissant
sa faute, y aurait volontiers remdi alors en proposant ce qu'il
aurait d tablir ds le commencement,  savoir que les trois ordres
voteraient ensemble dans les questions de finance, et sparment dans
toutes les autres questions. Cette ide venait un peu tard; mais, mme
 cette heure tardive, elle aurait pu prvaloir si la cour l'et prise
en srieuse considration. Cependant, le roi et ceux qui avaient sur
lui une influence directe, avaient commenc  penser que le dficit
tait moins embarrassant que les moyens adopts pour s'en dlivrer; et
s'imaginant que les tats gnraux, si on les laissait  eux-mmes,
pourraient se dissoudre d'eux-mmes, avant longtemps, au milieu des
discussions par lesquelles ils taient, disait-on, en train de se
discrditer, ils dsiraient voir ces dissensions continuer. D'ailleurs
cette politique n'aurait certainement pas manqu son effet si les
ngociations s'taient prolonges un peu plus longtemps.

Mais c'est  de grands moments comme ceux-l qu'un grand homme surgit
subitement, et pendant que la foule discute ce qu'il y a de mieux 
faire pour savoir quel est le meilleur chemin  suivre, entre
rsolment dans celui qui mne au but.

Le comte de Mirabeau tait un de ces hommes-l, et le 15 juin, ce
personnage extraordinaire, dont l'audace n'tait souvent que de la
prudence, ayant engag l'abb Sieys (dont l'autorit tait alors
grande dans l'assemble)  mettre le sujet en discussion, poussa le
tiers-tat, encore hsitant,  se constituer tout de suite, et sans
attendre plus longtemps la noblesse, comme les reprsentants du
peuple franais. C'est ce que firent en ralit, quoique avec un
autre nom, les membres du tiers-tat, se dclarant eux-mmes
rgulirement lus et prenant le titre d'Assemble nationale. Le
gouvernement pensait entraver leurs mesures en fermant tout simplement
la chambre o ils s'taient jusqu'alors runis; mais un si pauvre
moyen fut insuffisant pour arrter les rsolutions d'hommes dont
l'esprit tait alors prpar  d'importants vnements. S'encourageant
mutuellement, les dputs du tiers se prcipitrent comme un seul
homme vers un jeu de paume, et dans cet endroit, qui ne paraissait
gure destin  tre tmoin d'une crmonie aussi solennelle, tous
leurs membres, _moins un_, jurrent de rester fermement unis jusqu'
ce que la France et une constitution. Aprs un tel serment,
l'alternative tait clairement pose entre la vieille monarchie, avec
tous ses abus, et une nouvelle constitution, quels que pussent tre
ses dangers.

Sur ce terrain, deux ordres de l'tat se trouvaient en prsence d'une
manire hostile.

Mais il restait un autre ordre, dont la conduite dans un tel moment
devait dcider des choses. Cet ordre tait le clerg. Le clerg tait
encore respect, sinon vnr; il tait riche, il se rattachait par
des liens divers  toutes les classes de la socit, et c'tait sur
lui surtout qu'avaient les yeux fixs cette grande masse apathique
d'hommes tranquilles qui sont toujours longtemps  hsiter entre les
partis extrmes; il avait dj tch de trouver quelque compromis
entre les classes privilgies et leurs antagonistes, mais n'avait
encore pris parti ni pour les uns, ni pour les autres. Le moment tait
venu o l'hsitation ne pouvait se prolonger.


XIII

M. de Talleyrand, quoique rcemment promu  une haute dignit
ecclsiastique, tait dj l'un des membres les plus influents du
clerg. Il avait t priv, par un prjug nobiliaire, de la position
 laquelle sa naissance lui donnait droit dans les rangs de la haute
aristocratie. Il avait depuis longtemps dcid que, par ses efforts et
ses talents personnels, il obtiendrait une autre position au moins
aussi leve. Ainsi que nous l'avons fait remarquer, ses ides, au
moment de son lection, taient librales, quoique modres, et, en
mme temps, il connaissait assez le caractre de Louis XVI pour savoir
que ce monarque n'accorderait jamais sincrement et ne refuserait
jamais rsolment aucune concession demande avec persistance. Par
consquent, en partie avec la conviction qu'il faisait ce qui tait
meilleur pour le public, et en partie aussi avec la persuasion qu'il
faisait ce qui tait meilleur pour lui personnellement, il se spara
hardiment du reste de sa famille (trs-dvoue au comte d'Artois,
ainsi qu' Marie-Antoinette), et travailla avec une infatigable
nergie  entraner du ct du tiers le corps auquel il appartenait.

Il possdait les talents et les avantages les plus ncessaires pour y
russir. Sa courtoisie naturelle flattait les curs; ses connaissances
varies captivaient les plus instruits de ses confrres; sa naissance
leve lui donnait l'oreille des grands dignitaires ecclsiastiques;
et enfin une majorit de son ordre, pousse par ses efforts et son
adresse, se joignit au tiers-tat, le 22 juin, dans l'glise
Saint-Louis.

A dater de ce moment la question, jusqu'alors douteuse, fut dcide;
car on n'a jamais vu le clerg et les communes s'associer sans tre
vainqueurs. Ce fut donc en vain que, ds le jour suivant, le
descendant de Louis XIV, dans toute la pompe de la royaut et en
prsence des trois ordres,--qu'il avait convoqus pour ce
jour-l,--dnona la conduite que le tiers-tat avait poursuivie,
annula ses dcisions et le menaa de son dplaisir souverain. Le
tiers-tat rsista; le roi se repentit, se rtracta et, montrant qu'il
n'avait aucune volont, perdit toute autorit. Ainsi, le 27 juin, les
tats gnraux, dsigns,  partir de ce moment, par le titre qui
avait dj t pris par les communes (l'Assemble nationale), tinrent
leurs dlibrations ensemble, et les trois ordres furent confondus.


XIV

Mais un pas restait  faire pour lgaliser la rvolution et ses
progrs. Chaque dput, au moment de son lection, avait reu de ceux
qui l'avaient nomm une sorte de mandat ou d'instruction. De telles
instructions, de tels mandats, donns  une poque o l'on pouvait 
peine prvoir l'tat de choses qui, depuis, s'tait produit,
limitaient ou semblaient limiter l'action d'un dput aux points
particuliers qui avaient spcialement attir l'attention de ceux qui
l'avaient nomm. Le parti conservateur prtendait que ces mandats
taient impratif; le parti libral soutenait qu'ils ne l'taient pas.
D'aprs la premire supposition, les tats gnraux ne pouvaient que
donner satisfaction  quelques griefs; suivant l'autre, ils pouvaient
crer un systme de gouvernement tout  fait nouveau. L'vque
d'Autun, dans le premier discours qu'il fit  l'Assemble nationale
(discours qui produisit un effet considrable), parla en faveur de sa
libert et de celle de ses collgues, et ses vues, comme il tait
naturel, furent assez facilement adoptes par un corps qui, sentant sa
force, avait  dfinir lui-mme son pouvoir. De sorte qu' l'adoption
de deux grandes dcisions,--l'une changeant les tats gnraux en
_Assemble nationale_, l'autre tendant et fixant l'autorit de cette
assemble,--dcisions qui, quels que soient leurs autres rsultats,
furent au moins fatales au pouvoir et  l'influence de la classe 
laquelle il appartenait par sa naissance, mais dont il avait t,
malgr lui, exclu dans son enfance,--fut attach d'une manire
ineffaable le nom de ce cadet infirme que la maison princire de
Prigord avait trait avec ddain et qu'elle continuait  dshriter.


XV

Il n'y avait plus rien dsormais pour empcher les travaux de
l'Assemble nationale, et elle les commena avec une application
srieuse et avec zle, sinon avec prudence. L'un de ses premiers actes
fut de choisir un comit de huit membres, charg de dresser un projet
de constitution qui devait tre ensuite soumis  l'Assemble.
L'vque d'Autun fut immdiatement plac  la tte de ce comit, pris
dans l'lite de la chambre, et dont les travaux avaient une si haute
importance. Il avait pour tche de faire passer dans la pratique les
spculations politiques du dix-huitime sicle. Les choses, toutefois,
avaient commenc d'une manire trop violente pour qu'elles pussent
continuer ainsi paisiblement; et, comme le succs du parti populaire
avait t jusqu'alors obtenu en bravant la couronne, on devait
s'attendre  ce que la couronne saist avec hardiesse la premire
occasion qui se prsenterait pour recouvrer son autorit. Un effort de
ce genre, fait  propos, aurait pu russir; mais ni Louis XVI ni aucun
des conseillers en qui il se confiait ne possdait cet instinct des
affaires politiques qui est le ressort de l'action, inspirant aux
hommes la rsolution de faire _ce qu'il faut au moment o il le faut_.

Il a souvent t facile d'craser une rvolution  ses dbuts, car, 
un tel moment, mme les plus ardents de ses promoteurs agissent avec
faiblesse et ont des doutes quant  la politique qu'ils poursuivent.
Il a souvent t possible d'arrter une rvolution dans cette phase
suivante de sa marche o les modrs sont rvolts par quelque excs
ou les enthousiastes refroidis par quelque dsappointement; mais une
rvolution est invincible alors que, commence avec hardiesse, elle
n'a t ni entrave par le malheur ni souille par la violence.

Nanmoins, ce fut juste  un tel moment et dans de telles
circonstances que l'infortun Louis XVI, guid principalement par la
fatale influence de son frre, aprs avoir peu  peu entour de
troupes Versailles et la capitale, bannit soudainement M. Necker (10
juillet), dont la disgrce fut immdiatement considre comme la
dfaite de ceux qui conseillaient au roi de raffermir son autorit par
des concessions, et le triomphe de ceux qui voulaient qu'il la
regagnt et la rtablt par la force. Mais les mesures qui devaient
suivre cet acte taient encore suspendues lorsqu'une formidable
insurrection clata  Paris. Une partie des soldats fit cause commune
avec le peuple. La Bastille fut prise et son commandant mis  mort, la
populace parvint  se procurer des armes, le prvt ou maire de la
cit fut assassin, tandis que l'arme, qui avait t convoque avec
tant d'ostentation au champ de Mars et  Saint-Denis, restait tmoin
inactif de l'insurrection que ce dploiement de troupes avait
provoque. Les rsultats furent ceux qui suivent ordinairement les
actes violents des hommes faibles: Louis XVI se soumit; M. Necker fut
rappel; le comte d'Artois migra.

Ce fut la fortune de M. de Talleyrand en tout temps, non-seulement de
quitter, au commencement de son dclin, un parti qui allait tomber,
mais encore de se tenir ferme dans les rangs du parti qui s'levait au
moment mme o s'engageait la lutte qui devait conduire au succs.
C'est ce qu'on vit pendant la contestation que nous venons de dcrire.
Pendant tout le temps de ce dissentiment, l'vque d'Autun fut parmi
les plus dtermins  maintenir les droits de la nation contre les
desseins de la cour. Sa dcision et son courage n'ajoutrent pas peu 
la rputation qu'il avait dj conquise par ses talents. Nous trouvons
son nom, par consquent,  la tte de la liste d'un petit nombre
d'hommes minents[11] que l'Assemble, entoure de prparatifs
hostiles pour rtablir le despotisme qui avait t aboli, chargea de
complter et d'tablir de suite la constitution qui avait t promise,
et que l'on n'avait pas videmment l'intention d'accorder. C'tait un
dfi qui avait sa hardiesse, mais qui, tout bien considr, tait
peut-tre de la prudence.

  [11] vque d'Autun, archevque de Bordeaux, Lally,
  Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieys, etc., etc.

Le travail de ces hommes d'tat, toutefois, n'tait pas facile, mme
aprs que leur cause eut triomph, car les victoires politiques
laissent souvent les vainqueurs,--dans l'excs de leurs passions et
l'exagration de leurs principes,--ennemis plus acharns que ceux dont
ils ont triomph. Tel tait alors le cas.


XVI

Dans le triomphe du moment, toutes les ides modres furent mises de
ct et remplaces par un enthousiasme aveugle en faveur des
changements les plus brusques. Et cette excitation n'tait pas
produite simplement par les calculs vulgaires de l'intrt personnel,
par d'gostes esprances agitant l'esprit de gens qui espraient
amliorer leur propre condition: des motions plus nobles et plus
leves faisaient palpiter d'un gnreux enthousiasme le coeur de
ceux-l mme qui n'avaient que des sacrifices  faire. Nos mes, dit
Sgur an, taient alors enivres d'une douce philanthropie, qui
nous portait  chercher avec passion les moyens d'tre utiles 
l'humanit, et de rendre le sort des hommes plus heureux. Le 4 aot,
jour mmorable pour un parti, observe M. Mignet, comme la
Saint-Barthlemi de la proprit, et pour l'autre comme la
Saint-Barthlemi des abus, les corves personnelles, les obligations
fodales, les immunits pcuniaires, les corporations de mtiers, les
privilges seigneuriaux, les cours de loi, tous les droits municipaux
et provinciaux,--tout le systme de judicature bas sur l'achat et la
vente des charges judiciaires, systme qui, chose trange  dire,
quoique absurde en thorie, avait jusqu'alors produit dans la pratique
des magistrats instruits, capables et indpendants,--en un mot,
presque toutes les institutions qui formaient la charpente du
gouvernement et de la socit par toute la France furent balayes sans
hsitation, d'aprs l'avis et  la demande des premiers magistrats et
des premiers nobles du pays; ils ne considrrent pas assez que ceux
qui dtruisent d'un seul coup toutes les lois existantes (quelles que
soient ces lois), dtruisent en mme temps toutes les associations
d'ides qui gouvernaient jusque-l l'esprit du peuple;--c'est--dire
toutes les habitudes d'obissance, tous les sentiments spontans de
respect et d'affection, sans lesquels une forme de gouvernement n'est
tout simplement qu'une ide sur le papier.

Plus tard, M. de Talleyrand, parlant de cette poque, disait, avec
cette forme concise et pittoresque qui le caractrise: La Rvolution
a dsoss la France. Mais il est plus ais d'tre le critique
spirituel d'vnements accomplis, que d'tre acteur froid et impartial
dans des vnements qui suivent leur cours; et, au temps auquel je
fais allusion, l'vque d'Autun tait, sans aucun doute, parmi les
plus presss de dtruire les traditions qui sont la base d'une
communaut, et de proclamer les thories qui captivent la populace.
L'abolition en masse d'institutions qui devaient avoir en elles-mmes
quelque chose de bon et qui mritaient d'tre conserves (sans cela
elles n'auraient jamais produit une socit grande et raffine,
honorablement dsireuse de rformer ses propres dfauts), cette
abolition, dis-je, fut sanctionne par son vote; et les droits de
l'homme, dont l'tablissement fit si peu pour assurer la proprit ou
la vie du citoyen, furent proclams dans les termes qu'il suggra.

Il est difficile de concevoir comment un homme d'tat si froid et si
sagace avait pu croire qu'une vieille socit pourrait tre bien
gouverne par des lois entirement nouvelles, ou que la libert
pratique pouvait tre fonde sur une dclaration de principes
abstraits.

Quoi qu'il en soit, un esprit sain n'chappe pas toujours  une folie
pidmique; pas plus qu'un corps sain  une maladie qui a ce mme
caractre. Du reste,  des poques o censurer des changements
inutiles vous fait passer pour tre le protecteur, et souvent le
soutien, d'abus invtrs, personne ne ralise ou ne peut esprer
raliser juste ses propres ides. Les hommes agissent en masse: le
dsir qu'prouve l'un des partis de marcher en avant est rgl et
modr par la force d'opposition d'un autre parti: pour poursuivre une
politique, il peut tre utile de feindre une passion si on ne
l'prouve pas en ralit; et un homme habile peut excuser sa
participation  un enthousiasme absurde en faisant observer que
c'tait l le seul moyen de vaincre des prjugs plus absurdes encore.

Cependant, si M. de Talleyrand tait alors un rformateur exagr, du
moins il ne ressemblait pas  beaucoup de rformateurs exagrs qui
sont si occups d'tablir quelque plan chimrique de perfection
future, qu'ils mprisent les ncessits pressantes du moment.

Il vit ds l'abord que, si la nouvelle organisation de l'tat devait
rellement s'excuter, elle ne pouvait russir qu'en rtablissant la
confiance dans ses ressources, et qu'une banqueroute nationale serait
une dissolution sociale. Quand, par consquent (le 25 aot), M. Necker
prsenta  l'assemble un mmoire sur la situation des finances,
sollicitant un emprunt de quatre-vingts millions de francs, l'vque
d'Autun appuya cet emprunt sans hsitation, dmontrant combien il
tait important de soutenir le crdit public; et peu aprs (en
septembre) quand l'emprunt ainsi accord se trouva insuffisant pour
satisfaire aux engagements de l'tat, il aida de nouveau le ministre
 obtenir de l'Assemble une taxe de 25 pour 100 sur le revenu de tout
individu en France.

Rarement on a vu un plus grand sacrifice national s'accomplir dans un
moment de calamit nationale; et jamais dans une intention plus
honorable. Il est certainement impossible de ne pas s'intresser aux
efforts d'hommes anims, au milieu de toutes leurs erreurs, d'un si
noble esprit, et impossible aussi de ne pas regretter qu'avec des
aspirations aussi leves et des capacits aussi hautes, ils aient
chou d'une manire si dplorable dans leurs efforts pour unir la
libert  l'ordre, la vigueur  la modration. Mais c'est une loi
presque universelle de la Providence que tout ce qui doit durer
longtemps doit se former lentement. Et ce n'est pas tout: il faut
s'attendre  ce que, aux poques de rvolution, les partis en lutte
soient constamment prcipits dans des collisions contraires  leur
raison, et fatales  leurs intrts, mais amenes d'une manire
invitable par leur colre ou leurs soupons. D'o il rsulte que les
plus sages intentions sont  la merci des incidents les plus
insignifiants en apparence. Un de ces incidents se prsenta alors.

Une fte militaire  Versailles, fte  laquelle la famille royale eut
l'imprudence d'assister, et se donna peut-tre la folle jouissance
d'exciter un enthousiasme inutile parmi ses gardes et ses partisans,
alarma  Paris la multitude qui, dj irrite par la raret croissante
des vivres, redoutait de la part du souverain un appel  l'arme,
comme le souverain redoutait un appel au peuple de la part des chefs
populaires. Les hommes du faubourg Saint-Antoine, et les femmes de la
halle, pousss par leurs besoins pressants et leur craintes vagues
encore, ou bien guids (comme on l'a dit, je crois,  tort) par la
secrte influence du duc d'Orlans, sortirent bientt des coins les
plus obscurs de la capitale, et se rpandirent sur la route large et
princire qui conduit au palais longtemps vnr, o, depuis l'poque
du Grand Roi ses descendants avaient tenu leur cour. Au milieu d'un
tumulte accidentel, cette populace sans loi pntra dans la rsidence
royale, massacrant ceux qui la dfendaient.

Le roi fut  l'abri de la violence, quoique insult, et il fut escort
avec une sorte de dcorum jusqu'aux Tuileries, qu'il habita depuis
lors comme premier magistrat de l'tat, mais, en ralit, comme
prisonnier. L'Assemble nationale le suivit  Paris.

Les vnements dont je viens de parler se passrent le 5 et le 6
octobre; et ils furent, pour les avocats de la monarchie
constitutionnelle, ce que l'insurrection prcdente, en juillet, avait
t pour les dfenseurs du pouvoir absolu. Les hommes modrs
commencrent  craindre qu'il ne ft plus possible de concilier la
dignit et l'indpendance de la couronne avec les droits et les
liberts du peuple: et MM. Mounier et Lally-Tollendal, considrs
comme les chefs de ce parti qui tout d'abord avait exprim le dsir
d'tablir en France un gouvernement constitutionnel mitig, semblable
 celui qui existait en Angleterre--dcourags et dgots--quittrent
l'Assemble. Jusqu'alors, M. de Talleyrand avait paru dispos  agir
dans le mme sens que ces hommes d'tat, mais cette fois il n'imita
pas leur conduite; au contraire, ce fut prcisment au moment o ils
se sparaient ainsi de la Rvolution, qu'il prsenta une proposition
qui le liait  elle d'une manire irrvocable.

Si les affaires eussent prsent un aspect diffrent, il est probable
qu'il ne se serait pas compromis si dcidment en faveur d'un projet
qui devait certainement rencontrer une opposition violente et
dtermine; cependant il n'est que juste de remarquer que sa conduite
dans cette circonstance tait en parfait accord avec la ligne qu'il
avait jusqu'alors suivie, et les sentiments qu'il avait exprims, par
rapport aux exigences de l'tat et aux biens de l'glise.

J'ai montr, en effet, combien il s'tait proccup de maintenir le
crdit public, d'abord en appuyant un emprunt de 80 millions de
francs, et secondement en votant un impt de 25 pour 100 sur la
proprit. Mais l'une de ces mesures n'avait produit qu'un soulagement
temporaire, et l'autre n'avait pas donn ce qu'on en attendait; car
toute l'administration du pays ayant t dsorganise, le recouvrement
des impts tait prcaire et difficile. Il fallait videmment chercher
quelque nouvelle ressource. Une seule restait. Le clerg avait dj
renonc  ses dmes, que l'on avait d'abord dsignes seulement comme
rachetables, et il avait aussi abandonn sa vaisselle plate. Lorsque
M. de Juign, archevque de Paris, fit les deux premires donations au
nom de ses collgues, il avait t second par l'vque d'Autun; et
ce fut l'vque d'Autun qui proposa alors (le 10 octobre) que tout ce
qui restait au clerg--savoir, ses terres--serait,  certaines
conditions, plac  la disposition de la nation.


XVII

M. Pozzo di Borgo, homme qui n'tait nullement infrieur  M. de
Talleyrand, quoique quelque peu jaloux de lui, me dit une fois: Cet
homme s'est fait grand en se rangeant toujours parmi les petits, et en
aidant ceux qui avaient le plus besoin de lui. Le penchant que M.
Pozzo di Borgo signalait alors avec une certaine amertume, mais avec
autant de perspicacit, fut surtout visible dans les circonstances
dont je parle en ce moment; c'tait peut-tre, dans une certaine
mesure, la consquence de cette perception nette de ses propres
intrts qui guida  travers la vie, presque avec la sret de
l'instinct, le personnage que je dsigne comme le type du politique.
Personne ne peut penser, qu'au moment o toute autre institution tait
bouleverse en France, il ft possible  l'glise de France, contre
laquelle l'esprit du dix-huitime sicle avait t particulirement
dirig, d'viter un changement complet de situation. Seule au milieu
de la prodigalit gnrale, cette corporation, par sa condition
particulire, avait pu conserver toutes ses richesses, bien qu'elle
et perdu presque toute sa puissance. Dans les temps de commotion,
les faibles et les riches sont la proie naturelle des forts et des
ncessiteux; et, par consquent, du moment o la nation eut entrepris
une rvolution pour viter la banqueroute, les proprits
ecclsiastiques devaient, un peu plus tt ou un peu plus tard, tre
sacrifies aux ncessits publiques. Nanmoins, une telle
appropriation n'tait pas sans difficults; et les laques avaient
besoin avant tout d'un ecclsiastique distingu et haut plac qui
voult sanctionner un plan destin  livrer la proprit de l'glise.
Les opinions exprimes par un homme aussi haut plac dans les rangs du
clerg et de la noblesse que l'vque d'Autun, taient donc d'une
importance considrable, et, tant populaires, elles devaient le
conduire  une position importante qui aboutirait certainement (si un
nouveau ministre se formait du ct libral),  un portefeuille; le
sol tait dj min sous les pieds de M. Necker.

En effet, Mirabeau, dans une note crite en octobre, note qui propose
une nouvelle combinaison ministrielle, laisse M. Necker chef nominal
du gouvernement afin de le discrditer, se propose lui-mme comme
membre du conseil royal sans portefeuille, et donne le poste de
ministre des finances  l'vque d'Autun, en disant: La motion du
clerg lui a conquis cette place[12].

  [12] Correspondance de Mirabeau et du comte de la Marck.

L'argumentation dont l'vque se servit pour introduire la motion 
laquelle il est ici fait allusion, a t si souvent rpte depuis
l'poque  laquelle je me reporte, et a tellement influenc la
condition du clerg dans une grande partie de l'Europe, qu'il est
impossible de la lire sans intrt.

L'tat depuis longtemps est aux prises avec les plus grands besoins:
nul d'entre nous ne l'ignore; il faut donc de grands moyens pour y
subvenir. Les moyens ordinaires sont puiss; le peuple est pressur
de toutes parts; la plus lgre charge lui serait,  juste titre,
insupportable. Il ne faut pas mme y songer. Des ressources
extraordinaires viennent d'tre tentes, mais elles sont
principalement destines aux besoins extraordinaires de cette anne,
et il en faut pour l'avenir, il en faut pour l'entier rtablissement
de l'ordre. Il en est une immense et dcisive et qui, dans mon opinion
(car autrement je la repousserais) peut s'allier avec un respect
svre pour les proprits. Cette ressource me parat tre tout
entire dans les biens ecclsiastiques.

       *       *       *       *       *

Dj une grande opration sur les biens du clerg semble invitable
pour rtablir convenablement le sort de ceux que l'abandon des dmes a
entirement dpouills.

       *       *       *       *       *

Je ne crois pas qu'il soit ncessaire de discuter longuement la
question des proprits ecclsiastiques.

Ce qui me parat sr, c'est que le clerg n'est pas propritaire, 
l'instar des autres propritaires, puisque les biens dont il jouit (et
dont il ne peut disposer), ont t donns, non pour l'intrt des
personnes, mais pour le service des fonctions. Ce qu'il y a de sr,
c'est que la nation, par cela mme qu'elle est protectrice des
volonts des fondateurs, peut, et mme doit supprimer les bnfices
qui sont devenus sans fonction: que, par une suite de ce principe,
elle est en droit de rendre aux ministres utiles, et de faire tourner
au profit de l'intrt public le produit des biens de cette nature,
actuellement vacants, et qu'elle peut destiner au mme usage tous ceux
qui vaqueront dans la suite.

Jusque-l point de difficult, et rien mme qui ait droit de paratre
trop extraordinaire; car on a vu, dans tous les temps, des communauts
religieuses teintes, des titres de bnfices supprims, des biens
ecclsiastiques rendus  leur vritable destination et appliqus  des
tablissements publics, et sans doute l'Assemble nationale runit
l'autorit ncessaire pour dcrter de semblables oprations, si le
bien de l'tat les demande.

Mais peut-elle aussi rduire le revenu des titulaires vivants et
disposer d'une partie de ce revenu?

Je sais que des hommes d'une autorit imposante, que des hommes non
suspects d'aucun intrt priv, lui ont refus ce pouvoir: je sais
tout ce qu'on dit de plausible en faveur de ceux qui possdent.

Mais d'abord il faut en ce moment partir d'un point de fait, c'est
que cette question se trouve dcide par vos dcrets sur les dmes.

D'ailleurs, j'avoue qu'en mon particulier les raisons employes pour
l'opinion contraire, m'ont paru donner lieu  plusieurs rponses: il
en est une bien simple que je soumets  l'Assemble.

Quelque inviolable que doive tre la possession d'un bien qui nous
est garanti par la loi, il est clair que cette loi ne peut changer la
nature du bien en le garantissant; que, lorsqu'il est question de
biens ecclsiastiques, elle ne peut assurer  chaque titulaire actuel
que la jouissance de ce qui lui a t vritablement accord par l'acte
de fondation. Or, personne ne l'ignore, tous les titres de fondation
des biens ecclsiastiques, ainsi que les diverses lois de l'glise qui
ont expliqu le sens et l'esprit de ces titres, nous apprennent que la
partie seule de ces biens qui est ncessaire  l'honnte subsistance
du bnficier lui appartient; qu'il n'est que l'administrateur du
reste, et que ce reste est rellement accord aux malheureux ou 
l'entretien des temples. Si donc la nation assure soigneusement 
chaque titulaire, de quelque nature que soit son bnfice, cette
subsistance honnte, elle ne touchera point  sa vritable proprit
individuelle; et si en mme temps elle se charge, comme elle en a sans
doute le droit, de l'administration du reste; si elle prend  son
compte les autres obligations attaches  ces biens, telles que
l'entretien des hpitaux, des ateliers de charit, des rparations des
glises, les frais de l'ducation publique, etc.; si surtout elle n'a
recours  ces biens qu'au moment d'une calamit gnrale, il me semble
que toutes les intentions des fondateurs seront remplies, et que toute
justice se trouvera avoir t svrement accomplie.

Ainsi, en rcapitulant, je crois que la nation, dans une dtresse
gnrale, peut, sans injustice: 1 disposer des biens des diffrentes
communauts religieuses qu'elle croira devoir supprimer, en assurant 
chacun des religieux le moyen de subsister; 2 faire tourner  son
profit, ds le moment actuel, toujours en suivant l'esprit gnral des
fondateurs, le revenu de tous les bnfices sans fonctions, qui sont
vacants, et s'assurer celui de tous les bnfices de mme nature, qui
vaqueront; 3 rduire dans une proportion quelconque les revenus
actuels des titulaires, lorsqu'ils excderont telle ou telle somme, en
se chargeant d'une partie des obligations dont ces biens ont t
frapps dans le principe.

Par toutes ces oprations, soit actuelles, soit futures, que je ne
fais qu'indiquer ici, et o je ne puis voir aucune violation de
proprit, puisqu'elles remplissent toutes les intentions des
fondateurs; par toutes ces oprations, dis-je, la nation pourrait, je
pense, en assurant au clerg les deux tiers du revenu ecclsiastique
actuel, sauf la rduction successive  une certaine somme fixe de ce
revenu, disposer lgitimement de la totalit des biens ecclsiastiques,
fonds et dmes[13].

       *       *       *       *       *

  [13] _Procs-verbal de l'Assemble nationale, imprim par son
  ordre_, t. VI, no 97 (10 oct. 1789).


XVIII

Ainsi M. de Talleyrand soutenait:

1 Que les membres du clerg n'taient pas comme les autres
propritaires, puisque, s'ils avaient des biens, ce n'tait pas pour
leur jouissance personnelle, mais pour l'accomplissement de certains
devoirs, et que la seule chose qu'ils pussent attendre du revenu de
ces biens tait une existence honorable, le reste tant destin au
soutien des pauvres et  l'entretien des difices religieux;

2 Que l'tat pouvait modifier la distribution des proprits
ecclsiastiques, ou plutt le traitement du clerg, et aussi supprimer
totalement les tablissements ecclsiastiques qui lui paraissaient
dangereux ou inutiles, ainsi que les bnfices de peu d'utilit qui
taient alors vacantes ou qui pourraient le devenir, et,
naturellement, employer le revenu qui y avait t jusqu'alors
consacr, de la manire qui semblerait le mieux adapte au bien
gnral;

3 Que, dans un moment de grande calamit nationale, l'tat pourrait
mme s'emparer de tous les biens du clerg et les employer pour les
ncessits publiques, si en mme temps il prenait sur lui les charges
confies au clerg, et s'il assurait en mme temps aux membres de ce
clerg un traitement fixe et suffisant.

Toutefois, il ne proposa pas (comme quelques-uns ont eu la sottise de
le croire et l'injustice de l'avancer), de rduire son ordre  l'tat
d'indigence; au contraire, pensant que le revenu des biens de
l'glise, y compris les dmes (qu'il aurait encore leves comme revenu
de l'tat), tait d'environ cent cinquante millions de francs, il
conseilla au gouvernement de consacrer par an d'abord une somme de
cent millions, qu'on ne pourrait jamais rduire  moins de
quatre-vingt-cinq millions, au soutien du clerg, dont aucun membre ne
devrait recevoir moins de douze cents francs, auxquels s'ajouterait un
presbytre; et si l'on considre que les dmes ayant t sacrifies,
le revenu du clerg tait alors rduit  soixante-quinze millions,
revenu de ses terres; et aussi que le budget ecclsiastique,
comprenant le traitement des ecclsiastiques de tous les cultes, ne
s'est jamais, depuis cette poque, lev jusqu' la somme que M. de
Talleyrand tait dispos  accorder, l'on est forc de reconnatre que
les propositions dont je viens de parler, considrant les difficults
du moment, n'taient pas  ddaigner, et que le clerg franais aurait
agi plus prudemment s'il les avait tout d'abord acceptes; d'ailleurs,
il faut l'avouer, toute convention faite, dans des priodes de
bouleversement, entre un pouvoir qui baisse et un pouvoir qui s'lve,
est rarement observe fidlement par ce dernier.

Mais le clerg,  tous hasards, et, en particulier, le haut clerg, ne
voulut pas accepter ce contrat. Ce dont il se plaignait, ce n'tait
pas tant de l'insuffisance de la provision qu'on devait lui accorder,
que de l'obligation o on le mettait d'changer son revenu de
propritaire contre un salaire de fonctionnaire. Bref, il soutenait
qu'il tait propritaire aux mmes titres que les autres, et que
l'vque d'Autun avait mal expos son cas et autoris sa spoliation.

Dans cet tat de choses,--quelle que ft la nature relle du titre en
vertu duquel l'glise tenait ses biens--quelle que ft l'imprudence du
clerg lui-mme  repousser le compromis qui lui tait propos comme
compensation pour l'abandon de ces biens, il tait impossible de
confisquer d'autorit une proprit qu'une grande corporation avait
possde pendant des sicles sans qu'elle lui ft dispute, une
proprit qu'elle dclarait ne pas vouloir abandonner, sans affaiblir
le respect de la proprit en gnral, et aussi, par les questions et
les discussions qu'une telle mesure devrait certainement soulever, le
respect de la religion; on aurait ainsi affaibli et min ce qu'il
tait si important de fortifier et de maintenir au milieu des ruines
prtes  s'crouler d'une vieille socit et d'un vieux gouvernement,
je veux dire ces fondements sur lesquels toute socit qui aspire 
tre civilise et tout gouvernement qui veut tre honnte, doivent
tablir leur existence.

Les sages, dit un grand rformateur, devraient y regarder  deux
fois avant de faire de grands changements, alors que les sots
demandent  grands cris de dangereuses innovations. Mais, quoique
cette maxime puisse tre bonne, il me semble qu'elle peut tre
professe par le philosophe spculatif plutt que suivie par l'homme
d'tat ambitieux.

Il y a, par le fait, dans l'histoire des nations, des moments o
certains vnements, par les forces multiples de circonstances qui
concourent toutes  une mme fin, sont invitablement arrts
d'avance; et, dans de tels moments, tandis que l'ignorant s'obstine et
s'entte, que l'orgueilleux fait admirer sa fermet, que le chrtien
baisse la tte et se rsigne, _l'homme politique_ se prte aux
circonstances, et se contente d'essayer de mler autant de bien que
possible au mal qu'il faut ncessairement accepter.

Il est facile de concevoir, par consquent, que lorsque M. de
Talleyrand proposa que l'tat s'approprit les biens de l'glise, il
le fit parce qu'il vit d'avance qu'en tout cas cette confiscation
aurait lieu; parce qu'il pensait qu'il serait bon pour lui d'obtenir
la popularit que cette proposition attirerait ncessairement  celui
qui en serait l'auteur; et aussi parce que de cette manire il pouvait
obtenir des conditions qui auraient assur une existence honorable au
clerg et un immense soulagement  l'tat, si elles eussent t
franchement acceptes par le premier de ces partis et loyalement
excutes par le second. Je dis que ces conditions auraient assur 
l'tat un immense soulagement, puisque, suivant les calculs que
l'vque d'Autun soumit  l'Assemble,--et les lments de ces calculs
semblent avoir t mrement pess,--si l'immense proprit, value 
deux milliards de francs, et t convenablement vendue, et que les
sommes rsultant de cette vente eussent t convenablement employes,
ces sommes, en aidant  rembourser de l'argent emprunt  d'normes
intrts, auraient pu, moyennant une conomie passable, convertir un
dficit de quelques millions de francs en un excdant d'environ la
mme valeur. Mais il arriva alors, comme cela se voit souvent quand la
passion et la prudence s'unissent pour quelque grande entreprise, que
la partie du plan qui tait l'oeuvre de la passion fut ralise
compltement et d'un seul coup, tandis que celle qui s'inspirait de la
prudence fut transforme et gte dans l'excution. J'aurai  revenir
plus tard sur ce sujet.


XIX

La proposition de M. de Talleyrand relative aux biens de l'glise fut
adopte le 2 novembre aprs des dbats orageux, et le parti vaincu le
rangea alors parmi ses plus violents adversaires. Mais le 4 dcembre
il remporta une victoire beaucoup plus clatante, autre chose qu'un
triomphe de parti, par la lucidit singulire avec laquelle,  propos
de la proposition qui avait t faite d'tablir une banque  Paris et
de rtablir d'une manire gnrale l'ordre dans les finances
franaises, il expliqua les principes de la banque et du crdit
public, envelopps alors pour le public de ce mystre dont l'ignorance
se plat presque naturellement  entourer les sujets dont le dtail ne
peut tre compris qu'en posant des chiffres, mais o sont engags des
intrts aussi graves que ceux d'une nation, avec les ressources sur
lesquelles elle peut compter et les ncessits auxquelles il lui faut
faire face.

Le talent admirable dploy en cette occasion par M. de Talleyrand
consista  rendre clair ce qui paraissait obscur, et simple ce qui
semblait abstrait. Aprs avoir montr qu'une banque ne pouvait exister
qu' la condition de faire du bien  elle-mme et aux autres par son
crdit, et que ce crdit ne pouvait tre l'effet d'un papier-monnaie
 cours forc, comme quelques personnes semblaient disposes  le
croire, un cours forc n'tant rien moins qu'une dmonstration de
l'insolvabilit de l'institution qu'il tait destin  protger, il
arriva  la condition gnrale et au crdit de l'tat, et dit:
Messieurs, le temps est pass des plans financiers compliqus, des
plans prpars d'une manire habile et savante, et invents simplement
pour retarder, par des expdients, la crise invitable. Tous les
efforts de l'esprit et de la ruse sont puiss. A l'avenir, il faudra
que l'honntet remplace le gnie. A ct de l'vidence de nos
calamits, nous aurons  placer l'vidence du remde. Tout devra tre
rduit  la simplicit d'un livre de comptes, tenu par le bon sens,
gard par la bonne foi. Ce discours valut  son auteur une
approbation universelle: il fut lou pour l'lgance de son style dans
le boudoir des belles dames; pour la solidit de ses vues, dans la
maison de campagne du banquier; le faubourg Saint-Germain lui-mme
reconnut que M. de Talleyrand, quoique _sclrat_, tait homme d'tat,
et que, dans ces temps difficiles, un _sclrat_, homme de qualit et
homme d'tat, pouvait tre utile  son pays. Mais une popularit si
universelle ne devait pas durer longtemps. Le mois suivant (le 31
janvier 1790), le libral vque se pronona pour l'opinion qui
voulait accorder aux juifs les droits de citoyens franais. Cette
opinion considre par plusieurs comme une double rvolte contre les
distinctions jusqu'alors maintenues entre les castes et les croyances,
ne pouvait tre pardonne  M. de Talleyrand par la meilleure partie
de cette socit qu'il avait autrefois frquente; et j'ai lu, dans
quelque chronique du temps, que le marquis de Travanet, fameux joueur
de tric-trac, prit alors l'habitude de dire, en faisant ce qui
s'appelle la case du diable: Je fais la case de l'vque d'Autun.
Toutefois, quand se dchane l'esprit de parti, il n'est pas rare que
la rputation d'un homme se fasse, grce  ses contradicteurs
eux-mmes; et le nom de M. de Talleyrand grandit alors dans le pays et
dans l'Assemble  mesure qu'il perdait son prestige dans les cercles
de la cour et parmi les partisans exagrs de l'intolrance clricale
et des prrogatives royales.

C'est qu'en effet peu de personnes avaient rendu d'aussi importants
services  la cause qu'il avait pouse. Ainsi que nous l'avons vu,
c'est  ses efforts que l'on dut principalement la runion du clerg
aux communes dans l'glise Saint-Louis, et, par consquent, la
constitution des tats gnraux. Peu de temps aprs, en contestant la
nature imprative des mandats que les membres des tats gnraux
avaient reus de leurs commettants, il avait fortement contribu 
affranchir l'Assemble nationale d'instructions qui auraient
certainement entrav ses futurs progrs. lu membre du comit qui
devait prparer la constitution nouvelle, ses travaux avaient compt
parmi les plus remarquables qui eussent t produits devant la
commission, et les futurs droits des Franais avaient t proclams
dans les termes qui lui avaient paru le plus convenables. Dployant
dans toutes les questions financires cette ferme connaissance des
principes qui seule produit la clart de l'exposition, il avait
second avec habilet M. Necker, dans les mesures par lesquelles cet
homme d'tat avait cherch  raffermir le crdit public et  accrotre
le revenu, et, enfin, il avait fait l'abandon des richesses et de la
puissance de l'ordre auquel il appartenait, et cela comme un sacrifice
fait (il le prtendait du moins) au bien public.

La part qu'il avait prise aux actes de l'Assemble tait, en effet, si
considrable, que l'on pensa que personne ne pouvait tre mieux
qualifi pour expliquer et dfendre sa conduite. Il fut donc charg de
cette explication, ou plutt de cette apologie; et il s'acquitta de sa
tche par une sorte de mmoire ou de manifeste  la nation franaise.
Ce manifeste fut lu  l'Assemble nationale le 10 fvrier 1790, et
ensuite il fut publi et circula dans toute la France. Il a depuis
longtemps t oubli parmi les nombreux papiers d'origine analogue qui
ont marqu et justifi les changements successifs que la France a eu 
subir pendant les quatre-vingts dernires annes.

Mais,  l'poque o ce manifeste fit son apparition, on en loua
universellement le tour habile et mesur, et il demeure  prsent un
remarquable tmoignage des ides, et une justification adroite et
digne des actes d'une poque qui attend encore le jugement dfinitif
de la postrit.


XX

Le mmoire ou manifeste auquel je viens de faire allusion annonait
l'abolition des privilges, la rforme de l'glise, l'tablissement
d'une chambre reprsentative et d'une garde nationale, et promettait
un nouveau systme d'impt et un plan gnral d'ducation. Il fut lu,
ainsi que je l'ai dit,  l'Assemble nationale le 10 fvrier et, le 16
du mme mois, l'auteur fut nomm prsident de cette assemble[14] 
une majorit de trois cent soixante-quinze voix contre cent
vingt-cinq, quoique l'abb Sieys (rival d'une certaine importance)
ft son concurrent.

  [14] La prsidence tait seulement de quinze jours; mais, ce qui
  prouve quelle considration tait attache  cette dignit, c'est
  le fait que Mirabeau, malgr ses plus grands efforts, ne put
  l'obtenir que l'anne suivante.

Cet honneur reut plus d'clat encore d'un rapport fort remarquable en
faveur de l'uniformit des poids et mesures, rapport que M. de
Talleyrand fit  l'Assemble le 30 avril 1790: ce travail, en
poursuivant l'ide que Turgot avait t si dsireux de voir triompher,
et en fournissant un moyen de dtruire les distinctions incommodes qui
sparaient les provinces les unes des autres, posait les fondements de
ce systme uniforme qui rgne maintenant sur toute l'tendue de la
France. M. de Talleyrand aurait bien voulu ne pas appliquer ce projet
seulement  la France; il proposait, en mme temps, que des
commissions de l'Acadmie des sciences de Paris et de la Socit
royale de Londres fussent dsignes pour s'entendre sur quelque unit
naturelle de poids et de mesure, qui pourrait tre applique  la fois
en Angleterre et en France. Chacune des deux nations, ajoutait-il,
formerait sur cette mesure ses talons, qu'elle conserverait avec le
plus grand soin, de telle sorte que si, au bout de plusieurs sicles,
on s'apercevait de quelque variation dans l'anne sidrale, les
talons pussent servir  l'valuer, et par l  lier ce point
important du systme du monde  une grande poque,--celle de
l'Assemble nationale. Peut-tre mme est-il permis de voir dans ce
concours de deux nations interrogeant ensemble la nature, pour en
obtenir un rsultat important, le principe d'une union politique
opre par l'entremise des sciences.

Il est impossible de ne pas sympathiser avec une conception aussi
leve et aussi pratique tout  la fois que celle qui est ainsi
exprime, et de ne pas se rjouir de trouver ainsi un exemple de ce
que Bacon (homme d'tat lui-mme non moins que philosophe) rclame
comme l'attribut des hommes de science et de lettres, savoir: que,
lorsque ces hommes s'adonnent aux affaires publiques, ils y portent un
esprit plus lev et plus tendu que celui qui anime le simple
politique.

La meilleure partie du travail que l'Assemble s'tait propos 
elle-mme tait alors termine. La vieille monarchie et l'ancienne
aristocratie taient dtruites; les pouvoirs nouveaux de la couronne
et du peuple taient dtermins, les divisions nouvelles du pays en
dpartements, districts et communes taient dfinies; la nouvelle
organisation des tribunaux de justice tait dcrte. Personne
n'approuvait entirement la constitution qui allait ainsi tre cre,
mais on se rjouissait presque universellement qu'elle ft si prs
d'tre acheve.




   DEUXIME PARTIE
   DE LA FTE DU 14 JUILLET A LA FERMETURE
   DE L'ASSEMBLE NATIONALE.


I

   M. de Talleyrand bnit l'tendard de la France  la rjouissance
   du 14 juillet.--Dtresse financire croissante.--Vues de M. de
   Talleyrand.--Constitution civile du clerg.--Conduite de M. de
   Talleyrand.--Il refuse l'vch de Paris.--Lettre aux diteurs du
   _Moniteur_.--Mort de Mirabeau.--Esquisse de sa carrire et de ses
   relations avec M. de Talleyrand, qui l'assiste  son lit de
   mort.--Comment il a probablement initi M. de Talleyrand aux
   intrigues de la cour.--Il laisse  M. de Talleyrand son discours
   projet sur la loi de la succession, qui rglait l'tat actuel de
   la loi en France, et que M. de Talleyrand lut  l'Assemble
   nationale.--M. de Talleyrand est suspendu de ses fonctions
   piscopales et il quitte l'glise.--Fiert du roi.--Conduite et
   vues de M. de Talleyrand.--Il dsire venir au secours du
   roi.--Folle conduite du parti de la cour.--Dcret fatal de
   l'Assemble nationale, dfendant la rlection de ses
   membres.--Projet d'ducation de M. de Talleyrand.--L'Assemble se
   spare le 13 septembre 1791.--M. de Talleyrand va en Angleterre,
   en janvier 1791.


Nous voici arrivs  la fte du 14 juillet, institue pour clbrer la
destruction de la Bastille et pour rendre honneur au gouvernement
nouveau qui s'tait lev sur ses ruines: arrtons-nous un instant
pour parler de ce jour de rjouissance.

Un immense et magnifique amphithtre a t lev dans le champ de
Mars: le souverain hrditaire de la France et le prsident temporaire
d'une assemble lective,--symboles de rapprochement entre deux ides
et deux poques,--y sont assis sur deux trnes de mme niveau, dcors
des armes que la nation a prises  ses anciens rois; et voil le
prince enfant qu'un peuple joyeux, triomphant, considre avec
bienveillance comme l'hritier des engagements de son pre, comme
celui qui aura  perptuer la race de saint Louis; puis la reine,
embellissant et gayant la sphre dans laquelle elle se meut,
brillante comme l'toile du matin, pleine de vie, de splendeur et de
joie; et voil aussi cette royale jeune fille, pare de tous les
charmes de la cour et doue de toutes les vertus du clotre,--une
princesse, une sainte,--une future martyre. Voici le vain, mais
honnte la Fayette, appuy sur son pe de citoyen; et  ct le
terrible Mirabeau, ses longs cheveux flottant au vent; et l cette
assemble bien connue et encore digne de mmoire, trop tt fire de
l'oeuvre dont elle se glorifie, de cette oeuvre qui, hlas! ainsi que
la reprsentation  laquelle nous assistons, n'est destine qu'au
triomphe phmre d'un jour. Et voyez, sur ce balcon, la cour la plus
gracieuse et la plus splendide de l'Europe, car telle tait encore,
mme  cette poque, la cour de France; et l-bas, dans ce vaste
champ, les bandes confdres avec leurs musiciens, portant leurs
bannires respectives et reprsentant chaque portion de cette grande
famille qui se rjouit en ce moment du triomphe qu'elle a remport.

Tout d'un coup, le ciel, dont l'clat est si bien fait pour se
confondre avec la joie des hommes, mais qui jusque alors avait t
sombre et menaant,--tout  coup le ciel s'claircit, le soleil vient
mler sa pompe  celle de cette noble crmonie! Et alors, revtu de
ses habits pontificaux et debout sur un autel o se pressent trois
cents prtres, en longues robes blanches et avec des ceintures
tricolores, l'vque d'Autun bnit le grand tendard, l'oriflamme de
France, qui n'est plus le symbole de la guerre, mais le signe et le
gage de la paix entre le pass et l'avenir, entre les vieux souvenirs
et les nouvelles aspirations du peuple franais.

Qui, prsent ce jour-l  Paris, aurait pu croire que ceux qui
pleuraient tendrement, avec les enfants du Barnais, aux pieds de la
statue de Henri IV, riraient bientt d'une faon si horrible autour de
l'chafaud de son descendant?... que la multitude joyeuse, errant dans
les Champs-lyses, au milieu des guirlandes de lumire, et faisant
entendre de douces paroles de reconnaissance et de joie, se
transformerait si vite en une populace froce, massacrant dans les
prisons, dressant l'chafaud dans les rues et dansant autour de la
guillotine, d'o le sang innocent coulerait goutte  goutte?... que le
monarque, la cour, les dputs, toutes les images populaires et
princires de cette auguste crmonie, que les formes mme de la
religion qui la consacra devaient, au bout de deux ou trois courtes
annes, tre mises de ct avec drision: et que lui-mme, le pontife
qui avait prsid  cette pompeuse solennit, oblig de renoncer  sa
sainte vocation, errerait comme un misrable exil sur des rivages
trangers, banni comme tratre  cette libert pour laquelle il avait
sacrifi les prjugs de sa caste, les prdilections de sa famille,
les honneurs et les richesses de sa profession?


II

Du 14 juillet 1789 au 14 juillet 1790, les scnes comprises dans ce
tableau, qui peut tre appel le premier acte du grand drame, taient,
en somme, de nature  exciter les esprances, plutt que les craintes
de l'humanit; mais,  dater de cette dernire priode, l'aspect des
choses changea grandement, et presque chaque jour fut marqu par
quelque dsappointement, par l'avortement de quelque projet longtemps
caress, par le naufrage de la rputation et de la fortune de quelque
homme d'tat populaire.

Le 4 septembre 1790, M. Necker quitta, presque sans qu'on ft
attention  son dpart et certainement sans qu'on le regrettt, ce
Paris o seulement une anne auparavant il tait revenu au milieu
d'acclamations unanimes. Environ au mme moment, Mirabeau commena 
tre souponn; et les cris de: Vive la Fayette! se changrent
souvent en: A bas la Fayette[15]! de la part de la multitude
toujours inconstante. Alors aussi l'on commena  s'apercevoir que la
vente des biens de l'glise, qui, convenablement dirige, aurait pu
rtablir l'ordre dans les finances, allait probablement, au contraire,
rendre plus complte la banqueroute nationale.

  [15] La popularit de M. de la Fayette, qui s'tait leve si
  haut, commena  dcliner de ce jour-l (14 juillet): un mois
  plus tard, les cris: A bas la Fayette! avaient succd aux cris
  de: Vive la Fayette!--(Comte de la Marck.)

Il est ncessaire, afin de donner une juste ide de la conduite de M.
de Talleyrand, que j'explique rapidement comment se prsenta cette
calamit. L'Assemble, dsirant assurer l'irrvocabilit de ses
dcrets en disposant aussitt que possible des vastes proprits dont
elle avait dcid la vente, et dsirant augmenter sans dlai ses
ressources financires, se mit  chercher quelque moyen d'obtenir ce
double rsultat. Aprs deux ou trois projets, adopts pour un moment
et abandonns ensuite, l'ide  laquelle on s'arrta finalement fut
celle de fabriquer des billets d'tat, reprsentant une certaine
valeur en biens nationaux, et de leur donner un cours forc, de telle
sorte qu'ils eussent une valeur immdiate indpendante de celle qu'ils
devaient acqurir en tant que reprsentant la proprit. En un mot,
ces billets ou obligations devenaient ainsi de l'argent; et ils
avaient cet avantage sur le papier-monnaie ordinaire, qu'ils
reprsentaient quelque chose qui avait une valeur positive; et comme
la premire mission de 400 millions de francs eut lieu  une poque
o l'on sentait rellement le besoin de remplacer d'une manire
quelconque l'argent que tout le monde, par peur et par manque de
confiance, avait commenc  entasser et  cacher, ces effets
produisirent du bien plutt que du mal. L'Assemble crut alors
immdiatement qu'elle avait  sa disposition un fonds inpuisable; en
consquence, une nouvelle mission de 800 millions d'obligations
suivit de prs la premire mission de 400 millions comme une chose
toute naturelle; et il devint vident que ce moyen de faire face aux
besoins courants de l'tat allait tre adopt sur une plus large
chelle, augmentant ainsi la somme des valeurs en circulation d'une
manire qui n'tait nullement provoque par la richesse ou les
affaires croissantes de la communaut, et altrant la valeur de
l'argent dans toutes les transactions de la vie. M. de Talleyrand
prvit de suite les calamits auxquelles ce systme devait
naturellement conduire; et en disant: Je serais inconsolable si, de
la rigueur de nos dcrets sur le clerg, il ne rsultait pas le salut
de la chose publique; il dmontra, avec une clart et une sagacit
singulires, que la ligne de conduite adopte par l'Assemble devait
invitablement produire la disparition totale de l'or et de l'argent,
la chert norme des vivres, une dprciation journalire du papier de
l'tat et de la terre (le papier-monnaie reprsentant la terre), une
variation rapide dans le taux des changes, et l'impossibilit de tout
commerce rgulier.

Mais les hommes, en temps de rvolution, s'inquitent peu des
rsultats dfinitifs. L'Assemble avait alors besoin de fonds: les
assignats avec cours forc craient ces fonds. Mirabeau remarqua avec
sagacit que, multiplier les assignats, tait, en tout cas, multiplier
les adhrents de la Rvolution, puisque aucun homme possdant un
assignat ne pouvait dsirer que la proprit dont dpendait la valeur
de cet assignat ft rendue  ses anciens possesseurs, et cet
arrangement politique dispensa de rpondre  l'objection des
financiers.

Le trait caractristique des constitutions modernes est le principe de
la reprsentation, la dlgation du pouvoir par voie d'lection. 'a
t sans doute une prcieuse dcouverte que de faire dpendre une
partie du gouvernement d'un principe particulier; il ne s'ensuit pas,
toutefois, que toutes les parties du gouvernement doivent tre
dduites de ce mme principe. Au contraire, la mobilit donne  un
gouvernement par tout systme qui y fait pntrer les passions
populaires et les divergences d'opinion, exige un lment
contradictoire de fixit et de stabilit qui fasse contre-poids, qui
donne  la dure de ce pouvoir un caractre de permanence, et un
caractre de fermet  son action.

Mais l'Assemble nationale--semblable  ces malades qui ayant trouv
un remde  leur maladie, s'imaginent que si un peu de ce remde
produit quelque soulagement, une haute dose doit en amener un beaucoup
plus marqu,--l'Assemble nationale faisait reposer toutes ses
institutions,  une seule exception prs, sur la mme base; et comme
la chambre tait lective, les municipalits lectives, ainsi les
juges devaient tre nomms par lection, et de mme les curs et les
vques.

Ici commence la premire scission srieuse qui se produisit au sein de
la nation; car celle qui existait auparavant n'tait qu'entre la
nation et la cour. J'ai dit que le clerg, et surtout le clerg
suprieur, n'avait pas volontiers abandonn la proprit qu'il avait
t habitu  considrer comme sienne. Cette perte, toutefois, ne lui
fournissait qu'une cause temporelle d'inimiti; elle n'atteignait ni
la conscience de ses membres, ni celle du troupeau. Mais les
ordonnances nouvelles, quels que pussent en tre les mrites
intrinsques, changeaient entirement la condition normale de l'glise
romaine et s'attaquaient au principe de sa discipline. Ces
ordonnances, par consquent, furent dnonces par le pape, et ne
purent tre solennellement acceptes par les membres les plus zls du
clerg. Dans de telles circonstances, il et t bien plus sage de ne
pas toucher  la condition spirituelle du clerg. Obliger tous les
ecclsiastiques, soit  abandonner leurs bnfices, soit  jurer de
soutenir la Constitution civile du clerg (c'tait l le titre donn
au nouveau systme), c'tait provoquer beaucoup d'entre eux qui, sans
cela, se seraient tenus tranquilles,  dclarer la guerre  la
Rvolution, et, en mme temps, c'tait engager la Rvolution dans
cette voie de perscution qui finit par la dshonorer et la perdre. En
outre, une telle mesure divisait le clerg en deux classes--dont l'une
excitait la vnration du peuple par ses sacrifices, et l'indignation
du gouvernement par ses plaintes: et l'autre donnait satisfaction au
gouvernement par son obissance, mais perdait le respect du peuple 
cause de sa servilit.

Un clerg catholique dsavou par le pape tait inutile  ceux qui
professaient la religion catholique; et tout clerg quel qu'il ft
tait superflu pour ceux qui ne professaient aucune religion. La
conduite observe par M. de Talleyrand dans cette affaire fut prudente
et circonspecte jusqu'au moment o elle fut hardie et ferme.
L'Assemble avait dcid la Constitution civile du clerg, avant le
14 juillet. Le roi, toutefois, avait demand un dlai avec l'intention
d'en rfrer  Rome, et la loi ne fut dfinitivement adopte qu'aprs
le 27 novembre.

Pendant cette priode la lutte existait d'une part entre le souverain
et le pape qui faisaient cause commune, et de l'autre entre les
philosophes et ceux qui prtendaient rformer l'glise, car ces deux
classes de personnages se mlrent de cette entreprise.

Il tait dsagrable pour un vque qui aspirait encore aux plus
hautes fonctions ecclsiastiques de se hasarder  se quereller avec le
premier de ces partis, et galement dsagrable pour un homme d'tat
recherchant l'autorit populaire de se sparer du dernier. D'ailleurs,
le rsultat du diffrend tait encore incertain, et comme il n'y avait
pas ncessit absolue pour l'vque d'Autun de se prononcer, il
demeura silencieux. Mais quand l'Assemble eut rendu son dcret final,
et que ce dcret eut reu le consentement formel, quoique contraint,
du roi, le cas fut diffrent. Une loi avait t rgulirement vote,
et la question tait de savoir, non si cette loi tait bonne, mais si,
tant la loi du pays, elle devait tre observe. Une bataille avait
t livre, et la question tait, non si les vainqueurs avaient
raison, mais s'il valait mieux s'unir  eux qu'aux vaincus.

Dans un tel tat de choses, M. de Talleyrand hsitait rarement. Il
prit le parti de la loi contre l'glise, et se rangea avec ceux qui de
jour en jour devenaient plus forts, contre ceux dont les forces
dclinaient journellement; et, lorsqu'il avait une fois adopt une
telle ligne de conduite, ce n'tait pas son habitude de s'y engager
timidement. Il prta tout de suite le serment demand, serment que
tous ses collgues dans l'piscopat refusrent de prter. Les seules
exceptions, qui ne firent pas grand honneur au clerg constitutionnel,
ce furent les vques de Babylone et de Lydie, dont les titres taient
purement honoraires.

Il justifia aussi cette conduite par une lettre adresse au clerg de
son diocse, et finalement il se chargea de consacrer les nouveaux
vques lus pour remplacer ceux que l'Assemble avait privs de leurs
diocses. Nous verrons bientt les rsultats de cette conduite.

M. de Talleyrand accepta donc pour lui-mme et son glise, ces
nouveaux rglements que l'tat, en dpit du chef de l'glise, avait
consacrs; il prta serment de s'y conformer de bonne volont, et
mme, il maintint que l'tat, considrant les membres du clerg comme
des fonctionnaires publics, qui recevaient un salaire en change de
l'accomplissement de certains devoirs publics, avait la facult de
retrancher ce salaire  ceux des membres de ce clerg qui refusaient
de se soumettre aux lois du gouvernement qui les payait et les
employait; cependant, tablissons-le tout d'abord, il soutint avec
fermet et en tout temps que tous les ecclsiastiques ainsi dpossds
auraient droit  la pension qui, au moment de la confiscation des
biens de l'glise, avait t alloue  tout ecclsiastique que la
suppression d'tablissements religieux ou de bnfices inutiles
laissait sans revenu ou sans emploi; principe accept d'abord comme
juste, mais bientt condamn comme inopportun; car il n'y a pas de
compromis possible entre deux partis dont l'un est consciencieusement
dispos  rsister  ce qu'il juge tre un acte d'injustice, et
l'autre rsolument dtermin  fouler aux pieds ce qu'il appelle une
rsistance goste.


III

Parmi les nombreux siges que rendit vacants le refus des hauts
dignitaires de l'glise de prter le serment que la constitution leur
imposait alors, se trouva l'vch de Paris; et comme on savait bien
que M. de Talleyrand pourrait tre lu  ce poste s'il le dsirait, le
public crut qu'il avait l'intention de profiter de sa popularit pour
obtenir cette position, qui, jusqu'alors, avait t si honorable et si
importante.

Par suite de cette supposition, une partie de la presse exalta ses
vertus; tandis qu'une autre s'empressa de peindre, et, ainsi que cela
se pratique dans de telles circonstances, d'exagrer ses vices.

Jusqu'aux derniers moments de sa vie, M. de Talleyrand fut presque
indiffrent  la louange, mais par une originalit singulire (surtout
si l'on considre sa carrire longue et varie), il fut toujours
extrmement sensible  la censure; et sa susceptibilit dans cette
occasion l'emporta tellement sur sa prudence, qu'elle le poussa 
crire et  publier une lettre o il dsavouait de la manire la plus
formelle tout projet de candidature au sige vacant. Voici cette
lettre, curieuse  plus d'un titre[16].

  [16] _Moniteur_ du 8 fvrier 1791, p. 158.

Je viens de lire dans le _Journal de Paris_, que l'on me dsignait
pour l'vch de Paris. En voyant mon nom prs de celui de M. l'abb
Sieys, j'ai d m'enorgueillir de la seule ide d'une telle
concurrence. Quelques lecteurs m'ont laiss effectivement pressentir
leur voeu, et je crois devoir publier ma rponse. Non, je
n'accepterais point l'honneur que mes concitoyens daigneraient me
dcerner. Depuis l'existence de l'Assemble nationale, j'ai pu tre
insensible aux calomnies sans nombre que les diffrents partis se sont
permises  mon gard. Jamais je n'ai fait ni ne ferai  mes
dtracteurs le sacrifice d'aucune opinion ni d'aucune action utile 
la chose publique; mais je puis et je veux leur offrir celui de mon
intrt personnel, et, dans cette circonstance seulement, mes ennemis
auront influ sur ma conduite. Je ne leur laisserai pas le moyen
d'affaiblir le bien que j'ai essay de faire. Cette publicit que je
donne aujourd'hui  ma dtermination, je l'ai donne  mes dsirs,
lorsque j'ai tmoign combien je serais flatt d'tre un des
administrateurs du dpartement de Paris. Je crois que, dans un tat
libre, lorsque le peuple s'est ressaisi du droit d'lection, vritable
exercice de sa souverainet, avouer hautement la fonction publique 
laquelle on aspire, c'est appeler ses concitoyens  vous examiner
d'avance, c'est se rendre  soi-mme toute intrigue impossible. On
s'offre aux observations de l'impartialit; on ne prend pas mme la
haine au dpourvu. J'avertis donc ici ceux qui, craignant ce qu'ils
appellent mon ambition, ne se lassent point de me calomnier, que je ne
dissimulerai jamais  quelles places j'aurai l'orgueil de prtendre.
C'est par une suite de ces fausses alarmes qu'on a rpandu, aux
approches de la nomination de l'vque de Paris, que j'avais gagn six
 sept cent mille francs dans les maisons de jeu. Maintenant que la
crainte de me voir lever  la dignit d'vque de Paris est dissipe,
on me croira sans doute. Voici l'exacte vrit: j'ai gagn, dans
l'espace de deux mois, non dans des maisons de jeu, mais dans la
socit, et au club des checs, regard presque en tout temps, par la
nature mme de son institution, comme une maison particulire, environ
trente mille francs. Je rtablis ici l'exactitude des faits, sans
avoir l'intention de les justifier. Le got du jeu s'est rpandu d'une
manire mme importune dans la socit. Je ne l'aimai jamais, et je
m'en reproche d'autant plus de n'avoir pas assez rsist  cette
sduction; je me blme comme particulier et encore plus comme
lgislateur, qui croit que les vertus de la libert sont aussi svres
que ses principes; qu'un peuple rgnr doit reconqurir toute la
svrit de la morale et que la surveillance de l'Assemble nationale
doit se porter sur ces excs nuisibles  la Socit en contribuant 
cette ingalit de fortune que les lois doivent tcher de prvenir par
tous les moyens qui ne blessent pas l'ternel fondement de la justice
sociale, le respect de la proprit. Je me condamne donc, et je me
fais un devoir de l'avouer; car depuis que le rgne de la vrit est
arriv, en renonant  l'impossible honneur de n'avoir aucun tort, le
moyen le plus honnte de rparer ses erreurs est d'avoir le courage de
les reconnatre.

Nous apprenons par ce document que l'vque d'Autun, malgr ses
travaux dans le sein de l'Assemble, tait cependant encore un joyeux
mondain que l'on rencontrait frquemment au club du jeu d'checs,
ainsi que dans les salons particuliers; et (bien qu'il regrettt ce
fait) qu'il avait gagn dans ces divers endroits trente mille francs
dans l'espace de deux mois. Nous apprenons aussi qu'il renona alors 
toute ide d'avancement dans sa profession, afin que les motifs de sa
conduite dans le sein de l'Assemble nationale demeurassent  l'abri
de tout soupon, et nous pouvons deviner qu'il aspira pour l'avenir
aux hauts emplois politiques plutt qu'aux fonctions ecclsiastiques
les plus leves.

Toutefois, le ct le plus frappant de ce document est le ton, le
style, je pourrais presque dire le pdantisme qui y domine vers la
fin. Mais chaque poque a ses prtentions: et celle de la priode qui
s'coula entre mai 1789 et aot 1792, tait de couvrir du pur langage
d'un saint ou des austres prceptes d'un philosophe la vie facile
d'un homme  la mode, d'un viveur du grand monde.

Le dire, dit le vieux Montaigne, est autre chose que le faire: il
faut considrer le prche  part et le prcheur  part.


IV

Alors, ou peut-tre un peu aprs ce moment, on aurait pu voir une
multitude agite, pleurant, s'enqurant et se prcipitant dans la
direction d'une maison de la rue de la Chausse-d'Antin. On tait aux
premiers jours d'avril, et dans l'intrieur de cette maison--respirant
par les fentres ouvertes l'air embaum qui rafrachissait pour un
moment son front brlant, et accueillant avec reconnaissance la voix
anxieuse de la multitude qui venait s'informer de lui--dans
l'intrieur de cette maison tait couch Mirabeau mourant, qui allait
emporter avec lui dans la tombe tout ce qui restait au peuple de
sagesse et de modration; et, ainsi qu'il le disait lui-mme avec
tristesse et fiert, les derniers fragments de cette monarchie qu'il
avait eu la puissance d'abattre et qu'il se vantait de pouvoir
relever. A ct de ce lit de mort se trouvait l'vque d'Autun. Une
trange combinaison de circonstances avait runi ces deux personnages,
dont le caractre tait essentiellement diffrent, mais dont la
position se ressemblait  certains gards.

L'un tait loquent, passionn, imprieux, imprudent; l'autre, calme,
poli, logique et prudent. Mais tous les deux appartenaient 
d'illustres familles, taient dous de grands talents et avaient t
dpossds de leur place lgitime dans la socit. Tous les deux aussi
avaient une politique librale, et cela par vengeance et par ambition,
aussi bien que par principe et par conviction. Aristocrates allis 
une faction dmocratique, royalistes en lutte ouverte contre ceux qui
respectaient le plus la monarchie, ils s'taient engags, pour faire
triompher la modration, dans un combat entre les deux partis
extrmes.

Mirabeau tait le cinquime enfant, mais il devint, par la mort d'un
frre, le fils an du marquis de Mirabeau, riche propritaire et chef
d'une noble maison de Provence; il avait t mari trs-jeune  une
riche hritire, et destin  l'arme. Cependant, abandonnant sa
profession, spar de sa femme, constamment entran dans des
embarras, tantt d'argent, tantt d'amour, il avait men la vie de
garon, vie remplie d'intrigues, d'indigence et d'aventures, jusqu'
l'ge de quarante ans, victime, tantt de sa nature imptueuse, tantt
de l'imprudente et absurde svrit de son pre, dont les deux
occupations favorites taient de perscuter sa famille et de publier
des pamphlets destins  amliorer le sort de l'humanit. Ainsi,
souvent enferm, toujours dans les difficults (le premier et le
dernier moyen de correction du vieux marquis tant de se procurer une
_lettre de cachet_ et d'arrter la pension de son fils), le comte de
Mirabeau avait d ses moyens d'existence presque entirement  ses
talents, qui pouvaient s'appliquer aux lettres, quoiqu'ils fussent
encore plus faits pour l'action.

Pendant un court rpit que lui avaient laiss les calamits de tout
genre qui le frappaient, rpit dont il avait profit pour faire, 
Paris mme, des efforts dsesprs afin d'amliorer sa position, il
avait t mis en relation avec M. de Talleyrand, qui, frapp de ses
talents et touch de ses malheurs, le recommanda  M. de Calonne,
d'aprs l'avis duquel il fut envoy par M. de Vergennes, alors
ministre des affaires trangres, remplir une sorte de mission
confidentielle en Allemagne, peu de temps avant la mort du grand
Frdric. Il revint de cette mission au moment o la France commenait
 tre agite par la convocation des notables suivie promptement de
celle des tats gnraux. Il vit d'un coup d'oeil que l'on touchait 
une poque o ses talents minents pourraient trouver leur emploi, et
dans laquelle son caractre hautain et flexible  la fois ferait son
chemin, soit par la force, soit par la persuasion; par consquent,
toute son me se dirigea vers ce but: devenir membre de cette
assemble qu'il prdit ds le dbut devoir bientt commander aux
destines de son pays.

Certaines dpenses taient ncessaires pour atteindre ce but, et
Mirabeau, comme  l'ordinaire, n'avait pas un liard. Le moyen qu'il
choisit pour se procurer la somme requise fut le moins honorable de
ceux auxquels il aurait pu avoir recours. Il publia un ouvrage qu'il
nomma: _Histoire prive de la cour de Berlin_, ouvrage rempli de
scandale public et priv, et o il trahissait la mission qui lui avait
t rcemment confie[17].

  [17] Il a t dit pour la dfense de Mirabeau que l'ouvrage,
  compos par lui, fut publi  son insu par sa matresse, femme
  d'un libraire. Mais outre l'entire invraisemblance de ce rcit,
  il y a le fait que Mirabeau resta jusqu' sa mort dans les
  meilleurs termes avec la personne qui, ayant livr ainsi un dpt
  des plus sacrs, n'aurait mrit que sa colre et son plus amer
  mpris.

Naturellement, le gouvernement s'indigna; une poursuite fut intente
contre lui devant le parlement de Paris; M. de Montmorin et d'autres,
qui l'avaient jusqu'alors protg, lui dirent clairement qu'ils
dsiraient rompre avec lui.

Mirabeau se dbattit au milieu de toutes ces difficults
dshonorantes. Il nia que l'ouvrage et t publi avec son
autorisation.

Il fut repouss par la noblesse de Provence, qui dcida que, n'ayant
aucun fief  lui, il n'aurait pu siger que comme dlgu de son pre;
mais il devint candidat du tiers-tat pour Aix et fut lu. Ce fut
ainsi qu'il se prsenta aux premires sances des tats gnraux, en
face du ministre qui l'avait accus, et de l'aristocratie qui l'avait
rpudi; tous deux allaient trouver en lui un hardi et formidable
ennemi.

Mais, quoiqu'il et t pouss  bout par les circonstances, son
inclination et ses ides ne le portaient pas  agir en homme violent
et extrme.

Ses projets, quant  la France, se bornaient au dsir de lui procurer
un gouvernement reprsentatif; et ses vues pour lui-mme taient
celles qui, sous un tel gouvernement, conduisent souvent les hommes
ambitieux  adopter l'opposition comme le chemin du pouvoir. Un
contemporain a dit de lui avec beaucoup de raison: Il tait tribun
par calcul, et aristocrate par got. Il visa  obtenir une
constitution pour son pays, et  tre ministre de la couronne sous
l'empire de cette constitution.

M. de Talleyrand avait le mme dsir, et probablement la mme
ambition. Ces deux hommes d'tat, par consquent, auraient
naturellement, dans le sein des tats gnraux, agi de concert comme
deux amis particuliers qui avaient la mme manire de voir quant aux
affaires publiques.

Mais la publication de l'_Histoire secrte de la cour de Berlin_,
ayant offens le ministre qui avait employ Mirabeau, ne pouvait tre
que pnible et dsagrable  M. de Talleyrand,  l'intercession duquel
Mirabeau avait d cet emploi et  qui, outre cela, la correspondance
de Mirabeau avait t en grande partie adresse. Cette circonstance
avait donc fait cesser toute intimit prive entre ces deux
personnages qui allaient exercer une si grande influence sur les
vnements dont l'heure avait sonn.

Toutefois, il est trs-difficile pour deux hommes de jouer un rle
important dans la mme cause pendant un certain temps au sein d'une
assemble populaire, et cela au moment d'une grande crise nationale,
sans renouer leurs vieilles relations ou en former de nouvelles. Il
est difficile de dire jusqu' quel point les anciennes relations entre
M. de Talleyrand et Mirabeau se renourent; mais ils causaient dj
ensemble d'une manire trs-intime le 21 octobre 1789; c'est ce qui
ressort d'une lettre de Mirabeau au comte de Lamarck, lettre dans
laquelle Mirabeau tablit que l'histoire d'une intrigue politique
secrte lui avait t confie par l'vque d'Autun.

On sait aussi maintenant qu'environ  cette poque, Mirabeau projetait
la formation d'un ministre auquel j'ai dj fait allusion, et dans
lequel devaient entrer conjointement lui et M. de Talleyrand. Il est
trs-possible que, si ce ministre s'tait form, l'histoire de la
France pendant les soixante annes qui suivirent et t diffrente.

Mais la mesure la plus fatale adopte par l'Assemble fut celle du 9
novembre 1789, qui empchait tout dput de devenir ministre tant que
durerait son mandat lgislatif, et mme d'entrer au service de la
couronne pendant deux ans aprs la dissolution de l'Assemble. Les
consquences de cette rsolution, dirige contre ceux qui, comme
Mirabeau et M. de Talleyrand, espraient fonder un gouvernement
constitutionnel et en prendre la direction, ces consquences furent
incalculables. Les personnages qui avaient alors le plus d'influence
dans l'Assemble et le pays taient des hommes d'opinions modres, de
grands talents et de grande ambition. De tels hommes, placs  la tte
des affaires, auraient pu contenir le mouvement et tablir un
gouvernement populaire et sr  la fois. Mais cette nouvelle rgle
empchait ceux qui taient devenus les favoris de l'Assemble
nationale et de la nation, d'employer leur influence pour soutenir le
pouvoir excutif. De plus, si leurs passions taient violentes et leur
position dsespre, elle les poussait  rechercher le pouvoir par des
moyens hostiles  la constitution qui dtruisait leurs esprances.

Cet effet fut produit sur Mirabeau, et ses sentiments venant  tre
connus de la cour, une sorte d'alliance s'tablit entre eux au
printemps de 1790;--alliance conclue trop tard (puisque la plupart des
grandes questions sur lesquelles aurait pu s'exercer utilement
l'influence de Mirabeau taient dj tranches) et aussi alliance
conduite de la manire la plus absurde; car tandis que le roi ouvrait
 Mirabeau sa bourse, il l'excluait de sa confiance, et pendant
longtemps, exigeait, comme condition prliminaire, que le trait qu'il
avait fait avec le grand orateur ft tenu secret, mme  ses propres
ministres[18].

  [18] Quand M. Mercy, ambassadeur d'Autriche, et, pendant
  longtemps, agent intermdiaire entre la cour et Mirabeau, quitta
  Paris, M. de Montmorin, ministre des affaires trangres, fut, 
  l'insu de ses collgues, initi au secret des engagements de la
  cour, et autoris  correspondre avec Mirabeau pour ce qui en
  concernait l'excution.

Mirabeau devait conseiller le roi en secret, le secourir indirectement
en public; mais le roi ne devait pas paratre lui tre favorable, et
il devait tre contrari, contre-carr par les amis du roi.

L'erreur commise par les deux partis que concernait cet arrangement
fut le rsultat, d'une part, du caractre faible et irrsolu de celui
qui ne faisait jamais rien entirement ni sincrement, et, de l'autre,
du caractre prsomptueux et tmraire de celui qui ne doutait jamais
du succs de ce qu'il entreprenait, et qui se persuada alors
facilement  lui-mme qu'ayant une fois triomph de la difficult
d'entrer en communication avec la cour, il russirait bientt  la
gouverner.

En effet, le dsir qu'avait Mirabeau de servir la couronne tant
sincre et sa capacit tant vidente, il crut avec quelque raison que
l'on se fierait  sa sincrit, et qu'on donnerait  ses talents
l'occasion de se dployer.

Mais il est vident que le roi avait voulu acheter un ennemi dangereux
plutt que conqurir un alli dtermin. Ainsi il continua  fournir
aux besoins de Mirabeau,  recevoir les rapports de Mirabeau,  faire
peu d'attention aux conseils de Mirabeau, jusqu' ce que les affaires
devinrent si mauvaises que mme l'irrsolution de Louis XVI fut
vaincue (c'tait environ vers la fin de 1790), et alors, pour la
premire fois, on s'occupa srieusement d'un plan que le tmraire
orateur avait conseill depuis longtemps dj, mais que, jusqu' ce
moment, la cour n'avait voulu ni sanctionner ni rejeter. Ce plan
consistait  loigner le roi de Paris,  l'entourer de troupes
encore fidles, et, avec le secours d'une nouvelle assemble 
laquelle il faudrait prparer l'opinion publique,  rformer la
constitution,--alors sur le point d'tre termine,--constitution qui,
tout en prtendant tre monarchique, non-seulement empchait le
monarque d'exercer en ralit aucun pouvoir sans la permission
expresse d'une assemble populaire, mais tablissait, comme thorie
fondamentale, que le roi tait simplement l'excuteur de la souveraine
volont de cette assemble. C'est l une addition qui,  premire vue,
peut sembler de peu d'importance, mais qui, calcule pour exercer jour
aprs jour son influence sur l'esprit des hommes et pour dterminer
ainsi leurs actes, ne pouvait manquer d'avoir un effet trs-rel sur
le jeu quotidien de leurs institutions. Et ce n'tait pas tout. Les
nations, comme les individus, ont, s'il est permis de parler ainsi,
deux volonts: celle du moment,--rsultat du caprice, de la passion et
de l'impulsion,--et celle du loisir et de la dlibration,--rsultat
de la prvoyance, de la prudence et de la raison. Tous les
gouvernements libres possdant quelque solidit (quel que soit leur
nom) ont, pour cette raison, tabli, sous une forme ou sous une autre,
un pouvoir de quelque espce calcul pour reprsenter le jugement plus
mr de la nation et pour mettre un frein aux bullitions spontanes,
violentes et changeantes de l'excitation populaire. Toutefois, mme
cette barrire n'tait pas interpose ici entre une chambre qui devait
avoir toute l'influence dans l'tat et un premier magistrat qui devait
n'en avoir aucune.

La constitution qui allait tre adopte tait, en un mot,
impraticable, et personne ne le voyait plus clairement que Mirabeau;
mais bien que prt  la dtruire, et dsireux de le faire, il ne se
prtait en aucune manire aux ides de Marie-Antoinette, quoiqu'il ft
quelque peu subjugu par ses charmes.

Je serai ce que j'ai t toujours, dit-il dans une lettre au roi (15
dcembre 1790), dfenseur du pouvoir monarchique rgl par les lois;
aptre de la libert garantie par le pouvoir monarchique. Bref, il
tenta l'entreprise difficile et mme presque impossible de sauver la
libert des mains d'un monarque domin par des courtisans
enthousiastes du pouvoir absolu et d'une populace influence par des
clubs qui aspiraient  dtruire toute autorit autre que la leur.

Je viens de chercher  expliquer quels avaient sans cloute t les
projets de Mirabeau; car nous avons  examiner quelles taient
probablement ses penses lorsque, au milieu de vives souffrances, mais
avec toute sa prsence d'esprit et le clair pressentiment de sa fin
prochaine, il demanda son ancien ami avec lequel, dit-on, il ne
s'tait jamais compltement rconcili jusqu'alors, et dsira sa
prsence auprs de cette couche d'o il ne devait plus se relever.

N'est-il pas permis de supposer que Mirabeau, dans ce dernier
entretien avec M. de Talleyrand, parla des projets dont son esprit
tait alors occup? et ne semble-t-il pas probable qu' cette heure
suprme il comprit que l'vque d'Autun tait la personne la mieux
faite pour occuper la position difficile qu'il allait laisser vacante,
position qui demandait tant d'adresse  qui voudrait se mouvoir au
milieu des intrigues et des combinaisons varies qu'elle supposait?
Plusieurs raisons viennent appuyer cette supposition. M. de
Talleyrand, comme Mirabeau, tait aristocrate de naissance, libral
par position et par opinion; il tait aussi l'un des membres de
l'Assemble qui possdaient le plus d'autorit sur la partie de ce
corps que Mirabeau lui-mme dirigeait, et en mme temps l'un des
membres trs-peu nombreux en qui M. de Montmorin (ministre avec lequel
Louis XVI avait enfin consenti que Mirabeau communiqut d'une manire
confidentielle) avait dit  Mirabeau qu'il plaait le plus de
confiance. Enfin, il tait en relation avec toutes les classes et
presque tous les individus cherchant alors  troubler ou esprant
calmer et runir les lments troubls de la socit. Il connaissait
la cour, le clerg, les Orlanistes. Il avait t l'un des fondateurs
des Jacobins; il tait membre du club rival et modr, les Feuillants;
et quoique, sans aucun doute, il manqut du feu et de l'loquence
ncessaires pour commander aux grandes assembles, il possdait au
plus haut degr le tact et l'adresse qui permettent  un homme de
gouverner ceux qui conduisent de telles assembles. En un mot,
quoiqu'il ne restt pas de Mirabeau aprs Mirabeau, M. de Talleyrand
tait peut-tre l'homme le mieux qualifi pour remplir d'une certaine
manire la place qui restait vide, et celui que Mirabeau lui-mme
devait probablement dsigner comme son successeur. Toutefois, je n'ai
rien, except des conjectures, pour me guider  ce sujet;  moins que
le dpt public que Mirabeau,  sa dernire heure, confia  M. de
Talleyrand ne puisse tre invoqu comme un tmoignage de ses plus
secrtes intentions. Nous pouvons apprendre la nature de ce dpt par
M. de Talleyrand lui-mme, qui, le jour suivant, au milieu du silence
et de la douleur qui avaient envahi tous les partis (car un homme de
gnie suprieur, quels que soient ses dfauts, disparat rarement sans
qu'on le pleure), montant  la tribune de l'Assemble nationale, dit
d'une voix qui paraissait rellement mue:

Je suis all hier chez M. de Mirabeau. Une foule immense remplissait
cette maison dont je franchis le seuil avec une tristesse plus vive
encore que ne pouvait l'tre la douleur du public. Le triste spectacle
qui m'attendait remplissait l'imagination de l'image de la mort, elle
tait partout, except dans l'esprit de celui que menaait le danger
le plus imminent. Il avait demand  me voir. Il est inutile de parler
de l'motion produite sur moi par beaucoup de choses qu'il me dit.
Mais chez M. de Mirabeau ce qui dominait alors c'tait l'homme public;
et, sous ce rapport, nous pouvons considrer comme une prcieuse
relique les derniers mots qui purent tre arrachs  cette proie
immense que la mort tait sur le point de saisir. Concentrant tout son
intrt sur les travaux que cette assemble a encore devant elle, il
se rappela que la loi de la succession tait  l'ordre du jour, et se
dsola de ne pouvoir assister  la discussion de la question,
regrettant de mourir, puisque la mort le privait de remplir un devoir
public. Mais, comme il avait crit sa manire de voir, il me confia le
manuscrit, afin que je pusse vous le communiquer en son nom. Je vais
m'acquitter de ce devoir. L'auteur de ce manuscrit n'est plus; mais
ses penses et ses dsirs taient tellement lis au bien public, qu'en
coutant l'expression des sentiments que je vais vous retracer, vous
pourrez croire que vous recevez son dernier soupir.

Telles furent les paroles par lesquelles M. de Talleyrand introduisit
le mmorable discours qui, en tablissant les principes sur lesquels a
depuis t pose la loi de succession, jeta les fondements d'une
nouvelle socit franaise sur des bases qu'aucune circonstance ne
parat devoir modifier.

Il y a autant de diffrence, dit Mirabeau, entre ce qu'un homme
fait pendant sa vie et ce qu'il fait aprs sa mort, qu'entre la mort
et la vie. Qu'est-ce qu'un testament? C'est l'expression de la volont
d'un homme qui n'a plus aucune volont, par rapport  une proprit
qui n'est plus sa proprit; c'est l'action d'un homme qui n'est plus
responsable de ses actions envers l'humanit; c'est une absurdit, et
une absurdit ne devrait pas avoir force de loi.

Tel est l'argument mis en avant dans ce discours clbre et singulier.
Ingnieux plutt que profond, maintenant que nous l'examinons avec
calme, il ne nous semble pas digne de la rputation qu'il obtint, ni
de l'effet qu'il produisit sans aucun doute. Mais, lu avec la voix
grave de M. de Talleyrand, et considr comme les dernires penses
sur les dispositions testamentaires qu'ait formes un homme qui
faisait son propre testament quand il composa ce discours, et qui,
depuis lors, tait entr avec son intelligence lumineuse et sa
merveilleuse loquence dans l'obscur silence de la tombe, il ne
pouvait manquer de produire une profonde impression. C'tait, de plus,
le manteau du prophte qui avait quitt cette terre; et le monde,
qu'il se trompt ou non dans cette supposition, crut voir dans ce legs
politique l'intention de dsigner un successeur politique.


V

De cette manire, M. de Talleyrand dj, ainsi que nous l'avons vu,
membre du dpartement de Paris, fut immdiatement choisi pour occuper
la place dans la direction de ce dpartement laisse vacante par la
mort de Mirabeau.

Ce conseil municipal disposait encore d'une influence considrable, et
il ne manquait pas de moyens varis d'exercer cette influence sur les
classes moyennes de la capitale; de telle sorte qu'un homme de
rsolution et de tact aurait pu en faire l'un des instruments les plus
utiles pour rtablir l'autorit royale et la consolider sur de
nouvelles bases.

Il parat, en vrit, que M. de Talleyrand avait le projet de le
rendre populaire en s'en servant comme d'un moyen de donner de bons
conseils au roi, et aussi de rendre le roi populaire en l'engageant 
suivre ces conseils, puisque nous dcouvrons qu'environ une quinzaine
aprs la mort de Mirabeau, le 18 avril, ce corps prsenta une adresse
au roi, le pressant d'loigner de ses conseils ceux dont la nation se
mfiait, et de se confier franchement aux hommes qui taient encore
populaires: tandis qu'il y a toute raison de croire, ainsi que j'aurai
tout  l'heure occasion de le montrer, que vers ce moment mme M. de
Talleyrand entra en ngociations secrtes avec le roi, ou, du moins,
par l'entremise de M. de Laporte, lui offrit son concours le plus
efficace.

Mais Louis XVI devait se fier plus volontiers  un homme hardi et
passionn comme Mirabeau, que, malgr sa naissance (et en considrant
la situation dans laquelle la rvolution l'avait trouv), il regardait
comme un aventurier qui avait t presque naturellement son
adversaire, jusqu' ce qu'il et achet son concours, qu'il ne devait
se fier  un homme comme M. de Talleyrand, philosophe, homme d'esprit,
et de qui l'on pouvait dire qu'il avait t lev pour le mtier de
courtisan; et, d'un autre ct, M. de Talleyrand lui-mme tait trop
prudent pour s'aventurer hardiment et entirement dans les plans
tmraires et douteux que Mirabeau avait prpars; du moins il ne
devait s'y engager que lorsqu'il commencerait  croire d'une manire
certaine  leurs chances de succs.

De plus, d'autres circonstances se prsentrent alors qui ne pouvaient
manquer d'avoir une influence dfavorable sur l'tablissement d'une
entente srieuse entre le monarque scrupuleux et mfiant, et l'vque
constitutionnel, grand joueur d'checs.


VI

Lorsque M. de Talleyrand refusa l'archevch de Paris, il est clair
qu'il n'attendait plus rien de l'glise; et  partir de ce moment il
conut sans aucun doute l'ide de se librer de ses entraves  la
premire occasion convenable: cette occasion ne se fit pas longtemps
attendre, car le 26 avril, le lendemain du jour o il avait consacr
le cur Expelles, vque nouvellement lu du Finistre, parut un bref
ainsi annonc dans le Moniteur du 1er mai 1791:

   _Le bref du Pape est arriv jeudi dernier. De Talleyrand
   Prigord, ancien vque d'Autun, y est suspendu de toutes
   fonctions, et excommuni aprs quarante jours s'il ne vient pas 
   rsipiscence._

Le moment tait alors venu de prendre cette mesure dcisive devant
laquelle l'ecclsiastique avait recul, quoiqu'il st qu'il faudrait
en venir l; car il avait trop de tact pour penser  rester
ecclsiastique quand pesait sur lui une interdiction prononce par le
chef suprme de son glise, et il n'tait nullement prt  abandonner
sa carrire politique, et  se rconcilier avec Rome, du moment que
cette rconciliation entranerait avec elle le renoncement  la
richesse et  l'ambition. Il ne lui restait donc d'autre alternative
que d'abandonner la profession qu'il avait t forc d'embrasser.
C'est ce qu'il fit immdiatement, et sans hsiter; paraissant
dsormais dans le monde (quoique dsign quelquefois dans les
documents publics comme l'abb de Prigord, ou l'ancien vque
d'Autun) sous le simple titre de M. de Talleyrand, titre que je lui ai
dj souvent donn, et sous lequel, d'un consentement universel, il a
pass  la postrit, bien qu'il ft destin  obtenir des titres bien
plus levs.

L'acte tait tmraire; mais, ainsi que la plupart des actes
tmraires accomplis dans des circonstances difficiles, il n'tait pas
imprudent (j'en parle comme d'une affaire de calcul mondain); il
arracha un prtre indiffrent  une position qu'il ne pouvait occuper
avec dcence qu'au moyen d'une constante hypocrisie; et il permit  un
habile homme d'tat de se livrer tout entier  une carrire  laquelle
s'adaptaient merveilleusement ses talents. Le renoncement de M. de
Talleyrand  l'glise ne fut d'ailleurs pas alors un vnement aussi
remarquable qu'il l'et t dans tout autre temps; car la France, et
mme l'Europe, taient alors semes d'ex-ecclsiastiques de tous
grades, auxquels il n'tait plus permis de se revtir de leur costume,
ni de remplir leurs devoirs, et qui, dans beaucoup de cas, taient
obligs de dguiser leur vocation relle sous celle qui leur procurait
leur subsistance journalire. Nanmoins, le cas particulier de
l'vque d'Autun excita l'attention et la mritait. C'tait comme
organe et reprsentant de l'glise de France que ce prlat avait
contribu dans une mesure considrable  en aliner la proprit et 
en changer la constitution; et maintenant, ses frres du clerg tant
ce qu'il les avait faits, il secouait volontairement leur habit de
dessus ses paules et renonait  participer en aucune manire  leur
sort.

On pouvait, il est vrai, allguer que personne n'avait perdu davantage
que lui  la destruction de l'ancienne glise et de ses institutions,
que dans l'origine il s'tait fait prtre contre son gr, et qu'il
tait forc de choisir entre ses convictions comme citoyen, et ses
obligations comme ecclsiastique. Cependant, cet abandon de son ordre
par quelqu'un qui en avait t l'un des membres les plus minents,
tait sans nul doute un scandale. Le monde, il est vrai, pardonne
habituellement  ceux qu'il est de son intrt d'excuser, et M. de
Talleyrand, s'il fut coupable, eut la consolation de vivre assez
longtemps pour voir ses erreurs pardonnes ou excuses par beaucoup de
catholiques rigides, qui se plaisaient dans sa socit, par plusieurs
princes trs-pieux, qui avaient besoin de ses services, et par le pape
lui-mme, lorsque Sa Saintet se trouva dans une situation o elle
avait  craindre son mauvais vouloir et  dsirer sa bienveillance;
cependant, pour lui, il ne se sentit jamais entirement  l'aise quant
 sa premire profession, et il tait si susceptible  ce sujet que le
plus sr moyen de l'offenser tait d'y faire allusion. Une dame,
longtemps lie avec M. de Talleyrand, m'a racont qu'il n'aimait pas
entendre prononcer le mot d'_tole_.

Quant  Louis XVI, quoiqu'il ft de perptuels compromis avec sa
conscience, il devait naturellement, plus que tout autre, tre
scandalis de voir ainsi un vque redevenir laque avec le plus grand
calme, et il faut ajouter que M. de Talleyrand tait de toutes les
personnes la moins faite pour respecter les scrupules de Louis XVI.

Il est donc permis de supposer avec toute apparence de raison que,
quels que fussent les rapports qui existassent indirectement entre eux
 cette poque, ces rapports n'taient ni intimes ni marqus de
cordialit, mais plutt tels que ceux que les hommes entretiennent
quelquefois avec des personnes qu'ils n'aiment pas et en qui ils n'ont
aucune confiance, mais qu'ils sont prts  servir sous main ou dont
ils sont disposs  recevoir les services, si les circonstances
devaient rendre une intimit plus grande avantageuse aux deux partis.

Le roi, cependant, s'tait trouv de plus en plus embarrass par les
avis opposs de ses conseillers, qui taient nombreux et en qui il
n'avait jamais confiance, et il s'tait montr de plus en plus
mcontent de la perspective d'avoir  donner sous peu son assentiment
 une constitution qu'il envisageait, en ralit, comme une
abdication. On ne fut donc pas surpris de dcouvrir, le 21 juin au
matin, qu'il avait quitt Paris avec sa famille; et l'on eut bientt
aprs la certitude que les fugitifs s'taient dirigs vers le nord de
la France et le camp de M. de Bouill.

Il faut se rappeler que se retirer de la capitale au camp de cet
officier, dans le jugement, la capacit et la fidlit duquel Louis
XVI avait la plus entire confiance, c'tait une partie de l'ancien
plan de Mirabeau.

Mais ce n'tait pas tout: le roi, dans une pice qu'il laissait
derrire lui, annonait que c'tait son intention de se retirer dans
quelque partie de son royaume o il pourrait librement exercer son
jugement; l il ferait  la constitution propose (elle tait sur le
point d'tre acheve) les changements qui lui paratraient
ncessaires pour maintenir la saintet de la religion, pour fortifier
l'autorit royale, et pour consolider un systme de vraie libert.
Une dclaration de cette sorte tait aussi comprise dans le plan de
Mirabeau: seulement les termes en auraient peut-tre eu plus de
prcision que ceux que je viens de citer. M. de Montmorin, ministre
des affaires trangres--signataire du passe-port avec lequel le roi
venait de s'enfuir comme domestique d'une madame de Korff--avait t
initi, comme nous le savons, aux secrets de Mirabeau, et M. de
Talleyrand tait l'un des amis de M. de Montmorin, et s'tait assis,
ainsi que nous venons de le voir, au chevet de Mirabeau pendant ses
dernires heures. D'o il est permis d'infrer, nonobstant les causes
qui empchaient une sympathie relle et une entente cordiale entre le
roi et l'ex-vque d'Autun, que ce dernier tait dans le secret de la
fuite du premier, et qu'il se prparait  jouer un rle dans les plans
qui devaient commencer  s'excuter aussitt que cette fuite en aurait
donn le signal.

En effet, des bruits de ce genre, concernant M. de Montmorin et M. de
Talleyrand, circulrent  Paris pendant un moment.

Mais M. de Montmorin donna satisfaction  l'Assemble, en prouvant
qu'il n'avait particip en aucune manire  l'vasion du roi; et les
rapports sur le compte de M. de Talleyrand ne furent jamais reproduits
que par un ou deux de ces journaux qui,  cette poque, dshonoraient
la libert de la presse en se montrant prts  publier avec une gale
indiffrence, soit la vrit, soit le mensonge.

Il faut aussi remarquer que M. de Lafayette, dont l'autorit peut tre
accepte en pareille matire, accuse formellement le roi d'avoir
laiss ignorer ses intentions  M. de Montmorin et  ses plus intimes
amis. Il tait ignor, dit M. de Lafayette, de ses ministres, des
royalistes de l'Assemble, tous laisss exposs  un grand pril.
Telle tait la situation, non-seulement des gardes nationaux de
service, de leurs officiers, mais des amis les plus dvous du roi, du
duc de Brissac, commandant des cent-Suisses, et de M. de Montmorin,
qui avait trs-innocemment donn un passe-port sous le nom de baronne
de Korff.

Il serait difficile d'expliquer ce qu'a d'inconsquent la conduite de
Louis XVI, si l'on ne se reportait  l'inconsquence de son caractre:
je suis, toutefois, dispos  croire qu'aprs la mort de Mirabeau, il
comprit qu'il serait impossible d'unir une portion considrable de
l'Assemble et de l'arme dans un plan commun, et qu'il commena alors
 poursuivre deux plans en mme temps: l'un, relatif  la politique
qu'il aurait  poursuivre s'il restait dans la capitale, projet qu'il
tudia probablement avec le secours de M. de Montmorin, qui tait li
avec les membres les plus influents du parti constitutionnel de
l'Assemble; l'autre, relatif  sa fuite, qu'il confia seulement au
gnral dans le camp duquel il allait se rfugier, et aux amis et
partisans particuliers qui prenaient peu de part aux affaires
publiques. On peut aussi prsumer que, par suite de son indolence et
de son indcision habituelles, ne s'arrtant jamais longtemps ni avec
fermet au mme projet, il se laissait pouvanter en songeant aux
colres de la populace au moment o il aurait t le plus dispos 
rester tranquillement dans son palais, et qu'il se laissait alarmer
par le danger et les difficults de la fuite, alors mme qu'il
pressait le plus activement les prparatifs de son voyage. C'est ainsi
que l'on peut le mieux s'expliquer comment il crivait  M. de Bouill
de l'attendre  Montmdy, quand huit jours auparavant (23 avril) il
avait dclar aux souverains de l'Europe qu'il tait satisfait de sa
position  Paris: c'est aussi de cette manire que l'on peut arriver 
comprendre comment, deux ou trois jours avant son vasion des
Tuileries, il assurait solennellement le gnral de la garde nationale
qu'il ne tenterait pas de quitter ce palais[19].

  [19] Ce prince (Louis XVI) dont on ne peut trop dplorer le
  manque de bonne foi dans cette occasion, lui donna des assurances
  si positives, si solennelles, qu'il crut pouvoir rpondre _sur sa
  tte_ que le roi ne partirait pas. (_Mmoires de Lafayette._)

Il faisait rarement ce qu'il avait l'intention de faire, et se
dmentait plus souvent pour avoir chang d'intentions, que pour avoir
eu l'intention de manquer de sincrit.


VII

En tout cas (pour en revenir au fait qui nous intresse le plus en ce
moment), il semble probable que le dpart de Louis XVI eut lieu sans
le concours actif de M. de Talleyrand; mais je ne puis admettre que ce
ft  son insu.

L'ex-vque avait des relations si varies et si tendues, qu'il tait
 peu prs certain de savoir ce qu'il dsirait savoir; et c'tait agir
selon son habitude que de s'arranger de manire  n'tre pas compromis
si les projets du roi venaient  chouer, et cependant, si ces projets
russissaient,  se trouver dans une situation qui lui permt de
montrer que le roi lui devait son succs. Du reste, il est inutile de
spculer sur ce qui aurait pu arriver si l'infortun monarque avait
atteint le lieu de sa destination; car, voyageant dans une voiture
trs-lourde et faite pour attirer les yeux, au train de trois milles 
l'heure, descendant lorsqu'il y avait des ctes  monter, mettant sa
tte hors de la portire aux relais, Louis XVI arriva  l'endroit o
il devait rencontrer son escorte, vingt heures aprs le temps fix, et
 la fin fut arrt au pont de Varennes par une poigne d'hommes
rsolus, et reconduit lentement  la capitale, au milieu des insultes
de la province et du silence de Paris. Alors se posa cette question
importante: Qu'allait-on faire de lui?

Allait-on le dposer pour le remplacer par une rpublique? Tous les
crivains contemporains s'accordent  dire qu' ce moment l'ide d'une
rpublique n'existait que dans quelques esprits que l'on aurait
volontiers traits de visionnaires. Fallait-il le dposer en faveur
d'un nouveau monarque; substitution qui, vu l'migration des frres du
roi et l'enfance de son fils, n'aurait pu se faire qu'au profit d'une
nouvelle dynastie? Ou bien fallait-il le rintgrer dans le poste
qu'il avait quitt?


VIII

Il est intressant de considrer les vues et la conduite de M. de
Talleyrand dans ce moment critique. Des contemporains nous ont dit que
lui et Sieys croyaient que la rvolution aurait meilleure chance de
russir avec une monarchie limite sous un nouveau chef, lu par la
nation, que sous l'ancien monarque, qui rclamait son trne en vertu
du droit hrditaire, et il est facile de comprendre cette manire de
raisonner.

Un roi qui avait succd  un trne du haut duquel ses anctres
avaient pendant des sicles gouvern leurs peuples d'une manire
absolue, ne pouvait tre qu' demi satisfait de possder par tolrance
un dbris de l'ancienne autorit de ses anctres; et il tait
impossible, d'un autre ct, que le peuple et jamais une entire
confiance en un prince qui avait  oublier les ides qui lui avaient
t transmises avec le sceptre avant de pouvoir respecter celles qui
en restreignaient l'usage. Louis XVI, de plus, avait essay de
s'chapper de son palais, comme un prisonnier s'chappe de sa prison,
et, c'tait comme un captif qui tente de s'vader qu'il avait t pris
et ramen  son lieu de rclusion.

D'un roi rduit  cette condition, il tait difficile de faire autre
chose qu'une poupe, destine  tre pendant quelque temps
l'instrument, et bientt la victime des partis en lutte.

M. de Talleyrand avait toujours eu un penchant pour la branche
d'Orlans de la maison de Bourbon; et, d'ailleurs, il ne pensait pas
autant de mal du personnage important qui tait alors le reprsentant
de la famille d'Orlans, que les contemporains d'aprs lesquels la
postrit a trac son portrait.

Il dit un jour de ce prince, avec une de ces expressions nergiques
qui lui taient familires: Le duc d'Orlans est le vase dans lequel
on a jet toutes les ordures de la Rvolution; et ce n'tait pas
inexact. Philippe d'Orlans, en effet, qui a t connu dans l'histoire
sous le sobriquet d'galit, n'tait propre ni pour le rle d'un
grand souverain en des temps agits, ni pour celui d'un tranquille et
obscur citoyen dans une poque plus calme. Nanmoins, il n'tait pas
aussi mauvais qu'on a bien voulu le dire; car tous, les lgitimistes
comme les rpublicains, ont t obligs de noircir son caractre afin
d'excuser leur conduite envers lui.

Son caractre a, de plus, t mal jug et exagr, parce que nous
l'avons envisag  la clart lugubre de ce vote monstrueux qui ramne
toujours la dernire priode de sa vie d'une manire horrible devant
nous. Cependant, en ralit, c'tait un homme faible, conduit aux
mauvaises actions par manque de principes, plutt qu'un homme d'une
nature violente et dprave qui ne recule pas devant les crimes quand
ils semblent devoir servir son ambition. Sa seule passion violente
tait le dsir qu'on parlt de lui.

Le roi, en s'y prenant habilement, aurait peut-tre pu faire servir au
profit de sa monarchie cette passion dominante de son plus puissant
sujet, car le jeune duc de Chartres dsira  une certaine poque
briller comme aspirant  la clbrit militaire. Mais le gouvernement
repoussa sa requte d'tre employ comme il convenait  son rang; et
lorsque, en dpit de ce refus, il figura comme volontaire dans un
combat naval, la cour, d'une manire injuste et impolitique, fit
courir des bruits mettant en doute son courage. Risquer sa vie dans un
ballon, se plonger dans toutes les extravagances de la dbauche,
professer les opinions rpublicaines tout en tant le premier prince
du sang royal, c'taient autant de rvlations du caractre qui aurait
pu faire de lui un vaillant soldat, un bigot exalt, un royaliste
zl, mme un assez bon monarque constitutionnel.

Quant aux histoires varies de ses conspirations incessantes et de ses
manoeuvres compliques pour exciter la populace, dbaucher les
soldats, et s'emparer de la couronne, elles sont,  mon avis, aussi
peu dignes de crdit que les histoires ayant cours  la mme poque
sur l'ivrognerie de Louis XVI et les dsordres de Marie-Antoinette. Il
appartenait  cette classe d'hommes dcrite par Tacite comme aimant
l'oisivet--tout en dtestant le tranquillit; il tait de ceux qui
cherchent la popularit plutt que le pouvoir, et dont le caractre
est aisment faonn et modifi par les circonstances. Si M. de
Talleyrand pensa  lui donner ce qui fut appel dans la suite une
couronne de citoyen, ce plan tait peut-tre encore le meilleur qui
pt tre adopt. Il faut se rappeler que Philippe d'Orlans n'avait
pas encore t dshonor et souill par les folies ou les crimes
auxquels il se laissa entraner dans la suite. Mais  ce projet il y
avait un grand et insurmontable obstacle.

Le gnral la Fayette commandait la garde nationale de Paris, et
quoique sa popularit ft dj sur le dclin, il tait encore,
Mirabeau mort, le plus puissant citoyen qu'et suscit la rvolution.
Il ne dsirait ni courir de nouveaux risques, ni acqurir plus de
puissance, ni voir sur le trne un souverain qui possdt plus de
popularit ou d'autorit que le roi qui s'tait sauv.

Courageux plutt qu'audacieux, plus avide de popularit que de
pouvoir, chevalier errant, aimable enthousiaste plutt que grand
capitaine ou politique pratique, le rle qui lui convenait tait de se
faire passer aux yeux du peuple comme le gardien de la constitution,
et aux yeux du souverain comme l'idole de la nation. C'tait l le
rle auquel il voulait se borner; et Louis XVI tait le monarque sous
lequel il pouvait jouer le plus facilement ce rle. Mais ce n'tait
pas tout. Les hommes ambitieux consentent quelquefois  partager les
attributs du pouvoir; les hommes vains ne consentent jamais  partager
le plaisir des applaudissements: et l'on dit que la Fayette n'oublia
jamais que, dans la journe mmorable qui suivit la destruction de la
Bastille, un autre buste, celui du duc d'Orlans, fut port en
triomphe avec le sien dans les rues de Paris. Par consquent, il tait
dcidment oppos  l'ide de faire le duc d'Orlans roi de France.


IX

Ainsi, aprs avoir fait, en faveur de la branche cadette des Bourbons,
un effort de nature  le laisser libre de soutenir la branche ane,
si cet effort venait  chouer, M. de Talleyrand finit par se dclarer
pour Louis XVI, comme le seul qui pt tre souverain, si la monarchie
tait maintenue; et il tait aussi d'avis qu'on donnt  ce prince une
position qu'il pt honorablement accepter et des fonctions qui lui
confrassent une part relle de pouvoir.

Il faut ajouter que le roi lui-mme tait alors dans de meilleures
dispositions qu'auparavant pour accepter franchement les conditions de
la nouvelle existence qui devait lui tre propose.

Hros, ou plutt saint, quand sa force d'me avait  affronter le
danger ou  supporter la souffrance, sa nature tait une de celles qui
reculent devant l'effort, et aiment mieux beaucoup endurer que lutter
pour la victoire ou la dlivrance.

Il s'tait dcid avec peine  tenter sa rcente expdition; il avait
t dgot par ses difficults et plus qu'effray de ses prils. La
mort elle-mme lui semblait prfrable  un autre effort de ce genre.

Il avait compris aussi, d'aprs le sentiment des provinces et mme
d'aprs l'infidlit des troupes, qui, envoyes pour l'escorter,
auraient pu essayer de le sauver; mais qui, lorsqu'on leur avait dit
de crier: _Vive le roi_! avaient cri: _Vive la nation_! que, mme
s'il avait atteint le camp de M. de Bouill, ce gnral, malgr sa
fermet de caractre et ses talents militaires, n'aurait pu qu'avec la
plus grande difficult placer le roi de France sur le territoire
franais dans une position o il lui et t possible de dicter des
lois au peuple franais, ou mme seulement de traiter avec ce peuple.
Par consquent, quitter Paris une seconde fois tait videmment
s'unir, en s'y subordonnant,  ce parti des _migrs_ qui avaient
toujours prfr son frre cadet, dont la prsomption tait devenue
une insulte  son autorit et une offense  la fiert de
Marie-Antoinette. D'un autre ct, beaucoup de personnes influentes de
l'Assemble, qui avaient jusqu'alors employ leurs talents et leur
autorit  affaiblir le pouvoir monarchique, taient dans ces
circonstances disposes  le fortifier.

Parmi les commissaires envoys pour ramener Louis XVI de Varennes 
Paris tait Barnave, jeune et loquent jurisconsulte, qui, pouss par
le dsir de se distinguer dans une glorieuse rivalit avec Mirabeau,
avait adopt au sein de l'Assemble ce parti qui, tout en se dclarant
contre une rpublique, plaidait dans toutes les discussions, et en
particulier dans la fameuse discussion sur le _veto_, pour la
diminution et mme la destruction de l'autorit royale. Touch des
malheurs de Marie-Antoinette,--la beaut ne paraissant jamais aussi
charmante  un coeur gnreux qu' l'heure de la dtresse,--et
convaincu, peut-tre, par ses propres observations que Louis XVI
avait, sous beaucoup de rapports, t grossirement calomni, Barnave
avait enfin adopt les vues conues autrefois par son grand rival,
dont les cendres reposaient alors au Panthon.

Les deux Lameth aussi, officiers de noble origine, possdant quelque
talent et encore plus d'nergie, s'apercevant que, par la ligne de
conduite qu'ils avaient jusqu'alors suivie, ils s'taient donn 
chaque pas dans les plus basses classes de la socit des rivaux plus
formidables que ceux qu'ils auraient autrement eu  rencontrer parmi
les chefs de la noblesse ou les favoris de la cour, taient alors
aussi dsireux de mettre un frein  la dmocratie qu'ils dtestaient,
que Barnave l'tait de venir en aide  la reine qu'il aimait; tandis
que des personnes de tous les rangs, dsirant consciencieusement la
libert, mais en mme temps justement alarmes de l'anarchie,
commenant  regarder comme plus important de rprimer la licence de
la populace et des clubs que de combattre les projets du roi et du
gouvernement, taient d'avis de se rallier autour du trne chancelant
et d'essayer de lui donner quelque sr fondement.


X

Pour toutes ces raisons, il y avait donc une runion de dsirs,
d'intrts et de talents qui conspiraient pour faire  Louis XVI une
place honorable dans une constitution qui, tout en n'tant pas la
meilleure possible, aurait t la meilleure possible alors; il ne
pouvait alors tre question d'aucun autre projet qu'avout la raison;
M. de Talleyrand entra donc, ainsi que je l'ai dit, dans celui-l,
quoiqu'il crt moins au succs que la plupart de ses auxiliaires. En
ce moment, toutefois, certaines circonstances le favorisrent. Un
attroupement, form sous l'influence et d'aprs les exhortations du
plus violent des jacobins, dans le but de signer une ptition 
l'Assemble contre la continuation de la monarchie, ayant donn, par
son caractre tumultueux et ses excs, un prtexte suffisant pour
justifier l'acte, fut dispers par la Fayette  la tte de la garde
nationale, et avec l'autorit de Bailly, maire de Paris; c'est--dire
avec la force et l'autorit de la masse entire de la _bourgeoisie_,
ou classe moyenne.

Les rpublicains furent intimids. De plus, une rvision de la
constitution fut demande; car la manire inconsquente et dcousue
dont beaucoup des mesures de l'Assemble avaient t votes, rendait
ncessaire de distinguer entre celles qui taient d'un caractre
temporaire et celles qui devaient rester des lois fondamentales de
l'tat. Cette rvision offrait l'occasion d'introduire d'importants
changements dans la constitution elle-mme, et parmi ces changements
la cration d'une seconde chambre, d'une chambre haute ou snat. La
Fayette lui-mme consentit  cette addition, quoique son opinion ft
qu'une seconde chambre de cette espce devait tre lective comme aux
tats-Unis (son modle constant), et non hrditaire comme en
Angleterre, ce que voulait une autre catgorie d'hommes publics
dsireux de maintenir une aristocratie aussi bien qu'une monarchie.

Le parti modr, encore puissant dans les dpartements,  Paris, et
dans la garde nationale, aussi bien que dans l'arme, n'avait pas
nanmoins, par lui-mme, une majorit dans l'Assemble; et une simple
majorit n'aurait pu entreprendre d'excuter un plan aussi vaste que
celui que l'on avait en vue. Avec l'aide des royalistes, cependant,
l'excution de ce plan tait facile. Mais les royalistes, au nombre de
deux cent quatre-vingt-dix membres, l'abb Maury  leur tte (Cazals,
l'autre chef du parti royaliste, ayant migr vers ce moment), qui
conservaient leurs siges dans l'Assemble, refusrent de prendre
aucune part  ses actes; et de cette manire le seul espoir de
scurit qui restt au roi fut dtruit par les personnes mme qui
s'arrogeaient le titre d'amis du roi: il faut dire d'ailleurs que
cette conduite, quoique sotte et peu patriotique, tait assez
naturelle.

Ce qu'un parti peut le moins supporter est le triomphe de ses
adversaires; or la consolidation d'un gouvernement constitutionnel
tait le triomphe de ce parti qui, depuis le commencement de la
rvolution, s'tait fait l'avocat d'un tel gouvernement et l'avait
dclar possible. Le triomphe du parti oppos, au contraire, tait
qu'il y et une monarchie absolue, ou pas de monarchie; un
gouvernement de _lettres de cachet_, ou pas de gouvernement. Ce parti
avait  prouver que diminuer le pouvoir du souverain, c'tait le
conduire  l'chafaud; que, donner la libert au peuple, c'tait
renverser la socit. Ainsi donc, s'ils ne dsiraient pas que tout
tournt le plus mal possible, ils ne voulaient rien faire pour
s'assurer du mieux qui tait praticable. Ce sont des conjonctures
comme celles-l qui confondent les calculs de ceux qui croient que les
hommes agiront suivant leurs intrts. Laisss  eux-mmes, les
constitutionnels n'eurent pas un pouvoir suffisant pour livrer
bataille aux dmocrates dans l'Assemble et aux clubs hors de
l'Assemble. Ils votrent au roi une garde du corps et une liste
civile, mesures mieux calcules pour exciter l'envie que pour arrter
la licence de la populace; puis, trahis par le mme dsir de donner
une nouvelle preuve de ce dsintressement qui les avait fait
s'associer, en novembre 1789,  la stupide dclaration qu'aucun membre
de l'Assemble ne serait ministre du Roi, ils commirent la folie plus
grande encore de dclarer qu'aucun membre de l'Assemble nationale ne
sigerait dans la prochaine Assemble lgislative, ou ne pourrait
occuper aucun emploi de la Couronne pendant sa dure; dcret qui
dcapita la France, en livrant une constitution non prouve aux mains
de lgislateurs sans exprience. Ce dcret laissait l'avenir trop
obscur pour qu'un homme calme et rflchi pt se flatter qu'il y et
plus qu'une faible probabilit d'en fixer les destines avant quelques
annes; mais quelles que pussent tre ces destines, la rputation de
l'homme d'tat dont les vues formaient l'esprit d'une gnration
naissante devait survivre aux erreurs et aux passions de celle qui
passait.

Ce fut dans cette pense que M. de Talleyrand, juste au moment o
l'Assemble nationale ou constituante allait se sparer, soumit  son
attention un vaste plan d'ducation, sur lequel il tait trop tard
pour dcider alors, mais qui, imprim et recommand  l'attention de
la lgislature suivante, et ayant  une extrmit l'cole communale et
 l'autre l'Institut, existe encore aujourd'hui avec trs-peu de
modifications[20].

  [20] Ce rapport fit une grande sensation au moment o il parut.
  Voici en quels termes en parle le _Journal de Paris_ (12
  septembre 1790): M. de Talleyrand a repris la lecture de son
  rapport ou plutt de son livre sur l'instruction publique: elle a
  dur encore plus de trois heures. Aujourd'hui MM. de Beaumez et
  Le Chapelier lui ont prt quelquefois le secours de leur voix.
  Dans le succs que cet ouvrage a obtenu, il y a quelque chose de
  trs-remarquable et de trs-flatteur pour l'auteur. Il tait
  impossible que les attentions ne fussent pas fatigues aprs
  avoir entendu pendant plusieurs heures sans relche un ouvrage
  fortement pens et sur des matires profondes; et cependant c'est
  dans les derniers moments et dans les derniers morceaux que les
  applaudissements ont t les plus rpts et les plus universels.
  Cet effet ne peut tre produit que par les ouvrages qui rendent,
  par le plaisir qu'ils donnent, les forces qu'ils puisent par
  l'attention qu'ils commandent. Le jugement de la nation, de
  l'Europe et de la postrit, prononcera, nous le croyons, que
  c'est le plus grand ouvrage qui ait t fait dans l'Assemble
  nationale.

    (Tr.)

L'Assemble se spara alors (le 13 septembre), au milieu de ce
dploiement accoutum de feux d'artifice et de ftes qui marquent
l'histoire de ce peuple anim et changeant qui, jamais satisfait et
jamais dsespr, montre la mme joie quand il couronne ses hros ou
quand il brise ses idoles.

Telle fut la fin de cette grande Assemble qui disparut rapidement de
cette socit agite, mais qui laissa sur le monde, pour bien des
gnrations, une empreinte qui n'a pas encore t efface.

Dans cette Assemble, M. de Talleyrand fut le personnage le plus
important aprs Mirabeau, comme il fut plus tard, sous le rgime
imprial, le personnage le plus remarquable aprs Napolon; et je me
suis appesanti sur cette partie de sa carrire plus que je ne le ferai
probablement sur les autres, parce que c'est la moins connue, et par
consquent la moins apprcie.

Toutefois, la rputation qu'il obtint, qu'il acquit  juste titre dans
ces temps violents et agits, ne fut pas d'un caractre violent ni
turbulent. Membre des deux clubs fameux de l'poque (les jacobins et
les feuillants), il les frquentait de temps  autre, non pour prendre
part  leurs dbats, mais pour faire la connaissance de ceux qui y
prenaient part, et pouvoir les influencer. Dans l'Assemble nationale,
il avait toujours t avec les plus modrs qui pouvaient esprer le
pouvoir, et qui ne dsavouaient pas la rvolution.

Necker, Mounier, Mirabeau, eurent successivement son appui aussi
longtemps qu'ils prirent une part active aux affaires publiques. Quand
ils disparurent, il agit de la mme manire avec Barnave et les deux
Lameth, et mme avec la Fayette, quoique lui et ce personnage eussent
du mpris et de l'aversion l'un pour l'autre. Aucun sentiment
personnel ne troubla sa ligne de conduite; elle ne fut jamais marque
par des prjugs personnels, sans que je puisse dire qu'elle ait non
plus jamais resplendi de l'clat d'une loquence extraordinaire. Son
influence vint de ce qu'il proposa des mesures importantes et
raisonnables au moment opportun, et cela dans un langage
singulirement clair et lgant; ce qu'avait d'lev sa situation
sociale ajoutait encore  l'effet de sa conduite et de son
intervention. Il n'affectait pas de se laisser guider par le sentiment
ou l'motion; et la haine, le dvouement et la crainte, ne semblaient
jamais avoir la moindre influence sur ses actions.

Il avouait qu'il dsirait une monarchie constitutionnelle, et qu'il
tait dispos  faire tout ce qu'il pouvait pour en obtenir une. Mais
il ne dit jamais qu'il se sacrifierait  cette ide s'il devenait
vident qu'elle ne pouvait pas triompher.

Beaucoup ont attaqu son honneur, parce que, tant noble et
ecclsiastique, il prit parti contre les deux ordres auxquels il
appartenait; mais en ralit il dsirait faire revivre les choses
anciennes au sein des ides nouvelles, plutt que faire disparatre
ces choses anciennes. D'autres ont contest sa sagacit, parce qu'il a
salu et favoris une rvolution qui l'a prcipit, du fate de la
richesse et du pouvoir, dans la pauvret et l'exil. Mais, en dpit de
ce qui a t dit dans le sens contraire, je ne crois nullement que la
fin de la rvolution de 1789 ait t la consquence naturelle de son
commencement. Plus on examine l'histoire de cette poque, plus on est
frapp des folies incessantes et inexplicables de ceux qui voulurent
l'arrter. Il ne manqua pas d'occasions, puisque le bon sens et le
courage le plus ordinaires, de la part du roi et de ses amis, auraient
donn  l'un tout le pouvoir qu'il tait utile qu'il exert, et
maintenu les autres dans une position aussi influente que le
comportait l'abolition d'abus intolrables. Aucun homme ne peut
prvoir d'une manire exacte toutes les fautes qui peuvent tre
commises par ses adversaires. Il est probable que M. de Talleyrand
n'entrevit pas la possibilit de l'entier renversement de la socit
qu'il entreprit de rformer; mais il semble qu' chaque crise il vit
d'avance les dangers qui s'approchaient, et conseilla les mesures qui
taient le mieux faites pour les empcher de nuire  l'avenir de son
pays et  ses propres chances d'avenir. Au moment dont nous parlons,
il comprit que la nouvelle lgislature serait un nouveau monde, qui
n'aurait pas les mmes ides, n'appartiendrait pas  la mme socit,
et ne serait pas sujet aux mmes influences que le dernier; et que la
chose la meilleure  faire tait de disparatre de l'horizon de Paris
jusqu' ce que les nuages qui l'obscurcissaient eussent disparu,
pousss de l'un ou de l'autre ct du ciel.

En Angleterre, il tait assez prs pour ne pas tre oubli, et assez
loin pour ne pas tre compromis. De plus, l'Angleterre tait alors le
champ naturel d'observation pour un homme d'tat franais. Il se
rendit donc en Angleterre, accompagn de M. de Biron, et arriva 
Londres le 25 janvier 1792.




   TROISIME PARTIE
   DE LA FERMETURE DE L'ASSEMBLE NATIONALE
   AU CONSULAT.


I

   M. de Talleyrand  Londres.--Ses manires et son extrieur.--Ses
   traits d'esprit.--Il visite l'Angleterre.--Lord Grenville refuse
   de discuter affaires avec lui.--Il va  Paris et en revient avec
   une lettre du roi.--L'tat des affaires en France met obstacle au
   succs de toute mission en Angleterre.--Il arrive  Paris juste
   avant le 10 aot.--Il s'chappe, et retourne en Angleterre, le 16
   septembre 1792.--Il crit  lord Grenville, pour lui dclarer
   qu'il n'a aucune mission.--Il est expuls le 28 janvier 1793.--Il
   va en Amrique.--Il attend jusqu' la mort de Robespierre.--Il
   obtient alors la permission de retourner en France.--Chnier
   dclare qu'il tait employ par le gouvernement provisoire en
   1792, quand il avait dit  lord Grenville qu'il ne l'tait
   pas.--Rception bienveillante.--Portrait du Directoire et de la
   socit  cette poque.--Il est nomm secrtaire de l'Institut,
   et lit  cette assemble deux mmoires remarquables.--Il est
   nomm ministre des affaires trangres.--Il prend le parti de
   Barras contre les Assembles.--Rupture des ngociations de
   Lille.--Adresse aux agents diplomatiques.--Paix de
   Campo-Formio.--Bonaparte va en gypte.--Les dmocrates triomphent
   dans le Directoire.--M. de Talleyrand quitte le ministre, et
   publie une rponse aux accusations portes contre lui.--Paris
   fatigu du Directoire.--Bonaparte revient d'gypte.--Talleyrand
   s'unit  Sieys pour renverser le gouvernement, et remettre le
   pouvoir aux mains de Bonaparte.


Lorsque M. de Talleyrand fit sa premire apparition en Angleterre,
beaucoup de personnes dans ce pays continuaient encore  tre bien
disposes pour la rvolution franaise, et regardaient avec estime
ceux qui avaient cherch  dtruire des abus criants plutt qu'
mettre en pratique de folles thories. Ainsi, quoique naturellement
prcd par les calomnies qui avaient certainement d avoir cours 
propos d'un homme qui avait jou un rle aussi remarquable sur une
scne aussi remplie d'vnements que celle qu'il venait de quitter,
l'ex-vque d'Autun fut, en somme, bien accueilli par une grande
partie de notre aristocratie, et devint l'un des familiers de
Lansdowne House. Le pre du feu marquis m'a dit qu'il se rappelait l'y
avoir vu dner frquemment, et qu'il l'avait trouv remarquablement
silencieux et remarquablement ple. En effet, un contemporain dcrit
M. de Talleyrand  cette poque comme visant  produire de l'effet par
son air d'extrme rserve: Ses manires taient froides, il parlait
peu; son visage, qui, dans sa premire jeunesse, se distinguait par sa
grce et sa dlicatesse, tait devenu quelque peu bouffi et rond, et
en une certaine mesure effmin, ce qui contrastait d'une faon
singulire avec une voix sonore et srieuse que personne ne
s'attendait  trouver avec une telle physionomie. Il vitait les
avances plutt qu'il n'en faisait; il n'tait ni indiscret, ni gai, ni
familier, mais sentencieux, crmonieux et observateur; et les
Anglais savaient  peine ce qu'ils devaient faire d'un Franais qui
reprsentait si peu le caractre national. Mais cet extrieur n'tait
qu'un masque, qu'il jetait loin de lui dans les cercles o il tait 
son aise, parlant alors librement, prenant la plus grande peine pour
plaire, et se faisant remarquer par le choix de ses expressions et par
un certain esprit pigrammatique qui avait un singulier charme pour
ceux qui taient habitus  sa socit. C'est  lui que l'on doit le
mot cit par Chamfort,  propos de Rulhires[21]. Chamfort disait
qu'il ne savait pas pourquoi on accusait Rulhires d'tre mchant, car
dans toute sa vie il n'avait jamais fait qu'une seule action mchante.
M. de Talleyrand rpondit schement: Et quand finira-t-elle? Un
soir, que l'on jouait au whist, on vint  parler d'une vieille dame
qui s'tait marie avec son laquais; quelques personnes exprimaient
leur surprise, lorsque M. de Talleyrand, comptant ses points, dit
d'une voix lente, et en tranant sur les mots: A neuf, on ne compte
pas les honneurs.

  [21] M. de Rulhires, l'ancien secrtaire du baron de Breteuil 
  Saint-Ptersbourg, le confident du marchal de Richelieu, le
  pote de la duchesse d'Egmont, narrateur fort redout de
  Catherine II, etc., etc.

Une autre fois, dit l'crivain auquel j'emprunte ces citations,
nous parlions de l'infamie d'un collgue, lorsque je me mis  dire:
Cet homme est capable d'assassiner n'importe qui! Assassiner, non!
mais empoisonner, oui! dit froidement M. de Talleyrand.

Sa manire de conter tait pleine de grce, il tait un modle de bon
got pour la conversation. Indolent, voluptueux, n pour la richesse
et la grandeur, il s'accoutuma dans l'exil  une vie simple et pleine
de privations, partageant avec ses amis le produit de sa magnifique
bibliothque, qu'il vendit trs-mal, l'esprit de parti empchant
beaucoup de gens de devenir ses acheteurs.

Cette description, tire de Dumont (p. 361, 362), est intressante en
tant que croquis de M. de Talleyrand  l'une des poques les plus
critiques de sa vie; c'est--dire au commencement de sa carrire comme
diplomate. En effet, le voyage qu'il fit alors en Angleterre avait un
caractre officiel; la pense de cette mission avait t suggre
d'abord  Louis XVI par M. de Montmorin, et cette mission fut confie
 M. de Talleyrand par le successeur de M. de Montmorin. C'est ce que
le monde politique de Londres souponna alors, sans en avoir la preuve
certaine. Lord Gower (ambassadeur d'Angleterre  Paris) en parle, en
effet, en janvier, comme d'une _mission_ pacifique. Lord Grenville,
dans une communication  lord Gower, en fvrier, dit que M. de
Talleyrand lui a apport une lettre de M. Delessart, alors ministre
des affaires trangres, et en mars il crit encore ceci[22]:

J'ai vu M. de Talleyrand deux fois depuis son arrive pour les
affaires de sa _mission_ dans ce pays.

  [22] 9 mars. Lord Grenville  lord Gower.

La premire fois il m'expliqua trs-longuement le dsir du
gouvernement franais ainsi que de la nation d'entrer dans l'union la
plus intime avec la Grande-Bretagne, et proposa que ceci ft fait par
une garantie mutuelle, ou de toute autre manire que le gouvernement
de ce pays proposerait. Ayant tabli cela, il demanda instamment  ne
pas recevoir tout de suite une rponse, mais  me revoir  cet effet.
Je lui dis que, eu gard  sa requte, je le verrais de nouveau, ainsi
qu'il le dsirait, quoiqu'il me part loyal de lui dire que, selon
toute probabilit, ma rponse serait qu'il tait absolument impossible
d'entrer dans aucune espce de discussion ou ngociation avec une
personne n'ayant aucune mission officielle pour traiter ces matires.
Quand je le revis, je le lui rptai, lui disant que c'tait la seule
rponse que je pusse donner  toutes les propositions qu'il pourrait
me faire, quoique je n'eusse aucune peine  lui dire individuellement,
ainsi que je l'avais dit  tout Franais avec lequel j'avais caus de
l'tat actuel de la France, que le gouvernement de Sa Majest n'avait
nulle envie de fomenter ou de prolonger des troubles dans ce pays,
afin d'en retirer du profit pour l'Angleterre.

La rserve de lord Grenville  entrer alors en discussion politique
avec M. de Talleyrand pouvait tre cause, jusqu' un certain point,
par la position du ministre franais; car, quoique M. de Talleyrand
et, ainsi que je l'ai dit, t porteur d'une lettre de M. Delessart,
qui appartenait  la partie la plus modre du ministre franais, son
ami le plus intime au sein de ce ministre tait le comte de Narbonne,
qui avait t nomm ministre de la guerre justement avant le dpart
de M. de Talleyrand, et qui, tant le membre le plus jeune et le plus
ardent du gouvernement, voulait une guerre immdiate contre
l'Autriche, comme le seul moyen de sauver la France de l'agitation
intrieure qui la dvorait, et aussi de sparer dfinitivement le roi
des migrs franais et de la cour de Vienne, dont les conseils
faisaient qu'il tait impossible de compter sur son concours.

M. de Talleyrand partageait ces ides. Toutefois, les collgues de M.
de Narbonne commencrent bientt  trouver les vues du jeune soldat
trop tmraires, quoique pendant un certain temps ils y eussent donn
un demi-assentiment; et la position de M. de Talleyrand, devenue de
plus en plus difficile, arriva  tre impossible aprs sa
conversation, en mars, avec lord Grenville. En consquence, il
retourna  Paris et, en arrivant aux portes de cette ville, il apprit
que M. de Narbonne n'tait plus au pouvoir. Mais les constitutionnels
modrs qui avaient pens gouverner sans M. de Narbonne arrivaient au
pouvoir lorsque leur parti avait dj perdu son influence, et ils
furent incapables de lutter contre l'opposition  laquelle
l'loignement de leur collgue populaire avait donn une nouvelle
impulsion. Ils cdrent donc bientt le pas  la clbre Gironde,
groupe d'hommes qui, tout svres que fussent les principes de la
plupart d'entre eux, tait assez dispos  mettre  profit
l'assistance d'hommes capables moins scrupuleux; et le gnral
Dumouriez, aventurier habile et hardi, devint ministre des affaires
trangres. Il avait prcisment la mme manire de voir que Narbonne
quant  une guerre avec l'Autriche, et il pensait qu'il tait de la
plus grande importance de s'assurer de la neutralit de l'Angleterre.

Nous apprenons de lord Gower que M. de Talleyrand, au retour de sa
rcente expdition, eut l'adresse de parler en termes favorables des
sentiments du gouvernement anglais et d'attribuer  l'irrgularit du
caractre dont il tait revtu, ce qui, dans le langage de ce
gouvernement, avait pu paratre peu amical. Il fut choisi encore une
fois pour ngocier; et bien que, pas plus que la premire fois, il ne
pt tre nomm ambassadeur, tout ce que la loi autorisait fut mis en
jeu pour lui faire une situation qui et de l'autorit et du poids;
Louis XVI lui remit une lettre pour Georges III, lettre dans laquelle
il exprimait sa confiance en celui qui en tait porteur. En mme
temps, M. de Chauvelin, gentilhomme  la mode, professant des
principes populaires, mais qui n'aurait jamais t lev  un poste
aussi important si M. de Talleyrand n'et t son conseiller, fut
nomm ministre plnipotentiaire.

M. Dumouriez annonce cette double nomination  lord Grenville le 21
avril, c'est--dire le lendemain de la dclaration de guerre 
l'Autriche, et il dit:

Que M. de Talleyrand, dans son rcent voyage  Londres, avait parl 
lord Grenville du dsir du gouvernement franais de contracter les
relations les plus intimes avec la Grande-Bretagne; qu'il tait
particulirement dsirable en ce moment o la France tait  la veille
d'une guerre qu'elle n'avait pu viter, de s'assurer l'amiti de ce
gouvernement qui pouvait le plus contribuer  amener une paix; que,
dans cette intention, on avait nomm ministre plnipotentiaire M. de
Chauvelin, gentilhomme choisi  cause de la connaissance qu'avait Sa
Majest de sa personne, de ses sentiments et de ses talents; et que,
vu l'extrme importance de la ngociation, on lui avait adjoint M. de
Talleyrand (dont les talents taient bien connus de lord Grenville),
et M. de Roveray[23], autrefois procureur gnral  Genve,
gentilhomme connu en Suisse aussi bien qu'en France; et que le roi
esprait que les efforts de ces trois personnages, qui comprenaient la
situation de la France, et qui jouissaient de la confiance du peuple
franais, ne seraient pas sans rsultat.

  [23] En qualit de secrtaire de la mission.

Cette lettre tait date, ainsi que nous l'avons dit, du 20 avril;
mais l'ambassade n'atteignit pas sa destination avant le mois de mai.
M. de Chauvelin avait t tout d'abord mcontent de ce qu'on lui et
adjoint M. de Talleyrand, et se montrait assez dispos  laisser ce
mcontentement se prolonger indfiniment, jusqu' ce que le ministre,
fatigu de ces querelles engages  propos de bagatelles dans un
moment si critique, y eut coup court en disant:

M. de Talleyrand s'amuse, M. de Chauvelin fronde, M. de Roveray
marchande: si ces messieurs ne sont pas partis demain soir, ils seront
remplacs.

Cette anecdote (raconte par Dumont) est digne d'attention, comme
tmoignant de l'insouciante indolence que le ci-devant vque
affectait souvent dans les affaires qu'il avait le plus  coeur,
indolence qu'il justifiait ensuite par la maxime bien connue: Point
de zle, monsieur!


II

Toutefois, ce ne fut pas par manque de zle que cette seconde mission,
malgr la lettre du roi, fut encore moins heureuse que la premire; ce
fut par une autre trs-bonne raison: savoir, que n'importe ce que MM.
de Chauvelin et Talleyrand pouvaient dire et faire  Londres, le tour
que les affaires prenaient de plus en plus dcidment  Paris tait
tel qu'il ne pouvait manquer de dtruire le crdit de tous les agents
du gouvernement franais.

L'Assemble lgislative avait t forme principalement pour placer le
pouvoir dans les mains des classes moyennes, et elle tait destine 
tre hostile en mme temps aux nobles et  la populace.

Mais la classe moyenne, le plus puissant auxiliaire que puisse avoir
un gouvernement, est rarement capable de diriger un gouvernement.
Vergniaud et Roland, qui, en cette occasion, taient ses organes,
perdaient leur prestige de semaine en semaine; la canaille, qui
envahit le palais le 20 juin, commenait de jour en jour  tre plus
convaincue de sa puissance. Quelle autorit restait aux reprsentants
d'un souverain dont la demeure n'tait pas sre et dont la personne
tait insulte?

Au milieu de ces vnements, la Rvolution perdit en Angleterre la
plus grande partie de ses premiers partisans. Fox, Sheridan, et
quelques membres de leur coterie, demeurrent les seuls amis de
l'ambassade franaise, et Dumont, que je cite encore ici comme un
tmoin digne de foi, nous raconte une scne au Ranelagh qui tmoigne
de l'impopularit attache alors en Angleterre  tout Franais
occupant une position officielle. A notre arrive, nous entendmes un
murmure de voix disant: Voici l'ambassade franaise! Des regards
curieux, mais non amis, furent de suite dirigs vers notre bataillon,
car nous tions huit ou dix, et nous acqumes bientt la certitude que
nous ne manquerions pas de place pour notre promenade, car chacun 
notre approche se retirait  droite et  gauche, comme si l'on
craignait que l'air mme que nous respirions ne ft contagieux. M. de
Talleyrand, voyant que dans de telles circonstances toute tentative de
ngociation tait vaine, retourna  Paris juste  la veille du 10
aot, et il y tait quand le faible et malheureux Louis XVI perdit sa
couronne par suite d'une ligue entre les girondins et les jacobins:
les premiers dsirant avoir l'apparence d'une victoire, les derniers
visant  la ralit. M. de Talleyrand avait t l'objet d'attaques
quand les rpublicains coaliss runissaient leurs forces pour le
combat, et il ne se sentit nullement en sret aprs leur triomphe. Le
mouvement populaire avait alors rellement balay toutes les ides et
tous les individus avec lesquels il avait commenc; ses excs  venir
allaient probablement tre plus terribles encore que ses excs passs,
et le rus diplomate pensa que la meilleure chose qu'il pouvait faire
tait de retourner en Angleterre aussi vite que possible.


III

Il obtint son passe-port de Danton, alors membre du gouvernement
provisoire, et qu'il savait avoir t autrefois partisan du duc
d'Orlans. Plus tard, dans son dernier sjour  Londres, il racontait
une histoire sur la manire dont il l'avait obtenu en souriant 
propos d'une plaisanterie que le tribun cruel et factieux venait de
faire sur le compte d'un autre ptitionnaire. Mais j'aurai bientt 
revenir  ce passe-port. Celui qui en tait porteur s'chappa juste 
temps.

Parmi les papiers trouvs dans la fameuse armoire de fer, dcouverte
aux Tuileries, tait la lettre suivante de M. de Laporte, intendant de
la maison du roi,  laquelle j'ai dj fait allusion comme ayant
communiqu les dsirs du roi quant  la premire mission de M. de
Talleyrand, et date du 22 avril 1791:


    Sire,

   J'adresse  Votre Majest une lettre crite avant-hier, et que
   je n'ai reue qu'hier aprs-midi; elle est de l'vque d'Autun,
   qui parat dsirer servir Votre Majest. Il m'a fait dire
   qu'elle pouvait faire l'essai de son zle, et de son crdit, et
   lui dsigner les points o elle pourrait l'employer.

Toutefois, l'original de la lettre  laquelle il est ici fait
allusion, ne fut pas trouv: et M. de Talleyrand nia hardiment que
cette lettre et jamais t crite. Peut-tre avait-il la certitude
qu'elle avait t dtruite (on dit qu'il l'avait achete de Danton);
mais, en tout cas, diverses circonstances semblrent concourir 
prouver qu'il avait t dans les intrts et les confidences de la
cour plus qu'il ne pouvait maintenant en convenir sans se
compromettre; et la Convention ayant propos et rendu un dcret
d'accusation contre lui, il se vit dans l'impossibilit de rentrer en
France (le 8 avril 1793), et fut en consquence compris dans la liste
gnrale des migrs et forc de rester en Angleterre.

La premire chose qu'il avait faite en arrivant dans ce pays, avait
t d'adresser la lettre suivante  lord Grenville:

    18 septembre, Kensington-square.

    Mylord,

   J'ai l'honneur de vous informer que je suis arriv en Angleterre
   il y a deux jours. Les rapports que j'ai eu l'avantage d'avoir
   avec vous pendant mon sjour  Londres m'en font un devoir.

   Je me reprocherais de ne pas m'en acquitter promptement et de ne
   pas offrir mes premiers hommages au ministre dont l'esprit m'a
   paru au niveau des grands vnements de cette poque, et qui a
   toujours manifest des vues si pures, et un amour clair de la
   vraie libert.

   A mes premiers voyages, j'tais charg par le roi d'une mission
    laquelle j'attachais le plus grand prix. Je voulais hter le
   moment de la prosprit de la France, et par consquent
   l'attacher, s'il tait possible,  l'Angleterre.

   J'osais  peine, il est vrai, esprer tant de bonheur dans nos
   circonstances, mais je ne pouvais me rsoudre  ne pas faire des
   efforts pour y parvenir.

   L'assurance que vous daigntes nous donner de la neutralit de
   votre gouvernement  l'poque de la guerre me parut un prsage
   trs-heureux.

   Depuis ce moment, tout est cruellement chang parmi nous, et
   quoique rien ne puisse jamais dtacher mon coeur ni mes voeux de
   la France, et que mon espoir soit d'y retourner aussitt que les
   lois y auront repris leur empire, je dois vous dire, mylord, et
   je tiens beaucoup  ce que vous sachiez que je n'ai absolument
   aucune espce de mission en Angleterre, que j'y suis venu
   uniquement pour y chercher la paix et pour y jouir de la libert
   au milieu de ses vritables amis.

   Si pourtant mylord Grenville dsirait connatre ce que c'est que
   la France en ce moment, quels sont les diffrents partis qui
   l'agitent, et quel est le nouveau pouvoir excutif provisoire, et
   enfin ce qu'il est permis de conjecturer des terribles et
   pouvantables vnements dont j'ai t presque le tmoin
   oculaire, je serais charm de le lui apprendre et de trouver
   cette occasion de lui renouveler l'assurance des sentiments de
   respect avec lesquels je suis, mylord, votre trs-humble et
   trs-obissant serviteur.

    TALLEYRAND-PRIGORD.

Il ne semble pas que lord Grenville ait fait aucune attention  cette
communication.

Toutefois, rien ne fut fait pendant quelque temps pour troubler le
sjour du fugitif en Angleterre.

M. de Chauvelin fut renvoy par le gouvernement britannique aprs
l'excution de Louis XVI le 24 janvier 1793, et ce ne fut que le 28
janvier 1794, que M. de Talleyrand reut l'ordre de quitter
l'Angleterre. Il crivit une lettre, date du 30,  lord Grenville,
lettre dans laquelle il demande la permission de se justifier de toute
fausse accusation, dclare que si ses penses se sont souvent tournes
vers la France, 'a t seulement pour dplorer ses dsastres, affirme
de nouveau qu'il n'a aucune correspondance avec le gouvernement
franais, reprsente la condition misrable o il sera rduit s'il est
chass des rivages de l'Angleterre, et termine en faisant appel 
l'humanit aussi bien qu' la justice du ministre anglais.


IV

DCLARATION DE M. DE TALLEYRAND

Mon respect pour le conseil du roi et ma confiance en sa justice,
m'engagent  lui prsenter une dclaration personnelle plus dtaille
que celle que je dois, comme tranger, prsenter au magistrat.

Je suis venu  Londres vers la fin de janvier 1792, charg par le
gouvernement franais d'une mission auprs du gouvernement
d'Angleterre. Cette mission avait pour objet, dans un moment o toute
l'Europe paraissait se dclarer contre la France, d'engager le
gouvernement d'Angleterre  ne point renoncer aux sentiments d'amiti
et de bon voisinage qu'il avait montrs constamment en faveur de la
France pendant le cours de la Rvolution. Le roi surtout, dont le voeu
le plus ardent tait le maintien d'une paix qui lui paraissait aussi
utile  l'Europe en gnral qu' la France en particulier, le roi
attachait un grand prix  la neutralit et  l'amiti de l'Angleterre,
et il avait charg M. de Montmorin, qui conservait sa confiance, et M.
de Laporte, de me tmoigner son dsir  ce sujet. J'tais charg de
plus par les ministres du roi de faire au gouvernement d'Angleterre
des propositions relatives  l'intrt commercial des deux nations. La
constitution n'avait pas permis au roi, en me chargeant de ses ordres,
de me revtir d'un caractre public. Ce dfaut de titre officiel me
fut oppos par mylord Grenville comme un obstacle  toute confrence
politique. Je demandai en consquence mon rappel  M. de Laporte, et
je retournai en France. Un ministre plnipotentiaire fut envoy
quelque temps aprs: le roi me chargea d'en seconder les travaux, et
en fit part  Sa Majest Britannique par une lettre particulire. Je
suis rest attach au devoir que le roi m'avait impos jusqu'
l'poque du 10 aot 1792. J'tais alors  Paris, o j'avais t
appel par le ministre des affaires trangres. Aprs avoir t plus
d'un mois sans pouvoir obtenir de passe-port et tre rest expos
pendant tout ce temps, et comme administrateur du dpartement de
Paris, et comme membre de l'Assemble constituante  tous les dangers
qui peuvent menacer la vie et la libert, j'ai pu enfin sortir de
Paris vers le milieu de septembre, et je suis venu en Angleterre jouir
de la paix et de la sret personnelle  l'abri d'une constitution
protectrice de la libert et de la proprit. J'y existe, comme je
l'ai toujours t, tranger  toutes les discussions et  tous les
intrts de parti; et n'ayant pas plus  redouter devant les hommes
justes la publicit d'une seule de mes opinions politiques que la
connaissance d'une seule de mes actions. Outre les motifs de sret et
de libert qui m'ont ramen en Angleterre, il est une autre raison,
trs-lgitime sans doute, c'est la suite de quelques affaires
personnelles et la vente prochaine d'une bibliothque assez
considrable que j'avais  Paris, et que j'ai transporte  Londres.

Je dois ajouter que, devenu en quelque sorte tranger  la France, o
je n'ai conserv d'autres rapports que ceux de mes affaires
personnelles et d'une ancienne amiti, je ne puis me rapprocher de ma
patrie que par les voeux ardents que je fais pour le rtablissement de
sa libert et de son bonheur.

J'ai cru que dans des circonstances o la malveillance pouvait se
servir de quelques prventions pour les faire tourner au profit
d'inimitis dues aux premires poques de notre Rvolution, c'tait
remplir les vues du conseil du roi que de lui offrir dans une
dclaration prcise un expos des motifs de mon sjour en Angleterre,
et un garant assur et irrvocable de mon respect pour la Constitution
et pour les lois.

    TALLEYRAND.

    1er janvier 1793.


V

Rien de plus clair et de plus prcis que cette dclaration, mais elle
fut sans effet, et son auteur s'embarqua alors pour les tats-Unis,
emportant avec lui des lettres de recommandation de diffrents membres
de l'opposition, et, entre autres, du marquis de Lansdowne qui
l'honorait de son intimit. Washington rpondit:

    30 aot 1794.

    Mylord,

J'ai eu le plaisir de recevoir la lettre d'introduction que Votre
Seigneurie a donne pour moi  M. de Talleyrand. Je regrette
infiniment que des considrations d'une nature politique, et que vous
comprendrez facilement, ne m'aient pas encore permis de tmoigner
toute l'estime que je ressens pour son caractre personnel, et tout le
cas que je fais de votre recommandation. J'entends dire que l'accueil
qui lui a t gnralement fait ici est de nature  le ddommager,
autant que le permet l'tat de notre socit, de ce qu'il a abandonn
en quittant l'Europe. Le temps lui sera naturellement favorable o
qu'il soit, et il est  penser qu'il lvera un homme de son mrite et
de ses talents au-dessus des dsavantages transitoires qui rsultent
des divergences politiques dans les temps de rvolution.

    WASHINGTON.


VI

On voit par la communication qui prcde que l'on parlait de M. de
Talleyrand avec quelque respect, et que l'accueil qui lui avait t
fait aux tats-Unis avait t assez flatteur. Mais le nom franais
avait gnralement perdu sa popularit; car la Fayette tait exil
dans les prisons d'Olmtz, et la violence sanguinaire de la Convention
ainsi que les intrigues de ses agents n'taient nullement sympathiques
aux sentiments des Amricains. Toutefois, c'tait une poque o
l'excitation tait  son comble; les hommes capables qui, jusqu'alors,
s'taient rallis autour de leur vnrable prsident pour former un
gouvernement uni, se divisaient en partis opposs; le trait avec
l'Angleterre tait remis en question; et M. de Talleyrand, li avec
Jefferson, se remuait, dit-on, pour augmenter l'agitation qui
commenait  se faire jour, et s'efforait de contre-carrer la
politique du gouvernement qui venait de le bannir de ses rivages. Mais
ses efforts furent infructueux; et fatigu au del de toute mesure de
son nouveau lieu d'exil, il employa le capital qu'il avait pu sauver
de sa carrire si traverse  armer un navire, sur lequel il se
disposa  faire voile pour les Indes orientales, accompagn de M. de
Beaumetz, comme lui ancien membre de l'Assemble nationale.

Mais pendant les annes qui s'taient coules depuis qu'il avait
quitt Paris, les vnements qui s'taient prcipits avec une
rapidit dmoniaque  travers presque toutes les horreurs et tous les
crimes, en taient arrivs  une nouvelle crise. Chaque phase de cette
terrible histoire tait marque par le meurtre en masse de tout un
parti et la domination momentane d'un autre.

La Gironde, que j'ai laisse tremblante et triomphante le 10 aot,
avait bientt aprs t trangle par l'treinte de Danton, ce gant.
Danton, trop indolent et trop plein de confiance en lui-mme pour ne
pas finir par succomber devant son ancien associ, plus calme et plus
ambitieux, avait courb sa tte altire sous le couteau de la
guillotine,  laquelle il avait livr tant de victimes beaucoup plus
innocentes; et, enfin, Robespierre lui-mme venait de prir par les
mains d'hommes que la crainte avait rendus hardis, et que l'exprience
ramenait dans une certaine mesure  la raison, puisqu'ils sentaient
enfin la ncessit de rtablir quelques-unes de ces lois par
lesquelles seules la socit peut tre prserve ou maintenue.

M. de Talleyrand, en apprenant ces circonstances, se dcida 
abandonner son entreprise commerciale et  s'aventurer encore une fois
 la recherche du pouvoir et de la fortune au milieu des scnes
changeantes des affaires publiques.

Et dans ce cas, comme souvent, la fortune le favorisa; car le vaisseau
sur lequel il devait s'embarquer, ayant fait voile avec son ami, ne
fut jamais revu, et on n'en entendit plus jamais parler. Tous les
efforts de M. de Talleyrand se concentrrent maintenant vers un seul
but: rentrer dans son pays natal, o beaucoup d'amis se remuaient en
sa faveur. Parmi les personnes les plus influentes qui s'occupaient
ainsi de lui, tait une femme remarquable, des talents de qui nous
n'avons qu'une faible ide d'aprs ses ouvrages; ces ouvrages, tout en
tmoignant d'une imagination ardente et d'une puissante intelligence,
donnent  peine une ide de cette loquence naturelle et surprenante
qui brillait dans sa conversation. La fille de Necker (c'est d'elle
que je parle), se rveillant alors des horreurs d'un cauchemar qui
avait absorb tout autre sentiment que la crainte, tait  cette
poque le centre d'un cercle dans lequel figuraient les femmes les
plus sduisantes et les hommes les plus distingus; on se htait, dans
le transport d'une joie qui tenait du dlire, de ressaisir ces
plaisirs de la socit qui, pendant les dernires annes, avaient t
bannis de partout, except peut-tre des prisons, dans lesquelles
seules, pendant ce que l'on a appel pompeusement le rgne de la
Terreur, semble s'tre conserv quelque reflet de la gaiet
nationale.

Parmi les familiers de la maison de madame de Stal se trouvait celui
des Chnier qui vivait encore, Joseph-Marie Chnier, qui, le 18
fructidor, au moment o le retour de M. de Montesquiou venait d'tre
autoris, parla ainsi  la Convention en ces termes qui mritent
d'tre remarqus:

J'ai une autorisation semblable  demander pour l'un des
membres les plus distingus de l'Assemble constituante, M. de
Talleyrand-Prigord, le fameux vque d'Autun. Nos diffrents
ministres  Paris rendent tmoignage de ses services. J'ai en main un
mmoire dont le double existe dans les papiers de Danton; ce mmoire
est dat du 25 novembre 1792, et il prouve que M. de Talleyrand
s'occupait des affaires de la rpublique au moment mme o il fut
banni par elle.

Perscut ainsi par Marat et Robespierre, il fut aussi banni
d'Angleterre par Pitt; mais il choisit pour son lieu d'exil la patrie
de Franklin, ce pays o, en contemplant le spectacle imposant d'un
peuple libre, il pourrait attendre le temps o la France aurait des
juges et non plus des meurtriers; une rpublique, et non l'anarchie
couronne du beau nom de lois!

Comment concilier cette dclaration avec les solennelles protestations
de M. de Talleyrand  lord Grenville?

Comment M. de Talleyrand avait-il pu crire des mmoires  Danton, et
cependant tre venu en Angleterre, simplement dans le dessein d'y
chercher le repos?

Il est certain que le passe-port sur lequel nous avons attir
l'attention justifiait l'affirmation de M. Chnier, et qu'il portait
ces mots: Allant  Londres par nos ordres; car M. Talleyrand
confirma ensuite ce fait dans un pamphlet que nous aurons bientt 
remarquer. Mais du mmoire nous ne pouvons rien apprendre de plus. Les
amis de M. de Talleyrand disent qu'il n'a probablement jamais exist,
ou que, s'il a exist, ce n'tait qu'un papier de peu d'importance, et
auquel le gouvernement anglais ne pouvait rien trouver  redire. Ils
ajoutent que la forme donne au passe-port tait la seule que Danton
aurait pu se hasarder  adopter sans avoir  redouter le gouvernement
provisoire; que le gouvernement anglais devait le savoir; et que M. de
Talleyrand ne s'en servit et ne prtendit que cela le plaait dans la
position d'un agent franais, que lorsque cela devint ncessaire pour
se procurer la permission de rentrer en France ou pour se dfendre
contre le reproche d'migration.

A son autobiographie le soin d'claircir ce qui est obscur dans cette
transaction; mais actuellement tout ce que nous savons semble donner
raison  la dame franaise qui, un jour o la conversation roulait sur
les bonnes qualits de l'abb de Prigord, avoua qu'il serait
difficile de lui refuser ses faveurs, mais impossible de lui donner sa
confiance.


VII

En tout cas, le plaidoyer de Chnier fut couronn de succs. La
permission de rentrer fut accorde; en consquence, M. de Talleyrand
traversa de nouveau l'Atlantique, et, ayant t chass par la tempte
sur les ctes d'Angleterre, il arriva au mois de juillet 1795 
Hambourg, alors le lieu de refuge de la plupart des migrs, surtout
des orlanistes, ainsi que des mcontents irlandais: madame de Genlis,
madame de Flahaut, lord douard Fitz-Gerald, etc.

On peut rsumer la situation de l'Europe  cette poque en disant que
les armes franaises avaient t gnralement heureuses.

La Belgique tait prise; l'expdition commande par le duc d'York
dfaite et repousse; la Hollande tait devenue une rpublique allie
et soumise; le drapeau tricolore flottait sur la plupart des villes du
Rhin; l'Espagne avait recherch la paix et l'avait obtenue; la Prusse
tait neutre. L'expdition de Quiberon avait compltement chou; et
quoique les gnraux franais, Pichegru et Jourdan, eussent commenc 
essuyer quelques revers, le Directoire tait assez puissant,  la fois
 l'extrieur et  l'intrieur, pour qu'il n'y et pas imprudence 
lui offrir son appui et son concours.

En consquence, M. de Talleyrand n'avait aucune objection  le servir.
Mais, avant de paratre  Paris, il jugea convenable de faire un
court sjour  Berlin, puisque, cette ville tant alors le point
central d'observation, cela rendrait son arrive en France plus
intressante. Aprs cette courte prparation il fit son apparition
dans la capitale de la France, et trouva son nom l'un des plus
populaires dans les salons de cette capricieuse cit: quant  la
popularit des rues, il n'y aspira et ne l'eut jamais. Les dames
autrefois  la mode se souvenaient de son esprit et de sa
conversation; celles dont la vogue tait plus rcente s'en
entretenaient par curiosit: la grande masse de la Convention tait
bien dispose  avoir un _grand seigneur_  sa suite; les _grands
seigneurs_ qui restaient encore en France dsiraient voir au pouvoir
quelqu'un des leurs; tous les chefs politiques reconnaissaient ses
talents, et dsiraient savoir  quel groupe politique il se
rattacherait. Il avait un parti mme parmi les _savants_, car, quoique
absent, il avait t nomm membre de l'Institut, qui s'tait rcemment
fond sur les bases que lui-mme avait poses. Par-dessus tout, il
tait bien connu comme libral, et comme un libral pur des orgies
sanglantes de la libert. Ce fut dans ces circonstances qu'il reparut
sur la scne du plaisir et des affaires.


VIII

Ainsi que je l'ai dit, le premier mouvement de tous les partis, aprs
la mort de Robespierre, avait t de s'opposer  la continuation du
systme meurtrier li au nom de ce personnage; mais il tait difficile
d'unir dans un mme gouvernement et dans une mme politique les
diffrents partis qui taient triomphants; c'est--dire, les
dmocrates violents, qui s'taient soulevs contre leur chef;--les
rpublicains plus modrs qui avaient t spectateurs plutt
qu'acteurs pendant la domination de la Convention;--et les
constitutionnels des Assembles nationale et lgislative. La raction,
une fois commence, s'tendit par degrs, jusqu' ce qu'elle provoqua
des conflits entre les extrmes; et ce ne fut qu'aprs une srie de
luttes, tantt contre les jacobins, et tantt contre les royalistes
dguiss, qu'une sorte de parti moyen tablit la Constitution de l'an
III, qui tait fonde sur le principe de la tolrance universelle,
mais qui assurait, toutefois, une suprmatie aux conventionnels, en
exigeant que les deux tiers des nouvelles assembles fussent choisis
parmi eux. Ces nouvelles assembles taient de deux sortes, toutes les
deux lues: l'une appele _les Anciens_, sorte de snat qui avait le
pouvoir de refuser les lois; la seconde, les Cinq-cents, qui avait
l'initiative des lois. Le pouvoir excutif fut confi  un Directoire,
qui, afin de prserver le pays du joug d'un despote, tait compos de
cinq membres: Carnot, pour la svrit rpublicaine duquel M. de
Talleyrand avait peu de sympathie; Larveillre-Lepaux, dont il avait
tourn en ridicule les rveries religieuses en baptisant les
thophilanthropes, secte de distes que Larveillre protgeait,
_les filoux en troupe_; Letourneur, officier du gnie, ayant peu ou
point d'influence; Rewbell, jurisconsulte, homme de rputation et de
talent, assez bien dispos pour lui; et Barras. Ce dernier, le membre
le plus puissant du Directoire  l'poque dont je m'occupe, tait un
de ces hommes qui, souvent, dans les commotions sociales, s'lvent
plus haut que ne semble le comporter leur mrite apparent. Habile sans
grands talents; intrigant sans grande adresse; hardi et rsolu dans
toutes les occasions critiques, mais incapable d'une nergie soutenue;
de naissance noble, quoique non d'une grande famille historique, il
avait acquis son influence par deux ou trois actes de courage et de
dcision; on lui pardonnait le crime d'tre noble,  cause du titre de
rgicide dont il pouvait se prvaloir. Ayant t choisi par ses
collgues, comme l'homme qui connaissait le mieux le monde, pour
reprsenter le gouvernement auprs de la socit, il se montrait  la
hauteur de cette position par des manires aises et une sorte de cour
dont il savait s'entourer; cette cour contenait tous les survivants de
l'ancienne socit que l'on pouvait encore trouver se mlant aux
affaires.

Dans le midi et dans l'est de l'Europe, plusieurs aventuriers de cette
espce sont parvenus  des positions leves et ont su les conserver.
Dans le nord, et, cela est trange  dire, surtout au milieu du
capricieux et brillant peuple de France, des qualits plus solides, et
un caractre plus fixe et plus gal, semblent essentiellement
ncessaires  celui qui veut commander. Richelieu, Mazarin, Louis XI,
Louis XIV, Robespierre mme, diffrant l'un de l'autre en toute autre
chose, furent tous remarquables par une espce d'nergie rsolue et
quotidienne, par un esprit d'ordre et de systme qui manquait 
l'picurien du Luxembourg. Son salon, toutefois, tait un thtre o
le gentilhomme accompli de l'ancien temps pouvait encore briller, et
ses prjugs, quoiqu'il affectt des principes dmocratiques afin de
se mettre  l'abri de l'accusation d'tre n aristocrate, taient tous
en faveur des anciens nobles. M. de Talleyrand s'attacha donc 
Barras.


IX

La socit de Paris ne fut jamais plus _piquante_ qu'alors. Personne
n'tait riche. Le luxe et la crmonie taient proscrits; peu de
maisons particulires s'ouvraient; un grand dsir d'amusement avait
survcu  tout; personne ne prtendait au rang, car qui aurait os se
vanter de sa naissance? Il n'y avait pas moyen de se rassembler en
coteries et dans des salons ferms, car cela aurait t considr
comme une conspiration. On se confondait dans les ftes publiques,
dans les jardins publics, dans les thtres, dans les bals de
souscription, comme ceux de Marbeuf, o la femme de l'picier et celle
du grand seigneur dansaient dans le mme quadrille, chacune d'elles
tant tout simplement appele _citoyenne_. La seule distinction
relle tait celle des manires. Au milieu de cet assemblage confus
de tous les ordres, un homme du monde populaire, actif, habile,
dcid  s'amuser, avait un libre champ pour dployer ses qualits
sociales et politiques. Mais ce n'est pas tout; avec le got du
plaisir avait reparu aussi le got des lettres. Dans cette sphre
encore, M. de Talleyrand trouva le moyen d'exciter l'attention. J'ai
dit que, pendant son sjour  l'tranger, il avait t lu membre de
l'_Institut national_, qui devait son origine, ainsi que je l'ai fait
remarquer, aux propositions qu'il avait dposes sur le bureau de
l'Assemble constituante un peu avant sa dissolution. Il avait aussi
t choisi pour secrtaire d'une des sections de l'Institut, et ce fut
en cette qualit qu'il adressa alors  la classe des sciences morales
et politiques,  laquelle il appartenait, deux mmoires: l'un sur les
relations commerciales entre l'Angleterre et les tats-Unis, et
l'autre, sur les colonies en gnral. Peu d'crits de ce genre
contiennent autant d'ides justes dans un cadre aussi limit. Dans le
premier, l'auteur donne une description gnrale de l'tat de la
socit amricaine, du caractre calme, des habitudes varies et
originales, des lois saxonnes, et des sentiments religieux de cette
communaut naissante. Il montre ensuite, ce qui alors tait peu
compris, que l'Angleterre avait gagn plus qu'elle n'avait perdu  la
sparation; et que les besoins des Amricains les rattachaient aux
intrts anglais, tandis que leur langue, leur ducation, leur
histoire et leurs lois leur inspiraient des sentiments qui, bien
dirigs, seraient et resteraient anglais.

Mais le mmoire sur la colonisation est mme suprieur au prcdent;
l'auteur montre, car il entrevoyait alors ce qui depuis a eu lieu par
degrs, l'impossibilit de continuer longtemps le travail au moyen des
esclaves, ou de conserver les colonies qui en avaient besoin. Il
prvoyait que de telles colonies avaient contre elles des sentiments
qui, dans quelques annes,  tort ou  raison, les balayeraient. Il
cherchait d'autres tablissements pour tenir lieu de ceux qui devaient
disparatre; et l'gypte et la cte africaine sont les endroits vers
lesquels, avec une singulire prescience, il dirigeait l'attention de
son pays. Les habitants de sa patrie, il les dcrit comme ayant, dans
le sentiment de lassitude qu'ils prouvaient alors, dans leur besoin
d'excitation, et, en beaucoup de cas, dans leurs dceptions et leurs
dsappointements, toute sorte de raisons de s'lancer vers des terres
o ils trouveraient  la fois le repos, l'action aventureuse et le
changement.

L'art de mettre les hommes  leur place est le premier de la science
du gouvernement; mais celui de trouver la place des mcontents est 
coup sr le plus difficile; et prsenter  leur imagination des
lointains, des perspectives o puissent se prendre leurs penses et
leurs dsirs, est, je crois, une des solutions de cette difficult
sociale.

Environ trois semaines aprs la lecture de ce mmoire, M. de
Talleyrand accepta le poste de ministre des affaires trangres.


X

Voici ce qu'il racontait lui-mme de la cause immdiate qui l'avait
fait nommer  ce poste en remplacement de Charles Delacroix:

J'avais t dner chez un ami sur les bords de la Seine, avec madame
de Stal, Barras et quelques amis qui se runissaient souvent. Un
jeune ami de Barras, qui tait avec nous, alla se baigner avant le
dner, et se noya. Le membre du Directoire, qui lui tait tendrement
attach, en fut fort afflig. Je le consolai,--dans ma jeunesse
j'avais souvent rempli l'office de consolateur,--et je retournai 
Paris avec lui dans sa voiture. Le ministre des affaires trangres
devint vacant peu aprs; Barras savait que je le dsirais, et, grce 
lui, ce portefeuille me fut donn.

Mais ce n'avait pas t l la seule raison de ce choix. L'tat des
affaires tait alors critique; la raction, qu'avaient provoque les
violences des dmocrates, devenait de jour en jour plus forte sous un
gouvernement indulgent.

A mesure que les relations ordinaires de la socit se renouaient, le
ressentiment devenait de plus en plus amer contre ceux qui les avaient
troubles et mme dtruites pour un temps. A la fin, la haine contre
les partisans de Robespierre ressemblait fort  un penchant pour les
royalistes; et Pichegru, prsident de l'Assemble des Cinq-cents, et
alors gnral de grande rputation, tait dj en correspondance avec
Louis XVIII.

Le Directoire lui-mme tait divis. Carnot, homme d'un gnie peu
pratique et rpublicain passionn, se rangeait avec l'opposition par
aversion personnelle pour ses collgues et  cause de la conviction o
il tait que toute nouvelle convulsion finirait par le triomphe de ses
principes. Il entrana avec lui Barthlemy, successeur de Letourneur;
ce dernier avait perdu sa place dans le Directoire par l'arrt du
sort, qui devait priodiquement liminer un de ses membres. Rewbell et
Larveillre-Lepaux se rangrent du ct de Barras, qui, satisfait de
sa position, et ayant  la dfendre contre les deux partis extrmes,
fut content d'adjoindre au ministre, comme lui tant personnellement
attach, un homme d'une capacit et d'une rsolution bien connues.

En outre, la ngociation avec la Grande-Bretagne  Lille, ngociation
qui avait assez naturellement suivi la dfaite de tous ses allis du
continent, rendait dsirable la nomination d'un diplomate plus
distingu que M. Delacroix, qui tait alors  la tte du dpartement
auquel fut nomm M. de Talleyrand. Le nouveau ministre justifia
bientt le choix qu'on avait fait de lui. Son regard embrassa d'un
seul coup la situation dans laquelle se trouvait Barras, situation
singulirement semblable  une autre de notre temps. La majorit du
corps excutif tait d'un ct, et la majorit des corps lgislatifs
de l'autre.

L'Assemble se demanda si elle ne prendrait pas l'initiative, et si,
foulant aux pieds la constitution, elle ne s'emparerait pas du pouvoir
excutif par un moyen quel qu'il ft. Le gnral Pichegru hsita,
comme aprs lui le gnral Changarnier.

Talleyrand conseilla  Barras de ne pas hsiter. Celui-ci n'hsita
pas, et prenant le commandement des troupes en vertu de son mandat, il
s'empara des hommes importants parmi ses adversaires,  quelque parti
qu'ils appartinssent. Carnot, Barthlemy et Pichegru furent du nombre,
et Carnot ayant pris la fuite, M. de Talleyrand fut ainsi dbarrass
d'un ennemi, et les rpublicains ardents perdirent leur chef.


XI

Le plus mauvais effet de ce _coup d'tat_ fut l'interruption des
ngociations de Lille, et des arrangements que M. Maret tait sur le
point de conclure, arrangements que Talleyrand lui-mme avait
favoriss, mais qui devenaient impossibles pour un gouvernement
contraint alors de rechercher la popularit pour mettre  couvert son
usurpation.

L'ide de la paix avec l'Angleterre tant ainsi abandonne, M. de
Talleyrand adressa  ses agents une circulaire qui, si l'on considre
le temps o elle a t crite et la position occupe alors par celui
qui l'crivait, est un modle de tact et de talent.

Il reprsente l'Angleterre comme le seul ennemi de la France. Il fait
remonter son pouvoir et son prestige au temps de Cromwell et au
courage et  l'nergie que la libert inspire. Il fonde sur cette mme
libert la puissance et le prestige que la France devait alors
possder, et invoque les victoires qu'elle vient de remporter. Il
dcrit d'une faon qui servait ses desseins la manire dont la
Grande-Bretagne avait acquis son influence, et l'accuse d'en avoir
abus. Il montre  ses agents l'immense importance d'une diplomatie
intelligente. Il leur recommande de ne jamais choquer les habitudes ni
les ides de la nation auprs de laquelle ils sont accrdits; il leur
dit d'tre actifs sans jamais devenir des agitateurs. Il tche de les
persuader de la grandeur de la France et de la ncessit de faire
reconnatre et accepter cette grandeur. Il leur conseille d'viter les
petites machinations et de montrer assez de confiance dans la force et
la dure de la rpublique, pour en bien persuader les autres. 11
indique comment tous les malheurs et tous les changements du
gouvernement en France ont t causs par la position faible,
apathique, honteuse, que ce pays avait  l'tranger sous le rgne des
derniers princes de la maison de Bourbon; et, en terminant, il les
assure de son secours, et ajoute qu'il apprcie hautement les services
que leurs talents peuvent rendre  leur pays.

C'est de cette manire que les grands ministres forment des agents
capables.

Pendant ce temps, le trait de Campo-Formio avait tabli la paix en
Italie et en Allemagne  des conditions avantageuses pour la France,
quoique, par la cession de Venise  l'Autriche, elle abdiqut la cause
pour laquelle jusqu'alors elle avait prtendu combattre.

Bonaparte,  qui l'on devait cette paix, visita alors Paris, et vit
beaucoup M. de Talleyrand, qui lui fit une cour assidue, comme s'il
prvoyait ce que le sort lui rservait. Mais le temps d'une alliance
plus intime n'tait pas encore arriv: Napolon lui-mme, en effet,
n'tait pas encore mr pour la srieuse mditation du dessein qu'il
mit plus tard  excution. De vagues images de conqute et de grandeur
flottaient souvent devant ses yeux, et les empires gigantesques que le
courage et le gnie ont frquemment fonds en Orient, se prsentaient
probablement plus souvent  sa pense qu'une tyrannie  tablir dans
son pays (mai 1798).

Il partit alors pour l'gypte, o il pensait raliser ses rves
magnifiques, et o le Directoire, suivant une politique
traditionnelle, pensait porter un coup dcisif  l'ancien ennemi et
rival avec lequel seul la France avait alors  lutter.

Avec son dpart, la fortune de son pays sembla dcliner. Une nouvelle
coalition europenne clata, commenant par le meurtre des
plnipotentiaires franais  Rastadt, et des divisions de toute sorte
se manifestrent en France. Les victoires des allis sur le Haut-Rhin
et en Italie augmentrent ces divisions et ajoutrent  la force du
parti dmocratique, auquel, contrairement aux intentions de Barras
qui aurait dsir suivre une ligne de conduite modre, le
renversement de Pichegru et de ses collgues avait dj donn une
certaine impulsion. La perte de Rewbell, dont les dmocrates
redoutaient l'nergie, et dont le sige au sein du Directoire devint
lgalement vacant, donna une nouvelle force  leurs dsirs, d'autant
plus que Sieys, qui remplaa Rewbell, entrait au pouvoir excutif
avec sa manie habituelle de proposer quelque constitution nouvelle.

M. de Talleyrand, attaqu comme noble et comme _migr_, donna sa
dmission, et publia une apologie de sa conduite, apologie
remarquable, et dont nous donnerons ici un rsum, avec quelques-uns
des passages les plus saillants[24]:

Voici le dbut:

Pourquoi donc faut-il que j'occupe le public de moi? pourquoi, au
milieu de tant d'vnements qui agitent en plus d'un sens la
rpublique, mon nom, prononc par la haine, et par une haine d'autant
plus implacable qu'elle n'a jamais t provoque, doit-il, mme un
moment, fixer l'attention gnrale? Ah! si tous ceux qui, dans ce
dbordement de pamphlets et de journaux, m'ont choisi depuis quelques
jours pour tre l'objet privilgi de leurs injures, savaient bien, je
ne dis pas avec quelle rsignation, mais avec quel bonheur, je suis
prt  voir passer dans d'autres mains ce ministre tant jalous, tant
recherch par eux ou leurs amis; peut-tre rougiraient-ils alors de
leurs fureurs.

       *       *       *       *       *

  [24] Cette apologie forme une brochure in-8 de 35 pages,
  trs-rare aujourd'hui. Elle a pour titre: _claircissements
  donns par le citoyen Talleyrand  ses concitoyens_. Paris, chez
  Laran, libraire, Palais-galit, an VII.

L'auteur, avant d'aborder les reproches qui lui ont t faits, revient
sur ses antcdents politiques:

Il doit sans doute tre encourageant pour moi de pouvoir rappeler, en
commenant cette trange justification, avec quel empressement, avec
quelle joie j'allai me ranger, en 1789, parmi les premiers et les plus
sincres amis de la libert. Ce souvenir me remplit d'une satisfaction
que l'injustice actuelle ne pourra elle-mme me ravir. Il est vrai que
je serais indigne d'avoir servi une si belle cause, si j'osais
regarder comme sacrifice ce que je fis alors pour son triomphe. Mais
que du moins il soit permis de s'tonner qu'aprs avoir mrit,  de
si justes titres, les plus implacables haines de la part du ci-devant
clerg, de la ci-devant noblesse, j'attire sur moi ces mmes haines de
la part de ceux qui se disent si ardents ennemis de la noblesse et du
clerg, et qui, pourtant, en rptant leurs fureurs contre moi,
semblent vouloir venger leurs privilges dtruits et leurs prtentions
renverses. Que l'tonnement redouble, lorsqu'on vient  dcouvrir que
ces hommes si exasprs, ces fabricateurs infatigables des calomnies
que se plat surtout  faire circuler le journal intitul des Hommes
libres de tous les pays, sont presque tous eux-mmes ou ex-prtres ou
ex-nobles, ou mme encore princes!

       *       *       *       *       *

Que disent-ils donc, ces hommes non Franais, ou ceux d'entre les
Franais dont ils ont su tromper la bonne foi? Que j'ai t de
l'Assemble constituante? Ah! je savais bien qu'au fond de leur me
ils ne pardonneraient jamais  ceux dont les noms brillent parmi les
fondateurs de la libert. Je savais bien que les hommes qui n'ont pas
prouv ces premiers lans du peuple franais en 1789, que ceux qu'on
voyait alors s'associer honteusement aux froides railleries par
lesquelles on insultait  ce sublime enthousiasme de la nation;
que ceux enfin qu'on n'a vu se montrer dans la rvolution qu'aux
poques o ils ont espr que, n'ayant pu la prvenir, ils
parviendraient du moins  la rendre odieuse, s'indignaient en secret
contre l'assemble qui, la premire, proclama la dclaration des droits
de l'homme; qu'ils accordaient surtout bien plus de faveur au ct
antirvolutionnaire de cette assemble qu' celui qui fut le berceau
de la rvolution; mais j'ignorais que, publiquement, et sans mme
dguiser ce qu'un tel reproche a d'ouvertement aristocratique, ils
oseraient imputer  un citoyen d'avoir t membre de l'Assemble
constituante, et c'est pourtant ce que je lis parmi les nombreuses
injures de leur journal favori.

       *       *       *       *       *

Talleyrand rpond ensuite  ceux qui le traitent d'migr:

Je ne m'attendais pas, je l'avoue, qu'on me rduirait  prouver, en
l'an VII de la rpublique, que je ne suis pas un migr. Quoi! la
premire autorit de la rpublique, la Convention nationale, a
dclar,  la parfaite unanimit, dans le temps de sa plus grande
indpendance et de sa plus grande force, puisque c'est peu de jours
avant son triomphe de vendmiaire, que mon nom serait ray de toute
liste d'migrs; elle a rapport en mme temps un dcret d'accusation
contre moi, qui tait tellement une surprise, que, pendant plus de
deux ans, le comit charg d'en rdiger l'acte n'avait pu trouver une
seule pice, une seule ligne, sur laquelle il lui ft possible de
faire une rdaction quelconque; et c'est moi qui suis tenu de faire
connatre ces faits si publics! et c'est moi  qui l'on semble en
quelque sorte demander raison de ce dcret! L'auteur ignor d'un
pamphlet et le journaliste si connu qui le copie prtendent au reste
que rien n'est plus facile que d'chapper  une telle autorit, et de
me constituer migr, en dpit mme de la Convention; que le Corps
lgislatif n'a qu' rapporter le dcret qui a prononc ma radiation,
et qu'il faudra bien alors que je me retrouve frapp d'migration.
Quel raisonnement! et quel homme est celui qui a pu croire que ce
raisonnement serait accueilli par la reprsentation nationale! Sans
doute, le Corps lgislatif peut rapporter une loi dont il sent
l'insuffisance ou les inconvnients; c'est mme l un de ses devoirs;
mais ne voit-on pas que le dcret qui me concerne n'est pas une loi,
mais un jugement? qu'un jugement ne peut tre cass que par un pouvoir
suprieur  celui qui l'a rendu, et charg de revoir les jugements du
premier? Enfin, qu'il est videmment faux que l'effet d'un jugement
prononc par un tribunal souverain puisse tre de couvrir, de voiler
en quelque sorte une accusation qu'on dvoilerait ensuite  volont,
mais qu'il est incontestable, au contraire, que l'accusation est
entirement dtruite par un tel jugement? L'nonc de principes aussi
vidents dispense de tout dveloppement, et la consquence est
frappante.

Mais quels sont, demandent encore ces hommes, les motifs qui ont
dtermin la Convention nationale  rayer Talleyrand? Ici la question
change; toutefois, la rponse est simple et assurment bien dcisive.
Ces motifs, les voici: Je fus envoy  Londres, pour la deuxime fois,
le 7 septembre 1792, par le Conseil excutif provisoire. J'ai, en
original, le passe-port qui me fut dlivr par le Conseil, et qui est
sign des six membres: Lebrun, Danton, Servan, Clavire, Roland et
Monge. Il a t mis sous les yeux de la Convention, au moment o elle
daigna s'occuper de moi, et je le montrerai  quiconque dsirera le
voir. Ce passe-port est conu en ces termes: _Laissez passer Ch.
Maurice Talleyrand allant  Londres par nos ordres._ J'tais donc
bien autoris  rester hors de France jusqu' ce que ces ordres
eussent t rvoqus: or, ils ne l'ont jamais t; je n'ai donc pu
tre en contravention par mon absence. Cependant, ne voulant pas la
prolonger, qu'ai-je fait? ce que tout citoyen aurait fait  ma place.
J'ai attendu l'poque mmorable o la Convention recouvra son
indpendance; je lui ai fait connatre aussitt pourquoi j'tais
parti, pourquoi je n'tais pas rentr; et je lui ai demand qu'elle
levt les obstacles qui s'opposaient  mon retour dans ma patrie, soit
en rapportant le dcret dont j'avais t frapp, soit en m'indiquant
un tribunal pour y tre jug. Je lui ai demand surtout qu'elle ne
regardt pas comme migr celui qui prsentait un titre d'absence
aussi lgitime. Ma double demande fut parfaitement accueillie. Ainsi,
j'tais sorti de France parce que j'y tais autoris, que j'avais reu
mme de la confiance du gouvernement des ordres positifs pour ce
dpart. J'y suis rest  l'instant o cela m'a t permis, o cela m'a
t possible. Y a-t-il l trace quelconque d'migration? Le dcret de
la Convention nationale, rendu en ma faveur, n'est-il pas pleinement
justifi? et un tribunal quelconque, ft-il suprieur  la Convention
nationale, trouverait-il un motif ou mme un prtexte pour
l'attaquer?

       *       *       *       *       *

Aprs avoir ainsi dblay le terrain de tout ce qui se rapportait au
pass, il en vient  dfendre la politique qu'il a suivie comme
ministre:

Une vaste ligue de rois s'est forme nagure contre la rpublique
franaise; et l'on ose me demander compte de cet vnement, comme si,
sous un rapport quelconque, il pouvait m'tre imput! Eh comment donc
pourrais-je tre charg d'une imputation aussi horrible? La rflexion
la plus simple, la plus  la porte de tout le monde, va sans doute la
repousser bien loin de moi. Si, pendant le cours de mon ministre, je
me suis fait connatre par quelque opinion hautement prononce, c'est
certainement par un dsir ardent d'une honorable paix, et par
l'esprance que j'ai nourrie sans cesse d'arriver enfin  ce grand
rsultat qui doit consolider  jamais la rpublique, et dans lequel je
plaais toutes mes ides de bonheur et de gloire. Or, si ce fait est
bien constant; s'il n'est peut-tre personne en France qui le rvoque
en doute; n'est-il pas vident, sans autre examen, que ce n'est pas
moi qui ai cherch  accrotre le nombre de nos ennemis,  exasprer
nos amis,  hter la rupture des traits,  indisposer les neutres, 
menacer enfin toutes les puissances de l'irruption de nos principes?
Et lorsqu'on pense que ceux qui osent me faire cet inconcevable
reproche, sont ceux-l mme qui sans cesse attisaient le feu de la
discorde, qui appelaient  grands cris toutes les fureurs de la
guerre, qui taient impatients de mouvements rvolutionnaires dans
toutes les parties du monde, qui adressaient inconsidrment  toutes
les puissances les injures les plus absurdes et les plus impolitiques,
qui ne semblaient s'occuper qu' entraver toute ngociation, qui se
plaisaient  rpandre sans cesse dans les feuilles publiques cette
assertion si funeste au repos de l'Europe, que les rpubliques et les
rois sont essentiellement en guerre. Lorsqu'on songe que moi, j'tais
constamment occup  rparer tant de disconvenances, tant de folies; 
calmer les envoys des puissances neutres et amies, toujours prts 
en tirer des motifs d'alarmes; quand on s'arrte un instant  ces
rflexions, on est frapp d'tonnement de voir que ces hommes veulent
m'accuser, moi, d'avoir coopr  l'existence de la coalition, et
qu'ils paraissent ignorer, eux,  combien de titres cette imputation
pourrait leur tre faite.

Au surplus, dans un expos connu rcemment du Corps lgislatif, j'ai
indiqu les causes principales et les plus immdiates de cette
coalition. Lorsque je suis attaqu avec tant d'acharnement et
d'injustice, il doit m'tre permis, je pense, de rappeler ici que mes
observations ont t accueillies par la reprsentation nationale avec
cet intrt gnral qu'elle n'accorde qu' la justesse reconnue et 
la vrit bien sentie.

       *       *       *       *       *

Vient ensuite l'examen de diffrents points de dtail, de diffrentes
ngociations qu'il passe en revue. Montrant comme il avait souvent t
contrecarr, il s'adresse  ceux qui lui reprochent de n'avoir pas,
dans ces circonstances, donn sa dmission, et il leur rpond: Je
l'avouerai, j'tais retenu par ce dsir, par cette esprance
infatigable de la paix dont rien ne pouvait me dtacher. A propos de
la ngociation avec l'Angleterre, il prouve qu'il n'est pour rien dans
les accidents et les fausses mesures qui l'ont fait chouer. Voici
comment il termine:

Aprs de tels raisonnements, de quoi pourra-t-on tre surpris?
Paratra-t-il tonnant que ces mmes hommes m'imputent,  moi, toutes
les oprations du gouvernement, celles du ministre de la guerre,
celles du ministre des finances, celles du ministre de la police, la
destitution des gnraux, la nomination des commissaires, la
nomination des fournisseurs, etc., en un mot, tout ce qui a t fait
ou n'a point t fait dans la rpublique et hors de la rpublique,
depuis que je suis ministre; qu'ils me demandent,  moi, pourquoi le
grand-duc de Toscane n'a pas t gard en otage, comme si, moi, je
donnais des instructions aux gnraux; qu'aguerris contre la crainte
de tout reproche, par la multitude mme de leurs mensonges et de leurs
contradictions, lorsqu'ils m'accusent, et si injustement, du
refroidissement d'une puissance neutre, ils fassent, eux,
d'incroyables efforts pour nous brouiller avec l'Espagne et la Prusse;
que, fermant les yeux  toute vidence, ils osent affirmer que c'est
moi qui ai alin de nous les tats-Unis, lorsqu'ils savent si bien
qu'au moment prcis o ils impriment cet trange reproche, des
ngociateurs amricains arrivent en France, et qu'ils ne peuvent
ignorer la part qu'il m'est permis de prendre dans cet vnement, 
raison du langage plein de dfrence, de modration, et, j'ose dire
aussi, de dignit, que je leur ai adress au nom du gouvernement
franais, tandis que ceux qui m'attaquent aujourd'hui ne voulaient
alors leur faire parvenir que des paroles dures et irritantes? Est-il
tonnant qu'ils veuillent me faire rendre compte de la cession du
duch de Bnvent au roi de Naples, lorsque le duch de Bnvent n'a
jamais t cd au roi de Naples? qu'ils confondent tout, qu'ils
altrent tout, qu'ils ignorent tout; qu'ils placent les ports du
Portugal dans la Mditerrane; qu'ils prennent le citoyen Eymar,
ex-ambassadeur dans le Pimont, pour un abb Daymar, du ct droit de
l'Assemble constituante; qu'ils me supposent des relations intimes
avec tel homme qu'ils nomment, et avec qui je n'ai mme jamais eu une
communication depuis que je suis ministre; qu'ils prtendent que c'est
moi qui ai provoqu contre le citoyen Truguet un genre de rigueur qui
m'a constamment paru sans excuse; tandis que mille voix s'lveraient
au besoin, mme la sienne, pour repousser de moi une aussi absurde
calomnie.

Et qu'ai-je donc fait pour qu'un tel soupon ait pu s'adresser  moi?
Ma vie tout entire permet-elle de me supposer une action de ce genre?
Ai-je jamais t vindicatif, perscuteur? Dans tout le cours de mon
ministre, peut-on me reprocher mme un acte svre? Ai-je bless
quelqu'un, mme par un propos? Les citoyens associs  mes travaux
ont-ils jamais reu de moi autre chose que des tmoignages de
confiance et d'amiti? Ont-ils redout un caprice de ma part? Ont-ils
t inquiets un seul instant sur leur sort?--On a, l'anne dernire,
couvert les murs d'injures contre moi, dictes par la fureur: avais-je
fait prcdemment, ai-je fait depuis le moindre mal au jeune homme
gar qui me les adressait? Enfin, ai-je dnonc? ai-je fait
destituer? ai-je fait supprimer? Non, certainement; non; et je suis
loin sans doute de m'en faire un mrite. Quiconque me connat, sait
trs-bien qu'il n'tait pas plus dans mes principes que dans mon
caractre d'agir autrement. J'ai fini: je suis certain d'avoir rpondu
victorieusement  tous les reproches; je laisse les injures. Je les
mprisais ds le commencement de la rvolution; je ne changerai
point.

Nous voyons, par les citations ci-dessus, que l'ex-ministre ne se
faisait aucun scrupule de transformer son apologie en attaque, et de
traiter avec sarcasme et ddain le parti par lequel il avait t
expuls; mais qu'en mme temps qu'il dnonce les folies des
rpublicains exagrs, il se dclare formellement pour une rpublique:
et justifiant ce qu'il avait fait, tournant en ridicule les reproches
qu'on lui adressait pour ce qu'il n'avait pas fait, il se plat 
rejeter adroitement sur ces Directeurs encore au pouvoir le blme de
beaucoup de ce qui avait t fait contre son opinion.

Ce qu'il dit quant aux ngociations de Lille montre suffisamment les
difficults d'une paix avec l'Angleterre aprs le 18 fructidor; et
l'un des passages que je viens de citer, et auquel j'avais dj fait
allusion, confirme ce qui avait t dit par Chnier quant au fameux
passe-port. Toutefois, dans ces _claircissements_, l'ex-ministre visa
 se mettre dans une bonne position pour les vnements  venir plutt
qu' se reporter aux choses passes. Certes, il aurait  peine os
mettre sa signature au bas d'une publication si hardie si ses ennemis
eussent t fermes  leur place; mais le Directoire chancelait dj et
s'en allait tomber.


XII

Le grand mal de toute constitution improvise, qui n'est pas l'oeuvre
du temps et le rsultat d'une adaptation graduelle des lois aux
besoins et aux moeurs des diverses poques, est qu'elle ne se
proccupe que d'un seul ct des choses et qu'elle vieillit
trs-rapidement. La constitution du Directoire, compose aprs une
poque de grande violence populaire et de despotisme individuel, tait
fonde sur le principe de si bien rprimer toute action dans l'tat,
qu'il n'y et aucun moyen honnte pour personne de parvenir au pouvoir
et  la distinction. Mais lorsque, dans un gouvernement, l'influence
des individus est trop rigoureusement tenue en chec, l'influence du
gouvernement s'affaiblit, et devient incapable de restreindre
l'agitation d'une socit plus ardente et plus ambitieuse que lui.

Ainsi, pendant quatre ans, la Constitution de l'an III fut maintenue
de nom par une srie de violations faites  cette loi. Tantt, le
Directoire matrisait les conseils en dportant l'opposition; tantt,
l'opposition triomphait du Directoire en forant un directeur
impopulaire  abandonner ses fonctions; et quelquefois l'absence de
toutes lois contre la licence de la presse tait compense par ceci:
on dclarait les journalistes hostiles ennemis de l'tat, et on
punissait un article habile comme une insurrection.

Et ce n'tait pas tout: l o le talent civil ne peut gure crer une
grande carrire, il ne peut non plus frapper les imaginations et
exciter grand enthousiasme. Les hommes qui occupaient les emplois
civils voyaient leur prestige limit par les mmes manoeuvres qui
limitaient leur pouvoir; la nation tait fatigue des parleurs, car
parler n'amenait aucun rsultat: un gnral seul pouvait frapper son
imagination, car seul un gnral tait en position de pouvoir faire
quelque chose de remarquable. Tous les partis s'en aperurent: les
patriotes ou dmocrates, reprsents dans le Directoire par
Larveillre et Gohier devenu Directeur  la place de Treillard;
Barras, n'ayant aucune opinion particulire, mais reprsentant en
gnral tous ceux qui intriguaient pour des places; et Sieys, le plus
capable des membres du pouvoir excutif,  la tte d'un groupe modr
voulant encore maintenir la rpublique et tablir l'ordre, quoique
sous quelque nouvelle forme. Sieys avait avec lui une majorit dans
le conseil des Anciens, une puissante minorit dans le conseil des
Cinq-cents, et quelques-uns des hommes les plus minents et les plus
capables de France, parmi lesquels M. de Talleyrand.

Comme les autres, il cherchait alors un gnral; mais le choix n'tait
pas si ais  faire. Hoche n'tait plus; Joubert venait de prir;
Moreau tait irrsolu; Massna, quoique illustr par la victoire de
Zurich, tenait trop du soldat; Augereau tait un jacobin; il tait
impossible de se fier  Bernadotte. En ce moment (le 9 octobre 1799),
Bonaparte dbarquait revenant d'gypte. Il foula aux pieds les lois de
la quarantaine, il avait abandonn son arme; mais le pays sentait
qu'il avait besoin de lui; et dans sa marche vers Paris, aussi bien
qu' son arrive dans cette ville, il fut salu par les acclamations.

Son objet alors, si toutefois il en avait un bien dfini, tait le
Directoire, pour lequel, toutefois, il lui fallait une dispense d'ge.
Mais il dcouvrit bientt que la majorit du Directoire ne voulait pas
entendre parler de cette dispense. Il fallait donc essayer d'un autre
moyen, et pour cela s'entendre avec Barras ou Sieys. Bonaparte
dtestait Barras, car Barras avait t son protecteur, sans tre son
ami. Quant  Sieys, M. Thiers a dit, non sans raison, que deux
Franais suprieurs sont des ennemis naturels, jusqu' ce qu'ils aient
eu l'occasion de se flatter mutuellement. De plus, Bonaparte et Sieys
s'taient rencontrs chez Gohier sans changer un mot, et s'taient
spars en se dtestant plus que jamais. M. de Talleyrand entreprit de
rconcilier ces deux hommes, chez lesquels l'intrt devait triompher
de leur rivalit,--et il russit. Mais, avec Sieys, un renversement
complet de l'tat de choses existant alors tait une chose qui allait
de soi, parce que la seule ambition qu'il et jamais nourrie tait
celle d'inventer des institutions, ce qu'il faisait avec une rare
intelligence en tant qu'il ne se serait agi que de combiner des ides;
il oubliait que les socits ont besoin de quelque chose de plus que
les ides.

On se dcida donc pour une rvolution; elle devait tre provoque par
une dclaration des Anciens, dont Sieys tait sr; ils dcideraient
que les chambres, tant en danger  Paris, se runiraient 
Saint-Cloud; on devait confier la sret de ces assembles  la garde
de Bonaparte, et effectuer la dissolution du Directoire par la
dmission d'une majorit de ses membres. Aprs cela, on supposait que
la majorit des Cinq-cents, effraye par un appareil militaire
imposant, contrecarre par l'autre branche de la lgislature, et
n'ayant aucun gouvernement pour la soutenir, serait, d'une manire ou
d'une autre, vaincue. En consquence, les deux premires mesures
furent prises le 18 brumaire, mais la troisime restait. Sieys et
Ducos, qui agissaient de concert, donnrent leur dmission; mais
Gohier et Moulins ne voulurent pas abdiquer; Barras avait donc le vote
dcisif; et ce fut encore M. de Talleyrand qui, avec le gnral Bruix,
fut charg de lui persuader d'abdiquer. Le rsultat de l'entrevue fut
que Barras, de son bain o on l'avait trouv, sauta dans sa voiture,
et ainsi le Directoire n'existant plus, une charge de grenadiers dans
l'Orangerie de Saint-Cloud dcida l'affaire le lendemain.


XIII

En jetant un coup d'oeil en arrire sur le rcit de ces vnements,
nous verrons que si, ce qui est douteux, on et pu obtenir le mme
rsultat par d'autres moyens, en tout cas, les choses ne se seraient
pas passes de cette manire paisible et facile, sans le secours de M.
de Talleyrand. La partie lgale du nouveau changement fut effectue
par Sieys qu'il avait uni  Bonaparte, et acheve au moyen de Barras,
dont il se procura l'abdication obtenue si difficilement. Le temps de
rcompenser ces services tait arriv, et lorsque Napolon devint
premier consul, M. de Talleyrand fut nomm ministre des affaires
trangres.

Si nous jetons un coup d'oeil en arrire et si nous le suivons 
travers la priode qui s'coula entre le 10 aot 1792 et le 18
brumaire, nous le trouvons fugitif en Angleterre sous des auspices
douteux, exil en Amrique o il tche de se mler de politique,
projetant des entreprises commerciales, et, par-dessus tout, attendant
des vnements qui pourraient lui devenir favorables.

Aprs avoir quitt la France comme le partisan d'une monarchie
constitutionnelle, il y rentre quand les passions et les opinions
fivreuses qui l'avaient si longtemps agite, avaient enfin abouti 
une rpublique trop forte pour tre renverse par les royalistes, trop
faible pour pouvoir se promettre une longue existence.

Il accepte de l'emploi dans le gouvernement qu'il trouve tabli,
gouvernement qui, en comparaison de ceux qui l'avaient immdiatement
prcd, garantissait d'une manire remarquable la scurit des
proprits et de la vie.

Au milieu des conflits qui durent encore, il prend parti avec ceux qui
sont pour une ligne de conduite modre, entre le retour des Bourbons
avec tous leurs prjugs et le rtablissement des partisans de
Robespierre avec toutes leurs horreurs. Dans ces luttes politiques, il
dploie de la modration et de la rsolution; dans la haute position
qu'il occupe, il montre du tact et de la capacit. Ses deux mmoires,
lus devant l'Institut, se font remarquer par l'lgance de leur style
et l'tendue de leurs vues[25]. Se dfendant contre deux partis qui
l'attaquent, l'un pour tre trop, l'autre trop peu rpublicain, il
emploie un langage  la fois rsolu, digne et modr, et la seule
chose que l'on puisse mettre en doute est sa sincrit.

  [25] Voyez l'Appendice.

Enfin, il jette un gouvernement  la fois faible, dissolu, divis, et
ayant la conscience de sa propre incapacit, aux mains d'un homme de
grand gnie, par qui il esprait tre rcompens, et qui,  tout
prendre, semblait le mieux fait pour affermir la direction, avancer la
prosprit, et lever les destines de son pays.




   QUATRIME PARTIE
   LE CONSULAT ET L'EMPIRE.


I

   Talleyrand favorise l'extension de la puissance du Premier
   consul, puissance qui a pris pour point de dpart un principe de
   tolrance et d'oubli du pass.--Napolon tente de faire la paix
   avec l'Angleterre; il choue.--Bataille de Marengo.--Trait de
   Lunville et paix d'Amiens.--De la socit  Paris pendant la
   paix.--Rupture.--M. de Talleyrand appuie le consulat  vie, la
   cration de la Lgion d'honneur et du Concordat.--Il obtient du
   pape la permission de porter l'habit sculier et d'administrer
   les affaires civiles.--Il se marie.--Excution du duc
   d'Enghien.--Nouvelle coalition.--Bataille d'Austerlitz.--Trait
   de Presbourg.--Fox entre au pouvoir et essaye inutilement d'une
   paix.--La Prusse se dclare contre la France et est vaincue 
   Ina.--Paix de Tilsitt.--M. de Talleyrand renonce au ministre
   des affaires trangres.--Diffrends sur la politique en
   Espagne.--Talleyrand et Fouch alors  la tte d'une opposition
   modre.--Campagne de Russie; ide d'employer M. de
   Talleyrand.--Les dfaites de Napolon commencent.--Aprs la
   bataille de Leipzig, il offre  M. de Talleyrand le ministre des
   affaires trangres, mais  des conditions
   inacceptables.--Pendant la srie continue de dsastres qui
   s'ouvre alors, M. de Talleyrand ne cesse de conseiller la
   paix.--Il essaye de persuader  Marie-Louise de ne pas quitter
   Paris.--Il hsite entre une rgence avec elle, et les
   Bourbons.--Toutefois, lorsque son dpart suspend l'autorit
   constitue, et que l'empereur de Russie prend pour lieu de
   rsidence l'htel Talleyrand, et demande  M. de Talleyrand quel
   gouvernement il faudrait tablir, il rpond: Celui des
   Bourbons.--Efforts pour obtenir une constitution avec la
   Restauration.--Napolon arrive  Fontainebleau.--Il ngocie, mais
   finit par abandonner le trne de France, et accepte pour lieu de
   retraite l'le d'Elbe, conservant cependant son titre d'empereur.


L'un des mots les plus frappants de M. de Talleyrand, mot que j'ai
dj cit tait celui-ci: _la Rvolution a dsoss la France!_ En
effet, dans ce pays, il y avait cess d'y avoir de grands principes,
accepts de tous, qui servissent comme de ciment et de lien, et qui,
hrditairement et presque instinctivement appliqus, missent de la
suite dans les affaires et maintinssent les choses en ordre. M. de
Talleyrand dit alors: Ce que les principes ne peuvent faire, il faut
qu'un homme le fasse. Lorsque la socit ne peut crer un
gouvernement, il faut qu'un gouvernement cre la socit. Ce fut avec
cette ide qu'il consentit  concentrer dans les mains de Napolon
toute la puissance que demandait le gnie extraordinaire de cet homme
extraordinaire. Mais, en retour, il lui fallait deux choses: l'une,
qu'il pt lui-mme tirer profit du pouvoir qu'il avait contribu 
tablir; l'autre, que ce pouvoir, en somme, s'exert pour le plus
grand bien du peuple franais. Comptant, pour le moment, que ces
conditions seraient remplies, il se mit au service d'une dictature qui
devait tranquillement et graduellement absorber les institutions
antrieures et rallier des hommes de toutes les opinions.

Sieys, dont l'intelligence tait moins clairvoyante quoique plus
profonde, s'imaginait qu'aprs avoir, lui, philosophe politique, fait
passer l'tat aux mains d'un homme du monde audacieux et sans
scrupules, il pourrait gouverner cet homme. Mais M. de Talleyrand
avait un certain ddain pour Sieys qu'il n'estimait certainement pas
 sa valeur, et qu'il regardait comme un tailleur faisant des habits
qui ne vont jamais--un habile inventeur de thories, mais n'ayant pas
la moindre ide de ce qu'il faut pour les appliquer; et lorsque
quelqu'un,  propos de la nouvelle constitution, que Sieys avait
entrepris de fabriquer, dit: Aprs tout, ce Sieys a un esprit _bien
profond_, il rpondit: Profond! Hem! Vous voulez dire peut-tre
creux.

La conduite de Bonaparte donna raison  ce trait d'esprit; car lorsque
le premier projet de la constitution  laquelle l'on vient de faire
allusion, lui fut prsent, il le tourna en ridicule, se servant de
cette phrase bien connue: Ce serait un homme peu honorable ou peu
intelligent que celui qui consentirait  tre un cochon  l'engrais,
avec tant de millions par an.

En effet, le hros du 18 Brumaire n'tait pas homme  accepter les
dehors sans la ralit du pouvoir; et ayant pris du plan propos  son
acceptation ce qui tait en rapport avec ses vues, et laiss de ct
tout le reste, il s'arrogea autant d'autorit qu'il pensait qu'on lui
en laisserait prendre; car quoique la France ft fatigue de
dchirements et de changements perptuels, elle n'tait pas alors
prte  y mettre un terme en se soumettant  une nouvelle monarchie.
Il est vrai de dire qu'une des causes qui facilitrent les premiers
pas de Napolon vers le grand objet de son ambition, fut que personne
ne croyait alors qu'il pt jamais l'atteindre.

M. de Talleyrand lui-mme, selon toute probabilit, ne croyait pas
crer un empire militaire, lorsqu'il visait  concentrer l'autorit
dans les mains du chef de la rpublique; mais il pensait qu'il tait
de toute ncessit d'affermir un tat qui, depuis si longtemps, avait
perdu son quilibre; et un contemporain[26] raconte que, peu de temps
aprs la formation du nouveau gouvernement, alors que le rle que
devait jouer le Premier consul n'avait pas encore t arrt, dans une
entrevue particulire que M. de Talleyrand eut avec le Premier consul,
il tint le langage suivant:--Citoyen Consul, vous m'avez confi le
ministre des relations extrieures, et je justifierai votre
confiance; mais je dois vous dclarer ds  prsent que je ne veux
travailler qu'avec vous. Il n'y a point l de vaine fiert de ma part;
je vous parle seulement dans l'intrt de la France. Pour qu'elle soit
bien gouverne, pour qu'il y ait unit d'action, il faut que vous
soyez le Premier consul, et que le Premier consul ait dans sa main
tout ce qui tient directement  la politique, c'est--dire les
ministres de l'intrieur et de la police, pour les affaires du
dedans, et mon ministre pour celles du dehors; ensuite les deux
grands moyens d'excution, la guerre et la marine. Il serait donc de
toute convenance que les ministres de ces cinq dpartements
travaillassent avec vous seul. L'administration de la justice et le
bon ordre dans les finances tiennent sans doute  la politique par une
foule de liens; mais ces liens sont moins sacrs. Si vous me permettez
de le dire, Gnral, j'ajouterai qu'il conviendrait de donner au
deuxime consul, trs-habile jurisconsulte, la haute main sur la
justice, et au troisime consul, galement bien vers dans la
connaissance des lois financires, la haute main sur les finances[27].
Cela les occupera, les amusera; et vous, Gnral, ayant  votre
disposition les parties vitales du gouvernement, vous arriverez au
noble but que vous vous proposez--la rgnration de la France[28].

  [26] Bourrienne, _Mmoires_, vol. III, p. 324, 325.

  [27] Qui ne reconnat l, ajoute Bourrienne, le premier germe de
  l'archichancellerie et de l'architrsorerie de l'empire?

  [28] Quand Roger Ducos et Sieys portaient le titre de consuls,
  les trois membres de la commission consulaire taient gaux,
  sinon de fait, du moins en droit. Cambacrs et Lebrun les ayant
  remplacs, M. de Talleyrand, appel dans le mme moment 
  succder  M. Reinhard au ministre des relations extrieures,
  fut reu en audience particulire dans le cabinet du Premier
  consul, et lui adressa les paroles que nous venons de citer.


II

Le ministre des affaires trangres, en conseillant ainsi  celui qui
l'coutait et qui n'tait que trop dispos  suivre ses conseils de
s'emparer de toutes les affaires importantes, n'tait, il faut
l'avouer, que l'cho du sentiment gnral; car les diffrents partis
alors en prsence ne voyaient le nouveau dictateur qu' travers le
prisme de leurs propres illusions. Les royalistes s'imaginaient que le
gnral Bonaparte deviendrait un gnral Monk; les rpublicains
modrs le prenaient pour un nouveau gnral Washington! M. de
Talleyrand savait que Bonaparte n'tait ni un Monk ni un Washington,
et qu'il n'offrirait pas  la dynastie exile le pouvoir qu'il avait
acquis, pas plus qu'il ne le dposerait aux pieds du peuple franais.
Il savait, au contraire, qu'il le garderait aussi longtemps qu'il le
pourrait, et il ne demandait pas mieux qu'il le gardt avec un systme
qui aurait  sa tte les hommes de la rvolution sans exclure les
hommes de l'ancien rgime qui seraient disposs  accepter les
principes fonds par la rvolution. C'tait prcisment alors la
manire de voir de Napolon lui-mme; et la nomination du rgicide
Fouch au ministre de la police, et la permission de rentrer en
France accorde aux _migrs_ royalistes et aux prtres proscrits,
donna la mesure exacte de la politique qui allait dsormais tre
suivie.

Mais personne mieux que le Premier consul ne savait qu'ayant conquis
le pouvoir par la guerre il devait montrer qu'il dsirait le
consolider par la paix. En consquence, il adressa  Georges III[29]
cette lettre fameuse dont il attendait un rsultat tout diffrent,
ainsi que son ministre des affaires trangres. Mais ce fut toujours
quelque chose aux yeux de la nation que d'avoir montr combien il
dsirait pour sa part un intervalle de repos, et de s'tre plac sur
le mme niveau que les rois lorsqu'il leur parlait en sa qualit de
chef populaire du peuple franais. Le refus de l'Angleterre de traiter
fut le signal d'une nouvelle coalition, et la reprise d'une guerre
gnrale, guerre au commencement de laquelle Bonaparte, par un trait
de gnie, dfit les Autrichiens en Italie alors qu'ils se croyaient
sur le point d'entrer en France sans opposition. Mais quoique les
esprances du cabinet de Vienne fussent abattues par la bataille de
Marengo, il ne s'abandonna pas encore au dsespoir, mme lorsque
l'empereur Paul, flatt des attentions du Premier consul, qui lui
avait renvoy ses prisonniers habills de neuf, se fut retir de la
coalition. La politique de la France, dans ces circonstances, fut de
crer la division entre les allis rests fidles  la coalition
(l'Autriche et l'Angleterre), en entamant des ngociations tour  tour
avec chacune de ces puissances. Cette manoeuvre fut tente par M. de
Talleyrand auprs du cabinet de Vienne par l'entremise du comte
St-Julien qui, envoy pour arrter quelques points particuliers
relatifs  la convention qui avait eu lieu aprs la guerre d'Italie,
signa un trait que son gouvernement dsavoua; et auprs du cabinet de
Saint-James, par l'intermdiaire d'un agent employ  l'change des
prisonniers, mais dont les efforts comme ngociateur chourent.
Toutefois Moreau, en Allemagne, fut enfin assez heureux pour obtenir
le trait de Lunville, et bientt aprs M. Otto conclut  Londres les
prliminaires d'un trait analogue qui fut reu avec une joie gale
par la nation franaise et la nation anglaise.

  [29] Voyez la lettre de Napolon au roi George III, avant
  Marengo.

On rendit gnralement justice  l'habilet avec laquelle ces affaires
furent conduites; mais M. de Talleyrand n'en eut pas moins  subir la
mortification de voir Joseph Bonaparte nomm ngociateur  sa place
avec lord Cornwallis. Toutefois, il accepta de bonne grce cet
arrangement, car il possdait cet avantage sur la plupart des hommes,
que sa vanit pliait aisment devant son intrt ou son ambition; et
comprenant combien il serait impolitique d'entrer en rivalit avec le
frre an du Premier consul, il vit d'autre part que, puisqu'il avait
dj obtenu la signature des prliminaires d'un trait, il aurait
auprs du public tout le mrite de ce trait s'il se faisait, tandis
que Joseph Bonaparte en aurait tout le blme, s'il survenait quelque
faute ou quelque chec dans les ngociations ultrieures.

Pendant ce temps, les mers s'ouvraient tout de suite  la France, et
le gouvernement anglais, ayant fait cette concession immdiate,
s'tait presque engag  cder dans toutes les discussions suivantes;
car avoir cd, pour obtenir la paix, ce que la France dsirait le
plus, puis ne pas l'obtenir  la fin, aurait t ridicule. Ainsi, un
trait dfinitif fut peu de temps aprs sign  Amiens, et Paris
rouvrit ses portes  la curiosit excite et inquite des voyageurs
anglais.


III

Pendant cette priode la maison de M. de Talleyrand devint
ncessairement l'un des rendez-vous principaux des visiteurs
trangers. Il demeurait  l'htel Galifet, alors rsidence officielle
du ministre des affaires trangres; c'tait un grand htel de la rue
Saint-Dominique Saint-Germain qui avait t bti par un riche colon de
Saint-Domingue. Pour tout programme, le propritaire avait ordonn 
son architecte de lui construire un htel avec quatre-vingt-dix-neuf
colonnes; on peut voir encore debout ce monument de l'habilet du
constructeur et de l'originalit du propritaire.

Les principaux _habitus_ du ministre taient M. de Montrond, le duc
de Laval, M. de Saint-Foix, le gnral Duroc, le colonel Beauharnais
(plus tard le prince Eugne), Fox, Erskine, etc., etc.

Quelques personnes se rappellent encore la nonchalance gracieuse avec
laquelle,  demi couch sur son sofa  ct du feu, le ministre des
affaires trangres accueillait ceux qu'il dsirait mettre  l'aise
chez lui, la civilit excessive et formaliste qui distinguait
l'accueil qu'il faisait  ses collgues et aux snateurs avec lesquels
il n'tait pas li, et la familiarit insouciante et charmante avec
laquelle il traitait les officiers favoris du Premier consul, ainsi
que les dames et les diplomates pour lesquels il avait une prfrence.
L'inimiti qui, pendant les dernires annes, avait t si violente
entre le peuple anglais et le peuple franais, commenait 
disparatre de leurs rapports; mais malheureusement pour eux et pour
le monde, la paix, ou plutt l'armistice qu'ils avaient conclu ne
pouvait tre maintenu qu'en acceptant une infriorit blessante en
face du despote franais, qui, on n'en pouvait douter, s'imaginait
qu'en cessant la lutte que nous avions si longtemps soutenue sans
dshonneur, nous n'avions voulu que lui fournir le moyen de dlivrer
Saint-Domingue, d'tablir sa domination sur l'Italie, et d'envahir la
Suisse, circonstances qui autorisaient l'Angleterre  garder Malte,
quand mme elle se serait engage d'une manire sotte et inconsidre
 y renoncer.

Il est  peine ncessaire de faire remarquer que la conduite de
Napolon pendant tout le cours de cette affaire eut quelque chose
d'imprieux et de hautain, mais que celle de son ministre des affaires
trangres fut tout oppose; je devrais ajouter que ce ministre eut le
crdit, juste comme lord Whitworth partait, d'obtenir la permission du
Premier consul de proposer un arrangement qui nous aurait laiss Malte
moyennant une compensation qui, vu l'ensemble des circonstances,
aurait peut-tre pu tre accepte. Mais ce compromis tant rejet avec
hauteur, la guerre recommena brusquement.

Cependant le rpit qu'on s'tait ainsi mnag, avait servi les
desseins de Napolon, et lui avait permis, grce  la popularit
qu'il lui avait procure, de jeter les premires assises de
l'empire,--savoir: la Lgion d'honneur d'o sortit la noblesse de
l'empire; le consulat  vie, qui tait un acheminement vers le rang
hrditaire qu'il s'arrogea bientt; et le concordat, qui fut le
prlude de son couronnement par le pape.

Il n'est pas  prsumer que cette dviation marque des principes qui
avaient si longtemps t dominants, ait pu avoir lieu sans soulever
des protestations. Naturellement tous les ardents rpublicains
combattirent ces innovations, dsignant le tyran qui les proposait
comme un second Csar qui semblait provoquer la patriotique
intervention d'un second Brutus. Mais un parti plus srieux les
attaqua aussi dans le corps lgislatif, et ce ne fut pas sans un acte
illgal d'autorit que ce parti fut vaincu.

Par le fait, les mesures en question n'taient pas populaires, et le
concordat,  un certain moment, menaa presque d'amener une
insurrection dans l'arme.

Nanmoins, M. de Talleyrand soutint chaudement ces mesures, et, avec
le secours de Cambacrs, parvint  calmer et  concilier beaucoup de
leurs adversaires.

Nous avons, rptait-il constamment,  consolider un gouvernement et
 rorganiser une socit. Les gouvernements ne se consolident qu'au
moyen d'une politique continue, et il n'est pas seulement ncessaire
que cette politique soit continue,--il faut encore que le peuple ait
la conviction que cela sera ainsi.

J'envisage le consulat  vie comme l'unique moyen d'inspirer cette
conviction.

Il disait aussi, par rapport  la Lgion d'honneur et au concordat:
Si l'on veut rorganiser une socit humaine quelconque, il faut lui
donner les lments que l'on trouve dans toutes les socits humaines.

O avez-vous jamais vu une socit florissante sans les honneurs ou
la religion? Notre sicle a enfant beaucoup de choses nouvelles, mais
il n'a pas cr une nouvelle espce humaine; et si vous voulez faire
une lgislation pratique  l'usage des hommes, il faut traiter les
hommes suivant ce qu'ils ont toujours t et sont toujours. Il avait
une raison particulire pour plaider en faveur du concordat; personne
n'y gagna autant que lui: car il entra alors lgitimement dans la vie
civile avec le consentement et l'autorisation de son matre spirituel,
et en vertu d'un bref que je cite ici:

A NOTRE TRS-CHER FILS, CHARLES-MAURICE DE TALLEYRAND.

Nous avons t touch de joie quand nous avons appris l'ardent dsir
que vous avez de vous rconcilier avec nous et avec l'glise
catholique. Dilatant donc  votre gard les entrailles de notre
charit paternelle, nous vous dgageons par la plnitude de notre
puissance du lien de toutes les excommunications. Nous vous imposons,
par suite de votre rconciliation avec nous et avec l'glise, des
distributions d'aumnes, pour le soulagement surtout des pauvres de
l'glise d'Autun que vous avez gouverne. Nous vous accordons le
pouvoir de porter l'habit sculier, et de grer toutes les affaires
civiles, soit qu'il vous plaise de demeurer dans la charge que vous
exercez maintenant, soit que vous passiez  d'autres auxquelles votre
gouvernement pourrait vous appeler.

Ce bref fut regard par M. de Talleyrand comme une permission de
devenir laque, et mme de se marier. La dame qu'il pousa, ne dans
les Indes orientales, et spare par un divorce d'un certain M. Grand,
tait remarquable par sa beaut autant que par son peu d'esprit. Tout
le monde a entendu l'anecdote  propos de Sir George Robinson auquel
elle demandait des nouvelles de son domestique Friday. Mais M. de
Talleyrand dfendait son choix en disant: Une femme d'esprit
compromet souvent son mari, une femme stupide ne compromet
qu'elle-mme.


IV

Ce fut peu de temps aprs le renouvellement des hostilits qu'eut lieu
l'vnement qui a donn naissance  tant de discussions au sujet de
Napolon, et aux attaques les plus amres contre M. de Talleyrand. Je
veux parler de l'excution du duc d'Enghien. Beaucoup des dtails qui
accompagnrent cet vnement sont encore obscurs, mais en voici une
simple esquisse.

Les rpublicains purs (on les appelait ainsi alors) avaient t
pousss au dsespoir; d'un autre ct, la latitude accorde pour un
temps aux royalistes, avait donn du courage  ce parti. Le
renouvellement d'une guerre europenne augmenta ce courage. La
puissance et le prestige du merveilleux personnage qui tait  la tte
du gouvernement consulaire avait pouss ces deux partis  croire que
rien ne leur serait possible tant qu'il vivrait.

En consquence, on avait essay plusieurs fois d'attenter  sa vie. La
croyance populaire, celle de Bonaparte lui-mme, tait que ces
tentatives provenaient seulement des _migrs_, soutenus par l'argent
de l'Angleterre, opinion que la sotte correspondance du ministre
anglais  Munich, M. Drake, avec un prtendu migr, Mahe, qui par le
fait tait agent du gouvernement franais, aurait malheureusement pu
encourager. On savait que Georges Cadoudal, le chef entreprenant des
Chouans, qui avait dj t impliqu dans des intrigues de cette
espce, tait  Paris engag dans quelque nouvelle entreprise 
laquelle taient mls Pichegru certainement, et Moreau, selon toute
apparence. Mais dans les rapports de la police il tait aussi affirm
que les conspirateurs attendaient l'arrive  Paris d'un prince de la
maison de Bourbon.

Le duc d'Enghien, qui demeurait alors  Ettenheim, dans le duch de
Bade, semblait tre celui des princes de Bourbon auquel il tait fait
allusion, et des espions furent chargs d'aller surveiller ses
mouvements.

Les rapports des agents de cette sorte sont rarement exacts dans les
dtails rellement importants. Mais ils furent particulirement
malheureux dans ce cas; car, grce  la prononciation allemande, ils
prirent un marquis de Thumery, alors en visite chez le prince de
Bourbon, pour Dumouriez, et la prsence de ce gnral sur la frontire
rhnane et auprs d'un Cond, confirma fortement tous les autres
soupons.

Un conseil fut convoqu, compos des trois consuls--Bonaparte,
Cambacrs, Lebrun--du ministre de la justice et de la
police--Rgnier--et de Talleyrand, ministre des affaires
trangres[30].

  [30] Fouch, qui n'tait pas alors au pouvoir, fut aussi
  consult.

Dans ce conseil (10 mars 1804) on discuta s'il ne serait pas prudent
de saisir le duc d'Enghien, quoiqu'il ft hors de France, et de
l'amener  Paris; et le rsultat fut l'envoi immdiat d'une petite
arme, commande par le colonel Caulaincourt, qui saisit le prince sur
le territoire badois (15 mars); M. de Talleyrand se chargea, dans une
lettre au grand-duc, d'expliquer et de justifier cet outrage. Ayant
t retenue deux jours  Strasbourg, la royale victime fut dirige (le
18), de cette cit sur la capitale, dans une voiture de poste, arriva
le 20  onze heures du matin aux portes de Paris et y fut retenue
jusqu' quatre heures de l'aprs-midi; le prince fut ensuite conduit
par les boulevards jusqu' Vincennes, o il arriva  neuf heures du
soir; et il fut fusill  six heures le lendemain matin. Il avait t
condamn par une commission militaire--compose d'un gnral de
brigade (gnral Hullin), de six colonels et de deux capitaines,--sur
un arrt de Murat, gouverneur de Paris (20 mars), dcret qui, dict
par Napolon, ordonnait que l'infortun captif ft jug sur
l'accusation d'avoir port les armes contre la rpublique: d'avoir
t et d'tre encore pay par l'Angleterre, et d'avoir t ml  des
intrigues, conduites par l'Angleterre en France et hors de France,
contre le gouvernement franais. L'ordre final tait, que, s'il tait
reconnu coupable, il ft de suite excut.

L'ensemble de cette procdure est atroce. Un prince de la famille
dtrne est arrt dans un tat neutre, sans la moindre apparence de
lgalit[31]; il est amen  Paris et il est jug, et sa vie est
menace  propos d'actes qu'aucun ennemi gnreux, ayant gard  sa
naissance et  sa position, n'aurait considrs comme des crimes; il
est reconnu coupable sans qu'aucun tmoin ait t entendu, sans qu'on
ait fourni aucune preuve des accusations portes contre lui, et sans
qu'il ait t permis  personne de le dfendre[32].

  [31] On remarque que, quelques jours auparavant, le duc de
  Dalberg avait t inform qu'il n'y avait rien  craindre de la
  part des migrs sur cette frontire. Voyez M. de Rovigo, vol.
  II, et _Lettre du duc Dalberg  M. de Talleyrand_, 13 novembre
  1823.

  [32] Il y eut deux procs-verbaux ou comptes rendus de ce
  jugement. L'un, publi dans le _Moniteur_, qui cite les lois en
  vertu desquelles le prince fut condamn, et les pices produites
   l'appui de l'accusation. Il a videmment t crit aprs
  l'vnement; on n'eut le temps de rien crire au moment ou sur la
  place mme. L'autre ne cite rien que le dcret du 29 ventse, et
  les rponses du prince aprs une dlibration d'aprs laquelle
  son excution immdiate est dcide. Ceci est naf. Les lois
  d'aprs lesquelles il est condamn sont laisses en blanc.

Ce jugement est rendu  minuit, dans un donjon; et le prisonnier est
fusill avant le point du jour, dans un foss!

Il est assez naturel que toutes les personnes qui se trouvrent
mles  un tel acte, se soient efforces de se laver de l'ignominie
dont il les couvrait. Le gnral Hullin a accus Savary (plus tard duc
de Rovigo), qui, comme commandant de gendarmerie, tait prsent 
l'excution, d'avoir prcipit le jugement, et empch un appel 
Napolon, appel sollicit par le prince condamn. Le duc de Rovigo,
d'une manire trs-plausible, nie ces particularits ainsi que toute
participation dans l'affaire, except sa prsence, et le strict
accomplissement des ordres qu'il avait reus, et accuse M. de
Talleyrand,--contre lequel il est de toute justice de faire observer
qu'il avait pour d'autres raisons une rancune particulire,--d'avoir
pouss  l'arrestation du prince par un rapport lu au Conseil le 10
mars; d'avoir intercept une lettre crite de Strasbourg au Premier
consul par l'illustre captif, et d'avoir ht et provoqu l'excution,
ce dont il n'offre d'autre preuve que ce fait: il avait rencontr
Talleyrand  cinq heures, sortant de chez Murat, qui tait alors,
ainsi que je l'ai dit, gouverneur de Paris, et qui venait de donner
des ordres pour la formation de la commission militaire. Il faut faire
observer aussi que, quant  ce qui se passa dans le conseil, M. de
Rovigo ne fait que citer une conversation qu'il eut quelques annes
aprs avec Cambacrs, qui lui-mme dsirait vivement prouver qu'il
s'tait oppos  la violation du territoire allemand.

Quant  la lettre qu'on a suppose avoir t crite par le duc
d'Enghien, les personnes de la suite du duc dclarrent qu'il
n'crivit pas de lettre de Strasbourg; et dans le journal du prince
o il est fait mention d'une lettre  la princesse de Rohan, il n'est
nullement question d'une lettre au Premier consul. Quant  une autre
lettre crite, ainsi que semble le supposer le duc de Rovigo, par M.
Massiois, ministre de France  Bade, il n'y en a aucune trace dans les
archives franaises; et le simple fait de la visite de M. de
Talleyrand chez Murat ne prouve rien (si tant est mme que cette
visite ait eu lieu). Cette visite prouverait plutt le contraire,
puisque Murat lui-mme blmait l'excution et fit tout ce qu'il put
pour l'empcher[33]. Il est probable que si M. de Talleyrand chercha 
rencontrer Murat, c'tait avec l'intention de voir ce qui pourrait
tre fait pour sauver le prince, et non dans le dsir de le sacrifier.
D'un autre ct, Bourrienne, qui tait  mme de savoir la vrit,
affirme que M. de Talleyrand, bien loin d'encourager ce meurtre,
avertit le duc d'Enghien, par l'entremise de la princesse de Rohan, du
danger qui le menaait.

  [33] Thiers, _le Consulat et l'Empire_, t. V, p. 4.

Le duc de Dalberg, ministre de Baden  Paris, en 1804, parle aussi de
M. de Talleyrand comme oppos  tout ce qui fut fait dans cette
affaire[34].

  [34] Bonaparte seul, mal inform par ce que la police avait de
  plus vil, et n'coutant que sa fureur, se porta  cet excs sans
  consulter. Il fit enlever le prince avec l'intention de le tuer.
  Il est connu que sous votre ministre, vous n'avez cess de
  modrer les passions de Bonaparte. (Lettre du duc de Dalberg, 13
  mai 1823.)

Louis XVIII,  qui M. de Talleyrand crivit lorsque parut le compte
rendu de M. de Rovigo, donna l'ordre  ce personnage de ne plus
paratre  la cour. Fouch dclara que cet acte tait tout entier du
fait du Premier consul; et enfin, Napolon lui-mme soutint toujours
que cet acte lui tait personnel, et mme il le justifiait.

Pour ma part, aprs avoir pes tous les indices et tous les
tmoignages qui se sont trouvs  ma porte (aucun de ces indices
n'tant dcisif, je dois l'avouer), mon avis est que le Premier consul
s'tait dcid soit  mettre le prince  mort, soit  l'humilier par
un pardon accord  sa requte; et il ne me semble pas improbable
qu'il soit rest hsitant entre ces deux partis, quoique dispos
plutt  punir qu' pargner, jusqu' ce que tout ft fini.

A l'appui de cette supposition, viennent la dclaration de son frre
Joseph, qui dit qu'un pardon avait t promis  Josphine, et celle de
madame de Rmusat, qui jouait aux checs ce soir-l avec Napolon, et
qui affirme qu'il se rcitait  lui-mme pendant toute la soire des
vers des grands potes franais  la louange de la clmence. Et enfin,
il y a un ordre donn  M. Ral, ministre de la police, qui tait
charg de voir le duc d'Enghien et de rendre compte  Bonaparte du
rsultat de l'entrevue, ce qui implique videmment que l'excution
n'tait pas dcide avant que le rapport du ministre et atteint le
terrible personnage qui, ayant  sa disposition la vie et la mort,
devait alors enfin prendre une dtermination dernire.

Mais l'occasion d'en venir  une dcision aprs la rception du
rapport du ministre de la police, ne se prsenta jamais. Par un de
ces accidents imprvus qui quelquefois font chouer les meilleures
intentions, M. Ral, chez qui les instructions crites dont je viens
de parler furent portes par Savary lui-mme, s'tait couch en disant
formellement qu'il ne voulait pas tre drang, et il ne se rveilla
que lorsque le prince n'tait plus: de telle sorte que l'occasion de
la clmence ne fut pas offerte  Napolon, occasion que sans doute il
comptait saisir. En tous cas, quelles qu'aient t les intentions de
cet homme extraordinaire, dont la politique tait gnralement dirige
par des calculs dans lesquels la vie humaine tait considre comme de
peu d'importance, je crois, quant  ce qui concerne le personnage dont
je m'occupe principalement: premirement, que M. de Talleyrand lut au
conseil, le 10 mars, un mmoire contenant les renseignements qui
taient parvenus  son dpartement, et qu'il tait naturellement
oblig de rapporter; secondement, que lorsque M. de Cambacrs parla
contre l'arrestation premire, M. de Talleyrand garda le silence, soit
par le dsir de ne pas se compromettre, soit, ainsi que me l'ont
assur des personnes connaissant bien Napolon, parce qu'il savait que
c'tait l le meilleur moyen d'assurer le succs des arguments de M.
de Cambacrs; troisimement, que lorsque M. de Talleyrand crivit au
grand-duc de Bade pour excuser la violation projete de son
territoire, il s'effora de faire parvenir au duc d'Enghien des
avertissements devant l'empcher d'tre fait prisonnier; enfin, que
lorsque le duc fut conduit  Vincennes, il ne donna aucun avis 
Bonaparte, pensant que ce serait inutile, mais approuva les efforts
faits par Josphine et Joseph, qui taient les meilleurs mdiateurs
que le prince pt avoir, et que, ayant aussi connaissance des
instructions envoyes  M. Ral, il ne crut pas l'excution probable.

Quant  avoir pris une part active dans cette tragdie, une telle
conduite serait en opposition directe avec l'ensemble de son
caractre, et aucun tmoignage digne de foi n'est l pour nous
l'attester. Toutefois, s'tre prt, mme en apparence,  une action
aussi noire, et tre rest au service de Napolon aprs son
accomplissement, indique un sentiment beaucoup plus prononc des
avantages attachs aux charges publiques, que du blme qui s'attache 
l'injustice.

On dit qu'il ne nia pas ceci, et on raconte qu'il rpondit  un ami
qui lui conseillait de donner sa dmission: Si, comme vous le dites,
Bonaparte s'est rendu coupable d'un crime, ce n'est pas une raison
pour que je me rende coupable d'une sottise.

L'excution du duc d'Enghien eut lieu le 20 mars. Le 7 avril,
Pichegru, qui avait t arrt, fut trouv trangl dans sa chambre;
quelques-uns pensrent que c'tait par la police qu'il avait t
trangl, mais le gouvernement dclara qu'il avait lui-mme mis fin 
ses jours; Georges Cadoudal, qui avait aussi t arrt, monta sur
l'chafaud; et Moreau, aprs avoir t traduit devant un tribunal qui
le condamna  deux ans d'emprisonnement, vit commuer en exil cette
absurde sentence. Bonaparte ayant ainsi rpandu la terreur parmi les
partisans de l'ancienne dynastie, et s'tant dbarrass de ses rivaux
militaires les plus puissants, plaa sur sa tte, avec la servile
approbation des chambres et le consentement apparent de la nation, une
couronne qui fut solennellement consacre par Pie VII (2 dcembre
1804).


V

Le moment o Bonaparte s'arrogea ainsi le titre d'empereur, marqua une
des phases de la lutte qui se livrait depuis quelque temps entre les
deux hommes d'tat qui contriburent le plus, d'abord  lever la
puissance de Napolon, et enfin  la renverser. Talleyrand et Fouch
sont ces deux hommes d'tat; et on peut les considrer comme les deux
reprsentants des classes dont l'adhsion marqua la force de
Bonaparte, et dont l'abandon amena son dclin. L'un, plbien et
conventionnel de la Montagne, dmocrate et rgicide par circonstance,
par position et par entranement; l'autre, noble, haut plac, membre
clair de l'Assemble constituante, libral, tel que la mode, les
thories et les abus du vieux rgime l'avaient fait. A dater du 18
brumaire, ils s'attachrent tous les deux  la fortune du Premier
consul. Calmes, sans prjugs, sans haines, sans prfrences, chacun
d'eux cependant avait les sentiments de sa caste; et, en modrant la
passion et dirigeant les vues de Napolon, l'un n'oublia jamais qu'il
tait n dans l'aristocratie; l'autre, qu'il tait l'enfant, le
rejeton du peuple.

Fouch, donc, tait pour qu'on employt les formes rpublicaines, et
qu'on confit l'autorit exclusivement  des hommes nouveaux.
Talleyrand voulait que l'on reprt les manires de faire, les
habitudes de la monarchie, tournait en ridicule, pour nous servir de
son expression, les _parvenus qui n'avaient jamais march sur un
parquet_[35], et s'efforait d'introduire dans les charges de l'tat
les aspirants dont les principes taient libraux, mais dont les noms
taient anciens et historiques.

  [35] Les maisons des classes leves avaient des planchers de
  chne, appels parquets; les maisons des classes infrieures
  avaient des carreaux de brique.

L'empire qui tait la consquence naturelle de la tendance que
Talleyrand avait favorise et  laquelle Fouch s'tait oppos, unit
nanmoins ces deux politiques dont il avait besoin; car, tandis qu'il
sanctionnait les avantages et les titres de l'ancienne noblesse, il
tablissait sur une base ferme et gale une nouvelle noblesse, et les
ramenait toutes deux  un point central, sous la domination d'un homme
de gnie.

Fouch, une fois l'empire dcid, renona dsormais  toute tentative
ayant pour but de limiter la volont de Napolon, et chercha seulement
 reconqurir sa faveur.

Talleyrand, comprenant que toutes les esprances des hommes clairs
de sa jeunesse pour chercher  obtenir une monarchie constitutionnelle
taient alors chimriques, les abandonna pour un nouvel ordre de
choses, qui, tout en comprimant l'nergie et l'intelligence des
individus, donnait une expression concentre  l'nergie et 
l'intelligence de la nation franaise, et la prparait  accepter sans
enthousiasme, mais sans mcontentement, une glorieuse tyrannie. La
nation franaise n'avait d'ailleurs pas tout  fait tort.

Un grand dluge avait rcemment englouti tout ce que les sicles
prcdents avaient tabli; la socit tait encore sur une planche
troite et faible qui avait besoin d'tre largie, raffermie, mais
avant tout fixe sur les eaux encore agites et bouillonnantes. Tout
vestige des anciennes moeurs, de ces habitudes de pense sans
lesquelles aucune runion d'hommes ne peut subsister longtemps, avait
disparu. Aucune notion reue sur les sujets essentiels n'existait plus
nulle part; et une nation qui n'a pas ces notions ne peut avoir non
plus cette sorte de moralit publique qui est,  la position et 
l'honorabilit d'un tat, ce que la moralit prive est 
l'honorabilit et  la position d'un individu. La premire chose
essentielle pour une socit est l'ordre, car sous le rgne de l'ordre
certaines notions gnralement acceptes s'assoient et s'tablissent.
L'ordre uni  la libert est le plus haut degr de l'ordre. Mais
l'ordre sans la libert est prfrable au dsordre et  la licence.

Le gouvernement intrieur de Napolon, avec tous ses dfauts, tait la
personnification de l'ordre, comme celui de la Convention avait t
celle du dsordre; et quelle en fut la consquence? Un esprit de
libert se dveloppa au milieu du despotisme du dernier, comme une
soumission  la tyrannie avait t engendre par la sauvage violence
du premier. Cette phrase, que Bonaparte _refaisait le lit des
Bourbons_, tait une critique de sa politique, mais elle aurait pu
tre un loge de celle de ses successeurs.


VI

En mme temps, le changement de formes et de titres opr  Paris
avait t le signal d'un changement semblable par toute l'Europe. Les
rpubliques devenaient des royaumes; les membres de la famille de
l'empereur, des souverains; ses marchaux et ses favoris, des princes
et des grands dignitaires de l'empire. Ceux qui avaient partag la
fortune du conqurant se virent allouer une part dans ses conqutes,
et pour un moment la thorie du dix-neuvime sicle fit revivre les
ralits du moyen-ge. Cependant, malgr ces signes d'ambition, n'et
t la rupture avec l'Angleterre et le cruel acte de Vincennes, la
nouvelle dignit de Napolon, qui donnait un clat splendide  son
nouveau pouvoir et un terme apparent  sa carrire aventureuse, aurait
probablement dcid le continent, sinon  se prosterner tout  fait 
ses pieds, du moins  reconnatre sa supriorit et  s'y soumettre.
Mais le courage avec lequel l'Angleterre avait brav ses menaces, et
l'acte qui avait terni sa rputation, amenrent une nouvelle
coalition et dcidrent la Russie  signer un trait avec l'Angleterre
le 11 avril, et avec l'Autriche, le 9 aot 1805.

Une combinaison si formidable servit  dtourner Bonaparte d'un projet
d'invasion dont il menaait alors les rivages de l'Angleterre. Mais
son toile, quoique un peu voile, tait encore brillante. La bataille
d'Austerlitz vint sanctionner son titre d'empereur, comme la bataille
de Marengo avait sanctionn celui de consul.

M. Mignet nous a donn un exemple curieux, tir des archives
franaises, des vues tendues du ministre des affaires trangres 
cette poque.

Immdiatement aprs la victoire d'Ulm, M. de Talleyrand crivit 
Napolon  peu prs en ces termes:

Il ne m'appartient point, disait M. de Talleyrand  l'empereur, de
rechercher quel tait le meilleur systme de guerre: Votre Majest le
rvle en ce moment  ses ennemis et  l'Europe tonne. Mais voulant
lui offrir un tribut de mon zle, j'ai mdit sur la paix future,
objet qui, tant dans l'ordre de mes fonctions, a de plus un attrait
particulier pour moi, puisqu'il se lie plus troitement au bonheur de
Votre Majest. Lui exposant alors ses vues, il ajoutait qu'il y avait
en Europe quatre grandes puissances: la France, l'Autriche,
l'Angleterre, la Russie,--la Prusse n'ayant t place un instant sur
la mme ligne que par le gnie de Frdric II; que la France tait la
seule puissance parfaite (ce sont ses expressions), parce que seule
elle runissait dans une juste proportion les deux lments de
grandeur ingalement rpartis entre les autres, les richesses et les
hommes; que l'Autriche et l'Angleterre taient alors les ennemies
naturelles de la France; et la Russie ennemie indirecte par la
sollicitation des deux autres et par ses projets sur l'empire ottoman;
que l'Autriche, tant qu'elle ne serait pas en rivalit avec la Russie,
et la Russie tant qu'elle resterait en contact avec la Porte, seraient
facilement unies par l'Angleterre dans une alliance commune; que du
maintien d'un tel systme de rapports entre les grands tats de
l'Europe natraient des causes permanentes de guerre; que les paix ne
seraient que des trves et que l'effusion du sang humain ne serait
jamais que suspendue.

Il se demandait quel tait le nouveau systme de rapports qui,
supprimant tout principe de msintelligence entre la France et
l'Autriche, sparerait les intrts de l'Autriche de ceux de
l'Angleterre, les mettrait en opposition avec ceux de la Russie, et
par cette opposition garantirait l'empire ottoman et fonderait un
nouvel quilibre europen. Telle tait la position du problme; voici
quelle en tait la solution. Il proposait d'loigner l'Autriche de
l'Italie en lui tant l'tat vnitien, de la Suisse en lui tant le
Tyrol, de l'Allemagne mridionale en lui tant ses possessions de la
Souabe. De cette manire, elle cesserait d'tre en contact avec les
tats fonds ou protgs par la France et ne resterait plus en
hostilit naturelle avec elle.

Pour surcrot de prcaution, l'tat vnitien ne devait pas tre
incorpor au royaume d'Italie, mais tre interpos, comme tat
rpublicain et indpendant, entre ce royaume et l'Autriche. Aprs
avoir dpouill celle-ci sur un point, il l'agrandissait sur un autre
et lui donnait des compensations territoriales proportionnes  ses
pertes, afin que n'prouvant aucun regret, elle ne ft aucune
tentative pour recouvrer ce qui lui aurait t enlev. O taient
places ces compensations? Dans la valle mme du Danube, qui est le
grand fleuve autrichien. Elles consistaient dans la Valachie, la
Moldavie, la Bessarabie et la partie la plus septentrionale de la
Bulgarie.

Par l, disait-il en concluant, les Allemands seraient pour toujours
exclus de l'Italie, et les guerres que leurs prtentions sur ce beau
pays avaient entretenues pendant tant de sicles se trouveraient 
jamais teintes; l'Autriche, possdant tout le cours du Danube et une
partie des ctes de la mer Noire, serait voisine de la Russie et ds
lors sa rivale, serait loigne de la France et ds lors son allie;
l'empire ottoman achterait par le sacrifice utile de provinces que
les Russes avaient dj envahies, sa sret et un long avenir;
l'Angleterre ne trouverait plus d'allis sur le continent, ou n'en
trouverait que d'inutiles; les Russes, comprims dans leurs dserts,
porteraient leur inquitude et leurs efforts vers le midi de l'Asie,
et le cours des vnements les mettrait en prsence des Anglais,
transformant en futurs adversaires ces confdrs d'aujourd'hui[36].

  [36] Mignet, _Notices et portraits_, t. I, p. 210-213.

Ce plan, ajoute M. Mignet, excutable  une poque o rien n'tait
impossible, aurait sans doute prpar un autre avenir  l'Europe, en
donnant  l'Autriche un vaste territoire, du ct mme o il importait
le plus de la jeter et de l'agrandir; en la rendant homogne, ce
qu'elle n'tait pas; en l'intressant  la civilisation du monde, au
lieu de la laisser immobile dans un pass qu'elle s'usait  dfendre.
S'il avait t ralis, il aurait fond une paix durable, au moyen de
combinaisons nouvelles et sur des intrts satisfaits.

Napolon, cependant, n'tait pas dispos  adopter, d'aprs les
conseils d'un autre, un plan aussi grand, et il n'est pas impossible
que le secret instinct de son gnie original, qui tait pour la
guerre, s'oppost  un systme permanent de tranquillit. Il alla donc
de l'avant dans la fausse politique qui plus tard fut sa ruine, ne
s'assurant pas l'affection et ne dtruisant pas entirement le pouvoir
des vaincus: et le cabinet de Vienne, chass d'Italie, humili par la
confdration du Rhin et l'lvation des tats secondaires en
Allemagne, mais n'tant ni dtruit, ni gagn, signa le trait de
Presbourg. Ce trait, qui relchait le lien jusque-l maintenu entre
les empires de Russie et d'Autriche, et un changement qui eut alors
lieu dans les conseils de la Grande-Bretagne, fournissaient au nouvel
empire une autre occasion d'tablir son existence d'une manire
paisible et durable.


VII

M. Fox avait succd  M. Pitt, et M. Fox tait partisan de la paix et
admirait le capitaine qui dirigeait les destines de la France.
C'tait aussi un ami particulier de M. de Talleyrand. L'empereur
Alexandre partageait  sa manire l'admiration de M. Fox. De plus, les
esprances qu'il avait fondes sur une alliance avec l'Autriche,
s'taient alors vanouies, et personne  cette poque n'avait
confiance en la politique ruse, avide et timide de la Prusse. Le
cabinet russe et le cabinet anglais taient donc tous les deux
dsireux de traiter. M. d'Oubril fut envoy  Paris par le cabinet de
Saint-Ptersbourg, et des ngociations s'ouvrirent par l'entremise de
lord Yarmouth, le feu marquis d'Hertford (alors _dtenu_), entre le
cabinet de Saint-James et les Tuileries. Dans ces doubles
ngociations, M. de Talleyrand russit  faire signer au diplomate
russe un trait spar, trait que le gouvernement russe dsavoua
toutefois; et il acquit une telle influence sur lord Yarmouth, que le
gouvernement anglais jugea ncessaire de le remplacer par lord
Lauderdale, qui reut les pouvoirs ncessaires pour traiter au nom des
deux gouvernements allis. La justice nous force  faire observer que
M. de Talleyrand, bien que contrecarr dans ses dmarches par un
nombre infini d'intrigues, fit les plus grands efforts pour amener une
conclusion pacifique; car, il comprenait dj, et il tait alors seul
 le comprendre, que sans la paix tout tait encore un problme, et
que, pour nous servir des paroles d'un contemporain, une succession
de batailles tait une srie de chiffres, dont le premier pouvait tre
A, et le dernier zro[37].

  [37] _Mmoires de Rovigo._

La position de Malte et de la Sicile, toutes deux alors entre les
mains de l'Angleterre, la rpugnance naturelle prouve par ce pays 
y renoncer sans garanties srieuses de la tranquillit europenne, et
l'impossibilit d'obtenir ces garanties de l'orgueil et de l'ambition
de quelqu'un qui aspirait  l'empire universel, taient nanmoins des
difficults trop grandes pour que la diplomatie pt lutter contre
elles; et lorsque la Prusse, qui avait laiss chapper l'occasion
exceptionnelle de combattre la France en ayant l'Autriche  ses cts,
se fut mise par des engagements secrets avec la Russie et des
engagements publics avec la France, dans de tels embarras, dans une
position si honteuse et si dangereuse, qu'elle se dcida  tenter
l'exprience dsespre d'chapper  ses intrigues par ses armes, une
autre grande lutte europenne commena. Dans les nouvelles campagnes
auxquelles conduisit cette nouvelle coalition, campagnes s'ouvrant par
la victoire d'Ina et se terminant par la paix de Tilsit, M. de
Talleyrand accompagna l'empereur; et quoiqu'on puisse  peine dire
qu'il ait exerc une influence prdominante sur ces vnements dont
dcidait un caractre plus violent et un gnie plus militaire que le
sien, son calme et son bon sens, qualits qui ne l'abandonnaient que
rarement, si mme elles l'abandonnaient jamais, exercrent une
influence modratrice sur l'imprieux guerrier, et tendirent en
gnral  affermir,  consolider ses succs. La manire calme dont il
savait ramener sur terre l'ambition de cet homme extraordinaire et en
apaiser le dlire, jugeant ses plans par leurs rsultats pratiques
qu'il entrevoyait d'avance, est assez vidente dans une rponse qu'il
fit  Savary, qui, aprs la bataille de Friedland, dit: Si la paix
n'est pas signe dans une quinzaine, Napolon traversera le
Nimen.--Et  quoi bon passer le Nimen? rpondit M. de
Talleyrand[38].

  [38] _Mmoires de Rovigo_, vol. III, p. 116.

On ne passa donc pas le Nimen cette fois, et cela fut d en partie
aux conseils de M. de Talleyrand;  la fin, la France tmoignant
l'intention de sacrifier la Turquie, et la Russie abandonnant
l'Angleterre, les deux combattants signrent un trait dont la
conclusion implicite tait que la domination de l'Europe devait 
l'avenir se partager entre les deux autocrates.


VIII

A cette poque, M. de Talleyrand, qui, dans les dernires guerres,
avait t frapp de la tmrit plutt que des triomphes du
conqurant, pensa que la carrire militaire de Napolon et sa
carrire diplomatique  lui-mme touchaient  leur terme.

En effet, la fortune avait conduit l'une et l'autre de ces carrires
au point le plus lev qu'elles pussent atteindre, considrant leur
caractre particulier  chacune et les circonstances des temps.

Aux succs merveilleux de Napolon semblait alors s'ajouter un
prestige surnaturel, que le plus lger chec pouvait dtruire, et
auquel une nouvelle victoire pouvait  peine ajouter. Et de mme la
rputation de M. de Talleyrand tait  son plus haut degr, et
beaucoup taient disposs  le considrer comme un matre aussi
consomm dans la science de la politique, que son souverain dans celle
de la guerre. De plus, il avait acquis, dit-on, d'immenses richesses
au moyen de dons arrachs aux puissances avec lesquelles il avait
trait, et plus particulirement aux petits princes d'Allemagne, qu'il
pouvait ou sauver ou perdre, puisqu'il tait charg de la division
gnrale de leur territoire; et aussi par d'heureuses spculations de
Bourse[39]: moyen de s'enrichir qui honore trs-peu son caractre,
mais qu'on blmait peu dans un pays qui enseigne la philosophie de
l'indulgence, et o l'on avait rcemment vu se disputer si
grossirement la richesse, que le proverbe latin

    . . . . . . . rem, facias, rem,
    Si possis recte, si non, quocumque modo rem,

tait devenu aussi franais qu'il avait jamais t latin.

  [39] Quant  ses habitudes  cet gard, il ne sera peut-tre pas
  mal  propos d'avoir recours  la correspondance amricaine.
  (_Papiers officiels et documents publics des tats-Unis_, vol.
  III, p. 473-479.)

En outre, sa sant tait branle, et il n'avait plus la force
d'accompagner partout l'empereur, obligation qui tait insparable de
sa charge; tandis que l'lvation de Berthier au rang de
vice-conntable tablissait une supriorit extrmement blessante pour
son orgueil. Dans ces circonstances, il sollicita et obtint la
permission de se retirer, et, dj prince de Bnvent, il reut le
titre de _vice-grand-lecteur_, titre qui l'levait au rang d'un des
grands dignitaires de l'empire; position qu'il parat avoir
ambitionne--si petits sont, eux-mmes, les plus grands d'entre nous.

Toutefois, ce changement dans sa position n'tait nullement encore une
disgrce, comme on l'a quelquefois reprsent. Il conserva encore une
grande influence dans les conseils de l'empereur; il tait consult
sur toutes les matires ayant trait aux affaires trangres et fut
mme adjoint  M. de Champagny, son successeur, pour conduire les
ngociations avec la cour d'Espagne, ngociations qui,  cause de
l'invasion du Portugal et des querelles qui avaient dj clat dans
la famille de Charles IV, commenaient  prendre un caractre
particulier[40].

  [40] Une note crite par Izquierdo, ambassadeur d'Espagne  la
  cour de France, et date du 24 mars 1808, est excessivement
  curieuse  propos de ces dtails.

On a dit, d'une part, que M. de Talleyrand ne voulait pas qu'on et
rien  faire avec l'Espagne, et, de l'autre, que ce fut lui qui, le
premier, conseilla  Bonaparte d'agir dans ce pays. Il est probable
que, dans cette question, il alla jusqu' conseiller un arrangement
qui aurait donn  la France le territoire au nord de l'bre, et
offert en compensation au roi d'Espagne le Portugal. Il n'est pas
impossible non plus qu'il st dj en 1805--car le bruit courut alors
que Joseph Bonaparte apprenait la langue espagnole--que Napolon avait
le rve vague de remplacer dans la pninsule les Bourbons par la
dynastie des Bonaparte. Mais lorsque les armes franaises, sans
notification, prirent possession de Burgos et de Barcelone; lorsqu'une
insurrection dposa Charles IV, et que l'empereur fut sur le point
d'adopter la politique, non pas d'agrandir paisiblement la France et
de fortifier l'Espagne contre la Grande-Bretagne, mais d'enlever les
princes espagnols et d'obtenir la couronne d'Espagne par une sorte de
tour de passe-passe, M. de Talleyrand s'y opposa avec amertume et
dcision, en disant: On s'empare des couronnes, mais on ne les
escamote pas.

D'ailleurs, l'Espagne est une ferme qu'il vaut beaucoup mieux laisser
cultiver pour soi par un autre, que de la cultiver soi-mme.

Le comte Beugnot, dans ses Mmoires rcemment publis, parle en ces
termes de ces vnements:

Le prince de Bnvent tait instruit dans les plus grands dtails de
ce qui s'tait pass  Bayonne, et il m'en parut indign: Les
victoires, me disait-il, ne suffisent pas pour effacer de pareils
traits, parce qu'il y a l je ne sais quoi de vil, de la tromperie, de
la tricherie.

Je ne peux pas dire ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne
lui sera pardonn par personne. Le duc Decrs m'a plus d'une fois
assur que l'empereur avait reproch en sa prsence  M. de Talleyrand
de lui avoir conseill tout ce qui s'tait fait  Bayonne, sans que
celui-ci et cherch  s'en dfendre. Cela m'a toujours tonn.
D'abord, il suffit de connatre un peu M. de Talleyrand pour tre bien
sr que si au fond il a t d'avis de dpossder du trne d'Espagne
les princes de la maison de Bourbon, il n'a certainement pas indiqu
les moyens qu'on a employs. Ensuite, lorsqu'il m'en a parl, c'tait
avec une sorte de colre qu'il n'prouve qu'en prsence des vnements
qui le remuent fortement.

On ne peut douter, en effet, que ce qui se passa en Espagne ne fut un
motif de profonde msintelligence entre M. de Talleyrand et Napolon.

Si ce n'avait pas t vrai, M. de Talleyrand ne l'aurait jamais
affirm publiquement comme il le fit plus tard sous le rgne de Louis
XVIII, entour qu'il tait de contemporains et d'ennemis. En outre, la
rumeur publique du moment, qui dans une telle cause est plus digne de
foi qu'aucun tmoignage individuel, le proclama hautement; et pour ce
qui est de ne pas avoir rpondu  Napolon lorsqu'il lanait en termes
violents et insultants les accusations qu'il prodiguait quelquefois 
ceux qui lui dplaisaient, on sait que M. de Talleyrand ne rpondait
jamais  de telles attaques que par un visage impassible et un silence
digne et hautain.


IX

Les affaires de la pninsule n'taient pas les seules  propos
desquelles M. de Talleyrand et l'empereur fussent alors en dsaccord.
Les troupes franaises entrrent  Rome et en Espagne, car Napolon,
aprs avoir fait la cour au pape en tant que pontife, voulait le
dpouiller comme prince, presque au mme moment; et le prince de
Bnvent tait aussi oppos  l'une de ces violences qu' l'autre.

Toutefois, ce ne fut pas  propos de cette affaire, ou du moins de
cette affaire en particulier, que commena l'inimiti de l'empereur et
de son premier ministre, inimiti si importante dans leur histoire 
tous deux.

Une fois que l'empire avait t tabli et avait eu du succs, M. de
Talleyrand s'y tait attach avec une sorte d'enthousiasme.

La posie de la victoire et l'loquence d'une imagination exalte
avaient pris pendant quelque temps le dessus sur la nonchalance
habituelle et la modration de son caractre. Il tait entr dans tous
les plans de Napolon pour reconstituer un empire des Francs et faire
revivre le systme des fiefs et des dignits fodales, systme auquel,
il est vrai, les partisans et les favoris du conqurant n'avaient rien
 perdre. Il disait que, dans les circonstances o on se trouvait
alors, tout autre systme qu'un systme militaire tait impossible.

Il voulait donc que l'on rendt ce systme splendide, et que la France
regagnt en grandeur ce qu'elle perdait en libert.

La principaut qu'il possdait, quoiqu'elle ne le satisft nullement,
tait un lien entre lui et la politique dont il la tenait. Il dsirait
la garder, et pour cela il fallait soutenir l'homme dont la chute
pourrait la lui ravir. Mais il avait un instinct prononc pour ce qui
tait pratique; suivant sa thorie, tous les gouvernements, except un
gouvernement impossible, pouvaient tre rendus bons. Un gouvernement
qui ne pouvait se maintenir sans des succs constants dans des
entreprises difficiles  l'intrieur et  l'extrieur tait, suivant
sa manire de voir, impossible. A partir de la paix de Tilsit, cette
ide le hanta toujours, plus ou moins. Malgr lui, elle le rendit amer
contre son souverain,--amer d'abord parce qu'il l'aimait plutt que
parce qu'il ne l'aimait pas. Il aurait encore aid  sauver l'empire;
mais il tait irrit parce qu' son avis l'empire s'engageait dans un
systme qui ne permettrait pas qu'il ft sauv. Mais un sentiment de
ce genre ne peut pas plus tre pardonn par quelqu'un qui est habitu
 considrer sa volont comme la loi suprme, qu'un sentiment d'une
nature plus hostile.

Napolon en vint peu  peu  dtester l'homme pour lequel il avait eu
autrefois une sorte de prdilection; et, lorsqu'il dtestait
quelqu'un, il faisait une chose trs-dangereuse et toujours inutile,
il blessait l'orgueil de cette personne sans diminuer son importance.
Il est vrai que M. de Talleyrand ne laissa jamais voir qu'il ft
irrit. Mais peu de personnes, quelle que soit la philosophie avec
laquelle elles oublient une injure, pardonnent une humiliation; et
ainsi par degrs devint de jour en jour plus fort ce mcontentement
mutuel auquel l'un donnait carrire  certains moments par des
reproches furieux, et que l'autre dguisait sous une indiffrence qui
savait garder tous les dehors du respect.


X

Le peu de compte qu'il tenait des sentiments de ceux qu'il aurait t
plus sage de ne pas offenser, tait une des erreurs les plus fatales
du conqurant, qui n'avait jamais pu apprendre  dominer ses passions:
mais il tait alors devenu galement indiffrent  la haine et 
l'affection de ses adhrents; et, comme toutes les personnes plus que
satisfaites d'elles-mmes, il s'imaginait que tout dpendait de son
mrite personnel, et rien de celui de ses agents. La victoire de
Wagram et le mariage avec Marie-Louise inaugurrent une nouvelle re
dans son histoire. Fouch fut remerci, quoique non sans avoir mrit
une rprimande pour ses intrigues; et Talleyrand tomba dans une
disgrce non quivoque provoque jusqu' un certain point par ses
traits d'esprit; autour de ces deux hommes se forma une opposition
sourde, qui observait et qui attendait; avec l'habile aventurier, elle
descendait d'un ct jusque dans les classes infrieures, et de
l'autre, elle montait jusqu'aux plus leves, avec le noble mcontent.

Le reprsentant de la maison princire de Prigord tait,
certainement,  cause de sa naissance aussi bien qu' cause de sa
position dans l'empire,  la tte des mcontents de l'aristocratie; la
maison de M. de Talleyrand, alors peut-tre le seul endroit ouvert 
tous o le gouvernement du jour ft trait sans mnagements, devint
une sorte de _rendez-vous_ pour un cercle qui rpondait  une victoire
par un _bon mot_, et qui comparait sans bienveillance les crmonies
d'emprunt de la nouvelle cour aux grces naturelles et aux usages
traditionnels de l'ancienne. Tous ceux qui se rappellent la socit de
cette poque, se souviennent que l'ex-ministre tait le seul
personnage qui et une sorte d'existence et de rputation personnelle,
qui ft quelque chose par lui-mme et en dehors du chef de l'tat; il
affectait alors de considrer et il considrait sans doute rellement
la politique de l'empereur comme la passion d'un joueur dsespr qui
continuerait  tenter la fortune jusqu' ce qu'elle l'abandonnt de
guerre lasse.

L'alliance autrichienne, que l'empereur venait de contracter, n'obtint
pas non plus l'approbation de M. de Talleyrand, quoiqu'il l'et
conseille  une certaine poque, et qu'il et aussi mme t ml aux
ngociations engages  propos d'un mariage imprial de Russie. Ce
changement pouvait venir de ce qu'il voyait alors qu'une union de ce
genre  laquelle il s'tait montr favorable dans l'espoir qu'elle
calmerait l'infatigable nergie de Napolon, ne ferait que stimuler
son ambition: ou bien cela pouvait venir de ce que, n'ayant rien eu 
faire avec les rsolutions adoptes  Vienne, il n'y avait rien gagn.
Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il dit avec une sincrit apparente:

On ne gagne jamais rien  une politique de demi-mesures. Si
l'empereur dsire une alliance avec l'Autriche, il faut qu'il donne
satisfaction  l'Autriche: pense-t-il que la maison de Hapsbourg
considre comme un honneur de s'allier avec la famille Bonaparte? Ce
que l'empereur d'Autriche dsire, c'est qu'on lui rende ses provinces,
et que son empire soit relev et rgnr; si le gouvernement franais
ne remplit pas ces conditions, l'Autriche sera dsappointe, et les
pires ennemis que nous puissions avoir sont ceux que nous avons
dsappoints.

Toutefois ces sentiments ne trouvaient encore aucun cho en dehors du
cercle d'un petit nombre de politiques indpendants et clairs.

J'ai eu l'honneur de connatre deux de ces hommes, qui avaient occup
de hautes situations sous l'empire; j'ai entendu M. de Barante et M.
Mol faire allusion en ma prsence  une conversation qu'ils avaient
eue  l'poque dont je parle, et l'un dire  l'autre: Vous
souvenez-vous comment nous considrions tous deux ce qui se passait
devant nous comme une magnifique scne d'opra sur laquelle le rideau
viendrait  se baisser avant que se fussent ferms les yeux des
spectateurs occups  la regarder avec admiration?

Mais les masses taient encore blouies par les magnifiques exploits
d'un homme qui, parmi tous ceux de l'histoire ancienne ou moderne,
aurait t le plus grand, s'il avait su unir des sentiments d'humanit
 l'clat du gnie. Alors chaque jour, en s'coulant, ajoutait  la
fatale disposition qui devait rendre son avenir si diffrent de son
pass; il devenait d'heure en heure plus hautain et plus rempli de
confiance en lui-mme, et plus dispos  marcher tout seul dans son
chemin,  ne plus tolrer les conseils et ne plus se soucier d'aucune
affection. Josphine, la femme de sa jeunesse,--Pauline, sa soeur
favorite,--Louis, son plus jeune frre,--Massna, son gnral le plus
capable,--vinrent s'ajouter  la liste sur laquelle taient dj
inscrits ses deux ministres les plus distingus. Il n'avait mme plus
l'ide de rconcilier l'espce humaine avec son autorit arbitraire.
Sa puissante intelligence, domine par son ambition plus puissante
encore, se laissait aller  adopter un systme de despotisme et
d'oppression qui contrariait non-seulement les opinions politiques,
mais les besoins journaliers de tous ses sujets et de tous ses allis.

Pour lui, la guerre tait devenue un effort pour exterminer ceux qui
s'opposaient encore  lui, effort auquel il ne pouvait suffire qu'en
opprimant ceux qui jusqu'alors lui taient venus en aide. Ainsi, il
avait fait prisonnier le pontife romain, enlev le roi d'Espagne, pris
possession d'une manire violente des villes hansatiques et du nord
de l'Allemagne; il prtendait que mme les pays qui n'taient pas
occups par ses armes devaient obir  ses dcrets. Ces usurpations
et ces exigences amenrent la dernire et fatale lutte entre les deux
potentats qui s'taient autrefois partag le monde pour lequel ils
allaient alors se battre.

La justesse de vues de M. de Talleyrand ne fut jamais plus remarquable
qu'en cette occasion. La destruction de la Prusse, en rendant voisines
la France et la Russie, avait par cela mme tendu  en faire des
ennemies. En outre, le czar orgueilleux et offens, mais dissimul,
quoique redoublant de courtoisie envers la cour de France aprs le
choix d'une archiduchesse autrichienne, de peur qu'on ne le crt
bless par l'abandon d'un mariage avec une princesse de sa propre
famille, avait commenc  sentir que le reste de l'Europe tant
subjugu, et l'Autriche gagne selon toute apparence, il restait seul
dans son indpendance; il commenait aussi  s'irriter contre les
limites que Napolon prtendait imposer  son ambition,  s'agiter
sous ce frein que l'imprieux cavalier, avec une superbe indiffrence,
tenait un peu trop serr.

D'ailleurs, quoiqu'il ft investi par les lois et l'usage d'une
autorit illimite sur son peuple, l'exemple de son pre tait l pour
lui enseigner qu'il ne pouvait pas entirement perdre de vue ses
intrts et ses dsirs; cependant, c'tait l ce qu'exigeait de lui
l'empereur des Franais. Ses sujets ne devaient pas vendre leurs
produits  l'unique acheteur qui ft dispos  les acheter; et tant
ainsi plac d'une manire inconsidre et impitoyable entre la
rvolution et la guerre, Alexandre choisit la dernire.


XI

D'un autre ct, Napolon, en se dterminant  un conflit dont il
n'ignorait pas la gravit, revint pour un moment  sa conviction
premire de la ncessit d'employer des hommes capables dans les
grandes affaires, et il tait dispos, nonobstant son dsaccord avec
M. de Talleyrand,  envoyer celui-ci  Varsovie pour organiser un
royaume de Pologne; il n'est pas surprenant que, plein de confiance
dans l'habilet et le tact de l'agent qu'il songeait  employer, il
ft en mme temps convaincu que, dans le cas o cet agent accepterait
la mission, il pourrait parfaitement se reposer sur sa fidlit; car,
dans la longue carrire de M. de Talleyrand et au milieu des
vicissitudes frquentes de cette carrire, on ne peut citer un seul
cas o il ait trahi quelqu'un dont il avait reu une mission. On dit
que cet arrangement fut empch par la difficult de concilier la
position du prince de Bnvent avec celle du duc de Bassano, qui
accompagna l'empereur dans cette campagne comme ministre des affaires
trangres. Mais, ce qui ne varia jamais, ni pendant cet clair
passager d'un retour de faveur, ni plus tard, ce fut l'opinion de M.
de Talleyrand sur les chances auxquelles s'exposait inutilement
Napolon, et il ne dguisa pas ces craintes. Il insistait
principalement sur les hasards de la guerre, qui si souvent tournent
contre le gnral le plus capable et les combinaisons les plus
habiles, sur la catastrophe crasante qui rsulterait d'une dfaite,
et le rsultat de peu d'importance qui suivrait une victoire.

L'Europe entire, que l'imprudent capitaine laissait derrire lui,
n'tait, Talleyrand le savait, tenue en chec que par la crainte et la
force, et quoique prte  seconder une arme qui s'avanait, elle
tomberait certainement sur une arme battant en retraite. Et, en
supposant la dfaite presque impossible, qu'est-ce que la France
aurait  gagner au succs? Alexandre pourrait renouveler sa promesse
d'empcher tout change commercial entre son empire et la
Grande-Bretagne; mais pourrait-il tenir cette promesse? Il ne le
pourrait pas. L'esprit de Napolon, toutefois, avait alors t habitu
par la fortune  considrer les guerres comme de simples parades
militaires, peu de temps aprs le commencement desquelles il entrait
dans la capitale de son ennemi vaincu, et retournait  Paris pour tre
salu au thtre par des acclamations enthousiastes. Il aimait fort ce
genre d'excitation, et, de mme que la plupart des hommes placs sous
de semblables influences, il en venait  se persuader que ce qui
plaisait  sa vanit tait ncessaire  ses intrts.

Il y eut, par le fait, trois poques dans la carrire de Napolon: la
premire, dans laquelle il combattit  l'tranger pour la gloire, afin
de conqurir l'empire  l'intrieur; la seconde, o, tant matre du
gouvernement de la France, il combattit pour tendre les limites de ce
pays et faire de lui-mme le personnage le plus puissant, et de sa
nation, le peuple le plus puissant du monde; la troisime, dans
laquelle les intrts de la France n'tant plus pour lui qu'une
considration secondaire, son ambition lui suggrait l'ide, passe
chez lui  l'tat de manie, de devenir matre de l'univers, et
d'acqurir un domaine dont la France ne serait presque qu'une portion
insignifiante.

Il est ncessaire d'avoir ceci prsent  l'esprit; autrement, on ne
s'expliquerait pas la campagne de Napolon en Russie, les difficults
qu'il sut lever pour ne pas retirer ses troupes d'Allemagne aprs que
cette campagne se fut termine par la dfaite, et sa rpugnance
constante  accepter toutes les conditions qui mettaient un frein 
ses projets gigantesques. Afin d'entretenir sa propre confiance dans
ces projets, il se persuadait  lui-mme qu'un charme tait attach 
son existence, et que des moyens surnaturels lui seraient fournis
quand les moyens naturels viendraient  lui manquer. Cependant, dans
cette occasion, il ne ngligea pas d'avoir recours aux moyens
naturels.

Lorsque Fouch exprima ses craintes  la pense d'une aussi vaste
entreprise, on dit que telle fut la rponse du soldat couronn: Il me
fallait 800,000 hommes et je les ai[41]. Mais dj,  cette poque,
la France avait commenc  tre fatigue de ses succs eux-mmes; et
l'affaire de Malet, qui eut lieu un peu avant l'arrive des mauvaises
nouvelles de Russie, montra assez clairement que la chute ou la
dfaite de l'empereur laisserait le champ libre  tout nouveau
systme ou rgime que les circonstances pourraient favoriser ou
imposer.

  [41] _Mmoires de Fouch_, vol. II., p. 113.

La nouvelle de l'incendie de Moscou ne fut pas plutt parvenue 
Paris, que M. de Talleyrand regarda comme perdue la cause de Napolon.
Non que Napolon n'et encore pu se sauver par la prudence; mais il
n'tait pas prudent; non que le gouvernement franais ft dans
l'impossibilit de produire sur le champ de bataille autant d'hommes
en uniforme que les allis en avaient pour leur part; mais des nations
combattaient d'un ct, tandis que de l'autre il n'y avait plus que
des soldats. Par consquent, le sagace homme d'tat, que l'on
recommenait alors  consulter, conseilla de terminer la guerre
immdiatement, et n'importe  quelles conditions. Ainsi encore, quand
la dfection des Prussiens fut connue, et que Napolon convoqua un
conseil pour dcider ce qu'il y avait  faire en prsence de ces
circonstances, il dit: Ngociez: vous avez maintenant en main des
gages que vous pouvez abandonner; demain, vous pouvez les avoir
perdus, et alors la facult de ngocier avantageusement sera perdue
aussi[42].

  [42] _Mmoires de Rovigo_, vol. VI, p. 66.

Pendant l'armistice de Prague (juin 1813), alors que le prestige de
deux ou trois rcentes victoires servait les ngociations, et que la
France aurait pu avoir la Hollande, l'Italie, et ses frontires
naturelles, Talleyrand et Fouch, qui fut aussi consult, ne cessrent
tous les deux de rpter: L'empereur n'a qu'une chose  faire--la
paix; et plus promptement il la fera, meilleure elle sera.

Ainsi encore, quand M. de Saint-Aignan, aprs la bataille de Leipzig,
apporta de Francfort des propositions qui auraient encore pu donner 
la France sa frontire du Rhin (novembre), M. de Talleyrand insista
sur la ncessit de les accepter sans le moindre dlai, et dit 
l'empereur: Une mauvaise paix ne peut nous devenir aussi funeste que
la continuation d'une guerre qui ne peut plus nous tre
favorable[43].

  [43] _Mmoires de Rovigo_, vol. VI, p. 229.

Napolon lui-mme hsita alors, et doutant momentanment de son propre
jugement, et peut-tre aussi se souvenant avec regret de temps plus
heureux, il offrit le portefeuille des affaires trangres  son
ancien ministre, mais  la condition qu'il renoncerait au rang et aux
moluments de vice-grand-lecteur.

Le but de l'empereur tait de rendre ainsi M. de Talleyrand
entirement dpendant de sa place; mais M. de Talleyrand, qui aurait
accept le poste, refusa la condition, en disant: Si l'empereur a
confiance en moi, il ne doit pas me dgrader; et s'il n'a pas
confiance en moi, il ne doit pas m'employer; les temps sont trop
difficiles pour les demi-mesures.


XII

L'tat des affaires  cette poque tait assurment des plus
critiques. En Espagne, une arme anglaise, anime par la victoire,
allait descendre des Pyrnes. En Allemagne, une population entire,
que d'anciennes dfaites avaient exaspre, et que de rcents succs
avaient encourage, brlait de passer le Rhin afin de ravir  son
ennemi les trophes qu'il se vantait encore de possder. En Italie,
une dfection dans la famille mme de l'empereur allait mettre au jour
toute l'tendue de ses malheurs. En Hollande, les couleurs de la
famille exile (la maison d'Orange) taient dployes avec
enthousiasme au milieu d'acclamations en faveur de l'indpendance
nationale; mme le roi de Danemark avait abandonn l'alliance
franaise; tandis qu'en France un peuple engourdi par le manque de
libert, une arme dcime par la dfaite des gnraux qui avaient
perdu leur confiance, et des arsenaux vides, taient les seules
ressources avec lesquelles le despote avait  affronter l'Europe tout
entire sous les armes.

Le refus de M. de Talleyrand d'accepter le ministre  un tel moment,
 moins qu'il ne ft accompagn de toute la confiance et de tout
l'clat qui pouvaient lui donner de l'autorit, tait donc assez
naturel; mais il n'est pas non plus surprenant que le souverain qui
avait fait cette proposition ait t irrit par un refus; et beaucoup
insinuaient que le vice-grand-lecteur, s'il n'tait pas employ,
serait arrt. Mais il n'y avait aucune preuve de trahison; et le chef
de l'empire redoutait, avec juste raison, l'effet que pourrait
produire  l'intrieur et  l'extrieur tout acte violent; car il
tait bien plus difficile pour lui qu'on n'aurait pu le supposer de
frapper un coup violent sur un fonctionnaire minent, en ce moment o
son pouvoir commenait  tre sur le dclin.

Son gouvernement tait un gouvernement de fonctionnaires, entre
lesquels rgnait une espce de fraternit qu'il n'et pas t prudent
de braver.

De plus, cet homme dur (et c'est l l'un des traits les plus
remarquables et les plus aimables de son caractre) avait une sorte de
tendresse, qu'il ne parvenait jamais  vaincre, pour ceux qui avaient
autrefois t attachs  sa personne, ou qui avaient rendu d'minents
services  son autorit. Jamais, dit-il au dignitaire qui lui
insinuait de frapper Talleyrand, jamais je ne donnerai la main  la
perte d'un homme qui m'a longtemps servi.[44]

  [44] _Mmoires de Rovigo_, vol. VI, p. 298.

Il rsolut donc de ne prendre aucune mesure violente contre M. de
Talleyrand; mais s'il pouvait empcher la colre d'intervenir dans ses
actes, il n'tait pas assez matre de lui pour faire qu'elle n'clatt
pas dans son langage.

Bon nombre de scnes en furent la consquence, Savary en rapporte une
qui eut lieu en sa prsence et devant l'archichancelier.

J'ai aussi lu le rcit d'une scne dans laquelle Napolon ayant dit
que, s'il croyait sa propre mort probable, il prendrait soin que le
vice-grand-lecteur ne lui survct pas, M. de Talleyrand lui rpondit
tranquillement et respectueusement, qu'il n'avait pas besoin de cette
raison pour dsirer que la vie de Sa Majest ft longtemps conserve.
M. Mol m'en a raconte une autre, dans les termes suivants: A l'issue
d'une sance du conseil d'tat qui eut lieu juste avant le dpart de
l'empereur pour la campagne de 1814, il clata en exclamations
violentes, disant qu'il tait entour de trahisons et de tratres;
puis se tournant alors vers M. de Talleyrand, il l'injuria pendant dix
minutes de la manire la plus violente et la plus offensante.

Pendant ce temps, Talleyrand tait debout  ct du feu, se servant
de son chapeau en guise d'cran pour se prserver de la chaleur de la
flamme; il ne fit pas le moindre mouvement, et l'expression de son
visage ne changea pas; quelqu'un qui l'aurait vu ne se serait
certainement pas dout que c'tait  lui que l'empereur parlait; et,
lorsqu' la fin Napolon s'en alla aprs avoir ferm la porte avec
violence, Talleyrand prit tranquillement le bras de M. Mollien, et
descendit l'escalier en boitant sans avoir l'air de songer  ce qui
s'tait pass.

Mais, en rentrant chez lui, il crivit  l'empereur une lettre pleine
de dignit dans laquelle il disait que, s'il conservait son titre
actuel, il serait de droit l'un des membres de la rgence, et que
comme il ne pouvait pas penser  occuper une telle position aprs
l'opinion que Sa Majest avait exprime sur son compte, il demandait 
abandonner son poste, et  obtenir la permission de se retirer  la
campagne.

Il reut notification que sa dmission n'tait pas accepte, et qu'il
pouvait rester o il tait.

Il est  prsumer que des insultes du genre de celles que je viens de
rapporter eurent en grande partie pour effet d'loigner et de dgoter
le personnage qu'elles avaient l'intention d'humilier; mais, quoique 
la tte d'un parti considrable de mcontents, M. de Talleyrand ne fit
gure autre chose que surveiller les actes de 1814, et faire tous ses
efforts pour que la chute de Napolon, si elle avait lieu, ft aussi
peu de tort que possible  la France et  lui personnellement[45].

  [45] M. Thiers fait le rcit d'une scne du genre de celle que je
  viens de dcrire; mais il en fixe l'poque en 1809; rien n'y est
  omis, pas mme la manire dont M. de Talleyrand jouait avec son
  chapeau; et dans ce rcit, Talleyrand, suivant M. Thiers, est
  accus par Napolon du meurtre du duc d'Enghien. M. Thiers s'est
  sans doute tromp. Le comte Mol ne pouvait avoir t induit en
  erreur ni quant aux dates, ni quant aux faits, puisqu'il tait
  prsent  la scne que j'ai raconte, et qu'il m'en a donn tous
  les dtails, sans parler du duc d'Enghien, ce qu'il aurait
  certainement fait si Napolon lui-mme y et fait allusion. Les
  reproches de l'empereur, suivant le comte Mol, ne s'attaquaient
  qu' ce qu'il considrait comme les intrigues de M. de Talleyrand
   ce moment particulier, intrigues qui, cependant, se bornaient
  alors  un effort pour carter les obstacles qui pourraient
  contrarier sa dfection, si Napolon venait dans la suite  tre
  dfait.

Pendant les confrences de Chtillon, il dit  ceux en qui l'empereur
avait le plus de confiance, que l'empereur tait perdu s'il
n'acceptait pas la paix  des conditions quelconques; toutefois,
quand, vers la fin de ces confrences, la paix sembla devenir
impossible avec Napolon, il permit au duc Dalberg d'envoyer M. de
Vitrolles au camp des allis pour leur dire que, si les allis ne
faisaient pas la guerre contre la France, mais simplement contre le
despote alors  sa tte, ils trouveraient  Paris des amis prts  les
aider. M. de Vitrolles portait dans ses bottes, en guise de lettres de
crance, un chiffon de papier sur lequel il y avait un mot de la main
du duc, et il tait autoris  nommer M. de Talleyrand; mais il
n'avait rien de ce personnage mme qui pt le compromettre
irrvocablement dans cette mission.

Nanmoins, M. de Talleyrand comprenait alors que le moment tait
certainement venu o il fallait donner  la France un nouveau chef, et
il dsirait avoir  dcider quel serait ce chef et quelles seraient
les institutions du pays qu'il aurait  diriger.

Cependant, ses communications avec les Bourbons taient, je le crois,
seulement indirectes. Beaucoup de leurs partisans taient ses parents
et ses amis. Il leur parlait en termes obligeants de Louis XVIII et en
recevait en retour des messages gracieux; mais il n'adoptait pas
positivement leur cause; en effet, on se demande s'il n'hsita pas
pendant un certain temps entre l'ancienne race et le duc de Reichstadt
avec un conseil de rgence, dont il aurait fait partie. En tous cas,
suivant le rcit de Savary lui-mme, il tenait le ministre de la
police en veil sur les mouvements des royalistes dans le Midi. On
peut mme dire qu'il n'abandonna pas la dynastie des Bonaparte avant
le moment o elle sacrifia elle-mme toutes ses chances; car, dans le
conseil qui fut assembl lorsque les allis marchaient sur Paris, afin
de dcider si l'impratrice resterait dans la capitale ou la
quitterait, il lui conseilla trs-fortement de rester, disant que
c'tait le meilleur, sinon le seul moyen de maintenir la dynastie, et
il ne cessa d'insister sur cette opinion que lorsque Joseph Bonaparte
eut produit une lettre de son frre tablissant que, si un cas pareil
venait  se prsenter, Marie-Louise devrait se retirer dans les
provinces. Ce fut alors qu'en quittant la salle du conseil il dit 
Savary:

Eh bien, voil donc la fin de tout ceci? N'est-ce pas aussi votre
opinion? Ma foi! c'est perdre une partie  beau jeu. Voyez un peu o
mne la sottise de quelques ignorants qui exercent avec persvrance
une influence de chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien  plaindre,
et on ne le plaindra pas, parce que son obstination  garder son
entourage n'a pas de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse
qui ne se comprend pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur,
quelle chute dans l'histoire! Donner son nom  des aventures au lieu
de le donner  son sicle! Quand je pense  cela, je ne puis
m'empcher d'en gmir. Maintenant quel parti prendre? Il ne convient
pas  tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines de cet
difice. Allons, nous verrons ce qui arrivera! L'empereur, au lieu de
me dire des injures, aurait mieux fait de juger ceux qui lui
inspiraient des prventions; il aurait vu que des amis comme ceux-l
sont plus  craindre que des ennemis. Que dirait-il d'un autre s'il
s'tait laiss mettre dans cet tat[46]?

  [46] _Mmoires du duc de Rovigo_, cits par M. Thiers.


XIII

Cette observation, qu'il ne convenait pas  tout le monde de se
laisser engloutir sous les ruines du gouvernement qui allait tomber,
s'appliquait, dans la pense de M. de Talleyrand,  lui-mme. Mais le
rle qu'il avait  jouer tait difficile; dsireux de rester  Paris
afin de traiter avec les allis, il reut l'ordre, en tant que membre
du conseil de rgence, d'aller  Blois. Et ce n'tait pas seulement
parce qu'il craignait que Napolon pt encore vaincre et le punir de
sa dsobissance, qu'il prouvait de l'aversion  rsister  cet
ordre; il y a chez les hommes publics un sentiment des convenances qui
leur tient quelquefois lieu de principes, et le vice-grand-lecteur
dsirait viter l'apparence d'abandonner la cause qu'il avait
cependant rsolu d'abandonner. L'expdient auquel il se dcida fut
singulier et caractristique. Sa voiture de crmonie fut commande et
prpare pour le voyage; il se mit en route en grande pompe et en
grand appareil, et trouva, suivant un arrangement fait avec madame de
Rmusat, le mari de cette dame  la barrire  la tte d'un
dtachement de la garde nationale; on l'arrta, on dclara qu'il
resterait dans la capitale, et on le reconduisit  son htel, dans la
rue Saint-Florentin, o il eut bientt l'honneur de recevoir
l'empereur Alexandre.

Le succs de la campagne avait t si rapide, la marche sur Paris si
tmraire, le nom de Napolon et la valeur de l'arme franaise
taient encore si formidables, que l'empereur de toutes les Russies
tait presque tonn de la situation dans laquelle il se trouvait, et
dsirait y chapper par toute paix qui pourrait se faire srement,
promptement, et avec quelque chance de dure. Pour ce qui tait du
gouvernement  tablir en France, il n'avait aucune ide arrte.

Le rtablissement des Bourbons, vers lequel penchait le cabinet
anglais, lui paraissait dangereux sous quelques rapports, aussi bien 
cause de la longue absence de ces princes hors de France, qu' cause
de leur caractre personnel et des prjugs de leurs partisans. Il
avait aussi des objections raisonnables  un trait avec Napolon.

Quelque plan intermdiaire lui souriait peut-tre davantage; ainsi,
une rgence avec Marie-Louise, et une substitution de Bernadotte 
Bonaparte; mais tous les plans de cette sorte taient vagues, et ils
devaient tre examins  un double point de vue: il fallait arranger
les choses de la manire la plus satisfaisante pour l'Europe, et en
mme temps la moins odieuse  la France.

L'opinion universelle dsignait M. de Talleyrand comme le personnage
non-seulement le plus capable de former, mais encore le plus capable
de conduire et d'excuter avec suite le plan le mieux appropri aux
circonstances.

C'est pourquoi, en arrivant  Paris, l'empereur adopta pour sa
rsidence la maison de M. de Talleyrand, rue Saint-Florentin, o il
tint, sous les auspices de son hte, une sorte de runion ou de
conseil qui dcida des destines de la France.


XIV

Parmi les diverses relations ayant gard  ce conseil, est celle de M.
Bourrienne, et si nous en devons croire ce tmoin des dlibrations
qu'il raconte, voici comment M. de Talleyrand rpondit  une ouverture
que fit l'empereur  propos du prince couronn de Sude, et comment il
se pronona sur les prtentions varies qui avaient t successivement
mises en avant:

Sire, vous pouvez m'en croire, il n'y a que deux choses possibles,
Bonaparte ou Louis XVIII. Je dis Bonaparte, mais ici le choix ne
dpendra pas entirement de Votre Majest, car vous n'tes pas seul.
Toutefois, si nous devons avoir un soldat, que ce soit Napolon: c'est
le premier du monde. Je le rpte, Sire, Bonaparte ou Louis XVIII,
chacun de ces hommes reprsente un parti; tout autre ne reprsenterait
qu'une coterie.

Ce fut cette opinion positive exprime avec tant de force qui, tout le
monde s'accorde  le dire, dcida le conqurant auquel on prte ces
paroles: Quand j'arrivai  Paris, je n'avais aucun plan. Je m'en
remis entirement  Talleyrand; il avait la famille de Napolon dans
une main, et celle des Bourbons dans l'autre; je pris ce qu'il me
donna.

La rsolution de ne pas traiter avec Napolon et sa famille tant
ainsi prise, M. de Talleyrand engagea l'empereur de Russie  le faire
connatre par une proclamation affiche sur les murs de Paris, et le
public lut dans toutes les rues ces paroles: Les souverains allis ne
traiteront plus, ni avec Napolon Bonaparte, ni avec aucun membre de
sa famille.

Mais ce ne fut pas tout. M. de Talleyrand ne dsirait pas chapper au
despotisme de Napolon pour tomber sous celui de Louis XVIII.

Il comptait peu sur la reconnaissance des rois, et il tait aussi
ncessaire  sa propre scurit qu' celle de son pays, que les
passions de l'migration et l'orgueil de la maison de Bourbon fussent
tenus en chec par une constitution. C'est pourquoi,  son
instigation, la proclamation fameuse  laquelle je fais allusion,
contenait la phrase suivante: Les souverains allis reconnatront et
garantiront la constitution que la nation franaise se donnera, et
invitent par consquent le snat  dsigner un gouvernement provisoire
qui puisse pourvoir aux besoins de l'administration; il prparera la
constitution qui conviendra au peuple franais. ALEXANDRE, 31 mars
1814.

De cette manire, les allis reconnaissaient le snat comme le
reprsentant de la nation franaise, et comme M. de Talleyrand avait
une influence prdominante dans le snat, sa victoire semblait
assure.

Ceci se passait le 31 mars. Mais le 30,  une heure avance de la
journe (ou vers le soir), comme Marmont et Mortier, qui avaient
dfendu vaillamment les hauteurs de Paris pendant la journe, se
disposaient  quitter cette cit, en vertu d'une capitulation que les
circonstances dans lesquelles ils se trouvaient les avaient forcs 
signer, Napolon, qui avait pris les devants sur son arme, arriva aux
environs de sa capitale et apprit du gnral Belliard, qui en sortait,
ce qui s'tait pass.

Dans le dessein de rassembler ses troupes, encore en marche 
Fontainebleau, et afin de gagner du temps, il envoya Caulaincourt, qui
l'avait reprsent  Chtillon, aux souverains alors matres de la
situation, avec l'ordre de faire semblant d'entrer en ngociations
avec eux presque  n'importe quels termes.

Quoique le czar et le roi de Prusse fussent assez fermement rsolus 
ne plus rien avoir  faire avec Napolon, et eussent affich cette
rsolution d'une manire assez dcide, ils ne laissaient cependant
pas de se sentir mal  l'aise dans le voisinage du grand capitaine qui
tait encore  la tte, disait-on, d'une force militaire se montant 
50,000 hommes, sans compter les forces de Marmont et de Mortier.

Les armes d'Augereau et de Soult se trouvaient aussi  une distance
peu considrable.

La classe infrieure  Paris, chez qui le sentiment national tait
plus vif et qui avait moins d'intrts personnels  compromettre que
la classe suprieure, tait, comme on l'avait remarqu pendant le
passage des troupes russes et prussiennes  travers Paris, triste et
mcontente; une ombre de l'ancienne terreur attache au nom de
Napolon agissait encore sur l'esprit de beaucoup de ceux qui
s'taient si longtemps courbs sous sa volont, et qui n'taient qu'
moiti disposs  renverser son autorit. La prsence de Caulaincourt
 Paris attestait que des ngociations seraient tentes.

Il n'y avait donc pas de temps  perdre. M. de Talleyrand runit le
snat sous sa prsidence, cette fonction lui appartenant d'une manire
lgitime en tant que vice-prsident et grand dignitaire de l'empire.
Ce corps, surpris de sa propre puissance, et la remettant de grand
coeur aux mains de son prsident, qui, faisant allusion  la retraite
de Marie-Louise, les somma de venir au secours d'un gouvernement
_dlaiss_, nomma, sance tenante, un gouvernement provisoire compos
de cinq membres, et ayant  sa tte M. de Talleyrand. Ces personnages
taient des illustrations de l'empire ou de l'Assemble nationale;
l'abb Montesquiou tait le seul lgitimiste dcid. En mme temps, le
snat, partageant tout  fait les vues de M. de Talleyrand quant  une
constitution, s'engagea  en faire une dans l'espace de quelques
jours.

Toutefois, rien ne fut encore dit de l'exclusion projete de Napolon
et de sa famille, ni du projet de remettre la couronne aux Bourbons.
Beaucoup des partisans de cette dernire famille taient aussi tonns
que vexs de cette omission.

Nourrissant encore les ides qu'ils avaient emportes avec eux dans un
long exil, ils ne pouvaient pas mme concevoir en quoi la France, ou
le snat franais, ou les allis avaient  intervenir dans le choix
du souverain qui gouvernerait la France et dans la fixation des rgles
suivant lesquelles s'exercerait son autorit. Louis XVIII n'tait-il
pas l'hritier de Louis XVI? pouvait-on douter qu'il ft le seul roi
possible, maintenant que l'audacieux usurpateur avait t dfait?

Est-ce qu'il ne tardait pas au comte d'Artois,  ce que disaient les
dames du faubourg Saint-Germain, d'embrasser son compagnon de
jeunesse, l'vque d'Autun?

M. de Talleyrand, avec un sourire lgrement cynique, avouait que ce
serait aussi pour lui une grande joie que de se jeter dans les bras du
prince; mais il demandait, d'un air de mystre, que cette touchante
reconnaissance ft remise jusqu' nouvel ordre. Cependant il ne jugea
pas  propos que le snat tardt plus longtemps  confirmer l'acte de
la coalition quant  la dposition de Napolon; et cette assemble
donnant comme motif de sa conduite mille abus qu'elle aurait d
prcisment prvenir, si elle avait pris au srieux sa mission
constitutionnelle, dclara, comme l'empereur Alexandre l'avait dj
fait, que ni Napolon ni sa famille ne rgneraient plus en France, et
affranchit la nation de son serment de fidlit.

Elle nomma aussi un ministre compos d'hommes faits pour la
circonstance, et ainsi s'appropria provisoirement tous les attributs
du gouvernement.

Pendant ce temps l'empereur, que l'on venait de dposer, tait encore
 Fontainebleau, et, avec une nergie que le malheur n'avait pas
abattue, il comptait ses forces qu'il cherchait  rassembler, il
tudiait la position de ses ennemis, et dressait le plan d'un dernier
et suprme effort qui consistait  battre l'une des trois divisions de
l'ennemi, campe sur la rive gauche de la Seine,  la poursuivre dans
les rues de Paris, o, au milieu de la confusion gnrale, il tait
sr d'une victoire facile, dt le combat se livrer au milieu des
ruines flamboyantes de la cit impriale.

Pour lui, il ne calculait pas les pertes, quand elles devaient
conduire au succs, et, quoiqu'il et prfr la victoire dans
d'autres conditions, il tait parfaitement dcid  l'obtenir, de
quelque prix qu'il dt l'acheter. Du moins ceci fut dit, et les
projets qu'on lui attribua  ce sujet et qu'il ne nia pas, ayant t
divulgus avant d'tre mis  excution, branlrent ce qui restait
encore de fidlit chez ses anciens officiers. Il ne put comprendre
leurs scrupules timors; ses rsolutions dsespres les effrayrent.
Une altercation s'ensuivit, et, enhardis par le dsespoir, les
marchaux se hasardrent  insister pour qu'il abdiqut en faveur de
son fils. Il comprit d'avance la futilit de cette proposition, mais
se dcida nanmoins  y accder, en partie afin de montrer la folie
des esprances que ses fcheux conseillers avaient l'air de nourrir,
en partie afin de se dbarrasser de leur prsence, ce qui le
laisserait libre, pensait-il, de mettre  excution son projet
primitif, s'il se dcidait  le faire. Ney, Macdonald, avec
Caulaincourt, qui avait rejoint l'empereur le 2 avril et lui avait
communiqu le peu de succs de sa prcdente mission, furent donc
envoys aux souverains allis; ils devaient numrer ce qui leur
restait de forces, protester de leur fidlit inbranlable  cette
famille, dont ils avaient si longtemps partag la fortune, se dclarer
rsolment contre les princes lgitimes, qu'ils regardaient comme
trangers  leur poque; et faire part, avec fermet, de leur
rsolution de conqurir ou de prir  ct de leur ancien matre, si
cette dernire proposition qu'ils venaient faire en son nom tait
rejete.

Ils emmenrent avec eux Marmont, qui tait alors  la tte de la
division importante de l'arme de Bonaparte, campe sur l'Essonne, et
dominant la position de Fontainebleau. Ce gnral, quoique le plus
favoris par Napolon, tait dj entr en ngociation avec le gnral
autrichien; mais, press par les autres marchaux,  qui il confessa
sa trahison, de rtracter ses engagements, il le fit; et ordonnant aux
officiers qu'il commandait, et qui connaissaient ses desseins, de
rester tranquilles jusqu' son retour, il accompagna Ney et Macdonald
 Paris.

La dmarche hautaine, le langage hardi et vhment de ces hommes
habitus  commander et  vaincre, de ces reprsentants d'une arme
qui avait march victorieusement de Paris  Moscou, firent une
certaine impression sur le mobile Alexandre. Il ne repoussa pas leur
ptition tout d'abord, mais il leur accorda une autre entrevue pour le
lendemain, entrevue  laquelle le roi de Prusse devait tre prsent.
Celle-l avait eu lieu le 5 avril,  deux heures du matin, avec lui
seul.

La lutte tait encore indcise; car, ainsi que je l'ai dit, l'empereur
de Russie n'avait jamais t trs-favorable aux lgitimistes, et
tenait fort  tout rgler avec Bonaparte, sans s'exposer de nouveau
aux chances de la guerre; Bonaparte tait arm, les Bourbons n'avaient
pas de troupes, et on n'avait rien  craindre de leur part.

M. de Talleyrand eut encore  s'interposer, et, avec son aisance  la
fois respectueuse et ferme,  montrer la faiblesse et la dloyaut que
l'on reprocherait au czar, quoiqu'il agt sous l'empire des sentiments
les plus gnreux, si aprs s'tre engag ainsi que ses allis par ce
qu'il avait fait pendant ces derniers jours, il se donnait  lui-mme
un public dmenti et dfaisait son ouvrage. Il ajouta, dit-on, qu'en
tenant ce langage, il ne consultait pas ses propres intrts, car il
tait probable qu'il aurait une position plus durable dans la rgence
de Marie-Louise, si une telle rgence pouvait durer, que dans le
gouvernement de l'migration qui, on devait le craindre par ce qui se
passait alors, deviendrait avant longtemps plus puissante et plus
oublieuse du pass qu'il n'et t souhaitable.

Il voulait ainsi attirer l'attention de l'empereur sur les efforts
que faisait alors ce parti pour s'opposer  la publication d'une
constitution. Excusez mes observations, Sire, continua-t-il,--d'autres
sont inquiets; mais je ne le suis pas,--car je sais trs-bien qu'un
souverain la tte d'une vaillante arme ne se laissera certainement
pas dicter des lois par quelques officiers d'une force ennemie, surtout
puisque ces officiers reprsentent le principe mme de la guerre
continuelle, principe que rpudie la nation franaise et contre lequel
se sont arms les allis.

L'empereur Alexandre, dont l'motion passagre eut bientt disparu, et
le roi de Prusse reurent les ambassadeurs le jour suivant sous
l'empire des impressions qu'avaient fait natre en eux les remarques
de M. de Talleyrand, et leurs propres rflexions; et le refus qu'ils
firent d'accepter aucune base de ngociation qui donnerait le
gouvernement de la France  Napolon ou  sa famille fut nettement
formul, quoique avec courtoisie.

Les ambassadeurs persistaient dans leurs reprsentations, lorsqu'un
officier russe, qui venait d'entrer dans la salle, murmura quelque
chose  l'oreille de l'empereur Alexandre. C'tait la nouvelle que la
division du marchal Marmont avait quitt son poste; accident produit
par cette circonstance que les officiers auxquels Marmont avait confi
ses troupes, s'tant imagin que leur trahison projete tait
dcouverte et serait punie, avaient cru que le seul remde tait de la
consommer immdiatement.

Aprs une telle dfection, c'en tait fait de la force morale de la
dputation, qui ne pouvait plus parler au nom de l'arme; et tout ce
qu'elle essaya d'obtenir fut une stipulation honorable pour l'empereur
et l'impratrice, si le premier consentait  une abdication immdiate.

Les conseils des gnraux, qui acceptrent ces misrables conditions,
ne laissaient  l'empereur Napolon d'autre alternative que la
soumission, car son gouvernement tait une machine militaire dont le
principal ressort venait de se briser entre ses mains.

Le 6, le snat acheva de rdiger une constitution qui fut publie le
8; elle crait une monarchie constitutionnelle, avec deux chambres et
confrait le trne de France  Louis XVIII, s'il acceptait cette
constitution.

Le 11, fut sign un trait par lequel Marie-Louise et son fils
reurent la principaut de Parme, et Napolon la souverainet d'Elbe,
petite le sur la cte d'Italie, o l'on prsumait qu'un homme encore
dans la force de l'ge et dou du coeur le plus inquiet qui battit
jamais dans une poitrine humaine saurait rester tranquille et
satisfait en vue des empires qu'il avait conquis et perdus.




   CINQUIME PARTIE
   DE LA CHUTE DE L'EMPEREUR NAPOLON, EN 1814,
   A LA FIN DE
   L'ADMINISTRATION DE M. DE TALLEYRAND,
   EN SEPTEMBRE 1815.


I

   Le comte d'Artois, lieutenant gnral de France.--Trait du 23
   avril pour l'vacuation de la France.--Louis XVIII, contrairement
    l'avis de M. de Talleyrand, refuse d'accepter la couronne avec
   une constitution comme le don de la nation; mais regardant la
   couronne comme lui appartenant de droit, il consent  accorder la
   constitution.--Il forme son gouvernement d'lments divers,
   nommant M. de Talleyrand ministre des affaires trangres.--Il
   semble bientt se mfier de ce dernier, et en est jaloux.--Esprit
   ractionnaire du parti des migrs et du comte d'Artois.--Trait
   de Paris.--M. de Talleyrand se rend  Vienne, et dans le cours
   des ngociations, s'arrange pour faire un trait spar avec
   l'Autriche et la Grande-Bretagne, et rompre ainsi la solidarit
   des puissances qui s'taient coalises contre la
   France.--Bonaparte s'chappe de l'le d'Elbe.--Nouveau trait
   contre Napolon, trait qui a quelque ambigut dans les termes,
   mais qui semble un renouvellement du trait de Paris.--Les
   Bourbons vont  Gand.--Bonaparte install aux Tuileries.--M. de
   Talleyrand se rend  Carslbad.--Le prince de Metternich et Fouch
   font des dmarches pour la dposition de Napolon en faveur de la
   rgence de sa femme; ils ne russissent pas.--Les allis adoptent
   de nouveau Louis XVIII.--M. de Talleyrand se rend  Gand.--Il est
   d'abord reu.--Il fait la leon aux Bourbons.--Il est de nouveau
   cr ministre.--Il rencontre de l'opposition de la part du parti
   royaliste et de l'empereur de Russie; il est faiblement soutenu
   par l'Angleterre et abandonn par Louis XVIII.--Il donne sa
   dmission.


Telle fut pour le moment l'issue de la longue lutte que M. de
Talleyrand avait soutenue contre un homme suprieur  tous les autres
par la puissance de ses facults; mais qui,  cause de certains
dfauts insparables peut-tre de la nature de ces facults mme, 
cause de l'infatuation de son orgueil et de l'excessive puissance de
son imagination, fut  la fin vaincu par la patience, la modration et
le tact d'un adversaire d'un gnie bien infrieur; cet adversaire, par
un singulier pressentiment, il en avait redout l'hostilit, tout en
la provoquant cependant avec une inexplicable insouciance.

J'ai dit que, lorsque M. de Talleyrand s'attacha aux destines de
Napolon, il attendait de lui, d'abord, son propre avancement,
secondement une amlioration de la situation de la France.

Il suivit donc Napolon avec soumission jusqu' l'poque o il
entrevit clairement que la politique de ce personnage commenait 
devenir telle qu'elle ne pourrait ni profiter  un partisan
intelligent, ni fonder un empire durable.

Toutefois on ne peut pas dire qu'en se sparant de cette politique,
aprs le trait de Tilsit, il ait abandonn son souverain dans un
moment d'adversit.

Jamais la France n'avait paru si grande, ni son souverain aussi bien
tabli.

Ce ne fut donc pas dans un moment de dclin vident pour la France ou
l'empereur, mais dans un moment o, pour un observateur perspicace, il
tait possible de discerner dans la politique du monarque une tendance
qui, si elle tait favorise, arriverait, un peu plus tt ou un peu
plus tard,  plonger le pays et son souverain dans d'inextricables
calamits, que le prince de Bnvent se dtacha tranquillement du char
qui portait l'illustre soldat et sa fortune.

Mme alors il ne fit gure autre chose qu'exprimer avec modration les
convictions qu'il s'tait formes; et il est vrai de dire que son
opposition, au moment mme o elle fut le plus accentue, ne s'adressa
jamais au personnage qu'il avait servi, mais au systme que ce
personnage suivait en aveugle.

A mesure que l'horizon devint plus sombre, il ne refusa jamais des
avis auxquels les vnements donnrent invariablement raison, et il ne
recula jamais devant les services  rendre, lorsqu'on lui permit
d'employer les moyens ncessaires pour russir.

Jusqu'au dernier moment, son infidlit se borna  donner des conseils
qui furent rejets, et  prendre avec beaucoup de rserve les mesures
ncessaires pour prserver jusqu' un certain point lui-mme et son
pays de la catastrophe qui se prparait pour son chef. Et ce ne fut
que lorsque Napolon et la nation devinrent deux choses distinctes, et
qu'il parut ncessaire de perdre l'un afin de sauver l'autre, que M.
de Talleyrand conspira contre l'homme qui, il faut le dire, ne
demandait jamais le dvouement du coeur en exigeant une obissance
aveugle.

Il n'y avait rien sur la terre que Napolon n'aurait sacrifi, et, en
effet, il sacrifia tout sans scrupule, pour servir ses vues
personnelles. Il disait et se persuadait, je crois, que ces vues
allaient au bonheur et  la gloire de la France. Il faut admettre que,
derrire son gosme, il y avait une grande et noble ide; mais ceux
qui avaient la certitude qu'il se trompait n'taient pas obligs de
subordonner aux siennes leurs notions de patriotisme. M. de Talleyrand
n'avait jamais t sa crature, il n'avait pas t tir par lui de la
poussire. Avant que la carrire du gnral Bonaparte comment, il
tait dj un homme distingu et minent, et il est  peine juste de
dire qu'il a trahi un homme qui pendant les dernires annes l'avait
abreuv d'affronts, alors que le plus intime des favoris de cet homme
(le marchal Berthier) dit lui-mme  Louis XVIII, au commencement de
la Restauration, que la France avait gmi pendant vingt-cinq ans sous
le poids de malheurs qui n'avaient disparu qu'en prsence de son
souverain lgitime.

La principale, sinon la seule question douteuse, concernant M. de
Talleyrand dans ces affaires, est de savoir si l'avis de placer Louis
XVIII sur le trne de France tait bon ou mauvais? quels autres
candidats y avait-il? Il ne pouvait plus tre question de Bonaparte
vaincu. Il n'tait pas seulement devenu odieux  M. de Talleyrand; il
l'tait galement  toute l'Europe et  toute la France, si on en
excepte les dbris pars de son arme.

Il y avait quelque chose  dire en faveur d'une rgence avec
Marie-Louise; mais son mari lui-mme dclara  Fontainebleau qu'elle
tait incapable d'agir par elle-mme. Si Napolon tait en position de
la diriger, le gouvernement tait videmment encore celui de Napolon.
Si elle tait dirige par les marchaux, on changeait un empire
militaire avec l'ordre et un chef redoutable contre un empire
militaire avec le dsordre et sans chef; de plus, Marie-Louise tait
hors de Paris.

Si elle tait reste  Paris, si Napolon et pri sur le champ de
bataille ou et t plac quelque part o il ft gard srement, la
fille de l'empereur d'Autriche, aide et dirige par quatre ou cinq
hommes minents modrs et capables, que les allis auraient pu lui
adjoindre, et peut-tre t plus en rapport avec l'poque que
l'hritier  demi oubli de la couronne de Louis XVI; mais au moment
o il fallut faire son choix, cette combinaison avait t mise de
ct.

Il y avait ensuite la maison d'Orlans. Mais cette branche cadette de
la famille de Bourbon tait personnellement presque aussi inconnue 
la France que la branche ane. D'un autre ct, le nom qui la
rattachait  la Rvolution n'tait pas populaire, mme auprs des
rvolutionnaires. Quant  Bernadotte, un soldat mdiocre plac par des
trangers sur le trne de Napolon et t une humiliation vidente
pour le peuple franais. Par consquent, Louis XVIII tait le seul
personnage de l'poque qui pt occuper avec quelque dignit le trne
vacant, et y servir  reprsenter un principe, ainsi que le disait M.
de Talleyrand.

Dans sa jeunesse, ce prince avait pass pour favorable au gouvernement
constitutionnel. Il avait eu pour rsidence pendant les dernires
annes un pays constitutionnel. Il ne s'tait jamais fait remarquer
pour la force de ses attachements personnels, et en outre, il y avait
dans son caractre, ou du moins dans ses manires, une certaine
autorit qui permettait de croire qu'il saurait contenir les plus
zls de ses partisans. Ainsi, il semblait probable qu'il accepterait
franchement un gouvernement tel que celui de l'Angleterre,
gouvernement dsir par la France en 1789, poque dont les ides
taient encore considres avec respect par les classes intelligentes
de la nation franaise. Il y avait des risques  courir, quelle que
ft la rsolution que l'on prendrait, mais dans les temps critiques il
y a toujours des risques  courir, et tout ce que peut faire un homme
d'action, c'est de choisir les moins dangereux.


II

En tous cas, M. de Talleyrand ayant une fois adopt d'une manire
dcisive la monarchie lgitime avec une constitution, on ne peut
mettre en doute qu'il n'ait poursuivi cette ide, au milieu de grandes
difficults, avec une grande hardiesse et une grande habilet.
Toutefois la partie de la tche qui dpendait de son savoir-faire, de
son tact, et de son activit, tait alors presque finie; et le succs
ultrieur allait tre confi  ceux qui devaient moissonner les fruits
de ses efforts. On aura vu, d'aprs ce que j'ai dit de la constitution
vote par le snat, que Louis XVIII tait nomm roi sous la condition
qu'il accepterait une constitution, clause contre laquelle les
royalistes s'taient rvolts. Le comte d'Artois, alors hors de Paris
et sans position reconnue, insistait pour paratre dans la capitale;
et Napolon ayant abdiqu le 11, il mit son projet  excution le 12,
prenant le titre de lieutenant gnral du royaume, titre qu'il
prtendait avoir reu de son frre, mais que son frre, parat-il, ne
lui avait jamais donn. Rien n'tait plus trange que la position
ainsi cre; Louis XVIII n'tait encore souverain d'aprs aucun acte
national; et cependant le comte d'Artois prtendait tre investi par
Louis XVIII de l'autorit royale.

Il n'tait nullement dans l'intention de ceux qui avaient rappel la
famille de Bourbon de reconnatre en la proclamant un droit antrieur
et suprieur devant lequel le pays n'aurait qu' s'incliner, et
cependant ils s'taient tellement compromis pour la cause des
Bourbons, qu'il n'tait pas facile de reculer. La rsolution  prendre
devait tre immdiate. Les autorits alors existantes devaient-elles
assister, oui ou non,  l'entre du comte d'Artois? M. de Talleyrand
et le gouvernement provisoire y assistrent, car leur absence aurait
t un scandale; le snat n'y assista pas, car sa prsence aurait
affaibli ses dcisions antrieures.

Je me laisse entraner  insrer un rcit anim de cette entre,
non-seulement parce que l'on y sent la franche et vive impression
qu'un tmoin oculaire a conserve de cette scne, mais parce qu'il
donne une description amusante du chemin fait par un mot clbre qui
eut une grande influence sur la popularit premire du prince auquel
il fut attribu.

Le lendemain, 12 avril, on se mit en marche pour aller au-devant de
Monsieur. Le temps tait admirable; c'tait un de ces premiers jours
du printemps, ravissants sous la temprature de Paris, o le soleil
brille de tout son clat, et ne distribue qu'une chaleur douce aux
germes encore tendres qui sourdent de toutes parts. Quelques fleurs
dj entr'ouvertes, un vert tendre qui commenait  poindre sur les
arbres, le chant des oiseaux printaniers, l'air de joie rpandu sur
les figures, et le vieux refrain du _Bon Henri_ qui marquait la
marche, avaient signal cette entre comme la fte de l'Esprance. Il
y rgnait peu d'ordre, mais on y rpandait des larmes. Ds qu'on vit
paratre le prince, M. de Talleyrand alla  sa rencontre, et en
s'appuyant sur le cheval du prince, avec la grce nonchalante
qu'autorise la faiblesse de ses jambes, il lui dbita un compliment en
quatre lignes, frapp au coin d'une sensibilit exquise. Le prince,
qui, de toutes parts se sentait press par des Franais, tait trop
mu pour pouvoir rpondre; il dit, d'une voix touffe par les
sanglots: Monsieur de Talleyrand, messieurs, je vous remercie; je
suis trop heureux. Marchons, marchons, je suis trop heureux!

Nous avons entendu depuis, le mme prince rpondre avec de la
prsence d'esprit et du bonheur aux harangues qu'on lui faisait, mais
pour ceux qui l'ont vu et qui l'ont entendu  son entre  Paris, il
ne fut jamais aussi loquent que ce jour-l. Le cortge se mit en
marche pour Notre-Dame, suivant l'antique usage d'aller porter  Dieu,
dans la premire glise de Paris, les hommages solennels des Franais
pour chaque vnement heureux. La garde nationale formait le fond du
cortge, mais il se composait aussi d'officiers russes, prussiens,
autrichiens, espagnols, portugais,  la tte desquels le prince
apparaissait comme un ange de paix descendu au milieu de la grande
famille europenne. Depuis la barrire de Bondy jusqu'au parvis
Notre-Dame, il n'y avait pas une fentre qui ne ft garnie de figures
rayonnantes de joie. Le peuple, rpandu dans les rues, poursuivait le
prince de ses applaudissements et de ses cris. A peine pouvait-il
avancer au milieu de l'ivresse gnrale, et il rpondit  quelqu'un
qui voulait carter de si douces entraves: Laissez, monsieur,
laissez, j'arriverai toujours trop tt.

C'est ainsi que le prince fut, s'il est permis de le dire, port
jusqu' Notre-Dame sur les coeurs des Franais; et  son entre dans
le sanctuaire, lorsqu'il se prosterna aux pieds de l'autel qui avait,
durant tant de sicles, reu les prires de ses pres, un rayon de
lumire trs-vive vint frapper sur sa figure et lui imprima je ne sais
quoi de cleste. Il priait avec ardeur; tous priaient avec lui. Des
larmes mouillaient nos yeux; il en chappait aux trangers eux-mmes.
Oh! avec quelle vrit, avec quelle ardeur, chaque strophe de l'hymne
de la reconnaissance tait pousse vers les cieux! A la fin de la
crmonie, de vieux serviteurs du prince qui avaient pleur trente ans
son absence embrassaient ses genoux, et il les relevait avec cette
grce du coeur si touchante et qui lui est si naturelle. Le retour de
Notre-Dame aux Tuileries ne fut pas moins anim, moins heureux, et,
parvenu dans la cour du palais, le prince descendit de cheval et
adressa  la garde nationale une allocution parfaitement applique 
la situation. Il prit la main  plusieurs officiers et soldats, les
pria de se souvenir de ce beau jour, et leur protesta que lui-mme ne
l'oublierait jamais. Je fis ouvrir devant le prince les portes du
palais et j'eus l'honneur de l'introduire dans l'aile qu'il devait
habiter.

Je lui demandai ses ordres pour le reste de la journe, et l'heure 
laquelle je devais me prsenter le lendemain pour le travail. Le
prince paraissait hsiter s'il me laisserait partir ou me retiendrait.
Je crus m'apercevoir que c'tait indulgence de sa part, et je lui dis
que je craindrais de l'occuper une minute de plus, parce que je le
supposais fatigu, et c'est  moi qu'il rpondit: Comment voulez-vous
que je sois fatigu? C'est le seul jour de bonheur que j'ai got
depuis trente ans. Ah! monsieur, quelle belle journe! Dites que je
suis heureux et satisfait de tout le monde. Voil mes ordres pour
aujourd'hui-- demain,  neuf heures du matin.

En quittant le prince, je repris mon travail ordinaire et je le
quittai sur les onze heures du soir pour aller chez M. de Talleyrand.
Je le trouvai s'entretenant de la journe avec MM. Pasquier, Dupont
(de Nemours), et Angls. On s'accordait  la trouver parfaite. M. de
Talleyrand rappela qu'il fallait un article au _Moniteur_. Dupont
s'offrit de le faire. Non pas, reprit M. de Talleyrand, vous y
mettriez de la posie; je vous connais. Beugnot suffit pour cela;
qu'il passe dans la bibliothque et qu'il broche bien vite un article
pour que nous l'envoyions  Sauvo.

Je me mets  la besogne, qui n'tait pas fort pineuse, mais parvenu
 la mention de la rponse du prince  M. de Talleyrand, j'y suis
embarrass. Quelques mots chapps  un sentiment profond produisent
de l'effet par le ton dont ils sont prononcs, par la prsence des
objets qui les ont provoqus, mais quand il s'agit de les traduire sur
le papier, dpouills de ces entours, ils ne sont plus que froids, et
trop heureux s'ils ne sont pas ridicules. Je reviens  M. de
Talleyrand, et je lui fais part de la difficult. Voyons, me
rpondit-il, qu'a dit _Monsieur_? Je n'ai pas entendu grand'chose; il
me paraissait mu et fort curieux de continuer sa route; mais si ce
qu'il a dit ne vous convient pas, faites-lui une rponse.--Mais
comment faire un discours que _Monsieur_ n'a pas tenu?--La difficult
n'est pas l; faites-le bon, convenable  la personne et au moment, et
je vous promets que _Monsieur_ l'acceptera, et si bien, qu'au bout de
deux jours, il croira l'avoir fait, et il l'aura fait; vous n'y serez
plus pour rien.--A la bonne heure! Je rentre, j'essaye une premire
version, et je l'apporte  la censure. Ce n'est pas cela, dit M. de
Talleyrand, _Monsieur_ ne fait pas d'antithses et pas la plus petite
fleur de rhtorique. Soyez court, soyez simple, et dites ce qui
convient davantage  celui qui parle et  ceux qui coutent; voil
tout!--Il me semble, reprit M. Pasquier, que ce qui agite bon nombre
d'esprits est la crainte des changements que doit occasionner le
retour des princes de la maison de Bourbon; il faudrait peut-tre
toucher  ce point, mais avec dlicatesse.--Bien! et je le recommande,
dit M. de Talleyrand. J'essaye une nouvelle version et je suis
renvoy une seconde fois, parce que j'ai t trop long et que le style
est apprt. Enfin j'accouche de celle qui est au _Moniteur_, et o je
fais dire au prince: Plus de divisions: la paix et la France; je la
revois enfin! rien n'y est chang, si ce n'est qu'il s'y trouve un
Franais de plus.--Pour cette fois, je me rends! reprit enfin le
grand censeur, c'est bien l le discours de _Monsieur_, et je vous
rponds que c'est lui qui l'a fait; vous pouvez tre tranquille 
prsent. Et en effet le mot fit fortune: les journaux s'en emparrent
comme d'un -propos heureux; on le reproduisit aussi comme un
engagement pris par le prince, et le mot: _un Franais de plus!_
devint le passe-port oblig des harangues qui vinrent pleuvoir de
toutes parts. Le prince ne ddaigna pas de le commenter dans ses
rponses, et la prophtie de M. de Talleyrand fut compltement
ralise.


III

Le spectacle qui vient d'tre dcrit tait gai, mais la gaiet n'tait
qu' la surface des choses.

Le danger auquel j'ai fait allusion tait l, voil par cette gaiet,
mais non moins menaant.

Le snat n'tait pas all  la rencontre du duc d'Artois, et il
n'avait pas assist au _Te Deum_. On pouvait dire que les membres du
gouvernement provisoire l'avaient fait; mais nanmoins, l'absence du
snat avait t remarque.

On se dcida  ne pas laisser les choses dans l'incertitude; on voulut
arriver  savoir clairement si le comte d'Artois avait l'intention de
mpriser les autorits nationales ou de s'y soumettre.

Il tait important que cette question ft rsolue dans le plus court
dlai possible.

Le 13 et le 14 avril se passrent en ngociations. Napolon tait
encore en France. Deux corps d'arme n'avaient pas encore consenti 
donner leur adhsion au nouvel ordre de choses.

Les allis avaient solennellement dclar que le gouvernement franais
serait celui que choisirait le snat et non celui que choisirait Louis
XVIII.

Nanmoins, tout le tact et toute la patience de M. de Talleyrand
furent ncessaires pour dcider le comte d'Artois et les zls de son
parti  agir avec une prudence ordinaire.

A la fin, on en vint  arranger les choses de cette manire: Le snat,
croyant savoir que des principes constitutionnels animaient le coeur
du comte d'Artois, lui offrit la lieutenance gnrale de France.

Le comte d'Artois accepta le poste, disant qu'il ne pouvait prendre
sur lui de sanctionner la constitution du snat dont il avait pris
connaissance, mais qui devrait tre examine par le roi, mais qu'il
pouvait nanmoins affirmer d'une manire certaine que Sa Majest en
accepterait les traits principaux.

A huit heures du soir, le snat se prsenta aux Tuileries, ayant en
tte son prsident, M. de Talleyrand. Ce personnage, si bien fait pour
les reprsentations o il fallait temprer la fermet par une exquise
politesse, s'approcha du prince, et, selon sa coutume, s'appuyant sur
une canne, la tte penche sur l'paule, lut un discours  la fois
fier et adroit, dans lequel il expliquait la conduite du snat sans
l'excuser, car elle n'avait pas besoin d'excuse.

Le snat, disait-il, a provoqu le retour de votre auguste maison au
trne de France. Trop instruit par le prsent et le pass, il dsire
avec la nation affermir pour jamais l'autorit royale sur une juste
division des pouvoirs, et sur la libert publique, seules garanties du
bonheur et des intrts de tous.


Le snat, persuad que les principes de la constitution nouvelle sont
dans votre coeur, vous dfre, par le dcret que j'ai l'honneur de
vous prsenter le titre de lieutenant gnral du royaume jusqu'
l'arrive du roi votre auguste frre. Notre respectueuse confiance ne
peut mieux honorer l'antique loyaut qui vous fut transmise par vos
anctres.

Monseigneur, le snat, en ces moments d'allgresse publique, oblig
de rester en apparence plus calme sur la limite de ses devoirs, n'en
est pas moins pntr des sentiments universels. Votre Altesse Royale
lira dans nos coeurs  travers la retenue mme de notre langage.

M. de Talleyrand joignit  ces paroles fermes et respectueuses les
protestations de dvouement qui taient alors dans toutes les bouches;
il y mit de moins la banalit et la bassesse qui se rencontraient dans
presque toutes.

Le prince rpondit par le texte de la dclaration convenue.
Messieurs, dit-il, j'ai pris connaissance de l'acte constitutionnel
qui rappelle au trne de France le roi mon auguste frre. Je n'ai
point reu de lui le pouvoir d'accepter la constitution, mais je
connais ses sentiments et ses principes, et je ne crains pas d'tre
dsavou en assurant en son nom qu'il en admettra les bases.

Aprs cet engagement explicite, la dclaration numrait les bases
elles-mmes, c'est--dire la division des pouvoirs, le partage du
gouvernement entre le roi et les chambres, la responsabilit des
ministres, le vote de l'impt par la nation, la libert de la presse,
la libert individuelle, la libert des cultes, l'inamovibilit des
juges, le maintien de la dette publique, des ventes dites nationales,
de la Lgion d'honneur, des grades et dotations de l'arme, l'oubli
des votes et actes antrieurs, etc. J'espre, ajouta le prince, que
l'numration de ces conditions vous suffit, et comprend toutes les
garanties qui peuvent assurer la libert et le repos de la
France[47].

  [47] Thiers, _le Consulat et l'Empire_, t. XVIII, p. 41.

Le gouvernement fut ainsi install jusqu' l'arrive de Louis XVIII;
et le 23, M. de Talleyrand, avec l'autorisation de Son Altesse royale,
signa le trait qui obligeait les armes trangres  quitter la
France, et les troupes franaises  vacuer les forteresses qu'elles
occupaient encore hors de France.


IV

La question trangre, la plus urgente, fut ainsi rgle; mais la
condition permanente des affaires intrieures dpendait encore des
arrangements qui seraient finalement conclus avec Louis XVIII, quoique
l'arrangement, dont je viens de parler, tablt quelque chose comme un
principe en faveur d'une constitution.

M. de Talleyrand, excessivement inquiet  ce sujet, avait envoy M. de
Liancourt au roi, dans l'espoir que Sa Majest recevrait
confidentiellement son messager. Il est vrai que M. de Talleyrand fut
averti que le duc de Liancourt, qui avait appartenu  la rvolution,
ne serait pas bien reu par le monarque de la restauration si un
certain noble, M. de Blacas, tait  ses cts.

Mais le prince de Bnvent traita cette ide du haut de sa grandeur.
Quoi! le souverain qui lui devait son trne  lui, M. de Talleyrand,
ce souverain qui tait  la fois indolent et ambitieux, qui ne savait
rien du pays dans lequel il allait paratre, pays dans lequel il
n'avait pas de partisans qui pussent le diriger de leurs conseils ou
l'aider de leur influence, et dans lequel taient encore les
souverains dont M. de Talleyrand avait t l'alli--ce souverain
refuserait de recevoir un homme de premire notabilit et de haute
naissance, et universellement aim, parce qu'il aurait pris la mme
part, jou le mme rle que M. de Talleyrand lui-mme dans les
affaires publiques des temps passs, et cela alors que la nouvelle
souverainet devrait s'appuyer sur tous les partis et sur toutes les
opinions, et de plus avoir  sa base une constitution: la chose tait
impossible! M. de Talleyrand rpondit  la personne qui lui donnait
cet avis:

Je sais tout cela mieux que vous, mais il ne faut pas qu'il en reste
de trace dans l'esprit du roi, et c'est pour que l'oubli soit patent
que j'ai choisi le duc de Liancourt; c'est l'homme du pays; il y fait
du bien  tout le monde, il est plac pour en faire au roi, et je vous
proteste qu'il sera bien reu. Ce qui est pass est pass: la nature
n'a pas donn aux hommes d'yeux par derrire; c'est de ce qui est
devant qu'il faut s'occuper, et il nous restera encore assez  faire.
Mais cependant, si M. de Liancourt trouvait de la difficult 
approcher du roi? car on s'accorde  dire qu'il est sous le joug d'un
M. de Blacas, qui ne laisse aborder que ceux qui lui conviennent.
Qu'est-ce que ce Blacas? Je ne sais pas d'o il vient et me soucie
assez peu de le savoir. Nous allons entrer dans un rgime
constitutionnel, o le crdit se mesurera sur la capacit. C'est par
la tribune et les affaires que les hommes prendront dsormais leur
place, et se chargera qui voudra d'pier le moment du lever et de
vider les poches du roi  son coucher.

M. de Liancourt tait en effet parti, et partageant l'illusion de M.
de Talleyrand, il croyait aller reprendre sans difficult auprs du
roi l'exercice de son ancienne charge de matre de la garde-robe. Tous
deux avaient notablement compt sans leur hte. M. de Liancourt ne vit
point le roi, mais seulement M. de Blacas, qui le congdia avec la
politesse froide qui ne lui manqua jamais. Le hasard me fit rencontrer
M. de Liancourt au retour, et avant qu'il et pu voir M. de
Talleyrand, je lui demandai comment il avait t reu. Il me rpondit:
Mal, trs-mal, ou, pour mieux dire, pas du tout. Il y a l un certain
M. de Blacas, qui garde les avenues et vous croyez bien que je ne me
suis pas abaiss  lutter contre lui; au reste, je crains fort que M.
de Talleyrand n'ait donn dans un pige: les princes vont nous
revenir les mmes que lorsqu'ils nous ont quitts.

Le roi nous fut bientt annonc; les affaires se pressaient les unes
sur les autres de telle sorte qu' peine l'insuccs de M. de Liancourt
put effleurer l'attention. Il fallait, toutefois, qu'il et donn
beaucoup  penser  M. de Talleyrand, car il n'en parlait 
personne[48].

  [48] _Mmoires_ de Beugnot, p. 121.

En envoyant  Louis XVIII le personnage qu'il avait choisi, M. de
Talleyrand avait l'ide de compromettre le roi, de l'engager tout de
suite dans le parti auquel appartenait ce personnage, dans le parti
que formaient les hommes modrs du commencement de la rvolution:
hommes qui, par opinion, taient en faveur de la monarchie
constitutionnelle, mais qui avaient t tellement en rapport avec des
personnes de tous les partis et de toutes les opinions, qu'ils taient
au courant de tout et avaient partout des amis. Dans ce parti il
voyait un centre qui pouvait rapprocher les lignes divergentes, une
colonne vertbrale, si l'on peut ainsi parler,  laquelle pourraient
venir se rattacher les membres pars de cette socit si grande et si
complexe du sein de laquelle il fallait tirer un nouveau gouvernement.
Le projet n'tait pas mauvais, et il est probable qu'il aurait russi
pendant les premiers jours d'un triomphe incertain.

Mais la popularit inespre de sa famille, l'acceptation gnrale de
la cocarde blanche, les rapports de ses frres et des royalistes
ardents, rapports qui ne manquaient pas de lui parvenir avec des
exagrations, et enfin l'abdication dfinitive de Napolon, craient
une nouvelle phase dans les affaires de Louis, et, indcis sur ce
qu'il devait faire, il se dcida  ne rien faire avant son arrive en
France.

Ceci suffit pour montrer  M. de Talleyrand, qui dans la suite
n'oublia pas M. de Blacas, qu'il y aurait auprs du nouveau roi un
petit cercle d'o il serait banni; que le roi n'avait l'intention, ni
de se confier  lui, ni de l'offenser; qu'il n'y avait pas  former de
systme, que, s'il ne rompait pas avec le souverain, sur la tte
duquel quelques jours auparavant il avait plac une couronne, il
aurait  s'accommoder aux prjugs et  s'arranger avec les favoris de
ce souverain. Il n'y avait pas encore de motifs suffisants pour une
rupture.

Les vnements allaient bientt se prononcer, et fournir les lments
d'une ligne de conduite dcisive. En attendant, il fallait sacrifier
la politique de principe  la politique d'habilet.

S'il avait t consult, il n'aurait certainement pas conseill 
Louis XVIII, qui fit le 20 une espce d'entre triomphale  Londres,
de dire qu'il devait sa couronne au prince rgent; c'tait en effet
mettre de ct l'empereur Alexandre, qui tait encore  Paris, et le
snat et le corps lgislatif, qui taient alors les seuls organes
constitus des dsirs de la nation, et la seule autorit  laquelle
obissaient si facilement l'arme franaise et le peuple franais.
Mais il alla  la rencontre de Sa Majest  Compigne, o Louis avait
dcid de sjourner trois ou quatre jours avant d'entrer  Paris et
de prendre ses rsolutions ultrieures. Il et t curieux d'assister
 cette rencontre.

Chacun de ces deux personnages tait  sa manire un acteur consomm,
et chacun d'eux, prtendant  la supriorit, tait dcid  ne pas se
laisser dominer par l'autre. Depuis quelques annes, Louis s'tait
exerc au rle de roi avec d'autant plus de soin et une attention
d'autant plus minutieuse qu'il n'tait roi que de nom. Talleyrand
avait t accoutum ds sa jeunesse aux plus hautes positions de la
socit; pendant les dernires annes il avait t admis dans
l'intimit des souverains, avait t trait par eux avec les plus
grands gards, sinon sur un pied d'galit; et il venait de disposer
du sort de la France. Le descendant des rois avait l'intention de
produire tout de suite sur son puissant sujet l'impression d'un roi,
en prenant ces airs de royaut pour lesquels il tait clbre.

L'ancien vque, noble et diplomate, tait prpar  tenir tte  ces
airs de royaut avec la nonchalance respectueuse et bien leve d'un
homme du monde, qui avait le sentiment de sa propre valeur, et la
dfrence naturelle mais non obsquieuse d'un grand ministre vis--vis
d'un monarque constitutionnel. Il est probable que ni l'un ni l'autre
ne dit ce qu'il avait l'intention de dire, ou ce que lui prtent les
contemporains; mais l'on raconte que Louis donna  entendre  M. de
Talleyrand, qu'en restant tranquille et satisfait jusqu' ce que la
Providence lui et plac la couronne sur la tte, il avait rempli le
rle qui convient au prince et au philosophe, agissant avec bien plus
de dignit et de sagesse que les hommes d'action affairs qui, pendant
ce temps, s'taient occups de leur avancement personnel.

D'un autre ct, lorsque Sa Majest, dsirant peut-tre effacer
l'impression d'observations qui, en somme, n'taient pas flatteuses,
parla avec admiration des talents de M. de Talleyrand, et lui demanda
comment il s'tait arrang pour renverser le directoire d'abord, puis
enfin Bonaparte, on raconte que M. de Talleyrand rpondit avec une
sorte de navet qu'il pouvait affecter, quand cela lui convenait:

Mon Dieu, Sire, je n'ai rien fait pour cela. C'est quelque chose
d'inexplicable que j'ai en moi et qui porte malheur aux gouvernements
qui me ngligent. Enfin, quant aux choses essentielles, le roi, sans
entrer dans beaucoup de dtails, parat avoir donn  entendre  M. de
Talleyrand que la France aurait une constitution, et lui, M. de
Talleyrand, l'administration des affaires trangres.

C'tait tout ce que M. de Talleyrand pouvait alors esprer. Il essaya
nanmoins, dans une autre occasion, de persuader au monarque lgitime
que son trne ne pourrait qu'acqurir une solidit plus grande s'il
tait accept comme le don spontan de la nation. Un homme rellement
grand se trouvant  la place de Louis aurait probablement provoqu un
vote par le suffrage universel; le simple fait de l'appel  un vote de
ce genre aurait obtenu un assentiment universel produit par un
enthousiasme universel; et par le fait un tel vote en faveur d'un roi
qui avait pour lui la lgitimit aurait en mme temps raffermi la
force du principe lgitimiste.

Un homme trs-prudent n'aurait pas couru ce risque; il aurait beaucoup
appuy sur le vote du snat, puisqu'il avait t donn, et il aurait
eu l'air de croire que c'tait moins encore un hommage  sa personne
qu'une reconnaissance des droits de sa race.

Mais un homme orgueilleux et vain ne pouvait pas se dpouiller si
aisment d'un titre particulier qu'il tait seul  possder. Un homme,
quel qu'il soit, pouvait tre nomm roi des Franais; mais Louis XVIII
seul pouvait tre le lgitime roi de France. Ce droit hrditaire au
trne tait une proprit personnelle. Il s'en tait prvalu dans
l'exil: il tait rsolu  l'affirmer en arrivant au pouvoir; et comme
M. de Talleyrand se disposait  continuer la discussion, il
l'interrompit tout court, suivant des tmoignages contemporains, en
disant avec un sourire poli, mais quelque peu cynique:

Vous me demandez d'accepter de vous une constitution, et vous ne
voulez pas en accepter une de ma part. C'est trs-naturel; mais, mon
cher monsieur de Talleyrand, alors, moi, je serai debout, et vous
assis.


V

L'observation qui vient d'tre rapporte n'admettait aucune rplique.
Cependant Louis eut le bon sens de comprendre qu'il ne pouvait entrer
 Paris sans quelques explications, et sans la promesse donne plus
ou moins explicitement, d'un gouvernement reprsentatif. Diffrent en
cela du comte d'Artois, il n'prouvait aucune espce de difficult 
donner sa promesse, et tait mme dispos  se concerter avec son
ministre, pour savoir quelle serait la manire la plus heureuse et la
plus populaire d'accorder les garanties qu'il voulait offrir sans
abandonner le point sur lequel il tait rsolu  insister.

Cependant la premire chose  arranger tait une entrevue entre le
souverain qui avait pris possession de la couronne comme d'une chose
sur laquelle il avait des droits, et le snat qui la lui avait offerte
 certaines conditions.

Cette entrevue eut lieu le 1er mai  Saint-Ouen, petit village prs
Paris, o le roi invita le snat  venir  sa rencontre. M. de
Talleyrand, en prsentant ce corps, pronona un discours compos avec
beaucoup d'art, et parla pour les deux parties  la fois. Il dit que
la nation, instruite par l'exprience, se prcipitait, pour le saluer,
au-devant de son souverain qui revenait prendre possession du trne de
ses anctres; que le snat, participant aux sentiments de la nation,
faisait la mme chose; que, d'un autre ct, le monarque, guid par
sa sagesse, allait donner  la France des institutions en rapport
avec son gnie et avec l'esprit de l'poque: qu'une _Charte
constitutionnelle_ (c'tait le titre que le roi avait choisi) unirait
tous les intrts  celui du trne, et fortifierait la volont royale
du concours de toutes les volonts; que personne mieux que Sa Majest
ne connaissait la valeur d'institutions mises si heureusement 
l'preuve par un peuple voisin, d'institutions qui taient un appui,
et non un obstacle, pour tous les rois qui aimaient les lois et
taient les pres de leur peuple.

Quelques mots du roi, confirmant ce qu'avait dit M. de Talleyrand, ne
laissrent rien  dsirer; et le 3 mai, on publia la fameuse
_Dclaration de Saint-Ouen_, qui, aprs avoir tabli qu'il y avait
beaucoup de bonnes choses dans la constitution propose par le snat
le 6 avril, et que ces bonnes choses seraient maintenues, ajoutait
que, cependant, quelques-uns des articles de cette constitution
portaient l'empreinte de la prcipitation avec laquelle ils avaient
t composs, et devraient en consquence tre rforms; mais que Sa
Majest avait l'intention bien arrte de donner  la France une
constitution qui renfermerait toutes les liberts que pouvaient
dsirer les Franais, et que le projet d'une telle constitution serait
sous peu prsent aux chambres. Louis XVIII, ainsi prcd, entra 
Paris, o on lui fit un accueil passable, et, s'tablissant dans le
palais de ses anctres, commena  s'y installer en prince qui compte
y finir ses jours.

Sa premire pense fut de reconstituer sa maison, et en le faisant, il
nomma grand aumnier M. de Talleyrand-Prigord. Il y avait aussi 
former le nouveau ministre, et M. de Talleyrand y figura comme
ministre des affaires trangres, et fut honor du titre de prince,
quoiqu'il ne pt plus y ajouter: de Bnvent.

Les autres personnes nommes dans le nouveau ministre, et qui plus
tard attirrent l'attention, furent l'abb de Montesquiou, ministre
de l'intrieur, gentilhomme instruit et qui ne manquait pas de talent,
mais qui n'avait point l'habitude des affaires, et royaliste par
prjug autant que par principe (M. Guizot, soit dit en passant,
commena sa carrire sous M. de Montesquiou), et l'abb Louis,
ministre des finances, dont les capacits financires taient
universellement reconnues.

Mais le plus important ministre du temps tait le ministre de la
maison du roi, ce certain M. de Blacas dont M. de Talleyrand avait
appris de bonne heure  connatre l'influence sur Louis XVIII. M. de
Blacas tait un de ces gentilshommes de la noblesse de second ordre,
qui souvent produisent plutt sur le vulgaire l'effet de grands
seigneurs, que les nobles de la premire classe, parce qu'ils ajoutent
une dignit feinte  la dignit naturelle qui est ordinairement
l'apanage de ceux qui depuis leur enfance ont t traits avec
distinction.

Il tait d'un ge moyen, bel homme, affable, instruit, grand amateur
de mdailles, trs-vain de sa faveur de cour, qui avait pour point de
dpart toutes les faiblesses morales et physiques de son matre, et il
avait une confiance absolue dans l'indestructibilit d'un difice
qu'il avait vu cependant sortir de ses ruines et de ses cendres.

Il avait de plus une telle confiance dans sa propre capacit, qu'il
croyait impossible que quelqu'un vnt  la mettre en doute, si ce
n'est un fou insigne ou un ennemi personnel rempli de mauvais vouloir.

C'tait par son canal que passaient les rsolutions du roi sur toutes
les affaires; il n'y avait d'exception que pour les affaires
trangres; celles-ci, M. de Talleyrand les traitait directement avec
Sa Majest.

Un gouvernement se trouva ainsi form, et le premier devoir de ce
gouvernement fut de faire un trait de paix avec les puissances
victorieuses. M. de Talleyrand eut, ncessairement, la conduite de
cette ngociation. Il y avait deux questions  rsoudre: l'une, les
arrangements entre les potentats europens qui avaient  donner des
possesseurs aux territoires qu'ils avaient repris  la France; et
l'autre, les arrangements qui devaient tre faits entre la France et
ces potentats.

Quelques personnes pensaient qu'il serait possible de traiter les deux
questions  la fois, et que la France devrait tre admise  un congrs
o les questions particulires entre la France et l'Europe, et celles
qui avaient  tre dcides par les souverains europens entre eux,
pourraient tre rgles de concert[49]. Mais un peu de rflexion
suffira, je pense, pour montrer que les questions qui taient
pendantes entre la France et l'Europe, et celles qu'il s'agissait de
rgler entre les diffrents tats de l'Europe hier encore coaliss
contre la France, taient parfaitement distinctes.

  [49] M. Thiers est de cette opinion.

De plus, il aurait t absurde, et en consquence, impossible pour la
France d'exiger que toutes les affaires qui avaient  tre arranges
comme rsultant de la dernire guerre avec la France, fussent traites
en France.

La capitale de la France tait l'endroit qu'il convenait le mieux de
choisir pour traiter des intrts franais.

La capitale d'un des allis tait l'endroit o il tait naturel de
discuter les affaires entre les allis. Paris fut donc choisi dans le
premier cas, et Vienne dans le second.

Toutefois, les allis s'taient sans aucun doute placs dans une
fausse position  l'gard de la nation franaise, et cela se fit
sentir quand il fut question de conclure la paix.

Ils avaient dclar qu'ils sparaient Napolon de la France, qu'ils ne
faisaient la guerre que contre le despote franais, et qu'ils feraient
au pays de meilleures conditions qu'ils ne pouvaient en faire 
l'empereur.

M. de Talleyrand, par consquent, s'avana en disant: Eh bien, vous
consentiez  donner  Napolon les anciennes limites de la monarchie
franaise; que donnerez-vous  la France?

Les allis rpondirent, comme l'on pouvait s'y attendre, que les
promesses auxquelles on se reportait taient vagues, qu'ils ne
pouvaient disposer de la proprit des autres; que la France n'avait
rien de lgitime si ce n'est ce qu'elle possdait avant une succession
de conqutes ressemblant  un pillage; que les allis avaient en main,
il est vrai, les territoires conquis repris aux Franais, mais qu'ils
ne pouvaient les rendre  des matres qui n'avaient aucun droit de les
possder; que l'avis gnral tait que la France devait reprendre ses
anciennes limites, et que, lorsque le 23 avril les allis s'taient
engags  retirer leurs troupes du territoire franais, ils
entendaient par l le territoire de l'ancienne France. Il ne pouvait
tre question d'autre chose. Toutefois, M. de Talleyrand obtint les
frontires de 1792, et non celles de 1790, et, en arrondissant ces
frontires, il ajouta quelques forteresses et quelques habitants au
royaume de Louis XVI.

De plus, Paris resta matre, et on lui permit de s'en vanter, de
toutes les oeuvres d'art ravies aux autres nations; c'tait en faire
en quelque sorte la capitale artistique du monde.

Mais un rsultat si born, les horreurs de la guerre une fois finies,
n'arriva pas  faire que cette paix satisft le peuple franais, et
nous trouvons dans divers ouvrages des rflexions sur l'inconcevable
lgret de M. de Talleyrand, qui ne sut pas se procurer des
conditions plus avantageuses.

Je confesse que l'Europe n'aurait jamais d faire de promesses
compromettantes, et qu'elle aurait d accomplir gnreusement ses
promesses quelles qu'elles fussent, du moment qu'elle les avait
faites; mais, en somme, la France qui dans ses conqutes avait
dpouill toutes les puissances, aurait d tre satisfaite quand, la
saison des victoires ayant pass pour elle, ces puissances
consentaient  lui laisser ce qu'elle avait possd dans l'origine.

Pauvre M. de Talleyrand! il supporta avec une indiffrence pleine de
dignit tous les reproches absurdes qui lui furent adresss, mme
l'accusation qu'on porta alors contre lui d'avoir sign le trait
d'avril, par lequel le gouvernement provisoire, ne se sentant pas la
force de conserver les forteresses occupes encore hors de France par
des troupes franaises, quand l'vacuation en tait rclame par une
arme ennemie campe au coeur de Paris, y renona  condition que la
France elle-mme serait vacue. Monsieur de Talleyrand, vous semblez
avoir t bien press de signer ce malheureux trait, dit le duc de
Berry.--Hlas! oui, monseigneur; j'tais trs-press. Il y a des
snateurs qui disent que j'tais trs-press qu'on offrt la couronne
 votre royale maison; couronne que sans cela elle n'aurait peut-tre
pas eue.

Vous faites observer, monseigneur, que j'tais trs-press
d'abandonner des forteresses qu'il ne nous tait pas possible de
garder. Hlas! oui, monseigneur, j'tais trs-press. Mais savez-vous,
monseigneur, ce qui serait arriv si j'avais tard  proposer Louis
XVIII aux allis, et si j'avais refus de signer avec eux le traite du
23 avril? Non, vous ne savez pas ce qui serait arriv! ni moi non
plus. Mais en tous cas vous pouvez tre bien sr que nous ne
discuterions pas  l'heure qu'il est un acte du prince votre pre.

Dans une autre circonstance trs-rapproche de celle-l, comme le fils
de Charles X parlait d'une manire triomphante de ce que la France
pourrait faire lorsqu'elle aurait  sa disposition les trois cent
mille hommes qui avaient t renferms en Allemagne, Talleyrand, qui
tait assis  peu de distance et qui n'avait pas eu l'air d'couter,
se leva, et s'approchant lentement du duc de Berry, lui dit, les yeux
 demi ferms et d'un air de doute inquisiteur: Et pensez-vous
rellement, monseigneur, que ces trois cent mille hommes puissent
nous tre de quelque utilit?--De quelque utilit? certainement.--Hem!
dit M. de Talleyrand en regardant fixement le duc, vous le pensez
rellement, monseigneur; je ne savais pas; car vous les aurez, grce 
ce malheureux trait du 23 avril!

Le plus curieux, c'est que Charles X avait regard ce trait comme le
grand acte de sa vie, jusqu'au moment o son fils lui dit que 'avait
t une grande bvue; et il ne sut pas alors s'il devait le dfendre
pour sa propre gloire, ou en rejeter tout le blme sur M. de
Talleyrand.


VI

Un trait de paix ayant t finalement conclu entre France et l'Europe
le 30 mai 1814, l'anneau suivant dans la chane des vnements fut la
promulgation de la constitution promise depuis longtemps; car les
souverains qui taient encore  Paris et avec qui la restauration
avait commenc, dsiraient vivement quitter cette ville; et ils
disaient qu'ils ne pourraient le faire que lorsque les promesses
qu'ils avaient faites  la nation franaise auraient t excutes.

Le 4 juin fut donc fix pour cet acte national. Le roi avait promis,
ainsi qu'on l'a vu, que le cadre d'une constitution serait soumis au
snat et au corps lgislatif. Il dsigna l'abb de Montesquiou, que
nous avons dj nomm, et un M. Ferrand, personnage ayant une
certaine importance dans le parti royaliste, pour esquisser les
contours de ce grand travail, leur adjoignant M. Beugnot, homme du
monde, homme d'esprit, dont les principes n'avaient rien d'austre,
mais qui crivait d'une plume facile et souple; ce travail fait, il
fut soumis au roi qui l'approuva, et dfr  deux commissions, l'une
choisie dans le sein du snat et l'autre dans le sein du corps
lgislatif, le roi se rservant le droit de dcider des points en
litige.

Le rsultat fut en gnral satisfaisant: la constitution avait bien
t faite de manire  avoir l'air d'tre un don, une faveur de
l'autorit royale, mais elle n'en contenait pas moins les conditions
essentielles d'un gouvernement reprsentatif. L'galit devant la loi
et devant l'impt, l'admissibilit de tous aux emplois publics,
l'inviolabilit du monarque, la responsabilit des ministres, la
libert des cultes, la ncessit du vote annuel des budgets annuels;
et, enfin, les Franais avaient la permission d'imprimer et de publier
leurs opinions, sous l'empire de lois qui ne se proposeraient que de
rprimer l'abus d'une telle libert.

Il devait y avoir une chambre basse, le cens serait pour les lecteurs
de trois cents francs d'impts directs, et de mille francs pour les
ligibles.

La premire chambre ne fut pas alors rendue hrditaire, quoique le
roi pt crer des titres de pairie hrditaire. Une grande partie du
snat, les ducs et les pairs d'avant la rvolution, et d'autres
personnages de distinction, formrent la chambre des pairs. Le corps
lgislatif imprial devait jouer le rle de chambre basse ou _chambre
des dputs_, jusqu' ce qu'expirt le temps pour lequel les membres
avaient t choisis. Ceux des snateurs, qui n'avaient pas t
inscrits sur la liste de la pairie, avaient droit  leur ancien
traitement comme  une pension.

Le roi tint  ce que la nouvelle constitution ft appele _charte
constitutionnelle_, _charte_ tant un vieux mot employ autrefois par
les rois, et qu'elle ft date de la _dix-neuvime anne de son
rgne_.

Le prambule contenait aussi ces paroles: Le roi, dans l'entire
possession de ses pleins droits sur ce beau royaume, dsire seulement
exercer l'autorit qu'il tient de Dieu et de ses anctres, en fixant
lui-mme les bornes de son propre pouvoir. Phrase qui ressemble
quelque peu  cette phrase de Bolingbroke: La puissance infinie de
Dieu est limite par sa sagesse infinie. On ne peut affirmer que M.
de Talleyrand ait eu quelque chose  faire avec la _confection_ de la
charte, puisque l'instruction de Louis XVIII  la commission tait de
tenir tout secret  M. de Talleyrand; mais c'tait le genre de
constitution qu'il avait fortement rclam, et ainsi la restauration
s'accomplit d'aprs le plan qu'il avait entrepris de lui tracer,
lorsqu'il obtint les dcrets qui dposaient les Bonaparte et
rappelaient les Bourbons.


VII

J'ai dit que M. de Talleyrand, en crant le gouvernement de Louis
XVIII, voulait lui donner comme soutien principal, comme colonne
vertbrale, si on peut risquer le mot, un parti d'hommes capables,
pratiques et populaires, d'opinions modres. Mais Louis XVIII, par
principe, se mfiait de tous les hommes en proportion de leur
popularit et de leurs talents, et particulirement de ses ministres.
M. de Talleyrand, par consquent, tait  ses yeux un personnage qui
devait tre constamment surveill et constamment souponn. Louis
XVIII avait aussi en horreur l'ide que son cabinet ft un ministre,
un corps compacte form d'hommes runis par une mutuelle entente sur
les questions politiques. Son principe tait que des chevaux qui se
donnent toujours des coups de pied l'un  l'autre, ont moins de chance
de s'attaquer  la voiture; de plus, il trouvait rellement mauvais
tout ce qui n'tait pas comme trente ans auparavant, quoiqu'il ne
voult pas prendre la peine de le changer, et il soutenait que toute
cette nouvelle espce de personnages  qui il avait affaire taient
des _coquins_--qu'il n'y avait pas parmi eux un galant homme.

Il trouvait convenable, puisqu'ils taient l, de les traiter avec
courtoisie, avec gards, et politique de temporiser avec eux
puisqu'ils avaient en main un certain pouvoir; mais,  part lui, il
les regardait comme des btes sauvages, comme des _Yahoos_ de Swift,
qui se seraient introduits et installs dans l'curie, et qu'on en
chasserait  coups de pied aussitt que les chevaux, fortifis par
d'abondantes rations de bl, seraient  la hauteur de l'entreprise.

En attendant, il ne fallait rien risquer, de telle sorte qu'il
s'tablissait aussi  son aise que possible dans son fauteuil,
recevait les visiteurs d'un air qu'un acteur, prt  jouer le rle de
Louis XIV, aurait bien fait d'tudier; il crivait de jolis billets,
disait des choses fines et piquantes, et avait l'avantage de se sentir
roi jusqu'au bout des ongles.

Tel tait le roi de France; mais il y avait  ct de lui un
demi-souverain, le comte d'Artois, qui habitait le pavillon Marsan.

Ce prince, qu'il a t de mode de dcrier, je l'estime a quelques
gards, plus que son frre; car s'il n'avait pas une intelligence
suprieure, il avait du coeur. Il voulait rellement du bien  son
pays: il aurait donn sa vie pour lui, ou du moins il pensait qu'il
l'aurait fait: ses intentions taient excellentes; mais il comptait,
pour lui fournir les moyens de les faire triompher, sur ses ides
vieillies et son ducation  la vieille mode. Louis XVIII tait plus
cultiv, plus cynique, plus faux: il n'aimait la France que vaguement
et seulement parce qu'elle tait lie  son orgueil et  l'orgueil de
sa race: il avait mauvaise opinion du monde en gnral, mais tait
dispos  en tirer le plus qu'il pouvait au profit de son propre
bien-tre, de sa dignit et de sa prosprit. Ce caractre n'tait
pas aimable, mais sa froideur et sa duret mettaient le roi  l'abri
de la duperie, sinon de la flatterie.

Le comte d'Artois tait tout  la fois flatt et tromp; mais c'tait
en faisant appel  ses meilleures qualits que ses flatteurs le
trompaient. Ils dpeignaient le peuple franais comme minemment et
naturellement loyal, et plein de sympathie et de respect pour les
descendants de Henri IV et de Louis XIV. Pauvres enfants! ils avaient
t gars par ceux qui avaient plac  leur tte dans toutes les
fonctions de l'tat des hommes corrompus: ce qu'il fallait, c'tait
confier les charges publiques  des hommes de bien,  des hommes
loyaux qui eussent servi la famille royale dans l'exil, et sur qui, en
un mot, l'on pt compter.

L'glise aussi--ce grand moyen de gouvernement et cette source
intarissable de paix et de consolation pour les individus--cette
gardienne de l'intelligence qui empche le sentiment de s'garer dans
les rgions des fausses thories et des fausses esprances--l'glise
avait t traite avec mpris et indiffrence.

L'glise et le trne avaient  se secourir mutuellement, et c'tait
aux Bourbons  les mettre d'accord. De ces conditions seulement,
conditions si claires, si simples, si pieuses et si justes,
dpendaient la scurit et la prosprit de la monarchie. C'tait l
ce que disaient tous ceux que le comte d'Artois consultait.

L'erreur consistait  prendre le peuple franais pour ce qu'il n'tait
pas, et  ignorer ce qu'il tait,  s'imaginer que quelques prfets et
quelques prtres pourraient faire passer tout d'un coup une
gnration tout entire d'un ordre d'ides  un autre. Mais les
doctrines du comte d'Artois plaisaient  Louis XVIII, quoiqu'il ne
partaget pas tout  fait la confiance de son frre, et elles
plaisaient encore davantage  tous les amis ou favoris qui taient
dans son intimit.

De cette manire, quoiqu'il n'en ft pas tout  fait convaincu, elles
influenaient sa conduite; conduite qui, toutefois, n'tant pas
toujours exactement telle que l'auraient dsir Monsieur et son parti,
tait toujours surveille par eux avec dfiance et souvent
contre-carre avec obstination. De quel ct pouvait donc se tourner
M. de Talleyrand pour trouver un secours qui l'aidt  maintenir dans
la bonne voie le gouvernement  la tte duquel il figurait? Du ct du
roi? Il n'avait pas sa confiance.

Vers ses collgues? Il n'y avait entre les ministres aucune confiance
mutuelle. Du ct du comte d'Artois? Il tait en opposition avec son
frre.

Vers les royalistes? Ils visaient  une possession absolue du pouvoir.
Des imprialistes et des rpublicains il ne pouvait tre question. De
plus, il n'tait pas homme  crer,  stimuler,  commander.
Comprendre une situation, recueillir les influences parses autour de
lui et les diriger vers un point auquel il tait de leur intrt
d'arriver, c'tait l son talent particulier. Mais soutenir une lutte
longue et prolonge, intimider et dominer les partis en lutte, cela
dpassait la mesure de ses facults, ou plutt de son temprament
calme et froid.

Son seul effort parlementaire fut donc une exposition  la chambre des
pairs de l'tat des finances, exposition qui fut aussi claire et aussi
habile que l'taient toujours ses exposs financiers. Pour le reste,
il s'en remit en partie au hasard, en partie  la marche ordinaire et
naturelle d'un systme constitutionnel, qui arrive toujours avec le
temps  produire des partis avec des opinions, et qui pousse mme les
ministres, pour leur commune dfense,  adopter une commune politique
et une mme ligne de conduite. Ainsi, haussant les paules en prsence
de la dclaration de M. de Fontanes qu'il ne pourrait pas se sentir
libre dans un pays o l'on aurait la libert de la presse, et souriant
des ides de madame de Simiane sur les ministres, qui, suivant elle et
les dames du faubourg Saint-Germain, devaient tre de grands
seigneurs, avec des manires accomplies et un grand nom, ayant  leurs
ordres de bons travailleurs qui feraient les affaires[50], il fit  la
hte ses prparatifs pour se rendre au congrs de Vienne, qui aurait
d commencer ses sances deux mois aprs le trait de Paris,
c'est--dire le 30 juillet, mais qui ne s'tait pas encore runi  la
mi-septembre.

  [50] Madame de Simiane reprit: Il ne s'agit pas de cela; c'tait
  bon du temps de Bonaparte; aujourd'hui il faut mettre dans les
  ministres des gens de qualit et qui ont  leurs ordres de bons
  travailleurs qui font les affaires, ce qu'on appelle des
  _bouleux_! (_Mmoires de Beugnot_, p. 142.)


VIII

J'ai dit que le congrs devait commencer le 30 juillet, mais ce ne fut
que le 25 septembre que l'empereur de Russie, le roi de Prusse, et les
autres rois et ministres de cours diffrentes qui y taient attendus,
commencrent  s'assembler. M. de Metternich, lord Castlereagh,
remplac ensuite par le duc de Wellington, le prince d'Hardenberg, le
comte de Nesselrode, qui n'tait l que pour seconder l'empereur
Alexandre ngociant pour lui-mme, furent les principaux personnages
que M. de Talleyrand eut  rencontrer.

Sa tche n'tait pas trs-facile. Son souverain devait sa couronne 
ceux dont les intrts allaient alors se dcider; on pouvait le
considrer lui-mme comme leur ayant des obligations. Il fallait avoir
au plus haut degr conscience de sa position leve pour ne pas
descendre  une position subordonne. M. de Talleyrand avait
conscience de sa dignit, et il sigea  Vienne comme s'il tait
l'ambassadeur du plus grand roi du monde.

Il avait avec lui des personnages de noms plus ou moins distingus, le
duc Dalberg, le comte Alexis de Noailles, M. de la Bernadire, et M.
de Latour du Pin.

M. de Talleyrand disait que le premier laisserait chapper les secrets
dont il dsirait qu'on et connaissance; que le second rapporterait au
comte d'Artois tout ce qu'il aurait vu, et pargnerait ainsi  ce
prince la peine de se le faire raconter par d'autres. Quant  M. de la
Bernadire, il ferait marcher la chancellerie, et M. de Latour du Pin
signerait les passe-ports. Lui-mme, dans ces circonstances, allait 
Vienne avec l'ide de faire admettre la France dans le congrs sur le
mme pied que les autres puissances, de rompre en quelque mesure le
faisceau de la coalition rcemment forme contre elle, et de lui
trouver des amis au sein de ce corps o elle n'avait alors que des
ennemis unis contre elle; d'obtenir l'expulsion de Murat du trne de
Naples, et enfin, de transporter l'empereur de l'le Elbe  une
localit plus loigne. Il tait question des Aores ou des Bermudes.

La dissolution de l'alliance des grandes puissances, de quelque
manire qu'elle ft obtenue, tait l'indpendance de la France. Quant
 l'expulsion de Murat de Naples, ou  l'loignement de Napolon,
c'taient, sans aucun doute, des choses trs-dsirables  obtenir pour
les Bourbons en France; mais M. de Talleyrand avait peut-tre encore
d'autres motifs pour poursuivre ces deux objets.

Si Murat n'tait plus  Naples, que Napolon ft en lieu sr, et que
la branche ane des Bourbons vnt  se perdre en France, deux autres
gouvernements, suivant les circonstances, taient encore possibles. La
rgence avec le duc de Reichstadt, ou une monarchie limite avec le
duc d'Orlans. M. de Talleyrand en avait vu assez avant d'aller 
Vienne, et probablement en avait entendu assez depuis qu'il y tait
arriv, pour concevoir des doutes quant au succs de sa premire
exprience; mais il occupait en France une position telle que, dans
toute combinaison n'ayant pas  sa tte l'empereur Napolon, ce serait
toujours vers lui que se tournerait un parti considrable 
l'intrieur et  l'extrieur, pour rsoudre les difficults que
provoquerait la chute de Louis XVIII. Le congrs de Vienne eut
ncessairement pour base les engagements contracts entre les allis 
Breslau, Tplitz, Chaumont et Paris; ces engagements stipulaient la
reconstruction de la Prusse d'aprs ses proportions de 1806, la
dissolution de la confdration rhnane, le rtablissement de la
maison de Brunswick dans le Hanovre, et faisaient aussi mention
d'arrangements concernant la position future du grand-duch de
Varsovie. Je reviendrai tout  l'heure sur ces arrangements.

Comme tout ce que l'on avait  partager tait un butin commun entre
les mains des allis, ils proposrent qu'un comit de quatre
personnes, reprsentant l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la
Russie, dlibrt d'abord quant  la rpartition; et qu'une entente
ayant ainsi t tablie entre ces puissances (les principales entre
toutes), les termes de cette dtermination fussent communiqus aux
autres puissances,  la France et  l'Espagne en particulier,--dont on
entendrait les objections.

Un tel arrangement excluait la France d'une part active dans les
premires dcisions, qui seraient videmment maintenues une fois que
les quatre puissances allies seraient tombes d'accord.

M. de Talleyrand mit en jeu tout son tact et tout son talent pour
empcher que les choses se passassent ainsi. Se prvalant du trait de
paix que la France avait dj sign, il soutint qu'il n'y avait plus
_d'allis_, mais seulement des puissances, qui,  la suite d'une
guerre ayant cr un nouvel ordre de choses en Europe, taient
appeles  examiner et  dcider de quelle manire ce nouvel ordre de
choses pourrait le mieux profiter au bien de tous et s'tablir en
ayant gard aux droits anciens existant avant 1792, et aux nouveaux
droits acquis lgitimement par certains tats dans la longue lutte
qui, d'une manire plus ou moins continue, avait dur depuis cette
poque. Il parvint enfin aprs quelque difficult  faire prvaloir
ces ides, et le comit de quatre fut chang en un comit de huit,
comprenant toutes les puissances signataires du trait de Paris:
l'Autriche, l'Angleterre, la Russie, la Prusse, la France, l'Espagne,
le Portugal et la Sude.

Ce premier point gagn, restait  obtenir le second rsultat qu'il
avait en vue, je veux dire  diviser les allis. Tout effort prcipit
dans ce sens aurait empch le succs de l'entreprise. M. de
Talleyrand sut attendre que des intrts rivaux vinssent travailler
dans le mme sens que lui.

A cette poque, la grande proccupation de l'Autriche tait de
reprendre son ancienne position en Italie, sans diminuer celle 
laquelle elle prtendait en Allemagne.

Les vues de la Russie, ou plutt de l'empereur Alexandre, taient plus
compliques, et conues avec une certaine grandeur d'esprit et une
certaine gnrosit de sentiment, quoique toujours avec ce mlange de
ruse que n'excluaient point les prtentions chevaleresques de
l'empereur.

Je viens de dire que j'aurais  parler des arrangements concernant le
duch de Varsovie, arrangements dont il avait dj t question
pendant la guerre, au cas o les allis auraient le dessus. Il avait
t convenu que ce duch, une fois soustrait aux prtentions de
Napolon, serait divis entre les trois puissances militaires,
l'Autriche, la Prusse et la Russie.

Mais l'empereur de Russie prit alors un ton plus haut. La destruction
de la Pologne, dit-il, avait t une disgrce pour l'Europe: il se
donnait la tche de rassembler ses membres disperss, et de la
reconstituer avec ses lois, sa religion, et sa constitution  elle. Ce
serait pour lui un plaisir d'ajouter  ce qu'il pourrait rassembler
d'autre part, les anciennes provinces polonaises sous sa domination.
La Pologne aurait une nouvelle existence avec le czar de Russie pour
son roi. Je me demande si l'empereur Alexandre ne s'exagrait pas la
valeur de la reconnaissance  laquelle il s'attendait, et n'estimait
pas au-dessous de sa valeur l'amour des Polonais pour leur nationalit
et leur indpendance.

Mais son ide tait trs-certainement qu'il arriverait ainsi  crer
comme avant-garde en Europe un puissant royaume, capable de progrs
rapides, et unissant  un complet dvouement  sa famille tout
l'enthousiasme d'un peuple qu'il aurait ressuscit  la vue de toutes
les nations du monde.

De plus, il lui semblait, non sans raison, qu'un royaume de Pologne
existant ainsi attirerait invitablement  lui avant longtemps toutes
les portions de territoire alin ou tranger qui taient dans les
mains des autres puissances, et qu'ainsi avant longtemps la Russie
dominerait sur toute l'tendue de ce royaume qu'elle avait en un
certain temps consenti  partager. La Prusse et l'Autriche
discernrent naturellement bien vite ce qu'il y avait sous ce projet;
mais la Russie prsuma que l'Autriche se contenterait de ses
acquisitions italiennes. Elle vit, toutefois, que la Prusse
demanderait un prsent peu ordinaire pour se laisser sduire. Le
prsent propos fut la Saxe, et ainsi les deux cours du Nord
conclurent un engagement secret, la Russie promettant de soutenir les
droits de la Prusse sur la Saxe, et la Prusse s'engageant  appuyer
les projets de la Russie quant  la Pologne.

Pour l'Angleterre, elle semblait plus spcialement occupe de l'ide
de former un royaume uni de Hollande et de Belgique, et, sduite par
l'illusion qui cherche  persuader que l'on peut arriver  unir par
des traits des populations qui n'ont entre elles aucune sympathie,
elle s'imaginait qu'elle pouvait crer une barrire contre l'ambition
franaise en ce qui concernait surtout l'Angleterre, et de cette
manire pargner pour l'avenir  ce pays les dangers qu'il eut 
craindre quand le Scheldt tait au pouvoir de Napolon, et que la cte
anglaise tait menace d'arsenaux maritimes qui lui faisaient face de
Brest  Anvers.

Le conflit qui commena aussitt eut pour cause les prtentions
ambitieuses de la Prusse et de la Russie. Quoique ce ft surtout  la
personne de Napolon qu'il tait attach, le roi de Saxe avait t
fidle  la France, et la nation franaise tait bien dispose  son
gard. Pour ce qui tait de la Pologne, la France, qui a toujours pris
un vif intrt  l'indpendance polonaise en tant que servant de
barrire  l'Europe contre l'agrandissement de la Russie, la France ne
pouvait envisager avec satisfaction un arrangement qui aurait fait de
la Pologne un instrument de la puissance russe.

Les dispositions de l'Angleterre au sujet de la Prusse taient d'abord
quelque peu indcises. Elle n'approuvait pas la destruction de la
Saxe, mais cependant cela ne lui aurait pas dplu de voir un tat
puissant s'tablir dans le nord de l'Allemagne,  la condition que cet
tat ft indpendant, et l'Angleterre se serait donc  premire vue
prte  l'annexion de la Saxe aux tats prussiens, si la Prusse avait
voulu s'unir  la Grande-Bretagne et  l'Autriche contre les projets
russes en Pologne.

L'Autriche, d'un autre ct, tait tout  fait aussi oppose au projet
prussien qu'au projet russe; mais le prince de Metternich, tant
parfaitement sr que la Prusse ne se sparerait pas de la Russie, fit
semblant de partager la manire de voir de lord Castlereagh, et promit
de sacrifier la Saxe si la Prusse consentait  insister avec
l'Angleterre en faveur de l'indpendance polonaise.

La Prusse refusa, ainsi que l'avait prvu le prince de Metternich, et
elle n'en prit pas moins possession de la Saxe, en mme temps que la
Russie s'appropriait le grand-duch de Varsovie, prenant ainsi une
attitude d'hostilit  l'gard des autres puissances.

Pendant ce temps, la question de la Saxe proccupait vivement le
parlement anglais et la cour d'Angleterre: le parlement, parce qu'il
est toujours contre les oppresseurs; la cour, parce qu'elle commenait
 entrevoir que la Prusse, une fois en possession de la Saxe, pourrait
se laisser aller  convoiter aussi le Hanovre. L'Autriche remarqua
avec joie ce changement, et il fut convenu que l'Angleterre et
l'Autriche s'opposeraient de concert et d'une manire formelle aux
intentions manifestes d'une manire si hautaine par les deux cours du
Nord.

Ainsi l'Angleterre, l'Autriche et la France se trouvaient rapproches
par des opinions communes, par une mme manire de voir.

Cependant il y avait certaines raisons qui portaient les deux
premires puissances  hsiter  s'unir avec la troisime.

Premirement, une telle union tait ce que dsirait M. de
Talleyrand--une rupture de cette ligue qui avait amen la paix de
l'Europe; secondement, il n'tait pas certain que la France pt venir
en aide  l'Autriche et  l'Angleterre d'une manire actuelle et
pratique; et enfin, on se demandait si, au cas o elle pourrait leur
venir en aide, elle ne demanderait pas en change de ce secours plus
qu'il ne vaudrait, et ne saisirait pas cette occasion pour chercher 
renouer tous les projets ambitieux que le renversement de Napolon et
le trait de Paris avaient fait vanouir.

La premire objection fut carte quand il devint de plus en plus
vident que la Prusse et la Russie avaient dj contract ensemble des
engagements particuliers et spars, qui, non-seulement autorisaient,
mais mme foraient l'Angleterre et l'Autriche  se dfendre contre
ces engagements par des engagements de mme genre pris entre elles
dans le but de ne pas accepter servilement les rsultats de ces
traits secrets.

Quant  la puissance de la France comme auxiliaire, M. de Talleyrand,
au moyen d'un habile expos de l'tat des affaires  Vienne, dcida le
gouvernement franais  donner une juste ide de sa puissance
militaire en levant l'arme franaise de 130,000  200,000 hommes et
en crant la facilit de l'augmenter d'une manire bien plus
considrable encore--mesure rendue facile par les recouvrements
extraordinaires des finances sous l'habile administration de M. Louis,
et qui produisit un effet moral considrable,  la fois en France et
hors de France. En mme temps, l'ambassadeur de France, dans ses
nombreuses conversations avec lord Castlereagh et M. de Metternich,
tenait ce langage:

Un gouvernement, s'il veut durer, doit rester fidle  son origine.
Celui de Bonaparte, fond par la conqute, devait ncessairement se
continuer par la conqute; celui de Louis XVIII est fond sur un
principe. Il faut qu'il reste fidle  ce principe, celui de la
lgitimit, droit que la conqute ne peut produire jusqu' ce qu'elle
ait t confirme par les traits. Nous soutenons le roi de Saxe.
D'aprs ce principe, nous ne nous attendons pas  tre rcompenss de
cet appui que nous lui prtons. En soutenant son trne, nous
garantissons, nous affermissons le ntre. Doutez-vous de ma sincrit?
Je suis prt  signer toute pice quelle qu'elle soit ayant pour but
de vous tranquilliser quant  l'ambition de Louis XVIII.

Ce fut de cette manire qu'il prpara par degrs la signature du
trait secret du 3 janvier 1815, trait par lequel l'Autriche,
l'Angleterre et la France s'engageaient  fournir chacune 150,000
hommes pour soutenir celle des trois puissances qui viendrait  tre
attaque par d'autres puissances essayant videmment de troubler
l'quilibre de l'Europe en vue de leur profit personnel.

Les noms des puissances souponnes ne furent pas mentionns, et
l'alliance que l'on conclut tait essentiellement d'un caractre
dfensif; mais elle tait sympathique aux sentiments franais; elle
rompait l'alliance antifranaise, et donnait  la France les deux
allis les plus importants qu'elle pt esprer gagner; car c'tait
l'Angleterre seule qui avait form la dernire coalition, et une
nouvelle coalition ne pourrait se former sans elle.

M. Thiers, qui est trop dispos  croire que toute la politique d'un
homme d'tat doit consister  acqurir des extensions de territoire,
critique tout ce qui fut alors fait par M. de Talleyrand, et fait
remarquer que ce diplomate aurait d attendre tranquillement, et se
montrer plutt favorable  la Prusse et  la Russie, et qu'alors ces
puissances auraient offert  la France la Belgique ou les frontires
du Rhin, tant ainsi pour la France des allis plus profitables que
l'Angleterre et l'Autriche.

S'il est une ide qui me parat des plus extravagantes, c'est celle-ci
que la Prusse, ou mme la Russie, aurait consenti  rinstaller la
France sur le Rhin, ou  la ramener d'une manire quelconque dans le
proche voisinage ou sur le territoire de l'Allemagne.

J'ai la certitude que ce cas ne se serait prsent dans aucune
circonstance. Mais l'on admettra toujours avec moi que ce n'aurait t
qu' la dernire extrmit, que la Prusse et la Russie se seraient
dcides  faire l'trange proposition sur laquelle compte M. Thiers.

Elles auraient d'abord conduit jusqu'aux dernires limites leurs
ngociations avec leurs allis des derniers jours, et comme
l'Angleterre tait prte  faire beaucoup de concessions et finit en
effet par abandonner  la Prusse un tiers de la Saxe, et  la Russie
une partie aussi considrable de la Pologne qu'elle put le faire sans
trop compromettre ses intrts, il ne nous semble pas y avoir la
moindre probabilit que, pour les diffrends encore pendants, la
Prusse et la Russie auraient consenti  acheter l'appui de la France,
en lui donnant une grande augmentation de frontires et  s'attirer
ainsi la mortelle inimiti de la Grande-Bretagne et de l'Autriche.

M. de Talleyrand donc, s'il avait suivi la politique de M. Thiers,
aurait, en premier lieu, perdu l'occasion de sparer les grandes
puissances, occasion qu'il sut saisir avec tant d'habilet; il aurait
aussi lchement abandonn la Saxe, et du mme coup tellement dgot
l'Angleterre, qu'il aurait ensuite t impossible d'obtenir d'un
parlement anglais quelques sous pour le soutien de la cause des
Bourbons. Waterloo n'aurait jamais eu lieu; la Russie et la Prusse
n'auraient fait que peu sans les subsides anglais; et la France aurait
t de nouveau livre entre les mains de Napolon, dont le triomphe
aurait t tout  la fois la ruine de M. de Talleyrand et celle du
matre qu'il servait alors.

Comme ce n'est pas mon intention d'entrer dans un examen gnral du
trait de Vienne, que j'ai toujours considr comme dfectueux et sous
le rapport des principes, et au point de vue purement politique, je ne
suivrai pas plus loin les ngociations auxquelles j'ai fait allusion,
mais, puisque j'ai parl de Naples, il ne sera pas inutile de faire
observer que M. de Talleyrand ne parvint jamais  attirer l'attention
du prince de Metternich sur la dposition de Murat, avant que la
question prussienne et la question russe eussent t rgles d'une
manire convenable; car le prince de Metternich tait trop prudent
pour se mettre  dos l'Allemagne et l'Italie  la fois; cependant
quand ces arrangements furent termins, et que le beau-frre de
Napolon se fut compromis par des intrigues qu'on avait laisses se
dvelopper tout en les surveillant, l'homme d'tat autrichien donna 
l'ambassadeur de France une assurance prive, mais positive, que le
royaume de Naples serait dans un bref dlai rendu  ses anciens
possesseurs.

Quant  la question du changement de rsidence de Napolon, elle fut
tranche par Napolon lui-mme au moment o le congrs allait se
clore. Napolon, n'ignorant pas les plans que l'on formait pour
l'loigner d'un lieu de rsidence o il avait t absurde de le
placer, se dcida  tenter l'audacieuse entreprise du retour de l'le
d'Elbe, entreprise qui fut la plus glorieuse, quoique la plus fatale,
de sa carrire semblable  celle d'un mtore.


IX

Ce fut au milieu de la gaiet d'un bal, le 5 mars[51], et au moment
mme o le congrs allait se sparer, que d'un petit groupe de
souverains runis dans un coin du salon, et trahissant le srieux de
leur conversation par le sombre aspect de leur physionomie, sortirent
ces paroles comme un sourd murmure: Bonaparte s'est chapp de l'le
d'Elbe. Le prince de Metternich fut le seul qui devina de suite
l'intention de l'ex-empereur de marcher aussitt sur Paris. Le succs
d'un plan si tmraire tait certainement douteux; mais dans l'espoir
qu'on avait encore le temps d'influencer l'opinion publique, une
proclamation propose par l'Autriche,  l'instigation du duc de
Wellington, et signe le 13 mars par la France et les quatre grandes
puissances, dnona l'ex-empereur d'Elbe en des termes qui ne
pouvaient s'appliquer qu' un pirate ou  un maraudeur. Ce langage,
Louis XVIII s'en tait servi  Paris, le 6 mars, et il pouvait, lui,
l'employer avec quelque convenance; mais de pareilles expressions
avaient beaucoup moins de sens et devaient paratre moins justifies
lorsqu'elles sortaient de la bouche de princes qui, peu de temps
encore auparavant, traitaient ce pirate et ce maraudeur de roi des
rois; elles taient tout  fait inconvenantes de la part d'un
souverain traitant ainsi le mari de sa fille de prdilection.

  [51] Il a t fait des rcits si nombreux et si varis du moment
  o l'on reut cette nouvelle, et de la manire dont elle fut
  transmise, que j'en donne tout simplement le rcit populaire,
  sans assurer qu'il soit rel.

Mais il arrive souvent que l'on cherche  cacher l'hsitation de ses
dcisions par l'extravagance de son attitude. Personne ne dsirait une
nouvelle guerre; de plus, les diffrentes puissances reprsentes 
Vienne n'taient plus dans les mmes termes de fraternit cordiale qui
avaient caractris leurs relations  Paris; elles comprenaient
cependant qu'en face d'un danger commun, elles devaient s'entendre,
et, surmontant leurs petites animosits ainsi que leurs rivalits
mesquines, se montrer dcides  une lutte dsespre, lutte qui, si
la victoire se prononait pour les allis, serait l'unique moyen de
rparer les effets de leur imprudence et de sauver l'honneur de leurs
armes.

Bientt aprs arriva la nouvelle de cette marche triomphale et
mouvante  travers des lgions qui, aprs avoir reu l'ordre de viser
avec leurs baonnettes la poitrine de leur ancien chef, comme l'on
ferait pour un tratre, se jetrent  ses genoux en pleurant et les
embrassant, comme ceux d'un pre; mais ce grand roman historique
fortifia plutt qu'il n'affaiblit les rsolutions prises
antrieurement; et la proclamation du 13 mars fut bientt suivie du
trait du 25.

Ce trait, contract par les quatre puissances allies, tait une
rptition du trait de Chaumont et de celui de Paris. La position des
Bourbons n'y tait pas clairement dfinie; car, bien que Louis XVIII
ft invit  y participer, les puissances allies, et en particulier
l'Angleterre, dclarrent formellement que leur intention n'tait pas
d'imposer un gouvernement  la France, ni de s'engager  soutenir les
droits du monarque fugitif. Je dis le monarque fugitif, parce que
Louis XVIII avait alors appris ce que valaient ses partisans et
s'tablissait tranquillement  Gand, Napolon s'tant de son ct
rinstall tranquillement aux Tuileries.

Le secret de tout ce qui venait de se passer peut s'expliquer en
quelques mots. Louis XVIII n'avait pas su conqurir l'affection du
peuple franais; son prdcesseur avait conserv l'affection de
l'arme franaise. Il y avait peu de mystre dans les intrigues des
Bonaparte. La reine Hortense (comtesse de Saint-Leu) habitait Paris,
et la conversation de son salon tait une constante conspiration,
tandis que la moiti de la capitale tait mise au courant de la
correspondance qu'elle recevait. Barras et Fouch firent tous deux
part  M. de Blacas d'une partie de ce qui se passait, et offrirent de
lui donner des renseignements plus dtaills; mais l'horizon de ce
gentilhomme tait born, et il ne croyait que ce qu'il voyait.
D'ailleurs, les royalistes taient persuads que le roi trs-chrtien
avait conquis la conscience des militaires en nommant dans chaque
rgiment un aumnier, avec le rang de capitaine; et que les provinces
lui appartenaient, parce qu'il les avait remises aux mains de
fonctionnaires qui faisaient hautement profession de dtester
l'usurpateur. Qu'y avait-il donc  craindre? Ainsi le pays, aprs
avoir t fatigu du soldat et des tambours, tait tracass par la
messe et l'_migr_. Et, en mme temps, les vtrans de la grande
arme, qui se voyaient remplacs par une garde de jeunes gentilshommes
avec de beaux noms et de splendides uniformes, et les beauts de
l'empire qui ne se sentaient pas  leur place au milieu des grandes
dames de la cour lgitime, tenaient les deux bouts du fil lectrique
que le petit homme  la redingote grise n'avait qu' toucher
lgrement pour qu'il allt vibrer dans le coeur de tout soldat qui
avait suivi une fois les aigles impriales, et qui conservait encore
religieusement la cocarde tricolore dans son pupitre ou son havre-sac.


X

M. de Talleyrand  Vienne avait suivi la ligne de conduite qui avait
toujours t la sienne vis--vis des gouvernements qu'il avait servis
et qui s'taient pleinement reposs sur lui--il avait t zl et
fidle. En un mot, il s'tait montr un agent actif et habile, suivant
et servant la politique que Louis XVIII, avec qui il entretenait une
correspondance prive, croyait la meilleure pour sa dynastie et pour
la France; et il avait russi  donner  la fois de la dignit et de
l'influence  un gouvernement qui, en ralit, manquait des deux.

Pendant sa mission  l'tranger, il ne s'tait pas ml de la
politique intrieure de la cour, et cependant ne s'tait pas ralenti
dans ses efforts pour la servir, sous prtexte des fautes qu'elle
commettait; mais il n'avait pas cach  ses amis intimes la persuasion
qu'il avait que cette politique prenait un chemin qui aboutirait
probablement  la ruine. Quand les choses en furent arrives  ce
terme, le cas fut diffrent. Il ne se spara pas de la cause de Louis
XVIII, mais il ne s'y rattacha pas d'une manire indissoluble.
Toutefois, il n'hsita pas un moment  se dclarer contre son
adversaire. Concentrant toutes les forces de son intelligence et de sa
volont sur l'ide unique d'arriver  dbarrasser la France de
Napolon, il rptait constamment  ceux qui parlaient longuement des
dfauts, des lacunes de la Restauration: Je ne sais pas quel est le
gouvernement qui convient le mieux  la France; mais je sais d'une
manire certaine que celui de Napolon est pour elle le pire.

Son ancien matre aurait dsir calmer cette animosit; et Fouch, qui
intriguait auprs de tous les partis, avec tous les partis, se
rservant de se dcider ensuite pour le plus puissant, envoya M. de
Montrond  Vienne pour chercher  se rendre compte des relles
intentions de l'alliance, et plus particulirement des intentions de
M. de Talleyrand, dont M. de Montrond devait chercher  obtenir les
services, au moyen des assurances et des promesses qu'il pourrait
juger ncessaires.

Ce M. de Montrond tait une spcialit de son poque: un type de ce
_rou_ Franais produit par Faublas, et plus particulirement par les
_Liaisons dangereuses_. Il avait rgn sur le monde fashionable depuis
prs de quarante ans, par ses amours, ses duels, et son esprit, plus
brillant que celui d'aucun contemporain. C'tait un des favoris de M.
de Talleyrand, comme M. de Talleyrand tait un de ses enthousiasmes.
Chacun d'eux disait du mal de l'autre, prtendant l'aimer  cause de
ses vices. Mais personne n'aurait pu parler  M. de Talleyrand d'une
manire aussi intime que M. de Montrond, ni en obtenir une rponse
aussi claire. Ils avaient l'un en l'autre une mutuelle confiance, et
pourtant M. de Talleyrand n'aurait jamais dit  personne de se fier 
M. de Montrond, pas plus que M. de Montrond n'aurait dit  quelqu'un
de croire M. de Talleyrand.

M. de Montrond, l'me du cercle de la reine Hortense, et en mme temps
l'ami du duc d'Orlans, qu'il avait connu en Sicile pendant un exil
auquel il s'tait condamn lui-mme, non sans avoir ses raisons,
disait-on, dans un moment o il avait provoqu la mauvaise humeur de
Napolon, M. de Montrond, dis-je, essaya d'abord de voir si une
considration quelconque pourrait ramener le diplomate, autrefois
connu sous le nom de prince de Bnvent,  se souvenir de ses vieux
serments de fidlit; et, voyant qu'il ne fallait pas y songer, il le
sonda, dit-on, sur ses sentiments  l'gard du fils de ce prince, dont
il n'avait pas d oublier le clbre salon, le cercle du Palais-Royal.
La rponse qu'il obtint fut celle-ci: Que la porte n'tait pas
ouverte alors, mais que, si elle venait jamais  s'ouvrir, il n'y
avait pas ncessit de la fermer avec violence.

Cette tide fidlit n'tait pas prcisment en rapport avec le
bruyant dvouement dont on faisait parade  Gand, o quelques
personnes pensaient qu'il n'aurait pas t difficile de dcider les
allis  se prononcer d'une manire plus positive et plus explicite en
faveur du monarque lgitime, si seulement son reprsentant avait eu
plus de zle vritable pour ses droits, et un sentiment moins vif de
ses erreurs.

Quant au parti du comte d'Artois, au lieu de se repentir des excs
auxquels il s'tait port pour faire triompher ses principes, au lieu
de reconnatre que ces excs avaient amen le renversement du roi, il
pensait, ou du moins, disait, comme c'est l'habitude en pareil cas,
que ce renversement avait t amen, non par la politique du
gouvernement, mais par les obstacles qu'avait rencontrs, les checs
qu'avait subis cette politique.


XI

M. de Talleyrand tait plus ou moins en disgrce auprs des hommes
politiques qui taient dj occups  se disputer  propos de la
nouvelle distribution des places que leurs bvues leur avaient fait
perdre; et supportant cette disgrce, ainsi qu' son ordinaire, avec
une insouciance hautaine, il ne se pressa pas de paratre au milieu
d'eux, mais, comme si tout le monde devait comprendre que l'tat de sa
sant exigeait qu'il prt les eaux de Carlsbad, il se rendit dans
cette ville, faisant remarquer que le premier devoir d'un diplomate
aprs un congrs tait de soigner son foie.

Pendant ce temps, les Cent jours, cette priode o les actes du pass
arrivrent  leurs consquences suprmes, et qui exercrent une si
longue et si triste influence sur les destines de la France, se
prcipitaient rapidement vers leur terme. Je ne connais pas d'exemple
qui nous enseigne plus clairement que la conduite de Napolon pendant
ces cent jours, jusqu' quel point notre intelligence est domine par
notre caractre. Personne mieux que lui ne comprit qu'il n'avait alors
 choisir qu'entre deux rles.

L'un tait de se prsenter aux Franais comme le grand capitaine qui
venait les dlivrer d'un joug impos par l'tranger, et de refuser
tout autre titre que celui de gnral jusqu' ce qu'une paix ft
tablie ou une victoire remporte, et alors mme de laisser  la
nation le soin de lui accorder la place et le titre qu'elle jugerait
les meilleurs pour le bien public; l'autre de saisir les pleins
pouvoirs du dictateur et de se soutenir dans cette situation par son
prestige sur l'arme et sur les masses,--d'armer et de rvolutionner
la France, en tant lui-mme le reprsentant de cette rvolution
arme. Mais il aimait le titre et les honneurs de la souverainet, et
ne put se dcider  descendre du rang d'empereur  celui de soldat.

Il ne sut pas non plus prendre le parti de faire un appel  ces forces
qui taient pour lui les forces du dsordre, ni s'abaisser jusqu'
tre le chef de la canaille, mme en prenant le titre de Majest. En
consquence, il temporisa pour le moment avec ceux pour lesquels il
avait le moins de sympathie, ou qui en avaient trs-peu pour lui, et
dont il ne pouvait esprer que trs-peu de secours; je veux parler des
constitutionnels, qui, reprsentant la classe moyenne et la partie
pensante de la nation franaise, formaient un parti qui, avec un
gouvernement rgulier, en temps ordinaire, et sous un souverain en qui
ils auraient eu confiance, aurait possd une influence considrable;
mais un parti de ce genre, sous un gouvernement cr par l'pe,  un
moment critique, sous un chef qui lui tait suspect, ne pouvait
qu'embarrasser l'action de Napolon, et ne pouvait nullement ajouter 
son autorit.

Les conditions dans lesquelles cet tre extraordinaire combattit pour
reconqurir l'empire, taient donc dtestables.

Son caractre n'tait pas celui d'un chef rvolutionnaire, et
l'occasion ne se prsenta pas pour lui de se servir de ses qualits de
grand capitaine et de chef despotique, qualits qu'il avait reues de
la nature.

Son cerveau calme, son nergie incomparable, donnaient comme un
systme et un caractre dtermin  ses manoeuvres militaires; mais au
del tout tait confusion.

Une grande bataille devait aboutir au salut ou  la ruine. Il la
livra, et fut vaincu; mais il l'avait livre avec habilet et courage
contre des envahisseurs trangers; et je suis oblig de reconnatre
que mon coeur, quoique Anglais, se sent mu de sympathie pour lui,
lorsque, quittant le champ de bataille o il laissait tant de ses
partisans les plus dvous, il se rfugia dans une ville qui ne
pardonne jamais aux malheureux.

Plt  Dieu pour l'honneur de l'Angleterre que sa destine et t
close aprs cette mmorable journe, et que nous n'eussions pas 
inscrire sur la mme page de notre histoire la captivit de
Sainte-Hlne, et la bataille de Waterloo!


XII

Pour en revenir  Gand, l'ex-roi, irrit et embarrass par l'absence
prolonge de son ministre, non satisfait de celle du duc d'Orlans,
qui s'tait retir en Angleterre, et harass par le zle de Monsieur,
s'tait cependant conduit avec dignit et habilet; et, par une sorte
de reprsentation entretenue autour de sa personne, par une
correspondance constante avec la France, et un attachement confiant de
la part de ses adhrents, il tait parvenu  conserver un certain
prestige.

Toutefois, rien n'avait d'abord t dcid  son sujet d'une manire
positive, car M. de Metternich, pendant un certain temps, entama avec
Fouch une ngociation secrte dans laquelle il offrait--si cet homme
faux et rus pouvait obtenir l'abdication ou la dposition de
Napolon--de soutenir les droits du duc d'Orlans ou ceux de
Marie-Louise: proposition qui, aussi longtemps que son succs
demeurait incertain, ne pouvait manquer d'avoir une influence
considrable sur l'tat du foie de M. de Talleyrand.

Cette ngociation une fois rompue, les droits de Louis gagnrent
beaucoup de terrain, puisque les souverains allis avaient la
conviction bien arrte qu'en entrant en France il tait ncessaire
qu'ils eussent pour eux un parti national.

Il y avait aussi en France mme certains indices servant  montrer aux
habiles,  ceux qui observaient les girouettes, que le vent soufflait
du ct de la vieille monarchie; et quand Louis XVIII vit que la liste
des snateurs de Bonaparte ne contenait pas le nom de M. de
Smonville, il considra son retour comme assez certain.

La mme conviction s'imposa  Carlsbad environ au mme moment, et le
noble malade commena  penser qu'il aurait tort de diffrer plus
longtemps le soin d'aller en personne exposer au roi les services
qu'il avait rendus  Vienne.

Son arrive  Gand ne fut cependant pas trs-agrable dans cette
ville, car il y venait comme l'ennemi dcid du clbre M. de Blacas,
auquel il tait rsolu  attribuer  peu prs toutes les fautes
commises par le roi.

Par le fait, la disgrce de M. de Talleyrand avait t dcide; et,
comme il tait rarement le dernier  savoir ce qui le concernait,
quand il demanda une audience  Louis XVIII le lendemain de la
bataille de Waterloo, ce fut pour demander sa gracieuse permission de
continuer sa cure  Carlsbad, et sa Majest ne fut pas assez mchante
pour rpondre autrement que par ces paroles: Certainement, monsieur
de Talleyrand; j'ai entendu dire que ces eaux sont excellentes.

Rien ne pourrait surpasser l'air aimable et satisfait avec lequel M.
de Talleyrand quitta Louis XVIII aprs cette rponse circonspecte; et
comme il faisait ce soir-l mme un excellent dner chez le maire de
Mons, il fut plus gai, plus aimable, et plus spirituel que jamais,
nous raconte un des convives, et fit observer  un ou deux de ses amis
intimes quel plaisir il prouvait  sentir qu'il n'avait plus  se
tourmenter des affaires d'une clique qu'il tait impossible de servir,
et  laquelle il tait impossible de plaire.

Mais il se trouva que le comte d'Artois, qui dtestait M. de
Talleyrand en sa qualit de libral, dtestait encore plus M. de
Blacas en sa qualit de favori; et Louis XVIII, s'apercevant qu'il ne
pourrait garder M. de Blacas quand mme il sacrifierait M. de
Talleyrand, et qu'il faudrait, ou qu'il ft le jouet, l'instrument de
son frre, ou qu'il trouvt un protecteur dans son ministre, se dcida
pour la dernire de ces alternatives.

De plus, le duc de Wellington qui, depuis le trait secret de Vienne,
considrait le ngociateur franais comme li  la politique de
l'Angleterre, fit entendre  Louis que s'il dsirait le concours du
gouvernement anglais, il fallait qu'il st mettre  la tte du sien un
homme en qui l'on pouvait se confier.

Outre cela, M. Guizot qui, quoique jeune dans les affaires, jouissait
dj de beaucoup de crdit, et qui parlait au nom des lgitimistes
constitutionnels, avait dj dit que, si l'on voulait avoir l'appui de
ce parti peu nombreux, mais respectable, on devait former un cabinet
ayant pour chef M. de Talleyrand; et ainsi, coutant ces rflexions
qui nous viennent souvent quand nous nous sommes trop hts de suivre
nos premires impressions, le roi envoya  M. de Talleyrand l'ordre de
le rejoindre  Cambrai, et cela le lendemain mme du jour o il lui
avait donn la permission de retourner  Carlsbad.

Toutefois, non-seulement M. de Talleyrand tait mortifi du traitement
qu'il avait reu, mais il prvoyait qu'un traitement de ce genre lui
tait rserv de temps en temps, et il tait dcid  prfrer la
permission du premier jour  l'ordre survenu depuis lors.

Mais les hommes d'tat sont toujours entours d'hommes qui dsirent
que celui dont ils esprent des faveurs ne renonce pas aux charges
publiques; et  la fin, un appel gnral  son patriotisme ayant
flatt son orgueil, l'homme de la premire Restauration consentit 
paratre encore une fois sur la scne comme le ministre d'une seconde
restauration.

Cependant, en se laissant arracher cette dcision, M. de Talleyrand en
prit une autre.

On dit qu'il s'tait frquemment blm d'avoir, en 1814, permis au
souverain, qui n'aurait pu se passer de lui, de prendre sur lui une
autorit trop absolue. Il ne s'attendait pas cette fois  rester
longtemps  la tte du gouvernement franais, mais sa seule chance
d'y rester, ou y tant d'y faire du bien, tait de montrer la
conscience qu'il avait de son pouvoir, et le peu de dsir qu'il avait
de rester aux affaires.

En consquence, quand il fut convoqu dans le conseil du roi, il y
parut avec l'esquisse d'une proclamation qu'il somma le roi de signer,
et qui, par le fait, tait une confession des fautes commises par le
gouvernement de Sa Majest pendant la premire Restauration.

Comme la conversation qui eut lieu lors de la lecture de cette
proclamation est rapporte par un tmoin, je la donne telle qu'elle
est raconte, d'autant plus qu'elle montre la position prise par M. de
Talleyrand, et l'assurance calme avec laquelle il tint tte 
l'indignation de toute la famille de Bourbon.

Le conseil s'assemble: il se composait de MM. de Talleyrand, Dambray,
de Feltre, de Jaucourt, Beurnonville, et moi (c'est M. Beugnot qui
parle).

Aprs deux mots de M. de Talleyrand sur ce dont le roi a permis que
le conseil s'occupt, je commence la lecture du projet de la
proclamation tel que les corrections l'avaient ajust. Le roi me
laisse aller jusqu'au bout; puis, et non sans quelque motion que
trahit sa figure, m'ordonne de relire. Quand j'ai fini cette seconde
lecture, Monsieur prend la parole; il se plaint avec vivacit des
termes dans lesquels cette proclamation est rdige. On y fait
demander pardon au roi des fautes qu'il a commises; on lui fait dire
qu'il s'est laiss entraner  ses affections, et promettre qu'il aura
dans l'avenir une conduite toute diffrente. De pareilles expressions
n'ont qu'un tort, celui d'avilir la royaut; car du reste elles disent
trop ou ne disent rien du tout. M. de Talleyrand rpond:

--Monsieur pardonnera si je diffre de sentiments avec lui. Je trouve
ces expressions ncessaires, et pourtant bien places; le roi a fait
des fautes; ses affections l'ont gar; il n'y a rien l de trop.

--Est-ce moi, reprend Monsieur, qu'on veut indirectement dsigner?

--Oui, puisque Monsieur a plac la discussion sur ce terrain, Monsieur
a fait beaucoup de mal.

--Le prince de Talleyrand s'oublie!...

--Je le crains, mais la vrit m'emporte...

M. le duc de Berry, _avec l'accent d'une colre pniblement
contrainte_: Il ne faut rien moins que la prsence du roi pour que je
permette  qui que ce soit de traiter ainsi mon pre devant moi, et je
voudrais bien savoir...

A ces mots, prononcs d'un ton encore plus lev que le reste, le roi
fait signe  M. le duc de Berry, et dit: Assez, mon neveu: c'est 
moi seul _ faire justice_ de ce qui se dit en ma prsence et dans mon
conseil. Messieurs, je ne peux approuver ni les termes de la
proclamation, ni la discussion dont elle a t le sujet. Le rdacteur
retouchera son oeuvre et ne perdra pas de vue les hautes convenances
qu'il faut savoir garder quand on me fait parler.

M. le duc de Berry, _en me dsignant_: Mais ce n'est pas lui qui a
enfil toutes ces sottises-l.

Le roi: Mon neveu, cessez d'interrompre, s'il vous plat. Messieurs,
je rpte que j'ai entendu cette discussion avec beaucoup de regrets.
Passons  un autre sujet[52]...


XIII

La proclamation fut publie aprs quelques changements, et M. de
Talleyrand l'emporta  la fin et forma son ministre. Il est difficile
de se placer compltement sur la scne trouble de Paris  cette
poque, au milieu de la socit confuse compose d'une arme dfaite,
de rpublicains dsappoints, de royalistes triomphants, les uns et
les autres mal  l'aise dans leur position du moment, et sans la
possibilit d'un attachement commun  ce qui allait devenir leur
gouvernement--il est difficile, dis-je, d'embrasser d'un coup d'oeil
le dsordre et la confusion de la capitale de la France, trouble par
mille intrigues qui,  un certain moment, pourraient se concentrer en
une seule--et il est, par consquent, difficile d'apprcier la
ncessit d'employer un aventurier capable et adroit, qui avait fait
jouer plusieurs des cordes de la machine qu'il fallait maintenant
remettre en ordre et faire fonctionner. Cependant, je me hasarde 
croire que le duc de Wellington fit une faute en recommandant, et M.
de Talleyrand une faute en acceptant M. Fouch comme membre du cabinet
qu'on allait former.

  [52] _Mmoires du comte Beugnot_, t. II, p. 274.

L'ancien ministre de la police tait certainement alors, de l'avis de
tout le monde, ce qu'on appelle un drle; il avait gagn la faveur des
Anglais en livrant  leur gnral les secrets de son matre; il
s'tait acquis les bonnes grces des royalistes extrmes en cachant
leurs intrigues et mettant en sret leurs personnes alors qu'il
servait le gouvernement qu'ils essayaient de renverser.

Il avait dnonc les rpublicains de France  l'empereur, et ensuite
vendu l'empereur aux trangers; il avait vot pour la mort du frre du
souverain qui allait alors monter sur le trne. Il tait impossible
pour un homme de cette sorte, quels que fussent ses talents, de ne pas
finir par dshonorer le gouvernement qui l'enrlait; et, dans le fait,
par ses efforts successifs pour gagner, tantt un parti, tantt
l'autre, par son ambition personnelle, par ses constantes intrigues et
par la dfiance gnrale qu'il inspirait, il priva ses collgues de la
considration de tous les honntes gens et les exposa par consquent
aux attaques de toutes les factions violentes. Mais si l'Angleterre
commit une faute en appuyant la nomination du duc d'Otrante, elle en
commit une autre encore plus importante.

En dsignant M. de Talleyrand comme l'homme le mieux fait pour tablir
un gouvernement en France, et consolider une alliance entre la France
et l'Angleterre, ce dernier pays aurait d rendre tenable et honorable
la position de ce ministre. Soit  tort, soit  raison, de concert
avec les quatre autres puissances, nous avions fait la guerre une
seconde fois prcisment d'aprs les mmes principes qu'une premire
fois; nous avions en effet encore dclar que notre conflit tait avec
un homme, et non avec une nation. Par consquent, notre seconde paix
aurait d tre strictement conforme  la premire, ou plutt, il n'y
aurait eu qu' maintenir notre premier trait de paix. Nous avions
affaire au mme souverain dans des circonstances analogues; nous
aurions donc d maintenir les mmes conditions.

Si de nouvelles circonstances importantes et imprvues taient venues
rendre ncessaire un changement de politique, ce changement aurait d
tre un grand changement, fond sur des considrations leves, et il
aurait fallu en expliquer clairement la ncessit.

Prendre quelques petites parties de territoire, et quelques tableaux
et quelques statues, c'tait le dpit du pygme, et non la colre du
gant.

La puissance qui se rendit le plus remarquable par son manque de
gnrosit, fut malheureusement de celles qui s'taient fait le plus
remarquer par la valeur de ses soldats. Le descendant des Captiens
fut insult par le linge sale du soldat prussien accroch pour scher
aux grilles de son palais; et l'intention prte  l'arme prussienne
de faire sauter le pont d'Ina serait devenue une ralit sans les
prcautions que M. de Talleyrand prit  temps pour l'empcher.
L'histoire est raconte d'une manire amusante par un auteur que j'ai
souvent cit, et elle montre bien le caractre de celui qui fait le
sujet de cette tude.

M. de Talleyrand, apprenant ce qu'allaient faire le Prussiens, et
sachant qu'en pareil cas il ne fallait pas perdre de temps, donna
ordre  M. Beugnot d'aller chercher le marchal Blcher o qu'il ft,
et d'employer, de la part du roi et de son gouvernement, les termes
les plus nergiques que lui fournirait son vocabulaire. Je laisse la
parole  M. Beugnot:

--Mais, reprend vivement M. de Talleyrand, partez donc! Tandis que
nous perdons le temps en alles et venues, et  disputer sur la
comptence, le pont sautera! Annoncez-vous de la part du roi de France
et comme son ministre, dites les choses les plus fortes sur le chagrin
qu'il prouve.

--Voulez-vous que je dise que le roi va se faire porter de sa
personne sur le pont, pour sauter de compagnie si le marchal ne se
rend pas?

--Non, pas prcisment: on ne nous croit pas faits pour un tel
hrosme; mais quelque chose de bon et de fort: vous entendez bien,
quelque chose de fort.

Je cours  l'htel du marchal. Il tait absent, mais j'y trouve les
officiers de son tat-major runis. Je me fais annoncer de la part du
roi de France, et je suis reu avec une politesse respectueuse;
j'explique le sujet de ma mission  celui des officiers que je devais
supposer le chef de l'tat-major. Il me rpond par des regrets sur
l'absence de M. le marchal, et s'excuse sur l'impuissance o il est
de donner des ordres sans avoir pris les siens. J'insiste, on prend le
parti d'aller chercher le marchal qu'on tait sr de trouver dans le
lieu confident de ses plus chers plaisirs, au Palais-Royal, no 113. Il
arrive avec sa mauvaise humeur naturelle  laquelle se joignait le
chagrin d'avoir t drang de sa partie de trente-et-un. Il m'coute
impatiemment, et comme il m'avait fort mal compris, il me rpond de
telle sorte qu' mon tour je n'y comprends rien du tout. Le chef
d'tat-major reprend avec lui la conversation en allemand. Elle dure
quelque temps, et j'entendais assez la langue pour m'apercevoir que le
marchal rejetait avec violence les observations fort raisonnables que
faisait l'officier. Enfin, ce dernier me dit que M. le marchal
n'avait pas donn l'ordre pour la destruction du pont, que je
concevais sans peine comment le nom qu'il avait reu importunait les
soldats prussiens; mais que du moment que le roi de France avait fait
justice de ce nom, il ne doutait pas que les entreprises commences
contre ce pont ne cessassent  l'instant mme, et que l'ordre allait
en tre donn. Je lui demandai la permission d'attendre que l'ordre
ft parti pour que j'eusse le droit de rassurer compltement Sa
Majest. Il le trouva bon. Le marchal tait retourn bien vite  son
cher no 113; l'ordre partit en effet. Je suivis l'officier jusque sur
la place, et quand je vis que les ouvriers avaient cess et se
retiraient avec leurs outils, je vins rendre compte  M. de Talleyrand
de cette triste victoire. Cela lui rendit un peu de bonne humeur.
Puisque les choses se sont passes de la sorte, dit le prince, on
pourrait tirer parti de votre ide de ce matin, que le roi avait
menac de se faire porter sur le pont pour sauter de compagnie: il y a
l matire d'un bon article de journal. Arrangez cela.

Je l'arrangeai en effet; l'article parut dans les feuilles du
surlendemain. Louis XVIII dut tre bien effray d'un pareil coup de
tte de sa part; mais ensuite il en accepta de bonne grce la
renomme. Je l'ai entendu complimenter de cet admirable trait de
courage, et il rpondait avec une assurance parfaite...

Mais ce ne fut pas tout. La saisie violente des oeuvres d'art que la
France avait jusqu'alors conserves, et qui auraient certainement pu
tre reprises avec justice lors de la premire entre des allis 
Paris, fut cette fois une violence inqualifiable, contre laquelle le
roi et ses ministres ne purent protester que d'une manire qui sembla
offensante aux conqurants, et faible au peuple franais.

Le payement d'une indemnit considrable, le maintien d'une nombreuse
arme trangre, que la France devait payer pendant sept ans pour la
surveiller et la priver de son indpendance, voil des conditions
qu'aucun ministre franais honorable n'aurait d avoir signes, et
tout particulirement le ministre qui avait jou un rle si actif dans
la coalition.

Puisque l'Angleterre avait aid  la formation d'un gouvernement
dsireux d'entretenir avec elle de bonnes relations, et puisque
l'intrt prdominant de l'Angleterre est d'tre en bonnes relations
avec la France, elle aurait d s'opposer avec fermet  ce que ces
conditions dshonorantes fussent proposes.

La consquence naturelle du manque de fermet de l'Angleterre dans
cette conjecture, fut que l'empereur Alexandre, qui n'avait jamais
pardonn  M. de Talleyrand sa conduite dans le rcent congrs, ne se
gna pas pour laisser voir l'antipathie personnelle qu'il avait pour
lui, et dit  Louis XVIII qu'il n'avait rien  esprer du cabinet de
Saint-Ptersbourg tant que M. de Talleyrand serait  la tte de celui
des Tuileries; mais que, si Sa Majest donnait la place de M. de
Talleyrand  M. de Richelieu, lui Alexandre, ferait alors ce qu'il
pourrait pour adoucir la svrit des conditions imposes alors par
les allis.


XIV

Le duc de Richelieu, illustre  cause de son nom, et ayant une
rputation qui honorait encore ce nom, tait l'un de ces nobles qui,
lorsque l'tat de la France leur rendit impossible avec leurs
convictions de jouer un rle actif dans leur pays, ne purent pas,
cependant, se dcider  mener la vie inutile et oisive d'un _migr_
dans les faubourgs de Londres.

Il chercha alors la fortune en Russie et la trouva avec la faveur de
l'empereur Alexandre, d'aprs le dsir duquel il se chargea de
gouverner la Crime, o il marqua son administration en amliorant
singulirement la condition de ce pays.

Le nouvel ordre de choses avait refait de lui un Franais, mais, se
dfiant de lui-mme et de ses talents, il tait loin de viser aux
hautes fonctions et les avait mme refuses  la premire
Restauration. Mais le public a frquemment une tendance  donner aux
gens ce qu'on sait qu'ils ne dsirent pas, et c'tait un sentiment
assez gnral que M. de Richelieu tait destin  jouer un rle
politique important dans son pays. Sa dmarche tait noble, ses
manires taient raffines et courtoises, sa probit et sa droiture
proverbiales, ses habitudes rgulires, ses talents mdiocres; mais il
y avait en lui ce je ne sais quoi qui se sent et ne peut se dfinir et
qui distingue les personnes faites pour occuper les premires places,
si elles doivent occuper une place quelconque. Tout le monde se trouva
donc d'accord pour reconnatre que, si le duc de Richelieu devait
devenir ministre, il fallait qu'il devnt premier ministre. Le roi
tait enchant de se dbarrasser de M. de Talleyrand, dont la prsence
lui rappelait trop de services rendus, et dont l'air de supriorit
aise gnait son orgueil.

Mais on jugea prudent d'attendre le rsultat des lections alors
pendantes.

Elles furent dcidment dfavorables  l'administration qui existait
alors. En ralit, un gouvernement ne peut tre modr que lorsqu'il
est fort, et le gouvernement de M. de Talleyrand tait faible, car le
seul soutien efficace qu'il aurait pu avoir contre le parti de la cour
tait la faveur du roi, et il ne la possdait pas.

Ainsi les royalistes, enhardis par les armes trangres qui, si on
peut parler ainsi, tenaient une verge suspendue au-dessus de la tte
de leurs adversaires, agirent avec la violence d'un parti qui a la
certitude d'tre victorieux.

Pendant un moment M. de Talleyrand sembla dispos  rsister  la
raction qui s'approchait, et obtint mme la cration de quelques
pairs, que le roi consentit avec rpugnance  nommer  cette fin.
Mais, expos  la violente hostilit de l'empereur de Russie, et
n'ayant pas l'active amiti de la Grande-Bretagne, il vit que la lutte
ne lui donnerait pas le dessus; et tout en entrevoyant et prdisant
que sa retraite serait l'aurore d'une politique qui, pour un temps,
unirait la France aux gouvernements despotiques du continent dans une
guerre entreprise contre les opinions librales, il donna sa dmission
sous le prtexte patriotique qu'il ne pouvait signer un trait tel que
celui propos alors par les allis; et le 24 septembre, il cessa
d'tre premier ministre de France.

Louis XVIII lui offrit comme retraite une pension annuelle de cent
mille francs, et la charge leve de grand chambellan, charge dont,
pour le dire en passant, l'ex-ministre remplit toujours
scrupuleusement les fonctions, se tenant d'une manire impassible
derrire le fauteuil du roi dans toutes les grandes crmonies, malgr
l'air de froideur que le souverain gardait  son gard, et les
sourires railleurs des courtisans.

Dans leur dernire entrevue officielle, Sa Majest lui dit:

Vous voyez  quoi les circonstances me forcent; j'ai  vous remercier
de votre zle, vous tes sans reproche, et rien ne vous empche de
rester tranquillement  Paris.

Cette phrase fit sortir M. de Talleyrand de son calme ordinaire. Il
rpondit avec quelque vhmence:

J'ai eu le bonheur de rendre au roi assez de services pour croire
qu'ils n'ont pas t oublis; je ne comprendrais pas ce qui pourrait
me forcer  quitter Paris.

J'y resterai, et je serai trop heureux d'apprendre qu'on ne fera pas
suivre au roi une ligne capable de compromettre sa dynastie et la
France.

Ces paroles, prononces de part et d'autre, en prsence des membres du
cabinet, et par consquent bientt rptes, peuvent tre considres
comme authentiques.




   SIXIME PARTIE
   DEPUIS LA RETRAITE DE M. DE TALLEYRAND
   JUSQU'A LA RVOLUTION DE 1830


M. de Talleyrand donna une preuve de sa pntration lorsqu'il prvit
que l'entre au pouvoir de royalistes violents sous un ministre nomm
par l'autocrate du Nord, prparait un tat de choses qui amnerait une
lutte gnrale des opinions en Europe, et conduirait les gouvernements
qui ne pouvaient supporter les institutions librales  s'unir au
parti qui, en France, se dclarait contre elles.

Il donnait galement une preuve de sa sagacit en se retirant
volontairement des affaires et en se dcidant  la retraite par des
raisons d'intrt national et non par des calculs de parti. Mais au
mme moment, il n'aurait pas pu rester longtemps  la tte d'un
gouvernement parlementaire, alors mme qu'il et t libre de toutes
les difficults particulires qui l'assigeaient alors.

Pour diriger les affaires dans des temps critiques, sous cette forme
de gouvernement, il faut avoir quelques-unes des passions du temps.
Or, je l'ai dit en commenant cette tude, M. de Talleyrand n'avait
pas de passions.

Il reprsentait le pouvoir de la raison; mais ce pouvoir, qui reprend
le dessus  la fin de toute crise, voit sa voix toujours touffe dans
le commencement.

Son administration tait alors ncessairement condamne; mais il eut
du moins le mrite d'avoir essay d'abord de prvenir, ensuite de
modrer ces actes de vengeance par lesquels une minorit qui obtient
le pouvoir dsire toujours frapper une majorit o elle ne voit que
des ennemis; car il fournit des passe-ports et mme de l'argent
(quatre cent cinquante-neuf mille francs furent ports  cet effet au
budget des affaires trangres),  tous ceux qui tmoignrent le dsir
de quitter la France.

Ney ne voulut pas profiter de cette tolrance, mais il et pu le
faire. La liste des proscriptions contenait tout d'abord cent
personnes; ce fut M. de Talleyrand qui rduisit ce chiffre 
cinquante-sept.

Labdoyre, et cela il le dut entirement  sa propre imprudence en
obligeant le gouvernement soit  le relcher publiquement, soit  le
mettre en jugement, fut la seule victime d'une administration qui
s'effora d'tre modre alors que chacun tait violent.

Une poque des plus intressantes dans l'histoire de France commence
alors, l'ducation constitutionnelle du peuple franais. Cette
ducation traversa une foule de vicissitudes.

Pendant un temps la raction royaliste,  la tte de laquelle se
trouvait le comte d'Artois, l'emporta.

Mais elle fut ensuite un moment arrte par la jalousie de Louis
XVIII, qui s'aperut que la France tait en ralit gouverne par son
frre, qui, lui, pouvait monter  cheval.

Aprs une lutte de courte dure, le conflit entre les deux frres
cessa, et M. de Villle, avec plus ou moins d'adresse, les gouverna
tous d'eux. L'an  la fin fut priv par la mort de ce sceptre qu'il
n'avait pas su maintenir indpendant, et Charles X, qui avait toujours
aspir  se faire aimer de ses compatriotes, commena  les gouverner
en vertu du droit que lui confrait sa naissance.

Mais une politique hsitante de conciliation n'ayant produit, aprs un
court essai, qu'un rsultat douteux, on se dcida pour une autre
politique.

Le roi voulut montrer qu'il tait roi et il choisit un ministre
compos d'hommes prts  se faire ses soldats dans une bataille contre
les ides populaires. La bataille fut livre. Le roi fut vaincu. Ainsi
se passa le temps de 1815  1830.

Durant cette priode de quinze ans pendant laquelle la France, quoique
agite et divise, fit un immense progrs sous les institutions
qu'elle devait en grande partie  M. de Talleyrand, cet homme d'tat
ne fut gure que simple spectateur des vnements qui s'accomplirent.

Les nouveaux patriotes, orateurs, journalistes, gnraux du jour,
occuprent l'attention publique, et il cessa d'tre considr
autrement que comme une de ces figures historiques qui ont t trop
intressantes  un moment donn pour pouvoir passer sans bruit  la
postrit.

Le jugement port de temps en temps sur lui par les crivains
contemporains fut d'ordinaire superficiel et parfois ddaigneux.

Quant aux dputs que des influences locales et le zle des hommes de
leur parti avaient envoys  la chambre lective, ils lui taient pour
la plupart inconnus par leurs antcdents, et ne mritaient gure par
leur capacit qu'il chercht  entrer en relation avec eux.

Dans la chambre des pairs o l'on pouvait certainement trouver des
hommes d'un rang lev et d'une intelligence suprieure, son influence
personnelle n'tait pas grande. Les sympathies et les souvenirs de
cette chambre taient contre lui, parmi les vieux royalistes comme
parmi les bonapartistes les plus distingus.

Il n'y avait donc l personne, par consquent, pour le presser de
prendre part aux dbats, et les sujets de discussion n'taient pas
assez importants par eux-mmes pour le tirer de son indolence et pour
amener  intervenir, d'une manire digne de lui, un homme d'tat qui
avait pris une si grande part  tous les vnements mmorables de
cette merveilleuse priode, durant laquelle s'tait coule sa
carrire.

Pourtant, dans une occasion mmorable il se mit hardiment en avant
pour rclamer (si les affaires suivaient la marche que beaucoup
regardaient alors comme probable) la premire place dans un nouveau
systme. Ce fut quand, en 1823, la guerre contre l'Espagne fut
dclare.


II

Cette guerre, Chateaubriand, qui avait toujours t antipathique  M.
de Talleyrand, ne la commenait pas seulement contre les Espagnols ou
pour le maintien de la monarchie espagnole; mais, pour lui, elle
devait tre considre comme une dclaration arme de principes
ultramonarchiques, et par l elle justifiait toutes les prvisions
auxquelles avait obi M. de Talleyrand en quittant le ministre.

Il tait certain qu'une victoire livrerait la France aux mains du
parti ultra-royaliste, comme il tait tout aussi sr qu'une dfaite ou
un chec donnerait le pouvoir aux opinions et aux hommes plus modrs.

Dans le premier cas, M. de Talleyrand n'avait rien  esprer. Dans
l'autre il tait ncessaire d'attirer l'attention sur ce fait qu'il
avait prvu un chec.

La lutte en Espagne d'ailleurs dpendait beaucoup de l'tat de
l'opinion publique, et par cela mme il tait sage d'essayer de faire
pntrer partout l'opinion que des hommes importants et entours de la
considration gnrale la voyaient venir avec regret et apprhension.
Ce fut dans ces circonstances que M. de Talleyrand exprima l'opinion
suivante:

Messieurs (c'est ainsi que commence ce discours bien fait pour
produire une profonde impression), il y a aujourd'hui seize ans
qu'appel, par celui qui gouvernait alors le monde,  lui dire mon
avis sur une lutte  engager avec le peuple espagnol, j'eus le malheur
de lui dplaire en lui dvoilant l'avenir, en rvlant tous les
dangers qui allaient natre en foule d'une agression non moins injuste
que tmraire.

La disgrce fut le prix de ma sincrit. trange destine que celle
qui me ramne aprs ce long espace de temps  renouveler auprs du
souverain lgitime les mmes efforts, les mmes conseils!

Le discours de la couronne a fait disparatre les dernires
esprances des amis de la paix, et menaant pour l'Espagne, il est, je
dois le dire, alarmant pour la France... Oui, j'aurai le courage de
dire toute la vrit. Ces mmes sentiments chevaleresques qui, en
1789, entranaient les coeurs gnreux, n'ont pu sauver la monarchie
lgitime; ils peuvent encore la perdre en 1823.

En dpit de ces sinistres pronostics, la guerre d'Espagne fut
heureuse, et les courtisans ne manqurent pas de railler l'homme
d'tat qui l'avait dconseille.

Mais si M. de Talleyrand n'avait pas montr l sa pntration
habituelle, il n'avait cependant pas agi contrairement  sa prudence
accoutume. En semblable occurrence, les hommes, quand ils ont 
adopter un plan de conduite, ne peuvent fonder leurs calculs que sur
des probabilits, et, comme Machiavel le fait observer avec son
exprience du monde, il leur faut toujours, aprs tout, laisser une
grande part  la chance.

Cette sorte de prophtie contenue dans le discours que je viens de
citer, semblait avoir bien des chances de se raliser.

M. de Chateaubriand lui-mme, comme je l'ai entendu raconter  une
personne  qui il l'avait dit confidentiellement, avait les craintes
les plus srieuses sur l'issue de la campagne qui allait s'ouvrir.

Mais il pensait qu'un rsultat heureux devait tablir fermement le
trne des Bourbons en France, et le consolider lui-mme comme premier
ministre.

Ni l'une ni l'autre de ces deux prvisions ne se ralisa, quoique tout
pt faire croire d'abord qu'elles taient bien fondes. L'entreprise
mdite tait en somme impopulaire.

Le prince qui se trouvait  la tte de l'expdition tait incapable,
les gnraux qui taient autour de lui taient en msintelligence les
uns avec les autres, les soldats eux-mmes d'une fidlit douteuse.

Un nombre considrable de Franais, et, parmi eux, quelques soldats
mme, se trouvaient dans les rangs ennemis, prts, au nom de la
libert et de Napolon II,  faire appel de l'autre ct de la
Bidassoa  leurs camarades qui s'approchaient.

Le courage de la nation que l'on venait ainsi attaquer avait t
remarquable en maintes occasions; la discipline de ses armes avait
t rcemment amliore; la politique de l'Angleterre tait
incertaine.

Le crdit de la France tait loin d'tre considrable. C'taient l
bien des lments dont on pouvait  juste titre tirer un prsage
dsastreux.

Mais il faut surtout remarquer que si les prdictions de M. de
Talleyrand taient malheureuses, elles ne pouvaient en rien lui nuire,
et qu'au contraire, si elles taient heureuses, elles le replaaient
au fate du pouvoir.


III

L'ancien ministre de Louis XVIII fit ainsi revivre les souvenirs de
l'ancien ministre de Napolon le Grand, comme dj le membre de la
chambre des pairs avait proclam  nouveau les principes qu'il avait
professs jadis, en qualit de membre de l'Assemble nationale. Car,
le 24 juillet 1821, nous le voyons exprimer, en faveur de la libert
de la presse, les mmes sentiments qu'il avait jadis proclams au
commencement de sa carrire.

Comme la question n'est pas encore rsolue pour le pays auquel il
s'adressait, il ne sera pas sans intrt de rappeler ici ce qu'il
disait alors:

Sans la libert de la presse il n'y a point de gouvernement
reprsentatif: elle est un de ses instruments essentiels, elle en est
l'instrument principal: chaque gouvernement a les siens, et nous ne
nous souvenons pas assez que souvent ceux qui sont bons pour tel
gouvernement sont dtestables pour tel autre. Il a t dmontr
jusqu' l'vidence, par plusieurs membres de cette chambre, qui, dans
cette session et dans les prcdentes, ont parl sur cette matire,
que sans la libert de la presse il n'y a point de gouvernement
reprsentatif. Je ne vous redirai donc point ce que vous avez tous ou
entendu, ou lu, et ce qui a d souvent tre l'objet de vos
mditations.

Mais il est deux points de vue sous lesquels la question ne me parat
pas avoir t suffisamment examine et que je rduis  ces deux
propositions:

1 La libert de la presse est une ncessit du temps;

2 Un gouvernement s'expose quand il se refuse obstinment et trop
longtemps  ce que le temps a proclam ncessaire.

L'esprit humain n'est jamais compltement stationnaire. La dcouverte
de la veille n'est pour lui qu'un moyen de plus d'arriver  des
dcouvertes nouvelles. Il est pourtant vrai de dire qu'il semble
procder par crises, parce qu'il y a des poques o il est plus
particulirement tourment du besoin d'enfanter et de produire;
d'autres, au contraire, o, satisfait de ses conqutes, il parat se
reposer sur lui-mme, et tre plus occup de mettre ordre  ses
richesses que d'en acqurir de nouvelles: le dix-septime sicle fut
une de ces poques fortunes. L'esprit humain, tonn des richesses
immenses dont l'imprimerie l'avait mis compltement en possession,
s'arrta d'admiration pour jouir de ce magnifique hritage. Tout
entier aux jouissances des lettres, des sciences et des arts, il mit
sa gloire et son bonheur  produire des chefs-d'oeuvre. Tous les
grands gnies du sicle de Louis XIV travaillrent  l'envi  embellir
un ordre social au del duquel ils ne voyaient rien, ils ne dsiraient
rien, et qui leur paraissait devoir durer autant que la gloire du
grand roi, objet de leurs respects et de leur enthousiasme. Mais
quand on eut puis cette mine fconde de l'antiquit, l'activit de
l'esprit humain se trouva presque force de chercher ailleurs, et il
ne trouva de choses nouvelles que dans les tudes spculatives qui
embrassent tout l'avenir, et dont les limites sont inconnues. Ce fut
dans ces dispositions que s'ouvrit le dix-huitime sicle, qui devait
si peu ressembler au prcdent. Aux leons potiques de _Tlmaque_
succdrent les thories de _l'Esprit des lois_, et Port-Royal fut
remplac par l'_Encyclopdie_.

Je vous prie de remarquer, messieurs, que je ne blme ni n'approuve:
je raconte.

En vous rappelant tous les maux verss sur la France pendant la
rvolution, il ne faut cependant pas tre tout  fait injuste envers
les gnies suprieurs qui l'ont amene; et nous ne devons pas oublier
que si, dans leurs crits, ils n'ont pas toujours su se prserver de
l'erreur, nous leur devons aussi la rvlation de quelques grandes
vrits. N'oublions pas surtout que nous ne devons pas les rendre
responsables de la prcipitation inconsidre avec laquelle la France,
presque tout entire, s'est lance dans la carrire qu'ils s'taient
contents d'indiquer. On a mis en pratique des aperus, et toujours on
a pu dire: Malheur  celui qui dans son fol orgueil veut aller au del
des ncessits du temps; l'abme ou quelque rvolution l'attendent.
Mais quand on ne fait que ce que le temps commande, on est sr de ne
pas s'garer.

Or, messieurs, voulez-vous savoir quelles taient en 1789 les
vritables ncessits du temps? ouvrez les cahiers des diffrents
ordres. Tout ce qui tait alors le voeu rflchi des hommes clairs,
voil ce que j'appelle des ncessits. L'Assemble constituante n'en
fut que l'interprte lorsqu'elle proclama la libert des cultes,
l'galit devant la loi, la libert individuelle, le droit des
juridictions (nul ne peut tre distrait de ses juges naturels), la
libert de la presse.

Elle fut peu d'accord avec le temps lorsqu'elle institua une chambre
unique, lorsqu'elle dtruisit la sanction royale, lorsqu'elle tortura
les consciences, etc., etc. Et cependant, malgr ses erreurs, dont je
n'ai cit qu'un petit nombre, erreurs suivies de si grandes calamits,
la postrit, qui a commenc pour elle, lui reconnat la gloire
d'avoir tabli les bases de notre nouveau droit public.

Tenons donc pour certain que ce qui est voulu, que ce qui est
proclam bon et utile par tous les hommes clairs d'un pays, sans
variation pendant une suite d'annes diversement remplies, est une
ncessit du temps. Telle est, messieurs, la libert de la presse. Je
m'adresse  tous ceux d'entre vous qui sont plus particulirement mes
contemporains: n'tait-elle pas l'objet des voeux de tous ces hommes
excellents que nous avons admirs dans notre jeunesse,--des
Malesherbes, des Trudaine,--qui certes valaient bien les hommes d'tat
que nous avons depuis lors? La place que les hommes que j'ai nomms
occupent dans nos souvenirs prouve bien que la libert de la presse
consolide les renommes lgitimes; et si elle ruine les rputations
usurpes, o donc est le mal?

Aprs avoir prouv que la libert de la presse est en France le
rsultat ncessaire de l'tat actuel de la socit, il me reste 
tablir ma seconde proposition, qu'un gouvernement s'expose quand il
se refuse obstinment  ce que le temps a proclam une ncessit.

Les socits les plus tranquilles et qui devraient tre les plus
heureuses renferment toujours dans leur sein un certain nombre
d'hommes qui aspirent  conqurir,  la faveur du dsordre, les
richesses qu'ils n'ont pas et l'importance qu'ils ne devraient jamais
avoir. Est-il prudent de mettre aux mains de ces ennemis de l'ordre
social des motifs de mcontentement sans lesquels leur perversit
serait ternellement impuissante?

La socit, dans sa marche progressive, est destine  subir de
nouvelles ncessits; je comprends que les gouvernements ne doivent
pas se hter de les reconnatre et d'y faire droit; mais quand ils les
ont reconnues, reprendre ce qu'on a donn, ou, ce qui revient au mme,
le suspendre sans cesse, c'est une tmrit dont, plus que personne,
je dsire que n'aient pas  se repentir ceux qui en conoivent la
commode et funeste pense. Il ne faut jamais compromettre la bonne foi
d'un gouvernement. De nos jours, il n'est pas facile de tromper
longtemps. Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, plus
d'esprit que Bonaparte, plus d'esprit que chacun des directeurs, que
chacun des ministres passs, prsents,  venir: c'est tout le monde.
S'engager, ou du moins persister dans une lutte o tout le monde se
croit intress, c'est une faute, et aujourd'hui toutes les fautes
politiques sont dangereuses.

Quand la presse est libre, lorsque chacun peut savoir que ses
intrts sont ou seront dfendus, on attend du temps une justice plus
ou moins tardive; l'esprance soutient, et avec raison, car cette
esprance ne peut tre longtemps trompe; mais quand la presse est
asservie, quand nulle voix ne peut s'lever, les mcontentements
exigent bientt, de la part du gouvernement, ou trop de faiblesse ou
trop de rpression.

Le 26 fvrier 1822, M. de Talleyrand reprit le mme sujet, commentant
les droits accords par la charte, et les intentions qui avaient
prsid  sa rdaction. De tels efforts lorsqu'il s'agit de tels
sujets mritent de faire vivre son nom dans la mmoire de la France,
car ils lient les actes les plus importants de sa carrire aux
aspirations les plus nobles de son pays.


IV

Cependant, malgr ces apparitions accidentelles dans la vie publique,
il est certain que le triomphe facile, quoique momentan, d'une cause
dont il avait, avec quelque solennit, prdit l'insuccs presque
certain, le dgota de se mler plus longtemps des affaires; et, par
la suite, il passa la plus grande partie de son temps hors de Paris, 
Valenay, dans cette proprit de Touraine dont il voulait faire le
domaine hrditaire de sa maison. Sa fortune, en outre, fut
trs-compromise par la banqueroute d'une maison de commerce dans les
affaires de laquelle il s'tait engag comme commanditaire. Nanmoins,
il continua  mener, du moins dans la capitale, une grande existence;
son salon tant redevenu sous la Restauration ce qu'il avait t
durant les meilleurs jours de l'empire, une petite cour, rivale de la
grande, o se runissaient autour de lui toutes les sommits du pass
et toutes les rputations naissantes du prsent.

C'est l qu'assis sur la chaise longue qu'on tirait prs des fentres
qui donnent sur les Tuileries, et entour des hommes qui avaient agi
autrefois avec lui comme de ceux qui pouvaient lui refaire un nouvel
avenir politique, il lut, avec un calme ml de quelque joie, la chute
de ministre aprs ministre sur les traits agits du dput qui
courait au scrutin fatal ou qui en revenait. Puis, au moment o M. de
Polignac fut nomm premier ministre, on l'entendit rpter
tranquillement  ceux qui se trouvaient prs de lui cette phrase
connue qu'il avait dj prononce lors de la campagne de Russie:
C'est le commencement de la fin. A la vrit, depuis le renvoi de la
garde nationale et l'chec du ministre de M. de Martignac, chec qui
tait invitable, la tentative tant faite de telle manire et 
pareil moment, il parla librement quoique toujours avec regret, aux
personnes de son intimit, des prils extrmes vers lesquels se
prcipitait la monarchie lgitime, et il lui tait d'autant plus
facile de parler ainsi, qu'il avait une grande connaissance du
caractre de Charles X, dont les bons et les mauvais cts lui
paraissaient galement dangereux.


V

Le rcit suivant de la part que M. de Talleyrand prit  la nouvelle
rvolution qui, non sans avoir t annonce par de sinistres prsages,
s'accomplit enfin, me fut fait par quelqu'un qui a jou lui-mme un
rle dans l'histoire que je relate d'aprs lui. Depuis les deux
premiers jours de l'insurrection jusqu'au 27 et 28 juillet, M. de
Talleyrand parla peu ou plutt ne dit rien, restant tranquillement
chez lui et se refusant  toute visite. Le troisime jour, il fit
appeler son secrtaire priv, et avec cette manire insinuante qu'il
savait si bien prendre lorsqu'il avait quelque chose  demander, il
lui dit: Monsieur C... j'ai un service  vous demander. Allez pour
moi  Saint-Cloud (la chose prsentait  ce moment assez de danger et
de difficult). Voyez si la famille royale est toujours l et ce
qu'elle y fait. Le secrtaire y alla et trouva Charles X sur le point
de partir pour Rambouillet. M. de Talleyrand, qui, en l'absence de son
messager, avait vu le gnral Sbastiani, le gnral Grard et deux ou
trois autres personnes influentes du mme parti et des mmes opinions,
en apprenant que le roi avait quitt Saint-Cloud, se retira dans sa
chambre, o il demeura seul deux heures environ; il envoya alors de
nouveau chercher la mme personne et, cette fois, son ton fut encore,
si c'est possible, plus persuasif qu'auparavant. J'ai de nouveau un
autre et plus grand service  vous demander, monsieur C. Allez pour
moi  Neuilly. Parvenez d'une manire ou d'une autre jusqu' Madame
Adlade[53]. Remettez-lui ce papier, et quand elle l'aura lu, ou
faites le brler sous vos yeux ou rapportez-le-moi. Le papier
contenait simplement ces mots: Madame peut avoir toute confiance dans
le porteur qui est mon secrtaire. Quand Madame l'aura lu, vous lui
direz qu'il n'y a pas un moment  perdre. Il faut que le duc d'Orlans
soit ici demain. Il ne doit pas prendre d'autre titre que celui de
_lieutenant gnral du royaume_ qui lui a t accord. Le reste
viendra.

  [53] La soeur du duc d'Orlans.

Porteur de ce message confidentiel, M. C. partit. Ce fut avec
grand'peine qu'il parvint au chteau et jusqu' Madame, car les portes
de Neuilly taient fermes pour tout le monde. Lorsqu'il dit qu'il
apportait un message de M. de Talleyrand: Ah! ce bon prince, j'tais
sre qu'il ne nous oublierait pas! Le messager remit alors ses
lettres de crance et son message. Dites au prince que je lui donne
ma parole que mon frre suivra son avis; il sera ici demain; telle
fut la rponse. Aprs quoi, M. C. eut le courage de demander,
quoiqu'en hsitant un peu, ou que la lettre ft brle ou qu'elle lui
ft rendue. Elle lui fut restitue, et il la remit  M. de Talleyrand,
qui, soit dit en passant, n'oublia pas de la lui rclamer. Il reste
seulement  dire que le duc d'Orlans arriva le jour suivant  Paris.
Il ne prit que le titre de lieutenant gnral, et le reste vint comme
M. de Talleyrand l'avait prdit. Ainsi se termina la dernire
rvolution  laquelle ce personnage extraordinaire ait t ml.

Quand le message de Talleyrand arriva, le futur roi de France tait
cach et l'on ne savait encore quelle ligne de conduite il adopterait.
Il suffit de connatre le premier mot des rvolutions pour savoir la
valeur d'un jour et d'une heure. De plus, le prince arriva au trne
par la porte mme que M. de Talleyrand avait engag Louis XVIII 
fermer,  savoir une constitution manant du peuple.

Ce n'est pas tout: lorsqu'on apprit que M. de Talleyrand s'tait
ralli au nouveau gouvernement et mme qu'il avait pris une part
active  son tablissement, cette nouvelle n'eut pas une mdiocre
influence sur l'opinion des autres cours d'Europe, et l'on pourrait
mme dire qu'elle contribua particulirement  nous dcider 
reconnatre la monarchie de juillet. On offrit alors  M. de
Talleyrand le poste de ministre des affaires trangres; mais il vit
que cette position avait moins d'importance relle et prsentait plus
de difficults que celle d'ambassadeur auprs de la cour de
Saint-James, et, tandis qu'il refusait la premire place, il accepta
la seconde.


VI

Le choix tait heureux. Personne, en ce moment, n'aurait pu remplacer
M. de Talleyrand en Angleterre; il connaissait personnellement et 
fond le duc de Wellington et lord Grey, chefs des partis opposs, et
ce fut peut-tre sa prsence  la cour d'Angleterre, plus que toute
autre circonstance, qui, dans une crise o tant d'lments de guerre
ne demandaient qu' se dchaner, sut maintenir cette paix universelle
qui allait durer pendant tant d'annes. En effet, fermement convaincu
qu'il tait de la ncessit de cette paix, il suivit, pour la
maintenir, la meilleure ou plutt la seule ligne qui pt l'assurer. Un
diplomate ordinaire s'occupe des mille petites affaires qui passent
par ses mains, et des mille ides plus ou moins importantes qui s'y
rattachent. Le grand talent de M. de Talleyrand, ainsi que je l'ai
fait remarquer plus d'une fois, tait de savoir distinguer du premier
coup d'oeil le point le plus important du moment, et de savoir, sans
dlai et sans scrupule, sacrifier ce qui tait ncessaire pour
atteindre son but quant  ce _point important_.

Il comprit que l'acceptation paisible de la dynastie d'Orlans ne
pouvait tre obtenue qu' la condition que l'on ft en bons termes
avec l'Angleterre. Une querelle avec nous menait  une guerre
europenne; une bonne entente avec nous rendait une telle guerre
improbable, pour ne pas dire impossible. La question de Belgique fut
celle sur laquelle se concentrrent toutes les premires ngociations,
et d'o dpendait le bon vouloir du gouvernement anglais. Ce pays,
souffrant de beaucoup de griefs rels, et irrit  la pense de
beaucoup de griefs imaginaires, avait secou le joug hollandais. Les
troupes hollandaises, qu'un peu plus d'nergie aurait pu rendre
victorieuses, s'taient retires de Bruxelles; les forteresses de la
frontire taient entre les mains des insurgs, et il est inutile de
taire le fait qu'il y a toujours eu, qu'il y a, et qu'il y aura
toujours en France un parti considrable dsireux d'tendre la
frontire franaise, et de comprendre Anvers dans le royaume de
France. Mais l'Angleterre n'tait pas dispose alors, et ne le sera
jamais probablement, tant qu'elle aura  sa tte des hommes d'tat se
souciant de sa prosprit,  accepter cet arrangement. En effet, elle
pensait avoir pourvu d'une manire toute particulire, par la paix de
1814,  la scurit des provinces nerlandaises, en formant un seul
royaume des provinces belges et hollandaises, et en faisant construire
ou rparer des forteresses destines  protger ce royaume uni. Cette
politique avait alors chou, et on ne pouvait la reprendre sans
soulever l'esprit guerrier et entreprenant du peuple franais. D'un
autre ct, l'Angleterre ne pouvait faire  la susceptibilit et 
l'ambition franaises qu'un sacrifice born. Beaucoup d'habilet tait
donc ncessaire de la part de tous, mais plus particulirement de la
part de l'ambassadeur franais, pour viter de blesser srieusement
les intrts d'une nation et les sentiments de l'autre. En un mot, il
tait ncessaire d'avoir la plus ferme prudence sans jamais changer de
ligne de conduite, et, pendant tout le cours et les phases varies de
ces longues ngociations par lesquelles les questions pendantes
arrivrent enfin  tre rgles, M. de Talleyrand persvra avec
sagesse et habilet dans le dessein qu'il avait form d'asseoir le
nouveau gouvernement franais au milieu des gouvernements tablis de
l'Europe, par le moyen de son alliance avec la Grande-Bretagne.

L'ouverture de confrences  Londres fut l'une des mesures les plus
habiles adoptes  cet effet. L, l'ambassadeur de Louis-Philippe,
agissant de concert avec le cabinet de Saint-James, fut de suite mis
en contact journalier et intime avec les reprsentants des autres
grandes puissances. Bon nombre de malentendus furent carts, et l'on
prit bon nombre de dispositions utiles, non-seulement aux questions
alors agites, mais utiles aussi au point de vue de la position
gnrale et de la politique de l'tat reprsent par le vieux
diplomate.

La quadruple alliance--alliance des gouvernements occidentaux et
constitutionnels de l'Europe--ne fut, par le fait, que l'extension de
l'alliance entre la France et l'Angleterre, et une grande preuve
morale de la confiance que les parties elles-mmes faisaient reposer
sur cette alliance. La carrire diplomatique de M. de Talleyrand se
termina par ce trait remarquable et populaire--trait personnifiant
les meilleurs principes sur lesquels puisse se former une alliance
anglo-franaise. Ce trait conclu, M. de Talleyrand tint  quitter
les affaires. Il sentait, ainsi qu'il le disait lui-mme, qu'il y a
entre la vie et la mort une espce de pause, une halte qui doit tre
employe pour faire une bonne fin.

D'ailleurs, la retraite de lord Grey loigna de la scne des affaires
publiques en Angleterre cette gnration qui, accoutume depuis
longtemps  la rputation d'un homme qui avait rempli de son nom la
moiti d'un sicle, traitait  la fois sa personne et ses opinions
avec le respect flatteur d aux vieux souvenirs. Il tait,
relativement, tranger aux hommes du nouveau gouvernement. Il avait
pass loin des affaires le temps o ceux-ci y avaient pris part et
s'taient fait leur rputation. Ils le regardaient, jusqu' un certain
point, comme us et pass de mode: sentiments qu'il tait assez
perspicace pour dmler et assez susceptible pour ressentir
profondment.

Il est vrai de dire que ses opinions prirent une lgre teinte
d'amertume par suite de certains affronts ou de certaines ngligences
dont il crut avoir  se plaindre pendant la dernire partie de sa
mission, et l'on assure qu'aprs sa retraite il conseilla presque 
son royal matre de considrer comme acquis les avantages recherchs
par l'alliance avec l'Angleterre, et d'adopter, comme future politique
de la France, les moyens de se concilier les autres puissances.


VII

En tous cas, M. de Talleyrand, pendant sa mission en Angleterre,
non-seulement fut  la hauteur de sa rputation d'autrefois, mais y
ajouta considrablement. Ce qui frappait le vulgaire, et beaucoup de
gens au-dessus du vulgaire, qui ne se souvenaient pas que l'homme
rellement rus cache sa ruse, c'tait la manire simple, ouverte et
franche dont il traitait les affaires publiques, sans aucun de ces
stratagmes mystrieux qui distinguent le nigaud qui se croit
diplomate du diplomate homme d'tat. En effet, tant arriv 
considrer l'alliance anglaise comme utile alors  son pays, il tait
convaincu que le meilleur et mme le seul moyen de l'obtenir, tait
d'agir avec franchise et loyaut, de manire  gagner la confiance des
hommes d'tat anglais.

Lord Palmerston m'a racont que ses manires dans les confrences
diplomatiques taient remarquables par leur extrme absence de
prtention, sans cependant manquer d'autorit. Pendant la plus grande
partie du temps, il gardait le silence, comme s'il approuvait ce qui
se disait. Quelquefois, cependant, il donnait son opinion, mais il ne
discutait jamais; c'tait l une habitude trangre  l'indolence
naturelle qui l'accompagna dans tout le cours de sa carrire active,
et il la condamnait comme inutile et impolitique. Je discute en
prsence d'une assemble politique, disait-il, non parce que j'ai
l'espoir d'y convaincre quelqu'un, mais parce que je dsire faire
connatre au monde mes opinions. Mais dans une chambre au del de
laquelle ma voix ne doit pas porter, essayer d'imposer mon opinion au
lieu de celle qu'un autre est dispos  adopter, c'est l'obliger 
marquer son opposition d'une manire plus formelle et plus positive,
et souvent le conduire  dpasser ses instructions,  cause du dsir
qu'il a de montrer combien il en est pntr. Par consquent, ce que
M. de Talleyrand faisait pour persuader, il le faisait d'habitude 
l'avance et dans un tte--tte qu'il s'tait mnag avec ceux qu'il
devait retrouver bientt aprs dans la confrence officielle, et il
essayait alors d'viter la controverse. Il avait pour habitude de
mettre en avant ce qui,  son avis, tait l'important, et de le
prsenter sous le meilleur point de vue. Napolon le lui reprochait,
disant qu'il ne pouvait concevoir qu'on trouvt M. de Talleyrand
loquent: il tournait toujours sur la mme ide. Mais c'tait son
systme, comme celui de Fox, qui trouvait que c'tait l le grand
principe de l'orateur qui dsirait produire une impression durable.
Toutefois, il avait pour habitude de demander que l'on insrt, dans
l'acte diplomatique qu'il s'agissait de rdiger et sur lequel portait
la discussion, tel ou tel mot, telle ou telle phrase dont il avait
gnralement tudi la porte et calcul l'effet, et on autorisait
gnralement cette insertion  cause du peu d'importance qu'il
paraissait y attacher. Il y avait dans ce mode d'action silencieux
quelque chose qui dsappointait ceux qui s'attendaient  un usage
plus frquent des armes brillantes que le clbre homme d'esprit
passait pour savoir si bien manier. Mais dans le cercle social auquel
il dsirait plaire, ou auprs de l'individu isol qu'il voulait
sduire, l'effet de son loquence originale dpassait gnralement
l'attente.

M. de Bacourt, qui fut secrtaire de son ambassade  Londres, m'a
racont que M. de Talleyrand crivait rarement une dpche entire,
mais qu'une varit de petits mmorandums et de petites phrases se
trouvaient gnralement dans son portefeuille. Lorsqu'on avait 
traiter la question  laquelle se rapportaient ces notes, elles
faisaient leur apparition, elles taient confies au secrtaire, et M.
de Talleyrand lui donnait une ide du sens gnral du document qu'il
avait  composer, et lui disait comment il devait introduire les
phrases auxquelles il tenait. Enfin, la dpche tait revue par M. de
Talleyrand, qui lui donnait un ton gnral prouvant qu'elle provenait
de l'ambassadeur et non de ses secrtaires. M. de Talleyrand tait
fidle  cette rgle: qu'un chef suprieur ne doit jamais rien faire
de ce qu'un subalterne peut faire pour lui. Il faudrait toujours,
disait-il, avoir du temps de reste, et il vaut mieux remettre au
lendemain ce que l'on ne peut faire aujourd'hui bien et facilement,
que de faire les choses avec cette prcipitation qui rsulte de ce
qu'on sent qu'on a trop  faire.

J'ai fait le portrait de M. de Talleyrand comme jeune homme. Vers la
fin de sa vie, ses portraits les plus ordinaires sont assez
ressemblants. Sa tte, abondamment pourvue de cheveux, paraissait
grosse et tait profondment enfonce entre de larges paules. Sa
physionomie tait ple et grave; il avait la lvre infrieure un peu
saillante, et sa bouche souriait comme instantanment et
instinctivement, d'un sourire qui tait sarcastique, sans tre
mchant. Il parlait peu en socit, se contentant d'mettre de temps
en temps quelque opinion ressemblant fort  une pigramme, et qui
produisait son effet tout autant  cause de la manire dont il
l'introduisait, qu' cause de son mrite intrinsque. En ralit,
c'tait un acteur, mais un acteur possdant tant d'aisance et de
nonchalance qu'il ne semblait jamais plus naturel qu'au moment o il
jouait son rle.

Ses clbres _bons mots_, dont j'ai dj cit quelques-uns, sont
maintenant rebattus, surtout les meilleurs. Je me hasarderai cependant
 en mentionner encore quelques-uns qui me reviennent  l'esprit en ce
moment mme, et qui sont remarquables parce qu'ils expriment une
opinion sur un individu ou une situation. Le comte d'Artois aurait
dsir assister aux conseils de Louis XVIII. M. de Talleyrand s'y
opposa. Le comte d'Artois, offens, se plaignit au ministre. Un
jour, dit M. de Talleyrand, Votre Majest me remerciera pour ce qui
dplat  Votre Altesse Royale.

M. de Chateaubriand n'tait pas en faveur auprs de M. de Talleyrand.
Celui-ci le traitait d'crivain affect, et d'homme politique
impossible. Quand _les Martyrs_ firent leur premire apparition et
furent dvors par le public avec une avidit  laquelle les
libraires ne pouvaient satisfaire, M. de Fontanes, aprs avoir fait de
ce livre des loges exagrs, finit son compte rendu de l'ouvrage en
disant qu'Eudore et Cymodoce taient prcipits dans l'arne et
dvors par les btes. Comme l'ouvrage, dit M. de Talleyrand.

Quelqu'un disant que Fouch avait un grand mpris pour l'espce
humaine: C'est vrai, dit M. de Talleyrand, cet homme s'est beaucoup
tudi.

Quelques personnes ont un certain pressentiment naturel qui les porte
 deviner quel sera leur successeur et un jour que quelqu'un, un peu
avant la nomination du duc de Richelieu, gouverneur d'Odessa, au poste
de premier ministre du cabinet franais, demandait  M. de Talleyrand
s'il croyait que le duc ft rellement capable de gouverner la France,
il rpondit,  la grande surprise de celui qui lui avait pos la
question: Trs-certainement; ajoutant au bout d'un instant:
Personne ne connat mieux la Crime.

Une dame, profitant du privilge de son sexe, parlait avec violence de
la dfection du duc de Raguse: Mon Dieu, madame, dit M. de
Talleyrand, tout cela ne prouve qu'une chose, c'est que sa montre
avanait, et que tout le monde tait  l'heure. Quelqu'un qui
soutenait fort la chambre des pairs, alors que le mrite de cette
chambre paraissait fort douteux, dit: L, au moins, vous trouvez des
consciences. Ah! oui, dit M. de Talleyrand, beaucoup, beaucoup de
consciences. Smonville, par exemple, en a au moins deux.

Louis XVIII, parlant de M. de Blacas avant que M. de Talleyrand et
exprim aucune opinion sur son compte, dit: Ce pauvre Blacas, il aime
la France, il m'aime, mais on dit qu'il est suffisant. Ah! oui,
sire, suffisant et insuffisant.

Nous pourrions prolonger presque indfiniment cette liste de bons mots
auxquels M. de Talleyrand doit sa rputation populaire et
traditionnelle, plutt encore qu'il ne la doit  ses nombreux services
et  ses talents exceptionnels; mais, par le fait, ces bons mots
appartiennent  la conversation des salons, o il brilla, tout aussi
bien qu'ils lui appartiennent  lui-mme.


VIII

En quittant l'Angleterre, il dit adieu, non-seulement  la diplomatie,
mais  la vie publique, et passa le reste de ses jours  jouir de la
situation la plus leve et de la socit la plus agrable et la plus
cultive que son pays pt lui offrir.

Ce serait maintenant le moment, selon l'opinion du philosophe grec,
d'apprcier sa fortune et ses talents; car sa carrire tait termine,
et si les vieillards recherchaient son salon comme le foyer auprs
duquel ils retrouvaient leurs plus chers et leurs plus brillants
souvenirs, les jeunes gens le recherchaient aussi afin d'avoir le
privilge de juger, de contrler leurs propres opinions, en profitant
de l'exprience de l'homme politique qui avait travers tant de
vicissitudes et avait foul aux pieds avec tant d'aisance insouciante
et hautaine les ruines de plusieurs gouvernements,  la chute desquels
il avait assist. Quant  lui, avec cette calme prsence d'esprit qui
le caractrisait, et bien persuad qu'il n'y avait que peu d'annes
entre lui et la tombe, il employait ce peu d'annes  poursuivre un
des buts qu'il tenait le plus  atteindre et qu'il avait le plus
constamment poursuivis,  disposer en sa faveur la gnration qui
allait lui succder, et  expliquer,  ceux qui lui semblaient
possder l'oreille de cette gnration naissante, les plus sombres
passages de sa brillante carrire. Il dit un jour  M. de Montalivet,
personnage distingu qui me l'a depuis racont: Votre pre tait
imprialiste, et vous m'en voulez, parce que vous croyez que j'ai
abandonn l'empereur. Je ne suis jamais rest fidle  quelqu'un que
tout autant que ce quelqu'un a lui-mme t fidle aux rgles du sens
commun. Mais si vous voulez bien juger toutes mes actions d'aprs
cette grande rgle, vous serez oblig de reconnatre que j'ai t
extraordinairement consquent; et o trouverait-on un tre assez
avili, ou un citoyen assez indigne pour soumettre son intelligence ou
sacrifier son pays  un individu quel qu'il soit, quelque bien n ou
quelque bien dou qu'il puisse tre?

Et rellement ces quelques mots renferment la thorie de M. de
Talleyrand; thorie d'o est sortie l'cole qui, sans adhrer
strictement au principe que le sens commun doit tre la pierre de
touche de l'obissance, s'incline devant toute autorit avec un
sourire et un haussement d'paules et s'en tire par cette phrase bien
connue: La France avant tout.

Dans l'intention vidente de dire au monde une sorte d'adieu imposant,
il parut  la tribune de l'Institut trs-peu de temps avant sa
dernire maladie. Il choisit pour sujet de son essai M. Reinhard, qui
avait longtemps servi sous lui, qui venait de mourir, et qui avait
avec lui certains traits de ressemblance, dont le premier tait qu'ils
avaient tous les deux reu une ducation ecclsiastique. Le discours
est intressant  cet gard, et aussi en tant que revue des
diffrentes branches du service diplomatique, et des devoirs qui se
rattachent  chacune de ces branches, et c'est comme une espce de
legs fait par l'orateur  cette profession dont il avait si longtemps
t l'ornement.


IX

    Messieurs,

J'tais en Amrique lorsque l'on eut la bont de me nommer membre de
l'Institut, et de m'attacher  la classe des sciences morales et
politiques,  laquelle j'ai, depuis son origine, l'honneur
d'appartenir.

A mon retour en France, mon premier soin fut de me rendre  ses
sances, et de tmoigner aux personnes qui la composaient alors, et
dont plusieurs nous ont laiss de justes regrets, le plaisir que
j'avais de me trouver un de leurs collgues. A la premire sance 
laquelle j'assistai, on renouvelait le bureau et on me fit l'honneur
de me nommer secrtaire. Le procs-verbal que je rdigeai pendant six
mois avec autant de soin que je le pouvais, portait, peut-tre un peu
trop, le caractre de ma dfrence; car j'y rendais compte d'un
travail qui m'tait fort tranger. Ce travail, qui sans doute avait
cot bien des recherches, bien des veilles  un de nos plus savants
collgues, avait pour titre: _Dissertation sur les lois ripuaires_. Je
fis aussi,  la mme poque, dans nos assembles publiques, quelques
lectures que l'indulgence, qui m'tait accorde alors, a fait insrer
dans les mmoires de l'Institut. Depuis cette poque, quarante annes
se sont coules, durant lesquelles cette tribune m'a t comme
interdite, d'abord par beaucoup d'absences, ensuite par des fonctions
auxquelles mon devoir tait d'appartenir tout entier; je dois dire
aussi, par la discrtion que les temps difficiles exigent d'un homme
livr aux affaires, et enfin, plus tard, par les infirmits que la
vieillesse amne d'ordinaire avec elle, ou du moins qu'elle aggrave
toujours.

Mais aujourd'hui j'prouve le besoin, et je regarde comme un devoir
de m'y prsenter une dernire fois, pour que la mmoire d'un homme
connu dans toute l'Europe, d'un homme que j'aimais, et qui, depuis la
formation de l'Institut, tait notre collgue, reoive ici un
tmoignage public de notre estime et de nos regrets. Sa position et la
mienne me mettent dans le cas de rvler plusieurs de ses mrites.
Son principal, je ne dis pas son unique titre de gloire, consiste dans
une correspondance de quarante annes ncessairement ignore du
public, qui, trs-probablement, n'en aura jamais connaissance. Je me
suis dit: Qui en parlera dans cette enceinte? Qui sera surtout dans
l'obligation d'en parler, si ce n'est moi, qui en ai reu la plus
grande part,  qui elle fut toujours si agrable, et souvent si utile
dans les fonctions ministrielles que j'ai eu  remplir sous trois
rgnes... trs-diffrents?

Le comte Reinhard avait trente ans, et j'en avais trente-sept quand
je le vis pour la premire fois. Il entrait aux affaires avec un grand
fonds de connaissances acquises; il savait bien cinq ou six langues
dont les littratures lui taient familires; il et pu se rendre
clbre comme pote, comme historien, comme gographe, et c'est en
cette qualit qu'il fut membre de l'Institut, ds que l'Institut fut
cr.

Il tait dj  cette poque, membre de l'Acadmie des sciences de
Goettingen. N et lev en Allemagne, il avait publi dans sa jeunesse
quelques pices de vers qui l'avaient fait remarquer par Gessner, par
Wieland, par Schiller. Plus tard, oblig pour sa sant de prendre les
eaux de Carlsbad, il eut le bonheur d'y trouver et d'y voir souvent le
clbre Goethe, qui apprcia assez son got et ses connaissances pour
dsirer d'tre averti par lui de tout ce qui faisait quelque sensation
dans la littrature franaise. M. Reinhard le lui promit: les
engagements de ce genre, entre les hommes d'un ordre suprieur, sont
toujours rciproques et deviennent bientt des liens d'amiti. Ceux
qui se formrent entre M. Reinhard et Goethe donnrent lieu  une
correspondance que l'on imprime aujourd'hui en Allemagne.

On y verra, qu'arriv  cette poque de la vie o il faut
dfinitivement choisir un tat, M. Reinhard fit sur lui-mme, sur ses
gots, sur sa position et sur celle de sa famille un retour srieux
qui prcda sa dtermination, et alors, chose remarquable pour le
temps,  des carrires o il et pu tre indpendant, il en prfra
une o il ne pouvait l'tre. C'est  la carrire diplomatique qu'il
donna la prfrence, et il fit bien: propre  tous les emplois de
cette carrire, il les a successivement tous remplis, et tous avec
distinction.

Je hasarderai de dire ici que ses tudes premires l'y avaient
heureusement prpar. Celle de la thologie surtout, o il se fit
remarquer dans le sminaire de Denkendorf et dans celui de la facult
protestante de Tbingen, lui avait donn une force et en mme temps
une souplesse de raisonnement que l'on retrouve dans toutes les pices
qui sont sorties de sa plume. Et pour m'ter  moi-mme la crainte de
me laisser aller  une ide qui pourrait paratre paradoxale, je me
sens oblig de rappeler ici les noms de plusieurs de nos grands
ngociateurs, tous thologiens, et tous remarqus par l'histoire comme
ayant conduit les affaires politiques les plus importantes de leur
temps: le cardinal chancelier Duprat, aussi vers dans le droit canon
que dans le droit civil, et qui fixa avec Lon X les bases du
concordat dont plusieurs dispositions subsistent encore aujourd'hui;
le cardinal d'Ossat, qui, malgr les efforts de plusieurs grandes
puissances, parvint  rconcilier Henri IV avec la cour de Rome. Le
recueil de lettres qu'il a laiss est encore prescrit aujourd'hui aux
jeunes gens qui se destinent  la carrire politique; le cardinal de
Polignac, thologien, pote et ngociateur, qui, aprs tant de guerres
malheureuses, sut conserver  la France, par le trait d'Utrecht, les
conqutes de Louis XIV.

C'est aussi au milieu de livres de thologie qu'avait t commence
par son pre, devenu vque de Gap, l'ducation de M. de Lyonne, dont
le nom vient de recevoir un nouveau lustre par une rcente et
importante publication.

Les noms que je viens de citer me paraissent suffire pour justifier
l'influence qu'eurent, dans mon opinion, sur les habitudes d'esprit de
M. Reinhard, les premires tudes vers lesquelles l'avait dirig
l'ducation paternelle.

Les connaissances  la fois solides et varies qu'il y avait acquises
l'avaient fait appeler  Bordeaux pour remplir les honorables et
modestes fonctions de prcepteur dans une famille protestante de cette
ville. L, il se trouva naturellement en relation avec des hommes dont
le talent, les erreurs et la mort jetrent tant d'clat sur notre
premire assemble lgislative. M. Reinhard se laissa facilement
entraner par eux  s'attacher au service de la France.

Je ne m'astreindrai point  le suivre pas  pas  travers les
vicissitudes dont fut remplie la longue carrire qu'il a parcourue.
Dans les nombreux emplois qui lui furent confis, tantt d'un ordre
lev, tantt d'un ordre infrieur, il semblerait y avoir une sorte
d'incohrence, et comme une absence de hirarchie que nous aurions
aujourd'hui de la peine  comprendre. Mais  cette poque, il n'y
avait pas plus de prjugs pour les places qu'il n'y en avait pour les
personnes. Dans d'autres temps, la faveur, quelquefois le
discernement, appelaient  toutes les situations minentes. Dans le
temps dont je parle, bien ou mal, toutes les situations taient
conquises. Un pareil tat de choses mne bien vite  la confusion.

Aussi, nous voyons M. Reinhard, premier secrtaire de la lgation 
Londres; occupant le mme emploi  Naples; ministre plnipotentiaire
auprs des villes ansatiques, Hambourg, Brme et Lubeck; chef de la
troisime division au dpartement des affaires trangres; ministre
plnipotentiaire  Florence; ministre des relations extrieures;
ministre plnipotentiaire en Helvtie; consul gnral  Milan;
ministre plnipotentiaire prs le cercle de basse Saxe; prsident dans
les provinces turques au del du Danube, et commissaire gnral des
relations commerciales en Moldavie; ministre plnipotentiaire auprs
du roi de Westphalie; directeur de la chancellerie du dpartement des
affaires trangres; ministre plnipotentiaire auprs de la dite
germanique et de la ville libre de Francfort, et, enfin, ministre
plnipotentiaire  Dresde.

Que de places, que d'emplois, que d'intrts confis  un seul
homme, et cela  une poque o les talents paraissaient devoir tre
d'autant moins apprcis que la guerre semblait,  elle seule, se
charger de toutes les affaires!

Vous n'attendez donc pas de moi, messieurs, qu'ici je vous rende
compte en dtail, et date par date, de tous les travaux de M. Reinhard
dans les diffrents emplois dont vous venez d'entendre l'numration.
Il faudrait faire un livre.

Je ne dois parler devant vous que de la manire dont il comprenait
les fonctions qu'il avait  remplir, qu'il ft chef de division,
ministre ou consul.

Quoique M. Reinhard n'et point alors l'avantage qu'il aurait eu
quelques annes plus tard, de trouver sous ses yeux d'excellents
modles, il savait dj combien de qualits, et de qualits diverses,
devaient distinguer un chef de division des affaires trangres. Un
tact dlicat lui avait fait sentir que les moeurs d'un chef de
division devaient tre simples, rgulires, retires; qu'tranger au
tumulte du monde, il devait vivre uniquement pour les affaires et leur
vouer un secret impntrable; que, toujours prt  rpondre sur les
faits et sur les hommes, il devait avoir sans cesse prsents  la
mmoire tous les traits, connatre historiquement leurs dates,
apprcier avec justesse leurs cts forts et leurs cts faibles,
leurs antcdents et leurs consquences; savoir, enfin, les noms des
principaux ngociateurs, et mme leurs relations de famille; que, tout
en faisant usage de ces connaissances, il devait prendre garde 
inquiter l'amour-propre toujours si clairvoyant du ministre, et
qu'alors mme qu'il l'entranait  son opinion, son succs devait
rester dans l'ombre; car il savait qu'il ne devait briller que d'un
clat rflchi; mais il savait aussi que beaucoup de considration
s'attachait naturellement  une vie aussi pure et aussi modeste.

L'esprit d'observation de M. Reinhard ne s'arrtait point l; il
l'avait conduit  comprendre combien la runion des qualits
ncessaires  un ministre des affaires trangres est rare. Il faut,
en effet qu'un ministre des affaires trangres soit dou d'une sorte
d'instinct qui, l'avertissant promptement, l'empche, avant toute
discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la facult de se
montrer ouvert en restant impntrable; d'tre rserv avec les formes
de l'abandon, d'tre habile jusque dans le choix de ses distractions;
il faut que sa conversation soit simple, varie, inattendue, toujours
naturelle et parfois nave; en un mot, il ne doit pas cesser un
moment, dans les vingt-quatre heures, d'tre ministre des affaires
trangres.

Cependant, toutes ces qualits, quelque rares qu'elles soient,
pourraient n'tre pas suffisantes, si la bonne foi ne leur donnait une
garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler
ici, pour dtruire un prjug assez gnralement rpandu: non, la
diplomatie n'est point une science de ruse et de duplicit. Si la
bonne foi est ncessaire quelque part, c'est surtout dans les
transactions politiques, car c'est elle qui les rend solides et
durables. On a voulu confondre la rserve avec la ruse. La bonne foi
n'autorise jamais la ruse, mais elle admet la rserve; et la rserve
a cela de particulier, c'est qu'elle ajoute  la confiance.

Domin par l'honneur et l'intrt du prince, par l'amour de la
libert, fond sur l'ordre et sur les droits de tous, un ministre des
affaires trangres, quand il sait l'tre, se trouve ainsi plac dans
la plus belle situation  laquelle un esprit lev puisse prtendre.

Aprs avoir t un ministre habile, que de choses il faut encore
savoir pour tre un bon consul! Car les attributions d'un consul sont
varies  l'infini; elles sont d'un genre tout diffrent de celles des
autres employs des affaires trangres. Elles exigent une foule de
connaissances pratiques pour lesquelles une ducation particulire est
ncessaire. Les consuls sont dans le cas d'exercer, dans l'tendue de
leur arrondissement, vis--vis de leurs compatriotes, les fonctions de
juges, d'arbitres, de conciliateurs; souvent ils sont officiers de
l'tat civil; ils remplissent l'emploi de notaires, quelquefois celui
d'administrateur de la marine; ils surveillent et constatent l'tat
sanitaire; ce sont eux qui, par leurs relations habituelles, peuvent
donner une ide juste et complte de la situation du commerce, de la
navigation et de l'industrie particulire au pays de leur rsidence.
Aussi M. Reinhard, qui ne ngligeait rien pour s'assurer de la
justesse des informations qu'il tait dans le cas de donner  son
gouvernement, et des dcisions qu'il devait prendre comme agent
politique, comme agent consulaire, administrateur de la marine,
avait-il fait une tude approfondie du droit des gens et du droit
maritime. Cette tude l'avait conduit  croire qu'il arriverait un
temps o, par des combinaisons habilement prpares, il s'tablirait
un systme gnral de commerce et de navigation, dans lequel les
intrts de toutes les nations seraient respects, et dont les bases
fussent telles que la guerre elle-mme n'en pt altrer le principe,
dt-elle suspendre quelques-unes de ses consquences. Il tait aussi
parvenu  rsoudre avec sret et promptitude toutes les questions de
change, d'arbitrage, de conversion de monnaies, de poids et mesures,
et tout cela sans que jamais aucune rclamation se soit leve contre
les informations qu'il avait donnes et contre les jugements qu'il
avait rendus. Il est vrai aussi que la considration personnelle qu'il
l'a suivi dans toute sa carrire donnait du poids  son intervention
dans toutes les affaires dont il se mlait et  tous les arbitrages
sur lesquels il avait  prononcer.

Mais, quelque tendues que soient les connaissances d'un homme,
quelque vaste que soit sa capacit, tre un diplomate complet est bien
rare; et cependant M. Reinhard l'aurait peut-tre t, s'il et eu une
qualit de plus; il voyait bien, il entendait bien; la plume  la
main, il rendait admirablement compte de ce qu'il avait vu, de ce qui
lui avait t dit. Sa parole crite tait abondante, facile,
spirituelle, piquante; aussi, de toutes les correspondances
diplomatiques de mon temps, il n'y en avait aucune  laquelle
l'empereur Napolon, qui avait le droit et le besoin d'tre
difficile, ne prfrt celle du comte Reinhard. Mais ce mme homme qui
crivait  merveille s'exprimait avec difficult. Pour accomplir ses
actes, son intelligence demandait plus de temps qu'elle n'en pouvait
obtenir dans la conversation. Pour que sa parole interne pt se
reproduire facilement, il fallait qu'il ft seul et sans
intermdiaire.

Malgr cet inconvnient rel, M. Reinhard russit toujours  faire,
et  bien faire, tout ce dont il tait charg. O donc trouvait-il ses
moyens de russir, o prenait-il ses inspirations?

Il les prenait, messieurs, dans un sentiment vrai et profond qui
gouvernait toutes ses actions, dans le sentiment du devoir. On ne sait
pas assez tout ce qu'il y a de puissance dans ce sentiment. Une vie
tout entire au devoir est bien aisment dgage d'ambition. La vie de
M. Reinhard tait uniquement employe aux fonctions qu'il avait 
remplir, sans que jamais chez lui il y et trace de calcul personnel
ni de prtention  quelque avancement prcipit.

Cette religion du devoir,  laquelle M. Reinhard fut fidle toute sa
vie, consistait en une soumission exacte aux instructions et aux
ordres de ses chefs; dans une vigilance de tous les moments, qui,
jointe  beaucoup de perspicacit, ne les laissait jamais dans
l'ignorance de ce qu'il leur importait de savoir; en une rigoureuse
vracit dans tous ses rapports, qu'ils dussent tre agrables ou
dplaisants; dans une discrtion impntrable, dans une rgularit de
vie qui appelait la confiance et l'estime; dans une reprsentation
dcente, enfin dans un soin constant  donner aux actes de son
gouvernement la couleur et les explications que rclamait l'intrt
des affaires qu'il avait  traiter.

Quoique l'ge et marqu pour M. Reinhard le temps du repos, il
n'aurait jamais demand sa retraite, tant il avait crainte de montrer
de la tideur  servir dans une carrire qui avait t celle de toute
sa vie.

Il a fallu que la bienveillance royale, toujours si attentive, ft
prvoyante pour lui, et donnt  ce grand serviteur de la France la
situation la plus honorable en l'appelant  la chambre des pairs.

M. le comte Reinhard n'a pas joui assez longtemps de cet honneur, et
il est mort presque subitement le 25 dcembre 1837.

M. Reinhard s'tait mari deux fois. Il a laiss du premier lit un
fils qui est aujourd'hui dans la carrire politique. Au fils d'un tel
pre, tout ce qu'on peut souhaiter de mieux, c'est de lui ressembler.


Les forces vitales, qu'une longue existence avait puises de toutes
sortes de manires, semblrent alors ne plus pouvoir se prter  la
lutte.

Une maladie, qui s'tait dj annonce et qui,  l'ge du prince
Talleyrand, ne pouvait manquer d'tre mortelle, prit alors un
caractre plus redoutable.

Une opration fut conseille. Le prince s'y soumit, et la supporta
avec un courage qui surprit ceux-l mme qui connaissaient le mieux le
stocisme qu'il professait en toute occasion et dont il faisait
habituellement preuve. Mais des symptmes dangereux se manifestrent
bientt, et son mdecin crut devoir l'avertir que sa maladie pourrait
bien tre mortelle. Il fut pouss  cette dmarche par la famille du
noble malade qui dsirait vivement qu'il et, avant de mourir, fait sa
paix avec l'glise, et lorsque M. de Talleyrand fut convaincu qu'il ne
pouvait se remettre, il consentit  tout ce qui lui fut demand  ce
point de vue, comme l'on consent  accorder une faveur qui ne peut
vous nuire, et qui est agrable  ceux qui vous entourent.

Une personne qui a assist  ses derniers moments nous en fait le
rcit suivant: Lorsque j'entrai dans la chambre o reposait le doyen
de nos hommes d'tat, il venait de tomber dans un profond sommeil,
dont les mdecins attendaient quelque soulagement. Il y avait une
heure que j'tais arriv, et le sommeil, ou plutt la lthargie, se
prolongeait toujours; ce fut alors curieux de remarquer,  mesure que
le temps s'coulait, l'inquitude manifeste par ceux qui l'aimaient
le mieux et qui le touchaient de plus prs,  l'occasion de ce repos,
qui, quoique si salutaire, pourrait se prolonger au del de l'heure
fixe pour la visite du roi; car le souverain avait tenu  rendre  M.
de Talleyrand ce dernier hommage.

Avec quelque difficult on parvint  la fin  veiller le malade et 
lui faire comprendre de quelle crmonie il tait question, et on
avait  peine russi  le soulever et  le placer au bord du lit,
lorsque Louis-Philippe entra dans l'appartement, accompagn de madame
Adlade. Je suis trs-afflig, prince, de voir que vous souffrez
autant, dit le roi d'une voix basse et tremblante, rendue presque
inintelligible par l'motion qui le suffoquait.--Sire, vous tes venu
assister aux souffrances d'un mourant, et ceux qui ont de l'affection
pour lui ne peuvent avoir qu'un dsir, celui de les voir bientt
finir. Ces mots furent articuls par M. de Talleyrand de ce son de
voix sonore et mle qui lui tait tout particulier, et que la mort
elle-mme, en s'approchant, n'avait pas eu la puissance d'affaiblir.

La visite royale, comme toutes les visites d'une nature dsagrable,
fut aussi courte que possible. La position tait embarrassante et
pnible pour tous. Aprs un effort et quelques paroles de consolation,
Louis-Philippe se leva pour prendre cong, et mme  ce moment
suprme, le vieux prince de Talleyrand ne perdit pas sa prsence
d'esprit habituelle, mais se souvint du devoir que lui dictait
l'tiquette dans le respect de laquelle il avait t lev, savoir:
prsenter au souverain, d'une manire formelle, ceux qui se trouvaient
en sa prsence. Se soulevant donc avec peine, il nomma son mdecin,
son secrtaire, son valet principal, le docteur attach  sa maison,
et dit lentement: Sire, notre maison a reu aujourd'hui un honneur
digne d'tre inscrit dans nos annales, honneur dont mes successeurs se
souviendront avec orgueil et reconnaissance! Ce fut bientt aprs que
l'on remarqua les premiers symptmes de dissolution, et, en
consquence, toute la famille fut convoque auprs de lui. Peu de
personnes furent admises dans sa chambre; mais l'appartement adjacent
tait encombr et offrait un spectacle trange  ct d'un lit de
mort.

Il y avait l l'lite de la socit de Paris. D'un ct, des hommes
politiques vieux et jeunes, des hommes d'tat aux cheveux gris, se
pressaient autour du foyer et causaient avec animation; de l'autre, on
remarquait un groupe de jeunes gens et de jeunes dames dont les
oeillades et les gracieux murmures changs  voix basse formaient un
triste contraste avec les gmissements suprmes du mourant.

Tout d'un coup, la conversation s'arrta, le murmure des voix cessa.
Il y eut une pause solennelle, et tous les regards se dirigrent vers
la porte lentement ouverte de la chambre du prince. Un domestique
entra, les yeux gonfls et baisss, et, s'avanant vers le docteur
C..., qui, comme moi, venait de chercher un instant de repos dans le
salon, lui dit quelques mots bas  l'oreille. Il se leva  l'instant
et entra dans la chambre du prince. La prcipitation naturelle avec
laquelle se fit ce mouvement, en rvla clairement la cause. Chacun
s'lana  l'instant vers la porte de l'appartement dans lequel M. de
Talleyrand tait assis au bord de son lit, soutenu dans les bras de
son secrtaire. La mort avait videmment dj marqu de son empreinte
ce front de marbre; mais je fus cependant frapp de l'nergie encore
saisissante de la physionomie. C'tait comme si toute la vie, qui
avait autrefois suffi  animer son tre tout entier, se ft alors
concentre dans le cerveau. De temps  autre, il soulevait la tte,
rejetant en arrire, avec un brusque mouvement, les longues boucles
grises qui gnaient sa vue; puis il regardait autour de lui, et alors,
comme s'il tait satisfait du rsultat de son examen, un sourire
passait sur ses traits, et sa tte retombait sur sa poitrine. Il vit
approcher la mort sans la craindre, sans chercher  reculer, mais
cependant sans affecter en aucune manire de la dfier et de la
ddaigner.

S'il est vrai que c'est une consolation de mourir entour de parents
et d'amis, ses derniers sentiments  l'gard du monde qu'il quittait
pour toujours durent tre ceux d'une complte approbation et d'une
pleine paix, car il expira le 17 mai 1838 au milieu d'une pompe royale
et d'un respect universel, et de tous ceux qu'il aurait voulu lui-mme
rassembler autour de sa couche  cette heure dernire, aucun ne
manquait  l'appel.

L'amie de son ge mr, la jeune et charmante idole de sa vieillesse,
taient  genoux auprs de son lit, et si les paroles de consolation
murmures par le ministre de paix n'arrivaient pas toujours jusqu'
son oreille affaiblie, c'tait parce que le son en tait touff par
les sanglots, les gmissements de celles qu'il avait aimes si
tendrement. Mais  peine ces yeux, dont chaque regard avait t pi
si longtemps et avec un intrt si profond, se furent-ils ferms pour
toujours, que la scne changea brusquement. On aurait pu croire qu'une
vole de corneilles venait subitement de prendre son essor, si grande
fut la prcipitation avec laquelle chacun quitta l'htel, dans
l'espoir d'tre le premier  rpandre la nouvelle au sein de la
coterie ou du cercle particulier dont il ou elle tait l'oracle. Avant
la tombe de la nuit, cette chambre, plus qu'encombre pendant toute
la journe, avait t abandonne aux serviteurs de la tombe, et,
lorsque j'y entrai le soir, je trouvai ce mme fauteuil, d'o le
prince avait si souvent lanc en ma prsence une plaisanterie
courtoise ou une piquante pigramme, occup par un prtre lou pour la
circonstance et marmottant des prires pour le repos de l'me qui
venait de s'envoler.


X

M. de Talleyrand fut enterr  Valanay, dans la chapelle des soeurs
de Saint-Andr, btie par lui, et dans laquelle il avait dj plac le
caveau de famille.

       *       *       *       *       *

Sa carrire et son caractre se sont graduellement drouls dans cette
esquisse; de sorte qu'il ne nous reste que peu de chose  en dire.
Ainsi que je l'ai fait observer ailleurs, cette carrire et ce
caractre sont surtout l'oeuvre de leur poque, et on ne peut bien les
apprcier qu'en les mettant en regard de cette poque d'immoralit
sociale et de constants changements politiques, qu'en se plaant  ce
point de vue. Quelques-uns de ses dfauts taient tellement inhrents
 cette poque, que, bien qu'ils aient justement mrit d'tre blms
(le vice et la vertu tant indpendants de l'habitude et de
l'exemple), on peut aussi admettre les circonstances attnuantes.

Quant  la varit des rles politiques qu'il joua dans les
diffrentes scnes du grand drame de ce demi-sicle, nous voyons tous
les jours des changements si extraordinaires et si brusques chez les
hommes publics les plus respectables de notre temps, et mme de notre
pays, qu'il serait absurde de ne pas reconnatre que, lorsque les
annes s'coulent rapidement  travers des vnements si changeants,
nous devons nous attendre  voir ceux dont la carrire y est engage
adopter brusquement des opinions diffrentes. Les caractres
consquents et tout d'une pice ne se trouvent qu'au moyen ge.

Au commencement de la grande Rvolution de 1789, M. de Talleyrand
embrassa en politique le parti libral; beaucoup de personnes de son
rang et de sa profession ne firent pas comme lui, mais plusieurs des
plus illustres l'imitrent, et avec les meilleurs motifs. Quelque
temps s'coula; la monarchie fut renverse; un rgne de dmence et de
terreur lui succda; et surgissant en quelque sorte du sein de cette
obscurit sanguinaire, des hommes commenaient  distinguer quelques
lments d'ordre, qu'ils cherchaient  grouper sous le nom de
gouvernement rpublicain.

Nous qui avons vu de nos propres yeux des Franais d'un rang lev et
gnralement regards comme des gens honorables, amis personnels d'un
souverain dpos, devenus rpublicains quelques jours seulement aprs
sa chute, et quelques annes plus tard les serviteurs confidentiels
d'une autre dynastie, nous ne pouvons juger avec grande svrit un
Franais qui, revenant en France au moment o M. de Talleyrand y
revint, consentit  servir le Directoire. Nous ne pouvons pas non plus
nous tonner, de ce que, lorsqu'il devint vident que sous le
Directoire les choses marchaient de nouveau vers cet tat de terreur
et de confusion dont l'horrible souvenir tait encore si vivant, M. de
Talleyrand se laissa aller  prfrer le gouvernement d'un homme 
l'absence de tout gouvernement, l'organisation de la socit sous un
despotisme temporaire  sa dcomposition radicale et complte. Plus
tard, la licence et le dsordre tant vaincus, des ides de libert
modre et rgulire se dvelopprent; le dictateur fit alors l'effet
d'un tyran, et le soldat couronn par la victoire ne fut plus qu'un
hardi joueur qui avait gagn jusqu'ici au jeu des batailles. Ce soldat
convertit la nation en une arme, et son arme fut battue: alors, M.
de Talleyrand aida  ressusciter cette nation, et  lui donner la
charpente d'un systme constitutionnel, sous un monarque lgitime;
c'tait en ralit presque le mme systme que trente-cinq ans
auparavant il aurait voulu voir tablir. Les annes s'coulrent,
semblant dmontrer la vrit de ce vieil adage, que les Restaurations
sont impossibles. Le royal _migr_, dont on a dit avec raison qu'il
n'avait rien oubli ni rien appris pendant ses malheurs, ne s'tait
pas suffisamment pntr de l'esprit de la nouvelle socit qui
s'tait forme depuis sa jeunesse, et qui n'avait ni les dispositions
ni les habitudes desquelles il voulait se prvaloir pour faire
marcher la monarchie. Les vues de Charles X crrent des dfiances que
ses actes, grandement exagrs par ces dfiances, justifiaient 
peine. Mais on savait qu'il pensait que la libert publique dpendait
uniquement de sa volont, et cela rendait dangereuse la moindre
tentative faite pour restreindre cette libert.

La couronne tomba dans les ruisseaux de Paris. Le gouvernement qui
ressemblerait le plus  celui qui avait t renvers tait encore une
monarchie avec un monarque emprunt, lui aussi,  la famille de celui
qui avait t dpos, mais consentant  accepter son trne comme un
don de la nation franaise et ne pouvant y prtendre en vertu d'un
droit lgitime. M. de Talleyrand contribua  former ce gouvernement.

On ne peut dire qu'en cette occasion il se soit dparti de ses
principes, bien qu'il ait chang de souverain.

Rellement, en envisageant avec calme et sans passion chacune des
poques que je viens ainsi de passer en revue, il me semble impossible
qu'aucun homme sens et modr puisse nier que M. de Talleyrand, dans
chacun de ces cas, n'ait pris le parti que conseillaient le bon sens
et la modration. On ne peut pas dire qu'il ait jamais agi avec
dsintressement dans aucun des changements varis de sa longue
carrire; mais, cependant, on peut affirmer que chaque fois qu'il
accepta le pouvoir il rendit un service rel  la cause qu'il pousa,
et mme  son pays.

Il est impossible de contester que, lors du premier tablissement de
quelque chose ressemblant sous la Rpublique  l'ordre et  un
gouvernement rgulier, les relations de la France avec les puissances
trangres furent considrablement amliores par le choix que l'on
fit comme ministre des affaires trangres d'un homme de la naissance,
des capacits et des talents bien connus de M. de Talleyrand. On ne
peut nier non plus que pendant le Consulat et la premire priode de
l'Empire, l'exprience, la sagacit et le tact du diplomate accompli
n'aient t minemment utiles au guerrier jeune, ardent et mal lev
que son fier gnie avait plac  la tte de l'tat. L'assistance de M.
de Talleyrand fut inestimable pour Louis XVIII, quand ce souverain
recouvra son trne, et Louis-Philippe dut en grande partie,  la
mission que M. de Talleyrand consentit  accepter pour Londres, le
respect qui fut accord si promptement, par les gouvernements
trangers,  son autorit acquise en un jour. Il faut encore que je
rpte ici ce sur quoi j'ai dj appel l'attention. Aucun parti n'eut
jamais  se plaindre de la trahison ou de l'ingratitude de cet homme
d'tat, que l'on a si souvent fltri du titre d'inconstant. La ligne
de conduite qu'il suivit aux diffrentes priodes de sa vie si remplie
d'vnements fut celle que lui traait naturellement la position dans
laquelle il se trouvait, et celle qu'amis et ennemis attendaient de
lui. Ceux qu'il abandonna, ce fut aprs s'tre d'abord oppos  leur
politique, ceux dont les vues taient condamnes par l'ordre le plus
lev des intrts de son pays; alors seulement commenait son
hostilit. On peut trouver assez gnralement la rgle de sa conduite
et la cause de son succs dans sa maxime profonde et bien connue, que:
les penses du plus grand nombre des personnes intelligentes d'un
temps, ou d'un pays, sont destines d'une manire certaine, aprs plus
ou moins de fluctuations,  devenir  la fin l'opinion publique de
leur sicle ou de leur socit.

Toutefois, il faut reconnatre que, pour une nature droite, il y a
quelque chose de dplaisant dans l'histoire d'un homme d'tat qui a
servi diffrents matres et diffrents systmes, se faisant le
champion de chaque cause au moment o elle triomphait. La raison peut
excuser, expliquer ou dfendre une telle versatilit; mais aucune
sympathie gnreuse ne nous pousse  y applaudir ou  en faire
l'loge.

Le talent particulier, saillant de M. de Talleyrand, ainsi que je l'ai
montr plus d'une fois, tait son tact; l'art de saisir tout d'abord
le point important d'une affaire, le trait particulier du caractre
d'un individu, le gnie et la tendance d'une poque! Ses autres
qualits venaient s'ajouter  cette qualit dominante, mais elles
taient d'un ordre et d'un degr infrieurs.

Sa grande chance fut d'avoir t absent de France pendant les horreurs
du comit de salut public; son grand mrite, d'avoir servi les
gouvernements au moment o, en les servant, il servait les intrts
gnraux. Son grand dfaut, ce fut un amour effrn de l'argent, ou
plutt une absence complte de scrupule quant  la manire dont il
l'obtenait. Je n'ai jamais entendu de justification bien claire de sa
grande fortune, quoique l'explication que, dit-on, il en donna 
Bonaparte: J'ai achet des fonds publics la veille du 18 brumaire et
je les ai revendus le lendemain ne manque ni d'esprit ni d' propos.
Son grand malheur fut d'avoir t ministre des affaires trangres au
moment de l'excution du duc d'Enghien; et la partie la plus
inexplicable de sa conduite, la dclaration qu'il fit en Angleterre
qu'il n'avait rien  voir avec le gouvernement provisoire de Danton,
et la dclaration de M. de Chnier  Paris, dclaration confirme plus
tard par M. de Talleyrand lui-mme, qu'il tait all en Angleterre en
qualit d'agent de Danton.

Un extrait du _Moniteur_ du 27 mai 1838, page 1412, citant un extrait
de la _Gazette des tribunaux_, vaut la peine d'tre insr ici:

   Nous avons dit qu' la suite du testament du prince de
   Talleyrand se trouvait une sorte de manifeste, dans lequel le
   clbre diplomate exposait les principes qui l'avaient guid dans
   sa vie politique, et exprimait sa manire de voir  l'gard de
   certains vnements.

   Voici, d'aprs les renseignements que nous avons recueillis, ce
   que contient en substance cette dclaration, qui porte la date de
   1836, et qui, conformment au voeu du testateur, a t lue  la
   famille et  ses amis assembls.

   Le prince dclare qu'avant tout et  tout, il a prfr les
   vrais intrts de la France.

   S'expliquant sur la part qu'il a prise  la rentre des Bourbons
   en 1814, il dit que, dans son opinion, les Bourbons ne
   remontaient pas sur le trne en vertu d'un droit hrditaire et
   prexistant, et il donne mme  entendre que ses conseils et ses
   avis ne leur manqurent pas pour les clairer sur leur vraie
   position, et sur la conduite qu'ils devaient tenir en
   consquence.

   Il repousse le reproche d'avoir trahi Napolon: s'il l'a
   abandonn, c'est lorsqu'il reconnut qu'il ne pouvait plus
   confondre, comme il l'avait fait jusqu'alors, la France et
   l'Empereur dans une mme affection; ce ne fut pas sans un vif
   sentiment de douleur, car il lui devait  peu prs toute sa
   fortune; il engage ses hritiers  ne jamais l'oublier,  le
   rpter  leurs enfants, et ceux-ci  ceux qui natront d'eux,
   afin, dit-il, que si quelque jour un homme du nom de Bonaparte se
   trouvait dans le besoin, ils s'empressassent de lui donner aide,
   secours et assistance.

   Rpondant  ceux qui lui reprochent d'avoir servi successivement
   tous les gouvernements, il dclare qu'il ne s'en est fait aucun
   scrupule, et qu'il a agi ainsi, guid par cette pense que, dans
   quelque situation que ft un pays, il y avait toujours moyen de
   lui faire du bien, et que c'tait  oprer ce bien que devait
   s'appliquer un homme d'tat.

A supposer que le testament, dont il est parl ici, existe, c'est un
fait trs-curieux; et le tmoignage de reconnaissance offert  la
famille de Bonaparte est d'autant plus honorable que Talleyrand ne
pouvait alors avoir en vue aucune ide de rcompense.

Quant  l'apologie qu'il prsente pour avoir servi toutes les
dynasties et toutes les causes, elle ne peut pas s'appliquer  un pays
o les hommes publics ont le pouvoir, n'tant plus au gouvernement, de
renverser un mauvais gouvernement, comme ils ont, tant au pouvoir,
les moyens de faire prosprer un bon gouvernement.

Je terminerai par l'apprciation d'un de mes amis de France, qui a
ainsi rsum plusieurs de mes propres observations: Enfin, chez M. de
Talleyrand, l'amnit et la raison remplaaient le coeur et la
conscience. Avec bien des dfauts qui ont terni sa rputation, il
avait toutes les qualits qui devaient faire prosprer son ambition.
Ses talents, qu'il a employs constamment pour son propre avantage, il
les a employs presque aussi constamment pour le bien public. Beaucoup
attaqu et peu dfendu par ses contemporains, il n'en restera pas
moins pour la postrit un des hommes les plus aimables de son temps
et un des citoyens les plus illustres de son pays.




APPENDICE

   _Essai sur les avantages  retirer de colonies nouvelles dans les
   circonstances prsentes, par le_ CITOYEN TALLEYRAND. _Lu  la
   sance publique de l'Institut national, le 25 messidor, an V._


Les hommes qui ont mdit sur la nature des rapports qui unissent les
mtropoles aux colonies, ceux qui sont accoutums  lire de loin les
vnements politiques dans leurs causes, prvoyaient depuis longtemps
que les colonies amricaines se spareraient un jour de leurs
mtropoles, et, par une tendance naturelle que les vices des Europens
n'ont que trop acclre, ou se runiront entre elles, ou
s'attacheront au continent qui les avoisine; ainsi le veut cette force
de choses qui fait la destine des tats, et  laquelle rien ne
rsiste.

Si de tels vnements sont invitables, il faut du moins en retarder
l'poque et mettre  profit le temps qui nous en spare.

Des mesures dsastreuses ont port dans nos colonies la dvastation.
L'humanit, la justice, la politique mme, commandent imprieusement
que, par des mesures fermes et sages, on s'efforce enfin de rparer
ces ruines.

Mais, en mme temps, ne convient-il pas de jeter les yeux sur d'autres
contres, et d'y prparer l'tablissement de colonies nouvelles, dont
les liens avec nous seront plus naturels, plus utiles et plus
durables? car il faut bien que le systme de notre gouvernement
intrieur amne dans nos rapports trangers des changements qui lui
soient analogues.

L'effet ncessaire d'une constitution libre est de tendre sans cesse 
tout ordonner, en elle et hors d'elle, pour l'intrt de l'espce
humaine: l'effet ncessaire d'un gouvernement arbitraire est de tendre
sans cesse  tout ordonner, en lui et hors de lui, pour l'intrt
particulier de ceux qui gouvernent. D'aprs ces tendances opposes, il
est incontestable que rien de commun ne peut exister longtemps pour
les moyens, puisque rien de commun n'existait pour l'objet.

La tyrannie s'irrite des regrets alors qu'ils se manifestent;
l'indiffrence ne les entend pas: la bont les accueille avec intrt;
la politique leur cherche un contre-poids: or le contre-poids des
regrets, c'est l'espoir.

Les anciens avaient imagin le fleuve de l'oubli, o se perdaient, au
sortir de la vie, tous les souvenirs. Le vritable Lth, au sortir
d'une rvolution, est dans tout ce qui ouvre aux hommes les routes de
l'esprance.

Toutes les mutations,--dit Machiavel,--fournissent de quoi en faire
une autre. Ce mot est juste et profond.

En effet, sans parler des haines qu'elles ternisent et des motifs de
vengeance qu'elles dposent dans les mes, les rvolutions qui ont
tout remu, celles surtout auxquelles tout le monde a pris part,
laissent, aprs elles, une inquitude gnrale dans les esprits, un
besoin de mouvement, une disposition vague aux entreprises
hasardeuses, et une ambition dans les ides, qui tend sans cesse 
changer et  dtruire.

Cela est vrai, surtout quand la rvolution s'est faite au nom
de la libert. Un gouvernement _libre_,--dit quelque part
Montesquieu,--c'est--dire _toujours agit_, etc. Une telle agitation
ne pouvant pas tre touffe, il faut la rgler; il faut qu'elle
s'exerce non aux dpens, mais au profit du bonheur public.

Aprs les crises rvolutionnaires, il est des hommes fatigus et
vieillis sous l'impression du malheur, dont il faut en quelque sorte
rajeunir l'me. Il en est qui voudraient ne plus aimer leur pays, 
qui il faut faire sentir qu'heureusement cela est impossible.

Le temps et de bonnes lois produiront sans doute d'heureux
changements; mais il faut aussi des tablissements combins avec
sagesse: car le pouvoir des lois est born, et le temps dtruit
indiffremment le bien et le mal.

Lorsque j'tais en Amrique, je fus frapp de voir qu'aprs une
rvolution,  la vrit trs-dissemblable de la ntre, il restait
aussi peu de traces d'anciennes haines, aussi peu d'agitation,
d'inquitude; enfin qu'il n'y avait aucun de ces symptmes qui, dans
les tats devenus libres, menacent  chaque instant la tranquillit.
Je ne tardai pas  en dcouvrir une des principales causes. Sans doute
cette rvolution a, comme les autres, laiss dans les mes des
dispositions  exciter ou  recevoir de nouveaux troubles; mais ce
besoin d'agitation a pu se satisfaire autrement dans un pays vaste et
nouveau, o des projets aventureux amorcent les esprits, o une
immense quantit de terres incultes leur donne la facilit d'aller
employer loin du thtre des premires dissensions une activit
nouvelle, de placer des esprances dans des spculations lointaines,
de se jeter  la fois au milieu d'une foule d'essais, de se fatiguer
enfin par des dplacements, et d'amortir ainsi chez eux les passions
rvolutionnaires.

Malheureusement le sol que nous habitons ne prsente pas les mmes
ressources: mais des colonies nouvelles, choisies et tablies avec
discernement, peuvent nous les offrir; et ce motif pour s'en occuper
ajoute une grande force  ceux qui sollicitent dj l'attention
publique sur ce genre d'tablissements.

Les diverses causes qui ont donn naissance aux colonies dont
l'histoire nous a transmis l'origine, n'taient pas plus
dterminantes; la plupart furent beaucoup moins pures; ainsi
l'ambition, l'ardeur des conqutes, portrent les premires colonies
des Phniciens[54] et des gyptiens dans la Grce; la violence, celle
des Tyriens  Carthage[55]; les malheurs de la guerre, celle des
Troyens fugitifs en Italie[56]; le commerce, l'amour des richesses,
celles des Carthaginois dans les les de la Mditerrane[57], et sur
les ctes de l'Espagne et de l'Afrique; la ncessit, celle des
Athniens dans l'Asie Mineure[58], lorsqu'ils devinrent trop nombreux
pour leur territoire born et peu fertile; la prudence, celle des
Lacdmoniens  Tarente, qui, par elle, se dlivrrent de citoyens
turbulents; une forte politique, les nombreuses colonies des
Romains[59], qui se montraient doublement habiles en cdant  leurs
colons une portion des terres conquises, et parce qu'ils apaisaient le
peuple, qui demandait sans cesse un nouveau partage, et parce qu'ils
faisaient ainsi, des mcontents mmes, une garde sre dans le pays
qu'ils avaient soumis; l'ardeur du pillage et la fureur guerrire
(bien plus que l'excs de population), les colonies ou plutt les
irruptions des peuples du Nord[60] dans l'empire romain; une pit
romanesque et conqurante, celle des Europens[61] dans l'Asie.

  [54] Ccrops, Cadmus et Danas.

  [55] Didon.

  [56] ne.

  [57] Syracuse.

  [58] Milet, phse.

  [59] Grand nombre de petites colonies dans le pays latin; aucune
  ne devint clbre.

  [60] Invasion des Huns, Goths, Vandales, Cimbres, etc.

  [61] Croisades.

Aprs la dcouverte de l'Amrique, on vit la folie, l'injustice, le
brigandage de particuliers altrs d'or, se jeter sur les premires
terres qu'ils rencontrrent. Plus ils taient avides, plus ils
s'isolaient; ils voulaient non pas cultiver, mais dvaster: ce
n'taient pas encore l de vritables colonies. Quelques temps aprs,
des dissensions religieuses donnrent naissance  des tablissements
plus rguliers: ainsi les Puritains se rfugirent au nord de
l'Amrique; les Catholiques d'Angleterre, dans le Maryland; les
Quakers, dans la Pensylvanie: d'o Smith conclut que ce ne fut point
la sagesse, mais plutt les vices des gouvernements d'Europe, qui
peuplrent le nouveau monde.

D'autres grands dplacements sont dus aussi  une politique
ombrageuse, ou  une politique faussement religieuse: ainsi l'Espagne
rejeta de son sein les Maures; la France, les Protestants; presque
tous les gouvernements, les Juifs; et partout on reconnut trop tard
l'erreur qui avait dict ces dplorables conseils. On avait des
mcontents; on voulut en faire des ennemis: ils pouvaient servir leur
pays; on les fora de lui nuire.

Cette longue exprience ne doit pas tre perdue pour nous. L'art de
mettre les hommes  leur place est le premier, peut-tre, dans la
science du gouvernement: mais celui de trouver la place des mcontents
est,  coup sr, le plus difficile; et, prsenter  leur imagination
des lointains, des perspectives o puissent se prendre leurs penses
et leurs dsirs, est, je crois, une des solutions de cette difficult
sociale.

Dans le dveloppement des motifs qui ont dtermin l'tablissement
d'un trs-grand nombre de colonies anciennes, on remarque aisment
qu'alors mme qu'elles taient indispensables, elles furent
volontaires; qu'elles taient prsentes par les gouvernements comme
un appt, non comme une peine: on y voit surtout dominer cette ide,
que les tats politiques devaient tenir en rserve des moyens de
placer utilement hors de leur enceinte cette surabondance de citoyens
qui, de temps en temps, menaaient la tranquillit. Ce besoin, au
reste, tait fond sur une origine vicieuse: c'tait, ou une premire
loi agraire qui suscitait de menaantes rclamations qu'il fallait
calmer, ou une constitution trop exclusive qui, faite pour une classe,
faisait craindre la trop grande population des autres.

C'est en nous emparant de ce qu'ont de plus pur ces vues des anciens,
et en nous dfendant de l'application qu'en ont faite la plupart des
peuples modernes, qu'il convient, je pense, de s'occuper, ds les
premiers jours de la paix, de ce genre d'tablissements, qui, bien
conus et bien excuts, peuvent tre, aprs tant d'agitations, la
source des plus prcieux avantages.

Et combien de Franais doivent embrasser avec joie cette ide! combien
en est-il chez qui, ne ft-ce que pour quelques instants, un ciel
nouveau est devenu un besoin! et ceux qui, rests seuls, ont perdu,
sous le fer des assassins, tout ce qui embellissait pour eux la terre
natale; et ceux pour qui elle est devenue infconde, et ceux qui n'y
trouvent que des regrets, et ceux mme qui n'y trouvent que des
remords; et les hommes qui ne peuvent se rsoudre  placer l'esprance
l o ils prouvrent le malheur; et cette multitude de malades
politiques, ces caractres inflexibles qu'aucun revers ne peut plier,
ces imaginations ardentes qu'aucun raisonnement ne ramne, ces esprits
fascins qu'aucun vnement ne dsenchante; et ceux qui se trouvent
toujours trop resserrs dans leur propre pays; et les spculateurs
avides, et les spculateurs aventureux; et les hommes qui brlent
d'attacher leur nom  des dcouvertes,  des fondations de villes, 
des civilisations; tel pour qui la France constitue est encore trop
agite, tel pour qui elle est trop calme; ceux enfin qui ne peuvent se
faire  des gaux, et ceux aussi qui ne peuvent se faire  aucune
dpendance.

Et qu'on ne croie pas que tant d'lments divers et opposs ne peuvent
se runir. N'avons-nous pas vu dans ces dernires annes, depuis qu'il
y a des opinions politiques en France, des hommes de tous les partis
s'embarquer ensemble, pour aller courir les mmes hasards sur les
bords inhabits du Scioto? ignore-t-on l'empire qu'exercent sur les
mes les plus irritables, le temps, l'espace, une terre nouvelle, des
habitudes  commencer, des obstacles communs  vaincre, la ncessit
de s'entr'aider remplaant le dsir de se nuire, le travail qui
adoucit l'me, et l'esprance qui la console, et la douceur de
s'entretenir du pays qu'on a quitt, celle mme de s'en plaindre? etc.

Non, il n'est pas si facile qu'on pense de har toujours: ce sentiment
ne demande souvent qu'un prtexte pour s'vanouir; il ne rsiste
jamais  tant de causes agissant  la fois pour l'teindre.

Tenons donc pour indubitable que ces discordances d'opinions, aussi
bien que celles de caractres, ne forment point obstacle  de
nouvelles colonies, et se perdront toutes dans un intrt commun, si
l'on sait mettre  profit les erreurs et les prjugs qui ont fltri
jusqu' ce jour les nombreuses tentatives de ce genre.

Il n'entre point dans le plan de ce mmoire de prsenter tous les
dtails d'un tablissement colonial, mon but n'tant que d'veiller
l'attention publique, et d'appeler sur ce sujet des mditations plus
approfondies et les connaissances de tous ceux qui ont des localits 
prsenter.

Toutefois je ne m'interdirai point d'noncer quelques-uns des
principes les plus simples, sur lesquels ces tablissements doivent
tre fonds; j'ai besoin de me rassurer moi-mme contre la crainte de
voir renouveler des essais dsastreux. Je pense qu'on sentira le
besoin de s'tablir dans des pays chauds, parce que ce sont les seuls
qui donnent des avances  ceux qui y apportent de l'industrie; dans
des lieux productifs de ce qui nous manque et dsireux de ce que nous
avons, car c'est l le premier lien des mtropoles et des colonies. On
s'occupera, sans doute,  faire ces tablissements vastes, pour que
hommes et projets y soient  l'aise; varis, pour que chacun y trouve
la place et le travail qui lui conviennent. On saura, surtout, qu'on
ne laisse pas s'embarquer inconsidrment une multitude d'hommes  la
fois, avant qu'on ait pourvu aux besoins indispensables  un premier
tablissement; et l'on se rappellera que c'est par la plus inepte des
imprvoyances que les expditions du Mississipi en 1719, et de Cayenne
en 1763, ont dvor tant de milliers de Franais.

Jusqu' prsent, les gouvernements se sont fait une espce de principe
de politique de n'envoyer, pour fonder leurs colonies, que des
individus sans industrie, sans capitaux et sans moeurs. C'est le
principe absolument contraire qu'il faut adopter; car le vice,
l'ignorance et la misre ne peuvent rien fonder: ils ne savent que
dtruire.

Souvent on a fait servir les colonies de moyens de punition; et l'on a
confondu imprudemment celles qui pourraient servir  cette
destination, et celles dont les rapports commerciaux doivent faire la
richesse de la mtropole. Il faut sparer avec soin ces deux genres
d'tablissements: qu'ils n'aient rien de commun dans leur origine,
comme ils n'ont rien de semblable dans leur destination; car
l'impression qui rsulte d'une origine fltrie a des effets que
plusieurs gnrations suffisent  peine pour effacer.

Mais quels seront les liens entre ces colonies nouvelles et la France?
L'histoire offre des rsultats frappants pour dcider la question. Les
colonies grecques taient indpendantes; elles prosprrent au plus
haut point. Celles de Rome furent toujours gouvernes; leurs progrs
furent presque nuls, et leurs noms nous sont  peine connus. La
solution est encore aujourd'hui l, malgr la diffrence des temps et
des intrts. Je sais qu'il est difficile de convaincre des
gouvernements qui ne savent pas sortir de l'habitude, qu'ils
retireront le prix de leurs avances et de leur protection sans
recourir  des lois de contraintes: mais il est certain que l'intrt
bien entendu de deux pays est le lien vrai qui doit les unir; et ce
lien est bien fort lorsqu'il y a aussi origine commune: il se conserve
mme lorsque la force des armes a dplac les relations. C'est ce
qu'on aperoit visiblement dans la Louisiane, reste franaise quoique
sous la domination espagnole depuis plus de trente ans; dans le
Canada, quoique au pouvoir des Anglais depuis le mme nombre
d'annes: les colons de ces deux pays ont t Franais; ils le sont
encore, et une tendance manifeste les porte toujours vers nous. C'est
donc sur la connaissance anticipe des intrts rciproques, fortifis
par ce lien si puissant d'origine commune, que l'tablissement doit
tre form, et sur la force de cet intrt qu'il faut compter pour en
recueillir les avantages. A une grande distance, tout autre rapport
devient, avec le temps, illusoire, ou est plus dispendieux que
productif: ainsi, point de domination, point de monopole; toujours la
force qui protge, jamais celle qui s'empare; justice, bienveillance;
voil les vrais calculs pour les tats comme pour les individus; voil
la source d'une prosprit rciproque. L'exprience et le raisonnement
s'unissent enfin pour repousser ces doctrines pusillanimes qui
supposent une _perte_ partout o il s'est fait un _gain_. Les
principes vrais du commerce sont l'oppos de ces prjugs: ils
promettent  tous les peuples des avantages mutuels, et ils les
invitent  s'enrichir tous  la fois par l'change de leurs
productions, par des communications libres et amicales, et par les
arts utiles de la paix.

Du reste, les pays propres  recevoir nos colonies sont en assez grand
nombre; plusieurs rempliraient parfaitement nos vues.

En nous plaant dans la supposition o nos les d'Amrique
s'puiseraient, ou mme nous chapperaient, quelques tablissements le
long de la cte d'Afrique, ou plutt dans les les qui l'avoisinent,
seraient faciles et convenables. Un auteur recommandable par les vues
qui se manifestent dans ses ouvrages, tous inspirs par l'amour du
bien public, le citoyen Montlinot, dans un trs-bon mmoire qu'il
vient de publier, indique le long de cette cte un archipel d'les
dont plusieurs, quoique fertiles, sont inhabites et  notre
disposition.

M. le duc de Choiseul, un des hommes de notre sicle qui a eu le plus
d'avenir dans l'esprit, qui dj, en 1769, prvoyait la sparation de
l'Amrique de l'Angleterre et craignait le partage de la Pologne,
cherchait ds cette poque  prparer par des ngociations la cession
de l'gypte  la France, pour se trouver prt  remplacer par les
mmes productions et par un commerce plus tendu, les colonies
amricaines le jour o elles nous chapperaient. C'est dans le mme
esprit que le gouvernement anglais encourage avec tant de succs la
culture du sucre au Bengale; qu'il avait, avant la guerre, commenc
un tablissement  Sierra Leona, et qu'il en prparait un autre 
Boulam. Il est d'ailleurs une vrit qu'il ne faut pas chercher  se
taire: la question si indiscrtement traite sur la libert des noirs,
quel que soit le remde que la sagesse apporta aux malheurs qui en ont
t la suite, introduira, tt ou tard, un nouveau systme dans la
culture des denres coloniales: il est politique d'aller au-devant de
ces grands changements; et la premire ide qui s'offre  l'esprit,
celle qui amne le plus de suppositions favorables parat tre
d'essayer cette culture aux lieux mmes o nat le cultivateur.

Je viens  peine de marquer quelques positions; il en est d'autres que
je pourrais indiquer galement: mais, ici surtout, trop annoncer ce
qu'on veut faire est le moyen de ne le faire pas. C'est d'ailleurs aux
hommes qui ont le plus et le mieux voyag,  ceux qui ont port dans
leurs recherches cet amour clair et infatigable de leur pays; c'est
 notre Bougainville, qui a eu la gloire de dcouvrir ce qu'il a t
encore glorieux pour les plus illustres navigateurs de l'Angleterre de
parcourir aprs lui; c'est  Fleurieu, qui a si parfaitement observ
tout ce qu'il a vu, et si bien clair du jour d'une savante critique
les observations des autres; c'est  de tels hommes  dire au
gouvernement, lorsqu'ils seront interrogs par lui, quels sont les
lieux o une terre neuve, un climat facilement salubre, un sol fcond
et des rapports marqus par la nature, appellent notre industrie et
nous promettent de riches avantages pour le jour du moins o nous
saurons n'y porter que des lumires et du travail.

De tout ce qui vient d'tre expos, il suit que tout presse de
s'occuper de nouvelles colonies: l'exemple des peuples les plus sages,
qui en ont fait un des grands moyens de tranquillit; le besoin de
prparer le remplacement de nos colonies actuelles pour ne pas nous
trouver en arrire des vnements; la convenance de placer la culture
de nos denres coloniales plus prs de leurs vrais cultivateurs; la
ncessit de former avec les colonies les rapports les plus naturels,
bien plus faciles, sans doute, dans des tablissements nouveaux que
dans les anciens; l'avantage de ne point nous laisser prvenir par une
nation rivale, pour qui chacun de nos oublis, chacun de nos retards en
ce genre est une conqute; l'opinion des hommes clairs qui ont port
leur attention et leurs recherches sur cet objet; enfin la douceur de
pouvoir attacher  ses entreprises tant d'hommes agits qui ont besoin
de projets, tant d'hommes malheureux qui ont besoin d'esprance.

      *       *       *       *       *


   _Mmoires sur les relations commerciales des tats Unis avec
   l'Angleterre, par le_ CITOYEN TALLEYRAND. _Lu le_ 15 _germinal,
   an V._

Il n'est pas de science plus avide de faits que l'conomie politique.
L'art de les recueillir, de les ordonner, de les juger la constitue
presque tout entire; et, sous ce point de vue, elle a peut-tre plus
 attendre de l'observation que du gnie; car, arrive le moment o il
faut tout prouver, sous peine de ne rien savoir; et c'est alors que
les faits deviennent les vrificateurs de la science, aprs en avoir
t les matriaux.

Toutefois il faut se garder de cette manie qui voudrait toujours
recommencer les expriences, et ne jamais rien croire, pour avoir le
droit de tout ignorer; mais on ne doit pas moins repousser cette
tmrit qui, ddaignant tout ce qui est positif, trouve plus commode
de deviner que de voir.

Que faut-il donc? Unir sans cesse les produits de l'observation  ceux
de la pense; admettre, sans doute, les rsultats que donnent certains
faits gnraux bien constants, bien d'accord, et vus tout entiers;
mais en mme temps, savoir appeler, dans les nouvelles questions et
mme dans les profondeurs de quelques-unes des anciennes, le secours
de faits nouveaux ou nouvellement observs. Il faut se dfendre des
premiers aperus, ces axiomes de la paresse et de l'ignorance; et
enfin se dfier beaucoup de ces principes ambitieux qui veulent tout
embrasser; ou plutt, corrigeant l'acception d'un mot dont on a tant
abus, n'appeler du nom de principe que l'ide premire dans l'ordre
du raisonnement, et non l'ide gnrale; que ce qui prcde, non ce
qui domine.

Plein de ces vrits auxquelles tout nous ramne, j'ai cru pouvoir
prsenter  la classe de l'Institut  laquelle j'ai l'honneur
d'appartenir quelques observations que j'ai t  porte de faire en
Amrique, et dont les consquences m'ont plus d'une fois tonn.

Je me suis persuad que quelques-unes de ces observations, vrifies
sur toute l'tendue d'un pays longtemps encore nouveau, pourraient
tre apportes au dpt de l'conomie politique, et y tre reues avec
l'intrt qu'on accorde en histoire naturelle  la plus simple des
productions ramasse par un voyageur sur sa route.

Malheureusement, l'esprit de systme est dans les sciences ce que
l'esprit de parti est dans les socits: il trouve les moyens d'abuser
mme des faits; car il les dnature, ou il en dtourne les
consquences; raison de plus, non pour les ddaigner, mais pour
apprendre  bien connatre et ce qu'ils sont et ce qu'ils prouvent.

On dit proverbialement qu'il ne faut pas disputer sur les faits. Si ce
proverbe parvient un jour  tre vrai, il restera bien peu de disputes
parmi les hommes.

Un fait remarquable dans l'histoire des relations commerciales, et que
j'ai t  porte de bien voir, m'a fait connatre particulirement
jusqu' quel point il importe d'tre observateur attentif de ce qui
est, alors qu'on s'occupe de ce qui sera et de ce qui doit tre. Ce
fait est l'activit toujours croissante des relations de commerce
entre les tats-Unis et l'Angleterre; activit qui, par ses causes et
ses rsultats, n'appartient pas moins  l'conomie politique qu'
l'histoire philosophique des nations.

Lorsque, aprs cette lutte sanglante, lutte o les Franais
dfendirent si bien la cause de leurs nouveaux allis, les tats-Unis
de l'Amrique se furent affranchis de la domination anglaise, toutes
les raisons semblaient se runir pour persuader que les liens de
commerce qui unissaient nagure ces deux portions d'un mme peuple
allaient se rompre, et que d'autres liens devaient se former: le
souvenir des oppressions qui avaient pes sur les Amricains; l'image
plus rcente des maux produits par une guerre de sept ans;
l'humiliation de dpendre de nouveau, par leurs besoins, d'un pays qui
avait voulu les asservir; tous les titres militaires subsistant dans
chaque famille amricaine pour y perptuer la dfiance et la haine
envers la Grande-Bretagne.

Que si l'on ajoute ce sentiment si naturel qui devait porter les
Amricains  s'attacher par la confiance aux Franais, leurs frres
d'armes et leurs librateurs; si l'on observe que ce sentiment s'tait
manifest avec force lorsque la guerre se dclara entre l'Angleterre
et la France; qu' cette poque les discours du peuple amricain, la
grande majorit des papiers publics, les actes mmes du gouvernement,
semblaient dcouvrir une forte inclination pour la nation franaise et
une aversion non moins forte pour le nom anglais; toutes ces raisons
si puissantes de leur runion doivent entraner vers ce rsultat, que
le commerce amricain tait pour jamais dtourn de son cours, ou que,
s'il inclinait du ct de l'Angleterre, il faudrait bien peu d'efforts
pour l'attirer entirement vers nous; ds lors de nouvelles inductions
sur la nature des rapports entre la mtropole et les colonies, sur
l'empire des gots et des habitudes, sur les causes les plus
dterminantes de la prosprit du commerce, sur la direction qu'il
peut recevoir des causes morales combines avec l'intrt, et, en
dernire analyse, beaucoup d'erreurs conomiques.

L'observation, et une observation bien suivie, peut seule prvenir ces
erreurs.

Quiconque a bien vu l'Amrique ne peut plus douter maintenant que dans
la plupart de ses habitudes elle ne soit reste anglaise; que son
ancien commerce avec l'Angleterre n'ait mme gagn de l'activit, au
lieu d'en perdre, depuis l'poque de l'indpendance des tats-Unis, et
que, par consquent, l'indpendance, loin d'tre funeste 
l'Angleterre, ne lui ait t  plusieurs gards avantageuse.

Un fait inattaquable le dmontre. L'Amrique consomme annuellement
plus de trois millions sterling de marchandises anglaises; il y a
quinze ans elle n'en consommait pas la moiti; ainsi, pour
l'Angleterre, accroissement d'exportation d'objets manufacturs et, de
plus, exemption des frais de gouvernement. Un tel fait, inscrit dans
les registres de la douane, ne peut tre contest; mais, on l'a dj
dit, il n'est point de fait dont on n'abuse. Si l'on regardait
celui-ci comme une suite ncessaire de toute rupture des colonies,
mme des colonies  sucre, avec la mtropole, on se tromperait
trangement. Si, d'autre part, on voulait croire qu'il tient
uniquement  des causes passagres, et qu'il est facile d'obtenir un
rsultat oppos, on ne se tromperait pas moins. Pour chapper  l'une
et l'autre erreur, il ne s'agit que de bien connatre et de bien
dvelopper les causes du fait.

Il faut se hter de le dire, la conduite irrflchie de l'ancien
gouvernement de France a, plus qu'on ne pense, prpar ce rsultat
favorable  l'Angleterre. Si, aprs la paix qui assura l'indpendance
de l'Amrique, la France et senti tout le prix de sa position, elle
et cherch  multiplier les relations qui pendant la guerre s'taient
heureusement tablies entre elle et ses allis, et qui s'taient
interrompues avec la Grande-Bretagne: alors, les anciennes habitudes
tant presque oublies, on et pu du moins lutter avec quelque
avantage contre tout ce qui pouvait les rappeler. Mais que fit la
France  cette poque? Elle craignit que ces mmes principes
d'indpendance qu'elle avait protgs de ses armes chez les Amricains
ne s'introduisissent chez elle, et  la paix elle discontinua et
dcouragea toutes relations avec eux. Que fit l'Angleterre? Elle
oublia ses ressentiments, et rouvrit promptement ses anciennes
communications, qu'elle rendit plus actives encore. Ds lors, il fut
dcid que l'Amrique servirait les intrts de l'Angleterre. Que
faut-il en effet pour cela? Qu'elle le veuille et qu'elle le puisse.
Or, volont et pouvoir se trouvent runis ici.

Ce qui dtermine la volont, c'est l'inclination, c'est l'intrt. Il
parat d'abord trange et presque paradoxal de prtendre que les
Amricains sont ports d'inclination vers l'Angleterre; mais il ne
faut pas perdre de vue que le peuple amricain est un peuple
dpassionn, que la victoire et le temps ont amorti ses haines, et que
chez lui les inclinations se rduisent  de simples habitudes: or,
toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.

L'identit de langage est un premier rapport dont on ne saurait trop
mditer l'influence. Cette identit place entre les hommes de ces deux
pays un caractre commun qui les fera toujours se prendre l'un 
l'autre et se reconnatre; ils se croiront mutuellement chez eux quand
ils voyageront l'un chez l'autre; ils changeront avec un plaisir
rciproque la plnitude de leurs penses et toute la discussion de
leurs intrts, tandis qu'une barrire insurmontable est leve entre
les peuples de diffrent langage, qui ne peuvent prononcer un mot
sans s'avertir qu'ils n'appartiennent pas  la mme patrie, entre qui
toute transmission de pense est un travail pnible, et non une
jouissance; qui ne parviennent jamais  s'entendre parfaitement, et
pour qui le rsultat de la conversation, aprs s'tre fatigus de
leurs efforts impuissants, est de se trouver mutuellement ridicules.
Dans toutes les parties de l'Amrique que j'ai parcourues, je n'ai pas
trouv un seul Anglais qui ne se trouvt Amricain, pas un seul
Franais qui ne se trouvt tranger.

Qu'on ne s'tonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement vers
l'Angleterre dans un pays o les traits distinctifs de la
constitution, soit dans l'union fdrale, soit dans les tats spars,
sont empreints d'une si forte ressemblance avec les grands linaments
de la constitution anglaise. Sur quoi repose aujourd'hui la libert
individuelle en Amrique? Sur les mmes fondements que la libert
anglaise. Sur l'_habeas corpus_ et sur le jugement par jurs. Assistez
aux sances du congrs,  celle des lgislatures particulires; suivez
les discussions qui prparent les lois nationales: o prend-on ses
citations, ses analogies, ses exemples? Dans les lois anglaises, dans
les coutumes de la Grande-Bretagne, dans les rglements du Parlement.
Entrez dans les cours de justice: quelles autorits invoque-t-on? Les
statuts, les jugements, les dcisions des cours anglaises. Certes, si
de tels hommes n'ont pas une tendance vers la Grande-Bretagne, il faut
renoncer  connatre l'influence des lois sur les hommes et nier les
modifications qu'ils reoivent de tout ce qui les entoure. Inutilement
les noms de rpublique et de monarchie semblent placer entre les deux
gouvernements des distinctions qu'il n'est pas permis de confondre: il
est clair pour tout homme qui va au fond des ides que, dans la
constitution reprsentative de l'Angleterre, il y a de la rpublique,
comme il y a de la monarchie dans le pouvoir excutif des Amricains.
Cela a t vrai surtout aussi longtemps qu'a dur la prsidence du
gnral Washington; car la force d'opinion attache  sa personne dans
toute l'Amrique reprsente facilement l'espce de pouvoir magique que
les publicistes attribuent aux monarchies.

La partie de la nation amricaine chez qui l'on devrait rencontrer le
moins de prjugs, les hommes qui runissent l'aisance et
l'instruction, ceux qui ont t les moteurs de la rvolution, et qui,
en soufflant dans l'me du peuple la haine contre les Anglais,
auraient d, il semble, s'en pntrer pour toujours; ceux-l mme sont
insensiblement ramens vers l'Angleterre par diffrents motifs.
Plusieurs ont t levs en Europe; et,  cette poque, l'Europe des
Amricains n'tait que l'Angleterre. Ils n'ont gure d'ides
comparatives de grandeur, de puissance, d'lvation, que celles qui
leur sont fournies par les objets tirs de l'Angleterre; et, surpris
eux-mmes de la hardiesse du pas qu'ils ont fait en se sparant, ils
sont ramens  une sorte de respect pour elle par tous leurs
mouvements involontaires. Ils ne peuvent pas se dissimuler que, sans
la France, ils n'auraient pas russi  secouer le joug de
l'Angleterre; mais, malheureusement, ils pensent que les services des
nations ne sont que des calculs et non de l'attachement; ils disent
mme que l'ancien gouvernement de France, alors qu'il fit des
sacrifices en leur faveur, agit bien plus pour leur indpendance que
pour leur libert; qu'aprs les avoir aids  se sparer de
l'Angleterre, il travailla sourdement  les tenir dsunis entre eux,
pour qu'ils se trouvassent mancips sans avoir ni sagesse pour se
conduire, ni force pour se protger.

Ainsi les inclinations, ou, si l'on veut, les habitudes, ramnent sans
cesse les Amricains vers l'Angleterre; l'intrt, bien plus encore;
car la grande affaire, dans un pays nouveau, est incontestablement
d'accrotre sa fortune. La preuve d'une telle disposition gnrale s'y
manifeste de toutes parts: on la trouve avec vidence dans la manire
dont on y traite tout le reste. Les pratiques religieuses elles-mmes
s'en ressentent extrmement. A cet gard, voici ce que j'ai vu; la
liaison avec mon sujet ne tardera pas  se faire sentir.

On sait que la religion a conserv en Angleterre un puissant empire
sur les esprits; que la philosophie mme la plus indpendante n'a os
s'y dprendre entirement des ides religieuses; que depuis Luther
toutes les sectes y ont pntr, que toutes s'y sont maintenues, que
plusieurs y ont pris naissance. On sait la part qu'elles ont eue dans
les grandes mutations politiques; enfin, que toutes se sont
transplantes en Amrique, et que quelques-uns des tats leur doivent
leur origine.

On pourrait croire d'abord, qu'aprs leur transmigration ces sectes
sont ce qu'elles taient auparavant, et en conclure qu'elles
pourraient aussi agiter l'Amrique. Quelle n'est pas la surprise du
voyageur lorsqu'il les voit coexister toutes dans ce calme parfait qui
semble  jamais inaltrable; lorsqu'en une mme maison le pre, la
mre, les enfants, suivent chacun paisiblement et sans opposition
celui des cultes que chacun prfre! J'ai t plus d'une fois tmoin
de ce spectacle, auquel rien de ce que j'avais vu en Europe n'avait pu
me prparer. Dans les jours consacrs  la religion, tous les
individus d'une mme famille sortaient ensemble, allaient chacun
auprs du ministre de son culte, et rentraient ensuite pour s'occuper
des mmes intrts domestiques. Cette diversit d'opinions n'en
apportait aucune dans leurs sentiments et dans leurs autres habitudes:
point de disputes, pas mme de question  cet gard. La religion y
semblait tre un secret individuel que personne ne se croyait le droit
d'interroger ni de pntrer. Aussi, lorsque de quelque contre de
l'Europe il arrive en Amrique un sectaire ambitieux, jaloux de faire
triompher sa doctrine en chauffant les esprits, loin de trouver,
comme partout ailleurs, des hommes disposs  s'engager sous sa
bannire,  peine mme est-il aperu de ses voisins, son enthousiasme
n'attire ni n'meut, il n'inspire ni haine, ni curiosit; chacun enfin
reste avec sa religion et continue ses affaires[62].

  [62] Dans un temps de factions politiques, cela cesserait d'tre
  exact; car alors chaque secte voudrait ncessairement tre
  l'auxiliaire de tel ou tel parti, comme on l'a dj vu; mais ces
  factions une fois calmes, la religion deviendrait  l'instant
  dans les tats-Unis ce qu'elle y est aujourd'hui; ce qui veut
  dire, en rsultat, qu'elle n'y a point de fanatisme pour son
  propre compte, et c'est dj beaucoup.--(_Note du citoyen
  Talleyrand, au mois de ventse an VII._)

Une telle impassibilit, que ne peut branler le fougueux
proslytisme, et qu'il ne s'agit point ici de juger, mais d'expliquer,
a indubitablement pour cause immdiate la libert et surtout l'galit
des cultes. En Amrique, aucun n'est proscrit, aucun n'est ordonn,
ds lors point d'agitations religieuses. Mais cette galit parfaite a
elle-mme un principe: c'est que la religion, quoiqu'elle y soit
partout un sentiment vrai, y est surtout un sentiment d'habitude:
toutes les ardeurs du moment s'y portent vers les moyens d'accrotre
promptement son bien-tre; et voil en rsultat la grande cause du
calme parfait des Amricains pour tout ce qui n'est pas, dans cet
ordre d'ides, ou moyen ou obstacle.

Remarquons, de plus, que les Amricains des villes, nagure colons et
ds lors accoutums  se regarder l comme trangers, ont d
naturellement tourner leur activit vers les spculations
commerciales, et subordonner  ces spculations les travaux mmes de
l'agriculture, par laquelle cependant elles doivent s'alimenter. Or,
une telle prfrence, qui suppose d'abord un dsir impatient de faire
fortune, ne tarde pas  accrotre ce dsir: car le commerce, qui tend
les rapports de l'homme  l'homme, multiplie ncessairement ses
besoins; et l'agriculture, qui le circonscrit dans la famille,
ncessairement aussi les rduit.

L'Amrique, dont la population est actuellement de plus de quatre
millions d'habitants et augmente trs-rapidement, est dans l'enfance
des manufactures; quelques forges, quelques verreries, des tanneries,
et un assez grand nombre de petites et imparfaites fabriques de
casimir, de tricot grossier et de coton dans quelques endroits,
servent mieux  attester l'impuissance des efforts faits jusqu' ce
jour, qu' fournir au pays les articles manufacturs de sa
consommation journalire. Il en rsulte qu'elle a besoin de recevoir
de l'Europe, non-seulement une grande partie de ce qu'elle consomme
intrieurement, mais aussi une grande partie de ce qu'elle emploie
pour son commerce extrieur. Or, tous ces objets sont fournis 
l'Amrique si compltement par l'Angleterre, qu'on a lieu de douter
si, dans les temps de la plus svre prohibition, l'Angleterre
jouissait plus exclusivement de ce privilge avec ce qui tait alors
ses colonies, qu'elle n'en jouit actuellement avec les tats-Unis
indpendants.

Les causes de ce monopole volontaire sont, au reste, faciles 
assigner: l'immensit de fabrication qui sort des manufactures
anglaises, la division du travail,  la fois principe et consquence
de cette grande fabrication, et particulirement l'ingnieux emploi
des forces mcaniques adaptes aux diffrents procds des
manufactures, ont donn moyen aux manufacturiers anglais de baisser le
prix de tous les articles d'un usage journalier au-dessous de celui
auquel les autres nations ont pu le livrer jusqu' ce jour. De plus,
les grands capitaux des ngociants anglais leur permettent d'accorder
des crdits plus longs qu'aucun ngociant d'aucune autre nation ne le
pourrait faire: ces crdits sont au moins d'un an, et souvent de plus.
Il en rsulte que le ngociant amricain qui tire ses marchandises
d'Angleterre, n'emploie presque aucun capital  lui dans le commerce,
et le fait presque tout entier sur les capitaux anglais. C'est donc
rellement l'Angleterre qui fait le commerce de consommation de
l'Amrique.

Sans doute que le ngociant anglais doit, de manire ou d'autre,
charger ses comptes de vente de l'intrt de ses fonds dont il accorde
un si long usage; mais, comme les demandes se succdent et
s'augmentent, chaque anne, il s'tablit une balance de payements
rguliers et de crdits nouveaux qui ne laisse en souffrance qu'un
premier dbours, dont l'intrt est  rpartir sur les factures
suivantes en mme temps que sur les premires. Cette premire dette
tablit, comme on voit, un lien difficile  rompre des deux cts
entre le correspondant anglais et l'Amricain. Le premier craint, s'il
arrtait ses envois, de renverser un dbiteur dont la prosprit est
la seule garantie de ses avances: l'Amricain craint de son ct de
quitter un fournisseur avec lequel il y a trop d'anciens comptes 
rgler. Entre ces intrts rciproques et ciments par de longues
habitudes, il est  peu prs impossible  une nation tierce
d'intervenir. Aussi la France est-elle rduite avec l'Amrique 
quelques fournitures de denres particulires  son sol; mais elle
n'entre point en concurrence avec l'Angleterre sur la vente des objets
manufacturs, qu'elle ne pourrait tablir en Amrique ni  si bon
compte, ni  si long terme de crdit.

Si l'on voulait objecter qu'il s'est fait pendant notre rvolution de
nombreuses exportations de marchandises franaises en Amrique, la
rponse serait bien facile. De telles exportations n'ont rien de
commun avec un commerce rgulier; c'est la spculation prcipite de
ceux qui, pouvants des rquisitions, du maximum et de tous les
dsastres rvolutionnaires, ont prfr une perte quelconque sur leurs
marchandises vendues en Amrique, au risque ou plutt  la certitude
d'une perte plus grande s'ils les laissaient en France; c'est
l'empressement tumultueux de gens qui dmnagent dans un incendie et
pour qui tout abri est bon, et non l'importation judicieuse de
ngociants qui ont fait un calcul et qui le ralisent. Du reste, ces
objets se sont mal vendus, et les Amricains ont prfr de beaucoup
les marchandises anglaises: ce qui fournit un argument de plus pour
l'Angleterre dans la balance des intrts amricains.

Ainsi le marchand amricain est li  l'Angleterre, non-seulement par
la nature de ses transactions, par le besoin du crdit qu'il y
obtient, par le poids du crdit qu'il y a obtenu, mais encore par la
loi qui lui impose irrsistiblement le got du consommateur; ces liens
sont si rels, et il en rsulte des rapports commerciaux si constants
entre les deux pays, que l'Amrique n'a d'change vritable qu'avec
l'Angleterre; en sorte que presque toutes les lettres de change que
les Amricains tirent sur ce continent sont payables  Londres.

Gardons-nous cependant, en considrant ainsi les Amricains sous un
seul point de vue, de les juger individuellement avec trop de
svrit; comme particuliers, on peut trouver en eux le germe de
toutes les qualits sociales; mais comme peuple nouvellement constitu
et form d'lments divers, leur caractre national n'est pas encore
dcid. Ils restent Anglais, sans doute par d'anciennes habitudes,
mais peut-tre aussi parce qu'ils n'ont pas eu le temps d'tre
entirement Amricains. On a observ que leur climat n'tait pas fait;
leur caractre ne l'est pas davantage.

Que l'on considre ces cits populeuses d'Anglais, d'Allemands, de
Hollandais, d'Irlandais, et aussi d'habitants indignes; ces bourgades
lointaines, si distantes les unes des autres; ces vastes contres
incultes, traverses plutt qu'habites par des hommes qui ne sont
d'aucun pays: quel lien commun concevoir au milieu de toutes ces
disparits? C'est un spectacle neuf pour le voyageur qui, partant
d'une ville principale o l'tat social est perfectionn, traverse
successivement tous les degrs de civilisation et d'industrie qui vont
toujours en s'affaiblissant, jusqu' ce qu'il arrive en trs-peu de
jours  la cabane informe et grossire construite de troncs d'arbres
nouvellement abattus. Un tel voyage est une sorte d'analyse pratique
et vivante de l'origine des peuples et des tats: on part de
l'ensemble le plus compos pour arriver aux lments les plus simples;
 chaque journe, on perd de vue quelques-unes de ces inventions que
nos besoins, en se multipliant, ont rendues ncessaires; et il semble
que l'on voyage en arrire dans l'histoire des progrs de l'esprit
humain. Si un tel spectacle attache fortement l'imagination, si l'on
se plat  retrouver dans la succession de l'espace ce qui semble
n'appartenir qu' la succession des temps, il faut se rsoudre  ne
voir que trs-peu de liens sociaux, nul caractre commun, parmi des
hommes qui semblent si peu appartenir  la mme association.

Dans plusieurs cantons, la mer et les bois en ont fait des pcheurs ou
des bcherons; or, de tels hommes n'ont point,  proprement parler, de
patrie, et leur morale sociale se rduit  bien peu de chose. On a dit
depuis longtemps que l'homme est disciple de ce qui l'entoure, et cela
est vrai: celui qui n'a autour de lui que des dserts, ne peut donc
recevoir des leons que de ce qu'il fait pour vivre. L'ide du besoin
que les hommes ont les uns des autres n'existe pas en lui; et c'est
uniquement en dcomposant le mtier qu'il exerce, qu'on trouve le
principe de ses affections et de toute sa moralit.

Le bcheron amricain ne s'intresse  rien; toute ide sensible est
loin de lui: ces branches si lgamment jetes par la nature, un beau
feuillage, une couleur vive qui anime une partie de bois, un vert plus
fort qui en assombrit un autre, tout cela n'est rien; il n'a de
souvenir  placer nulle part: c'est la quantit de coups de hache
qu'il faut qu'il donne pour abattre un arbre, qui est son unique ide.
Il n'a point plant; il n'en sait point les plaisirs. L'arbre qu'il
planterait n'est bon  rien pour lui, car jamais il ne le verra assez
fort pour qu'il puisse l'abattre: c'est dtruire qui le fait vivre; on
dtruit partout: aussi tout lieu lui est bon; il ne tient pas au champ
o il a plac son travail, parce que son travail n'est que de la
fatigue, et qu'aucune ide douce n'y est jointe. Ce qui sort de ses
mains ne passe point par toutes les croissances si attachantes pour le
cultivateur; il ne suit pas la destine de ses productions; il ne
connat pas le plaisir des nouveaux essais; et si en s'en allant il
n'oublie pas sa hache, il ne laisse pas de regrets l o il a vcu des
annes.

Le pcheur amricain reoit de sa profession une me  peu prs aussi
insouciante. Ses affections, son intrt, sa vie, sont  ct de la
socit  laquelle on croit qu'il appartient. Ce serait un prjug de
penser qu'il en est un membre fort utile; car il ne faut pas comparer
ces pcheurs-l  ceux d'Europe, et croire que c'est comme en Europe
le moyen de former des matelots, de faire des hommes de mer adroits et
robustes: en Amrique, j'en excepte les habitants de Nantuket qui
pchent la baleine, la pche est un mtier de paresseux. Deux lieues
de la cte, quand ils n'ont pas de mauvais temps  craindre, un mille
quand le temps est incertain, voil le courage qu'ils montrent; et la
ligne est le seul harpon qu'ils sachent manier: ainsi leur science
n'est qu'une bien petite ruse; et leur action, qui consiste  avoir un
bras pendant  bord d'un bateau, ressemble bien  de la fainantise.
Ils n'aiment aucun lieu; et ne connaissent la terre que par une
mauvaise maison qu'ils habitent; c'est la mer qui leur donne leur
nourriture; aussi quelques morues de plus ou de moins dterminent leur
patrie. Si le nombre leur parat diminuer  tel endroit, ils s'en
vont, et cherchent une autre patrie o il y ait quelques morues de
plus. Lorsque quelques crivains politiques ont dit que la pche tait
une sorte d'agriculture, ils ont dit une chose qui a l'air brillant,
mais qui n'a pas de vrit. Toutes les qualits, toutes les vertus qui
sont attaches  l'agriculture, manquent  l'homme qui se livre  la
pche. L'agriculture produit un patriote dans la bonne acception de ce
mot; la pche ne sait faire que des cosmopolites.

Je viens de m'arrter trop longtemps peut-tre  tracer la peinture de
ces moeurs; elle peut sembler trangre  ce mmoire, et pourtant elle
en complte l'objet, car j'avais  prouver que ce n'est pas seulement
par les raisons d'origine, de langage et d'intrt que les Amricains
se retrouvent si souvent Anglais (observation qui s'applique plus
particulirement aux habitants des villes). En portant mes regards sur
ces peuplades errantes dans les bois, sur le bord des mers et le long
des rivires, mon observation gnrale se fortifiait  leur gard de
cette indolence, de ce dfaut de caractre  soi, qui rend cette
classe d'Amricains plus facile  recevoir et  conserver l'impression
d'un caractre tranger. La dernire de ces causes doit sans doute
s'affaiblir et mme disparatre, lorsque la population toujours
croissante aura pu, en fcondant tant de terres dsertes, en
rapprocher les habitants; quant aux autres causes, elles ont des
racines si profondes, qu'il faudrait peut-tre un tablissement
franais en Amrique pour lutter contre leur ascendant avec quelque
espoir de succs. Une telle vue politique n'est pas sans doute 
ngliger, mais elle n'appartient pas  l'objet de ce mmoire.

J'ai tabli que les Amricains sont Anglais et par leurs habitudes et
par leurs besoins; je suis loin de vouloir en conclure que par leurs
inclinations ils soient rests sujets de la Grande-Bretagne. Tout, il
est vrai, les ramne vers l'Angleterre industrieuse, mais tout doit
les loigner de l'Angleterre mre-patrie. Ils peuvent vouloir dpendre
de son commerce, dont ils se trouvent bien, sans consentir  dpendre
de son autorit, dont ils se sont trs-mal trouvs. Ils n'ont pas
oubli ce que leur a cot leur libert, et ne seront pas assez
irrflchis pour consentir  la perdre et  se laisser entraner par
des ambitions individuelles. Ils n'ont plus, il est vrai,
l'enthousiasme qui dtruit; mais ils ont le bon sens qui conserve. Ils
ne hassent pas le gouvernement anglais; mais ce sera sans doute 
condition qu'il ne voudra pas tre le leur. Surtout ils n'ont garde de
se har entre eux; ensemble ils ont combattu, ensemble ils profitent
de la victoire. Partis, factions, haines, tout a disparu[63]: en bons
calculateurs, ils ont trouv que cela ne produisait rien de bon. Aussi
personne ne reproche  son voisin ce qu'il est; chacun cherche  le
tourner  son avantage: ce sont des voyageurs arrivs  bon port, et
qui croient au moins inutile de se demander sans cesse pourquoi l'on
s'est embarqu et pourquoi l'on a suivi telle route.

  [63] Cela tait littralement vrai lorsque ce mmoire a t lu 
  l'Institut. Si depuis ce moment des partis s'y sont forms de
  nouveau, s'il en est un qui travaille  remettre honteusement
  l'Amrique sous le joug de la Grande-Bretagne, cela confirmerait
  beaucoup trop ce que j'tablis dans le cours de ce mmoire, que
  les Amricains sont encore Anglais; mais tout porte  croire
  qu'un tel parti ne triomphera pas, que la sagesse du gouvernement
  franais aura dconcert ses esprances; et je n'aurai pas 
  rtracter le bien que je dis ici d'un peuple de qui je me plais 
  reconnatre qu'il n'est Anglais que par des habitudes qui ne
  touchent point  son indpendance politique, et non par le
  sentiment qui lui ferait regretter de l'avoir conquise.--(_Note
  du citoyen Talleyrand, au mois de ventse an VII._)

Concluons. Pour parvenir  la preuve complte du fait que j'avais
avanc sur les relations des Amricains avec la Grande-Bretagne, il a
fallu repousser les vraisemblances, carter les analogies; donc, dans
les sciences positives surtout, il importe, sous peine de graves
erreurs, de se dfendre de ce qui n'est que probable.

Ce fait lui-mme bien connu pouvait conduire  de faux rsultats; il
portait  croire que l'indpendance des colonies tait un bien pour
les mtropoles: mais en remontant  ses vritables causes, la
consquence s'est resserre. Maintenant on n'est plus en droit d'y
voir autre chose, si ce n'est que l'indpendance des tats-Unis a t
utile  l'Angleterre, et qu'elle le serait  tous les tats du
continent qui, d'une part, offriraient les mmes avantages  des
colonies du mme genre, et, de l'autre, seraient seconds par les
mmes fautes de leurs voisins.

Le dveloppement des causes de ce fait a amen beaucoup de
consquences ultrieures.

En parcourant ces causes on a d conclure successivement:

1 Que les premires annes qui suivent la paix dcident du systme
commercial des tats; et que s'ils ne savent pas saisir le moment pour
la tourner  leur profit, elle se tourne presque invitablement  leur
plus grande perte;

2 Que les habitudes commerciales sont plus difficiles  rompre qu'on
ne pense, et que l'intrt rapproche en un jour et souvent pour jamais
ceux que les passions les plus ardentes avaient arms pendant
plusieurs annes conscutives;

3 Que dans le calcul des rapports quelconques qui peuvent exister
entre les hommes, l'identit de langage est une donne des plus
concluantes;

4 Que la libert et surtout l'galit des cultes est une des plus
fortes garanties de la tranquillit sociale; car l o les consciences
sont respectes, les autres droits ne peuvent manquer de l'tre;

5 Que l'esprit de commerce, qui rend l'homme tolrant par
indiffrence, tend aussi  le rendre personnel par avidit, et qu'un
peuple surtout dont la morale a t branle par de longues
agitations, doit, par des institutions sages, tre attir vers
l'agriculture; car le commerce tient toujours en effervescence les
passions, et toujours l'agriculture les calme.

Enfin, qu'aprs une rvolution qui a tout chang, il faut savoir
renoncer  ses haines si l'on ne veut renoncer pour jamais  son
bonheur.




TABLE DES MATIRES


  AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR                                           I


  PREMIRE PARTIE

  Du commencement de la Rvolution jusqu'au rapport sur l'tat du
  pays                                                                 1

  Diffrents types d'hommes.--M. de Talleyrand, homme
  politique.--Caractre du dix-huitime sicle qui l'avait form.--Sa
  naissance, le caractre de sa personne, son entre dans
  l'glise.--Causes de la rvolution.--tats gnraux.--L'influence
  de Talleyrand sur le clerg; sur la dcision relative aux
  instructions des membres de l'Assemble et  la rdaction de la
  Dclaration des droits de l'homme.--Son courage dans les moments
  de danger.--Ses connaissances en matire de finance.--Ses
  propositions relatives aux biens de l'glise.--Discrdit o il
  tombe auprs du parti de la royaut.--Sa popularit auprs de
  l'Assemble.--Il est charg de rsider ses manifestes  la
  nation.--Son projet sur l'uniformit des poids et mesures.


  DEUXIME PARTIE

  De la fte du 14 juillet  la fermeture de l'Assemble nationale    71

  M. de Talleyrand bnit l'tendard de la France  la rjouissance
  du 14 juillet.--Dtresse financire croissante.--Vues de M. de
  Talleyrand.--Constitution civile du clerg.--Conduite de M. de
  Talleyrand.--Il refuse l'vch de Paris.--Lettre aux diteurs du
  _Moniteur_.--Mort de Mirabeau.--Esquisse de sa carrire et de ses
  relations avec M. de Talleyrand, qui l'assiste  son lit de
  mort.--Comment il a probablement initi M. de Talleyrand aux
  intrigues de la cour.--Il laisse  M. de Talleyrand son discours
  projet sur la loi de la succession, discours que M. de Talleyrand
  lut  l'Assemble nationale.--M. de Talleyrand est suspendu de ses
  fonctions piscopales et il quitte l'glise.--Fiert du
  roi.--Conduite et vues de M. de Talleyrand.--Il dsire venir au
  secours du roi.--Folle conduite du parti de la cour.--Dcret
  fatal de l'Assemble nationale, dfendant la rlection de ses
  membres.--Projet d'ducation de M. de Talleyrand.--l'Assemble
  se spare le 13 septembre 1791.--M. de Talleyrand va en
  Angleterre, en janvier 1791.


  TROISIME PARTIE

  De la fermeture de l'Assemble nationale au Consulat               123

  M. de Talleyrand  Londres.--Ses manires et son extrieur.--Ses
  traits d'esprit.--Il visite l'Angleterre.--Lord Grenville
  refuse de discuter affaires avec lui.--Il va  Paris et en
  revient avec une lettre du roi.--L'tat des affaires en
  France met obstacle au succs de toute mission en
  Angleterre.--Il arrive  Paris juste avant le 10 aot.--Il
  s'chappe, et retourne en Angleterre, le 16 septembre
  1792.--Il crit  lord Grenville, pour lui dclarer qu'il
  n'a aucune mission.--Il est expuls le 28 janvier 1793.--Il
  va en Amrique.--Il attend jusqu' la mort de Robespierre.--Il
  obtient alors la permission de retourner en France.--Chnier
  dclare qu'il tait employ par le gouvernement provisoire
  en 1792, quand il avait dit  lord Grenville qu'il ne l'tait
  pas.--Rception bienveillante.--Portrait du Directoire et de
  la socit  cette poque.--Il est nomm secrtaire de
  l'Institut, et lit  cette assemble deux mmoires
  remarquables.--Il est nomm ministre des affaires trangres.--Il
  prend le parti de Barras contre les Assembles.--Rupture des
  ngociations de Lille.--Adresse aux agents diplomatiques.--Paix
  de Campo-Formio.--Bonaparte va en gypte.--Les dmocrates
  triomphent dans le Directoire.--M. de Talleyrand quitte le
  ministre, et publie une rponse aux accusations portes
  contre lui.--Paris fatigu du Directoire.--Bonaparte,
  revient d'gypte.--Talleyrand s'unit  Sieys pour renverser
  le gouvernement, et remettre le pouvoir aux mains de
  Bonaparte.


  QUATRIME PARTIE

  Le Consulat et l'Empire                                            173

  Talleyrand favorise l'extension de la puissance du Premier
  consul, puissance qui a pris pour point de dpart un
  principe de tolrance et d'oubli du pass.--Napolon tente
  de faire la paix avec l'Angleterre; il choue.--Bataille
  de Marengo.--Trait de Lunville et paix d'Amiens.--De la
  socit  Paris pendant la paix.--Rupture.--M. de
  Talleyrand appuie le consulat  vie, la cration de la
  Lgion d'honneur et du Concordat.--Il obtient du pape la
  permission de porter l'habit sculier et d'administrer
  les affaires civiles.--Il se marie.--Excution du duc
  d'Enghien. Nouvelle coalition. Bataille d'Austerlitz.--Trait
  de Presbourg.--Fox entre au pouvoir et essaye inutilement
  d'une paix.--La Prusse se dclare contre la France et est
  vaincue  Ina.--Paix de Tilsitt.--M. de Talleyrand renonce
  au ministre des affaires trangres.--Diffrends sur la
  politique en Espagne.--Talleyrand et Fouch alors  la tte
  d'une opposition modre.--Campagne de Russie; ide d'employer
  M. de Talleyrand.--Les dfaites de Napolon commencent.--Aprs
  la bataille de Leipsig, il offre  M. de Talleyrand le
  ministre des affaires trangres, mais  des conditions
  inacceptables.--Pendant la srie continue de dsastres
  qui s'ouvre alors, M. de Talleyrand ne cesse de conseiller
  la paix.--Il essaye de persuader  Marie-Louise de ne pas
  quitter Paris.--Il hsite entre une rgence avec elle, et
  les Bourbons.--Toutefois, lorsque son dpart suspend l'autorit
  constitu, et que l'empereur de Russie prend pour lieu de
  rsidence l'htel Talleyrand, et demande  M. de Talleyrand
  quel gouvernement il faudrait tablir, il rpond: Celui des
  Bourbons.--Efforts pour obtenir une constitution avec la
  Restauration.--Napolon arrive  Fontainebleau.--Il
  ngocie, mais finit par abandonner le trne de France, et
  accepte pour lieu de retraite l'le d'Elbe, conservant
  cependant son titre d'empereur.


  CINQUIME PARTIE

  De la chute de l'empereur Napolon, en 1814,  la fin de
  l'administration de M. de Talleyrand, en septembre 1815            240

  Le comte d'Artois, lieutenant gnral de France.--Trait
  du 23 avril pour l'vacuation de la France.--Louis XVIII,
  contrairement  l'avis de M. de Talleyrand, refuse
  d'accepter la couronne avec une constitution comme le don
  de la nation; mais regardant la couronne comme lui
  appartenant de droit, il consent  accorder la
  constitution.--Il forme son gouvernement d'lments
  divers, nommant M. de Talleyrand ministre des affaires
  trangres.--Il semble bientt se mfier de ce dernier, et
  en est jaloux.--Esprit ractionnaire du parti des migrs
  et du comte d'Artois.--Trait de Paris.--M. de Talleyrand
  se rend  Vienne, et dans le cours des ngociations,
  s'arrange pour faire un trait spar avec l'Autriche
  et la Grande-Bretagne, et rompre ainsi la solidarit
  des puissances qui s'taient coalises contre la
  France.--Bonaparte s'chappe de l'le d'Elbe.--Nouveau
  trait contre Napolon, trait qui a quelque ambigut
  dans les termes, mais qui semble un renouvellement du
  trait de Paris.--Les Bourbons vont  Gand.--Bonaparte
  install aux Tuileries.--M. de Talleyrand se rend 
  Carlsbad.--Le prince de Metternich et Fouch font des
  dmarches pour la dposition de Napolon en faveur de la
  rgence de sa femme; ils ne russissent pas.--Les allis
  adoptent de nouveau Louis XVIII.--M. de Talleyrand se rend
   Gand.--Il est d'abord reu.--Il fait la leon aux
  Bourbons.--Il est de nouveau cr ministre.--Il rencontre
  de l'opposition de la part du parti royaliste et de
  l'empereur de Russie; il est faiblement soutenu par
  l'Angleterre et abandonn par Louis XVIII.--Il donne sa
  dmission.


  SIXIME PARTIE

  Depuis la retraite de M. de Talleyrand jusqu' la rvolution
  de 1830                                                            315


  APPENDICE                                                          369

  _Essai sur les avantages  retirer de colonies nouvelles dans
  les circonstances prsentes_, par le citoyen TALLEYRAND. Lu 
  la sance publique de l'Institut national, le 25 messidor an V.

  _Mmoire sur les relations commerciales des Etats-Unis avec
  l'Angleterre_, par le citoyen TALLEYRAND. Lu le 15 germinal an V.


PARIS.--IMPRIMERIE SIMON RAON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.





End of Project Gutenberg's Essai sur Talleyrand, by Henry Lytton Bulwer

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