The Project Gutenberg EBook of Plaisirs d'auto, by Michel Corday

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Title: Plaisirs d'auto

Author: Michel Corday

Release Date: October 26, 2014 [EBook #47207]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PLAISIRS D'AUTO ***




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typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




PLAISIRS D'AUTO




OUVRAGES DU MME AUTEUR


DANS LA =BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER=

 =3= fr. =50= le volume.

    =Vnus ou les deux risques=             1 vol.
    =Les Embrass=                          1 vol.
    =Ssame ou la Maternit consentie=      1 vol.
    =Les Frres Jolidan=                    1 vol.
    =Les Demi-Fous=                         1 vol.
    =La Mmoire du coeur=                    1 vol.
    =Monsieur, Madame et l'Auto=            1 vol.
    =Mariage de demain=                     1 vol.


CHEZ GARNIER FRRES

    Maris jeunes.
    Confession d'un enfant du Sige.
    Scnes de la vie conjugale.
    Scnes de la vie d'officier.


IL A T TIR DU PRSENT OUVRAGE:

_Cinq exemplaires, numrots  la presse, sur papier de Hollande._


Paris--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--20781.




    MICHEL CORDAY

    PLAISIRS

    D'AUTO

    PARIS

    LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE

    EUGNE FASQUELLE, DITEUR

    11, RUE DE GRENELLE, 11

    1909

    Tous droits rservs.




    A

    HENRI DESGRANGE

    _En dvoue sympathie._

    M. C.




PLAISIRS D'AUTO




LES PNEUS


Blottis cte  cte au creux de la limousine, ils partent pour les
lacs italiens, aprs un mois de mariage. Car ces amoureux sont maris.
Excusez-les. C'est tellement mal port, des maris qui s'aiment! C'en
est presque inconvenant. Mais il faut les prendre comme ils sont. Ils
sont heureux.

O la joie de s'envoler librement, de n'tre plus prisonnier du rail,
esclave de l'heure, de rouler dans ce boudoir tide, intime, parfum,
d'emporter son _home_ avec soi!

Faut-il vous les prsenter? A quoi bon? Ils se voient parfaits. Ne les
dtrompons pas. Elle a vingt ans. Il en a trente. Et c'est un couple
d'amants qui filent  soixante  l'heure.

Ils viennent d'chapper aux routes corches, aux lpres de la
banlieue. La fort de Snart les accueille. C'est l'automne. Mais un
automne perl, qui veut qu'on le regrette, mlancolique et charmant
comme le geste d'adieu d'une jolie femme.

Pan! Un coup de pistolet claque derrire la voiture. Elle s'arrte.
Hein? Quoi? Qu'est-ce? Une attaque? Voil justement l'endroit o le
fameux Courrier de Lyon... Mais non. Un simple clatement de pneu. A
la roue arrire droite. Dj le mcanicien ouvre les coffres, jette
sur la route les leviers, le cric, la pompe, la chambre neuve.

--Combien de temps? interroge Monsieur.

--Vingt bonnes minutes.

Juste assez pour pousser une pointe sous bois. Qu'en dit Madame?
Madame bat des mains. Fameuse ide. Et les voil partis  travers la
futaie de platanes et d'rables. Dans l'herbe fine, les premires
feuilles mortes craquent sous leurs pieds. Elles ont le ton, elles
font le bruit de ces gteaux lgers que les enfants appellent du
plaisir ou des oublies. Les arbres jettent les uns vers les autres
leurs branches plores qui se mlent et s'treignent comme des bras
d'amants. Toute la fort n'est qu'un enlacement. Elle semble murmurer,
dans le calme et la solitude propices: Faites comme moi: ne soyez
qu'une caresse. Et les feuilles piques dans l'herbe murmurent aussi:
Nous sommes l'oublie et le plaisir. Venez  nous. Mais comment
donc!...

Quand ils dbouchent vivement sur la route, presss par la crainte du
retard, le mcanicien n'a mme pas achev de regonfler son pneu. Il
donne les derniers coups de pompe.

En route! Lgrement alanguis, la main dans la main, ils gotent les
dlices de la vitesse. Ils se reposent d'une volupt dans une autre.
Les paysages raient les glaces: plaines de la Brie, maisons de Melun.
Puis, de nouveau, la route coule entre deux hautes rives boises.
C'est la fort de Fontainebleau.

Mais  peine la voiture s'y est-elle engage qu'elle dcrit une
brusque embarde, se redresse et stoppe en douceur. Encore un pneu
qui vient de rendre l'me! La roue avant droite. Monsieur commence 
s'inquiter. Serait-ce la guigne! Va-t-on clater ainsi tous les vingt
kilomtres, c'est--dire toutes les vingt minutes? Le mcanicien, qui
souque sur son levier, bougonne:

--Parbleu. C'est des chambres rpares. a ne tient jamais comme des
neuves.

Monsieur n'est pas grand clerc en automobile. Il se renseigne:

--Alors, avec des chambres neuves?

--Ah, dame! Y a moins de chance de crever.

Voil une bonne parole. Et puis, personne ne les attend, aprs tout.
Et il y a des haltes exquises, n'est-ce pas? Son regard croise celui
de Madame. Ils se sont compris. La fort leur fait des petits signes.

Cette fois, ce sont des chnes, encore verts et feuillus, qui les
enveloppent de l'immobile enlacement de leurs branches. C'est de la
mousse qui droule sous leurs pieds son tapis touffu. Mme, de petits
buissons se dressent en cran, pour les mieux isoler du monde. Le
moyen, je vous prie, de rsister  tant d'invites?

Lorsqu'ils reparaissent  l'ore du bois, Madame souriante et Monsieur
recueilli, le mcanicien vient juste d'achever sa besogne. Il range
ses outils dans les coffres. Peut-tre a-t-il travaill plus vite? A
moins que...

Entre ses paupires appesanties, Monsieur peroit dans un brouillard
le chteau de Fontainebleau, la clbre Cour des Adieux, l'escalier en
fer  cheval. Il a pour l'Oblisque un regard noy. Puis la voiture,
impatiente d'avoir trpid sur le pav du Grand Roi, s'lance de toute
son ardeur dans la vaste brche ouverte par la route de Moret.

Pan! Encore un coup de pistolet. Encore un pneu crev. L'arrire
gauche cette fois. Ah! mais... Ah! mais... Monsieur ne cache plus son
ennui. Vraiment, clater tous les quinze kilomtres, c'est trop.

Le mcanicien est furieux aussi. Accroupi devant sa roue:

--Encore une chambre rpare. Quand je disais que a ne tenait pas...
Salet de fourbi, va!

Quant  Madame, elle est ravie. Ces arrts forcs l'enchantent.
Parbleu! Et, ingnue, coulant sous ses cils baisss un regard vers le
bois qui borde la route:

--Tiens, ce sont des sapins, cette fois...

L'allusion est transparente. O terrible candeur! Elle ne sait pas
qu'il est des limites aux forces humaines, et qu'au moins un temps
moral est ncessaire  les rcuprer. Comme c'est court, quinze
kilomtres en auto. Redoutable ignorance! Elle croit qu'on peut
s'garer en fort chaque fois qu'un pneu clate, aussi aisment que le
mcanicien regonfle une chambre neuve. Que diable, si l'on crevait six
fois! Enfin, il s'agit de faire galante mine.

Ce sont des sapins, en effet. Des sapins toujours verts. Heureux
arbres... Et, sur le sol, les aiguilles sches ont tiss une natte
paisse et douce o, ds les premiers pas, le pied glisse...

Quand Madame saute sur la route, devanant Monsieur de quelques pas,
le mcanicien, assis au volant, la casquette sur le nez, la cigarette
sous la moustache, lit tranquillement son journal. Il attend. Parbleu!
Ce n'est pas hroque, de donner trois cents coups de pompe dans un
pneu... Il y a plus difficile...

Et tandis que Madame escalade le marchepied, Monsieur s'approche du
mcanicien et, d'une voix faussement dtache:

--Dites moi, nous avons bien partout des chambres neuves, maintenant?




EXCELLENTES RFRENCES


--Nous faisons du soixante-seize! s'cria joyeusement Dinval, assis 
ct du mcanicien.

Tout en glissant sa montre au gousset, il se tournait vers les siens,
installs au fond du phaton. Sa femme et sa fille, presque pareilles
sous leurs cheveux blonds, souriaient doucement, alanguies et sduites
par la vitesse. Et son petit-fils, Claude, un exquis bambin de sept
ans, battait des mains et lanait de grands cris d'alouette ivre
d'espace.

Conquis depuis peu par l'automobile, l'usinier Dinval sortait pour la
premire fois dans sa voiture. Il se proposait de gagner Royan par la
route. Le voyage s'annonait bien. On avait royalement djeun 
Chartres. Et maintenant, on roulait en Beauce. L'air bleu et chaud
tremblait sur les moissons mres. Et nul tre vivant n'animait ce
fertile dsert.

A ct de Dinval, le mcanicien Edmond murmura quelques mots indcis,
que le vent de la course emporta. Cela semblait une manie, chez lui,
de parler seul. Il tait taciturne, l'oeil tnbreux, le profil
renfrogn, noir d'une barbe rase pourtant du matin. D'ailleurs, il
paraissait d'une prudente habilet,  en juger par sa traverse et sa
sortie de Paris. Et Dinval ne lui en demandait pas davantage. Au
surplus, il le tenait de l'agence qui lui avait vendu sa voiture et
qui le lui avait fermement conseill. Edmond possdait les meilleures
rfrences.

Il parlait, cette fois,  voix plus haute:

--Y a un cylindre qui ne donne plus.

Dinval ne connaissait rien, mais littralement rien  l'automobile. Le
souci de ses affaires l'avait jusqu'alors absorb, et  peine tait-il
mont une demi-douzaine de fois dans une voiture de tourisme, sans
prter la moindre attention au mcanisme. Aussi s'inclina-t-il devant
le diagnostic de son mcanicien, tout en s'en tonnant, car le phaton
conservait sa splendide allure. Edmond, cependant, donnait des signes
d'inquitude. Tout  coup, relevant la tte, il s'cria:

--Zut! deux gendarmes.

La route, toute droite, tait absolument vide... Dinval sentit un
frisson glac lui couler dans le dos. Son chauffeur avait-il une
hallucination? Ou lui-mme n'y voyait-il plus clair? Il demanda:

--O donc?

--L, devant nous. A cheval. Ils vont dans le mme sens que nous.

Une indicible angoisse envahit Dinval. Son mcanicien devenait fou!
Ils taient, lui et les siens,  la merci de cet homme... Et il se
savait incapable d'arrter lui-mme la voiture. Que faire?...

Edmond se portait sur sa gauche, puis se redressait. Il ricana:

--Ah! ah! Nous les avons dpasss. Ils n'ont rien dit? Ils ne font pas
de signes?

Il ne faut pas contrarier les fous:

--Non, non, dit Dinval.

Sa terreur grandissait. Le copieux djeuner, l'ardent soleil
avaient-ils provoqu la crise? Non. Edmond devait la couver depuis
longtemps. Peut-tre mme y tait-il sujet. Et songer que l'on remet
sa vie  ces gens sans rien connatre d'eux, de leur pass! Le
mcanicien parlait dans le vent, d'une voix saccade. Dinval, esprant
encore une rmission, un retour au bon sens, tendait l'oreille.

--Ah! une charrette de foin qui va dboucher, maintenant. Sale
engeance! a se met en travers. a recule. Rien  faire. On veut
l'viter. On va dans le foss. On se retourne. Tous tus, massacrs.
Et pas moyen de ralentir,  cause des gendarmes. Ils galopent, hein?
Ils nous poursuivent?

Aucune voiture n'apparaissait dans le dsert des champs. Dinval ne
rpondit pas. Il touffait d'horreur. Il avait vaguement entendu
parler de ce dlire de la perscution qui marque le dbut de la
paralysie gnrale. Un fou, un vrai fou les conduisait! Et ces deux
femmes qui continuaient de sourire, dans la quitude, caresses par
le souffle de la course... Et ce petit Claude, qui applaudissait  la
vitesse! S'ils pouvaient au moins ignorer quelques instants encore
l'horrible situation. Mais Edmond lanait des appels de trompe
dsesprs. Mme Dinval, voyant la route libre, demanda:

--Qu'est-ce qu'il y a?

L'usinier se retourna. Sans doute sa pleur trahit son effroi. Les
deux femmes se levrent  demi. Elles allaient crier, affoler plus
encore le mcanicien. Dinval se dcida. D'un doigt, il se toucha le
front en dsignant Edmond du regard. Et de l'autre main, il commandait
imprieusement le calme. Vains efforts, fausse tactique. Un double
hurlement d'pouvante lui rpondit:

--Dis-lui d'arrter!... Arrte-le!...

Le chauffeur entendit les derniers mots. Il baissa la tte:

--M'arrter? Les gendarmes veulent m'arrter? Ah! l l! Ce que je
vais les semer!

Et il acclra l'allure. Par miracle, il gardait toute sa sret de
main. L'instinct professionnel surnageait, intact, dans la dbcle de
son cerveau. Et Dinval tremblait que cette dernire lueur ne
s'teignt. Aussi exhortait-il ses compagnes au silence. Mais elles ne
l'coutaient pas. Debout, sa femme criait:

--Au secours! au secours!

Et sa voix se perdait dans la solitude des campagnes.

Sa fille treignait le petit Claude, qui pleurait sans comprendre.

--Arrte! arrte! suppliait-elle.

S'il avait pu, s'il avait su... Il cherchait, le cerveau en fivre.
Appuyer sur l'une des pdales? Mais laquelle? Il croyait savoir qu'une
pression exerce sur l'une d'elles acclrait mme la marche. Pousser
l'un des leviers? Mais lequel encore? Et puis, pour toutes ces
manoeuvres, il et fallu faire violence au mcanicien, chasser son
pied ou se pencher sur lui, entrer en lutte, risquer le faux mouvement
qui les et jets au foss  quatre-vingts  l'heure, provoquer
l'exaspration totale qui et fait perdre au chauffeur sa lucidit
dernire...

Ou encore percer le rservoir d'essence, atteindre un organe vital
sous le capot, couper un fil, une tuyauterie sous le plancher? Mais
d'abord il ignorait tout de l'anatomie de sa voiture. Et, toujours,
ces recherches, ces tentatives eussent achev d'irriter le fou, jaloux
de conserver sa vitesse, d'chapper aux gendarmes imaginaires...

Courb sur son volant, effroyable  voir, Edmond murmurait:

--Ils ne m'auront pas, ils ne m'auront pas!...

Un cri de Mme Dinval fit faire volte-face  l'usinier: sa fille
tentait d'ouvrir la portire, de sauter en pleine marche... A
grand'peine il parvint  la retenir, lui jurant qu'il avait trouv le
moyen d'en finir.

En ralit, il hsitait encore. Dans sa poche, sa main se crispait sur
le revolver qu'il avait emport pour la marche la nuit. Tirerait-il
simplement sur les pneus? Mais on assurait qu'un brusque clatement, 
de telles allures, entranait l'embarde fatale. Allait-il, son arme 
la tte du forcen, le sommer de s'arrter sous peine de mort? Mais
son geste irait peut-tre  rencontre du but: Edmond, terrifi, tait
capable de donner un faux coup de volant. En tout cas, il ne pouvait
pas excuter sa menace, car, le fou supprim, la voiture continuerait
sa marche, et, cette fois, sans conducteur...

Et, soudain, une inspiration le traversa. Il se retourna, debout, et
tira par deux fois en l'air. Puis, d'une voix qu'il s'efforait de
rendre triomphante:

--Bravo, j'ai abattu les deux gendarmes!

Fut-ce la commotion? Le fou crut-il  la mort de ses ennemis? Hbt,
comme un homme soudain sorti de l'ivresse, il freina machinalement.
Et, avant mme que la voiture ft arrte, tous quatre s'en vadrent,
s'en loignrent  toutes jambes, les bras en avant, comme en ces
catastrophes de chemin de fer, o les survivants fuient, ds le choc,
le lieu du sinistre et s'essaiment dans la campagne...




LES BILLES


--Monsieur, il y a une automobile en panne presque devant la maison...

Le jardinier m'apporte la nouvelle.

--Bien. Merci. J'y vais.

Pauvres chauffeurs!... Arrts dans ce petit village,  cinq heures
d'un soir d'hiver... Comme c'est jovial! A tout hasard, je vais me
mettre  leur disposition.

Autour de la masse noire du phaton, mal claire par une lanterne
pose sur le sol, deux ombres veillent, trs en fourrures. Aucun
curieux alentour. La nuit a vid la roule. Le dernier troupeau de
moutons rentre, dcel seulement par son pitinement confus, ses
blements mlancoliques.

J'approche. L'essieu arrire est soulev par le cric. L'auto lve la
jante.

Accroupi devant une roue, un gentleman-chauffeur dvisse un chapeau de
fuse. Les mains aux genoux, sa compagne se penche sur lui.

J'offre mes services. On m'en remercie de bonne grce. Mais ils sont
inutiles. Il s'agit simplement d'une bille casse, qu'il faut extraire
avant qu'elle n'tende ses dgts.

Ma foi, je vais assister  l'opration. Je suis curieux de voir l'tat
du roulement. Et puis, on ne sait pas. Au dernier moment, on aura
peut-tre besoin d'eau, de carbure ou d'essence. On sera bien content
de me trouver. Et surtout, c'est si amusant, si passionnant, de
dchiffrer ce problme vivant, de chercher ce que peuvent bien tre
ces inconnus que le hasard a jets devant votre porte, de soulever un
coin du voile.

       *       *       *       *       *

Le gentilhomme-mcanicien vient d'arracher la goupille et s'apprte 
dvisser l'crou. Sans cesser son travail, il interroge sa compagne:

--Dis donc, te rappelles-tu combien nous devons en trouver, des
billes? La dernire fois qu'on a dmont l'autre roue arrire, nous
les avons comptes. Tche de te souvenir.

Madame, en signe d'extrme attention, appuie l'index au bout de son
petit nez:

--Il me semble bien que c'tait quinze.

Et lui:

--Quinze! Jamais de la vie!... D'abord, c'tait un nombre pair. J'en
mettrais ma main au feu. Et puis, il y en avait certainement plus de
quinze.

Pique, elle rplique:

--Alors, ce n'tait pas la peine de me le demander.

Lui, tout en tournant sa cl anglaise:

--Si! Tes souvenirs auraient pu confirmer les miens...

--Et, dans ce cas, ils auraient t exacts, naturellement!

--Dame!

--Il est tout de mme singulier, reprend la dame, qu'il faille tre
de ton avis pour avoir raison, et qu'on ait l'air de dire des btises
ds qu'on ne pense pas comme toi!

Pas de doute: ils sont maris. Cette aigre-douceur, cette intime
hostilit en tmoignent. Ce sont des gens qui n'ont plus  se mnager,
qui s'expriment avec une franchise toute conjugale. Irrits par la
panne dans la nuit, ils dchargent leurs nerfs tendus. Leur
lectricit s'coule par leurs pointes.

Discret, je m'carte, je m'enfonce dans l'ombre. Allez, allez, faites
comme si je n'tais pas l. Dtendez-vous, dbarrassez-vous de ce qui
vous gne. Un brin de dispute, il n'y a rien de tel pour rafrachir le
cerveau. Et puis, c'est si bon, aprs, de se rconcilier! Ils suivent
mes conseils. La querelle continue:

--Je te dis que je suis sre du nombre quinze!

--Et moi, soutient Monsieur, je parie pour seize au moins.

Voil un nouveau jeu. On choisit un roulement. Chacun value le nombre
de billes qu'il contient. Et l'on ouvre.

--Passe-moi un journal, ordonne Monsieur.

Il l'tend soigneusement sur le sol. Il ne s'agit pas, en effet, de
laisser des billes s'garer sur la route. Quel dsastre! C'est le
rsultat fauss, le pari nul.

       *       *       *       *       *

Monsieur a pris la roue  deux mains et l'attire  lui par petites
secousses. Mais le journal est trop petit. C'est un drap qu'il aurait
fallu. Les billes coulent dans les plis du papier, s'parpillent sur
le sol...

Tous deux aussitt de les ramasser. Je m'offrirais bien  les aider,
mais je sens que je leur serais suspect. Ils entendent ne s'en
remettre qu' eux-mmes. Et il faut voir la frnsie de leurs
recherches, leur ardeur  dcouvrir,  la pauvre clart de la
lanterne, les perles d'acier toutes noires dans leur robe de cambouis!
Monsieur surtout y met une fougue, un acharnement... Dame, cela
s'explique, puisqu'il a intrt  trouver le plus grand nombre
possible de billes.

Sur le journal bien tal, ils runissent leurs trsors. Ah! les
fragments de la bille casse... D'autres, qui commenaient  tre
mordues, qui ne semblent plus bien rondes.

C'est Monsieur qui compte, mais je vous jure que Madame le tient 
l'oeil.. Treize, quatorze... Elle se redresse, dpite. Elle a perdu.
Il en reste encore plusieurs.

Monsieur poursuit, triomphant: dix-sept, dix-huit!... Il n'esprait
pas une victoire si complte. Un moment, il en est mme un peu
dconcert. Mais sa surprise ne dure pas. Il l'avait bien dit qu'il y
en avait plus de seize... Il y a comme cela des personnes qui ne
veulent jamais vous croire, qui prtendent tout savoir. Que a leur
serve de leon, pour une autre fois...

Pauvre petite Madame! J'ai presque envie de la consoler. Vraiment, son
mari pourrait avoir le triomphe plus modeste. Mais elle est bonne
personne. Car, sans rpliquer, tandis que son mari nettoie la roue,
elle essuie avec un chiffon les dix-huit billes.

Et, tout  coup, elle se prcipite vers la lanterne, l'apporte
au-dessus des perles noires, les examine, les palpe tour  tour, et
part du plus fol, du plus radieux, du plus blouissant clat de rire
qui jamais ait jailli dans la nuit;

--Ah! ah! ah!... il y a trois billes... ah! ah! ah!... qui ne sont pas
des billes... Ce sont des choses... que tu as ramasses... sur la
route... des choses de mouton... oui, oui, de mouton... Ah! ah! ah!
ah!...




LES MILLIARDAIRES


Il s'est arrt dj pas mal de voitures, devant notre grille. Je ne
parle pas, naturellement, de celles de nos amis qui veulent bien venir
nous voir, mais de celles que la panne a obliges de faire escale 
notre porte.

Je viens de conter l'histoire de ce couple de chauffeurs arrts dans
nos parages et qui, laissant choir un collier de billes, en
retrouvrent plus qu'ils n'en avaient perdu, pour la bonne raison
qu'ils ramassrent en surplus quelques inconvenances de moutons
roules dans la poussire... Et ce gentilhomme qui, tromp par notre
tenue champtre, nous prit pour les jardiniers... Et cet autre qui
nous emprunta le tlphone pendant une panne de pneu et qui attendit
deux heures et demie la communication!...

Pourquoi tant d'autos ont-elles stopp en vue de notre maison? J'ai
souvent creus le problme. Et j'ai trouv plusieurs raisons. D'abord,
nous avons un superbe caniveau dans notre voisinage. Pour l'crou qui
ne tient plus que par un filet, pour le clou qui dj pousse sa pointe
dans la chambre, la secousse est dcisive. Autre raison: sans nous
vanter, le site est hospitalier. Et peut-tre dcide-t-il  l'arrt le
chauffeur qu'un bruit insolite inquitait dj depuis quelque temps.
Enfin, n'oublions pas qu'autour de nous tout est mystre. Qui sait si
la machine ne vit pas compltement, une fois que nous l'avons mise en
marche, si nous ne lui donnons pas la pense en mme temps que le
mouvement, si les autos ne flairent pas ceux qui les aiment, si elles
ne devinent pas, l, derrire cette grille, des gens qui les fteront,
qui les admireront, qui seront heureux de les entourer, et si elles ne
dcident pas: Allons, un bon mouvement, arrtons-nous!

A vrai dire, nous ne les aimons pas seulement pour elles-mmes, mais
aussi pour leurs passagers. Ce qui nous excite, c'est de les
identifier. Qui sont-ils? Que font-ils? Le policier qui sommeille en
nous se rveille  chaque passage d'auto. Chaque voiture qui s'arrte,
c'est une nigme qui se pose devant la porte.

Ah! quelquefois, la sagacit du chercheur de rbus est mise  rude
preuve. Un soir de cet hiver, une grosse limousine stoppa vers six
heures  quelques pas de la grille. Elle venait de franchir le fameux
caniveau en vitesse, et sa chambre arrire droite en avait profit
pour se donner de l'air.

On rparait. Deux gros phares, poss sur le sol, clairaient le
mcanicien  l'ouvrage et les oeuvres basses de l'imposante voiture.
En contraste, au-dessus de cette zone lumineuse, la nuit apparaissait
opaque, bien qu'elle ft en ralit assez claire. Peu  peu le regard
s'accoutumait  l'obscurit. Autour de la limousine, quatre ombres
veillaient. Deux larges silhouettes d'hommes, deux fines silhouettes
de femmes, toutes quatre lgantes et comme dcoupes dans quelque
catalogue de tailleur sportif.

Ces messieurs fumaient des cigares importants. Et chaque fois que
s'embrasait la rosette de feu, elle clairait leur face svre,
compltement rase. De riches Amricains, sans doute.

Ils restaient silencieux. En attendant que leurs propos vinssent
confirmer mon hypothse, je rdai autour de la voiture. Une petite
plaque de mtal m'en rvla la marque, une trs haute marque.
D'ailleurs, dans ses moindres dtails, s'affirmait le luxe le plus
intelligent, le plus minutieux et le plus raffin.

Certes, j'avais affaire  de trs grands touristes. Pourtant, je ne
pus me dfendre d'une certaine surprise lorsque j'entendis celui des
deux milliardaires qui semblait commander  bord dire au mcanicien:

--Tu y vois clair?

Aprs tout, ce tutoiement pouvait s'expliquer. Faons de grand
seigneur. Napolon tirait bien l'oreille  ses grenadiers.

Mais quelle ne fut pas ma stupeur quand, un instant aprs,
le mcanicien--rigoureusement vtu de cuir des pieds  la
tte--interpella  son tour le patron:

--douard, passe-moi donc le gros levier...

Le chauffeur tutoyait le milliardaire! Loin de moi la pense de blmer
en principe un tel langage, qu'au contraire bien des arguments
pourraient justifier. Mais je suis contraint de reconnatre qu'il
n'est pas encore pass dans nos moeurs. J'imaginai donc les diverses
circonstances spciales qui pouvaient l'expliquer.

Peut-tre le mcanicien avait-il sauv la vie de son matre, et cette
familiarit tait-elle autorise par la gratitude? Peut-tre tait-ce
un parent pauvre, un camarade de collge retrouv, un ami dans le
besoin, un frre de lait?

Mais le chauffeur grimpait sur le toit de la limousine, dbouclait les
courroies de la malle  pneus et s'apprtait  lancer une enveloppe
sur la banquette gazonne de la route. Alors, interpellant les deux
dames qui causaient  l'cart:

--Attention, l, les mmes, gare aux arpions!...

Comment? comment? Les femmes aussi taient ses cousines, ses soeurs de
lait, ses camarades de collge?

Pour un amateur de charades vivantes, j'tais bien servi... Et c'est
que, non content de tutoyer ces grandes dames, il les rudoyait, il les
menait  la baguette.

--Allez, Louise, aboule la tinette.

Ainsi dnommait-il l'tui  talc.

Et comme la seconde voyageuse lui masquait l'un des phares:

--Dis donc, Marie, ton pre n'tait pas vitrier...

Il entendait par l qu'elle n'tait pas de verre.

J'en avais les jambes fauches.

Cependant le mcanicien dlguait ses pouvoirs au milliardaire. Et,
lui passant la pompe:

--Allez, turbine, c'est bien ton tour.

On se serait cru transport en l'an 3000.

Ramassant la chambre  air et son sac, il les tendit  l'une des deux
femmes:

--Tiens. Replie a, et grouille-toi.

Et, pour stimuler son zle, il lui allongea sur la partie la plus
potele de son anatomie-- en juger du moins par le son ferme et
plein--une claque amicale.

Singuliers chauffeurs... Si encore le mcanicien n'avait pas t vtu
en professionnel, tandis que les autres affectaient des allures
somptueuses de grands touristes, j'aurais pu croire  quelque bande
joyeuse... Me mystifiaient-ils? tait-ce une gageure? Ou de ces
voleurs mondains qui oprent dans les villes d'eaux et raflent 
l'occasion une automobile?

Mais ils n'auraient pas tal une me si tranquille. Eussent-ils d
rouler sur la jante, ils ne se seraient pas arrts devant une maison.

Et peut-tre euss-je balanc longtemps encore, si l'une des
voyageuses n'avait pas essuy, du revers fourr de son opulent
manteau, la poussire du garde-crotte.

--Oh! dit la seconde, si Madame te voyait...

A quoi la premire:

--Penses-tu qu'elle va me voir, d'Algrie!

Tout s'clairait! Dans la tenue et l'auto des patrons en voyage,
l'office s'offrait une balade...




LE TEMPS DES PANNES


Somptueuse et miroitante, la limousine attendait au ras du trottoir.
Ses panneaux semblaient taills dans un sombre saphir. Belle encore,
Mme Rosay parut sous le porche. Une femme de chambre, charge de
bagages  la main, en meubla l'intrieur de la voiture. Rosay, le
clbre peintre, les suivait, alourdi par l'embonpoint. Il dit
simplement:

--Orlans. Grand-Htel.

Et, la portire referme sur lui, l'auto partit.

Il tait neuf heures d'un matin d'avril. Un de ces premiers jours o
la terre ose se montrer toute claire et nue aux regards du soleil,
sans s'envelopper de ces brumes que nagure sa pudeur coquette se
laissait arracher. Affranchie de la banlieue, la voiture en pleine
marche s'lanait comme  la conqute du printemps. Souple et
discrte, on l'aurait crue immobile, si le paysage n'et ray les
vitres. Couls au creux des capitons pais, le peintre et sa femme
rvaient.

Ah! qu'il tait loin, le temps des premires sorties, de leurs
premires ferveurs automobiles... Il se trouvait que leur fortune
avait concid avec celle de l'auto. Mme essor. Pour Rosay, les
premiers rayons de la gloire--plus doux, a dit Vauvenargues, que les
premiers feux de l'aurore--taient contemporains de la fameuse course
Paris-Bordeaux. Sur ses premiers succs d'argent, il s'tait offert un
tri-remorque. Une six-chevaux avait commmor sa seconde mdaille. Et
maintenant qu'on payait ses toiles au poids des billets de banque, il
roulait dans la plus irrprochable des limousines.

Ah! dsormais plus de pannes, plus d'incidents, plus d'imprvu. On
marchait avec la rgularit d'un train. D'avance, on aurait pu tracer
l'horaire: Arrive  Orlans pour midi. Djeuner jusqu' deux heures.
A quatre heures tapant, on serait chez soi, au chteau des Aubiers.

       *       *       *       *       *

--Te souviens-tu, dit Rosay, de notre fameuse panne de tricycle, 
Courlon? Il tait onze heures du soir. Personne ne voulait nous
ouvrir. Nous avons d passer la nuit dans la gare. Tu as dormi dans un
fauteuil de la salle d'attente des premires.

--Si je me rappelle! J'entends encore la petite sonnerie lectrique
qui grelottait au matin et qui avait l'air d'avoir si froid...

--Dis donc, et ce jour, dans le Jura, o nous avons pouss  nous deux
la voiturette jusqu'au village, sous la rade? Ah! que l'omelette nous
a paru bonne, aprs ce coup de chien-l!

--Oui, le carburateur tait noy, n'est-ce pas?

--Je te crois qu'il tait noy, l'animal. Mais quelle fiert de
dcouvrir la panne et de repartir. A ces moments-l, on se sentait
grand comme le monde, on trnait au volant comme un roi.

--Et la panne de diffrentiel, prs du moulin?

--O j'ai fait braser le pignon par un marchal-ferrant? Sept heures.
Un record. Tu te rappelles la jolie chambre qu'on nous avait prte,
dans le vieux moulin, pour attendre que le forgeron et bras?...

Elle dut se souvenir, car elle rougit et soupira.

Rosay fit claquer ses doigts.

--Ah! sacrdi, c'tait le bon temps, au fond. Tout a jetait de la
fantaisie dans le voyage. Tandis que maintenant, quoi? C'est le
_sleeping-car_. On part, on arrive. Plus d'alertes, plus de hasard,
plus de victoires sur la guigne. On en est  souhaiter qu'un pneu
crve pour flanquer un peu d'imprvu en travers de la route...

Un instant, ils se turent. Leurs yeux erraient sur le site o, dans la
blonde lumire, les branches gonfles de vie dardaient la petite
flamme verte des jeunes feuilles.

--Oui, rpta lentement Mme Rosay, c'tait le bon temps...

Midi. On arrivait  Orlans. A l'htel, un menu banal et nombreux
dfila vite, comme au buffet. Rosay s'agitait, travaill de souvenirs
et de printemps. Aprs le djeuner, il fit un tour jusqu'au garage, le
teint enflamm, le cigare aux dents. Quand la voiture repartit, il
semblait plus calme.

Pourtant l'auto gardait son allure imperturbable. Nul pittoresque 
l'horizon. A chaque tour de roue, le peintre devait regretter
davantage les menus incidents qui, jadis, pavoisaient la route.

       *       *       *       *       *

Tout  coup, le doux bruissement de soie du moteur cessa. L'auto
parcourut encore quelques mtres, puis stoppa. Surpris, le mcanicien
bondit sur sa manivelle, essaya de remettre en marche. Vains efforts.
Alors, humili, rageur, il souleva le capot. C'tait bien la premire
fois que sa voiture lui jouait un tour pareil.

Quant au patron, il semblait joyeux. Il sauta sur la route, alluma son
cigare, aida galamment sa femme  descendre:

--Eh bien, nous qui la regrettions... La voil, la panne, la joyeuse
panne de jadis. a nous rajeunit... pas vrai?

Mme Rosay reflta la mine panouie de son mari:

--Oui, oui, a nous rajeunit.

Elle ajouta, vaguement inquite:

--La voiture est pourtant de marque. Qu'est-ce que tu crois qu'elle a?

Le peintre eut un geste insouciant:

--Bah! nous le verrons bien. L'important, pour le moment, c'est de
savoir o nous sommes. a ne te parat pas admirable, avec ces grandes
vitesses, de tomber l comme du ciel, d'ignorer absolument o l'on se
trouve?

--Si, si, dit-elle. En tous cas, ce n'est pas trs habit.

En effet, de quelque ct qu'on tournt les yeux, c'tait la plaine
rase. On se serait cru en mer. Mais Rosay restait de belle humeur:

--Peut-tre qu'un pli de terrain, un vallon, se dissimule  cent pas
d'ici. Partons  la dcouverte, veux-tu? Qui sait? Nous dcouvrirons
peut-tre un vieux moulin... H! h!

Mais elle hocha la tte, avec un sourire un peu mlancolique:

--C'est que je ne suis plus trs habitue  la marche. Ni toi. Nous
n'irions pas loin.

A son tour, il s'assombrit lgrement:

--Tu as raison, dit-il.

Alors, elle, pour le rassrner:

--Cherchons plutt la panne, comme au bon vieux temps. C'est a qui
nous rajeunira!

Il avoua:

--videmment, videmment... Se baisser, ce n'est rien. Mais c'est
qu'il faut se relever, ensuite. Je t'assure, jouissons de l'imprvu,
allons  l'aventure. La voiture nous rejoindra.

--Si la panne est vite trouve, rpliqua-t-elle. Sans quoi, nous
pouvons tre pris par la nuit. Ah! nos domestiques n'y vont rien
comprendre, au chteau. Et ce qu'ils clabauderont! Ce que nos
voisins, les Dutin et les Marand, avec leurs malheureux tacots, vont
se moquer de nous!...

Il semblait tout dconfit, le grand peintre:

--Ah! je t'ai connue plus vaillante... Et jadis, la panne ne
t'inspirait pas ces rflexions-l...

--Que veux-tu, mon ami, il y a dix ans. Et dix ans,  nos ges...

D'un geste dpit, il jeta son cigare. Et dcisif, il dit au
mcanicien:

--Regardez vos tuyaux d'essence.

Cette voix singulire? Ce ton de certitude?... Est-ce que par
hasard?...

Mme Rosay courut vers son mari. Et, lui prenant les bras, le regardant
en face, elle balbutia, bouleverse:

--coute... c'est toi... n'est-ce pas?... qui t'es arrang... pour que
la voiture s'arrte... comme au temps des pannes?...

Eh bien, oui, c'tait lui. Une pince de gravier jete dans le
rservoir, pendant la halte d'Orlans. Ah! ce vain, ce ridicule, ce
touchant effort de ressusciter sa jeunesse, de remonter le cours des
ans... Et tout  coup, les yeux humides, ils se prirent les mains,
bien fort:

--Ah! ma pauvre vieille...

--Mon pauvre vieux!




FUME


Laferme ne drageait pas. Ah! quel mtier que celui de chauffeur...
Non, mais c'est vrai, toutes les dveines lui tombaient  la fois sur
le dos... Les contraventions, les grincheries du patron, tout, tout.

Tenez, la dernire histoire. a se passait place de l'toile. Ce n'est
pas assez de rouler tous dans le mme sens, comme aux petits chevaux.
Faut encore contourner d'une certaine manire leurs sacrs lots de
palissades. Laferme en prend un du mauvais ct, sans malice.
Aussitt, un agent sort de terre, naturellement. Mais voil-t-il pas
que cet entub-l se jette devant la voiture pour la faire arrter:
Ah! bien, vous tes encore intelligent, vous, s'crie Laferme
indign en bloquant ses freins. Y avait de quoi vous faire tuer. A
quoi l'agent: Je vais vous faire voir si je suis intelligent, moi, en
vous collant un procs-verbal. Et c'est qu'il l'avait fait comme il
l'avait dit, l'animal.

Et tout qui lui jouait des tours. La dveine  jet continu, sous
pression. Des sries de clapets qui cassaient comme des allumettes,
des pneus qui crevaient  tous les virages, la magnto qui faisait sa
jolie femme, qui marchait, qui ne marchait pas, sans savoir pourquoi.

Et les manies des patrons, par-dessus le march. Madame qui trouvait
qu'on allait trop vite et qui vous soufflait dans l'oreille par
l'acoustique: Pas si vite, Laferme! Tandis que pour Monsieur on
allait toujours trop lentement: Pressez un peu, Laferme.

Sans compter les amis de Monsieur et de Madame, qu'il fallait ramener
chez eux, le soir, quand on croyait sa journe finie. Pourquoi pas
aussi les coucher, leur border leur couverture? Ils ne pouvaient donc
pas prendre de taxis? Des rasqueux, des pingres, pour la plupart,
durs  la dtente, qui remplaaient trop souvent le pourboire par un:
Bonsoir, Laferme! lanc d'un petit ton protecteur. Si a faisait pas
suer!

Vrai, Laferme avait soup du truc. Y a des moments, comme a, o tout
tourne mal, o on est dgot de tout. Ah! dans ces moments-l,
faudrait pas qu'on vous embte.

       *       *       *       *       *

L'un de ces familiers qu'il fallait reconduire se nommait Mondoubleau.
Mais on l'appelait plus communment le miroir convexe, ou mme le
convexe, parce qu'il avait une bonne grosse balle toute ronde,
ingnue, o se refltait le ciel, telle une boule de jardin. Il usait
de la limousine de ses amis  discrtion. Il tait pour l'auto ce
qu'est le pique-assiette pour la table. C'tait le pique-voiture. Au
demeurant, le plus inoffensif pique-voiture du monde.

Jusqu'ici, Mondoubleau n'avait jamais os donner de pourboire 
Laferme, qui lui apparaissait comme le plus irascible et le plus fier
des chauffeurs. Il se rservait pour un cadeau plus important et plus
flatteur.

Justement, l'un de ses amis, ingnieur des Tabacs, venait de lui
signaler certains havanes excellents, avantageux, dont il fallait
profiter. Car il en est des cigares comme des vins. Pour une mme
marque, un mme cru, certaines annes sont savoureuses, d'autres
mdiocres, sans qu'on sache exactement pourquoi. Vite, Mondoubleau en
avait achet un certain nombre de botes, dont il ferait autant de
cadeaux.

Et Laferme serait des lus. Bien souvent, le brave pique-voiture
l'avait surpris la cigarette sous la moustache. Les havanes, longs
comme des torpilleurs, vernis et pleins comme des chtaignes,
ceinturs d'or, l'blouiraient. Et puis, c'tait une attention. Cela
valait mieux que de vulgaires pourboires. Ah! Laferme serait content,
bien content. Et dj Mondoubleau croyait voir la svre figure du
chauffeur s'panouir, s'illuminer. Il croyait entendre les
remerciements balbutis, les: Ah! c'est trop, vraiment, Monsieur
Mondoubleau, c'est trop!...

       *       *       *       *       *

Les patrons de Laferme avaient pris leurs quartiers d't 
Saint-Cloud, o Mondoubleau ne tarda pas  leur rendre visite. Il
savait que le chauffeur viendrait le chercher et le ramnerait  la
gare. Excellente occasion de reconnatre ses services. Il emporta donc
la fameuse bote de cigares, se rservant de choisir l'instant propice
 la glisser dans les mains de Laferme.

Ce fut vers quatre heures. Le chauffeur travaillait  sa voiture. Son
radiateur fuyait. L'auto, dans la remise, avait fait un petit rond
mouill sous elle, comme un chien mal lev. Oh! une fuite de rien.
Mais a pouvait grandir. a grandirait avec la dveine. Tout, je vous
dis, tout s'en mlait. Et comme on allait sortir, fallait boucher  la
cruse. Ah! la sacre camelote de malheur!

Mondoubleau s'avana. Sa face en boule de jardin s'panouissait,
radieuse. Laferme lui trouva cependant un petit air malicieux tout 
fait inhabituel, l'air d'un monsieur qui mijote une blague.

Ah! il tombait bien, ce grigou qu'on trimbalait  l'oeil! Il arrivait
au bon moment, au milieu des enquiquinements. Qu'est-ce qu'il voulait
encore?

Les mains derrire le dos, Mondoubleau s'approcha. Et, d'un petit ton
narquois, plein de sous-entendus, il dtacha:

--Vous fumez, Laferme?

Bon Dieu! de quoi se mlait-il, ce gros imbcile-l, avec sa gueule en
clair de lune? Ce n'tait pas assez d'tre dans la mlasse, fallait
que des raseurs viennent vous rappeler vos embtements! Ah! tant pis,
celui-l paierait pour les autres. Et, rageur, les bras croiss, la
moustache en bataille, camp devant Mondoubleau, il clata:

--Eh bien! oui, quoi, je fume. Je le sais bien, peut-tre! C'est-il de
ma faute,  moi, si mes segments sont dplacs et si l'huile arrive
dans mes cylindres? Mais c'est vraiment pas le moment de s'offrir ma
tte quand voil encore mon radiateur qui perd. C'est vrai, a
aussi... On est dans la bouillie jusqu'aux yeux et faut encore que
des particuliers qui n'y connaissent rien viennent vous barber avec
des: Vous fumez, Laferme? Bien sr, que je fume. Mais vous tes bien
content tout de mme de vous faire balader dans ma voiture, malgr la
fume. Ah! a vous pate, que je rouspte. Mais j'en ai ma claque,
moi. Et puis, si vous n'tes pas content, vous pouvez aller le dire au
patron. J'y flanque ma dmission, que ce ne sera pas long. J'ai de la
patience, mais j'aime pas qu'on m'embte. Ah! mais...

Les mains derrire le dos, le pique-voiture roulait d'normes yeux
ronds, embouti.




LES LETTRES


Ds notre arrive chez les Bonnechose,  Saint-Germain, nous les
trouvmes trs agits, le teint gris, le regard ailleurs. Ce sont des
gens inquiets par nature. Tout leur est souci. Chez eux, on vit dans
l'angoisse. C'est l'air de la maison. A peine les emes-nous
interrogs sur leur crainte du moment, qu'ils se dbridrent.

Ils avaient mis  la disposition de leurs enfants--leur fille et son
mari, l'usinier Gaston Brau--leur chauffeur et leur auto pour un
petit raid  la mer. Dieppe et retour en trois jours. Les Brau
taient partis la veille. Et, naturellement, les Bonnechose
apprhendaient mille catastrophes.

Un fait indniable justifiait en partie leur inquitude: Laferme, le
chauffeur, n'avait pas de chance. Non pas qu'il ft anim de mauvaises
intentions, ce garon. Mais il avait la guigne. Il lui tombait des tas
d'anicroches qui eussent pargn le voisin. L'homme qui crase un
chien de dix louis en voulant viter une poule de cinquante sous. Le
mcanicien soigneux qui n'oublie pas une goupille de rechange mais qui
reste en panne d'essence. Les Bonnechose n'arrivaient  conjurer le
mauvais sort qu' force de recommandations et de prudence. Et, malgr
tout, que de petites indemnits, que de menues contraventions! Ah!
leurs enfants ne s'en tireraient pas sans accroc...

Je leur reprsentai que Brau et sa femme taient galement gens
aviss et sages. Eux aussi parviendraient  neutraliser la dveine.
Ah! bien oui. Autant vouloir persuader des murailles. Non, non, les
Bonnechose n'taient pas tranquilles. Ils ne voulaient pas tre
tranquilles.

Nous nous regardmes, piteux. Nous devions villgiaturer quelques
jours chez les Bonnechose. Le sjour ne serait pas jovial. Nous
allions vivre, jusqu'au retour des Brau, dans l'alerte et le sursaut,
dans une atmosphre de cylindre en action, tour  tour oppressante,
explosive et dtendue.

Dans l'aprs-midi, on apporta une dpche  nos htes. Leurs doigts
tremblrent sur le papier bleu. Peut-tre ce pli annonait-il un
drame? Personne ne respirait plus.

Puis les visages s'clairrent: Bien arrivs, disait le tlgramme
de Dieppe. Nous gotmes une courte allgresse. Hlas! dj les
Bonnechose s'alarmaient. Bien arrivs, soit. Mais le retour? Et l'on
vcut dans l'attente jusqu'au lendemain. Or, ce lendemain devait nous
apporter une surprise terrible.

       *       *       *       *       *

Au courrier du matin, deux lettres arrivrent au nom de Gaston Brau.
Pendant l't, en effet, les deux mnages faisaient maison commune 
Saint-Germain, et Mme Bonnechose triait elle-mme la correspondance.
Or, jugez de son moi  la vue des en-tte imprims sur les deux
enveloppes: _Mairie de Mesnires_ (_Seine-Infrieure_), disait l'une;
_Mairie de Mesnerettes_ (_Seine-Infrieure_), disait l'autre.

Mesnires, Mesnerettes? On se prcipita sur la carte. C'taient deux
localits voisines, entre Neufchtel et Dieppe, sur la route que se
proposaient de suivre les Brau. D'abord, allant  l'extrme, Mme
Bonnechose s'cria qu'il s'agissait d'un accident. Je la rassurai. Ses
enfants n'avaient-ils pas tlgraphi qu'ils taient bien arrivs 
Dieppe?

Mais l'excellente dame avait l'inquitude abondante et subtile. S'il
n'y avait pas eu accident, il y avait eu au moins contraventions.
Excs de vitesse, excs de fume. Ce Laferme n'en faisait jamais
d'autres. Et, vraiment, c'tait magnifique, ce coup double, dans deux
villages voisins. Ah! cela promettait!

J'essayai encore de convaincre nos amis que ces avertissements doivent
maner du Parquet ou de la justice de paix, et surtout qu'ils ne sont
pas si rapides. Mais, cette fois, j'chouai totalement. On me rtorqua
qu'un garde champtre pouvait fort bien mander ses dcisions au
dlinquant sur du papier  en-tte de la mairie, sans prjudice des
notifications  venir.

Et comme, respectueux du secret des lettres, nous avions tacitement
convenu de ne point toucher aux fatales enveloppes, nous continumes
de vivre parmi les dolances. On en respirait, on en mangeait...

       *       *       *       *       *

Mais la journe nous rservait d'autres vicissitudes. Au courrier de
deux heures, six lettres, vous entendez, six lettres officielles
arrivrent ensemble, toujours au nom de Gaston Brau! Ce fut terrible.

Que pouvaient donc lui vouloir les maires de Burettes, Osmoy, Epinay,
Freuleville, Meulers, Saint-Vaast d'Equiqueville?

Derechef, on se prcipita sur la carte. Les six villages jalonnaient
encore  la file la route de Dieppe et succdaient  ceux du matin...
Alors, quoi, partout, Laferme faisait des siennes? Il laissait
derrire lui une trane de scandale, un sillage de contraventions?

Ce que fut le restant de la journe, je vous le laisse  penser.
Jamais on ne dut distiller tant de bile dans une mme maison. Ah!
comme villgiature, c'tait russi. On remuait toutes les conjectures,
des plus absurdes aux plus plausibles. Incapables d'en trouver une qui
nous satisft pleinement, nous nous laissions entamer par
l'inquitude. Et nous vivions tous dans l'impatience frntique du
retour, qui nous livrerait la clef de l'nigme.

Enfin, les Brau rentrrent. De loin, nous reconnmes leurs appels de
trompe. On se prcipita  la grille. Avant que l'auto ne ft rentre,
on se rua sur les arrivants. Les questions clataient en salve:

--Eh bien! que s'est-il pass? Que vous est-il arriv? Huit lettres
envoyes par des mairies? Accident? Contravention?

Les Brau clatrent de rire:

--Ah! c'est ce pauvre Laferme qui a perdu sa valise. Il l'avait encore
 Neufchtel. Il ne l'avait plus  Dieppe. Alors nous avons crit le
soir mme, avec un timbre pour rponse,  tous les villages
intermdiaires.




LE PETIT CARNET


Penche sur la barre d'appui de la fentre, Mme Evry, dj vtue et
voile pour la route, attend son fils Ren. Oh! elle est bien
tranquille:  l'heure convenue, l'auto tournera le coin de la rue.
Ren, minutieux et ponctuel, ne sera pas en retard. C'est elle qui est
en avance, dans l'impatience de la bonne journe.

C'est une telle joie pour elle, ces sorties dans la voiture de son
Ren! Depuis deux ans qu'elle est veuve, il s'est montr le plus
tendre, le plus dvou des fils. Et aussi le plus vaillant, puisqu'il
a repris, ds vingt-quatre ans, l'usine de Saint-Denis, fonde par son
pre. Mais elle lui sait gr surtout de ces promenades. Elles lui
apparaissent comme le symbole mme des attentions dont il l'entoure.

La veille, ils en tudient ensemble l'itinraire sur la carte. Et, au
matin, il accourt de Saint-Denis, o il habite et o la voiture est
remise. De Compigne  Fontainebleau, de Mantes  Ferrires, ils ont
parcouru la douce Ile-de-France. Souvent, lorsqu'ils s'arrtaient pour
djeuner, dans quelque ville, lorsqu'elle descendait de voiture, elle
surprenait un furtif sourire sur le visage des htes accourus. Elle
s'expliquait la mprise, sachant qu'elle a gard une surprenante
jeunesse de lignes; mais quand, le voile enlev, apparaissait le
diadme ddor de sa chevelure, le sourire s'attendrissait. On avait
compris. Elle ne s'offensait pas de la brve erreur, flatte dans une
obscure coquetterie, heureuse que son fils ne part pas emmener une
trop vieille maman.

       *       *       *       *       *

Un coup de trompe, qu'elle reconnat au son. La voiture dbouche au
prochain tournant. Ren conduit,  ct de son mcanicien. Il stoppe
et, selon son habitude, lve la tte, envoie de la main un heureux
bonjour. Mme Evry le cueille au vol. Comme son fils est beau! Comme
elle en est fire... Vite, elle se prcipite dans l'escalier, monte 
l'arrire du phaton. La portire claque. En route...

Est-il rien de meilleur, aprs le vacarme de la rue, la marche
nervante parmi la foule des voitures, les cahots sur le sol corch
des sorties de Paris, les lpres de la banlieue, est-il rien de
meilleur que de bondir sur le velours de la route dans le bruissement
frais du moteur, d'aspirer la senteur vive des arbres, de reposer ses
yeux sur le vaste horizon, enfin de s'panouir  mesure que le site
s'largit et se pare?

Ces fines volupts, Mme Evry les gote avidement. Elle veut jouir de
l'heure prsente. Ce bon temps-l ne durera pas toujours. Il faudra
bien, un jour ou l'autre, que son Ren se marie, fasse son nid. Mais 
quoi bon se forger des soucis d'avance, se gter son plaisir? Elle
devrait, au contraire, s'estimer bien heureuse. Car Ren a des amis,
des relations, toute une vie  lui, qu'elle ignore. Et il aurait pu
lui faire la part moins belle...

Une autre vie... Elle n'y songe jamais,  ce pan cach d'existence,
sans un sursaut ombrageux qui la blesse. Mais quoi? Ne doit-elle pas
s'incliner devant une loi fatale? Elle sait bien qu'elle ne peut pas
avoir son fils tout entier  elle seule.

Allons! Encore ces ides sombres. Elle en oublie la promenade. O
est-on? Elle tire la carte de la pochette. Mais voil qu'elle entrane
en mme temps un carnet couvert en toile cire noire, un carnet
qu'elle ne connat pas. Il s'ouvre tout seul  la dernire page
crite. Mme Evry y jette un regard. Ah! c'est bien de ce ponctuel, de
ce minutieux Ren, d'avoir tenu registre de toutes ses sorties, d'en
avoir marqu les dates, le but, sans oublier le nombre de kilomtres
parcourus, et mme la quantit d'essence consomme.

L'tonnant, c'est qu'il ne lui en ait jamais parl, et surtout qu'elle
ne l'ait pas trouv plus tt. Tiens... Il y a mme une colonne, la
dernire, rserve aux noms des passagers. Un moment, Mme Evry est
tente de refermer le petit carnet. Une sorte de pudeur, de la
discrtion, de la crainte, luttent en elle contre le besoin de savoir.
Mais c'est lui qui l'emporte.

Elle revient aux feuillets du dbut, court tout de suite  la dernire
colonne de chaque page. Au premier regard, un mot la frappe,
frquemment rpt: Maman, Maman... Le cher enfant! C'est elle qu'il
a le plus souvent emmene. Puis d'autres noms qui lui sont familiers:
Petit, Radenain, Martinet, Gabiraud... Des amis intimes, dont il lui a
souvent parl, qu'elle a vus mme, des ingnieurs de l'usine. D'autres
encore, plus rares, qu'elle ne connat pas.

       *       *       *       *       *

Soudain, c'est comme une pointe fine qui lui traverse le coeur... Elle
a dcouvert, de-ci, de-l, une initiale, une H... Et dsormais elle ne
voit plus sur le petit carnet que cette lettre-l.

D'instinct, elle cherche toutes les lignes o la seule initiale figure
 la colonne des passagers. Car nul autre n'accompagne Ren, le jour
o il sort avec H... Naturellement!

Et elle lit:

Pierrefonds, 201 kilomtres, 29 litres. H.

Plus loin:

Barbizon, 132 kilomtres. 21 litres. H.

Et tout rcemment:

Dieppe, 398 kilomtres. 55 litres. H.

Mme Evry soupire. Ah! on ne l'a jamais emmene jusqu'au bord de la
mer, elle. Son record, comme dit Ren, c'est Rouen...

Mme Evry a referm le petit carnet. Comment est-elle faite, cette H,
cette rivale inconnue dont elle ne sait rien, sauf la premire lettre
de son prnom? Est-elle jolie? videmment. Qui est-ce? Pourvu qu'elle
ne soit pas trop mchante...

Et songer qu'elle s'est assise l, dans cette voiture, sur ses
coussins,  cette mme place. Une affreuse amertume, jaillie du fond
de l'tre, envahit la pauvre maman. Vainement elle essaye de dompter
le flot qui l'touffe. Elle le sent lui dchirer la gorge, monter
jusqu' ses paupires et lui ternir les yeux.

Pourtant, ne la prvoyait-elle pas, tout  l'heure mme, cette
existence cache? Elle reconnaissait bien que son enfant ne pouvait
plus lui appartenir tout entier. Il faut partager son coeur... et sa
voiture. C'est la vie. Allons, du courage, et tchons de montrer belle
mine. Et, relevant son voile d'un geste rsolu, Mme Evry tendit son
visage au vent de la course. Rien de tel pour scher les larmes.




LA BEAUT


Laura de Pelz tait,  vingt-cinq ans, d'une beaut sans gale. Ne
d'un de ces mariages qui unissent l'or d'outre-mer  la noblesse
continentale, elle alliait en elle la vigueur amricaine et la grce
franaise. Son visage tait lumineux  force de splendeur. A vingt
pas, elle magntisait l'attention. Et elle laissait derrire elle un
sillage de ttes retournes, de regards qui ne savaient plus se
dtacher d'elle, dans un silence de stupeur admirative.

Chose rare, l'esprit invisible valait chez elle la forme sensible.
Mme harmonie, mme clat, mme lgance, mme nettet pure. On et
dit que la nature avait voulu fixer en cette crature l'idal humain.

Dcide  n'pouser, parmi tous ceux qu'attiraient sa fortune et sa
beaut, que celui qui lui plairait, celui qui ferait sonner son
coeur, elle menait une ardente et libre existence.

L'auto la sduisit vite. Habitue  satisfaire tous ses caprices, elle
voulut conduire elle-mme. Et, aussitt initie, elle s'lana sur les
routes. On connut bientt sa voiture: deux baquets sur un puissant
chssis.

Elle gardait le visage dcouvert, moins pour le montrer que pour
savourer pleinement l'ivresse de la course. Et c'tait un spectacle
unique que de la voir passer, toute droite, les mains appuyes en
force au volant, la face illumine de joie et de beaut entre les
fourrures sombres de la toque et du manteau, crasant de sa silhouette
souveraine le mcanicien assis  ses cts. Invinciblement, on
songeait  une divinit paenne. Non plus Diane chasseresse, mais
Diane chauffeuse.

       *       *       *       *       *

Un jour,  Aix-les-Bains, comme elle parcourait un journal dans le
salon de l'htel, le rcit d'un accident d'automobile tomba sous ses
yeux. La veille, au matin, un touriste s'tait tu en descendant les
pres lacets du Mont-Cenis, sur le versant italien. A un tournant, sa
voiture tait partie au ravin. Laura de Pelz s'mut. Elle-mme avait
pass le col en sens inverse dans cette mme matine de la veille.
Ainsi, l'une des autos qu'elle avait croises contenait certainement
ce voyageur. Elle avait d le voir. Il tait insouciant, joyeux, plein
de vie. Et quelques heures, peut-tre quelques moments aprs, il
s'crasait au fond du prcipice...

Six mois plus tard, Laura de Pelz, en route pour Biarritz, traversait
la Beauce, quand un cri terrible partit derrire elle... Une auto,
qu'elle venait de croiser, avait fait panache et gisait dans le foss.
La jeune femme courut au secours. Le mcanicien, sain et sauf, mais la
voix et le geste affols, s'agenouillait prs de son patron tendu
sur l'herbe. C'tait un homme jeune, blond, tte nue, la barbe en
pointe, envelopp dans un cache-poussire noir. On ne lui voyait
aucune blessure, mais il avait l'apparence de la mort. Cependant, son
coeur battait encore.

Tout en s'efforant de le ranimer, Laura de Pelz s'informait. Que
s'tait-il pass? Mais le mcanicien tait encore hbt par le choc.
Il ne savait pas. Monsieur conduisait. Lui regardait ailleurs  ce
moment-l. Tout d'un coup, il avait senti la voiture embarder. Et
comme on marchait  70...

La jeune femme s'offrit  transporter la victime jusqu' la ville
prochaine, bien que son auto n'et que deux baquets. Heureusement, une
limousine stoppa, dont les passagers consentirent  prendre le bless.
Et comme il n'avait pas encore repris conscience quand la voiture
s'loigna, il emporta son secret avec lui. Laura de Pelz, bouleverse,
quitta la place sans connatre la cause de l'accident.

       *       *       *       *       *

Or, l'anne suivante, entre Auxerre et Avallon, la catastrophe se
renouvela, identique: l'auto qu'on croise et qui, vingt pas plus loin,
fait panache. Elle tait monte par son seul conducteur. Celui-l
n'avait mme pas cri, tant la culbute fut brusque. Mais, depuis
l'aventure en Beauce, le mcanicien de la jeune femme tournait
d'instinct la tte  chaque auto. Et il n'avait d qu' cette
circonstance de dcouvrir l'accident.

Cette fois, l'homme s'tait tran, puis assis sur le revers du foss.
Il portait les deux mains  son front. Du sang collait ses cheveux et
ruisselait entre ses doigts. Se roidissant contre l'horreur, Laura de
Pelz donnait des ordres, prodiguait ses soins. Quelle fatalit pesait
donc sur elle, la mlait, deux fois en moins d'un an,  deux
catastrophes presque identiques?...

Cependant le bless respirait  profondes haleines, s'efforait de
reprendre vie. Il tait svelte et fin, vtu avec recherche. Sa
moustache et ses cheveux grisonnaient. Il remerciait et s'excusait
tout ensemble, en mots encore vagues et confus, comme ceux qu'on
prononce en rve. Laura, obscurment anxieuse, se pencha sur lui:

--Comment est-ce arriv?

Alors un sourire passa sur les lvres exsangues du bless. Et il
balbutia, avec une galante audace:

--J'ai voulu... tourner la tte... pour vous regarder... plus
longtemps...

Laura de Pelz se redressa, folle. Quel trait de lumire! Alors, ce
jeune homme, en Beauce, l'an dernier, et sans doute aussi celui
qu'elle avait crois au Mont-Cenis, et d'autres encore qu'elle
ignorait... Tous avaient affront le pril pour la contempler quelques
secondes de plus, parce que leurs regards ne pouvaient plus se
dtacher de son visage... Effroyable hommage! Elle s'inspira soudain
une crainte sacre. Son image dlicieuse lui parut  jamais
redoutable. Ainsi,  tous les drames attachs  la beaut, jalousies,
rivalits, convoitises,  ces apptits de pouvoir et d'argent qui ne
servent, au fond, qu' la conqute de la femme,  toutes ces
frnsies dchanes, le progrs ajoutait une fatalit nouvelle.
Dsormais, des hommes pouvaient mourir de regarder seulement la
beaut...




NOMS D'HOTELS


Au fumoir.

--Alors vous partez pour le Midi, par la route, veinard?

--Et  petites journes. C'est un principe.

--Cigares?

--Je me laisserai sduire par un jeune Henry Clay... Et je m'arrte
dans les bourgs plutt que dans les villes. C'est encore un principe.
Je prfre la bonne et grasse auberge de village  l'aigre htel de
sous-prfecture.

--Ah! ah! Vous tes pour la branche de genvrier pendue  l'enseigne
de fer forg, pour le _Cheval Blanc_ et pour le _Lion d'Or_!

--Un doigt d'armagnac?

--Un doigt d'enfant, alors.

--Comme c'est curieux, que les auberges et mme les htels aient gard
ces vieux noms: la _Poste_, le _Cheval Blanc_, qui sentent la
diligence, l'curie et le crottin... Ou d'autres, l'_cu_, le _Grand
Cerf_, qui rappellent des coutumes abolies, des temps prims...
D'autres mme qui ne riment  rien du tout, comme la _Cloche_, le
_Chapeau Rouge_, ou qui sont inconsistants et vagues, comme
l'_Europe_, les _Voyageurs_... Et qu'aucun, aprs dix ans, ne
s'inspire encore de l'automobile!

--D'autant, dites donc, que les hteliers lui doivent une fire
chandelle,  l'automobile, une rude bougie! Depuis cinquante ans
qu'ils tournaient de l'oeil comme des poissons sur le sable...

--C'est d'autant plus curieux que les chemins de fer, eux, ont t
plus favoriss. Ils ont immdiatement influenc les noms d'htel. La
moindre station a tout de suite possd son _Htel de la Gare_.

--Et nous n'avons aucun _Htel du Garage_!

--Pas mme une auberge de la _Panne_!

--J'aimerais mieux la _Bonne Panne_!

--Vous blaguez, mais la question est peut-tre plus importante qu'elle
n'en a l'air. Si extraordinaire que cela paraisse, il suffit de
changer le nom, la marque, l'apparence extrieure d'un tre ou d'une
chose, pour que cette chose ou cet tre change foncirement. Ds qu'un
quidam arbore un ruban  sa boutonnire, il met plus de dignit dans
sa vie. Une tenue correcte nous redresse; un vtement lche nous
incite au laisser-aller. Un titre, un diplme n'ajoutent rien  la
valeur d'un individu, et cependant ils la stimulent. Prenez une
attitude ou une face joyeuse, et, s'il faut en croire les
physiologistes, il vous viendra des penses joviales. De mme, dans
les sillons d'un front pliss, germeront des ides noires. Ainsi, au
rebours de l'opinion admise, la forme peut ragir sur le fond.

--Alors, si je vous ai bien compris, du jour o nos aubergistes
donneront  leur maison des noms emprunts au vocabulaire automobile,
ce jour-l, des chambres Touring Club cloront aussitt derrire leur
faade?

--Ce ne sera peut-tre pas si foudroyant. Mais rien ne vous dit
qu'allchant le chauffeur par leur enseigne, ils ne chercheront pas 
le retenir par des attentions plus solides... que, l'ayant attir, ils
ne soient pas entrans peu  peu  couter ses dsirs et  satisfaire
ses voeux.

--Qu'est-ce que vous chantez? Mais il en existe, des noms d'htels
emprunts  l'automobile...

--Allons donc?

--Eh bien! et l'_Htel des Rservoirs_?

--Horrible!

--Pour des esprits lents ou distraits, il faudrait mettre au moins des
_Rservoirs  Essence_.

--Et l'innombrable _Htel Continental_?

--Pas de rclame! Assez, la publicit!

--Et la _Cl_, et la _Couronne_?

--Vous jouez sur les mots.

--Dame, en attendant le bridge.

--Encore un petit cigare?

--Non merci. _Non bis in idem._

--Qu'est-ce que a veut dire?

--Que deux cigares font mal  l'estomac.

--Sans blague, comment voyez-vous la substitution?

--Trs franche. Je forgerais de toutes pices des enseignes nouvelles.
L'_Htel de l'Embrayage_, a gazouille. _Magnto Htel_ vous a l'air
exotique. L'auberge du _Bon frein_ serait de tout repos. Ou je
m'inspirerais des noms existants, mais de loin. Au lieu du _Cheval
Blanc_, du _Cheval Noir_, je mettrais l'_Auto Blanche_ et l'_Auto
Noire_. Au lieu d'_Htel des Voyageurs_, _Htel des Chauffeurs_.

--Je ne suis pas de votre avis. Je ne trancherais pas dans le vif. Je
truquerais, je biaiserais. Je trouverais des noms nouveaux qui aient
la mme allure, la mme consonnance que les noms anciens, afin de ne
pas trop dpayser le client, ni changer ses habitudes.

--Bigre, vous cherchez la difficult!

--Mais non. Ainsi, tenez, le _Chapeau Rouge_ deviendrait le _Capot
Rouge_.

--a peut se dfendre.

--La _Bille d'Or_ remplacerait la _Boule d'Or_. Au lieu des _Trois
Rois_, les _Trois Courroies_. Au lieu de la _Chasse_, le _Chssis_.

--a pourrait devenir un petit jeu de socit.

--Il suffira quelquefois de changer une lettre. Au lieu des _Deux
Pigeons_, les _Deux Pignons_.

--Et mme d'en intervertir deux. Le _Cadran Bleu_ devient ainsi le
_Cardan Bleu_.

--Oh! Messieurs, je crois que c'est le moment d'aller rejoindre ces
dames.

--Passez donc.

--Aprs vous.

--Je n'en ferai rien.

--Dites donc, par quoi remplacerez-vous le _Lion d'Or_?

--Le _de Dion d'Or_.

--Et l'_Htel de l'cu_?

--Parbleu! _Htel de l'Accu!_




LA SOUS-COMMISSION NEIGEBLONDE


--Messieurs, nous abordons un sujet excessivement dlicat. Il est
bien entendu que nous nous constituons en Comit secret. Je dirais
aussi en Comit de Salut Public, si je ne craignais d'voquer de
fcheux souvenirs et de froisser de respectables convictions...

Les dix commissaires salurent d'un sourire. Ces aptres du progrs
taient tous attachs au pass. Ils s'taient runis, vers cinq heures
d'un soir d'hiver,  la Socit des Automobilistes Franais,--les
_ptroleurs_, comme ils se nommaient plaisamment, par antiphrase,--dans
un de ces nobles, chauds et lumineux salons dont les hautes fentres
regardent la place de l'toile.

L'orateur n'tait autre que le baron Suchard, prsident de la Socit.
Son amnit, sa courtoisie, son zle justifiaient le choix de ses
collgues. L'assemble dont il ouvrait la sance s'appelait la
Commission d'Initiative. Elle s'tait ainsi nomme pour bien montrer
qu'elle n'avait rien de commun avec une commission parlementaire,
qu'elle en rpudiait les lenteurs administratives et qu'elle marchait
droit au but, si hardie, si scabreuse mme que ft l'entreprise. Elle
allait en donner une preuve nouvelle.

--... Car il s'agit bien du salut public, des intrts sacrs du
pays, reprit le baron Suchard. Permettez-moi de vous rappeler
brivement les faits.

Notre Socit, qui compte tant d'hommes remarquables, s'enorgueillit
d'un grand homme. Et ce disant, je suis certain de ne blesser aucun
amour-propre, puisque tout le monde s'incline devant son gnie et
profite de ses dcouvertes. Citerai-je les plus rcentes? Il y a trois
ans, il nous donnait, coup sur coup, le moteur  turbine et les
alcoolats. Il y a deux ans, la suspension hydro-pneumatique... Bref,
il nous guidait, il nous entranait. Nous marchions dans ses pas.
Notre chre industrie n'avanait qu'appuye  son bras. Et comme elle
est le signe mme de la prosprit et de la suprmatie nationales, on
peut dire que le sort du pays tait aux mains de Ren Sancerre...

Les mentons approuvrent. Des bravo, des trs bien grondrent au
fond des gorges.

--Eh bien, Messieurs, cette prosprit est en pril. Cette suprmatie
nous chappe. Sur le terrain des affaires comme sur les circuits de
course, on va nous battre, que dis-je, on nous a dj battus. Ah!
C'est que Ren Sancerre ne nous anime plus de son gnie. Son lan
gnreux ne nous soulve plus. Et nous n'avons mme pas l'espoir qu'il
se recueille. Non. J'ai vu son atelier d'essai, sa table de travail:
ils dorment sous la poussire.

Et pourquoi cet abandon? La plupart d'entre vous connaissent ce roman
qui emprunte  la situation mme de son hrone un caractre
quasi-officiel. En parlant, je ne serai donc pas indiscret.
D'ailleurs, il y a un moment o la mdisance devient de l'histoire.
Messieurs,  un ge o les jeunes gens n'aspirent qu'au plaisir, Ren
Sancerre travaillait  notre gloire. Aujourd'hui, le coeur prend sa
revanche sur le cerveau. Notre ami s'est follement pris d'une femme
qui le repousse. Ayons le courage d'tre sensibles: il se meurt
d'amour.

Pour bien vous pntrer, Messieurs, de la gravit de son cas, vous
devrez vous rappeler le caractre absolu et tenace de Ren Sancerre.
Ces qualits, qui furent les conditions de son gnie, se conjurent
pour le perdre. Elles furent sa force; elles sont sa faiblesse. Il est
l'homme d'un dsir. Un autre et cherch le salut dans la diversion.
Lui s'obstine et s'puise.

Rien ne lasse sa patience. Nul d'entre vous n'en ignore ce trait
notoire et pour ainsi dire symbolique. Tous les soirs, une file de
voitures Sancerre s'aligne devant la Comdie-Franaise. Il y a l des
limousines qui sont des boudoirs, des landaus qui sont des sachets et
des coups qui sont des bijoux. Ces autos pleines de fleurs attendent
le bon plaisir de Mlle Neigeblonde... Et tous les soirs elles
repartent  vide, cahotant sur le pav leurs gerbes inutiles comme un
cortge de deuil.

Messieurs, pourquoi Mlle Neigeblonde se montre-t-elle cruelle  notre
minent ami? L'homme lui dplairait-il? Il a tout d'un hros. Il est
jeune et glorieux, nergique et tendre, brillant et profond. En lui,
rien n'loigne, tout attire. Ses usines font de l'or avec de l'acier.
Quelle femme ne serait pas flatte de sa recherche et prompte  la
couronner?

Mlle Neigeblonde n'aurait-elle de bonts pour personne? Messieurs,
nous nous refuserions  rpondre, si deux des lus ne s'en taient
chargs pour nous. Ils affichent leur bonheur avec tant de
complaisance qu'ils sont seuls  ignorer leur rivalit. Qu'un appui
politique ne soit pas mprisable dans une maison d'tat, qu'un appui
financier vienne  point pour arrondir des douzimes encore un peu
maigres, ce sont choses possibles et dont nous n'avons point  nous
mler. Mais elles nous autorisent  regretter que Mlle Neigeblonde,
sacrifiant  l'utile, se refuse  l'agrable. On pourrait craindre
encore, il est vrai, qu'en dehors de ses faiblesses professionnelles,
Mlle Neigeblonde ne nourrt quelque grande passion qui la rendit
insensible au reste de l'univers. Messieurs, je suis trs tranquille:
comme dit l'autre, cela se saurait.

Ds lors, la question se dgage et s'impose. Devons-nous assister,
impuissants,  notre dsastre? Ou bien devons-nous agir,--et puisque
nous sommes certains que rien ne saurait dtourner Ren Sancerre du
but qu'il s'est donn,--devons-nous agir sur Mlle Neigeblonde?

Ah! Messieurs, je ne me dissimule pas que la conjoncture est
infiniment dlicate. Mais c'est pourquoi j'ai voulu l'exposer  vos
lumires.

Certes,  premire vue, le conflit semble irrductible entre le droit
absolu de Mlle Neigeblonde de disposer d'elle-mme et les normes
intrts attachs au salut de notre minent ami. Bien qu' vrai dire
on soit frapp tout de suite et malgr soi par la disproportion entre
ce caprice de jolie femme et ses formidables consquences.

Mais, Messieurs, ces consquences, Mlle Neigeblonde les a-t-elle
peses? Peut-tre ne voit-elle, dans le dsespoir o elle a rduit un
tel soupirant, qu'une marque de son pouvoir, une flatteuse parure.
Sait-elle tous les efforts qu'elle paralyse, tous les espoirs qu'elle
anantit, toutes les ruines qu'elle prpare, rien qu'en agitant sa
tte charmante en signe de refus? Conoit-elle qu'elle peut sauver non
seulement un homme, mais une nation, avec un sourire? Se rend-elle
compte qu'en se montrant inhumaine, au sens tendre du mot, elle commet
un vritable crime de lse-humanit?

Non, Messieurs, je ne veux pas croire qu'elle ait mesur ces
rpercussions profondes. Et c'est pourquoi j'estime qu'il serait juste
et bon de les lui reprsenter... Ce n'est pas que j'attende un soudain
sacrifice  la chose publique, un dvouement  la Dcius, des
sentiments romains, d'une jeune comdienne qui ne joue mme pas la
tragdie. Non. Mais j'en appelle tout de mme de Mlle Neigeblonde
aveugle  Mlle Neigeblonde claire. Qui sait? Peut-tre sera-t-elle
sensible  des influences que nous ignorons _a priori_,  des
promesses qui flatteront ses voeux secrets, ses ambitions caches et
que votre ingniosit saura dcouvrir. Bref, Messieurs, c'est sur
l'opportunit et le sens d'une telle dmarche que j'ai voulu vous
consulter et que j'appelle vos dcisions.

L-dessus, les dix commissaires parlrent  la fois. Tout de suite, le
dbat s'chauffa tellement qu'il en devint fumeux. Le prsident, homme
aimable, qui craignait toujours, en donnant la parole  un orateur,
d'en dsobliger neuf autres, balanait mollement sa petite sonnette.
Des bouches s'ouvraient toutes rondes, dont on n'entendait pas la
voix. Des paves de phrases mergeaient de ce bouillonnement: S'agit
pas d'amour, mais d'une complaisance... Par le canal de Claretie...
Couvririons de ridicule... tout droit au ministre... les Beaux-Arts...
concurrence... l'Italie... les Anglais... sous-commission...
enqute...

Peu  peu, les affinits se grouprent. Une assemble se casse
toujours en deux morceaux. Toute ide fait natre une opposition. Ceux
qui, sans en convenir avec eux-mmes, inclinaient vers le _statu quo_,
se rangrent sous la bannire du duc d'Alino, homme violent, dont la
conviction rageuse avait admirablement servi la cause automobile, et
qui s'acharnait sur l'obstacle comme un chien sur la culotte d'un
pauvre homme. Il jugea crment l'action directe:

--C'est un viol sec.

Les partisans de l'intervention se rallirent au commandeur de
Roncevaux, dont la vieillesse flamboyait et dont la crainte gnreuse,
 l'instant du pril, touffa les scrupules:

--France d'abord! affirma-t-il.

Le baron Suchard tait rompu au vacarme. Il excellait  discerner,
sous ces ondes tumultueuses, les courants en marche,  suivre leur
direction et  les canaliser le moment venu. Il laissa donc s'puiser
l'effervescence, obtint des deux champions des opinions assagies et
les amena sans contrainte  le choisir comme arbitre. Ce fut donc
parmi l'assentiment gnral qu'il rsuma le dbat:

--Messieurs, nul d'entre vous n'est oppos au principe d'une
dmarche. Sur ses modalits seules, subsistent des dsaccords tout en
nuances. Et puisque les soucis chevaleresques de M. d'Alino et la
bouillante ardeur de notre vnr commandeur veulent bien me faire
encore une fois confiance et m'offrent de les dpartager, je crois
dfrer au commun dsir en vous proposant d'unir nos trois bonnes
volonts pour faire connatre  Mlle Neigeblonde le voeu de
l'assemble. De la sorte vous serez assurs que votre petite
dlgation--qui devra tudier sur place les voies et moyens--ne
pchera, en actes et en paroles, ni par dfaut, ni par excs de zle.

Il conclut en souriant:

--Messieurs, je soumets  vos suffrages l'lection de la
Sous-Commission Neigeblonde.

Tous les bras s'rigrent, comme autant de dsirs.

       *       *       *       *       *

A l'entracte, le baron Suchard poussa la porte qui s'ouvre de la salle
sur l'Administration. Par un rare bonheur, Mlle Neigeblonde ne
changeait pas de robe du premier au second acte. Il esprait donc
qu'elle ne remonterait pas  sa loge. Il parcourut, chapeau bas, ces
augustes corridors qui sont, avec les glises et le foyer de la danse
de l'Opra, les derniers sanctuaires au seuil desquels il faille se
dcouvrir.

Le baron Suchard avait le front lourd et le regard lointain du meneur
de peuples, l'allure essentielle et concentre du diplomate. Ses deux
assesseurs, le duc d'Alino et le commandeur de Roncevaux, le
dputaient prs de la jeune socitaire, afin de pntrer le secret de
ses rigueurs envers Ren Sancerre et de l'clairer sur les effroyables
effets de sa cruaut.

Heureusement, notre ambassadeur possdait une introduction. Il s'tait
charg, au nom de la commission des galas, d'inviter Mlle Neigeblonde
 la soire que la Socit des Automobilistes franais offrait  ses
membres huit jours plus tard. Dj, l'anne prcdente, elle et sa
camarade Pervanche avaient consenti  venir dire quelques vers. Cette
fois encore, elles ne refuseraient pas d'tre l'enchantement de la
fte?...

En effet, Mlle Neigeblonde ne s'y refusa pas. Rencontre dans un
recoin parmi des habits noirs, elle avait entran le prsident des
Automobilistes franais parmi les solennelles solitudes du foyer.
L'clat brutal du maquillage, les lvres avives, la joue rougie, les
cils chargs, n'altraient pas la frappe nette de cette petite figure
volontaire. La violence mme de l'enluminure donnait  sa physionomie
quelque chose d'artificiel et de barbare. On et dit une poupe de
cire, cruelle et dlicieuse.

Encourag par ce premier succs, le baron Suchard tenta de pousser
plus avant. Il rappela  Mlle Neigeblonde son triomphe de l'an pass,
le charme qu'elle avait jet sur l'assistance entire. Heureux ceux
qui avaient pu s'arracher  l'ensorcellement!... Tous, hlas! ne s'en
taient pas dlivrs. Le meilleur, le plus grand d'entre eux, restait
frapp...

Les lvres de Mlle Neigeblonde, qui ressemblaient  deux vifs ptales
de granium, se plissrent dans un sourire:

--Sancerre...

--Ah! Mademoiselle, s'cria le prsident, comment pouvez-vous
prononcer en souriant le nom de cet infortun qui excite la piti de
tous ses amis? Souponnez-vous mme l'tat o l'a rduit son malheur?

Et il peignit l'atelier d'essai envahi de toiles d'araignes, la table
de travail enlise de poussire.

--C'est  ce point, poursuivit-il, que si nous ne gmissions pas sur
lui, nous gmirions sur nous. Car le marasme o il a sombr est un
dsastre national...

Le geste navr, balayant l'avenir, il montra que c'en tait fini de
ces dcouvertes qui faisaient la gloire et la richesse du pays.

Mlle Neigeblonde paraissait plus flatte qu'mue:

--Vous croyez? dit-elle.

Le baron Suchard rpliqua gravement:

--Si je n'en tais pas certain, me serais-je permis de dplorer devant
vous que notre ami n'ait pas su vous plaire?

--Il ne me plat ni ne me dplat.

Le prsident eut un lan du buste:

--Dois-je en concevoir quelque espoir pour lui?

Un nouveau sourire fit clore les deux ptales de granium:

--Mais pas du tout!

Dcontenanc, il gmit, d'un ton amoureux:

--Pourquoi?

Mlle Neigeblonde se dressa comme pour rompre l'entretien et, nette:

--Parce que...

Le baron Suchard tait tellement troubl qu'il remit son chapeau avant
d'avoir rejoint la salle. Un regard de l'huissier le rappela au
respect. Rincrust dans son fauteuil, il mdita sur son chec. On
rtorque une raison, on combat un argument, on franchit, on tourne un
obstacle. Mais que rpondre  un parce que...? On ne peut pas
rduire le vide, treindre le nant. Ce parce que tait sans
rplique. Donc il tait invincible. Parce que ne signifie rien et
rpond  tout. C'est la devise du caprice et du bon plaisir. Aprs
tout, pourquoi Mlle Neigeblonde ne l'et-elle pas prise? Au surplus,
en vraie coquette, elle devait avoir le gnie de la contradiction.
Plus on s'obstinait  la conqurir, plus elle devait se fortifier dans
sa rsistance. Et mme peut-tre prouvait-elle plus de jouissance 
se refuser qu' se donner...

Dehors, tout en cherchant son coup, le baron Suchard soupira. Au long
du trottoir, des voitures Sancerre, vides et discrtement fleuries,
attendaient vainement que Mlle Neigeblonde voult bien choisir.

Le lendemain, le prsident exposa  ses deux collgues de la
sous-commission le piteux rsultat de son ambassade et sa ferme
conviction sur Mlle Neigeblonde.

Le commandeur de Roncevaux flamboya. C'tait un petit homme tout en
nez, la bouche et les sourcils crisps, les yeux phosphorescents. Une
seule mche en virgule s'enlevait au milieu de son crne. Il s'cria:

--Eh bien! puisqu'elle ne veut pas monter de plein gr dans une des
voitures qui l'attendent, il faut l'y jeter de force! Oui, oui, un
enlvement. Quoi? Ce ne serait pas le premier. Et au besoin, le
billon, le narcotique! Ah! ah! je suis pour les grands moyens, moi,
parfaitement! Il faut que ce jeune homme soit dlivr de ce cauchemar,
de cet envotement, qu'il assouvisse, une fois pour toutes, sa
passion, qu'il puisse enfin se consacrer de nouveau tout entier  ses
travaux,  ses dcouvertes,  son pays. A la baonnette! A la
baonnette!

Un souci personnel fouettait sa fougue gnreuse. Amateur passionn
d'auto, il lui fallait tous les six mois un nouveau modle. Et il
envisageait avec horreur l'avenir morne et sans surprise que lui
prparait l'inertie du grand inventeur.

Le duc d'Alino, colossal et barbu, haussa les paules. Au fond, il
restait partisan du _statu quo_. Secrtement ravi de grossir les
difficults, il dit avec une bonhomie froce et une feinte conviction:

--Si vous tenez absolument  ce que cette petite femme tombe, il faut
miner le terrain sous ses pas ou tout au moins lui enlever ses points
d'appui. L'un de ses protecteurs est sous-secrtaire d'tat  la
Voirie. Eh bien, flanquez-le par terre. Mais comme il est
personnellement inattaquable, il vous faut jeter bas tout le
ministre. Ah! dame, ce ne sera pas une petite affaire. Nous ne sommes
plus au temps o, quand l'un des ministres faisait un faux pas, tous
s'croulaient, comme des capucins de cartes. Fini, les capucins!
Aujourd'hui, c'est le rgime du dentiste. On remplace une dent
mauvaise par une bonne, sans changer tout le rtelier. Aussi, a sera
dur d'enlever le morceau. Enfin, on y arrivera tout de mme.

Le baron Suchard, homme aimable et pacifique, murmura:

--Vous exagrez...

--Son second protecteur, reprit le duc, spcule principalement sur les
sucres et les cuivres. On peut le taquiner des deux cts. Quant aux
sucres, en criant  l'accapareur, on est  peu prs sr de tomber
juste. De mme, lorsqu'on crie au voleur dans une foule, on voit
toujours s'enfuir une demi-douzaine de personnes. Dame, il y aura
peut-tre bien quelques suicides, mais on ne fait pas d'omelettes sans
casser des oeufs. Quant aux cuivres, il suffirait de dnoncer ses
empitements et ses intrigues au Cameroun. Cela n'ira pas sans quelque
grabuge diplomatique. L'ternelle question du partage de l'Afrique se
posera de nouveau  l'tat aigu devant l'Europe. Sera-ce l'occasion
d'un conflit tant de fois vit? Peut-tre? Mais, qui veut la fin veut
les moyens.

Ainsi, par l'normit de l'entreprise, il entendait en dmontrer
l'inanit. Trs sincrement, il tait d'avis de laisser la jeune femme
libre d'elle-mme. Et puis, tous les constructeurs, depuis des annes,
taient obligs de suivre Ren Sancerre dans ses incessants progrs,
de renouveler continment leur outillage et leurs modles. Ils en
perdaient le souffle. Et ma foi, pour eux, une petite halte n'tait
pas sans agrment...

Dcourag, ananti devant ces folles suggestions, ces ventualits
formidables, le baron Suchard s'affaissait. Quoi? La violence et le
rapt, ou la crise, le scandale, la guerre, pour vaincre un parce
que...? Mieux valait y renoncer.

Vint le soir de la fte. Le baron Suchard gardait un front soucieux,
une mine accable. Et quand Mlle Neigeblonde parut, sa petite tte
nette et volontaire dresse au naturel sur ses paules dlicieuses, il
sentit lui monter du fond de l'tre une rage coupante d'amant vinc.
Songer que pour mouvoir, pour toucher ce coeur qu'on devinait si
proche sous la souple armature du corsage, il faudrait des
bouleversements  faire crouler le monde, des cataclysmes  faire
craquer la terre!

Ah! pourquoi Ren Sancerre, au lieu de s'attaquer  Mlle Neigeblonde,
ne s'tait-il pas pris de sa camarade, Mlle Pervanche? Rien qu' voir
sa face tendre, son petit nez dlur, ses yeux humides, son allure bon
garon et son galbe gnreux, on sentait qu'elle et compris et
consenti le sacrifice que tout un pays et attendu de son esprit et de
sa bont.

Justement, elle accourait vers le prsident:

--Monsieur, monsieur, quelqu'un ne pourrait-il pas me faire rpter
dans un petit coin? C'est stupide, mais j'ai un trac fou. J'ai peur de
ne plus savoir... Me voyez-vous rester en panne, devant des
chauffeurs?

Ren Sancerre passait, fantmal. Alors, une inspiration foudroya le
baron Suchard. Pour un peu, il se ft jet  genoux, afin de rendre
grce  la Providence des Ptroleurs. Il appela:

--Sancerre!... Rendez-moi donc le service de faire rpter Mlle
Pervanche. Vite, vite. Vous n'avez pas un instant  perdre. C'est
bientt son tour. Tenez, l, vous serez tranquilles.

Il les poussait, les installait dans un petit salon dont les baies
ouvertes donnaient sur la salle des ftes. Ah! certes, il n'esprait
pas que le triste amant se laisst prendre aux attraits de Mlle
Pervanche. Aucune femme n'existait pour lui, hors Mlle Neigeblonde.
Non, ce n'tait pas cela qu'esprait le bon prsident.

Et pourtant, ils formaient un couple charmant, sur l'troit canap,
lui pench sur son livre, elle lui adressant les vers d'amour avec
les accents et les gestes de la passion, pas fche, peut-tre,
d'outrer ce rle prs du soupirant de son amie Neigeblonde.

Fut-elle mise en verve par la rptition? Les automobilistes franais
prfraient-ils sa grce panouie et bien vivante  l'pre talent de
Mlle Neigeblonde? Gardaient-ils  celle-ci une obscure et mle rancune
de sa cruaut envers Sancerre? Le certain, c'est que Mlle Pervanche
obtint nettement plus de succs que sa camarade.

Oh! le regard noir que darda Mlle Neigeblonde, vers son amie, tandis
que Pervanche remerciait en saluant, la gorge en offrande...

Le prsident se frottait les mains. Il prit la gerbe de fleurs
prpare selon l'usage, la fourra dans les bras de Sancerre:

--Mon cher ami, soyez donc assez aimable pour l'offrir  Mlle
Pervanche. Vous l'avez fait rpter... C'est tout indiqu.

Sancerre s'excuta. Toute chaude encore de l'ovation, l'actrice le
remercia avec des mines et des mots clins. Mlle Neigeblonde prit la
porte sans prvenir,  la japonaise.

Le baron Suchard s'usait les mains de satisfaction: Et allez donc!
La coquette est jalouse...

Le lendemain soir, les trente chevaux de la limousine Sancerre,
accoutums depuis si longtemps aux vaines attentes, sur la place du
Thtre-Franais, remarqurent qu'ils ne partaient point  vide. Pas
bien lourde, la surcharge. Une petite personne qui s'tait furtivement
coule dans la voiture, et d'autant plus lgre qu'elle allait
accomplir une bonne action. Mieux claire sur elle-mme par cinq
minutes de jalousie que par un an d'hommages, Mlle Neigeblonde courait
rendre  Ren Sancerre la vie et la gloire, dans un baiser.




LA GUIGNE


Il fait beau. L'auto glisse. On boit le ciel. Ah! ce voyage s'annonce
bien. Dcidment, les Trutat ont eu l une fire ide d'emmener leurs
amis Macin dans leur voiture. Dix jours de randonne. On grimpe le
Jura, on se laisse couler en Suisse, on contourne le Lman, on rentre
par la Bresse. Des gens charmants, ces Trutat. Le mari est gai,
commode, dbrouillard, bon vivant. La femme est un peu froide
d'apparence. Mais ce glacis lger cache une nature tendre. Quand on
n'a pas d'auto, des amis pareils sont une bonne fortune.

On est parti aprs djeuner. Trutat adore tracer des itinraires,
prparer les tapes. Une me de fourrier. Ainsi, on doit dner et
coucher  Avallon. Et tout laisse prvoir qu'on suivra le programme.
Pagne! Un clatement. L'arrire-droit. La voiture stoppe. Et une jolie
dchirure, encore. Il va falloir changer l'enveloppe et la chambre.

Trutat plaisante. Ces ennuis-l arrivent  tout le monde. a permet de
se dgourdir les jambes... Mais, au fond, il n'est pas content. Voil
ses projets perturbs. Dnera-t-on  Avallon?

On y dnera certainement en retard. Car, trois lieues plus loin, une
soupape casse... Trutat fait encore bonne figure. A peine laisse-t-il
chapper quelques signes d'agacement. Et c'est d'un ton jovial, avec
une grande tape sur l'paule, qu'il dcoche  Macin:

--Dites donc, est-ce que vous porteriez la guigne, par hasard?

Un petit froid. Macin, homme susceptible, est tent de se cabrer.
L'injustice le rvolte. Mais il est l'invit. Il se refrne, grimace
un sourire et se contente de repousser l'accusation en trois gestes et
trois mots:

--Oh! cher ami, pouvez-vous croire?...

Et l'incident est oubli dans la joie de reprendre la route, de
s'lancer bien vite. Si vite, qu'avant Avallon, on recrve...

Cette fois, Trutat ne masque plus son dpit. Il sacre, peste, va,
vient, et soudain, passant devant les Macin qui se tiennent
discrtement  l'cart, il grince d'un ton qui voudrait tre badin:

--Dcidment, je crois que vous portez la guigne.

Encore! Ma foi, Macin a beau tre l'invit, il proteste:

--Mais c'est absolument faux, mon cher. Je vous assure que...

Mme Trutat le coupe. Et, de son petit air de pince plate:

--Oh! ce n'est pas de votre faute, cher Monsieur. Mais il y a des gens
comme a, qui n'ont pas de chance en auto.

--Un porte-veine  l'envers, appuie lourdement Trutat.

C'est trop fort! Macin se rebiffe:

--Mais, chre Madame, ce n'est pas la premire fois que nous montons
dans une automobile. Et je vous donne ma parole qu'il ne nous est
jamais rien arriv.

Et prenant sa femme  tmoin:

--Enfin, tu te rappelles... Dans les Vosges avec les Bonissart, 
Dieppe avec Coconnier,  la Sarthe avec les Chenot... Rien, jamais
rien.

Mais Trutat s'entte:

--Qu'est-ce que vous voulez? Il y a commencement  tout.

Heureusement, le mcanicien a rpar. Le vent de la course vapore la
querelle. La vitesse a ceci d'excellent qu' partir de 70  l'heure
les passagers se taisent. C'est comme un ange qui passe.

       *       *       *       *       *

Mais Macin n'a pas digr l'injuste algarade. Et, le soir, dans le
tte--tte de la chambre d'htel, une fois couch, tandis que sa
femme se dshabille, il se dtend, il explose:

--Non, est-ce assez imbcile! A-t-on jamais invent quelque chose
d'aussi stupide, d'aussi pais? Vous rendre responsable des pannes!
On porte la guigne! Comme c'est fin, comme c'est malin! Et impossible
de rpondre. On est musel. On est dans leur voiture. C'est justement
pourquoi Trutat n'aurait pas d me monter ce sale bateau. C'est d'un
got infect. Alors, c'est de ma faute si leur tacot crve ses pneus et
casse ses soupapes? C'est admirable! Il n'avait qu' la mettre au
point, sa tinette, et flanquer partout des chambres neuves. Non. C'est
ma faute. Mufle, va...

Mme Macin est dans cet indulgent tat d'esprit d'une femme qui vient
d'ter son corset. Et tout en se caressant les hanches  travers sa
chemise encore plisse:

--Que veux-tu mon ami, c'est instinctif. On cherche toujours un bouc
missaire.

--Je lui en ficherai, moi, des boucs. Il n'avait qu' s'en prendre 
lui. C'est lui, le bouc. Ah! je voudrais trouver quelque chose pour
lui river son clou... D'autant que a va recommencer tous les jours,
pendant dix jours! Gai...

Madame se coule prs de son mari.

--Songe qu'il nous invite, qu'il nous emmne...

Vaine sagesse. Monsieur s'obstine:

--Raison de plus pour ne pas nous froisser. Ah! je voudrais lui faire
toucher du doigt sa sottise, lui mettre le nez dedans...

Mais Madame s'entte aussi. Subtile et caressante, elle s'efforce
d'orienter l'attention de son mari vers des voies plus aimables:

--N'y pense plus, chri.

Un silence. Et alors qu'elle semble russir, que Monsieur parat
oublier sa soif de vengeance pour des soins plus immdiats, il murmure
encore:

--Ah! Je lui montrerai, moi, si je porte la guigne... la guigne... la
gui...

       *       *       *       *       *

On part le lendemain matin par un temps indcis. Le programme exige
qu'on djeune  Chlons. Macin s'est compos un visage impassible et
ferm. Cependant, chose curieuse, il semble s'clairer soudain  la
vue du ciel assombri et gros de menaces. Et quand, sur la route, les
premires gouttes tombent, il se frotte les mains. On s'arrte, on
dresse la capote. Mais la pluie augmente. Alors Macin sourit tout 
fait. Du doigt, il montre  Trutat assis devant lui la folle rade qui
crpite sur le capot, et frappant son ami d'une cordiale tape sur
l'paule:

--Dites donc, mon cher, est-ce que par hasard vous porteriez la
guigne?

L'autre sursaute:

--Moi?

Trs calme, Macin poursuit:

--Dame! Il y a des gens qui apportent partout le mauvais temps avec
eux...

Trutat monte, s'indigne:

--Mais je n'en suis pas, de ces gens-l!

Lui aussi prend sa femme  tmoin.

--Jamais, dans nos randonnes, nous n'avons eu de pluie, n'est-ce pas?
L'Auvergne... la Cte d'Azur... Biarritz...

Macin, inexorable:

--Il y a commencement  tout... Oh! Ce n'est pas votre faute. Pas plus
que celle des gens qui portent la guigne  la voiture...

Cette fois, Trutat a compris. Et comme, justement, la pluie a cess,
il sourit, bon diable au demeurant:

--Ah! le sale biscornu, qui prend mal les blagues. Il a voulu sa
revanche. Chacun sa manche, hein?

--Oui, dit Macin en lui tendant la main. Mais, si vous m'en croyez,
nous ne jouerons pas la belle.

Et le voyage continua.




LE CHAUFFEUR EST GARANTI


L'agence Collinot--la Motor-Agence--impressionna Mme Beaurain. Ce
magasin encombr de grosses voitures miroitantes, ces commis aux
faons d'attachs d'ambassade, la belle assurance et la gauloise
moustache de Collinot lui-mme, tout intimidait l'excellente femme.

Son mari s'tait enrichi dans la nouveaut. Selon l'usage, elle lui
avait survcu. Elle menait une existence large, douillette pour elle
et bienfaisante aux autres. Maintenant que l'automobile avait fait ses
preuves et paraissait au point, Mme Beaurain se dcidait  en tter.

Elle expliqua ses dsirs. Une bonne petite voiture pour la ville et la
campagne, le chaud et le froid, la pluie et le beau temps, une voiture
facile et douce, sans emballement ni caprice, une voiture pour dame
ge. Sans doute la maison, pourrait aussi lui fournir un mcanicien?

Collinot l'coutait, les mains aux hanches et les jambes cartes. Il
dclara, premptoire:

--J'ai votre affaire.

Il avait toujours l'affaire de ses clients. De quelque marque, de
quelque forme que vous exigiez une voiture, il a toujours votre
affaire. Et vous lui demanderiez une maison, un dirigeable, un
dromadaire, qu'il aurait encore votre affaire.

Et le joli, c'est qu'il a rellement votre affaire. Apre et dur comme
une lime, mais droit comme elle, cet homme est incapable d'une
fourberie. Vendant cher, il se paye le luxe d'tre honnte. Et Mme
Beaurain n'ignorait pas sa rputation de probit et d'avarice
rigoureuses, sa faon de tenir haut sa tte et ses prix.

Il lui dnicha un landaulet de la bonne marque et de rcent modle.
Quant au mcanicien, justement il s'tait prsent la veille 
l'agence un lascar nergique, qui venait se mettre  la disposition
des clients.

Mme Beaurain fondit en remerciements. Et tout en la reconduisant
jusqu'au bec de cane, Collinot conclut:

--L'agrable, voyez-vous, Madame, dans cette combinaison-l, c'est que
le chauffeur est garanti.

--Ah! Le chauffeur est garanti?

--Absolument.

L'excellente dame s'panouit:

--Ah! bien, voil qui me rassure et me fait grand plaisir...

       *       *       *       *       *

Le chauffeur s'appelait Bastien. Mme Beaurain jugea qu'il ne payait
pas de mine. Les sourcils lui tombaient sur les yeux. Le balai noir de
la moustache sortait du nez cras. Le menton menaait. Comme le
mrite se cache parfois sous des dehors ingrats! Car enfin, ce
chauffeur tait garanti. Collinot lui-mme l'avait dclar. Une
ingnieuse invention, cette caution du mcanicien. Certaines maisons
garantissent leurs machines en tout ou partie. Mais on n'avait pas
encore song  se porter garant du chauffeur. Comme le progrs va
vite.

Ds la premire sortie, toutefois, elle fut branle. Il lui sembla
bien que Bastien cornait les tournants, montait sur les refuges,
restait sourd aux appels prudents de sa patronne et ne connaissait pas
plus Paris qu'un Carabe frais dbarqu. Mais elle douta d'elle-mme,
n'osant pas douter de Collinot.

La seconde fois, pourtant, Bastien cueillit, en une aprs-midi et
comme avec la main, trois contraventions: fume, excs de vitesse,
refus d'obir au bton blanc. Mais on sait que les sergents de ville
sont excessifs. Peut-tre aussi Bastien se trouvait-il, ce jour-l,
sous l'empire d'une excitation spciale, d'un malaise passager. Un
homme, c'est changeant comme une femme. Et la bonne Mme Beaurain
esprait encore.

Hlas! non, son excitation n'tait pas fugitive. Elle tait bel et
bien chronique. Et la source n'en tait point secrte. Lorsque Bastien
venait prendre les ordres  la portire, il soufflait une telle
pestilence d'absinthe et de tord-boyau, un relent si condens
d'assommoir, qu'on tremblait, quand il allumait les lanternes, de voir
son haleine s'enflammer et faire explosion. En voil un qui marche 
l'alcool!... Mais ce n'est tout de mme pas pour cette capacit-l que
Collinot l'a garanti?

Serait-ce pour l'abondance, la somptuosit de ses injures? Cet homme
est charg d'invectives jusqu' la gueule. Il mitraille tout, les
agents, les pneus, les cochers, le carburateur, les passants,
l'allumage, les cyclistes, en grasses et vertes bordes, si
retentissantes que, de la voiture, on ne peut pas viter de les
entendre. On n'a qu'une ressource, c'est de ne pas les comprendre!

Enfin, une foudroyante rvlation achve de ruiner les illusions de
Mme Beaurain. La cuisinire, larmoyant dans son tablier, vient se
plaindre des transports de Bastien. Si encore elle tait seule  les
subir... (Jalousie, voil bien de tes coups!) Mais il y en a pour tout
le monde: la femme de chambre, la fille de cuisine, la laitire, la
boulangre. C'est la terreur de l'escalier de service, le satyre du
sixime tage...

       *       *       *       *       *

Comment l'intgre Collinot a-t-il pu se tromper  ce point? Ma foi,
Mme Beaurain en aura le coeur net. Et la voil partie--en fiacre--pour
l'agence.

--Comment, Monsieur Collinot, vous qui tes la scurit mme, comment
avez-vous pu me garantir ce dtestable conducteur, ce grossier
personnage, cet ivrogne, ce dbauch...?

Collinot en demeure stupide. Et, de trs bonne foi:

--Moi, Madame, moi, je vous ai garanti ce chauffeur? Mais je ne l'ai
vu qu'une fois, le jour o il s'est prsent  l'agence.

--Je vous assure que vous m'avez dit: Le chauffeur est garanti.

Alors Collinot de se frapper le front et, se soulageant dans un grand
clat de rire:

--Mais, Madame, je vous ai dit que, dans ce modle-l, grce au petit
toit qui surplombe le sige avant, le chauffeur tait garanti!




LORD SHEFFIELD


Lorsqu'il parut pour la premire fois, tincelant et vnrable, le
8-12 reflets camp sur l'oreille, la barbe Roi des Belges rpandue sur
le gilet blanc, tout le personnel de la Motor-Agence s'empressa,
l'oeil aimable, la bouche ronde et l'chine courbe. Un client bon
teint, certainement. Dsignant du bout de sa canne une plantureuse
limousine, il souhaita, du ton le plus courtois, d'en connatre
l'origine, la force et le prix. Puis vint le tour d'un phaton. Deux
baquets lui succdrent. Flairant la grosse affaire, les employs
tmoignaient d'un zle inaltrable. Mme le directeur, le clbre
Collinot, homme occup s'il en fut, intervint en personne. Tous
levaient des capots, ouvraient des portires, prouvaient des
ressorts, dmontaient, dmontraient. Cependant, le beau vieillard, sur
un salut plein de noblesse, partit sans laisser de commande.

Il revint. Sans doute avait-il arrt son choix dans l'intervalle. Un
tel espoir lui valut un accueil favorable. Mais le vnrable amateur
n'exigeait que de nouveaux renseignements. On les lui fournit d'une
ardeur mollissante.

Lorsqu'il se prsenta pour la troisime fois au magasin, Collinot
tait en conversation avec son collgue de la Lutce-Automobile.
L'imposant personnage hsitait encore. Un commis rsign reut ses
vaines confidences. Lorsqu'il fut parti:

--Hein! Quel sinistre raseur! dit le directeur de la
Lutce-Automobile.

--Vous le connaissez? demanda Collinot.

--Je vous crois! Il est venu cinq fois chez nous, sans acheter mme
une paire de lunettes. Il doit faire le tour des magasins et des
agences. Nous l'appelons lord Sheffield, car Sheffield est la patrie
des rasoirs. C'est le bon loufoque.

Et, bientt, le fait s'avra dans le petit monde des marchands. Lord
Sheffield tait un de ces demi-fous qui, laisss en libert, cherchent
par la ville la satisfaction de leurs manies. Lord Sheffield, lui,
aimait  examiner,  marchander des voitures,  se donner des
avant-joies d'acheteur. On assurait qu'il vivait au cercle, sans
famille et sans grande fortune.

       *       *       *       *       *

La lgende se renfora au moment du Salon. L, en prsence d'un
personnel nouveau auquel il en imposait par sa prestance, lord
Sheffield semblait se saouler de volupt. Les bras encombrs de
catalogues, il stationnait des heures devant chaque stand, exigeant
d'interminables explications. Ce qu'il s'en tait donn pendant ces
trois semaines!

Le Grand-Palais ferm, lord Sheffield reprit le chemin des magasins et
des agences. Souvent, on l'conduisait, ici avec mesure, ailleurs sans
mnagement. Ah! non, on l'avait assez vu. Certaines maisons le
tolraient encore.

A la Motor-Agence, on avait pris le parti de s'en amuser. Il n'en
paraissait rien voir. Et, ravi, il avait adopt le magasin de
Collinot. Il gardait ses faons de grand seigneur, marquait  chaque
visite une joie renouvele et trouvait un prtexte  chacune de ses
entres:

--Quelle est donc cette charmante voiture que j'aperois  votre
vitrine? Il me semble ne l'avoir jamais vue...

On lui dlguait un commis de bonne volont, un mcanicien
haut-le-pied, la dactylographe quand elle tait de loisir, ou mme
l'homme de peine.

On lui donnait des rponses et des explications fantaisistes qu'il
accueillait avec gravit. Puisqu'on consentait  recevoir le noble
raseur, c'tait bien le moins qu'il payt sa ranon. Peu  peu, le ton
des plaisanteries monta. On traitait tout  fait lord Sheffield en
inoffensif dtraqu. Collinot mme se mlait au jeu. La preuve qu'il
tait timbr, c'est qu'il semblait toujours ne s'apercevoir de rien.
Ou bien, si l'on poussait trop loin la blague, il vous ajustait de sa
canne braque en manire de fusil:

--Ah! ah! Vous, je crois bien que vous vous moquez de moi?

Une semaine plus tard, il revenait, sans rancune.

       *       *       *       *       *

Un jour--il y avait  peu prs un an que durait ce divertissement--le
vieux beau demanda le prix d'une voiturette nouveau type, huit
chevaux, quatre cylindres, qu'il avait leve  la devanture. Collinot,
prsent et de belle humeur, lui rpondit sans piper:

--Cent mille francs.

Tous les employs se roulaient silencieusement, la bouche en tirelire.

--C'est cher, estima lord Sheffield impassible.

Et avisant une somptueuse limousine aux proportions de wagon:

--Et celle-ci?

Collinot, excit par les rires de la galerie, rpliqua:

--Deux francs soixante-quinze.

Lord Sheffield resta pensif un moment. Puis:

--Je l'achte, dclara-t il.

Cette fois, l'auditoire n'y tint plus. La gaiet clata. C'tait trop
farce.

--Entendu, dit Collinot qui voulait puiser la plaisanterie.

Lord Sheffield s'assit  une table, tira des lunettes  monture
d'caille, rdigea quelques lignes sur du papier  l'en-tte de la
maison, sortit de sa bourse deux francs soixante-quinze centimes et
les aligna devant lui. Puis, de son ton exquisement courtois:

--Veuillez avoir l'obligeance de signer ce reu.

Il en avait de bonnes, le vieux louf! Collinot en riait  s'trangler.
Une limousine signe Goudchaux, sur chssis 30-chevaux Sancerre, pour
deux francs soixante-quinze! Et, essuyant ses yeux pleins de bonnes
larmes de gaiet, il mit un paraphe au bas du papier. Il fallait voir
jusqu'o irait la fumisterie. On ne rigolait pas tant tous les jours.

Lord Sheffield mit le prcieux reu dans sa poche et, saluant en
gentilhomme l'assistance tordue de joie:

--J'enverrai mon mcanicien demain matin prendre livraison de ma
voiture.

       *       *       *       *       *

Le plus drle, c'est qu'un chauffeur s'est en effet prsent le
lendemain  la Motor-Agence pour emmener la voiture et qu'un huissier
a dment constat le refus de Collinot. Lord Sheffield va plaider.
C'est un joli procs en perspective.

Eh! eh! les arguments de lord Sheffield--de son vrai nom baron de
Michery--ne sont pas sans valeur. Qu'on l'ait pris pour un bon toqu
parce qu'il s'est entour de renseignements pendant un an, peu lui
importe, puisqu'il est en ralit sain d'esprit. Il a plu  Collinot
de se lancer dans la fantaisie, de lui vouloir vendre une voiturette
cent mille francs et une limousine deux francs soixante-quinze. C'est
son affaire. Il l'a pris au mot, voil tout...

A quoi Collinot rplique, non sans apparence de raison: Ou bien lord
Sheffield est fou comme il en a l'air, et alors le march est nul; ou
bien ledit lord Sheffield a jou pendant un an une indigne comdie
pour en venir  ses fins, et alors il mrite d'tre trait comme un
vulgaire filou...

Les tribunaux apprcieront.




L'HOMME AUX PETITS CADRANS


Il s'appelle Pichat. C'est un aimable inutile. Comme beaucoup
d'oisifs, il a combl le vide de son existence avec des manies. Son
vice innocent, c'est le petit cadran, l'aiguille qui marque quelque
chose, n'importe quoi. N'ayant pas d'intrt dans la vie, il s'est
attach  celle de tous ces appareils que nous avons invents pour
mesurer le temps, la pression, l'humidit, la vitesse. Il suit leur
marche, leurs variations, leurs soubresauts. Il a en eux une foi
absolue. Ce sont ses dieux.

Ainsi, Pichat possde un hygromtre. C'est une norme et splendide
montre de cuivre, couche dans un crin de cuir noir tapiss de
velours amthyste. Une aiguille unique promne nonchalamment de gauche
 droite sa pointe d'acier bleu, selon que le temps est sec ou mou. Et
Pichat la suit dans l'moi. Ds qu'elle indique la grande humidit, il
se sent une petite crise d'asthme.

Jamais baromtre ne fut plus sollicit, excit, tapot d'un doigt
nerveux, que celui de Pichat. Mais on peut dire de lui qu'il fait la
pluie et le beau temps. Car Pichat lui tmoigne une confiance
religieuse. La baisse le dprime et la hausse l'exalte. L'anrode
marque-t-il le beau fixe? Ah! alors, l'orage peut fracasser l'espace
et submerger la terre. Pichat voit le ciel bleu.

Quant  son chronomtre, c'est une pice de sa propre anatomie, un
prolongement de lui-mme, comme l'horloge insre dans le ventre du
ngre,  la Porte Saint-Denis. Pichat le tient au chaud dans un large
et confortable gousset d'o le prcieux instrument semble jaillir de
lui-mme pour venir se nicher dans les doigts de son matre.

En balade, dans la voiture d'un ami, Pichat n'est plus qu'un
chronomtre en marche. Naturellement, il mesure la vitesse de village
 village, de borne  borne, d'arbre en arbre. Crve-t-on? Pichat
prend le temps qu'on met  rparer. Ce qui, soit dit en passant, le
dispense de besogner. La dure de la halte, celle du repas,
l'intervalle entre les plats, il enregistre tout. Grce  lui, on
saura, au cinquime de seconde, combien l'omelette se fit attendre.
Tout, vous dis-je, il mesure tout. Et lorsqu'on surprend, au hasard de
la course rapide et silencieuse, un gars en train d'embrasser sa
promise  l'abri d'une meule ou d'une haie, Pichat, le doigt en arrt
sur le dclic, chronomtre le baiser.

       *       *       *       *       *

Mais o la manie de Pichat se rpand, prend son essor, s'en donne 
pleins gaz, c'est sur sa propre voiture. Il conduit lui-mme. Et, sous
ses yeux, brille une vritable constellation de petits cadrans. Des
aiguilles sautillent, dans un perptuel et joyeux cake-walk. D'autres
se dplacent lentement,  regret, comme lasses de leur fastidieux
mtier d'indicatrices. Il y en a mme qui, dirait-on, ne veulent rien
savoir. Mais Pichat connat leurs moeurs, leur temprament et sait
interprter aussi bien leur apparente torpeur que leur animation
frtillante.

En route, il surveille la petite escouade des agites et des
paresseuses. Il n'a pas son pareil pour savoir  tout instant ce qui
se passe dans le ventre de sa voiture. Circulation d'eau, graissage,
dbit d'essence, nombre de tours du moteur, tout s'inscrit l, sous
ses yeux.

Mais ses regards les plus vigilants, les plus tendres, vont 
l'indicateur de vitesse. C'est l'enfant chri, le cadran de
prdilection. Sans lui, la promenade serait fade et sans attrait. Que
ferait-on, juste ciel, sur une route, sans indicateur de vitesse?
Va-t-on  50?  60?  70? On n'en saurait rien. A quoi bon faire vite,
si l'on ignore ce qu'on fait? Tandis que, l'indicateur devant soi, on
dguste l'allure dans ses plus infimes variations, dans toutes ses
nuances. Lorsque la route est vide, plane et droite, on voit crotre
la vitesse  mesure que l'aiguille avance sur le cadran. Et la joie
en est dcuple. Dans une descente, cette mme aiguille vous avertit:
Attention, tu vas trop vite. Sois prudent. Bref, c'est une
conscience visible. Et c'est une conscience infaillible.

       *       *       *       *       *

Or, un jour, Pichat, seul dans un des deux baquets de sa voiture,
gotait par les campagnes l'honnte plaisir de la promenade. C'tait
un fin matin d'aot. Un orage, la veille, avait abattu la poussire,
rafrachi l'air, aviv l'odeur des bois. Des brumes diaphanes
voltigeaient  ras de terre. (D'ailleurs, l'hygromtre, au dpart,
marquait la grande humidit et le baromtre montait au beau.) Le
moteur donnait bien. Pichat respirait  pleines narines. Il acclra,
comme pour se porter au-devant des pures dlices de l'heure.

L'aiguille indiqua 70. C'tait  peu prs tout ce que pouvait donner
d'ordinaire sa voiture. Cependant, tent par la route dserte,
par le beau matin, il poussa encore. L'aiguille avana jusqu' 72,
jusqu' 73. Sans doute, l'tat du sol et de l'atmosphre tait
exceptionnellement favorable. Pourrait-il aller plus encore? Il
essaya. Presque subitement, l'aiguille sauta jusqu' 80. Ah! dciment,
tout se conjurait pour tablir un record. La forte griserie de la
vitesse lui montait au cerveau. L'aiguille avanait toujours, par
saccades: 85, 90. Soudain, elle atteignit 100!

O prodige! il atteignait le 100  l'heure. Lui aussi, il en
connatrait donc les volupts... Le vertige l'arrachait  lui-mme. Il
ne cherchait mme pas  s'expliquer le miracle. Il roulait dans un
rve d'orgueil absolu, une srnit brutale d'astre lanc dans
l'infini. La campagne ne lui semblait plus que des stries brunes,
jaunes et vertes.

L'aiguille marqua 110, puis 115. Dtrns, les rois de la route! Pas
besoin d'autodrome, de circuit gard, de monstres, pour atteindre des
vitesses de course. Saoul de gloire, Pichat criait des mots que le
vent arrachait  ses lvres.

D'un bond, l'aiguille sauta jusqu' 125. Pichat se cramponna au
volant. Ah! mais... Jusqu'o irait-il ainsi? Un virage approchait. Il
ne s'agissait pas de se tuer btement. Il voulut ralentir. Atroce
sensation: l'aiguille ne broncha pas! La vitesse restait constante!

Pendant une seconde, Pichat crut devenir fou. Son cerveau craquait
d'pouvante. D'instinct, il bloqua ses freins... Et, en quelques
mtres, la voiture s'arrta. Alors, dans une grande dtente de tout
l'tre, Pichat s'aperut, enfin, que son indicateur de vitesse tait
dtraqu.




LA MAUVAISE VOIE


Ouf! Journe finie... Sur sept visites, Mme Agil a trouv trois portes
closes. Une grippe, un deuil, une migraine. Une vraie chance.

Il tait crit qu'elle serait libre de bonne heure, dcidment. Mais
que va-t-elle faire de ses loisirs? Ira-t-elle chez la vieille tante
Flicie, ou chez l'ardent La Postolle?

Et tout en descendant l'escalier de la dame  la migraine, elle
dlibre. Bien touchant, le mot qu'elle a reu le matin mme de la
pauvre tante, clotre au logis, rive au fauteuil par les premiers
froids et qui demande l'aumne d'un petit papotage au coin de feu,
les visites faites. Non moins loquent dans sa brivet, le _bleu_
arriv  midi et sign des initiales de La Postolle, o il implore
pour cinq heures un rendez-vous... le premier!

Sur le seuil, tout en regardant couler le boulevard Malesherbes, elle
balance encore. La nuit vient. L'allumeur de rverbres aussi. Ils
font un match,  qui smera le plus d'toiles. Le dme de
Saint-Augustin monte sur le crpuscule _liberty_.

La limousine de Mme Agil est allonge au ras du trottoir. Songer que
cette voiture-l va l'emmener dans la bonne ou la mauvaise voie et que
Paul, le mcanicien, sera l'instrument du Destin... car elle
chercherait vainement  se le dissimuler: son sort se joue en cet
instant. Elle est  la fourche.

D'un ct, c'est la route droite, familire, bien unie, bien plate,
sans autre fleurette  cueillir que le bleuet d'une bonne action.

De l'autre, c'est la route interdite, inconnue, sinueuse, accidente,
peut-tre tragique, borde d'abmes, propice  la chute, mais pare--
en croire La Postolle--de fleurs si voluptueuses...

Cependant, il faut prendre un parti, donner une adresse  Paul. Oh!
Elle ne craindrait pas de se faire conduire  la porte mme de La
Postolle. Elle sait qu'il habite dans la maison de sa couturire. Et
lui aussi le sait. C'est peut-tre ce qui lui a donn l'ide de lui
faire la cour...

Paul l'a vue. Il met en marche. Que ce garon est donc prompt! Mais
elle n'est pas encore dcide... Ah! va pour la tante Flicie!

--123, boulevard Pasteur.

Aprs tout, il sera toujours temps de changer en route. Pauvre tante,
elle va tre si contente. Presque impotente,  demi ruine, aprs
avoir t, parat-il, si fringante, si adule. Pour elle, chaque
visite est un cordial. Ds qu'on entre dans sa chambre, sa figure
s'claire, son teint monte, ses yeux brillent, on a la sensation
d'tre le soleil. Elle aime la jeunesse, la beaut. (Eh bien, madame,
et cette modestie?) On lui apporte Paris. Elle en respire le parfum
dans les remous de la fourrure, dans les fleurs du chapeau... Oui,
c'est une bonne action.

Par exemple, quelqu'un qui la trouvera mauvaise, c'est la Postolle.
Car enfin elle lui a donn de l'espoir, elle s'est presque laiss
traquer,  force d'tre poursuivie... Et pourquoi? Parce que c'est
l'avocat  la mode? Parce qu'il a la barbe et la langue dores? Un
renom galant? On prtend qu'il magntise les femmes qu'il convoite. Il
les envote. Mais Mme Agil ne se sent pas encore envote. La preuve,
c'est qu'elle chappe  la tentation.

Pourquoi faillit-elle y cder? Est-ce que son mari lui rpugne? Non.
Bien sr, ce n'est pas un troubadour. Il est correct, flegmatique,
capable de pousses tendres, et fait de l'argent pour sa femme. Un
mari got amricain. Au demeurant, un bon compagnon de vie.

Alors?... Eh bien, la vrit, c'est qu'elle rougit d'tre une
exception. Les livres, le thtre, le monde lui cornent aux oreilles
les joies de la trahison, l'unanimit de l'adultre. Qui sait? Elle
est peut-tre seule  n'avoir pas tromp son mari. C'est scandaleux.
Elle a fait souvent ce rve atroce de se promener sur le boulevard,
sans voile. Cette sensation de cauchemar, elle l'prouve  se
promener dans la vie sans amant.

Oh! le romancier Prosper Marchandon ne le lui a pas envoy dire. Avec
ces yeux, ces lvres, cette taille, on n'a pas le droit d'tre
conjugale et popote  ce point. Et il vous l'a proprement traite de
pot-au-feu, de boeuf nature, de petite marmite. Quelle honte! Elle
veut cesser d'tre une petite marmite, voil.

Cependant, la voiture roule. Elle dbouche  la Madeleine, s'engage
parmi la fte de lumires de la rue Royale. La rue Cambon, o habitent
La Postolle et la couturire, est toute proche. Il est temps encore.

Pour quelle heure ce fameux rendez-vous? Mme Agil cherche le _bleu_ de
La Postolle. O diable l'a-t-elle fourr? Elle l'avait encore dans son
gant en descendant le dernier escalier. Qu'en a-t-elle fait? Ah! oui,
elle l'a roul en boule une fois dans la limousine. Et puis? Peut-tre
jet machinalement dans le vide-poche accroch  la paroi, prs du
cornet acoustique? Non. Mais c'est absurde. Ce billet sign
d'initiales n'tait-pas trs compromettant. C'est gal, on n'aime pas
 laisser traner ces chiffons-l. Sur le tapis? Sur elle? Sur les
coussins? Non.

Un grand vide sombre: la place de la Concorde. La voiture va se lancer
parmi les steppes de la rive gauche. Oh! Tant pis, il faut voir La
Postolle, l'avertir que son autographe est gar, parer avec lui 
l'clat possible...

Et la tante Flicie? Eh bien, elle est de revue. Elle ne s'envolera
pas, puisqu'elle est cloue  son fauteuil. Et puis, que voulez-vous,
c'est l'envotement.

Mme Agil dcroche le cornet acoustique qui, sur sa lyre de nickel,
s'rige gracieux comme un petit vase  fleurs.

--Paul, passez d'abord 90, rue Cambon.

Dj la voiture a franchi la Seine. Elle bondit sur le quai dsert.
Tiens? Paul ne s'arrte pas. Sans doute il va virer au prochain
croisement. Mais non. Il tourne l'Esplanade, s'y jette  une allure de
course. Serait-il devenu sourd?

Ah! mais, ah! mais... De nouveau, Mme Agil dcroche le cornet:

--Eh bien, Paul, vous n'avez pas entendu? Rue Cambon, 90.

Ah bien oui! Il dvore la chausse, ne fait qu'une bouche du
boulevard des Invalides, vire sur deux roues, lampe d'un trait
l'avenue de Tourville et continue de prsenter  sa patronne anantie
le dos satisfait et bat du monsieur qui en met.

Brouf! L'avenue de Breteuil. C'est fou. Est-ce une mauvaise
plaisanterie? Est-ce que ces larges voies solitaires, ces immenses
espaces libres l'excitent et lui font perdre la tte? O
l'emmne-t-il? Et La Postolle qu'il faut absolument voir pour ce
_petit bleu_ perdu. Mme Agil veut crier, descendre. Elle baisse la
glace.

Mais la voiture s'arrte devant la maison de la tante Flicie et Paul
se prcipite  la portire.

C'est qu'il a l'air content de lui! La lanterne claire en plein sa
face sereine et rjouie. Pour un peu il s'crierait: Hein, nous avons
rudement march. Nous n'avons pas perdu de temps!

C'est trop fort!

--Eh bien, Paul, qu'est-ce que a signifie? Qu'est-ce que je vous ai
dit?

Et lui, paisible:

--Madame m'a dit avenue de Breteuil.

--Mais en route?

--En route? Madame ne m'a rien dit du tout.

C'est affolant.

--Comment! Mais j'ai cri deux fois dans l'acoustique,  en perdre le
souffle.

Et Paul, toujours placide:

--Dans l'acoustique? Eh bien, c'est qu'il ne marche pas.

Tranquille, il monte dans la voiture, dcroche le cornet, l'explore du
poinon de son canif et en retire une petite boulette de papier bleu.
Le _bleu_ de La Postolle! Cueilli par le cornet, et non par le
vide-poche.

--Donnez! donnez! exige Mme Agil.

Quel trait de la Providence! Le _petit bleu_ lui-mme l'empchant
d'aller au rendez-vous!

--Il tait bouch, dclare paisiblement Paul. Alors, madame voulait
aller?...

Ah! non, non, dcidment, si singulires qu'elles soient, les voies du
Destin sont trop claires et trop imprieuses pour qu'on tente de leur
chapper...

--Nulle part. Je monte chez ma tante Flicie.



LE CHAPEAU


Mme Agil, en personne, va chercher son nouveau chapeau chez la
modiste. Il est prt. Elle s'en est assure d'un coup de tlphone. On
aurait pu le lui apporter. Mais on n'est jamais si bien servi que par
soi-mme. Les trottins ne trottinent pas toujours. Ils flnent
quelquefois. Il suffirait d'un quart d'heure de retard pour que le
chapeau n'arrivt pas pour le dner. Et alors, ce serait la
catastrophe.

Songez donc que Mme Agil dne ce soir mme au Caf de Paris. Une
petite fte entre amis. Quatre couples. Et vous pensez si chacune des
chres camarades va reluquer le chapeau de sa voisine. Il s'agit donc
d'avoir sur la tte quelque chose de chic, de seyant, de sign par la
bonne faiseuse, quelque chose qui soit  la mode,  l'extrme-pointe
de la mode, quelque chose de radieux, d'blouissant,  faire plir de
jalousie les tendres amies.

Et maintenant, vous pouvez mesurer la force et l'tendue du malheur
qui frapperait Mme Agil si elle n'entrait pas en possession de son
nouveau chapeau. Ce serait la honte, le dshonneur. Ce serait  vomir
la vie.

Toutes ces rflexions, Mme Agil les roule dans sa petite tte, tandis
que sa limousine l'emporte chez la modiste. Il est grand temps.
Bientt sept heures. Derrire les vitres, c'est dcembre hostile, le
vent, la pluie glace, la boue. On n'avance pas. Partout des
encombrements, des barrages, des travaux. Pour tromper l'attente, Mme
Agil, les yeux clos, voque son nouveau chapeau tel qu'il lui apparut
aux essayages, son ample forme tendue de satin luisant, ses panaches
majestueux, toute son opulente splendeur qui donne au visage on ne
sait quelle grce affine, quelle lumineuse douceur.

Enfin, la voiture s'arrte. Traverser le trottoir sous la rade, se
jeter dans l'ascenseur, se ruer chez la modiste, autant de gestes que
Mme Agil accomplit dans la livre et le rve. Il est prt! Elle le
tient. Elle l'aura pour le dner. On l'ensevelit religieusement dans
un carton vaste comme une chsse. Et, suivi de Mme Agil frmissante,
un groom le descend jusqu' la voiture.

       *       *       *       *       *

Et c'est alors que le drame clate dans toute son horreur. Le carton
n'entre pas dans la limousine! Il est plus large que la portire.
Ainsi l'a voulu la mode, la tyrannique mode. Ah! le groom, le
mcanicien et Mme Agil elle-mme ont beau essayer tour  tour, de
biais, de face, de profil, par-dessus, par-dessous. Le carton ne veut
rien savoir.

Il y a l, pour la malheureuse, sous la pluie glace, parmi les remous
affairs des passants, quelques secondes d'angoisse affole que je ne
souhaite  personne. Elle imagine le dner au restaurant. Elle s'y
voit avec le mme chapeau que la dernire fois, sous les regards
mprisants et ravis de ses bonnes amies. La pense la traverse de
s'enfuir  pied, l'norme carton au bras. Hlas! elle n'arriverait
jamais assez vite. Sept heures passes, dj! Que faire?

Mais la vie tient en rserve, pour ces moments extrmes, des
ressources insouponnes d'nergie. A ces minutes dcisives, o se
rvlent les vrais caractres, l'instinct, le tout-puissant instinct
se rveille et souffle les mots qu'il faut. Mme Agil fut  la hauteur
des circonstances:

--Placez-le  ct du chauffeur! dit-elle.

En effet, n'tait-ce pas la bonne, la simple solution? Du moins la
pauvre petite Mme Agil se flattait de ce fol espoir. Mais il fallut
bientt dchanter. Des craintes, qu'elle n'avait pas entrevues dans le
premier instant, l'assaillirent ds que la voiture fut en marche.

La pluie, malgr la glace et l'auvent, allait peut-tre pntrer le
carton, abmer le chapeau? Si le vent emportait le couvercle? Si, dans
un virage un peu brusque, l'norme monument basculait, roulait sur la
chausse, dans la boue, sous les pas des chevaux, les roues des
voitures? Son chapeau sous un autobus!

       *       *       *       *       *

Les yeux sur le carton, la bouche  l'acoustique, elle multipliait les
recommandations  son chauffeur. Mais je ne sais quoi d'indcis,
d'hsitant, d'inquiet dans l'allure de ce dernier, vint bientt
ajouter  sa propre angoisse...

Le mcanicien qui n'a jamais conduit une limousine, dans Paris, un
soir de dcembre, en ayant  sa gauche un chapeau modle 1909, chssis
long, emball dans un carton, ne peut pas imaginer les difficults
d'une pareille tche. Non, il ne peut pas concevoir l'tat d'me du
chauffeur de Mme Agil.

Encore, un borgne a la ressource de tourner la tte, pour voir ce qui
se passe du ct de son mauvais oeil. Mais le mcanicien de Mme Agil
avait beau tourner la tte  gauche, il ne voyait que le carton 
chapeau. Une moiti du monde cessait d'exister pour lui. Il ne vivait
qu' demi.

Impossible de voir,  gauche, le passant qui traverse en poule
affole, la voiture qui vient sur vous aux croisements, le tas de
pavs, le signal de l'agent. Rien que ce mur, ce monolithe imbcile,
vacillant, hostile, qui lui retombait sans cesse sur le coude, et
qu'il rembarrait en bourrades sournoises.

Ajoutez qu' droite d'ahurissantes recommandations lui crpitaient 
l'oreille, jetes par l'acoustique: Faites attention, il va
s'envoler!--Il glisse, rattrapez-le!--Passez votre bras dans le
cordon,--etc., etc. Il avait dj  moiti perdu la vue. Il perdait
tout  fait la tte.

       *       *       *       *       *

Bref, ce qui devait arriver arriva. Presque au port, la voiture de Mme
Agil emboutit, avec un craquement sinistre, un joli petit enclos de
palissades vertes qui avait pouss l dans la journe et que le
mcanicien n'avait pas vu, derrire son carton  chapeau. Plus de
bruit que de mal. Mais, tout de mme, il y eut bientt autour de la
limousine cinq cents personnes, la brigade volante de badauds, qui,
sur un point quelconque de la ville, se rassemble instantanment
autour du moindre incident.

Alors, on vit une petite femme sortir de la voiture et se prcipiter
sur un carton  chapeau demeur--par miracle--sain et sauf dans la
collision. On la vit, ce carton au bras, jupe trousse, percer la
foule et s'lancer dans la nuit... On aurait pu la voir, une heure
plus tard, dans la rumeur joyeuse et la chaude lumire du grand
restaurant, fte, blouissante, radieuse, oubliant toutes ses
traverses dans la minute exquise o elle apparaissait  ses bonnes
amies, sous son grand chapeau.




LA CONTRAVENTION


Parti au matin de son chteau des Aubiers, Pontran, au volant de sa
60-chevaux, regagnait Orlans d'une roide allure. Il contournait la
petite sous-prfecture d'Ormont par les promenades, afin de ne pas
ralentir. Quatre-vingts kilomtres le sparaient encore du but, o
l'attendait,  midi, un rendez-vous important. Qu'un ennui de pneu,
par exemple, l'immobilist seulement un quart d'heure et il arriverait
tout juste.

Mais un gendarme, dissimul derrire les arbres du Cours, surgit de sa
cachette et se planta au milieu de la chausse en levant un gant blanc
qui parut norme  Pontran. a y est! pensa le gentleman-chauffeur.
Il tait pinc. Excs de vitesse. Une seconde, il songea  fuir.
Hlas! d'instinct, il avait ralenti  la vue de l'uniforme redoutable
dress devant lui. Au surplus, on prendrait son numro. Il aggraverait
son cas. Mieux valait faire face  l'ennemi. Mais la sacre aventure!
Lui qui n'avait jamais eu d'histoire... Car s'il tait friand de
vitesse, il avait horreur de la contravention.

Cependant le gendarme verbalisait. C'tait un homme long, osseux et
triste. Il oprait avec une austre fermet. S'il prouvait une joie
voluptueuse  traquer l'ennemi, il la cachait bien. Un moment,
Pontran tenta de s'insurger. Voyons, il n'allait pas tellement
vite... Mais le gendarme fut premptoire. Il dvoila sa mthode. Il
pigeait les voitures lorsqu'elles passaient  hauteur du monument de
la Dfense,  trois cents mtres de lui, dans la perspective. Et,
pointant d'un index rigide une vnrable montre de famille:

--Vous avez mis quinze secondes pour couvrir les trois cents mtres.
a fait du 72.

Le dlit tait flagrant, la condamnation certaine. Que faire? Comment
chapper?... Tout  coup, une inspiration le traversa en clair.
Ormont... mais il connaissait le sous-prfet d'Ormont. Un soir de l'an
dernier,  Orlans, il avait jou au bridge avec lui, chez des amis
communs. S'il pouvait attendrir ce haut fonctionnaire, touffer
l'affaire? La dmarche ne lui prendrait pas plus de temps qu'une
crevaison. Il pourrait tout de mme tre exact au rendez-vous.
Parbleu! il en courrait la chance.

En trois tours de roues, il fut  la sous-prfecture. Justement, le
matre du logis tait en confrence avec le capitaine de gendarmerie.
Le hasard tait d'heureux augure. Pontran fut la sduction mme. Il
rappela la soire de bridge dans ses moindres dtails, voqua un
certain _sans-atout_ d'hroque mmoire, amplifia, grossit ces
relations phmres jusqu' leur donner l'importance et la force d'une
amiti de vingt ans, s'enquit avidement de la toute gracieuse
sous-prfte, de ses adorables bbs, et rpandit sa joie de la
rencontre. Quel malheur que son plaisir ft gt par une sotte
histoire!... Eh! oui, sur les promenades, un gendarme lui avait
dress procs-verbal pour excs de vitesse...

A ces mots, le sous-prfet, dont le visage s'tait clair aux
souvenirs du bridge, s'assombrit soudain. Le capitaine de gendarmerie
eut un sursaut indign. Ses doigts frmirent comme s'il voulait mettre
la main au collet du coupable. Pontran comprit qu'Ormont n'tait
point tendre aux chauffeurs.

--Vous me voyez dsol, cher Monsieur, assura mollement le
sous-prfet. Mais certains de vos confrres ont commis de telles
imprudences que nous devons nous montrer rigoureux pour obir aux
voeux mmes des populations...

--Trs fcheux, opina le capitaine. Mais il faut que la consigne soit
la mme pour tous.

Alors Pontran vit qu'il ne lui restait plus qu'une chance de salut:
nier la faute. Et il nia, il nia perdument:

--Mais je n'allais pas vile! Je ne vais jamais vite. Ma voiture ne
peut pas aller vite. Et la preuve, c'est que jamais, jusqu'ici, jamais
je n'ai attrap de contravention. Aussi, Messieurs, je compte sur
votre bienveillance, sur votre justice, pour me laisser cette sorte
de virginit, ce brevet d'innocence dont je suis fier, pour ne pas
donner suite au rapport, sincre je veux le croire, mais srement
erron, de votre gendarme.

Les deux fonctionnaires se regardaient, indcis. Pontran comprit
qu'il avait jet le doute dans leur esprit. Il se sentit envahi et
baign d'espoir. Mais un huissier entra, qui tendit une fiche au
capitaine.

--Ce gendarme est justement en bas, dit l'officier au sous-prfet.
Peut-tre pourrions-nous l'entendre?

L'animal a pist ma voiture, songea Pontran. Et, flairant ma
contre-mine, il veut l'venter... Ma foi, advienne que pourra. Je
continuerai de nier...

Ah! ce fut un beau combat! Seul contre trois... Stimul par le dsir
de vaincre et par la lutte mme, Pontran prenait l'offensive. A force
de vouloir convaincre les autres, il en arrivait  se convaincre
lui-mme. Un moment vint o sa mauvaise foi fut sincre:

--Moi? Mais je garde toujours une allure de pre de famille. Un
accident est si vite arriv. Je suis la prudence mme. Mes amis le
savent bien. Ils m'en raillent. Ils m'appellent le pre La Lenteur...

--Cependant, ma montre... objectait le gendarme.

--Mon ami, je ne mets pas votre bonne foi en doute, rpliquait
Pontran. Mais plac sur le Cours pour pincer les dlinquants, vous
tes port  en voir dans chaque chauffeur qui passe. C'est humain.
Votre montre? Elle est vnrable, mais ce n'est pas un chronomtre. On
ne condamne pas les gens sur les indications fantaisistes d'une
trotteuse...

perdu, dsempar, le gendarme consultait son chef du regard. Il
cherchait la vrit dans les yeux de son capitaine. Pontran reprit
avec une vigueur nouvelle:

--Moi, j'aurais dpass une vitesse raisonnable? Moi qui suis gratt
par tous les tacots du monde... Moi qui ai le respect, la religion de
la vie d'autrui... Moi qui n'ai jamais cras un chien ni une poule...
Moi qui, un jour, ai scalp quatre pneus pour freiner court devant un
tout petit caneton perdu... Moi qui, une autre fois, ai stopp trois
grands quarts d'heure, afin de ne point craser une caravane de
fourmis qui traversait la route... Voyons, voyons... ce serait de la
pure dmence!

Persuasif, mouvant, flatteur, il fit tant et si bien qu'il les
retourna tous trois. Aprs un bref colloque avec le capitaine, le
sous-prfet dit  voix haute:

--Allons, nous tcherons d'arranger l'affaire...

Victoire! Pontran serrait des mains. Des larmes reconnaissantes
humectaient ses yeux. Au volant, dans le bruissement du moteur, il
remerciait encore ses trois juges qui l'avaient suivi jusqu' sa
voiture.

Mais il tira sa montre. Et, tout  coup, oubliant son rle dans sa
folle joie et son impatience, le pre La Lenteur s'cria devant les
trois hommes baubis:

--Ah! sacristi, je n'ai pas de temps  perdre! Plus qu'une heure pour
abattre mes quatre-vingts kilomtres!




LA "SEMEUSE"


--Elle est dlicieuse. Elle a vingt ans. Elle est grande, potele,
chtain dor, rieuse. Au moral, droite, fine et bonne. Une jolie
plante pousse de jet, et saine comme un matin aux champs. Elle est
fille unique. Ses parents sont riches, discrets, et marchent avec leur
sicle. Pour tout dire d'un mot, je l'pouserais si je n'tais pas
mari. Mets-toi donc sur les rangs, puisque tu cherches femme. Jamais
tu ne trouveras mieux.

--Mais je ne dis pas non! s'cria Petitport excit.

Henri Petitport dpassait de peu la trentaine. Il tait ingnieur dans
une maison d'automobiles encore toute jeune, mais dj florissante,
la marque La Semeuse. Passionnment pris de son mtier, il avait
apport aux derniers modles quelques retouches heureuses. Sa
situation s'affermissait. Il sentait le moment venu de choisir une
compagne de vie.

Mais dj son ami Bongaston reprenait:

--Ah! dame, il faudra lui plaire Mlle Miliane n'est pas de ces jeunes
filles qui acceptent un poux des mains d'un notaire. Elle rpugne 
ces unions o l'on met avant tout d'accord les fortunes et les
convenances. Elle entend se marier pour elle-mme. Et elle prendrait
en horreur le candidat que d'officieux amis lui prsenteraient selon
les traditions.

--Mais alors? interrogea piteusement Petitport.

--Eh bien! voil. Il faut que le hasard seul semble vous mettre en
prsence. Or, les Miliane passent leurs dimanches  vingt lieues de
Paris, dans leur proprit du Grand-Fossard, une maison blanche 
tourelles, isole au bord de la route. Alors, dimanche, tu sautes
dans la voiture, sans mme un mcanicien, que tu serais oblig de
mettre dans le secret, et, devant la maison  tourelles, tu simules la
panne. On accourt, on t'aide, car on est chauffeur, on met le
tlphone  ta disposition, car on est l'obligeance mme, et la
prsentation est faite!

--C'est une ide! s'cria Petitport.

--Elle n'est pas de moi, observa modestement Bongaston. On y a song
depuis qu'il y a des pannes, c'est--dire depuis qu'il y a des autos.
Au thtre, dans les romans, et peut-tre dans la vie, on a vingt fois
us de ce moyen. Mais s'il ne fallait employer que des ruses indites!
En tout cas, celle-ci a moins servi que la loge  l'Opra-Comique...

--Comment te remercier?...

--En russissant. Ah! une recommandation majeure: simule la grosse
panne, la panne essentielle, la panne qui vous immobilise sept heures
au moins. Car, tu comprends, si tu feins une crevaison, tu risques
qu'on te laisse tranquille par discrtion. La panne d'essence, on te
cde un bidon et tu t'en vas sans avoir vu l'enfant. Non, il te faut
la panne profonde, qui ncessite du temps, des recherches, le capot
bant, les coffres ventrs sur la route, enfin la panne qui te
permette de faire connaissance avec ta fiance...

       *       *       *       *       *

Petitport passa sous les vieilles poternes de Moret, franchit le
Loing, retrouva la route. Quatre lieues  peine le sparaient du
Grand-Fossard. Il faisait une de ces journes bleues o la terre vibre
et palpite sous le baiser de la lumire. Il avait la sensation aigu
de se prcipiter au-devant du bonheur.

Et l'on et dit que sa machine le devinait. Comme elle marchait bien,
sa chre Semeuse! Une ide  lui, d'estampiller le capot de
l'effigie vulgarise par le Timbre et la Monnaie. Et elle justifiait
le jeu de mots, la vaillante Semeuse, car elle semait ses pareilles.
Elle glissait sur la route comme un _racer_ sur un fleuve. Et pas plus
de bruit qu'une dame en robe de soire. Ah! si ces Miliane aimaient la
belle mcanique, ils seraient bien servis. Vrai, il y avait de quoi
dcider une jeune fille au mariage. Dommage d'tre oblig de
prtexter une panne srieuse.

Au fait, quelle panne choisir? Bongaston avait raison. Il fallait
feindre le gros accroc, la rparation de longue haleine. Tout de mme,
c'tait vexant. La Semeuse en carafe, quelle chose invraisemblable!

Voyons, quelle panne choisir?... Le diffrentiel? Mais, de l'aveu des
clients eux-mmes, c'tait un pur bijou. Personne n'avait jamais eu
d'ennui de ce ct-l. Le carburateur? Oh! le carburateur de la
maison! a giclait, un vrai plaisir. Une rose, un vaporisateur de
dame. La bote des vitesses? Mais, sacristi, Petitport lui-mme
vrifiait ses aciers. Et il y avait dans les baladeurs quelques
dispositifs de son cru dont il n'tait pas mcontent. On changeait de
vitesse sans s'en apercevoir. Non. Il fallait trouver autre chose. La
magnto? Mais un monsieur de la partie ne pouvait pas rester des
heures en panne sur une question d'allumage. Lui faudrait-il donc
passer pour un idiot, sous couleur de ne pas passer pour un
prtendant? Alors quoi? Le moteur? Mais c'tait le chef-d'oeuvre! Un
refroidissement idal, dont il tait l'inventeur. Ah! non, non et non.

Cependant, le Grand-Fossard approchait. Quinze cent mtres l'en
sparaient  peine. Il fallait se dcider pour une panne. Il n'allait
tout de mme pas mettre en balance un sot orgueil professionnel avec
cette occasion unique de faire sa vie, la promesse de bonheur qui
l'attendait au bord de la route?

La maison aux tourelles apparut. Il n'avait pas encore trouv. Eh
bien, tant pis. Il improviserait. Il allait s'arrter, ouvrir son
capot, lever les bras au ciel. Et l'inspiration viendrait. Qui sait?
Ces Miliane la lui suggreraient peut-tre.

Et tout  coup, comme il s'apprtait  stopper devant la maison, une
affreuse pense le traversa: ces Miliane avaient une voiture! Ils
taient du btiment. Il faudrait dshonorer la chre Semeuse,
injustement, devant des chauffeurs! Cela, jamais!

Et, tandis que la maison aux tourelles disparaissait dans la
poussire, il acclra:

--Ah! zut!... Bongaston trouvera autre chose...




CONFLIT


La petite Mme Labernire entra en rafale chez son vieil ami l'avocat
Saint-Roncourt. Elle tait, comme  l'habitude, frache et dodue, mais
le rouge de la colre animait ses joues et des lueurs tragiques
brasillaient dans ses yeux.

--Matre, matre! s'cria-t-elle ds le seuil, il m'arrive un grand
chagrin, un grand malheur. Je veux divorcer.

Et elle s'croula dans un fauteuil.

Saint-Roncourt leva au plafond des mains onctueuses. Quoi? Un mnage
si uni d'apparence, si jeune encore? Il interrogea:

--Mais que s'est-il donc pass?

--Une scne pouvantable avec mon mari,  l'instant mme. J'ai couru
droit chez vous. La vie n'est plus possible. Je veux tout briser, tout
rompre. Vous m'aiderez...

--Mais encore faut-il que je sache...

--Vous saurez tout. Voil. Nous habitons la campagne la moiti de
l'anne, n'est-ce pas, de mai  novembre. Nous avions dcid, Georges
et moi, de nous offrir une auto pour le printemps prochain et de
profiter du Salon pour fixer notre choix. Notez, car c'est trs
important, que cette voiture devait nous servir uniquement  la
campagne, car nos moyens ne nous permettent pas, au moins
actuellement, d'en user  Paris. Trs bien. Nous voil donc lancs
dans des devis, des plans, penchs d'avance sur des cartes et des
catalogues, enfin dans l'amusement, dans la fivre du projet qu'on est
sr de raliser...

Ici, Mme Labernire tamponna ses yeux d'un petit mouchoir roul, gros
comme une noisette.

--Mais, bientt, nous nous apercevons que, sur un point capital, nous
diffrons d'avis: je tiens naturellement  une carrosserie ouverte,
et Georges, si fantastique que cela paraisse, tient  une carrosserie
ferme.

--Je ne pense pas qu'un tel dissentiment soit de nature...

--Attendez... attendez... Il faut que vous connaissiez exactement
l'origine et les circonstances de la querelle. J'tais si fermement
convaincue d'avoir de mon ct le bon sens, la logique, la raison, que
je tentai d'abord d'y ramener mon mari en douceur. Il le fallait
d'autant plus que, pour ces mmes raisons d'conomie, nous ne pouvions
pas nous offrir le luxe de deux carrosseries. Mais comment peut-on
souhaiter une voiture ferme pendant l't? Si on baisse les glaces,
on vit dans les courants d'air. Si on les tient leves, on touffe.
Autant voyager en wagon, alors. On n'aperoit par les carreaux que de
petits chantillons du paysage, juste assez pour donner envie d'en
voir plus. En pays de montagne, autre histoire. On doit surtout
regarder en l'air. Que voit-on? Le toit. C'est comique.

Et, derechef, Mme Labernire s'essuya les yeux.

--Mon mari, poursuivit-elle, essayait de plaider sa cause. Pour tre
juste, je dois vous rapporter ses pitoyables arguments. Il affirmait
que certaines limousines sont pourvues de grandes glaces sur toutes
leurs faces. Des lanternes de phare,  l'entendre. Et de l on sortait
comme de sa chambre, comme d'une bote, pimpant, verni, immacul. Oui,
cher matre, il a dit immacul!

--Ce n'est point une injure grave...

--Vous allez voir. Je rpliquai aussitt que, bien enveloppe de ses
voiles, une femme n'a rien  craindre, pas mme d'tre dcoiffe.
Except, riposta Georges, les voles de cailloux que vous lancent les
autos qu'on croise, et leur poussire qui s'introduit partout.
Naturellement, je haussai les paules. Que sont ces vtilles,  ct
de la volupt qu'on prouve  sentir en pleine face le vent de la
course,  boire l'air grisant,  goter tout le vertige de la vitesse?
Voyons, n'est-ce pas la raison d'tre de l'auto?

--Il se peut... Mais...

--Narquois, mon mari voqua la pluie soudaine, l'orage, la rade. Et
la capote, m'criai-je, est-elle faite pour les chiens? Vous croyez
qu'il s'avoua clou? Pas du tout. Il affirma qu'on retardait toujours
l'instant de la dresser, parce qu'un chauffeur n'aime jamais s'arrter
et parce qu'on a toujours l'espoir que la pluie va cesser. Si bien
qu'on est dj tremp lorsqu'on se met  l'abri. Qu'au surplus ce
tunnel de toile tait cent fois plus inconfortable que la pire
limousine. Bref, il se montra de la plus coeurante partialit. Il
alla jusqu' me dire, sur un ton provocateur, que je serais bien
contente, l'automne venu, de pouvoir sortir encore par des temps
incertains. A moins, rpliquai-je victorieusement, que je ne sois
morte touffe pendant l't.

--Exagration!...

--Je sais, je sais. Enrag de ne pas me convaincre, Georges
s'emballait. Et c'est ce qui a tout perdu. Exaspr par ma logique
mme, il s'gara, versa dans l'injure. Il me dit qu' tout prendre, de
tels gots de plein vent ne l'tonnaient pas chez une personne
toujours en l'air, toujours sortie. Parbleu! Cet homme passerait sa
vie dans ses pantoufles,  tisonner au coin du feu. Sans doute
placerait-il un petit pole dans sa limousine, pour obir  sa manie?
Je le lui demandai. Alors il me rpondit d'une voix terrible qu'il ne
fallait pas se moquer des travers des autres, quand on en possdait
une aussi riche collection. Et, tout d'une traite, il m'numra mes
plus lgers tics, mes moindres dfauts, me rvlant ainsi soudain
qu'il les avait patiemment, secrtement nots au passage. J'en tais
abasourdie... Quand j'eus repris le souffle, je vous prie de croire
que je lui rpliquai de la belle manire. Ah! je n'oubliai rien,
depuis sa rpugnante habitude de fumer le soir au lit, jusqu' cette
irritante faon de se racler la gorge chaque matin. Quel duel! Nous
nous jetions  la face toutes les rancunes, toutes les rancoeurs
amasses en trois ans de mnage, de bon mnage, pourtant! Nous vidions
l'abcs. C'tait hideux. Et maintenant que nous nous sommes dit toutes
nos vrits, maintenant que nous avons jet le masque, que nous nous
sommes montr notre vrai visage, la vie commune serait intolrable,
intolrable. Nous serions l'un pour l'autre un objet d'horreur. Je ne
veux plus le voir. Inventez des prtextes de divorce, matre, si cette
odieuse scne ne suffit pas. Mais dlivrez-nous l'un de l'autre...

Et les larmes de Mme Labernire redoublrent.

Alors le vieil avocat lui dit doucement, en dissimulant un sourire:

--Ma chre enfant, puisque vous voulez bien me prendre pour juge de
votre dbat, croyez-moi, ne vous affolez pas outre mesure d'une
querelle qui vous apparat surtout grave parce qu'elle est la
premire. Et tentez encore une preuve avant d'arrter une rsolution
dfinitive. Je ne suis pas grand clerc en matire automobile. Mais n'y
a-t-il pas de ces carrosseries mixtes, qui sont tour  tour ouvertes
et fermes? Je n'ose pas citer le landaulet: vous me rpondriez qu'il
sent sa voiture de place. Mais il me semble bien que mon petit-fils a
parl devant moi d'une carrosserie dmontable, tantt limousine, et
tantt phaton. On y adapte... attendez donc... un ballon! C'est
cela, un ballon. Eh bien, essayez du ballon, ma chre enfant. Tour 
tour, vous contenterez vos dsirs, et ceux de votre mari. La vie
commune n'est possible qu'au prix de mutuelles et d'incessantes
concessions. Je ne sais quel crivain a dit que le mariage tait une
concession  perptuit. En un certain sens, il a dit vrai.
Croyez-moi, mon enfant, essayez du ballon.




LE TMOIN


Averti, par un bref coup de tlphone, que le milliardaire amricain
Meatland et sa femme venaient d'tre victimes d'un accident
d'automobile prs de Courlieu, dans l'Avallonnais, le chef des
informations du puissant quotidien _L'Essor_ expdia aussitt Jean
Jarlon aux nouvelles. Il s'agissait d'arriver bon premier, et nul n'y
russirait mieux que cet avis garon.

En effet, trois heures plus tard, grce  la 30-chevaux du journal, le
reporter dbarquait  Courlieu, sous un ciel embras. L, il apprit
que Meatland, sa femme et leur mcanicien, blesss tous trois, avaient
t transports  l'auberge. Il s'y rendit au pas de course, et, dans
sa hte, faillit emboutir un important jeune homme qui, justement,
dbouchait sur le seuil.

Il y eut des excuses, des coups de chapeau. Puis, avare de prcieuses
minutes:

--Peut-tre, dit Jean Jarlon, venez-vous de voir les blesss et
pourriez-vous me renseigner?... Je suis envoy par _L'Essor_...

Le visage de l'inconnu s'illumina. Sa barbe de mage descendait sur une
poitrine de tnor. Ses traits taient nobles. Il sentait bon. Il avait
un beau regard brun et caressant, presque oriental. Cet ensemble
imposant, assur, contrastait avec la silhouette efflanque et le
profil avide de Jean Jarlon.

Cependant, d'un geste imptueux,  deux mains, l'inconnu avait saisi
le reporter par la manche. Il l'agrippait, le faisait sien. Une sorte
de volupt, de concupiscence, gonflait sa face et grsillait dans ses
yeux. Il balbutia:

--Vous tes... vous tes... envoy... par le grand journal...
_L'Essor?..._ Ah! monsieur, vous ne pouviez pas mieux tomber. Je vais
vous donner des dtails, tous les dtails... C'est moi qui ai port
les premiers secours... Je suis le docteur Pujol.

Avec des gestes persuasifs et pressants, il forait le reporter 
s'asseoir  l'une des tables places  l'ombre devant l'auberge. Puis
il commanda de la bire, emplit les verres. Jean Jarlon se laissait
faire. Dcidment, il tenait la veine. Il tombait, du premier coup,
sur un tmoin intelligent, qui avait tout vu, qui avait le premier
secouru les victimes. Et, avant mme de boire:

--Eh bien?... Est-ce grave?

Le docteur Pujol, ngligemment, ferma les yeux, secoua la tte:

--Des corchures, des contusions, des riens.

Rassur, le reporter tira son stylo, son papier, but une gorge de
bire, respira.

--Voil qui va des mieux.

Et comme, les coudes  la table, le buste en avant, la bouche
entr'ouverte, le jeune mdecin piait l'instant de poursuivre, Jean
Jarlon se carra:

--Ah!... Et maintenant, voyons, comment l'accident s'est-il produit?

--Ne croyez-vous pas, insinua le docteur Pujol, qu'il vaudrait mieux
tout d'abord rassurer vos lecteurs sur l'tat des victimes? Tenez, je
vais vous dicter une petite note.

Jean Jarlon acquiesa, ravi. Le mdecin se recueillit. Puis, les
paupires modestement baisses:

--crivez: Htons-nous de dire que l'tat des blesss est tout  fait
satisfaisant. Par un rare bonheur, un jeune mdecin des environs, le
docteur Pujol--P, u, j, o, l--aussitt appel, put prodiguer aux
intressantes victimes les soins...

--... les plus clairs, se hta d'achever Jarlon, qui trpidait
d'impatience.

--C'est cela! consentit doucement le tmoin.

--Et maintenant, ramena le reporter, les causes de l'accident: le
chien, la direction, l'clatement?

Le docteur Pujol haussa des paules indiffrentes:

--Est-ce qu'on sait jamais au juste? Je poursuis: Le docteur Pujol a
d'ailleurs de qui tenir. Son grand-pre servit comme mdecin de
marine sous l'Empire. En 18...

Jarlon releva son stylo et scruta son compagnon d'un regard inquiet:

--Ne craignez-vous pas, dit-il, que ces dtails ne paraissent gure 
leur place? Ils pourraient faire l'objet d'une notice  part. Si nous
revenions...

Le docteur Pujol l'apaisa d'une main caressante:

--Attendez, attendez. C'est trs intressant. Vous allez voir.
crivez: En 1886, son pre, fonctionnaire distingu, ne craignit pas
de s'exiler au Tonkin, alors  peine pacifi.

Dcid  mnager jusqu'au bout un tmoin malgr tout prcieux, Jean
Jarlon, les ongles dans les paumes, joua la satisfaction:

--Parfait!... Et maintenant, dites-moi: Croyez-vous que la catastrophe
soit imputable  la maladresse du conducteur?

Le jeune mdecin eut un grand geste dtach. Il fut l'image mme de
l'impassible Destin:

--Qu'importe!

Puis, de nouveau courb sur la table, il reprit prement:

--J'achve: Le docteur Pujol sut se montrer digne d'une telle ligne.
Sa thse sur l'_Influence du sang des pellagreux dans le dveloppement
embryonnaire_ (vous mettrez, dit-il, ces mots en italique) fut fort
remarque. Et si les ncessits de la lutte pour la vie...

Jean Jarlon sursauta. L'impatience lui grimpait au long du corps, lui
montait au cerveau. Rsolu pourtant  ne pas lcher son tmoin sans
lui avoir tir des dtails sur l'accident lui-mme:

--Monsieur, je vous assure, mon temps est prcieux. Excusez-moi. Mais
il faut que je tlphone  mon journal. On attend... Je vous en prie,
abrgeons.

La belle barbe du docteur Pujol se redressa, offense:

--Soit, monsieur, j'abrge. Voyons, o en tais-je? Ah! oui: ... de
la lutte pour la vie ne l'avaient contraint  exercer dans nos
campagnes, au moins pour un laps de temps que nous esprons...

Exaspr, Jean Jarlon coupa:

--Oui, oui, je vois la suite, je complterai. Mais, je vous en
supplie, des dtails, monsieur, des dtails sur l'accident.

Alors, le docteur Pujol se leva. Et, mprisant, grand comme le monde:

--Toujours ce misrable accident d'automobile!... Mais, monsieur, je
n'y assistais pas, moi,  votre accident!




LA GLOIRE


Ne cherchez ni le lieu, ni la date, ni le nom de la course. Nous
l'appellerons, si vous le voulez bien, le Grand-Prix des petites
voitures. Vous vous en imaginez aisment le dcor. Des tribunes
animes d'oriflammes et de foule; la route vide entre ses fortes
palissades, o dambulent gravement cinq ou six officiels; l'immense
charpente quadrille du tableau o s'inscrivent les rsultats par
tour; l'ocan de moissons jaunes, d'o des grappes humaines mergent,
jalonnant jusqu' l'horizon le circuit  travers la campagne. Et
l-dessus, un ciel de soie bleue, palpitant comme un immense vlum
accroch au soleil et tendu sur la fte.

Les voiturettes passent et repassent. Elles sont si petites qu'elles
paraissent lentes, bien qu'elles abattent leurs 20 lieues dans
l'heure. Mais elles ne dplacent pas assez d'air. On dirait une fuite
de souris talonnes par un chat invisible.

Les postes de ravitaillement sont creuss en silo devant les tribunes.
Sous leur toit de papier goudronn, entre leurs cloisons grillages,
ils font songer  des poulaillers tombs dans une cave. L, on attend.
Mais que de drames secrets, sous cette inaction force!

Un homme surtout vit d'une vie amoindrie, ralentie, dans l'tau de
l'angoisse. Il s'appelle Lejeune. C'est un tout petit constructeur.
Dans les milieux automobiles, on dit grand bien de ses voitures, trs
srieuses, trs tudies. Mais on l'estime un peu  la manire de ces
romanciers dont on vante les livres avec d'autant plus de chaleur et
de sincrit qu'ils ne se vendent pas. Car Lejeune est encore ignor
du grand public, de la foule.

Laborieuse et modeste, son existence lui ressemble. C'est un ancien
ajusteur de la clbre marque Sancerre. Il a fond une toute petite
maison d'automobiles, une maisonnette, pourrait-on dire. Cependant il
est tenace. Il a conscience de sa valeur. Et, pendant huit mois, dans
le silence de l'atelier, une fois ses ouvriers partis,  la lueur d'un
quinquet, il a patiemment, amoureusement lim, ajour, cisel un
moteur. C'est son chef-d'oeuvre. Puis, il l'a mis au coeur d'une
voiture. Il l'a confi  un conducteur qui n'a jamais couru et que
seconde un mcano de quinze ans. Et il a jet le tout dans la mle.
Le sacrifice qu'un tel geste reprsente dans cette humble vie, on le
devine...

Or, voil que, au premier tour, la voiture Lejeune passe en tte...
Mais oui, elle bat les marques les plus notoires, les plus puissantes,
les plus redoutables. Une stupeur heureuse court les tribunes. Les
initis se rjouissent et proclament qu'ils l'avaient bien dit.
D'autres s'informent. Lejeune? Qui a, Lejeune? D'autres enfin ne
veulent rien savoir. Ils continuent d'avoir foi dans les grands
favoris. On renonce malaisment  ses dieux. Peut-tre aux tours
suivants--il y en a six--les champions reprendront-ils l'avantage?
Peut-tre, cette Lejeune a-t-elle jet tout son feu?

Oh! Du fond de son silo, le petit constructeur sent, pouse tous ces
remous de pense o son sort se dbat. Il voudrait se sauver, rentrer
 Paris, ne plus savoir, dormir, tre comme mort. Et, malgr tout, il
reste riv dans son foss, debout, la tte tendue vers la perspective
o dbouchent les voitures.

Le deuxime, le troisime, le quatrime tour... La chance se
maintient, s'affirme. La Lejeune reste en tte, d'une rgularit de
jouet mcanique. Le cinquime tour... La Lejeune augmente son avance.
A peine un concurrent la menace-t-il encore.

Plus qu'un tour! Alors, Lejeune n'y tient plus. Il sort du
ravitaillement. Il se mle  la foule dense de l'enceinte. Et
subitement, il s'aperoit qu'il y a quelque chose de chang. De
toutes parts, des mains l'treignent. On le flicite. Bravo, mon cher!
Il se dcouvre des nues d'amis inconnus. Ah! le gaillard! On
l'entrane  l'cart. Et ce sont des chuchotis, des offres qui
tiennent du rve, des projets d'association, de commandite. Ah! cet
argent qui, tant de fois, a manqu  la maison,--ces veilles
d'chance o l'on ne dormait pas, ces jours o l'on cherchait la
picette blanche gare au fond du gousset,--cet argent afflue, se
rue, en mascaret. On dirait qu'on lui fourre des billets de mille dans
ses poches, dans sa bouche, qu'on l'en bourre, qu'on l'en billonne.
C'est, dans cette demi-heure du dernier tour, toute une fortune qui
monte, s'chafaude, s'panouit en apothose.

Qui s'en douterait? Un drame se joue derrire le front du hros.
Tandis que la gloire s'offre, lui souffle au visage son haleine
grisante et lui jette au cou ses beaux bras dors, Lejeune n'a qu'une
pense: Si le moteur ne tenait pas jusqu'au bout?... Il l'a
tellement travaill, cisel. Maintenant, toutes les cloisons lui
apparaissent en papier  cigarettes, toutes les tiges en ftus de
paille. Toutes les pices ont bien tenu jusqu'ici. Mais peut-tre
sont-elles aux limites de leur endurance? Oh! si la voiture n'achevait
pas ce dernier tour? Si le rve se dissipait? Quel rveil!

Qu'est-ce donc? Une clameur, d'abord indcise, s'accentue, court au
long de la route  la vitesse d'une voiture... C'est elle!

Oh! alors, c'est de la folie, de la dlicieuse folie. Il faudrait,
pour rendre ces scnes vives et touchantes, les enregistrer avec des
appareils rapides, dlicats, indits, capables de tout retenir, les
gestes, les paroles, les physionomies, les couleurs, les nuances...

Regardez l'effusion qui jette Lejeune dans les bras de son mcanicien
Berger, aussitt la petite voiture rentre au parc. Ah! la bonne, la
franche accolade.

En voil un, ce Berger, qui peut se vanter d'entrer dans la gloire 
80  l'heure! C'est un petit serrurier de Montargis, qui reprsentait
vaguement la marque Lejeune et bricolait des voiturettes. Parfaitement
inconnu, il monte en course pour la premire fois. Et maintenant,
assis dans son baquet, la face noire de graisse et de goudron,
rayonnant, superbe, il est entour d'une foule avide, qui le palpe,
l'treint, le dvisage, l'interviewe, l'acclame, tandis que cent
appareils, aux mains de photographes imprieux, le fusillent  bout
portant, et que le cliquetis des tlgraphistes expdie son nom sur
tous les points de la terre.

Et le petit mcano de quinze ans, avec sa bonne frimousse juvnile,
ingnue et pure, prend sa juste part de triomphe. Seulement, tandis
qu'on le cliche, qu'on le flatte, qu'on l'treint, savez-vous ce qu'il
fait? Il mesure avec sa jauge combien il lui reste d'essence, pour
voir, comme a, par curiosit.

Maintenant, nous sommes au buffet officiel. Mais si le dcor change,
les gestes ne changent pas. Ce qu'on s'embrasse, mes amis, dans ces
occasions-l! Mme Lejeune tombe dans les bras de son mari, sans
paroles. Le prsident du Cercle automobile cueille la scne avec son
instantan: Et plus tard, s'crie-t-il, si vous voulez divorcer,
j'aurai un document qui vous en empchera! La charmante femme
n'oublie pas le brave Berger. Clic! clac? Deux gros baisers au goudron
et  la graisse, sur les bonnes joues du conducteur. Et le petit!
s'crie-t-elle en se prcipitant vers le mcano... Et l'enfant rougit
sous le hle et le cambouis.

Attention, voil le cinmatographe qui s'avance. Rien ne va manquer 
la gloire des hros. On les groupe devant l'objet d'art qui constitue
la Coupe des petites voitures. L'homme tourne son moulin  caf. Mais,
comme les coureurs n'osent pas risquer un geste, on leur suggre, pour
les faire remuer, d'enlever les serre-tte de scaphandre dont ils sont
coiffs. Ils obissent. La foule applaudit. Que les temps sont
changs! Jadis, l'oprateur criait: Ne bougez plus! Maintenant,
c'est: Mais bougez donc!

Enfin, on apporte le champagne. Le vin espigle et vivant tincelle
dans les coupes qui tremblent dans les grosses mains noires. Les
toasts, les souhaits, les remerciements hsitent sur les lvres
agites. Et ce qu'il y a de charmant, c'est qu'alentour, tous les
visages--vous entendez, tous les visages sans exception--sont heureux
et souriants, en reflet. Ah! Voil bien ce qui donne  la vie son
clat et son prix: ce sont ces minutes d'lan, d'enthousiasme, de
sincrit absolue, vers l'allgresse.

Que vous dirai-je encore? Le brave Berger avait une poussire dans
l'oeil gauche. Si bien que cet oeil-l pleurait un peu plus que
l'autre. Mais je vous jure qu'on n'avait pas besoin d'avoir reu de
poussire du tout pour se sentir un petit picotis aux paupires.




GRAND TOURISME

   Lise et Claude--six et sept ans--se sont glisss dans la remise
   de l'auto. Dans l'ombre frache, l'norme phaton exhale une
   bonne odeur d'huile et de mtal refroidis. Une raie de soleil
   brille sous la grande porte close. On n'entend que la brouette du
   jardinier sur le sable des alles. Le mcanicien a cong. Papa et
   maman sont en visite. Calme propice! Scurit favorable! On va
   donc pouvoir goter ces dlices dfendues, grimper dans la
   voiture, lui au volant, elle  ses cts, et, de toute l'ardeur
   de l'imagination, s'lancer  travers le monde, sans changer de
   place... coutez ces chauffeurs intrpides, juchs sur leurs
   siges et vivant leur rve.


LUI.--Moi, je serais le mcanicien.

ELLE.--Tu serais pas un monsieur qui conduit lui-mme?

LUI.--Non. J'aime mieux tre un mcanicien. C'est plus chic.

ELLE.--Alors, moi, je serais une dame qui tiendrait la carte, pour
tre  ct de toi?

LUI.--Oui. O qu'on va?

ELLE, _dans son rle_.--Allez au Bois.

LUI.--Tac, tac, tac. a, c'est les vitesses. J'ai pass vite.

ELLE, _consultant la carte  l'envers_.--J'ai chang d'avis. Allez 
New-York.

LUI.--Mais il y a la mer...

ELLE, _dsinvolte_.--Faites le tour.

LUI, _dans ses dents_.--Eh bien! mon colon...

ELLE.--Et dpchez-vous. J'ai des amis  dner.

LUI, _cornant avec fureur_.--Attention, l, croquant!

ELLE, _vaguement inquite_.--Pourquoi que vous faites aller la trompe?

LUI.--C'est un transatlantique qui veut pas prendre sa droite.

ELLE, _rptant des phrases entendues_.--Soyez prudent. Je dteste
qu'on conduise au frein. a use les pneus.

LUI.--C'est bon. C'est bon. Voil New-York.

ELLE.--Qu'est-ce qu'il y a  voir,  New-York

LUI.--Des milliardaires.

ELLE.--Qu'est-ce que c'est, des milliardaires?

LUI.--C'est des gens qu'ont mal  l'estomac.

ELLE.--Alors, ils doivent tre mchants. Je ne veux pas les voir.
Retournons. Vous reviendrez par l'Afrique.

LUI.--Mais y a encore la mer!

ELLE.--Prenez l'autre rive.

LUI, _se carrant dans son fauteuil_.--On en met.

ELLE.--De quoi qu'on met?

LUI, _indulgent, avec un rien de mpris_.--De l'avance, parbleu!

ELLE.--On en fait, de la poussire!

LUI.--C'est le dsert. C'est mal entretenu.

ELLE.--Y a pas de goudron?

LUI.--Pas des bottes. Ah! ah! sacristi... Voil un troupeau
d'lphants.

ELLE.--Faut faire signe au berger de les ranger.

LUI.--Mais y a pas de berger, voyons. C'est des lphants sauvages.

ELLE.--Alors, faut faire aller la trompe.

LUI, _badin_.--Comme eux...

ELLE.--On passe?

LUI.--Bien sr... Oh! l, l, quelle secousse!

ELLE.--On a cras quelque chose?

LUI, _avec orgueil_.--Plutt.

ELLE.--Quoi donc?

LUI.--Je crois qu'on vient de passer sur une autruche.

ELLE, _vivement_.--Oh! Faut rapporter les plumes!

LUI.--Non, non, filons. Le propritaire n'aurait qu' prendre notre
numro. Je ne sais pas si le patron est assur.

ELLE.--C'est dommage.

LUI.--Si on boule un crocodile, je vous promets qu'on prendra sa peau.
Ah! zut!

ELLE.--Qu'est-ce qu'il y a?

LUI.--C'est mon embrayage qui me fait des mistoufles.

ELLE.--C'est grave?

LUI.--Non! C'est des grains de sable... Pas tonnant, dans le Sahara.

ELLE, _rassure_.--Je voudrais passer par Pkin.

LUI.--Ah! non, alors. On ne sera jamais rentr pour dner.

ELLE.--Si, na!

LUI, _quittant le ton mcanicien_.--Non. D'abord, c'est pas une
raison, parce que t'es la dame, pour me faire faire tous tes caprices.
Je ne veux pas reinter ma voiture, moi. Ou bien alors, je serai le
monsieur, tu seras ma femme, et tu n'auras plus rien  dire.

ELLE, _effare de connatre si tt le joug conjugal_.--Non, non. Tu
seras toujours le mcanicien. Par o rentre-t-on?

LUI.--Par la Turquie.

ELLE.--On ne s'arrtera pas?

LUI.--On ne s'arrte jamais en automobile, quand on n'est pas forc.

ELLE.--Alors, quand qu'on achte des cartes postales?

LUI.--Quand on fait son plein d'essence, tiens! Mais faut rentrer. On
va faire vite.

ELLE.--Faire quoi?

LUI.--De la route, voyons. Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse? Regarde.
On frise le cent  l'heure. Attention: un tournant. T'as vu? On a vir
sur deux roues.

ELLE, _mal rassure_.--On va pas verser?

LUI, _sr de soi_.--Il n'y a pas de danger.

ELLE, _frissonnante_.--Alors, va encore plus vite, dis.

LUI, _farouche_.--Tant que a peut!

ELLE.--Tant que a peut quoi?

LUI.--T'es bte. Tant que a peut marcher.

ELLE.--Tu conduis bien, tu sais.

LUI, _modeste_.--Oui. Je connais mon affaire. (_Un temps._) Dis donc,
voil que tu tutoies ton mcano, maintenant!

ELLE, _du tac au tac_.--Tu tutoies bien ta patronne.

LUI.--Tiens, c'est vrai! Ah! a se tire: on voit la tour Eiffel.

ELLE.--O qu'on est?

LUI.--Dans les Alpes.

ELLE.--Dis donc, on n'a pas eu de panne.

LUI.--Touche du bois.

ELLE.--Pour quoi faire?

LUI.--a empche les pannes.

ELLE.--Si on en avait une, qu'est-ce qu'on ferait?

LUI.--Du camping.

ELLE.--Qu'est-ce que a veut dire?

LUI.--C'est de l'anglais. a veut dire dner sur l'herbe. Ah! nous
voil arrivs. Cristi, j'en ai plein les bras.

ELLE.--C'est trs bien, chauffeur. Je suis trs contente de vous.
Tenez, voil cent mille francs.

LUI.--C'est que je n'ai pas de monnaie.

ELLE, _royale_.--Gardez, gardez, mon garon.




PAUL

   Les six ans de Lise jouent au jardin. Les sept ans de son frre
   Claude s'approchent, importants et pntrs:


LUI.--Tu sais, papa vient de renvoyer Paul...

ELLE, _effare_.--Le chauffeur! Non... C'est vrai? Oh! il tait si
gentil avec nous. Pourquoi qu'on le renvoie?

LUI.--Pour des tas de choses. Oh! papa lui en a dit, va.
(_Satisfait._) Moi, j'tais dans la remise, j'ai tout entendu.

ELLE.--Eh bien! qu'est-ce qu'il a fait?

LUI.--Voil. Ce matin, on l'avait envoy  la ville pour une petite
rparation. Parat qu'il est rentr un peu parti...

ELLE.--Parti o?

LUI.--Gris, si t'aimes mieux.

ELLE.--De poussire?

LUI.--Mais non, voyons: paf, pompette, pochard.

ELLE.--Ah! bon.

LUI.--En revenant, il a rafl un garde-crotte contre une charrette et
il a dtraqu la sirne. Tu penses si papa tait furieux. Il criait
que dans un tat pareil un chauffeur est capable de tuer tous ses
passagers...

ELLE.--Mais puisqu'il n'en avait pas...

LUI.--Nous aurions pu tre dans la voiture. Et puis a pourrait
recommencer. Enfin, il a dit  Paul qu'il allait lui rgler son
compte, et il lui a ordonn de faire ses paquets.

ELLE.--Et Paul?

LUI.--Il n'avait plus l'air parti du tout. Il disait qu'il ne buvait
jamais et que, justement, un rien lui montait  la tte. Avant le
djeuner, ses camarades du garage lui avaient fait prendre... oh!
attends... un drle de nom... quelque chose comme une mauviette ou
une minette, enfin une affaire o il y a de l'absinthe.

ELLE.--a doit tre bon.

LUI.--Je ne sais pas. Je n'en ai jamais got. Et alors Paul jurait
qu'il ne recommencerait jamais, qu'il se mfierait, que a lui
servirait de leon...

ELLE.--Et papa ne l'a pas cru?

LUI.--Non, non. Papa a parl de la goutte d'eau qui fait dborder le
vase. Par exemple, je ne sais pas quel vase.

ELLE.--a doit tre dans le moteur.

LUI.--Peut-tre. Et alors papa lui a sorti tout ce qu'il avait sur le
coeur depuis le commencement. Y avait quelque chose!

ELLE.--Quoi?

LUI.--Attends, que je me rappelle. Ah! d'abord, il a reproch  Paul
de dire des gros mots  tout bout de champ.

ELLE.--Il en disait quand il est arriv. Mais il n'en dit plus, plus
jamais.

LUI.--Mais tu comprends que quand on est en colre, on n'y regarde pas
de si prs. Papa criait de sa grosse voix: Vous avez appris  mes
enfants des mots qu'ils n'auraient jamais d entendre. a, c'est
vrai, Lise. Tu te rappelles le jour o on a crev, o il faisait si
chaud. Paul, en changeant d'enveloppe, disait tout le temps: Chameau
de pneu! Chameau de pneu! Et alors, toi, au dner, comme tu avais le
croton, tu as dit tout haut: Chameau de pain!

ELLE, _indulgente_.--Oui, mais c'tait l'anne dernire. J'tais
petite.

LUI.--Tu as t tout de mme prive de dessert, et c'tait la faute de
Paul.

ELLE.--Ses parents ne lui avaient peut-tre pas appris que c'tait un
vilain mot...

LUI, _suprieur_.--On sait a de naissance.

ELLE.--Mais non, puisqu'il a fallu me priver de dessert pour me
l'apprendre... En tout cas, papa a fait perdre  Paul cette
habitude-l. Quand on sort, il n'attrape plus les pneus, ni les
charretiers, ni les paysans, ni les cyclistes, ni personne. Papa ne
lui a pas retrouv d'autres dfauts, j'espre?

LUI.--C'est le chat! Papa lui a reproch son inexactitude. Au
commencement Paul tait toujours de cinq minutes en retard sur
l'heure fixe. Et a a t le diable pour lui faire perdre cette
habitude-l.

ELLE.--Les dames non plus ne sont jamais prtes  l'heure.

LUI.--C'est  cause de leur voilette. Parat qu'il n'y a rien de plus
long  mettre qu'une voilette. Enfin, Paul, c'est son mtier d'tre
exact. Papa lui a resservi l'histoire du jour o il a manqu son train
pour Paris parce qu'ils taient partis en retard pour la gare.

ELLE.--Oui. Eh bien, qu'est-ce qu'ils ont fait, ce jour-l? Ils sont
partis  Paris par la route et ils sont arrivs avant le chemin de
fer!

LUI.--Parbleu! Parce que Paul va  des vitesses folles. Aller plus
vite qu'un train qui fait du soixante  l'heure!

ELLE.--Alors, pourquoi que papa dit: Un soixante de pre de famille?

LUI.--Il dit a devant ses amis, mais pas devant Paul. Au contraire,
il lui a assez reproch ses excs de vitesse des premiers temps. Mme
que maman en avait des palpitations de coeur. Il parat qu'on tait
oblig de le calmer  toutes les descentes, tous les tournants, les
traverses de ville, pendant des mois. Papa lui a encore cri: Et
quand vous aviez une auto devant vous? Ai-je d assez vous retenir?
Vous ne vous connaissiez plus, vous vous emballiez, il fallait  toute
force que vous la dpassiez. Avec vos 30 chevaux, vous vouliez lutter
contre des 80, des 100 chevaux!

ELLE.--Oh! c'tait joliment amusant! Tu te rappelles quand Paul
donnait des grands coups de sirne pour faire ranger la voiture. Ce
qu'ils devaient rager, les autres! Moi, a me faisait toujours penser
 l'ogre quand il affile son grand couteau pour dcouper les petits
enfants. Et toi aussi, a t'amusait, et papa, et maman, tout le monde.
Personne ne parlait jusqu' ce qu'on ait pass.

LUI.--Oui. Mais il aurait pu arriver un accident.

ELLE.--Tu n'es qu'un capon. D'ailleurs, c'tait fini, ce temps-l.
Papa avait dfendu de dpasser les autos. Je pense que Paul a
rpliqu.

LUI.--Bien sr. Il a rpondu que certains patrons taient pour la
vitesse, d'autres contre, et qu'il fallait le temps de se mettre 
l'allure de la maison.

ELLE.--C'tait tap. Et papa le renvoie tout de mme?

LUI.--Bien sr.

ELLE, _un doigt sur son petit nez_.--Eh bien! moi, je vais lui dire de
le garder.

LUI.--T'es pas folle?

ELLE.--Mais non. Rflchis. Paul ne dit plus de gros mots. Il n'est
plus en retard. Il ne va plus trop vite. Il a jur qu'il ne boirait
plus de mauviette. Puisque papa l'a corrig de tous ses dfauts, c'est
pas le moment de le renvoyer...




ILLUSIONS

   Claude et Lise, suivant leur prdilection, se sont glisss dans
   la remise et juchs sur l'auto. Dans une des pochettes
   intrieures, ils ont dcouvert le _Manuel du Parfait Chauffeur_.
   Trouvaille inestimable! Bible o tiennent toute sagesse et toute
   vrit! Assis cte  cte sur le sige avant, unissant leur
   science et rapprochant leurs ttes enfantines, ils dchiffrent le
   livre merveilleux. Pour l'instant, ils s'extasient sur l'index
   alphabtique:


ELLE.--Y en a-t-il des noms, y en a-t-il!

LUI.--Plutt.

ELLE.--Tu sais ce que a veut dire, tous ces mots-l?

LUI, _modeste_.--Des fois...

ELLE.--T'en as, de la veine. Moi... Tu ne vas pas te moquer de moi? Tu
le jures?

LUI.--Je crache.

ELLE.--Eh bien, moi, quand j'entends papa ou Paul dire un de ces
mots-l, je vois des drles de choses, des choses qui ne doivent pas
tre vraies, tu comprends?

LUI.--Pas du tout.

ELLE.--Je vais t'expliquer. Des billes, qu'est-ce que c'est?

LUI.--C'est des petites boules en acier. J'en ai vu quand Paul a
dmont une roue. Mme qu'elles ont roul dans tous les coins et qu'il
jurait!

ELLE.--Eh bien, moi, quand papa parle d'un roulement  billes, je vois
des billes pareilles  celles que nous avons pour jouer, des billes de
verre avec des tortillons de couleurs, des belles billes d'agate qui
cotent si cher, jusqu' des six sous...

LUI.--Tu ne t'ennuies pas. a casserait, grosse bte.

ELLE, _pique_.--On n'a jamais essay.

LUI.--Heureusement. Dis-en d'autres, des choses que tu imagines, pour
voir.

ELLE, _mfiante_.--Je ne m'en souviens plus.

LUI.--Attends. La bougie, comment crois-tu que c'est fait?

ELLE.--Je la vois dans un chandelier, avec une mche et une petite
flamme.

LUI, _l'imitant_.--Avec une petite flamme. Tu n'y es pas du tout.
(_Suprieur._) C'est lectrique.

ELLE.--Tu vois, tu te moques de moi. Je ne te raconterai plus rien.

LUI.--Mais si. (_Du haut de ses huit ans._) Quand j'tais petit, je me
trompais aussi. a arrive  tout le monde. Tiens, quand on parlait
devant moi des chambres  air, je m'imaginais des vraies petites
chambres, avec des fentres, des tableaux, des tapis par terre. Ce
qu'on est serin, quand on est gosse! C'est comme le jour o maman a
dit que ma tante Vernisson tait pleine de tact. Je confondais avec le
talc que Paul met aux pneus. Et je voyais la tante Vernisson toute
blanche, comme un goujon dans la farine.

ELLE, _en confiance_.--Ah! Goujon, a me fait penser... Alors, quand
Paul dit qu'il va chasser un goujon, ce n'est pas un petit poisson?

LUI, _doucement railleur_.--Il dirait qu'il va pcher. Un goujon,
c'est en fer.

ELLE.--Alors, c'est donc jamais des mots pour de vrai?

LUI.--Mais non. Tu voudrais pas qu'on mange la poire de la trompe, les
lentilles du phare, le croissant des pneus, les pastilles  rparer,
et les ressorts  boudin?

ELLE.--Dis donc, a serait comme dans l'histoire du pays de Cocagne,
o tout est bon  manger, les maisons, les meubles, tout.

LUI.--C'est des contes de fes. Ce n'est pas arriv. (_Feuilletant
l'index et cherchant des exemples._) Est-ce que tu crois que la
chemise du moteur a tout plein de dentelles autour, comme celles de
maman? Ou que les fuses des roues vont partir et faire des toiles
dans le ciel! Que l'obus des valves va faire explosion? Que le chssis
blind est  l'preuve du canon? Ou que les ressorts ont vraiment des
mains et qu'on leur coupe les ongles comme  nous? Qu'on plombe les
dents des roues, quand elles se gtent? T'attends-tu  trouver du
miel dans le radiateur nid d'abeilles? Penses-tu que les queues de rat
sont coupes sur un animal vivant? Et quand la soupape repose bien sur
son sige, t'imagines-tu qu'elle s'assoit dans un petit fauteuil?

ELLE, _rveuse_.--Non, non, bien sr.

LUI.--C'est que tu en serais bien capable. Tu es trs gobeuse. Je suis
sr que le jour o papa s'est cri sur la route: Le carburateur est
noy!, tu as d croire  un accident et chercher la rivire o il
tait tomb. Et quand on s'est aperu que le moteur tait gripp,
avoue que tu voulais lui donner du jujube?

ELLE.--T'exagres.

LUI.--Faut pas tout croire. Tiens, regarde, en voil encore d'autres,
des exemples. Les bornes ne sont pas en pierre et on ne les chipe pas
au long des routes. Les brides ne sont pas en cuir. La clef anglaise
n'a jamais t en Angleterre, et la limousine n'est pas la femme du
limousin. Le sabot du frein et le talon des pneus ne se trouvent pas
chez le cordonnier. L'ergot ne vient pas d'un coq. Le prisonnier
n'est pas en cellule. Les cuvettes ne servent pas  se laver les
mains, et les galets n'arrivent pas du bord de la mer. Le purgeur
n'est pas de l'huile de ricin. Et il ne faut pas prendre le pot
d'chappement pour un vase de nuit. (_rudit._) Tout a, comme on dit,
c'est pris au figur.

ELLE, _secrtement due de voir ses illusions s'envoler_.--C'est
dommage... Les choses que je vois sont plus jolies que les choses
vraies. (_Prenant l'index  son tour._) Moi aussi, va, je vais t'en
trouver, des exemples. Ainsi, tiens, il y a crit: collier. Eh bien
pour moi, un collier, c'est tout en perles de corail rose, comme celui
qu'on m'a donn pour mes six ans et qu'on me met seulement les
dimanches. Une couronne, ce serait tout couvert de pierres prcieuses,
des rubis, des diamants, pareilles  celles des rois, sur les images.
Les coussinets! a serait des petits coussins de soie, brods, avec
des applications. Les papillons doivent avoir des ailes. (_Dchiffrant
pniblement l'index._) L'arbre du quoi?... L'arbre du cardan. Eh bien,
cet arbre-l doit avoir des feuilles, des fleurs, des fruits. Les
chapeaux des roues seraient en paille, avec des noeuds de ruban. Et le
volant du moteur aurait srement des plumes, comme celui que nous nous
renvoyons avec nos raquettes. Elle ne serait pas jolie, ma voiture?

LUI.--Et commode! saperlipopette! T'en as, une imagination, pour ton
ge! (_Gaulois._) Et quand Paul dit qu'une vis a foir, qu'est-ce que
tu vois?

ELLE.--Oh! dgotant!




L'AUTOYER


Le nouveau chauffeur exerait sur la petite Lise un attrait ml de
crainte. D'abord, il portait toute sa barbe. Et c'est tellement rare,
un chauffeur  barbe, que ce simple trait suffisait  en faire un
personnage singulier, au-dessus des lois. Puis il n'tait gure
bavard. Et l'on tait fier de lui tirer une parole. Enfin, il
supportait tout juste des mioches autour de lui, pendant qu'il
travaillait. Et l'on prouvait,  rester quand mme, la sensation
dlicieuse de braver un danger, sans risque.

       *       *       *       *       *

Ce jour-l, tandis que l'homme barbu plongeait une norme clef dans
les profondeurs de la voiture, Lise dcouvrit, sur le sol de la
remise, des petites boules noires et luisantes, assez semblables  des
crottes de bique. Tout simplement des billes enduites de cambouis.
Elle demanda:

--Qu'est-ce que c'est que a?

Le chauffeur, sans se retourner, rpondit:

--De la graine d'auto.

Lise crut avoir mal entendu. De la graine d'auto... Il se moquait
d'elle. Les voitures ne poussent pas toutes seules. Cependant, cet
homme svre, cet homme  barbe ne plaisantait jamais. Ce n'tait pas
sa manire. Est-ce que vraiment?...

Justement, Claude, le frre de Lise, parut au seuil de la remise, un
arc en bandoulire et des flches  la main. C'tait un malin. Il
allait sur ses huit ans. Il saurait. L'entranant dans le jardin, elle
lui rpta, un peu confuse tout de mme, les paroles du chauffeur.

Imprudente Lise! Elle ne devine pas que Claude, ravi de s'offrir la
tte de sa petite soeur et de lui jouer un tour de longue haleine, va
pouser la plaisanterie, saisir la bille au bond. Il croise les bras,
feint la stupeur:

--Comment! Tu ne savais pas que les autos venaient de graine?

Lise lutte encore:

--Voyons, on les construit dans dos usines. Mme qu'on les livre
toujours en retard.

Claude triomphe:

--Justement. C'est parce qu'elles ne sont pas mres!

Voil un coup droit. Lise en demeure branle. Cependant, elle hausse
ses petites paules:

--Comment donc a pousse?

Claude rassemble son imagination. Il va lui falloir inventer
sur-le-champ:

--Parbleu! a ne pend pas aux arbres comme des cerises... Non. a
vient comme des pommes de terre, en dessous.

Lise demande encore, souponneuse:

--Et il y a des feuilles?

--Superbes. Comme des choux. C'est pour  que les chauffeurs disent:
il est dans les choux.

--Tu en as vu?

--Non. Mais je le sais. Aprs, on les dterre, on les gratte, on les
dcollette, comme disent les ouvriers, on les nettoie, on les lave.

C'est que tout cela vous a un air de vraisemblance... Mais Lise ne
veut pas encore s'avouer convaincue:

--Alors, pourquoi que tout le monde n'en fait pas pousser?

--Tiens! parce que c'est trs difficile. a demande normment de
soins. Est-ce que tu fais pousser toi-mme les oranges, les ananas,
les noix de coco, toi? Non. Tu en achtes chez les marchands. C'est la
mme chose pour les autos. En somme, les usines, c'est des serres...

--Et comment qu'on appelle la plante?

Ae! Voil Claude pris au dpourvu. S'il ne tmoigne pas d'une science
imperturbable, le bateau va sombrer. Il s'agit de gagner du temps. Il
cherche, tout en parlant:

--Comment? Tu ne devines pas?... Mais c'est vident, voyons... Comment
appelles-tu la plante qui donne le caf? Le cafier, n'est-ce pas?
Pour la noix, le noyer. Eh bien! c'est la mme chose pour l'auto.
L'autoyer!

Ouf! a y est tout de mme. Et pour rparer sa courte dfaillance,
Claude sort un argument dcisif:

--D'ailleurs, tu connais la plante qui est dans le salon, dans un
grand pot?

--Le caoutchouc?

--L, tu vois, je ne te le fais pas dire. Il y a bien une plante qui
donne du caoutchouc. Alors, si les pneus poussent sur un arbre,
pourquoi veux-tu que a ne soit pas pareil pour la voiture entire?

Cette fois, Lise est hors de combat. Ses derniers doutes
s'vanouissent. Alors, timidement:

--Dis donc, si on essayait, nous?

Claude jubile. Mais il dissimule, afin de faire durer la plaisanterie.
Et, dtach, suprieur:

--Essaye si tu veux.

Aussitt, profitant d'un instant o le chauffeur tourne le dos, Lise
subtilise deux billes. Claude se prte au jeu. En grand secret, on
choisit un coin  l'abri du vent, o il n'y ait ni trop d'ombre ni
trop de soleil, et l, dans un terreau bien meuble, bien apptissant,
on enfouit les deux graines... Un coup d'arrosoir. Trois petits
piquets pour reprer l'endroit. Voil.

Et maintenant, il faut attendre. Claude assure qu'on ne verra rien
avant un an. Que c'est long! Au moins, peut-on savoir ce qu'on
obtiendra? Une limousine, un phaton, deux baquets? De quelle couleur?
Oh! l-dessus, Claude est affirmatif:

--Parbleu, a se passe pour les autos comme pour les autres plantes.
Chaque varit a sa graine spciale, qui reproduit l'espce. De la
graine de cantaloup donne du cantaloup, et non pas un autre melon.
Donc, de la graine prise  un double phaton rouge caroubier
24-chevaux donnera une 24-chevaux double phaton rouge caroubier.

Quelle chance! Lise et Claude auront leur voiture  eux! C'est papa et
maman qui seront tonns! Qui conduira? Claude. Il faut qu'il
apprenne. O ira-t-on? Et ce sont des projets, des itinraires  n'en
plus finir. Lise est ivre d'espoir.

Oh! maintenant, elle est, sre. Chaque soir, elle s'en va d'un pas
ferme, son petit arrosoir  la main, verser un peu d'eau sur les
chres graines. Et il lui semble--mais oui, elle n'a pas la
berlue--que la terre commence  s'enfler...

Et voyez comme c'est contagieux, l'espoir et la foi. Un jour que Lise
est sortie, Claude, arm d'une baguette, se glisse furtivement au fond
du jardin et... creuse la terre afin de mettre au jour les fameuses
graines! Il s'est pris  son pige. A force de raconter des histoires,
il arrive  douter. Tout de mme, si elles avaient germ?...




CURIEUSE SUITE D'UN ACCIDENT D'AUTO


Aprs avoir coul des jours oisifs et choys, Marcel Debrive, 
vingt-deux ans, se trouva subitement sans un sou dans sa poche, sans
un mtier dans les mains, mais, par contre, avec une soeur et une
maman sur les bras. Son pre, soudain ruin dans la banque, n'avait
pas survcu au dsastre. Alors, bravement, Marcel se fit mcanicien
d'auto. Ils sont plus nombreux qu'on ne pense, ceux qui possdrent
d'abord une voiture, puis qui, sans ressource et sans autre talent,
demandrent leur salut  l'art de conduire.

Au moins, Marcel Debrive put viter de servir un particulier,
condition que son pass de fils de famille lui et rendue
particulirement pnible. Grce  des protections, il entra  l'usine
Sancerre, la clbre marque d'automobile. Comme il se prsentait et se
tenait fort bien, on l'employa aux livraisons de voitures en province.
Et plus tard, lorsqu'il eut amlior ses connaissances par l'tude et
la pratique, on l'envoya prs des clients lointains qui rclamaient un
mcanicien de la maison.

       *       *       *       *       *

C'est  ce dernier titre qu'il se prsenta, un matin de printemps,
chez le riche minotier Morez, dont les moulins et la maison
d'habitation sont blottis dans un pli du Jura. Sa voiture Sancerre
refusait tout service. Vainement, de ses mains de chauffeur novice,
l'avait-il excite, sonde, trifouille. Elle ne voulait rien savoir.

Il ne fallut pas grand temps  Marcel Debrive pour reconnatre quelque
anicroche du ct de la magnto, personne facilement drgle. Mais il
dcouvrit du mme regard Mlle Morez. Car toute la famille, groupe
autour de la voiture malade, attendait l'arrt du mdecin. Marcel
Debrive reut le choc. Ce fut instantan. Chez lui, l'amour naissant
fut plus fort que l'amour-propre. Au lieu d'affirmer sa science en
dnonant la panne, il se tut. Il tait rsolu  prolonger son sjour
en prolongeant ses recherches.

Oubliant sa cotte et son bourgeron,--qu'il avait souvent endosss,
d'ailleurs, lorsqu'il travaillait sous sa propre voiture,--Marcel
Debrive s'prit de Rene Morez. Ce fut l'ternel roman du jeune homme
pauvre et de la jeune fille riche. Banal pour ceux qui le lisent, il
est toujours indit pour ceux qui le vivent.

Le contraste entre les fines manires et l'humble mtier de ce garon
sduisit-il la jeune hritire, tandis qu'elle suivait son travail?
Fut-elle charme par cet attrait mystrieux de prince dguis? En tout
cas, s'il reut le coup de foudre, elle reut le choc en retour. En
quelques jours, la trame lgre et forte des allusions et des regards
les lia l'un  l'autre.

       *       *       *       *       *

La voiture, elle, gisait, miette, en mille morceaux, comme un jeu
d'osselets. Jamais chssis ne fut dmont, examin, autopsi aussi
minutieusement. La panne serait traque dans ses derniers
retranchements. Elle ne pouvait pas chapper  d'aussi consciencieuses
investigations.

Mais si la gurison n'avanait gure, l'idylle ne marchait pas fort
non plus. Que peut-on se dire dans un regard? Tout et rien. Alors ils
s'crivirent... Et leurs aveux purent enfin se rpandre. Ils se
contrent le pass, ils btirent l'avenir. Fragile avenir! Hlas! M.
Morez tait trop intress pour permettre un mariage ingal. Mme Morez
trop austre pour couronner un roman conu au mpris des usages.

Cependant, Marcel devait  la renomme de la maison Sancerre,  sa
propre rputation, de ne pas laisser plus longtemps la voiture en
menus morceaux. Il fallut la ressusciter. Hlas! elle marcha.

Mais, pour prolonger le sjour du jeune mcanicien, Rene Morez eut
une inspiration. Elle souhaita d'apprendre  conduire. Quoi de plus
naturel que de profiter de la prsence d'un matre? Son voeu fut
exauc. Et les leons commencrent, sur la route, devant la maison,
sous les yeux des parents ravis, en premire vitesse.

       *       *       *       *       *

Voici la dernire leon. Marcel doit repartir le soir mme pour Paris,
sans avoir os se dclarer aux parents, tant il est sr d'un chec
dans sa condition prsente. Fouetts par la pense de la sparation
proche, ils augmentent l'allure et la distance. Ils sont seuls, hors
de vue. Rene conduit. Il est pench sur elle, prt  la moindre
alerte. Ils ont l'illusion trompeuse de s'en aller cte  cte dans la
vie. Ils perdent la notion de l'espace et du temps. Une longue
descente se droule  leurs yeux alanguis. Happs par la pente, ils
plongent dlicieusement. Soudain, un tournant brusque surgit au bas de
la cte. Marcel est-il troubl par un trop proche voisinage? Avant
d'avoir bauch un geste, pouss un cri, il se voit jet au foss,
lanc dans un champ, dans un panache formidable...

Cependant, les parents, peu  peu, s'effarent de ne pas revoir leur
fille. Une heure. Deux heures... Serait-ce un accident? Non. Ce n'est
pas possible. Ce serait trop affreux. Ou alors, ce jeune homme trop
distingu ne serait-il qu'un faux mcanicien? Se serait-il permis?...
D'un regard, ils se consultent, se concertent. Il faut savoir. Et les
voil cambriolant les tiroirs de Marcel et de Rene, tirant au jour le
chaste roman par lettres... Plus de doute. Ils s'aiment. Il s'agit
d'un enlvement. Et ce sducteur se prtend de bonne famille! Oh! Mais
le misrable n'aura pas leur fille. Ils rattraperont eux-mmes les
fuyards. Car il faut viter le scandale  tout prix.

Vite, on attelle le cheval  la charrette anglaise, garde en
attendant que cette maudite voiture soit en tat. Madame monte,
Monsieur fouette. Un garde, un mtayer, un bcheron successivement les
renseignent. Ils sont sur la piste. Ah! si la bonne panne pouvait
immobiliser les coupables! Plus vite. Le cheval semble sortir d'un
bain d'eau de savon. Plus vile encore.

Tout  coup, au bas d'une descente, ils distinguent un rassemblement
autour de la voiture retourne... Leur fille est morte! Ils
bondissent, interrogent. On ne sait pas au juste. On a transport les
jeunes gens l, tout prs. Les bras dsignent un chalet au milieu d'un
pr.

       *       *       *       *       *

Ils volent. Et l, ds le seuil de la chambre, ils s'arrtent,
foudroys. _Dans le mme lit_, le drap au menton, le teint rose, les
deux amoureux reposent cte  cte! Sans autre dommage qu'une
commotion formidable, ils se rveillent lentement. Et, croyant rver
encore, ils se sourient...

La vieille femme qui habite le chalet, flairant des parents et qutant
une aubaine, s'explique avec complaisance. Dame oui, elle les a mis
dans son propre lit, ces pauvres jeunes gens. Sans doute des nouveaux
maris en voyage de noce.

Derrire les Morez, les curieux se pressent. L'un d'eux a reconnu le
minotier. On chuchote. On ricane. Le scandale est public, flagrant...

Et le pre, secou d'une rage tout juste attnue par la joie de
retrouver sa fille sauve, se tourne vers la vieille femme qui, dj,
avance le creux de la main:

--Ah! bien, vous en avez fait de la jolie besogne, la mre! Il va
falloir les marier, maintenant!




ENCORE UN ACCIDENT D'AUTOMOBILE


--Mes enfants, une grande nouvelle. Papa va louer une automobile,
pendant un mois, l't prochain.

Et tandis que les petits et les grands l'acclamaient et battaient des
mains, l'excellente Mme Courlon jetait  son mari, assis en face
d'elle  table, un regard de gratitude et de triomphe.

Elle l'avait enfin dcid. Il prfrait les chevaux, la wagonnette
qu'il conduisait les mains hautes et la barbe au vent, en excitant ses
btes de clappements de langue et de bonnes paroles. Parbleu, elle
aussi s'en ft contente! C'tait suffisant pour des vieux retraits
comme eux. Mais leurs deux filles, leurs gendres, leurs petits
enfants? Il fallait que le sjour aux Aubiers leur ft agrable. Tout
ce jeune monde-l avait besoin de mouvement. L'automobile leur serait
un attrait de plus... M. Courlon avait cd. Soit! il louerait une
voiture pour un mois. Et il en achterait une l'anne suivante, si
l'essai tait satisfaisant.

Ah! certes, l'essai serait satisfaisant,  en juger par la joie que
rpandit la nouvelle, ds que Mme Courlon l'eut annonce en plein
djeuner du dimanche... Ivresse des projets, enchantement de
construire l'avenir! Sans attendre la fin du repas, on tendit une
carte sur la nappe. Les imaginations s'lanaient sur les traits
rouges des routes,  cent  l'heure. Le domaine des Aubiers tait
situ prs de Melun. De l, on pouvait rayonner vers les Ardennes, les
Vosges, le Jura, le Plateau Central; qui sait? pousser mme jusqu'aux
Causses du Tarn... On allait au-devant de la vie, on domptait l'espace
et le temps, dans l'allgresse.

Mais Gustave Lerond, l'un des gendres, jeune fonctionnaire
circonspect, froid et rgulier, demanda  son beau-pre:

--Combien aurez-vous de places?

M. Courlon, encore mal rsign, eut un geste indcis. Et ce fut sa
femme qui rpondit:

--Mais ce sera un double phaton, naturellement. Quatre ou cinq
places, par consquent.

Un petit silence recueilli passa. Alors elle reprit:

--Oh! j'ai dj tout combin. Chaque mnage aura son tour. Ainsi,
chacun sera libre et pourra emmener ses enfants.

L'enthousiasme rejaillit. Les deux filles, Suzanne et Andre, se
montraient surtout ardentes. De couple  couple, on changeait des
vues et des itinraires. L'mulation excitait les esprits. C'tait 
qui chafauderait les plus mirifiques projets.

Mme, une petite discussion faillit clater entre les deux soeurs.
Suzanne tenait pour les grandes vitesses. Andre pour des allures de
mre de famille. Mme Courlon les calma. Puisque chacune aurait son
tour!...

Cependant Gustave Lerond demanda:

--Et de quelle date  quelle date aurez-vous la voiture?

Ce fut encore Mme Courlon qui rpondit:

--Je vous dis que j'ai tout prvu. Vous, Gustave, vous prenez votre
cong en septembre. Lon le prend en aot. Eh bien! la voiture sera
loue du 15 aot au 15 septembre. A cheval sur les deux congs.
N'est-ce pas pour le mieux?

Gustave ne sut pas retenir un geste contrari.

Elle demanda, maternelle:

--Qu'avez-vous? Cela ne vous arrange pas?

Il rpliqua, non sans un peu d'aigreur:

--Oh! si, si, parfaitement. Je dplore seulement d'avoir  choisir
entre deux plaisirs, puisque j'ai pris septembre  cause de la chasse.

Andre, la femme de Gustave, appuya:

--C'est vrai, maman! Gustave, qui adore la chasse, va tre oblig de
s'en passer pour profiter de l'automobile.

Et, se tournant vers son beau-frre:

--Vous, au moins, Lon, cela ne vous privera pas.

Lon Griset, paisible industriel, d'un blond de pitchpin, en effet
n'tait pas chasseur. A peine taquinait-il discrtement le gardon.
Modeste, il mit au point:

--Je pche.

Et Suzanne Griset, clatante de vie et de sant, concilia en riant:

--Que voulez-vous? On ne peut pas tout avoir!

A quoi sa soeur, amre:

--Ceux qui disent a, ce sont ceux qui ont tout.

Suzanne, de belle humeur, gourmanda sa cadette:

--Voyons, Andre, tu es stupide. Tu vas finir par te gter d'avance
ton plaisir.

--Avoue cependant, poursuivit Mme Lerond, que la chance t'a toujours
favorise...

Elle ajouta  mi-voix:

--Et quand je dis la chance...

Suzanne, amuse:

--Non, mais continue.

Andre, qu'exasprait le calme joyeux de sa soeur, rpliqua:

--Parfaitement, je continuerai. Oui, tu as toujours t favorise.
Tiens, toute petite, je ne portais jamais que tes robes, tes chapeaux,
tes bottines, parce que tu tais l'ane. Il n'y en avait que pour
toi. On ne faisait attention qu' toi. Tout t'a russi...

Et comme Suzanne continuait de rire, Andre, jetant violemment les
poings sur la table, sanglota presque:

--Oui, oui... A la fin, c'est trop injuste... trop injuste...

Elle suffoquait, la serviette aux lvres. Une longue rancoeur lui
remontait du fond de l'tre. De la gne pesait sur toute la table.
Les enfants s'arrtaient de manger, la fourchette haute. Lerond se
tourna vers son beau-frre, qui baissait un nez narquois:

--Parfaitement, elle a raison. Et je vous assure, Lon, qu'il n'y a
pas de quoi ricaner dans votre moustache.

Griset eut une subite rvolte de timide:

--Mon cher, je ris quand j'entends des choses risibles. Sacrebleu! 
qui votre femme en veut-elle? Est-ce de notre faute si elle n'est pas
l'ane et si elle est moins doue que sa soeur? Il faut prendre son
parti de ses dfauts. Personne n'en est responsable. Et je trouve
ridicule qu'on aille chercher querelle aux autres parce qu'on est
crtin ou parce qu'on est jaloux.

Gustave se pencha, le buste sur la table:

--C'est pour nous que vous dites a?

Lon, un peu ple, murmura:

--Libre  vous de vous reconnatre.

Lerond se dressa, renversant sa chaise:

--Goujat!

Griset se contenta de hausser les paules. Les enfants poussaient des
cris de golands. Les deux femmes s'taient jetes sur leur mari.
Andre, tordue par une crise nerveuse, hurlait:

--Allons-nous-en! Allons-nous-en!

Lerond dut l'emporter dans le jardin. La bonne Mme Courlon, perdue,
levait les bras au plafond. Seul, M. Courlon souriait sournoisement
dans sa barbe. Eh! eh!... Si, trois mois avant qu'on ne l'ait, la
voiture automobile dchanait de pareils incidents, que serait-ce
quand on l'aurait? Allons, allons! cette anne encore, il garderait
sa wagonnette et ses chevaux...




LA QUESTION DLICATE


On avait royalement djeun  Saint-Remy-d'Anjou. Un de ces repas qui
vous calent un homme pour huit jours. Et surtout un de ces petits vins
mousseux, spirituels, qu'on hume comme on respire, qui semblent
s'vaporer dans votre verre, tant ils se laissent boire avec
complaisance et tant ils ont de grce naturelle.

Aussi, comme on tait cordial ensuite, dans ce phaton! Il y avait l
Trutat, le propritaire de l'auto, qui conduisait lui-mme, sa femme,
puis les Macin, des amis de frache date, et enfin Luce, le charmant
Luce.

Luce est le dlice des dames. Il sait vanter la nuance de leur
chapeau, les harmonies de leur robe, avec des gestes clins qui les
enveloppent comme un voile. Elles dgustent ses compliments avec des
mines de chatte qui lappe du lait. Et comme il est peintre, ses
louanges vous ont une porte dfinitive, officielle, de diplme ou de
brevet. En change, elles admirent la suavit de ses cravates,--une
par jour, ma chre,--la coupe anglaise de son veston, l'intelligence
de sa main, le scintillement de son esprit. Il faut les entendre
soupirer: Il est si artiste! Sur leurs lvres, le mot passe comme
une musique et comme une caresse. Au demeurant, dlicat, musqu,
discret, Luce est le plus galant homme du monde.

En route, il est exquis. Il est sans pareil pour dcouvrir, pour faire
comprendre et goter le pittoresque d'une ruine ou d'une silhouette
paysanne, l'ordonnance d'un parc, la beaut d'un couchant, avec des
mots heureux et gais, avec un pouce qui sculpte l'espace et des doigts
qui projettent les ides.

       *       *       *       *       *

Aussi, le petit vin d'Anjou aidant, vous imaginez si Luce tient toute
la voiture sous le charme. Les anecdotes succdent aux penses, les
saillies aux souvenirs, et c'est comme une fine dentelle qui se
droule et flotte dans le sillage de l'auto. Puis, peu  peu, sa verve
se lasse. Luce a des absences, des distractions. Il y a des trous dans
la dentelle. Bien qu'il s'efforce de rester gal  lui-mme, il sent
une mlancolie inquite l'envahir et le diminuer. Qu'a-t-il donc?

Ce qu'il a? Ma foi, je suis presque aussi embarrass que lui de
l'avouer. Les rgles de la pudeur sont tellement tranges. Mais, aprs
tout, le problme qui trouble et travaille Luce est d'ordre gnral.
Il intresse tous les chauffeurs. Au diable! Et pourquoi faire prendre
toujours des vessies pour des lanternes? Bref, Luce voudrait bien
s'arrter un instant. Selon l'euphmisme rustique et charmant de nos
paysans, il voudrait bien pencher de l'eau.

C'est sans doute ce maudit reginglard. Il y a des petits vins, comme
cela, qui ne savent pas garder la bouteille, qui ne peuvent pas rester
en place, qui veulent absolument voir du pays. Peut-tre Luce en
a-t-il bu plus que les autres? Peut-tre est-il plus sensible que les
autres  ses impatiences? Le certain, c'est que cet anjou s'ennuie, et
qu'il veut s'en aller par la voie ordinaire.

L! Je vous le disais bien. N'est-ce pas une question d'ordre gnral?
Car, enfin, dans un express, chaque wagon possde son _buen retiro_.
Dans un train omnibus, on a la ressource de s'arrter  une station et
de prendre le suivant. Mais en auto!...

En auto, on va tant que a peut. On ne connat pas l'arrt. La crainte
de la panne a laiss dans les esprits sa forte empreinte. Nagure, on
ne s'arrtait que pour rparer. Le pli est rest. Une voiture au bord
de la route est, aux yeux du passant, une voiture en panne. Aussi,
pour viter cette supposition dshonorante, ne s'arrte-t-on pas.
Nagure, une fois arrt, on ne savait jamais si l'on pourrait
repartir. L'apprhension demeure. On profite de ce que le moteur
donne bien. On ne sait pas ce qui peut arriver. Enfin, la vitesse est
une volupt. Et, tandis que la plupart des plaisirs humains exigent
des repos, des dtentes, o l'on se reprend, o l'on se recueille, la
vitesse est une volupt qu'on peut indfiniment prolonger. Alors, on
en jouit sans relche. Et toutes ces voix de crainte et d'ivresse vous
crient en mme temps: Marche! Marche! Et l'on obit. On devient le
Juif-Errant  roulettes.

       *       *       *       *       *

Luce mditait sur ces moeurs cruelles. D'abord, il paya de mine,
essaya des ruses. Comme on passait devant un castel en ruines, il
suggra:

--Oh! ce serait tellement amusant  explorer! Si nous poussions
jusque-l?

Il esprait trouver des recoins propices. Mais sa proposition n'eut
aucun succs. L'auto marchait trop bien.

Il tcha de distraire son souci  force d'enjouement. Mais la nature
est coquette. Elle ne veut pas qu'on l'oublie. De nouveau, Luce
devint rveur. On ne s'arrterait donc jamais? Il ne pouvait tout de
mme pas, devant ces deux dames, demander  descendre, comme le gosse
qui fait claquer ses doigts pour demander au pion la permission.

Mais un tournant de la route dcouvrit une large vue sur la valle.
Luce se dressa et, le geste prophtique, s'cria:

--Ah! ah! voil une chose qui veut qu'on l'admire dans le
recueillement, dans l'immobilit!

Pendant qu'on admirerait, il s'clipserait. Mais Trutat, qui
conduisait, dclara dans son cache-poussire que les jours d'octobre
taient courts et qu'il dtestait rouler la nuit.

       *       *       *       *       *

Luce se laissa choir, retomba assis. Il s'abandonnait au courant,
comme un noy. Il n'attendait plus le salut que du hasard. Il n'y
aurait donc jamais de panne! Ah! la musique dlicieuse du moteur qui
hoquette, faute d'essence!... Ah! le joyeux coup de fusil de
l'clatement!... Ah! le gai sifflement de la crevaison!... Non, rien.
On marchait, on marchait.

A un croisement, il eut un sursaut. Si l'on pouvait se tromper de
route? Tout de suite:

--H! h! tes-vous bien srs d'tre dans le droit chemin? Si vous
voulez, je vais aller lire la plaque, me renseigner...

C'tait bien le diable s'il ne trouvait pas une haie? Mais Trutat
affirma qu'un dtour lui ferait perdre moins de temps qu'un arrt.

Alors, Luce abandonna toute esprance. Sa mditation devint plus
amre, l'obsession plus pressante. Il carta de sa mmoire l'image des
lieux o son envie et pu se satisfaire, depuis l'accueillant dicule
des boulevards jusqu' l'tincelante retraite, porcelaine et acajou,
des palace-htels.

On roulait, on roulait. A l'approche du soir, la voiture tout entire
se taisait, recueillie, les yeux  l'horizon embras en feu de forge.
Chacun semblait rver. Il n'y avait plus de raison pour s'arrter.
Luce, au supplice, souhaitait maintenant la catastrophe.

Et, pourtant, on s'arrta, pour allumer les phares... Ah! ce ne fut
pas long, je vous prie de le croire... Luce connut un de ces instants
de suprme batitude o l'on croit  la Providence.

       *       *       *       *       *

Mais  peine, ses aises recouvres, se retournait-il, qu'un cri de
surprise lui chappa: toute la voiture s'tait envole! Tous, comme
des soldats qui prparent une embuscade, s'taient jets qui derrire
un arbre, qui derrire une borne, qui  l'ore du bois... Le
mcanicien lui-mme, la main pudiquement retourne en cornet,
s'abritait derrire le capot.

Indign, Luce se croisa les bras. Ah! c'tait bien la peine de se
retenir, de se contraindre, de se mettre  la torture, quand tous
taient travaills du mme besoin! Voil donc pourquoi ils se
taisaient, depuis une heure! Ce n'tait pas la mlancolie du
crpuscule. Fichtre non! Tous avaient envie de descendre, et nul
n'avait os parler! Ah! pudeur, pudeur, que de crimes on commet en ton
nom...




LE RESSORT


Sartaine raconta:

--Il y a de cela quatre ans juste. Nous tions en voyage de noces 
Cavalour, une toute petite plage de l'Esterel. Nous y vivions  cent
sous par tte, et pourtant ce sjour reprsentait pour nous un gros
sacrifice. Nous n'avions d'autres ressources que mes appointements de
rdacteur au ministre de l'ducation publique et la rente des 20.000
francs de dot de ma femme. Mais elle avait tellement tenu  passer ces
quinze jours de cong dans le Midi, que nous nous tions offert cette
petite folie. On ne se marie qu'une fois, gnralement.

La veille de notre dpart, nous nous promenions dans la campagne, par
un temps de printemps. De tous nos yeux, nous faisions provision de
souvenirs, quand,  un dtour de la route, nous dcouvrmes une
automobile en panne. C'tait une splendide limousine, un salon sur
roues. Mais ce salon tait vide. Accroupi  l'arrire, le mcanicien
rparait un pneu. Il avait l'air d'un brave homme, la face cuite et
barre d'une rude moustache noire qui n'en finissait plus. Nous nous
approchons de lui, nous admirons sa voiture, la causerie s'engage, et
nous apprenons qu'il rentre  Paris pour chercher les filles de son
patron, un gros industriel en villgiature au Cap-Martin. Comme il se
relevait, satisfait d'avoir achev sa besogne, et sans doute mis en
confiance par notre allure modeste, il nous dit:

--a vous irait, hein, les amoureux, de faire une petite balade dans
cette bagnole-l?

Nous nous regardons, ma femme et moi. Nous n'tions jamais monts dans
une auto. Une mme pense nous traverse:

--Je vous crois. Et mme... si vous nous emmeniez jusqu' Paris...

Je lui promets un joli pourboire. Il se gratte le front sous sa
casquette, puis, rsolu:

--Bah! a ne fera de tort  personne. Et a parat tellement vous
faire plaisir.

Une demi-heure aprs, notre petite malle arrime au porte-bagage, nous
roulions, blottis au creux de la somptueuse limousine.

       *       *       *       *       *

Ah! mes amis... ce rve. Songez que, pour nous, tout tait nouveau: ce
rebondissement dru, les dlices de la vitesse allies  celles de la
solitude et du confort, l'amusement de pntrer au coeur des villes et
des villages, d'y surprendre le dtail de la vie dans un regard, puis
de fuir  nouveau dans la campagne, o le paysage raye les vitres...
Imaginez ces deux amoureux tout neufs, griss de bonheur, dans ce nid
tide et capitonn... Napolon dbarqu de l'le d'Elbe et marchant
triomphalement  travers la France, l'aigle volant de clocher en
clocher jusqu' Notre-Dame n'prouva certainement pas de sensations
plus fortes que les ntres, dans ce voyage de Provence  Paris, o la
route se prcipitait sous nos roues.

       *       *       *       *       *

A la barrire, nous quittmes ce rude et bon Marcel, le mcanicien 
qui nous devions cette chappe de rve et dont deux jours de route et
d'tapes nous avaient rapprochs.

C'tait fini... Seulement, en descendant de cette voiture, nous
n'tions plus les mmes qu'en y montant. Nous avions pris le sentiment
aigu d'une vie plus savoureuse, plus pleine, plus intense et plus
forte que celle o nous allions retomber. Ce fut le voile dchir, la
rvlation en clair, l'blouissement dont les yeux gardent la trace
ineffaable.

L'existence que j'allais mener jusqu' la mort me fit horreur. Quoi!
Donner ma jeunesse, ma force,  cette besogne dont je savais
l'inanit... tre un des rouages inutiles de cette machine 
paperasses... Attendre tous les matins et tous les soirs qu'il soit
l'heure de m'en aller... Faire mon mtier avec ma montre sous les
yeux... Finir sous-chef, avec une petite retraite... Prparer du mme
coup cet avenir mdiocre  ma compagne, que j'avais vue illumine,
tincelante de bonheur pendant ces deux jours de rve? Ah! non, non et
non!

Ce fut une mtamorphose. Je sommeillais, je m'veillai. J'tais
d'argile, je devins d'acier. Ce fut ce voyage de hasard qui tendit mes
dsirs, qui les roidit, qui en fit autant de ressorts bands, capables
de me projeter droit et vite au but... Moi aussi,  la force du
poignet, je parviendrais  la fortune. Moi aussi, j'aurais ma bonne
limousine, qui bondirait dru sur les routes.

       *       *       *       *       *

J'y serais arriv, je crois, par le crime mme, si la nature et
l'ducation n'avaient dpos en moi le sens de la nettet morale et
l'horreur de la vilenie. Le jour mme du retour, je cherchai. Un de
mes oncles, qu'on qualifiait d'_original_--mot qui peint notre race,
qui fait, de quiconque sort du moule commun, une sorte de
demi-fou--m'avait lgu une formule pour la conservation des oeufs.
Tiens, petit, garde cette note. Cela te servira peut-tre un jour.
Je l'avais oublie dans un coin de tiroir, en vrai Franais qui fuit
l'initiative et n'estime que les diplmes. Je la relus. Si elle tait
bonne, elle valait un trsor. En effet, l'oeuf frais se vend _trois_
fois plus cher en hiver qu'au printemps. On voit tout de suite les
bnfices que pourrait raliser celui qui achterait des oeufs au
printemps, les conserverait frais et les revendrait l'hiver. Nous
tions en mars. Je prparai le bain, j'y plongeai quelques centaines
d'oeufs, et je ne les en tirai qu'en novembre. Passez-moi le mot: on
et dit qu'ils sortaient du derrire de la poule! Alors, j'entranai
ma femme par la taille dans une valse chevele, en criant: Nous
aussi, nous aurons notre limousine!

Rsolument, nous nous jetmes  l'eau. Je quittai le ministre, pour
avoir tout mon temps. Nous vcmes sur les 20.000 francs de la dot. Je
louai un hangar  Bagnolet, je fis construire des cuves, j'achetai
des oeufs par centaines de mille, et j'en cherchai la vente l'hiver
suivant.

Dame! a n'a pas march tout seul. Il m'a fallu briser des coalitions
d'intrts, lutter contre les commissionnaires des Halles, dsarmer
les mfiances, attendrir les grands restaurants, sduire les
fabricants de biscuits, que sais-je? Vous voyez d'ici l'ex-rdacteur
de ministre  la besogne. Parfois, j'tais las  croire que je
marchais sur les genoux. Et souvent des larmes d'humiliation me
rongeaient les yeux... Mais, dans ces moments-l, je pensais au beau
voyage en limousine et, l'oeil sec, la taille redresse, je
repartais...

Vous connaissez ma situation actuelle. Mes usines couvrent  Bagnolet
la superficie d'un village. Mes ramasseurs drainent l'Europe, et je
puis dire que la terre entire me doit le petit bienfait de dguster
en hiver un oeuf qui a la fracheur du printemps. Vous comprenez
maintenant quel fut le ressort de ma rapide fortune et pourquoi j'aime
mes trois autos...

--Et le bon Marcel, vous ne l'avez pas pris comme mcanicien?

--Marcel? Mais si, je l'ai pris. C'est mon surveillant gnral. Il se
fait mille louis par an. Mais comme mcanicien, vous ne voudriez pas.
Il prend trop facilement du monde sur la route!




A QUOI RVENT LES CHAUFFEURS


Parti au quart de tour. Pas fch. Sous prtexte d'adieux, les
Ledragon nous avaient  l'oeil. Ce que c'est rosse, les amis! Ayons le
sourire.

Cristi! la sortie n'est pas bonne, chez les Ledragon. Deux bornes
resserres, un seuil de pierre, un butoir... On voit bien qu'ils n'ont
pas d'auto. Virage. Passons vite en quatrime. Je suis sr qu'ils nous
guettent encore... Ah! nous y sommes, et sans douleur.

Pas mauvais, leur djeuner. Deux vins. Ils donnent l'ordinaire pour du
bordeaux. Des nfles! C'est du petit reginglard de pays. Le second
tait cordial. Pourtant, l'tiquette blanche et le nom en cursive
Pomard ne m'inspirent pas confiance. a sent son grand picier.

Un vieux chapeau. C'est drle, on dirait que la voiture en a peur et
qu'elle ne veut pas passer dessus.

Ce n'est pas possible, ce n'est pas une 15-20 chevaux. Le marchand
s'est tromp. C'est une 24-30. Elle marche trop bien. Vite, touchons
du bois. Suis-je bte! Quand on conduit, on touche toujours du bois,
puisqu'on a les mains au volant.

J'ai bien mon permis?

Il y avait un plat assez russi. Des oeufs brouills aux truffes,
servis dans des tomates creuses. Il faudra que nous essayions a  la
maison, quand nous n'aurons pas les Ledragon.

Cette Mme Ledragon est tonnante. Elle a bien le demi-sicle. Et elle
chasse, elle pche. Elle vous a une de ces poitrines en pupitre...
Mais ses filles, quelles bringues!

Hein? Quoi? Qu'est-ce que vous dites? Des vaches. Parbleu, je les vois
bien. C'est curieux comme les gens qui sont dans votre dos ont la
manie de vous donner des conseils.

J'ai une chambre rpare  l'arrire gauche. Je m'en mfie.

Zut! une monte dont on ne voit pas le bout. Faudra passer en
troisime. Mais aussi nous sommes chargs comme un canon. Quelle ide
ma femme a-t-elle eue d'offrir aux trois Tiquard de les dposer chez
eux,  Martinville? C'est un dtour de quinze kilomtres au moins. Il
est vrai qu'ils lui ont fait le coup de la carte force. Et des
allusions, et des invites! Des gens qui n'auraient pas lev le petit
doigt pour monter dans votre break, au temps des chevaux, rampent 
s'user la peau du ventre et dploient des ruses de Sioux pour avoir
une place dans votre auto.

C'est trs drle. La route parat moins bonne, quand on va moins vite.

D'ailleurs, quand nous n'avions pas d'automobile, nous faisions comme
les autres. Combien de fois avons-nous invit les Ravache--des tres
insupportables, puants, prtentieux--uniquement parce qu'ils avaient
un tonneau 10-chevaux! Et ils se faisaient prier, encore. Et nous
insistions. Pour une 10-chevaux! Quand j'y pense, j'en ai chaud de
honte.

Non, il ne prendra pas sa droite. Vous verrez qu'il ne la prendra pas.
Quelle jouissance les charretiers prouvent-ils  rouler  gauche? Au
milieu, je comprendrais. Mais  gauche? Ah! l'animal, il dormait!

Quel beau temps.

Si j'tais les Ponts-et-Chausses, je mettrais des planches sur les
fosss et les tas de pierres sur les planches. Ainsi, je dblaierais
la banquette.

Et dire que si ma direction cassait, nous nous retournerions  60 
l'heure! Qu'est-ce que je ferais? J'aime mieux ne pas y penser.

Un troupeau. Les quatre pieds d'un mouton reintent plus la route que
les quatre pneus d'une auto. Pourtant on ne dit rien aux bergers.

a sent l'engrais.

Tiens, un trimardeur qui ressemble  Victor Hugo. Pauvre diable. Comme
nous devons lui faire envie! Qu'est-ce qu'il peut bien penser en nous
voyant? Oh! il pense peut-tre tout simplement: V'l une auto.

Allons, bon, un coup de sirne derrire nous. Gratt! C'tait au
moins une 80-chevaux. Dcidment, c'est insupportable, cette
poussire.

Au fond, suis-je vraiment plus heureux que ce trimardeur-l? J'ai des
embtements d'affaires, d'argent, d'ambition, qu'il ignore. Et lui, il
a des volupts simples et fortes que je ne connais pas: lamper un
verre de vin, fumer un mgot, palper une pice blanche. Tout est
relatif. En faisant pour chacune d'elles la balance des joies et des
peines, toutes les existences s'quivalent peut-tre?

Est-ce un cassis? Non, c'est l'ombre d'un arbre.

Une auto devant nous. Elle vient? Non, elle va dans notre sens. Donc,
nous marchons plus vite. Il faut que je l'aie. C'est idiot. Mais je ne
serai pas content tant que je ne l'aurai pas. Et puis, a patera les
trois Tiquard.

Ah! a va mieux.

Il me semble que j'ai entendu quelque chose d'anormal dans le moteur.
Ou dans le diffrentiel, peut-tre? Un pignon bris? La panne, la
grande panne... Suis-je serin! c'est le sifflet du chemin de fer.

a roule. Encore un peu, pour voir. Allons, allons, soyons sage. C'est
bon la vitesse. On se sent fier, puissant, souverain. On rgne.

Chic, chic! voil les maisons de Martinville. On va dbarquer les
trois Tiquard. Ma foi, je n'teins pas le moteur. a pressera les
adieux. Et puis, si des fois on ne repartait pas...




LE PETIT FOX


On offrait aux Griset, qui avaient pris  Marlotte leurs quartiers
d't, un jeune et charmant fox-terrier qui habitait Le Raincy.
Comment le transporter d'une rsidence  l'autre? Par le chemin de
fer? Mais que de transbordements! De plus, on assure que les chiens
sortent de leur cage salis, aphones, enrags. Et quant  l'emporter
avec soi, il n'y fallait pas songer. Il suffit d'un voisin grincheux
pour exiger l'expulsion du voyageur  quatre pattes. Non. Le rve,
c'tait de cueillir le petit chien en auto et de le dposer dans sa
nouvelle maison, une heure plus tard.

Le temps pressait. Le fox appartenait  une vieille dame qui le
trouvait trop jeune et trop fou pour elle. Et elle tait bien capable
de le donner dans le pays mme, si l'on tardait trop  l'en
dbarrasser.

Les Griset n'avaient pas d'auto. Mais tout leur entourage en tait
farci. On allait se disputer le plaisir de les obliger. A tel point
qu'ils en furent un moment embarrasss. A qui donneraient-ils la
prfrence?

Au cousin Petitport. La famille d'abord. On n'est pas toujours en trs
bons termes avec les siens. On a souvent des relations vagues et
flottantes. Mais, dans chaque circonstance importante, les liens se
tendent. Ds qu'on a besoin d'une aide, d'un service, on se souvient
qu'on est du mme sang. Le cousin Petitport, clibataire et rentier,
possdait une souple et lgre voiture d'une douzaine de chevaux, dont
il usait surtout le dimanche avec ses amis. Il tait son propre
mcanicien. Il serait ravi de la promenade.

On l'invita donc  dner, non sans avoir mri un fin menu, car on
savait le cousin gourmet. Et, ds le potage, on aborda carrment la
question. Or, voyez la malchance. Petitport relevait  peine d'une
crise d'entrite. Et il se sentait encore trop faible pour conduire
pendant 120 kilomtres. Ah! sans cette maudite attaque!... Mais le
moindre effort le jetait bas. On compatit poliment, bien que le cousin
tmoignt d'un robuste apptit de convalescent, qui rassurait sur son
sort.

Dcidment, rien ne servait d'tre cousins. La vraie famille est
forme des amis. Ce n'est pas la famille impose, mais la famille
librement choisie, la famille d'lection. Celle-l est toujours prte
 rendre service. Est-ce que les Brau, par exemple, les grands
usiniers, n'allaient pas sauter sur l'occasion? C'tait bien le diable
si, avec leurs deux grosses voitures de la bonne marque, ils ne
pouvaient pas faire transporter un petit roquet du Raincy  Marlotte!

M. Griset se chargea de l'ambassade. Arm d'une grosse botte de roses,
il s'en fut trouver Mme Brau. Puis, dployant des grces, il coula
lgrement sa demande, comme un billet doux gliss parmi des fleurs.
Tout de suite, il s'excusa, dsinvolte, assura que le chien tait
bien lev, qu'il n'offenserait pas le tapis de la limousine.
D'ailleurs, avec des voitures si rapides, il n'aurait mme pas le
temps de s'oublier.

Mais, dcidment, le petit fox jouait de malheur. L'une des autos
tait indispensable  M. Brau pour le mener deux fois le jour 
l'usine. Et quant  la seconde, elle tait en rparation, chez le
fabricant. Ce n'tait plus une voiture, mais un jeu d'osselets,
dissmin dans trente-six paniers... Mme Brau tait vraiment dsole.
Mais sa dsolation dut tre brve, car la dame passa vite  un autre
sujet.

Les Griset ne se dcouragrent pas. Il leur restait des portes o
frapper. Sapristi, tous les amis chauffeurs ne sont pas aussi durs 
la dtente. Ils passrent en revue leurs rserves. Monsieur proposa
les Brossard, des gens charmants, fanatiques d'auto, qui, chaque
dimanche, suivaient des routes, sans cartes, au hasard, pour la joie
de rouler. Mais Madame fit observer que les Brossard avaient les
chiens en horreur. On ne pouvait pas leur demander de faire trente
lieues en l'honneur d'un petit fox! Monsieur s'inclina.

Ah! par exemple, les Lentisque ne pourraient pas se drober.
Travaills d'une frousse norme ds la mise en marche, ils ne se
servaient pour ainsi dire pas de leur voiture. Et, d'autre part, ils
avaient une dette de reconnaissance  payer aux Griset. N'avait-on
pas, par relations, pistonn leur cancre de fils au bachot? Il est
vrai qu'il n'avait pas t reu. On dcocha un bleu aux Lentisque.
Leur rponse fut rapide et brve. Ils partaient pour Vichy, par la
route. Mille regrets.

Et les Tonot, qu'on avait un peu perdus de vue, ces temps derniers,
mais qui nagure s'offraient sans cesse: Vous savez, quand vous aurez
besoin de notre voiture... elle est  vous. On leur crivit. Mais ils
avaient vendu leur tacot, dans la terreur de la crise.

Griset ne voulut pas s'avouer vaincu. Il se rappela qu'un de ses
camarades de collge, nomm Collinot, tenait une agence et un garage.
Celui-l lui louerait une voiture  des prix d'ami. Il l'alla trouver,
le tutoya, lui tmoigna tout de suite de la confiance et de la
cordialit. Mais Collinot tait commerant avant tout: Ah! mon
vieux, que veux-tu, mon affaire est en socit. Je ne peux pas faire
de rabais. Je n'en ai pas le droit. Et puis j'ai des frais gnraux,
des employs. Tout ce que je peux faire pour toi, c'est de te donner
un mcanicien de confiance et une bonne voiture. Tu comprends, moi, je
ne fais pas la location, en somme. Bref, il eut l'air d'accorder une
faveur  des prix dont Griset resta embouti.

Allons! il faudrait y renoncer. Mais c'est gal, ils taient jolis,
les amis propritaires d'autos. Une satane race. Dire qu'il n'en
trouverait pas un, pas un seul, qui mettrait gentiment une voiture 
sa disposition, une demi-journe! Et pourtant, il devait en trouver
un.

Ce fut au caf,  l'heure de l'apritif. Il y avait l un quidam qui
prtait parfois la main  la manille, et qui, toujours vtu de cuir,
lunettes au front, parlait de la route comme d'une vieille amie qu'il
ne quittait jamais. Griset s'pancha en aigres dolances. Ah! ils
taient propres, messieurs les chauffeurs. Des gostes, plus jaloux
de leur auto que de leur femme! Et il conta ses dboires.

Le quidam s'indigna. Quoi? On lui avait refus une demi-journe
d'auto? Mais c'tait infme! Quant  lui, il tait toujours prt 
rendre service sur l'heure. Griset s'lana, lui prit les mains. Il
avait trouv le merle blanc. Enfin! Mais il tait dit que la malchance
ne le lcherait pas. Le gnreux quidam n'avait qu'une motocyclette!

Et le petit fox a pris le train.




LE GABELOU


Le gabelou Ganachot, un doigt dans le nez, sondait l'horizon. On sonde
ce qu'on peut. Il s'embtait ferme,  cette porte. Pas dix voitures ni
cent pitons par jour. Pourquoi ne l'avait-on pas laiss  la gare de
Lyon? L, au moins, on avait du plaisir. Aux messageries, on ventrait
tout, on tripotait tout, le beurre, les poulets, les fruits, on
renfournait tout a  la va-comme-je-te-pousse, avec des doigts bien
gluants. A la sortie des voyageurs, on palpait les paquets, on
tripatouillait les petits sacs, on fouinait dans le linge sale des
valises et des malles, on terrorisait, on traquait, on pinait, on
tait des rois. Tandis qu' cette sacre porte, personne  se mettre
sous la dent.

Ganachot eut un morne regard pour le poste install dans l'paisseur
mme du rempart, pour le mur de meulires o pendaient les sondes, les
jauges, les vrilles, les pipettes, tout un arsenal qui rappelait le
bon vieux temps de l'Inquisition, de la torture et de la question
extraordinaire. Armes inutiles, hlas! et que la rouille envahissait.

Vrai, il crevait d'ennui. La fouille tait devenue sa raison d'tre.
Dans toute autre carrire, il ft peut-tre rest tout btement un
brave homme  l'air bonasse. Mais ce pouvoir sans borne, ce droit
absolu de suspicion, ce mtier de flic et de voyeur, cette habitude de
fourrer le doigt partout, cette mentalit de saint Thomas de barrire,
lui avaient model une personnalit nouvelle. La moustache et le
sourcil se hrissaient, l'oeil souponnait, la bouche mprisait, toute
la figure tait d'une sombre brute. Et il ne connaissait plus qu'une
joie sur terre: cambronner le monde.

De marasme, Ganachot s'explora le nez. Mais il en eut vite fait le
tour. On n'a jamais que deux narines. A nouveau, il pia le boulevard,
qui, parmi les masures et les dpotoirs de la zone, s'en allait droit
vers la banlieue lumineuse. Soudain, dans la perspective, surgit la
silhouette carre d'une auto... Elle venait! Elle allait entrer dans
Paris!

       *       *       *       *       *

Ganachot pensa dfaillir. L'amant au premier rendez-vous qui voit
paratre la silhouette adore ne trpide pas de plus d'impatience, ne
se sent pas inond d'un plus large flot de dlices. Comme elle
semblait lente!

Enfin elle approcha. C'tait une limousine, noire et brillante comme
une fine bottine vernie  roulettes. Le mcanicien tait seul. Bonne
affaire. L'auto stoppa au ras du trottoir, quelques mtres avant la
grille de l'octroi. Sans attendre mme qu'on demandt ses services,
Ganachot se prcipita.

Ah! ah! Il s'agissait de se donner de la satisfaction. Voyons. D'abord
la question de l'essence. Le gabelou tendit la main:

--Votre bulletin de sortie?

Le mcanicien, un joli garon, tout jeune, trs correct, rpondit:

--Je n'en ai pas. Je viens de Blois.

Tant mieux. L'opration serait plus longue. Ganachot reprit:

--Bon. Vous payez les droits d'entre. Combien de litres?

--Je ne sais pas au juste. Une vingtaine.

Le gabelou se pourlcha:

--Nous allons voir.

Oh! la volupt de faire enlever des coussins et des planchettes, de
dvisser des bouchons, d'enfoncer la jauge, d'aller chercher sous la
voiture les dimensions du rservoir, d'inscrire, de multiplier. Nom
d'une pipette! Que c'tait bon! Il en tremblait. Les zros, les
virgules dansaient devant ses yeux. Tantt il trouvait quinze cents
litres et tantt cinq dcilitres. Par la magie des chiffres, le
rservoir devenait tour  tour gazomtre et chopine.

Mais ce bafouillage mme le ravissait. Le mcanicien pouvait bien
attendre. D'autant que ce particulier-l vous avait un petit air de
se ficher du monde... a lui apprendrait. Enfin, il dcrta:

--Trente-cinq litres.

Puis il pntra dans son antre, tablit longuement un bulletin, tout
en devisant avec ses collgues. Il fallait faire durer le plaisir.
Quand il revint, sa feuille  la main, le mcanicien, au volant,
attendait toujours, patient en apparence.

Ganachot dcida de procder  la visite, avant de rclamer son d.
Peut-tre l'addition grossirait-elle. Il ouvrit la portire, entra
dans la limousine, o ses semelles boueuses s'imprimrent sur la
carpette grise. Cristi! a sentait bon, l-dedans. Du nanan. Il sonda
les capitons, souleva les tapis, les banquettes, renifla l'acoustique,
tripota et fouilla le vide-poche.

Flegmatique, le mcanicien l'observait par-dessus son paule, 
travers les glaces.

       *       *       *       *       *

Ganachot descendit. Il se fit ouvrir les coffres, tous les coffres.
Ceux qui s'allongent sur les marchepieds, ceux qui se logent sous les
siges avant. Il dveloppa les paquets de chiffons, dnoua les sacs 
chambre  air, bouscula l'outillage, dans une frnsie concentre.

Ah! ce mcanicien restait calme. On verrait bien qui aurait le
dernier. Ganachot scruta les pneus--on en voit qui sont pleins
d'alcool--flaira les phares, souponna l'innocente lanterne arrire,
prit une chelle, grimpa, ouvrit la malle aux enveloppes de rechange.
Sa joie culminait, touchait au paroxysme, au spasme.

Et, tout  coup, il s'aperut que c'tait fini... Alors, avec un
soupir, il tira sa feuille:

--Sept francs.

Jamais on ne vit mcanicien plus candidement tonn. Ses sourcils, sa
bouche, s'arrondirent. Il susurra:

--Vous dsirez?

Mais Ganachot tait triste, son plaisir tomb:

--Je vous dis que vous me devez sept francs.

Du doigt, le mcanicien se toucha la poitrine:

--Moi! je vous dois sept francs? Vous faites erreur, mon brave.

La stupeur de Ganachot fut indicible. L'auto, lui passant sur le
corps, ne l'et pas plus abruti.

Il ne pouvait pas deviner l'inspiration gamine qui venait d'illuminer
le mcanicien, coeur par l'odieuse inquisition, ravi de prendre
enfin sa revanche et de donner une leon au gabelou.

       *       *       *       *       *

Ganachot en ructait. Il lcha un terrible:

--Vous ne voulez pas payer?

Bon prince, accoud au volant, le mcanicien se pencha:

--coutez, mon ami, vous tes tout  fait aimable d'avoir bien voulu
jauger mon rservoir, inspecter mes coffres, visiter ma limousine,
examiner mes phares et vrifier mes pneus. Est-ce pour ces soins que
vous me demandez sept francs? Voyons, voyons, vous ne voudriez pas.
C'est excessif.

Ganachot grsillait:

--N'essayez pas de vous payer ma tte. a vous coterait trop cher,
mon garon.

Amus, le mcanicien haussa le ton:

--Je ne me paye rien. Mais c'est  vous qu'il pourrait en cuire...
Comment, comment? Vous soulevez les jupes  ma voiture! Vous osez
toucher au vide-poche de Madame! Vous me demandez sept francs que je
ne vous dois pas! Parfaitement: _que je ne vous dois pas_... Mais
qu'est-ce que c'est que ces faons-l? Savez-vous que vous vous tes
mis dans un trs mauvais cas? Et je suis en train de me demander si je
ne vais pas porter plainte contre vous...

Ganachot passait par toutes les couleurs du prisme: violet, indigo,
bleu, vert, jaune, orang, rouge. La rage, l'incrdulit, l'inquitude
tournoyaient en lui.

Le mcanicien l'acheva, dcisif:

--Il me plat,  moi, de m'arrter ici, au long de ce trottoir. C'est
mon droit, mon droit absolu. Et voil que vous vous jetez sur ma
voiture comme un satyre... Est-ce que je vous ai demand quelque
chose? Ai-je franchi la grille? Je ne vous ai jamais dit que
j'entrais dans Paris...

Et tandis que Ganachot essayait en vain de se rassembler, le
mcanicien mit prestement en route et partit en marche arrire.




LA PETITE FEUILLE MORTE


C'tait une petite feuille de peuplier. Un beau matin de printemps,
elle avait jailli au bout d'une branche, comme une flamme verte. Lasse
d'tre depuis si longtemps tenue en bourgeon, elle avait tir ses
fines nervures et dfrip sa robe tendre au soleil. Et tout de suite,
elle avait pris un got extrme  la vie.

L'aimable existence! Une sve active lui courait dans les veines, lui
donnait cet clat, ce vernis dont elle tait si fire. Pas besoin de
se dranger. Tous les sucs de la terre montaient des racines jusqu'
sa tige. Elle djeunait sur la branche. Puis elle tait trs bien
place. Ni trop haut, ni trop bas. Et comme le peuplier poussait au
bord d'une route, on se distrayait, toute la journe,  regarder
passer les pitons et les voitures.

Tous les chars des saisons dfilaient devant elle. Ceux de la fenaison
vous envoyaient au passage une bonne et fine odeur de foin coup. Et
dans ceux de la moisson, l'on s'amusait  cueillir au vol un brin de
paille que l'on balanait ensuite au vent comme un fil d'or.

Un jour, deux amoureux avaient fait halte  l'ombre du peuplier.
Qu'ils taient charmants! Et quelle tristesse de leur dpart!
Longtemps, l'herbe foule garda leur empreinte allonge au pied de
l'arbre. Et cela rappelait ces tombes qui, au cimetire voisin,
s'allongent au pied de chaque croix.

Ah! on en avait longtemps chuchot, dans la verdure. Il avait pass,
par tout le feuillage, comme un got, comme un besoin de baisers. Car
nous nous y trompons, nous autres hommes. Et ce que nous prenons pour
le frmissement du vent dans les feuilles, le soir, c'est le frisson
de plaisir des arbres qui enlacent leurs branches en d'immobiles et
profondes caresses.

Nous n'imaginons pas tous les bats des feuilles. Ainsi, par les nuits
de lune, elles regardent danser leur ombre sur le velours blanc de la
route. Et c'est  qui inventera la sarabande la plus perdue. Ou bien,
par les trs beaux jours, dans une ivresse de joie reconnaissante, on
s'rige, on se dresse, on se groupe, et l'on offre des bouquets au
soleil. Ou encore, quand un vieux chemineau passe, dont les souliers
font le mme bruit que les cahots des charrettes, on s'largit, on se
rejoint, on s'ingnie  faire au-dessus de sa tte l'ombre meilleure
et plus frache. tre coquette, tre joyeuse, tre bonne... Est-ce
qu'on pourrait employer mieux la vie?

Mais le divin plaisir, c'est le passage d'une auto. L'amusant dfil
de silhouettes cocasses ou gracieuses! Le comique intermde des
pannes! On en voit, de ces autos, de toutes les tailles et de toutes
les allures. Il y en a de si rapides, de tellement silencieuses, qu'
peine a-t-on le temps de les regarder. Elles aspirent l'espace.
Brouf! Elles sont dj loin. D'autres, plus vieilles, s'en vont avec
un petit bruit rageur et rgulier. Elles ont l'air de radoter. Et
toutes soulvent derrire elles un long sillage de poussire, un
troupeau de blanches volutes, une meute qui semble leur courir aprs
et les mordre aux pneus... Puis, las de sa vaine poursuite, le nuage
hsite, erre un moment sur les feuillages, et retombe.

La poussire de la route... Vous croyez sans doute que les feuilles
riveraines la dtestent et la maudissent? Quelle erreur! Mais au
contraire, elles l'attendent, elles la bnissent. Car ainsi, elles
peuvent se mettre un peu de poudre sur la joue. Cela vous donne un
petit air piquant, distingu. On ressemble aux jolies dames que l'on
voit passer, souriantes dans leurs voiles lgers, ou rveuses derrire
la glace des limousines. Non, non, rien n'est plus dlicieux que la
poussire fine et craquante, la poussire au got vanill, qui vous
rpand sur la face la mme clart blonde qu'un soir de lune.

Et quand la rose du matin vous a dbarbouille, c'est dans
l'impatience et la fivre qu'on attend une nouvelle auto, pour vous
remettre un peu de poudre au bout du nez. A tel point que les
feuilles trop haut perches ou nes trop loin du chemin en crvent de
jalousie. Elles en desschent sur pied. Ce sont des sauvages, des
filles des bois. Si on les coutait, elles voudraient toutes pousser
au bord de la route.

Ah! je vous jure que la petite feuille de peuplier ne cderait sa
place  personne. Et si l'auto lui donne les meilleures joies parmi
toutes celles qui la font palpiter d'aise dans la brise, c'est moins
pour l'amusement de la vitesse et du dfil des chauffeurs que pour ce
fard lger qu'elle lui jette au passage.

Mais voil que la petite feuille devient inquite... On dirait que la
vie ne circule plus en elle avec la mme intensit qu'autrefois. Elle
perd ses couleurs de sant. Elle tient moins solidement  la branche.
Elle dprit. Chaque rayon du soleil la blesse et laisse en elle sa
trace d'or, comme un poignard dans une plaie. Est-elle seule atteinte?
Mais non. Toutes ses soeurs changent aussi d'aspect. Est-ce qu'il va
falloir mourir, dj? Il y a l, sous bois, des feuilles, mortes avant
sa naissance, qui achvent de pourrir par terre. Il faudra donc les
rejoindre, subir leur sort, tout quitter, se dissoudre,
disparatre?...

Et c'est une sensation atroce, que de deviner en soi ce lent travail
de ruine et de n'y pouvoir rien... On voudrait rester belle,
clatante, vernie, et on se dessche. On voudrait rester arienne,
prs du ciel, et le lien qui vous unit  la branche se dtache un peu
plus chaque jour. Il va falloir tomber sur la route, tre broye sous
les pas ou sous les roues, devenir une chose sans nom.

Dj, la chute commence autour d'elle, avec un bruit de pluie. Les
feuilles tournoient. Elles essayent de lutter, de gagner du temps.
Leur vol est suppliant comme une prire. Pas encore! Mais la terre les
attire. Elle a faim. Elle veut s'engraisser. Et il faut enfin toucher
le sol froid et s'y unir, et s'y coller, dans un affreux baiser.

La petite feuille ne tient plus que par une seule fibre. Un souffle en
a raison... Elle tombe dans le vide. Ah! pouvoir chapper  la route,
remonter vers le ciel, pouvoir se raccrocher  la branche, pouvoir
vivre encore... Non, non. La terre la veut. Elle va la toucher. Elle
est perdue. Elle est morte...

Mais que se passe-t-il? Un puissant remous la saisit, l'arrache 
l'horrible treinte, la soulve, l'emporte, la jette en spirale
glorieuse dans l'espace. Et pendant un temps qu'elle n'ose apprcier,
elle flotte, elle se balance, berce par l'espoir merveilleux de
remonter vers les branches...

Dernier bienfait, dernire aumne de l'auto qui passe et qui a donn 
la petite feuille l'illusion suprme qu'ont rve tous les tres, de
renatre en s'levant vers le ciel...




TABLE DES MATIRES


    Les pneus                                    1

    Excellentes rfrences                       9

    Les billes                                  17

    Les milliardaires                           25

    Le temps des pannes                         33

    Fume                                       43

    Les lettres                                 51

    Le petit carnet                             57

    La beaut                                   65

    Noms d'htels                               73

    La sous-commission Neigeblonde              79

    La guigne                                  101

    Le chauffeur est garanti                   109

    Lord Sheffield                             117

    L'homme aux petits cadrans                 125

    La mauvaise voie                           133

    Le chapeau                                 143

    La contravention                           151

    La Semeuse                               159

    Conflit                                    165

    Le tmoin                                  173

    La gloire                                  181

    Grand tourisme                             191

    Paul                                       199

    Illusions                                  207

    L'autoyer                                  215

    Curieuse suite d'un accident d'auto        223

    Encore un accident d'automobile            231

    La question dlicate                       239

    Le ressort                                 247

    A quoi rvent les chauffeurs               255

    Le petit fox                               261

    Le gabelou                                 269

    La petite feuille morte                    279


Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.




Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

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EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE


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