The Project Gutenberg EBook of Le capitaine Coutanceau, by mile Gaboriau

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Title: Le capitaine Coutanceau

Author: mile Gaboriau

Release Date: November 14, 2014 [EBook #47350]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAPITAINE COUTANCEAU ***




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                                  LE

                         CAPITAINE COUTANCEAU

                  EN VENTE A LA LIBRAIRIE DE E. DENTU

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SAINT-OMER.--IMP. H. D'HOMONT.




                             LE CAPITAINE

                              COUTANCEAU

                                  PAR

                            MILE GABORIAU

                           E. DENTU, DITEUR
              LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
               PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLANS
                                  ___
                                 1878
                         Tous droits rservs




                        LE CAPITAINE COUTANCEAU



                         LES VOLONTAIRES DE 92


C'tait l'autre soir.

La journe finie, nous tions tous runis, amis et voisins, chez les
Coutanceau, et nous devisions--les fentres ouvertes,  cause de la
grande chaleur.

De braves gens, ces Coutanceau, depuis l'aeul, le capitaine, un homme
de fer qui passera la centaine, jusqu'au dernier des mioches.

Des gens d'une probit antique, bien connus dans notre quartier, qu'ils
habitent de pre en fils depuis plus d'un sicle, si aims et si
respects que c'est un honneur dont on est fier que d'tre admis chez
eux.

Mais l'autre soir, nous n'tions point gais comme de coutume.

Des nouvelles circulaient, depuis une semaine, qui faisaient les fronts
soucieux.

D'aucuns affirmaient que le roi de Prusse, pendant qu'il passait 
cheval devant le front de ses troupes, avait os publiquement, en plein
soleil,  la face de tous, carter d'un geste ddaigneux notre
ambassadeur, le reprsentant de la France, qui s'avanait vers lui.

--C'est  n'y pas croire, disait M. Dolin, le marchand de bois, c'est 
se demander si l'orgueil n'a pas troubl la raison de ces gens-l.

Il commenait  s'animer, lorsqu' ce moment de grandes clameurs qui
montaient de la rue lui couprent la parole.

Nous nous prcipitmes aux fentres.

Une bande de jeunes gens passait, portant un drapeau et criant:

--A Berlin!... A Berlin!... A Berlin!...

Prompt comme l'clair, un des fils Coutanceau s'lana dehors, et,
lorsqu'il reparut l'instant d'aprs, il tenait un journal du soir.

Il tait un peu ple, et ses narines frissonnantes, comme il arrive
quand on est secou par quelque puissante commotion, mais ses yeux
brillaient d'un clat extraordinaire.

--Ils l'ont voulu! s'cria-t-il, la guerre est dclare... tenez,
lisez...

Il disait vrai.

Un grand silence se fit, solennel, comme si chacun de nous et eu la
soudaine vision de ce que reprsente de grandeurs et de sacrifices,
d'hrosmes et de souffrances ce mot terrible la guerre.

Mais ce fut l'affaire d'un instant.

Le vieux capitaine Coutanceau, qu'on et cru assoupi dans son fauteuil,
s'tait dress en pied.

Il s'avana jusqu'au milieu de nous, et d'une voix vibrante, de cette
voix dont il lectrisait l'me de ses soldats:

--Ah! ils le veulent!... s'cria-t-il. Ah! ils nous provoquent et nous
dfient!... Eh bien! tant mieux!... A Berlin!

Mais il faudrait connatre le capitaine Coutanceau, pour se faire une
juste ide des motions qu'il remua en nous.

Celui-l est un des derniers, un des rares survivants de ces hroques
bataillons qui firent de leur poitrine un rempart  la France menace.

Successivement il a vu tomber autour de lui tous ceux de sa gnration,
et il est rest debout, pareil  ces vieux chnes pargns par la cogne
qu'on aperoit de loin en loin s'levant au-dessus des taillis.

Il doit avoir quatre-vingt-seize ou dix-sept ans, mais c'est  peine si
on lui en donnerait soixante-dix, lorsqu'il sort pour sa promenade
quotidienne, le pied solide encore, la taille droite dans sa longue
redingote de gros drap.

Le voir c'est tre frapp de respect, tant clate sur sa physionomie
sereine toutes les vertus dont il a honor sa vie, tant reflte sur son
front et la fiert de son me et la noblesse de son intelligence. Qui
n'a pas la conscience nette, doit se troubler sous le regard perspicace
de ce vieillard qui jamais, j'en jurerais, n'a eu seulement une pense
dont il et  rougir.

Et indulgent avec cela, et bon, et faible! Ah! ses petits enfants ont
terriblement abus de lui quelquefois!

Tel est l'homme qui se dressait au milieu de nous, imposant et sublime
comme si toutes les gloires de la patrie se fussent incarnes en lui.

--Oui, tant mieux! poursuivait-il. A cette heure, je bnis le ciel de
m'avoir accord une existence si longue... Je verrai donc notre revanche
avant de mourir... la revanche de 1815... Ah! si seulement j'avais
trente ans de moins!... Mais vous tes l, mes petits-fils, vous tes
l, Louis et Henri...

D'un mme mouvement enthousiaste, les deux jeunes gens serrrent la main
de leur aeul.

--Nous comptions te demander la permission de nous engager demain,
grand'pre, dirent-ils...

Un sourire claira le visage du vieillard: il se reconnaissait.

--Bien, cela, fit-il, trs-bien!... Pardieu! il et fait beau voir qu'on
se ft battu sur le Rhin et qu'il ne se ft pas trouv un Coutanceau 
la bataille...

Mais il s'interrompit. Il venait de surprendre une larme dans les yeux
de sa fille.

--Pourquoi pleurer Marie-Louise, fit-il d'un ton de reproche... C'est
ici une guerre juste, une guerre nationale, le devoir des enfants est de
partir...

Et plus doucement:

--Rflchis donc, chre fille, que plus il partira de volontaires, plus
la victoire sera sre, moins le danger sera grand... La raison et le
devoir sont d'accord... Ah! s'ils se levaient en masse, tous ceux qui
sont en tat de porter les armes et de courir  l'ennemi, la guerre
serait finie demain... la Prusse, pouvante, se rendrait sans combat...

Il ne put s'empcher de rire  cette ide, et gaiement:

--D'ailleurs, ajouta-t-il, Berlin n'est pas au bout du monde... On y va
trs-bien, et mme on en revient...

Nous savions tous que le capitaine Coutanceau avait fait les guerres de
la Rvolution et de l'Empire, et mme nous nous tions souvent tonns
qu'un homme de sa valeur ft rest dans les grades infrieurs, alors que
tant de ses anciens camarades taient morts gnraux et mme marchaux
de France.

Cela tenait, disait-on,  un drame terrible auquel le capitaine s'tait
trouv ml, et qui avait bris sa carrire--mais personne jamais
n'avait os le questionner  ce sujet.

Ce soir-l on fut plus hardi.

--Ah! capitaine, insinua son ami le docteur, si vous vouliez...

Il comprit et, clignant de l'oeil:

--Je vois bien, fit-il, o vous voulez en venir... Eh bien! je ne dis
pas non... Mais plus tard. Ce soir, je me dois  ces deux enfants qui,
peut-tre, avant un mois seront, en face des Prussiens... Je veux leur
dire quels sont ces ennemis  qui ils vont avoir affaire...

On avana son fauteuil, il s'assit et commena:

--Pour vous donner, mme par  peu prs une ide de Paris dans les
premiers jours du mois de juin 1792, il faudrait, mes amis, une
loquence que je n'ai pas.

Non, jamais je ne saurais vous rendre la terrible fermentation des
esprits, l'exaltation des esprances, cette fivre qui s'tait empare
de nous tous et qui nous transportait hors de nous-mmes.

Alors, on vivait sur la place publique, aux sections, aux clubs, aux
socits organises pour instruire le peuple de ses droits.

Le soir venu, des orateurs s'improvisaient  toutes les bornes des
carrefours, ou des lecteurs de bonne volont qui lisaient les papiers
publics  la lueur d'une petite chandelle entoure de papier huil.

Il y avait foule dans les endroits publics, au _caf de la Rgence_,
rendez-vous des officiers de la garde nationale; au _caf de Choiseul_,
dont le propritaire, Achille Chrtien, un patriote fougueux, mettait 
la porte ceux qui n'taient pas de son avis; au _caf Manouri_, chez
_Procope_ et au _Pavillon de Foi_.

Le pain tait bon march, mais tout travail ayant cess et tout
commerce, beaucoup souffraient...

Mon pre, Jean Coutanceau, qui tait matre boulanger, avait sa boutique
rue Saint-Honor, non loin de la maison de Duplay, le menuisier, l'hte
et l'ami de Robespierre.

Mais il ne restait gure chez nous.

Toute la nuit il travaillait au ptrin, nu jusqu' la ceinture, comme
le dernier de ses garons, mais ds que le pain tait dfourn, il
remettait son habit et partait pour ne reparatre qu' l'heure du dner.
Le soir, il allait rgulirement aux Jacobins et ne rentrait que pour
reprendre sa besogne.

Souvent, je me suis demand de quel ciment il tait bti, pour rsister
 de telles fatigues et  une privation presque constante de sommeil.

Eh bien! ils taient des centaines et des milliers qui vivaient de cette
vie l, des hommes de fer tremps pour leur oeuvre, que la fivre de
la libert soutenait.

En d'autres circonstances, ma mre se ft sans doute indigne et
rvolte de cet abandon du foyer.

Mais les ides de mon pre taient les siennes, et si parfois elle tait
inquite, elle mettait son honneur  cacher ses alarmes.

--Il faut que les hommes fassent leur devoir, disait-elle.

Et chaque soir, elle attendait mon pre avec une impatience fbrile, et
lorsqu'il arrivait, il fallait qu'il lui racontt toutes les nouvelles,
ce qui se passait aux faubourgs et aux Tuileries, les motions des clubs,
quels orateurs avaient parl  l'assemble et ce qu'ils avaient dit.

Le dimanche, cependant, mon pre restait au logis.

Il faisait ses comptes et crivait des rclamations qu'on portait aux
pratiques qui ne nous payaient pas. Il y en avait beaucoup dans ce cas;
il y en avait mme tant et tant que, bien loin de gagner de l'argent, il
nous fallait chaque mois prendre quelque chose de notre petit
patrimoine. C'tait alors un vilain mtier que celui de boulanger.

Ce jour-l, presque toujours, M. Goguereau, le mdecin, qui avait t
lu dput de Paris aux lections de 1791, venait partager notre modeste
dner.

C'tait un trs-vieil ami de notre famille, presque notre parent, car sa
belle-soeur tait marie  un neveu de ma mre, un nomm Moisson,
bniste au faubourg Saint-Antoine.

Au dessert, invariablement, mon pre descendait  la cave chercher une
bouteille de vieux vin, et tout en la buvant, c'taient entre M.
Goguereau et lui des discussions interminables. Je ne saisissais pas
toujours parfaitement leurs thories, mais de tout ce qu'ils disaient
ressortait pour moi clatante comme le soleil cette vrit que la
libert est le plus prcieux des biens et les plus sacrs des droits
d'un homme.

J'avais alors dix-sept ans et j'tais si grand et si vigoureux qu'on
m'en et donn vingt, pour le moins.

Cependant, mon pre n'avait pas voulu faire de moi un boulanger, comme
l'avait t mon grand-pre, et comme il l'tait lui-mme.

Il prtendait me faire donner une ducation suprieure  la sienne, et
chaque matin je me rendais  une classe que tenait derrire Saint-Roch
un pre de l'Oratoire, un vieux brave homme qui ne s'occupait pas de
politique, mais seulement de bien bourrer ses lves de latin,
d'histoire et de gographie.

Je mentirais si je disais que je ne souhaitais pas vivement accompagner
mon pre. Mais il n'entendait pas de cette oreille, et toute la journe
il me fallait rester, en tte  tte avec mes livres.

C'est  la seule indulgence de ma mre que je devais de ci et de l
quelques heures de libert.

Parfois, lorsqu'il s'amassait du monde dans la rue, lorsqu'on entendait
battre le tambour, voyant les angoisses de ma curiosit, la pauvre chre
femme me disait:

--Allons, va voir! et surtout ne sois pas trop longtemps.

Et bien vite je filais.

C'est ainsi que le 20 juin 1792, je vis la grande manifestation qui se
rendait  l'assemble et qui ensuite envahit les Tuileries.

Ce fut la premire motion terrible et ineffaable de ma vie, car je
n'avais vu aucune des journes glorieuses et nfastes de la Rvolution,
ni la prise de la Bastille, ni les scnes de l'Htel-de-Ville, ni la
catastrophe du Champ-de-Mars.

En tte de la premire colonne, marchaient Santerre et un homme vtu en
fort de la halle qu'on me dit tre le marquis de Saint-Huruge. En
arrire,  quelques pas, venaient des invalides, tranant sur un char un
haut peuplier tout charg de feuilles.

Le peuple ne semblait ni irrit, ni menaant, mais fort gai, au
contraire et dispos  rire. Je remarquai beaucoup de femmes avec leurs
enfants dans leurs bras.

A plusieurs de ces gens, je demandai o ils allaient et ce qu'ils
comptaient faire, ils me rpondirent qu'ils n'en savaient rien; mais
qu'il fallait amener  la raison, M. et madame Vto,--on appelait ainsi
le roi et la reine,--dont la mauvaise volont perdait la nation.

Jusqu' quatre heures, je demeurai parmi la foule, et je fus entran
par le courant lorsqu'on brisa, faute d'issues, les grilles du
Carrousel, mais je ne pntrai pas dans les Tuileries. Quand je vis
braquer les canons contre les portes du chteau, j'eus peur, je vous
l'avoue, et je me sauvai.

Mon pre tait sombre, quand il rentra le soir.

--Tout va mal! nous dit-il. Que font nos armes? Rien. Et cependant
l'ennemi est aux frontires!... Il est vrai qu'il y a sans doute des
Franais indignes de ce nom qui l'appellent de tous leurs voeux... Ah!
malheur aux sclrats qui pactiseraient avec l'tranger!...

Mon pre, qui tait pourtant un homme humain et honnte, disait cela
d'une telle voix et avec de si terribles regards, que je frmis.

C'est que je ne vous ai pas dit encore que depuis le mois d'avril
prcdent les hostilits taient commences entre la France et
l'Autriche.

Et, certes, on ne saurait imaginer une guerre entreprise sous des
auspices plus dsastreux.

La campagne tait  peine ouverte, que dj l'indiscipline de notre
arme tait  son comble.

Luckner, La Fayette, Rochambeau, nos gnraux n'avaient pas la confiance
de leurs soldats, on refusait de leur obir.

Travailles de sinistres soupons, nos troupes voyaient la trahison
partout, devant et derrire eux. Deux rgiments s'taient replis sans
tirer un coup de feu, en criant: Nous sommes trahis.

De tels dbuts devaient emplir l'ennemi de confiance. Le mal tait
immense, et cependant on ne semblait pas s'occuper d'y porter remde. Et
dans Paris on disait que ce n'tait pas le succs de nos armes que
souhaitaient le roi et la reine, M. et madame Vto.

Voil o en tait l'opinion, quand le bruit se rpandait que la Prusse,
rompant sa neutralit, s'branlait pour marcher contre nous.

Ce fut mon pre qui nous apporta cette nouvelle, en sortant d'un club o
on avait lu une lettre apporte de Coblentz, quartier gnral de l'arme
prussienne.

Ma mre parut consterne.

--Est-ce bien possible, s'cria-t-elle. Quelle raison auraient ces gens
de nous faire la guerre?

--Aucune.

--Alors... pourquoi viendraient-ils?

--Pourquoi! parce qu'ils savent notre frontire dgarnie, parce qu'ils
croient que le dur enfantement de notre libert nous met  leur merci...
Parce que la Prusse est une nation de proie et qu'elle espre tirer
quelque chose de nous: une forteresse, une ville, une province
peut-tre!...

Durant quelques jours, on douta, on voulut douter de cette nouvelle. On
avait tant besoin qu'elle ne ft pas vraie!

D'un autre ct, beaucoup de gens plus honntes que clairvoyants,
pensaient que les Prussiens hsiteraient ou mme seraient arrts par
l'impossibilit de justifier leur agression.

L'anxit n'en allait pas moins grandissant.

Il me semblait sentir Paris bouillonner et frmir comme une chaudire
immense dont la vapeur cherche une issue.

C'est  peine, dsormais, si je voyais mon pre. Il prenait ses repas
dehors, ou bien j'tais couch quand il rentrait. Puis c'taient des
patriotes qui venaient le voir. Ils s'enfermaient dans l'arrire
boutique pour tenir conseil, et si je prtais l'oreille, je les
entendais rpter d'un ton de fureur concentre:

--Il faut aviser au moyen de nous sauver nous-mmes, car le roi et la
reine s'entendent avec l'tranger pour nous livrer.

C'tait l ce que j'entendais dire partout...

Or, j'en tais venu insensiblement  passer mes journes dehors. Mon
vieux professeur avait suspendu ses leons, ma mre ne me demandait plus
compte de mes sorties, j'avais tout mon temps  moi, j'tais mon matre,
j'en profitais insoucieusement comme un enfant que j'tais.

Je m'en allais au hasard par la ville, me mlant aux groupes, suivant
les manifestations qui se succdaient  propos de tout et  propos de
rien, coutant, interrogeant, glanant les on-dit.

Mais c'est au Palais-Royal que je finissais toujours par revenir.

L, sous ces mmes arbres dont les feuilles, arraches par Camille
Desmoulins, avaient t le premier signe de ralliement de la Rvolution,
l se pressait, autour des nouvellistes et des politiques en plein vent,
une foule haletante de curiosit.

Alors, mes amis, nous n'avions ni les chemins de fer, ni le tlgraphe.
Alors les dpches taient apportes  franc trier, et il fallait bien
des jours et bien des relais  un courrier pour venir de la frontire.

C'est vous dire l'impatience dont on tait dvor, le travail des
imaginations et par contre le dluge de nouvelles fausses dont on tait
inond.

Fabriquer des nouvelles tait une manie. Il y avait des gens qui s'en
faisaient une renomme et presque un tat. Les plus habiles exeraient
au Palais-Royal, on les connaissait, et ds qu'ils paraissaient, on les
hissait sur un banc et on les coutait.

Et suivant que c'tait tel ou tel qui prorait, on croyait tout perdu ou
tout sauv, et c'tait des cris de joie absurdes ou des paniques plus
ridicules encore.

Parmi ces beaux donneurs de renseignements, il en est un qu'il me semble
voir encore.

C'tait un certain Mouchet, haut comme ma botte, bancroche et bossu,
noir de peau et le nez en vrille qu'on avait surnomm le Diable boteux.
Il avait une voix si aigre et si perante qu'on l'entendait sous les
galeries de bois et qu'il faisait taire tous les autres. Il ne manquait
pas d'une certaine faconde, s'tant exerc longtemps au club des
Minimes.

Ce Mouchet avait la spcialit des nouvelles dsastreuses.

Il n'tait gure d'aprs-midi qu'il ne nous annont que nos soldats
venaient d'tre mis en pleine droute. Et si quelqu'un faisait seulement
mine de douter, tout de suite il tirait de sa poche et lisait une lettre
qu'il venait, jurait-il, de recevoir de l'arme,  l'instant mme.

Il s'tait, par surcroit, donn l'emploi de dnoncer quotidiennement le
gnral La Fayette, lequel n'tait gure en odeur de patriotisme, et qui
tait bien loin dj du temps o on arrachait pour s'en faire des
reliques les crins de son cheval blanc.

Le malheur est que cet intarissable parleur n'inventait pas toujours.

Il disait vrai, par exemple, en annonant que le duc de Bade avait mis
les Autrichiens dans Kehl, et qu'on craignait un complot pour livrer
Strasbourg. Il disait vrai en affirmant que l'Alsace, debout et
frmissante, demandait en vain des armes pour marcher  l'ennemi.

C'est de mme par Mouchet que j'appris les trop rels malheurs des
Flandres.

L, le vieux Luckner, le gnral de la Rvolution, n'tait pas  la
hauteur de son rle. Pouss par Dumouriez, il s'tait d'abord avanc et
avait pris Courtrai et deux places fortes. Puis, tout  coup, comme s'il
et t effray de sa tmrit et de son succs, il s'tait repli en
hte jusque sous le canon de Lille, aprs en avoir fait juste assez pour
compromettre les amis et les partisans de la France.

--Or, concluait Mouchet, de sa voix glapissante, or, je le demande aux
braves sans-culottes qui m'coutent, pourquoi cette retraite?... Parce
que M. Vto l'a ordonne. La trahison est visible, on veut donner aux
Prussiens le temps d'arriver.

Ce qu'il ne disait pas, ce Mouchet, c'est que, pour tenir tte  tte 
l'arme autrichienne, Luckner n'avait pas quarante mille hommes,
brlants d'enthousiasme, c'est vrai, mais sans aucune instruction
militaire,  peine organiss, sans vivres, presque sans munitions.

C'est l'objection qui me vint, et le soir, je la soumis  mon pre, mais
lui, pourpre d'indignation, et les poings crisps.

--Et  qui donc s'en prendre, s'cria-t-il, si notre frontire est
ouverte, si les cadres de nos armes sont vides, si nos soldats manquent
de tout, si nos gnraux sont des poltrons ou des incapables,  qui donc
s'en prendre, sinon  celui qui a jur de dfendre la France, qui en a
les moyens, et qui ne le fait pas?...

C'est pourtant juste, pensais-je, mon pre a raison.

Mais lui, s'animant poursuivait:

--On devait tablir un camp entre la frontire et Paris. O est-il ce
camp? Ce ne sont cependant pas les soldats qui manquent.

Ah! ce n'tait que trop vident; la France tait en pril, les plus
simples ne s'y trompaient pas. Mais ce pril, comment le prvenir?...

Hlas! comment et-on t d'accord sur les moyens, quand on ne l'tait
pas sur les causes, chaque parti accusant l'autre de trahison.

Enfin, le 30 juin, le dput Jean Debry lut  l'Assemble un rapport sur
les mesures  prendre en cas de danger de la patrie.

Accueilli par des applaudissements presque unanimes, le rapport fut mis
en discussion et ne tarda pas  devenir l'objet d'une lutte passionne
et qui menaait de durer longtemps.

Mon pre, je l'ai compris depuis, ne se rendait pas bien compte de
l'norme gravit des dbats; il s'indignait de ces lenteurs.

--A chaque jour qu'on perd, grondait-il, les Prussiens peuvent faire une
tape.

Voil o en taient les choses, lorsque, le soir du 2 juillet, juste
comme j'aidais nos garons  mettre les volets de la boutique, je vis
arriver le vieil ami de mes parents, M. Goguereau, le dput.

--Mon cher Coutanceau, dit-il  mon pre, je sais que depuis longtemps
vous dsirez entendre Vergniaud; il doit prendre la parole demain; si
vous le voulez, je viendrai vous chercher, ainsi que le jeune citoyen
qui est l,--et il me montrait,--et je vous ferai placer.

Si mon pre fut content, et remercia, il ne faut pas le demander.

Ds huit heures, le lendemain, il avait fait faire sa barbe et avait
pass son plus bel habit. J'avais mis pareillement mes plus beaux
effets, avec une chemise  gros jabot selon la mode d'alors.

A l'heure dite M. Goguereau arriva, et nous partmes.

Ah! bien nous en prit, d'tre avec un dput. Jamais je n'ai vu
affluence de monde comme celle qui se pressait autour de l'Assemble. Le
bruit s'tait rpandu la veille que Vergniaud devait prononcer un
discours, et c'tait  qui pourrait entendre le grand orateur de la
Gironde. Mais il y avait des gardes  toutes les portes, qui barraient
le passage...

La consigne n'tait pas pour nous. M. Goguereau se nommait, en disant:
Ces citoyens sont avec moi, et on s'empressait de nous laisser passer.

Ainsi il nous guida le long des couloirs, puis il nous ouvrit la porte
d'un petit escalier, et finalement il nous introduisit dans les
tribunes.

Elles taient pleines  crouler d'auditeurs--de femmes surtout--et ce
n'est pas sans soulever une tempte de rcriminations, que nous
russmes, mon pre et moi,  conqurir--c'est bien l'expression--deux
pauvres petites places au bout d'une banquette.

J'tais horriblement mal  l'aise, et surtout martyris par un chapiteau
de colonne qui me meurtrissait les reins ds que je me dressais. Mais je
ne souffrais de rien, tant j'tais saisi de la majest du spectacle que
j'avais sous les yeux pour la premire fois.

Quels hommes sigeaient dans cette assemble, mes amis, il est inutile,
n'est-ce pas, que je vous le dise. Leurs noms sont dans toutes les
mmoires, et ils vivront autant que leur oeuvre,--oeuvre immense,
qui nous a fait ce que nous sommes, et que presque tous, hlas! ont
scelle de leur sang.

De ma place, je planais au-dessus d'eux tous.

Je voyais les dputs de la gauche--de la Montagne--changer des regards
enflamms, des paroles irrites et des gestes menaants, avec ceux de la
droite. Je voyais ceux du centre--du Marais, comme on disait
alors--essayer de s'interposer entre des rancunes implacables.

Je n'avais pas assez d'yeux pour regarder le prsident, immobile sur son
fauteuil comme une statue, la main sur le manche d'bne de sa sonnette.

Derrire lui, dans un rduit grill d'une douzaine de pieds carrs il me
semblait apercevoir des ombres qui s'agitaient. L, se tenaient des
journalistes qui venaient de trouver le secret d'crire aussi vite que
l'on parle et qu'on appelait, pour cette raison, des logotachygraphes.

C'est dans cette loge que quelques jours plus tard, le 10 aot, Louis
XVI, chass des Tuileries, devait venir chercher un refuge.

A la tribune o on montait par un escalier assez roide, tait alors un
petit homme maigre, qui parlait avec des gestes de convulsionnaire du
salut public, l'unique et la suprme loi, disait-il.

On ne l'coutait gure.

A tout bout de phrases les autres dputs l'interrompaient, et dans les
tribunes les conversations continuaient tout haut, comme  la Halle...
Mme, non loin de mon pre et de moi, il y avait des gens qui buvaient
et mangeaient, sans faon, comme s'ils eussent t chez eux.

A la fin, cependant, cet orateur si peu cout descendit de la tribune.

Et je vis s'avancer pour le remplacer, un homme tout jeune encore, au
regard doux,  la physionomie pensive.

Autour de moi on chuchotait:

Vergniaud! Vergniaud!...

Ce qui me frappait en lui, c'tait la grce familire de sa dmarche,
une certaine nonchalance d'attitude et je ne sais quel inexprimable
charme qui vous attirait vers lui et faisait qu'on l'aimait et qu'on
souhaitait d'tre son ami.

Mais quand son pied frappa le parquet de la tribune, comme pour en
prendre possession, il fut transfigur... L'orateur surgissait de
l'homme... Il m'apparut tel qu'un dieu, sur le Sina de la libert, le
front blouissant d'clairs.

Le silence s'tait fait, profond, intense.

Au-dehors, mme, les grondements sourds de la foule se taisaient.

Lui, un peu ple d'abord, et violemment mu d'une virile motion, il
promena son regard autour de la salle..., son bras se leva d'un geste
imprieux, ses lvres s'entr'ouvrirent... Il parla.

Le discours qu'il pronona ce jour-l, mes amis, marque une date dans
les fastes de l'loquence humaine--une date dans l'histoire de notre
Rvolution.

Vous le trouverez, ce discours, dans tous les livres.

Mais ce que les livres ne vous diront pas, c'est cette parole inspire,
cette voix puissante et grave, qui avait des caresses divines, quand il
adjurait ses collgues de s'unir pour le salut de la patrie, et qui
vibrait comme le mtal des cloches quand montait son indignation.

Ddaigneux des mnagements de la prudence, il alla droit au fait.

Ce que la France pensait et disait tout bas, il le cria d'une voix si
forte que le trne chancelant de Louis XVI en fut renvers...

Aprs avoir droul l'effrayant tableau des calamits de la France, il
disait l'immensit et l'imminence du pril, et aussi l'incurie
criminelle du pouvoir. Il montrait l'ennemi  nos portes, les migrs en
armes  la frontire, l'invasion menaante, et le roi paralysant de son
veto toutes les mesures de salut public, le roi n'osant dfendre
formellement  ses gnraux de vaincre, mais leur enlevant hypocritement
les moyens de vaincre.

Appelez,  mes collgues, disait-il, appelez, tous les Franais 
sauver la patrie... Montrez leur l'immensit du gouffre... Ce n'est que
par un effort extraordinaire qu'ils pourront le franchir!...

Un frisson lectrique parcourait l'Assemble,  ces accents inspirs du
grand orateur... Chacun avait cru entendre sonner le glas de la patrie
agonisante.

Alors il me fut donn de connatre l'empire de la parole humaine.

Dans cette assemble, l'instant d'avant si divise, et agite de tant de
passions contraires, on et dit que tous les coeurs battaient 
l'unisson pour un mme dsir, pour une seule pense.

Sur les bancs de la gauche,  droite, au centre, dans les galeries, on
applaudissait avec une sorte de frnsie.

Ple, les dents serres, les yeux brillants de larmes, mon pre
m'treignit le bras  le briser.

--Ce n'est pas un homme qui parle, me disait-il, j'ai entendu la voix de
la patrie elle-mme... Maintenant, j'ai bon espoir.

Et cependant,  trois ou quatre places de moi, j'avais remarqu un
auditeur dont la contenance contrastait singulirement avec
l'enthousiasme de tous.

C'tait un trs jeune homme, vtu comme les ouvriers de la plus pauvre
condition.

Il tait assis au premier rang, et, chaque fois qu'on prononait le nom
du roi, je voyais parfaitement ses doigts se crisper de rage contre le
bois de balustrade.

Par moments, il bondissait, se levait  demi et se penchait vers la
salle comme pour jeter une insulte  la face de l'orateur.

D'autre fois, il portait la main droite sous ses habits, d'un geste si
convulsif, qu'on et dit qu'il y cherchait une arme.

Si extraordinaire tait son mange que, malgr moi-mme, je me pris 
l'examiner avec toute l'attention dont j'tais capable.

videmment les habits misrables qu'il portait n'taient pas ses habits
ordinaires. La blancheur de ses mains, les soins que trahissaient ses
cheveux blonds, la finesse du peu qu'on apercevait de son linge, tout en
lui trahissait l'aristocrate.

Mais qu'tait-il venu faire l? Pourquoi ce dguisement et ces gestes
dsordonns?

A une poque o les plus noires dfiances empoisonnaient toutes les
relations, o il n'tait question que de trahisons et de complots, o on
ne parlait que d'ennemis du peuple, d'espions de l'tranger et
d'missaires des migrs, il y avait l de quoi me faire travailler
prodigieusement l'esprit.

J'allais peut-tre faire part de mes soupons  mon pre, quand le
jeune homme se retourna. Sa figure qui respirait l'audace et l'nergie,
tait de celles qu'on n'oublie pas. Nos yeux se rencontrrent, et il me
semble prouver encore l'trange sensation que je ressentis au choc de
son regard. J'eus comme la certitude que cet individu se trouverait ml
 ma vie, et serait pour quelque chose dans ma destine.

Si forte fut la sensation que je me tus.

D'ailleurs les galeries se vidaient.

Vergniaud venait de descendre de la tribune et de quitter la salle, et
tout le monde se prcipitait dehors pour l'attendre et l'acclamer au
passage. Mon pre m'entrana.

Mais c'est en vain qu' l'exemple de plusieurs milliers de personnes,
nous restmes plants sur nos jambes devant la grande porte, l'orateur
de la Gironde avait d s'chapper par quelque porte latrale.

Beaucoup pour se ddommager de ce contre-temps, se donnrent rendez-vous
 la comdie franaise, o on fit une ovation  mademoiselle Candeille,
qui tait la matresse de Vergniaud.

Le lendemain, 4 juillet, l'Assemble dcrta:

Que ds que le pril deviendrait extrme, le Corps lgislatif le
dclarerait lui-mme, par cette formule solennelle: _La patrie est en
danger_.

Qu' cette dclaration tous les citoyens seraient tenus de remettre aux
autorits les armes par eux possdes, pour qu'il en ft fait une
distribution convenable.

Que tous les hommes, jeunes ou vieux, en tat de servir, seraient
enrls...

Une immense acclamation de Paris entier salua le dcret de l'Assemble.

La nouvelle s'en tait rpandue avec la rapidit d'une trane de poudre
jusqu' l'extrmit des faubourgs. Le soir, au coin des rues, les
groupes taient plus anims que de coutume, et les marchands de journaux
chargs de leurs feuilles encore humides, partaient en criant:

Achetez, pour lire le dcret qui sauve la patrie!...

tait-elle donc sauve, en effet? Il y en avait qui le croyaient,
attribuant ainsi  l'Assemble le pouvoir de changer, par la seule
manifestation de sa volont, une situation terrible.

Comme il arrive dans toutes les crises violentes, je voyais, non sans un
tonnement profond, les gens passer soudainement de l'abattement le plus
extrme  une confiance presque sans bornes.

Mon pre ne se possdait pas de contentement.

--Il faudra mettre un gigot au four, commanda-t-il  ma mre, j'amnerai
souper quelques bons patriotes, et nous viderons une bouteille au
bonheur de la nation...

Le soir, en effet, il arriva avec trois de ses amis, dont le grand
Fortier, le marchand de toiles, qui fut tu un mois plus tard,  la
prise des Tuileries, le 10 aot.

Leur persuasion tait que les Prussiens, quand ils sauraient la ferme
attitude de l'Assemble, et l'impossibilit o serait le roi de
favoriser leur invasion, s'arrteraient.

C'est ce dont ne semblait nullement convaincu M. Goguereau, le
reprsentant, qui tait de ce souper.

--Ne nous htons pas de chanter victoire, disait-il, de peur d'tre
obligs de dchanter.

Cependant tout ce qu'il nous apprit n'tait pas fait pour diminuer notre
assurance.

C'est de lui que nous smes positivement que, de tous les points de la
province, des gardes nationaux fdrs se mettaient en marche, en armes
et avec du canon, pour aller former un camp aux environs de Soissons.

On en attendait cinq cents de Marseille et trois cents de Brest, qui
devaient dj tre en route.

Tous devaient passer par Paris et y assister  la grande fte
patriotique qui se prparait pour le 14 juillet, anniversaire de la
prise de la Bastille.

--Vous voyez donc bien, disait mon pre, que tout s'arrangera... Allons,
allons, le commerce va reprendre et l'argent va reparatre... et ma foi!
je n'en serai pas fch, car j'ai des pratiques dont la taille
s'allonge  faire trembler.

A l'air dont M. Goguereau secouait la tte, je voyais bien qu'il ne
disait pas tout ce qu'il pensait, lui qui connaissait le dessous des
cartes.

Mais  quoi bon dsoler les gens  l'avance!...

L'aveuglement de mon pre tait si obstin, qu'il nous annona la
rsolution o il tait de partir en tourne pour acheter du bl, comme
il faisait tous les ans  l'poque de la moisson.

Et, en effet, le lendemain, quoi que pt lui dire ma mre, il voulut se
mettre en route, et je l'accompagnai jusqu' la rue du Coq, o tait le
bureau de la voiture qui faisait le service entre Paris et Chartres, o
il se rendait.

Je puis vous affirmer, mes amis, que vous ririez bien si j'avais le
pouvoir de vous mettre tout  coup en prsence de cette diligence, qui
excitait alors mon admiration, et dont on disait qu'il ne se ferait rien
de mieux, ni de plus commode, ni de plus rapide.

C'tait un grand coffre carr, haut huch sur roues, peint en bleu clair
et perc de petits guichets larges comme les deux mains.

Cela mettait quatorze heures  faire le trajet. On partait de la rue du
Coq  trois heures de l'aprs-midi, et on arrivait  Chartres sur les
cinq heures du matin. C'tait un voyage.

Rest seul  Paris avec ma mre, et plus que jamais libre de ma
personne, je m'tais bien promis de devenir un des auditeurs assidus de
l'Assemble nationale, ce qui devait m'tre facile, avec la protection
de M. Goguereau...

Hlas! le jour o j'y retournai, je pus reconnatre combien avaient t
chimriques les esprances de mon pre et de ses amis.

La question de savoir en quelles formes la dclaration du danger de la
patrie serait faite avait t rsolue, c'est vrai.

Mais il restait  dcider s'il y avait ou non lieu de proclamer
sur-le-champ la patrie en danger.

Et sur cette question qui ne me semblait pas  moi, naf, prsenter
l'ombre d'un doute, la discussion avait repris avec une pret toute
nouvelle. Deux dputs, surtout, qu'on me dit tre, l'un l'vque du
Cher, Torn, l'autre Pastoret, reprsentant de Paris, faisaient assaut
de violence.

L'irritation grandissait, quand soudain arriva un message du roi
annonant  l'Assemble que les hostilits de la Prusse taient
imminentes et qu'une arme de cinquante-deux mille Prussiens s'avanait
vers notre frontire...

Je renonce, mes amis,  vous donner une ide de la tempte de
ricanements et de hues qui accueillit cette notification.

--C'est encore un pige, criait un dput, l'arme prussienne n'est pas
de cinquante-deux mille, mais de cent mille hommes.

--Sans compter vingt mille migrs disait un autre.

--Et c'est quand ils sont  Coblentz que le roi avertit les
reprsentants de la nation!...

Il est de fait que, dans mon me et conscience, je ne savais comment
qualifier cette communication tardive, d'un fait connu de l'Europe
entire, qui tait l'unique sujet d'entretien de Paris, qui avait motiv
le foudroyant discours de Vergniaud et le dcret qui en avait t la
suite...

L'Assemble ne daigna pas s'en occuper, et les dbats continuaient,
quand un orateur nouveau parut  la tribune.

C'tait un vieillard de la figure la plus noble, avec cet air de
mansutude que l'imagination prte aux Aptres.

Je demandai son nom. On me rpondit que ce dput n'tait autre que
Lamourette, ancien grand vicaire de l'vque d'Arras et alors vque
constitutionnel de Lyon.

Vnr de ses collgues, il obtint le silence, et, d'une voix mue:

On vous a propos, commena-t-il, on vous proposera encore des mesures
extraordinaires, pour parer aux dangers de la France... A quoi bon! si
vous ne savez pas rtablir dans votre propre sein la paix et l'union...
J'entends dire que ce rapprochement est impossible... Ces mots me font
frmir; ils sont une injure  cette Assemble... Les honntes gens ont
beau tre diviss d'opinion, il est un terrain de patriotisme et
d'honneur o ils se rencontrent toujours... Ah! celui qui russirait 
vous runir tous, serait le vritable vainqueur de la Prusse et de
Coblentz!...

Aprs bientt un sicle, mes amis, je suis sr de vous citer
textuellement les paroles de cet homme de bien, tant elles se gravrent
profondment dans ma mmoire...

--Celui-ci a grandement raison, pensais-je, et il songe aux intrts de
la France et non  ceux de ses rancunes ou de son ambition.

Et l'motion qui s'tait empare de moi, je voyais bien que tout le
monde la partageait.

Lui, cependant, d'un accent irrsistible poursuivait:

Jurons de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment; jurons de
nous confondre en une seule et mme masse d'hommes libres. Le moment o
l'tranger verra que ce que nous voulons nous le voulons tous, sera le
moment o la libert triomphera, et o la France sera sauve!...

Il n'avait pas achev que tous les dputs taient debouts et, la main
tendue, prtaient le serment propos.

Toutes les rancunes s'taient fondues  la chaleur de ce patriotisme.

Puis, un cri de concorde et de fraternit se fait entendre, et d'un
mouvement spontan, tous les partis se mlent et se confondent. Les
hommes des factions les plus opposes se jettent dans les bras de leurs
ennemis. Condorcet, en ce moment, entrait dans la salle, Pastoret qui le
hassait, court  lui et l'embrasse. Il n'y a plus de ct gauche, ni de
ct droit, ni de centre, il n'y a plus que l'Assemble nationale...

Cependant, une dputation, ayant  sa tte Lamourette, s'tait hte
d'aller porter au roi un extrait du procs-verbal.

Il se hta d'accourir et je le vis entrer, prcd de ses ministres,
ple, attendri, mu, pouvant  peine croire  cette incroyable et
soudaine rconciliation.

--Je ne fais qu'un avec vous, balbutia-t-il, notre union sauvera la
France...

Et dans les tribunes publiques et au dehors, mille cris d'allgresse
rpondaient; tout le monde avait des larmes dans les yeux...

La sance leve, cependant, lorsque je traversai la terrasse des
Feuillants pour regagner la maison paternelle, je fus crois par deux
hommes dont l'un disait  l'autre:

--On s'embrassait aussi la veille de la Saint-Barthlemy.

L'exclamation de ces deux hommes me rvolta si fort que, pour un peu, je
leur aurais cherch querelle.

--Ceux-l, pensais-je, sont de ces tres haineux qui jugent les autres
d'aprs eux.

Et, en effet, comment ne pas se sentir vritablement rjoui aprs ce que
je venais de voir et en prsence du spectacle que j'avais sous les yeux.

Le roi, de retour aux Tuileries, s'est empress de faire ouvrir le
jardin qu'il tenait ferm depuis les scnes du 20 juin, et un peuple
immense s'y tait prcipit et se pressait sous les fentres du chteau
en criant  pleins poumons: Vive le roi!...

Je vous le demande, mes amis, n'tait-ce pas  s'y mprendre!

Et la preuve, c'est que ma mre,  qui je racontai en rentrant ce qui se
passait, me dit, la pauvre femme:

--Il faut crire  ton pre, il verra que la tranquillit va revenir, et
il fera des achats plus considrables.

J'crivis, en effet,  l'adresse que mon pre nous avait assigne, 
l'htel de la Nation, tenu par un nomm Servan, qui descendait toujours
chez nous, quand il venait  Paris faire ses provisions.

Niais que j'tais!... Mon pre n'avait pas reu ma lettre que dj tout
tait chang et redevenu pire qu'avant.

Ce beau rve de concorde avait dur ce que durent les rves, une nuit.

Paris,  son rveil, bafoua d'un clat de rire immense un projet qu'il
jugea beaucoup trop beau pour tre ralisable.

Ds le matin, des crieurs s'taient rpandus dans les rues, offrant pour
deux sous la Grande Pantalonnade sentimentale de ces Messieurs de
l'Assemble, pamphlet plus injurieux que spirituel, compos par les
rdacteurs du _Journal du Diable_.

Les chansons ne tardrent pas  s'en mler, car en aucun temps on ne
rima davantage.

Il me semble voir encore un grand vieux tout dpenaill, qui se tenait
devant Saint-Roch, abrit sous un large parapluie, et qui chantait une
longue complainte dont le refrain tait:

    Encore un baiser, Lamourette,
       Encore un baiser!...

Enfin, des dputs que j'avais vu de mes yeux, dans les bras l'un de
l'autre, s'embrassant comme du pain, crivirent aux journaux pour
dmentir le fait.

Cette scne de rconciliation n'avait-elle donc t qu'une hypocrisie
prmdite des partis, dsireux d'endormir leurs mutuelles dfiances?...

N'tait-elle, comme d'aucuns l'insinuaient, qu'une comdie convenue
entre le roi et l'vque de Lyon pour dtourner les esprits de la
discussion de la loi du danger de la patrie, et laisser ainsi aux
Prussiens le temps d'arriver?

M. Goguereau, que je me permis d'interroger, m'affirma que ce n'tait ni
l'un ni l'autre.

--Pourquoi donc, me dit-il, n'aurions-nous pas t sincres!... La haine
n'est pas si douce!... Nous avons t mus et entrans... Toutes les
assembles sont exposes  des surprises sentimentales de ce genre...

Je vous donne l'explication telle qu'elle m'a t donne. Ce qui
n'empche qu'une clbrit de ridicule est demeure attache  cette
scne, qui m'avait tir des larmes... Encore aujourd'hui, un baiser
Lamourette est le synonyme de comdie et de trahison.

Mais prcisment parce qu'ils taient furieux d'avoir t dupes d'un
mouvement de leur coeur, les partis n'en taient devenus que plus
acharns.

Une mesure qu'on ne manqua pas de dire provoque par la cour devait
d'ailleurs attiser encore les colres.

Je l'appris, au matin, d'un ouvrier, qui tait entr dans notre boutique
acheter un pain. Comme il me semblait exaspr, je lui demandai ce qu'il
avait:

--J'ai, me rpondit-il, que le directoire de Paris vient de suspendre
Ption de ses fonctions, et veut le poursuivre comme organisateur de la
manifestation du 20 juin.

C'tait si grave que, tout d'abord, je crus  une de ces fausses
nouvelles comme on en lanait dix par jour dans la circulation.

Frapper Ption, le maire de Paris, l'homme le plus populaire du
moment... tait-ce possible.

C'tait vrai. Le premier passant m'apprit que le roi, au lieu d'annuler,
comme il le pouvait, cette dcision, venait de la notifier 
l'Assemble, en lui laissant le soin de statuer sur l'vnement.

--C'est encore une trahison! criaient les sans-culottes, furibonds.

--Quelle pouvantable maladresse! gmissaient les patriotes paisibles.

Mais le sentiment gnral tait que la cour n'et point hasard ce coup
de partie, si elle n'et t sre de l'approche des Prussiens.

Quoi qu'il en soit, c'est au milieu de ce dchanement de l'opinion, que
fut enfin prsente  l'Assemble par Hrault de Schelles, la
dclaration du danger de la patrie.

C'tait le 11 juillet 1792.

Le rapport entendu, les conclusions furent adoptes, et, aussitt aprs,
le prsident se levant, prononce d'une voix mue et au milieu d'un
silence effrayant, la formule solennelle:

Citoyens, la patrie est en danger.

L'effet, je me le rappelle, fut terrible.

Il n'y eut pas un cri dans les tribunes publiques, pas un mot, pas un
geste.

Et quand la sance fut leve, la foule, turbulente d'ordinaire, et qui
emplissait les escaliers du tumulte de ses discussions, la foule
s'coula muette et consterne.

Cependant, les patriotes taient satisfaits.

--Voil enfin un acte, disaient-ils, et qui vaut un peu mieux que les
embrassades de l'autre jour... a ira, maintenant; il faudra bien que M.
Vto marche droit.

Mais c'est en vain que le lendemain on attendit les grandes mesures du
salut public.

La dclaration demande le 30 juin, formule le 4 juillet et vote le
11, ne devait tre proclame que le 22 juillet. Il fallut tout ce temps
pour obtenir du pouvoir excutif l'autorisation ncessaire.

Je vous laisse  penser si pendant ces onze jours les esprits se
montrent. Je voyais, pour ainsi dire, l'exaltation augmenter d'heure en
heure...

La veille, les ministres en masse avaient donn leur dmission et
avaient t remplacs par d'autres. Bast! on n'y avait pas pris garde.
Ce n'est assurment pas sur eux qu'on comptait.

J'avais achet une carte des frontires, et tous nos voisins venaient la
consulter. Et il fallait que je leur montre Coblentz, o tait,
disait-on, l'arme prussienne, et nous calculions les journes de marche
qu'il y a pour une grande troupe de la frontire  Paris.

Les gens, d'ailleurs, rptaient comme un verset d'Evangile, une phrase
du dernier discours de Robespierre aux Jacobins.

Dans des circonstances aussi critiques, avait-il dit, les moyens
ordinaires sont drisoires: Franais, sauvez-vous vous-mmes.

--Voil, pensais-je, qui est parler!

Mais la proccupation de l'tranger ne faisait pas oublier Ption.

M. Goguereau, qui avait promis  mon pre de venir nous voir tous les
jours, en son absence, tait oblig de se cacher pour tenir sa promesse,
tant les gens des environs qui le connaissaient l'assaillaient de
questions indiscrtes.

De tous cts Paris signait des ptitions en faveur de son maire. Il y
en eut une, celle des ouvriers du btiment, qui runit quarante mille
signatures. On en faisait circuler une dans notre quartier: j'y mis mon
nom, et nos trois garons, ne sachant pas crire, y apposrent leur
croix.

Pour un empire je n'aurais pas manqu la sance o Ption parut  la
barre de l'Assemble.

Il s'avana la tte haute. Jamais homme ne ressembla moins  un accus
qui vient se disculper.

Mon crime, commena-t-il, est d'avoir empch le sang de couler...

On ne le laissa pas poursuivre...

Il avait t disgraci par la cour, l'Assembl l'admit aux honneurs de
la sance, et dcrta que le maire de Paris serait rtabli dans ses
fonctions, et que le pouvoir excutif serait tenu d'excuter le dcret
dans la journe mme.

C'tait le 13 juillet 1792.

Le lendemain allait avoir lieu la fte de la Fdration.

Institue pour perptuer le souvenir de la prise de la Bastille, cette
fte du 14 juillet inspirait aux meilleurs patriotes les plus vives
apprhensions.

Paris tait alors comme un baril de poudre, et chacun sentait bien qu'il
suffirait de la moindre tincelle pour dterminer une formidable
explosion.

Or, quel serait le rsultat d'une explosion?... C'est ce que nul n'tait
capable de dire avec quelque certitude.

Qui pouvait garantir que l'ivresse ne tournerait pas  la fureur et
qu'on ne compromettrait pas en un jour le patrimoine prcieux des
liberts conquises!

Ce qui augmentait l'anxit, c'tait la prsence  Paris d'un certain
nombre de Fdrs de la province.

Les cinq cents Marseillais qu'on attendait n'taient pas arrivs encore,
mais il tait venu des Bretons et des Lyonnais.

Presque tous taient jeunes et brlants d'un enthousiasme chauff 
blanc par les dmonstrations patriotiques dont ils avaient t l'objet
tout le long de leur route.

Ils taient logs, quelques-uns chez des patriotes, le plus grand nombre
rue de la Ppinire,  l'ancienne caserne des gardes franaises.

Dj, depuis quelques jours, on les rencontrait par bandes dans les
rues. Ils se promenaient, hantaient les clubs et se multipliaient si
bien qu'on les et cru dix mille.

Dj, mme, ils avaient occasionn quelques rires.

Le soir du 13 juillet prcisment, huit ou dix d'entre eux voulurent
tout casser chez le restaurateur Cerni, dont l'tablissement faisait le
coin de la rue des Moulins. Il est juste d'ajouter qu'ils avaient t
imprudemment provoqus.

Trouvant mauvais le vin qu'on leur servait, ils en avaient demand de
meilleur, et Cerni leur avait rpondu qu'il en avait, mais qu'il le
gardait pour les Prussiens.

C'est notre voisin l'picier qui, ayant t tmoin de l'algarade,
accourut nous la raconter.

Il trouva chez nous cinq ou six commerants de la rue, qui agitaient la
question de savoir s'ils ouvriraient leur boutique le lendemain.

En digne femme de Jean Coutanceau ma mre dit:

--Je ne fermerai pas, quoi qu'il arrive, un boulanger ne doit jamais
fermer.

Mais son courage n'alla pas jusqu' me donner, tout d'abord, la
permission d'aller voir la fte.

Elle ne pouvait oublier que l'anne prcdente, le 27 juillet, le
Champ-de-Mars avait t le thtre d'une collision sanglante.

--Que veux-tu aller faire l, me rptait-elle; tu es encore trop
jeune, ce n'est pas ta place...

Cependant, j'insistai tant qu'elle finit par cder, mais  la condition
que je me ferais accompagner de notre premier geindre, et que je ne le
quitterais pas...

Ce geindre, nomm Fougeroux, g d'une quarantaine d'annes, tait chez
nous depuis vingt ans, et faisait en quelque sorte partie de la famille.
Il mangeait  notre table, logeait dans notre maison, et c'tait ma mre
qui raccommodait ses hardes.

C'tait un hercule, avec des paules larges comme un dressoir, et des
bras qui,  battre la pte, avaient pris des proportions vritablement
colossales.

Son intelligence n'tait pas trs dveloppe et il tait ttu comme une
mule, mais il tait honnte et bon.

Dire qu'il nous tait dvou serait dire trop peu. Son affection pour
mon pre, pour ma mre et pour moi surtout, qu'il avait vu natre,
tenait du fanatisme. Quand il avait parl de son jeune bourgeois, il n'y
avait plus qu' tirer l'chelle. Et malheur  qui se ft avis de ne me
point trouver parfait.

Avec cela, Fougeroux tait un dtermin sans-culotte. Les affaires
publiques le proccupaient  un degr d'autant plus tonnant qu'il
n'avait pas la plus vague ide de la rvolution qui s'oprait. Son
incessant dsespoir tait de n'avoir jamais pu apprendre  peler ses
lettres. Aussi n'tait-il sortes de cajoleries qu'il ne me ft pour me
dterminer  lui lire le journal.

Je lui lisais souvent, amplement pay de ma peine par le plaisir que
j'avais  le voir couter bouche bante et les yeux carquills, tout
ces mots qui se suivaient, auxquels il ne comprenait absolument rien
mais qui l'enchantaient.

Son autre passion, ds qu'il avait une heure de libre, tait de courir 
une guinguette du quartier, o on serinait,  raison de deux sous la
sance, des chansons patriotiques, la _Carmagnole_ ou _a ira_...

L'ide de m'accompagner ne pouvait manquer de ravir Fougeroux.

--Je rponds de lui, bourgeoise, dit-il  ma mre, en retroussant ses
manches, pour montrer ses bras d'athlte, geste qui lui tait familier.

Et en effet, le lendemain, 14 juillet, sur les six heures du matin, nous
nous mmes en route aprs avoir mang une bouche.

Nous nous attendions  trouver les rues pleines de monde; point. Jamais
je n'avais vu Paris si morne.

Nul bruit; pas de marchands comme d'habitude, ni laitires, ni
marachers, pas un garon de boutique lavant le seuil de sa maison.

A peine, de loin, en loin, apercevions-nous un petit groupe de bourgeois
suivant le mme chemin que nous...

Lorsque nous arrivmes au Champ-de-Mars, ou au Champ de la Fdration,
comme on disait alors, il tait absolument vide.

Fougeroux n'en revenait pas.

--Et dire, rptait-il, qu'il y a deux ans  pareille date, ds quatre
heures du matin, la foule tait si drue, que si on et jet une pingle
en l'air, elle ne serait pas tombe par terre.

Pour la premire fois de ma vie, mes amis, j'allais assister  une
grande solennit populaire. J'tais mu. Tout, dans cette journe,
devait me frapper extraordinairement. Soixante-dix-huit ans se sont
couls depuis, eh bien! il n'est pas un dtail de cette fte de la
Fdration qui ne soit prsent  ma mmoire, comme si elle datait hier.

Sur des monticules de sable disposs en cercle, on avait mont
quatre-vingt-trois petites tentes, ombrages chacune d'un peuplier.

C'tait le symbole des quatre-vingt-trois dpartements, c'tait la
France entire, campant en prsence de l'ennemi.

Deux bourgeois, qui examinaient comme nous, ne comprirent pas cette
ide, ou ne l'approuvrent pas, car il y en eut un qui dit tout haut:

--On aurait d, pendant qu'on y tait, planter quarante-quatre mille
peupliers, pour figurer les quarante-quatre mille municipalits...

Il ricanait, et l'intention tait si visiblement insultante, que
Fougeroux commenait  relever ses manches, et que je jugeai prudent de
l'entraner plus loin.

Au centre du Champ-de-Mars, on avait dress quatre catafalques, figurant
les tombeaux des volontaires qui taient morts ou qui allaient mourir 
la frontire, pour la dfense de la patrie.

Sur un des cts on lisait: Nous les vengerons!

L'autel de la patrie, form d'une colonne tronque, tait dress tout en
haut des gradins construits en 1790. Sur quatre autels plus petits, on
avait plac des urnes funraires et des brle-parfums.

A cent toises de l'autel, en allant vers la rivire, s'levait un grand
arbre, l'arbre de la fodalit, dont toutes les branches taient
charges de couronnes, de tiares, de chapeaux de cardinaux, d'cussons,
de mitres d'vques, de manteaux d'hermine, de casques, d'armoiries et
de parchemins... On devait y mettre le feu.

Une statue de la loi et une statue de la libert, de grandeur colossale,
et montes sur des roulettes, taient prs de l'arbre.

A droite et  gauche ou avait tabli deux tentes trs-vastes, destines,
celle de droite au roi et  l'Assemble nationale, celle de gauche aux
corps administratifs de Paris.

Enfin, cinquante-quatre pices de canon bordaient le Champ-de-Mars du
ct de la Seine, et tous les arbres taient surmonts du bonnet
rouge...

Nous avions tout vu, et cependant l'espace immense o s'levait le dcor
que je vous dcris continuait  rester dsert...

Ce n'est gure que vers neuf heures que les curieux commencrent 
arriver. Parmi eux se trouvait un sans-culotte, ami de Fougeroux, lequel
nous apprit que tout le peuple tait  la Bastille, o soixante dputs
posaient la premire pierre d'un monument qu'on devait lever sur les
ruines de la forteresse maudite.

Mon premier mouvement fut de m'crier:

--Courons  la Bastille!... Courons voir!...

Mais Fougeroux m'arrta.

--Il est trop tard maintenant, me dit-il, visiblement dpit d'avoir
manqu cette crmonie. Et, puisque nous sommes ici les premiers
profitons-en pour nous choisir une bonne place d'o nous verrons tout.

Tout  ct des btiments de l'cole militaire se trouvaient accumuls
des matriaux de construction, destins  des curies dont on
apercevait les fondations  fleur de terre.

C'est l que Fougeroux et moi prmes position, au grand dtriment de nos
mains et de nos habits, sur un norme tas de briques, qui s'levait bien
 la hauteur d'un premier tage.

Nous finissions de consolider notre installation, quand un petit homme 
figure chafouine, tout de noir habill, et que je pris pour un clerc de
procureur, vint poliment nous demander une petite place  nos cts.
Pour toute rponse, je lui tendis la main et il grimpa.

De ce poste, nous dominions si entirement le Champ-de-Mars, que je
distinguais jusqu'aux canonniers, qui, tout  l'extrmit, sur le bord
de la Seine, s'empressaient autour de leurs pices.

On avait annonc que le serment serait prt sur l'autel de la patrie, 
midi prcis.

Onze heures sonnaient, lorsque des salves d'artillerie et des roulements
de tambours annoncrent l'arrive du roi.

Il ne tarda pas  paratre... Il tait dans un immense carrosse tout
dor, avec la reine, ses enfants et la princesse de Lamballe.

Aux portires, de chaque ct, marchaient les ministres, et ce dtail
parut rvolter notre compagnon, le petit homme maigre.

--N'est-ce pas une honte, me dit-il, de voir les ministres de la nation
 pied, dans la crotte, confondus parmi les palefreniers et les
laquais!... Il est vrai que c'est l'tiquette!

Je ne rpondis pas, car nous tions  une poque o on ne s'ouvrait pas
volontiers  des inconnus, mais j'avoue que j'tais choqu. Et je
compris comment les plus misrables questions de crmonial peuvent
engendrer des haines atroces.

Du reste, notre inconnu,  nous, semblait connatre la cour sur le bout
du doigt. Il nous nomma toutes les personnes qui suivaient la famille
royale dans deux voitures superbes. Il nous montra le prince de Poix et
M. de Brz, madame de La Roche-Aymon, madame de Maill et madame de
Tarente. Les hommes portaient des costumes brods sur toutes les
coutures, et les femmes taient en grand habit de gala avec les
coiffures trs hautes.

Le cortge, fort imposant, tait compos de cavalerie et de troupes de
ligne.

Des grenadiers, volontaires nationaux, escortaient les voitures, et la
marche tait ferme par quatre compagnies des grenadiers suisses.

Le roi me parut accabl de lassitude. Il tait affaiss plutt qu'assis
dans le fond de la voiture, ses traits taient extraordinairement
boursouffls, on et dit qu'il dormait... La reine, au contraire, qui
avait une toilette trs brillante, redressait la tte d'un air fier, et
ses yeux erraient dans la foule comme pour y compter ses amis et ses
ennemis. On voyait qu'elle avait pleur.

Une partie des troupes traversa l'Ecole-Militaire, sous le portique du
milieu, pour aller se former dans le Champ-de-Mars.

Le roi et la reine mirent pied  terre, et un moment aprs nous les
vmes paratre au balcon, qui tait tendu d'un riche tapis de velours
cramoisi brod d'or.

C'est de l qu'ils devaient assister au dfil du cortge national.

--Nous serons aussi bien qu'eux, me disait Fougeroux ravi.

Mais dj les canons recommenaient  tonner, les tambours s'taient
remis  battre, le cortge national approchait.

Presque au mme moment, de tous les cts  la fois et par toutes les
issues, des flots de peuple se rurent dans le champ de la Fdration.
Il n'y a que la mer rompant ses digues qui puisse donner ide d'un
pareil spectacle. En un clin d'oeil, l'immense espace, presque vide
jusqu'alors, se trouva plein d'une foule compacte, se poussant, se
pressant, se tassant...

Et de toutes les poitrines un mme cri sortait, incessant, obstin,
furieux:

--Vive Ption!...

Fougeroux se frottait les mains; notre compagnon dit:

--C'est la revanche du maire de Paris.

Je n'coutais pas, je n'avais pas assez d'yeux pour voir.

Le cortge entrait par la grille de la rue de Grenelle, dfilait devant
le balcon de l'Ecole et allait se ranger autour de l'autel de la patrie.

Des gendarmes nationaux ouvraient la marche, immdiatement suivis de
deux ou trois cents musiciens jouant avec une sorte de frnsie l'air
de: _a ira!_... Puis, venait un bataillon de volontaires nationaux,
puis deux compagnies de fdrs des dpartements tranant un canon, puis
un rgiment d'hommes arms de piques, puis... plus rien qu'une foule en
dlire, o les rangs, les ges, les sexes se confondaient et se mlaient
en une inexprimable cohue...

--Jamais tous ces gens ne trouveront de place, rptait Fougeroux,
inquiet pour notre fragile difice de briques...

Et cependant, il en arrivait toujours... C'taient des bataillons de
sans-culottes, coiffs de bonnets rouges, brandissant des miches au bout
de leurs piques... des groupes de petites filles en blanc, couronnes de
fleurs... des troupes de femmes portant des bannires o on lisait:
_Honneur aux braves morts  la prise de la Bastille, ou encore Aux
armes! Vengeons ceux qui meurent  la frontire!..._

Et les tambours battaient toujours, les cuivres mugissaient, les canons
tiraient  coups si prcipits que leur fume fermait l'horizon... Et
au-dessus de tout, s'levait de plus en plus formidable le mme cri:

--Vive Ption!...

C'tait comme le mot d'ordre de la journe...

On le voyait sur tous les drapeaux. Des milliers d'hommes avaient crit
 la craie sur leur bonnet ou sur leur chapeau: Ption ou la mort!...

D'o j'tais, en me penchant, je pouvais apercevoir le roi.

Il tait immobile comme une statue, regardant d'un oeil morne cette
mare humaine qui montait toujours...

C'taient les sections qui dfilaient... Le 104e rgiment passa,
prcdant des fdrs qui portaient les _tables de la loi_ et un modle
en pltre de la Bastille... Puis vint la section Saint-Marceau, dont la
musique jouait: _O peut-on tre mieux qu'au sein de sa famille..._

Enfin, le triomphateur de la journe, Ption lui-mme, parut  la tte
de la municipalit.

Ses habits taient en dsordre, sa coiffure drange, il tait ple
comme la mort et semblait prs de dfaillir, cras sous le poids de
son triomphe...

Il s'appuyait au bras d'un ami, et par moments faisait un geste de la
main, comme pour dire: Grce!... assez!... Mais ce geste, loin de
calmer les acclamations, redoublait leur violence.

Quand il passa devant notre tas de briques, Fougeroux se dressa, et
agitant son chapeau, clama d'une voix de tonnerre! Ption ou la
mort!... Puis, se retournant vers moi:

--Ah! on se ferait tuer pour cet homme-l, me dit-il.

J'tais boulevers; cependant je ne pus m'empcher de sourire et je lui
demandai:

--Pourquoi?...

Il parut embarrass, puis haussant les paules:

--Je ne sais pas, me rpondit-il, mais n'importe: Vive Ption!...

Le tour tait venu de l'Assemble nationale. Elle s'avanait, formant un
bataillon compacte de huit cents hommes, ayant  sa tte son prsident,
qui tait, ce jour-l, Aubert-Dubayer.

L'Assemble s'arrta, devant le portique de l'Ecole-Militaire, et le roi
descendit, pour se rendre, au milieu d'elle, jusqu' l'autel de la
patrie...

Lorsque les dputs se remirent en marche, la reine quitta le balcon, et
quand elle reparut l'instant d'aprs, elle tenait une longue vue, dont
elle se servit pour suivre le roi...

De notre tas de briques, nous le distinguions  son habit brod... Il
avanait pniblement, ballott par la foule comme une coquille de noix
par les vagues... Deux fois je le perdis de vue... puis enfin il apparut
au sommet de l'autel de la patrie.

Je le vis lever la main pour prter serment...

Tous les canons clatrent  la fois, les tambours roulrent et une
acclamation s'leva, formidable,  faire crouler le ciel.

L'instant d'aprs, le roi avait disparu, et je crus apercevoir comme une
mle au bas des gradins...

Je sus, le soir, ce que c'tait: Le prsident de l'Assemble avait
propos au roi de mettre le feu  l'arbre de la Fodalit, et le roi
avait refus en disant:

--C'est inutile... Il n'y a plus de fodalit en France.

N'importe! le programme tait rempli... ou  peu prs.

Un escadron de cavalerie se mit en mouvement au pas, et cette
manoeuvre permit au roi de regagner sans encombre l'Ecole-Militaire.

Il se montra au balcon, et quelques timides: Vive le roi! le salurent,
aussitt touffs sous des: Vive Ption! plus furieux que jamais.

L'instant d'aprs, nous le vmes remonter en carrosse et s'loigner...

Il s'agissait de nous retirer nous-mmes, et en vrit ce n'tait pas
chose aise, que de traverser diagonalement le Champ de Mars, pour
gagner une des grilles.

Le dpart du roi n'avait en rien diminu la cohue, et l'exaltation, s'il
est possible, augmentait.

A dfaut du roi, quatre dputs, Jean Debry, Gensonn, Antonelle et
Garreau, taient alls mettre le feu aux matires inflammables dont on
avait entour l'arbre de la Fodalit, et le peuple s'touffait pour le
voir brler, battant des mains chaque fois que la flamme atteignait un
des emblmes dont il tait charg.

De notre place, nous ne distinguions qu'un tourbillon de fume noire et
d'tincelles; mais cela suffisait pour transporter Fougeroux.

--Trs-bien! criait-il. a ira, a ira..

Mais notre compagnon, le petit bonhomme au nez pointu, tait plus
difficile  contenter.

--Imbciles! grommelait-il, qui croient, en brlant le simulacre,
anantir la ralit!...

Moi qui savait combien le salptre tait rare, et qu'on organisait des
explorations dans les caves de Paris pour s'en procurer, je pensais:

--Toute cette poudre qu'on brle, on ferait bien mieux de la rserver
pour les Prussiens!...

C'est que Dieu sait ce que l'on en perdait... Aux sourdes dtonations
des canons du bord de l'eau, se joignaient de tous cts les
ptillements de la mousqueterie. Tous les hommes arms de fusils,
volontaires nationaux ou fdrs des dpartements, dchargeaient leurs
armes en l'air. On ne s'entendait plus; on se serait cru au fort d'une
bataille. L'odeur de la poudre vous saisissait  la gorge, et au-dessus
du Champ de la Fdration, planait un nuage immense de poussire et de
fume, dans lequel tourbillonnaient comme des papillons blancs les
enveloppes des cartouches.

A vingt-cinq toises de nous tait arrte une charrette, sur laquelle on
avait tabli une presse, et des ouvriers en manche de chemise, coiffs
du bonnet rouge, imprimaient et distribuaient  profusion des chansons
patriotiques.

En face de l'Ecole Militaire, des volontaires avaient, je ne sais
comment, dblay un assez large espace, et on y dansait des rondes, au
son de musiques vritablement enrages...

Jamais je n'avais vu, jamais je n'ai vu depuis chose pareille... Paris
entier tait l, Paris saisi de vertige, dlirant, fou.

Alors je compris la contagion des grandes passions qui bouleversent les
masses... Je sentais la fivre me gagner, mes ides se brouillaient;
j'prouvais comme un vague besoin d'imiter tous ces gens que je voyais
l, de crier, de me dmener...

Malheureusement, je me sentais aussi dfaillir... Il tait quatre
heures, et je n'avais rien pris de la journe qu'une crote de pain et
un doigt de vin blanc.

Fougeroux me vit si blme qu'il s'en inquita.

--Il faut rentrer cote que cote, me dclara-t-il rsolument, la
bourgeoise doit tre inquite.

C'tait bien mon avis, mais mesurant de l'oeil la distance  parcourir
et l'effroyable paisseur de la foule, je me sentais dcourag.

--Si nous nous engageons dans cette cohue, rpondis-je, nous serons
peut-tre des heures pour nous en tirer.

--Essayons toujours, gronda Fougeroux, en retournant ses manches et en
faisant mine de descendre de notre tas de briques.

Mais notre compagnon  mine chafouine l'arrta en nous disant:

--Permettez, citoyens... un service en vaut un autre. Grce  vous, j'ai
trs-bien vu, je vais, en change, vous tirer d'ici... Le peuple,
voyez-vous, a me connat... Laissez-moi seulement passer devant.

Il se laissa glisser  terre, et nous l'imitmes, mais sans avoir
grande confiance en ses promesses...

Mme Fougeroux me dit:

--C'est un farceur, ce citoyen, vous verrez qu'il compte tout simplement
sur mes coudes.

Il se trompait.

A peine nous tions-nous jets dans la foule, qui se referma sur nous,
que se manifesta le singulier pouvoir de ce petit homme, que j'avais
pris pour un clerc de procureur.

Il glissait dans la mle, comme une anguille dans la vase, sans effort,
pour ainsi dire, changeant  tout moment des signes de reconnaissance
avec des gens qu'il trouvait sur son passage.

Apercevait-il un groupe o l'exaltation paraissait plus grande, vite il
s'y faufilait, et l, on lui faisait place, on s'cartait autant que
s'carter tait possible, et mme, on le saluait...

Fougeroux, sur les talons de qui je marchais, en tait confondu, et il
se retournait en grommelant:

--Ah a! bourgeois, qu'est-ce que ce citoyen?

Nous ne tardmes pas  l'apprendre.

Au moment o nous traversions un bataillon de sectionnaires, huit ou dix
se mirent  crier, et tous les autres rptrent:

--Vive Goudril!...

Tout nous tait expliqu. Je le connaissais ce Goudril, maintes fois
j'avais vu son nom dans les journaux, et j'avais entendu cent fois mon
pre en parler comme d'un sclrat fort dangereux.

C'tait un ancien clerc de Danton, chass par Danton, qui avait t un
moment au service de Marat et qui, pour le moment, rdigeait une espce
de journal dpassant de beaucoup en ignominie le _Pre Duchne_,
l'immonde feuille d'Hbert.

Il s'tait en outre improvis tribun, et s'tait fait une sorte de
renom, par la violence ordurire de son langage et l'excentricit de ses
motions.

En ce moment, il me parut jouir dlicieusement de ce renom, et je
m'bahissais  voir de quel air superbe il distribuait des poignes de
main.

Puis, comme on le priait de parler, il avisa les paules d'un norme
sectionnaire, s'y hissa et commena un discours...

Et positivement, on en entendait quelque chose, malgr l'effroyable
vacarme, tant il forait sa voix aigre et perante comme un fifre.

Il n'tait pas d'ailleurs le seul  se livrer  cet exercice trange,
et, en me haussant sur la pointe des pieds, je pouvais apercevoir 
quelque distance cinq ou six orateurs qui proraient pareillement du
haut de ce qu'on appelait alors une tribune patriotique...

Mais nous ne restmes pas longtemps  l'couter.

Voyant que bien dcidment il nous oubliait:

--Mettez-vous derrire moi, bourgeois, me dit Fougeroux, tenez-moi
solidement, et en route.

Durant un moment, grce aux puissantes paules de mon compagnon, tout
alla bien. Mais quand nous arrivmes aux grilles, comme beaucoup de gens
voulaient sortir, et se prcipitaient, je crus qu'il nous faudrait
battre en retraite. Littralement on s'y touffait, et par moments nous
entendions des cris dchirants.

Enfin, une vigoureuse pousse nous dgagea, et nous nous trouvmes sains
et saufs rue de Grenelle, Fougeroux avec ses vtements tout dchirs,
moi ayant perdu mon chapeau dans la bagarre.

Nous avanmes assez loin dans la rue, pour nous mettre  l'abri de la
foule, et n'en pouvant plus, nous nous assmes sur les marches d'une
maison pour reprendre haleine.

Nous y tions bien depuis cinq minutes, quand tout  coup, d'une rue qui
nous faisait presque face, nous vmes sortir en courant de toutes ses
forces, une femme toute jeune--une jeune fille, plutt, vtue comme
l'taient alors les cuisinires.

Dix ou douze hommes dguenills, arms de piques pour la plupart, et
dont quelques-uns avaient des figures atroces, la poursuivaient...

La malheureuse avait bien une quinzaine de pas d'avance, mais la frayeur
troublait sa raison et l'aveuglait, car au lieu de tourner d'un ct ou
de l'autre de la rue de Grenelle, elle poursuivit sa course tout droit,
et vnt donner et s'abattre contre la maison devant laquelle nous tions
assis...

Les hommes aussitt l'entourrent, en l'accablant d'injures et en
profrant les plus terribles menaces.

Je dois en convenir, mes amis,  cette poque hroque, mais trangement
trouble que j'essaie de vous faire connatre, il ne se passait gure de
jour que la rue ne ft le thtre de quelque scne de dsordre ou de
violences.

Et on y tait si bien accoutum, que les gens qui revenaient du Champ de
la Fdration ne daignaient seulement pas s'arrter pour voir ce dont il
s'agissait.

Plus curieux et moins blas, je m'tais vivement approch.

Dj la jeune fille s'tait redresse et appuye fortement au mur, comme
si elle et espr qu'il s'ouvrirait miraculeusement pour lui livrer
passage, elle faisait face  ses ennemis. Bien qu'elle ft d'une pleur
mortelle et que ses cheveux s'chappassent en dsordre de son bonnet de
linge, elle me parut d'une beaut merveilleuse, et ses grands yeux noirs
rencontrant les miens, je me sentis boulevers.

Aux injures dont l'accablaient les misrables qui l'entouraient elle ne
rpondait rien.

Et l'un d'eux lui ayant mis le poing sous le nez pendant qu'un autre
brandissait une pique au dessus de sa tte, pas un des muscles de son
visage ne bougea.

Mais je n'en pus pas supporter davantage, et m'adressant  ces
malheureux:

--N'avez-vous pas honte, m'criai-je, vibrant d'indignation, de vous
mettre  dix pour outrager une femme!...

Tous se retournrent, surpris, et l'un d'eux, qui semblait le chef de la
bande, peut-tre parce qu'il avait une plus mauvaise figure que les
autres, me toisa d'un air furieux, en disant:

--Toi, citoyen joli-coeur, j'ai un conseil  te donner... Passe ton
chemin!...

Je n'ai jamais t trs-endurant, et  ce moment-l, aprs toutes les
motions qui me secouaient depuis le matin, j'tais dans une exaltation
qui me transportait hors de moi-mme.

Saisissant donc  la poitrine le grossier sans-culotte, je le secouai
rudement en criant de ma plus grosse voix:

--Et moi je vous prviens que le premier qui manquera de respect 
mademoiselle, aura affaire  moi!...

Toute la colre de ces gens aussitt se tourna contre moi.

--Qu'est-ce que c'est, clamaient-ils, qu'est-ce que c'est que cet
aristocrate, qui vient insulter d'honntes patriotes?...

--Ne voyez-vous pas, hurlait le chef, que je tenais toujours, ne
voyez-vous pas qu'il arrive de Coblentz! C'est un missaire des
Prussiens...

De pareilles accusations, en ce temps-l, suffisaient pour vous conduire
droit au fond de la Seine avec une pierre au cou.

Je n'y songeai mme pas.

cartant d'un vigoureux effort les enrags qui m'entouraient, je me
jetai devant la jeune fille, en appelant:

--A moi! Fougeroux...

Il n'avait pas attendu mon appel, le brave garon, pour retrousser ses
manches, et il guettait le moment d'intervenir.

Me voyant menac, il se rua sur le groupe, qu'il rompit d'un seul coup
d'paules, pendant que ses formidables poings s'abattant sur les deux
plus hargneux de la bande les envoyaient prendre la mesure du pav.

--Ah! on veut toucher  mon jeune bourgeois!... ricanait-il.

Il y eut parmi les assaillants dix secondes de stupeur... C'est d'un
oeil hsitant qu'ils considraient le torse du formidable champion qui
semblait me tomber du ciel.

Lui, calme autant que s'il et t devant son ptrin, en profita pour
passer sous mon bras le bras de la jeune fille, et nous poussant:

--Allez, nous dit-il, m'attendre au coin de la rue du Bac... j'en ai
pour une minute  rgler le compte de ces braves sans-culottes.

Mais ils taient dj revenus de leur surprise, et les trois plus
vigoureux se prcipitrent sur Fougeroux, s'accrochant  ses
vtements... Il s'en dbarrassa d'un tour de reins, aussi aisment qu'un
lion qui secouerait des roquets acharns  sa peau. Et comme je revenais
 son aide:

--Mais, allez-vous en donc, jarnigui! jura-t-il, vous voyez bien que
vous nous empchez de nous entendre, les citoyens et moi.

A l'attitude de nos adversaires, je compris que Fougeroux les avait
dgots de la bataille, et que toute leur fureur se passait en
criailleries.

Reprenant donc le bras de la jeune fille, je l'entranai rapidement le
long de la rue de Grenelle.

Ce qui ne laissait pas que de me surprendre, c'est que durant toute
cette scne, elle tait demeure muette et impassible.

tait-ce sang-froid, tait-ce au contraire stupeur? Je ne savais.

Tout en marchant, je l'observais du coin de l'oeil. Les couleurs
taient revenues  ses joues, elle allait d'un pas ais; jamais,  voir
son calme, on n'et souponn le danger qu'elle venait de courir...

Comme de raison, mille questions se pressaient dans mon esprit.

Qu'tait cette jeune fille, et quels taient ces hommes?...
Qu'avait-elle fait? comment s'tait-elle attir leur colre, et que
voulaient-ils d'elle?

Mais je n'osais interroger... De nous deux, maintenant celui qui
tremblait, c'tait moi.

De ma vie, je n'avais approch une femme si belle!... Qu'tait prs
d'elle la fille de M. Despois, l'armurier, notre voisin, qui avait dans
tout le quartier Saint-Honor un immense renom de beaut!... J'aurais
pass des sicles prs de mademoiselle Despois, sans que mon coeur
battt plus vite  un moment qu' l'autre, tandis que prs de
celle-ci!... Puis, celle-ci me semblait extraordinairement imposante, en
dpit de ses vtements plus que simples. Il y avait en elle tant de
noblesse et tant de grce en ses moindres mouvements, que prs d'elle,
mademoiselle Despois, dont on disait qu'elle avait un port de reine,
aurait eu l'air d'une laveuse de vaisselle.

Si je puis aujourd'hui vous dire si exactement mes sensations, jugez de
ce que je dus prouver alors!...

Je mourais d'envie de lui parler, et je n'osais pas... Je sentais trs
bien que je devais dire quelque chose, et ma langue tait comme colle 
mon palais... Et plus j'avais conscience du ridicule de ma situation,
plus mon embarras redoublait.

Bien certainement, nous serions alls jusqu' la rue du Bac sans
changer une parole, si elle n'et rompu le silence.

Elle appuya lgrement la main sur mon bras, pour me faire ralentir le
pas, et d'une voix qui me parut douce comme une musique cleste:

--Je vous dois la vie, monsieur, me dit-elle... plus encore, peut-tre:
l'honneur. Comment pourrai-je jamais m'acquitter envers vous!...

Je me sentais plus rouge que le feu, et c'est d'une voix trangle que
je balbutiai quelque chose comme ceci:

--Je suis trop pay, dj, mademoiselle, par le bonheur d'avoir pu vous
tre utile en quelque chose... Ce que j'ai fait n'est rien...

--Comment, rien!... Vous avez risqu votre vie, monsieur.

--Ne le croyez pas, mademoiselle...

--Pardonnez-moi. Ces misrables vous auraient bel et bien massacr, sans
ce robuste... citoyen qui nous est venu en aide.

--Non, mademoiselle, non... Ces gens taient fort exalts, c'est vrai,
mais croyez bien qu'au fond ils ne sont pas mchants.

Elle s'arrta court, et m'examinant attentivement:

--Croyez-vous vraiment ce que vous dites? me demanda-t-elle.

--Assurment.

Pour parler vrai, je ne le croyais qu' demi et mon accent devait
manquer d'assurance. Elle et cependant l'air de me croire, et se
remettant  marcher.

--Du moins, poursuivit-elle d'un ton moiti plaisant et moiti attendri,
du moins vous me direz, je l'espre, le nom de mon sauveur pour que je
puisse le joindre  mes prires... Comment vous nommez-vous, monsieur?

--Justin Coutanceau, mademoiselle...

Et pouss par un mouvement de vanit:

--Le prnom de Justin, ajoutai-je, est celui de mon parrain, M.
Goguereau, le dput de Paris.

Je sentis que son bras tressaillait sous le mien, et avec une vivacit
singulire:

--Quoi! s'cria-t-elle, vous tes le filleul de Goguereau!... C'est bien
l'ami de Vergniaud, n'est-ce pas? de Gensonn, de l'ancien ministre
Roland, et de tous les Girondins!...

--Oui, mademoiselle, rpondis-je, confondu d'entendre une jeune fille,
une ouvrire, parler de tels hommes comme si elle les et connus.

Pour la premire fois, ma protge daigna prendre attention  mon humble
personne, et elle m'examina d'un rapide et subtil coup-d'oeil.

Mais elle devait tre, et fut droute, par ma mise, plus recherche que
celle des jeunes gens de ma condition, et aussi par ma taille et ma
figure, qui me faisaient paratre quatre ou cinq bonnes annes de plus
que mon ge.

--Et vous..., citoyen, reprit-elle, vous tudiez sans doute pour devenir
un avocat clbre, comme ces messieurs de l'Assemble?

Elle ne disait plus: monsieur, elle disait: citoyen.

L'ironie tait palpable, elle se moquait de l'Assemble nationale, et de
Justin Coutanceau, par la mme occasion.

--Je n'ai pas une ambition si haute, mademoiselle, rpondis-je d'un ton
vex.

Elle avana ddaigneusement les lvres et murmura:

--Oh! si haute!... si haute!...

--Je vis chez mon pre, ajoutai-je, et je n'ai pas encore de profession.

--Et que fait votre pre!

--Il est boulanger, mademoiselle.

--Et... patriote, n'est-ce pas?... C'est--dire grand partisan des ides
nouvelles; hantant les clubs et les sections.

C'tait,  ce qu'il me parut, une superbe occasion de prendre ma
revanche de ses sarcasmes.

Me drapant donc de toute la dignit dont j'tais capable:

--Vous l'avez dit, mademoiselle, rpondis-je, mon pre est patriote...
Mon pre est de ceux qui pensent que tous les citoyens sont gaux, et
que s'ils doivent tre distingus entre eux, c'est par la vertu et non
par la naissance... Mon pre croit que chaque citoyen a des droits et
doit mourir plutt que de les abandonner...

Je puis bien vous dire, mes amis, que cette belle phrase, qui tait du
citoyen Robespierre, et non de moi, parut gayer singulirement ma
compagne.

Elle m'interrompit d'un clat de rire, en disant:

--A merveille!... Je vois que j'ai eu ce rare bonheur d'tre secourue
par un philosophe... Je doute seulement, citoyen, que vos beaux
principes eussent suffi  me tirer des mains des patriotes qui voulaient
m'charper... Les poings du robuste sans-culotte qui est venu  notre
secours m'inspireraient plus de confiance... Vous le connaissez
beaucoup, ce sans-culotte?

--C'est un des geindres... je veux dire un des garons de mon pre.

--Et il vous est dvou.

--Aveuglment.

--De sorte que, si vous lui commandiez quelque chose, n'importe quoi, il
ne rflchirait ni ne discuterait..., il obirait.

--Je le crois, mademoiselle...

Elle parut rflchir, et moi j'essayai de mettre un peu d'ordre dans mes
ides en droute.

Si naf que je fusse, je comprenais bien, dsormais, que ce n'tait pas
une ouvrire que j'avais au bras, et je n'en admirais que plus son
sang-froid, son courage, et jusqu' son aisance superbe  se moquer de
moi.

Cependant, nous tions arrivs au coin de la rue du Bac, et je cherchais
des yeux quelque tablissement o ma protge pt rparer le dsordre de
sa toilette, dsordre dont elle ne s'apercevait pas, mais qui provoquait
les quolibets des passants.

J'allais me dcider  la conduire chez un petit traiteur de la rue de
Grenelle, quand j'aperus de loin Fougeroux, qui arrivait en se
dandinant lourdement selon sa coutume.

J'en eus un mouvement de joie, car, malgr ma confiance en sa force
prodigieuse, songeant au nombre de ses adversaires, et qu'ils pouvaient
se raviser, j'tais inquiet.

J'entranai donc vivement ma protge  sa rencontre, et ds qu'il fut 
porte de la voix:

--Eh bien!... lui criai-je.

Il haussa ddaigneusement les paules, et riant de son large rire, qui
lui fendait la bouche jusqu'aux oreilles:

--Les citoyens ont compris que j'avais raison, rpondit-il, et ils m'ont
pay une bouteille.

Puis, s'adressant  notre inconnue:

--Maintenant, toi, citoyenne, lui dit-il, voudrais-tu nous faire le
plaisir de nous dire pourquoi ces braves patriotes t'en voulaient si
fort?

Elle rougit un peu, mais c'est du ton le plus dgag qu'elle rpondit:

--C'est ce qu'ils ont oubli de m'apprendre.

A l'air capable dont Fougeroux hocha la tte, je vis bien que ses
adversaires avaient d parler, et qu'il tait travaill de dfiances.

--A d'autres!... grogna-t-il. Des patriotes sont incapables de malmener,
sans raison, une jeune fille comme toi... Je les ai interrogs, ils
prtendent que tu n'es qu'une aristocrate dguise, une missaire de
Coblentz et des Prussiens...

--Ah! ils prtendent cela.

--Mais, oui... Au moment o la reine quittait le champ de la Fdration,
ils t'ont vue te faufiler jusqu' son carrosse et lui jeter un billet...

Je pensais qu'elle allait essayer de nier: point.

--Et aprs!... fit-elle audacieusement. Existe-t-il donc une loi qui
dfende de remettre un placet  la reine de France!...

Je voyais que la colre la gagnait et je sentais son bras se dgager peu
 peu du mien.

Je frmis  l'ide qu'elle pouvait nous planter l, que je ne saurais
rien d'elle, que je ne la reverrais plus...

Imposant donc silence  Fougeroux, dont la grossiret me rvoltait, je
me retournai vers la jeune fille, et du ton le plus humble:

--Croyez, mademoiselle, dis-je, que ce citoyen n'a nullement eu
l'intention de vous offenser... Et la preuve c'est qu'il sera, de mme
que moi, trop heureux de vous escorter jusqu' votre domicile...

Visiblement elle hsita.

--En vrit, citoyen, me dit-elle, je ne sais si je dois accepter votre
offre... je ne vous ai dj caus que trop d'embarras.

--Je vous en prie, insistai-je.

--Vous le voulez, fit-elle, soit, venez.

Et reprenant mon bras, elle m'entrana du ct du Pont-Royal, si
rapidement qu'on et dit qu'elle essayait de distancer Fougeroux,
lequel, les mains dans les poches et sifflant la Carmagnole, marchait
obstinment sur nos talons.

Mais, comme bien vous le pensez, je ne remarquais pas ce dtail. Je ne
pouvais dtacher mon esprit de cette ide que j'allais tre spar de
cette trange jeune fille. Et la douleur que j'en ressentais me donnait
du courage.

--Ne saurai-je donc pas, mademoiselle, demandai-je,  qui j'ai eu le
bonheur de rendre service.

--On vous l'a dit, rpondit-elle en souriant,  une aristocrate
dguise.

--Ainsi, vous ne me laisserez mme pas l'esprance de vous revoir.

--A quoi bon!...

--Qui sait... je pourrais peut-tre vous tre utile encore.

Elle s'arrta, et arrtant sur moi un regard si intense que tout mon
sang afflua  mon visage:

--Bien vrai, monsieur Justin, murmura-t-elle d'une voix d'une douceur
infinie, bien vrai; si je vous demandais quelque chose, vous me
l'accorderiez...

Ah! elle ne m'appelait plus citoyen, maintenant.

--Je donnerais mon sang pour vous, mademoiselle, m'criai-je.

Elle rflchit un moment, puis vivement:

--Eh bien! o demeurez-vous? me demanda-t-elle.

--Rue Saint-Honor, juste en face de Doniol, le gantier de la reine...

--Doniol... oui, en effet, je vois cela d'ici... Et maintenant, si je
voulais vous faire tenir un billet, comment devrais-je m'y prendre?...

--Adressez-le  Fougeroux, il m'est dvou, je le prviendrai, il me le
remettra. Fougeroux... vous rappellerez-vous de ce nom?

--Trs bien... Alors, c'est entendu. Si vous recevez un billet sign
Marie-Thrse, vous viendrez au rendez-vous qu'il vous assignera...

--Je vous le jure...

Nous avions alors travers la Seine, et nous nous trouvions en face du
guichet des Tuileries.

Brusquement la jeune fille abandonna mon bras, et s'adressant 
Fougeroux et  moi:

--Il ne me reste plus, citoyens, nous dit-elle, qu' vous remercier...
Me voici arrive... Selon les circonstances, adieu, ou... au revoir.

Et lgre comme l'oiseau, elle s'lana sous le guichet du palais et
disparut.

Je ne sais, en vrit, combien de temps je serais demeur plant sur
mes pieds devant les Tuileries, si Fougeroux ne m'et arrach  l'extase
o j'tais plong.

--Allons, allons, fit-il en me tirant par la manche, il est l'heure de
rentrer, monsieur Justin, j'ai ma fourne qui m'attend.

Machinalement, je rpondis:

--Oui, va, je te suis.

Mais je ne pouvais m'loigner de cette place d'o j'avais vu disparatre
cette jeune fille dont la rencontre devait bouleverser ma vie.

Qu'attendais-je?... Qu'elle repart?... Je savais bien qu'elle ne
reparatrait pas. Et je restais, cherchant  m'imaginer l'intrieur de
ce palais, d'aprs les rcits de ceux qui y avaient pntr le 20 juin.
Qu'y faisait-elle en ce moment? Sans doute elle racontait le danger
qu'elle avait couru, force ainsi de s'occuper de moi.

Ah! que c'est beau la jeunesse, mes amis, que c'est beau, et que je
plains ceux qui n'ont pas eu leurs annes de gnreuses folies et de
radieuses illusions!

Par bonheur, si je divaguais, Fougeroux avait le parfait sang-froid d'un
homme  jeun depuis le matin.

Aussi, tout en me ramenant  la maison par la rue Saint-Nicaise, qui
allait de la Seine  la rue Saint-Honor.

--Eh bien! commena-t-il, avais-je raison, quand je vous disais que
c'tait une aristocrate dguise, que nous venions de tirer des mains
des patriotes!...

--Rien ne le prouve.

L'allgation tait si audacieuse que Fougeroux en fut d'abord interdit.

--Comment, rien ne le prouve! s'cria-t-il ensuite. Une coquine qui se
dguise pour jeter des billets dans la voiture de la reine, qui se moque
de l'Assemble nationale et qui loge aux Tuileries! Et encore je ne vous
ai pas tout dit. Ds que madame Vto a eu lu le billet, elle l'a dchir
menu comme balle d'avoine, et aprs elle a donn un ordre  un officier
 cheval, qui est parti au grand galop... Qu'tait-ce que ce billet?
Encore quelque conspiration contre les patriotes?

--Que m'importe! interrompis-je. Des lches menaaient une femme, il
tait de notre devoir de la dfendre.

Si peu clairvoyant que ft Fougeroux, mon emportement l'claira.

--Oh!... fit-il du ton d'un homme surpris d'une soudaine dcouverte.
Oh!... c'est vrai qu'elle est diantrement jolie, la ci-devant...

Jamais l'honnte garon ne m'avait paru si absolument stupide, je
l'aurais battu.

--Je te prie, lui dis-je, de me faire grce de tes rflexions.

C'tait la premire fois de ma vie que je lui parlais brutalement, il
dut tre navr.

--Comme cela, insista-t-il, c'est bien vrai: si elle vous crit, vous
irez  son rendez-vous.

Ce fut mon tour d'tre stupfait.

--Comment sais-tu qu'elle doit m'crire? dis-je.

--La belle malice!... Je marchais sur vos talons, quoiqu'elle chercht 
vous loigner de mes oreilles, la fine mouche, et j'ai tout entendu.

A quoi bon nier, puisque pour drober  mes parents le secret de cette
correspondance je devais avoir besoin de la complaisance de Fougeroux.

--Si j'avais ce bonheur, rpondis-je, qu'elle me donnt un rendez-vous,
je passerais au travers du feu pour y courir.

C'est d'un air constern que le brave garon leva les bras au ciel.

--Y pensez-vous, monsieur Justin! s'cria-t-il. Revoir une ennemie de la
nation, une missaire de Coblentz, une amie de madame Vto.

Il n'tait gure, alors, de patriote qui n'et partag la rpulsion de
Fougeroux, tant tait abominable la rputation de Marie Antoinette et
des femmes de son intimit.

Mme, beaucoup ont prtendu que c'tait la Rvolution, que c'tait le
peuple, qui avait invent les calomnies atroces qui se dbitaient en 92.
C'est faux.

C'est  Versailles, c'est  la cour que se fabriquaient les pamphlets
immondes qui couraient Paris, et o on racontait les orgies supposes de
la reine, ses prtendues parties fines, ses soi-disant aventures au bal
de l'Opra.

Comment le peuple n'et-il pas cru ce que rpandaient des gens de la
noblesse. Je le croyais si ferme, pour ma part, que je ne trouvais rien
 rpondre  Fougeroux.

Et lui poursuivait:

--D'ailleurs, cher M. Justin, qu'avez-vous  esprer!... Que cette
aristocrate vous aime, vous, le fils  Jean Coutanceau le boulanger?
Vous savez bien que ce n'est pas possible... Donc, si jamais elle vous
assigne un rendez-vous, ce sera pour se moquer ou pour tirer de vous
quelque avantage... C'est que je la connais, moi, cette race!... On me
dirait qu'elle veut vous corrompre, vous enrler contre la nation, faire
de vous un agent des migrs et des Prussiens, que je n'en serais pas
surpris.

Et s'exaltant  cette pense, comme on s'exaltait  cette poque de
fivre.

--Vous, un agent de l'tranger, s'criait-il, vous!... Ah! je vous
tuerais avant de ma propre main...

Si les craintes de Fougeroux taient exagres, ses soupons n'taient
pas non plus sans quelque vraisemblance, je le reconnaissais. Mais la
passion a toujours des sophismes  son service.

Non-seulement je rassurai le digne garon, mais j'obtins de lui--non
sans peine par exemple--le serment qu'il me garderait le secret.

Il tait temps; nous approchions de la maison, et dj j'apercevais ma
mre, causant devant la porte de la boulangerie avec deux de ses
voisins, M. Doniol, le marchand de gants, et l'picier Laloi, qui avait
sa boutique au coin de la rue.

A la faon dont elle vint  moi, la pauvre chre femme, et dont elle me
jeta les bras autour du cou pour m'embrasser, je compris qu'elle avait
t terriblement alarme de ma longue absence.

Comment ne l'et-elle pas t, avec tous les bruits sinistres qui
avaient agit Paris. N'tait-on pas all jusqu' dire que les Suisses
avaient tir sur le peuple, et qu'il tait rest un millier de morts sur
le carreau.

--Or, je vous le demande, rptait tristement M. Doniol, comment
voulez-vous qu'on vende gants avec des affaires pareilles!

C'tait M. Laloi qui s'tait empress de conter ces sottises  ma mre,
et je le lui reprochai, sans en tre tonn. C'tait un de ces tres
malfaisants qui ne sont jamais si heureux que quand ils ont une mauvaise
nouvelle  vous apprendre. Poltron, avec cela, comme un livre, et
dissimulant mal sa lchet sous des airs de fier--bras.

Jusqu'en janvier 1792, il s'tait appel Leroi, comme dfunt son pre,
mais une meute ayant eu lieu ce mois-l, le 25, je crois,  cause de la
chert extraordinaire du sucre, et une bande de femmes ayant boulevers
sa boutique, il s'tait imagin que son nom y tait pour quelque chose,
et s'tait empress de changer Leroi en Laloi.

Cet imbcile n'tait pas venu  la fte du Champ-de-Mars, mais il tait
all le matin, avec sa section, assister  la pose de la premire pierre
du monument qu'on devait lever sur l'emplacement de la Bastille.

Et mme, il avait rapport de cette crmonie une tabatire qu'il
montrait firement, et qui tait tourne dans du bois provenant des
dmolitions.

C'tait un certain Palloy, lequel s'intitulait Palloy le Patriote, qui
faisait ce commerce. Charg de dmolir la terrible forteresse, il
s'tait imagin de la dbiter en menus souvenirs patriotiques, et l'ide
lui rapportait gros.

Dans les pierres, il faisait sculpter des Bastilles en miniature; avec
les bois de charpente, il fabriquait des cannes, des tabatires ou des
ventails; il transformait les ferrures en boucles de souliers ou de
chapeau.

C'est donc par notre voisin l'picier que nous smes ce qu'avait t la
crmonie.

Il nous expliqua comment, sous la premire pierre, on avait plac une
bote de cdre contenant la dclaration des droits grave sur une table
d'airain, une copie de la constitution, des monnaies et des assignats...

Mais ce qui l'merveillait le plus, c'est que le mastic employ pour
sceller la pierre, avait t compos avec des cendres d'anciens titres
de noblesse...

--Tout cela, soupirait M. Doniol, ne fera pas vendre une paire de
gants!...

J'tais jeune, je ne pouvais m'empcher de rire des gmissements de
notre voisin, et cependant, il tait bien naturel qu'il s'affliget. Ce
n'est pas quand une nation se sent menace dans son existence mme,
qu'elle songe  s'acheter des gants.

Et on peut dire que l'immense pril de la France grandissait d'heure en
heure.

Alors, les journaux commenaient  donner sur les Prussiens des
renseignements prcis. On savait que leur arme tait de
quatre-vingt-dix mille hommes, tous vieux soldats, commands par le duc
de Brunswick, qui passait alors pour le meilleur gnral de l'Europe,
ayant fait ses preuves sous le grand Frdric, pendant la guerre de
Sept-Ans.

On savait aussi que le roi de Prusse s'avanait avec son arme.

Mais ce qui portait  son comble l'exaspration, c'tait la certitude o
on tait que mls  ces trangers, marchaient pour combattre la patrie,
vingt-deux mille gentilshommes migrs, parmi lesquels les frres et les
amis du roi.

Comment, aprs cela, et-on cru  la sincrit du roi, en admettant
qu'il et t sincre!...

--Il est avec nous par force, disaient les patriotes; il est clair que
son coeur est avec les Prussiens, avec ces nobles qui composaient
autrefois sa cour, et c'est pour leur triomphe que sont tous ses
voeux...

Et il faut bien le reconnatre, le roi et la reine semblaient prendre 
tche de ne ngliger aucune imprudence pour accrditer ce bruit qu'ils
pactisaient avec l'tranger.

Pendant que les principaux de leur noblesse les avaient abandonns pour
courir  Coblentz, le quartier gnral de l'migration, qu'ils
emplissaient du tapage de leurs forfanteries et du scandale de leurs
amusements, la roi et la reine, aux Tuileries, se trouvaient assaillis
de quantit d'ambitieux subalternes, et d'intrigants avides et remuants,
qui, sous prtexte de servir la cause royale, achevaient de la ruiner.

Ces ineptes conspirateurs avaient install, rue Saint-Nicaise, une
espce de bureau de recrutement, o ils enrlaient pour l'arme de
l'invasion, qu'ils appelaient l'arme du roi, tout ce qu'ils
rencontraient sur le pav de vauriens prts  tout, et de pauvres
diables mourant de faim.

Le prix de l'enrlement tait de sept cents livres, payables en
assignats hors de France, au quartier gnral des migrs. Et en
attendant qu'on pt diriger ces malheureux sur la frontire, on les
logeait dans un mauvais cabaret,  l'enseigne de l'_Ecuelle de bois_,
prs des Tuileries.

C'est  la porte de cette auberge que je les ai vus quelquefois, fumant
leur pipe  l'ombre, se moquant sans doute entre eux des niais qui
croyaient avoir achet leur dvouement.

En parvint-il seulement un seul  Coblentz? Ce n'est rien moins que sr.
Il y avait  les faire passer  l'tranger de grandes difficults, et
ceux qu'on expdiait dsertaient avant d'arriver  destination et
revenaient  Paris.

C'est par les rumeurs du quartier que je connus ce bureau de
recrutement, mais c'est par moi-mme que je constatai l'existence de ce
fameux _Club national_ tabli dans une maison du Carrousel, qui fit tant
de bruit  l'poque.

J'avoue, par exemple, que le hasard seul me mit sur sa trace, et d'une
faon bien simple:

Depuis ce fameux soir o ma mystrieuse inconnue m'avait si vivement
plant l, son souvenir obsdait mon esprit  ce point que j'en perdais
le sommeil. Avec quelle amertume je me reprochais ma timidit, et de
n'avoir pas insist pour qu'elle se fit connatre. Ne me devait-elle pas
cela, aprs le service que je lui avais rendu. Tandis que je n'tais
mme pas sr de savoir son nom, car rien ne me prouvait que ce nom de
Marie-Thrse qu'elle m'avait jet ft le sien... Et cependant, je le
trouvais bien doux  prononcer!... Jamais runion de syllabes n'avait
eu, pour mon oreille, une telle harmonie.

Comme de raison, je n'aurais pas, pour un empire, boug de la boutique,
le lendemain de la fte de la Fdration: j'esprais, j'attendais un
billet. Il n'en arriva pas. Il n'en vint pas davantage les deux jours
qui suivirent...

J'tais dsol et furieux, tout ensemble, et la satisfaction de mon
confident Fougeroux m'exasprait.

--Dcidment, rpondait-il  mes dolances, dcidment elle vaut mieux
que je ne croyais, cette jolie aristocrate. Elle s'est simplement moque
de vous, M. Justin, et ce rendez-vous n'tait qu'un prtexte pour nous
fausser poliment compagnie... Croyez-moi, c'est une fire chance que
vous avez l.

C'tait si peu mon opinion, que je me jurai que je retrouverais
l'ingrate, me fallut-il, pour y arriver, fouiller une  une toutes les
maisons de Paris...

On se fait pourtant de ces serments-l,  l'ge que j'avais!...

Mais il n'tait pas besoin de telles extrmits, puisque je savais ou
que je croyais savoir plutt, qu'elle demeurait aux Tuileries.

De ce moment, je passai mes journes  rder autour du palais, faisant
faction des heures entires devant les guichets, dvisageant toutes les
femmes qui allaient et venaient, me donnant le torticolis  pier les
ombres qui glissaient le long des fentres.

Je me disais qu' force de temps et de patience, je finirais bien par
l'apercevoir, cette jeune fille, dont le souvenir tait devenu mon
tourment.

Cependant, je perdais mes peines, quand un matin, en traversant le
Carrousel, je fus heurt assez rudement par un gentilhomme en uniforme
de fantaisie, qui, marchant dans le mme sens que moi venait de me
dpasser.

J'ouvrais la bouche pour lui reprocher sa maladresse, mais il se
retourna au mme moment, et, en apercevant sa figure, je demeurai bant.

Cette figure, je l'avais dj vue quelque part, j'en tais sr. Mais o?

Un effort de mmoire me mit sur la voie.

Ce gentilhomme n'tait autre que ce faux ouvrier dont l'exaltation
m'avait tant frapp dans les tribunes de l'Assemble lgislative le jour
du discours de Vergniaud.

Clou littralement sur place par la stupeur, je le suivis des yeux et
je le vis entrer dans une maison  vingt pas de moi.

Machinalement, je me rapprochai de cette maison pour l'examiner, et en
moins de cinq minutes, je comptai plus de soixante personnes qui y
entraient, aprs avoir dit quelques mots  un vieil homme debout sur la
porte.

En un temps o dix journaux, tous les matins, dnonaient chacun son
complot, je devais tre et je fus assailli des plus sinistres soupons.

Au lieu donc de m'loigner, j'attendis, et, au bout d'une demi-heure je
vis ressortir tous les gens que j'avais vus arriver. Seulement, ils
avaient chang leur costume contre des haillons et s'taient coiffs du
bonnet rouge...

Une fois dehors, ils ne semblaient pas se connatre et s'loignaient par
groupes de trois ou quatre.

Mais leur point de runion tait arrt d'avance, je ne tardai pas  en
acqurir la certitude.

M'tant attach au pas de deux de ces singuliers sans-culottes, je les
vis gagner la terrasse des Feuillants, o tous les autres ne tardrent
pas  les rejoindre... Puis, quand ils furent en nombre, ils se
prsentrent aux portes de l'Assemble nationale, o ils furent admis.

J'en avais trop fait pour ne pas poursuivre jusqu'au bout l'aventure, et
d'ailleurs la curiosit m'aiguillonnait jusqu' me faire oublier
Marie-Thrse.

Je pntrai donc,  mon tour, dans la salle de l'Assemble, et je
reconnus tous ces hommes dissmins dans les galeries publiques, avec
tant d'art, pour paratre trs nombreux, qu'on et dit que des places
leur avaient t rserves.

Bientt un orateur parut  la tribune... C'tait un dput Girondin. Les
sans-culottes de la place du Carrousel ne lui laissrent pas articuler
dix paroles... Il essaya de lutter, de tenir tte  l'orage, inutiles
efforts. Le prsident agitait sa sonnette  la briser... en vain.

Des dputs se levrent pour imposer silence aux perturbateurs, ils
furent couverts de hues... le complot tait vident.

pouvant, je descendis quatre  quatre, et j'envoyai un huissier
chercher mon parrain M. Goguereau.

Ds qu'il parut, et avant qu'il pt me demander ce que j'avais et
pourquoi j'tais si ple, je l'entranai dans un coin, et d'une voix
mue, je lui racontai ce que je venais de dcouvrir.

Il m'couta, les sourcils froncs, et mme une larme roula dans ses
yeux.

Puis, lorsque j'eus achev:

--Ce que tu me dis l, Justin, fit-il, je le savais et tous mes
collgues le savent... Oui, il est des hommes qui ont form le dessein
de tuer la libert par les excs qu'ils commettent en son nom... S'ils
triomphaient,  l'heure o l'ennemi se presse  la frontire, c'en
serait fait de la rvolution et peut-tre de la France... Mais nous
veillons, et le moment est proche o seront djoues leurs criminelles
esprances... Et toi, mon enfant, n'bruite pas ce que tu as surpris, il
n'y a dj que trop de causes de dfiances et de dsordres...

J'avais trop le respect de mon parrain pour ne pas me taire, puisqu'il
me le recommandait.

Mais Fougeroux n'tait pas quelqu'un pour moi, ma confiance en lui tait
entire et absolue, je ne vis nul inconvnient  lui raconter ce que
j'avais surpris.

J'en eus quasi regret, tant fut terrible l'motion qu'il en ressentit.

Il est vrai que cela me mettait  mme de juger de l'effet que pouvaient
produire sur les rudes patriotes du faubourg ces histoires de complots
incessamment colportes, et qui allaient grossissant de bouche en
bouche.

Ce garon si honnte, qui tait la bont mme, qui n'et pas, comme on
dit, fait de mal  une mouche, devint livide; ses yeux tincelrent, et
remuant les bras terriblement:

--Il faudrait pourtant en finir, s'cria-t-il avec tous ces
conspirateurs, avec M. Vto et ces aristocrates de malheur!... Nous
prennent-ils donc dcidment pour un btail qui est leur proprit!
Quoi! plutt que de reconnatre nos droits, ils sont alls chercher
l'tranger comme un particulier irait chercher la garde pour mettre  la
raison ses domestiques rvolts!... Rappelez-vous ce que je vous dis
aujourd'hui, M. Justin, c'est une trahison qui leur cotera cher!...

Je le calmai, parce que mon influence sur lui tait toute puissante,
mais en moi-mme, je me disais:

--Les autres, ceux des faubourgs, qui les calmera?... Qui peut se
flatter, aprs les avoir mis en branle, de les arrter  son gr; de
leur dire: Vous n'irez pas plus loin, et d'tre cout!

Fougeroux m'avait bien promis d'tre discret, mais je ne tardai pas 
reconnatre que mon secret tait celui du drame, tout le monde le
connaissait.

Les journaux ne cessaient de dnoncer le _Club national_ de la rue du
Carrousel, et _l'Ami de la Vrit_,--une feuille relativement
modre,--publia une liste de ses principaux membres et de longs dtails
sur sa constitution et son but.

Il s'y rencontre, crivait-il, des militaires, des journalistes, un
ancien ministre, des chanteurs publics, enfin des affids de toutes
conditions, prts  revtir tous les travestissements pour se faufiler
partout, dans les comits de l'Assemble nationale, dans toutes les
socits patriotiques, et jusqu'aux Jacobins.

On y trouve des applaudisseurs gags, des orateurs forts en gueule qui
dbitent les discours qu'on leur apprend par coeur, des motionneurs
chargs d'inspirer les groupes, des lecteurs de place publique, des
distributeurs d'crits, des observateurs et enfin toute une arme de
faux sans-culottes...

L'_Ami de la Vrit_ ajoutait que ce club national cotait  la cour
cent soixante-quatre mille livres par mois...

Le jour mme o furent imprimes ces rvlations, il y et dans les
tribunes publiques de l'Assemble une rixe o deux hommes furent laisss
pour morts, entre les sans-culottes  gourdins et les fdrs des
dpartements.

Car les fdrs taient toujours  Paris, et il en arrivait chaque
matin...

Il avait t dcid qu'ils ne feraient qu'assister  la fte de la
Fdration et qu'ils partiraient ensuite, mais on les laissait sans
ordres.

Et les gens, selon leurs opinions, affirmaient qu'ils taient retenus
par la cour dans la crainte qu'ils n'arrtassent l'invasion prussienne,
ou encore que chacun des partis qui dchiraient l'Assemble prtendait
les garder pour les enrler au service de ses ambitions et de ses
rancunes...

En attendant, on leur donnait trente sous par jour, et ils passaient
leurs journes  l'Assemble nationale, leurs soires dans les clubs,
leurs nuits n'importe o, pourvu qu'ils y eussent la licence de faire
tapage.

Il m'arriva de causer avec plusieurs d'entre eux, et je constatai qu'ils
taient extraordinairement monts.

Avaient-ils tort?... Non, tel n'est pas mon avis.

Quoi! brlants du plus pur enthousiasme patriotique, ils avaient tout
quitt, pays, famille, amis, intrts, pour marcher  l'ennemi, et on
les laissait  Paris... Quoi! on avait dclar la patrie en danger, et
on n'utilisait pas les forces vives de la nation!...

De mme que Fougeroux, ils rptaient: Il faut en finir!...

Et la province n'tait gure moins agite.

Mon pre nous crivait que les achats de grains devenaient de plus en
plus difficiles. Encore que la rcolte et t bonne, on n'en voyait
presque pas paratre sur les marchs. Ceux qui en avaient, le cachaient,
les uns, par peur, les autres, par spculation. Ceux qui se dcidaient 
en montrer quelques sacs, exigeaient de l'or en change. De l'or!... on
et dit qu'il avait migr, il n'y avait plus que les agioteurs qui en
avaient plein leurs poches. Tout se payait avec des assignats, d'autant
plus dprcis qu'il en circulait beaucoup de faux.

De l un renchrissement extraordinaire du bl qui faisait souffrir les
populations et les exasprait.

Dans une bourgade des environs de Chartres, mon pre avait vu une bande
de gens arms envahir le march, taxer arbitrairement le grain, et
l'enlever  ce prix.

Dj cette scne dplorable avait eu lieu  Etampes, l'anne prcdente,
et le maire de la ville, Simoneau, avait t tu en essayant de
s'opposer  cette taxe force, violation inique de la libert de
commerce.

Mme l'Assemble nationale avait dcrt qu'en souvenir de son
dvouement  la loi, un monument lui serait lev sur une des places
d'Etampes, et que son charpe serait suspendue aux votes du Panthon
franais.

Mais prs de Chartres, il ne se trouvait pas de Simoneau, et mon pre
s'tait vu arracher des mains le bl qu'il venait d'acheter pour les
deux tiers du prix qu'il l'avait pay.

Sa lettre trahissait une tristesse profonde et de sinistres
apprhensions.

Je ne suis pas sensible, nous disait-il  la fin de sa lettre,  une
perte d'argent, et je plains plus que je ne maudis les malheureux qui me
l'ont fait subir, mais si nous en sommes-l, au mois de juillet, que
sera-ce cet hiver...

Cet effroi d'un avenir qui s'assombrissait de plus en plus, tait celui
de tous les hommes de bon sens, et arrtait toutes les affaires. Plus
d'industrie, plus de commerce, plus de travail, rien...

Courir aux nouvelles, lire les journaux, suivre les sances de
l'Assemble et des clubs, prorer, discuter, s'inquiter des projets de
la cour encore plus que de ceux de l'ennemi, piquer sur des cartes la
marche de l'arme prussienne, voil toute l'occupation de Paris.

A voir la population oisive qui circulait dans les rues, qui emplissait
les promenades et les places publiques, on et dit une ville de rentiers
et que chacun avait sa fortune faite.

Jamais la misre n'avait t si affreuse.

Que de fois, pendant que je restais  la boutique, assis dans le
comptoir, que de fois j'ai vu se coller contre les vitres le hve et
maigre visage de quelque pauvre patriote extnu de besoin.

L'instant aprs, un homme entrait timidement,  qui la honte ramenait un
peu de sang aux joues, et qui d'une voix  peine intelligible
balbutiait:

--Citoyen, je n'ai pas mang depuis avant-hier.

Jamais, ni ma mre ni moi, nous n'avons eu l'affreux courage de refuser
une livre de pain  qui nous la demandait. Mon pre d'ailleurs, ne l'et
pas souffert.

Et Dieu sait, cependant, s'il tait grand le nombre de ceux qui venaient
nous tendre la main. C'tait comme une procession,  certains jours, et
j'ai vu des fournes entires s'en aller ainsi morceau  morceau.

Fougeroux, parfois s'en fchait.

--Vous tes trop bonne, madame Coutanceau, disait-il, on abuse...

Ma mre ne rpondait pas, elle pleurait.

--Quel mtier, Seigneur! gmissait-elle, que le mtier de boulanger, par
cette grande misre... Nous ne pouvons pourtant pas nourrir tous ceux
qui ont faim!

Non, nous ne le pouvions pas, et le peu que nous faisions tait encore
norme pour nous, et insensiblement diminuait le petit avoir pniblement
gagn par mes parents.

Mais mon pre ne songeait pas  se plaindre. Il n'tait pas de ceux qui
n'avaient vu dans la Rvolution qu'une occasion de se pousser et
d'assouvir leurs convoitises. Patriote ardent et sincre, il avait fait,
je lui ai entendu dire souvent, le sacrifice de sa fortune, et il tait
prt  faire celui de sa vie, pour le maintien des droits de l'homme...

Croyez que les gnreuses ides de mon pre taient alors celles d'un
grand nombre de citoyens. Si les agioteurs et les intrigants
continuaient  taler un luxe impudent au Palais-Royal, les honntes
gens supportaient firement les privations. On ne rougissait pas d'tre
pauvre.

Je me rappelle avoir entendu mon parrain, M. Goguereau, nous dcrire un
dner o il avait t invit, chez un restaurateur des Champs-lyses et
qui avait t, nous disait-il, extraordinairement servi.

Il s'y trouvait trois dputs, dont un ancien ministre, et leurs femmes,
en tout six convives: la carte ne s'tait pas leve  quinze francs...

Cependant, les grands vnements approchaient; nous tions au 22
juillet.

S'il est dans notre histoire une date hroque, mes amis, c'est cette
date du 22 juillet 1792, et il n'est pas d'me vraiment franaise qui la
puisse oublier.

La France, ce jour-l pour la premire fois, fit l'preuve de son
nergie, et sre de ses forces, reprit pour ainsi dire possession
d'elle-mme.

Il n'tait pas six heures du matin, lorsque je fus veill en sursaut
par un grand bruit, dont il me fut tout d'abord impossible de me rendre
compte.

J'coutai... Le bruit se renouvela et les vitres de ma chambre
tremblrent... Il n'y avait pas  s'y mprendre, c'tait une salve
d'artillerie.

Palpitant, la sueur au front, je me jetai  bas de mon lit, je me vtis
en un tour de main et d'un bond je fus dans la boutique.

Elle tait pleine de voisins, qui causaient avec une animation
extraordinaire, mls  nos ouvriers dont le travail venait de finir.

--Qu'est-ce, m'criai-je, qu'y a-t-il?

Fougeroux s'avana vers moi, et, d'un accent o vibrait son
patriotisme:

--Il y a, rpondit-il, que M. Vto a t oblig de cder... On promulgue
aujourd'hui le dcret qui proclame la patrie en danger.

Fou que j'tais!... Tout entier  l'obsdant souvenir de Marie-Thrse,
j'avais oubli!...

Furieux contre moi-mme, j'allais m'lancer dehors, quand l'honnte
Fougeroux me barra le passage.

--Attendez-moi, M. Justin, dit-il, je vous accompagne.

L'instant d'aprs, en effet, ds qu'il eut tout ordonn pour que la
boulangerie ne souffrit pas de son absence, nous sortions ensemble.

Dj, la rue Saint-Honor tait pleine de monde et des crieurs publics
vendaient aux passants l'ordre et la marche de la crmonie.

La Commune avait voulu que la promulgation ft faite avec une solennit
austre, qui rpondit  l'effrayante gravit des circonstances, et elle
avait charg Sergent du programme.

Artiste mdiocre, Sergent tait all demander des inspirations  Danton,
et il s'est surpass.

On sentait un puissant souffle rvolutionnaire dans l'ordonnance de
cette solennit, et il n'tait pas un dtail qui ne fut admirablement
choisi pour frapper les imaginations et exalter le patriotisme.

David, qui depuis a t l'ordonnateur de Robespierre, a fait plus
grandiose, il n'a jamais fait mieux ni surtout plus juste.

Les canons du Pont-Neuf avaient annonc la solennit par cette salve de
trois coups qui m'avait veill.

Ils continurent  tirer d'heure en heure, toute la journe, jusqu'
sept heures du soir.

Des dtonations profondes leur rpondaient... C'tait l'artillerie de
l'Arsenal qui faisait cho.

Les six lgions de la garde nationale de Paris avaient t convoques 
la place de Grve, et c'est l que nous les trouvmes, Fougeroux et moi,
attendant des ordres, l'arme au pied.

A huit heures prcises, on les divisa en deux colonnes qui prirent
chacune en mme temps, une direction diffrente, pour porter dans tout
Paris la proclamation.

Chaque cortge avait en tte un escadron de cavalerie, avec tambours,
trompettes, et six pices de canon.

Quatre huissiers  cheval, en grand costume, portaient des drapeaux o
on lisait: _Libert-Egalit-Constitution-Paris_.

Douze officiers municipaux ceints de leur charpe, suivaient, groups
autour d'un garde national  cheval qui soutenait une immense bannire
tricolore, o on avait crit, en grosses lettres, ces mots effrayants et
sauveurs:




LA PATRIE EST EN DANGER


Puis venaient encore six pices de canon, roulant sur le pav avec un
bruit sinistre, et les lgions de la garde nationale.

Un escadron de cavalerie fermait la marche.

A tous les carrefours, sur les ponts et sur les places, le cortge
s'arrtait.

Les huissiers agitaient leurs drapeaux et un long roulement de tambours
commandait le silence...

Alors un officier municipal se dtachait du groupe, et se haussant sur
son cheval pour tre entendu de plus loin, lisait l'acte de l'Assemble
lgislative.

Puis, par deux fois il rptait:

_La patrie est en danger!... La patrie est en danger!..._

Pour nous tous, c'tait la voix mme de la France menace, faisant au
dvouement de ses enfants un suprme appel.

Aussi,  chaque proclamation, un frisson terrible courait dans la foule,
pareil  la rafale qui couche les pis de bl.

A cette pense de la patrie en danger, chacun se sentait menac en son
existence mme, en son honneur, en sa famille, en sa libert...

Et aux salves de l'artillerie, aux appels lugubres des trompettes, un
cri immense, le cri de tout un peuple rpondait:

--Aux frontires!... Aux frontires!...

Ah! on n'oublie jamais ces motions poignantes, quand on les a
ressenties!...

Je n'avais pas un fil de sec sur moi, mes dents claquaient, les oreilles
me tintaient, et il me montait au cerveau comme des bouffes de flamme.

Ce jour-l je compris l'exaltation des martyrs, l'ivresse sainte du
sacrifice, je compris tout ce qu'on peut prouver de joie  verser pour
la dfense du sol sacr de la patrie la dernire goutte de son sang.

mu d'une motion non moins profonde que la mienne, Fougeroux me serrait
le poignet  le briser.

Il tait blme, de grosses larmes roulaient le long de ses joues, et
c'est d'une voix  peine articule qu'il balbutiait:

--Maintenant les Prussiens peuvent venir, la France les recevra!...

Mais ce n'tait pas tout que d'exalter jusqu'au dlire le sentiment
national.

De tous cts des amphithtres avaient t dresss pour recevoir les
enrlements.

Il y en avait  la Place Royale, au Parvis Notre-Dame,  l'Estrapade,
place Maubert et au Carr Saint-Martin.

Chacun d'eux se composait d'une estrade grossirement charpente,
recouverte d'une tente pavoise de banderolles et de drapeaux
tricolores, orne de couronnes et de branches de chne. On y arrivait
par un escalier de quatre  six marches.

Une large planche, pose sur des tambours servait de table.

Trois officiers municipaux et six notables recevaient les engagements,
les enregistraient et dlivraient  chaque volontaire un certificat
d'inscription.

Une triple range de gardes nationaux isolaient l'amphithtre et en
dfendaient l'accs.

Et, certes, c'tait une sage mesure que d'entourer ainsi les estrades.

La foule s'y ruait avec un si furieux enthousiasme que les factionnaires
avaient mille peines  la modrer et  la contenir.

Prs de moi, j'entendis une vieille femme me dire:

--Ils ne se presseraient pas plus quand il s'agirait d'entrer en
paradis.

Elle avait raison. C'tait  qui franchirait le premier le roide
escalier,  qui tiendrait son certificat d'inscription et l'agiterait en
l'air en criant: _Vive la Nation!_...

A tout instant, il fallait qu'un officier municipal se levt pour calmer
le tumulte.

--Patientez, rptait-il. Que diable! nous ne pouvons cependant pas vous
inscrire tous  la fois!...

Ce qui n'empche que las de s'touffer au bas de l'escalier, des
impatients cherchaient  escalader l'estrade.

De tous cts, on entendait des gens crier: Inscrivez-moi, je suis un
tel, g de tel ge, demeurant telle rue, tel numro... D'autres
crivaient leur dclaration au crayon, sur des morceaux de papier qu'ils
jetaient aux officiers municipaux.

Tout se confondait en un mme dlire, en un pareil lan, les conditions
et les ges. C'tait bien l'galit absolue devant le danger de la
patrie. Il n'y avait plus l des infrieurs et des suprieurs, des
riches et des pauvres, il n'y avait que des citoyens rclamant un mme
droit, celui de dfendre leur pays...

Il en venait de tout jeunes, des enfants, qui s'efforaient de prouver
qu'ils avaient seize ans, l'extrme limite d'ge fixe par l'Assemble,
et qui se retiraient dsesprs de n'tre pas admis...

Il se prsentait des vieillards, qui brandissaient des armes entre leurs
mains dbiles, jurant que la vue de l'ennemi leur rendrait toute leur
nergie, qu'ils taient encore assez robustes pour combattre et qu'en
tout cas ils sauraient mourir.

Les partants, eux, chantaient, quand le soir, les officiers municipaux
les conduisaient  l'Htel-de-Ville. Ils criaient  la foule mue:

--Chantez donc avec nous!

Il y eut le premier jour prs de cinq mille enrlements... Il avait t
impossible d'en inscrire davantage.

Et ce qui s'tait fait  Paris, le mme jour et  la mme heure, se
rpta dans toutes les communes de France.

Et partout o se fit entendre le cri de dtresse de la patrie, un
dvouement pareil rpondit.

La Gironde dclara qu'elle n'enverrait pas, qu'elle marcherait tout
entire sur le Rhin. A Arcis, sur une population de dix mille mles,
quatre mille s'enrlrent. A Argenteuil, tous les hommes partirent...

Voil quelles nouvelles nous apportaient chaque matin les journaux, et
ils ajoutaient qu'on n'avait plus qu'un embarras, celui du nombre...

Une lettre de mon pre, que ses affaires avaient conduit  Vendme, vint
nous donner une ide exacte de l'enthousiasme des dpartements.

Tout se soulve, nous crivait-il, tout marche!...

Les citoyens de chaque canton choisissent entre eux ceux qui doivent
partir. Ceux qui ont obtenu cet honneur se rendent au chef-lieu du
district, o on leur donne de la poudre, des balles et une feuille de
route...

D'uniforme, il n'en est pas question. La France n'en a pas  en donner,
on s'en passera... Il n'est pas besoin d'un uniforme, pour marcher au
combat, pour vaincre ou pour mourir!...

Mon pre ajoutait encore:

Une grande joie pour moi, c'est que tous les partis abjurent leurs
rancunes... J'ai vu les hommes des opinions les plus opposes se
rconcilier devant l'autel de la Patrie, s'embrasser et partir bras
dessus bras dessous pour le district... Ils ne se souviennent plus que
d'une chose, c'est qu'ils sont Franais et que la France est menace...

L'motion de mon parrain M. Goguereau tait visible, lorsque je lui lus
cette lettre o clatait le plus pur patriotisme.

--Dieu veuille, me dit-il, que ton pre ne se trompe pas... L'union
seule, en un si grand pril, peut nous sauver... User notre nergie 
des querelles intestines, ce serait ouvrir notre frontire  l'ennemi,
et avant un mois les Prussiens feraient boire leurs chevaux  la
Seine...

Il et fallu tre dpourvu de bon sens pour ne pas reconnatre qu'il
avait mille et mille fois raison, et tous les voisins runis chez nous,
ce soir-l, et qui l'coutaient religieusement applaudissaient.

--Rien de si juste! disait Fougeroux. Si nous ne sommes pas d'accord, eh
bien! nous nous arrangerons plus tard, entre nous... Mais crasons
d'abord l'ennemi.

M. Goguereau, cependant, d'un accent prophtique, poursuivait:

--Ne nous abusons pas, mes amis, ce n'est pas une guerre politique que
nous fait la Prusse... C'est une guerre de races. Les hommes du Nord
s'avancent fatalement vers le Midi, c'est l'immuable loi des
invasions... Ce qu'ils veulent, ces Prussiens, ce qui enflamme leurs
convoitises, c'est notre climat plus doux, notre sol fertile, nos
coteaux o mrit le raisin... Ce n'est pas une arme, qu'il faut envoyer
contre eux, ni deux, ni trois, c'est la nation tout entire... Les
vaincre ne suffit pas, ils reviendraient plus nombreux, il faut les
craser... Donc, debout tous, et  la frontire!...

Et tout le monde se levait, et si prodigieux tait l'lan, qu'il y avait
des imbciles pour dire et pour croire que ceux-l mme qui l'avaient
provoqu s'en pouvantaient.

Il me semble voir encore le semeur de nouvelles sinistres, M. Laloi,
l'picier, entrer tout ple dans notre boutique, nous tirer  part,
Fougeroux et moi, et nous dire en grand mystre:

--Vous savez ce qui arrive?... Tous les dputs se sauvent. Vergniaud,
Guad, Gensonn et Brissot ont dj pris leur passe-port pour
l'Angleterre.

Fougeroux ne le laissa pas continuer.

--Ce n'tait vraiment pas la peine de quitter vos pains de sucre, lui
dit-il, pour venir nous dbiter des sottises pareilles!

Et dans le fait, Fougeroux avait raison d'couter son gros bon sens
plutt que les cancans dont M. Laloi se faisait l'cho.

Le lendemain mme, Brissot publiait dans son journal, le _Patriote
franais_, cette noble et fire rponse:

Les agents de l'tranger--et il n'en est que trop  Paris de ces
misrables--ont seuls pu rpandre le bruit de notre fuite... Nous
mprisons trop les lches qui abandonnent leur poste  l'heure du danger
pour partager leur ignominie.

Mais les plus stupfaits de l'enthousiasme inou des volontaires, et de
ces enrlements innombrables, taient assurment les recruteurs du quai
de la Ferraille, dont le mtier dsormais tait perdu.

Ces recruteurs tait de vieux soudards, presque tous sous-officiers,
portant pour la plupart, les plus tranges surnoms.

Ils s'appelaient Belle-Rose ou La Tulipe, La Rame ou la
Cl-des-Coeurs.

Chargs de racoler pour le roi, ils rdaient par la ville ou tranaient
de mauvais lieu en mauvais lieu, faisant sonner dans leur poche les cus
de la prime.

Avaient-ils un homme  leur convenance, ils l'abordaient sous un
prtexte quelconque, lui offraient  boire, l'entranaient au cabaret et
lui versaient du vin, jusqu' ce qu'il fut assez ivre pour trinquer  la
sant du roi, et apposer sa signature, ou sa croix s'il ne savait pas
crire au bas d'un acte d'engagement.

Et le lendemain, l'ivrogne se rveillait soldat, trop heureux s'il ne se
trouvait pas dpouill de la prime dont on l'avait allch.

Mais, en dpit de ces manoeuvres honteuses, malgr les piges
grossiers et les ignobles sductions, les hommes manquaient aux
recruteurs, et c'est  grand peine si chaque anne ils runissaient
quelques milliers de simples d'esprit, de pauvres diables mourants de
faim, ou de gredins  bout d'expdients.

Et voil que tout  coup,  un roulement de tambour, ils voyaient surgir
des armes.

--Voil un peuple bien chang, disaient-ils... Rien autrefois ne
l'effrayait autant que le service militaire, tandis que maintenant...

Il se trompait.

Ce n'tait pas le peuple qui avait chang, mais bien les conditions du
service.

Qu'tait le soldat de l'ancienne monarchie? Un paria.

Soldat du roi, ou plutt de son colonel, que lui importaient les causes
confies  son courage, en quoi le touchaient-elles?

Il n'avait mme pas de drapeau  dfendre, car le drapeau, le clocher de
la patrie arme, est une ide de la Rvolution, et c'est autour d'une
bannire portant les armes du propritaire du rgiment que se battait le
soldat.

En change de sa libert et de son sang, qu'avait-il  attendre? Rien.

L'arme de la monarchie, c'tait la noblesse,  qui taient
exclusivement rservs tous les grades, et qui dvorait,  elle seule,
plus de la moiti du budget de la guerre.

Le reste ne comptait pas.

Qui tait soldat, restait soldat ou sous-officier, sans espoir
d'avancement... Et il n'tait pas d'application, de courage, de gnie
mme, capables de combler l'abme qui sparait le sergent de
l'officier...

Aussi est-ce dans ces rangs sacrifis que la Rvolution trouva et prit
tous les grands gnraux qui ont illustr nos armes.

Jourdan, Joubert et Klber, qui d'abord avaient servi, avaient quitt
l'arme comme une impasse, comme une carrire dsespre.

Augereau tait sous-officier d'infanterie.

Hoche tait sergent aux gardes.

Marceau tait simple soldat.

Et ces hroques jeunes gens taient clous l pour toujours...

Hoche, qui avait vingt et un ans, n'en faisait pas moins son ducation,
comme s'il et eu le pressentiment de sa destine. Et comme sa faible
solde ne lui suffisait pas  acheter les livres indispensables, ce grand
homme brodait des gilets d'officier, qu'il allait vendre dans un caf...

Le peuple savait cela, et voil pourquoi il avait en horreur le service
militaire...

Tout changea, le jour o il cessa d'tre le soldat du roi et devint le
soldat de la nation.

Ayant reconquis la patrie, fier de ses droits nouveaux, sentant que la
cause qui se dbattait tait sienne, il sauta sur ses armes...

Et ce n'est pas tout:

Une gnreuse mulation, l'ambition la plus avouable enflammait encore
le courage de l'arme de 92.

Elle savait bien qu'il allait falloir choisir dans ses rangs les
officiers qui la commanderaient... Elle comprenait que les grades
allaient tre, non le privilge du plus noble, mais la rcompense du
plus digne...

Comment donc n'eut-elle pas t invincible...

Mais en 1792, mes amis, l'preuve n'tait pas faite, et la France
ignorait ce que seraient les phalanges hroques  qui elle allait
confier ses destines.

Elle se demandait, anxieuse, ce qu'ils feraient au feu, ces volontaires
qui abandonnaient, pour la dfendre, l'atelier, la boutique, la charrue,
le foyer de la famille.

Rsisteraient-ils au choc qu'on disait irrsistible des vieilles bandes
prussiennes?...

Certes, leur rsolution tait puissante, leur courage grand comme le
danger, leur enthousiasme communicatif vibrait dans toutes les mes,
mais il est un abme entre la volont et le fait. Autre chose est de
dire: Je pars, et je saurai, hros obscur, mourir pour la patrie... et
de le faire.

Quand on les voyait dfiler le long des rues, ces enrls de la veille,
marchant au pas et chantant:

    Petits comme grands, tous sont soldats dans l'me!

on les applaudissait, mais on leur et souhait peut-tre plus de
gravit et de recueillement qui sied aux grands sacrifices.

Donc, je dois vous le dire, parce que c'est la vrit, la France tait
fivreuse et inquite.

Il n'tait pas un patriote qui, en passant devant l'Htel-de-Ville, ne
se sentit le coeur serr, lorsqu'il y voyait arbore en permanence la
grande bannire tricolore o on lisait: La patrie est en danger.

Il n'tait pas un citoyen vraiment digne de ce nom qui n'et pay de la
dernire goutte de son sang la joie de voir le pril conjur et cet
tendard fatal enlev.

C'est que c'tait comme un immense crpe de deuil tendu au-dessus de
Paris, au-dessus de la France!... C'tait l'angoisse perptuelle du
lendemain paralysant tout...

Vous ne rencontriez que des visages mornes ou des yeux tincelants,
selon que les gens s'abandonnaient au dcouragement ou frmissaient de
colre...

Sans se connatre, on s'abordait, chacun esprant qu'un autre saurait
peut-tre quelque chose, qu'il ignorait, de ce qui se passait l-bas,
vers Sierck, vers Longwy, l o nos soldats dfendaient le sol sacr de
la patrie.

--Eh bien!... se demandait-on, la grande colonne des Prussiens, o
est-elle?...

Selon les uns, elle demeurait immobile dans ses cantonnements, ou mme
reculait... A entendre les autres, elle avanait  grandes journes...

Et comme chacun affirmait tenir ses renseignements de source certaine,
on ne savait que croire, que craindre ni qu'esprer.

Il avait t dcrt que des relais seraient tablis de la frontire 
Paris, et que matin et soir un courrier apporterait  l'Assemble
nationale un bulletin de l'arme, lequel serait aussitt publi.

Mais il arrivait un accident au courrier, ou bien les chevaux
manquaient, ou bien encore un gnral cras de fatigues et de soucis
n'avait pas eu le temps de rdiger son rapport.

Souvent les dpches ne contenaient que ces trois mots: Rien de nouveau!
Et la fivre de Paris redoublait. Est-ce possible, se disait-on, qu'il
n'y ait rien de nouveau. Puis, on trouvait toujours les bulletins trop
laconiques. On eut voulu des dtails infinis...

Seuls, les effronts spculateurs du Palais-Royal, les agioteurs du
Perron, comme on disait alors, ne partageaient pas ces poignantes
motions... S'ils se proccupaient des douloureuses anxits de Paris,
c'tait uniquement pour les exploiter... Pourvu que le cours du louis et
des assignats varit incessamment, ils se tenaient pour satisfaits... Et
ils ne reculaient devant aucune manoeuvre pour provoquer ce rsultat,
lorsqu'il ne se produisait pas naturellement.

A ce point que nouvelle du perron tait devenu le synonyme de mensonge
impudent...

Avec tout cela, le nombre des volontaires grossissait toujours.

Et s'il s'en trouvait qui n'avaient pas conscience des devoirs qui leur
taient imposs, beaucoup, je vous l'affirme, se prparaient froidement
 la terrible partie qu'ils allaient jouer pour la France.

Ils savaient, ceux-l, que prsenter intrpidement sa poitrine aux
balles n'est pas tout, et ils s'exeraient au maniement des armes qui
allaient leur tre confies.

Rsolus  mourir, s'il le fallait, ils voulaient que leur mort fut au
moins profitable, et vendre chrement leur vie.

Parmi ces volontaires, il s'en trouvait une certaine quantit de notre
quartier, mes camarades d'enfance, et je suivais leurs exercices.

Chaque jour nous nous rendions rue des Bons-Enfants, chez un vieux
matre d'armes nomm Sylvain, qui avait t longtemps sergent aux
gardes-franaises, et il nous enseignait ce qu'on enseigne aux
conscrits, lorsqu'ils arrivent au rgiment.

C'est lui qui, le premier, m'a fait tenir debout, les talons sur la mme
ligne, les paules effaces, qui m'a command tte droite et tte
gauche, et qui m'a fait marcher au pas: une!... deux!... une!...
deux!...

Il n'avait pas de fusils pour nous tous, mais les gardes nationaux des
environs se faisaient un plaisir de nous prter les leurs, que nous
reportions religieusement aprs chaque leon...

Et durant des heures, le pre Sylvain nous montrait comment on s'aligne
et comment on se tourne, comment on se serre sans se gner.

Il nous apprenait encore  connatre notre fusil,  dmonter et remonter
la batterie,  changer la pierre,  renouveler les amorces,  le charger
vite et bien,  l'pauler,  ajuster,  tirer...

Il nous dmontrait la puissance de la baonnette, l'arme par excellence
des volontaires de 1792, et nous exerait  la croiser,  la lancer en
avant et  s'en servir pour parer les coups de sabre de la cavalerie.

C'est  ce vieux brave homme que j'ai entendu dire un mot singulier et
profond, qui m'est toujours rest dans la mmoire, et que plus d'une
fois j'ai rpt depuis.

Un de nos camarades, que les longueurs parfois fastidieuses de
l'exercice ennuyaient beaucoup, jeta un jour son fusil dans un coin, en
disant:

--C'est assez comme cela de porter arme et de prsenter arme... J'en
sais plus qu'il n'en faut pour mourir pour la patrie.

Le pre Sylvain rougit jusqu' la racine des cheveux, et d'une voix
tonnante:

--Mourir, s'cria-t-il, mourir, c'est bientt dit, citoyen!... Ce n'est
pas de mourir qu'il s'agit, mais de vaincre...

Pour mon compte, je commenais  excuter fort proprement la charge par
temps et mouvements, quand, un samedi soir, au moment o nous nous
mettions  table, ma mre et moi, mon pre entra...

Sa dernire lettre, date de Blois, ne nous annonait pas son retour, et
nous l'attendions si peu, que nous ne pmes retenir un cri.

--C'est pourtant moi! fit-il.

Et comme ma mre, tout mue, s'tait dresse, il l'embrassa avec une
effusion de tendresse qui me parut prsager quelque malheur.

Cette impression dut tre celle de ma mre, car vivement elle demanda:

--Que se passe-t-il, Jean?...

--Rien, rpondit-il, rien que je n'aie prvu depuis longtemps... Si je
reviens, c'est que c'est perdre son temps que de courir aprs du bl qui
se cache...

Dj son couvert tait mis, il s'assit, et tout en mangeant, et de la
faon la plus simple et la plus naturelle du monde:

--Ah! nos affaires ne sont pas brillantes, poursuivit-il... Pauvre femme
aime, pauvre cher fils, de cent trente mille francs que nous possdions
l'an pass, bien liquides et ne devant rien  personne, c'est  peine si
les deux tiers nous restent. C'est la ruine, dans un temps donn...

Et comme ma mre soupirait:

--Je vous dis cela, ajouta-t-il, pour vous prvenir et non pour me
plaindre... Il ne serait pas digne d'tre Franais, celui qui songerait
 ses intrts, quand l'tranger va peut-tre fouler le sol de la
France... Nous devons notre sang  la patrie, nous lui devons tout ce
que nous possdons...

Je n'avais jamais dout de l'ardent patriotisme de mon pre, et
cependant ses derniers mots me firent tressaillir de joie.

Ils taient pour moi plus qu'une promesse, la certitude qu'il ne
s'opposerait pas  une rsolution que j'avais arrte dans mon esprit.

Aussi, notre modeste repas termin, ma mre tant sortie pour quelques
ordres  donner:

--Pre, lui dis-je, tant que tu tais absent, mon devoir tait de rester
ici... Mais maintenant que te voici de retour, que dois-je faire?...

Ce que je voulais dire, quelle tait ma rsolution, mon pre le comprit
 l'instant mme, car il devint extraordinairement ple.

Ah! mes amis, ce qu'il ressentait alors, je l'ai ressenti depuis... J'ai
eu le coeur bris par cette douleur horrible que ne sauraient
souponner seulement ceux qui n'ont pas un fils.

Une larme brilla dans ses yeux, mais elle fut aussitt sche, et c'est
d'une voix ferme qu'il me dit.

--Tu veux t'enrler, Justin?

--Oui mon pre.

--Tu vas nous abandonner, ta mre et moi, pour courir  la frontire?

--Oui.

Je craignais une objection, elle ne vint pas.

--C'est ton devoir, en effet, mon fils, me dit simplement mon pre. La
patrie est en danger, tu lui offre ta vie, c'est bien... Moi, je lui ai
donn ma fortune, je lui donne aujourd'hui mon enfant... Dieu
tout-puissant, en change de tant de sacrifices  une sainte et juste
cause, tu nous dois bien la victoire!...

C'est ainsi que parla mon pre. Mais ce que je ne puis vous traduire,
c'est son accent qui me remua jusqu'au plus profond de moi-mme, c'est
le regard brlant d'une tendresse infinie dont il m'enveloppa.

Je voulais lui rpondre, parler, lui dire ce que je ne sentais que trop;
que mon sacrifice prs du sien n'tait rien, absolument rien...
impossible; ma langue tait comme colle  mon palais.

Lui, cependant, craignant sans doute de me montrer la profondeur de son
motion, se mit  marcher comme au hasard par la chambre.

Il se versa ensuite un grand verre d'eau, qu'il but, et, revenant  moi:

--Je ne t'aurais jamais conseill de t'enrler, Justin, reprit-il, mais,
tiens, je le sens l--et il se frappait la poitrine--si tu ne l'avais
pas fait, je t'aurais peut-tre moins aim... Tu es jeune, tu es
robuste, tu seras bon soldat... Ah! si tu savais seulement manier un
fusil!...

--Je le sais, mon pre, non trs bien encore, mais assez pour vendre
chrement ma vie... Je m'exerce tous les jours; j'ai pris des leons.

Le visage de mon pre rayonna, et me serrant la main:

Bien! approuva-t-il, c'est trs bien d'avoir fait cela... Ah! que n'en
ont-ils fait autant, tous nos jeunes hommes... Toutes les heures perdues
dans les cafs  discuter les nouvelles, que ne les ont-ils employes 
s'exercer au maniement des armes! La France,  cette heure, rirait bien
des menaces de ces barbares qui prtendent l'envahir.

Il rflchit, et  demi-voix, comme s'il et rpondu aux objections de
son esprit.

--N'importe! poursuivit-il, la masse aussi est une force, et une force
irrsistible! Ceux qui ne sauraient pas se battre sauraient toujours se
faire tuer, user les munitions de l'ennemi, et faire de leur cadavre un
rempart...

Oui, c'est devant moi, son fils,  la veille de partir, qu'il disait
cela, et aussitt aprs:

--Demain, Justin, dit-il, je t'accompagnerai au bureau d'enrlement.

Mais il se tut, mon parrain, M. Goguereau entrait, qui venait nous
rendre sa visite quotidienne.

Il dut tre fort surpris du retour inopin de mon pre, il nous le dit,
mais sa physionomie n'en conserva pas moins l'expression d'une profonde
tristesse.

A ce point que saisi d'inquitude:

--Serions-nous donc menac de quelque dsastre! m'criai-je.

Il hocha la tte et s'tant assis:

--Peut-tre!... rpondit-il. J'arrive du Palais-Royal, et
l'effervescence y est  son comble... Si grande y est la foule qu'on n'y
circule plus... A tout instant, sans raison, sans prtexte, il s'y
engage des rixes et des mles... On a renvers les talages des
marchands des galeries de bois... On se dispute dans les cafs, et il
passe par moments des bandes de gens qui crient on ne sait quoi, et qui
semblent prendre  tche d'augmenter le dsordre...

Il soupira, et d'une voix plus grave:

--On dirait, continua-t-il, que nous ne sommes pas d'accord... Pas
d'accord, quand les Prussiens sont aux portes de Sierk... est-ce
possible! Ah! nous avons t trop gnreux, nous avons gard parmi nous
des amis et des agents de nos ennemis... En Prusse, on n'ignore rien de
ce qui arrive  Paris, nous ne savons rien, nous, de ce qui se passe
chez eux. Ce soir mme, j'ai entendu des gens qui ont os dire que nous
n'tions pas de force  soutenir la lutte et qu'il fallait s'en remettre
 leur gnrosit... taient-ils Franais, les gens qui disaient
cela?... Non, n'est-ce pas...

Il branla la table d'un formidable coup de poing, et s'animant de plus
en plus.

--La gnrosit des Prussiens!... poursuivit-il, quelle drision...
Gnreux, ces barbares qui ne cherchaient qu'un prtexte pour fondre sur
nous pour nous craser des forces qu'ils accumulaient en silence depuis
des annes... Allez, allez, c'est toujours le sang germain qui demande
compte au sang gaulois de sicles de domination et de suprmatie... On
parle d'hypocrites protestations de dsintressement qu'ils rpandent
en Europe... Fiez-vous-y... Je vous l'ai dj dit, ce qu'ils veulent de
nous, c'est deux ou trois provinces... Justes dieux! demander  la
France une de ses provinces autant vaudrait demander  chacun de nous de
se laisser couper la main... Entrer vainqueurs  Paris... voil leur
rve, mais croyez que la gloire ne leur suffirait pas... Le jour o on
les a soulevs, on leur a montr Paris, comme une proie magnifique 
dpecer... L-bas, leur a-t-on dit, vous trouverez l'assouvissement de
toutes vos convoitises, une chre exquise, des vins comme vous n'en avez
bu, et les femmes tremblantes seront  vos genoux... Et ils avancent
avec l'espoir de rentrer chez eux pliant sous le butin...

Mes cheveux se dressaient, en l'coutant, et je frmissais d'une colre
comme jamais je n'en avais ressenti... Alors, je comprenais la haine, la
vengeance, cette fureur aveugle qui fait qu'on se jette sur son ennemi
sans souci de la vie, pourvu qu'on prenne la sienne.

--Non, ils ne viendront pas  Paris, m'criai-je, non, jamais, car nous
serions un million d'hommes pour le dfendre, un million qui,  dfaut
de fusils, nous battrons avec des btons, avec des faulx et avec des
fourches, avec les pierres du chemin...

--Bien, approuvait mon parrain, trs bien!... C'est ainsi que tout homme
de coeur doit parler, et, en France, Dieu merci, ce ne sont pas les
hommes de coeur qui manquent...

Quant  cela, il avait bien raison, il n'y avait aucun mrite alors 
faire le sacrifice de sa vie; quiconque et paru seulement hsiter et
t montr au doigt.

Une vingtaine de jeunes gens de je ne sais quel petit village, ayant
refus de s'enrler, les jeunes filles envoyrent  chacun une
quenouille.

A Paris, c'tait une autre histoire:

Souvent, quand il passait des bandes de jeunes gens, chantant  tue-tte
des chants patriotiques les boutiquiers sortaient de chez eux, et, leur
barrant le passage, demandaient:

--tes-vous enrls?

--Oui.

--Montrez-nous, en ce cas, votre certificat d'inscription.

S'ils le montraient, tout tait dit, on leur donnait des poignes de
main et on les laissait passer.

Si, au contraire, ils rpondaient qu'ils n'taient pas enrls, ou s'ils
n'avaient pas de certificat  montrer:

--Alors nous vous dfendons de chanter, disaient les boutiquiers...
Ceux-l seuls ont le droit de chanter des hymnes patriotiques qui sont
rsolus  courir  la frontire mourir pour la patrie.

Rsistaient-ils, les bourgeois se fchaient, certains que tous les
passants prendraient parti pour eux.

Mais neuf fois sur dix les chanteurs rpondaient:

--Ah! il faut nous enrler pour avoir le droit de crier  notre aise...
Eh bien, nous y allons...

Et ils y allaient.

Mais quoi qu'on ft, quoi qu'on pt faire, rien ne paraissait trange,
tant les mes s'exaltaient jusqu'au dlire, en songeant  tout ce que
reprsentaient peut-tre de misre, de douleurs et d'humiliations ces
cinq mots terribles: _La patrie est en danger!_

Tout ce qu'ils enfantaient de chimriques projets ou de conceptions
ridicules, il me faudrait des journes pour vous le dire...

Et cependant, puisque je m'efforce de vous donner une ide de ces temps
d'imprissable gloire, il est certains traits que je ne saurais vous
passer sous silence.

Un soir que j'tais all avec mon pre et Fougeroux aux Cordeliers,
voil que tout  coup, au milieu de la sance, le prsident se lve.

--Citoyens, dit-il, je demande  vous donner communication de la lettre
d'un patriote de Landrecies, qu'on me remet  l'instant.

--Lisez, lui cria-t-on de toutes parts, lisez.

Il prit la lettre sur son pupitre et commena:


Citoyen prsident,

C'est avec une trs grande surprise que j'apprends par les feuilles
publiques, par l'_Ami de la Libert_, notamment que vous admettez, vous
autres Parisiens, la possibilit d'une arme prussienne s'avanant
jusque sous les murs de la capitale...

C'est que vous n'avez pas rflchi, citoyen prsident, et je le prouve.
Combien, entre la frontire de l'Est et Paris, pensez-vous qu'il y ait
d'arbres, de fondrires, de fosss, de rochers, capables de cacher un
homme  l'afft? Mettons quatre millions...

Eh bien! il faut que chaque foss, chaque fondrire, chaque arbre
abrite son patriote arm d'un fusil, prt  tirer,  tuer ou tre tu.

Pour cette guerre d'embuscades et de buissons, nul besoin d'uniforme,
d'artillerie, de charrois... Un fusil, de la poudre, des balles, et
quelques livres de pain dans un bissac suffisent...

C'est dans cet quipage que j'entre en campagne ce soir avec mon an,
et notre cousin Fichet... Et si les Prussiens s'avancent, tant pis pour
eux... Nous sommes chez nous, n'est ce pas!...

Que deux millions, qu'un million seulement de patriotes, de ceux qui
sont trop jeunes ou trop vieux pour l'arme nous imitent, et si un seul
Prussien rentre chez lui raconter  son pouse ce qu'il a vu chez nous,
je veux perdre le nom dont je signe:

Salut et fraternit.

SATURNIN VAROT.

Patriote de Landrecies.

D'unanimes applaudissements accueillirent cette lettre.

--Il a raison, criait-on de toutes parts, il a parfaitement raison.

Et mme il fut vot que le citoyen Varot recevrait une lettre de
flicitations et serait mis  l'ordre du jour.

Mais nul, assurment n'tait aussi enthousiasm que Fougeroux. De tous
les moyens de dfense proposs, aucun ne l'avait autant frapp et
sduit.

--C'est qu'il est plein de bon sens, ce patriote de Landrecies,
disait-il  mon pre, pendant que nous rentrions chez nous. Oui, je
comprends trs bien son ide. On empoigne son fusil et son bissac,
c'est simple comme bonjour... Et les canons des Prussiens ne leur
serviraient pas de grand chose...

Il ne fut pas besoin, Dieu merci, de recourir  ce moyen suprme d'un
peuple menac dans son indpendance et  bout de ressources, mais je me
suis demand parfois si la lettre du citoyen Varot n'avait pas inspir
ces francs-tireurs, ces enfants perdus, ces compagnies infernales, qui
plus tard, contre ces mmes Prussiens, dfendirent avec une admirable
intrpidit les passages des Vosges.

Et chaque jour, mes amis, voyait clore quelque plan de ce genre, tandis
que d'autre part, des exemples d'hroque dvouement  la patrie taient
donns, tels que l'antiquit n'en offre pas de plus magnifiques.

Jamais je n'oublierai une lettre du citoyen Lanthoine qui arracha 
Paris et  la France entire, un cri d'admiration.

Ce citoyen, fort riche, et qui menait une de ces heureuses existences o
trop souvent se dtrempent les caractres, crivait  un journal:

Citoyen rdacteur,

Trois de mes amis et moi avons recrut, quip, arm et mont  nos
frais un escadron de cinq cents cavaliers qui nous ont lu leurs chefs.

Nous partons aujourd'hui pour la frontire o nous nous mettrons aux
ordres du gnral en chef; et tant que durera la campagne, nous vivrons
 nos frais.

Comme videmment ds la premire rencontre notre nombre sera diminu,
nous faisons appel aux citoyens de bonne volont pour combler les vides.

Pour tre admis  remplacer les morts, il suffit d'tre robuste, bon
cavalier, et de savoir manier un sabre... Il faut aussi prter un
serment ainsi conu: Je jure de ne rentrer dans mes foyers qu'aprs que
la patrie aura purg son territoire des ennemis qui le souillent... Si
la fortune trahissait nos armes, plutt que de survivre 
l'asservissement de la France, je me donnerais la mort de ma propre
main!...

Voil, mes amis, ce qu'tait notre enthousiasme quand, le 20 juillet
1792, le bruit se rpandit que les Prussiens, dcidment, avanaient en
une seule colonne interminable, marchant droit devant eux comme ces
terribles fourmis rouges qui dtruisent tout sur leur passage...

On ajoutait que leur gnral en chef, le duc de Brunswick venait
d'adresser un manifeste aux Franais.

Comme c'tait notre voisin Laloi qui, d'une mine consterne et
mystrieusement tait venu conter cela  mon pre, nous crmes  une de
ces fausses nouvelles qu'il avait tant de plaisir  propager.

Nous y crmes d'autant mieux, que les dtails qu'il nous donnait
passaient si bien toute croyance, que mon pre lui tourna le dos en lui
disant:

--Tenez, Laloi, une fois pour toutes, fichez-moi la paix... Vous
mriteriez vous et les gens qui dbitent des sornettes pareilles, qu'on
vous fesst au coin des rues.

Et cependant, pour cette fois, notre voisin avait raison.

Etant sorti, je ne tardai pas  me procurer un de ces manifestes, que
des gens sortis on ne sait d'o, et pays par on ne sait qui,
distribuaient  profusion...

Il y tait dit que Sa Majest le roi de Prusse, bien loin de convoiter
nos provinces et de prtendre s'enrichir par des conqutes, _n'avait en
vue, en faisant la guerre  la France, que le bonheur des Franais_...

Il y tait dit que si l'arme prussienne envahissait la France, c'tait
pour y rtablir l'ordre et un gouvernement  sa guise...

Que jusqu' l'arrive de S. M. le roi de Prusse  Paris, les gardes
nationales et les autorits taient rendues responsables de tout
dsordre...

Que les habitants qui OSERAIENT SE DFENDRE, seraient punis
sur-le-champ comme _rebelles_, et que leurs maisons seraient dmolies ou
brles...

Ah! tenez, aprs tantt un sicle, au souvenir seul de ce manifeste
d'une insolence stupide, je sens mon coeur se gonfler de colre...

Qu'il se soit trouv un roi pour rdiger ce manifeste monstrueux et un
gnral pour le signer, c'est ce qu'on a peine  comprendre.

N'importe! elle fut, cette proclamation, comme l'tincelle tombant sur
un baril de poudre...

La France entire fut debout, brandissant ses armes, frmissant d'une
rage dsormais inapaisable... Quels hommes dgnrs, nous croyaient-ils
donc ces barbares!... Ce fut, comme si chaque citoyen eut reu un
soufflet sur la joue...

Quoi! une nation oserait proposer  la France de rendre sa capitale sans
combat!...

Des millions de voix rpondirent:

--Notre capitale... Viens la prendre...

Et Vergniaud traduisit en un fier et magnifique langage notre pense 
tous, le jour o il s'cria:

Faites retentir dans toutes les parties de l'Empire ces mots sublimes:
Vivre libre ou mourir! que ces cris se fassent entendre jusqu'auprs des
trnes coaliss contre vous; qu'on leur apprenne qu'on a compt en vain
sur nos divisions intrieures; qu'alors que la patrie est en danger,
nous ne sommes plus anims que d'une seule passion, celle de la sauver
ou de mourir pour elle; qu'enfin, si la fortune trahissait dans les
combats une cause aussi juste que la ntre, nos ennemis pourraient bien
insulter  nos cadavres, mais jamais ils n'auraient un seul Franais
dans leurs fers.

Voil, mes amis, sous l'empire de quelles excitations brlantes je me
rendis au district pour signer mon enrlement.

Il est de ces dates qu'on n'oublie pas: c'tait le 29 juillet 1792.

Fidle  sa promesse, mon pre m'accompagnait, et rien ne paraissait
plus sur son mle visage de sa premire motion.

Il avait t dcid, entre nous, que nous ne dirions rien  ma mre
qu'au dernier moment, au moment o le sac au dos et le fusil sur
l'paule, je quitterais la maison paternelle.

Non qu'elle ft femme  essayer de me retenir... Trop noble tait son
me pour ne pas s'lever  la hauteur des plus pnibles devoirs; mais
nous voulions lui pargner les angoisses de l'attente et le douloureux
effort de dissimuler ses larmes...

Il tait neuf heures du matin lorsque nous arrivmes  la maison
commune.

Tout autour des groupes de patriotes s'entretenaient avec une grande
animation, pendant que d'autres se crevaient les yeux  lire quantit de
ces affiches qu'on placardait matin et soir, et o il tait donn des
nouvelles de l'arme, des dpartements et de l'Assemble nationale.

Devant la porte, une douzaine de gardes nationaux entouraient deux de
leurs camarades, qui,  cheval sur un banc jouaient aux cartes en fumant
leur pipe.

Sur un grand criteau accroch au mur, on lisait: Le bureau des
enrlements est  gauche, au fond de la cour.

Ayant suivi cette indication, nous arrivmes  une salle immense, trs
haute de plafond, froide et nue comme une glise pille, o une
trentaine d'hommes de tout ge attendaient leur tour d'inscription.

Tout au milieu, devant une table si petite que les registres des
enrlements la couvrait entirement, un employ tait assis.

Ah! ce n'tait plus l'appareil imposant et thtral du premier jour.

Rien de moins belliqueux que cet employ, petit homme  figure joufflue,
le nez surmont de lunettes, trs soign en sa mise mesquine, portant
par dessus son habit vert clair des manches de serge noire.

Il me semble le voir encore, et je ris en pensant  l'air d'importance
dont il inscrivait les volontaires qui se succdaient devant sa petite
table. On et dit qu' chaque coup de plume il sauvait la patrie.

Nous tions beaucoup  l'attendre... il n'en allait pas plus vite,
procdant posment et mthodiquement, selon la tradition bureaucratique.

Enfin, mon tour tant arriv, il me toisa de la tte aux pieds, et d'un
ton rogue:

--Votre nom, me demanda-t-il, votre domicile...

--Justin Coutanceau, demeurant rue Saint-Honor.

--Quel ge avez-vous?

--Dix-sept ans et demi.

--Peste!... vous avez bien pouss, on vous en donnerait au moins
vingt-deux...

Il m'adressa plusieurs autres questions, crivant les rponses  mesure,
et finalement il me tendit une plume en me disant de signer:

J'obis, il me remit mon certificat d'inscription, et nous allions nous
loigner, quand une grosse voix joyeuse et de nous bien connue, dit
derrire nous:

--A moi, maintenant.

C'tait Fougeroux.

Je ne lui avais rien dit, mais il me connaissait, le brave garon, il
avait surpris certains regards changs entre mon pre et moi, en
prsence de ma mre, et ayant devin mes intentions, il nous avait pis
et suivis en cachette, se proposant de nous surprendre.

--Comment, tu veux t'enrler, lui dit mon pre.

--Tout juste, bourgeois. D'abord, moi, voyez-vous, l'ide qu'il y a des
Prussiens chez nous, en France, qui veulent nous faire la loi, cela me
rongeait... Quand j'ai compris que M. Justin allait partir, je n'y ai
plus tenu, et me voil... Nous partirons ensemble... C'est qu'il est
bien jeune, voyez-vous, pour que nous le laissions aller l-bas tout
seul, faire le coup de fusil, marcher des journes entires sous le
soleil ou sous la pluie, dormir sur la terre mouille sans rien dans le
ventre, souvent... Mais je serai l.

Et s'adressant  l'employ:

--Allons, lui dit-il, inscrivez Pierre Fougeroux, g de trente-six ans,
garon boulanger...

Puis, quand il tint son certificat:

--Et maintenant, interrogea-t-il, quand filons nous..., quand nous
quipe-t-on... o faut-il se prsenter?

--On vous fera prvenir.

--Quand?

--Prochainement.

Je voyais bien que le vague de ces rponses ne convenait point 
Fougeroux; sa grosse face devenait cramoisie, et il commenait  parler
trs haut et  s'en prendre  ce pauvre diable de scribe, lequel
videmment n'en pouvait mais, quand une porte au fond de la salle
s'ouvrit et un homme entra  grands pas.

Il n'tait gure que de taille moyenne; mais sa stature tait
herculenne, ses paules rondes taient aussi larges que celles de
Fougeroux, et le col de sa chemise dboutonn et sa cravate dnoue
laissaient voir un cou norme et la puissante musculature de sa poitrine
velue.

Il tait laid, mais d'une laideur trange et saisissante... La petite
vrole avait ravag son visage et brouill son teint, son nez tait
cras comme par un coup de poing... mais sa bouche avait une incroyable
expression de mpris et d'audace, ses lvres charnues semblaient faites
pour laisser couler des flots de lave et ses yeux lanaient des clairs.

Il nous avait entendu, car, s'adressant  Fougeroux:

--Qu'est-ce tu veux? lui dit-il d'un ton brusque, des habits de soldat?
La patrie n'en a pas  donner  ses volontaires... Elle n'a mme pas de
souliers  leur mettre aux pieds, pas de pain pour les nourrir... Elle
aura tout cela, le jour o les citoyens comprendront toute la
signification de ce mot, notre unique salut: patriotisme.

J'ai gard dans ma mmoire les paroles textuelles de cet homme... Elles
n'avaient rien, me direz-vous, d'extraordinaire... Soit, mais il les
prononait d'un tel accent que j'en fus boulevers...

Et je ne fus pas le seul, car Fougeroux demeura bant, et mon pre
s'approchant:

--Je t'ai compris, citoyen, dit-il  l'homme... Je ne suis pas riche,
mais n'importe!... Je prends l'engagement d'quiper et d'armer mon fils,
mon garon que voici, et deux volontaires pauvres... Avant quinze jours
ils seront en route.

L'homme enveloppa mon pre d'un regard tonnant de douceur et de
bienveillance, et lui serrant la main:

--Ah! tu es un patriote, toi, fit-il, et si jamais tu as besoin de
moi...

Des clameurs confuses qui s'levaient de la rue l'interrompirent, et
l'employ se penchant vers lui vivement, lui dit:

--C'est encore de ces maudits volontaires... tous les jours il en vient
crier devant la porte, et mme quelques-uns entrent qui me traitent trs
mal... Ils prtendent que, puisqu'ils sont enrls, on leur doit les
moyens de partir...

--Je vais leur parler... dit l'homme.

Il sortit, en effet, de son pas massif, et nous le suivmes.

Quatre ou cinq cents volontaires au moins taient masss devant la
maison commune, chantant avec une sorte de frnsie le: a ira!...

A la vue de l'homme, ils se turent.

Lui, aussitt, monta sur un des bancs de pierre placs  droite et 
gauche de la porte, et d'une voix qui tonnait comme un bourdon de
cathdrale:

--Ce n'est pas vos chants, commena-t-il, qui chasseront les
Prussiens... Que demandez-vous?

Un seul et mme cri lui rpondit:

--Des armes!...

Il eut un geste si terrible qu'un frisson courut dans la foule, et avec
une violence qui vous lectrisait:

--Et si j'en pouvais faire avec ma chair vous en auriez sur l'heure...
La patrie n'en a pas... Que ceux qui en veulent, volent  la
frontire... L, chaque soldat qui meurt laisse chapper son arme...
Qu'ils la ramassent et s'en servent pour venger sa mort.

Ces paroles, vous les trouverez dans toutes les histoires, et c'est 
cette occasion qu'il les pronona.

--Vive Danton!... cria la foule.

C'tait lui, que je ne connaissais pas... Vivement je me dtournai pour
le voir encore, il tait descendu de son banc et avait disparu.

Du moment o mon pre avait promis, rien au monde n'tait capable de
l'empcher de tenir sa promesse, sinon l'impossibilit flagrante, le cas
de force majeure.

Il avait dit qu'il quiperait et armerait quatre volontaires, ce fut
dsormais son unique proccupation.

Le malheur est qu'il n'y avait  Paris ni quipements ni armes.

Et ici, mes amis, je ne vous parle pas d'quipements d'une certaine
faon plutt que de telle autre, je ne vous parle pas d'armes
particulires.

A la lettre, il tait impossible de se rien procurer de ce qui est
indispensable  un soldat.

Les boutiques des armuriers taient vides; vides, les magasins de
fabricants d'uniformes.

Quant  trouver un ouvrier qui consentit  travailler de son mtier, il
n'y fallait pas songer.

L'atelier avait t dsert pour la place publique, pour les cafs et
les cabarets, pour les abords de l'Assemble nationale.

La terrasse des Feuillants tait trop troite pour les groupes qui s'y
tassaient et qu'eut vainement essay de disperser la garde nationale.

Que faisait dehors, me demanderez-vous, tout ce peuple de la
capitale?...

Rien!...

Remu jusqu'en ses profondeurs, jusqu'en ses boues, haletant
d'angoisses, dvor de soupons, il se dbattait dans le vide,
triomphant ou constern, selon qu'un imbcile criait: victoire! ou:
sauve qui peut!...

On attendait surtout des nouvelles.

Nouvelles de qui, de quoi, d'o?...

Est-ce qu'on savait!...

Il ne s'tait rien pass... n'importe! On voulait le bulletin du
nant...

Et de toutes les bornes un orateur surgissait, demandait ce qu'on avait
fait, disant ce qu'on et d faire, dclarant absurdes toutes les
mesures et s'offrant carrment de sauver la patrie, si on voulait avoir
confiance en lui...

Voil comment vers la fin d'aot nous tions encore  Paris, Fougeroux
et moi et les deux volontaires dont s'tait charg mon pre, et qui
taient un serrurier et un clerc de procureur de notre quartier.

Mais que de choses, que d'vnements pendant ce mois, qui nous parut, 
nous impatients, aussi long qu'un sicle.

Les Marseillais taient arrivs  Paris, le dix aot avait eu lieu, et
Danton, selon son expression, avait t port au ministre par un boulet
de canon; Danton, l'homme qui proposait aux enrls enrags de
combattre, de courir au champ de bataille pour s'y armer des fusils des
morts...

Les Marseillais dont je vous parle taient cinq cents volontaires, qui,
pour rpondre  l'appel de Barbaroux et de Rebecqui, dputs des
Bouches-du-Rhne, venaient de traverser la France.

Ils taient arrivs  Paris le 30 juillet, et il me semble les voir
encore  la barrire de Charenton, reus par deux bataillons de fdrs
des dpartements, et par une dputation de Jacobins, ayant en tte
Hron, de la Bretagne, et Fournier l'Amricain...

Quel fut leur rle,  Paris, j'tais trop jeune pour le bien comprendre.

Ce que je vis, c'est que ces mridionaux, exalts par les ovations qui
les avaient accueillis tout le long d'une route de plus de deux cents
lieues, se laissrent aller  de certains excs regrettables.

Il y en eut qui, dans les rues, arrachaient aux passants les cocardes de
soie tricolore qu'ils portaient au chapeau, les obligeant  y substituer
des cocardes de laine.

Puis, un soir,  la suite d'un banquet qui leur avait t offert aux
Champs-Elyses, ils dgainrent et se jetrent sur des grenadiers de la
section des Filles-Saint-Thomas et des Petits-Pres.

Mais il faut tout dire...

Pendant que les Marseillais buvaient au salut de la patrie, et  la
victoire de nos soldats,  un restaurant qu'on appelait: _Le grand Salon
du couronnement de la Constitution_, ils avaient entendu partir d'une
guinguette voisine, nomme le _Jardin royal_, des clats de rire
moqueurs et des cris de: Vive le roi!

Cruellement offenss en leur patriotisme, se croyant insults et bravs,
ils avaient bris les treillages qui sparaient les deux tablissements,
et une lutte s'tait engage, lutte fratricide,  laquelle applaudissait
une hrone alors aussi clbre que Throigne de Mricourt, la fameuse
reine Audu.

J'tais aux Champs-Elyses, ce soir-l, avec mon pre et mon parrain, et
ce n'est pas sans un frisson que je vis ce dernier se jeter au plus fort
de la mle pour sparer les combattants.

Ils ignoraient qui il tait, et des deux cts on appuyait des canons de
pistolet sur ses tempes et on le menaait d'pes nues.

Mais que lui importait la mort,  ce dput de Paris... Qui sait mme si
son souhait le plus ardent n'tait pas de mourir ainsi sur le champ
d'honneur du devoir.

Ah! c'tait un spectacle terrible que de voir cet homme  cheveux
blancs, la tte nue, les habits en dsordre, ballott entre ces furieux
en armes, rempart vivant entre ces haines furibondes, impassible quand
sa chair et d frmir au contact glac du fer.

Pour lui, offrir sa poitrine n'tait pas une figure de rhtorique.

Il voulait parler, il parla... Il sut contraindre  l'couter ces hommes
qui semblaient incapables de rien entendre...

Insenss, leur criait-il, ne comprenez-vous donc pas que nos discordes
sont la joie de nos ennemis et font toute leur audace!... Quoi! pendant
que nos volontaires pleurent de rage de n'avoir pas d'armes, vous, assez
heureux pour en possder, vous les tournez les uns contre les autres!...
Le flot de l'invasion monte, et pour un vivat vous en venez aux
mains!... Faut-il donc que je vous relise l'insultant manifeste de
Brunswick!... La France ne doit plus avoir qu'une pense, qu'une haine,
qu'un cri: dehors les barbares!... Il serait vou  l'excration des
races futures, le malheureux qui verserait une goutte de sang Franais,
pendant que les Prussiens souillent notre sol.

Mais ce n'est que bien imparfaitement que je vous traduis les paroles de
mon parrain... Tous les journaux d'alors les rapportrent, et on
pourrait les y retrouver...

Ce que je puis vous dire, c'est que je vis les sabres rentrer au
fourreau, honteux d'en tre sortis... C'est que les Marseillais
voulurent rendre hommage  l'homme courageux qui les avait rappels au
devoir, c'est qu'ils l'escortrent jusqu' sa maison en chantant l'hymne
sublime dont ils firent, les premiers, retentir les chos de Paris...

Cet hymne, mes amis, c'tait la Marseillaise.

Comment il fut trouv, ce chant sacr de la patrie arme,  Strasbourg,
 deux pas de l'ennemi, dans l'atmosphre brlante des bataillons
volontaires... nul ne l'ignore.

Les volontaires partaient le lendemain au jour, pour marcher 
l'ennemi... Le maire de Strasbourg, Ditrich, les runit  un banquet o
vinrent leur serrer la main les officiers de la garnison... Les
demoiselles Ditrich et nombre de jeunes filles de l'Alsace, assistaient
 ce repas d'adieu, quelques-unes le coeur bien gros et dissimulant
mal leurs larmes.

Vers la fin, pendant que se choquaient les verres, on voulut chanter des
chants patriotiques... mais lesquels?... Ce n'tait pas la sauvage
_Carmagnole_ ni le colrique _a ira!_ qui pouvaient traduire les
motions de ces convives unis en une communion fraternelle avant
d'affronter, au nom sacr de la libert, les balles de l'ennemi...

On chercha un refrain, et un des volontaires s'cria: Aux armes!...

Aux armes!... Ces deux mots disaient tout. Un officier de vingt ans,
Rouget de l'Isle, s'en empara... Il se prcipite dehors et l'instant
d'aprs le visage inspir par le gnie de la rvolution, il rentrait en
chantant:

    Allons enfants de la patrie,
    Le jour de gloire est arriv...

Ce fut comme un clair du ciel... Ce chant qu'ils entendaient pour la
premire fois, ils le reconnurent, ils le savaient en quittant la table,
ils le rpandirent par toute la France, par le monde entier...

Et certes, il tait temps qu'il ft trouv l'hymne de la patrie en
danger, le chant qui lectrise les bataillons et gagne les batailles...

Les Prussiens avaient march, pendant le mois d'aot...

Le 27, on apprit  Paris qu'ils avaient pass la frontire, qu'ils
avaient impitoyablement pendu  Sierck quelques pauvres paysans
coupables d'avoir dfendu leur pays, et enfin qu'ils s'taient empars
de Longwy.

Paris eut un instant de stupeur.

Longwy pris!... Longwy au pouvoir des Prussiens!...

Allons donc!... Personne n'y voulait croire... Les prophtes de malheur
de la veille taient devenus les plus obstins sceptiques du lendemain.

Longwy, disait-on, tait dfendu par des soldats franais, donc les
Prussiens n'y sont pas...

Ceux-l mme qui avaient proclam le danger de la patrie doutaient...
Car en le proclamant, c'est  peine s'ils y croyaient, ou du moins ils
le supposaient bien loign encore. Ils avaient voulu surtout prendre
leurs prcautions contre l'improbable. Et pas du tout, ce qui de leur
part n'avait t qu'un acte de prvoyance devenait une mesure de salut.

Car  la fin, il fallut bien se rendre  l'vidence.

La nouvelle apporte par un courrier ne tarda pas  tre confirme de
dix cts  la fois.

Les Prussiens taient bien rellement  Longwy.

Oh! mes amis, j'assistai ce jour-l  un mouvement sublime. Foul le
long du Rhin par le sabot des chevaux barbares, le sol de la patrie
tressaillit jusqu' la Mditerrane.

De mme que s'il et ressenti la secousse d'un tremblement de terre,
chaque citoyen s'lana hors de sa maison, ses armes  la main, perdu
de colre et criant:

--O sont-ils?

Puis, les esprits se mirent  rechercher les causes de cette dfaite
inoue, et un mot effrayant vola de bouche en bouche, murmure d'abord,
bientt clameur immense...

--Trahison!... trahison!...

On se compta, chacun d'un oeil dfiant interrogea les yeux de son
voisin...

On se dit que parmi nous, gnreux et faciles, beaucoup vivaient pour
qui notre premier chec tait un premier triomphe, et qui, secrtement,
se frottaient les mains pendant que nous avions peine  retenir des
larmes de douleur et de rage.

Et aprs avoir cri: trahison, on cria:

--Justice! justice!...

Mais o chercher la vrit, o prendre des renseignements, comment se
procurer des dtails... des dtails minutieux, infinis?...

Pour calmer l'angoisse publique, il n'y avait rien que la dpche
affiche aux districts, dont l'effrayant laconisme ouvrait le champ aux
plus lamentables suppositions...

Les Prussiens occupent Longwy...

Par l'ducation que m'avait donne mon bon et honnte pre, j'tais de
notre maison et de celle des voisins, le plus apte  donner des
indications sur cette ville de Longwy, sur sa situation, sur son
importance...

J'tais donc occup  chercher dans mes livres de quoi satisfaire, de
quoi tromper, plutt, la curiosit de tous, lorsque M. Goguereau arriva
chez nous, suivi d'un tout jeune homme, je suis sr qu'il n'avait pas
vingt ans, revtu de l'uniforme de l'artillerie, chauss de fortes
bottes et crott jusqu' l'chine...

C'tait un des courriers expdis  l'Assemble nationale, qui avait
assist  l'affaire de Longwy, et que mon parrain sachant nous tre
agrables, avait invit  dner chez nous.

Par ce jeune officier, nous smes tout ce qui s'tait pass...

C'tait le 19 aot 1792, que l'arme prussienne avait franchi la
frontire, s'avanant du ct de Longwy.

Le roi de Prusse et le duc de Brunswick conduisaient l'avant-garde,
l'arme suivait par lignes.

La premire ligne s'arrta vers les bois de Chenire, ayant Longwy 
dos, couvrant ainsi la place comme un corps d'observation.

La seconde ligne campa sur les hauteurs en face de la ville.

Puis, entre ces deux corps, et aux extrmits, se massrent les dragons
de Bareith, de Lothum et de Normann; les cuirassiers de Weymar et
d'Ilow...

La forteresse de Longwy tait alors un hexagone, avec cinq demi lunes et
un ouvrage  corne du ct de Saint-Marc. Les casemates y taient dans
le meilleur tat, soixante-douze pices de canon taient en batterie sur
les remparts et les magasins taient abondamment pourvus de vivres et de
munitions.

Avec de tels moyens de dfense, il n'tait pas un seul des dix-huit
cents soldats composant la garnison qui ne ft persuad que le
commandant Lavergne allait faire une longue et glorieuse rsistance.

Le jour mme, cependant, de l'investissement de la place, le roi de
Prusse fit sommer le gouverneur Lavergne de se rendre... Il rpondit, en
prsence de la garnison, qu'il tiendrait tant qu'il aurait un biscuit,
un boulet et un homme valide.

Seconde sommation, le lendemain... mme fire rponse.

Les Prussiens annoncrent donc qu'ils allaient bombarder la ville.

C'tait le colonel du gnie Tempelhof, qui avait t charg de conduire
les oprations du sige.

Le 21, dans la journe, il fit tablir deux batteries de quatre
obusiers, et le soir, sur les sept heures,  la tombe de la nuit, il
ouvrit le feu.

Il n'endommagea que fort peu la place...

L'obscurit profonde de la nuit l'empchait de calculer ses distances et
une pluie torrentielle empchait absolument l'effet de ses obus...

De son ct, la garnison de Longwy riposta par un feu trs vif, mais si
mal dirig, par suite de la jeunesse et de l'inexprience des
canonniers, que les Prussiens en souffrirent trs peu...

Suspendu vers les trois heures du matin, le bombardement recommena ds
qu'il fit jour...

A huit heures, il tait dans toute sa violence...

Mais les dfenseurs de la place ne s'en tonnaient pas. En quelques
heures, ils avaient acquis une certaine habilet; les officiers
pointaient les pices et les boulets commenaient  n'tre plus
perdus...

Voil o en tait le sige quand, un peu avant neuf heures, huit ou dix
bombes, tombant presque simultanment dans la place, turent une
douzaine d'habitants, hommes et femmes, et mirent le feu  deux maisons
et  un magasin  fourrages.

pouvants de ces premiers dsastres, les habitants s'assemblent
tumultueusement, et demandent  grands cris qu'on ouvre les portes aux
Prussiens plutt que de laisser incendier la ville.

Menacs de mort par ces lches, indignes du nom de Franais, les
magistrats qui font partie du conseil de dfense, prennent peur  leur
tour, se runissent en hte et se rendent chez le gouverneur pour le
sommer de capituler.

Lavergne leur rsista d'abord, essayant de prouver qu'ils se trouvaient
sous le coup des menaces de la proclamation du duc de Brunswick, puisque
en somme, peu ou prou, ils se sont dfendus.

Deux d'entre eux ripostent en ricanant qu'ils sauront bien s'arranger
avec les Prussiens.

Lavergne, alors, demande  consulter les officiers placs sous ses
ordres. Il les envoie qurir aux remparts o ils faisaient leur devoir,
et leur expose la situation.

Tous, d'une mme voix rpondent que se rendre serait une abominable
lchet.

Persuads que leur commandant est de leur avis, ils se retirent... Mais
lui, revenu prs des magistrats, se laisse convaincre, envoie
secrtement un parlementaire aux avant-postes ennemis, et signe la
capitulation qui livre Longwy au roi de Prusse.

Tout ce qu'on lui avait accord, c'tait que la garnison sortirait avec
les honneurs de la guerre le lendemain 23.

Un seul des magistrats avait refus d'apposer sa signature au bas de cet
acte infme...

Les habitants mirent le feu  sa maison et le commandant prussien le
condamna  tre pendu sance tenante...

Dj, il avait autour du cou la corde fatale, quand soudain le clou se
dtache... Il tombe de la hauteur du second tage, se relve sans
blessures, prend sa course et disparat avant que ses bourreaux soient
revenus de leur tonnement.

Le lendemain, cet homme courageux russissait  gagner sain et sauf
l'arme franaise o on le nommait capitaine en rcompense de sa belle
conduite...

Telle est, mes amis, la douloureuse histoire de la capitulation de
Longwy, telle que nous la racontait l'hte de mon pre, un de ces
intrpides volontaires qu'elle avait rduit  mettre bas les armes sans
combat...

Je crois le voir encore, cet officier de vingt ans, tel qu'il m'apparut
ce soir-l.

Les larmes de rage que lui avait arraches l'humiliation n'taient pas
sches encore, et on comprenait  son accent qu'il n'avait plus au monde
qu'une ambition, qu'un espoir: prendre une revanche clatante, terrible.

--Demain, nous disait-il, je repars pour l'arme rejoindre mes
camarades, et ce que nous avons souffert, ah! il faudra bien que les
Prussiens nous le payent!...

Puis, revenant sur les circonstances de la capitulation:

--Et cependant, poursuivait-il, les Prussiens ne nous ont pas vaincus...
La forteresse qu'ils nous ont prise, ils l'avaient achete... Car,
voyez-vous, rien ne m'tera de l'ide que tout tait, d'avance, arrt,
convenu et pay... Ce bombardement de six heures qui n'a aucunement
endommag la ville... comdie! Cette meute de bourgeois, cette runion
du conseil de dfense, le semblant de rsistance du commandant de place
Lavergne... comdie. Il fallait bien tromper la garnison, puisqu'il n'y
avait aucune chance de la corrompre... Et pendant que nous autres,
pauvres soldats nafs, nous ne songions qu' faire notre devoir, rsolus
 mourir sur la brche, les tratres ouvraient une poterne  l'ennemi et
nous livraient...

Tous, peu  peu, nous avions t gagns par la douleur et l'indignation
de notre hte...

Ma mre pleurait. Fougeroux, dans un coin, touffait des blasphmes en
crispant ses redoutables poings. Quant  mon parrain, dont j'piais non
sans anxit les impressions, je voyais son visage s'assombrir de plus
en plus.

--Peut-tre avez-vous raison, jeune homme, dit-il  l'officier,
peut-tre, en effet, y a-t-il eu trahison...

Mais mon pre l'interrompant:

--Quoi!... s'cria-t-il, vous doutez, mon vieil ami!... moi, non!
Rsolus  violer notre territoire avec l'espoir de nous en arracher un
lambeau, les Prussiens ont prodigu l'or avant d'oser employer le fer...
Une tnbreuse invasion de tratres a prcd et prpar l'invasion
arme... Trop loyaux pour souponner une telle perfidie, nous avons
accueilli leurs espions en amis, nous leur avons accord notre confiance
et ils vivent au milieu de nous, coutant nos dlibrations, guettant
nos mouvements, cherchant  deviner nos projets les plus secrets, pour
les dvoiler... Ils nous entourent, n'attendent que l'heure de tendre la
main  qui paye leur infmie, prts  voler pour les vendre les cls de
nos poternes, prts  enclouer nos canons... Ah! pas de merci pour de
tels misrables... Auriez-vous donc piti de l'infme  qui vous auriez
donn un abri sous votre toit, une place  votre table, et qui, pour
prix de votre hospitalit, la nuit, pendant votre sommeil, irait  pas
de loup ouvrir la porte de votre maison  une bande d'assassins!...

La colre emportait mon pre au del, peut-tre, de l'exacte ralit,
mais il ne se trompait pas...

Trois jours plus tard, Paris eut une preuve irrcusable de la trahison
qui avait ouvert Longwy aux Prussiens.

Le 31 aot 1792, Guadet, le dput Girondin, charg du rapport de cette
affaire honteuse, monta  la tribune, et dit:

On a dcouvert dans les papiers de M. Lavergne une lettre qu'on lui
adressait du camp ennemi, date de l'avant-veille de l'investissement de
la place, et qui contient ces dgradantes exhortations.

Vous ne balancerez pas, sans doute, entre le parti de servir notre
cause ou d'tre le stipendi de Ption... Vous savez que votre femme est
dsole, qu'elle vous a crit plusieurs fois... Je suis charg de la
part de S. M. le roi de Prusse et du duc de Brunswick de vous assurer
que votre zle pour nos intrts ne restera pas sans rcompense...

Mais l'indignation de l'Assemble nationale n'avait pas attendu pour
clater la dcouverte de ce document accusateur.

Pour un soldat, pour un Franais, n'tait-ce pas dj trahir que de
s'avouer vaincu sans combat!...

L'Assemble publia cette brve proclamation:

Citoyens, la place de Longwy vient d'tre rendue ou livre... Les
Prussiens s'avancent... Peut-tre se flattent-ils de trouver partout des
incapables, des lches ou bien des tratres, ils se trompent... La
patrie vous appelle, partez...

Et voici le dcret qu'elle rendait le mme jour:

Tout citoyen qui, dans une ville assige, _parlera de se rendre_, sera
puni de mort...

La France entire applaudit  ce dcret, qui nous paraissait,  tous,
inspir par le gnie mme de la libert.

De plus, l'Assemble avait dcid:

Que la ville de Longwy serait rase.

Que ses habitants seraient, pendant dix ans, privs de leurs droits
civils...

Que les citoyens qui ne marcheraient pas  l'ennemi seraient obligs de
remettre leur fusil aux citoyens prts  partir pour la frontire...

Cependant, il tait des gens que rien ne semblait rassurer, ni l'nergie
de l'Assemble, ni le nombre des volontaires, ni l'admirable spectacle
de la France debout en armes...

M. Laloi, comme de raison, tait de ce nombre.

A toutes les mesures de salut, on le voyait hocher la tte et rpter:

--Je n'ai pas confiance... Non, je n'ai pas confiance du tout.

Jusqu' ce qu'un soir je le vis arriver dans notre boutique, brandissant
une douzaine de feuilles de papier.

--Lisez-moi cela, me dit-il, et nous verrons si vous m'appellerez encore
alarmiste...

C'tait une douzaine de pages d'une mchante histoire de
Frdric-le-Grand, que M. Laloi avait trouves parmi les vieilles
paperasses qu'il achetait  la livre pour envelopper ses piceries.

Lorsqu'il vit que je les avais parcourues:

--Eh bien!... me demanda-t-il.

--Quoi?...

--Comment, quoi!... vous ne comprenez donc pas ce qui est imprim l?...
La Prusse est comme qui dirait un immense camp retranch, dont chaque
ville est une caserne et chaque maison un poste. Tous les Prussiens sont
militaires ds la mamelle et passent leur vie  faire l'exercice. C'est
un de leurs rois, Frdric-le-Grand, qui les a organiss comme cela,
pour qu'ils pussent un jour conqurir le monde entier... Vous n'avez
donc pas vu que ce roi dpensait des sommes immenses pour attirer de
tous les coins de l'Europe les hommes les plus grands et les plus forts
dont il faisait des grenadiers. Il les forait ensuite  pouser des
espces de gantes, et obtenait de ces unions des soldats d'une taille
et d'une force exceptionnelles. Eh bien! cher monsieur Justin, voil les
troupes qui nous attaquent. L, de bonne foi, comment voulez-vous que
nous leur rsistions!

Je ne pouvais m'empcher de sourire encore que je n'en eusse gure
envie.

--Que faudrait-il donc faire, selon vous, cher M. Laloi, demandai-je...

Il rougit lgrement, et avec un embarras visible:

--Dame!... bgaya-t-il, je ne sais pas, moi... Il me semble que si les
Prussiens n'taient pas trop exigeants...

--Halte-l!... interrompit une voix terrible... Vous proposez de
capituler?... Rappelez-vous le dcret: peine de mort!...

Dj M. Laloi, pouvant, s'tait prcipit dehors, sans avoir eu le
temps de reconnatre que c'tait mon pre qui se moquait de lui.

Malheureusement, tous les alarmistes n'taient pas de si facile
composition.

Et Dieu sait s'il y en avait, de ces gens qui, soit pusillanimit, soit
affectation de sagesse, soit enfin on ne sait quel inqualifiable
sentiment, prenaient  tche de semer autour d'eux le dcouragement...

Qui s'en allaient voquant de ces terreurs qui enfantent la panique des
armes et les grands crimes politiques des peuples au dsespoir...

C'tait  croire que les Prussiens taient des ogres, et nous des
enfants dont ils n'allaient faire qu'une bouche.

D'aprs eux, songer, non pas  vaincre, mais  rsister seulement, tait
folie... Nos armes, ils les diminuaient jusqu' zro, multipliant au
contraire jusqu' l'absurde, les bataillions ennemis... Selon leurs
calculs, les Prussiens n'taient plus quatre-vingt-dix mille, mais cinq
cent mille, un million, plusieurs millions...

Et ils vous les montraient partout  la fois, sur tous les points du
territoire... ici, l, ailleurs encore... Ce n'tait plus seulement
Longwy qu'ils tenaient, mais deux autres places fortes... toutes nos
places fortes...

Hlas!... L'vnement sembla donner raison  leurs sinistres prvisions.

Un matin, Paris,  son rveil, apprit que Verdun venait de capituler...

C'est par la relation d'un officier du Maine-et-Loire, qui faisait
partie de la garnison de Verdun, que Paris apprit, en mme temps que la
reddition de la place, les dtails de ce nouveau malheur.

Apporte par un courrier qui avait franchi en trente-deux heures les
soixante-cinq lieues qui sparent Verdun de Paris, cette relation avait
t imprime dans la nuit, et, ds sept heures du matin, on l'avait
distribue  des vendeurs qui se rpandirent par la ville, criant tout
le long des rues:

--Achetez ce qui vient de paratre: la capitulation de la ville et de la
citadelle de Verdun, contenant l'expos des faits de guerre et le rcit
du patriotisme du commandant de place...

Ainsi, du moins, on n'eut pas comme pour Longwy le tourment de
l'incertitude.

La France entire connut le dsastre dans toute son tendue, avec les
circonstances capables de l'allger ou de le rendre plus douloureux.

Ecrite par un homme du mtier, cette relation avait de plus cet avantage
de nous donner une ide exacte des oprations, des intentions et des
esprances de nos ennemis.

Matre de la place de Longwy, au lieu de profiter de ce premier avantage
pour se porter en avant, le duc de Brunswick avait perdu plusieurs jours
dans le camp retranch qu'il avait tabli autour de la place.

Press par son matre, le roi de Prusse et par les migrs qui
encombraient son quartier gnral, de poursuivre son mouvement offensif,
de marcher immdiatement sur Mouzon ou sur Sedan, le duc de Brunswick
avait rsist avec une invincible opinitret.

Il lui fallait, disait-il, avant toutes choses, assurer ses
communications entre Longwy et Luxembourg, rallier diffrents corps
chargs de protger sa marche, tablir des magasins de vivres et de
fourrages, et organiser des boulangeries et des quipages de ponts.

Quatre jours furent ainsi perdus pour le salut de la France.

Ce n'est que le 28 aot que l'arme prussienne commena  s'branler.
Elle coucha le soir  Longuyon et le lendemain  Etain et  Pillon.

Enfin, le 30, elle campa sur les hauteurs de Saint-Michel, situes 
deux mille pas de Verdun et dominant entirement la ville.

Les deux lignes prirent position entre Fleury et Grand Bras, pendant que
les avant-postes s'tendaient jusqu' Marville, Montmdy et Juvigny.

Le duc de Brunswick tablit son quartier gnral  _Regret_ et le roi de
Prusse  _Glorieux_.

Circonstance singulire, et qui donna lieu, vous le pensez,  plus d'un
jeu de mots, car le nom de ces deux villages traduisait parfaitement la
disposition morale du roi et de son gnralissime.

Les migrs qui escortaient les Prussiens s'taient, eux, installs 
Hettange avec les troupes hessoises.

La place de Verdun avait, pour rsister  toute cette arme, dix
bastions lis entre eux par des courtines, des fosss profonds et
quelques ouvrages lgers sur les deux rives de la Meuse.

La citadelle, affectant la forme d'un pentagone irrgulier, tait
entoure d'une fausse braie.

Tous ces ouvrages avaient t laisss en assez mauvais tat, mais le
commandant de la place, Beaurepaire, tait un homme.

Officier de carabiniers sous l'ancienne monarchie, Beaurepaire avait
organis et commandait depuis 1789 le bataillon de Maine-et-Loire.

A la premire nouvelle de l'invasion, ces intrpides patriotes n'avaient
pas perdu une heure en striles discussions... Ils avaient travers la
France au pas de course et s'taient jets dans Verdun.

Ils avaient si bien le pressentiment que les trahisons dont la
Rvolution tait entoure les vouaient  une mort certaine, qu'ils
avaient charg un dput de porter  leur famille leur testament et
leurs adieux.

Mari depuis peu de jours, les mains encore mouilles des larmes de sa
jeune femme, Beaurepaire n'en tait pas moins rsolu  une de ces
rsistances enrages qui illustrent une ville et ses dfenseurs.

Ses trois mille cinq cents soldats brlaient de combattre, et le nom
seul des officiers placs sous ses ordres en dit plus que tout les
commentaires; ils s'appelaient Lemoine, Dufour, Marceau...

Malheureusement, les habitants de Verdun n'taient rien moins que
dispos  seconder l'hrosme de la garnison.

Beaucoup appelaient de tous leurs voeux l'arme prussienne...
Plusieurs avaient franchi les remparts sans courir au-devant d'elle...
Et ds le premier jour la populace avait essay de piller les magasins
et de noyer les poudres aux cris de:

--Pas de sige!... Pas de sige!... Vivent les Prussiens!...

Le duc de Brunswick n'ignorait rien de ces dispositions.

Le 31 aot, au moyen d'un pont jet sur la Meuse, il complta
l'investissement de la place, et le roi de Prusse la fit sommer de se
rendre.

--Se rendre est un mot qui n'est pas franais, rpondit Beaurepaire en
congdiant les parlementaires.

Peu de moments aprs, sur les six heures du soir, le bombardement
commenait.

Il dura jusqu' une heure du matin et reprit le lendemain de trois
heures jusqu' sept.

tait-ce un bombardement vritable ou un simulacre? On pouvait douter,
tant les coups taient mal dirigs... C'est  peine si le feu prit 
cinq ou six maisons.

Et cependant, les bourgeois s'assemblrent, comme  Longwy, rclamant la
capitulation, disant qu'ils ne souffriraient pas qu'on les ensevelit,
eux et leurs familles, sous les ruines de leur cit.

De mme qu' Longwy, le conseil de dfense se runit, dlibre et
dclare qu'une plus longue rsistance n'amnerait qu'une inutile
effusion de sang.

En vain Beaurepaire et ses officiers s'opposent de toutes leurs forces 
cette dtermination...

Vainement Marceau insiste sur la ncessit de se dfendre, en indique
les moyens et rpond du succs...

Une seconde sommation menaant d'un assaut immdiat redouble les
terreurs des lches et exalte l'audace des tratres, le conseil dcide
qu'il va capituler.

Frmissant d'indignation, Beaurepaire, une fois encore, essaie de
ramener  la voix de l'honneur ces Franais indignes, c'est  peine
s'ils daignent l'couter.

Alors, lui, les crasant du regard:

--Messieurs, dit-il, j'ai jur de mourir plutt que de me rendre...
survivez  votre ignominie, puisque vous en avez le courage... Moi je
meurs...

Et il se brle la cervelle...

Eh bien! mes amis, ce trait d'hrosme qui valut  Beaurepaire les
honneurs du Panthon, un nom immortel et l'admiration passionne de la
France, n'mut pas les bourgeois du conseil de dfense...

Ils osrent enjamber ce cadavre pour porter au roi de Prusse les cls de
Verdun.

Le chef de bataillon Lemoine avait bien eu le temps de se jeter dans la
citadelle avec quelques soldats de Maine-et-Loire, mais ils manquaient
de pain, d'eau et de poudre... Force leur fut de capituler...

Et le lendemain, quand le roi de Prusse entra dans Verdun, vingt jeunes
filles vtues de blanc s'avancrent au-devant de lui, jonchant le sol de
fleurs effeuilles, sous le sabot de son cheval...

Cependant le lieutenant-colonel de Noyon,  qui revenait aprs la mort
de Beaurepaire le commandement en chef, sut obtenir pour ses soldats des
conditions honorables.

La garnison sortit avec tous les honneurs de la guerre, tambours
battants, enseignes dployes, emportant ses armes et ses bagages,
tranant deux pices de quatre avec leurs caissons, et un fourgon qui
renfermait le corps de l'hroque Beaurepaire.

Debout devant une des portes,  l'avance, entour de son tat-major, le
roi de Prusse regardait dfiler ces fiers soldats, lorsqu'il remarqua un
chef de bataillon qui marchait  pied, vtu d'un uniforme dchir, sans
manteau, sans armes...

Il s'informe, et apprenant que cet officier a perdu ses bagages, qu'on
lui a tout pill, il s'approche et lui demande:

--Que voulez-vous qu'on vous rende?

Mais l'autre, le regardant avec des yeux enflamms, dit simplement:

--Mon sabre.

Cet officier c'tait Marceau.

Vous le voyez, mes amis, la France dchire et saignante avait encore le
droit d'tre fire de ses enfants.

Mais le coup tait si terrible qu'on n'apercevait que le rsultat.

La trahison de Longwy avait t un malheur, un accident, en quelque
sorte, dont on avait pris son parti.

La capitulation de Verdun parut un dsastre irrparable.

--Combien y a-t-il de lieues de Verdun  Paris? voil ce que de tous
cts vous demandaient des gens effars.

Et quand vous leur rpondiez:

--Soixante-cinq.

C'tait comme si vous leur eussiez coup bras et jambes, et consterns
ils s'loignaient en trbuchant.

Pourquoi ne vous le dirais-je pas, mes amis?...

Ce temps que j'voque eut trop de grandeurs pour qu'il soit utile de
dissimuler ou d'attnuer ses faiblesses...

Paris fut terrifi... Paris fut saisi du vertige honteux de la peur...
Paris vit les Prussiens  ses portes...

Alors, toutes les sinistres prophties semes par les alarmistes
levrent et portrent leurs fruits.

Sept ou huit cents personnes s'enfuirent de la capitale dans la journe,
emportant ce qu'elles avaient de plus prcieux.

Le prix des voitures haussa pour ainsi dire d'heure en heure...

A midi, un de nos voisins paya mille livres en assignats une mchante
carriole attele de deux rosses, qui devait le conduire avec sa famille
jusqu' Orlans.

Le rcit de ce qui se passait au conseil des ministres et dans certaines
runions de dputs, ne contribuait pas peu  augmenter l'pouvante.

On affirmait que les Girondins--et ce n'tait cependant pas des
lches--s'taient cris  la nouvelle du dsastre:

--Abandonnons Paris aux Prussiens... Portons dans le Midi la statue de
la libert!...

Roland, le ministre de l'intrieur, avait dit, prtendait-on:

--Les nouvelles sont alarmantes, il faut que les ministres et
l'Assemble quittent Paris!...

--Pour aller o?... demanda Danton.

--A Blois, et nous emmnerons le trsor et le roi...

Clavires et Servan avaient appuy la proposition de Roland, et aussi et
surtout le dput Kersaint, admis  cette confrence parce qu'il
arrivait de Sedan, o il avait t envoy en mission.

--Oui, il faut partir, s'tait cri Kersaint, car il est aussi
impossible que dans quinze jours Brunswick ne soit pas  Paris, qu'il
l'est que le coin n'entre pas dans la bche quand on frappe dessus...

Ces bruits taient exacts, de mme qu'il tait parfaitement vrai que
Danton,  force de passion et d'loquence, avait obtenu qu'on ne prit
aucune dtermination...

Aussi dans tous les groupes entendait-on dire:

--Avant huit jours... avant trois jours... demain, les Prussiens seront
 Paris, et Dieu sait ce qu'ils feront de nous!...

Les menaces du manifeste du duc de Brunswick troublaient toutes les
cervelles.

Ne dclarait-il pas qu'il traiterait comme rebelle, qu'il jugerait et
excuterait _sommairement_ tous les Franais qui OSERAIENT se dfendre,
tous les Franais qui avaient embrass la cause de la Rvolution!...

Autant dire qu'il exterminerait Paris, qu'il l'anantirait...

--Et c'est ce qu'il fera, disaient les trembleurs blmes, toute la
population, de mme que les troupeaux qu'on mne  l'abattoir, sera
conduite dans la plaine Saint-Denis, et mitraille sans triage, sans
distinction d'ge, de sexe et de rang...

Vous le voyez, mes amis, quels que soient les temps, les mmes calamits
rappellent les mmes effarements...

Nous tions  la fin du dix-huitime sicle, nous nous tions arm du
scepticisme de Voltaire, et cependant nous reculions soudainement
jusqu'aux poques de Charles VI, alors que l'Anglais envahissait la
France... Que dis-je!... Nous reculions jusqu'aux invasions barbares, en
ces temps o les foules saisies de panique s'enfuyaient en criant:

--Voil les barbares!... C'est le _flau de Dieu_ qui approche, c'est le
jugement dernier!...

Danton tait inaccessible  ces terreurs.

Au sortir du conseil des ministres, il s'tait rendu  l'htel de ville.

L, il rassemble la Commune, et Manuel, le procureur-syndic, inspir par
lui, se lve et propose que, tous les citoyens en tat de porter les
armes se runissent au Champ-de-Mars, y campent, et le lendemain
marchent sur Verdun pour purger le sol franais des barbares qui le
souillent, ou mourir...

La commune dcrte ensuite.

Que tous les chevaux de luxe pouvant servir aux volontaires qui partent
pour la frontire seront requis...

Qu'un tat sera dress des hommes prts  partir...

Que le canon d'alarme sera tir sans discontinuer, le tocsin sonn, la
gnrale battue...

Informe des mesures que vient de prendre la commune pour la leve en
masse, l'Assemble bat des mains...

Et Vergniaud, le grand orateur de la Gironde, dont le gnie crot avec
le danger de la patrie, s'lance  la tribune et dit:

Il parat que le plan des Prussiens est de marcher droit sur Paris en
laissant les places fortes derrire eux... Eh bien! ce projet fera notre
salut et leur perte... Nos armes, trop faibles pour leur rsister,
seront assez fortes pour les harceler sur leurs derrires; et tandis
qu'ils arriveront poursuivis par nos bataillons, ils trouveront en leur
prsence l'arme parisienne, range en bataille sous les murs de la
capitale, et, envelopps l de toutes parts, ils seront dvors par
cette terre qu'ils avaient profane...

Mais au milieu de ces esprances flatteuses, il est un danger qu'il ne
faut pas dissimuler, c'est celui des terreurs paniques...

_Nos ennemis y comptent et sment l'or pour le produire..._

Et vous le savez, il est des hommes ptris d'un limon si fangeux qu'ils
se dcomposent  l'ide du moindre danger...

Je voudrais qu'on put signaler cette espce sans me et  la figure
humaine, et runir tous les individus dans une mme ville,  Longwy, par
exemple, qu'on appellerait la ville des lches, et l, devenus
l'opprobre du genre humain, ils ne smeraient plus l'pouvante chez
leurs concitoyens...

... Ils ne nous feraient plus prendre des nains pour des gants, et la
poussire qui vole devant un escadron de uhlans pour une innombrable
arme...

Parisiens, l'heure est venue de montrer votre nergie...

Pourquoi vos retranchements ne sont-ils pas avancs?...

O sont les bches et les pioches qui ont pour notre grande solennit
d'il y a deux ans, boulevers le Champ-de-Mars?

Vous avez montr pour les ftes une grande ardeur... En auriez-vous
donc moins pour les combats?...

Vous avez clbr, acclam, chant la libert... Il faut maintenant la
dfendre...

Ce n'est plus des statues qu'il s'agit de renverser, mais un monarque
de chair et d'os, le roi de Prusse, arm de toute sa puissance...

Je demande donc que l'Assemble nationale donne le premier exemple et
envoie douze commissaires, non pour faire des exhortations, mais pour
travailler eux-mmes, et piocher de leurs mains  la face de tous les
citoyens...

Des applaudissements frntiques saluent les dernires paroles de
Vergniaud.

Sa proposition est vote d'enthousiasme, et un autre orateur lui succde
 la tribune: Danton.

D'une voix brve et saccade il rend compte des mesures de salut prises
par la Commune, puis, avec ce geste imprieux qui imposait aux foules
ses terribles volonts:

Une partie du peuple, poursuit-il, va se porter aux frontires, une
autre va creuser des retranchements et la troisime, avec des piques,
dfendra l'intrieur de nos villes.

Mais ce n'est pas assez: il faut envoyer partout des commissaires et
des courriers pour engager la France entire  imiter Paris; il faut
rendre un dcret par lequel tout citoyen soit oblig, sous peine de
mort, de servir de sa personne ou de remettre ses armes...

Il tait deux heures,  ce moment.

Le canon venait de commencer  tonner aux quatre coins de Paris; toutes
les cloches jetaient au vent les lamentations du tocsin, la gnrale
battait dans les rues...

Danton s'interrompit, levant la main comme pour dire:

--coutez...

Et durant plus de deux minutes, il y eut dans l'Assemble et dans les
tribunes publiques un silence solennel, comme celui qui se fait autour
du lit d'un agonisant.

Alors, lui, de l'accent d'une indomptable nergie:

Le canon que vous entendez, s'cria-t-il, n'est pas le canon
d'alarme... c'est le pas de charge sur les ennemis de la patrie... Pour
les vaincre, pour les atterrer, que faut-il? De l'audace, et la France
sera sauve!...

Ah! mes amis, ce cri sublime du tragique orateur de la Rvolution, pour
Paris, pour la France entire, ce fut le cri de la patrie...

Consterne la veille, la grande ville se redressa, saisie d'un dsespoir
furieux, plus que jamais menaante et terrible, honteuse de sa panique
et rsolue  la faire payer cher aux Prussiens...

C'est que chacun de nous ne sentait que trop qu'il s'agissait de bien
plus que la vie...

C'tait le patrimoine de nos droits et de nos liberts qui allait tre
l'enjeu de cette suprme partie, ce patrimoine si chrement acquis, pay
de tant et de si immenses sacrifices.

Songer qu'on tomberait sous le fer du vainqueur aprs avoir subi son
insolence, aprs avoir eu peut-tre sa maison en flammes et sa famille
outrage, c'tait dj horrible, n'est-ce pas?...

Ce n'tait rien, compar  cette pense qui nous poignait le coeur,
qu'il allait s'teindre sous le pied des chevaux Prussiens, ce foyer
d'une civilisation nouvelle, qui de Paris rayonnait sur le monde.

C'est ainsi que, dans la douleur de ces deux dsastres successifs,
Longwy et Verdun, la France puisa l'nergie qui devait assurer sa
victoire...

Justement, le grand lan qui avait suivi la proclamation du danger de la
patrie, s'tait insensiblement ralenti...

Beaucoup, qui s'taient enrls, hsitaient  partir... Quelques-uns
discutaient la valeur de leur engagement... D'autres, qui ne cessaient
de rclamer des armes aux refrains furieux du _a ira!_ ne les
demandaient certes pas pour voler  la frontire...

La capitulation de Verdun tomba comme de l'huile sur un feu prs de
s'teindre... La flamme du patriotisme se ranima plus vive.

Et, de ce jour, je puis le dire, date le grand, le gigantesque effort.

Du matin au soir, Paris prit l'aspect d'une place forte en tat de
sige.

Partout du canon, des munitions, des armes, des soldats... Au
Champ-de-Mars, des bataillons de volontaires s'exeraient  la
manoeuvre et au maniement du fusil. Dans la plaine des Sablons, on
organisait un rgiment de cavalerie avec les chevaux de luxe mis en
rquisition...

Le travail tait prodigieux, l'activit dvorante...

La nuit, de tous cts, on apercevait des comme des lueurs d'incendie...
C'tait le reflet des forges o nuit et jour on forgeait des armes.

Les glises avaient t transformes en ateliers, o des milliers de
femmes travaillaient incessamment  prparer des tentes, des habits, des
sacs, des effets d'quipement.

Puis, chacun, pour ainsi dire, s'tait fait recruteur, prchant la
guerre sainte. Et de porte en porte, des vieillards s'en allaient,
offrant aux jeunes quelque vieil uniforme, un sabre, un fusil, des
cartouches...

C'est qu'ils voulaient, dans la mesure de leurs forces, parfois au
del, servir la patrie menace, ceux qui ne pouvaient lui donner leur
sang.

Les dons patriotiques afflurent dans des proportions qui vous
paratraient  peine croyables.

Deux hommes,  eux seuls, montrent, armrent et quiprent trois
escadrons de cavalerie.

Un fabricant de tissus, Lemoine, donna toute sa fortune, huit cent mille
livres environ, ne rservant qu'une rente de deux cents louis, non pour
lui, mais, pour sa femme ge et infirme.

Gerson, un propritaire de la Bourgogne, mit ses vignes aux enchres,
pour le prix en tre vers dans les caisses de la nation, et il se
trouva un financier pour les acheter le double de leur valeur.

Des villages se cotisrent, qui envoyrent  l'Assemble des sommes
fabuleuses--pour le temps--des trente, des quarante, des cent vingt
mille livres--et en or, pas en assignats.

Et cela mieux que tout le reste, vous dit l'universalit du mouvement et
sa profondeur, et de quelle fivre brlait le coeur de la France.

Un paysan dterrer ses vieux louis lentement et pniblement conomiss
et les donner? L'hrosme du sacrifice ne saurait aller plus loin. Quand
le paysan a donn son argent, que lui importe son sang, il le
prodigue...

Et sur ces listes infinies de dons patriotiques, que d'offrandes
touchantes!

Ce sont de pauvres femmes de la Halle, qui apportent un jour quatre
mille livres, produit de la vente de leurs bijoux, de leurs boucles
d'oreilles, sans doute, et de leurs anneaux de mariage.

C'est une mercire de la rue Saint-Denis, qui offre sa croix d'or...

C'est une pauvre veuve qui donne une timbale et un couvert d'argent,
reliques prcieuses d'un enfant qu'elle a perdu.

C'est encore une jeune fille, une ouvrire, qui vend, pour en verser le
prix, dix-huit livres seize sols, un d d'or dont son fianc lui avait
fait prsent...

Pendant ce temps, chaque jour partaient de Paris cinq cents, mille et
jusqu' quinze cents volontaires...

Vingt mille partirent ainsi successivement, et il y en et eu bien
d'autres si on ne les et retenus...

L'Assemble nationale fut oblige de renfermer et de faire garder  vue
les typographes qui imprimaient le compte-rendu de ses sances.

Il fallut dcrter que tels ouvriers, les serruriers, par exemple,
resteraient  Paris, o ils servaient mieux la nation en forgeant des
armes qu'en courant  la frontire.

Alors, vritablement, du sol de la patrie souill par les pas de
l'ennemi, surgissent des armes.

La France s'branla pour marcher tout entire au-devant des Prussiens,
rsolue  les vaincre, ne ft-ce que par le nombre, sre de les craser
sous sa masse, ft-ce au prix de torrents de sang et de milliers de
cadavres...

Mais l'immense sacrifice accept froidement d'avance, devait tre
inutile.

Dans les rangs de cette arme, qui tait le peuple mme, marchaient
encore inconnus les hros dont l'occasion allait rvler le gnie.

Pour conduire  la victoire de la libert ces lgions de volontaires,
partis au chant de la _Marseillaise_, Dieu leur devait et leur donna de
ces capitaines dont un seul, en d'autres temps et suffi pour illustrer
un pays...

Il leur donna Kellerman, Macdonald, Massna, Desaix, Hoche, Marceau,
Davoust, Ney, Bernadotte, Jourdan, Augereau, Moncey, Joubert, Victor,
Lefebvre, Klber, Oudinot, Mortier, toute cette foule enfin de glorieux
soldats qui enseignaient d'exemple  vaincre ou  mourir.

Je vois votre surprise, mes amis...

Vous vous demandez comment nous pouvions craindre avec de si
prodigieuses ressources, comment nous doutions de la victoire, nous
sentant appuys sur tout un peuple debout...

Croyez-moi, nous tions excusables en 1792.

La France d'alors ne se peut mieux comparer qu' ce gant qui n'ayant
jamais essay ses forces s'effrayait des menaces d'un enfant.

Nous n'avions expriment, nous autres, ni l'ascendant des ides, ni la
puissance d'une nation qui combat pour son indpendance et ses liberts.

Nul, d'ailleurs, n'ignorait qu'une force ne vaut qu'autant qu'elle est
organise, rgle, rpartie, dirige...

Et le dsordre tait partout, nous nous dbattions au milieu des ruines.

De l'ancienne monarchie, que nous restait-il? Rien. Ou plutt elle ne
nous avait lgu que des embarras et des obstacles. Tous les ressorts
taient disloqus et rompus, de cette machine complique qui s'appelle
un gouvernement rgulier.

Et lorsque tout tait  improviser, vous m'entendez, tout absolument, le
temps manquait... Ce n'tait pas par mois, qu'il nous fallait compter,
ce n'tait pas par semaines ni par jours... c'tait par minutes.

Si encore l'ivresse de la libert nouvellement conquise n'et pas gar
les meilleurs esprits!...

Tous ces fdrs, qui arrivaient par centaines et par milliers, avaient
fait le sacrifice de leurs intrts, de leurs affections et de leur
vie... nullement celui de leur volont.

Ils prtendaient n'obir qu' eux seuls, c'est--dire aux officiers
choisis et lus par eux.

Et ces officiers, si remarquables d'ailleurs que fussent leurs qualits
personnelles, leur patriotisme et leur bravoure, ignoraient presque tous
les premiers et les plus vulgaires lments de l'art militaire.

tre assimils aux troupes de ligne rvoltait les volontaires... Ils se
fchaient ds qu'on leur disait que sans discipline il n'est pas
d'arme, partant pas de victoire. L'ide de subordination, dans leur
imagination dfiante, tait insparable de l'ide de despotisme.

Je me rappelle qu'un de mes parents, un homme superbe, de vingt ans,
matre corroyeur, nomm Lefort, qui avait t lu commandant d'un
bataillon, disait gravement  mon pre:

--Jamais les sans-culottes que je commande ne subiront les ordres d'un
gnral, je ne les subirais pas moi-mme...

--Cependant, objectait mon pre, pour tenir campagne, pour livrer
bataille...

--Eh bien!... qu'est-il besoin d'un gnral!... Je conduis mes hommes 
l'ennemi... ce n'est pas difficile, n'est-ce pas?... Je commande en
avant... nous nous prcipitons et nous sommes vainqueurs, et nous ne
sommes pas tus...

En vain, pendant tout une soire, nous nous tumes, mon pre et moi, 
expliquer  cet entt qu'il n'est d'efforts efficaces que ceux qui sont
concerts... Vainement nous nous puismes  lui dmontrer qu'une
bataille est une action immense dont chaque pisode doit tre rgl par
un chef suprme utilisant  propos toutes les ressources...

Il nous coutait attentivement, hochant mme la tte d'un air
d'approbation; puis, quand nous pensions l'avoir convaincu:

--Tout cela est bel et bon, nous disait-il, mais notre ide  nous
autres est de marcher comme je vous l'ai dit...

Ce n'est que deux ans plus tard, aprs le dblocus de Landau, si je ne
m'abuse, que je revis mon parent Lefort.

Il tait capitaine de grenadiers. Nous passmes une journe ensemble, et
comme je le voyais mener ses hommes un peu... militairement, je lui
rappelai ses opinions et ses discours d'autrefois.

De ma vie, je n'ai vu un homme rire de meilleur coeur.

--C'est pourtant vrai, me rpondit-il, je vous ai dit toutes ces
btises-l... et le pis est que je les pensais... Ce que c'est pourtant
que de vouloir raisonner sur des choses qu'on ignore!... Mais les plus
courtes folies sont les meilleures, et la mienne n'a gure dur... Nous
n'avions pas rejoint l'arme depuis trois fois vingt-quatre heures, que
je m'tais jug... Je rassemblai donc mes volontaires, et aprs leur
avoir fait former le cercle: Mes enfants, leur dis-je, pourquoi
m'avez-vous nomm votre commandant? Parce que je suis un honnte homme,
n'est-ce pas, un bon vivant et un gaillard que ne fera jamais bouder une
balle prussienne... Je vous remercie de l'honneur... Malheureusement,
comme je ne suis pas seulement capable de commander un  gauche par
quatre, comme le premier caporal venu m'en remontrerait, si je vous mne
au feu, je suis dans le cas de vous faire tous massacrer sans profit
pour la patrie. C'est pourquoi je m'en vais de ce pas aller trouver le
gnral en chef et le prier de nous nommer un commandant qui sache son
mtier et nous apprenne le ntre, qui est de tuer le plus possible et
d'tre tu le moins qu'on peut... Si a vous va, tant mieux! sinon, tant
pis! Et l-dessus: Vive la nation! et rompez le cercle... Et aussitt
dit, aussitt fait. Kellermann nous envoya un solide lapin qui savait sa
thorie comme une dvote son _pater_, et je devins simple grenadier
comme les camarades... Un mois aprs j'tais sergent, me voici
capitaine, avant cinq ans, si un boulet ne m'emporte pas, je serai
gnral, et je saurai mon mtier...

Mais tous les volontaires n'avaient pas ce bon sens et cette bonne foi.

Il n'y en eut que trop qui ne surent pas reconnatre ou ne voulurent pas
avouer que le courage sans discipline ne sert de rien. Et Kellermann,
Beurnouville et Custine n'eurent que trop  se plaindre de
l'insubordination des fdrs qui arrivaient au camp de Chlons.

Il y en eut d'autres qui ne s'taient pas parfaitement rendu compte du
sacrifice qu'ils faisaient  la patrie, qui partirent pour la frontire
comme pour une partie de plaisir et que les premires privations
tonnrent et irritrent jusqu' la rvolte.

Si j'avais sous la main les journaux du mois de septembre 1792, je vous
lirais une ptition qu'adressait  l'Assemble nationale le bataillon
d'une petite ville de l'ouest...

Mais je suis assez sr de ma mmoire pour vous la citer textuellement:

Citoyens lgislateurs, crivaient ces soldats, un peu plus que nafs,
nous venons vous dnoncer notre gnral, qui ne peut tre qu'un tratre
vendu aux Prussiens, ou un aristocrate...

Voici quatre nuits qu'il nous fait coucher en plein champ, sur la terre
nue, sans couverture, et cela, par une bruine paisse qui nous mouille
et nous refroidit jusqu'aux os... Aussi, sommes-nous presque tous
atteints de maux de gorge...

Ce tratre, la nuit dernire, a pouss la perfidie jusqu' nous
empcher d'allumer des feux, sous prtexte que leurs lueurs rvleraient
notre position aux Prussiens... comme si se cacher de l'ennemi n'tait
pas indigne d'un patriote.

Nous n'avons depuis deux jours d'autres vivres que la farine dont nous
faisons une sorte de bouillie d'autant plus dtestable que nous manquons
totalement de sel... Pas de vin, pas de viande, pas d'eau-de-vie, rien
enfin!...

Il est clair, citoyens lgislateurs, que l'aristocrate qui nous
commande a form le projet excrable de nous affaiblir, de nous
extnuer, pour nous livrer plus aisment  l'ennemi...

Nous vous demandons sa mise en jugement...

Eh bien! mes amis, il se trouva un membre de l'Assemble nationale, pour
appuyer cette trange ptition... Il demanda une enqute, et qui peut
savoir ce qu'il et demand, si sa voix n'et pas t couverte par un
immense clat de rire...

Je dois ajouter que moins de deux mois plus tard, ceux qui avaient sign
la ptition ne s'en vantaient pas...

C'est vers cette poque qu'un matin des conscrits du bataillon de
Saint-Laurent se prsentent tumultueusement  Kellermann.

--Citoyen gnral, lui dit l'orateur de la troupe, on nous a donn des
souliers si mal ajusts et d'un cuir si grossier que nous souffrons des
pieds.

Lui les regarde, avec ce flegme tonnant qui ne le quittait jamais, et
les montrant  quelques grenadiers de la Moselle debout prs de lui:

--Avez-vous jamais vu, leur dit-il, des mtins d'aristocrates pareils...
La patrie leur donne des souliers et ils ne sont pas encore contents!...

...Mais c'est le ct le moins grave et mme comique, en quelque sorte,
de notre situation, que je vous expose ici...

Ces conscrits qu'effrayait un rhume, qui s'indignaient parce que leurs
chaussures les blessaitent, baptiss au feu de Valmy et de Jemmapes,
allaient devenir ces grenadiers indomptables qui, vingt annes durant,
promenrent  travers l'Europe, dans les plis de notre drapeau
tricolore, nos ides d'affranchissement et de libert.

Nous avions, en 1792, d'autres sujets d'inquitude.

Si prodigieux avait t le mouvement d'hommes provoqu par les appels de
l'Assemble nationale, que le nombre constituait presque un danger...

L'arme risquait de devenir cohue.

Dans leur empressement d'accueillir quiconque se prsentait pour
dfendre la patrie, les municipalits avaient trop oubli qu'un soldat
doit tre en tat de porter l'arme qui lui est confie, et de s'en
servir avec succs.

Des feuilles de route avaient t dlivres sans discernement ni mesure
 un nombre incroyable d'enfants, de vieillards et d'infirmes, qui, bien
loin d'tre utiles, paralysaient tous les efforts des organisateurs de
la dfense.

Le 20 aot 1792, un mois jour pour jour avant Valmy, Kellermann crivait
aux commissaires de l'Assemble:

Si le patriotisme suffisait pour faire mordre la poussire  l'ennemi,
je vous dirais que nous pouvons braver l'Europe. Malheureusement, il
n'est pas d'enthousiasme, si brlant qu'on le suppose, qui ne s'teigne
aprs deux jours de jene, et nous jenons ici. Les vivres manquent,
les bouches inutiles nous ruinent.

Deux jours plus tard, le mme gnral dpchait au ministre Servan un
courrier extraordinaire avec cette lettre:

Arrtez, sans retard, le mouvement des volontaires sur le camp.

La plupart de ces soldats, sans armes, sans gibernes et dguenills de
la faon la plus pitoyable, ne peuvent ni ne sauraient tre de la
moindre utilit... Qu'on les lance contre l'ennemi quand tout sera
dsespr, j'y consens... Mais en ce moment, il y aurait une barbarie
dont je suis incapable,  exposer ces pauvres gens  des coups de fusil
qu'ils ne sont pas dans le cas de rendre... Livrs  eux seuls, surtout
avec des chefs lus par eux, les volontaires ne peuvent en rien
concourir au bien de la chose... J'ai pris le parti de les renvoyer sur
les derrires avec des instructeurs qui, en un mois, m'en feront des
soldats... En attendant, j'incorpore les meilleurs et les plus solides
dans les troupes de ligne, o ils seront incomparables...

Biron de son ct, crivait au mme Servan:

Les gardes nationales non soldes forment des troupes admirables,
calmes et solides...

Les volontaires nationaux sont appels  rendre d'immenses services, et
ils sauveront peut-tre la patrie, si on parvient  leur persuader
qu'ils sont soldats et que tous les devoirs de l'tat militaire sont
renferms dans l'obissance passive... Nous n'en sommes pas l,
malheureusement... Leurs officiers, qu'on leur laisse la libert de
nommer, jusqu'au grade de lieutenant-colonel, inclusivement, n'ont sur
eux aucune influence...

Au camp, tout va encore; c'est dans les marches que les inconvnients
sautent aux yeux... Les colonnes s'allongent  l'infini, les queues
restent dans les cabarets, et j'ai des quantits de trainards en arrire
de deux ou trois marches...

Recruter nos troupes de ligne, par les volontaires, braves et plein
d'lan malgr leur insubordination, est le seul moyen que j'imagine de
reconstituer trs vivement une arme solide...

Et ce n'est pas tout encore:

Ce flot d'hommes qui se prcipitait vers nos frontires envahies,
roulait son cume, la lie des populations des grandes villes.

Il se rencontra des volontaires, indignes de ce nom qui s'cartaient de
leur bataillon, dsertaient leur drapeau, et s'en allaient  l'aventure
 travers la France, maraudant le long des chemins, frappant des
rquisitions les habitants effrays des petits villages qu'ils
rencontraient.

Ces malheureux, dit l'emphatique Beurnouville, dans un rapport  Pache,
ne sont plus les enfants de l'honneur, mais les compagnons du crime et
de la dbauche... J'en tiens un certain nombre en prison, et j'ai eu
beaucoup de peine  empcher l'arme indigne d'en faire bonne et
prompte justice.

Si j'entre dans ces dtails, mes amis, c'est qu'il faut que la vrit
soit connue...

C'est qu'il est irritant aussi de voir la lgende se substituer 
l'histoire, et d'entendre obstinment dprcier toutes les gnrations
au profit d'une seule.

On ne cesse de rpter:

--Ah! les hommes de 92!...

Les hommes de 92 n'taient que des hommes, et partout, en tous les lieux
et en tous temps, l'homme est semblable  lui-mme, incomprhensible
amalgame de ce qu'il y a de meilleur et de ce qu'il y a de pire.

Nous avons eu en 92 une page sublime!... S'en suit-il qu'elle doive tre
la dernire du livre d'or de la France?...

Hlas! si nous emes nos splendeurs, nous emes aussi nos misres
cruellement ressenties... On ne voit plus que les splendeurs,
aujourd'hui;  la distance d'un sicle les misres s'effacent... C'est
ainsi que dans la nuit on n'aperoit pas la fume du feu qui brille dans
le lointain...

Mais moi je puis vous affirmer que vers le commencement de septembre
1792, la France dsesprait presque d'elle-mme...

Aprs ce grand effort de la leve en masse, aprs cette explosion
terrible de colre. Il y eut une heure d'affaissement et de torpeur...

Les pulsations du coeur de Paris s'arrtrent pour ainsi dire.

Chacun se sentait oppress comme le joueur qui, sur une seule carte,
risquerait tout ce qu'il possde, tout ce qu'il a de plus cher au monde:
honneur, famille, fortune...

Tout ce qu'elle pouvait faire, la France l'avait fait, ses destines,
dsormais, taient aux mains de la Providence, son sort dpendait d'une
bataille...

Les Prussiens taient  six marches de Paris, la faible arme de la
Rvolution les arrterait-elle?...

Aussi, mes amis, quelles inexprimables angoisses!... Quelles tortures
quand on songeait combien faibles taient nos chances et grandes celles
de nos ennemis... Ils taient tant nous et tions si peu!...

Toute existence sociale tait suspendue. On ne vivait plus, on ne
mangeait plus, on ne dormait plus... On attendait la grande nouvelle,
la nouvelle de vie ou de mort. Tout homme qui paraissait  cheval aux
barrires tait pris pour un courrier, arrt et questionn... Il y
avait des gens qui prtaient l'oreille, croyant,  folie de l'anxit,
entendre dans le lointain le grondement sourd du canon.

Il ne fallait rien moins que la grande voix de Vergniaud pour arracher
la France  cette stupeur.

Il parut  la tribune:

Tous les jours, commena-t-il, j'entends dire: nous pouvons prouver
une dfaite. Que feront alors les Prussiens? Viendront-ils  Paris? Non,
si Paris est dans un tat de dfense respectable, si vous prparez des
postes o vous puissiez opposer une forte rsistance; car alors l'ennemi
craindrait d'tre poursuivi et envelopp par les dbris mme de l'arme
qu'il aurait vaincue, et d'en tre cras comme Samson sous les ruines
du temple qu'il renversa... Au camp donc, citoyens, au camp!...

Eh quoi! tandis que vos frres, vos concitoyens, par un dvouement
hroque abandonnent ce que la nature doit leur faire chrir le plus,
leurs femmes, leurs enfants, leurs foyers, demeurerez-vous plongs dans
une molle oisivet!

N'avez-vous d'autre manire de prouver votre patriotisme que de
demander comme les Athniens: Qu'y a-t-il de nouveau aujourd'hui? Au
camp, citoyens, au camp!...

Tandis que vos frres arrosent peut-tre de leur sang les plaines de la
Champagne, ne craignons pas d'arroser de quelques sueurs les plaines
Saint-Denis, pour assurer leur retraite!...

Il n'tait pas de citoyen en tat de raisonner un peu, qui n'applaudit
aux loquentes et nergiques exhortations de Vergniaud.

Les plus simples comprenaient fort bien que les Prussiens seraient
fatalement anantis jusqu'au dernier, si blouis de leur facile
victoire, ils osaient se hasarder entre Paris devenu un camp retranch
et la France entire souleve et arme autour d'eux, coupant leurs
communications, les tuant un  un, et les rduisant  mourir de faim.

Ils seraient l, crivait Camille Desmoulins, comme une bande de loups
qui se serait aventure entre les vagues de la mare montante et des
falaises inaccessibles.

Oui, mais il et fallu faire de ce Paris ce camp retranch imprenable,
et c'est ce dont on ne s'occupait pas assez.

On discourait beaucoup, les ingnieurs traaient des plans et
enfonaient leurs jalons sur le terrain, chacun avait son projet ou son
ide, qu'il exposait et discutait avec passion... Seulement rien
n'avanait.

Des philosophes expliquaient ces lenteurs et tant d'incurie, en disant
que le gnie de notre nation est de se prcipiter en avant et non de
s'immobiliser pour la rsistance, que la France est le glaive alerte qui
frappe, et non le pesant bouclier qui pare les coups.

Chansons, que tout cela...

Il s'agit bien, vraiment, d'instincts particuliers, quand l'tranger
souille le sol de la patrie de son excrable prsence!... L'expulser par
tous moyens, l'craser, l'anantir n'importe comment, voil le gnie
d'un grand peuple et le plus sacr de ses devoirs.

La timidit de plusieurs des administrateurs, chargs des travaux de
dfense, ne contribuait pas peu  les ralentir.

--D'abord, vous disaient les uns, rien ne prouve que nous serons vaincus
dans la grande bataille; il faut esprer que nous ne le serons pas...

Et les autres, d'un ton discret de diplomate, ajoutaient:

--Prendre des mesures nergiques pour la dfense de la capitale en cas
de malheur est bien difficile... Ne serait-ce pas effrayer la
population et lui donner  penser que nous doutons de la vaillance de
nos soldats et de la victoire?

A quoi de vritables patriotes rpondaient:

--pouvantez la population, s'il le faut, mais, morbleu! sauvez la
patrie. Que craignez-vous? Que les lches ne s'enfuient? Tant mieux!...
Dbarrasss des bouches inutiles, nous tiendrons plus longtemps, nous
qui resterons, rsolus  nous ensevelir sous les ruines de notre ville,
plutt que d'y laisser entrer l'ennemi... Ce n'est pas dsesprer de la
victoire que de prvoir un revers... Creusez donc nos fosss profonds
comme des abmes, levez nos remparts plus haut que nos clochers;
faites, s'il le faut, dix lieues de dsert autour de Paris.

Tout cela ne remuait pas une charrete de terre.

Chose trange,  une poque o, par suite de la suspension de toute
industrie, tant de gens mouraient de faim, ce n'est qu' grand peine
qu'on trouvait des ouvriers pour le camp retranch.

C'est alors que Vergniaud, voyant le peu de rsultat de son discours,
rsolut de prcher d'exemple.

Un matin, les flneurs qui venaient quotidiennement inspecter l'tat des
travaux, furent tout surpris de voir arriver le grand orateur de la
Gironde, accompagn de deux de ses collgues de l'Assemble nationale.

Ils mirent habit bas, et s'armant chacun d'une pioche, ils commencrent
 creuser un foss, trac depuis longtemps par les ingnieurs... Et
toute la journe ils travaillrent aussi rudement que le dernier des
manoeuvres.

Si bien que le bruit de cet vnement s'tant rpandu dans Paris, il
vint, entre midi et six heures, plus de trente mille personnes pour voir
de leurs yeux.

Mon pre, Fougeroux et moi, fmes, je dois l'avouer, de ces curieux...

Mais quand nous reconnmes Vergniaud et les deux dputs ses amis,
remuant la terre, le visage tout en sueur, la honte nous saisit, et
sautant sur une bche, nous allmes travailler  ct d'eux...

Des milliers de patriotes nous imitrent, l'lan tait donn.

Singulier peuple que nous sommes!... Donner un coup de main aux
fortifications devint une fureur, une rage... une mode, enfin!

On allait en partie de plaisir piocher  la tranche, rouler la brouette
ou planter des palissades... C'tait le ton, comme autrefois de se
montrer  Longchamps dans un carrosse...

Tout Paris voulut tre ouvrier volontaire au camp retranch. On y put
voir ce qui restait de muscadins et de femmes  la mode; car les femmes
s'en mlrent. Un jour, toute la Comdie Franaise y vint, Fleury et
Louise Contat en tte.

Ce qui manquait, c'tait les outils, ils ne manqurent pas bien
longtemps...

Des industriels levrent quantit de petites baraques, o ils vendaient
des pelles et des pioches patriotiques.

Des guinguettes aussi s'tablirent, o on venait se rafrachir et mme
djeuner et dner aprs avoir jou au terrassier.

Tout cela n'empchait pas l'angoisse publique de devenir plus poignante,
 mesure qu'on sentait approcher le moment o serait livre la bataille
dcisive...

Ah! si nous n'avions eu que les Prussiens  craindre!...

Mais en 1792, mes amis, la France avait contre elle l'Europe entire,
car les rois qui ne lui faisaient pas ouvertement la guerre conspiraient
sourdement sa ruine.

Le choc terrible qui venait de renverser Louis XVI, avait si
terriblement branl tous les trnes, que tous les monarques de l'Europe
s'taient coaliss pour touffer en son berceau, la France, cette
rvolution qui mancipait les peuples...

Nos frontires du Nord taient forces, nos frontires du Midi taient
menaces, l'ennemi tait partout, de tous cts...

Les Prussiens, enivrs de leurs succs de Longwy et de Verdun,
s'avanaient en Champagne... Mais les Autrichiens taient, eux aussi,
entrs en France, et Luckner, un de nos gnraux, avait t forc
d'abandonner les positions qu'il occupait  Longeville, prs de Metz,
pour essayer de les arrter...

Jamais aucun peuple, en aucun temps, ne fut si prs de sa perte que nous
l'tions... S'ils eussent triomph, les coaliss nous destinaient le
sort qu'ils firent peu aprs subir  la malheureuse Pologne... Avant
d'entrer en campagne, ils avaient tir au sort entre eux nos dpouilles
futures, l'Alsace, la Lorraine et la Franche-Comt. C'tait la peau du
lion endormi qu'ils se partageaient... et le lion allait se rveiller.

A l'poque dont je vous parle, cependant, les Prussiens seuls causaient
nos angoisses.

Ils taient, nous le savions, nos ennemis les plus acharns et les plus
avides. Leur arme tait la plus nombreuse... Enfin ils taient en
Champagne, aux portes de Paris...

Chaque jour, des lettres arrivaient des officiers de notre arme, que
les journaux reproduisaient, et qui nous apprenaient  connatre ces
insolents envahisseurs...

Frdric-Guillaume II, leur roi, qui avait recueilli la succession du
grand Frdric, tait alors g de quarante-huit ans...

Implacable adversaire de la Rvolution franaise, il tait d'autant plus
dangereux que la faiblesse de son caractre, son got immodr pour le
plaisir, ses superstitions grossires et ses vellits de gloire le
livraient aux intrigues d'indignes favoris ou de courtisanes effrontes.

Son confident le plus influent n'tait autre que Rietz, son valet de
chambre, et le mari complaisant d'une de ses matresses, Wilhelmine
Encke, celle qui reut plus tard le titre de comtesse de Lichteneau...

Son autre conseiller intime tait Rodolphe de Bischofswerder... Celui-l
tait son rose-croix, un chef d'illumins, qui devait son influence 
des scnes de sorcellerie. Quand Frdric-Guillaume avait soupe,
Bischofswerder lui faisait apparatre des fantmes, l'ombre de Csar,
par exemple, qui prdisait au roi de Prusse l'empire de Charlemagne.

Sans rpudier la reine sa femme, sans loigner Wilhelmine Encke,
Frdric-Guillaume II avait pous en plein soleil la comtesse d'Enhof.
Il est vrai qu'en mme temps qu'il leur donnait ce scandale inou, il
imposait  ses sujets _l'dit de conscience_, qui avait la prtention de
rformer l'enseignement religieux.

Tel tait Frdric-Guillaume II, tel tait ce souverain qui, tout
enflamm de l'espoir d'une proie magnifique, s'avanait au coeur de la
France...

Et certes, il ne doutait pas du succs, d'un succs prompt et glorieux.

Comment en et-il dout, aprs tous les tmoignages de servile
admiration dont il s'tait vu l'objet.

Son voyage, de Berlin jusqu' notre frontire, n'avait t qu'une longue
marche triomphale.

Partout, des acclamations requises le saluaient victorieux avant le
combat; les maisons se tapissaient de drapeaux, on jonchait la route de
bouquets et de lauriers.

A Erfurth, o il avait couch une nuit, des illuminations et des feux
d'artifice avaient clbr son arrive... Aux portes de la ville, on lui
avait lev un arc de triomphe et il y avait pu lire cette inscription
due  l'ingnieuse courtisanerie d'un de ses favoris:

                        A FRDRIC-GUILLAUME II

                     _Qu'il vive, pour sa gloire_

                      =Il anantira les Franais=

Anantir les Franais, s'emparer de leurs provinces!... Quel rve pour
un roi de Prusse, pour le chef de la nation de proie, pour l'hritier
des traditions de conqute  tout prix, par la force ou par la ruse,
_per fas et ne fas_ du grand Frdric!...

Et ce rve splendide, l'entourage de Frdric-Guillaume prenait  tche
de l'entretenir.

Circonvenues par l'or de la coalition, ses matresses le poussaient vers
la France.

Rietz, son valet de chambre et son confident, lui garantissait la
victoire.

N'avait-il pas entendu l'illumin Bischofswerder, au moment de l'entre
en campagne, dire, aprs une revue, aux gnraux runis:

N'achetez pas trop de chevaux, messieurs... La comdie ne durera pas
longtemps... Dj les fumes de la libert se dissipent  Paris...
L'arme des avocats sera bientt anantie, et nous serons de retour dans
nos foyers pour l'automne...

Et ces belles esprances, le gnralissime de S. M. le roi de Prusse, le
duc de Brunswick les partageait...

Et cependant il avait la rputation d'un sage, celui-l, d'un politique
avis et d'un philosophe, il avait gagn des batailles et s'tait
garanti des dsordres de la cour dissolue o il avait t lev.

Il connaissait le monde autrement que par ses flatteurs... Souverain, il
avait voyag en simple particulier, il avait visit la France et s'tait
arrt plusieurs mois  Paris...

Mirabeau, qui avait t  mme d'tudier le duc de Brunswick dans sa
capitale mme, nous a laiss de lui ce portrait:

... Sa figure annonce profondeur et finesse... Il parle avec prcision
et lgance, il est prodigieusement laborieux, instruit, perspicace...
Religieusement soumis  son mtier de souverain, il a compris que
l'conomie tait son premier devoir... Sa matresse, mademoiselle de
Hartfeld, est la femme la plus raisonnable de la cour... Vritable
Alcibiade, il aime les grces et les volupts, mais elles ne prennent
jamais sur son travail et sur ses devoirs, mme de convenance. Est-il 
son rle de gnral Prussien, personne n'est aussi matinal, aussi actif,
aussi minutieusement exact... Ce prince n'a que cinquante ans. Son
imagination brillante et sa verve ambitieuse se prennent facilement de
premier mouvement, mais sa mfiance des hommes et le soin de sa
rputation le ramnent bientt aux hsitations de l'exprience et  une
circonspection peut-tre excessive...

Dans un autre passage de sa correspondance secrte, Mirabeau nous montre
le duc de Brunswick comme domin, surtout, et avant tout, par une
frayeur extraordinaire de perdre ou seulement de compromettre l'norme
rputation militaire qu'il s'tait acquise pendant la guerre de sept
ans...

Si donc le roi de Prusse et conserv quelques doutes, ils se fussent
dissips devant l'assurance de son gnralissime, lequel, non moins
prsomptueux que Bischofswerder, le rose-croix, disait  ses officiers:

Surtout, messieurs, pas d'embarras, pas de dpense... Ce n'est pas une
campagne que nous entreprenons, mais une simple promenade militaire...

Il est vrai que Brunswick, lui aussi, avait t rassasi jusqu'au
dgot,--ce sont les propres expressions de sa lettre--de basses
adulations et de louanges anticipes...

Il n'avait pas encore quitt Coblentz, que dj on ne l'appelait plus
que _le bras droit des rois et le hros du Rhin_...

Il faut ajouter encore qu'autour du roi de Prusse se pressaient les
migrs, si remuants, si exigeants et si pleins de jactance que
l'empereur d'Autriche les avait loigns de son quartier gnral.

Quel rle jouaient-ils, ces nobles qui avaient abandonn aux Tuileries
le roi et la reine, pour courir implorer contre la Rvolution l'aide et
l'assistance de l'tranger? Ils ne le comprenaient pas.

Ce que l'tranger exigerait de la France aprs une invasion victorieuse,
quand ils lui tiendraient l'pe sous la gorge, les migrs ne se le
demandaient pas. Peut tre avaient-ils pris pour argent comptant ces
hypocrites protestations de dsintressement dont les envahisseurs
masquent toujours leur avidit.

Ou plutt, non: les migrs ne songeaient qu' la restauration de leurs
privilges,  leurs intrts compromis,  la satisfaction de leurs
convoitises, de leurs rancunes et de leurs mesquines ambitions.

Ils promettaient monts et merveilles  Frdric-Guillaume... Ils lui
promettaient  Paris une guerre civile qui tendrait la main 
l'invasion.

A les entendre, la France les appelait de tous ses voeux, ils y
avaient laiss un parti puissant obissant  un mot d'ordre, un parti
qui, ds le premier signal, se lverait, troublant la paix des villes et
la discipline des armes, prt  trahir la patrie au profit de
l'tranger, de l'ennemi...

Fiers de leur nombre, car ils taient plus de vingt mille... Fiers de
leurs rgiments de cavalerie, qui portaient l'habit bleu des gardes du
corps, le gilet rouge, la culotte de nankin et la cocarde blanche et
noire, les migrs disaient qu' eux seuls ils rduiraient la
Rvolution.

L'arme franaise ne les troublait gure. Ils n'avaient pas assez de
quolibets pour ce ramassis de tailleurs et de savetiers, comme ils
disaient.

Et ils sollicitaient _l'honneur_ de marcher  l'avant-garde de l'arme
prussienne, l'_honneur_ de la guider  travers la France pour lui ouvrir
la route et provoquer les trahisons...

Frdric-Guillaume n'avait pas besoin de leurs tristes services pour
tre exactement inform de tout ce qui se faisait chez nous.

S'il acceptait la complicit des migrs, s'il se rjouissait d'en
profiter, il comptait plus encore sur les missaires  sa solde.

Suivant en cela des traditions nationales, que la Prusse a bien
perfectionnes depuis, il avait fait prcder son invasion d'une
avant-garde plus dangereuse pour nous que des batteries d'obusiers.

De la frontire  Paris, les espions prussiens s'taient abattus en
nues, comme des sauterelles.

On en trouvait partout, aux sections, dans les clubs et jusque dans les
tribunes de l'Assemble nationale.

Avec une audace et une obstination incroyables, ils se faufilaient 
travers tous les obstacles. Nos arsenaux, nos magasins d'quipements
n'avaient pas de secrets pour eux. Tous les travestissements leur
taient bons, ds qu'il s'agissait de lever le plan de nos forteresses
ou de vrifier l'tat de nos armements.

On en arrta sur les routes, en train de compter les volontaires qui
passaient pour rejoindre l'arme.

Mls au rebut de la population, ils organisaient le tumulte de la rue.
Rpandus dans tous les quartiers, ils promenaient partout,  la mme
heure, les mmes fausses nouvelles. Alarmistes par excellence, ils
pouvantaient les lches en numrant les forces irrsistibles,
assuraient-ils, de l'arme prussienne, prchant l'inutilit de la
rsistance et les avantages d'une prompte soumission  un vainqueur
gnreux.

Et on n'levait pas un paulement au camp de Paris, on n'y creusait pas
un foss que Frdric-Guillaume n'en reut le dessin...

C'est  ce point que Lanverdale affirme dans ses mmoires, qu'entre
Paris et le quartier gnral du roi de Prusse, un service de courriers
tait organis, plus rapide que celui qui mettait en communication notre
arme et l'Assemble nationale...

Et cependant, vous pouvez m'en croire,  ce mtier d'espion pour le
compte de S. M. le roi de Prusse, en 92, on jouait gros jeu...

Toutes ces circonstances, vous devez le comprendre, mes amis, exaltaient
jusqu'au dlire la confiance de ces Prussiens, qui, au mpris de toute
justice, envahissaient notre territoire.

Depuis Frdric-Guillaume, jusqu'au dernier goujat des cantines, il
n'tait pas un homme de toute cette arme qui ne se tint pour assur de
coucher  Paris avant quinze jours.

Tous les mmoires du temps--et ils sont nombreux--qui rapportent les
projets et les conversations des tats-majors, sont unanimes sur ce
point.

A Coblentz, au _Caf des trois couronnes_, le passe-temps favori des
migrs tait de jouer des dners et des parties de plaisir payables 
Paris.

Les officiers prussiens, gens remplis de prudence, qutaient de tous
cts des renseignements sur la faon de vivre en France, et
particulirement  Paris. Ils s'informaient du prix de toutes choses,
des modes et des bons endroits.

Beaucoup taient munis d'une sorte de guide, o taient indiqus, tape
par tape, les meilleurs gtes, les bons htels des villes que l'arme
devait traverser, les vins qu'il fallait boire selon le pays.

J'ai eu entre les mains un de ces itinraires, trouv dans la poche
d'un officier tu  Valmy. Le pauvre diable y avait not les adresses
d'une table d'hte  trois livres, rue Saint-Honor, et d'une maison
meuble rue du Bouloi... A la suite, tait une longue liste d'objets de
toilette et de fantaisie que sa matresse et ses soeurs l'avaient
charg de leur rapporter.

Enfin, beaucoup des chefs de l'arme avaient crit  Paris pour qu'on
leur retint des logements, et si forte tait leur persuasion qu'ils les
occuperaient, qu'ils avaient fait verser des arrhes par leurs agents...

Goethe, que le roi de Prusse tranait  sa suite, pour qu'il ft
l'historiographe de ses conqutes, Goethe a racont dans sa
correspondance les transports d'orgueil de son souverain.

C'tait la veille de l'invasion, et l'arme prussienne tout entire
tait campe sur notre frontire...

Tant loin qu'il put s'tendre, on ne distinguait que baonnettes,
casques et armures, reluisant au soleil.

Au centre, tait masse une artillerie formidable que devait alimenter
un parc immense de caissons et de fourgons.

Au premier plan, s'alignaient droits et raides comme un mur, les
rgiments de la garde, les vieux grenadiers de Frdric-le-Grand, tous
hommes de six pieds, restes des vieilles bandes qui avaient conquis la
Silsie, que le soleil et la glace, les journes de marcher sans pain,
les nuits sur la terre mouille, avaient endurci et bronz.

Ceux-l passaient pour des soldats invincibles, les premiers de l'Europe
pour la discipline, qui en faisait autant d'automates, et par leur
mpris de la mort qu'ils avaient tant de fois brave.

A midi, Frdric-Guillaume parut  cheval, suivi du duc de Brunswick,
escort de tout un escadron d'officiers emplums et dors.

Il se posta sur un tertre lev, et contemplant autour de lui ce
fourmillement terrible d'hommes et de chevaux qui emplissait l'horizon,
le vertige de l'orgueil lui monta au cerveau et il s'cria:

--La France est  moi!... Je serai gnreux!...

C'est le lendemain de cette revue que l'arme prussienne entra en
France.

Malheureusement cette gnrosit, dont Frdric-Guillaume avait plein la
bouche, ses soldats ne l'avaient pas au coeur.

Ils avaient pris  la lettre cette phrase abominable du manifeste du duc
de Brunswick, cette phrase qui semble la dclaration de guerre, non d'un
prince civilis, mais d'un chef de sauvages:

Les habitants des bourgs, villes et villages, qui _oseraient se
dfendre_ contre les troupes de S. M. le roi de Prusse, et tirer sur
elles, soit en rase campagne, soit par les fentres ou les portes de
leurs maisons, _seront punis sur le champ suivant la rigueur du droit de
la guerre_, et leurs maisons dmolies et brles.

Sierck le premier village franais o parurent les uhlans, fut le
premier thtre de leurs sanglants exploits, et apprit  mesurer la
distance qui spare l'hypocrisie des chefs de la cruaut de ses soldats.

A Sierck, un bataillon de volontaires de Seine-et-Oise avait t plac
en observation, avec ordre de se replier sur Thionville ds que
paratrait l'ennemi.

Les malheureux se gardaient mal, jugeant peut-tre la prudence
au-dessous de leur courage, ou plutt ignorant cet art merveilleux
qu'ont les cavaliers prussiens d'apparatre l o ils savent qu'ils ne
trouveront pas de rsistance...

Les volontaires taient en train de prparer leur soupe, quand tout 
coup ils se virent assaillis, entours, cerns...

Se dfendre... impossible. Ils n'avaient mme pas leurs armes  la
porte de la main. Ils se rendirent...

Mais qu'importaient aux uhlans les lois sacres des peuples civiliss,
qui dclarent inviolable l'ennemi dsarm?...

Parmi ces prisonniers qu'ils viennent de faire, ils choisissent les deux
principaux, le capitaine et un lieutenant du bataillon de Seine-et-Oise,
et  trente qu'ils sont, ils s'acharnent sur ces deux hommes, et  coups
de sabre et de crosse de pistolets, il les tuent...

Ce fut le signal du massacre... Puis, le meurtre ne suffisant plus 
leur frocit, ils y joignent l'insulte. Ils dpouillent le cadavre de
deux volontaires et, aprs les avoir coiffs d'un bonnet rouge, il les
accrochent  un arbre  l'entre du village.

Le rle d'agonie de ces malheureux arriva-t-il jusqu'aux oreilles de sa
magnanime majest Frdric-Guillaume II?...

Non, assurment... Et d'ailleurs que lui et import!...

La fortune souriait  ses glorieuses armes, ses tratres et ses espions
venaient de lui livrer Longwy...

Il y triompha, mais il se plaignit d'une victoire trop facile... Il ne
voulait pas trop de rsistance, mais il en voulait un peu, sinon pour
lui du moins pour l'Europe qui avait les yeux sur son arme.

De l, cette rsolution, qui fut prise et excute, de jeter quelques
bombes dans Verdun. On en jeta trois cents... Bombes perdues, en vrit,
puisque l encore, la trahison attendait, le doigt sur le loquet de la
porte...

Nouveau triomphe du roi de Prusse, orn cette fois de jeunes filles
effeuillant des roses sous ses pas.

Pauvres jeunes filles, hlas! Pauvres vierges de Verdun!... Elles
devaient bien peu aprs payer de leur vie ce crime qui tait celui de
leurs parents.

Verdun pris, le roi de Prusse l'occupa quelques jours... Il y rgna, il
y administra comme dans une de ses villes, comme  Berlin. Il nomma un
gouverneur, un maire, des juges... tous prussiens.

Mme, cela fit ouvrir aux migrs de grands yeux surpris... Peut-tre
comprirent-ils que si jamais ce monarque si dsintress venait 
conqurir la France, il serait bien difficile de lui arracher ce qu'il
aurait conquis.

Ils rclamrent... Le roi leur fit dire qu'il n'avait pas le temps
d'entendre leurs remontrances, qu'il les couterait  Paris.

Si quelque chose troublait sa joie, ce n'tait assurment pas cela.
C'tait la mort hroque de Beaurepaire, se brlant la cervelle plutt
que de capituler, c'tait le regard brlant de Marceau, rpondant  ses
prvenances royales: rendez-moi mon sabre.

On dit qu'il fit venir le chef de son arme d'espions et de tratres, et
qu'il lui demanda:

--Y a-t-il, en France, beaucoup d'hommes comme ces deux-l?...

L'espion dut rpondre: Non, sire.

L'vnement prouva que si.

Fort des intelligences qu'ils avaient dans Thionville, le roi et le duc
de Brunswick se flattaient que cette place, qui leur avait ferm ses
portes, ne rsisterait pas longtemps.

Ce fut leur premire dception.

Longwy et Verdun avaient capitul. Thionville tenait toujours. Bien
plus,  une sommation nouvelle, les assigs rpondirent en plantant sur
leurs remparts un cheval de bois qui avait une botte de foin lie autour
du cou.

Au-dessous, ils avaient crit: Quand ce cheval mangera ce foin,
Thionville se rendra.

Cependant cette dconvenue ne drangeait nullement le plan du duc de
Brunswick, qui avait rsolu de ngliger les places fortes, de les
tourner et de marcher droit sur Paris, comme un boulet de canon.

Une division de troupes Autrichiennes fut charge de bloquer
Thionville...

Et le roi de Prusse s'avana en France, n'ayant qu'une crainte, c'est
que notre arme, cette arme de tailleurs et de savetiers, ne l'attendt
pas et se disperst  son approche, comme les feuilles sches au souffle
de l'ouragan...

Et nous, pour contenir ce torrent de barbares famliques et pillards,
pour rsister  ces escadrons d'migrs frmissants de haine,
qu'avions-nous?...

Ah! mes amis, vous le dire, c'est vous expliquer le dsarroi des
ministres, la stupeur de l'Assemble, le dcouragement de Kersaint, les
terreurs dsordonnes de Paris.

Vous le dire, c'est vous rappeler tout ce que nous devons de
reconnaissance  ces hommes qui ne dsesprrent pas du salut de la
patrie, quand tout tait dsespr...

L'arme que nous avions  opposer  l'invasion, l'arme nationale,
jaillie du grand effort de la patrie en danger, n'existait encore que
sur le papier, sur les registres d'enrlement... Les ateliers
patriotiques n'avaient pas achev ses uniformes, ses armes n'taient pas
sorties des mains de l'ouvrier.

Ce qu'on en avait pu mettre sur pied, commenait en hte dans les camps
et sur nos places publiques son ducation militaire, ou dispers par
petits pelotons sur toutes les routes de France, doublait les tapes
pour joindre plus tt l'ennemi.

Notre seule force disponible se composait donc de troupes de ligne,
comme on disait alors grossies de quelques centaines de bataillons de
fdrs de 91, et de gardes nationales non soldes.

Si encore elle et t solidement unie, cette arme si faible, soumise 
une forte discipline, maniable et enflamme du mme patriotisme!...

Hlas! telle n'tait pas la situation.

L'migration, en lui enlevant les deux tiers de ses officiers, l'avait
disloque. Elle tait dchire par les factions, livre  une incroyable
licence, dvore de soupons et de dfiances et travaille sans relche
par les ignobles tentatives d'embauchage des espions du roi de Prusse.

J'ai parmi mes troupes, crivait Kellermann dsespr, un millier de
sclrats qui n'attendent qu'un coup de fusil pour se dbander et
rpandre partout la panique, au cri de: sauve qui peut, nous sommes
trahis!...

Si seulement cette chtive arme, notre suprme ressource et notre
unique espoir et t runie en une seule masse!...

On et pu la lancer  la rencontre de la formidable colonne des
Prussiens ou la rappeler en arrire pour couvrir Paris.

Mais non!...

L'impritie, la faveur, le dsir de fournir  beaucoup l'occasion de se
distinguer, l'espoir de s'assurer des cratures en distribuant des
commandements, et plus que tout cela encore, peut-tre, la crainte de
donner trop de prpondrance  un gnral, avait fait tendre, sans
raison, ni mesure, dissminer, mietter nos forces.

A Lille,  Maubeuge et au camp de Maulde, nous avions trente mille
hommes dont la mission impossible  remplir, assurment, tait de
couvrir nos frontires du Nord et des Pays-Bas...

Vingt-trois mille campaient  Sedan.

Vingt mille formaient un corps d'observation  Longeville, appuys sur
Metz.

Nous en avions enfin de trente  trente-cinq mille, tant  Landeau que
dissmins par toute l'Alsace.

C'tait en tout cent mille soldats, tendus sur un territoire immense,
sans communications entre eux, sans direction, sans plan, et dont la
prsence  la frontire tait bien inutile, puisque Brunswick avait
forc leurs lignes, qu'il tait dj hors des atteintes de la plupart
d'entre eux et qu'il s'avanait en plein coeur de la France.

Et de tout les gnraux, nul n'avait assez d'autorit, une supriorit
assez unanimement reconnue, assez de dvouement ou d'audace pour
s'emparer sous sa responsabilit d'une situation si prilleuse.

Je dois ajouter que les troupes campes  Sedan n'avaient mme pas de
chef du tout.

Leur gnral, l'homme au cheval blanc, celui que Mirabeau appelait
Cromwel-Grandisson, et d'Antraigues, le nageur entre deux eaux,
Lafayette enfin, venait de passer  l'ennemi.

Du jour o il vit que jamais il ne parviendrait  se tailler un fauteuil
de dictateur dans les dbris du trne qu'il avait tant contribu 
renverser, la Rvolution lui fit horreur.

Et le 21 aot, abandonnant ses soldats, il monta  cheval, et suivi de
presque tous ses officiers-gnraux, il franchit les avants-postes et se
rendit aux Autrichiens.

Mais il est des hommes que leur chance heureuse protge contre
eux-mmes...

Les Autrichiens qui eussent d faire grand accueil  Lafayette, le
mirent en prison et le gardrent plusieurs annes dans les cachots de
Magdebourg et d'Olmutz...

Si bien que l'intrt de la perscution s'attachant  sa personne, fit
oublier l'odieux de son action...

Quoiqu'il en soit, Lafayette venant de passer aux Autrichiens, il n'y
avait pas  songer  l'opposer  Brunswick.

Beurnonville, Moreton et Duval, qui commandaient  Maulde,  Maubeuge et
 Lille, n'offraient pas, quelque ft d'ailleurs leur talent militaire,
les garanties qu'en exige d'un gnral en chef.

Kellermann ne s'tait pas encore rvl.

Custine, alors en Alsace, tait dj suspect.

Restait le marchal Luckner, commandant le corps d'arme de Metz, qui
offrait cet avantage d'tre tranger,--il tait Hanovrien,--et de
n'appartenir  aucun des partis qui se disputaient le pouvoir.

Luckner ne manquait pas d'esprit, mais son me tait petite. Il tait
d'une avarice sordide et sans ducation. Parvenu au sommet de la
hirarchie militaire, son penchant et ses habitudes le ramenaient
toujours  un rle subalterne. Par exemple, le grand air de Lafayette
lui avait toujours impos prodigieusement.

Il avait encore l'activit corporelle d'un hussard, mais ses ides
taient des plus confuses.

De tout le plan de la campagne des Pays-Bas, qui lui avait t confie,
il n'avait jamais pu se loger dans la tte que l'avant-garde, et 
toutes les explications du ministre de la guerre, il n'avait su que
rpter de son accent tudesque:

--Oui, oui, moi tourne par la droite, moi tourne par la gauche et
marcher vite.

Et dans le fait de cette expdition des Pays-Bas, qui, bien conduite,
et peut-tre dtourn le torrent de l'invasion prussienne, Luckner
n'avait fait qu'une housardaille.

Ce qui l'effrayait, c'tait le train de son arme et des quipages.
C'tait son objection  tous les mouvements qu'on lui proposait.

Gnral d'arme, il aurait volontiers pass toute la campagne dans son
camp de Metz, et serait all de sa personne faire la petite guerre.

Chef d'avant-garde, il aurait men une arme au bout du monde.

Le matin, il tait tout dvou  la nation, et le soir tout attach au
roi. Il ne concevait rien  la Rvolution. Il confondait tous les objets
et tous les partis, et ne cessait de se plaindre d'tre entour de
factieux.

Il se levait avant le jour, montait  cheval sans autre but que de se
montrer aux soldats, rentrait fort tard, dnait mal, bourrait tout le
monde, signait des lettres qu'il ne lisait pas et se couchait  neuf
heures.

Enfin, pour achever de le peindre, il se croyait le plus grand capitaine
de son temps, depuis la mort de Frdric-le-Grand, soigneusement
entretenu dans cette persuasion, par son chef d'tat-major Berthier, le
futur major-gnral de l'empire, le futur prince de Neufchtel.

Allait-il donc falloir confier  ce soudard tranger les destines de la
patrie menace?...

Ah! c'et t une impit!... Jamais aux heures du pril suprme, n'a
fait dfaut  la France un de ses fils pour la sauver...

Dumouriez fut nomm gnral en chef.

Gardez dans votre mmoire, mes amis, le nom de Dumouriez...

D'aucuns vous diront que l'homme qui l'a fait illustre ne fut pas exempt
de reproches.

S'ils ont tort ou raison, nous n'avons pas le droit de le rechercher...

Ce qui est sr, positif, indiscutable, c'est que tel jour Dumouriez a
sauv la patrie.

Des hommes de son temps, qui vivaient dans son intimit et qui ont eu sa
confiance, racontent qu'il portait en lui le pressentiment de quelque
grande tche  remplir.

Et eux taient persuads qu'il saurait hausser son gnie au niveau des
plus grandes et des plus difficiles circonstances.

Dou des aptitudes les plus diverses, brave comme son pe,
prodigieusement instruit, entreprenant, spirituel, habile, dvor
d'ambition et assoiff de renomme, Dumouriez semblait fait pour arriver
 tout, et pour y arriver trs vite et d'un seul bond.

Il n'en fut pourtant pas ainsi.

Jusqu' la Rvolution, il languit dans les grades subalternes ou dans
les emplois diplomatiques  peine avous et qui ont une teinte
d'espionnage.

Allez, ce serait une histoire curieuse et trangement mouvemente que
celle de cet homme si minemment suprieur, dont la vie jusqu'
cinquante-six ans, s'usa  se dbattre contre une fortune qu'il sentait
bien n'tre pas  sa taille, dployant  carter de son chemin des
toiles d'araigne une nergie  dplacer des montagnes.

C'est qu'entre ses rves et leur ralisation, un obstacle se dressait,
qui tait presque infranchissable alors: sa naissance.

Dumouriez tait noble, mais de trs petite noblesse de robe, et, avant
1789, grades, cordons, faveurs taient le patrimoine exclusif de la
noblesse de cour.

N  Cambrai, en janvier 1739, d'une vieille famille parlementaire de
Provence, Charles-Franois Dumouriez dut  son pre, commissaire des
guerres, le plus honnte des hommes, mais un parfait original, une
ducation suprieure.

Tristes et pnibles furent ses premires annes. Jusqu' sept ans, il
demeura comme nou, tran sur une chaise roulante et emmaillotte de
fer.

Il ft mort, dans cette armure barbare o l'emprisonnaient l'ignorance
des mdecins, sans un digne chantre de la cathdrale de Cambrai, qui,
en ayant piti, l'emporta chez lui, le dlivra, le soigna, et fit de
l'tre chtif et  peine viable, un robuste garon capable de supporter
les plus grandes fatigues.

A dix-sept ans, aprs trois ans passs au collge Louis-le-Grand, il
avait si bien oubli les infirmits de sa premire enfance, qu'il
voulait  toute force entrer chez les jsuites pour devenir missionnaire
et avoir ainsi l'occasion de voyager, de dpenser son besoin d'activit,
de braver des prils inconnus.

Cette vocation ne persista pas...

La guerre de sept ans ayant t dclare, il suivit son pre qui venait
d'tre nomm intendant de l'arme, qui sous les ordres du marchal
d'Estre, devait oprer en Hanovre.

Apprenti commissaire des guerres, Dumouriez trouvait l l'occasion de
s'initier  tous les dtails de l'administration militaire,
administration modeste, assurment, mais dont dpendent les armes... et
la victoire;

A ses heures de libert, il recevait les leons d'un chef d'tat major
de grand talent, M. de Montazet, qui l'avait pris en amiti et s'en
faisait aider dans ses importantes et dlicates fonctions.

Mais on ne tarda pas  se battre prs de Brme, o se trouvait alors
Dumouriez... L'odeur de la poudre lui monta  la tte.

Il quitta un moment la plume pour le mousquet, et se mlant  une
compagnie de grenadiers de la lgion royale, il chargea l'ennemi et
reut sa premire blessure avec une demi-douzaine de balles dans ses
habits.

La bataille venait de lui rvler sa vritable vocation.

C'est pourquoi, sans rien dire  son pre de son projet, un beau matin
il s'engagea dans le rgiment d'Escars, celui qui portait cette devise
sur son tendard: _fais ce que dois, advienne que pourra_.

Aprs ce beau coup, il rentra l'oreille un peu basse, redoutant une
semonce paternelle. Point.

--Tu as bien fait de suivre tes gots, dit simplement son pre.

Alors, lui, radieux:

--J'entre tard au service, s'cria-t-il, mais je ne perdrai pas de
temps. Je vous jure qu'avant quatre ans je serai chevalier de
Saint-Louis ou mort...

Et il partit pour rejoindre, en Basse-Normandie, le rgiment d'Escars,
o il entrait comme simple cavalier...

Il n'avait pas oubli la parole donne  son pre, et bientt,  sa
conduite, il fut ais de voir qu'il la tiendrait.

Envoy en Allemagne, on le vit  la suite d'un combat perdu par
l'infatuation du chevalier de My, rallier autour de l'tendard de son
rgiment les escadrons dcims et dbands, sauver une batterie de cinq
pices, et couvrir la retraite et le passage difficile d'une rivire de
toute une brigade.

Il avait eu un cheval tu sous lui et avait reu deux blessures...

Savez-vous, mes amis, quelle fut sa rcompense, pour cette action
d'clat o il avait  vingt ans fait preuve du plus admirable
sang-froid?... coutez, car ceci, mieux que tout, vous dira les
difficults de cette tonnante carrire.

Il reut une gratification de cent cus, qu'il distribua dans son
escadron.

Mais sa destine, en un moment de caprice, allait lui mnager pour
l'avenir une revanche bizarre. Elle allait le rapprocher du duc de
Brunswick.

C'tait la veille du combat de Closterkamp, la veille de ce combat
immortalis par le dvouement sublime de d'Assas, jetant  ses soldats
cet avertissement suprme qui devait lui coter la vie: A moi,
Auvergne!... Voil les ennemis.

Dumouriez, qui tait d'ordonnance auprs du comte de Thiars, fut envoy
par ce gnral porter un ordre  l'aile gauche de l'arme...

Il venait  peine de dpasser nos colonnes, quand il est assailli par
une vingtaine de hussards ennemis.

Il se dfend, il met deux hussards hors de combat, mais son cheval tombe
mort sous lui, et cela si malheureusement, que son pied se trouve pris
dans l'trier.

Il dgage sa jambe, mais il se trouve retenu par le pied et soutient,
dans cette position, un combat de quatre  cinq minutes contre des
furieux.

Cependant, il parvient  se blottir entre une haie et le cadavre de son
cheval, et blesse encore trois hommes.

Les hussards, alors, s'loignent de la porte de son sabre, l'entourent
et lui tirent presque  bout portant des coups de carabine et de
pistolet, dont un lui emporte le doigt du milieu de la main droite et le
dsarme; un autre l'atteint au bras, un autre  la cuisse, et tous les
autres enfin lui brlent les sourcils, les paupires et les cheveux, et
lui criblent le visage de grains de poudre...

Il allait succomber, videmment, lorsqu'un officier suprieur ennemi,
qui survint, le baron Behr, lui sauva la vie, commanda qu'on le porta 
son propre bivouac et lui fit faire un premier pansement.

Dumouriez avait treize blessures, sans compter quantit de coups et de
meurtrissures, sans compter ses grains de poudre au visage qui le
faisaient beaucoup souffrir.

Ce qui l'affectait le plus tait de ne pouvoir faire usage de ses bras,
et d'tre ainsi  la merci de ceux qui l'entouraient, encore qu'on et
pour lui les plus grandes attentions.

Le lendemain, il fut prsent au duc de Brunswick, qui l'accueillit en
lui prodiguant les plus grands loges, mais qui le retint prisonnier...

Il fut retenu ainsi plusieurs semaines, et comme compensation, sans
doute, le duc en lui rendant la libert, crivit au marquis de Castries
une lettre o le courage de Dumouriez tait port aux nues.

Certes, le duc de Brunswick ne prvoyait pas que cette lettre serait le
point de dpart de la fortune militaire de son jeune prisonnier, ni
qu'il le retrouverait encore, mais gnral en chef de l'arme franaise,
alors, et lui barrant le chemin de Paris.

Les quatre annes que Dumouriez s'tait accordes n'taient pas
coules, quand il reut la croix de Saint-Louis. On lui donna de plus
une compagnie  ce rgiment d'Escars qui l'avait vu simple cavalier...
Il n'avait pas vingt-trois ans...

Mais je m'aperois, mes amis, que j'en aurais pour plus d'une journe,
si j'entreprenais de vous conter en dtail l'existence aventureuse de
cet homme, un des plus extraordinaires,  coup sr, de notre histoire.

Oui, certes, il me faudrait plus d'un jour pour vous dire ses luttes,
ses voyages, ses duels, ses multiples intrigues, ses amours en Espagne
et l'trange et touchant roman de son mariage.

Je ne m'attacherai donc qu' l'essentiel.

Commandant d'une compagnie du rgiment d'Escars et chevalier de
Saint-Louis  un ge o tant d'autres viennent  peine d'tre mis au
port d'armes, Dumouriez devait croire au plus brillant avenir...

Croyance illusoire, au moins pendant bien des annes.

Survint la paix de 1763, et il se trouva mis en non activit, ou plutt
brusquement mis  la rforme, en mme temps qu'un millier de braves
officiers qui venaient de faire la guerre de sept ans.

Quel prix retirait-il de tant d'intelligence dploye, de ses campagnes,
de ses actions d'clat, de ses vingt-deux blessures?

Un brevet de pension de six cents livres.

Un autre et dsespr, lui non.

A travers les nuages de l'adversit, crit-il  un de ses amis, je
voyais toujours briller mon toile.

Le malheur est qu'il fallait vivre.

Et c'est alors que les inluctables ncessits de chaque jour, plus
encore que la dvorante activit de son imagination, le lancrent dans
les voies tnbreuses de la diplomatie occulte.

On m'a reproch, dit-il dans une autre lettre  son ami Fabvier,
d'avoir t peu scrupuleux sur les moyens de m'lever.

J'aurais bien voulu voir mes censeurs  ma place.

Comme si j'avais eu le choix des moyens!...

Toujours est-il qu'au retour d'un voyage en Italie, qu'il avait
entrepris et accompli  pied et presque sans argent, il adressa au
ministre Choiseul un mmoire sur les voies et moyens pour unir
troitement l'le de Corse  la France.

Mal reu par le ministre, le trouvant oppos  ses vues et rien moins
qu'au courant de la question, Dumouriez s'emporta si fort et s'oublia si
bien, qu'il n'eut rien de mieux  faire en sortant de l'audience que de
mettre vite la frontire entre lui et une lettre de cachet plus que
probable.

Mais M. de Choiseul se ravisa.

Il manda Dumouriez, et aprs lui avoir donn la satisfaction d'une
rparation publique, il le nomma aide-marchal-gnral-des-logis du
corps d'arme que la France envoyait en Corse, et lui fit payer une
forte gratification d'entre en campagne.

Lui, du moment o son amour-propre tait satisfait, ne marchanda pas
plus son zle qu'il n'pargna sa personne.

Et l'intelligence, la bravoure et l'activit qu'il dploya dans cette
pnible guerre de Corse, eussent suffi  assurer la rputation d'un
homme moins enguignonn que lui.

C'est qu'il tait,--l'aveu est un de ses plus cruels ennemis,--il tait
un de ces instruments trop prcieux pour que ceux qui les emploient
tirent jamais volontairement de l'obscurit.

Les prodiges qu'il avait accomplis en Corse ne firent que mettre de
nouveaux btons dans les roues de sa fortune.

Revenu  Paris avec le duc de Lauzun, pour donner au roi les dtails de
la conqute de l'le de la Corse, il se vit reu en serviteur dont on se
dbarrasserait de grand coeur, si on avait seulement l'ombre d'un
prtexte.

Il tait trop dli pour ne pas comprendre tout ce qu'il peut tenir de
menaces dans un sourire de cour.

Aussi se tint-il coi, vivant de trois mille livres de revenu qui
venaient de lui choir par la mort de son pre, et d'une pension que lui
avait fait octroyer le duc de Choiseul.

Sa socit se composait alors presque exclusivement d'artistes et de
gens de lettres; il passait gaiement la soire avec eux, et comme il
fallait bien que son activit trouvt une issue, il employait ses nuits
 rdiger des projets de campagne.

Il se croyait oubli, et il faut bien le dire, il s'en dsolait, quand
M. de Choiseul l'envoya chercher.

Il s'agissait de se rendre en Pologne, et d'y organiser le parti
patriote polonais assez fortement pour le mettre  mme de rsister aux
entreprises de la Russie, qui dj prludait  l'effacement de la carte
d'Europe, de ce malheureux pays.

Pour cette mission, un homme d'expdients et de dcision tait
ncessaire, un homme dvou, en mme temps, et prt  tout, mme  tre
dsavou et puni au besoin, car l'expdition devait tre tenue
absolument secrte mme aux ambassadeurs et agents officiels du
gouvernement franais...

Dumouriez accepta toutes les chances et partit.

Son oeuvre de six mois est  peine croyable. De rien, du nant, il
tira quelque chose. De quelques soldats pars, il constitua le noyau
d'une arme de l'indpendance. Il improvisa une artillerie avec de vieux
canons de tous les titres, qu'il dterra de droite et de gauche. Il cra
mme deux places fortes, dont l'une rsista  une srieuse attaque des
Russes...

Il fit plus. Aid puissamment par une intriguante, spirituelle au
possible et d'une rare beaut, la comtesse de Mniszeck, il fut sur le
point de mettre un terme aux divisions sculaires des Polonais;
divisions funestes, qui avaient commenc la dcadence de la patrie, et
allaient consommer sa ruine.

Si Dumouriez et russi, la Pologne serait peut-tre aujourd'hui la
puissance prpondrante du nord.

Et il allait russir, quand le ministre Choiseul fut disgraci.

La politique fut change... Dumouriez reut l'ordre de rentrer en France
et revint  Paris, Gros-Jean comme devant, pleurant ses desseins
avorts, mais point dcourag...

C'tait le temps o s'tendait au-dessus de l'Europe le filet
d'intrigues le plus inextricable qui fut jamais...

Comment aurait-on laiss inactif un homme tel que Dumouriez.

Il n'avait pas dboucl ses malles qu'il fut envoy en Sude, toujours
en qualit d'agent secret, pour on ne sait trop quelle louche
ngociation.

L'aventure, cette fois, tourna mal pour lui... Forcs de le renier, ceux
qui l'employaient le firent arrter  Hambourg o il levait des troupes,
et jeter  la Bastille.

Il y resta six mois, bien trait, mais fort fracass par des juges qui
eussent t ravis de lui arracher son secret. Il se dfendit si
vertement que l'un d'eux disait: Ma foi! si c'est un poulet qu'on a cru
nous donner-l, il est diantrement coriace!...

Sa fermet lui porta bonheur.

Relch, il obtint enfin un poste plus digne de lui et au grand jour. Il
fut nomm commandant de Cherbourg, charg de prsider  la fondation de
ce grand port militaire dont il avait le premier conu la pense.

Promu au grade de marchal de camp au tour d'anciennet, en 1788, il
fut, en 1791, attach  la 12e division militaire, qui englobait la
Vende, dont il prvit ds lors, ses lettres en font foi, le
soulvement.

Rappel  Paris, en 1792, par le ministre de la guerre, il s'y trouva un
moment rduit  une telle dtresse, qu'aprs avoir vendu son argenterie,
il et t rduit  vendre ses livres, sans l'aide d'une amie dvoue
et fidle, qui tait la soeur de Rivarol.

Mais ni les soucis de la gne ni les incertitudes de l'avenir
n'abattaient son courage, et plus que jamais il rdigeait des notes, des
rapports, des mmoires, qu'il faisait parvenir au roi par l'entremise de
son ami Laporte.

Tous ces travaux ne l'empchaient pas de paratre au club des Jacobins,
de suivre les sances de l'Assemble, et de se lier avec les dputs
Girondins les plus influents, principalement avec Gensonn.

Et voil comment, le 15 mars 1792, Dumouriez fut nomm ministre des
affaires trangres...

S'il tait encore en France un homme capable de sauver la cause presque
perdue de la vieille monarchie, cet homme assurment c'tait Dumouriez.

Mais si le dbonnaire et faible Louis XVI en avait eu le vague
pressentiment, ses amis, les ambitieux et les intrigants qui
l'entouraient, furent moins clairvoyants que lui.

Il n'y eut qu'un cri de stupeur et de colre, dans les antichambres des
Tuileries, quand on connut le nom des membres du nouveau cabinet.

Les rares courtisans demeurs prs du roi s'en allaient le long des
corridors, le visage long d'une aune, hochant la tte et rptant:

--C'en est fait, nous avons un ministre sans-culottes.

Cela se disait si haut que Dumouriez l'entendit.

--Sans-culottes, oui, certainement, rpondit-il: on en verra que mieux
que nous sommes des hommes.

On ne l'appelait lui-mme, que le ministre bonnet rouge, parce qu'un
soir,  une sance des Jacobins, on l'avait vu dans une tribune ayant
sur la tte le fameux emblme phrygien.

Peut-tre ne s'en tait-il pas coiff beaucoup plus volontiers que Louis
XVI le 20 juin--il l'affirme, du moins, dans ses mmoires,--mais il n'en
tait pas  une concession prs, lorsqu'il la jugeait opportune.

Ne disait-il pas  ce sujet:

--Si j'tais le roi, je me ferais Jacobin, et Jacobin si furieux que les
plus furieux Jacobins ne seraient plus prs de moi que des sclrats
d'aristocrates.

Ce n'est pas avec de tels propos, comments et envenims qu'il pouvait
imposer silence aux clabauderies.

Aussi, quand il venait aux Tuileries pour le conseil, tout le monde
s'cartait-il de lui comme d'un pestifr.

On chuchotait sur son passage, et certains gardes du corps, de ces
habiles de la main recruts dans les acadmies d'escrime, par Bertrand
de Molleville, lui adressaient des regards provoquants.

A l'occasion, on rveillait pour l'embarrasser et le gner, des
questions d'tiquette...

Car il y avait une tiquette encore, aux Tuileries, le crmonial du
pouvoir survivait au pouvoir lui-mme, l'apparence  la ralit.

La premire fois que Dumouriez parut  la cour, avec Roland, son
collgue du ministre de l'intrieur, la simplicit du costume de ce
dernier, qui avait l'air d'un pdant endimanch, son chapeau rond, et
les rubans qui nouaient ses souliers firent l'tonnement et le scandale
des valets.

Le matre des crmonies s'approcha de Dumouriez, d'un air inquiet; le
sourcil fronc, la voix basse et contrainte montrant Roland, du coin de
l'oeil:

--Eh! monsieur, point de boucles  ses souliers, point de boucles...

Sur quoi Dumouriez avec un grand sang-froid:

--C'est vrai, monsieur, rpondit-il, tout est perdu...

Dumouriez tait alors au mieux avec Roland, et ce bon accord persista
jusqu'au jour o il dplut  madame Roland, et par contre  tous les
dputs Girondins...

La cause de la brouille qui amena la dislocation du ministre, vaut la
peine d'tre conte:

En arrivant au pouvoir, les six ministres taient convenus de dner
entre eux seuls, les trois jours de conseil de chaque semaine, tour 
tour chez l'un d'entre eux.

L, chacun apportait son portefeuille, on convenait des affaires qu'on
prsenterait au roi, on les discutait  fond et on se formait une
opinion commune.

Cela dura environ un mois, au bout duquel Roland prtendit que chez lui
sa femme ft admise.

Cette prtention fit bondir Dumouriez, et, avec une brusquerie toute
militaire, il rpondit que la place de madame Roland tait dans son
salon dont elle faisait les honneurs comme personne.

Rien ne pouvait blesser plus profondment une femme qui tait
l'incarnation mme de la vanit, la virilit de son mari et l'Egrie
pieusement coute d'un grand parti politique.

Elle se vengea en rptant  qui voulait l'entendre que Dumouriez avait
l'esprit dli mais le regard faux, et qu'il serait prudent de s'en
dfier... Qu'il avait de l'esprit et de la bravoure, qu'il tait bon
gnral et capable de grandes entreprises, mais qu'il manquait
absolument de caractre et de moralit.

Elle le dclarait plaisant avec ses amis, mais prt  les tromper tous,
galant auprs des femmes, mais peu propre  russir prs de celles qu'un
commerce tendre sduit.

Enfin elle lui reprochait d'avoir trop d'aptitudes pour les intrigues
ministrielles d'une cour corrompue, et de s'tre fait le courtisan du
roi jusqu'au point de descendre  le recrer en lui contant des
gaillardises.

Madame Roland, vous le voyez, quand elle entreprenait un ennemi, elle
n'y allait pas de main morte.

Seulement, elle se trompait: ce n'tait pas par des gaillardises que
Dumouriez avait sduit Louis XVI--jamais monarque ne fut moins
gaillard--mais par une sorte de franchise brutale, bien affecte  coup
sr, car il tait la politesse mme.

Ds la premire entrevue, il prit vis--vis du roi l'attitude d'un homme
qui ne mche pas la vrit, comme on dit, et il la mcha si peu,
qu'aprs son dpart, le roi stupfait s'criait:

--Jamais je n'avais rien entendu de pareil.

Reu par la reine, il continua si bien ce mme rle, que l'altire
Marie-Antoinette rougissant de colre, s'cria:

--Prenez garde, monsieur!... vous tes tout puissant en ce moment, mais
cela ne durera pas.

Cette explosion qu'il avait provoque, ne fit rien perdre  Dumouriez de
son sang-froid, et il mena si habilement le reste de l'audience, qu'il
se flattait, en se retirant, de possder l'entire confiance de la
reine...

Cependant Dumouriez, l'infatigable rdacteur de mmoires, arrivait au
ministre avec tout un plan de rformes en tte.

Lui, qui, depuis trente ans, avec l'ardeur de l'ambition souffrante,
avait tout tudi, la diplomatie, l'administration, l'arme, l'intrieur
et l'extrieur, il voyait partout des amliorations  introduire,
jugeant que pour que la machine politique continut  fonctionner, il
tait indispensable de modifier les institutions dans le sens de la
Rvolution...

Enfin, lui qui avait tant enfant de projets, il allait quitter le
domaine des thories pour celui de la ralit.

C'est vous dire qu'il se mit  l'oeuvre avec cette dvorante activit,
qui tait un des traits essentiels de son gnie, travaillant jusqu'
effrayer ses employs obligs, bon gr malgr de l'imiter quelque peu.

Debout  quatre heures,  cinq il tait dans son cabinet;  six, son
secrtaire gnral, Bonne-Carrire, venait travailler avec lui. A onze
heures, commenaient les rendez-vous et les audiences qui taient son
dsespoir,  cause du temps qu'il y perdait... A quatre heures, il se
mettait  table. A quatre heures et demie, il rentrait dans son cabinet,
et n'en sortait qu' minuit ou une heure, pour souper ou se coucher...

Les jours de conseil ou de sance ncessaire  l'Assemble ou au comit
diplomatique lui apportaient un surcrot de besogne...

Il est vrai qu'un fardeau dj si lourd  ce moment, du ministre des
affaires intrieures il joignait celui du ministre de la guerre, dont
le titulaire, Degrave, n'avait aucune exprience des armes.

C'tait donc Dumouriez qui, au vu et au su de tout le monde, rglait le
mouvement des troupes et l'avance des officiers suprieurs, qui
surveillait le service des places fortes et dressait les plans de
campagne...

Mais la tche qu'il s'tait impose tait au-dessus de la puissance
humaine...

Il avait espr concilier les intrts de la Rvolution et ce que Louis
XVI appelait ses droits: folies!... Il choua.

Le 14 juin 1792, le ministre dont il faisait partie fut disloqu,
trois ministres durent se retirer.

Dumouriez prit alors le ministre de la guerre mais juste un mois plus
tard, le 14 juillet, il se vit lui-mme oblig de donner sa dmission.

On a essay de fltrir Dumouriez de bien des accusations diverses; on
n'a jamais du moins suspect sa probit.

Cet officier de fortune, comme on disait alors, cet agent  peine
reconnu des plus troubles intrigues politiques, cet homme qui mena la
vie d'un chevalier d'aventures tait dsintress et mprisait l'argent.

Ses ennemis, lorsqu'il abandonna le pouvoir, essayrent bien de
l'attaquer de ce ct, mais il leur rpondit si victorieusement, que
l'attaque tourna  leur confusion et  sa gloire.

Il rsumait exactement sa situation, lorsque d'un ton moiti plaisant et
moiti attrist il disait  son ami Berneron:

--Je me suis enrichi, au ministre, d'un fonds inpuisable d'ennemis.

Comment en et-il t autrement.

Il garda son sang-froid lorsque tout le monde perdait la tte, il
prtendit demeurer modr quand toutes les passions taient dchanes.

Arriv au ministre par l'influence des Girondins, le ministre le
brouilla mortellement avec les Girondins.

Simple lieutenant-gnral, il tait au mieux avec les Jacobins... Devenu
ministre, il amassa sur sa tte toutes les colres, toutes les rancunes
des Jacobins...

Si encore l'arme lui ft reste!... mais pendant qu'il avait eu le
portefeuille de la guerre, il avait poursuivi cette chimre de rendre 
chacun la justice qui lui tait due, et n'avait russi qu' se faire
autant d'ennemis qu'il y avait d'officiers gnraux et de marchaux...

Il fallait vivre, cependant... force lui fut de reprendre son grade de
lieutenant-gnral dont les appointements lui donnaient du pain.

Aprs mres rflexions, il se dcida  reprendre du service sous les
ordres du marchal Luckner qui venait d'vacuer Courtrai et Menin et se
repliait sur Valenciennes.

C'est donc  Valenciennes que Dumouriez rejoignit l'arme.

Il fut trs mal reu par le vieux marchal, et plus mal encore, s'il est
possible, par les officiers d'tat-major.

Il y avait eu des paris qu'il n'oserait pas joindre cette arme;
d'aucuns mme avaient gag qu'il n'y serait pas reu.

Berthier, chef d'tat-major, ne mit pas  l'ordre son arrive, quoique
par droit d'anciennet, il dut prendre aussitt le commandement de la
gauche.

On ne lui envoya ni le mot d'ordre, ni ordonnances, ni garde d'honneur,
et il resta quelques jours  Valenciennes comme un simple particulier.

Comme il n'y avait ni ennemis en prsence, ni plan de campagne, ni mme
un ordre de bataille dans cette arme, encore moins de discipline et
d'esprit militaire, il patienta quelques jours sans faire ni plaintes ni
reprsentations, examinant le dsordre de cette arme et l'incapacit de
son chef...

Puis, au bout d'une semaine, il fora le marchal  lui accorder une
audience, pensant le dterminer  abandonner le camp o il avait
concentr son arme, et qui tait dtestable...

Mais Luckner s'emportant, lui rpondit en jurant qu'il n'avait de
conseils  recevoir de personne et qu'il tait rsolu  envoyer dans une
citadelle le premier officier qui raisonnerait, cet officier et-il t
ministre des affaires trangres ou de la guerre.

Ce fameux camp de Famars, enlev plus tard par les Autrichiens, tait
cependant aussi mauvais que possible.

Le voisinage de Valenciennes tenait les troupes dans un tat
intolrable d'indiscipline et de dbauche.

Officiers, soldats, gnraux taient nuit et jour  la ville.

Ce camp avait en arrire l'Escaut, qu'on n'aurait pu, en cas de malheur,
passer que sur trois points, dont deux,  la moindre affaire, devaient
infailliblement tomber aux mains de l'ennemi.

En avant coulait, il est vrai une petite rivire, la Rouelle, mais elle
tait guable presque partout, et le terrain s'levant sur les deux
rives en amphithtre, donnait un feu gal  l'artillerie.

Tous ces inconvnients proccupaient tellement Dumouriez, qu' tous
risques, il fora une seconde fois la porte du marchal, rsolu  le
contraindre de se rendre  l'vidence.

Luckner convint de tout, jura aprs les officiers dont il subissait les
inspirations, les traita d'intrigants et de factieux, pleura et jura que
tout allait prendre dsormais une face nouvelle.

Et en effet, pendant le dner o il avait pri Dumouriez de rester, il
tana vertement ses aides de camp Lameth et Montmorency.

Le rsultat de cet acte d'autorit fut que le lendemain, pour la
premire fois aprs huit ou dix jours, Berthier vint rendre sa visite au
gnral Dumouriez, auquel il devait son avancement, et qui lui dit
srieusement, mais avec bont, qu'il tait temps de finir cette comdie
et de penser  faire la guerre...

Malheureusement Luckner n'tait pas homme  vouloir la mme chose huit
jours de suite.

Ses aides de camp reprirent leur empire sur lui et Dumouriez, aprs une
seconde explication trs orageuse, reut l'ordre de partir sous les
vingt-quatre heures pour aller prendre le commandement du camp de
Maulde.

Ce camp, devenu fameux depuis, tait destin  couvrir les plaines si
riches et les prairies qui s'tendent entre Lille, Douai, Valenciennes
et Cond.

Seulement, il rpondait mal  son importante destination.

Excellent pour dix ou douze mille hommes, il tait des plus dangereux
pour les dix ou douze bataillons qui s'y trouvaient et qui risquaient
incessamment d'tre tourns ou coups.

Le gnral que venait remplacer Dumouriez avait bien couronn les
hauteurs voisines de sept redoutes et lev, en avant de Maulde,
quelques mauvais ouvrages en terre, mais il n'y avait pas au camp assez
de troupes pour dfendre des fortifications si faibles qu'elles
pouvaient tre enleves  la baonnette.

Du premier coup d'oeil Dumouriez vit bien qu'on l'avait envoy l
non-seulement pour se dbarrasser d'un censeur incommode, mais aussi
avec l'espoir qu'il y recevrait quelque chec. Il le manda mme 
quelques personnes  Paris, afin que, si un vnement malheureux
arrivait le blme ne tombt pas sur lui seul.

Pour commencer, il s'tablit  Saint-Amand et envoya quelques
observations au marchal Luckner. Mais, bien loin de lui accorder les
renforts qu'il demandait, le marchal ne daigna pas lui rpondre.

Voyant que bien dcidment on l'abandonnait  lui-mme, Dumouriez quitta
Saint-Amand et vint s'tablir au camp, gagnant ainsi l'amiti des
soldats, qui le voyaient partager leurs privations et leurs fatigues.

Il tablit des communications rgles avec les gnraux qui commandaient
Douai et Lille, et il alla mme les trouver pour concerter des
mouvements combins en cas de besoin.

Il figura par des petits postes la chane des grands postes qui auraient
t ncessaires pour couvrir cette frontire. Il fit lever des
batteries  la tte de la ville de Saint-Amand, et il rendit plus vive
la petite guerre contre Tournay, Bury et Leuze, pour faire croire qu'il
tait en forces. Enfin, il fortifia Orchies, et y plaa un bataillon
emprunt  la garnison de Douai.

Comme de raison, il rendait compte de toutes ces dispositions  Luckner,
qui les approuvait.

Cependant, il poursuivait toujours sa petite guerre, et il y obtenait
des succs dont on parlait d'autant plus que c'tait le seul point par
o l'ennemi ne pntrait pas encore sur notre territoire et o nous
soutenions encore l'offensive.

Partout ailleurs, et jusqu'aux alentours de nos armes, des hordes
famliques et pillardes de uhlans ravageaient le pays, mettant  sac les
villages, incendiant les fermes isoles, massacrant les habitants sans
dfense; se conduisant enfin en bandits de grande route plutt qu'en
soldats d'une nation qui se piquait de civilisation.

C'est ainsi que, par des alertes continuelles et par des combats de
chaque jour, Dumouriez habituait les troupes du camp de Maulde  une
exacte discipline.

C'est ainsi qu'il leur donnait cet entrain  l'attaque et cette solidit
sous le feu qui les distingurent tant que dura la campagne.

On avait cru lui nuire; on lui fournit simplement l'occasion de montrer
des qualits de patience qu'on ne souponnait gure chez un homme qui
tait tout de premier mouvement.

Il est vrai que, tout en faisant fonction d'officier instructeur--car
c'est ainsi qu'il se qualifiait,--Il travaillait  un projet d'invasion
dans les Pays-Bas. Porter la guerre chez l'ennemi qui l'avait apporte
chez nous, et le forcer ainsi  vacuer notre territoire tait chez lui
une ide fixe.

Plus j'tudie la question sur le terrain mme, crivait-il  un de ses
amis de Paris, plus je me persuade que le plan de campagne dict par moi
au commencement de la guerre tait le bon.

Impritie ou mauvaise volont, les gnraux ne l'ont pas suivi, le
dclarant impraticable...

Il y faudra bien revenir, et j'envoie  ce sujet des notes au ministre
de la guerre...

Lui-mme devait le reprendre plus tard, ce plan de campagne, et en
dmontrer l'excellence par le succs... Mais alors, disgraci et sans
influence, il ne pouvait que s'indigner de voir des incapables, laisser
chapper l'occasion qu'il et t si prompt  saisir... Et, comme
toujours, son indignation se rpandait en projets et en notes.

--Toi, lui disait en plaisantant son ami Beurnonville, plutt que de ne
pas rdiger des mmoires, tu en rdigerais pour Dieu le pre, sur l'art
de gouverner le Paradis.

Il est vrai que, de ses jours de mauvaise fortune, Dumouriez avait
conserv le secret de tout faire concourir  la russite de ses plans.

On en peut voir l'exemple passablement romanesque au camp de Maulde
mme.

Dans le village de Mortagne, vivait un greffier nomm Fernig, qui avait
t marchal-des-logis de hussards.

Ce greffier avait cinq enfants: un fils, qui tait officier dans un des
rgiments de Dumouriez, et quatre filles.

Deux de ces filles, ges l'une de vingt-deux ans, l'autre de dix-sept,
petites, dlicates, bien leves et modestes, avaient suivi plusieurs
fois les dtachements du camp de Maulde qui allaient en reconnaissance
et avaient fait bravement le coup de feu.

L'une d'elles, la plus jeune, tait-elle, comme on l'a dit, la matresse
de Dumouriez?... Le bruit en courait si bien au camp, que les soldats ne
l'appelaient jamais que la gnrale. Lui l'a toujours ni.

Ce qui est sr, c'est que la bravoure de ces deux hrones lui servit 
exalter le courage de nos de ses troupes. Comment un grenadier et-il pu
concevoir la pense de reculer, quand il voyait deux jeunes filles
s'lancer en avant sans souci de la fusillade!...

Les demoiselles Fernig devinrent mme si clbres que la Convention leur
accorda une pension, et qu'un reprsentant en mission  l'arme
crivait dans un de ses rapports:

Elles se sont distingues dans toutes les actions, et se sont montres
plus extraordinaires encore par leur pudeur et leur vertu que par leur
courage... Les soldats ont pour elles autant de respect que d'amiti, et
on ne saurait trop proposer ces belles patriotes pour exemple  nos
jeunes volontaires...

Malheureusement nos autres gnraux taient loin d'avoir le gnie de
Dumouriez et de comprendre comme lui leur devoir.

C'est en ce moment o chacun aurait d rester  son poste pour dfendre
la partie des frontires qu'il avait reconnues avec des troupes
pareillement accoutumes au pays, que le ministre de la guerre et le
marchal Luckner arrangrent le mouvement le plus extraordinaire et le
plus dangereux: c'tait de transporter le marchal Luckner  Metz, et de
faire venir  Valenciennes l'arme de Metz.

Ce mouvement dgarnissait pendant plusieurs jours les frontires et
affaiblissait les deux armes par une marche de quatre-vingt lieues en
plein mois de juillet.

Une combinaison politique qui n'aboutit pas, pouvait seule l'expliquer.

Quoiqu'il en soit, le 10 juillet, pendant que Dumouriez tait occup 
faire tracer diffrents petits ouvrages pour les fortifications
d'Orchies, il reut un courrier de Luckner qui lui ordonnait de se
rendre sur-le-champ  Valenciennes.

Il partit en toute hte.

Le marchal lui fit le meilleur accueil, et non sans un certain embarras
lui apprit le mouvement qui devait commencer, ds le lendemain  la
pointe du jour.

Puis, sans laisser  Dumouriez le temps d'ouvrir la bouche:

--Je laisse ici, ajouta-t-il, en manire de correctif, toute mon
arrire-garde, compose de six bataillons et de cinq escadrons... Je ne
touche ni au camp de Maulde ni aux garnisons de Maubeuge et de
Dunkerque... Le tout forme un effectif assez considrable pour parer 
toutes les ventualits pendant les huit ou dix jours que dureront les
marches... Vous garderez le commandement de toutes ces troupes et du
dpartement du Nord, jusqu' l'arrive du gnral Dillon  qui vous
aurez  le remettre.

Dumouriez avait toutes sortes de raisons pour tre bless de servir sous
les ordres de Dillon, officier de mrite, d'ailleurs trs brave et trs
loyal, mais dvor d'ambition et trop fougueux pour rien mnager.

Cependant il ne laissa rien paratre de son mcontentement, disant
simplement au marchal Luckner qu'il obirait, mais qu'il jugeait le
mouvement horriblement dangereux et fort capable d'amener quelque
dsastre...

Peu s'en fallut que l'vnement ne lui donnt raison.

Les Autrichiens, alors  Tournai, n'eurent pas plutt appris par leurs
espions le dpart de Luckner, qu'ils formrent un petit corps d'arme de
cinq mille hommes, lequel alla tomber sur Orchies, o se trouvait un
bataillon de volontaires de la Somme avec ses deux pices de campagne et
trente dragons...

C'est avec un lan terrible que les Autrichiens attaqurent par deux
portes, du ct de Douai et du ct de Lille.

On n'avait pas encore eu le temps d'lever les diffrents ouvrages de
dfense ordonns par Dumouriez.

Le bataillon se dfendit avec le plus grand courage, mais accabl par le
nombre, il fut  la fin forc de se replier sur Saint-Amand, laissant un
de ses canons aux mains de l'ennemi.

Un capitaine, nomm Thory, se couvrit de gloire en cette affaire, et
c'est  sa bravoure et  son sang-froid que les dbris du bataillon
durent leur salut.

C'est le soir, au camp de Famars, que Dumouriez apprit cette attaque.

Il se mit en route sur-le-champ, avec tout ce que Luckner lui avait
laiss de troupes, et le lendemain,  la pointe du jour, il arrivait 
Saint-Amand.

Dj, d'aprs ses ordres, Beurnonville avait ramass toutes les troupes
du camp de Maulde et s'avanait  marches forces pour couper la
retraite  l'ennemi...

D'un autre cte, le commandant de Douai, le gnral Marass, arrivait
avec huit cents hommes de sa garnison...

Les Autrichiens se seraient trouvs cerns, s'ils ne s'taient hts de
se replier pendant la nuit, et de regagner leurs cantonnements...

Mais cette attaque devait tre une leon pour Dumouriez.

Il comprit que laisser parpilles les faibles forces qui lui avaient
t laisses par Luckner, c'tait les exposer  tre crases en dtail
et sans nul profit pour la dfense des frontires.

Il prit donc le parti,--sous sa responsabilit,--de les masser en un
seul corps, capable d'une forte rsistance, et pouvant mme, en cas de
revers, infliger des pertes srieuses  l'ennemi.

Son camp de Maulde lui parut encore la meilleure position.

Il y installa tout son monde, fit lever de nouveaux ouvrages de terre,
et se remit de plus belle  inquiter l'ennemi, en attendant l'arrive
de Dillon qu'il appelait de tous ses voeux.

Dumouriez l'a avou depuis: jamais  aucun moment de sa vie tant agite,
il ne s'tait senti si prs du dcouragement.

Tout avenir lui semblait irrvocablement ferm. Ses ennemis venaient
d'arriver au ministre, et il se savait galement ha des deux partis
qui se disputaient le pouvoir.

Lui qui avait la conscience de sa valeur, il se voyait condamn pour la
vie  servir en sous-ordre et  obir  des gnraux sans capacit et
sans vues d'ensemble, bien plus proccups de politique que de guerre.

Je n'ai plus qu'un parti  prendre, crivait-il  un ami fidle, me
faire oublier. Je vais m'appliquer  mon mtier  la faon des boeufs
qui tracent un sillon sans souci de savoir  quoi il servira. Et si
avantageuses que puissent tre mes ides, eh bien! je les garderai pour
moi. C'est un fcheux mtier que celui de conseiller et qui ne rapporte
que des ennemis, qu'on ait tort ou raison...

C'tait une sage rsolution; mais, avec son caractre, plus facile 
prendre qu' excuter.

Et ds que le gnral Dillon fut arriv, aprs lui avoir remis son
commandement, son premier soin fut de lui communiquer ses vues et
d'essayer de le dterminer  la guerre offensive.

Le malheur est que le gnral Dillon avait toutes sortes de mauvaises
raisons pour ne pas couter Dumouriez.

D'abord, il avait toujours dclar hautement, lui, Dillon, qu' un fou
seul pouvait venir la pense d'attaquer, quand on avait dj bien du mal
 se dfendre.

De plus, il n'avait pu voir sans une jalousie secrte l'influence de
Dumouriez sur les troupes, et  quel point il tait chri de ses
soldats.

Enfin, les flagorneurs de son tat-major ne cessaient de lui rpter 
la journe que Dumouriez, parce qu'il avait t ministre, affectait de
grands airs de supriorit, frondait les autres gnraux et faisait
obstacle  leur autorit.

Mais Dillon, avec toutes sortes de travers, tait un trop honnte homme
et trop loyal pour abuser de son pouvoir et molester un officier dont il
ne pouvait s'empcher de reconnatre le mrite.

Il se contenta donc de remercier froidement Dumouriez de ses avis,
disant qu'il aviserait...

Et il le relgua derechef au camp de Maulde, augment toutefois de
quelques troupes qui portaient l'effectif  vingt-trois bataillons, tant
de volontaires que de ligne, et  cinq escadrons de dragons.

Avec douze ou treize mille hommes sous ses ordres, Dumouriez redevint
lui-mme, il ne dsespra plus de l'avenir.

Voyant autour de lui ses armes se fondre, tous les liens de la
discipline se relcher, des rgiments entier se dbander, il comprit que
le jour tait proche o la France se trouverait sans dfense contre les
pres convoitises de ses ennemis...

Et il conut le projet de former une troupe d'lite qui,  l'heure du
danger de la patrie, deviendrait le cadre d'une arme de salut.

Ds lors, il n'y eut plus une minute de son temps qui ne fut consacre 
la ralisation de ses desseins.

Du matin au soir, sous le soleil ou sous la pluie, on ne voyait que lui,
 cheval, insoucieux de son vieil uniforme tout dlabr.

Il n'tait pas un dtail d'administration qui chappt  son incessante
vigilance. Les vivres, les munitions, les quipements, il examinait
tout. Ah! ce n'est pas  lui qu'on et livr pour ses soldats ces fameux
souliers de carton qui furent un des scandales de 93.

Avec une patience infatigable, il formait les instructeurs qui devaient
ensuite former ses troupes.

Et la nuit venue, il runissait les officiers dans sa tente, et les
leons continuaient encore.

De mme que les soldats il couchait sur la dure, roul dans son manteau.
Et, le plus souvent, c'est  la marmite de quelque bataillon qu'il
envoyait chercher son dner.

Le voisinage de l'ennemi, le pril continuel cartaient l'ennui de cette
existence... Et pour lui donner une teinte romanesque, il y avait l les
deux demoiselles Fernig, en costume de hussards, qui faisaient les
fonctions d'aides de camp du gnral.

Dumouriez avait commenc par former deux corps de flanqueurs de quatre 
cinq cents hommes chacun, qui allaient tous les jours en reconnaissance.

Ils taient renouvels tous les huit jours, officiers et soldats,
except l'tat-major, et pris  tour de rle dans tous les bataillons,
pour que chacun y passt  son tour, et s'accoutumt  l'ennemi et  la
fatigue.

Chaque commandant de dtachement recevait de la main du gnral une
instruction au dos de laquelle tait trace une carte du pays qu'il
avait  parcourir, o taient marqus les chemins, les ponts, les
villages, les censes, les moulins, les bois par o il devait passer en
allant et revenant, ainsi que les points d'attaque et les endroits o il
devait laisser des postes.

Ces reconnaissances taient presque toujours heureuses, et ramenaient au
camp des chevaux, du btail et des prisonniers.

Il n'y avait au camp ni oisivet ni cabales.

On n'y tait ni Jacobin, ni Girondin, ni Feuillant, on y tait soldat.
Le gnral Dillon qui voyait les troupes places sous ses ordres
toujours  la veille de se rvolter, n'en revenait pas...

Voil quels prodigieux rsultats avait obtenu Dumouriez, et tout  ses
occupations purement militaires, il devait se croire profondment
oubli, quand arriva  Paris la nouvelle terrible de l'invasion
prussienne...

Je vous ai dit, mes amis, la colre de la France, et le puissant effort
qui fit jaillir de notre sol profan des centaines de mille de
volontaires...

Mais  ces soldats de la cause la plus sainte, il fallait un gnral...

Il fallait un chef dont le gnie st tirer parti de tout ce noble sang
qui ne demandait qu' se rpandre pour le salut de la patrie...

C'est alors que l'Assemble nationale, c'est alors que les ministres
donnrent au monde un grand, un sublime exemple de patriotisme.

Leur choix se fixa sur Dumouriez.

Dieu sait s'ils l'aimaient, cependant...

Les ministres revenus au pouvoir taient prcisment les hommes qui en
avait t carts lorsqu'il avait le portefeuille des affaires
trangres.

A l'Assemble nationale, la droite et la gauche, les Girondins et les
Jacobins le hassaient presque galement.

Les uns l'accusaient de duplicit et d'ingratitude, les autres le
souponnaient d'tre tout prt  trahir la cause de la Rvolution.

N'importe!...

Du moment o le salut de la France envahie fut en question, il n'y eut
plus de partis.

Ou plutt il y eut entre tous les partis une admirable mulation
d'abngation et de sacrifice.

Chacun mit sa gloire  renoncer  ses opinions les plus fortement
enracines, chacun rpta le mot de Gensonn:

--Il n'est pas de rancune que n'efface dans le coeur d'un patriote la
haine de l'tranger.

Une voix timide s'leva bien pour dire:

--Dumouriez est un ambitieux, Dumouriez est un intriguant de l'ancien
rgime, qui a gard des relations suspectes...

Vingt dputs se levrent pour s'crier:

--Qu'importe! s'il est le seul qui puisse arrter Brunswick.

Et Danton, alors ministre de la justice prenant la parole:

--Dumouriez, ajouta-t-il, aime trop la gloire pour ne pas vouloir
vaincre  tout prix.

Et c'est  l'unanimit qu'on alla chercher Dumouriez au camp de Maulde,
dans la petite position o il tait tomb, pour lui confier la dfense
nationale.

On carta ou on lui subordonna tous les marchaux, tous les officiers
gnraux qui pouvaient prtendre  un commandement.

Luckner fut envoy  Chlons former des recrues.

Dillon et Kellermann reurent l'ordre d'obir...

Forces, pouvoir, tout fut concentr dans la main de l'homme dont on
attendait tout...

Promptement inform d'ordinaire de toutes les dcisions de l'Assemble
nationale, Dumouriez ne sut rien cette fois.

Debout  l'une des extrmits du camp, ayant  ses cts la plus jeune
des demoiselles Fernig, Dumouriez surveillait le travail d'une centaine
de soldats occups  enfoncer des palissades, lorsqu'une voiture vint
s'arrter  dix pas de lui.

C'tait un vieux carrosse sonnant la ferraille, tran par deux rosses
efflanques garnies de harnais d'artillerie.

Trois hommes, revtus du costume de dputs de l'Assemble nationale, en
descendaient, pendant qu'un quatrime, tout jeune encore, en pkin,
celui-l, les jambes enveloppes de peaux de mouton, restait assis ou
plutt couch sur la banquette du fond.

Ces trois dputs taient Delmas, Dubois-Dubays et Bellegarde.

Le jeune homme qui demeurait dans le carrosse, et  qui la Rvolution
allait faire un nom tragique, n'tait autre que Couthon, lequel se
soignait alors aux boues de Saint-Arnaud, non loin du camp de Maulde,
d'une paralysie gagne dans une escapade amoureuse.

Dumouriez les connaissait les uns et les autres, et cependant il ne
bougea pas de sa place...

Telle tait alors sa situation qu'il dut croire qu'ils taient envoys
pour le faire arrter...

Eux, cependant, s'avancrent, et le plus g, Bellegarde, tirant un
portefeuille de sa poche, se mit  lire  Dumouriez le dcret qui le
nommait gnral en chef...

Bien des annes plus tard, la plus jeune des demoiselles Fernig,
sollicitant un bureau de tabac, a racont dans la ptition qu'elle
prsentait au gouvernement cette scne tout entire.

Dumouriez devint extraordinairement ple, et, d'une voix trangle et de
l'air gar d'un homme qui doute du tmoignage de ses sens, il rpta
par deux fois:

--Gnral en chef!... gnral en chef!

Bellegarde poursuivit:

--C'est l'arme tout entire qu'on vous confie... De ce moment vous avez
pleins pouvoirs...

Lui dut avoir un blouissement.

Les sommets entrevus dans ses rves d'ambition les plus audacieux, il
les atteignait tout  coup, et cela au moment o il s'tait cru sur le
point de rouler dans l'abme.

Mais il se remit vite, grce au prodigieux empire qu'il avait sur
lui-mme, et c'est d'un ton glac qu'il dit:

--Du moins, citoyens reprsentants, vous m'accorderez bien vingt-quatre
heures pour me consulter...

Ils l'interrompirent.

--Il n'y a pas  rflchir, dirent-ils.

Jamais Dumouriez n'avait t soumis  une si terrible preuve. Elle le
surprenait lui que rien encore n'avait surpris.

D'un geste brusque, il enfona son chapeau sur ses yeux et se mit 
marcher comme au hasard, en proie aux plus terribles perplexits.

Puis, tout  coup, revenant sur les reprsentants, il arrta sur eux ses
petits yeux qui vous fouillaient jusqu'au fond de l'me, et d'un accent
qui trahissait toutes ses dfiances:

--Qui me donnera des garanties? interrogea-t-il.

--Quelles garanties? demandrent les autres, comme s'ils n'eussent pas
compris.

--Je puis tre... malheureux.

--Eh bien?...

--Ne m'accusera-t-on pas de trahison?

Aucun des dputs ne rpondit.

Mais du fond du carrosse, s'leva la voix du paralytique Couthon, qui
avait tout entendu, et qui criait:

--Quoi!... la nation t'appelle et tu hsites!... La patrie est en
danger, et tu songes  toi!...

Dumouriez demeura un moment pensif... Puis, lui dont la parole avait
d'ordinaire l'abondance et la verve mridionale, il dit lentement et en
pesant sur chaque mot pour en souligner la valeur:

--C'est plus que la vie que vous me demandez, citoyens reprsentants,
c'est peut-tre l'honneur. Allez, je ne m'aveugle pas et je mesure bien
le poids de l'effrayante responsabilit dont on me charge... Que je sois
vaincu,--et je dois l'tre,--et mon nom passera  la postrit accol 
l'ignoble pithte de tratre.

--Qu'importe!... interrompit Couthon.

--Et bien! oui, en effet, qu'importe!... Vergniaud m'a trac ma conduite
le jour o il s'criait  la tribune: Prisse notre mmoire, mais que
la France soit sauve!... Citoyens reprsentants, je ferai mon
devoir... j'accepte.

Cependant, le bruit s'tait rpandu par tout le camp de l'arrive de
trois reprsentants du peuple en mission.

Les soldats avaient vu avec tonnement d'abord, puis avec inquitude,
cette voiture qui traversait la ligne.

Et  tous, la mme ide tait venue:

On vient enlever notre gnral!...

--Ah! c'est ce que nous ne souffrirons pas! s'taient-ils dit.

Et sautant sur leurs armes, ils s'taient prcipits vers le thtre de
l'entrevue, et au nombre de plusieurs milliers, haletants d'attention,
ils entouraient Dumouriez et les envoys de l'Assemble nationale.

Mais lorsqu'ils eurent compris ce dont il s'agissait, quand ils furent
certains qu'on levait  la dignit de gnral en chef leur gnral 
eux, lorsqu'ils entendirent Dumouriez rpondre: J'accepte!...

Oh! alors leur joie dborda en une immense clameur.

--Vive la nation! Vive Dumouriez!... Aux Prussiens! aux Prussiens!...

Dans le fait, il n'tait pas un de ces soldats qui ne se sentt flatt
au fond de son coeur du choix de l'Assemble, pas un qui ne ft
persuad qu'il rejaillirait sur lui de la gloire de ce gnral  qui
tous taient dvous jusqu'au fanatisme.

Il est vrai que la rflexion ne tarda pas  abattre cette grande joie.

--Maintenant qu'il va commander toutes les armes, pensrent-ils, notre
gnral va nous quitter!...

C'est pourquoi, ds que les reprsentants se furent loigns, toutes les
troupes se rassemblrent autour de la tente de Dumouriez, le conjurant
de rester quand mme  leur tte...

Comment n'et-il pas t mu de ces tmoignages d'attachement de ces
volontaires qu'il avait cependant soumis  la plus rude discipline.

Il leur promit qu'il ne les quitterait pas.

C'tait effectivement son premier projet.

Matre absolu, dsormais, sans discussion ni contrle, il ne pouvait pas
ne pas reprendre ses plans jusqu'ici contraris d'une guerre offensive.

Battre Brunswick en France et le rejeter hors de notre territoire,
Dumouriez ne le croyait pas possible, mais il tait persuad qu'un grand
coup frapp dans les Pays-Bas y appellerait fatalement les Prussiens...

Et, dans ce cas, c'est surtout sur ses soldats du camp de Maulde qu'il
comptait pour une de ces entres en campagne dont la hardiesse et la
rapidit dconcertent l'ennemi.

La nuit mme qui suivit la communication des dputs, le plan de
campagne de Dumouriez fut arrt dans son esprit, rdig et envoy sous
forme de mmoire  l'Assemble nationale.

Et ds le lendemain, il s'employait avec sa foudroyante activit 
organiser son arme d'invasion et  lui donner des chefs...

Malheureusement, ce dernier point prsentait d'normes difficults...
Les gnraux lui obiraient-ils?... Et s'ils n'osaient pas se rvolter
ouvertement ne mettraient-ils pas  suivre ses instructions cette
maladresse habile qui fait avorter les combinaisons les mieux
calcules...

Mais chez Dumouriez, le gnral de gnie tait doubl d'un diplomate de
premier ordre.

Intresser au succs une douzaine de gnraux, mnager les
amours-propres et caresser les prtentions, utiliser les rivalits,
veiller et tenir en haleine toutes les ambitions, devait n'tre qu'un
jeu pour l'ancien agent secret de M. de Choiseul, pour l'homme qui avait
t un moment sur le point de reconstituer la Pologne...

Sa premire tentative fut un coup de matre.

Il dcida Dillon, son ancien, Dillon qui, bien videmment, se croyait
plus de droits que lui  la direction suprme de la guerre, Dillon avec
qui constamment il s'tait trouv en opposition, et dont la veille
encore il n'tait que le lieutenant, il le dcida  entrer dans ses vues
et  concourir  l'excution d'un plan dont la veille encore il se
moquait au milieu des rires de son tat-major...

Mais il tait crit que toujours des vnements imprvus traverseraient
le projet favori de Dumouriez.

Il avait tout dispos pour se jeter sur les Pays-Bas; ses lieutenants
avaient reu leur ordre de marche; on avait distribu aux troupes les
vivres de campagne. La confiance tait absolue, l'enthousiasme immense,
et le mouvement devait commencer le surlendemain...

Quand arriva au camp de Maulde un nouvel missaire de l'Assemble, sans
caractre officiel, il est vrai, mais qui n'en apportait pas moins le
dernier mot du ministre...

Cet missaire tait Westermann.

Alsacien de naissance, dissimulant sous les apparences d'une bonhomie de
paysan l'esprit dli d'un diplomate consomm, Westermann tait l'ami de
Danton, ministre de la justice alors, et tout puissant, ami dvou et
fidle jusqu' la mort.

Nomm lieutenant-colonel aprs le 10 aot, o il avait t le bras de la
Rvolution arme, Westermann gardait la tte froide  une poque o le
dlire emplissait tous les cerveaux.

Il comprenait la situation, et osait dire,  un moment o c'tait une
audace, que la discipline seule, et une discipline de fer, pouvait
reconstituer notre arme, qui seule pouvait nous sauver.

Il voulait qu'on exiget des moindres officiers certaines connaissances,
et qu'on ne distribut pas les grades aux plus bruyants parleurs... Il
prtendait que le soldat qui reoit un ordre doit l'excuter et n'est
pas un esclave parce qu'il obit... Il soutenait que chasser un gnral
uniquement parce qu'il tait noble, tait stupide... Il s'indignait
d'entendre qualifier de tratre tout officier malheureux...

Un tel homme devait ressentir pour Dumouriez une vive sympathie.

Aussi, les vit-on se promener bras dessus bras dessous pendant plus
d'une heure devant la tente du gnral en chef.

Que se disaient-ils?... Voil ce que tout le camp se demandait.
Impossible de rien entendre, de saisir mme un mot de l'entretien. Les
factionnaires tenaient les curieux  distance.

Mme, les demoiselles Fernig essayrent vainement de forcer la consigne.

Envoy par Danton, Westermann venait apprendre  Dumouriez les premiers
succs du duc de Brunswick et les trahisons de Longwy et de Verdun...

Il venait lui dire que l'heure tait passe de la guerre offensive, que
les Prussiens arrivaient au coeur de la France, qu'ils menaaient
Paris, qu'il fallait essayer de les anantir  tout prix.

Balancer n'tait pas possible.

Dumouriez rpondit qu'il allait quitter le camp de Maulde et courir 
Sedan prendre le commandement de l'arme que venait d'abandonner
Lafayette.

Il passa donc la nuit  contremander les mouvements ordonns et  dicter
de nouvelles instructions, promettant,--ce que personne ne crut,--qu'il
serait de retour dans six semaines, et qu'il ferait encore cette anne
l'expdition de la Belgique...

Il y eut comme une meute au camp ds qu'on apprit qu'il allait
s'loigner.

Mais il sut calmer ses soldats, qui demandaient  grands cris  le
suivre. Il leur expliqua l'utilit de leur prsence  Maulde, et comment
ils retarderaient et embarrasseraient sa marche.

Et enfin, au jour, il partit  franc trier, avec Westermann, suivi d'un
seul aide de camp, de la plus jeune des demoiselles Fernig et de
Baptiste, son fidle valet de Chambre.

En arrivant  Sedan, il trouva le mal beaucoup plus grand qu'on ne lui
avait dpeint.

L'arme tait partage en deux corps:

L'avant-garde, de six mille hommes, occupait sur la rive droite de la
Meuse, sur les hauteurs de Vau, une sorte de camp dont la dfense et
exig pour le moins quarante mille hommes.

Le corps d'arme, qui ne comptait pas dix-huit mille soldats tait camp
 trois lieues en arrire, sur les hauteurs qui dominent Sedan.

Jamais position ne fut plus mal choisie.

Tout le monde le comprenait si bien que la consternation tait gnrale.

Les soldats regardaient tous les officiers comme des tratres et
prenaient ce prtexte pour ne conserver ni discipline ni obissance.

Les officiers, de leur ct, craignaient tant leurs soldats qu'ils
n'osaient rien commander.

Personne ne donnait d'ordres, les vivres n'arrivaient plus, les
munitions manquaient, des rgiments entiers s'parpillaient jusqu' deux
lieues  la ronde pour marauder.

Et certainement, si le duc de Brunswick et pouss sur Sedan seulement
dix mille hommes, l'arme franaise se dbandait, se rfugiait dans les
places fortes ou s'enfuyait jusque sous Paris.

Arriv sans quipages, Dumouriez commena par se procurer un cheval
frais, et tout aussitt passa ses nouvelles troupes en revue.

On les avait de longue main prvenues contre lui.

Aussi leur trouva-t-il  toutes l'air singulirement dcourag.
L'attitude de la cavalerie surtout tait dplorable.

Passant devant une compagnie de grenadiers d'un rgiment de ligne,
Dumouriez en entendit un qui disait en le montrant:

--C'est pourtant ce chien-l qui a fait dclarer la guerre!...

C'tait, en effet, un bruit qu'on avait fait courir pour le rendre
odieux. Il le savait. Aussi s'arrta-t-il et, toisant les grenadiers.

--Y a-t-il quelqu'un, demanda-t-il, assez lche pour tre fch de la
guerre?...

Croyez-vous gagner la libert sans vous battre?...

Ce mot fit un trs bon effet et ranima tout le monde.

Mais n'importe! la situation n'en tait pas moins dsespre.

L'arme tait sans gnraux, sans officiers suprieurs, divise par les
factions et prs de se rvolter.

Les soldats, ne connaissant pas leur nouveau gnral, se dfiaient
d'autant plus de lui qu'il n'avait jamais eu de grand commandement et
passait pour tre un homme de plume bien plus qu'un homme d'pe.

Lui-mme ne connaissait ni un des rgiments ni un des officiers de cette
arme.

Il n'avait pour le seconder ni officiers gnraux ni tat-major.

Jamais il n'avait tudi le pays qu'il tait charg de dfendre.

De quelque ct qu'il se tournt, il n'apercevait que terreur, dfiances
ou mauvaise volont.

Le sort de Longwy et de Verdun lui disait combien peu il devait compter
sur la rsistance des places fortes.

Sedan, d'ailleurs, n'tait pas dans le cas de tenir huit jours, et
Mzires n'tait pas en meilleur tat.

Enfin, il n'avait en tout et pour tout que vingt-trois mille hommes
dmoraliss,  opposer  cent mille soldats, les meilleurs de l'Europe,
conduits par un gnral illustre.

Et cependant, il se voyait contraint d'abandonner les montagnes, o il
et pu tenir et rendre inutile l'immense cavalerie de l'ennemi, pour
courir les vastes plaines de la Champagne d'abord, et ensuite tout le
pays ouvert qui s'tend entre la Marne et la Seine.

Et quel secours avait-il  attendre?... Aucun.

L'arme qu'il venait de quitter tait trop loigne pour lui tendre la
main... L'arme runie sous Metz avait assez  faire de protger cette
place, que par une inconcevable incurie on avait nglig de mettre en
tat de soutenir un sige.

Restait Paris... Mais que pouvait lui envoyer Paris?...

Des bataillons de volontaires, levs  la hte, brlant de patriotisme
sans doute, mais indisciplins, sans officiers, sans cohsion, brlant
de combattre mais ne sachant pas tirer un coup de fusil...

A cette situation vritablement sinistre de nos armes et de la France,
Dumouriez sut opposer la plus indomptable fermet.

S'il dsespra,  un moment o tout le monde tait si prs de dsesprer
du salut de la patrie, il n'en laissa rien voir.

Officiers et soldats reprirent confiance en voyant l'assurance
imperturbable et mme la gaiet de leur gnral, de l'homme qui avait
accept l'effrayante responsabilit de la dfense nationale.

Les seuls confidents de ses patriotiques angoisses furent les membres de
l'Assemble nationale envoys en mission prs de lui.

A eux il laissa voir combien chtives taient nos ressources, immenses
celles des Prussiens, combien faibles par consquent taient nos chances
de succs.

Battre Brunswick et ses cent mille soldats ivres de leurs faciles
victoires, il ne l'esprait pas, il l'avoua... Il ne songeait qu'
retarder leur marche, qu' les arrter...

Mais les arrter un mois, quinze jours seulement, c'tait vaincre.

Les immobiliser, c'tait laisser  la France le temps d'organiser une
seconde arme qui couvrirait Paris, et sur laquelle, en cas de dfaite,
la premire se rallierait.

--Mais, pour atteindre ce but, citoyens reprsentants, ajoutait
Dumouriez, il faut que l'Assemble nationale et l'arme n'aient qu'une
seule et mme pense: chasser l'ennemi. Nous ici, nous saurons verser
jusqu' la dernire goutte de notre sang; vous  Paris, sachez oublier
vos rivalits... Pour qui aime sa patrie, il ne peut plus y avoir qu'un
cri: Dehors les Prussiens et vive la France.

Le soir mme du dpart des reprsentants, Dumouriez rassembla un grand
conseil de guerre, dans la misrable auberge o il avait tabli son
quartier-gnral.

Il y avait runi le lieutenant-gnral Dillon, quatre marchaux de camp,
Vouillers, Chazot, Dangest, Dietman, l'adjudant-gnral Thouvenot et
enfin son commissaire ordonnateur Petiet, homme d'un vrai mrite...

Leur ayant prsent une carte de la Champagne, il leur exposa que les
Prussiens ayant pris Longwy et Verdun, menaant Metz, il ne fallait pas
songer  une jonction avec le marchal Luckner.

Que, de quelque ct que ce ft, il n'y avait  esprer aucun renfort
avant quinze ou vingt jours...

Que force tait donc de ne compter que sur la petite arme runie
autour de Sedan, que seule elle tait charge du salut de la Patrie...

--Notre arme, continuait-il, est des trois-quarts infrieure  celle de
l'ennemi c'est vrai; mais notre cavalerie est la meilleure qu'il y ait
actuellement en France, et notre infanterie, compose de rgiments de
ligne et de bataillons de gardes nationales non soldes, a t aguerrie
par plus d'une anne de campement, de marches et d'escarmouches
continuelles... Enfin, notre artillerie est excellente et compte plus de
soixante pices de parc, outre les canons des bataillons...

Passant de cet expos de notre position  l'examen de la situation de
l'ennemi, il ajoutait que les Prussiens seraient naturellement retards
et affaiblis par la ncessit de faire des siges et d'assurer leurs
communications, par la difficult de trouver des vivres, par la longueur
de leurs convois, par leur nombre mme et surtout par l'norme quantit
de leur artillerie tant de sige que de campagne.

Enfin, la prsence du roi et de quantit de princes tranant aprs eux
des quipages brillants et des nues de domestiques, ne devait pas peu
contribuer  appesantir et  embarrasser la marche en avant de l'arme
prussienne.

La conclusion de Dumouriez tait que rester  Sedan serait une faute
irrparable, et qu'il fallait prendre un parti.

C'tait la premire fois que Dumouriez rassemblait un conseil de guerre,
et jamais, dans la suite, tant qu'il commanda des armes il n'en
rassembla.

Son avis tait que la dcision doit venir de celui qui a la
responsabilit, et que communiquer ses plans  ses subordonns ne
convient qu' des gnraux faibles et incertains, et qui cherchent  se
mnager des excuses en cas de revers.

Mais en cette circonstance, Dumouriez voulait tter le caractre et
l'esprit de ses gnraux, et essayer de dcouvrir sur qui il pourrait le
plus srement s'appuyer.

Le lieutenant-gnral Dillon ouvrit l'avis de mettre la Marne devant
soi, et de gagner Chlons avant que l'ennemi s'y portt.

Il montra sur la carte que les Prussiens en taient plus prs  Verdun
que les Franais  Sedan.

Il dit avec beaucoup de justesse que si l'ennemi nous y prvenait il
serait entre Paris et nous, et que le salut de la capitale importait
plus que la conservation d'une province que nous n'tions pas sr de
dfendre efficacement...

Dillon concluait donc  laisser le gnral Chazot avec quelques
bataillons seulement  Sedan, et  marcher rapidement avec le reste de
l'arme derrire la fort de l'Argonne, par Sainte-Menehould, pour
gagner Chlons et mme Reims, si Chlons tait dj occup.

On se porterait ainsi derrire la Marne, on en dfendrait le passage et
on y attendrait les renforts qui viendraient de partout et permettraient
de reprendre l'offensive...

Cet avis tait appuy de raisons si fortes, qu'il fut adopt par tout le
conseil.

Dumouriez alors se leva, dit qu'il rflchirait, et ordonna  Dillon de
replier l'avant-garde, dont il lui donnait le commandement, de la
ramener  la gauche de la Marne, et de la camper autour de Mouzon.

Le conseil se spara et Dumouriez ne retint prs de lui que
l'adjudant-gnral Thouvenot.

Il l'avait attentivement tudi tant qu'avait dur la confrence et
avait cru deviner en lui une intelligence suprieure et des rapports
singuliers avec son caractre  lui, Dumouriez.

Il ne s'tait pas tromp, et c'est de ce jour que Thouvenot devint son
ami et son bras droit.

Trs instruit, vers dans les dtails des campements, des
reconnaissances et des marches, dou d'un grand courage, d'une
infatigable activit et d'une extraordinaire fcondit d'expdients dans
les moments difficiles, Thouvenot tait le meilleur lieutenant que pt
souhaiter un gnral en chef.

Ds qu'ils furent seuls, Dumouriez lui dit qu'il n'approuvait pas la
retraite sur Chlons.

C'tait abandonner la Lorraine, les Evchs et les Ardennes, les
reprendrait-on ensuite, quand l'ennemi s'y serait fortifi?

C'tait de plus risquer d'avoir bientt les Prussiens sur ses talons,
auquel cas la retraite ne tarderait pas  dgnrer en droute.

En se retirant derrire la Marne, on ne pourrait faire autrement que de
sacrifier Chlons, Soissons et Reims...

On ferait couper forcment d'un ct l'arme laisse au camp de Maulde,
et de l'autre l'arme de Luckner.

Puis, aprs avoir travers la Champagne pouilleuse, les Prussiens ne
trouveraient-ils pas abondamment des vivres dans les riches campagnes
de Reims et d'Epernay?...

Prendre position  Chlons, c'tait ouvrir au roi de Prusse et  son
gnralissime Brunswick, la route de Paris, soit par Reims ou Epernay,
soit par Vitry et Troyes...

Et encore, qui garantirait qu'une fois matre des Ardennes et de la
Lorraine, ils ne s'y cantonneraient pas pour y passer l'hiver en
attendant des renforts.

Enfin, tait-on sr de pouvoir dfendre  Chlons le passage de la
Marne? Assurment non.

Ce qui tait certain, malheureusement, c'est que le passage forc, les
Prussiens ramneraient la faible arme franaise jusqu' Paris ou la
dtruiraient en route, grce  leur nombreuse et magnifique cavalerie...

Convaincu par cet expos si prcis, Thouvenot se tut...

Et alors Dumouriez montrant du doigt sur la carte la fort de l'Argonne.

--Voil, s'cria-t-il, d'un accent inspir, voil les Thermopyles de la
France. Si j'ai le bonheur d'y arriver avant les Prussiens tout est
sauv!...

Le danger de la patrie venait de hausser jusqu'au gnie les talents
militaires de Dumouriez.

Thouvenot le comprit si bien, que, tout vibrant d'enthousiasme, il lui
sauta au cou en s'criant:

--Maintenant la France est sauve!...

Et tous deux se mirent  dtailler cet admirable plan.

Les avantages en taient immenses.

D'abord, nous ne reculions pas, nous ne nous rduisions pas  la Marne
pour unique et suprme ligne de dfense; puis nous faisions perdre aux
Prussiens un temps prcieux et nous les obligions  sjourner dans la
Champagne-Pouilleuse, dont le sol dsol ne pouvait suffire 
l'entretien d'une arme de cent mille hommes.

Arrts  la fort de l'Argonne, les Prussiens n'essayeraient-ils pas de
la tourner?

C'tait possible, c'tait mme probable.

Oui, mais s'ils remontaient vers Sedan, les forteresses des Pays-Bas
devaient leur barrer le passage; et si, au contraire, ils se portaient
sur Metz, l'arme du centre, commande par Kellermann, serait l pour
leur tenir tte et permettre  Dumouriez d'accourir et de les prendre
entre deux feux.

Mais il faut, mes amis, que je vous donne une ide exacte du terrain que
Dumouriez avait choisi pour y jouer les destines de la France.

La fort de l'Argonne est une lisire de bois qui se prolonge de Sedan
jusqu' Passavant,  une forte lieue au del de Sainte-Menehould.

D'autres parties de bois, entremles de plaines, courent vers
Bar-le-Duc, dans la direction de Rvigny-aux-Vaches...

Mais l'Argonne, proprement dite, ne s'tend que jusqu' Passavant,
c'est--dire sur une longueur de treize lieues.

Sa largeur est trs ingale.

Dans certaines parties, elle est de trois et quatre lieues, elle n'est
que d'une demi-lieue dans certaines autres.

Elle spare la riche et fertile province des Trois-Evchs de la
Champagne-Pouilleuse, le plus affreux pays qui soit en France, dont le
terrain est une glaise tenace, o on ne trouve ni eaux, ni arbres, ni
pturages...

A peine, de loin en loin y rencontre-t-on quelque pauvre village, dont
les habitants ont bien du mal  arracher  leur sol ingrat leur chtive
subsistance.

Coupe par des montagnes, des rivires, des marais, la fort de
l'Argonne ne prsente d'accessibles  la marche d'une arme que cinq
passages: le Chne-Populeux, la Croix-au-Bois, le Grand-Pr, la Chalade
et les Islettes.

Le premier de ces dfils va de Sedan  Rethel; le second de Briquenay 
Vouziers; le troisime de Stenay  Reims; le quatrime de Varennes 
Sainte-Menehould...; le dernier, enfin, est la grand'route de Verdun 
Paris...

Voil les cinq passades qu'il s'agissait d'occuper et de disputer aux
Prussiens.

Dumouriez dcida que le gnral Dillon occuperait avec cinq mille hommes
la position des Islettes et enverrait un fort dtachement pour garder la
Chalade.

Il confia la garde de la Croix-aux-Bois  un corps dtach sous les
ordres du gnral Chazot.

Lui-mme se rservait le poste de Grand-Pr.

Quant au dfil du Chne-Populeux, force tait  Dumouriez de le laisser
momentanment ouvert, faute de troupes suffisantes.

Mais il attendait des renforts.

Le gnral Duval devait lui amener quatre mille hommes.

Beurnouville avait ordre de faire avancer  marches forces les troupes
excellentes du camp de Maulde.

Enfin, la ville de Reims se tenait prte  envoyer au premier signal
quatre pices de canon et dix-huit cents hommes parfaitement quips et
arms...

Le plan tait hardi, mais d'une excution extraordinairement difficile.

Que fallait-il pour donner l'veil aux Prussiens? Une indiscrtion, le
rapport d'un de ces espions dont ils avaient inond le pays, un faux
mouvement de l'arme franaise.

Prvenus, ils se seraient empresss de s'emparer des passages o on
comptait les arrter, et c'en et t fait de nous.

Mais c'est ici que Dumouriez se surpassa lui-mme et qu'il fut admirable
de coup-d'oeil, de prcision, de promptitude et d'audace.

De Sedan, o il se trouvait,  Grand-Pr qu'il voulait occuper, on
compte douze ou vingt lieues selon qu'on prend en avant ou en arrire de
la fort de l'Argonne.

S'il prenait la premire route, il indiquait clairement ses projets aux
Prussiens.

Il risquait, en choisissant la seconde, d'tre attaqu dans sa marche et
de perdre ses quipages et son artillerie.

Aprs mres rflexions, il s'arrta  un troisime parti plus audacieux
et qui lui russit.

Il pensa que si l'ennemi restait immobile sur la rive gauche de la
Meuse, c'est qu'il n'avait l qu'un faible corps d'observation, lequel,
 la moindre dmonstration de l'arme franaise, s'empresserait, pour un
combat, de repasser la rivire.

Sur cette conviction, il arrta tous ses mouvements.

Il existe au del de la Meuse, et derrire Stenay, une position
excellente, nomme le camp de Brouenne.

Dumouriez ne douta pas que l'ennemi ne s'empart de ce camp ds que
lui-mme s'avancerait.

C'est pourquoi il partagea son arme en trois corps.

Son avant-garde eut l'ordre d'aller attaquer Stenay et de le masquer.

Il conduisit lui-mme son corps de bataille, compos de douze mille
hommes, sans bagages, soutenant son avant-garde.

Et pendant ce temps, le gnral Chazot, avec cinq mille hommes,
escortait les quipages de l'arme et le gros de l'artillerie, par
Tannay et les Armoises...

Vous dire que les lieutenants de Dumouriez taient satisfaits, ce
serait, par exemple, vous mentir grossirement.

Plusieurs, moins intelligents que Thouvenot, ne comprenaient rien au
plan qu'on excutait: les autres taient indigns qu'on l'et arrt
sans les consulter.

Dillon obissait, fidle  la parole qu'il avait donne; mais n'ayant
point jur de ne pas se plaindre, il se plaignait, et si haut que trs
souvent les officiers infrieurs et mme les soldats l'entendaient.

--Ce b... l, disait-il, nous conduit droit dans la gueule du loup...
Nous serons jolis garons, quand il nous aura enfourns dans les
dfils de l'Argonne...

Le langage des autres gnraux n'tait gure plus convenable.

Mme, ils finirent par se montrer si bien entre eux, qu'un beau matin,
en plein mouvement, ils s'en allrent  cinq ou six demander une
audience  Dumouriez.

Lui donna ordre de les introduire sur le champ et le plus loquent
d'entre eux se mit  exposer ses griefs et ceux des autres.

Ce fut long, et cependant Dumouriez les laissa aller jusqu'au bout. Mais
lorsqu'ils eurent achev:

--Mes camarades, leur dit-il, ceci, a l'air d'un conseil de guerre et
on ne doit point en en assembler sans que j'en donne l'ordre. Quand je
vous demanderai vos avis,  chacun en particulier, votre devoir est de
me dire ce que vous croirez le plus utile. Je suis seul responsable, et
je sais ce que j'ai  faire... Retournez donc chacun  votre poste, et
ne vous occupez que de me bien seconder.

Cette ferme attitude de Dumouriez lui valut presque une victoire, en ce
sens qu'elle lui fit un parti parmi tous les gens de bon sens qui
n'avaient pas contre lui de griefs personnels.

Le gnral Chazot disait:

--Ce cadet-l ne serait pas si pimpant s'il n'tait pas bien sr du
rsultat de ses combinaisons. Taisons-nous donc et aidons-le de notre
mieux.

Les autres, rduits  dissimuler leur mcontentement, prirent le parti
d'crire  Paris, pour se plaindre du gnral en chef, peignant la
situation sous des couleurs plus sombres encore que la ralit,
s'efforant de dmontrer  leurs amis de l'Assemble nationale, que
cette fort de l'Argonne o on s'engageait allait devenir le tombeau de
l'arme franaise.

Inform de leurs manoeuvres, Dumouriez ne leur en faisait pas plus
mauvaise mine.

--Ce sont des entts, disait-il  Thouvenot, et je n'ai qu'un moyen de
les convaincre... c'est de vaincre.

Tout autre gnral et t peut-tre forc de cder aux murmures et de
modifier son plan, mais Dumouriez, par grand bonheur, avait prs de lui
et pour lui, toujours prt  le soutenir et  rpondre de lui,
Westermann, qui reprsentait la pense et la volont de Danton, alors
ministre de la justice et tout puissant aussi bien au conseil des
ministres qu' l'Assemble.

Or, Westermann ayant adopt d'enthousiasme les plans du gnral en chef,
ne permettait pas qu'on les discutt.

Tt par Dillon, qui essayait,  mots couverts, de prdire un chec
prochain, il le regarda fixement et lui dit ces mots, dont la
signification  cette poque tait terrible au point de faire plir les
plus braves:

--Le souhaiteriez-vous?... Il faut le dire.

C'est qu'il ne badinait pas, le hros du 10 aot, ds que la discipline
tait en question.

Beaucoup de volontaires, lorsqu'il tait arriv, s'taient imagin qu'il
accueillerait toutes leurs rclamations... Ils furent vite dtromps.

Il fallait voir de quel air il coutait la rclamation, et de quel ton
il criait aux rclameurs:

--Allons, c'est bon, la patrie ne vous demande pas tout a... Demi-tour
et  vos rangs!...

Ce fut lui, plus encore peut-tre que Dumouriez qui refusa de recevoir
Laveneur dans son ancien grade.

Celui-l n'tait cependant qu'un tourdi que les amitis avaient gar.

Admis dans l'intimit de La Fayette, dont il avait t l'aide de camp,
il crut devoir le suivre, quand,  la suite du 10 aot, il abandonna son
arme et s'enfuit  l'tranger.

Mais de la part de Laveneur ce n'tait l qu'un coup de tte.

Il ne sentit pas plus tt sous ses pieds le sol ennemi, que le
dsespoir le prit, et il rentra en France plus vite qu'il n'en tait
parti.

Lieutenant-gnral au moment de son dpart, il pensait qu'on serait trop
heureux de lui rendre ses paulettes dans une arme o les officiers
suprieurs faisaient encore dfaut.

Mais ni Dumouriez, ni Westermann n'entendirent de cette oreille.

--Vous avez perdu votre grade, lui dclarrent-ils, le jour o vous avez
franchi la frontire.

Des larmes, dit-on, vinrent aux yeux de Laveneur.

--Quoi! vous me refusez, fit-il, quand la patrie en danger a besoin de
tous ses enfants!...

Et les autres ne rpondant pas:

--Je veux me battre, cependant, insista-t-il.

Alors Dumouriez:

--Il nous est mort un hussard cette nuit, pronona-t-il froidement, je
vous autorise  prendre son cheval, ses armes et son rang dans
l'escadron.

Laveneur n'en demanda pas plus.

--Merci, dit-il, je ne resterai pas longtemps simple hussard.

Il devait tenir parole, et son nom est rest attach  un des plus
audacieux exploits de la campagne de 92.

C'tait aprs la bataille de Jemmapes.

Le gnral Valence,  la suite d'une capitulation, tait entr dans
Namur; mais six mille soldats ennemis s'taient retranchs dans le
chteau, et de l prtendaient dicter des conditions  l'arme
franaise.

Le sige du chteau fut aussitt ordonn.

Mais il fallait commencer par se rendre matre du fort Vilatte qui en
dfendait l'accs, et dont l'attaque de vive force tait entirement
dangereuse et incertaine, en raison des nombreux fourneaux de mines que
les assigs avaient pratiqu sous les glacis.

C'est alors que Laveneur conoit le projet de s'en emparer en surprenant
la garnison.

A gauche du chteau se trouvait un chemin de communication d'un accs
trs difficile, et dfendu par des palissades et des parapets. Ce chemin
conduisait au fort.

--J'y passerai, dit Laveneur.

A minuit, en effet, guid par un dserteur, il sort  la tte de douze
cents hommes.

On marche en silence, et servi par une obscurit profonde, on arrive aux
premiers parapets. Ils ne sont pas gards ou les sentinelles se sont
endormies, on les franchit.

Mais les sentinelles des palissades crient et font feu...

Si dangereuse tait la situation que les hommes de Laveneur hsitent.
Lui s'lance en avant, mais se trouvant de trop petite taille pour
franchir les palissades.

--Jette-moi par-dessus! commande-t-il  un officier trs grand et trs
robuste, qui se trouvait prs de lui.

L'officier obit, puis se prcipita aprs son chef, et quelques
grenadiers, entrans par l'exemple, l'imitent malgr la fusillade la
plus meurtrire.

Laveneur, cependant, s'est relev sans blessures. Il s'lance vers le
poste, et apercevant le commandant qui s'efforce de rassembler la
garnison, il le saisit au collet d'une main, et de l'autre lui appuie
son pe sur la poitrine en lui disant:

--Conduis-moi  tes mines!...

Le commandant, tourdi, hsite.

--Conduis-moi  tes mines, rpte Laveneur d'une voix terrible, 
l'instant, ou tu es mort!

Et en mme temps, il appuie plus fort la pointe de son pe.

Epouvant, perdant la tte, le commandant se dcide  marcher, et
Laveneur, sur ses indications, arrache les mches de sa propre main.

Une heure aprs, la garnison du fort tait prisonnire, et le lendemain
le chteau avec ses six mille dfenseurs tait au pouvoir de
Laveneur...

Eh bien! c'est  cet homme que Dumouriez fit rendre la veste de simple
hussard...

Grande, il faut bien le dire, fut la surprise des soldats, mais l'effet
fut admirable, et peut-tre dcisif, tant il est vrai que souvent des
circonstances infimes produisent d'immenses rsultats. Ce fait dcida de
la discipline de l'arme. Les plus mutins des volontaires se disaient
entre eux.

--Il ne plaisante pas, le gnral.

Et voyant obir sans rcriminations un homme de la trempe de Laveneur,
avec normes moustaches, son air terrible et son bonnet de police sur le
ct, ils ajoutaient:

--Nous ferons bien d'obir, nous aussi...

Tout russissait, d'ailleurs,  Dumouriez, en ces commencements d'une
campagne qui allait dcider du sort de la France... Les vnements le
rcompensaient de la rapidit de ses dcisions et de sa prvoyance.

A chaque pas, pour ainsi dire, du difficile mouvement qu'il excutait
pour prvenir les Prussiens aux dfils de l'Argonne, une nouvelle
favorable lui arrivait.

L'avant-garde prussienne, tombant en plein dans le pige qu'il avait
tendu, s'tait retire devant la dmonstration de Dillon... On lui
annonait de Chlons quelques pices d'artillerie... Les troupes du camp
de Maulde,  la seule ide de rejoindre leur gnral ador, faisaient
deux tapes par jour... Kellermann venait de lui envoyer un de ses aides
de camp pour lui promettre le concours le plus dvou...

Enfin le 4 septembre 1792, Dumouriez put respirer... Il tenait une
partie des dfils de l'Argonne, et il tait de sa personne camp 
Grand-Pr.

C'est alors qu'il crivit  l'Assemble nationale la lettre demeure
clbre:

--Maintenant j'attends les Prussiens... Je suis aux Thermopyles et, plus
heureux que Lonidas, je n'y prirai pas!...

Alors, mes amis, de mme que leur chef, les soldats espraient.

La foi, de son radieux flambeau, illuminait leurs routes.

Ils avaient la foi.

Qui et dsespr de la patrie, et paru lche, et paru tratre.

De tous ces volontaires, arrachs la veille  leur charrue ou  leur
comptoir, il n'en tait pas un qui n'et fait le sacrifice de sa vie.

Et quand on ne craint plus la mort, on est invincible.

Le soir, runis autour des feux du bivouac, sans souci de la pluie qui
tombait, du jene de la journe, des privations du lendemain, ils se
disaient entre eux.

--Qu'ils viennent, les Prussiens, ils verront combien en France nous
sommes durs  mourir!

Et les lettrs d'entre eux--car il tait des gnies littraires, dans
ces armes du dvouement et de la libert--les philosophes ajoutaient:

--Qu'ils nous tuent, ces Prussiens, l'ide qui est en nous, l'ide de
libert s'chappera de nos blessures bantes et nous vengera!...

J'tais l, mes amis, mon me s'exaltait  ces saints enthousiasmes, et
en moi-mme je me disais:

O France, mre adore et sacre, mre pour qui nous sommes prts 
verser notre sang jusqu' la dernire goutte, France, si jamais dans
l'avenir un tel pril revenait pour toi, veuille Dieu que tes enfants,
les ntres, soient dignes de nous et qu'ils sachent mourir avant que tu
ne sois frappe,  Patrie!...

Cependant, nous tions dj au 13 septembre...

La saison pluvieuse rendait les chemins dtestables.

Les Prussiens, aprs avoir consomm les vivres qu'ils avaient trouv
dans Longwy et Verdun, achevaient de dvorer le pays dj puis par
l'arme franaise, et en taient rduits  tirer difficilement leur
subsistance de Trves et de Luxembourg.

Les garnisons de Sedan, Montmdy, Thionville, Metz, mme, allaient leur
faire une guerre implacable, inquiter leur ligne de retraite, menacer
leurs communications et couper leurs convois.

Beurnonville allait arriver le 14  Rhtel,  dix lieues de Grand-Pr,
avec des renforts.

Kellermann allait tre le 18  Bar, d'o sa jonction ne serait plus
qu'une question d'adresse et de manoeuvres.

Toutes les attaques des Prussiens ne faisaient qu'irriter le courage de
l'arme franaise, dont la position semblait inexpugnable.

Le roi de Prusse et son gnralissime Brunswick commenaient 
s'inquiter.

Les mouvements populaires sur lesquels ils avaient compt ne venaient
pas. Les paysans, terrifis d'abord de leurs proclamations, commenaient
 redresser la tte, et sortaient les vieux fusils de leurs cachettes.

Les soldats prussiens commenaient  sentir la faim, et quand ils n'ont
pas  manger plein leur ventre, ces robustes gens du Nord, ils sont
bien malades. On commenait  les rencontrer le long des routes, blmes,
les joues creuses, l'oeil brillant, tremblant la fivre, en qute de
quelques mauvais fruits verts, qui taient comme un poison pour leur
estomac dlabr, et qui les prdisposaient aux atteintes de la
dysenterie.

Alors, ceux qui avaient tant calomni Dumouriez, devenus ses flatteurs,
ne savaient par quels loges hyperboliques faire oublier leurs blmes,
et le pressaient de livrer bataille.

--Avec une arme telle que la vtre, lui disaient-ils, la victoire ne
saurait tre douteuse.

Mais lui, dont la tte restait froide, au milieu des plus brlantes
motions, rpondait tranquillement:

--Laissez faire le temps, laissez faire les pluies!... Livrer une
bataille, moi! pas si fou, je pourrai la perdre!... Renfermons-nous dans
nos places fortes, hors de la porte des Prussiens; faisons le vide
autour d'eux, coupons-leur les vivres, harcelons-les, fatiguons-les,
tchons que la France devienne pour eux un dsert o ils erreront comme
des loups affams, et nous en viendrons  bout sans combat.

La fortune nous souriait enfin, quand une faute de Dumouriez mit la
France  deux doigts de sa perte, et changea la belle situation dans
laquelle il se trouvait en une position plus critique et plus dangereuse
que jamais.

Il avait plac  la Croix-aux-Bois un colonel de dragons avec son
rgiment, deux bataillons de grenadiers et quatre pices de campagne.

Cette force lui avait paru suffisante pour garder ce passage trs
difficile, d'autant plus que ce colonel lui avait mand qu'il avait
excut ponctuellement ses ordres, et que ses retranchements et ses
abatis taient inattaquables, qu'il les avait prolongs jusqu' la tte
du bois, qu'il avait rendu la route impraticable par des tranches et
par des puits.

Le colonel mandait qu'outre ses bataillons il y avait  Vouziers un
excellent bataillon de volontaires des Ardennes, et un de ceux de
l'ancienne garnison de Longwy, qu'en leur donnant des armes, ils
suffiraient amplement  la dfense de ce passage...

Il demandait en consquence  rejoindre Dumouriez en ramenant avec lui
un de ses bataillons et trois escadrons de son rgiment.

Dumouriez, sans autre examen, et avec une lgret impardonnable, en un
chef d'arme, ajouta foi au rapport de ce colonel qui avait fait la
guerre en Amrique, qui tait d'un ge mr et qui ne paraissait pas
devoir en imposer.

La lettre du colonel tait du 11 septembre.

Le 12, Dumouriez lui envoya l'ordre de laisser 200 hommes dans les
retranchements, et de rentrer avec le reste de sa division.

En mme temps, il donnait au commandant de son artillerie, l'ordre le
plus positif d'envoyer sur le champ 600 fusils au bataillon des Ardennes
avec cent cartouches par arme.

Bien plus, il ordonna au commandant de ce bataillon des Ardennes d'aller
occuper les retranchements de la Croix-au-Bois avec sa troupe et trois
cents cavaliers de la gendarmerie nationale qui se trouvaient en
garnison  Vouziers.

Quoique la Croix-au-Bois ft trs prs de Grand-Pr, Dumouriez n'avait
jamais trouv le temps d'aller visiter ce poste si important.

Il s'en tait rapport  la fidlit des cartes, comme s'il n'et pas su
que les cartes, en France, ne semblent faites que pour induire en erreur
ceux qui les consultent.

C'tait une premire faute.

Il n'y avait pas mme envoy Thouvenot, qui l'et admirablement suppl.

Il n'y avait point tabli de batterie de canons de huit et de douze,
encore qu'il en et en quantit.

En tout et pour tout, il s'en tait rapport  l'exprience d'un
subalterne dont il ne savait rien, sinon qu'il passait pour un habile
homme de guerre... Comme s'il n'et pas su ce qu'il faut croire de ces
rputations banales que rien jamais n'a justifies et qui s'emparent,
par leur impudence, des places qui devraient tre rserves au mrite
seul.

Seconde faute, qui faillit faire chouer l'admirable plan qu'il avait
conu et que jusqu'alors il avait si bien conduit.

Donc, le 13 au matin, la Croix-au-Bois fut abandonne par le colonel et
la plus grande partie de ses troupes.

Et par surcrot de malheur, l'officier commandant le parc d'artillerie
ngligea l'ordre si prcis qu'il avait reu, et n'envoya au bataillon
des Ardennes, ni armes, ni munitions...

Avertis par leurs espions, les Prussiens ne tardrent pas  essayer de
profiter des fautes commises, et ds le lendemain, avant midi, ils se
prsentrent en forces au dfil de la Croix-au-Bois.

Les abatis avaient t si mal faits qu'ils furent  peine un obstacle...
La route avait t si superficiellement coupe qu'en moins de rien elle
fut assez rpare pour donner passage  l'artillerie.

Les cent hommes laisss en position essayrent d'abord de se dfendre,
puis, reconnaissant l'inutilit de leurs efforts, ils se dbandrent,
s'enfuirent  travers bois, et ne tardrent pas  arriver au camp de
Dumouriez.

Lui frmit...

Il vit l'Argonne, le boulevard de la France, au pouvoir des Prussiens.

Sans perdre une seconde, il donna au gnral Chazot deux brigades, six
escadrons et douze pices de huit, lui commandant de courir reprendre 
tout prix le dfil.

--Et pas d'hsitation, commanda-t-il... Ne laissez pas l'ennemi se
retrancher, abordez-le  la baonnette...

Chazot, malheureusement, hsita et ttonna...

Il perdit un jour entier, et le lendemain il lui fallut des efforts
inous et un combat affreusement meurtrier pour reconqurir la
Croix-au-Bois...

Si du moins il et su la garder!

Mais non.

A peine matre de la position, au lieu de la fortifier il laissa ses
troupes se reposer...

Si bien que les Prussiens revinrent plus nombreux, l'attaqurent avec
une irrsistible fureur, et le forcrent  se replier sur Vouziers,
aprs avoir perdu ses canons.

A la mme heure, une autre colonne prussienne s'emparait du passage du
Chne-Populeux.

Ces deux nouvelles arrivant coup sur coup  Dumouriez n'branlrent pas
son courage.

Il vit sa position si belle la veille, dsespre... Il se vit cern,
tourn, pris au pige qu'il avait tendu  l'ennemi... N'importe.

Sa rsolution tait si bien prise de mourir plutt que de mettre bas les
armes, qu'il garda toute sa prsence d'esprit et ces apparences de
scurit parfaite indispensables  un gnral en chef.

Il rassemble ses aides de camp, et, avec cette promptitude de dcision
qui est le propre des grands capitaines, il leur dicte ses ordres.

Beurnonville quittera Rhtel  l'instant et se htera d'accourir 
Sainte-Menehould, et o lui-mme Dumouriez va se rendre, et o
Kellermann oprera sa jonction.

Kellermann doublera les tapes pour arriver plus vite.

Dillon, sans s'inquiter de sa droite ni de sa gauche, devra tenir comme
un roc aux dbouchs des Islettes et de la Chalade.

Ces prcautions prises, ce nouveau plan arrt, Dumouriez ne songea plus
qu' tirer le gros de son arme, qu'il commandait en personne, de cette
impasse de Grandpr, o d'un moment  l'autre il pouvait tre accabl
par toutes les forces prussiennes.

Matre encore de tout le cours de l'Aisne, il entrevoyait la possibilit
d'y prendre une position formidable pour en dfendre le passage.

Un temps affreux l'aida  se sauver.

Il se garda bien de faire aucun prparatif apparent de dpart, aucun
mouvement, aucun dplacement, surtout  l'avant-garde, tant qu'il fit
jour...

Au milieu de tous ses embarras, le gnral prussien prince de Hohenlohe
lui ayant fait demander une entrevue, il comprit que l'ennemi se dfiait
et voulait pntrer dans ses lignes...

Cependant ne pouvant se rendre au rendez-vous et sentant quels soupons
et excits un refus, il y envoya le gnral Duval.

Le prince de Hohenlohe fut exact, tout se passa en politesse
rciproques, et le prince ne cacha pas sa surprise  Duval de voir tant
d'ordre dans ses postes, et tant d'officiers parfaitement polis...

Les migrs avaient dit aux Prussiens que l'arme franaise n'tait
commande que par des bijoutiers, des cordonniers et des tailleurs
ignorant mme comment se charge un canon.

Duval, officier d'une haute intelligence dsabusa l'missaire prussien,
lui expliquant que tous les gnraux franais avaient fait plusieurs
campagnes, et que le gnral en chef, Dumouriez avait gagn tous ses
grades sous l'ancienne monarchie.

Le prince de Hohenlohe ne put rien surprendre d'une retraite que tout le
monde ignorait encore, et Duval--mentant d'autant mieux qu'il croyait
dire la vrit,--annona que le lendemain Beurnonville et Kellerman
devaient arriver  Grandpr.

Cependant la nuit venue, l'avant-garde se replia en trois colonnes, sans
bruit, n'ayant ni augment ni diminu ses feux, la droite par Marque, le
centre par Chevires et la gauche par Grandpr.

Elle rompit les ponts aprs elle. Duval et Stengel la commandaient. Ils
firent halte, pour donner  l'arme le temps de se mettre en marche
tant chargs de faire son arrire-garde.

A minuit, Dumouriez partit du chteau de Grandpr, o il avait tabli
son quartier-gnral et monta au camp, qu'il trouva encore tendu.

Les chemins entre le chteau et le camp taient si mauvais, la nuit
tait si noire, que les ordonnances envoyes en avant s'taient perdues.

Dumouriez se gardant bien de faire battre le tambour, fit passer de
bouche en bouche l'ordre de lever les tentes et de plier bagages, et
moins d'une heure plus tard, sur les deux heures de la nuit, l'arme se
mettait en marche en silence.

Dumouriez gagna d'abord les hauteurs d'Autry et donna ses ordres pour
qu'on s'y ranget en bataille.

A huit heures, les dernires troupes passrent les ponts de Senucque et
de Grandcham et prirent position.

Grce  une manoeuvre d'une audace et d'une adress inoue, Dumouriez
venait de sauver son arme, et de la replacer dans une position 
attendre la bataille.

Rassur, il crivit  Danton:

J'ai t forc d'abandonner le camp de Grand-Pr... La retraite s'est
faite avec un bonheur que je n'osais pas esprer... Je rponds de
tout...

Il avait raison d'en rpondre:

Le 20 septembre, date  jamais mmorable de notre histoire, sur les
trois heures du matin, l'arme prussienne s'branla pour attaquer la
petite arme franaise, qu'elle apercevait audacieusement poste sur la
hauteur du moulin de Valmy.

Un ravin sparait les deux armes, dont la position avait ceci
d'extraordinaire que les Franais faisaient face  la France, tandis que
les Prussiens avaient  dos le pays qu'ils venaient d'envahir.

Brunswick avait fait avancer cinquante-huit bouches  feu, pensant, il
l'a avou depuis, qu'une douzaine de voles de canon, le ronflement des
boulets, le bruit et la fume suffiraient pour pouvanter et disperser
ces bataillons de volontaires qu'on avait la folie d'opposer  ses
vieilles troupes...

Mais il se trompait... La jeune arme de la Rvolution sut garder sous
le feu une si hroque attitude que Brunswick, saisi de stupeur, se
retournant vers ses officiers, leur dit:

--Voyez, messieurs, voyez  quelles troupes nous avons affaire!... Qui
diable et jamais cru cela!

Oui, en effet, qui diable et jamais cru que les vieux grenadiers de
Frdric, exalts par la prsence et les exhortations de leur roi, ne
russiraient pas  enlever les positions choisies par Dumouriez...

C'est ce qui arriva, cependant...

Aprs une canonnade de plus de douze heures, aprs avoir vu par cinq
fois ses profondes colonnes d'attaque repousses, Brunswick se dcida 
donner l'ordre de la retraite.

Par deux fois le roi de Prusse, frmissant de colre, ordonna  son
gnralissime de tenter un dernier effort.

--Nous ne vaincrons pas ici, rpondit Brunswick dcourag...

L'arme de la Rvolution venait de recevoir le baptme du feu et de
gagner sa premire bataille... A moins d'un mois de l les Prussiens
battaient en retraite...

Dumouriez avait tenu parole: il avait sauv la France.

                                  FIN

                      Saint-Omer Typ H D'HOMONT.

       *       *       *       *       *

On a effectu les corrections suivantes:

Lukner=> Luckner {pg 12, 17, 195}

parmi les palfreniers=> parmi les palefreniers {pg 49}

ses cheveux s'chapassent en dsordre=> ses cheveux s'chappassent en
dsordre {pg 62}

Qu'tait le soldait de l'ancienne monarchie=> Qu'tait le soldat de
l'ancienne monarchie {pg 108}

je me suis demand porfois=> je me suis demand parfois {pg 126}

sceptiques du lendedemain=> sceptiques du lendemain {pg 144}

n'avait plus au au monde=> n'avait plus au monde {pg 150}

Sdan=> Sedan {pg 158, 166}

O sont les bches et les pioches=> O sont les bches et les pioches
{pg 169}

que leurs chaussures les blessait=> que leurs chaussures les blessaitent
{pg 183}

se composait donc de troupes ne ligne=> se composait donc de troupes de
ligne {pg 212}

quant il est assailli=> quand il est assailli {pg 222}

l'ardeur de l'ambition sonffrante=> l'ardeur de l'ambition souffrante
{pg 235}

et dressait les plans ce campagne=> et dressait les plans de campagne
{pg 236}

d'une infatiguable activit=> d'une infatigable activit {pg 274}

la dyssenterie=> la dysenterie {pg 291}

Bruswick se dcida=> Brunswick se dcida {pg 300}






End of Project Gutenberg's Le capitaine Coutanceau, by mile Gaboriau

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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