The Project Gutenberg EBook of Pcheur d'Islande, by Pierre Loti
#8 in our series by Pierre Loti

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Title: Pcheur d'Islande

Author: Pierre Loti

Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on March 19, 2002]
[Most recently updated: June 15, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PCHEUR D'ISLANDE ***




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Pcheur d'Islande

Compositions de E. Rudaux

Pierre Loti
De l'Acadmie Franaise

A Madame Adam
(Juliette Lamber)
Hommage d'affection filiale,
Pierre Loti




Premire Partie

I


Ils taient cinq, aux carrures terribles, accouds  boire, dans une
sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer.  Le gte, trop
bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intrieur d'une
grande mouette vide; il oscillait faiblement, en rendant une plainte
monotone, avec une lenteur de sommeil.

Dehors, ce devait tre la mer et la nuit, mais on n'en savait trop
rien: une seule ouverture coupe dans le plafond tait ferme par un
couvercle en bois, et c'tait une vieille lampe suspendue qui les
clairait en vacillant.

Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vtements mouills schaient,
en rpandant de la vapeur qui se mlait aux fumes de leurs pipes de
terre.

Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait trs
exactement la forme,
et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des
caissons troits scells au murailles de chne.  De grosses poutres
passaient aud-dessus d'eux, presque  toucher leurs ttes; et, derrire
leurs dos, des couchettes qui semblaient creuses dans l'paisseur de
la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les
morts. Toutes ces boiseries taient grossires et frustes, imprgnes
d'humidit et de sel; uses, polies par les frottements de leurs mains.

Ils avaient bu, dans leurs cuelles, du vin et du cidre, qui taient
franches et braves.  Maintenant ils restaient attabls et devisaient,
en breton, sur des questions de femmes et de mariages.

Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faence tait fixe sur
une planchette,  une place d'honneur.  Elle tait un peu ancienne, la
patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naf.  Mais les
personnages en faence se conservent beaucoup plus longtemps que les
vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encotre l'effet
d'une petite chose trs frache au milieu de tous les gris sombres de
cette pauvre maison de bois.  Elle avait d couter plus d'une ardente
prire,  des heures d'angoisses; on avait clou  ses pieds deux
bouquets de fleurs artivicielles et un chapelet.

Ces cinq hommes taient vtus pareillement, un pais tricot de laine
bleue serrant le torse et s'enfonant dans la ceinture du pantalon; sur
la tte, l'espce de casque en toile goudronne qu'on appelle _surot_
(du nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hmisphre amne les
pluies).

Ils taient d'ges divers.  Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans;
trois autres, de vingt-cinq  trente.  Le dernier, qu'ils appelaient
Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept.  Il tait dj un homme,
pour la taille et la force; une barbe noire, trs fine et trs frise,
couvrait ses joues; seulement il avait gard ses yeus d'enfant, d'un
gris bleu, qui taient extrmement doux et tout nafs.

Trs prs les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient prouver
un vrai bien-tre, ainsi tapis dans leur gte obscur.

... Dehors, ce devait tre la mer et la nuit, l'infinie dsolation des
eaux noires et profondes.  Une montre de cuivre, accroche au mur,
marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le
plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie.

Ils traitaient trs gament entre eux ces questions de mariage, - mais
sans rien dire qui ft dshonnte.  Non, c"taient des projets pour
ceux qui taient encore garons, ou bien des histoires drles arrives
dans le _pays,_ pendant des ftes de noces.  Quelquefois ils lanaient
bien, avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir
d'aimer.  Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi tremps, est
toujours une chose saine, et dans sa crudit mme il demeure presque
chaste.

Cependant Sylvestre s'ennuyait,  cause d'un autre appel Jean (un nom
que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas.  En effet, o
tait-il donc ce Yann; toujours  l'ouvrage l-haut?  Pourquoi ne
descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fte?

--Tantt minuit, pourtant, dit le capitaine.

Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tte le couvercle de
bois, afin d'appeler par l ce Yann.  Alors une lueur trs trange
tomba d'en haut:

--Yann!  Yann !... Eh! _l'homme!_

_L'homme_ rpondit rudement du dehors.

Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si ple qui
tait entre ressemblait bien  celle du jour.  - "Bientt minuit..."
Cependant c'tait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
crpusculaire renvoye de trs loin par des miroirs mystrieux.

Le trou referm, la nuit revint, la petite lampe se remit  briller
jaune, et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une
chelle de bois.

Il entra, oblig de se courber en deux comme un gros ours, car il tait
presque un gant.  Et d'abrod il fit une grimace en se pinant le bout
du nez  cause de l'odeur cre de la saumure.

Il dpassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
par sa carrure qui tait droite comme une barre; quand il se prsentait
de face, les muscles de ses paules, dessins sous son tricot bleu,
formaient comme deux boules en haut de ses bras.  Il avait de grands
yeux bruns trs mobiles,  l'expression sauvage et superbe.

Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
tendresse,  la faon des enfants; il tait fianc  sa soeur et le
traitait comme un grand frre.  L'autre se laissait caresser avec un
air de lion clin, en rpondant par un bon sourire  dents blanches.

Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
chez les autres hommes, taient un peu espaces et semblaient toutes
petites.  Ses moustaches blondes taient assez courtes, bien que jamais
coupes; elles taient frises trs serr en eux petits rouleaux
symtriques au-dessus de ses lvres qui avaient des contours fins et
exquis; et puis elles s'bouriffaient aux deux bouts, de chaque ct
des coins profonds de sa bouche.  Le reste de sa barbe tait tondu ras,
et ses joues colores avaient gard un velout frais, comme celui des
fruits que personne n'a touchs.

On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.

Cet allumage tait une manire pour lui de fumer un peu.  C'tait un
petit garon robuste,  la figure ronde, un peu le cousin de tous ces
marins qui taient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
travail assez dur, il tait l'enfant gt du bord.  Yann le fit boire
dans son verre, et puis on l'envoya se coucher.

Aprs, on reprit la grande conversation des mariages:

--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?

--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, 
vingt-sept ans, pas mari encore!  Les filles, qu'est-ce qu'elles
doivent penser quand elles le voient?

Lui rpondit, en secouant d'un geste trs ddaigneux pour les femmes
ses paules effrayantes:

--Mes noces  moi, je les fais  la nuit; d'autre fois, je les fais 
l'heure; c'est suivant.

Il venait de finir ses cinq annes de service  l'tat, ce Yann.  Et
c'est l, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait  appris 
parler le franais et  tenir des propos sceptiques.  - Alors il
commena de raconter ses noces dernires qui, parat-il, avaient dur
quinze jours.

C'tait  Nantes, avec une chanteuse.  Un soir, revenant de la mer, il
tait entr un peu gris dans un Alcazar.  Il y avait  la porte une
femme qui vendait des bouquets normes aux prix d'un louis de vingt
francs.  Il en avait achet un, sans trop savoir qu'en faire, et puis
tout de suite en arrivant, il l'avait lanc  tour de bras, _en plein
par la figure,_  celle qui chantait sur la scne?  - moiti
dclaration brusque, moiti ironie pour cette poupe peinte qu'il
trouvait par trop rose.  La femme tait tombe du coup; aprs, elle
l'avait ador pendant prs de trois semaines.

--Mme, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette
montre en or.

Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
mprisable joujou.  C'tait cont avec des mots rudes et des images 
lui.  Cependant cette banalit de la vie civilise, dtonnait beaucoup
au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer
qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par
en haut, qui avait apport la notion des ts mourants du ple.

Et puis ces manires de Yann faisaient de la peine  Sylvestre et le
surprenaient.  Lui tait un enfant vierge, lev dans le respect des
sacrements par une vieille grand'mre, veuve d'un pcheur du village de
Ploubazlanec.  Tout petit, il allait chaque jour avec elle rciter un
chapelet,  genoux sur la tombe de sa mre.  De ce cimetire, situ sur
la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche o son pre
avait disparu autrefois dans un naufrage.

--Comme ils taient pauvres, sa grand'mre et lui, il avait d de trs
bonne heure naviguer  la pche, et son enfance s'tait passe au
large.  Chaque soir il disait encore ses prires et ses yeux avaient
gard une candeur religieuse.  Il tait beau, lui aussi, et, aprs
Yann, le mieux plant du bord.  Sa voix trs douce et ses intonnations
de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe
noire; comme sa croissance s'tait faite trs vite, il se sentait
presque embarrass d'tre devenu tout d'un coup si large et si grand.
Il comptait se marier bientt avec la soeur de Yann, mais jamais il
n'avait rpondu aux avances d'aucune fille.

A bord, ils ne possdaient en tout que trois couchettes, - une pour
deux - et ils y dormaient  tour de rle, en se partageant la nuit.

Quand ils eurent fini leur fte, --clbre en l'honneur de
l'Assomption de la Vierge leur patronne, - il tait un peu plus de
minuit.  Trois d'entre eux se coulrent pour dormir dans les petites
niches noires qui ressemblaient  des spulcres, et les trois autres
remontrent sur le pont reprendre le grand travail interrompu de la
pche; c'tait Yann, Sylvestre, et un de leur pays appel Guillaume.

Dehors il faisait jour, ternellement jour.

Mais c'tait une lumire ple, ple, qui ne ressemblait  rien; elle
tranait sur les choses comme des reflets de soleil mort.  Autour
d'eux, tout de suite commenait un vide immense qui n'tait d'aucune
couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait
diaphane, impalpable, chimrique.

L'oeil saisissait  peine ce qui devait tre la mer: d'abord cela
prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune
image  reflter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine
de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.

La fracheur humide de l'air tait plus intense, plus pntrante que du
vrai froid, et, en respirant, on sentait trs fort le got de sel.
Tout tait calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes
et incolores semblaient contenir cette lumire latente qui ne
s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la
nuit, et toutes ces pleurs des choses n'taient d'aucune nuance
pouvant tre nomme.

Ces trois hommes qui se tenaient l vivaient depuis leur enfance sur
ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
troubles comme des visions.  Tout cet infini changeant, ils avaient
coutume de le
voir jouer autour de leur troite maison de planches, et leurs yeux y
taient habitus autant que ceux des grands oiseaux du large.

Le navire ce balanait lentement sur place; en rendant toujours sa mme
plainte, monotone comme une chanson de Bretagne rpte en rve par un
homme endormi.  Yann et Sylvestre avaient prpar trs vite leurs
hameons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel
et, aiguisant son grand couteau, s'asseyait derrire eux pour attendre.

Ce ne fut pas long.  A peine avaient-ils jet leurs lignes dans cette
eau tranquille et froide, ils le relevrent avec des poissons lourds,
d'un gris luisant d'acier.

Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre;
c'tait rapide et incessant, cette pche silencieuse.  L'autre
ventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la
saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derrire
eux, toute ruisselante et frache.

Les heures passaient monotones, et, dans les grandes rgions vides du
dehors, lentement la lumire changeait; elle semblait maintenant plus
relle.  Ce qui avait t un crpuscule blme, une espce de soir d't
hyperbore, devenait  prsent, sans intermde de nuit, quelque chose
comme une aurore, que tous les miroirs de la mer refltaient en vagues
tranes roses...

--C'est sr que tu devrais te marier, Yann, dit tout  coup Sylvestre,
avec beaucoup de srieux cette fois, en regardant dans l'eau.  (Il
avait l'air de bien en connatre quelqu'une en Bretagne qui s'tait
laiss prendre aux yeux bruns de son grand frre, mais il se santait
timide en touchant  ce sujet grave.)

--Moi!...  Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait,
ce Yann, toujours ddaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune
des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite
tous, ici tant que vous tes, au bal que je donnerai...

Ils continurent de pcher, car il ne fallait pas perdre son temps en
causeries: on tait au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer.
Ils avaient tous veill la nuit d'avant et attrap, en trente heures,
plus de mille morues trs grosses; aussi leurs bras forts taient las,
et ils s'endormaient.  Leur corps veillait seul, et continuait de
lui-mme sa manoeuvre de pche, tandis que, par instants, leur esprit
flottait en plein sommeil.  Mais cet air du large qu'ils respiraient
tait vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que,
malgr leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilate et les joues
fraches.

La lumire matinale, la lumire vraie, avait fini par venir; comme au
temps de la Gense elle s'tait _spare d'avec les tnbres_ qui
semblaient s'tre tasses sur l'horizon, et restaient l en masses trs
lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien  prsent qu'on
sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait t vague et
trange comme celle des rves.

Dans ce ciel trs couvert, trs pais, il y avait  et l des
dchirures, comme des perces dans un dme, par o arrivaient de grands
rayons couleur d'argent rose.

Les nuages infrieurs taient disposs en une bande d'ombre intense,
faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indcision et
d'obscurit.  Ils donnaient l'illusion d'un espace ferm, d'une limite;
ils taient comme des rideaux tirs sur l'infini, comme des voiles
tendus pour
cacher de trop gigantesques mystres qui eussent troubl l'imagination
des hommes.  Ce matin-l, autour du petit assemblage de planches qui
portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un
aspect de recueillement immense; il s'tair arrang en sanctuaire, et
les gerbes de rayons, qui entraient par les tranes de cette vote de
temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un
parvis de marbre.  Et puis, peu  peu, on vit s'clairer trs loin une
autre chimre: une sorte de dcoupure rose trs haute, qui tait un
promontoire de la sombre Islande...

Les noces de Yann avec la mer!...  Sylvestre y repensait, tout en
continuant de pcher sans plus oser rien dire.  Il s'tait senti triste
en entendant le sacrement du mariage ainsi tourn en moquerie par son
grand frre; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il tait
superstitieux.

Depuis si longtemps il y songeait,  ces noces de Yann!  Il avait rv
qu'elles se feraient avec Gaud Mvel, - une blonde de Paimpol, - et
que, lui, aurait la joie de voir cette fte avant de partir pour le
service, avant cet exil de cinq annes, au retour incertain, dont
l'approche invitable commenait  lui serrer le coeur...

Quatre heures du matin.  Les autres, qui taient rests couchs en bas,
arrivrent tous trois pour les relever.  Encore un peu endormis, humant
 pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de
mettre leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, blouis d'abord
par tous ces reflets de lumire ple.

Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier djeuner du
matin avec des biscuits; aprs les avoir casss  coups de maillet, ils
se mirent  les croquer d'une manire trs bruyante, en riant de les
trouver si durs.  Ils taient redevenus tout  fait gais  l'ide de
descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se
tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allrent jusqu'
l'coutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.

Avant de disparatre par ce trou, ils s'arrtrent  jouer avec un
certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
d'normes pattes encore gauches et enfantines.  Ils l'agaaient de la
main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du
mal.  Alors Yann, avec un froncement de colre dans ses yeux
changeants, le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et
hurler.

Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature tait reste un peu
sauvage, et quand son tre physique tait seul en jeu, une caresse
douce tait souvent chez lui trs prs d'une violence brutale.






II


Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur.  Il allait
chaque anne faire la grande pche dangereuse dans ces rgions froides
o les ts n'ont plus de nuits.

Il tait trs ancien, comme la Vierge de faence sa patronne.  Ses
flancs pais,  vertbres de chne, taient raills, rugueux,
imprgns
d'humidit et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
senteurs vivifiantes du goudron.  Au repos il avait un air lourd, avec
sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient,
il retrouvait sa vigueur lgre, comme les mouettes que le vent
rveille.  Alors il avait sa faon  lui de _s'lever  la lame_ et de
rebondir, plus lestement que bien des jeunes, taills avec les finesses
modernes.

Quant  eux, les six hommes et le mousse, ils taient des _Islandais_
(une race vaillante de marins qui est rpandue surtout au pays de
Paimpol et de Trguier, et qui s'est voue de pre en fils  cette
pche-l).

Ils n'avaient presque jamais vu l't de France.

A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pcheurs, dans
le port de Paimpol, la bndiction des dparts.  Pour ce jour de fte,
un reposoir, toujours le mme, tait construit sur le quai; il imitait
une grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophes d'ancres,
d'avirons et de filets, trnait, douce et impassible, la Vierge,
patronne des marins, sortie pour eux de son glise, regardant toujours,
de gnration en gnration, avec ses mmes yeux sans vie, les heureux
pour qui la saison allait tre bonne, - et les autres, ceux qui ne
devaient pas revenir.

Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mres,
de fiances et de soeurs, faisait le tour du port, o tous les navires
islandais, qui s'taient pavoiss, saluaient du pavillon au passage.
Le prtre, s'arrtant devant chacun d'eux, disait les paroles et
faisait les gestes qui bnissent.

Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
vide d'poux, d'amants et de fils.  En s'loignant, les quipages
chantaient ensemble,  pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
toile-de-la-Mer.

Et chaque anne, c'tait le mme crmonial de dpart, les mmes adieux.

Aprs, recommenait la vie du large, l'isolement  trois ou quatre
compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux
froides de la mer hyperbore.

Jusqu'ici, ont tait revenu; - la Vierge toile-de-la-Mer avait protg
ce navire qui portait son nom.

La fin d'aot tait l'poque de ces retours.  Mais la _Marie_ suivait
l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement 
Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne o l'on vend
bien sa pche, et dans les les de sable  marais salants o l'on
achte le sel pour la campagne prochaine.

Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se rpandent pour
quelques jours les quipages robustes, avides de plaisir, griss par ce
lambeau d't, par cet air plus tide; - par la terre et par les femmes.

Et puis, avec les premires brumes de l'automne, on rentre au foyer, 
Paimpol ou dans les chaumires parses du pays de Golo, s'occuper pour
un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances.  Presque
toujours on trouve l des petits nouveau-ns, conus l'hiver d'avant,
et qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptme: -
il faut beaucoup d'enfants  ces races de pcheurs que l'Islande dvore.






III


A Paimpol, un beau soir de cette anne-l, un dimanche de juin, il y
avait deux femmes trs occupes  crire une lettre.

Cela se passait devant une large fentre qui tait ouverte et dont
l'appui, en granit ancien et massif, portait une range de pots de
fleurs.

Penches sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
coiffe extrmement grande,  la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe
toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adopte les Paimpolaises: -
deux amoureuses, et-on dit, rdigeant ensemble un message tendre pour
quelque bel _Islandais._

Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tte, cherchant ses
ides.  Tiens! Elle tait vieille, trs vieille, malgr sa tournure
jeunette, ainsi vue de dos sous son petit chle brun.  Mais tout  fait
vieille: une bonne grand'mre d'au moins soixante-dix ans.  Encore
jolie par exemple, et encore frache, avec les pommettes bien roses,
comme certains vieillards ont le don de les conserver.  Sa coiffe, trs
basse sur le front et sur le sommet de la tte, tait compose de deux
ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'chapper les uns
des autres et retombaient sur la nuque.  Sa figure vnrable
s'encadrait bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui
avaient un air religieux.  Ses yeux, trs doux, taient pleins d'une
bonne honntet.  Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et,
quand elle riait, on voyait  la place ses gencives rondes qui avaient
un petit air de jeunesse.  Malgr son menton, qui tait devenu "en
pointe de sabot" (comme elle avait coutue de dire), son profil n'tait
pas trop gt par les annes; on devinait encore qu'il avait d tre
rgulier et pur comme celui des saintes d'glise.

Elle regardait par la fentre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
raconter de plus pour amuser son petit-fils.

Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drles 
dire sur les uns ou les autres, ou mme sur rien du tout.  Dans cette
lettre, il y avait dj trois ou quatre histoires impayables, - mais
sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'me.

L'autre, voyant que les ides ne venaient plus, s'tait mise  crire
soigneusement l'adresse:

_A monsieur Moan, Sylvestre,  bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
dans la mer d'Islande par Reickawick._

Aprs, elle aussi releva la tte pour demander:

--C'est-il fini, grand'mre Moan?

Elle tait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de
vingt ans.  Trs blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne o la
race est brune; trs blonde, avec des yeux d'un gris de lin  cils
presque noirs.  Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, taient
comme repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus fonce, qui
donnait une expression de vigueur et de volont.  Son profil, un peu
court, tait trs noble, le nez prolongeant la ligne du front avec une
rectitude absolue, comme dans les visages grecs.  Une fossette
profonde, creuse sous la lvre infrieure, en accentuait
dlicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une pense la
procupait beaucoup, elle la mordait, cette lvre, avec ses dents
blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites
tranes plus rouges.  Dans toute sa personne svelte, il y avait
quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis
marins d'Islande ses anctres.  Elle avait une expression d'yeux  la
fois obstine et douce.

Sa coiffe, tait en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
cts, laissant voir d'paisses nattes de cheveux roules en colimaon
au-dessus des oreilles - coiffure conserve des temps trs anciens et
qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paipolaises.

On sentait qu'elle avait t leve autrement que cette pauvre vieille
 qui elle prtait le nom de grand'mre, mais qui, de fait, n'tait
qu'une grand'tante loigne, ayant eu des malheurs.

Elle tait la fille de M. Mvel, un ancien Islandais, un peu forban,
enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.

Cette belle chambre o la lettre venait de s'crire tait la sienne: un
lit tout neuf  la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une
dentelle au bord; et, sur les paisses murailles, un papier de couleur
claire attnuant les irrgularits du granit.  Au plafond, une couche
de chaux blanche recouvrait des solives normes qui rvlaient
l'anciennet du logis; - c'tait une vraie maison de bourgeois aiss,
et les fentres donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol o
se tiennent les marchs et les pardons.

--C'est fini, grand'mre Yvonne?  Vous n'avez plus rien  lui dire?

--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au
fils Gaos.

Le fils Gaos!... autrement dit Yann...

Elle tait devenue trs rouge, la belle jeune fille fire, en crivant
ce nom-l.

Ds que ce fut ajout au bas de la page d'une criture courue, elle se
leva en dtournant la tte, comme pour regarder dehors quelque chose de
trs intressant sur la place.

Debout lle tait un peu grande; sa taille tait moule comme celle
d'une lgante dans un corsage ajust ne faisant pas de plis.  Malgr
sa coiffe, elle avait un air de demoiselle.  Mme ses mains, sans avoir
cette excessive petitesse tiole qui est devenue une beaut par
convention, taient fines et blanches, n'ayant jamais travaill  de
grossiers ouvrages.

Il est vrai, elle avait bien commenc par tre une petite Gaud courant
pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mre, allant presque  l'abandon
pendant ces saisons de pche que son pre passait en Islande; jolie,
rose, dpeigne, volontaire, ttue, poussant vigoureuse au grand
souffle pre de la Manche.  En ce temps-l, elle tait recueillie par
cette pauvre grand'mre Moan, qui lui donnait Sylvestre  garder
pendant ses dures journes de travail chez les gens de Paimpol.

Et elle avait une adoration de petite mre pour cet autre tout petit
qui lui tait confi, dont elle tait l'ane d' peine dix-huit mois;
aussi brun qu'elle tait blonde, aussi soumis et clin qu'elle tait
vive et capricieuse.

Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse
ni les villes n'avaient grise: il lui revenait  l'esprit comme un
rve lointain de libert sauvage, comme un ressouvenir d'une poque
vague et mystrieuse o les grves avaient plus d'espace, o
certainement les falaises taient plus gigantesques...

Vers cinq ou six ans, encore de trs bonne heure pour elle, l'argent
tait venu  son pre qui s'tait mis  acheter et  revendre des
cargaisons de navire, elle avait t emmene par lui  Saint-Brieuc, et
plus tard  Paris.  - Alors, de petite Gaud, elle tait devenue une
_mademoiselle Marguerite,_ grande, srieuse, au regard grave.  Toujours
un peu livre  elle-mme dans un autre genre d'abandon que celui de la
grve bretonne, elle avait conserv sa nature obstine d'enfant.  Ce
qu'elle savait des choses de la vie avait t rvl bien au hasard,
sans discernement aucun; mais une dignit inne, excessive, lui avait
servi de sauvegarde.  De temps en temps elle prenait des allures de
hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui
surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours
devant celui des jeunes hommes; mais il tait si honnte et si
indiffrent que ceux-ci ne pouvaient gure s'y mprendre, ils voyaient
bien tout de suite qu'ils avaient affaire  une fille sage, frache de
coeur autant que de figure.

Dans ces grandes villes, son costume s'tait modifi beaucoup plus
qu'elle-mme.  Bien qu'elle et gard sa coiffe, que les Bretonnes
quittent difficilement, elle avait vite appris  s'habiller q'une autre
faon.  Et sa taille autrefois libre de petite pcheuse, en se formant,
en prenant la plnitude de ses beaux contours germs au vent de la mer,
s'tait amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle.

Tous les ans, avec son pre, elle revenait en Bretagne, - l't
seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses
souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire
Marguerite); un peu curieuse peut-tre de voir ces Islandais dont on
parlait tant, qui n'taient jamais l, et dont chaque anne
quelques-uns de plus manquaient  l'appel; entendant partout causer de
cette Islande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et o
tait  prsent celui qu'elle aimait...

Et puis un beau jour elle avait t ramene pour tout  fait au pays de
ces pcheurs, par un caprice de son pre, qui avait voulu finir l son
existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de  Paimpol.

La bonne vieille grand'mre, pauvre et proprette, s'en alla en
remerciant, ds que la lettre fut relue et l'enveloppe ferme.  Elle
demeurait assez loin,  l'entre du pays de Ploubazlanec, dans un
hameau de la cte, encore dans cette mme chaumire o elle tait ne,
o elle avait eu ses fils et ses petits-fils.

En traversant la ville, elle rpondait  beaucoup de monde qui lui
disait bonsoir: elle tait une des anciennes du pays, dbris d'une
famille vaillante et estime.

Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait  paratre  peu
prs bien mise, avec de pauvres robes raccommodes, qui ne tenaient
plus.  Toujours ce petit chle brun de Paimpolaise, qui tait sa tenue
d'habill et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'annes les
cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre chlen de
mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et
depuis ce temps l mnag pour les dimanches, encore bien prsentable.

Elle avait continu de se tenir droite dans sa marche, pas du tout
comme les vieilles; et vraiment malgr ce menton un peu trop remont,
avec ces

yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empcher de la
trouver bien jolie.

Elle tait trs respecte, et cela ce voyait, rien que dans les
bonsoirs que les gens lui doannaient.  En route elle passa devant chez
son _galant_, un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son tat;
octognaire, qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte
tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux tablis.  - Jamais il
ne s'tait consol, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en
premires ni en secondes noces; mais avec l'ge, cela avait tourn en
une espce de rancune comique, moiti maligne, et il l'interpellait
toujours:

--Eh bien! la belle, quand a donc qu'il faudra aller vous _prendre
mesure?..._

Elle remercia, disant que non, qu'elle n'tait pas encore dcide  se
faire faire ce costume-l.  Le fait est que ce vieux, dans sa
plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de
sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres...

--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gnez pas, la belle,
vous savez...

Il lui avait dj fait cette mme factie plusieurs fois.  Et
aujourd'hui elle avait peine  en rire: c'est qu'elle se sentait plus
fatigue, plus casse par sa vie de labeur incessant, - et elle
songeait  son cher petit-fils, son dernier, qui,  son retour
d'Islande, allait partir pour le service.  - Cinq annes!...  S'en
aller en Chine peut-tre,  la guerre!...  Serait-elle bien l, quand
il reviendrait?  - Une angoisse la prenait  cette pense...  Non,
dcidment, elle n'tait pas si gaie qu'elle en avait l'air, cette
pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait horriblement
comme pour pleurer.

C'tait donc possible cela, c'tait donc vrai, qu'on allait bientt le
lui enlever, ce dernier petit-fils...  Hlas! Mourir peut-tre toute
seule, sans l'avoir revu...  On avait bien fait quelques dmarches (des
messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empcher de partir,
comme soutien d'une grand'mre presque indigente qui ne pourrait
bientt plus travailler.  Cela n'avait pas russi, -  cause de
l'autre, Jean Moan le dserteur, un frre an de Sylvestre dont on ne
parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de mme quelque
part en Amrique, enlevant  son cadet le bnfice de l'exemption
militaire.  Et puis on avait object sa petite pension de veuve de
marin; on ne l'avait pas trouve assez pauvre.

Quand elle fut rentre, elle dit longuement ses prires, pour tous ses
dfunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une
confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir,
songeant au costume en planches, le coeur affreusement serr de se
sentir si vieille au moment de ce dpart...

L'autre, la jeune fille, tait reste assise prs de sa fentre,
regardant sur le granit des mursles reflets jaunes du couchant, et,
dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient.  Paimpol tait
toujours trs mort, mme le dimanche, par ces longues soires de mai;
des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un
peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, rvant aux
galants d'Islande...

"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..."  Cela l'avait beaucoup
trouble d'crire cette phrase, et ce nom qui,  prsent, ne voulait
plus la quitter.

Elle passait souvent ses soires  cette fentre, comme un demoiselle.
Son pre n'aimait pas beaucoup qu'elle se proment avec les autres
filles de
son ge et qui, autrefois, avaient t de sa condition.  Et puis, en
sortant du caf, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec
d'autres anciens marins comme lui, il tait content d'apercevoir
l-haut,  sa fentre encadre de granit, entre les pots de fleurs, sa
fille installe dans cette maison de riches.

Le fils Gaos!...  Elle regardait malgr elle du ct de la mer, qu'on
ne voyait pas, mais qu'on sentait l tout prs, au bout de ces petites
ruelles par o remontaient des bateliers.  Et sa pense s'en allait
dans les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui
dvore; sa pense s'en allait l-bas, trs loin dans les mers polaires,
o naviguait la _Marie, capitaine Guermeur._

Quel trange garon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable
maintenant, aprs s'tre avanc d'une manire  la fois si ose et si
douce.

. . . . . . . . . . . . . .

Ensuite, dans sa longue rverie, elle repassait les souvenirs de son
retour en Bretagne, qui tait de l'anne dernire.

Un matin de dcembre, aprs une nuit de voyage, le train venant de
Paris les avait dposs, son pre et elle,  Guingamp, au petit jour
brumeux et blanchtre, trs froid, frisant encore l'obscurit.  Alors
elle avait t saisie par une impression inconnue: cette vieille petite
ville, qu'elle n'avait jamais traverse qu'en t, elle ne la
reconnaissait plus; ell;e y prouvait comme le sensation de plonger
tout  coup dans ce qu'on appelle,  la campagne: _les temps,_ les
temps lointains du pass.  Ce silence, aprs Paris!  Ce train de vie
tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la brume  leurs
toutes petites affaires!  Ces vieilles maisons en granit sombre, noires
d'humidit et d'un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui
charmaient  prsent qu'elle aimait Yann -  lui avaient paru ce
matin-l d'une tristesse bien dsole.  Des mnagres matineuses
ouvraient dj leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces
intrieurs anciens,  grande chemine, o se tenaient assises, avec des
poses de quitude, des aeules en coiffe qui venaient de se lever.  Ds
qu'il avait fait un peu plus jour, elle tait entre dans l'glise pour
dire ses prires.  Et comme elle lui avait sembl immense et
tnbreuse, cette nef magnifique, - et diffrente des glises
parisiennes, avec ses piliers rudes uss  la base par les sicles, sa
senteur de caveau, de vtust, de salptre!  Dans un recul profond,
derrire les colonnes, un cierge brlait, et une femme se tenait
agenouille devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette
flammche grle se perdait dans le vide incertain des votes...  Elle
avait retrouv l tout  coup, en elle-mme, la trace d'un sentiment
bien oubli: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle prouvait
jadis, tant toute petite, quand on la menait  la premire messe des
matins d'hiver, dans l'glise de Paimpol.

Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sr, quoiqu'il y et
l beaucoup de choses belles et amusantes.  D'abord, elle s'y trouvait
presque  l'troit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer.
Et puis, elle s'y sentait une trangre, une dplace: les Parisiennes,
c'taient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
artificielle, qui connaissaient une manire  part de marcher, de se
trmousser dans des gaines baleines: et elle tait trop intelligente
pour avoir jamais essay de copier de plus prs ces choses.  Avec ses
coiffes, comandes chaque anne  la faiseuse de Paimpol, elle se
trouvait mal  l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte
que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle tait trs
charmante  regarder.

Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une
distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles,
celles-l.  Et les
autres, celles de plus bas, qui auraient consenti  lier connaissance,
elle les tenait ddaigneusement  l'cart, ne les jugeant pas dignes.
Elle avait donc vcu sans amies, presque sans autre socit que celle
de son pre, souvent affair, absent.  Elle ne regrettait pas cette vie
de dpaysement et de solitude.

Mais c'est gal, ce jour d'arrive, elle avait t surprise d'une faon
pnible par l'pret de cette Bretagne, revue en plein hiver.  Et la
pense qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture,
s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver 
Paimpol, l'avait inquite comme une oppression.

Tout l'aprs-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyag,
son pre et elle, dans une vieille petite diligence crevasse, ouverte
 tous les vents; passant  la nuit tombante dans des villages tristes,
sous des fantmes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines.
Bientt il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus
rien vu - que deux tranes d'une nuance bien verte de feu de Bengale
qui sembalient courir de chaque ct en avant des chevaux, et qui
taient les lueurs de ces deux lanternes jetes sur les interminables
haies du chemin.  - Comment tout  coup cette verdure si verte, en
dcembre?...  D'abord tonne, elle se pencha pour mieux voir, puis il
lui sembla reconnatre et se rappeler: les ajoncs, les ternels ajoncs
marins des sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le
pays de Paimpol.  En mme temps commenait  souffler une brise plus
tide, qu'elle croyait reconnatre aussi, et qui sentait la mer.

Vers la fin de la route, elle avait t tout  fait rveille et amuse
par cette rflexion qui lui tait venue:

--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois,
les beaux pcheurs d'Islande.

En dcembre, ils devaient tre l, revenus tous, les frres, les
fiancs, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites,
l'entretenaient tant,  chacun de ses voyages d't, pendant les
promenades du soir.  Et cette ide l'avait tenue occupe, pendant que
ses pieds se glaaient dans l'immobilit de la carriole...

En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait t
pris par l'un d'eux...





IV


La premire fois qu'elle l'avait aperu, lui, ce Yann, c'tait le
lendemain de son arrive, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8
dcembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des
pcheurs, - un peu aprs la procession, les rues sombres encore tendues
de draps blancs sur lesquels taient piqus du lierre et du houx, des
feuillages et des fleurs d'hiver.

A ce pardon, la joie tait lourde et un peu sauvage, sous un ciel
triste.  Joie sans gat, qui tait faite surtout d'insouciance et de
dfi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins
dguise qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir.

Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prtres.
Chansons rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs  bercer les
matelots;
vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'o, de la
profonde nuit des temps.  Groupes de marins se donnant le bras,
zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs aprs les longues
continences du large.  Groupes de filles en coiffes blanches de
nonnain, aux belles poitrines serres et frissantes, aux beaux yeux
remplis des dsirs de tout un t.
Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux
toits racontant leurs luttes de plusiers sicles contre les vents
d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la
mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abrites, des
aventures anciennes d'audace et d'amour.

Et un sentiment religieux, une impression de pass, planant sur tout
cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protgent, de
la Vierge blanche et immacule.  A ct des cabarets, l'glise au
perron sem de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son
odeur d'encens, avec ses cierges dans son obscurit, et ses ex-voto de
marins partout accrochs  la sainte vote.  A ct des filles
amoureuses, les fiances de matelots disparus, les veuves de naufrags,
sortant des chapelles des morts, avec leurs longs chles de deuil et
leurs petites coiffes lisses; les yeux  terre, silencieuses, passant
au milieu de ce bruit de vie, comme un avertissement noir.  Et l tout
prs, la mer toujours, la grande nourrice et la grande dvorante de ces
gnrations vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit,
prenant sa part de la fte...

De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse.
Excite et rieuse, avec le coeur serr dans le fond, elle sentait une
espce d'angoisse la prendre,  l'ide que ce pays maintenant tait
redevenu le sien pour toujours.  Sur la place, o il y avait des jeux
et des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui
nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de
Ploubazlanec.  Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces
"Islandais" tait arrt, tournant le dos.  Et d'abord, frappe par
l'un d'eux qui avait une taille de gant et des paules presque trop
larges, elle avait simplement dit, mme avec une nuance de moquerie:

--En voil un qui est grand!

Il y avait  peu prs ceci de sous-entendu dans sa phrase:

--Pour celle qui l'pousera quel encombrement dans son mnage, un mari
de cette carrure!

Lui c'tait retourn comme s'il et entendue et, de la tte aux pieds,
il l'avait enveloppe d'un regard rapide qui semblait dire:

--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si
lgante et que je n'ai jamais vue?

Et puis, ses yeux s'taient abaisss vite, par politesse, et il avait
de nouveau paru trs occup des chanteurs, ne laissant plus voir de sa
tte que les cheveux noirs, qui taient assez longs et trs boucls
derrire, sur le cou.

Ayant demand sans gne le nom d'une quantit d'autres, elle n'avait
pas os pour celui-l.  Ce beau profil  peine aperu; ce regard
superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes lgrement fauves,
courant trs vite sur l'opale bleutre de ses yeux, tout cela l'avait
impressionne et intimide aussi.

Justement c'tait ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez
les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce mme pardon,
Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient
croiss, son pre et elle, et s'taient arrts pour dire bonjour...

... Ce petit Sylvestre, il tait tout de suite redevenu pour elle une
espce de frre.  Comme des cousins qu'ils taient, ils avaient
continu de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hsit d'abord,
devant ce grand garon de dix-sept ans ayant dj une barbe noire;
mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient gure chang, elle
l'avait bientt assez reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu
de vue.  Quand il venait  Paimpol, elle le retenait  dner le soir;
c'tait sans consquence, et il mangeait de trs bon apptit, tant un
peu priv chez lui...

... A vrai dire, ce Yann n'avait pas t trs galant pour elle, pendant
cette premire prsentation, - au dtour d'une petite rue grise toute
jonche de rameaux verts.  Il s'tait born  lui ter son chapeau,
d'un geste presque timide bien trs noble; puis l'ayant parcourue de
son mme regard rapide, il avait dtourn les yeux d'un autre ct,
paraissant tre mcontent de cette rencontre et avoir hte de passer
son chemin.  Une grande brise d'ouest qui s'tait leve pendant la
procession, avait sem par terre des rameaux de buis et jet sur le
ciel des tentures gris noir...  Gaud, dans sa rverie de souvenir,
revoyait trs bien tout cela: cette tombe triste de la nuit sur cette
fin de pardon; ces draps blancs piqus de fleurs qui se tordaient au
vent le long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens
de vent et de tempte, qui entraient en chantant dans les auberges, se
garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand garon, plant
debout devant elle, dtournant la tte, avec un air ennuy et troubl
de l'avoir rencontre...  Quel changement profond s'tait fait en elle
depuis cette poque!...

Et quelle diffrence entre le bruit de cette fin de fte et la
tranquillit d' prsent!  Comme se mme Paimpol tait silencieux et
vide ce soir, pendant le long crpuscule tide de mai qui la retenait 
sa fentre, seule, songeuse et enamoure!...





V


La seconde fois qu'ils s'taient vus, c'tait  des noces.  Ce fils
Gaos avait t dsign pour lui donner le bras.  D'abord elle s'tait
imagin en tre contrarie: dfiler dans la rue avec ce garon, que
tout le monde regardait  cause de sa haute taille, et qui, du reste,
ne saurait probablement rien lui dire en route!...  Et puis, il
l'intimidait, celui-l, dcidment, avec son grand air sauvage.

Al'heure dite, tout le monde tant dj runi pour le cortge, ce Yann
n'avait point paru.  Le temps passait, il ne venait pas, et dj on
parlait de ne point l'attendre.  Alors elle c'tait aperue que, pour
lui seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces
jeunes hommes, la fte, le bal, seraient pour elle manqus et sans
plaisir...

A la fin il tait arriv, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans
embarras auprs des parents de la marie.  Voil: de grands bancs de
poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient t signals
d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny;
alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait
appareill en hte.  Un moi dans les villages, les femmes cherchant
leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
dmenant elles-mmes pour hisser les voiles, aider  la manoeuvre,
enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays...

Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une
extrme aisance; avec des gestes  lui, des roulements d'yeux, et un
beau sourire qui dcouvrait ses dents brillantes.  Pour exprimer mieux
la prcipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au
milieu des phrases un certain petit _hou!_ prolong,trs drle, - qui
est un cri de matelot donnant une ide de vitesse et ressemblant au son
flt du vent.  Lui qui parlait avait t oblig de se chercher un
remplaant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque
auquel il s'tait lou pour la saison d'hiver.  De l venait son
retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre
toute sa part de pche.

Ces motifs avaient t parfaitement compris par les pcheurs qui
l'coutaient et personne n'avait song  lui en vouloir; - on sait
bien, n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dpendant
des choses imprvues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du
temps et aux migrations mystrieuses des poissons.  Les autres
Islandais qui taient l regrettaient seulement de n'avoir pas t
avertis assez tt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette
fortune qui allait passer au large.

Trop tard  prsent, tant pis, il n'y avait plus qu' offrir son bras
aux filles.  Les violons commenaient dehors leur musique, et gament
on s'tait mis en route.

D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portes, comme on
en conte pendant les ftes de mariage aux jeunes filles que l'on
connait peu.  Parmi ces couples de la noce, eux seuls taient des
trangers l'un pour l'autre; ailleurs dans le cortge, ce n'tait que
cousins et cousines, fiancs et fiances.  Des amants, il y en avait
bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va trs
loin en amour,  l'poque de la rentre d'Islande.  (Seulement on a le
coeur honnte, et l'on s'pouse aprs.)

Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie tant revenu entre eux
deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:

Il n'y a que vous dans Paimpol, - et mme dans le monde, - pour m'avoir
fait manquer cet appareillage; non, sr que pour aucune autre, je ne me
serais drang de ma pche, mademoiselle Gaud...

tonne d'abord que ce pcheur ost lui parler ainsi,  elle qui tait
venue  ce bal un peu comme une reine, et puis charme dlicieusement,
elle avait fini par rpondre:

--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-mme je prfre tre avec
vous qu'avec aucun autre.

'avait t tout.  Mais,  partir de ce moment jusqu' la fin des
danses, ils s'taient mis  se parler d'une faon diffrente,  voix
plus basse et plus douce...

On dansait  la vielle, au violon, les mmes couples presque toujours
ensemble.  Quand lui venait la reprendre, aprs avoir par convenance
dans avec quelque autre, ils changeaient un sourire d'amis qui se
retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui tait trs
intime.  Navement, Yann racontait sa vie de pcheur, ses fatigues, ses
salaires, les difficults d'autrefois chez ses parents, quand il avait
fallu lever les quatorze petits Gaos dont il tait le frre an.

--A prsent ils taient tirs de la peine, surtout  cause d'une pave
que leur pre avait rencontre en Manche, et dont la vente leur avait
rapport dix mille francs, part faite  l'tat; cela avait permis de
construire un
premier tage au-dessus de leur maison, - laquelle tait  la pointe du
pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even,
dominant la Manche, avec une vue trs belle.

--C'tait dur, disait-il, ce mtier d'Islande: partir comme a ds le
mois de fvrier, pour un tel pays, o il fait si froid et si sombre,
avec une mer si mauvaise...

... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
chose d'hier, la repassait lentement dans sa mmoire, en regardant la
nuit de mai tomber sur Paimpol.  S'il n'avait pas eu des ides de
mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces dtails d'existence,
qu'elle avait couts un peu comme fiance; il n'avait pourtant pas
l'air d'un garon banal aimant  communiquer ses affaires  tout le
monde...

-... Le mtier est assez bon tout de mme, avait-il dit, et pour moi je
n'en changerais toujours pas.  Des annes, c'est huit cents francs;
d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte
 notre mre.

--Que vous portez  votre mre, monsieur Yann?

--Mais oui, toujours tout.  Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude
comme a, mademoiselle Gaud.  (Il disait cela comme une chose bien due
et toute naturelle.)  Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
jamais d'argent.  Le dimanche c'est notre mre qui m'en donne un peu
quand je viens  Paimpol.  Pour tout c'est la mme chose.  Ainsi cette
anne notre pre m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans
quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sr, je ne
serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...

Pour elle, accoutume  voir des Parisiens, ils n'taient peut-tre pas
trs lgants, ces habits neufs d'Yann, cette veste trs courte,
ouverte sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se
moulait dessous tait irrprochablement beau, et alors le danseur avait
grand air tout de mme.

En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il
avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait.  Et comme son
regard restait bon et honnte, tandis qu'il racontait tout cela pour
qu'elle ft bien prvenue qu'il n'tait pas riche!

Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face;
rpondant trs peu de chose, mais coutant avec toute son me, toujours
plus tonne et attire vers lui.  Quel mlange il tait, de rudesse
sauvage et d'enfantillage clin!  Sa voix grave, qui avec d'autres
tait brusque et dcide, devenait, quand il lui parlait, de plus en
plus frache et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer
avec une extrme douceur, comme une musique voile d'instruments 
cordes.

Et quelle chose singulire et inattendue, ce grand garon avec ses
allures dsinvoltes, sons aspect terrible, toujours trait chez lui en
petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
soumission respectueuse, absolue.

Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
commis, crivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de
leurs adorations, pour son argent.  Et celui-ci lui semblait tre ce
qu'elle avait connu de meilleur, en mme temps qu'il tait le plus beau.

Pour se mettre davantage  sa porte, elle avait racont que, chez elle
aussi, on ne s'tait pas toujours trouv  laise comme  prsent; que
son pre avait commenc par tre pcheur d'Islande, et gardait beaucoup
d'estime pour les Islandais; qu'elle-mme se rappelait avoir couru
pieds nus, tant toute petite, - sur la grve, - aprs la mort de sa
pauvre mre...

...Oh! cette nuit de bal, la nuit dlicieuse, dcisive et unique dans
sa vie, - elle tait dj presque lointaine, puisqu'elle datait de
dcembre et qu'on tait en mai.  Tous les beaux danseurs d'alors
pchaient  prsent l-bas, pars sur la mer d'Islande - y voyant
clair, au ple soleil, dans leur solitude immense, tandis que
l'obscurit se faisait tranquillement sur la terre bretonne.

Gaud restait  sa fentre.  La place de Paimpol, presque ferme de tous
cts par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la
nuit; on n'entendait gure de bruit nulle part.  Au-dessus des maisons,
le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'lever, se
sparer davantage des choses terrestres, - qui maintenant,  cette
heure crpusculaire, se tenaient toutes en une seule dcoupure noire de
pignons et de vieux toits.  De temps en temps une porte se fermait, ou
une fentre; quelque ancien marin,  la dmarche roulante, sortait d'un
cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques
filles attardes rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs
de mai.  Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien
haut vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubpine comme pour la
lui faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurit transparente
ces lgres touffes de fleurettes blanches.  Il y avait du reste une
autre odeur douce qui tait monte des jardins et des cours, celle des
chvrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague
senteur de gomon, venue du port.  Les dernires chauves-souris
glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les btes des rves.

Gaud avait pass bien de soires  cette fentre, regardant cette place
mlancolique, songeant aux Islandais qui taient partis, et toujours 
ce mme bal...

... Il faisait trs chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de ttes
de valseurs commenaient  tourner.  Elle se rappelait, lui, dansant
avec d'autres, des filles ou des femmes dont il avait d tre plus ou
moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance ddaigneuse pour
rpondre  leurs appels...  Comme il tait diffrent avec celles-l!...

Il tait un charmant danseur, droit comme un chne de futaie, et
tournant avec une grce  la fois lgre et noble, la tte rejete en
arrire.  Ses cheveux bruns, qui taient en boucles, retombaient un
peur sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui tait
assez grande, en sentait le frlement sur sa coiffe, quand il se
penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides.

De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et
Sylvestre, les deux fiancs, qui dansaient ensemble.  Il riait, d'un
air trs bon, en les voyant tous deux si jeunes, si rservs l'un prs
de l'autre, se faisant des rvrences, prenant des figures timides pour
se dire bien bas des choses sans doute trs aimables.  Il n'aurait pas
permis qu'il en ft autrement, bien sr; mais c'est gal, il s'amusait,
lui, coureur et entreprenant qu'il tait devenu, de les trouver si
nafs; il changeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime
qui disaient: "Comme ils sont gentils et drles  regarder, _nos_ deux
petits frres!..."

On s'embrassait beaucoup  la fin de la nuit: baisers de cousins,
baisers de fiancs, baisers d'amants, qui conservaient malgr tout un
bon air franc et honnte, l,  pleine bouche, et devant tout le monde.
 Lui ne l'avait
pas embrasse, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille
de M. Mvel; peut-tre seulement la serrait-il un peu plus contre sa
poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne
rsistait pas, s'appuyait au contraire, s'tant donne de toute son
me.  Dans ce vertige subit, profond, dlicieux, qui l'entranait tout
entire vers lui, ses sens de vingt ans taient bien pour quelque
chose, mais c'tait son coeur qui avait commenc le mouvement.

--Avez-vous vu cette effronte, comme elle le regarde? Disaient deux ou
trois belles filles, aux yeux chastement baisss sous des cils blonds
ou noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au
bien deux.  En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette
excuse, c'est qu'il tait le premier, l'unique des jeunes hommes  qui
elle et jamais fait attention dans sa vie.

En se quittant le matin, quand tout le monde tait parti  la
dbandade, au petit jour glac, ils s'taient dit adieu d'une faon 
part, comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain.  Et alors,
pour rentrer, elle avait travers cette mme place avec son pre,
nullement fatigue, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer,
aimant cette brume gele du dehors et cette aube triste, trouvant tout
exquis et tout suave.

... La nuit de mai tait tombe depuis longtemps; les fentres
s'taient toutes peu  peu fermes, avec de petits grincements de leurs
ferrures.  Gaud restait toujours l, laissant la sienne ouverte.  Les
rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme
blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voil une fille, qui, pour sr,
rve  son galant."  Et c'tait vrai, qu'elle y rvait, - avec une
envie de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses
lvres, dfaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour
de sa bouche frache.  Et ses yeux restaient fixes dans l'obscurit, ne
regardant rien des choses relles...

... Mais, aprs ce bal, pourquoi n'tait-il pas revenu?  Quel
changement en lui?  Rencontr par hasard, il avait l'air de la fuir, en
dtournant ses yeux dont les mouvements taient toujours si rapides.

Souvent elle en avait caus avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
plus:

--C'est pourtant bien avec celui-l que tu devrais te marier, Gaud,
disait-il, si ton pre le permettait, car tu n'en trouverais pas dans
le pays un autre qui le vaille.  D'abord je te dirai qu'il est trs
sage, sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise.  Il fait
bien un peu son ttu quelquefois, mais dans le fond il est tout  fait
doux.  Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon.  Et un marin! 
chaque saison de pche les capitaines se disputent pour l'avoir...

La permission de son pre, elle tait bien sre de l'obtenir, car
jamais elle n'avait t contrarie dans ses volonts.  Cela lui tait
donc bien gal qu'il ne ft pas riche.  D'abord, un marin comme a, il
suffirait d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les
cours de cabotage, et il deviendrait un capitaine  qui tous les
armateurs voudraient confier des navires.

Cela luit tait gal aussi qu'il ft un peu un gant; tre trop fort,
a peut devenir un dfaut chez une femme, mais pour un homme cela ne
nuit pas du tout  la beaut.

Par ailleurs elle s'tait informe, sans en avoir l'air, auprs des
filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui
connaissait point d'engagements; sans paratre tenir  l'une plus qu'
l'autre, il allait de droite et de gauche,  Lzardrieux aussi bien
qu' Paimpol, auprs des belles qui avaient envie de lui.

Un soir de dimanche, trs tard, elle l'avait vu passer sous ses
fentres, reconduisant et serrant de prs une certaine Jeannie Caroff,
qui tait jolie assurment, mais dont la rputation tait fort
mauvaise.  Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel.

On lui avait assur aussi qu'il tait trs emport; qu'tant gris, un
soir, dans un certain caf de Paimpol o les Islandais font leurs
ftes, il avait lanc une grosse table en marbre au travers d'une porte
qu'on ne voulait pas lui ouvrir...

Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les
marins, quelquefois, quand a les prend...  Mais, s'il avait le coeur
bon, pourquoi tait-il venu la chercher, elle qui ne songeait  rien,
pour la quitter aprs; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une
nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette
voix douce pour lui faire des confidences comme  une fiance ?  A
prsent elle tait incapable de s'attacher  un autre et de changer.
Dans ce mme pays, autrefois, quand elle tait tout  fait une enfant,
on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle tait une mauvaise
petite, entte dans ses ides comme aucune autre; cela lui tait
rest.  Belle demoiselle  prsent, un peu srieuse et hautaine
d'allures, que personne n'avait faonne, elle demeurait dans le fond
toute pareille.

Aprs ce bal, l'hiver dernier s'tait pass dans cette attente de le
revoir, et il n'tait mme pas venu lui dire adieu avant le dpart
d'Islande.  Maintenant qu'il n'tait plus l, rien n'existait pour
elle; le temps ralenti semblait se traner - jusqu' ce retour
d'automne pour lequel elle avait form ses projets d'en avoir le coeur
net et d'en finir...

... Onze heures  l'horloge de la mairie, - avec cette sonorit
particulire que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des
printemps.

A Paimpol, onze heures, c'est trs tard; alors Gaud ferma sa fentre et
alluma sa lampe pour se coucher...

Chez ce Yann, peut-tre bien tait-ce seulement de la sauvagerie; ou,
comme lui aussi tait fier, tait-ce la peur d'tre refus, la croyant
trop riche?...  Elle avait dj voulu le lui demander elle-mme tout
simplement; mais c'tait Sylvestre qui avait trouv que a ne pouvait
pas se faire, que ce ne serait pas trs bien pour une jeune fille de
paratre si hardie.  Dans Paimpol, on critiquait dj son air et sa
toilette...

... Elle enlevait ses vtements avec la lenteur distraite d'une fille
qui rve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe lgante,
ajuste  la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.

Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
sa tournure  parisienne.  Alors sa taille, une fois libre, devint plus
parfaite; n'tant plus comprime, ni trop amincie par le bas, elle
reprit ses lignes naturelles, qui taient pleines et douce comme celle
des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
chacune de ses poses tait exquise  regarder.

La petite lampe, qui brlait seule  cette heure avance, clairait
avec un peu de mystre ses paules et sa poitrine, sa forme admirable
qu'aucun oeil n'avait jamais regarde et qui allait sans doute tre
perdue pour tous, se desscher sans tre jamais vue, puisque ce Yann ne
la voulait pas pour lui...

Elle se savait jolie de figure, mais elle tait bien inconsciente de la
beaut de son corps.  Du reste, dans cette rgion de la Bretagne, chez
les filles des pcheurs islandais, c'est presque de race, cette
beaut-l; on ne la remarque plus gure, et mme les moins sages
d'entre elles, au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur  la
laisser voir.  Non, ce sont les raffins des villes qui attachent tant
d'importance  ces choses pour les mouler ou les peindre...

Elle se mit  dfaire les espces de colimaons en cheveux qui taient
enrouls au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombrent sur son
dos comme deux serpents trs lourds.  Elle les retroussa en couronne
sur le haut de sa tte, - ce qui tait commode pour dormir; - alors,
avec son profil droit, elle ressemblait  une vierge romaine.

Cependant ses bras restaient relevs, et, en mordant toujours sa lvre,
elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme
un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant  autre chose;
aprs, les laissant encore retomber, elle se mit trs vite  les
dfaire pour s'amuser, pour les tendre; bientt elle en fut couverte
jusqu'aux reins, ayant l'air de quelque druidesse de fort.

Et puis, le sommeil tant venu tout de mme, malgr l'amour et malgr
l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se
cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui tait
dploye  prsent comme un voile...

Dans sa chaumire de Ploubazlanec, la grand'mre Moan, qui tait, elle,
sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par
s'endormir, du sommeil glac des vieillards, en songeant  son
petit-fils et  la mort.  Et,  cette mme heure,  bord de la _Marie_,
- sur la mer Borale qui tait ce soir-l trs remuante - Yann et
Sylvestre, les deux dsirs, se chantaient des chansons, tout en
faisant gament leur pche  la lumire sans fin du jour...





VI


. . . . . . . . . . . . .

Environ un mois plus tard. - En juin.

Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
appellent le _calme blanc;_ c'est--dire que rien ne bougeait dans
l'air, comme si toutes les brises taient puises, finies.

Le ciel s'tait couvert d'un grand voile blanchtre, qui
s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombs,
aux nuances ternes de l'tain.  Et l-dessous, les eaux inertes
jetaient un clat ple, qui fatiguait les yeux et qui donnait froid.

Cette fois-l, c'taient des moires, rien que des moires changeantes
qui jouaient sur la mer; des cernes trs lgers, comme on en ferait en
soufflant contre un miroir.  Toute l'tendue luisante semblait couverte
d'un rseau de dessins vagues qui s'enlaaient et se dformaient, trs
vite effacs, trs fugitifs.

ternel soir ou ternel matin, il tait impossible de dire: un soleil
qui n'indiquait plus aucune heure, restait l toujours, pour prsider 
ce
resplendissement de choses mortes, il n'tait lui-mme qu'un autre
cerne, presque sans contours, agrandi jusqu' l'immense par un halo
trouble.

Yann et Sylvestre, en pchant  ct l'un de l'autre, chantaient:
_Jean-Franois de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de
sa monotonie mme et se regardant du coin de l'oeil pour rire de
l'espce de drlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient
perptuellement les couplets, en tchant d'y mettre un entrain nouveau
 chaque fois.  Leurs joues taient roses sous la grande fracheur
sale; cet air qu'ils respiraient tait vivifiant et vierge; ils en
prenaient plein leur poitrine,  la source mme de toute vigueur et de
toute existence.

Et pourtant, autour d'eux, c'taient des aspects de non vie, de monde
fini ou pas encore cr; la lumire avait aucune chaleur; les choses se
tenaient immobiles et comme refroidies  jamais, sous le regard de
cette espce de grand oeil spectral qui tait le soleil.

La _Maire_ pojetait sur l'tendue une ombre qui tait trs longue comme
le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies
refltant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombre
qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de
passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de
myriades, tous pareils, glissant doucement dans la mme direction,
comme ayant un but dans leur perptuel voyage.  C'taient des morues
qui excutaient leurs volutions d'ensemble, toutes en long dans le
mme sens, bien parallles, faisant un effet de hachures grises, et
sans cesse agites d'un tremblement rapide, qui donnait un air de
fluidit  cet amas de vies silencieuses.  Quelquefois, avec un coup de
queue brusque, toutes se retournaient en mme temps, montrant le
brillant de leur ventre argent; et puis le mme coup de queue, le mme
retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations
lentes, comme si des milliers de lames de mtal eussent jet, entre
deux eaux, chacune un petit clair.

Le soleil, dj trs bas, s'abaissait encore; donc s'tait le soir
dcidment.  A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb
qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait
plus net, plus rel.  On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait
pour la lune.

Il clairait pourtant; mais on et dit qu'il n'tait pas du tout loin
dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement
jusqu'au bout de l'horizon, on et rencontr l ce gros ballon triste,
flottant dans l'air  quelques mtres au-dessus des eaux.

La pche allait assez vite; en regardant dans l'eau repose, on voyait
trs bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement
glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piques, comme pour
mieux se faire accrocher le museau.  Et, de minute en minute, vite, 
deux mains, les pcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bte 
qui devait l'venter et l'aplatir.

La flottille des Paimpolais tait parse sur ce miroir tranquille,
animant ce dsert.   et l, paraissaient les petites voiles
lointaines, dployes pour la forme puisque rien ne soufflait, et trs
blanches, se dcoupant en clair sur les grisailles des horizons.

Ce jour-l, 'avait l'air d'un mtier si calme, si facile, celui de
pcheur d'Islande; - un mtier de demoiselle...

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

		Jean-Franois de Nantes;
			Jean-Franois.
			Jean-Franois!

Ils chantaient, les deux grands enfants.  Et Yann s'occupait bien peu
d'tre si beau et d'avoir la mine si noble.  D'ailleurs, enfant
seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec
celui-l; renferm au contraire avec les autres, et plutt fier et
sombre; - trs doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon
et serviable quand on ne l'irritait pas.

Eux chantaient cette chanson-l; les deux autres,  quelques pas plus
loin, chantaient autre chose, une autre mlope faite aussi de
somnolence, de sant et de vague mloncolie.

On ne s'ennuyait pas et le temps passait.

En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du
fourneau de fer, et le couvercle de l'coutille tait maintenu ferm
pour procurer des illusions de nuit  ceux qui avaient besoin de
sommeil.  Il leur fallait trs peu d'air pour dormir, et les gens moins
robustes, levs dans les villes, en eussent dsir davantage.  Mais,
quand la poitrine profonde s'est gonfle tout le jour  mme
l'atmosphre infinie, elle s'endort elle aussi, aprs, et ne remue
presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou
comme font les btes.

On se couchait aprs le quart, par fantaisie,  des moments
quelconques, les heures n'important plus dans cette clart continuelle.
 Et c'taient toujours de bons sommes, sans agitations, sans rves, qui
reposaient de tout.

Quand par hasard l'ide tait aux femmes, cela par exemple agitait les
dormeurs: en se disant que dans six semaines la pche allait finir, et
qu'ils en possderaient bientt des nouvelles, ou des anciennes dj
aimes, ils rouvraient tout grands leurs yeux.

Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutt  la
manire honnte: on se rappelait les pouses, les fiances, les soeurs,
les parentes...  Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
s'endorment - pendant des priodes bien longues...

. . . . . . . . . . . . . . . .

		Jean-Franois de Nantes;
			Jean-Franois.
			Jean-Franois!

... Ils regardaient  prsent, au fond de leur horizon gris, quelque
chose d'imperceptible.  Une petite fume, montant des eaux comme une
queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus fonc que
celui du ciel.  Avec leurs yeux exercs  sonder les profondeurs, ils
l'avaient vite aperue:

--Un vapeur, l-bas!

--J'ai ide, dit le capitaine en regardant bien, j'ai ide que c'est un
vapeur de l'tat, - le croiseur qui vient faire sa ronde...

Cette vague fume apportait aux pcheurs des nouvelles de France, et,
entre autres, certaine lettre de vieille grand'mre, crite par une
main de belle jeune fille.

Il se rapprocha lentement; bientt on vit sa coque noire, - c'tait
bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.

En mme temps, une lgre brise qui s'tait leve, piquante  respirer,
commenait  marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle
traait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui
s'allongeaient en tranes, s'tendaient comme des ventails, ou se
ramifiaient en forme de madrpores; cela se faisait trs vite avec un
bruissement, c'tait comme un signe de rveil prsageant la fin de
cette torpeur immense.  Et le ciel, dbarrass de son voile, devenait
clair; les vapeurs, retombes sur l'horizon, s'y tassaient en
amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles molles
autour de la mer.  Les deux glaces sans fin entre lesquelles les
pcheurs taient -celle d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur
transparence profonde, comme si on et essuy les bues qui les avaient
ternies.  Le temps changeait, mais d'une faon rapide qui n'tait pas
bonne.

Et, de diffrents points de la mer, de diffrents cts de l'tendue,
arrivaient des navires pcheurs: tous ceux de France qui rdaient dans
ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des
Dunkerquois.  Comme des oiseaux qui rallient  un rappel, ils se
rassemblaient  la suite de se croiseur; il en sortait mme des coins
vides de l'horizon, et leurs petites ailes gristres apparaissaient
partout.  Ils peuplaient tout  fait le ple dsert.

Plus de lente drive, ils avaient endu leurs voiles  la frache brise
nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.

L'Islande, assez lointaine, tait apparue aussi, avec un air de vouloir
s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses
grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais t claire que
par ct, par en dessous et comme  regret.  Elle se continuait mme
par une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu  peu;
- mais qui tait chimrique, celle-ci, et dont les montagnes plus
gigantesques n'taient qu'une condensation de vapeurs.  Et le soleil,
toujours bas et tranant, incapable de monter aud-dessus des choses, se
voyait  travers cette illusion d'le, tellement, qu'il paraissait pos
devant et que c'tait pour les yeux un aspect incomprhensible.  Il
n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours trs
accuss, il semblait plutt quelque pauvre plante jaune, mourante, qui
se serait arrte l, indcise, au milieu d'un chaos...

Le croiseur, qui avait stopp, tait entour maintenant de la pliade
des Islandais.  De tous ces navires se dtachaient des barques, en
coquille de noix, lui amenant  bord des hommes rudes aux longues
barbes, dans des accoutrements assez sauvage.

Ils avaient tous quelque chose  demander, un peu comme les enfants,
des remdes pour des petites blessures, des rparations, des vivres,
des lettres.

D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux
fers, pour quelque mutinerie  expier; ayant tous t au service de
l'tat, ils trouvaient la chose bien naturelle.  Et quand le faux-pont
troit du croiseur fut encombr par quatre ou cinq de ces grands
garons tendus la boucle au pied, le vieux matre qui les avait
cadenasss leur dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on
puisse passer," ce qu'ils firent docilement, avec un sourire.

Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais.  Entre
autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une  _monsieur
Gaos, Yann,_ la seconde  _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrive
par le Danemark  Reickavick, o le croiseur l'a'ait prise).

Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile  voile, leur faisait la
distribution, ayant quelque peine souvent  lire les adresses qui
n'taient pas toutes mises par de mains trs habiles.

Et le commandant disait:

--Dpchez-vous, dpchez-vous, le baromtre baisse.

Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix
amenes  la mer, et tant de pcheurs assembls dans cette rgion peu
sre.

Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.

Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les clairait du haut de
l'horizon toujours avec son mme aspect d'astre mort.

Assis tous deux  l'cart, dans un coin du pont, les bras enlacs et se
tenant par les paules, ils lisaient trs lentement, comme pour se
mieux pntrer des choses du pays qui leur taient dites.

Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa
petite fiance; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drles
de la vieille grand'mre Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour
amuser les absents; et puis le dernier alina qui le concernait: "Le
bonjour de ma part au fils Gaos".

Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne
 son grand ami, pour essayer de lui faire apprcier la main qui
l'avait trace:

--Regarde, c'est une trs belle criture, n'est-ce pas, Yann?

Mais Yann qui savait trs bien quelle tait cette main de jeune fille,
dtourna la tte en secouant ses paules, comme pour dire qu'on
l'ennuyait  la fin avec cette Gaud.

Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier ddaign,
le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa
poitrine, se disant tout triste:

--Bien sr, ils ne se marieront jamais...  Mais qu'est-ce qu'il peut
avoir comme a contre elle?...

... Minuit sonne  la cloche du croiseur.  Et ils restaient toujours
l, assis, songeant au pays, aux absents,  mille choses, dans un
rve...

A ce moment, l'ternel soleil, qui avait un peu tremp son bord dans
les eaux, recommena  monter lentement.

Et ce fut le matin...





Deuxime Partie

I


... Il avait aussi chang d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande,
et il ouvrait cette nouvelle journe par un matin sinistre.  Tout 
fait
dgag de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient
le ciel comme des jets, annonant le mauvais temps prochain.

Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir.  La
brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme prouvant le
besoin de l'parpiller, d'en dbarrasser la mer; et ils commenaient 
se disperser,  fuir comme une arme en droute, - rien que devant
cette menace crite en l'air,  laquelle on ne pouvait plus se tromper.

Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
navires.

Les lames, encore petites, se mettaient  courir les unes aprs les
autres,  se grouper; elles s'taient marbres d'abord d'une cume
blanche qui s'talait dessus en bavures; ensuite, avec un grsillement,
il en sortait des fumes; on et dit que a cuisait, que a brlait; -
et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute.

On ne pensait plus  la pche, mais  la manoeuvre seulement.  Les
lignes taient depuis longtemps rentres.  Ils se htaient tous de s'en
aller, - les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter
d'arriver  temps; d'autres, prfrant dpasser la pointe sud
d'Islande, trouvant plus sr de prendre le large et d'avoir devant eux
de l'espace libre pour filer vent arrire.  Ils se voyaient encore un
peu  les uns les autres;  et l, dans les creux de lames, des voiles
surgissaient, pauvres petites choses mouilles, fatigues, fuyantes, -
mais tenant debout tout de mme, comme ces jouets d'enfants en moelle
de sureau que l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se
redressent.

La grande panne des nuages, qui s'tait condense  l'horizon de
l'ouest avec un aspect d'le, se dfaisait maintenant par le haut, et
les lambeaux couraient dans le ciel.  Elle semblait inpuisable, cette
panne: le vent l'tendait, l'allongeait, l'tirait, en faisait sortir
indfiniment des rideaux obscurs, qu'il dployait dans le clair ciel
jaune, devenu d'une lividit froide et profonde.

Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.

Le croiseur tait parti vers les abris d'Islande; les pcheurs
restaient seuls sur cette mer remue qui prenait un air mauvais et une
teinte affreuse.  Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros
temps.  Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de
vue.

Les lames, frises en volutes, continuaient de se courir aprs, de se
runir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus
hautes, et, entre elles, les vides se creusaient.

En quelques heures, tout tait labour, boulevers dans cette rgion la
veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on tait assourdi de
bruit.  Changement  vue que toute cette agitation d' prsent,
inconsciente, inutile, qui s'tait faite si vite.  Dans quel but tout
cela?...  Quel mystre de destruction aveugle!...

Les nuages achevaient de se dplier en l'air, venant toujours de
l'ouest, se superposant, empresss, rapides, obscurcissant tout.
Quelques dchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleit
envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes.  Et l'eau, verdtre
maintenant, tait de plus en plus zbre de baves blanches.

A midi, la _Marie_ avait tout  fait pris son allure de mauvais temps;
ses coutilles fermes et ses voiles rduites, elle bondissait souple
et lgre; - au milieu du dsarroi qui commenait, elle avait un air de
jouer comme font les gros marsouins que les temptes amusent.  N'ayant
plus que
la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de
marine qui dsigne cette allure-l.

En haut, c'tait devenu entirement sombre, une vote ferme,
crasante, - avec quelques charbonnages plus noirs tendus dessus en
taches informes, cela semblait presque un dme immobile, et il fallait
regarder bien pour comprendre que c'tait au contraire en plein vertige
de mouvement: grandes nappes grises, se dpchant de passer, et sans
cesse remplaces par d'autres qui venaient du fond de l'horizon,
tentures de tnbres, se dvidant comme d'un rouleau sans fin...

Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et
le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mystrieux et de
terrible.  La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout tait pris
d'un mme affolement de fuite et de vitesse dans le mme sens.  Ce qui
dtalait le plus vite, c'tait le vent; puis les grosses lves de
houle, plus lourdes, plus lentes, courant aprs lui; puis la _Marie_
entrane dans ce mouvement de tout.  Les lames la poursuivaient, avec
leurs crtes blmes qui se roulaient dans une perptuelle chute, et
elle, - toujours rattrape, toujours dpasse, - leur chappait tout de
mme, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derrire, d'un
remous o leur fureur se brisait.

Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on prouvait surtout, c'tait
une illusion de lgret; sans aucune peine ni effort, on se sentait
bondir.  Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'tait sans secousse
comme si le vent l'et enleve; et sa redescente aprs tait comme une
glissade, faisant prouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les
chutes simules des "chars russes" ou dans celles imaginaires des
rves.  Elle glissait comme  reculons, la montagne fuyante se drobant
sous elle pour continuer de courir, et alors elle tait replonge dans
un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en
touchait le fond horrible, dans un claboussement d'eau qui ne la
mouillait mme pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et
s'vanouissait en avant comme de la fume, comme rien...

Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et aprs chaque lame
passe, on regardait derrire soi arriver l'autre; l'autre encore plus
grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se dpchait
d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes prtes  se
refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je
t'engouffre..."

... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement
d'paule on enlverait une plume; et, presque doucement, on la sentait
passer sous soi, avec son cume bruissante, son fracas de cascade.

Et ainsi de suite, continuellement.  Mais cela grossissait toujours.
Ces lames se succdaient, plus normes, en longues chanes de montagnes
dont les valles commenaient  faire peur.  Et toute cette folie de
mouvement s'acclrait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu
d'un bruit plus immense.

C'tait bien du trs gros temps, et il fallait veiller.  Mais, tant
qu'on a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir!  Et
puis, justement la _Marie,_ cette anne-l, avait pass sa saison dans
la partie la plus occidentale des pcheries d'Islande; alors toute
cette fuite dans l'Est tait autant de bonne route faite pour le retour.

Yann et Sylvestre taient  la barre, attachs par la ceinture.  Ils
chantaient encore la chanson de _Jean-Franois de Nantes;_ griss de
mouvement et de vitesse ils chantaient  pleine voix, riant de ne plus
s'entendre au milieu de tout ce dchanement de bruits, s'amusant 
tourner la tte pour chanter contre le vent et perdre haleine.

--Eh ben! Les enfants, a sent-il le renferm, l-haut? leur demandait
Guermeur, passant sa figure barbue par l'coutille entre-bille, comme
un diable prt  sortir de sa bote.

Oh! non, a ne sentait pas le renferm, pour sr.

Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_
ayant confiance dans la solidit de leur bateau, dans la force de leurs
bras.  Et aussi dans la protection de cette Vierge de faence qui,
depuis quarante annes de voyages en Islande, avait dans tant de fois
cette mauvaise danse-l toujours souriante entre ses bouquets de
fausses fleurs...

		Jean-Franois de Nantes;
			Jean-Franois.
			Jean-Franois!

En gnral, on ne voyait pas loin autour de soi;  quelques centaines
de mtres, tout paraissait finir en espces d'pouvantes vagues, en
crtes blmes qui se hrissaient, fermant la vue.  On se croyait
toujours au milieu d'une scne restreinte, bien que perptuellement
changeante; et, d'ailleurs, les choses taient noyes dans cette sorte
de fume d'eau, qui fuyait en nuage, avec une extrme vitesse, sur
toute la surface de la mer.

Mais, de temps  autre, une claircie se faisait vers le nord-ouest
d'o une _saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante
arrivait de l'horizon; un reflet tranant, faisant paratre plus sombre
le dme de ce ciel, se rpandait sur les crtes blanches agites.  Et
cette claircie tait triste  regarder; ces lointians entrevus, ces
chappes serraient le coeur davantage en donnant trop bien 
comprendre que c'tait le mme chaos partout, la mme fureur - jusque
derrire ces grands horizons vides et infiniment au del: l'pouvante
n'avait pas de limites, et on tait seul au milieu!

Une clameur gante sortait des choses comme un prlude d'apocalypse
jetant l'effroi des fins de monde.  Et on y distinguait des milliers de
voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui
semblaient presque lointaines  force d'tre immenses: cel c'tait le
vent, la grande me de ce dsordre, la puissance invisible menant tout.
 Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochs,
plus matriels, plus menaants de dtruire, que rendait l'eau
tourmente, grsillant comme sur des braises...

Toujours cela grossissait.

Et, malgr leur allure de fuite, la mer commenait  les couvrir,  les
_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de
l'arrire, puis de l'eau  paquets, lance avec une force  tout
briser.  Les lames se faisaient toujours plus hautes, plus follement
hautes, et pourtant elles taient dchiquetes  mesure, on en voyait
de grands lambeaux verdtres, qui taient de l'eau retombante que le
vent jetait partout.  Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec
un bruit clasuant, et alors la _Marie_ vibrait tout entire comme de
douleur.  Maintenant on ne distinguait plus rien,  cause de toute
cette bave blanche, parpille; quand les rafales gmissaient plus
fort, on la voyait courir en tourbillons plus pais - comme, en te, la
poussire des routes.  Une grosse pluie, qui tait venue, passait aussi
tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble siffllaient,
cinglaient, blessaient comme des lanires.

Ils restaient tous les deux  la barre, attachs et se tenant ferme,
vtus de leurs _cirages,_ qui taient durs et luisants comme des peaux
de requins; ils les avaient bien serrs au cou, par des ficelles
goudronnes, bien serrs aux poignets et aux chevilles pour ne pas
laisser d'eau passer,
et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait
plus dru, en s'arcboutant bien pour ne pas tre renverss.  La peau des
joues leur cuisait et ils avaient le respiration  toute minute coupe.
 Aprs chaque grande masse d'eau tombe, ils se regardaient - en
souriant,  cause de tout ce sel amass dans leur barbe.

A la longue, pourtant, cela devenait une extrme fatigue, cette fureur,
qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours  son mme paroxysme
exaspr.  Les rages des hommes, celles des btes s'puisent et tombent
vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes
qui sont sans cause et sans but, mystrieuses comme la vie et comme la
mort.

		Jean-Franois de Nantes;
			Jean-Franois.
			Jean-Franois!


A travers leurs lvres devenues blanches, le refrain de la vieille
chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps 
autre inconsciemment.  L'excs de mouvement et de bruit les avait
rendus ivres, ils avaient beau tre jeunes, leurs sourires grimaaient
sur leurs dents entre-choques par un tremblement de froid; leurs yeux,
 demi ferms sous les paupires brles qui battaient, restaient fixes
dans une atonie farouche.  Rivs  leur barre comme deux arcs-boutants
de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispes et bleuis, les
efforts qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des
muscles.  Les cheveux ruisselants, la bouche contracte, ils taient
devenus tranges, et en eux repassait tout un fond de sauvagerie
primitive.

Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'tre encore
l,  ct l'un de l'autre.  Aux instants plus dangereux, chaque fois
que se dressait, derrire, la montagne d'eau nouvelle, surplombante,
bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd,
une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire.  Ils
ne songeaient plus  rien, ni  Gaud, ni  aucune femme, ni  aucun
mariage.  Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de
penses; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait
tout dans leur tte.  Ils n'taient plus que deux piliers de chair
raidie qui maintenaient cette barre; que deux btes vigoureuses
cromponnes l par instinct pour ne pas mourir.





II


. . . . . . . . . . . . . .

...C'tait en Bretagne, aprs la mi-septembre, par une journe dj
frache.  Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans
la direction de Pors-Even.

Depuis prs d'un mois, les navires islandais taient rentrs, - moins
deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin.  Mais la _Marie_
ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord taient au pays
tranquillement.

Gaud se sentait trs troubles,  l'ide qu'elle se rendait chez ce
Yann.  Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande;
c'tait quand on tait all, tous ensemble, conduire le pauvre petit
Sylvestre,  son dpart pour le service.  (On l'avait accompagn
jusqu' la dilligence, lui,
pleurant un peu, sa vieille grand'mre pleurant beaucoup, et il tait
parti pour rejoindre le quartier de Brest.)  Yann, qui tait venu aussi
pour embrasser son petit ami, avait fait mine de dtourner les yeux
quand elle l'avait regard, et comme il avait beaucoup de monde autour
de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents
assembls pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler.

Alors elle avait pris  la fin une grande rsolution, et, un peu
craintive, s'en allait chez les Gaos.

Son pre avait eu jadis des intrts communs avec celui d'Yann (de ces
affaires compliques qui, entre pcheurs comme entre paysans, n'en
finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente
d'une barque qui venait de se faire _ la part._

--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon
pre; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis
jamais alle si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire
cette grande course.

Au fond elle avait une curiosit anxieuse de cette famille d'Yann, o
elle entrerait peutt-tre un jour, de cette maison, de ce village.

Dans une dernire causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait
expliqu  sa manire la sauvagerie de son ami:

--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier
avec personne, par ide  lui; il n'aime bien que la mer, et mme un
jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.

Elle lui pardonnerait donc ses manires d'tre, et, retrouvant toujours
dans sa mmoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se
reprenait  esprer.

Si elle le rencontrait l, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sr;
son intention n'tait point de se montrer si ose.  Mais lui, la
revoyant de prs, parlerait peut-tre...





III

Elle marchait depuis une heure, alerte, agite, respirant la brise
saine du large.

Il y avait de grands calvaires plants aux carrefours des chemins.

De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
sont toute l'anne battus par le vent, et dont la couleur est celle des
rochers.  Dans l'un, o le sentier se rtrcissait tout  coup entre
des murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des
huttes celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre
chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des
queues, buvant du cidre.  Sans doute une fantaisie de quelque ancien
matelot revenu de l-bas...  En passant, elle regardait tout; les gens
qui sont trs proccups par le but de leur voyage s'amusent toujours
plus que les autres aux mille dtails de la route.

Le petit village tait loin derrire elle maintenant, et,  mesure
qu'elle s'avanait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les
arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.

Le terrain tait ondul, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait
la grande mer.  Plus d'arbres du tout  prsent; rien que la lande
rase, aux ajoncs verts, et,  et l, les divins crucifis dcoupant
sur le siel leurs grands bras en croix, donnant  tout ce pays l'air
d'un immense lieu de justice.

A un carrefour, gard par un de ces christs normes, elle hsita entre
deux chemins qui fuyaient entres des talus d'pines.

Une petite fille qui arrivait se trouva  point pour la tirer
d'embarras:

--Bonjour, mademoiselle Gaud!

C'tait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann.  Aprs l'avoir
embrasse, elle lui demanda si ses parents taient  la maison.

--Papa et maman, oui.  Il n'y a que mon frre Yann, dit la petite sans
aucune malice, qui est all  Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas
tard dehors.

Il n'tait pas l, lui!  Encore se mauvais sort qui l'loignait d'elle
partout et toujours.  Remettre sa visitie  une autre fois, elle y
pensa bien.  Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait
parler...  Que penserait-on de cela  Pors-Even?  Alors elle dcida
poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de
rentrer.

A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe
perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus dsoles.  Ce
grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur.  Dans
le sentier, il y avait des gomons qui tranaient  par terre,
feuillages _d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde tait voisin.  Ils
se rpandaient dans l'air leur odeur saline.

Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait 
longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
ligne haute et lointaine des eaux.  Pilotes ou pcheurs, ils avaient
toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
croisant, ils lui disaient bonjour.  Des figures brunies, trs mles et
dcides, sous un bonnet de marin.

L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
allonger sa route; ces gens s'tonnaient de la voir marcher si
lentement.

Ce Yann, que faisait-il  Loguivy?  Il courtisait les filles
peut-tre...

Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles.  De temps
en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en
gnral qu' se prsenter.  Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la
vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne
rsisten gure  un garon aussi beau.  Non, tout simplement, il tait
all faire une commande  certain vannier de ce village, qui avait seul
dans le pays la bonne manire pour tresser les _casiers_  prendre les
homards.  Sa tte tait trs libre d'amour en ce moment.

Elle arriva  une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur.
C'tait une chapelle toute grise, trs petite et trs vieille; au
milieu de l'aridit d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et dj
sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveaux jets tous du mme
ct, comme par une main qu'on y aurait passe.

Et cette main tait celle aussi qui fait sombrer les barques des
pcheurs, main ternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des
lames et de
la houle, les branches tordues des rivages.  Ils avaient pouss de
travers et chevels, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort
sculaire de cette main-l.

Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'tait la
chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arrta, pour gagner encore du
temps.

Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix.
Et tout tait de la mme couleur, la chapelle, les arbres et les
tombes; le lieu tout entier semblait uniformment hl, rong par le
vent de la mer; un mme lichen gristre, avec ses taches d'un jaune
ple de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les
saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur.

Sur une de ces croix de bois, un nom tait cris en grosses lettres:
_Gaos. - Gaos, Jol, quatre-vingts ans._

Ah! Oui, le grand-pre; elle savait cela.

La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin.  Du reste, plusieurs
des parents d'Yann devaient dormier dans cet enclos, c'tait naturel,
et elle aurait d s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui
faisait une impression pnible.

Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prire sous ce
porche antique, tout petit, us, badigeonn de chaux blanche.  Mais l
elle s'arrta, avec un plus fort serrement de coeur.  _Gaos!_ encore ce
nom, grav sur une des plaques funraires comme on en met pour garder
le souvenir de ceux qui meurent au large.

Elle se mit  lire cette inscription:

					En mmoire de
				    GAOS, Jean-Louis
		g de 24 ans, matelot  bord de la _Marguerite_,
			disparu en Islande, le 3 aot 1877.
				  Qu'il repose en paix!

L'Islande, - toujours l'Islande! -  Par tout,  cette entre de
chapelle, taient cloues d'autre plaques de bois, avec des noms de
marins morts.  C'tait le coin des naufrags de Pors-Even, et elle
regretta d'y tre venue, prise d'un pressentiment noir.  A Paimpol,
dans l'glise, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans
ce village, il tait plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau
vide des pcheurs islandais.  Il y avait de chaque ct un banc de
granit, pour les veuves, pour les mres: et ce lieu bas, irrgulier
comme une grotte, tait gard par une bonne vierge trs ancienne,
repeinte en rose, avec de gros yeux mchants, qui ressemblait  Cyble,
desse primitive de la terre.

Gaos! Encore!

					En mmoire de
				      GAOS, Franois
		          poux de Anne-Marie LE GOASTER,
                     capitaine  bord du _Paimpolais_,
                  perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,
               avec vingt-trois hommes composant son quipage.
				  Qu'ils reposent en paix!

Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crne noir avec des yeux
verts, peinture nave et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre
ge.

Gaos! partout ce nom!

Un autre Gaos s'appelait Yves, _enlev du bord de son navire et disparu
aux environs de Norden-Fiord, en Islande,  l'ge de vingt-deux ans._
La plaque semblait tre l depuis de longues annes; il devait tre
bien oubli, celui-l...

En lisant, il lui venait pour ce Yann des lans de tendresse douce, et
un peu dsespre aussi.  Jamais, non, jamais il ne serait  elle!
Comment le disputer  la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient
sombr, des anctres, des frres, qui devaient avoir avec lui des
ressemblances profondes.

Elle entra dans la chapelle, dj obscure,  peine claire par ses
fentres basses aux parois paisses.  Et l, le coeur plein de larmes
qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et
des saintes normes, entours de fleurs grossires, et qui touchaient
la vote avec leur tte.  Dehors, le vent qui se levait commenait 
gmir, comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes
morts.

Le soir approchait; il fallait pourtant bien se dcider  faire sa
visite et s'acquitter de sa commission.

Elle reprit sa route et, aprs s'tre informe dans le village, elle
trouva la maison des Gaos, qui tait adosse  une haute falaise; on y
montait par une douzaine de marches en granit.  Tremblant un peu 
l'ide que Yann pouvait tre revenu, elle traversa le jardinet o
poussaient des chrysanthmes et des vroniques.

En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue,
et on la fit asseoir trs poliment pour attendre le retour du pre, qui
lui signerait son reu.  Parmi tout ce monde qui tait l, ses yeux
cherchrent Yann, mais elle ne le vit point.

On tait fort occup dans la maison.  Sur une grande table bien
blanche, on taillait dj  la pice, dans du coton neuf, des costumes
appels _cirages,_ pour la prochaine saison d'Islande.

--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut  chacun
deux rechanges complets pour l-bas.

On lui expliqua comment on s'y prenait aprs pour les peindre et les
cirer, ces tenues de misre.  Et, pendant qu'on lui dtaillait la
chose, ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.

Il tait amnag  la manire traditionnelle des chaumires bretonnes;
une immense chemine occupait le fond, et des lits en armoire
s'tageaient sur les cts.  Mais cela n'avait pas l'obscurit ni la
mlancolie de ces gtes des laboureurs, qui sont toujours  demi
enfouis au bord des chemins; c'tait clair et propre, comme en gnral
chez les gens de mer.

Plusieurs petits Gaos taient l, garons ou filles, tous frres
d'Yann, - sans compter deux grands qui naviguaient.  Et, en plus, une
bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux
autres.

--Une que nous avons adopte l'an dernier, expliqua la mre; nous en
avions dj beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle
Gaud! son pre tait de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en
Islande  la saison dernire, comme vous savez, - alors, entre voisins,
on s'est partag les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est
chue.

Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adopte baissait la tte et
souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui tait son
prfr.

Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la frache sant
se voyait panouie sur toutes ces joues roses d'enfants.

On mettait beaucoup d'empressement  recevoir Gaud - comme une belle
demoiselle dont la visite tait un honneur pour la famille.  Par un
escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre
d'en haut qui tait la gloire du logis.  Elle se rappellait bien
l'histoire de la construction de cet tage; c'tait  la suite d'une
trouvaille de bateau abandonn faite en Manche par le pre Gaos et son
cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait racont cela.

Cette chambre de l'pave tait jolie et gaie dans sa blancheur toute
neuve; il y avait deux lits  la mode des villes, avec des rideaux en
perse rose; une grande table au milieu.  Par la fentre, on voyait tout
Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ l-bas, au mouillage, - et
la passe par o ils s'en vont.

Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir o
dormait Yann; videmment, tout enfant, il avait d habiter en bas, dans
quelqu'un de ces antiques lits en armoire.  Mais  prsent, c'tait
peut-tre ici, entre ces beaux rideaux roses.  Elle aurait aim tre au
courant des dtails de sa vie, savoir surtout  quoi se passaient ses
longues soires d'hiver...

... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.

Non, ce n'tait pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgr ses
cheveux dj blancs, qui avait presque sa haute stature et qui tait
droit comme lui: le pre Gaos rentrant de la pche.

Aprs l'avoir salue et s'tre enquis des motifs de sa visite, il lui
signa son reu, ce qui fut un peu long, car sa main n'tait plus,
disait-il, trs assure.  Cependant il n'acceptait pas ces cent francs
comme un payement dfinitif, le dsintressant de cette vente de
barque; non, mais comme un acompte seulement;  il en recauserait avec
M. Mvel.  Et Gaud,  qui l'argent importait peu, fit un petit sourire
imperceptible: allons, bon, cette histoire n'tait pas encore finie,
elle s'en tait bien doute; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir
encore des affaires mles avec les Gaos.

On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on
et trouv plus honnte que toute la famille ft l assemble pour la
recevoir.  Le pre avait peut-tre mme devin, avec sa finesse de
vieux matelot, que son fils n'tait pas indiffrent  cette belle
hritire; car il mettait un peu d'insistance  toujours reparler de
lui:

--C'est bien tonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors.  Il
est all  Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre
les homards; comme vous savez, c'est notre grande pche de l'hiver.

Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
c'tait trop, et sentant un serrement de coeur lui venir  l'ide
qu'elle ne le verrait pas.

--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire?  Au
cabaret, il n'y est pas, bien sr; nous n'avons pas cela  craindre
avec notre fils.  -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le
dimanche, avec des camarades...  Vous savez mademoiselle Gaud, les
marins...  Eh! mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas,
pourquoi s'en priver tout  fait?...  Mais la chose est bien rare avec
lui, c'est un homme sage, nous pouvons le dire.

Cependant la nuit venait; on avait repli les _cirages_ commencs,
suspendu le travail.  Les petits Gaos et la petite adopte, assis sur
des bancs, se
serraient les un aux autres, attrist par l'heure grise du soir, et
regardaient Gaud,  ayant l'air de se demander:

"A prsent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"

Et, dans la chemine, la flamme commenait  clairer rouge, au milieu
du crpuscule qui tombait.

--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.

Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout  coup au
visage  la pense d'tre reste si tard.  Elle se leva et prit cong.

Le pre d'Yann s'tait lev lui aussi pour l'accompagner un bout de
chemin, jusqu'au del de certain bas-fond isol o de vieux arbres font
un passage noir.

Pendant qu'ils marchaient prs l'un de l'autre, elle se sentait prise
pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
comme  un pre, dans des lans qui lui venaient; puis le mots
s'arrtaient dans sa gorge, et elle ne disait rien.

Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer,
rencontrant  et l, sur la rase lande, des chaumires dj fermes,
bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids o des pcheurs
taient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.

Comme c'tai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y tait attarde!

Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait
chaque fois  lui,  Yann; mais c'tait ais de le reconnatre 
distance et vite elle tait due.  Ses pieds s'embarrassaient dans de
longues plantes brunes, emmles comme des chevelures, qui taient les
gomons tranant  terre.

A la croix de Plouzoc'h, elle salue le vieillard, le priant de
retourner.  Les lumires de Paimpol se voyaient dj, et il n'y avait
plus aucune raison d'avoir peur.

Allons, c'tait fini pour cette fois...  Et qui sait  prsent quand
elle verrait Yann...

Pour retourner  Pors-Even, les prtextes ne lui auraient pas manqu,
mais elle aurait eu trop mauvais air en recommenant cette visite.  Il
fallait tre plus courageuse et plus fire.  Si seulement Sylvestre,
son petit confident, et t l encore, elle l'aurait charg peut-tre
d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer.  Mais il
tait parti et pour combien d'annes?...


IV

- Me marier? Disait Yann  ses parents le soir, - me marier?  Eh! donc,
mon Dieu, pour quoi faire? -  Est-ce que je serai jamais si heureux
qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et
la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer...
Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue  la
maison aujourd'hui.  D'abord, une fille si riche, en vouloir  de
pauvres gens comme nous, a n'est pas assez clair  mon gr.  Et puis
ni celle-l ni une autre, on, c'est tout rflchi, je ne me marie pas,
a n'est pas mon ide.

Ils se regardrent en silence, les deux vieux Gaos, dsappoints
profondment; car, aprs en avoir caus ensemble, ils croyaient tre
bien srs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann.  Mais
ils ne tentrent point d'insister, sachant combien ce serait inutile.
Sa mre surtout baissa la tte et ne dit plus mot; elle respectait les
volonts de ce fils, de cet ain qui avait presque rang de chef de
famille: bien qu'il ft toujours trs doux et trs tendre avec elle,
soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il tait
depuis longtemps son matre absolu pour les grandes, chappant  toute
pression avec une indpendance tranquillement farouche.

Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres
pcheurs, de se lever avant le jour.  Et aprs souper, ds huit heures,
ayant jet un dernier coup d'oeil de satisfaction  ses casiers de
Loguivy,  ses filets neufs, il commena de se dshabiller, l'esprit en
apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans le lit  rideaux
de perse rose qu'il partageait avec Laumec son petit frre.



V

...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, tait au
cartier de Brest; - trs dpays, mais trs sage; portant crnement son
col bleu ouvert et son bonnet  pompon rouge; superbe en matelot, avec
son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant
toujours sa bonne vieille grand'mre et rest l'enfant innocent
d'autrefois.

Un seul soir il s'tait gris, avec des _pays,_ parce que c'est
l'usage: ils taient rentrs au quartier, toute une bande se donnant le
bras, en chantant  tue-tte.

Un dimanche aussi, il tait all au thtre dans les galeries hautes.
On jouait un de ces grands drames o les matelots, s'exasprant contre
le tratre, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble
et qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest.  Il avait surtout
trouv qu'il y faisait trs chaud, qu'on y manquait d'air et de place;
une tentative pour enlever son paletot lui avait valu une rprimande de
l'officier de service.  Et il s'tait endormi sur la fin.

En rentrant  la caserne, pass minuit, il avait rencontr des dames
d'un ge assez mr, coiffes en cheveux, qui faisaient les cent pas sur
leur trottoir.

--coute ici, joli garon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.

Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'tant
point si naf qu'on aurait pu le croire.  Mais le souvenir, voqu tout
 coup,  de sa vieille grand'mre et de Marie Gaos, l'avait fait passer
devant elles trs ddaigneux, les toisant du haut de sa beaut et de sa
jeuneese avec un sourire de moquerie enfantine.  Elles avaient mme t
fort tonnes, les belles, de la rserve de ce matelot:

--As-tu vu celui-l!...  Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi,
l'on va te manger.

Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'tait perdu
dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de
dimanche.

Il se conduisait  Brest comme en Islande; comme au large, il restait
vierge.  - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il
tait trs fort, ce qui inspire le respect aux marins.





VI

Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait  lui annoncer
qu'il tait dsign pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...

Il se doutait depuis longtemps que a arriverait, ayant entendu dire 
ceux qui lisaient les journaux que, par l-bas, la guerre n'en
finissait plus.  A cause de l'urgence du dpart, on le prvenait en
mme temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accorde
d'ordinaire, pour les adieux,  ceux qui vont en campagne: dans cinq
jours, il faudrait faire son sac et s'en aller.  Il lui vint un trouble
extrme: c'tait le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la
guerre: aussi l'angoisse de tout quitter, avec l'inquitude vague de ne
plus revenir.

Mille choses tourbillonnaient dans sa tte.  Un grand bruit se faisait
autour de lui, dans le salles du quartier, o quantit d'autres
venaient d'tre dsigns aussi pour cette escadre de Chine.

Et vite il crivit  sa pauvre vieille grand'mre, vite au crayon,
assis par terre, isol dans une rverie agite, au milieu du
va-et-vient et de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui,
allaient partir.





VII


Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux
jours aprs, en riant derrire lui; c'est gal, ils ont l'air de bien
s'entendre tout de mme.

Ils s'amusaient de le voir, pour la premire fois, se promener dans les
rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient
l'air tout  fait douces.

Une petite personne  la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes
un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit chle brun,
et une grande coiffe de Paimpolaise.

Elle aussi, suspendue  son bras, se retournait vers lui pour le
regarder avec tendresse.

--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!

Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
c'tait une bonne vieille grand'mre, venue de la campagne.

...Venue en hte, prise d'une pouvante affreuse,  la nouvelle du
dpart de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait dj cot
beaucoup de marins au pays de Paimpol.

Ayant runi toutes ses pauvres petites conomies, arrang dans un
carton sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle
tait partie pour l'embrasser au moins encore une fois.

Tout droit elle avait te le demander  la caserne et d'abord
l'adjudant de sa compagnie avait refus de le laisser sortir.

--Si vous voulez rclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
capitaine, le voil qui passe.

Et carrment, elle y tait alle.  Celui-ci s'tait laiss toucher.

--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit.

Et Moan, quatre  quatre, tait mont se mettre en toilette de ville, -
tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par
derrire  cet adjudant une fine grimace impayable, avec une rvrence.

Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien dcollet dans sa tenue
de sortie, elle avait t merveille de le trouver si beau: sa barbe
noire, qu'un coiffeur lui avait taille, tait en pointe  la mode des
marins cette anne-l, les liettes de sa chemise ouverte taient frise
menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient termins par
des encres d'or.

Un instant elle s'tait imagin voir son fils Pierre qui, vingt ans
auparavant, avait t lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de
ce long pass dj enfui derrire elle, de tous ces morts, avait jet
furtivement sur l'heure prsente une ombre triste.

Tristesse vitte efface.  Ils taient sortis bras dessus bras dessous,
dans la joie d'tre ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son
amoureuse, on l'avait juge "un peu ancienne".

Elle l'avait emmen dner, en partie fine, dans une auberge tenue par
des Paimpolais, qu'on lui avait recommande comme n'tant pas trop
chre.  Ensuite, se donnant le bras toujours, ils taient alls dans
Brest, regarder les talages des boutiques.  Et rien n'tait si amusant
que tout ce qu'elle trouvait  dire pour faire rire son petit-fils, -
en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.





VIII


Elle tait reste trois jours avec lui, trois jours de fte sur
lesquels pesait un _aprs_  bien sombre, autant dire trois jours de
grce.

Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner  Ploubazlanec.
C'est que d'abord elle tait au bout de son pauvre argent.  Et puis
Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours
consigns inexorablement dans les quartiers, la veille des grands
dparts (un usage qui semble  premire vue un peu barbare, mais qui
est une prcaution ncessaire contre les _bordes_ qu'ils ont tendance
 courir au moment de se mettre en campagne).

Oh! ce dernier jour!...  Elle avait eu beau faire, beau chercher dans
sa tte pour dire encore des choses drles  son petit-fils, elle
n'avait rien trouv, non, mais c'taient des larmes qui avaient envie
de venir, les sanglots qui,  chaque instant, lui montaient  la gorge.
 Suspendue  son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, 
lui aussi, donnaient l'envie de pleurer.  Et ils avaient fini par
entrer dans une glise pour dire ensemble leurs prires.

C'est par le train du soir qu'elle s'en tait alle.  Pour conomiser,
ils s'taient rendus  pied  la gare; lui, portant son carton de
voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de
tout son poids.  Elle tait fatigue, fatigue, la pauvre vieille; elle
n'en pouvait plus, de s'tre tant surmene pendant trois ou quatre
jours.  Le dos tout courb sous son chle brun, ne trouvant plus la
force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la
tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de ses
soixante-seize ans.  A l'ide que c'tait fini, que dans quelques
minutes il faudrait le quitter, son coeur se dchirait d'une manire
affreuse.  Et c'tait en Chine qu'il s'en allait, l-bas,  la tuerie!
Elle l'avait encore l, avec elle: elle le tenait encore de ses deux
pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute sa volont, ni
toutes ses larmes ni tout son dsespoir de grand'mre ne pourraient
rien pour le garder!...

Embarrasse de son billet, de son panier de provisions, de ses
mitaines, agite, tremblante, elle lui faisait ses recommandations
dernires auxquelles il rpondait tout bas par de petits _oui_ bien
soumis, la tte penche tendrement vers elle, la regardant avec ses
bons yeux doux, son air de petit enfant.

--Allons, la vieille, il faut vous dcider si vous voulez partir!

La machine sifflait.  Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui
enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose  terre,
pour se pendre  son cou dans un embrassement suprme.

On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus
envie de sourire  personne.  Pousse par les employs, puise,
perdue, elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui
referma brusquement la
portire sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course lgre de
matelot, dcrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le
tour et d'arriver  la barrire, dehors,  temps pour la voir passer.

Un grand coup de sifflet, l'branlement bruyant des roues, - la
grand'mre passa. - Lui, contre cette barrire, agitait avec une grce
juvnile son bonnet  rubans flottants, et elle, penche  la fentre
de son wagon de troisime, faisant signe avec son mouchoir pour tre
mieux reconnue.  Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle
distingua cette forme bleu-noir qui tait encore son petit-fils, elle
le suivait des yeux, lui jetant de toute son me cet "au revoir"
toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en vont.

Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu' la
dernire minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface l-bas
pour jamais...

Lui, s'en retournant lentement, tte baisse, avec de grosses larmes
descendant sur ses joues.  La nuit d'automne tait venue, le gaz allum
partout, la fte des matelots commence.  Sans prendre garde  rien, il
traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.

--"coute ici, joli garon," disaient dj des vois enroues de ces
dames qui avaient commenc leurs cent pas sur les trottoirs.

Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant 
peine jusqu'au matin.





IX


. . . . . . . . . . . . . .
...Il avait pris le large, emport trs vite sur des mers inconnues,
beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.

Le navire qui le conduisait en extrme Asie avait ordre de se hter, de
brler les relches.

Dj il avait conscience d'tre bien loin,  cause de cette vitesse qui
tait incessante, gale, qui allait toujours, presque sans souci du
vent ni de la mer.  Etant gabier, il vivait dans sa mture, perch
comme un oiseau, vitant ces soldats entasss sur le pont, cette cohue
d'en bas.

On s'tait arrt deux fois sur la cte de Tunis, pour prendre encore
des zouaves et des mulets; de trs loin il avait aperu des villes
blanches sur des sables ou des montagnes.  Il tait mme descendu du sa
hune pour regarder curieusement des hommes trs bruns, draps de voiles
blancs, qui taient venus dans des barques pour vendre des fruits: les
autres lui avaient dit que c'taient a, les Bdouins.

Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgr la saison
d'automne, lui donnaient l'impression d'un dpaysement extrme.

Un jour, on tait arriv  une ville appele Port-Sad.  Tous les
pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui
donnant un air de Babel en fte, et des sables miroitants l'entouraient
comme une mer.  On avait mouill l  toucher les quais, presque au
milieu des longues rues  maisons de bois.  Jamais, depuis le dpart,
il n'avait vu si clair et de si
prs le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation,
cette profusion de bateaux.

Avec un bruit continuel de sifflets et de sirnes  vapeur, tous ces
navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, troit comme un
foss, qui fuyait en ligne argente dans l'infini de ces sables.  Du
haut de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se
perdre dans les plaines.

Sur ces quais circulaient toute espce de costumes; des hommes en robe
de toutes les couleurs, affairs, criant, dans le grand coup de feu du
transit.  Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, taient
venus se mler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des
choses bruyantes, comme pour endormir les regrets dchirants de tous
les exils qui passaient.

Le lendemain, ds le soleil lev, ils taient entrs eux aussi dans
l'troit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de
tous les pays.  Cela avait dur deux jours, cette promenade  la file
dans le dsert; puis une autre mer s'tait ouverte devant eux, et ils
avaient repris le large.

On marchait  toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait  sa
surface des marbrures rouges et quelquefois l'cume battue du sillage
avait la couleur du sang.  Il vivait presque tout le temps dans sa
hune, se chantant tout bas  lui-mme _Jean Franois de Nantes,_ pour
se rappeler son frre Yann, l'Islande, le bon temps pass.

Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait
apparatre quelque montagne de nuance extraordinaire.  Ceux qui
menaient le navire connaissaient sans doute, malgr l'loignement et le
vague, ces caps avancs des continents qui sont comme des points de
repre ternels sur les grands chemins du monde.  Mais, quand on est
gabier, on navigue emport comme une chose, sans rien savoir, ignorant
les distances et les mesures sur l'tendue qui ne finit pas.

Lui, n'avait que la notion d'un loignement effroyable qui augmentait
toujours; mais il en avait la notion trs nette, en regardant de haut
ce sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrire; en comptant depuis
combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.

En bas, sur le pont, la foule, les hommes entasss  l'ombre des
tentes, haletaient avec accablement.  L'eau, l'air, la lumire avaient
pris une splendeur morne, crasante; et la fte ternelle de ces choses
tait comme une ironie pour les tres, pour les existences organises
qui sont phmres:

... Une fois, dans sa hune, il fut trs amus par des nues de petits
oiseaux, d'espce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme
des tourbillons de poussire noire.  Ils se laissaient prendre et
caresser, n'en pouvant plus.  Tous les gabiers en avaient sur leurs
paules.

Mais bientt, les plus fatigus commencrent  mourir.

... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces
tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.

Ils taient venus de par del les grands dserts, pousss par un vent
de tempte.  Par peur de tomber dans cet infini bleu qui tait partout,
ils s'taient abattus, d'un dernier vol puis, sur ce bateau qui
passait.  L-bas, au fond de quelque rgion lointaine de la Libye, leur
race avait pullul dans des amours exubrantes.  Leur race avait
pullul sans mesure, et il y en avait eu trop; alors la mre aveugle,
et sans me, la mre
nature, avait chass d'un souffle cet excs de petits oiseaux avec la
mme impassibilit que s'il se ft agi d'une gnration d'hommes.

Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont tait
jonch de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et
d'amour...  Petites loques noires, aux plumes mouilles, Sylvestre et
les gabiers les ramassaient, tendant dans leurs mains, d'un air de
commisration, ces fines ailes bleutres, - et puis les poussaient  au
grand nant de la mer,  coups de balai...

Ensuite passrent des sauterelles, filles de celles de Mose, et le
navire en fut couvert.

Puis on navigua encore plusiers jours dans du bleu inaltrable o on ne
voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui
volaient au ras de l'eau...





X


... De la pluie  torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'tait
l'Inde.  Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-l, le
hasard l'ayant fait choisir  bord pour complter _l'armement_ d'une
baleinire.

A travers l'paisseur des feuillages, il recevait l'onde tide, et
regardait autour de lui les choses tranges.  Tout tait magnifiquement
vert; les feuilles des arbres taient faites comme des plumes
gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux
velouts qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils.  Le vent
qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs.

Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _coute
ici, joli garon,_ entendu maintes fois dans Brest.  Mais, au milieu de
ce pays enchant, leur appel tait troublant et faisait passer des
frissons dans la chair.  Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
mousselines transparentes qui les drapaient; elles taient fauves et
polies comme du bronze.

Hsitant encore, et pourtant fascin par elles, il s'avanait dj, peu
 peu, pour les suivre.

...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, modul en trilles
d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinire, qui allait
repartir.

Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde.  Quand on se
retrouva au large le soir, il tait encore vierge comme un enfant.

Aprs une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrta dans un autre pays
de pluie et de verdure.  Une nue de bonshommes jaunes, qui poussaient
des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
paniers.

--Alors nous sommes donc dj en Chine? Demanda Sylvestre,voyant qu'ils
avaient tous des figures de magot et des queues.

On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'tait que
Singapour.  Il remonta dans sa hune, pour viter la poussire noirtre
que le vent promenait, tandis que le charbon des milliers de petits
paniers s'entassait fivreusement dans les soutes.

Enfin on arriva un jour dans un pays appel Tourane, o se trouvait au
mouillage une certaine _Circ_ tenant un blocus.  C'tait le bateau
auquel il se savait depuis longtemps destins, et on l'y dposa avec
son sac.

Il y retrouva des _pays_ mme deux _Islandais_ qui pour le moment
taient canonniers.

Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles o il l'y avait
rien  faire, ils se runissaient sur le pont, isols des autres, pour
former ensemble une petite Bretagne de souvenir.

Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste,
avant le moment dsir d'aller se battre.





XI


. . . . . . . . . . . . . .
Paimpol, - le dernier jour de fvrier, - veille du dpart des pcheurs
pour l'Islande.

Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et
devenue trs ple.

C'est que Yann tait en bas,  causer avec son pre.  Elle l'avait vu
venir, et elle entendait vaguement rsonner sa voix.

Ils ne s'taient pas rencontrs de tout l'hiver, comme si une fatalit
les et toujours loigns l'un de l'autre.

Aprs sa course  Pors-Even, elle avait fond quelque esprance sur le
_pardon des Islandais,_ o l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de
causer, sur la place, le soir, dans les groupes.  Mais, ds le matin de
cette fte, les rues tant dj tendues de blanc, ornes de guirlandes
vertes, une mauvaise pluie s'tait mise  tomber  torrents, chasse de
l'ouest par une brise gmissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le
ciel si noir.  "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient
dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce ct-l.
Et, en effet, ils n'taient pas venus, ou bien s'taient vite enferms
 boire.  Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus
serr que de coutume, tait reste derrire ses vitres toute la soire,
coutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les
chants bruyants des pcheurs.

Depuis quelques jours, elle avait prvu cette visite d'Yann, se doutant
bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore rgle, le
pre Gaos, qui n'aimait pas venir  Paimpol, enverrait son fils.  Alors
elle s'tait promis qu'elle irait  lui, ce que les filles ne font pas
d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net.  Elle
lui reprocherait de l'avoir trouble, puis abandonne,  la manires de
garons qui n'ont pas d'honneur.  Enttement, sauvagerie, attachement
au mtier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles
indiqus par Sylvestre taient les seuls, ils pourraient bien tomber,
qui sait! aprs un entretien franc comme serait le leur.  Et alors,
peut-tre, reparatrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce
mme sourire qui l'avait tant surprise et charme l'hiver d'avant,
pendant une certaine nuit de bal passe tout entire  valser entres
ses bras.  Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une
impatience presque douce.

De loin, tout parat toujours si facile, si simple  dire et  faire.

Et, prcisment, cette visite d'Yann tombait  une heure choisie: elle
tait sre que son pre, en ce moment assis  fumer, ne se drangerait
pas pour le reconduire; donc, dans le corridor o il n'y aurait
personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui.

Mais voici qu' prsent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait
extrme.  L'ide seulement de le rencontrer, de le voir face  face au
pied de ces marches la faisait trembler.  Son coeur battait  se
rompre...  Et dire que, d'un moment  l'autre, cette porte en bas
allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grinant qu'elle connaissait
bien, - pour lui donner passage!

Non, dcidment, elle n'oserait jamais; plutt se consumer d'attente et
mourir de chagrin, que tenter une chose pareille.  Et dj elle avait
fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
travailler.

Mais elle s'arrta encore, hsitante, effare, se rappelent que c'tait
demain le dpart pour l'Islande, et que cette occasion de le voir tait
unique.  Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de
solitude et d'attente, languir aprs son retour, perdre encore tout un
t de sa vie...

En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait!  Brusquement rsolue, elle
descendit en courant l'escaldier, et arriva tremblante se planter
devant luit.

--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plat.

--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant
la main  son chapeau.

Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tte rejete
en arrire, l'expression dure, ayant mme l'air de se demander si
seulement il s'arrterait.  Un pied en avant, prt  fuir, il plaquait
ses larges paules  la muraille, comme pour tre moins prs d'elle
dans ce couloir troit o il se voyait pris.

Glace, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait prpar
pour lui dire: elle n'avait pas prvu qu'il pourrait lui faire cet
affront-l, de passer sans l'avoir coute...

--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle
d'un ton sec et bizarre, qui n'tait pas celui qu'elle voulait avoir.

Lui, dtournait les yeux, regardant dehors.  Ses joues taient devenues
trs rouges, une monte de sang lui brlait le visage, et ses narines
mobiles se dilataient  chaque respiration suivant les mouvements de sa
poitrine, comme celles des taureaux.

Elle essaya de continuer:

--Le soir du bal o nous tions ensemble, vous m'aviez dit au revoir
comme on ne le dit pas  une indiffrente... Monsieur Yann, vous tes
sans mmoire donc...  Que vous ai-je fait?...

... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait l, venant de la rue,
agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et,
derrire eux, fit furieusement battre une porte.  On tait mal dans ce
corridor pour parler de choses graves.  Aprs ses premires phrases,
trangles dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tte,
n'ayant plus d'ides.  Ils s'taient avancs vers la porte de la rue,
lui, fuyant toujours.

Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel tait noir.  Par cette
porte ouverte, un clairage livide et triste tombait en plein sur leurs
figures.  Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils
pouvaient se dire, ces deux-l, dans le corridor, avec des airs si
troubls? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mvel?

--Non, mademoiselle Gaud, rpondit-il  la fin en se dgageant avec une
aisance de fauve. - Dj j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient
sur nous...  Non, mademoiselle Gaud...  Vous tes riche, nous ne sommes
pas gens de la mme classe.  Je ne suis pas un garon  venir chez
vous, moi...

Et il s'en alla...

Ainsi tout tait fini, fini  jamais.  Et, elle n'avait mme rien dit
de ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait russi qu'
la faire passer  ses yeux pour une effronte...  Quel garon tait-il
donc, ce Yann, avec son ddain des filles, son ddain de l'argent, son
ddain de tout!...

Elle restait d'abord cloue sur place, voyant les choses remuer  autour
d'elle, avec du vertige...

Et puis une ide, plus intolrable que toutes, lui vint comme un
clair: des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur
la place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle,
comme se serait un affront encore plus odieux!  Elle remonta vite dans
sa chambre, pour les observer  travers ses rideaux...

Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes.  Mais ils
regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus
sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaante,
disant:

--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.

Et puis ils plaisantrent  haute voix sur Jeannie Caroff, sur
diffrentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fentre.

Ils taient gais tous, except lui qui ne rpondait pas, ne souriait
pas, mais demeurait grave et triste.  Il n'entra point boire avec les
autres et, sans plus prendre garde  exu ni  la pluie commence,
marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorb dans une
rverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec...

Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir
prit la place de l'amer dpit qui lui tait d'abord mont au coeur.

Elle s'assit, la tte dans ses mains.  Que faire  prsent?

Oh! s'il avait pu l'couter rien qu'un moment; plutt, s'il pouvait
venir l, seul avec elle dans cette chambre o on se parlerait en paix,
tout s'expliquerait peut-tre encore.

Elle l'amait assez pour oser le lui avouer en face.  Elle lui dirait:
"Vous m'avez cherche quand je ne vous demandais rien;  prsent je
suis  vous de toute mon me si vous me voulez; voyez, je ne redoute
pas de devenir la femme d'un pcheur, et cependant, parmi les garons
de Paimpol, je n'aurais qu' choisir si j'en dsirais un pour mari;
mais je vous aime vous, parce que, malgr tout, je vous crois meilleur
que les autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis
jolie; bien que j'aie habit dans les villes, je vous jure que je suis
une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous
aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?

... Mais tout cela ne serait jamais exprim, jamais dit qu'en rve; il
tait trop tard, Yann ne l'entendrait point.  Tenter de lui parler une
seconde fois... oh! non! pour quelle espce de crature la
prendrait-il, alors!...  Elle aimerait mieux mourir.

Et demain ils partaient tous pour l'Islande!  Seule dans sa belle
chambre, o entrait le jour blanchtre de fvrier, ayant froid, assise
au hasard sur une des chaises ranges le long du mur, il lui semblait
voir crouler le monde, avec les choses prsentes et les choses  venir,
au fond d'un vide morne, effroyabele, qui venait de se creuser partout
autour d'elle.

Elle souhaitait tre dbarasse de la vie, tre dj couche bien
tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir...  Mais, vraiment,
elle lui pardonnait, et aucune haine n'tait mle  son amour
dsespr pour lui...





XII


. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La mer, la mer grise.

Sur la grand'route non trace qui mne, chaque t, les pcheurs en
Islande, Yann filait doucement depuis un jour.

La veille, quand on tait parti au chant des vieux cantiques, il
soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,
s'taient disperss comme des mouettes.

Puis cette brise tait devenue plus molle, et les marches s'taient
ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.

Yann tait peut-tre plus silencieux que d'habitude.  Il se plaignait
du temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour
chasser de son esprit quelque obsession.  Il n'y avait pourtant rien 
faire, qu' glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles;
rien qu' respirer et  se laisser vivre.  En regardant, on ne voyait
que des grisailles profondes; en coutant, on n'entendait que du
silence...

... Tout  coup, un bruit sourd,  peine perceptible, mais inusit et
venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture
lorsque l'on serre les freins des roues!  Et la _Marie,_ cessant sa
marche, demeura immobilise...

chous!!! o et sur quoi?  Quelque banc de la cte anglaise,
probablement.  Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec
ces brumes en rideaux.

Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement
contrastait avec cette tranquillit brusque, fige, de leur navire.
Voil, elle s'tait arrte  cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait
plus.  Au milieu de cette immensit de choses fluides, qui, par ces
temps mous, semblaient n'avoir mme pas de consistance, elle avait t
saisie par je ne sais quoi de rsistant et d'immuable qui tait
dissimul sous ces eaux; elle y tait bien prise, et risquait peut-tre
d'y mourir.

Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les
pattes  de la glu?

D'abord on ne s'en aperoit gure; cela ne change pas leur aspect; il
faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en
tirer jamais.

C'est quand ils se dbattent ensuite, que la chose collante vient
souiller leurs ailes, leur tte, et que, peu  peu, ils prennent cet
air pitoyable d'une bte en dtresse qui va mourir.

Pour la _Marie,_ c'tait ainsi; au commencement cela ne paraissait pas
beaucoup; elle se tenait bien un peu incline, il est vrai, mais
c'tait en plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_
pour s'inquiter et comprendre que c'tait grave.

Le capitaine faisait un peu piti, lui qui avait commis la faute en ne
s'occupant pas assez du point o l'on tait; il secouait ses mains en
l'air, en disant:

--_Ma Dou! ma Dou!_ sur un ton de dsespoir.

Tout prs d'eux, dans une claircie, se dessina un cap qu'ils  ne
reconnaissaient pas bien.  Il s'embruma presque aussitt; on ne le
distingua plus.

D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fume.  - Et pour le moment,
ils aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces
sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine  leur
manire, et dont il faut se dfendre comme de pirates.

Ils se dmenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage.  Turc, leur
chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, tait
trs motionn lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces
secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilits, il
comprenait trs bien que tout cela n'tait pas naturel, et se cachait
dans les coins, la queue basse.

Aprs, ils amenrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer
de se _dhaler,_ en runissant toutes leurs forces sur des amarres -
une rude manoeuvre qui dura dix heures d'affile; - et, le soir venu,
le pauvre bateau, arriv le matin si propre et pimpant, prenait dj
mauvaise figure, inond, souill, en plein dsarroi.  Il s'tait
dbattu, secou de toutes les manires, et restait toujours l, clou
comme un bateau mort.

. . . . . . . . . . . . . . . .
La nuit  allait les prendre, le vent se levait et la houle tait plus
haute; cela tournait mal quand, tout  coup, vers six heures, les voil
dgags, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laisses pour se
tenir...  Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant 
l'arrire en criant:

--Nous flottons!

Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-l, de _flotter;_
de se tenir s'en aller, redevenir une chose lgre, vivante, au lieu
d'un  commencement d'pave qu'on tait tout  l'heure!...

Et, du mme coup, la tristesse d'Yann s'tait envole aussi.  Allg
comme son bateau, guri par la saine fatique de ses bras, il avait
retrouv son air insouciant, secou ses souvenirs.

Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il
continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi
libre que dans ses premires annes.





XIII


. . . . . . . . . . . . . . . . . .
On distribuait un courrier de France, l bas,  bord de la _Circ,_ en
rade d'Ha-Long,  l'autre bout de la terre.  Au milieu d'un groupe
serr de matelots, le vaguemestre apppelait  haute voix les noms des
heureux, qui avaient des lettres.  Cela se passait le soir, dans la
batterie, en se bousculant autour d'un fanal.

--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui tait bien
timbre de Paimpol, - mais ce n'tait pas l'criture de Gaud.  -
Qu'est-ce que cela voulait dire?  Et de qui venait-elle?

L'ayant tourne et retourne, il l'ouvrit craintivement.

			Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.

	"Mon cher petit-fils,"
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'tait bien de sa bonne vieille grand'mre; alors il respira mieux.
Elle avait mme appos au bas sa grosse signature apprise par coeur,
toute tremble et colire: "Veuve Moan".

Veuve Moan.  Il porta le papier  ses lvres, d'un mouvement
irrflchi, et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette.  C'est
que cette lettre arrivait  un heure suprme de sa vie: demain matin,
ds le jour, il partait pour aller au feu.

On tait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'tre pris.
Aucune grande opration n'tait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant
les renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait 
bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour complter
les compagnies de marins dj dbarques.  Et Sylvestre, qui avait
langui longtemps dans les croisires det les blocus, venait d'tre
dsign avec quelques autres pour combler des vides dans ces
compagnies-l.

En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur
disait tout de mme qu'ils dbarqueraient encore  temps pour se battre
un peu.  Ayant arrang leurs sacs, termin leurs prparatifs, et fait
leurs adieux, ils s'taient promens toute la soire au milieu des
autres qui restaient, se sentant grandis et fiers auprs de ceux-l;
chacun  sa manire manifestait ses impressions de dpart, les uns
graves, un peu recueillis; les autres se rpandant en exubrantes
paroles.

Sylvestre, lui, tait assez silencieux et concentrait en lui-mme son
impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit
sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour
demain matin".  La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une
ide incomplte; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il tait de
vaillante race.

... Inquiet de Gaud,  cause de cette criture trangre, il cherchait
 s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire.  Et c'tait difficile
au milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient l, pour
lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...

Ds le dbut de sa lettre, comme il l'avait prvu, la grand'mre Yvonne
expliquait pourquoi elle avait t oblige de recourir  la main peu
experte d'une vieille voisine:

"Mon cher enfant, je ne te fais pas crire cette fois par ta cousine,
parce qu'elle est bien dans la peine.  Son pre a t pris de mort
subite, il y a deux jours.  Et il parait que toute sa fortune a t
mange,  de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans
Paris.   On va donc vendre sa maison et ses meubles.  C'est une chose 
laquelle personne ne s'attendait dans le pays.  Je pense, mon cher
enfant, que cela va te faire comme  moi beaucoup de peine.

"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvel engagement avec le
capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le dpart pour
l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure cette anne.  Ils on appareill
le 1er du courant, l'avant-veille du grand malheur arriv  notre
pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore.

"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu' prsent c'est fini, nous
ne les marierons pas; car ainsi elle va tre oblige de travailler pour
gagner son pain..."

... Il resta atterr; ces mauvaises nouvelles lui avaient gt toute sa
joie d'aller se battre...





Troisime parties.





I


. . . . . . . . . . . . . . . . .
... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrte court,
dressant l'oreille...

C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et velout de printemps.
 Le ciel est gris, pesant aux paules.

Ils sont l six matelots arms, en reconnaissance au milieu des
fraches rizires, dans un sentier de boue...

... Encore!!... ce mme bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre
et ronflant, espce de _dzinn_ prolong, donnant bien l'impression de
la petite chose mchante et dure qui passe l tout droit, trs vite, et
dont la rencontre peut tre mortelle.

Pour la premire fois de sa vie, Sylvestre coute cette musique-l.
Ces balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
soi-mme: le coup de feu, parti de loin, est attnu, on ne l'entend
plus; alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de mtal, qui
file en trane rapide, frlant vos oreilles...

... Et _dzin_ encore, et _dzin!_  Il en pleut maintenant, des balles.
Tout prs des marins, arrts net, elles s'enfoncent dans le sol inond
de la rizire, chacune avec un petit _flac_ de grle, sec et rapide, et
un lger claboussement d'eau.

Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drlement joue, et ils
disent:

--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les
matelots, tout cela c'est de la mme famille chinoise.)

Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les
voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe.  Cela n'a pas dur
une minute, ce petit arrosage de plomb, et dj cela cesse.  Sur la
grande plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on
aperoit rien qui bouge.

Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent,
ils cherchent d'o cela a pu venir.

De l-bas, srement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine
comme un lot de plumes, et derrire lesquels apparaissent,  demi
caches, des toitures cornues.  Alors ils y courent; dans la terre
dtrempe de la rizire, leurs pieds s'enfoncent ou glissent;
Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui
court devant.

Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont rv...

Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours
et ternellement les mmes, - le gris des ciels couverts, la teinte
frache des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de
France, avec des jeunes hommes courant l gament, pour tout autre jeu
que celui de la mort.

Mais,  mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la
finesse exotique de leur feuille, ces toits de village accentuent
l'tranget de leur courbure, et des hommes jaunes, embusqus derrire,
avancent, pour regarder, leurs figures plates contractes par la malice
et la peur...  Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se
dploient en une longue ligne tremblante, mais dcide et dangereuse.

--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur mme brave sourire.

Mais c'est gal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y
en a trop.  Et l'un d'eux, en se retournant, en aperoit d'autres, qui
arrivent par derrire, mergeant d'entre les herbages...

. . . . . . . . . . . . . . . .
... Il fut trs beau, dans cet instant, dans cette journe, le petit
Sylvestre; sa vieille grand'mre et t fire de le voir si guerrier!

Dj transfigur depuis quelques jours, bronz, la voix change, il
tait l comme dans un lment  lui.  A une minute d'indcision
suprme, les matelots, rafls par les balles, avaient presque commenc
ce mouvement de recul qui et t leur mort  tous; mais Sylvestre
avaitcontinu d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait
tte  tout un groupe, fauchant de droite et de gauche,  grands coups
de crosse qui assomnaient.  Et, grce  lui, la partie avait chang de
tournure: cette panique, cet afollement, ce je ne sais quoi, qui dcide
aveuglment de tout, dans ces petites batailles non diriges tait
pass du ct des Chinois; c'taient eux qui avaient commenc  reculer.

... C'tait fini maintenant, ils fuyaient.  Et les six matelots, ayant
recharg leurs armes  tir rapide, les abattaient  leur aise; il y
avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondrs, des crnes
versant leur cervelle dans l'eau de la rizire.

Ils fuyaient tout courbs, rasant le sol, s'aplatissant comme des
lopards.  Et Sylvestre courait aprs, dj bless deux fois, un coup
de lance  la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne
sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonne
qui vient du sang
vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui
faisait les hros antiques.

Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une
inspiration de terreur dsespre.  Sylvestre s'arrta, souriant,
mprisant, sublime, pour le laisser dcharger son arme, puis se jeta un
peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir.
Mais, dans le mouvement de dtente, le canon de ce fusil dvia par
hasard dans le mme sens.  Alors, lui, sentit une commotion  la
poitrine, et, comprenant bien ce que c'tait, par un clair de pense,
mme avant toute douleur, il dtourna la tte vers les autres marins
qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la
phrase consacre: "Je crois que j'ai mon compte!"  Dans la grande
aspiration qu'il fit, venant de courir, pour prendre, avec sa bouche,
de l'air plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou 
son sein droit, avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet
crev.  En mme temps, sa bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui
venait au ct une douleur aigu, qui s'exasprait vite, vite, jusqu'
tre quelque chose d'atroce et d'indicible.

Il tourna sur lui-mme deux ou trois fois, la tte perdue de vertige et
cherchant  reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge
dont la monte l'touffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is
s'abattit.





II


. . . . . . . . . . . . . . . . .
Environ quinze jours aprs, comme le ciel se faisait dj plus sombre 
l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
Sylvestre, qu'on avait rapport  Hano, fut envoy en rade d'Ha-Long
et mis  bord d'un navire-hpital qui rentrait en France.

Il avait t longtemps promen sur divers brancards, avec des temps
d'arrt dans des ambulances.  On avait fait ce qu'on avait pu; mais,
dans ces conditions mauvaises, sa poitrine s'tait remplie d'eau, du
ct perc, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui
ne se fermait pas.

On lui avait donn la mdaille militaire et il en avait eu un moment de
joie.  Mais il n'tait plus le guerrier d'avant,  l'allure dcide, 
la voix vibrante et brve.  Non, tout cela tait tomb devant la longue
souffrance et la fivre amollissante.  Il tait redevenu enfant, avec
le mal du pays; il ne parlait presque plus, rpondant  peine d'une
petite voix douce, presque teinte.  Se sentir si malade, et tre si
loin, si loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant
d'arriver au pays, - vivrait-il seulement jusque-l, avec ses forces
qui diminuaient?...  Cette notion d'effroyable loignement tait une
chose qui l'obsdait sans cesse; qui l'oppressait  ses rveils, -
quand, aprs les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation
affreuse de ses plaies, la chaleur de sa fivre et le petit bruit
soufflant de sa poitrine creve.  Aussi il avait suppli qu'on
l'embarqut, au risque de tout.

Il tait trs lourd  porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on
lui donnait des secousses cruelles en le charroyant.

A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des
petits lits de fer aligns  l'hpital et il recommena en sens inverse
sa longue promenade  travers les mers.  Seulement, cette fois, au lieu
de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'tait dans les
lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remdes, de blessures
et de misres.

Les premiers jours, la joie d'tre en route avait amen en lui un peux
de mieux.  Il pouvait se tenir soulev sur son lit avec des oreillers,
et de temps en temps il demandait sa bote.  Sa bote de matelot tait
le coffret de bois blanc, achet  Paimpol, pour mettre ses choses
prcieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mre Yvonne, celles
d'Yann et de Gaud, un cahier o il avait copi des chansons du bord, et
un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur
lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naf
de sa campagne.

Le mal pourtant ne s'amliorait pas et, ds la premire semaine, les
mdecins pensrent que la mort ne pouvait plus tre vite.

... Prs de l'quateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages.
 Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blesss et ses
malades; s'en allait toujours vite sur une mer remue, tourmente
encore comme au renversement des moussons.

Depuis le dpart d'Ha-Long, il en tait mort plus d'un, qu'il avait
fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France;
beaucoup de ces petits lits s'taient dbarrass dj de leur pauvre
contenu.

Et ce jour-l, dans l'hpital mouvant, il faisait trs sombre: on avait
t oblig,  cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
sabords, et cela rendait plus horrible cet touffoir de malades.

Il allait plus mal, lui; c'tait la fin.  Couch toujours sur son ct
perc, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de
force, pour immobiliser cette eau, cette dcomposition liquide dans ce
poumon droit, et tcher de respirer seulement avec l'autre.  Mais cet
autre aussi, peu  peu, s'tait pris par voisinage, et l'angoisse
suprme tait commence.

Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
l'obscurit chaude, des figures aimes ou affreuses venaient se pencher
sur lui; il tait dans un perptuel rve d'hallucin, o passaient la
Bretagne et l'Islande.

Le matin, il avait fait appeler le prtre, et celui-ci, qui tait un
vieillard habitu  voir mourir des matelots, avait t surpris de
trouver, sous cette enveloppe si virile, la puret d'un petit enfant.

Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les
manches  vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'ventait tout le
temps avec un ventail  fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur
lui des bues malsaines, des fadeurs dj cent fois respires, dont les
poitrines ne voulaient plus.

Quelquefois, il lui prenait des rages dsespres pour sortir de ce
lit, o il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent
l-haut, essayer de revivre...  Oh! les autres, qui couraient dans les
haubans, qui habitaient dans les hunes!...  Mais tout son grand effort
pour s'en aller n'aboutissait qu' un soulvement de sa tte et de son
cou affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on
fait pendant le sommeil.  - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait
dans les mmes creux de son lit dfait, dj englu l par la mort; et
chaque fois aprs la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un
instant conscience de tout.

Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se ft
encore dangereux, la mer n'tant pas assez calme.  C'tait le soir,
vers six heures.  Quand cet auvent de fer fut soulev, il entra de la
lumire seulement, de l'blouissante lumire rouge.  Le soleil couchant
apparaissait  l'horizon avec une extrme splendeur, dans la dchirure
d'un
ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
clairait cet hpital en vacillant, comme une torche que l'on balance.

De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors tait
impuissant  entrer ici,  chasser les senteurs de la fivre.  Partout,
 l'infini, sur cette mer quatoriale, ce n'tait qu'humidit chaude,
que lourdeur irrespirable.  Pas d'air nulle part, pas mme pour les
mourants qui haletaient.

... Une dernire vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mre,
passant sur un chemin, trs vite, avec une expression d'anxit
dchirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funbres; elle
se rendait  Paimpol, mande au bureau de la marine pour y tre
informe qu'il tait mort.

Il se dbattait maintenant; il rlait.  On pongeait aux coins de sa
bouche de l'eau et du sang, qui taient remonts de sa poitrine, 
flots, pendant ses contorsions d'agonie.  Et le soleil magnifique
l'clairait toujours; au couchant, on et dit l'incendie de tout un
monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert
entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de
Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.

... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, l-bas, en Bretagne, o
midi allait sonner.  Il tait bien le mme soleil, et au mme instant
prcis de sa dure sans fin; l, pourtant, il avait une couleur trs
diffrente; se tenant plus haut dans un ciel bleutre; il clairait
d'une douce lumire blanche la grand'-mre Yvonne, qui travaillait 
coudre, assise sur sa porte.

En Islande, om c'tait le matin, il paraissait aussi,  cette mme
minute de mort.

Pli davantage, on et dit qu'il ne parvenait  tre vu l que par une
sorte de tour de force d'obliquit.  Il rayonnait tristement, dans un
fiord o drivait la _Marie,_ et son ciel tait cette fois d'une de ces
purets hyperborennes qui veillent des ides de plantes refroidies
n'ayant plus d'atmosphre.  Avec une nettet glace, il accentuait les
dtails de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de
la _Marie,_ semblait plaqu sur un mme plan et se tenir debout.  Yann,
qui tait l, clair un peu trangement lui aussi, pchait comme
d'habitude, au milieu de ces espects lunaires.

... Au moment o cette trane de feu rouge, qui entrait par ce sabord
de navire, s'teignit, o le soleil quatorial disparut tout  fait
dans les eaux dores, on vit les yeux du petit fils mourant se
chavirer, se retourner vers le front comme pour disparatre dans la
tte.  Alors on abaissa dessus les paupires avec leurs longs cils - et
Sylvestre redevint trs beau et calme, comme un marbre couch...





III


... Aussi bien, je ne puis m'empcher de conter cet enterrement de
Sylvestre que je conduisis moi-mme l-bas, dans l'le de Singapour.
On en avait assez jet d'autres dans la mer de Chine pendant les
premiers jours de la traverse; comme cette terre malaise tait l tout
prs, on s'tait dcid  le garder quelques heures de plus pour l'y
mettre.

C'tait le matin, de trs bonne heure,  cause du terrible soleil.
Dans le canot qui l'emporta, son corps tait recouvert du pavillon de
France.  La grande ville trange dormait encore quand nous accostmes
la terre.  Un petit fourgon, envoy par le consul, attendait sur le
quai; nous y mmes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite
 bord; la peinture en tait encore frache, car il avait fallu se
hter, et les lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.

Nous traversmes cette Babel au soleil levant.  Et puis se fut une
motion, de retrouver l,  deux pas de l'immonde grouillement chinois,
le calme d'une glise franaise.  Sous cette haute nef blanche, o
j'tais seul avec mes matelots, le _Dies irae_ chant par un prtre
missionnaire rsonnait comme une douce incantation magique.  Par les
portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient  des jardins
enchants, der verdures admirables, des palmes immenses; le vent
secouait les grands arbres en fleurs, et c'tait une pluie de ptales
d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'glise.

Aprs, nous sommes alls au cimetire trs loin.  Notre petit cortge
de matelots tait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du
pavillon de France.  Ils nous fallut traverser des quartiers chinois,
un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, o
toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux
tonns.

Ensuite, la campagne, dj chaude; des chemins ombreux o volaient
d'admirables papillons aux ailes de verlours bleu.  Un grand luxe de
fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sve quatoriale.
Enfin, le cimetire: des tombes mandarines, avec des inscriptions
multicolores, des dragons et des monstres; d'tonnants feuillages, des
plantes inconnues.  L'endroit o nous l'avons mis ressemble  un coin
des jardins d'Indra.  Sur sa terre, nous avons plant cette petite
croix de bois qu'on lui avait faite  la hte pendant la nuit:

				SYLVESTRE MOAN
				 Dix-neuf ans

Et nous l'avons laiss l, presss de repartir  cause de ce soleil qui
montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres
merveilleux, sous ses grandes fleurs.





IV


Le transport continuait sa route  travers l'ocan Indien.  En bas,
dans l'hpital flottant, il y avait encore des misres enfermes.  Sur
le pont, on ne voyait qu'insouciance, sant et jeunesse.  Alentour, sur
la mer, une vraie fte d'air pur et de soleil.

Par ces beaux temps d'alizs, les matelots, tendus  l'ombre des
voiles, s'amusaient avec leurs perruches,  les faire courir.  (Dans ce
Singapour d'o ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte
de btes apprivoises.)

Ils avaient tous choisi des bbs de perruches, ayant de petits airs
enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais dj
vertes, oh! d'un vert admirable.  Les papas et les mamans avaient t
verts; alors elles, toutes petites, avaient hrit inconsciemment de
cette couleur-l, poses sur ces planches si propres du navire, elles
ressemblaient  des feuilles trs fraches tombes d'un arbre des
tropiques.

Quelquefois on les runissait toutes; alors elles s'observaient entre
elles drlement; elles se mettaient  tourner le cou en tous sens,
comme pour s'examiner sous diffrents aspects.  Elles marchaient comme
des boiteuses, avec des petits trmoussements comiques, partant tout
d'un coup trs vite, empresses, on ne sait pour quelle patrie; et il y
en avait qui tombaient.

Et puis les guenons apprenaient  faire des tours, et c'tait un autre
amusement.  Il y en avait de tendrement aimes, qui taient embrasses
avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
leurs matres en les regardant avec des yeux de femme, moiti
grotesque, moiti touchantes.

Au coup de trois heures, les fourriers apportrent sur le pont deux
sacs de toile, scells de gros cachets en cire rouge, et marqus au nom
de Sylvestre; c'tait pour vendre  la crie, - comme le rglement
l'exige pour les morts, - tous ses vtements, tout ce qui lui avait
appartenu au monde.  Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper
autour;  bord d'un navire-hpital, on en voit assez souvent, de ces
ventes de sac, pour que cela n'motionne plus.  Et puis, sur ce bateau,
on avait si peu connu Sylvestre.

Ses vareuses, ses chemises, ses maillots  raies bleues, furent palps,
retourns et puis enlevs  des prix quelconques, les acheteurs
surfaisant pour s'amuser.

Vint le tour de la petite bote sacre, qu'on adjugea cinquante sous.
On en avait retir, pour remettre  la famille, les lettres et la
mdaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre
de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
choses disposes l par la prvoyance de grand'mre Yvonne pour rparer
et recoudre.

Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets  vendre, prsenta deux
petits bouddha, pris dans une pagode pour tre donns  Gaud, et si
drles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparatre
comme dernier lot.  S'ils riaient, les marins, ce n'tait pas par
manque de coeur, mais par irrflexion seulement.

Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitt de
rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien  la place.

Un soigneux coup de balai fut donn aprs, afin de bien dbarrasser ce
pont si propre des poussires ou des dbris de fil tombs de ce
dballage.

Et les matelots retournrent gament s'amuser avec leurs perruches et
leurs singes.





V


. . . . . . . . . . . . . . .
Un jour de la premire quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne
rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on tait venu la
demander de la part du commissaire de l'inscription maritime.

C'tait quelque chose concernant son petit-fils, bien sr; mais cela ne
lui fit pas du tout peur.  Dans les familles des _gens de mer,_on a
souvent
affaire  _l'Inscription;_ elle donc, qui tait fille, femme, mre et
grand'mre de marin, connaissait ce bureau depuis tantt soixante ans.

C'tait au sujet de sa dlgation, sans doute; ou peut-tre un petit
dcompte de la _Circ_  toucher au moyen de sa _procure._  Sachant ce
qu'on doit  M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle
robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures.

Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle
s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de mme,  la
rflexion,  cause de ces deux mois sans lettre.

Elle rencontra son vieux galant, assis  une porte, trs tomb depuis
les froids de l'hiver.

--Eh bien?...  Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gner, la
belle!...  (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'ide.)

Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle.  Sur les hauteurs
pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune
d'or; mais ds qu'on passait dans les bas-fonds abrits contre le vent
de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies
d'aubpine fleurie, l'herbe haute et sentant bon.  Elle ne voyait gure
tout cela, elle, si vieille, sur qui s'taient accumules les saisons
fugitives, courtes  prsent comme des jours...

Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers,
des oeillets, des girofles et, jusque sur les hautes toitures de
chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers
papillons blancs.

Ce printemps tait presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les
belles filles de race fire que l'on apercevait, rveuses, sur les
portes, semblaient darder trs loin au del des objets visibles leurs
yeux bruns ou bleus.  Les jeunes hommes,  qui allaient leurs
mlancolies et leurs dsirs, taient  faire la grande pche, l-bas,
sur la mer hyperbore...

Mais c'tait un printemps tout de mme, tide, suave, troublant, avec
de lgers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.

Et tout cela, qui est sans me, continuait de sourire  cette vieille
grand'mre qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la
mort de son dernier petit-fils.  Elle touchait  l'heure terrible o
cette chose, qui s'tait passe si loin sur la mer chinoise, allait lui
tre dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment
de mourir avait devine et qui lui avait arrach ses dernires larmes
d'angoisses - sa bonne vieille grand'mre, mande  _l'Inscription_ de
Paimpol pour apprendre qu'il tait mort!  - Il l'avait vu trs
nettement passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec
son petit chle brun, son parapluie et sa grande coiffe.  Et cette
apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un dchirement
affreux, tandis que l'norme soleil rouge de l'quateur, qui se
couchait magnifiquement, entrait par le sabord de l'hpital pour le
regarder mourir.

Seulement, de l-bas, lui, dans sa vision dernire, s'tait figur sous
un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire,
se faisait au gai printemps moqueur...

En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquite, et
pressait encore sa marche.

La voil dans la ville grise, dans les petites rues de granit o
tombait ce soleil, donnant le bonjour  d'autres vieilles, ses
contemporaines, assises  leur fentre.  Intrigues de la voir, elles
disaient:

--O va-t-elle comme a si vite, en robe du dimanche, un jour sur
semaine?

M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui.  Un
petit tre trs laid, d'une quinzaine d'annes, qui tait son comis, se
tenait assis  son bureau.  tant trop mal venu pour faire un pcheur,
il avait reu de l'instruction et passait ses jours sur cette mme
chaise, en fausses manches noires, grattant son papier.

Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva
pour prendre, dans un casier, des pices timbres.

Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire?  Des
certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni
par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...

Il les talait devant la pauvre vieille, qui commenait  trembler et 
voir trouble.  C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
crivait pout elle  son petit-fils, et qui taient revenues l, non
dcachetes...  Et a c'tait pass ainsi vingt ans auparavant, pour la
mort de son fils Pierre: les lettres taient revenues de la Chine chez
M. le commissaire, qui les lui avait remises...

Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
inscrit  Paimpol, folio 213, numro matricule 2091, dcd  bord du
_Bien-Hoa_ le 14..."

--Quoi?...  Qu'est-ce qui lui est arriv, mon bon Monsieur?...

--Dcd!...  Il est dcd, reprit-il.

Mon Dieu, il n'tait sans doute pas mchant, ce commis; s'il disait
cela de cette manire brutale, c'tait plutt manque de jugement,
inintelligence de petit tre incomplet.  Et, voyant qu'elle ne
comprenait pas ce beau mot, il s'exprima en breton:

--_Marw o!..._

--_Marw o!..._ (Il est mort...)

Elle rpta aprs lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un
pauvre cho fl redirait une phrase indiffrente.

C'tait bien ce qu'elle avait  moiti devin, mais cela la faisait
trembler seulement;  prsent que c'tait certain, a n'avait pas l'air
de la toucher.  D'abord sa facult de souffrir s'tait vraiment un peu
mousse,  force d'ge, surtout depuis ce dernier hiver.  La douleur
ne venait plus tout de suite.  Et puis quelque chose se chavirait pour
le moment dans sa tte, et voil qu'elle confondait cette mort avec
d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!...   Il lui fallut un
instant pour bien entendre que celui-ci tait son dernier, si chri,
celui  qui se rapportaient toutes ses prires, toute sa vie, toute son
attente, toutes ses penses, dj obscurcies par l'approche sombre de
_l'enfance..._

Elle prouvait une honte aussi  laisser paratre son dsespoir devant
se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'tait comme a
qu'on annonait  une grand'mre la mort de son petit-fils?...  Elle
restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son
chle brun avec ses pauvres vieilles mains gerces de laveuse.

Et comme elle se sentait loin de chez elle!...  Mon Dieu, tout ce
trajet qu'il faudrait faire, et faire dcemment, avant d'atteindre le
gte de chaume o elle avait hte de s'enfermer  -  comme les btes
blesses qui se cachent au terrier pour mourir.  C'est pour cela aussi
qu'elle s'efforait
de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, pouvante
surtout d'une route si longue.

On lui remit un mandat pour aller toucher, comme hritire, les trente
francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les
lettres, les certificats et la bote contenant la mdaille militaire.
Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts,
le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le
mettre.

Dans Paimpol, elle passa tout d'une pice et ne regardant personne, le
corps un peu pench comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de
sang  ses oreilles; - et se htant, se surmenant, comme une pauvre
machine dj trs ancienne qu'on aurait remonte  toute vitesse pour
la dernire fois, sans s'inquiter d'en briser les ressorts.

Au troisime kilomtre, elle allait toute courbe en avant, puise; de
temps  autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans
la tte un grand choc douloureux.  Et elle se dpchait de se terrer
chez elle, de peur de tomber et d'tre rapporte...





VI


La vieille Yvonne qui est sole!

Elle tait tombe, et les gamins lui couraient aprs.  C'tait
justement en entrant dans la comune de Ploubazlanec, o il y a beaucoup
de maisons le long de la route.  Tout de mme elle avait eu la force de
se relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son bton.

--La vieille Yvonne qui est sole!

Et des petits effronts venaient la regarder sous le nez en riant.  Sa
coiffe tait tout de travers.

Il y en avait, de ces petits, qui n'taient pas bien mchant dans le
fond, - et quand ils l'avaient vue de plus prs devant cette grimace de
dsespoir snile, s'en retournaient tout attrists et saisis, n'osant
plus rien dire.

Chez elle, la porte ferme, elle poussa un cri de dtresse qui
l'touffait, et se laissa tomber dans un coin, la tte au mur.  Sa
coiffe lui tait descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa
pauvre belle coiffe autrefois si mnage.  Sa dernire robe des
dimanches tait toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc
jaune, sortait de son serre-tte, compltant un dsordre de pauvresse...





VII


Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute
dcoiffe, laissant pendre les bras, la tte contre la pierre, avec une
grimace et un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait
presque pas pleurer: les trop vieilles grand'mres n'ont plus de larmes
dans leurs yeux  taris.

--Mon petit-fils qui est mort!

Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la mdaille.

Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'tait bien vrai, et se mit 
genoux pour prier.

Elles restrent l ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que
dura ce crpuscule de juin - qui est trs long en Bretagne et qui
l-bas, en Islande, ne finit plus.  Dans la chemine, le grillon qui
porte bonheur leur faisait tout de mme sa grle musique.  Et la lueur
jaune du soir entrait par la lucarne, dans cette chaumire Moan que la
mer  avait tous pris, qui taient maintenant une famille teinte...

A la fin Gaud disait:

--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mre, demeurer avec vous;
j'apporterai mon lit qu'on m'a laiss, je vous garderai, je vous
soignerai, vous ne serez pas toute seule...

Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se
sentait distraite involontairement par la pense d'un autre: - celui
qui tait reparti pour la grande pche.

Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre tait mort; justement
les _chasseurs_ devaient bientt partir.  Le pleurerait-il
seulement?...  Peut-tre que oui, car il l'aimait bien...  Et au milieu
de ses propres larmes, elle se proccupait de cela beaucoup, tantt
s'indignant contre ce garon dur, tantt s'attendrissant  son
souvenir,  cause de cette douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui
tait comme un rapprochement entre eux deux; - en somme, le coeur tout
rempli de lui...





VIII


... Un soir ple d'aot, la lettre qui annonait  Yann la mort de son
frre finit par arriver  bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; -
c'tait aprs une journe de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au
moment o il allait descendre pour souper et dormir.  Les yeux alourdis
de sommeil, il lut cela en bas, dans le rduit sombre,  le lueur jaune
de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta
insensible, tourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien.
Trs renferm, par fiert, pour tout ce qui concernait son coeur, il
cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les
matelots font, sans rien dire.

Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres
pour manger la soupe; alors, ddaignant mme de leur expliquer
pourquoi, il se jeta sur sa couchette et, du mme coup, s'endormit.

Bientt il rva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...

Aux approches de minuit, - tant dans cet tat d'esprit particulier aux
marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent
venir le moment o on les fera lever pour le quart, - il voyait cet
enterrement encore.  Et ils se disait:

--Je rve; heureusement ils vont me rveiller mieux et a s'vanouira.

Mais quand une rude main fut pose sur lui, et qu'une voix se mit 
dire: "Gaos! - allons debout, la _relve!_" il entendit sur sa poitrine
un lger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la
ralit de la mort.  - Ah! Oui, la lettre!... c'tait vrai, donc! - et
dj ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se
dressant vite, dans son rveil subit, il heurta contre les poutres son
front large.

Puis il s'habilla et ouvrit l'coutille pour aller l-haut prendre son
poste de pche...





IX


Quand Yann fut mont, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui
venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.

Cette nuit-l, c'tait l'immensit prsente sous ses aspects les plus
tonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des
impressions de profondeur.

Cet horizon, qui n'indiquait aucune rgion prcise de la terre, ni mme
aucun ge gologique, avait d tre tant de fois pareil depuis
l'origine des sicles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne
vit rien, - rien que l'ternit des choses qui _sont_ et qui ne peuvent
se dispenser _d'tre._

Il ne faisait mme pas absolument nuit.  C'tait clair faiblement,
par un reste de lumire, qui ne venait de nulle part.  Cela bruissait
comme par habitude, rendant une plainte sans but.  C'tais gris, d'un
gris trouble qui fuyait sous le regard.  - La mer pendant son repos
mystrieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discrtes
qui n'ont pas de nom.

Il y avait en haut des nues diffuses; elles avaient pris des formes
quelconques, parce que les choses ne peuvent gure n'en pas avoir dans
l'obscurit, elles se confondaient presque pour n'tre qu'un grand
voile.

Mais, en un point de ce ciel, trs bas, prs des eaux elles faisaient
une sorte de marbrure plus distincte, bien que trs lointaine; un
dessin mou, comme trac par une main distraite; combinaison de hasard,
non destine  tre vue, et fugitive, prte  mourir.  - Et cela seul,
dans tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on et dit
que la pense mlancolique, insaisissable, de tout ce nant, tait
inscrite l; - et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir.

Lui, Yann,  mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient 
l'obscurit du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure
unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux
bras qui se tendent.  Et  prsent qu'il avait commenc  voir l cette
apparence, il lui semblait que ce ft une vraie ombre humaine,
agrandie, rendue gigantesque  force de venir de loin.

Puis, dans son imagination o flottaient ensemble les rves indicibles
et les croyances primitives, cette ombre triste, effondre au bout de
ce ciel de tnbres, se mlait peu  peu au souvenir de son frre mort,
comme une dernire manifestation de lui.

Il tait coutumier de ces tranges associations d'images, comme il s'en
forme surtout au commencement de la vie, dans la tte des enfants...
Mais
les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop prcis pour
exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
quelquefois
dans les rves, et dont on ne retient au rveil que d'nigmatiques
fragments n'ayant plus de sens.

A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde,
angoisse, pleine d'inconnu et de mystre, qui lui glaait l'me;
beaucoup mieux que tout  l'heure, il comprenait maintenant que son
pauvre petit frre ne reparatrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui
avait t long  percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y
entrait  prsent jusqu' pleins bords.  Il revoyait la figure douce de
Sylvstre, ses bons yeux d'enfant;  l'ide de l'embrasser, quelque
chose comme un voile tombait tout  coup entre ses paupires, malgr
lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'tait, n'ayant
jamais pleur dans sa vie d'homme.  - Mais les larmes commenaient 
couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent
soulever sa poitrine profonde.

Il continuait de pcher trs vite, sans perdre son temps ni rien dire,
et les deux autres, qui l'coutaient dans ce silence, se gardaient
d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferm
et si fier.

... Dans son ide  lui, la mort finissait tout...

Il lui arrivait bien, par respect,  de s'associer  ces prires qu'on
dit en famille pour les dfunts; mais il ne croyait  aucune survivance
des mes.

Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une
manire brve et assure, comme une chose bien connue de chacun; ce qui
pourtant n'empchait pas une vague apprhension des fantmes, une vague
frayeur des cimetires, une confiance extrme dans les saints et les
images qui protgent, ni surtout une vnration inne pour la terre
bnite qui entoure les glises.

Ainsi Yann redoutait pour lui-mme d'tre pris par la mer, comme si
cela anantissait davantage, - et la pense que Sylvestre tait rest
l-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin
plus dsespr, plus sombre.

Avec son ddain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte,
comme s'il et t seul.

... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il ft  peine
deux heures; et en mme temps il paraissait s'tendre,  devenir plus
dmesur, se creuser d'une manire plus effrayante.  Avec ette espce
d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus
veill concevait mieux l'immensit des lointains; alors les limites de
l'espace visible taient encore recules et fuyaient toujours.

C'tait un clairage trs ple, mais qui augmentait; il semblait que
cela vint par petits jets, par secousses lgres; les choses ternelles
avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes 
flamme blanche eussent t montes peu  peu, derrire les informes
nues grises; - montes discrtement, avec des prcautions
mystrieuses, de peur de troubler le morne repos de la mer.

Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'tait le soleil, qui se
tranait san force, avant de faire aud-dessus des eaux sa promenade
lente et froide commence ds l'extrme matin...

Ce jour-l, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout
restait blme et triste.  Et,  bord de la _Marie,_ un homme pleurait,
le grand Yann...

Ces larmes de son frre sauvage, et cette plus grande mlancolie du
dehors, c'tait l'appareil de deuil employ pour le pauvre petit hros
obscur, sur ces mers d'Islande o il avait pass la moiti de sa vie...

Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la
manche de son tricot de laine et ne pleura plus.  Ce fut fini.  Il
semblait compltement repris par le travail de la pche, par le train
monotone des choses relles et prsentes, comme ne pensant plus  rien.

Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine 
suffire.

Autour des pcheurs, dans les fonds immenses, c'tait un nouveau
changement  vue.  Le grand dploiement d'infini, le grand spectacle du
matin tait termin, et maintenant les lointains paraissaient au
contraire se rtrcir, se refermer sur eux.  Comment donc avait-on cru
voir tout  l'heure la mer si dmesure?  L'horizon tait  prsent
tout prs, et il semblait mme qu'on manqut d'espace.  Le vide se
remplissait de voiles tnus qui flottaient, les uns plus vagues que des
bues, d'autres aux contours presque visibles et comme frangs.  Ils
tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines
blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de partout en mme
temps, aussi l'emprisonnement l-dessous se faisait trs vite, et cela
oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.

C'tait la premire brume d'aot qui se levait.  En quelques minutes le
suaire fut uniformment dense, impntrable; autour de la _Marie,_ on
ne distinguait plus rien qu'une pleur humide o se diffusait la
lumire et o la mture du navire semblait mme se perdre.

--De ce coup, la voil arrive, la sale brume, dirent les hommes.

Ils connaissaient depuis longtemps cette invitable compagne de la
seconde priode de pche; mais aussi cela annonait la fin de la saison
d'Islande, l'poque o l'on fait route pour revenir en Bretagne.

En fines gouttelettes brillantes, cela se dposait sur leur barbe; cela
faisait luire d'humidit leur peau brunie.  Ceux qui se regardaient
d'un bout  l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantmes;
par contre les objets trs rapprochs apparaissaient plus crment sous
cette lumire fade et blanchtre.  On prenait garde de respirer la
bouche ouverte; une sensation de froid et de mouill pntrait les
poitrines.

En mme temps, la pche allait de plus en plus vite, et on ne causait
plus, tant les lignes donnaient;  tout instant, on entendait tomber 
bord des gros poissons, lancs sur les planches avec un bruit de fouet;
aprs, ils se trmoussaient rageusement en claquant de la queue contre
le bois du pont; tout tait clabouss de l'eau de la mer et des fines
cailles argentes qu'ils jetaient en se dbattant.  Le marin qui leur
fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa prcipitation,
s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se mlait  la saumure.





X


Ils restrent, cette fois, dix jours d'affile pris dans la brume
paisse, sans rien voir.  La pche continuait d'tre bonne et, avec
tant d'activit, on ne s'ennuyait  pas.  De temps en temps, 
intervalles rguliers, l'un
d'eux soufflait dans une trompe de corne d'o sortait un bruit pareil
au beuglement d'une bte sauvage.

Quelquefois, du dehors,  du fond des brumes blanches, un autre
beuglement lointain rpondait  leur appel.  Alors on veillait
davantage.  Si le crise rapprochait,  toutes les oreilles se tendaient
vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la
prsence tait pourtant un danger.  On faisait des conjectures sur lui;
il devenait une occupation, une socit et, par envie de le voir, les
yeux s'efforcaient  percer les impalpables mousselines blanches qui
restaient tendues partout dans l'air.

Puis il s'loignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le
lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu
de cet infini de vapeurs immobiles.  Tout tait imprgn d'eau; tout
tait ruisselant de sel et de saumure.  Le froid devenait plus
pntrant; le soleil s'attardait davantage  traner sous l'horizon; il
y avait dj de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombe grise
tait sinistre et glaciale.

Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que
la _Marie_ ne se ft trop rapproche de l'le d'Islande.  Mais toutes
les _lignes_ du bord files bout  bout n'arrivaient pas  toucher le
lit de la mer: on tait donc bien au large et en belle eau profonde.

La vie tait saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le
bien-tre du soir, l'impression de gite bien chaud qu'on prouvait dans
la cabine en chne massif, quand on y descendait pour souper ou pour
dormir.

Dans le jour, ces hommes, qui taient plus clotrs que des moines,
causaient peu entre eux.  Chacun tenant sa ligne, restait pendant des
heures et des heures  son mme poste invariable, les bras seuls
occups au travail incessant de la pche.  Ils n'taient spars les
uns des autres que de deux ou trois mtres, et ils finissaient par ne
plus se voir.

Ce calme de la brume, cette obscurit blanche endormaient l'esprit.
Tout en pchant, on se chantait pour soi-mme quelque air du pays 
demi-voix, de peur d'loigner les poissons.  Les penses se faisaient
plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en
dure afin d'arriver  remplir le temps sans y laisser des vides, des
intervalles de non-tre.  On n'avait plus du tout l'ide aux femmes,
parce qu'il faisait dj froid; mais on rvait  des choses
incohrentes ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de
ces rves tait aussi peu serre qu'un brouillard...

Ce brumeaux mois d'aot, il avait coutume de clore ainsi chaque anne,
d'une manire triste et tranquille, la saison d'Islande.  Autrement
c'tait toujours la mme plnitude de vies physique, gonflant les
poitrines et faisant aux marins des muscles durs.

Yann avait bien retrouv tout de suite ses faons d'tre habituelles,
comme si son grand chagrin n'et pas persist: vigilant et alerte,
prompt  la manoeuvre et  la pche, l'allure dsinvolte comme qui n'a
pas de soucis; du reste, communicatif  ses heures seulement - qui
taient rares - et portant toujours la tte aussi haut avec son air 
la fois indiffrent et dominateur.

Le soir, au souper, dans le logis fruste que protgeait la Vierge de
faence, quand on tait attabl, le grand couteau en main devant
quelque bonne assiette toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois,
de rire aux choses drles que les autres disaient.

En lui-mme, peut-tre, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que
Sylvestre lui avait sans doute donne pour femme dans ses dernires
petites ides d'agonie, - et qui tait devenue une pauvre fille 
prsent sans personne
au monde...  Peut-tre bien surtout, le deuil de ce frre durait-il
encore dans le fond de son coeur...

Mais ce coeur d'Yann tait une rgion vierge,  gouverner, peu connue,
o se passaient des choses qui ne se rvlaient pas au dehors.





XI


Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rvaient tranquillement sous
leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le
timbre leur sembla trange et non connu d'eux.  Ils se regardrent les
uns les autres, ceux qui taient sur le pont, s'interrogeant d'un coup
d'oeil:

--Qui est-ce qui a parl?

Non, personne; personne n'avait rien dit.  Et, en effet, cela avait
bien eu l'air de sortir du vide extrieur.

Alors,  celui qui tait charg de la trompe, et qui l'avait nglige
depuis la veille, se prcipita dessus, en se gonflant de tout son
souffle pour pousser le long beuglement d'alarme.

Cela seul faisait dj frissonner, dans ce silence.  Et puis, comme si,
au contraire, une apparition et t voque par ce son vibrant de
cornemuse, une grande chose imprvue s'tait dessine en grisaille,
s'tait dresse menaante, trs haut tout prs d'eux: des mts, des
vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'tait fait en l'air,
partout  la fois et d'un mme coup, comme ces fantasmagories pour
effrayer qui, d'un seul jet de lumire, sont cres sur des voiles
tendus.  Et d'autre hommes apparaissaient l,  les toucher, penchs
sur le rebord, les regardant avec des yeux trs ouverts dans un rveil
de surprise et d'pouvante...

Ils se jetrent sur des avirons, des mts de rechange, des gaffes -
tout ce qui se trouva dans la drme de long et de solide - et les
pointrent en dehors pour tenir  distance cette chose et ces visiteurs
qui leur arrivaient.  Et les autres aussi, effars, allongeaient vers
eux d'normes btons pour les repousser.

Mais il n'y eut qu'un craquement trs lger dans les vergues, au-dessus
de leurs ttes, et les mtures, un instant accroches, se dgagrent
aussitt sans aucune avarie; le choc, trs doux par ce calme, tait
tout  fait amorti; il avait t si faible mme, que vraiment il
semblait que cet autre navire n'et pas de masse et qu'il ft une chose
molle, presque sans poids...

Alors, le saisissement pass, les hommes se mirent  rire; ils se
reconnaissaient entre eux:

--Oh! de la _Marie._
--Eh!  Gaos, Laumec, Guermeur!

L'apparition, c'tait la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvor, aussi de
Paimpol; ces matelots taient des villages d'alentour; ce grand-l,
tout en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'tait
Kerjgou, un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plouns ou de
Plounrin.

--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de
sauvages? Demandait  Larvor de la _Reine-Berthe._

--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'cumeurs, _mauvaise
poison_ de la mer?...

--Oh! nous... c'est diffrent; _a nous est dfendu de faire du bruit._
 (Il avait rpondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystre
noir; avec un sourire drle, qui, par la suite, revint souvent en tte
 ceux de la _Marie_ et leur donna  penser beaucoup.)

Et puis comme s'il en et dit trop long, il finit par cette
plaisanterie:

--Notre corne  nous, c'est celui-l, en soufflant dedans, qui nous l'
creve.

Et il montrait un matelot  figure de triton, qui tait tout en cou et
tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de
grotesque et de l'inquitant dans sa puissance difforme.

Et pendant qu'on se regardait l, attendant que quelque brise ou
quelque courant d'en dessous voult bien emmener l'un plus vite que
l'autre, sparer les navires, on engagea une causerie.  Tous appuys en
bbord, se tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois,
comme eussent fait des assigs avec des piques, ils parlrent des
choses du pays, des dernires lettres reues par les "chasseurs", des
vieux parents et des femmes.

--Moi, disait Kerjgou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son
petit que nous attendions; a va nous en faire la douzaine tout 
l'heure.

Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisime annonait le mariage de
la belle Jeannie Caroff - une fille trs connue des Islandais - avec
certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.

Ils se voyaient comme  travers des gazes blanches, et il semblait que
cela changet aussi le son des voix qui avait quelque chose d'touff
et de lointain.

Cependant Yann ne pouvait dtacher ses yeux d'un de ces pcheurs, un
petit homme dj vieillot qu'il tait sr de n'avoir jamais vu nulle
part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand
Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante
des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux perants.

--Moi, disait encore Larvor, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marqu la
mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui
faisait son service  l'tat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine;
un bien grand dommage!

Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournrent vers Yann pour
savoir s'il avait dj connaissance de ce malheur.

--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indiffrent et hautain, c'tait
sur la dernire lettre que mon pre m'a envoye.

Ils le regardaient tous, dans la curiosit qu'ils avaient de son
chagrin, et cela l'irritait.

Leurs propos se croisaient  la hte, au travers du brouillard ple,
pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.

--Ma femme me marque en mme temps, continuait Larvor, que la fille de
M. Mvel a quitt la ville pour demeurer  Ploubazlanec et soigner la
vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise  travailler  prsent,
en journe chez le monde, pour gagner sa vie.  D'ailleurs, j'avais
toujours eu dans l'ide, moi, que c'tait une brave fille, et une
courageuse, malgr ses airs de demoiselle et ses falbalas.

Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui dplaire, et
une couleur rouge lui monta aux joues sous son hle dor.

Par cette  apprciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de
la _Reine-Berthe_ qu'aucun tre vivant ne devait plus jamais revoir.
Depuis un instant, leurs figures semblaient dj plus effaces, car
leur navire tait moins prs, et, tout  coup, ceux de la _Marie_ ne
trouvrent plus rien  pousser, plus rien au bout de leurs longs
morceaux de bois; tous leurs "espars", avirons, mts ou vergues,
s'agitrent en cherchant dans le vide, puis retombrent les uns aprs
les atures lourdement dans la mer, comme de grands bras morts.  On
rentra donc ces dfenses inutiles: la _Reine-Berthe,_ replonge dans la
brume profonde, avait disparu brusquement tout d'une pice, comme
s'efface l'image d'un transparent derrire lequel la lampe a t
souffle.  Ils essayrent de la hler, mais rien ne rpondit  leurs
cris, - qu'une espce de clameur moqueuse  plusiers voix, termine en
un gmissement qui les fit se regarder avec surprise...

Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et,
comme ceux du _Samuel_Aznide_ avaient rencontr dans un fiord une
pave non douteuse (son couronnement d'arrire avec un morceau de sa
quille), on ne l'attendit plus; ds le mois d'octobre, les noms de tous
ses marins furent inscrits dans l'glise sur des plaques noires.

Or, depuis cette dernire apparition dont les gens de la _Marie_
avaient bien retenu la date, jusqu' l'poque du retour, il n'y avait
eu aucun mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au
contraire trois semaines auparavant, une bourasque d'ouest avait
emport plusieurs marins et deux navires.  On se rappela alors le
sourire de Larvor et, en rapprochant toutes ces choses, on fit
beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin
au clignotement de singe, et quelques-uns de la _Marie_ se demandrent
craintivement si, ce matin-l, ils n'avaient point caus avec des
trpasss.





XII


L't s'avana et,  la fin d'aot, en mme temps que les premiers
brouillards du matin, on vit les Islandais revenir.

Depuis troism ois dj, les deux abandonnes habitaient ensemble, 
Ploubazlanec, la chaumire des Moan; Gaud avait pris place de fille
dans ce pauvre nid de marins morts.  Elle avait envoy l tout ce qu'on
lui avait laiss aprs la vente de la maison de son pre: son beau lit
_ la mode des villes_ et ses belles jupes de diffrentes couleurs.
Elle avait fait elle-mme sa nouvelle robe noire d'un faon plus simple
et portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline
paisse orne seulement de plis.

Tous le jours, elle travaillait  des ouvrages de couture chez les gens
riches de la ville et rentrait  la nuit, sans tre distraite en chemin
par aucun amoureux, reste un peu hautaine, et encore entoure d'un
respect de
demoiselle; en lui disant bonsoir, les garons mettaient comme
autrefois, la main  leur chapeau.

Par les beaux crpuscules d't, elle s'en revenait de Paimpol, tout le
long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose.
 Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la dformer -
comme d'autres, qui vivent toujours penches de ct sur leur ouvrage -
et, en regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle
tenait de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au
fond duquel tait Yann...

Cette mme route menait chez lui.  En continuant un peu, vers certaine
rgion plus pierreuse et plus balaye par le vent, on serait arriv 
ce hameau de Pors-Even o les arbres, couverts de mousses grises,
croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des
rafales d'ouest.  Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce
Pors-Even, bien qu'il ft  moins d'une lieue; mais, une fois dans sa
vie, elle y tait alle et cela avait suffi pour laisser un charme sur
tout son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa
porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase,
entre les ajoncs courts.  Donc elle aimait toute cette rgion de
Ploubazlanec; elle tait presque heureuse que le sort l'et rejete l:
en aucun autre lieu du pays elle n'et pu se faire  vivre.

A cette saison de fin d'aot, il y a comme un alanguissement de pays
chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soires lumineuses,
des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traner jusque sur
la mer bretonne.  Trs souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun
nuage nulle part.

Aux heures o Gaud s'en revenait, les choses se fondaient dj ensemble
pour la nuit, commenaient  se runir et  former des silhouettes.  
et l, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux
pierres, comme un panache bouriff; un groupe d'arbres tordus formait
un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelue hameau  toit
de paille dessinait au-dessus de la lande une petite dcoupure bossue.
Aux carrefours les vieux  christs qui gardaient la campagne tendaient
leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes supplicis,
et, dans le lointain, la Manche se dtachait en clair, en grand miroir
jaune sur un ciel qui tait dj tnbreux vers l'horizon.  Et dans ce
pays, mme ce calme, mme ces beau temps, taient mlancoliques; il
restait, malgr tout, une inquitude planant sur les choses; une
anxit venue de la mer  qui tant d'existences taient confies et
dont l'ternelle menace n'tait qu'endormie.

Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course
de retour au grand air.  On sentait l'odeur sale des grves, et
l'odeur douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre
les pines maigres.  Sans la grand'mre Yvonne qui l'attendait au
logis, volontiers elle se serait attarde dans ces sentiers d'ajoncs, 
la manire de ces belles demoiselles qui aiment  rver, les soirs
d't, dans les parcs.

En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de
sa petite enfance; mais comme ils taient effacs  prsent, reculs,
amoindris par son amour!  Malgr tout, elle voulait considrer ce Yann
comme une sorte de fianc, - un fianc fuyant, ddaigneux, sauvage,
qu'elle n'aurait jamais; mais  qui elle s'obstinerait  rester fidle
en esprit, sans plus confier cela  personne.  Pour le moment, elle
aimait  le savoir en Islande; l, au moins, la mer le lui gardait dans
ses clotres profonds et il ne pouvait se donner  aucune autre.

Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir,  mais elle
envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois.  Par
instinct, elle
comprenait que sa pauvret ne serait pas un motif pour tre plus
ddaigne, - car il n'tait pas un garon comme les autres.  - Et puis
cette mort du petit Sylvestre tait une chose qui les rapprochait
dcidment.  A son arrive, il ne pourrait manquer de venir sous leur
toit pour voir la grand'mre de son ami: et elle avait dcid qu'elle
serait l  pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce ft manquer
de dignit; sans paratre se souvenir de rien, elle lui parlerait comme
 quelqu'un que l'on connait depuis longtemps; elle lui parlerait mme
avec affection comme  un frre de Sylvestre, en tchant d'avoir l'air
naturel.  Et qui sait? il ne serait peut-tre pas impossible de prendre
auprs de lui une place de soeur,  prsent qu'elle allait tre si
seule au monde; de se reposer sur son amiti; de la lui demander comme
un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crt plus  aucune
arrire-pense de mariage.  Elle le jugeait sauvage seulement, entt
dans ses ides d'indpendance, mais doux, franc, et capable de bien
compendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.

Qu'allait-il prouver, en la retrouvant l, pauvre, dans cette
chaumire presque en ruine?...  Bien pauvre,  oh! oui, car la
grand'mre Moan, n'tant plus assez forte pour aller en journe aux
lessives, n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle
mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore
s'arranger pour vivre sans demander rien  personne...

La nuit tait toujours tombe quand elle arrivait au logis; avant
d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches uses, la
chaumire se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans
la partie de terrain qui s'incline vers la grve.  Elle tait presque
cache sous son pais toit de paille brune, tout gondol, qui
ressemblait au dos de quelque norme bte morte effondre sous ses
poils durs.  Ses murailles avaient la couleur sombre et la  rudesse des
rochers, avec des mousses et du cochlaria formant de petites touffes
vertes.  On montait les trois marches gondoles du seuil, et on ouvrait
le loquet intrieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire
qui sortait par un trou.  En entrant, on voyait d'abord en face de soi
la lucarne, perce comme dans l'paisseur d'un rempart, et donnant  sur
la mer d'o venait une dernire clart jaune ple.  Dans la grande
chemine flambaient des brindilles odorantes de pin et de htre, que la
vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins;
elle-mme tait l assise, surveillant leur petit souper; dans son
intrieur, elle portait un serre-tte seulement, pour mnager ses
coiffes; son profil, encore joli, se dcoupait sur la lueur rouge de
son feu.  Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris
une couleur passe, tourne au bleutre, et qui taient troubls,
incertains, gars de vieillesse.  Elle disait toutes les fois la mme
chose:

--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...

--Mais non, grand'mre, rpondait doucement Gaud qui y tait habitue.
Il est la mme heure que les autre jours.

--Ah!... me semblait  moi, ma fille, me semblait qu'il tait plus tard
que de coutume.

Elle soupaient sur une table devenue presque informe  force d'tre
use, mais encore paisse comme le tronc d'un chne.  Et le grillon ne
manquait jamais de leur recommencer sa petite pusique  son d'argent.

Un des cts de la chaumire tait occup par des boiseries
grossirement sculptes et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant,
elles donnaient accs dans des tagres o plusiers gnrations
pcheurs avaient t conues, avaient dormi, et o les mres vieillies
taient mortes.

Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de mnage trs
anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fum;
aussi de vieux filets, qui dormaient l depuis le naufrage des derniers
fils Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.

Le lit de Gaud, install dans un angle avec ses rideaux de mousseline
blanche, faisait l'effet d'une chose lgante et frache, apporte dans
une hutte de Celte.

Il y avait une photographie de Sulvestre en matelot, dans un cadre,
accroche au granit du mur.  Sa grand'mre y avait attach sa mdaille
militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins
portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait
aussi achet  Paimpol une de ces couronnes funraires en perles noires
et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des dfunts.
C'tait l son petit mausole, tout ce qu'il avait pour consacrer sa
mmoire, dans son pays breton...

Les soirs d't, elle ne veillaient pas, par conomie de lumire; quand
le temps tait beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de
pierre, devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le
chemin un peu aud-dessus de leur tte.

Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son tagre d'armoire, et
Gaud, dans son lit de demoiselle; l, elle s'endormait assez vite,
ayant beaucoup travaill, beaucoup march, et songeant au retour des
Islandais et fille sage, rsolue, dans un trouble trop grand...





XIII


Mais un jour,  Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait
d'arriver, elle se sentit prise d'une espce de fivre.  Tout son calme
d'attente l'avait abondonne; ayant brusqu la fin de son ouvrage, sans
savoir pourquoi, elle se mit en route plus tt que de coutume, - et,
dans le chemin, comme elle se htait, elle le reconnut de loin qui
venait  l'encontre d'elle.

Ses jambes tremblaient et elle les sentait flchir.  Il tait dj tout
prs, se dessinant  vingt pas  peine, avec sa taille superbe, ses
cheveux boucls sous son bonnet de pcheur.  Elle se trouvait prise si
au dpourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de
chanceler, et qu'il s'en apert; elle en serait morte de honte 
prsent...  Et puis elle se croyait mal coiffe, avec un air fatigu
pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle et donn je ne sais quoi
pour tre cache dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou
de fouine.  Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme
pour essayer de changer de route.  Mais c'tait trop tard: ils se
croisrent dans l'troit chemin.

Lui, pour ne pas la frler, se rangea contre le talus, d'un bond de
ct comme un cheval ombrageaux qui se drobe, en la regardant d'une
manire furtive et sauvage.

Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait lev les yeux, lui jetant
malgr elle-mme une prire et une angoisse.  Et, dans ce croisement
involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses
prunelles gris de lin avaient paru s'largir, s'clairer de quelque
grande flamme de pense, lance une vraie lueur bleutre, tandis que sa
figure tait devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les
tresses blondes.

Il avait dit en touchant son bonnet:

--Bonjour, mademoiselle Gaud!

--Bonjour, monsieur Yann, rpondit-elle.

Et ce fut tout; il tait pass.  Elle continua sa route, encore
tremblante, mais sentant peu  peu  mesure qu'il s'loignait, le sang
reprendre son cours et la force revenir...

Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tte
entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit
enfant, toute dpeigne, sa queue de cheveux tombe de son serre-tte
comme un maigre cheveau de chanvre gris:

--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontr du ct de
Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous
avons parl de mon pauvre petit, tu penses bien.  Ils sont arrivs ce
matin de l'Islande et, ds ce midi, il tait venu pour me faire une
visite pendant que j'tais dehors.  Pauvre garon, il avait des larmes
aux yeux lui aussi...  Jusqu' ma porte, qu'il a voulu me raccompagner,
ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...

Elle coutait cela, debout, et son coeur se serrait  mesure: ainsi,
cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compt pour lui dire
tant de choses, tait dj faite, et ne se renouvellerait sans doute
plus; c'tait fini...

Alors la chaumire lui sembla plus dsole, la misre plus dure, le
monde plus vide, - et elle baissa la tte avec une envie de mourir.





XIV


L'hiver vint peu  peu, s'tendit comme un linceul qu'on laisserait
trs lentement tomber.  Les journes grises passrent aprs les
journes grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes
vivaient bien abandonnes.

Avec le froid, leur existence tait plus coteuse et plus dure.

Et puis la vieille Yvonne devenait difficile  soigner.  Sa pauvre tte
s'en allait; elle se fchait maintenant, disait des mchancets et des
injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
enfants,  propos de rien.

Pauvre vieille!... elle tait encore si douce dans ses bons jours
clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chrir.  Avoir
toujours t bonne, et finir par tre mauvaise; taler,  l'heure de la
fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute un
science de mots grossiers qu'on avait cache, quelle drision de l'me
et quel mystre moqueur!

Elle commanait  chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal 
entendre que ses colres; c'tait, au hasard des choses qui lui
revenaient en tte, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets trs
vilains qu'elle avaint entendus jadis sur le port, rpts par des
matelots.  Il lui arrivait d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou
bien, en balanant la tte et battant la mesure avec son pied, elle
prenait:

		Mon mari vient de partir;
Pour la pche d'Islande, mon mari vient de partir,
		Il m'a laiss sans le sou,
		Mais..., trala, trala la lou...
			J'en gagne!
			J'en gagne!...

Chaque fois, cela s'arrtait tout court, en mme temps que ses yeux
s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
vie, - comme ces flammes dj mourantes qui s'agrandissent subitement
pour s'teindre.  Et aprs, elle baissait la tte, restait longtemps
caduque, en laissant pendre la mchoire d'en bas  la manire des morts.

Elle n'tait plus bien propre non plus, et c'tait un autre genre
d'preuve sur lequel Gaud n'avait pas compt.

Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.

--Sylvestre?  Sylvestre?... disait-elle  Gaud, en ayant l'air de
chercher qui ce pouvait bien tre; ah dame! ma bonne, tu comprends,
j'en ai eu tant quand j'tais jeune, des garons, des filles, des
filles et des garons qu' cette heure, ma foi!...

Et, en disant cela, elle lanait en l'air ses pauvres mains rides,
avec un geste d'insouciance presque libertine...

Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la
journe elle le pleura.

Oh! ces veilles d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
feu!  Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre
menu, achever avant de dormir les ouvrages rapports chaque soir de
Paimpol.

La grand'mre Yvonne, assise dans la chemine, restait tranquille, les
pieds contre les dernires braises, les mains ramasses sous son
tablier.  Mais au commencement de la soire, il fallait toujours tenir
des conversations avec elle.

--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi a donc?  Dans mon temps
 moi, j'en ai pourtant  connu de ton ge qui savaient causer.  Me
semble que nous n'aurions pas l'air si triste, l, toutes les deux, si
tu voulais parler un peu.

Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait  apprises
en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrs en
chemin, parlait de choses qui lui taient bien indiffrentes 
elle-mme comme, du reste, tout au monde  prsent, puis s'arrtait au
milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.

Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la frache jeunesse
appelait la jeunesse.  Sa beaut allait se consumer, solitaire et
strile...

Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
bruit des lames s'entendait l comme dans un navire en l'coutant elle
y mlait le souvenir toujours prsent et douloureux de Yann, dont ces
choses taient le domaine; durant les grandes nuits d'pouvante, o
tout tait dchan et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait
avec plus d'angoisse  lui.

Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mre qui dormait, elle
avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
aux marins
ses anctres, qui avaient vcu dans ces tagres d'armoires, qui
avaient pri au large pendant de semblables nuits, et dont les mes
pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protge contre la visite de
ces morts par la prsence de cette si vieille femme qui tait dj
presque des leurs...

Tou  coup elle frmissait de la tte aux pieds, en entendant partir du
coin de la chemine un petit filet de voix casse flt, comme touff
sous terre.  D'un ton guilleret qui donnait froid  l'me, la voix
chantait:

        Pour la pche d'Islande, mon mari vient de partir,
	            	Il m'a laiss sans le sou,
      		     Mais..., trala, trala la lou...


Et allors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
compagnie des folles.

La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine;
on l'entendait presque sans rpit ruisseler dehors sur les murs.  Dans
le vieux toit de mousse, il y avait des gouttires qui, toujours aux
mmes endroits, infatigables, monotones, faisaient le mme tintement
triste; elles dtrempaient par places le sol du logis, qui tait de
roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles.

On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
masses froides, infinies: une eau tourmente, fouettante, s'miettant
dans l'air, paississant l'obscurit, et isolant encore davantage les
unes des autres les chaumires parses du pays de Ploubazlanec.

Les soires de dimanche taient pour Gaud les plus sinistres,  cause
d'une certaine gat qu'elles apportaient ailleurs: c'taient des
espces de soires joyeuses, mme dans ces petits hameaux perdus de la
cte; il y avait toujours, ici ou l, quelque chaumire ferme, battue
par la pluie noire, d'o partaient des chants lourds.  Au dedans, des
tables alignes pour les buveurs; des marins se schant  des flambes
fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes
courtisant des filles, tous allant jusqu' l'ivresse, et chantant pour
s'tourdir.  Et, prs d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait
aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...

Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
cabarets-l ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, prs de
la porte des Moan; c'taient ceux qui habitaient  l'extrmit des
terres, vers Pors-Even.  Ils passaient trs tard, chapps des bras des
filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
ondes, Gaud tendait l'oreille  leurs chansons  leurs cris - trs
vite noys dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant 
dmler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle
s'imaginait l'avoir reconnue.

N'tre pas revenu les voir, c'tait mal de la part de ce Yann; et mener
une vie joyeuse, si prs de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui
ressemblait pas!  Non, elle ne le comprenait plus dcidment, - et,
malgr tout, ne pouvait se dtacher de lui, ni croire qu'il ft sans
coeur.

Le fait est que, depuis son retour, sa vie tait bien dissipe.

D'abord il y avait eu la tourne habituelle d'octobre dans le golfe de
Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une priode de
plaisir, un moment o ils ont dans leur bourse un peu d'argent 
dpenser sans souci (de petites avances pour s'amuser, que les
capitaines donnent sur les grandes parts de pche, payables seulement
en hiver).

On tait all, comme tous les ans, chercher du sel dans les les, et
lui s'tait repris d'amour,  Saint-Martin-de-R, pour certaine fille
brune, sa matresse du prcdent automne.  Ensemble ils s'taient
promens, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes
remplies du chant des alouettes, tout embaumes par les raisins mrs,
les oeillets des sables et les senteurs marines des plages; ensemble
ils avaient chant et dans des rondes  ces veilles de vendange o
l'on se grise, d'une ivresse amoureuse et lgre, en buvant le vin doux.

Ensuite, la _Marie_ ayant pouss jusqu' Bordeaux, il avait retrouv,
dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse  la
montre, et s'tait ngligemment laiss adorer pendant huit nouveaux
jours.

Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assist  plusieurs
mariages de ses amis, comme garon d'honneur, tout le temps dans ses
beaux habits de fte, et souvent ivre  aprs minuit, sur la fin des
bals.  Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que
les filles s'empressaient de raconter  Gaud, en exgrant.

Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur
ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours  temps pour l'viter; lui
aussi du reste, dans ces cas-l, prenait  travers la lande.  Comme par
une entente muette, maintenant ils se fuyaient.





XV


A Paimpol, il y a une grosse femme appele madame Tressoleur; dans une
des rues qui mnent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les
Islandais, o des capitaines et des armateurs viennent enrler des
matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.

Autrefois belle, encore galante avec les pcheurs, elle a des
moustaches  prsent, une carrure d'homme et la rplique hardie.  Un
air de cantinire, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en
elle, un je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand mme parce
qu'elle est Bretonne.  Dans sa tte, les noms de tous les marins du
pays tiennent comme sur un registre; elle connat les bons, les
mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.

Un jour de janvier, Gaud, ayant t mande pour lui faire une robe,vint
travaille l, dans une chambre, derrire la salle aux buveurs...

Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers
de granit, qui est en retrait sous le premier tage de la maison,  la
mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale
engouffre dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des
entres brusques, comme lancs par une lame de houle.  La salle est
basse et profonde, passe  la chaux blanche et orne de cadres dors
o se voient des navires, des abordages, des naufrages.  Dans un angle,
une Vierge en faence est pose sur une console, entre des bouquets
artificiels.

Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
matelots, ont vu s'panouir bien des gaits lourdes et sauvages, -
depuis les temps reculs de Paimpol, en passant par l'poque agite des
corsaires, jusqu' ces Islandais de nos jours trs peu diffrents de
leurs anctres.  Et bien des existences d'hommes ont t joues,
engages l, entre deux ivresses, sur ces tables de chne.

Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille  une conversation
sur les choses d'Islande, qui se tenait derrire la cloison entre
madame Tressoleur et deux _retraits_ assis  boire.

Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf,
qu'on tait en train de grer dans le port: jamais elle ne serait
pare, cette _Lopoldine,_  faire la campagne prochaine.

--Eh! mais si, ripostait l'htesse, bien sr qu'elle sera pare! -
Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris quipage hier: tous ceux de
l'ancienne _Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la dmolir; cinq
_jeunes personnes,_ qui sont venues s'engager l, devant moi; -  cette
table, - signer avec ma plume, - ainsi! -  Et des _bel'hommes,_ je vous
jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Trguier; -
et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!

La _Lopoldine!_...  Le nom,  peine entendu, de ce bateau qui allait
emporter Yann, s'tait fix d'un seul coup dans la mmoire de Gaud,
comme si on l'y et martel pour le rendre plus ineffaable.

Le soir, revenu  Ploubazlanec, installe  finir son ouvrage  la
lumire de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tte ce mot-l
toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose
triste.  Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie
par eux-mmes, presque un sens.  Et ce _Lopoldine,_ mot nouveau,
inusit, la poursuivait avec une persistance qui n'tait pas naturelle,
devenait une sorte d'obsession sinistre.  Non, elle s'tait attendue 
voir Yann repartir encore sur la _Marie_ qu'elle avait visite jadis,
qu'elle connaissait, et dont la Vierge avait protg pendant de longues
annes les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette
_Lopoldine,_ augmentait son angoisse.

Mais, bientt, elle en vint  se dire que pourtant cela ne la regardait
plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher
jamais.  Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il ft
ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
Islande; lorsque l't serait revenu, tide, sur les chaumires
dsertes, sur les femmes solitaires et inquites; - ou bien quand un
nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les
pcheurs?...  Tout cela pour elle tait indiffrent, semblable,
galement sans joie et sans espoir.  Il n'y avait plus aucun lien entre
eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque mme il oubliait le
pauvre petit Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en
tait fait pour toujours de ce seul rve, de ce seul dsir de sa vie;
elle devait se dtacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait
 son existence, mme de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un
charme si douloureux  cause de lui; chasser absolument ces penses,
tout balayer; se dire que c'tait fini, fini  jamais...

Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui
avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas  mourir.  Et
alors, aprs,  quoi bon vivre,  quoi bon travailler, et pour quoi
faire?...

Le vent d'ouest s'tait encore lev dehors; les gouttires du toit
avaient recommenc, sur ce grand gmissement lointain, leur bruit
tranquille et lger de grelot de poupe.  Et ses larmes aussi se mirent
 couler, larmes d'orpheline et d'abandonne, passant sur ses lvres
avec un petit got amer, descendant silencieusement sur son ouvrage,
comme ces pluies d't qu'aucune brise n'amne, et qui tombent tout 
coup, presses et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant
plus, se sentant brise, prise de vertige devant le vide de sa vie,
elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se
coucher.

Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'tendant:
il devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes
les choses de cette chaumire.  - Cependant, comme elle tait trs
jeune, tout en continuant de pleurer, elle finit par se rchauffer et
s'endormir.





XVI


Des semaines sombres avaient pass encore, et on tait dj aux
premiers jours de fvrier, par un assez beau temps doux.

Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de pche du
dernier t, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre 
sa mre, suivant la coutume de famille.  L'anne avait t bonne, et il
s'en retournait content.

Prs de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une
vieille, qui gesticulait avec son bton, et autour d'elle des gamins
ameuts qui riaient...  La grand'mre Moan!...  La bonne grand'mre que
Sylvestre adorait, toute trane et dchire, devenue maintenant une de
ces vieilles pauvresses imbciles qui font des attroupements sur les
chemins!...  Cela lui causa une peine affreuse.

Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tu son chat, et elle les
menaait de son bton, trs en colre et en dsespoir:

--Ah! s'il avait t ici, lui, mon pauvre garon, vous n'auriez pas
os, bien sr, mes vilains drles!...

Elle tait tombe, parait-il, en courant aprs eux pour les battres; so
coiffe tait de ct, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore
qu'elle tait grise (comme cela arrive bien en Bretagne  quelques
pauvres vieux qui ont eu des malheurs).

Yann savait, lui, que ce n'tait pas vrai, et qu'elle tait une vieille
respectable ne buvant jamais que de l'eau.

--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, trs en colre lui aussi,
avec sa voix et son ton qui imposaient.

Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvrent, penauds et confus,
devant le grand Gaos.

Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour
la veille, avait aperu cela de loin, reconnu sa grand'mre dans ce
groupe.  Effraye,  elle arriva en courant pour savoir ce que c'tait,
ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant
leur chat qu'on avait tu.

Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne dtourna pas les siens; ils
ne songeaient plus  se fuir cette fois; devenus seulement trs roses
tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une mme monte de sang  leurs
joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si
prs; mais sans haine, presque avec douceur, runis qu'ils taient dans
une commune pense de piti et de protection.

Il y avait longtemps que les enfants de l'cole lui en voulaient,  ce
pauvre matou dfunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de
diable; mais c'tait un trs bon chat, et, quand on le regardait de
prs, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et cline.  Ils
l'avaient tu avec des cailloux et son oeil pendait.  La pauvre
vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout mue,
toute branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort.

--Ah! mon pauvre garon, mon pauvre garon... s'il tait encore de ce
monde on n'aurait pas os me faire a, non, bien sr!...

Il lui tait sorti des espces de larmes qui coulaient dans ses rides;
et ses mains,  grosses veines bleues, tremblaient.

Gaud l'avait recoiffe au milieu, tchait de la consoler avec des
paroles douces de petite fille.  Et Yann s'indignait; si c'tait
possible, que des enfants fussent si mchants!  Faire une chose
pareille  une pauvre vieille femme!  Les larmes lui en venaient
presque,  lui aussi.  - Non point pour ce matou, il va sans dire: les
jeunes hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien  jouer avec les
btes, n'ont gure de sensiblerie pour elles; mais son coeur se
fendait,  marcher l derrire cette grand'mre en enfance, emportant
son pauvre chat par la queue.  Il pensait  Sylvestre, qui l'avait tant
aime; au chagrin horrible qu'il aurait eu, si on lui avait prdit
qu'elle finirait ainsi, en drision et en misre.

Et Gaud s'excusait, comme tant charge de sa tenue:

--C'est qu'elle sera tombe, pour tre si sale, disait-elle tout bas;
sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas
riches, monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommode hier, et ce
matin quand je suis partie, je suis sre qu'elle tait propre et en
ordre.

Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touch peut-tre par
cette petite explication toute simple qu'il ne l'et t par d'habiles
phrases, des reproches et des pleurs.  Ils continuaient de marcher l'un
prs de l'autre, se rapprochant de la chaumire des Moan.  - Pour
jolie, elle l'avait toujours t comme personne, il le savait fort
bien, mais il lui parut qu'elle l'tait encore davantage depuis sa
pauvret et son deuil.  Son air tait devenu plus srieux, ses yeux
gris de lin avaient l'expression plus rserve et semblaient malgr
cela vous pntrer plus avant, jusqu'au fond de l'me.  Sa taille aussi
avait achev de se former.  Vingt-trois ans bientt; elle tait dans
tout son panouissement de beaut.

Et puis elle avait  prsent la tenue d'une fille de pcheur, sa robe
noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on
ne savait plus bien d'o il lui venait; c'tait quelque chose de cach
en elle-mme et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire
reproche; peut-tre seulement son corsage, un peu plus ajust que celui
des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde
et le haut de ses bras...  Mais non, cela rsidait plutt dans sa voix
tranquille et dans son regard.





XVII


Dcidment il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.

Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et
cela devenait presque un peu drle, maintenant, de les voir ainsi
passer en cortge; il y avait sur les portes des bonnes gens qui
souriaient.  La vieille Yvonne au milieu, portant la bte; Gaud  sa
droite, trouble et toujours trs rose; le grand Yann  sa gauche, tte
haute, et pensif.

Cependant la pauvre vieille s'tait presque subitement apaise en
route; d'elle-mme, elle s'tait recoiffe et, sans plus rien dire,
elle commenait  les observer alternativement l'un et l'autre, du coin
de son oeil qui tait redevenu clair.

Gaud ne parlait pas de peur de donner  Yann une occasion de prendre
cong; elle et voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait reu
de lui, marcher les yeux ferms pour ne plus voir rien autre chose,
marcher ainsi bien longtemps  ses cts dans un rve qu'elle faisait,
au lieu d'arriver si vite  leur logis vide et sombre o tout allait
s'vanouir.

A la porte, il y eut une de ces minutes d'indcision pendant lesquelles
il semble que le coeur cesse de battre.  La grand'mre entra sans se
retourner; puis Gaud, hsitante, et Yann, par derrire, entra aussi...

Il tait chez elle, pour la premire fois de sa vie; sans but,
probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?...  En passant le seuil,
il avait touch son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontr d'abord
le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
noires, il s'en tait approch lentement comme d'une tombe.

Gaud tait reste debout, appuye des mains  leur table.  Il regardait
maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
revue silencieuse qu'il passait de leur pauvret.  Bien pauvre, en
effet, malgr son air rang et honnte, le logis de ces deux
abandonnes qui s'taient runies.  Peut-tre, au moins, prouverait-il
pour elle un peu de bonne piti, en la voyant redescendue  cette mme
misre,  ce granit fruste et  ce chaume.  Il n'y avait plus de la
richesse passe, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et
involontairement les yeux de Yann revenaient l...

Il ne disait rien...  Pourquoi ne s'en allait-il pas?...  La vieille
grand'mre, qui tait encore si fine  ses moments lucides, faisait
semblant de ne pas prendre garde  lui.  Donc ils restaient debout
devant l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme
pour quelque interrogation suprme.

Mais les instants passaient et,  chaque seconde coule, le silence
semblait entre eux se figer davantage.  Et ils se regardaient toujours
plus profondment, comme dans l'attente solenelle de quelque chose
d'inou qui tardait  venir.

. . . . . . . . . . . .
--Gaud, demanda-t-il  demi-voix grave, si vous voulez toujours...

Qu'allait-il dire?...  On devinait quelque grande dcision, brusque
comme taient les siennes, prise l tout  coup, et osant  peine tre
formule...

--Si vous voulez toujours...  La pche s'est bien vendue cette anne,
et j'ai un peu d'argent devant moi...

Si elle voulait toujours!...  Que lui demandait-il? avait-elle bien
entendu?  Elle tait anantie devant l'immensit de ce qu'elle croyait
comprendre.

Et la vieille Yvonne, de son coin l-bas, dressait l'oreille, sentant
du bonheur approcher...

--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous
vouliez toujours...

... Et puis il attendit sa rponse, qui ne vint pas...  Qui donc
pouvait l'empcher de prononcer ce oui?  Il s'tonnait, il avait peur,
et elle s'en apercevait bien.  Appuye des deux mains  la table,
devenue tout blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle tait sans
voix, ressemblait  une mourante trs jolie...

--Eh bien, Gaud, rpondis donc! dit la vieille grand'mre qui s'tait
leve pour venir  eux.  Voyez-vous, a la surprend, monsieur Yann; il
faut l'excuser; elle va rflchir et vous rpondre tout  l'heure...
Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...

Mais non, elle ne pouvait pas rpondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
plus, dans son extase...  C'tait donc vrai qu'il tait bon, qu'il
avait du coeur.  Elle le retrouvait l, son vrai Yann, tel qu'elle
n'avait jamais cess de le voir en elle-mme, malgr sa duret, malgr
son refus sauvage, malgr tout.  Il l'avait ddaigne longtemps, il
l'acceptait aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle tait pauvre; c'tait
son ide  lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait
plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout  lui en demander
compte, non plus qu' lui reprocher son chagrin de deux annes...  Tout
cela, d'ailleurs, tait si oubli, tout cela venait d'tre emport si
loin, en une seconde, par le tourbillon dlicieux qui passait sur sa
vie!...

Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux,
tout noys, qui le regardaient  une extrme profondeur, tandis qu'une
grosse pluie de larmes commenait  descendre le long de ses joues...

--Allons, Dieu vous bnisse! mes enfants, dit la grand'mre Moan.  Et
moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'tre
devenue si vieille, pour avoir vu a avant de mourir.

Ils restaient toujours l, l'un devant l'autre, se tenant les mains et
ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole
qui ft assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune
qui leur semblt digne de rompre leur dlicieux silence.

--Embrassez-vous, au moins, mes enfants...  Mais c'est qu'ils ne se
disent rien!...  Ah! mon Dieu, les drles de petits enfants que j'ai l
par exemple!...  Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille...
De mont emps  moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'tait
promis...

Yann ta son chapeau, comme saisi tout  coup d'un grand respect
inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla
que c'tait le premier vrai baiser qu'il et jamais donn de sa vie.

Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses lvres fraches,
inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fianc
que la mer avait dore.  Dans les pierres du mur, le grillon leur
chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard.  Et le
pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du
milieu de sa couronne noire.  Et tout paraissait s'tre subitement
vivifi et rajeuni dans la chaumire morte.  Le silence s'tait rempli
de musique inoues; mme le crpuscule ple d'hiver, qui entrait par la
lucarne, tait devenu comme une belle lueur enchante...

--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire a, mes bons
enfants?

Gaud baissa la tte.  L'Islande, la _Lopoldine,_ - c'est vrai, elle
avait dj oubli ces pouvante dresses sur la route.  - Au retour
d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet t d'attente
craintive.  Et Yann, battant le sol du bout de son pied,  petits coups
rapides, devenu for press lui aussi, comptait en lui-mme trs vite,
pour voir si, en se

dpchant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce dpart:
tant de jours pour runir les papiers, tant de jours pour publier les
bans  l'glise; oui, cela ne mnerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois
pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une
grande semaine  rester ensemble aprs.

--Je m'en vais toujours commencer par prvenir notre pre, dit-il, avec
autant de hte que si les minutes mmes de leur vie taient maintenant
mesures et prcieuses...





Quatrime partie.




I


Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs,
devant les portes, quand la nuit tombe.

Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi.  Chaque soir, c'tait  la
porte de la chaumire des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se
faisaient leur cour.

D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soires tides, les
rosiers fleuris.  Eux n'avaient rien que des crpuscules de fvrier
descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres.  Aucune
branche de verdure au-dessus de leur tte, ni alentour, rien que le
ciel immense, o passaient lentement des brumes errantes.  Et pour
fleurs, des algues brunes, que les pcheurs, en remontant de la grve,
avaient entranes dans le sentier avec leurs filets.

Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette rgion tidie par des
courants de la mer; mais c'est gal, ces crpuscules amenaient souvent
des humidits glaces et d'imperceptibles petites pluies qui se
dposaient sur leurs paules.

Ils restaient tout de mme, se trouvant trs bien l.  Et ce banc, qui
avait plus d'un sicle, ne s'tonnait pas de leur amour, en ayant dj
vu
bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir,
toujours les mmes, de gnration en gnration, de la bouche des
jeunes, et il tait habitu  voir les amoureux revenir plus tard,
changs en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir  la
mme place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air
et se chauffer  leur dernier soleil...

De temps en temps, la grand'mre Yvonne mettait la tte  la porte pour
les regarder.  Non pas qu'elle ft inquite de ce qu'ils faisaient
ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et
aussi pour essayer de les faire rentrer.  Elle disait:

--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal.  _Ma
Dou, ma Dou,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, a
a-t-il du bon sens?

Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux?  Est-ce qu'ils avaient
seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'tre l'un
prs de l'autre?

Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un lger
murmure  deux voix, ml au bruissement que la mer faisait en dessous,
au pied des falaises.  C'tait une musique trs harmonieuse, la voix
frache de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorits
douces et caressantes dans des notes graves.  On distinguait aussi
leurs deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils
taient adosss: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa
forme svelte en robe noire et,  ct d'elle, les paules carres de
son ami.  Aus-dessus d'eux, le dme bossu der leur toit de paille et,
derrire tout cela, les infinis crpusculaires, le vide incolore des
eaux et du ciel...

Ils finissaient tout de mme par rentrer s'asseoir dans la chemine, et
la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tte tombe en avant, ne
gnait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient.  Ils recommenaient
 se parler  voix basse, ayant  se rattraper de deux ans de silence;
ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour,
puisqu'elle devait si peu durer.

Il tait convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mre Yvonne qui,
par testament, leur lguait sa chaumire; pour le moment, ils n'y
faisaient aucune amlioration, faute de temps, et remettaient au retour
d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop dsol.





II


... Un soir, il s'amusait  lui citer mille petites choses qu'elle
avait faites ou qui lui taient arrives depuis leur premire
rencontre; il lui disait mme les robes qu'elle avait eues, les ftes
o celle tait alle.

Elle l'coutait avec une extrme surprise.  Comment donc savait-il tout
cela?  Qui se serait imagin qu'il y avait fait attention et qu'il
tait capable de le retenir?...

Lui, souriait, faisant le mystrieux, et racontait encore d'autres
petits dtails, mme des choses qu'elle avait presque oublies.

Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un
ravissement inattendu qui la prenait tout entire; elle commenait 
deviner,  comprendre: c'est qu'il l'avait aime, lui aussi, tout ce
temps-
l!...  Elle avait t sa proccupation constante; il lui en faisait
l'aveu naf  prsent!...

Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant
repousse, tant fait souffrir?

Toujours ce mystre qu'il avait promis d'claircir pour elle, mais dont
il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrass et un
commencement de sourire incomprhensible.





III


Ils allrent  Paimpol un beau jour, avec la grand'mre Yvonne, pour
acheter la robe de noces.

Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois,
il y en avait qui auraient trs bien pu tre arrangs pour la
circonstance, sans qu'on et besoin de rien acheter.  Mais Yann avait
voulu lui faire ce cadeau, et elle ne s'en tait pas trop dfendue:
avoir une robe donne par lui, paye avec l'argent de son travail et de
sa pche, il lui semblait que cela la fit dj un peu son pouse.

Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son pre.
Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les toffes qu'on
dployait devant eux.  Il tait un peu hautain vis--vis des marchands
et, lui qui autrefois ne serait entr pour rien au monde dans aucune
des boutiques de Paimpol, ce jour-l s'occupait de tout, mme de la
forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y mt de grandes bandes de
velours pour la rendre plus belle.





IV


Un soir qu'ils taient assis sur leur banc de pierre dans la solitude
de leur falaise  o la nuit tombait, leurs yeux s'arrtrent par hasard
sur un buisson d'pines - le seul d'alentour - qui croissait entre les
rochers au bord du chemin.  Dans la demi-obscurit, il leur sembla
distinguer sur ce buisson de lgres petites houppes blanches:

--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann.  Et ils s'approchrent pour
s'en assurer.

Il tait tout en fleurs.  N'y voyant pas beaucoup, ils le  touchrent,
vrifiant avec leurs doigts la prsence de ces petites fleurettes qui
taient tout humides de brouillard.  Et alors, il leur vint une
premire     impression htive de printemps; du mme coup, ils
s'aperurent que les jours avaient allong; qu'il y avait quelque chose
de plus tide dans l'air, de plus lumineux dans la nuit.

Mais comme ce buisson tait en avance!  Nulle part dans le pays au bord
d'aucun chemin, on n'en et trouv un pareil.  Sans doute, il avait
fleuri l exprs pour eux, pour leur fte d'amour...

--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.

Et, presque  ttons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec
le grand couteau de pcheur qu'il portait  sa ceinture, il enleva
soigneusement les pines, puis il le mit au corsage de Gaud:

--L, comme une marie, dit-il en se reculant comme pour voir, malgr
la nuit, si cela lui seyait bien.

Au-dessous d'eux, la mer trs calme dferlait faiblement sur les galets
de la grve, avec un petit bruissement intermittent, rgulier comme une
respiration de sommeil; elle semblait indiffrente, ou mme favorable 
cette cour qu'ils se faisaient l tout prs d'elle.

Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soires, et
ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur
venait un petit dcouragement de vivre, parce que c'tait dj fini...

Il fallait se hter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'tre
pas prt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu' l'automne,
jusqu' l'avenir incertain...

Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la
mer, et avec cette proccupation un peu enfivre de la marche du
temps, prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque
sombre.  Ils taient des amoureux diffrents des autres, plus graves,
plus inquiets dans leur amour.

Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre
elle et, quand il tait reparti le soir, ce mystre tourmentait Gaud.
Pourtant il l'aimait bien, elle en tait sre.


C'tait vrai, qu'il l'avait de tout temps aime, mais pas comme 
prsent: cela augmentait dans son coeur et dans sa tte comme une
mare, qui monte, jusqu' tout remplir.  Il n'avait jamais connu cette
manire d'aimer quelqu'un.

De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque
tendu, jetait la tte sur les genoux de Gaud, par clinerie d'enfant
pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par
convenance.  Il et aim se coucher par terre  ses pieds, et rester
l, le front appuy sur le bas de sa robe.  En dehors de ce baiser de
frre qu'il lui donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas
l'embrasser.  Il adorait le je ne sais quoi invisible qui tait en
elle, qui tait son me, qui se manifestait  lui dans le son pur et
tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son beau
regard limpide...

Et dire qu'elle tait en mme temps une femme de chair, plus belle et
plus dsirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientt
d'une manire aussi complte que ses matresses d'avant, sans cesser
pour cela d'tre _elle-mme!..._  Cette ide le faisait frissonner
jusqu'aux moelles profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que
serait une pareille ivresse, mais il n'y arrtait pas sa pense, par
respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce dlicieux
sacrilge...





V


Un soir de pluie, ils taient assis prs l'un de l'autre dans la
chemine, et leur grand'mre Yvonne dormait en face d'eux.  La flamme
qui dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond
noir leurs ombres agrandies.

Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux.  Mais il y
avait, ce soir-l, de longs silences embarrasss, dans leur causerie.
Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tte avec un
demi-sourire, cherchant  se drober aux regards de Gaud.

C'est qu'elle l'avait press de questions, toute la soire, sur ce
mystre qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il
se voyait pris: elle tait trop fine et trop dcide  savoir; aucun
faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas.

--De mchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle.

Il essaya de rpondre oui.  De mchants propos, oh!... on en avait tenu
beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...

Elle demanda quoi.  Il se troubla et ne sut pas dire.  Alors elle vit
bien que se devait tre autre chose.

--C'tait ma toilette, Yann?

Pour la toilette, il est sr que cela y avait contribu; elle en
faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple
pcheur.  Mais enfin il tait forc de convenir que ce n'tait pas tout.

--tait-ce parce que, dans ce temps l, nous passions pour riches?
Vous aviez peur d'tre refus?

--Oh! non, pas cela.

Il fit cette rponse avec une si nave sret de lui-mme, que Gaud en
fut amuse.  Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on
entendit dehors le bruit gmissant de la brise et de la mer.

Tandis qu'elle l'observait attentivement, une ide commenait  lui
venir, et son expression changeait  mesure:

--Ce n'tait rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le
regardant tout  coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
d'inquisition irrsistible de quelqu'un qui a devin.

Et lui dtourna la tte, en riant tout  fait.

Ainsi, c'tait bien cela, elle avait trouv: de raison, il ne pouvait
pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu
jamais.  Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son ttu (comme
Sylvestre disait jadis), et c'tait tout.  Mais voil aussi, on l'avait
tourment avec cette Gaud!  Tout le monde s'y tait mis, ses parents,
Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu' Gaud elle-mme.  Alors il
avait commenc  dire non, obstinment non, tout en gardant au fond de
son coeur l'ide qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela
finirait certainement par tre oui.

Et c'tait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui,
abandonne pendant deux ans, et dsir mourir...

Aprs le premier mouvement, qui avait t de rire un peu, par confusion
d'tre dcouvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, 
leur tour interrogeaient profondment: lui  pardonnerait-elle au moins?
 Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de
peine, lui pardonnerait-elle?...

--C'est mon caractre qui est comme cela, Gaud, dit-il.  Chez nous,
avec mes parents, c'est la mme chose.  Des fois, quand je fais ma tte
dure, je reste pendant des huit jours comme fch avec eux presque sans
parler  personne.  Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je
finis toujours par leur obir dans tout ce qu'ils veulent, comme si
j'tais encore un enfant de dix ans...  Si vous croyez que a faisait
mon affaire,  moi, de ne pas me marier!  Non, cela n'aurait plus dur
longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.

Oh! si elle lui pardonnait!  Elle sentait tout doucement des larmes lui
venir, et c'tait le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
s'en aller  cet aveu de son Yann.  D'ailleurs, sans toute sa
souffrance d'avant, l'heure prsente n'et pas t si dlicieuse; 
prsent que c'tait fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce
temps d'preuve.

Maintenant tout tait clairci entre eux deux; d'une manire
inattendue, il est vrai, mais complte: il n'y avait aucun voile entre
leurs deux mes.  Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs ttes
s'tant rapproches, ils restrent l longtemps, leurs joues appuyes
l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien
se dire.  Et en ce moment, leur
treinte tait si chaste que, la grand'mre Yvonne s'tant rveille,
ils demeurrent devant elle comme ils taient, sans aucun trouble.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .





VI


C'tait six jours avant le dpart pour l'Islande.  Leur cortge de
noces s'en revenait de l'glise de Ploubazlanec, pourchass par un vent
furieux, sous un ciel charg et tout noir.

Au bras l'un de l'autre, ils taient beaux tous deux, marchant comme
des rois, en tte de leur longue suite, marchant comme dans un rve.
Calmes, recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de
dominer la vie, d'tre au-dessus de tout.  Ils semblaient mme tre
respects par le vent, tandis que, derrire eux, ce cortge tait un
joyeux dsordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest
tourmentaient.

Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie dbordait; d'autres,
dj grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de
leurs noces et leurs premires annes.  Grand'mre Yvonne tait l et
suivait aussi, trs vente, mais presque heureuse, au bras d'un vieil
oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait
une belle coiffe neuve qu'on lui avait achete pour la circonstance et
toujours son petit chle, reteint une troisime fois - en noir,  cause
de Sylvestre.

Et le vent secouait indistinctement tous ces invits; on voyait les
jupes releves et des robes retournes; des chapeaux et des coiffes qui
s'envolaient.

A la porte de l'glise, les maris s'taient achet, suivant la
coutume, des bouquets de fausses fleurs pour complter leur toilette de
fte.  Yann avait attach les siennes au hasard sur sa poitrine large,
mais il tait de ceux  qui tout va bien.  Quant  Gaud, il y avait de
la demoiselle encore dans la faon dont ces pauvres fleurs grossires
taient piques en haut de son corsage - trs ajust, comme autrefois
sur sa forme exquise.

Le violonaire qui menait tout ce monde, affol par le vent, jouait  la
diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffes, et, dans le
bruit des bourrasques, semblaient une petite musique drle plus grle
que les cris d'une mouette.

Tout Ploubazlanec tait sorti pour les voir.  Ce mariage avait quelque
chose qui passionnait les gens, et on tait venu de loin  la ronde;
aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
stationnaient pour les attendre.  Presque tous les "Islandais" de
Paimpol, les amis de Yann, taient l posts.  Ils saluaient les maris
au passage; Gaud rpondait en s'inclinant lgrement comme une
demoiselle, avec sa grce srieuse, et, tout le long de sa route, elle
tait admire.

Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, mme ceux
des bois, s'taient vids de leurs mendiants, de leurs estropis, de
leurs fous, de leurs idiots  bquilles.  Cette gent tait chelonne
sur le parcours, avec des musiques, des accordons, des vielles; ils
tendaient leurs mains, leurs sbiles, leurs chapeaux, pour recevoir des
aumnes que Yann leur lanait avec son grand air noble, et Gaud, avec
son joli sourire de reine.  Il y avait de ces mendiants qui taient
trs vieux, qui avaient des cheveux gris sur des ttes vides n'ayant
jamais rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils taient de
la mme couleur que la terre d'o ils semblaient n'tre
qu'incompltement sortis, et o ils allaient rentrer bientt sans avoir
eu de penses; leurs yeux gars inquitaient comme le mystre de leurs
existences avortes et inutiles.  Ils regardaient passer, sans
comprendre, cette fte de la vie pleine et superbe...

On continua de marcher au del du hameau de Pors-Even et de la maison
des Gaos.  C'tait pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des
maris du pays de Ploubazlanec,  la chapelle de la Trinit, qui est
comme au bout du monde breton.

Au pied de la dernire et extrme falaise, elle pose sur un seuil de
roches basses, tout prs des eaux, et semble dj appartenir  la mer.
Pour y descendre, on prend un sentier de chvre parmi des blocs de
granit.  Et le cortge de noces se rpandit sur la pente de ce cap
isol, au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se
perdant tout  fait dans le bruit du vent et des lames.

Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
n'tait pas sr, la mer venait trop prs pour frapper ses grands coups.
 On voyait bondir trs haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
dployaient pour tout inonder.

Yann, qui s'tait le plus avanc, avec Gaud appuye  son bras, recula
le premier devant les embruns.  En arrire, son cortge restait
chelonn sur les roches, en amphithtre, et lui, semblait tre venu
l pour prsenter sa femme  la mer; mais celle-ci faisait mauvais
visage  la marie nouvelle.

En se retournant, il aperut le violonaire, perch sur un rocher gris
et cherchant  rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.

--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une
autre qui marche mieux que la tienne...

En mme temps commena une grande pluie fouettante qui menaait depuis
le matin.  Alors ce fut une dbandade folle avec des cris et des rires,
pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...





VII


Le dner de noces se fit chez les parents d'Yann,  cause de ce logis
de Gaud, qui tait bien pauvre.

Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une table de vingt-cinq
personnes autour des maris; des soeurs et des frres; le cousin Gaos
le pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne
_Marie,_qui taient de la _Lopoldine_  prsent; quatre filles
d'honneur trs jolies, leurs nattes de cheveux disposes en rond
au-dessus des oreilles, comme autrefois les impratrices de Byzance, et
leur coiffe blanche  la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque
marine; quatre garons d'honneur, tous Islandais, bien plants, avec de
beaux yeux fiers.

Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la
queue du cortge s'y tait entasse en dsordre, et des femmes de
peine, loues  Paimpol, perdaient la tte devant la grande chemine
encombre de poles et de marmites.

Les parents d'Yann auraient souhait pour leur fils une femme plus
riche, c'est bien sr; mais Gaud tait connue  prsent pour une fille
sage et courageuse; et puis,  dfaut de sa fortune perdue, elle tait
la plus belle du pays, et cela lef flattait de voir les deux poux si
assortis.

Le vieux pre, en gat aprs la soupe, disait de ce mariage:

--a va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans
Ploubazlanec!

Et en comptant sur ses doigts, il expliquait  un oncle de la marie
comment il y en avait tant de ce nom-l: son pre, qui tait le plus
jeune de neuf frres, avait eu douze enfants, tous maris avec des
cousines, et a en avait fait, tout a, des Gaos, malgrs les disparus
d'Islande!...

--Pour moi, dit-il, j'ai pous aussi une Gaos ma parente, et nous en
avons fait encore quatorze  nous deux.

Et  l'ide de cette peuplade, il se rjouissait, en secouant sa tte
blanche.

Dame! il avait eu de la peine pour les lever ses quatorze petits Gaos;
mais  prsent ils se dbrouillaient, et puis ces dix mille francs de
l'pave les avaient mis vraiment bien  leur aise.

En gat aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours jous au
_service_ (Les hommes de la cte appellent ainsi leur temps de matelot
dans la marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de
Brsil, faisant carquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.

Un de ses meilleurs souvenirs, c'tait une fois,  bord de
_l'Iphignie,_ on faisait le plein des soutes  vin, le soir,  la
brune; et la manche en cuir, par o a passait pour descendre, s'tait
creve.  Alors, au lieu d'avertir, on s'tait mis  boire  mme
jusqu' plus soif; a avait dur deux heures, cette fte;  la fin a
coulait plein  la batterie; tout le monde tait sol!

Et ces vieux marins, assis  table, riaient de leur rire bon enfant
avec une pointe de malice.

--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore
que l, pour faire des tours pareils!

Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la
pluie, faisaient rage dans une paisse nuit.  Malgr les prcautions
prises, quelques-uns s'inquitaient de leur bateau, ou de leur barque
amarre dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.

Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai  entendre, arrivait d'en
bas o les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres:
c'taient les cris de joie, les clats de rire des petits-cousins et
des petites-cousines, qui commenaient  se sentir trs moustills par
le cidre.

On avait servi des viandes bouillies, des viandes rties, des poulets,
plusieurs espces de poissons, des omelettes et des crpes.

On avait caus pche et contrebande, discut toute sorte de faons pour
attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis
des hommes de mer.

En haut,  la table d'honneur, on se lanait mme  parler d'aventures
drles.

Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous,  leur poque,
avaient roul le monde.

--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont l,
en montant dans les petites rues...

--Ah! oui, rpondait du bout de la table un autre qui les avait
frquentes, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive?

--C'est a; enfin, chez les dames chinoises, quoi!...  Donc, nous
avions _consomm_ l dedans,  trois que nous tions...  Des vilaines
femmes, _ma Dou,_ mais vilaines!...

--Oh! pour vilaines, je te crois, dit ngligemment le grand Yann qui,
lui aussi, dans un moment d'erreur, aprs une longue traverse, les
avait connues, ces Chinoises.

--Aprs, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?...  Cherche,
cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou
personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir.  (Ici,
il contournait sa rude figure bronze et minaudait comme une Chinoise
trs surprise).  Mais la vieille, pas confiante, commence  miauler, 
faire le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes.
(Maintenant, il singeait ces voix pointues de l-bas et grimaait comme
cette vieille en colre, tout en roulant ses yeux qu'il avait
retrousss par le coin avec ces doigts.)  Et voil les deux Chinois,
les deux... enfin les deux patrons de la bote, tu me comprends, - qui
ferment la grille  clef, nous dedans!  Comme de juste, on te les
empoigne par la queue pour les mettre en danse la tte contre les murs.
 - Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une
douzaine qui se relvent les manches pour nous tomber dessus, - avec
des airs de se mfier tout de mme.  - Moi, j'avais justement mon
paquet de cannes  sucre, achetes pour mes provisions de route; et
c'est solide, a ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour
cogner sur les magots, si a nous a t utile...

Non, dcidment il venait trop fort; en ce moment les vitres
tremblaient sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqu la
fin de son histoire, se leva pour aller voir sa barque.

Un autre disait:

--Quand j'tais quartier-matre canonnier, en fonctions de caporal
d'armes sur la _Znobie,_  Aden, un jour, je vois les marchands de
plumes d'autruche qui montent  bord (imitant l'accent de l-bas):
"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands."
D'un _paravirer_ je te les fais redescendre quatre  quatre: "Toi, bon
marchand, que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour
me faire cadeau; nous verrons aprs si on te laissera monter avec ta
pacotille."  Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je
n'avais pas t si bte!  (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce
temps j'tais jeune homme...  Alors,  Toulon, une connaissance  moi
qui travaillait dans les modes...

Allons bon, voici qu'un des petits frres d'Yann, un futur Islandais,
avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve
malade pour avoir bu trop de cidre.  Bien vite il faut l'emporter, le
petit Laumec, ce qui coupe court au rcit des perfidies de cette
modiste pour avoir ces plumes...

Le vent dans la chemine hurlait comme un damn qui souffre; de temps
en temps, avec une force  faire peur, il secouait toute la maison sur
ses fondements de pierre.

--On dirait que a le fche, parce que nous sommes en train de nous
amuser, dit le cousin pilote.

--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, rpondit Yann, en souriant
 Gaud, - parce que je lui avais promis mariage.

Cependant, une sorte de langueur trange commenait  les prendre tous
deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isols au milieu
de la gat des autres.  Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le
sens, ne buvait pas du tout ce soir-l.  Et il rougissait  prsent, ce
grand garon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une
plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.

Par instants aussi il tait triste, en pensant tout  coup 
Sylvestre...  D'ailleurs, il tait convenu qu'on ne devait pas danser 
cause du pre de Gaud et  cause de lui.

On tait au dessert; bientt allaient commencer les chansons.  Mais
avant, il y avait les prires  dire, pour les dfunts de la famille;
dans les ftes de mariage, on ne manque jamais  ce devoir de religion,
et quand on vit le pre Gaos se lever en dcouvrant sa tte blanche, il
se fit du silence partout:

--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon pre.

Et, en se signant, il commena pour ce mort la prire latine:

--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._

Un silence d'glise s'tait maintenant propag jusqu'en bas, aux
tables joyeuses des petits.  Tous ceux qui taient dans cette maison
rptaient en esprit les mmes mots ternels.

--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frres, perdus dans la mer
d'Islande...  Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufrag  bord de
la _Zlie_...

Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prire, il se tourna vers
la grand'mre Yvonne:

--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan.  Et il en rcita une autre
encore.  Alors Yann pleura.

--..._Sed libera nos a malo, Amen._

Les chansons commencrent aprs.  Des chansons apprises _au service,_
sur le gaillard d'avant, o il y a, comme on sait, beaucoup de beaux
chanteurs:

         Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,
                      Mais chez nous les braves
                          Narguent le destin,
                  Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!

Les couplets taient dits par un des garons d'honneur, d'une manire
tout  fait langoureuse qui allait  l'me; et puis le choeur tait
repris par d'autres belles voix profondes.

Mais les nouveaux poux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de
lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un clat
trouble, comme des lampes voiles; ils se parlaient de plus en plus
bas, la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tte,
prise peu  peu, devant son matre, d'une crainte plus grande et plus
dlicieuse.

Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir
d'un certain vin  lui; il l'avait apport avec beaucoup de
prcautions, caressant la bouteille couche, qu'il ne fallait pas
remuer, disait-il.

Il en raconta l'histoire: un jour de pche, une barrique flottait toute
seule au large; pas moyen de la ramener, elle tait trop grosse; alors
ils l'avaient creve en mer, remplissant tout ce qu'il y avait  bord
de pots et de moques.  Impossible de tout emporter.  On avait fait des
signes aux autres pilotes, aux autres pcheurs; toutes les voiles en
vue s'taient rassembles autour de la trouvaille.

--Et j'en connais plus d'un qui tait sol, en rentrant le soir 
Pors-Even.

Toujours le vent continuait son bruit affreux.

En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
quelques-uns de couchs, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les
autres faisaient le diable, mens par le petit Fantec (en franais:
Franois) et le petit Laumec (en franais: Guillaume), voulant
absolument aller sauter dehors, et,  toute minute, ouvrant la porte 
des rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.

Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte,
il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlt
pas,  cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait
pu lui chercher une affaire pour cette pave non dclare.

--Mais voil, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles;
si on avait pu les tirer au clair, a serait devenu tout  fait du vin
suprieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de
raisin que dans toutes les caves des dbitants de Paimpol.

Qui sait o il avait pouss, ce vin de naufrage?  Il tait fort, haut
en couleur, trs ml d'eau de mer, et gardait le got cre du sel.  Il
fut nanmoins trouv trs bon, et plusieurs bouteilles se vidrent.

Les ttes tournrent un peu; le son des voix devenait plus confus et
les garons embrassaient les filles.

Les chansons continuaient gament; cependant on n'avait gure l'esprit
tranquille  ce souper, et les hommes changeaient des signes
d'inquitude  cause du mauvais temps qui augmentait toujours.

Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais.  Cela
devenait comme un seul cri, continu, renfl, menaant, pouss  la
fois,  plein gosier,  cou tendu, par des milliers de btes enrages.

On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le
lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'tait la mer qui
battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait
pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serr par cette
musique d'pouvante, que personne n'avait commande pour leur fte de
noces.

Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'tait lev doucement,
fit signe  sa femme de venir lui parler.

C'tait pour s'en aller chez eux...  Elle rougit, prise d'une pudeur,
confuse de s'tre leve...  Puis elle dit que ce serait impoli, s'en
aller tout de suite, laisser les autres.

--Non, rpondit Yann, c'est le pre qui l'a permis; nous pouvons.

Et il l'entrana.  Ils se sauvrent furtivement.

Dehors ils se trouvrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la
nuit profonde et tourmente.  Ils se mirent  courir, en se tenant par
la main.  Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir
les lointains de la mer furieuse, d'o montait tout ce bruit.  Ils
couraient tous deux, cingls en plein visage, le corps pench en avant,
contre les rafales, obligs quelquefois de se retourner, la main devant
la bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupe.

D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empcher de
traner sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui
ruisselait par terre; et puis il la pris  son cou tout  fait, et
continua de courir encore plus vite...  Non, il ne croyait pas tant
l'aimer!  Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientt
vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu tre maris,
et heureux comme ce soir.

Enfin ils arrivrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol
humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumrent une
chandelle que le vent leur souffla deux fois.

La vieille grand'mre Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de
commencer les chansons, tait l, couche depuis deux heures dans son
lit en armoire dont elle avait referm les battants; ils s'approchrent
avec respect et la regardrent par les dcoupures de sa porte afin de
lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore.  Mais ils
virent que sa figure vnrable demeurait immobile et ses yeux ferms;
elle tait endormie ou feignait de l'tre pour ne pas les troubler.

Alors ils se sentirent seuls l'un  l'autre.

Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains.  Lui se pencha
d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud dtourna les
lvres par ignorance de ce baiser-l, et, aussi chastement que le soir
de leurs fianailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui tait
froidie par le vent, tout  fait glace.

Bien pauvre, bien basse, leur chaumire, et il y faisait trs froid.
Ah! si Gaud tait reste riche comme anciennement, quelle joie elle
aurait eue  arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la
terre nue...  Elle n'tait gure habitue encore  ces murs de granit
brut,  cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann tait l avec
elle; alors, par sa prsence, tout tait chang, transfigur, et elle
ne voyait plus que lui...

Maintenant leurs lvres s'taient rencontres, et elle ne dtournait
plus les siennes.  Toujours debout, les bras nous pour se serrer l'un
 l'autre, ils restaient l muets, dans l'extase d'un baiser qui ne
finissait plus.  Ils mlaient leurs respirations un peu haletantes, et
ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fivre.
Ils semblaient tre sans force pour rompre leur treinte, et ne
connatre rien de plus, ne dsirer rien au del de ce long baiser.

Elle se dgagea enfin, trouble tout  coup:

--Non, Yann!...  grand'mre Yvonne pourrait nous voir!

Mais lui, avec un sourire, chercha les lvres de sa femme encore et les
reprit bien vite entre les siennes, comme un altr  qui on a enlev
sa coupe d'eau frache.

Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
l'hsitation dlicieuse.  Yann, qui, aux premiers instants,  se serait
mis  genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir
sauvage.  Il regarda furtivement du ct des vieux lits en armoire,
ennuy d'tre aussi prs de cette grand'mre, cherchant un moyen sr
pour ne plus tre vu; toujours sans quitter les lvres exquises, il
allongea le bras derrire lui, et, du revers de la main, teignit la
lumire comme avait fait le vent.

Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manire de la
tenir, la bouche toujours appuye sur la sienne, il tait comme un
fauve qui aurait plant ses dents dans une proie.  Elle, abandonnait
son corps, son me,  cet enlvement qui tait imprieux et sans
rsistance possible, tout en restant doux comme une longue caresse
enveloppante: il l'emportait dans l'obscurit vers le beau lit blanc _
la mode des villes_ qui devait tre leur lit nuptial...

Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le mme invisible
orchestre jouait toujours.

Houhou!...  houhou!...  Le vent tantt donnait en plein son bruit
caverneux avec un tremblement de rage; tantt rptait sa menace plus
bas  l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits
sons fils, en prenant la voix flute d'une chouette.

Et la grande tombe des marins tait tout prs, mouvante, dvorante,
battant les falaises de ses mmes coups sourds.  Une nuit ou l'autre,
il faudrait tre pris l dedans, s'y dbattre, au milieu de la frnsie
des choses noires et glaces: - ils le savaient...

Qu'importe! Pour le moment, ils taient  terre,  l'abri de toute
cette fureur inutile et retourne contre elle-mme.  Alors, dans le
logis pauvre et sombre o passait le vent, ils se donnrent l'un 
l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivrs, leurrs
dlicieusement par l'ternelle magie de l'amour...





VIII


Ils furent mari et femme pendant six jours.

En ce moment de dpart, les choses d'Islande occupaient tout le monde.
Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes
des navires; les hommes disposaient les grements et, chez Yann, la
mre, les soeurs travaillaient du matin au soir  prparer les
_surots,_ les _cirages,_ tout le trousseau de campagne.  Le temps
tait sombre, et la mer, qui sentait l'quinoxe venir, tait remuante
et trouble.

Gaud subissait ces prparatifs inexorables avec angoisse, comptant les
heures rapides des journes, attendant le soir o, le travail fini,
elle avait son Yann pour elle seule.

Est-ce que, les autres annes, il partirait aussi?  Elle esprait bien
qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, ds maintenant, lui
en parler...  Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses matresses
d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci tait
diffrent; c'tait une tendresse si confiante et si frache, que les
mmes baisers, les mmes treintes, avec elle taient _autre chose;_
et, chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant
l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait.

Ce qui la charmait comme une surprise, c'tait de le trouver si doux,
si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois  Paimpol faire son
grand ddaigneux avec des filles amoureuses.  Avec elle, au contraire,
il avait toujours cette mme courtoisie qui semblait toute naturelle
chez lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, ds que
leurs yeux se rencontraient.  C'est que, chez ces simples, il y a le
sentiment, le respect inn de la majest de _l'pouse;_un abme la
spare de l'amante, chose de plaisir,  qui, dans un sourire de ddain,
on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit.  Gaud tait
l'pouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs
caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils taient une mme chair
tous deux et pour toute la vie.

... Inquite, elle l'tait beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
quelque chose de trop inespr, d'instable comme les rves...

D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...
Parfois elle se souvenait de ses matresses, de ses emportements, de
ses aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours
cette tendresse infinie, avec ce respect si doux?...

Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'tait
rien; rien qu'un petit acompte enfivr pris sur le temps de
l'existence - qui pouvait encore tre si long devant eux!  A peine
avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient.
- Et tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille,
d'arrangement de mnage, avaient t forcment remis au retour...

Oh! les autres annes,  tout prix l'empcher de repartir pour cette
Islande!...  Mais comment s'y prendre?  Et que feraient-ils alors pour
vivre, tant si peu riches l'un et l'autre?...  Et puis il aimait tant
son mtier de mer...

Elle essayerait malgr tout, les autres fois, de le retenir; elle y
mettrait toute sa volont, toute son intelligence et tout son coeur.
tre femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec
tristesse, passer tous les ts dans l'anxit douloureuse; non, 
prsent qu'elle l'adorait au del de ce qu'elle et imagin jamais,
elle se sentait prise d'une pouvante trop grande en songeant  ces
annes  venir...

Ils eurent une journe de printemps, une seule...  C'tait la veille de
l'appareillage, on avait fini de mettre le grement en ordre  bord, et
Yann resta tout le jour avec elle.  Ils se promenrent bras dessus bras
dessous dans les chemins, comme font les amoureux, trs prs l'un de
l'autre et se disant mille choses.  Les bonnes gens en souriant les
regardaient passer:

--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even...  Des mamris d'hier!

Un vrai printemps, ce dernier jour; c'tait particulier et trange de
voir tout  coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel
habituellement tourment.  Le vent ne soufflait de nulle part.  La mer
s'tait faite trs douce; elle tait partout du mme bleu ple, et
restait tranquille.  Le soleil brillait d'un grand clat blanc, et le
rude pays breton s'imprgnait de cette lumire comme d'une chose fine
et rare; il semblait s'gayer et revivre jusque dans ses plus profonds
lointains.  L'air avait pris une tideur dlicieuse sentant l't, et
ont et dit qu'il s'tait immobilis  jamais, qu'il ne pouvait plus y
avoir de jours sombres ni de temptes.  Les caps, les baies, sur
lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages,
dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient
se reposer, eux aussi, dans des tranquillits ne devant pas finir...
Tout cela comme pour rendre plus douce et ternelle leur fte d'amour;
- et on voyait dj des fleurs htives, des primevres le long des
fosss, ou des violettes, frles et sans parfum.

Quand Gaud demandait:

--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?

Lui, rpondait, tonn, en la regardant bien en face avec ses beaux
yeux francs:

--Mais, Gaud, toujours...

Et ce mot, dit trs simplement par ses lvres un peu sauvage, semblait
avoir l son vrai sens d'ternit.

Elle s'appuyait  son bras.  Dans l'enchantement du rve accompli, elle
se serrait contre lui, inquite toujours, - le sentant fugitif comme un
grand oiseau de mer...  Demain, l'envole au large!...  Et cette
premire fois il tait trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empcher
de partir...

De ces chemins de falaise o ils se promenaient, on dominait tout ce
pays marin, qui paraissait tre sans arbres, tapiss d'ajoncs ras et
sem de pierres.  Les maisons des pcheurs taient poses  et l sur
les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume,
trs hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et,
dans l'extrme loignement, la mer, comme une grande vision diaphane,
dcrivait son cercle immense et ternel qui avait l'air de tout
envelopper.

Elle s'amusait  lui raconter les choses tonnantes et merveilleuses de
ce Paris o, elle avait habit, mais lui, trs ddaigneux, ne s'y
intressait pas.

--Si loin de la cte, disait-il, et tant de terres, tant de terres...
a doit tre malsain.  Tant de maisons, tant de monde...  Il doit y
avoir des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas
vivre l-dedans, moi, bien sr.

Et elle souriait, s'tonnant de voir combien ce grand garon tait un
enfant naf.

Quelquefois ils s'enfonaient dans ces replis du sol o poussent de
vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du
large.  L, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes
amonceles et de l'humidit froide, le chemin creux bord d'ajoncs
verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait entre
les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse,
qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait
bien haut devant eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ
de bois rong comme un cadavre, grimaant sa douleur sans fin.

Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les
horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de
la mer.

Lui,  son tour, racontait l'Islande, les ts ples et sans nuit, les
soleils obliques qui ne se couchent jamais.  Gaud ne comprenait pas
bien et se faisait expliquer.

--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant
sons bras tendu sur le cercle lointain des eaux bleues.  Il reste
toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour
monter;  minuit, il trane un peu son bord dans la mer, mais tout de
suite il se relve et il continue de faire sa promenade ronde.  Des
fois, la lune aussi parat  l'autre bout du ciel; alors ils
travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les connait pas
trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.

Voir le soleil  minuit!...  Comme a devait tre loin, cette le
d'Islande.  Et les fiords?  Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois
parmi les noms des morts dans la chapelle des naufrags; il lui faisait
l'effet de dsigner une chose sinistre.

--Les fiords, rpondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de
Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes,
si hautes, qu'on ne voit jamais o elles finissent,  cause des nuages
qui sont dessus.  Un triste pays, va, Gaud, je t'assure.  Des pierres,
des pierres, rien que des pierres, et les gens de l'le ne connaissent
point ce que c'est que les arbres.  A la mi-aot, quand notre pche est
finie, il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent,
et elles allongent trs vite; le soleil tombe au-dessous de la terre
sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, l-bas, pendant tout
l'hiver.

--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetire, sur la cte,
dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui
sont morts pendant les saisons de pche, ou qui sont disparus en mer;
c'est en terre bnite aussi bien qu' Pors-Even, et les dfunts ont des
croix en bois toutes pareilles  celles d'ici, avec leurs noms crits
dessus.  Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont l, eut aussi
Guillaume Moan, le grand-pre de Sylvestre.

Et elle croyait le voir, ce petit cimetire au pied des caps dsols,
sous la ple lumire rose de ces jours ne finissant pas.  Ensuite, elle
songeait  ces mmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces
nuits longues comme les hivers.

--Tout le temps, tout le temps pcher? Demandait-elle, sans se reposer
jamais?

--Tout le temps.  Et puis il y a la manoeuvre  faire, car la mer n'est
pas toujours belle par l.  Dame! on est fatigu le soir, a donne
apptit pour souper et, des jours, l'on dvore.

--Et on ne s'ennuie jamais?

--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal;  bord, au
large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!

Elle baissa la tte, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.





Cinquime partie.





I


... A la fin de cette journe de printemps qu'ils avaient eue, la nuit
tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrrent dner devant
leur feu, qui tait une flambe de branchages.

Leur dernier repas ensemble!...  Mais ils avaient encore toute une nuit
 dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empchait
d'tre dj tristes.

Aprs dner, ils retrouvrent encore un peu l'impression douce du
printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air
tait tranquille, presque tide et un reste de crpuscule s'attardait 
traner sur la campagne.

Ils allrent faire visite  leurs parents, pour les adieux de Yann, et
revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous
deux au petit jour.




II


Le quai de Paimpol, le lendemain matin, tait plein de monde.  Les
dparts d'Islandais avaient commenc depuis l'avant-veille et,  chaque
mare, un groupe nouveau prenait le large.  Ce matin-l, quinze bateaux
devaient sortir avec la _Lopoldine,_et les femmes de ces marins, ou
les mres, taient toutes prsentes pour l'appareillage.  - Gaud
s'tonnait de se trouver mle  elles, devenue une femme d'Islandais
elle aussi, et amene l pour la mme cause fatale.  Sa destine venait
de se prcipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait  peine eu
le temps de se bien reprsenter la ralit des choses; en glissant sur
une pente irrsistiblement rapide, elle tait arrive  ce
dnouement-l, qui tait inexorable, et qu'il fallait subir  prsent -
comme faisaient les autres, les habitues...

Elle n'avait jamais assist de prs  ces scnes,  ces adieux.  Tout
cela tait nouveau et inconnu.  Parmi ces femmes, elle n'avait point de
pareille et se sentait isole, diffrente; son pass de _demoiselle,_
qui subsistait malgr tout, la mettait  part.

Le temps tait rest beau sur ce jour des sparations; au large
seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annonant du
vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser
dehors.

... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui taient, comme elle,
bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y
en avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur
ou qui pour le moment n'aimaient personne.  Des vieilles, qui se
sentaient menaces par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des
amants s'embrassaient longuement sur les lvres, et on entendait des
matelots gris chanter pour s'gayer, tandis que d'autres montaient 
leur bord d'un air sombre, s'en allant comme  un calvaire.

Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient sign
leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on
embarquait par force  prsent; leurs propres femmes et des gendarmes
les poussaient.  D'autres, enfin, dont on redoutait la rsistance 
cause de leur grande force, avaient t enivrs par prcaution; on les
apportait sur des civires et, au fond des cales des navires, on les
descendait comme des morts.

Gaud s'pouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il
donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible tait-ce donc, ce
mtier d'Islande, pour s'annoncer de cette manire et inspirer  des
hommes de telles frayeurs?

Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute
aimaient comme Yann la vie au large et la grande pche.  C'taient les
bons, ceux-l; ils avaient la mine noble et belle; s'ils taient
garons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil
sur les filles; s'ils taient maris, ils s'embrassaient leurs femmes
ou leur petits avec unte tristesse douce et le bon espoir de revenir
plus riches.  Gaud se sentit un peu rassure en voyant qu'ils taient
tous ainsi  bord de cette _Lopoldine,_ qui avait vraiment un quipage
de choix.

Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, trans dehors
par des remorqueurs.  Et alors, ds qu'ils s'branlaient, les matelots,
dcouvrant leur tte, entonnaient  pleine voix le cantique de la
Vierge: "Salut, toile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes
s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient
sur les mousselines des coiffes.


Ds que la _Lopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide
vers la maison des Gaos.  Une heure et demie de marche le long de la
cte, par les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva l-bas,
tout au bout des terres, dans sa famille nouvelle.

La _Lopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
n'appareiller dfinitivement que le soir; c'tait donc l qu'ils
s'taient donn un dernier rendez-vous.  En effet, il revint, dans la
yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.

A terre, o l'on ne sentait point la houle, c'tait toujours le mme
beau temps printanier, le mme ciel tranquille.  Ils sortirent un
moment sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur
promenade d'hier, seulement la nuit ne devait plus les runir.  Ils
marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et bientt se
trouvrent prs de leur maison, ramens l insensiblement sans y avoir
pens; ils entrrent donc encore une dernire fois chez eux, o la
grand'mre Yvonne fut saisie de les voir reparatre ensemble.

Yann faisait des recommandations  Gaud pour diffrentes petites choses
qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de
noces: les dplier de temps en temps et les mettre au soleil.  - A bord
des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-l.  - Et Gaud
souriait de le voir faire son entendu; il pouvait tre bien sr
pourtant que tout ce qui tait  lui serait conserv et soign avec
amour.

D'ailleurs, ces proccupations taient secondaires pour eux; ils en
causaient pour causer, pour se donner le change  eux-mmes...

Yann raconta qu' bord de la _Lopoldine,_ on venait de tirer au sort
les postes de pche et que, lui, tait trs content d'avoir gagn l'un
des meilleurs.  Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque
rien des choses d'Islande:

--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des
trous qui sont percs  certaines places et que nous appelons _trous de
mecques;_ c'est pour y planter des petits supports  rouet dans
lesquels nous passons nos lignes.  Donc, avant de partir, nous jouons
ces trous-l aux ds, ou bien avec des numros brasss dans le bonnet
du mousse.  Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne
aprs, l'on n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne
change plus.  Eh bien, mon poste  moi se trouve sur l'arrire du
bateau, qui est, comme tu dois savoir, l'endroit  o l'on prend le plus
de poissons; et puis il touche aux grand haubans o l'on peut toujours
attacher un bout de toile, un _cirage,_ enfin un petit abri quelconque,
pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces grles de l-bas; -
cela sert, tu comprends; on n'a pas la peau si brle, pendant les
mauvais grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair.

... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les
instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite.  Leur
causerie avait le caractre  part de tout ce qui va inexorablement
finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient
semblaient devenir ce jour-l mystrieuses et suprmes...

A la dernire minute du dpart, Yann enleva sa femme entre ses bras et
ils se serrrent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une
longue treinte silencieuse.

Ils s'embarqua, les voiles grises se dployrent pour se tendre  un
vent lger qui se levait dans l'ouest.  Lui, qu'elle reconnaissait
encore, agita son bonnet d'une manire convenue.  Et longtemps elle
regarda, en silhouette sur la mer, s'loigner son Yann.  - C'tait lui
encore, cette petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendr des
eaux, - et dj vague, perdue dans cet loignement o les yeux qui
persistent  fixer se troublent et ne voient plus...

... A mesure que s'en allait cette _Lopoldine,_ Gaud comme attire par
un aimant, suivait  pied le long des falaises.

Il lui fallut s'arrter bientt, parce que la terre tait finie; alors
elle s'assit, au pied d'une dernire grande croix, qui est l plante
parmi les ajoncs et les pierres.  Comme c'tait un point lev, la mer
vue de l semblait avoir des lointains qui montaient, et on et dit que
cette _Lopoldine,_ en s'loignant, s'levait peu  peu, toute petite,
sur les pentes de ce cercle immense.  Les eaux avaient de grandes
ondulations lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque
tourmente formidable qui se serait passe ailleurs, derrire l'horizon;
mais dans le champ profond de la vue, o Yann tait encore, tout
demeurait paisible.

Gaud regardait toujours, cherchant  bien fixer dans sa mmoire la
physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carne, afin
de le reconnatre de loin, quand elle reviendrait,  cette mme place,
l'attendre.

Des leves normes de houle continuaient d'arriver de l'ouest
rgulirement l'une aprs l'autre, sans arrt, sans trve, renouvelant
leur effort inutile, se brisant sur les mmes rochers, dferlant aux
mmes places pour inonder les mmes grves.  Et  la longue, c'tait
trange, cette agitation sourde des eaux avec cette srnit de l'air
et du ciel; c'tait comme si le lit des mers, trop rempli, voulait
dborder et envahir les plages.

Cependant la _Lopoldine_ se faisait de plus en plus diminue,
lointaine, perdue.  Des courants sans doute l'entranaient, car les
brises de cette soire taient faibles et pourtant elle s'loignait
vite.  Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait
bientt atteindre l'extrme bord du cercle des choses visibles, et
entrer dans ces au-del infinis o l'obscurit commenait  venir.

Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombe, le bateau disparu,
Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgr les larmes qui
lui venaient toujours.  Quelle diffrence, en effet, et quel vide plus
sombre s'il tait parti encore comme les deux autres annes, sans mme
un adieu!  Tandis qu' prsent tout tait chang, adouci; il tait
tellement  elle son Yann, elle se sentait si aime malgr ce dpart,
qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la
consolation et l'attente dlicieuse de cet _au revoir_ qu'ils s'taient
dit pour l'automne.





III


L't passa, triste, chaud, tranquille.  Elle, guettant les premires
feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse
des chrysanthmes.

Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui crivit
plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.

A la fin de juillet, elle en reut un de lui.  Il l'informait qu'il
tait en bonne sant  la date du 10 courant, que la saison de la pche
s'annonait excellente et qu'il avait dj quinze cents poissons pour
sa part.  D'un bout  l'autre c'tait dit dans le style naf et calqu
sur le modle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais  leur
famille.  Les hommes levs comme Yann ignorent absolument la manire
d'crire les mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils
rvent.  tant plus cultive que lui, elle sut donc faire la part de
cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'tait pas
exprime.  A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages,
il lui donnait le nom d'pouse, comme trouvant plaisir  le rpter.
Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite Gaos, maison Moan,
en Ploubazlanec,_ tait dj une chose qu'elle relisait avec joie.
Elle avait encore eu si peu le temps d'tre appele: _Madame Marguerite
Gaos!..._





IV


Elle travailla beaucoup pendant ces mois d't.  Les Paimpolaises, qui
d'abord s'taient mfies de son talent d'ouvrire improvise, disant
qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au
contraire, qu'elle excellait  leur faire des robes qui avantageaient
la tournure; alors elle tait devenue presque une couturire en renom.

Ce qu'elle gagnait passait  embellir le logis - pour son retour.
L'armoire, les vieux lits  tagres, taient rpars, cirs, avec des
ferrures luisantes; elle avait arrang leur lucarne sur la mer avec une
vitre et des rideaux, achet une couverture neuve pour l'hiver, une
table et des chaises.

Tout cela, sans toucher  l'argent que son Yann lui avait laiss en
partant et qu'elle gardait intact, dans une petite bote chinoise, pour
lui montrer  son arrive.

Pendant les veilles d't, aux dernires clarts des jours, assise
devant la porte avec la grand'mre Yvonne dont la tte et les ides
allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour
Yann un beau maillot de pcheur en laine bleue; il y avait, aux
bordures du col et des manches des merveilles de points compliqus et
ajours; la grand'mre Yvonne, qui avait t jadis une habile
tricoteuse, s'tait rappel peu  peu ces procds de sa jeunesse pour
les lui enseigner.  Et c'tait un ouvrage qui avait pris beaucoup de
laine, car il fallait un maillot trs grand pour Yann.

Cependant, le soir surtout, on commenait  avoir conscience de
l'accourcissement des jours.  Certaines plantes, qui avaient donn
toute leur pousse en juillet, prenaient dj un air jaune, mourant, et
les scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus
petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'aot
arrivrent, et un premier navire islandais apparut un soir,  la pointe
de Pors-Even.  La fte du retour tait commence.

On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel etait-ce?

C'tait le _Samuel-Aznide;_ - toujours en avance celui-l.

--Pour sr, disait le vieux pre d'Yann, la _Lopoldine_ ne va pas
tarder; l-bas, je connais a, quand un commence  partir les autres ne
tiennent plus en place.





V


Ils revenaient,  les Islandais.  Deux la seconde journe, quatre le
surlendemain, et puis douze la semaine suivante.  Et, dans le pays, la
joie revenait avec eux, et c'tait fte chez les pouses, chez les
mres: fte aussi dans les cabarets, o les belles filles paimpolaises
servent  boire aux pcheurs.

Le _Lopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait
encore dix.  Cela ne pouvait tarder, et Gaud,  l'ide que, dans un
delai extrme de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de
dception, Yann serait l, Gaud tait dans une dlicieuse ivresse
d'attente, tenant le mnage bien en ordre, bien propre et bien net,
pour le recevoir.

Tout rang, il ne lui restait rien  faire, et d'ailleurs elle
commenait  n'avoir plus la tte  grand'chose dans son impatience.

Trois des retardataires arrivrent encore, et puis cinq.  Deux
seulement manquaient toujours  l'appel.

--Allons, lui disait-on en riant, cette anne, c'est la _Lopoldine_ ou
la _Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour.

Et Gaud se mettait  rire, elle aussi, plus anime et plus jolie, dans
sa joie de l'attendre.





VI


Cependant les jours passaient.

Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai,
d'aller sur le port causer avec les autres.  Elle disait que c'tait
tout naturel, ce retard.  Est-ce que cela ne se voyait pas chaque
anne?  Oh! d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!

Ensuite, rentre chez elle, il lui venait le soir de premiers petits
frissons d'anxit, d'angoisse.

Est-ce que vraiment c'tait possible qu'elle et peur, si tt?...
Est-ce qu'il y avait de quoi?...

Et elle s'effrayait, d'avoir dj peur...





VII


Le 10 du mois de septembre!...  Comme les jours s'enfuyaient!

Un matin o il y avait dj une brume froide sur la terre, un vrai
matin d'automne, le soleil levant la trouva assise de trs bonne heure
sous le porche de la chapelle des naufrags, au lieu o vont prier les
veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serres comme dans un
anneau de fer.  Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient
commenc, et ce matin-l Gaud s'tait rveille avec une inquitude
plus poignante,  cause de cette impression d'hiver...  Qu'avait donc
cette journe, cette heure, cette minute, de plus que les
prcdentes?...  On voit trs bien des bateaux retards de quinze
jours, mme d'un mois.

Ce matin-l avait bien quelque chose de particulier, sans doute,
puisqu'elle tait venue pour la premire fois s'asseoir sous ce porche
de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.

					En mmoire de
				GAOS, Yvon, perdu en mer
			    aux environs de Norden-Fiord...

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la
mer, et en mme temps, sur la vote, quelque chose s'abattre comme une
pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une vole sous ce
porche; les vieux arbres bouriffs du prau se dpouillaient, secous
par ce vent du large.  - L'hiver qui venait!...

					... perdu en mer
			      aux environs de Norden-Fiord,
			   dans l'ouragan deu 4 au 5 aot 1880.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux
cherchaient au loin la mer: ce matin-l, elle tait trs vague, sous la
brume grise, et une panne suspendue tranait sur les lointains comme un
grand rideau de deuil.

Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant.
Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis sem
ces morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu' ces
inscriptions qui rappelaient leurs noms aux vivants.

Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur
le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle tait
poursuivie par l'ide d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-tre
mettre l, bientt, avec un autre nom que, mme en esprit, elle n'osait
pas redire dans un pareil lieu.

Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tte
renverse contre la pierre.

		...perdu aux environs de Norden-Fiord,
		   dans l'ouragan du 4 au 5 aot
			    l'ge de 23 ans...
			  Qu'il repose en paix!

L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetire de l-bas, -
l'Islande lointaine, lointaine, claire  par en dessous au soleil de
minuit...  Et tout  coup, - toujours  cette mme place vide du mur
qui semblait attendre, - elle eut, avec une nettet horrible, la vision
de cette plaque neuve  laquelle elle songeait: une plaque frache, une
tte de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un
nom, le nom ador, _Yann Gaos!..._  Alors elle se dressa tout debout,
en poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle...

Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et
les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant.


Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien
droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure.
Les pas se rapprochaient, on allait entrer.  Vite elle prit un air
d'tre l par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde,
ressembler  une femme de naufrag.

Justement c'tait Fante Flory, la femme du second de la _Lopoldine._
Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait l; inutile
de feindre avec elle.  Et d'abord elles restrent muettes l'une devant
l'autre, les deux femmes, pouvantes davantage et s'en voulant de
s'tre rencontres dans un mme sentiment de terreur, presque haineuses.

--Tous ceux de Trguier et de Saint-Brieuc sont rentrs depuis huit
jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irrite.

Elle apportait un cierge pour faire un voeu.

--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer,  ce
moyen des dsoles.  Mais elle entra dans la chapelle, derrire Fante,
sans rien dire, et elles s'agenouillrent prs l'une de l'autre comme
deux soeurs.

A la Vierge toile-de-la-mer, elles dirent des prires ardentes, avec
toute leur me.  Et puis bientt on n'entendit plus qu'un bruit de
sanglots, et leurs larmes presses commencrent  tomber sur la terre...

Elles se relevrent plus douces, plus confiantes.  Fante aida Gaud qui
chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa.

Ayant essuy leurs larmes, arrang leurs cheveux, pousset le salptre
et la poussire des dalles sur leur jupon  l'endroit des genoux, elles
s'en allrent sans plus rien se dire, par des chemins diffrents.





VIII


Cette fin de septembre ressemblait  un autre t un peu mlancolique
seulement.  Il faisait vraiment si beau cette anne l que, sans les
feuilles mortes qui tombaient en pluie trist par les chemins, on et
dit le goi mois de juin.  Les maris, les fiancs, les amants taient
revenus, et partout c'tait la joie d'un second printemps d'amour...

Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut
signal au large.  Lequel?...

Vite, les groupes de femmes s'taient forms, muets, anxieux, sur la
falaise.

Gaud tremblante et plie, tait l,  ct du pre de son Yann:

--Je crois fort, disait le vieux pcheur, je crois fort que c'est eux!
Un liston rouge, un hunier  rouleau, a leur ressemble joliment
toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?

--Et pourtant non, reprit-il avec un dcouragement soudain; non, nous
nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un
foc, c'est la _Marie-Jeanne._  Oh! mais bien sr, ma fille, ils ne
tarderont pas.

Et chaque jour venait aprs chaque jour; et chaque nuit arrivait  son
heure, avec une tranquillit inexorable.

Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insense,
toujours par peur de ressembler  une femme de naufrag, s'exasprant
quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de
mystre, dtournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces
regards qui la glaaient.

Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller ds le matin tout au bout
des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrire la
maison paternelle de son Yann pour n'tre pas vue par la mre ni les
petites soeurs.  Elle s'en allait toute seule  l'extrme pointe de ce
pays de Ploubazlanec qui se dcoupe en corne de renne sur la Manche
grise, et s'asseyait l tout le jour aux pieds d'une croix isole qui
domine les lointains immenses des eaux...

Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur
les falaises avances de cette terre des marins, comme pour demander
grce; comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystrieuse, qui
attire les hommes et ne les rend plus, et garde de prfrence les plus
vaillants, les plus beaux.

Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes ternellement
vertes, tapisses d'ajoncs courts.  Et,  cette hauteur, l'air de la
mer tait trs pur, ayant  peine l'odeur sale des gomons, mais
rempli des senteurs dlicieuses de septembre.

On voyait se dessiner trs loin, les unes par-dessus les autres, toutes
les dcoupures de la cte, la terre de Bretagne finissait en pointes
denteles qui s'allongeaient sur le tranquille nant des eaux.

Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au del, rien ne
troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit
caressant, lger et immense, qui montait du fond de toutes les baies.
Et c'taient des lointains si calmes, des profondeurs si  douces!  Le
grand nant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystre
impntrable, tandis que des brises, faibles comme des souffles,
promenaient l'odeur des gents ras qui avaient refleuri au dernier
soleil d'automne.

A certaines heures rgulires, la mer baissait, et des taches
s'largissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait;
ensuite, avec la mme lenteur, les eaux remontaient et continuaient
leur va-et-vient ternel, sans aucun souci des morts.

Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait l, au milieu de ces
tranquillits regardant toujours, jusqu' la nuit tombe, jusqu' ne
plus rien voir.





IX


Septembre venait de finir.  Elle ne prenait plus aucune nourriture,
elle ne dormait plus.

A prsent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains
entre les genoux, la tte renverse et appuye au mur derrire.  A quoi
bon se lever,  quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans
retirer sa robe, quand elle tait trop puise.  Autrement elle
demeurait l, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid,
dans cette immobilit; toujours elle avait cette impression d'un cercle
de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient,
sa bouche tait sche, avec un got de fivre, et  certaines heures
elle poussait un gmissement rauque du gosier, rpt par saccades,
longtemps, longtemps, tandis que sa tte se frappait contre le granit
du mur.

Ou bien elle l'appelait par son nom, trs tendrement,  voix basse,
comme s'il et t l tout prs, et lui disait des mots d'amour.

Il lui arrivait de penser  d'autres choses qu' lui,  de toutes
petites choses insignifiantes; de s'amuser par exemple  regarder
l'ombre de la Vierge de faence et du bnitier, s'allonger lentement, 
mesure que baissait la lumire, sur la haute boiserie de son lit.  Et
puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle
recommenait son cri, en battant le mur de sa tte...

Et toutes les heures du jour passaient, l'une aprs l'autre, et toutes
les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du
matin.  Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait d
revenir, une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus
connatre ni les dates, ni les noms des jours.

Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux
qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouv un
dbris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner.  Mais
non, de la _Lopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien.  Ceux de
la _Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient aperue le 2 aot,
disaient qu'elle avait d s'en aller pcher plus loin vers le nord, et
aprs, cela devenait le mystre impntrable.

Attendre, toujours attendre, sans rien savoir!  Quand viendrait le
moment o vraiment elle n'attendrait plus?  Elle ne le savait mme pas,
et  prsent elle avait presque hte que ce ft bientt.

Oh! s'il tait mort, au moins qu'on et la piti de le lui dire!...

Oh! le voir, tel qu'il tait en ce moment mme, - lui, ou ce qui
restait de lui!...  Si seulement la Vierge tant prie, ou quelque autre
puissance comme elle, voulait lui faire la grce, par une sorte de
double vue, de le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant
pour rentrer - ou bien son corps roul par la mer... pour tre fixe au
moins! pour savoir!!...

Quelquefois il lui venait tout  coup le sentiment d'une voile
surgissant du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se
htant d'arriver!  Alors elle faisait un premier mouvement irrflchi
pour se lever, pour courir regarder le large, voir si c'tait vrai...

Elle retombait assise.  Hlas! O tait-elle en ce moment, cette
_Lopoldine?_ o pouvait-elle bien tre?  L-bas, sans doute, l-bas
dans cet effroyable lointain de l'Islande,  abandonne, miette,
perdue...

Et cela finissait par cette vision obsdante, toujours la mme: une
pave ventre et vide, berce sur une mer silencieuse d'un gris rose:
berce lentement, lentement, sans bruit, avec une extrme douceur, par
ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes.





X


Deux heures du matin.
C'tait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive  tous les pas qui
s'approchaient:  la moindre rumeur, au moindre son inaccoutum, ses
tempes vibraient;  force d'tre tendues aux choses du dehors, elles
taient devenues affreusement douloureuses.

Deux heures du matin.  Cette nuit-l comme les autres, les mains
jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurit, elle coutait le vent
faire sur la lande son bruit ternel.

Des pas d'homme tout  coup, des pas prcipits dans le chemin!  A
pareille heure, qui pouvait passer?  Elle se dressa, remue jusqu'au
fond de l'me, son coeur cessant de battre...

On s'arrtait devant la porte, on montait les petites marches de
pierre...

Lui!... oh! joie du ciel, lui!  On avait frapp, est ce que ce pouvait
tre un autre!...  Elle tait debout, pieds nus; elle, si faible depuis
tant de jours, avait saut lestement comme les chattes, les bras
ouverts pour enlacer le bien-aim.  Sans doute la _Lopoldine_ tait
arrive de nuit, et mouille en face dans la baie de Pors-Even, - et
lui, il accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tte avec une
vitesse d'clair.  Et maintenant, elle se dchirait les doigts aux
clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui tait dur...
. . . . . . . . . . . . . . . . .

-Ah!...  Et puis elle recula lentement, affaisse, la tte retombe sur
la poitrine.  Son beau rve de folle tait fini.  Ce n'tait que
Fantec, leur voisin...  Le temps de bien comprendre que ce n'tait que
lui, que rien de son Yann n'avait pass dans l'air, elle se sentit
replonge comme par degrs dans son mme gouffre, jusqu'au fond de son
mme dsespoir affreux.

Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, tait au
plus mal, et  prsent, c'tait leur enfant qui touffait dans son
berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il tait venu demander
du secours, pendant que lui irait d'une course chercher le mdecin 
Paimpol...

Qu'est-ce que tout cela lui faisait,  elle?  Devenue sauvage dans sa
douleur, elle n'avait plus rien  donner aux peines des autres.
Effondre sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme
une morte, sans lui rpondre, ni l'couter, ni seulement le regarder.
Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?

Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette
porte si vite, et il eut piti pour le mal qu'il venait de lui faire.

Il balbutia un pardon:

--C'est vrai, qu'il n'aurait pas d la dranger...  elle!...

--Moi! Rpondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec?

La vie lui tait revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore
tre une dsespre aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument
pas.  Et puis,  son tour, elle avait piti de lui; elle s'habilla pour
le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant.

Quand elle revint se jeter sur son lit,  quatre heures, le sommeil la
prit un moment parce qu'elle tait trs fatigue.

Mais cette minute de joie immense avait laiss dans sa tte une
empreinte qui, malgr tout, tait persistante; elle se rveilla bientt
avec une secousse, se dressant  moiti, au souvenir de quelque
chose...  Il y avait eu du nouveau concernant son Yann...  Au milieu de
la confusion des ides qui revenaient, vite elle cherchait dans sa
tte, elle cherchait ce que c'tait...

--Ah! rien, hlas! - non, rien que Fantec.

Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son mme abme.  Non,
en ralit, il n'y avait rien de chang dans son attente morne et sans
esprance.

Pourtant, l'avoir senti l si prs, c'tait comme si quelque chose
man de lui tait revenu flotter alentour; c'tait ce qu'on appelle,
au pays breton, un _pressigne;_ et elle coutait plus attentivement les
pas du dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-tre arriver qui
parlerait de lui.

En effet, quand il fit jour, le pre de Yann entra.  Il ta son bonnet,
releva ses beaux cheveux blancs, qui taient en boucles comme ceux de
son fils, et s'assit prs du lit de Gaud.

Il avait le coeur engoiss, lui aussi; car son Yann, son beau Yann
tait son an, son prfr, sa gloire.  Mais il ne dsesprait pas,
non vraiment, il ne dsesprait pas encore.  Il se mit  rassurer Gaud
d'une manire trs douce: d'abord les derniers rentrs d'Islande
partaient tous de brumes trs paisses qui avaient bien pu retarder le
navire; et puis surout il lui tait venu une ide: une relche aux les
Fero, qui sont des les lointaines situes sur la route et d'o les
lettres mettent trs longtemps  venir; cela lui tait arriv 
lui-mme, il y avait une quarantaine d'annes, et sa pauvre dfunte
mre avait dj fait dire une messe pour son me...  Un si beau bateau,
la _Lopoldine,_ presque neuf, et de si forts marins qu'ils taient
tous  bord...

La vieille Moan rdait autour d'eux tout en hochant la tte; la
dtresse de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des
ides; elle rangeait le mnage, regardant de temps en temps le petit
portrait jauni de son Sylvestre accroch au granit du mur, avec ses
ancres de marine et sa couronne funraire en perles noires; non, depuis
que le mtier de mer lui avait pris son petit-fils,  elle, elle n'y
croyait plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que
par crainte, du bout de ses pauvres vieilles lvres, lui gardant une
mauvaise rancune dans le coeur.

Mais Gaud coutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux
cerns regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui
ressemblait au bien-aim; rien que de l'avoir l, prs d'elle, c'tait
une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassure, plus
rapproche de son Yann.  Ses larmes tombaient, silencieuses et plus
douces, et elle redisait en elle-mme ses prires ardentes  la Vierge
toile-de-la-mer.

Une relche l-bas, dans ces les, pour des avaries peut-tre; c'tait
une chose possible en effet.  Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une
sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir.  Sans doute tout n'tait
pas perdu, puisqu'il ne dsesprait pas, lui, son pre.  Et, pendant
quelques jours, elle se remit encore  attendre.

C'tait bien l'automne, l'arrire-automne, les tombes de nuit lugubres
o, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumire, et
noir aussi alentour, dans le vieux pays breton.

Les jours eux-mmes semblaient n'tre plus que des crpuscules; des
nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout  coup
des obscurits en plein midi.  Le vent bruissait constamment, c'tait
comme un son lointain de grandes orgues d'glise, jouant des airs
mchants ou dsesprs; d'autres fois, cela se rapprochait tout prs
contre la porte, se mettant  rugir comme les btes.

Elle tait devenue ple, ple, et se tenait toujours plus affaisse,
comme si la vieillesse l'et dj frle de son aile chauve.  Trs
souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de
noces, les dpliant, les repliant comme une maniaque, - surtout un des
ses maillots en laine bleue qui avait gard la forme de son corps;
quand on le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-mme,
comme par habitude, les reliefs des ses paules et de sa poitrine;
aussi  la fin elle l'avait pos tout seul dans une tagre de leur
armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardt plus longtemps
cette enpreinte.

Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle
regardait par sa fentre la lande triste, o des petits panaches de
fume blanche commenaient  sortir  et l des chaumires des autres:
l partout les hommes taient revenus, oiseaux voyageurs ramens par le
froid.  Et, devant beaucoup de ces feux, les veilles devaient tre
douces; car le renouveau d'amour tait commenc avec l'hiver dans tout
ce pays des Islandais...

Cramponne  l'ide de ces les o il avait pu relcher, ayant repris
une sorte d'espoir, elle s'tait remise  l'attendre...
 . . . . . . . . . . . . . .





XI


Il ne revint jamais.
Une nuit d'aot, l-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un
grand bruit de fureur, avaient t clbres ses noces avec la mer.

Avec la mer qui autrefois avait t aussi sa nourrice; c'tait elle qui
l'avait berc, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite
elle l'avait repris, dans sa virilit superbe, pour elle seule.  Un
profond mystre avait envelopp ces noces monstrueuses.  Tout le temps,
des voiles obscurs s'taient agits au-dessus, des rideaux mouvants et
tourments, tendus pour cacher la fte; et la fiance donnait de la
voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour touffer les
cris.  - Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'tait dfendu,
dans une lutte de gant, contre cette pouse de tombeau.  Jusqu'au
moment o il s'tait abandonn, les bras ouverts pour la recevoir, avec
un grand cri profond comme un taureau qui rle, la bouche dj emplie
d'eau; les bras ouverts, tendus et raidis pour jamais.

Et  ses noces, ils y taient tous, ceux qu'il avait convis jadis.
Tous, except Sylvestre, qui, lui, s'en tait all dormir dans des
jardins enchants, - trs loin, de l'autre ct de la Terre...






End of this Project Gutenberg Etext of "Pcheur d'Islande" by Pierre
Loti.











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We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

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This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
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     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
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          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
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     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
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*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

