Project Gutenberg's Histoire de France (Volume 1/19), by Jules Michelet

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Title: Histoire de France (Volume 1/19)

Author: Jules Michelet

Release Date: January 13, 2015 [EBook #47969]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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HISTOIRE DE FRANCE

PAR JULES MICHELET

18 beaux et forts vol. in-8  7 fr. 50 c. avec illustrations

 7 francs, sans illustrations


DIVISION DE L'OUVRAGE

_Histoire de France durant le moyen ge._

  Tomes I et II.--Les Celtes.--Les Gaulois.--Les Francs.--Le Monde
        germanique.--Mrovingiens.--Carlovingiens.--La France
        fodale.--Les Croisades.--Les Communes.--La Guerre des Albigeois.

  Tomes III et IV.--Saint Louis.--Les Vpres siciliennes.--Philippe le
        Bel.--Les Templiers.--Les Valois.--Charles VI.--Jean sans
        Peur.--Les d'Orlans et les d'Armagnac.

  Tome V.--La Maison de Bourgogne.--Les Guerres avec l'Angleterre.

  Tome VI.--Jeanne d'Arc.--Charles VII.--Les ducs de Bourgogne.

  Tome VII.--Louis XI.--Charles le Tmraire.


_Histoire de France au XVIe sicle._

  Tome VIII.--La Renaissance.

  Tome IX.--La Rforme.

  Tome X.--Les Guerres de Religion.

  Tome XI.--La Ligue et Henri IV.


_Histoire de France au XVIIe sicle._

  Tome XII.--Henri IV et Richelieu.

  Tome XIII.--Richelieu et la Fronde.

  Tome XIV.--Louis XIV et la Rvocation de l'dit de Nantes.

  Tome XV.--Louis XIV et le duc de Bourgogne.


_Histoire de France au XVIIIe sicle._

  Tome XVI.--La Rgence.

  Tome XVII.--Louis XV.

  Tome XVIII.--Louis XV et Louis XVI.




HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE

PAR JULES MICHELET

  8 beaux et forts volumes in-8  7 fr. 50 c. avec illustrations

   7 francs, sans illustrations.




Paris.--Imprimerie Moderne (Barthier, dr), rue J.-J. Rousseau, 61.




                             HISTOIRE

                                DE

                              FRANCE




                                PAR

                            J. MICHELET




                 NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                             TOME PREMIER




                                PARIS

                      LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                     A. LACROIX & Cie, DITEURS
                 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                                1876

         Tous droits de traduction et de reproduction rservs.




PRFACE DE 1869


Cette oeuvre laborieuse d'environ quarante ans fut conue d'un
moment, de l'clair de Juillet. Dans ces jours mmorables, une grande
lumire se fit, et j'aperus la France.

Elle avait des annales, et non point une histoire. Des hommes
minents l'avaient tudie surtout au point de vue politique. Nul
n'avait pntr dans l'infini dtail des dveloppements divers de son
activit (religieuse, conomique, artistique, etc.). Nul ne l'avait
encore embrasse du regard dans l'unit vivante des lments naturels
et gographiques qui l'ont constitue. Le premier je la vis comme une
me et une personne.

L'illustre Sismondi, ce persvrant travailleur, honnte et
judicieux, dans ses annales politiques, s'lve rarement aux vues
d'ensemble. Et, d'autre part, il n'entre gure dans les recherches
rudites. Lui-mme avoue loyalement qu'crivant  Genve il n'avait
sous la main ni les actes ni les manuscrits.

Au reste, jusqu'en 1830 (mme jusqu'en 1836), aucun des historiens
remarquables de cette poque n'avait senti encore le besoin de
chercher les faits hors des livres imprims, aux sources primitives,
la plupart indites alors, aux manuscrits de nos bibliothques, aux
documents de nos archives.

Cette noble plade historique qui, de 1820  1830, jette un si grand
clat, MM. de Barante, Guizot, Mignet, Thiers, Augustin Thierry,
envisagea l'histoire par des points de vue spciaux et divers. Tel
fut proccup de l'lment de race, tel des institutions, etc., sans
voir peut-tre assez combien ces choses s'isolent difficilement,
combien chacune d'elles ragit sur les autres. La race, par exemple,
reste-t-elle identique sans subir l'influence des moeurs changeantes?
Les institutions peuvent-elles s'tudier suffisamment sans tenir
compte de l'histoire des ides, de mille circonstances sociales dont
elles surgissent? Ces spcialits ont toujours quelque chose d'un
peu artificiel, qui prtend claircir, et pourtant peut donner de
faux profils, nous tromper sur l'ensemble, en drober l'harmonie
suprieure.

La vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle n'est
vritablement la vie qu'autant qu'elle est complte. Ses organes sont
tous solidaires et ils n'agissent que d'ensemble. Nos fonctions se
lient, se supposent l'une l'autre. Qu'une seule manque, et rien ne
vit plus. On croyait autrefois pouvoir par le scalpel isoler, suivre
 part chacun de nos systmes; cela ne se peut pas, car tout influe
sur tout.

Ainsi, ou tout, ou rien. Pour retrouver la vie historique, il
faudrait patiemment la suivre en toutes ses voies, toutes ses formes,
tous ses lments. Mais il faudrait aussi, d'une passion plus grande
encore, refaire et rtablir le jeu de tout cela, l'action rciproque
de ces forces diverses dans un puissant mouvement qui redeviendrait
la vie mme.

Un matre dont j'ai eu, non le gnie sans doute, mais la violente
volont, Gricault, entrant dans le Louvre (dans le Louvre d'alors o
tout l'art de l'Europe se trouvait runi), ne parut pas troubl. Il
dit: C'est bien! je m'en vais le refaire. En rapides bauches qu'il
n'a jamais signes, il allait saisissant et s'appropriant tout. Et,
sans 1815, il et tenu parole. Telles sont les passions, les furies
du bel ge.

Plus compliqu encore, plus effrayant tait mon problme historique
pos comme _rsurrection de la vie intgrale_, non pas dans ses
surfaces, mais dans ses organismes intrieurs et profonds. Nul homme
sage n'y et song. Par bonheur, je ne l'tais pas.

Dans le brillant matin de Juillet, sa vaste esprance, sa puissante
lectricit, cette entreprise surhumaine n'effraya pas un jeune
coeur. Nul obstacle  certaines heures. Tout se simplifie par la
flamme. Mille choses embrouilles s'y rsolvent, y retrouvent leurs
vrais rapports, et (s'harmonisant) s'illuminent. Bien des ressorts,
inertes et lourds s'ils gisent  part, roulent d'eux-mmes, s'ils
sont replacs dans l'ensemble.

Telle fut ma foi du moins, et cet acte de foi, quelle que ft ma
faiblesse, agit. Ce mouvement immense s'branla sous mes yeux. Ces
forces varies, et de nature et d'art, se cherchrent, s'arrangrent,
malaisment d'abord. Les membres du grand corps, peuples, races,
contres, s'agencrent de la mer au Rhin, au Rhne, aux Alpes, et les
sicles marchrent de la Gaule  la France.

Tous, amis, ennemis, dirent que c'tait vivant. Mais quels sont
les vrais signes bien certains de la vie? Par certaine dextrit, on
obtient de l'animation, une sorte de chaleur. Parfois le galvanisme
semble dpasser la vie mme par ses bonds, ses efforts, des
contrastes heurts, des surprises, de petits miracles. La vraie vie
a un signe tout diffrent, sa continuit. Ne d'un jet, elle dure, et
crot placidement, lentement, _uno tenore_. Son unit n'est pas celle
d'une petite pice en cinq actes, mais (dans un dveloppement souvent
immense) l'harmonique identit d'me.

La plus svre critique, si elle juge l'ensemble de mon livre, n'y
mconnatra pas ces hautes conditions de la vie. Il n'a t nullement
prcipit, brusqu; il a eu, tout au moins, le mrite de la lenteur.
Du premier au dernier volume, la mthode est la mme; telle elle est
en un mot dans ma Gographie, telle en mon Louis XV, et telle en
ma Rvolution. Ce qui n'est pas moins rare dans un travail de tant
d'annes, c'est que la forme et la couleur s'y soutiennent. Mmes
qualits, mmes dfauts. Si ceux-ci avaient disparu, l'oeuvre serait
htrogne, discolore, elle aurait perdu sa personnalit. Telle
quelle, il vaut mieux qu'elle reste harmonique et un tout vivant.

       *       *       *       *       *

Lorsque je commenai, un livre de gnie existait, celui de Thierry.
Sagace et pntrant, dlicat interprte, grand ciseleur, admirable
ouvrier, mais trop asservi  un matre. Ce matre, ce tyran, c'est
le point de vue exclusif, systmatique, de la perptuit des races.
Ce qui fait, au total, la beaut de ce grand livre, c'est qu'avec
ce systme, qu'on croirait fataliste, partout on sent respirer en
dessous un coeur mu contre la force fatale, l'invasion, tout plein
de l'me nationale et du droit de la libert.

Je l'ai aim beaucoup et admir. Cependant, le dirai-je? ni le
matriel, ni le spirituel, ne me suffisait dans son livre.

Le matriel, la race, le peuple qui la continue, me paraissaient
avoir besoin qu'on mt dessous une bonne forte base, la terre, qui
les portt et les nourrt. Sans une base gographique, le peuple,
l'acteur historique, semble marcher en l'air comme dans les peintures
chinoises o le sol manque. Et notez que ce sol n'est pas seulement
le thtre de l'action. Par la nourriture, le climat, etc., il y
influe de cent manires. Tel le nid, tel l'oiseau. Telle la patrie,
tel l'homme.

La race, lment fort et dominant aux temps barbares, avant le
grand travail des nations, est moins sensible, est faible, efface
presque,  mesure que chacune s'labore, se personnifie. L'illustre
M. Mill dit fort bien: Pour se dispenser de l'tude des influences
morales et sociales, ce serait un moyen trop ais que d'attribuer les
diffrences de caractre, de conduite,  des diffrences naturelles
indestructibles[1].

[Note 1: C'est le point principal sur lequel je diffre de mon savant
ami, M. Henri Martin. Du reste, ce dissentiment ne diminue en rien
mon estime sympathique pour sa grande et trs-belle histoire, si
instructive, si riche de recherches et d'ides. Il a t infiniment
utile, pour raviver la tradition nationale, trop efface, que deux
histoires qui s'aident, se supplent l'une l'autre, aient paru
simultanment.]

Contre ceux qui poursuivent cet lment de race et l'exagrent aux
temps modernes, je dgageai de l'histoire elle-mme un fait moral
norme et trop peu remarqu. C'est le puissant _travail de soi sur
soi_, o la France, par son progrs propre, va transformant tous ses
lments bruts. De l'lment romain municipal, des tribus allemandes,
du clan celtique, annuls, disparus, nous avons tir  la longue des
rsultats tout autres, et contraires mme, en grande partie,  tout
ce qui les prcda.

La vie a sur elle-mme une action de personnel enfantement, qui, de
matriaux prexistants, nous cre des choses absolument nouvelles. Du
pain, des fruits, que j'ai mangs, je fais du sang rouge et sal qui
ne rappelle en rien ces aliments d'o je les tire.--Ainsi va la vie
historique, ainsi va chaque peuple se faisant, s'engendrant, broyant,
amalgamant des lments, qui y restent sans doute  l'tat obscur et
confus, mais sont bien peu de chose relativement  ce que fit le
long travail de la grande me.

La France a fait la France, et l'lment fatal de race m'y semble
secondaire. Elle est fille de sa libert. Dans le progrs humain, la
part essentielle est  la force vive, qu'on appelle homme. _L'homme
est son propre Promthe._

En rsum, l'histoire, telle que je la voyais en ces hommes minents
(et plusieurs admirables) qui la reprsentaient, me paraissait encore
faible en ses deux mthodes:

_Trop peu matrielle_, tenant compte des races, non du sol, du
climat, des aliments, de tant de circonstances physiques et
physiologiques.

_Trop peu spirituelle_, parlant des lois, des actes politiques, non
des ides, des moeurs, non du grand mouvement progressif, intrieur,
de l'me nationale.

Surtout peu curieuse du menu dtail rudit, o le meilleur,
peut-tre, restait enfoui aux sources indites.

       *       *       *       *       *

Ma vie fut en ce livre, elle a pass en lui. Il a t mon seul
vnement. Mais cette identit du livre et de l'auteur n'a-t-elle pas
un danger? L'oeuvre n'est-elle pas colore des sentiments, du temps,
de celui qui l'a faite?

C'est ce qu'on voit toujours. Nul portrait si exact, si conforme
au modle, que l'artiste n'y mette un peu de lui. Nos matres en
histoire ne se sont pas soustraits  cette loi. Tacite, en son
Tibre, se peint aussi avec l'touffement de son temps, les quinze
longues annes de silence. Thierry, en nous contant Klodowig,
Guillaume et sa conqute, a le souffle intrieur, l'motion de la
France envahie rcemment, et son opposition au rgne qui semblait
celui de l'tranger.

Si c'est l un dfaut, il nous faut avouer qu'il nous rend bien
service. L'historien qui en est dpourvu, qui entreprend de s'effacer
en crivant, de ne pas tre, de suivre par derrire la chronique
contemporaine (comme Barante a fait pour Froissart), n'est point du
tout historien. Le vieux chroniqueur, trs-charmant, est absolument
incapable de dire  son pauvre valet qui va sur ses talons, ce que
c'est que le grand, le sombre, le terrible quatorzime sicle. Pour
le savoir, il faut toutes nos forces d'analyse et d'rudition,
il faut un grand engin qui perce les mystres, inaccessibles 
ce conteur. Quel engin, quel moyen? La personnalit moderne, si
puissante et tant agrandie.

En pntrant l'objet de plus en plus, on l'aime, et ds lors on
regarde avec un intrt croissant. Le coeur mu  la seconde vue,
voit mille choses invisibles au peuple indiffrent. L'histoire,
l'historien, se mlent en ce regard. Est-ce un bien? est-ce un mal?
L s'opre une chose que l'on n'a point dcrite et que nous devons
rvler:

C'est que l'histoire, dans le progrs du temps, fait l'historien
bien plus qu'elle n'est faite par lui. Mon livre m'a cr. C'est moi
qui fus son oeuvre. Ce fils a fait son pre. S'il est sorti de moi
d'abord, de mon orage (trouble encore) de jeunesse, il m'a rendu bien
plus en force et en lumire, mme en chaleur fconde, en puissance
relle de ressusciter le pass. Si nous nous ressemblons, c'est bien.
Les traits qu'il a de moi sont en grande partie ceux que je lui
devais, que j'ai tenus de lui.

       *       *       *       *       *

Ma destine m'a bien favoris. J'ai eu deux choses assez rares, et
qui ont fait cette oeuvre.

D'abord la libert, qui en a t l'me.

Puis des devoirs utiles qui, en ralentissant, en retardant
l'excution, la firent plus rflchie, plus forte, lui donnrent la
solidit, les robustes bases du temps.

J'tais libre par la solitude, la pauvret et la simplicit de vie,
libre par mon enseignement. Sous le ministre Martignac (un court
moment de libralit), on s'avisa de refaire l'cole normale, et M.
Letronne, que l'on consulta, me fit donner l'enseignement de la
philosophie et de l'histoire. Mon _Prcis_, mon _Vico_, publis en
1827, lui paraissaient des titres suffisants. Ce double enseignement
que j'eus encore plus tard au Collge de France, m'ouvrait un infini
de libert. Mon domaine sans bornes comprenait tout fait, toute ide.

Je n'eus de matre que Vico. Son principe de la force vive, de
_l'humanit qui se cre_, fit et mon livre et mon enseignement.

Je restai  bonne distance des doctrinaires, majestueux, striles,
et du grand torrent romantique de l'art pour l'art. J'tais mon
monde en moi. En moi j'avais ma vie, mes renouvellements et ma
fcondit; mais mes dangers aussi. Quels? mon coeur, ma jeunesse, ma
mthode elle-mme, et la condition nouvelle impose  l'histoire: non
plus de raconter seulement ou juger, mais _d'voquer_, _refaire_,
_ressusciter_ les ges. Avoir assez de flamme pour rchauffer des
cendres refroidies si longtemps, c'tait le premier point, non sans
pril. Mais le second, plus prilleux peut-tre, c'tait d'tre en
commerce intime avec ces morts ressuscits, qui sait? d'tre enfin un
des leurs?

Mes premires pages aprs Juillet, crites sur les pavs brlants,
taient un regard sur le monde, l'Histoire universelle, comme combat
de la libert, sa victoire incessante sur le monde fatal, bref comme
un Juillet ternel.

Ce petit livre, d'un incroyable lan, d'un vol rapide, procdait 
la fois (comme j'ai fait toujours) par deux ailes, Nature et Esprit,
deux interprtations du grand mouvement gnral. Ma mthode y tait
dj. J'y disais en 1830 ce que j'ai dit (dans la _Sorcire_) de
Satan, nom bizarre de la libert jeune encore, militante d'abord,
ngative, mais cratrice plus tard, de plus en plus fconde.

Jouffroy venait d'articuler en 1829 le mot essentiel de la
Restauration: Comme les dogmes finissent. En Juillet, l'glise se
trouva dserte. Aucun libre penseur n'aurait dout alors que la
prophtie de Montesquieu sur la mort du catholicisme, ne dt bientt
tre accomplie.

J'tais sous ce rapport l'homme peut-tre le plus libre du monde,
ayant eu le rare avantage de ne pas subir la funeste ducation qui
surprend les mes avant l'ge, et d'abord les chloroformise. L'glise
tait pour moi un monde tranger, de curiosit pure, comme et t
la lune. Ce que je savais le mieux de cet astre pli, c'est que ses
jours taient compts, qu'il avait peu  vivre. Mais qui succderait?
C'tait la question. Elle tait embrouille du cholra moral qui
suivit de si prs Juillet, le dsillusionnement, la perte des hautes
esprances. On se rua en bas. Le roman, le thtre clatrent en
laideurs hardies. Le talent abondait, mais la brutalit grossire;
non pas l'orgie fconde des vieux cultes de la nature qui ont eu sa
grandeur, mais un emportement voulu de matrialit strile. Beaucoup
d'enflure, et peu dessous.

       *       *       *       *       *

Le texte originaire qui prcda Juillet avait t _Honneur 
l'Industrie_, nouvelle reine du monde, qui dompte, subjugue la
matire.--Aprs Juillet, cela fut retourn: la matire,  son tour,
subjugua l'nergie humaine.

Ce dernier fait n'est pas rare dans l'histoire. Rien de plus vieux
que cette ide du droit de la matire qui veut avoir son tour. Mais
ce qui la rendait choquante chez les Saint-Simoniens, c'tait la
laideur d'un Janus[2], conservant dans ce culte l'imitation servile
de l'institution catholique.

[Note 2: Ceci ne touche en rien la candeur des individus. Il y avait
des hommes admirables, les Bazart, les Barrault, les Carnot, les
Charton, les D'Eichthall, les Lemonnier, etc.]

 une sance solennelle o nous fmes invits, Quinet et moi, nous
vmes avec admiration dans cette religion de la banque un retour
singulier de ce qu'on disait abolir. Nous vmes un clerg et un
pape; nous vmes le prdicateur recevoir de ce pape par l'imposition
des mains la transmission de la Grce. Il dit:  bas la croix!
Mais elle tait prsente par les formes sacerdotales, autoritaires,
du moyen ge. La vieille religion que l'on disait combattre, on la
renouvelait en ce qu'elle a de pire; confession, direction, rien
n'y manquait. Les capuccini revenaient, banquiers, industriels. La
suavit fade d'un nouveau Molinos faisait odorer le Jes.

Qu'on supprimt le moyen ge,  la bonne heure. Mais c'est qu'on
le volait. Cela me parut fort. En rentrant, d'un lan aveugle et
gnreux, j'crivis un mot vif pour ce mourant qu'on pillait pendant
l'agonie. Ces lignes juvniles, tourdies si l'on veut, mais sans
doute excusables comme mouvement du coeur, n'allaient gure dans
mon petit livre inspir de Juillet et de la Libert, de sa victoire
sur le clerg. Elles dtonnaient fort  ct de Satan, que ce
livre prsente comme un mythe de la libert. N'importe. Elles y
sont, et me font rire encore. De telles contradictions apparentes
n'embarrassaient gure un jeune artiste, de foi arrte, mais
candide, et sans calcul, sentant peu le pril d'tre tendre pour
l'ennemi.

J'tais artiste et crivain alors, bien plus qu'historien. Il y
parat aux deux premiers volumes (_France du Moyen ge_). On n'avait
pas encore publi tous les documents qui ont clair ces tnbres,
l'abme de ces longues misres. Le grand effet d'ensemble qui en
sortait pour moi tait celui d'une harmonie lugubre, symphonie
colossale, dont les dissonnances innombrables frappaient encore peu
mon oreille. C'est un dfaut trs-grave. Le cri de la Raison par
Abailard, l'immense mouvement de 1200, si cruellement touff, y sont
trop peu sentis, trop immols  l'effet artistique de la grande unit.

Et pourtant aujourd'hui, ayant travers tant d'annes, des ges, des
mondes diffrents, en relisant ce livre, et voyant trs-bien ses
dfauts, je dis:

On ne peut y toucher.

Il fut crit dans une solitude, une libert, une puret, une haute
tension d'esprit, rares, vraiment singulires. Sa candeur, sa
passion, l'norme quantit de vie qui l'anime, plaident pour lui
auprs de moi, le soutiennent devant mon regard. La droiture de la
jeunesse se sent dans les erreurs mme. Les grands rsultats gnraux
y sont, au total, obtenus. Pour la premire fois parat l'me de
la France en sa vive personnalit, et non moins en pleine lumire
l'impuissance de l'glise.

Impuissance radicale et constate deux fois.

On voit, au premier volume, l'glise, reine sous Dagobert et sous
les Carlovingiens, ne pouvoir rien pour le monde, rien pour l'ordre
social (an 1000).

On voit, au second volume, comment ayant fait un roi prtre, un
roi abb, chanoine son fils an, le roi de France, elle crase
ses ennemis (1200), touffe le libre Esprit, n'opre nulle rforme
morale. Enfin clipse, dpasse par saint Louis, elle est (avant
1300) subordonne, domine par l'tat.

Voil la part certaine du rel dans ces deux volumes. Mais dans celle
du mirage, de l'illusion potique, peut-on dire que tout soit faux?
non.

Celle-ci exprime l'ide qu'un tel ge avait de lui-mme, dit ce qu'il
songea et voulut. Elle le reprsente au vrai dans son aspiration,
la tristesse profonde, la rverie qui le retient devant l'glise,
pleurant sous sa niche de pierre, soupirant, attendant ce qui ne
vient jamais.

Il fallait bien retrouver cette ide que le Moyen ge eut de lui,
refaire son lan, son dsir, son me, avant de le juger. Qui devait
retrouver son me? Apparemment nos grands crivains qui tous eurent
l'ducation catholique. Comment donc se fait-il que ces gnies, si
bien prpars  cela, aient tourn autour de l'glise sans y entrer,
pour ainsi dire, sans pntrer  ce qui fut dedans? Les uns cherchent
aux chos des parvis ou des clotres des motifs  leurs mlodies.
D'autres, d'un grand effort et d'un puissant ciseau, fouillent les
ornements, arment les tours, les combles, de masques redoutables, de
gnomes, de diables grimaants. Mais l'glise elle-mme, ce n'est pas
tout cela. Refaisons-la d'abord.

Le singulier est l: c'est que le seul qui et assez d'amour pour
recrer, refaire ce monde intrieur de l'glise, c'est celui qu'elle
n'leva point, _celui qui jamais n'y communia_, qui n'eut de foi que
l'humanit mme, nul credo impos, rien que le libre esprit.

Celui-ci aborda la morte chose avec un sens humain, ayant le
trs-grand avantage de n'avoir pas pass par le prtre, les lourdes
formules qui enterrrent le Moyen ge. L'incantation d'un rituel
fini, n'aurait rien fait. Tout serait rest froide cendre. Et
d'autre part si l'histoire ft venue dans sa svrit critique, dans
l'absolue justice, je ne sais si ces morts auraient os revivre. Ils
se seraient plutt cachs dans leurs tombeaux.

J'avais une belle maladie qui assombrit ma jeunesse, mais bien propre
 l'historien. J'aimais la mort. J'avais vcu neuf ans  la porte
du Pre-Lachaise, alors ma seule promenade. Puis j'habitai vers la
Bivre, au milieu de grands jardins de couvents, autres spulcres.
Je menais une vie que le monde aurait pu dire enterre, n'ayant de
socit que celle du pass, et pour amis les peuples ensevelis.
Refaisant leur lgende, je rveillais en eux mille choses vanouies.
Certains chants de nourrice dont j'avais le secret, taient d'un
effet sr.  l'accent ils croyaient que j'tais un des leurs. Le
don que saint Louis demande et n'obtient pas, je l'eus: le don des
larmes.

Don puissant, trs-fcond. Tous ceux que j'ai pleurs, peuples et
dieux, revivaient. Cette magie nave avait une efficacit d'vocation
presque infaillible. On avait par exemple pel, dchiffr
l'gypte, fouill ses tombes, non retrouv son me. Le climat pour
les uns, pour d'autres tels symboles de subtilit vaine, c'tait
l'explication. Moi je l'ai prise au coeur d'Isis, dans les douleurs
du peuple, l'ternel deuil et l'ternelle blessure de la famille du
fellah, dans sa vie incertaine, dans les captivits, les razzias
d'Afrique, le grand commerce d'hommes, de Nubie en Syrie. L'homme
enlev au loin, li aux durs travaux, l'_homme fait arbre_ ou attach
 l'arbre, clou, mutil, dmembr, c'est l'universelle Passion
de tant de dieux (Osiris, Adonis, Iacchus, Athis, etc.). Que de
Christs, et que de Calvaires! que de complaintes funbres? Que de
pleurs sur tout le chemin (V. la petite Bible, 1864).

Je n'ai eu nul autre art en 1833. Une larme, une seule, jete aux
fondements de l'glise gothique, suffit pour l'voquer. Quelque chose
en jaillit d'humain, le sang de la lgende, et, par ce jet puissant,
tout monta vers le ciel. Du dedans au dehors, tout ressortit en
fleurs,--de pierre? non, mais des fleurs de vie.--Les sculpter?
approcher le fer et le ciseau? j'en aurais eu horreur et j'aurais cru
en voir sortir du sang!

Voulez-vous bien savoir pourquoi j'tais si tendre pour ces dieux?
c'est qu'ils meurent. Tous  leur tour s'en vont. Chacun, tout comme
nous, ayant reu un peu l'eau lustrale et les pleurs, descend aux
pyramides, aux hypoges, aux catacombes. Hlas! qu'en revient-il?
Qu'_aprs trois jours_ (chacun de trois mille ans), un lger souffle
en puisse reparatre, je ne le nierai pas. L'me Indienne n'est pas
absente de la terre; elle y revient par la tendresse qu'elle eut
pour toute vie. L'gypte a eu en ce monde toujours un bel cho dans
l'amour de la mort et l'espoir d'immortalit. La fine me Chrtienne,
en ses suavits, ne peut jamais sans doute s'exhaler sans retour. Sa
lgende a pri, mais ce n'est pas assez. Il lui faut dpouiller la
terrible injustice (la Grce, l'Arbitraire), qui est le noeud, le
coeur le vrai fond de son dogme. C'est dur, mais il lui faut mourir
en cela mme, accepter franchement sa pnitence, sa purification, et
l'expiation de la mort.

       *       *       *       *       *

Des sages me disaient: Ce n'est pas sans danger de vivre  ce
point-l dans cette intimit de l'autre monde. Tous les morts sont
si bons! Toutes ces figures pacifies et devenues si douces, ont des
puissances tranges de fantastique illusion. Vous allez parmi elles
prendre d'tranges rves, et qui sait? des attachements. Qui vit
trop l, en devient blme. On risque d'y trouver la blanche Fiance,
si ple et si charmante, qui boit le sang de votre coeur! Faites
au moins comme ne, qui ne s'y aventure que l'pe  la main pour
chasser ces images, ne pas tre pris de trop prs (_Ferro diverberat
umbras_).

L'pe! triste conseil. Quoi! j'aurais durement, quand ces images
aimes venaient  moi pour vivre, moi je les aurais cartes! Quelle
funeste sagesse!... Oh! que les philosophes ignorent parfaitement
le vrai fond de l'artiste, le talisman secret qui fait la force de
l'histoire, lui permet de passer, repasser  travers les morts!

Sachez donc, ignorants, que, sans pe, sans armes, sans quereller
ces mes confiantes qui rclament la rsurrection, l'art, en les
accueillant, en leur rendant le souffle, l'art pourtant garde en lui
sa lucidit tout entire. Je ne dis nullement l'_ironie_ o beaucoup
ont mis le fond de l'art, mais la forte dualit qui fait qu'en les
aimant, il n'en voit pas moins bien ce qu'elles sont, que ce sont
des morts.

Les plus grands artistes du monde, les gnies qui si tendrement
regardent la nature, me permettront ici une bien humble comparaison.
Avez-vous vu parfois le srieux touchant de la jeune enfant,
innocente, et cependant mue de sa maternit future, qui berce
l'oeuvre de ses mains, de son baiser l'anime, lui dit du coeur: Ma
fille!... Si vous y touchez durement, elle se trouble et elle crie.
Et cela n'empche pas qu'au fond elle ne sache quel est cet tre
qu'elle anime, fait parler, raisonner, vivifie de son me.

Petite image et grande chose. Voil justement l'art en sa conception.
Telle est sa condition essentielle de fcondit. C'est l'amour, mais
c'est le sourire. C'est ce sourire aimant qui cre.

Si le sourire est dpass, si l'ironie commence, la dure critique et
la logique, alors la vie a froid, se retire, se contracte, et l'on
ne produit rien du tout. Les faibles, les striles, qui, en voulant
produire, mlent  leur triste enfant des _quoique_, des _nisi_, ces
graves imbciles ignorent qu'au froid milieu nulle vie ne surgira; de
leur nant glac sortira... le nant.

La mort peut apparatre au moment de l'amour, dans l'lan crateur.
Mais que ce soit alors dans l'infinie tendresse, les larmes et
la piti (c'est de l'amour encore). Aux moments trs-mus o je
couvai, refis la vie de l'glise chrtienne, j'nonai sans dtour
la sentence de sa mort prochaine, j'en tais attendri. La recrant
par l'art, je dis  la malade ce que demande  Dieu zchias. Rien
de plus. Conclure que je suis catholique! quoi de plus insens! Le
croyant ne dit pas cet office des morts sur un agonisant qu'il croit
tre ternel.

       *       *       *       *       *

Ces deux volumes russirent et furent accepts du public. J'avais
pos le premier la France comme une personne. Moins exclusif que
Thierry, et subordonnant les races, j'avais marqu fortement le
principe gographique des influences locales, et d'autre part, le
travail gnral de la nation qui se cre, se fait elle-mme. J'avais
dans mon aveugle lan pour le gothique, fait germer du sang la
pierre, et l'glise fleurir, monter comme la fleur des lgendes. Cela
plut. Moins  moi. Il y avait une grande flamme. J'y trouvai trop de
subtil, trop d'esprit, trop de systme.

Quatre ans entiers s'coulrent avant le IIIe volume (qui commence
vers 1300). En le prparant j'essayai de m'tendre, de m'approfondir,
d'tre plus _humain_, plus simple. Je m'assis pour quelque temps dans
la maison de Luther, recueillant ses propos de table, tant de paroles
mles et fortes, touchantes, qui chappaient  ce bonhomme hroque
(1834). Mais rien ne me servit plus que le livre colossal de Grimm,
ses Antiquits du droit allemand. Livre bien difficile, o, dans
tous les dialectes, tous les ges de cette langue, sont exposs les
symboles, les formules dont les Allemagnes si diverses ont consacr
les grands actes de la vie humaine (naissance, mariage et mort,
testament, vente, hommage, etc.). Je raconterai un jour la passion
incroyable avec laquelle j'entrepris de comprendre et traduire ce
livre. Je ne m'y renfermai pas. De nation  nation, j'allai ramassant
partout, j'allai de l'Indus  l'Irlande, des Vdas et de Zoroastre
jusqu' nous, thsaurisant ces formules primitives o l'humanit
rvle si navement tant de choses intimes et profondes (1837).

Cela me fit un autre homme. Une transformation trange s'opra en
moi; il me semblait que, jusque-l pre et subtil, j'tais vieux,
et que peu  peu, sous l'influence de la jeune humanit, moi aussi
je devenais jeune. Rafrachi de ces eaux vives, mon coeur fut un
jardin de fleurs, comme dans la rose du matin. Oh! l'aurore! oh!
la douce enfance! oh! bonne nature naturelle! quelle sant cela fit
en moi, aprs les desschements de ma subtilit mystique! Comme
elle m'apparut maigre, cette posie byzantine, malade et strile,
tique! Je la mnageais encore. Mais qu'elle me semblait pauvre en
prsence de l'humanit! Je la possdais, celle-ci, je la tenais, je
l'embrassais et dans le dtail si riche de sa varit sans bornes
(feuillue comme les forts de l'Inde o chaque arbre est une fort)
et, en regardant de haut, je voyais son harmonie douce, clmente, qui
n'touffe rien; je saisissais le divin de son adorable unit.

Si richement abreuv, aliment de la nature, augmentant dans ma
substance, j'eus un immense accroissement de solidit dans mon
art, et (le dirai-je? mais c'est vrai) un accroissement de bont,
l'insouciance, l'ignorance absolue des concurrences, par suite une
vaste sympathie pour l'homme (que je ne voyais gure), pour la
socit, le monde (que je ne frquentai jamais).

J'avais la scurit d'un corps devenu ferme et fort o la bonne
nourriture a chang et remplac par atome et molcule tout ce qui
fut faible d'abord. Je n'tais pas mme effleur des malveillances
doctrinaires. Non moins indiffrent tais-je aux embches des
catholiques. Tout ce que j'accumulais (sans y songer, sans le
vouloir), ces faits certains, innombrables, ces montagnes de vrits
qui, dans mon travail persistant, montaient, s'exhaussaient chaque
jour, tout cela se trouvait contre eux. Nul d'entre eux n'et pu
deviner la solide, la profonde base que j'y trouvais, telle que je
n'avais ni besoin, ni ide de polmique. Ma force me faisait ma paix.
Il leur et fallu dix mille ans pour comprendre que ce qui leur
semblait faiblesse, le doux _sens humain_, pacifique, qui allait
croissant en moi, tait justement ma force et ce qui m'loignait
d'eux[3].

[Note 3: Comme ils odorent trs-bien la mort, les moments o l'me
blesse peut mollir, au moment o j'avais fait une perte sensible de
famille, un d'eux, sduisant et fin, vint me voir et me tta. Je fus
surpris, confondu de l'ide qu'il et pu croire avoir quelque prise
sur moi, qu'il dt qu'on pouvait s'entendre, ayant entre soi des
nuances, etc. Je lui dis ces propres paroles: Monseigneur, avez-vous
t parfois sur la mer de glace?--Oui.--Vous avez vu telle fente, sur
laquelle d'un bord  l'autre on peut parler, converser?--Oui.--Mais
vous n'avez pas vu que cette fente est un abme... Et telle,
Monseigneur, si profonde, qu' travers la glace et la terre, elle
descend sans que jamais on en ait trouv le fond. Elle va jusqu'au
centre du globe, s'en va traversant le globe, et se perd dans
l'infini.]

Les salons demi-catholiques, btards, dans la fade atmosphre des
amis de Chateaubriand, auraient t pour moi peut-tre un pige
plus dangereux. Le bon et aimable Ballanche, puis M. de Lamartine,
plusieurs fois voulurent me conduire  l'Abbaye-aux-Bois. Je sentais
parfaitement qu'un tel milieu, o tout tait mnagement, convenance,
m'aurait trop civilis. Je n'avais qu'une seule force, ma virginit
sauvage d'opinion, et la libre allure d'un art  moi et nouveau. Il
et bien fallu s'arranger, se faire plus modr, plus sage qu'il ne
me convenait de l'tre. Les salons ont t pour moi ds ce moment
trs-hostiles. Doctrinaires et catholiques m'y ont constamment
fait la guerre, m'attaquant peu dans le dtail, me louant pour me
dtruire et m'ter toute autorit: C'est un crivain, un pote, un
homme d'imagination. Cela commena au moment o le premier, sortant
l'histoire du vague dont ils se contentaient, je la fondai sur les
actes, les manuscrits, l'enqute immense de mille documents varis.

Aucun historien que je sache, avant mon troisime volume (chose
facile  vrifier), n'avait fait usage des pices indites. Cela
commena par l'emploi que je fis, dans mon histoire, du mystrieux
registre de _l'Interrogatoire du Temple_, enferm quatre cents
ans, cach, mur, interdit sous les peines les plus graves au
Trsor de la Cathdrale, que les Harlay en tirrent, qui vint 
Saint-Germain-des-Prs, puis  la Bibliothque. La Chronique, alors
indite, de Duguesclin m'aida aussi. L'norme dpt des Archives me
fournissait une foule d'actes  l'appui de ces manuscrits, et pour
bien d'autres sujets. C'est la premire fois que l'histoire eut une
base si srieuse (1837).

Que serais-je devenu, dans ce XIVe sicle, si, m'attachant aux
procds de mes prdcesseurs les plus illustres, je m'tais fait le
docile interprte de la narration du temps, son traducteur servile?
Entrant aux sicles riches en actes et en pices authentiques,
l'histoire devient majeure, matresse de la chronique qu'elle domine,
pure et juge. Arme de documents certains qu'ignora cette chronique,
l'histoire, pour ainsi dire, la tient sur ses genoux comme un petit
enfant dont elle coute volontiers le babil, mais qu'il lui faut
souvent reprendre et dmentir.

Un exemple suffit pour me faire bien comprendre, celui que
j'indiquais plus haut. Dans l'agrable histoire o M. de Barante
suit si fidlement, pas  pas, nos conteurs, Froissart, etc., il
semble qu'il ne peut pas beaucoup se tromper en s'attachant  ces
contemporains. Puis en voyant les actes, les documents divers, alors
si disperss, aujourd'hui runis, on reconnat que la chronique
mconnut, ignora les grands aspects du temps. C'est un sicle dj
financier et lgiste sous forme fodale. C'est souvent Pathelin
sous le masque d'Arthur. L'avnement de l'or, du juif, le tissage
des Flandres, le dominant commerce des laines en Angleterre et
Flandres, c'est ce qui permit aux Anglais de vaincre par des
troupes rgulires, en partie mercenaires, soldes. La rvolution
_conomique_ rendit seule possible la rvolution _militaire_, qui,
par le rude chec de la chevalerie fodale, prpara, amena la
rvolution _politique_. Les tournois de Froissart, Monstrelet et la
Toison d'or sont peu dans tout cela. C'est le petit ct.

 partir de ce temps (1837) j'ai donn, de volume en volume,
l'indication, et souvent des extraits de manuscrits dont je signalai
l'importance et qu'on a publis plus tard.

Avec de tels appuis, suprieurs  toute chronique, l'histoire va
grave et forte, avec autorit. Mais indpendamment de ces instruments
propres, les actes et les pices, des secours infinis lui arrivent
de toutes parts.--Littrature et art, commerce, mille rvlations
indirectes lui viennent et de profil lui clairent le rcit
central.--Elle entre dans un positif assur par les divers contrles
que donnent toutes ces formes diverses de notre activit.

Ici encore je suis oblig de le dire, j'tais seul.--On ne donnait
gure que l'histoire politique, les actes de gouvernement, quelque
peu des institutions. On ne tenait nul compte de ce qui accompagne,
explique, fonde en partie cette histoire politique, les circonstances
sociales, conomiques, industrielles, celles de la littrature et de
l'ide.

Ce troisime volume (1300-1400) prend un sicle par tous ces
aspects. Il n'est pas sans dfauts. Il ne dit pas comment 1300 a t
l'expiation de 1200, comment Boniface VIII a pay pour Innocent III.
Il est svre et trop pour les lgistes, pour les hommes intrpides,
qui souffletrent l'idole par la main albigeoise du vaillant Nogaret.
Mais il est, ce volume, neuf et fort, en tirant l'histoire surtout
de _la Rvolution conomique_, de l'avnement de l'or, du juif et
de Satan (roi des trsors cachs). Il donne fortement le caractre
trs-_mercantile_ du temps.

Comment l'Angleterre et la Flandre furent maries par la laine et
le drap, comment l'Angleterre but la Flandre, s'imprgna d'elle,
attirant  tout prix les tisserands chasss par les brutalits de
la maison de Bourgogne: c'est le grand fait. L'Angleterre enrichie
nous bat  Crcy, Poitiers et Azincourt, par des troupes rgles, qui
enterrent la chevalerie. Grande rvolution sociale.

La peste noire, la danse de Saint-Gui, les flagellants, et le sabbat,
ces carnavals du dsespoir, poussent le peuple, abandonn, sans
chef,  agir pour lui-mme. Le gnie de la France en son Danton
d'alors, Marcel, en son Paris, ses tats gnraux, clate inattendu
dans sa constitution, admirable de prcocit,--ajourne, efface par
la petite sagesse ngative de Charles V. Rien n'est guri. Aggrav,
au contraire, le mal arrive  son haut paroxysme, la furieuse folie
de Charles VI.

       *       *       *       *       *

J'ai dfini l'histoire _Rsurrection_. Si cela fut jamais, c'est au
IVe volume (le Charles VI). Peut-tre, en vrit, c'est trop. Ce fut
fait d'un jet de douleur, avec l'emportement de cette me d'alors,
sauvage, charnelle et violente, cruelle et tendre, furieuse. Comme
dans la Sorcire, plusieurs endroits sont diaboliques. Les morts
y dansent,--non pour rire comme dans les ironies d'Holbein,--mais
dans une douloureuse frnsie que l'on partage, qu'on gagne presque
 regarder. Cela tournoie d'une vitesse tonnante, d'une fuite
terrible. Et l'on ne respire pas. Point de halte, nulle diversion.
Partout la continuit d'une base, mue, profonde; dessous, je ne sais
quoi roule, un sourd tonnerre du coeur.

 travers tant de sombres choses, on tombe  une grande lumire,--la
mort qui trne au Louvre,--dans un Paris dsert, la mort relle
de la France sous la figure de l'Anglais, de Lancastre. Le roi des
prtres Henri, le damn pharisien, nous dit: que nous n'avons pri
qu' cause de nos pchs.

Je ne lui rponds pas; que ce soient les Anglais qui lui rpondent
eux-mmes.

Ils disent qu'avant Azincourt, chaque Anglais avisa  son salut, se
confessa; les Franais s'embrassrent, se pardonnrent et oublirent
leurs haines.

Ils disent qu'en Espagne o Franais, Anglais guerroyaient, ceux-ci
mourant de faim, les Franais les nourrirent.--Je m'en tiens  cela:
c'est le parti de Dieu.

La plus grande lgende de nos temps va venir. On la voit dans un
germe effrayant surgir vers 1360, et rayonner sublime, charmante,
attendrissante, en 1430 (3e et 5e volumes).

On avait entrevu la ville et les communes. Mais la campagne? qui la
sait avant le XIVe sicle? Ce grand monde de tnbres, ces masses
innombrables, ignores, cela perce un matin. Dans le tome troisime
(d'rudition surtout), je n'tais pas en garde, ne m'attendais 
rien, quand la figure de _Jacques_, dresse sur le sillon, me barra
le chemin; figure monstrueuse et terrible. Une contraction du coeur
convulsive eut lieu en moi... Grand Dieu! c'est l mon pre? l'homme
du Moyen ge?... Oui... Voil comme on m'a fait! Voil mille ans de
douleurs!... Ces douleurs,  l'instant je les sentis qui remontaient
en moi du fond des temps... C'tait lui, c'tait moi (mme me et
mme personne) qui avions souffert tout cela... De ces mille ans, une
larme me vint, brlante, pesante comme un monde, qui a perc la page.
Nul (ami, ennemi) n'y passa sans pleurer.

L'aspect tait terrible, et la voix tait douce. Ma douleur s'en
accrut. Sous ce masque effrayant tait une me humaine. Mystre
profond, cruel. On ne le comprend pas sans remonter un peu.

Saint Franois, un enfant qui ne sait ce qu'il dit, et n'en parle que
mieux, dit  ceux qui demandent quel est l'auteur de l'_Imitatio_:
L'auteur, c'est le Saint-Esprit.

Le Saint-Esprit, dit Joachim de Flore, c'est celui _dont le rgne
arrive, aprs le rgne de Jsus_.

C'est l'esprit d'union, d'amour, enfin sorti de l'touffement de la
lgende. Les libres associations de confrries, communes, furent
la plupart sous cette invocation. Tel fut, en 1200,  l'poque
albigeoise, le culte et des communes, et des chevaliers du Midi,
culte d'esprit nouveau que l'glise noya dans des torrents de sang.

L'Esprit, faible colombe, semble prir alors, s'vanouir. Il est ds
ce moment dans l'air, et se respirera partout.

Mme en ce petit livre, monastique et dvot, de l'_Imitatio_, vous
trouvez des passages d'absolue solitude o manifestement l'Esprit
remplace tout, o l'on ne voit plus rien, ni prtre ni glise. Si
l'on entend ses voix intrieures aux couvents, combien plus aux
forts, dans la libre glise sans bornes!--L'Esprit, du fond des
chnes, parlait quand Jeanne d'Arc l'entendit, tressaillit, dit
tendrement: Mes voix!

Voix saintes, voix de la conscience, qu'elle porte avec elle aux
batailles, aux prisons, contre l'Anglais, contre l'glise. L le
monde est chang.  la rsignation passive du chrtien (si utile aux
tyrans), succde l'hroque tendresse qui prend  coeur nos maux, qui
veut mettre ici-bas la justice de Dieu, qui agit, qui combat, qui
sauve et qui gurit.

Qui a fait ce miracle, contraire  l'vangile? un amour suprieur,
_l'amour dans l'action_, l'amour jusqu' la mort; la piti qui
estoit au royaume de France.

Le spectacle est divin lorsque sur l'chafaud, l'enfant abandonne
et seule, contre le prtre-roi, la meurtrire glise, maintient en
pleines flammes son glise intrieure, et s'envole en disant: Mes
voix!

Ce point est un de ceux o je dois observer combien mon histoire,
accuse si lgrement de posie, de passion, a gard au contraire
la fermet et la lucidit, mme aux sujets touchants o il serait
peut-tre excusable de s'aveugler. Tous ont flott ici, vu  travers
les larmes la flamme du bcher. mu sans doute aussi, j'ai vu clair
cependant et j'ai remarqu deux choses:

1 L'innocente hrone a fait, sans s'en douter, bien plus que
dlivrer la France, elle a dlivr l'avenir en posant le type
nouveau, contraire  la passivit chrtienne. Le moderne hros,
_c'est le hros de l'action_. La funeste doctrine, que notre ami
Renan a trop loue encore, la libert passive, intrieure, occupe de
son propre salut, qui livre au Mal le monde, l'abandonne au Tyran,
cette doctrine expire au bcher de Rouen, et sous forme mystique
s'entrevoit la Rvolution.

2 J'ai dans ce grand rcit pratiqu et montr une chose nouvelle,
dont les jeunes pourront profiter: c'est que _la mthode historique_
est souvent l'oppos de l'_art proprement littraire_.--L'crivain
occup d'augmenter les effets, de mettre les choses en saillie,
presque toujours aime  surprendre,  saisir le lecteur,  lui
faire crier: Ah! il est heureux si le fait naturel apparat un
miracle.--Tout au contraire l'historien a pour spciale mission
d'expliquer ce qui parat miracle, de l'entourer des prcdents, des
circonstances qui l'amnent, de le ramener  la nature. Ici, je dois
le dire, j'y ai eu du mrite. En admirant, aimant cette personnalit
sublime, j'ai montr  quel point elle tait naturelle.

Le sublime n'est point hors nature; c'est au contraire le point
o la nature est le plus elle-mme, en sa hauteur, profondeur
naturelle. Aux XIVe et XVe sicles, dans l'excs des misres,
dans ces extrmits terribles, le coeur grandit. La foule est un
hros. Il y eut dans ces temps nombre de Jeannes d'Arc, au moins
pour l'intrpidit. J'en rencontre beaucoup sur ma route: exemple,
ce paysan du XIVe sicle, le Grand Ferr; exemple, au XVe, Jeanne
Hachette qui dfend et sauve Beauvais. Ces figures de hros nafs
rapparaissent souvent de profil dans les histoires de nos communes.

J'ai dit tout simplement les choses. Du moment que les Anglais
perdirent leur grand soutien, le duc de Bourgogne, ils furent
trs-faibles. Au contraire, les Franais ralliant les forces armes,
aguerries du Midi, se trouvrent extrmement forts. Mais cela n'avait
pas d'accord. La personnalit charmante de cette jeune paysanne, d'un
coeur tendre, mu, gai (l'hroque gaiet clate dans toutes ses
rponses) fut un centre et runit tout. Elle agit justement parce
qu'elle n'avait nul art, nulle thaumaturgie, point de ferie, point
de miracle. Tout son charme est l'humanit. Il n'a pas d'ailes, ce
pauvre ange; il est peuple, il est faible, il est nous, il est tout
le monde.

       *       *       *       *       *

Dans les galeries solitaires des Archives o j'errai vingt annes,
dans ce profond silence, des murmures cependant venaient  mon
oreille. Les souffrances lointaines de tant d'mes touffes dans ces
vieux ges se plaignaient  voix basse. L'austre ralit rclamait
contre l'art, et lui disait parfois des choses amres:  quoi
t'amuses-tu? Es-tu un Walter Scott pour conter longuement le dtail
pittoresque, les grasses tables de Philippe le Bon, le vain voeu du
Faisan? Sais-tu que nos martyrs depuis quatre cents ans t'attendent?
Sais-tu que les vaillants de Courtray, de Rosebecque, n'ont pas le
monument que leur devait l'histoire? Les chroniqueurs gags, le
chapelain Froissart, le bavard Monstrelet ne leur suffisent pas.
C'est dans la ferme foi, l'espoir en la justice qu'ils ont donn leur
vie. Ils auraient droit de dire: Histoire! compte avec nous! Tes
cranciers te somment! Nous avons accept la mort pour une ligne de
toi.

Que leur devais-je? raconter leurs combats, me placer dans leurs
rangs, me mettre de moiti aux victoires, aux dfaites? Ce n'tait
pas assez. Pendant les dix annes de persvrance acharne o je
refis la lutte des Communes du Nord, j'entrepris beaucoup plus. Je
repris tout de fond en comble pour leur rendre leur vie, leurs arts,
surtout leur droit.

Le droit d'abord qu'avaient sur la contre, ces villes, c'tait
le plus sacr des droits, d'avoir fait la terre mme, de l'avoir
prise sur les eaux, d'avoir par les canaux fait la vie, la dfense,
la circulation du pays. Elles firent et crrent. Leurs matres
ont dtruit. Ce monde si vivant alors, qu'il est ple aujourd'hui!
Qu'est-ce que la Belgique tout entire devant Gand, devant Bruges,
devant cette Lige d'alors, dont chacune lanait des armes?

Je plongeai dans le peuple. Pendant qu'Olivier de la Marche,
Chastellain, se prlassent aux repas de la Toison d'or, moi je sondai
les caves o fermenta la Flandre, ces masses de mystiques et vaillants
ouvriers. Leurs fortes _Amitis_ (ils nommaient ainsi la commune),
leurs _Franches Vrits_ (ils nommaient ainsi l'assemble), je leur
refis tout pieusement, n'oubliant pas leurs cloches, et leur carillon
fraternel. Je remis dans sa tour mon grand ami de bronze, ce redout
Roelandt, dont la voix solennelle, entendue de dix lieues, fit
trembler Jean Sans-Peur, Charles le Tmraire.

Un point trs-capital que les contemporains ngligent et nos
modernes, c'est de distinguer fortement, de caractriser la
personnalit spciale de chaque ville. Cela pourtant est le rel,
le charme de ce pays si vari. Je m'y suis attach; ce m'tait une
religion de leur refaire leur me  chacune, ces vieilles et chres
villes, et cela ne se peut qu'en marquant fortement comme chaque
industrie et chaque genre de vie craient une race d'ouvriers. J'ai
mis Gand bien  part, ses dvots, vaillants tisserands, profonde
ruche de combats.  part, l'aimable et grande Bruges, les dix-sept
nations de ses marchands, les trois cents peintres qui lui firent
une Italie dans une ville. Et le Pompees de la Flandre, Ypres,
aujourd'hui dserte, qui lui garde son vrai monument, la prodigieuse
halle o furent tous les mtiers, cette cathdrale du travail o tout
bon travailleur doit ter son chapeau.

L'incendie de Dinand, la fin cruelle de Lige, ferment cette histoire
des Communes par une navrante tragdie. Moi-mme enfant de Meuse
par ma mre, j'ai mis l comme un intrt de famille. Ces pauvres
Frances, perdues dans les Ardennes, entre des peuples hostiles et des
langues opposes, m'mouvaient fort. J'ai rendu aux Ligeois le grand
rnovateur Van Eyck, qui changea la peinture. J'ai trouv, exhum
des cendres de Dinand, ses arts perdus, si chers au Moyen ge,
arts humbles, si touchants, qui pour toute l'Europe furent les bons
serviteurs, les amis du foyer.

Comment remercier mes amis, mes vengeurs, les bons chroniqueurs
suisses, qui par bonheur arrivent avec leurs cors, leurs lances 
la grande chasse de Morat, forcent le sanglier, cette bte cruelle,
Charles le Tmraire? Leurs rcits sont des chants de gaiet
hroque. C'est un plaisir de voir cette effroyable enflure, pique,
tout  coup aplatie. On est pour Louis XI incontestablement dans
sa lutte de ruse contre l'orgueil barbare, la brutalit fodale.
C'est le renard qui prend au filet le faux lion. L'esprit au moins
triomphe. La fine et ferme prose de Comines a raison de la grosse
rhtorique, de la chevalerie contrefaite. Une ironie, mesquine
encore et de malice, digne des fabliaux, est ici dans l'histoire.
Demain, forte et puissante, elle sera fconde aux grands jours de la
Renaissance.

Ce bon roi Louis XI m'arrta trs-longtemps. Mon XVe sicle sortit
tout entier des actes, des pices. Le trs-vaste travail de Legrand
oblige cependant de vrifier ses copies, souvent fort peu exactes,
sur les originaux (Gaignires, etc.), un travail de grande patience.

J'entrai par Louis XI aux sicles monarchiques. J'allais m'y engager
quand un hasard me fit bien rflchir. Un jour, passant  Reims, je
vis en grand dtail la magnifique cathdrale, la splendide glise du
Sacre.

La corniche intrieure o l'on peut circuler dans l'glise  80
pieds de hauteur, la fait voir ravissante, de richesse fleurie, d'un
allluia permanent. Dans l'immensit vide on croit toujours entendre
la grande clameur officielle, ce qu'on disait la voix du peuple. On
croit voir aux fentres les oiseaux qu'on lchait, quand le clerg,
oignant le roi, faisait le pacte du trne et de l'glise. Ressortant
au dehors sur les votes dans la vue immense qui embrasse toute la
Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du
choeur. L un spectacle trange m'tonna fort. La ronde tour avait
une guirlande de supplicis. Tel a la corde au cou. Tel a perdu
l'oreille. Les mutils y sont plus tristes que les morts. Combien ils
ont raison! quel effrayant contraste! Quoi! l'glise des ftes, cette
marie, pour collier de noces, a pris ce lugubre ornement! Ce pilori
du peuple est plac au-dessus de l'autel. Mais ses pleurs n'ont-ils
pu,  travers les votes, tomber sur la tte des rois! Onction
redoutable de la Rvolution, de la colre de Dieu! Je ne comprendrai
pas les sicles monarchiques, si d'abord, avant tout, je n'tablis
en moi l'me et la foi du peuple. Je m'adressai cela, et, aprs
Louis XI, j'crivis la _Rvolution_ (1845-1853).

On fut surpris, mais rien n'tait plus sage. Aprs maintes preuves
que j'ai contes ailleurs et o je vis de prs l'autre rivage, mort
et ren, je fis la _Renaissance_ avec des forces centuples. Quand
je rentrai, que je me retournai, revis mon Moyen ge, cette mer
superbe de sottises, une hilarit violente me prit, et au XVIe, au
XVIIe sicle, je fis une terrible fte. Rabelais et Voltaire ont ri
dans leur tombeau. Les dieux crevs, les rois pourris ont apparu sans
voile. La fade histoire du convenu, cette prude honteuse dont on se
contentait, a disparu. De Mdicis  Louis XIV une autopsie svre a
caractris ce gouvernement de cadavres (1855-1868).

Une telle histoire tait sre d'un succs, de blesser tout ami du
faux. Mais c'est beaucoup de monde, surtout le monde autoris.
Prtres et royalistes aboyrent. Les doctrinaires s'efforaient de
sourire.

Cela lui fait trs-peu,  cette histoire patiente. Elle est forte,
solide, bien assise, et elle attendra.

Dans mes Prfaces successives, et dans mes claircissements, on
pourra voir, de volume en volume, les fondements qui sont dessous,
l'norme base d'actes et de manuscrits, d'imprims rares, etc., sur
laquelle elle porte[4].

[Note 4: Je ne veux pas anticiper ici. D'un mot ou deux seulement,
je puis dire: C'est ce livre, ce livre d'un pote et d'un homme
d'imagination, qui, par des pices dcisives, a dit  tous ce qui
leur importait:

Aux protestants, le fait trs-capital de la Saint-Barthlemi, sue
quinze jours d'avance  Bruxelles (papiers Granvelle, 10 aot). Puis,
tant de faits sur la Rvocation, qu'ils avaient bien peu claircie.

Aux royalistes, tout un monde de curieux faits anecdotiques; exemple,
la lgende du _Masque de fer_ et la sagesse de leur reine. Les
lettres de Franklin (en 1863) ont donn l-dessus le secret d'aprs
Richelieu, prouv que seul j'avais raison.

Aux financiers, le systme de Law (inexpliqu par M. Thiers en 1826)
se trouve enfin  jour et par les manuscrits et par l'histoire des
Bourses de Paris et de Londres.

Pour la Rvolution, que dire? La mienne est sortie tout entire des
trois grands corps d'archives de ces temps qu'on a  Paris. Louis
Blanc (malgr son mrite, son talent que j'honore) put-il la deviner?
Put-il la faire  Londres avec quelques brochures? J'ai bien de la
peine  le croire.--Lisez au reste et comparez.]

Voil comment quarante ans ont pass. Je ne m'en doutais gure
lorsque je commenai. Je croyais faire un abrg de quelques volumes
peut-tre en quatre ans, en six ans. Mais on n'abrge que ce qui est
bien connu. Et ni moi, ni personne alors ne savait cette histoire.

Aprs mes deux premiers volumes seulement, j'entrevis dans ses
perspectives immenses cette _terra incognita_. Je dis: Il faut
dix ans.... Non, mais vingt, mais trente... Et le chemin allait
s'allongeant devant moi. Je ne m'en plaignais pas. Aux voyages de
dcouvertes, le coeur s'tend, grandit, ne voit plus que le but. On
s'oublie tout  fait. Il m'en advint ainsi. Poussant toujours plus
loin dans ma poursuite ardente, je me perdis de vue, je m'absentai de
moi. J'ai pass  ct du monde, et j'ai pris l'histoire pour la vie.

La voici coule. Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Eh! que
demanderais-je, chre France, avec qui j'ai vcu, que je quitte  si
grand regret! Dans quelle communaut j'ai pass avec toi quarante
annes (dix sicles)! Que d'heures passionnes, nobles, austres,
nous emes ensemble, souvent l'hiver mme, avant l'aube! Que de jours
de labeur et d'tudes au fond des Archives! Je travaillais pour toi,
j'allais, venais, cherchais, crivais. Je donnais chaque jour de
moi-mme tout, peut-tre encore plus. Le lendemain matin, te trouvant
 ma table, je me croyais le mme, fort de ta vie puissante et de ta
jeunesse ternelle.

Mais comment ayant eu ce bonheur singulier d'une telle socit, ayant
longues annes vcu de ta grande me, n'ai-je pas profit plus en
moi? Ah! c'est que pour te refaire tout cela il m'a fallu reprendre
ce long cours de misre, de cruelle aventure, de cent choses
morbides et fatales. J'ai bu trop d'amertumes. J'ai aval trop de
flaux, trop de vipres et trop de rois.

Eh bien! ma grande France, s'il a fallu pour retrouver ta vie, qu'un
homme se donnt, passt et repasst tant de fois le fleuve des morts,
il s'en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c'est
qu'il faut te quitter ici.

Paris, 1870.




TABLE DE LA PRFACE DE 1869

                                                                Pages.

  L'Histoire, jusqu'en 1830, suivit des points de vue spciaux,
    surtout le point de vue politique                               II

  Cette oeuvre, commence en 1830, fut la premire histoire o
    l'on essaya d'embrasser, dans toute sa varit, l'activit
    humaine (religieuse, conomique, artistique, etc.)              IV

  Elle s'est accomplie en quarante ans, avec la continuit
    harmonique qui est propre aux choses vivantes                    V

  Au point de vue des races, dominant chez Thierry, elle ajouta
    la terre, la gographie, etc.                                   VI

  Elle montra combien ces lments matriels sont domins par le
    travail moral que tout peuple opre sur soi                    VII

  La France a fait la France. _L'homme est son propre Promthe_
    (Vico)                                                        VIII

  Toute ma vie fut mle  cette oeuvre, mais cette oeuvre 
    mesure faisait ma vie elle-mme                            _ibid._

  Conditions que j'y apportai: La libert, le temps. Mon libre
    enseignement favorisa, retarda le travail, en prolongea
    l'incubation                                                     X

  Mon lan de Juillet 1830, fut non moins contraire au vieux
    principe que mes livres rcents de 1862, 1864, 1869            XII

  Mes contradictions apparentes de 1831-1832; mon loignement des
    coles de ce temps et de son cholra moral                     XII

  Les deux premiers volumes, trop favorables au moyen ge,
    montrrent pourtant l'impuissance de l'glise, qui vers l'an
    1000 n'aboutit qu'au chaos, et avant 1300 est prime par le
    Roi, l'tat, les jurisconsultes                                 XV

  L'Histoire, comme vocation et _Rsurrection_. L'art vivant pour
    refaire les dieux morts, avant leur _jugement_. D'une larme
    je refis le gothique (1833)                                    XIX

  Avant le troisime volume, pendant quatre ans (1833-1837) je
    m'tendis, m'humanisai, par Luther et par Grimm, la posie du
    droit primitif                                               XXIII

  Le sens _humain_ fit ma force et ma paix, mon insouciance des
    critiques, de la petite guerre des doctrinaires, des
    catholiques                                                   XXIV

  Mon troisime volume (en 1837) fonda l'histoire srieusement
    sur les actes et les manuscrits                               XXVI

  L'Histoire domina la chronique, tablit ce que les contemporains
    ne voyaient nullement au XIVe sicle, comment la rvolution
    _conomique_ (l'avnement de l'or, etc.) amne la rvolution
    _militaire_, qui  son tour amne la rvolution _politique_
    (1300-1400)                                                 XXVIII

  L'emportement violent du Rsurrectionisme dans le _Charles VI_.
    Excs de cette mthode                                         XXX

  L'avnement du Saint-Esprit, patron des confrries, communes,
    successeur du dieu lgendaire, de Jsus                      XXXII

  L'apparition de Jacques au XIVe sicle, qui au XVe se
    transfigure en Jeanne                                       XXXIII

  Lucidit critique que j'ai garde dans la sublime histoire de
    Jeanne                                                       XXXIV

  La _mthode historique_ n'est nullement l'_art littraire_.
    Celui-ci veut l'effet et cherche le miracle. L'histoire, tout
    au contraire, explique, supprime le miracle, montre que le
    sublime n'est rien que la nature                              XXXV

  Huit annes de travail donnrent surtout l'histoire des communes
    du Nord, des Flandres, etc. On essaya de refaire, non-seulement
    leurs luttes et leurs guerres, mais le droit, l'industrie, le
    gnie spcial de chaque ville                               XXXVII

  Aprs le Louis XI, j'ajournai les trois derniers sicles du
    gouvernement monarchique; je me crai un phare, une lumire;
    j'crivis la _Rvolution_ (en huit annes, 1845-1853)          XLI

  Fortifi et clair par elle, je revins  _la Renaissance_ et
     la Royaut moderne (treize annes, 1855-1868)            _ibid._

  Cette histoire, jusqu'ici la plus complte, s'tend jusqu'en
    1795. Dans ses prfaces successives et les claircissements de
    chaque volume, elle donne la critique des sources o elle a
    puis                                                      _ibid._

  Adieu de l'auteur  la France                                  XLIII




HISTOIRE DE FRANCE




LIVRE PREMIER

CELTES.--IBRES.--ROMAINS




CHAPITRE PREMIER

CELTES ET IBRES


Le caractre commun de toute la race gallique, dit Strabon d'aprs
le philosophe Posidonius, c'est qu'elle est irritable et folle de
guerre, prompte au combat; du reste, simple et sans malignit. Si on
les irrite, ils marchent ensemble droit  l'ennemi, et l'attaquent de
front, sans s'informer d'autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient
aisment  bout; on les attire au combat quand on veut, o l'on veut,
peu importent les motifs; ils sont toujours prts, n'eussent-ils
d'autre arme que leur force et leur audace. Toutefois, par la
persuasion, ils se laissent amener sans peine aux choses utiles; ils
sont susceptibles de culture et d'instruction littraire. Forts de
leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent aisment en
grande foule, simples qu'ils sont et spontans, prenant volontiers
en main la cause de celui qu'on opprime. Tel est le premier regard
de la philosophie sur la plus sympathique et la plus perfectible des
races humaines.

Le gnie de ces Galls ou Celtes n'est d'abord autre chose que
mouvement, attaque et conqute; c'est par la guerre que se mlent et
se rapprochent les nations antiques. Peuples de guerre et de bruit,
ils courent le monde l'pe  la main, moins, ce semble, par avidit
que par un vague et vain dsir de voir, de savoir, d'agir; brisant,
dtruisant, faute de pouvoir produire encore. Ce sont les enfants du
monde naissant; de grands corps mous, blancs et blonds; de l'lan,
peu de force et d'haleine; jovialit froce, espoir immense; vains,
n'ayant rien encore rencontr qui tnt devant eux. Ils voulurent
aller voir ce que c'tait que cet Alexandre, ce conqurant de l'Asie,
devant la face duquel les rois s'vanouissaient d'effroi[5]. Que
craignez-vous? leur demanda l'homme terrible. Que le ciel ne tombe,
dirent-ils; il n'en eut pas d'autre rponse. Le ciel lui-mme ne les
effrayait gure; ils lui lanaient des flches quand il tonnait. Si
l'Ocan mme se dbordait et venait  eux, ils ne refusaient pas le
combat, et marchaient  lui l'pe  la main. C'tait leur point
d'honneur de ne jamais reculer; ils s'obstinaient souvent  rester
sous un toit embras. Aucune nation ne faisait meilleur march de
sa vie. On en voyait qui, pour quelque argent, pour un peu de vin,
s'engageaient  mourir; ils montaient sur une estrade, distribuaient
 leurs amis le vin ou l'argent, se couchaient sur leur bouclier et
tendaient la gorge.

[Note 5: Longtemps mme aprs la mort d'Alexandre, Cassandre, devenu
roi de Macdoine, se promenait un jour  Delphes, et examinait les
statues. Ayant aperu tout  coup celle d'Alexandre, il en fut
tellement saisi qu'il frissonna de tout son corps et fut frapp d'un
tourdissement. (Plutarque.)]

Leurs banquets ne se terminaient gure sans bataille. La cuisse de la
bte appartenait au plus brave, et chacun voulait tre le plus brave.
Leur plus grand plaisir, aprs celui de se battre, c'tait d'entourer
l'tranger, de le faire asseoir, bon gr, mal gr, avec eux, de lui
faire dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares taient
insatiablement avides et curieux; ils faisaient la _presse_ des
trangers, les enlevaient des marchs et des routes, et les foraient
de parler. Eux-mmes parleurs terribles, infatigables, abondants en
figures, solennels et burlesquement graves dans leur prononciation
gutturale, c'tait une affaire dans leurs assembles que de maintenir
la parole  l'orateur au milieu des interruptions. Il fallait qu'un
homme charg de commander le silence marcht l'pe  la main sur
l'interrupteur;  la troisime sommation, il lui coupait un bon
morceau de son vtement, de faon qu'il ne pt porter le reste[6].

[Note 6: [Grec: Hoson achrston poisai to loipon], Strab., l.
IV, ap. Scr. R. Fr. I, 30.--Remarquons combien les anciens ont
t frapps de l'instinct rhteur et du caractre bruyant des
Gaulois. _Nota in vanos tumultus gens_ (Tit. Liv.  la prise de
Rome).--Les crieurs publics, les trompettes, les avocats, taient
souvent Gaulois. _Insuber, id est, mercator et prco._ Cicer.
Fragm. or. contra Pisonem.--Voyez aussi tout le discours _Pro
Fonteio_.--_Pleraque Gallia duas res industriossime persequitur,
virtutem bellicam et argute loqui._ (Cato.) [Grec: Apeiltai, kai
anatatikoi, kai tetragdmenoi]. Diodor. Sic., lib. IV.]

Une autre race, celle des Ibres, parat de bonne heure dans le
midi de la Gaule,  ct des Galls, et mme avant eux. Ces Ibres,
dont le type et la langue se sont conservs dans les montagnes
des Basques, taient un peuple d'un gnie mdiocre, laborieux,
agriculteur, mineur, attach  la terre, pour en tirer les mtaux
et le bl. Rien n'indique qu'ils aient t primitivement aussi
belliqueux qu'ils ont pu le devenir, lorsque, fouls dans les
Pyrnes par les conqurants du Midi et du Nord, se trouvant malgr
eux gardiens des dfils, ils ont t tant de fois traverss,
froisss, durcis par la guerre. La tyrannie des Romains a pu une
fois les pousser dans un dsespoir hroque; mais gnralement leur
courage a t celui de la rsistance[7], comme le courage des Gaulois
celui de l'attaque. Les Ibres ne semblent pas avoir eu, comme eux,
le got des expditions lointaines, des guerres aventureuses. Des
tribus ibriennes migrrent, mais malgr elles, pousses par des
peuples plus puissants.

[Note 7: Il ne faut pas confondre les Ibres avec leurs voisins
les Cantabres. W. de Humboldt a tabli cette distinction dans
son admirable petit livre sur la langue des Basques. Voy. les
claircissements  la fin de ce chapitre.]

Les Galls et les Ibres formaient un parfait contraste. Ceux-ci, avec
leurs vtements de poil noir et leurs bottes tissues de cheveux; les
Galls, couverts de tissus clatants, amis des couleurs voyantes et
varies, comme le plaid des modernes gals de l'cosse, ou bien 
peu prs nus, chargeant leurs blanches poitrines et leurs membres
gigantesques de massives chanes d'or. Les Ibres taient diviss
en petites tribus montagnardes, qui, dit Strabon, ne se liguent
gure entre elles, par un excs de confiance dans leurs forces. Les
Galls, au contraire, s'associaient volontiers en grandes hordes,
campant en grands villages dans de grandes plaines tout ouvertes, se
liant volontiers avec les trangers, familiers avec les inconnus,
parleurs, rieurs, orateurs; se mlant avec tous et en tout, dissolus
par lgret, se roulant  l'aveugle, au hasard, dans les plaisirs
infmes[8] (la brutalit de l'ivrognerie appartient plutt aux
Germains); toutes les qualits, tous les vices d'une sympathie
rapide. Il ne fallait pas trop se fier  ces joyeux compagnons. Ils
ont aim de bonne heure  _gaber_, comme on disait au moyen ge.
La parole n'avait pour eux rien de srieux. Ils promettaient, puis
riaient, et tout tait dit. (_Ridendo fidem frangere._ TIT. LIV.).

[Note 8: Diodor. Sicul., l. V, ap. Scr. Fr., I, 310.--Strab., l.
IV.--Athen., l. XIII, c. VIII.--Nous trouvons plus tard, chez les
Celtes de l'Irlande et de l'Angleterre, quelque trace des moeurs
dissolues de la Gaule antique. Le docteur Leland, t. I, p. 14, dit
que les Irlandais regardaient l'adultre comme une galanterie
pardonnable. O'Halloran, I, 394.--Lanfranc, saint Anselme et le
pape Adrien, dans son fameux bref  Henri II, leur reprochent
l'inceste.--Voy. Usser., Syl. epist., 70, 94, 95.--Saint Bernard, in
vit. S. Malach., 1932, sqq. Girald, Cambr., 742, 743.]

Les Galls ne se contentrent pas de refouler les Ibres jusqu'aux
Pyrnes, ils franchirent ces montagnes, s'tablirent aux deux angles
sud-ouest et nord-ouest de la pninsule, sous leur propre nom; au
centre, se mlant aux vaincus, ils prirent les noms de Celtibriens
et de Lusitaniens.

Alors, ou peut-tre antrieurement, les tribus ibriennes des
Sicanes et des Ligures[9] passrent d'Espagne en Gaule et en Italie;
mais en Italie, comme en Espagne, les Galls les attaqurent. Ceux-ci
franchirent les Alpes sous le nom d'Ambra (vaillants), resserrrent
les Ligures sur la cte montagneuse du Rhne  l'Arno, et poussrent
les Sicanes jusqu'en Calabre et jusqu'en Sicile.

[Note 9: Ibriens des montagnes. W. de Humboldt. V. les
claircissements  la fin de ce chapitre.]

Dans les deux pninsules, les Celtes vainqueurs se mlrent avec les
habitants des plaines centrales, tandis que les Ibres vaincus se
maintenaient aux extrmits, en Ligurie et en Sicile, aux Pyrnes
et dans la Btique. Les Galls-Ambra de l'Italie occupaient toute la
valle du P, et s'tendaient dans la pninsule jusqu' l'embouchure
du Tibre. Ils furent soumis, dans la suite, par les Rasena ou
trusques, dont l'empire fut plus tard resserr entre la Macra, le
Tibre et l'Apennin, par de nouvelles migrations celtiques.

Tel tait l'aspect du monde gallique. Cet lment, jeune, mou et
flottant, fut de bonne heure, en Italie et en Espagne, altr par le
mlange des indignes. En Gaule, il et roul longtemps dans le flux
et le reflux de la barbarie; il fallait qu'un lment nouveau, venu
du dehors, lui apportt un principe de stabilit, une ide sociale.

Deux peuples taient  la tte de la civilisation dans cette haute
antiquit, les Grecs et les Phniciens. L'Hercule de Tyr allait
alors par toutes les mers, achetant, enlevant  chaque contre ses
plus prcieux produits. Il ne ngligea point le grenat fin de la
cte des Gaules, le corail des les d'Hyres; il s'informa des mines
prcieuses que reclaient alors  fleur de terre les Pyrnes, les
Cvennes et les Alpes. Il vint et revint, et finit par s'tablir.
Attaqu par les fils de Neptune, Albion et Ligur (ces deux mots
signifient _montagnard_[10]), il aurait succomb si Jupiter n'et
suppl ses flches puises par une pluie de pierres. Ces pierres
couvrent encore la plaine de la Crau, en Provence. Le dieu vainqueur
fonda Nemausus (Nmes), remonta le Rhne et la Sane, tua dans son
repaire le brigand Tauriske qui infestait les routes, et btit Alsia
sur le territoire Eduen (pays d'Autun). Avant son dpart, il fonda
la voie qui traversait le Col de Tende et conduisait d'Italie par la
Gaule en Espagne; c'est sur ces premires assises que les Romains
btirent la _Via_ Aurelia et la Domitia.

[Note 10: _Alb_, montagne, dans la langue galique.--_Gor_, lev, en
basque.]

Ici, comme ailleurs, les Phniciens ne firent que frayer la route
aux Grecs. Les Doriens de Rhodes succdrent aux Phniciens, et
furent eux-mmes supplants par les Ioniens de Phoce. Ceux-ci
fondrent Marseille. Cette ville, jete si loin de la Grce, subsista
par miracle. Sur terre, elle tait entoure de puissantes tribus
gauloises et liguriennes qui ne lui laissaient pas prendre un pouce
de terre sans combat. Sur mer, elle rencontrait les grandes flottes
des trusques et des Carthaginois, qui avaient organis sur les ctes
le plus sanguinaire monopole; l'tranger qui commerait en Sardaigne
devait tre noy. Tout russit aux Marseillais; ils eurent la joie de
voir, sans tirer l'pe, la marine trusque dtruite en une bataille
par les Syracusains, puis l'trurie, la Sicile, Carthage, tous les
tats commerants annuls par Rome. Carthage, en tombant, laissa une
place immense que Marseille et bien envie, mais il n'appartenait
pas de reprendre un tel rle  l'humble allie de Rome,  une cit
sans territoire,  un peuple d'un gnie honnte et conome, mais plus
mercantile que politique, qui, au lieu de gagner et s'adjoindre les
barbares du voisinage, fut toujours en guerre avec eux. Telles furent
toutefois la bonne conduite et la persvrance des Massaliotes,
qu'ils tendirent leurs tablissements le long de la Mditerrane,
depuis les Alpes maritimes jusqu'au cap Saint-Martin, c'est--dire
jusqu'aux premires colonies carthaginoises. Ils fondrent Monaco,
Nice, Antibes, aube, Saint-Gilles, Agde, Ampurias, Denia et quelques
autres villes.

Pendant que la Grce commenait la civilisation du littoral
mridional, la Gaule du Nord recevait la sienne des Celtes eux-mmes.
Une nouvelle tribu celtique, celle des Kymrys (_Cimmerii_?)[11],
vint s'ajouter  celle des Galls. Les nouveaux venus, qui
s'tablirent principalement au centre de la France, sur la Seine
et la Loire, avaient, ce semble, plus de srieux et de suite dans
les ides; moins indisciplinables, ils taient gouverns par une
corporation sacerdotale, celle des druides. La religion primitive
des Galls, que le druidisme kymrique vint remplacer, tait une
religion de la nature, grossire sans doute encore, et bien loin de
la forme systmatique qu'elle put prendre dans la suite chez les
gals d'Irlande[12]. Celle des druides kymriques, autant que nous
pouvons l'entrevoir  travers les sches indications des auteurs
anciens, et dans les traditions fort altres des Kymrys modernes du
pays de Galles, avaient une tendance morale beaucoup plus leve;
ils enseignaient l'immortalit de l'me. Toutefois, le gnie de
cette race tait trop matrialiste pour que de telles doctrines y
portassent leur fruit de bonne heure. Les druides ne purent la faire
sortir de la vie de clan; le principe matriel, l'influence des chefs
militaires subsista  ct de la domination sacerdotale. La Gaule
kymrique ne fut qu'imparfaitement organise. La Gaule gallique ne le
fut pas du tout: elle chappa aux druides, et, par le Rhin, par les
Alpes, elle dborda sur le monde.

[Note 11: Appien (Illyr., p. 1196, et de B. civ., I, p. 625)
et Diodore (lib. V, p. 309) disent que les Celtes taient
Cimmriens.--Plutarque (in Mario) fait entendre la mme chose.--Les
Cimmriens, dit phore (apud Strab., V, p. 375), habitent des
souterrains qu'ils appellent _argillas_. Le mot _argel_ veut dire
souterrain, dans les posies des Kymrys de Galles (W. Archaiol.,
I, p. 80, 152).--Les Cimbres juraient par un taureau. Les armes de
Galles sont deux vaches.--Plusieurs critiques allemands distinguent
toutefois les Cimmriens des Cimbres, et ceux-ci des Kymrys. Ils
rattachent les Cimbres  la race germanique.]

[Note 12: Voy. les claircissements  la fin de ce chapitre.]

C'est  cette poque que l'histoire place les voyages de Sigovse
et Bellovse, neveux du roi des Bituriges, Ambigat, qui auraient
conduit les Galls en Germanie et en Italie. Ils allrent, sans autre
guide que les oiseaux dont ils observaient le vol. Dans une autre
tradition, c'est un mari jaloux, un Aruns trusque, qui, pour se
venger, fait goter du vin aux barbares. Le vin leur parut bon, et
ils le suivirent au pays de la vigne. Ces premiers migrants, dues,
Arvernes et Bituriges (peuples galliques de Bourgogne, d'Auvergne,
de Berry), s'tablissent en Lombardie malgr les trusques, et
prennent le nom de _Is-Ambra_[13], isombriens, insubriens, synonyme
de Galls; c'tait le nom de ces anciens Galls ou _Ambra_, Umbriens,
que les trusques avaient assujettis. Leurs frres, les Aulerces,
Carnutes et Cnomans (Manceaux et Chartrains), viennent ensuite sous
un chef appel l'_Ouragan_, se font un tablissement aux dpens des
trusques de Vntie, et fondent Brixia et Vrone. Enfin, les Kymrys,
jaloux des conqutes des Galls, passent les Alpes  leur tour; mais
la place est prise dans la valle du P; il faut qu'ils aillent
jusqu' l'Adriatique, ils fondent Bologne et Senagallia, ou plutt
ils s'tablissent dans les villes que les trusques avaient dj
fondes. Les Galls taient trangers  l'ide de la cit, mesure,
figure d'aprs des notions religieuses et astronomiques. Leurs
villes n'taient que de grands villages ouverts, comme _Mediolanum_
(Milan). Le monde gallique est le monde de la tribu[14]; le monde
trusco-romain, celui de la cit.

[Note 13: IS-OMBRIA, Basse-Ombrie.]

[Note 14: Quelques savants ont mme dout que leurs _oppida_, au
temps de Csar, fussent autre chose que des lieux de refuge.]

Voil la tribu et la cit en prsence dans ce champ clos de
l'Italie. D'abord la tribu a l'avantage; les trusques sont resserrs
dans l'trurie proprement dite, et les Gaulois les y suivent bientt.
Ils passent l'Apennin, avec leurs yeux bleus, leurs moustaches
fauves, leurs colliers d'or sur leurs blanches paules, ils viennent
dfiler devant les murailles cyclopennes des trusques pouvants.
Ils arrivent devant Clusium et demandent des terres. On sait qu'en
cette occasion les Romains intervinrent pour les trusques, leurs
anciens ennemis, et qu'une terreur panique livra Rome aux Gaulois.
Ils furent bien tonns, dit Tite-Live, de trouver la ville dserte;
plus tonns encore de voir aux portes des maisons les vieillards
qui sigeaient majestueusement en attendant la mort; les Gaulois se
familiarisrent peu  peu avec ces figures immobiles qui leur avaient
impos d'abord; un d'eux s'avisa, dans sa jovialit barbare, de
caresser la barbe d'un de ces fiers snateurs, qui rpondit par un
coup de bton. Ce fut le signal du massacre.

La jeunesse, qui s'tait enferme dans le Capitole, rsista quelque
temps et finit par payer ranon. C'est du moins la tradition la
plus probable. Les Romains ont prfr l'autre. Tite-Live assure
que Camille vengea sa patrie par une victoire, et massacra les
Gaulois sur les ruines qu'ils avaient faites. Ce qui est plus sr,
c'est qu'ils restrent dix-sept ans dans le Latium,  Tibur mme,
 la porte de Rome. Tite-Live appelle Tibur _arcem gallici belli_.
C'est dans cet intervalle qu'auraient eu lieu les duels hroques de
Valrius Corvus et de Manlius Torquatus contre des gants gaulois.
Les dieux s'en mlrent: un corbeau sacr donna la victoire 
Valrius; Manlius arracha le collier (_torquis_)  l'insolent qui
avait dfi les Romains. Longtemps aprs c'tait une image populaire;
on voyait sur le _bouclier cimbrique_, devenu une enseigne de
boutique, la figure du barbare qui gonflait les joues et tirait la
langue.

La cit devait l'emporter sur la tribu, l'Italie sur la Gaule. Les
Gaulois, chasss du Latium, continurent les guerres, mais comme
mercenaires au service de l'trurie. Ils prirent part, avec les
trusques et les Samnites,  ces terribles batailles de Sentinum et
du lac Vadimon, qui assurrent  Rome la domination de l'Italie, et
par suite celle du monde. Ils y montrrent leur vaine et brutale
audace, combattant tout nus contre des gens bien arms, heurtant 
grand bruit de leurs chars de guerre les masses impntrables des
lgions, opposant au terrible _pilum_ de mauvais sabres qui ployaient
au premier coup. C'est l'histoire commune de toutes les batailles
gauloises. Jamais ils ne se corrigrent. Il fallut toutefois de
grands efforts aux Romains, et le dvouement de Dcius.  la fin,
ils pntrrent  leur tour chez les Gaulois, reprirent la ranon
du Capitole, et placrent une colonie dans le bourg principal des
Snonais vaincus  Sna sur l'Adriatique. Toute cette tribu fut
extermine, de faon qu'il ne resta pas un des fils de ceux qui se
vantaient d'avoir brl Rome.

Ces revers des Gaulois d'Italie doivent peut-tre trouver leur
explication dans la part que leur meilleurs guerriers auraient prise
 la grande migration des Gaulois transalpins, vers la Grce et
l'Asie (an 281). Notre Gaule tait comme ce vase de la mythologie
galloise, o bout et dborde incessamment la vie; elle recevait par
torrents la barbarie du Nord, pour la verser aux nations du Midi.
Aprs l'invasion druidique des Kymrys, elle avait subi l'invasion
guerrire des Belges ou _Bolg_. Ceux-ci, les plus imptueux des
Celtes, comme les Irlandais leurs descendants[15], avaient, de la
Belgique, perc leur route  travers les Galls et les Kymrys jusqu'au
Midi, jusqu' Toulouse, et s'taient tablis en Languedoc sous les
noms d'Arcomiques et de Tectosages. C'est de l qu'ils prirent leur
chemin vers une conqute nouvelle. Galls, Kymrys, quelques Germains
mme, descendirent avec eux la valle du Danube. Cette nue alla
s'abattre sur la Macdoine. Le monde de la cit antique, qui se
fortifiait en Italie par les progrs de Rome, s'tait bris en Grce
depuis Alexandre. Toutefois cette petite Grce tait si forte d'art
et de nature, si dense, si serre de villes et de montagnes, qu'on
n'y entrait gure impunment. La Grce est faite comme un pige 
trois fonds. Vous pouvez entrer et vous trouver pris en Macdoine,
puis en Thessalie, puis entre les Thermopyles et l'Isthme.

[Note 15: La fougue, la promptitude et la mobilit des rsolutions
caractrisent galement les _Bolg_ d'Irlande, de Belgique et de
Picardie (Bellovaci, Bolci, Bolg, Belg, Volci, etc.), et ceux du
midi de la France, malgr les mlanges divers des races...

Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont
dsigns par le nom de _Fir-Bholg_. Ausone (de Clar. Urb. Narbo.)
tmoigne que le nom primitif des Tectosages tait Bolg: Tectosagos
primvo nomine _Bolgas_. Cicron leur donne celui de _Belg_:
Belgarum Allobrogumque testimoniis credere non timetis? (Pro Man.
Fonteio.) Les manuscrits de Csar portent indiffremment _Volg_
ou _Volc_.--Enfin, saint Jrme nous apprend que l'idiome des
_Tectosages tait le mme que celui de Trves_, ville capitale de la
Belgique. Am. Thierry, I, 131.]

Les barbares envahirent avec succs la Thrace et la Macdoine, y
firent d'pouvantables ravages, passrent encore les Thermopyles, et
vinrent chouer contre la roche sacre de Delphes. Le dieu dfendit
son temple; il suffit d'un orage et des quartiers de roches que
roulrent les assigs pour mettre les Gaulois en droute. Gorgs
de vin et de nourriture, ils taient dj vaincus par leurs propres
excs. Une terreur panique les saisit dans la nuit. Leur brenn,
ou chef, leur recommanda, pour faciliter leur retraite, de brler
leurs chariots et d'gorger leurs dix mille blesss[16]. Puis il
but d'autant et se poignarda. Mais les siens ne purent jamais se
tirer de tant de montagnes et de passages difficiles au milieu d'une
population acharne.

[Note 16: Ses derniers avis furent suivis pour ce qui regardait
les blesss, car le nouveau brenn fit gorger dix mille hommes qui
ne pouvaient soutenir la marche; mais il conserva la plus grande
partie des bagages.--Diod. Sic. XXII, 870.--S'il y avait des enfants
qui parussent plus gras que les autres, ou nourris d'un meilleur
lait, les Gaulois, dans l'invasion de la Grce, buvaient leur sang
et se rassasiaient de leur chair. Pausanias, l. X, p. 650.--Aprs
le combat, les Grecs donnrent la spulture  leurs morts; mais
les Kymro-Galls n'envoyrent aucun hraut redemander les leurs,
s'inquitant peu qu'ils fussent enterrs ou qu'ils servissent de
pture aux btes fauves et aux vautours. Pausan., l. X, p. 619.--
ge, ils jetrent au vent les cendres des rois de Macdoine. Plut.,
Pyrrh., Diod. ex. Val.--Lorsque le brenn eut connu, par les rapports
des transfuges, le dnombrement des troupes grecques, plein de mpris
pour elles, il se porta en avant d'Hracle et attaqua les dfils
ds le lendemain, au lever du soleil, sans avoir consult sur le
succs futur de la bataille, remarque un crivain ancien, ancien
prtre de sa nation, ni,  dfaut de ceux-ci, aucun devin grec.
Pausan., liv. X, p. 648. Am. Thierry, _passim_.--Le brenn dit, 
Delphes: Locupletes deos largiri hominibus oportere... eos nullis
opibus egere, ut qui eas largiri hominibus soleant. Justin, XXIV,
6.]

D'autres Gaulois mls de Germains, les Tectosages, Trocmes et
Tolistoboes, eurent plus de succs au del du Bosphore. Ils se
jetrent dans cette grande Asie, au milieu des querelles des
successeurs d'Alexandre. Le roi de Bithynie, Nicomde, et les villes
grecques qui se soutenaient avec peine contre les Sleucides,
achetrent le secours des Gaulois, secours intress et funeste,
comme on le vit bientt. Ces htes terribles se partagrent l'Asie
Mineure  piller et  ranonner; aux Trocmes, l'Hellespont; aux
Tolistoboes, les ctes de la mer ge; le midi, aux Tectosages.
Voil nos Gaulois retourns au berceau des Kymrys, non loin du
Bosphore Cimmrien; les voil tablis sur les ruines de Troie et dans
les montagnes de l'Asie Mineure, o les Franais mneront la croisade
tant de sicles aprs, sous le drapeau de Godefroi de Bouillon et de
Louis le Jeune.

Pendant que ces Gaulois se gorgent et s'engraissent dans la molle
Asie, les autres vont partout, cherchant fortune. Qui veut un courage
aveugle et du sang  bon march achte des Gaulois; prolifique et
belliqueuse nation, qui suffit  tant d'armes et de guerres. Tous
les successeurs d'Alexandre ont des Gaulois, Pyrrhus surtout, l'homme
des aventures et des succs avorts. Carthage en a aussi dans la
premire guerre punique. Elle les paya mal, comme on sait[17]; et
ils eurent grande part  cette horrible guerre des Mercenaires. Le
Gaulois Autarite fut un des chefs rvolts.

[Note 17: Elle en livra quatre mille aux Romains.]

Rome profita des embarras de Carthage et de l'entr'acte des deux
guerres puniques pour accabler les Ligures et les Gaulois d'Italie.

Les Liguriens, cachs au pied des Alpes, entre le Var et la Macra,
dans des lieux hrisss de buissons sauvages, taient plus difficiles
 trouver qu' vaincre; races d'hommes agiles et infatigables[18],
peuples moins guerriers que brigands, qui mettaient leur confiance
dans la vitesse de leur fuite et la profondeur de leurs retraites.
Tous ces farouches montagnards, Salyens, Dcates, Euburiates,
Oxibiens, Ingaunes, chapprent longtemps aux armes romaines. Enfin
le consul Fulvius incendia leurs repaires, Bbius les fit descendre
dans la plaine, et Posthumius les dsarma, leur laissant  peine du
fer pour labourer leurs champs (238-233 av. J.-C).

[Note 18: Florus, II, 3, trad. de M. Ragon.--La vigueur des Liguriens
faisait dire proverbialement: Le plus fort Gaulois est abattu par
le plus maigre Ligurien. Diod., V. 39. Voyez aussi liv. XXXIX, 2.
Strabon, IV. Les Romains leur empruntrent l'usage des boucliers
oblongs, _scutum ligusticum_. Liv. XLIV, 35. Leurs femmes, qui
travaillaient aux carrires, s'cartaient un instant quand les
douleurs de l'enfantement les prenaient, et, aprs l'accouchement,
elles revenaient au travail. Strabon, III, Diod. IV. Les Liguriens
conservaient fidlement leurs anciennes coutumes; par exemple, celle
de porter de longs cheveux. On les appelait _Capillati_.--Caton dit,
dans Servius: Ipsi unde oriundi sint, exacta memoria, illiterati,
mendaces, qu sunt et vera minus meminere. Nigidius Figulus,
contemporain de Varron, parle dans le mme sens.]

Depuis un demi-sicle que Rome avait extermin le peuple des Snons,
le souvenir de ce terrible vnement ne s'tait point effac chez
les Gaulois. Deux rois des Boes (pays de Bologne), At et Gall,
avaient essay d'armer le peuple pour s'emparer de la colonie romaine
d'Ariminum; ils avaient appel d'au del des Alpes des Gaulois
mercenaires. Plutt que d'entrer en guerre contre Rome, les Boes
turent les deux chefs et massacrrent leurs allis. Rome, inquite
des mouvements qui avaient lieu chez les Gaulois, les irrita en
dfendant tout commerce avec eux, surtout celui des armes. Leur
mcontentement fut port au comble par une proposition du tribun
Flaminius. Il demanda que les terres conquises sur les Snons depuis
cinquante ans fussent enfin colonises et partages au peuple. Les
Boes, qui savaient par la fondation d'Ariminum tout ce qu'il en
cotait d'avoir les Romains pour voisins, se repentirent de n'avoir
pas pris l'offensive, et voulurent former une ligue entre toutes les
nations du nord de l'Italie. Mais les Ventes, peuple slave, ennemis
des Gaulois, refusrent d'entrer dans la ligue; les Ligures taient
puiss, les Cnomans secrtement vendus aux Romains. Les Boes
et les Insubres (Bologne et Milan), rests seuls, furent obligs
d'appeler d'au del des Alpes, des Gsates, des _Gaisda_, hommes
arms de gais ou pieux, qui se mettaient volontiers  la solde des
riches tribus gauloises de l'Italie. On entrana  force d'argent et
de promesses leurs chefs Anroeste et Concolitan.

Les Romains, instruits de tout par les Cnomans, s'alarmrent
de cette ligue. Le snat fit consulter les livres sibyllins, et
l'on y lut avec effroi que deux fois les Gaulois devaient prendre
possession de Rome. On crut dtourner ce malheur en enterrant tout
vifs deux Gaulois, un homme et une femme, au milieu mme de Rome,
dans le march aux boeufs. De cette manire, les Gaulois avaient
_pris possession du sol de Rome_, et l'oracle se trouvait accompli
ou lud. La terreur de Rome avait gagn l'Italie entire; tous
les peuples de cette contre se croyaient galement menacs par
une effroyable invasion de barbares. Les chefs gaulois avaient
tir de leurs temples les drapeaux relevs d'or qu'ils appelaient
les _immobiles_; ils avaient jur solennellement et fait jurer 
leurs soldats qu'ils ne dtacheraient pas leurs baudriers avant
d'tre monts au Capitole. Ils entranaient tout sur leur passage,
troupeaux, laboureurs garotts, qu'ils faisaient marcher sous le
fouet; ils emportaient jusqu'aux meubles des maisons. Toute la
population de l'Italie centrale et mridionale se leva spontanment
pour arrter un pareil flau, et sept cent soixante-dix mille soldats
se tinrent prts  suivre, s'il le fallait, les aigles de Rome.

Des trois armes romaines, l'une devait garder les passages des
Apennins qui conduisent en trurie. Mais dj les Gaulois taient au
coeur de ce pays et  trois journes de Rome (225). Craignant d'tre
enferms entre la ville et l'arme, les barbares revinrent sur leurs
pas, turent six mille hommes aux Romains qui les poursuivaient, et
ils les auraient dtruits si la seconde arme ne se ft runie  la
premire. Ils s'loignrent alors pour mettre leur butin en sret;
dj ils s'taient retirs jusqu' la hauteur du cap Tlamone,
lorsque, par un tonnant hasard, une troisime arme romaine, qui
revenait de la Sardaigne, dbarqua prs du camp des Gaulois, qui se
trouvrent enferms. Ils firent face des deux cts  la fois. Les
Gsates, par bravade, mirent bas tout vtement, se placrent nus
au premier rang avec leurs armes et leurs boucliers. Les Romains
furent un instant intimids du bizarre spectacle et du tumulte que
prsentait l'arme barbare. Outre une foule de cors et de trompettes
qui ne cessaient de sonner, il s'leva tout  coup un tel concert de
hurlements, que non-seulement les hommes et les instruments, mais la
terre mme et les lieux d'alentour semblaient  l'envi pousser des
cris. Il y avait encore quelque chose d'effrayant dans la contenance
et les gestes de ces corps gigantesques qui se montraient aux
premiers rangs, sans autre vtements que leurs armes; on n'en voyait
aucun qui ne ft par de chanes, de colliers et de bracelets d'or.
L'infriorit des armes gauloises donna l'avantage aux Romains; le
sabre gaulois ne frappait que de taille, et il tait de si mauvaise
trempe qu'il pliait au premier coup.

Les Boes ayant t soumis par suite de cette victoire, les lgions
passrent le P pour la premire fois, et entrrent dans le pays des
Insubriens. Le fougueux Flaminius y aurait pri s'il n'et tromp
les barbares par un trait, jusqu' ce qu'il se trouvt en forces.
Rappel par le snat, qui ne l'aimait pas et qui prtendait que
sa nomination tait illgale, il voulut vaincre ou mourir, rompit
le pont derrire lui et remporta sur les Insubriens une victoire
signale. C'est alors qu'il ouvrit les lettres o le snat lui
prsageait une dfaite de la part des dieux.

Son successeur, Marcellus, tait un brave soldat. Il tua en combat
singulier le brenn Virdumar, et consacra  Jupiter Frtien les
secondes dpouilles _opimes_ (depuis Romulus). Les Insubriens furent
rduits (222), et la domination des Romains s'tendit sur toute
l'Italie jusqu'aux Alpes.

Tandis que Rome croit tenir sous elle les Gaulois d'Italie terrasss,
voil qu'Hannibal arrive et les relve. Le rus Carthaginois en
tira bon parti. Il les place au premier rang, leur fait passer,
bon gr, mal gr, les marais d'trurie: les Numides les poussent
l'pe dans les reins. Ils ne s'en battent pas moins  Trasimne,
 Cannes. Hannibal gagne ces grandes batailles avec le sang des
Gaulois[19]. Une fois qu'ils lui manquent, lorsqu'il se trouve isol
d'eux dans le midi de l'Italie, il ne peut plus se mouvoir. Cette
Gaule italienne tait si vivace, qu'aprs les revers d'Hannibal, elle
remue encore sous Hasdrubal, sous Magon, sous Hamilcar. Il fallut
trente ans de guerre (201-170), et la trahison des Cnomans, pour
consommer la ruine des Boes et des Insubriens (Bologne et Milan).
Encore les Boes migrrent-ils plutt que de se soumettre; les
dbris de leur cent douze tribus se levrent en masse et allrent
s'tablir sur les bords du Danube, au confluent de ce fleuve et de
la Save. Rome dclara solennellement que l'_Italie tait ferme aux
Gaulois_. Cette dernire et terrible lutte eut lieu pendant les
guerres de Rome contre Philippe et Antiochus. Les Grecs s'imaginaient
alors qu'ils taient la grande pense de Rome; ils ne savaient pas
qu'elle n'employait contre eux que la moindre partie de ses forces.
Ce fut assez de deux lgions pour renverser Philippe et Antiochus;
tandis que, pendant plusieurs annes de suite, on envoya les deux
consuls, les deux armes consulaires, contre les obscurs peuplades
des Boes et des Insubriens. Rome roidit ses bras contre la Gaule
et l'Espagne; il lui suffit de toucher du doigt les successeurs
d'Alexandre pour les faire tomber.

[Note 19: Voy. mon _Histoire romaine_.]

Avant de sortir de l'Asie, elle abattit le seul peuple qui et pu
y renouveler la guerre. Les Galates, tablis en Phrygie depuis un
sicle, s'y taient enrichis aux dpens de tous les peuples voisins
sur lesquels ils levaient des tributs. Ils avaient entass les
dpouilles de l'Asie Mineure dans leurs retraites du mont Olympe.
Un fait caractrise l'opulence et le faste de ces barbares. Un de
leurs chefs ou ttrarques publia que, pendant une anne entire, il
tiendrait table ouverte  tout venant; et non-seulement il traita
la foule qui venait des villes et des campagnes voisines, mais il
faisait arrter et retenir les voyageurs jusqu' ce qu'ils se fussent
assis  sa table.

Quoique la plupart d'entre les Galates eussent refus de secourir
Antiochus, le prteur Manlius attaqua leurs trois tribus (Trocmes,
Tolistoboes, Tectosages), et les fora dans leurs montagnes avec des
armes de trait, auxquelles les Gaulois, habitus  combattre avec le
sabre et la lance, n'opposaient gure que des cailloux. Manlius leur
fit rendre les terres enleves aux allis de Rome, les obligea de
renoncer au brigandage, et leur imposa l'alliance d'Eumne qui devait
les contenir.

Ce n'tait pas assez que les Gaulois fussent vaincus dans leurs
colonies d'Italie et d'Asie, si les Romains ne pntraient dans la
Gaule, ce foyer des invasions barbares. Ils y furent appels d'abord
par leurs allis, les Grecs de Marseille, toujours en guerre avec
les Gaulois et les Ligures du voisinage. Rome avait besoin d'tre
matresse de l'entre occidentale de l'Italie qu'occupaient les
Ligures du ct de la mer. Elle attaqua les tribus dont Marseille se
plaignait, puis celles dont Marseille ne se plaignait pas. Elle donna
la terre aux Marseillais et garda les postes militaires, celui d'Aix,
entre autres, o Sextius fonda la colonie d'_Aqu Sexti_. De l elle
regarda dans les Gaules.

Deux vastes confdrations partageaient ce pays: d'une part les
dues, peuple que nous verrons plus loin troitement uni avec les
tribus des Carnutes, des Parisii, des Senones, etc.; d'autre part,
les Arvernes et les Allobroges. Les premiers semblent tre les gens
de la plaine, les Kymrys, soumis  l'influence sacerdotale, le parti
de la civilisation; les autres, montagnards de l'Auvergne et des
Alpes, sont les anciens Galls, autrefois resserrs dans les montagnes
par l'invasion kymrique, mais redevenus prpondrants par leur
barbarie mme et leur attachement  la vie de clan.

Les clans d'Auvergne taient alors runis sous un chef ou roi nomm
Bituit. Ces montagnards se croyaient invincibles. Bituit envoya aux
gnraux romains une solennelle ambassade pour rclamer la libert
d'un des chefs prisonniers: on y voyait sa meute royale compose
d'normes dogues tirs  grands frais de la Belgique et de la
Bretagne; l'ambassadeur, superbement vtu, tait environn d'une
troupe de jeunes cavaliers clatants d'or et de pourpre;  son ct
se tenait un barde, la _rotte_ en main, chantant par intervalle
la gloire du roi, celle de la nation arverne et les exploits de
l'ambassadeur.

Les dues virent avec plaisir l'invasion romaine. Les Marseillais
s'entremirent, et leur obtinrent le titre d'_allis et amis du peuple
romain_. Marseille avait introduit les Romains dans le midi des
Gaules; les dues leur ouvrirent la Celtique ou Gaule centrale, et
plus tard les Remi la Belgique.

Les ennemis de Rome se htrent avec la prcipitation gallique et
furent vaincus sparment sur les bords du Rhne. Le char d'argent
de Bituit et sa meute de combat ne lui servirent pas de grand'chose.
Les Arvernes seuls taient pourtant deux cent mille, mais ils furent
effrays par les lphants des Romains. Bituit avait dit avant la
bataille, en voyant la petite arme romaine resserre en lgions: Il
n'y en pas l pour un repas de mes chiens.

Rome mit la main sur les Allobroges, les dclara ses sujets,
s'assurant ainsi de la porte des Alpes. Le proconsul Domitius
restaura la voie phnicienne, et l'appela _Domitia_. Les consuls qui
suivirent n'eurent qu' pousser vers le couchant, entre Marseille et
les Arvernes (annes 120-118). Ils s'acheminrent vers les Pyrnes,
et fondrent presque  l'entre de l'Espagne une puissante colonie,
_Narbo Martius_, Narbonne. Ce fut la seconde colonie romaine hors de
l'Italie (la premire avait t envoye  Carthage). Jointe  la mer
par de prodigieux travaux, elle eut,  l'imitation de la mtropole,
son capitole, son snat, ses thermes, son amphithtre. Ce fut la
Rome gauloise et la rivale de Marseille. Les Romains ne voulaient
plus que leur influence dans les Gaules dpendt de leur ancienne
allie.

Ils s'tablissaient paisiblement dans ces contres, lorsqu'un
vnement imprvu, immense, effroyable, comme un cataclysme du
globe, faillit tout emporter, et l'Italie elle-mme. Ce monde
barbare que Rome avait rembarr dans le Nord d'une si rude main, il
existait pourtant. Ces Kymrys qu'elle avait extermins  Bologne
et Senagallia, ils avaient des frres dans la Germanie. Gaulois et
Allemands, Kymrys et Teutons, fuyant, dit-on, devant un dbordement
de la Baltique, se mirent  descendre vers le Midi. Ils avaient
ravag toute l'Illyrie, battu, aux portes de l'Italie, un gnral
romain qui voulait leur interdire le Norique, et tourn les Alpes par
l'Helvtie, dont les principales populations, Ombriens ou Ambrons,
Tigurins (Zurich) et Tugnes (Zug), grossirent leur horde. Tous
ensemble pntrrent dans la Gaule, au nombre de trois cent mille
guerriers; leurs familles, vieillards, femmes et enfants, suivaient
dans des chariots. Au nord de la Gaule, ils retrouvrent d'anciennes
tribus cimbriques, et leur laissrent, dit-on, en dpt une partie de
leur butin. Mais la Gaule centrale fut dvaste, brle, affame sur
leur passage. Les populations des campagnes se rfugirent dans les
villes pour laisser passer le torrent, et furent rduites  une telle
disette, qu'on essaya de se nourrir de chair humaine. Les barbares,
parvenus au bord du Rhne, apprirent que de l'autre ct du fleuve,
c'tait encore l'empire romain, dont ils avaient dj rencontr les
frontires en Illyrie, en Thrace, en Macdoine. L'immensit du grand
empire du Midi les frappa d'un respect superstitieux; avec cette
simple bonne foi de la race germanique, ils dirent au magistrat de
la province, M. Silanus, que _si Rome leur donnait des terres, ils
se battraient volontiers pour elle_. Silanus rpondit firement que
Rome n'avait que faire de leurs services, passa le Rhne, et se fit
battre. Le consul P. Cassius, qui vint ensuite dfendre la province,
fut tu; Scaurus, son lieutenant, fut pris, et l'arme passa sous le
joug des Helvtes, non loin du lac de Genve. Les barbares enhardis
voulaient franchir les Alpes. Ils agitaient seulement si les Romains
seraient rduits en esclavage ou extermins. Dans leurs bruyants
dbats, ils s'avisrent d'interroger Scaurus, leur prisonnier. Sa
rponse hardie les mit en fureur, et l'un d'eux le pera de son pe.
Toutefois, ils rflchirent, et ajournrent le passage des Alpes. Les
paroles de Scaurus furent peut-tre le salut de l'Italie.

Les Gaulois Tectosages de Tolosa, unis aux Cimbres par une origine
commune, les appelaient contre les Romains, dont ils avaient secou
le joug. La marche des Cimbres fut trop lente. Le consul C. Servilius
Cpion pntra dans la ville et la saccagea. L'or et l'argent
rapports jadis par les Tectosages du pillage de Delphes, celui des
mines des Pyrnes, celui que la pit des Gaulois clouait dans
un temple de la ville, ou jetait dans un lac voisin, avaient fait
de Tolosa la plus riche ville des Gaules. Cpion en tira, dit-on,
cent dix mille livres pesant d'or et quinze cent mille d'argent. Il
dirigea ce trsor sur Marseille, et le fit enlever sur la route par
des gens  lui, qui massacrrent l'escorte. Ce brigandage ne profita
pas. Tous ceux qui avaient touch cette proie funeste finirent
misrablement; et quand on voulait dsigner un homme dvou  une
fatalit implacable, on disait: _Il a de l'or de Tolosa_.

D'abord Cpion, jaloux d'un collgue infrieur par la naissance,
veut camper et combattre sparment. Il insulte les dputs que les
barbares envoyaient  l'autre consul. Ceux-ci, bouillants de fureur,
dvouent solennellement aux dieux tout ce qui tombera entre leurs
mains. De quatre-vingt mille soldats, de quarante mille esclaves ou
valets d'arme, il n'chappa, dit-on, que dix hommes. Cpion fut des
dix. Les barbares tinrent religieusement leur serment; ils turent
dans les deux camps tout tre vivant, ramassrent les armes, et
jetrent l'or et l'argent, les chevaux mme dans le Rhne.

Cette journe, aussi terrible que celle de Cannes, leur ouvrait
l'Italie. La fortune de Rome les arrta dans la Province et les
dtourna vers les Pyrnes. De l, les Cimbres se rpandirent sur
toute l'Espagne, tandis que le reste des barbares les attendait dans
la Gaule.

Pendant qu'ils perdent ainsi le temps et vont se briser contre les
montagnes et l'opinitre courage des Celtibriens, Rome pouvante
avait appel Marius de l'Afrique. Il ne fallait pas moins que l'homme
d'Arpinum, en qui tous les Italiens voyaient un des leurs, pour
rassurer l'Italie et l'armer unanimement contre les barbares. Ce dur
soldat, presque aussi terrible aux siens qu' l'ennemi, farouche
comme les Cimbres qu'il allait combattre, fut, pour Rome, un Dieu
sauveur. Pendant quatre ans que l'on attendit les barbares, le
peuple, ni mme le snat, ne put se dcider  nommer un autre consul
que Marius. Arriv dans la Province, il endurcit d'abord ses soldats
par de prodigieux travaux. Il leur fit creuser la _Fossa Mariana_,
qui facilitait ses communications avec la mer, et permettait aux
navires d'viter l'embouchure du Rhne, barre par les sables. En
mme temps, il accablait les Tectosages et s'assurait de la fidlit
de la Province avant que les barbares se remissent en mouvement.

Enfin ceux-ci se dirigrent vers l'Italie, le seul pays de l'Occident
qui et encore chapp  leurs ravages. Mais la difficult de nourrir
une si grande multitude les obligea de se sparer. Les Cimbres et les
Tigurins tournrent par l'Helvtie et le Norique; les Ambrons et les
Teutons, par un chemin plus direct, devaient passer sur le ventre
aux lgions de Marius, pntrer en Italie par les Alpes maritimes et
retrouver les Cimbres aux bords du P.

Dans le camp retranch d'o il les observait, d'abord prs d'Arles,
puis sous les murs d'_Aqu Sexti_ (Aix), Marius leur refusa
obstinment la bataille. Il voulait habituer les siens  voir ces
barbares, avec leur taille norme, leurs yeux farouches, leurs armes
et leurs vtements bizarres. Leur roi Teutobochus franchissait d'un
saut quatre et mme six chevaux mis de front; quand il fut conduit en
triomphe  Rome, il tait plus haut que les trophes. Les barbares,
dfilant devant les retranchements, dfiaient les Romains par mille
outrages: _N'avez-vous rien  dire  vos femmes?_ disaient-ils,
_nous serons bientt auprs d'elles_. Un jour, un de ces gants du
Nord vint jusqu'aux portes du camp provoquer Marius lui-mme. Le
gnral lui fit rpondre que, s'il tait las de la vie, il n'avait
qu' s'aller pendre; et comme le Teuton insistait, il lui envoya un
gladiateur. Ainsi il arrtait l'impatience des siens; et cependant il
savait ce qui se passait dans leur camp par le jeune Sertorius, qui
parlait leur langue, et se mlait  eux sous l'habit gaulois.

Marius, pour faire plus vivement souhaiter la bataille  ses
soldats, avait fait placer son camp sur une colline sans eau qui
dominait un fleuve. Vous tes des hommes, leur dit-il, vous aurez
de l'eau pour du sang. Le combat s'engagea en effet bientt
aux bords du fleuve. Les Ambrons, qui taient seuls dans cette
premire action, tonnrent d'abord les Romains par leurs cris de
guerre qu'ils faisaient retentir comme un mugissement dans leurs
boucliers: _Ambrons! Ambrons!_ Les Romains vainquirent pourtant,
mais ils furent repousss du camp par les femmes des Ambrons; elles
s'armrent pour dfendre leur libert et leurs enfants, et elles
frappaient du haut de leurs chariots sans distinction d'amis ni
d'ennemis. Toute la nuit, les barbares pleurrent leurs morts avec
des hurlements sauvages qui, rpts par les chos des montagnes et
du fleuve, portaient l'pouvante dans l'me mme des vainqueurs.
Le surlendemain, Marius les attira par sa cavalerie  une nouvelle
action. Les Ambrons-Teutons, emports par leur courage, traversrent
la rivire et furent crass dans son lit. Un corps de trois
mille Romains les prit par derrire et dcida leur dfaite. Selon
l'valuation la plus modre, le nombre des barbares pris ou tus fut
de cent mille. La valle, engraisse de leur sang, devint clbre par
sa fertilit. Les habitants du pays n'enfermaient, n'tayaient leurs
vignes, qu'avec des os de morts. Le village de _Pourrires_ rappelle
encore aujourd'hui le nom donn  la plaine: _Campi putridi_, champ
de la putrfaction. Quant au butin, l'arme le donna tout entier 
Marius, qui, aprs un sacrifice solennel, le brla en l'honneur des
dieux. Une pyramide fut leve  Marius, un temple  la Victoire.
L'glise de Sainte-Victoire, qui remplaa le temple, reut jusqu' la
Rvolution franaise une procession annuelle, dont l'usage ne s'tait
jamais interrompu. La pyramide subsista jusqu'au XVe sicle, et
Pourrires avait pris pour armoiries le triomphe de Marius reprsent
sur un des bas-reliefs dont ce monument tait orn.

Cependant les Cimbres, ayant pass les Alpes Noriques, taient
descendus dans la valle de l'Adige. Les soldats de Catulus ne
les voyaient qu'avec terreur se jouer, presque nus, au milieu des
glaces, et se laisser glisser sur leurs boucliers du haut des Alpes
 travers les prcipices. Catulus, gnral mthodique, se croyait en
sret derrire l'Adige, couvert par un petit fort. Il pensait que
les ennemis s'amuseraient  le forcer. Ils entassrent des rochers,
jetrent toute une fort par-dessus, et passrent. Les Romains
s'enfuirent et ne s'arrtrent que derrire le P. Les Cimbres ne
songeaient pas  les poursuivre. En attendant l'arrive des Teutons,
ils jouirent du ciel et du sol italien, et se laissrent vaincre aux
douceurs de la belle et molle contre. Le vin, le pain, tout tait
nouveau pour ces barbares; ils fondaient sous le soleil du Midi et
sous l'action de la civilisation plus nervante encore.

Marius eut le temps de joindre son collgue. Il reut des dputs des
Cimbres, qui voulaient gagner du temps: _Donnez-nous_, disaient-ils,
_des terres pour nous et pour nos frres les Teutons_.--_Laissez
l vos frres_, rpondit Marius, _ils ont des terres. Nous leur en
avons donn qu'ils garderont ternellement_. Et comme les Cimbres
le menaaient de l'arrive des Teutons: _Ils sont ici_, dit-il, _il
ne serait pas bien de partir sans les saluer_, et il fit amener les
captifs. Les Cimbres ayant demand quel jour et en quel lieu il
voulait combattre _pour savoir  qui serait l'Italie_, il leur donna
rendez-vous pour le troisime jour dans un champ, prs de Verceil.

Marius s'tait plac de manire  tourner contre l'ennemi le vent, la
poussire et les rayons ardents d'un soleil de juillet. L'infanterie
des Cimbres formait un norme carr, dont les premiers rangs taient
lis tous ensemble avec des chanes de fer. Leur cavalerie, forte
de quinze mille hommes, tait effrayante  voir, avec ses casques
chargs de mufles d'animaux sauvages, et surmonts d'ailes d'oiseaux.
Le camp et l'arme barbares occupaient une lieue en longueur. Au
commencement, l'aile o se tenait Marius, ayant cru voir fuir la
cavalerie ennemie, s'lana  sa poursuite, et s'gara dans la
poussire, tandis que l'infanterie ennemie, semblable aux vagues
d'une mer immense, venait se briser sur le centre o se tenaient
Catulus et Sylla, et alors tout se perdit dans une nue de poudre. La
poussire et le soleil mritrent le principal honneur de la victoire
(101).

Restait le camp barbare, les femmes et les enfants des vaincus.
D'abord, revtues d'habits de deuil, elles supplirent qu'on leur
promt de les respecter, et qu'on les donnt pour esclaves aux
prtresses romaines du feu (le culte des lments existait dans
la Germanie). Puis, voyant leur prire reue avec drision, elles
pourvurent elles-mmes  leur libert. Le mariage chez ces peuples
tait chose srieuse. Les prsents symboliques des noces, les boeufs
attels, les armes, le coursier de guerre, annonaient assez  la
vierge qu'elle devenait la compagne des prils de l'homme, qu'ils
taient unis dans une mme destine,  la vie et  la mort (_sic
vivendum, sic pereundum._ Tacit.). C'est  son pouse que le guerrier
rapportait ses blessures aprs la bataille (_ad matres et conjuges
vulnera referunt; nec ill numerare aut exigere plagas pavent_). Elle
les comptait, les sondait sans plir; car la mort ne devait point les
sparer. Ainsi, dans les pomes scandinaves, Brunhild se brle sur le
corps de Siegfrid. D'abord les femmes des Cimbres affranchirent leurs
enfants par la mort; elles les tranglrent ou les jetrent sous les
roues des chariots. Puis elles se pendaient, s'attachaient par un
noeud coulant aux cornes des boeufs, et les piquaient ensuite pour se
faire craser. Les chiens de la horde dfendirent leurs cadavres; il
fallut les exterminer  coups de flches.

Ainsi s'vanouit cette terrible apparition du Nord, qui avait jet
tant d'pouvante dans l'Italie. Le mot _cimbrique_ resta synonyme de
_fort_ et de _terrible_. Toutefois, Rome ne sentit point le gnie
hroque de ces nations, qui devaient un jour la dtruire; elle crut
 son ternit. Les prisonniers qu'on put faire sur les Cimbres
furent distribus aux villes comme esclaves publics ou dvous aux
combats de gladiateur.

Marius fit ciseler sur son bouclier la figure d'un Gaulois tirant la
langue, image populaire  Rome ds le temps de Torquatus. Le peuple
l'appela le troisime fondateur de Rome, aprs Romulus et Camille.
On faisait des libations au nom de Marius, comme en l'honneur de
Bacchus ou de Jupiter. Lui-mme, enivr de sa victoire sur les
barbares du Nord et du Midi, sur la Germanie et sur les _Indes
africaines_, ne buvait plus que dans cette coupe  deux anses, o,
selon la tradition, Bacchus avait bu aprs sa victoire des Indes[20].

[Note 20: Valer. Max., l. III, c. VII.--Sallust. de B. Jug., ad calc:
Ex ea tempestate spes atque opes civitatis in illo sit.--Vell.
Paterc, l. II, c. XII: Videtur meruisse... ne ejus nati rempublicam
poeniteret.--Florus, l. III, c. III: Tam ltum tamque felicem
liberat Itali assertique imperii nuntium... populus Romanus accepit
per ipsos, si credere fas est, deos, etc.--Plut., in Mario.]




CLAIRCISSEMENTS

SUR LES IBRES OU BASQUES. (_Voy._ page 1.)


Dans son livre intitul _Prfung der Untersuchungen ber die
Urbewohner Hispaniens_, _vermittelst der Waskischen Sprache_ [Berlin,
1821], M. W. de Humboldt a cherch  tablir, par la comparaison
des dbris de l'ancienne langue ibrique avec la langue basque
actuelle, l'identit des Basques et des Ibres. Ces dbris ne sont
autre chose que les noms de lieux et les noms d'hommes qui nous ont
t transmis par les auteurs anciens. Encore nous sont-ils parvenus
bien dfigurs. Pline dclare rapporter seulement les noms qu'il peut
exprimer en latin: Ex his digna memoratu aut latiali sermone dictu
facilia, etc. Mela, Strabon, sont aussi arrts par la difficult de
rendre dans leur langue la prononciation barbare. Ainsi les anciens
ont d omettre prcisment les noms les plus originaux. Quelques
mots transmis littralement sur les monnaies ont la plus grande
importance...

Aprs avoir pos les principes de l'tymologie, M. de Humboldt les
applique  la mthode suivante: 1 chercher s'il y a d'anciens noms
ibriens qui, pour le son et la signification, s'accordent (au moins
en partie) avec les mots basques usits aujourd'hui; 2 dans tout le
cours de ces recherches, et avant d'entrer dans l'examen spcial,
comparer l'impression que ces anciens noms produisent sur l'oreille,
avec le caractre harmonique de la langue basque: 3 examiner si ces
anciens noms s'accorderaient avec les noms de lieux des provinces
o l'on parle le basque aujourd'hui. Cet accord peut montrer, lors
mme qu'on ne trouverait pas le sens du nom, que des circonstances
analogues ont tir d'une langue identique les mmes noms pour
diffrents lieux.

Il a t conduit aux rsultats suivants:

1 Le rapprochement des anciens noms de lieux de la pninsule
ibrienne avec la langue basque montre que cette langue tait celle
des Ibres, et comme ce peuple parat n'avoir eu qu'une langue,
peuples ibres et peuples parlant le basque sont des expressions
synonymes.

2 Les noms de lieux basques se trouvent sur toute la Pninsule
sans exception, et, par consquent, les Ibres taient rpandus dans
toutes les parties de cette contre.

3 Mais dans la gographie de l'ancienne Espagne, il y a d'autres
noms de lieux qui, rapprochs de ceux des contres habites par les
Celtes, paraissent d'origine celtique; et ces noms nous indiquent, au
dfaut de tmoignage historique, les tablissements des Celtes mls
aux Ibres.

4 Les Ibres non mls de Celtes habitaient seulement vers les
Pyrnes et sur la cte mridionale. Les deux races taient mles
dans l'intrieur des terres, dans la Lusitanie, et dans la plus
grande partie des ctes du Nord.

5 Les Celtes ibriens se rapportaient, pour le langage, aux Celtes,
d'o proviennent les anciens noms de lieux de la Gaule et de la
Bretagne, ainsi que les langues encore vivantes en France et en
Angleterre. Mais vraisemblablement ce n'taient point des peuples de
pure souche gallique, rameaux dtachs d'une tige qui restt derrire
eux; la diversit de caractre et d'institution tmoigne assez qu'il
n'en est pas ainsi. Peut-tre furent-ils tablis dans les Gaules 
une poque ant-historique, ou du moins ils y taient tablis bien
avant (avant les Gaulois?). En tous cas, dans leur mlange avec
les Ibres, c'tait le caractre ibrien qui prvalait, et non le
caractre gaulois, tel que les Romains nous l'ont fait connatre.

6 Hors de l'Espagne, vers le Nord, on ne trouve pas trace des
Ibres, except toutefois dans l'Aquitaine ibrique et une partie de
la cte de la Mditerrane. Les Caldoniens nommment appartenaient 
la race celtique, non  l'ibrienne.

7 Vers le sud, les Ibres taient tablis dans les trois grandes
les de la Mditerrane; les tmoignages historiques et l'origine
basque des noms de lieux s'accordent pour le prouver. Toutefois, ils
n'y taient pas venus, du moins exclusivement, de l'Ibrie ou de la
Gaule, ils occupaient ces tablissements de tout temps ou bien ils y
vinrent de l'Orient.

8 Les Ibres appartenaient-ils aussi aux peuples primitifs de
l'Italie continentale? La chose est incertaine; cependant on y trouve
plusieurs noms de lieux d'origine basque, ce qui tendrait  fonder
cette conjecture.

9 Les Ibres sont diffrents des Celtes, tels que nous connaissons
ces derniers par le tmoignage des Grecs et des Romains, et par ce
qui nous reste de leurs langues. Cependant il n'y a aucun sujet de
nier toute parent entre les deux nations; il y aurait mme plutt
lieu de croire que les Ibres sont une dpendance des Celtes,
laquelle en a t dmembre de bonne heure.

Nous n'extrairons de ce travail que ce qui se rapporte directement 
la Gaule et  l'Italie. Nous reproduirons d'abord les tymologies des
noms: Basques, Biscaye, Espagne, Ibrie (p. 54).

_Basoa_, fort, bocage, broussailles. Basi, basti, bastetani,
basitani, bastitani (bas _eta_, pays de fort, bascontum (comme
basocoa), appartenant aux forts). Cette tymologie donne par
Astallos n'est pas bonne.--Les Basques s'appellent non Basocoac,
mais _Eusc_aldunac, leur pays _Eusc_alerria, _Eusqu_ererria, et
leur langue _eusc_ara, _eusqu_era, _escu_ara. [La terminaison _ara_
indique le rapport de suite, de consquence, d'une chose  une autre;
ainsi _ara-uz_, conformment; _ara-ua_, rgle, rapport. Eusk-ara
veut donc dire  la manire basque.] Aldunac vient d'_aldea_,
ct, partie; _duna_, terminaison de l'adjectif, et _c_, marque du
pluriel[21]. Erria, ara, era, ne sont que des syllabes auxiliaires.
La racine est EUSKEN, ESKEN[22]. D'o les villes Vesci, Vescelia, et
la Vescitania, o se trouvait la ville d'_Osca_; deux autres _Osca_
chez les Turduli et en Boeturie, et _Ileosca_, _Etosca_ (_Etrusca?_),
_Menosca_ (_Mendia_, montagne), Viro_vesca_; les _Auscii_
d'Aquitaine avec leur capitale Elimberrum (Illiberris, ville neuve);
_Osqui_dates?--Le nom d'_Osca_ doit se rapporter  tout le peuple
des Ibres. Les sommes normes d'_argentum oscense_ mentionnes par
Tite-Live ne peuvent gure avoir t frappes dans une des petites
villes appeles _Osca_. Florez croit que la ressemblance de l'ancien
alphabet ibrien avec celui des Osques italiens peut avoir donn lieu
 ce nom.

[Note 21: Ainsi les terminaisons _ac_, _oc_, du midi de la France,
rattacheraient les noms d'hommes et de lieux  un pluriel,
conformment au gnie des _gentes_ plasgiques, exprim nettement
dans l'italien moderne, o les noms d'hommes sont des pluriels:
Alighieri, Fieschi, etc.]

[Note 22: Vasco, Wasco, en langue basque, signifie _homme_, dit le
dictionnaire de Laramandi (dition de 1743, sous ce titre pompeux:
_El impossible vincido, arte della lingua Bascongada_, imprim 
Salamanque). Voyez aussi Laboulinire, _Voyage dans les Pyrnes
franaises_, I, 235.]

       *       *       *       *       *

Noms basques qui se retrouvent en Gaule (p. 69):

AQUITAINE: Calagorris, Casres en Comminges.--Vasates et Basabocates,
de _Basoa_, fort. De mme le diocse de Basas, entre la Garonne et
la Dordogne.--Iluro, comme la ville des Cosetans (Olron).--Bigorra,
de _bi_, deux, _gora_, haut.--Oscara, Ousche.--Garites, pays de
Gavre, de _gora_, haut.--Garoceli... (Csar, de Bell. Gall., I, X,
et non _Graioceli_). Auscii, de eusken, esken, vesci (osci?)[23] nom
des Basques (leur ville est Elimberrum comme Illiberri).--Osquidates,
mme racine, valle d'Ossau, du pied des Pyrnes  Olron.--Curianum
(cap de Buch, promontoire prs duquel le bassin d'Arcachon s'enfonce
dans les terres), de _gur_, courb.--Le rivage _Corense_ (en
Btique).--Bercorcates, mme racine; Biscarosse, bourg du district
de Born, frontires de Buch.--Les terminaisons celtiques sont
_dunum_[24], _magus_, _vices_ et _briga_ (p. 96), Segodunum apud
Rutenos appartient plus  la Narbonnaise qu' l'Aquitaine. Lugdunum
apud Convenas est mixte, comme l'indique Conven, Comminges. On ne
les trouve pas, non plus que _briga_, chez les vrais Aquitains. La
terminaison en _riges_ parat commune aux Celtes et aux Basques.
Chose remarquable: le seul peuple que Strabon nous dsigne comme
tranger, dans l'Aquitaine, les _Bituriges_, ont un nom tout  fait
basque; de mme les _Caturiges_, Celtes des Hautes-Alpes; ce sont des
tablissements primitivement ibriens.

[Note 23: Osca, d'_eusi_, aboyer; parler? d'_olsa_, bruit? Chaque
peuple barbare se considrait comme parlant seul un vrai langage
d'homme. En opposition  _eus_caldunac, ils disent _er-d-al-dun-ac_;
de _arra_, _erria_, terre; ainsi _erdaldunac_, qui parlent la langue
du pays; les Basques franais appellent ainsi les Franais, les
Biscayens les Castillans.]

[Note 24: Toutefois dun (dun_a_, avec l'article) est une terminaison
commune de l'adjectif basque. De _arra_, ver; ar-duna, plein de
vers. De _erstura_, angoisse; _erstura dun-a_, plein d'angoisses.
_Eusc-al-dun-ac_, les Basques. Cala_dun_um peut signifier, en basque,
contre riche en joncs.]

Cte mridionale de la Gaule: Illiberis Bebryciorum, Vasio
Vocontiorum (Vaison) en Narbonnaise. Bebryces rappelle _briges_,
et peut-tre Allo-Broges (tienne de Byzance crit Allobryges;
selon lui, on trouve le plus souvent, chez les Grecs, Allobryges).
Cependant le scholiaste Juvnal dit ce mot celtique (Sat. VIII, v.
234, et signifiant terre, contre).

Dans le reste de la Gaule, on rencontre peu de noms analogues au
basque, except Bituriges[25]. Cependant Gel_duba_, comme Corduba,
Salduba, Arverni, Arvii, Ga_durci_, Caracates, Carasa, Carcaso et
Ardyes dans le Valais, Carnutes, Carocotinum (Crotoy), Carpentoracte
(Carpentras), Corsisi, Carsis ou Cassis, Corbilo (Coiron-sur-Loire),
(Turones?) Ces analogies avec le basque sont probablement fortuites.
Le mot mme de _Bri_tannia ne driverait-il pas de cette racine
fconde? prydain, brigantes?

[Note 25: On peut cependant citer encore Maulon en Gascogne et
en Poitou (Maulin en basque).--En Bretagne: Rennes, Batz, Alet,
Morlaix. (On trouve dans les Pyrnes: Rasez, Roed, pagus Redensis
ou Radensis, comme Redon, Redonas, Morlaas, etc. On trouve encore
en Bretagne un Auvergnac, un Montauban du ct de Rennes.)--Les
mots Auch, Occitanie, Gard, Gers, Garonne, Gironde, semblent aussi
d'origine basque.--Montesquieu, Montesquiou, de Eusken?]

_Brigan_tium en Espagne chez les Gallaci, _Brigoe_tium en Asturie.
De mme en Gaule _Brigan_tium et le port _Briva_tes.--En Bretagne,
les _Brigan_tes, et leur ville Isu_brigan_tum; le mme nom de peuple
se trouve en Irlande.--_Brigan_tium, sur le lac de Constance,
_Brege_tium, en Hongrie, sur le Danube. En Gaule, sur la cte sud,
les Sego_briges_; dans l'Aquitaine propre, les Nitio_briges_ (Agen);
Samaro_briva_ (Amiens); Eburo_briva_ entre Auxerre et Troyes;
Baudo_brica_, au-dessus de Coblentz, Bonto_brice_ et ad Mageto_bria_,
entre Rhin et Moselle; en Suisse, les Lato_brigi_ et Lato_brogi_; en
Bretagne, Duro_brivoe_ et Ouro_brivoe_; Arto_briga_ (Ratisbonne) dans
l'Allemagne celtique.

Recherches de noms celtiques dans des noms de lieux ibriens (p.
83): _Ebura_ ou _Ebora_, en Btique et chez les Turduli, Edetani,
Carpetani, Lusitani, et Ripe_pora_ en Btique, _Eburo_britium chez
les Lusitani; en Gaule, _Eburo_brica, _Eburo_dunum; sur la cte
mridionale, les _Eburo_nes, sur la rive gauche du Rhin, Aulerci
_Eburo_vices en Normandie; en Bretagne, _Ebora_cum, _Ebura_cum;
en Autriche, _Eburo_dunum; en Hongrie, _Ebu_rum; en Lucanie, les
_Eburi_ni? le gaulois _Epore_dorix dans Csar?

Noms celtiques en Espagne.

Ebora, Ebura, Segobrigii (?), p. 85. Les _Segobriges_ sur la
cte sud de la Gaule. _Segobriga_, villes espagnoles des
_Celtibriens_; _Segontia_, Segedunum, en Bretagne, _Segodunum_,
en Gaule, _Segestica_, en Pannonie.--En Espagne, _Nemetobriga_,
_Nemetates_.--_Augustonemetum_, en Auvergne, _Nemetacum_,
_Nemetocenna_, et les _Nemtes_ dans la Germanie suprieure,
_Nemausus_, Nmes; de l'irlandais _Naomhtha_ (V. Lluyd), sacr, saint?

       *       *       *       *       *

Page 90. Recherches de noms _basques_ dans les noms de lieux
celtiques. En Bretagne: Le fleuve Ilas, Isca, Isurum, Verurium.
Le promontoire Ocelum ou Ocellum. Sur le Danube, entre le Norique
et la Pannonie, Astura et le fleuve Carpis. Urbate et le fleuve
Urpanus.--En Espagne: Ula, Osca, Esurir. Le mont Solorius. Ocelum
chez les Callaci...

Noms _basques_ en Italie: _Iria_ apud Taurinos, comme Iria Flavia
Callacorum (_iria_, ville).--_Ilienses_, en Sardaigne, Troyens?
Cependant d'habit et de moeurs libyens selon Pausanias.--_Uria_,
en Apulie, comme _Urium_ Turdulorum.--_D'ra_, eau: _Urba
Salovia_ Picenorum, _Urbinum_, _Urcinium_ de Corse, comme _Urce_
Bastetanorum.--_Urgo_, le entre Corse et trurie, comme _Urgao_
en Btique.--_Usentini_ en Lucanie, comme _Urso_, _Ursao_, en
Btique.--_Agurium_, en Sicile; _Argiria_, en Espagne; _Astura_,
fleuve et le prs d'Antium.--D'_asta_, roche: _Asta_, en Ligurie, et
_Asta Turdetanorum_, etc., etc., en Espagne.--_Osci_ ne se rapporte
pas  _osca_, il est contract d'_opici_, opci (mais pourquoi
_opici_ ne serait-il pas une extension de _osci_?)--_Ausones_,
analogue  l'espagnol _Ausa_ et _Ausetani_. Cependant il se lie
avec _Aurunci_.--_Arsia_, en Istrie; _Arsa_, en Boeturie.--_Basta_,
en Calabre; _Basti_ apud Bastetanos.--_Basterbini_ Salentinorum,
de _basoa_, montagne, et de _erbestatu_, migrer, changer de
pays (erria).--_Biturgia_, en trurie; _Bituris_, chez les
Basques.--_Hispellum_, en Ombrie.--Le Lambrus, qui se jette dans le
P, Lambriaca et Flavia lambris Callacorum.--_Murgantia_, ville
barbare en Sicile; _Murgis_, en Espagne; _Suessa_ et _Suessula_,
comme les _Suessetani_ des Ilergtes.--_Curenses_ Sabinorum,
_Gurulis_, en Sardaigne, comme le littus _Corense_, en Btique, et
le prom. Curianum en Aquitaine,--_Curia_, mme racine que _urbs_;
urvus, curvus, urvare urvum aratri; [Grec: horos], [Grec: aro],
[Grec: kurtos]; en allemand, aren, labourer; en basque, ara-tu,
labourer ([Grec: ar], labourer); _gur_, courbe; _uria_, _iria_,
ville.--L'allemand _ort_ est encore de cette famille.--Les Basques et
les Romains seraient rattachs l'un  l'autre par l'intermdiaire
des trusques. Je ne dis pas pour cela que les trusques soient
pres des Ibres ni leurs fils[26].

[Note 26: L'aruspicine et la flte des Vascons taient clbres,
comme celle des trusques et Lydiens. Lamprid. Alex. Sever.--_Vasca
tibia_ dans Solin, c. V:--Servius, XI n., et apud auctorem veteris
glossarii latino-grci. Aujourd'hui ils n'ont pas d'autre instrument
(comme les highlanders cossais la cornemuse). Strabon, l. III.]

Page 97.--C'est  tort que les Franais et Espagnols confondent les
Cantabres et les Basques (Oihenart les distingue); les Cantabres en
taient spars par les Autrigons, et les tribus peu guerrires des
Caristii et Varduli. Chez les Cantabres commence ce mlange de noms
de lieux, que je ne trouve point chez les Basques. Les Cantabres
sont essentiellement guerriers, les Basques aussi, et mme ils se
vantaient de ne pas porter de casques (Sil. It., III, 358. V. 197,
IX, 232). Ceci prouve cependant qu'ils avaient plus rarement la
guerre. Enferms dans leurs montagnes, ils n'eurent point de guerres
contre les Romains, sauf la guerre dsespre de Calagurris (Juven.,
XV, 93-110).

Page 100.--Les noms basques se reprsentent surtout chez les Turduli
et Turdetani de la Btique. Ainsi, il n'y avait aucune contre de la
Pninsule o les noms de lieux n'indiquassent un peuple parlant et
prononant comme les Basques d'aujourd'hui. Les formes infiniment
varies de la langue basque seraient inexplicables, si ce peuple
n'avait t form de tribus trs-nombreuses, et disperses autrefois
sur un vaste territoire.--_Atzean_ signifie derrire, en arrire,
et _Atzea_ l'tranger; ainsi ce peuple pensait primitivement que
l'tranger n'tait que derrire lui: ceci fait croire que, depuis un
temps immmorial, ils sont tablis au bout de l'Europe.

Page 113.--Les Celtes et les Ibres sont deux races diffrentes
(Strab., IV, I, p. 176, c. II. 1. pag. 189). Niebuhr pense de mme
contre l'opinion de Bullet, Vallancey, etc. Les Ibres taient plus
pacifiques; en effet, les _Turduli_, _Turdetani_. Au lieu de faire
des expditions, ils furent repousss du Rhne  l'ouest. Ils ne
faisaient pas de ligues avec d'autres, par confiance en soi (Strab.,
III, 4, p. 138); aussi, point de grandes entreprises (Florus, II, 17,
3), seulement de petits brigandages; opinitres contre les Romains,
mais surtout les _Celtibres_; pousss par la tyrannie des prteurs,
par la frquente strilit des pays de montagnes, avec une population
croissante; obligs d'loigner d'eux annuellement une partie des
hommes en ge de porter les armes; effarouchs par l'tat de guerre
permanent en Espagne, sous les Romains.

Le monde ibrien est antrieur au monde celtique... On n'en connat
que la dcadence. Les Vaccens (Diod., V, 34) faisaient chaque anne
un partage de leurs terres, et mettaient les fruits en commun, signe
d'une socit bien antique.

Nous ne trouvons pas chez les Ibres l'institut des Druides et
Bardes. Aussi point d'union politique (les Druides avaient un chef
unique). Aussi moins de rgularit dans la langue basque pour revenir
des drivs aux racines.

On accuse les Gaulois, et non les Ibres, de pdrastie (Athen. XIII,
79. Diod., V, 31); au contraire, les Ibres prfrent l'honneur et
la chastet  la vie (Strab., III, 4, p. 164). Les Gaulois, et non
les Ibres, bruyants, vains, etc. (Diod., V, 31, p. 157), les Ibres
mprisent la mort, mais avec moins de lgret que les Gaulois, qui
donnaient leur vie pour quelque argent ou quelques verres de vin
(Athen. IV, 40).

Diodore assimile les Celtibres aux Lusitaniens. Les uns et les
autres semblent avoir dploy dans la guerre la ruse, l'agilit,
caractre des Ibres (Strab., III). Mais les Celtibres craignaient
moins les batailles ranges; ils avaient conserv le bouclier
gaulois; les Lusitaniens en portaient un moins long (Scutat
citerioris provinci, et cetrat ulterioris Hispani cohortes, Cs.
de B., lib. I, 39. Cependant id. I, 48).

Les Celtibres avaient (sans doute d'aprs les Ibres) des bottes
tissues de cheveux (Diodore: [Grec: Trichinas eilousi chnmidas]).
Les Biscayens d'aujourd'hui ont la jambe serre de bandes de laine,
qui vont joindre l'_abarca_, sorte de sandale.

Les montagnards vivaient deux tiers de l'anne d'un pain de gland
(nourriture des Plages, Dodone, etc.; glandem ructante marito. Juv.
VI, 10). Les Celtibres mangeaient beaucoup de viande; les Ibres
buvaient une boisson d'orge fermente; les Celtibres de l'hydromel.

Les ressemblances entre les Ibres et les Celtibres sont nombreuses,
exemple: tout soin domestique abandonn aux femmes; force et
endurcissement de celles-ci, qu'on retrouve en Biscaye et provinces
voisines (et dans plusieurs parties de la Bretagne, comme 
Ouessant).

Chez les Ibres et les Celtes (Aquitaine?) hommes qui dvouent
leur vie  un homme (Plut. Sertor., 14, Val. Max., VII, 6, ext.
3.--Cs. de B. Gall.). Val. Max., II, 6, 11, dit expressment que ces
dvouements taient particuliers aux Ibres.

Page 121.--Les Gaulois aimaient les habits bariols et voyants; les
Ibres, mme les Celtibres, les portaient noirs, de grosse laine,
comme des cheveux, leurs femmes des voiles noirs. En guerre, par
exemple  Cannes (Polyb., III, 114, Livius, XXII, 46), vtements de
lin blanc, et par-dessus habits rays de pourpre (c'est un milieu
entre le bariol gaulois et la simplicit ibrienne).

Ce qu'on sait de la religion des Ibres s'applique aussi aux Celtes,
sauf une exception: _Quelques-uns_, dit Strabon (III, 4, p. 164)
_refusent aux Galliciens toute foi dans les dieux, et disent qu'aux
nuits de pleine lune les Celtibres et leurs voisins du Nord font
des danses et une fte devant leurs portes avec leurs familles, en
l'honneur d'un Dieu sans nom_. Plusieurs auteurs (dont Humboldt
semble adopter le sentiment) croient voir un croissant et des toiles
sur les monnaies de l'ancienne Espagne. Florez (Medallas, 1) remarque
que dans les mdailles de la Btique (et non des autres provinces),
le taureau est toujours accompagn d'un croissant (le croissant est
phnicien et druidique; la vache est dans les armes des Basques, des
Gallois, etc.). Dans les autres provinces, on trouve le taureau, mais
non le croissant.

Nulle mention du temple, si ce n'est dans les provinces en rapport
avec les peuples mridionaux (cependant quelques noms celtiques:
exemple, Nemeto_briga_).--Strab. (III, 1, p. 138), dans un passage
obscur o il donne les opinions opposes d'Artmidore et d'phore
sur le prtendu temple d'Hercule au promontoire Cuneus, parle de
certaines pierres qui, dans plusieurs lieux, se trouvent trois ou
quatre ensemble, et qui ont un rapport  des usages religieux (trad.
fr., I, 385, III, 4, 5.). Un voyageur anglais en Espagne dit qu'aux
frontires de Gallice on rencontre deux grands tas de pierres, la
coutume tant que tout Gallicien qui migre pour trouver du travail y
mette une pierre au dpart et au retour. Arist. Polit. VII, 2, 6: Sur
la tombe du guerrier ibrien autant de lances ([Grec: obelischous])
qu'il a tu d'ennemis.

Nous ne trouvons pas chez les Ibres, comme chez les Gaulois, l'usage
de jeter de l'or dans les lacs ou de le placer dans les lieux
sacrs, sans autre garde que la religion. Au temple d'Hercule, 
Cadix, il y avait des offrandes que Csar fit respecter aprs la
dfaite des fils de Pompe (Dio, c. XLIII, XXXIX); mais le culte de
ce temple tait encore phnicien, mme au temps d'Appien, VI, II,
35.--Justin, XLIV, 3: La terre est si riche chez les Galliciens, que
la charrue y soulve souvent de l'or; ils ont une montagne sacre
qu'il est dfendu de violer par le fer; mais si la foudre y tombe, on
peut y recueillir l'or qu'elle a pu dcouvrir, comme un prsent des
dieux. Voil bien l'or proprit des dieux.

Page 123.--Pour les noms de lieux, point de traces des Ibres dans
la Gaule non aquitanique, ni dans la Bretagne [cependant voyez
plus haut], quoique Tacite (Agric., II) croie les reconnatre dans
le teint des Silures, dans leurs cheveux friss et leur position
gographique. (Mannert croit les trouver en Caldonie.) Il faut
attendre qu'on ait compar le basque avec les langues celtiques.
Esprons, ajoute M. de Humboldt, qu'Ahlwardt nous fera connatre ses
travaux...

Page 126.--Les anciennes langues celtiques ne peuvent avoir diffr
du breton et gallois actuel; la preuve en est dans les noms de lieux
et de personnes, dans beaucoup d'autres mots, dans l'impossibilit de
supposer une troisime langue qui et entirement pri...

Page 131.--On peut dire des _Ibres_ ce que dit Mannert des
_Ligures_, avec beaucoup de sagacit, qu'ils ne drivent pas des
Celtes que nous connaissons dans la Gaule, mais que pourtant ils
pourraient tre une branche soeur d'une tige orientale plus ancienne.

Page 132.--Parent fort douteuse du basque et des langues amricaines.

       *       *       *       *       *

Nous n'avons pas cru qu'on pt nous blmer de donner un extrait de
cet admirable petit livre, qui n'est pas encore traduit.




CHAPITRE II

TAT DE LA GAULE DANS LE SICLE QUI PRCDE LA
CONQUTE--DRUIDISME--CONQUTE DE CSAR

58-51 avant Jsus-Christ


Ce grand vnement de l'invasion cimbrique n'eut qu'une influence
fort indirecte sur les destines de la Gaule, qui en fut le principal
thtre. Les Kymry-Teutons taient trop barbares pour s'incorporer
avec les tribus gauloises que le druidisme avait dj tires de leur
grossiret primitive. Examinons avec quelque dtail cette religion
druidique[27] qui commena la culture morale de la Gaule, prpara
l'invasion romaine, et fraya la voie au christianisme. Elle devait
avoir atteint tout son dveloppement, toute sa maturit, dans le
sicle qui prcda la conqute de Csar; peut-tre mme penchait-elle
vers son dclin; l'influence politique des druides avait du moins
diminu.

[Note 27: Ce sujet a t renouvel par le progrs des tudes
celtiques et l'interprtation remarquable de MM. J. Reynaud, Henri
Martin, Gatien-Arnoult (1860).]

Il semble que les Galls aient d'abord ador des objets matriels,
des phnomnes, des agents de la nature: lacs, fontaines, pierres,
arbres, vents, en particulier le terrible _Kirk_. Ce culte grossier
fut, avec le temps, lev et gnralis. Ces tres, ces phnomnes,
eurent leurs gnies; il en fut de mme des lieux et des tribus. De
l, le dieu _Tarann_, esprit du tonnerre; _Vosge_, dification
des Vosges; _Pennin_, des Alpes; _Arduinne_, des Ardennes. De
l, le _Gnie des Arvernes_; _Bibracte_, desse et cit des
dues; _Aventia_, chez les Helvtes; _Nemausus_ (Nmes), chez les
Arcomikes, etc., etc.

Par un degr d'abstraction de plus, les forces gnrales de la
nature, celles de l'me humaine et de la socit furent aussi
difies. _Tarann_ devint le dieu du ciel, le moteur et l'arbitre du
monde. Le soleil, sous le nom de _Bel_ ou _Belen_, fit natre les
plantes salutaires et prsida  la mdecine; _Heus_ ou _Hesus_  la
guerre; _Teutats_ au commerce et  l'industrie; l'loquence mme et
la posie eurent leur symbole dans _Ogmius_, arm comme Hercule de
la massue et de l'arc, et entranant aprs lui des hommes attachs
par l'oreille  des chanes d'or et d'ambre qui sortaient de sa
bouche[28].

[Note 28: KIRK. Maxim. Tyr., Serm. 18.--Senec., Qust. nat. l. V.
c. XVII.--Posidon., ap. Strab., l. IV.--P. Oros., l. V, c. XVI.
Greg. Turon., de Glor. confess., c. V. Dans le moine de Saint-Gall,
_Circinus_ est synonyme de _Boras_.--TARANIS. Lucan., l. 1.--VOSGE.
Inscrip. Grut., p. 94.--PENNIN, liv. XXI, c. XXXVIII.--ARDOINNE.
Inscrip. Grut.--GENIO ARVERNORUM. Reines., app. 5.--BIBRACTE. Inscr.
ap. Scr., rer. Fr., l. 24.--NEMAUSUS. Grut. p. 111. Spon., p.
169.--AVENTIA. Grut., p. 110.--BELENUS. Auson., carm. II.--Tertull.,
Apolog. c. XXIV.--HESUS. Dans un bas-relief trouv sous l'glise de
Notre-Dame de Paris, en 1711, on voit Hsus couronn de feuillage, 
demi-nu, une cogne  la main, et le genou gauche appuy sur un arbre
qu'il coupe.--OGMIUS. L'criture sacre des Irlandais s'appelait
_Ogham_. Voy. Tolland, O'Halloran, et Vallancey et Beaufort, dans les
_Collectanea de Rebus Hibernicis_, etc.]

On voit qu'il y a ici quelque analogie avec l'Olympe des Grecs et
des Romains[29]. La ressemblance se changea en identit, lorsque la
Gaule, soumise  la domination de Rome, eut subi quelques annes
seulement l'influence des ides romaines. Alors le polythisme
gaulois, honor et favoris par les empereurs, finit par se fondre
dans celui de l'Italie, tandis que le druidisme, ses mystres, sa
doctrine, son sacerdoce, furent cruellement proscrits.

[Note 29: Csar.]

Les druides enseignaient que la matire et l'esprit sont ternels,
que la substance de l'univers reste inaltrable sous la perptuelle
variation des phnomnes o domine tour  tour l'influence de l'eau
et du feu; qu'enfin l'me humaine est soumise  la mtempsycose.
 ce dernier dogme se rattachait l'ide morale de peines et de
rcompenses; ils considraient les degrs de transmigration
infrieurs  la condition humaine comme des tats d'preuve et
de chtiment. Ils avaient mme un _autre monde_[30], un monde
de bonheur. L'me y conservait son identit, ses passions, ses
habitudes. Aux funrailles, on brlait des lettres que le mort
devait lire ou remettre  d'autres morts. Souvent mme ils prtaient
de l'argent  rembourser dans l'autre vie.

[Note 30: Voy.,  la fin de ce chapitre, les claircissements sur les
traditions religieuses des Gallois et des Irlandais. J'ai rapport
ces traditions; toutes rcentes qu'elles peuvent paratre, elles
portent un caractre profondment indigne. Le mythe du castor et du
lac a bien l'air d'tre n  l'poque o nos contres occidentales
taient encore couvertes de forts et de marcages.]

Ces deux notions combines de la mtempsycose et d'une vie future
faisaient la base du systme des druides. Mais leur science ne se
bornait pas l; ils taient de plus mtaphysiciens, physiciens,
mdecins, sorciers, et surtout astronomes. Leur anne se composait
de lunaisons, ce qui fit dire aux Romains que les Gaulois mesuraient
le temps par nuits et non par jours; ils expliquaient cet usage par
l'origine infernale de ce peuple, et sa descendance du dieu Pluton.
La mdecine druidique tait uniquement fonde sur la magie. Il
fallait cueillir le _Samolus_  jeun et de la main gauche, l'arracher
de terre sans le regarder, et le jeter de mme dans les rservoirs
o les bestiaux allaient boire; c'tait un prservatif contre leurs
maladies. On se prparait  la rcolte de la slage par des ablutions
et une offrande de pain et de vin; on partait nu-pieds, habill de
blanc; sitt qu'on avait aperu la plante, on se baissait comme
par hasard, et, glissant la main droite sous son bras gauche, on
l'arrachait sans jamais employer le fer, puis on l'enveloppait d'un
linge qui ne devait servir qu'une fois. Autre crmonial pour la
verveine. Mais le remde universel, la panace, comme l'appelaient
les druides, c'tait le fameux _gui_. Ils le croyaient sem sur le
chne par une main divine, et trouvaient dans l'union de leur arbre
sacr avec la verdure ternelle du gui un vivant symbole du dogme de
l'immortalit. On le cueillait en hiver,  l'poque de la floraison,
lorsque la plante est le plus visible, et que ses longs rameaux
verts, ses feuilles et les touffes jaunes de ses fleurs, enlacs 
l'arbre dpouill, prsentent seuls l'image de la vie, au milieu
d'une nature morte et strile.

C'tait le sixime jour de la lune que le gui devait tre coup; un
druide en robe blanche montait sur l'arbre, une serpe d'or  la main,
et tranchait la racine de la plante, que d'autres druides recevaient
dans une saie blanche; car il ne fallait pas qu'elle toucht la
terre. Alors on immolait deux taureaux blancs dont les cornes taient
lies pour la premire fois.

Les druides prdisaient l'avenir d'aprs le vol des oiseaux et
l'inspection des entrailles des victimes. Ils fabriquaient aussi
des talismans, comme les chapelets d'ambre que les guerriers
portaient sur eux dans les batailles, et qu'on retrouve souvent 
leur ct dans les tombeaux. Mais nul talisman n'galait l'_oeuf
de serpent_[31]. Ces ides d'oeuf et de serpent rappellent l'oeuf
cosmogonique des mythologies orientales, ainsi que la mtempsycose et
l'ternelle rnovation dont le serpent tait l'emblme.

[Note 31: Cet oeuf prtendu parat n'avoir t autre chose qu'une
chinite, ou ptrification d'oursin de mer.

Durant l't, dit Pline, on voit se rassembler dans certaines
cavernes de la Gaule des serpents sans nombre, qui se mlent,
s'entrelacent, et avec leur salive, jointe  l'cume qui suintent de
leur peau, produisent cette espce d'oeuf. Lorsqu'il est parfait, ils
l'lvent et le soutiennent en l'air par leurs sifflements; c'est
alors qu'il faut s'en emparer avant qu'il ait touch la terre. Un
homme, apost  cet effet, s'lance, reoit l'oeuf dans un linge,
saute sur un cheval qui l'attend, et s'loigne  toute bride, car
les serpents le poursuivent jusqu' ce qu'il ait mis une rivire
entre eux et lui. Il fallait l'enlever  une certaine poque de la
lune; on l'prouvait en le plongeant dans l'eau; s'il surnageait,
quoique entour d'un cercle d'or, il avait la vertu de faire gagner
les procs et d'ouvrir un libre accs auprs des rois. Les druides
le portaient au cou, richement enchss et le vendaient  trs-haut
prix.]

Des magiciennes et des prophtesses taient affilies  l'ordre des
druides, mais sans en partager les prrogatives. Leur institut leur
imposait des lois bizarres et contradictoires; ici, la prtresse
ne pouvait dvoiler l'avenir qu' l'homme qui l'avait profane;
l, elle se vouait  une virginit perptuelle; ailleurs, quoique
marie, elle tait astreinte  de longs clibats. Quelquefois ces
femmes devaient assister  des sacrifices nocturnes, toutes nues,
le corps teint de noir, les cheveux en dsordre, s'agitant dans des
transports frntiques. La plupart habitaient des cueils sauvages,
au milieu des temptes de l'archipel armoricain.  Sna (Sein) tait
l'oracle clbre des neuf vierges terribles appeles _Snes_, du nom
de leur le. Pour avoir le droit de les consulter, il fallait tre
marin et encore avoir fait le trajet dans ce seul but. Ces vierges
connaissaient l'avenir; elles gurissaient les maux incurables; elles
prdisaient et faisaient la tempte.

Les prtresses de Nannetes,  l'embouchure de la Loire, habitaient
un des lots de ce fleuve. Quoiqu'elles fussent maries, nul homme
n'osait approcher de leur demeure; c'taient elles qui,  des
poques prescrites, venaient visiter leurs maris sur le continent.
Parties de l'le  la nuit close, sur de lgres barques qu'elles
conduisaient elles-mmes, elles passaient la nuit dans des cabanes
prpares pour les recevoir; mais, ds que l'aube commenait 
paratre, s'arrachant des bras de leurs poux, elles couraient 
leurs nacelles et regagnaient leur solitude  force de rames. Chaque
anne, elles devaient, dans l'intervalle d'une nuit  l'autre,
couronnes de lierre et de vert feuillage, abattre et reconstruire
le toit de leur temple. Si l'une d'elles, par malheur, laissait
tomber  terre quelque chose de ces matriaux sacrs, elle tait
perdue; ses compagnes se prcipitaient sur elle avec d'horribles
cris, la dchiraient, et semaient  et l ses chairs sanglantes.
Les Grecs crurent retrouver dans ces rites le culte de Bacchus;
ils assimilrent aussi aux orgies de Samothrace d'autres orgies
druidiques clbres dans une le voisine de la Bretagne, d'o les
navigateurs entendaient avec effroi, de la pleine mer, des cris
furieux et le bruit des cymbales barbares.

La religion druidique avait sinon institu, du moins adopt et
maintenu les sacrifices humains. Les prtres peraient la victime
au-dessus du diaphragme, et tiraient leurs pronostics de la pose dans
laquelle elle tombait, des convulsions de ses membres, de l'abondance
et de la couleur de son sang; quelquefois ils la crucifiaient  des
poteaux dans l'intrieur des temples, ou faisaient pleuvoir sur elle,
jusqu' la mort, une nue de flches et de dards. Souvent aussi on
levait un colosse en osier ou en foin, on le remplissait d'hommes
vivants, un prtre y jetait une torche allume, et tout disparaissait
bientt dans des flots de fume et de flamme. Ces horribles offrandes
taient sans doute remplaces souvent par des dons votifs. Ils
jetaient des lingots d'or et d'argent dans les lacs, ou les clouaient
dans les temples.

Un mot sur la hirarchie. Elle comprenait trois ordres distincts.
L'ordre infrieur tait celui des bardes, qui conservaient dans leur
mmoire les gnalogies des clans, et chantaient sur la _rotte_ les
exploits des chefs et les traditions nationales; puis venait le
sacerdoce proprement dit, compos des ovates et des druides. Les
ovates taient chargs de la partie extrieure du culte et de la
clbration des sacrifices. Ils tudiaient spcialement les sciences
naturelles appliques  la religion, l'astronomie, la divination,
etc. Interprtes des druides, aucun acte civil ou religieux ne
pouvait s'accomplir sans leur ministre.

Les druides, ou _hommes des chnes_[32], taient le couronnement
de la hirarchie. En eux rsidaient la puissance et la science.
Thologie, morale, lgislation, toute haute connaissance tait
leur privilge. L'ordre des druides tait lectif. L'initiation,
mle de svres preuves, au fond des bois ou des cavernes, durait
quelquefois vingt annes: il fallait apprendre de mmoire toute la
science sacerdotale; car ils n'crivaient rien, du moins jusqu'
l'poque o ils purent se servir des caractres grecs.

[Note 32: _Derw_ (cymrique), _Deru_ (armoricain), _Dair_ (galique):
_chne_.]

L'assemble la plus solennelle des druides se tenait une fois l'an
sur le territoire des Carnutes, dans un lieu consacr, qui passait
pour le point central de toute la Gaule; on y accourait des provinces
les plus loignes. Les druides sortaient alors de leurs solitudes,
sigeaient au milieu du peuple et rendaient leurs jugements. L sans
doute ils choisissaient le druide suprme, qui devait veiller au
maintien de l'institution. Il n'tait pas rare que l'lection de ce
chef excitt la guerre civile.

Quand mme le druidisme n'et pas t affaibli par ces divisions, la
vie solitaire  laquelle la plupart des membres de l'ordre semblent
s'tre vous devait le rendre peu propre  agir puissamment sur le
peuple. Ce n'tait pas d'ailleurs ici comme en gypte une population
agglomre sur une troite ligne. Les Gaulois taient disperss dans
les forts, dans les marais, qui couvraient leur sauvage pays, au
milieu des hasards d'une vie barbare et guerrire. Le druidisme n'eut
pas assez de prise sur ces populations dissmines, isoles. Elles
lui chapprent de bonne heure.

Ainsi, lorsque Csar envahit la Gaule[33], elle semblait convaincue
d'impuissance pour s'organiser elle-mme. Le vieil esprit de clan,
l'indisciplinabilit guerrire, que le druidisme semblait devoir
comprimer, avait repris vigueur; seulement la diffrence des forces
avait tabli une sorte de hirarchie entre les tribus; certaines
taient clientes des autres, comme les Carnutes des Rhmes, les
Snons des dues, etc. (Chartres, Reims, Sens, Autun).

[Note 33: Sur les rvolutions de la province romaine, entre Marius
et Csar, voyez Am. Thierry. Une grande partie de l'Aquitaine suivit
l'exemple de l'Espagne, et se dclara pour Sertorius; c'est de la
Gaule que Lpidus envahit l'Italie. Mais le parti de Sylla l'emporta.
L'Aquitaine fut rduite par Pompe. Il y fonda des colonies
militaires  Toulouse,  Biterr (Bziers),  Narbonne (an 75), et
runit tous les bannis qui infestaient les Pyrnes dans sa nouvelle
ville de _Conven_ (runion d'hommes rassembls de tous pays); c'est
Saint-Bertrand de Comminges. Le principal agent des violences du
parti de Sylla en Gaule avait t un Fonteus, que Cicron trouva le
moyen de faire absoudre. (Voy. le _Pro Fonteio_.) La Gaule romaine
eut tant  souffrir que les dputs des Allobroges furent au moment
d'engager leur patrie dans la conjuration de Catilina. Voy. mon
_Histoire romaine_.]

Des villes s'taient formes, espces d'asiles au milieu de cette vie
de guerre. Mais tous les cultivateurs taient serfs, et Csar pouvait
dire: Il n'y a que deux ordres en Gaule, les druides et les cavaliers
(equites). Les druides taient les plus faibles. C'est un druide des
dues qui appela les Romains.

J'ai parl ailleurs de ce prodigieux Csar et des motifs qui
l'avaient dcid  quitter si longtemps Rome pour la Gaule, 
s'exiler pour revenir matre. L'Italie tait puise, l'Espagne
indisciplinable; il fallait la Gaule pour asservir le monde. J'aurais
voulu voir cette blanche et ple figure, fane avant l'ge par les
dbauches de Rome, cet homme dlicat et pileptique, marchant sous
les pluies de la Gaule,  la tte des lgions, traversant nos fleuves
 la nage; ou bien  cheval entre les litires o ses secrtaires
taient ports, dictant quatre, six lettres  la fois, remuant Rome
du fond de la Belgique, exterminant sur son chemin deux millions
d'hommes[34], et domptant en dix annes la Gaule, le Rhin et l'Ocan
du Nord (58-49).

[Note 34: Onze cent quatre-vingt-douze mille hommes avant les guerres
civiles. (Pline.)]

Ce chaos barbare et belliqueux de la Gaule tait une superbe
matire pour un tel gnie. De toutes parts, les tribus gauloises
appelaient alors l'tranger. Le druidisme affaibli semble avoir
domin dans les deux Bretagnes et dans les bassins de la Seine
et de la Loire. Au midi, les Arvernes et toutes les populations
ibriennes de l'Aquitaine taient gnralement rests fidles  leurs
chefs hrditaires. Dans la Celtique mme, les druides n'avaient pu
rsister au vieil esprit de clan qu'en favorisant la formation d'une
population libre dans les grandes villes, dont les chefs ou patrons
taient du moins lectifs, comme les druides. Ainsi deux factions
partageaient tous les tats gaulois; celle de l'lection ou des
druides et des chefs temporaires du peuple des villes[35].  la tte
de la seconde se trouvaient les dues;  la tte de la premire, les
Arvernes et les Squanes. Ainsi commenait ds lors l'opposition de
la Bourgogne (dues) et de la Franche-Comt (Squanes). Les Squanes,
opprims par les dues qui leur fermaient la Sane et arrtaient
leur grand commerce de porcs, appelrent de la Germanie des tribus
trangres au druidisme, qu'on nommait du nom commun de Suves. Ces
barbares ne demandaient pas mieux. Ils passrent le Rhin, sous la
conduite d'un Arioviste, battirent les dues, et leur imposrent
un tribut; mais ils traitrent plus mal encore les Squanes qui les
avaient appels; ils leur prirent le tiers de leurs terres, selon
l'usage des conqurants germains, et ils en voulaient encore autant.
Alors dues et Squanes, rapprochs par le malheur, cherchrent
d'autres secours trangers. Deux frres taient tout-puissants parmi
les dues. Dumnorix, enrichi par les impts et les pages dont il se
faisait donner le monopole de gr ou de force, s'tait rendu cher au
petit peuple des villes et aspirait  la tyrannie; il se lia avec
les Gaulois helvtiens, pousa une Helvtienne, et engagea ce peuple
 quitter ses valles striles pour les riches plaines de la Gaule.
L'autre frre, qui tait druide, titre vraisemblablement identique
avec celui de divitiac que Csar lui donne comme nom propre, chercha
pour son pays des librateurs moins barbares. Il se rendit  Rome et
implora l'assistance du Snat, qui avait appel les dues _parents et
amis du peuple romain_. Mais le chef des Suves envoya de son ct,
trouva le moyen de se faire donner aussi le titre d'ami de Rome.
L'invasion imminente des Helvtes obligeait probablement le snat 
s'unir avec Arioviste.

[Note 35: _Ver-go-breith_, gal., homme pour le jugement.

Cs., l. I, c. XVI. _Vergobretum_, qui creatur annuus et vit
necisque in suos habes potestatem.--L. VII, c. XXXIII. Legibus
duorum iis qui summum magistratum obtinerent, excedere ex finibus
non liceret... quum leges duo ex una familia, vivo utroque, non
solum magistratus creari vetarent, sed etiam in senatu esse
prohiberent.--L. V, c. VII. Esse ejusmodi imperia, ut non minus
haberet juris in se (regulum?), multitudo, quam se in multitudine...
_et passim_.]

Ces montagnards avaient fait depuis trois ans de tels prparatifs,
qu'on voyait bien qu'ils voulaient s'interdire  jamais le retour.
Ils avaient brl leurs douze villes et leurs quatre cents villages,
dtruit les meubles et les provisions qu'ils ne pouvaient emporter.
On disait qu'ils voulaient percer  travers toute la Gaule et
s'tablir  l'occident, dans le pays des Santones (Saintes). Sans
doute ils espraient trouver plus de repos sur les bords du grand
Ocan qu'en leur rude Helvtie, autour de laquelle venaient se
rencontrer et se combattre toutes les nations de l'ancien monde:
Galls, Cimbres, Teutons, Suves, Romains. En comptant les femmes et
les enfants, ils taient au nombre de trois cent soixante-dix-huit
mille. Ce cortge embarrassant leur faisait prfrer le chemin de la
province romaine. Ils y trouvrent  l'entre, vers Genve, Csar
qui leur barra le chemin, et les amusa assez longtemps pour lever
du lac au Jura un mur de dix mille pas et de seize pieds de haut. Il
leur fallut donc s'engager par les pres valles du Jura, traverser
le pays des Squanes, et remonter la Sane. Csar les atteignit comme
ils passaient le fleuve, attaqua la tribu des Tigurins, isole des
autres, et l'extermina. Manquant de vivres par la mauvaise volont de
l'due Dumnorix, et du parti qui avait appel les Helvtes, il fut
oblig de se dtourner vers Bibracte (Autun). Les Helvtes, atteints
de nouveau dans leur fuite vers le Rhin, furent obligs de rendre les
armes, et de s'engager  retourner dans leur pays. Six mille d'entre
eux, qui s'enfuirent la nuit pour chapper  cette honte, furent
ramens par la cavalerie romaine, et, dit Csar, _traits en ennemis_.

Ce n'tait rien d'avoir repouss les Helvtes, si les Suves
envahissaient la Gaule. Les migrations taient continuelles: dj
cent vingt mille guerriers taient passs. _La Gaule allait devenir
Germanie._ Csar parut cder aux prires des Squanes et des dues
opprims par les barbares. Le mme druide qui avait sollicit les
secours de Rome guida Csar vers Arioviste et se chargea d'explorer
le chemin. Le chef des Suves avait obtenu de Csar lui-mme, dans
son consulat, le titre d'alli du peuple romain: il s'tonna d'tre
attaqu par lui: Ceci, disait le barbare, est ma Gaule  moi; vous
avez la vtre... si vous me laissez en repos, vous y gagnerez; je
ferai toutes les guerres que vous voudrez, sans peine ni pril pour
vous... Ignorez-vous quels hommes sont les Germains? voil plus de
quatorze ans que nous n'avons dormi sous un toit[36]. Ces paroles ne
faisaient que trop d'impression sur l'arme romaine: tout ce qu'on
rapportait de la taille et de la frocit de ces gants du Nord
pouvantait les petits hommes du Midi.

[Note 36: Csar rassure ses soldats en leur rappelant que dans la
guerre de Spartacus ils ont dj battu les Germains.]

On ne voyait dans le camp que gens qui faisaient leur testament.
Csar leur en fit honte: Si vous m'abandonnez, dit-il, j'irai
toujours: il me suffit de la dixime lgion. Il les mne ensuite 
Besanon, s'en empare, pntre jusqu'au camp des barbares non loin
du Rhin, les force de combattre, quoiqu'ils eussent voulu attendre
la nouvelle lune, et les dtruit dans une furieuse bataille: presque
tout ce qui chappa prit dans le Rhin.

Les Gaulois du Nord, Belges et autres, jugrent, non sans
vraisemblance, que si les Romains avaient chass les Suves, ce
n'tait que pour leur succder dans la domination des Gaules. Ils
formrent une vaste coalition, et Csar saisit ce prtexte pour
pntrer dans la Belgique. Il emmenait comme guide et interprte
le divitiac des dues[37]; il tait appel par les Snons, anciens
vassaux des dues, par les Rhmes, suzerains du pays druidique des
Carnutes. Vraisemblablement, ces tribus voues au druidisme, ou du
moins au parti populaire, voyaient avec plaisir arriver l'ami des
druides, et comptaient l'opposer aux Belges septentrionaux, leurs
froces voisins. C'est ainsi que, cinq sicles aprs, le clerg
catholique des Gaules favorisa l'invasion des Francs contre les
Visigoths et les Bourguignons ariens.

[Note 37: C'est dj ce divitiac qui a explor le chemin quand Csar
marchait contre les Suves.--Les Germains n'ont pas de druides, dit
Csar. Ils taient,  ce qu'il semble, les protecteurs du parti
antidruidique dans les Gaules.]

C'tait pourtant une sombre et dcourageante perspective pour un
gnral moins hardi, que cette guerre dans les plaines bourbeuses,
dans les forts vierges de la Seine et de la Meuse. Comme les
conqurants de l'Amrique, Csar tait souvent oblig de se frayer
une route la hache  la main, de jeter des ponts sur les marais,
d'avancer avec ses lgions, tantt sur cette terre ferme, tantt
 gu ou  la nage. Les Belges entrelaaient les arbres de leurs
forts, comme ceux de l'Amrique le sont naturellement par les
lianes. Mais les Pizarre et les Cortez, avec une telle supriorit
d'armes, faisaient la guerre  coup sr; et qu'taient-ce que les
Pruviens en comparaison de ces dures et colriques populations des
Bellovaques et des Nerviens (Picardie, Hainaut-Flandre), qui venaient
par cent mille attaquer Csar? Les Bellovaques et les Suessions
s'accommodrent par l'entremise du divitiac des dues[38]. Mais les
Nerviens, soutenus par les Atrebates et les Veromandui, surprirent
l'arme romaine en marche, au bord de la Sambre, dans la profondeur
de leurs forts, et se crurent au moment de la dtruire. Csar fut
oblig de saisir une enseigne et de se porter lui-mme en avant: ce
brave peuple fut extermin. Leurs allis, les Cimbres, qui occupaient
Aduat (Namur?), effrays des ouvrages dont Csar entourait leur
ville, feignirent de se rendre, jetrent une partie de leurs armes
du haut des murs, et avec le reste attaqurent les Romains. Csar en
vendit comme esclaves cinquante-trois mille.

[Note 38: Jusqu' l'expdition de Bretagne, nous voyons le divitiac
des dues accompagner partout Csar, qui sans doute leur faisait
croire qu'il rtablirait dans la Belgique l'influence du parti duen,
c'est--dire druidique et populaire.]

Ne cachant plus alors le projet de soumettre la Gaule, il entreprit
la rduction de toutes les tribus des rivages. Il pera les forts
et les marcages des Mnapes et des Morins (Zlande et Gueldre,
Gand, Bruges, Boulogne); un de ses lieutenants soumit les Unelles,
buroviens et Lexoviens (Coutances, vreux, Lisieux); un autre, le
jeune Crassus, conquit l'Aquitaine, quoique les barbares eussent
appel d'Espagne les vieux compagnons de Sertorius[39]. Csar
lui-mme attaqua les Vntes et autres tribus de notre Bretagne. Ce
peuple amphibie n'habitait ni sur la terre ni sur les eaux; leurs
forts, dans des presqu'les inondes et abandonnes tour  tour
par le flux, ne pouvaient tre assigs ni par terre ni par mer.
Les Vntes communiquaient sans cesse avec l'autre Bretagne, et en
tiraient des secours. Pour les rduire, il fallait tre matre de
la mer. Rien ne rebutait Csar. Il fit des vaisseaux, il fit des
matelots, leur apprit  fixer les navires bretons en les accrochant
avec des mains de fer et fauchant leurs cordages. Il traita durement
ce peuple dur; mais la petite Bretagne ne pouvait tre vaincue que
dans la grande. Csar rsolut d'y passer.

[Note 39: Csar.]

Le monde barbare de l'Occident qu'il avait entrepris de dompter tait
triple. La Gaule, entre la Bretagne et la Germanie, tait en rapport
avec l'une et l'autre. Les Cimbri se trouvaient dans les trois pays;
les Helvii et les Boii dans la Germanie et dans la Gaule; les Parisii
et les Atrebates gaulois existaient aussi en Bretagne. Dans les
discordes de la Gaule, les Bretons semblent avoir t pour le parti
druidique, comme les Germains pour celui des chefs de clans. Csar
frappa les deux partis et au dedans et au dehors; il passa l'Ocan,
il passa le Rhin.

Deux grandes tribus germaniques, les Usipiens et les Tenctres,
fatigus au nord par les incursions des Suves comme les Helvtes
l'avaient t au midi, venaient de passer aussi dans la Gaule (55).
Csar les arrta, et sous prtexte que, pendant les pourparlers, il
avait t attaqu par leur jeunesse, il fondit sur eux  l'improviste
et les massacra tous. Pour inspirer plus de terreur aux Germains,
il alla chercher ces terribles Suves, prs desquels aucune nation
n'osait habiter; en dix jours il jeta un pont sur le Rhin, non loin
de Cologne, malgr la largeur et l'imptuosit de ce fleuve immense.
Aprs avoir fouill en vain les forts des Suves, il repassa le
Rhin, traversa toute la Gaule, et la mme anne s'embarqua pour
la Bretagne. Lorsqu'on apprit  Rome ces marches prodigieuses,
plus tonnantes encore que des victoires, tant d'audace et une si
effrayante rapidit, un cri d'admiration s'leva. On dcrta vingt
jours de supplications aux dieux. _Au prix des exploits de Csar_,
disait Cicron, _qu'a fait Marius?_

Lorsque Csar voulut passer dans la grande Bretagne, il ne put
obtenir des Gaulois aucun renseignement sur l'le sacre. L'due
Dumnorix dclara que la religion lui dfendait de suivre Csar;
il essaya de s'enfuir, mais le Romain, qui connaissait son gnie
remuant, le fit poursuivre avec ordre de le ramener mort ou vif; il
fut tu en se dfendant.

La malveillance des Gaulois faillit tre funeste  Csar dans cette
expdition. D'abord ils lui laissrent ignorer les difficults du
dbarquement. Les hauts navires qu'on employait sur l'Ocan tiraient
beaucoup d'eau et ne pouvaient approcher du rivage. Il fallait que
le soldat se prcipitt dans cette mer profonde, et qu'il se formt
en bataille au milieu des flots. Les barbares, dont la grve tait
couverte, avaient trop d'avantage. Mais les machines de sige vinrent
au secours et nettoyrent le rivage par une grle de pierre et de
traits. Cependant l'quinoxe approchait; c'tait la pleine lune, le
moment des grandes mares. En une nuit la flotte romaine fut brise
ou mise hors de service. Les barbares, qui dans le premier tonnement
avaient donn des otages  Csar, essayrent de surprendre son camp.
Vigoureusement repousss, ils offrirent encore de se soumettre. Csar
leur ordonna de livrer des otages deux fois plus nombreux; mais ses
vaisseaux taient rpars, il partit la mme nuit sans attendre leur
rponse. Quelques jours de plus, la saison ne lui et gure permis le
retour.

L'anne suivante, nous le voyons presqu'en mme temps en Illyrie,
 Trves et en Bretagne. Il n'y a que les esprits de nos vieilles
lgendes qui aient jamais voyag ainsi. Cette fois, il tait conduit
en Bretagne par un chef fugitif du pays qui avait implor son
secours. Il ne se retira pas sans avoir mis en fuite les Bretons,
assig le roi Caswallawn dans l'enceinte marcageuse o il avait
rassembl ses hommes et ses bestiaux. Il crivit  Rome qu'il avait
impos un tribut  la Bretagne, et y envoya en grande quantit les
perles de peu de valeur qu'on recueillait sur les ctes.

Depuis cette invasion dans l'le sacre, Csar n'eut plus d'amis chez
les Gaulois. La ncessit d'acheter Rome aux dpens des Gaules, de
gorger tant d'amis qui lui avaient fait continuer le commandement
pour cinq annes, avait pouss le conqurant aux mesures les plus
violentes. Selon un historien, il dpouillait les lieux sacrs,
mettait des villes au pillage sans qu'elles l'eussent mrit[40].
Partout il tablissait des chefs dvous aux Romains et renversait
le gouvernement populaire. La Gaule payait cher l'union, le calme et
la culture dont la domination romaine devait lui faire connatre les
bienfaits.

[Note 40: Spius ob prdam quam ob delictum. (Sutone.)]

La disette obligeant Csar de disperser ses troupes, l'insurrection
clate partout. Les burons massacrent une lgion, en assigent une
autre. Csar, pour dlivrer celle-ci, passe avec huit mille hommes 
travers soixante mille Gaulois.

L'anne suivante, il assemble  Lutce les tats de la Gaule. Mais
les Nerviens et les Trvires, les Snonais et les Carnutes, n'y
paraissent pas.

Csar les attaque sparment et les accable tous. Il passe une
seconde fois le Rhin, pour intimider les Germains qui voudraient
venir au secours. Puis il frappe  la fois les deux partis qui
divisaient la Gaule; il effraye les Snonais, parti druidique
et populaire (?), par la mort d'Acco, leur chef, qu'il fait
solennellement juger et mettre  mort; il accable les burons, parti
barbare et ami des Germains, en chassant leur intrpide Ambiorix
dans toute la fort d'Ardennes, et les livrant tous aux tribus
gauloises qui connaissaient mieux leurs retraites dans les bois et
les marais, et qui vinrent, avec une lche avidit, prendre part 
cette cure. Les lgions fermaient de toutes parts ce malheureux pays
et empchaient ainsi que personne pt chapper.

Ces barbaries rconcilirent toute la Gaule contre Csar (52).
Les druides et les chefs des clans se trouvrent d'accord pour la
premire fois. Les dues mmes taient, au moins secrtement, contre
leur ancien ami.

Le signal partit de la terre druidique des Carnutes, de Genabum.
Rpt par des cris  travers les champs et les villages, il parvint
le soir mme  cent cinquante milles, chez les Arvernes, autrefois
ennemis du parti druidique et populaire, aujourd'hui ses allis. Le
vercingtorix (gnral en chef) de la confdration fut un jeune
Arverne, intrpide et ardent. Son pre, l'homme le plus puissant des
Gaules dans son temps, avait t brl, comme coupable d'aspirer 
la royaut. Hritier de sa vaste clientle, le jeune homme repoussa
toujours les avances de Csar, et ne cessa dans les assembles, dans
les ftes religieuses, d'animer ses compatriotes contre les Romains.
Il appela aux armes jusqu'aux serfs des campagnes, et dclara que les
lches seraient brls vifs; les fautes moins graves devaient tre
punies de la perte des oreilles ou des yeux.

Le plan du gnral gaulois tait d'attaquer  la fois la Province au
midi, au nord les quartiers des lgions. Csar, qui tait en Italie,
devina tout, prvint tout. Il passa les Alpes, assura la Province,
franchit les Cvennes  travers six pieds de neige, et apparut tout
 coup chez les Arvernes. Le chef gaulois, dj parti pour le Nord,
fut contraint de revenir; ses compatriotes avaient hte de dfendre
leurs familles. C'tait tout ce que voulait Csar; il quitte son
arme, sous prtexte de faire des leves chez les Allobroges, remonte
le Rhne, la Sane, sans se faire connatre, par les frontires des
dues, rejoint et rallie ses lgions. Pendant que le vercingtorix
croit l'attirer en assigeant la ville duenne de Gergovie (Moulins),
Csar massacre tout dans Genabum. Les Gaulois accourent, et c'est
pour assister  la prise de Noviodunum.

Alors le vercingtorix dclare aux siens qu'il n'y a point de salut
s'ils ne parviennent  affamer l'arme romaine; le seul moyen
pour cela est de brler eux-mmes leurs villes. Ils accomplissent
hroquement cette cruelle rsolution. Vingt cits des Bituriges
furent brles par leurs habitants. Mais, quand ils en vinrent  la
grande Agendicum (Bourges), les habitants embrassrent les genoux du
vercingtorix, et le supplirent de ne pas ruiner la plus belle ville
des Gaules. Ces mnagements firent leur malheur. La ville prit de
mme, mais par Csar, qui la prit avec de prodigieux efforts.

Cependant les dues s'taient dclars contre Csar, qui, se trouvant
sans cavalerie par leur dfection, fut oblig de faire venir des
Germains pour les remplacer. Labinus, lieutenant de Csar, et
t accabl dans le Nord, s'il ne s'tait dgag par une victoire
(entre Lutce et Melun). Csar lui-mme choua au sige de Gergovie
des Arvernes. Ses affaires allaient si mal, qu'il voulait gagner la
province romaine. L'arme des Gaulois le poursuivit et l'atteignit.
Ils avaient jur de ne point revoir leur maison, leur famille, leurs
femmes et leurs enfants, qu'ils n'eussent au moins deux fois travers
les lignes ennemies. Le combat fut terrible; Csar fut oblig de
payer de sa personne, il fut presque pris, et son pe resta entre
les mains des ennemis. Cependant un mouvement de la cavalerie
germaine au service de Csar jeta une terreur panique dans les rangs
des Gaulois, et dcida la victoire.

Ces esprits mobiles tombrent alors dans un tel dcouragement, que
leur chef ne put les rassurer qu'en se retranchant sous les murs
d'Alsia, ville forte situe au haut d'une montagne (dans l'Auxois).
Bientt atteint par Csar, il renvoya ses cavaliers, les chargea de
rpandre par toute la Gaule qu'il avait des vivres pour trente jours
seulement, et d'amener  son secours tous ceux qui pouvaient porter
les armes. En effet, Csar n'hsita point d'assiger cette grande
arme. Il entoura la ville et le camp gaulois d'ouvrages prodigieux:
d'abord trois fosss, chacun de quinze ou vingt pieds de large et
d'autant de profondeur; un rempart de douze pieds; huit rangs de
petits fosss, dont le fond tait hriss de pieux et couvert de
branchages et de feuilles; des palissades de cinq rangs d'arbres,
entrelaant leurs branches. Ces ouvrages taient rpts du ct de
la campagne, et prolongs dans un circuit de quinze milles. Tout cela
fut termin en moins de cinq semaines, et par moins de soixante mille
hommes.

La Gaule entire vint s'y briser. Les efforts dsesprs des
assigs rduits  une horrible famine, ceux de deux cent cinquante
mille Gaulois, qui attaquaient les Romains du ct de la campagne,
chourent galement. Les assigs virent avec dsespoir leurs
allis, tourns par la cavalerie de Csar, s'enfuir et se disperser.
Le vercingtorix, conservant seul une me ferme au milieu du
dsespoir des siens, se dsigna et se livra comme l'auteur de toute
la guerre. Il monta sur son cheval de bataille, revtit sa plus
riche armure, et, aprs avoir tourn en cercle autour du tribunal
de Csar, il jeta son pe, son javelot et son casque aux pieds du
Romain, sans dire un seul mot.

L'anne suivante, tous les peuples de la Gaule essayrent encore
de rsister partiellement, et d'user les forces de l'ennemi qu'ils
n'avaient pu vaincre. La seule Uxellodunum (Cap-de-Nac, dans le
Quercy?) arrta longtemps Csar. L'exemple tait dangereux; il
n'avait pas de temps  perdre en Gaule; la guerre civile pouvait
commencer  chaque instant en Italie; il tait perdu, s'il fallait
consumer des mois entiers devant chaque bicoque. Il fit alors, pour
effrayer les Gaulois, une chose atroce, dont les Romains, du reste,
n'avaient que trop souvent donn l'exemple; il fit couper le poing 
tous les prisonniers.

Ds ce moment, il changea de conduite  l'gard des Gaulois: il fit
montre envers eux d'une extrme douceur; il les mnagea pour les
tributs au point d'exciter la jalousie de la Province. Le tribut fut
mme dguis sous le nom de _solde militaire_. Il engagea  tout
prix leurs meilleurs guerriers dans ses lgions; il en composa une
lgion tout entire, dont les soldats portaient une alouette sur leur
casque, et qu'on appelait pour cette raison l'_alauda_.

Sous cet emblme tout national de la vigilance matinale et de la vive
gaiet, ces intrpides soldats passrent les Alpes en chantant, et
jusqu' Pharsale poursuivirent de leurs bruyants dfis les taciturnes
lgions de Pompe.

L'alouette gauloise, conduite par l'aigle romaine, prit Rome pour la
seconde fois, et s'associa aux triomphes de la guerre civile.

La Gaule garda, pour consolation de sa libert, l'pe que Csar
avait perdue dans la dernire guerre. Les soldats romains voulaient
l'arracher du temple o les Gaulois l'avaient suspendue: Laissez-l,
dit Csar en souriant, elle est sacre.




CLAIRCISSEMENTS

SUR LES TRADITIONS RELIGIEUSES DE L'IRLANDE ET DU PAYS DE GALLES.
(_Voy._ p. 45.)


Nous nous sommes svrement interdit, dans le texte, tout dtail sur
les religions celtiques qui ne ft tir des sources antiques, des
crivains grecs et romains. Toutefois, les traditions irlandaises et
galloises qui nous sont parvenues sous une forme moins pure, peuvent
jeter un jour indirect sur les anciennes religions de la Gaule.
Plusieurs traits, d'ailleurs, sont profondment indignes et portent
le caractre d'une haute antiquit: ainsi, le culte du feu, le mythe
du castor et du grand lac, etc., etc.


 1er.

Le peu que nous savons des vieilles religions de l'Irlande nous
est arriv altr, sans doute, par le plus impur mlange de fables
rabbiniques, d'interpolations alexandrines, et peut-tre dnatur
encore par les explications chimriques des critiques modernes.
Toutefois, en quelle dfiance qu'on doive tre, il est impossible
de repousser l'tonnante analogie que prsentent les noms des dieux
de l'Irlande (Axire, Axcearas, Coismaol, Cabur), avec les Cabires
de Phnicie et de Samothrace (Axieros, Axiokersos, Casmilos,
Cabeiros). Baal se retrouve galement comme Dieu suprme en Phnicie
et en Irlande. L'analogie n'est pas moins frappante avec plusieurs
des dieux gyptiens et trusques. sar, dieu en trusque (d'o
Csar), c'est en irlandais le Dieu qui allume le feu[41]. Le feu
allum, c'est Moloch. L'Axire irlandais, eau, terre, nuit, lune,
s'appelle en mme temps Ith (prononcez Iz comme Isis), Anu Mathar,
Ops et Sibhol (comme Magna Mater, Ops et Cyble). Jusqu'ici c'est
la nature potentielle, la nature non fconde: aprs une suite
de transformations, elle devient, comme en gypte, Neith-Nath,
dieu-desse de la guerre, de la sagesse et de l'intelligence, etc.

[Note 41: Suivant Ballet, _Lar_, en celtique, signifie feu. En vieil
irlandais il signifie le sol d'une maison, la terre, ou bien une
famille (?). _Lere_, tout-puissant.--_Joun_, _iauna_, en basque, Dieu
(Janus, Diana). En irlandais, _Anu_, _Ana_ (d'o Jona?), mre des
Dieux, etc., etc.]

M. Adolphe Pictet tablit pour base de la religion primitive de
l'Irlande le culte des Cabires, puissances primitives, commencement
d'une srie ou progression ascendante, qui s'lve jusqu'au Dieu
suprme, Beal. C'est donc l'oppos direct d'un systme d'manation.

D'une dualit primitive, constituant la force fondamentale de
l'univers, s'lve une double progression de puissances cosmiques,
qui, aprs s'tre croises par une transition mutuelle, viennent
toutes se runir dans une unit suprme comme en leur principe
essentiel. Tel est, en peu de mots, le caractre distinctif de la
doctrine mythologique des anciens Irlandais, tel est le rsum de
tout notre travail. Cette conclusion est presque identique  celle
qu'a obtenue Schelling  la suite de ses recherches sur les Cabires
de Samothrace. La doctrine des Cabires, dit-il, tait un systme qui
s'levait des divinits infrieures, reprsentant les puissances de
la nature, jusqu' un Dieu supra-mondain qui les dominait toutes;
et dans un autre endroit: La doctrine des Cabires, dans son sens le
plus profond, tait l'exposition de la marche ascendante par laquelle
la vie se dveloppe dans une progression successive, l'exposition de
la magie universelle, de la thurgie permanente qui manifeste sans
cesse ce qui, de sa nature, est suprieur au monde rel, et fait
apparatre ce qui est invisible.

Cette presque identit est d'autant plus frappante que les
rsultats ont t obtenus par deux voies diverses. Partout je me
suis appuy sur la langue et les traditions irlandaises, et je n'ai
rapport les tymologies et les faits prsents par Schelling, que
comme des analogies curieuses, non pas comme des preuves. Les noms
d'AXIRE, d'AXCEARAS, de COISMAOL et de CABUR, se sont expliqus
dans l'irlandais, comme l'ont t par l'hbreu les noms d'AXIEROS,
d'AXIOKERSOS, de CASMILOS et de KABEIROS. Qui ne reconnatrait l une
connexion vidente?

D'ailleurs Strabon parle expressment de l'analogie du culte de
Samothrace avec celui de l'Irlande. Il dit d'aprs Artmidore, qui
crivait cent ans avant notre re: [Grec: Hoti phasin eis nson pros
t Brettanik, kath' n homoia tois en Xamothrak peri tn Dmthran
kai tn Korn hieropoieitai]. (Ed. Casaubon, IV, p. 137.) On cite
encore un passage de Denys le Periegte, mais plus vague et peu
concluant (v. 365).

Celui en qui ce systme trouve son unit, c'est SAMHAN _le mauvais
esprit_ (Satan), l'image du soleil (littralement Samhan), le juge
des mes, qui les punit en les renvoyant sur la terre ou en les
envoyant en enfer. Il est le _matre de la mort_ (Bal-Sab). C'tait
la veille du 1er novembre qu'il jugeait les mes de ceux qui taient
morts dans l'anne: ce jour s'appelle encore aujourd'hui la nuit
de Samhan (Beaufort et Vallancey, Collectanea de rebus hibernicis,
t. IV, p. 83).--C'est le Cadmilos ou Kasmilos de Samothrace, ou le
Camillus des trusques, le _serviteur_ (coismaol, cadmaol, signifie
en irlandais serviteur). Samhan est donc le centre d'association des
Cabires (sam, sum, cum, indiquent l'union en une foule de langues).
On lit dans un ancien Glossaire irlandais: _Samhandraoic, eadhon
Cabur_, la magie de Samhan, c'est--dire CABUR, et il ajoute pour
explication: Association mutuelle. Cabur, associ; comme en
hbreu, _Chaberim_; les Consentes trusques (de mme encore _Kibir_,
_Kbir_ signifie Diable dans le dialecte maltais, dbris de la langue
punique. Creuzer, Symbolique, II, 286-8). Le systme cabirique
irlandais trouvait encore un symbole dans l'harmonie des rvolutions
clestes. Les astres taient appels _Cabara_. Selon Bullet, les
Basques appelaient les sept plantes _Capirioa_ (?) Le nom des
constellations signifiait en mme temps intelligence et musique,
mlodie. _Rimmin_, _rinmin_, avaient le sens de soleil, lune,
toiles; _rimham_ veut dire compter; _rimh_, nombre (en grec, [Grec:
rhythmos]; en franais, rime, etc.).

Il semble que la hirarchie des druides eux-mmes composait une
vritable association cabirique, image de leur systme religieux.

Le chef des druides tait appel _Coibhi_[42]. Ce nom, qui s'est
conserv dans quelques expressions proverbiales des Gals de
l'cosse, se lie encore  celui de _Cabire_. Chez les Gallois, les
druides taient nomms _Cowydd_[43]. Celui qui recevait l'initiation
prenait le titre de _Caw_, associ, cabire, et _Bardd caw_ signifiait
un barde gradu (Davies, Myth., 165. Owen, Welsh dict.). Parmi les
les de Scilly, celle de Trescaw portait autrefois le nom d'_Innis
Caw_, le de l'association; et on y trouve des restes de monuments
druidiques (Davies).  Samothrace, l'initi tait aussi reu comme
_Cabire_ dans l'association des dieux suprieurs, et il devenait
lui-mme un anneau de la chane magique (Schelling, Samothr.
Gottesd., p. 40).

[Note 42: Bed. Hist. Eccl., II, c. XIII: Cui primus pontificum
ipsius Coifi continuo respondit (premier prtre d'Edwin, roi
de Northumbrie, converti par Paulinus au commencement du VIIe
sicle). Macpherson. Dissert. on the celt. antiq.--_Coibhi-draoi_,
druide-coibhi, est une expression usite en cosse pour dsigner une
personne de grand mrite. (_Voy._ Macintosh's, _Gaelic Proverbs_, p.
34.--Haddleton, _Notes on Tolland_, p. 279.) Un proverbe galique
dit: La pierre ne presse pas la terre de plus prs que l'assistance
de Coibhi (bienfaisance, attribut du chef des druides?)]

[Note 43: Davies Mythol., p. 271, 277. Ammian. Marcell., liv. XV:
Druid ingeniis celsiores, ut authoritas Pythagor decrevit,
sodalitiis astricti consortiis, qustionibus occultarum rerum
altarumque erecti sunt, etc.]

La danse mystique des druides avait certainement quelque rapport 
la doctrine cabirique et au systme des nombres. Un passage curieux
d'un pote gallois, Cynddelw, cit par Davies, p. 16, d'aprs
l'Archologie de Galles, nous montre druides et bardes se mouvant
rapidement en cercles et en nombres impairs, comme les astres dans
leur course, en clbrant le _conducteur_. Cette expression de
nombres impairs nous montre que les danses druidiques taient, comme
le temple circulaire, un symbole de la doctrine fondamentale, et
que le mme systme de nombres y tait observ. En effet, le pote
gallois, dans un autre endroit, donne au monument druidique le nom de
Sanctuaire du nombre impair.

Peut-tre chaque divinit de la chane cabirique avait-elle, parmi
les druides, son prtre et son reprsentant. Nous avons vu dj,
chez les Irlandais, le prtre adopter le nom du dieu qu'il servait;
et, chez les Gallois, le chef des druides semble avoir t considr
comme le reprsentant du Dieu suprme (Jamieson, Hist. of the
Culdees, p. 29). La hirarchie druidique aurait t ainsi une image
microcosmique de la hirarchie de l'univers, comme dans les mystres
de Samothrace et d'leusis...

Nous savons que les Caburs taient adors dans les cavernes et
l'obscurit, tandis que les feux en l'honneur de Beal taient allums
sur le sommet des montagnes. Cet usage s'explique par la doctrine
abstraite:

Le monde cabirique, en effet, dans son isolement du grand principe
de lumire, n'est plus que la force tnbreuse, que l'obscure
matire de toute ralit. Il constitue comme la base ou la racine
de l'univers, par opposition  la suprme intelligence, qui en est
comme le sommet. C'tait sans doute par suite d'une manire de voir
analogue que les crmonies du culte des Cabires,  Samothrace,
n'taient clbres que pendant la nuit.

On peut ajouter  ces inductions de M. Pictet que, suivant une
tradition des montagnards d'cosse, les druides travaillaient la nuit
et se reposaient le jour (Logan, II, 351).

Le culte de Beal, au contraire, se clbrait par des feux allums
sur les montagnes. Ce culte a laiss des traces profondes dans les
traditions populaires (Tolland, XIe lettre, p. 101). Les druides
allumaient des feux sur les _cairn_, la veille du 1er mai, en
l'honneur de _Beal_, _Bealan_ (le soleil). Ce jour garde encore
aujourd'hui en Irlande le nom de la _Bealteine_, c'est--dire le jour
du feu de Beal. Prs de Londonderry, un cairn plac en face d'un
autre cairn s'appelle _Bealteine_.--Logan, II, 326. Ce ne fut qu'en
1220 que l'archevque de Dublin teignit le feu perptuel qui tait
entretenu dans une petite chapelle prs de l'glise de Kildare, mais
il fut rallum bientt et continua de brler jusqu' la suppression
des monastres (Archdall's mon. Hib. apud Anth. Hib., III, 240).
Ce feu tait entretenu par des vierges, souvent de qualit,
appeles _filles du feu_ (inghean an dagha), ou _gardiennes du feu_
(breochuidh), ce qui les a fait confondre avec les nonnes de sainte
Brigitte.

Un rdacteur du _Gentleman's Magazine_, 1795, dit: Que se trouvant en
Irlande la veille de la Saint-Jean, on lui dit qu'il verrait  minuit
allumer les _feux en l'honneur du soleil_. Riches dcrit ainsi les
prparatifs de la fte: What watching, what vattling, what tinkling
upon pannes and candlesticks, what strewing of hearbes, what clamors,
and other ceremonies are used.

Spenser dit qu'en allumant le feu, l'Irlandais fait toujours une
prire.  Newcastle, les cuisiniers allument les feux de joie  la
Saint-Jean.  Londres et ailleurs, les ramoneurs font des danses
et des processions en habits grotesques. Les montagnards d'cosse
passaient par le feu en l'honneur de Beal, et croyaient un devoir
religieux de marcher en portant du feu autour de leurs troupeaux et
de leurs champs.--Logan, II, 364. Encore aujourd'hui, les montagnards
cossais font passer l'enfant au-dessus du feu, quelquefois dans
une sorte de poche, o ils ont mis du pain et du fromage. (On dit
que dans les montagnes on baptisait quelquefois un enfant sur
une large pe. De mme en Irlande, la mre faisait baiser  son
enfant nouveau-n la pointe d'une pe. Logan, I, 122.)--Id. I,
123. Les Caldoniens brlaient les criminels entre deux feux; de
l le proverbe: Il est entre les deux flammes de Bheil.--Ibid.,
140. L'usage de faire courir la _croix de feu_ subsistait encore
en 1745; elle parcourut dans un canton trente-six milles en trois
heures. Le chef tuait une chvre de sa propre pe, trempait dans
le sang les bouts d'une croix de bois demi-brle, et la donnait
avec l'indication du lieu de ralliement  un homme du clan, qui
courait la passer  un autre. Ce symbole menaait du fer et du feu
ceux qui n'iraient pas au rendez-vous.--Caumont, I, 154: Suivant
une tradition, on allumait autrefois, dans certaines circonstances,
des feux sur les _tumuli_, prs de Jobourg (dpartem. de la
Manche).--Logan, II, 64. Pour dtruire les sortilges qui frappent
les animaux, les personnes qui ont le pouvoir de les dtruire sont
charges d'allumer le _Needfire_; dans une le ou sur une petite
rivire ou lac, on lve une cabane circulaire de pierres ou de
gazon, sur laquelle on place un soliveau de bouleau; au centre est
un poteau engag par le haut dans cette pice de bouleau; ce poteau
perpendiculaire est tourn dans un bois horizontal au moyen de quatre
bras de bois. Des hommes, qui ont soin de ne porter sur eux aucun
mtal, tournent le poteau, tandis que d'autres, au moyen de coins,
le serrent contre le bois horizontal qui porte les bras, de manire
qu'il s'enflamme par le frottement; alors on teint tout autre feu.
Ceux qu'on a obtenus de cette manire passent pour sacrs, et on en
approche successivement les bestiaux.


 2.

Dans la religion galloise (Voyez Davies, Myth. and rites of the
British druids, et le mme, Celtic researches), le dieu suprme,
c'est le dieu inconnu, DIANA (_dianaff_, inconnu, en breton; _diana_
en lonais, _dianan_ dans le dialecte de Vannes). Son reprsentant
sur la terre c'est HU le grand, ou _Ar-bras_, autrement CADWALCADER,
le premier des druides.

Le castor noir perce la digue qui soutient le grand lac, le monde est
inond; tout prit, except DOUYMAN et DOUYMEC'H (_man_, _mec'h_,
homme, fille), sauvs dans un vaisseau sans voiles, avec un couple de
chaque espce d'animaux. Hu attelle deux boeufs  la terre pour la
tirer de l'abme. Tous deux prissent dans l'effort; les yeux de l'un
sortent de leur orbite, l'autre refuse de manger et se laisse mourir.

Cependant Hu donne des lois et enseigne l'agriculture. Son char est
compos des rayons du soleil, conduit par cinq gnies: il a pour
ceinture l'arc-en-ciel. Il est le dieu de la guerre, le vainqueur des
gants et des tnbres, le soutien du laboureur, le roi des bardes,
le rgulateur des eaux. Une vache sainte le suit partout.

Hu a pour pouse une enchanteresse, Ked ou Ceridguen, dans son
domaine de Penlym ou Penleen,  l'extrmit du lac o il habite.

Ked a trois enfants: Mor-vran (le corbeau de mer, guide des
navigateurs), la belle Creiz-viou (le milieu de l'oeuf, le symbole de
la vie), et le hideux Avagdu ou Avank-du (le castor noir). Ked voulut
prparer  Avagdu, selon les rites mystrieux du livre de Pherylt,
l'eau du vase Azeuladour (sacrifice), l'eau de l'inspiration et de la
science. Elle se rendit donc dans la terre du repos, o se trouvait
la cit du juste, et, s'adressant au petit Gouyon, le fils du hraut
de Lanvair, le gardien du temple, elle le chargea de surveiller la
prparation du breuvage. L'aveugle Morda fut charg de faire bouillir
la liqueur sans interruption pendant un an et un jour.

Durant l'opration, Ked ou Ceridguen tudiait les livres
astronomiques et observait les astres. L'anne allait expirer,
lorsque de la liqueur bouillonnante s'chapprent trois gouttes qui
tombrent sur le doigt du petit Gouyon; se sentant brl, il porta
le doigt  sa bouche... Aussitt l'avenir se dcouvrit  lui; il
vit qu'il avait  redouter les embches de Ceridguen et prit la
fuite.  l'exception de ces trois gouttes, toute la liqueur tait
empoisonne: le vase se renversa de lui-mme et se brisa... Cependant
Ceridguen furieuse poursuivait le petit Gouyon. Gouyon, pour fuir
plus vite, se change en livre. Ceridguen devient levrette et le
chasse vigoureusement jusqu'au bord d'une rivire. Le petit Gouyon
prend la forme d'un poisson; Ceridguen devient loutre et le serre de
si prs, qu'il est forc de se mtamorphoser en oiseau et de s'enfuir
 tire-d'aile. Mais Ceridguen planait dj au-dessus de sa tte sous
la forme d'un pervier... Gouyon, tout tremblant, se laissa tomber
sur un tas de froment, et se changea en grain de bl; Ceridguen se
changea en poule noire et avala le pauvre Gouyon.

Aussitt elle devint enceinte, et Hu-Ar-Bras jura de mettre  mort
l'enfant qui en natrait; mais au bout de neuf mois, elle mit au
monde un si bel enfant qu'elle ne put se rsoudre  le faire prir.

Hu-Ar-Bras lui conseilla de le mettre dans un berceau couvert de peau
et de le lancer  la mer. Ceridguen l'abandonna donc aux flots le 29
avril.

En ce temps-l, Gouydno avait prs du rivage un rservoir qui donnait
chaque anne, le soir du 1er mai, pour cent livres de poisson.
Gouydno n'avait qu'un fils, nomm Elfin, le plus malheureux des
hommes,  qui rien n'avait jamais russi; son pre le croyait n 
une heure fatale. Les conseillers de Gouydno l'engagrent  confier 
son fils l'puisement du rservoir.

Elfin n'y trouva rien: et comme il revenait tristement, il aperut un
berceau couvert d'une peau, arrt sur l'cluse... Un des gardiens
souleva cette peau et s'cria en se tournant vers Elfin: Regarde,
Thaliessin! quel front radieux!--Front radieux sera son nom,
rpondit Elfin. Il prit l'enfant et le plaa sur son cheval. Tout 
coup l'enfant entonna un pome de consolation et d'loge pour Elfin,
et lui prophtisa sa renomme. On apporta l'enfant  Gouydno. Gouydno
demanda si c'tait un tre matriel ou un esprit. L'enfant rpondit
par une chanson o il dclarait avoir vcu dans tous les ges, et o
il s'identifiait avec le soleil. Gouydno, tonn, demanda une autre
chanson; l'enfant reprit: L'eau donne le bonheur. Il faut songer 
son Dieu; il faut prier son Dieu, parce qu'on ne saurait compter les
bienfaits qui en dcoulent... Je suis n trois fois. Je sais comment
il faut tudier pour arriver  savoir. Il est triste que les hommes
ne veuillent pas se donner la peine de chercher toutes les sciences
dont la source est dans son sein; car je sais tout ce qui a t et
tout ce qui doit tre.

       *       *       *       *       *

Cette allgorie se rapportait au soleil, dont le nom, Thaliessin
(front radieux), devenait celui de son grand-prtre. La premire
initiation, les tudes, l'instruction, duraient un an. Le barde alors
s'abreuvait de l'eau d'inspiration, recevait les leons sacres. Il
tait soumis ensuite aux preuves; on examinait avec soin ses moeurs,
sa constance, son activit, son savoir. Il entrait alors dans le
sein de la desse, dans la cellule mystique, o il tait assujetti
 une nouvelle discipline. Il en sortait enfin, et semblait natre
de nouveau; mais, cette fois, orn de toutes les connaissances qui
devaient le faire briller et rendre un objet de vnration pour les
peuples.

On connat encore les lacs de l'Adoration, de la Conscration, du
bosquet d'Ior (surnom de Diana). Ils offraient, prs du lac, des
vtements de laine blanche, de la toile, des aliments. La fte des
lacs durait trois jours.

Prs Landlorn (Landerneau), le 1er mai, la porte d'un roc s'ouvrait
sur le lac, au-dessus duquel aucun oiseau ne volait. Dans une le
chantaient des fes avec la chanteuse des mers: qui y pntrait tait
bien reu, mais il ne fallait rien emporter. Un visiteur emporte une
fleur qui devait empcher de vieillir; la fleur s'vanouit. Dsormais
plus de passage; un brave essaye, mais un fantme menace de dtruire
la contre... Selon Davies (Myth and rites), on trouve une tradition
presque semblable dans le Brecnockshire. Il y a aussi un lac dans ce
comt, qui couvre une ville. Le roi envoie un serviteur... on lui
refuse l'hospitalit. Il entre dans une maison dserte, y trouve
un enfant pleurant au berceau, y oublie son gant; le lendemain, il
retrouve le gant et l'enfant qui flottaient. La ville avait disparu.




CHAPITRE III

LA GAULE SOUS L'EMPIRE.--DCADENCE DE L'EMPIRE.--GAULE CHRTIENNE.

(An 50 avant J.-C.  l'an 400 aprs J.-C.)


Alexandre et Csar ont eu cela de commun d'tre aims, pleurs des
vaincus et de prir de la main des leurs[44]. De tels hommes n'ont
point de patrie; ils appartiennent au monde.

[Note 44: Si l'on veut qu'Alexandre n'ait pas pri par le poison,
on ne peut nier du moins qu'il fut peu regrett des Macdoniens. Sa
famille fut extermine en peu d'annes.]

Csar n'avait pas dtruit la libert (elle avait pri depuis
longtemps), mais plutt compromis la nationalit romaine. Les
Romains avaient vu avec honte et douleur une arme gauloise sous
les aigles, des snateurs gaulois sigeant entre Cicron et Brutus.
Dans la ralit, c'taient les vaincus qui avaient le profit de la
victoire[45]. Si Csar et vcu, toutes les nations barbares eussent
probablement rempli les armes et le Snat. Dj il avait pris une
garde espagnole, et l'espagnol Balbus tait un de ses principaux
conseillers[46].

[Note 45: Les Romains, dit saint Augustin, n'ont nui aux vaincus
que par le sang qu'ils ont vers. Ils vivaient sous les lois qu'ils
imposaient aux autres. Tous les sujets de l'Empire sont devenus
citoyens.]

[Note 46: C'est lui qui conseilla  Csar de rester assis quand le
snat, en corps, se prsenta devant lui. Voy. mon _Histoire romaine_.]

Antoine essaya d'imiter Csar. Il entreprit de transporter 
Alexandrie le sige de l'Empire, il adopta le costume et les moeurs
des vaincus. Octave ne prvalut contre lui qu'en se dclarant
l'homme de la patrie, le vengeur de la nationalit viole. Il chassa
les Gaulois du Snat, augmenta les tributs de la Gaule[47]. Il y
fonda une Rome, _Valentia_ (c'tait un des noms mystrieux de la
ville ternelle). Il y conduisit plusieurs colonies militaires,
 Orange, Frjus, Carpentras, Aix, Apt, Vienne, etc. Une foule
de villes devinrent de nom et de privilges _Augustales_, comme
plusieurs taient devenues _Juliennes_ sous Csar[48]. Enfin, au
mpris de tant de cits illustres et antiques, il dsigna pour sige
de l'administration la ville toute rcente de Lyon, colonie de
Vienne, et, ds sa naissance, ennemie de sa mre. Cette ville, si
favorablement situe au confluent de la Sane et du Rhne, presque
adosse aux Alpes, voisine de la Loire, voisine de la mer par
l'imptuosit de son fleuve qui y porte tout d'un trait, surveillait
la Narbonnaise et la Celtique, et semblait un oeil de l'Italie ouvert
sur toutes les Gaules.

[Note 47: Il tablit, au dtroit de la Manche, des douanes sur
l'ivoire, l'ambre et le verre. Strabon.]

[Note 48: Csar tablit les vtrans de la 10e lgion  Narbonne,
qui prit alors les surnoms de _Julia_, _Julia Paterna_, _colonia
Decumanorum_. Inscript. ap. Pr. de l'Hist. du Languedoc.--Arles,
_Julia Paterna Arelate_.--Biterr, _Julia Biterra_. Scr. fr. I,
135.--Bibracte, _Julia Bibracte_, etc.--Sous Auguste, Nemausus
joignit  son nom celui d'_Augusta_, et prit le titre de colonie
romaine. Il en fut de mme d'_Alba Augusta_ chez les Helves;
d'_Augusta_, chez les Tricastins.--_Augusto nemetum_ devint la
capitale des Arvernes.--Noviodunum prit le nom d'_Augusta_; Bibracte,
d'_Augustodunum_, etc. Am. Thierry, III, 281.]

C'est  Lyon,  Aisnay,  la pointe de la Sane et du Rhne, que
soixante cits gauloises levrent l'autel d'Auguste, sous les yeux
de son beau-fils Drusus. Auguste prit place parmi les divinits
du pays. D'autres autels lui furent dresss  Saintes,  Arles, 
Narbonne, etc. La vieille religion gallique s'associa volontiers
au paganisme romain. Auguste avait bti un temple au dieu Kirk,
personnification de ce vent violent qui souffle dans la Narbonnaise;
et sur un mme autel on lut dans une double inscription les noms
des divinits gauloises et romaines; Mars-Camul; Diane-Arduinna,
Belen-Apollon; Rome mit Hsus et Nhalnia au nombre des dieux
indigtes.

Cependant le druidisme rsista longtemps  l'influence romaine; l
se rfugia la nationalit des Gaules. Auguste essaya du moins de
modifier cette religion sanguinaire. Il dfendit les sacrifices
humains, et tolra seulement de lgres libations de sang.

La lutte du druidisme ne put tre trangre au soulvement des
Gaules, sous Tibre, quoique l'histoire lui donne pour cause le
poids des impts, augment par l'usure. Le chef de la rvolte tait
vraisemblablement un due, Julius Sacrovir; les dues taient, comme
je l'ai dit, un peuple druidique, et le nom de _sacrovir_ n'est
peut-tre qu'une traduction de _druide_. Les Belges furent aussi
entrans par Julius Florus[49].

[Note 49: Tacite, traduction de Burnouf.]

Les cits gauloises, fatigues de l'normit des dettes, essayrent
une rbellion, dont les plus ardents promoteurs furent, parmi les
Trvires, Julius Florus, chez les dues, Julius Sacrovir, tous
deux d'une naissance distingue, et issus d'aeux  qui leurs
belles actions avaient valu le droit de cit romaine. Dans de
secrtes confrences, o ils runissent les plus audacieux de leurs
compatriotes, et ceux  qui l'indigence ou la crainte des supplices
faisait un besoin de l'insurrection, ils conviennent que Florus
soulvera la Belgique, et Sacrovir les cits les plus voisines de
la sienne... Il y eut peu de cantons o ne fussent sems les germes
de cette rvolte. Les Andecaves et les Turoniens (Anjou, Touraine)
clatrent les premiers. Le lieutenant Acilius Aviola fit marcher une
cohorte qui tenait garnison  Lyon, et rduisit les Andecaves. Les
Turoniens furent dfaits par un corps de lgionnaires que le mme
Aviola reut de Visellius, gouverneur de la basse Germanie, et auquel
se joignirent des nobles gaulois, qui cachaient ainsi leur dfection
pour se dclarer dans un moment plus favorable. On vit mme Sacrovir
se battre pour les Romains la tte dcouverte, afin, disait-il, de
montrer son courage; mais les prisonniers assuraient qu'il avait
voulu se mettre  l'abri des traits, en se faisant reconnatre.
Tibre, consult, mprisa cet avis, et son irrsolution nourrit
l'incendie.

Cependant Florus, poursuivant ses desseins, tente la fidlit d'une
aile de cavalerie leve  Trves et discipline  notre manire, et
l'engage  commencer la guerre par le massacre des Romains tablis
dans le pays. Le plus grand nombre resta dans le devoir. Mais la
foule des dbiteurs et des clients de Florus prit les armes; et
ils cherchaient  gagner la fort d'Ardennes, lorsque des lgions
des deux armes de Visellius et de C. Silius, arrivant par des
chemins opposs, leur fermrent le passage. Dtach avec une troupe
d'lite, Julius Indus, compatriote de Florus, et que sa haine pour
ce chef animait  nous bien servir, dissipa cette multitude qui ne
ressemblait pas encore  une arme. Florus,  la faveur de retraites
inconnues, chappa quelque temps aux vainqueurs. Enfin,  la vue des
soldats qui assigeaient son asile, il se tua de sa propre main.
Ainsi finit la rvolte des Trvires.

Celle des dues fut plus difficile  rprimer, parce que cette
nation tait plus puissante et nos forces plus loignes. Sacrovir,
avec des cohortes rgulires, s'tait empar d'Augustodunum (Autun),
leur capitale, o les enfants de la noblesse gauloise tudiaient
les arts libraux: c'taient des otages qui pouvaient attacher  sa
fortune leurs familles et leurs proches. Il distribua aux habitants
des armes fabriques en secret. Bientt il fut  la tte de quarante
mille hommes, dont le cinquime tait arm comme nos lgionnaires:
le reste avait des pieux, des coutelas et d'autres instruments de
chasse. Il y joignit les esclaves destins au mtier de gladiateur,
et que dans ce pays on nomme crupellaires. Une armure de fer
les couvre tout entiers, et les rend impntrables aux coups, si
elle les gne pour frapper eux-mmes. Ces forces taient accrues
par le concours des autres Gaulois, qui, sans attendre que leurs
cits se dclarassent, venaient offrir leurs personnes, et par la
msintelligence de nos deux gnraux, qui se disputaient la conduite
de cette guerre.

Pendant ce temps, Silius s'avanait avec deux lgions, prcdes
d'un corps d'auxiliaires, et ravageait les dernires bourgades des
Squanes (Franche-Comt), qui, voisines et allies des dues, avaient
pris les armes avec eux. Bientt il marche  grandes journes sur
Augustodunum...  douze milles de cette ville, on dcouvrit dans une
plaine les troupes de Sacrovir: il avait mis en premire ligne ses
hommes bards de fer, ses cohortes sur les flancs, et par derrire
les bandes  moiti armes. Les hommes de fer, dont l'armure tait 
l'preuve de l'pe et du javelot, tinrent seuls quelques instants.
Alors le soldat romain, saisissant la hache et la cogne, comme
s'il voulait faire brche  une muraille, fend l'armure et le corps
qu'elle enveloppe; d'autres, avec des leviers ou des fourches,
renversent ces masses inertes, qui restaient gisantes comme des
cadavres, sans force pour se relever. Sacrovir se retira d'abord 
Augustodunum; ensuite, craignant d'tre livr, il se rendit, avec les
plus fidles de ses amis,  une maison de campagne voisine. L, il se
tua de sa propre main: les autres s'trent mutuellement la vie; et
la maison,  laquelle ils avaient mis le feu, leur servit  tous de
bcher.

       *       *       *       *       *

Auguste et Tibre, svres administrateurs et vrais Romains, avaient
en quelque sorte resserr l'unit de l'Empire, compromise par
Csar, en loignant du gouvernement les provinciaux, les barbares.
Leurs successeurs, Caligula, Claude et Nron, adoptrent une marche
toute oppose. Ils descendaient d'Antoine, de l'ami des barbares;
ils suivirent l'exemple de leur aeul; dj le pre de Caligula,
Germanicus, avait affect de l'imiter. Caligula, n, selon Pline, 
Trves, lev au milieu des armes de Germanie et de Syrie, montra
pour Rome un mpris incroyable. Une partie des folies que les Romains
lui reprochrent trouve en ceci une explication; son rgne violent et
furieux fut une drision, une parodie de tout ce qu'on avait rvr.
poux de ses soeurs, comme les rois d'Orient, il n'attendit pas sa
mort pour tre ador; il se fit dieu ds son vivant; Alexandre, son
hros, s'tait content d'tre fils d'un dieu. Il arracha le diadme
au Jupiter romain, et se le mit lui-mme[50]. Il affubla son cheval
des ornements du consulat. Il vendit  Lyon pice  pice tous les
meubles de sa famille, abdiquant ainsi ses aeux et prostituant leurs
souvenirs. Lui-mme voulut remplir l'office d'huissier-priseur et de
vendeur  l'encan, faisant valoir chaque objet, et les faisant monter
bien au del de leur prix: Ce vase, disait-il, tait  mon aeul
Antoine; Auguste le conquit  la bataille d'Actium. Puis il institua
 l'autel d'Auguste des jeux burlesques et terribles, des combats
d'loquence, o le vaincu devait effacer ses crits avec la langue
ou se laisser jeter dans le Rhne. Sans doute, ces jeux taient
renouvels de quelque rite antique. Nous savons que c'tait l'usage
des Gaulois et des Germains de prcipiter les vaincus comme victimes,
hommes et chevaux. On observait la manire dont ils tourbillonnaient,
pour en tirer des prsages de l'avenir. Les Cimbres vainqueurs
traitrent ainsi tous ceux qu'ils trouvrent dans les camps de Cpion
et de Manlius. Aujourd'hui encore, la tradition dsigne le pont du
Rhne, d'o les taureaux taient prcipits[51].

[Note 50: Un Gaulois le contemplait en silence. Que vois-tu donc en
moi? lui dit Caligula.--Un magnifique radotage. L'empereur ne le fit
pas punir; ce n'tait qu'un cordonnier. (Dion Cassius.)]

[Note 51: Il fit construire le phare qui clairait le passage entre
la Gaule et la Bretagne. On a cru, dans les temps modernes, en
dmler quelques restes.]

Caligula avait prs de lui les Gaulois les plus illustres
(Valrius-Asiaticus et Domitius Afer); Claude tait Gaulois lui-mme.
N  Lyon, lev loin des affaires par Auguste et Tibre, qui se
dfiaient de ses singulires distractions, il avait vieilli dans
la solitude et la culture des lettres, lorsque les soldats le
proclamrent malgr lui. Jamais prince ne choqua davantage les
Romains et ne s'loigna plus de leurs gots et de leurs habitudes;
son bgaiement barbare, sa prfrence pour la langue grecque,
ses continuelles citations d'Homre, tout en lui leur prtait 
rire; aussi laissa-t-il l'Empire aux mains des affranchis qui
l'entouraient. Ces esclaves, levs avec tant de soin dans les palais
des grands de Rome, pouvaient fort bien, quoi qu'en dise Tacite,
tre plus dignes de rgner que leurs matres. Le rgne de Claude fut
une sorte de raction des esclaves; ils gouvernrent  leur tour, et
les choses n'en allrent pas plus mal. Les plans de Csar furent
suivis; le port d'Ostie fut creus, l'enceinte de Rome recule,
le desschement du lac Fucin entrepris, l'aqueduc de Caligula
continu, les Bretons dompts en seize jours, et leur roi pardonn.
 l'autorit tyrannique des grands de Rome, qui rgnaient dans les
provinces comme prteurs ou proconsuls, on opposa les procurateurs
du prince, gens de rien, dont la responsabilit tait d'autant plus
sre, et dont les excs pouvaient tre plus aisment rprims.

Tel fut le gouvernement des affranchis de Claude: d'autant moins
national qu'il tait plus _humain_. Lui-mme ne cachait point sa
prdilection pour les provinciaux. Il crivit l'histoire des races
vaincues, celle des trusques, de Tyr et Carthage, rparant ainsi
la longue injustice de Rome. Il institua pour lire annuellement
ces histoires un lecteur et une chaire au Muse d'Alexandrie; ne
pouvant plus sauver ces peuples, il essayait d'en sauver la mmoire.
La sienne et mrit d'tre mieux traite; quels qu'aient t son
incurie, sa faiblesse, son abrutissement mme, dans ses dernires
annes, l'histoire pardonnera beaucoup  celui qui se dclara le
protecteur des esclaves, dfendit aux matres de les tuer, et essaya
d'empcher qu'on ne les expost vieux et malades, pour mourir de
faim, dans l'le du Tibre.

Si Claude et vcu, il et, dit Sutone, donn la cit  tout
l'Occident, aux Grecs, aux Espagnols, aux Bretons et aux Gaulois,
d'abord aux dues. Il rouvrit le snat  ceux-ci, comme avait fait
Csar. Le discours qu'il pronona en cette occasion, et que l'on
conserve encore  Lyon sur des tables de bronze, est le premier
monument authentique de notre histoire nationale, le titre de notre
admission dans cette grande initiation du monde.

En mme temps, il poursuivait le culte sanguinaire des druides.
Proscrits dans la Gaule, ils durent se rfugier en Bretagne; il
alla les forcer lui-mme dans ce dernier asile; ses lieutenants
dclarrent province romaine les pays qui forment le bassin de la
Tamise, et laissrent dans l'ouest,  Camulodunum, une nombreuse
colonie militaire. Les lgions avanaient toujours  l'ouest,
renversant les autels, dtruisant les vieilles forts, et sous Nron
le druidisme se trouva accul dans la petite le de Mona. Sutonius
Paulinus l'y suivit: en vain les vierges sacres accouraient sur le
rivage comme des furies, en habit de deuil, cheveles, et secouant
des flambeaux; il fora le passage, gorgea tout ce qui tomba entre
ses mains, druides, prtresses, soldats, et se fit jour dans ces
forts o le sang humain avait tant de fois coul.

Cependant les Bretons s'taient soulevs derrire l'arme romaine;
 leur tte, leur reine, la fameuse Boadice, qui avait  venger
d'intolrables outrages; ils avaient extermin les vtrans de
Camulodunum et toute l'infanterie d'une lgion. Sutonius revint sur
ses pas et rassembla froidement son arme, abandonnant la dfense des
villes et livrant les allis de Rome  l'aveugle rage des barbares;
ils gorgrent soixante-dix mille hommes, mais il les crasa en
bataille range; il tua jusqu'aux chevaux. Aprs lui, Cralis et
Frontinus poursuivirent la conqute du Nord. Sous Domitien, le
beau-pre de Tacite, Agricola, acheva la rduction, et commena la
civilisation de la Bretagne.

Nron fut favorable  la Gaule, il conut le projet d'unir l'Ocan
 la Mditerrane par un canal qui aurait t tir de la Moselle
 la Sane. Il soulagea Lyon, incendi sous son rgne. Aussi dans
les guerres civiles qui accompagnrent sa chute, cette ville lui
resta fidle. Le principal auteur de cette rvolution fut l'Aquitain
Vindex, alors proprteur de la Gaule. Cet homme, plein d'audace
pour les grandes choses, excita Galba en Espagne, gagna Virginius,
gnral des lgions de Germanie. Mais avant que cet accord ft connu
des deux armes, elles s'attaqurent avec un grand carnage. Vindex
se tua de dsespoir. La Gaule prit encore parti pour Vitellius;
les lgions de Germanie avec lesquelles il vainquit Othon et prit
Rome se composaient en grande partie de Germains, de Bataves et de
Gaulois. Rien d'tonnant si la Gaule vit avec douleur la victoire
de Vespasien. Un chef batave, nomm Civilis, borgne comme Annibal
et Sertorius, comme eux ennemi de Rome, saisit cette occasion.
Outrag par les Romains, il avait jur de ne couper sa barbe et ses
cheveux que lorsqu'il serait veng. Il tailla en pice les soldats
de Vitellius, et vit un instant tous les Bataves, tous les Belges,
se dclarer pour lui. Il tait encourag par la fameuse Vellda,
que rvraient les Germains comme inspire des dieux, ou plutt
comme si elle et t un dieu elle-mme. C'est  elle qu'on envoya
les captifs, et les Romains rclamrent son arbitrage entre eux
et Civilis. D'autre part, les druides de la Gaule, si longtemps
perscuts, sortirent de leurs retraites et se montrrent au peuple.
Ils avaient ou dire que le Capitole avait t brl dans la guerre
civile. Ils proclamrent que l'empire romain avait pri avec ce gage
d'ternit, que l'empire des Gaules allait lui succder[52].

[Note 52: Tacit. _Hist._, l. IV, c. 51. Fatali nunc igne signum
clestis ir datum, et possessionem rerum humanarum transalpinis
gentibus portendi, superstitione van Druid canebant.]

Telle tait pourtant la force du lien qui unissait ces peuples 
Rome, que l'ennemi des Romains crut plus sr d'attaquer d'abord
les troupes de Vitellius au nom de Vespasien. Le chef des Gaulois,
Julius Sabinus, se disait fils du conqurant des Gaules, et se
faisait appeler Csar. Aussi ne fallut-il pas mme une arme romaine
pour dtruire ce parti inconsquent; il suffit des Gaulois rests
fidles. La vieille jalousie des Squanes se rveilla contre les
dues. Ils dfirent Sabinus. On sait le dvouement de sa femme, la
vertueuse ponine. Elle s'enferma avec lui dans le souterrain o il
s'tait rfugi; ils y eurent, ils y levrent des enfants. Au bout
de dix ans, ils furent enfin dcouverts; elle se prsenta devant
l'empereur Vespasien, entoure de cette famille infortune qui voyait
le jour pour la premire fois. La cruelle politique de l'empereur fut
inexorable.

La guerre fut plus srieuse dans la Belgique et la Batavie.
Toutefois, la Belgique se soumit encore; la Batavie rsista dans ses
marais. Le gnral romain Cralis, deux fois surpris, deux fois
vainqueur, finit la guerre en gagnant Vellda et Civilis. Celui-ci
prtendit n'avoir pas pris originairement les armes contre Rome, mais
seulement contre Vitellius, et pour Vespasien.

Cette guerre ne fit que montrer combien la Gaule tait dj romaine.
Aucune province, en effet, n'avait plus promptement, plus avidement,
reu l'influence des vainqueurs[53]. Ds le premier aspect, les
deux contres, les deux peuples, avaient sembl moins se connatre
que se revoir et se retrouver. Ils s'taient prcipits l'un vers
l'autre. Les Romains frquentaient les coles de Marseille, cette
petite Grce[54], plus sobre et plus modeste que l'autre[55], et qui
se trouvait  leur porte. Les Gaulois passaient les Alpes en foule,
et non-seulement avec Csar sous les aigles des lgions, mais comme
mdecins[56], comme rhteurs. C'est dj le gnie de Montpellier,
de Bordeaux, Aix, Toulouse, etc.; tendance toute positive, toute
pratique; peu de philosophes. Ces Gaulois du Midi (il ne peut s'agir
encore de ceux du Nord), vifs, intrigants, tels que nous les voyons
toujours, devaient faire fortune et comme beaux parleurs et comme
mimes; ils donnrent  Rome son Roscius. Cependant ils russissaient
dans les genres plus srieux. Un Gaulois, Trogue-Pompe, crit la
premire histoire universelle; un Gaulois, Ptronius Arbiter[57],
cre le genre du roman. D'autres rivalisent avec les plus grands
potes de Rome; nommons seulement Varro Atacinus, des environs de
Carcassonne, et Cornlius Gallus, natif de Frjus, ami de Virgile. Le
vrai gnie de la France, le gnie oratoire, clatait en mme temps.
Cette jeune puissance de la parole gauloise domina, ds sa naissance,
Rome elle-mme. Les Romains prirent volontiers des Gaulois pour
matres, mme dans leur propre langue. Le premier rhteur  Rome fut
le Gaulois Gnipho (M. Antonius). Abandonn  sa naissance, esclave 
Alexandrie, affranchi, dpouill par Sylla, il se livra d'autant plus
 son gnie. Mais la carrire de l'loquence politique tait ferme 
un malheureux affranchi gaulois. Il ne put exercer son talent qu'en
dclamant publiquement aux jours de march. Il tablit sa chaire dans
la maison mme de Jules Csar. Il y forma  l'loquence les deux
grands orateurs du temps, Csar lui-mme et Cicron.

[Note 53: Strab., l. IV: Rome soumit les Gaulois bien plus aisment
que les Espagnols.--Discours de Claude, ap. Tacit., Annal. II, c.
XIV: Si cuncta bella recenseas, nullum breviore spatio quam adversus
Gallos confectum: continua inde ac firma pax.--Hirtius ad Cs., l.
VIII, c. XLIX: Csar... defessam tot adversis prliis Galliam,
conditione parendi meliore, facile in pace continuit.--Dio. C., l.
LII, ap. Scr. R. Fr. I, p. 520: Auguste dfendit aux snateurs de
sortir de l'Italie sans son autorisation; ce qui s'observe encore
aujourd'hui; aucun snateur ne peut voyager, si ce n'est en Sicile ou
en Narbonnaise.]

[Note 54: Strab., l. IV, ap. Scr. Fr. I, 9. Cette ville avait rendu
les Gaulois tellement _philhellnes_, qu'ils crivaient en grec
jusqu'aux formules des contrats, et aujourd'hui elle a persuad aux
Romains les plus distingus de faire le voyage de Massalie, au lieu
du voyage d'Athnes.--Les villes payaient sur les revenus publics
des sophistes et des mdecins. Juvnal: De conducendo loquitur jam
rhetore Thule.--Martial (l. VII, 87) se flicite de ce qu' Vienne
les femmes mme et les enfants lisent ses posies.--Les coles les
plus clbres taient celles de Marseille, d'Autun, de Toulouse, de
Lyon, de Bordeaux. Ce fut dans cette dernire que persista le plus
longtemps l'enseignement du grec.]

[Note 55: Strab., _ibid._ Chez les Marseillais, on ne voit point de
dot au-dessus de cent pices d'or; on n'en peut mettre plus de cinq 
un habit, et autant pour l'ornement d'or. Tacit. Vit. Agricol., c.
IV; Arcebat eum (Agricolam) ab inlecebris peccantium, prter ipsius
bonam integramque naturam, quod statim parvulus sedem ac magistram
studiorum Massiliam habuerit, locum grca comitate et provinciali
parcimonia mixtum ac bene compositum.--On trouve dans Athne, l.
XII, c. V, un proverbe qui semble contredire ces autorits ([Grec:
pleusais eis Massalian]).]

[Note 56: Pline en cite trois, qui eurent une vogue prodigieuse
au premier sicle; l'un d'eux donna un million pour rparer les
fortifications de sa ville natale.]

[Note 57: N prs de Marseille.]

La victoire de Csar, qui ouvrit Rome aux Gaulois, leur permit de
parler en leur propre nom, et d'entrer dans la carrire politique.
Nous voyons, sous Tibre, les Montanus au premier rang des orateurs,
et pour la libert et pour le gnie. Caligula, qui se piquait
d'loquence, eut deux Gaulois loquents pour amis. L'un, Valrius
Asiaticus, natif de Vienne, honnte homme, selon Tacite, finit
par conspirer contre lui, et prit sous Claude par les artifices
de Messaline, comme coupable d'une popularit ambitieuse dans les
Gaules. L'autre, Domitius Afer, de Nmes, consul sous Caligula,
loquent, corrompu, fougueux accusateur, mourut d'indigestion. La
capricieuse mulation de Caligula avait failli lui tre funeste,
comme celle de Nron le fut  Lucain. L'empereur apporte un jour un
discours au snat; cette pice fort travaille, o il esprait s'tre
surpass lui-mme, n'tait rien moins qu'un acte d'accusation contre
Domitius, et il concluait  la mort. Le Gaulois, sans se troubler,
parut moins frapp de son danger que de l'loquence de l'empereur.
Il s'avoua vaincu, dclara qu'il n'oserait plus ouvrir la bouche
aprs un tel discours, et leva une statue  Caligula. Celui-ci
n'exigea plus sa mort; il lui suffisait de son silence.

Dans l'art gaulois, ds sa naissance, il y eut quelque chose
d'imptueux, d'exagr, de tragique, comme disaient les anciens.
Cette tendance fut remarquable dans ses premiers essais. Le Gaulois
Znodore, qui se plaisait  sculpter de petites figures et des
vases avec la plus dlicieuse dlicatesse, leva dans la ville des
Arvernes le colosse du Mercure gaulois. Nron, qui aimait le grand,
le prodigieux, le fit venir  Rome pour lever au pied du Capitole sa
statue haute de cent vingt pieds, cette statue qu'on voyait du mont
Albano. Ainsi une main gauloise donnait  l'art cet essor vers le
gigantesque, cette ambition de l'infini, qui devait plus tard lancer
les votes de nos cathdrales.

gale de l'Italie pour l'art et la littrature, la Gaule ne tarda pas
 influer d'une manire plus directe sur les destines de l'Empire.
Sous Csar, sous Claude, elle avait donn des snateurs  Rome;
sous Caligula, un consul. L'Aquitain Vindex prcipita Nron, leva
Galba; le Toulousain Bec[58] (Antonius Primus), ami de Martial et
pote lui-mme, donna l'empire  Vespasien; le Provenal Agricola
soumit la Bretagne  Domitien; enfin d'une famille de Nmes sortit
le meilleur empereur que Rome ait eu, le pieux Antonin, successeur
des deux Espagnols Trajan et Adrien, pre adoptif de l'Espagnol[59]
Marc-Aurle. Le caractre sophistique de tous ces empereurs
philosophes et rhteurs tient  leurs liaisons avec la Gaule, au
moins autant qu' leur prdilection pour la Grce. Adrien avait pour
ami le sophiste d'Arles, Favorinus, le matre d'Aulu-Gelle, cet
homme bizarre, qui crivit un livre contre pictte, un loge de la
laideur, un pangyrique de la fivre quarte. Le principal matre de
Marc-Aurle fut le Gaulois M. Cornlius Fronto, qui, d'aprs leur
correspondance, parat l'avoir dirig bien au del de l'ge o l'on
suit les leons des rhteurs.

[Note 58: Ou _Becco_. Sutone: Id valet gallinacei rostrum.--_Bek_
(Armor.), _Big_ (Kymr.), _Gob_ (Gal.).]

[Note 59: Leurs familles, du moins, taient originaires d'Espagne.]

Gaulois par sa naissance[60], Syrien par sa mre, Africain par son
pre, Caracalla prsente ce discordant mlange de races et d'ides
qu'offrait l'Empire  cette poque. En un mme homme, la fougue du
Nord, la frocit du Midi, la bizarrerie des croyances orientales,
c'est un monstre, une Chimre. Aprs l'poque philosophique et
sophistique des Antonins, la grande pense de l'Orient, la pense de
Csar et d'Antoine s'tait rveille, ce mauvais rve qui jeta dans
le dlire tant d'empereurs, et Caligula, et Nron, et Commode; tous
possds, dans la vieillesse du monde, du jeune souvenir d'Alexandre
et d'Hercule. Caligula, Commode, Caracalla, semblent s'tre crus
des incarnations de ces deux hros. Ainsi les califes fatimites et
les modernes lamas du Thibet se sont rvrs eux-mmes comme dieux.
Cette ide, si ridicule au point de vue grec et occidental, n'avait
rien de surprenant pour les sujets orientaux de l'Empire, gyptiens
et Syriens. Si les empereurs devenaient dieux aprs leur mort, ils
pouvaient fort bien l'tre de leur vivant.

[Note 60: N  Lyon.]

Au Ier sicle de l'Empire, la Gaule avait fait des empereurs, au
IIe elle avait fourni des empereurs gaulois, au IIIe elle essaya
de se sparer de l'Empire qui s'croulait, de former un empire
gallo-romain. Les gnraux qui, sous Gallien, prirent la pourpre
dans la Gaule, et la gouvernrent avec gloire, paraissent avoir t
presque tous des hommes suprieurs. Le premier, Posthumius, fut
surnomm le restaurateur des Gaules[61]. Il avait compos son arme,
en grande partie, de troupes gauloises et franciques. Il fut tu
par ses soldats pour leur avoir refus le pillage de Mayence, qui
s'tait rvolte contre lui. Je donne ailleurs l'histoire de ses
successeurs, de l'armurier Marius, de Victorinus et Victoria, la
_Mre des Lgions_, enfin de Ttricus, qu'Aurlien eut la gloire de
traner derrire son char avec la reine de Palmyre[62]. Quoique ces
vnements aient eu la Gaule pour thtre, ils appartiennent moins 
l'histoire du pays qu' celle des armes qui l'occupaient.

[Note 61: Zozim., l. I.--P. Oros., l. VII: Invasit tyrannidem,
multo quidem reipublic commodo.--Trebell. Pollio, ad ann. 260:
Posthumius... Gallias ab omnibus circumfluentibus barbaris
validissime vindicavit.--Nimius amor erga Posthumium omnium erat in
gallica gente populorum, quod submotis omnibus germanicis gentibus,
romanum in pristinam securitatem revocasset imperium. Ab omni
exercitu et ab omnibus Gallis Posthumius gratanter acceptus talem se
prbuit per annos septem, ut Gallias instauraverit. On lit sur une
mdaille de Posthumius: RESTITUTORI GALLI. Script. Fr. I, 538.]

[Note 62: Voyez mon article ZNOBIE. (_Biog. univ._)]

La plupart de ces empereurs provinciaux, de ces _tyrans_, comme on
les appelait, furent de grands hommes; ceux qui leur succdrent
et qui rtablirent l'unit de l'Empire, les Aurlien, les Probus,
furent plus grands encore. Et cependant l'Empire s'croulait dans
leurs mains. Ce ne sont pas les barbares qu'il en faut accuser;
l'invasion des Cimbres sous la Rpublique avait t plus formidable
que celles du temps de l'Empire. Ce n'est pas mme aux vices des
princes qu'il faut s'en prendre. Les plus coupables, comme hommes,
ne furent pas les plus odieux. Souvent les provinces respirrent
sous ces princes cruels qui versaient  flots le sang des grands
de Rome. L'administration de Tibre fut sage et conome, celle de
Claude douce et indulgente. Nron lui-mme fut regrett du peuple,
et pendant longtemps son tombeau tait toujours couronn de
fleurs nouvelles[63]. Sous Vespasien, un faux Nron fut suivi avec
enthousiasme dans la Grce et l'Asie. Le titre qui porta Hliogabal
 l'empire fut d'tre cru petit-fils de Septime-Svre et fils de
Caracalla.

[Note 63: _Tibre._ Dans l'affaire de Srnus, Tibre se dclara
pour les accusateurs, _contra morem suum_. Tacite, _Annal._, l. IV,
c. XXX.--Accusatores, si facultas incideret, poenis afficiebantur.
L. VI, c. XXX.--Les biens d'un grand nombre d'usuriers ayant
t vendus au profit du fisc: Tulit opem Csar, disposito per
mensas millies sestertio, factaque mutuandi copia sine usuris per
triennium, si debitor populo in duplum prdiis cavisset. Sic refecta
fides. _Annal._, liv. VI, c. XVII.--Prsidibus onerandas tributo
provincias suadentibus rescripsit: Boni pastoris esse tondere
pecus, non deglubere. Sueton., in Tiber., c. XXXII.--Principem
prstitit, etsi varium, commodiorem tamen spius, et ad utilitates
publicas proniorem. Ac primo eatenus interveniebat, ne quid perperam
fieret... Et si quem reorum elabi gratia rumor esset, subitus aderat,
judicesque... religionis et nox de qua cognescerent, admonebat:
atque etiam si qua in publicis moribus desidia aut mala consuetudine
labarent, corrigenda suscepit. C. XXXIII.--Ludorum ac munerum
impensas corripuit, mercedibus scenicorum rescissis, paribusque
gladiatorum ad certum numerum redactis...; adhibendum supellectili
modum censuit. Annomamque macelli, senatus arbitratu, quotannis
temperandam, etc.--Et parcimoniam publicam exemplo quoque juvit.
C. XXXIV.--Neque spectacula omnimo edidit. C. XLVII.--In primis
tuend pacis a grassaturis, ac latrociniis sediotionumque licentia,
curam habuit, etc.--Abolevit et jus moremque asylorum, qu usquam
erant. C. XXXVII.

_Nron._ Non defuerunt qui per longum tempus vernis stivisque
floribus tumulum ejus ornarent, ac mod imagines prtextatas in
Rostris prferrent, modo edicta, quasi viventis, et brevi magno
inimicorum malo reversuri. Quid etiam Vologesus, Parthorum rex,
missis ad senatum legatis de instauranda societate, hoc etiam
magnopere oravit, ut Neronis memoria coleretur. Denique cum post
viginti annos exstitisset conditionis incert, qui se Neronem esse
jactaret, tam favorabile nomen ejus apud Parthos fuit, ut vehementer
adjutus, et vix redditus sit. Suet., in Nerone, c. LVII.]

Sous les empereurs, les provinces n'eurent plus, comme sous la
Rpublique,  changer tous les ans de gouverneurs. Dion fait remonter
cette innovation  Auguste. Sutone en accuse la ngligence de
Tibre. Mais Josphe dit expressment qu'il en agit ainsi pour
soulager les peuples. En effet, celui qui restait dans une province
finissait par la connatre, par y former quelques liens d'affection,
d'humanit, qui modraient la tyrannie. Ce ne fut plus, comme sous
la Rpublique, un fermier impatient de faire sa main, pour aller
jouir  Rome. On sait la fable du renard dont les mouches sucent le
sang; il refuse l'offre du hrisson qui veut l'en dlivrer; d'autres
viendraient affames, dit-il; celles-ci sont soles et gorges.

Les procurateurs, hommes de rien, cratures du prince, et
responsables envers lui, eurent  craindre sa surveillance.
S'enrichir, c'tait tenter la cruaut d'un matre qui ne demandait
pas mieux que d'tre svre par avidit.

Ce matre tait un juge pour les grands et pour les petits. Les
empereurs rendaient eux-mmes la justice. Dans Tacite, un accus
qui craint les prjugs populaires veut tre jug par Tibre, comme
suprieur  de tels bruits. Sous Tibre, sous Claude, des accuss
chappent  la condamnation par un appel  l'empereur. Claude, press
de juger dans une affaire o son intrt tait compromis, dclare
qu'il jugera lui-mme, pour montrer dans sa propre cause combien il
serait juste dans celle d'autrui; personne, sans doute, n'aurait os
dcider contre l'intrt de l'empereur.

Domitien rendait la justice avec assiduit et intelligence; souvent
il cassait les sentences des centumvirs, suspects d'tre influencs
par l'intrigue[64]. Adrien consultait sur les causes soumises 
son jugement, non ses amis, mais les jurisconsultes. Septime-Svre
lui-mme, ce farouche soldat, ne se dispensa pas de ce devoir, et,
dans le repos de sa villa, il jugeait et entrait volontiers dans
le dtail minutieux des affaires. Julien est de mme cit pour son
assiduit  remplir les fonctions de juge. Ce zle des empereurs pour
la justice civile balanait une grande partie des maux de l'Empire;
il devait inspirer une terreur salutaire aux magistrats oppresseurs,
et remdier dans le dtail  une infinit d'abus gnraux.

[Note 64: _Tibre._ Petitum est a principe cognitionem exciperet:
quod ne reus quidem abnuebat, studia populi et patrum metuens:
contra, Tiberium spernendis rumoribus validum... veraque... judice ab
uno facilius discerni: odium et invidiam apud multos valere... Paucis
familiarium adhibitis, minas accusantium, et hinc preces audit,
integramque causam ad senatum remittit. Tacit., _Annal._, l. III, c.
X.

Messalinus... a primoribus civitatis revincebatur: iisqu
instantibus ad imperatorem provocavit. Tacit., _Annal._, l. VI, c.
V.--Vulcatius Tullinus, ac Marcellus, senatores, et Calpurnius,
eques romanus, appellato principe instantem damnationem frustrati.
_Ibid._, l. XII, c. XXVIII.--Deux dlateurs puissants, Domitius Afer
et P. Dolabella, s'tant associs pour perdre Quintilius Varus,
restitit tamen senatus et opperiendum imperatorem censuit, quod unum
urgentium malorum suffugium in tempus erat. _Ibid._, liv. IV, c.
LXVI.

_Claude._ Alium interpellatum ab adversariis de propria lite
negantemque cognitionis rem, sed ordinarii juris esse, agere causam
confestim apud se coegit, proprio negotio documentum daturum, quam
quus judex in alieno negotio futurus esset. Sueton., in Claudio, c.
V.

_Domitien._ Jus diligenter et industrie dixit, plerumque et in foro
pro tribunali extra ordinem ambitiosas centumvirorum sententias
recidit. Suet., in Dom., c. VIII.]

Mme sous les plus mauvais empereurs, le droit civil prit toujours
d'heureux dveloppements. Le jurisconsulte Nerva, aeul de l'empereur
de ce nom (disciple du rpublicain Labon, l'ami de Brutus et le
fondateur de l'cole stocienne de jurisprudence), fut le conseiller
de Tibre. Papinien et Ulpien fleurirent au temps de Caracalla et
d'Hlagabal, comme Dumoulin, l'Hpital, Brisson, sous Henri II,
Charles IX et Henri III. Le droit civil se rapprochant de plus en
plus de l'quit naturelle, et par consquent du sens commun des
nations, devint le plus fort lien de l'Empire et la compensation de
la tyrannie politique.

Cette tyrannie des princes, celle des magistrats bien autrement
onreuse, n'tait pas la cause principale de la ruine de l'Empire.
Le mal rel qui le minait ne tenait ni au gouvernement, ni 
l'administration. S'il et t simplement de nature administrative,
tant de grands et bons empereurs y eussent remdi. Mais c'tait un
mal social, et rien ne pouvait en tarir la source,  moins qu'une
socit nouvelle ne vint remplacer la socit antique. Ce mal
tait l'esclavage; les autres maux de l'Empire, au moins pour la
plupart, la fiscalit dvorante, l'exigence toujours croissante du
gouvernement militaire, n'en taient, comme on va le voir, qu'une
suite, un effet direct ou indirect. L'esclavage n'tait point un
rsultat du gouvernement imprial. Nous le trouvons partout chez les
nations antiques. Tous les auteurs nous le montrent en Gaule avant la
conqute romaine. S'il nous apparat plus terrible et plus dsastreux
dans l'Empire, c'est d'abord que l'poque romaine nous est mieux
connue que celles qui prcdent. Ensuite, le systme antique tant
fond sur la guerre, sur la conqute de l'homme (l'industrie est la
conqute de la nature), ce systme devait, de guerre en guerre, de
proscription en proscription, de servitude en servitude, aboutir
vers la fin  une dpopulation effroyable. Tel peuple de l'antiquit
pouvait, comme ces sauvages d'Amrique, se vanter d'avoir mang
cinquante nations.

J'ai dj indiqu dans mon _Histoire romaine_ comment, la classe
des petits cultivateurs ayant peu  peu disparu, les grands
propritaires, qui leur succdrent, y supplrent par les esclaves.
Ces esclaves s'usaient rapidement par la rigueur des travaux qu'on
leur imposait; ils disparurent bientt  leur tour. Appartenant en
grande partie aux nations civilises de l'antiquit, Grecs, Syriens,
Carthaginois, ils avaient cultiv les arts pour leurs matres. Les
nouveaux esclaves qu'on leur substitua[65], Thraces, Germains,
Scythes, purent tout au plus imiter grossirement les modles que
les premiers avaient laisss. D'imitation en imitation, tous les
objets qui demandaient quelque industrie devinrent de plus en plus
grossiers. Les hommes capables de les confectionner, se trouvant
aussi de plus en plus rares, les produits de leur travail enchrirent
chaque jour. Dans la mme proportion devaient augmenter les salaires
de tous ceux qu'employait l'tat. Le pauvre soldat qui payait la
livre de viande cinquante sous[66] de notre monnaie, et la plus
grossire chaussure vingt-deux francs, ne devait-il pas tre tent
de rclamer sans cesse de nouveaux adoucissements  sa misre et de
faire des rvolutions pour les obtenir? On a beaucoup dclam contre
la violence et l'avidit des soldats, qui, pour augmenter leur solde,
faisaient et dfaisaient les empereurs. On a accus les exactions
cruelles de Svre, de Caracalla, des princes qui puisaient le pays
au profit du soldat. Mais a-t-on song au prix excessif de tous les
objets qu'il tait oblig d'acheter sur une solde bien modique? Les
lgionnaires rvolts disent dans Tacite: On estime  dix as par
jour notre sang et notre vie. C'est l-dessus qu'il faut avoir des
habits, des armes, des tentes; qu'il faut payer les congs qu'on
obtient, et se racheter de la barbarie du centurion, etc.[67].

[Note 65: On a trouv  Antibes l'inscription suivante:

         D. M.
    PVERI SEPTENTRI
   ONIS ANNOR XII QUI
   ANTIPOLI IN THEATRO
  BIDVO SALTAVIT ET PLA
         CVIT.

Aux mnes de l'enfant Septentrion, g de douze ans, qui parut deux
jours au thtre d'Antibes, dansa et plut. Ce pauvre enfant est
videmment un de ces esclaves qu'on levait pour les louer  grand
prix aux entrepreneurs de spectacles, et qui prissaient victimes
d'une ducation barbare. Je ne connais rien de plus tragique que
cette inscription dans sa brivet, rien qui fasse mieux sentir la
duret du monde romain... Parut deux jours au thtre d'Antibes,
dansa et plut. Pas un regret. N'est-ce pas l en effet une destine
bien remplie! Nulle mention de parents; l'esclave tait sans famille.
C'est encore une singularit qu'on lui ait lev un tombeau. Mais les
Romains en levaient souvent  leurs joujoux briss. Nron btit un
monument aux mnes d'un vase de cristal.]

[Note 66: Voy. M. Moreau de Jonns, _Tableau du prix moyen des
denres_ d'aprs l'dit de Diocltien retrouv  Stratonic: Une
paire de _calig_ (la plus grossire chaussure) cotait 22 fr. 50
c.; la livre de viande de boeuf ou de mouton, 2 fr. 50 c.; de porc,
3 fr. 60 c.; le vin de dernire qualit, 1 fr. 80 c. le litre; une
oie grasse, 45 fr.; un livre, 33 fr.; un poulet, 13 fr.; un cent
d'hutres, 22 fr., etc.]

[Note 67: Tacite.--L'empereur finit par tre oblig d'habiller et
nourrir le soldat. Lampride.]

Ce fut bien pis encore lorsque Diocltien eut cr une autre arme,
celle des fonctionnaires civils. Jusqu' lui il existait un pouvoir
militaire, un pouvoir judiciaire, trop souvent confondus. Il cra,
ou du moins complta, le pouvoir administratif. Cette institution si
ncessaire n'en fut pas moins  sa naissance une charge intolrable
pour l'Empire dj ruin. La socit antique, bien diffrente de la
ntre, ne renouvelait pas incessamment la richesse par l'industrie.
Consommant toujours et ne produisant plus, depuis que les gnrations
industrieuses avaient t dtruites par l'esclavage, elle demandait
toujours davantage  la terre, et les mains qui la cultivaient, cette
terre, devenaient chaque jour plus rares et moins habiles.

Rien de plus terrible que le tableau que nous a laiss Lactance
de cette lutte meurtrire entre le fisc affam et la population
impuissante qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. Tellement
grande tait devenue la multitude de ceux qui recevaient en
comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'normit
des impts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs
devenaient dserts, et les cultures se changeaient en forts... Je ne
sais combien d'emplois et d'employs fondirent sur chaque province,
sur chaque ville, _Magistri_, _Rationales_, vicaires des prfets.
Tous ces gens-l ne connaissaient que condamnations, proscriptions,
exactions; exactions, non pas frquentes, mais perptuelles, et dans
les exactions d'intolrables outrages... Mais la calamit publique,
le deuil universel, ce fut quand le flau du cens ayant t lanc
dans les provinces et les villes, les censiteurs se rpandirent
partout, bouleversrent tout: vous auriez dit une invasion ennemie,
une ville prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de
terre, on comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les
btes, on enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets,
les cris de la torture; l'esclave fidle tait tortur contre son
matre, la femme contre son mari, le fils contre son pre; et, faute
de tmoignage, on les torturait pour dposer contre eux-mmes; et
quand ils cdaient, vaincus par la douleur, on crivait ce qu'ils
n'avaient pas dit. Point d'excuse pour la vieillesse ou la maladie;
on apportait les malades, les infirmes. On estimait l'ge de chacun,
on ajoutait des annes aux enfants, on en tait aux vieillards;
tout tait plein de deuil et de consternation. Encore ne s'en
rapportait-on pas  ces premiers agents; on en envoyait toujours
d'autres pour trouver davantage, et les charges doublaient toujours,
ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant au hasard, pour ne pas
paratre inutiles. Cependant les animaux diminuaient, les hommes
mouraient, et l'on n'en payait pas moins l'impt pour les morts[68].

[Note 68: Lactant. de M. persecut, c. VII, 23. Ade major esse
coeperat numerus accipientium quam dantium... Filii adversus parentes
suspendebantur...--Une sorte de guerre s'tablit entre le fisc et la
population, entre la torture et l'obstination du silence. Erubescit
apud eos, si quis non inficiando tributa in corpore vibices
ostendat. Ammian. Marc., in Comment. Cod. Theod., lib. XI, tit. 7,
leg 3.]

Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endures par
les hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs
dpendants, dont l'tat devenait chaque jour plus voisin de
l'esclavage. C'est  eux que les propritaires rendaient tous les
outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents
impriaux. Leur misre et leur dsespoir furent au comble  l'poque
dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs
des Gaules prirent les armes sous le nom de _Bagaudes_[69]. En
un instant ils furent matres de toutes les campagnes, brlrent
plusieurs villes, et exercrent plus de ravages que n'auraient pu
faire les barbares. Ils s'taient choisi deux chefs, lianus et
Amandus, qui, selon une tradition, taient chrtiens. Il ne serait
pas tonnant que cette rclamation des droits naturels de l'homme
et t en partie inspire par la doctrine de l'galit chrtienne.
L'empereur Maximien accabla ces multitudes indisciplines. La
colonne de Cussy, en Bourgogne, semble avoir t le monument de sa
victoire[70]; mais longtemps encore aprs, Eumne nous parle des
Bagaudes dans un de ses pangyriques. Idace mentionne plusieurs
fois les Bagaudes de l'Espagne[71]. Salvien surtout dplore leur
infortune: Dpouills par des juges de sang, ils avaient perdu les
droits de la libert romaine; ils ont perdu le nom de Romains. Nous
leur imputons leur malheur, nous leur reprochons ce nom que nous leur
avons fait. Comment sont-ils devenus _Bagaudes_, si ce n'est par
notre tyrannie, par la perversit des juges, par leurs proscriptions
et leurs rapines?

[Note 69: Prosper Aquit., in Chronic: Omnia pene Galliarum servitia
in _Bagaudam_ conspiravere. Ducange, v, BAGAUD, BACAUD, EX Paul.
Oros., l. VII, c. XV; Eutrop., lib. IX; Hieronymus in Chronico
Euseb.: Diocletianus consortem regni Herculium Maximianum assumit,
qui, rusticorum multitudine oppressa, qu factioni su Bacaudarum
nomen inciderat, pacem Gallis reddit. Victor Scotti: Per Galliam
excita manu agrestium ac latronum, quos Bagaudas incol vocant, etc.
Panius Eutropii interpres Gr.: [Grec: Stasiaxontos de en Gallois
tou agroikikou, kai Bakaudas kalountas tous synkrotthentas, onoma de
esti touto tyrannous dloun epichrious... Bageuein] est vagari apud
Suidam. At cum Gallicam vocem esse indicet Aurelius Victor, quid si
 _Bagat, vel Bagad_, qu vox Armoricis et Wallis, proinde veteribus
Gallis, turmam sonat, et hominum collectionem?--Catholicum Armoricum:
_Bagat_, Gall., assemble, multitude de gens, troupeau.--Cterum
_Baogandas_, seu _Baogaudas_, habet prima Salviani editio, ann.
1530.--_Baugaredos_ vocat liber de castro Ambasi, num. 8.
_Baccharidas_, Idacius in Chronico, in Dieclotiano.--Non desunt, qui
Parisienses vulg _Badauts_ per ludibrium appellant, tanquam a primis
Bagaudis ortum duxerint.--Turner, Hist. of A. I. _Bagach_, in Irish,
in warlike. _Bagach_, in Erse is fighting.--_Bagad_, in Welsh, is
multitude.--Saint-Maur-des-Fosss, prs Paris, s'appelait le chteau
des Bagaudes. _Voy._ Vit. S. Baboleni.]

[Note 70: Millin.]

[Note 71: Sous les rois Rechila et Thodoric.]

Ces fugitifs contriburent sans doute  fortifier Carausius dans son
usurpation de la Bretagne. Ce Mnapien (n prs d'Anvers) avait t
charg d'arrter avec une flotte les pirates francs qui passaient
sans cesse en Bretagne; il les arrtait, mais au retour, et profitait
de leur butin. Dcouvert par Maximien, il se dclara indpendant en
Bretagne, et resta pendant sept ans matre de cette province et du
dtroit.

L'avnement de Constantin et du christianisme fut une re de joie et
d'esprance. N en Bretagne, comme son pre, Constance Chlore[72], il
tait l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Aprs
la mort de son pre, il rduisit le nombre de ceux qui payaient la
capitation en Gaule de vingt-cinq mille  dix-huit mille[73]. L'arme
avec laquelle il vainquit Maxence devait appartenir, en grande
partie,  cette dernire province.

[Note 72: Schpflin adopte cependant une autre opinion. _V._ sa
dissertation: _Constantinus magnus non fuit Britannus_. Ble, 1741,
in-4.]

[Note 73: Eumne. Une grande partie du territoire d'Autun tait sans
culture.]

Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se prsente
 l'Empire comme un librateur, un sauveur: Loin! s'crie-t-il,
loin du peuple les mains rapaces des agents fiscaux[74]! tous ceux
qui ont souffert de leurs concussions peuvent en instruire les
prsidents des provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons 
tous d'adresser leurs plaintes  tous les comtes de provinces ou au
prfet du prtoire, s'il est dans le voisinage, afin qu'instruits de
tels brigandages, nous les fassions expier par les supplices qu'ils
mritent.

[Note 74: Cessent jam nunc rapaces officialium manus... Lex
Constantin, in Cod. Theod., lib. I, tit. VII, leg. 1.--Si quis
est cujuscumque loci, ordinis, dignitatis, qui se in quemcumque
judicum, comitum, amicorum, vel palatinorum meorum, aliquid...
manifeste probare posse confidit, quod non integre, atque juste
gessisse videatur, intrepidus et securus accedat; interpellet me,
ipse audiam omnia... si probaverit, ut dixi, ipse me vindicabo de
eo, qui me usque ad hoc tempus simulata integritate deceperit.
Illum autem, qui hoc prodiderit, et comprobaverit, in dignitatibus
et rebus augebo. Ex lege Constantini, in Cod. Theod., lib. IX,
tit. I, leg. 4.--Si pupilli, vel vidu, aliique fortun injuria
miserabiles, judicium nostr serenitatis oraverint, prsertim cum
alicujus potentiam perhorrescant, cogantur eorum adversarii examini
nostri su copiam facere. (Ex lege Constantini, lib. I, tit., leg.
2.)--A secta indictione... ad undecimam nuper transactam, tm
curiis, quam possessori... reliqua indulgemus: ita ut qu in istis
viginti annis... sive in speciebus, sive pecunia... debentur, nomine
reliquorum omnibus concedantur: nihil de his viginti annis speret
publicorum cumulus horreorum, nihil arca amplissim prfectur, nihil
utrumque nostrum rarium. Constantin., in Cod. Theod., lib. XI, tit.
XXVIII, leg. 16.--Quinque annorum reliqua nobis remisisti, dit
Eumne  Constantin. V. Ammian. Marc., in Commod. Cod. Theod., lib.
XI, tit. XXVII, leg. 1.]

Ces paroles ranimrent l'Empire. La vue seule de la croix triomphante
consolait dj les coeurs. Ce signe de l'galit universelle donnait
une vague et immense esprance. Tous croyaient arrive la fin de
leurs maux.

Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances
matrielles de la socit. Les empereurs chrtiens n'y remdirent
pas mieux que leurs prdcesseurs. Tous les essais qui furent faits
n'aboutirent qu' montrer l'impuissance dfinitive de la loi. Que
pouvait-elle, en effet, sinon tourner dans un cercle sans issue?
Tantt elle s'effrayait de la dpopulation, elle essayait d'adoucir
le sort du colon, de le protger contre le propritaire[75], et
le propritaire criait qu'il ne pouvait plus payer l'impt; tantt
elle abandonnait le colon, le livrait au propritaire, l'enfonait
dans l'esclavage, s'efforait de l'enraciner  la terre; mais le
malheureux mourait ou fuyait, et la terre devenait dserte. Ds le
temps d'Auguste, la grandeur du mal avait provoqu des lois qui
sacrifiaient tout  l'intrt de la population, mme la morale[76].
Pertinax avait assur la proprit et l'immunit des impts pour dix
ans  ceux qui occuperaient les terres dsertes en Italie, dans les
provinces et chez les rois allis[77]. Aurlien l'imita. Probus fut
oblig de transplanter de la Germanie des hommes et des boeufs pour
cultiver la Gaule[78]. Il fit replanter les vignes arraches par
Domitien. Maximien et Constance Chlore transportrent des Francs et
d'autres Germains dans les solitudes du Hainaut, de la Picardie, du
pays de Langres; et cependant la dpopulation augmentait dans les
villes, dans les campagnes. Quelques citoyens cessaient de payer
l'impt: ceux qui restaient payaient d'autant plus. Le fisc, affam
et impitoyable, s'en prenait de tout dficit aux curiales, aux
magistrats municipaux.

[Note 75: Quisquis colonus plus a domino exigitur, quam ante
consueverat et quam in anterioribus temporibus exactum est, adeat
judicem... et facinus comprobet: ut ille qui convincitur amplius
postulare, quam accipere consueverat, hoc facere in posterum
prohibeatur, prius reddito quod superexactione perpetrata noscitur
extorsisse. Constant., in Cod. Justinian., lib. XI, tit. XLIX.

Apud quemcumque coloris juris alieni fuerit inventus, is non
solum eundem origini su restituat... ipsos etiam colonos, qui
fugam meditantur, in servilem conditionem ferro ligari conveniet,
ut officia qu liberis congruunt, merito servilis condemnationis
compellantur implere. Ex lege Constantin., in Cod. Theod., lib. V,
leg. 9, l. I.--Si quis colonus originalis, vel inquilinus, ante
trigenta annos de possessione discessit, neque ad solum genitale...
repetitus est, omnis ab ipso, vel a quo forte possidetur, calumnia
penitus excludatur... Ex lege Hon. et Theod., in Cod. Theod., lib.
V, tit. X, leg. 1.--In causis civilibus hujusmodi hominum generi
adversus dominos, vel patronos aditum intercludimus, et vocem negamus
(exceptis superexactionibus in quibus retro principes facultatem
eis super hoc interpellandi prbuerunt). Arc. et Hon., in Cod.
Justin., lib. XI, tit. XLIX.--Si quis alienum colonum suscipiendum,
retinendumve crediderit, duas auri libras ei cogatur exsolvere, cujus
agros transfuga cultore vacuaverit: ita ut eundem cum omni peculio
suo et agnitione restituat. Theod. et Valent., in Cod. Just., lib.
XI, tit. LI, leg. 1.

La loi finit par identifier le colon  l'esclave: Le colon change
de matre avec la terre vendue. Valent. Theod. et Arc., in Cod.
Justin., lib. XI, tit. XLIX, leg. 2.--Cod. Just., LI. Que les
colons soient lis par le droit de leur origine, et bien que, par
leur condition, ils paraissent des ingnus, qu'ils soient tenus pour
serfs de la terre sur laquelle ils sont ns.--Cod. Justin., tit.
XXXVII. Si un colon se cache ou s'efforce de se sparer de la terre
o il habite, qu'il soit considr comme ayant voulu se drober
frauduleusement  son patron, ainsi que l'esclave fugitif. Voyez le
_Cours_ de Guizot, t. IV.--M. de Savigny pense que leur condition
tait, en un sens, pire que celle des esclaves; car il n'y avait, 
son avis, aucun affranchissement pour les colons.]

[Note 76: Par la loi Julia, le coelebs ne peut rien recevoir d'un
tranger, ni de la plupart de ses _affines_, except celui qui prend
concubinam, liberorum qurendorum causa.]

[Note 77: Hrodien.]

[Note 78: Probi Epist. ad senatum, in Vopisc. Arantur Gallicana
rura barbaris bobus, et juga germanica captiva prbent nostris colla
cultoribus.

_Voyez_ Aurel. Vict., in Csar.--Vopisc. ad ann. 281.--Eutrop., lib.
IX.--Euseb. Chronic.--Sueton., in Dom., c. VII.

Eumen., Panegyr. Constant.: Sicut tuo, Maximiane Auguste, nutu
Nerviorum et Treverorum arva jacentia letus postliminio restitutus,
et receptus in leges Francus excoluit: ita nunc per victorias
tuas, Constanti Csar invicte, quidquid infrequens Ambiano et
Bellovaco et Tricassino solo Lingonicoque restabat, barbaro cultore
revirescit..., etc.]

Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il
faut parcourir l'effroyable code par lequel l'Empire essaye de
retenir le citoyen dans la cit qui l'crase, qui s'croule sur
lui. Les malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un
patrimoine[79] dans l'appauvrissement gnral, sont dclars les
_esclaves_, les _serfs_ de la chose publique. Ils ont l'honneur
d'administrer la cit, de rpartir l'impt  leurs risques et
prils; tout ce qui manque est  leur compte[80]. Ils ont l'honneur
de payer  l'empereur l'_aurum coronarium_. Ils sont l'_amplissime
snat_ de la cit, l'_ordre trs-illustre_ de la curie[81]. Toutefois
ils sentent si peu leur bonheur, qu'ils cherchent sans cesse  y
chapper. Le lgislateur est oblig d'inventer tous les jours des
prcautions nouvelles pour fermer, pour barricader la curie. tranges
magistrats, que la loi est oblige de garder  vue, pour ainsi
dire, et d'attacher  leur chaise curule[82]. Elle leur interdit de
s'absenter, d'habiter la campagne, de se faire soldats, de se faire
prtres; ils ne peuvent entrer dans les ordres qu'en laissant leur
bien  quelqu'un qui veuille bien tre curiale  leur place. La loi
ne les mnage pas: Certains hommes lches et paresseux dsertent les
devoirs de citoyens, etc., nous ne les librerons qu'autant qu'ils
mpriseront leur patrimoine. Convient-il que des esprits occups
de la contemplation divine conservent de l'attachement pour leurs
biens?...

[Note 79: Au moins vingt-sept _jugera_.]

[Note 80: Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne
peuvent vendre sans autorisation. (Code Thodosien.) Le curiale qui
n'a pas d'enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses
biens. Les trois autres quarts appartiennent  la curie.]

[Note 81: Toutefois la loi est bonne et gnreuse; elle ne ferme la
curie ni aux juifs ni aux btards. Ce n'est point une tache pour
l'ordre, parce qu'il lui importe d'tre toujours au complet. Cod.
Theod.]

[Note 82: Cod. Theod., l. X, t. XXXI. Non ante discedat quam,
insinuato judici desiderio, profiscendi licentiam consequatur.

_Ibid._, l. XII, t. XVIII. Curiales omnes jubemus interminatione
moneri, ne civitates fugiant aut deserant, rus habitanti causa;
fundum quem civitati prtulerint scientes fisco esse sociandum,
eoque rure esse carituros, cujus causa impios se, vitando patriam,
demonstrarint.

L. _si cohortalis_ 30. Cod. Theod., l. VIII, t. IV. Si quis ex
his ausus fuerit affectare militiam... ad conditionem propriam
retrabatur.--Cette disposition dsarmait tous les propritaires.

Quidam ignavi sectatores, desertis civitatum muneribus, captant
solitudines ac secreta..., L. _quidam_ 63, Cod. Theod., l. XXII,
t. I.--Nec enim eos aliter, nisi contemptis patrimoniis liberamus.
Quippe animos divina observatione devinctos non decet patrimoniorum
desideriis occupari. L. _curiales_ 104, ibid.]

L'infortun curiale n'a pas mme l'espoir d'chapper par la mort  la
servitude. La loi poursuit mme ses fils. Sa charge est hrditaire.
La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui lve des
victimes. Les mes tombrent alors de dcouragement. Une inertie
mortelle se rpandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha
par terre de lassitude et de dsespoir, comme la bte de somme se
couche sous les coups et refuse de se relever. En vain les empereurs
essayrent, par des offres d'immunits, d'exemptions, de rappeler
le cultivateur sur son champ abandonn[83]. Rien n'y fit. Le dsert
s'tendit chaque jour. Au commencement du Ve sicle, il y avait dans
l'_heureuse_ Campanie, la meilleure province de tout l'Empire, cinq
cent vingt-huit mille arpents en friche.

[Note 83: Constantin., in Cod. Justin., l. XI, t. LVIII, lex 1.
Prdia deserta decurionibus loci sui subsunt assignari debent, cum
immunitate triennii.

Honorii indulgentia Campani tributa, aliquot jugerum velut
desertorum et squalidorum... Quingena viginti octo millia quadraginta
duo jugera, qu Campania provincia, juxta inspectorum relationem et
veterum monumenta chartarum, in desertis et squalidis locis habere
dignoscitur, iisdem provincialibus concessimus, et chartas superflu
descriptionis cremari censemus. Arc. et Hon., in Cod. Theod., lib.
XI, tit. XXVIII, l. II.]

Tel fut l'effroi des empereurs  l'aspect de cette dsolation qu'ils
essayrent d'un moyen dsespr. Ils se hasardrent  prononcer
le mot de libert. Gratien exhorta les provinces  former des
assembles, Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[84], il
engagea, pria, menaa, pronona des amendes contre ceux qui ne s'y
rendraient pas. Tout fut inutile, rien ne rveilla le peuple engourdi
sous la pesanteur de ses maux. Dj il avait tourn ses regards
d'un autre ct. Il ne s'inquitait plus d'un empereur impuissant
pour le bien comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort,
tout au moins la mort sociale et l'invasion des barbares[85]. Ils
appellent l'ennemi, disent les auteurs du temps, ils ambitionnent la
captivit... Nos frres qui se trouvent chez les barbares se gardent
bien de revenir; ils nous quitteraient plutt pour aller les joindre;
et l'on est tonn que tous les pauvres n'en fassent pas autant, mais
c'est qu'ils ne peuvent emporter avec eux leurs petites habitations.

[Note 84: En 382, une loi porta: Soit que toutes les provinces
runies dlibrent en commun, soit que chaque province veuille
s'assembler en particulier, que l'autorit d'aucun magistrat ne mette
ni obstacle ni retard  des discussions qu'exige l'intrt public.
L. _sive integra_, 9, Cod. Theod., l. XII, t. XII. _Voyez_ Raynouard,
_Histoire du Droit municipal en France_, I, 192.

Voici les principales dispositions de la loi de 418:--I. L'assemble
est annuelle.--II. Elle se tient aux ides d'aot.--III. Elle
est compose des honors, des possesseurs et des magistrats de
chaque province.--IV. Si les magistrats de la Novempopulanie
et de l'Aquitaine, qui sont loignes, se trouvent retenus par
leurs fonctions, ces provinces, selon la coutume, enverront des
dputs.--V. La peine contre les absents sera de cinq livres
d'or pour les magistrats, et de trois pour les honors et les
curiales.--VI. Le devoir de l'assemble est de dlibrer sagement sur
les intrts publics. _Ibid._, p. 199.]

[Note 85: Mamertin., in Panegyr. Juliani: Ali, quas a vastitate
barbarica terrarum intervalla distulerant, judicum nomine a
nefariis latronibus obtinebantur ingenua indignis cruciatibus
corpora (lacerabantur); nemo ab injuria liber... ut jam barbari
desiderarentur, ut proptaretur a miseris fortuna captorum.--P.
Oros... Ut inveniantur quidam Romani, qui malint inter
barbaris pauperem libertatem, quam inter Romanos tributariam
servitutem.--Salvian. de Provid., l. V. Malunt enim sub specie
captivitatis vivere liberi, quam sub specie libertatis esse
captivi... nomen civium Romanorum aliquando... magno stimatum...
nunc ultro repudiatur.--Sic sunt... quasi captivi jugo hostium
pressi: tolerant supplicium necessitate, non voto: animo desiderant
libertatem, sed summam sustinent servitutem. Leviores his hostes,
quam exactores sunt, et res ipsa hoc indicat; ad hostes fugiunt,
ut vim exactionis evadant. Una et consentiens illic Roman plebis
oratio, ut liceat eis vitam... agere cum barbaris... Non solum
transfugere ab eis ad nos fratres nostri omnino nolunt, sed ut ad
eos confugiant, nos relinquunt; et quidem mirari satis non possunt,
quod hoc non omnes omnino faciunt tributarii pauperes... nisi quod
una causa tantum est, qua non faciunt, quia transferre illuc...
habitatiunculas familiasque non possunt; nam cum plerique eorum
agellos ac tabernacula sua deserant, ut vim exactionis evadant...
Nonnulli eorum... qui... fugati ab exactoribus deserunt... fundos
majorum expetunt, et coloni divitum fiunt.--_V._ aussi, dans
Priscus, l'Histoire d'un Grec rfugi prs d'Attila.]

Viennent donc les barbares. La socit antique est condamne. Le long
ouvrage de la conqute, de l'esclavage, de la dpopulation, est prs
de son terme. Est-ce  dire pourtant que tout cela se soit accompli
en vain, que cette dvorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois
d'o elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense.
Elle y laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fond la
_cit_; la Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus
des villes. Ces thtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que
nous admirons encore, sont le durable symbole de la civilisation
fonde par les Romains, la justification de leur conqute de la
Gaule. Telle est la force de cette organisation, qu'alors mme que la
vie paratra s'en loigner, alors que les barbares sembleront prs de
la dtruire, ils la subiront malgr eux. Il leur faudra, bon gr, mal
gr, habiter sous ces votes invincibles qu'ils ne peuvent branler;
ils courberont la tte, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils
sont, la loi de Rome vaincue. Ce grand nom d'Empire, cette ide de
l'galit sous un monarque, si oppose au principe aristocratique
de la Germanie, Rome l'a dpose sur cette terre. Les rois barbares
vont en faire leur profit. Cultive par l'glise, accueillie dans
la tradition populaire, elle fera son chemin par Charlemagne et
par saint Louis. Elle nous amnera peu  peu  l'anantissement de
l'aristocratie,  l'galit,  l'quit des temps modernes.

Voil pour l'ordre civil. Mais  ct de cet ordre un autre s'est
tabli, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempte
de l'invasion barbare. Le titre romain de _defensor civitatis_
va partout passer aux vques. Dans la division des diocses
ecclsiastiques subsiste celle des diocses impriaux. L'universalit
impriale est dtruite, mais l'universalit catholique apparat.
La primatie de Rome commence  poindre confuse et obscure[86]. Le
monde du moyen ge se maintiendra et s'ordonnera par l'glise; sa
hirarchie naissante est un cadre sur lequel tout se place ou se
modle.  elle, l'ordre extrieur et la vie intrieure. Celle-ci
est surtout dans les moines. L'ordre de Saint-Benot donne au monde
ancien, us par l'esclavage, le premier exemple du travail accompli
par des mains libres[87]. Pour la premire fois, le citoyen, humili
par la ruine de la cit, abaisse les regards sur cette terre
qu'il avait mprise. Cette grande innovation du travail libre et
volontaire sera la base de l'existence moderne.

[Note 86: Au commencement du cinquime sicle, Innocent Ier avance
quelques timides prtentions, invoquant la coutume et les dcisions
d'un synode. (Epist. 2: Si majores caus in medium fuerint devolut,
ad sedem apostolicam, sicut synodus statuit et beata consuetudo
exigit, post judicium episcopale referantur.--Epist. 29: Patres
non humana sed divina decrevere sententia, ut quidquid, quamvis
de disjunctis remotisque provinciis ageretur, non prius ducerent
finiendum, nisi ad hujus sedis notitiam pervenirent.)--On disputait
beaucoup sur le sens du clbre passage: _Petrus es_, etc., et
saint Augustin et saint Jrme ne l'interprtaient pas en faveur de
l'vch de Rome. (Augustin, de divers. Serm., 108. Id., in Evang.
Joan., tract. 124.--Hieronym., in Amos 6, 12. Id., adv. Jovin., l.
I.) Mais saint Hilaire, saint Grgoire de Nysse, saint Ambroise,
saint Chrysostome, etc., se prononcent pour la prtention contraire.
 mesure qu'on avance dans le cinquime sicle, on voit peu  peu
tomber l'opposition; les papes et leurs partisans lvent plus haut
la voix. (Concil., Ephes. ann. 431, actio III).--Leonis I, Epist.
10: Divin cultum religionis ita Dominus instituit, ut veritas per
apostolicam tubam in salutem universitatis exiret... ut (id officium)
in B. Petri principaliter collocaret.--Epist. 12: Curam quam
universis ecclesiis principaliter ex divina institutione debemus,
etc., etc. Enfin Lon le Grand prit le titre de _chef de l'glise
universelle_ (Leonis I, Epist. 103, 97).]

[Note 87: Regula S. Bened., c. 48: Otiositas inimica est anim...
L'oisivet est ennemie de l'me: aussi les frres doivent tre
occups,  certaines heures, au travail des mains; dans d'autres, 
de saintes lectures.--Aprs avoir rgl les heures du travail, il
ajoute: Et si la pauvret du lieu, la ncessit ou la rcolte des
fruits tient les frres constamment occups, qu'ils ne s'en affligent
point, car ils sont vraiment moines s'ils vivent du travail de leurs
mains, ainsi qu'ont fait nos pres et les aptres.

Ainsi, aux Asctes de l'Orient, priant solitairement au fond de la
Thbade, aux Stylites, seuls sur leur colonne, aux [Grec: Euchitai]
errants, qui rejetaient la loi et s'abandonnaient  tous les carts
d'un mysticisme effrn, succdrent en Occident des communauts
attaches au sol par le travail. L'indpendance des cnobites
asiatiques fut remplace par une organisation rgulire, invariable;
la rgle ne fut plus un recueil de conseils, mais un code.]

L'ide mme de la personnalit libre, qui nous apparaissait confuse
dans la barbarie guerrire des clans galliques, plus distincte dans
le druidisme, dans sa doctrine d'immortalit, clate au Ve sicle.
Le Breton[88] Plage pose la loi de la philosophie celtique, la loi
suivie par Jean l'rigne (l'Irlandais), le Breton Abailard et le
Breton Descartes. Voyons comment fut amen ce grand vnement. Nous
ne pouvons l'expliquer qu'en esquissant l'histoire du christianisme
gaulois.

[Note 88: N, selon les uns, dans notre Bretagne; selon d'autres,
dans les les Britanniques, ce qui du reste ne change rien  la
question. Il suffit qu'il ait appartenu  la race celtique.]

Depuis que la Gaule, introduite par Rome dans la grande communaut
des nations, avait pris part  la vie gnrale du monde, on pouvait
craindre qu'elle ne s'oublit elle-mme, qu'elle ne devnt toute
Grce, toute Italie. Dans les villes gauloises on aurait en effet
cherch la Gaule. Sous ces temples grecs, sous ces basiliques
romaines, que devenait l'originalit du pays? Cependant hors des
villes, et surtout en s'avanant vers le Nord, dans ces vastes
contres o les villes devenaient plus rares, la nationalit
subsistait encore. Le druidisme proscrit s'tait rfugi dans les
campagnes, dans le peuple[89]. Pescennius Niger, pour plaire aux
Gaulois, ressuscita, dit-on, de vieux mystres, qui sans doute
taient ceux du druidisme. Une femme druide promit l'empire 
Diocltien. Une autre, lorsque Alexandre Svre prparait une
nouvelle attaque contre l'le druidique, la Bretagne, se prsenta
sur son passage, et lui cria en langue gauloise: Va, mais n'espre
point la victoire, et ne te fie point  tes soldats. La langue et
la religion nationales n'avaient donc pas pri. Elles dormaient
silencieuses sous la culture romaine, en attendant le christianisme.

[Note 89: lianus Spartianus, in Pescenn. Nigro. Vopisc. in
Numeriano: Cum apud Tungros in Gallia, quadam in caupona moraretur,
et cum druide quadam muliere rationem convictus sui quotidiani
faceret, at illa diceret; Diocletiane, nimium avarus, nimium
parcus es; joco, non serio, Diocletianum respondisse fertur: Tunc
ero largus, cum imperator fuero. Post quod verbum druias dixisse
fertur: Diocletiane, jocari noli: nam imperator eris, cum Aprum
occideris.--Id. in Diocletiano, Dicebat (Diocletianus) quodam tempore
Aurelianum Gallicanas consuluisse druidas, sciscitantem utrum apud
ejus posteros imperium permaneret: tum illas respondisse dixit:
Nullius clarius in republica nomen quam Claudii posterorum futurum.

l. Lamprid. in Alex. Sever. Mulier druias eunti exclamavit gallico
sermone: Vadas, nec victoriam speres, nec militi tuo credas.]

Quand celui-ci parut au monde, quand il substitua au Dieu-nature
le Dieu-homme, et  la place de la triste ivresse des sens, dont
l'ancien culte avait fatigu l'humanit, les srieuses volupts
de l'me et les joies du martyre, chaque peuple accueillit la
nouvelle croyance selon son gnie. La Gaule la reut avidement,
sembla la reconnatre et retrouver son bien. La place du druidisme
tait chaude encore: ce n'tait pas chose nouvelle en Gaule que
la croyance  l'immortalit de l'me. Les druides aussi semblent
avoir enseign un mdiateur. Aussi ces peuples se prcipitrent-ils
dans le christianisme. Nulle part il ne compta plus de martyrs. Le
Grec d'Asie, saint Pothin ([Grec: potheinos], l'homme du dsir?),
disciple du plus mystique des aptres, fonda la mystique glise de
Lyon, mtropole religieuse des Gaules[90]. On y montre encore les
catacombes et la hauteur o monta le sang des dix-huit mille martyrs.
De ces martyrs, le plus glorieux fut une femme, une esclave (sainte
Blandine).

[Note 90: C'est  cette poque, vers 177, sous le rgne de
Marc-Aurle, que l'on place les premires conversions et les premiers
martyrs de la Gaule. Sulpic. Sever., _Hist. sacra_, ap. Scr. fr. I,
573: Sub Aurelio... persecutio quinta agitata ac tum primum intra
Gallias martyria visa.--Avec saint Pothin moururent quarante-six
martyrs. Gregor. Turonens, _de Glor. Martyr._, l. I, c. XLIX.--En
202, sous Svre, saint Irne, d'abord vque de Vienne, puis
successeur de saint Pothin, souffrit le martyre avec neuf mille
(selon d'autres, dix-huit mille) personnes de tout sexe et de tout
ge.--Un demi-sicle aprs lui, saint Saturnin et ses compagnons
auraient fond sept autres vchs. Passio S. Saturn., ap. Greg.
Tur., l. I, c. XXVIII: Decii tempore, viri episcopi ad prdicandum
in Gallias missi sunt;... Turocinis Gatianus, Arelatensibus
Trophimus, Narbon Paulus, Tolos Saturninus, Parisiacis Dionysius,
Arvernis Stremonius, Lemovicinis Martialis, destinatus episcopus.--Le
pape Zozime rclame la primatie pour Arles. Epist. I, ad Episc. Gall.]

Le christianisme se rpandit plus lentement dans le Nord, surtout
dans les campagnes. Au IVe sicle encore saint Martin y trouvait 
convertir des peuplades entires, et des temples  renverser[91]. Cet
ardent missionnaire devint comme un Dieu pour le peuple. L'Espagnol
Maxime, qui avait conquis la Gaule avec une arme de Bretons, ne
crut pouvoir s'affermir qu'en appelant saint Martin auprs de lui.
L'impratrice le servit  table. Dans sa vnration idoltrique pour
le saint homme, elle allait jusqu' ramasser et manger ses miettes.
Ailleurs, on voit des vierges, dont il avait visit le monastre,
baiser et lcher la place o il avait pos les mains. Sa route tait
partout marque par des miracles. Mais ce qui recommande  jamais
sa mmoire, c'est qu'il fit les derniers efforts pour sauver les
hrtiques que Maxime voulait sacrifier au zle sanguinaire des
vques[92]. Les pieuses fraudes ne lui cotrent rien, il trompa,
il mentit, il compromit sa rputation de saintet; pour nous, cette
charit hroque est le signe auquel nous le reconnaissons pour un
saint.

[Note 91: Quels temples? Je serais port  croire qu'il s'agit ici de
temples nationaux, de religions locales. Les Romains qui pntrrent
dans le Nord ne peuvent, en si peu de temps, avoir inspir aux
indignes un tel attachement pour leurs dieux. (Sulp. Sev., _Vita S.
Martini_.) Voyez les claircissements  la fin de ce chapitre.]

[Note 92: Id., _Ibid._, ap. Scr. Fr. I, 573. _V._ aussi Grg. de
Tours, l. X, c. XXXI.--Saint Ambroise, qui se trouvait en mme temps
 Trves, se joignit  lui (Ambros., Epist. 24, 26). Saint Martin
avait fond un couvent  Milan, dont saint Ambroise occupa bientt le
sige (Greg. Tur., l. X, c. XXXI). On sait quelle rsistance Ambroise
opposa aux Milanais qui l'appelaient pour vque. Il fallut aussi
employer la ruse, et presque la violence, pour faire accepter 
saint Martin l'vch de Tours. (Sulp. Sev., loco citato.)]

Plaons  ct de saint Martin l'archevque de Milan, saint Ambroise,
n  Trves, et qu'on peut  ce titre compter pour Gaulois. On sait
avec quelle hauteur ce prtre intrpide ferma l'glise  Thodose,
aprs le massacre de Thessalonique.

L'glise gauloise ne s'honora pas moins par la science que par le
zle et la charit. La mme ardeur avec laquelle elle versait son
sang pour le christianisme, elle la porta dans les controverses
religieuses. L'Orient et la Grce, d'o le christianisme tait
sorti, s'efforaient de le ramener  eux, si je puis dire, et de le
faire rentrer dans leur sein. D'un ct les sectes gnostiques et
manichennes le rapprochaient du parsisme; elles rclamaient part
dans le gouvernement du monde pour Ahriman ou Satan, et voulaient
obliger le Christ  composer avec le principe du mal. De l'autre,
les platoniciens faisaient du monde l'ouvrage d'un Dieu infrieur,
et les ariens, leurs disciples, voyaient dans le fils un tre
dpendant du pre. Les manichens auraient fait du christianisme
une religion toute orientale, les ariens une pure philosophie.
Les Pres de l'glise gauloise les attaqurent galement. Au IIIe
sicle, saint Irne crivit contre les gnostiques: _De l'Unit du
gouvernement du monde_. Au IVe, saint Hilaire de Poitiers soutint
pour la consubstantialit du Fils et du Pre une lutte hroque,
souffrit l'exil comme Athanase, et languit plusieurs annes dans
la Phrygie, tandis qu'Athanase se rfugiait  Trves prs de saint
Maximin, vque de cette ville, et natif aussi de Poitiers. Saint
Jrme n'a pas assez d'loges pour saint Hilaire. Il trouve en lui
la grce hellnique et la hauteur du cothurne gaulois. Il l'appelle
le Rhne de la langue latine. L'glise chrtienne, dit-il encore,
a grandi et cr  l'ombre de deux arbres, saint Hilaire et saint
Cyprien (la Gaule et l'Afrique).

Jusque-l l'glise gauloise suit le mouvement de l'glise
universelle; elle s'y associe. La question du manichisme est celle
de Dieu et du monde; celle de l'arianisme est celle du Christ, de
l'Homme-Dieu. La polmique va descendre  l'homme mme, et c'est
alors que la Gaule prendra la parole en son nom.  l'poque mme
o elle vient de donner  Rome l'empereur auvergnat Avitus, o
l'Auvergne sous les Ferrol et les Appolinaire semble vouloir former
une puissance indpendante entre les Goths dj tablis au Midi, et
les Francs qui vont venir du Nord;  cette poque, dis-je, la Gaule
rclame aussi une existence indpendante dans la sphre de la pense.
Elle prononce par la bouche de Plage ce grand nom de la Libert
humaine que l'Occident ne doit plus oublier.

Pourquoi y a-t-il du mal au monde? Voil le point de dpart de cette
dispute[93]. Le manichisme oriental rpond: _Le mal est un Dieu_,
c'est--dire un principe inconnu. C'est ne rien rpondre, et donner
son ignorance pour explication. Le christianisme rpond: Le mal est
sorti de la libert humaine, non pas de l'homme en gnral, mais de
tel homme, d'Adam, que Dieu punit dans l'humanit qui en est sortie.

[Note 93: Euseb., _Hist. eccl._, V. 37, ap. Gieseler's
Kirchengeschichte, I, 139, [Grec: Poluthrullton para tois
hairesitais ztma to pothen h kakia];--Tertullian., _de Prscr.
hret._, c. VII, ibid.: Edem materi apud hreticos et philosophos
volutantur, iidem retractus implicantur, unde malum et quare? et unde
homo et quomodo?]

Cette solution ne satisfit qu'incompltement les logiciens de l'cole
d'Alexandrie. Le grand Origne en souffrit cruellement. On sait que
ce martyr volontaire, ne sachant comment chapper  la corruption
inne de la nature humaine, eut recours au fer et se mutila. Il est
plus facile de mutiler la chair que de mutiler la volont. Ne pouvant
se rsigner  croire qu'une faute dure dans ceux qui ne l'ont pas
commise, ne voulant point accuser Dieu, craignant de le trouver
auteur du mal, et de rentrer ainsi dans le manichisme, il aima mieux
supposer que les mes avaient pch dans une existence antrieure,
et que les hommes taient des anges tombs[94]. Si chaque homme est
responsable pour lui-mme, s'il est l'auteur de sa chute, il faut
qu'il le soit de son expiation, de sa rdemption, qu'il remonte 
Dieu par la vertu. Que Christ soit devenu Dieu, disait le disciple
d'Origne, le matre de Plage, l'audacieux Thodore de Mopsueste, je
ne lui envie rien en cela; ce qu'il est devenu, je puis le devenir
par les forces de ma nature.

[Note 94: S. Hieronym. ad Pammach.: In libro [Grec: Peri archn]
loquitur:... quod in hoc corpore quasi in carcere sunt anim
relegat, et antequam homo fieret in Paradiso, inter rationales
creaturas in coelestibus commorat sunt.--Saint Jrme lui reproche
ensuite d'allgoriser tellement le Paradis, qu'il lui te tout
caractre historique (quod sic Paradisum allegoriset, ut histori
auferat veritatem, pro arboribus angelos, pro fluminibus virtutes
coelestes intelligens, totamque Paradisi continentiam tropologica
interpretatione subvertat). Ainsi, Origne rend inutile, en donnant
une autre explication de l'origine du mal, le dogme du pch
originel, et en mme temps il en dtruit l'histoire. Il en nie la
ncessit, puis la ralit.--Il disait aussi que les dmons, anges
tombs comme les hommes, viendraient  rcipiscence, et seraient
heureux avec les saints (et cum sanctis ultimo tempore regnaturos).
Ainsi cette doctrine, toute stocienne, s'efforait d'tablir une
exacte proportion entre la faute et la peine; elle rendait l'homme
seul responsable; mais la terrible question revenait tout entire: il
restait toujours  expliquer comment le mal avait commenc dans une
vie antrieure.]

Cette doctrine, toute empreinte de l'hrosme grec et de l'nergie
stocienne, s'introduisit sans peine dans l'Occident, o elle
ft ne sans doute d'elle-mme. Le gnie celtique, qui est celui
de l'individualit, sympathise profondment avec le gnie grec.
L'glise de Lyon fut fonde par les Grecs, ainsi que celle d'Irlande.
Le clerg d'Irlande et d'cosse n'eut pas d'autre langue pendant
longtemps. Jean le Scott ou l'Irlandais renouvela les doctrines
alexandrines au temps de Charles le Chauve. Nous suivrons ailleurs
l'histoire de l'glise celtique.

L'homme qui proclama, au nom de cette glise, l'indpendance de la
moralit humaine, ne nous est connu que par le surnom grec _Plagios_
(l'Armoricain, c'est--dire l'homme des rivages de la mer[95]). On
ne sait si c'tait un laque ou un moine. On avoue que sa vie tait
irrprochable. Son ennemi, saint Jrme, reprsente ce champion de
la libert comme un gant, il lui attribua la force, la taille, les
paules de Milon le Crotoniate. Il parlait avec peine, et pourtant
sa parole tait puissante[96]. Oblig par l'invasion des barbares
de se rfugier dans l'Orient, il y enseigna ses doctrines et fut
attaqu par ses anciens amis, saint Jrme et saint Augustin.
Dans la ralit, Plage, en niant le pch originel[97], rendait
la rdemption inutile et supprimait le christianisme[98]. Saint
Augustin, qui avait pass sa vie jusque-l  soutenir la libert
contre le fatalisme manichen, en employa le reste  combattre la
libert,  la briser sous la grce divine, au risque de l'anantir.
Le docteur africain fonda, dans ses crits contre Plage, ce
fatalisme mystique, qui devait se reproduire tant de fois au moyen
ge, surtout dans l'Allemagne, o il fut proclam par Gotteschalk,
Tauler, et tant d'autres, jusqu' ce qu'il vainqut par Luther.

[Note 95: On l'appelait aussi Morgan (_mr_, mer, dans les langues
celtiques).--Il avait eu pour matre l'origniste Rufin, qui
traduisit Origne en latin et publia pour sa dfense une vhmente
invective contre saint Jrme. Ainsi Plage recueille l'hritage
d'Origne.]

[Note 96: Saint Augustin.]

[Note 97: Il ne peut y avoir de pch hrditaire, disait Plage, car
c'est la volont seule qui constitue le pch.

Qurendum est, peccadum voluntatis an necessitatis est? Si
necessitatis est peccatum, non est: si voluntatis, vitari potest.
Donc, ajoutait-t-il, l'homme peut tre sans pch; c'est le mot de
Thodore de Mopsueste: Qurendum utrum debeat homo sine peccato
esse? Procul dubio debet. Si debet, potest. Si prceptum est,
potest. Origne aussi ne demandait pour la perfection que la
libert aide de la loi et de la doctrine.]

[Note 98: Origne, qui avait ni le pch originel, avait pens
que l'incarnation tait une pure allgorie. Du moins on le lui
reprochait. Saint Augustin sentit bien la ncessit de cette
consquence. _V._ le trait: _De Nutur et Grati._]

Ce n'tait pas sans raison que le grand vque d'Hippone, le chef de
l'glise chrtienne, luttait si violemment contre Plage. Rduire
le christianisme  n'tre qu'une philosophie, c'est le rendre
moins puissant. Qu'et servi le sec rationalisme des plagiens, 
l'approche de l'invasion germanique? Ce n'tait pas cette fire
thorie de la libert qu'il fallait prcher aux conqurants de
l'Empire, mais la dpendance de l'homme et la toute-puissance de Dieu.

Aussi le plagianisme, accueilli d'abord avec faveur, et mme
par le pape de Rome, fut bientt vaincu par la grce. En vain
il fit des concessions, et prit en Provence la forme adoucie du
semi-plagianisme, essayant d'accorder et de faire concourir la
libert humaine et la grce divine[99]. Malgr la saintet du Breton
Faustus[100], vque de Riez, malgr le renom des vques d'Arles,
et la gloire de cet illustre monastre de Lrins[101], qui donna 
l'glise douze archevques, douze vques et plus de cent martyrs,
le mysticisme triompha.  l'approche des barbares, les disputes
cessrent, les coles se fermrent et se turent. C'tait de foi, de
simplicit, de patience que le monde avait alors besoin. Mais le
germe tait dpos, il devait fructifier dans son temps.

[Note 99: Le premier qui tenta cette conciliation difficile, ce fut
le moine Jean Cassien, disciple de saint Jean-Chrysostome, et qui
plaida prs du pape pour le tirer d'exil. Il avana que le premier
mouvement vers le bien partait du libre arbitre, et que la grce
venait ensuite l'clairer et le soutenir; il ne la crut pas, comme
saint Augustin, gratuite et prvenante, mais seulement efficace.
Il ddia un de ses livres  saint Honorat, qui avait, comme lui,
visit la Grce, et qui fonda Lrins, d'o devaient sortir les
plus illustres dfenseurs du semi-plagianisme. La lutte s'engagea
bientt. Saint Prosper d'Aquitaine avait dnonc  saint Augustin
les crits de Cassien, et tous deux s'taient associs pour le
combattre. Lrins leur opposa Vincent, et ce Faustus qui soutint
contre Mamert Claudien la matrialit de l'me, et qui crivit, comme
Cassien, contre Nestorius, etc. Arles et Marseille inclinaient au
semi-plagianisme. Le peuple d'Arles chassa son vque, saint Hros,
qui poursuivait Plage, et choisit aprs lui saint Honorat;  saint
Honorat succde saint Hilaire, son parent, qui soutint comme lui
les opinions de Cassien, et fut comme lui enterr  Lrins, etc.
Gennadius crivit au IXe sicle l'histoire du semi-plagianisme.]

[Note 100: En 447, saint Hilaire d'Arles l'oblige de s'asseoir,
quoique simple prtre, entre deux saints vques, ceux de Frjus et
de Riez.]

[Note 101: Lrins fut fond par saint Honorat, dans le diocse
d'Antibes,  la fin du IVe sicle. Saint Hilaire d'Arles, et saint
Csaire, Sidonius de Clermont, Ennodius du Tsin, Honorat de
Marseille, Faustus de Riez, appellent Lrins l'le bienheureuse,
la terre des miracles, l'le des Saints (on donna aussi ce nom 
l'Irlande), la demeure de ceux qui vivent en Christ, etc.--Lrins
avait de grands rapports avec Saint-Victor de Marseille, fond par
Cassien vers 410.--Les deux couvents furent une ppinire de libres
penseurs.]




CLAIRCISSEMENTS

SUR LA LGENDE DE SAINT MARTIN. (_Voy._ p. 119.)


Cette lgende du saint le plus populaire de la France nous semble
mriter d'tre rapporte presque entirement, comme tant l'une
des plus anciennes, et de plus crite par un contemporain; ajoutez
qu'elle a servi de type  une foule d'autres.


_Ex Sulpicii Severi Vita B. Martini:_

Saint Martin naquit  Sabaria en Pannonie, mais il fut lev en
Italie, prs du Tessin; ses parents n'taient pas des derniers selon
le monde, mais pourtant paens. Son pre fut d'abord soldat, puis
tribun. Lui-mme, dans sa jeunesse, suivit la carrire des armes,
contre son gr, il est vrai, car ds l'ge de dix ans il se rfugia
dans l'glise et se fit admettre parmi les catchumnes; il n'avait
que douze ans, qu'il voulait dj mener la vie du dsert, et il et
accompli son voeu, si la faiblesse de l'enfance le lui et permis...
Un dit imprial ordonna d'enrler les fils de vtrans; son pre le
livra; il fut enlev, charg de chanes, et engag dans le serment
militaire. Il se contenta pour sa suite d'un seul esclave, et souvent
c'tait le matre qui servait; il lui dliait sa chaussure et le
lavait de ses propres mains; leur table tait commune... Telle tait
sa temprance, qu'on le regardait dj, non comme un soldat, mais
comme un moine.

Pendant un hiver plus rude que d'ordinaire, et qui faisait mourir
beaucoup de monde, il rencontre  la porte d'Amiens un pauvre
tout nu; le misrable suppliait tous les passants, et tous se
dtournaient. Martin n'avait que son manteau; il avait donn tout
le reste; il prend son pe, le coupe en deux et en donne la moiti
au pauvre. Quelques-uns des assistants se mirent  rire de le
voir ainsi demi-vtu et comme court... Mais la nuit suivante
Jsus-Christ lui apparut couvert de cette moiti de manteau dont il
avait revtu le pauvre.

Lorsque les barbares envahirent la Gaule, l'empereur Julien
rassembla son arme et fit distribuer le _donativum_... Quand ce
fut au tour de Martin: Jusqu'ici, dit-il  Csar, je t'ai servi;
permets-moi de servir Dieu; je suis soldat du Christ, je ne puis
plus combattre... Si l'on pense que ce n'est pas foi, mais lchet,
je viendrai demain sans armes au premier rang; et au nom de Jsus,
mon Seigneur, protg par le signe de la croix, je pntrerai sans
crainte dans les bataillons ennemis. Le lendemain l'ennemi envoie
demander la paix, se livrant corps et biens. Qui pourrait douter que
ce ft l une victoire du saint, qui fut ainsi dispens d'aller sans
armes au combat?

En quittant les drapeaux, il alla trouver saint Hilaire, vque
de Poitiers, qui voulut le faire diacre... mais Martin refusa, se
dclarant indigne; et l'vque, voyant qu'il fallait lui donner des
fonctions qui parussent humiliantes, le fit exorciste... Peu de temps
aprs, il fut averti en songe de visiter, par charit religieuse,
sa patrie et ses parents, encore plongs dans l'idoltrie, et
saint Hilaire voulut qu'il partt, en le suppliant avec larmes de
revenir. Il partit donc, mais triste, dit-on, et aprs avoir prdit
 ses frres qu'il prouverait bien des traverses. Dans les Alpes,
en suivant des sentiers carts, il rencontra des voleurs... L'un
d'eux l'emmena les mains lies derrire le dos... mais il lui prcha
la parole de Dieu, et le voleur eut foi: depuis, il mena une vie
religieuse, et c'est de lui que je tiens cette histoire. Martin
continuant sa route, comme il passait prs de Milan, le diable
s'offrit  lui sous forme humaine, et lui demanda o il allait; et
comme Martin lui rpondit qu'il allait o l'appelait le Seigneur, il
lui dit: Partout o tu iras, et quelque chose que tu entreprennes,
le diable se jettera  la traverse. Martin rpondit ces paroles
prophtiques: Dieu est mon appui, je ne craindrai pas ce que l'homme
peut faire. Aussitt l'ennemi s'vanouit de sa prsence.--Il fit
abjurer  sa mre l'erreur du paganisme; son pre persvra dans le
mal.--Ensuite, l'hrsie arienne s'tant propage par tout le monde,
et surtout en Illyrie, il combattit seul avec courage la perfidie
des prtres, et souffrit mille tourments (il fut frapp de verges et
chass de la ville)... Enfin il se retira  Milan, et s'y btit un
monastre.--Chass par Auxentius, le chef des ariens, il se rfugia
dans l'le Gallinaria, o il vcut longtemps de racines.

Lorsque saint Hilaire revint de l'exil, il le suivit, et se
btit un monastre prs de la ville. Un catchumne se joignit 
lui... Pendant l'absence de saint Martin, il vint  mourir, et si
subitement, qu'il quitta ce monde sans baptme... Saint Martin
accourt pleurant et gmissant.--Il fait sortir tout le monde, se
couche sur les membres inanims de son frre... Lorsqu'il eut pri
quelque temps,  peine deux heures s'taient coules; il vit le mort
agiter peu  peu tous ses membres et palpiter ses paupires rouvertes
 la lumire. Il vcut encore plusieurs annes.

On le demandait alors pour le sige piscopal de Tours; mais, comme
on ne pouvait l'arracher de son monastre, un des habitants, feignant
que sa femme tait malade, vint se jeter aux pieds du saint, et
obtint qu'il sortt de sa cellule. Au milieu de groupes d'habitants
disposs sur la route, on le conduisit sous escorte jusqu' la ville.
Une foule innombrable tait venue des villes d'alentour pour donner
son suffrage. Un petit nombre cependant, et quelques-uns des vques,
refusaient Martin avec une obstination impie: C'tait un homme de
rien, indigne de l'piscopat, et de pauvre figure, avec ses habits
misrables et ses cheveux en dsordre.... Mais, en l'absence du
lecteur, un des assistants, prenant le psautier, s'arrte au premier
verset qu'il rencontre, c'tait le psaume: _Ex ore infantium et
lactentium perfecisti laudem, ut destruas inimicum et defensorem._
Le principal adversaire de Martin s'appelait prcisment _Defensor_.
Aussitt un cri s'lve parmi le peuple, et les ennemis du saint sont
confondus.

Non loin de la ville tait un lieu consacr par une fausse opinion
comme une spulture de martyr. Les vques prcdents y avaient
mme lev un autel... Martin, debout prs du tombeau, pria Dieu de
lui rvler quel tait le martyr, et ses mrites. Alors il vit  sa
gauche une ombre affreuse et terrible. Il lui ordonne de parler: elle
s'avoue pour l'ombre d'un voleur mis  mort pour ses crimes, et qui
n'a rien de commun avec un martyr. Martin fit dtruire l'autel.

Un jour il rencontra le corps d'un gentil qu'on portait au tombeau
avec tout l'appareil de funrailles superstitieuses; il en tait
loign de prs de cinq cents pas, et ne pouvait gure distinguer ce
qu'il apercevait. Cependant, comme il voyait une troupe de paysans,
et que les linges jets sur le corps voltigeaient agits par le
vent, il crut qu'on allait accomplir les profanes crmonies des
sacrifices; parce que c'tait la coutume des paysans gaulois de
promener  travers les campagnes, par une dplorable folie, les
images des dmons couvertes de voiles blancs[102]. Il lve donc le
signe de la croix, et commande  la troupe de s'arrter et de dposer
son fardeau.  prodige! vous eussiez vu les misrables demeurer
d'abord roides comme la pierre. Puis, comme ils s'efforaient pour
avancer, ne pouvant faire un pas, ils tournaient ridiculement sur
eux-mmes; enfin, accabls par le poids du cadavre, ils dposent
leur fardeau, et se regardent les uns les autres, consterns et se
demandant  eux-mmes ce qui leur arrivait. Mais le saint homme,
s'tant aperu que ce cortge s'tait runi pour des funrailles et
non pour un sacrifice, leva de nouveau la main et leur permit de
s'en aller et d'enlever le corps.

[Note 102: Dans Grgoire de Tours (ap. Scr. fr. II, 467), saint
Simplicius voit de loin promener par la campagne, sur un char tran
par des boeufs, une statue de Cyble. La Cyble germanique, Ertha,
tait trane de mme. Tacit. German.]

Comme il avait dtruit dans un village un temple trs-antique, et
qu'il voulait couper un pin qui en tait voisin, les prtres du lieu
et le reste des paens s'y opposrent... Si tu as, dirent-ils,
quelque confiance en ton Dieu, nous couperons nous-mme cet arbre,
reois-le dans sa chute, et si ton Seigneur est comme tu le dis avec
toi, tu en rchapperas... Comme donc le pin penchait tellement d'un
ct qu'on ne pouvait douter  quel endroit il tomberait, on y amena
le saint, garrott... Dj le pin commenait  chanceler et  menacer
ruine; les moines regardaient de loin et plissaient. Mais Martin,
intrpide, lorsque l'arbre avait dj craqu, au moment o il tombait
et se prcipitait sur lui, lui oppose le signe de salut. L'arbre se
releva comme si un vent imptueux le repoussait, et alla tomber de
l'autre ct, si bien qu'il faillit craser la foule qui s'tait crue
 l'abri de tout pril.

Comme il voulait renverser un temple rempli de toutes les
superstitions paennes, dans le village de Leprosum (le Loroux).
une multitude de gentils s'y opposa, et le repoussa avec outrage.
Il se retira donc dans le voisinage, et l, pendant trois jours,
sous le cilice et la cendre, toujours jenant et priant, il supplia
le Seigneur que, puisque la main d'un homme ne pouvait renverser
ce temple, la vertu divine vnt le dtruire. Alors deux anges
s'offrirent  lui, avec la lance et le bouclier, comme des soldats de
la milice cleste; ils se disent envoys de Dieu pour dissiper les
paysans ameuts, dfendre Martin, et empcher personne de s'opposer
 la destruction du temple. Il revient, et,  la vue des paysans
immobiles, il rduit en poussire les autels et les idoles... Presque
tous crurent en Jsus-Christ.

Plusieurs vques s'taient runis de divers endroits auprs de
l'empereur Maxime, homme d'un caractre violent. Martin, souvent
invit  sa table, s'abstint d'y aller, disant qu'il ne pouvait
tre le convive de celui qui avait dpouill deux empereurs, l'un
de son trne, l'autre de sa vie. Cdant enfin aux raisons que donna
Maxime ou  ses instances ritres, il se rendit  son invitation.
Au milieu du festin, selon la coutume, un esclave prsenta la coupe
 l'empereur. Celui-ci la fit offrir au saint vque, afin de se
procurer le bonheur de la recevoir de sa main. Mais Martin, lorsqu'il
eut bu, passa la coupe  son prtre, persuad sans doute que personne
ne mritait davantage de boire aprs lui. Cette prfrence excita
tellement l'admiration de l'empereur et des convives, qu'ils virent
avec plaisir cette action mme, par laquelle le saint paraissait les
ddaigner. Martin prdit longtemps avant  Maxime que, s'il allait
en Italie, selon son dsir, pour y faire la guerre  Valentinien,
il serait vainqueur dans la premire rencontre, mais que bientt il
prirait. C'est en effet ce que nous avons vu.

On sait aussi qu'il reut trs-souvent la visite des anges, qui
venaient converser devant lui. Il avait le diable si frquemment sous
les yeux, qu'il le voyait sous toutes les formes. Comme celui-ci
tait convaincu qu'il ne pouvait lui chapper, il l'accablait
souvent d'injures, ne pouvant russir  l'embarrasser dans ses
piges. Un jour, tenant  la main une corne de boeuf ensanglante,
il se prcipita avec fracas vers sa cellule, et lui montrant son
bras dgouttant de sang et se glorifiant d'un crime qu'il venait de
commettre: Martin, dit-il, o est donc ta vertu? Je viens de tuer
un des tiens. Le saint homme runit ses frres, leur raconte ce que
le diable lui a appris, leur ordonne de chercher dans toutes les
cellules afin de dcouvrir la victime. On vint lui dire qu'il ne
manquait personne parmi les moines, mais qu'un malheureux mercenaire,
qu'on avait charg de voiturer du bois, tait gisant auprs de la
fort. Il envoie  sa rencontre. On trouve non loin du monastre ce
paysan  demi-mort. Bientt aprs il avait cess de vivre. Un boeuf
l'avait perc d'un coup de corne dans l'aine.

Le diable lui apparaissait souvent sous les formes les plus
diverses. Tantt il prenait les traits de Jupiter, tantt ceux de
Mercure, d'autres fois aussi ceux de Vnus et de Minerve. Martin,
toujours ferme, s'armait du signe de la croix et du secours de
la prire. Un jour, le dmon parut prcd et environn lui-mme
d'une lumire clatante, afin de le tromper plus aisment par cette
splendeur emprunte: il tait revtu d'un manteau royal, le front
ceint d'un diadme d'or et de pierreries, sa chaussure brode
d'or, le visage serein et plein de gaiet. Dans cette parure, qui
n'indiquait rien moins que le diable, il vint se placer dans la
cellule du saint pendant qu'il tait en prire. Au premier aspect,
Martin fut constern, et ils gardrent tous les deux un long silence.
Le diable le rompit le premier: Martin, dit-il, reconnais celui qui
est devant toi. Je suis le Christ. Avant de descendre sur la terre,
j'ai d'abord voulu me manifester  toi. Martin se tut et ne fit
aucune rponse. Le diable reprit audacieusement: Martin, pourquoi
hsites-tu  croire lorsque tu vois? Je suis le Christ.--Jamais,
reprit Martin, notre Seigneur Jsus-Christ n'a prdit qu'il viendrait
avec la pourpre et le diadme. Pour moi, je ne croirai pas  la venue
du Christ si je ne le vois tel qu'il fut dans sa Passion, portant
sur son corps les stigmates de la croix.  ces mots, le diable se
dissipe tout  coup comme de la fume, laissant la cellule remplie
d'une affreuse puanteur. Je tiens ce rcit de la bouche mme de
Martin; ainsi que personne ne le prenne pour une fable.

Car sur le bruit de sa religion, brlant du dsir de le voir, et
aussi d'crire son histoire, nous avons entrepris, pour l'aller
trouver, un voyage qui nous a t agrable. Il ne nous a entretenus
que de l'abandon qu'il fallait faire des sductions de ce monde,
et du fardeau du sicle pour suivre d'un pas libre et lger notre
Seigneur Jsus-Christ. Oh! quelle gravit, quelle dignit il y avait
dans ses paroles et dans sa conversation! Quelle force, quelle
facilit merveilleuse pour rsoudre les questions qui touchent les
divines critures! Jamais le langage ne peindra cette persvrance
et cette rigueur dans le jene et dans l'abstinence, cette puissance
de veille et de prire, ces nuits passes comme les jours, cette
constance  ne rien accorder au repos ni aux affaires,  ne laisser
dans sa vie aucun instant qui ne ft employ  l'oeuvre de Dieu;
 peine mme consacrait-il aux repas et au sommeil le temps que la
nature exigeait.  homme vraiment bienheureux, si simple de coeur,
ne jugeant personne, ne condamnant personne, ne rendant  personne
le mal pour le mal! Et, en effet, il s'tait arm contre toutes les
injures d'une telle patience, que, bien qu'il occupt le plus haut
rang dans la hirarchie, il se laissait outrager impunment par les
moindres clercs, sans pour cela leur ter leurs places ou les exclure
de sa charit. Personne ne le vit jamais irrit, personne ne le vit
troubl, personne ne le vit s'affliger, personne ne le vit rire;
toujours le mme, et portant sur son visage une joie cleste, en
quelque sorte, il semblait suprieur  la nature humaine. Il n'avait
 la bouche que le nom du Christ, il n'avait dans le coeur que la
pit, la paix, la misricorde. Le plus souvent mme il avait coutume
de pleurer pour les pchs de ceux qui le calomniaient, et qui, dans
la solitude de sa retraite, le blessaient de leur venin et de leur
langue de vipre.

Pour moi, j'ai la conscience d'avoir t guid dans ce rcit par
ma conviction et par l'amour de Jsus-Christ. Je puis me rendre ce
tmoignage que j'ai rapport des faits notoires et que j'ai dit la
vrit.


_Ex Sulpicii Severi Histori sacr, lib. II:_

Un certain Marcus de Memphis apporta d'gypte en Espagne la
pernicieuse hrsie des gnostiques. Il eut pour disciples une femme
de haut rang, Agape, et le rhteur Helpidus. Priscillien reut leurs
leons... Peu  peu le venin de cette erreur gagna la plus grande
partie de l'Espagne. Plusieurs vques en furent mme atteints, entre
autres Instantius et Salvianus... L'vque de Cordoue les dnona
 Idace, vque de la ville de Merida... Un synode fut assembl 
Saragosse, et on y condamna, quoique absents les vques Instantius
et Salvianus, avec les laques Helpidus et Priscillien. Ithacius
fut charg de la promulgation de la sentence... Aprs de longs et
tristes dbats, Idace obtint de l'empereur Gratien un rescrit qui
bannit de toute terre les hrtiques... Lorsque Maxime eut pris la
pourpre et fut entr vainqueur  Trves, il le pressa de prires et
de dnonciations contre Priscillien et ses complices: l'empereur
ordonna d'amener au synode de Bordeaux tous ceux qu'avait infects
l'hrsie. Ainsi furent amens Instantius et Priscillien (Salvianus
tait mort). Les accusateurs Idace et Ithacius les suivirent.
J'avoue que les accusateurs me sont plus odieux pour leurs violences
que les coupables eux-mmes. Cet Ithacius tait plein d'audace
et de vaines paroles, effront, fastueux, livr aux plaisirs de
la table... Le misrable osa accuser du crime d'hrsie l'vque
Martin, un nouvel aptre! Car Martin, se trouvant alors  Trves, ne
cessait de poursuivre Ithacius pour qu'il abandonnt l'accusation, de
supplier Maxime qu'il ne rpandit point le sang de ces infortuns:
c'tait assez que la sentence piscopale chasst de leurs siges
les hrtiques; et ce serait un crime trange et inou qu'un juge
sculier juget la cause de l'glise. Enfin, tant que Martin fut
 Trves, on ajourna le procs; et, lorsqu'il fut sur le point de
partir, il arracha  Maxime la promesse qu'on ne prendrait contre les
accuss aucune mesure sanglante.


_Ex Sulpicii Severi Dialogo III:_

Sur l'avis des vques assembls  Trves, l'empereur Maxime avait
dcrt que des tribuns seraient envoys en armes dans l'Espagne,
avec de pleins pouvoirs pour rechercher les hrtiques, et leur ter
la vie et leurs biens. Nul doute que cette tempte n'et envelopp
aussi une multitude d'hommes pieux; la distinction n'tant pas
facile  faire, car on s'en rapportait aux yeux, et on jugeait d'un
hrtique sur sa pleur ou son habit, plutt que sur sa foi. Les
vques sentaient que cette mesure ne plairait pas  Martin; ayant
appris qu'il arrivait, ils obtinrent de l'empereur l'ordre de lui
interdire l'approche de la ville s'il ne promettait de s'y tenir _en
paix avec les vques_. Il luda adroitement cette demande, et promit
de venir _en paix avec Jsus-Christ_. Il entra de nuit, et se rendit
 l'glise pour prier; le lendemain il vient au palais... Les vques
se jettent aux genoux de l'empereur, le suppliant avec larmes de ne
pas se laisser entraner  l'influence d'un seul homme... L'empereur
chassa Martin de sa prsence. Et bientt il envoya des assassins
tuer ceux pour qui le saint homme avait intercd. Ds que Martin
l'apprit, c'tait la nuit, il court au palais. Il promet que, si on
fait grce, il communiera avec les vques, pourvu qu'on rappelle
les tribuns dj expdis pour la destruction des glises d'Espagne.
Aussitt Maxime accorda tout. Le lendemain... Martin se prsenta 
la communion, aimant mieux cder  l'heure qu'il tait que d'exposer
ceux dont la tte tait sous le glaive. Cependant les vques eurent
beau faire tous leurs efforts pour qu'il signt cette communion, ils
ne purent l'obtenir. Le jour suivant, il sortit de la ville, et il
s'en allait au milieu de la route, triste et gmissant de ce qu'il
s'tait ml un instant  une communion coupable; non loin du bourg
qu'on appelle Andethanna, o la vaste solitude des forts offre des
retraites ignores, il laissa ses compagnons marcher quelques pas en
avant, et s'assit, roulant dans son esprit, justifiant et blmant
tour  tour le motif de sa douleur et de sa conduite. Tout  coup lui
apparut un ange. Tu as raison, Martin, lui dit-il, de t'affliger et
de te frapper la poitrine; mais tu ne pouvais t'en tirer autrement.
Reprends courage; raffermis-toi le coeur, ne va pas risquer
maintenant non plus seulement ta gloire, mais ton salut. Depuis
ce jour, il se garda bien de se mler  la communion des partisans
d'Ithacius. Du reste, comme il gurissait les possds plus rarement
qu'autrefois, et avec moins de puissance, il se plaignait  nous avec
larmes que, par la souillure de cette communion  laquelle il s'tait
ml un seul instant, par ncessit et non de son propre mouvement,
il sentait languir sa vertu. Il vcut encore seize ans, n'alla plus 
aucun synode, et s'interdit d'assister  aucune assemble d'vques.


_Ex Sulpicii Severi Dialogo II:_

Comme nous lui faisions quelques questions sur la fin du monde, il
nous dit: Nron et l'Antichrist viendront aprs; Nron rgnera en
Occident sur dix rois vaincus, et exercera la perscution jusqu'
faire adorer les idoles des gentils. Mais l'Antichrist s'emparera
de l'empire d'Orient; il aura pour sige de son royaume et pour
capitale Jrusalem; par lui la ville et le temple seront rpars.
La perscution qu'il exercera, ce sera de faire renier Jsus-Christ
notre Seigneur, en se donnant lui-mme pour le Christ, et de forcer
tous les hommes de se faire circoncire selon la loi. Moi-mme enfin,
je serai tu par l'Antichrist, et il rduira sous sa puissance tout
l'univers et toutes les nations: jusqu' ce que l'arrive du Christ
crase l'impie. On ne saurait douter, ajouta-t-il, que l'Antichrist,
conu de l'esprit malin, ne ft maintenant enfant, et qu'une fois
sorti de l'adolescence il ne prt l'Empire.




CHAPITRE IV

RCAPITULATION--SYSTMES DIVERS--INFLUENCE DES RACES INDIGNES,
DES RACES TRANGRES--SOURCES CELTIQUES ET LATINES DE LA LANGUE
FRANAISE--DESTINE DE LA RACE CELTIQUE


Le gnie hellno-celtique s'est rvl par Plage dans la philosophie
religieuse; c'est celui du moi indpendant, de la personnalit libre.
L'lment germanique, de nature toute diffrente, va venir lutter
contre, l'obliger ainsi de se justifier, de se dvelopper, de dgager
tout ce qui est en lui. Le moyen ge est la lutte; le temps moderne
est la victoire.

Mais avant d'amener les Allemands sur le sol de la Gaule, et
d'assister  ce nouveau mlange, j'ai besoin de revenir sur tout ce
qui prcde, d'valuer jusqu' quel point les races diverses tablies
sur le sol gaulois avaient pu modifier le gnie primitif de la
contre, de chercher pour combien ces races avaient contribu dans
l'ensemble, quelle avait t la mise de chacune d'elles dans cette
communaut, d'apprcier ce qui pouvait rester d'indigne sous tant
d'lments trangers.

Divers systmes ont t appliqus aux origines de la France.

Les uns nient l'influence trangre; ils ne veulent point que la
France doive rien  la langue,  la littrature, aux lois des
peuples qui l'ont conquise. Que dis-je? s'il ne tenait qu' eux,
on retrouverait dans nos origines les origines du genre humain. Le
Brigant et son disciple, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de
la rpublique, drivent toutes les langues du bas-breton; intrpides
et patriotes critiques, il ne leur suffit pas d'affranchir la France,
ils voudraient lui conqurir le monde. Les historiens et les lgistes
sont moins audacieux. Cependant l'abb Dubos ne veut point que la
conqute de Clovis soit une conqute; Grosley affirme que notre droit
coutumier est antrieur  Csar.

D'autres esprits, moins chimriques peut-tre, mais placs de mme
dans un point de vue exclusif et systmatique, cherchent tout dans
la tradition, dans les importations diverses du commerce ou de la
conqute. Pour eux, notre langue franaise est une corruption du
latin, notre droit une dgradation du droit romain ou germanique, nos
traditions un simple cho des traditions trangres. Ils donnent la
moiti de la France  l'Allemagne, l'autre aux Romains; elle n'a rien
 rclamer d'elle-mme. Apparemment ces grands peuples celtiques,
dont parle tant l'antiquit, c'tait une race si abandonne, si
dshrite de la nature, qu'elle aura disparu sans laisser trace.
Cette Gaule, qui arma cinq cent mille hommes contre Csar, et qui
parat encore si peuple sous l'Empire, elle a disparu tout entire,
elle s'est fondue par le mlange de quelques lgions romaines, ou des
bandes de Clovis. Tous les Franais du Nord descendent des Allemands,
quoiqu'il y ait si peu d'allemand dans leur langue. La Gaule a
pri, corps et biens, comme l'Atlantide. Tous les Celtes ont pri,
et s'il en reste, ils n'chapperont pas aux traits de la critique
moderne. Pinkerton ne les laisse pas reposer dans le tombeau; c'est
un vrai Saxon acharn sur eux, comme l'Angleterre sur l'Irlande. Ils
n'ont eu, dit-il, rien en propre, aucun gnie original; tous les
_gentlemen_ descendent des Goths (ou des Saxons, ou des Scythes;
c'est pour lui la mme chose). Il voudrait, dans son amusante fureur,
qu'on institut des chaires de langue celtique pour qu'on apprt 
se moquer des Celtes.

Nous ne sommes plus au temps o l'on pouvait choisir entre les deux
systmes, et se dclarer partisan exclusif du gnie indigne, ou
des influences extrieures. Des deux cts, l'histoire et le bon
sens rsistent. Il est vident que les Franais ne sont plus les
Gaulois; on chercherait en vain, parmi nous, ces grands corps blancs
et mous, ces gants enfants qui s'amusrent  brler Rome. D'autre
part, le gnie franais est profondment distinct du gnie romain ou
germanique; ils sont impuissants pour l'expliquer.

Nous ne prtendons pas rejeter des faits incontestables; nul doute
que notre patrie ne doive beaucoup  l'influence trangre. Toutes
les races du monde ont contribu pour doter cette Pandore.

La base originaire, celle qui a tout reu, tout accept, c'est cette
jeune, molle et mobile race des Gals, bruyante, sensuelle et lgre,
prompte  apprendre, prompte  ddaigner, avide de choses nouvelles.
Voil l'lment primitif, l'lment perfectible.

Il faut  de tels enfants des prcepteurs svres. Ils en recevront
et du Midi et du Nord. La mobilit sera fixe, la mollesse durcie et
fortifie; il faut que la raison s'ajoute  l'instinct,  l'lan la
rflexion.

Au Midi apparaissent les Ibres de Ligurie et des Pyrnes, avec
la duret et la ruse de l'esprit montagnard, puis les colonies
phniciennes; longtemps aprs viendront les Sarrazins. Le midi de
la France prend de bonne heure le gnie mercantile des nations
smitiques. Les juifs du moyen ge s'y sont trouvs comme chez
eux[103]. Les doctrines orientales y ont pris pied sans peine, 
l'poque des Albigeois.

[Note 103: Ils y ont t souvent maltraits, il est vrai, mais bien
moins qu'ailleurs. Ils ont eu des coles  Montpellier et dans
plusieurs autres villes du Languedoc et de Provence.]

Du Nord, descendent de bonne heure les opinitres Kymrys, anctres
de nos Bretons et des Gallois d'Angleterre. Ceux-ci ne veulent point
passer en vain sur la terre, il leur faut des monuments; ils dressent
les aiguilles de Loc maria ker, et les alignements de Carnac; rudes
et muettes pierres, impuissants essais de tradition que la postrit
n'entendra pas. Leur druidisme parle de l'immortalit; mais il ne
peut pas mme fonder l'ordre dans la vie prsente; il aura seulement
dcel le germe moral qui est en l'homme barbare, comme le gui,
perant la neige, tmoigne pendant l'hiver de la vie qui sommeille.
Le gnie guerrier l'emporte encore. Les Bolg descendent du Nord,
l'ouragan traverse la Gaule, l'Allemagne, la Grce, l'Asie-Mineure;
les Galls suivent, la Gaule dborde par le monde. C'est une vie,
une sve exubrante, qui coule et se rpand. Les Gallo-Belges
ont l'emportement guerrier et la puissance prolifique des Bolg
modernes de Belgique et d'Irlande. Mais l'impuissance sociale de
l'Irlande et de la Belgique est dj visible dans l'histoire des
Gallo-Belges de l'antiquit. Leurs conqutes sont sans rsultat. La
Gaule est convaincue d'impuissance pour l'acquisition comme pour
l'organisation. La socit naturelle et guerrire du clan prvaut sur
la socit lective et sacerdotale du druidisme. Le clan, fond sur
le principe d'une parent vraie ou fictive, est la plus grossire des
associations; le sang, la chair en est le lien; l'union du clan se
rsume en un chef, en un homme[104].

[Note 104: Indpendamment de ce lien commun, quelques-uns se voueront
 cet homme qui les nourrit, qu'ils aiment. Ainsi prendront naissance
les _dvous_ des Galls et des Aquitains.

Csar, B. Gall., l. III, c. XXII: Devoti, quos illi soldurios
appellant... Neque adhuc repertus est quisquam qui, eo interfecto,
cujus se amiciti devovisset, mori recusaret.--Athenus, l. VI, C.
XIII:... [Grec: Adiatomon ton tn Stiann basilea (ethnos de touto
Keltikon) exakosious echein logadas peri auton, ous kaleisthai hupo
Galatn Silodourous, hellnisti euchlimaious].--Zaldi ou Saldi,
cheval, dans la langue basque.

Voyez les claircissements  la fin du chapitre sur les races de
l'Angleterre.

                                (_Extrait de l'ouvrage de M. Price._)]

Il faut qu'une socit commence, o l'homme se voue, non plus
 l'homme, mais  une ide. D'abord, ide d'ordre civil. Les
_Agrimensores_ romains viendront derrire les lgions mesurer,
arpenter, orienter selon leurs rites antiques, les colonies d'Aix, de
Narbonne, de Lyon. La cit entre dans la Gaule, la Gaule entre dans
la cit. Ce grand Csar, aprs avoir dsarm la Gaule par cinquante
batailles et la mort de quelques millions d'hommes, lui ouvre les
lgions et la fait entrer,  portes renverses, dans Rome et dans le
snat. Voil les Gaulois-Romains qui deviennent orateurs, rhteurs,
juristes. Les voil qui priment leurs matres, et enseignent le latin
 Rome elle-mme. Ils y apprennent, eux, l'galit civile sous un
chef militaire; ils apprennent ce qu'ils avaient dj dans leur gnie
niveleur. Ne craignez pas qu'ils oublient jamais.

Toutefois la Gaule n'aura conscience de soi qu'aprs que l'esprit
grec l'aura veille. Antonin le Pieux est de Nmes. Rome a dit: la
Cit. La Grce stocienne dit par les Antonins: la Cit du monde. La
Grce chrtienne le dit bien mieux encore par saint Pothin et saint
Irne, qui, de Smyrne et de Patmos, apportent  Lyon le verbe de
Christ. Verbe mystique, verbe d'amour, qui propose  l'homme fatigu
de se reposer, de s'endormir en Dieu, comme Christ lui-mme, au jour
de la cne, posa la tte sur le sein de celui qu'il aimait. Mais
il y a dans le gnie kymrique, dans notre dur Occident, quelque
chose qui repousse le mysticisme, qui se roidit contre la douce et
absorbante parole, qui ne veut point se perdre au sein du Dieu moral
que le christianisme lui apporte, pas plus qu'il n'a voulu subir le
Dieu-nature des anciennes religions. Cette rclamation obstine du
moi, elle a pour organe Plage, hritier du Grec Origne.

Si ces raisonneurs triomphaient, ils fonderaient la libert avant
que la socit ne soit assise. Il faut de plus dociles auxiliaires
 l'glise, qui va refaire un monde. Il faut que les Allemands
viennent; quels que soient les maux de l'invasion, ils seconderont
bientt l'glise. Ds la seconde gnration, ils sont  elle. Il
lui suffit de les toucher, les voil vaincus. Ils vont rester mille
ans enchants. _Courbe la tte, doux Sicambre..._ Le Celte indocile
n'a pas voulu la courber. Ces barbares, qui semblaient prts  tout
craser, ils deviennent, qu'ils le sachent ou non, les dociles
instruments de l'glise. Elle emploiera leurs jeunes bras pour forger
le lien d'acier qui va unir la socit moderne. Le marteau germanique
de Thor et de Charles Martel va servir  marteler, dompter,
discipliner le gnie rebelle de l'Occident.

Telle a t l'accumulation des races dans notre Gaule. Races sur
races, peuples sur peuples; Galls, Kymrys, Bolg, d'autre part Ibres,
d'autres encore, Grecs, Romains; les Germains viennent les derniers.
Cela dit, a-t-on dit la France? Presque tout est  dire encore. La
France s'est faite elle-mme de ces lments dont tout autre mlange
pouvait rsulter. Les mmes principes chimiques composent l'huile
et le sucre. Les principes donns, tout n'est pas donn; reste le
mystre de l'existence propre et spciale. Combien plus doit-on en
tenir compte, quand il s'agit d'un mlange vivant et actif, comme
d'une nation; d'un mlange susceptible de se travailler, de se
modifier? Ce travail, ces modifications successives, par lesquels
notre patrie va se transformant, c'est le sujet de l'histoire de
France.

Ne nous exagrons donc ni l'lment primitif du gnie celtique, ni
les additions trangres. Les Celtes y ont fait sans doute, Rome
aussi, la Grce aussi, les Germains encore. Mais qui a uni, fondu,
dnatur ces lments, qui les a transmus, transfigurs, qui en a
fait un corps, qui en a tir notre France? La France elle-mme, par
ce travail intrieur, par ce mystrieux enfantement ml de ncessit
et de libert, dont l'histoire doit rendre compte. Le gland primitif
est peu de chose en comparaison du chne gigantesque qui en est
sorti. Qu'il s'enorgueillisse, le chne vivant qui s'est cultiv, qui
s'est fait et se fait lui-mme!

Et d'abord, est-ce aux Grecs qu'on veut rapporter la civilisation
primitive des Gaules? On s'est videmment exagr l'influence de
Marseille. Elle put introduire quelques mots grecs dans l'idiome
celtique[105]; les Gaulois, faute d'criture nationale[106], purent
dans les occasions solennelles emprunter les caractres grecs; mais
le gnie hellnique tait trop ddaigneux des barbares pour gagner
sur eux une influence relle. Peu nombreux, traversant le pays
avec dfiance et seulement pour les besoins de leur commerce, les
Grecs diffraient trop des Gaulois, et de race et de langue; ils
leur taient trop suprieurs pour s'unir intimement avec eux. Il en
tait d'eux comme des Anglo-Amricains  l'gard des sauvages leurs
voisins; ceux-ci s'enfoncent dans les terres et disparaissent peu 
peu, sans participer  cette civilisation disproportionne, dont on
avait voulu les pntrer tout d'un coup.

[Note 105: M. Champollion-Figeac en a reconnu jusque dans le
Dauphin.--On retrouve  Marseille, sous forme chevaleresque, la
tradition de la reconnaissance d'Ulysse et de Pnlope.--Nagure
encore l'glise de Lyon suivait les rites de l'glise grecque.--Il
parat que les mdailles celtiques, antrieures  la conqute
romaine, offrent une grande ressemblance avec les monnaies
macdoniennes. Caumont, Cours d'Antiq. monument., I, 249.--Tout cela
ne me semble pas suffisant pour conclure que l'influence grecque
ait modifi profondment, intimement, le gnie gaulois. Je crois
plutt  l'analogie primitive des deux races qu' l'influence des
communications.]

[Note 106: Strabon.]

C'est assez tard, et surtout par la philosophie, par la religion, que
la Grce a influ sur la Gaule. Elle a aid Plage, mais seulement 
formuler ce qui tait dj dans le gnie national. Puis, les barbares
sont venus, et il a fallu des sicles pour que la Gaule ressuscite
se souvnt encore de la Grce.

L'influence de Rome est plus directe; elle a laiss une trace plus
forte dans les moeurs, dans le droit et dans la langue. C'est encore
une opinion populaire que notre langue est toute latine. N'y a-t-il
pas ici pourtant une trange exagration?

Si nous en croyons les Romains, leur langue prvalut dans la
Gaule[107], comme dans tout l'Empire. Les vaincus taient censs
avoir perdu leur langue, en mme temps que leurs dieux. Les Romains
ne voulaient pas savoir s'il existait d'autre langue que la leur.
Leurs magistrats rpondaient aux Grecs en latin. C'est en latin, dit
le Digeste, que les prteurs doivent interprter les lois.

[Note 107: S. August., de civ. Dei, l. XIX, c. VII: At enim opera
data est ut imperiosa civitas non solum jugum, verum etiam linguam
suam domitis gentibus, per pacem societatis imponeret.

Val. Max., l. II, c. II: Magistratus vero prisci, quantopere suam
populique romani majestatem retinentes se gesserint, hinc cognosci
potest, quod, inter ctera obtinend gravitatis indicia, illud quoque
magna cum perseverantia custodiebant, ne Grcis unquam nisi latine
responsa darent. Quin etiam ipsa lingu volubilitate, qua plurimum
valent, excussa, per interpretem loqui cogebant; non in urbe tantum
nostra, sed etiam in Grcia et Asia; quo scilicet latin vocis honos
per omnes gentes venerabilior diffunderetur.

L. _Decreta_, D. l. XLII, t. I: Decreta a prtoribus latine
interponi debent.--Tibre s'excusa auprs du snat d'employer le mot
grec de _monopole_... Adeo ut monopolium nominaturus, prius veniam
postularit quod sibi verbo peregrino utendum esset; atque etiam in
quodam decreto patrum, cum [Grec: emblma] recitaretur, commutandam
censuit vocem. Suet., in Tiber., c. LXXI.]

Ainsi les Romains, n'entendant plus que leur langue dans les
tribunaux, les prtoires et les basiliques, s'imaginrent avoir
teint l'idiome des vaincus. Toutefois plusieurs faits indiquent ce
que l'on doit penser de cette prtendue universalit de la langue
latine. Les Lyciens rebelles ayant envoy un des leurs, qui tait
citoyen romain, pour demander grce, il se trouva que le citoyen ne
savait pas la langue de la Cit[108]. Claude s'aperut qu'il avait
donn le gouvernement de la Grce, une place si minente,  un homme
qui ne savait pas le latin. Strabon remarque que les tribus de la
Btique, que la plupart de celles de la Gaule mridionale, avaient
adopt la langue latine; la chose n'tait donc pas si commune,
puisqu'il prend la peine de la remarquer. J'ai appris le latin, dit
saint Augustin, sans crainte ni chtiment, au milieu des caresses,
des sourires et des jeux de mes nourrices, C'est justement la
mthode dont se flicite Montaigne. Il parat que l'acquisition
de cette langue tait ordinairement plus pnible; autrement saint
Augustin n'en ferait pas la remarque.

[Note 108: Dion Cassius.]

Que Martial se flicite de ce qu' Vienne tout le monde avait son
livre dans les mains; que saint Jrme crive en latin  des dames
gauloises, saint Hilaire et saint Avitus  leurs soeurs, Sulpice
Svre  sa belle-mre; que Sidonius recommande aux femmes la lecture
de saint Augustin, tout cela prouve uniquement, ce dont personne
n'est tent de douter, c'est que les gens distingus du midi des
Gaules, surtout dans les colonies romaines, comme Lyon, Vienne,
Narbonne, parlaient le latin de prfrence.

Quant  la masse du peuple, je parle surtout des Gaulois du Nord,
il est difficile de supposer que les Romains aient envahi la Gaule
en assez grand nombre pour lui faire abandonner l'idiome national.
Les rgles judicieuses poses par M. Abel Rmusat nous apprennent
qu'en gnral une langue trangre se mle  la langue indigne en
proportion du nombre de ceux qui l'apportent dans le pays. On peut
mme ajouter, dans le cas particulier qui nous occupe ici, que les
Romains, enferms dans les villes ou dans les quartiers de leurs
lgions, doivent avoir eu peu de rapports avec les cultivateurs
esclaves, avec les colons demi-serfs qui taient disperss dans
les campagnes. Parmi les hommes mme des villes, parmi les gens
distingus, dans le langage de ces faux Romains qui parvinrent aux
dignits de l'Empire, nous trouvons des traces de l'idiome national.
Le Provenal Cornlius Gallus, consul et prteur, employait le
mot gaulois _casnar_ pour _assectator puell_; Quintilien lui en
fait le reproche. Antonius Primus, ce Toulousain dont la victoire
valut l'Empire  Vespasien, s'appelait originairement _Bec_, mot
gaulois qui se retrouve dans tous les dialectes celtiques ainsi
qu'en franais. En 230, Septime Svre ordonne que les fidicommis
seront admis, non-seulement en latin et en grec, mais aussi _lingu
gallican_[109]. Nous avons vu plus haut une druidesse parler en
_langue gauloise_  l'empereur Alexandre Svre. En 473, l'vque de
Clermont, Sidonius Apollinaris, remercie son beau-frre, le puissant
Ecdicius, de ce qu'il a fait dposer  la noblesse arverne la rudesse
du langage celtique.

[Note 109: Ds le VIIIe sicle, le mariage des deux langues gauloise
et latine parat avoir donn lieu  la formation de la langue romane.
Au IXe sicle, un Espagnol se fait entendre d'un Italien. (Acta SS
ord. S. Ben., sec. III, P. 2e, 258.) C'est dans cette langue romane
_rustique_ que le concile d'Auxerre dfend de faire chanter par
des jeunes filles des cantiques mls de latin et de roman, tandis
qu'au contraire ceux de Tours, de Reims et de Mayence (813, 847),
ordonnent de traduire les prires et les homlies; c'est, enfin, dans
cette langue qu'est conu le fameux serment de Louis le Germanique
 Charles le Chauve, premier monument de notre idiome national.--Le
latin et le gaulois durent, sans aucun doute, y entrer, suivant
les localits, dans des proportions trs-diffrentes. Un Italien a
pu crire, vers 960: Vulgaris nostra lingua qu latinitati vicina
est (Martne, Vet. Scr. I, 298), ce qui explique pourquoi la
langue vulgaire provenale tait commune  une partie de l'Espagne
et de l'Italie; mais rien ne nous dit qu'il en fut de mme de la
langue vulgaire du milieu et du nord de la Gaule. Grgoire de Tours
(l. VIII), en racontant l'entre de Gontran  Orlans, distingue
nettement la langue latine de la langue vulgaire. En 995, un vque
prche en gaulois (gallice. Concil. Hardouin, V, 734). Le moine de
saint Gall donne le mot _veltres_ (_lvriers_) pour un mot de langue
gauloise (gallica lingua). On lit dans la vie de saint Columban (Acta
SS. sec. II, p. 17): Ferusculam, quam vulgo homines _squirium_
vocant (un cureuil). Il est curieux de voir poindre ainsi peu 
peu, dans un patois mpris, notre langue franaise.]

Quelle tait, dira-t-on, cette langue vulgaire des Gaulois? Y a-t-il
lieu de croire qu'elle ait t analogue aux dialectes gallois et
breton, irlandais et cossais? On serait tent de le penser. Les mots
_Bec_, _Alp_, _bardd_, _derwidd_ (druide), _argel_ (souterrain),
_trimarkisia_ (trois cavaliers)[110], une foule de noms de lieux,
indiqus dans les auteurs classiques, s'y retrouvent encore
aujourd'hui sans changement.

[Note 110: _Alb_, d'o: Alpes, Albanie; _penn_, pic, d'o: Apennins,
Alpes Pennines.--_Bardd_, [Grec: Bardoi], ap. Strab., l. IV, et
Diod., l. V. Bardi, ap. Amm. Marc., l. XV, etc.--_Derwydd_ (V. note
p. 41); aujourd'hui encore en Irlande, _Drui_ signifie magicien;
_Druidheacht_, magie; Tolland's Letters, p. 58. Dans le pays de
Galles, on appelle les amulettes de verre: _gleini na Droedh_, verres
de druides.--_Trimarkisia_, de _tri_, trois, et _marc_, cheval.
Owen's welsch Dictionn. Armstrong's gal dict. Chaque cavalier
gaulois, dit Pausanias (l. X, ap. Scr. fr. I, 469), est suivi de
deux serviteurs qui lui donnent au besoin leurs chevaux; c'est ce
qu'ils appellent dans leur langue Trimarkisia ([Grec: trimarkisia])
du mot celtique _marca_.-- ces exemples on en pourrait joindre
beaucoup d'autres. On retrouve le _gsum_ (javelot gaulois) des
auteurs classiques dans les mots galliques; _gaisde_, arm; _gaisg_,
bravoure, etc. Le _cateia_, dans _gath-teht_ (prononcez _ga-t_). La
_rotta_, ou _chrotta_ (Fortunat, VII, 8), dans le galique _cruit_,
le cymrique _crwdd_, est la _roite_ du moyen ge.--Le _sagum_, dans
l'armoric _sae_, etc., etc.]

Ces exemples suffisent pour rendre vraisemblable la perptuit des
langues celtiques et l'analogie des anciens dialectes gaulois avec
ceux que parlent les populations modernes de Galles et Bretagne,
d'cosse et Irlande. L'induction ne semblera pas lgre  ceux
qui connaissent la prodigieuse obstination de ces peuples, leur
attachement  leurs traditions anciennes et leur haine de l'tranger.

Un caractre remarquable de ces langues, c'est leur frappante
analogie avec les langues latine et grecque. Le premier vers de
l'_nide_, le _fiat lux_ en latin et en grec, se trouvent tre
presque gallois et irlandais[111]. On serait tent d'expliquer ces
analogies par l'influence ecclsiastique, si elles ne portaient
que sur les mots scientifiques ou relatifs au culte; mais vous les
rencontrez galement[112] dans ceux qui se rapportent aux affections
intimes ou aux circonstances de l'existence locale. On les retrouve
en mme temps chez des peuples qui ont prouv fort ingalement
l'influence des vainqueurs et celle de l'glise, dans des pays  peu
prs sans communication et placs dans des situations gographiques
et politiques trs-diverses, par exemple, chez nos Bretons
continentaux et chez les Irlandais insulaires.

[Note 111: Il n'y a pas un homme illettr en Irlande, Galles et
cosse du Nord, qui ne comprenne:

            Arma    virumque(ac)  cano     Troj    qui  primus ab    oris
  GAELIQ.  _Arm_   _agg_  _fer_  _can_             _pi_ _pim_  _fra_ _or_
  GALLOIS. _Arvau_ _ac_   _gwr_  _canwyv_ _Troiau_ _cw_ _priv_ _o_   _or_

  [Grec:    Gntth     phaos   kai      egeneto       phaos].
            G'_ennet_    _pheor_ _agg_    _genneth_     _pheor._
           _Ganed_       _fawdd_ _ac y_   _genid_       _fawdd._
            Fiat          lux     et (ac)  lux           facta  fuit.
           _Feet_        _lur_   _agg_    _tur_         _feet_ _fet._
           _Tydded_      _lluch_ _a_      _lluch_       _a_    _felhied._

                                   Cambro-Briton, janvier 1822.]

[Note 112: ARDENN: l'article _ar_, et _den_ (cymr.), _don_
(bas-bret.), _domhainn_ (gal.), profond.--ARELATE: _ar_, sur, et
_lath_ (gal.), _llaeth_ (cymr.), marais.--AVENIO: _abhainn_ (gal.),
_avon_ (cymr.), eau.--BATAVIA: _bat_, profond, et _av_, eau.--GENABUM
(Orlans), et de mme GENVE: _cen_, pointe, et _av_, eau.--MORINI
(le Boulonnais): _mr_, mer.--RHODANUS: _rhed-an_, _rhod-an_, eau
rapide (Adelung Dict. gal. et welsch.), etc.]

Une langue si analogue au latin a pu fournir  la ntre un nombre
considrable de mots, qui,  la faveur de leur physionomie latine,
ont t rapports  la langue savante,  la langue du droit et de
l'glise, plutt qu'aux idiomes obscurs et mpriss des peuples
vaincus. La langue franaise a mieux aim se recommander de ses
liaisons avec cette noble langue romaine que de sa parent avec des
soeurs moins brillantes. Toutefois, pour affirmer l'origine latine
d'un mot, il faut pouvoir assurer que le mme mot n'est pas encore
plus rapproch des dialectes celtiques[113]. Peut-tre devrait-on
prfrer cette dernire source, quand il y a lieu d'hsiter entre
l'une et l'autre; car apparemment les Gaulois ont t plus nombreux
en Gaule que les Romains leurs vainqueurs. Je veux bien qu'on hsite
encore, lorsque le mot franais se trouve en latin et en breton
seulement;  la rigueur, le breton et le franais peuvent l'avoir
reu du latin. Mais quand ce mot se retrouve dans le dialecte
gallois, frre du breton, il est trs-probable qu'il est indigne, et
que le franais l'a reu du vieux celtique. La probabilit devient
presque une certitude, quand ce mot existe en mme temps dans les
dialectes galiques de la haute cosse et de l'Irlande. Un mot
franais qui se retrouve dans ces contres lointaines et maintenant
si isoles de la France, doit remonter  une poque o la Gaule, la
Grande-Bretagne et l'Irlande taient encore soeurs, o elles avaient
une population, une religion, une langue analogues, o l'union du
monde celtique n'tait pas rompue encore[114].

[Note 113: On peut citer les exemples suivants:

                    _Breton._ _Gallois._ _Irlandais._ _Latin._

  Bton.             ....      ....       batta.       baculus.
  Bras.              ....      braich.    ....         brachium.
  Carriole, chariot. carr.     ....       carr.        currus.
  Chane.            chadden.  ....       caddan.      catena.
  Chambre.           cambr.    ....       ....         camera.
  Cire.              ....      ....       ceir.        cera.
  Dent.              ....      dant.      ....         dens.
  Glaive.            glaif.    ....       ....         gladius.
  Haleine.           halan.    alan.      ....         halitus.
  Lait.              ....      laeth.     laith.       lac, lactis.
  Matin.             mintin.   ....       madin.       mane, matunitus.
  Prix.              pris.     ....       pris.        pretium.
  Soeur.             choar.    ....       seuar.       soror.]

[Note 114: Ces ides que je hasarde ici trouvent leur dmonstration
complte et invincible dans le grand ouvrage que M. Edwards va
publier sur les langues de l'occident de l'Europe. Puisque j'ai
rencontr le nom de mon illustre ami, je ne puis m'empcher
d'exprimer mon admiration sur la mthode vraiment scientifique qu'il
suit depuis vingt ans dans ses recherches sur l'histoire naturelle
de l'homme. Aprs avoir pris d'abord son sujet du point de vue
extrieur (_Influence des agents physiques sur l'homme_), il l'a
considr dans son principe de classification (_Lettre sur les races
humaines_). Enfin il a cherch un nouveau principe de classification
dans le _langage_, et il a entrepris de tirer du rapprochement des
langues les lois philosophiques de la parole humaine. C'est avoir
saisi le point par o se confondent l'existence extrieure de l'homme
et sa vie intime.--Ceci tait crit en 1832.--En 1842, nous avons
eu le malheur de perdre cet excellent ami.--M. Edwards, n dans les
colonies anglaises, tait originaire du pays de Galles.]

De tout ce qui prcde, il suit ncessairement que l'lment romain
n'est pas tout,  beaucoup prs, dans notre langue. Or la langue
est la reprsentation fidle du gnie des peuples, l'expression de
leur caractre, la rvlation de leur existence intime, leur Verbe,
pour ainsi dire. Si l'lment celtique a persist dans la langue, il
faut qu'il ait dur ailleurs encore[115], qu'il ait survcu dans les
moeurs comme dans le langage, dans l'action comme dans la pense.

[Note 115: Bien entendu (je m'en suis dj expliqu) que les genres
primitifs sont peu de chose en comparaison de tous les dveloppements
qu'en a tirs le travail spontan de la libert humaine.]

J'ai parl ailleurs de la tnacit celtique. Qu'on me permette d'y
revenir encore, d'insister sur l'opinitre gnie de ces peuples.
Nous comprendrons mieux la France si nous caractrisons fortement
le point d'o elle est partie. Les Celtes mixtes, qu'on appelle
Franais, s'expliquent en partie par les Celtes purs, Bretons et
Gallois, cossais et Irlandais. Il me coterait d'ailleurs de ne
pas dire ici un adieu solennel  ces populations, dont l'invasion
germanique doit isoler notre France. Qu'on me permette de m'arrter
et de dresser une pierre au carrefour o les peuples frres vont se
sparer pour prendre des routes si diverses et suivre une destine si
oppose. Tandis que la France, subissant les longues et douloureuses
initiations de l'invasion germanique et de la fodalit, va marcher
du servage  la libert et de la honte  la gloire, les vieilles
populations celtiques, assises aux roches paternelles et dans la
solitude de leurs les, restent fidles  la potique indpendance
de la vie barbare, jusqu' ce que la tyrannie trangre vienne les
y surprendre. Voil des sicles que l'Angleterre les y a en effet
surprises, accables. Elle frappe infatigablement sur elles, comme la
vague brise  la pointe de Bretagne ou des Cornouailles. La triste et
patiente Jude, qui comptait ses ges par ses _servitudes_, n'a pas
t plus durement battue de l'Asie. Mais il y a une telle vertu dans
le gnie celtique, une telle puissance de vie en ces races, qu'elles
durent sous l'outrage, et gardent leurs moeurs et leur langue.

Races de pierres[116], immuables comme leurs rudes monuments
druidiques, qu'ils rvrent encore[117]. Le jeu des montagnards
d'cosse, c'est de soulever la roche sur la roche, et de btir un
petit dolmen  l'imitation des dolmens antiques[118]. Le Galicien,
qui migre chaque anne, laisse une pierre, et sa vie est reprsente
par un monceau[119]. Les highlanders vous disent en signe d'amiti:
J'ajouterai une pierre  votre _cairn_ (monument funbre)[120]. Au
dernier sicle, ils ont encore rtabli le tombeau d'Ossian, dplac
par l'impit anglaise. La pierre monumentale d'Ossian (_clachan
Ossian_), se trouvant dans la ligne d'une route militaire, le gnral
Walde la fit enlever; on trouva dessous des restes humains avec douze
fers de flche. Les montagnards indigns vinrent, au nombre d'environ
quatre-vingts, les recueillir, et ils les emportrent au son de la
cornemuse dans un cercle de larges pierres, au sommet d'un roc, dans
les dserts du Glen-Amon occidental. La pierre, entoure de quatre
autres plus petites et d'une espce d'enclos, garde le nom de _cairn
na huseoig_, le cairn de l'hirondelle[121].

[Note 116: Telle terre, telle race. L'ide de la dlivrance, dit
Turner, ravissait les Kymrys dans leur sauvage pays de Galles,
dans leur paradis de pierres; _stony Wales_, selon l'expression de
Taliesin.]

[Note 117: J. Logan: Les Gals remarquent soigneusement que ceux qui
ont port la main sur les pierres druidiques n'ont jamais prospr.]

[Note 118: Logan: CLACH CUID FIR, c'est lever une grosse pierre
du poids de deux cents livres environ, et la mettre sur une autre
d'environ quatre pieds de haut. Un jeune homme qui est capable de le
faire est dsormais compt pour un homme, et il peut alors porter un
bonnet.--Ne semble-t-il pas que les cromleachs soient les jeux des
gants?]

[Note 119: Humboldt, _Recherches sur la langue des Basques_.]

[Note 120: Logan.]

[Note 121: _Idem_.]

Le duc d'Athol, descendant des rois de l'le de Man, sige encore
aujourd'hui, le visage tourn vers le levant[122], sur le tertre de
Tynwald. Nagure les glises servaient de tribunaux en Irlande[123].
La trace du culte du feu se trouve partout chez ces peuples, dans
la langue, dans les croyances et les traditions[124]. Pour notre
Bretagne, je rapporterai au commencement du second volume des faits
nombreux qui prouvent quelle est la tnacit de l'esprit breton.

[Note 122: _Idem_.]

[Note 123: Partout o le christianisme ne dtruisit pas les cercles
druidiques, ils continurent  servir de cours de justice.--En 1380,
Alexandre lord de Stewart Badenach tint cour _aux pierres debout_
(the Standing Stones) du conseil de Kingusie.--Un canon de l'glise
cossaise dfend de tenir des cours de justice dans les glises.]

[Note 124: Voir les claircissements  la fin de ce chapitre sur les
pierres celtiques.]

Il semble qu'une race qui ne changeait pas lorsque tout changeait
autour d'elle et d vaincre par sa persistance seule, et finir par
imposer son gnie au monde. Le contraire est arriv; plus cette race
s'est isole, plus elle a conserv son originalit primitive, et plus
elle a tomb et dchu. Rester original, se prserver de l'influence
trangre, repousser les ides des autres, c'est demeurer incomplet
et faible. Voil aussi ce qui a fait tout  la fois la grandeur et
la faiblesse du peuple juif. Il n'a eu qu'une ide, l'a donne aux
nations, mais n'a presque rien reu d'elles; il est toujours rest
lui, fort et born, indestructible et humili, ennemi du genre humain
et son esclave ternel. Malheur  l'individualit obstine qui veut
tre  soi seule, et refuse d'entrer dans la communaut du monde.

Le gnie de nos Celtes, je parle surtout des Gals, est fort et
fcond, et aussi fortement inclin  la matire,  la nature,
au plaisir,  la sensualit. La gnration, et le plaisir de la
gnration tiennent grande place chez ces peuples. J'ai parl
ailleurs des moeurs des Gals antiques et de l'Irlande; la France
en tient beaucoup: le _Vert galant_ est le roi national. C'tait
chose commune au moyen ge en Bretagne d'avoir une douzaine de
femmes[125]. Ces gens de guerre, qui se louaient partout[126], ne
craignaient pas de faire des soldats. Partout chez les nations
celtiques, les btards succdaient, mme comme rois, comme chefs de
clan. La femme, objet du plaisir, simple jouet de volupt, ne semble
pas avoir eu chez ces peuples la mme dignit que chez les nations
germaniques[127].

[Note 125: Guillelm. Pictav., ap. Ser. Fr. XI, 88: La confiance de
Conan II tait entretenue par le nombre incroyable de gens de guerre
que son pays lui fournissait; car il faut savoir que dans ce pays,
d'ailleurs fort tendu, un seul guerrier en engendre cinquante; parce
que, affranchis des lois de l'honntet et de la religion, ils ont
chacun dix femmes et mme davantage.--Le comte de Nantes dit  Louis
le Dbonnaire: Coeunt frater et ipsa soror, etc. Ermold. Nigellus,
l. III, ap. Ser. Fr. VI, 52.--_Hist. Brit. Armoric_, ibid., VII,
52: Sorores suas, neptes, consanguineas, atque alienas mulieres
adulterantes, necnon et hominum, quod pejus est, interfectores...
diabolici viri.--Csar disait des Bretons de la Grande-Bretagne:
Uxores habent deni duodenique inter se communes, et maxime fratres
cum fratribus et parentes cum liberis. Sed si qui sunt ex his nati,
eorum habentur liberi,  quibus primum virgines quque duct sunt.
Bell. Gall., l. V, c. XIV.--_V._ aussi la lettre du synode de Paris
 Nomeno (849), ap. Scr. Fr. VII, 504, et celle du concile de
Savonnires aux Bretons (859), ibid., 584.]

[Note 126: Ducange, Glossarium: On disait: un _Breton_ pour un
soldat, un routier, un brigand. Guilbert, de Laude B. Mari, c.
X.--Charta ann. 1395: Per illas partes transierunt gentes armorum
Britones et pillardi, et amoverunt quatuor jumenta.--On disait
aussi _Breton_, pour: conseiller de celui qui se bat en duel. dit
de Philippe le Bel: ... et doit aler cius ki a apelet devant, et
ses _Bretons_ porte son escu devant lui. Carpentier, Supplment au
Glossaire de Ducange.--(Breton, bretteur? bretailleur?)--Willelm.
Malmsbur., ap. Scr. Fr. XIII, 13: Est illud genus hominum egens in
patria, aliasque externo re laborios vit mercatur stipendia; si
dederis, nec vilia, sine respectu juris et cognationis, detractans
prlia; sed pro quanti tate nummorum ad quascumque voles partes
obnoxium.]

[Note 127: Strabon, Dion, Solin, saint Jrme, s'accordent sur
la licence des moeurs celtiques.--O'Connor dit que la polygamie
tait permise chez eux; Derrich, qu'ils changeaient de femme une
fois ou deux par an; Campion, qu'ils se mariaient pour un an et un
jour.--Les Pictes d'cosse prenaient leurs rois de prfrence dans
la ligne fminine (Fordun, apud Low, Hist. of Scotland): de mme
chez les Nars du Malabar, dans le pays le plus corrompu de l'Inde,
la ligne fminine est prfre, la descendance maternelle semblant
seule certaine.--C'est peut-tre comme mre des rois que Boadicea
et Cartismandua sont reines des Bretons, dans Tacite.--Les lois
galloises limitent  trois cas le droit qu'a le mari de battre sa
femme (lui avoir souhait malheur  sa barbe, avoir tent de le tuer,
ou commis adultre). Cette limitation mme indique la brutalit des
maris.--Cependant l'ide de l'galit apparat de bonne heure dans
le mariage celtique. Les Gaulois, dit Csar (B. Gall., lib. VI, 17),
apportaient une portion gale  celle de la femme, et le produit du
tout tait pour le survivant. Dans les lois de Galles, l'homme et la
femme pouvaient galement demander le divorce. En cas de sparation,
la proprit tait divise par moiti. Enfin, dans les posies
ossianiques, bien modifies, il est vrai, par l'esprit moderne, les
femmes partagent l'existence nuageuse des hros. Au contraire, elles
sont exclues du Walhalla scandinave.]

Ce gnie matrialiste n'a pas permis aux Celtes de cder aisment aux
droits qui ne se fondent que sur une ide. Le droit d'anesse leur
est odieux. Ce droit n'est autre originairement que l'indivisibilit
du foyer sacr, la perptuit du dieu paternel[128]. Chez nos Celtes,
les parts sont gales entre les frres, comme galement longues sont
leurs pes. Vous ne leur feriez pas entendre aisment qu'un seul
doive possder. Cela est plus ais chez la race germanique[129];
l'an pourra nourrir ses frres, et ils se tiendront contents de
garder leur petite place  la table et au foyer fraternel[130].

[Note 128: Dans l'Italie antique, DEIVEI PARENTES. _V._ la lettre de
Cornlie  Caus Gracchus.]

[Note 129: Le partage gal tombe de bonne heure en dsutude dans
l'Allemagne; le Nord y reste plus longtemps fidle. _V._ Grimm,
_Alterthmer_, p. 475, et Mittermaier, _Grundstze des deutschen
Privatrechts_, 3e ausg., 1827, p. 730.--J'ai lu dans un voyage (de M.
de Stal, si je ne me trompe), une anecdote fort caractristique. Le
voyageur franais, causant avec des ouvriers mineurs, les tonna fort
en leur apprenant que beaucoup d'ouvriers franais avaient un peu
de terre qu'ils cultivaient dans les intervalles de leurs travaux.
Mais quand ils meurent,  qui passe cette terre?--Elle est partage
galement entre leurs enfants. Nouvel tonnement des Anglais. Le
dimanche suivant, ils mettent aux voix entre eux les questions
suivantes: Est-il bon que les ouvriers aient des terres? Rponse
unanime: Oui. Est-il bon que ces terres soient partages et ne
passent pas exclusivement  l'an? Rponse unanime: Non.]

[Note 130: Ou bien ils migrent. De l le _wargus_ germanique, le
_ver sacrum_ des nations italiques. Le droit d'anesse, qui quivaut
souvent  la proscription, au bannissement des cadets, devient ainsi
un principe fcond des colonies.]

Cette loi de succession gale, qu'ils appellent le _gabailcine_[131],
et que les Saxons ont pris d'eux, surtout dans le pays de Kent
(_gavelkind_), impose  chaque gnration une ncessit de partage,
et change  chaque instant l'aspect de la proprit. Lorsque
le possesseur commenait  btir, cultiver, amliorer, la mort
l'emporte, divise, bouleverse, et c'est encore  recommencer.
Le partage est aussi l'occasion d'une infinit de haines et de
disputes. Ainsi cette loi de succession gale, qui, dans une socit
mre et assise, fait aujourd'hui la beaut et la force de notre
France, c'tait chez les populations barbares une cause continuelle
de troubles, un obstacle invincible au progrs, une rvolution
ternelle. Les terres qui y taient soumises sont restes longtemps 
demi incultes et en pturages[132].

[Note 131: _V._ mon troisime volume et les ouvrages de Sommer,
Robinson, Palgrave, Dalrymple, Sullivan, Hasted, Low, Price, Logan,
les _Collectanea de Rebus Hibernicis_, et les Usances de Rohan,
Brouerec, etc. Blackstone n'y a rien compris.]

[Note 132: Suivant Turner (_Hist. of the Anglo-Saxons_, I, 233), ce
qui livra la Bretagne aux Saxons, ce fut la coutume du gavelkind,
qui subdivisait incessamment les hritages des chefs en plus petites
tyrannies. Il en cite deux exemples remarquables.]

Quels qu'aient t les rsultats, c'est une gloire pour nos Celtes
d'avoir pos dans l'Occident la loi de l'galit. Ce sentiment du
droit personnel, cette vigoureuse rclamation du moi que nous avons
signale dj dans la philosophie religieuse, dans Plage, elle
reparat ici plus nettement encore. Elle nous donne en grande partie
le secret des destines des races celtiques. Tandis que les familles
germaniques s'immobilisaient, que les biens s'y perptuaient, que des
agrgations se formaient par les hritages, les familles celtiques
s'en allaient se divisant, se subdivisant, s'affaiblissant. Cette
faiblesse tenait principalement  l'galit,  l'quit des partages.
Cette loi d'quit prcoce a fait la ruine de ces races. Qu'elle
soit leur gloire aussi, qu'elle leur vaille au moins la piti et le
respect des peuples auxquels elles ont de si bonne heure montr un
tel idal.

Cette tendance  l'galit, au nivellement, qui en droit isolait
les hommes, aurait eu besoin d'tre balance par une vive sympathie
qui les rapprocht, de sorte que l'homme, affranchi de l'homme par
l'quit de la loi, se rattacht  lui par un lien volontaire. C'est
ce qui s'est vu  la longue dans notre France, et c'est l ce qui
explique sa grandeur. Par l nous sommes une nation, tandis que les
Celtes purs en sont rests au clan. La petite socit du clan,
forme par le lien grossier d'une parent relle ou fictive[133],
s'est trouve incapable de rien admettre au dehors, de se lier 
rien d'tranger. Les dix mille hommes du clan des Campbell ont tous
t cousins du chef[134], se sont tous appels Campbell, et n'ont
rien voulu connatre au del;  peine se sont-ils souvenus qu'ils
taient cossais. Ce petit et sec noyau du clan s'est trouv  jamais
impropre  s'agrger. On ne peut gure btir avec des cailloux, le
ciment ne s'y marie pas[135]; au contraire, la brique romaine a si
bien pris au ciment, qu'aujourd'hui ciment et brique forment ensemble
dans les monuments un seul morceau, un bloc indestructible.

[Note 133: On sait qu'en Bretagne on donne le titre d'oncle au cousin
qui est suprieur d'un degr. Cette coutume tendait videmment 
resserrer les liens de parent.--En gnral, l'esprit de clan a t
plus fort en Bretagne qu'on ne l'imagine, bien qu'il domine moins
chez les Kymrys que chez les Gals.]

[Note 134: Aussi l'obissance de ces cousins n'est-elle pas sans
indpendance et sans fiert. Un proverbe celtique dit: Plus forts
que le laird sont ses vassaux. (Logan.)--_Ibid._: I, 192. Le
jeune chef de clan, Rannald, venant prendre possession et voyant
la quantit de btes qu'on avait tues pour clbrer son arrive,
remarqua que quelques poules auraient suffi. Tout le clan s'insurgea,
et dclara qu'il ne voulait rien avoir  faire avec un chef de
poules. Les Frasers, qui avaient lev le jeune chef, livrrent un
combat sanglant o ils furent dfaits et le chef tu.]

[Note 135: Proverbe breton: Cent pays, cent modes, cent paroisses,
cent glises:

  Kant brot, kant kis;
  Kant parrez, kant illis.

Proverbe gallois: Deux Welches ne resteront pas en bon accord.]

Devenues chrtiennes, les populations celtiques devaient, ce
semble, s'amollir, se rapprocher, se lier. Il n'en a pas t ainsi.
L'glise celtique a particip de la nature du clan. Fconde et
ardente d'abord, on et dit qu'elle allait envahir l'Occident. Les
doctrines plagiennes avaient t avidement reues en Provence, mais
ce fut pour y mourir. Plus tard encore, au milieu des invasions
allemandes qui arrivent de l'Orient, nous voyons l'glise celtique
s'branler de l'Occident, de l'Irlande. D'intrpides et ardents
missionnaires abordent, anims de dialectique et de posie. Rien de
plus bizarrement potique que les barbares odysses de ces saints
aventuriers, de ces oiseaux voyageurs qui viennent s'abattre sur la
Gaule, avant, aprs saint Colomban; l'lan est immense, le rsultat
petit. L'tincelle tombe en vain sur ce monde tout tremp du
dluge de la barbarie germanique. Saint Colomban, dit le biographe
contemporain, eut l'ide de passer le Rhin, et d'aller convertir
les Suves; un songe l'en empcha. Ce que les Celtes ne font pas,
les Allemands le feront eux-mmes. L'Anglo-Saxon saint Boniface
convertira ceux que Colomban a ddaigns. Colomban passe en Italie,
mais c'est pour combattre le pape. L'glise celtique s'isole de
l'glise universelle: elle rsiste  l'unit; elle se refuse 
s'agrger,  se perdre humblement dans la catholicit europenne. Les
culdes d'Irlande et d'cosse, maris, indpendants sous la rgle
mme, runis douze  douze en petits clans ecclsiastiques, doivent
cder  l'influence des moines anglo-saxons, disciplins par les
missions romaines.

L'glise celtique prira comme l'tat celtique a dj pri. Ils
avaient en effet essay, quand les Romains sortirent de l'le,
de former une sorte de rpublique[136]. Les Cambriens et les
Logriens (Galles et Angleterre) s'unirent un instant sous le
Logrien Wortiguern, pour rsister aux Pictes et Scots du Nord. Mais
Wortiguern, mal second des Cambriens, fut oblig d'appeler les
Saxons, qui, d'auxiliaires, devinrent bientt ennemis. La Logrie
conquise, la Cambrie rsista, sous le fameux Arthur. Elle lutta
deux cents ans. Les Saxons eux-mmes devaient tre soumis en une
seule bataille par Guillaume le Btard, tant la race germanique est
moins propre  la rsistance! Les Francs, tablis dans la Gaule, ont
de mme t subjugus, transforms ds la seconde gnration, par
l'influence ecclsiastique.

[Note 136: Suivant Gildas, p. 8, les Saxons avaient une prophtie
selon laquelle ils devaient ravager la Bretagne cent cinquante ans et
la possder cent cinquante (interpolation cambrienne?)

  A serpent with chains
  Towering and plundering
  With armed wings
    From Germania...

                    (Taliesin, p. 94, et apud Turner, I, p. 312.)

Nous rapporterons aussi la fameuse prophtie de Myrdhyn, d'aprs
Geoffroi de Montmouth, qui nous a transmis les traditions religieuses
de la Bretagne, renfermes autrefois dans les livres d'exaltation,
comme disaient les Latins (_libri exaltationis_):

Wortiguern tant assis sur la rive d'un lac puis, deux dragons en
sortirent, l'un blanc et l'autre rouge. Le rouge chasse le blanc;
le roi demande  Myrdhyn ce que cela signifie... Myrdhyn pleure; le
blanc c'est le Breton, le rouge c'est le Saxon...--Le sanglier de
Cornouailles foulera leurs cols sous ses pieds. Les les de l'Ocan
lui seront soumises, et il possdera les ravins des Gaules. Il
sera clbre dans la bouche des peuples, et ses actions seront la
nourriture de ceux qui les diront. Viendra le lion de la justice;
 son rugissement trembleront les tours des Gaules et les dragons
des les. Viendra le bouc aux cornes d'or,  la barbe d'argent. Le
souffle de ses narines sera si fort qu'il couvrira de vapeurs toute
la surface de l'le. Les femmes auront la dmarche des serpents, et
tous leurs pas seront remplis d'orgueil. Les flammes du bcher se
changeront en cygnes qui nageront sur la terre comme dans un fleuve.
Le cerf aux dix rameaux portera quatre diadmes d'or. Les six autres
rameaux seront changs en cornes de bouviers, qui branleront par
un bruit inou les trois les de la Bretagne. La fort en frmira,
et elle s'criera par une voix humaine: Arrive, Cambrie, ceins
Cornouailles  ton ct, et dis  Guintonhi: La terre t'engloutira.

Ce qui prcde est emprunt  la traduction qu'en a donne Edgar
Quinet dans les popes franaises indites du XIIe sicle. Voici la
suite:

     Alors il y aura massacre des trangers. Les fontaines de
     l'Armorique bondiront, la Cambrie sera remplie de joie, les
     chnes de Cornouailles verdiront. Les pierres parleront; le
     dtroit des Gaules sera resserr... Trois oeufs seront couvs
     dans le nid, d'o sortiront renard, ours et loup. Surviendra le
     gant de l'iniquit, dont le regard glacera le monde d'effroi.

                                      (Galfrid, Monemutensis, l. IV.)]

Les Cambriens ont rsist deux cents ans par les armes, et plus de
mille ans par l'esprance. L'indomptable esprance (_inconquerable
will_, Milton) a t le gnie de ces peuples. Les _Saoson_ (Saxons,
Anglais, dans les langues d'cosse et de Galles) croient qu'Arthur
est mort; ils se trompent, Arthur vit et attend. Des plerins
l'ont trouv en Sicile, enchant sous l'Etna. Le sage des sages,
le druide Myrdhyn, est aussi quelque part. Il dort sous une pierre
dans la fort; c'est la faute de sa Vyvyan; elle voulut prouver sa
puissance, et demanda au sage le mot fatal qui pouvait l'enchaner;
lui, qui savait tout, n'ignorait pas non plus l'usage qu'elle devait
en faire. Il le lui dit pourtant, et, pour lui complaire, se coucha
lui-mme dans son tombeau[137].

[Note 137: C'est l'histoire d'Adam et ve, de Samson et Dalila,
d'Hercule et Omphale; mais la lgende celtique est la plus
touchante. M. Quinet l'a reprise et agrandie dans son pome: _Merlin
l'enchanteur_ (1860). Ce n'est pas dans une note qu'on peut parler
d'un tel livre, l'une des oeuvres capitales du sicle.]

En attendant le jour de sa rsurrection, elle chante et pleure cette
grande race[138]. Ses chants sont pleins de larmes, comme ceux des
Juifs aux fleuves de Babylone. Le peu de fragments ossianiques qui
sont rellement antiques portent ce caractre de mlancolie. Nos
Bretons, moins malheureux, sont dans leur langage pleins de paroles
tristes; ils sympathisent avec la nuit, avec la mort: Je ne dors
jamais, dit leur proverbe, que je ne meure de mort amre. Et  celui
qui passe sur une tombe: Retirez-vous de dessus mon trpass! La
terre, disent-ils encore, est trop vieille pour produire.

[Note 138: Voici la plus populaire des chansons galloises: elle est
mle d'anglais et de gallois:

  Doux est le chant du joyeux barde,
                   _Ar hyd y Ns_ (toute la nuit);
  Doux le repos des pasteurs fatigus,
                   _Ar hyd y Ns_;
  Et pour les coeurs oppresss de chagrin,
  Obligs d'emprunter le masque de la joie,
  Il y a trve jusqu'au matin,
                   _Ar hyd y Ns_.

                                      (Cambro-Briton, novembre 1819.)]

Ils n'ont pas grand sujet d'tre gais; tout a tourn contre eux. La
Bretagne et l'cosse se sont attaches volontiers aux partis faibles,
aux causes perdues. Les chouans ont soutenu les Bourbons, les
highlanders, les Stuarts. Mais la puissance de faire des rois s'est
retire des peuples celtiques depuis que la mystrieuse pierre, jadis
apporte d'Irlande en cosse, a t place  Westminster[139].

[Note 139: On couronnait le roi d'Irlande sur une pierre noirtre,
appele la Pierre du Destin. Elle rendait un son clair, si l'lection
tait bonne. (_Voyez_ Tolland, p. 138.) D'Iona elle fut transporte
dans le comt d'Argyle, puis  Scone, o l'on inaugurait les rois
d'cosse. douard Ier la fit placer, en 1300,  Westminster, sous le
sige du couronnement. Les cossais conservent l'oracle suivant: Le
peuple libre de l'cosse fleurira, si cet oracle n'est point menteur:
partout o sera la pierre fatale, il prvaudra par le droit du ciel.
Logan, I, 197.--En Danemark et en Sude, comme dans l'Irlande et
l'cosse, c'tait sur une pierre qu'on faisait l'inauguration des
chefs.--_Id._, p. 198. Sur une belle colline verte, aux environs de
Lanark, est une pierre creuse de main d'homme, o sigeait Wallace
pour confrer avec ses chefs.]

De toutes les populations celtiques, la Bretagne est la moins 
plaindre, elle a t associe depuis longtemps  l'galit. La France
est un pays humain et gnreux.--Les Kymrys de Galles encore ont t,
sous leurs Tudors (depuis Henri VIII), admis  partager les droits de
l'Angleterre. Toutefois, c'est dans des torrents de sang, c'est par
le massacre des Bardes[140] que l'Angleterre prluda  cette heureuse
fraternit. Elle est peut-tre plus apparente que relle[141].--Que
dire de la Cornouailles, si longtemps le Prou de l'Angleterre, qui
ne voyait en elle que ses mines? Elle a fini par perdre sa langue:
Nous ne sommes plus que quatre ou cinq qui parlons la langue du
pays, disait un vieillard en 1776, et ce sont de vieilles gens comme
moi, de soixante  quatre-vingts ans; tout ce qui est jeune n'en sait
plus un mot[142].

[Note 140: Voir les claircissements  la fin du chapitre sur les
Bardes.]

[Note 141: Les Tudors ont mis le dragon gallois dans les armes
d'Angleterre, que les Stuarts ont ensuite orn du triste chardon de
l'cosse; mais les farouches lopards ne les ont pas admis sur le
pied de l'galit, pas plus que la harpe irlandaise.]

[Note 142: Mmoires de la Socit des Antiquaires de Londres.]

Bizarre destine du monde celtique! De ses deux moitis, l'une,
quoiqu'elle soit la moins malheureuse, prit, s'efface, ou du
moins perd sa langue, son costume et son caractre. Je parle des
highlanders de l'cosse et des populations de Galles, Cornouailles
et Bretagne[143]. C'est l'lment srieux et moral de la race. Il
semble mourant de tristesse, et bientt teint. L'autre, plein d'une
vie, d'une sve indomptable, multiplie et crot en dpit de tout. On
entend bien que je parle de l'Irlande.

[Note 143: _Voyez_ le Cambro-Briton (avec cette pigraphe: KYMRI FU,
KYMRI FUD).--Plusieurs lois dfendaient aux Irlandais de parler le
celtique, et de mme aux Gallois, vers 1700.--Cambro-Briton, dc.
1821. Dans les principales coles galloises, surtout dans le Nord, le
gallois, loin d'tre encourag, a t depuis plusieurs annes dfendu
sous peine svre. Aussi les enfants le parlent incorrectement, n'en
connaissent point la grammaire, et sont incapables de l'crire. Mais
il semble que les langues celtiques se soient rfugies dans les
acadmies. En 1711, le pays de Galles avait soixante-dix ouvrages
imprims dans sa langue; il en a aujourd'hui plus de dix mille.
Logan, _the Scotish Gal_, 1831.--Le costume n'a pas moins t
perscut que la langue. En 1585, le parlement dfendit de paratre
aux assembles en habit irlandais. (Toutefois les Irlandais ont
quitt leur costume au milieu du XVIIe sicle, plus aisment que
les highlanders d'cosse.)--On lit dans un journal cossais, de
1750, qu'un meurtrier fut acquitt parce que sa victime portait la
tartane.]

L'Irlande! pauvre vieille ane de la race celtique, si loin de la
France, sa soeur, qui ne peut la dfendre  travers les flots! L'_le
des Saints_[144], _l'meraude des mers_, la toute fconde Irlande,
o les hommes poussent comme l'herbe, pour l'effroi de l'Angleterre,
 qui chaque jour on vient dire: Ils sont encore un million de plus!
la patrie des potes, des penseurs hardis, de Jean l'rigne, de
Berkeley, de Tolland, la patrie de Moore, la patrie d'O'Connel!
peuple de parole clatante et d'pe rapide, qui conserve encore
dans cette vieillesse du monde la puissance potique. Les Anglais
peuvent rire quand ils entendent, dans quelque obscure maison de
leurs villes, la veuve irlandaise improviser le _coronach_ sur le
corps de son poux[145]; _pleurer  l'irlandaise_ (to weep irish),
c'est chez eux un mot de drision. Pleurez, pauvre Irlande, et que
la France pleure aussi, en voyant  Paris, sur la porte de la maison
qui reoit vos enfants, cette harpe qui demande secours. Pleurons de
ne pouvoir leur rendre le sang qu'ils ont vers pour nous. C'est donc
en vain que quatre cent mille Irlandais ont combattu en moins de deux
sicles dans nos armes[146]. Il faut que nous assistions sans mot
dire aux souffrances de l'Irlande. Ainsi nous avons depuis longtemps
nglig, oubli les cossais, nos anciens allis. Cependant les
montagnards d'cosse auront tout  l'heure disparu du monde[147]. Les
hautes terres se dpeuplent tous les jours. Les grandes proprits
qui perdirent Rome ont aussi dvor l'cosse[148]. Telle terre a
quatre-vingt-seize milles carrs, une autre vingt milles de long
sur trois de large. Les Highlanders ne seront bientt plus que
dans l'histoire et dans Walter-Scott. On se met sur les portes
 dinburgh quand on voit passer le tartan et la claymore. Ils
disparaissent, ils migrent; la cornemuse ne fait plus entendre qu'un
air dans les montagnes[149]:

      Cha till, cha till, cha till, sin tuile:
  Nous ne reviendrons, reviendrons, reviendrons
                      Jamais.

[Note 144: Giraldus Cambrensis (_Topograph. Hiberni_, III, c. XXIX)
reprocha  l'Irlande de ne pas compter parmi ses saints un seul
martyr. Non fuit qui faceret hoc bonum: non fuit usque ad unum!
Moritz, archevque de Cashel, rpondit que l'Irlande pouvait du
moins se vanter d'un grand nombre de personnages dont la science
avait clair l'Europe. Mais, peut-tre, ajouta-t-il, aujourd'hui
que votre matre, le roi d'Angleterre, tient la monarchie entre
ses mains, nous pourrons ajouter des martyrs  la liste de nos
saints.--O'Halloran, _Introduct. to the hist. of Ireland_. Dublin,
1803, p. 177.]

[Note 145: Logan. C'est une improvisation en vers sur les vertus du
mort.  la fin de chaque stance, un choeur de femmes pousse un cri
plaintif. Dans les cantons loigns de l'Irlande, on s'adresse au
mort et on lui reproche d'tre mort, quoiqu'il et une bonne femme,
une vache  lait, de beaux enfants, et sa suffisance de pommes de
terre.]

[Note 146: O'Halloran prtend que, d'aprs les registres du ministre
de la guerre, depuis l'an 1691 jusqu' l'an 1745 inclusivement,
quatre cent cinquante mille Irlandais se sont enrls sous les
drapeaux de la France. Peut-tre ceci doit-il s'entendre de tous les
Irlandais entrs dans nos armes jusqu'en 1789.]

[Note 147: Logan: Aujourd'hui les montagnards d'cosse sont
obligs, par la misre, d'migrer; les terres se changent partout en
pturages; les rgiments peuvent  peine s'y lever. Le piobrach peut
sonner; les guerriers n'y rpondront pas.]

[Note 148: Latifundia perdidre Italiam. Pline.--En cosse, les
lairds se sont appropri les terres de leurs clans; ils ont converti
leur suzerainet en proprit.--En Bretagne, au contraire, beaucoup
de fermiers qui tenaient la terre  titre de _domaine congable_,
sont devenus propritaires; les anciens propritaires ont t
dpouills comme seigneurs fodaux.]

[Note 149: Logan.]




CLAIRCISSEMENTS

EXTRAIT DE L'OUVRAGE DE M. PRICE, SUR LES RACES DE L'ANGLETERRE.
(_Voyez_ page 140.)


MM. Thierry et Edwards ont adopt l'opinion de la persistance des
races; M. Price adopte celle de leur mutabilit. Mais il devait tre
franchement spiritualiste et expliquer les modifications qu'elles
subissent par l'action de la libert travaillant la matire. Il n'a
su trouver  l'appui de son point de vue biblique que des hypothses
matrialistes.

Toutefois, nous extrairons de son ouvrage quelques rsultats
intressants (An Essay on the physiognomy and physiology of the
present inhabitants of Britain, with reference to their origin, as
Goths and Celts, by the Rev. T. Price, London, 1829).

Tout ce que les anciens disent des yeux bleus et cheveux blonds des
Germains ne dsigne pas plus les Goths que les Celtes, parce qu'il y
avait des Celtes dans la Germanie. Les CIMBRES taient des Celtes;
Pline, parlant de la Baltique, et citant Philmon, dit: _Morimarusam_
a Cimbris vocari, hoc est, mortuum mare (en welche _Mrmarw_).

L'auteur pense qu'il y a eu un changement des cheveux, du roux au
jaune et du jaune au brun: Tacite: _Rutil_ Caledoniam habitantium
com, magni artus Germanicam originem asseverant. Dans les triades
bretonnes, une colonie galique de race scot-irlandaise est appele:
_Les rouges Gals d'Irlande._ Dans le vieux galique Duan, qui
fut rcit par le barde de Malcolm III en 1057, on voit que les
montagnards avaient les cheveux _jaunes_:

    A Eolcha Alban nile
  A Schluagh fela foltbhuidle.

O ye learned Albanians all, ye learned yellow-haired hosts!

Aujourd'hui le _brun_ est la couleur dominante chez les montagnards.
Il ne faut pas croire que les hommes distingus soient d'origine
gothique et les autres Celtes. La diversit de nourriture explique
la diffrence, comme on le voit dans les animaux transports dans de
plus riches pturages (par exemple de Bretagne en Normandie).

Le climat et les habitudes changent les races; Camper remarque que
dj les Anglo-Amricains ont la face longue et troite, l'oeil
serr. West ajoute qu'ils ont le teint moins fleuri que les Anglais.
L'oeil devient sombre dans le voisinage des mines de charbon et
partout o l'on en brle (?).

Csar attribue aux BELGES une origine germanique: Plerosque a
Germanis ortos. Mais Strabon dit qu'ils parlaient la langue des
Gaulois: [Grec: Mikron exallatountas t glss]... La chronique
saxonne parle d'Hengist qui engagea les Welsh de Kent et Sussex.
Ces Welsh taient des Belges selon Pinkerton. Les noms des villes
belges, en Angleterre, sont bretons.

On ne trouve pas en Angleterre de traces de sang danois.--Les
NORMANDS conqurants taient un peuple ml de Gaulois, Francs,
Bretons, Flamands, Scandinaves, etc. Les hommes du Nord n'avaient
pu exterminer les habitants de la Normandie, ni mme diminuer de
beaucoup leur nombre, puisque en cent soixante ans ils perdirent leur
langue scandinave pour adopter celle des vaincus. Il serait ridicule
de chercher les traces en Angleterre d'une population aussi mle que
l'arme de Guillaume. Il parat que ds lors les cheveux roux taient
rares, puisque c'tait l'objet d'un surnom, Guillaume le Roux[150].

[Note 150: On voit, dans le moine de Saint-Gall, un pauvre qui a
honte d'tre roux: Pauperculo valde rufo, gallicula sua quia pileum
non habet, et de colore suo nimium erubuit, caput induto... (Lib. I,
ap. Scr. Fr., V.)]

Vers York et Lancastre, o l'influence des habitudes manufacturires
ne se fait pas sentir, les Anglais sont plus grands, mais plus lourds
que dans le sud; l'oeil bleu prvaut dans le comt de Lancastre. Les
hommes du Cumberland (ce sont des Cymrys, qui ont perdu leur langue
plus tt que ceux de Cornouailles) n'ont rien qui les distingue des
Anglais du Midi.

Entre l'cossais et l'Anglais, il y a une diffrence indfinissable;
les traits durs et la prominence des os des joues ne sont pas
particuliers  l'cosse. Les montagnards sont rarement grands, mais
bien faits; gnralement cheveux bruns, moins de vivacit qu'en
Irlande, taille moins haute, population plus varie. Quoi qu'on dise
de ces tablissements des Norwgiens dans l'Ouest, c'est la mme
langue et la mme physionomie que dans les montagnes d'cosse.

PAYS DE GALLES, varit infinie, nez romain trs-frquent, hommes
de moyenne taille, mais fortement btis; on dit que la milice de
Coemarthenshire demande plus de place pour former ses lignes que
celle d'aucun autre comt. Dans le Nord, taille plus haute, beaut
classique, mais traits petits.

L'IRLANDE, plus mle que la Grande-Bretagne; aujourd'hui tonnante
uniformit de caractre moral et physique; deux classes seulement,
les bien nourris, les mal nourris. Chez les paysans, cheveux bruns
ou noirs, noirs surtout dans une partie du sud, mais l'oeil toujours
gris ou bleu[151], sourcils bas, pais et noirs, face longue, nez
petit, tendant  relever; grande taille gnralement, tous hommes
bien faits; ceci est moins vrai depuis quarante ans, par suite de la
misre dans plusieurs parties, surtout au sud. Bouche ouverte, ce
qui leur donne un air stupide; extraordinaire facilit du langage,
qui contraste avec leurs haillons. Tout mendiant est un bel esprit,
un orateur, un philosophe. Espagnols au sud de l'Irlande depuis
lisabeth. Allemands palatins des bords du Rhin.

[Note 151:

    Moi, je vueil l'oeil et brun le teint,
  Bien que l'oeil _verd_ toute la France adore.

                                        RONSARD.

Ode  Jacques Lepeletier,--Legrand d'Aussy, I, 369: Les cheveux
de ma femme, qui aujourd'hui me paraissent noirs et pendants, me
semblaient alors _blonds_, luisants et boucls. Ses yeux, qui me
semblent petits; je les trouvais bleus, charmants et bien fendus.
(Le Mariage; Alias, Le Jeu d'Adam, le Bossu d'Arras.)]

En FRANCE, visage rond; en ANGLETERRE, ovale; en ALLEMAGNE, carr.
Les yeux plus prominents sur le continent qu'en Angleterre.--Ni en
Normandie ni en Bourgogne il n'y a trace des hommes du Nord (except
vers Bayeux et Vire).

SAVOYARDS, petits, actifs; mchoire trs-carre, oeil gris, cheveux
noirs, sourcils bas, pais.

SUISSES, mme mchoire, hommes plus grands, oeil bleu-ciel, avec un
clat qui ne plat pas toujours, cheveux bruns.

ALLEMANDS, yeux gris, cheveux bruns ou blond ple, mchoire
angulaire, nez rarement aquilin, mais bas  la racine; grande tendue
entre les yeux, encore plus qu'en France.

BELGES, oeil d'un parfait bleu de Prusse, plus fonc autour de
l'iris, visage plus long qu'en Allemagne.

Je croirais volontiers (ce que ne dit pas l'auteur) que, par l'action
du temps et de la civilisation, les cheveux ont pu brunir, les yeux
noircir, c'est--dire prendre le caractre d'une vie plus intense.


SUR LES PIERRES CELTIQUES. (_Voyez_ page 154.)

La pierre fut sans doute  la fois l'autel et le symbole de la
Divinit. Le nom mme de _Cromleach_ (ou dolmen) signifie _pierre
de Crom_, le Dieu suprme (Pictet, p. 129). On ornait souvent le
Cromleach de lames d'or, d'argent ou de cuivre, par exemple le
_Crum-Cruach_ d'Irlande, dans le district de Bresin, comt de Cavan
(Tolland's Letters, p. 133).--Le nombre de pierres qui composent les
enceintes druidiques est toujours un nombre mystrieux et sacr:
jamais moins de douze, quelquefois dix-neuf, trente, soixante.
Ces nombres concident avec ceux des Dieux. Au milieu du cercle,
quelquefois au dehors, s'lve une pierre plus grande, qui a pu
reprsenter le Dieu suprme (Pictet, p. 134).--Enfin,  ces pierres
taient attaches des vertus magiques, comme on le voit par le
fameux passage de Geoffroy de Montmouth (l. V). Aurelius consulte
Merlin sur le monument qu'il faut donner  ceux qui ont pri par la
trahison d'Hengist?...--Choream gigantum[152], ex Hibernia adduci
jubeas... Ne moveas, domine rex, vanum risum. Mystici sunt lapides,
et ad diversa medicamina salubres, gigantesque olim asportaverunt eos
ex ultimis finibus Afric... Erat autem causa ut balnea intra illos
conficerent, cum infirmitate gravarentur. Lavabant namque lapides
et intra balnea diffundebant, unde groti curabantur; miscebant
etiam cum herbarum infectionibus, unde vulnerati sanabantur. Non
est ibi lapis qui medicamento careat. Aprs un combat, les pierres
sont enleves par Merlin. Lorsqu'on cherche partout Merlin, on ne le
trouve que _ad fontem_ Galabas, quem solitus fuerat frequentare. Il
semble lui-mme un de ces gants mdecins.

[Note 152: Sur le bord de la Seine, prs de Duclair, est une roche
trs-leve, connue sous le nom de Chaise de Gargantua; prs
d'Orches,  deux lieues de Blois, la _Chaise de Csar_; prs de
Tancarville, la _Pierre Gante_, ou Pierre du Gant.]

On a cru trouver sur les monuments celtiques quelques traces de
lettres ou de signes magiques.  Saint-Sulpice-sur-Rille, prs de
Laigle, on remarque, sur l'un des supports de la table d'un dolmen,
trois petits croissants gravs en creux et disposs en triangle. Prs
de Lok-Maria-Ker, il existe un dolmen dont la table est couverte, 
sa surface intrieure, d'excavations rondes disposes symtriquement
en cercles. Une autre pierre porte trois signes assez semblables 
des spirales. Dans la caverne de New-Grange (prs Drogheda, comt de
Meath. voy. les Collect. de reb. hib. II, p. 161, etc.), se trouvent
des caractres symboliques et leur explication en ogham. Le symbole
est une ligne spirale rpte trois fois. L'inscription en ogham se
traduit par A , c'est--dire _le Lui_, c'est--dire le Dieu sans
nom, l'tre ineffable (?). Dans la caverne, il y a trois autels
(Pictet, p. 132). En cosse, on trouve un assez grand nombre de
pierres ainsi couvertes de ciselures diverses. Quelques traditions
enfin doivent appeler l'attention sur ces hiroglyphes grossiers et 
peu prs inintelligibles: les Triades disent que sur les pierres de
Gwiddon-Ganhebon on pouvait lire les arts et les sciences du monde;
l'astronome Gwydion ap Don fut enterr  Caernarvon sous une pierre
d'nigmes. Dans le pays de Galles on trouve sur les pierres certains
signes, qui semblent reprsenter tantt une petite figure d'animal,
tantt des arbres entrelacs. Cette dernire circonstance semblerait
rattacher le culte des pierres  celui des arbres. D'ailleurs
l'_Ogham_ ou _Ogum_, alphabet secret des druides, consistait en
rameaux de divers arbres et assez analogues aux caractres runiques.
Telles sont les inscriptions places sur un monument mentionn dans
les chroniques d'cosse, comme tant dans le bocage d'Aongus, sur une
pierre du _Cairn du vicaire_, en Armagh, sur un monument de l'le
d'Arran, et sur beaucoup d'autres en cosse.--On a vu plus haut que
les pierres servaient quelquefois  la divination. Nous rapporterons
 ce sujet un passage important de Talliesin. (N'ayant pas sous les
yeux le texte gallois, je rapporte la traduction anglaise.) I know
the intent of the trees, I know which was decreed praise or disgrace,
by the intention of the memorial trees of the sages, and celebrates
the engagement of the sprigs of the trees, or of devices, and their
battle with the learned. He could delineate the clementary trees
and reeds, and tells us when the sprigs were marked in the small
tablet of devices they uttered their voice. (Logan, II, 388).

Les arbres sont employs encore symboliquement par les Welsh et les
Gals; par exemple, le noisetier indique l'amour trahi. Le Caldonien
Merlin (Talliesin est Cambrien) se plaint que l'autorit des rameaux
commence  tre ddaigne. Le mot irlandais _aos_, qui d'abord
signifiait un arbre, s'appliquait  une personne lettre: _feadha_,
bois ou arbre, devient la dsignation des prophtes, ou hommes sages.
De mme, en sanskrit, _bd'hi_ signifie le figuier indien, et le
bouddiste, le sage.

Les monuments celtiques semblent n'avoir pas t consacrs
exclusivement au culte. C'tait sur une pierre qu'on lisait le chef
de clan (_Voy._ p. 165, note 1). Les enceintes de pierres servaient
de cours de justice. On en a trouv des traces en cosse, en Irlande,
dans les les du Nord (King, I, 147; Martin's Descr. of the Western
isles), mais surtout en Sude et en Norwge. Les anciens pomes erses
nous apprennent, en effet, que les rites druidiques existaient parmi
les Scandinaves, et que les druides bretons en obtinrent du secours
dans le danger (Ossian's Cathlin, II, p. 216, not. dit. 1765, t. II;
Warton, t. I).

Le plus vaste cercle druidique tait celui d'Avebury ou Abury dans
le Wiltshire. Il embrassait vingt-huit acres de terre entours d'un
foss profond et d'un rempart de soixante-dix pieds. Un cercle
extrieur, form de cent pierres, enfermait deux autres cercles
doubles extrieurs l'un  l'autre. Dans ceux-ci, la range extrieure
contenait trente pierres, l'intrieure douze. Au centre de l'un des
cercles taient trois pierres, dans l'autre une pierre isole; deux
avenues de pierres conduisaient  tout le monument (Voy. O'Higgin's,
Celtic druids).

Stonehenge, moins tendu, indiquait plus d'art. D'aprs Waltire, qui
y campa plusieurs mois pour tudier (on a perdu les papiers de cet
antiquaire enthousiaste, mais plein de sagacit et de profondeur),
la range extrieure tait de trente pierres droites; le tout, en y
comprenant l'autel et les impostes, se montait  cent trente-neuf
pierres. Les impostes taient assurs par des tenons. Il n'y a pas
d'autre exemple dans les pays celtiques du style trilithe (sauf deux
 Holmstad et  Drenthiem).

Le monument de Classerness, dans l'le de Lewis, forme, au moyen
de quatre avenues de pierres, une sorte de croix dont la tte est
au sud, la rencontre des quatre branches est un petit cercle.
Quelques-uns croient y reconnatre le temple hyperboren dont parlent
les anciens. ratosthnes dit qu'Apollon cacha sa flche l o se
trouvait un temple ail.

Je parlerai plus loin des alignements de Carnac et de Lok-Maria-Ker
(tom II. Voyez aussi le Cours de M. de Caumont, p. 105).

Il est rest en France des traces nombreuses du culte des pierres,
soit dans les noms de lieux, soit dans les traditions populaires:

1 On sait qu'on appelait _pierre fiche_ ou _fiche_ (en celtique,
_menhir_, pierre longue, _peulvan_, pilier de pierre), ces pierres
brutes que l'on trouve plantes simplement dans la terre comme des
bornes. Plusieurs bourgs de France portent ce nom. _Pierre-Fiche_, 
cinq lieues N.-E. de Mendes, en Gvaudan.--_Pierre-Fiques_, en
Normandie,  une lieue de l'Ocan,  trois de Montivilliers.--
_Pierrefitte_, prs Pont-l'vque.--_Pierrefitte_,  deux
lieues N.-O d'Argentan.--_Pierrefitte_,  trois lieues de
Falaise.--_Pierrefitte_, dans le Perche, diocse de Chartres, 
six lieues S. de Mortagne.--_Idem_, en Beauvoisis,  deux lieues
N.-O. de Beauvais.--_Idem_, prs Paris,  une demi-lieue N. de
Saint-Denis.--_Idem_, en Lorraine,  quatre lieues de Bar.--_Idem_,
en Lorraine,  trois lieues de Mirecourt.--_Idem_, en Sologne, 
neuf lieues S.-E. d'Orlans.--_Idem_, en Berry,  trois lieues de
Gien,  cinq de Sully.--_Idem_, en Languedoc, diocse de Narbonne,
 deux lieues et demie de Limoux.--_Idem_, dans la Marche, prs
Bourganeuf.--_Idem_, dans la Marche, prs Guret.--_Idem_, en
Limousin,  six lieues de Brives.--_Idem_, en Forest, diocse de
Lyon,  quatre lieues de Roanne, etc.

2  Colombiers, les jeunes filles qui dsirent se marier doivent
monter sur la pierre-leve, y dposer une pice de monnaie, puis
sauter de haut en bas.  Gurande, elles viennent dposer dans les
fentes de la pierre des flocons de laine rose lis avec du clinquant.
Au Croisic, les femmes ont longtemps clbr des danses autour d'une
pierre druidique. En Anjou, ce sont les fes qui, descendant des
montagnes en filant, ont apport ces rocs dans leur tablier. En
Irlande, plusieurs dolmen sont encore appels les lits des amants:
la fille d'un roi s'tait enfuie avec son amant; poursuivie par son
pre, elle errait de village en village, et tous les soirs ses htes
lui dressaient un lit sur la roche, etc., etc.


SUR LES BARDES. (_Voyez_ page 165.)

Les bardes tudiaient pendant seize ou vingt ans. Je les ai vus,
dit Campion, dans leurs coles, dix dans une chambre couchs  plat
ventre sur la paille et leurs livres sous le nez. Brompton dit
que les leons des bardes en Irlande se donnaient secrtement et
n'taient confies qu' la mmoire (Logan, _the Scotish Gal_, t.
II, p. 215).--Il y avait trois sortes de potes: pangyristes des
grands; potes plaisants du peuple; bouffons satiriques des paysans
(Tolland's letters).--Buchanan prtend que les joueurs de harpe en
cosse taient tous Irlandais. Giraldus Cambrensis dit pourtant que
l'cosse surpassait l'Irlande dans la science musicale et qu'on
venait s'y perfectionner. Lorsque Pepin fonda l'abbaye de Neville,
il y fit venir des musiciens et des choristes cossais (Logan, II,
251).--Giraldus compare la lente modulation des Bretons avec les
accents rapides des Irlandais; selon lui, chez les Welsh chacun fait
sa partie; ceux du Cumberland chantent en parties, en octaves et 
l'unisson.--Vers 1000, le Welsh Gryffith ap Cynan, ayant t lev
en Irlande, rapporta ses instruments dans son pays, y convoqua les
musiciens des deux contres, et tablit vingt-quatre rgles pour la
rforme de la musique (Powel, _Hist. of Cambria_.)

Lorsque le christianisme se rpandit dans l'cosse et l'Irlande, les
prtres chrtiens adoptrent leur got pour la musique.  table, ils
se passaient la harpe de main en main (Bde, IV, 24). Au temps de
Giraldus Cambrensis, les vques faisaient toujours porter avec eux
une harpe,--Gunn dit dans son Enquiry: Je possde un ancien pome
gallique, o le pote, s'adressant  une vieille harpe, lui demande
ce qu'est devenu son premier lustre. Elle rpond qu'elle a appartenu
 un roi d'Irlande et a assist  maint royal banquet; qu'elle a
ensuite t successivement dans la possession de Dargo, fils du
druide de Beal, de Gaul, de Fillon, d'Oscar, de O'duine, de Diarmid,
d'un mdecin, d'un barde, et enfin d'un prtre qui, dans un coin
retir, mditait sur un livre blanc (Logan, II, 268).

Les bardes, bien qu'attachs  la personne des chefs, taient
eux-mmes fort respects. Sir Richard Cristeed, qui fut charg par
Richard II d'initier les quatre rois d'Irlande aux moeurs anglaises,
rapporte qu'ils refusrent de manger parce qu'ils avaient mis leurs
bardes et principaux serviteurs  une table au-dessous de la leur
(Logan, 138). Le joueur de cornemuse, comme celui de harpe, occupait
cette charge par droit hrditaire dans la maison du chef; il avait
des terres et un serviteur qui portait son instrument.

Le fameux joueur de cornemuse irlandais des derniers temps,
Macdonal, avait serviteurs, chevaux, etc. Un grand seigneur le fait
venir un jour pour jouer pendant le dner. On lui place une table
et une chaise dans l'antichambre avec une bouteille de vin et un
domestique derrire sa chaise; la porte de la salle tait ouverte.
Il s'y prsente, et dit en buvant:  votre sant et  celle de
votre compagnie, monsieur... Puis, jetant de l'argent sur la table,
il dit au laquais: Il y a deux schellings pour la bouteille et
six pence pour toi, mon garon. Et il remonta  cheval (_Ibid._,
267-279).--La dernire cole bardique d'Irlande, _Filean school_, se
tint  Tipperary, sous Charles Ier (_Ibid._, 247).--L'un des derniers
bardes accompagnait Montrose, et pendant sa victoire d'Inverlochy il
contemplait la bataille du haut du chteau de ce nom. Montrose lui
reprochant de ne pas y avoir pris part: Si j'avais combattu, qui
vous aurait chant? (_Ibid._, 215).--La cornemuse du clan Chattan,
que Walter Scott mentionne comme tant tombe des nuages pendant une
bataille en 1396, fut emprunte par un clan vaincu, qui esprait en
recevoir l'inspiration du courage, et qui ne l'a rendue qu'en 1822
(_Ibid._, 298).--En 1745, un joueur de cornemuse composa, pendant
la bataille de Falkirk, un piobrach qui est rest clbre.-- la
bataille de Waterloo, un joueur de cornemuse, qui prparait un bel
air, reoit une balle dans son instrument; il le foule aux pieds,
tire sa claymore, et se jette au milieu de l'ennemi o il se fait
tuer (? _Ibid._, 273-276).




LIVRE II

LES ALLEMANDS




CHAPITRE PREMIER

MONDE GERMANIQUE--INVASION--MROVINGIENS


Derrire la vieille Europe celtique, ibrienne et romaine, dessine
si svrement dans ses pninsules et ses les, s'tendait un autre
monde tout autrement vaste et vague. Ce monde du Nord, germanique
et slave, mal dtermin par la nature, l'a t par les rvolutions
politiques. Nanmoins ce caractre d'indcision est toujours
frappant dans la Russie, la Pologne, l'Allemagne mme. La frontire
de la langue, de la population allemande, flotte vers nous dans
la Lorraine, dans la Belgique.  l'orient, la frontire slave de
l'Allemagne a t sur l'Elbe, puis sur l'Oder, et indcise comme
l'Oder, ce fleuve capricieux qui change si volontiers ses rivages.
Par la Prusse, par la Silsie, allemandes et slaves  la fois,
l'Allemagne plonge vers la Pologne, vers la Russie, c'est--dire vers
l'infini barbare. Du ct du nord, la mer est  peine une barrire
plus prcise; les sables de la Pomranie continuent le fond de la
Baltique; l gisent sous les eaux, des villes, des villages, comme
ceux que la mer engloutit en Hollande. Ce dernier pays n'est qu'un
champ de bataille pour les deux lments.

Terre indcise, races flottantes. Telles du moins nous les reprsente
Tacite dans sa _Germania_. Des marais, des forts, plus ou moins
tendues, selon qu'elles s'claircissent et reculent devant l'homme,
puis s'paississant dans les lieux qu'il abandonne; habitations
disperses, cultures peu tendues, et transportes chaque anne
sur une terre nouvelle. Entre les forts, des _marches_, vastes
clairires, terres vagues et communes, passage des migrations,
thtre des premiers essais de la culture, o se groupent
capricieusement quelques cabanes. Leurs demeures, dit Tacite, ne
sont pas rapproches: ici, ils s'arrtent prs d'une source; l,
prs d'un bouquet d'arbres. Limiter, dterminer la _marche_, c'est
la grande affaire des prud'hommes forestiers. Les limitations ne
sont pas bien prcises. Jusqu'o, disent-ils, le laboureur peut-il
tendre la culture dans la marche? aussi loin qu'il peut jeter
son marteau. Le marteau de Thor est le signe de la proprit,
l'instrument de cette conqute pacifique sur la nature.

Il ne faudrait pourtant pas infrer de cette culture mobile, de ces
mutations de demeures, que ces populations aient t nomades. Nous
ne remarquons pas en elles cet esprit d'aventures qui a promen les
Celtes antiques, les Tartares modernes,  travers l'Europe et l'Asie.

Les premires migrations germaniques sont gnralement rapportes
 des causes prcises. L'invasion de l'Ocan dcida les Cimbres 
fuir vers le Midi, entranant avec eux tant de peuples. La guerre et
la faim, le besoin d'une terre plus fertile, poussaient souvent les
tribus les unes sur les autres, comme on le voit dans Tacite. Mais
lorsqu'elles ont trouv un sol fertile et dfendu par la nature,
elles s'y sont tenues; tmoins les Frisons, qui, depuis tant de
sicles, restent fidles  la terre de leurs aeux, aussi bien qu'
leurs usages.

Les moeurs des premiers habitants de la Germanie n'taient pas
autres, ce semble, que celles de tant de nations barbares, de
quelques vives couleurs qu'il ait plu  Tacite de les parer.
L'hospitalit, la vengeance implacable, l'amour effrn du jeu et des
boissons fermentes, la culture abandonne aux femmes; tant d'autres
traits, attribus aux Germains comme leur tant propres, par des
crivains qui ne connaissaient gure d'autres barbares. Toutefois,
il ne faudrait pas les confondre avec les pasteurs tartares, ou
les chasseurs de l'Amrique. Les peuplades de la Germanie, plus
rapproches de la vie agricole, moins disperses et sur des espaces
moins vastes, se prsentent  nous avec des traits moins rudes; elles
semblent moins sauvages que barbares, moins froces que grossires.

 l'poque o Tacite prend la Germanie, les Cimbres et Teutons
(Ingvons, Istvons), plissent et s'effacent  l'occident; les Goths
et les Lombards commencent  poindre vers l'orient; l'avant-garde
saxonne, les Angli, sont  peine nomms; la confdration francique
n'est pas forme encore; c'est le rgne des Suves (Hermions)[153].
Quoique diverses religions locales aient pu exister chez plusieurs
tribus, tout porte  croire que le culte dominant tait celui des
lments, celui des arbres et des fontaines. Tous les ans, la desse
Hertha (_erd_, la terre) sortait sur un char voil, du mystrieux
bocage o elle avait son sanctuaire, dans une le de l'Ocan du
Nord[154].

[Note 153: Tacite.]

[Note 154: Lorsque saint Boniface alla convertir les Hessois... alii
lignis et fontibus clanculo, alii autem aperte sacrificabant, etc.
Acta SS. ord. S. Ben., sec. III, in S. Bonif.

Tacit. Germania, c. XL: Ils adorent ERTHA, c'est--dire la
Terre-Mre. Ils croient qu'elle intervient dans les affaires des
hommes et qu'elle se promne quelquefois au milieu des nations. Dans
une le de l'Ocan est un bois consacr, et dans ce bois un char
couvert ddi  la desse. Le prtre seul a le droit d'y toucher; il
connat le moment o la desse est prsente dans ce sanctuaire; elle
part trane par des vaches, et il la suit avec tous les respects de
la religion. Ce sont alors des jours d'allgresse; c'est une fte
pour tous les lieux qu'elle daigne visiter et honorer de sa prsence.
Les guerres sont suspendues; on ne prend point les armes; le fer est
enferm. Ce temps est le seul o ces barbares connaissent, le seul
o ils aiment la paix et le repos; il dure jusqu' ce que, la desse
tant rassasie du commerce des mortels, le mme prtre la rende 
son temple. Alors le char et les voiles qui le couvrent, et si on les
en croit, la divinit elle-mme, sont baigns dans un lac solitaire.
Des esclaves s'acquittent de cet office, et aussitt aprs le lac les
engloutit. De l une religieuse terreur et une sainte ignorance sur
cet objet mystrieux, qu'on ne peut voir sans prir.

Le _Castum nemus_ de Tacite ne serait-il pas l'le Sainte des Saxons,
_Heiligland_,  l'embouchure de l'Elbe, appele aussi _Fosetesland_,
du nom de l'idole qu'on y adorait (...  nomine dei sui falsi FOSETE,
Foseteslandt est appellata. Acta SS. ord. S. Bened., sec. 1, p. 25)?
Les marins la rvraient encore au XIe sicle, selon Adam de Brme.
Pontanus la dcrit en 1530.--Les Anglais possdent depuis 1814 cette
le danoise, berceau de leurs aeux (elle a pour armes un vaisseau
voguant  pleines voiles); mais la mer, qui a ananti North-Strandt
en 1634, a presque dtruit Heiligland en 1649. Elle est forme de
deux rocs, comme le Mont-Saint-Michel et le rocher de Delphes. _V._
Turner, _Hist. of the Anglo-Saxons_, I, 125.]

Par-dessus ces races et ces religions, sur cette premire Allemagne,
ple, vague, indcise, monde enfant, encore engag dans l'adoration
de la nature, vint se poser une Allemagne nouvelle, comme nous avons
vu la Gaule druidique tablie dans la Gaule gallique par l'invasion
des Kymrys. Les tribus suviques reurent une civilisation plus
haute, un mouvement plus hardi, plus hroque, par l'invasion des
adorateurs d'Odin, des Goths (Jutes, Gpides, Lombards, Burgondes),
et des Saxons[155]. Quoique le systme odinique ft loin sans doute
d'avoir encore les dveloppements qu'il prit plus tard, et surtout
dans l'Islande, il apportait ds lors les lments d'une vie plus
noble, d'une moralit plus profonde. Il promettait l'immortalit
aux braves, un paradis, un walhalla, o ils pourraient tout le jour
se tailler en pices, et s'asseoir ensuite au banquet du soir. Sur
la terre, il leur parlait d'une ville sainte, d'une cit des Ases,
Asgard, lieu de bonheur et de saintet, patrie sacre d'o les
races germaniques avaient t chasses jadis, et qu'elles devaient
chercher dans leurs courses par le monde[156]. Cette croyance put
exercer quelque influence sur les migrations barbares; peut-tre la
recherche de la ville sainte n'y fut-elle pas trangre, comme une
autre ville sainte fut plus tard le but des croisades.

[Note 155: Ceux-ci avaient gard  la position astronomique des
lieux; de l les noms de: Wisigoths, Ostrogoths, Wessex, Sussex,
Essex, etc. Les Celtes, au contraire.]

[Note 156: Dans la Saga de Regnar Lodbrog, les Normands vont  la
recherche de Rome, dont on leur a vant les richesses et la gloire;
ils arrivent  Luna, la prennent pour Rome et la pillent. Dtromps,
ils rencontrent un vieillard qui marche avec des souliers de fer; il
leur dit qu'il va  Rome, mais que cette ville est si loin qu'il a
dj us une pareille paire de souliers, ce qui les dcourage.]

Entre les tribus odiniques, nous remarquons une diffrence
essentielle. Chez les Goths, Lombards et Burgondes, prvalait
l'autorit des chefs militaires qui les menaient au combat, celle
des Amali, des Balti[157]. L'esprit de la bande guerrire, du
_comitatus_, aperu dj par Tacite dans les Germains, tait
tout-puissant chez ces peuples. Le rle de compagnon n'a rien
dont on rougisse. Il a ses rangs, ses degrs, le prince en dcide.
Entre les compagnons, c'est  qui sera le premier auprs du prince;
entre les princes, c'est  qui aura le plus de compagnons et les
plus ardents. C'est la dignit, c'est la puissance d'tre toujours
entour d'une bande d'lite; c'est un ornement dans la paix, un
rempart dans la guerre. Celui qui se distingue par le nombre et la
bravoure des siens, devient glorieux et renomm, non-seulement dans
sa patrie, mais encore dans les cits voisines. On le recherche par
des ambassades; on lui envoie des prsents; souvent son nom seul fait
le succs d'une guerre. Sur le champ de bataille, il est honteux au
prince d'tre surpass en courage; il est honteux  la bande de ne
pas galer le courage de son prince.  jamais infme celui qui lui
survit, qui revient sans lui du combat. Le dfendre, le couvrir de
son corps, rapporter  sa gloire ce qu'on fait soi-mme de beau,
voil leur premier serment. Les princes combattent pour la victoire,
les compagnons pour le prince. Si la cit qui les vit natre languit
dans l'oisivet d'une longue paix, ces chefs de la jeunesse vont
chercher la guerre chez quelque peuple tranger; tant cette nation
hait le repos! D'ailleurs, on s'illustre plus facilement dans les
hasards, et l'on a besoin du rgne de la force et des armes pour
entretenir de nombreux compagnons. C'est au prince qu'ils demandent
ce cheval de bataille, cette victorieuse et sanglante frame. Sa
table, abondante et grossire, voil la solde. La guerre y fournit,
et le pillage[158].

[Note 157: Jornands (c. XIII, XIV) a donn la gnalogie de
Thodoric, le quatorzime rejeton de la race des AMALI, depuis Gapt,
l'un des Ases ou demi-dieux.--BALTHA ou BOLD (hardi, brave). Origo
mirifica, dit le mme auteur, c. XXIX. C'est  cette race illustre
qu'appartenait Alaric.--La famille des Baux, de Provence et de
Naples, se disait issue des Balti. _Voyez_ Gibbon, V, 430.]

[Note 158: Tacite.]

Ce principe d'attachement  un chef, ce dvouement personnel, cette
religion de l'homme envers l'homme, qui plus tard devint le principe
de l'organisation fodale, ne parat pas de bonne heure chez l'autre
branche des tribus odiniques. Les Saxons semblent ignorer d'abord
cette hirarchie de la bande guerrire dont parle Tacite. Tous gaux
sous les Dieux, sous les Ases, enfants des Dieux, ils n'obissent 
leurs chefs qu'autant que ceux-ci parlent au nom du ciel. Le nom de
Saxons lui-mme est peut-tre identique  celui d'Ases[159]. Rpartis
en trois peuplades et douze tribus, ils repoussrent longtemps toute
autre division. Quand les Lombards envahirent l'Italie, la plupart
des Saxons refusrent de les suivre, ne voulant pas s'assujettir 
la division militaire des dizaines et centaines que leurs allis
admettaient. Ce ne fut que bien tard, quand les Saxons, presss entre
les Francs et les Slaves, se mirent  courir l'Ocan, et se jetrent
sur l'Angleterre, que les chefs militaires prvalurent, et que la
division des _hundreds_ s'introduisit chez eux. Quelques-uns veulent
qu'elle n'ait commenc qu'avec Alfred.

[Note 159: Saxones, Saxon, Sac, Asi, Arii?--Turner, I, 115. Saxones,
i.e. _Sakai-Suna_, fils des Sac, conqurants de la Bactriane.--Pline
dit que les Sakai tablis en Armnie s'appelaient _Saccassani_ (l.
VI, c. XI); cette province d'Armnie s'appela _Saccasena_ (Strab., l.
XI, p. 776-8). On trouve des _Saxoi_ sur l'Euxin (Stephan de urb. et
pop., p. 657). Ptolme appelle _Saxons_ un peuple scythique sorti
des Sakai.]

Il semble que les populations saxonnes, une fois tablies au nord de
l'Allemagne, aient longtemps prfr la vie sdentaire. Les Goths ou
Jutes, au contraire, se livrrent aux migrations lointaines. Nous
les voyons dans la Scandinavie, dans le Danemark, et presque en mme
temps sur le Danube et sur la Baltique. Ces courses immenses ne
purent avoir lieu qu'autant que la population tout entire devint une
bande, et que le _comitatus_, le compagnonnage guerrier, s'y organisa
sous des chefs hrditaires. La pression que ces peuples exercrent
sur toutes les tribus germaniques, obligea celles-ci  se mettre
en mouvement, soit pour faire place aux nouveaux venus, soit pour
les suivre dans leurs courses. Les plus jeunes et les plus hardis
prirent parti sous des chefs, et commencrent une vie de guerres
et d'aventures. Ceci est encore un trait commun  tous les peuples
barbares. Dans la Lusitanie, dans la vieille Italie, les jeunes gens
taient envoys aux montagnes. L'exil d'une partie de la population
tait consacr, rgularis chez les tribus sabelliennes, sous le nom
de _ver sacrum_[160]. Ces bannis, ou bandits (_banditi_), lancs de
la patrie dans le monde, et de la loi dans la guerre (_outlaws_), ces
loups (_wargr_), comme on les appelait dans le Nord[161], forment la
partie aventureuse et potique de toutes les nations anciennes.

[Note 160: _V._ mon _Histoire romaine_, I.]

[Note 161: Jacob Grimm.]

La forme jeune et hroque, sous laquelle la race germanique apparut
accidentellement au vieux monde latin, on l'a prise pour le gnie
invariable de cette race. Des historiens ont dit que les Germains
avaient import en ce monde l'esprit d'indpendance, le gnie de
la libre personnalit. Resterait pourtant  examiner si toutes
les races, dans des circonstances semblables, n'ont pas prsent
les mmes caractres. Derniers venus des barbares, les Germains
n'auraient-ils pas prt leur nom au gnie barbare de tous les ges?
Ne pourrait-on mme pas dire que leurs succs contre l'Empire tinrent
 la facilit avec laquelle ils s'agglomraient en grands corps
militaires,  leur attachement hrditaire pour les familles des
chefs qui les conduisaient; en un mot, au dvouement personnel, et
 la disciplinabilit, qui, dans tous les sicles, ont caractris
l'Allemagne, de sorte que ce qu'on a prsent comme prouvant
l'indomptable gnie, la forte individualit des guerriers germains,
marquerait au contraire l'esprit minemment social, docile, flexible
de la race germanique[162]?

[Note 162: Distinguons soigneusement de la Germanie primitive
deux formes sous lesquelles elle s'est produite  l'extrieur;
premirement, les bandes aventureuses des barbares qui descendirent
au Midi, et entrrent dans l'Empire comme conqurants et comme
soldats mercenaires; deuximement, les pirates effrns qui, plus
tard, arrts  l'ouest par les Francs, sortirent d'abord de l'Elbe,
puis de la Baltique, pour piller l'Angleterre et la France. Les uns
et les autres commirent d'affreux ravages. Au premier contact des
races, lorsqu'il n'y avait encore ni langues, ni habitudes communes,
les maux furent grands sans doute, mais les vaincus n'oublirent
aucune exagration pour ajouter eux-mmes  leur effroi.]

Cette mle et juvnile allgresse de l'homme qui se sent fort et
libre dans un monde qu'il s'approprie en esprance, dans les forts
dont il ne sait pas les bornes, sur une mer qui le porte  des
rivages inconnus, cet lan du cheval indompt sur les steppes et les
pampas, elle est sans doute dans Alaric, quand il jure qu'une force
inconnue l'entrane aux portes de Rome; elle est dans le pirate
danois qui chevauche orgueilleusement l'Ocan; elle est sous la
feuille o Robin Hood aiguise sa bonne flche contre le shriff.
Mais ne la trouvez-vous pas tout autant dans le gurillas de Galice,
le D. Luis de Calderon, l'_ennemi de la loi_? Est-elle moindre dans
ces joyeux Gaulois qui suivirent Csar sous le signe de l'alouette,
qui s'en allaient en chantant prendre Rome, Delphes ou Jrusalem? Ce
gnie de la personnalit libre, de l'orgueil effrn du moi, n'est-il
pas minent dans la philosophie celtique, dans Plage, Abailard
et Descartes, tandis que le mysticisme et l'idalisme ont fait le
caractre presque invariable de la philosophie et de la thologie
allemandes[163]?

[Note 163: Priscus.]

Du jour o, selon la belle formule germanique, le _wargus_ a jet
la poussire sur tous ses parents, et lanc l'herbe par-dessus son
paule, o, s'appuyant sur son bton, il a saut la petite enceinte
de son champ, alors, qu'il laisse aller la plume au vent[164], qu'il
dlibre comme Attila, s'il attaquera l'empire d'Orient, ou celui
d'Occident[165]:  lui l'espoir,  lui le monde!

[Note 164: J'ai parl dans un autre ouvrage de la profonde
impersonnalit du gnie germanique et j'y reviendrai ailleurs.
Ce caractre est souvent dguis par la force sanguine, qui
est trs-remarquable dans la jeunesse allemande; tant que dure
cette ivresse de sang, il y a beaucoup d'lan et de fougue.
L'impersonnalit est toutefois le caractre fondamental (_V._
mon Introduction  l'_Histoire universelle_). C'est ce qui a t
admirablement saisi par la sculpture antique, tmoin les bustes
colossaux des captifs Daces, qui sont dans le Bracchio Nuovo du
Vatican et les statues polychromes qu'on voit dans le vestibule de
notre Muse. Les Daces du Vatican, dans leurs proportions normes,
avec leur fort de cheveux incultes, ne donnent point du tout l'ide
de la frocit barbare, mais plutt celle d'une grande force brute,
celle du boeuf et de l'lphant, avec quelque chose de singulirement
indcis et vague. Ils voient, sans avoir l'air de regarder,  peu
prs comme la statue du Nil dans la mme salle du Vatican, et la
charmante Seine de Vietti, qui est au Muse de Lyon. Cette indcision
du regard m'a souvent frapp dans les hommes les plus minents de
l'Allemagne.]

[Note 165: _V._ les formules d'initiation du compagnonnage allemand
dans mon Introduction  l'_Histoire universelle_.]

C'est de cet tat d'immense posie que sortit l'idal germanique,
le Sigurd scandinave, le _Siegfried_ ou le Dietrich von Bern de
l'Allemagne. Dans cette figure colossale est runi ce que la Grce
a divis, la force hroque et l'instinct voyageur, Achille et
Ulysse: _Siegfried, parcourut bien des contres par la force de son
bras_[166]. Mais ici l'homme rus, tant lou des Grecs, est maudit,
dans le perfide Hagen, meurtrier de Siegfried, Hagen  _la face ple_
et qui n'a qu'un oeil, dans le nain monstrueux qui a fouill les
entrailles de la terre, qui sait tout, et qui ne veut que le mal. La
conqute du Nord, c'est Sigurd; celle du Midi, c'est Dietrich von
Bern (Thodoric de Vrone?). La silencieuse ville de Ravenne garde,
 ct du tombeau de Dante, le tombeau de Thodoric, immense rotonde
dont le dme d'une seule pierre semble avoir t pos l par la main
des gants. Voil peut-tre le seul monument gothique qui reste au
monde aujourd'hui. Il n'a rien dans sa masse qui fasse penser 
cette hardie et lgre architecture, qu'on appelle gothique, et qui
n'exprime en effet que l'lan mystique du christianisme au moyen ge.
Il faudrait plutt le comparer aux pesantes constructions plasgiques
des tombeaux de l'trurie et de l'Argolide[167].

[Note 166: Niebelungen, 87.--Il semble que, dans ses compositions,
Cornlius ait eu sous les yeux les _Niebelungen_ allemands plus que
l'_Edda_ et les _Sagas_ scandinaves.]

[Note 167: _V._ le _Voyage_ d'Edgar Quinet. 5e volume des Oeuvres
compltes, 1857.]

Les courses aventureuses des Germains  travers l'empire, et leur
vie mercenaire  la solde des Romains, les armrent plus d'une fois
les uns contre les autres. Le Vandale Stilicon dfit  Florence
ses compatriotes dans la grande arme barbare de Rhodogast. Le
Scythe Atius dfit les Scythes dans les campagnes de Chlons;
les Francs y combattirent pour et contre Attila. Qui entrane les
tribus germaniques dans ces guerres parricides? c'est cette fatalit
terrible dont parlent l'_Edda_ et les _Niebelungen_. C'est l'or, que
Sigurd enlve au dragon Fafnir, et qui doit le perdre lui-mme; cet
or fatal qui passe  ses meurtriers, pour les faire prir au banquet
de l'avare Attila.

L'or et la femme, voil l'objet des guerres, le but des courses
hroques. But hroque, comme l'effort; l'amour ici n'a rien
d'amollissant; la grce de la femme, c'est sa force, sa taille
colossale. leve par un homme, par un guerrier (admirable froideur
du sang germanique[168]!), la vierge manie les armes. Il faut, pour
venir  bout de Brunhild, que Siegfried ait lanc le javelot contre
elle, il faut que, dans la lutte amoureuse, elle ait de ses fortes
mains fait jaillir le sang des doigts du hros... La femme, dans
la Germanie primitive, tait encore courbe sur la terre qu'elle
cultivait[169]; elle grandit dans la vie guerrire; elle devient la
compagne des dangers de l'homme, unie  son destin dans la vie, dans
la mort (_sic vivendum, sic pereundum._ Tacit.). Elle ne s'loigne
pas du champ de bataille, elle l'envisage, elle y prside, elle
devient la fe des combats, la walkirie charmante et terrible, qui
cueille, comme une fleur, l'me du guerrier expirant. Elle le cherche
sur la plaine funbre, comme dith _au col de cygne_ cherchait Harold
aprs la bataille d'Hastings, ou cette courageuse Anglaise, qui, pour
retrouver son jeune poux, retourna tous les morts de Waterloo.

[Note 168: _V._ le commencement du Nialsaga.--Salvian. de Provident.,
l. VII. Gotorum gens perfida, sed pudica est. Saxones crudelitate
efferi, sed castitate mirandi.]

[Note 169: Tacit., Germ., c. XV. Fortissimus quisque... nihil agens,
delegata domus et penatium et agrorum cura feminis senibusque, et
infirmissimo cuique ex familia.]

On sait l'occasion de la premire migration des barbares dans
l'Empire. Jusqu'en 375, il n'y avait eu que des incursions, des
invasions partielles.  cette poque, les Goths, fatigus des courses
de la cavalerie hunnique qui rendait toute culture impossible,
obtinrent de passer le Danube, comme soldats de l'Empire, qu'ils
voulaient dfendre et cultiver. Convertis au christianisme, ils
taient dj un peu adoucis par le commerce des Romains. L'avidit
des agents impriaux les ayant jets dans la famine et le dsespoir,
ils ravagrent les provinces entre la mer Noire et l'Adriatique;
mais dans ces courses mme ils s'humanisrent encore, et par les
jouissances du luxe et par leur mlange avec les familles des
vaincus. Achets  tout prix par Thodose, ils lui gagnrent deux
fois l'empire d'Occident. Les Francs avaient d'abord prvalu dans cet
empire, comme les Goths dans l'autre. Leurs chefs, Mellobaud sous
Gratien, Arbogast sous Valentinien II, puis sous le rhteur Eugne
qu'il revtit de la pourpre, furent effectivement empereurs[170].

[Note 170: Zozim., l. IV, ap. Script. Fr. I, 584:--Paul. Oros., l.
VII, c. XXXV: Eugenium tyrannum creare ausus est, legitque hominem,
cui titulum imperatoris imponeret, ipse acturus imperium. Prosper.
Aquitan., ann. 394. Marcellin. Chron. ap. Scr. Fr. I, 640.--Claudien
(IV Consul. Honor. v. 74) dit ddaigneusement:

  Hunc sibi Germanus famulum delegerat exul.]

Dans cet affaissement de l'empire d'Occident, qui se livrait lui-mme
aux barbares, les vieilles populations celtiques, les indignes
de la Gaule et de la Bretagne se relevrent et se donnrent des
chefs. Maxime, espagnol comme Thodose, fut lev  l'empire par
les lgions de Bretagne (an 383). Il passa  Saint-Malo avec une
multitude d'insulaires, et dfit les troupes de Gratien. Celui-ci et
son franc Mellobaud furent mis  mort. Les auxiliaires Bretons furent
tablis dans notre Armorique sous leur conan ou chef, Mriadec, ou
plutt Murdoch, qu'on dsigne comme premier comte de Bretagne[171].
L'Espagne se soumit volontiers  l'espagnol Maxime, et ce prince
habile ne tarda pas  enlever l'Italie au jeune Valentinien II,
beau-frre de Thodose. Ainsi une arme, en partie bretonne, sous un
empereur espagnol, avait runi tout l'Occident.

[Note 171: Triades de l'le de Bretagne, trad. par Probert, p. 381.
La troisime expdition combine fut conduite hors de cette le
par Ellen, puissant dans les combats, et Cynan, son frre, seigneur
de Meiriadog, en l'Armorique, o ils obtinrent terres, pouvoir et
souverainet de l'empereur Maxime, pour le soutenir contre les
Romains... et aucun d'eux ne revint, mais ils restrent l et dans
Ystre Gyvaelwg, o ils formrent une communaut.--En 462, on voit au
concile de Tours un vque des Bretons.--En 468, Anthemius appelle de
la Bretagne et tablit  Bourges douze mille Bretons. Jornands, de
Reb. Geticis, c. XLV.--Suivant Turner (Hist. of the Anglo-Sax., p.
282), les Bretons ne s'tablirent dans l'Armorique qu'en 532, comme
le dit la Chronique du Mont-Saint-Michel.--Au reste, il y eut sans
doute de toute antiquit, entre la Grande-Bretagne et l'Armorique,
un flux et reflux continuel d'migrations, motiv par le commerce et
surtout par la religion (_V._ Csar). On ne peut disputer que sur
l'poque d'une colonisation conqurante. (_Voyez_ l'claircissement 
la fin de ce chapitre.)]

C'est par les Germains que Thodose prvalut sur Maxime; son arme,
compose principalement de Goths, envahit l'Italie, tandis que le
Franc Arbogast oprait une diversion par la valle du Danube. Cet
Arbogast resta tout-puissant sous Valentinien II, s'en dfit et rgna
trois ans sous le nom du rhteur Eugne. C'est encore en grande
partie aux Goths que Thodose dut sa victoire sur cet usurpateur[172].

[Note 172: Ils eurent le poste d'honneur  la bataille.]

Sous Honorius, la rivalit du Goth Alaric et du Vandale Stilicon
ensanglanta dix ans l'Italie. Le Vandale, nomm par Thodose tuteur
d'Honorius, avait en ses mains l'empereur d'Occident. Le Goth, nomm
par l'empereur d'Orient, Arcadius, matre de la province d'Illyrie,
sollicitait en vain d'Honorius la permission de s'y tablir.
Pendant ce temps, la Bretagne, la Gaule et l'Espagne redevinrent
indpendantes sous le Breton Constantin. La rvolte d'un des gnraux
de cet empereur[173], et peut-tre la rivalit de l'Espagne et de
la Gaule, prparrent la ruine du nouvel empire gaulois. Elle fut
consomme par la rconciliation d'Honorius et des Goths. Ataulph,
frre d'Alaric, pousa Placidie, soeur d'Honorius, et son successeur,
Wallia, tablit ses bandes  Toulouse, comme milice fdre au
service de l'Empire (an 411). Mais cet empire n'avait plus besoin
de milice en Gaule; il abandonnait de lui-mme cette province, comme
il avait fait de la Bretagne, et se concentrait dans l'Italie pour y
mourir.  mesure qu'il se retirait, les Goths s'tendirent peu  peu,
et dans l'espace d'un demi-sicle ils occuprent toute l'Aquitaine et
toute l'Espagne.

[Note 173: Grontius.]

Les dispositions de ces Goths ne furent rien moins qu'hostiles pour
la Gaule. Dans leur long voyage  travers l'Empire, ils n'avaient
pu voir qu'avec tonnement et respect ce prodigieux ouvrage de la
civilisation romaine, faible et prs de crouler sans doute, mais
encore debout et dans sa splendeur. Aprs la premire brutalit de
l'invasion, ils s'taient mis, simples et dociles, sous la discipline
des vaincus. Leurs chefs n'avaient pas ambitionn de plus beau titre
que celui de restaurateurs de l'Empire. On peut en juger par les
mmorables paroles d'Ataulph qui nous ont t conserves: Je me
souviens, dit un auteur du Ve sicle, d'avoir entendu  Bethlem
le bienheureux Jrme raconter qu'il avait vu un certain habitant
de Narbonne, lev  de hautes fonctions sous l'empereur Thodose,
et d'ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui dans sa
ville natale de la familiarit d'Ataulph. Il rptait souvent que
le roi des Goths, homme de grand coeur et de grand esprit, avait
coutume de dire que son ambition la plus ardente avait d'abord t
d'anantir le nom romain et de faire de toute l'tendue des terres
romaines un nouvel empire appel Gothique, de sorte que, pour parler
vulgairement, tout ce qui tait Romanie devnt Gothie, et qu'Ataulph
jout le mme rle qu'autrefois Csar Auguste; mais qu'aprs s'tre
assur par exprience que les Goths taient incapables d'obissance
aux lois,  cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu'il ne
fallait point toucher aux lois, sans lesquelles la rpublique cessait
d'tre rpublique, il avait pris le parti de chercher la gloire
en consacrant les forces des Goths  rtablir dans son intgrit,
 augmenter mme la puissance du nom romain, afin qu'au moins la
postrit le regardt comme le restaurateur de l'Empire, qu'il ne
pouvait transporter. Dans cette vue il s'abstenait de la guerre et
cherchait soigneusement la paix[174].

[Note 174: Paul Orose.]

Le cantonnement des Goths dans les provinces romaines ne fut pas un
fait nouveau et trange. Depuis longtemps les empereurs avaient 
leur solde des barbares, qui, sous le titre d'htes, logeaient chez
le Romain et mangeaient  sa table. L'tablissement des nouveaux
venus eut mme d'abord un immense avantage, ce fut d'achever la
dsorganisation de la tyrannie impriale. Les agents du fisc se
retirant peu  peu, le plus grand des maux de l'Empire cessa de
lui-mme. Les Curiales, borns dsormais  l'administration locale
des municipalits, se trouvrent soulags de toutes les charges dont
le gouvernement central les accablait. Les barbares s'emparrent,
il est vrai, des deux tiers des terres[175] dans les cantons o ils
s'tablirent. Mais il y avait tant de terres incultes, que cette
cession dut gnralement tre peu onreuse aux Romains. Il semble
que les barbares aient conu des scrupules sur ces acquisitions
violentes, et qu'ils aient quelquefois ddommag les propritaires
romains. Le pote Paulin, rduit  la pauvret par suite de
l'tablissement d'Ataulph, et retir  Marseille, y reut un jour
avec tonnement le prix d'une de ses terres que lui envoyait le
nouveau possesseur.

[Note 175: Les Hrules et les Lombards se contentrent du tiers.]

Les Burgundes, qui s'tablirent  l'ouest du Jura, vers la mme
poque que les Goths dans l'Aquitaine, avaient peut-tre encore
plus de douceur. Il parat que cette bonhomie, qui est l'un des
caractres actuels de la race germanique, se montra de bonne heure
chez ce peuple. Avant leur entre dans l'Empire, ils taient presque
tous gens de mtier, ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils
gagnaient leur vie  ce travail dans les intervalles de paix, et
taient ainsi trangers  ce double orgueil du guerrier et du
propritaire oisif qui nourrissait l'insolence des autres conqurants
barbares... Impatroniss sur les domaines des propritaires gaulois,
ayant reu ou pris,  titre d'hospitalit, les deux tiers des terres
et le tiers des esclaves, ce qui probablement quivalait  la moiti
de tout, ils se faisaient scrupule de rien usurper au del. Ils
ne regardaient point le Romain comme leur colon, comme leur lite,
selon l'expression germanique, mais comme leur gal en droits dans
l'enceinte de ce qui lui restait. Ils prouvaient mme devant les
riches snateurs, leurs copropritaires, une sorte d'embarras de
parvenu. Cantonns militairement dans une grande maison, pouvant y
jouer le rle de matres, ils faisaient ce qu'ils voyaient faire aux
clients romains de leur noble hte, et se runissaient pour aller
le saluer de grand matin[176]. Le pote Sidonius nous a laiss le
curieux tableau d'une maison romaine occupe par les barbares. Il
reprsente ceux-ci comme incommodes et grossiers, mais point du tout
mchants:  qui demandes-tu un hymne pour la joyeuse Vnus?  celui
qu'obsdent les bandes  la longue chevelure,  celui qui endure
le jargon germanique, qui grimace un triste sourire aux chants du
Burgunde repu; il chante lui, et graisse ses cheveux d'un beurre
rance... Homme heureux! tu ne vois pas avant le jour cette arme
de gants qui viennent vous saluer, comme leur grand-pre ou leur
pre nourricier. La cuisine d'Alcinos ne pourrait y suffire. Mais
c'est assez de quelques vers, taisons-nous. Si on allait y voir une
satire...?

[Note 176: Aug. Thierry.]

Les Germains, tablis dans l'Empire du consentement de l'empereur,
ne restrent pas tranquilles dans la possession des terres qu'ils
avaient occupes. Ces mmes Huns, qui autrefois avaient forc les
Goths de passer le Danube, entranrent les autres Germains demeurs
en Germanie, et tous ensemble ils passrent le Rhin. Voil le monde
barbare dchir sous ses deux formes. La bande, dj tablie sur
le sol de la Gaule, et de plus en plus gagne  la civilisation
romaine[177], l'adopte, l'imite et la dfend. La tribu, forme
primitive et antique, reste plus prs du gnie de l'Asie, suit par
troupeaux la cavalerie asiatique, et vient demander une part dans
l'Empire  ses enfants qui l'ont oublie.

[Note 177: Procope oppose les Goths aux nations germaniques. De Bello
Gothico, l. III, c. XXXIII, ap. Scr. Fr. II, 41:--Paul. Oros. ap.
Scr. Fr. I. Blande, mansuete, innocenterque vivunt, non quasi cum
subjectis, sed cum fratribus.]

C'est une particularit remarquable dans notre histoire que les deux
grandes invasions de l'Asie en Europe, celle des Huns au Ve sicle,
et celle des Sarrasins au VIIIe, aient t repousses en France. Les
Goths eurent la part principale  la premire victoire, les Francs 
la seconde.

Malheureusement il est rest une grande obscurit sur ces deux
vnements. Le chef de l'invasion hunnique, le fameux Attila,
apparat dans les traditions, moins comme un personnage historique,
que comme un mythe vague et terrible, symbole et souvenir d'une
destruction immense. Son vrai nom oriental, Etzel[178], signifie une
chose puissante et vaste, une montagne, un fleuve, particulirement
le Volga, ce fleuve immense qui spare l'Asie de l'Europe. Tel aussi
parat Attila dans les _Niebelungen_, puissant, formidable, mais
indcis et vague, rien d'humain, indiffrent, immoral comme la
nature, avide comme les lments[179], absorbant comme l'eau ou le
feu.

[Note 178: Etzel, Atzel, Athila, Athela, Ethela.--Atta, Att, Aetti,
Vater, signifient, dans presque toutes les langues, et surtout en
Asie, pre, juge, chef, roi.--C'est le radical des noms du roi
marcoman Attalus, du Maure Attala, du Scythe Atheas, d'Attalus de
Pergame, d'Atalrich, Eticho, Ediko.--Mais il y a un sens plus profond
et plus large. ATTILA est le nom du Volga, du Don, d'une montagne de
la province d'Einsiedeln, le nom gnral d'un mont ou d'un fleuve. Il
aurait ainsi un rapport intime avec l'ATLAS des mythes grecs. Jac.
Grimm, Altdeutsche Waelder, I, 6.]

[Note 179: On voit dans Priscus et Jornands les Grecs et les
Romains l'apaiser souvent par des prsents (Priscus, in Corp. Hist.
Byzantin, I, 72.--Gensric le dtermine, par des prsents,  envahir
la Gaule.--Pour rparation d'un attentat  sa vie, il exige une
augmentation de tribut, etc.).--Dans le Wilkinasaga, c. LXXXVII, il
est appel le plus avide des hommes; c'est par l'espoir d'un trsor
que Chriemhild le dcide  faire venir ses frres dans son palais.]

On douterait qu'il et exist comme homme, si tous les auteurs du Ve
sicle ne s'accordaient l-dessus, si Priscus ne nous disait avec
terreur qu'il l'a vu en face, et ne nous dcrivait la table d'Attila.
Et dans l'histoire aussi elle est terrible cette table, quoiqu'on
n'y trouve pas, comme dans les _Niebelungen_, les funrailles de
toute une race. Mais c'est un grand spectacle d'y voir  la dernire
place, aprs les chefs des dernires peuplades barbares, siger les
tristes ambassadeurs des empereurs d'Orient et d'Occident. Pendant
que les mimes et les farceurs excitent la joie et le rire des
guerriers barbares, lui, srieux et grave, ramass dans sa taille
courte et forte, le nez cras, le front large et perc de deux
trous ardents[180], roule de sombres penses, tandis qu'il passe la
main dans les cheveux de son jeune fils... Ils sont l ces Grecs qui
viennent jusqu'au gte du lion lui dresser des embches; il le sait,
mais il lui suffit de renvoyer  l'empereur la bourse avec laquelle
on a cru acheter sa mort, et de lui adresser ces paroles accablantes:
Attila et Thodose sont fils de pres trs-nobles. Mais Thodose
en payant tribut, est dchu de sa noblesse; il est devenu l'esclave
d'Attila; il n'est pas juste qu'il dresse des embches  son matre,
comme un esclave mchant.

[Note 180: Jornands, de rebus Getic. ap. Duchesne, I, 226: Forma
brevis, lato pectore, capite grandiori, minutis oculis, rarus
barba, canis aspersus, simo naso, teter colore, originis su signa
referens.--Amm. Marcel., XXXI, 1. Hunni... pandi, ut bipedes
existimes bestias: vel quales in commarginandis pontibus effigiati
stipites dolantur incompti. Jornands, c. XXIV. Species pavenda
nigredine, sed veluti qudam (si dici fas est) offa, non facies,
habensque magis puncta quam lumina.]

Il ne daignait pas autrement se venger, sauf quelques milliers
d'onces d'or qu'il exigeait de plus. S'il y avait retard dans le
payement du tribut, il lui suffisait de faire dire  l'empereur par
un de ses esclaves: Attila, ton matre et le mien, va te venir voir;
il t'ordonne de lui prparer un palais dans Rome.

Du reste, qu'y eut-il gagn, ce Tartare,  conqurir l'Empire? Il
et touff dans ces cits mures, dans ces palais de marbre. Il
aimait bien mieux son village de bois, tout peint et tapiss, aux
mille kiosques, aux cent couleurs, et tout autour la verte prairie
du Danube. C'est de l qu'il partait tous les ans avec son immense
cavalerie, avec les bandes germaniques qui le suivaient bon gr,
mal gr. Ennemi de l'Allemagne, il se servait de l'Allemagne; son
alli, c'tait l'ennemi des Allemands, le Vende Gensric, tabli
en Afrique. Les Vendes, ayant tourn de la Germanie par l'Espagne,
avaient chang la Baltique pour la Mditerrane; ils infestaient
le midi de l'Empire, pendant qu'Attila en dsolait le Nord. La
haine du Vende Stilicon contre le Goth Alaric reparat dans celle
de Gensric contre les Goths de Toulouse; il avait demand, puis
mutil cruellement la fille de leur roi. Il appela contre eux Attila
dans la Gaule. Selon l'historien contemporain Idace (historien peu
grave, il est vrai), Attila et t appel aussi par son compatriote
Atius[181], gnral de l'empire d'Occident, qui voulait dtruire
les Goths par les Huns, et les Huns par les Goths. Le passage
d'Attila fut marqu par la ruine de Metz et d'une foule de villes.
La multitude des lgendes qui se rapportent  cette poque peut
faire juger de l'impression que ce terrible vnement laissa dans
la mmoire des peuples[182]. Troyes dut son salut aux mrites de
saint Loup. Dieu tira saint Servat de ce monde pour lui pargner la
douleur de voir la ruine de Tongres. Paris fut sauv par les prires
de sainte Genevive[183]. L'vque Anianus dfendit courageusement
Orlans. Pendant que le blier battait les murs, le saint vque,
en prire, demandait si l'on ne voyait rien venir. Deux fois on lui
dit que rien n'apparaissait;  la troisime, on lui annona qu'on
distinguait un faible nuage  l'horizon: c'taient les Goths et les
Romains qui accouraient au secours.

[Note 181: Greg. Tur., l. II, ap. Scr. Fr. I, 163: Gaudentius Atii
pater, Scythi provinci primoris loci.--Jornands dit (ap. Scr.
Fr. I, 22): Fortissimorum Moesiorum stirpe progenitus, in Dorostena
civitate.--Atius avait t en otage chez les Huns (Greg. Tur.,
loc. cit.).--Parmi les ambassadeurs d'Attila taient Oreste, pre
d'Augustule, le dernier empereur d'Occident, et le Hun decon, pre
d'Odoacre, qui conquit l'Italie. _Voyez_ la relation de Priscus.]

[Note 182: L'invasion d'Attila en Italie n'y avait pas laiss une
impression moins profonde. Dans une bataille qu'il livra aux Romains,
aux portes mme de Rome, tout, disait-on, avait pri des deux cts.
Mais les mes des morts se relevrent et combattirent avec une
infatigable fureur trois jours et trois nuits.]

[Note 183: Attila, dans sa retraite, massacre, selon la lgende, les
onze mille vierges de Cologne.]

Idace assure gravement qu'Attila tua prs d'Orlans deux cent mille
Goths, avec leur roi Thodoric. Thorismond, fils de Thodoric,
voulait le venger; mais _le prudent_ Atius, qui craignait galement
le triomphe des deux partis, va trouver la nuit Attila, et lui dit:
Vous n'avez dtruit que la moindre partie des Goths; demain il en
viendra une si grande multitude que vous aurez peine  chapper.
Attila reconnaissant lui donne dix mille pices d'or. Puis Atius
va trouver le Goth Thorismond, et lui en dit autant; il lui fait
craindre d'ailleurs que, s'il ne se hte de revenir  Toulouse,
son frre n'usurpe le trne. Thorismond, pour un aussi bon avis,
lui donne aussi dix mille _solidi_. Les deux armes s'loignent
rapidement l'une de l'autre.

Le Goth Jornands, qui crit un sicle aprs, ne manque pas d'ajouter
aux fables d'Idace; mais chez lui toute la gloire est pour les Goths.
Dans son rcit, ce n'est pas Atius, mais Attila qui emploie la
perfidie. Le roi des Huns n'en veut qu'au roi des Goths, Thodoric.
Il emmne dans la Gaule toute la barbarie du Nord et de l'Orient.
C'est une pouvantable bataille de tout le monde asiatique, romain,
germanique. Il y reste prs de trois cent mille morts. Attila, menac
de se voir forc dans son camp, lve un immense bcher form de
selles de chevaux, s'y place la torche  la main, tout prt  y
mettre le feu.

Il y a une chose terrible dans ce rcit, et qu'on ne peut gure
rvoquer en doute: des deux cts, c'taient pour la plupart des
frres, Francs contre Francs, Ostrogoths contre Wisigoths[184].
Aprs une si longue sparation, ces tribus se retrouvaient pour se
combattre et pour s'gorger. C'est ce que les chants germaniques ont
exprim d'une manire bien touchante dans les _Niebelungen_, quand
le bon markgraf Rdiger attaque, pour obir  l'pouse d'Attila, les
Burgundes qu'il aime, quand il verse de grosses larmes, et qu'en
combattant Hagen, il lui prte son bouclier[185]. Plus pathtique
encore est le chant d'Hildebrand et Hadubrand: le pre et le fils,
spars depuis bien des annes, se rencontrent au bout du monde;
mais le fils ne reconnat point le pre, et celui-ci se voit dans la
ncessit de prir ou de tuer son fils[186].

[Note 184: Du ct des Romains taient les Wisigoths et leur roi
Thodoric; du ct des Huns, les Ostrogoths et les Gpides. Un
Ostrogoth tua Thodoric.]

[Note 185:

  Je te donnerais volontiers mon bouclier,
  Si j'osais te l'offrir devant Chriemhild...
  N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le  ton bras.
  Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu' la terre des
                                                       Burgundes.]

[Note 186: Le chant d'Hildebrand et Hadubrand a t retrouv et
publi en 1812 par les frres Grimm. Ils le croient du VIIIe
sicle. Je ne puis m'empcher de reproduire ce vnrable monument
de la primitive littrature germanique. Il a t traduit par M.
Gley (Langue des Francs, 1814) et par M. Ampre (tudes hist. de
Chateaubriand). J'essaye ici d'en donner une traduction nouvelle.

J'ai ou dire qu'un jour, au milieu des combattants, se dfirent
Hildibraht et Hathubraht le pre et le fils... Ils arrangeaient
leurs armures, se couvraient de leurs cottes d'armes, se ceignaient,
bouclaient leurs pes; ils marchaient l'un sur l'autre. Le noble
et sage Hildibraht demande  l'autre, en paroles brves: Qui est
ton pre entre les hommes du peuple, et de quelle race es-tu? Si tu
veux me l'apprendre, je te donne une armure  trois fils. Je connais
toute race d'hommes.--Hathubraht, fils d'Hildibraht, rpondit: Les
hommes vieux et sages qui taient jadis me disaient que Hildibraht
tait mon pre; moi, je me nomme Hathubraht. Un jour il s'en alla
vers l'Orient, fuyant la colre d'Othachr (Odoacre?); il alla avec
Thothrich (Thodoric?) et un grand nombre de ses serviteurs. Il
laissa au pays une jeune pouse assise dans sa maison, un fils
enfant, une armure sans matre, et il alla vers l'Orient. Le malheur
croissant pour mon cousin Dietrich, et tous l'abandonnant, lui, il
tait toujours  la tte du peuple, et mettait sa joie aux combats.
Je ne crois pas qu'il vive encore.--Dieu du ciel, seigneur des
hommes, dit alors Hildibraht, ne permets point le combat entre ceux
qui sont ainsi parents! Il dtache alors de son bras une chane
travaille en bracelet que lui donna le roi, seigneur des Huns.
Laisse-moi, dit-il, te faire ici ce don!--Hathubraht rpondit: C'est
avec le javelot que je puis recevoir, et pointe contre pointe! Vieux
Hun, indigne espion, tu me trompes avec tes paroles. Dans un moment
je te lance mon javelot. Vieil homme, esprais-tu donc m'abuser?
Ils m'ont dit, ceux qui naviguaient vers l'Ouest, sur la mer des
Vendes, qu'il y eut une grande bataille o prit Hildibraht, fils
d'Heeribraht.--Alors, reprit Hildibraht, fils d'Heeribraht: Je vois
trop bien  ton armure que tu n'es point un noble chef, que tu n'as
pas encore vaincu... Hlas! quelle destine est la mienne! J'erre
depuis soixante ts, soixante hivers, expatri, banni. Toujours
on me remarquait dans la foule des combattants; jamais ennemi ne
me trana, ne m'enchana dans son fort. Et maintenant, il faut que
mon fils chri me perce de son glaive, me fende de sa hache, ou que
moi je devienne son meurtrier. Sans doute, il peut se faire, si ton
bras est fort, que tu enlves  un homme de coeur son armure, que
tu pilles son cadavre; fais-le, si tu en as le droit, et qu'il soit
le plus infme des hommes de l'Est, celui qui te dtournerait du
combat que tu dsires. Braves compagnons, jugez dans votre courage
lequel aujourd'hui sait le mieux lancer le javelot, lequel va
disposer des deux armures.--L-dessus, les javelots aigus volrent
et s'enfoncrent dans les boucliers; puis ils en vinrent aux mains,
les haches de pierre sonnaient, frappant  grands coups les blancs
boucliers. Leurs membres en furent quelque peu branls, non leurs
jambes toutefois...]

Attila s'loignait, et l'Empire ne pouvait profiter de sa retraite.
 qui devait rester la Gaule? Aux Goths et aux Burgundes, ce semble.
Ces peuples ne pouvaient manquer d'envahir les contres centrales,
qui, telles que l'Auvergne, s'obstinaient  rester romaines[187].
Mais les Goths eux-mmes n'taient-ils pas romains? Leurs rois
choisissaient leurs ministres parmi les vaincus. Thodoric II
employait la plume du plus habile homme des Gaules, et se flicitait
qu'on admirt l'lgance des lettres crites en son nom. Le grand
Thodoric, fils adoptif de l'empereur Znon et roi des Ostrogoths
tablis en Italie, eut pour ministre le dclamateur Cassiodore. Sa
fille, la savante Amalasonte, parlait indiffremment le latin et le
grec, et son cousin Thodat, qui la fit prir, affectait le langage
d'un philosophe.

[Note 187: Voir les claircissements  la fin de ce chapitre.]

Les Goths n'avaient que trop bien russi  restaurer l'Empire.
L'administration impriale avait reparu, et avec elle tous les abus
qu'elle entranait. L'esclavage avait t maintenu svrement dans
l'intrt des propritaires romains. Imbus des ides byzantines dans
leur long sjour en Orient, les Goths en avaient rapport l'arianisme
grec, cette doctrine qui rduisait le christianisme  une sorte de
philosophie, et qui soumettait l'glise  l'tat. Dtests du clerg
des Gaules, ils le souponnaient, non sans raison[188], d'appeler
les Francs, les barbares du Nord. Les Burgundes, moins intolrants
que les Goths, partageaient les mmes craintes. Ces dfiances
rendaient le gouvernement chaque jour plus dur et plus tyrannique. On
sait que la loi gothique a tir des procdures impriales le premier
modle de l'inquisition.

[Note 188: Cum jam terror Francorum resonaret in his partibus, et
omnes eos amore desiderabili cuperent regnare, sanctus Aprunculus,
Lingonic civitatis episcopus, apud Burgundiones coepit haberi
suspectus. Cumque odium de die in diem cresceret, jussum est ut
clam gladio feriretur. Quo ad eum, perlato nuntio, nocte a castro
Divionensi... demissus, Arvernis advenit, ibique... datus est
episcopus.--Multi jam tunc ex Galiis habere Francos dominos summo
desiderio cupiebant. Unde factum est, ut Quintianus Ruthenorum
episcopus... ab urbe depelleretur. Dicebant enim ei: quia desiderium
tuum est, ut Francorum dominatio teneat terram hanc... Orto inter
eum et cives Gotthos, qui in hac urbe morabantur, suspicio attigit,
exprobrantibus civibus, quod velit se Francorum ditionibus subjugare;
consilioque accepto, cogitaverunt eum perfodere gladio. Quod cum
viro Dei nuntiatum fuisset, de nocte consurgens, ab urbe Ruthena
egrediens, Arvernos advenit. Ibique a sancto Eufrasio episcopo...
benigne susceptus est, decedente ab hoc mundo Apollinari, cum hc
Theodorico regi nuntiata fuissent, jussit inibi sanctum Quintianum
constitui... dicens: Hic ob nostri amoris zelum ab urbe sua ejectus
est.--Hujus tempore jam Chlodovechus regnabat in aliquibus urbibus in
Galliis, et ob hanc causam hic pontifex suspectus habitus a Gotthis,
quod se Francorum ditionibus subdere vellet, apud urbem Tholosam
exilio condemnatus, in eo oblit... Septimus Turonum episcopus
Volusianus... et octavus Verus... pro memorat caus zelo suspectus
habitus a Gotthis in exilium deductus vitam finivit. Greg. Tur.,
lib. II, c. XXIII, XXXVI; l. X, c. XXXI. _V._ aussi c. XXVI et Vit.
Fatr. ap. Scr. Fr., t. III, p. 408.]

La domination des Francs tait d'autant plus dsire, que personne
peut-tre ne se rendait compte de ce qu'ils taient[189]. Ce n'tait
pas un peuple, mais une fdration, plus ou moins nombreuse, selon
qu'elle tait puissante; elle dut l'tre au temps de Mellobaud
et d'Arbogast,  la fin du IVe sicle. Alors les Francs avaient
certainement des terres considrables dans l'Empire. Des Germains
de toute race composaient sous le nom de Francs les meilleurs corps
des armes impriales et la garde mme de l'empereur[190]. Cette
population flottante, entre la Germanie et l'Empire, se dclara
gnralement contre les autres barbares qui venaient derrire elle
envahir la Gaule. Ils s'opposrent en vain  la grande invasion
des Bourguignons, Suves et Vandales, en 406; beaucoup d'entre eux
combattirent Attila. Plus tard, nous les verrons, sous Clovis,
battre les Allemands prs de Cologne, et leur fermer le passage
du Rhin. Paens encore, et sans doute indiffrents dans la vie
indcise qu'ils menaient sur la frontire, ils devaient accepter
facilement la religion du clerg des Gaules. Tous les autres barbares
 cette poque taient ariens. Tous appartenaient  une race,  une
nationalit distincte. Les Francs seuls, population mixte, semblaient
tre rests flottants sur la frontire, prts  toute ide,  toute
influence,  toute religion. Eux seuls reurent le christianisme par
l'glise latine. Placs au nord de la France, au coin nord-ouest
de l'Europe, les Francs tinrent ferme et contre les Saxons paens,
derniers venus de la Germanie, et contre les Wisigoths ariens, enfin
contre les Sarrasins, tous galement ennemis de la divinit de
Jsus-Christ. Ce n'est pas sans raison que nos rois ont port le nom
de fils ans de l'glise.

[Note 189: En 254, sous Gallien, les Francs avaient envahi la Gaule
et perc  travers l'Espagne jusqu'en Mauritanie (Zozime, l. I, p.
646. Aurel. Victor, c. XXXIII.) En 277, Probus les battit deux fois
sur le Rhin et en tablit un grand nombre sur les bords de la mer
Noire. On sait le hardi voyage de ces pirates, qui partirent, ennuys
de leur exil, pour aller revoir leur Rhin, pillant sur la route les
ctes de l'Asie, de la Grce et de la Sicile, et vinrent aborder
tranquillement dans la Frise ou la Batavie (Zozime, I, 666).--En 293,
Constance transporta dans la Gaule une colonie franque.--En 358,
Julien repoussa les Chamaves au del du Rhin et soumit les Saliens,
etc.--Clovis (ou mieux Hlodwig), battit Syagrius en 486.--Greg. Tur.,
l. II, c. IX: Tradunt multi eosdem de Pannoni fuisse digressos, et
primum quidem litora Rheni amnis incoluisse: dehinc transacto Rheno,
Thoringiam transmeasse.]

[Note 190: Amm. Marcelin, l. XV, ad ann. 355... Franci, quorum ea
tempestate in Palatio multitudo florebat...--Lorsque l'empereur
Anastase envoya plus tard  Clovis les insignes du consulat, les
titres romains taient dj familiers aux chefs des Francs.--Agathias
dit, peu aprs, que les Francs sont les plus civiliss des barbares,
et qu'ils ne diffrent des Romains que par la langue et le
costume.--Ce n'est pas  dire que ce costume ft dpourvu d'lgance.
Le jeune chef Sigismer, dit Sidonius Apollinaris, marchait prcd
ou suivi de chevaux couverts de pierreries tincelantes; il marchait
 pied, par d'une soie de lait, brillant d'or, ardent de pourpre;
avec ces trois couleurs s'accordaient sa chevelure, son teint et sa
peau... Les chefs qui l'entouraient taient chausss de fourrures.
Les jambes et les genoux taient nus. Leurs casaques leves,
troites, bigarres de diverses couleurs, descendaient  peine aux
jarrets, et les manches ne couvraient que le haut du bras. Leurs
saies vertes taient bordes d'une bande carlate. L'pe, pendant
de l'paule  un long baudrier, ceignait leurs flancs couverts d'une
rhnone. Leurs armes taient encore une parure... Sidon, Apollin.,
l. IV, Epist. XX, ap. Scr. Fr. I, 793.--Dans le tombeau de Childric
Ier, dcouvert en 1653  Tournay, on trouva autour de la figure
du roi son nom crit en lettres romaines, un globe de cristal, un
stylet avec des tablettes, des mdailles de plusieurs empereurs... Il
n'y a rien dans tout cela de trop barbare. Chateaubriand, _tudes
historiques_, III, 212.--Saint Jrme (dans Frdgaire) croit les
Francs, comme les Romains, descendants des Troyens, et rapporte leur
origine  un Francion, fils de Priam. De Francorum vero regibus,
beatus Hieronymus, qui jam olim fuerant, scripsit quod prius...
Priamum habuisse regem... cum Troja caperetur... Europam media ex
ipsis pars cum Francione eorum rege ingressa fuit... cum uxoribus et
liberis Rheni ripam occuparunt... Vocati sunt Franci, multis post
temporibus, cum ducibus externas dominationes semper negantes.
Fredeg., c. II.--On sait combien cette tradition a t vivement
accueillie au moyen ge.]

L'glise fit la fortune des Francs. L'tablissement des Bourguignons,
la grandeur des Goths, matres de l'Aquitaine et de l'Espagne, la
formation des confdrations armoriques, celle d'un _royaume Romain_
 Soissons sous le gnral gidius, semblaient devoir resserrer les
Francs dans la fort Carbonaria, entre Tournay et le Rhin[191].
Ils s'associrent les Armoriques, du moins ceux qui occupaient
l'embouchure de la Somme et de la Seine. Ils s'associrent les
soldats de l'Empire, rests sans chef aprs la mort d'gidius[192].
Mais jamais leurs faibles bandes n'auraient dtruit les Goths,
humili les Bourguignons, repouss les Allemands, si partout ils
n'eussent trouv dans le clerg un ardent auxiliaire, qui les guida,
claira leur marche, leur gagna d'avance les populations.

[Note 191: Dans le long sjour qu'ils firent en Belgique, ils durent
ncessairement se mler aux indignes, et n'arrivrent sans doute en
Gaule que lorsqu'ils taient devenus en partie Belges.]

[Note 192: Ainsi les Francs s'associent contre les Ariens tous les
catholiques de la Gaule.]

Voyons d'abord en quels termes modestes Grgoire de Tours parle
des premiers pas des Francs dans la Gaule. On rapporte qu'alors
Chlogion, homme puissant et distingu dans son pays, fut roi des
Francs; il habitait Dispargum, sur la frontire du pays de Tongres.
Les Romains occupaient aussi ces pays, c'est--dire vers le midi
jusqu' la Loire. Au del de la Loire, le pays tait aux Goths.
Les Burgundes, attachs aussi  la secte des Ariens, habitaient
au del du Rhne, qui coule auprs de la ville de Lyon. Chlogion,
ayant envoy des espions dans la ville de Cambrai, et fait examiner
tout le pays, dfit les Romains et s'empara de cette ville. Aprs
y tre demeur quelque temps, il conquit le pays jusqu' la Somme.
Quelques-uns prtendent que le roi Mrove, qui eut pour fils
Childric, tait n de sa race[193].

Il est probable que plusieurs des chefs des Francs, par exemple
ce Childric, qu'on nous prsente comme fils de Mrove, pre de
Clovis, avaient eu des titres romains, comme au sicle prcdent
Mellobaud et Arbogast. Nous voyons en effet gidius, un gnral
romain, un partisan de l'empereur Majorien, un ennemi des Goths, et
de leur crature l'empereur arverne Avitus, succder au chef des
Francs, Childric, momentanment chass par les siens. Ce n'est pas
sans doute en qualit de chef hrditaire et national[194], c'est
comme matre de la milice impriale qu'gidius remplace Childric.
Ce dernier, accus d'avoir viol des vierges libres, s'est retir
chez les Thuringiens, dont il enlve la reine; il retourne parmi les
Francs aprs la mort d'gidius, et son fils Clovis, qui lui succde,
prvaut aussi sur le patrice Syagrius, fils d'gidius. Syagrius,
vaincu  Soissons, se rfugie chez les Goths, qui le livrent  Clovis
(an 486). Celui-ci est revtu plus tard des insignes du consulat par
l'empereur de Constantinople, Anastase.

[Note 193: Grgoire de Tours.]

[Note 194: Plusieurs critiques anglais et allemands pensent
maintenant, comme l'abb Dubos, que la royaut des Francs n'avait
rien de germanique, mais qu'elle tait une simple imitation des
gouverneurs impriaux, _proesides_, etc. _Voy._ Palgrave, Upon the
Commonwealth of the England, 1832, 1er vol.--En 406, les Francs
avaient tent vainement de dfendre les frontires contre la grande
invasion des barbares, et  plusieurs reprises ils avaient obtenu
des terres comme soldats romains. Sismondi, I, 174.--Enfin, les
bndictins disent dans leur prface (Scr. r. Fr. I, LIII): Il n'y a
rien, ni dans l'histoire, ni dans les lois des Francs, dont on puisse
infrer que les habitants des Gaules aient t dpouills d'une
partie de leurs terres pour former des terres saliques aux Francs.]

Clovis ne commandait encore qu' la petite tribu des Francs de
Tournay, lorsque plusieurs bandes suviques, dsignes sous le nom
d'_All-men_ (tous hommes ou tout  fait hommes), menacrent de
passer le Rhin. Les Francs prirent les armes, comme  l'ordinaire,
pour fermer le passage aux nouveaux venus. En pareil cas, toutes les
tribus s'unissaient sous le chef le plus brave[195]. Clovis eut
ainsi l'honneur de la victoire commune. Il embrassa en cette occasion
le culte de la Gaule romaine. C'tait celui de sa femme Clotilde,
nice du roi des Bourguignons. Il avait fait voeu, disait-il, pendant
la bataille, d'adorer le dieu de Clotilde, s'il tait vainqueur;
trois mille de ses guerriers l'imitrent[196]. Ce fut une grande
joie dans le clerg des Gaules, qui plaa ds lors dans les Francs
l'espoir de sa dlivrance. Saint Avitus, vque de Vienne, et sujet
des Bourguignons ariens, n'hsitait pas  lui crire: Quand tu
combats, c'est  nous qu'est la victoire. Ce mot fut comment
loquemment par saint Rmi au baptme de Clovis: Sicambre, baisse
docilement la tte; brle ce que tu as ador, et adore ce que tu as
brl. Ainsi l'glise prenait solennellement possession des barbares.

[Note 195: Les passages suivants montrent  quel point ils taient
indpendants de leurs rois: Si tu ne veux pas aller en Bourgogne
avec tes frres, disent les Francs  Thodoric, nous te laisserons l
et nous marcherons avec eux. Greg. Tur., l. III, c. XI.--Ailleurs
les Francs veulent marcher contre les Saxons qui demandent la paix.
Ne vous obstinez pas  aller  cette guerre o vous vous perdrez,
leur dit Clotaire Ier; si vous voulez y aller, je ne vous suivrai
pas. Mais alors les guerriers se jetrent sur lui, mirent en pice
sa tente, l'en arrachrent de force, l'accablrent d'injures, et
rsolurent de le tuer, s'il refusait de partir avec eux. Clotaire,
voyant cela, alla avec eux, malgr lui. Ibid., l. IV. c. XVI.--Le
titre de roi tait primitivement de nulle consquence chez les
barbares. Ennodius, vque de Paris, dit d'une arme du grand
Thodoric: _Il y avait tant de rois_ dans cette arme, que leur
nombre tait au moins gal  celui des soldats qu'on pouvait nourrir
avec les subsistances exiges des habitants du district o elle
campait.]

[Note 196: Greg. Tur., l. II, c. XXXI.--Sigebert et Chilpric
n'pousent Brunehaut et Galsuinthe qu'aprs leur avoir fait abjurer
l'arianisme.--Chlotsinde, fille de Clotaire Ier; Ingundis, femme
d'Ermengild; Berthe, femme du roi de Kent, convertirent leurs maris.]

Cette union de Clovis avec le clerg des Gaules semblait devoir tre
fatale aux Bourguignons. Il avait dj essay de profiter d'une
guerre entre leurs rois, Godegisile et Gondebaud. Il avait pour
prtexte contre celui-ci et son arianisme et la mort du pre de
Clotilde, que Gondebaud avait tu; nul doute qu'il ne ft appel
par les vques. Gondebaud s'humilia. Il amusa les vques par la
promesse de se faire catholique. Il leur confia ses enfants  lever.
Il accorda aux Romains une loi plus douce qu'aucun peuple barbare
n'en avait encore accord aux vaincus. Enfin il se soumit  payer un
tribut  Clovis.

Alaric II, roi des Wisigoths, partageant les mmes craintes, voulut
gagner Clovis et le vit dans une le de la Loire. Celui-ci lui donna
de bonnes paroles, mais immdiatement aprs il convoque ses Francs.
Il me dplat, dit-il, que ces ariens possdent la meilleure partie
des Gaules; allons sur eux avec l'aide de Dieu et chassons-les;
soumettons leur terre  notre pouvoir. Nous ferons bien, car elle est
trs-bonne (an 507).

Loin de rencontrer aucun obstacle, il sembla qu'il ft conduit par
une main mystrieuse. Une biche lui indiqua un gu dans la Vienne.
Une colonne de feu s'leva, pour le guider la nuit, sur la cathdrale
de Poitiers. Il envoya consulter les sorts  Saint-Martin de Tours,
et ils lui furent favorables. De son ct, il ne mconnut pas d'o
lui venait le secours. Il dfendit de piller autour de Poitiers.
Prs de Tours, il avait frapp de son pe un soldat qui enlevait
du foin sur le territoire de cette ville, consacre par le tombeau
de saint Martin. O est, dit-il, l'espoir de la victoire si nous
offensons saint Martin? Aprs sa victoire sur Syagrius, un guerrier
refusa au roi un vase sacr qu'il demandait dans son partage pour
le remettre  saint Rmi,  l'glise duquel il appartenait. Peu
aprs, Clovis, passant ses bandes en revue, arrache au soldat sa
francisque, et pendant qu'il la ramasse lui fend la tte de sa
hache: Souviens-toi du vase de Soissons. Un si zl dfenseur des
biens de l'glise devait trouver en elle de puissants secours pour
la victoire. Il vainquit en effet Alaric  Vougl, prs de Poitiers,
s'avana jusqu'en Languedoc, et aurait t plus loin si le grand
Thodoric, roi des Ostrogoths d'Italie, et beau-pre d'Alaric II,
n'et couvert la Provence et l'Espagne par une arme, et sauv ce qui
restait au fils enfant de ce prince, qui, par sa mre, se trouvait
son petit-fils.

L'invasion des Francs, si ardemment souhaite par les chefs de la
population gallo-romaine, je veux dire par les vques, ne put
qu'ajouter pour le moment  la dsorganisation. Nous avons bien peu
de renseignements historiques sur les rsultats immdiats d'une
rvolution si varie, si complexe. Nulle part ces rsultats n'ont t
mieux analyss que dans le cours de M. Guizot.

L'invasion, ou, pour mieux dire, les invasions, taient des
vnements essentiellement partiels, locaux, momentans. Une bande
arrivait, en gnral trs-peu nombreuse; les plus puissantes,
celles qui ont fond des royaumes, la bande de Clovis, par exemple,
n'taient gure que de cinq  six mille hommes; la nation entire des
Bourguignons ne dpassait pas soixante mille hommes. Elle parcourait
rapidement un territoire troit, ravageait un district, attaquait une
ville, et tantt se retirait emmenant son butin, tantt s'tablissait
quelque part, soigneuse de ne pas trop se disperser. Nous savons
avec quelle facilit, quelle promptitude, de pareils vnements
s'accomplissent et disparaissent. Des maisons sont brles, des
champs dvasts, des rcoltes enleves, des hommes tus ou emmens
captifs: tout ce mal fait, au bout de quelques jours les flots se
referment, le sillon s'efface, les souffrances individuelles sont
oublies, la socit rentre, en apparence du moins, dans son ancien
tat. Ainsi se passaient les choses en Gaule au cinquime sicle.

Mais nous savons aussi que la socit humaine, cette socit qu'on
appelle un peuple, n'est pas une simple juxtaposition d'existences
isoles et passagres: si elle n'tait rien de plus, les invasions
des barbares n'auraient pas produit l'impression que peignent les
documents de l'poque. Pendant longtemps, le nombre des lieux et des
hommes qui en souffraient fut bien infrieur au nombre de ceux qui
leur chappaient. Mais la vie sociale de chaque homme n'est point
concentre dans l'espace matriel qui en est le thtre et dans
le moment qui s'ensuit; elle se rpand dans toutes les relations
qu'il a contractes sur les diffrents points du territoire; et
non-seulement dans celles qu'il a contractes, mais aussi dans
celles qu'il peut contracter ou seulement concevoir; elle embrasse
non-seulement le prsent, mais l'avenir; l'homme vit sur mille points
o il n'habite pas, dans mille moments qui ne sont pas encore; et
si ce dveloppement de sa vie lui est retranch, s'il est forc de
s'enfermer dans les troites limites de son existence matrielle et
actuelle, de s'isoler dans l'espace et le temps, la vie sociale est
mutile, elle n'est plus.

C'tait l l'effet des invasions, de ces apparitions des bandes
barbares, courtes, il est vrai, et bornes, mais sans cesse
renaissantes, partout possibles, toujours imminentes. Elles
dtruisaient: 1 toute correspondance rgulire, habituelle, facile
entre diverses parties du territoire; 2 toute scurit, toute
perspective d'avenir: elles brisaient les liens qui unissent entre
eux les habitants d'un mme pays, les moments d'une mme vie; elles
isolaient les hommes, et pour chaque homme, les journes. En beaucoup
de lieux, pendant beaucoup d'annes, l'aspect du pays put rester le
mme; mais l'organisation sociale tait attaque, les membres ne
tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le
sang ne circulait plus librement ni srement dans les veines; le mal
clatait tantt sur un point, tantt sur l'autre: une ville tait
pille, un chemin rendu impraticable, un pont rompu; telle ou telle
communication cessait, la culture des terres devenait impossible dans
tel ou tel district: en un mot, l'harmonie organique, l'activit
gnrale du corps social taient chaque jour entraves, troubles;
chaque jour la dissolution et la paralysie faisaient quelque nouveau
progrs.

Tous ces liens par lesquels Rome tait parvenue, aprs tant
d'efforts,  unir entre elles les diverses parties du monde, ce
grand systme d'administration, d'impts, de recrutement, de travaux
publics, de routes, ne put se maintenir. Il n'en resta que ce qui
pouvait subsister isolment, localement, c'est--dire les dbris du
rgime municipal. Les habitants se renfermrent dans les villes;
l ils continurent  se rgir  peu prs comme ils l'avaient fait
jadis, avec les mmes droits, par les mmes institutions. Mille
circonstances prouvent cette concentration de la socit dans les
cits; en voici une qu'on a peu remarque sous l'administration
romaine; ce sont les gouverneurs de province, les consulaires, les
correcteurs, les prsidents, qui occupent la scne et reviennent
sans cesse dans les lois et l'histoire; dans le VIe sicle, leur
nom devient beaucoup plus rare: on voit bien encore des ducs, des
comtes, auxquels est confi le gouvernement des provinces; les rois
barbares s'efforcent d'hriter de l'administration romaine, de
garder les mmes employs, de faire couler leur pouvoir dans les
mmes canaux; mais ils n'y russissent que fort incompltement, avec
grand dsordre; leurs ducs sont plutt des chefs militaires que des
administrateurs; videmment les gouverneurs de province n'ont plus la
mme importance, ne jouent plus le mme rle; ce sont les gouverneurs
de ville qui remplissent l'histoire; la plupart de ces comtes de
Chilpric, de Gontran, de Thodebert, dont Grgoire de Tours raconte
les exactions, sont des comtes de ville, tablis dans l'intrieur
de leurs murs,  ct de leur vque. Il y aurait de l'exagration
 dire que la province a disparu, mais elle est dsorganise, sans
consistance, presque sans ralit. La ville, l'lment primitif du
monde romain, survit presque seule  sa ruine.

C'est qu'une organisation nouvelle allait peu  peu se former, dont
la ville ne serait plus l'unique lment, o la campagne, compte
pour rien dans les temps anciens, prendrait place  son tour. Il
fallait des sicles pour fonder cet ordre nouveau. Toutefois, ds
l'ge de Clovis, deux choses furent accomplies, qui le prparaient
de loin.

D'une part, l'unit de l'arme barbare fut assure: Clovis fit prir
tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies[197].
L'glise, proccupe de l'ide d'unit, applaudit  leur mort. Tout
lui russissait, dit Grgoire de Tours, parce qu'il marchait le
coeur droit devant Dieu[198]. C'est ainsi que saint Avitus, vque
de Vienne, avait flicit Gondebaud de la mort de son frre, qui
terminait la guerre civile de Bourgogne. Celle des chefs francs,
visigoths et romains, runit sous une mme main toute la Gaule
occidentale, de la Batavie  la Narbonnaise.

[Note 197: Il envoya secrtement dire au fils du roi de Cologne,
Sigebert le boiteux: Ton pre vieillit et boite de son pied malade.
S'il mourait, je te rendrais son royaume avec mon amiti...
Chlodric envoya des assassins contre son pre et le fit tuer,
esprant obtenir son royaume... Et Clovis lui fit dire: Je rends
grces  ta bonne volont, et je te prie de montrer tes trsors 
mes envoys, aprs quoi tu les possderas tous. Chlodric leur
dit: C'est dans ce coffre que mon pre amassait ses pices d'or.
Ils lui dirent: Plonge ta main jusqu'au fond pour trouver tout.
Lui l'ayant fait et s'tant tout  fait baiss, un des envoys leva
sa hache et lui brisa le crne.--Clovis ayant appris la mort de
Sigebert et de son fils, vint dans cette ville, convoqua le peuple,
et dit: Je ne suis nullement complice de ces choses, car je ne puis
rpandre le sang de mes parents; cela est dfendu. Mais puisque tout
cela est arriv, je vous donnerai un conseil; voyez s'il peut vous
plaire. Venez  moi, et mettez-vous sous ma protection. Le peuple
applaudit avec grand bruit de voix et de boucliers, l'leva sur le
pavois, et le prit pour roi.--Il marcha ensuite contre Chararic...,
le fit prisonnier avec son fils, et les fit tondre tous les deux.
Comme Chararic pleurait, son fils lui dit: C'est sur une tige verte
que ce feuillage a t coup, il repoussera et reverdira bien vite.
Plt  Dieu que prt aussi vite celui qui a fait tout cela! Ce
mot vint aux oreilles de Clovis... Il leur fit  tous deux couper
la tte. Eux morts, il acquit leur royaume, et leurs trsors, et
leur peuple.--Ragnacaire tait alors roi  Cambrai... Clovis ayant
fait faire des bracelets et des baudriers de faux or (car ce n'tait
que du cuivre dor), les donna aux leudes de Ragnacaire pour les
exciter contre lui... Ragnacaire fut battu et fait prisonnier avec
son fils Richaire... Clovis lui dit: Pourquoi as-tu fait honte 
notre famille en te laissant enchaner? Mieux valait mourir. Et
levant sa hache, il la lui planta dans la tte. Puis se tournant vers
Richaire, il lui dit: Si tu avais secouru ton pre, il n'et pas t
enchan. Et il le tua de mme d'un coup de hache. Rignomer fut tu
par son ordre dans la ville du Mans... Ayant tu de mme beaucoup
d'autres rois et ses plus proches parents, il tendit son royaume sur
toutes les Gaules. Enfin, ayant un jour assembl les siens, il parla
ainsi de ses parents qu'il avait lui-mme fait prir: Malheureux que
je suis, rest comme un voyageur parmi des trangers, et qui n'ai
plus de parents pour me secourir si l'adversit venait! Mais ce
n'tait pas qu'il s'affliget de leur mort; il ne parlait ainsi que
par ruse et pour dcouvrir s'il avait encore quelque parent, afin de
le tuer. Greg. Tur., l. II, XLII.]

[Note 198: Prosternebat enim quotidie Deus hostes ejus sub manu
ipsius, et augebat regnum ejus, eo quod ambularet recto corde coram
eo, et faceret qu placita erant in oculis ejus.--Ces paroles
sanguinaires tonnent dans la bouche d'un historien qui montre
partout ailleurs beaucoup de douceur et d'humanit.]

D'autre part, Clovis reconnut dans l'glise le droit le plus illimit
d'asile et de protection.  une poque o la loi ne protgeait plus,
c'tait beaucoup de reconnatre le pouvoir d'un ordre qui prenait en
main la tutelle et la garantie des vaincus. Les esclaves mmes ne
pouvaient tre enlevs des glises o ils se rfugiaient. Les maisons
des prtres devaient couvrir et protger, comme les temples, _ceux
qui paratraient vivre avec eux_[199]. Il suffisait qu'un vque
rclamt avec serment un captif, pour qu'il lui ft aussitt rendu.

[Note 199: Lettre crite par Clovis  un vque,  l'occasion de sa
guerre contre les Goths.]

Sans doute il tait plus facile au chef des barbares d'accorder
ces privilges  l'glise, que de les faire respecter. L'aventure
d'Attale, enlev comme esclave si loin de son pays, puis dlivr
comme par miracle[200], nous apprend combien la protection
ecclsiastique tait insuffisante. C'tait du moins quelque chose
qu'elle ft reconnue en droit. Les biens immenses que Clovis assura
aux glises, particulirement  celle de Reims, dont l'vque tait,
dit-on, son principal conseiller, durent tendre infiniment cette
salutaire influence de l'glise. Quelque bien qu'on mt dans les
mains ecclsiastiques, c'tait toujours cela de soustrait  la
violence,  la brutalit,  la barbarie.

[Note 200: Grgoire de Tours.]

       *       *       *       *       *

 la mort de Clovis (an 511), ses quatre fils se trouvrent tous
rois, selon l'usage des barbares. Chacun d'eux resta  la tte d'une
des lignes militaires que les campements des Francs avaient formes
sur la Gaule. Theuderic rsidait  Metz; ses guerriers furent tablis
dans la France orientale ou Ostrasie et dans l'Auvergne. Clotaire
rsida  Soissons, Childebert  Paris, Clodomir  Orlans. Ces trois
frres se partagrent en outre les cits de l'Aquitaine.

Dans la ralit, ce ne fut pas la terre que l'on partagea, mais
l'arme. Ce genre de partage ne pouvait tre que fort ingal. Les
guerriers barbares durent passer souvent d'un chef  un autre, et
suivre en grand nombre celui dont le courage et l'habilet leur
promettaient plus de butin. Ainsi, lorsque Theudebert, petit-fils
de Clovis, envahit l'Italie  la tte de cent mille hommes, il est
probable que presque tous les Francs l'avaient suivi, et que bien
d'autres barbares s'taient mls  eux.

La rapide conqute de Clovis, dont on connaissait mal les causes,
jetait tant d'clat sur les Francs, que la plupart des tribus
barbares avaient voulu s'attacher  eux, comme autrefois celles
qui suivirent Attila. Les races les plus ennemies de l'Allemagne,
les Germains du Midi et ceux du Nord, les Suves et les Saxons,
se fdrrent avec les Francs: les Bavarois en firent autant.
Les Thuringiens, au milieu de ces nations, rsistrent et furent
accabls[201]. Les Bourguignons de la Gaule semblaient alors plus
en tat de rsister qu'au temps de Clovis; leur nouveau roi, saint
Sigismond, lve de saint Avitus, tait orthodoxe et aim de son
clerg. Le prtexte d'arianisme n'existait plus. Les fils de Clovis
se souvinrent que, quarante ans auparavant, le pre de Sigismond
avait fait prir celui de Clotilde, leur mre. Clodomir et Clotaire
le dfirent et le jetrent dans un puits que l'on combla de pierres.
Mais la victoire de Clodomir fut pour sa famille une cause de ruine;
tu lui-mme dans la bataille, il laissa ses enfants sans dfense.

[Note 201: Grgoire de Tours.--Dans la Hesse et la Franconie, ils
avaient cartel ou cras sous les roues de leurs chariots plus de
deux cents jeunes filles, et en avaient ensuite distribu les membres
 leurs chiens et  leurs oiseaux de chasse. _Voy._ le discours de
Theuderic aux siens.]

Tandis que la reine Clotilde habitait Paris, Childebert, voyant que
sa mre avait port toute son affection sur les fils de Clodomir,
conut de l'envie, et, craignant que, par la faveur de la reine,
ils n'eussent part au royaume, il envoya secrtement vers son frre
le roi Clotaire, et lui fit dire: Notre mre garde avec elle les
fils de notre frre et veut leur donner le royaume; il faut que tu
viennes promptement  Paris, et que, runis tous deux en conseil,
nous dterminions ce que nous devons faire d'eux, savoir si on leur
coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, les ayant tus,
nous partagerons galement entre nous le royaume de notre frre.
Fort rjoui de ces paroles, Clotaire vint  Paris. Childebert avait
dj rpandu dans le peuple que les deux rois taient d'accord pour
lever ces enfants au trne. Ils envoyrent donc, au nom de tous
deux,  la reine, qui demeurait dans la mme ville, et lui dirent:
Envoie-nous les enfants, que nous les levions au trne. Elle,
remplie de joie, et ne sachant pas leur artifice, aprs avoir fait
boire et manger les enfants, les envoya, en disant: Je croirai
n'avoir pas perdu mon fils, si je vous vois succder  son royaume.
Les enfants allrent, mais ils furent pris aussitt et spars de
leurs serviteurs et de leurs nourriciers; et on les enferma  part,
d'un ct les serviteurs et de l'autre les enfants. Alors Childebert
et Clotaire envoyrent  la reine Arcadius, portant des ciseaux
et une pe nue. Quand il fut arriv prs de la reine, il les lui
montra, disant: Tes fils, nos seigneurs,  trs-glorieuse reine!
attendent que tu leur fasses savoir ta volont sur la manire dont
il faut traiter ces enfants. Ordonne qu'ils vivent les cheveux
coups, ou qu'ils soient gorgs. Consterne  ce message, et
en mme temps mue d'une grande colre en voyant cette pe nue
et ces ciseaux, elle se laissa transporter par son indignation,
et ne sachant, dans sa douleur, ce qu'elle disait, elle rpondit
imprudemment: Si on ne les lve pas sur le trne, j'aime mieux
les voir morts que tondus. Mais Arcadius, s'inquitant peu de sa
douleur, et ne cherchant pas  pntrer ce qu'elle penserait ensuite
plus rellement, revint en diligence prs de ceux qui l'avaient
envoy, et leur dit: Vous pouvez continuer avec l'approbation de la
reine ce que vous avez commenc, car elle veut que vous accomplissiez
votre projet. Aussitt Clotaire, prenant par le bras l'an des
enfants, le jeta  terre, et, lui enfonant son couteau dans
l'aisselle, le tua cruellement.  ses cris, son frre se prosterne
aux pieds de Childebert, et lui saisissant les genoux, lui disait
avec larmes: Secours-moi, mon trs-bon pre, afin que je ne meure
pas comme mon frre. Alors Childebert, le visage couvert de larmes,
dit  Clotaire: Je te prie, mon trs-cher frre, aie la gnrosit
de m'accorder sa vie; et si tu ne veux pas le tuer, je te donnerai
pour le racheter ce que tu voudras. Mais Clotaire, aprs l'avoir
accabl d'injures, lui dit: Repousse-le loin de toi, ou tu mourras
certainement  sa place. C'est toi qui m'as excit  cette chose,
et tu es si prompt  reprendre ta foi! Childebert,  ces paroles,
repoussa l'enfant et le jeta  Clotaire, qui, le recevant, lui
enfona son couteau dans le ct, et le tua comme il avait fait de
son frre. Ils turent ensuite les serviteurs et les nourriciers; et
aprs qu'ils furent morts, Clotaire, montant  cheval, s'en alla
sans se troubler aucunement du meurtre de ses neveux, et se rendit,
avec Childebert, dans les faubourgs. La reine, ayant fait poser ces
petits corps sur un brancard, les conduisit, avec beaucoup de chants
pieux et un deuil immense,  l'glise de Saint-Pierre, o on les
enterra tous deux de la mme manire. L'un des deux avait dix ans et
l'autre sept[202].

[Note 202: Grgoire de Tours. Un troisime fils de Clodomir chappa,
et se rfugia dans un couvent. C'est saint Clodoald ou saint Cloud.]

Theuderic, qui n'avait pas pris part  l'expdition de Bourgogne,
mena les siens en Auvergne. Je vous conduirai, avait-il dit  ses
soldats, dans un pays o vous trouverez de l'argent autant que vous
pouvez en dsirer, o vous prendrez en abondance des troupeaux, des
esclaves et des vtements. C'est qu'en effet cette province avait
jusque-l seule chapp au ravage gnral de l'Occident. Tributaire
des Goths, puis des Francs, elle se gouvernait elle-mme. Les anciens
chefs des tribus arvernes, les Apollinaires, qui avaient vaillamment
dfendu ce pays contre les Goths, sentirent  l'approche des Francs
qu'ils perdraient au change, ils combattirent pour les Goths 
Vougl. Mais l, comme ailleurs, le clerg tait gnralement pour
les Francs. Saint Quintien, vque de Clermont, et ennemi personnel
des Apollinaires, semble avoir livr le chteau. Les Francs turent
au pied mme de l'autel un prtre dont l'vque avait  se plaindre.

Le plus brave de ces rois francs fut Theudebert, fils de Theuderic,
chef des Francs de l'Est, de ceux qui se recrutaient incessamment
dans tous les _Wargi_ des tribus germaniques. C'tait l'poque o
les Grecs et les Goths se disputaient l'Italie. Toute la politique
des Byzantins tait d'opposer aux Goths, aux barbares romaniss, des
barbares rests tout barbares; c'est avec des Maures, des Slaves et
des Huns, que Blisaire et Narss remportrent leurs victoires. Les
Grecs et les Goths esprrent galement pouvoir se servir des Francs
comme auxiliaires. Ils ignoraient quels hommes ils appelaient. 
la descente de Theudebert en Italie, les Goths vont  sa rencontre
comme amis et allis; il fond sur eux et les massacre. Les Grecs le
croient alors pour eux, et sont galement massacrs. Les barbares
changrent les plus belles villes de la Lombardie en un monceau
de cendres, dtruisirent toute provision, et se virent eux-mmes
affams dans le dsert qu'ils avaient fait, languissant sous le
soleil du Midi, dans les champs noys qui bordent le P. Un grand
nombre y prit. Ceux qui revinrent rapportrent tant de butin, qu'une
nouvelle expdition partit peu aprs sous la conduite d'un Franc et
d'un Suve. Ils coururent l'Italie jusqu' la Sicile, gtrent plus
qu'ils ne gagnrent, mais le climat fit justice de ces barbares[203].
Theudebert tait mort aussi dans la Gaule, au moment o il mditait
de descendre la valle du Danube[204], et d'envahir l'empire
d'Orient. Justinien tait pourtant son alli; il lui avait cd tous
les droits de l'Empire sur la Gaule du Midi.

[Note 203: L'expdition de Theudebert ne fut pas la dernire des
Francs en Italie. En 584 le roi Childebert alla en Italie, ce
qu'apprenant les Lombards, et craignant d'tre dfaits par son arme,
ils se soumirent  sa domination, lui firent beaucoup de prsents,
et promirent de lui demeurer fidles et soumis. Le roi, ayant obtenu
d'eux ce qu'il dsirait, retourna dans les Gaules, et ordonna de
mettre en mouvement une arme qu'il fit marcher en Espagne. Cependant
il s'arrta. L'empereur Maurice lui avait donn, l'anne prcdente,
cinquante mille sols d'or pour chasser les Lombards de l'Italie.
Ayant appris qu'il avait fait la paix avec eux, il redemanda son
argent; mais le roi, se confiant en ses forces, ne voulut pas
seulement lui rpondre l-dessus. Greg, Tur. l. VI, c. XLII.]

[Note 204: Bless par un taureau sauvage.]

La mort de Theudebert et la dsastreuse expdition d'Italie, qui
suivit de prs, furent le terme des progrs des Francs. L'Italie,
bientt envahie par les Lombards, se trouva ds lors ferme  leurs
invasions. Du ct de l'Espagne ils chourent toujours[205]. Les
Saxons ne tardrent pas  rompre une alliance sans profit, et
refusrent le tribut de cinq cents vaches qu'ils avaient bien voulu
payer. Clotaire, qui l'exigeait, fut battu par eux.

[Note 205: La premire fois qu'ils l'envahirent, Childebert et
Clotaire prtendaient venger leur soeur, maltraite par son mari
Amalaric, roi des Wisigoths, qui voulait la convertir  l'arianisme.
Elle avait envoy  ses frres un mouchoir teint de son sang.
(Grgoire de Tours.)]

Ainsi les plus puissantes tribus germaniques chapprent  l'alliance
des Francs. L commence cette opposition des Francs et des Saxons,
qui devait toujours s'accrotre et constituer pendant tant de sicles
la grande lutte des barbares. Les Saxons, auxquels les Francs ferment
dsormais la terre du ct de l'Occident, tandis qu'ils sont pousss
 l'Orient par les Slaves, se tourneront vers l'Ocan, vers le Nord;
associs de plus en plus aux hommes du Nord, ils courront les ctes
de France[206], et fortifieront leurs colonies d'Angleterre.

[Note 206: Sidon Apollin., l. VIII, Epist. IX: Istic ( Bordeaux)
Saxona crulum videmus assuetum ante sala, solum timere. Carmen VIII:

  Quin et Aremoricus piratam Saxona tractus
  Sperabat, cui pelle salum sulcare Britannum
  Ludus, et assuto, glaucum mare findere lembo.]

Il tait naturel que les vrais Germains devinssent hostiles pour un
peuple livr  l'influence romaine, ecclsiastique. C'est  l'glise
que Clovis avait d en grande partie ses rapides conqutes. Ses
successeurs s'abandonnrent de bonne heure aux conseils des Romains,
des vaincus[207]. Et il devait en tre ainsi; sans compter qu'ils
taient bien plus souples, bien plus flatteurs, eux seuls taient
capables d'inspirer  leurs matres quelques ides d'ordre et
d'administration, de substituer peu  peu un gouvernement rgulier
aux caprices de la force, et d'lever la royaut barbare sur le
modle de la monarchie impriale. Nous voyons dj sous Theudebert,
petit-fils de Clovis, le ministre romain Parthenius, qui veut imposer
des tributs aux Francs, et qui est massacr par eux  la mort de ce
roi.

[Note 207: Clovis lui-mme choisit des Romains pour les envoyer en
ambassade, Aurelianus en 481, Paternus en 507 (Greg. Tur. Epist. c.
XVIII, XXV). On rencontre une foule de noms romains autour de tous
les rois germains: un Aridius est le conseiller assidu de Gondebaud
(Greg. Tur., l. II, c. XXXII).--Arcadius, snateur arverne, appelle
Childric Ier dans l'Auvergne et s'entremet pour le meurtre des
enfants de Clodomir (Id., l. III, c. IX, XVIII).--Asteriolus et
Secundinus, tous deux sages et habiles dans les lettres et la
rhtorique, avaient beaucoup de crdit (en 547) auprs de Theudebert
(Ibid., c. XXXIII).--Un ambassadeur de Gontran se nomme Flix (Greg.
Tur., l. VIII, c. XIII); son _rfrendaire_, Flavius, (l. V, c.
XLVI). Il envoie un Claudius pour tuer berulf dans Saint-Martin de
Tours (l. VIII, c. XXIX).--Un autre Claudius est _chancelier_ de
Childebert II (Greg. de Mirac. S. Martini, l. IV).--Un _domestique_
de Brunehaut se nomme Flavius (Greg. Tur., l. IX, c. XIX).  son
favori Protadius succde le Romain Claudius, fort lettr et agrable
conteur (Fredegar., c. XXVIII). Dagobert a pour ambassadeurs
Servatus et Paternus, pour gnraux Abundantius et Venerandus, etc.
(Gesta Dagoberti, _passim_)... etc., etc.--Sans doute plus d'un
roi Mrovingien perdit dans ce contact avec les vaincus la rudesse
barbare, et voulut apprendre avec ses favoris l'lgance latine:
Fortunat crit  Charibert:

    Floret in eloquio lingua latina tuo.
  Qualis es in propria docto sermone loquela
    Qui nos Romano vincis in eloquio!

--Sigebertus erat elegans et versutus.--Sur Chilpric, _V._ plus
bas.--Les Francs semblent avoir eu de bonne heure la perfidie
byzantine: Franci mendaces, sed hospitales (sociables?...)
Salvian., l. VII, p. 169. Si pejeret Francus, quid novi faceret;
qui perjurium ipsum sermonis genus esse putat, non criminis.
Salvian., l. IV, c. XIV.--Franci, quibus familiare est ridendo fidem
frangere. Flav. Vopiscus in Proculo.]

Un autre petit-fils de Clovis, Chramme, fils de Clotaire, avait
pour confident le Poitevin Lon; pour ennemi, l'vque de Clermont,
Cantin, crature des Francs; pour amis, les Bretons, chez lesquels il
se retira, lorsque, ayant chou dans une tentative de rvolte, il
fut poursuivi par son pre. Le malheureux se rfugia avec toute sa
famille dans une cabane, o son pre le fit brler.

Clotaire, seul roi de la Gaule (558-561) par la mort de ses trois
frres, laissait en mourant quatre fils. Sigebert eut les campements
de l'Est, ou, comme parlent les chroniqueurs, le royaume d'Ostrasie;
il rsida  Metz: rapproch ainsi des tribus germaniques, dont
plusieurs restaient allies des Francs, il semblait devoir tt
ou tard prvaloir sur ses frres. Chilpric eut la Neustrie et
fut appel roi de Soissons. Gontran eut la Bourgogne; sa capitale
fut Chlon-sur-Sane. Pour le bizarre royaume de Charibert, qui
runissait Paris et l'Aquitaine, la mort de ce roi rpartit ses tats
entre ses frres. L'influence romaine fut plus forte encore sous ces
princes. Nous les voyons gnralement livrs  des ministres gaulois,
goths ou romains. Ces trois mots sont alors presque synonymes. Dans
le commerce des barbares, les vaincus ont pris quelque chose de leur
nergie. Le roi Gontran, dit Grgoire de Tours, honora du patriciat
Celsus, homme lev de taille, fort d'paules, robuste de bras,
plein d'emphase dans ses paroles, d'-propos dans ses rpliques,
exerc dans la lecture du droit; il devint si avide, qu'il spolia
frquemment les glises, etc. Sigebert choisit un Arverne pour
envoy  Constantinople. Nous trouvons parmi ses serviteurs un
Andarchius, parfaitement instruit dans les oeuvres de Virgile, dans
le code Thodosien et l'art des calculs[208].

[Note 208: Grgoire de Tours.]

C'est  ces Romains qu'il faut dsormais attribuer en grande partie
ce qui se fait de bien et de mal sous les rois des Francs. C'est 
eux qu'on doit rapporter la fiscalit renaissante[209]; nous les
voyons figurer dans la guerre mme, et souvent avec clat. Ainsi,
tandis que le roi d'Ostrasie est battu par les Avares, et se laisse
prendre par eux, le Romain Mummole, gnral du roi de Bourgogne, bat
les Saxons et les Lombards, les force d'acheter leur retour d'Italie
en Allemagne, et de payer tout ce qu'ils prennent sur la route[210].

[Note 209: Frdgaire parle de la tyrannie fiscale d'un Protadius,
maire du palais en 605, sous Theuderic, et favori de Brunehaut.]

[Note 210: Lorsque les Saxons rentrrent dans leur pays, ils
trouvrent la place prise: Au temps du passage d'Alboin en Italie,
Clotaire et Sigebert avaient plac, dans le lieu qu'il quittait, des
Suves et d'autres nations; ceux qui avaient accompagn Alboin, tant
revenus du temps de Sigebert, s'levrent contre eux et voulurent les
chasser et les faire disparatre du pays; mais eux leur offrirent
la troisime partie des terres, disant: Nous pouvons vivre ensemble
sans nous combattre. Les autres, irrits parce qu'ils avaient
auparavant possd ce pays, ne voulaient aucunement entendre  la
paix. Les Suves leur offrirent alors la moiti des terres, puis les
deux tiers, ne gardant pour eux que la troisime partie. Les autres
le refusant, les Suves leur offrirent toutes les terres et tous
les troupeaux, pourvu seulement qu'ils renonassent  combattre;
mais ils n'y consentirent pas, et demandrent le combat. Avant de le
livrer, ils traitrent entre eux du partage des femmes des Suves, et
de celle qu'aurait chacun aprs la dfaite de leurs ennemis qu'ils
regardaient dj comme morts; mais la misricorde de Dieu, qui agit
selon sa justice, les obligea de tourner ailleurs leurs penses;
le combat ayant t livr, sur vingt-six mille Saxons, vingt mille
furent tus, et des Suves, qui taient six mille quatre cents,
quatre-vingts seulement furent abattus, et les autres obtinrent la
victoire. Ceux des Saxons qui taient demeurs aprs la dfaite
jurrent, avec des imprcations, de ne se couper ni la barbe ni les
cheveux jusqu' ce qu'ils se fussent vengs de leurs ennemis; mais
ayant recommenc le combat, ils prouvrent encore une plus grande
dfaite, et ce fut ainsi que la guerre cessa. Greg. Tur., l. V, c.
XV. _V._ aussi Paul Diacre, De Gestis Langobardorum, ap. Muratori, I.]

L'origine de ces ministres gaulois des rois francs tait souvent
trs-basse. Rien ne les fait mieux connatre que l'histoire du serf
Leudaste, qui devint comte de Tours. Leudaste naquit dans l'le de
Rh, en Poitou, d'un nomm Locade, serviteur charg des vignes du
fisc. On le fit venir pour le service royal, et il fut plac dans les
cuisines de la reine; mais comme il avait dans sa jeunesse les yeux
chassieux, et que l'cret de la fume leur tait contraire, on le
fit passer du pilon au ptrin. Quoiqu'il part se plaire au travail
de la pte fermente, il prit la fuite et quitta le service. On le
ramena deux ou trois fois, et, ne pouvant l'empcher de s'enfuir,
on le condamna  avoir une oreille coupe. Alors, comme il n'tait
aucun crdit capable de cacher le signe d'infamie dont il avait t
marqu en son corps, il s'enfuit chez la reine Marcovfe, que le roi
Charibert, pris d'un grand amour pour elle, avait appel  son lit
 la place de sa soeur. Elle le reut volontiers, et l'leva aux
fonctions de gardien de ses meilleurs chevaux. Tourment de vanit
et livr  l'orgueil, il brigua la place de comte des curies, et
l'ayant obtenue, il mprisa et ddaigna tout le monde, s'enfla
de vanit, se livra  la dissolution, s'abandonna  la cupidit,
et, favori de sa matresse, il s'entremit de ct et d'autre dans
ses affaires. Aprs sa mort, engraiss de butin, il obtint par
ses prsents, du roi Charibert, d'occuper auprs de lui les mmes
fonctions; ensuite, en punition des pchs accumuls du peuple, il
fut nomm comte de Tours. L, il s'enorgueillit de sa dignit avec
une fiert encore plus insolente, se montra pre au pillage, hautain
dans les disputes, souill d'adultre, et par son activit  semer
la discorde et  porter des accusations calomnieuses, il amassa des
trsors considrables. Cet intrigant, que nous ne connaissons,
il est vrai, que par les rcits de Grgoire de Tours, son ennemi
personnel, essaya, dit-il, de le perdre en le faisant accuser d'avoir
mal parl de la reine Frdgonde. Mais le peuple s'assembla en grand
nombre, et le roi se contenta du serment de l'vque, qui dit la
messe sur trois autels. Les vques assembls menaaient mme le roi
de le priver de la communion. Leudaste fut tu quelque temps aprs
par les gens de Frdgonde.

Les grands noms, les noms populaires de cette poque, ceux qui sont
rests dans la mmoire des hommes, sont ceux des reines, et non
des rois; ceux de Frdgonde et de Brunehaut. La seconde, fille du
roi des Goths d'Espagne, esprit imbu de la culture romaine, femme
pleine de grce et d'insinuation, fut appele, par son mariage avec
Sigebert, dans la sauvage Ostrasie, dans cette Germanie gauloise,
thtre d'une invasion ternelle. Frdgonde, au contraire, gnie
tout barbare, s'empara de l'esprit du pauvre roi de Neustrie, roi
grammairien et thologien, qui dut aux crimes de sa femme le nom de
Nron de la France. Elle lui fit d'abord trangler sa femme lgitime,
Galswinthe, soeur de Brunehaut; puis ses beaux-fils y passrent,
puis son beau-frre Sigebert. Cette femme terrible, entoure
d'hommes dvous qu'elle fascinait de son gnie meurtrier, dont
elle troublait la raison par d'enivrants breuvages[211], frappait
par eux ses ennemis. Les dvous antiques de l'Aquitaine et de la
Germanie, les sectateurs des Hassassins, qui, sur un signe de leur
chef, allaient en aveugle tuer ou mourir, se retrouvent dans les
serviteurs de Frdgonde. Elle-mme, belle et homicide, tout entoure
de superstitions paennes[212], nous apparat comme une Walkirie
Scandinave. Elle suppla par l'audace et le crime  la faiblesse
de la Neustrie, fit  ses puissants rivaux une guerre de ruse et
d'assassinats, et sauva peut-tre l'occident de la Gaule d'une
nouvelle invasion des barbares[213].

[Note 211: Grgoire de Tours. Frdgonde donne un breuvage  deux
clercs pour qu'ils aillent assassiner Childebert.]

[Note 212: Une affranchie, possde de l'esprit de Python, riche,
vtue d'habits magnifiques, se rfugie auprs de Frdgonde. (Greg.
Tur. l. VII, CXLIV.)--Claudius promet  Frdgonde et  Gontran de
tuer berulf, meurtrier de Chilpric, dans la basilique de Tours: Et
cum iter ageret, et consuetudo est barbarorum, auspicia intendere
coepit. Simulque interrogare multos si virtus beati Martini de
prsenti manifestaretur in perfidis. c. XXIX.

Le paganisme est encore trs-fort  cette poque. Dans un concile
o assistrent Sonnat, vque de Reims, et quarante vques, on
dcide: Que ceux qui suivent les augures et autres crmonies
paennes, ou qui font des repas superstitieux avec des paens, soient
d'abord doucement admonests et avertis de quitter leurs anciennes
erreurs; que s'ils ngligent de le faire, et se mlent aux idoltres
et  tous ceux qui sacrifient aux idoles, ils soient soumis  une
pnitence proportionne  leur faute. Frodoart, l. II, c. V.--Dans
Grgoire de Tours (l. VIII, c. XV), saint Wulfilac, ermite de
Trves, raconte comment il a renvers (en 585) la Diane du lieu et
les autres idoles.--Les conciles de Latran, en 402, d'Arles, en 452,
dfendent le culte des pierres, des arbres et des fontaines. On
lit dans les canons du concile de Nantes, en 658: Summo decertare
debent studio episcopi et eorum ministri, ut arbores dmonibus
consacrat quas vulgus colit, et in tenta veneratione habet ut nec
ramum nec surculum inde audeat amputare, radicitus exsindantur atque
comburantur. Lapides quoque quos in ruinosis, locis et silvestribus
dmonum ludificatinibus decepti venerantur, ubi et vota vovent et
deferunt, funditus effodiantur, atque in tali loco projiciantur, ubi
nunquam a cultoribus suis inveniri possint. Omnibusque interdicatur
ut nullus candelam vel aliquod munus alibi deferat nisi ad ecclesiam
Domino Deo suo... Sirmund., t. III, Conc. Galli. V. aussi le
vingt-deuxime canon du Concile de Tours, en 567, et les Capitulaires
de Charlemagne, ann. 769.]

[Note 213: De Frdgonde te souvienne, dit saint Ouen  son
ami broin, dfenseur de la Neustrie contre l'Ostrasie.--La
prdominance appartint d'abord  la Neustrie. Depuis Clovis, et
avant le complet anantissement de l'autorit royale, sous les
maires du palais, quatre rois ont runi toute la monarchie franque:
ce sont des rois de Neustrie:--Clotaire Ier, 558-561.--Clotaire II,
613-628.--Dagobert Ier, 631-638.--Clovis II, 655-656.--En effet,
c'tait en Neustrie que s'tait tabli Clovis, avec la tribu alors
prpondrante.--La Neustrie tait plus centrale, plus romaine,
plus ecclsiastique.--L'Ostrasie tait en proie aux fluctuations
continuelles de l'migration germanique.]

L'poux de Brunehaut, Sigebert, roi d'Ostrasie, avait en effet appel
les Germains. Chilpric ne put tenir contre ces bandes. Elles se
rpandirent jusqu' Paris, incendiant tout village, emmenant tout
homme en captivit. Sigebert lui-mme ne savait comment contenir
ses terribles auxiliaires, qui ne lui auraient pas laiss sur
quoi rgner[214]. Il tait cependant parvenu  resserrer Chilpric
dans Tournay, il se croyait roi de Neustrie, et dj se faisait
lever sur le pavois, lorsque deux hommes de Frdgonde, arms de
couteaux empoisonns, sortent de la foule et le poignardent (575).
Ses ministres goths furent  l'instant massacrs par le peuple.
Brunehaut, de victorieuse, de toute-puissante qu'elle tait, devint
captive de Chilpric et de Frdgonde, qui lui laissrent pourtant la
vie[215]. Elle trouva ensuite le moyen d'chapper, grce  l'amour
qu'elle avait inspir  Mrove, fils de Chilpric. Le malheureux fut
aveugl par sa passion au point d'pouser Brunehaut; c'tait pouser
la mort. Son pre le fit tuer. L'vque de Rouen, Prtextat, homme
imprudent et lger qui avait eu l'audace de les marier, fut protg
d'abord par les scrupules de Chilpric; plus tard Frdgonde s'en
dbarrassa.

[Note 214: Les bourgs situs aux environs de Paris furent
entirement consums par la flamme, dit Grgoire de Tours; l'ennemi
dtruisit les maisons comme tout le reste, et emmena mme les
habitants en captivit. Sigebert conjurait qu'on n'en ft rien; mais
il ne pouvait contenir la fureur des peuples venus de l'autre bord
du Rhin. Il supportait donc tout avec patience, jusqu' ce qu'il pt
revenir dans son pays. Quelques-uns de ces paens se soulevrent
contre lui, lui reprochant de s'tre soustrait au combat; mais lui,
plein d'intrpidit, monta  cheval, se prsenta devant eux, les
apaisa par des paroles de douceur, et ensuite en fit lapider un grand
nombre.]

[Note 215: Chilpric vint  Paris prendre les trsors de Brunehaut,
et la relgua elle-mme  Rouen, et ses filles  Meaux.]

Brunehaut entra dans l'Ostrasie, o son fils enfant, Childebert II,
rgnait nominalement. Mais les grands ne voulurent plus obir 
l'influence gothique et romaine. Ils taient mme sur le point de
tuer le Romain Lupus, duc de Champagne, le seul d'entre eux qui ft
dvou  Brunehaut. Elle se jeta au milieu des bataillons arms, et
lui donna ainsi le temps d'chapper. Les grands d'Ostrasie, sentant
leur supriorit sur la Gaule romaine de Bourgogne, o rgnait
Gontran, voulaient descendre avec leurs troupes barbares dans le
Midi, et promettaient part  Chilpric. Plusieurs des grands de la
Bourgogne les appelaient. Chilpric y donnait la main; mais ses
troupes furent battues par le vaillant Mummolus, dont les succs
sur les Saxons et les Lombards avaient dj protg le royaume de
Gontran. D'autre part, les hommes libres d'Ostrasie, soulevs contre
les grands, peut-tre  l'instigation de Brunehaut, les accusaient de
trahir le jeune roi. Il semble en effet qu' cette poque, les grands
d'Ostrasie et de Bourgogne se soient secrtement entendus pour se
dlivrer des rois Mrovingiens.

Dans la Neustrie, au contraire, le pouvoir royal parat se fortifier.
Moins belliqueuse que le royaume d'Ostrasie, moins riche que celui de
Bourgogne, la Neustrie ne pouvait subsister qu'autant que les vaincus
y reprendraient place  ct des vainqueurs. Aussi voyons-nous
Chilpric employer des milices gauloises contre les Bretons[216].
Il semblerait que, malgr sa frocit naturelle, Chilpric et
essay de se concilier les vaincus d'une manire plus directe
encore. Dans une guerre contre Gontran, il tua un des siens qui
n'arrtait point le pillage. En mme temps il btissait des cirques
 Soissons et  Paris, il donnait des spectacles  l'exemple de ceux
des Romains. Lui-mme il faisait des vers en langue latine[217],
surtout des hymnes et des prires. Il essaya, comme les empereurs
Znon et Anatase, d'imposer aux vques un CREDO de sa faon,
o l'on nommerait Dieu sans faire mention de la distinction des
trois personnes. Le premier vque auquel il montra cette pice la
rejeta avec mpris, et l'aurait dchire s'il et t plus prs du
prince. La patience de celui-ci indique assez combien il mnageait
l'glise[218].

[Note 216: Grgoire de Tours.]

[Note 217: Greg. Tur., liv. VII, CXLV.--Sed versiculi illi, dit
Grgoire de Tours, nulli penitus metric conveniunt rationi. Liv. V,
c. XLV.--Cependant la tradition lui attribue l'pitaphe suivante sur
saint Germain-des-Prs:

  Ecclesi speculum, patri vigor, ara reorum,
    Et pater, et medicus, pastor amorque gregis,
  Germanus virtute, fide, corde, ore beatus;
    Carne tenet tumulum, mentis honore polum.
  Vir cui dura nihil nocuerunt fata sepulcri:
    Vivit enim, nam mors quem tulit ipsa timet.
  Crevit adhuc potius justus post funera; nam qui
    Fictile vas fuerat, gemma superna micat.
  Hujus opem et meritum mutis data verba loquuntur,
    Redditus et ccis predicat ore dies.
  Nunc vir apostolicus, rapiens de carne trophum,
    Jure triumphali considet arce throni.

                               (Apud Aimoin., l. III, c. X.)

Il ajouta des lettres  l'alphabet... et misit epistolas in
universas civitates regni sui, ut sic pueri docerentur, ac libri
antiquitus scripti, planatipumice rescriberentur. Greg. Tur., l. V,
XLV.]

[Note 218: _Voy._ dans Grg. de Tours (l. VI, c. XXII) sa clmence
envers un vque qui avait dit, entre autres injures, qu'en passant
du royaume de Gontran dans celui de Chilpric, il passait de paradis
en enfer.--Cependant, ailleurs il se plaint amrement des vques
(ibid., l. VI, c. XLVI); Nullum plus odio habens quam ecclesias;
aiebat enim plerumque: Ecce pauper remansit fiscus noster, ecce
diviti nostr ad ecclesias sunt translat; nulli penitus, ni soli
episcopi regnant; periit honor noster, et transiit ad episcopos
civitatunt.]

Ces grossiers essais de rsurrection de gouvernement imprial
entranrent le renouvellement de la fiscalit qui avait ruin
l'empire. Chilpric fit faire une sorte de cadastre, exigeant, dit
Grgoire de Tours, une amphore de vin par demi-arpent. Ces exactions,
peut-tre invitables dans la lutte terrible que la Neustrie
soutenait contre l'Ostrasie seconde des barbares, n'en parurent
pas moins intolrables, aprs une si longue interruption. C'est
sans doute pour cette cause, tout autant que pour les meurtres dont
Grgoire de Tours nous a transmis les horribles dtails, que les noms
de Chilpric et de Frdgonde sont rests excrables dans la mmoire
du peuple. Ils crurent eux-mmes, lorsqu'une pidmie leur enleva
leurs enfants, que les maldictions du pauvre avaient attir sur eux
la colre du ciel.

En ces jours-l, le roi Chilpric tomba grivement malade; et
lorsqu'il commenait  entrer en convalescence, le plus jeune de ses
fils, qui n'tait pas encore rgnr par l'eau ni le Saint-Esprit,
tomba malade  son tour. Le voyant  l'extrmit, on le lava dans
les eaux du baptme. Peu de temps aprs il se trouva mieux; mais
son frre an, nomm Chlodebert, fut pris de la maladie. Sa mre
Frdgonde, le voyant en danger de mort, fut saisie de contrition,
et dit au roi: Voil longtemps que la misricorde divine supporte
nos mauvaises actions; elle nous a souvent frapps de fivres
et autres maux, et nous ne nous sommes pas amends. Voil que
nous avons dj perdu des fils; les larmes des pauvres[219], les
gmissements des veuves, les soupirs des orphelins, vont causer la
mort de ceux-ci, et il ne nous reste plus l'esprance d'amasser
pour personne; nous thsaurisons, et nous ne savons plus pour qui.
Nos trsors demeureront dnus de possesseurs, pleins de rapine et
de maldiction. Nos celliers ne regorgeaient-ils pas de vin? Le
froment ne remplissait-il pas nos greniers? Nos trsors n'taient-ils
pas combles d'or, d'argent, de pierres prcieuses, de colliers et
d'autres ornements impriaux? Et voil que nous perdons ce que nous
avions de plus beau. Maintenant, si tu consens, viens et brlons ces
injustes registres; qu'il nous suffise, pour notre fisc, de ce qui
suffisait  ton pre, le roi Clotaire.

[Note 219: On peut juger de la violence de ce gouvernement par la
manire dont Chilpric dota sa fille Rigunthe. Il fit enlever comme
esclaves, pour la suivre en Espagne, une foule de colons royaux; un
grand nombre se donnrent la mort, et le cortge partit en chargeant
le roi de maldictions.]

Aprs avoir dit ces paroles, en se frappant la poitrine de ses
poings, la reine se fit donner les registres que Marc lui avait
apports des cits qui lui appartenaient. Les ayant jets dans le
feu, elle se tourna vers le roi et lui dit: Qui t'arrte? fais ce
que tu me vois faire, afin que, si nous perdons nos chers enfants,
nous chappions du moins aux peines ternelles. Le roi, touch de
repentir, jeta au feu tous les registres de l'impt, et les ayant
brls, envoya partout dfendre  l'avenir d'en faire de semblables.
Aprs cela, le plus jeune de leurs petits enfants mourut accabl
d'une grande langueur. Ils le portrent avec beaucoup de douleur
de leur maison de Braine  Paris, et le firent ensevelir dans la
basilique de Saint-Denis. On arrangea Chlodebert sur un brancard,
et on le conduisit  Soissons,  la basilique de Saint-Mdard. Ils
le prsentrent au saint tombeau, et firent un voeu pour lui; mais,
dj puis et manquant d'haleine, il rendit l'esprit au milieu de
la nuit. Ils l'ensevelirent dans la basilique de Saint-Crpin et
Saint-Crpinien, martyrs. Il y eut un grand gmissement dans tout le
peuple: les hommes suivirent ses obsques en deuil, et les femmes
couvertes de vtements lugubres, comme elles ont coutume de les
porter aux funrailles de leurs maris. Le roi Chilpric fit ensuite
de grands dons aux glises et aux pauvres[220].

[Note 220: Grgoire de Tours.]

..... Aprs le synode dont j'ai parl, j'avais dj dit adieu au
roi, et me prparais  m'en retourner chez moi; mais, ne voulant
pas m'en aller sans avoir dit adieu  Salvius et l'avoir embrass,
j'allai le chercher, et le trouvai dans la cour de la maison de
Braine; je lui dis que j'allais retourner chez moi, et nous tant
loigns un peu pour causer, il me dit: Ne vois-tu pas au-dessus
de ce toit ce que j'y aperois?--J'y vois, lui dis-je, un petit
btiment que le roi a dernirement fait lever au-dessus. Et il
dit: N'y vois-tu pas autre chose?--Rien autre chose, lui dis-je.
Supposant qu'il parlait ainsi par manire de jeu, j'ajoutai: Si tu
vois quelque chose de plus, dis-le-moi. Et lui, poussant un profond
soupir, me dit: Je vois le glaive de la colre divine tir et
suspendu sur cette maison. Et vritablement les paroles de l'vque
ne furent pas menteuses, car, vingt jours aprs, moururent, comme
nous l'avons dit, les deux fils du roi[221].

[Note 221: Grgoire de Tours.]

Chilpric lui-mme prit bientt, assassin, selon les uns, par un
amant de Frdgonde, selon d'autres par les missaires de Brunehaut,
qui aurait voulu venger ses deux poux, Sigebert et Mrove (an 584).
La veuve de Chilpric, son fils enfant, et l'glise, et tous les
ennemis de l'Ostrasie et des barbares, se tournrent vers le roi
de Bourgogne, le _bon_ Gontran. Celui-ci tait en effet le meilleur
de tous ces Mrovingiens. On ne lui reprochait que deux ou trois
meurtres. Livr aux femmes, au plaisir, il semblait adouci par le
commerce des Romains du Midi et des gens d'glise; il avait beaucoup
de dfrence pour ceux-ci; il tait, dit Frdgaire, comme un prtre
entre les prtres[222].

[Note 222: Une femme gurit son fils de la fivre quarte, en lui
donnant de l'eau o elle avait fait infuser une frange du manteau de
Gontran. (Grgoire de Tours.)]

Gontran se dclara le protecteur de Frdgonde et de son fils
Clotaire II. Frdgonde lui jura, et lui fit jurer par deux cents
guerriers francs, que Clotaire tait bien fils de Chilpric. Ce bon
homme semble charg de la partie comique dans le drame terrible de
l'histoire mrovingienne. Frdgonde se jouait de sa simplicit[223].
La mort de tous ses frres semble avoir vivement frapp son
imagination. Il fit serment de poursuivre le meurtrier de Chilpric
jusqu' la neuvime gnration, pour faire cesser cette mauvaise
coutume de tuer les rois. Il se croyait lui-mme en pril. Il
arriva qu'un certain dimanche, aprs que le diacre eut fait faire
silence au peuple, pour qu'on entendt la messe, le roi s'tant
tourn vers le peuple, dit: Je vous conjure, hommes et femmes qui
tes ici prsents, gardez-moi une fidlit inviolable, et ne me tuez
pas comme vous avez tu dernirement mes frres; que je puisse au
moins pendant trois ans lever mes neveux que j'ai faits mes fils
adoptifs, de peur qu'il n'arrive, ce que veuille dtourner le Dieu
ternel! qu'aprs ma mort vous ne prissiez avec ces petits enfants,
puisqu'il ne resterait dans notre famille aucun homme fort pour vous
dfendre[224].

[Note 223: Grgoire de Tours: Gontran protgeait Frdgonde et
l'invitait souvent  des repas, lui promettant qu'il serait pour elle
un solide appui. Un certain jour qu'ils taient ensemble, la reine
se leva et dit adieu au roi, qui la retint en lui disant: Prenez
encore quelque chose. Elle lui dit: Permettez-moi, je vous en prie,
seigneur, car il m'arrive, selon la coutume des femmes, qu'il faut
que je me lve pour enfanter. Ces paroles le rendirent stupfait,
car il savait qu'il n'y avait que quatre mois qu'elle avait mis un
fils au monde: il lui permit cependant de se retirer.]

[Note 224: Grgoire de Tours.]

Tout le peuple adressa des prires au Seigneur pour qu'il lui plt de
conserver Gontran. Lui seul en effet pouvait protger la Bourgogne et
la Neustrie contre l'Ostrasie, la Gaule contre la Germanie, l'glise,
la civilisation contre les barbares. L'vque de Tours se dclara
hautement pour Gontran: Nous fmes dire (c'est Grgoire lui-mme
qui parle)  l'vque et aux citoyens de Poitiers, que Gontran tait
maintenant pre des deux fils de Sigebert et de Chilpric, et qu'il
possdait tout le royaume, comme son pre Clotaire autrefois.

Poitiers, rivale de Tours, ne suivit point son impulsion. Elle aima
mieux reconnatre le roi d'Ostrasie, trop loign pour lui tre
 charge. Pour les hommes du Midi, Aquitains et Provenaux, ils
crurent que, dans l'affaiblissement de la famille mrovingienne,
reprsente par un vieillard et deux enfants, ils pourraient se faire
un roi qui dpendrait d'eux. Ils appelrent de Constantinople un
Gondovald qui se disait issu du sang des rois francs. L'histoire
de cette tentative, donne tout au long par Grgoire de Tours,
fait admirablement connatre les grands du midi de la Gaule, les
Mummole, les Gontran-Boson, gens quivoques et doubles d'origine et
de politique, moiti Romains, moiti barbares, et leurs liaisons
avec les ennemis de la Bourgogne et de la Neustrie, avec les Grecs
byzantins et les Allemands d'Ostrasie.

Gondovald, qui se disait fils du roi Clotaire, tait arriv 
Marseille venant de Constantinople. Il faut ici exposer en peu de
mots quelle tait son origine. N dans les Gaules, il avait t
lev avec soin, instruit dans les lettres, et, selon la coutume des
rois de ce pays, portait les boucles de ses cheveux flottantes sur
ses paules; il fut prsent au roi Childebert par sa mre, qui lui
dit: Voil ton neveu, le fils du roi Clotaire: comme son pre le
hait, prends-le toi, car il est de ta chair. Celui-ci, qui n'avait
pas de fils, le prit et le garda avec lui. Cette nouvelle ayant t
annonce au roi Clotaire, il envoya des messagers  son frre pour
lui dire: Envoie ce jeune homme pour qu'il vienne vers moi. Son
frre le lui envoya sans retard. Clotaire l'ayant vu ordonna qu'on
lui coupt la chevelure, disant: Il n'est pas n de moi. Aprs la
mort de Clotaire, le roi Charibert le reut; mais Sigebert l'ayant
fait venir, coupa de nouveau sa chevelure et l'envoya dans la ville
d'Agrippine, maintenant appele Cologne. Ses cheveux tant revenus,
il s'chappa de ce lieu et se rendit prs de Narss, qui gouvernait
alors l'Italie. L il prit une femme, engendra des fils et se rendit
 Constantinople. De l,  ce qu'on rapporte, il fut longtemps
aprs invit par quelqu'un  revenir dans les Gaules, et dbarquant
 Marseille, il fut reu par l'vque Thodore qui lui donna des
chevaux, et il alla rejoindre le duc Mummole. Mummole occupait alors,
comme nous l'avons dit, la cit d'Avignon. Mais  cause de cela le
duc Gontran-Boson se saisit de l'vque Thodore et le fit garder,
l'accusant d'avoir introduit un tranger dans les Gaules, et de
vouloir par ce moyen soumettre le royaume des Francs  la domination
de l'empereur. Thodore produisit, dit-on, une lettre signe de la
main des grands du roi Childebert, et il dit: Je n'ai rien fait par
moi-mme, mais seulement ce qui nous a t command par nos matres
et seigneurs...... Gondovald se rfugia dans une le de la mer,
pour y attendre l'vnement. Le duc Gontran-Boson partagea avec un
des ducs du roi Gontran les trsors de Gondovald, et emporta, dit-on,
en Auvergne une immense quantit d'or, d'argent et d'autres choses.

Avant de se dcider pour ou contre le prtendant, le roi d'Ostrasie
envoya demander  son oncle Gontran la restitution des villes qui
avaient fait partie du patrimoine de Sigebert. Le roi Childebert
envoya vers le roi Gontran l'vque gidius, Gontran-Boson, Sigewald
et beaucoup d'autres. Lorsqu'ils furent entrs, l'vque dit: Nous
rendons grces au Dieu tout-puissant,  roi trs-pieux, de ce
qu'aprs bien des fatigues il t'a remis en possession des pays qui
dpendent de ton royaume. Le roi lui dit: On doit rendre de dignes
actions de grces au Roi des rois, au Seigneur des seigneurs, dont
la misricorde a daign accomplir ces choses; car on ne t'en doit
aucune  toi qui, par tes perfides conseils et tes parjures, as fait
incendier l'anne passe tous mes tats; toi qui n'as jamais tenu ta
foi  aucun homme, toi dont l'astuce est partout fameuse, et qui te
conduis partout, non en vque, mais en ennemi de notre royaume! 
ces paroles, l'vque, outr de colre, se tut. Un des dputs dit:
Ton neveu Childebert te supplie de lui faire rendre les cits dont
son pre tait en possession. Gontran rpondit  celui-ci: Je vous
ai dj dit que nos traits me confrent ces villes, c'est pourquoi
je ne veux point les rendre. Un autre dput lui dit: Ton neveu te
prie de lui faire remettre cette sorcire de Frdgonde, qui a fait
prir un grand nombre de rois, pour qu'il venge sur elle la mort
de son pre, de son oncle et de ses cousins. Le roi lui rpondit:
Elle ne pourra tre remise en son pouvoir, parce qu'elle a un fils
qui est roi; mais tout ce que vous dites contre elle, je ne le
crois pas vrai. Ensuite Gontran-Boson s'approcha du roi comme pour
lui rappeler quelque chose; et, comme le bruit s'tait rpandu que
Gondovald venait d'tre proclam roi, Gontran, prvenant ses paroles,
lui dit: Ennemi de notre pays et de notre trne, qui prcdemment
es all en Orient exprs pour placer sur notre trne un Ballomer
(le roi appelait ainsi Gondovald), homme toujours perfide et qui ne
tiens rien de ce que tu promets! Boson lui rpondit: Toi, seigneur
et roi, tu es assis sur le trne royal, et personne n'a os rpondre
 ce que tu dis; je soutiens que je suis innocent de cette affaire.
S'il y a quelqu'un, gal  moi, qui m'impute en secret ce crime,
qu'il vienne publiquement et qu'il parle. Pour toi, trs-pieux roi,
remets le tout au jugement de Dieu; qu'il dcide, lorsqu'il nous
aura vu combattre en champ clos.  ces paroles, comme tout le monde
gardait le silence, le roi dit: Cette affaire doit exciter tous les
guerriers  repousser de nos frontires un tranger dont le pre a
tourn la meule, et, pour dire vrai, son pre a mani la carde et
peign la laine. Et, quoiqu'il se puisse bien faire qu'un homme ait
 la fois ces deux mtiers, un des dputs rpondit  ce reproche
du roi: Tu prtends donc que cet homme a eu deux pres, un cardeur
et un meunier? Cesse,  roi, de parler si mal; car on n'a point ou
dire qu'un seul homme, si ce n'est en matire spirituelle, puisse
avoir deux pres. Comme ces paroles excitaient le rire d'un grand
nombre, un autre dput dit: Nous te disons adieu,  roi, puisque tu
ne veux pas rendre les cits de ton neveu, nous savons que la hache
est entire qui a tranch la tte  tes frres; elle te fera bientt
sauter la cervelle; et ils se retirrent ainsi avec scandale. 
ces mots le roi, enflamm de colre, ordonna qu'on leur jett  la
tte pendant qu'ils se retiraient, du fumier de cheval, des herbes
pourries, de la paille, du foin pourri et la boue puante de la ville.
Couverts d'ordures, les dputs se retirrent, non sans essuyer un
grand nombre d'injures et d'outrages.

Cette rponse de Gontran runit les Ostrasiens aux Aquitains en
faveur de Gondovald. Les grands du Midi l'accueillirent[225], et
sous leur conduite, il fit de rapides progrs. Il se vit bientt
matre de Toulouse, de Bordeaux, de Prigueux, d'Angoulme. Il
recevait au nom du roi d'Ostrasie le serment des villes qui avaient
appartenu  Sigebert. Le danger devenait grand pour le vieux roi
de Bourgogne. Il savait que Brunehaut, Childebert et les grands
d'Ostrasie favorisaient Gondovald, que Frdgonde elle-mme tait
tente de traiter avec lui, que l'vque de Reims tait secrtement
dans son parti; tous ceux du Midi y taient ouvertement. La
dfection du parti romain ecclsiastique, dont il s'tait cru si
sr, obligea Gontran de se rapprocher des Ostrasiens; il adopta son
neveu Childebert, et le nomma son hritier, lui rendit tout ce qu'il
rclamait, et promit  Brunehaut de lui laisser cinq des principales
cits d'Aquitaine, que sa soeur avait apportes en dot, comme
ancienne possession des Goths.

[Note 225: Comme Gondovald cherchait de tous cts des secours,
quelqu'un lui raconta qu'un certain roi d'Orient, ayant enlev le
pouce du martyr saint Serge, l'avait implant dans son bras droit,
et que lorsqu'il tait dans la ncessit de repousser ses ennemis,
il lui suffisait d'lever le bras avec confiance; l'arme ennemie,
comme accable de la puissance du martyr, se mettait en droute.
Gondovald s'informa avec empressement s'il y avait quelqu'un en cet
endroit qui et t jug digne de recevoir quelques reliques de saint
Serge. L'vque Bertrand lui dsigna un certain ngociant nomm
Euphron, qu'il hassait, parce qu'avide de ses biens, il l'avait fait
raser autrefois, malgr lui, pour le faire clerc; mais Euphron passa
dans une autre ville et revint lorsque ses cheveux eurent repouss.
L'vque dit donc: Il y a ici un certain Syrien nomm Euphron, qui,
ayant transform sa maison en une glise, y a plac les reliques de
ce saint; et, par le pouvoir du martyr, il a vu s'oprer plusieurs
miracles, car, dans le temps que la ville de Bordeaux tait en
proie  un violent incendie, cette maison, entoure de flammes, en
fut prserve. Aussitt Mummole courut promptement avec l'vque
Bertrand  la maison du Syrien, y pntra de force, et lui ordonna de
montrer les saintes reliques. Euphron s'y refusa; mais, pensant qu'on
lui tendait des embches par mchancet, il dit: Ne tourmente pas un
vieillard et ne commets pas d'outrages envers un saint; mais reois
ces cent pices d'or et retire-toi. Mummole insistant, Euphron lui
offrit deux cents pices d'or; mais il n'obtint point  ce prix
qu'ils se retirassent sans avoir vu les reliques. Alors Mummole
fit dresser une chelle contre la muraille (les reliques taient
caches dans une chsse au bout de la muraille, contre l'autel), et
ordonna au diacre d'y monter. Celui-ci, tant donc mont au moyen de
l'chelle, fut saisi d'un tel tremblement lorsqu'il prit la chsse,
qu'on crut qu'il ne pourrait descendre vivant. Cependant, ayant pris
la chsse attache  la muraille, il l'emporta. Mummole, l'ayant
examine, y trouva l'os du doigt du saint, et ne craignit pas de
le frapper d'un couteau. Il avait plac un couteau sur la relique
et frappait dessus avec un autre. Aprs bien des coups qui eurent
grand'peine  le briser, l'os, coup en trois parties, disparut
soudainement. La chose ne fut pas agrable au martyr, comme la suite
le montra bien.--Ces Romains du Midi respectaient les choses saintes
et les prtres bien moins que les hommes du Nord. On voit un peu
plus loin qu'un vque ayant insult le prtendant  table, les ducs
Mummole et Didier l'accablrent de coups.--Greg. Tur., l. VII, ap.
Scr. Rer. Fr., t. II, p. 302.]

La rconciliation des rois de Bourgogne et d'Ostrasie dcouragea le
parti de Gondovald. Les Aquitains montrrent autant d'empressement 
l'abandonner qu'ils en avaient mis  l'accueillir. Il fut oblig de
s'enfermer dans la ville de Comminges, avec les grands qui s'taient
le plus compromis. Ceux-ci piaient le moment de livrer le malheureux
et de faire leur paix  ses dpens. L'un d'eux n'attendit pas mme
l'occasion; il s'enfuit avec les trsors de Gondovald.

Un grand nombre montaient sur la colline, et parlaient souvent
avec Gondovald, lui prodiguant les injures et lui disant: Es-tu ce
peintre qui, dans le temps du roi Clotaire, barbouillait dans les
oratoires les murs et les votes? Es-tu celui que les habitants des
Gaules avaient coutume d'appeler du nom de Ballomer? Es-tu celui qui,
 cause de ses prtentions, a si souvent t tondu et exil par les
rois des Francs? dis-nous au moins,  le plus misrable des hommes,
qui t'a conduit en ces lieux; qui t'a donn l'audace extraordinaire
d'approcher des frontires de nos seigneurs et rois. Si quelqu'un t'a
appel, dis-le  haute voix. Voil la mort prsente devant tes yeux,
voil la fosse que tu as cherche longtemps, et dans laquelle tu
viens te prcipiter. Dnombre-nous tes satellites, dclare-nous ceux
qui t'ont appel. Gondovald, entendant ces paroles, s'approchait
et disait du haut de la porte: Que mon pre Clothaire m'ait eu en
aversion, c'est ce que personne n'ignore; que j'aie t tondu par
lui et ensuite par mon frre, c'est ce qui est connu de tous. C'est
ce motif qui m'a fait retirer en Italie auprs du prfet Narss; l
j'ai pris femme et engendr deux fils. Ma femme tant morte, je pris
avec moi mes enfants et j'allai  Constantinople; j'ai vcu jusqu'
ce temps, accueilli par les empereurs avec beaucoup de bont. Il y
a quelques annes, Gontran-Boson tant venu  Constantinople, je
m'informai  lui, avec empressement, des affaires de mes frres, et
je sus que notre famille tait fort diminue, et qu'il n'en restait
que Childebert, fils de mon frre, et Gontran mon frre; que les fils
du roi Chilpric taient morts avec lui, et qu'il n'avait laiss
qu'un petit enfant; que mon frre Gontran n'avait pas d'enfant, et
que mon neveu Childebert n'tait pas trs-brave. Alors Gontran-Boson,
aprs m'avoir exactement expos ces choses, m'invita en disant:
_Viens, parce que tu es appel par tous les principaux du royaume de
Childebert, et personne n'ose dire un mot contre toi, car nous savons
tous que tu es fils de Clotaire; et il n'est rest personne dans
les Gaules pour gouverner ce royaume,  moins que tu ne viennes_.
Ayant fait de grands prsents  Gontran-Boson, je reus son serment
dans douze lieux saints, afin de venir ensuite avec scurit dans ce
royaume. Je vins  Marseille, o l'vque me reut avec une extrme
bont, car il avait des lettres des principaux du royaume de mon
neveu; je m'avanai de l vers Avignon, auprs du patrice Mummole.
Mais Gontran-Boson, violant son serment et sa promesse, m'enleva mes
trsors et les retint en son pouvoir. Reconnaissez donc que je suis
roi comme mon frre Gontran; cependant si votre esprit est enflamm
d'une si grande haine, qu'on me conduise au moins vers votre roi, et
s'il me reconnat pour son frre, qu'il fasse ce qu'il voudra. Si
vous ne voulez pas mme cela, qu'il me soit permis de m'en retourner
l d'o je suis venu. Je m'en irai sans faire aucun tort  personne.
Pour que vous sachiez que ce que je dis est vrai, interrogez
Radegonde  Poitiers et Ingiltrude  Tours; elles vous affirmeront la
vrit de mes paroles. Pendant qu'il parlait ainsi, un grand nombre
accueillait son discours avec des injures et des outrages...

Mummole, l'vque Sagittaire et Waddon s'tant rendus auprs de
Gondovald, lui dirent: Tu sais quels serments de fidlit nous
t'avons prts. coute  prsent un conseil salutaire: loigne-toi
de cette ville, et prsente-toi  ton frre comme tu l'as souvent
demand. Nous avons dj parl avec ces hommes, et ils ont dit que
le roi ne voulait pas perdre ton appui, parce qu'il est rest peu
d'hommes de votre race. Mais Gondovald, comprenant leur artifice,
leur dit tout baign de larmes: C'est sur votre invitation que je
suis venu dans ces Gaules. De mes trsors qui comprenaient des sommes
d'or et d'argent, et diffrents objets, une partie est dans la ville
d'Avignon, une partie a t pille par Gontran-Boson. Quant  moi,
plaant, aprs le secours de Dieu, tout mon espoir en vous, je me
suis confi  vos conseils, et j'ai toujours souhait de rgner par
vous. Maintenant, si vous m'avez tromp, rpondez-en auprs de Dieu,
et qu'il juge lui-mme ma cause.  ces paroles, Mummole rpondit:
Nous ne te disons rien de mensonger, mais voil de braves guerriers
qui t'attendent  la porte. Dfais maintenant mon baudrier d'or dont
tu es ceint, pour ne pas paratre marcher avec orgueil; prends ton
pe et rends-moi la mienne. Gondovald lui dit: Ce que je vois dans
ces paroles, c'est que tu me dpouilles de ce que j'ai reu et port
par amiti pour toi. Mais Mummole affirmait avec serment qu'on ne
lui ferait aucun mal. Ayant donc pass la porte, Gondovald fut reu
par Ollon, comte de Bourges, et par Boson. Mummole, tant rentr dans
la ville avec ses satellites, ferma la porte trs-solidement. Se
voyant livr  ses ennemis, Gondovald leva les mains et les yeux au
ciel, et dit: Juge ternel, vritable vengeur des innocents, Dieu
de qui toute justice procde,  qui le mensonge dplat, en qui ne
rside aucune ruse ni aucune mchancet, je te confie ma cause, te
priant de me venger promptement de ceux qui ont livr un innocent
entre les mains de ses ennemis. Aprs ces paroles, ayant fait le
signe de la croix, il s'en alla avec les hommes ci-dessus nomms.
Quand ils se furent loigns de la porte, comme la valle au-dessous
de la ville descend rapidement, Ollon l'ayant pouss le fit tomber
en s'criant: Voil votre Ballomer qui se dit frre et fils de
roi. Ayant lanc son javelot, il voulut l'en percer, mais l'arme,
repousse par les cercles de la cuirasse, ne lui fit aucun mal. Comme
Gondovald s'tait relev et s'efforait de remonter sur la hauteur,
Boson lui brisa la tte d'une pierre; il tomba aussitt et mourut;
toute la multitude accourut; et l'ayant perc de leurs lances,
ils lui lirent les pieds avec une corde, et le tranrent tout 
l'entour du camp. Lui ayant arrach les cheveux et la barbe, ils le
laissrent sans spulture dans l'endroit o ils l'avaient tu.

Gontran, rassur par la mort de Gondovald, aurait fait payer aux
vques l'appui qu'ils lui avaient prt, s'il n'et t lui-mme
prvenu par la mort.

Cet vnement, qui ouvrit la Bourgogne au roi d'Ostrasie, semblait
par suite lui livrer encore la Neustrie. Elle rsista cependant; les
Ostrasiens, l'ayant envahie, s'tonnrent de voir une fort mobile
s'avancer contre eux[226]; c'tait l'arme neustrienne qui s'tait
charge de branchages; ils s'enfuirent. Ce fut le dernier succs
de Frdgonde et de Landeric, son amant, qu'elle avait, disait-on,
donn pour remplaant  Chilpric. Elle mourut peu de temps aprs.
Childebert tait mort avant elle, toute la Gaule se trouva dans
les mains de trois enfants, les deux fils de Childebert, appels
Theudebert II et Theuderic II, et Clotaire II, fils de Chilpric.
Celui-ci tait bien faible contre les deux autres. Il fut contraint
de cder aux Bourguignons ce qui tait entre la Seine et la Loire,
aux Ostrasiens les pays entre la Seine, l'Oise et l'Ostrasie. Mais
les dissensions des vainqueurs devaient bientt lui rendre plus qu'il
n'avait perdu.

[Note 226: Ainsi dans Shakespeare, Macbeth, acte V..... Je regardais
du ct de Rimham, quand tout  coup il m'a sembl que la fort se
mettait en mouvement...--De mme l'arme des hommes de Kent qui
marcha contre Guillaume le Conqurant, aprs la bataille d'Hastings.]

La vieille Brunehaut avait cru rgner sous Theudebert, son
petit-fils, en l'enivrant par les plaisirs. Elle n'y russit que trop
bien. Le prince imbcile fut bientt gouvern par une jeune esclave
qui chassa Brunehaut. Rfugie prs de Theuderic, en Bourgogne, dans
un pays livr  l'influence romaine, elle y eut plus d'ascendant.
Elle fit et dfit les maires du palais, tua Bertoald, qui l'avait
bien reue, lui substitua son amant Protadius; puis le peuple
ayant mis en pices ce favori, elle eut encore le crdit d'lever
au pouvoir un certain Claudius. Ce gouvernement fut d'abord sans
gloire. Les Ostrasiens et les Germains leurs allis enlevrent au
royaume de Bourgogne le Sundgaw, le Turgaw, l'Alsace, la Champagne,
et ravagrent tout ce qui s'tend entre les lacs de Genve et
de Neufchtel. L'effroi de ces invasions parat avoir runi les
populations du Midi.

La dix-septime anne de son rgne, au mois de mars, dit Frdgaire,
le roi Theuderic rassemble une arme  Langres, de toutes les
provinces de son royaume, et la dirigeant par Andelot, aprs avoir
pris le chteau de Nez, il s'achemina vers la ville de Toul. L,
Theudebert tant venu  sa rencontre, avec l'arme des Ostrasiens,
ils se livrrent bataille dans la plaine de Toul. Theuderic l'emporta
sur Theudebert et renversa son arme. Dans ce combat, les Francs
perdirent une multitude d'hommes vaillants. Theudebert, ayant
tourn le dos, traversa le territoire de Metz, passa les Vosges,
et arriva toujours fuyant  Cologne. Theuderic le suivait de prs
avec son arme. Un homme saint et apostolique, Lonisius, vque de
Mayence, aimant la vaillance de Theuderic, et hassant la sottise de
Theudebert, vint au-devant de Theuderic, et lui dit: Achve ce que
tu as commenc, car ton utilit exige que tu poursuives et recherches
la cause du mal. Une fable rustique raconte que le loup tant un jour
mont sur la montagne, comme ses fils commenaient dj  chasser, il
les appela  lui sur cette montagne et leur dit: Aussi loin que vos
yeux peuvent voir, de quelque ct que vous les tourniez, vous n'avez
point d'amis, si ce n'est quelques-uns de votre espce. Achevez donc
ce que vous avez commenc.

Theuderic, ayant travers les Ardennes, parvint  Tolbiac avec
son arme. Theudebert avec les Saxons, les Thuringiens et le reste
des nations d'outre-Rhin qu'il avait pu rassembler, marcha contre
Theuderic et lui livra une nouvelle bataille  Tolbiac. On assure que
ni les Francs, ni aucune autre nation d'autrefois, n'avaient encore
livr de combat si acharn... Cependant Theuderic vainquit encore
Theudebert, car Dieu marchait avec lui, et l'arme de Theudebert fut
moissonne par l'pe depuis Tolbiac jusqu' Cologne. Dans certains
lieux, les morts couvraient entirement la face de la terre. Le mme
jour, Theuderic parvint  Cologne, et il y trouva tous les trsors
de Theudebert. Il envoya Berthaire, son chambellan,  la poursuite
de Theudebert, qui fuyait au del du Rhin, accompagn de peu de
personnes. Il l'atteignit et le prsenta  Theuderic, dpouill de
ses habits royaux. Theuderic accorda  Berthaire ses dpouilles,
tout son quipage royal et son cheval; mais il envoya Theudebert,
charg de chanes  Chlons. La chronique de sainte Bnigne rapporte
que Brunehaut, son aeule, le fit d'abord ordonner prtre, que
bientt aprs elle le fit prir. D'aprs l'ordre de Theuderic, un
soldat saisit par le pied un fils de Theudebert encore enfant, et le
frappa contre la pierre jusqu' ce que son cerveau sortit de sa tte
brise[227].

[Note 227: Frdgaire.]

L'Ostrasie et la Bourgogne, runies sous Theuderic ou plutt sous
Brunehaut, semblaient menacer la Neustrie d'une ruine certaine.
La mort de Theuderic et l'avnement de ses trois fils enfants ne
changeaient rien  cette situation, si les ennemis de Clotaire
eussent t unis. Mais l'Ostrasie tait honteuse et irrite de sa
dfaite rcente. En Bourgogne mme, le parti romain et ecclsiastique
n'tait plus pour Brunehaut. Pour tre sr de ce parti, il fallait
avoir pour soi les ecclsiastiques, les gagner  tout prix, et rgner
avec eux. Brunehaut les mit contre elle en faisant assassiner saint
Didier, vque de Vienne, qui avait voulu ramener Theuderic  sa
femme lgitime, et loigner de lui les matresses dont sa grand'mre
l'entourait. L'Irlandais saint Colomban, le restaurateur de la vie
monastique, ce missionnaire hardi qui rformait les rois comme les
peuples, parla  Theuderic avec la mme libert, et refusa de bnir
ses fils: Ce sont, dit-il, les fils de l'incontinence et du crime.
Chass de Luxeuil et de l'Ostrasie, il se rfugia chez Clotaire II,
et sembla lgitimer la cause de la Neustrie par sa prsence sacre.

Tout abandonna Brunehaut. Les grands d'Ostrasie la hassaient,
comme appartenant aux Goths, aux Romains (ces deux mots taient
presque synonymes); les prtres et le peuple avaient en horreur
la perscutrice des saints[228]. Jusque-l ennemie de l'influence
germanique, elle fut oblige de s'appuyer contre Clotaire du secours
des Germains, des barbares. Dj l'vque de Metz, Arnolph et son
frre Pepin (Pipin), passrent  Clotaire avant la bataille; les
autres se firent battre, et furent mollement poursuivis par Clotaire.
Ils taient gagns d'avance. Le maire Warnachaire avait stipul qu'il
conserverait cette charge pendant sa vie. La vieille Brunehaut,
fille, soeur, mre, aeule de tant de rois, fut traite avec une
atroce barbarie; on la lia par les cheveux, par un pied et par un
bras,  la queue d'un cheval indompt qui la mit en pices. On lui
reprocha la mort de dix rois; on lui compta par-dessus ses crimes
ceux de Frdgonde. Le plus grand sans doute aux yeux des barbares,
c'tait d'avoir restaur sous quelque rapport l'administration
impriale. La fiscalit, les formes juridiques, la prminence de
l'astuce sur la force, voil ce qui rendait le monde irrconciliable
 l'ide de l'ancien Empire, que les rois goths avaient essay de
relever. Leur fille Brunehaut avait suivi leurs traces. Elle avait
fond une foule d'glises, de monastres; les monastres alors
taient des coles. Elle avait favoris les missions que le pape
envoyait chez les Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne. L'emploi de
cet argent, arrach au peuple par tant d'odieux moyens, ne fut pas
sans gloire et sans grandeur. Telle fut l'impression du long rgne
de Brunehaut, que celle de l'Empire semble en avoir t affaiblie
dans le nord des Gaules; le peuple fit honneur  la fameuse reine
d'Ostrasie d'une foule de monuments romains. Des fragments de voies
romaines qui paraissent encore en Belgique et dans le nord de la
France sont appels chausses de Brunehaut. On montrait prs de
Bourges un chteau de Brunehaut, une tour de Brunehaut  tampes, la
pierre de Brunehaut prs de Tournay, le fort de Brunehaut prs de
Cahors.

[Note 228: Moine de Saint-Gall.]

       *       *       *       *       *

La Neustrie rsista sous Frdgonde; sous son fils, elle vainquit.
Victoire nominale, si l'on veut, qu'elle ne devait qu' la haine des
Ostrasiens contre Brunehaut; victoire de la faiblesse, victoire des
vieilles races, des Gaulois-Romains et des prtres. L'anne mme
qui suit la victoire de Clotaire (614), les vques sont appels 
l'Assemble des leudes. Ils y viennent de toute la Gaule au nombre
de soixante-dix-neuf. C'est l'intronisation de l'glise. Les deux
aristocraties, laque et ecclsiastique, dressent une _constitution
perptuelle_. Plusieurs articles d'une remarquable libralit
indiquent la main ecclsiastique: Dfense aux juges de condamner,
sans l'entendre, un homme libre, ou mme un esclave.--Quiconque
viole la paix publique doit tre puni de mort.--Les leudes rentrent
dans les biens dont ils ont t dpouills dans les guerres
civiles.--L'lection des vques est assure au peuple.--Les vques
sont les seuls juges des ecclsiastiques.--Les tributs tablis
depuis Chilpric et ses frres sont abolis. Les vques, devenus
grands propritaires, devaient, plus que personne, profiter de cette
abolition.--Ainsi commence avec Clotaire II cette domination de
l'glise, qui ne fait que se consolider sous les Carlovingiens, et
qui n'a d'autre entr'acte que la tyrannie de Charles Martel.

Nous savons peu de chose de Clotaire II, davantage de Dagobert. Sage,
juste et justicier, Dagobert commence son rgne par faire le tour
de ses tats, selon la coutume des rois barbares. Roi d'Ostrasie du
vivant de son pre, il ne garda pas longtemps aprs lui ses ministres
ostrasiens. Les deux hommes principaux du pays, Arnolph, archevque
de Metz, puis Pepin, son frre, furent loigns, et firent place au
Neustrien ga. Entour de ministres romains, de l'orfvre saint loi
et du rfrendaire saint Ouen, il s'occupe de fonder des couvents,
fait fabriquer des ornements d'glises. Ses scribes crivent pour la
premire fois les lois barbares; on crit les lois alors qu'elles
commencent  s'effacer. Le Salomon des Francs, comme celui des Juifs,
peuple ses palais de belles femmes[229], et se partage entre ses
concubines et ses prtres.

[Note 229: Fredegar., c. LX: Luxuri supra modum deditus,
tres habebat, ad instar Salomonis, reginas, maxime et plurimas
concubinas... Nomina concubinarum, eo quod plures fuissent, increvit
huic chronic inseri.]

Ce prince pacifique est l'ami naturel des Grecs. Alli de l'empereur
Hraclius, il intervient dans les affaires des Lombards et des
Visigoths. Dans cette vieillesse prcoce de tous les peuples
barbares, la dcadence des Francs est encore entoure d'une sorte
d'clat.

Toutefois, il est facile d'apercevoir combien de faiblesse se cache
sous ces apparences. Ds le vivant de Clotaire, l'Ostrasie a repris
les provinces qui lui avaient t enleves; elle a exig un roi
particulier, et Dagobert, roi de ce pays  quinze ans, n'y a t
effectivement qu'un instrument entre les mains de Pepin et d'Arnolph.
Son pre devient roi de Neustrie, l'Ostrasie rclame encore un
gouvernement particulier, et se fait donner pour roi le fils du roi,
le jeune Sigebert. Clotaire II a remis le tribut aux Lombards pour
une somme une fois paye. Les Saxons, dfaits, dit-on, par les
Francs[230], se dispensent pourtant de livrer  Dagobert les cinq
cents vaches qu'ils payaient jusque-l tous les ans. Les Vendes,
affranchis des Avares par le Franc Samo, marchand guerrier qu'ils
prirent pour chef[231], repoussent le joug de Dagobert, et dfont
les Francs, les Bavarois et les Lombards unis contre eux. Les Avares
fugitifs eux-mmes s'tablissent de force en Bavire, et Dagobert
ne s'en dfait que par une perfidie[232]. Quant  la soumission des
Bretons et des Gascons, elle semble volontaire: ils rendent hommage
moins aux guerriers qu'aux prtres, et le duc des Bretons, saint
Judical, refuse de manger  la table du roi pour prendre place 
celle de saint Ouen.

[Note 230: Gesta Dagob., c. I, ap. Scr. Rer. Fr., II, 580.
Clotharius tum prcipue illud memorabile su potenti posteris
reliquit indicium, quod rebellantibus adversus se Saxonibus, ita eos
armis perdomuit, ut omnes virilis sexus ejusdem terr incolas, qui
gladii, quem tum forte gerebat, longitudinem excesserint, peremerit.]

[Note 231: Fredegar., c. XLVIII: Homo quidam, nomine Samo, natione
Francus, de pago Sennonago, plures secum negotiantes adscivit; ad
exercendum negotium in Sclavos, cognomento Winidos, perrexit. Sclavi
jam contra Avaros, cognomento Chunos... coeperant bellare... Cum
Chuni in exercitu contra gentem quamlibet adgrediebant, Chuni pro
castris adunato illorum exercitu stabant; Winidi vero pugnabant,
etc... Chuni ad hyemandum annis singulis in Sclavos veniebant: uxores
Sclavorum et filias eorum stratu sumebant... Winidi, cernentes
utilitatem Samonis, eum super se eligunt regem. Duodecim uxores ex
genere Winidorum habebat.]

[Note 232: Fredegar., c. LXXII: Cum dispersi per domos Bajoariorum
ad hyemandum fuissent, consilio Francorum Dagobertus Bajoariis jubet
ut Bulgaros illos cum uxoribus et liberis unusquisque in domo sua
in una nocte Bajoarii interficerent: quod protinus a Bajoariis est
impletum.]

C'est qu'alors en effet le vrai roi, c'est le prtre. Au milieu
mme de ces bruyantes invasions de barbares, qui semblaient prs de
tout dtruire, l'glise avait fait son chemin  petit bruit. Forte,
patiente, industrieuse, elle avait en quelque sorte treint toute
la socit nouvelle, de manire  la pntrer. De bonne heure, elle
avait abandonn la spculation pour l'action; elle avait repouss la
hardiesse du plagianisme, ajourn la grande question de la libert
humaine.

Hritire du gouvernement municipal, l'glise tait sortie des murs
 l'approche des barbares; elle s'tait porte pour arbitre entre
eux et les vaincus. Et une fois hors des murs, elle s'arrta dans
les campagnes. Fille de la cit, elle comprit que tout n'tait pas
dans la cit; elle cra des vques des champs et des bourgades,
des chorvques[233]. Sa protection s'tendit  tous: ceux mme
qu'elle n'ordonna point, elle les couvrit du signe protecteur de la
tonsure. Elle devint un immense asile. Asile pour les vaincus, pour
les Romains, pour les serfs des Romains; les serfs se prcipitrent
dans l'glise; plus d'une fois on fut oblig de leur en fermer les
portes; il n'y eut personne pour cultiver la terre. Asile pour les
vainqueurs, ils se rfugirent dans l'glise contre le tumulte de
la vie barbare, contre leurs passions, leurs violences, dont ils
souffraient autant que les vaincus.

[Note 233: [Grec: Tou chrou episkopoi].--Dans les Capitulaires de
Charlemagne, on les nomme: Episcopi villani;--Hincmar, opusc. 33,
c. XVI: _vicani_.--Canones Arabici Nicn Synodi: Chorepiscopus
est loco episcopi, super villas et monasteria, et sacerdotes
villarum.--_Voy._ le Glossaire de Ducange, t. II.]

En mme temps, d'immenses donations enlevaient la terre aux usages
profanes pour en faire la dot des hommes pacifiques, des pauvres,
des serfs. Les barbares donnrent ce qu'ils avaient pris; ils se
trouvrent avoir vaincu pour l'glise.

Les vques du Midi, trop civiliss, rhteurs et raisonneurs[234],
agissent peu sur les hommes de la premire race. Les anciens siges
mtropolitains d'Arles, de Vienne, de Lyon mme et de Bourges,
perdent de leur influence. Les vques par excellence, les vrais
patriarches de la France, sont ceux de Reims et de Tours. Saint
Martin de Tours est l'oracle des barbares, ce que Delphes tait pour
la Grce, l'_ombilicus terrarum_, l'[Grec: outhar arours].

[Note 234: Saint Domnole, aim de Clotaire pour avoir souvent cach
ses espions du vivant de Childebert, allait en rcompense tre
lev au sige d'Avignon. Mais il supplie le roi ne permiteret
simplicitatem illius inter senatores sophisticos ac judices
philosophicos fatigari. Clotaire le fit vque du Mans. Greg.
Turon., l. VI c. IX.]

C'est saint Martin qui garantit les traits. Les rois le consultent 
chaque instant sur leurs affaires, mme sur leurs crimes. Chilpric,
poursuivant son malheureux fils Mrove, dpose un papier sur le
tombeau de saint Martin, pour savoir s'il lui est permis de tirer
le suppliant de la basilique. Le papier resta blanc, dit Grgoire
de Tours. Ces suppliants, pour la plupart, gens farouches, et non
moins violents que ceux qui les poursuivent, embarrassent quelquefois
terriblement l'vque; ils deviennent les tyrans de l'asile qui
les protge. Il faut voir dans le livre du bon vque de Tours
l'histoire de cet berulf qui veut tuer Grgoire, qui frappe les
clercs s'ils tardent  lui apporter du vin. Les servantes du barbare,
rfugies avec lui dans la basilique, scandalisent tout le clerg en
regardant curieusement les peintures sacres qui en dcoraient les
parois.

Tours, Reims, et toutes leurs dpendances, sont exemptes d'impts.
Les possessions de Reims s'tendent dans les pays les plus loigns,
dans l'Ostrasie, dans l'Aquitaine. Chaque crime des rois barbares
vaut  l'glise quelque donation nouvelle. Tout le monde dsire tre
donn  l'glise; c'est une sorte d'affranchissement. Les vques
ne se font nul scrupule de provoquer, d'tendre par des fraudes
pieuses les concessions des rois. Le tmoignage des gens du pays les
soutiendra, s'il le faut. Tous, au besoin, attesteront que cette
terre, ce village, ont t jadis donns par Clovis, par le bon
Gontran, au monastre,  l'vch voisin, lequel n'en a t dpouill
que par une violence impie. Chaque jour la connivence des prtres et
du peuple devait ainsi enlever quelque chose au barbare, et profiter
de sa crdulit, de sa dvotion, de ses remords. Sous Dagobert,
les concessions remontent  Clovis; sous Pepin le Bref  Dagobert.
Celui-ci donne en une seule fois vingt-sept bourgades  l'abbaye de
Saint-Denis. Son fils, dit l'honnte Sigebert de Gemblours, fonda
douze monastres et donna  saint Rmacle, vque de Tongres, douze
lieues de large dans la fort d'Ardenne.

La plus curieuse concession est celle de Clovis  saint Rmi,
reproduite, ou plus probablement fabrique, sous Dagobert:

Clovis avait tabli sa demeure  Soissons. Ce prince trouvait un
grand plaisir dans la compagnie et les entretiens de saint Rmi;
mais, comme le saint homme n'avait dans le voisinage de la ville
d'autre habitation qu'un petit bien qui avait autrefois t donn
 saint Nicaise, le roi offrit  saint Rmi de lui donner tout le
terrain qu'il pourrait parcourir pendant que lui-mme ferait sa
mridienne, cdant en cela  la prire de la reine et  la demande
des habitants qui se plaignaient d'tre surchargs d'exactions et
contributions, et qui, pour cette raison, aimaient mieux payer 
l'glise de Reims qu'au roi. Le bienheureux saint Rmi se mit donc
en chemin, et l'on voit encore aujourd'hui les traces de son passage
et les limites qu'il marqua. Chemin faisant, un meunier repoussa
le saint homme, ne voulant pas que son moulin ft renferm dans
l'enceinte. Mon ami, lui dit avec douceur l'homme de Dieu, ne trouve
pas mauvais que nous possdions ensemble ce moulin. Celui-ci l'ayant
refus de nouveau, aussitt la roue du moulin se mit  tourner 
rebours, lors le meunier de courir aprs saint Rmi et de s'crier:
Viens, serviteur de Dieu, et possdons ensemble ce moulin.--Non,
rpondit le saint, il ne sera ni  toi, ni  moi. La terre se droba
aussitt, et un tel abme s'ouvrit, que jamais depuis il n'a t
possible d'y tablir un moulin.

De mme encore, le saint passant auprs d'un petit bois, ceux  qui
il appartenait l'empchaient de le comprendre dans son domaine: Eh
bien! dit-il, que jamais feuille ne vole ni branche ne tombe de ce
bois dans mon clos. Ce qui a t en effet observ par la volont de
Dieu, tant que le bois a dur, quoiqu'il ft tout  fait joignant et
contigu.

De l, continuant son chemin, il arriva  Chavignon, qu'il voulut
aussi enclore, mais les habitants l'en empchrent. Tantt repouss
et tantt revenant, mais toujours gal et paisible, il marchait
toujours traant les limites telles qu'elles existent encore.  la
fin, se voyant repouss tout  fait, on rapporte qu'il leur dit:
_Travaillez toujours, et demeurez pauvres et souffrants_. Ce qui
s'accomplit encore aujourd'hui, par la vertu et puissance de sa
parole. Quand le roi Clovis se fut lev aprs sa mridienne, il donna
 saint Rmi, par rescrit de son autorit royale, tout le terrain
qu'il avait enclos en marchant; et, de ces biens, les meilleurs sont
Luilly et Cocy, dont l'glise de Reims jouit encore aujourd'hui
paisiblement...

Un homme trs-puissant, nomm Euloge, convaincu du crime
de lse-majest contre le roi Clovis, eut un jour recours 
l'intercession de saint Rmi, et le saint homme lui obtint grce de
la vie et de ses biens. Euloge, en rcompense de ce service, offrit
 son gnreux patron, en toute proprit, son village d'pernay:
le bienheureux vque ne voulut point accepter une rtribution
temporelle comme salaire de son intervention. Mais voyant Euloge
couvert de confusion et dcid  se retirer du monde, parce qu'il n'y
pouvait plus rester, ne mritant plus de vivre que par la clmence
royale, au dshonneur de sa maison, il lui donna un sage conseil, lui
disant que, s'il voulait tre parfait, il vendt tous ses biens et en
distribut l'argent aux pauvres, pour suivre Jsus-Christ. Ensuite,
fixant la valeur, et prenant dans le trsor ecclsiastique cinq
mille livres d'argent, il les donna  Euloge, et acquit  l'glise
la proprit de ses biens. Laissant ainsi  tous vques et prtres
ce bon exemple que, quand ils intercdent pour ceux qui viennent
se jeter dans le sein de l'glise ou entre les bras des serviteurs
de Dieu, et qu'ils leur rendent quelque service, jamais ils ne
le doivent faire en vue d'une rcompense temporelle, ni accepter
en salaire des biens passagers, mais bien au contraire, selon le
commandement du Seigneur, donner pour rien comme ils ont reu pour
rien...

Saint Rigobert obtint du roi Dagobert des lettres d'immunit pour
son glise, lui remontrant que, sous tous les rois francs ses
prdcesseurs, depuis le temps de saint Rmi et du roi Clovis, par
lui baptis, elle avait toujours t libre et exempte de toute
servitude et charge publique. Le roi donc, voulant ratifier ou
renouveler ce privilge de l'avis de ses grands, et dans la mme
forme que les rois ses prdcesseurs, ordonna que tous biens,
villages et hommes, appartenant  la sainte glise de Reims ou 
la basilique de Saint-Rmi, situs ou demeurant tant en Champagne,
dans la ville ou les faubourgs de Reims, qu'en Ostrasie, Neustrie,
Bourgogne, pays de Marseille, Rouergue, Gvaudan, Auvergne, Touraine,
Poitou, Limousin, et partout ailleurs dans ses pays et royaumes,
seraient  perptuit exempts de toute charge; qu'aucun juge public
n'oserait entrer sur les terres de ces deux saintes glises de Dieu
pour y faire leur sjour, y rendre aucun jugement ou lever aucune
taxe; enfin, qu'elles conserveraient  toujours les immunits et
privilges  elles concds par ses prdcesseurs...

Ce vnrable vque fut en fort grande amiti avec Pepin, maire du
palais, auquel il avait coutume d'envoyer frquemment des eulogies,
en signe de bndiction. Or, en ce moment, Pepin sjournait au
village de Gernicourt; et, ayant appris de l'vque que cette demeure
lui plaisait, il la lui offrit, ajoutant qu'il lui donnerait en
outre tout le terrain dont il pourrait faire le tour tandis qu'il
reposerait  l'heure de midi. Rigobert, suivant donc l'exemple de
saint Rmi, se mit en route et fit poser de distance en distance les
limites qui se voient encore aujourd'hui, et traa ainsi l'enceinte
pour obvier  toute contestation.  son rveil, Pepin, le trouvant
de retour, lui confirma la donation de tout le terrain qu'il venait
d'enclore; et pour indice mmorable du chemin qu'il a suivi, on y
voit en toute saison l'herbe plus riche et plus verte qu'en aucun
autre lieu d'alentour. Il est encore un autre miracle non moins
digne d'attention que le Seigneur se plat  oprer sur ces terres,
sans doute en vue des mrites de son serviteur, c'est que, depuis la
concession faite au saint vque, jamais tempte ni grle ne fait
dommage en son domaine; et tandis que tous les lieux d'alentour sont
battus et ravags, l'orage s'arrte aux limites de l'glise, sans
jamais oser les franchir[235].

[Note 235: Frodoard.]

Aussi tout favorisait l'absorption de la socit par l'glise, tout
y entrait, Romains et barbares, serfs et libres, hommes et terres,
tout se rfugiait au sein maternel. L'glise amliorait tout ce
qu'elle recevait du dehors; mais elle ne pouvait le faire sans se
dtriorer d'autant elle-mme. Avec les richesses, l'esprit du monde
entrait dans le clerg, avec la puissance, la barbarie qui en tait
alors insparable. Les serfs devenus prtres gardaient les vices de
serfs, la dissimulation, la lchet. Les fils des barbares devenus
vques restaient souvent barbares. Un esprit de violence et de
grossiret envahissait l'glise. Les coles monastiques de Lrins,
de Saint-Maixent, de Reom, de l'le Barbe, avaient perdu leur clat;
les coles piscopales d'Autun, de Vienne, de Poitiers, de Bourges,
d'Auxerre, subsistaient silencieusement. Les conciles devenaient de
plus en plus rares: cinquante-quatre au VIe sicle, vingt au VIIe,
sept seulement dans la premire moiti du VIIIe.

Le gnie spiritualiste de l'glise se rfugia dans les moines.
L'tat monastique fut un asile pour l'glise, comme l'glise l'avait
t pour la socit. Les monastres d'Irlande et d'cosse, mieux
prservs du mlange germanique, tentrent une rformation du clerg
gaulois. Ainsi, au premier ge de l'glise, le breton Plage avait
allum l'tincelle qui claira tout l'Occident; puis le breton
Faustus, plus modr dans les mmes doctrines, ouvrit la glorieuse
cole de Lrins. Au second ge, ce fut encore un Celte, mais cette
fois un Irlandais, saint Colomban, qui entreprit la rforme des
Gaules. Un mot sur l'glise celtique.

Les Kymrys de Bretagne et de Galles, rationalistes, les Gals
d'Irlande, potes et mystiques, prsentent toutefois dans leur
histoire ecclsiastique un caractre commun, l'esprit d'indpendance
et l'opposition contre Rome. Ils s'entendaient mieux avec les
Grecs, et gardrent longtemps, malgr l'loignement, malgr tant
de rvolutions, tant de misres diverses, des relations avec les
glises de Constantinople et d'Alexandrie. Dj Plage est un vrai
fils d'Origne. Quatre cents ans plus tard, l'Irlandais Scot traduit
les Pres grecs, et adopte le panthisme alexandrin. Saint Colomban,
au VIIe sicle, dfend aussi contre le pape de Rome l'usage grec de
clbrer la Pque: Les Irlandais, dit-il, sont meilleurs astronomes
que vous autres Romains[236]. Ce fut un Irlandais, un disciple
de saint Colomban, Virgile, vque de Salzburg, qui affirma le
premier que la terre est ronde, et que nous avions des antipodes.
Toutes les sciences taient alors cultives avec clat dans les
monastres d'cosse et d'Irlande. Ces moines, appels _culdes_[237],
ne connaissaient gure plus de hirarchie que les modernes
presbytriens d'cosse. Ils vivaient douze  douze, sous un abb
lu par eux; l'vque n'tait, conformment au sens tymologique,
qu'un surveillant. Le clibat ne parat pas avoir t rgulirement
observ dans cette glise[238]. Elle se distinguait encore par la
forme particulire de la tonsure, et quelques autres singularits. En
Irlande, on baptisait avec du lait[239].

[Note 236: Dans l'le d'Anglesey, il y a deux places appeles encore
le Cercle de l'Astronome, _Crrig-Bruydn_, et la Cit des Astronomes,
_Cr-Edris_. Rowland, _Mona antiqua_, p. 84. Low, _Hist. of Scotl._,
p. 277.]

[Note 237: Solitaires de Dieu. _Deus_ et _Celare_, _Cella_, ont des
racines analogues dans les langues latine et celtique.]

[Note 238: Les femmes et les enfants des culdes rclamaient une part
dans les dons faits  l'autel. (Low.)]

[Note 239: Carpentier, Suppl. au Gloss. de Ducange: In Hybernia
lac adhibitum fuisse ad baptizandos divitum filios, qui domi
baptizabantur, testis est Bened. abbas Petroburg. T. I, p. 30.
(On plongeait trois fois les enfants dans de l'eau, ou dans du
lait si les parents taient riches; le concile de Cashel (1171)
ordonna de baptiser  l'glise.)--Ex Concil. Neocesariensi, in vet.
Poenitentiali, discimus infantem posse baptizari inclusum in utero
materno, cujus hc sunt verba: Prgnans mulier baptizetur, et
postea infans.--On voyait souvent en Irlande des vques maris.
O'Halloran, t. III.--Au IXe sicle, les Bretons se rapprochaient
par la liturgie et la discipline de l'glise bretonne anglaise.
Louis le Dbonnaire, remarquant que les religieux de l'abbaye de
Landvenec portaient la tonsure dans la forme usite chez les Bretons
insulaires, leur ordonna de se conformer en cela, comme en tout,
aux dcisions de l'glise de Rome. D. Lobineau, preuves II, 26.--D.
Morice, preuves I, 228.]

Le plus clbre de ces tablissements des culdes est celui d'Iona,
fond, comme presque tous, sur les ruines des coles druidiques.
Iona, la spulture de soixante-dix rois d'cosse, la mre des moines,
l'oracle de l'Occident au VIIe et au VIIIe sicles. C'tait la ville
des morts, comme Arles dans les Gaules et Thbes en gypte.

La guerre que les empereurs soutinrent contre les nombreux
usurpateurs qui sortirent de la Bretagne, dans les derniers sicles
de l'Empire[240], les papes la continurent contre l'hrsie
celtique, contre Plage, contre l'glise cossaise et irlandaise.
 cette glise, toute grecque de langue et d'esprit, Rome opposa
souvent des Grecs; ds le commencement du Ve sicle, elle envoie
contre eux Palladios, platonicien d'Alexandrie; mais les doctrines
de Palladios parurent bientt aussi peu orthodoxes que celles
qu'il attaquait. Des hommes plus srs furent envoys, saint Loup,
saint Germain d'Auxerre[241], et trois disciples de saint Germain,
Dubricius, Iltutus et saint Patrice, le grand aptre de l'Irlande. On
sait toutes les fables dont on a orn la vie de ce dernier; la plus
incroyable, c'est qu'il n'ait trouv nulle connaissance de l'criture
dans un pays que nous voyons en si peu d'annes tout couvert de
monastres, et fournissant des missionnaires  tout l'Occident.
L'invasion saxonne fit trve aux querelles religieuses, mais ds
que les Saxons furent dfinitivement tablis, le pape envoya en
Bretagne le moine Augustin, de l'ordre de Saint-Benot. Les envoys
de Rome russirent auprs des Saxons d'Angleterre, et commencrent
cette conqute spirituelle qui devait avoir de si grands rsultats.
Du monastre d'Iona, fond prcisment  la mme poque par saint
Colomba, sortit son clbre disciple, saint Colombanus[242], dont
nous avons vu le zle hardi contre Brunehaut. Ce missionnaire ardent
et imptueux rattacha un instant la Gaule aux principes de l'glise
irlandaise.

[Note 240: Britannia, fertilis provincia tyrannorum. (Saint Jrme.)]

[Note 241: Saint Loup naquit  Toul, pousa la soeur de saint
Hilaire, vque d'Arles, fut moine  Lrins, puis vque de
Troyes.--Saint Germain, n  Auxerre, fut d'abord duc des troupes
de la marche Armorique et Nervicane. De retour  Auxerre, il se
livrait tout entier  la chasse, et levait des trophes en mmoire
des succs qu'il y obtenait. Saint Amator, vque de la ville, l'en
chassa, puis le convertit et l'ordonna prtre malgr lui. Il eut pour
disciples sainte Genevive et saint Patrice. Saint Germain et saint
Martin, le chasseur et le soldat, taient les deux saints les plus
populaires de la France. Mais saint Hubert succda  saint Germain
dans le patronage des chasseurs.]

[Note 242: Saint Colomban explique lui-mme le rapport mystique de
son nom avec les mots _jona_, _barjona_, qui signifient colombe dans
les livres saints.]

La chute des enfants de Sigebert et de Brunehaut, la runion de
l'Ostrasie  la Neustrie, tait une occasion favorable. Dans la
Neustrie, dans tout le midi des Gaules, les traces de l'invasion
disparaissant, les Germains s'taient comme fondus dans la population
gauloise et romaine. Les races antiques reprenaient force, la
Neustrie avait repouss l'Ostrasie sous Frdgonde, et se l'tait
runie sous Clotaire. Ce prince et son fils Dagobert, moins Francs
que Romains, devaient tre favorables aux progrs de l'glise
celtique, dont les moeurs et les lumires faisaient honte au
caractre barbare qu'avait pris celle des Gaules.

Saint Colomban avait pass d'abord en Gaule avec douze compagnons.
Une foule d'autres semblent les avoir suivis pour peupler les
nombreux monastres que fondrent ces premiers aptres. Pour saint
Colomban, nous l'avons vu d'abord s'tablir dans les plus profondes
solitudes des Vosges, sur les ruines d'un temple paen, circonstance
que son biographe remarque dans toutes les fondations du saint. L,
il reut bientt les enfants de tous les grands de cette partie de la
Gaule. Mais la jalousie des vques vint l'y troubler. La singularit
des rites irlandais prtait  leurs attaques[243]. La libert avec
laquelle il parla  Theuderic et Brunehaut dtermina son expulsion
de Luxeuil. Reconduit par la Loire hors des Gaules, il y rentra par
les tats de Clotaire II, qui le reut avec honneur. Ce fut en effet
pour ce prince un immense avantage d'apparatre aux yeux des peuples
comme le protecteur des saints, que ses ennemis perscutaient. De
l Colomban passa en Suisse, o saint Gall, son disciple, fonda
le fameux monastre de ce nom; puis il se fixa en Italie prs du
bavarois Agilulfe, roi des Lombards; il s'y btit une retraite 
Bobbio, et y resta jusqu' sa mort, quelques instances que lui ft
Clotaire, vainqueur, de revenir auprs de lui. C'est de l qu'il
crivit au pape ces lettres loquentes et bizarres, pour la runion
des glises irlandaise et romaine. Il y parle au nom du roi et de
la reine des Lombards; c'est, dit-il,  leur prire qu'il crit.
Peut-tre les opinions qu'il exprime sur la supriorit de l'glise
d'Irlande taient-elles partages par Clotaire et Dagobert son fils.
Du moins, nous voyons ces princes multiplier par toute la France les
monastres de saint Colomban. Au contraire, la race ostrasienne des
Carlovingiens doit s'unir troitement avec le pape, et assujettir
tous les monastres  la rgle de saint Benot.

[Note 243: Nous avons son loquente rponse  un concile assembl
contre lui.--Biblioth. max Patrum, III, Epist. 2, ad Patres cujusdam
gallican super qustiones pasch congregat: Unum deposco a vestra
sanctitate ut... quia hujus diversitatis author non sim, ac pro
Christo salvatore, communi domino ac Deo, in has terras peregrinus
processerim, deprecor vos per communem dominum qui judicaturum...
ut mihi liceat cum vestra pace et charitate in his sylvis silere et
vivere juxta ossa nostrorum fratrum decem et septem defunctorum,
sicut usque nunc licuit nobis inter vos vixisse duodecim annis...
Capiat nos simul, oro, Gallia, quos capiet regnum coelorum, si boni
simus meriti... Confiteor conscienti me secreta, quod plus credo
traditioni patri me...]

Des grandes coles de Luxeuil et de Bobbio sortaient les fondateurs
d'une foule d'abbayes: saint Gall, dont nous avons parl; saints
Magne et Thodore, premiers abbs de Kempten et Fuessen prs
d'Augsbourg; saint Attale de Bobbio; saint Romaric de Remiremont;
saint Omer, saint Bertin, saint Amand, ces trois aptres de la
Flandre; saint Wandrille, parent des Carlovingiens, fondateur de la
grande cole de Fontenelle en Normandie, qui doit tre  son tour
la mtropole de tant d'autres. Ce fut Clotaire II qui leva saint
Amand  l'piscopat, et Dagobert voulut que son fils ft baptis par
ce saint. Saint loi, le ministre de Dagobert, fonde en Limousin
Solignac, d'o sortira saint Rmacle, le grand vque de Lige. Il
avait dit un jour  Dagobert: Seigneur, accordez-moi ce don, pour
que j'en fasse une chelle par o vous et moi nous monterons au ciel.

 ct de ces coles, on vit des vierges savantes en ouvrir d'autres
aux personnes de leur sexe. Sans parler de celles de Poitiers et
d'Arles, de celle de Maubeuge, o sainte Aldegonde crivit ses
rvlations, sainte Gertrude, abbesse de Nivelle, avait t tudier
en Irlande; sainte Bertille, abbesse de Chelles, tait si clbre
qu'une foule de disciples des deux sexes affluaient autour d'elle de
toute la Gaule et de la Grande-Bretagne.

Quelle tait la rgle nouvelle  laquelle tant de monastres
s'taient soumis? Les bndictins ne demandent pas mieux que de nous
persuader qu'elle n'est autre que celle de saint Benot[244], et
les textes mmes qu'ils allguent prouvent videmment le contraire.
Par exemple, des religieuses obtiennent de saint Dodat, disciple de
saint Colomban, devenu vque de Besanon, qu'il fera pour elles un
rapprochement des rgles de saint Csaire d'Arles, de saint Benot,
de saint Colomban; saint Projectus en fit autant pour d'autres
religieuses. Ces rgles n'taient donc pas les mmes.

[Note 244: L'glise de Rome tait fortement intresse  supprimer
les crits d'un ennemi, qui avait pourtant laiss dans la mmoire des
peuples une si grande rputation de saintet. Aussi la plupart des
livres de saint Colomban ont pri. Quelques-uns se trouvaient encore
au XVIe sicle  Besanon et  Bobbio, d'o ils furent, dit-on,
ports aux bibliothques de Rome et de Milan.]

La rgle de saint Colomban, oppose en ceci  la rgle de saint
Benot, ne prescrit pas l'obligation d'un travail rgulier; elle
assujettit le moine  un nombre norme de prires. En gnral, elle
ne porte pas cette empreinte d'esprit positif qui distingue l'autre
 un si haut degr. Elle prescrit de mme l'obissance, mais elle
ne laisse pas les peines  l'arbitraire de l'abb; elle les indique
d'avance pour chaque dlit avec une minutieuse et bizarre prcision.
Dans cet trange code pnal, bien des choses scandalisent le lecteur
moderne. Un an de pnitence pour le moine qui a perdu une hostie;
pour le moine qui a failli avec une femme, deux jours au pain et 
l'eau, un jour seulement s'il ignorait que ce ft une faute. En
gnral, la tendance est mystique; le lgislateur a plus gard aux
penses qu'aux actes.--La chastet du moine[245], dit-il, s'estime
par ses penses: que sert qu'il soit vierge de corps, s'il ne l'est
pas d'esprit?

[Note 245: Bibl. max. PP. XII, p. 2. La base de la discipline est
l'obissance absolue jusqu' la mort. Obedientia usque ad quem modum
definitur? Usque ad mortem certe, quia Christus usque ad mortem
obedivit Patri pro nobis.--Quelle est la mesure de la prire? Est
vera orandi traditio, ut possibilitas ad hoc destinati sine fastidio
voti prvaleat. Celui qui perd l'hostie aura pour punition un an de
pnitence.--Qui la laisse manger aux vers, six mois.--Qui laisse le
pain consacr devenir rouge, vingt jours.--Qui le jette dans l'eau
par mpris, quarante jours.--Qui le vomit par faiblesse d'estomac,
vingt jours;--par maladie, dix jours.--Six coups, douze coups, douze
psaumes  rciter, etc., pour celui qui n'aura pas rpondu _amen_ au
bndicit, qui aura parl en mangeant, qui n'aura pas fait le signe
de la croix sur sa cuiller (qui non signaverit cochlear quo lambit),
ou sur la lanterne allume par un plus jeune frre.--Cent coups 
celui qui fait un ouvrage  part.--Dix coups  celui qui a frapp
la table de son couteau ou qui a rpandu de la bire.--Cinquante 
celui qui ne s'est pas courb pour prier, qui n'a pas bien chant,
qui a touss en entonnant les psaumes, qui a souri pendant l'oraison
ou qui s'amuse  conter des histoires.--Celui qui raconte un pch
dj expi sera mis au pain et  l'eau pour un jour (pour que l'on
ne rveille pas en soi les tentations passes?).--Si quis monachus
dormierit in una domo cum muliere, duos dies in pane et aqua;
si nescivit quod non debet unum diem.--Castitas vera monachi in
cogitationibus judicatur... et quid prodest virgo corpore, si non sit
virgo mente?]

Cette rforme, doublement remarquable et par son clat, et par sa
liaison avec le rveil des races vaincues dans les Gaules, tait
loin pourtant de satisfaire aux besoins du temps. Ce n'tait pas de
pratiques pieuses, d'lans mystiques qu'il s'agissait, lorsque la
barbarie pesait si lourdement, et qu'une invasion nouvelle tait
toujours imminente sur le Rhin. Saint Benot avait compris qu'il
fallait  une telle poque un monachisme plus humble, plus laborieux,
pour dfricher la terre, devenue tout inculte et sauvage, pour
dfricher l'esprit des barbares. Mais l'glise irlandaise, anime
d'un indomptable esprit d'individualit et d'opposition, n'tait
d'accord ni avec Rome, ni avec elle-mme. Saint Gall, le principal
disciple de saint Colomban, refusa de le suivre en Italie, resta en
Suisse, et y travailla pour son compte[246]. Saint Colomban, passant
alors en Italie, s'occupa de combattre l'arianisme des Orientaux;
c'tait se tourner vers le monde fini, vers le pass, au lieu de
regarder vers la Germanie, vers l'avenir. Comme il tait encore sur
le Rhin, il eut un instant l'ide d'entreprendre la conversion des
Suves; plus tard, celle des Slaves. Un ange l'en dtourna dans un
songe, et, lui traant une image du monde, il lui dsigna l'Italie.
Ce dfaut de sympathie pour les Germains, pour les travaux obscurs
de leur conversion, est-il la condamnation de saint Colomban et de
l'glise celtique? Les missionnaires anglo-saxons, disciples soumis
de Rome, vont, avec le secours d'une dynastie ostrasienne, recueillir
dans l'Allemagne cette moisson que l'Irlande n'a pu, ou n'a pas voulu
cueillir[247].

[Note 246: Pour se dispenser de suivre Colomban en Italie, saint Gall
prtendait avoir la fivre... Ille vero existimans eum pro laboribus
ibi consummandis amore loci detentum, vi longioris detractare
laborem, dicit ei: Scio, frater, jam tibi onerosum esse tantis pro
me laboribus fatigari; tamen hoc dicessurus denuntio, ne, vivente
me in corpore, missam celebrare prsumas.--Un ours vint servir
saint Gall dans sa solitude, et lui apporter du bois pour entretenir
son feu. Saint Gall lui donna un pain: Hoc pacto montes et colles
circumpositos habeto communes. Potique symbole de l'alliance de
l'homme et de la nature vivante dans la solitude.]

[Note 247: Les Bollandistes disent trs-bien qu'il y a entre la
rgle de saint Colomban et celle de saint Benot la mme diffrence
qu'entre les rgles des franciscains et des dominicains. C'est
l'opposition de la loi et de la grce. L'ordre de Saint-Benot devait
prvaloir: 1 sur le RATIONALISME des plagiens; 2 sur le MYSTICISME
de saint Colomban.]

       *       *       *       *       *

L'impuissance de l'glise celtique, son dfaut d'unit, se retrouve
dans la monarchie qui  cette poque dominait nominalement toute la
Gaule. La dissolution dfinitive semble commencer avec la mort de
Dagobert. Sous lui, il est probable que l'influence ecclsiastique
fut suprieure  celle des grands. Les prtres, dont nous le voyons
entour, doivent avoir suivi les traditions de l'ancien gouvernement
neustrien dans sa lutte contre l'Ostrasie, c'est--dire contre le
pays des barbares et de l'aristocratie. Lorsque le fameux maire du
palais broin envoya demander conseil  l'vque de Rouen, saint
Ouen, le vieux ministre de Dagobert, rpondit sans hsiter: De
Frdegonde te souvienne!

Les grands manqurent d'abord leur coup en Ostrasie, sous Sigebert
III, fils de Dagobert. Pepin avait t maire, puis son fils Grimoald,
et celui-ci,  la mort de Sigebert, avait essay de faire roi un de
ses propres enfants. Il tait second par Dido, vque de Poitiers,
oncle du fameux saint Lger. L'oncle et le neveu taient les chefs
des grands dans le Midi. Le vrai roi n'avait que trois ans. On se
dbarrassa sans peine de cet enfant. Dido le conduisit en Irlande.
Mais les hommes libres d'Ostrasie tendirent des embches  Grimoald,
l'arrtrent et l'envoyrent  Paris, au roi de Neustrie Clovis II,
fils de Dagobert, qui le fit mourir avec son fils.

Les trois royaumes se trouvrent ainsi runis sous Clovis II, ou
plutt sous Erchinoald, maire du palais de Neustrie. Pendant la
minorit des trois fils de Clovis, le mme Erchinoald, puis le
fameux broin, remplirent la mme charge, s'appuyant du nom et de
la saintet de Bathilde, veuve du dernier roi. C'tait une esclave
saxonne que Clovis avait faite reine. Ces maires, ennemis des grands,
leur opposaient avec avantage aux yeux des peuples une esclave et une
sainte.

Quelle tait prcisment cette charge des _maires du palais_? M.
de Sismondi ne peut croire que le maire ait t originairement un
officier royal. Il y voit un magistrat populaire, institu pour la
protection des hommes libres, comme le justiza d'Aragon. Cette espce
de tribun et de juge et t appel _morddom_, juge du meurtre. Ces
mots allemands auraient t facilement confondus avec ceux de _major
doms_, et la mairie assimile  la charge de l'ancien comte du
palais imprial. Nul doute que le maire n'ait t souvent lu, et
mme de bonne heure, aux poques de minorit ou d'affaiblissement du
pouvoir royal; mais aussi nul doute qu'il n'ait t choisi par le
roi, au moins jusqu' Dagobert[248]. Quiconque connat l'esprit de
la _famille_ germanique ne s'tonnera pas de trouver dans le maire
un officier du palais. Dans cette famille, la domesticit ennoblit.
Toutes les fonctions rputes serviles chez les nations du Midi sont
honorables chez celles du Nord, et en ralit elles sont rehausses
par le dvouement personnel. Dans les _Nibelungen_, le matre des
cuisines, Rumolt, est un des principaux chefs des guerriers. Aux
festins du couronnement imprial, les lecteurs tenaient  honneur
d'apporter le boisseau d'avoine, et de mettre les plats sur la table.
Chez ces nations, quiconque est grand dans le palais est grand
dans le peuple. Le _plus grand_ du palais (_major_) devait tre le
premier des leudes, leur chef dans la guerre, leur juge dans la paix.
Or,  une poque o les hommes libres avaient intrt  tre sous
la protection royale, _in truste regi_,  devenir antrustions et
leudes, le juge des leudes dut peu  peu se trouver le juge du peuple.

[Note 248: In infantia Sigiberti omnes Austrasii, cum eligerent
Chrodinum majorem domus... Ille respuens... Tunc Gogonem eligunt.
Greg. Tur., Epitom., c. LVIII. Ann. 628. Defuncto Gondoaldo...,
Dagobertus rex Erconaldum, virum illustrem, in majorem domus
statuit...--656. Defuncto Erconaldo..., Franci, in incertum
vacillantes, prfinito consilio Ebruino hujus honoris altitudine
majorem domo in aula regis statuunt (Dagobert tait mort et ils
avaient _lu_ pour roi Clotaire III). Gesta Reg. Fr. c. XLII,
XLV.--626. Clotarius II... cum proceribus et leudis Burgundi
Trecassis conjungitur, cum eos sollicitasset, si vellent, mortuo
jam Warnachario, alium in ejus honoris gradum sublimare. Sed omnes,
unanimiter denegantes, se nequaquam velle majorem domus eligere,
regisgratiam obnixe petentes cum rege transigere... Fredegar., c.
LIV, ap. Scr. Fr., II, 435.--641. Flaochatus, genere Francus, Major
domus in regnum Burgundi, electione pontificum et cunctorum ducum,
a Nantichilde regina in hunc gradum honoris nobiliter stabilitur.
Id., c. LXXXIX, _ibid._, 447.--M. Pertz, dans son ouvrage intitul:
_Geschichte der Merowingischen Hausmeier_ (1819), a runi tous les
noms par lesquels on dsignait les maires du palais:--Major domus
regi, domus regalis, domus, domus palatii, domus in palatio,
palatii, in aula. Senior domus.--Princeps domus.--Princeps
palatii.--Prpositus palatii.--Prfectus domus regi.--Prfectus
palatii.--Prfectus aul.--Rector palatii.--Nutritor et
bajulus regis? (Fred., c. LXXXVI.)--Rector aul, imo totius
regni.--Gubernator palatii.--Moderator palatii.--Dux palatii, Custos
palatii et Tutor regni.--Subregulus. Ainsi le maire devint presque
le roi, et rciproquement _gouverner le royaume_ s'exprima par
_gouverner le palais_.--Bathilda regina, qu cum Chlotario, filio
Francorum, regebat palatium.]

Le maire broin avait entrepris l'impossible, tablir l'unit,
lorsque tout tendait  la dispersion; fonder la royaut, quand
les grands se fortifiaient de toutes parts. Les deux moyens qu'il
prit pour y parvenir taient utiles, si on et pu les employer. Le
premier fut de choisir les ducs et les grands dans une autre province
que celle o ils avaient leurs possessions, leurs esclaves, leurs
clients; isols ainsi de leurs moyens personnels de puissance, ils
auraient t les simples hommes du roi, et n'auraient pas rendu les
charges hrditaires dans leur famille. En outre, broin parat avoir
essay de rapprocher les lois, les usages divers des nations qui
composaient l'empire des Francs; cette tentative sembla tyrannique,
et elle l'tait en effet  cette poque.

Aussi l'Ostrasie chappa d'abord  broin; elle exigea un roi, un
maire, un gouvernement particulier. Puis, les grands d'Ostrasie et de
Bourgogne, entre autres saint Lger, vque d'Autun, neveu de Dido,
vque de Poitiers (tous deux taient amis des Pepin), marchent
contre broin au nom du jeune Childric II, roi d'Ostrasie[249].
broin, abandonn des grands neustriens, est enferm au monastre
de Luxeuil. Saint Lger, qui avait contribu  la rvolution, n'en
profita gure. Il fut accus,  tort ou  droit, d'aspirer au trne,
de concert avec le Romain Victor, patrice souverain de Marseille,
qui tait venu pour une affaire auprs de Childric. Les grands du
Nord inspirrent au roi une dfiance naturelle contre le chef des
grands du Midi, et saint Lger fut enferm  Luxeuil avec ce mme
broin qu'il y avait enferm lui-mme. L'adoucissement des moeurs
est ici visible. Sous les premiers Mrovingiens, un tel soupon et
infailliblement entran la mort.

[Note 249: La querelle de saint Lger et d'broin enveloppait aussi
une querelle nationale, une haine de villes. Saint Lger, vque
d'Autun, avait pour lui l'vque de Lyon, et contre lui les vques
de Valence et de Chlons. Ces deux villes faisaient ainsi la guerre
 leurs rivales, les deux capitales de la Bourgogne.--Lorsque saint
Lger se fut livr volontairement  ses ennemis, Autun n'en fut pas
moins oblig de se racheter. Ils voulaient chasser aussi l'vque
de Lyon, mais les Lyonnais s'armrent pour le dfendre. Les villes
prennent videmment part active  la querelle.]

Cependant l'Ostrasien Childric eut  peine respir l'air de la
Neustrie, qu'il devint, lui aussi, ennemi des grands. Dans un accs
de fureur, il fit battre de verges un d'entre eux, nomm Bodilo. Ce
chtiment servile les irrita tous. Childric II fut assassin dans
la fort de Chelles; les assassins n'pargnrent pas mme sa femme
enceinte et son fils enfant.

broin et saint Lger sortirent de Luxeuil rconcilis en apparence,
mais ils se sparrent bientt pour profiter des deux rvolutions
qui venaient de s'oprer en Ostrasie et en Neustrie. Les rles
taient changs: pendant que les grands triomphaient avec saint
Lger en Neustrie, par la mort de Childric, les hommes libres
d'Ostrasie avaient fait revenir d'Irlande cet enfant (Dagobert II),
que la famille des Pepin avait autrefois loign du trne, dans
l'espoir de s'y asseoir elle-mme. Les hommes libres d'Ostrasie
formrent une arme  broin, le ramenrent triomphant en Neustrie,
o ils firent dgrader, aveugler, tuer saint Lger, comme coupable
d'avoir conseill la mort de Childric II. Au moment mme, un autre
Mrovingien tait tu en Ostrasie par les amis de saint Lger. Les
deux Pepin et Martin, petit-fils d'Arnulf, vque de Metz, et neveux
de Grimoald, firent condamner par un conseil et poignarder Dagobert
II, le roi des hommes libres, c'est--dire du parti alli d'broin.
broin vengea Dagobert comme il avait veng Childric II. Il attira
Martin dans une confrence et l'y fit assassiner. Lui-mme fut tu
peu aprs par un noble Franc qu'il avait menac de la mort.

Cet homme remarquable, avait, comme Frdgonde, dfendu avec succs
la France de l'ouest, et retard vingt annes le triomphe des grands
ostrasiens. Sa mort leur livra la Neustrie. Ses successeurs furent
dfaits par Pepin  Testry, entre Saint-Quentin et Pronne.

Cette victoire des grands sur le parti populaire, de la Gaule
germanique sur la Gaule romaine, ne sembla pas d'abord entraner
un changement de dynastie. Pepin adopta le roi mme au nom duquel
broin et ses successeurs avaient combattu. On peut cependant
considrer la bataille de Testry comme la chute de la famille de
Clovis. Peu importe que cette famille trane encore le titre de roi
dans l'obscurit de quelque monastre. Dsormais le nom des princes
mrovingiens ne sera plus attest comme signe de parti; ils cesseront
bientt d'tre employs mme comme instruments. Le dernier terme de
la dcadence est arriv.

Selon une vieille lgende, le pre de Clovis ayant enlev Basine, la
femme du roi de Thuringe, elle lui dit la premire nuit, comme ils
taient couchs: Abstenons-nous; lve-toi, et ce que tu auras vu dans
la cour du palais, tu le diras  ta servante. S'tant lev, il vit
comme des lions, des licornes et des lopards qui se promenaient.
Il revint et dit ce qu'il avait vu. La femme lui dit alors: Va voir
de nouveau, et reviens dire  ta servante. Il sortit et vit cette
fois des ours et des loups.  la troisime fois, il vit des chiens
et d'autres btes chtives. Ils passrent la nuit chastement, et
quand ils se levrent, Basine lui dit: Ce que tu as vu des yeux est
fond en vrit. Il nous natra un lion; ses fils courageux ont pour
symboles le lopard et la licorne. D'eux natront des ours et des
loups, pour le courage et la voracit. Les derniers rois sont les
chiens, et la foule des petites btes indique ceux qui vexeront le
peuple, mal dfendu par ses rois[250].

[Note 250: Grgoire de Tours.--Basine a le don de seconde vue, comme
la Brunhild de l'_Edda_. Comme Brunhild, elle se livre au plus
vaillant.]

La dgnration est en effet rapide chez ces Mrovingiens. Des
quatre fils de Clovis, un seul, Clotaire, laisse postrit. Des
quatre fils de Clotaire, un seul a des enfants. Ceux qui suivent
meurent presque tous adolescents. Il semble que ce soit une espce
d'hommes particulire. Tout Mrovingien est pre  quinze ans, caduc
 trente. La plupart n'atteignent pas cet ge. Charibert II meurt 
vingt-cinq ans; Sigebert II, Clovis II,  vingt-six,  vingt-trois;
Childric II,  vingt-quatre; Clotaire III,  dix-huit; Dagobert II,
 vingt-six ou vingt-sept, etc. Le symbole de cette race, ce sont
les _nervs_ de Jumige, ces jeunes princes  qui l'on a coup les
articulations, et qui s'en vont sur un bateau au cours du fleuve qui
les porte  l'Ocan; mais ils sont recueillis dans un monastre.

Qui a coup leurs nerfs et bris leur os,  ces enfants des rois
barbares? c'est l'entre prcoce de leurs pres dans la richesse
et les dlices du monde romain qu'ils ont envahi. La civilisation
donne aux hommes des lumires et des jouissances. Les lumires,
les proccupations de la vie intellectuelle, balancent, chez les
esprits cultivs, ce que les jouissances ont d'nervant. Mais les
barbares qui se trouvent tout  coup placs dans une civilisation
disproportionne n'en prennent que les jouissances. Il ne faut pas
s'tonner s'ils s'y absorbent et y fondent, pour ainsi dire, comme la
neige devant un brasier.

Le pauvre vieil historien Frdgaire exprime bien tristement dans
son langage barbare cet affaissement du monde mrovingien. Aprs
avoir annonc qu'il essayera de continuer Grgoire de Tours:
J'aurais souhait, dit-il, qu'il me ft chu en partage une telle
faconde, que je pusse quelque peu lui ressembler. Mais l'on puise
difficilement  une source dont les eaux tarissent. Dsormais le
monde se fait vieux, la pointe de la sagacit s'mousse en nous.
Aucun homme de ce temps ne peut ressembler aux orateurs des ges
prcdents, aucun n'oserait y prtendre[251].

[Note 251: Fredegarius, ap. Scr. Rer. Fr. II, 414: Optaveram et ego
ut mihi succumberet talis dicendi facundia, ut vel paululum esset ad
instar. Sed rarius hauritur, ubi non est perennitas aqu. Mundus jam
senescit, ideoque prudenti acumen in nobis epescit, nec quisquam
potest hujus temporis, nec prsumit oratoribus prcedentibus esse
consimilis.]




CLAIRCISSEMENTS

TRIADES DE L'LE DE BRETAGNE.

     Qui sont les triades de choses mmorables, de souvenirs et de
     sciences, concernant les hommes et les faits nombreux qui furent
     en Bretagne, et concernant les circonstances et les infortunes
     qui ont dsol la nation des Cambrions  plusieurs poques
     (traduites par Probert. _Voy._ page 193.)


Voici les trois noms donns  l'le de Bretagne.--Avant qu'elle ft
habite, on l'appelait le Vert-Espace entour des eaux de l'Ocan
(the Seagirt Green Space); aprs qu'elle ft habite, elle fut
appele le de Miel; et aprs que le peuple et t form en socit
par Prydain, fils d'Aedd le Grand, elle fut appele l'le de Prydain.
Et personne n'a droit sur elle que la tribu des Cambriens, car les
premiers ils en prirent possession; et avant ce temps-l, il n'y
eut aucun homme vivant, mais elle tait pleine d'ours, de loups, de
crocodiles et de bisons.

Voici les trois principales divisions de l'le de Bretagne.--Cambrie,
Lloegrie et Alban, et le rang de souverainet appartient  chacun
d'eux. Et sous une monarchie, sous la voix de la contre, ils sont
gouverns selon les tablissements de Prydain, fils d'Aedd le Grand;
et  la nation des Cambriens appartient le droit d'tablir la
monarchie selon la voix de la contre et du peuple, selon le rang et
le droit primordial. Et sous la protection de cette rgle, la royaut
doit exister dans chaque contre de l'le de Bretagne, et toute la
royaut doit tre sous la protection de la voix de la contre; c'est
pourquoi il y a ce proverbe: Une nation est plus puissante qu'un chef.

Voici les trois piliers de la nation dans l'le de Bretagne.--La voix
de la contre, la royaut et la judicature d'aprs les tablissements
de Prydain, fils d'Aedd le Grand. Le premier fut Hu le Puissant, qui
amena la nation le premier dans l'le de Bretagne; et ils vinrent de
la contre de l't, qui est appele Defrobani (Constantinople?); et
ils vinrent par la mer Hazy (du Nord) dans l'le de Bretagne et dans
l'Armorique, o ils se fixrent. Le second fut Prydain, fils d'Aedd
le Grand, qui le premier organisa l'tat social de la souverainet
en Bretagne. Car avant ce temps il n'y avait de justice que ce qui
tait fait par faveur, ni aucune loi except celle de la force. Le
troisime fut Dyvnwal Moemud; car il fit le premier des rglements
concernant les lois, maximes, coutumes et privilges relatifs au pays
et  la tribu. Et  cause de ces raisons ils furent appels les trois
piliers de la nation des Cambriens.

Voici les trois tribus sociales de l'le de Bretagne.--La premire
fut la tribu des Cambriens, qui vint dans l'le de Bretagne avec
Hu le Puissant, parce qu'ils ne voulaient pas possder un pays par
combat et conqute, mais par justice et tranquillit. La seconde
fut la tribu des Lloegriens, qui venaient de la Gascogne; ils
descendaient de la tribu primitive des Cambriens. Les troisimes
furent les Brython, qui taient descendus de la tribu primitive des
Cambriens. Ces tribus taient appeles les pacifiques tribus, parce
qu'elles vinrent d'un accord mutuel, et ces tribus avaient toutes
trois la mme parole et la mme langue.

Les trois tribus rfugies: Caldoniens, Irlandais, le peuple de
Galedin, qui vinrent dans des vaisseaux nus en l'le de Wight,
lorsque leur pays tait inond; il fut stipul qu'ils n'auraient le
rang de Cambriens qu'au neuvime degr de leur descendance.

Les trois envahisseurs sdentaires: les Coraniens, les Irlandais
Pictes, les Saxons.

Les trois envahisseurs passagers: les Scandinaves; Gadwall
l'Irlandais (conqute de vingt-neuf ans), vaincu par Caswallon, et
les Csariens.

Les trois envahisseurs tricheurs; les Irlandais rouges en Alban, les
Scandinaves et les Saxons.

Voici les trois disparitions de l'le de Bretagne: la premire est
celle de Gavran et ses hommes qui allrent  la recherche des les
vertes des inondations; on n'entendit jamais parler d'eux. La seconde
fut Merddin, le barde d'Emrys (Ambrosius, successeur de Vortigern?),
et ses neuf bardes, qui allrent en mer dans une maison de verre; la
place o ils allrent est inconnue. La troisime fut Madog, fils
d'Owain, roi des Galles du Nord, qui alla en mer avec trois cents
personnes dans dix vaisseaux; la place o ils allrent est inconnue.

Voici les trois vnements terribles de l'le de Bretagne: le premier
fut l'irruption du lac du dbordement avec inondation sur tout le
pays jusqu' ce que toutes personnes fussent dtruites, except
Dwyvan et Dwyvach qui chapprent dans un vaisseau ouvert, et par
eux l'le de Prydain fut repeuple. Le second fut le tremblement
d'un torrent de feu jusqu' ce que la terre ft dchire jusqu'
l'abme, et que la plus grande partie de toute vie ft dtruite. La
troisime fut l't chaud, quand les arbres et les plantes prirent
feu par la chaleur brlante du soleil, et que beaucoup de gens et
d'animaux, diverses espces d'oiseaux, vers, arbres et plantes,
furent entirement dtruits.

Voici les trois expditions combines qui partirent de l'le de
Bretagne: la premire partit avec Ur, fils d'rin, le puissant
guerrier de Scandinavie (ou peut-tre le vainqueur des Scandinaves,
the bellipotent of Scandinavia); il vint en cette le du temps
de Gadial, fils d'rin, et obtint secours  condition qu'il ne
tirerait de chaque principale forteresse plus d'hommes qu'il n'y en
prsenterait.  la premire, il vint seul avec son valet Mathata
Vawr; il en obtint deux hommes, quatre de la seconde, huit de la
troisime; seize de la suivante, et ainsi de toutes en proportion,
jusqu' ce qu'enfin le nombre ne pt tre fourni par toute l'le. Il
emmena soixante-trois mille hommes, ne pouvant obtenir dans toute
l'le un plus grand nombre d'hommes capables d'aller  la guerre: les
vieillards et les enfants restrent seuls dans l'le. Ur, le fils
d'rin le puissant guerrier, fut le plus habile recruteur qui et
jamais exist. Ce fut par inadvertance que la tribu des Cambriens
lui donna cette permission stipule irrvocablement. Les Coraniens
saisirent cette occasion d'envahir l'le sans difficult. Aucun des
hommes qui partirent ne retourna, aucun de leurs fils ni de leurs
descendants. Ils firent voile pour une expdition belliqueuse jusque
dans la mer de la Grce, et s'y fixant dans les pays des Galas et
d'Avne (Galitia?), ils y sont rests jusqu' ce jour et sont devenus
Grecs.

La seconde expdition combine fut conduite par Caswallawn, le fils
de Beli et petit-fils de Monagan, et par Gwenwynwyn et Gwanar, les
fils de Lliaws, fils de Nwyre et Arianrod, fille de Beli, leur
mre. Ils descendaient de l'extrmit de la pente de Galedin et
Siluria et des tribus combines des Boulognse, et leur nombre tait
de soixante-un mille. Ils marchrent avec leur oncle Caswallawn,
aprs les Csariens, vers le pays des Gaulois de l'Armorique, qui
descendaient de la premire race des Cambriens. Et aucun d'eux, aucun
de leurs fils ne retourna dans cette le, car ils se fixrent dans la
Gascogne parmi les Csariens, o ils sont  prsent; c'tait pour se
venger de cette expdition que les Csariens vinrent la premire fois
dans cette le.

La troisime expdition combine fut conduite hors de cette le
par Ellen, puissant dans les combats, et Cynan son frre, seigneur
de Meiriadog en Armorique, o ils obtinrent terres, pouvoir et
souverainet de l'empereur Maxime, pour le soutenir contre les
Romains... Et aucun d'eux ne revint; mais ils restrent l et
dans Ystre Gyvaelwg, o ils formrent une communaut. Par suite
de cette expdition, les hommes arms de la tribu des Cambriens
diminurent tellement, que les Pictes irlandais les envahirent.
Voil pourquoi Vortigern fut forc d'appeler les Saxons pour
repousser cette invasion. Les Saxons, voyant la faiblesse des
Cambriens, tournrent leurs armes perfidement contre eux, et,
s'alliant aux Pictes irlandais et  d'autres tratres, ils prirent
possession du pays des Cambriens ainsi que de leurs privilges et
de leur couronne. Ces trois expditions combines sont nommes les
trois grandes prsomptions de la tribu des Cambriens, et aussi
les trois Armes d'argent, parce qu'elles emportrent de l'le
tout l'or et l'argent qu'elles purent obtenir par la fraude, par
l'artifice et par l'injustice, outre ce qu'elles acquirent par
droit et par consentement. Elles furent aussi nommes les trois
Armements irrflchis, vu qu'elles affaiblirent l'le au point de
donner occasion aux trois grandes invasions, savoir: l'invasion des
Coraniens, celle des Csariens et celle des Saxons.

Voici les trois perfides rencontres qui eurent lieu dans l'le
de Bretagne.--La premire fut celle de Mandubratius, le fils de
Lludd, et de ceux qui trahirent avec lui. Il fixa aux Romains une
place sur l'troite extrmit verte pour y aborder; rien de plus.
Il n'en fallut pas davantage aux Romains pour gagner toute l'le.
La seconde fut celle des Cambriens nobles et des Saxons... sur la
plaine de Salisbury, o fut tram le complot des Longs-Couteaux, par
la trahison de Vortigern; car c'est par son conseil qu' l'aide des
Saxons presque tous les notables des Cambriens furent massacrs. La
troisime fut l'entrevue de Mdrawd et d'Iddawg Corn Prydain avec
leurs hommes  Nanhwynain, o ils conspirrent contre Arthur, et par
ces moyens fortifirent les Saxons dans l'le de Bretagne.

Les trois insignes tratres de l'le de Bretagne.--Le premier,
Mandubratius, fils de Beli le Grand, qui, invitant Jules Csar et les
Romains  venir en cette le, causa l'invasion des Romains. Lui et
ses hommes se firent les guides des Romains, desquels ils reurent
annuellement une quantit d'or et d'argent. C'est pourquoi les
habitants de cette le furent contraints de payer en tribut annuel,
aux Romains, 3,000 pices d'argent jusqu'au temps d'Orvain, fils de
Maxime, qui refusa de payer le tribut. Sous prtexte de satisfaction,
les Romains emmenrent de l'le de Bretagne la plupart des hommes
capables de porter les armes et les conduisirent en Aravie (Arabie),
et en d'autres contres lointaines d'o ils ne sont jamais revenus.
Les Romains, qui taient en Bretagne, marchrent en Italie et ne
laissrent en arrire que les femmes et les petits enfants, c'est
pourquoi les Bretons furent si faibles, que, par dfaut d'hommes
et de force, ils n'taient pas capables de repousser l'invasion
et la conqute. Le second tratre fut Vortigern, qui massacra
Constantin le Saint, saisit la couronne de l'le par la violence
et par l'injustice, qui, le premier, invita les Saxons de venir en
l'le comme auxiliaires, pousa Alis Rowen, la fille d'Hengist,
et donna la couronne de Bretagne au fils qu'il eut d'elle et dont
le nom tait Gotta. De l les rois de Londres sont nomms enfants
d'Alis. C'est ainsi que les Cambriens perdirent, par Vortigern, leurs
terres, leur rang et leur couronne en Lloegrie. Le troisime tait
Mdrawd, fils de Llew, fils de Cynvarch; car, lorsque Arthur marcha
contre l'Empereur de Rome, laissant le gouvernement de l'le  ses
soins, Mdrawd ta la couronne  Arthur par usurpation et sduction,
et, pour se l'assurer, il s'allia aux Saxons. C'est ainsi que les
Cambriens perdirent la couronne de Lloegrie et la souverainet de
l'le de Bretagne.

Les trois tratres mprisables qui mirent les Saxons  mme d'enlever
la couronne de l'le de Bretagne aux Cambriens.--Le premier tait
Gwrgi Garwlwgd, qui, aprs avoir got la chair humaine dans la cour
d'Edelfled, roi des Saxons, y prit got au point de ne plus vouloir
d'autre viande. C'est pourquoi lui et ses gens s'unirent  Edelfled,
roi des Saxons; il fit des incursions secrtes contre les Cambriens,
lesquelles lui valurent chaque jour un garon et une fille qu'il
mangeait. Et toutes les mauvaises gens d'entre les Cambriens vinrent
 lui et aux Saxons, et obtinrent bonne part dans le butin fait sur
les naturels de l'le. Le second fut Mdrad, qui, pour s'assurer
le royaume contre Arthur, s'unit avec ses hommes aux Saxons; cette
trahison fut cause qu'un grand nombre de Lloegriens devinrent Saxons.
Le troisime fut Aeddan, le tratre du Nord, qui, avec ses hommes, se
soumit aux Saxons, pour pouvoir, sous leur protection, se soutenir
par l'anarchie et le pillage. Ces trois tratres firent perdre aux
Cambriens leurs terres et leur couronne en Lloegrie. Sans de telles
trahisons, les Saxons n'auraient jamais gagn l'le sur les Cambriens.

Les trois Bardes qui commirent les trois assassinats bienfaisants
de l'le de Bretagne.--Le premier fut Gall, fils de Dysgywedawg,
qui tua les deux oiseaux fauves (les fils) de Gwenddolen, fils de
Ceidiaw, qui avaient un joug d'or autour d'eux, et qui dvoraient
chaque jour deux corps de Cambriens, un  leur dner et un  leur
souper. Le second, Ysgawnell, fils de Dysgywedawg, tua Edelfled,
roi de Lloegrie, qui prenait chaque nuit deux nobles filles de
la nation cambrienne et les violait, puis chaque matin les tuait
et les dvorait. Le troisime, Difedel, fils de Dysgywedawg, tua
Gwrgi Garwlwyd, qui avait pous la soeur d'Edelfled, et qui commit
des trahisons et des meurtres sur les Cambriens, de concert avec
Edelfled. Et ce Gwrgi tuait chaque jour deux Cambriens, homme et
fille, et les dvorait; et le samedi il tuait deux hommes et deux
filles, afin de ne pas tuer le dimanche. Et ces trois personnes qui
excutrent ces trois meurtres bienfaisants, taient Bardes.

Les trois causes frivoles de combat dans l'le de Bretagne.--La
premire fut la bataille de Godden, cause par une chienne, un
chevreuil et un vanneau; soixante-onze mille hommes prirent dans
cette bataille. La seconde fut la bataille d'Arderydd, cause par un
nid d'oiseau; quatre-vingt mille Cambriens y prirent. La troisime
fut la bataille de Camlan, entre Arthur et Mdrod, o Arthur prit
avec cent mille hommes d'lite des Cambriens. Par suite de ces trois
folles batailles, les Saxons trent aux Cambriens la contre de
Lloegrie, parce que les Cambriens n'avaient plus un nombre suffisant
de guerriers pour s'opposer aux Saxons,  la trahison de Gwrgi
Garwlwyd et  la fraude de Eiddilic le Nain.

Les trois reclements et dclements de l'le de Bretagne.--Le
premier fut la tte de Bran le Saint, fils de Llyr, laquelle Owain,
fils d'Ambrosius, avait cache dans la colline blanche de Londres,
et, tant qu'elle demeura en cet tat, aucun accident fcheux ne put
arriver  cette le. Le second furent les ossements de Gwrthewyn le
Saint, qui furent enterrs dans les principaux ports de l'le; et
tandis qu'ils y restaient aucun inconvnient ne put arriver  cette
le. Le troisime furent les dragons, cachs par Lludd, fils de
Beli, dans la forteresse de Pharaon, parmi les rochers de Snowdon.
Et ces trois reclements furent mis sous la protection de Dieu et
des attributs divins. L'infortune devait tomber sur l'heure et sur
l'homme qui les dclerait. Vortigern rvla les dragons, pour se
venger par l de l'opposition des Cambriens contre lui, et il appela
les Saxons sous prtexte de combattre avec lui les Pictes irlandais.
Aprs cela, il rvla les ossements de Gurthewyn le Saint, par amour
pour Rowen, fille d'Hengist le Saxon. Et Arthur dcouvrit la tte de
Bran le Saint, fils de Llyr, parce qu'il ddaignait de garder l'le
autrement que par sa valeur. Ces trois choses saintes tant dceles,
les envahisseurs gagnrent la supriorit sur la nation cambrienne.

Les trois nergies dominatrices de l'le de Bretagne.--Hu le
Puissant, qui amena la nation cambrienne de la contre de l't,
nomme Defrobani, en l'le de Bretagne: Prydain, fils d'Aedd le
Grand, qui organisa la nation et tablit un jury sur l'le de
Bretagne; et Rhitta Gawr, qui se fit faire une robe avec les
barbes des rois qu'il avait faits prisonniers, en punition de leur
oppression et de leur injustice.

Les trois hommes vigoureux de l'le de Bretagne.--Gwrnerth le bon
Tireur, qui tuait avec une flche de paille le plus grand ours qu'on
et jamais vu; Gwgawn  la main puissante, qui roulait la pierre de
Macnarch de la valle au sommet de la montagne: il fallait soixante
boeufs pour l'y traner; et Eidiol le Puissant, qui, dans le complot
de Stonehenge, tua, avec une bche de cormier, six cent soixante
Saxons, entre le coucher du soleil et la nuit.

Les trois faits qui causrent la rduction de la Lloegrie et
l'arrachrent aux Cambriens.--L'accueil des trangers, la dlivrance
des prisonniers et le prsent de l'homme chauve (Csar? ou saint
Augustin? Ce dernier excita les Saxons  massacrer les moines et 
porter la guerre dans le pays de Galles).

Les trois premiers ouvrages extraordinaires de l'le de Bretagne.--Le
vaisseau de Nwydd-Nav-Neivion, qui apporta dans l'le le mle et
la femelle de toutes les cratures vivantes, lorsque le lac de
l'inondation dborda; les boeufs aux larges cornes, de Hu le Puissant,
qui tirrent le crocodile du lac sur la terre, de sorte que le lac ne
dborda plus; et la pierre de Gwyddon-Ganhebon, dans laquelle sont
gravs tous les arts et toutes les sciences du monde.

Les trois hommes amoureux de l'le de Bretagne.--Le premier fut
Caswallawn, fils de Beli, pris de Flur, fille de Mygnach le Nain;
il marcha pour elle contre les Romains jusque dans la Gascogne, et
il l'emmena et tua six mille Csariens; pour se venger, les Romains
envahirent cette le. Le second fut Tristan, fils de Tallwch, pris
d'Essylt, fille de March, fils de Mirchion, son oncle. Le troisime
fut Cynon, pris de Morvydd, fille de Urien Rheged.

Les trois premires matresses d'Arthur.--La premire fut Garwen,
fille de Henyn, de Tegyrn Gwyr et d'Ystrad Tywy; Gwyl, fille d'Eutaw,
de Caervorgon, et Indeg, fille d'Avarwy le Haut, de Radnorshine.

Les trois principales cours d'Arthur.--Caerllion sur l'Usk en
Cambrie, Celliwig en Cornwall, et dimbourg au nord. Ce sont les
trois cours o il ftait les trois grandes ftes: Nol, Pques et
Pentecte.

Les trois chevaliers de la cour d'Arthur qui gardaient le Graal.
Cadawg, fils de Gwynlliw; Ylltud, le chevalier canonis; et Percdur,
fils d'Evrawg.

Voici les trois hommes qui portaient des souliers d'or dans l'le
de Bretagne.--Caswallawn, fils de Beli, lorsqu'il alla en Gascogne
pour obtenir Flur, fille de Mygnach le Nain, laquelle y avait t
emmene clandestinement pour l'empereur Csar, par un homme nomm
Mwrchan le Voleur, roi de cette contre et ami de Jules Csar; et
Caswallawn la ramena dans l'le de Bretagne. Le second Manawydan,
fils de Llyr Llediaith, quand il alla aussi loin que Dyved, imposer
des restrictions. Le troisime, Llew Llaw Gyfes, quand il alla avec
Gwydion, fils de Don, chercher un nom et un projet de sa mre Riannon.

Les trois royaux domaines qui furent tablis par Rhadri le Grand en
Cambrie.--Le premier est Dinevor, le second Aberfraw, et le troisime
Mathravael. Dans chacun de ces trois domaines, il y a un prince ceint
d'un diadme; et le plus vieux de ces trois princes, quel qu'il soit,
doit tre souverain, c'est--dire le roi de toute la Cambrie. Les
deux autres doivent tre  ses ordres, et ses ordres sont impratifs
pour eux. Il est le chef de la loi et des anciens dans chaque
runion gnrale et dans chaque mouvement du pays et de la tribu.
(Maldictions continuelles contre Vortigern, Rowena, les Saxons, les
tratres  la nation[252].)

[Note 252: Un roi d'Irlande, nomm Cormac, crivit en 260 _de
Triadibus_ et quelques triades sont restes dans la tradition
irlandaise sous le nom de Fingal. Les Irlandais marchaient au combat
trois par trois; les highlanders d'cosse, sur trois de profondeur.
Nous avons dj parl de la _trimarkisia_.--Au souper, dit Giraldus
Cambrensis, les Gallois servent un panier de vgtaux devant chaque
triade de convives; ils ne se mettent jamais deux  deux (Logan, _the
Scotish Gal_).]


SUR L'AUVERGNE AU Ve SICLE. (_Voy._ page 205.)

Au Ve sicle, l'Auvergne se trouva place entre les invasions du
Midi et du Nord, entre les Goths, les Burgundes et les Francs. Son
histoire prsente alors un vif intrt, c'est celle de la dernire
province romaine.

Sa richesse et sa fertilit taient pour les barbares un puissant
attrait. Sidonius Apollin., l. IV, pist. XXI (ap Scrip. rer. Franc.,
t. I, p. 793):

Taceo territorii (il parle de la Limagne) peculiarem jocunditatem;
taceo illud quor agrorum, in quo sine periculo qustuos fluctuant
in segetibus und; quod industrius quisque quo plus frequentat,
hoc minus naufragat; viatoribus molle, fructuosum aratoribus,
venatoribus voluptuosum: quod montium cingunt dorsa pascuis, latera
vinetis, terrena villis, saxosa castellis, opaca lustris, aperta
culturis, concava fontibus, abrupta fluminibus: quod denique
hujusmodi est, ut semel visum advenis, multis patri oblivionem spe
persuadeat.--Carmen VII, p. 804:

  .  .  .  .  .  .  .  . Foecundus ad urbe
  Pollet ager, primo qui vix procissus aratro
  Semina tarda sitit, vel luxuriante juvenco,
  Arcanam exponit picea pinguedine glebam.

Childebert disait (en 531): Quand verrai-je cette belle Limagne!
Velim Arvernam Lamanem, qu tant jocunditatis gratia refulgere
dicitur, oculis cernere! Teuderic disait aux siens: Ad Arvernos
me sequimini, et ego vos inducam in patriam ub aurum et argentum
accipiatis, quantum vestra potest desiderare cupiditas: de qua
pecora, de qua mancipia, de qua vestimenta in abundantiam adsumatis.
(Greg. Tur., l. III, c. IX, 11.)

Les barbares allis de Rome n'pargnaient pas non plus l'Auvergne
dans leur passage. Les Huns, auxiliaires de Litorius, la traversrent
en 437 pour aller combattre les Wisigoths et la mirent  feu et 
sang (Sidon. Panegyr. Aviti, p. 805. Paulin., l. VI, vers. 116).
L'avnement d'un empereur auvergnat, en 455, lui laissa quelques
annes de relche. Avitus fit la paix avec les Wisigoths; Thodoric
II se dclara l'ami et le soldat de Rome (Ibid., p. 810... Rom sum,
te duce, amicus, Principe te, miles).--Mais,  la mort de Majorien
(461), il rompit le trait et prit Narbonne; ds lors, l'Auvergne
vit arriver et monter rapidement le flot de la conqute barbare, et
bientt (474) la cit des Arvernes (Clermont), l'antique Gergovie,
surnagea seule, isole sur sa haute montagne ([Grec: Gergounian, eph
hupselou orous keimenn.]) Strabon, l. IV.--Qu posita in altissimo
monte omnes aditus difficiles habebat (Csar, l. VI, c. XXXVI. Dio
Cass., I. XL).

Sidon. Apollin., l. III, epist. IV (ann. 474): Oppidum nostrum,
quasi quemdam sui limitis oppositi obicem, circumfusarum nobis
gentium arma terrificant. Sic mulorum sibi in medio positi
lacrymabilis prda populorum, suspecti Burgundionibus, proximi
Gothis, nec impugnantum ira nec propugnantum caremus invidia.--L.
VII, ad Mamert.: Rumor est Gothos in Romanum solum castra movisse.
Huic semper irruptioni nos miseri Arverni janua sumus. Namque odiis
inimicorum hinc peculiaria fomenta subministramus, quia, quod necdum
terminos suos ab Oceano in Rhodanum Ligeris alveo limitaverunt,
solam sub ope Christi moram de nostro tantum obice patiuntur.
Circumjectarum vero spacium tractumque regionum jampridem regni
minacis importuna devoravit impressio.

Ainsi livre  elle-mme, abandonne des faibles successeurs de
Majorien, l'Auvergne se dfendit hroquement, sous le patronage
d'une puissante aristocratie. C'tait la maison d'Avitus avec ses
deux allies, les familles des Apollinaires et des Ferrols; toutes
trois cherchrent  sauver leur pays, en unissant troitement sa
cause  celle de l'Empire.

Aussi les Appollinaires occupaient-ils ds longtemps les plus hautes
magistratures de la Gaule (l. I, pist. III): Pater, socer, avus,
proavus prfecturis urbanis prtorianisque, magisteriis palatinis
militaribusque micuerunt. Sidonius lui-mme pousa, ainsi que
Tonantius Ferrol, une fille de l'empereur Avitus, et fut prfet de
Rome sous Anthemius (Scr. Fr. I, 783).

Tous ils employrent leur puissance  soulager leur pays accabl par
les impts et la tyrannie des gouverneurs.--En 469, Tonantius Ferrol
fit condamner le prfet Arvandus, qui entretenait des intelligences
avec les Goths.--Sidon., l. I, ep. VII: Legati provinci Galli
Tonantius Ferreolus prtorius, Afranii Syagrii consulis e filia
nepos. Thaumastus quoque et Petronius, verborumque scienti prditi,
et inter principalia patri nostr decora ponendi, prvium Arvendum
publico nomine accusaturi cum gestis decretalibus insequuntur. Qui
inter ctera qu sibi provinciales agenda mandaverant, interceptas
litteras deferebant... Hc ad regem Gothorum charta videbatur emitti,
pacem cum grco imperatore (Anthemio) dissuadens, Britannos super
Ligerim sitos oppugnari oportere demonstrans, cum Burgundionibus jure
gentium Gallias dividi debere confirmans.--Ferrol avait lui-mme
administr la Gaule et diminu les impts. Sid. l. VII, ep. XII: ...
Prtermisit stylus noster Gallias tibi administratas tunc quum maxime
incolumes erant... propterque prudentiam tantam providentiamque,
currum tuum provinciales cum plausum maximo accentu spontaneis
subiisse cervicibus; quia sic habenas Galliarum moderabere, ut
possessor exhaustus tributario jugo relevaretur.--Avitus, dans
sa jeunesse, avait t dput par l'Auvergne  Honorius, pour
obtenir une rduction d'impts (Panegyr. Aviti, vers 207). Sidonius
dnona et fit punir (471) Seronatus, qui opprimait l'Auvergne et
la trahissait comme Arvandus. L. II, Ep. I: Ipse Catilina sculi
nostri... implet quotidie sylvas fugientibus, villas hospitibus,
altaria reis, carceres clericis: exultans Gothis, insultansque
Romanis, illudens prfectis, colludensque numerariis: leges
Theodosianas calcans, Theodoricianasque proponens veteresque culpas,
nova tributa perquirit.--Proinde moras tuas citus explica, et
quicquid illud est quod te retentat, incide...

Ces derniers mots s'adressent au fils d'Avitus, au puissant
Ecdicius... Te expectat palpitantium civium extrema libertas.
Quicquid sperandum, quicquid desperandum est, fieri te medio, te
prsule placet. Si null a republica vires, nulla prsidia, si null,
quantum rumor est, Anthemii principis opes: statuit te auctore
nobilitas seu patriam dimittere, seu capillos.

Ecdicius, en effet, fut le hros de l'Auvergne; il la nourrit
pendant une famine, leva une arme  ses frais, et combattit contre
les Goths avec une valeur presque fabuleuse; il leur opposait les
Burgundes, et attachait la noblesse arverne  la cause de l'Empire,
en l'encourageant  la culture des lettres latines.

Gregor. Turon, l. II, c. XXIV: Tempore Sidonii episcopi magna
Burgundiam fames oppressit. Cumque populi per diversas regiones
dispergerentur... Ecdicius quidam ex senatoribus... misit pueros suos
cum equis et plaustris per vicinas sibi civitates, ut eos qui hac
inopia vexabantur, sibi adducerent. At illi euntes, cunctos pauperes
quotquot invenire potuerunt, adduxere ad domum ejus. Ibique eos per
omne tempus sterilitatis pascens, ab interitu famis exemit. Fuereque,
ut multi aiunt, amplius quam quatuor millia... Post quorum discessum,
vox ad eum e coelis lapsa pervenit: Ecdici, Ecdici, quia fecisti rem
hanc, tibi et semini tuo panis non deerit in sempiternum.--Sidon. l.
III, pist. III: Si quando, nunc maxime, Arvernis meis desideraris,
quibus dilectio tui immane dominatur, et quidem multiplicibus ex
causis... Mitto istic ob gratiam pueriti tu undique gentium
confluxisse studia litterarum, tuque person debitum, quod sermonis
Celtici squamam depositura nobilitas, nunc oratorio stylo, nunc etiam
camoenalibus modis imbuebatur. Illud in te affectum principaliter
universitatis accendit, quod quos olim Latinos fieri exegeras,
barbaros deinceps esse vetuisti... Hinc jam per otium in urbem
reduci, quid tibi obviam processerit officiorum, plausuum, fletuum,
gaudiorum, magis tentant vota conjicere, quam verba reserare... Dum
alii osculis pulverem tuum rapiunt, alii sanguine ac spumis pinguia
lupata suscipiunt;... hic licet multi complexibus tuorum tripudiantes
adhrescerent, in te maximus tamen ltiti popularis impetus
congerebatur, etc... Taceo deinceps collegisse te privatis viribus
publici exercitus speciem... te aliquot supervenientibus cuneos
mactasse turmales, a numero tuorum vix binis ternisve post prlium
desideratis.

En 472, le roi des Goths, Euric, avait conquis toute l'Aquitaine,
 l'exception de Bourges et de Clermont (Sidon, l. VII, Ep. V).
Ecdicius put prolonger quelque temps une guerre de partisans dans
les montagnes et les gorges de l'Auvergne (Scr. Fr. XII, 53...
Arvernorum difficiles aditus et obviantia castella).--Renaud, selon
la tradition, n'osa entrer dans l'Auvergne, et se contenta d'en
faire le tour. Sans doute, comme plus tard au temps de Louis le Gros,
les Auvergnats abandonnrent les chteaux pour se rfugier dans leur
petite, mais imprenable cit (loc. cit.: Prsidio civitatis, quia
peroptime erat munita, relictis montanis acutissimis castellis, se
commiserunt). Sidonius en tait alors vque; il instituait, pour
repousser ces Ariens, des prires publiques: Non nos aut ambustam
murorum faciem, aut putrem sudium cratem, aut propugnacula vigilum
trita pectoribus confidimus opitulaturum: solo tamen invectarum te
(Mamerte) auctore, Rogationum palpamur auxilio; quibus inchoandis
instituendisque populus arvernus, et si non effectu pari, affectu
certe non impari, coepit initiari, et ob hoc circumfusis necdum dat
terga terroribus. (L. VII, Ep. ad Mamert.)

On a vu qu'Ecdicius repoussa les Goths; l'hiver les fora de lever
le sige (Sidon., l. III, Ep. VII). Mais, en 475, l'empereur Npos
fit la paix avec Euric, et lui cda Clermont. Sidonius s'en plaignit
amrement (l. VII, Ep. VII): Nostri hic nunc est infelicis anguli
status, cujus, ut fama confirmat, melior fuit sub bello quam sub
pace conditio. Facta est servitus nostra pretium securitatis alien.
Arvernorum, proh dolor! servitus, qui, si prisca replicarentur,
audebant se quondam fratres Latio dicere, et sanguine ab Iliaco
populos computare (et ailleurs:... Tellus... qu Latio se sanguine
tollit altissimam. Panegyr. Avit., v. 139)... Hoccine meruerunt
inopia, flamma, ferrum, pestilentia, pingues cdibus gladii, et macri
jejuniis prliatores!

Ecdicius, ne voyant plus d'espoir, s'tait retir auprs de
l'empereur avec le titre de Patrice. (Sidon., l. V, ep. XVI; l.
VIII, ep. VII; Jornands, c. XLV.)--Euric relgua Sidoine dans le
chteau de Livia,  douze milles de Carcassonne, mais il recouvra
la libert en 478,  la prire d'un Romain, secrtaire du roi des
Goths, et fut rtabli dans le sige de Clermont (Sidon., l. VIII,
Ep. VIII). Lorsqu'il mourut (484), ce fut un deuil public: Factum
est post hc, ut accedente febre grotare coepisset; qui rogat
suos ut eum in ecclesiam ferrent. Cumque illuc inlatus fuisset,
conveniebat ad eum multitudo virorum ac mulierum; simulque etiam
et infantium plangentium atque dicentium: Cur nos deseris, pastor
bone, vel cui nos quasi orphanos derelinquis? Numquid erit nobis post
transitum tuum vita?... Hc et his similia populis eum magno fletu
dicentibus... Greg. Tur., l. II, c. XXIII.

Malgr la conqute d'Euric, les Arvernes durent jouir d'une certaine
indpendance. Alaric, il est vrai, les enrle dans sa milice
pour combattre  Vougl (507); mais on les voit pourtant lire
successivement pour vques deux amis des Francs, deux victimes des
soupons des Ariens, Burgundes et Goths; en 484, Apruncule, dont
Sidoine mourant avait prdit la venue (Greg. Tur., l. II, c. XXIII),
et saint Quintien en 507, l'anne mme de la bataille de Vougl.

Les grandes familles de Clermont conservrent aussi sans doute une
partie de leur influence. On trouve parmi les vques de Clermont
un Avitus non infimis nobilium natalibus ortus (Scr. Fr. II, 220,
note), qui fut lu par l'assemble de tous les Arvernes, (Greg.
Tur., l. IV, c. XXXV), et fut trs-populaire (Fortunat, l. III, Carm.
26). Un autre Avitus est vque de Vienne.--Un Apollinaire fut vque
de Reims. Le fils de Sidonius fut vque de Clermont aprs saint
Quintien; c'tait lui qui avait command les Arvernes  Vougl: Ibi
tunc Arvernorum populus, qui cum Apollinare venerat, et primi qui
erant ex senatoribus, conruerunt. Greg. Tur., l. II, c. XXXVII.

De ce passage et de quelques autres encore, on pourrait induire que
cette famille avait t originairement  la tte des clans arvernes.

       *       *       *       *       *

Greg. Tur., l. III, c. II: Cum populus (Arvernorum) sanctum
Quintianum, qui de Rutheno ejectus fuerat, elegisset, Alchima
et Placidina, uxor sororque Apollinaris, ad sanctum Quintianum
venientes, dicunt: Sufficiat, domine, senectuti tu quod es
episcopus ordinatus. Permittat, inquiunt, pietas tua servo tuo
Apollinari locum hujus honoris adipisci... Quibus ille: Quid ego,
inquit, prstabo, cujus potestati nihil est subditum? sufficit enim
ut orationi vacans, quotidianum mihi victum prstet ecclesia.--Les
Avitus semblent n'avoir t pas moins puissants. Leur terre portait
leur nom (_Avitacum_). Sidonius en donne une longue et pompeuse
description, carmen XVIII. Ecdicius, le fils d'Avitus, semble entour
de _dvous_. Sidonius lui crit (l. III, Ep. III): ..... Vix
duodeviginti equitum sodalitate comitatus, aliquot millia Gothorum...
transisti... Cum tibi non daret tot pugna socios, quot solet mensa
convivas.--Le nom mme d'Apollinaire indique peut-tre une famille
originairement sacerdotale. Le petit-fils de Sidonius, le snateur
Arcadius, appela en Auvergne Childebert au prjudice de Theuderic
(530), prfrant sans doute sa domination  celle de l'ami de saint
Quintien, du barbare roi de Metz (Greg. Tur., l. III, c. IX, sqq.).

Un Ferrol tait vque de Limoges en 585 (Scr. Fr. II, 296). Un
Ferrol occupa le sige d'Autun avant saint Lger. On sait que
la gnalogie des Carlovingiens les rattache aux Ferrols. Un
Capitulaire de Charlemagne (ap. Scr. Fr. V, 744) contient des
dispositions favorables  un Apollinaire, vque de Riez (Riez mme
s'appelait _Reii Apollinares_).--Peut-tre les Arvernes eurent-ils
grande part  l'influence que les Aquitains exercrent sur les
Carlovingiens. Raoul Glaber attribue aux Aquitains et aux Arvernes le
mme costume, les mmes moeurs et les mmes ides (l. III, ap. Scr.
Fr. X, 42).




CHAPITRE II

CARLOVINGIENS--VIIIe, IXe ET Xe SICLES

700-900 ap. J.-C.


L'homme de Dieu (saint Colomban) ayant t trouver Theudebert, lui
conseilla de mettre bas l'arrogance et la prsomption, de se faire
clerc, d'entrer dans le sein de l'glise, se soumettant  la sainte
religion, de peur que, par-dessus la perte du royaume temporel, il
n'encourt encore celle de la vie ternelle. Cela excita le rire du
roi et de tous les assistants; ils disaient en effet qu'ils n'avaient
jamais ou dire qu'un Mrovingien, lev  la royaut, ft devenu
clerc volontairement. Tout le monde abominant cette parole, Colomban
ajouta: Il ddaigne l'honneur d'tre clerc; eh bien! il le sera
malgr lui[253].

[Note 253: Vie de saint Colomban.]

Ce passage nous rend sensible l'une des principales diffrences
que prsentent la premire et la seconde race. Les Mrovingiens
entrent dans l'glise malgr eux, les Carlovingiens volontairement.
La tige de cette dernire famille est l'vque de Metz, Arnulf,
qui a son fils Chlodulf pour successeur dans cet vch. Le frre
d'Arnulf est abb de Bobbio; son petit-fils est saint Wandrille.
Toute cette famille est troitement unie avec saint Lger. Le frre
de Pepin le Bref, Carloman, se fait moine au mont Cassin; ses autres
frres sont archevque de Rouen, abb de Saint-Denis. Les cousins
de Charlemagne, Adalhard, Wala, Bernard, sont moines. Un frre de
Louis le Dbonnaire, Drogon, est vque de Metz, trois autres de ses
frres sont moines ou clercs. Le grand saint du Midi, saint Guillaume
de Toulouse, est cousin et tuteur du fils an de Charlemagne. Ce
caractre ecclsiastique des Carlovingiens explique assez leur
troite union avec le pape, et leur prdilection pour l'ordre de
Saint-Benot.

Arnulf tait n, dit-on, d'un pre aquitain et d'une mre suve[254].
Cet Aquitain, nomm Ansbert, aurait appartenu  la famille des
Ferrols, et et t gendre de Clotaire Ier. Cette gnalogie
semble avoir t fabrique pour rattacher les Carlovingiens d'un
ct  la dynastie mrovingienne, de l'autre  la maison la plus
illustre de la Gaule romaine[255]. Quoi qu'il en soit, je croirais
aisment, d'aprs les frquents mariages des familles ostrasiennes et
aquitaines[256], que les Carlovingiens ont pu en effet sortir d'un
mlange de ces races.

[Note 254: Acta SS. ord. S. S. Ben., sc. II.--Dans une vie de
saint Arnoul, par un certain Umno, qui prtend crire par ordre
de Charlemagne, il est dit: Carolus... cui fuerat trivatus
Arnolfus.--... regem Chlotarium, cujus filiam, Bhlithildem
nomine, Ansbertus, vir aquitanicus prpotens divitiis et genere,
in matrimonium accepit, de qua Burtgisum genuit, patrem B. hujus
Arnulfi.--Et plus loin: Natus est B. Arnulfus aquitanico patre;
suevia matre in castro Lacensi ( Lay, diocse de Tulle), in comitatu
Calvimontensi.]

[Note 255: _V._ Lefebvre, Disquisit., et Valois, Rerum. Fr. lib.
VIII et XVII. On trouve dans l'ancienne vie de saint Ferrol:
Sanctus Ferreolus, natione Narbonensis a nobilissimis parentibus
originem duxit; hujus genitor Anspertus, ex magno senatorum genere
prosapiam nobilitatis deducens, accepit Chlotarii, regis Francorum,
filiam, vocabulo Blitil.--Le moine gidius, dans ses additions 
l'histoire des vques d'Utrecht, compose par l'abb Harigre, dit
que Bodegisile ou Boggis, fils d'Anspert, possdait cinq duchs en
Aquitaine. D'aprs cette gnalogie, les guerres de Charles Martel et
d'Eudes, de Pepin et d'Hunald, auraient t des guerres de parents.]

[Note 256: _V._ l'importante charte de 845 (Hist. du Lang., I,
preuves, p. 85, et notes, p. 688. L'authenticit en a t conteste
par M. Rabanis). Les ducs d'Aquitaine, Boggis et Bertrand, pousrent
les Ostrasiennes Ode et Bhigberte. Eudes, fils de Boggis, pousa
l'Ostrasienne Waltrude. Ces mariages donnrent occasion  saint
Hubert, frre d'Eudes, de s'tablir en Ostrasie, sous la protection
de Pepin, et d'y fonder l'vch de Lige.]

Cette maison piscopale de Metz[257] runissait deux avantages qui
devaient lui assurer la royaut. D'une part, elle tenait troitement
 l'glise; de l'autre, elle tait tablie dans la contre la plus
germanique de la Gaule. Tout d'ailleurs la favorisait. La royaut
tait rduite  rien, les hommes libres diminuaient de nombre
chaque jour. Les grands seuls, leudes et vques, se fortifiaient et
s'affermissaient. Le pouvoir devait passer  celui qui runirait les
caractres de grand propritaire et de chef des leudes. Il fallait de
plus que tout cela se rencontrt dans une grande famille piscopale,
dans une famille ostrasienne, c'est--dire amie de l'glise, amie des
barbares. L'glise, qui avait appel les Francs de Clovis contre les
Goths, devait favoriser les Ostrasiens contre la Neustrie, lorsque
celle-ci, sous un broin, organisait un pouvoir laque, rival de
celui du clerg.

[Note 257: La maison Carlovingienne donne trois vques de Metz en
un sicle et demi, Arnulf, Chrodulf et Drogon. Les vques tant
souvent maris avant d'entrer dans les ordres, transmettaient sans
peine leur sige  leurs fils ou petits-fils. Ainsi les Apollinaires
prtendaient hrditairement  l'vch de Clermont. Grgoire de
Tours dit, au sujet d'un homme qui voulait le supplanter: Il ne
savait pas, le misrable, qu'except cinq, tous les vques qui
avaient occup le sige de Tours taient allis de parent  notre
famille. (L. V, c. L. ap. Scr. Fr. II, 264.)]

La bataille du Testry, cette victoire des grands sur l'autorit
royale, ou du moins sur le nom du roi, ne fit qu'achever, proclamer,
lgitimer la dissolution. Toutes les nations durent y voir un
jugement de Dieu contre l'unit de l'Empire. Le Midi, Aquitaine et
Bourgogne, cessa d'tre France, et nous voyons bientt ces contres
dsignes, sous Charles Martel, comme _pays romains_; il pntra,
disent les chroniques, jusqu'en Bourgogne.  l'est et au nord, les
ducs allemands, les Frisons, les Saxons, Suves, Bavarois, n'avaient
nulle raison de se soumettre au duc des Ostrasiens, qui peut-tre
n'et pas vaincu sans eux. Par sa victoire mme, Pepin se trouva
seul. Il se hta de se rattacher au parti qu'il avait abattu, au
parti d'broin, qui n'tait autre que celui de l'unit de la Gaule;
il fit pouser  son fils une matrone puissante, veuve d'un dernier
maire, et chre au parti des hommes libres. Au dehors, il essaya
de ramener  la domination des Francs les tribus germaniques qui
s'en taient affranchies, les Frisons au nord, au midi les Suves.
Mais ses tentatives taient loin de pouvoir rtablir l'unit. Ce fut
bien pis  sa mort; son successeur dans la mairie fut son petit-fils
Thobald, sous sa veuve Plectrude. Le roi Dagobert III, encore
enfant, se trouva soumis  un maire enfant, et tous deux  une femme.
Les Neustriens s'affranchirent sans peine. Ce fut  qui attaquerait
l'Ostrasie ainsi dsarme: les Frisons, les Neustriens la ravagrent,
les Saxons coururent toutes ses possessions en Allemagne.

Les Ostrasiens, fouls par toutes les nations, laissrent l
Plectrude et son fils. Ils tirrent de prison un vaillant btard de
Pepin, Carl, surnomm Marteau. Pepin n'avait rien laiss  celui-ci.
C'tait une branche maudite, odieuse  l'glise, souille du sang
d'un martyr. Saint Lambert, vque de Lige, avait un jour,  la
table royale, exprim son mpris pour Alpade, la mre de Carl, la
concubine de Pepin; le frre d'Alpade fora la maison piscopale et
tua l'vque en prires. Grimoald, fils et hritier de Pepin, tait
all en plerinage au tombeau de saint Lambert, il y fut tu, sans
doute par les amis d'Alpade. Carl lui-mme se signala comme ennemi
de l'glise. Son surnom paen de _Marteau_ me ferait volontiers
douter s'il tait chrtien. On sait que le marteau est l'attribut
de Thor, le signe de l'association paenne, celui de la proprit,
de la conqute barbare. Cette circonstance expliquerait comment un
empire, puis sous les rgnes prcdents, fournit tout  coup tant
de soldats et contre les Saxons et contre les Sarrasins. Ces mmes
hommes, attirs dans les armes de Carl par l'appt des biens de
l'glise qu'il leur prodigua, purent adopter peu  peu la croyance de
leur nouvelle patrie, et prparrent une gnration de soldats pour
Pepin le Bref et Charlemagne. Dans cette famille tout ecclsiastique
des Carlovingiens, le btard, le proscrit Carl, ou Charles Martel,
offre une physionomie  part et trs-peu chrtienne[258].

[Note 258:  en croire quelques auteurs, la France,  cette poque
et pens devenir paenne.--Bonifac., Epist. 32, ann. 742: Franci
enim, ut seniores dicunt, plus quam per tempus LXXX annorum synodum
non fecerunt, nec archiepiscopum habuerunt, nec Ecclesi canonica
jura alicubi fundabant vel renovabant.--Hincmar., epist. 6, c. XIX.
Tempore Caroli principis... in Germanicis et Belgicis ac Gallicanis
provinciis omnis religio Christianitatis pene fuit abolita, ita
ut... multi jam in orientalibus regionibus idola adorarent, et sine
baptismo manerent.]

D'abord les Neustriens, battus par lui  Vincy, prs de Cambrai,
appelrent  leur aide les Aquitains qui, depuis la dissolution de
l'empire des Francs, formaient une puissance redoutable. Eudes, leur
duc, s'avana jusqu' Soissons, s'unit aux Neustriens, qui n'en
furent pas moins vaincus. Peut-tre et-il continu la guerre avec
avantage, mais il avait alors un ennemi derrire lui. Les Sarrasins,
matres de l'Espagne, s'taient empars du Languedoc. De la ville
romaine et gothique de Narbonne, occupe par eux, leur innombrable
cavalerie se lanait audacieusement vers le Nord, jusqu'en Poitou,
jusqu'en Bourgogne[259], confiante dans sa lgret, et dans
la vigueur infatigable de ses chevaux africains. La clrit
prodigieuse de ces brigands, qui voltigeaient partout, semblait
les multiplier; ils commenaient  passer en plus grand nombre: on
craignait que, selon leur usage, aprs avoir fait un dsert d'une
partie des contres du Midi, ils ne finissent par s'y tablir.
Eudes, dfait une fois par eux, s'adressa aux Francs eux-mmes; une
rencontre eut lieu prs de Poitiers entre les rapides cavaliers de
l'Afrique et les lourds bataillons des Francs (732). Les premiers,
aprs avoir prouv qu'ils ne pouvaient rien contre un ennemi
redoutable par sa force et sa masse, se retirrent pendant la nuit.
Quelle perte les Arabes purent-ils prouver, c'est ce qu'on ne
saurait dire. Cette rencontre solennelle des hommes du Nord et du
Midi a frapp l'imagination des chroniqueurs de l'poque; ils ont
suppos que ce choc de deux races n'avait pu avoir lieu qu'avec un
immense massacre[260]. Charles Martel poussa jusqu'en Languedoc, il
assiga inutilement Narbonne, entra dans Nmes et essaya de brler
les Arnes, qu'on avait changes en forteresse. On distingue encore
sur les murs la trace de l'incendie.

[Note 259: En 725, ils prirent Carcassonne, reurent Nmes 
composition, et dtruisirent Autun. En 731, ils brlrent l'glise de
Saint-Hilaire de Poitiers.]

[Note 260: Selon Paul Diacre (l. IV), les Sarrasins perdirent trois
cent soixante-quinze mille hommes.--Isidore de Bj a racont cette
guerre vingt-deux ans aprs la bataille, dans un latin barbare.
Une partie de son rcit est en rimes, ou plutt en assonances.
(On retrouve l'assonance dans la chanson des habitants de Modne,
compose vers 924):

  Abdirraman multitudine repletam
  Sui exercitus prospiciens terram,
  Montana Vaseorum disecans,
  Et fretosa et plana percalcans,
  Trans Francorum intus experditat...

                       (Isidor. Pacensis, ap. Scr. Rer. Fr. II, 721.)]

Mais ce n'est pas du ct du Midi qu'il dut avoir le plus d'affaires;
l'invasion germanique tait bien plus  craindre que celle des
Sarrasins. Ceux-ci taient tablis dans l'Espagne, et bientt
leurs divisions les y retinrent. Mais les Frisons, les Saxons, les
Allemands, taient toujours appels vers le Rhin par la richesse de
la Gaule et par le souvenir de leurs anciennes invasions; ce ne fut
que par une longue suite d'expditions que Charles Martel parvint 
les refouler. Avec quels soldats put-il faire ces expditions? Nous
l'ignorons, mais tout porte  croire qu'il recrutait ses armes en
Germanie. Il lui tait facile d'attirer  lui des guerriers auxquels
il distribuait les dpouilles des vques et des abbs de la Neustrie
et de la Bourgogne[261]. Pour employer ces mmes Germains contre
les Germains leurs frres, il fallut les faire chrtiens. C'est ce
qui explique comment Charles devint vers la fin l'ami des papes, et
leur soutien contre les Lombards. Les missions pontificales crrent
dans la Germanie une population chrtienne amie des Francs, et chaque
peuplade dut se trouver partage entre une partie paenne qui resta
obstinment sur le sol de la patrie  l'tat primitif de tribu,
tandis que la partie chrtienne fournit des bandes aux armes de
Charles Martel, de Pepin et de Charlemagne.

[Note 261: Chronic. Virdun., ap. Scr. Fr., III, 364. Tanta enim
profusione thesaurus totius rarii publici dilapidatus est, tanta
dedit militibus, quos soldarios vocari mos obtinuit (soldarii,
soldurii? on a vu que les dvous de l'Aquitaine s'appelaient
ainsi)..., ut non ei suffecerit thesaurus regni, non deprdatio
urbium..... non exspoliatio ecclesarium et monasteriorum, non tributa
provinciaram. Ausus est etiam, ubi hc defecerunt, terras ecclesiarum
diripere, et eas commilitonibus illis tradere, etc.--Frodoard, l.
II, c. XII: Quand Charles Martel eut dfait ses ennemis, il chassa
de son sige le pieux Rigobert, son parrain, qui l'avait tenu sur les
saints fonts de baptme, et donna l'vch de Reims  un nomm Milon,
simple tonsur qui l'avait suivi  la guerre. Ce Charles Martel, n
du concubinage d'une esclave, comme on le lit dans les Annales des
rois Francs, plus audacieux que tous les rois ses prdcesseurs,
donna non-seulement l'vch de Reims, mais encore beaucoup d'autres
du royaume de France,  des laques et  des comtes; en sorte qu'il
ta tout pouvoir aux vques sur les biens et les affaires de
l'glise. Mais tous les maux qu'il avait faits  ce saint personnage
et aux autres glises de Jsus-Christ, par un juste jugement, le
Seigneur les fit retomber sur sa tte; car on lit dans les crits
des Pres, que saint Euchre, jadis vque d'Orlans, dont le corps
est dpos au monastre de Saint-Trudon, s'tant mis un jour en
prire, et absorb dans la mditation des choses clestes, fut ravi
dans l'autre vie; et l, par rvlation du Seigneur, vit Charles
tourment au plus bas des enfers. Comme il en demandait la cause 
l'ange qui le conduisait, celui-ci rpondit que, par la sentence des
saints qui, au futur jugement, tiendront la balance avec le Seigneur,
il tait condamn aux peines ternelles pour avoir envahi leurs
biens. De retour en ce monde, saint Euchre s'empressa de raconter
ce qu'il avait vu  saint Boniface, que le saint-sige avait dlgu
en France pour y rtablir la discipline canonique, et  Fulrad, abb
de Saint-Denis et premier chapelain du roi Pepin, leur donnant pour
preuve de la vrit de ce qu'il rapportait sur Charles Martel, que,
s'ils allaient  son tombeau, ils n'y trouveraient point son corps.
En effet, ceux-ci tant alls au lieu de la spulture de Charles, et
ayant ouvert son tombeau, il en sortit un serpent, et le tombeau fut
trouv vide et noirci comme si le feu y avait pris.]

L'instrument de cette grande rvolution fut saint Boniface, l'aptre
de l'Allemagne. L'glise anglo-saxonne,  laquelle il appartient,
n'tait pas, comme celle d'Irlande, de Gaule ou d'Espagne, une soeur,
une gale de celle de Rome; c'tait la fille des papes. Par cette
glise, romaine d'esprit[262], germanique de langue, Rome eut prise
sur la Germanie. Saint Colomban avait ddaign de prcher les Suves.
Les Celtes, dans leur dur esprit d'opposition  la race germanique,
ne pouvaient tre les instruments de sa conversion. Un principe
de rationalisme anti-hirarchique, un esprit d'individualit, de
division, dominait l'glise celtique. Il fallait un lment plus
liant, plus sympathique, pour attirer au christianisme les derniers
venus des barbares. Il fallait leur parler du Christ au nom de Rome,
ce grand nom qui, depuis tant de gnrations, remplissait leur
oreille.

[Note 262: Acta SS. ord. S. Ben., sc. III. Le Pape Zacharie crit
 Boniface: Provincia in qua natus et nutritus es, quam et in
gentem Anglorum et Saxonum in Britannia insula primi prdicatores ab
apostolica sede missi, Augustinus, Laurentius, Justus et Honorius,
novissime vero tuis temporibus Theodorus, ex grco latinus, arte
philosophus et Athenis eruditus, Rom ordinatus, pallio sublimatus,
ad Britanniam prfatam transmissus, judicabat et gubernabat...--Ce
Thodore, moine grec de Tarse en Cilicie, avait t envoy pour
remplir le sige de Kenterbury, par le pape Vitalien; il tait fort
savant en astronomie, en musique, en mtrique, en langues grecque
et latine; il apporta un Homre et un saint Chrysostome. Il tait
conduit par Adrien, moine napolitain, n en Afrique, non moins
savant, et qui avait t deux fois en France. (Usque hodie supersunt
de eorum discipulis, qui latinam grcamque linguam que ut propriam
norunt.) Sous eux, le moine northumbrien Benedict Biscop fit venir
des artistes de France, et btit dans le Northumberland le monastre
de Weremouth, selon l'architecture romaine; les murs taient orns de
peintures achetes  Rome et de vitres apportes de France. Un matre
chanteur avait t appel de Saint-Pierre de Rome. (Beda, Hist.
abbat. Wiremuth.)--Thodore et Adrien eurent pour lves Alcuin et
Aldhelm, parent du roi Ina, le premier Saxon qui ait crit en latin,
selon Camden; il chantait lui-mme ses _Cantiones Saxonic_ dans
les rues,  la populace. Guill. Malmesbury le qualifie: Ex acumine
Grcorum, ex nitore Romanum, ex pompa Anglum. (Warton, Diss. on the
introd. of learning into England, I, CXXII.)]

Winfried (c'est le nom germanique de Boniface) se donna sans rserve
aux papes, et, sous leurs auspices, se lana dans ce vaste monde
paen de l'Allemagne  travers les populations barbares. Il fut le
Colomb et le Cortez de ce monde inconnu, o il pntrait sans autre
arme que sa foi intrpide et le nom de Rome. Cet homme hroque,
passant tant de fois la mer, le Rhin, les Alpes, fut le lien des
nations; c'est par lui que les Francs s'entendirent avec Rome, avec
les tribus germaniques; c'est lui qui, par la religion, par la
civilisation, attacha au sol ces tribus mobiles, et prpara  son
insu la route aux armes de Charlemagne, comme les missionnaires
du XVIe sicle ouvrirent l'Amrique  celles de Charles-Quint. Il
leva sur le Rhin la mtropole du christianisme allemand, l'glise
de Mayence, l'glise de l'Empire, et plus loin, Cologne, l'glise
des reliques, la cit sainte des Pays-Bas. La jeune cole de Fulde,
fonde par lui au plus profond de la barbarie germanique, devint la
lumire de l'Occident, et enseigna ses matres. Premier archevque
de Mayence, c'est du pape qu'il voulut tenir le gouvernement de ce
nouveau monde chrtien qu'il avait cr. Par son serment, il se
voue lui et ses successeurs au prince des aptres, qui seul doit
donner le pallium aux vques[263]. Cette soumission n'a rien de
servile. Le bon Winfried demande au pape, dans sa simplicit, s'il
est vrai que lui, pape, il viole les canons et tombe dans le pch
de simonie[264]; il l'engage  faire cesser les crmonies paennes
que le peuple clbre encore  Rome, au grand scandale des Allemands.
Mais le principal objet de sa haine, ce sont les Scots (nom commun
des cossais et des Irlandais). Il condamne leur principe du mariage
des prtres. Il dnonce au pape, tantt le fameux Virgile, vque de
Saltzburg, celui qui le premier devina que la terre est ronde, tantt
un prtre nomm Samson, qui supprime le baptme. Clment, autre
Irlandais, et le Gaulois Adalbert, troublent aussi l'glise. Adalbert
rige des oratoires et des croix prs des fontaines (peut-tre
aux anciens autels druidiques); le peuple y court et dserte les
glises[265]; cet Adalbert est si rvr qu'on se dispute comme
des reliques ses ongles et ses cheveux. Autoris par une lettre
qu'il a reue de Jsus-Christ, il invoque des anges dont le nom est
inconnu; il sait d'avance les pchs des hommes et n'coute pas
leur confession. Winfried, implacable ennemi de l'glise celtique,
obtient de Carloman et Pepin qu'ils fassent enfermer Adalbert. Ce
zle pre et farouche tait au moins dsintress. Aprs avoir fond
neuf vchs et tant de monastres, au comble de sa gloire,  l'ge
de soixante-treize ans, il rsigna l'archevch de Mayence  son
disciple Lulle, et retourna simple missionnaire dans les bois et
les marais de la Frise paenne, o il avait quarante ans auparavant
prch la premire fois. Il y trouva le martyre.

[Note 263: Bonifac., Epist. 105: Decrevimus in nostro synodali
conventu et confessi sumus fidem catholicam, et unitatem, et
subjectionem Roman Ecclesi, fine tenus vit nostr, velle servare:
sancto Petro et vicario ejus velle subjici... Metropolitanos pallia
ab illa sede qurere: et per omnia, prcepta Petri canonice sequi
desiderare, ut inter oves sibi commendatas numeremur.]

[Note 264: Le pape crit  Boniface: Talia nobis a te referuntur,
quasi nos corruptores simus canonum et Patrum rescindere traditiones
studeamus: ac per hoc (quod absit) cum nostris clericis in simoniacam
hresim incidamus, expetentes et accipientes ab illis prmia, quibus
tribuimus pallia. Sed hortamur, carissime frater, ut nobis deinceps
tale aliquid minime scribas... Acta SS. ord. S. Ben., sc. III, 75.]

[Note 265: Saint Boniface crit au pape Zacharie: Maximus mihi labor
fuit adversus duos hreticos pessimos.... unus qui dicitur Adelbert,
natione Gallus, alter qui dicitur Clemens, genere Scotus.--Fecit
quoque (Adelbert) cruciculas et oratoriola in campis, et ad
fontes...; ungulas quoque et capillos dedit ad honorificandum te
portandum cum reliquiis S. Petri, principis apostolorum. Epist. 135.]

Quatre ans avant sa mort (752), il avait sacr roi Pepin au nom du
pape de Rome, et transport la couronne  une nouvelle dynastie. Ce
fils de Charles Martel, seul maire par la retraite d'un de ses frres
au mont Cassin, et par la fuite de l'autre, tait le bien-aim de
l'glise. Il rparait les spoliations de Charles Martel; il tait
l'unique appui du pape contre les Lombards. Tout cela l'enhardit 
faire cesser la longue comdie que jouaient les maires du palais,
depuis la mort de Dagobert, et  prendre pour lui-mme le titre de
roi. Il y avait prs de cent ans que les Mrovingiens, enferms dans
leur villa de Maumagne ou dans quelque monastre, conservaient[266]
une vaine ombre de la royaut. Ce n'tait gure qu'au printemps, 
l'ouverture du champ de mars, qu'on tirait l'idole de son sanctuaire,
qu'on montrait au peuple son roi. Silencieux et grave, ce roi
chevelu, barbu (c'taient, quel que ft l'ge du prince, les insignes
obligs de la royaut), paraissait, lentement tran sur le char
germanique, attel de boeufs, comme celui de la desse Hertha. Parmi
tant de rvolutions qui se faisaient au nom de ces rois, vainqueurs,
vaincus, leur sort changeait peu. Ils passaient du palais au clotre,
sans remarquer la diffrence. Souvent mme le maire vainqueur
quittait son roi pour le roi vaincu, si celui-ci figurait mieux.
Gnralement ces pauvres rois ne vivaient gure; derniers descendants
d'une race nerve, faibles et frles, ils portaient la peine des
excs de leurs pres. Mais cette jeunesse mme, cette inaction, cette
innocence, dut inspirer au peuple l'ide profonde de la saintet
royale, du droit du roi. Le roi lui apparut de bonne heure comme un
tre irrprochable, peut-tre comme un compagnon de ses misres,
auquel il ne manquait que le pouvoir pour en tre le rparateur. Et
le silence mme de l'imbcillit ne diminuait pas le respect. Cet
tre taciturne semblait garder le secret de l'avenir. Dans plusieurs
contres encore, le peuple croit qu'il y a quelque chose de divin
dans les idiots comme autrefois les paens reconnaissaient la
divinit dans les btes.

[Note 266: C'tait comme le pontife-roi  Rome, le calife  Bagdad
dans la dcadence, ou le damo au Japon.]

Aprs les Mrovingiens, dit ginhard, les Francs se constiturent
deux rois. En effet, cette dualit se retrouve presque partout au
commencement de la dynastie carlovingienne. Ordinairement deux frres
rgnent ensemble: Pepin et Martin, Pepin et Carloman, Carloman et
Charlemagne. Quand il y a un troisime frre (par exemple Grifon,
frre de Pepin le Bref), il est exclu du partage.

Cette royaut de Pepin, fonde par les prtres, fut dvoue aux
prtres. Le descendant de l'vque Arnulf, le parent de tant
d'vques et de saints, donna grande influence aux prlats.

Partout les ennemis des Francs se trouvaient tre ceux de l'glise,
Saxons paens, Lombards perscuteurs du pape, Aquitains spoliateurs
des biens ecclsiastiques. La grande guerre de Pepin fut contre
l'Aquitaine. Il ne fit qu'une campagne en Saxe, obtenant la libert
de prdication pour les missionnaires[267], et laissant faire au
temps. Deux campagnes suffirent contre les Lombards, le pape tienne
tait venu lui-mme implorer le secours des Francs. Pepin fora les
Alpes, fora Pavie, et exigea du Lombard Astolph qu'il rendt, non
pas  l'empire grec, mais  saint Pierre et au pape[268], les villes
de Ravenne, de l'milie, de la Pentapole et du duch de Rome. Il
fallait que les Lombards et les Grecs fussent bien peu  craindre,
pour que Pepin crt ces provinces en sret dans les mains dsarmes
d'un prtre.

[Note 267: De plus un tribut de trois cents chevaux. Annal. Met.,
ap. Scrip. Fr., V, 336. Le cheval tait la principale victime
qu'immolaient les Perses et les Germains. Le pape Zacharie (Epist.
142) recommande  Boniface d'empcher qu'on ne mange de chair de
cheval, sans doute comme viande de sacrifice.]

[Note 268: Il rpondit aux rclamations de l'empereur, qu'il avait
entrepris cette guerre pour l'amour de saint Pierre et la rmission
de ses pchs.]

Ce fut une bien autre guerre que celle d'Aquitaine: un mot en
expliquera la dure. Ce pays, adoss aux Pyrnes occidentales,
qu'occupaient et qu'occupent encore les anciens Ibriens, Vasques,
Guasques ou Basques (Eusken), recrutait incessamment sa population
parmi ces montagnards. Ce peuple, agriculteur de got et de gnie,
brigand par sa position, avait t longtemps serr dans ses roches
par les Romains, puis par les Goths. Les Francs chassrent ceux-ci,
mais ne les remplacrent pas. Ils chourent plusieurs fois contre
les Vasques et chargrent un duc Genialis, sans doute un Romain
d'Aquitaine, de les observer (vers 600)[269]. Cependant les gants
de la montagne[270] descendaient peu  peu parmi les petits hommes
du Barn, dans leurs grosses capes rouges, et chausss de l'abarca
de crin, hommes, femmes, enfants, troupeaux, s'avanant vers le
Nord; les landes sont un vaste chemin. Ans de l'ancien monde, ils
venaient rclamer leur part des belles plaines sur tant d'usurpateurs
qui s'taient succd, Galls, Romains et Germains. Ainsi, au VIIe
sicle, dans la dissolution de l'empire neustrien, l'Aquitaine
se trouva renouvele par les Vasques, comme l'Ostrasie par les
nouvelles immigrations germaniques. Des deux cts, le nom suivit le
peuple, et s'tendit avec lui; le Nord s'appela la _France_, le Midi
la Vasconia, la _Gascogne_. Celle-ci avana jusqu' l'Adour, jusqu'
la Garonne, un instant jusqu' la Loire. Alors eut lieu le choc.

[Note 269: Fredegar. Scholast., c. XXI. Je doute fort que les Francs,
qui furent battus par eux dans la jeunesse de leur empire, leur aient
impos un tribut, comme le prtend Frdgaire, sous les faibles
enfants de Brunehaut.]

[Note 270: La taille des Basques est trs-haute, surtout en
comparaison de celle des Barnais.]

Selon des traditions fort peu certaines, l'Aquitain Amandus, vers
l'an 628, se serait fortifi dans ces contres, battant les Francs
par les Basques, et les Basques par les Francs. Il aurait donn sa
fille  Charibert, frre de Dagobert; aprs la mort de son gendre,
il aurait dfendu l'Aquitaine, au nom de ses petits-fils orphelins,
contre leur oncle Dagobert. Peut-tre le mariage de Charibert
n'est-il qu'une fable invente plus tard pour rattacher les grandes
familles d'Aquitaine  la premire race. Toutefois nous voyons peu
aprs les ducs aquitains pouser trois princesses ostrasiennes.

Les arrires-petits-fils d'Amandus furent Eudes et Hubert. Celui-ci
passa dans la Neustrie, o rgnait alors le maire broin, puis dans
l'Ostrasie, pays de sa tante et de sa grand'mre. Il s'y fixa prs de
Pepin. Grand chasseur, il courait avec eux l'immensit des Ardennes;
l'apparition d'un cerf miraculeux le dcida  quitter le sicle
pour entrer dans l'glise. Il fut disciple et successeur de saint
Lambert  Mastricht, et fonda l'vch de Lige. C'est le patron des
chasseurs, depuis la Picardie jusqu'au Rhin.

Son frre Eudes eut une bien autre carrire; il se crut un instant
roi de toutes les Gaules; matre de l'Aquitaine jusqu' la Loire,
matre de la Neustrie au nom du roi Chilpric II qu'il avait dans
ses mains. Mais le sort des diverses dynasties de Toulouse, comme
nous le verrons plus tard, fut toujours d'tre crases entre
l'Espagne et la France du Nord. Eudes fut battu par Charles Martel,
et la crainte des Sarrasins, qui le menaaient par derrire, le
dcida  lui livrer Chilpric. Vainqueur des Sarrasins devant
Toulouse, mais alors menac par les Francs, il traita avec les
infidles. L'mir Munuza, qui s'tait rendu indpendant au nord de
l'Espagne, se trouvait  l'gard des lieutenants du calife dans la
mme position qu'Eudes par rapport  Charles Martel. Eudes s'unit
 l'mir et lui donna sa fille. Cette trange alliance, dont il
n'y avait pas d'exemple, caractrise de bonne heure l'indiffrence
religieuse dont la Gascogne et la Guienne nous donnent tant de
preuves; peuple mobile, spirituel, trop habile dans les choses de ce
monde, mdiocrement occup de celles de l'autre; le pays d'Henri IV,
de Montesquieu et de Montaigne, n'est pas un pays de dvts.

Cette alliance politique et impie tourna fort mal. Munuza fut
resserr dans une forteresse par Abder-Rahman, lieutenant du calife,
et n'vita la captivit que par la mort. Il se prcipita du haut
d'un rocher. La pauvre Franaise fut envoye au srail du calife
de Damas. Les Arabes franchirent les Pyrnes; Eudes fut battu
comme son gendre. Mais les Francs eux-mmes se runirent  lui, et
Charles Martel l'aida  les repousser  Poitiers (732). L'Aquitaine,
convaincue d'impuissance, se trouva dans une sorte de dpendance 
l'gard des Francs.

Le fils d'Eudes, Hunald, le hros de cette race, ne put s'y
rsigner. Il commena contre Pepin le Bref et Carloman (741) une
lutte dsespre,  laquelle il entreprit d'intresser tous les
ennemis dclars ou secrets des Francs; il alla jusqu'en Saxe,
en Bavire, chercher des allis. Les Francs brlrent le Berry,
tournrent l'Auvergne, rejetrent Hunald derrire la Loire, et furent
rappels par les incursions des Saxons et des Allemands. Hunald
passa la Loire  son tour et incendia Chartres. Peut-tre aurait-il
eu de plus grands succs; mais il semble avoir t trahi par son
frre Hatton, qui gouvernait sous lui le Poitou. Voil dj la cause
des malheurs futurs de l'Aquitaine, la rivalit de Poitiers et de
Toulouse.

Hunald cda, mais se vengea de son frre; il lui fit crever les
yeux, puis s'enferma lui-mme pour faire pnitence dans un couvent
de l'le de Rh. Son fils Guaifer (745) trouva un auxiliaire dans
Grifon, jeune frre de Pepin, comme Pepin en avait trouv un dans
le frre d'Hunald. Mais la guerre du Midi ne commena srieusement
qu'en 759, lorsque Pepin eut vaincu les Lombards. C'tait l'poque
o le califat venait de se diviser. Alfonse le Catholique, retranch
dans les Asturies, y relevait la monarchie des Goths. Ceux de la
Septimanie (le Languedoc, moins Toulouse) s'agitrent pour recouvrer
aussi leur indpendance. Les Sarrasins qui occupaient cette contre
furent bientt obligs de s'enfermer dans Narbonne. Un chef des Goths
s'tait fait reconnatre pour seigneur par Nmes, Maguelonne, Agde
et Bziers. Mais les Goths n'taient pas assez forts pour reprendre
Narbonne. Ils appelrent les Francs; ceux-ci, inhabiles dans l'art
des siges, seraient rests  jamais devant cette place, si les
habitants chrtiens n'eussent fini par faire main basse sur les
Sarrasins, et ouvrir eux-mmes leurs portes. Pepin jura de respecter
les lois et franchises du pays.

Alors il recommena avec avantage la guerre contre les Aquitains,
qu'il pouvait dsormais tourner du ct de l'Est. Aprs que le
pays se fut repos de guerres pendant deux ans, le roi Pepin envoya
des dputs  Guaifer, prince d'Aquitaine, pour lui demander de
rendre aux glises de son royaume les biens qu'elles possdaient en
Aquitaine. Il voulait que ces glises jouissent de leurs terres,
avec toutes les immunits qui leur taient jadis assures; que ce
prince lui payt, selon la loi, le prix de la vie de certains Goths
qu'il avait tus contre toute justice; enfin, qu'il remt en son
pouvoir ceux des hommes de Pepin qui s'taient enfuis du royaume des
Francs dans l'Aquitaine. Guaifer repoussa avec ddain toutes ces
demandes[271].

[Note 271: Le continuateur de Frdgaire.

_Voy._ aussi ginhard, Annal., ibid., 199: Cum res qu ad
ecclesias... pertinebant, reddere noluisset.--Spondet se ecclesiis
sua jura redditurum, etc.]

La guerre fut lente, sanglante, destructive. Plusieurs fois les
Aquitains et Basques, dans des courses hardies, pntrrent jusqu'
Autun, jusqu' Chlons. Mais les Francs mieux organiss et s'avanant
par grandes masses, firent bien plus de mal  leurs ennemis. Ils
brlrent tout le Berry, arbres et maisons, et cela plus d'une
fois. Puis, s'enfonant dans l'Auvergne, dont ils prirent les
forts, ils traversrent, ils brlrent le Limousin. Puis, avec la
mme rgularit, ils brlrent le Quercy, coupant les vignes, qui
faisaient la richesse de l'Aquitaine. Le prince Guaifer, voyant
que le roi des Francs,  l'aide de ses machines, avait pris le fort
de Clermont, ainsi que Bourges, capitale de l'Aquitaine, et ville
trs-fortifie, dsespra de lui rsister dsormais, et fit abattre
les murs de toutes les villes qui lui appartenaient en Aquitaine,
savoir: Poitiers, Limoges, Saintes, Prigueux, Angoulme et beaucoup
d'autres[272].

[Note 272: Le continuateur de Frdgaire.]

Le malheureux se retira dans les lieux forts, sur les montagnes
sauvages. Mais chaque anne lui enlevait quelqu'un des siens. Il
perdit son comte d'Auvergne, qui prit en combattant; son comte
de Poitiers fut tu en Touraine par les hommes de Saint-Martin de
Tours. Son oncle Rmistan, qui l'avait abandonn, puis soutenu de
nouveau, fut pris et pendu par les Francs, Guaifer lui-mme fut
enfin assassin par les siens, dont la mobilit se lassait sans
doute d'une guerre glorieuse, mais sans espoir. Pepin, triomphant
par la perfidie, se vit donc enfin seul matre de toutes les
Gaules, tout-puissant dans l'Italie par l'humiliation des Lombards,
tout-puissant dans l'glise par l'amiti des papes et des vques,
auxquels il transfra presque toute l'autorit lgislative. Sa
rforme de l'glise par les soins de saint Boniface, les nombreuses
translations de reliques dont il dpouilla l'Italie pour enrichir la
France, lui firent un honneur infini. Lui-mme paraissait dans les
crmonies solennelles, portant les reliques sur ses paules, celles
entre autres de saint Austremon et de saint Germain-des-Prs[273].

[Note 273: Secunda S. Austremonii translatio, ap. Scr. Rer. Fr. V.
433. Rex, ad instar David regis... oblita regali purpura, pr gaudio
omnem illam insignem vestem lacrymis perfundebat, et ante sancti
martyris exequias exultabat; ipsiusque sacratissima membra propriis
humeris evehebat. Erat autem hiems. Translat. S. Germani Pratens.,
ibid., 428 ... mittentes, tam ipse quam optimates ab ipso electi,
manus ad feretrum.]

Charles[274], fils et successeur de Pepin (768), se trouva bientt
seul matre de l'empire par la mort de son frre Carloman, comme
l'avaient t Pepin l'Ancien par celle de Martin, et Pepin le Bref
par la retraite du premier Carloman. Les deux frres avaient touff
sans peine la guerre qui se rallumait en Aquitaine. Le vieil Hunald,
sorti de son couvent au bout de vingt-trois ans, essaya en vain de
venger son fils et d'affranchir son pays. Il fut livr lui-mme par
un fils de ce frre, auquel il avait fait jadis crever les yeux.
Cet homme indomptable ne cda pas encore; il parvint  se retirer
en Italie chez Didier, roi des Lombards. Didier,  qui Charles
son gendre avait outrageusement renvoy sa fille, soutenait par
reprsailles les neveux de Charles, et menaait de faire valoir
leurs droits. Le roi des Francs passa en Italie, et assigea Pavie
et Vrone. Ces deux villes rsistrent longtemps. Dans la premire
s'tait jet Hunald, qui empcha les habitants de se rendre
jusqu' ce qu'ils l'eussent lapid. Le fils de Didier se rfugia
 Constantinople, et les Lombards ne conservrent que le duch de
Bnvent. C'tait la partie centrale du royaume de Naples; les Grecs
avaient les ports. Charles prit le titre de roi des Lombards.

[Note 274: On dit communment que CHARLEMAGNE est la traduction
de CAROLUS MAGNUS. Challemaines si vaut autant comme grant
Challes.--Charlemagne n'est qu'une corruption de _Carloman_,
KARL-MANN, l'homme fort.

Les Chroniques de Saint-Denys disent elles-mmes Challes et
Challemaines, pour Charles et Carloman (maine, corruption franaise
de _mann_; comme _lana_, laine, etc.). On trouve dans la Chronique de
Thophane un texte plus positif encore. Il appelle Carloman [Grec:
Karoullomaluos]; Scr. Fr., V, 187. Les deux frres portaient donc le
mme nom.--Au Xe sicle, Charles le Chauve gagna aussi  l'ignorance
des moines latins le surnom de Grand, comme son aeul. pitaph., ap.
Scr. Fr., VII, 322.

      ... Nomen qui nomine duxit
  De magni magnus, de Caroli Carolus.

C'est ainsi que les Grecs se sont tromps sur le nom d'Elagabal, dont
ils ont fait, bon gr, mal gr, Hliogabal, du grec _Hlios_, soleil.]

L'empire des Francs tait dj vieux et fatigu, quand il tomba
aux mains de Charlemagne, mais toutes les nations environnantes
s'taient affaiblies. La Neustrie n'tait plus rien; les Lombards
pas grand'chose; diviss quelque temps entre Pavie, Milan et
Bnvent, ils n'avaient jamais bien repris. Les Saxons, tout
autrement redoutables, il est vrai, taient pris  dos par les
Slaves. Les Sarrasins, l'anne mme o Pepin se fit roi, perdirent
l'unit de leur empire; l'Espagne s'isola de l'Afrique, et se
trouva elle-mme affaiblie par le schisme qui divisait le califat;
ce dernier vnement rassurait l'Aquitaine du ct des Pyrnes.
Ainsi deux nations restaient debout dans cet affaissement commun
de l'Occident, faibles, mais les moins faibles de toutes, les
Aquitains et les Francs d'Ostrasie. Ces derniers devaient vaincre;
plus unis que les Saxons, moins fougueux, moins capricieux que les
Aquitains, ils taient mieux disciplins que les uns et les autres.
Il semble, dit M. de Sismondi (t. II, p. 267), que les Francs
avaient conserv quelque chose des habitudes de la milice romaine,
o leurs aeux avaient servi si longtemps. C'taient en effet les
plus disciplinables des barbares, ceux dont le gnie tait le moins
individuel, le moins original, le moins potique[275]. Les soixante
ans de guerres qui remplissent les rgnes de Pepin et de Charlemagne
offrent peu de victoires, mais des ravages rguliers, priodiques;
ils usaient leurs ennemis plutt qu'ils ne les domptaient, ils
brisaient  la longue leur fougue et leur lan. Le souvenir le plus
populaire qui soit rest de ces guerres, c'est celui d'une dfaite,
Roncevaux. N'importe, vainqueurs, vaincus, ils faisaient des dserts,
et dans ces dserts ils levaient quelque place forte[276], et
ils poussaient plus loin; car on commenait  btir. Les barbares
avaient bien assez chemin; ils cherchaient la stabilit; le monde
s'asseyait, au moins de lassitude.

[Note 275: Ceci est trs-frappant dans leur jurisprudence. Ils
adoptent presque indiffremment la plupart des symboles dont chacun
est propre  chaque tribu germanique. _Voy._ Grimm.]

[Note 276: Fronsac (Francicum ou Frontiacum) en Aquitaine. (Eginh.
Annal., ap. Scr. Fr., V. 201); et en Saxe, la ville que les
chroniques dsignent sous le nom de _Urbs Karoli_ (Annal. Franc,
ibid., p. 11), un fort sur la Lippe (p. 29), Ehresburg, etc.]

Ce qui favorisa encore l'tablissement de ce monde flottant, c'est
la longueur du rgne de Pepin et de Charlemagne. Aprs tous ces
rois qui mouraient  quinze et vingt ans, il en vint deux qui
remplissent presque un sicle de leurs rgnes (741-814). Ils purent
btir et fonder  loisir; ils recueillirent et mirent ensemble les
lments disperss des ges prcdents. Ils hritrent de tout, et
firent oublier tout ce qui prcdait. Il en advint  Charlemagne
comme  Louis XIV; tout data du _grand rgne_. Institutions, gloire
nationale, tout lui fut rapport. Les tribus mme qui l'avaient
combattu lui attribuent leurs lois, des lois aussi anciennes que
la race germanique[277]. Dans la ralit, la vieillesse mme, la
dcadence du monde barbare fut favorable  la gloire de ce rgne;
ce monde s'teignant, toute vie se rfugia au coeur. Les hommes
illustres de toute contre afflurent  la cour du roi des Francs.
Trois chefs d'cole, trois rformateurs des lettres ou des moeurs,
y crrent un mouvement passager; de l'Irlande vint Clment, des
Anglo-Saxons Alcuin, de la Gothie ou Languedoc saint Benot d'Aniane.
Toute nation paya ainsi son tribut; citons encore le Lombard Paul
Warnefrid, le Goth-Italien Thodulfe, l'Espagnol Agobart. L'heureux
Charlemagne profita de tout. Entour de ces prtres trangers qui
taient la lumire de l'glise, fils, neveu, petit-fils des vques
et des saints, sr du pape que sa famille avait protg contre les
Grecs et les Lombards, il disposa des vchs, des abbayes, les
donna mme  des laques. Mais il confirma l'institution de la
dme[278], et affranchit l'glise de la juridiction sculire[279].
Ce David, ce Salomon des Francs, se trouva plus prtre que les
prtres, et fut ainsi leur roi.

[Note 277: Grimm.]

[Note 278: Capitulare ann. 779, c. VII. De decimis, ut
unusquisque suam deciman donet, atque per jussionem pontificis
dispensetur.--Capitulatio de Saxon., ann. 791, c. XVI: Undecunque
census aliquid ad fiscum pervenerit..., decima pars ecclesiis et
sacerdotibus reddatur. C. XVII: Omnes deciman partem substanti
et laboris sui dent, tam nobiles quam ingenui, similiter et liti.
_Voy._ aussi Capitul. Francofrod., ann. 794, c. XXIII.--Ds l'an 567,
on trouve mention de la dme dans une lettre pastorale des vques
de Touraine; une constitution de Clotaire et les Actes du concile de
Mcon, en 588, la prescrivent expressment. Ducange, II, 1334, V
DECIM.]

[Note 279: Capitul. add. ad. leg. Langob., ann. 801, c. 1. Volumus
primo, ut neque abbates, neque presbyteri, neque diaconi, neque
subdiaconi, neque quislibet de clero, de personis suis ad publica,
vel ad secularia judicia trahantur vel distringantur, sed a suis
episcopis judicati justitiam faciant. Cf. Capitul. Aquisgr., ann.
786, c. XXXVII.--Capitul. Francoford., ann. 794, c. IV: Statutum est
a domino rege et S. Synodo, ut episcopi justitias faciant in suas
parochias... Comites quoque nostri veniant ad judicium episcorum.]

Les guerres d'Italie, la chute mme du royaume des Lombards, ne
furent qu'pisodiques dans les rgnes de Pepin et de Charlemagne.
La grande guerre du premier est, nous l'avons vu, contre les
Aquitains, celle de Charles contre les Saxons. Rien n'indique que
cette dernire ait t motive, comme on a sembl le croire, par la
crainte d'une invasion. Sans doute il y avait eu constamment par
le Rhin une immigration des peuples germaniques. Ils passaient en
grand nombre pour trouver fortune dans la riche contre de l'Ouest.
Ces recrues fortifiaient et renouvelaient sans cesse les armes des
Francs. Mais pour des invasions de tribus entires, comme celles qui
eurent lieu dans les derniers temps de l'empire romain, rien ne peut
faire souponner qu'un pareil fait ait accompagn l'lvation de la
seconde race, ni qu'elle fut menace elle-mme de le voir renouvel 
l'avnement de Charlemagne.

Le vrai motif de la guerre fut la violente antipathie des races
franque et saxonne, antipathie qui croissait chaque jour  mesure que
les Francs devenaient plus Romains, depuis surtout qu'ils recevaient
une organisation nouvelle sous la main tout ecclsiastique des
Carlovingiens. Ceux-ci avaient d'abord espr, d'aprs le succs de
saint Boniface, que l'Allemagne leur serait peu  peu soumise et
gagne par les missionnaires. Mais la diffrence des deux peuples
devenait trop forte pour que la fusion pt s'oprer. Les derniers
progrs des Francs dans la civilisation avaient t trop rapides.
Les hommes de _la terre Rouge_[280] comme s'appelaient firement
les Saxons, disperss, selon la libert de leur gnie, dans leurs
_marches_, dans les profondes clairires de ces forts, o l'cureuil
courait les arbres sept lieues sans descendre, ne connaissant, ne
voulant d'autres barrires que la vague limitation de leur _gau_,
avaient horreur des terres limites, des _mansi_ de Charlemagne.
Les Scandinaves et les Lombards, comme les Romains, orientaient et
divisaient les champs. Mais dans l'Allemagne mme, il n'y a pas
trace de telle chose. Les divisions de territoire, les dnombrements
d'hommes, tous ces moyens d'ordre, d'administration et de tyrannie,
taient redouts des Saxons. Partags par les Ases eux-mmes en trois
peuples et douze tribus, ils ne voulaient pas d'autre division. Leurs
_marches_ n'taient pas absolument des terres vaines et vagues;
_ville_ et _prairie_ sont synonymes dans les vieilles langues du
Nord[281]; la prairie, c'tait leur cit. L'tranger qui passe dans
la _marche_ ne doit pas se faire traner sur sa charrue; il doit
respecter la terre et soulever le soc.

[Note 280: Grimm.]

[Note 281: Grimm.]

Ces tribus, fires et libres, s'attachrent  leurs vieilles
croyances par la haine et la jalousie que les Francs leur
inspiraient. Les missionnaires, dont ceux-ci les fatiguaient, eurent
l'imprudence de les menacer des armes du grand Empire. Saint Libuin,
qui pronona cette parole, et t mis en pices sans l'intercession
des vieillards saxons; mais ils n'empchrent point que les jeunes
gens ne brlassent l'glise que les Francs avaient construite 
Deventer[282]. Ceux-ci, qui peut-tre souhaitaient un prtexte pour
brusquer par les armes la conversion de leurs voisins barbares,
marchrent droit au principal sanctuaire des Saxons, au lieu o se
trouvaient la principale idole et les plus chers souvenirs de la
Germanie. L'Herman-sal[283], mystrieux symbole o l'on pouvait voir
l'image du monde ou de la patrie, d'un dieu ou d'un hros, cette
statue, arme de pied en cap, portait de la main gauche une balance,
de la droite un drapeau o se voyait une rose, sur son bouclier un
lion commandant  d'autres animaux,  ses pieds un champ sem de
fleurs. Tous les lieux voisins taient consacrs par le souvenir de
la grande et premire victoire des Germains sur l'Empire[284].

[Note 282: Ils essayrent de brler une glise que saint Boniface
avait construite  Fritzlar, dans la Hesse. Mais le saint avait
prophtis en la btissant qu'elle ne prirait jamais par le feu:
deux anges vtus de blanc vinrent la dfendre, et un Saxon, qui
s'tait agenouill pour souffler le feu, fut trouv mort dans la mme
attitude, les joues encore enfles de son souffle (Annales de Fulde).]

[Note 283: Colonne, ou statue de la Germanie, ou d'Arminius.]

[Note 284: Stapfer, art. ARMINIUS, dans la Biogr. univer.: Les
lieux voisins de Dethmold sont encore pleins de souvenirs de ce
mmorable vnement. Le champ qui est au pied de Teutberg s'appelle
encore Wintfeld, ou Champ de la Victoire; il est travers par le
Rodenbech, ou Ruisseau de sang, et le Knochenbach, ou Ruisseau des
os, qui rappelle ces ossements trouvs, six ans aprs la dfaite
de Varus, par les soldats de Germanicus venus pour leur rendre les
derniers honneurs. Tout prs de l est Feldrom, le champ des Romains;
un peu plus loin, dans les environs de Pyrmont, le Herminsberg, ou
mont d'Arminius, couvert des ruines d'un chteau qui porte le nom de
Harminsbourg, et sur les bords du Weser, dans le mme comt de la
Lippe, on trouve Varenholz, le bois de Varus.]

Si les Francs eussent eu souvenir de leur origine germanique, ils
auraient respect ce lieu saint. Ils le violrent, ils brisrent
le symbole national. Cette facile victoire fut sanctifie par un
miracle. Une source jaillit exprs pour abreuver les soldats de
Charlemagne[285]. Les Saxons, surpris dans leurs forts, donnrent
douze otages, un par tribu. Mais ils se ravisrent bientt et
ravagrent la Hesse. On aurait tort si, d'aprs ce fait et tant
d'autres du mme genre, on accusait les Saxons de perfidie.
Indpendamment de la mobilit d'esprit propre aux barbares, ceux
qui cdaient devaient tre gnralement la population attache
au sol par sa faiblesse, les femmes, les vieillards. Les jeunes,
rfugis dans les marais, dans les montagnes, dans les cantons du
Nord, revenaient et recommenaient. On ne pouvait les contenir qu'en
restant au milieu d'eux. Aussi Charles fixa sa rsidence sur le Rhin,
 Aix-la-Chapelle, dont il aimait d'ailleurs les eaux thermales, et
fortifia, btit dans la Saxe mme le chteau d'Ehresbourg.

[Note 285: ginhard. Annal. Ap. Script. Franc, V, 201. Ne diutius
siti confectus laboraret exercitus, divinitus factum creditur ut
quadam die, cum juxta morem, tempore meridiano, cuncti quiescerent,
prope montem qui castris erat contiguus tanta vis aquarum in
concavitate cujusdam torrentis eruperit, ut exercitui cuncto
sufficeret.--Poet Saxonici Annal., l. I.]

L'anne suivante 775, il passa le Weser. Les Saxons Angariens se
soumirent, ainsi qu'une partie des Westphaliens. L'hiver fut employ
 chtier les ducs lombards qui rappelaient le fils de Didier.
Au printemps, l'assemble ou concile de Worms jura de poursuivre
la guerre jusqu' ce que les Saxons se fussent convertis. On
sait que sous les Carlovingiens, les vques dominaient dans ces
assembles. Charles pntra jusqu'aux sources de la Lippe, et y
btit un fort[286]. Les Saxons parurent se soumettre. Tous ceux
qu'on trouva dans leurs foyers reurent sans difficult le baptme.
Cette crmonie, dont sans doute ils comprenaient  peine le
sens, ne semble pas avoir jamais inspir beaucoup de rpugnance
aux barbares paens. Ces populations, plus fires que fanatiques,
tenaient peut-tre moins  leur religion qu'on ne l'a cru d'aprs
leur rsistance. Sous Louis le Dbonnaire, les hommes du Nord se
faisaient baptiser en foule; la difficult n'tait que de trouver
assez d'habits blancs; tel s'tait fait baptiser trois fois pour
gagner trois habits[287].

[Note 286: Lippstadt.]

[Note 287: Un jour que l'on baptisait des Northmans, on manqua
d'habits de lin, et on donna  l'un d'eux une mauvaise chemise mal
cousue. Il la regarda quelque temps avec indignation, et dit 
l'empereur: J'ai dj t lav ici vingt fois, et toujours habill
de beau lin blanc comme neige; un pareil sac est-il fait pour un
guerrier ou pour un gardeur de pourceaux? Si je ne rougissais d'aller
tout nu, n'ayant plus mes habits et refusant les tiens, je te
laisserais l ton manteau et ton Christ. Moine de Saint-Gall.--Les
Avares, allis de Charlemagne, voyant qu'il faisait manger dans la
salle leurs compatriotes chrtiens, et les autres  la porte, se
firent baptiser en foule pour s'asseoir aussi  la table impriale.]

Aussi, pendant que Charlemagne croit tout fini, et baptise les Saxons
par milliers  Paderborn, le chef westphalien Witikind revient avec
ses guerriers rfugis dans le Nord, avec ceux mmes du Nord, qui
pour la premire fois apparaissent en face des Francs. Dfait dans la
Hesse, Witikind rentre dans ses forts et retourne chez les Danois
pour revenir bientt.

C'tait prcisment l'anne 778, o les armes de Charlemagne
recevaient un chec si mmorable  Roncevaux. L'affaiblissement
des Sarrasins, l'amiti des petits rois chrtiens, les prires des
mirs rvolts du nord de l'Espagne, avaient favoris les progrs
des Francs; ils avaient pouss jusqu' l'bre, et appelaient leurs
campements en Espagne une nouvelle province, sous les noms de marche
de Gascogne et marche de Gothie. Du ct oriental, tout allait bien,
les Francs taient soutenus par les Goths; mais  l'Occident, les
Basques, vieux soldats d'Hunald et de Guaifer, les rois de Navarre
et des Asturies, qui voyaient Charlemagne prendre possession du pays
et mettre tous les forts entre les mains des Francs, s'taient arms
sous Lope, fils de Guaifer. Au retour, les Francs, attaqus par ces
montagnards, perdirent beaucoup de monde dans ces ports difficiles,
dans ces gigantesques escaliers que l'on monte  la file, homme 
homme, soit  pied, soit  dos de mulet; les roches vous dominent, et
semblent prtes  craser d'elles-mmes ceux qui violent cette limite
solennelle des deux mondes.

La dfaite de Roncevaux ne fut, assure-t-on, qu'une affaire
d'arrire-garde. Cependant ginhard avoue que les Francs y perdirent
beaucoup de monde, entre autres plusieurs de leurs chefs les
plus distingus, et le fameux Roland. Peut-tre les Sarrasins
aidrent-ils; peut-tre la dfaite commence par eux sur l'bre
fut-elle acheve par les Basques aux montagnes. Le nom du fameux
Roland se trouve dans ginhard sans autre explication: _Rotlandus
prfectus britannici limitis_[288]. La brche immense qui ouvre les
Pyrnes sous les tours de Marbor, et d'o un oeil perant pourrait
voir  son choix Toulouse ou Saragosse, n'est autre chose, comme on
sait, qu'un coup d'pe de Roland. Son cor fut pendant longtemps
gard  Blaye sur la Garonne, ce cor dans lequel il soufflait
si furieusement, dit le pote, lorsque ayant bris sa Durandal,
il appela, jusqu' ce que les veines de son col en rompissent,
l'insouciant Charlemagne et le tratre Ganelon de Mayence. Le
tratre, dans ce pome minemment national, est un Allemand.

[Note 288: ginhard, vita Karoli, ap. Scr. Fr., V, 93.--_Voy._
aussi ginhard. Annal. ibid., 203.--Poet. Sax., l. I, ibid.,
143.--Chroniques de Saint-Denys, l. I, c. VI.--Les autres chroniques
ne parlent point de cette droute.--Sur les pomes Carlovingiens,
voyez le cours de M. Fauriel, et l'excellente thse de M. Monin: _Sur
le Roman de Roncevaux_, 1832.]

L'anne suivante (779) fut plus glorieuse pour le roi des Francs; il
entra chez les Saxons encore soulevs, les trouva runis  Buckholz,
et les y dfit. Parvenu ainsi sur l'Elbe, limite des Saxons et des
Slaves, il s'occupa d'tablir l'ordre dans le pays qu'il croyait
avoir conquis; il reut de nouveau les serments des Saxons  Ohrheim,
les baptisa par milliers, et chargea l'abb de Fulde d'tablir un
systme rgulier de conversion, de conqute religieuse. Une arme
de prtres vint aprs l'arme de soldats. Tout le pays, disent les
chroniques, fut partag entre les abbs et les vques[289]. Huit
grands et puissants vchs furent successivement crs: Minden
et Halberstadt, Verden, Brme, Munster, Hildesheim, Osnabruck
et Paderborn (780-802): fondations  la fois ecclsiastiques et
militaires, o les chefs les plus dociles prendraient le titre de
comtes, pour excuter contre leurs frres les ordres des vques.
Des tribunaux levs par toute la contre durent poursuivre les
relaps, et leur faire comprendre  leurs dpens la gravit de ces
voeux qu'ils faisaient et violaient si souvent. C'est  ces tribunaux
que l'on fait remonter l'origine des fameuses cours Weimiques qui,
vritablement, ne se constiturent qu'entre le XIIIe et le XVe
sicle[290]. Nous avons dj vu que les nations germaniques faisaient
volontiers remonter leurs institutions  Charlemagne. Peut-tre le
secret terrible de ces procdures aura-t-il rappel vaguement, dans
l'imagination des peuples, les mesures inquisitoriales employes
jadis contre leurs aeux par les prtres de Charlemagne; ou, si l'on
veut voir dans les cours Weimiques un reste d'anciennes institutions
germaniques, il est plus probable que ces tribunaux d'hommes libres
qui frappaient dans l'ombre un coupable plus fort que la loi, eurent
pour premier but de punir les tratres qui passaient au parti de
l'tranger, qui lui sacrifiaient leur patrie et leurs dieux, et qui,
sous son patronage, bravaient les vieilles lois de la contre. Mais
ils ne bravaient pas la flche qui sifflait  leurs oreilles, sans
qu'aucune main semblt la guider; et plus d'un plissait au matin,
quand il voyait clou  sa porte le signe funbre qui l'appelait 
comparatre au tribunal invisible.

[Note 289: Il prit pour otages quinze des plus illustres, et les
remit  la garde de l'archevque de Reims, Vulfar, auquel il
accordait la plus grande confiance. Vulfar avait t prcdemment
revtu des fonctions de Missus Dominicus en Champagne. Frodoard,
Hist. Remens., l. II, c. XVIII. Le trs-sage et trs-habile Charles,
dit le biographe de Louis le Dbonnaire, savait s'attacher les
vques. Il tablit par toute l'Aquitaine des comtes et des abbs,
et beaucoup d'autres encore, qu'on nomme _Vassi_, de la race des
Francs; il leur confia le soin du royaume, la dfense des frontires
et le gouvernement des fermes royales. Astronom. Vita Ludov. Pii,
c. 3, ap. Scr. Fr., VI, 88.--Les abbs remplissent ici des fonctions
militaires. Charlemagne crit  un abb de Saxe de venir avec des
hommes bien arms et des vivres pour trois mois. Caroli M. Espit.,
21, ap. Scr. Fr., V, 633.

Vita S. Sturmii, abassumptis at. Fuld., ap. Scr. Fr., V, 447.
Karolus... universis sacerdotibus, abbatibus, presbyteris... totam
illam provinciam in parochias episcopales divisit... Tunc pars maxima
beato Sturmio populi et terr illius ad procurandum committitur.
Annal. Franc., ap. Scr. Fr., V, 26. Divisitque ipsam patriam inter
presbyteros et episcopos, seu et abbates, ut in eis baptizarent et
prdicarent.--Idem, Chron. Moissiac., ibid. 71.]

[Note 290: Grimm.]

Pendant que les prtres rgnent, convertissent et jugent, pendant
qu'ils poursuivent avec scurit cette ducation meurtrire des
barbares, Witikind descend encore une fois du Nord pour tout
renverser. Une foule de Saxons se joint  lui. Cette bande intrpide
dfait les lieutenants de Charlemagne, prs de Sonnethal (Valle du
Soleil), et quand la lourde arme des Francs vient au secours, ils
ont disparu. Il en restait pourtant; quatre mille cinq cents d'entre
eux, qui peut-tre avaient en Saxe une famille  nourrir, ne purent
suivre Witikind dans sa retraite rapide. Le roi des Francs brla,
ravagea, jusqu' ce qu'ils lui fussent livrs. Les conseillers de
Charlemagne taient des hommes d'glise, imbus des ides de l'Empire,
gouvernement prtre et juriste, froidement cruel, sans gnrosit,
sans intelligence du gnie barbare. Ils ne virent dans ces captifs
que des criminels coupables de lse-majest, et leur appliqurent
la loi. Les quatre mille cinq cents furent dcapits en un jour 
Verden. Ceux qui essayrent de les venger furent eux-mmes dfaits,
massacrs  Dethmold et prs d'Osnabruck. Le vainqueur, arrt plus
d'une fois dans ces contres humides par les pluies, les inondations,
les boues profondes, s'opinitra  poursuivre la guerre pendant
l'hiver. Alors plus de feuilles qui drobent le proscrit, les marais
durcis par la glace ne le dfendent plus; le soldat l'atteint, isol
dans sa cabane, au foyer domestique, entre sa femme et ses enfants,
comme la bte fauve tapie au gte et couvrant ses petits.

La Saxe resta tranquille pendant huit ans. Witikind lui-mme s'tait
rendu. Mais les Francs ne manqurent pas pour cela d'ennemis. Les
nations dpendantes n'taient rien moins que rsignes. Dans le
palais mme, ce semble, les Thuringiens tirrent l'pe contre les
Francs qui,  l'occasion du mariage d'un de leurs chefs, voulaient
les assujettir aux lois saliques. Cette cause, et d'autres encore qui
nous sont peu connues, provoqua une conjuration des grands contre
Charlemagne. Ils dtestaient surtout, dit-on, l'orgueil et la cruaut
de sa jeune pouse Fastrade,  qui un mari de cinquante ans ne savait
rien refuser. Les conjurs, dcouverts, ne nirent pas; l'un d'eux
eut l'audace de dire: Si l'on m'et cru, tu n'aurais jamais pass le
Rhin vivant. Le souverain dbonnaire leur imposa pour toute peine
quelques lointains plerinages aux tombeaux des saints, mais il les
fit tuer sur les routes. Quelques annes aprs, un fils naturel de
Charlemagne s'associa aux grands pour renverser son pre.

Autre conjuration au dehors entre les princes tributaires. Les
Bavarois et les Lombards taient deux peuples frres. Les premiers
avaient longtemps donn des rois aux seconds. Tassillon, duc de
Bavire, avait pous une fille de Didier, une soeur de celle que
Charlemagne pousa et qu'il renvoya outrageusement  son pre.
Tassillon se trouvait ainsi beau-frre du duc lombard de Bnvent.
Celui-ci s'entendait avec les Grecs, matres de la mer; Tassillon
appelait les Slaves et les Avares. Les mouvements des Bretons et des
Sarrasins les encourageaient. Mais les Francs cernrent Tassillon
avec trois armes; vaincu sans combat, il fut accus de trahison dans
l'assemble d'Ingelheim, comme un criminel ordinaire, convaincu,
condamn  mort; puis ras et enferm au monastre de Jumiges. La
Bavire prit comme nation. Le royaume des Lombards avait pri aussi;
il en restait dans les montagnes du midi le duch de Bnvent, que
Charlemagne ne put jamais forcer, mais qu'il affaiblit et troubla, en
opposant un concurrent au fils de Didier que les Grecs ramenaient.

Charlemagne eut un tributaire de plus, et de plus une guerre. Il en
tait de mme en Allemagne; parvenu sur l'Elbe, en face des Slaves,
il s'tait vu oblig d'intervenir dans leurs querelles, et de
seconder les Abodrites contre les Wiltzi (ou Weletabi). Les Slaves
donnrent des otages. L'Empire parut avoir gagn tout ce qui est
entre l'Elbe et l'Oder, s'tendant toujours, toujours s'affaiblissant.

Entre les Slaves de la Baltique et ceux de l'Adriatique, derrire la
Bavire devenue simple province, Charlemagne rencontrait les Avares,
cavaliers infatigables, retranchs dans les marais de la Hongrie, qui
de l fondaient  leur choix sur les Slaves et sur l'empire grec.
Tous les hivers, dit l'historien, ils allaient dormir avec les femmes
des Slaves. Leur camp, ou _ring_, tait un prodigieux village de bois
qui couvrait toute une province, ferm de haies d'arbres entrelaces;
il y avait l les rapines de plusieurs sicles, les dpouilles
des Byzantins, entassement trange des objets les plus brillants,
les plus inutiles aux barbares, bizarre muse de brigandage. Ce
camp, d'aprs un vieux soldat de Charlemagne, aurait eu douze ou
quinze lieues de tour[291], comme les villes de l'Orient, Ninive ou
Babylone: tel est le gnie des Tartares. Le peuple uni en un seul
camp, le reste en pturages dserts. Celui qui visita le chagan des
Turcs au VIe sicle, trouva le barbare qui sigeait sur un trne d'or
au milieu du dsert. Celui des Avares, dans son village de bois, se
faisait donner des lits d'or massif par l'empereur de Constantinople.

[Note 291: Monach. S. Galli, l. II, c. II. Terra Huorum novem
circulis cingebatur... Tam latus fuit unus circulus... quantum est
spatium de castro Turonico ad Constantiam... Ita vici et vill erant
locat, ut de aliis ad alias vox humana posset audiri. Contra eadem
quoque dificia, inter inexpugnabiles illos muros, port non satis
lat erant constitut... Item de secundo circulo, qui similiter
ut primus erat exstructus; vigenti milliaria Teutonica qu sunt
quadraginta Italica, ad tertium usque tendebantur; similiter usque ad
nonum; quamvis ipsi circuli alius alio multo contractiores fuerunt...
Ad has ergo munitiones per ducentos et eo amplius annos, qualescumque
omnium occidentialum divitias congregantes... orbem occiduum pene
vacuum dimiserunt.]

Ces barbares, devenus voisins des Francs, auraient lev des tributs
sur eux comme sur les Grecs. Charlemagne les attaqua avec trois
armes, et s'avana jusqu'au Raab, brlant le peu d'habitations
qu'il rencontrait; mais qu'importait aux Avares l'incendie de
ces cabanes? Cependant la cavalerie de Charlemagne s'usait dans
ces dserts contre un insaisissable ennemi, qu'on ne savait o
rencontrer. Mais ce qu'on rencontrait partout, c'taient les plaines
humides, les marais, les fleuves dbords. L'arme des Francs y
laissa tous ses chevaux.

Nous disons toujours l'arme des Francs, mais ce peuple des Francs
est le vaisseau de Thse. Renouvel pice  pice, il n'a presque
plus rien de lui-mme. C'tait alors en Frise, en Saxe, tout autant
qu'en Ostrasie, que se recrutaient les armes de Charlemagne. C'est
sur ces peuples que tombaient effectivement les revers des Francs.
Ce n'tait pas assez de porter chez eux le joug des prtres, il
fallait, chose intolrable aux barbares, que, quittant le costume,
les moeurs, la langue de leurs pres, ils allassent se perdre dans
les bataillons des Francs, leurs ennemis, vainquissent, mourussent
pour eux. Car ils ne revoyaient gure leurs pays, envoys  trois
ou quatre cents lieues contre les Sarrasins de l'Espagne, ou les
Lombards de Bnvent. Pour prir, les Saxons aimrent mieux prir
chez eux. Ils massacrrent les lieutenants de Charlemagne, brlrent
les glises, chassrent ou gorgrent les prtres, et retournrent
avec passion au culte de leurs anciens dieux. Ils firent cause
commune avec les Avares, au lieu de fournir une arme contre eux. La
mme anne, l'arme du calife Hixm, trouvant l'Aquitaine dgarnie de
troupes, passa l'bre, franchit les marches et les Pyrnes, brla
les faubourgs de Narbonne, et dfit avec un grand carnage les troupes
qu'avait rassembles Guillaume au Court-Nez, comte de Toulouse et
rgent d'Aquitaine; puis ils reprirent la route d'Espagne emmenant
tout un peuple de captifs, et chargs de riches dpouilles, dont le
calife orna la magnifique mosque de Cordoue. Tout s'armait contre
Charlemagne, la nature elle-mme. Lorsque ces nouvelles dsastreuses
lui parvinrent, il tait en Souabe pour presser les travaux
d'un canal qui et joint le Rhin au Danube, et facilit, en cas
d'invasion, la dfense de l'Empire. Mais l'humidit de la terre et
la continuit des pluies empchrent l'excution de ce travail[292].
Il en fut comme du grand pont de Mayence qui assurait le passage de
France et d'Allemagne, et qui fut brl par les bateliers des deux
rives.

[Note 292: Eginh. annal., ad ann. 793. On avait persuad au roi que
si l'on creusait entre le Rednitz et l'Atmul un canal assez grand
pour contenir des vaisseaux, on pourrait naviguer facilement du Rhin
au Danube, parce que l'une de ces rivires se jette dans le Danube
et l'autre dans le Mein. Aussitt il vint dans ce lieu avec toute sa
cour, y runit une grande multitude, et employa  cette oeuvre toute
la saison de l'automne. Le canal fut donc creus sur deux mille pas
de longueur et trois cents pieds de largeur, mais en vain, car au
milieu d'une terre marcageuse dj imprgne d'eau par sa nature, et
inonde par des pluies continuelles, l'entreprise ne put s'achever:
autant les ouvriers avaient tir de terre pendant le jour, autant il
en retombait pendant la nuit,  la mme place. Pendant ce travail, on
lui apporta deux nouvelles fort dplaisantes: les Saxons s'taient
rvolts de tous cts; les Sarrasins avaient envahi la Septimanie,
engag un combat avec les comtes et les gardes de cette frontire,
tu beaucoup de Francs, et ils taient rentrs chez eux victorieux.]

Malgr tous ces revers, Charlemagne reprit bientt l'ascendant sur
des ennemis disperss. Il entreprit de dpeupler la Saxe, puisqu'il
ne pouvait la dompter. Il s'tablit avec une arme sur le Weser, et
peut-tre pour convaincre les Saxons qu'il ne lcherait pas prise, il
appela son camp Heerstall, comme s'appelait le chteau patrimonial
des Carlovingiens sur la Meuse. De l, tendant de tous cts ses
incursions, il se faisait livrer dans plus d'un canton jusqu'au
tiers des habitants. Ces troupeaux de captifs taient ensuite
chasss vers le Midi, vers l'Ouest, tablis sur de nouvelles terres
au milieu de populations toutes hostiles, toutes chrtiennes, et de
langue diffrente. Ainsi, les rois des Babyloniens et des Perses
transportaient les Juifs sur le Tigre, les Chalcidiens au bord du
golfe Persique. Ainsi Probus avait transplant des colonies de Francs
et de Frisons jusque sur les rivages du Pont-Euxin.

En mme temps, un fils de Charlemagne, profitant d'une guerre civile
des Avares, entrait chez eux par le midi avec une arme de Bavarois
et de Lombards; il passa le Danube, la Theiss, et mit enfin la main
sur ce prcieux _ring_ o dormaient tant de richesses. Le butin fut
tel, dit l'annaliste, qu'auparavant les Francs taient pauvres en
comparaison de ce qu'ils furent ds lors. Il semble que ce peuple
thsauriseur ait perdu son me avec l'or qu'il couvait, comme le
dragon des posies scandinaves. Il tombe ds lors dans une extrme
faiblesse. Le chagan se fait chrtien. Ceux d'entre eux qui restent
paens, mangent dans des plats de bois avec les chiens  la porte des
vques envoys pour les convertir. Quelques annes aprs, nous les
voyons demander humblement  Charlemagne une retraite en Bavire; ils
ne peuvent plus, disent-ils, rsister aux Slaves qu'ils dominaient
auparavant.

Pour cette fois, Charlemagne commena  esprer un peu de repos.
 en juger par l'tendue de sa domination, sinon par ses forces
relles, il se trouvait alors le plus grand souverain du monde.
Pourquoi n'aurait-il pas accompli ce que Thodoric n'avait pu faire,
la rsurrection de l'empire romain? Telle devait tre la pense de
tous ces conseillers ecclsiastiques dont il tait environn. L'an
800, Charlemagne se rend  Rome sous prtexte de rtablir le pape
qui en avait t chass[293]. Aux ftes de Nol, pendant qu'il est
absorb dans la prire, le pape lui met sur la tte la couronne
impriale, et le proclame Auguste. L'empereur s'tonne et s'afflige
humblement qu'on lui impose un fardeau suprieur  ses forces[294];
hypocrisie purile, qu'il dmentit au reste en adoptant les titres et
le crmonial de la cour de Byzance. Pour rtablir l'Empire, il ne
fallait plus qu'une chose, marier le vieux Charlemagne  la vieille
Irne qui rgnait  Constantinople aprs avoir fait tuer son fils.
C'tait la pense du pape, mais non celle d'Irne, qui se garda bien
de se donner un matre[295].

[Note 293: Il avait aussi une vive affection pour le prdcesseur de
Lon, le pape Adrien. Il alla quatre fois  Rome pour accomplir des
voeux et faire ses prires.

Eginh. Kar. M. c. 19: Nuntiato Adriani obitu, quem amicum
prcipium habebat, sic flevit, ac si fratrem aut carissimum filium
amisisset. C. XVII: Nec ille toto regni sui tempore quicquam duxit
autiquius, quam ut urbs Roma sua opera suoque labore veteri polleret
auctoritate...--_Voy._ les lettres d'Adrien  Charlemagne. (Scr.
Fr., V, 403, 544, 545, 546, etc.)]

[Note 294: Eginh. Annal., p. 215. Coram altari, ubi ad orationem
se inclinaverat, Leo papa coronam capiti ejus imposuit.--Eginh.
Vit. Kar. M., ibid. 100. Quod primo in tantum adversatus est, ut
affirmaret se eo die, quamvis prcipua festivitas esset, ecclesiam
non intraturum fuisse, si pontificis consilium prscire potuisset.]

[Note 295: Un proverbe grec disait: Ayez le Franc pour ami, mais non
pas pour voisin.]

Une foule de petits rois ornaient la cour du roi des Francs, et
l'aidaient  donner cette faible et ple reprsentation de l'Empire.
Le jeune Egbert, roi de Sussex, Eardulf, roi de Northumberland,
venaient se former dans la politesse des Francs[296]. Tous deux
furent rtablis dans leurs tats par Charlemagne. Lope, duc des
Basques, tait aussi lev  sa cour. Les rois chrtiens et les
mirs d'Espagne le suivaient jusque dans les forts de la Bavire,
implorant ses secours contre le calife de Cordoue. Alfonse, roi de
Galice, talait de riches tapisseries qu'il avait prises au pillage
de Lisbonne, et les offrait  l'empereur. Les drissites de Fez lui
envoyrent aussi une ambassade. Mais aucune ne fut aussi clatante
que celle d'Haroun al Raschid, calife de Bagdad, qui crut devoir
entretenir quelques relations avec l'ennemi de son ennemi, le calife
schismatique d'Espagne. Il fit, dit-on, offrir  Charlemagne, entre
autres choses, les clefs du Saint-Spulcre, prsent fort honorable,
dont certes le roi des Francs ne pouvait abuser. On rpandit que le
chef des infidles avait transmis  Charlemagne la souverainet de
Jrusalem. Une horloge sonnante, un singe, un lphant, tonnrent
fort les hommes de l'Ouest[297]. Il ne tient qu' nous de croire que
le cor gigantesque que l'on montre  Aix-la-Chapelle est une dent de
cet lphant.

[Note 296: ginhard. Le roi des Northumbres, de l'le de Bretagne,
nomm Eardulf, chass de sa patrie et de son royaume, se rendit prs
de l'empereur, alors  Nimgue; il lui exposa la cause de son voyage,
et partit pour Rome.  son retour de Rome, par l'entremise des lgats
du pontife romain et de l'empereur, il fut rtabli dans son royaume.]

[Note 297: Ce que le pote disait impossible:

  Aut ararim Parthus bibet, aut Germania Tigrim,

parut alors, dit le moine de Saint-Gall, une chose toute simple, 
cause des relations de Charles avec Haroun. En tmoignage de ce fait,
j'appellerai toute la Germanie, qui, du temps de votre glorieux pre
Louis (il s'adresse  Charles le Chauve), fut contrainte de payer
un denier par chaque tte de boeuf et par chaque manse dpendant du
domaine royal, pour le rachat des chrtiens qui habitaient la terre
sainte. Dans leur misre, ils imploraient leur dlivrance de votre
pre, comme anciens sujets de votre bisaeul Charles et de votre
aeul Louis. Monach. Sangall., l. II, c. XIV.]

C'est dans son palais d'Aix qu'il fallait voir Charlemagne[298]. Ce
restaurateur de l'empire d'Occident avait dpouill Ravenne de ses
marbres les plus prcieux pour orner sa Rome barbare. Actif dans
son repos mme, il y tudiait sous Pierre de Pise, sous le Saxon
Alcuin, la grammaire, la rhtorique, l'astronomie; il apprenait 
crire[299], chose fort rare alors. Il se piquait de bien chanter au
lutrin, et remarquait impitoyablement les clercs qui s'acquittaient
mal de cet office[300]. Il trouvait encore du temps pour observer
ceux qui entraient ou qui sortaient de la demeure impriale[301].
Des jalousies avaient t pratiques  cet effet dans les galeries
leves du palais d'Aix-la-Chapelle. La nuit il se levait fort
rgulirement pour les matines[302]. Haute taille, tte ronde, gros
col, nez long, ventre un peu fort, petite voix, tel est le portrait
de Charles dans l'historien contemporain[303]. Au contraire, sa
femme Hildegarde avait une voix forte; Fastrade qu'il pousa ensuite
exerait sur lui une domination virile. Il eut pourtant bien des
matresses, et fut mari cinq fois; mais  la mort de sa cinquime
femme, il ne se remaria plus, et se choisit quatre concubines dont
il se contenta dsormais. Le Salomon des Francs eut six fils et
huit filles, celles-ci fort belles et fort lgres. On assure qu'il
les aimait fort, et ne voulut jamais les marier. C'tait plaisir
de les voir cavalcader derrire lui dans ses guerres et dans ses
voyages[304].

[Note 298: Il choisit Aix pour y btir son palais, dit ginhard, 
cause de ses eaux thermales. Il aimait cette douce chaleur, et y
venait frquemment nager. Il y invitait les grands, ses amis, ses
gardes, et quelquefois plus de cent personnes se baignaient avec
lui. Il passait l'automne  chasser.]

[Note 299: Il s'essayait  crire, et portait d'habitude sous son
chevet des tablettes, afin de pouvoir, dans ses moments de loisir,
s'exercer la main  tracer des lettres; mais ce travail ne russit
gure; il l'avait commenc trop tard.

Eginh, in Karol. M., c. XXV. Il apprit la grammaire sous le
diacre Pierre de Pise, et eut pour matre dans ses autres tudes,
Albinus, surnomm Alcuin, galement diacre, n en Bretagne, et de
race saxonne, homme d'une science universelle, et sous la direction
duquel il donna beaucoup de temps et de travail  la rhtorique et 
la dialectique, mais surtout  l'astronomie. Il apprenait aussi le
calcul, et tudiait le cours des astres, avec une curieuse et ardente
sagacit.--Dans les dernires annes de sa vie, il ne fit plus
que de s'occuper de prires et d'aumnes et corriger des livres. La
veille de sa mort, il avait soigneusement corrig, avec des Grecs et
des Syriens, les vangiles de saint Mathieu, de saint Marc, de saint
Luc et de saint Jean. Thegan. de Gestis Ludov. Pii, c. VII, ap. Scr.
Fr. VI, 76.--Il envoya aussi,  son meilleur ami, le pape Adrien,
un Psautier en latin, crit en lettres d'or, et avec une ddicace
en vers. (Eginh. ap. Script. Rer. Franc. t. V, p. 402.) Aussi
l'ensevelit-on avec un vangile d'or  la main. (Monach. Engolism. in
Kar. M., ibid. 186.)]

[Note 300:  une certaine fte, comme un jeune homme, parent du roi,
chantait fort bien Alleluia, le roi dit  un vque qui se trouvait
l: Il a bien chant notre clerc! L'autre sot, prenant cela pour
une plaisanterie, et ignorant que le clerc ft parent de l'empereur,
rpondit: Les rustres en chantent autant  leurs boeufs.  cette
impertinente rponse, l'empereur lui lana un regard terrible, dont
il tomba foudroy. Moine de Saint-Gall.

Eginh. in Kar. M., c. XXVI. Il perfectionna soigneusement la lecture
et le chant sacrs, car il s'y entendait admirablement, quoiqu'il ne
lt jamais lui-mme en public, et qu'il ne chantt qu' demi voix et
en choeur.--Mon. Sangall., l. I, c. VII.

Jamais, dans la basilique du docte Charles, il ne fut besoin de
dsigner  chacun le passage qu'il devait lire, ni d'en marquer la
fin avec de la cire ou avec l'ongle, tous savaient si bien ce qu'ils
avaient  lire, que si on leur disait  l'improviste de commencer,
jamais on ne les trouvait en faute. Lui-mme, il levait le doigt ou
un bton, ou envoyait quelqu'un aux clercs assis loin de lui, pour
dsigner celui qu'il voulait faire lire. Il marquait la fin, par un
son guttural, que tous attendaient en suspens, tellement que, soit
qu'il fit signe aprs la fin d'un sens, ou  un repos au milieu de
la phrase, ou mme avant le repos, personne ne reprenait trop haut
ou trop bas. En sorte que, bien que tous ne comprissent pas, c'tait
dans son palais que se trouvaient les meilleurs lecteurs, et nul
n'osa entrer parmi ses choristes (ft-il mme connu d'ailleurs) qui
ne st bien lire et bien chanter.]

[Note 301: Mon. S. Galli, l. I, c. XXXII. Qu (mansiones) ita circa
palatium peritissimi Caroli ejus dispositione construct sunt, ut
ipse per cancellos solarii sui cuncta posset videre, qucumque ab
intrantibus vel exeuntibus quasi latenter fierent. Sed et ita omnia
procerum habitacula a terra erant in sublime suspensa, ut sub eis non
solum militum milites et eorum servitores, sed omne genus hominum ab
injuriis imbrium vel nivium, vel gelu, caminis possent defendi, et
nequaquam tamen ab oculis acutisssimi Caroli valerent abscondi.]

[Note 302: Eginh. in Kar. M., c. XXVI. Ecclesiam mane et vespere,
item nocturnis horis et sacrificii tempore, quoad eum valetudo
permiserat, impigre frequentabat.--Mon. Sangall., l. I, c. XXXIII:
Gloriosissimus Carolus ad nocturnas laudes pendulo et profundissimo
pallio utebatur.]

[Note 303: Eginh. in Kar. M., c. XXII. Corpore fuit amplo atque
robusto, statura eminenti, qu tamen justam non excederet...
apice corporis rotundo, oculis prgrandibus ac vegetis, naso
paululum mediocritatem excedente... Cervix obesa et brevior,
venterque projectior... Voce clara quidem, sed qu minus corporis
form conveniret.--Medicos pene exosos habebat, quod ei in cibis
assas, quibus assuetus erat, dimittere, et elixis adsuescere
suadebant.--Permis aux grandes Chroniques de Saint-Denys, crites si
longtemps aprs, de dire qu'il fendait un chevalier d'un coup d'pe,
et qu'il portait un homme arm debout sur la main. On a proportionn
l'empereur  l'empire, et conclu que celui qui rgnait de l'Elbe 
l'bre devait tre un gant.]

[Note 304: Id. ibid., c. XIX: Nunquam iter sine illis faceret.
Adequitabant et filii, fili vero pone sequebantur,.. Qu cum
pulcherrim essent et ab eo plurimum diligerentur, mirum dictu
quod nullam earum cuiquam aut suorum aut exterorum nuptum dare
voluit... Sed omnes secum usque ad obitum suum in domo sua retinuit,
dicens se earum contubernio carere non posse. Ac propter hoc, alias
felix, advers fortun malignitatem expertus est. Quod tamen ita
dissimulavit, ac si de eis nunquam alicujus probri suspicio exorta,
vel fama dispersa fuisset.]

La gloire littraire et religieuse du rgne de Charlemagne tient,
nous l'avons dit,  trois trangers. Le Saxon Alcuin et l'cossais
Clment fondrent l'cole palatine, modle de toutes les autres
qui s'levrent ensuite. Le Goth Benot d'Aniane, fils du comte
de Maguelone, rforma les monastres, en dtruisant les diversits
introduites par saint Colomban et les missionnaires irlandais du
VIIe sicle. Il imposa  tous les moines de l'Empire la rgle de
saint Benot. Combien cette rforme minutieuse et pdantesque fut
infrieure  l'institution premire, c'est ce que M. Guizot a
trs-bien montr. Non moins pdantesque et infconde fut la tentative
de rforme littraire dirige surtout par Alcuin; on sait que les
principaux conseillers de Charlemagne avaient form une sorte
d'acadmie, o il sigeait lui-mme sous le nom du roi David; les
autres s'appelaient Homre, Horace, etc. Malgr ces noms pompeux,
quelques posies du Goth italien Thodulfe, vque d'Orlans,
quelques lettres de Leidrade, archevque de Lyon, mritent peut-tre
seules quelque attention; pour le reste, c'est la volont qu'il faut
louer, c'est l'effort de rtablir l'unit de l'enseignement dans
l'Empire. La seule tentative d'tablir partout la liturgie romaine
et le chant grgorien cota beaucoup  Charlemagne; entre tant de
peuples et tant de langues, il avait beau faire, la dissonance
reparaissait toujours[305]. Drogon, frre de l'empereur, dirigeait
lui-mme l'cole de Metz.

[Note 305: V. un passage curieux d'une vie de saint Grgoire, ap.
Scrip. Rer. Fr. t. V, p. 445.--V. aussi la vie de Charlemagne, par
un moine d'Angoulme (ap. Scr. Fr. V, 185).--Mon. Sangall., l. I,
c. X. Voyant avec douleur que le chant tait divers selon les
diverses provinces, il demanda au pape douze clercs instruits dans
la psalmodie. Mais, par malice, lorsqu'on les eut disperss de ct
et d'autre, ils se mirent  enseigner tous des mthodes diffrentes.
Charles indign se plaignit au pape, et le pape les mit en prison.]

Avec ce got pour la littrature et pour les traditions de Rome, il
ne faut pas s'tonner que Charlemagne et son fils Louis aient aim
 s'entourer d'trangers, de lettrs de basse condition. Il advint
qu'au rivage de Gaule dbarqurent avec des marchands bretons,
deux Scots d'Hibernie, hommes d'une science incomparable dans les
critures profanes et sacres. Ils n'talaient aucune marchandise,
et se mirent  crier chaque jour  la foule qui venait pour acheter:
Si quelqu'un veut la sagesse, qu'il vienne  nous, et qu'il la
reoive, nous l'avons  vendre... Enfin ils crirent si longtemps,
que les gens tonns, ou les prenant pour fous, firent parvenir la
chose aux oreilles du roi Charles, amateur toujours passionn de la
sagesse. Il les fit venir en toute hte, et leur demanda s'il tait
vrai, comme la renomme le lui avait appris, qu'ils eussent avec eux
la sagesse. Ils dirent: Nous l'avons, et, au nom du Seigneur, nous
la donnons  ceux qui la cherchent dignement. Et, comme il leur
demandait ce qu'ils voulaient en retour, ils rpondirent: Un lieu
commode, des cratures intelligentes, et ce dont on ne peut se passer
pour accomplir le plerinage d'ici-bas, la nourriture et l'habit. Le
roi, plein de joie, les garda d'abord avec lui quelque peu de temps.
Puis, forc d'entreprendre des expditions militaires, il ordonna 
l'un d'eux, nomm Clment, de rester en Gaule, lui confia un assez
grand nombre d'enfants de haute, de moyenne et de basse condition,
et leur fit donner des aliments selon leur besoin, et une habitation
commode. L'autre (Jean Mailros, disciple de Bde), il l'envoya en
Italie, et lui donna le monastre de Saint-Augustin, prs de la ville
de Pavie, pour y ouvrir cole.--Sur ces nouvelles, Albinus, de la
nation des Angles, disciple du savant Bde, voyant quel bon accueil
Charles, le plus religieux des rois, faisait aux sages, s'embarqua et
vint  lui... Charles lui donna l'abbaye de Saint-Martin, prs de la
ville de Tours, afin qu'en l'absence du roi il put s'y reposer et y
enseigner ceux qui accouraient pour l'entendre[306]. Sa science porta
de tels fruits, que les modernes Gaulois ou Francs passrent pour
galer les Romains ou les Athniens de l'antiquit.

[Note 306: Albinum cognomento Alcuinum..... (ginhard.)

Alcuin crivait  Charlemagne: Envoyez-moi de France quelques
savants traits aussi excellents que ceux dont j'ai soin ici ( la
bibliothque d'York), et qu'a recueillis mon matre Ecbert; et je
vous enverrai de mes jeunes gens, qui porteront en France les fleurs
de Bretagne, en sorte qu'il n'y ait plus seulement un jardin enclos
 York, mais qu' Tours aussi puissent germer quelques rejetons du
paradis.--Appel en France, il devint le matre du Scot Rabanus
Maurus, fondateur de la grande cole de Fulde.--ginhard dit que
Charlemagne donnait les honneurs et les magistratures  des Scots,
estimant leur fidlit et leur valeur; et que les rois d'cosse
lui taient fort dvous.--Dans sa vie de saint Csaire, ddie
 Charlemagne, Hricus dit: Presque toute la nation des Scots,
mprisant les dangers de la mer, vient s'tablir dans notre pays avec
une suite nombreuse de philosophes.]

Lorsqu'aprs une longue absence le victorieux Charles revint en
Gaule, il se fit amener les enfants qu'il avait confis  Clment,
et voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers. Ceux
de moyenne et de basse condition prsentrent des oeuvres au-dessus
de toute esprance, confites dans tous les assaisonnements de la
sagesse; les nobles, d'insipides sottises. Alors le sage roi, imitant
la justice du Juge ternel, fit passer  sa droite ceux qui avaient
bien fait, et leur parla en ces termes: Mille grces, mes fils, de ce
que vous vous tes appliqus de tout votre pouvoir  travailler selon
mes ordres et pour votre bien. Maintenant efforcez-vous d'atteindre
 la perfection, et je vous donnerai de magnifiques vchs et des
abbayes, et toujours vous serez honorables  mes yeux. Ensuite il
tourna vers ceux de gauche un front irrit, et, troublant leurs
consciences d'un regard flamboyant, il leur lana avec ironie,
tonnant plutt qu'il ne parlait, cette terrible apostrophe: Vous
autres nobles, vous fils de grands, dlicats et jolis mignons, fiers
de votre naissance et de vos richesses, vous avez nglig mes ordres,
et votre gloire et l'tude des lettres, vous vous tes livrs 
la mollesse, au jeu et  la paresse, ou  de frivoles exercices.
Aprs ce prambule, levant vers le ciel sa tte auguste et son bras
invincible, il fulmina son serment ordinaire: Par le roi des cieux
je ne me soucie gure de votre noblesse et de votre beaut, quelque
admiration que d'autres aient pour vous; et tenez ceci pour dit, que,
si vous ne rparez par un zle vigilant votre ngligence passe, vous
n'obtiendrez jamais rien de Charles.

Un de ces pauvres dont j'ai parl, fort habile  dicter et  crire,
fut par lui plac dans la Chapelle; c'est le nom que les rois des
Francs donnent  leur oratoire,  cause de la chape de saint Martin,
qu'ils portaient constamment au combat pour leur propre dfense et
la dfaite de l'ennemi.--Un jour, qu'on annona au prudent Charles
la mort d'un certain vque, il demanda si le prlat avait envoy
devant lui, dans l'autre monde, quelque chose de ses biens et du
fruit de ses travaux. Et comme le messager rpondit: Seigneur,
pas plus de deux livres d'argent; notre jeune clerc soupira, et,
ne pouvant contenir dans son sein sa vivacit, il laissa malgr
lui chapper, devant le roi, cette exclamation: Pauvre viatique,
pour un si long voyage! Charles, le plus modr des hommes, aprs
avoir rflchi quelques instants, lui dit: Qu'en penses-tu? Si tu
avais cet vch, ferais-tu de plus grandes provisions pour cette
longue route? Le clerc, la bouche bante  ces paroles comme  des
raisins de primeur qui lui tombaient d'eux-mmes, se jeta  ses
pieds et s'cria: Seigneur, je m'en remets, l-dessus,  la volont
de Dieu et  votre pouvoir. Et le roi lui dit: Tiens-toi sous le
rideau qui pend l derrire moi; tu vas entendre combien tu as
de protecteurs. En effet,  la nouvelle de la mort de l'vque,
les gens du palais, toujours  l'afft des malheurs ou de la mort
d'autrui, s'efforcrent, tous impatients et envieux les uns des
autres, d'obtenir pour eux la place par les familiers de l'empereur.
Mais lui, ferme dans sa rsolution, refusait  tout le monde, disant
qu'il ne voulait pas manquer de parole  ce jeune homme. Enfin, la
reine Hildegarde envoya d'abord les grands du royaume, puis elle
vint elle-mme trouver le roi, afin d'avoir l'vch pour son propre
clerc. Comme il accueillit sa demande de l'air le plus gracieux,
disant qu'il ne voulait ni ne pouvait lui rien refuser, mais qu'il
ne se pardonnerait pas de tromper le jeune clerc, elle fit comme font
toutes les femmes quand elles veulent plier  leur caprice la volont
de leurs maris. Dissimulant sa colre, adoucissant sa grosse voix,
elle s'efforait de flchir, par ses minauderies, l'me inbranlable
de l'empereur, lui disant: Cher prince, mon seigneur, pourquoi perdre
l'vch aux mains de cet enfant? Je vous en supplie, mon trs-doux
seigneur, ma gloire et mon appui, que vous le donniez plutt  mon
clerc, votre serviteur fidle. Alors le jeune homme que Charles
avait plac derrire le rideau, prs de son sige, pour couter les
sollicitations de tous les suppliants, embrassant le roi lui-mme
avec le rideau, s'cria d'un ton lamentable: Tiens ferme, seigneur
roi, et ne laisse pas arracher de tes mains la puissance que Dieu
t'a confie. Alors ce courageux ami de la vrit lui ordonna de se
montrer, et lui dit: Reois cet vch, et aie bien soin d'envoyer,
et devant moi et devant toi-mme, dans l'autre monde, de plus grandes
aumnes et un meilleur viatique pour ce long voyage dont on ne
revient pas[307].

[Note 307: Moine de Saint-Gall.--_Voy._ l'amusante histoire d'un
pauvre semblablement lev par Charles  un riche vch.]

Toutefois, quelle que ft la prfrence de Charlemagne pour les
trangers, pour les lettrs de condition servile, il avait trop
besoin des hommes de race germanique, dans ses interminables guerres,
pour se faire tout romain. Il parlait presque toujours allemand. Il
voulut mme, comme Chilpric, faire une grammaire de cette langue,
et fit recueillir les vieux chants nationaux de l'Allemagne[308].
Peut-tre y cherchait-il un moyen de ranimer le patriotisme de
ses soldats; c'est ainsi qu'en 1813, l'Allemagne ne se retrouvant
plus  son rveil, s'est cherche dans les Niebelungen. Le costume
germanique fut toujours celui de Charlemagne[309], je pense qu'il
n'et pas t politique de se prsenter autrement aux soldats.

[Note 308: Eghin. in Kar. M., c. XXIX. Barbara et antiquissima
carmina, quibus veterum regum actus ac bella canebantur,
scripsit, memorique mandavit. Inchoavit et grammaticam patrii
sermonis.--Suivant ginhard (c. XIV) Charlemagne donna aux mois
des noms significatifs dans la langue allemande (mois d'hiver,
mois de boue, etc.); mais, selon la remarque de M. Guizot, on les
trouve en usage chez diffrents peuples germains, avant le temps de
Charlemagne.]

[Note 309: Quand les Francs qui combattaient au milieu des Gaulois
virent ceux-ci revtus de saies brillantes et de diverses couleurs,
pris de l'amour de la nouveaut, ils quittrent leur vtement
habituel et commencrent  prendre celui de ces peuples. Le svre
empereur, qui trouvait ce dernier habit plus commode pour la guerre,
ne s'opposa point  ce changement. Cependant, ds qu'il vit les
Frisons, abusant de cette facilit, vendre ces petits manteaux
courts aussi cher qu'autrefois on vendait les grands, il ordonna
de ne leur acheter, au prix ordinaire, que de trs-longs et larges
manteaux.  quoi peuvent servir, disait-il, ces petits manteaux? au
lit, je ne puis m'en couvrir;  cheval, ils ne me dfendent ni de la
pluie ni du vent, et quand je satisfais aux besoins de la nature,
j'ai les jambes geles. Moine de Saint-Gall.]

Le voil donc jouant de son mieux l'Empire, parlant souvent la langue
latine[310], formant la hirarchie de ses officiers d'aprs celles
des ministres impriaux. Dans le tableau qu'Hincmar nous a laiss,
rien n'est plus imposant. L'Assemble gnrale de la nation, tenue
rgulirement deux fois par an, dlibrait, les ecclsiastiques d'une
part, les laques de l'autre, sur les matires proposes par le
roi; puis, runis, ils confraient avec un matre qui ne demandait
qu' s'clairer. Quatre fois par an, les assembles provinciales se
tenaient sous la prsidence des _missi dominici_. Ceux-ci taient
les yeux de l'empereur, les messagers prompts et fidles qui,
parcourant sans cesse tout l'Empire, rformaient, dnonaient tout
abus. Au-dessous des _missi_, les comtes prsidaient les assembles
infrieures, o ils rendaient la justice, assists des _boni
homines_, jurs choisis entre les propritaires. Au-dessous encore
existaient d'autres assembles: celles des vicaires, des centeniers;
que dis-je, les moindres bnficiers, les intendants des fermes
royales, tenaient des plaids comme les comtes.

[Note 310: Eginh. in Kar. M., c. XXV. Latinam ita didicit, ut
que illa ac patria lingua orare esset solitus; grcam vero melius
intelligere quam pronunciare poteret.--Poeta Saxon., l. V, ap. Scr.
Fr. V, 176:

  ..... Solitus lingua spe est orare latina;
  Nec grc prorsus nescius extiterat.

Telle tait sa faconde, qu'il en ressemblait  un pdagogue (ut
didasculus appareret; alibi dicaculus, petit plaisant).]

Certes, l'ordre apparent ne laisse rien  dsirer, les formes ne
manquent pas; on ne comprend pas un gouvernement plus rgulier.
Cependant il est visible que les assembles gnrales n'taient
pas gnrales; on ne peut supposer que les _missi_, les comtes,
les vques, courussent deux fois par an aprs l'empereur dans
les lointaines expditions d'o il date ses capitulaires, qu'ils
gravissent tantt les Alpes, tantt les Pyrnes, lgislateurs
questres, qui auraient galop toute leur vie de l'bre  l'Elbe.
Le peuple encore bien moins. Dans les marais de la Saxe, dans les
marches d'Espagne, d'Italie, de Bavire, il n'y avait l que des
populations vaincues ou ennemies. Si le nom du _peuple_ n'est pas
ici un mensonge, il signifie l'arme. Ou bien quelques notables qui
suivaient les grands, les vques, etc., reprsentaient la grande
nation des Francs, comme  Rome les trente licteurs reprsentaient
les trente curies aux _comitia curiata_. Quant aux assembles des
comtes, les _boni homines_, les _scabini_ (schoeffen) qui les
composent sont lus par les comtes avec le consentement du peuple:
le comte peut les dplacer. Ce ne sont plus l les vieux Germains
jugeant leurs pairs; ils ont plutt l'air de pauvres dcurions,
prsids, dirigs par un agent imprial. La triste image de l'empire
romain se reproduit dans cette jeune caducit de l'empire barbare.
Oui, l'Empire est restaur; il ne l'est que trop: le comte tient
la place des duumvirs, l'vque rappelle le _dfenseur des cits_,
et ces _hrimans_ (hommes d'arme), qui laissent leurs biens pour
se soustraire aux accablantes obligations qu'il leur impose, ils
reproduisent les curiales romains[311], propritaires libres, qui
trouvaient leur salut  quitter leur proprit,  fuir,  se faire
soldats, prtres, et que la loi ne savait comment retenir.

[Note 311: Le curiale devait avoir au moins vingt-cinq arpents de
terre, l'hriman, de trente-six  quarante-huit.]

La dsolation de l'Empire est la mme ici. Le prix norme du
bl, le bas prix des bestiaux indique assez que la terre reste en
pturage[312]. L'esclavage, adouci il est vrai, s'tend et gagne
rapidement. Charlemagne gratifie son matre Alcuin d'une ferme de
vingt mille esclaves. Chaque jour les grands forcent les pauvres 
se donner  eux, corps et biens; le servage est un asile o l'homme
libre se rfugie chaque jour.

[Note 312: Un boeuf, ou six boisseaux de froment, valaient deux sous;
cinq boeufs, ou une robe simple, ou trente boisseaux, dix sous; six
boeufs, ou une cuirasse, ou trente-six boisseaux, douze sous (M.
Desmichels).]

Aucun gnie lgislatif n'et pu arrter la socit sur la pente
rapide o elle descendait. Charlemagne ne fit que confirmer les lois
barbares. Lorsqu'il eut pris le nom d'empereur, dit ginhard, il
eut l'ide de remplir les lacunes que prsentaient les lois, de les
corriger, et d'y mettre de l'accord et de l'harmonie. Mais il ne fit
qu'y ajouter quelques articles, et encore imparfaits.

Les capitulaires sont en gnral des lois administratives, des
ordonnances civiles et ecclsiastiques. On y trouve, il est vrai,
une partie lgislative assez considrable, qui semble destine 
remplir ces lacunes dont parle ginhard. Mais peut-tre ces actes,
qui portent tous le nom de Charlemagne, ne font-ils que reproduire
les capitulaires des anciens rois Francs. Il est peu probable que
les Pepin, que Clotaire II et Dagobert, aient laiss si peu de
capitulaires; que Brunehaut, Frdgonde, broin, n'en aient point
laiss. Il en sera advenu pour Charlemagne ce qui serait advenu 
Justinien, si tous les monuments antrieurs du droit romain avaient
pri. Le compilateur et pass pour le lgislateur. La discordance
du langage et des formes qui frappe dans les capitulaires, tend 
fortifier cette conjecture.

La partie originale des capitulaires, c'est celle qui touche
l'administration, celle qui rpond aux besoins divers que les
circonstances faisaient sentir. Il est impossible de n'y pas admirer
l'activit, impuissante, il est vrai, de ce gouvernement qui faisait
effort pour mettre un peu d'ordre dans le dsordre immense d'un tel
empire, pour retenir quelque unit dans un ensemble htrogne, dont
toutes les parties tendaient  l'isolement, et se fuyaient pour
ainsi dire l'une l'autre. La place norme qu'occupe la lgislation
canonique fait sentir, quand nous ne le saurions pas du reste, que
les prtres ont eu la part principale en tout cela. On le reconnat
mieux encore aux conseils moraux et religieux, dont cette lgislation
est seme; C'est le ton pdantesque[313] des lois wisigothiques,
faites comme on le sait, par les vques. Charlemagne, comme les
rois des Wisigoths, donna aux vques un pouvoir inquisitorial, en
leur attribuant le droit de poursuivre les crimes dans l'enceinte de
leur diocse. Quelques passages des capitulaires qui condamnent les
abus de l'autorit piscopale ne suffisent pas pour nous faire douter
de la toute-puissance du clerg sous ce rgne. Ils ont pu tre dicts
par les prtres de cour, par les chapelains, par le clerg central,
naturellement jaloux de la puissance locale des vques. Charlemagne,
ami de Rome, et entour de prtres comme Leidrade et tant d'autres
qui ne prirent l'piscopat que pour retraite, dut accorder beaucoup 
ce clerg sans titre, qui formait son conseil habituel.

[Note 313: On pourrait multiplier les exemples. Capitul. anni 802,
ap. Scr. Fr., V, 659. Placuit ut unusquisque ex propria persona se
in sancto Dei servitio secundum Dei prceptum et secundum sponsionem
suam pleniter conservare studeat secundum intellectum et vires suas;
quia ipse domnus imperator non omnibus singulariter necessariam
potest exhibere curam. Capitul. anni 806, ibid. 677. Cupiditas in
bonam partem potest accipi et in malam. In bonam juxta apostolum,
etc.--Avaritia est alienas res appetere, et adeptas nulli largiri. Et
juxta apostolum, hc est radix omnium malorum. Turpe lucrum exercent
qui per varias circumventiones lucrandi causa inhoneste res quaslibet
congregare decertant.]

Cet esprit de pdanterie byzantine et gothique que nous remarquions
dans les capitulaires clata dans la conduite de Charlemagne,
relativement aux affaires de dogme. Il fit crire en son nom une
longue lettre  l'hrtique Flix d'Urgel, qui soutenait, avec
l'glise d'Espagne, que Jsus comme homme tait simplement fils
adoptif de Dieu. En son nom parurent encore les fameux livres
_Carolins_ contre l'adoration des images[314]. Trois cents vques
condamnrent  Francfort ce que trois cent cinquante vques venaient
d'approuver  Nice. Les hommes de l'Occident, qui luttaient dans le
Nord contre l'idoltrie paenne, devaient rprouver les images; ceux
de l'Orient, les honorer, en haine des Arabes qui les brisaient. Le
pape, qui partageait l'opinion des Orientaux, n'osa pas cependant
s'expliquer contre Charlemagne. Il montra la mme prudence, lorsque
l'glise de France,  l'imitation de celle d'Espagne, ajouta
au symbole de Nice, que le Saint-Esprit procde aussi du Fils
(_Filioque_).

[Note 314: Carol. libr. I, c. XXI. Solus igitur Deus colendus, solus
adorandus, solus glorificandus est, de quo per prophetam dicitur:
exaltatum est nomen ejus solius, etc.]

Pendant que Charlemagne disserte sur la thologie, rve l'empire
Romain, et tudie la grammaire, la domination des Francs croule
tout doucement. Le jeune fils de Charlemagne, dans son royaume
d'Aquitaine, ayant, par faiblesse ou justice, donn, restitu toutes
les spoliations de Pepin[315], son pre lui en fit un reproche; mais
il ne fit qu'accomplir volontairement ce qui dj avait lieu de
soi-mme. L'ouvrage de la conqute se dfaisait naturellement; les
hommes et les terres chappaient peu  peu au pouvoir royal, pour se
donner aux grands, aux vques surtout, c'est--dire aux pouvoirs
locaux qui allaient constituer la rpublique fodale.

[Note 315: Je crois qu'il faut entendre ainsi cette dilapidation
du domaine que Charlemagne reprocha  son fils. Ce domaine avait
d se former de toutes les violences de la conqute. Le caractre
scrupuleux de Louis, et les rparations qu'il fit plus tard 
d'autres nations maltraites par les Francs, autorisent  interprter
ainsi sa conduite en Aquitaine. Voici le texte de l'historien
contemporain: In tantum largus, ut antea nec in antiquis libris nec
in modernis temporibus auditum est, ut villas regias qu erant et avi
et tritavi (Pepin et Charles Martel), fidelibus suis tradidit eas in
possessiones sempiternas... Fecit enim hoc diu tempore. Theganus, de
gestis Ludov. Pii, c. XIX. ap. Scr. Fr. VI, 78.]

Au dehors, l'Empire faiblissait de mme. En Italie, il avait heurt
en vain contre Bnvent, contre Venise; en Germanie, il avait recul
de l'Oder  l'Elbe, et partag avec les Slaves. Et en effet, comment
toujours combattre, toujours lutter contre de nouveaux ennemis?
Derrire les Saxons et les Bavarois, Charlemagne avait trouv les
Slaves, puis les Avares; derrire les Lombards, les Grecs; derrire
l'Aquitaine et l'bre, le califat de Cordoue. Cette ceinture de
barbares, qu'il crut simple et qu'il rompit d'abord, elle se doubla,
se tripla devant lui; et quand les bras lui tombaient de lassitude,
alors apparut, avec les flottes danoises, cette mobile et fantastique
image du Nord, qu'on avait trop oublie. Ceux-ci, les vrais Germains,
viennent demander compte aux Germains btards, qui se sont faits
Romains, et s'appellent l'Empire.

Un jour que Charlemagne tait arrt dans une ville de la Gaule
narbonnaise, des barques scandinaves vinrent pirater jusque dans
le port. Les uns croyaient que c'taient des marchands juifs,
africains, d'autres disaient bretons; mais Charles les reconnut 
la lgret de leurs btiments: Ce ne sont pas l des marchands,
dit-il, mais de cruels ennemis. Poursuivis, ils s'vanouirent. Mais
l'empereur s'tant lev de table, se mit, dit le chroniqueur,  la
fentre qui regardait l'Orient, et demeura trs-longtemps le visage
inond de larmes. Comme personne n'osait l'interroger, il dit aux
grands qui l'entouraient: Savez-vous, mes fidles, pourquoi je
pleure amrement? Certes, je ne crains pas qu'ils me nuisent par ces
misrables pirateries; mais je m'afflige profondment de ce que, moi
vivant, ils ont t prs de toucher ce rivage, et je suis tourment
d'une violente douleur[316], quand je prvois tout ce qu'ils feront
de maux  mes neveux et  leurs peuples.

[Note 316: Moine de Saint-Gall.]

Ainsi rdent dj autour de l'Empire les flottes danoises, grecques
et sarrasines, comme le vautour plane sur le mourant qui promet un
cadavre. Une fois deux cents barques armes fondent sur la Frise, se
remplissent de butin, disparaissent. Cependant Charlemagne assemblait
des hommes pour les repousser. Autre invasion: L'empereur assemble
des hommes en Gaule, en Germanie[317], et btit dans la Frise la
ville d'Esselfeld. Athlte malheureux, il porte lentement la main 
ses blessures, pour parer les coups dj reus.

[Note 317: Annal. Franc., ad ann. 810, ap. Scr. Fr. V, 59.Nuntium
accepit classem ec de Nortmannia Frisiam appulisse... Missis in omnes
circumquaque regiones ad congregandum exercitum nuntiis...--Ibid.
ad ann. 809. Cumque ad hoc per Galliam atque Germaniam homines
congregasset...]

Le roi des Northmans, Godfried, se promettait l'empire de la
Germanie. La Frise et la Saxe, il les regardait comme  lui.
Les Abotrites ses voisins, dj il les avait soumis et rendus
tributaires; il se vantait mme qu'il arriverait bientt avec des
troupes nombreuses jusqu' Aix-la-Chapelle, o le roi tenait sa cour.
Quelques vaines et lgres que fussent ces menaces, on n'y refusait
pas cependant toute croyance; on pensait qu'il aurait hasard
quelque chose de ce genre, s'il n'avait t prvenu par une mort
prmature[318].

[Note 318: Eginh in Kar. M., c. XIV. Godefridus adeo vana spe
inflatus erat, ut totius sibi Germani promitteret potestatem,
etc.--_V._ aussi Annal. Franc., ap. Scr. Fr. V, 57, Hermann.
Contract., ibid. 366.]

Le vieil Empire se met en garde; des barques armes ferment
l'embouchure des fleuves; mais comment fortifier tous les rivages?
Celui mme qui a rv l'unit est oblig, comme Diocltien, de
partager ses tats pour les dfendre; l'un de ses fils gardera
l'Italie, l'autre l'Allemagne, le dernier l'Aquitaine. Mais tout
tourne contre Charlemagne: ses deux ans meurent, et il faut qu'il
laisse ce faible et immense Empire aux mains pacifiques d'un saint.

FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES


                                                                Pages.
  PRFACE                                                            I


LIVRE PREMIER

CELTES--IBRES--ROMAINS


CHAPITRE PREMIER

  CELTES ET IBRES.                                                  1

    Race gauloise ou celtique; gnie sympathique; tendance 
      l'action; ostentation et rhtorique.                           2

    Race ibrienne; gnie moins sociable; esprit de rsistance.      3

    Les Galls refoulent les Ibres et les suivent au del des
      Pyrnes et des Alpes.                                         5

    Colonies dans le midi de la Gaule.                               6

    1 tablissements des Phniciens.                                6

    2 tablissements des Ioniens de Phoce. Marseille.              7

    Invasions celtiques dans le nord de la Gaule.                    8

    1 Invasions et tablissements des Kymrys. Supriorit morale
      des Kymrys sur les Galls. Druidisme.                           9

    Passage des Galls, puis des Kymrys, en Italie. Guerre contre
      les trusques. Lutte de la tribu contre la cit.               9

    Intervention des Romains. Prise de Rome, 388.                   10

    Revers des Gaulois; victoires de la cit sur la tribu.          12

    2 Invasion des Belges ou Bolg. Leurs tablissements dans le
      Languedoc.                                                    13

    Expditions des Gaulois en Grce et en Asie.                    14

    Gaulois mercenaires.                                            15

    Insurrection des Gaulois d'Italie, Boes et Insubres.           16

    222. Rome accable les Boes, puis les Insubres.                 18

      Hannibal relve les Gaulois.                                  20

    201-170. Ruine des Boes et Insubres. L'Italie ferme aux
      Gaulois.                                                      20

      Rome accable les Gaulois d'Asie ou Galates.                   21

      Premire expdition des Romains dans la Gaule.                21

    112. Invasion des Cimbres et des Teutons. Dfaites des
      Romains.                                                      23

    102-101. Marius. Extermination des Teutons et des Cimbres.      27

CLAIRCISSEMENTS.

    Sur les Ibres ou Basques.                                      33


CHAPITRE II

  TAT DE LA GAULE DANS LE SICLE QUI PRCDE LA
    CONQUTE.--DRUIDISME.--CONQUTE DE CSAR.                       43

    Premire religion des Galls. Culte de la nature.                44

    Religion des Kymrys ou druidisme. Dogme moral de l'immortalit
      de l'me, des peines et des rcompenses.                      45

    Science druidique. Astrologie, mdecine. Samolus, gui, oeuf
      de serpent.                                                   46

    Prtresses et prophtesses. Vierges de Sein. Sacrifices
      humains.                                                      48

    Hirarchie sacerdotale. Druides, Ovates, Bardes.                50

    Assemble des druides dans le pays des Carnutes.                50

    Impuissance du druidisme pour fonder une socit. La Gaule lui
      chappe. Triomphe de l'esprit du clan.                        51

    Csar.--tat intrieur de la Gaule. Deux partis: 1 le parti
      gallique ou des chefs de clans (Arvernes et Squanes); 2 le
      parti kymrique ou du druidisme (dues, etc.); l'hrdit et
      l'lection.                                                   52

    Les Squanes appellent contre les dues les Suves, qui
      oppriment les uns et les autres.                              53

    Un due, Dumnorix, appelle les Helvtes.                        54

    Un druide, frre de Dumnorix, appelle les Romains.              54

    58. Csar repousse les Helvtes et chasse les Suves.           55

      Les Gaulois du Nord se coalisent contre Csar, appel par
        les dues, les Snons et les Rhmes.                        56

    57. Guerre pnible de Csar contre les peuples de la Belgique.  56

    56. Il rduit les tribus des rivages et l'Armorique.            58

    55. Il fallait frapper les deux partis qui divisaient la Gaule,
      dans la Germanie et dans la Bretagne.                         59

      1 Csar passe le Rhin.                                       59

      2 Il passe en Bretagne.                                      60

    54-53. L'insurrection clate en Gaule de toutes parts.          61

      Soulvement et extermination des burons.                     62

    52. Soulvement des deux partis, kymrique et gallique (Carnutes,
      Arvernes, etc.).                                              62

      Csar accourt de l'Italie, prend Genabum et Noviodunum.       63

      Soulvement des dues.                                        64

      Csar assige dans Alsia le Vercingtorix.                   65

    51. Il la prend et rduit rapidement la Gaule.                  66

CLAIRCISSEMENTS.

    Sur les traditions religieuses de l'Irlande et du pays de
      Galles.                                                       68


CHAPITRE III

  LA GAULE SOUS L'EMPIRE.--DCADENCE DE L'EMPIRE.--GAULE
    CHRTIENNE.                                                     77

    Csar, gnie cosmopolite, favorable aux vaincus, fait entrer
      les Gaulois dans la cit.                                     77

    Antoine, imitateur de Csar. Raction d'Octave; il repousse les
      Gaulois de la cit, et impose  la Gaule la forme romaine.    78

    Association du paganisme romain  la religion gallique.         79

    Perscution du druidisme. La Gaule souleve par les Trvires
      et les dues.                                                 79

    Caligula, Claude, Nron, descendants d'Antoine, favorables aux
      vaincus.                                                      83

    Caligula, n  Trves, institue les jeux du Rhne  Lyon.       84

    Claude, n  Lyon; il rouvre la cit aux Gaulois.               84

    Perscution des druides. Rduction de la Bretagne.              86

    Nron. La Gaule prend parti pour Galba et pour Vitellius.       86

    Rvoltes de Civilis et de Sabinus contre Vespasien.             87

    Relations de Rome et de la Gaule. Action rciproque.            89

    Influence de la Gaule sur les destines de l'Empire. Empereurs
      gaulois.                                                      92

    Essai d'un empire gallo-romain. Posthumius, etc.                94

    Dcadence de l'Empire. La faute n'en est point aux empereurs ni
       l'administration.                                           99

    Substitution des esclaves aux petits cultivateurs. Extinction
      graduelle et ncessaire de la population esclave.             99

    Point d'industrie. La socit absorbe et ne produit rien.
      Misre universelle, fiscalit intolrable.                   102

    Rvolte des _Bagaudes_.                                        104

    Constantin. Espoir de l'Empire.                                105

    Dpopulation croissante. Misre des Curiales.                  107

    Condamnation de la socit antique.                            112

    Toutefois Rome laisse en Gaule l'ordre civil, la _Cit_.       113

    Le christianisme y a mis l'ordre ecclsiastique.               114

    Les moines de Saint-Benot commencent le travail libre.        115

    La nationalit gauloise se rveille dans le christianisme.     116

    Un grec fonde la mystique glise de Lyon.                      118

    Saint Irne, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Martin.     119

    Ide de la personnalit libre, loi de la philosophie celtique,
      pose par le breton Plage.                                  121

    Les Plagiens, disciples d'Origne. Sympathie du gnie grec et
      du gnie gaulois.                                            122

    Lutte de saint Augustin contre les Plagiens.                  124

    Semi-plagianisme de la Provence.                              125

    Le rationalisme des Plagiens tait prmatur.                 126

CLAIRCISSEMENTS.

    Sur la lgende de saint Martin.                                127


CHAPITRE IV

  RCAPITULATION.--SYSTMES DIVERS.--INFLUENCE DES RACES
  INDIGNES,--DES RACES TRANGRES.--SOURCES CELTIQUES ET LATINES
  DE LA LANGUE FRANAISE.--DESTINE DE LA RACE CELTIQUE.           136

    Systmes divers. Les uns rapportent tout le dveloppement de
      la nationalit franaise  l'lment indigne, les autres
       l'influence trangre.                                     137

    Dfaut commun de ces deux systmes exclusifs.                  138

    Rcapitulation. Gals, Ibres, Kymrys, Bolgs, Grecs, Romains.  139

    La France rsulte du travail de la libert sur ces lments.   143

    N'a-t-on pas exagr l'influence grecque et l'influence
      romaine?                                                     143

    Est-il vrai que la langue latine ait t universelle?          144

    De la langue vulgaire gauloise et de l'analogie qu'elle a pu
      prsenter avec les modernes dialectes celtiques.             148

    Tnacit des races celtiques.                                  152

    Destine malheureuse des races restes pures.                  155

    Galles et Bretagne, Irlande et Highland d'cosse.              155

CLAIRCISSEMENTS.

    Extrait de l'ouvrage de M. Price, sur les races de
      l'Angleterre.                                                170

    Sur les pierres celtiques.                                     173

    Sur les Bardes.                                                177


LIVRE II

LES ALLEMANDS


CHAPITRE PREMIER

  MONDE GERMANIQUE.--INVASION.--MROVINGIENS.                      179

    Monde germanique, flottant et vague.                           179

    Premire Allemagne, ou Allemagne suvique.                     180

    L'invasion des tribus odiniques (Goths, Lombards,
      Burgundes;--Saxons) y apporte une civilisation plus haute.   183

    Goths, Lombards et Burgundes; chefs militaires.                184

    Saxons; Ases, descendants des dieux.                           185

    Gnie impersonnel de la race germanique.                       187

    L'hrosme commun aux barbares n'a-t-il pas t pris  tort
      pour le caractre propre des Germains?                       187

    Esprit d'aventure des temps hroques. Sigurd.                 190

    But des courses hroques: l'Or et la Femme. Brunhild.         191

    375. Premire migration des barbares dans l'Empire.
      Invasion des Goths.                                          192

    383. Soulvement des populations celtiques de Gaule et
      Bretagne; Maxime, Constantin.                                193

    412. tablissement des Goths dans l'Aquitaine. Dsorganisation
      de la tyrannie impriale.                                    195

    413. tablissement des Burgundes  l'ouest du Jura.            197

    451. Invasion des Huns dans la Gaule. Attila.                  198

      Rsistance des Goths. Bataille de Chlons. Combat
        fratricide des tribus germaniques. Retraite des Huns.      203

      Civilisation romaine des Goths. Rsurrection de la
        tyrannie impriale.                                        206

      Le clerg appelle les Francs dans la Gaule.                  207

      L'glise soutient les Francs catholiques contre les Goths
        et les Burgundes ariens.                                   210

    486. Commencement de l'invasion franque. Syagrius vaincu.      212

    496. Clovis. Il repousse les tribus suviques (Allemands)
      et embrasse le christianisme.                                213

    507. Victoire des Francs sur les Goths.                        214

      L'invasion franque achve la dissolution de l'organisation
        romaine.                                                   215

    511. Les fils de Clovis (Theuderic, Clotaire, Childebert,
      Clodomir) se partagent les conqutes, ou plutt l'arme.     221

    523-534. Guerres contre les Thuringiens et les Burgundes.      222

      Mort de Clodomir. Meurtre de ses enfants.                    222

      Expdition de Theuderic en Auvergne.                         225

    539. Expdition de Theudebert en Italie.--Revers des Francs.   226

      Les tribus germaniques se soulvent contre les Francs.       227

    558-561. Runion sous Clotaire Ier.                            229

    561. Partage entre les quatre fils de Clotaire (Sigebert,
      Chilpric, Gontran, Charibert).                              230

      Les Francs livrs  l'influence romaine et ecclsiastique.   230

      Frdgonde, femme de Chilpric, roi de Neustrie. Brunehaut,
        femme de Sigebert, roi d'Ostrasie.                         233

      Sigebert appelle les Germains contre Chilpric; il meurt
        assassin.                                                 236

      En Neustrie, essai de rsurrection du gouvernement imprial.
        Fiscalit oppressive.                                      237

    584. Meurtre de Chilpric.                                     241

      Gontran, roi de Bourgogne, protge Frdgonde et son fils
        Clotaire II, contre l'Ostrasie.                            242

      La Gaule mridionale essaye de se donner un roi,
        Gondovald.                                                 243

      Childebert, roi d'Ostrasie, soutient Gondovald contre
        Gontran.                                                   245

      Gontran se rconcilie avec Childebert. Abandon et mort de
        Gondovald.                                                 249

      Mort de Gontran, de Frdgonde et de Childebert.             254

      Theudebert II en Ostrasie, Theuderic II en Bourgogne,
        Clotaire II en Neustrie.                                   255

      Victoires de Theuderic II sur Theudebert II. L'Ostrasie
        runie  la Bourgogne. Puissance de Brunehaut.             256

    613. Abandon, dfaite et mort de Brunehaut.                    257

      Victoire de la Neustrie, c'est--dire des Gaulois-Romains.   258

    613-638. Clotaire II. Dagobert.--Faiblesse relle de la
      Neustrie.                                                    259

      Rgne de l'glise. L'glise asile des races vaincues.        262

      Centres ecclsiastiques de la Gaule. Reims et Tours.         263

      L'glise absorbe tout, se matrialise, et devient barbare.   269

      Le spiritualisme se rfugie dans les moines.                 269

      La rforme vient de l'glise celtique, claire et
        florissante.                                               269

      Arrive de saint Colomban.                                   272

      Rgle de saint Colomban (mort en 615).                       276

      Impuissance de cette rforme.                                277

      Dissolution de la monarchie neustrienne.                     279

      Clovis II runit les trois royaumes. Minorit de ses trois
        fils. Puissance des maires du Palais, Erchinoald et
        broin.                                                    280

    660-681. Lutte d'broin contre l'Ostrasie et la Bourgogne.
      Mort de saint Lger, 678.                                    283

    687. Victoire des grands d'Ostrasie sur la Neustrie et le
      parti populaire. Bataille de Testry.                         284

      Dgnration des Mrovingiens.                               285

CLAIRCISSEMENTS.

    Triades de l'le de Bretagne.                                  288

    L'Auvergne au Ve sicle.                                       296


CHAPITRE II

  CARLOVINGIENS.--VIIIe, IXe ET Xe SICLES.                        303

    Origine ecclsiastique des Carlovingiens.                      304

    La bataille de Testry achve et lgitime la dissolution.       306

    Impuissance de Pepin et de l'Ostrasie.                         306

    715-741. Carl Martel. Physionomie paenne de ce chef
      des Francs.                                                  307

      Il bat les Neustriens, les Aquitains, les Sarrasins.         308

    732. Bataille de Poitiers.                                     309

      Il refoule les Frisons, les Saxons, les Allemands.           310

      Il dpouille le clerg.                                      310

      Puis il se rconcilie avec l'glise. Mission de saint
        Boniface dans la Germanie.                                 311

    572. Saint Boniface sacre roi Pepin au nom du pape.            315

      Guerres de Pepin contre les ennemis de l'glise,
        Saxons, Lombards, Aquitains.                               317

      Situation de l'Aquitaine. Progrs des Basques.               318

      Amandus, 628. Puissance de son arrire-petit-fils.           319

      Eudes s'allie aux Sarrasins, est battu par Charles Martel.   320

    741. Arrestation et dfaite d'Hunald.                          321

    745. Guaifer, fils d'Hunald.                                   322

    749. Pepin dfait Guaifer et ravage le midi de la Gaule.       322

      Puissance de Pepin, fonde sur l'appui de l'glise.          323

    768. Charlemagne et Carloman. Rvolte d'Hunald. Charlemagne
      roi des Lombards.                                            324

      La faiblesse des nations environnantes, la vieillesse du
        monde barbare, la longueur des rgnes de Pepin et de son
        fils, n'ont-elles pas fait illusion sur la grandeur relle
        de Charles?                                                327

      La grande guerre fut contre les Saxons. La cause fut-elle
        l'imminence d'une invasion?                                328

    772. Premire expdition en Saxe. Charles fixe sa rsidence
       Aix-la-Chapelle.                                           332

    775-777. Passage du Weser. Soumission des Saxons Angariens.
      Charlemagne baptise les vaincus  Paderborn.                 333

    778. Guerre d'Aquitaine et d'Espagne. Dfaite de Roncevaux.    334

    779. Reprise de la guerre de Saxe. Victoire de Buckholz.       335

      Organisation ecclsiastique de la Saxe. Fondation de
        huit vchs. Tribunaux d'inquisiteurs.                    335

    782. Witikind descend du Nord, et dfait les Francs 
      Sonnethal.                                                   337

      Massacre de Verden. Victoires de Dethmold et d'Osnabruck.
        Soumission de Witikind.                                    337

      Conjuration contre Charlemagne.                              338

    781. Ligue des Bavarois et des Lombards.                       338

      Guerre contre les Slaves; l'empire franc s'tend et
        s'affaiblit. Guerre contre les Avares.                     339

    791. Rvolte des Saxons. Invasion des Sarrasins.               341

    796-797. Charlemagne entreprend la dpopulation de la Saxe.    343

    800. Voyage de Charlemagne  Rome. Le pape le proclame
      empereur.                                                    344

      Ple reprsentation de l'Empire.--Ambassade
        d'Haroun-al-Raschid.                                       345

      Zle de Charlemagne pour la culture des lettres latines et
        les crmonies du culte.                                   346

      Ses femmes et ses filles.                                    349

      Rforme des moines par saint Benot d'Aniane.                350

      Littrature pdantesque et vide.                             350

      Prfrence de Charlemagne pour les trangers et les gens de
        basse condition.                                           353

      Apparences d'administration.                                 356

      Misre de l'Empire.                                          358

      Que penser de la gloire lgislative de Charlemagne?          359

      Caractre ecclsiastique des Capitulaires.                   360

      Intervention de Charlemagne dans les affaires du dogme.      361

      La domination des Francs s'croule.                          362

      Premires apparitions des pirates du Nord.                   363

      L'Empire se met vainement en dfense.                        364


Paris.--Imp. Moderne (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.






End of Project Gutenberg's Histoire de France (Volume 1/19), by Jules Michelet

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