The Project Gutenberg EBook of Les Idoles d'argile., by Louis Reybaud

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Title: Les Idoles d'argile.
       Le Dernier des commis voyageurs. Les Idoles d'argile. Le
       Capitaine Martin. Les Aventures d'un fifre.

Author: Louis Reybaud

Release Date: January 16, 2015 [EBook #47987]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Nouvelles de Louis Reybaud.

LES IDOLES D'ARGILE.



I

La loge du concierge.


Rien n'est plus doux que le spectacle d'un bonheur vrai, d'une joie
sincre: le coeur s'y dilate et se laisse gagner par la contagion. Sous
les lambris des riches, de pareilles motions sont rares et presque
toujours troubles. Le plaisir s'y mlange d'amertume, l'intrigue y
verse ses poisons, les passions y effeuillent leurs soucis. On prend si
volontiers l'agitation pour le contentement et l'ombre du bonheur pour
le bonheur mme! Chez les pauvres gens, point de ces fictions. A quoi
pourrait servir un masque quand on n'a personne  tromper? Aussi leurs
joies sont-elles plus relles, et en mme temps plus vives. Il en est de
cela comme de leur sommeil que la fatigue rend plus profond.

Ces vrits, qui ne sont, hlas! comme beaucoup d'autres vrits, ni
neuves ni consolantes, n'ont d'autre but que d'expliquer certain air de
fte dont se dcorait, le 20 mars 1841, une loge de concierge, situe
dans le haut du faubourg du Roule. Cette loge occupait en partie le
rez-de-chausse d'un avant-corps de btiment qui allait rejoindre, par
des constructions latrales, un fort bel htel assis entre cour et
jardin. Quoique la nuit ft venue, il tait facile de distinguer,  la
lueur de deux becs de gaz, un perron demi-circulaire, sur lequel
s'ouvraient des salons somptueux. Mais ce ct de l'habitation demeurait
alors plonge dans l'immobilit et le silence: la loge seule s'clairait
de lueurs inaccoutumes et retentissait de bruits tranges. Aux
ondulations ingales de la flamme on aurait pu redouter un commencement
d'incendie si des armes significatifs, joints  un grsillement sonore,
n'eussent loign toute ide de pril et trahi; le secret de cet
intrieur.

Il y avait gala chez le concierge Falempin, ex-sergent aux grenadiers de
la garde impriale, et, en pouse pntre de ses devoirs, madame
Falempin, cantinire mrite, surveillait d'un oeil vigilant et
humectait avec sollicitude l'un des plus beaux dindonneaux qui eussent
jamais paru sur les ventaires du march de la Valle. Loin de se
dprimer sous l'action du feu, les flancs de la victime semblaient s'y
nourrir d'une substance nouvelle, grce au cortge des prparations et
ingrdients accessoires. Il faut dire que l'art de la cuisine n'avait
point de mystres pour la mre Falempin: c'tait une si brillante cole
que celle de la grande-arme, quand la victoire lui tenait lieu
d'ordinaire! L'ex-cantinire se rattachait  ces traditions, aujourd'hui
bien mconnues; elle avait peu de recettes, mais ces recettes dataient
de la glorieuse poque. Personne ne rtissait comme elle; la guerre
avait fait clore ce talent, et comme il s'tait exerc d'abord sur des
animaux gnralement rfractaires, en Espagne sur des rats, en Russie
sur du cheval, la mre Falempin, rendue aux fourneaux civils, avait
abord le rt usuel en se louant et avec cette aisance que donne
l'habitude de la difficult vaincue. Aussi tait-ce plaisir de voir
arriver  point la pice soumise en ce moment  sa vieille exprience.
Les tons roux s'y distribuaient d'une manire uniforme, sans
interruption comme sans excs, et un parfum savoureux qui s'exhalait de
l'tre tmoignait que les rsultats taient  la hauteur des procds.

Cette scne n'avait encore qu'un seul tmoin; il est vrai qu'il en
valait mille pour la part qu'il y prenait. C'tait un gros garon de
vingt-cinq ans, vtu en ouvrier, robuste d'ailleurs, bien dcoupl, haut
en couleurs et de bonne mine. Pendant que la mre Falempin essuyait avec
son tablier son front ruisselant de sueur et rajustait sa coiffe, d'o
s'chappaient en dsordre quelques mches de cheveux gris, le jeune
homme se tenait comme en arrt sous le manteau de la chemine, immobile,
silencieux, livr  une contemplation muette. Son oeil ne quittait pas
la tige de fer sur laquelle le dindonneau accomplissait son volution;
il suivait ce mouvement mcanique avec intrt, presque avec
attendrissement. En vain la violence du feu couvrait-elle ses joues
d'une couche carlate; il supportait cette preuve avec une rsignation
stoque et restait  son poste comme un soldat devant le canon. Le dsir
brillait dans son regard, la satisfaction clatait dans ses narines
panouies. Tout occupe qu'elle ft de ses prparatifs, la mre Falempin
remarqua cet air, cette pose; et, secouant l'ouvrier avec un poignet
digne des beaux jours de l'empire:

Eh bien! Anselme, lui dit-elle, qu'est-ce que tu fais l avec tes
extases? La broche se gardera toute seule, mon gars: pas besoin d'y
rester de planton.

Au lieu de rpondre  cet appel, le jeune homme continuait  tenir les
yeux fixs vers l'objet de sa sollicitude.

Comme il vient bien, le drle! s'cria-t-il. Pristi! comme il prend
couleur! a fera un morceau de roi, ma tante.

--Sensuel! rpliqua la vieille femme avec un accent de reproche o
perait nanmoins l'amour-propre d'auteur.

--N'empche, dit l'ouvrier, qu'il embaume, ce gaillard-l! Roi des
dindonneaux, ajouta-t-il en se frottant les mains, je te promets ma
pratique. Dites donc, tante, sentez-vous ce parfum? Faut que vous l'ayez
joliment garni, tout de mme. A quatre pas de distance, il vous pntre:
il y a de quoi boire et manger.

--C'est bon, c'est bon, flatteur! reprit l'ex-cantinire en humectant de
nouveau son lve. En attendant, le temps se passe et la besogne ne se
fait pas. Ton oncle Csar et le pre Lalouette vont arriver, et la nappe
n'est pas mise. Allons, paresseux, tire-toi de devant mes fourneaux. Il
n'y a plus que les vieilles gens qui aient le coeur  l'ouvrage; les
jeunes restent les bras croiss: c'est le monde  l'envers.

Ces reproches arrachrent le jeune homme  ses jouissances platoniques,
et, la perspective du souper lui servant d'aiguillon, il eut bientt
tout dispos, tout mis en ordre, la table, le couvert, la vaisselle.

Ces prparatifs venaient d'tre achevs quand les convives entrrent.
C'tait d'abord le sergent Falempin, le souverain de la loge; puis son
ami Lalouette, associ depuis cinquante ans  ses peines et  ses
plaisirs. Falempin avait-il un vieux flacon  vider, un bel entrecte 
servir sur sa table, il allait chercher Lalouette: sans lui le meilleur
morceau, le vin le plus dlicat n'auraient plus eu le mme prix. De son
ct, Lalouette en faisait autant, et ces deux hommes avaient ainsi vcu
en mettant en commun les petits raffinements de l'existence.

Cependant il, rgnait entre eux sur bien des points d'normes
contrastes. Le pre Lalouette tait un petit vieillard sec, osseux,
lgrement vot, tandis que Falempin, taill en colosse, tait encore
droit connue un if et vert comme un chne. Lalouette avait un oeil bleu,
plein d'intelligence et de rsolution; Falempin l'oeil noir, toujours 
dix pas devant lui, les moustaches en brosse, l'air srieux, la main
prompte au salut militaire. Lalouette datait de la Bastille, o il tait
entr l'un des premiers; Falempin ne remontait gure au del de Marengo.
L'un ne reconnaissait que la rpublique une et indivisible, et se
croyait de bonne foi en l'an 49; l'autre tait convaincu que l'univers
avait t abus au sujet de Napolon, et, sans croire qu'il dt
reparatre un jour  la tte de cent mille ngres, il souponnait l'un
de ses compagnons de captivit de s'tre fait inhumer  sa place afin de
mieux tromper les Anglais. Ces divers points de vue amenaient entre les
deux amis des discussions frquentes, o chacun dfendait son rgime
favori avec l'enthousiasme du souvenir; mais, loin de troubler leurs
relations, ces petits nuages y jetaient quelque varit et en
augmentaient le charme.

Les convives une fois runis, le souper ne se fit pas attendre: la mre
Falempin procdait en toutes choses avec une prcision militaire. On
s'assit, et, comme de juste, tout fut trouv bon, exquis, cuit  point.
Anselme laissait les deux vieillards changer leur opinion sur la
qualit des morceaux; il se contentait de les choisir avec soin et de
leur rendre un hommage silencieux. Il se rglait, et mnageait ses
forces comme un garon prudent, afin de fournir une plus longue
carrire; il s'tait promis d'engager avec la pice capitale un duel 
outrance; il n'y manqua pas, et joncha de dbris ce champ de bataille.
Les anciens se reposaient depuis longtemps, que le jeune homme tait
encore  l'oeuvre, s'acharnant sur les membres de la victime, et ne
s'arrtant que lorsqu'il avait donn aux os le poli de l'ivoire. Pendant
ce temps, les flacons circulaient et une gaiet communicative se
peignait sur la figure des convives.

Ah a! Falempin, dit le pre Lalouette en se ravisant, nous faisons ici
une noce, une vraie noce. Rien n'y manque, soyons justes: la volaille,
la salade, les beignets, le vin d'extra; un vrai festin de Balthazar!
Mais en l'honneur de qui, s'il te plat?

--En l'honneur de qui? dit Anselme, en s'arrachant une minute  son
travail de dissection. Qu'importe, si tout est bon?

--Tais-toi, jouvenceau, s'cria l'ex-sergent en interrompant son neveu,
la parole est aux anciens. Laisse causer Lalouette: sa question me
sourit.

En mme temps, il caressait sa moustache grise avec un sentiment visible
de satisfaction, et adressait  sa femme un regard d'intelligence.

Parle, Lalouette, ajouta-t-il, les opinions sont libres. Qui, est-ce
qui le chiffonne, mon garon?

--C'est bien simple, rpondit le vieillard; je vois ici tous les apprts
d'une fte, et je ne sais pas quel est le saint?

--Tu ne l'as pas devin, Lalouette? bien-sr? dit Falempin en insistant.

--Devin! est-ce que je suis sorcier? rpliqua avec un peu d'impatience
le vieux dmocrate.

--C'est bon, camarade, oh va t'aider, poursuivit le sergent. Quel est le
quantime aujourd'hui? voyons, un effort de mmoire!

--Parbleu! le 20 mars! a n'est gure malin, dit le vieillard.

--Le 20 mars, Lalouette, le 20 mars! s'cria l'ancien militaire avec une
motion que la mre Falempin se mit  partager en la poussant jusqu'aux
larmes. Le 20 mars! songes-y donc!

--Ah! j'y suis, rpondit le vieillard en se frappant le front; c'est
encore ton empereur; j'aurais d m'en douter. Il t'a jet un sort, cet
homme; Voyons, mre Falempin, ne pleurez pas comme une Madeleine; a n'a
pas le moindre bon sens. Que diable! il ne lui a rien manqu,  votre
Napolon. On vient de le renterrer, il n'y a pas quatre mois; c'est un
honneur qui n'est pas commun! Deux millions de tentures, excusez du peu!
Encore si c'tait un homme sans reproche...

L'ex-sergent, qui, pour se mettre  l'unisson des sanglots de sa femme,
tenait sa tte mlancoliquement baisse, la releva  ce dernier propos
en portant vivement la main  sa moustache.

Lalouette, dit-il, Lalouette, plus un mot, ou nous nous fchons. Des
reproches  l'empereur! gardons cela pour la rpublique, vieux.

--N'empche, Falempin, que ton Bonaparte nous a escamot les droits de
l'homme en brumaire.

--Et qu'il a bien fait, Lalouette! Vous me les meniez grand train, les
droits de l'homme: l'chafaud en permanence.

Le dbat, commenc sur ce ton et aliment par quelques verres de vin
vieux, aurait pu devenir trs-vif, si Anselme, jusque-l impassible, n'y
et fait une diversion imprvue. Le gros garon avait achev son souper
et bu ses trois bouteilles de Beaugency; il pouvait donc se mler 
l'entretien sans proccupation ni regrets. Quand il vit que la
discussion s'chauffait, il intervint.

Eh bien! dit-il, que se passe-t-il ici? On va s'gorger pour des
misres. Deux hommes d'ge, fi donc! Encore, si vous vous passionniez
pour quelque chose qui en valt la peine!

Ces paroles suffirent pour changer l'tat des esprits. D'un coup d'oeil
les deux amis se pardonnrent un moment d'effervescence; on et dit
qu'ils sentaient le besoin de se rallier en prsence d'un ennemi commun.
Aussi se rcrirent-ils  l'envi contre les expressions peu
rvrencieuses dont venait de se servir Anselme:

Soyons calmes, rpliqua celui-ci sans rien perdre de son sang-froid, et
surtout ne nous fchons pas. La cervelle a t donne  l'homme pour
qu'il s'en serve. Raisonnons donc, mes anciens. A vous d'abord, mon
oncle! c'est l'empereur qui vous passionne, n'est-ce pas? Ma pauvre
tante l'a-t-elle assez pleur, son empereur?

--Si c'est mon plaisir, vaurien! s'cria la mre Falempin, qui essuyait
silencieusement ses larmes.

Le vieux soldat se contenait  peine.

Parbleu! je le sais par coeur votre empereur, poursuivit Anselme
s'animant peu  peu; vous m'avez assez souvent racont les douceurs dont
vous lui tes redevable  ce grand homme. Peste! quel bienfaiteur! quel
ami! Dites donc, mon oncle, en avez-vous eu des jouissances de son
temps! Quelles noces! quelles bombances, dites!

--Va toujours, rpliqua sourdement le grognard, va ton train, garnement.

--Non, c'est inou, continua Anselme, combien d'avantages il faut mettre
en ligne de compte. Vous l'avez beaucoup aim, beaucoup regrett, mais
vous lui devez encore du retour. Primo d'abord, il vous a fait coucher 
la belle toile pendant quinze ans, tantt sur la neige, tantt dans la
boue des chemins? Ensuite il vous a oblig  vous serrer perptuellement
le ventre faute de pouvoir faire un bon repas, sans compter les siges
o vous absorbiez des ctelettes de mulet et des aloyaux de jument. En
voil de la chance!

--Mais si nous l'aimions ainsi, clampin? cela ne faisait du tort 
personne, dit Csar.

--Faut: tre juste, reprit Anselme; il vous fournissait l'orchestre au
son duquel vous dansiez tous les jours. Quels rigodons perptuels! Il en
restait bien quelques-uns sur le carreau; mais les autres, les autres en
avaient-ils du plaisir!

--Est-ce tout, Anselme?

--Bah! mon oncle, et la solde! toujours arrire la solde! Il faut
croire que vous aimiez  lui faire crdit  cet homme.

--Sans doute, dit l'ex-sergent, que l'impatience gagnait; mais passons 
autre chose, Anselme. J'ai mon lot: maintenant,  Lalouette; tu dois
avoir aussi une gamme  lui chanter.

--Au rpublicain? dit le jeune homme; je le crois, pardieu, bien! il a
pris la Bastille, le pre Lalouette; c'est joli pour un homme qui n'n
fait pas son tat: Aussi comme cela lui a russi! Comme il en a t
pay! La rpublique n'est pas ingrate; elle lui  rendu la monnaie de sa
pice! Quelles ripailles! quel torrent de jubilation! En voil un temps
o le peuple franais avait douze plats  manger par jour!

--Veux-tu te taire, mcrant! s'cria le vieillard indign; Ne calomnie
pas ce que tu ne peux comprendre.

--Silence, Lalouette, dit Falempin en contenant son ami, silence, au nom
du ciel! Laisse parler ce jeune gars; il y a du bon dans ce qu'il
dbite. Nous sommes vieux, mais on profite.

-- la bonne heure; reprit Anselme; voil que mon oncle devient
philosophe. Vous le deviendrez aussi, pre Lalouette. Au fait, que vous
a-t-elle valu votre rpublique? Vous l'avez dit cent fois: la famine, le
maximum, les assignats. Il est vrai que, pour vous indemniser, vous
aviez les droits de l'homme. Comme c'est substantiel!

--Et la libert, malheureux! dit le vieillard, dont l'oeil tincelait,
la libert que tu blasphmes!

--L libert de mourir de faim, rpondit Anselme avec un sourire
ironique.

--Et la gloire! s'cria l'ex-sergent d'une voix tonnante, la gloire,
qu'en fais-tu donc?

--La gloire, de se faire casser la tte pour l'ambition de quelques
hommes, rpliqua Anselme sans se dconcerter.

Csar Falempin n'avait jusqu'alors matris son irritation qu' l'aide
d'efforts surhumains. Les tons de son visage passaient graduellement du
pourpre au violet. Concentre plus longtemps, la colre l'et touff;
ses yeux lanaient des clairs, ses narines frmissaient comme dans un
jour de bataille. Enfin, il clata:

Tu l'entends, Lalouette, tu l'entends ce fils du sicle. Eh bien! voil
les modernes. Ils ont mis l'estomac  la place du coeur: hors du ventre,
rien ne les touche! Combien cela rend-il? c'est leur premier et dernier
mot. Mon vieux, crois-moi, nous avons trop vcu; ceux qui sont morts
dans le feu de la chose ont eu raison. Pour assurer  notre pays, toi la
libert, moi la gloire, nous avons souffert mille morts, endur mille
privations; tout cela est en pure perte. Ce sont des guenilles dont la
gnration actuelle ne veut plus. Nos enfants rpudient notre hritage,
Lalouette; ils le vendront peut-tre pour une cuelle de soupe.

L'ex-sergent de la garde aurait sans doute poursuivi sa priode et donn
un cours plus tendu  son indignation, si un double coup de fouet n'eut
retenti  la porte de l'htel.

A cette heure! s'crie-t-il en s'lanant hors de la loge, une voiture
 cette heure! Qui cela peut-il tre?



II

Un intrieur.


Les portes de l'htel s'ouvrirent devant un cabriolet d'une coupe
lgante et attel d'un fort bel alezan. Un homme en descendit, gravit
rapidement le perron, traversa le vestibule avec l'aplomb d'un habitu,
et prcdant les valets, alla droit vers un petit salon d'hiver o se
tenait la famille. Trois personnes s'y trouvaient runies: une jeune
personne, assise devant un piano et tirant du clavier des gammes
brillantes; un vieillard envelopp d'une robe de chambre et  demi
englouti dans un fauteuil; enfin, une femme belle encore quoiqu'elle
n'et plus l'clat de la jeunesse. Depuis que le roulement du cabriolet
avait dnonc l'approche d'une visite, cette femme contenait mal son
motion, tandis que le vieillard levait vers elle,  la drobe, un
regard pntrant que voilaient d'pais sourcils. L'apparition du
nouveau, venu fit seule une diversion  cette scne muette:

M. Jules Granpr, dit un valet en annonant.

--Ah! c'est M. Granpr, s'empressa de dire celle qui semblait tre la
dame du logis. Asseyez-vous, monsieur; vous prendrez, le th avec nous,
n'est-ce pas?

Le visiteur salua tout son monde avec une aisance parfaite et ajouta:

Madame la baronne m'excusera si je me prsente si tard chez elle: je
n'ai pas voulu laisser s'couler la journe sans venir chercher moi-mme
des nouvelles de la sant du gnral.

Au lieu de se montrer sensible  cette attention, le vieillard se
retourna du ct de la chemine, o brillait un feu clair et vif; il
allongea la main pour se saisir des pincettes; puis comme son bras
engourdi semblait se refuser  ce service, il retomba, dans son fauteuil
et s'affaissa sur lui-mme avec un geste de tristesse et de
dcouragement. Ce mouvement n'chappa ni au nouveau venu ni  la
matresse de la maison: ils changrent un regard rapide, aprs quoi,
s'adressant  la jeune personne, qui avait quitt son piano, cette
dernire ajouta:

Petite, veux-tu donner des ordres pour qu'on nous serve le th? On
n'oubliera pas l'infusion pour ton pre; veilles-y, mon enfant.

La jeune fille sortit, et le vieillard parut dsormais tranger  ce qui
se passait autour de lui. Cependant l'entretien ne s'animait gure entre
les deux interlocuteurs; rien d'intime, rien qui sortt de la sphre des
mille propos que l'on change dans le monde. Aussi, au lieu de s'y
arrter; vaut-il mieux jeter un coup d'oeil sur les personnages qui vont
figurer dans ce rcit, et en fixer la position au moment o il commence.

Ce vieillard, alors plong dans un assoupissement presque lthargique,
avait t l'un des plus brillants, l'un des plus intrpides officiers
des armes de l'empire. Napolon l'avait distingu en le voyant 
l'oeuvre, et par un avancement rapide lui avait prouv le cas qu'il
faisait de lui. Il tait fils de cultivateurs et se nommait Dalincour.
L'appel aux armes qui retentit en 1792 vint, le surprendre dans ses
montagnes et pntrer son coeur d'un sentiment nouveau. Dalincour avait
alors dix-huit ans, une sant de fer, un courage d'instinct; il n'hsita
pas, fit un paquet de ses hardes, le mit au bout de son bton de ptre,
embrassa sa vieille mre, et alla s'enrler dans l'arme de Dumouriez.
Il tait, quelques semaines aprs, aux dfils de l'Argonne, o il
reut, avec le baptme du feu, une blessure qui le retnt un mois aux
ambulances. Depuis ce temps jusqu'en 1813, Dalincour ne connut pas le
repos; il passa par tous les grades avant d'arriver  celui de gnral,
et fit toutes les campagnes de la rpublique, du consulat et de
l'empire. Lorsque Napolon, par un de ces vertiges que causent les
fumes du pouvoir, voulut reconstituer autour de lui une noblesse,
Dalincour ne fut pas oubli et obtint un titre en rapport avec son
grade; il devint baron, ce qui ne l'empcha pas de rester, bon soldat.
Il aurait sans doute pouss le dvouement jusqu'au bout et assist, le
sabre au poing,  la double agonie de l'empire, si, aux affaires de
Leipzig, une balle partie des rangs de nos allis les Saxons, ne l'et
mis hors de combat et laiss pendant prs de dix-huit mois entre la vie
et la mort. Tomb au pouvoir de l'ennemi et recueilli dans une maison
allemande, il ne fut sauv que par miracle et  force de soins.

Quand il revint en France, les Bourbons venaient d'tre, pour la seconde
fois, rintgrs sur le trne. On manquait d'officiers suprieurs; les
vnements en avaient compromis un si grand nombre, qu'on ne savait o
en recruter. Dalincour devait  sa blessure de n'avoir pris aucune part
aux derniers conflits; le nouveau ministre de la guerre jeta les yeux
sur lui; on lui rendit son grade, en le nommant pair de France.
Peut-tre, le soldat de Napolon aurait-il refus cet honneur si une
affection secrte n'et alors domin sa pense. Ses htes de Leipzig
avaient une fille, une adorable enfant, qui avait eu pour le bless les
attentions d'une soeur. Dalincour lui devait la vie, il le sentait:
c'tait une dette de coeur que couronnait un sentiment plus tendre. Il
tait jeune encore, beau, bien fait, et sa figure expressive semblait
s'tre embellie d'une balafre qui la dcorait. Jamais dans le cours de
ses campagnes, il n'avait song au mariage; la carrire nomade lui
semblait incompatible avec les douceurs de la vie domestique. Mais alors
la paix tait venue, et avec elle le repos du foyer. Plus rassur sur
l'avenir, il pouvait contracter cette union rve: cette considration
fut dcisive, il accepta tout du gouvernement nouveau. Le mariage eut
lieu. Hlas! les joies en furent courtes: quatre ans aprs, la baronne
Dalincour expirait en donnant le jour  une fille.

Longtemps le gnral fut inconsolable; les caresses mmes de son enfant
ne cicatrisrent pas la plaie de son coeur. Le temps seul, avec son
action lente et sourde, parvint  adoucir ce sombre regret. Emma--ainsi
se nommait sa fille--grandissait, et par le son de la voix, la grce et
l'harmonie des traits, rappelait sa mre et des jours de bonheur trop
vite envols. Douze ans se passrent ainsi, pendant lesquels le gnral
parut absorb dans l'affection qu'il portait  sa fille: ce sentiment
semblait lui suffire. L'ge, d'ailleurs, arrivait; il touchait  la
soixantaine. Ce n'est pas que l'on pt remarquer aucun affaiblissement
dans ses facults, aucun dchet dans cette vigueur qui l'avait sauv de
tant d'preuves. C'tait,  cette poque de sa vie, un fort beau
vieillard, d'un air  la fois mle et doux, ayant l'oeil vif, le jarret
alerte, et cachant mal sous ses cheveux blancs les gots aventureux de
la jeunesse. Ce fut l ce qui devait le perdre et empoisonner ses
derniers jours. Grce  quelques spculations, conduites  coup sr et 
l'ombre de son manteau de pair Dalincour tait devenu fort riche; on
parlait de sa fortune comme de l'une des plus belles et des plus rapides
qui se fussent faites depuis la restauration. A ces bruits, quelques
cupidits s'veillrent, et il se trama autour de lui un complot dont
les mailles l'enlacrent peu  peu.

Un jour d'automne, dans l'une des alles de son parc, il rencontra une
personne assez jeune encore et d'une grande beaut; elle tait seule, et
comme si elle et rougi, d'tre surprise, elle disparut  travers les
taillis comme une biche effarouche. Le gnral voulut la suivre; ses
jambes le trahirent en chemin, il la perdit de vue: Cette aventure le
proccupa; il ne voulut pas en avoir le dmenti, alla aux informations,
et apprit que son Atalante habitait un chteau voisin et appartenait 
la famille des Valigny, bonne noblesse de province. On devine ce qui
s'ensuivit; la curiosit, puis un got assez vif s'en mlrent. Du ct
des Valigny, on leva des obstacles qui ne faisaient qu'irriter les
dsirs du vieillard. Chaque pige tait si bien tendu, si adroitement
calcul, que le baron n'en vita aucun, et aprs six mois de
ngociations, vingt fois rompues, vingt fois reprises, mademoiselle
lonore de Valigny devint baronne de Dalincour, deuxime du nom.

lonore tait d'une beaut remarquable, mais de cette beaut svre,
presque imprieuse, qui ne parle qu'aux yeux et laisse le coeur froid.
En acceptant la main d'un vieillard, elle avait fait un calcul, rien de
plus. Sans fortune, elle s'tait vue ddaigne dans la premire fleur de
la jeunesse et quand ses charmes brillaient de tout leur clat; son
coeur tait sorti ulcr de cette preuve, et il en tait rsult chez
elle une haine sourde et profonde contre les hommes.

Vingt-cinq ans sonnrent, et le dsespoir acheva ce que le dpit avait
commenc. Ne pouvant plus prtendre au bonheur, elle chercha autour
d'elle une victime: le baron obtint la prfrence. Cette grande fortune
allait, entre ses mains, devenir un instrument, un moyen: maltraite du
ct du coeur, elle pourrait du moins satisfaire sa vanit, et  son
tour craser de ses ddains ces hommes qui l'avaient mconnue.

 peine arrive  Paris, la nouvelle baronne de Dalincour mit ses
projets  excution, et ralisa ses rves avec une persvrance
infatigable. Le gnral ne fut pas longtemps  s'apercevoir qu'il avait
pris un matre; n'essaya de lutter, mais ce fut en vain. Il trouva chez
lonore de telles ressources d'imagination, un si complet arsenal de
ruses, tant de fermet unie  tant de souplesse, qu'il usa ses forces
dans cette lutte et fut oblig de cder. Peu de mois aprs son mariage,
M. Jules Granpr devint l'ami de la maison, et le baron, depuis ce
temps, s'tait vu contraint de subir cette intimit, qui inondait son
coeur d'amertume et se rage.

M. Jules Granpr n'tait pas ce que l'on, peut appeler un jeune homme;
il avait alors quarante ans, comme lonore en avait trente; mais, en
garon qui voit le monde et sait le prix des avantages extrieurs, il
avait su conserver presque tous les attributs de la jeunesse: de beaux
cheveux, de belles dents, une taille svelte, un teint frais et color.
Sans tre remarquable, sa physionomie; avait quelque chose de fin et
d'ironique, et ses traits, quoique irrguliers, ne manquaient pas de
dlicatesse. La carrire tait, du reste, assortie  l'individu: Jules
Granpr tenait  la finance et surtout au palais de la Bourse. Ses
dbuts n'avaient pas t compltement heureux. peine mancip, il
s'tait jet,  l'tourdie; dans le jeu des effets publics et y avait
dvor son petit patrimoine.

Depuis lors, il poursuivait sa revanche, et ses premiers efforts
n'avaient abouti qu' une promenade assez prcipite en Belgique.
L'affaire s'tait arrange pourtant, non sans quelque dommage pour
l'honneur du fugitif. Enfin, grce  la baronne, il avait pu sortir de
la position secondaire que, qu'alors, il avait occupe, abandonner la
_coulisse_, o vgtent les joueurs obscurs, et devenir l'un des
croupiers en titre de ce tapis vert que l'on nomme la Bourse. Il venait
d'acheter une part dans un office, et tait ce que l'on nomme en termes
techniques _un quart d'agent de change_. Cela pouvait passer pour une
position sociale.

Ainsi lonore avait pris sa revanche, et tous ses plans haineux se
trouvaient raliss. Peut-tre le succs l'avait-il mieux servie qu'elle
n'et os l'esprer. Sous le coup d'une lutte constante, la sant du
baron s'tait profondment altre. La sourde amertume qui le dvorait
usa chez lui les ressorts de la vie. Il voyait sa fille, son Emma,  la
merci d'une martre, d'une femme sans coeur comme sans pudeur; il eut
peur de ne pas vivre assez longtemps pour pouvoir la dfendre, et de
l'abandonner comme une proie  cette dangereuse tutrice. Ces sentiments
qu'il comprimait, cette crainte qui l'obsdait, dterminrent une crise:
le baron fut frapp d'apoplexie. On le secourut  temps; il en rchappa.
Mais cette secousse avait altr les sources de la vie et de
l'intelligence: c'tait dsormais un' enfant, sans puissance pour le
bien; une partie du corps restait paralyse, le cerveau n'y tait plus,
et la langue le servait mal. Deux sentiments seuls avaient survcu  ce
grand naufrage: la haine de sa femme et de son complice, l'amour de son
enfant. Au moment o il semblait compltement teint, plus d'une fois
l'oeil du vieillard s'anima pour lancer des clairs de colre ou
exprimer la tendresse la plus affectueuse.

Tels taient les personnages que runissait le salon du faubourg du
Roule. On servit le th, et Emma apporta elle-mme la tasse o son pre
devait boire. En la voyant  ses cts, le vieillard releva la tte avec
une motion, visible et lui baisa la main avec une joie d'enfant:

Buvez, papa, dit la jeune fille, c'est moi qui l'ai prpar.

--Oui, mon enfant, oui, rpliqua le vieillard en la dvorant du regard,
oui, tu es un ange.

Pendant ce temps, Granpr avait pris  part la baronne, et lui disait,
de manire  n'tre entendu que d'elle seule:

A demain, entre une heure et deux; j'ai des choses trs-importantes 
vous dire.

Il tait tard, on se spara: les portes de l'htel se fermrent; et une
demi-heure aprs, Csar Falempin, affubl d'un bonnet qui n'tait pas
celui d'un grenadier de la garde, allait s'introduire dans la couche o
reposait dj sa chaste moiti, quand un bruit sec frapp au carreau de
sa vitre attira son attention.

Qu'est-ce donc? dit-il; nous sommes au soir des surprises. Est-ce qu'il
y aurait des voleurs dans la cour? Ils s'adressent bien.

Il ouvrit la porte, et y trouva son pauvre matre qui s'tait tran
jusque-l en s'aidant de deux cannes.

Vous ici, mon gnral? mais vous avez donc la fivre chaude?

--Chut! Csar! chut! rpliqua le vieillard; on nous entendrait! Viens me
trouver demain  sept heures; n'y manque pas.

--Oui, mon gnral, oui, j'irai.

--N'y manque pas, Csar, ajouta le baron en articulant pniblement ces
paroles. C'est trs-essentiel.

Ses forces le trahissaient. Falempin le prit dans ses bras et le porta
jusque dans sa chambre. Tout le monde dormait dans la maison; personne
ne s'tait aperu de la sortie du pauvre infirme.



III

Le gnral et le sergent.


La visite furtive que le gnral avait faite  son concierge n'tait pas
l'acte d'un enfant ni d'un insens. Depuis que les ravages du mal
l'avaient rendu incapable d'exercer dans sa maison un commandement
suivi, le vieillard tait devenu l'objet d'une surveillance assidue et
d'une tutelle intolrable. Ses moindres pas, ses paroles; ses gestes
mme taient soumis  un espionnage rgulier; on ne souffrait personne
autour de lui, on cartait tous ses amis. Ds le jour o son cerveau fut
atteint, les valets comprirent qu'ils avaient chang de matre; ils
n'obirent dsormais qu' la baronne. L'un d'eux fut affect au service
du malade, et, sous le prtexte des soins qu'exigeait son tat, il reut
l'ordre de s'carter le moins que possible de son fauteuil. C'tait une
servitude odieuse au valet. Il en rsultait de la mauvaise humeur, d'une
part, et de l'autre ces petites vengeances sourdes qui sont les
reprsailles de la domesticit.

Le pauvre infirme avait la conscience de son tat. Le sort, en frappant
son intelligence, s'tait montr assez cruel pour ne pas l'anantir tout
entire. Plus d'une fois, dans le silence de la nuit, libre et seul
enfin, il se rpandit en larmes amres; souvent aussi, il eut des
penses de rvolte qui toutes dgnraient en dfaillances profondes. Ce
fut une de ces inspirations qui lui donna la force de tromper ses
surveillants et d'aller frapper  la porte de Csar Falempin.

Si le premier mouvement du digne concierge fut de la surprise, le second
eut tous les caractres de l'embarras. Les consignes svres de la
baronne s'taient tendues jusque sur la loge: Falempin les avait reues
et excutes jusqu'alors en soldat, dans toute leur rigueur. Il
s'agissait donc d'une infraction  la discipline; pour un ancien, le cas
tait grave. Csar en eut le sommeil troubl. Comme tous les gens de
l'htel, il croyait que le gnral n'avait plus sa tte; sa promenade
nocturne notait ds lors  ses yeux qu'une lubie. Fallait-il pousser le
dvouement envers son chef jusqu' contenter ce caprice au risque de
dplaire  la baronne? Voil le problme rduit  ses termes les plus
simples. Le concierge l'agita longtemps avant de le rsoudre enfin, le
coeur l'emporta: il ne voulut pas laisser peser sur sa vie le remords
d'avoir refus quelque chose  son gnral. Au petit jour, il se trouva
sur pied, gagna l'htel comme s'il se ft agi d'affaires de service,
prit si bien son temps et ses mesures, qu'il parvint  la chambre du
malade sans avoir t rencontr, et avec la certitude de l'y trouver
seul. Au bruit que fit la porte, le vieillard s'veilla, et parut
d'abord saisi d'effroi en voyant un homme debout au pied de son lit. Il
essaya de se mettre sur son sant, et dirigeait la main vers le cordon
de la sonnette, quand Falempin lui dit  voix basse:

C'est moi, mon gnral; ne vous offusquez pas. Sept heures, comme vous
me l'aviez dit. Pardon si je vous drange.

--Ah! bien! bien! rpliqua le vieillard en se rassurant peu  peu. Ah!
c'est toi, mon vieux sergent; C'est bien! c'est bien! O avais-je donc
la tte?

Ces paroles taient prononces pniblement, avec effort, d'une manire
entrecoupe; aprs une pause assez longue, le vieillard ajouta:

Que me veux-tu?

La foudre tombant aux pieds de Falempin, ne l'et pas jet dans une
surprise pareille  celle que lui causa cette demande. Il venait de
manquer  la consigne tablie, enfreindre tous ses devoirs, et pourquoi?
Pour recevoir un aussi trange compliment. Il se prit  regretter
l'excs de zle qui l'avait conduit l, et ne songea plus qu' faire une
retraite honorable.

Pardon, excuse, mon gnral, dit-il en regardant du cot de la porte:
histoire seulement de s'informer, de l'tat de votre sant. a va bien,
tant mieux. Dormez en paix; je vais maintenant dessiner mon par file 
gauche.

Le sergent voulut joindre l'effet aux paroles; mais le gnral s'tait
empar de l'une de ses mains et ne semblait pas dispos  s'en
dessaisir.

Merci, mon vieux, disait-il; sois sans inquitude; encore quelques mois
de repos, et nous monterons  cheval... Oui,  cheval... Je leur
prouverai que je suis vert encore... que j'ai une volont...

A mesure que le vieillard s'animait, un rayon d'intelligence descendait
sur son visage. Tout  coup, comme si une clart soudaine ft venue
luire  ses yeux, il s'interrompit, et se frappant le front:

Reste! reste, Csar, dit-il avec vivacit... Malheureux que je suis!...
Moi qui allais oublier... Bien; tu es l, ajouta-t-il comme s'il et
voulu s'assurer de sa prsence, tu es l, mon vieux camarade... Il faut
que je me lve, entends-tu?... que je m'habille... et surtout ne me
quitte pas.

Falempin hsitait encore; il craignait d'tre le jouet d'une nouvelle
hallucination.

Cependant, la voix de son gnral avait un tel accent de douleur et de
prire, qu'il n'osa pas quitter la place. Le vieillard persistait 
vouloir se lever; Csar alluma le feu, enveloppa le malade d'une
douillette ouate et l'aida  se traner jusque sur son fauteuil. L, en
l'examinant mieux, il le trouva si dfait, si dcompos, qu'il se sentit
pris d'une piti profonde. Le jour clairait alors cette figure qu'on
et pu prendre pour celle d'un spectre. La peau avait les tons jaunes et
mats de la cire; l'oeil tait hagard et se cachait sous les cavits
frontales; les lvres,  demi ouvertes, laissaient entrevoir une langue
pteuse; enfin, tous ses traits portaient l'empreinte de ces altrations
profondes qui signalent une hmiplgie. Falempin en avait les larmes aux
yeux.

Ce que c'est que de nous! pensait-il en lui-mme.

On et dit que le gnral s'associait  sa pense, car il reprit presque
 l'instant avec un ton de gaiet:

--Eh! oui, mon pauvre sergent, tout s'en va peu  peu... la sant comme
les amours... On ne peut pas tre et avoir t... Mais que fais-tu l,
debout comme au port d'arme?... Voyons, Csar, assieds-toi... ici,  mes
cts, ajouta-t-il en lui montrant un sige... plus prs encore... plus
prs, mon camarade.

Falempin prouvait une rpugnance visible  obir; toutes ces amitis le
navraient au lieu de le toucher; il y voyait une nouvelle preuve de
l'affaiblissement des facults de son matre.

Faites pas attention, gnral, rpliqua-t-il; je suis trs-bien debout;
c'est ma passion d'tre debout.

--Voyons, Csar, ne fais pas l'enfant, dit en insistant le vieillard...
Nous avons  causer ensemble; assieds-toi, je t'en prie; ne me quitte
pas.

Le vieux sergent ne put rsister  cet appel: il prit un sige, comme un
homme qui se rsigne:

A la bonne heure, reprit le baron en lui tendant la main, voil ce qui
s'appelle agir en bon camarade.

--Ah! gnral, dit Falempin, que tant d'amiti, rendait confus.

--coute, Falempin, ajouta le baron, je t'ai appel mon camarade, parce
que je vais te parler comme  un camarade. Depuis quelque temps, je n'ai
plus ici autour de moi que des visages odieux. Partout des espions,
partout des gens qui trouvent mon agonie bien longue; personne  qui me
confier, personne. J'ai souvent tmoign le dsir de recevoir quelques
amis; on n'a pas tenu compte de ma demande. On me squestre, on m'isole,
on m'enterre vivant; je me sens gagn peu  peu par le froid de la
tombe.

--Qui l'et pens? Vous, mon gnral, on vous a fait cela! mais il
fallait se plaindre!

--A qui, Falempin? dit le vieillard avec une sombre douleur? ne suis-je
pas une crature dchue? Que peut un homme qui ne sait ni marcher ni
faire un mouvement sans avoir quelqu'un qui l'assiste? Je suis  leur
merci, mon vieil ami; je suis leur victime, et je ne cherche mme plus 
m'en dfendre. Dans les premiers temps de ma maladie, j'ai voulu
rsister; ils m'ont vaincu! ils ont pour eux la ruse et la violence, et
moi je n'ai plus rien, plus rien que ma haine. Elle ne suffit pas.

--Pauvre gnral!

--Ce n'est rien encore, Falempin; je leur pardonnerais tout, s'ils
m'eussent laiss du moins les caresses de mon Emma. Eh bien! cette
dernire satisfaction, ils me l'ont refuse. A peine puis-je l'embrasser
deux fois par jour et devant tmoins. Priver un pre de sa fille! quelle
cruaut! voir mourir un homme  petit feu et lui enlever jusqu' ce
bonheur d'embrasser son enfant!

--Oh! les monstres! s'cria Falempin. Le diable en prendrait les armes!
c'est trop fort, mon gnral; je vais charger ma carabine.

L'motion du baron tait  son comble; des larmes inondaient son visage,
et le digne sergent avait toutes les peines du monde  contenir les
siennes. Cette scne l'inquitait doublement: il craignait qu'elle
n'puist les forces du malade et qu'elle n'et un contre-coup au
dehors. Aussi chercha-t-il  l'abrger et fit-il un mouvement pour
quitter son sige. Le gnral s'en aperut, et, par un geste plus prompt
que la pense, il lui saisit le bras.

Csar, dit-il, ne me quitte pas encore, je t'en conjure; je n'ai pas
tout dit. Dieu m'envoie aujourd'hui un dernier clair d'intelligence;
laisse-m'en profiter. Demain il serait trop tard. Prte bien attention 
mes paroles: c'est mon testament que je vais dicter, et c'est toi, mon
vieux camarade, qui en seras l'excuteur.

--Achevez, gnral, dit le sergent mu de cette confidence et tremblant
sous le poids de la responsabilit qu'il allait encourir.

--Csar, poursuivit le baron, on me ruine, on me ruine  plaisir; c'est
un parti pris, c'est un systme arrt. Si je vis encore longtemps, ma
fille n'aura plus d'hritage. Dj on m'a arrach de force deux
signatures. Pour quel objet, ma pauvre tte n'en sait rien. L'on m'a mis
un papier sous les yeux, et l'on m'a dit: Signez. J'ai refus d'abord;
mais que veux-tu que devienne une faible volont comme la mienne devant
une volont imprieuse, absolue? J'ai cd, j'ai sign. Hlas! j'ai
sign peut-tre la ruine de mon enfant. Qui le sait?

--Ah a! mais, c'est une fort de Bondy que cet htel, s'cria Falempin:
gnral, il ne me reste plus qu' donner ma dmission de concierge. Cet
air empest ne me convient gure, entendez-vous?

--N'en fais rien, Csar; reste pour moi, reste pour ma fille. Rapproche
ton sige, ajouta le baron en parlant  voix basse, et coute
attentivement ce qui me reste  te dire.

--Je suis tout oreilles, gnral.

--Depuis longtemps, reprit le baron, j'ai prvu ce qui m'arrive
aujourd'hui. J'ai senti que j'tais entour d'ennemis, et j'ai pris
quelques mesures pour me dfendre. Je les savais russ, j'ai employ la
ruse. Va fermer au verrou la porte de la chambre, Csar, afin que
personne ne puisse nous surprendre. Il s'agit d'un secret important.

En mme temps, le vieillard prit un air mystrieux et sembla couler
avec inquitude les bruits qui se faisaient dans la maison. Falempin
obit et revint se mettre aux cts du gnral.

Maintenant, reprit celui-ci, aide-moi  me lever. Jamais je ne me suis
senti plus fort; cette confidence me soulage. Viens, mon brave,
conduis-moi vers l'armoire qui est  la gauche de la chemine.

Soutenu par son concierge, le baron se dirigea vers le point qu'il avait
dsign. Quand il y fut parvenu, il jeta de tous les cts un regard
inquiet et prta une oreille attentive, comme s'il et redout quelques
piges; puis, rassur par cet examen, il ouvrit l'armoire en cherchant 
touffer le bruit que faisait la serrure et des ais mal joints. Cette
armoire tait pratique dans le mur,  hauteur d'appui. Quelques vieux
livres, des coquillages, des armes de luxe en garnissaient les rayons.
Falempin ne savait que penser; il craignait que ce ft encore l une
lubie de son gnral. Celui-ci, cependant, aprs une nouvelle pause,
porta la main vers l'un des coins de l'armoire, et, faisant jouer un
ressort, mit  dcouvert une petite cachette mnage dans l'paisseur de
la boiserie. Le concierge suivait les mouvements de son matre avec une
hsitation toujours croissante, quand celui-ci retira de ce rduit une
norme liasse de billets de banque:

Voici, Csar, ce que j'ai soustrait aux mains de l'ennemi. Il y a l
trois cent mille francs: quoi qu'il arrive, ma fille aura au moins cette
dot. On me fera peut-tre dnaturer le reste de ma fortune, mais ces
trois cent mille francs lui resteront. Tu vois comment joue ce secret,
Csar; essaye-le... Trs-bien! Maintenant tu peux me remplacer: je
mourrai tranquille.

Falempin ne pouvait plus persister dans son incrdulit; les billets de
banque taient l; ils parlaient d'eux-mmes.

Csar, ajouta le baron, c'est sur ta loyaut que repose dsormais
l'avenir de mon enfant.

--Pour a, gnral...

--Je te connais, je sais qu'on peut compter sur toi. Ds que je serai
mort, tu viendras dans cette chambre, d'une faon ou d'une autre, comme
tu pourras, tu ouvriras cette armoire, tu prendras ce dpt et le
remettras  ma fille. Tu me le jures?

--Diable! gnral, rpliqua Falempin, mais c'est grave! Une somme si
forte!

--Quoi, mon brave, tu me refuserais! Prends-y garde, Csar, ce serait
avancer ma mort. J'ai compt sur toi.

--Puisque vous le prenez ainsi, gnral, je n'ai plus rien  dire;
j'accepte, j'accepte!

--Tu le jures?

--Je le jure, puisque cela peut vous faire plaisir.

--Merci, mon ami, dit alors le baron en tendant la main  son vieux
serviteur. Merci, je n'attendais pas moins de toi. Ils en taient l de
leur entretien, quand on frappa  la porte de la chambre. Saisi
d'effroi, le gnral rtablit dans sa cachette le prcieux dpt, ferma
avec soin l'armoire et regagna son fauteuil. Falempin alla ouvrir.

C'tait le valet que la baronne avait mis au service du vieillard. Il
entra en grommelant, parut surpris de voir le concierge auprs de son
matre, et ne manqua pas de raconter ce qu'il avait vu. Ds ce jour,
Falempin devint suspect, et se vit compris dans le systme de
surveillance dont on entourait le vieillard.



IV

Le Complot.


Dans la journe, les tristes pressentiments du baron furent vrifis.
Rien de plus rel que la conjuration qui se tramait contre lui. Jules
Granpr en tait l'me, lonore le bras. Son contrat de mariage
n'assurait  cette femme qu'un mince douaire, et l'orgueil, la crainte
de dchoir lui donnaient une nergie, une puissance d'intrigue qui
allaient jusqu' la cruaut. Aprs une jeunesse passe dans la gne et
le dlaissement, toucher un instant  l'opulence,  la grandeur, au
bruit et  l'clat du monde, pour perdre ensuite tout cela, pour le voir
s'vanouir en un seul jour et sans espoir de revanche, tait une pense
 laquelle ce caractre altier ne pouvait s'accoutumer: pour conjurer
cette chute, elle et tout os, mme un crime. Son complice ne lui en
demandait pas tant.

Le premier moyen qu'on mit en oeuvre contre le vieillard fut ce
squestre absolu dont il se plaignait  son compagnon d'armes. Ce
squestre s'tendit jusqu' sa fille, qu'il ne pouvait voir qu' de
certaines heures, et dans le salon commun. L'tat du malade servit de
prtexte  cet isolement, et l'on parvint  convaincre, sans peine la
nave Emma que sa vue causait  son pre des motions dangereuses,
capables de l'achever. La pauvre enfant n'eut alors qu'un souci, celui
de se contenir en prsence du vieillard, triste de ce sacrifice, mais
rsigne  tout pour prolonger une existence qui lui tait si chre. Il
rgnait ainsi, entre son pre et elle, un malentendu mnag avec une
adresse infinie, et qui, source d'une contrainte involontaire, glaait
tout panchement. Isol de la sorte, le baron devenait, plus vulnrable;
il restait sans dfense contre la spoliation. Toute plainte tait
touffe, toute rvolte prvenue.

Cette tactique savante durait depuis deux ans, et dj elle avait eu un
premier rsultat. Grce  des signatures arraches, la partie la plus
disponible de la fortune du gnral avait pass dans les mains de sa
femme ou de quelques prte-noms. Les inscriptions sur le grand-livre,
les valeurs mobilires, les sommes places chez les banquiers prirent
peu  peu ce chemin; mais ce n'taient l que des objets sans
importance, une centaine de mille francs au plus. L'essentiel n'avait pu
tre entam; il consistait en immeubles, en domaines ruraux, dont la
transmission offrait de plus grands embarras et entranait diverses
formalits. Le gnie de Jules Granpr tait alors dirig vers cette
opration importante, et il avait pris, la veille, rendez-vous avec la
baronne pour arrter d'une manire dfinitive son plan de campagne.

lonore le reut dans une pice retire qui dbouchait sur le jardin ou
plutt sur une serre garnie de fleurs rares. C'tait un lieu enchant,
o n'auraient d clore que des sentiments affectueux et des penses
calmes; des odeurs pntrantes y invitaient l'me  de molles langueurs
plutt qu' de sombres proccupations Aussi rgnait-il une sorte de
contraste entre le spectacle de ce rduit embaum et les paroles qui s'y
changrent. Ce fut Jules Granpr qui ouvrit l'entretien, le bras
familirement engag dans celui de la baronne; et, tout en guidant sa
marche dans un labyrinthe de feuillage et de fleurs:

lonore, lui dit-il  demi-voix, j'ai vu le docteur; il faut se hter.
Le gnral n'a qu'une vie artificielle: c'est un miracle qu'il soit
encore debout. La lampe n'a plus d'aliment; le moindre souffle doit
l'teindre.

--Vous parlez aujourd'hui comme un livre, monsieur, rpliqua la baronne
avec quelque scheresse. Pour un homme d'affaires, c'est du luxe. Si je
traduis bien votre pense, nous devons nous attendre  un deuil
prochain. Est-ce cela?

--Oui, madame, rpliqua l'ami de la maison un peu dconcert; et
j'ajoute que rien n'est en ordre si l'vnement arrive. Vous restez sans
ressources, absolument sans ressources.

C'tait toucher la corde dlicate: sous l'influence de ces paroles, la
baronne changea subitement de ton.

Voyons, mon ami, reprit-elle, ne nous piquons pas et cessons ces
enfantillages. Il s'agit de nos intrts communs; traitons-les d'une
manire srieuse. Et point de phrases surtout; vous savez que je ne les
aime pas.

--Comme vous voudrez, lonore, rpondit l'homme d'affaires; aussi bien
est-ce un de mes torts que de sacrifier aux grces du discours. Mais
laissons cela, ajouta-t-il en tirant quelques papiers de sa poche; voici
qui est plus grave. J'ai examin avec soin l'tat que vous m'avez
confi, et en vrit je m'y perds. tes-vous sre de n'avoir oubli
aucune pice?

--Aucune, mon ami.

--Eh bien! dans ce cas, il y a trois cent mille francs dont je n'ai pu
retrouver les traces; trois cent mille francs qui faisaient partie, en
1839, de la fortune du gnral, et qui depuis lors ont compltement
disparu. Aurait-il fait quelques fausses spculations  cette poque?

--Impossible, il tait dj impotent et confin dans sa chambre; je
l'aurais su, dit vivement la baronne.

--On les aurait alors vols, lonore, ou bien dtourns, reprit l'homme
d'affaires; car ils n'y sont plus. C'tait des rentes sur l'tat; elles
ont t vendues par l'entremise d'un de mes collgues que j'ai vu ce
matin; le payement en a t fait en un bon sur la banque de France.
Depuis lors, cette somme ne figure plus dans les comptes; tout vestige
en disparat.

--Voil qui est singulier, en effet, mon ami, dit la baronne devenue
pensive. Est-ce une soustraction? Est-ce autre chose? J'y songerai,
Granpr; continuez.

--Cette circonstance explique, lonore, le peu de valeurs de
portefeuille que nous avons trouves. C'est fcheux, car il faut
s'attaquer aux immeubles, et une cession d'immeubles ne se fait pas sous
le manteau; il y a l'acte notari, la purge des hypothques. C'est une
lessive faite en public: il est impossible qu'elle ne cause pas un peu
de scandale.

--Je vous croyais au-dessus de ces prjugs, dit ironiquement la
baronne; est-ce que le coeur vous manquerait, Granpr?

--Allons donc! reprit l'homme d'affaires avec un geste d'une souveraine
impudence. Seulement, lonore, j'ai voulu tout vous dire. Nous allons
donc battre en brche les immeubles. Le baron en a deux, sans compter
cet htel: Champfleury, qui vaut neuf cent mille francs; Petit-Vaux,
qu'on ne peut pas estimer  moins de douze cent mille francs. Ce sont
ces deux sommes qu'il faut faire passer sur votre tte. L'affaire est
bien comprise, n'est-ce pas?

--Achevez, mon ami, dit la baronne, en proie  une agitation qu'elle
dguisait mal.

--Un testament olographe, poursuivit Jules Granpr, inutile d'y songer!
Le vieillard s'y refuserait, et d'ailleurs nous n'attendrions que la
moiti de sa fortune.

La baronne fit un geste d'assentiment.

Il ne reste plus ds lors, poursuivit l'homme d'affaires, qu' vendre
ou  hypothquer les proprits. J'en ai dj trouv le prtexte. Il
faut vous dire, lonore, que nous crons ces jours-ci une compagnie au
capital de trois cent millions pour un chemin de fer en Espagne. Le
gouvernement franais nous accorde son appui; cela se traitera d'une
faon, officielle et diplomatique. Je mets le baron  la tte de cette
entreprise; il a un nom qui sonne bien, il est pair de France, il passe
pour l'un des grands capitalistes du royaume, c'est une excellente
enseigne pour notre spculation: que vous en semble?

--Soit; mais, o voulez-vous en venir, Granpr? rpondit la baronne.
Votre audace me cause des vertiges.

--C'est bien simple, reprit l'homme d'argent; nous inscrivons le gnral
pour quatre mille actions. Ne vous pouvantez pas, baronne; cette
signature n'engage  rien. C'est le grain que l'on jette afin de faire
arriver les oisillons. Seulement on peut dire dans le public: Le pair
Dalincour vend ses terres pour doter la Pninsule d'une magnifique voie
de communication. Cette ide se rpand, donne une couleur honorable 
notre opration;  l'abri de ces bruits nous liquidons notre fortune
territoriale. Champfleury, Petit-Vaux sautent le pas, et par-dessus le
march l'Espagne nous comble de bndictions.

Quoique le cynisme avec lequel Granpr droulait son plan de campagne
veillt quelque rpugnance dans l'esprit de la baronne, il s'agissait
pour elle d'un intrt si majeur, qu'elle n'prouva pas le moindre
scrupule au sujet des moyens. Personne n'avait un caractre plus rsolu
qu'lonore, et depuis longtemps sa dtermination tait arrte: il
s'agissait de dpouiller le gnral et de rester matresse d'une fortune
dont elle avait pris l'habitude de disposer. Jusqu' un certain point,
cette poursuite lui semblait lgitime: en donnant sa main  un
vieillard, elle pensait avoir acquis le privilge de tout oser contre
lui, comme il devait dsormais tout craindre d'elle. Le pacte lui
semblait renfermer cette restriction, qu'elle n'changeait sa beaut que
contre la richesse, et qu'au premier obstacle elle pouvait passer outre
et se payer de ses mains.

C'tait  l'aide de pareils raisonnements qu'elle faisait taire sa
conscience et marchait le front dcouvert  la ralisation de ses
desseins. Elle ne vit ds lors, dans le plan de son complice que ce fait
dcisif, l'alination des proprits de famille; deux millions 
recueillir; la prime tait belle!

Granpr, dit-elle, ne perdons pas de temps; plus lard, nous reviendrons
sur vos combinaisons industrielles. Je vous abandonne les bndictions
de l'Espagne: vendons Champfleury et Petit-Vaux, voil l'essentiel. Que
faut-il faire pour cela?

Ce ton bref, presque impratif, domina l'homme d'affaires; il renona 
la phrase, et dsignant l'un des papiers qu'il tenait dans les mains:

Faire signer ce pouvoir, dit-il.

--Que stipule-t-il? poursuivit la baronne.

--Facult de vendre, reprit Granpr, d'aliner, de dsemparer en tout ou
partie les deux domaines de Petit-Vaux et de Champfleury; facult de les
hypothquer jusqu' concurrence de leur entire valeur, si ce moyen
offre plus d'avantages; facult d'en recevoir le prix et d'en donner
quittance, soit que l'on aline, soit que l'on ait recours  un emprunt;
le tout, ma belle, en termes parfaitement prcis, fort explicites, et 
l'abri de toute contestation. C'est minut de main de matre: j'y ai
pass.

--C'est bien, Granpr; et qu'y manque-t-il encore? ajouta lonore.

--Une bagatelle, rpondit l'homme d'affaires; l'_approuv_ et la
signature du gnral; rien que cela.

--Donnez-moi cette pice, dit la baronne en la lui prenant des mains, et
attendez-moi.

Elle sortit d'un air dcid, et deux minutes aprs elle entrait dans la
chambre de son mari: le valet de garde tait auprs de lui et l'aidait 
faire quelques pas sur le tapis qui garnissait la pice.

Pierre, dit la baronne au domestique avec un geste hautain,
laissez-nous seuls.

Le valet, aprs avoir replac le vieillard dans son fauteuil, s'empressa
d'obir. Il avait d'ailleurs suffi de la prsence de la baronne pour
enlever au malade une partie de ses forces.  l'aspect du papier qu'elle
agitait dans ses mains, une terreur soudaine s'tait empare de lui. Cet
homme, qui pendant vingt ans de sa vie avait affront la mort sur les
champs de bataille, en tait dsormais rduit  trembler devant une
femme. lonore le matrisait; il l'abhorrait profondment, mais il la
craignait. Ce papier menaant lui rappelait des scnes o elle avait
toujours bris sa rsistance et triomph de ses refus. C'tait une
nouvelle lutte qui s'annonait, et le vieillard se sentait incapable d'y
suffire. Une agitation nerveuse parcourait ses membres; le sceau de la
mort semblait empreint sur son visage. Au lieu d'y trouver un motif pour
user de mnagements, lonore n'en alla que plus directement au but:
elle voulut profiter de l'impression que son entre avait produite:

Signez ceci, dit-elle en montrant la pice qu'elle tenait. Le vieillard
la regardait fixement, d'un oeil hagard, presque hbt. Elle prit une
plume, la trempa dans l'critoire, et, assujettissant le papier sur une
table place  la porte du malade:

--Signez! rpta-t-elle avec un accent presque brutal. Signez, vous
dis-je; il le faut.

Au lieu d'obir, le gnral cherchait  loigner le fatal.

Non! non! disait-il sourdement.

Elle lui prit la main, et, la serrant avec une sorte de violence:

Signez donc! s'cria-t-elle irrite.

Un cri plaintif chappa au vieillard. Il se dgagea de cette treinte.

Oh! madame, dit-il, vous m'avez fait mal!

Cette scne menaait de se prolonger, et et amen de nouveaux svices,
quand une inspiration diabolique vint au secours de la baronne. Elle se
souvint de la circonstance singulire que Granpr lui avait rvle, de
ces trois cent mille francs subitement disparus, et elle imagina de s'en
faire une arme contre les refus du gnral, en mme temps qu'elle
claircirait des doutes qui la proccupaient.

Vous ne voulez donc pas signer? dit-elle en revenant  la charge.

--Non! non! c'est assez! rpondit le malade avec un accent plus rsolu.

--Eh bien! poursuivit la mgre, je sais que vous cachez ici de
l'argent; je vais faire fouiller cette chambre et tous l'enlever.

Ces paroles suffirent pour amener une rvolution complte dans
l'attitude de la victime; toute son nergie tomba et fit place  une
consternation profonde.

Grce! grce! s'cria-t-il en joignant les mains comme et pu le faire
un enfant.

--Alors, vous allez signer, dit la baronne en lui mettant de nouveau le
papier sous les yeux.

--Oui, je signerai, mais plus tard, rpliqua-t-il d'une voix suppliante.
Plus tard!... Plus tard!

--Sur-le-champ, dit-elle. C'est y mettre bien des faons.

Et elle lui prit de nouveau la main. Cette fois, le vieillard obit
machinalement. La crainte l'avait ananti. lonore le guida, et il
parvint  tracer tant bien que mal les caractres qui devaient tre
l'instrument de sa ruine. La pense dont il tait obsd recevait son
excution; il dpouillait sa fille.

Enfin! s'cria la baronne quand la pice fut en tat; voil un souci de
moins. Plus tard, nous aviserons au reste.

Le gnral, puis par l'effort qu'il venait de faire, tomba dans un
vanouissement profond. Cette crise pouvait tre la dernire; lonore
sonna vivement, et envoya chercher son complice.

--Granpr, lui dit-elle, en lui remettant le prix du combat, voici le
pouvoir; rien n'y manque, agissez maintenant. Mais la secousse a t
rude, ajouta-t-elle en lui montrant le baron vanoui. Envoyez-moi le
docteur.

--Diable! diable! vous avez raison, s'cria l'homme d'affaires en
courant vers son cabriolet; il ne faut pas qu'il meure encore; ce serait
trop dsobligeant. Dans quelques mois,  la bonne heure!



V

Emma et Paul


Dans cette atmosphre d'intrigue vivait un ange de beaut et de grce:
c'tait Emma. Sa double origine se retrouvait en elle: Allemande par le
coeur, Franaise par l'esprit, elle offrait la runion de ce qu'il y a
de plus dlicat et de plus vif chez les femmes, la candeur prs de la
gaiet, et une certaine ptulance tempre par des accs de mlancolie.
Ses traits taient aussi purs que son me. De beaux cheveux cendrs
entouraient un front d'une blancheur lumineuse; ses veux bleus avaient
une transparence mal voile par de longs cils noirs, et cette coupe
exquise o se reconnaissent les vierges d'Albert Durer; l'incarnat des
lvres faisait mieux ressortir l'mail des dents, la souplesse des
mouvements ajoutait un charme de plus  l'harmonie des proportions.

Emma n'habitait Paris que depuis quelques annes; c'tait une fille
leve aux champs, une enfant de la nature. Ne dans le chteau de
Champfleury, sur les bords enchants de la Meuse, elle y avait grandi au
milieu d'un paysage souriant comme elle, avec l'herbe des prs pour
tapis, et les Vosges pour horizon. C'est  Champfleury que sa mre avait
vcu et qu'elle tait morte; son dernier voeu fut de laisser son enfant
aussi longtemps que possible prs de son tombeau. Retenu  Paris par ses
devoirs de pair, le gnral n'avait pu surveiller lui-mme cette
premire ducation; heureusement la mourante y avait pourvu. Un digne
Allemand, nomm Muller, ami de sa famille, se trouvait  Champfleury au
moment o elle expira. Elle lui fit promettre de rester auprs de sa
fille et de lui servir  la fois de guide et de tuteur. Le baron
respecta ce dsir; Muller se fit un devoir d'y accder, et ds ce moment
il se fixa  Champfleury.

Le brave homme tait professeur de musique, ce qui n'aurait pas suffi
si, en sa qualit d'lve de l'universit de Halle, il n'et possd en
outre des connaissances fort tendues. Les sciences naturelles, les
tudes historiques lui taient familires; au savoir allemand il
unissait une simplicit, une clart qui rendaient tout accessible aux
plus faibles intelligences. Il n'avait emport de son pays que la
bonhomie et l'rudition dgage de ses nuages: me droite, d'ailleurs,
esprit vif, pntrant, plein de finesse, tel tait Muller.

Avec cette enfant, il eut toute la candeur, toute la navet d'un
enfant. Loin d'envisager sa tche comme un prcepteur ordinaire qui fait
retomber sur son lve le joug dont il supporte impatiemment le poids et
commande avec aigreur parce qu'il sert avec rpugnance, Muller
s'identifia avec la charmante crature dont il avait  diriger les
mouvements; il ne fut pas ennuyeux, parce qu'il n'tait pas ennuy; il
prit un got infini  voir se dvelopper sous sa main, s'panouir  la
vie et au monde une me aussi parfaite dans un corps aussi beau. Jamais
tude ne le captiva autant que celle-l, et ne fit natre en lui une
joie plus constante et plus pure.

Muller avait un systme d'ducation qui ne ressemblait en rien aux
mthodes ordinaires; il aimait peu les livres et encore moins le sombre
aspect d'une salle de travail. Avant tout il voulait que l'tude part
lgre  l'enfant, et pour cela il cartait avec soin ce qui pouvait lui
en inspirer le dgot. Lui-mme se ft senti mal  l'aise sous les
habits du pdagogue; il savait  quel point la routine dtruit
l'initiative personnelle, et combien l'esprit est absent des choses qui
ne demandent qu'une attention machinale. Il voulait donc que son
enseignement ft imprvu, spontan, qu'il rsultt du contact de cette
intelligence enfantine avec des objets nouveaux, des impressions
nouvelles. Rien ne lui parut plus propre  amener ce rsultat que le
spectacle de la nature et des oeuvres de Dieu. Ce fut dans les champs,
dans les prs, dans les bois, dans ce vaste salon d'tude ouvert 
l'homme, qu'il commena l'ducation de son lve, tudiant chaque jour
son terrain et ne le quittant pas sans en avoir tir quelques lments
de ce cours, profess en prsence des merveilles de la cration.

Pour l'histoire naturelle, aucun thtre ne pouvait tre plus riche ni
plus concluant; partout le fait venait se placer  ct de la
dmonstration. Lorsque Emma, en courant dans les prs ou sous les
ombrages de la fort, rapportait  son prcepteur une fleur, une plante,
une tige d'arbuste,  l'instant celui-ci lui expliquait ce qu'tait ce
vgtal, lui en disait le nom, la famille, les proprits, en ayant soin
d'apporter  ces dtails une justesse, un soin mthodique qui ne
devaient jamais laisser natre dans l'esprit de l'enfant ni le moindre
trouble ni la moindre erreur. C'tait tantt un bouton d'or, tantt un
aster aux fleurs radies, une anmone des bois ou une perce-neige, des
saxifrages ou de petites bruyres roses. D'autres fois, il passait aux
arbustes, puis aux arbres, ensuite aux oiseaux qui traversaient le bois
en montrant leurs ailes diapres, aux animaux que l'on voyait dans le
lointain, et de l  ceux qui peuplent d'autres climats et vivent sous
un autre ciel. Aprs les sciences naturelles venaient l'histoire et la
gographie, qui fournissaient la matire de nouveaux dtails, de
nouveaux entretiens. Ainsi, le matre et l'lve changeaient
constamment leurs penses  propos de toutes choses, Muller se tenant
toujours au niveau de l'enfant et ne s'levant dans la sphre des
connaissances qu'au fur et  mesure qu'elle s'levait.

C'est sous cette influence  la fois saine et forte que grandit Emma.
Les raffinements, les jalousies du monde ne souillrent pas ses
oreilles; elle ne connut ni des confidences du pensionnat, ni les
penses qui naissent des entretiens de salon, mme les plus rservs et
les plus contenus. Aucune des dlicatesses de son me ne fut trouble,
aucun soupon d'alliage ne se mla aux trsors que renfermait son
coeur. Muller n'tait rien moins qu'un petit matre; c'tait un homme
d'un ge mr, d'un extrieur assez vulgaire; mais sous cette corce se
cachaient une bont d'ange, une philosophie rare, une grce exquise de
sentiment. Rien de plus chaste que ses ides, de plus choisi que les
termes dont il les rvlait. Jamais un mot brutal, jamais une expression
blessante; quelquefois mme un langage color et de douces paroles 
l'adresse de son lve:

Mon beau lis de la Meuse, disait-il, je suis content de vous
aujourd'hui; voil une sonate bien excute.

Aucun nuage ne passa donc sur cette enfance fortune: cependant un
souvenir assez vif s'y rattachait; Emma avait onze ans quand un neveu du
gnral, qui en avait dix-huit, vint passer une partie de l'automne 
Champfleury. On le nommait Paul Vernon; n de parents pauvres, il devait
tout  la gnrosit de son oncle, et attendait tout de lui. C'tait un
garon bien pris, dot de la physionomie la plus heureuse, fier de ses
moustaches naissantes et enchant de faire ses premires armes contre
les perdrix des Vosges. Toute la journe en plaine ou dans les forts,
il revenait le soir, hl par le soleil et noir de poudre. Du plus loin
qu'Emma l'apercevait, elle courait vers lui avec la grce et la lgret
d'une biche, et s'emparait de son carnier, qu'elle arrangeait gravement
sur son paule. Personne qu'elle ne le dbarrassai! de ses gutres de
chasse, ne veillait  la rparation de ses vtements, endommags par les
broussailles. Elle entendait faire  son cousin les honneurs du chteau,
veillait  ce qu'il ne manqut de rien, et lui prodiguait les attentions
les plus dlicates. Plus d'une fois,  la vue de ces scnes naves, le
gnral et Muller changrent un regard d'intelligence.

A diverses reprises, Paul reparut  Champfleury. Toutes les fois que ses
tudes lui laissaient quelques semaines de rpit, on tait sr de le
voir accourir. Emma s'habitua  sa prsence, et y trouva du charme.
Chaque anne, le jeune homme prenait un air plus mle; sa taille se
dveloppait: son oeil,  la fois fier et doux, avait une expression
charmante; ses traits taient nobles et rguliers; ses cheveux noirs
avaient la souplesse et les reflets de la soie: c'tait, en somme, un
fort beau cavalier. Emma n'y voyait qu'un aimable cousin, se prtant 
ses jeux avec la meilleure grce du monde, et donnant en toute occasion
les preuves d'un excellent caractre.

Elle avait treize ans quand ces visites cessrent d'une manire assez
brusque; le souvenir qui lui en tait rest ne pouvait donc altrer en
rien ni la tranquillit de son coeur ni la srnit de ses penses.
Cependant, Champfleury lui parut moins riant ds que son cousin n'en fit
plus le thtre de ses grandes chasses.

Ce qui avait caus ce changement dans les habitudes du chteau, c'tait
le mariage du gnral. La nouvelle baronne voulait carter peu  peu les
intimits antrieures, s'emparer de son mari, et le soustraire  toutes
les influences, de manire  rgner sur lui sans obstacle comme sans
partage. Paul fut sacrifi  cette pense; on l'loigna. Quant  Emma,
quelque haine que la martre nourrt contre elle, il fallait se rsigner
 subir sa prsence. Mais la baronne eut bien vite pntr le caractre
de cette enfant, et compris qu'elle ne serait jamais pour elle un
embarras srieux. Elle rgla sa conduite l-dessus. Quoique rserve,
elle ne cessa pas d'tre un instant bienveillante. Emma s'tait habitue
sans peine au caractre froid, aux airs emprunts de la nouvelle
baronne; elle y rpondit par une dfrence et une douceur qui eussent
touch une me moins endurcie.

Cependant, en loignant son neveu, le gnral ne l'avait point
abandonn; ses bienfaits l'accompagnaient partout. Paul tait alors 
Paris, o il suivait le cours de la facult de droit, mlant les
plaisirs aux travaux et quittant plus d'une fois le Digeste pour la
Grande-Chaumire. Il oubliait ainsi Champfleury et ses longues battues
dans les halliers et dans les plaines. Quand le moment des examens fut
arriv, il prit ses grades, et sans beaucoup de peine passa avocat.
C'tait le dernier terme d'une ducation librale; il ne restait plus
qu' entrer rsolument dans la plus pineuse et la plus prcaire des
professions. Paul l'essaya; mais les obstacles furent plus forts que son
courage. Il manqua de persvrance, d'opinitret pour traverser les
rudes abords du barreau; il s'abandonna au dcouragement ds la premire
heure. A la vrit, il se sentait entran ailleurs. Prs de lui, il
voyait quelques amis, quelques condisciples se jeter avec une sorte de
bonheur dans la carrire des lettres: on imprimait leurs oeuvres, et la
publicit s'emparait de leurs noms. Ce spectacle le fascina, il se crut
destin aux gloires de l'crivain. Hlas! une suite de mcomptes
l'attendait ds le dbut; il comptait sur la renomme, et il ne put pas
mme s'lever aux honneurs de l'impression. Paul composa chef-d'oeuvre
sur chef-d'oeuvre; il aborda tous les genres avec un gal succs; mais
ces travaux, qui devaient le couronner de l'aurole littraire, le
porter au Capitole de la clbrit, eurent la plus triste et la plus
cruelle des chances; ils restrent ensevelis dans son portefeuille.

Le jeune homme touchait  cette heure fatale des illusions perdues,
quand toute la famille du baron vint habiter Paris. Emma y parut pour la
premire fois; elle avait seize ans, un clat et une beaut rares. La
nouvelle baronne voulut recevoir, et il fallut lever l'interdit qu'on
avait mis sur les membres de la famille. Paul accourut dans les salons
de son oncle, et sa surprise fut extrme quand il vit cette petite fille
qu'il avait laisse  Champfleury, grandie presque  vue d'oeil, et
change en une fort belle personne. Il y eut chez lui plus de surprise
que d'motion, tandis que chez Emma il y eut plus d'motion que de
surprise. Depuis ce temps, Paul Vernon fit d'assez frquentes
apparitions dans l'htel du faubourg du Roule. lonore s'habitua  sa
prsence; elle alla mme jusqu' y prendre got au point d'exciter la
jalousie de Jules Granpr. Quant au jeune homme, il s'agissait pour lui
de prendre un parti. Le barreau ne lui avait pas souri, les lettres
l'avaient repouss; il fallait choisir ailleurs une occupation et une
carrire. Le gnral n'avait pas encore prouv la secousse qui devait
altrer ses facults; Paul dut le consulter. Malheureusement, le vieux
soldat n'avait aucune exprience  ce sujet; ses souvenirs se
rattachaient tous  sa carrire militaire; hors de l, il ne voyait rien
qui ft digne d'attention. La baronne se montra de meilleur conseil:
elle promit au jeune homme de s'occuper de lui, et, en effet, elle s'y
employa d'une manire active. En sa qualit d'homme d'affaires, Jules
Granpr avait besoin d'un aide: elle lui imposa Paul Vernon, en fixant
elle-mme les moluments attachs  l'emploi. Depuis six mois, le jeune
homme tait entr en exercice, et Granpr assurait qu'il montrait de
grandes dispositions.

Paul Vernon voyait donc arriver ce moment dlicat de la vie d'o
l'avenir dpend; il avait  choisir entre la bonne et la mauvaise voie.
Les traditions de sa famille, les inspirations de sa jeunesse, les
appels du coeur, les instincts de l'esprit, tout le portait vers le
bien, tout lui conseillait de prendre une carrire dont il n'et jamais
 rougir, qui ne l'expost point  des tentations trop vives,  des
capitulations o l'honneur serait en jeu. Il y avait d'ailleurs en lui
toute l'intelligence ncessaire pour russir, quelle que ft la
direction qu'il prt; seulement, il fallait se rsigner  attendre la
fortune au lieu de vouloir l'enlever d'assaut. Jamais meilleure nature
n'allait tre aux prises avec les obsessions d'un mauvais gnie ni
lutter avec plus d'honntet instinctive contre les sductions du monde
financier.

On va voir comment il se tira de ce combat difficile. En attendant, il
est chez Jules Granpr, o il copie de sa main et commente avec
attention les plans et devis du chemin de fer qui doit attirer sur ses
fondateurs les bndictions de la Pninsule.



VI

La compagnie pninsulaire.

Assemble des fondateurs.


Quelques jours s'taient couls depuis les scnes dont l'htel du
faubourg du Roule avait t le thtre, quand Jules Granpr runit chez
lui une douzaine de personnages appartenant  la grande ou  la petite
finance, visages bien connus dans le circuit de la corbeille de la
Bourse ou sur les marches du caf de Paris. Sur leurs physionomies
respirait un mme sentiment, celui de l'impassibilit, masque habituel
et ncessaire des hommes qui se plaisent aux chances alatoires. Il n'y
avait l que des vtrans, aguerris aux hasards du jeu, calmes dans la
dfaite comme dans le triomphe, et, ne voyant dans le laurier du combat
qu'un topique pour le pansement de leurs blessures.

Au milieu d'eux, se trouvait un homme qui, videmment, n'appartenait pas
 la mme famille. Il s'tait empar du poste d'honneur et adoss  la
chemine; l'air conqurant, l'oeil superbe, la main engage dans les
boutons de son habit, il laissait tomber de loin en loin sur l'assemble
attentive quelques paroles de protection. C'tait le grand Vincent, le
clbre Vincent, qui, l'un des premiers en Europe, avait devin la
puissance de l'intrt matriel. De l cette dfrence dont on
l'entourait, cet hommage silencieux de la part de ces reprsentants de
la haute et petite finance. Il faut le dire, Vincent avait une qualit
assez rare dans le monde des spculateurs: il se prenait au srieux. On
pouvait croire en lui, mais jamais autant qu'il y croyait lui-mme. Il
avait excut en Belgique et en Allemagne quelques travaux qui n'taient
pas sans mrite: ces titres lui causaient des vertiges. Il s'tonnait
que les populations ne lui eussent pas lev de statues, que l'on ne
frappt point de mdailles en son honneur, que vingt nations, jalouses
d'tre matriellement gouvernes, ne se jetassent pas  ses genoux pour
qu'il daignt se charger de leurs affaires.

Rien de plus exalt que le grand Vincent quand on le plaait sur son
terrain favori: il ne se possdait plus et s'enivrait de ses plans
d'intrt matriel comme le soldat s'enivre de l'odeur de la poudre.
L'ide d'un chemin de fer le mettait hors de lui; il lui semblait que la
destination de l'homme, parfaitement indique par la nature, tait de
faire quatre-vingts kilomtres  l'heure, et que tout ce qui reste en
de de ce chiffre est autant d'enlev aux vues du Crateur. Quand on
lui parlait des besoins de l'me et du monde moral, il rpondait que
rien n'est plus moral que ce qui est matriel. Cet argument lui
paraissait sans rplique: tant pis pour ceux qui le trouvaient
insuffisant.

Voil par quelles perspectives le clbre Vincent s'tait rendu
populaire dans le monde de la finance et de la Bourse. D'ailleurs, il
n'tait pas seulement un homme  doctrines matriellement avances, il
descendait souvent sur le terrain de la pratique. Jaloux de couvrir le
globe de voies de fer, il ne ddaignait pas d'y mettre la main; et c'est
lui qui avait song  doter l'Espagne d'une grande ligne de
communication qui devait la partager dans toute sa longueur. Il
s'agissait d'arrter les combinaisons financires de l'entreprise. C'est
Granpr qui avait prpar le travail: l'agent de change se plaa devant
une table charge de papiers, et au bout de laquelle figurait Paul
Vernon en qualit de secrtaire; il demanda la parole et commena son
expos. Comme il s'agissait de petits dtails d'affaires, le prodigieux
Vincent affecta de se tenir  l'cart, rservant sa force pour des
combats plus dignes de lui.

Messieurs, dit Jules Granpr, nous sommes ici en petit comit, en
famille; je ne ferai donc pas de phrases; je ne vous parlerai pas du
besoin qui se fait gnralement sentir dans la Pninsule d'un chemin de
fer, construit d'aprs un nouveau systme; je ne vous entretiendrai pas
de la reconnaissance des populations.

--Gardez cela pour vos actionnaires, s'cria un fondateur bel esprit en
interrompant l'orateur.

Tous les assistants acceptrent cette saillie; Vincent seul ne put
contenir un mouvement d'irritation. Le grand homme prenait tout au
srieux, mme les bndictions de l'Espagne.

Granpr continua:

. Nous allons donc fonder, messieurs, la _Compagnie pninsulaire_, qui
doit enrichir la belle Ibrie d'un chemin de fer continu. Que faut-il
pour cela? Dclarer simplement qu'elle est constitue au capital de
trois cent millions, form par six cent mille actions de cinq cents
francs l'une. C'est simple comme bonjour; il ne reste plus qu' passer 
la caisse.

--Un instant! un instant, dit un fondateur difficile: voil bien la
combinaison; mais o sont les lments de succs?

--Former une compagnie ne suffit pas, reprit un deuxime fondateur plus
exigeant encore; il faut la rendre viable!

--Bah! bah! s'cria un fondateur enthousiaste, o est la compagnie qui
ne marche pas? Elles vont toutes sur des roulettes.

Ces propos, qui se croisaient, firent natre sur-le-champ une
conversation confuse; Granpr eut peur qu'elle ne dgnrt en
dissentiments; il s'empressa de dominer le bruit et donnant  sa voix
tout l'clat dont elle tait susceptible:

--Messieurs, dit-il, vous m'affligez: on dirait, vraiment que c'est la
premire fois que vous instituez une compagnie. Comment! vous voici
douze, avec chacun trois clients au moins, en tout cinquante, et 
cinquante vous ne sauriez pas donner le coup de fouet  une entreprise?
Vous m'affligez, je vous le rpte. Cinquante intresss! mais c'est dix
fois plus qu'il n'en faut pour lancer le chemin de fer le plus
invraisemblable! Que demain ces cinquante amis paraissent  la Bourse et
s'y disposent par petits pelotons; qu'ils demandent  grands cris, sur
tous les tons,  tout venant, des actions de la _Compagnie
pninsulaire_, et vous verrez quelle hausse s'tablira l-dessus. Il me
semble que j'y assiste; nous sommes dbords, envahis, nous allons aux
nues. On veut des actions  tout prix, on fait meute pour en avoir.
Vous, cependant, vous restez calmes. Des actions, il n'y en a pas; du
moins d'une manire dfinitive. On vous presse, et vous offrez alors des
promesses d'actions  cent francs de prime. On insiste, on veut mieux
qu'une ventualit; vous vous en dfendez, on revient  la charge, et
aprs bien des combats vous cdez,  raison de trois cents francs de
prime, l'action pure et simple. Le cours s'tablit, et votre chemin de
fer prend son essor.

--Bravo, Granpr, s'cria le fondateur enthousiaste qui remplissait 
merveille l'office de claqueur.

--A la bonne heure, dit en insistant le fondateur difficile, voil pour
le jeu des actions; mais il faut voir l'affaire en elle-mme. De quelle
faon esprez-vous la conduire?

--J'aurai rponse  tout, reprit Granpr; seulement je demande 
procder avec mthode. La compagnie est donc constitue; le chemin
existe  la Bourse de Paris; il y est visible tous les jours d'une heure
 trois. Peut-tre vaudrait-il mieux s'en tenir l et abandonner le
reste  la Providence. Beaucoup de chemins font plus de bruit  l'tat
fabuleux qu' l'tat rel, et il en est une foule sur lesquels on voit
rouler plus d'actions que de locomotives. Prolonger cette situation,
tenir une ligne de fer dans les nuages, dans les sphres de l'idal, est
une combinaison qui n'a point encore t essaye et qui ne manquerait
pas d'un certain -propos. C'est  y rflchir.

--Au fait, Granpr a raison, dit le fondateur enthousiaste, la Bourse
est capricieuse, elle aime l'imprvu.

--Cependant j'carte ce moyen, poursuivit l'homme d'affaires; notre
chemin est possible, il faut l'avouer, dt cet aveu lui faire du tort.
Maintenant nous voici placs dans l'alternative ou d'obtenir la
concession  des clauses raisonnables ou de renoncer  l'entreprise.
Pour arriver au premier de ces rsultats, il nous faut des patrons en
France et en Angleterre, afin que les deux gouvernements agissent sur
l'Espagne par voie diplomatique. Que chacun de nous songe donc  rallier
autour de la _Compagnie pninsulaire_ des hommes importants, des
influences dcisives qui puissent en assurer le succs. Ds aujourd'hui,
je mets au service de l'affaire le pair de France et baron Dalincour,
lieutenant gnral des armes du roi et commandeur de la Lgion
d'honneur. Il souscrit pour quatre mille actions, et livre son nom 
tous les prospectus qui paratront ncessaires.

--Un pair de France, dit le fondateur difficile sur un ton minemment
suffisant; j'en offre deux.

--Et moi trois, reprit l'autre fondateur, qui paraissait s'tre fait une
loi de surenchrir.

--Total six pairs, dit Granpr sans se dconcerter; assez de pairs comme
cela. La souscription est close, quant aux pairs de France. Il s'agit
maintenant d'obtenir un mme nombre de dputs. En gnral, messieurs,
le dput exige d'tre mani avec adresse; il s'effarouche aisment. Ce
n'est pas tout: il y a dput et dput; il y a le dput qui compte et
le dput qui ne compte pas, le dput actif et le dput indolent, le
dput retors et le dput qu'on joue sous jambe, le dput dont la voix
est infode  tous les cabinets et le dput qui ne se livre jamais
qu' demi, le dput sur la limite. Voil des nuances que je vous
recommande: en fait de patrons, ce n'est pas toujours le nombre qui
importe, c'est la qualit. Choisissons les ntres. Que dsirons-nous,
aprs tout? le bien de la Pninsule: un pareil but peut s'avouer, et les
hommes publics sont faits pour le comprendre.

--A la bonne heure! dit le grand Vincent; prouvons qu'il n'y a rien de
plus moral que ce qui est matriel.

--C'est cela! s'cria le fondateur difficile, et nous concourrons l'an
prochain au prix de vertu.

--Assez d'attendrissement, reprit Granpr. Nous voici pourvus de pairs
et de dputs; c'est un grand pas de fait; on peut passer outre. Il a
t vers dans nos caisses le dixime du montant des actions: trente
millions sur trois cents. C'est bien; l'affaire a une garantie. Arms de
toutes pices, nous poursuivons la concession; nous la poursuivons
pendant trois mois, six mois, dix mois; le temps travaille pour nous; il
est notre auxiliaire, comme vous le verrez tout  l'heure. Maintenant,
mettons les choses au pire; prvoyons tout, mme un chec. La concession
nous chappe; il faut renoncer  l'entreprise; il faut rendre l'argent,
ajouta l'orateur avec un accent douloureux.

--Jamais, s'cria le fondateur enthousiaste qu'emportait un lan
involontaire; jamais! J'en rappelle.

--Oui, mon ami; oui, messieurs, il est bon de se prparer d'avance 
cette ide; on rendra l'argent sans retenue, sans dcompte. Ne froncez
pas le sourcil; il le fallait!!! Seulement, les trente millions auront
t placs en compte courant  4% l'an. Mettez qu'il ne se soit coul
que neuf mois entre le versement et la restitution, voil neuf cent
mille francs d'intrt au plus petit pied. Nous sommes douze ici; c'est
soixante et quinze mille francs pour chacun de nous, sans compter les
primes glanes  et l sur les promesses d'actions et sur toutes les
agrables chimres que l'on nomme actions provisoires, ventuelles et
fantastiques. Nous sommes spolis, messieurs, indignement spolis; mais
il nous reste, du moins notre propre estime et une petite fiche de
consolation.

A peine Granpr eut-il achev cet expos de l'affaire, qu'un long
murmure d'approbation s'leva dans l'assemble. A l'unanimit on rendit
justice au mrite de ses combinaisons et  la sagacit dont il avait
fait preuve en les dveloppant. Ses conclusions furent adoptes, et
sance tenante on arrta toutes les bases de l'entreprise. Quand ce
travail eut reu la dernire main, les fondateurs prirent cong et
Vincent se retira combl de nouveaux hommages.

Le grand homme demeurait plus que jamais convaincu de la beaut de ses
thories; il persistait  croire qu'il n'y a de vraiment moral que ce
qui est matriel et que rien ne vaut un bon potage pour disposer le
coeur de l'homme  la vertu.



VII

Les trois entretiens.


Les fondateurs de la _Compagnie pninsulaire_ n'taient pas gens  la
laisser pricliter entre leurs mains; ils connaissaient le prix du
temps; ils se mirent sur-le-champ  l'oeuvre. Dans le cercle de leur
clientle, il ne fut plus question dsormais que d'un chemin de fer
destin  faire rvolution dans la science, en mme temps qu'il
transformerait l'Espagne et la mettrait en position de payer ses dettes
arrires.

Bientt le feu se mit aux poudres; quand la Bourse adopte une
entreprise, ce n'est point  demi. La _Compagnie pninsulaire_ eut la
vogue; elle occupa le premier rang parmi les spculations industrielles.
Le grand propritaire y apportait ses fonds de rserve, l'humble
capitaliste ses pargnes; il y avait engouement comme aux beaux jours de
la rue Quincampoix.

Cette fivre tait dans sa plus ardente priode quand Jules Granpr se
retrouva avec la baronne dans la salle de verdure, destine aux visites
confidentielles. L'homme d'affaires avait le visage rayonnant et des
airs de conqute plus caractriss que de coutume. Il marchait sur la
pointe des pieds comme un mortel heureux de vivre et enchant de
lui-mme.

--Eh bien, lonore, dit-il en lui prenant vivement les deux mains, nous
allons aux nues. Un Golconde, ma chre, ou plutt un Prou! La compagnie
bat monnaie  notre profit.

--Il y a donc du nouveau depuis hier, rpondit la baronne. C'est comme
chez Nicolet,  ce qu'il semble.

--Du nouveau, mon amie, rpliqua Granpr; il nous dborde, le nouveau:
la mare ne monte pas plus vite. Cinq francs par heure,  vue d'oeil,
voil notre mouvement de hausse. Il faut que j'y mette ordre; autrement
on irait trop loin, on n'y procderait pas avec assez de mnagement.

--Bah! le succs vous fait peur, Granpr; vous craignez le vertige, dit
la baronne.

--Jugez donc, reprit l'homme d'affaires. Cent vingt-cinq francs de
prime. Il faut qu'ils aient le diable au corps, les malheureux.

--Je le crains, dit la baronne en riant.

--Et votre mari, lonore, qui gagne cinq cent mille francs sur ses
quatre mille actions; voil dj une somme.

--Il faut la raliser, Granpr; votre Bourse m'effraye, dit la baronne
pensive.

--Raliser! s'cria l'homme d'affaires avec l'pret du joueur; raliser
 cent vingt-cinq francs de prime! On nous montrerait du doigt, ma
chre!

--Tenez, Granpr, dit la baronne d'un air srieux, j'ai aujourd'hui des
ides noires. Le gnral est au plus bas et je voudrais voir clair dans
ses affaires.

--Eh bien, ma chre, rpliqua l'ami de la maison, attendons encore deux
semaines. Dans deux semaines nous serons  trois cents francs, et
peut-tre plus haut. Loin de retarder le mouvement, je vais l'acclrer.
A trois cents francs, nous vendrons: ce sera douze cent, mille francs de
diffrence, bien et dment acquis. La compagnie deviendra ensuite ce
qu'elle pourra.

--A la bonne heure! dit la baronne; vous connaissez votre terrain;
agissez  votre guise. Seulement, pchez plutt par excs de prudence,
mon ami; il vaut mieux ne pas puiser le succs que de se laisser
surprendre par la dfaveur. Mais j'y pense, ajouta-t-elle, o en est
notre affaire principale, Granpr?

--La vente des immeubles? dit celui-ci.

--Oui, Jules; il n'y a plus rien  attendre du gnral; le bras droit
est paralys. Impossible dsormais de lui arracher une signature.

--Nous n'en avons plus besoin, lonore, rpondit Granpr; les pouvoirs
qu'il a donns sont suffisants pour une alination complte. J'ai vendu
hier soir Petit-Vaux onze cent cinquante mille francs; c'est un mauvais
prix, mais nous ne pouvions pas attendre. On m'offre huit cent trente
mille francs de Champfleury; on ira probablement  huit cent cinquante
mille:  cette limite je finirai. Il ne restera plus qu' passer les
actes et  toucher les sommes. C'est un dlai de deux mois; il serait
bien essentiel que le gnral pt aller jusque-l.

Tandis que ces confidences s'achevaient dans une pice du
rez-de-chausse, un autre entretien venait de s'engager au second tage
de l'htel. C'est l qu'Emma avait son appartement, compos de trois
pices donnant sur le jardin: une antichambre, la chambre  coucher et
un salon d'tude. La baronne avait voulu que la jeune fille et une
certaine libert et presque une vie  part. Garder un tmoin auprs
d'elle tait une servitude trop pesante pour lonore, elle rgla donc
les choses de manire  s'pargner ce souci. Les habitants de l'htel se
voyaient  de certaines heures; mais, dans le cours de le journe,
chacun se tenait chez soi et y recevait son monde.

Emma aurait t souvent dlaisse, si le digne Muller n'et continu
auprs d'elle son rle de guide et d'ami. Une grande partie de son temps
tait consacre  son lve bien-aime: arriv le matin de bonne heure,
il ne quittait le petit salon de travail que le soir et au moment o
Emma allait descendre pour le dner. La musique, le chant, le dessin
variaient ces longues sances, de manire  n'y jamais rpandre de
l'ennui; et quand le temps tait beau, le matre et l'lve allaient
chercher dans le jardin quelques distractions et un thtre pour leurs
tudes de botanique.

Paul Vernon tait aussi l'un des rares visiteurs qui avaient accs chez
Emma. Le jeune homme aimait, dans sa cousine, cette bont d'ange qui lui
faisait trouver de l'intrt au rcit de sa nouvelle vie,  mille
dtails qu'elle comprenait  peine, aux agitations du monde bruyant
auquel il venait de se mler. Paul se trouvait alors plac sous l'empire
d'une premire ivresse; autour de lui on ne parlait que de sommes
considrables, et les hommes qu'il frquentait semblaient tous arms du
pouvoir de changer en or ce qui leur passait par les mains. Il n'en
fallait pas davantage pour faire natre dans ce cerveau ardent les
blouissements que cause la richesse. Ce qui surtout avait frapp le
jeune homme, c'est le succs de la compagnie qui s'tait forme sous ses
yeux. Que de millions sortis de terre comme par enchantement! Que de
fortunes improvises! Cent mille francs pour chaque coup de d, et des
coups toujours heureux! Comment rsister  un pareil spectacle! Dans ses
conversations avec sa cousine, Paul revenait toujours l-dessus, et la
nave enfant l'coutait sans le bien comprendre. Le son de la voix de
Paul lui plaisait: c'tait une musique douce  son oreille. Que lui
importait le reste? Muller n'tait pas aussi complaisant: l'excellent,
homme sentait que Vernon s'engageait dans une triste voie, et il
cherchait  jeter quelque dsenchantement sur son enthousiasme. Quand
Paul lui parlait de ces surprises faites  la fortune dans les chances
alatoires de la Bourse, l'Allemand secouait mlancoliquement la tte:
et, s'armant d'un? douce ironie, il lui disait:

--O cela vous conduira-t-il, jeune homme? et quand je dis vous, je dis
votre gnration tout entire! Vous avez fait en France une rvolution
terrible pour abolir la noblesse de race, et voil que vous souffrez
qu'il s'lve une autre noblesse, celle de l'argent, et souvent de
l'argent mal acquis!

Autrefois, c'tait le fer qui rgnait; aujourd'hui, c'est l'or: l'un
soumettait sans avilir, l'autre ne domine qu'au prix de la honte.

Paul Vernon essayait de se dfendre; il parlait des besoins d'une
circulation active et des bienfaits que rpand sur un pays l'abondance
des capitaux. Muller, en vrai stocien, n'acceptait pas ces motifs comme
suffisants.

--Non, ajoutait-il avec un peu d'amertume, c'est du plus triste exemple.
L'esprit public s'y perd, les peuples s'y dmoralisent. Quoi! il existe
un lieu o l'on bat monnaie sur la crdulit publique; et l'tat
non-seulement soufre ce scandale, mais s'en rend complice! Comment
voulez-vous qu'un tel exemple ne ragisse pas sur les moeurs d'une
nation, et que la soif de l'argent ne gagne pas toutes les classes? Vous
chercherez un jour des soldats, et vous ne trouverez que des
mercenaires; des magistrats, et vous ne trouverez que des consciences
vnales; des instituteurs pour l'enfance, et vous ne trouverez que des
spculateurs; des prtres, et vous ne trouverez que des ambitieux.
Partout on recueillera bientt ce qu'aujourd'hui l'on sme. La socit
ne sera plus qu'un grand bazar o tout sera  vendre, services, votes,
arrts, fonctions publiques. C'est une dissolution, jeune homme; c'est
le rgne de dieux ptris de boue.

L'Allemand s'animait et son accent donnait  ces sorties un caractre
encore plus pittoresque. Paul, de son ct, se piquait au jeu et
insistait sur le mrite des voies de fer, filles du gnie moderne, sur
les avantages que ces moyens de communication rapide doivent assurer 
l'humanit. L encore il rencontrait Muller, qui semblait dcid  ne
pas cder un pouce de terrain:

--Vous irez sur les ailes du vent, disait-il, je le veux bien; l'espace
sera presque aboli. C'est une grande mtamorphose, soit, une
modification profonde du monde matriel. Mais voyons plus haut, s'il
vous plat. En quoi le coeur y est-il intress? Vous faites beaucoup
pour le corps; pour l'me, rien. Je voudrais au moins un progrs
parallle; je le cherche vainement. De ce que les populations se
mleront plus aisment; que les uns pourront aller plus vite  leurs
plaisirs, les autres  leurs affaires, s'ensuivra-t-il qu'il y aura
ici-bas plus d'honneur, plus de probit, plus de dvouement  la patrie,
plus de dignit chez l'homme, plus de pudeur chez la femme? Les
affections s'pureront-elles, l'amour du prochain prendra-t-il de
l'nergie? Sera-ce enfin un coup port  ces mauvais penchants qu'on a
tant de peine  rduire, l'gosme, la cupidit, l'orgueil, la jalousie?
Voulez-vous que je vous dise toute ma pense? Je crains qu'au milieu de
nos progrs et de nos conqutes sur la nature, la part du mal ne
s'accroisse, et que la part du bien ne soit amoindrie. On ira plus
rapidement vers le vice, vers le crime, voil tout; le malfaiteur sur le
thtre de ses exploits, l'industriel dans le centre de ses oprations
de moins en moins loyales. Telle est ma crainte, jeune homme, et le ciel
m'est tmoin que je dsire m'abuser.

Ainsi parlait Muller, et ces entretiens se renouvelaient souvent.
L'Allemand, dans ses accs de pessimisme, ne mnageait pas son
adversaire, et plus d'une fois Emma vint au secours de Paul.

--Allons, bon ami, disait-elle  Muller d'une voix caressante, vous tes
bien grondeur ce matin.

Il tait crit que, ce jour-l, tout l'htel serait en rumeur pour la
mme cause. Quand le cabriolet de Granpr eut pntr dans la cour et se
fut arrt devant le perron, il en sortit un jeune garon revtu d'une
livre. Aprs s'tre assur que le cheval demeurait en repos, il
s'achemina en sifflant vers la loge de Falempin, et y entra de la
manire la plus cavalire. Le pre Lalouette s'y trouvait en visite, et
la mre Falempin gouttait son linge dans une vaste terrine garnie d'eau
savonneuse. Heurte en passant par le nouveau venu, elle se releva de
fort mauvaise humeur.

--Malhonnte! s'cria-t-elle, est-ce qu'on entre ainsi chez les gens?
Vous nous prenez donc pour des Prussiens, l'ami?

En achevant ces mots, elle allait joindre l'effet  la menace et se
disposait  jouer du poing quand son visage changea subitement
d'expression. La surprise y faisait graduellement place  la colre.

--Tiens! tiens! tiens! dit-elle en cherchant  claircir ses doutes.

--Eh bien, oui, rpliqua le nouveau venu, me voil.

--Dieu de dieu! c'est bien Anselme! s'cria la vieille avec un juron
expressif. Viens donc, Csar, viens voir Anselme.

Le concierge accourut suivi du pre Lalouette. La mre Falempin, de plus
en plus tonne, examinait avec soin son neveu, et le retournait dans
tous les sens.

--Ah a! dit-elle, qu'est-ce que c'est donc que cette pelure? dans quel
rgiment t'es-tu enrl, mon fiston?

--Dans le noble rgiment des laquais, tante. Respect  l'uniforme!
rpondit Anselme en riant.

--Toi, s'cria Csar, toi laquais! Ne valait-il pas mieux rester
ouvrier, malheureux!

--Laquais! ajouta le pre Lalouette avec un geste qui exprimait  la
fois le ddain et la compassion.

--Laquais! dit la vieille en essuyant une larme; c'est son ventre qui
l'aura perdu. Va, je te renie!

--Pas tant de bruit, les anciens, reprit le jeune garon; coutez-moi
d'abord, et vous me condamnerez ensuite si je suis fautif. Vous ne
voulez pas me faire manquer ma fortune, n'est-ce pas?

--Qui te parle de a? dit Csar Falempin;

--Eh bien, poursuivit Anselme, si j'tais rest ouvrier, jamais je
n'aurais eu la moindre chance; aujourd'hui; j'en ai des chances, et de
fameuses. Un peu d'attention: il faut vous dire que de trimer ds six
heures du matin  six heures du soir sur un tabli de menuisier, a ne
m'allait gure. Suer normment et ne pas manger son sol, voil la vie
de l'ouvrier.

--Quand je vous le disais, s'cria l'ex-cantinire: toujours sur sa
bouche! Veux-tu bien te taire, gros dprav!

--Par ainsi, reprit Anselme, j'avais l'ide de changer d'tat; mais
comment? c'tait le difficile. Un jour, je me mets  rflchir que M.
Granpr, qui vient souvent ici, a une figure bien nourrie, et qu'il doit
faire bon vivre chez lui. Je ne fais ni une ni deux, je me propose.
Heureusement, il a besoin d'un garon de bureau pour une compagnie dont
je vais vous parler: il m'accepte et j'entre, en fonctions. Pas
grand'chose  faire; nettoyer les salles, conduire quelquefois le
cabriolet, enfin, un amour de service. Et puis, quelle cuisine! Je n'y
suis que depuis quatre jours, et dj je me refais, tante! C'est une
maison de prince!

--Et la dfroque de laquais, Anselme, tu n'en parles pas? dit Falempin
d'une voix svre.

--Fameux drap, rpliqua Anselme; touchez plutt, mon oncle; du louviers,
et bien chaud sur les paules! On est joliment l-dessous, tout de mme.
Et puis ce n'est pas tout; il faut vous dire, les anciens, que nous
manions des monts d'or, que nous roulons sur des billets de banque, que
nous avons mis en train une opration colossale, la _Compagnie
pninsulaire_. Faut voir quelle banque a fait! l'argent monnay, on
n'en veut pas; l'or  la pelle, les anciens, voil ce que c'est que
notre tablissement.

--Ah a! quels contes viens-tu nous faire? dit Csar. Garde ces
sornettes-l pour des enfants.

--Des sornettes, mon oncle! s'cria Anselme scandalis. Je vous en
souhaite, des sornettes comme celles-l. Figurez-vous qu'hier, pas plus
tard qu'hier, il est venu dans nos bureaux un concierge de la rue du
Bac, concierge de bonne maison, faut l'avouer. Il nous porte six mille
francs, fruit de ses conomies. Combien croyez-vous qu'il ait
aujourd'hui  lui, cet homme?

--Mais, quelques cents francs de plus, dit Falempin, que ce dtail
intressait.

--Il a neuf mille francs, les anciens, neuf mille francs, pas un sou de
moins, reprit Anselme:  preuve que je viens de les lui porter  son
domicile. Les six mille francs ont fait des petits dans la nuit. C'est
neuf mille francs aujourd'hui; excusez du peu. Voil notre
tablissement.

L'assurance d'Anselme gagnait peu  peu ses auditeurs, et l'on
commenait  trouver dans la loge qu'il n'avait pas eu compltement tort
de quitter la blouse de l'ouvrier pour l'habit de l'homme  gages.
Anselme profita de la raction pour exagrer les merveilles de la
spculation o il figurait comme garon de bureau. Les pauvres gens sont
crdules.

Le pre Lalouette avait deux mille francs, amasss dans l'exploitation
d'un cabaret hors barrire; c'tait la dot de sa petite-fille, de la
jolie Suzon. Csar Falempin, de son ct, comptait trois mille francs
sur un livre de la caisse d'pargne. Anselme fit si bien, reprsenta la
_Compagnie pninsulaire_ sous des couleurs si engageantes, que les deux
vieillards se dcidrent  concourir au chemin de fer dont on allait
doter l'Espagne. Huit jours aprs, leurs fonds allaient s'engloutir dans
la caisse de Jules Granpr, et ils recevaient en change deux chiffons
de papier jaune, sur lesquels ils btirent bien des rves.



VIII

Le cabaret du pre Lalouette.


Anselme, dans sa nouvelle condition, avait peu de libert pendant les
jours ouvrables; le dimanche seulement il obtenait de loin en loin un
cong et en profitait pour aller prendre ses bats.

C'est dans l'un de ces jours de vacance que nous le retrouvons, plus
joyeux que jamais, sous la tonnelle d'un cabaret situ sur la limite des
Thernes, et  l'entre du boulevard qui conduit  Monceaux.

Ce cabaret est celui du pre Lalouette.

Les dehors en sont modestes et simples. C'est une maison  deux croises
et  un tage, dont la faade peinte en rouge porte l'enseigne suivante,
trace en caractres blancs: _Aux Amis de la Fdration_. Un jardin
s'tendant du ct de la campagne offre un petit quinconce sous lequel
s'abritent les buveurs, et une tonnelle tapisse de vignes vierges sert
d'asile  ceux qui prfrent les charmes d'une conversation intime et
isole. Le pre Lalouette n'admettait pas d'ailleurs indistinctement
tout le monde: il tait exclusif et faisait sa police lui-mme.
L'enseigne rvlait la clientle. Tous les buveurs d'un autre ge se
donnaient rendez-vous chez le pre Lalouette. On y venait comme en
famille; la masse des consommateurs s'y arrtait peu: elle prfrait les
cabarets populeux et bruyants. Pour beaucoup de raisons, le vieux
dmocrate s'en tenait  ce cercle restreint. Il aimait ses souvenirs et
sentait son coeur se rchauffer quand on les voquait devant lui. Dans
les grands jours, et quand toutes les tables taient garnies, on aurait
pu se croire au temps de la fdration ou  la fte de l'tre suprme.
On en parlait comme si ces choses se fussent passes la veille.
Lalouette y aidait de son mieux, et, allant d'un client  l'autre, il
venait au secours des mmoires paresseuses, par des dtails qui les
remettaient sur la voie.

Ce motif n'tait pas le seul qui et guid le pre Lalouette dans ce
choix et maintenu les consignes svres qui donnaient  son cabaret ce
caractre exclusif. Aprs la mort de son fils, arrive peu d'annes
auparavant, il avait recueilli chez lui Suzon Lalouette, qui restait
orpheline. L'enfant avait grandi sous les yeux du vieillard; elle
s'tait panouie comme un bouton de rose. Elle avait alors dix-huit ans,
et prsidait au service de la maison. Rien de plus gracieux que son
visage, rien de plus doux que son regard. C'tait la fracheur et la
sant mme. Alerte et toujours gaie, elle allait et venait, souriant 
tout le monde; et si chaste pourtant, si nave, qu'il tait impossible
de ne pas la respecter. On ne surprenait l ni le mange de la fille
coquette, ni les ruses de la fille  marier. Suzon tait heureuse de
vivre, et cela se voyait sur ses lvres rouges comme la grenade, dans
ses grands yeux noirs qui brillaient sous ses longues prunelles, dans
ses dents de perle, dans ses joues animes du plus bel incarnat, dans
ses beaux cheveux chtains et dans un corsage qui trahissait des trsors
 faire envie  un roi. Suzon tait ainsi la fe du logis et en mme
temps la joie du vieux pre Lalouette. Il en tait fier et jaloux, et
aprs la rpublique il n'avait rien aim autant que cette ravissante
crature.

Le motif qui avait conduit Anselme dans cet obscur cabaret tait des
plus simples. On tait au 14 juillet, et le vieux rpublicain avait
choisi cet anniversaire pour prendre sa revanche du dner du 20 mars.
Csar Falempin, sa femme et leur neveu venaient donc de se runir sous
la tonnelle o Suzon et Lalouette leur faisaient les honneurs d'un
copieux souper. Il tait tard; le cabaret avait vu peu  peu ses clients
se disperser. Un air tide et doux remplissait l'air et apportait sous
cette vote de verdure l'odeur des foins dont la campagne tait seme.
Pour faire honneur  ses htes, le pre Lalouette tira du fond de sa
cave des vins rservs pour les grandes occasions, et, sous leur
influence gnreuse, l'entretien s'anima. Anselme avait Suzon pour
voisine, et ses charmes agissaient peu  peu sur lui. Elle, de son ct,
n'tait pas insensible  l'entrain de ce gros garon et  ses manires
rjouies. C'tait une idylle populaire qui commenait; on sait qu'elles
marchent trs-rondement.

Il faut le dire  la louange du pre Lalouette: quoiqu'il et choisi un
anniversaire bien cher  son coeur, il n'en abusa point. Il mnagea
Csar Falempin et glissa sur les souvenirs de la rpublique. La
conversation prit un autre tour. Il existait entre les convives de la
tonnelle un intrt commun, celui de la _Compagnie pninsulaire_. Toutes
les pargnes des deux familles avaient t places dans cette
spculation, et, depuis lors, Dieu sait quels songes dors assigeaient
leur couche. Aussi les questions se succdaient-elles, et c'est  peine
si Anselme pouvait y suffire. Il y perdit plus d'un coup de dent, et,
pour la premire fois, il ne parut pas regretter ce sacrifice. Anselme
avait pris got aux entreprises dans lesquelles il figurait; il s'y
tait identifi. Pouss sur ce chapitre, il fut loquent, intarissable.
Il parla de l'avenir de la compagnie en termes hyperboliques, et versa
du baume dans le coeur des deux vieillards.

Longtemps il parla seul, et l'auditoire ne se lassa point d'tre
bienveillant. Cependant; de tous les convives, Suzon tait celui qui
manifestait l'attention la plus soutenue. L'enthousiasme d'Anselme
l'avait gagne, et d'elle  lui rgnait cette sympathie que communique
seule la jeunesse. Ses yeux ne quittaient pas ceux de l'orateur; et la
chose alla si loin, que Csar Falempin poussa le coude du vieux
dmocrate.

--Lalouette, lui dit-il  l'oreille et de manire  n'tre entendu que
de lui seul, Lalouette, regarde donc ta Suzon.

--Eh bien? rpliqua Lalouette.

--Elle dvore Anselme des yeux, dit Csar; elle est prise, vieux, elle
est prise.

Les deux vieillards n'avaient pas touff leurs voix avec assez de soin;
Suzon les entendit et prta l'oreille.

--Eh bien, quand cela serait? dit Lalouette.

--Au fait, dit Csar, c'est assorti. Un joli couple, ma foi! On pourra
voir.

--Je donne tout ce que j'ai  Suzon, dit Lalouette; deux mille francs!
C'est sa dot.

--Et moi tout  mon neveu, rpliqua Falempin; aprs ma mort et celle de
ma vieille, bien entendu.

--Eh bien, tope l, dit Lalouette.

--C'est fait, dit Falempin.

A ces derniers mots, Suzon ne put pas tout  fait se contenir; elle
devint rouge comme une cerise.



IX

L'amour sur terre et dans les nuages.


Depuis qu'elle habitait Paris, Emma avait peu vu le monde, et ce qu'elle
en connaissait ne lui inspirait qu'un mdiocre dsir de pousser plus
loin cette tude. Ces moeurs d'emprunt o circule l'intrigue, ce langage
banal dont la seule mdisance rompt l'uniformit, cette politesse
mensongre qui sert de vernis  l'indiffrence, tout cela formait aux
yeux de la jeune fille, un spectacle plus nouveau qu'attrayant et
qu'elle suivait sans le bien comprendre. Au sein de ces bruits et de ces
joies, souvent elle se sentit mal  l'aise et comme dpayse. Il lui
semblait que ce n'tait point l sa place, qu'elle y manquait d'air et
de soleil. Silencieuse alors et pensive, elle se prenait  regretter les
beaux horizons des Vosges, les plaines du Bassigny o se jouent les eaux
de la Meuse et les prairies du chteau natal, bordes de pommiers en
fleur.

Les jeunes filles qui grandissent dans l'atmosphre du monde s'y
accoutument comme l'habitant des pays marcageux s'accoutume  la
fivre. C'est le rsultat d'une assimilation lente et graduelle. Les
moeurs sont encore pures, que dj l'imagination ne l'est plus. Avec
cette pntration prcoce qu'aiguise l'instinct de la curiosit,
l'enfant a bientt tout devin: un mot l'claire, une indiscrtion la
met sur la voie. Vienne l'ge o il faudra la produire dans les salons,
et elle y entrera de plain-pied, sans effort, sans embarras; c'est un
terrain qu'elle a tudi d'avance, dans le silence de ses rves, et elle
n'ignore rien de ce qu'il faut pour y marcher convenablement: par
exemple, les airs affects, les minauderies, l'esprit de ruse et de
dissimulation. Heureuse quand son me, souille par quelques lectures
furtives, ne s'est pas dj compos tout un roman avec les lambeaux de
ceux qui infestent l'intrieur des familles!

Un semblable noviciat avait manqu  l'lve de Muller: aucun souffle
nervant n'avait terni la chastet de ses penses. Aussi demeurait-elle
presque toujours trangre  ce qui se passait  ses cts, tantt
trouble de ce qu'elle entendait, tantt confuse de n'y rien comprendre.
Les hypocrisies, qui sont la monnaie courante des salons, indignaient sa
loyaut; les analyses somptuaires o se plaisent tant de femmes,
lassaient sa patience.

En d'autres occasions, le coeur d'Emma avait  subir des preuves plus
rudes. Ce n'tait plus alors de la surprise qu'elle ressentait, mais un
profond sentiment de dgot et de rvolte. Autour d'elle, on parlait des
affections et des liens les plus doux comme d'une marchandise. De divers
cts, on demanda sa main. D'obligeantes amies de la baronne
s'obstinaient  vouloir la marier, et, comme elle tmoignait de la
rpugnance:

--Vous avez tort, ma chre, lui disait-on, c'est un parti de 400,000 fr.
Il va, en outre, un million en esprance. 400,000 francs et un million,
tout tait l. Pas un mot sur les qualits du futur, sur son caractre,
sur l'origine de sa fortune.

400,000 francs au contrat et un million en perspective, ces chiffres
rpondaient  tout. Quelquefois mme, la personne charge de la
ngociation ajoutait avec une cruaut charmante:

--Les parents sont bien vieux; le million ne se fera pas attendre. Ce
sera alors 70,000 livres de rentes du ct du mari. Vous voyez, ma
chre, que ce serait une folie que de refuser.

Chaque jour, Emma tait en butte  ces observations. C'tait un blond de
800,000 francs, ou un brun de 600,000 avec des pres, mres ou aeux
s'en allant vers la tombe. On comptait leurs jours, on les frappait
avant l'heure, on allait jusqu' fournir le dtail de leurs infirmits.
Ces abominables calculs ne se faisaient pas  demi-voix, mais tout haut,
sans scrupule, sans pudeur. On ne s'en cachait pas devant des tiers;
c'tait une conversation toute simple, toute naturelle.

Emma avait de la peine  se contenir, tant ces odieux propos
remplissaient son coeur d'amertume. Elle se contentait alors de couper
court  l'entretien par des refus bien formels, bien premptoires; et,
quand on la vit si rsolue, on lui fit grce de ces perscutions. Ce qui
lui donnait plus de force en cela, c'est qu' son insu un sentiment de
prfrence remplissait son me. Aux songes dont elle se berait venait
toujours, se mler le souvenir de Paul; la jeune fille restait fidle
aux gots de l'enfant. Paul, ml au tourbillon de Paris, avait pu
oublier les scnes de sa vie adolescente; Emma ne les oubliait pas
ainsi. Elle s'tait fait un idal et voyait tout  travers ce prisme.
Quand sa pense retournait vers les paysages de Champfleury, elle avait
le soin de les peupler de figures aimes. C'tait Muller, cueillant
quelques plantes pour son herbier, ou Paul se montrant sur la lisire du
bois, le fusil sur l'paule et en habit de chasse. Son cousin demeurait
encore pour elle le Nemrod qu'elle avait suivi, de l'oeil le long des
crts des Vosges: rien ne pouvait effacer ni altrer le charme de cette
impression. Triste de l'existence qu'elle menait et du spectacle qui
frappait sa vue, elle se rfugiait dans ce culte des souvenirs et s'y
attachait en raison de ses dsenchantements. Dsormais cette me si pure
ne devait plus appartenir au monde rel, elle entrait sans retour dans
le pays des rves.

Paul Vernon songeait aussi  sa cousine, quoique d'une manire moins
thre. La beaut d'Emma et suffi pour justifier ses hommages:
cependant, l'esprit de calcul s'y mlait dj. L'exemple portait ses
fruits, la contagion le gagnait. Il sentait peu  peu s'mousser chez
lui le plus noble instinct de la jeunesse, le dsintressement, et
prvaloir le plus funeste des mobiles, la spculation. C'tait une proie
nouvelle pour le dmon du sicle. Triste cole que celle des gens
d'affaires! Tout est affaire pour eux: l'opinion une affaire, la
politique une affaire. Il n'est point d'acte dans la vie qu'ils ne
soumettent  une valuation, point d'vnement, triste ou heureux,
qu'ils ne traduisent en chances de bnfices. Des chiffres partout,
partout des calculs de hausse ou de baisse. Un attentat public, la mort
imprvue d'un prince, affaires! Un coup de canon tir, un outrage au
pavillon, affaires! On agiote ainsi sur les catastrophes, et, quand on y
gagne, il est bien difficile de les voir avec regret. Tel est le monde
des gens d'affaires: rupture, invasion, dsastres, tout leur est bon;
ils joueraient sur le deuil de la nationalit et sur les ruines de la
patrie.

Les symptmes de ce mal se manifestaient chez Paul: il se prenait 
envisager le mariage comme une affaire. La fortune du gnral lui tait
connue; Emma devait en hriter. Toutes les conditions d'une alliance
magnifique se trouvaient donc runies: une femme charmante, plusieurs
millions et un pre au bord de la tombe. Sans cette aurole dore, Paul
aurait peut-tre ressenti quelque got pour sa cousine: Emma avait tant
de naturel et de grce! Mais, avec la prudence consomme qui distingue
les enfants du sicle, il et refoul dans son coeur cette sympathie
naissante, refus un bonheur qui ne devait pas fleurir  l'ombre de la
richesse. Heureusement le destin le servait  souhait: la fiance tait
aussi riche que belle; il ne s'agissait plus que d'user de ses avantages
et d'achever une conqute qui se prsentait sous d'aussi brillants
aspects.

Paul mit donc le coeur de sa cousine en tat de sige: il avait ses
entres dans la maison et en profita pour multiplier ses visites. La
baronne tait absorbe par ses propres intrigues; elle ne s'occupait que
fort peu d'Emma. Muller seul veillait sur la jeune fille, et un tel
Argus n'avait rien de terrible. Le bon Allemand possdait  fond toutes
les sciences, except la science de l'amour. La nature avait peu de
mystres pour lui, le coeur en avait beaucoup. Il fut donc facilement la
dupe de Paul; au besoin, il eut t son complice. Le digne homme voyait
Emma si heureuse de la prsence de son cousin, qu'il se ft fait un
scrupule de troubler le cours de cette affection nave. Ces deux enfants
restaient seuls au monde depuis que le gnral leur manquait. Muller
savait d'ailleurs que cette alliance de famille tait l'un des rves du
pauvre infirme, et cette pense contribuait sans doute  endormir sa
vigilance. Emma et Paul se virent donc souvent et presque sans
contrainte. L'Allemand tait l, mais l'amour a un si ingnieux langage.
Ds que Paul arrivait, un rayon de bonheur descendait sur le front
d'Emma et ne s'en allait qu'avec lui. Ses yeux se chargeaient comme d'un
voile, sa bouche se parait d'un sourire d'ange. Que d'attentions
muettes, que de gestes charmants s'changeaient entre eux et supplaient
 la parole! Aucun aveu n'a plus d'loquence que cette communion
silencieuse de l'attitude et du regard! Les coeurs se pntrent ainsi
d'une manire plus profonde et jouissent avec plus d'ivresse de leurs
troubles secrets.

Paul s'effora d'abord de rester matre de lui-mme, de conserver le
sang-froid de l'homme qui obit plutt au calcul qu' la passion; mais
il y avait dans la tendresse d'Emma quelque chose de si vrai, de si
communicatif, qu'il se sentit, presque malgr lui, subjugu par cette
grce et entran par les saintes motions de la jeunesse. Son masque
d'emprunt disparut; il aima de bonne foi. Les heures se passaient de la
sorte, et l'on ne se quittait qu'avec la promesse de se revoir. Muller
protestait parfois dans l'intrt des tudes; il ne voulait pas que le
travail souffrit de ces distractions. On employait alors la soire 
faire de la musique. Paul avait une voix tendue, mais peu exerce; il
ne savait pas en mnager l'emploi. Emma devint son professeur, et
remplit son rle avec une gravit qui faisait sourire Muller. Aprs le
chant venaient des lectures, puis des causeries sans fin sur Champfleury
et les sites chers  leur mmoire.

Quand les beaux jours furent arrivs, on descendit au jardin, et l'on y
poursuivit dans tous les sens de longues promenades. Emma s'y tait
rserv un carr pour ses fleurs favorites: ds lors on le soigna en
commun. Parmi celles qui s'y panouissaient, Emma avait une prfrence;
elle voulut que Paul la partaget. C'tait une jolie pervenche, la
pervenche de Madagascar. Chaque soir, ayant de se sparer, la jeune
fille choisissait de sa main l'une de ces fleurs, et la fixait elle-mme
 la boutonnire de Paul. Le lendemain, celui-ci ne manquait pas de
reparatre avec la fleur de la veille: la pervenche, ainsi renouvele,
ne devait jamais le quitter; c'tait un gage toujours prsent et
toujours nouveau. Emma tenait  ces petites superstitions de l'amour:
c'tait une me croyante. Paul s'y prtait avec grce; cependant il n'y
attachait pas une importance extrme. Un jour la fleur s'gara, et, pour
la remplacer, il prit un camellia dans la jardinire qui ornait le salon
de Granpr. C'tait une circonstance si insignifiante  ses yeux, qu'il
l'avait oublie. Quand il reparut le soir  l'htel du faubourg du
Roule, Emma se promenait avec Muller sous une alle de tilleuls; il y
courut. De son ct, la jeune fille avait fait un mouvement vers son
cousin; mais tout  coup elle s'arrta comme frappe d'une dcouverte,
plit et s'appuya sur le bras de son prcepteur.

Ce changement, cette motion furent si marqus, que Muller et Paul s'en
aperurent.

--Qu'avez-vous donc? lui dirent-ils presque  la fois.

--Rien, rien, rpondit Emma en cherchant  se matriser; un
blouissement, un vertige. Ne vous en inquitez pas.

Elle mit la main sur son coeur comme si elle et voulu en touffer les
battements; sa figure portait l'empreinte d'une vive souffrance. Peu 
peu, pourtant, elle se remit, reprit ses airs d'ange, se montra plus
douce et plus affectueuse que jamais. Tout ce qu'elle dit ce soir-l
tait d'une grce adorable et d'un sentiment exquis. Seulement, cette
grce et ce sentiment semblaient frapps d'une mlancolie profonde,
d'une amertume qui dbordait. Par intervalles, elle regardait Paul avec
une expression de douleur si grande, que celui-ci ne savait qu'en
croire. Il y voyait l'indice d'une catastrophe prochaine,
l'vanouissement de son beau rve et la ruine de leurs amours. Ce
malentendu se prolongea pendant plusieurs heures. Enfin, Paul alla
au-devant d'une explication. Dans un moment o Muller tait hors de
porte et ne pouvait l'entendre, il se retourna vivement vers sa
cousine; et, d'un ton o perait un peu de dpit:

--Qu'avez-vous donc, Emma? lui dit-il.

La rponse de la jeune fille ne fut pas directe; elle promena le regard
sur son cousin; et, l'arrtant sur la fleur fixe  sa poitrine.

--Vous y tenez donc bien? lui dit-elle.

Paul porta les yeux vers son habit et y dcouvrit le camellia. Ce fut
pour lui une rvlation; il tenait enfin le mot de l'nigme.

--a, dit-il, en dtachant la malencontreuse fleur.

--Oui, rpliqua-t-elle.

--Vous allez voir, dit Paul.

Le jeune homme prit le camellia, le jeta avec ddain et le foula sous
ses pieds.

--Vous voyez maintenant si j'y tiens, ajouta-t-il. Donnez-moi ma
pervenche, cousine, celle d'hier s'est gare.

Emma ne fit qu'un bond vers ses fleurs chries, cueillit la plus belle:
et, se penchant vers le jeune homme au point que leurs souffles se
confondaient, elle lui dit d'une voix mue et tremblante:

--Paul, mon ami, merci. Quel bien vous m'avez fait!

Muller venait de les rejoindre: il s'approcha de son lve et lui prit
la main:

--Eh bien, mon enfant, dit-il d'un accent affectueux, tes-vous
compltement remise?

--Oui, bon ami, je vais mieux, tout  fait mieux, rpondit la jeune
fille, dont la figure tait redevenue radieuse.

Le nuage s'tait dissip; le ciel de leurs amours avait retrouv son
azur; mais Emma avait trahi l'une des dispositions de son coeur. Elle
tait jalouse.



X

La perquisition.


Un souci grave semblait, depuis quelques mois, dominer la baronne
Dalincour et loigner d'elle toute autre pense. Il fallait que son mari
vct assez longtemps pour que les actes o il alinait sa fortune
fussent valides. Les pouvoirs taient donns, mais la mort en entranait
la rvocation et les rendait caducs. Quoique Granpr ft bien servi par
les hommes qu'il employait, il n'existait aucun moyen de s'affranchir
des formalits et des dlais judiciaires. Les contrats de vente avaient
t passs; il ne s'agissait plus que d'puiser les pouvoirs consentis
et de donner quittance du vivant du gnral. Jusque-l tout conservait
un caractre prcaire.

On conoit ds lors l'extrme importance attache au sursis qu'lonore
et Granpr demandaient  la mort. Leur tche devenait d'autant plus
difficile que, depuis l'oppression exerce sur sa volont, le vieillard
nourrissait des penses de suicide. Une dernire lueur de raison
semblait lui conseiller ce sacrifice, et plus d'une fois il avait appel
 son aide tout ce qui lui restait d'nergie afin de l'accomplir; Ses
forces avaient seules trahi son dessein; son bras refusait de lui rendre
ce dernier service. La baronne, prvenue, fit redoubler de vigilance; on
carta de la chambre du vieillard tout ce qui pouvait tre converti en
instrument de destruction. Dsespr, il voulut se laisser mourir de
faim: on l'alimenta malgr lui, comme un enfant, en employant la
violence. Douloureux spectacle que celui d'une cupidit implacable aux
prises avec cette longue agonie! Tout, jusqu'aux soins mmes, y prenait
un caractre odieux; on ne mnageait la victime qu'afin de l'gorger
d'une manire plus sre.

C'est ainsi que le malade vcut quatre mois et arriva au jour fatal o
la spoliation devenait dfinitive et irrvocable. Les dlais judiciaires
taient expirs la veille, et Granpr avait d signer le matin les
quittances du prix. C'taient deux millions dont l'hritire lgitime
allait tre dpouille au profit d'une martre. Une fois entre les mains
de Granpr, la somme devait tre dnature; l'homme d'affaires avait
tout prpare pour cela. Qu'on juge de l'impatience d'lonore dans le
cours de cette matine! Son complice avait promis qu' dix heures il
serait l; midi venait de sonner, il ne paraissait pas encore. Lasse
d'attendre dans le salon, la baronne avait gagn le vestibule, d'o
l'oeil plongeait sur la porte cochre de l'htel. Elle s'y promenait
d'un pas saccad, prtant l'oreille aux moindres bruits et se
rapprochant par intervalles de la vitre qu'elle frappait de ses ongles
inquiets.

--C'est incroyable, disait-elle, incroyable! deux heures de retard! A
quoi songe donc Granpr? Pourvu que l'acqureur n'ait pas lev quelque
chicane. Oh! ajouta-t-elle avec une exaltation sombre, tre si prs du
but et ne pas le toucher! J'en mourrais.

Un roulement sourd se fit entendre au moment o elle achevait ces
paroles, et devint de plus en plus distinct. Csar Falempin parut sur le
bord de sa loge et couta. L'habitude qu'il avait des mouvements de la
rue permettait au vigilant concierge de distinguer ceux o l'htel tait
intress; rarement il se trompait l-dessus. A la manire dont il se
dirigea vers les battants de la porte, la baronne comprit qu'un visiteur
arrivait.

--C'est lui, dit-elle avec une joie pleine d'emportement.

C'tait en effet Granpr, qui gravit le perron d'un pas tranquille et
donna des ordres  son valet avec son sang-froid ordinaire. lonore
avait peine  se contenir.

--Mais arrivez donc, s'cria-t-elle en le prenant par le bras aussitt
qu'il fut  sa porte, arrivez donc. Voici deux heures que je me meurs
d'inquitude. Est-ce achev?

--Oui, ma desse, rpondit Granpr en l'etranant d'une faon familire
vers le lieu habituel de leurs confrences; oui, c'est achev, sold,
liquid. Deux millions en billets de banque! Une vritable avalanche de
papier-monnaie! J'ai cru que je n'en viendrais jamais  bout:  le beau
bordereau!

--Enfin, s'cria lonore dont l'oeil s'animait  ces dtails, je suis
donc riche!

--Nous sommes riches, dit philosophiquement Granpr. On l'est avec deux
millions.

La baronne se promenait  grands pas dans le salon, ivre de cette ide
qu'elle avait une fortune et qu'elle allait tre libre. Elle chappait 
la pauvret qui un instant avait plan sur son avenir; elle n'tait plus
expose ni  dchoir ni  descendre. Sa vanit tait satisfaite au prix
d'un crime: elle oubliait le moyen pour ne voir que le rsultat. Depuis
longtemps lonore ne comptait plus avec sa conscience; le succs
justifiait tout  ses yeux. Quant  Granpr, de tels vnements
rentraient dans les habitudes de sa vie; seulement les choses avaient
lieu cette fois sur une magnifique chelle. Les deux conjurs
savouraient donc leur triomphe, et ressentaient ce secret orgueil qui
s'attache  une partie bien conduite et bien joue. Ce fut la baronne
qui, la premire, rompit le silence; elle venait de se remettre sur la
voie d'un projet qu'elle avait ajourn par calcul, et dans le seul but
de mnager la frle existence du gnral:

--Granpr, dit-elle en se retournant vers son complice, ce n'est pas
tout: il reste encore 300,000 francs  retrouver.

--300,000 francs! rpliqua l'homme d'affaires tonn; o donc cela,
lonore?

--C'est mon secret, dit la baronne, je vous le dirai tout  l'heure. La
demande que je vous adresse d'abord, Jules, est celle-ci: Faut-il les
laisser, oui ou non,  l'hritire?

--Laisser 300,000 francs quand on peut les prendre! s'cria Granpr. O
donc avez-vous la tte, ma chre?

--N'est-ce pas assez des deux millions? dit la baronne.

--Ma reine, reprit Jules avec solennit, si nous devons donner dans le
sentiment, je quitte la partie: on ne perd les empires que comme cela.
coutez donc, le cas est grave. Un double million de moins dans une
succession, cela n'arrive pas tous les jours. La justice pourrait y
regarder de prs. S'il ne reste rien, absolument rien  la petite, il
n'y a pas  craindre qu'on nous inquite. L'argent est le nerf de la
guerre et l'aiguillon des procureurs. Tous les gens de loi trouveront
alors sa cause insoutenable. Si, au contraire, elle a 300,000 francs,
gare  la procdure! Vous verrez arriver le papier timbr de tous les
coins de l'horizon. L'orpheline aura pour elle dix jurisconsultes, vingt
avous, trente avocats, quarante huissiers. On prouvera par exploits,
requtes et plaidoiries, que nous avons dpouill l'innocente, et il
nous faudra lever  notre tour un rgiment de robes noires pour rendre
manifeste la puret de nos intentions. Tout cela, pourquoi? Par notre
faute. Au moyen de quoi? Au moyen des 300,000 francs que nous aurons
gnreusement ddaigns. Croyez-moi, ma chre, c'est fournir des verges
pour se faire battre.

Pendant que son interlocuteur se livrait  cette sortie, assaisonne de
gestes expressifs, la baronne semblait rflchir profondment; elle
rpondit enfin:

--Soit, Granpr; mais, comment faire? Les 100,000 cus sont cachs dans
la chambre du gnral.

--Dans sa chambre?

--Oui, Granpr; ils y sont, j'en suis sre; c'est la somme que vous ne
retrouviez pas dans vos comptes.

--En effet, rpliqua l'homme d'affaires, il manquait 300.000 francs;
c'est le chiffre exact.

--Ils sont chez le gnral, dit lonore en insistant; il les gardait
comme sa rserve.

--Mais voyez donc, reprit l'habitu de la Bourse presque scandalis: le
gnral qui se mfiait de nous! Si c'est croyable!

--Cela est, dit la baronne..

--Eh bien, ma chre, continua Granpr, il faut l'en punir; il faut lui
enlever son trsor,  ce dragon des Hesprides. 100.000 cus de moins
dans les mains de l'ennemi, 100,000 cus de plus dans les ntres: c'est
un double avantage. Il n'y a pas  balancer.

--C'est une crise, dit lonore pensive.

--Bah! A prsent, rpliqua Granpr avec un odieux sang-froid, que
risquons-nous?

Ces mots rveillrent les instincts cupides de la baronne; elle se leva
l'oeil anim, l'air rsolu, et, s'emparant du bras de Granpr avec une
nergie virile, elle l'entrana vers la porte:

--Venez, s'cria-t-elle: les 100,000 cus fussent-ils aux enfers, nous
les trouverons; venez, vous dis-je.

Ils quittrent le salon et franchirent ensemble l'escalier qui
conduisait  la chambre du gnral. Le vieillard tait seul, les valets
Pavaient quitt pour quelques instants; il reposait dans son fauteuil,
prs de la fentre ouverte. L'air tait brlant; une vapeur lourde
remplissait l'atmosphre. L'attitude du malade indiquait un affaissement
profond; le corps semblait repli sur lui-mme, et la tte retombait sur
les paules comme sans force pour se soutenir. Rien de plus effrayant
que ce visage o la mort avait jet ses tons livides: sans le souffle
qui s'exhalait pniblement de la poitrine, on et pu se croire en face
d'un cadavre. L'immobilit tait complte. Le moribond avait vu peu 
peu s'affaiblir ce qui lui restait d'intact; la paralysie gagnait un
membre aprs l'autre, et resserrait chaque jour dans un cercle plus
troit l'action des organes vitaux. Triste supplice que celui o la vie
quitte l'homme en dtail, et o les facults se brisent une  une! Mieux
vaut un coup de foudre que cette dcomposition lente: on meurt entier,
du moins. Ce bonheur fut refus au gnral Dalincour. Que de fois il dut
regretter, durant cette longue agonie, de n'avoir point eu l'Ester pour
tombeau, ou pour linceul les neiges de la Courlande! Son accablement
tait si grand, qu'il ne s'aperut point de l'entre de la baronne et de
son complice. A peine put-il lever les yeux sur sa femme quand celle-ci
se plaa devant lui, sombre comme le gnie du mal, inexorable comme les
dieux de l'rbe. Granpr restait en arrire et hors de sa vue, comme
s'il et obi  une rpugnance instinctive. lonore prit la main du
vieillard, et, s'efforant de donner sa voix des inflexions caressantes:

--Mon ami, dit-elle, comment vous trouvez-vous aujourd'hui? Ce temps
lourd ne vous fatigue-t-il pas?

Le baron resta immobile: on et dit une statue de marbre.

--On a eu tort, ajouta sa femme, de laisser ces croises ouvertes: la
chaleur est intolrable. Voulez-vous que j'abaisse les stores pour
diminuer l'clat du jour?

Mme silence, mme impassibilit. videmment ces petites attentions
manquaient leur effet. lonore tait trop fire pour pousser plus loin
ce rle; elle abandonna la main de son mari, et la laissa retomber sur
le fauteuil comme un objet inerte; puis, se penchant vers son oreille:

--Gnral, dit-elle, je ne vous obsderai pas longtemps, soyez
tranquille. Il vous faut du repos, je le sais; ma prsence ne
s'ternisera pas. Seulement, il est une affaire sur laquelle seul vous
pouvez nous donner quelques claircissements; une affaire,
entendez-vous, ajouta-t-elle en levant la voix pour que l'clat du son
vnt au secours de la paresse de l'organe.

Le vieillard n'en restait que plus affaiss et plus silencieux, lonore
continua d'une voix ferme:

--Gnral, il s'agit d'une somme importante qui vous a t drobe:
300,000 francs. Il est bien essentiel que vous disiez ce que vous en
savez: on peut accuser votre entourage, on peut exercer des poursuites;
vous taire serait une mauvaise action.

A mesure que la baronne expliquait le motif de sa visite, son accent
devenait plus dur, son geste plus imprieux; elle rentrait dans les
conditions de sa nature violente et emporte. Cependant, le vieillard
gardait toujours l'insensibilit de la pierre. lonore lit un nouvel
effort:

--Vous avez tort, ajouta-t-elle; de ne pas tenir compte de ma prire, de
me refuser une explication. C'est par un reste d'gards que j'en agis de
la sorte: si vous m'y forcez, je trouverai d'autres moyens.

En mme temps, elle se tourna vers Granpr, et lui dit avec une piti
qui avait quelque chose de farouche:

--C'est un bloc de grs; nous n'en tirerons rien.

La prsence d'un tiers sembla faire impression sur le malade; il lui
chappa un mouvement imperceptible, mais si rapide, qu'il ne fut point
aperu des deux complices. L'impatience d'lonore tait au comble: elle
se mordait les lvres au point d'en faire jaillir le sang, et frappait
le bois du fauteuil avec une sorte de rage. Elle n'avait pas compt sur
cette inertie; ses, calculs taient en dfaut. Aussi s'leva-t-elle
promptement jusqu'au ton de la menace:

--Gnral, dit-elle, jusqu'ici j'ai us de mnagements; maintenant, je
vais parler en matre. Voulez-vous nous dire ce qu'est devenue cette
somm?

Un frmissement passa sur la figure du vieillard.

--Non! ajouta la baronne; eh bien, je le sais; elle est ici, dans cette
chambre. Vous voyez bien qu'il n'y a plus rien  cacher, que votre
secret est dcouvert. Parlerez-vous enfin?

La seule rponse du malade fut un tremblement convulsif qui agita ses
membres. Il se ramassa dans un coin du fauteuil, et abrita sa tte sous
des coussins, comme s'il et voulu se drober au fatal ascendant qui
pesait sur lui.

--O est la somme? s'cria lonore, en lui reprenant le bras et
l'agitant avec violence.

Le vieillard souffrit sans se plaindre, comme un martyr. On et dit que
cet anantissement tait chez lui l'effet du calcul plutt que l'effet
de la maladie. Peut-tre lui vint-il une de ces inspirations sublimes
qui visitent,  la dernire heure, les intelligences les plus
dlaisses; peut-tre songeait-il  sa fille et puisait-il des forces
dans cette pense. Cependant la baronne n'tait pas femme  quitter la
partie sans obtenir une satisfaction:

--Dcidment, dit-elle, on ne peut rien tirer de vous; soit, monsieur,
on se passera de votre concours. La somme est ici, cache dans quelque
partie de cette chambre; nous allons la fouiller, et elle ne nous
chappera pas. Donnez-moi toutes les clefs.

En disant ces mots, elle dirigea la main vers le malade, et lui arracha
la clef de son secrtaire, qu'il portait habituellement sur lui; puis,
se tournant vers son complice:

--Granpr, dit-elle,  l'oeuvre sur-le-champ! C'est une visite
domiciliaire qui commence; je n'en aurai pas le dmenti.

Ces paroles, ces gestes, ces actes eurent enfin la vertu de tirer le
vieillard de sa stupeur. En se retournant, il aperut l'homme
d'affaires, et cette vue acheva de lui imprimer une secousse presque
galvanique. Il se mil sur son sant, et arrta sur Granpr des yeux qui
semblaient peu  peu s'agrandir et sortir de leurs orbites..

Cependant, lonore ouvrait les armoires en sondait les profondeurs,
bouleversait tout ce qui lui tombait sous la main, avec l'espoir de
rencontrer enfin l'objet de ses recherches. Granpr aurait voulu l'aider
dans cette perquisition; mais il tait presque tenu en chec par les
regards foudroyants du gnral. Cet homme, qui avait un pied dans la
tombe, semblait s'tre ranim tout  coup en prsence de l'objet de ses
haines. Granpr cherchait en vain  se mettre  l'abri de ces yeux
irrits: le gnral le suivait partout et s'attachait  lui comme  une
proie.

Cette scne se prolongea pendant quelques minutes sans changer de
caractre. L'habitu de la Bourse tait un garon sans prjugs; il
avait mme une certaine bravoure fanfaronne, et pourtant l'oeil de ce
vieillard le pntrait d'un effroi involontaire: sa rsolution
habituelle l'abandonna.

--lonore, dit-il en se rapprochant de la baronne; assez pour
aujourd'hui; nous y reviendrons.

--Qu'est-ce  dire, monsieur, rpliqua aigrement celle-ci; vous vous
lassez dj?

--Nous y reviendrons, vous dis-je, ajouta l'homme d'affaires; j'ai
trouv un moyen plus sr. Venez, venez.

En mme temps il conduisit doucement lonore vers la porte. L'oeil du
gnral l'y suivit et ne l'abandonna que lorsqu'il fut hors de sa
porte. Granpr sortit de cette chambre si boulevers, qu'il eut toutes
les peines du monde  cacher son motion quand il se retrouva seul avec
la baronne. Le soir, le valet de service auprs du gnral vint le
dshabiller et le mettre au lit. Il roula, comme il le faisait
d'habitude, le grand fauteuil o il reposait jusqu'aux abords de
l'alcve. Le malade paraissait moins souffrant qu' l'ordinaire. Il se
laissa coucher et parut s'endormir presque aussitt. Le valet se retira
sans bruit et prit le chemin de l'office. Au moment o il descendit les
escaliers, il crut entendre glisser sur le parquet un bruit semblable 
celui des roulettes d'un fauteuil. Il prta l'oreille; mais le bruit
ayant cess, il se crut le jouet d'une illusion et passa outre.



XI

L'oraison funbre de Csar.


Le lendemain,  l'heure o les gens de la baronne commenaient leur
service, il se fit un grand bruit dans l'intrieur de l'htel. Les
valets erraient dans les escaliers comme des mes en peine, ne sachant 
quoi se rsoudre et secouant la tte avec tristesse quand ils se
rencontraient. Une catastrophe tait peinte sur tous les visages, mais
personne n'osait en porter la nouvelle aux matres de la maison. Enfin
une des femmes d'lonore entra dans la chambre  coucher o elle
reposait, et d'une voix qu'touffaient la peur et l'motion:

--Madame, madame, dit-elle, le gnral est mort!

Ces mots n'taient pas achevs, que la baronne se trouvait sur pied, et
s'habillant  la hte:

Qu'on aille chercher des secours, disait-elle d'un ton bref. Envoyez
Falempin chez le docteur: qu'il prenne le cabriolet pour aller plus
vite. Allez, je vous suis!

Quelques minutes aprs, lonore se trouvait en face du lit o le baron
avait exhal son dernier soupir. Elle s'approcha du cadavre, il tait
froid; la mort devait remonter  plusieurs heures: Le docteur vint peu
d'instants aprs et ne fit que confirmer le triste vnement: une
dernire crise avait enlev le malade. Emma, attire par le bruit,
descendit  son tour; et,  la vue des restes de son pre, elle poussa
un long cri de douleur et tomba dans un vanouissement profond. Csar
Falempin la reut dans ses bras et l'arracha  cette scne dchirante.
Le vieux soldat fondait en larmes, les valets eux-mmes ne pouvaient se
dfendre d'une vive motion. La baronne seule resta l'oeil sec, la
physionomie calme; elle donna ses ordres avec la mme prsence d'esprit
et fit dfendre sa porte pour tout le monde, except pour Granpr.

La journe entire s'coula dans les prparatifs des obsques. On rgla
le crmonial, on fit prvenir les compagnons d'armes du dfunt. Csar
avait pris la direction de l'affaire; il se multipliait pour faire face
 tout. L'ide qu'il pourrait manquer quelque chose aux funrailles de
son gnral lui donnait des ailes: il voulait puiser le programme des
honneurs militaires et des pompes civiles. La chambre des pairs, la
chancellerie de la Lgion d'honneur, l'infanterie, la cavalerie, tout
devait figurer au convoi, sans compter les discours d'adieux et la
poudre brle sur la tombe.

--Le gnral a pass l'arme  gauche avant moi, disait le vieux soldat;
c'est un tort qu'il a eu: il m'empche d'aller lui prparer les
logements. N'importe, ajoutait-il, il ne faut pas, Falempin, garder
rancune  un chef; probablement il n'y a pas de sa faute. La mort est
comme le boulet, elle ne dit pas: gare! Les uns plus tt, les autres
plus tard; en fin de compte, chacun rejoint le corps. Et dire qu'avant
trente ans il n'en manquera pas un seul, l-bas, de la grande arme!
Quel coup d'oeil! quel alignement! Je vois a d'ici. Penser que
l'empereur y sera, avec son petit chapeau, et mon gnral aussi! Mille
carabines! je voudrais dj y tre.

Cependant, au milieu de ces rflexions philosophiques, un trouble vague
remplissait l'esprit de Falempin. Il se souvenait de la mission assez
dlicate que son gnral lui avait confie et ne songeait point sans
inquitude aux moyens d'excution. Ce n'est pas qu'il recult; il avait
promis, et aucune puissance au monde n'aurait pu empcher Falempin de
tenir ses promesses. Seulement, il trouvait l'aventure hasardeuse; qu'il
russt ou chout, il avait peur qu'elle ne ft prise en mauvaise part.
S'emparer de 100,000 cus cachs dans la chambre d'un mort, le cas tait
grave et n'entrait pas dans les habitudes du vieux sergent. Aussi
demeura-t-il plac, durant tout le jour, sous l'empire de cette
proccupation. Ce ne fut que le soir et assez tard qu'il se dcida:
voici comment. Une femme dont la profession tait d'ensevelir et de
veiller les morts devait passer la nuit auprs des restes du gnral.
Csar dclara qu'il voulait partager ce devoir pieux, et qu'il ne
quitterait plus son matre qu'au moment de l'adieu suprme et sur le
bord de la tombe. Comme on le pense, personne dans l'htel ne lui envia
cet honneur, et il put s'installer dans la chambre du dfunt n'ayant
pour tmoin que la vieille femme qui prparait le suaire.

Le premier mouvement de Falempin fut de se rapprocher de celui qu'il
avait servi avec tant d'affection et de zle. La longue maladie du
gnral avait tellement altr ses traits, que la mort n'y avait pas
laiss une empreinte profonde. Peut-tre mme rgnait-il sur cette tte
inanime une expression de srnit amene par la fin de la souffrance.
Une circonstance seule attira l'attention de Falempin: c'est la pose du
bras, qui semblait se roidir du ct des parois de l'alcve. Il en
rsultait une contorsion  laquelle le vieux soldat chercha  remdier;
Prenant la main du mort, il la ramena avec mnagement le long du buste,
et essaya de l'y fixer par une pression douce et continue. Tant qu'il
contenait le membre rebelle, Csar obtenait quelque succs; mais sitt
qu'il l'abandonnait  lui-mme, le bras se dployait de nouveau et
reprenait sa premire position. A diverses fois, Falempin recommena la
mme manoeuvre sans pouvoir arrivera ses fins. L'ensevelisseuse le
regardait faire avec l'insouciance qui nat d'une longue pratique des
choses; enfin, elle crut devoir s'en mler.

--Ne vous obstinez pas, dit-elle, monsieur Csar! vous n'en viendriez
pas  bout. C'est plein de caprices, un mort. a vous prend des liberts
par-ci, des liberts par-l. Il leur faut leurs aises  ces messieurs.

--Ce bras ne peut pourtant pas rester dans cette position, la mre, dit
Falempin en faisant un nouvel effort.

--Je m'en charge, rpliqua la vieille femme. Allez; a nous connat:
sitt que nous y mettons la main, tout ce monde devient souple comme un
gant. Si on coutait leurs fantaisies, on n'en pourrait pas ensevelir un
seul.

--C'est pourtant trange, se dit Falempin, voyant le bras se roidir
encore comme si les muscles eussent conserv tout leur jeu.

--Attendez, attendez, dit la vieille, nous y voici; donnez-moi seulement
un coup de main, monsieur Csar.

Le suaire tait achev; il ne s'agissait plus que d'envelopper le
cadavre et de l'assujettir. Falempin aida l'ensevelisseuse dans cette
triste tche, y apportant les mmes soins, le mme respect que si le
gnral et t vivant.

Ce travail se prolongea fort avant dans la nuit et absorba le sergent au
point de lui faire oublier l'objet essentiel de sa veille. Quand tout
fut achev, cette pense lui revint. Le temps s'coulait; dans quelques
heures cette occasion prcieuse lui chappait sans retour. Un seul
tmoin le gnait; mais comment l'loigner?

Csar tait plus intrpide qu'ingnieux: il se creusa le cerveau, rien
ne vint. Le soldat aurait mieux aim avoir une redoute  emporter; la
besogne lui et paru moins rude. Enfin, il s'arrta sur une combinaison
lumineuse, dernier effort de son gnie; et, s'approchant de
l'ensevelisseuse, qui sommeillait sur le grand fauteuil du gnral, il
ajouta:

--Dites donc, la mre, le travail doit vous avoir port sur l'estomac.
Si vous alliez prendre un bouillon  l'office?

--Un bouillon,  deux heures aprs minuit, rpliqua la vieille en
souriant; on voit bien que vous ne connaissez pas les habitudes des
grandes maisons. Un peu qu'on chaufferait si tard les fourneaux pour le
pauvre monde. Ils sont trop grands seigneurs, vos laquais!

Falempin comprit qu'il avait commis une gaucherie; il n'insista pas. Un
autre espoir lui restait, c'est que la vieille s'endormt assez
profondment pour lui laisser quelques minutes de libert. Il n'en
fallait pas davantage pour ouvrir l'armoire, s'emparer du dpt et venir
reprendre sa place auprs du mort. Il essaya donc de cette tactique, et
d'abord elle sembla lui russir. L'ensevelisseuse s'assoupit avec une
facilit extrme et parut bientt plonge dans un sommeil profond.
Csar, alors, se leva avec mille prcautions, de manire  ce qu'aucun
bruit ne traht ses mouvements. Il marcha sur la pointe des pieds et
retint jusqu' son souffle. Un moment il crut au succs; mais  peine
avait-il fait deux pas, que la vieille se rveilla en sursaut et secoua
la tte comme quelqu'un qui chasse un mauvais rve.

--Allons, se dit Falempin, j'aurai de la peine  venir  bout de cette
sorcire. Elle a le diable au corps.

Il recommena le mme mange, toujours avec aussi peu de chance. A bout
d'expdients, il retomba alors sur son sige comme un homme dcourag.
La lampe jetait sur la figure du mort des lueurs blafardes, et toute
cette pice respirait une mlancolie sombre. Falempin se sentit gagn
par une amertume, qui peu  peu s'levait jusqu' l'exaltation. Il se
tourna du ct de l'ensevelisseuse, qui s'assoupissait de nouveau:

--Savez-vous, la mre, ce qu'a t cet homme? dit-il en la secouant par
le bras; un brave que l'Empereur a distingu entre mille. Et quand
l'Empereur distinguait un homme, il fallait que ce ft un lapin. Il l'a
dcor de sa main; celui-l ne les jetait pas, les croix. Il l'a pouss
de grade en grade jusqu' la graine d'pinards. La graine d'pinards! De
son temps, n'y arrivait pas qui voulait. Il fallait autre chose que des
services d'antichambre, entendez-vous?

-Oui, oui, rpondit la vieille femme, qui prenait peu  peu de l'intrt
 ce rcit.

--Je barbote, pensa Falempin; elle ne s'en ira pas, si je l'amuse.

L'ensevelisseuse semblait attendre la suite de ces faits hroques. Le
vieux sergent se vit entran malgr lui.

--Tel que vous le voyez, la mre, poursuivit-il, il tait  Marengo,
avec le corps de Victor, au premier rang, l'pe  la main. Je n'ai
jamais vu un plus bel homme sur le champ de bataille. Ses yeux lanaient
du feu: il animait le soldat comme personne. J'tais l avec lui: nous
nous battmes pendant quatre heures, un contre dix. Quels hommes! quels
hommes! le moule s'en est perdu. Et penser qu'il est mort dans son
fauteuil! qui nous l'et dit il y a quarante ans?

--Hlas! oui, qui l'et dit? rpliqua la vieille femme, qui trouvait le
moyen d'tre  la fois  son sommeil et  l'entretien.

--Je n'en viendrai pas  bout, se dit Falempin; elle ne quittera pas sa
place. Il me prend des envies de la hacher et de la mettre en bocal. Mon
pauvre gnral! ajouta-t-il tout bas et les larmes aux yeux, le ciel
m'est tmoin que je fais ce que je puis pour vous obir; mais, vous le
voyez, le guignon s'en mle. Mon gnral, ne m'en veuillez pas trop dans
l'autre monde, et donnez-moi un petit coup d'paule, si a ne vous
drange pas.

Qu'y a-t-il? dit la vieille femme en se penchant vers le concierge.

--Il y a que j'ai de terribles dmangeaisons de t'trangler, pensa
Falempin.

--C'est bien intressant ce que vous dites, monsieur Csar; continuez
donc, reprit la vieille.

Cette attitude exasprait Falempin.

L'aube commenait  couvrir le ciel d'un voile laiteux; quelques bruits
se faisaient entendre aux abords de l'htel, et les ouvriers allaient
bientt envahir la chambre du mort pour commencer les prparatifs des
obsques. Le vieux soldat tait en proie  une agitation fivreuse; les
yeux attachs sur le visage de son gnral, il semblait lui demander un
conseil, une inspiration, et lui parlait comme si cette scne n'et
point eu de tmoin.

--Adieu, gnral, lui dit-il, c'est la premire fois que nous
n'embotons plus le pas de la mme manire. Nous tions tous deux 
Austerlitz,  Ina,  Essling,  Wagram,  Ulm,  Eylau,  la Moskowa;
nous avons fait toutes nos campagnes ensemble. C'est la premire que
vous faites sans Falempin; je me plais  croire qu'elle sera heureuse.
N'empche, gnral, qu'il vous manquera quelqu'un  vos cts. Vous avez
reu un biscaen  la Brsina, moi un clat d'obus  Smolensk. Quand il
y avait une balle pour vous, j'tais sr que la mienne n'tait pas loin.
a a toujours march ainsi. Vous avez t fait marchal de camp 
Leipzig; l'empereur m'a tir la moustache aprs l'affaire de Lobau. L'un
vaut l'autre, ou bien c'est vous qui me devez du retour. Adieu, mon
gnral; et si cette ancienne n'tait pas l, je vous en dirais bien
d'autres.

--Qu'avez-vous donc, monsieur Csar? dit l'ensevelisseuse, frappe de la
chaleur que le militaire mettait dans ses paroles; vous avez l'air tout
boulevers.

--Il y a, murmura Falempin, que je voudrais te voir aux cinq cent mille
diables! Voil ce qu'il y a.

Le jour se faisait peu  peu; les objets devenaient plus distincts. Le
sergent s'tait jet sur un petit canap, et de l, plong dans un muet
dsespoir, il ne perdait pas de vue le lit mortuaire; Le pauvre homme
avait puis les ressources de son imagination, et tout l'avait trahi;
il en tait arriv au point de ne pouvoir tenir sa promesse. Cette
perspective lui tait intolrable; il sentait qu'il n'y survivrait pas.
Aussi s'agitait-il d'une manire convulsive sans savoir  quoi se
rsoudre ni qu'essayer encore. On s'veillait dans la maison: on allait
et l'on venait. Ce fut alors que la Providence vint en aide  cette me
malheureuse. Ce qu'il avait poursuivi  l'aide de tant d'infructueux
efforts devait lui arriver de la manire la plus naturelle du monde. Son
dcouragement, parvenu au plus haut priode, l'absorbait tout entier,
quand il sentit une main se poser sur son paule. Il se retourna:
c'tait son cauchemar, l'ensevelisseuse.

--Monsieur Csar, dit-elle de sa voix la plus douce.

--Qu'est-ce? rpondit-il de fort mauvaise humeur.

--Mon Dieu, rien, monsieur Csar; peu de chose, du moins, dit la vieille
femme.

--Encore! reprit Falempin de plus en plus bourru.

--C'est que, voyez-vous, ajouta-t-elle, quand on a pass la nuit comme
a, une nuit toute blanche, on a le coeur sur l'eau.

--Eh bien, aprs? dit Falempin.

Ces rponses brves et sches n'taient pas fort encourageantes;
cependant la vieille femme aborda rsolument le point dlicat.

--Il y a du monde  l'office, dit-elle; je vais voir de me garnir mon
pauvre estomac. Dix heures de veille, jugez donc!

Le ciel se ft entr'ouvert aux yeux de Falempin, qu'il n'aurait pas t
inond d'une joie plus vive. Il se leva comme si un ressort l'et fait
mouvoir, et, prenant la vieille femme par le bras:

--Eh! que ne parliez-vous plus tt, la mre?

--a vous est donc gal de rester seul avec le mort? dit-elle.

--Pour qui me prenez-vous? dit Falempin. Un soldat!... Allez! allez!

--C'est qu'il y a des gens qui craignent a, ajouta la vieille femme.

--Des pleutres! s'cria le sergent. Allez donc, la mre! allez donc! et
soyez tranquille.

En disant ces mots, il la conduisait vers la porte, et, pour mieux
s'assurer qu'elle descendait, rellement  l'office, il l'accompagna
jusque sur le palier; puis, revenant dans la chambre et s'y voyant seul,
il joignit les mains, et, comme si l'on et enlev un poids de dessus sa
poitrine:

--Enfin! dit-il, enfin!!!

En mme temps, il s'lana vers l'armoire, l'ouvrit sans bruit, et,
poussant le ressort secret, il mit l'intrieur de la cachette 
dcouvert et y plongea la main. Qu'on juge de sa stupfaction: la place
tait vide! les billets de banque avaient disparu.

--Envols les oiseaux! s'cria-t-il. Dieu du ciel! quel coup de
foudre!... Dcidment, il y a un sort jet sur cette maison.



XII

Les amours de Suzon.


On se souvient du petit complot qu'avaient tram ensemble, sous la
tonnelle du cabaret des Thernes, le pre Lalouette et Csar Falempin.
L'vnement servait les deux vieillards. Les choses semblaient
s'arranger d'elles-mmes. Anselme trouvait Suzon fort  son gr; il
aimait ses allures vives, l'clat de ses yeux noirs, la fracheur de son
teint et le sourire toujours clos sur ses lvres vermeilles. Suzon
tait l'image de la sant et du bonheur, Anselme savait apprcier ces
deux avantages. Une mnagre toujours alerte, toujours gaie,
reprsentait  ses yeux une maison o le mdecin aurait peu  faire et
o l'argent s'emploierait plutt en aloyaux, qu'en ordonnances. C'tait,
pour le gros garon, une perspective pleine d'attraits. Suzon tait,
d'ailleurs, une cuisinire fort experte: Anselme avait pu en juger.
Enfin, pour couronner la question de convenance, Csar Falempin et le
pre Lalouette s'taient expliqus de la manire la plus catgorique.
Deux mille francs de dot  la jeune fille, trois mille francs de legs au
jeune homme, le tout en actions de la _Compagnie pninsulaire_,
c'est--dire en voie de progrs, tels taient les termes du contrat.

Anselme n'et pas chang sa position pour celle d'un prince. Aussi le
voyait-on prendre le chemin des Thernes toutes les fois que ses
fonctions lui laissaient un peu de libert. Suzon avait l'habitude et
presque le pressentiment de ces visites. Quand l'heure tait arrive,
son service s'en ressentait; elle allait et venait, en proie  une
impatience qu'elle ne pouvait vaincre, paraissait souvent sur la porte
du cabaret, et de l plongeait au loin le regard, comme si elle et
cherch quelqu'un, entre les grands arbres du boulevard extrieur.
Avait-elle reconnu celui qu'elle attendait, elle rentrait  l'instant,
effarouche et distraite, et se remettait  la besogne avec une ardeur
qui servait de masque  sa confusion. Le vieux Lalouette examinait ce
mange avec une joie d'enfant et se gardait bien de le troubler. Il
tait heureux de voir Suzon heureuse; ces amours le charmaient; il y
rchauffait son coeur comme au dernier rayon de soleil promis  sa
vieillesse. Anselme passa ainsi plus d'une soire sous le mme toit que
Suzon. La jeune fille se partageait entre sa clientle et son futur,
tandis que le grand-pre tenait tte au jeune homme et dcachetait en
son honneur une bouteille de vin vieux. On causait de l'avenir, des
petits dtails du mnage: et Suzon, quoique absorbe en apparence par le
mouvement du cabaret, avait toujours une oreille  l'entretien.

Ce qui en faisait le principal aliment, c'tait les chances que
prsentait la _Compagnie pninsulaire_. Mieux que personne, Anselme se
trouvait au courant des mouvements de l'entreprise; il connaissait les
fluctuations de la Bourse et ne manquait pas d'en informer les deux
intresss. Les actions n'avaient pas flchi; on ngociait  raison de
trente et quarante francs de prime de simples promesses d'actions,
c'est--dire la chose du monde la plus ventuelle, la plus alatoire. Le
pre Lalouette tait d'un naturel crdule; cependant, un tel vertige lui
donnait  penser.

--Si nous vendions, mon fils, disait-il  Anselme; la dot serait
rondelette  prsent. Qu'en dis-tu?

--Vendre! pre Lalouette, rpliquait le jeune homme avec feu; en voil
une ide de l'autre monde! Vous voulez donc nous faire manquer notre
fortune?

--Mais non, mais non, rpliquait le vieillard; seulement j'ai peur,
vois-tu. En l'an II de la rpublique, j'avais pour mille cus
d'assignats; c'tait notre fortune, je la gardais soigneusement. Sais-tu
ce que j'achetai en l'an VIII avec ces mille cus? Une paire de bottes!
Cela donne  rflchir, mon fils.

--Voil comme vous tes, vous autres hommes d'ge, reprenait Anselme; il
vous semble que c'est toujours  recommencer de la mme manire. Le
pass est bien loin, pre Lalouette. Vous avez vcu dans un temps o
personne n'avait de quoi. On cherchait l'argent: enfoui! On cherchait
les pierres prcieuses: disparues! Aujourd'hui, l'ancien, nous vivons
sur des monts d'or. Les millions sortent de dessous terre, et si je ne
vous apporte pas tous les jours des poignes d'argent, c'est que j'y
mets de la discrtion. Faut voir comme a roule chez nous.

--Tu m'en diras tant, rpondit le pre Lalouette. Eh bien, mon fils,
puisqu'il en est ainsi, attendons. C'est votre affaire, aprs tout,
plutt que la mienne.

Le temps s'coulait dans ces entretiens; et quand le service tait
compltement fini, Suzon venait s'y mler. Quoiqu'il rgnt entre elle
et le jeune homme la familiarit qu'autorise un mariage prochain, la
prsence du vieillard imposait  Anselme un peu de rserve. Plus d'une
fois, il avait demand une faveur qui, dans les classes populaires,
s'accorde presque toujours aux fiancs, celle d'aller se promener avec
sa future. Le pre Lalouette n'y avait pas consenti. Une fois seulement,
il cda,  l'occasion de la seconde fte de Saint-Cloud. Le temps tait
magnifique; et Suzon semblait se promettre un si grand bonheur de cette
partie, que son grand-pre n'eut pas le courage de s'y refuser. Les bans
taient en cours de publication; le mariage allait se faire. Le
vieillard drogea donc  ses habitudes de surveillance.

Suzon eut  peine obtenu ce cong, qu'elle vola vers sa chambre. Son
plus brillant bonnet, sa robe la plus belle, sa guimpe la plus blanche,
elle eut bien vite tout choisi et tout revtu. Elle tait ravissante
ainsi, frache comme un bouton de rose et lgre comme l'oiseau. On et
dit que son pied ne touchait pas la terre, tant il y avait dans sa
marche de grce arienne et de souplesse dans ses mouvements. Son aeul,
en la voyant si anime, si heureuse, n'eut pas la force de troubler
cette joie par des remontrances et des avis:

--Reviens de bonne heure, ma petite; autrement, je serais inquiet: c'est
tout, ce qu'il eut la force de dire.

--Oui, bon papa, oui, bon papa, rpliqua la jeune fille, sautillant
comme une bergeronnette et prenant le bras d'Anselme.

Ils disparurent, et le vieillard les suivit longtemps de l'oeil. Le
jeune couple prit le chemin de Saint-Cloud. Quoique l't toucht  sa
fin, la campagne tait encore magnifique. Des pluies abondantes avaient
maintenu le mouvement de la sve, et  ct des feuilles expirantes se
montraient partout des bourgeons  peine panouis. La vgtation
parcourait ainsi toute l'chelle des couleurs, depuis ce vert tendre qui
caresse l'oeil comme une promesse, jusqu' ces tons jaunes qui ont toute
l'loquence d'un adieu. Le ciel tait pur, et cependant il rgnait dans
l'air cette vapeur humide qui signale la marche du soleil vers un autre
hmisphre et annonce les brouillards de l'automne.

Anselme et Suzon taient trop absorbs, dans leurs amours pour
s'inquiter des beauts du paysage. Ils marchaient joyeux au milieu de
la foule, qui chaque anne et  pareille poque se porte vers
Saint-Cloud. Les yeux de la jeune fille tantt ptillaient de joie 
l'ide de la fte, tantt se voilaient de pudeur quand ils rencontraient
ceux de son fianc. De temps en temps, Anselme s'emparait de sa main;
mais Suzon, souple comme une couleuvre, savait toujours la dlivrer de
ses treintes. Ces badinages amoureux leur servaient d'entretien et se
prolongrent pendant la route.

Arrive  Saint-Cloud et mle  cette foule, la jeune fille eut un
instant le vertige et oublia tout pour le spectacle qui frappait ses
regards. La grande alle tait envahie par ces industriels forains qui
promnent en France les phnomnes de l'art et de la nature: ici une
exhibition de figures de cire, l un veau  deux ttes, plus loin, une
gante ou une naine, ailleurs des alcides posant sur des trteaux en
costume de combat et montrant leur carrure  la foule en guise de dfi.

Suzon n'avait jamais rien vu de si bruyant ni de si merveilleux; le pre
Lalouette fuyait de telles cohues et n'et pas voulu y exposer son
enfant. Aussi la jeune fille prouvait-elle un sentiment de plaisir ml
d'effroi; elle ouvrait des yeux blouis et pressait le bras d'Anselme
pour s'assurer d'un protecteur. Cependant, par degrs, l'motion
s'apaisa pour faire place  la curiosit. Le moindre dtail attirait
l'attention de la jeune fille, et Anselme se prtait avec la
complaisance d'un amoureux  toutes ses fantaisies. Ils parcoururent
ainsi le programme des rjouissances populaires. Suzon voulut voir les
gantes et assister au repas des grands serpents d'Amrique. Anselme s'y
prta de bonne grce. Elle voulut juger du mrite des lapins savants et
visiter Napolon  son lit de mort, entour de ses compagnons
d'infortune, le tout en cire: Anselme s'excuta. Suzon s'assit sur le
fauteuil o l'on pse les amateurs, elle tira toutes sortes de macarons,
fit mme partir l'arbalte. Il tait dit qu'elle puiserait ce jour-l
tous les plaisirs permis et d'autres peut-tre.

Pauvre Suzon, elle tait ivre de ce bruit, de ce mouvement, de ce
spectacle, et sa tte s'exaltait.

Un mouvement qui se fit sentir dans la foule les attira vers un autre
point du parc. Les eaux allaient jouer: des murmures confus
l'annonaient au loin. Anselme et Suzon se dirigrent de ce ct,
coudoyant, coudoys, cherchant  s'ouvrir une voie vers les bassins,
afin de ne rien perdre de ce spectacle. A force de persvrance et de
meurtrissures, ils arrivrent en premire ligne, juste au moment o le
grand jet montait vers le ciel, et o la cascade droulait ses nappes
d'argent. Dans ce cadre de verdure, et sous les feux du soleil qui
s'abaissait  l'horizon, ce mouvement des eaux avait quelque chose de
magique. Mille arcs-en-ciel se formaient  et l, pour disparatre peu
d'instants aprs, et les ormes eux-mmes voyaient se reflter sur leur
robe verte toutes les nuances du prisme. Suzon tait merveille; une
rverie vague avait succd  sa ptulance enfantine; elle semblait
comme enchane  cette scne, digne des contes orientaux,  ce jeu
brillant des eaux et de la lumire.

Le programme des plaisirs populaires n'tait pas puis; il restait
encore la vue du panorama que l'on embrasse du haut de la lanterne de
Saint-Cloud. Anselme dcida, Suzon  quitter les bords du bassin, et ils
gravirent ensemble les pelouses vertes qui s'tendent jusqu'
Ville-d'Avray. Arriv devant l'observatoire, le jeune homme s'engagea
hardiment dans l'escalier qui conduit  la galerie suprieure; mais
Suzon, voyant l'obscurit qui y rgnait, refusa obstinment de l'y
suivre. Un sentiment instinctif de pudeur veillait en elle et la
dfendait. Anselme n'insista pas, on redescendit vers le thtre de la
fte. Suzon s'tait habitue  ce bruit; elle put mieux voir et mieux
jouir de ce qu'elle voyait. La partie devait tre complte. On dna en
plein air devant l'une de ces choppes improvises qui sont les
restaurants des foires. Anselme se fit servir une friture qu'il arrosa
d'un petit vin blanc, et plus d'une fois il remplit jusqu'aux bords le
verre de sa compagne. Suzon n'y mit pas de faons; elle but sans
crainte, comme un enfant du peuple. Sa tte se monta  ce jeu; elle y
perdit la rserve que jusque-l elle avait su garder. La soire se
complta par la bire et les chauds; et quand, au soleil couchant, le
couple reprit le chemin des Thernes, la jeune fille n'avait plus la mme
libert d'esprit que pendant la promenade matinale. Elle tait moins
forte et moins bien garde; Hlas! que de filles du peuple succombent de
cette faon, et expient une heure d'imprudence par le deuil d'une vie
entire!

Peut-tre Anselme n'avait-il pas apport en ceci le moindre calcul.
Suzon tait sa future; il devait tenir  la respecter. Cependant,
l'effet du vin se faisait aussi sentir chez lui; et ce ne fut pas sans
dessein qu'il choisit, pour regagner les Thernes, la grande alle du
bois de Boulogne. C'tait, du reste, le chemin le plus court et le plus
beau; Des voitures le traversaient; beaucoup de pitons s'y taient
engags; on marchait ainsi de compagnie. Suzon avait des lans de folle
joie; elle bondissait comme une biche. Anselme chantait des refrains
joyeux, et, de temps en temps, prenait familirement la taille de la
jeune tille. Elle rsista d'abord, se dfendit, se fcha, puis cda.

--Allons! disait-elle, c'est mon fianc!

La capitulation commenait. La nuit s'tait faite, et le couple marchait
dsormais  la clart d'une nuit sereine. Ce demi-jour enhardit Anselme;
il arracha  la pauvre enfant une faveur aprs l'autre; et, quittant
l'alle que suivait la foule, il l'entrana vers l'un des mille sentiers
qui sillonnent le bois de Boulogne.

--Bah! disait Suzon en le suivant sans dfiance, c'est mon fianc.

Il tait dix heures du soir, et, depuis trois heures, le pre Lalouette
se promenait devant la porte de son cabaret en proie  une inquitude
profonde. De temps en temps, il portait les yeux vers les profondeurs du
boulevard, et cherchait  dmler dans l'obscurit s'il n'apercevait pas
au loin le couple qu'il attendait. Quand cet espoir tait trahi, il se
frappait le front en disant:

--Les malheureux enfants! Ils me feront mourir.

En mme temps, il reprenait son poste d'observation, poussant des
reconnaissances tantt dans un sens, tantt dans l'autre.

--Je n'aurais pas du les laisser partir, ajoutait-il; j'avais un
pressentiment qu'il arriverait quelque malheur. Pourvu qu'on ne les ait
pas crass dans cette foule. S'ils taient tombs dans l'eau! Si Suzon
s'tait gare! Quel tourment, bon Dieu! quel tourment!

Ce monologue se prolongea pendant toute la soire. Quelques amis du pre
Lalouette vinrent le voir; il les dpcha dans diverses directions en
leur recommandant de lui ramener sa fille morte ou vive. Aucun client ne
fut accueilli ce soir-l; ils se retiraient d'eux-mmes, en voyant le
front soucieux du vieillard. Enfin, vers dix heures et demie, Lalouette
allait fermer sa maison pour courir lui-mme  la recherche de Suzon,
quand elle parut devant lui toute seule.

--Bonsoir, grand-pre, lui dit-elle en se prcipitant dans ses bras.

La surprise et le saisissement empchaient Lalouette de rpondre; il
regardait sa fille comme pour s'assurer de sa prsence.

--Suzon! Suzon! s'cria-t-il enfin, c'est bien toi, n'est-ce pas, Suzon?

Ses yeux taient pleins de larmes, sa physionomie portait les traces des
inquitudes qu'il venait d'prouver.

--Oui, grand-pre, c'est moi, remettez-vous, dit-elle.

--Mais d'o sors-tu donc, mon enfant? ajouta le vieillard. Te voil
seule! et o est Anselme?

--Nous tions en retard, grand-pre; il m'a quitte  la barrire pour
aller plus vite  sa besogne. Voyons, tranquillisez-vous, me voici.

Le vieillard l'embrassa avec effusion; la vue de sa fille le ranima peu
 peu.

--Mchante enfant! dit-il avec tendresse.

--C'est vrai, grand-pre, j'ai tort, rpondit Suzon; mais je ne vous
quitterai plus. Rentrons, je suis rendue. C'est si loin Saint-Cloud. Oh!
quelle journe! quelle journe! ajouta-t-elle avec un accent plein de
mlancolie.

Elle acheva de fermer le logis, embrassa son aeul et monta dans sa
chambre. Tout autre qu'un vieillard aurait pu, en examinant la jeune
fille, voir un sentiment douloureux empreint dans ses traits et sur son
visage les traces de larmes rcentes. Suzon,  peine enferme chez elle,
se jeta  genoux au pied de son lit.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'cria-t-elle, faites que tout ceci tourne 
bien.



XIII

Les caprices de madame la baronne.


Quoique Emma ft prpare  la mort de son pre, cet vnement la jeta
dans un abattement profond. Elle restait seule au monde, avec Muller
pour tout appui, presque dsarme contre les intrigues et les haines qui
allaient l'assaillir. Ce qui navrait son coeur, c'tait moins les soucis
de la fortune que la douleur de voir s'en aller les affections les plus
chres. Un regret se mlait, en outre,  ce deuil, celui d'avoir trop
docilement obi aux ordres qui l'loignaient du fauteuil du malade, et
de l'avoir abandonn  des soins mercenaires. Il lui semblait qu'elle
aurait d tout braver, mme la colre d'une martre, plutt que de
ngliger ce devoir et de consentir  cette sparation.

Ces combats intrieurs, cette amertume contenue amenrent une crise:
Emma tomba srieusement malade. Une langueur maladive s'empara d'elle et
pesa sur tous les organes de la vie. Le dsordre ne se caractrisait par
aucune lsion apprciable: c'tait un dgot gnral, une lassitude
invincible. Tout mouvement rpugnait  la malade. Plusieurs fois, elle
essaya de se lever et ces tentatives aboutirent  de dangereuses
syncopes. Le docteur ordonna alors un repos complet, et maintint autour
du lit les consignes les plus svres. Les accs de fivre se
multipliaient; il fallut les combattre; Des symptmes nerveux se
dclaraient  propos de la moindre motion; on n'admit plus dans la
chambre que les femmes de service. Muller lui-mme passait sa journe
dans le salon d'tude, et ne voyait Emma que de loin en loin, comme  la
drobe.

A la premire nouvelle du danger qui menaait sa cousine, Paul Vernon
tait accouru. Il voulut pntrer jusqu' elle; on lui opposa les ordres
rigoureux du mdecin. Le jeune homme ne s'y rsigna qu'avec peine. Il
avait toute l'exaltation de son ge et les ardeurs impatientes d'un
premier amour. Dsormais son existence sembla attache  celle de la
malade; il assigea l'htel, y parut plusieurs fois par jour, tantt en
proie  une mlancolie sombre, tantt s'attendrissant jusqu'aux larmes.
Si Emma et succomb aux premires atteintes du mal, Paul se trouvait
dans toutes les conditions ncessaires pour pousser jusqu'au bout le
sacrifice. Son plan tait fait; il ne laisserait pas l'lgie incomplte
et y ajouterait un dernier pisode. Le bon Muller recevait ces tristes
confidences et pleurait avec son jeune ami.

Tant que le gnral avait vcu, les frquentes visites de Paul Vernon
n'avaient pas t remarques de la baronne. Sa pense tait ailleurs.
Avec un esprit plus libre, elle examina mieux ce qui se passait autour
d'elle, et devina l'idylle qu'on lui avait cache. Les coeurs blass
sont impitoyables: sur-le-champ elle se mit en qute et chercha comment
elle pourrait troubler ces jeunes amours. Une dpravation en amne
toujours une autre: les vices s'engendrent comme les vertus. Quand on a
cd une fois sur un point quelconque au gnie du mal, il est rare qu'il
ne remporte pas une victoire complte. La baronne ne s'en dfendait
plus: toute pudeur tait morte en elle. Ses drglements n'avaient pas
mme l'excuse des sens; son imagination seule tait dissolue. Ses fautes
avaient t des calculs ou des fantaisies, le rsultat d'un systme et
non d'un entranement. Ne pour l'intrigue, elle se sentait malheureuse
quand l'aliment lui faisait dfaut. Depuis la mort du gnral, un vide
s'tait fait  ses cts: il lui manquait une victime. Qu'on juge du
secret plaisir que lui fit prouver la dcouverte de cette passion,
close  l'ombre de l'htel, et presque sous ses yeux. Un peu de dpit
s'y joignait: elle avait t prise pour dupe. L'esprit de vengeance se
mlait ainsi  l'instinct du mal.

Jusque-l, elle n'avait remarqu Paul qu'en passant, comme on remarque
un beau cavalier, sans nourrir aucun projet sur son coeur ou sur sa
personne. Ds qu'elle vit en lui un homme  succs, elle rsolut de
faire tourner ses heureuses dispositions  son profit et de raliser sa
conqute. La maladie d'Emma secondait ce dessein; la baronne s'empressa
d'en profiter, de mener rondement l'aventure, fallt-il, au besoin,
brusquerie dnouement. Elle pia le moment o Paul venait  l'htel pour
s'informer de l'tat de sa cousine et arrangea les choses avec tant
d'adresse, que des rencontres journalires s'ensuivirent. Cette femme,
si imprieuse, prenait au besoin les airs les plus caressants et les
plus doux. Elle entrana le jeune homme dans son boudoir, flatta sa
passion, parla d'Emma avec le ton du plus tendre intrt et lui reprocha
de ne l'avoir point mise dans ses confidences. Paul coutait ses paroles
avec enchantement, et les heures s'coulaient dans ces dangereux
tte--tte. Cependant lonore en venait peu  peu  son but; et, moins
proccup, le jeune homme aurait pu sentir le dard de l'aspic cach sous
ces fleurs:

--Vous l'aimez donc bien? lui disait la baronne.

--Si je l'aime! madame, rpondait Paul; mais, qui ne l'aimerait pas!
Emma est si belle!

--Pourvu que la maladie pargne sa fracheur! disait la baronne.

--Elle est si bonne! ajoutait Paul; c'est un ange, madame. La terre n'a
rien vu de plus parfait.

--Oui, beaucoup de douceur, rpondait lonore. C'est sans prix en
mnage: la douceur efface tant de petits ennuis!

--Des ennuis, disait le jeune homme avec chaleur; qui pourrait en causer
 une crature aussi adorable!

--Mon Dieu, personne, rpliquait la baronne; mais qui peut rpondre de
l'avenir? La gne, les embarras de fortune changent tant l'humeur des
hommes!

En prononant ces derniers mots, lonore appuyait sur chacun d'eux avec
une intention perfide. Paul fit un mouvement, elle sourit: le coup avait
port. Le poignard tait dans la plaie; il ne s'agissait plus que de le
retourner et d'agrandir la blessure:

--Sans fortune, Paul, ajoutait-elle, il est rare que le bonheur dure. La
misre est un si triste voisin pour l'amour; comme il s'y effarouche,
comme il s'enfuit  tire-d'aile! Croyez-moi, mon ami, j'ai sur vous le
triste privilge de l'exprience: n'pousez qu'une fille riche. Hors de
l tout est sombre. Avec la richesse, on se console de tout; avec
l'indigence, on ne jouit de rien. A vingt ans on aime,  vingt-cinq ans
on calcule; vous voyez que le calcul rgne plus longtemps que l'amour.
Cinq ans d'illusion, quarante ans de ralit. C'est  choisir.

Cette thorie positive tait celle dont Paul s'tait inspir dans les
premiers moments de sa liaison; et si plus tard le coeur s'tait mis de
la partie, le jeune homme n'en restait pas moins le fidle disciple de
Granpr et de l'cole des gens d'affaires. Aussi se sentait-il pntr
d'un froid mortel eu voyant l'insistance que mettait la baronne 
revenir sur ce chapitre. C'tait une des fibres dlicates de son me; on
ne pouvait y toucher sans le faire souffrir. lonore s'en apercevait et
prolongeait le supplice:

--Pauvre amoureux! disait-elle, vous serez hroque; vous saurez
affronter la privation! Allons, c'est bien. Vous tes un grand coeur.

--Mais, madame, rpliqua Paul en abordant ce thme pnible, cet loge ne
peut pas s'adresser  moi: Emma est riche.

--Riche! dit la baronne, qui le sait?

--Le gnral ne l'tait-il pas? rpondit Vernon que ce doute pntrait
d'inquitude.

--L'est-on jamais quand on joue  la Bourse? dit lonore en fixant sur
Paul un oeil qui sondait les derniers replis de sa pense; l'est-on
quand on spcule sur des entreprises chanceuses, quand on y engage
imprudemment tous ses fonds? Retenez bien ceci, mon neveu,
ajouta-t-elle: un joueur n'est jamais riche, et le gnral jouait.

Ces insinuations versaient le dsenchantement goutte  goutte dans le
coeur du jeune homme. lonore y revenait chaque jour et envenimait la
blessure. Paul aimait encore, mais sa passion n'tait plus sans mlange.
L'ide d'un mariage avec Emma lui avait toujours sembl insparable
d'une position opulente, d'un grand tat de maison; et tout ce que l'on
retranchait de ce beau rve tait autant d'enlev au prestige de son
amour. D'un autre ct, la baronne poursuivait ses oprations et les
portait sur un terrain plus dlicat. Tout ce que la perfidie a de
ressources, tout ce que la coquetterie a de ruses fut employ pour
pervertir ce jeune homme et le jeter dans les filets de la sirne. Paul
s'habitua peu  peu  venir  l'htel, moins pour Emma que pour
lonore. On l'enlaa sans qu'il et la force ni le dsir de se
dfendre. Il se croyait assez fort pour rompre ce lien, aussitt qu'Emma
le rappellerait prs d'elle.  peine y voyait-il une distraction, un
passe-temps sans consquence.

Granpr ignorait tout: la baronne s'tait cache de lui avec le plus
grand soin. Les heures des rendez-vous taient celles o on le savait
occup  la Bourse et dans l'impossibilit de quitter ce poste
d'honneur. Tous les valets de la maison taient  la dvotion
d'lonore, qui les tenait subjugus sous un commandement de fer. Ainsi
madame la baronne pouvait pousser jusqu'au bout ce caprice: elle n'avait
 craindre ni les surprises ni les reprsailles. Ce coeur blas s'y
intressa: c'tait une incursion dans les domaines de l'inexprience et
de la jeunesse; il y avait l tout l'attrait du fruit nouveau. Peut-tre
lonore, plus sre de son triomphe, eut-elle pouss les choses jusqu'
un clat et  une folie. Les vnements l'en empchrent.

Un jour le notaire de Granpr vint le chercher dans le temple mme o il
se livrait  ses sacrifices habituels, dans la Bourse, aux abords de la
corbeille. Il s'agissait d'un acte fort press qui devait tre
enregistr le jour mme, sous peine de dommages. Une seule formalit y
manquait encore: la signature de la baronne; il fallait l'obtenir avant
trois heures. Granpr et bien dpch quelqu'un vers l'htel; mais
lonore n'et rien sign sans son assistance et son conseil. Il n'y
avait pas  balancer; l'homme d'affaires se dcida  quitter sort poste
de joueur et lana son cabriolet dans la direction du faubourg du Roule.
Arriv  sa destination, il descendit rapidement de voiture, s'lana
avec toute la lgret que comportait son ge vers le perron de l'htel,
traversa comme un clair le vestibule, et s'engagea dans les pices
qu'occupait la baronne. Les portes taient ouvertes, et le pied de
l'homme d'affaires foulait  peine le sol; il allait pntrer ainsi
jusqu'au sanctuaire familier, et cherchait dj dans son portefeuille la
pice qu'il devait prsenter  signer, quand un bruit de voix frappa son
oreille. Il reconnut celle de Paul Vernon, et s'arrta muet de surprise.

--Granpr! disait la baronne.

--Oui, Granpr, Granpr, rpliqua son interlocuteur.

Un bruit sec retentit alors, comme celui d'un coup d'ventail, et
quelques clats de rire s'y mlrent.

--Enfant, dit lonore, o avez-vous la tte?

--Mais oui, on l'assure, rpliqua Paul.

--Taisez-vous donc, mchant! ajouta la baronne. C'est bien vilain, ce
que vous dites-l, monsieur.

A l'appui de ces mots rsonna un second bruit qui frappa Granpr de
stupeur. Sa figure garda l'immobilit d'une tte de Mduse; son teint,
naturellement ple, devint d'une blancheur de marbre: on et dit une
statue; pas un mouvement, pas un geste ne trahissait ses impressions, et
pourtant il tait impossible de ne pas distinguer un grand combat
intrieur sous cette enveloppe inanime. Chaque muscle semblait crisp,
chaque fibre mue; l'oeil tait fixe, mais brillant, la bouche
contracte, la narine ouverte. Il coutait toujours.

--Serez-vous plus sage une autre fois? disait lonore. Quels soupons
injurieux!

--Dame! c'est un bruit, rpliqua Paul.

--Fi donc, monsieur! Est-ce que vous seriez jaloux, par hasard?

Aprs quelques secondes d'hsitation, Granpr comprit qu'il fallait
prendre un parti. Au lieu d'aller droit vers les interlocuteurs et de
paratre en Jupiter tonnant sur le lieu de la scne, il revint sur ses
pas avec une infinit de prcautions, calculant sa marche de manire 
n'tre point aperu.

--C'est dans l'ordre, se disait-il tout bas. Madame la baronne est femme
de prcaution; il lui faut des rechanges. Loi du talion, voil tout:
soyons philosophe.

En achevant ces mots, il regagna le vestibule et ouvrit la porte avec
bruit pour attirer l'attention des valets. L'un d'eux arriva et parut
fort surpris de voir l'homme d'affaires  cette heure. On appela la
femme de chambre de confiance, qui prit les devants pour aller annoncer
cette visite inattendue. Granpr ne parut pas s'inquiter de ce
mouvement et de ces embarras; il se dirigea avec une tranquillit
parfaite vers la pice o tait lonore; il la trouva seule. Il s'y
attendait, fit son entre le plus naturellement du monde, et, se parant
de son plus aimable sourire:

--Ma chre, lui dit-il, voici encore un ennui d'avocats: une pice 
signer. Cela presse; autrement je ne serais pas venu vous dranger  ces
heures-ci.

--Donnez, Granpr, rpondit la baronne en prenant l'acte et s'asseyant 
son bureau, donnez vite.

Malgr le calme apparent d'lonore, la signature qu'elle apposa sur
cette pice ne fut pas trace d'une main ferme; sa conscience parlait
pour la premire fois et se trahissait par un tremblement involontaire.

Quelques jours aprs cette scne, Emma obtenait enfin de son docteur la
permission de se lever, et, appuye sur le bras de Muller, elle faisait
quelques tours de promenade dans sa chambre. Le bon Allemand avait suivi
les diverses phases de l'intrt que Paul Vernon portait  la malade.
Dans les premiers jours, c'tait un sombre dsespoir et l'intention bien
manifeste de ne pas lui survivre, puis cette exaltation avait fait place
 une passion de plus en plus raisonnable. Muller n'tait pas un grand
clerc en matire de sentiment; cependant il voyait l-dessous les
variations d'un coeur volage. Aussi fut-il bien embarrass quand la
jeune fille, souffrante encore, parla de son amour comme du seul dbris
qui eut survcu dans le naufrage de ses penses:

--Et Paul, dit-elle en interrogeant de l'oeil son prcepteur, est-il
venu souvent?

Le pauvre homme comprit que la perte d'une illusion serait le coup de
mort pour la jeune fille, il prit l'hroque rsolution de la tromper
jusqu' ce qu'elle et la force de supporter d'autres douleurs....

--Trs-souvent, rpliqua-t-il, trs-souvent!

--Mais encore! dit en insistant Emma.

--Mon Dieu! tous les jours! rpondit Muller. C'est un garon si dvou
que M. Paul.

--Bon ami, s'cria la jeune fille en laissant chapper une larme,
rptez-moi donc cela! C'est du baume qui tombe sur mon pauvre coeur.



XIV

Des spculations en Espagne.


Les insinuations de la baronne au sujet de la fortune d'Emma n'avaient
pas t perdues pour Paul Vernon. Le jeune homme tait trop de son temps
et  trop bonne cole pour ngliger un objet aussi essentiel. Il alla
aux informations, interrogea doucement Granpr, parcourut les titres qui
se trouvaient sous sa main, parvint jusqu'au notaire de la famille et se
pourvut d'un bordereau d'hypothques. Le rsultat de cette enqute fut
si triste, qu'il en fut pouvant. D'une fortune immobilire, nagure
considrable, il ne restait plus que l'htel du faubourg du Roule, dont
la valeur n'excdait gure 150,000 francs et sur laquelle pesait
dsormais le douaire d'lonore. En biens liquides, on pouvait compter
les 4,000 actions de la _Compagnie pninsulaire_; mais Paul put se
convaincre par lui-mme que la plus grande partie de ces titres avaient
t substitus et alins. Quant aux sommes d'argent, Granpr en tait
le dtenteur: la fortune d'Emma se trouvait  la merci de cette me
chevaleresque. Paul n'avait aucun motif de souponner son patron:
cependant il frmit pour sa cousine. Quand il la revit, sa physionomie
porta l'empreinte des sentiments qui l'assigeaient. Ce n'tait plus ni
le mme lan ni le mme abandon; quelque chose de froid et de contraint
rgnait dans ses manires et glaait jusqu' ses tmoignages d'intrt.

Il faut dire qu'Emma tait bien change: cette courte maladie avait
laiss sur sa figure des traces profondes. La beaut y rgnait encore,
mais une beaut tout autre. Plus de fracheur, plus de ces couleurs
vives empruntes  l'air des Vosges, et que Paris avait jusque-l
respectes: l'clat avait disparu, l'embonpoint aussi. Mais, en
revanche, les traits de la jeune fille s'taient anims d'un idal
touchant et d'une grce incomparable. Les yeux semblaient s'tre
agrandis et briller d'une expression plus douce; les chairs avaient pris
une telle transparence, qu'on et cru voir,  travers leur tissu, clore
la pense et circuler la vie la parole mme avait un accent plus
mlancolique et plus pntrant. C'tait presque une autre femme, moins
belle pour des yeux vulgaires, ravissante pour un artiste.

Paul Vernon n'tait point artiste: on l'est peu dans le monde des gens
d'affaires. Il tenait  la beaut positive et cherchait la ralit
jusque dans ces dtails. Aussi l'impression qu'il ressentit  la vue de
sa cousine, dans les premiers jours de sa convalescence,
ressemblait-elle plutt  de la compassion qu' de l'amour. Sa tendresse
manquait de chaleur; elle avait un caractre paisible, amical, presque
fraternel. Il la plaignait, il la consolait: quand elle exprimait un
dsir, il s'empressait de le satisfaire, mais il ne le prvenait pas. On
voyait qu'il se possdait, qu'il tait matre de lui-mme. Pendant que
l'me d'Emma semblait s'en aller vers lui, Paul mesurait, pour ainsi
dire, son amour et ne s'y livrait jamais en entier. A ct de ce
sentiment, il y avait toujours une place chez lui pour le calcul et pour
l'intrigue. Quelle que ft sa candeur la jeune fille s'aperut de ce
changement. Elle dvora d'abord son chagrin en silence et comprima les
angoisses d'un coeur ulcr.

Cette souffrance sourde avait ses prils: Muller le devina aux
altrations nouvelles qu'prouvait la sant d'Emma. Le digne homme
reprit alors le rle auquel il s'tait vou. Son plus grand souci fut
d'excuser Paul, de trouver un motif  ses froideurs apparentes. Muller
tait une me droite, incapable de trahir la vrit, mme en des
circonstances insignifiantes et pour ces questions de convenance
auxquelles on la sacrifie si souvent. Pour prserver Emma d'une rechute,
il drogea  cette sincrit, honneur de sa vie; il devint ardent,
ingnieux pour le mensonge; il inventa mille ruses pour tromper cette
chre me, si heureuse d'tre abuse. C'tait entre eux des querelles
sans fin, des explications interminables. Emma accusait Paul; Muller
prenait sa dfense. L'une analysait avec une susceptibilit minutieuse
les manires, les procds de son cousin; l'autre trouvait rponse 
tout, cartait les objections et restait matre du champ de bataille.
Emma aimait tant  avoir tort; elle tait si radieuse quand Muller
dtruisait une  une ses inquitudes et ses vagues jalousies.

--Vous avez beau le dfendre, disait-elle d'une voix mutine, il n'a pas
t bien pour moi aujourd'hui. Non, mon bon ami, il n'a pas t bien.

--Mais au contraire, rpliquait Muller; j'ai t enchant de lui. Vous,
ne savez pas combien ils sont absorbs, ces hommes de cabinet. Il faut
faire la part des soucis, mon enfant. Paul est lanc; il a pris une
carrire chanceuse. Quoi d'tonnant qu'il ait l'air proccup?

--Sans doute, disait Emma; aussi ce n'est point  lui que j'en veux,
mais  ces maudites affaires. La vilaine invention!

--Allons, mon enfant, voil que vous vous promenez encore dans les
nuages, reprenait Muller. La vie du monde n'est pas celle des contes des
fes. Un peu moins d'imagination, et tout ira bien.

--Vous croyez, bon ami? disait Emma console. C'est donc encore moi qui
ai tort. Allons, soit. J'ai une si mauvaise tte!

D'autres fois, le stratagme tait pouss plus loin. Quand la jeune
fille inclinait vers l'abattement, Muller puisait les ressources de son
esprit et allait jusqu' l'invention. C'tait alors un entretien
particulier qu'il avait eu avec Paul et qu'il racontait  sa manire. Il
y dployait les trsors d'affection que la nature avait mis dans son
coeur. Emma demeurait enchane  ces rcits charmants,  ces dtails
empreints de la plus douce tendresse; elle retenait jusqu' son souffle
pour n'en rien perdre et s'merveillait de la grce qui y rgnait.
L'illusion tait complte; elle croyait entendre son cousin et se
laissait bercer par ces confidences comme un enfant par le chant de sa
nourrice. Muller calmait ainsi sa blessure et endormait ses douleurs:

--Mon enfant, disait-il en forme de conclusion oblige, un peu de
patience, Paul vous aime bien; tout s'arrangera.

--Que le ciel vous entende! rpondait la jeune fille.

Les attentions du bon Allemand ne se bornaient pas  ces dtails; il y
joignait les surprises les plus dlicates. Tantt c'tait un livre
nouveau que Paul envoyait  sa cousine, tantt quelques fleurs de choix
dont il avait orn les vases de sa chemine. L'esprit de la jeune fille
tait ainsi tenu en haleine; mille soins supplaient aux absences du
beau cousin et les rendaient moins cruelles. Plus d'une fois celui-ci se
trouva fort embarrass des remerciements qu'on lui adressait pour des
raffinements auxquels il n'avait pas song et des dlicatesses dont il
n'avait pas le mrite; mais, quelques signes de Muller le mettaient au
courant, et il se prtait de bonne grce aux petites ruses du
prcepteur. Il avait tous les profits du rle sans en avoir en les
soucis: c'tait tout bnfice.

Un jour pourtant Muller fui mis  une rude preuve. Descendu dans le
jardin avec son lve, il la voyait avec plaisir, se distraire et songer
 ses fleurs longtemps ngliges. Arme d'un rteau, elle les dlivrait
des corps parasites qui en obstruaient les tiges et rtablissait un peu
d'ordre dans leur disposition. Comme dernire marque d'intrt, elle
voulut de sa main arroser celles qui lui semblaient le plus
languissantes, et se dirigea vers le petit rduit o le jardinier
dposait ses instruments.

On a vu que l'un des cts de l'htel tait occup par une serre vitre,
construite en saillie. C'est l qu'lonore recevait ses visites: aussi,
rarement Emma portait-elle ses pas de ce ct; elle respectait le
mystre dont la baronne aimait  s'entourer. Quand la vgtation avait
toute sa vigueur, les vitres de la serre taient en outre protges par
un double rideau de verdure, l'un au dedans, l'autre au dehors. Mille
liserons s'y entrelaaient et y suspendaient leur feuillage, de manire
 rendre l'intrieur de cette pice impntrable au regard. Sur
l'arrire-saison seulement, et quand la sve manquait aux plantes, il se
crait, dans ce store touffu, des solutions de continuit qui
permettaient  un oeil curieux de plonger dans les profondeurs de la
serre.

La fatalit voulait que l'endroit o le jardinier dposait ses outils se
trouvt plac du mme ct; Emma fut ds lors oblige de droger  sa
rserve habituelle. Elle ctoya la serre, et involontairement y jeta les
yeux. Tout  coup une pleur effrayante couvrit ses traits: elle
s'arrta comme foudroye; puis, recueillant ses forces, elle s'enfuit
vers Muller, surpris de cette course perdue.

--Qu'y a-t-il, mon enfant? s'cria le prcepteur.

Elle ne put lui rpondre, et tomba  demi morte entre ses bras: ce ne
fut qu' force de soins qu'il parvint  la rappeler  la vie. La crise
tait trop violente pour que la jeune fille pt en raconter la cause. Un
tremblement nerveux la dominait; elle avait  peine la force de
prononcer quelques paroles confuses.

--Il est l, dit-elle en montrant le pavillon de la baronne; il est l.

--Qui donc? rpondit Muller.

--Qui? rpliqua-t-elle en accompagnant ces mots d'un regard plein
d'angoisse; vous le demandez, bon ami!

Muller comprit tout. Il chercha  expliquer les motifs qui pouvaient
amener Paul Vernon auprs de la baronne; mais sa tactique choua cette
fois: le trait avait port trop avant, le coeur tait touch et devait
saigner ternellement de la blessure. De son ct, Granpr,  la suite
de l'aventure o il avait jou un rle si prudent, s'tait montr
consquent avec son systme et fidle  ses premires dterminations. Il
restait impassible et impntrable. Tout autre qu'un homme suprieur et
vers sur Paul une partie de ses rancunes; il pouvait, en sa qualit de
chef, lui faire expier son bonheur par de mauvais procds, par un
manque d'gards, par un surcrot de besogne; un esprit vulgaire n'y et
pas manqu. Granpr fit le contraire. Paul Vernon, qui n'avait t
jusqu'alors  ses yeux qu'un mince employ, novice encore, gt par la
manie des lettres et peu propre  des succs industriels, devint tout 
coup son ami, son protg, presque son confident. Il lui tendit la main,
l'leva jusqu' lui, l'intressa  diverses affaires, se chargea de son
ducation. Les relations qu'ils avaient ensemble changrent entirement
de nature et prirent un caractre d'intimit. Ce n'tait plus de commis
 patron, mais d'associ  associ. Paul trouva la mtamorphose fort de
son got et se mit bientt au niveau de son rle.

L'une des sollicitudes de Granpr tait toujours la concession, d'un
chemin de fer espagnol. L'opration tait  la veille de se conclure;
seulement, le gouvernement de Madrid se refusait  une concession
directe; il voulait essayer des voies de l'adjudication et de la
concurrence. Aucune influence n'avait pu vaincre cette dtermination. On
comprend que Granpr n'en tait satisfait qu' demi. Il et prfr
conduire sa ngociation  huis clos et s'y mnager les avantages que
procure toujours un arrangement direct. Granpr avait la mesure des
consciences espagnoles; il s'tait promis de ne rien pargner pour les
assoupir. L'adjudication publique renversait cette combinaison. Tout au
plus pouvait-on se flatter de surprendre le minimum du Trsor; et de
faire liminer quelques concurrents incommodes. Cette perspective
troublait la scurit de l'homme d'affaires: au lieu d'un terrain
solide, il foulait un terrain mouvant; au lieu d'un jeu sr, il en tait
rduit  un coup de d, et les ds taient  peu prs sincres.

Cependant, il tait temps d'agir: l'adjudication devait avoir lieu dans
la quinzaine. La plupart des compagnies avaient arrt leurs dernires
instructions, et envoy des reprsentants en Espagne. Granpr seul
demeurait en arrire; enfin, il se rveilla. Il fixa avec ses principaux
intresss les bases de son offre; et quand il s'agit de nommer un fond
de pouvoirs, ce fut le nom de Paul Vernon qu'il fit prvaloir sur tous
les autres. Ainsi s'expliquait la tactique qu'il avait suivie; ainsi se
justifiait sa combinaison. Granpr en tait arriv  l'heure des coups
dcisifs; il lui fallait oprer sur un terrain sr, avec une entire
libert d'esprit et toute la plnitude de ses moyens. Il ne voulait pas
que les vnements pussent ni le troubler ni le surprendre.

Paul accepta avec joie la mission qui lui tait confie: le mouvement,
l'action plaisent toujours  la jeunesse. Il allait voir du pays,
parcourir des sites pittoresques, s'assurer par ses yeux du teint des
Andalouses. A vingt-cinq ans, quoi de plus enchanteur? Il partit, et 
peine prit-il le temps d'aller faire ses adieux  l'htel du faubourg du
Roule. L'ide d'un lointain voyage l'enivrait, remplissait son
imagination. Granpr avait calcul tout cela; il avait aussi compt sur
les bnfices de l'absence.

Quinze jours s'coulrent sans que Paul donnt signe de vie. L'homme
d'affaires n'avait pas compt sur un silence aussi long, et il
commenait  craindre qu'un gros de bandits ne l'et dlivr de son
rival. Ces gens-l l'auraient trop oblig: il n'avait aucun got pour
ces mthodes expditives. Enfin, une lettre timbre de la capitale de
toutes les Espagnes arriva  son adresse, et il en brisa le cachet avec
une impatience mal contenue. Voici ce que portait cette dpche, revtue
d'un sceau de cire noir:

Madrid, le....

Mon cher Granpr,

Rass! enfoncs! Permettez-moi de me servir de ces expressions
pittoresques pour vous annoncer notre dsastre. C'est la _Compagnie
Transpyrnenne_ qui triomphe. Dieu nous garde de victoires pareilles:
elles brlent les doigts.

Vous savez, mon cher, que j'tais porteur d'une offre magnifique:
vingt-huit ans de concession, plus une rivire en diamants pour la reine
Isabelle, et dix-sept chles de cachemire destins aux dames les plus
influentes de la cour. C'tait bien, c'tait complet; vous aviez tout
prvu avec l'oeil de l'aigle et la prudence du camlon. Sitt arriv,
j'ai eu le soin de rpandre le bruit de cette rivire de diamants et de
ces chles dans l'enceinte de la camarilla; et ds le jour mme, les
grands et les petits d'Espagne se sont intresss au succs de la
_Compagnie Pninsulaire._

Tout allait au mieux; il ne s'agissait plus que d'affronter cette
abominable adjudication. C'est hier qu'elle a eu lieu; le ministre y
prsidait. Figurez-vous, mon cher, un nombre incalculable de compagnies,
toutes avec leur capital en tte et leurs fondateurs en queue,
s'alignant les unes  ct des autres dans le cabinet du ministre. Pas
moyen d'y entrer; on se battait  la porte; il fallut envoyer chercher
la gendarmerie castillane. Enfin il y eut une transaction; les
compagnies dfilrent une  une,  tour de rle. Chacune d'elles
dposait sa souscription et se rangeait ensuite le long du mur. Ce
dfil dura trois heures; encore y eut-il vingt-deux compagnies qui
renoncrent avant le combat. Quand cette formalit fut remplie, le
ministre se trouva absorb sous une masse de souscriptions scelles et
cachetes; elles formaient un rempart autour de lui et menaaient de
l'engloutir. C'est l l'un des privilges des ministres espagnols.
Celui-ci semblait fier du sien: ce n'est point un homme difficile.

Pendant que tout ceci se passait, les compagnies se mesuraient de
l'oeil et changeaient des gestes provocateurs. Il y avait de la passion
dans l'atmosphre. Enfin, le ministre a envoy la main vers l'norme
pile qui l'assigeait, en ayant le soin de se dfendre contre les
boulements. Il a dcachet les souscriptions une  une, et s'est mis 
les lire  haute voix. Incroyable, mon cher, incroyable! C'tait  qui
se ruinerait le mieux, pour le bonheur de l'Espagne. On proposait des
choses fabuleuses. Outre les rductions dans le temps de la concession,
des compagnies se lanaient dans la voie des sductions matrielles et
morales. Les uns proposaient de raser les sierras et de canaliser les
fleuves, les autres d'affranchir  tout jamais l'Espagne de la fivre
jaune et des inondations.

Enfin le dpouillement gnral a t fait, et la concession est reste
 la _Compagnie Transpyrnenne_.

Maintenant, mon cher, devinez  quelles conditions; c'est fantastique.
Sept ans de concession, tous les travaux  sa charge, des gares 
volont, des wagons  perte de vue, tous les, tunnels du monde et des
viaducs  discrtion.

Je ne sais pas ce que ces gens-l pourront en faire: mais ceci
ressemble  une scne de l'autre comdie.

Voyez maintenant, mon cher et honor patron, ce qui vous reste  faire.

Votre affectionn,

Paul Vernon.

--Le jeune homme se forme, dit Granpr, aprs avoir lu cette lettre: il
ira. Maintenant, rflchissons, Granpr. La baronne te glisse dans les
mains, la _Compagnie pninsulaire_ est  vau-l'eau. Dcidment, il faut
agir: en avant, les grands moyens.



XV

Catastrophes.


A quelques jours de l, il y eut dans le courant de la petite bourse qui
tient ses assises sur le boulevard des Italiens une de ces commotions
que cause une nouvelle inattendue. On vit,  un moment donn, cette
foule s'agiter en tous sens et se former par groupes. On se parlait 
l'oreille, on courait aux informations. A la surprise des uns,  l'air
effar des autres, il tait facile de deviner qu'un fait de quelque
importance venait de s'bruiter et d'tre mis en circulation. Ce n'tait
ni une victoire sur des peuplades barbares, ni une complication
maritime: le tlgraphe n'entrait pour rien dans cette effervescence
soudaine. Il s'agissait tout simplement de la disparition de Granpr,
que personne n'avait aperu depuis vingt-quatre heures, et dont la trace
semblait entirement perdue. L'impression produite par cet vnement
tait profonde. Granpr avait, dans le cours du mois, opr sur des
masses de valeurs; la liquidation devait le laisser  dcouvert d'une
somme considrable. De l, ce tumulte et cette motion.

Cependant les agitations de la Bourse, quoique vives, sont peu durables.
Le joueur est fait  ces chances et  ces mcomptes. Aussi eut-on
bientt oubli qu'un ponte manquait au tapis vert, et la partie n'en
continua qu'avec plus d'acharnement entre ceux qui restaient debout.
C'est ailleurs que la fuite de Granpr devait laisser des traces plus
douloureuses: une famille entire en tait atteinte dans sa fortune,
dans son avenir. La misre frappait aux portes de l'htel du faubourg du
Roule.

Au premier bruit qui en parvint  la baronne, elle bondit comme une
lionne blesse. La colre, le dpit, la soif de la vengeance
bouleversrent ses traits; ses yeux prirent un clat terrible et une
fixit effrayante. Si Granpr se ft alors trouv sous sa main, elle
l'aurait poignard sans hsitation. Mille rflexions l'assigeaient;
elle parcourait la maison avec une activit machinale, comme si elle et
voulu s'inspirer de ce mouvement et y chercher un plan de conduite.
Lasse de s'agiter sans espoir et sans issue, elle demanda enfin un
fiacre et partit  la dcouverte. Elle voulait s'informer de la
direction qu'avait prise Granpr, savoir dans quel tat il laissait ses
affaires. Les recherches furent vaines. Le fuyard avait mis un soin
extrme  drouter les poursuites: lonore ne put rien claircir. Quant
 la situation financire de Granpr, il en emportait le secret: en
garon prudent, il avait eu le soin de ne laisser ni confident ni
complice. Seulement, on savait dj que toutes les valeurs disponibles
avaient disparu avec lui.

Quand la baronne fut certaine de son malheur et qu'elle en eut compris
toute l'tendue, elle redevint plus calme. C'tait une de ces
organisations que le danger relve au lieu d'abattre, et qui mettent, 
l'heure dcisive, leur nergie  la hauteur des vnements.. En fuyant,
Granpr lui adressait un dfi; elle l'accepta, et se promit de lui faire
expier ses indignits. La difficult tait de rejoindre l'ennemi; elle y
songea longtemps et finit par se fier au hasard. En peu d'heures elle
eut ralis une somme assez forte; ses bijoux, ses chles de prix, ses
pierreries, ses meubles prcieux y pourvurent. Elle avait ainsi les
moyens d'agir, le nerf de la guerre. Le lendemain, une chaise de poste
l'emportait vers la Belgique. De l, si ses recherches taient vaines,
elle devait parcourir la Hollande et ensuite l'Angleterre. Son courage
ne reculait mme pas devant un voyage au del ds mers; elle voulait
avoir justice d'une odieuse mystification et, en poursuivre l'auteur,
ft-il cach dans les entrailles de la terre.

Parmi les personnes que cette catastrophe avait galement frappes
figurait en premire ligne Anselme. Non-seulement la disparition de
Granpr lui enlevait son tat, mais elle ruinait sa famille et celle de
sa fiance. La fortune des maisons Falempin et Lalouette s'tait, grce
 lui, engloutie dans les coffres de l'homme d'affaires, et n'tait plus
reprsente que par des chiffons de papier, sans garantie comme sans
valeur. La liquidation de cette entreprise devait laisser une perte
norme, peut-tre totale. Anselme en frmit d'effroi: l'ide de la
privation, la perspective de la misre lui taient intolrables.

Il se trouvait sous l'empire de ce sentiment, lorsque Suzon vint un jour
le trouver dans les bureaux de Granpr o il errait encore comme une me
sur les bords de l'Achron. Depuis plus d'une semaine Anselme n'avait
point paru aux Thernes: de la part d'un fianc, cette absence n'tait
pas naturelle. L'poque assigne  la clbration du mariage se
rapprochait; il fallait s'entendre pour les derniers prparatifs. Tel
tait le motif qui amenait Suzon. Il s'y en joignait un autre, quoique
plus vague. Quelques bruits de la catastrophe de Granpr avaient franchi
l'enceinte des barrires, et le pre Lalouette tenait  savoir quel
crdit ils mritaient et quelle en tait l'origine. Ce n'est pas qu'il
les crt fonds: il se fiait  la surveillance d'Anselme. Cependant il
n'tait pas fch de s'assurer des faits. Enfin, Suzon, faut-il le dire,
avait, en dehors des inquitudes du vieillard, des soucis qui lui
taient personnels: elle ne pouvait s'expliquer l'abandon o la laissait
Anselme, et voulait  tout prix s'affranchir des tourments de
l'incertitude.

En la voyant entrer dans les bureaux dserts, aussi jolie quoique moins
rieuse que de coutume, le gros garon ne put se dfendre d'un moment
d'embarras. La prsence de Suzon tait pour lui un reproche; un remords
secret s'y attachait. Il se remit nanmoins et affecta une gaiet que
dmentaient ses douleurs secrtes:

--Eh bien, petite, lui dit-il, toi ici? que viens-tu chercher dans ces
environs et si loin des Thernes?

--Vous me le demandez, monsieur Anselme? rpliqua la jeune fille, dont
les joues se couvrirent d'une rougeur pudique.

--C'est juste, dit le jovial, garon prenant la main de sa fiance, je
suis dans mon tort. Voici bien longtemps que je n'ai pris le chemin de
la barrire. Mais il est arriv tant de choses depuis ces huit jours!
Dieu sait dans quel tat j'ai eu ma pauvre tte. Autant dire que le ciel
nous est tomb sur les paules, mon enfant. Tiens, regarde, ne
voil-t-il pas un bel tablissement?

--Il serait vrai, s'cria la jeune fille en joignant les mains avec
pouvante, ce que grand-pre craignait!

--Oui, dit Anselme rpondant  sa pense, oui, voil o nous en sommes.
Je reste seul ici avec mon plumeau; plus que a de mobilier. Dans quatre
jours on aura vendu ces chaises, ces tables, ces bureaux, et puis, mon
enfant, tout sera sold. C'est gal, ils n'en seront pas quittes comme
cela. J'irai me plaindre au roi; je ferai une ptition aux chambres. On
ne me roule pas comme a, moi. Ah! mais!

--Et l'argent de grand-pre? dit timidement la jeune fille.

--Il court les champs, ma pauvre Suzon, rpliqua Anselme avec un accent
mlancolique. Oh! le pandour! Moi qui avais tant de confiance en lui.
C'est son potage qui m'a tromp: le sclrat connaissait mon faible. Un
fier gueux, va. Mais on faisait joliment le bouillon chez lui.

--Mon Dieu! mon Dieu! le pauvre grand-pre! rpliqua la jeune fille qui
s'oubliait pour ne songer qu'au vieillard; pourvu qu'il n'en prenne pas
le mal de la mort.

--Bah! Suzon, rpliqua Anselme, faut pas avoir de ces frayeurs-l. Les
vieux, c'est trs-dur; a a l'me cheville dans le corps. Et puis
celui-l a tant pass de mauvais jours!

C'est moi qui suis  plaindre: me voil sans place, sans rien, sans
compter cet ordinaire qui me refaisait  vue d'oeil. Ah! le chenapan! si
jamais je le rattrape!

--Enfin, dit Suzon comme pour chasser une ide importune, oublions cela;
nous travaillerons un peu plus, voil tout. On peut tre heureux sans
argent, n'est-ce pas, Anselme, quand on s'aime? ajouta-t-elle en
rougissant de plus en plus.

--Sans doute, reprit le jeune homme videmment embarrass; quand on
s'aime, c'est beaucoup.

--Tu verras comme je suis vaillante  la besogne, dit la jeune fille en
lui serrant la main. Aimer et travailler, c'est la vie!

--Oui, oui, dit Anselme, dont la contenance tait de plus en plus
emprunte, Aimer et travailler! mais un peu d'argent n'y gte rien.
Laisse-moi me retourner, et nous verrons.

Ces paroles agirent sur la jeune fille comme un brusque rveil aprs un
songe caressant. Elle leva les yeux vers son fianc, et d'une voix
pleine d'angoisses:

--Nous verrons! s'cria-t-elle; qu'est-ce que cela veut dire?

Anselme se trouvait forc dans ses derniers retranchements. Il et voulu
mnager le coeur de Suzon, et l'accoutumer par degrs  ce qu'elle
allait entendre; mais l'entretien avait tourn d'une manire si brusque,
qu'il ne lui tait plus possible de reculer. Il prit les deux mains de
la jeune fille et lui dit:

--coute, ma petite, il faut de la raison ici-bas. Je t'aime, tu le
sais, et je n'en aime point d'autre; mais que veux-tu que nous fassions
en mnage sans le premier liard pour le monter?

--O mon Dieu! mon Dieu! s'cria Suzon fondant en larmes.

--Un peu de bon sens, mignonne, un peu de bon sens. Ne pleure pas comme
une Madeleine. Voyons, je t'en fais juge. Une supposition que nous voil
maris. Tu travailles comme une lionne; moi, j'abats de la besogne 
plaisir; c'est bien. Nous vivotons; il y a de quoi garnir le pot-au-feu.
Tant qu'on se porte bien et qu'on n'est que deux, les choses vont. Mais
qu'il vienne des enfants, et tu verras la misre fondre sur notre pauvre
mnage.

--Mon Dieu! disait Suzon l'coutant  peine, tirez-moi de ce monde: je
n'ai plus rien  y faire.

--tre malheureux soi-mme, ajouta Anselme, c'est triste; mais crer de
pauvres tres qui n'ont pas demand  y venir, et cela pour les
condamner  la faim,  la soif,  toutes les privations possibles et
imaginables, c'est de la mauvaise besogne. Suzon, crois-moi, il vaut
mieux attendre.

--Vous l'entendez, mon Dieu! s'cria la jeune fille inonde de larmes et
poussant de longs sanglots.

--Au fait, qu'est-ce que je le demande, Suzon? poursuivit le jeune
homme; un peu de temps, voil tout. Que je me retourne seulement, et
puis nous verrons. Voyons, petite, a n'a pas de bon sens de pleurer
ainsi. Sois raisonnable, allons.

Il chercha  la consoler, mais la blessure tait trop profonde. Suzon le
quitta dsespr, et en arrivant aux Thernes elle portait encore les
traces de cette terrible preuve. Le pre Lalouette s'en aperut et
l'interrogea doucement. La jeune fille rsista d'abord et ne rpondit
que par un dluge de larmes; puis, gagne par les caresses du vieillard,
elle en vint  une confidence complte, raconta l'entretien qu'elle
avait eu, et rapporta avec une grande sincrit les paroles de son
fianc. Tout entire  son propre chagrin, elle ne put remarquer
l'impression douloureuse que ce rcit causait au vieillard; confuse et
les yeux baisss, elle donnait un libre cours  ses aveux. Seulement,
quand elle eut achev, elle releva la tte comme pour demander grce, et
s'aperut du changement qui venait de s'oprer sur le visage de son
interlocuteur. Dans ses traits dcomposs, on pouvait reconnatre une
grave altration qui venait de se dclarer d'une manire soudaine. La
secousse avait t trop forte pour un septuagnaire.

--Qu'avez-vous, grand-pre? dit Suzon en se prcipitant vers lui.

--Rien, ma petite, rpondit le vieillard d'une voix faible et en
essayant de lui sourire.

--Mon Dieu, si! vous avez quelque chose! s'cria la jeune fille; vous
tes ple comme si vous alliez passer. Et c'est moi qui vous ai fait du
mal?

--Non, mon enfant, non, dit doucement le vieillard.

--Mais si! mais si! grand-pre, ajouta Suzon. Il ne manquerait plus que
cela. J'irais me jeter la tte la premire dans un puits. Malheureuse!

Le vieillard essaya de la consoler et gagna sa chambre en s'appuyant sur
elle. Il se mil au lit et ne devait plus s'en relever. La fivre
s'empara de lui, puisa les forces vitales et le conduisit au tombeau au
bout de quelques jours. Csar Falempin ne quitta pas un seul instant son
vieil ami; il fut son mdecin, son garde-malade, son lgataire. Dans les
moments lucides, le pre Lalouette s'inquitait de sa petite-fille et se
lamentait  la pense de la laisser seule, sans appui, sans ressources.

-Que va-t-elle devenir? disait-il, en proie aux ardeurs de la fivre.

Csar avait cherch  loigner plus d'une fois la pense du vieillard de
cette proccupation, mais toujours sans succs. C'tait l'ide fixe de
Lalouette, il y revenait  chaque instant, Falempin ne voulut pas que
les adieux de son ami fussent empoisonns par ce regret; il se dvoua.

--Lalouette, lui dit-il, sois tranquille, tout cela s'arrangera au
mieux. Un peu de calme, mon vieux, ne t'agite pas tant.

--Quand ma pauvre Suzon va rester seule! est-ce possible? rpliqua le
vieillard.

--coute, Lalouette, dit Falempin, nous ne sommes pas riches, ma vieille
et moi: ce sclrat d'industriel nous a ruins de fond en comble; mais
nous sommes encore verts, Dieu merci, et le courage ne nous manque pas.
Point de charges, point d'enfants, un mobilier assez propre et quelques
cus cachs dans les bas de ma vieille, qui a la manie des petits
pcules. Bref, a peut marcher pour deux; et quand il y en a pour deux,
Lalouette, il y en a pour trois. Suzon viendra chez nous: elle sera de
la Famille.

--Bien vrai, Csar? dit le vieillard en trouvant la force de se mettre
sur son sant; bien vrai? ajouta-t-il d'une voix attendrie et
suppliante.

--Je l'adopte, dit solennellement Falempin, et dshrite mon neveu.
Suzon sera notre fille. Mais recouche-toi, vieux, tu es bien ple.

--Ah! maintenant, dit Lalouette en se laissant arranger dans son lit,
maintenant je puis mourir. Ma pauvre enfant a une famille. Merci, Csar,
tu es un grand coeur.

Ce furent ses derniers mots; il s'endormit, dans la nuit mme, du
sommeil ternel, en tenant la main de son ami serre dans les siennes.



XVI

Les suites de l'orage.


Paul Vernon se consolait de l'chec industriel qu'il avait essuy 
Madrid en se livrant  une excursion pittoresque dans les provinces de
la Pninsule. L'Andalousie l'attirait surtout: les potes en ont tant
parl!

Il comptait y trouver des villageoises sous la jupe de satin, des
paysans en culotte de velours, et des athltes clbres dans les combats
de taureaux; il n'y vit que des contrebandiers arms d'escopettes, des
mendiants en haillons et des moines couverts de scapulaires. Ce sont de
ces tours que joue la divine posie. Elle prend volontiers les marcages
pour des eaux vives, les jachres pour des prs, les bruyres pour des
sycomores. Grce  l'clat de son prisme, tout oeil est noir et
brillant, toute forme souple et arrondie, tout, visage idal. Il est
doux de vivre sous l'empire de ces chimres; il est toujours tmraire
de les pntrer. Tel fut l'avis de Paul quand il foula le sol poudreux
de l'Espagne et en gravit les chemins escarps. Au bout de six semaines,
il demandait grce: il tait las de ces auberges o, l'argent  la main,
on pouvait mourir d'inanition; de ces grabats peupls de commensaux
incommodes, de cette cuisine cre et odorante qui rvoltait ses sens
dlicats.

Ce fut donc avec un vritable plaisir qu'il se retrouva dans un port de
mer espagnol et monta sur le bateau  vapeur qui devait le ramener en
France. Cette absence avait nanmoins assez dur pour amener un
changement complet dans la position des personnes auxquelles son sort
tait li. Granpr avait disparu, la baronne courait  sa recherche;
plus d'amis, plus de protecteurs; Paul restait seul, livr  ses propres
ressources. Son premier mouvement fut d'aller vers sa cousine, mais
l'orgueil et le calcul le retinrent. Il lui rpugnait de se montrer sous
le coup d'esprances dues, de donner le spectacle de son
dsappointement. Dans l'heure des illusions, il avait montr une
confiance tellement fanfaronne, port si haut ses prtentions, que
l'chec en tait plus humiliant et la chute plus douloureuse. Il aimait
mieux dvorer cela en silence, panser ses plaies sans tmoins. D'un
autre ct, dans quel dessein erait-il retourn vers sa cousine? Les
vnements n'avaient-ils pas bris sans retour le rve de leur jeunesse?
Pourquoi troubler dsormais son repos et agiter son imagination?
N'tait-il pas plus sage de laisser s'teindre cette passion ne en des
temps plus heureux et que les vnements avaient assombrie? Ainsi
calculait le prudent jeune homme.

Combien les penses d'Emma taient diffrentes! Riche, elle avait aim
son cousin; pauvre, elle l'aimait. La fortune n'avait rien ajout  son
affection; la pauvret n'en pouvait rien distraire. Incapable de calcul,
elle tait confiante comme toutes les mes pures et grandes. Un instant,
la scne du jardin avait tourment son coeur, elle avait senti
l'aiguillon envenim de la jalousie; mais Muller s'tait appliqu 
claircir ce que l'aventure avait d'obscur ou de mystrieux, et ce
nuage, sans se dissiper entirement, ne pesait plus d'une manire aussi
menaante sur l'horizon de leurs amours. Emma attendait Paul pour lui
demander une explication sincre. Son brusque dpart l'avait surprise
sans l'inquiter: Muller le justifiait par une ncessit imprieuse, et
c'est ainsi que cette me aimante se berait dans sa candeur et dans ses
illusions.

Cependant, la mort du gnral avait exig d'Emma quelques soins,
quelques proccupations. Il s'agissait de savoir o en tait son
hritage. Avant le dpart de la baronne, Muller n'et pas os confier 
d'autres mains les intrts de son ive, ni prendre un parti au sujet
de la succession. Un sentiment de dlicatesse, excessif peut-tre, l'en
empchait. Mais lorsque Granpr, et, aprs lui, lonore, eurent
disparu, il comprit qu'un plus long dlai pourrait compromettre
jusqu'aux dbris de la fortune d'Emma, et il alla consulter le notaire
du gnral. C'tait un homme probe, dvou, qui accepta cette tche
ingrate et se mit sur-le-champ  l'oeuvre. Le rsultat de ses recherches
fut dsesprant. D'un coup d'oeil il sonda le gouffre de dilapidations
et d'iniquits ouvert sous les pas du baron ds les premiers jours de sa
maladie, et qui, au moment du dcs, aboutissait  une spoliation
complte. Sans doute un recours aux tribunaux et fait justice des
fripons, mais le principal coupable tait en fuite et sous le coup d'une
dconfiture scandaleuse. La vente des biens tait inattaquable; aucune
formalit n'y manquait. Les pouvoirs donns taient rguliers, les
quittances explicites, enfin l'alination entire, formelle,
irrvocable. Il fallait se rsigner en silence et passer condamnation.
De cet immense hritage, il ne restait rien qu'un petit immeuble,
l'htel du faubourg du Roule et quelques terrains adjacents. Encore
tait-ce l-dessus que pesait le douaire d'lonore. L'inscription
lgale et gnrale qui rsultait  son profit des clauses de son acte de
mariage, et qui avait pour garantie tous les immeubles du baron, s'tait
en dfinitive cantonne, par suite d'alinations successives, sur ce
dernier dbris de sa fortune. L'actif de la succession ne se composait
donc que de la diffrence entre le chiffre du douaire et le prix de
l'htel.

Heureusement pour Emma, son pre s'tait montr fort rserv dans les
obligations volontaires qu'il avait prises en signant le contrat de
mariage d'lonore. On et dit qu'une dfiance instinctive, qu'un
pressentiment secret lui conseillaient alors de se tenir sur ses gardes.
Il n'avait reconnu  sa femme qu'un douaire de 80,000 francs, libralit
peu en rapport avec son opulence et ses habitudes de grandeur. Il se
rservait de complter par des dispositions testamentaires ce que cet
acte laissait d'inachev, et de mesurer ses gnrosits aux vnements.
Ainsi la somme de 80,000 francs restait seule inscrite: il est vrai que,
pour le reste, la baronne s'tait paye de ses mains. L'avis du notaire
fut de procder  une vente immdiate de l'immeuble, afin d'assurer la
position d'Emma. Situ dans un quartier un peu loign, l'htel, quoique
tendu et occupant beaucoup d'espace, n'avait pas une valeur
considrable. L'enchre publique devait emporter le prix entre 150 et
160,000 francs. C'tait 70,000 francs que la jeune fille allait
retrouver pour son dernier appoint.

Ces dtails navraient Muller. Quand il les recueillit de la bouche du
notaire, des larmes s'chapprent de ses yeux. Il y avait douze ans de
cela, le gnral s'tait ouvert  lui sur sa fortune; elle s'levait
alors  trois millions! De trois millions descendre  70,000 francs,
quelle pouvantable chute! Emma seule n'en tait point, affecte; son
courage ne s'effrayait pas de la privation, sa simplicit la mettait
au-dessus des checs de l'orgueil. Elle et t aussi grande que la
fortune; elle se sentait plus forte que la pauvret.

Dj, au milieu des premiers embarras, elle avait su prendre quelques
mesures dcisives. Le brusque dpart de la baronne avait laiss l'htel
sans matre et sans direction. Emma procda  une rforme complte,
congdia la domesticit, et mit les choses sur le pied de l'conomie la
plus stricte. Les voitures furent vendues, les chevaux aussi: tout le
luxe d'une grande existence fut supprim. Csar Falempin et sa femme
restrent seuls pour garder la loge et montrer l'htel aux personnes qui
viendraient le visiter.

Ces braves gens avaient alors chez eux la petite Suzon. Emma l'aperut
un jour, fut enchante de son visage, et offrit de la prendre  son
service. Cet arrangement convint  tout le monde et  Suzon plus qu'
personne. Sa matresse avait des airs si engageants et un coeur si bon!
Suzon, de son ct, tait si laborieuse, si attentive! Dsormais, le
soin du mnage roula sur elle, et il fallait voir comme tout marchait.

Une seule chose inquitait alors Emma: c'tait le long silence de Paul.
Les semaines, les mois s'coulaient sans que le voyageur donnt signe de
vie. Point de nouvelles, point de lettres. La jeune fille s'en affectait
souvent.

--S'il tait mort! disait-elle  son prcepteur. L'Espagne est infecte
de bandits! Si on l'avait assassin!

Muller recommenait son rle laborieux et trouvait rponse  tout.
Jamais patience ne fut plus infatigable.

--C'tait bon pour l'Espagne d'autrefois, disait-il avec un accent plein
de bonhomie; mais aujourd'hui, mon enfant, il n'y a plus de bandits
nulle part. D'ailleurs, s'il arrivait un malheur, les journaux
l'annonceraient. N'annoncent-ils pas tout ce qui se passe et mme un peu
ce qui ne se passe pas?

--Point de lettres pourtant, ajoutait Emma avec un petit geste
d'impatience; pas une ligne, pas un mot.

--La poste est si mal servie en Espagne, rpliquait Muller. Tout s'y
gare; il ne faut s'tonner de rien.

Le bon Allemand ne se lassait pas; il poussait le mensonge jusqu' ses
dernires limites. Jamais une rougeur ne vint le trahir: il s'tait fait
un front d'airain. Tant que Paul Vernon fut absent, sa tche, sans tre
aise, n'offrait pas de difficults insurmontables. Il s'tait fait 
ces allures et avait pris toute l'assurance d'un personnage de comdie.
Mais lorsqu'il eut appris l'arrive du jeune homme, il se troubla; son
sang-froid ne fut plus le mme. Un moment il espra que Paul viendrait
rendre visite  sa cousine, ne ft-ce que pour la consoler. Il attendait
au moins de lui ce tmoignage d'affection; son attente fut trompe; le
jeune homme ne vint pas. Bless de cette froideur, il recourut  des
moyens dcisifs; il alla trouver Paul. Celui-ci l'accueillit avec
embarras et ne rpondit  ses reproches que par des refus formels.
Muller voulut insister; le jeune homme le prit sur un ton trs-haut et
s'oublia jusqu' prononcer des paroles vives. C'tait combler la mesure;
le pauvre Allemand sortit boulevers et le coeur plein d'amertume.

--Malheureux! s'criait-il en descendant l'escalier, voil comment le
sicle vous a faits; l'gosme vous touffe. Il n'est pas un de vos
pores qui ne le distille. Tout est convenance et intrt: rien ne part
du coeur. Vous rglez vos actions avec une sagesse presque fatale; tant
pis pour les coeurs que vous broyez. Bien dupe qui se dvoue! tel est
votre cri. O gosme, gosme!

Quand Muller revit Emma, aprs cette dernire preuve, il fut tent de
changer avec elle de tactique, et de l'accoutumer peu  peu au
dlaissement qui l'attendait. Il sentait bien que tous ses efforts pour
conjurer ce coup de foudre ne l'empcheraient pas,  un jour donn,
d'clater sur la tte de la jeune fille, et il esprait amortir ainsi le
choc. Cependant, au moment o il allait commencer cette triste
confidence, une angoisse indfinissable s'empara de lui et paralysa ses
forces. Emma s'en aperut:

--Bon ami, s'cria-t-elle, comme vous voil mu! Je parie que c'est une
bonne nouvelle que vous m'apportez. Paul est de retour?

Et, en rptant ce dernier mot, la jeune fille se mit  sauter autour de
la chambre, prise d'une folle gaiet. Cette scne fit avorter les
rsolutions du bon Allemand; il ne se sentit pas le courage de changer
cette joie en dsespoir. Chaque jour d'illusion tait autant de gagn
sur le malheur; il aima mieux laisser au hasard le soin de frapper la
victime.

Ce triste moment ne tarda pas d'arriver. Un soir d'automne et  une
heure indue, un grand bruit de voiture se fit entendre  la porte de
l'htel, et une main branla le marteau avec une force qui annonait la
prsence d'un matre. Falempin reposait dj aux cts de sa moiti.

--Entends-tu, Csar? lui dit sa femme.

--Si j'entends? rpliqua le concierge; faudrait avoir des oreilles de
veau marin pour ne pas entendre. Ils ont dracin le marteau.

--Qui diable a peut-il tre? poursuivit l'ex-cantinire. A ces heures,
Dieu Jsus! Minuit moins le quart. Prends tes prcautions, Csar; n'y va
pas sans ton sabre..

Le vieux soldat s'tait lev; et, aprs s'tre vtu  la hte, il s'arma
d'un falot et marcha vers la porte:

--Qui est l? dit-il en dployant tous ses moyens de baryton.

--C'est moi, Falempin, rpondit une voix claire et sonore. Ouvrez
sur-le-champ.

--Misricorde! s'cria le concierge, c'est madame la baronne.

Il s'empressa d'ouvrir, et la porte donna passage  une calche de
voyage d'o lonore descendit avec l'air de majest qui lui tait
habituel.

Une femme de chambre et un valet taient avec elle.

Ils aidrent Falempin  dcharger la voiture. La baronne ne voulut
dranger personne dans la maison; elle se retira dans sa chambre, se fit
dshabiller et se mit au lit. Une demi-heure aprs, le silence se
rtablit, et Csar regagna sa couche en proie  des rflexions
tumultueuses. Que signifiait ce retour? La baronne le garderait-elle?
Comment s'entendrait-elle avec mademoiselle Emma? Ces divers problmes
occuprent le vieux soldat jusqu'au moment o la fatigue fut la plus
forte et entrana sa pense vers la rgion des songes.

Le lendemain, l'aspect de l'htel avait chang de nouveau. On voyait que
l'oeil du matre y tait revenu. lonore ne semblait pas accepter cette
abdication  laquelle Emma s'tait si facilement rsigne; elle remit
les choses sinon sur le pied o elles taient autrefois, du moins dans
un tat convenable. La livre fut rappele en partie; on eut chevaux et
voiture. Dans la journe, un peu de mouvement se fit sentir dans
l'htel; il y eut quelques visites, des alles et des venues. Emma,
quoique tonne de ce retour, s'tait empresse d'accourir prs de sa
belle-mre. Celle-ci reut la jeune fille avec une bienveillance froide
et mme un peu contrainte.

--L'htel est en vente, lui dit-elle; vous vous tes bien presse, Emma.

--Madame, rpliqua la jeune fille, j'ignore ce qui s'est fait. Vous
savez combien je suis peu au fait de ces choses.

--C'est bien, dit la baronne d'un ton passablement sec; je verrai votre
homme d'affaires. Il ne faut pas que cette proprit sorte de la
famille.

L'entretien se termina sur ces mots. Emma remonta dans sa chambre, le
coeur gros, la tte malade. Il lui sembla que ce retour soudain tait le
prsage de quelque malheur. Pour la premire fois de sa vie elle prouva
un sentiment de curiosit. Parmi les pices qu'elle occupait, il en
tait une qui donnait sur la cour de l'htel. Jamais Emma ne s'y tenait;
elle tait froide, triste, presque dmeuble. Ce jour-l elle ne quitta
pas cet observatoire, curieuse de surveiller les mouvements de la
maison. Elle vit arriver un  un les fournisseurs ordinaires de la
baronne, qui voulait suppler sur-le-champ aux vides causs par son
absence; ces dtails intressaient la jeune fille. Vers le soir pourtant
elle allait quitter son poste, quand un jeune homme dboucha de la porte
de l'htel et gravit hardiment le perron.  cette vue, un nuage passa
sur les yeux d'Emma; elle se sentit dfaillir. C'tait Paul, c'tait son
cousin. Qu'on juge de son motion! Avec la rapidit de l'clair, elle
s'lana vers l'escalier pour l'attendre; ses membres tremblaient, son
coeur battait comme s'il et voulu rompre sa poitrine. Emma ne doutait
pas que son cousin ne vnt pour elle. Sans doute il arrivait d'Espagne
et n'avait rien eu de plus press que d'accourir. Hlas! son attente fut
trahie; Paul se dirigea vers l'appartement de la baronne.  cette vue,
elle faillit mourir. Plonge dans une douleur morne, elle attendit
pendant trois heures sur l'escalier, froide, extnue, agonisante, le
moment o il s'en irait. L'espoir, ce dieu des coeurs aimants, la
soutenait encore. Il sortit sans songer  elle, sans lever mme la tte,
et quitta l'htel d'un pas dlibr. La jeune fille ne put rsister 
cette dernire preuve; elle s'vanouit sur les marches de l'escalier.



XVII

Une ide de Csar.


Le lendemain du jour qui suivit l'arrive de la baronne, Csar Falempin
se leva dans des dispositions presque solennelles. Son air tait grave,
son attitude recueillie. Il parcourait la loge dans tous les sens,
exhalait de profonds soupirs et attachait par moments sur le plafond des
yeux fixes et pensifs. videmment le vieux soldat tait la proie d'une
ide, d'une grande ide. On et pu le croire  la veille de sa bataille
de Pharsale, calculant s'il tournerait la position de l'ennemi ou s'il
le frapperait au visage. De temps en temps il s'arrtait d'une manire
brusque et relevait l'index en guise de dfi. Ce mange durait depuis
quelques minutes, lorsque sa mnagre le remarqua pour la premire fois.

--Qu'as-tu donc, Csar? lui dit-elle. Comme te voil effarouch; on
dirait que tu vas avaler de l'toupe et des lames de sabre. Tu es
tragique, mon vieux.

--Femme, rpliqua le soldat en empruntant les cordes les plus graves de
son organe, ne parlez pas avec lgret de ce que vous ignorez. Il y a
du grabuge dans l'air, voil ce qu'il vous suffit  savoir. Maintenant,
silence dans les rangs; j'ai  causer avec moi-mme.

Madame Falempin obit en pouse leve  l'cole de l'empire. Son
seigneur et matre avait pris l'accent des grands jours, celui qui ne
soutirait pas de rplique. Force tait de se rsigner; la mnagre s'en
vengea sur la besogne, qu'elle expdiait avec une ardeur qui ressemblait
 une revanche. La scne se prolongea ainsi, Csar rvant toujours, sa
femme poussetant les meubles, lavant sa vaisselle et soufflant ses
fourneaux. Enfin, quand l'heure du djeuner approcha, l'ex-cantinire
revint vers son mari, et, appuyant ses deux mains sur l'une de ses
paules:

--C'est donc bien svre, mon vieux? lui dit-elle de sa voix la plus
douce.

--Trs-svre, Cateau, rpliqua le soldat qui n'employait ce nom que
dans ses moments d'effusion: trs-svre! trs-svre!

--Alors, parle, mon mouton, dit la mnagre que la curiosit
aiguillonnait; il n'y  rien qui soulage autant.

--C'est de la fatalit! s'cria Csar. Trois fois dans la mme nuit!
Jamais rien de pareil, jamais!

--Voyons, mon homme, faut se dgorger! dit en insistant madame Falempin
autrement, a t'toufferait.

--Eh bien, femme, rpliqua le sergent, tu vas frmir jusque dans la
moelle de tes os. Autant vaudrait quatre batteries de canon en face. On
n'a pas d'ide de a!

--Mais, va donc! va donc! dit la vieille, que l'impatience gagnait.

--Il y a des moments dans la vie, ajouta mlancoliquement Falempin, o
je regrette de n'avoir pas t rti en gypte, gel en Russie, tordu 
Saint-Domingue par la fivre jaune, emport  Dresde par le typhus. Tous
ces moyens avaient du bon; le boulet seul valait mieux. Mais le boulet
m'en a toujours voulu: quand il me voyait, il passait  gauche. Un vrai
guignon!

--Allons, voil que tu retombes dans les humeurs noires, Falempin. Tu
auras fait quelque mauvais rve, dit la vieille femme.

Ces mots suffirent pour arracher Csar  son accs de misanthropie; il
se rveilla comme un malade dont on touche la plaie.

--Juste! Cateau, s'cria-t-il, un mauvais rve! Devine lequel! C'est 
ne plus vivre que de balles mches!

--Comment veux-tu que je devine, Falempin? Voyons, parle enfin,
dboutonne-toi.

--Femme, rpliqua Csar avec une solennit toujours croissante, pesez
bien ce que je vais vous dire. L'empereur est mcontent de moi.

--Mcontent de toi, l'empereur? dit la vieille.

--Mcontent de moi, ajouta Falempin, prenant une pose digne de la statue
de la Douleur; tout ce qu'il y a de plus mcontent: il me l'a fait 
savoir; c'est son dernier mot,  cet homme. Si j'tais mort  Lobau au
moment o il me tira la moustache, j'emportais son estime  jamais.
C'tait de la chance! Aujourd'hui je suis mal dans ses papiers. Il m'a
mis  l'ordre du jour de l'autre monde; il est mcontent de moi. C'est 
se faire sauter le crne.

--Bah! un cauchemar, dit madame Falempin, quelque chose qui t'aura pes
sur l'estomac, mon bonhomme. Si l'on s'affectait de ces misres...

--Non, Cateau, reprit Falempin, l'empereur ne se drange pas pour rien.
Ds le moment, qu'il s'y met, c'est qu'il a ses motifs. Il n'y avait
qu' voir son air; c'tait cassant au possible. Trois fois il est venu,
et chaque fois son oeil m'entrait dans les chairs; j'aurais autant aim
la lame d'un sabre. Ensuite il levait le doigt comme s'il et voulu me
dire de soigner un peu mieux mon fourniment. Je connais a; il a quelque
reproche  me faire. Trois fois dans une nuit! juge donc. Il faut que
j'aie mrit d'tre fusill.

--Mais, mon Dieu, moi aussi j'ai vu souvent l'empereur, dit madame
Falempin, et il n'avait pas toujours l'air aimable. Un rve! c'est si
bizarre!

--Cateau, dit Csar en suivant sa pense, je vous rpte que l'empereur
a toujours ses motifs. Il m'a menac du doigt; ce n'est pas le geste
d'un homme satisfait. Peut-tre est-il mcontent de ce que je n'ai pas
rempli les dernires volonts de mon, gnral. Le gnral s'est plaint 
l'empereur,--quoi de plus naturel!--et l'empereur, qui n'a rien  lui
refuser, est venu me signifier la chose. Pour sr, ils me boudent  eux
deux, et quand j'irai l-bas je me trouverai cass au corps ou renvoy
avec la cartouche jaune. C'est dur pour un ancien; j'ai envie d'en finir
pour aller m'expliquer avec eux.

Madame Falempin eut beau insister sur la vanit des songes et le peu
d'importance qu'il faut y attacher, Csar n'en voulut pas dmordre: il
se crut frapp de la disgrce de l'empereur. Au djeuner, il ne mangea
que du bout des lvres et ne se laissa pas mme tenter par une bouteille
de vin vieux que sa mnagre lui servit comme un remde souverain contre
les mauvais rves.

Le concierge s'imaginait que l'empereur et son gnral attendaient
quelque chose de lui. Quoi? il l'ignorait; seulement il avait la
conviction qu'ils comptaient sur leur vieux sergent. De l une
proccupation qui pouvait prendre tous les caractres de l'ide fixe et
troubler le cerveau du brave Falempin. Quand le djeuner fut achev, il
quitta la loge et se dirigea vers l'htel. Sa besogne l'y appelait
souvent; personne n'avait  s'inquiter de sa prsence. C'est  lui
qu'tait chue la surveillance de l'entretien des btiments; on tait
accoutum  le voir aller et venir. Csar marcha droit vers
l'appartement du gnral, qui tait ferm depuis le jour o le magistrat
du ressort en avait achev l'inventaire. Une fois entr; il ferma
soigneusement la porte afin de n'tre pas troubl dans ses mditations.
En y pntrant; il n'avait qu'un seul but, celui de se recueillir et de
s'inspirer de l'aspect des lieux. Il lui semblait que son gnral ne le
laisserait pas ainsi dans l'embarras et lui suggrerait quelque
expdient. Le lit sur lequel il avait rendu le dernier soupir, le
fauteuil tmoin de sa longue agonie, tout devait lui rappeler des
souvenirs bien chers et porter peut-tre le calme dans son esprit.

La chambre du mort se trouvait dans le mme tat qu'au jour du dcs;
l'abandon et le dsordre y rgnaient sans partage. Les dtails qui
trahissent le sjour d'un malade y figuraient encore; c'tait une
infirmerie o il ne manquait gure que le patient. Csar examina tout
avec motion; il croyait voir son gnral assis sur ce fauteuil ou
tendu sur ce lit de repos; il se rattachait par la pense aux scnes
dont il avait t tmoin,  leur dernire entrevue,  la confidence
qu'elle amena,  la nuit douloureuse o il s'inclinait devant son
cadavre. Les volets extrieurs de la pice, avaient t ferms et ne
laissaient pntrer qu'un demi-jour, doux et mlancolique.

Falempin resta pendant plus d'une heure sous le coup du premier
attendrissement. Peu  peu les angoisses de son rve s'effacrent pour
faire place  des impressions plus douces. Il se sentait plus  l'aise,
moins enclin  douter de son innocence. Il s'interrogeait et se prenait
 croire qu'il n'tait pas le plus coupable des hommes et que l'empereur
avait voulu seulement l'prouver.

--A la bonne heure! se dit-il. Mais n'empche que c'est un peu fort 
lui de s'tre drang trois fois pour faire droguer un vieux lapin. Je
persiste  croire qu'il y a un motif.

Au moment o il achevait ces mots, ses yeux se portrent vers la fatale
armoire o le gnral avait dpos la somme qu'il voulait soustraire 
ses spoliateurs.

--Si je cherchais encore, pensa Falempin. Le jour du dcs j'avais les
yeux en papillote; si par hasard j'avais mal fouill! Ce serait curieux
tout de mme.

Il ouvrit l'armoire avec prcaution et dans le demi-jour chercha en
ttonnant l'endroit o se trouvait la prcieuse cachette. Elle tait
ferme, rien n'indiquait qu'elle et t viole. Csar eut beaucoup de
peine  retrouver le ressort qui, en jouant, mettait l'intrieur 
dcouvert. Ce ne fut qu'aprs beaucoup d'essais qu'il y parvint. Enfin,
la coulisse se mit en mouvement, et le concierge put de nouveau sonder
les profondeurs de ce mystrieux rduit. Il y passa la main dans tous
les sens, suivit les parois des compartiments, examina les rainures,
chercha  s'assurer qu'un second secret ne conduisait pas  un double
fond; enfin, il procda  cette recherche avec l'attention la plus
minutieuse. Les rsultats furent les mmes qu'au premier jour; les
billets de banque ne s'y trouvaient plus, et l'migration de ce dpt
devait tre antrieure  la mort du baron.

Un peu dcourag, Csar ferma l'armoire, et reprit son attitude pensive.
Le lit du mort tait sous ses yeux, et Falempin semblait demander au
chevet o son gnral avait exhal le dernier soupir le secret qu'il
emportait dans la tombe. Par le fait de cette illusion qui nat de
l'intensit de la pense, il voyait l le cadavre, dj froid, et anim
seulement de quelques mouvements convulsifs. Ce fut alors, et pour la
premire fois, qu'il se souvint d'une circonstance, singulire et dont
il s'tait peu proccup. L'attitude du dfunt, la position des membres,
l'espce de vie galvanique qu'ils avaient conserve, indiquaient que la
mort l'avait surpris au moment o il dirigeait ses mains du ct de la
muraille.  peine Csar eut-il conu cette ide, qu'il courut vers le
lit et le bouleversa; il pensait que le gnral avait pu, vers sa
dernire heure, chercher, pour son riche dpt, un asile plus sr et
cacher les billets de banque, soit sous les matelas, soit sous le chevet
mme. Il fouilla tout avec soin, ramena le lit vers l'intrieur de la
chambre, de manire  ce que rien ne pt lui chapper, ouvrit les volets
extrieurs afin de poursuivre cette opration au grand jour. Peine
inutile! soins infructueux! Le trsor ne se retrouva pas.

Csar se retourna alors du ct du mur; il tait lisse, et la tapisserie
n'offrait pas de solution de continuit. Seulement, un soubassement en
boiserie rgnait dans l'tendue de la pice. On sait, que les
constructions anciennes ont presque toutes de ces soubassements fort
levs, tantt garnis d'une plinthe, tantt orns d'une petite
dcoration. Celui-ci allait presque  hauteur d'appui, et formait au
point du raccord une sorte de corniche. La boiserie tait vieille, et le
jeu des pltres l'avait repousse en divers endroits de manire 
mnager des ouvertures assez larges entre les parois du mur et les
panneaux des soubassements. Le hasard voulut que Csar jett les yeux
sur ces interstices, dont la plus considrable se trouvait  la hauteur
du lit. Il lui sembla, dans la pnombre, apercevoir quelques chiffons
d'un papier soyeux et souple. Ce fut un trait de lumire; il y plongea
les doigts avec une motion indicible, s'y prit avec mnagement, et
finit par amener au jour un billet de banque. O joie inespre! le nid
tait trouv; les 300,000 francs taient l.

Quand Csar se fut assur de sa dcouverte, le coeur lui battit si
violemment, qu'il ne put poursuivre; il se vit oblig de s'asseoir. Un
nuage passa devant ses yeux; un bourdonnement confus fatigua ses
oreilles. Il lui fallut quelques minutes pour s'habituer  sa joie et
supporter son bonheur. Ds que cette motion se fut calme, il se remit
 la besogne: elle tait assez difficile. Les billets de banque avaient
gliss dans l'ouverture, et plusieurs taient profondment engags. Les
retirer un  un exigeait trop de soin, et Falempin tait press d'en
finir. Aprs avoir bien calcul ce qui lui restait  faire, il prit un
parti dcisif, sortit de l'appartement du baron, en emporta la clef, et
retourna dans sa loge. Sa femme, le voyant revenir presque hors de lui,
ne put retenir un cri:

--Jsus Dieu! Csar, s'cria-t-elle, d'o viens-tu? Tu as l'air d'un
dterr.

--Chut! femme, lui rpondit-il en lui mettant la main sur la bouche.
Tout est sauv.

--Mais encore? dit en insistant la mnagre.

--Chut, te dis-je, pas un mot, ajouta Csar. L'empereur a joliment bien
fait de me rclamer. Nous tenons le pot aux roses, Cateau. Dieu! quel
jour!

--Il est fou, pensa sa femme. Pauvre cher homme!

Tout en parlant, Csar avait cherch dans son coffre aux outils une
forte hache, et, ainsi arm, il regagna l'htel. Les valets taient
ailleurs; il put rentrer dans l'appartement du gnral sans avoir t
aperu. Son intention tait d'abord de n'agir sur la boiserie qu'au
moyen de peses lentes et douces; il ne voulait pas attirer les gens de
la maison et donner l'veil  la baronne. Mais l'oeuvre de menuiserie,
quoique ancienne, tait solide; elle tmoignait de la conscience de
l'ouvrier qui l'avait confectionne. Csar s'y puisa en vains efforts
tant qu'il voulut procder par des coups amortis. Quand il vit cela, il
n'hsita plus, frappa avec vigueur et fit voler en clats la vnrable
boiserie. L'asile des billets de banque fut viol et on les vit bientt
voltiger de toutes parts.

Falempin les recueillait par liasses et les mettait en sret. Il
parvint de la sorte  retrouver le dpt tout entier. Ce travail de
dcouverte venait de finir quand la baronne entra dans la chambre.
Avertie par le bruit, elle accourait.

--Que signifie ce tapage? dit-elle; est-ce que vous tes fou, Falempin?
vous dmolissez la maison!

--Pardon! madame la baronne, rpondit le concierge; voil que c'est
achev. C'tait une opration ncessaire. Excusez-moi. lonore
regardait d'un oeil inquiet le concierge qui ramassait les dernires
valeurs parses sur le parquet.

--Que prenez-vous l? dit-elle.

Elle avait reconnu des billets de banque, et  cette vue sa cupidit
s'tait veille; elle devina tout.

--Mon Dieu, rien, madame la baronne, rpliqua Falempin, qui avait
retrouv son sang-froid en face du danger; quelques chiffons de papier
que m'avait recommands le gnral.

--Des chiffons de papier, Falempin! s'cria la baronne en portant la
main sur son serviteur; dites des billets de banque, malheureux! Est-ce
que vous voudriez voler vos matres?

Tout le sang du soldat reflua vers son visage: il tenait encore la hache
 la main, et peu s'en fallut qu'il ne venget d'une faon sanglante
l'outrage qu'on lui faisait. Cependant, il parvint  se matriser et se
contenta de repousser doucement la baronne:

--Un voleur! non, madame, rpondit-il; mais un dpositaire. J'excute
les ordres de mon gnral. Ceci appartient  mademoiselle Emma.

--Qui vous en fait juge? s'cria imprieusement la baronne. Il n'y a ici
d'autre matre que moi. Remettez-moi ce dpt, Falempin; c'est dj un
crime que d'y avoir touch.

--Madame la baronne, dit le vieux soldat, j'en cours la chance.
Laissez-moi sortir, ajouta-t-il, voyant qu'elle cherchait  lui barrer
le passage; ne m'obligez pas  vous manquer de respect. J'obis  mon
gnral, je vous le rpte, et, malgr tout, j'excuterai ce qu'il m'a
ordonn.

--Misrable! s'cria lonore exaspre, je vous livrerai  la justice.
Voler les gens en plein jour!

--Point d'injures, madame la baronne; les billets de banque ne feront
pas un long sjour entre mes mains. De ce pas, je vais les porter au
notaire de la famille. Si c'est un crime que d'agir ainsi, on me
fusillera; j'y suis rsign. C'est le moins que je puisse faire pour la
mmoire de mon gnral.

En achevant ces paroles, il carta lonore, se fraya un passage et
quitta la chambre avant que la baronne ft revenue de sa stupeur.



XVIII

Hostilits.


A partir de ce jour, il y eut guerre ouverte entre la souveraine de
l'htel et la dynastie Falempin. Le notaire de la famille reut avec
empressement le dpt de l'honnte concierge et fit dresser par
l'autorit comptente un procs-verbal de la remise. Csar expliqua
comment les choses s'taient passes: il raconta l'entretien qu'il avait
eu avec son gnral, les divers incidents de l'aventure, enfin sa
dcouverte inespre. Comme conclusion, il se dclara prt  porter la
peine de sa conduite et parla comme un homme qui offre sa tte. Le
magistrat sourit et se contenta de lui adresser de vives flicitations.
Falempin sortit de l radieux. Quand il rentra dans la loge, sa figure
en tait au plus haut point de l'panouissement et de la joie.

--Eh bien, femme, dit-il en embrassant sa compagne avec une ardeur digne
de ses beaux jours, je te le disais bien que l'empereur avait ses
motifs. Un peu qu'il se drangerait pour rien. Tu vois ce qui arrive;
c'est notre campagne de Prusse! En trois temps, enfonc l'ennemi, et
l'autorit me flicite. On m'aurait donn le trne de Sude, comme 
Bernadotte, que je ne serais pas plus heureux. Et mon gnral, doit-il
l'tre aussi! Doit-il se frotter les mains l-bas! a donnerait l'envie
d'y aller, rien que pour voir.

--Merci du souhait, dit la mre Falempin; il est flatteur. Venez donc
ici, vapor, qu'on vous arrange cette cravate. Il ne faut pas que le
bonheur fasse oublier la tenue. Venez donc!

Cependant la baronne Dalincour ne se rendit pas sans combat; elle avait
pour conseils les amis de Granpr, c'est--dire d'astucieux hommes de
loi, au courant de toutes les embches de la procdure. Ils essayrent
de porter l'affaire au criminel en accusant Falempin de la manire la
plus audacieuse. Cette tentative choua devant les interrogatoires du
vieux sergent; il s'y montra d'une simplicit et d'une sincrit qui
firent taire la calomnie. Battue de ce ct, la baronne entama un procs
au civil, fit valoir sur les sommes dcouvertes dans l'htel des droits
imaginaires; cra des rptitions considrables au profit de cranciers
qui lui servaient de prte-noms, et auxquels, de concert avec ses
procureurs, elle fabriquait des titres.

Ainsi la guerre tait engage et le papier timbr s'changeait en
famille. Emma, ds le dbut de ce diffrend, dclara qu'elle voulait y
demeurer trangre: une spoliation l'effrayait moins qu'une lutte. On
respecta ses scrupules, on loigna d'elle tout ce qui pouvait blesser sa
susceptibilit; mais on ne poussa pas la dfrence plus loin. Tous ses
droits furent maintenus contre des agressions odieuses. La jeune fille
n'tait pas majeure; un conseil de famille fut institu, et Muller en
devint l'me et le bras. Cet homme, si naf, si tranger aux piges du
monde, se transforma tout  coup en procureur consomm. Il tudia les
lois, s'initia aux ruses du palais, voulut tout apprendre afin de tout
prvoir; ce fut une mtamorphose complte. Jamais il n'avait attach un
grand prix  l'argent: il tait n dans la pauvret et ne s'tait
soutenu que par son travail; mais en aucun temps il n'avait regard la
richesse d'un oeil d'envie. Quand il s'agit de sa pupille, il devint
tout autre: il fut pre, mticuleux; il se dfendit pied  pied sur le
terrain des intrts. Son affection pour Emma le soutenait dans ce duel
et son amour-propre y tait engag.

Muller avait un second tout trouv: c'tait Falempin. Csar tait fier;
s'il n'oubliait pas les bons procds, il ne pardonnait pas les mauvais.
La baronne avait bless le vieux soldat dans ce qu'il avait de plus
cher, son honneur; c'tait pour lui une plaie toujours saignante et
toujours nouvelle. Dsormais, entre sa matresse et lui, il ne pouvait
plus exister que des rapports pnibles. lonore y mit le comble en lui
signifiant son cong. C'tait excder son droit: l'htel appartenait 
Emma; le choix d'un concierge dpendait de la jeune fille. Falempin en
rfra  Muller, qui maintint Csar dans son poste en dpit de la
baronne. La guerre intestine s'aggravait de tous ces pisodes; l'htel
du faubourg du Roule tait partag en deux camps qui se mesuraient de
l'oeil.

Ds lors, les deux femmes vcurent entirement  part. La baronne
continuait  s'entourer d'un luxe qui ne semblait pas en rapport avec sa
position; elle menait grand train, donnait des dners et des ftes,
comme si elle et voulu jeter un dfi  l'existence solitaire d'Emma.
Celle-ci, de son ct, se renfermait dans une retraite absolue, toute 
son chagrin et  ses regrets. Le coup rcent que Paul avait port  son
amour retentissait encore dans son coeur; elle tait redevenue triste et
languissante. Elle avait pntr les pieuses ruses de Muller, et s'y
prtait sans en tre dsormais dupe. L'exprience commenait pour elle:
triste moment qui lui enlevait le dernier asile des mes blesses,
l'illusion. Cette douloureuse journe, o s'tait bris tout son espoir,
l'avait mrie avant l'ge; elle comprenait le monde et se sentait prise
d'une rpugnance instinctive pour lui. Aussi n'eut-elle ds lors qu'un
souci, celui de se tenir  l'cart du bruit. Les visites de Muller lui
suffisaient comme distraction, et Suzon portait sans peine le poids de
son petit mnage.

Cependant, Csar Falempin nourrissait des colres sourdes qui ne
cherchaient qu'un moment propice pour faire explosion. Quand le vieux
soldat se mettait  har, ce n'tait point  demi. Aucun des adversaires
qu'il avait combattus n'avait trouv grce  ses yeux, mme aprs trente
ans de paix. Tout Prussien lui tait odieux, tout Espagnol antipathique;
s'il et vu un Cosaque prs de lui, il aurait eu beaucoup de peine  lui
faire quartier. Il suffisait qu'on lui parlt des Bavarois pour le faire
frmir d'indignation, et il n'avait pas pardonn  l'empereur d'Autriche
sa conduite de 1815. Csar tait ainsi fait; tout laissait dans son
esprit des traces ineffaables. Il avait peu d'ides, mais celles qui se
logeaient sous son cuir chevelu y restaient graves  jamais. Pour le
moment, il accordait une trve  ces vieilles haines, afin de se livrer
plus entirement  une haine rcente; et la baronne occupait dans ses
rancunes une si large place, qu'il n'en restait gure pour les Cosaques,
les Prussiens, les Espagnols et les Bavarois.

Ce qui entretenait cette effervescence intrieure, c'tait la rvlation
de toutes les hontes, de toutes les iniquits dont l'htel avait t le
thtre. Lui, si fier de son rle, si jaloux de l'honneur de la maison,
il apprenait pour la premire fois qu'il avait tenu les clefs d'une
vritable caverne. Muller, qui avait besoin de lui pour divers dtails
d'affaires, le mettait au courant des faits les plus essentiels, et
chacune de ces confidences fournissait un aliment de plus au foyer de
colres allum dans la tte de Falempin.

--a finira mal, disait-il  sa femme; la foudre tombera un jour sur
l'htel, si cette mgre n'en sort pas.

--Voyons, Csar, rpliquait sa prudente mnagre, ne te monte pas la
tte. Voil huit jours que tu n'es pas reconnaissable. Tu t'enflammes le
sang, mon mouton.

--Non, vois-tu, Cateau, il ne sera pas dit que Falempin aura souffert
des abominations pareilles. Je n'y tiens pas: la main me dmange; je me
sens capable de faire un malheur. Tu ne sais donc pas qu'ils ont vol
mon pauvre gnral, qu'ils l'ont dpouill comme dans un bois? Et tu
crois que je supporterai cela?

--Mon homme, rpliqua la mre Falempin, veux-tu que je te donne un bon
conseil? Tu en feras ensuite  ta tte. L, veux-tu?

--Oh! toi, rpliqua Csar, tu es toujours dans les trembleurs: la mre
la Prudence! Dis, voyons.

--Eh bien, mon homme, poursuivit madame Falempin, ne te frotte pas aux
grands: ils ont les bras plus longs que nous. Les riches, a peut tout.
Avec l'argent, ils achteraient la terre entire, les juges, les
commissaires de police, les sergents de ville, tout ce qu'ils
voudraient.

--Il faut alors laisser dvaliser notre jeune matresse, s'cria
Falempin indign. C'est cela! le champ libre aux sclrats. Une
supposition: Vous volez un pain: vingt ans de galres; vous volez deux
millions: tous les honneurs du monde. Cateau, Cateau, il me prend des
envies de mettre le feu  cette maison. Si la baronne y tait seule, ce
serait bientt fait.

--Allons, voil encore de tes rages, dit la mnagre. Tu es comme 
Saragosse.

--Mais penses-y donc, femme, poursuivit Falempin: c'est deux millions
qu'ils ont subtiliss  mon gnral. Deux millions, entends-tu? Autant
de moins pour cette pauvre demoiselle, belle comme le jour et bonne
comme les anges. Tu sais, ce Granpr qui a fait partir ton petit magot,
les mille cus, tu sais?

--Ce gueux-l! s'cria la mre Falempin, s'levant sur-le-champ jusqu'au
diapason de son mari.

--Le mme! femme, le mme! dit Csar. C'est lui qui a effarouch les
deux millions du gnral! Quand je dis lui, la baronne y est au moins
pour moiti. Les deux font la paire.

--Si c'est ainsi, Falempin, rpliqua la vieille femme avec un ton
solennel, je ne te retiens plus. Tu peux cogner, mon homme. Le voleur de
nos mille cus! Je repasserai ton sabre, s'il le faut. Qu'il y a donc
des gens canailles dans ce Paris!

Le couple qui habitait la loge se mit ainsi d'accord sur le chapitre de
la vengeance. La difficult tait d'en trouver l'occasion. Falempin
avait beau demeurer  l'afft, rien ne s'offrait. Il faut dire que le
concierge tait plus fort pour l'action que pour l'intrigue. S'il et pu
charger sur la baronne comme sur un rgiment, et se venger  la pointe
du sabre, nul doute que le rsultat n'et tourn en sa faveur; mais que
pouvait le vieux soldat au milieu des volutions des gens d'affaires et
de la stratgie du Code de procdure? Il rongeait son frein et dvorait
son impuissance.

Un jour pourtant il fit une remarque qui le frappa. Une lettre arriva 
l'adresse de la baronne; elle tait d'un fort volume et portait le
timbre de Bruxelles. Il la donna  l'un des valets de service, qui vint,
peu d'instants aprs, lui recommander d'envoyer dsormais le facteur
directement  l'htel pour tout ce qui concernait lonore. Cette
prcaution veilla ses soupons; il comprit que l'on se dfiait de lui.
Le facteur reparut deux, trois fois par semaine, toujours avec des
lettres venant de Bruxelles. Falempin, fidle  sa consigne, n'y toucha
pas et se contenta d'en vrifier le timbre. Plus de doutes pour lui: la
baronne tait en relations suivies avec Bruxelles. Qui pouvait tre ce
correspondant assidu et mystrieux, si ce n'est son complice, si ce
n'est Granpr! Sans un grand effort d'intelligence, Falempin en vint 
pressentir cela. Ds ce moment, son attention fut en veil, et il
rsolut de ne rien ngliger pour arriver  une certitude complte. Voici
quel raisonnement il fit, et chez un soldat lev  l'cole de l'empire
c'tait preuve d'imaginative.

--Si le complice de Bruxelles crit aussi souvent, se dit-il, il faut
qu'il parte de Paris des rponses  toutes ces lettres; autrement elles
ne se multiplieraient pas  ce point. On demande d'ici des conseils et
de l'argent; de l-bas on envoie l'un et l'autre. C'est clair comme le
soleil d'Austerlitz; Maintenant, qui porte ces lettres? par quelles
mains passent-elles? voil la question. Surveillons la valetaille.

Parmi les femmes qui taient au service d'lonore, l'une d'elles
semblait avoir les bonnes grces de sa matresse et se trouver plus
avant que les autres dans son intimit. C'tait une fille jeune encore,
mais alerte, dlure, connaissant dj le coeur humain, et sachant tirer
parti de ses faiblesses. Falempin ne douta pas que ce ne ft l ce qu'il
cherchait, c'est--dire la messagre d'lonore. Il l'pia pendant huit
jours; elle ne sortit pas de l'htel, o la retenait son service. Cette
circonstance drouta les soupons de Csar. Il en tait fort proccup,
quand il vit entrer dans sa loge une fille de l'Auvergne qui n'tait
point attache  demeure  l'htel, mais qui chaque jour y venait pour
faire la grosse besogne.

--Eh bien, la Gothon; comment va cette sant? lui dit amicalement
Falempin. Toujours gaie, l'Auvergnate!

Le hasard voulut, que l'oeil du concierge se portt en mme temps vers
la poche de la servante. Derrire un mouchoir  carreaux bleus se
laissait voir la corne d'une lettre. Cette vue frappa Csar; il tint
l'objet comme en arrt. Point de doute: la baronne avait mieux aim
confier ses messages  cette fille simple et presque idiote,  demi
trangre  l'htel, plutt que de mettre dans sa confidence quelqu'un
de ses gens. C'tait le comble du calcul et de la prudence.

--Eh! eh! la Gothon, dit Csar, excit par la vue de l'objet qu'il
convoitait depuis longtemps; qu'est-ce que nous avons donc l? Un poulet
pour notre ami? Ah! friponne, on vous y prend!

En disant ces mots, il avait port la main vers le tablier de la
servante, et, avec l'adresse d'un prestidigitateur, il s'tait empar du
prcieux papier. A ce geste, la fille d'Auvergne se prcipita sur lui,
tout effraye.

Laissez donc! s'cria-t-elle; laissez donc cela, monsieur Falempin. Si
vous saviez combien on m'a recommand de ne pas le laisser voir!

Csar fit semblant de se jouer des inquitudes de la servante et de la
plaisanter sur ses correspondances galantes; mais en mme temps il jeta
un regard rapide sur l'adresse de la lettre et y lut ce qui suit:

 monsieur MARTINON, rue de la Montagne, n...,  Bruxelles.

Cela lui suffisait: le nom, la rue, le numro, tout tait dsormais
grav dans sa mmoire. Ne voulant pas tourmenter plus longtemps la fille
d'Auvergne, il lui rendit la lettre.

--Tenez, Gothon, lui dit-il en riant, cachez mieux vos poulets, une
autre fois. Peste! le beau papier. Cela sent le musc.

Quand la servante eut disparu, les traits du concierge reprirent leur
srieux. Il alla vers sa femme, qui se tenait prs de ses fourneaux dans
une petite pice attenante  la loge:

--Mre Falempin, lui dit-il avec gravit, tu feras mes paquets ce soir.
Il faut que demain je sois sur la route de la Belgique.



XIX

La chasse au fianc.


Pendant les dix jours que dura l'absence de Csar Falempin, l'htel du
faubourg du Roule fut tmoin d'un incident qu'il est essentiel de
raconter. Suzon, comme on l'a vu, tait entre au service d'Emma; elle y
faisait des merveilles. Rien de plus actif, de plus alerte que cette
fille. On et dit qu'elle cherchait dans un excs de travail un refuge
contre les souvenirs du pass.

La premire dbout, elle se couchait la dernire; et quand la besogne
manquait dans le mnage d'Emma, elle allait donner la main au service de
la loge. Madame Falempin tait fire de son enfant adoptif; elle en
parlait avec l'orgueil et la tendresse d'une mre. Pour lui plaire, il
suffisait de clbrer les mrites de Suzon: aussi ne pardonnait-elle pas
 Anselme de les avoir mconnus.

--Va, ma petite, disait-elle  la jeune fille, faut pas avoir de regret.
Au fond, qu'est-ce que c'est que ton fianc? Un gros sensuel, voil
tout; un homme sur sa bouche; un vrai sans-coeur. Ah! il peut venir se
frotter chez nous, maintenant. Csar ne veut plus en entendre parler; il
lui a signifi sa maldiction.

Au lieu de rpondre  ces consolations chaque jour renouveles, Suzon
s'en allait le coeur gros, les yeux gonfls de larmes. Elle tait trop
aimante pour oublier et trop fire pour se plaindre. Cependant, avec
plus de pntration que n'en avait la cantinire mrite, il et t
facile de s'apercevoir que la jeune fille changeait  vue d'oeil. Ses
joues plissaient, ses yeux s'entouraient d'un cercle bleutre. Ce
n'tait plus la fauvette du cabaret des Thernes; les chants avaient
cess avec le bonheur, les rires aussi. Sans tre triste, elle sentait
peser sur elle une invincible mlancolie. Dans son zle mme se rvlait
on ne sait quoi de maladif et de languissant; son activit clatait par
excs, entrecoups de dfaillances. Ces symptmes btonnaient; elle se
voyait atteinte d'un mal inconnu. Des spasmes singuliers troublaient sa
tte, le dgot s'en mlait; et plus d'une fois, sous l'influence de ce
malaise, elle s'abandonna  un dcouragement profond.

--O ciel! s'criait-elle: est-ce que je vais mourir? C'est s'en aller
bien jeune, mon Dieu!

Un jour qu'elle tait en proie  une de ces crises, la mre Falempin
entra doucement. Des torrents de pleurs sillonnaient les joues de la
jeune fille; ce spectacle frappa l'pouse de Csar.

--Qu'est-ce donc, petite? lui dit-elle avec bont. Te voil change en
fontaine: d'o vient cela?

Aux premiers mots qu'avait prononcs la vieille femme, Suzon s'tait
veille comme d'un rve. Plonger la main dans la poche de son tablier,
y saisir un mouchoir et scher ses pleurs fut l'affaire d'un instant.
Quand elle rpondit, les traces de l'orage avaient disparu, et son oeil
brillait comme un rayon de soleil entre deux nues.

--Ne faites pas attention, madame Falempin, rpondit-elle: un moment
d'ennui, un tracas de petite fille. Cela passera.

En mme temps, elle se remit  la besogne en affectant une gaiet qui
tait loin de son coeur. Cette fois, l'pouse de Csar ne s'y trompa
point; elle examina mieux la physionomie de Suzon, et s'aperut de
l'altration que ses traits avaient subie. Elle entrevit la vrit et
pressa la jeune fille.

--Ma petite, lui dit-elle, ne nous cachons pas derrire le doigt. Tu as
du chagrin, conte-moi a.

--Mais, non, madame Falempin, je vous assure, rpondit Suzon. Pourquoi
voulez-vous que j'aie du chagrin? Est-ce qu'il me manque quelque chose
ici? Est-ce que tout le monde n'y est pas bon pour moi?

On et dit que le coeur protestait, car deux larmes suspendues au bord
des paupires donnrent un dmenti  ces paroles.

--Pauvre enfant! dit la vieille femme attendrie. Suzon, ajouta-t-elle,
ne sois donc pas boutonne comme cela. A quoi bon, ma petite? est-ce que
je te fais peur?

--Peur? oh! non, madame Falempin, rpliqua la jeune fille. Mais que
voulez-vous que je vous dise? un tas de misres. Depuis quelques jours,
je me sens toute sens dessus dessous. Eh bien, quoi! Un peu de patience;
a s'en ira comme c'est venu. A dix-sept ans, il y a de la ressource.

--Tu te sens donc malade, Suzon?

--Un tantinet, madame Falempin; j'ai comme qui dirait le coeur sur
l'eau. Mais a n'est rien: le bon Dieu ne veut pas me prendre encore, il
faut le croire.

L'pouse de Csar comprit tout ce qu'il y avait de naf dans ces
rponses: elle continua son interrogatoire en mnageant l'ignorance de
la jeune fille. Suzon se dfendit d'abord; mais peu  peu, gagne par
l'intrt profond qu'on lui tmoignait, elle ouvrit son me et se laissa
aller  des aveux complets. Pour la premire fois, elle raconta ce qui
s'tait pass au retour de Saint-Cloud; et  mesure qu'elle avanait
dans cette confidence, la mre Falempin laissait chapper plus
frquemment cette interruption, qu'elle accentuait de manire 
tmoigner une indignation croissante:

--Oh! le monstre! disait-elle, oh! le monstre!

La glace tait rompue; Suzon fit une confession gnrale. Elle raconta
les hsitations d'Anselme, l'entrevue qu'elle avait eue avec lui, enfin
les circonstances qui avaient prcd la mort de son grand-pre. En
finissant elle s'accusa d'avoir ht la fin du vieillard, et se remit 
fondre en larmes. La mre Falempin continuait  lever les mains au ciel
et  s'crier de loin en loin:

--Le monstre! le monstre!

Ces dtails taient nouveaux pour elle; les torts d'Anselme prenaient 
ses yeux une tout autre gravit. Il ne s'agissait plus d'une de ces
lgrets que le monde excuse; il y avait oubli coupable et ncessit de
rparation:

--coute, ma petite, dit-elle  Suzon en l'embrassant avec tendresse, il
ne faut pas se dsesprer. Foi de mre Falempin, cela ne se passera pas
comme cela. Non, ce garnement d'Anselme n'en aura pas le dernier mot.
Ah! il lui faut de l'argent  ce mirliflore; il veut faire la belle
jambe aux dpens de sa femme; il tient  avoir du pain sur la planche,
le fainant. Depuis que les Falempin et les Lalouette sont ruins, il
leur tourne les talons. Attends, vaurien, et tu verras ce que c'est que
la mre Falempin, Ah mais! c'est qu'il ne faut pas se jouer des braves
gens, vois-tu! Attends seulement qu'on te rejoigne.

Pendant que l'pouse de Csar lanait ce dfi dans le vide, Suzon tait
retombe dans ses accs de tristesse; elle semblait inconsolable.

--Petite, lui dit la vieille, faisons-nous une raison. Pas plus tard
qu'aujourd'hui, je tirerai cela au clair. Voyons, assez de larmes comme
cela: je finirais par me mettre de la partie. Tu ne veux pas faire
pleurer une femme qui n'a pas pleur  Waterloo. Eh bien, taris tes
fontaines; car je me sens gagne.

La mre Falempin termina la scne sur ces mots; elle en tait arrive au
point de ne pouvoir matriser son motion. En sortant et sur le seuil
mme, elle aperut Emma, qui rougit lgrement  son aspect et parut
embarrasse. L'pouse de Csar n'y prit pas garde et continua son
chemin. Une ide fixe la proccupait: elle voulait rejoindre Anselme et
avoir une explication avec lui. Emma, cependant, revint sur ses pas
comme si elle et craint de surprendre Suzon; et rencontrant dans
l'antichambre Muller, qui venait lui rendre sa visite habituelle:

--Bon ami, lui dit-elle, que vous voil donc  propos! Nous avons 
causer ensemble. J'ai une commission dlicate  vous donner.

--A vos ordres, mon enfant, rpondit Muller. Vous savez que je suis
votre esclave. Commandez.

Ils passrent dans le salon d'tude, et l'entretien s'engagea. De son
ct, la mre Falempin ne rentra dans la loge que pour se mettre en
tenue de ville. Elle se coiffa d'un bonnet resplendissant et revtit sa
plus belle robe, comme si elle et mdit une conqute. La fille
d'Auvergne, charge du gros service, tait encore  l'htel; elle la
prposa au soin du cordon et lui traa minutieusement sa consigne. Quand
toutes ces prcautions furent prises, elle sortit pour aller  la
recherche d'Anselme.

Ce n'tait pas une entreprise facile. Depuis que Csar lui avait
signifi sa maldiction et l'avait menac de voies de fait s'il
l'entrevoyait  moins de deux cents mtres de l'htel, Anselme, en
garon prudent, s'tait bien gard de remettre les pieds dans le
faubourg du Roule. Il n'avait nulle envie de braver les colres de son
oncle et d'enfreindre la loi des distances; il se tenait  l'cart
naturellement et sans effort. Peut-tre avait-il une petite ide de la
cuisine Falempin, depuis Je jour o la foudre avait frapp cette maison.
Ce calcul devait lui rendre encore l'obissance plus facile. Quoiqu'il
en soit, personne aux environs ne l'avait vu et ne pouvait donner de
renseignements sur son compte. Sa tante tait donc oblige de marcher 
l'aventure et de se fier au hasard pour le dcouvrir. Son premier soin
fut d'aller frapper  la porte des anciens bureaux de Granpr. De
nouveaux htes s'y trouvaient: c'tait une compagnie, d'assurance contre
la grle. Personne dans l'tablissement n'avait connu M. Anselme; on
chercha vainement ce nom sur la liste des assurs. La mre Falempin
allait quitter la place quand elle songea au concierge de la maison. De
concierge  concierge, on se doit des gards; c'est de l'esprit de
corps. Celui-ci se montra fort aimable pour la mre Falempin, la fit
entrer, lui donna un sige, et, sur sa demande, consulta ses souvenirs.

--M. Anselme, dit-il enfin, le garon de bureau de l'agent de change qui
a disparu; connais pas. coutez pourtant, la mre, ce jeune homme avait
des habitudes, dans le quartier. Voyez la charcutire d'en face, o il
prenait son sal; puis la fruitire du coin, o il achetait ses pommes.
Possible qu'on sache ce qu'il est devenu.

La mre Falempin profita du conseil, et bien lui en prit. Anselme tait
install chez la fruitire, non pas en simple client, mais en habitu et
presque en matre. Assis dans un coin du magasin, il dcoupait une
orange avec l'adresse d'un artiste et la savourait en connaisseur. La
marchande semblait l'oublier pour tre toute  son public; on voyait
qu'elle avait une confiance entire dans ce consommateur et qu'elle le
regardait comme de la maison. C'tait d'ailleurs une grosse commre de
trente ans  peu prs, solidement construite, avec le visage le plus
plein et le plus rouge que l'on pt voir, un vrai morceau de rsistance,
plus large que haut, retrouvant en rondeur ce qu'il avait de moins en
tendue.

Quand la mre Falempin eut aperu son neveu au milieu de ces pyramides
de fruits, elle ne put se dfendre d'un petit mouvement de colre. Au
fond, Anselme tait l'une de ses faiblesses; elle avait eu pour lui une
foule d'attentions, et s'y tait attache en raison peut-tre de ses
dfauts. Les prfrences, dans les familles, ne vont pas vers ceux qui
en sont les plus dignes. Il y avait donc, chez la mre Falempin, un
dsir ardent de ramener la brebis au bercail, et de l'y fixer par un
lien devenu ncessaire. Un peu d'gosme se mlait  son dvouement pour
Suzon. La vue de la fruitire et l'espce d'intimit qu'Anselme s'tait
mnage dans son tablissement semblaient porter  ce rve un coup
dcisif; l'pouse de Csar en fut vivement froisse. Sa voix, quand elle
retentit aux oreilles de son neveu, avait un accent militaire qui le fit
tressaillir. Il s'empressa d'accourir  l'ordre en avalant avec
prcipitation sa dernire tranche d'orange.

--Ah! c'est vous, tante? dil-il en la reconnaissant. Parole d'honneur!
je vous ai prise pour mon oncle. Peste! le joli organe de commandement!

Tout en parlant, il l'entrana hors du magasin, et, lui donnant le bras,
il s'loigna avec elle. On voyait qu'il ne se souciait pas d'avoir la
fruitire pour tmoin, de cet entretien.

--Voil donc o il faut venir le chercher? s'cria la mre Falempin lui
rompant en visire; voil o tu tranes tout le long du jour, sous des
cottes de femme, fainant? Prends-y garde, tu finiras mal.

--Voyons, petite tante, dit amicalement Anselme, point de gros mots. La
commre Guichard est la premire fruitire de la rue, et elle me veut du
bien. Faut voir comme elle est connue  la halle et quel crdit elle y a!

--C'est cela, rpondit la mre Falempin, fais-en l'loge encore. Joli
commerce! Un tas de coureuses!

--Ma tante, dit Anselme un peu scandalis, modrez vos propos. La veuve
Guichard a mille francs  la caisse d'pargne, deux cents francs dans un
coin: de son tiroir, sans compter le fond du magasin et la clientle.
Tout cela, c'est de l'or en barre. Du reste, premire qualit de
marchandises, des pommes, des poires, tout ce que l'on connat de mieux.
Et des oranges, faut goter a! Un vrai sucre, un parfum, un nectar!
Trente caisses de ce numro! Voil un capital, j'espre. Le tout pay
comptant, net et liquide!

--Veux-tu te taire avec ta Guichard! s'cria la vieille femme
impatiente.

--Dame! petite tante, il faut bien que je vous en parle, rpondit
Anselme, puisqu'il est question d'unir nos destines. Quand on n'a pas
un sou vaillant, il est tout naturel qu'on se rapproche de ceux qui ont
fait leur magot.

Pendant qu'Anselme achevait ces mots, sa tante avait quitt son bras et
venait de se placer en face de lui comme pour le tenir en arrt:

--Et Suzon! s'cria-t-elle.

--Allons, rpondit Anselme, voil que vous prenez vos grands airs. Ne
faites donc pas des btises dans la rue, tante: on nous regarderait
comme des animaux curieux. Vous avez un diable d'organe qui est joliment
de l'Empire; on ne se sert plus de ces instruments-l aujourd'hui:
tchez de le rformer.

Cette ironie dconcerta la mre Falempin et lui ta une partie de sa
force. Longtemps elle avait souffert ce langage de la part d'Anselme;
elle ne savait plus comment achever cette pnible explication au milieu
de la foule des passants qui les coudoyaient. Aussi sa voix prit-elle
une expression presque suppliante pour ajouter:

--Je te parle de Suzon, Anselme; ce nom ne te dit-il rien? n'prouves-tu
pas quelques remords  l'entendre?

--Suzon est gentille, rpondit froidement Anselme; je la regrette; elle
vaut cent mille Guichard. Mais elle est monte en fonds comme moi; ce
serait misre et compagnie. Vous qui tes une femme d'ge, vous devriez
comprendre cela, tante.

--Mais, malheureux! rpondit la vieille avec une indignation contenue;
il ne fallait pas la tromper, alors! Veux-tu que je te dise tout?

--Dites, tante.

La mre Falempin se pencha vers son oreille, de manire  ce que rien de
ce qu'elle disait ne ft entendu par d'autres que lui. On put voir, 
cette confidence, un sentiment de trouble passer sur la figure du jeune
homme; mais ce fut un clair; il se remit presque sur-le-champ:

--Eh bien? dit la vieille femme quand elle eut fini.

--Eh bien, rpliqua le neveu: avant comme aprs. C'est triste  dire;
mais c'est comme a.

--Anselme! s'cria la mre Falempin avec un accent indign, ton oncle
t'a maudit, je te maudis aussi. Tu finiras mal, je te le rpte; tu
monteras un jour sur l'chafaud!

Sans attendre sa rponse, elle le quitta brusquement aprs ces derniers
mois. Le jeune homme resta comme tourdi sur le coup.

--Deux maldictions pour une! se dit-il; voil de la chance!

Il allait, toutefois, se remettre en chemin et regagner l'tablissement
o il esprait entrer bientt en matre, quand une main se posa sur son
paule.

Il se retourna; c'tait Muller.

--Anselme, lui dit le prcepteur, voulez-vous m'accorder quelques
minutes d'entretien?

--Comment, monsieur Muller, mais autant de minutes que vous le voudrez!
des heures mme, si cela vous plat!

--Vous refusez d'pouser Suzon, continua l'Allemand, parce qu'elle n'a
point de dot. C'est bien l'unique motif de votre refus, n'est-ce pas?

L'unique motif, comme vous le dites, monsieur Muller, rpondit Anselme.

--Alors, si l'on dotait Suzon, vous seriez dispos  l'pouser?
poursuivit Muller.

--Dame! il faudrait s'entendre, dit Anselme, voyant qu'il s'agissait
d'un march, et se mettant sur ses gardes.

--Dix mille francs de dot et le trousseau, cela vous suffirait-il,
monsieur Anselme? dit Muller allant droit au fait. Rflchissez-y.

--C'est tout rflchi, digne Allemand, s'cria Anselme. Dix mille francs
et le trousseau?

--Dix mille francs et le trousseau, rpta froidement Muller.

--Et le garant du march, ajouta Anselme, o est-il?

--C'est moi, dit Muller.

--Eh bien, noble Allemand, touchez l, rpondit Anselme en lui tendant
la main. C'est fait. Vous pouvez commander les violons. A quand la noce?

--Dans quinze jours, rpliqua Muller. Allez faire la paix avec votre
tante et consoler votre fiance.

Anselme n'en entendit pas davantage; il se mit  courir dans la
direction qu'avait prise la mre Falempin, et laissa Muller enchant
d'avoir servi d'instrument  de gnreuses penses.



XX

La seconde ide de Csar.


En roulant sur la route de Bruxelles. Csar Falempin arrta ses
dernires dispositions. Le nom et l'adresse qu'il avait entrevus
taient, il n'en doutait pas, le nom d'emprunt, de Granpr et l'adresse
o il devait le rencontrer. C'est donc  M. Martinon qu'il allait avoir
affaire, et la rue de la Montagne devenait le centre de ses oprations.

Arriv dans la capitale de la Belgique, Csar ne s'inquita ni des
beauts de la perspective, ni de la date des monuments. Bruxelles
n'avait pour lui qu'un intrt: Granpr s'y tait rfugi. Il se logea
dans une obscure auberge des faubourgs; et, aprs s'y tre install tant
bien que mal, il sortit pour aller poursuivre une premire
reconnaissance.

La rue de la Montagne est une assez longue rue; il n'y vit qu'un seul
numro, celui que portait la lettre de la baronne, et qui avait laiss
dans la tte du vieux soldat une empreinte ineffaable. Prcisment, en
face du numro suspect, se trouvait un petit estaminet qui pouvait
servir de poste avanc. Csar s'y installa, et en fit ds lors sa
rsidence habituelle. Il y vida pot de bire sur pot de bire, s'enfuma
comme un Flamand, s'inonda comme un Brabanon, et se livra pendant trois
jours  ces exercices sans en paratre ni fatigu ni mu. L'homme de
l'Empire se retrouvait, mme dans les factions infiniment prolonges.

Cette surveillance prliminaire avait un but: c'tait de se mettre au
courant des allures du faux Martinon. Avant d'agir, il tait essentiel
de connatre les lments de succs, de peser les chances, de calculer
le fort et le faible de l'entreprise. Csar appartenait  une cole qui
avait recul les limites de la stratgie; il dploya en cette occasion
toutes les ressources de cet art, et fit vritablement honneur  ses
matres. Voir Granpr sans en tre vu, pier ses dmarches, pntrer sa
vie, sonder son intrieur, telle tait la tche du vieux soldat; il sut
se mettre  la hauteur des efforts qu'elle exigeait. Ses rancunes
l'inspiraient; il devenait ingnieux  force de haine. Une autre ide le
soutenait: c'est que son gnral approuverait sa conduite, et en
rendrait un compte favorable  l'empereur. Superstition bien innocente
et plus commune qu'on ne le croit parmi les hommes qui furent mls aux
pompes impriales!

Les premires heures de faction ne furent pas heureuses pour Csar. Il
eut beau faire bonne garde et tenir l'oeil fix sur la porte de
l'ennemi, rien ne parut. Trois pintes de bire avaient t consommes en
pure perte! Le vieux soldat ne se rebuta pas; il revint  la charge et
redoubla de vigilance. Enfin, Granpr se montra: c'tait lui; Csar le
connaissait trop bien pour s'y mprendre. Assez de fois il avait vu ce
visage fin et ce sourire moqueur, ce regard pntrant comme l'acier, ces
lvres ples et amincies. Granpr tait le fameux Martinon; cette
dcouverte assurait un point d'appui  l'entreprise de Csar. Il ne
s'agissait plus que de conduire les oprations de manire  ne pas
donner l'veil, et avec la prudence consomme des grands capitaines. Ce
systme de temporisation prolongeait le duel du vieux soldat contre la
bire flamande; mais il n'est rien que ne puisse affronter un estomac
qu'anime le sentiment du devoir et qui se dvoue  une oeuvre de
justice.

Grce  cette enqute, suivie avec prudence, Csar eut bientt complt
ses renseignements. Pendant l'une des absences de Granpr, il alla
frapper  la porte de son domicile et recueillit de prcieuses
informations. Il tait rare que le faux Martinon sortit dans le cours de
la matine; renferm dans son cabinet de travail, il mettait alors 
jour sa correspondance, arrtait ses critures, rglait ses affaires de
la veille. Granpr avait t un joueur acharn, Martinon l'tait aussi:
c'est une passion qui ne s'teint qu'avec la vie. Le nom de Martinon
commenait  devenir clbre sur la place de Bruxelles comme celui de
Granpr l'avait t  Paris. On s'accordait  lui reconnatre les
grandes qualits de l'agioteur; la hardiesse, le sang-froid, l'ardeur
dans le succs, l'impassibilit dans la dfaite. C'tait une toile
nouvelle qui se levait sur l'horizon des spculations belges, et deux ou
trois coups vigoureusement frapps avaient marqu sa place au premier
rang.

Contre un tel homme, protg par sa position et dj ml aux gens de
finance, Csar comprit qu'il ne trouverait qu'un insuffisant appui
auprs des autorits locales. Un pauvre soldat d'un ct, de l'autre un
agioteur opulent; c'et t la lutte dont parle la fable; il s'y serait
bris sans succs. De pareils dtours rpugnaient d'ailleurs  Csar; il
aimait mieux aborder les gens de front et avec ses procds militaires.
Rien qu' voir la manire dont il tordait sa moustache grise dans le
cours de ses longues stations sur les bancs de l'estaminet, il tait
facile de surprendre chez lui une colre contenue et un besoin d'agir 
l'unisson de cette colre. Ce n'tait pas l'attitude d'un homme qui,
avant de prendre un parti, rgle ses comptes avec sa conscience; c'tait
une contenance ferme, dcide, qui annonait une rsolution irrvocable.

Quand Csar crut avoir tout prvu, il se prsenta chez le faux Martinon
 une heure assez matinale pour ne pas le manquer. Jamais sa tenue
n'avait t plus svre ni plus irrprochable. La redingote bleue tait
boutonne jusqu'au menton, le col noir encadrait un collier de barbe
bien peign, les moustaches avaient t cires  neuf, la chevelure
coupe en brosse affectait on ne saurait dire quel air rbarbatif et
menaant. Le vtement tait fort ample et aurait pu cacher un arsenal
complet.

Comme assortiment  cette tenue, Csar avait la physionomie solennelle
et la pose des grands jours. Depuis les adieux de Fontainebleau, son
oeil n'avait pas eu une expression plus profonde, son visage un
caractre plus significatif. Ce n'tait point encore l'orage; mais, aux
clairs du regard, au grondement sourd de la parole, on pouvait
pressentir qu'il n'tait pas loin.

Csar sonna: un valet vint ouvrir. Granpr tait chez lui, mais en
confrence avec un des financiers de Bruxelles. On proposa au vieux
soldat d'attendre; il aima mieux renvoyer sa visite. Il ne fallait pas
perdre les avantages d'une surprise. Sa vue seule devait mettre Granpr
sur ses gardes; s'offrir  lui en prsence d'un tiers, c'tait tout
risquer. A l'aide d'un prtexte, il se retira aprs s'tre mieux assur
de la distribution des lieux. Le cabinet de l'homme d'affaires tait
situ sur le derrire de la maison, dans l'angle le plus solitaire de
l'appartement. On y arrivait par un corridor sombre qui servait, 
isoler les pices. Cette circonstance sembla prcieuse  Csar; il
pourrait ainsi arriver seul devant Granpr: Dieu ferait le reste.

Le lendemain le vieux soldat fut ponctuel; il reprit de trs-bonne heure
son poste d'observation sur les bancs de l'estaminet. Le hasard le
servit au del de ses esprances. Vers neuf heures le valet de Granpr
sortit pour aller faire quelques courses en ville. C'tait une occasion
prcieuse; Csar s'empressa d'en profiter. Peu d'instants aprs il
agitait la sonnette de l'homme d'affaires. Une vieille servante vint,
ouvrir et lui indiqua son chemin du doigt; Csar fit un geste d'habitu
et marcha sans hsiter vers le cabinet. La clef tait sur la porte; il
l'ouvrit avec prcaution et entra. Granpr, en entendent le bruit de ses
pas, releva la tte, le reconnut, et parut plus tonn qu'effray de
cette apparition. Sa premire impression fut de voir dans Csar un
envoy d'lonore.

--Vous ici, mon brave! lui dit-il, quel bon vent vous amne, et que
venez-vous faire en ces parages?

Cependant,  mesure qu'il examinait mieux le vieux soldat, l'homme
d'affaires perdait de sa confiance et comprenait instinctivement qu'il
avait un ennemi en face de lui. Csar tait au bout de son rle
d'emprunt: il se ddommageait d'une longue contrainte. Son oeil menaant
ne quittait pas l'oeil de Granpr, sa moustache hrisse ressemblait 
la fourrure du porc-pic, ses cheveux se dressaient vers le ciel avec
une nergie inaccoutume. Dans les commissures des lvres, dans le
mouvement des narines, dans le tremblement du poignet, dans les trois
plis du front, on pouvait deviner que cet homme tait pouss par une
fatalit inexorable, et qu'il se ferait au besoin une justice vehmique.
A cette ide, Granpr se troubla pour la premire fois il se sentit
faible devant sa conscience. Par un mouvement instinctif, il envoya la
main vers un cordon de sonnette qui tait  sa porte, mais il fut
prvenu; le poignet de fer de Csar fit justice de ce geste.

--Monsieur Granpr, lui dit le vieux soldat d'une voix pntrante, si
vous commencez les hostilits, tout est perdu. Pas un geste, pas un cri,
pas un mot qui puisse ressembler  une menace, ou vous tes mort. Je
suis Csar. Falempin, un ancien, un homme de Marengo; quand je dis que
si vous bougez vous tes mort, c'est comme si c'tait fait.

En prononant ces paroles, Csar tira de ses poches deux normes
pistolets d'aron, et les posa sur une table  ct de lui et  quelque
distance de Granpr. L'homme d'affaires,  la vue de ces tubes
foudroyants, ne put se dfendre d'un sentiment d'effroi. Sa prsence
d'esprit l'abandonnait, sa langue tait paralyse. Le vieux soldat
continua:

--Ne croyez-pas, dit-il, que je sois venu chez vous comme un enfant; 
l'tourdie. Non, monsieur Granpr, j'ai tout calcul, j'ai tout prvu.
Au moindre bruit qui se fera dans ce corridor, deux hommes tomberont ici
pour ne plus se relever: vous, parce que vous avez dpouill la fille de
mon gnral; moi, parce que, aprs un coup pareil, j'prouverai le
besoin d'aller rendre mes comptes  l'empereur. Dites un mot plus haut
que l'autre, et le carnage commence.

--Mais, mon ami, rpondit Granpr ananti, qui peut donc vous animer 
ce point contre moi? J'aime les braves, j'ai toujours eu du respect pour
les braves. Vous tes de l'ancienne arme, n'est-ce pas?

--Ne battons pas la campagne, dit Csar, ramenant les choses sur le vrai
terrain; je n'ai point de temps  perdre, monsieur Granpr. A dix
heures, le convoi de Valenciennes se met en route; il faut que je sois
en France avant trois heures. Il est neuf heures et un quart; jugez si
je puis m'amuser  vos compliments. Par ainsi, je vais droit au fait.

--Parlez, mon brave, rpliqua Granpr, qui esprait gagner du temps;
parlez, expliquez-vous. Je suis  vos ordres.

Csar aimait les moyens expditifs plus que les longs discours; il prit
l'un des pistolets, l'arma et saisit l'homme d'affaires au collet:

--Alors, levez-vous, ajouta-t-il, et marchons vers votre caisse. Vous
avez vol, vol, entendez-vous!  la famille de mon gnral, deux
millions, une bagatelle! Vous allez me les remettre ou je fais une
boucherie. Voyons, en route.

L'arme tait sur la poitrine de Granpr, et une rsolution si implacable
respirait dans les traits de Csar, que l'homme d'affaires n'osait ni
pousser un cri, ni faire un mouvement pour se drober  cette terrible
treinte. Cependant, en passant devant la croise, il jeta son corps du
ct de la vitre pour voir si personne ne viendrait  son secours; mais
le vieux soldat le ramena par une secousse et porta le doigt vers la
dtente avec un sourire farouche comme celui des dmons. Granpr se
sentit dfaillir.

--Grce! s'cria-t-il en tombant sur ses genoux, je vais obir.

--Deux secondes de plus, monsieur Granpr, dit Csar d'une voix sombre,
et vous alliez rendre vos comptes  Dieu. Ne vous y exposez plus; c'est
sans remise cette fois. Tenez, ajouta-t-il, je suis un soldat, je vais
droit au fait. S'il faut vous laisser quelques cents mille francs pour
vous rendre plus souple, je vous les laisserai. Donnez-nous un million,
et l'on vous tiendra quitte du reste.

--Un million! s'cria l'homme d'affaires d'une voix lamentable; ai-je
seulement un million? O voulez-vous que je trouve un million?

La patience du soldat tait  bout; il leva les yeux au ciel comme pour
le prendre  tmoin de l'acte de justice qu'il allait accomplir, et
ramena le canon vers la poitrine du patient.

--Soit, monsieur, lui dit-il, on rglera alors avec vos hritiers.

Si Granpr n'avait pas dtourn l'arme, c'en tait fait de lui.

Il comprit que toute rsistance serait vaine avec un tel homme et se
rsigna. Son portefeuille tait sous sa main, il en tira des valeurs de
diverses natures: rentes franaises, rentes belges, billets de banque,
bons au porteur. Csar examina avec soin les titres, et compta les
sommes, sans perdre toutefois de vue les mouvements de l'ennemi. Il
exigea que Granpr dresst de sa main le bordereau de ces valeurs, en le
menaant de revenir  la charge si le compte n'tait, pas exact. L'homme
d'affaires s'excuta machinalement; il n'avait plus le sentiment complet
de ses actions. Ce passage de la vie  la mort, ces alternatives
douloureuses l'avaient mis dans la situation du condamn sous le coup de
la dernire heure. Il croyait avoir devant lui un bourreau; et, pour peu
qu'il et hsit, Csar et, en effet, rempli ce rle. Sa figure
inexorable disait qu'il ne reculerait pas. Quand le bordereau eut t
achev, le soldat prit silencieusement cette masse norme de litres, qui
allrent s'engloutir dans les vastes poches de sa redingote. Granpr le
regardait faire d'un air stupfait. Quelques valeurs taient encore
parses sur le bureau.

--C'est votre lot, monsieur Granpr, dit Csar en les examinant.
Cependant, voici cinq mille francs que je m'adjuge encore.

--Faites, mon brave, rpondit Granpr atterr et frapp d'inertie.

--Encore une restitution, monsieur, poursuivit Csar en mettant  part
cette somme. Les Falempin et les Lalouette vous en enverront quittance.

Granpr ne rpondait plus; il se croyait le jouet d'un rve. Cependant.
Csar vidait ses poches d'une main  mesure qu'il les remplissait de
l'autre. Il couvrit bientt la table de mouchoirs en toile grossire,
pais, mais solides.

--Maintenant, monsieur, dit-il  Granpr sur un ton moins rude, quoique
aussi ferme, il ne me reste plus qu' remplir une dernire formalit.
J'en ai du regret, mais les choses ne peuvent pas marcher autrement.
J'ai quelques prcautions  prendre.

En disant ces mots, il mit sur l'homme d'affaires une main homrique.
Celui-ci voulut en vain se dbattre. L'arme terrible recommena son jeu,
et la vigueur de Falempin fit le reste. Csar tait un athlte: il
billonna Granpr, lui lia les pieds et les mains et l'attacha fortement
 l'une des colonnes de marbre qui servaient d'ornement  la chemine.
Quand cette opration fut acheve, il salua militairement sa victime,
ferma la porte sur lui  double tour et en emporta la clef. Il sauvait
ainsi sa retraite, et couvrait son mouvement vers la France. Quand il
passa dans l'antichambre, la vieille servante s'y trouvait.

--La bonne, lui dit-il avec un grand sang-froid, M. Martinon ne veut
recevoir personne avant deux heures d'ici. Ayez soin de consigner sa
porte.

Une fois hors de la maison, Csar prit une voiture et se dirigea  toute
vitesse vers la gare du chemin de fer. Au moment o il y arriva, la
cloche de dpart venait de s'branler pour la dernire fois. Il eut 
peine le temps de monter dans un wagon: de toutes parts on fermait les
portires, et la machine faisait entendre ce sifflement aigu qui
ressemble au hennissement du cheval. Quelques heures aprs, Csar se
trouvait en terre de France.

--N'empche, se disait-il en achevant son examen de conscience, que
c'est le second crime que je commets. Voil deux fois que je mrite
d'tre fusill.



XXI

La noce d'Anselme.


Le retour de Csar  l'htel du faubourg du Roule fut un vritable
triomphe. Le conqurant des Gaules, tranant  sa suite les otages de
vingt nations, ne devait pas porter la tte plus firement, ni fouler le
sol d'un pas plus ferme. De temps en temps, comme pour s'assurer qu'il
n'tait pas le jouet d'un rve, le vieux soldat portait la main sur ses
poches et ne pouvait se dfendre d'un mouvement de joie en constatant de
nouveau la prsence de son butin. Quand il rentra dans la loge, son air
tait majestueux, sa pose solennelle:

--Femme, dit-il, le coup est fait; il ne me reste plus qu' passer
devant un conseil de guerre. a tournera comme il plaira  Dieu;
seulement, je voudrais bien savoir ce que l'empereur en pense.

Csar voulut, que les choses se fissent avec un certain clat; on
assembla le tribunal de famille sous la prsidence du juge de paix. Le
notaire d'Emma tait prsent  la sance. On couta avec intrt le
rcit du hros, qui dposa sur la table le fruit de son expdition et
sortit pour aller attendre chez lui la visite des gendarmes. Pendant
quinze jours ce fut son ide fixe; il avait compt l-dessus comme sur
un dnouement oblig. Chaque fois qu'il entendait retentir le marteau de
l'htel, il se levait pour aller s'offrir de lui-mme  la justice et
tmoigner par cet acte spontan qu'il ne prtendait en aucune manire se
drober  ses recherches. Les gendarmes, on le pense bien, ne parurent
pas; et ce fut l'un des mcomptes de Csar, un vide dans ses
combinaisons.

Cet vnement changeait la situation d'Emma; elle reprenait sa place
parmi les plus opulentes hritires du royaume. Au nombre des valeurs
que le vieux soldat avait rapportes, il s'en trouvait un petit nombre
de caduques; d'autres qui ne pouvaient tre recouvres qu'au moyen de
quelques rserves, faute d'endossement rgulier. On provoqua contre
Granpr des jugements o l'origine des titres fut dbattue. Personne ne
se prsenta pour une discussion contradictoire; et bientt, au moyen de
sentences ou d'arrts dfinitifs, la jeune fille se vit assurer la
possession lgitime de ces sommes. Neuf cent mille francs furent ainsi
liquids; ce qui, joint aux cent mille cus si heureusement retrouvs
par Csar, levait la fortune d'Emma  plus de douze cent mille francs.

L'toile de cette maison semblait reprendre son clat. Sous l'empire de
ces circonstances, la vente de l'htel n'tait plus une ncessit. On
retira l'enchre en faisant  la baronne une offre judiciaire pour le
payement de son douaire. Emma exigea qu'on y joignt une dmarche auprs
de sa belle-mre, pour mettre  sa disposition une partie de la fortune
qu'elle venait de recouvrer si miraculeusement. Elle tmoignait ainsi
qu'elle ne la croyait ni la complice ni la confidente du spoliateur.
lonore tait avide, mais fire encore plus. Peut-tre, se
trouvait-elle, en outre, sous l'influence d'un dpit rcent. Elle refusa
ce qui ressemblait  une libralit, et ne voulut pas rester lie par un
bienfait. On en revint donc aux termes du droit strict, son douaire fut
liquid, et on y ajouta tout le mobilier des pices qu'elle occupait.

Dsormais, le sjour de cette maison ne pouvait tre qu'odieux  la
baronne; tout l'y accusait; sa condamnation tait crite sur chaque mur.
Ici, le gnral tait mort sous le poids de tortures morales; l, elle
avait promen le scandale de ses liaisons criminelles. A sa porte
veillait un homme qui avait renvers l'difice de ses projets; au-dessus
d'elle vivait une jeune fille dont elle avait mdit, accompli la ruine,
et que la Providence, sous les traits d'un vieux serviteur, avait seule
tire de ce mauvais pas. Ce qui devait l'accabler plus encore que la
pense de tant de crimes, c'tait la honte d'en voir avorter les effets.
Elle et port lgrement le poids du remords; mais le sentiment de la
dfaite devait lui tre ternellement amer. Cependant, elle rsista
pendant quelques semaines; elle opposa  la tempte un front d'airain.
Sa prsence tait une protestation, une sorte de dfi; elle tint  la
prolonger  ce titre. Elle cacha sous un visage riant les angoisses de
son coeur, et ne retrancha rien de sa fastueuse existence. Plus tard
peut-tre ce dernier clair d'opulence allait-il se traduire en
privations; elle se prparait de la sorte une souffrance et un regret.
N'importe! l'altire crature entendit pousser l'exprience jusqu'au
bout. Il ne fallait pas que l'on pt constater entre la chute de Granpr
et sa propre retraite une concidence suspecte: elle voulait sortir de
cette triste preuve avec tous les honneurs du combat. Ce ne fut gure
qu'au bout de trois semaines, et aprs s'tre mise en rgle avec
l'opinion, qu'elle quitta la partie. Elle disparut un jour, et personne
ne sut le chemin qu'elle avait pris. Csar, qui s'entendait en oraisons
funbres, se chargea de lui en faire une  la fois nergique et concise.
Elle se composait de deux pithtes dignes de Tacite.

Emma n'avait prt  cette stratgie qu'une attention trs-lgre.
Aucune pense haineuse n'avait de racines dans son coeur: elle ne
comprenait ni les inimitis ni les raffinements du monde. Cependant,
lorsque lonore se fut loigne de l'htel, la jeune fille prouva un
moment de bien-tre. L'air lui semblait plus lger, le ciel plus bleu,
la nature plus riante; elle allait et venait avec une joie d'enfant.
Pour la premire fois depuis le jour o ses illusions s'taient
vanouies, elle eut un dsir, une volont. Muller la surprit dans des
accs d'impatience tout  fait inaccoutums. Elle voulait tre obie
sur-le-champ et s'irritait des obstacles avec une vivacit mutine. Il
s'agissait de renouveler en entier l'ameublement des pices qu'avait
habites la baronne. La serre vitre lui tait surtout odieuse; elle
voulait qu'on la dtruist pour la transporter ailleurs et vers la
partie du jardin o elle cultivait ses pervenches.

Le bon Muller se prta  ce caprice, dont il tait seul  deviner
l'origine. Il pressa les ouvriers, prsida lui-mme aux travaux, et
bientt l'htel subit une mtamorphose complte. La chambre du gnral
resta seule ce qu'elle tait au jour de sa mort; tous les meubles en
furent conservs avec une pit religieuse. En mmoire du mort, Emma
tmoigna un autre dsir; elle demanda instamment que Champfleury ft
rachet. La ngociation tait difficile. Le nouvel acqureur avait pu
s'assurer de la beaut et de la richesse de ce domaine; il s'y tait
attach. Cependant le notaire d'Emma conduisit l'affaire avec tant
d'adresse et en vint  des propositions si avantageuses, que le march
fut conclu. Champfleury redevint la proprit de la famille Dalincour.
Quand Emma signa ce contrat, une larme, qu'elle ne put contenir, tomba
sur cet acte comme pour le sceller. Quel souvenir dominait alors la
pense de la jeune fille et causait cette motion? tait-ce celui de sa
mre, morte en lui donnant le jour; ou bien celui du jeune chasseur
qu'elle voyait au loin, sur la lisire de la fort ou le long des
prairies qui bordent la Meuse? Ce sont l des secrets que le coeur n'ose
s'avouer et que la pudeur couvre d'un voile impntrable. Emma
retrouvait son Champfleury, elle tait heureuse  cette pense. De l
cette larme furtive tombe sur le contrat.

Depuis la journe fatale o elle surprit pour la seconde fois les
relations qui existaient entre Paul et la baronne, la jeune fille
n'avait pas revu son cousin. Vernon avait appris, par le bruit public et
par les instances engages devant les tribunaux, le singulier vnement
qui rendait  Emma la majeure partie de sa fortune. Cette nouvelle
l'avait profondment affect. Par sa faute, il voyait s'chapper de ses
mains une position magnifique et l'un des plus beaux partis de la
France.

--Est-ce assez de malheur! se disait-il; je tourne le dos  la fortune.
Il faut dcidment, Vernon, que ton toile ne soit point heureuse. Tu as
tenu entre tes doigts les millions de la _Compagnie Pninsulaire_:
vanouis! Tu inspires une passion vhmente  une femme qui menait grand
train: ruine! Il te restait l'amour d'une jeune fille, belle, adorable,
d'un abandon charmant; tu prtends  sa main quand elle est riche: le
destin la frappe! tu la dlaisses quand elle est pauvre, tu l'outrages
par tes ddains:  l'instant le sort lui redevient favorable, elle
retrouve une opulence fabuleuse! Si ce n'est pas l une fatalit, il
n'est rien qui mrite ce nom. Tu ressembles, Vernon,  ce personnage
maudit des contes arabes devant lequel les fontaines se desschent et
les fruits des arbres se pourrissent. Puisque l'enfer s'en mle, il n'y
a pas  rsister; rsigne-toi, tu n'es pas de force  lutter contre lui.

Plus d'une fois, au milieu de ces rflexions, l'ide de se rapprocher de
sa cousine traversa l'esprit du jeune homme et lui sourit comme un beau
rve. Emma ne pouvait l'avoir oubli: son penchant pour lui tait trop
vif et trop sincre. Cependant, Paul prouvait quelques scrupules:
renouer ainsi, c'tait revenir vers la fortune. Quoiqu'il y et chez lui
ce germe fatal de l'intrt, qui s'attache au caractre comme le ver au
fruit, pour ne le plus quitter, un peu de fiert le soutenait encore et
l'empchait de prcipiter ce retour. Il sentait qu'il fallait mrir les
choses, mnager les transitions. Il se tenait donc  l'cart, esprant
beaucoup du temps et dcid  mettre l'occasion  profit.

Pendant que Paul faisait ce calcul, digne de Fabius, Muller en faisait
un autre digne d'Annibal. Ce que celui-l cherchait  loigner, celui-ci
voulait le brusquer. Muller prenait en main la cause de Paul contre Paul
mme. Le digne Allemand s'tait depuis longtemps aperu que la vue du
jeune homme tait ncessaire  Emma, et que sa sant souffrait de son
absence. De l l'intrt qu'il prenait  Paul et le soin qu'il mettait 
mnager son retour. Il y procdait sans illusion sur le compte de
l'lve de Granpr: il l'avait dsormais jug. C'tait une proie de plus
pour le dmon de l'gosme. Muller ne comptait que sur un seul
sentiment, celui de la reconnaissance; il avait foi aussi dans la grce
d'Emma et dans une bont d'ange  laquelle on ne pouvait rsister.
D'ailleurs, Emma souffrait; elle tait profondment atteinte: sans tre
un grand docteur, Muller voyait cela. Il se mit donc en mesure de
pourvoir au plus press.

Le mariage d'Anselme, retard par quelques, formalits civiles, devait
se clbrer le jeudi suivant. Muller y vit une occasion naturelle de
runir Emma et Paul. Emma, comme bienfaitrice de Suzon, devait assister
 la noce; il tait facile d'y amener Paul comme le tmoin d'Anselme. Le
gros garon reut cette consigne et l'excuta avec son intelligence
ordinaire. Vernon ne pouvait refuser: il promit d'tre exact au
rendez-vous.

--Allez, monsieur Paul, lui dit Anselme, on vous traitera dans le
soign; les choses iront bien, je m'en flatte. Ce n'est pas moi qui vous
drangerais pour vous donner des crampes d'estomac. Soyez calme, a
flambera. Des violons en masse, une messe avec serinettes, des rubans 
tous les bonnets, puis un dner de vingt-cinq couverts. Et quel menu!
quel menu! Une merveille! Nous allons vous traiter en petit Balthazar.

--Je n'en doute pas, rpliqua Vernon; vous aviez l'air d'un fin
connaisseur du temps de Granpr.

--Ne m'en parlez pas, monsieur Paul; rien que d'y penser, j'en ai l'eau
 la bouche et la larme  l'oil. Mais baste! ce qui est fait est fait;
le morceau aval n'a plus de got. N'empche que vous aurez de quoi vous
divertir. Dame! quand on a du monde bien, il faut lcher tous les
robinets. Vous pouvez porter vos gants jaunes, allez; ils ne vous
corcheront pas les doigts. C'est, mademoiselle Emma qui ouvre le bal.

--Mademoiselle Emma? dit vivement Vernon, ma cousine Emma?

--Oui, monsieur Paul, rpondit Anselme enchant de l'effet qu'il venait
de produire; oui, votre cousine Emma. C'est elle qui est la reine de la
crmonie. Elle signe au contrat, elle vient  la messe, elle danse un
rigodon, le tout en l'honneur de votre serviteur et de sa compagnie.
Vous pouvez mettre l'habit noir et la cravate de satin, monsieur Paul:
tout le monde sera en tenue.

--Ma cousine Emma! dit Vernon pensif.

--Sans doute, votre cousine! rpliqua Anselme; votre belle et bonne
cousine, un ange du ciel, qui aime ma Suzon comme la prunelle de ses
yeux. Ah ! vous n'oublierez pas l'adresse, au moins, monsieur Vernon.
Aux Thernes, entendez-vous, boulevard de Monceaux. Vous devriez coucher
la chose par crit.

--N'ayez pas peur, Anselme, dit vivement Paul, je serai ponctuel. A dix
heures, n'est-ce pas?

--A dix heures, monsieur Paul, sans vous commander, rpondit le jeune
homme en prenant cong. Quand vous mettriez la chemise brode, il n'y
aurait pas plus de mal.

Si vous voulez lcher la botte vernie, ce sera encore mieux. Bon genre,
allez. Fendez-vous; vous trouverez  qui parler.

Le jeudi suivant, Paul Vernon montait en cabriolet  neuf heures pour se
rendre  l'invitation d'Anselme. La noce avait lieu dans le cabaret du
pre Lalouette, que Csar Falempin, en sa qualit de tuteur et de pre
adoptif de Suzon, avait fait disposer pour le festin. Le couvert tait
mis dans la plus grande pice, et un petit salon attenant recevait les
convives  mesure qu'ils arrivaient. Quand Vernon entra, Csar et sa
femme occupaient le poste d'honneur, et autour d'eux se groupaient
quelques amis. Suzon se tenait dans un coin, en robe blanche, avec le
bouquet et la couronne d'oranger, qu'elle ne portait ni sans embarras ni
sans confusion. Le gros Anselme la courtisait  sa manire, lui faisait
mille agaceries qu'il assaisonnait de propos assez lgers. L'arrive de
Paul causa quelque motion dans la compagnie; Anselme quitta sa fiance
pour aller vers lui, tandis que Csar et sa femme lui adressaient un
salut militaire digne de la plus belle poque de l'empire. Suzon
complta cet accueil par une rvrence timide:  peine osait-elle lever
les yeux sur ce beau monsieur.

Les prsentations taient  peine acheves, qu'un bruit de voiture se
fit entendre  la porte; c'tait Emma qui arrivait, accompagne de
Muller. Paul n'attendit pas qu'elle ft descendue, il courut vers elle
et lui offrit la main, au moment o elle posait le pied sur le sol de
l'alle.

--Ma cousine, dit-il, ma bonne cousine, que j'ai donc du plaisir  vous
revoir! Pardonnez-moi de vous avoir si longtemps nglige.

Emma ne s'attendait pas  trouver Paul  cette fte; Muller avait voulu
lui mnager une surprise. Son premier mouvement fut un saisissement ml
de joie; elle plit et s'appuya sur le bras de son cousin. Cependant,
les fiancs et les gens de la noce taient accourus; il fallait faire
bonne contenance. On marcha vers la petite glise du faubourg, o devait
s'accomplir la clbration religieuse. Emma s'y assit  ct de Paul, et
des penses  la fois douces et amres remplirent son coeur pendant que
dura la crmonie. Elle jetait sur le couple que bnissait le prtre des
regards mlancoliques et attendris; elle semblait, se dire que ce
bonheur ne serait jamais le sien. Quand elle portait les yeux vers Paul,
elle se sentait inonde de joie; quand elle redescendait en elle-mme,
un voile s'tendait sur ce bonheur et le couvrait d'une ombre lugubre.
Entre elle et Paul se dressait un fantme, celui du calcul. Il l'avait
abandonne quand elle tait pauvre; il revenait parce qu'elle tait
riche. Cette pense odieuse glaait son amour; elle frmissait  l'ide
de servir d'objet  un march.

Cependant, le jeune homme sentait prs de sa cousine ses sentiments
s'purer. Il la regardait avec une motion relle, et ne pouvait se
dfendre d'un certain effroi en voyant les altrations que son visage
avait subies. C'tait toujours une fleur pleine de grce et de beaut;
mais on pouvait voir que la sve y manquait: cette beaut tait triste,
cette grce languissante. De temps en temps, et sous le coup d'une
motion vive, des teintes ardentes se fixaient sur le visage, les
pommettes se coloraient d'un rouge de feu. Parfois mme il s'y joignait
quelques accs d'une toux sche et sonore qui faisait tressaillir Muller
et qui semblait retentir jusque dans sa poitrine.

La crmonie s'acheva, et l'on regagna le cabaret o le couvert tait
mis.  table, Anselme fut admirable; il y tint tte  tous les convives.
Son entrain, sa gaiet gagnrent l'assemble entire, et jusqu' Emma.
Le gros garon n'avait rien promis qui ne ft tenu; le festin tait
merveilleux: Csar y avait pourvu. Quand il fut achev, on ouvrit le
bal. Emma eut la force de danser avec Anselme, qui excuta en son
honneur de hardis flic-flacs; Paul prit la main de Suzon et figura
vis--vis de sa cousine.

--Je vous l'ai bien dit, monsieur Vernon, disait Anselme dans l'un de
ses balancs les plus audacieux, n'est-ce pas que c'est trs-bien? On ne
ferait pas mieux pour la noce d'un prince.

--Oui, mon ami, rpondait Paul en surveillant les mouvements du gros
garon; mais mnagez-vous. Vous ne serez plus bon  rien.

--Bah! disait Anselme, j'en filerais vingt de contredanses de ce numro.
On voit bien que vous ne me connaissez pas.

Ce fut le dernier effort d'Emma. Quand la contredanse fut acheve, elle
alla rejoindre Muller, effray de la voir plir et rougir presque dans
la mme seconde.

--Bon ami, dit-elle, partons; je ne me sens pas bien. Il faut nous en
aller  Champfleury: je veux mourir o est morte ma mre.



XXII

Champfleury.


Quand Emma revit les bords de la Meuse, le soleil regagnait  grands pas
notre hmisphre, et la campagne ressemblait  une corbeille de fleurs.
Les haies d'aubpine envoyaient  l'envi leurs parfums vers la voiture
qui portait la jeune fille, les grands marronniers inclinaient devant
elle leurs aigrettes blanches, les acacias la couvraient d'une pluie
embaume. En aucun temps, et sous aucun ciel, le paysage n'aurait pu
offrir des horizons plus caressants, des lignes plus molles, des
couleurs plus douces au regard. Il rgnait dans l'air cette tideur des
premiers beaux jours qui pntre les sens et invite l'me  une langueur
pleine de charmes. Tout s'animait au loin, tout s'associait au rveil de
la nature: les troupeaux dans les prs, l'oiseau sur la cime de l'arbre,
l'insecte bourdonnant sur les calices entr'ouverts.

Aucun dtail de ce spectacle n'chappait  Emma, aucun de ces bruits ne
se drobait  son oreille. C'tait la vie de ses jours heureux, les
sons, familiers, l'atmosphre o elle avait puis sa force; le lieu o
elle avait grandi prs du tombeau de sa mre. La fille des champs se
sentait revivre au contact de cette existence pleine d'air et de soleil;
sa poitrine se dilatait  cette source pure. A mesure qu'elle approchait
de Champfleury, chaque site lui rappelait un souvenir: ici le moulin du
village, plus loin la ferme, plus loin encore le clocher du bourg. A
tous ces objets se rattachait quelque pisode de son enfance; la jeune
fille les retrouvait classs dans sa mmoire, et les rappelait  Muller,
heureux de ces rcits. Lorsque Emma les suspendait, c'tait pour
contempler d'un oeil rveur le cours de la Meuse, qui se droulait au
loin comme un filet d'argent sur un tapis d'meraudes. Aux abords du
chteau, l'motion fut plus vive encore. Les arbres s'animaient, les
toits d'ardoise semblaient prendre un langage. Emma revoyait son
colombier et, de loin, croyait en reconnatre les htes; elle cherchait
sur la pelouse la gnisse qui accourait nagure  sa voix, elle appelait
par leurs noms les chiens de garde; elle s'imaginait apercevoir, dans le
lointain de la perspective, sa vieille nourrice, filant son lin debout,
tout en gardant le troupeau. Chaque villageois qui passait tait pour
elle une dcouverte; on et dit qu'elle retrouvait d'anciens amis. Quand
ils parlaient, c'tait un autre bonheur: cet accent, cet idiome local
avaient pour elle un charme infini; elle s'y plaisait comme  l'ide du
pain bis et de la jatte de crme. Elle marcha ainsi de joie en joie, de
surprise en surprise, jusqu'au moment o la voiture s'arrta dans la
cour du chteau. Ces motions retombaient sur son coeur comme la rose
matinale sur la tige des plantes; elles y rpandaient une fracheur
salutaire et tempraient l'ardeur fatale de ses souvenirs.

--Comme il fait bon vivre ici! disait-elle  Muller; tout y est
meilleur, les hommes et la nature. Voyez, bon ami, quel air de fte
partout; ces prs se sont pars pour nous recevoir, les arbres nous
offrent des bouquets, la Meuse nous sourit de loin, et les Vosges nous
envoient des saluts harmonieux. Il n'est pas jusqu'au vieux donjon qui
ne se soit revtu d'un rayon de soleil, comme d'un habit d'tiquette.
Oh! qu'il fait bon vivre ici!

En rptant ces mots, elle s'lana joyeuse hors de la calche de
voyage, et trouva sur le perron les gens du chteau empresss de la
recevoir. Emma avait laiss  Champfleury des regrets bien vifs;
longtemps elle avait t la fe du pays, la providence des malheureux.
Son retour fut l'vnement du jour  plus de trois lieues  la ronde. De
toutes parts on accourut pour voir la fille du gnral, et ces braves
villageois s'en allaient heureux d'avoir pu embrasser un coin de son
vtement. C'tait une rception de reine; le salon ne dsemplissait pas.
Muller craignit que cette fatigue nouvelle, ajoute  celle du voyage,
n'puist les forces d'Emma; il fit quelques observations.

--Non, bon ami, soyez sans crainte, rpondit la jeune fille; la vue de
ces braves gens me fait du bien; ils m'apportent la joie et la sant;
laissez-les venir.

--Demain, dit Muller en insistant, demain, Emma; cela vaudra mieux; vous
serez plus repose.

--A quoi bon! rpondit la jeune fille. Quand le plaisir est l, pourquoi
dire demain? Sommes-nous srs de demain? ajouta-t-elle avec un accent
plus mlancolique. Bon ami, je suis heureuse, et le bonheur donne de la
force. Laissez-moi remplir jusqu'au bout mes devoirs de chtelaine.

--Soit, dit Muller; excusez alors la libert qu'a prise votre vassal. Je
vais voir ce que sont devenus nos herbiers.

Le mois qui suivit l'arrive d'Emma fut rempli de pareilles ftes. Le
cur du village vint la voir, et ne plaida pas en vain pour ses pauvres.
La commune se plaignait de ses routes; Emma y pourvut mieux qu'un
conseiller municipal. Elle voulut que Champfleury et une cole, et
assura le traitement de l'instituteur. Pas un indigent ne s'adressa
vainement  elle; une souffrance rvle tait une souffrance secourue.
Sans blmer ces libralits, Muller et dsir qu'Emma en rglt mieux
l'emploi; l-dessus s'engageaient entre eux des dbats o le digne
Allemand tait toujours vaincu.

--Me dfier de gens qui tendent la main! disait Emma; mais, mon bon ami,
o avez-vous donc la tte? Est-ce que vous croyez que l'on fait ce
mtier-l de gaiet de coeur?

Ainsi, Emma s'initiait  une vie nouvelle, et trouvait un aliment  son
activit. Pendant son absence, le chteau avait t fort nglig, et le
changement de matre n'avait pas peu contribu  son dprissement. La
jeune fille fit venir des ouvriers du chef-lieu, ordonna les travaux,
les surveilla elle-mme. Muller se rsignait au rle d'intendant, trop
heureux de ne figurer qu'en seconde ligne. Emma prenait de l'intrt 
ce qui se passait autour d'elle: c'tait beaucoup; il en rsultait une
diversion heureuse  ses douleurs rcentes, et un prcieux moyen de
gurison. On remonta l'curie, on songea  la basse-cour, on repeupla la
garenne. Tous les oiseaux rares qu'Emma avait rassembls dans sa volire
taient morts faute de soins; il fallait combler ces vides et
recommencer sur de nouveaux frais. L'humidit avait attaqu les herbiers
et les cadres d'insectes: c'tait encore une besogne  refaire. Ce
changement d'habitudes opra sur la jeune fille une mtamorphose
complte. Elle se remettait  vue d'oeil, elle prenait chaque jour un
meilleur visage. Cet air natal avait en lui quelque chose de si puissant
et de si gnreux, il agissait si activement sur ces organes o
sommeillait la plus grande des forces, celle de la jeunesse, que peu 
peu les symptmes les plus fcheux disparurent pour faire place  des
signes vidents de raction. Le teint reprit ses tons naturels, la
respiration devint plus libre, la toux disparut, les yeux perdirent leur
clat fbrile.

Champfleury agissait donc plus puissamment que la science des docteurs,
et fournissait la preuve de ses vertus souveraines. Le ciel, l'air, le
rgime, ces grands modificateurs; le temps, qui adoucit les blessures;
l'activit physique, qui trompe les douleurs de l'me: tout contribuait
 ranimer en elle les sources de la vie. On entrait d'ailleurs dans la
belle saison; l'air tait doux, la temprature gale, rien ne
contrariait un rtablissement prochain. Pour seconder ce triomphe de la
jeunesse et de la nature, Muller n'oubliait, ne ngligeait rien. Il
avait lu dans quelques livres que l'oxygne exhal par les arbres est
favorable aux poumons, et il en concluait qu'en passant une grande
partie de la journe sous les votes des grandes forts il procurerait 
son lve une atmosphre propre  acclrer sa gurison. Ce fut ds lors
pour lui un souci que de prparer des excursions dans toute la chane
des Vosges, et promener Emma sous ces ombrages sculaires. C'tait
tantt un site, tantt une ruine qu'il s'agissait de visiter; une leon
d'histoire ou de botanique, un acte de bienfaisance ou un dner sur
l'herbe: les prtextes ne manquaient jamais  Muller. Il tenait ainsi la
jeune fille en haleine, et l'empchait de se blaser sur cette vie des
champs, qui a, au dbut, tout le charme d'une idylle, et qui devient, 
la longue, monotone comme les sables du dsert.

Parfois des surprises donnaient  ces excursions un attrait de plus.
Dans les bois voisins du chteau, Muller avait fait disposer des chalets
rustiques au moyen de quelques planches recouvertes de feuillage. Quand
la fatigue commenait  gagner Emma, un de ces rduits s'offrait  point
nomm avec du laitage, de la crme et de ce bon pain villageois dans
lequel la jeune fille mordait avec dlices. Cette collation si frugale
et si bien accueillie tait du plus strict rgime: Muller dguisait les
prescriptions des docteurs sous les apparences du plaisir.

--Savez-vous, bon ami, que vous me gtez! disait Emma en portant dans ce
repas improvis l'apptit que donne la promenade. Que cette crme est
donc dlicieuse!

--Parfaite, rpondit Muller en prenant sa part du festin; c'est
Georgette qui l'a apporte ici ce matin. Vous ayez t si bonne pour son
aeule. C'est une surprise qu'elle aura voulu vous mnager.

--Les bonnes gens! disait Emma. Je ne sais comment on peut tre dur pour
ce peuple de la campagne. Comme il souffre avec patience! comme il aime
ceux qui le traitent bien! Le riche est injuste envers eux.

--Oh! bien injuste! rpondait Muller, s'associant  la pense de la
jeune fille; bien injuste, Emma! Le riche ne tient pas compte comme il
le devrait des sueurs du pauvre. Entre le laboureur qui pousse le soc et
le boeuf qui ouvre le sillon, le riche fait peu de diffrence. Ce sont
deux services qui,  ses yeux, se ressemblent beaucoup. L'essentiel,
pour lui, c'est que le bl lui appartienne.

La belle saison s'coula au milieu de ces distractions que Muller
multipliait sous les pas de sa pupille. Cependant, quelque soin qu'il
prt  les varier, il ne fut pas longtemps  s'apercevoir qu'elles
perdaient graduellement de leur attrait; Dans les premiers mois de son
sjour, Emma avait paru jeter un voile sur le pass et l'effacer
compltement de sa mmoire. Pas un mot sur Paris, rien qui, de prs o
de loin, se rattacht  Paul Vernon. Muller se rjouissait de ce
changement: il y voyait le signe d'une cure complte, et croyait que le
temps achverait ce que Champfleury avait si bien commenc. Le temps
agit en sens contraire. Emma, insouciante d'abord, devint chaque jour
plus srieuse et plus rflchie; elle prit moins de got aux choses qui
jusqu'alors l'avaient intresse, laissa  Muller le soin du
commandement, et se retrancha de nouveau dans ses habitudes de
mlancolie et de mditation.

L'Allemand comprit qu'il s'tait flatt d'un succs trop prompt et que
le champ tait encore ouvert aux inquitudes. Cela devait tre. Emma ne
pouvait supporter longtemps sans souffrir les tristesses de l'isolement.
Autour d'elle se runissait tout ce qui rend la vie heureuse: la
richesse, la considration, les honneurs du rang, les ressources de
l'intelligence; et elle en tait rduite  jouir seule de tout cela,
sans entrevoir le moment o elle y associerait un coeur digne du sien et
qui mritt cette prfrence. A mesure qu'il s'oprait chez elle un
retour plus complet vers la sant, ce vide de l'me, ces lans vagues
vers un avenir inconnu se manifestaient avec plus de force et
troublaient la scurit de son esprit. La puret sans tache dans
laquelle s'tait coule sa vie n'excluait pas un travail d'imagination
qui,  son insu, la dominait. Elle n'avait jamais lu d'autre roman que
celui qui s'agitait dans son coeur; mais ce roman tait inpuisable, et
chaque jour elle y ajoutait un nouveau chapitre. Avec une mre pour la
guider, la jeune fille n'aurait pas t la proie de ce long combat. Une
mre sait armer son enfant contre les dceptions et la prparer aux
preuves qui l'attendent. Emma s'tait leve pour ainsi dire toute
seule, avec Muller pour confident et sa conscience pour guide. Ces deux
tuteurs ne suffisaient pas. Entre l'lve et le prcepteur rgnaient une
certaine distance de condition et une rserve bien naturelle chez une
jeune fille. Muller devinait plus de choses qu'on ne lui en confiait, et
il tait loin de tout deviner. Les fluctuations de ce coeur lui
chappaient aussi bien que ses angoisses.

Vers la fin du mois d'aot, la mlancolie d'Emma prit un caractre
taciturne qui affligea profondment son prcepteur. Elle ne se trouvait
bien que seule, et souffrait avec impatience qu'on l'accompagnt dans
ses promenades solitaires. Muller respectai! ce caprice et s'loignait
les larmes aux yeux. Cette poque de l'anne tait celle o, pour la
premire fois, elle avait vu Paul Vernon, et elle se rappelait tous les
dtails qui se rattachaient  son sjour  Champfleury. Elle tait
enfant alors, gaie, rieuse, sans souci de l'avenir. Combien l'horizon
s'tait assombri depuis ce temps! Quelles dures leons lui avait
infliges le destin! Et pourtant combien le bonheur tait prs d'elle
encore! Paul n'tait pas mari; la liaison passagre qu'il avait forme
venait de se rompre. Libres tous deux, qui les empchait de s'unir? Paul
s'tait loign d'elle, mais ne fallait-il pas excuser un cart de
jeunesse? Peut-tre n'tait-il pas aussi corrompu qu'on le croyait, et
l'amour d'ailleurs ne pouvait-il pas faire un miracle?

Voil sur quel terrain s'aventurait l'imagination de la jeune fille,
quels problmes elle se posait pour les rsoudre dans le sens de sa
passion.  Paris, sur le thtre de ses torts, Paul n'aurait eu que peu
de chance de rentrer en grce;  Champfleury, tout lui tait propice, la
voix des souvenirs, les conseils de l'isolement. Plus la solitude
agissait sur Emma, plus la chance devenait favorable au beau cousin,
plus elle se sentait ramene imprieusement vers lui. Tout ce qui
pouvait flatter ce sentiment trouvait accs auprs d'elle, tandis
qu'elle en loignait tout ce qui lui tait contraire. Elle avait peur
des scrupules de Muller et se dfiait de sa bont; de l sa rserve 
son gard et son systme de rticences.

Comme but favori de ses promenades, Emma avait choisi la lisire d'un
petit bois que Paul Vernon traversait toujours quand il revenait de ses
grandes chasses sur les crtes des Vosges. C'tait l qu'elle avait
autrefois coutume de l'attendre; c'est l qu'elle se rendait chaque
jour. Une sorte de carrefour pratiqu  l'entre du bois permettait
d'embrasser d'un coup d'oeil les divers sentiers qui le traversaient. Un
soir qu'Emma tait alle, comme d'habitude, s'asseoir sur un tertre de
gazon mnag en avant des taillis, elle crut apercevoir dans l'une des
avenues une apparition familire. Elle eut peur; un nuage passa devant
ses yeux.

-Ah! mon Dieu! dit-elle, mon Dieu! serait-ce lui?

Tout son corps frmissait; elle s'appuya sur une branche voisine, comme
si elle et craint de dfaillir. L'apparition se rapprochait et devenait
de plus en plus distincte. C'tait lui, en effet; c'tait Paul Vernon,
en costume de chasse, tel qu'Emma l'avait grav dans ses souvenirs. Il
s'approcha de la jeune fille, tremblante d'motion et de surprise.

--Quoi! ma cousine, lui dit-il, c'est vous! Vous ici toute seule!

--Oui, mon cousin, rpondit Emma heureuse et trouble; oui, c'est bien
moi: je vous attendais.



XXIII

Un rayon de soleil entre deux orages.


Cet lan de la jeune fille avait t si spontan, qu'elle y trahit en
quelques mots le voeu secret de son coeur et l'ide fixe de sa
sollicitude. A peine les eut-elle prononcs, qu'elle s'arrta, toute
confuse. Ses yeux s'abaissrent par un chaste retour sur elle-mme; ses
joues se couvrirent du vermillon le plus vif; un embarras plein de grce
et de pudeur rgna dans sa contenance. Il se fit entre elle et son
cousin un silence expressif pendant lequel leurs penses seules se
rpondaient. Enfin, Emma leva timidement sur le beau jeune homme des
yeux pleins de tendresse et d'abandon.

--Venez, Paul, lui dit-elle; la nuit se fait; il est temps de regagner
le chteau.

Elle lui tendit une main, dont il s'empara avec vivacit, et ils
marchrent ainsi sans changer une parole: le bonheur de se sentir l'un
prs de l'autre leur suffisait. La prsence de Vernon ne tenait point 
des motifs romanesques, mais aux causes les plus naturelles et les plus
simples. La saison des chasses approchait; et l'un des propritaires du
voisinage, grand amateur de vnerie, avait invit le jeune homme  venir
passer chez lui une partie de l'automne. Paul avait accept avec
empressement un double attrait le poussait vers Champfleury. A peine
arriv, il s'tait empress de se rendre auprs de sa cousine et l'avait
trouve sur son chemin. Ainsi s'expliquait cette rencontre fortuite;
Muller n'y vit rien de plus.

L'imagination d'Emma ne se contentait pas d'une ralit aussi prosaque;
son thme tait tout autre. Dans le hasard qui l'avait conduite
au-devant de son cousin, elle voyait le doigt de la Providence. Pourquoi
rsister encore? Pourquoi lutter? Le ciel s'en mlait, il runissait
deux coeurs que l'orage avait spars. L'absence avait d tre une
expiation ncessaire; le retour marquait l'aurore d'un bonheur nouveau.
La jeune fille s'exaltait  ces penses; il lui semblait soulever le
voile qui couvrait l'avenir et y apercevoir une longue suite de beaux
jours. Qu'et-elle fait, d'ailleurs, seule en ce monde, sans un bras
pour la soutenir, avec le vide dans son coeur comme dans son existence?
Quel que ft le sort qui l'attendait, il ne lui restait plus qu' cder;
car son amour, c'tait sa vie mme. Sa rsistance tait  bout; elle ne
pouvait plus fuir son destin.

Quand cette dtermination fut bien prise, la physionomie d'Emma recouvra
une srnit que depuis longtemps elle avait perdue. Le sourire revint
sur ses lvres et ne les quitta plus; une joie douce anima ses traits,
une grce charmante releva le prix de ses paroles. Elle avait, vis--vis
de Muller,  expier des torts rcents; elle se montra charmante pour
lui, et mit une sorte de coquetterie  lui plaire. La soire s'coula
ainsi, au milieu de mille attentions et de mille soins. De temps en
temps, Emma quittait le salon et allait donner quelques ordres, puis
elle revenait joyeuse comme l'oiseau. Il tait dj tard quand Paul se
leva pour prendre cong.

--Halte-l, mon cousin, lui dit la jeune fille; on ne sort pas ainsi de
nos domaines. Nous avons  Champfleury droit de haute et de basse
justice: demandez plutt  Muller.

--C'est dans nos chartes, rpliqua celui-ci en riant et sans savoir o
Emma voulait en venir.

--Soit, dit Paul; mais je n'ai rien  craindre de vos arrts, ma
cousine. Je ne suis point un vassal rebelle.

--Vous l'entendez, bon ami, poursuivit la jeune fille. Ce que c'est que
l'habitude chez les grands coupables! elle dtruit le sentiment de la
faute.

--Mais encore, rpondit Vernon, faut-il savoir ce que vous avez  me
reprocher, ma cousine.

--Quoi! monsieur, dit Emma en croisant ses bras pour se donner l'air
d'un juge svre, vous venez dans les Vosges, et c'est chez un tranger
que vous descendez! Il est impossible que l'on n'ait pas prvu ce
crime-l. Outrager l'hospitalit dans la personne d'une cousine! Qu'en
dites-vous, Muller?

--C'est un cas trs-grave, rpondit le prcepteur; les lois des
Ripuaires l'avaient prvu; il s'agit de la peine de mort.

--Nous serons moins rigoureux, dit la chtelaine en gardant son srieux;
nous nous contenterons de la prison perptuelle. Vous connaissez le
pavillon du petit parc, bon ami?

--Oui, madame la baronne, rpliqua Muller, qui s'associait  ce jeu; un
cachot vritable.

--Eh bien, poursuivit Emma, c'est l que nous enfermerons notre captif.
Je vous institue son gelier, monsieur Muller; vous m'en rpondez sur
votre tte!

Paul tait enchant, cependant il se dfendit pour la forme. C'tait
tantt la crainte de causer trop d'embarras, tantt celle de se montrer
impoli vis--vis de son hte actuel, puis les bagages qui taient loin,
et d'autres prtextes encore. Emma trouvait rponse  tout.

--Mon cousin, disait-elle, c'est jug et bien jug; il n'y a plus  en
revenir. Votre hte est prvenu et vous excuse; vos bagages sont dans le
pavillon du parc. Tout s'est fait pendant que vous causiez avec nous ce
soir, Ainsi, rsignez-vous, c'est sans appel.

--Il faut vouloir tout ce que vous voulez, ma cousine, dit le jeune
homme en lui serrant la main avec tendresse.

Le pavillon tait  une petite distance du chteau: Emma ne voulut
laisser  personne le soin d'y installer son prisonnier. Les domestiques
s'acheminrent avec des falots; Muller les suivait, ainsi que les deux
amants. Emma s'appuyait sur le bras de Paul et marchait avec une
lgret telle, qu'on et dit qu'elle ne touchait pas la terre. La nuit
tait magnifique: les toiles brillaient comme des diamants. Le long des
arbres couraient ces sons harmonieux de la nuit qui semblent bercer la
terre endormie..

--Emma! disait Paul  demi-voix et avec un accent qui allait au coeur de
la jeune tille, o est le bonheur, si ce n'est ici?

--Oui, rpondit-elle inonde de joie, ici et point ailleurs, Paul,
restons o nous sommes bien.

Leurs mains s'taient rapproches et ne se quittrent plus qu'au moment
o on arriva devant le pavillon. Du temps du baron, ce btiment avait
t l'objet d'une dpense considrable. Il y venait coucher pendant la
saison de la chasse, et s'tait plu  l'embellir. A proprement dire,
c'tait plutt un logement complet qu'un simple pavillon. Situ dans le
centre d'un rond-point, il avait pour perspective, d'un ct un petit
lac sur lequel s'battaient des cygnes, de l'autre une large alle
d'ormes qui descendait vers la Meuse. Le mobilier en tait moderne,
riche, presque fastueux: des tableaux de prix ornaient les murs, une
bibliothque pourvue de livres choisis y offrait une ressource contre
l'oisivet. Un sage aurait pu s'y plaire;  plus forte raison un
amoureux. Paul prit possession de son domicile avec un bonheur rel et
s'endormit au milieu des songes les plus riants.

Depuis ce jour, la vie des deux amoureux ne fut qu'un perptuel
enchantement. Emma ne voulait pas que Paul renont pour elle  ses
gots favoris; mais elle arrangeait si bien les choses, que, au fort de
ses plus grandes chasses, elle se trouvait sur son passage comme une fe
familire, sans qu'on pt dire comment elle y tait venue. Muller
trouvait parfois ces excursions un peu rudes; mais le digne homme tait
si heureux du bonheur de son lve, qu'il n'osait pas se plaindre, et
dissimulait de son mieux la fatigue qu'il prouvait. La joie de ces
enfants le spectacle de leur mutuelle tendresse l'enivraient et le
rajeunissaient. Il voyait enfin rentrer dans cette maison la gaiet et
l'amour, deux htes qui, depuis si longtemps, s'en taient loigns.
Tous les nuages s'taient dissips peu  peu, le ciel avait repris son
azur. La jeunesse a un charme puissant auquel rien ne rsiste, ni les
soupons du coeur, ni les alarmes de la raison. Le pass avait fui; il
n'en restait qu'une page blanche, sur laquelle le couple fortun avait
inscrit la date de ses amours.

Ds lors, l'union prochaine d'Emma et de Paul devint un fait public 
plusieurs lieues  la ronde. Le dimanche,  la messe solennelle, on les
voyait s'asseoir ensemble au banc d'honneur;  la promenade, aux ftes
du village, partout, ils taient insparables. Les fermiers de
Champfleury saluaient Paul comme un matre; les autorits municipales
taient pleines de dfrence pour lui. C'tait une souverainet
anticipe. Quoique Vernon prouvt pour sa cousine une tendresse relle,
il restait encore chez lui quelque place pour un autre sentiment. Sa
passion n'avait pas, comme celle d'Emma, ce caractre exclusif qui ferme
le coeur  toute pense trangre. Il aimait, sans doute, mais il
calculait aussi. Les leons de Granpr ne pouvaient s'effacer d'une
manire aussi rapide. Ds qu'il fut certain de cette alliance, objet de
tous ses voeux, il se prit  jouer srieusement le rle de matre, et
voulut s'initier d'avance  la gestion d'intrts qui allaient devenir
les siens. Jusqu'alors Muller avait tout rgl, tout administr. Paul se
fit rendre des comptes, et engagea plus d'une fois  ce sujet des
discussions interminables. Il demandait des justifications  propos des
plus petites minuties, s'inquitait des moindres dtails, faisait subir
au pauvre Allemand des interrogatoires dont celui-ci s'chappait le
coeur navr.

Dans les dbuts, le jeune homme apportait  cette espce d'enqute
quelque discrtion et quelque rserve; mais peu  peu, enhardi par
l'impunit, il poussa les choses jusqu' la plus injurieuse dfiance.
L'lve de Granpr se retrouvait tout entier. Muller aurait eu un moyen
de mettre un terme  ces odieux procds, c'et t d'en parler  Emma;
mais plutt que de recourir  ce moyen extrme il et prfr toutes les
humiliations du monde. Dsormais, pour la jeune fille, la perte de ses
illusions tait le coup de la mort. Il la voyait heureuse, florissante:
il et craint de troubler par sa faute cet heureux retour vers le
bonheur et la sant. Il se rsigna donc  souffrir en silence. Il fallut
peu de temps  Paul pour retrouver les instincts les plus pres de
l'homme d'affaires, et cette passion du calcul qui distinguait son
matre. La perspective d'une fortune considrable l'enivrait et
troublait sa prudence habituelle. Sous prtexte de soulager Muller, il
fit porter dans son pavillon les titres de famille, les baux, les
conventions, les actes authentiques et privs, enfin tous les lments
d'une vrification gnrale. Ces titres, rdigs dans le grimoire
habituel des gens de loi, taient, pour lui la plus douce, la plus
attachante des lectures; il s'en inspirait, il s'en nourrissait chaque
jour et  toute heure. Quand il avait besoin d'un renseignement, il
envoyait chercher Muller, et tenait avec lui de longues sances. Parfois
l'Allemand lui rsistait et clatait en reproches; Paul, en lve de
Granpr, passait outre et revenait  la charge avec une insistance
nouvelle. Jamais il ne laissait changer une thse d'intrt en une thse
de sentiment; jamais il ne se payait de considrations d'un ordre moral
pour excuser un sacrifice matriel. Il n'admettait pas ces confusions,
indignes d'un logicien tel que lui, et voulait qu'on traitt avec le
coeur les affaires de coeur, avec le calcul les affaires de calcul.

Ces sances avaient lieu dans l'une des pices du pavillon, situe en
face de l'alle qui menait au chteau. C'tait un petit salon octogone
clair par des croises garnies de stores. Quand le soleil tait haut,
ces stores tempraient la clart du jour tout en laissant quelque jeu 
la brise extrieure. Ces stores ne fermaient pas non plus assez
hermtiquement les ouvertures, qu'on ne pt entendre du dehors une
conversation engage  haute voix, surtout quand les interlocuteurs y
mettaient quelque vivacit. Seulement, il tait rare que les personnes
du chteau vinssent de ce ct, et les secrets des sances du pavillon
taient ainsi gards par sa position discrte et solitaire.

Un jour que le dbat s'tait prolong plus longtemps que de coutume,
Emma prouva un sentiment d'impatience inusit et presque fatal. Depuis
deux heures, elle attendait Paul au chteau, et Paul ne paraissait pas.
Elle eut voulu interroger Muller; Muller aussi se trouvait absent. O
taient-ils tous deux, et pourquoi la laissaient-ils seule? Voil quelle
question se posait Emma. Elle n'y cda pas d'abord; mais peu  peu elle
sentit un tel vide  ses cts et dans son coeur un trouble si trange,
qu'elle rsolut d'chapper  ce malaise en allant,  la dcouverte. Les
plus grandes chances taient du ct du pavillon: aussi se
dirigea-t-elle vers l'alle qui y conduisait. Cette avenue tait
couverte d'un gazon ras et serr qui amortissait le bruit des pas; elle
parvint de la sorte jusqu'au seuil mme du salon octogone sans que rien
vnt trahir sa prsence. La discussion continuait entre Paul et Muller;
l'accent avait atteint son plus haut diapason. Emma, inquite, s'arrta
pour couter:

--Oui, disait une voix que la jeune fille ne reconnut que trop, oui,
monsieur Muller, je vous rpte qu'il serait absurde de s'obstiner dans
un placement pareil: c'est contre toutes les rgles.

--Une proprit de famille, monsieur Paul! disait l'autre voix; aliner
une proprit de famille! Songez-y, mademoiselle Emma n'y prtera jamais
les mains.

--Allons donc! un objet qui ne rend pas deux et demi pour cent, rpondit
Paul. On voit bien que vous n'tes pas financier, monsieur Muller.

--Non, monsieur, dit Muller avec un accent de reproche, et je m'en
honore. Je ne pousse pas le calcul si loin. Vous ne voyez dans cette
terre que le revenu; moi, je vois les souvenirs qui s'y rattachent;
mademoiselle Emma aussi. C'est un legs de son pre, le lieu o sa mre a
rendu le dernier soupir. Voil pourquoi elle l'a rachete au prix de
quelques sacrifices.

--Bah! des raisons de sentiment, rpliqua Paul; cela n'a plus de cours.
Deux et demi pour cent, monsieur Muller, c'est  quoi se rduit la
question. Si vous trouvez un pareil placement convenable, je n'ai rien 
ajouter. De l'argent que nous pourrions faire valoir  raison de six...
Trois et demi pour cent de perdus. Fi donc! Dcidment, il faudra
vendre.

Chacune de ces tristes paroles pntrait le coeur d'Emma et y rouvrait
ses blessures; elle n'eut plus la force de se tenir debout et s'appuya
sur le mur qui rgnait entre les croises. L'entretien continuait.

--Et ces baux, disait Paul, a-t-on jamais rien vu de plus navement
fait! Soixante, quatre-vingts francs l'hectare, pour des terres qui en
valent bien, haut la main, cent quarante et cent cinquante! Autant
vaudrait prendre des poignes d'or et les jeter dans la Meuse! ils sont
bien heureux, vos manants.

--Monsieur Paul, rpondit Muller d'une voix svre, ces manants sont
d'anciens serviteurs, fort attachs  la famille. C'est le gnral qui a
sign ces baux; il tait fils de cultivateur et il s'y connaissait. Il a
voulu autour de lui des heureux et non des misrables. N'insultez point
 sa mmoire.

--Soit, monsieur Muller, rpliqua le jeune homme; mais avec moi il en
retournera autrement, je vous le jure. Peste, comme vous les dfendez!
Est-ce que vous auriez par hasard un pot-de-vin sur l'affaire?

A cette imputation outrageante, Muller ne put se contenir; sa colre
clata.

--Monsieur, dit-il, en se levant, voil un propos odieux; j'aurai le
soin de ne plus m'exposer  rien de semblable.

Il se dirigea vers la porte; et en sortant il aurait immanquablement
aperu Emma, si la jeune fille, par un mouvement plus prompt que la
pense, n'et tourn l'un des angles que formait la construction. Muller
sortit fort agit et gagna la grande avenue, tandis qu'Emma se rejetait
du ct du parc et allait garer sa douleur dans les alles les plus
solitaires.



XXIV

La chute des feuilles.


Deux heures aprs qu'elle eut surpris cet entretien, Emma rentra au
chteau l'oeil gar, la figure sombre. Une fivre ardente s'tait
empare d'elle, ses membres s'agitaient en proie au frisson. Elle voulut
lutter, mais en vain: le mal la vainquit. Il fallut regagner pniblement
sa chambre et se jeter sur un lit, que la souffrance et le dlire
vinrent assiger. Ni Muller ni Paul ne comprenaient rien  cette rechute
soudaine; en fille hroque, Emma gardait le silence; elle avait rsolu
de mourir avec son secret. Muller envoya de tous les cts afin de
chercher des secours. Un domestique du chteau courut  franc trier
vers le chef-lieu pour en ramener un mdecin, tandis qu'un homme de
confiance se dirigeait en poste vers Paris avec l'ordre de ne point en
revenir sans un praticien clbre.

En attendant, il pourvut lui-mme au plus press. Le docteur du
chef-lieu arriva; il se trouva tre un homme instruit, expriment,
comme on en rencontre tant aujourd'hui dans nos provinces. Il n'hsita
pas un instant sur la nature du mal: c'tait une inflammation de
poitrine, qui exigeait un traitement nergique et prompt. Tout fut mis
sur-le-champ en usage, avec une dcision qui n'excluait pas la prudence.
L'tat de la jeune fille tait des plus graves; le pouls s'levait de
plus en plus, la respiration devenait pnible, la tte s'embarrassait.
Un dsordre au cerveau pouvait se dclarer et rendre impuissants les
efforts de l'art. On agit donc avec vigueur et de manire  conjurer ces
fcheux symptmes. Pendant cinq jours et cinq nuits, aucune amlioration
sensible ne se manifesta. La fivre tait toujours vive, le dlire
opinitre. La jeune fille semblait se dbattre sous une obsession
constante: de temps  autre, elle portait autour d'elle un regard
effar, puis elle s'engloutissait dans ses oreillers comme pour chapper
aux poursuites d'un fantme. Des paroles entrecoupes, des phrases sans
suite s'chappaient de ses lvres, et le nom de Paul tait le seul qui y
trouvt place. Tantt elle le prononait avec une expression de
tendresse qui et amolli les rochers: tantt elle y apportait un ddain,
une colre manifestes.

Dans le cours de ces rves fivreux, il n'tait pas rare qu'elle se mt
sur son sant et envoyt la main dans le vide comme si elle et voulu se
saisir de quelque objet; parfois mme elle rejetait violemment les
couvertures et, fredonnant un air de chasse, elle essayait de s'lancer
hors de son lit. Deux femmes, qui ne la quittaient pas, avaient beaucoup
de peine  contenir ces accs de dlire et ces gestes dsordonns. On
voyait que l'me et le corps taient  la fois atteints chez la malade,
et que la force de la jeunesse s'y trouvait aux prises avec l'nergie de
la douleur.

Depuis qu'Emma reposait sur son lit d'angoisses, personne ne dormait
dans le chteau; tout ce qui l'entourait souffrait comme elle et avec
elle. Le docteur n'abandonnait que rarement le chevet. Muller y restait
des heures entires abm dans son dsespoir. Paul et aussi voulu s'y
tablir; mais sa prsence jetait Emma dans une agitation si grande, que
le mdecin le pria de s'abstenir dsormais. Le jeune homme en fut donc
rduit  errer autour de la chambre et  y attendre des nouvelles avec
anxit.

Le coeur de Vernon n'tait point mauvais; seulement, le bien y
sommeillait et ne reprenait le dessus que dans les occasions dcisives.
La maladie d'Emma amena une de ces ractions; Paul y prit une part
profonde et sincre. S'il et suffi de donner quelques annes de sa vie
pour prolonger les jours de sa cousine, il l'aurait fait avec joie; sans
arrire-pense, sans calcul. C'tait un caractre o la nature et
l'ducation se livraient un perptuel, combat; gnreux au fond, mais
enchan  l'intrt par des habitudes invtres. Tant que sa cousine
fut mourante, aucune autre pense n'eut de place dans son esprit; il s'y
intressait pour elle-mme et non pour cette dot qu'elle menaait
d'emporter dans sa tombe. Enfin, le sixime jour, le docteur donna
quelque espoir: il y eut du mieux dans l'tat de la malade. Le pouls se
modrait graduellement, l'oeil n'avait plus l'aspect vitreux, le sommeil
redevint plus tranquille, le dlire cessa. Emma parla aux personnes qui
entouraient son lit; elle tendit la main  Muller, que la joie
suffoquait, et demanda elle-mme  voir son cousin. Quand Paul entra, il
passa sur ses traits une expression de douleur contenue; mais elle eut
bientt triomph de ce mouvement, et ne laissa plus voir que de la
douceur et de la bont. De pareilles motions pouvaient tre
dangereuses; on les abrgea, et le silence se fit de nouveau autour du
lit de la jeune fille.

Ce fut dans cette premire priode de la convalescence qu'arriva le
clbre praticien de Paris. Son confrre de province lui avait ravi les
honneurs de la cure; il ne lui restait plus rien  faire, si ce n'est 
approuver ce qui s'tait fait. Ainsi se passent presque toujours les
choses. Seulement, il y eut entre les deux docteurs la sance oblige o
ils arrtrent en commun la marche  suivre pour acclrer la gurison.

Rien de plus simple: un rgime doux, un exercice modr, point
d'imprudence et peu d'motions, le logis dans les jours froids ou
pluvieux, les rayons du soleil dans les beaux jours. La confrence o
ceci fut arrt se passait dans une petite pice attenante  la chambre
d'Emma, et il tait facile d'y entendre le bruit d'une petite toux sche
et opinitre qui venait de se dclarer chez la malade.

--Diable! dit le mdecin de Paris, vous n'tes pas au bout de vos
ennuis, mon confrre; voil un mauvais son de cloche.

--Je l'avais dj remarque, rpliqua le mdecin de province: le coffre
n'est pas fort.

--Soignez les bronches, dit en insistant le docteur parisien. Diable!
diable! ajouta-t-il en levant la sance, je n'aime pas cette toux-l.

Deux jours aprs, Emma pouvait se lever et passer la journe au coin du
feu; les forces lui revenaient  vue d'oeil, sa convalescence marchait 
pas rapides. Seulement, la toux persistait et prenait un caractre
priodique. Les accs n'en taient ni longs ni frquents, mais ils se
succdaient avec rgularit, et des sueurs abondantes s'y joignaient.
Quoique le pouls n'et plus ce mouvement drgl qui signale les ardeurs
de la fivre, il n'tait pas redescendu  la limite dsirable et avait
conserv un peu d'acclration. Ces symptmes inquitaient le docteur:
mais ils semblaient si peu graves auprs de ceux dont la nature et l'art
venaient de se rendre matres, que personne au chteau ne s'associait 
ses inquitudes.

Peut-tre la jeunesse d'Emma aurait-elle t plus forte que ces
secousses, si un tourment moral ne ft venu les aggraver. La scne du
pavillon, les mots cruels qu'elle y avait recueillis taient pour elle
l'objet d'un dsespoir dsormais sans fin. Le dernier voile venait de
tomber; plus de rve, plus d'illusion possible. Lutter contre des
instincts si enracins ou en supporter les tristes consquences taient
deux perspectives galement odieuses  sa pense. Elle avait envisag le
mariage comme un concert, non comme un duel; elle se sentait trop fire
pour subir la tyrannie du calcul et trop rsigne pour la combattre.
Entre les deux cueils, il n'y avait qu'une ligne  suivre, celle de
l'oubli du pass. Assez de songes, assez de fol espoir! il fallait
rentrer dans le monde rel aprs avoir longtemps poursuivi des chimres.

Une barrire, cette fois infranchissable, s'levait entre elle et son
cousin. Une pareille rsolution ne put pas entrer dans le coeur de la
jeune fille et y prendre un caractre formel sans y occasionner de
profonds dchirements. Emma souffrait comme le Spartiate, en dvorant sa
douleur, mais sa souffrance n'en tait que plus vive. Dcide  laisser
ignorer  Paul le motif rel qui l'loignait d'une union longtemps
dsire, elle tait oblige de se retrancher derrire le chapitre des
subterfuges, d'allguer le soin de sa sant, les ordres rigoureux du
mdecin, enfin d'employer mille ruses qui rpugnaient  ses habitudes
nobles et franches. Pour que son cousin ne souponnt pas la vrit,
elle se voyait contrainte aussi de l'accueillir avec le mme sourire et
de lui tmoigner la mme affection. Ces mensonges la navraient; vingt
fois elle fut sur le point d'y renoncer; cependant sa bont l'emportait
toujours: elle craignait de blesser Paul, d'inquiter Muller; elle
aimait mieux endurer seule ce mal secret que d'en laisser retomber la
plus lgre partie sur les autres.

C'est ainsi que son tat allait chaque jour empirant, et qu'aux ravages
d'une fivre lente s'unissaient les tortures d'une me ulcre. Les
premiers froids de l'automne aggravrent cette situation. Autant l'air
vif des montagnes lui avait t favorable pendant la belle saison,
autant il devint meurtrier quand l'automne ramena les horizons brumeux
et les courtes journes. La Meuse tait devenue le sige d'un brouillard
permanent que le soleil dissipait avec peine, et qui, plus d'une fois,
couvrit le chteau, d'un voile humide et pais. Les feuilles jaunies se
dtachaient des arbres et roulaient au loin, chasses par la brise. La
nature prenait le deuil comme le coeur d'Emma. A peine, de loin en loin,
se faisait-il un peu d'azur dans le ciel; encore n'avait-il ni la puret
ni la transparence accoutumes.

L'influence de la saison agit sur la sant de la jeune fille de la
manire la plus funeste; les symptmes qui avaient alarm Muller
reparurent: la toux devint plus frquente, le pouls plus capricieux et
plus irrgulier. La destruction commenait, et, loin de la retarder, la
jeunesse en htait les progrs. Bientt les forces d'Emma
s'affaiblirent; elle ne put pas supporter sans fatigue la plus courte
promenade. Il fallait que Muller et Paul la soutinssent chacun de leur
ct; qu'ils l'aidassent  gravir les marches du perron, trop pnibles
pour sa poitrine oppresse. Elle, cependant, leur souriait, mais d'un
sourire qui avait dj l'expression de celui des anges. Cette me ne
tenait plus  la terre que par un lien si lger, qu' chaque instant on
pouvait croire qu'il allait se rompre.

Bientt il ne fut plus possible  la malade de sortir du chteau; ses
jambes affaiblies la portaient avec peine. Elle ne quitta plus son
fauteuil, et passa ses journes avec Muller devant un grand feu et 
l'abri d'un cran mobile. Tout tait pour elle un sujet de fatigue, la
parole surtout; aussi se mnageait-elle dans l'entretien. Mais ce
qu'elle disait tait marqu au coin d'une grce infinie et d'une bont
inaltrable. Elle songeait  tout,  ses pauvres que le froid allait
assaillir,  ses fermiers que la saison retardait dans leurs travaux, 
Muller qu'elle consolait,  Paul dont elle cherchait  lever l'me, 
ses serviteurs,  tout ce qui lui tait cher. Jamais une plainte, jamais
un reproche; elle touffait la douleur afin qu'autour d'elle on n'en
ressentt pas le contre-coup; elle semblait dj vivre dans un monde
meilleur et au-dessus des misres du ntre. Ce fut ainsi qu'elle
s'teignit, toujours aimante, toujours chaste, toujours dvoue. La mort
ne la surprit pas: elle l'attendait; quand elle la sentit venir, elle se
tourna du ct de Muller, et lui remit un pli cachet.

--Prenez ceci, lui dit-elle; vous l'ouvrirez quand je ne serai plus:
c'est mon dernier voeu.

Puis, tendant une main  son prcepteur, l'autre  Paul, elle ajouta
d'une voix douce:

--Adieu, mes amis, c'en est fait; nous nous retrouverons L-haut, Adieu.

La vie la quitta avec ces mots; elle mourut, la lvre pare d'un dernier
sourire. Paul s'agenouilla au pied de ces restes bien-aims, tandis que
Muller contemplait avec une sombre tristesse le visage de son lve, de
son enfant.

Le premier soin du prcepteur, quand il se fut arrach  cette
douloureuse scne, se porta vers le dpt qu'Emma lui avait confi.
Il l'ouvrit et lut ce qui suit:

Ceci est ma dernire volont.

Je laisse  la femme de mon pre, la veuve du gnral Dalincour, deux
cent mille francs sur les sommes qui sont dposes chez mon notaire.
J'espre que ma belle-mre voudra bien accepter ce souvenir de celle qui
n'est plus et qui n'a jamais cess de faire des voeux pour son bonheur.

Je laisse  mon ami Muller cinquante mille francs; c'est tout ce qu'il
accepterait de moi, mais je veux absolument qu'il les accepte. Je lui
laisse aussi ma bibliothque, mes oiseaux, mes herbiers, tout mon
mobilier de jeune fille, tous les effets  mon usage. Je dsire qu'aucun
de ces objets ne soit distrait de ses mains.

Je laisse  Csar Falempin et  sa femme vingt mille francs en mmoire
de leurs bons services; ces vingt mille francs reviendront  Suzon aprs
leur mort.

J'institue pour mon; lgataire universel mon cousin Paul Vernon, et lui
laisse le reste de ma fortune; mais aux conditions suivantes, qui sont
expresses et rendraient nulle toute disposition en sa faveur s'il y
drogeait:

La premire condition, c'est que la terre de Champfleury ne pourra pas
tre aline avant quinze ans d'ici.

La seconde condition, c'est que tous les baux actuels seront renouvels
aux mmes prix et clauses pendant ces quinze annes; les fermiers ayant
le droit de se prvaloir de cette rserve de mon testament, qui est
faite en leur faveur.

Moyennant quoi, mon cousin Paul Vernon entrera en jouissance de tous
mes biens; et, faute par lui de dfrer aux voeux que j'exprime, mon ami
Muller pourrait les revendiquer pour en faire tel usage qu'il lui
conviendrait.

Je dsire que mes restes mortels reposent prs de ceux de ma mre.

Fait au chteau de Champfleury, le...

Emma Dalincour.

Ce testament fut un trait de lumire pour Muller; il vit  quelles
atteintes la jeune fille avait succomb. Paul le comprit aussi et en
prouva quelque remords. Pour tromper ce sentiment, il fit lever un
monument fastueux  sa cousine; mais,  six mois de l, ces impressions
taient effaces, et Muller restait seul  pleurer sur la tombe de la
pauvre Emma.

Ainsi s'en vont les mes d'lite, comme si la terre se refusait
dsormais  les porter. Disperses au milieu d'une gnration avide,
pre au gain, dpourvue de culture morale, elles se sentent hors de leur
place, y touffent et y meurent. C'est le sort de toute plante fconde
dans un champ qu'envahissent les ivraies.

Vernon entra en possession de la fortune de sa cousine, et bientt il ne
lui resta plus de ce souvenir qu'un sentiment d'humeur contre les
restrictions dont elle avait entour son hritage. L'histoire de cet
enfant du sicle serait, trop longue  raconter en quelques lignes; un
jour peut-tre m'en occuperai-je avec dtail. Ce sera  la fois la
sanction et l'expiation du mlancolique pisode qui vient de clore ce
rcit.

Quant aux autres personnages qui y ont figur, peu de mots suffiront
pour fixer le lecteur sur leur destine.

La baronne a dpos un faux orgueil pour accepter le legs d'Emma; c'est
aujourd'hui sa seule ressource et celle de Granpr, qu'a ruin le tapis
vert de la bourse. Ce couple, bien fait pour s'entendre, a fini par
s'associer d'une manire lgitime. Madame la baronne Dalincour est
aujourd'hui madame Granpr.

Csar Falempin et sa femme continuent d'habiter l'htel du faubourg du
Roule, o ils sont visibles de six heures du matin  onze heures du
soir. Csar attend les gendarmes de pied ferme; il demeure persuad que
la justice l'oublie et qu'il est un grand criminel.

Anselme et Suzon conduisent de la manire la plus brillante le cabaret
des Thmes. Anselme est le plus grand consommateur de son tablissement;
mais Suzon est une mnagre si alerte, si vigilante, si conome, qu'elle
rpare amplement les brches causes par les apptits immodrs de son
mari. Toute la famille est reste fidle  la mmoire d'Emma et la bnit
chaque jour; Csar la place immdiatement, au-dessous de celle de
l'empereur.

Quant au grand Vincent, il persiste  croire qu'il n'y a de moral
ici-bas que ce qui est matriel, et il vient de prouver, pour la
quarantime fois, que le dernier mot du gnie humain est de faire
circuler les gens  raison d'un kilomtre par minute.



FIN DES IDOLES D'ARGILE.








End of the Project Gutenberg EBook of Les Idoles d'argile., by Louis Reybaud

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1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
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a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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States.

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access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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is also defective, you may demand a refund in writing without further
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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