Project Gutenberg's Varits Historiques et Littraires (9 / 10), by Various

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Title: Varits Historiques et Littraires (9 / 10)
       Recueil de pices volantes rares et curieuses en prose et en vers

Author: Various

Release Date: March 18, 2015 [EBook #48520]

Language: French

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  VARITS
  HISTORIQUES
  ET LITTRAIRES

  Recueil de pices volantes rares et curieuses
  en prose et en vers

  _Revues et annotes_
  PAR
  M. DOUARD FOURNIER

  TOME IX




  A PARIS
  Chez PAGNERRE, Libraire

  M.DCCCLIX




_Le Gouvernement prsent, ou Eloge de Son Eminence._

_Satyre, ou La Miliade._

IN-4[1].

          [Note 1: Cette satire, dont le second titre, _La Miliade_,
          vient de ce qu'elle est compose, de mille vers, fut
          plusieurs fois rimprime, mais est pourtant assez rare.
          La premire dition, petit in-12 de soixante-six pages,
           la fin de laquelle on lit: _Imprim  Anvers_, est de
          beaucoup la moins commune. L'dition in-4, qui date du
          temps des mazarinades, comme l'indique assez son format,
          se trouve plus facilement; c'est elle, qui nous sert ici
          pour notre texte. _La Milliade_ fut aussi rimprime
          dans les diverses ditions du petit recueil de pices:
          _Le tableau de la vie et du gouvernement de Messieurs
          les cardinaux Richelieu et de Mazarin, et de M. Colbert,
          etc._ On la trouve, p. 1-28, dans l'dition de Cologne,
          P. Marteau, 1694, in-12. O fut-elle d'abord imprime? M.
          Leber pense qu'elle doit, comme les autres satires les
          plus violents de ce temps-l, tre videmment sortie
          d'une cave de Paris. (_De l'tat rel de la presse et
          des pamphlets depuis Franois Ier jusqu' Louis XIV_,
          1834, petit in-8, p. 100.) Richelieu toit d'une opinion
          contraire; il pensoit que toutes ces mchancets venoient
          des Pays-Bas: Les pices qu'on imprimoit  Bruxelles
          contre lui, dit Tallemant (dit. in-12, t. II, p. 171),
          le chagrinoient terriblement. Il en eut un tel dpit que
          cela ne contribua pas peu  faire dclarer la guerre 
          l'Espagne. La _Milliade_ toit de celles qui lui tenoient
          la plus au coeur. Tallemant ajoute, en effet, en note:
          L'crit qui l'a le plus fait enrager a t cette satire
          de mille vers, ou il y a du feu, mais c'est tout. Il fit
          emprisonner bien des gens pour cela, mais il n'en put rien
          dcouvrir, Je me souviens qu'on fermoit la porte sur soi
          pour la lire. Ce tyran-l toit furieusement redout. Je
          crois qu'elle vient de chez le cardinal de Retz; on n'en
          sait pourtant rien de certain. On a beaucoup cherch ce
          que Tallemant avoue n'avoir pu dcouvrir. Les uns, tels que
          le Pre Lelong (_Biblioth. fran._, t. II, n 22,095; et t.
          III, n 32,485; 516), l'attribuent  Charles Beys. Barbier
          (_Dict. des Anonymes_, t. II, p. 37-38) est du mme avis.
          Peiguot, de son ct, l'attribue  Favreau. Ce qui semble,
          toutefois, le plus probable, c'est que la _Milliade_ est
          de Louis d'Epinay, abb de Chartrice, en Champagne, comte
          d'Estelan, etc. La Porte le dit d'une faon formelle dans
          ses _Mmoires_ (collect. Petitot, 2e srie, t. 59, p. 356).
          Il ajoute que, pour cette satire, il y avoit alors quatre
          ou cinq prisonniers  la Bastille; ce qui confirme ce
          qui a t dit tout  l'heure des nouveaux emprisonnements
          dont la _Milliade_ fut cause. Il ne manque  l'opinion de
          La Porte que le tmoignage de Tallemant. Il est singulier
          que lui, qui savoit tout, et entre autres beaucoup de
          choses de cet abb d'Estelan, puisqu'il lui a consacr
          toute une _Historiette_ (dit. in-8, t. III, p. 259-263),
          il n'ait rien dit, ne ft-ce que pour la dmentir, de
          cette attribution qu'on lui faisoit de la _Milliade_; et
          c'est d'autant plus surprenant qu'il parle de l'humeur
          satirique de l'abb et de ses crits contre Richelieu.
          Ce silence de Tallemant n'implique toutefois qu'un doute
          contre l'assertion si nette de La Porte.--A la fin de la
          Fronde, en 1652, lorsqu'on toit  bout de mchancets
          contre Mazarin, on rimprima contre lui la _Milliade_, en
          se contentant de changer les noms, et aussi le titre. Voici
          celui qu'on lui donna: _Le Gouvernement de l'Etat prsent,
          o l'on voit les fourbes et tromperies de Mazarin_,
          etc. Il ne faut pas, dit M. Moreau, confondre cette
          pice avec _la Milliade ou l'Eloge burlesque de Mazarin_
          (Bibliographie des Mazarinades, t. II, n 1502).]


  Peuple, eslevez des autels
  Au plus eminent des mortels,
  A la premire intelligence
  Qui meut le grand corps de la France,
  A ce soleil des cardinaux,
  De qui d'Amboise et d'Albornaux[2],
  Ximens, et tout autre sage,
  Doivent adorer le visage.
  Le globe de l'astre des cieux
  Est moins clair et moins radieux.
  Ses rayons percent les tenbres,
  Produisent cent autheurs celbres[3],
  Et font un affront au soleil
  Par cet ouvrage non pareil.
  Que si vos debiles paupires
  Ne peuvent souffrir les lumires
  De ce corps desj glorieux,
  Qui vous esblouiront les yeux,
  Contemplez l'ame plus obscure,
  La sagesse et la foy moins pure,
  Le jugement moins lumineux
  De ce polytique fameux
  Qui rend l'Espagne triomphante
  Et la France si languissante.
  Dans ses ambitieux souhaits,
  Il ne veut ny trefve ny paix;
  Sa fureur n'a point d'intervalles:
  Il suit les vertus infernalles.
  Les fourbes et les trahisons,
  Les parjures et les poisons
  Rendent sa probit celbre
  Jusqu' l'empire des tenbres.
  C'est le ministre des enfers;
  C'est le demon de l'univers.
  Le fer, le feu, la violence,
  Signallent partout sa clemence.
  Les frres du Roy mal traittez,
  Les mareschaux decapitez[4],
  Quatre princesses exiles[5],
  Trente provinces desoles,
  Les magistrats emprisonnez,
  Les gardes des sceaux dans les chaisnes[6],
  Les gentils-hommes dans les gesnes,
  Tant de genereux innocents
  Dans la Bastille gemissans;
  Cette foule de miserables
  O les criminels sont coulpables
  D'avoir trop d'esprit et de coeur,
  Trop de franchise ou de valeur,
  Tant d'autres celbres victimes,
  Tant de personnes magnanimes
  Qu'il tient soubs ses barbares loix,
  Dont il ne peut souffrir la voix,
  Dont il redoute le courage,
  Dont il craint mesme le visage:
  Ce grand nombre de malheureux
  Qui sentent son joug rigoureux,
  Leur sang, leurs prisons, leurs supplices,
  Sont ses plus aimables delices.
  Il se nourrit de leurs mal-heurs,
  Il se baigne en l'eau de leurs pleurs,
  Et sa haine fire et cruelle
  Dans leur mort mesme est immortelle;
  Il agite encor leur repos,
  Il trouble leur cendre et leurs os,
  Il deshonnore leur memoire,
  Leur oste la vie et la gloire.
  Ce tyran veut que ces martyrs
  N'ayent que d'infames souspirs,
  Dans leur plus injuste souffrance
  Qu'on approuve sa violence,
  Et qu'on blesse la verit
  Pour adorer sa cruaut.
  Il ayme les fureurs brutales
  Des trois suppots de sa caballe,
  De ce pourvoyeur de bourreaux
  Et de ces deux monstres nouveaux,
  Qui, plus terribles qu'un Cerbre,
  Deschirent sans estre en colre;
  Ce testu, cette ame de fer,
  Digne prevost de Lucifer,
  Cet instrument de tyrannie
  Qui rend la libert bannie,
  Ce geolier, qui de sa maison
  Fait une cruelle prison,
  Et qui traitte avec insolence
  Les braves mareschaux de France,
  Lorsqu'il les conduit  la mort,
  Lorsque l'Estat pleure leur sort,
  Lorsque leur destin miserable
  Rendroit un tygre pitoyable.

    Mais quels insignes attentats
  N'ont faict Machaud[7] et L'Affenas[8]!
  Quels juges sont aussi sevres
  Que ces deux cruels commissaires,
  Ces bourreaux, de qui les souhaits
  Sont de peupler tous les gibets,
  De qui les mains sont tousjours prestes[9],
  A couper des illustres testes,
  A faire verser  grands flots
  Le sang dessus les eschaffaux!
  La mort naturelle et commune
  Leur desplait et les importune,
  Et la sanglante a des appas
  O leurs coeurs prennent leurs esbats.
  En decapitant ils se jouent,
  Ils sont encor plus guays s'ils rouent,
  Mais leur plus agreable jeu
  Est de bruler  petit feu.
  Armand a choisi ces deux Scythes
  Pour ses fidelles satellites,
  Pour monstrer qu'il tient en ses mains
  La vie et la mort des humains,
  Et qu'il rgne par sa puissance
  Comme les Roys par leur naissance.
  Ses juges menacent les grands,
  Et font trembler les innocens.
  Castrain[10], Marillac et De Jarre[11]
  Ont paty[12] devant ces barbares,
  Et veu leur mort dedans les yeux
  De ces tygres audacieux.
  Armand voulant des sacrifices
  De cruaut et d'injustice,
  Pour paroistre ses serviteurs
  Ils font les sacrificateurs.
  Ce Moloce les a pour prestres[13];
  Il arme de couteaux ces traistres
  Pour immoler sur ses autels,
  Non des bestes, mais des mortels.
  Le vieux tyran des Arsacides
  A moins command d'homicides
  Que ce moderne Phalaris,
  Ce monstre entre les favoris.
  Son oeil farouche et sanguinaire
  S'allume dedans sa colre;
  Ses regards sont d'un bazilic;
  Sa langue a le venin d'aspic,
  Elle sert d'arme  sa malice,
  Elle couvre son injustice,
  Et mesle la douceur du miel
  A l'amertume de son fiel;
  Et sa parole est infidelle
  Autant que sa main est cruelle.
  Il ne perce qu'en caressant,
  Il n'estouffe qu'en embrassant,
  Il flatte lors mesme qu'il te,
  Et son ame n'est jamais ne.
  Il deguise ses actions,
  Dissimule ses passions,
  Compose son geste et sa mine.
  Le demon  peine devine
  Le mal qu'il cache dans son sein;
  Il lit  peine en son dessein.
  Il ayme les lasches finesses,
  De perdre malgr ses promesses,
  De lancer soudain dans les airs
  La foudre, sans bruict, sans esclairs,
  De faire esclater un orage
  Lorsque le ciel est sans nuage.
  Il est meschant, il est trompeur,
  Il est brutal, il est menteur;
  Ses baizers sont baizers de traistre.
  Il n'est jamais ce qu'il feint d'estre,
  Il trompe par tous ses discours,
  Et s'il traitte avecque des sourds,
  Il les deoit par son visage,
  Contrefaict le doux et le sage,
  Leur sousrit, leur presse les mains,
  Et par des conseils inhumains,
  Faict aprs tomber sur leur teste
  Une formidable tempeste.
  Si les reynes l'ont en horreur,
  Il pleure pour gaigner leur coeur,
  Il les combat avec leurs armes,
  Et lors qu'il verse plus de larmes,
  Il leur prepare une prison,
  Et, s'il est besoin, du poison.
  Ses pleurs sont pleurs de crocodille,
  Qui menacent de la Bastille,
  Qui, pour venger des desplaisirs,
  Causent des pleurs et des souspirs.
  Son ame prend toute figure,
  Hormis celle d'une ame pure.
  Il faict ce qu'il veut de son corps:
  Le dedans combat le dehors.
  C'est luy sans que ce soit luy-mesme;
  Enfin, c'est un bouffon supresme.
  Sans masque il est tousjours masqu;
  Turlupin n'a point pratiqu
  Tant de tours ny tant de souplesses,
  Tant de fourbes ny tant d'adresses,
  Que ce protecteur des bouffons,
  Ce grand Mcenas des fripons.
  Il faict bien chaque personnage,
  Fors celuy d'un ministre sage.
  Il imite bien les tyrans
  Et les ministres ignorans.
  Ce charlatan, sur son theatre,
  Croit voir tout le monde idolatre
  De ses discours, de ses leons,
  De ses pices, de ses chansons.
  On souffriroit ses comedies,
  Quoi que foibles et peu hardies,
  Si des tragiques mouvemens
  N'en troubloient les contentemens;
  S'il n'avoit affoibli la France,
  En destruisant son abondance,
  En augmentant tous les impots,
  En multipliant tous les maux,
  En tirant le sang des provinces,
  En persecutant les grands princes,
  En outrageant les potentats,
  En leur usurpant leurs estats,
  En formant une longue guerre,
  En l'attirant dans nostre terre,
  En nous livrant aux estrangers,
  En mesprisant les grands dangers,
  En desgarnissant les frontires,
  En n'assurant point les rivires,
  Bref, en abandonnant les lys
  A la fureur des ennemis,
  Au sort des armes si funestes,
  A la faim, la guerre, la peste.
  Lorsqu'il doit penser aux combats,
  Il prend ses comiques esbats,
  Et pour ouvrage se propose
  Quelque poesme pour Belle-Rose[14],
  Il descrit de fausses douleurs
  Quant l'Estat sent de vrays malheurs.
  Il trace une pice nouvelle
  Quand on emporte la Capelle[15],
  Et consulte encor Bois-Robert[16]
  Quand une province se pert.
  Les peuples sont touchez de crainte,
  Le Parlement porte leur plainte,
  Implore le Roy pour Paris
  Sans offenser les favoris.
  Armand, toutesfois, le querelle,
  Enflamme sa face cruelle,
  Et d'un regard de furieux
  Le traite de seditieux.
  Certes, illustre Compagnie,
  Tu dois adoucir ce genie,
  Dont le jugement nompareil
  Paroist plus clair que le soleil;
  Luy seul descouvre toute chose,
  Previent les effects dans leur cause,
  Perce la nuict de l'advenir,
  Sait tout deffendre et tout munir;
  Il a pris l'attaque de Lige[17]
  Pour une fraude et pour un pige;
  Il a preveu ce que tu vois,
  Le meurtre des peuples franois.
  Dix mille bourgades pilles,
  Un grand nombre d'autres brusles;
  L'horreur, la mort de toutes parts,
  Trente mille habitants esparts,
  Cachez dans les lieux solitaires;
  Dix mille desj tributaires,
  Et les fers encor preparez
  Aux foibles et moins remparez.
  Demeure donc dans le silence,
  Auguste oracle de la France;
  Laisse Armand mener le vaisseau.
  Nul autre pilote nouveau
  Ne peut conjurer la tempeste
  Qui gronde au dessus de nos testes;
  Luy seul commande aux elemens,
  Luy seul est le maistre des vents,
  Luy seul bride le fier Neptune
  Lors que son onde l'importune;
  Il luy fait des escueils nouveaux,
  Il se promne sur ses eaux,
  Et d'une digue merveilleuse
  Dompte sa nature orgueilleuse.
  Si le Dieu de toutes les mers
  S'est veu captif dessous ses fers,
  Ne domptera-t-il pas l'Espagne,
  S'il la rencontre  la campagne?
  Les humains flechiront-ils pas
  Voyant que les dieux sont  bas?
  Il a vaincu les Nereides,
  Terrass les troupes humides,
  Foudroy cent mille Tritons;
  Et ne craint vingt mille fripons,
  Et ceste espagnole canaille
  Qui fuira devant la bataille.
  Armand, le plus grand des humains,
  Porte le tonnerre en ses mains.
  Il gouverne la Destine,
  Il tient la Fortune enchaisne;
  Son esprit fait mouvoir les cieux
  Et brave les Roys et les Dieux.
  Crains-tu de n'avoir point de poudre?
  Ce Jupiter porte la foudre.
  Crains-tu de manquer de canons?
  Il est trop au dessus des noms,
  Au dessus des tiltres vulgaires,
  Au dessus des loix ordinaires,
  Pour employer dans les combats
  Autre tonnerre que son bras.
  Ses moins fortes rodomontades
  Sont bien plus que des canonades.
  Dans ses plus foibles visions
  Il terrasse dix legions.
  En parlant avec ses esclaves,
  Il fait desj peur aux plus braves.
  Avec ses seules vanitez
  Il reprend desj les citez,
  Et dans sa plus froide arrogance
  Conoit une riche esperance.
  Il plaint quasi ces estrangers
  De s'estre mis dans les dangers
  O se sont mis Valence et Dle[18]
  Par leur temerit frivolle.
  Ce sage se rit de ces fous
  Et les croit voir  deux genoux
  Excuser leur outrecuidance
  D'avoir irrit sa prudence,
  D'avoir mespris Richelieu,
  Dont le nom rime  demy-Dieu;
  D'avoir d'une atteinte mortelle
  Ebranl sa pauvre cervelle,
  D'avoir resveill ses humeurs
  Qui l'ont agit de fureurs;
  D'avoir terny toute sa gloire,
  D'avoir esmeu sa bile noire,
  D'avoir rendu son poil plus blanc,
  D'avoir trop eschauff son sang,
  Et d'avoir reduict son derrire[19]
  A sa disgrace coustumire.
  Il croit, se voyant  cheval,
  Voir Alexandre et Bucefal;
  Il croit que sa seule prudence,
  Le renom de son insolence,
  Le son de ses trente mulets,
  Le grand nombre de ses valets,
  Les destours de sa polytique,
  Les secrets de son art comique,
  Le verd esclat de ses lauriers,
  Le bruit de ses actes guerriers,
  Le feu de son masle courage,
  Et les rayons de son visage
  Glaceront les timides coeurs
  De ses fiers et cruels vainqueurs;
  Il croit desj piller Bruxelles,
  Et par des vengeances cruelles
  Traitter comme l'on fit Louvain
  Aprs la bataille d'Avain[20].
  Pour faire de si beaux miracles
  Il consulte de grands oracles,
  Le Moyne[21], Des Noyers[22], Seguier[23],
  Le jeune et le grand Bouthillier[24].
  Voil les conseillers supresmes
  Qu'il consulte aux perils extremes:
  Le Moyne imite sainct Franois,
  Il protege les Suedois;
  Il a le zle seraphique,
  Il travaille pour l'heretique,
  Il est perc du divin traict,
  Mais non encore tout  faict,
  Car il porte bien les stigmates,
  Mais non les marques d'escarlates.
  Son capuchon piramidal
  Ne luy plaist qu'estant  cheval
  Sur la beste luxurieuse
  Qui prend la posture amoureuse,
  Et par le branle et par le chocq
  Faict dresser la pointe du frocq.
  Il n'a plus le simple equipage
  Du fameux mulet de bagage,
  Qui n'avoit, comme un cordelier,
  Pour train qu'un asne regulier:
  Ceste vieille beste de somme
  A pris le train d'un gentil-homme,
  Qui bien, quand le vin l'animoit,
  Brave cavalier se nommoit;
  Il a suivant et secretaire,
  Il a carosse, il a cautre,
  Il a des laquais insolens
  Qui jurent mieux que ceux des grands.
  Il est l'oracle des oracles,
  Il est le faiseur de miracles;
  L'Esprit sainct forme ses discours,
  Un ange les escrit tousjours;
  Ils font partout fleurir la guerre,
  Ils le canonizent en terre;
  Il est des saincts reformateurs[25]
  De l'Ordre des Frres-Mineurs.
  Il fait une rgle nouvelle[26]
  Pour grimper au ciel sans eschelle,
  Pour y monter  six chevaux
  Et par des ambitieux travaux,
  Et gaigner Dieu par o les mes
  Gaignent les eternelles flammes,
  Pour estre capucin d'habit,
  Pour estre esclave de credit,
  Pour estre eminent dans l'Eglise[27],
  Pour empourprer la couleur grise,
  Pour estre martyr des enfers,
  Pour estre un monstre  l'univers.
  Seguier, race d'apothiquaire,
  Est un esclave volontaire;
  Il est valet de Richelieu
  Et l'adorateur de ce Dieu[28];
  Il prend pour rgle de justice
  Ce bon sainct sans fard ny malice;
  Il dict, le voyant en tableau:
  Le Ciel n'a rien faict de si beau.
  Ses volontez luy sont sacres,
  Les aigres injures sucres,
  Il tremble, il fleschit les genoux;
  Il est prest  souffrir les coups,
  L'appelle monseigneur et maistre,
  Et pour luy, violent et traistre,
  Pour luy ne cognoist plus de loix,
  Pour luy viole tous les droicts,
  Sur son billet n'ose rien dire,
  Scelle trente blancs sans les lire,
  Trahit son sens et sa raison,
  Tant il redoute la prison;
  Il est morne, melancholique,
  Il est niais et lunatique,
  Une linotte est son jouet;
  Il est solitaire et muet,
  Tousjours pensif et tousjours morne,
  Rumine comme beste  corne;
  Il auroit est bon Chartreux,
  Car il est sombre et tenebreux;
  Son humeur pedantesque et molle
  Sent trs bien son maistre d'escolle;
  Il n'a point noblesse de coeur,
  Quoi qu'aye dit un lasche flateur;
  Sa perruque, en couvrant sa teste,
  Couvre en mesme temps une beste,
  Car des bastons au temps jadis
  Ont rendu ses sens estourdis;
  Il va tous les jours  la messe
  Sans que son injustice cesse;
  Les moynes gouvernent son sceau,
  Quand ils veulent il fait le veau.
  Les ordonnances seraphines
  Luy tiennent lieu de loix divines,
  Et la plus saincte facult
  Par luy n'a plus de libert.
  Si Richelieu devient injuste
  Contre le Parlement auguste,
  Il a l'ardeur d'un renegat,
  Et sous mains le choque et l'abbat;
  Mais son avarice est extrme,
  Et dans sa dignit suprme
  Il fait le gueux et le faquin,
  Comme s'il n'avoit pas du pain;
  Son ame basse et mercenaire
  Le rend plus cruel qu'un corsaire;
  S'il y va de son interest,
  Ou quand quelque maison luy plaist,
  Il ne croit point d'illustre ouvrage
  Que de s'enrichir davantage,
  Et pleure de n'avoir encor
  Peu gagner un million d'or.
  La F....., ceste serrurire[29],
  Cette layde, cette fripire[30],
  Ce dragon qui rapine tout,
  Qui court Paris de bout en bout,
  Pour avoir aux ventes publiques
  Les meubles les plus magnifiques,
  Et ne donner que peu d'argent,
  En faisant trembler le sergent;
  C'est  Seguier une harpie,
  Un demon, qui sans cesse crie
  Qu'il faut voler  toutes mains,
  Que sans biens les honneurs sont vains;
  Elle contrefait la bigotte
  Et se laisse lever la cotte,
  Assaisonnant ses voluptez
  D'eau beniste et de charitez.
  Son mary caresse les moynes,
  Elle caresse les chanoines,
  Et fait avecque chacun d'eux
  Ce que l'on peut faire estant deux.
  Des Noyers, nouveau secretaire,
  Merite bien quelque salaire,
  Car il est assez bon valet[31],
  Quoy qu'il ne soit qu'un Triboulet,
  Et ne cognoist point de prudence
  Que la plus lasche complaisance,
  Et cherche son lvement
  Par un infme abaissement[32].
  Sa vertu n'est point scrupuleuse,
  Et, d'une adresse merveilleuse,
  Quitte le bien et suit le mal,
  Selon qu'il plaist au cardinal.
  Une legre suffisance
  Passe en luy pour grande science
  Et le signale entre ces veaux,
  De Lomenie[33] et Phelipeaux[34];
  Son ame est esgale  sa mine:
  Elle est petite, foible et fine,
  Et n'a point du tout cet esclat
  D'un grand secretaire d'Estat;
  Sa splendeur n'estant que commune,
  Ne peut aux yeux estre importune,
  Et son naturel bas et doux
  Luy donne fort peu de jaloux.
  Servient[35], ton noble genie
  T'a faict _sentir_ la tyrannie
  De ce rgne, o les genereux
  Sont tous pauvres et malheureux.
  Ainsi l'astre par la lumire
  Esclatte une vapeur grossire,
  Qui ternit toute la clart
  Et qui nous cache sa beaut.
  Que si le soleil cache l'ombre,
  Il perce le nuage sombre;
  Espre que les envieux
  Te verront un jour glorieux;
  Mais le plus beau des polytiques
  Est Chavigny[36], dont les pratiques
  Luy procurent avant le temps
  Le venin des plus vieux serpens;
  Il est fourbe, il est temeraire;
  Armand l'a pour son emissaire,
  Et vers Monsieur, et vers le Roy[37],
  Et vers tous deux il est sans loy;
  Il tromperoit son propre pre.
  Et trahiroit sa propre mre,
  Si le cours de ses passions
  Rapportoit  ses actions.
  Il a tant appris d'un tel maistre
  Le mestier de fourbe et de traistre,
  Qu'il est le premier favory
  De ce ministre au cul poury.
  Ses prodigieuses richesses
  Le font brusler pour deux maistresses:
  Par la gloire il est emport,
  Par les femmes il est dompt;
  Son esprit embrasse les vices,
  Son corps embrasse les delices
  Qui corrompent le jugement
  Par le brutal debordement;
  Il se flatte de l'esperance
  De se voir duc et pair de France;
  Et, dans son desir violent,
  Trouve que son bonheur est lent.
  L'amour qu'Armand luy porte est telle,
  Qu'elle esgale la parternelle[38];
  Et si son pre n'estoit doux,
  Il en pourroit estre jaloux.
  Sa femme apprend du bon stoque
  La naturelle polytique,
  Et que, tout vice estant esgal,
  L'adultre est un petit mal;
  Mais pour punir ceste coquette,
  Il luy rend ce qu'elle luy preste.
  Voil les Jeannins, les Sullys,
  Les Villeroys, les Sylleris,
  Dont ce fier tyran de la France
  Consulte la rare prudence:
  Si tu demandes des heraus
  Qui nous deslivrent de nos maux,
  Les Brezay[39] et les Meillerayes[40]
  Sont les medecins de nos playes;
  Si tu veux des foudres de Mars
  Qui servent de vivants rempars,
  Coslin[41], dans la plaine campaigne,
  Sert plus qu'une haute montaigne;
  Courlay[42], dans l'empire des flots,
  Faict un grand rocher de son dos.
  Ces bossus preservent la France
  De toute maligne influence.
  Tous ces braves avanturiers
  Nous promettent mille lauriers;
  Ils outragent les capitaines,
  Ils font des entreprises vaines,
  Et, quoy qu'ils craignent les hazars,
  Veulent passer pour des Cesars.
  Mais qui rgne sur les finances?
  Bullion[44], dont les violences
  Sont le principal instrument
  De cet heureux gouvernement,
  Le plus cruel monstre d'Affrique
  Est plus doux que ce frenetique,
  Qui triomphe de nos malheurs,
  Qui s'engraisse de nos douleurs;
  Qui par ses advis detestables
  Rend tous les peuples miserables;
  Qui par ses tyranniques loix
  Les fait pleurer d'estre Franois;
  Qui surpasse les bourreaux mesmes,
  Se plait dans leurs tourmens extremes;
  Qui d'un oeil sec trempe ses mains
  Dans le sang de cent mille humains;
  Qui leur blessure renouvelle
  Du fer de sa plume cruelle,
  Et rit en leur faisant souffrir
  Mille morts avant que mourir.
  Est-il un merite si rare
  Qui puisse adoucir ce barbare?
  Le grand Veimard[45] et sa valeur
  Peuvent-ils flechir ce voleur?
  Il ne cognoist point de justice
  Que les fougues de son caprice;
  Il outrage les officiers,
  Il gourmande les chanceliers;
  Armand soustient son insolence,
  Volle avec luy toute la France,
  Et, pour confirmer les edicts,
  Rend les magistrats interdits.
  Tous les Franois sont tributaires
  De ces deux horribles corsaires;
  Jamais pirates sur les mers
  N'ont faict tant de larcins divers.
  Ce notonnier a ce pilotte,
  Rapinant avec une flotte;
  Cornuel meut les avirons,
  Luy seul vaut bien trente larrons[46];
  Bullion, par ses avarices,
  Entretient son luxe et son vice;
  Ce Gros-Guillaume raccourcy[47]
  A tousjours le ventre farcy
  Et plein de potage et de graisses,
  Baise ses infames maistresses;
  Le gros Coquet, ce gros taureau,
  Est son honneste macquereau[48]:
  Voil la fidelle peinture
  D'un avorton de la nature,
  D'un Bacchus, d'un pifre, d'un nain,
  D'un serpent enfl de venin,
  Que Louys, d'un coup de tonnerre,
  Doit exterminer de la terre.
  Paris, pour illustre tombeau,
  Luy prepare un sale ruisseau,
  Promet de longues funerailles
  A ses tripes,  ses entrailles,
  Et s'oblige  graver son nom
  Sur les pilliers de Montfaulcon.
  Il fera bien la mesme grace
  A un Moreau qui le surpasse
  En blasphesmes et juremens,
  Et l'esgalle en debordemens;
  Ce magistrat est adultaire,
  Injuste, fripon, themeraire,
  Et, pour estre fils de Martin,
  N'en est pas moins fils de putain.
  Dans Paris il vent la justice,
  Il exerce encor la police;
  Mais on y meprise sa voix
  Et l'on hait ses injustes loix.
  Grant senat, tu hais tout de mesme
  Ce Le Jay[49], ce buffle supresme,
  Le chef honteux d'un noble corps,
  L'horreur des vivans et des morts,
  Cet infame qui, sans naissance,
  Sans probit, sans suffisance,
  Et sans avoir servy les Roys,
  Se voit sur le trosne des loix;
  Cet animal faict en colosse,
  Ce grand coquin et ce vieux rosse,
  Qui n'est bon que pour les harats
  Et pour ses amoureux combats;
  Qui dans Maison rouge se pasme[50]
  En baisant une garce infame,
  Qui parut mort entre ses bras,
  Qu'on trouva couch en ses dras;
  Qui, dans cette extase brutalle,
  Approcha de l'onde infernalle.
  C'est pour couronner son bon-heur
  S'il mouroit en son lict d'honneur.
  Cet ivrongne n'a rien d'honneste;
  Son ame est l'ame d'une beste,
  Et n'a que de lasches desirs,
  Et rien que de sales plaisirs;
  Sa maison est une retraicte
  O loge l'ardeur indiscrette,
  O rgne Venus et Bacchus,
  Des macquereaux et des cocus,
  Curgy, d'Herblay et de Courville,
  Dont il voit la femme et la fille;
  Il se plaist d'estre yvre souvent:
  C'est alors qu'il paroist savant,
  Et que, ceint d'un laurier bacchique,
  Il discourt de la republique,
  De la d'Herblay et de la Tour,
  De leur beaut, de son amour;
  Il vieillit sans devenir sage,
  Il fuit tousjours le mariage;
  Il estoit gendre, et trs meschant,
  Du grand capitaine Marchand[51].
  Il estoit cruel  sa femme,
  Bruslant d'une impudique flamme;
  Elle de sa part l'encornoit,
  Prodigue vers qui luy donnoit[52].
  Ce boucquin, pour nourrir son vice,
  Vend publiquement la justice;
  La d'Herblay la met  l'encan,
  Tire huict mille escus par an,
  Fait ordonner ce qu'on demande,
  Pourveu qu'on luy porte une offrande;
  Se vante parmy les railleurs
  Qu'elle est grosse des procureurs,
  Qu'elle enfantera vingt offices,
  Digne prix de ses bons services;
  Que, s'il est sale en ses amours,
  Il est plus sot en ses discours;
  Ses harangues sont pedantesques
  Et pleines d'infinies grotesques,
  Empruntant tousjours son rollet,
  D'un esprit pedant et follet.
  Il ayme si fort la nature
  Qu'il parle au Roy d'agriculture,
  De bien semer, de bien planter,
  D'esmonder, elaguer, anter;
  Il discourt tout d'un art si rare
  Que dans les jardins il s'esgare,
  Traitte Louys en vigneron,
  Adjouste ce tiltre  son nom,
  Compare un grand arbre  la France,
  Et ce bel astre  sa prudence,
  Qu'il sait esbranler les estats,
  Qu'il sait couper les potentats,
  Qu'il sait anter guerre sur guerre,
  Qu'il sait bien cultiver les terres.
  Ainsi ce sublime orateur,
  Ce sage et delicat flatteur,
  Ce satyre  la gorge ouverte,
  Ce beau porteur de cire verte,
  Cet athe ennemy de Dieu,
  S'est fait amy de Richelieu;
  Il est traistre  sa compagnie,
  Les soubmet  la tyrannie,
  Denonce les plus genereux,
  Excite Richelieu contre eux,
  Et fait qu'il ordonne un supplice
  Pour le courage et la justice.
  Il bannit les bons magistrats
  Comme perturbateurs d'estats,
  Introduit par toute la France
  Le crime de lze-Eminence,
  Vange avec moins de cruaut
  Celuy de lze-Majest.
  Il fait reverer sa personne
  Plus que Louis et sa couronne;
  Par services dignes du feu,
  Il a gaign le cordon bleu,
  Cordon qui servira de corde
  Si on luy fait misericorde,
  Car la roue  peine est le prix
  Des attentats qu'il a commis.
  Armand  ces ames si pures
  Dispense les magistratures,
  Et fait regner sur les subjets
  Ceux qui sont dignes de gibets.
  C'est l la conduite admirable
  De ce ministre incomparable,
  De ce capitan sourcilleux,
  De ce matamore orgueilleux,
  De ce jeune Hercule des Gaules,
  Qui les porte sur ses espaules,
  Qui sous ce faix n'est jamais las,
  Qui n'a point besoin d'un Athlas,
  Et qui dessus sa maigre eschine
  Veut porter la ronde machine.
  Ce courtisan futile et vain
  A fait le politique en vain;
  Ses fautes sont tousjours visibles
  Et ne nous sont que trop sensibles.
  Les premires prosperitez
  L'ont signal de tous costez,
  Mais les avantures sinistres
  L'ont mis au rang des sots ministres:
  Ce n'est que dans les grands malheurs
  Que l'on reconnoist les grands coeurs.
  L'esclat des heureuses fortunes
  Rend rares les ames communes,
  Et les ouvrages du hazard
  Passent pour chef-d'oeuvre de l'art.
  Tout pilote est bon sans orage,
  L'imprudent alors paroist sage;
  Mais il se monstre ingenieux
  Lors que les flots montent aux cieux.
  Quand Dieu punissoit l'infidelle,
  Quand il foudroioit les rebelles,
  Quand il vengeoit le droict des Rois,
  Quand il combattoit pour les loix,
  Quand il chtioit la Savoye,
  Quand il nous la donnoit en proye,
  Quand il se servoit de nos mains
  Pour delivrer les souverains,
  Armand estoit gal aux anges,
  Et les auteurs, dans leurs louanges,
  Donnoient au bras de Richelieu
  Les miracles du doigt de Dieu.
  Non que par ses soins et ses veilles
  Il n'ait eu part  ces merveilles,
  Et que Dieu n'ait des instrumens
  Des plus fameux evenemens;
  Mais la divine Providence
  Conduisoit sa foible prudence,
  La force des astres divains
  Mettoit la force entre ses mains;
  Dieu regloit les causes secondes
  Et calmoit la fureur des ondes;
  Il leur faisoit baiser alors
  Nostre digue ainsi que leurs bords,
  Et la Providence eternelle
  L'a destruicte aprs La Rochelle.
  Donnons en la louange  Dieu,
  Non pas au nom de Richelieu.
  Dans R, dans Cazal et Mantoue[53],
  Qui n'a point veu que Dieu se joue
  Des vains et des ambitieux
  Qui pensent escheller les cieux?
  Lorsque le Seigneur des batailles
  Attaque ou deffend des murailles,
  Les foibles domptent les puissans,
  Et les nains vainquent les geans.
  Soubs luy les hommes obissent,
  Soubs luy les elemens flechissent;
  Il retient le cours du soleil,
  Il destourne un sage conseil,
  Il glace de peur les armes,
  Il les rend d'ardeur enflammes,
  Il meut leurs corps, pousse leurs bras,
  Dresse leurs mains, rgle leurs pas,
  Et, par des detours invisibles,
  Conduit les ouvrages sensibles.
  Armand faisoit fleurir les lys
  Quand Dieu perdoit nos ennemis,
  Armand ne trouvoit point d'obstacles
  Quand Dieu nous faisoit des miracles;
  Mais, quand il a pris pour object
  D'estre plustost Roy que subject,
  De faire adorer sa prudence
  Plus que la royale puissance,
  D'estre le tyran des Franois
  Et le fleau des plus grands Rois,
  D'eterniser dedans la terre
  Le triste flambeau de la guerre,
  De violer tous les traictez,
  De voler toutes les citez,
  D'usurper toute la Loraine[54],
  D'emprisonner sa souveraine,
  De separer ce que Dieu joinct,
  De mespriser ce qu'il enjoinct,
  De rendre l'Eglise asservie,
  De ne luy laisser que la vie,
  De la faire esclave des Rois,
  De ravir ses biens et ses droicts,
  De dissoudre un sainct mariage
  Pour faire un ridicule ouvrage,
  Pour joindre avec des jeunes lys
  Des grateculs et seps vieillis,
  Pour mesler le sang de la France
  Au vil sang de Son Eminence,
  Pour faire reyne Combalet[55],
  La veufve d'un pauvre argoulet,
  La posterit d'un notaire,
  L'hermaphrodite volontaire,
  L'amante et l'amant de Vigean[56],
  La princesse au teint de saffran,
  La Nayade qui dans sa chambre
  Tient une fontaine d'eau d'ambre,
  Et le chaste Dieu des jardins
  Parmy ses lys et ses jasmins;
  Quand, renversant le cours des choses,
  Il a faict des metamorphoses
  A rendre vierge Combalet,
  La femme d'un maistre mulet,
  Alors les celestes puissances
  N'ont pu souffrir ses insolences:
  On a veu cet audacieux
  Hay de la terre et des cieux,
  On a veu ses palmes fanes
  Depuis le cours de trois annes;
  Dieu ne reglant pas ses desseins,
  Ils ont paru des songes vains:
  Car vouloir vaincre l'Allemagne
  Et dompter la maison d'Espagne,
  En laissant perir nos soldats
  Victorieux aux Pays-Bas,
  En consumant l'or des finances
  Dans l'esclat des magnificences,
  C'est montrer qu'il n'a plus de sens
  Que pour perdre les Innocents[57];
  En prodiguant pour ses duchesses
  De quoy munir ses forteresses,
  En amassant de grands tresors
  Dedans le Havre et autres ports,
  En laissant dans les autres villes
  Des troupes foibles et debiles,
  Ayant plus de soin des prisons
  Que des forts et des garnisons,
  C'estoit un dessein chimerique
  Digne de ce grand polytique,
  D'un heros au dessus des noms,
  Du roy des petites maisons.
  Ses visions creuses et folles
  Ont mis les forces espagnolles
  Dans le sein de l'Estat franois,
  Et prs du trosne de nos rois.
  La France a receu mille atteintes,
  Ses douleurs esgallent ses craintes;
  Tous ses membres sont languissans,
  La guerre a perclus tous ses sens,
  Et la vigueur de sa noblesse
  N'est plus aujourd'hui que foiblesse.
  Elle est malade en tout son corps,
  Ne peut faire de grands efforts,
  A besoin que la main divine
  La preserve de sa ruine,
  Et ne doit demander  Dieu
  Que la perte de Richelieu:
  Car, si le Ciel benit nos armes,
  S'il sche le cours de nos larmes,
  Et qu'Armand possde Louis
  Par ses mensonges inous,
  Il reprendra sa tyrannie,
  Il redoublera sa manie;
  Il bannira les plus puissans,
  Il perdra les plus innocents;
  Il connoit desj des vengeances,
  Il prepare des violences;
  Ce lyon bat desj son flanc,
  Son coeur est alter de sang;
  Ses yeux estincellans de rage,
  Sa gueulle s'apreste au carnage.
  Faut-il que, combattant pour nous,
  Nous nous exposions  ses coups,
  Et qu'en deffendant nos murailles,
  Ce serpent ronge nos entrailles?
  Faut-il qu'en asseurant nos biens
  Nous nous asseurions nos liens?
  Faut-il qu'en gardant nostre maistre,
  Nous gardions ce barbare prestre,
  Et qu'esclaves comme devant,
  Nous nous perdions en nous sauvant?
  Grand Roy, bannis par ta puissance
  La servitude de la France,
  Chasse l'orgueilleux potentat
  Et le demon de ton Estat.
  Ton triomphe sera funeste
  Si ce cruel monstre nous reste.
  Ouvre les yeux, arme ton bras
  Pour mettre deux tyrans  bas;
  Couronne les faicts de la gloire
  Qu'auroit ceste double victoire;
  Fais punir l'autheur de nos maux,
  L'autheur de mille et mille impots;
  Fais que la justice divine
  Accable ce nouveau Conchine;
  Laisse deschirer  Paris
  Le plus meschant des favoris,
  Et fuys, en sauvant la couronne,
  Cet oracle de la Sorbonne.
  Son sepulchre en vain sera beau,
  Les tyrans n'ont point de tombeau.

          [Note 2: Gilles Carillo Alvars d'Albornos, archevque
          de Tolde, grand homme d'Etat du XIVe sicle et l'un de
          ceux qui contriburent le plus a mettre l'Italie sous la
          dpendance du Saint-Sige. Quant  Ximens et au cardinal
          d'Amboise, dont les noms accompagnent celui-ci, on les
          connot assez.]

          [Note 3: Allusion trs hyperbolique aux cinq auteurs dont
          Richelieu s'toit entour et s'toit fait une sorte de
          petite acadmie intime.]

          [Note 4: Le marchal de Marillac avoit t dcapit le 8
          mai 1632, en place de Grve, et le 30 octobre suivant Henri
          de Montmorency, aussi marchal de France, avoit subi le
          mme supplice  Toulouse.]

          [Note 5: Ces quatre princesses exiles doivent tre la
          reine mre, qui depuis longtemps dj avoit d quitter la
          France; la princesse de Conti, la duchesse de Chevreuse
          et la duchesse d'Elbeuf. Elles avoient pris part, contre
          Richelieu, aux intrigues de l'anne 1631, et avoient en
          effet t envoyes en exil, ainsi que la duchesse de
          Lesdiguires et Mme d'Ornano.]

          [Note 6: Michel de Marillac, frre du marchal, fait garde
          des sceaux en 1626, avoit d se dmettre de sa dignit en
          1630, et depuis ce temps il avoit t tenu prisonnier,
          d'abord au chteau de Caen, ensuite en celui de Chteaudun,
          o il mourut le 7 aot 1632.]

          [Note 7: Matre des requtes, par qui commena la
          fortune de cette famille, dont faisoit partie M. de
          Machault, contrleur gnral des finances sous Louis
          XV. Ils descendoient, disoit-on, du rengat juif Denis
          Machault, qui disparut en 1398, peu de temps aprs son
          abjuration. Plusieurs de ses coreligionnaires, souponns
          de l'avoir tu, furent condamns  payer une forte somme,
          avec laquelle on commena la construction du Petit-Pont
          (Piganiol de La Force, _Descript. de Paris_, t. II, p.
          70.). Une inscription en toutes lettres sur laquelle on
          lisoit: _Judoeus, nomine Machault_, attestoit ce fait. Elle
          disparut lors de l'incendie du Petit-Pont, en 1718, et l'on
          eut soin de remarquer qu'un Machault toit alors lieutenant
          civil (_Mmoires de d'Argenson_, dit. elzev., t. II, p.
          362).]

          [Note 8: Isaac de Laffemas, dont on a dit tant de mal.
          Tallemant, qui n'est jamais le dernier  faire chorus de
          mdisance, a dit pourtant de lui (dit. in-8, t. IV, p.
          32): Quand le cardinal de Richelieu lui fit exercer par
          commission sa charge de lieutenant civil, il y acquit
          beaucoup de rputation et ta bien des abus.]

          [Note 9: Ce vers et le suivant ne se trouvent pas dans
          le _Tableau de la vie et du gouvernement des cardinaux
          Richelieu et Mazarin_.]

          [Note 10: _Var._: Gasprin.]

          [Note 11: Franois de Rochechouart de Jars, chevalier de
          l'ordre de Saint-Jean-de-Jrusalem, commandeur de Lagny.
          Il avoit t mis  la Bastille pour avoir eu part, comme
          dit La Porte,  l'intrigue de M. de Chteauneuf. (Coll.
          Petitot, 2e srie, t. 59, p. 369.) Il fut d'un grand
          secours  La Porte pour la correspondance que celui-ci,
          pendant son emprisonnement, entretenoit avec Anne
          d'Autriche. (_Id._, _ibid._) Le magnifique htel qui se
          trouvoit rue Richelieu, en face de celui de Mazarin, et que
          la place Louvois a remplac en partie, avoit t construit
          par Franois Mansart pour le commandeur de Jars.]

          [Note 12: _Var._: pali.]

          [Note 13: _Var._:

               Ils sont ses sacrificateurs,
               Ce bourreau les a pour ses prestres.]

          [Note 14: Pierre Le Messier, dit _Belle-Rose_, le principal
          comdien de l'htel de Bourgogne  l'poque de Richelieu.
          Il sembloit mme que la troupe de ce thtre ft la sienne,
          car dans l'_Estat gnral des gages, appoinctements et
          pensions_ pour 1641, les 12,000 livres que le roi payoit
           cette troupe sont ainsi ports: _pour la bande des
          comdiens de Bellerose_. Richelieu aimoit le thtre, on
          le sait de reste. La musique lui plaisoit aussi beaucoup.
          Nous avons vu (t. VIII, p. 121) le plaisir qu'il prenoit 
          faire chanter devant lui Mme de Saint-Thomas, mais nous ne
          savions pas alors quelle toit cette cantatrice  la mode.
          En relisant Tallemant, nous l'avons appris. Il nous dit
          (dit. in-8, t. IV, p. 49) qu'elle toit fille du procureur
          Sandrier, fort jolie et fort coquette. Elle avoit pous M.
          de Saint-Thomas, conseiller d'Etat en Savoie. Elle revint
           Paris, dit Tallemant..., o elle se mit  chanter des
          airs italiens. Elle avoit appris  Turin. Elle fit bien du
          bruit, mais cela ne dura gure; plusieurs trouvent mme
          qu'elle chante mal, car c'est tout--fait  la manire
          d'Italie; et elle grimace horriblement: on diroit qu'elle a
          des convulsions.]

          [Note 15: Le 9 juillet 1636, les Espagnols nous avoient
          pris La Capelle, que le baron du Roc n'avoit dfendu que
          sept jours.]

          [Note 16: C'toit, on le sait, le bouffon du cardinal, qui,
          dans ses plus grands ennuis, ne trouvoit pas de meilleur
          remde  s'administrer qu'une _prise de Boisrobert_.]

          [Note 17: Peu de temps avant la prise de La Capelle, Jean
          de Werth toit all assiger Lige pour les Espagnols,
          mais cette attaque fut bientt abandonne pour l'autre
          tentative, qui russit mieux. (Aubery, _Vie du cardinal de
          Richelieu_, liv. V, ch. 35.)]

          [Note 18: Le prince de Cond avoit t oblig de lever le
          sige de Dle le 15 aot 1636. Deux ans aprs, M. de Cond
          tant all mettre le sige devant Fontarabie, on fit une
          chanson qui se chantoit sur le vieil air des _Zeste_, et
          dont voici le refrain:

               Il prendra Fontarabie,
                   Zeste,
               Comme il a pris Dle.

          Ce refrain, souvent cit dans les crits du temps, toit
          encore clbre quand Richelet fit son _Dictionnaire_. Il le
          prit pour en faire un exemple au mot _zeste_. L-dessus on
          btit un conte. On prtendit que celui contre qui avoit t
          faite la chanson, lisant ce dictionnaire, moins grammatical
          que satirique, toit tout joyeux de voir que, plus heureux
          qu'une foule d'autres, il n'y toit attaqu dans aucun
          article. Le dernier le fit bien dchanter: c'toit le mot
          _zeste_ avec son fameux exemple. Il n'avoit pas perdu
          pour attendre. Je ne vois qu'un malheur pour l'anecdote,
          c'est qu'il s'en faut de plus de trente ans qu'elle soit
          possible. Le prince de Cond, pour qui seul le refrain
          faisoit pigramme, mourut en 1646, et le dictionnaire de
          Richelet ne parut qu'en 1680. Cela n'empchera pas que
          les _ana_ de l'avenir rpteront l'anecdote, comme l'ont
          rpte tous ceux du pass.]

          [Note 19: V., pour la maladie du cardinal, une pice de
          notre tome VII, p. 231.]

          [Note 20: Aprs cette bataille, gagne le 20 mai 1635,
          sur le prince Thomas, par les marchaux de Brez et de
          Chtillon, l'arme feignit de se porter sur Bruxelles, ce
          qui fit que le cardinal-infant y concentra ses forces en
          toute hte, dgarnissant ainsi Louvain, seule place o
          tendoient srieusement les entreprises de nos troupes.
          Ce plan, habilement conu, manqua par la faute du prince
          d'Orange, qui, jaloux du cardinal, et ne voulant pas
          contribuer  lui gagner ce nouveau succs, fit lever le
          sige de Louvain aprs dix jours d'attaque.]

          [Note 21: Le P. Joseph.]

          [Note 22: Franois Sublet de Noyers, surintendant des
          btiments.]

          [Note 23: Pierre Sguier, chancelier de France depuis 1635.]

          [Note 24: Claude Bouthillier, surintendant des finances, et
          Lon Bouthillier de Chavigny.]

          [Note 25: Le P. Joseph, de concert avec la duchesse
          d'Orlans, avoit tabli la rforme dans le monastre de
          Fontevrauld.]

          [Note 26: Le P. Joseph avoit institu l'ordre des _Filles
          du Saint-Sacrement_, dites _Filles du Calvaire_. Le
          couvent que ces religieuses occupoient au Marais avoit
          t fond par lui. (V. Piganiol de La Force, _Description
          de Paris_, t. IV, p. 377-378.) La rue qui met en
          communication la rue Saint-Louis et le boulevard rappelle
          ce couvent, dont elle porte le nom. L'glise voisine,
          Saint-Denis-du-Saint-Sacrement, en est aussi un souvenir.]

          [Note 27: Le P. Joseph, qu'on appeloit l'_minence grise_,
          dsiroit fort qu'on l'appelt l'_minence rouge_, comme
          Richelieu son patron. On dit que Louis XIII obtint pour lui
          le chapeau, mais il n'arriva qu'aprs le 18 dcembre 1638,
          c'est--dire lorsque l'ambitieux capucin toit mort.]

          [Note 28: Jamais, au fond, dit Tallemant, chancelier ne
          fit moins le chancelier que lui; il est toujours le trs
          humble valet du ministre. (1re dit., in-8, t. 3, p. 34.)]

          [Note 29: Le texte donn dans le _Tableau du gouvernement
          des cardinaux Richelieu et Mazarin_ la nomme en toutes
          lettres: La Fabry. C'est la femme du chancelier Sguier,
          fille de Fabri, trsorier de l'extraordinaire des guerres.
          (V. _Caquets de l'Accouche_, dit. elzev., p. 166,
          note.) Un passage de Tallemant nous explique pourquoi on
          l'appelle ici cette _serrurire_. On dit, crit-il, que le
          grand-pre de Fabri toit serrurier, d'o vient la pointe
          _fabricando_, _fabrisimus_. (Edit. in-8, t. III, p. 35.)]

          [Note 30: C'est, crit Tallemant, la plus avare femme du
          monde. Tous les officiers que le chancelier reoit lui
          doivent six aunes de velours ou de satin, selon la charge
          qu'ils ont... De l vient qu'on l'appelle la fripire.
          (_Id._, _ibid._)]

          [Note 31: M. de Noyers, dit Tallemant (2e dit., t. III,
          p. 248), toit une vraie me de valet.]

          [Note 32: Ce petit homme, dit encore des Raux, vouloit
          tout faire, et toit jaloux de tout le monde.]

          [Note 33: Henri-Auguste de Lomenie, comte de Brienne,
          secrtaire d'Etat, pre de celui qui crivit les fameux
          Mmoires publis par M. Fr. Barrire.]

          [Note 34: Ce ne peut tre ni Paul Phlypeaux de
          Pontchartrain, mort en 1621, ni Rmy Phlypeaux d'Herbault,
          mort en 1629; mais bien Louis Phlypeaux de La Vrillire,
          qui, ds cette poque, toit secrtaire d'Etat, comme
          l'avoient t les prcdents.]

          [Note 35: Servien toit alors exil  Angers, mais ce
          n'toit pas du tout  cause de son _noble gnie_. Une
          querelle qu'il avoit eue avec Boisrobert, au sujet d'une
          raillerie que celui-ci avoit faite touchant ses amours
          avec mademoiselle Vincent, la chanteuse, avoit indispos
          Richelieu contre lui. Le cardinal, en effet, donnoit
          toujours raison  son bouffon. Peu de temps aprs, Servien
          avoit d partir pour le lieu de son exil. (Tallemant, 1re
          dit., t. II, p. 376-377.)]

          [Note 36: Lon Bouthillier de Chavigny, dont il a dj t
          parl.]

          [Note 37: C'toit, en effet, l'homme  tout faire de
          Richelieu. C'est lui qui fut envoy  Paris, vers
          Gaston, pour favoriser  cette petite cour les desseins
          du cardinal, et il s'y prit si adroitement que Monsieur
          lui-mme fut tromp. (_Mmoires_ de Montrsor, coll.
          Petitot, 2e srie, t. 54, p. 315.) Lors de la conspiration
          de Cinq-Mars, c'est Chavigny qui fut envoy par Richelieu
          vers le roi, porteur du trait conclu par Monsieur,
          Cinq-Mars et le duc de Bouillon, avec l'Espagne.
          (_Mmoires_ de La Chtre, coll. Petitot, 2e srie, t. 49,
          p. 384.)]

          [Note 38: Richelieu avoit, en effet, la plus grande
          affection pour Chavigny, et la plus entire confiance en
          son habilet. Il prend, dit Tallemant (dit. in-12, t. II,
          p. 232), M. de Chavigny pour le plus grand gnie du monde.]

          [Note 39: Urbain de Maill, marquis de Brz, marchal de
          France, devoit sa haute position  sa femme Nicole, du
          Plessis-Richelieu, soeur du cardinal. Elle toit morte le
          30 aot 1635, mais la faveur du marchal avoit continu.]

          [Note 40: Charles de La Porte, duc de La Meilleraye,
          marchal de France, cousin germain du cardinal de
          Richelieu.]

          [Note 41: Le marquis de Coislin, neveu du cardinal,
          pourvu de la charge de colonel gnral des Suisses aprs
          Bassompierre.]

          [Note 42: M. Pont-de-Courlay, autre neveu du ministre,
          qui avoit le grade de gnral des galres. Tallemant
          parle d'une peinture que le duc de Roannez possdoit
          dans son chteau d'Oiron, vers Loudun, o se voyoit le
          ministre, avec une partie de ces parents dont il avoit fait
          l'lvation: Le cardinal de Richelieu est peint habill
          comme la Fortune, qui tend un bton de marchal  un petit
          grimaud qui reprsente La Meilleraye; donne une ancre  un
          fort vilain gobin, le gnral des galres Pont-de-Courlay,
          et les enseignes des Suisses au colonel des Suisses, le
          marchal de Coislin, autre bossu. (Edit. in-12, t. III, p.
          53.)]

          [Note 44: Claude Bullion, surintendant des finances.]

          [Note 45: Bernard, duc de Saxe-Weimar, l'un des bons
          capitaines de ce temps-l, qui avoit mis alors son pe au
          service de la France.]

          [Note 46: Cornuel, president  la Chambre des Comptes,
          dit Amelot de la Houssaye (_Mmoires historiques_, t. 2,
          p. 428), avoit toute la direction des finances sous la
          surintendance de Bullion. Il etoit trs bel homme, et avoit
          une belle femme, dont on dit que le surintendant toit fort
          amoureux.]

          [Note 47: On appeloit Bullion le _Gros-Guillaume
          raccourci_, dit Tallemant, qui savoit sa _Milliade_ par
          coeur, et qui prouve ainsi combien les traits de cette
          satire furent bientt rpandus et populaires. (Edit. in-12,
          t. 2, p. 196.)]

          [Note 48: Le surintendant, crit Amelot de la Houssaye, se
          servit encore d'un autre homme, nomm Jacques Coquet, qui
          entendoit assez bien les finances, mais encore mieux l'art
          de negocier en amour. Cornuel lui vendoit sa femme, et
          Coquet des matresses. (_Mmoires historiques_, t. 2, p.
          429.) Tallemant dit aussi en toutes lettres: Coquet toit
          le maquereau de Bullion. (1re dit. in-8, t. 3, p. 376.)]

          [Note 49: Nicolas Le Jay, premier prsident du parlement de
          Paris.]

          [Note 50: Cette terre avoit t rige en baronnie, et le
          prsident, ainsi que son fils Charles; portrent le titre
          de baron de Maisonrouge.]

          [Note 51: La femme du prsident Le Jay toit en effet fille
          de Charles Marchand, capitaine des trois corps d'archers de
          la ville, et le mme qui fit construire  ses frais le pont
          ainsi nomm,  cause de lui, pont Marchand,  la place du
          Pont-aux-Meuniers, croul le 21 dcembre 1594.]

          [Note 52: A la suite de ce vers se trouvent ceux-ci,
          dans le texte donn dans le _Tableau de la vie et du
          gouvernement_, _etc._:

               Il ne desiroit pour tombeau
               Que celui dont vit Isabeau.]

          [Note 53: Allusion  la victoire que M. de Thoiras avoit
          remporte sur les Anglois dans l'le de Rh, en 1629, et 
          la belle dfense que les Franois avoient faite  Casal en
          1629 et en 1630, et a Mantoue vers le mme temps.]

          [Note 54: En 1634, le duc de Lorraine, pour chapper aux
          engagements qu'il avoit pris avec le roi, ayant cd ses
          tats au cardinal Franois, son frre, Louis XIII le punit
          de sa mauvaise foi insigne en mettant la main sur toute
          la province. C'est ce que notre satirique appelle ici une
          usurpation du cardinal.]

          [Note 55: Soeur de Pont-Courtay, et partant nice du
          cardinal. Aprs l'affaire du pont de C, pour tablir un
          semblant d'alliance entre lui et MM. de Luynes, Richelieu
          avoit fait pouser cette nice  Antoine de Beauvoir du
          Roure, seigneur de Combalet, neveu du duc de Luynes. Plus
          tard, il la fit duchesse d'Aiguillon.]

          [Note 56: A la fin de l'_Histoire secrte des amours du
          cardinal de Richelieu avec Marie de Mdicis et madame de
          Combalet_, curieux mmoire publi, on ne sait pourquoi, par
          Auguis, dans ce qu'il appelle les _Rvlations indiscrtes
          du XVIIIe sicle_, 1814, in-12, p. 145-182, on lit ceci:
          Elle (madame de Combalet) eut dans la suite de grandes
          liaisons avec madame du Vigean, qui n'toit pas plus prude
          qu'elle. Tallemant (dit. in-12, t. 2, p. 204) fait foi
          lui-mme de ces relations et de l'influence de madame de
          Vigean sur madame de Combalet.]

          [Note 57: Ces deux vers manquent dans l'dition in-4.]

FIN.




_Le Duel signal d'un Portugais et d'un Espagnol[58]._

_Extrait d'une lettre escritte de Lisbonne  Paris, au Prince de
Portugal[59]._

_Du Bureau d'adresse, au Grand-Coq, rue de la Calandre, prs le
Palais,  Paris, le 31 aoust 1633._

_Avec privilge._

          [Note 58: Bien que cette pice intresse une des poques
          les plus curieuses de l'histoire du Portugal, nous la
          reproduisons ici moins pour elle-mme que pour le singulier
          _appendice_ que lui a donn son premier diteur. Cet
          _appendice_, comme on le verra, n'est pas autre chose
          qu'une feuille de _petites affiches_ en 1633.]

          [Note 59: Ce prince de Portugal est D. Cristovao, l'un
          des deux fils du prtendant D. Antonio, prieur de Crato,
          qui, sans avoir des droits lgitimes, avoit le plus
          nergiquement lutt, par tous les moyens possibles, pour
          que le Portugal n'et d'autre roi qu'un prince portugais.
          On sait qu'aprs avoir tout tent pour arracher son pays 
          la domination espagnole, D. Antonio mourut  la peine en
          1595, ne laissant que ses prtentions pour hritage  son
          fils. D. Cristovao fut le seul qui resta en France. Nous
          savions qu'il y toit encore en 1632, car cette anne-l du
          Moustier fit son portrait. (V. notre volume _Un Prtendant
          portugais au XVIe sicle_, 1852, in-12, p. 44, 85, 95.) La
          date de la pice reproduite ici prouve que l'anne suivante
          il s'y trouvoit encore. Il y vivoit d'une pension que lui
          faisoit le roi, comme on peut le voir par une pice que
          possdoit M. de Joursanvault. (V. le _Catalogue_ de sa
          collection, 1re partie, p. 35, n 257.)]


J'ai disput  par moy se je vous ferois part d'un combat memorable
arriv le 27 du pass entre deux personnes de telle qualit qu'il
semble plustot un combat de nation que de personne  autre; mais,
voyant que les Espagnols en semoyent le bruict  leur avantage, sur
ceste maxime qu' mal exploiter il n'est que de bien escrire, je me
suis senti oblig  vous en mander la verit.

Les Espagnols sont de tout temps mal voulus des Portugais, et leur
histoire moderne nous apprend qu'ils ont port leur animosit
jusques au Nouveau-Monde, au partage duquel ils ne se sont jamais pu
accorder, bien que le S. Sige s'en soit mesl. Mais ceste haine est
venu  son comble lorsque les Espagnols se sont rendus matres du
Portugal, aneantissans les beaux privilges de ceste grande province,
et mesmes lorsqu'ils ont chang leur libert en des citadelles, le
moyen ordinaire dont se servent les Espagnols pour retenir sous leur
domination les peuples par force, puisqu'ils ne le peuvent par amour.

La garnison espagnole qui estoit dans la citadelle de Lisbonne
s'estant voulu gayer dans la ville et y vivre avec moins de retenue,
les bourgeois portugais, ausquels une domination estrangre ne peut
faire oublier leur generosit, lassez de leur faon de faire, l'ont
nagures rechasse dans leur citadelle, sans leur vouloir souffrir de
remettre le pied dans la ville.

Ce que dom Federico de Tolde[60], general de l'arme espagnole,
n'ayant pu endurer sans leur tesmoigner son ressentiment, lascha
quelques parolles au desavantage des Portugais; de quoy estant
adverty dom Francisco Mascarenhas, gentilhomme portugais de l'ordre
de Christo (qui est le principal ordre de Portugal), homme de grande
reputation, tant pour avoir fait de grands exploits d'armes aux
Ost-Indes que pour avoir est chef de la faction portugaise qui
chassa les Espagnols dans cette citadelle, comme je vous ay dit,
employa cinq jours entiers  chercher dom Federico, et l'ayant enfin
trouv seul en une place de cette ville de Lisbonne ditte Terrero de
Passo, sur les quatre heures aprs midy, il luy dit: Me voil bien
content d'avoir rencontr vostre seigneurie, pour luy demander raison
du blasme qu'elle donne aux gentilshommes portugais, dont le moindre
vaut mieux que tous les Espagnols; mais afin que vostre meschancet
et impudence face recognoistre vostre tort devant Dieu et le monde,
je vous appelle au combat Dos Cardaiz. Amenez-y tant d'Espagnols que
vous voudrez: j'ay si bonne opinion de moy qu'avec le tiltre que je
porte de Mascarenhas et mon ordre, il y aura assez de moy tout seul
pour battre tous les Castillans; il ne reste plus qu' me donner
l'heure,  laquelle je ne manqueray point de me trouver.

          [Note 60: Fils du duc d'Albe et le mme qui s'toit
          illustr par la prise de Mons en 1573. On sait que le duc
          d'Albe avoit contribu plus que personne  la conqute du
          Portugal par les Espagnols. Le gouvernement de Lisbonne
          revenoit donc de droit  quelqu'un des siens.]

Dom Federico luy respondit en se mocquant: Je suis bien aise qu'il
y ait en ce royaume une personne si vaillante que vous, qui ait la
hardiesse d'appeler au combat un gnral de l'arme espagnole; mais
quant  moy, qui suis ministre de Sa Majest Catholique, je ne le
puis accepter.

Mascarenhas repart: Je jure par mon ordre que, si vous ne l'acceptez
pas, je vous decrieray par tout le monde comme un poltron, et le
moindre mal qui vous puisse arriver  la premire rencontre est
d'avoir l'oreille coupe. Espagnols, quand vous parlez des Portugais,
apprenez  mettre les deux genoux  terre.--Eh bien, dit lors
Federico, pour faire donc plaisir  si vaillant Portugais, j'accepte
l'appel et me trouverai demain au lieu assign ds les six heures,
non, ds les quatre heures aprs midi, vous donnant avis au parsus
que j'iray en gnral.

A l'heure dite, dom Francisco Mascarenhas parut le premier au
champ o se devoit faire le combat, sans autres armes que l'espe
et le poignard; mais vingt-cinq gentilshommes du mme ordre le
suivoient  cent pas de l, pour voir quelle en seroit l'issue. Dom
Federico y arriva aussi, mais fort tard, et aprs cinq heures,  la
teste de trente-cinq capitaines. Lors, aprs quelques dmarches 
l'avenant, ils deganrent leurs longues estocades, et dom Francisco
Mascarenhas disant force injures  l'Espagnol, il luy donna deux
coups d'estramasson sur la teste. L'Espagnol fit alors un grand cri,
disant qu'il estoit mort; au bruit duquel le neveu de dom Federico
bailla un coup d'espe au derrire de la teste de dom Francisco, en
suite de quoy les spectateurs accoururent tous de part et d'autre
et se meslrent, de sorte que le combat dura une heure entire. Et
toutesfois de la part des Portugais il n'y eut qu'un neveu de dom
Francisco tu, mais du cost des Espagnols il demeura sept capitaines
sur la place, dont l'accident fit retirer tous les autres. Jugez par
l si les Espagnols ont de quoy se vanter.

FIN.




_Quinziesme Feuille du Bureau d'addresse, du premier septembre
1633[61]._

          [Note 61: Nous avons dj parl du _bureau d'adresse_
          tabli par Renaudot (V. notre t. I, p. 138, et le _Roman
          bourgeois_, p. 106); nous n'avons donc pas besoin d'y
          revenir longuement. L'ide d'un semblable bureau de
          renseignements n'toit pas nouvelle. On sait par Montaigne
          (liv. 1, ch. 34) que son pre l'avoit eue dj; Barthlemy
          de Laffmas l'avoit reprise sous Henri IV, comme on le voit
          par un passage de son _Histoire du Commerce_ (_Archives
          curieuses_, 1re srie, t. XIV, p. 223-424); mais ni l'un
          ni l'autre n'toit all plus loin que le projet. C'est
           Thophraste Renaudot qu'en toit rserve la mise 
          excution. Il comprit  merveille ce que devoit tre un
          pareil tablissement, et tout d'abord il le fit trs
          complet. On savoit dj qu'il y avoit joint des sortes de
          _cours_, des _confrences_, dans lesquels se traitoient
          toutes sortes de questions, et dont il sera parl plus
          loin; mais on ignoroit gnralement que pour donner
          une utilit plus directe  la partie principale de son
          tablissement, au _bureau_ mme _des adresses_, il avoit
          mis  son service une feuille spciale, de vritables
          _petites affiches_. Elles paroissoient le premier de chaque
          mois; celle que nous publions ici, comme spcimen, tant la
          _quinzime_ et portant la date de septembre 1633, on voit
          que cette intressante cration remontoit au 1er juin 1632.
          Il y avoit dj six mois que Renaudot publioit sa _Gazette_
          quand il lana cette nouvelle feuille, et il voulut que,
          tout en servant pour le _bureau d'adresse_, elle ft aussi
          pour l'autre comme une feuille de supplment. La relation
          qui se trouve en tte du ce quinzime numro en est la
          preuve. Tel fait qui n'avoit pas paru dans l'une toit
          insr dans l'autre: il falloit donc tre abonn aux deux
          pour tre bien sr de ne rien ignorer des nouvelles du
          jour. Quand Conrard crit  Flibien, le 10 octobre 1647:
          Le gazetier ne nous a pas encore donn de nouvelles du
          tremblement de terre dont vous me parlez; il la garde
          sans doute pour quand il en manquera d'autre, peut-tre
          n'avoit-il pas lu la _feuille d'avis_ o pouvoit se trouver
          le fait omis dans la _Gazette_. Ces relations mises en tte
          de la _feuille d'avis_ me semblent tre ce que furent plus
          tard les _extraordinaires_ ou supplments de la _Gazette_.
          Combien cotait chaque numro? Je ne sais; mais comme le
          prix d'entre au bureau d'adresse toit de trois sols,
          ainsi qu'on le voit par ces deux vers du _Ballet_ auquel il
          servit de motif en 1631 (p. 12):

               Pour nos trois sols nous y pouvons entrer,
               Et trouver quelque chose ou blanque,

          peut-tre vous y donnoit-on par-dessus le march le dernier
          numro publi. La chose est d'autant plus croyable que
          c'toit surtout une feuille d'annonces, et qu'elle avoit
          plus besoin de lecteurs que les lecteurs n'avoient besoin
          d'elle.--Les Anglois, qui ont toujours tant d'empressement
           nous imiter, ne manqurent pas d'tablir chez eux
          un bureau d'adresses semblable  celui de Renaudot.
          En 1637 Charles Ier autorisoit Jean Innys  ouvrir un
          tablissement de ce genre. J'ignore s'il eut aussi la
          _feuille d'avis_; c'est fort probable. Celle de Renaudot
          exista jusqu'en 1653, poque de sa mort. En 1715, le
          libraire Thiboust l'avoit reprise. On lit en effet dans
          le _Journal des Savants_ (aot 1716): Le sieur Thiboust,
          libraire-imprimeur, vend chaque semaine une brochure in-12
          qui contient les affiches de Paris, des provinces et des
          pays trangers. Il n'est donc pas vrai de dire que ce fut
          Antoine Boudet qui cra les _Petites Affiches_, en 1745.
          M. Barbier a le premier fait cette rectification dans son
          _Examen critique des dictionnaires historiques_, t. 1, p.
          143; mais il a oubli de nommer Renaudot, si bien qu'en
          rparant une injustice, il en a, sans le savoir, commis une
          autre.]


_Terres seigneuriales  vendre._

Une terre seigneuriale en chastelenie, avec toute justice,  quatre
lieues au de d'Orlans, dans la forest, consistant en beau
chasteau bien logeable, terres labourables, vignes, prez, droit de
pesche et de chasse, bourg qui en depend, plusieurs mestairies,
rentes, droits de patronnage et autres droits seigneuriaux. Elle est
de deux mille livres de revenu, le prix de soixante mille livres. V.
3. f. 252. . 3. v.[62]

          [Note 62: Ces indications abrges signifient volume III,
          folio 252  253, verso. Vous voyez qu'il y avoit beaucoup
          d'ordre au bureau d'adresse.]

       *       *       *       *       *

2 Une autre au village de Sacl,  quatre lieues de Paris, sur le
chemin de Chevreuse, consistant en une maison o il y a court, puits
dedans, deux grandes chambres, cuisine, salle, caves, bergerie,
estables, droit de colombier  pied, et un jardin d'arbres fruitiers,
le tout contenant deux arpens et demi, cent arpens de terre
labourable, deux arpens et demi de prez, et seize sols parisis de
censives. Elle est afferme cinq cens livres; le prix de treize mille
livres. V. 3. f. 44. . 5. r.

       *       *       *       *       *

_Maisons et heritages aux champs en roture  vendre._

3 Une maison au village de Creteil,  trois lieues de Paris, proche
Nostre Dame des Mesches, consistante en porte cochre, cour ferme de
murs, colombier; un grand corps de logis o il y a cuisine, salle,
trois chambres hautes, deux greniers et une foulerie; clos plant
d'arbres fruitiers et d'excellentes vignes, ferm moiti de murailles
et moiti de hayes vives; demi arpent de terre labourable et un
arpent et demi de vignes. Elle est afferme deux cens livres; le prix
de trois mille trois cens livres. V. 3. f. 251  4. r.

       *       *       *       *       *

4 Deux mille arpens de bois, tant en taillis que balliveaux anciens
et modernes, entre Rembouillet et Espernon,  six lieues de Mantes et
Poissi, lequel bois est exempt de dixmes, de tiers et danger; le prix
de quatre-vingts livres l'arpent  tout prendre. On vendra aussi cent
cinquante milliers de fagots, savoir: ceux de pelart, sept livres
dix sols le cent, et les autres non pelez quatre livres. V. 3. f.
256. 3 v.

       *       *       *       *       *

_Maisons  Paris  vendre._

5 Deux maisons vers l'hostel de Nemours[63], l'une consistante en
porte cochre, court, caves, escurie pour quatre chevaux, grande
salle, quatre chambres, bouges, cabinets et galleries, loue mille
livres; dans l'autre il y a porte cochre, petite court, escurie pour
trois chevaux, cuisines, caves, puits, quatre chambres, cabinets et
greniers, loue six cens cinquante livres; on les veut vendre toutes
deux trente-six mille livres. V. 3. f. 251. . 5. v.

          [Note 63: Il se trouvoit rue des Grands-Augustins. Il
          fut dmoli en 1671 pour faire place  la rue qu'on nomma
          rue _de Savoie_, parce que les derniers propritaires de
          l'htel avoient t des princes de Savoie.]

       *       *       *       *       *

6 Une autre vers la vieille rue du Temple, consistante en porte
cochre, place au carosse, court, escurie pour cinq chevaux, trois
salles, deux chambres au-dessus de plein pied, l'une desquelles
avec un cabinet qui en est proche, sont enrichis de force belles
peintures; deux autres chambres, un grand grenier, un autre petit
corps de logis au-dessus de la cuisine, o il y a deux chambres. Elle
est loue depuis dix ans douze cens livres; le prix de trente mille
livres, qui est le denier vingt-cinq. V. 3. f. 249. . 8. v.

       *       *       *       *       *

7 Une autre bastie de neuf vers la place Maubert, consistante en
deux boutiques, deux caves, court, puits, six chambres avec leurs
bouges, un pavillon dessus la monte, dans lequel il y a une chambre
et grenier avec une estude  cost. Loue quatre cens livres; le prix
de neuf mille livres. V. 3. f. 253.  6. r.

       *       *       *       *       *

_Maisons  Paris  donner  loyer._

8 Une maison au quartier du Pont-Neuf, consistante en deux portes
cochres, deux caves, cuisine, puits, grande salle, sept chambres
avec leurs bouges et cabinets, du prix de douze cens livres. V. 3. f.
249. . 6. v.

       *       *       *       *       *

9 On veut transporter le bail d'une maison, qui n'expirera que
dans deux ans, vers la montagne Saincte Genevive, consistante en
petite porte, escurie pour trois chevaux, court dans laquelle y a
un beau cabinet; cuisine, puits, salle, six grandes chambres et
trois petites, greniers et caves. Le prix de quatre cens vingt-cinq
livres. Il faut que celuy qui prendra ce logis veuille tenir des
pensionnaires, afin d'acheter vingt lits et autres meubles qui y
sont, et on luy laissera douze pensionnaires qui sont dans ledit
logis. V. 3. 252. . 2. v.

       *       *       *       *       *

10 Une autre au mesme quartier, consistante en porte cochre,
escurie pour six chevaux, place  un carosse et beau logement, du
prix de six cens livres. V. 3. fol. 250.  1. v.

       *       *       *       *       *

11 Une autre au mesme quartier, consistante en porte cochre, place
au carosse, escurie, cour et plusieurs chambres, du prix de neuf cens
livres. V. 3. f. 250. . 1. v.

       *       *       *       *       *

_Maisons  Paris qu'on demande  prendre  loyer._

12 Une maison n'importe du quartier ni du prix, o il y ait porte
cochre, place  mettre un carosse et un chariot, et trois ou quatre
chambres. V. cl. 3. f. 252. art. 1. v.

13 Une autre au Marais du Temple, vers S. Paul ou s environs, o il
y ait porte cochre, place  un carosse et un chariot, et une escurie
pour dix chevaux; on y mettra jusques  douze cens livres. V. 3. f.
252.  1. v.

       *       *       *       *       *

14 Une autre au fauxbourg S. Germain ou vers S. Andr des Arts, de
trois cens livres; ou bien,  faute d'en trouver une de ce prix, on
se contentera de deux belles chambres. V. 3. f. 252.  2 v.

       *       *       *       *       *

15 Une autre  porte cochre, de huict  neuf cens livres, n'importe
du quartier. V. 3. fol. 249. art. 2. r.

       *       *       *       *       *

16 Une autre  porte cochre, ou une portion, o il y ait escurie
pour quatre chevaux. V. 3. f. 249  2. r.

       *       *       *       *       *

17 Une maison vers le Louvre, consistante en porte cochre, court,
place  un carosse, jardin, escurie pour unze chevaux et grand
logement, du prix de seize cens livres. V. 3. f. 250  1. v.

       *       *       *       *       *

_Rentes  vendre._

18 Une rente, dont le fonds est de mil livres, constitue au denier
seize sur une terre en Gastinois, afferme trois mil livres. V. 3. f.
253. . 7. v.

       *       *       *       *       *

_Benefice  permuter._

19 Une cure au diocse de Troyes en Champagne, de six cens livres de
revenu, contre quelque petit benefice simple, ou autre cure prs de
Paris. V. 3. f. 33. . 2. v.

       *       *       *       *       *

_Offices  vendre._

20 Un office de trsorier des rgiments en Limousin, aux gages de
cinq cens livres, et quelques autres petits profits. Le prix de six
mil livres. V. 3. f. 119, . 2. v.

       *       *       *       *       *

21 Un autre de conseiller au parlement de Rouen, pour le prix du
dernier vendu, qui est quatre vingt quatre mil livres. V. 3 f. 250.
. 2. r.

       *       *       *       *       *

_Meubles  vendre._

22 Un habit neuf de drap du sceau[64] escarlate, qui n'est pas
encore achev, doubl de satin de mesme couleur avec un galon
d'argent. Le prix de dix huict escus. V. 8. f. 253. . 3. r.

          [Note 64: V., sur ce drap, t. 3, p. 37, note.]

       *       *       *       *       *

23 Un lit  pentes de serge  deux anvers, vert brun, avec des
bandes de tapisserie et la couverture tranante. Le prix de soixante
livres[65]. V. 3. f. 253. . 4. r.

          [Note 65: Ne croiroit-on pas lire le mmoire de La Flche,
          dans l'_Avare_? C'est que Molire savoit dresser un
          inventaire de tapissier: il toit fils de matre.]

       *       *       *       *       *

24 Une tanture de tapisserie de Flandres  personnages, de cinq
pices, du prix de cinq cens livres. V. 3. f. 252. . 2. r.

       *       *       *       *       *

25 Deux pendans d'oreille, de deux perles en poires bien blanches
et unies de quatre carras, pendantes  un croissant d'or, du prix de
cent livres. V. 3. f. 251. . 3. r.

       *       *       *       *       *

26 Un chapelet  six dizaines d'amethistes avec des grains et une
grosse croix d'or, du prix de soixante escus. V. 3. f. 251. . 2. r.

       *       *       *       *       *

27 Une chesne de deux cens perles orientales rondes et blanches, du
prix de vingt cinq escus pice. V. 3. f. 249. . 2. v.

       *       *       *       *       *

_Affaires mesles._

28 On donnera l'invention d'arrester le gibier et l'empescher de
sortir du bois et d'y rentrer, quand il en sera sorti, par d'autres
lieux que ceux qu'on voudra. V. 3. f. 253. art. 9. v.

       *       *       *       *       *

29 Une autre donnera l'invention de nourrir quantit de volailles 
peu de frais[66]. V. 3. f. 254, art. 10. v.

          [Note 66: Prudent Le Choyselat avoit publi ds 1572 son
          fameux trait: _Discours oeconomique, non moins utile que
          recreatif, montrant comme de cinq cents livres pour une
          fois employes l'on peut tirer par an quatre mille cinq
          cents livres de proffict honneste._ Il s'agit, comme on
          sait, d'lever des poules.]

       *       *       *       *       *

30 On demande un homme qui sache mettre du corail en oeuvre. V. 3.
f. 251. . 1. r.

       *       *       *       *       *

31 On demande,  constitution de rente, la somme de huict cens
livres, sur bonnes assurances. V. 3. f. 250. . 2. v.

       *       *       *       *       *

32 On veut vendre un atlas de Henricus Hondius le prix de quarante
huit livres[67]. V. 3 f. 251. . 1. r.

          [Note 67: Voici le titre complet de ce livre: _Orbis
          terrarum geographica descriptio_, 1607, in-fol.]

       *       *       *       *       *

33 On prestera,  constitution de rente, la somme de mil livres en
une partie, mesme au denier vingt, pourveu que ce soit  quelque
communaut. V. 3. f. 250. . 5. v.

       *       *       *       *       *

34 On demande compagnie pour aller en Italie dans quinze jours. V.
3. f. 249. . 3. v.

       *       *       *       *       *

35 On vendra un jeune dromadaire  prix raisonnable. V. 3. f. 253.
. 11. v.

       *       *       *       *       *

Le premier des deux points desquels il se traitera cans[68], en la
premire heure de la conference du lundi cinquiesme du courant, 
savoir:  deux heures aprs midi, sera des _causes_; en la seconde
heure, on recherchera particulirement _pourquoy chacun desire qu'on
suive son avis, n'y eust-il aucun interest_; la troisiesme heure sera
employe,  l'ordinaire, en la proposition, rapport et examen des
secrets, curiositez et inventions des arts et sciences licites[69].

          [Note 68: C'est--dire au _bureau d'adresse_.]

          [Note 69: La sance eut lieu, en effet, comme il est dit
          dans ce programme sommaire. On le sait par le _Recueil
          gnral des questions traictes s confrences du bureau
          d'adresse, etc._ Paris, 1656, in-8. On voit, t. 1, p. 36,
          45, qu'il y eut,  la troisime confrence, dissertation
          sur les _causes en gnral_; puis sur cette question:
          _Pourquoy chascun est jaloux de ses opinions, n'y eust-il
          aucun intrt?_ Dix personnes parlrent sur le premier
          point; mais pour l'autre il n'y en eut gure que quatre ou
          cinq. Quant aux _curiosits_ et _inventions_, celles dont
          on s'occupa furent un microscope qui faisoit parotre une
          puce aussi grosse qu'une souris, et la grande question du
          mouvement perptuel.]

FIN.




_Deluge et innundation d'eaux fort effroyable, advenu s faulxbourgs
S. Marcel,  Paris, la nuict precedente jeudy dernier, neufime
april, an present 1579._

_Avec une particulire declaration des submergemens et ravages faits
par les dites eaux._

_A Paris, par Jean d'Ongoys, imprimeur, rue du Bon-Puits, prs la
Porte Sainct-Victor, 1579._

_Avec permission_[70].

In-8.

          [Note 70: Nous avons dj donn, t. 2, p. 221-236, une
          pice sur un de ces _dluges_ de la Bivre qui furent
          autrefois si frquents et si terribles. Celui dont il
          est ici question fut l'un de ceux qui firent le plus de
          ravages. Le nom de _Dluge de Saint-Marcel_ lui resta. On
          crivit  ce sujet plusieurs relations, entre autres celle
          qui a pour titre: _Le Dsastre merveilleux et effroyable
          d'un deluge advenu s faubourg S. Marcel les Paris, le
          8e jour d'avril 1579, avec le nombre des mors et blesss
          et maisons abbatues par la dite ravine_. Paris, Jean
          Pinart, 1579. Comme cette pice a dj t publie dans
          les _Archives curieuses de l'Histoire de France_, 1re
          srie, t. 9, p. 303-309, nous lui avons prfr celle que
          nous donnons ici, qui est d'ailleurs beaucoup plus rare.
          Jean Dongois, chez qui elle fut imprime, ne livroit pas
          ordinairement ses presses  de semblables livrets; s'il
          publia celui-ci, c'est que le dsastre qui s'y trouve
          racont avoit eu lieu dans son voisinage. Peut-tre
          est-ce lui-mme qui l'a crit. Il estoit fort savant,
          dit La Caille, et nous avons de sa composition et de son
          impression le _Promptuaire_, contenant tout ce qui s'est
          pass depuis la cration du monde jusqu' son temps,
          imprim en 1576. (_Histoire de l'imprimerie et de la
          librairie_, p. 160.)]


Entre les terreurs et espouventements lesquels peuvent survenir 
l'homme, se voyent journellement estre les plus  redouter ceux qui
viennent inopinement et sans qu'on en soit adverty, par ce que aux
autres il y a aucun moyen de s'en pouvoir garantir, et non (ou 
grand peine) quand les adversitez viennent lorsque moins nous en
sommes advertis; et de ce nous en avons plusieurs exemples, et veuz
de nostre temps, aussi autres congneuz par noz devanciers et anciens,
principalement quand il faut mettre en rang les impetuositez, ravages
et demolitions des eaux, element entre les autres superbe et violent,
duquel le cours est invincible, ne pouvant estre retenu.

Outre tout ce que de cet element a est escrit par infiniz
historiens (aucuns desquels je citeray ci-aprs, parlans de telles
innondations), je diray premirement ce que j'ay entreprins faire
savoir  ceux qui ne l'ont peust estre veu, touchant une petite
rivire (dite de Gentilly) descendant s faulxbourgs S. Marcel, 
Paris: d'autant que sur cela (suivant mon propos) je feray entendre
ce qui en est advenu de merveilleux et espouvantable.

Mercredi dernier, huictiesme de ce present moys d'avril 1579, entre
unze et douze heures de la nuict[71], l'eau d'une petite riviere,
laquelle prend son cours s faulxbourgs S. Marcel, lez Paris (nomme
la rivire de Gentilly, d'autant que de ce village ou peu plus loing
elle prend sa source et origine) se desborda si outrageusement 
cause des pluyes tombes par deux jours entiers, sans cesser, que
de mmoire d'homme ne s'est veu en ce lieu eau plus violente et
dommageable que celle-l; et par ce que ceste petite rivire passe,
par une infinit de canaux fort estroictz, soubz les maisons de
plusieurs particuliers (lesquels pour lors ne luy peurent donner
assez de libert pour s'escouler et esvanouyr[72], estans surprins),
elle rompit plusieurs btimens de maisons, murailles et autres
plusieurs edifices faisans obstacle  son cours, si que,  cause
qu'il estoit toute nuict et  heure de repos, elle saisit plusieurs
personnes dormans s lieux bas, grande partie desquels seroyent peris
par telle sinistre aventure.

          [Note 71: Dubreuil donne les mmes dtails. (_Le Thtre
          des antiquitez de Paris_, 1639, in-4, p. 306.)]

          [Note 72: V., pour une autre cause des inondations de la
          Bivre, notre t. 2, p. 223, note. Aujourd'hui, rien de
          semblable n'est plus  craindre. La canalisation de la
          Bivre dans Paris est une des dernires mesures qui aient
          t prises. En faisant les travaux ncessaires, on a trouv
          un certain nombre de mdailles de l'empereur Julien.]

De ceste heure, venant sur le jour, elle creut encor de telle
sorte, que ceux lesquels pensoyent estre bien asseurez s chambres
ou estages plus hauts que ne venoit le cours de ceste eau, furent
incontinent contraints saillir dehors, craignans la ruyne des
maisons, les uns  nage, desquels les moins foibles, soit pour
la force de l'eau precipite et inaccessible, furent incontinent
submergez par la fureur et violence de ces ondes, et les autres,
pensans y demeurer sauves, furent preservez et quelques-uns trouvez 
demy noyez et prests  expirer[73].

          [Note 73: Il y eut, dit Du Breul, vingt-cinq personnes,
          tant hommes que femmes et petits enfants, que noyes, que
          tues et accables sous les ruines; quarante qui furent
          seulement blesses, quantit de btail noy et perdu.]

Ce ravage a fait tomber es dits faulxbourgs plus de soixante
maisons[74] dessoubz lesquelles ont est accablez plusieurs corps
peris et blessez par cet encombre, et ne faut douter qu'il ne s'en
trouve encor lorsque l'eau sera retire d'avantage.

          [Note 74: L'inondation s'tendit, selon Du Breul, jusqu'au
          couvent de Sainte-Claire, occup par les cordelires de
          Saint-Marcel, c'est--dire par consquent jusqu'au n 95
          de la rue de Loursine. Le _Pont-aux-Tripes_, jet sur la
          Bivre, entre les n{s} 166 et 168 de la rue Mouffetard,
          et qui marquoit le point de jonction des deux bras de la
          petite rivire, fut renvers, ainsi qu'un certain nombre
          de maisons. On lit soixante ici. Du Breul va moins loin:
          il n'en compte que douze. Et enfin, ajoute-t-il, tous
          les dommages que fist cette subite inondation furent
          estimez  peu prez  soixante mil escus, non compris et
          evaluez les autres degats et ravages qu'elle fist aux
          villages voisins. Selon Sauval (t. 1, p. 210), l'eau
          dpava Saint-Mdard, et l'glise des Cordelires. En 1573,
          une inondation de la mme rivire avoit dtruit les murs
          du couvent du _Val-Parfond_, le Val-de-Grce (Flibien,
          _Preuves_, t. 4, p. 835).]

O cas estrange! il s'y est trouv une dolente et pitoyable mre,
laquelle, pensant sauver la vie  son enfant bien jeune et delicat, a
est offusque de la rage et furie de ceste eau sauvage, tenant son
tendre enfant embrass, lequel on a sauv respirant encor: ce qui
doit veritablement estre esmerveillable, la mre y finer plustt que
l'enfant.

On ne sait au vray le nombre des personnes qui y sont peris,
parce que l'eau n'est du tout retire et que plusieurs de ceux qui
estoyent logez s bas lieux des maisons ne se retrouvent; seulement
on a cognoissance de ceux qui ont est retirez morts de l'eau, et
grand nombre qui ont est secourus par les voisins,  quoy entre les
autres ne s'y est faint un soldat des gardes du Roy, nomm Videcoq,
demeurant l auprs (et fidlement), pourquoy il est grandement 
louer.

Plusieurs bestiaux, comme vaches, porcs et autres, ont est trouvez
noyez s estables o ils estoyent. Tellement que la perte advenue a
ce faulxbourg, en ce comprins la ruyne des edifices, est estime 
plus de cent mil escuz[75], sans le dommage faict s jardins et lieux
de plaisance estans en ceste part.

          [Note 75: Du Breul, comme on l'a vu dans la note
          prcdente, n'value pas le dommage  une aussi forte
          somme.]

Le dommage de ces grandes eaux n'a est seulement en un lieu, mais
en plusieurs autres, tellement que, sur une heure de la nuict sus
dicte, ont est perceuz sur la rivire de Seine grande quantit
de diverses sortes de meubles emportez par la violence subite et
inopine de ces eaux.

Aucuns pourront dire que telles sinistres fortunes ne devroyent
estre escrites, et que bien souvent on taist les evenemens saincts
et prospres, et se divulguent ceux lesquels ne nous apportent que
tristesse et desplaisir; mais d'autant que toutes choses viennent par
la volont divine, et que les historiographes en ont escrit d'autres
moindres, et aussi que cela ne sauroit sinon de tant plus inciter
le peuple  contrition de ses pechez sur la fin ce caresme, je n'ay
voulu passer soubs silence ceste horrible et dommageable innondation
d'eaux, afin que chacun se tienne en la crainte de l'omnipotent et
que l'on sache que ses faits sont si incomprhensibles que nul n'en
peut avoir aucune cognoissance.

Au surplus, c'est piti de voir les maisons champestres abbatues,
lesquelles sont du long de la rivire de Seine, et croy pour certain
que le long des autres fleuves n'y a pas moins de desolation:
les pauvres villageois s'enfuyans desnuez de tous leurs biens,
estans leurs maisons couvertes d'eaux, leurs champs ensemencez
noyez, leur esprance de recueillir assez vaine (n'est la grace
du Tout-Puissant), leur bestial en partie emport et noy par la
violence de ces eaux, lesquelles auroyent ruyn entirement plusieurs
villages, abattu et desracin infini nombre de grands arbres, emport
plusieurs ponts et grande quantit d'hommes, femmes et enfans
submergez dans les ondes; ce que vrayement nous doit bien induire
 penitence, car depuis plusieurs annes n'en a est veu une en
laquelle soyent advenus plus de desastre par tremblemens de terre et
ravages des eaux qu'en ceste cy.

Plusieurs deluges sont advenus par le pass, comme celuy en l'aage
de No, auquel je ne m'arresteray, ny  celuy de Thessalie, du temps
de la captivit des Israelites, affligez par Pharaon peu paravant
Moyse; seulement je diray de ceux advenuz beaucoup depuis escrits par
plusieurs historiens tant anciens que modernes.

En l'an 200 auparavant la nativit de nostre Seigneur Jesus-Christ,
y eut  Rome telle innondation du Tibre que l'arme du consul Appie
en fut quasi toute submerge; et depuis par plusieurs fois s'est le
dit fleuve tellement desbord, que ce est grand merveille, quand puis
aprs on remarque les endroits jusques o les dites eaux se seroyent
haulses. Parlons de nostre temps, et seulement nous souvienne du
deluge advenu en l'an 1570 en la ville de Lyon, lorsque le Rhosne se
desborda de telle sorte que la plus grande partie des edifices assis
s environs le cours de ce fleuve furent emportez et ravis par les
ondes, et une infinit de personnes peries par ce ravage.

N'est que les histoires sont toutes plaines de tels desbordemens
d'eaux, j'en citerois icy d'avantage, et les ruynes et dommages
qu'ils auroyent caus, et que peu cela advient qu'il ne soit suivy
de quelques maladies et chert de vivres; mais je n'ay escrit ce peu
pour intimider un peuple, seulement afin de luy mettre devant les
yeux une contrition de pechez, et que ce sont chastimens que Dieu
nous envoye  fin de nous inciter  penitence, auquel je supplie trs
humblement nous donner ce qui nous est necessaire[76].

          [Note 76: Par arrt du vendredi 10 avril 1579, le Parlement
          dcida qu'il iroit le lendemain en corps  Notre-Dame
          pour appaiser l'ire de Dieu; ainsi qu'il est dit dans
          l'ordonnance conserve par Flibien, t. 5, _Preuves_, p.
          9.--La crmonie eut lieu, et  mesme fin, dit L'Estoile,
          fut le lundi ensuivant faite procession gnrale  Paris.
          (_Collect. Michaud_, t. 14, p. 114.) Une courte relation
          de ce sinistre, rdige en latin, se trouve aux premiers
          feuillets d'un manuscrit de la Bibliothque impriale,
          _Anonymi Visiones_ (manuscrits latins, n 3770). M. Maurice
          Champion en a donn une traduction dans son curieux livre,
          _les Inondations en France_, etc., 1858, in-8, t. 1, p.
          238-239.]

FIN.




_La Bravade d'amour, contenant sonnets o sont nafvement escrites
les ruses et les appasts des dames, beauts orgueilleuses, et le
mespris qu'on en doit avoir._

Favus distilans labia meretricis, novissima ejus amara quasi
absynthium sapienti.

_A Paris, par Claude Percheron, rue Galende, aux Trois Chapelles._

1611.--In-8.

_Avec Permission._


  Suivant l'erreur commune o guide l'ignorance,
  Je me pasmois aymant une ingrate beaut,
  Et, aveugl d'esprit, en ma nafvet
  Je glissois en l'abus d'une vaine esperance;

  J'allois, plain de soupirs, rechercher allegeance
  Vers l'objet qui m'estoit object de cruaut,
  Et ne pensois qu' l'oeil qui m'avoit arrest,
  Comme chacun s'adonne  ce que son coeur pense.

  Je me perdois d'amour, de regrets et d'ennuis,
  Je soupirois de jour, je lamentois de nuicts,
  Furieux, n'ayant rien qu'en l'me une maistresse,

  Et ne descouvrant pas que les dames faisoient
  Mille jeux de mespris de ceux qui les prisoient,
  Tromp par un bel oeil, je mourois de destresse.

      II.

  Maintenant que je say (commenant mon bonheur)
  De quel esprit fascheux les dames sont menes,
  Suivant en libert meilleures destines,
  Je me donne plaisir de ma premire erreur;

  Je recognois l'abus dont cette folle humeur
  Agitoit quelquefois mon me et mes penses,
  Et sans plus me former au coeur telles ides,
  Je vivray triomphant, et non pas serviteur.

  Je braveray l'amour, et d'une belle audace,
  Ne craignant leur rigueur ny souhaittant leur grace,
  Des dames je prendrai tout ce que je pourray;

  Je les feray resoudre  oublier leur gloire,
  A se laisser conduire,  prier et  croire
  Qu'elles feront enfin tout ce que je voudray.

      III.

  Lors que premirement nous abordons les dames,
  Nous qui avons l'honneur de la perfection,
  Elles ont (je le say) de toute esmotion
  Pour nous vouloir du bien les agreables flames.

  On cognoist aussi tost les delicates ames
  Donner lieu doucement  leur affection,
  Et si elles osoient, plaines de passion,
  Elles descouvriroient leurs amours par leurs larmes.

  Cependant, finement par l'art de leur beaut,
  Elles sapent nos coeurs, et nostre volont,
  Aise, se laisse aller  leur bel artifice,

  Et nous ne voyons pas combien dedans leur coeur
  Se logent de desdains, de mepris et d'erreur,
  Mais nous sacrifions nostre me  leur malice.

      IIII.

  Leur faisant les doux yeux, nos voeux elles reoivent,
  Et d'un soupir larron feignans mesme desir,
  Nous tirent doucement pour se donner plaisir
  Par les evenemens qu'au coeur elles conoivent.

  Vrayment, quand doucement nostre me elles deoivent,
  De je ne say quel bien nous nous sentons saisir;
  Que, peu considerez, nous n'avons pas loisir
  De voir en leurs faons ce que tous apperoivent.

  Ainsi subjects d'amour, leurs yeux nous adorons;
  Nous nous rendons captifs, nous prions, nous pleurons,
  Tous humbles, leur rendans devoir d'obeyssance;

  Et lors elles, qui sont d'un coeur rude et hautain,
  Se jouent de nos pleurs, et, fires en desdain,
  Bravent nostre sottise avec trop d'insolence.

      V.

  Il faut avoir un coeur pour aller  la guerre,
  Et non pour se laisser aux femmes abuser.
  Il ne faut aux appas d'un bel oeil s'amuser,
  Ains prendre ses esclairs pour un rude tonnerre.

  Il ne faut pas qu'une me indiscrettement erre
  Pour un lustre d'abus que l'on doit mespriser,
  Mais il faut vivement son courage atiser
  A surmonter l'orgueil, qui trop fier nous atterre.

  Quand nous aurons les coeurs si dignement formez,
  Pour des vaines beautez ne serons animez,
  Mais saurons  propos gouverner nos penses.

  Alors, pleines d'amour, les dames nous prront;
  Humbles, elles viendront  ceux qui les voudront,
  Et si s'estimeront encore bien prises.

      VI.

  Si quelque dame est belle, elle aura le coeur fier,
  Heureux estimera ceux qui parleront d'elle,
  Et plus heureux encor cil qui, la trouvant belle,
  A ses pieds osera humble s'humilier.

  S'elle pense savoir en son esprit leger,
  Imaginant tousjours quelque chose nouvelle,
  Vers les hommes sera vaine, ingratte, rebelle,
  Rude  qui la voudra doucement supplier.

  Si elle a des moyens, fonde en sa richesse,
  Triomphera galande[77] en faisant la maistresse,
  Et, pleine de fiert, fascheuse, bravera.

  Mesme s'elle estoit laide, ignorante et haire[78],
  Elle aura de l'orgueil, car elle pensera
  Qu'elle a je ne say quoy dont nous avons affaire.

          [Note 77: On crivit d'abord _galand_, et l'on disoit par
          consquent _galande_ au fminin. La Fontaine fut celui qui
          conserva le plus longtemps cette forme. V. sa fable de la
          _Belette_ et son conte _l'Anneau de Hans Carvel_. V. aussi
          _Ancien Thtre_, t. 2, p. 148, et 5, p. 252.]

          [Note 78: _Maigre_, _misrable_. Nous ne connoissions
          ce mot que pris substantivement et au masculin, comme
          lorsqu'on dit, par exemple, _un pauvre hre_.]

      VII.

  Je ne regrette point, douce-belle maistresse,
  De vous avoir servy, car vous le meritiez;
  Mais, loin de ce bel oeil duquel vous m'allumiez,
  Je plains d'avoir cogneu des autres la rudesse;

  Ma belle, vivez donc sans peine et sans detresse,
  Et vous, vivez aussi, vous qui humiliez;
  Mais vous dont le coeur feint fait que fire soyez,
  Perissez de fureur, de despit, de tristesse.

  Belle, quand j'adorois l'honneur de vos beaux yeux,
  Humble je leur estois, car ils m'estoient piteux;
  Mais les autres beautez indignes qu'on admire

  Pour se faire valoir font mourir un amant,
  Et  plusieurs amis octroyent librement
  Ce qu'un pauvre abus mal  propos desire.

      VIII.

  Vous ne savez que c'est, vous qui blasmez amour;
  Vous n'avez point senty d'un bel oeil la blessure,
  Mais vains et paresseux ennemis de nature,
  Passez loing de l'honneur indignement le jour.

  Vous savez bien que c'est, vous qui prisez l'amour,
  Qui dans le coeur avez d'un bel oeil la blessure,
  Qui, prompts et diligens, dignes fils de nature,
  Passez selon vertu heureusement le jour.

  Tous ces propos sont beaux et faits  fantaisie;
  Un chacun eslira le sentier de la vie,
  Estimant bon et beau le chemin qu'il prendra.

  Mais moy j'estime digne, heureux, accort et sage
  Qui gentil, jouyssant de son libre courage,
  Sy non pour passetemps, aux dames n'entendra.

      IX.

  Lamenter  part soy pour une beaut vaine,
  Importuner le ciel de ses cris amoureux,
  Sans cesse regretter, se plaindre malheureux,
  Et se feindre  son gr la douleur d'une gesne,

  Passionner[79] son ame et s'emmaigrir de peine,
  Appeler un bel oeil, or doux, or rigoureux,
  Idoltrer l'objet pour qui, tout langoureux,
  On souspire son mal d'une piteuse aleine;

  Prier honteusement une femme qui n'est
  Ny beaut ny vertu qu'autant qu'elle nous plaist,
  Et, souffrant son ddain, en tourmenter sa vie,

  Avecques trop d'honneur, lasche s'assujettir
  A la femme, qui n'est ne que pour servir,
  Ce sont,  dire vray, des effects de folie.

          [Note 79: Ce mot, dont nous avons dj trouv un exemple
          a la mme poque, est donc plus ancien qu'on ne pense.
          Lorsque Nol et Carpentier ont dit, dans leur _Dict.
          tymologique_ (t. 2, p. 563), qu'il tait nouveau en 1728,
          non-seulement ils ne connoissoient pas ces passages, mais,
          ce qui est plus grave, ils ne se rappeloient pas ce vers du
          _Tartuffe_:

               Et vous ne deviez pas vous tant passionner.]

      X.

  Que vous estes genez, vous, pauvre douloureux!
  Si vous aviez senti de la gesne la presse,
  Vous n'auriez point au coeur le nom d'une maistresse,
  Et n'auriez en l'esprit les desirs amoureux.

  C'est bien faute de coeur  l'homme langoureux
  De se forger ainsi une dure destresse;
  Au lieu que d'un sang chaud que la grandeur adresse,
  On se doit monstrer fort, prudent et genereux.

      Qui est celuy qui nous irrite,
      Dira quelque belle depite,
      Et ne trouve en nous rien de bon?

      C'est un qui  tous fait entendre
      Que, si ne vouliez nous le vendre,
      N'en mettriez  l'air le bouchon.

FIN.




_Description du Tableau de Lustucru_[80].

          [Note 80: Cette pice fait partie d'une sorte de cycle
          plaisant, tout compos de satires du genre de celle-ci, ou
          de caricatures. Il date du rgne de Louis XIII, et rien
          n'en a survcu chez le peuple que le nom du principal
          personnage, _Lustucru_. C'toit l'poque o l'extravagance
          des _prcieuses_ faisoit croire plus que jamais  la folie
          des femmes. Qui donc redressera ces cervelles tortues?
          disoit-on. On inventa un type de forgeron,  qui l'on prta
          le talent ncessaire, et, pour preuve de l'incrdulit
          qu'on devoit avoir en ses prodiges inesprs, on l'appela
          comme je viens de dire. Or, depuis cela, crit Tallemant
          (2e dit. t. X, p. 203), quelque foltre s'avisa de
          faire un almanach o il y avoit une espce de forgeron,
          grotesquement habill, qui tenoit avec des tenailles
          une tte de femme et la redressoit avec son marteau.
          Son nom toit _L'Eusses-tu-cru_, et sa qualit _mdecin
          cphalique_, voulant dire que c'toit une chose qu'on ne
          croyoit pas qui pt jamais arriver que de redresser la
          tte d'une femme. Pour ornement, il y a un ne charg de
          ttes de femmes, et men par un singe. Il en arrive par
          eau, par terre, de tous les cts. Cela a fait faire mille
          folies. On trouve  la Bibliothque impriale plusieurs
          gravures du genre de celle dont il est ici question.
          Ainsi il en est une dans le _Recueil des plus illustres
          proverbes_, portant, le n 2239 du cabinet des estampes, au
          bas de laquelle on lit: _Cans, M. Lustucru a un secret
          admirable, qu'il a rapport de Madagascar, pour reforger et
          repolir, sans faire mal ni douleur, les testes des femmes
          acariastres, bigeardes, criardes, dyablesses, enrages,
          fantasques, glorieuses, hargneuses, insupportables, sottes,
          testues, volontaires, et qui ont d'autres incommoditez, le
          tout  prix raisonnable, aux riches pour de l'argent et aux
          pauvres gratis_. A la page 24 d'un autre volume du mme
          cabinet, portant le n 2133, se trouve une image sur le
          mme sujet. C'est l'illustre Lustucru en son tribunal. Des
          maris venus de tous les coins du monde le remercient et lui
          offrent des prsents, en reconnoissance des services qu'il
          leur a rendus. Mais bientt la farce se fait tragdie; le
          sexe se venge: sur une gravure des _Illustres Proverbes_
          (n 69), on voit _Lustucru massacr par les femmes_. Bien
          plus, elles s'en prennent aux poux ses complices; et
          une dernire estampe reprsente _l'Invention des femmes,
          qui font ter la mchancet de la tte de leurs maris_.
          Somaize connut cette dernire pice, et y fit allusion
          dans sa comdie des _Veritables Pretieuses_ (Paris, Jean
          Ribou, 1660, in-12). On y voit un pote qui vient rciter
          le commencement d'une tragdie intitule: _La Mort de
          Lustucru, lapid par les femmes_. Le mdecin cphalique
          trouve o se venger  son tour de ces pdantes. Quelqu'un
          lui mnage une apparition, o il leur dit bel et bien leur
          fait; voici le titre de cette pice d'outre-tombe: _L'ombre
          de Lustucru apparue aux Prcieuses, avec l'histoire de
          dame Lustucrue sa femme, qui raccommode les testes des
          mchants maris_, s. l. n. d., in-4. Eh! quoi! prcieuses
           la mode, leur dit-il entre autres choses, avez-vous cru
          que je sois sorty de ce monde-cy pour n'y plus revenir?...
          Reformez vostre chaussure trop haute et trop estroite, et
          fort incommode pour aller gagner les pardons, desquels vous
          avez tant besoin. Ne portez plus de si riches habits, parce
          qu'on diroit que l'estuy veut mieux que ce qu'il renferme.
          Vous n'estes pas toutes si belles que vous croyez: vostre
          miroir vous en peut dire la vrit, et quelquefois les
          petites boettes de vostre cabinet vous fournissent une
          beaut emprunte qui ne passe point avec vous dans vostre
          lict, et que vous laissez le soir sur la toilette.
          Remarquons en passant que Boileau, dans sa 10e satire, a
          dit plus tard presque textuellement la mme chose:

               Attends, discret mari, que la belle en cornette,
               Le soir ait tal son teint sur sa toilette,
               Et dans quatre mouchoirs, de sa beaut salis,
               Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.

          On sait d'ailleurs, par une indiscrtion de Brossette, que
          Boileau connoissoit la pice que nous citons ici, et qu'il
          y prit encore autre chose pour sa 43e pigramme. C'est
          Chapelle un jour qui la lui avoit indique, en lui rcitant
          les vers baroques imprims  la fin. (V. _Oeuvres_ de
          Boileau, Desoer, 1823, in-8, p. 249, note.) Voici ces vers:

               Il n'est si pauvre malotru
               Qui ne trouve sa malotrue.
               Aussi le bon L'Eusse-tu-cru
               A trouv sa L'Eusse-tu-crue.

          On vit encore parotre contre les prcieuses une pice
          o Lustucru avoit le principal rle: _Le Carnaval des
          Prcieuses de ce temps, avec leur entretien facetieux, et
          un plaisant remde de la boutique de Lustucru pour gurir
          le mal de teste des femmes_. S. l. n. d., in-4. Terminons
          par quelques autres titres la bibliographie que tout cela
          nous a conduit  faire: _La Requeste des femmes presente 
          Vulcan, prince des forgerons, contre l'oprateur cphalique
          dit Lustucru_, s. l. n. d., in-4; _La Plainte des hommes
          faicte  Lustucru, contre la Requeste presente par les
          femmes_, s. l. n. d., in-4; _La Gazette de la moustarde
           Lustucru_, s. l. n. d., in-4; _La Plainte de Lustucru
          constitu prisonnier par les femmes dans la plaine de
          Longboyau_, s. l. n. d., in-4; _Le Marteau salutaire_, s.
          l. n. d., in-4.--Lustucru fut bientt oubli. Poisson fait
          encore allusion  son industrie dans le _Sot veng_, et je
          le retrouve dans _La Muse en belle humeur_, 1660, in-4, p.
          9. Un coq--l'ne insr dans l'un des recueils de chansons
          de la veuve Oudot renferme un quatrain qui le rappelle
          aussi:

                   Il a vu
                   Lustucru
               Qui forgeoit des testes
                     Prestes.

          Une autre chanson populaire, cite dans l'_Ane de Crits_,
          p. 109, parle aussi du compre; enfin la chanson _de la
          mre Michel_ nous l'a fait connotre, du moins de nom;
          mais voil tout. Il ne figure mme plus sur les gravures
          populaires imites de celles du 17e sicle, et qui
          circulent encore. Je ne vous citerai que la plus connue:
          _La Forge merveilleuse_, o l'on voit des femmes forgeant
          la tte de leurs maris pour la rendre meilleure. Ces dames,
          comme vous voyez, se sont donn leur tour. Dieu merci, la
          vieille enseigne, encore fameuse dans quelques villes de
          province, et  laquelle une des rues de l'le Saint-Louis
          doit son nom, continue de nous venger. Elle reprsente une
          _femme sans tte_, et on lit au bas: _tout en est bon_.]


    Amy, si tu es curieux
  De voir une pice plaisante,
  Escoute, jette un peu les yeux
  Sur cette image icy presente:
  En ce Tableau plusieurs sujets
  Sont representez et portraits
  Par une excellente graveure;
  Et chaque chose au naturel
  Est trace en cette figure
  Par l'art d'un burin immortel.

    Il faut qu' rire tu t'apreste
  Voyant qu'un nouvel ouvrier
  Bon forgeron de son mestier
  S'exerce  forger une teste:
  Si Boudan, ce savant graveur,
  Est de vray le pre et l'autheur
  De son nom et de sa naissance,
  Ce beau nom qui va triomphant
  Signale autant sa suffisance
  Que l'estre de son propre enfant.

    Ce gros vallet refond icy
  Une teste fire et facheuse,
  Dont l'espoux matt de soucy
  Souffroit l'humeur capricieuse:
  Un sang fumeux et bouillonnant
  Sort des veines abondamment
  Brl d'une ardeur colerique,
  Il s'efforce avec action
  A la faire plus pacifique,
  Et la rendre sans passion.

    Cet homme est des plus admirables
  A raffiner tous les metaux,
  Et changer ces fiers animaux
  En belles assez raisonnables.
  Or, pour marque de son savoir,
  Dans sa loge vous pouvez voir
  Des testes de femmes et filles
  Qu'il a fondues dextrement,
  Et fait devenir plus docilles
  Par l'effort de son instrument.

    On repare icy les cerveaux
  Des femmes les plus obstines
  Qu'on arrive en mille vaisseaux.
  Pour mettre sous ses chemines.
  Ce vallet qui court promptement
  Les reoit  chaque moment,
  Ravy de voir tant de pratique.
  Cet homme avec son hottereau
  Va decharger en la boutique
  La pesanteur de son fardeau.

    Un certain envoye  la forge,
  Par un crocheteur rude et fort,
  Malgr elle et tout son effort,
  Sa femme, afin qu'on la reforge.
  Elle veut toujours resister,
  Mais enfin il l'y fait porter
  Pour qu'on l'y refasse la teste.
  Vous y viendrez, chez le limeur,
  Luy disoit-il, mchante beste,
  Pour faire changer votre humeur.

    Sur le dos d'une beste asine
  Deux paniers je vois proprement
  Qu'un singe assis plaisamment
  Guidoit avec une houssine;
  L'animal gemit sous le faix
  De ces testes pleines d'excs
  Dont on souffre tant de caprice.
  Au dessous on voit en escrit:
  Il est plus charg de malice
  Que le singe qui le conduit.

    En voicy une infinit,
  A pied,  cheval, en civire,
  Qui viennent de chaque cost,
  Comme en cage, en coche, en littire;
  On les porte chez l'artisan,
  Qui se montre lass d'ahan
  Lors que sur la langue il les touche;
  Car, les retirant du fourneau,
  Pour adoucir leur fire bouche
  Il la rabat de son marteau.

    Or, l'enseigne de sa maison
  C'est une femme decolle,
  Qu' bon tiltre et juste raison
  Tout-en-est-bon il a nomme.
  Pour son secret rare et divin
  On l'appelle le medecin
  Et l'operateur cephalique;
  Et, comme il est tres-obligeant,
  Il aide de son art chimique
  Sans recevoir aucun argent.

    Mais si cet homme incomparable
  Fond les testes si dextrement
  De ce sexe altier et charmant,
  Qui nous est tant inexorable,
  On en doit pourtant excepter
  Ces objets qu'on voit habiter
  La merveille des autres villes,
  O, sans perdre leur gravit,
  Les dames sont aussi civilles
  Qu'elles sont pleines de beaut.

    Elles surpassent en blancheur
  Le teint du lys et de la neige;
  Et leur attrayante douceur
  Finit un tourment, ou l'allege.
  Leur taille, leur grace et leurs yeux
  Font des efforts victorieux
  Sur les coeurs des plus indomptables;
  Et leur bouche, et leurs belles mains,
  Sous des loix assez equitables
  Asservissent tous les humains.

    Ce n'est donc pas dessus sa forge
  Que cet insigne LUSTUCRU,
  Grand raffineur d'esprit bouru,
  Ramolissoit leur belle gorge.
  Les belles dames de Paris
  Font trop d'honneur  leurs maris,
  Pour meriter qu'on les relime;
  Et celles que les ouvriers
  Repurgeoient d'ordure et de crime
  Estoient toutes d'autres quartiers.

    Mais que vois-je icy de nouveau?
  Sont des femmes qui font carnage,
  Et qui, dans cet autre tableau,
  Exercent leur fiel et leur rage;
  Sur le corps d'un seul innocent
  Elles vont toutes s'empressant
  Pour le trancher en mille pices;
  Sans doute il n'evitera pas
  La fureur de tant de tigresses,
  Qui luy vont causer le trespas.

    Qu'elles monstrent de passion
  En faisant cette boucherie,
  Et qu'en cette infame action
  On voit de rage et de furie!
  A coups de besche et de marteaux,
  De pelle, de broche et coteaux,
  Elles luy font mille taillades;
  Et cet excellent reforgeur,
  Aussi bien que ses camarades,
  Est bafou comme un voleur.

    Bien qu'elles soient toutes galantes,
  Et que de riches just--corps
  Ornent la beaut de leurs corps,
  Elles contrefont les bacchantes.
  Hola! belles, arrestez-vous!
  Ne ressemblez pas  ces foux
  Qui ne veulent qu'on les reprenne,
  Et ne vueillez pas massacrer
  Celuy dont la forge et la peine
  Concouroit  vous reparer.

    Si Penthe, fils d'Echion,
  Meurtry dans sa terre natale,
  Souffrit l'horrible oppression
  D'Agav, sa mre brutale,
  Il avoit un peu mpris
  Ce Dieu si fort authoris,
  Qu'on revre dans la Bourgongne,
  Mais le sujet de vos fureurs
  Montre bien par sa rouge trongne
  Qu'il aime le Dieu des beuveurs.

    Mais, pimbches pleines de rages,
  Ces discours ne vous touchent pas,
  Et vous l'allez mettre au trpas
  De peur qu'il ne vous rende sages.
  On dit que vostre intention
  Est de traitter en espion
  Cet autheur de tant de mystres,
  En haine d'un de ses ayeux
  Qui dcouvrit vos adultres
  A la face de tous les Dieux.

    Les Menades en leur transport
  Commirent la mesme injustice,
  Persecutans jusqu' la mort,
  Le noble mary d'Euridice.
  Et, voyant ce chef trononn
  A mille opprobres destin,
  Dont vous levez un trophe,
  Il me resouvient qu'autre fois
  Les femmes turent Orphe
  Pour s'estre mocqu de leurs lois.

    Enfin, tant d'excs rigoureux
  Luy ont ravy sa pauvre vie,
  Sans que dans son sort mal-heureux
  Vostre ire puisse estre assouvie;
  Car, aprs l'avoir saccag,
  Et de mille coups outrag
  Par une fureur meurtrire,
  Vous l'y donnez honteusement
  Le beau milieu d'une rivire
  Pour honorable monument.

    Toutefois, perfides mutines
  Qui l'avez tu mchamment,
  Vous recevrez le chtiment
  De ces cruautez feminines:
  Car il eust purg vos espoux
  D'un esprit fantasque et jaloux
  S'il eust peu vivre davantage;
  Mais vous sentirez leurs rigueurs,
  Leurs dpits, leur fougue et leur rage,
  Comme il a senty vos fureurs.




_Catalogue des Princes, Seigneurs, Gentilshommes et autres qui
accompaignent le Roy de Pologne._

_A Lyon, par Benoist Rigaud, 1574._

_Avec permission._

In-8[81].

          [Note 81: Henri, duc d'Anjou, fut lu roi de Pologne par
          la dite de Varsovie, le 9 mai 1573. Le 10 septembre
          suivant, aprs la messe, il prta serment  Notre-Dame,
          devant l'autel, en prsence des treize ambassadeurs qui
          toient venus de Pologne  Paris lui apporter le dcret de
          son lection. Le 27 du mme mois il quitta Paris, avec la
          brillante suite dont nous donnons ici le _Catalogue_, et
          aprs de frquentes haltes sur la route et toutes sortes de
          lenteurs, calcules sur l'espoir qu'il avoit d'tre rappel
          en France pour succder  son frre Charles IX, dj
          gravement malade, il n'entra dans Cracovie que le 8 fvrier
          1574, pour tre couronn trois jours aprs.]

       *       *       *       *       *

BENOIST RIGAUD[82] AUX LECTEURS.

          [Note 82: Il publia, quelques mois aprs, un _Extrait
          des lettres d'un gentilhomme de la suitte de Monsieur de
          Rambouillet, ambassadeur du roy au royaume de Pologne,  un
          seigneur de la court, touchant la legation dudit seigneur_,
          etc. De Cracovie, 12 dcembre 1573, in-8. Cette pice a t
          reproduite dans les _Archives curieuses_, 1re srie, t. IX,
          p. 137.]

M'estant de tout temps vou au service du public, je desire ne
laisser chose en arrire qui puisse proffiter ou delecter; pourtant,
ayant recouvert le present catalogue des Princes, seigneurs et autres
conduisans le roy de Polongne en son royaume, je le vous ay bien
voulu communiquer, lecteurs debonnaires. Je suis tout asseur que
le depart de ce magnanime prince de la trs noble et trs illustre
maison de France causera un regret indicible  tout vray Franois;
mais, considerant que Sa Majest s'achemine  un ample et florissant
Royaume, duquel la coronne luy est appreste, au grand contentement
et resjouissance de tous ses fidles sujects en iceluy, vous ne devez
de vostre part luy envier son heur, ains en souvenance de ses rares
vertus, bont naturelle, et de ses plus que heroques deportemens
en ses tendres ans[83], au service de noste Roy trs chrestien, son
frre, et de la patrie[84], prier Nostre Seigneur pour sa prosperit.
A Dieu.

          [Note 83: N'ayant encore que dix-sept ans, le duc d'Anjou
          avoit gagn la bataille de Jarnac et de Montcontour.]

          [Note 84: C'toit alors un mot nouveau et  la mode. Selon
          Mnage, en ses _Observations sur la langue franoise_,
          p. 306, c'est Joachim Du Bellay qui l'avoit employ le
          premier dans son trait de la _Dfense et illustration de
          la Langue franoise_. Trois ans aprs on le traitoit encore
          comme un nologisme. Le nom de _patrie_, dit Ch. Fontaine,
          est obliquement entr et venu en France nouvellement.
          (_Quintil Censeur_, Lyon, 1576, in-12, p. 165.)]


PREMIEREMENT.

  La maison de Sa Majest, assavoir: maistres d'hostel,
  escuyers, gentilshommes servans, vallets de chambre et autres
  officiers,                                                c chevaux.

  Monsieur de Villequier, grand maistre et grand
  chambellan[85],                                                  24

  Monsieur de Chomberc, grand mareschal de la court[86],           14

  Monsieur de Villequier l'aisn, premier gentilhomme
  de la chambre[87],                                                9

  Monsieur le viconte de la Guierche, maistre de la garderobe[88],  9

  Monsieur de Larchant, capitaine de la garde[89],                  8

  Monsieur Miron, premier mdecin[90],                              4

          [Note 85: Ren de Villequier, baron de Clairvaux. Il
          suivit le duc d'Anjou en Pologne, dit Lenglet-Dufresnoy
          dans ses notes sur le _Journal de Henri III_ (t. I, p.
          214), et le servit en qualit de grand-matre de sa
          maison. V., sur lui, les _Additions  Castelnau_, t. II,
          p. 818, et les _Mmoires_ de Marguerite de Valois, dit.
          elzev., p. 134.]

          [Note 86: L'un des mignons du prince. Il fut tu avec
          Maugiron dans le duel qui eut lieu en 1578 sur le march
          aux chevaux des Tournelles, devenu depuis la place Royale.]

          [Note 87: Frre de celui qui a t nomm tout  l'heure.]

          [Note 88: Nous ne le connoissons que par cette mention et
          par la tentative qu'il fit en janvier 1577 pour entrer dans
          Chtellerault.]

          [Note 89: Nicolas de Grmonville L'Archant. Henri III le
          garda toujours prs de lui, comme capitaine des gardes, et
          l'on sait le rle qu'il joua dans le drame de l'assassinat
          du duc de Guise,  Blois.]

          [Note 90: Marc Miron, que Henri III garda comme premier
          mdecin. C'est  lui qu'tant  Cracovie et tourment de
          remords, il fit, une nuit, une relation si curieuse des
          massacres de la Saint-Barlhlemy. Miron l'crivit presque
          sous sa dicte, et on l'a publie dans la collection
          Petitot, 1re srie, t. 44, p. 496-518, avec ce titre:
          _Discours du roi Henri III  un personnage d'honneur et de
          qualit estant prs de Sa Majest,  Cracovie, des causes
          et motifs de la Saint-Barthlemy_.]


_Chancellerie du dit Seigneur._

  Monsieur de Pibrac[91], conseiller au conseil priv du Roy,        9

  Monsieur Sarred, secretaire d'Estat,                               9

  Monsieur de l'Isle[92],                                            8

  Monsieur de Beaulieu, sieur de Ruz, secretaire ordinaire[93],     9

  Monsieur le tresorier general,                                     9

  Monsieur des Portes, secretaire[94],                               3

          [Note 91: Guy Dufaur, seigneur de Pibrac, auteur des fameux
          _Quatrains_, et, ce qui est moins moral, d'une apologie
          de la Saint-Barthlemy, sous ce titre: _Lettre sur les
          affaires de France_. Aignan a publi cette pice au t. I de
          sa _Bibliothque trangre_. Quand le duc d'Anjou quitta
          la Pologne, comme un fugitif, pour venir recueillir en
          France l'hritage de son frre Charles IX, Pibrac partagea
          les vicissitudes de sa fuite, et rien n'est plus plaisant
          que le rcit qu'en fait son biographe Pascal. Dans ce
          pauvre homme, traqu par des paysans  demi sauvages et
          forc de se donner pour cachette les roseaux d'un marais
          o il s'enfonce jusqu' mi-corps, on a peine  reconnotre
          le conseiller intime d'un prince deux fois roi, qui
          abandonne un royaume pour en gagner un autre. (V. _Archives
          curieuses_, 1re srie, t. X, p. 258-262.)]

          [Note 92: Sans doute Gilles de Noailles, abb de L'Isle,
          qui en effet alla en Pologne. (_Mmoires_ de Jean Choisnin,
          coll. Michaud, 1re srie, t. XI, p. 393.)]

          [Note 93: Martin Ruz, sieur du Beaulieu. Aux tats de
          Blois, il toit encore secrtaire de Henri III, et c'est
          lui qui, aprs l'assassinat, croyant voir encore en M.
          de Guise quelque reste de vie, lui donna le conseil de
          demander pardon  Dieu et au roy.]

          [Note 94: C'est le pote Philippe Desportes, qui dj
          avoit salu par ses vers l'avnement du prince, par sa
          _Complainte pour M. le duc d'Anjou, lu roi de Pologne_.
          Il accompagna le prince dans son royaume lointain, dit
          M. Sainte-Beuve, et, aprs neuf mois de sjour maudit, il
          quitta cette contre pour lui trop barbare, avec un adieu
          de colre. (_Tableau histor. et crit. de la posie fran.
          au XVIe sicle_, dit. Charpentier, p. 424.)]

_Princes._

  Monsieur de Nevers[95],                                           35

  Monsieur le marquis du Mayne[96],                                 30

  Monsieur le marquis Dalbeuf[97],                                  25

  Monsieur le grand prieur[98].                                     25

          [Note 95: Louis de Gonzague, duc de Nevers, le mme dont on
          a de si intressants _Mmoires_, publis pour la premire
          fois en 1665, 2 vol. in-fol.]

          [Note 96: Celui qui devint, un peu plus tard, le clbre
          duc de Mayenne.]

          [Note 97: De la famille des Guise, et mme cousin germain
          du duc, comme arrire-petit-fils de Cl. de Guise. Il fut un
          de ceux qu'on arrta dans Blois aprs l'assassinat.]

          [Note 98: Encore un Guise, et l'un de ceux qui avoient
          pris le plus de part aux massacres de la Saint-Barthlemy.
          Catherine, en donnant les princes de Lorraine pour escorte
          au nouveau roi de Pologne, avoit sans doute  coeur
          d'affaiblir le parti des Guise, qui devenoit de plus en
          plus menaant en France. Elle affoiblissoit aussi le parti
          catholique, et l'on s'en plaignit. (Bibliothque impriale,
          manuscrits _Fonds des Minimes_, n 32, fol. 344.) Ce
          cortge ne fut pas une sauvegarde, loin de l, pour le
          duc d'Anjou, quand il traversa des Etats protestants. On
          savoit tout ce qu'il avoit fait pour la tuerie du 24 aot
          1572: aussi n'toit-il pas besoin de lui donner tout une
          escorte de complices pour soulever contre lui, au passage,
          l'indignation des princes calvinistes. Que si le monarque
          passoit  travers le pays protestant, dit Schomberg dans
          une de ses dpches,  4, il n'y auroit pas de sret pour
          luy. Il s'y risqua cependant, s'il faut en croire de Thou
          (liv. 57), et, d'aprs lui, Gaillard, mais il faillit s'en
          trouver mal. C'est dans le Palatinat qu'il s'toit hasard.
          En entrant dans le cabinet de l'lecteur, le premier objet
          qui frappa ses regards fut un portrait fort ressemblant de
          l'amiral Coligny. Vous connoissez cet homme, Monsieur, lui
          dit l'lecteur d'un ton svre; vous avez fait mourir le
          plus grand capitaine de la chrtient, qui vous avoit rendu
          le plus signal service, ainsi qu'au roi votre frre. Le
          roi de Pologne, un peu troubl, rpondit: C'toit lui
          qui vouloit nous faire mourir tous, il a bien fallu le
          prvenir.--Monsieur, rpliqua l'lecteur, nous en savons
          toute l'histoire. A table, le roi de Pologne ne fut servi
          que par des huguenots franois chapps au massacre, qui
          sembloient le menacer en le servant; et l'lecteur parut
          prendre plaisir, pendant toute la journe,  lui faire
          craindre, pour la nuit, des reprsailles. (Gaillard,
          _Hist. de la rivalit de la France et de l'Angleterre_,
          t. V, p. 159.) Je ne donne cette histoire que pour ce
          qu'elle vaut, en la regardant comme un peu trop romanesque
          pour tre bien vraie. Un passage des _Mmoires_ du duc de
          Bouillon feroit mme croire que l'lecteur palatin ne dut
          pas faire si mauvais accueil au roi de Pologne. (_Collect.
          Michaud_, 1re srie, t. XI, p. 15.)]

_Ambassadeurs._

  Monsieur de Bellievre[99],                                        15

  Messieurs les Ambassadeurs de Pologne, qui sont neuf, et la
  garde  cheval.                                                   66

          [Note 99: M. Pomponne de Bellivre, qui fut plus tard
          chancelier de France.]


_Seigneurs, chambellans et gentilshommes de la chambre._

  Monsieur de la Roche-Pousay, conseiller du Roy en son conseil
  priv[100],                                                        8

  Monsieur de la Guiche, gouverneur du Bourbonnois[101],             8

  Monsieur de Seissac[102],                                          6

  Monsieur de Bessigny,                                              6

  Monsieur de la Roche Guyon[103],                                   6

  Monsieur du Gas[104],                                              6

  Monsieur de Belle-Ville[105],                                      6

  Monsieur de Lessum[106],                                           6

  Monsieur de Couldray,                                              6

  Le colonel Otho Planto[107],                                       6

  Monsieur de Ruff de Bourgoigne[108],                              6

  Monsieur de Clermont d'Antragues[109],                             6

  Le sieur de Castelnau[110],                                        6

  Le sieur de Combault[111],                                         6

  Le sieur de Ruffy[112],                                            6

  Monsieur le conte Coccomaz[113],                                   6

  Monsieur de Beauvais Nanzi[114],                                   6

  Monsieur de la Nocle[115],                                         6

  Monsieur de Crillon[116],                                          6

  Monsieur de Rouvray[117],                                          6

  Monsieur d'Antragues le jeune[118],                                6

  Monsieur de Cheverand la Roche[119],                               6

  Monsieur de Beaufort[120],                                         6

  Monsieur de Chasteau-Vieux[121],                                   6

  Monsieur de Ranty[122],                                            6

  Monsieur de Lyancourt[123],                                        6

  Monsieur Dampierre[124],                                           6

  Monsieur de Champvallon[125],                                      6

  Monsieur de Ganaches[126],                                         6

  Monsieur de Quellus[127],                                          6

  Monsieur l'abb Gadayne[128],                                      6

  Monsieur de Sainct-Luc[129],                                       6

  Monsieur de Rochefort le jeune[130],                               6

  Le sieur d'Inteville[131],                                         6

  Le sieur de Camille[132],                                          6

  Le sieur d'Aurigny.                                                6

          [Note 100: Roche-Chteignier, seigneur de la Roche-Posay.
          Il toit aussi du parti des Guise, et par consquent de
          ceux que Catherine tenoit  loigner. Quand le duc de Guise
          toit all en Italie, en 1557, il l'y avoit suivi avec cent
          chevaux. Dans cette expdition, il prit La Mirandole, et
          y fut bless. (_Mmoires_ de Boyvin, _coll. Petitot_, 1re
          srie, t. 29, p. 122.)]

          [Note 101: Jean-Franois de La Guiche, seigneur de
          Saint-Gran. Il fut plus tard marchal de France, et mourut
          le 2 dcembre 1632.]

          [Note 102: Franois Catillac de Sessac. (V., sur lui,
          _Mmoires_ de de Thou, _coll. Michaud_, 1re srie, t.
          XI, p. 339.) Il avoit t lieutenant de la compagnie de
          gendarmes du duc de Guise, et, sans ce que j'ai dit tout 
          l'heure, je m'tonnerois de le trouver dans la suite du duc
          d'Anjou. C'est lui, en effet, qui rendit tmoignage de la
          complicit de ce prince dans le meurtre de Coligny.]

          [Note 103: Henri de Silly, comte de La Roche-Guyon, premier
          mari de madame de Guercheville. Il mourut en 1586.]

          [Note 104: Louis de Brenger, seigneur du Gua ou de Guast.
          On l'appeloit souvent le capitaine Le Gas. On savoit
          dj par L'Estoile qu'il avoit suivi le duc d'Anjou en
          Pologne. (Edit. Lenglet-Dufresnoy, t. I, p. 100.) La reine
          Marguerite le fit assassiner par le baron de Viteaux, le
          31 octobre 1575. (V., sur lui, _Mmoires de Marguerite de
          Valois_, dit. L. Lalanne, _passim_.)]

          [Note 105: L'un des fidles et des spadassins mignons du
          duc d'Anjou. Il figure comme tel, avec Larchant, Sommerez,
          etc., dans le procs de La Mole et Coconas. (V. _Archives
          curieuses_, 1re srie, VIII, 137.) Il ne faut pas le
          confondre avec P. d'Eguaim, sieur de Belleville, huguenot
          enrag.]

          [Note 106: Le seigneur de Lescun, fils de Thomas de Foix,
          l'un des braves capitaines du temps de Franois Ier.]

          [Note 107: C'est sans doute l'un de ces capitaines italiens
          comme il y en eut tant  la cour des Valois, et le mme
          dont il est parl au chapitre II de la _Confession de
          Sancy_. Il y est dit qu'il se tua.]

          [Note 108: Je ne sais quel est ce Ruff, au nom duquel
          on ajoute celui de Bourgogne, pour la distinguer sans
          doute de Philippe de Volvyre, baron de Ruffec, gouverneur
          d'Angoulme.]

          [Note 109: Il joua, comme on sait, un rle assez important
          dans plusieurs des affaires de ce temps, et fut tu  Ivry.]

          [Note 110: Ce n'est point Michel de Castelnau de La
          Mauvissire, dont il sera parl tout  l'heure, mais
          sans doute l'un de ses frres, qui, comme lui, servoient
          vaillamment le parti du roi contre celui des huguenots. (V.
          les _Mmoires_ de Castelnau, liv. VI, chap. 4.)]

          [Note 111: Robert de Combault, sieur d'Arcis-sur-Aube, qui
          fut plus tard premier valet de chambre du roi et l'un des
          favoris. (V. L'Estoile, dit. Champollion, t. I, p. 95, et
          les _Mmoires_ de Marguerite, dit. elzev., t. I, p. 141.)]

          [Note 112: Balthazar de Ruffy, gentilhomme de province,
          poux de la belle Catherine de Meinier d'Oppde.]

          [Note 113: Annibal, comte de Coconas, gentilhomme du
          Pimont, dont les amours avec la duchesse de Nevers, les
          intrigues avec La Mole pour faire du duc d'Alenon le chef
          du parti huguenot, et enfin le supplice, sont choses assez
          connues.]

          [Note 114: Beauvais-Nangis, qui, aprs avoir t longtemps
          en faveur, fut disgraci  la suite d'une affaire dont on
          trouvera le rcit dans L'Estoile, sous la date du 1er juin
          1581. Sa capitainerie des gardes fut donne  Crillon.]

          [Note 115: Philippe de La Fin, sieur de Beauvais La
          Nocle, qui, plus tard, dfendit si vaillamment Brouage.
          Il toit de la maison du duc d'Alenon, et fut compromis
          dans la conspiration de La Mole et Coconas. (V. _Archives
          curieuses_, 1re srie, t. VIII, p. 133, 134, 152, 155, 174,
          etc.)]

          [Note 116: C'est le fameux Louis de Balbe de Berton de
          Crillon, le brave des braves.]

          [Note 117: Sans doute Rouvroy, lieutenant de L'Archant, qui
          prit part, comme lui,  l'assassinat du duc de Guise.]

          [Note 118: D'Entragues de Dunes, frre de Clermont
          d'Entragues, nomm tout  l'heure, et qui, lorsque celui-ci
          eut t tu, prit sa place prs d'Henri IV.]

          [Note 119: Je ne connois de ce nom, comme ayant t attach
           Henri III, que le petit La Roche. Ne seroit-ce pas lui?
          (V. _Baron de Fneste_, dit. elzev., p. 340.)]

          [Note 120: Jean de Beaufort, marquis de Canillac, qui fut
          plus tard l'un des amants de la reine Marguerite. (V. _Le
          Divorce satyrique, la Ruelle mal assortie_, dit. Lalanne,
          p. 15, et les Mmoires de Marguerite, p. 205.)]

          [Note 121: Joachim de Chteauvieux, qui fut premier
          capitaine des gardes de Henri III. Il est assez maltrait
          dans la _Confession de Sancy_, chap. 2, et dans le _Baron
          de Fneste_, liv. IV, chap. 19.]

          [Note 122: Jean Choisnin, dans ses _Mmoires_ (_coll.
          Michaud_, 1re srie, t. XI, p. 381), parle de lui sous la
          date de 1571, comme d'un jeune gentilhomme de qui chacun
          rendoit bon tmoignage, et sur lequel Catherine avoit
          d'abord jet les yeux pour aller en Pologne ngocier la
          royaut du duc d'Anjou. On voit qu'il toit de sa destine
          d'aller dans ce pays. D'Aubign parle aussi de lui
          (_Mmoires_, dit. Lalanne, p. 19).]

          [Note 123: Charles du Plessis-Liancourt, qui fut plus tard
          premier cuyer. Je ne sais s'il accompagna le duc d'Anjou
          en Pologne; mais le marquis de Lenoncourt toit du voyage.
          Peut-tre est-ce son nom qu'il faut lire ici (_Mm._ de
          Hatton, t. 2, p. 738).]

          [Note 124: Claude, baron de Dampierre, prit part, parmi
          ceux qui tenoient pour le roi,  la journe des Barricades.
          Il commandoit au march des Innocents. Lors du sacre de
          Henri IV, il toit le premier marchal de camp.]

          [Note 125: Jacques de Harlay, seigneur de Chanvallon, grand
          cuyer du duc d'Alenon, et, pendant la Ligue, grand matre
          de l'artillerie. Il est le douzime sur la liste des amants
          connus de la reine Marguerite. Il eut d'elle un fils qui
          fut capucin sous le nom de P. Archange. M. Guessard, dans
          son dition des _Mmoires_ de Marguerite, a publi dix-sept
          lettres de cette princesse  Chanvallon et deux lettres de
          celui-ci. Leur fils fut d'abord lev sous le nom de Louis
          de Vaux, comme fils d'un sieur de Vaux, parfumeur, que nous
          avons trouv (V. t. IV, p. 136, 159) parmi les plus riches
          propritaires des terrains du Pr-aux-Clercs, en 1613. Sa
          complaisance pour les amours de la reine Margot n'avoit pas
          d nuire  sa fortune.]

          [Note 126: C'est de La Garnache qu'il faut lire, je crois.
          Ce seigneur seroit alors de la maison de Rohan, et l'un des
          parents de la belle Franoise de Rohan de La Garnache, 
          qui M. de Nemours fit une promesse de mariage dont on sait
          l'histoire.]

          [Note 127: Jacques de Levis, comte de Qulus, l'un des plus
          fameux des mignons de Henri III. On sait qu'il fut tu dans
          le duel du march aux chevaux, en 1578.]

          [Note 128: Prtre italien, que nous retrouvons, avec sa
          bate figure et ses roulements d'yeux, au chap. 7 de la
          _Confession de Sancy_. Il fut employ dans les ngociations
          avec les huguenots. (Legrain, _Dcade de Henri-le-Grand_,
          p. 226.)]

          [Note 129: Franois d'Epinai Saint-Luc, autre mignon de
          Henri III. Il toit grand matre de l'artillerie en 1596,
          et fut tu l'anne suivante, au sige d'Amiens.]

          [Note 130: Ne seroit-ce pas Joachim de Rochefort, seigneur
          de Neuvant, qui se distingua plus tard dans le Dauphin?]

          [Note 131: Joachim d'Inteville, que les _relations_ de la
          journe des Barricades, o il eut un commandement pour le
          roi et courut de grands dangers, appellent toujours le
          sieur de Tinte-ville. (V. _Arch. curieuses_, 1re srie, t.
          XI, p. 355, 372, 379.)]

          [Note 132: C'estoit, dit Lenglet-Dufresnoy, un Italien
          entirement dvou aux plaisirs de Henri III, et qui
          se trouvoit rglment au coucher de ce prince, ds les
          premires annes de son rgne. Il est parl de lui dans
          les _Mmoires_ de Marguerite, p. 45, 48, 50, et l'on peut
          voir dans la _Confession de Sancy_ (chap. 7), o il est
          appel Carmille, quel genre de honteux services il rendoit
          au roi.]


_Secretaires et interprtes._

Note que monsieur de la Mauvissire vient jusques  Mayance[133].

          [Note 133: Michel de Castelnau, sieur de Mauvissire, de
          qui l'on a de si intressants _Mmoires_, et qui joua un
          rle si important dans la diplomatie de ce temps-l par
          ses ngociations et ses ambassades. Il est donn ici comme
          secrtaire et interprte. Il savoit, en effet, l'allemand,
          chose fort rare  cette poque. (V. l'excellente brochure
          de M. G. Hubault, _Ambassade de Michel de Castelnau en
          Angleterre_, 1856, in-8, p. 19, note.) S'il n'alla pas plus
          loin que Mayence, c'est que sans doute il s'toit charg
          de recruter quelques corps de retres et de les ramener
          en France, ainsi qu'il le fit plus d'une fois. (V. ses
          _Mmoires_, t. VI, chap. 8, et L'Estoile, _coll. Michaud_,
          t. I, p. 50.)]


_Rolle du nombre d'hommes qui sont  la premire troupe, conduite par
monsieur le mareschal de Retz._


PREMIREMENT.

Le dict sieur mareschal[134],

Le colonel Stampiz[135],

Le grand aumosnier et les chapellains.

Le sieur Loys de la Mirande, capitaine de gens d'armes.

Monsieur de Montmorin, premier escuyer de la Royne[136].

Monsieur de Rissay[137].

Monsieur le conte de Chaulne[138].

Monsieur de Tavanes le jeune[139].

Le sieur de Nenny.

Le sieur de Beaumont.

Le sieur Petre-Paulo Tasimghi[140].

Monsieur de Nogerolles[141].

Monsieur de Gordes le jeune[142].

Monsieur de Sainct Denys[143].

Messieurs d'Aux, l'aisn et le jeune[144].

Monsieur de Briannes[145].

Monsieur Danglures[146].

Monsieur de la Tour[147].

Monsieur de Rostaing le jeune[148].

Monsieur de Suze[149].

Monsieur de Chamesson.

Son frre.

Le sieur de la Raverye.

Monsieur de Harlay.

Monsieur de Fontenay[150].

Monsieur le Normant.

La Hillire.

La Rouvette.

Blanchet.

Monsieur de Sainct Supplice[151].

Les gentilshommes polognois qui sont  la premire trouppe.

Plus tous les gentilshommes servans de Sa Majest.

          [Note 134: Albert de Gondi, duc de Retz, mort, en 1601.]

          [Note 135: Sans doute un commandant de troupes allemandes.]

          [Note 136: Fils de M. de Montmorin, qui, tant gouverneur
          d'Auvergne, auroit, d'aprs Voltaire, refus de donner
          dans sa province l'ordre des massacres,  l'poque de la
          Saint-Barthlemy. Voltaire cite de lui,  ce sujet, une
          lettre dont Lenglet-Dufresnoy met en doute l'authenticit.
          (V. ses notes sur L'Estoile, t. II, p. 404.)]

          [Note 137: De Ricc. Une famille de ce nom subsistoit
          encore pendant la Restauration; l'un de ses membres, le
          vicomte de Ricc, fut alors prfet du Loiret.]

          [Note 138: D'Ailly, comte de Chaulne, le mme  qui
          Voltaire, au 7e chant de la _Henriade_, fait jouer un rle
          si dramatique. Le frre du conntable de Luynes pousa
          l'hritire de sa maison, et le comt, plus tard duch de
          Chaulnes, passa avec elle dans cette nouvelle famille.]

          [Note 139: Jacques de Saulx, vicomte de Tavannes, fils
          de Gaspard de Tavannes. Il fut, en effet, du voyage de
          Pologne; il n'en revint que tard, aprs avoir guerroy en
          Hongrie et en Moldavie contre les Turcs, qui le firent
          prisonnier et l'emmenrent  Constantinople. Au retour il
          fut fait capitaine de gendarmes.]

          [Note 140: Capitaine italien, dont il est aussi question,
          sous la date du 24 janvier 1577, dans le _Journal des
          premiers Etats de Blois_, par M. de Nevers. Il y est nomm
          le capitaine Pieter Paul Tassughy.]

          [Note 141: Ne seroit-ce pas Fougerolles? Ce ne seroit
          qu'une nouvelle altration de ce nom, qu'on trouve crit
          Joncquerolles dans les _Mmoires_ du duc d'Angoulme
          (_coll. Michaud_, 1re srie, t. XI, p. 85).]

          [Note 142: Frre de celui qui servit longtemps, et avec
          succs, dans le Dauphin, notamment en 1575.]

          [Note 143: Le baron de S.-Denys, qui commanda plus tard la
          compagnie de gendarmes du duc de Montpensier, gouverneur de
          Normandie. Il pousa la fille du marquis de Rouville, et il
          en eut, entr'autres enfants, le clbre S.-Evremond.]

          [Note 144: Franois d'O, seigneur de Fresnes, premier
          gentilhomme de la chambre du roi, successivement
          surintendant des finances et gouverneur de Paris; et son
          frre, Jean d'O, seigneur de Manou.]

          [Note 145: Le comte de Briennes, qui toit all recevoir
           Metz les ambassadeurs de Pologne (_Rev. rtrosp._, 1re
          srie, t. IV, p. 49). Aprs la journe des Barricades,
          o il avoit tenu pour Henri III, il resta prisonnier au
          Louvre, et c'est l qu'il dlivra  Jacques Clment un
          passeport, avec lequel celui-ci put s'introduire prs du
          roi. Aprs sa mort, le comt de Brienne passa par alliance
          dans la famille des Lomnie, o il resta.]

          [Note 146: Anne d'Anglures, seigneur de Givry, tu  Laon
          en 1590. C'toit, dit de Thou (_Mmoires, coll. Michaud_,
          1re srie, t. XI, p. 329), le cavalier de la cour le plus
          parfait, beau, bien fait, de bonne mine, agrable dans la
          conversation, savant dans les lettres grecques et latines
          (talent assez rare parmi la noblesse), surtout brave et
          connu pour tel.]

          [Note 147: Peut-tre Antoine de La Tour de Saint-Vidal,
          gentilhomme qui toit en effet du parti de Henri III.
          (_Mmoires_ de de Thou, _coll. Michaud_, 1re srie, t. XI,
          p. 339.)]

          [Note 148: Frre de Tristan de Rostaing, qui, en 1589, se
          laissa prendre honteusement dans Melun, et fut oblig de
          donner une ranon de 50,000 cus, ce qui lui mrita d'tre
          condamn par la commission tablie  Bordeaux. (V. le
          _Journal historique_ de P. Fayet, p. 44, et les _Mmoires_
          de de Thou, _coll. Petitot_, 1re srie, t. 37, p. 308.)]

          [Note 149: Gentilhomme souvent nomm dans les _Mmoires_ du
          duc de Nevers.]

          [Note 150: Ce ne peut tre Fontenay-Mareuil, qui toit
          trop jeune alors. C'est peut-tre le fils de Fontenay, qui
          toit, en ce temps-l, trsorier de l'pargne.]

          [Note 151: Jean d'Hebrard, baron de Saint-Sulpice, qui
          avoit t gouverneur du duc d'Alenon, et qui toit
          capitaine de cinquante hommes d'armes. (V., sur lui,
          _Mmoires_ du duc de Bouillon, _coll. Michaud_, 1re srie,
          t. XI, p. 8.) Son fils fut tu dans la basse-cour du
          chteau de Blois par le vicomte de Tours. (L'Estoile, 20
          dc. 1576.)]

FIN.




_Lettre circulaire  tous les seigneurs de la cour pour leur donner
advis de la mort du grand Macaty, singe de S. A. S. M. le C. D. C.,
et pour les inviter  sa pompe funbre[152]._

          [Note 152: Je serois tent de croire que cette pice est
          de Piron. Sa raret aura fait qu'elle a chapp  Rigoley
          de Juvigny, qui, d'ailleurs, n'toit pas un bien grand
          chercheur. Piron connoissoit M. le comte de Clermont, 
          qui appartenoit le singe dont la mort est ici pleure. On
          trouve dans ses _Oeuvres_ (dit. in-8, t. VII, p. 119) des
          vers adresss  cette altesse srnissime. Quant a M. de
          Livry, on sait qu'il fut longtemps son plus cher commensal.
          (V. notre _Notice_ sur Piron, _passim_.) Ce ne seroit pas
          la premire fois que l'auteur de la _Mtromanie_ auroit
          fait des vers du genre de ceux-ci et se seroit pos en
          interprte potique des btes. Au t. VII, p. 184, de ses
          _Oeuvres_, vous pourrez lire l'_Envoi d'un panier par un
          chien  une chienne_. Rien ne contredit donc srieusement
          mon opinion.]


  De par Dragon[153], fidle amy
  Et compre de Macaty,
  A la respectable jeunesse
  Quy brille en ce beau sejour
  Et d'un auguste roy compose la cour,
    Salut! mais salut de tristesse.

      Comme tout finit icy bas
  Qu'il est un moment fixe o tout ce quy respire
  Doit grossir de Pluton le sombre et vaste empire,
  Quadrupdes, humains, bergers et potentats;
  Qu' ce fatal arrest toute espce asservie
      Subit la mme loy du sort,
  Et qu'en tout ce qui nait le germe de la vie
      Devient un principe de mort,
  Macaty, n sujet  ceste loy sevre,
  Vient de payer au Styx le tribut necessaire.
      Macaty, singe en son vivant,
      Mais singe d'illustre memoire,
  Singe dont  jamais doit vivre ici la gloire,
      Singe courtois, singe amusant,
      Delices d'une cour fleurie,
        Singe fleur de singerie,
      Singe subtil, singe badin,
      Faute de dents singe benin;
      Singe enfin qui de son espce
  Avoit, sans les deffauts, toute la gentillesse,
      Ce mme Macaty n'est plus!
  Mais du pauvre animal sur la funeste rive
    L'ombre encore errante et plaintive,
      Desdegnant des pleurs superflus,
  Exige seulement qu'on se haste de rendre
      Les derniers devoirs  sa cendre.

      Et demain, par ordre du roy,
  Pour soulager le mort, pour consoler ses mnes,
      On doit celebrer son convoy,
      D'o seront exclus tous profanes.
      Vous seuls, habitans de la cour,
      Dument instruits par ces presentes,
      En habit noir, mantes tranantes,
  Venez par votre hommage honorer ce grand jour.
    Surtout qu'une honneste contenance,
      Interprte de vos douleurs,
      A travers un morne silence
  Exprime aux yeux de tous ce que sentent vos coeurs.
  Car, pour qu'aucun n'allgue excuse d'ignorance,
  Nous, Dragon, nous faisons extrme deffence
      A tout courtisan invit
  De venir en ces lieux, par un ris sacrilge,
  Profaner du convoy la noble gravit,
  Insulter au deffunt et troubler son cortge.

          [Note 153: Singe de M. de Livry, qui, en qualit de
          lgataire du dfaut, fait les frais de l'invitation.]

       *       *       *       *       *

PITAPHE.

  Macaty, ce pauvre animal,
  Victime du ciseau fatal,
  Est mort  la fleur de son ge;
  Macaty, qui si joliment
  Avoit fait, je ne say comment,
  Un grand prince  son badinage,
  Macaty n'est plus! Quel dommage!

       *       *       *       *       *

AUTRE.

      J'ai vcu, ma course est finie;
      Mais, tombant sous ses coups, je triomphe du sort,
      Et me console de ma mort
      Par l'honneur dont elle est suivie.

  Ce nouveau monument, qui s'lve  vos yeux
  Par les soins de Louis, consacre ma mmoire;
  Les plus fameux hros que clbre l'histoire
      Trouveroient mon sort digne d'eux.

         *       *       *       *       *

  AUTRE.

      Singe sans fourbe et sans malice,
      Singe de cour sans artifice,
      D'un prince que j'aimois favori sans hauteur,
      Son domestique sans bassesse
      Et son complaisant sans fadeur,
  Je sus par mes talens mriter sa tendresse.
  Homme, de qui le lot fut, dit-on, la raison,
      Souffre que je te parle en maistre:
      Mon portraict, utile leon,
      T'apprend ce que tu devrois tre.

  _De l'imprimerie de Jean Batiste Coignard,
  Imprimeur ordinaire du Roy._
  1723.
  _Avec permission._




_Le vray discours sur la route[154] et admirable desconfiture des
Reistres[155], advenue par la vertu et prousse de Monseigneur le Duc
de Guyse, sous l'authorit du Roy,  Angerville, le vendredy xxvij de
novembre 1587; avec le nombre des morts, des blessez et prisonniers._

_A Paris, par Pierre Chevillot, au Palais, en l'alle de la Chapelle
Saint-Michel._

M.D.LXXXVII

          [Note 154: Pour _droute_. L'une vient de _rupta_, l'autre
          de _dirupta_, qui ont le mme sens en latin; il toit donc
          naturel que le mme sens existt aussi en franois.]

          [Note 155: Ces _retres_ toient, comme on sait, des
          cavaliers allemands, ainsi que l'indique leur nom,
          _Reiter_, homme de cheval. Branthme, qui ne savoit pas
          assez d'allemand pour trouver l'tymologie vritable, en
          avoit fait une  sa manire. Suivant lui on les appeloit
          _reistres_ parce que, disoit-on, ils toient noirs comme
          de beaux diables. (Edit. du _Panthon littr._, t. I,
          p. 417.) Comme ils se recrutoient, pour le plus grand
          nombre, dans les tats protestants de l'Allemagne, ils se
          trouvoient tre des allis naturels pour les huguenots de
          France. Venir piller ce beau pays sous prtexte de servir
          la foi toit une trop excellente aubaine pour qu'ils la
          laissassent jamais chapper. Au premier appel de leurs
          frres de France ils accouroient. Dans les troupes que
          Coligny mit en campagne, on comptoit un grand nombre
          de retres; en 1576, 12,000 passrent le Rhin, sur une
          invitation de ceux de la religion, invitation qui n'auroit
          pas eu besoin d'tre pressante. Comme on les connoissoit,
          avis fut alors donn que le feu et sang se verra en
          France. (_Preuves de l'Estoile_, t. III, p. 201.) La
          plus redoutable de ces invasions fut celle dont il est
          question ici. Le 13 juin 1587, Schomberg, qui s'toit
          rendu en Allemagne pour suivre leurs mouvements, crivit
          au roi qu'ils s'armoient au nombre de 9,000, et que, vers
          le 12 juillet, ils seroient sur le Rhin, o 12,000 Suisses
          et 6,000 lansquenets devoient se joindre  eux. Le duc
          Otto de Lunebourg les commandoit. Tout ce qu'on pouvoit
          esprer, c'est qu'ils retarderoient leur marche jusqu'au
          commencement d'aot. Malheureusement la rcolte ne seroit
          pas faite alors, et, disoit Schomberg, il falloit tre
          assur qu'elle seroit dtruite partout o passeroient ces
          pillards; ce qui eut lieu en effet, et la disette s'en
          augmenta. Si du moins, ajoutoit-il, le roi avoit une arme
          qui pt les arrter  la frontire! mais les forces toient
          trop divises pour cela, les finances trop pauvres. Un
          espoir restoit, c'est que leurs allis de France ne fussent
          pas prts  les joindre, et donnassent ainsi le temps de
          les attaquer et de les dtruire sparment: Si les forces
          franoises leur manquent, dit Schomberg, ils sont perdus.
          On leur promet vingt mille Franois  pied et  cheval;
          j'cris bien et fais dire partout qu'ils n'y trouveront pas
          un, si ce ne sont ceux qui s'y trouveront pour leur rompre
          la teste. Et ici encore Schomberg disoit vrai.]


Encores que nous soyons en possession sur tous les autres peuples
de la terre de ce beau et excellent tiltre de tres chrestien peuple
franois, si est-ce que nous sommes si prompts  nous deffier de la
grace et misericorde de nostre Dieu, que, lors que les affaires ne
nous viennent  poinct nomm et selon que nous les avons pourpenses,
nous nous laissons trs-lachement couler en une desasseurance de la
bont divine: il ne fault pour preuve de mon dire que les occurences
du present. Noz deportemens portent tesmoignage contre nous-mesmes.
La saison nous a est trs-apre, la disette grande, la famine
universelle. Nous nous laissons presque emporter au long et au loing.

Mais lorsque le desespoir est prest de nous gaigner, la largesse
celeste nous retient: la main de Dieu ouvre ses benedictions et
thresors d'abondance: il nous remplit de tant de biens, que nous nous
trouvons grandement empeschez  les resserrer. Pour cela, nostre
legeret ne peult estre asseurce avec solidit en la puissance
celeste; nous faisons de mesmes que ceux lesquels, eschappez d'une
trs perilleuse tourmente, lorsqu'ils se trouvent  bord, ne se
ressouviennent du danger auquel ils ont est; avons-nous des biens
 plant[156], il nous semble que nous ne sommes plus ceux lesquels
estions battus de la famine, de la souffrette et ncessite.

          [Note 156: _Plant_ est un vieux mot qui signifoit
          multitude, abondance. On lit dans Monstrelet (liv. I,
          ch. 77): _Grand plant_ de clerg et de peuple. Dans
          Rabelais (I, ch. 4): Gargamelle mangea _grant plant_ de
          trippes. De l, pour signifier _beaucoup_; _en abondance_,
          l'expression _ plant_ qui se trouve partout (V. _Ancien
          Thtre_, t. II, p. 286), ou celle-ci: _ grand'plant_,
          qui se lit notamment dans ce passage de Monstrelet (liv.
          II, ch. 39): Il le fit servir abondamment de tous vivres,
          hors de vin; mais les marchands chrtiens lui en faisoient
          delivrer secrtement _ grand'plant_.]

Et pour ce, afin de nous resveiller, Dieu a permis que l'aquilon a
chass en nostre France une formillires de hannetons, deliberez
non point de brotter seulement le tendron de noz arbres, mais de
s'emparer de l'estat, nous bannir de nostre propre terre, nous en
chasser. Ce coup de fouet a fait gemir les plus advisez souz la
juste prudence de nostre Dieu, recognoissans que sa Majest estoit
grandement indigne contre le peuple franois, en ce qu' peine
avoit-il le pied tir hors de Scylle, qu'il choquoit Charybde; la
famine n'estoit presque appaise, que la guerre venoit moissonner
le rapport de l'anne, et qui pis est menaoit l'estat franois de
submersion, et nostre saincte Eglise catholique, apostolique et
romaine d'esbranlement.

Tant de soupirs, tant de regrets, tant de gemissements, enfin
ils ont tasch  semondre la clemence divine  prendre piti et
commiseration des desolations de nostre France, et des restes de
son Eglise sacre, par voeux, par penitences et par autres oeuvres
devotieuses. Les autres ont pens qu'il failoit opposer la force  la
force, et monstrer  ceste racaille estrangere quelle estoit la vertu
des Franois; ils y ont port ce qui s'est peu, la gnrosit, la
magnanimit, l'adresse, leurs moyens, y ont expos leur propre vie.
Les autres, faillis de coeur et tournans le dos  la masle dignit
du nom franois et de la magnanimit chrestienne, ont voulu que l'on
traictast avec l'estranger[157].

          [Note 157: Il en avoit t en effet question dans le
          conseil du roi, et l'auteur de cette pice, aussi hostile 
          Henri III qu'il est favorable aux Guise, ne pouvoit oublier
          de le dire.]

Aucuns d'eux mesmes ont est tellement pippez, que, se deffians
d'eux-mesmes et de l'assistance celeste, ils se sont rangez avec
eux, et de vrais et naturels Franois qu'ils estoient, ils se sont
lachement bandez contre la propre France. Qu'ils prennent tel masque
qu'ils vouldront, ils ne se sauroient sauver que l'on ne les repute
pour estre tombez en deffiance de la bont de Dieu.

Voire mais, ne taxons point. Bien peu d'entre nous se trouveront qui,
par l'apparence humaine, ne fit jugement que se rendre du cost des
reistres c'estoit suyvre le party le plus fort, une arme estrangre
de trente  quarante mil hommes, despouille de toute humanit, ne
respirant que le ravagement de cest estat, seconde des intelligences
que le party huguenot et de noz chrestiens  simple semelle avoit
pratiqu en France, estoit bien pour affoiblir les forces de la
France, et renforcer l'ennemi de nostre France.

Ne faisons point des vaillans et des trop asseurez; nous nous
trompons nous mesmes si nous nous voulons coucher pour avoir est
sans peur. Ceste grande et efformidable force nous effrayoit
seulement ds qu'elle estoit del le Rhin. Elle le passe, elle donne
jusques au coeur de la France. On fait mine de luy faire teste, elle
gaigne pays. Desja se promettoit la conqueste de ce trs florissant
royaume franois; desja ces brodes[158] se partageoient entre eux nos
despouilles, dissipoient cest estat franois, y batissoient leurs
tudesques colonies, et pour combler la France d'infelicit, luy
vouloient ravir ce beau lys de trs-chrestient, pour y planter la
cige d'atheisme, d'huguenotisme, d'impite et heresie. He! pauvre
peuple franois, o estois-tu? Tu ne perdrois point seulement la
franchise franoise, mais aussi ta foy chrestienne.

          [Note 158: Pour _Bruder_, frre, comme ces soudars
          s'appeloient familirement entre eux.]

Tu allois souffrir la tyrannie de l'estranger. Lorsque tu es aux
abbois de perdre coeur, et que l'Alemand bransle son estendard au
milieu de tes terres, voicy le Dieu du ciel qui te veult apprendre
qu'il ne t'a jamais perdu de veue, qu'il t'a gard, qu'il a eu piti
de toy; il nous a mis  l'esperance, non point pour nous perdre, ains
pour ce que noz pechez ont attir sur nous sa juste indignation. Le
reistre nous a la pistole sur le gosier; il ravage notre France;
elle est tellement bigarre, que tant de milliers de Franois qui
l'habitent,  peine s'est trouve une poigne de Franois qui ait
voulu combattre ceste vole de voleurs estrangers.

Le roy a eu des forces; quelque partie de sa noblesse l'a assist,
mais cela estoit-ce pour opposer  ces Tudesques? Ce grand et
valeureux prince monseigneur le duc de Guyse avoit quelques troupes,
mais qui n'esgalloient de beaucoup prs en nombre celles des
estrangers; toutes fois, comme jamais la vertu ne se fait bien
paroistre que lors qu'il y a apparence qu'elle ne peut subsister,
aussi ce non moins prudent que martial prince, voyant un tel monceau
d'estrangers, delibre,  quelque pris que ce fut, restaurer la
reputation et la vertu franoise et d'exterminer les espouvantaux
d'ames tides et non franoises, leur passer sur le ventre, en
engraisser et fumer les champs franois, et qu'ils publioient que
c'estoit  luy qu'ils en vouloient, leur faire ressentir que sa
generosit estoit trop heroique pour souffrir le choc de ces ames
venales; alors, avoir veu quels ont est ses exploits en la deffaicte
qu'il fit  Villemory pres Montargis[159], comme il fit perdre
la vie aux ennemis qui estoient en nombre de quinze  seize cens,
lesquels demeurrent morts sur la place, sans compter les blessez et
les prisonniers, et bien quatre cens chariots qu'ils pillrent et
furent brusler une grande partie, outre seize cens chevaux de butin.

          [Note 159: La dfaite des retres  Vimory eut lieu, selon
          L'Estoile, le 29, et, selon P. Mathieu, en son _Histoire
          des Troubles_ (livre II), le 27 octobre. Leur but toit
          d'aller joindre au plus tt le roi de Navarre au del de
          la Loire; Henri III le savoit, et, camp sur ce fleuve
          tantt  Gien,  Sully, ou  Jargeau, il les attendoit au
          passage (Recueil A-Z, G, p. 227-241.) Guise cependant,
          bien qu'il ne ft pas en force, les suivoit en queue et
          les harceloit par une infinit d'algarades. Un gros de
          leurs troupes toit  Vimory, sur la route de Lorris. Comme
          il se trouvoit lui-mme  Montargis, la distance n'tant
          que de deux lieues, il pouvoit aisment les surveiller. Il
          sut qu'ils faisoient mauvaise garde. Le sieur de Cluseau,
          entre autres, lui dit qu'il les avoit reconnus estant sur
          le point de souper, au moyen de quoy seroit bon de leur
          aller porter le dessert. Le duc trouva l'avis excellent,
          et on les surprit comme ils soupoient. M. de Mayenne fut
          d'un grand secours, par son courage et par les soixante
          cuirassiers qu'il lana dans la mle. Ce fut victoire
          gagne, mais on l'exagra beaucoup ici. Selon P. Mathieu,
          toute la perte des retres n'auroit t que de 500 hommes,
          100 valets, 300 chevaux de chariots, 2 chameaux et une
          paire de timballes; tandis que M. de Guise auroit perdu
          40 gentilshommes et 200 soldats. Pasquier nous fait la
          part plus belle. Suivant lui, M. de Listenois auroit seul
          t tu parmi les gentils hommes, et le bourg de Vimory,
          ainsi que tout le bagage des retres, nous seroient
          rests. (_Lettre_, dit. in-fol., t. II, p. 302.) Guise,
          en chassant les retres du Gtinais, travaillait pour lui;
          Montargis lui appartenait.]

La deffaicte d'Auneau[160] est singulirement remarquable, pour
y avoir est faicte une execution merveilleuse de ces miserable
reistres, sept de leurs cornettes deffaictes, trois cens de leurs
chariots bruslez, deux mil cinq cens d'entre eux morts, sans compter
les blesss et prisonniers, qui estoient en nombre de trois cens
hommes, et soixante qui gaignerent le hault par l'une des portes du
village d'Auneau, et emporterent deux cornettes avec eux; oultre ce
ils ont deux mille chevaux de butin, sans ceux qui furent bruslez.
Exploicts que je celbre volontiers, comme je me resjouis de ce qu'il
plaist  Dieu de benir les sainctes et vertueuses entreprinces de ce
magnanime prince, non point pour nous faire chanter (comme l'on dit)
le triomphe avant la victoire.

          [Note 160: Auneau est un gros bourg de l'arrondissement
          de Chartres. Les retres y toient venus aprs avoir
          pill Chteau-Landon. Ils avoient emport le village;
          mais le chteau, dont il ne reste plus qu'une tour situe
          au midi,  l'entre d'un parc, avoit tenu bon. C'est ce
          qui les perdit. Pendant qu'ils faisoient bonne chre 
          l'allemande, le capitaine du chteau s'entendit avec
          Guise; dans la nuit du 23 novembre il lui ouvrit les portes
          de sa petite forteresse, et le duc put ainsi pntrer dans
          le village et surprendre les retres le lendemain matin,
           la diane... Il leur donna au saut du lict, dit Pasquier
          (_ibid._), non chemise blanche, mais rouge. Cette fois
          le carnage fut grand et  peu prs tel qu'on le dit ici.
          12 ou 1500 hommes furent tus, selon Pasquier, et il y
          eut 80 chariots pris. Au dire de L'Estoile, le baron de
          Donaw, chef de ce parti de retres, auroit t pris. Il
          est certain au contraire, comme le dit Pasquier, qu'il put
          se sauver de vitesse. Il parot que ce fut la mousqueterie
          qui fit le plus de mal aux retres. Le duc de Guise ne
          manquoit jamais d'en tirer bon parti: C'estoit, disoit-il
           Brantme, un vray moyen pour attraper et deffaire un
          battaillon de cinq ou six mille Suisses, qui font tant
          des mauvais, des braves, quand ils sont serrez dans
          leur gros. Il ajoutait qu'avec de gentils arquebusiers
          basques, biscains, barnois, bien legers de viande et de
          graisse, maigrelins, dispots et bien ingambes, avec de
          bonnes arquebuses de Milan, il auroit facilement raison
          de ces grands et gros bataillons de Suisses, qu'il les
          perceroit  jour et larderait d'arquebuzades, comme
          canards. Il en pourroit faire de mesme sur les reistres,
          qui font tant des mauvais, selon les lieux advantageux qui
          se rencontreroient, ainsin qu'il attrappa ceux de M. de
          Thor en belle campagne, o nos mousquets leur nuisirent
          beaucoup, et  _Aulneau_, de qui l'harquebuzerie fit si
          grand eschet sur les reistres, selon son commandement qu'il
          fit  ses braves capitaines, qui sceurent bien obeir  ce
          brave general. _Oeuvres de Branthme_, dit. elzevir., I,
          p. 380.]

Ceste descharge n'escruoit pas beaucoup l'arme ennemie; il sembloit
qu'ils se roidissent d'avantage contre leur desconvenue.

Cependant monseigneur de Guyse se retire  Dourdan, et envoy 
Estempes prier et louer Dieu par les Eglises de la grace qu'il luy
avoit faict d'avoir eu un si grand heur  la desconfiture de ces
reistres, ce qui fut faict mardy au matin par une grande messe
chante avec le _Te Deum laudamus_[161]. A peine fut paracheve
l'action de grace, que nouvelles vindrent que les reistres, esperdus
au possible de l'eschec que mon dit seigneur venoit de leur livrer,
s'acheminoient droict  Angerville[162] pour prendre deliberation
de ce qu'ils devoient faire; et l faisoient estat d'y sejourner
le mercredy vingt cinquiesme de novembre lendemain de la deffaicte
d'Aulneau; mais ils entendirent que mon dit seigneur de Guyse avoit
volont de les aller combattre, mesmes esventerent qu'il estoit party
d'Estempes avec ses forces.

          [Note 161: Le peuple chanta des _Te Deum_  sa manire.
          Dans le _Premier Recueil de toutes les chansons nouvelles,
          tant amoureuses, rustiques, que musicales_ (1590, in-16)
          se trouve, fol. 9, _Cantique chant  la louange de M. le
          duc de Guyse, sur la victoire qu'il a obtenue contre les
          Reistres_. Le mme recueil contient trois autres chansons
          sur le mme sujet.]

          [Note 162: Angerville, sur la route d'Orlans, chef-lieu de
          canton du dpartement d'Eure-et-Loir, est  cinq lieues au
          sud-ouest d'Auneau. Ils y toient venus tout fuyant pendant
          la nuit, aprs avoir brl ce qui les gnoit, et avoir pris
          leurs lansquenets en croupe. (_Lettres_ de Pasquier, t. II,
          p. 302.)]

Ce qui leur donna un extreme allarme, s'attendans bien de n'avoir
meilleur march que leurs compagnons d'Auneau.

Si jamais vous avez veu des personnes complices d'un vol, et qui,
voyans ceux qui leur ont assist au vol mont sur l'eschelle
du gibet, prest  estre jett du haut en bas, et que d'eux on
s'informe de ceux qui ont assist au vol qui leur ont tenu escorte,
vous pourrez vous reprsenter ces reistres; ils avoient veu quel
traictement mon dit seigneur de Guyse avoit faict  leurs compagnons,
tant  Villemory qu' Aulneau; qu'il n'en laissoit eschapper pas un
qu'il ne luy fist rendre gorge et poser le butin qu'il avoit fait
en France; ils trembloient en eux mesmes, et estoient aussi peu
asseur qu'est le pauvre criminel, lequel ayant receu la condamnation
de mort, a en queue l'executeur de la haulte justice, qui le tient
attach du licol par le col. Que font ils? De se sauver, ils ne
peuvent. Ils sont prevostables non domiciliez, et pourtant prevoyent
bien qu'ils ne peuvent decliner ny reculer en arire, moins pallier
la verit, ont recours  la misericorde de la justice; les autres,
comme ils se sentent horriblement miserables pour leurs forfaicts,
desesperans que la justice puisse aucunement leur faire grace et
misericorde, brisent et rompent les prisons.

De mesme, peuple franois, il en est pris aux ennemis de la France.
Les Suisses, recognoissans qu'ils avoient offens griefvement contre
la majest du roy, ont tasch de le rappaiser; il n'ont cess  le
poursuyvre de leur vouloir donner un pardon et passeport  ce qu'ils
eussent moyen d'eux retourner en leur pays, protestants de ne
porter jamais les armes en France contre sa dicte Majest, ny contre
l'Eglise catholique, apostolique et romaine, benefice duquel, jaoit
qu'ils s'en soient renduz indignes par leur grande forfaiture, si
croi-je qu'ils jouyront, ayans affaire  un prince lequel, instruit
par le Sauveur de tous les humains, ne desire point la mort du
pecheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive; ils ont requis
mercy  ce grand et invincible Henry, lequel se repute  une victoire
trs signale de ce qu'il se rend vainqueur de soy mesme, quittant 
ces miserables l'offense, laquelle il avoit moyen de vanger.

Et quant aux reistres et autres Franois bigarez, qui ont conjur
avec l'estranger contre la France, ils s'en sont enfuis; ils n'ont
os comparoir devant le soleil de justice, devant la majest du roy
trs chrestien, leur propre conscience leur donnant affre[163]: ils
ne se sont os asseurer; ils ont fremy de peur. Eux mesmes se sont
mis en vau de route pour eviter la justice du prevost; ils ont lev
le siege, ils ont bris les prisons, ils ont brusl leurs chariots et
bagaiges, enterr leur artillerie, pour monstrer qu'ils avoient du
courage et de la force par les talons.

          [Note 163: Vieux mot que la littrature romantique a tch
          de reconqurir, d'aprs un conseil de Voltaire. Il signifie
          _angoisse_, _frisson_. On le trouve employ dans le sens
          de _terreur_, dans la 75e des _Cent Nouvelles nouvelles_.
          Saint Simon s'en servoit encore: Elle toit, de plus,
          dit-il, tellement tourmente des affres de la mort, qu'elle
          payoit plusieurs femmes dont l'emploi unique toit de la
          veiller. (_Mmoires_, dit. Sautelet, t. V, p. 406.)]

Mais, je vous prie, considerons un peu  part nous, peuple franois,
qui nous a mis la victoire en main? Qui a humili ces Suisses? Qui
a estoupp et brid ces pistoliers? Ce ne sont point les forces
franoises: l'estranger nous surmontoit. Ce n'est point le bras
humain: le prince du monde avoit desploy sa puissance contre
l'estat trs chrestien, esperant de donner soudainement le coup de
ruine  l'epouse de Jesus-Christ. C'est donc Dieu qui a rendu noz
ennemis esperdus. Noz forces ont est les bouteilles de Gedeon. En
un mot, peuple franois, si tes ennemis ont vuid la France, si la
France jouit de sa franchise, n'impute point ce bien  la prudence
humaine: elle ny voyoit goutte; moins  noz forces: elles estoient
trop foibles; ains  la toute puissante grace de Dieu, lequel a
voulu encores pour ce coup te garentir des pattes du loup et de la
griffe du lyon. N'espre qu'en luy; ne l'appuie sur ce qui est de
l'extrieur. Dieu fait ses miracles et oeuvres prodigieuses lors que
toutes choses sont reduites au desespoir. De ma part je presage,
mes voeux tendent l, que Dieu veult retirer son courroux de nostre
France, moyennant que par recognoissance de noz faultes et repentance
de noz pechez nous nous rendons capables de sa digne faveur.

Desja, peuple chrestien, franois, parisien, je vois que tu te veux
estranger au nombre des ingrats et mescognoissants, attendu que si
tost que ceste heureuse nouvelle de la route de noz ennemis nous
a est annonce, il n'y a eu celuy d'entre nous qui ne se soit
band pour en remercier humblement la majest divine; et pour plus
particulirement tesmoigner l'obligation que tous unanimement nous
avons recogneue avoir reue par ceste signale desconfiture, nous
nous sommes tous assemblez pour presanter  la divine majest l'hymne
_Te Deum laudamus_, messieurs de la cour et autres corps de la ville
y assistans avec une grande et solennelle ceremonie.

Dieu par sa saincte grace vueille que ce soit avec fruit et utilit,
et face prosperer  toujours les heureux et sages desseins de
nostre Roy, l'assiste de bon conseil chrestien et prudent,  ce que
ce royaume franois puisse fleurir  son honneur et gloire, et 
l'edification de sa sainte Eglise.

Courage donc, peuple franois! Tu vois le Dieu des armes de ton
cost, qui empoigne la querelle, qui tracasse les ennemis, qui donne
du courage et de la force au vrais chrestiens et Franois pour
chasser l'estranger; que l'heur est inopinement de ton cost, que tu
jouis de la victoire, que noz ennemis ont reeu la perte, le dommaige
et le joug; que le champ de la battaille nous est demeur. Il te faut
en louer et benir la majest divine, et la supplier que tousjours il
luy plaise de continuer sa favorable assistance, tendre les mains 
sa bont.

FIN.




_La Promenade du Cours[164]  Paris._

M.DC.XXX

          [Note 164: Ce cours, dont nous avons dj parl (t. VII,
          p. 200, note), n'est pas le _Cours-la-Reine_, mais celui
          qu'on appeloit le cours hors la porte Saint-Antoine. En
          1630, c'toit encore la promenade par excellence. Pour lui
          disputer la vogue, celui de la reine-mre toit encore
          trop nouvellement plant. (V.  ce sujet les _Lettres
          patentes_ du 2 avril 1628, et Lemaire, _Paris ancien et
          moderne_, t. III, p. 386). Quand le succs de l'un, d
          surtout  Bassompierre, s'il falloit en croire ce que
          dit Tallemant (1re dit., t. III, p. 18), eut remplac
          le succs de l'autre, le cours de la porte Saint-Antoine
          ne fut pourtant pas tout  fait abandonn; chacun eut sa
          saison. Quelle toit celle de l'un, quelle toit celle de
          l'autre? C'est ce que tout homme du bel air ne devoit pas
          se permettre d'ignorer; aussi proposoit-on, dans les _Loix
          de la galanterie_ (dit. L. Lalanne, p. 20), de dresser
          un _Almamach_ o les vrais galands eussent vu, entre
          autres choses, quand commence le cours hors la porte
          Saint-Antoine et quand c'est que celuy de la reyne-mre a
          la vogue. Vers 1672 le cours de la porte Saint-Antoine
          fut dfinitivement dlaiss, les promeneurs restrent dans
          la ville, lorsque, par un arrt du 7 septembre de cette
          anne-l et par un autre du 11 mars 1671, il eut t dcid
          qu'un nouveau cours seroit _dress_ et plant  quatre
          ranges d'ormes,  partir de la porte Saint-Antoine jusqu'
          la porte Saint-Martin. C'est aujourd'hui le boulevard.
          (Germain Brice, _Description de Paris_, 1752, in-8, t. II,
          p. 242.)]


    Ces carosses dont la rencontre
  Contente si fort nos esprits,
  Tous ces beaux objects que Paris
  Meine au Cours pour en faire montre,
  Tirsis, est-ce pas un plaisir
  Qui merite que ton plaisir
  Luy donne une heure en la journe?
  Comme l'hyver meine au printemps,
  Le travail de la matine
  Nous convie  ce passe-temps.

    Le Cours n'est pas chose nouvelle,
  Puisque tout court en l'univers
  Et que ses mouvemens divers
  En rendent la face plus belle.
  Ne voyons nous pas mesme un cours
  Au ciel, aux planettes, aux jours?
  Les eaux courent dessus la terre,
  Les vents courent parmy les airs;
  Voit-on pas rouler le tonnerre
  Aprs le signal des esclairs?

    Entrons dans ce palais de Flore[165]
  O son soin entretient des fleurs
  Avec de plus vives couleurs
  Que les lumires de l'aurore:
  On diroit,  voir l'ornement
  De ce pompeux ameublement,
  Que la terre toute orgueilleuse
  Veuille combattre avec les cieux,
  En cette saison amoureuse,
  A qui se parera le mieux.

  Ce champ de tulipes diverses
  Retire l'ame du soucy,
  Et plusieurs viennent perdre icy
  La mmoire de leurs traverses.
  La nature en ces beaux effects,
  Pour nous rendre plus satisfaits,
  Semble avoir us d'artifice:
  Mesme elle en tire de son sein
  Quelques fois plutost par caprice
  Que non pas avec du dessein.

    Mais ce sont subjets d'inconstance
  Qui se laissent aller au temps;
  Cherchons des objets plus constans
  Et qui luy fassent resistance.
  Toute cette confusion
  N'est qu'une vaine illusion:
  Au sentiment des hommes sages,
  Un esclat qui dure si peu
  Vaut bien moins que ces beaux visages
  Qui cachent un coeur tout de feu.

    A voir du haut de la Bastille
  Tant de carosses  la fois,
  Qui ne croiroit que quatre roys
  Font leur entre en ceste ville?
  Le soleil, dans l'estonnement
  De les voir si superbement
  Fouler une mesme carrire,
  Voudroit bien descendre icy bas
  Avec son coche et sa lumire
  Pour y prendre aussi ses esbats.

    Icy les dames plus discrettes
  Communiquent  leurs amans,
  Par de certains allechemens,
  L'effect de leurs flames secrettes.
  De leurs regards, sans discourir,
  Elles nous font vivre et mourir;
  Et cette aggreable licence
  De s'entendre avec leurs appas
  Est si juste que l'innocence
  Ne nous en destourneroit pas.

    Tirsis, tu seras idolatre,
  De ce bel oeil qui va passer.
  Pour moy, je viens de trepasser
  Devant ceste gorge d'albastre;
  Cette desse a des cheveux
  Qui me ravissent mille voeux;
  Mais que cet autre objet me touche!
  Celui-cy sera mon vainqueur,
  Mon ame est desj sur ma bouche,
  N'as-tu point veu sortir mon coeur?

    Tu cognois bien cette rieuse?
  Son roquentin[166] n'est pas mal faict:
  Vrayment, j'ay l'esprit satisfait;
  Mon humeur devient plus joyeuse
  A voir cette bouche et ces yeux.
  Le ciel ne sauroit faire mieux;
  On peint ainsi les belles choses,
  Comme le soleil et l'Amour,
  Ou l'Aurore en un lict de roses
  Quand elle accouche d'un beau jour.

    Ce resveur au fond du carosse
  Medite sur ses pensions,
  Et ses plus fortes passions
  Regardent la mithre et la crosse;
  S'il voit venir un cardinal
  C'est l le seul objet fatal
  Oui passe jusques dans son ame;
  Et, comme il est ambitieux,
  Cette vive couleur de flame
  Est la plus charmante  ses yeux.

    Amy, voicy venir les reines[167],
  Avec autant de majestez
  Que toutes les divinitez
  Qui sortent du bois de Vincennes.
  Il faut que tant d'astres errans
  Qui paroissent dessus les rangs
  Deviennent fixes  leur veue:
  Il se faut descouvrir icy.
  Que Cloris n'est-elle venue?
  Je la verrois sans masque aussy[168]!

    Qui vit jamais une des Graces,
  Et tout ce qu'elle avoit de beau,
  Dira que voicy son tableau,
  Que ce visage en a les traces.
  Encor si ce fascheux cocher,
  Quand nous le pouvons approcher,
  Rendoit sa course un peu plus lente!
  Que n'ay-je quelque invention
  Pour arrester ceste Athalante
  O j'ay mis mon affection!

    Cette coquette,  la portire,
  Fort mal instruite en son devoir,
  Dans l'impatience de voir,
  Regarde devant et derrire;
  On l'accuse de tous costez,
  Et des collets qu'elle a gastez,
  Et de la peine qu'elle donne;
  Mais, son esprit suivant ses yeux,
  Elle est sourde, et n'entend personne
  Que ses desirs trop curieux.

    Qu'Aminthe sera regarde!
  Mais je n'en ay point de soucy,
  Pourveu qu'on n'emporte d'icy
  Que sa memoire et son ide;
  Pourveu qu'elle garde sa foy,
  Sa constance et ses feux pour moy,
  Je me plairay dans sa victoire,
  Et ceux que j'en verray mourir,
  Je m'empescheray bien de croire
  Qu'ils en puissent jamais guerir.

    Ce fanfaron croit que les dames
  Ne vont au Cours que pour le voir,
  Et qu'on ne peut pas concevoir
  Combien il leur donne de flame.
  Ce cavalier vit de credit,
  Car ces jours passez il perdit
  Tous ses biens dessus une carte.
  Cet autre, durant tout le Cours,
  N'a song qu'a la fivre quarte,
  Qui l'a quitt depuis huict jours.

    Considre cette mignarde:
  Elle a de quoy se faire aymer,
  Et ses yeux me pourroient charmer
  Si ce n'estoit qu'elle se farde.
  Enfin, tous ses attraits pipeurs,
  Se reduisans en des vapeurs,
  Se perdront comme une fume,
  Et ceste merveille en beaut
  N'aura plus que la renomme
  De l'avoir autrefois est.

    Ce faiseur de vers, que l'estude
  A rendu si pasle et dfaict,
  Est bien dans le Cours en effect,
  Mais comme dans sa solitude;
  Il medite certaines loys
  Qu'il mesure dessus ses doigts,
  Et roule dans sa fantaisie
  Quelques vieux fragmens mal appris,
  Que la meilleure posie
  Condamne aux Chansons de Paris.

    Approuve-tu cette fantasque,
  Qui n'a point d'attraicts si puissans
  Qu'elle en puisse ravir les sens,
  Et ne met pourtant point de masque?
  Regarde ces petits amours
  Dessus des carreaux de velours:
  Que j'ayme ces jeunes visages,
  Qui dans la fleur de leur printemps
  Donnent desj de beaux presages
  De se faire aymer en leur temps!

    Ces gens d'estat et de finances
  Passent dedans le souvenir
  Tous les moyens de parvenir
  Et d'asseurer les esprances.
  Ces cordons bleus, dans leurs discours,
  Au milieu des plaisirs du Cours
  Parlent du succez de la guerre;
  Ils condamnent les factieux;
  Et ces petits dieux de la terre
  Font des desseins dignes des cieux.

    Que ces deux mouches[169]  la face
  Et sur le beau sein de Philis,
  Parmy les roses et les lys,
  Luy donnent une bonne grace!
  Cette autre avec tout son caquet
  Fait plus de bruit qu'un perroquet;
  Je la trouve un peu trop folastre,
  Et tous ses gestes affetez
  Ressentent trop l'air du theatre
  Pour arrester mes volontez.

    Ces respects, ce profond silence.
  Ces devoirs, et ces doux regards
  Qu'on eslance de toutes pars
  Avec un peu de nonchalance,
  Ces charmes, ces enchantements,
  Sont-ce pas des contentements
  Qui flattent doucement une ame
  Et la font resoudre  chrir
  Tous les mouvemens d'une flame
  Que la raison ne peut guerir?

    Cependant le jour diminue;
  Luy mesme a tantost fait son cours,
  Sans avoir donn du secours
  A nostre fievre continue.
  A moins que d'aymer des prisons,
  On ne doit rentrer aux maisons;
  Mais chacun retourne  la sienne.
  O douceurs! plaisirs sans pareils!
  Dieux! se peut-il que la nuit vienne
  Au milieu de tant de soleils?

          [Note 165: C'est du jardin de l'Arsenal qu'il doit tre
          ici question. Il rgnoit en effet, dit G. Brice (t. II, p.
          296), sur le foss de la ville, et avoit par consquent
          vue sur le _Cours_. De toutes les parties de l'Arsenal,
          c'est ce jardin qui occupoit l'espace le plus considrable;
          aussi Cl. Le Petit disoit-il dans son _Paris ridicule_:

               Le sujet quadre-t-il au nom?
               On y compte plus de mille arbres,
               Et l'on n'y voit pas un canon.

          Les jardins ne manquoient pas d'ailleurs  proximit de ce
          cours. Un clbre oprateur de ce temps-l, le dentiste
          Dupont, dont parle Tallemant (dit. in-12, t. X, p. 136),
          en avoit ouvert un  la Roquette, qui fut le _Pr-Catelan_
          du 17e sicle. Il y donnoit des ftes publiques, avec
          danses, feu d'artifice, etc. Les pitons payoient une
          livre, les carrosses en payoient deux. C'toit trop cher,
          il fut forc de diminuer ses prix de moiti. (V. Loret,
          juin 1664.)]

          [Note 166: Cest--dire le muguet qui lui fait la cour. Ce
          mot _rocantin_ avoit des sens bien diffrents: il signifoit
          tantt une espce de chanson, tantt un jeune beau  la
          mode; plus tard, quand les galants qu'il avoit servi 
          dsigner eurent vieilli sans cesser de vouloir plaire
          encore, il partagea leur ridicule. On n'employa plus le mot
          _rocantin_ sans le faire prcder de l'pithte de _vieux_,
          et il devint ainsi le synonyme de _vieux fat_.]

          [Note 167: Marie de Mdicis et Anne d'Autriche. Quand le
          roi toit  Saint-Maur, celle-ci, pour l'aller trouver,
          suivoit le Cours, et tous les prisonniers alors dans la
          Bastille montoient  la terrasse pour la regarder passer.
          Souvent il s'en trouvoit qui toient l pour son service,
          et elle tchoit, par quelque bon regard, de les consoler de
          cette captivit dont elle toit la cause. La Porte fut dans
          ce cas, et voici ce qu'il raconte: La reine vint  Paris,
          et passa par la porte Saint-Antoine, pour aller trouver le
          roi  Saint-Maur; de quoi ayant t averti, je montai sur
          les tours pour la voir passer. Aussitt qu'elle m'aperut,
          elle descendit du devant de son carrosse et se mit  la
          portire pour me faire signe de la main, et me tmoigner
          autant qu'elle pouvoit par ses signes de tte qu'elle toit
          contente de moi et de ma conduite. (_Mmoires_, anc.
          dit., p. 182.)]

          [Note 168: On sait que l'usage des dames toit alors
          de porter le masque dans les promenades, et que les
          bourgeoises, en cela comme en toutes choses, s'efforoient
          de les singer, (_Caquets de l'Accouche_, p. 47, 105.)
          C'est en France surtout que cette mode toit rpandue;
          aussi disoit-on en Espagne que c'toit une mode franoise.
          (_Roman comique_, dit. V. Fournel, t. I, p. 49.) Quand les
          reines passoient, les hommes se dcouvroient, les dames
          toient leurs masques.]

          [Note 169: Sur la mode des mouches, V. t. VII, p. 9. etc.]

FIN.




_Discours de M. Guillaume et de Jacques Bonhomme, paysant, sur la
dfaicte de 35 poulles et le cocq faicte en un souper par 3 soldats._

M.DC.XIV


MAISTRE GUILLAUME. L'impatience me faict mourir d'un extreme desir de
te cognoistre, Jacques, affin d'emploier tout ce qui est en moy pour
honorer le brave et rustique jugement de ta venerable vieillesse de
quatre-vingts dix sept ans.

BON-HOMME. Ce n'est pas moy, Guillaume, de qui il se faut railler:
car, combien que tous les jours je ne sois comme toy  caymander de
porte en porte, de palais en palais des seigneurs de la cour[170],
humant l'odeur et la fume de leurs marmites bouillantes, passant
par devant leurs cuisines, desquelles tu es assez souvent chass,
nantmoins je ne laisse pourtant d'estre assez estim, voire plus que
toy, pour la vrit que souventefois je persuade  plusieurs qui se
sont assez bien trouvez de m'avoir creu[171].

          [Note 170: On savoit bien que M{e} Guillaume toit un
          bouffon  gages (V. t. VI, p. 129), que, de plus, il
          vendoit lui-mme sur le Pont-Neuf les _Pasquils_ publis
          sous son nom (L'Estoile, dit. Michaud, t. II, p. 405);
          mais on ignoroit qu' ces mtiers il joignt celui de
          qumandeur chez les seigneurs, et qu'il ft en cela
          concurrence au comte de Permission (V. t. VIII, p. 81-83).]

          [Note 171: Cela fait allusion aux pasquils qui se
          publioient sous le nom de _Jacques Bonhomme_, considr
          toujours comme la personnification du peuple souffreteux.
          (V. t. VI, p. 53, note.) En cette anne 1614, et au sujet
          des troubles dont il est parl ici, on avoit justement vu
          parotre une pice de ce genre. Jacques Bonhomme y toit
          donn comme un paysan des campagnes qui avoient eu alors le
          plus  souffrir. Voici le titre de ce petit livret, qui est
          rare: _Lettre de Jacques Bonhomme, paysan de Beauvoisis, 
          Mgrs les princes retirs de la cour_. Paris, Jean Brunet,
          1614, in-8.]

GUILLAUME. Je trouve ma condition feneante plus aise que la tienne,
car avec quelque cartel de ma fantaisie mal timbre j'ay plustot
acquis une pistole que toy un teston avec tes caquets persuasifs[172].

          [Note 172: Il falloit toutefois que M{e} Guillaume ft en
          un jour grand dbit de ses pasquils pour arriver  gagner
          une pistole, car il ne les vendoit pas cher. J'ay, dit
          L'Estoille (mardy 16 sept. 1606), baill ce jour  maistre
          Guillaume, de cinq bouffonneries de sa faon, qu'il portoit
          et distribuoit luy-mesme, cinq sols; qui ne valent pas cinq
          deniers, mais qui m'ont fait plus rire que dix sols ne
          valent.]

BON-HOMME. Il est vray, et croy bien ce que tu dis; mais pourtant
avec mon hocqueton de treillis[173] qui ne ressent que paix et
amiti, j'ay plus de reputation entre les bons Franois que toy avec
ta casaque rouge plisse  la turquesque.

          [Note 173: Sur ce genre d'toffe, dont on faisoit les
          habits des pauvres gens, V. t. VII, p. 99.]

GUILLAUME. Tes parolles et ton habit demonstrent la capacit de ta
cervelle et de ton beau jugement, qui est tout radout[174], ramenant
par tes devis les vieilles neiges du grand hyver pass.

          [Note 174: C'est--dire qui radote.]

BON-HOMME. Et les tiennes, Guillaume, procedant de ta cervelle pleine
de follie, sont vrayes frivolles, badineries et discours qui ressent
la bave comme les devis ordinaires des petits enfants.

GUILLAUME. Tout beau, Bon-homme! tu es cause de ma misre; ne te
mocque de moy, car on s'amuse  tes lettres, qui, comme follies,
courent les rues de Paris, et moy on me laisse passer sans me dire,
comme on souloit: Monsieur Guillaume, qu'avez-vous de nouveau?
Ainsi parloient  moy nos bons seigneurs de la cour, devant ces
querelles d'Allemand.

BON-HOMME. Ne te fasche non plus que moy: nous serons doresnavant
aussi contens l'un que l'autre. Je croy que tu n'es non plus envieux
de ma condition que je suis de la tienne. Voyl la paix, par la grace
de Dieu, remise en la France[175]: tu seras comme devant aussi bien
receu en ton estat de caymandier que devant; on prendra doresnavant
plaisir  lire tes rapsoderies, de quoy tu retireras argent; et moy,
paisible en ma maison rustique, sans crainte de gens d'armes ny de
soldats pilleurs et poullaillers, revisiteray mon petit clos et mes
vingt cinq arpens de terre que j'ay herit de mon grand pre. La
fortune et la chance sont retournez et pour toy et pour moy, selon
tes desirs et les miens.

          [Note 175: Le 15 mai 1614, la paix avoit t faite entre le
          roi et les princes par le trait de Sainte-Menehould.]

GUILLAUME. Desj voudrois avoir veu cela, car il me desplaist
assez d'ouyr parler de la guerre, source de toute misre, et
particulirement de la mienne.

BON-HOMME. Je t'apprend pour certain que cela est. Je ne le say que
par un de mes enfants que j'envoyay hier  Paris solliciter un mien
procez. Pour toy, qui hante et entre partout malgr que l'on en aye,
qui hume le vent de toutes les rues de Paris, tu en peux plus que moy
savoir des nouvelles.

GUILLAUME. On le dit ainsi.

BON-HOMME. Voyla donc qui va bien; nous deux en aurons du proffit.

GUILLAUME. Je ne scay quel proffit. La guerre, qui avoit fait faire
tant de dpenses, aura tellement rendu les bourses flasques et
lgres qu'on n'aura plus envie de me donner.

BON-HOMME. O! que le proffit de la paix est grand! En ceste
resjouissance publique, on ne demandera plus qu' rire, et  ouyr des
comptes de plaisir comme les tiens, d'o retireras du lucre.

GUILLAUME. Pour vous cela est bon, car les soldats et gouvards[176]
seront par ce moyen cassez et congediez, et partant contraints par
les prevosts des villes d'abandonner vos maisons.

          [Note 176: Pour _goujarts_ ou _goujats_, valets d'arme.]

BON-HOMME. Helas! que c'est une douce consolation pour nous! Car je
t'asseure, Guillaume, mon bon amy, qu'ils nous ont fait mille ruines.
Les marchands de la halle se pleignent de nous de quoy nous leur
encherissons les oeufs; mais les bonnes gens n'en savent pas la
cause: tous nos sacs sont vuidez, et nos pauvres poulles, helas! ont
est manges, sans en compter les plumes; c'est de quoy se plaignent
aussi bien que moy les autres paysans d'auprs Pontoise, Poissy et
Mante.

GUILLAUME. Cela n'est rien. Possible tu en as perdu quelque demy
douzaine: est-ce l si grand sujet de te plaindre? Enqueste toy plus
avant, fais un voyage  Nostre Dame de Liesse, et tu verras ce que
l'on te dira prez de Laon[177].

          [Note 177: Nous avons dj dit que c'est la Picardie, o
          s'toient portes les troupes des princes mcontents, qui
          avoit le plus souffert.]

BON-HOMME. Quoy donc apprenez vous de nouveau de ces quartiers?

GUILLAUME. N'en sais tu rien? N'as-tu point ouy parler de ceste
grande occision de poulles?

BON-HOMME. Non.

GUILLAUME. Je t'en veux dire quelque chose.

BON-HOMME. Les choses nouvelles plaisent fort aux vieilles gens comme
moy.

GUILLAUME. J'estois, il y a un jour ou deux, derrire deux laquais,
dont l'un revenoit de Soissons[178], l'autre de Bretagne[179]. Pour
la longue cognoissance qu'ils avoient l'un de l'autre, furent fort
aises de se voir; tous deux, de plain accord pour apprendre l'un de
l'autre des nouvelles de leur voyage, entrrent en une taverne, comme
c'est l'ordinaire de telles gens. Moy les suit, car, ne pouvant vivre
de mes papiers, je hante volontiers en ces lieux, ou par fois l'un me
presente  boire, l'autre  manger. Je m'assis  mesme table qu'eux,
et les oy volontiers discourir. L'un apprend  l'autre ce qu'il
a apprins des affaires de Bretaigne, et l'autre luy conte ce qui
s'estoit pass  Soissons et aux environs. Entr'autres choses j'oy
un traict qui fera rire, Bon-homme, les vieilles bestes comme toy
et moy. Celuy donc qui revenoit de Soissons disoit  l'autre qu'il
avoit log en un certain village qui estoit le quartier de quelque
gendarmerie de nouveau enroolle. Il trouve en un certain logis trois
soldats qui faisoient une chre desespre aux despens des pauvres
paysans et manans, ce qui, disoit-il, me faisoit grand mal au coeur,
car je n'avois qu'un quart d'escu pour venir de Soissons  Paris;
voyl pourquoy alors je ne mangeois que du pain  la fume de leur
souper, sans que ces vieux gourmands eussent le courage de me faire
par charit estre de leur esquot (voy, Bon-homme, quelle gourmandise,
je te prie; tu en devrois pleurer  chaudes larmes aussi bien que
moy, qui ne mange le plus souvent que du pain, encore mon demy
saoul). Ils avoient en un grand chaudron, pour trois qu'ils estoient,
35 poulles  l'estuve, sans compter le cocq, qu'ils faisoient
rostir; a-t-on jamais ouy parler de telle vie de soldats? Je ne say
quels diables de ventres ils avoient; le plus fort poullailler eust
bien est charg de porter un pannier plein de telles poulles grasses
comme etoient celles-cy. Je vous laisse  penser combien de beurre
et d'oeufs et de poivre il fallut pour assaisonner telle fricasse
de goulus, sans faire compte de vin qui fut tir pour arroser leurs
grands gosiers pavez et laver leurs trippes et boyaux de soixante
et dix neuf aulnes de vuide. Il falloit, helas! quelle piti!
porter le chauderon  quatre, tant il estoit pesant! Je te laisse 
penser si les Suisses en leur Suisserie en peuvent faire davantage.
Le capitaine ou colonel  qui apartenoient ces trois poullaillers
soldats fut adverty de telle drollerie, et luy mesme le voulut voir,
qui, ne prenant garde aux larmes des quelques paysans despoullaillez,
se prit  rire et en tint ses discours partout o il alloit. Je te
laisse  penser, mon Bon-homme, quel ravage et fait la guerre si
elle se ft allume  bon escient! Dieu a eu compassion de telles
cruautez, et pource nous a redonn la paix, que nous devons  jamais
conserver, en le priant d'accroistre la bonne fortune des Franois
et destourner de la France tout ce suject et occasion de guerre et
motion civile.

          [Note 178: C'est l qu'au mois d'avril les chefs s'toient
          rassembls pour entendre les propositions de paix qui leur
          toient faites de la part de la cour. Les soldats cependant
          ravageoient la campagne et vivoient sur le bonhomme, qui,
          dvor par l'un et l'autre parti, ne savoit pas lequel des
          deux toit son plus cruel ennemi.]

          [Note 179: M. de Vendme, qui commandoit dans cette
          province, avoit t le seul qui n'et pas souscrit au
          trait de Sainte-Menehould, sans doute pour se venger des
          quelques jours de prison qu'on lui avoit fait subir au
          Louvre,  la premire nouvelle des troubles. Il fallut un
          voyage du roi de ce ct pour que la paix s'y rtablt.]

BON-HOMME. Ainsi soit-il.

FIN.




_Le Bourgeois poli, o se voit l'abreg de divers complimens selon
les diverses qualits des personnes, oeuvre trs-utile pour la
conversation._

_A Chartres, chez Claude Peign, imprimeur, rue des trois Maillets._

M.DC.XXXI[180].

          [Note 180: Nous publions ce livret d'aprs l'un des 70
          exemplaires de la rimpression faite  Chartres, chez
          Garnier, en aot 1847, par les soins de M. Gr. Duplessis.
          Rimprimer cet opuscule  Chartres, c'toit le faire
          renatre o il toit n; les personnages qui y jouent un
          rle sont Chartrains, on le verra bien  leur langage,
          et l'auteur lui-mme toit, ou peu s'en faut, leur
          compatriote. D'aprs la dcouverte un peu tardive qu'en
          a faite M. Duplessis, il se nommoit Franois Pedoe,
          et il toit chanoine de Chartres. N  Paris en 1603,
          il appartenoit  la Beauce par la famille de sa mre,
          Franoise de Tranchillon, soeur de M. d'Armenonville. Il
          fit ses tudes  La Fche, chez les jsuites, et obtint,
          n'ayant que vingt ans, par les soins du premier cardinal
          de Retz, la prbende  la cathdrale de Chartres, dont il
          prit possession en 1623. Il n'toit pas encore prtre, et
          pendant douze ans il ne fit rien d'un prtre. En 1626 il
          publia, chez Peign,  Chartres, un recueil de posies fort
          mondaines dont M. Duplessis a vu un des rares exemplaires
          chez un bibliophile chartrain. C'est en 1631 qu'il donna
          _Le Bourgeois poli_, qu'on ne croiroit certes pas avoir t
          crit par une plume ecclsiastique. Mais Fr. Pedoe, alors,
          n'toit qu'un petit matre vestu de satin, est-il dit
          dans sa vie manuscrite par le chanoine Lefebvre, portant
          point coup  son rabat, escort de deux laquais, dont il
          avoit appel l'un Tant-Pis et l'autre Tant-Mieux, enfin
          gnral de l'ordre des chevaliers de Sans-Souci, dont il
          avoit t le fondateur, ajoute M. Duplessis. Le chanoine
          Lefebvre dit quelques mots du livret que nous reproduisons
          ici et du succs qu'il obtint dans toutes les classes de
          la socit. Il parle d'un de ses ouvrages, entre autres,
          intitul _Le Bourgeois poli_, dans lequel toit reprsent
          au nayf toutes les conditions; et il n'y avoit ni petit
          ni grand qui n'en fust garni. Pdoe donna plus tard un
          srieux dmenti aux dissipations et aux oeuvres frivoles
          de sa jeunesse: Les grands services qu'il a rendus  la
          cit, en qualit d'chevin, dit M. Duplessis, son rle
          de ngociateur et de pacificateur dans les sanglantes
          querelles des nobles et des bourgeois en 1651, les oeuvres
          de charit qu'il a fondes, et dont la principale subsiste
          encore aprs plus de deux cents ans, l'austrit des trente
          dernires annes de sa vie, le zle infatigable avec
          lequel il s'est dvou aux choses de son ministre, tels
          sont les titres srieux qui le recommandent  la postrit
          chartraine.]


A MONSIEUR DU CHARMOY,

Conseiller du Roy, son President en l'Eslection de Chartres, etc.

MONSIEUR,

_Entre mille belles qualits qui vous rendent aimable, celle du
bien dire eclate tellement que l'on ne peut pas avoir eu l'honneur
de vostre cognoissance, et n'avoir point est pris aux charmes de
vostre conversation. J'en serois un foible tesmoing pour mon peu de
suffisance  cognoistre les choses principalement si releves, et
n'aurois garde aussi de vouloir temerairement obliger le public  me
croire, si tant de bons esprits qui vous honorent ne confirmaient mon
dire, et ne tesmoignoient comme moy des merveilles qu'ils admirent en
vos discours. C'est, Monsieur, ce qui m'a fait vous dedier ce livre
des compliments polis[181], ne pouvant mieux addresser l'eloquence
qu' un homme trs-eloquent, ny des compliments bien faicts qu'
celuy qui en est un parfaict maistre. La diversit ayant cela
qu'elle se rend tousjours agreable, je croy que ce livret ne vous
ennuyra pas. Vous y verrez toutes sortes de personnes representer
au naf toutes sortes de civilits par les plus honnestes paroles
que la nature et le pas leur peuvent fournir: la simplicit rgne
icy, on n'y voit point d'artifice: je m'asseure de vostre courtaisie
qu'elle verra de bon oeil le travail que fay pris  recueillir
des choses si dignes d'estre estimes, et que vous m'excusers
facilement, si pour vous les dedier en ceste epistre je ne vous
faits des compliments davantage, puis que ce m'est chose entirement
impossible, ayant mis dans le livre toutes les belles paroles que je
savois._

          [Note 181: On fit, au 17e sicle, un grand nombre
          d'ouvrages sur la biensance, le bien dire, etc., o l'on
          pouvoit constater les progrs que l'art de la politesse
          avoit faits depuis le moyen ge, qui n'avoit eu gure
          pour Code d'urbanit que la _Dictie d'Urbain_ et les
          _Contenances de table_. Au 16e sicle, en outre de la
          _Civile honnestet_, imprime pour la premire fois en
          1560, un _Trait de civilit purile_, par Saliat, avoit
          t publi  Paris, chez Simon de Colines, d'aprs le
          petit livret en latin crit sur le mme sujet: le _Quos
          decet_, par exemple, relatif aux usages de la table; les
          _Dialogues_ de Mathurin Cordier, et le livre d'Erasme
          sur la _Civilit morale_. On donna de celui-ci un grand
          nombre de traductions. Malherbe en cite une qu'il avoit vue
          affiche, et dont l'auteur toit un petit garon de douze
          ans. Il se moque du bambin traducteur, et par contrecoup
          d'Erasme, qu'il n'admet pas pour juge en ces matires: Je
          ne saurois croire, crit-il, qu'Erasme st que c'est de
          civilit, non plus que Lipse sait que c'est que de police.
          Je serois bien aise de voir un premier gentilhomme de la
          chambre crire du premier point, et un roi du second; ils
          en parleroient,  mon avis, plus pertinemment que des
          pdants, et ce seroit ces livres-l que j'achterois trs
          volontiers, comme faits par des gens du mtier. Malherbe
          dit tout cela dans sa lettre  Peirsc, du 10 octobre 1613,
           propos d'un livre des _Civilits puriles_ dont celui-ci
          avoit entendu parler  Aix, et sur lequel il dsiroit des
          renseignements. C'toit sans doute une nouvelle dition
          du livre de Saliat, cit tout  l'heure. Les ditions des
          ouvrages de ce genre se multiplioient  l'infini: le livre
          d'Antoine Courtin, _Nouveau Trait de la civilit qui se
          pratique en France, parmi les honnestes gens_, en toit 
          sa onzime en 1678; et Dieu sait  quel chiffre en sont
          arrives celles de la _Civilit purile et honneste_ que le
          P. Lasalle, instituteur des frres des coles chrtiennes,
          publia pour la premire fois en 1713, et qui, depuis
          lors, n'a rien chang ni  son texte, ni  son caractre.
          (Dibdin, _Voyages bibliogr. en France_, t. II, p. 71.)
          Nous citerons encore, parmi les livres de ce genre publis
          aux derniers sicles, le _Nouveau Trait de civilit
          franoise_, Paris, 1695, in-8; les _Elments d'instruction_
          de Blgny, Paris, 1691; _Instruction chrtienne_, 1760; et
          pour beaucoup d'autres nous renverrons  une longue note
          du _Palais Mazarin_, 293-297. Pour le caractre dit de
          _civilit_, qui est spcial au plus populaire de ces petits
          livres, nous conseillerons de lire ce qu'en a crit M. J.
          Pichon, _Mlanges de littrature et d'histoire_, publis
          par la Socit des bibliophiles franois, p. 330-337.]




_Le Bourgeois poli._


DIALOGUE I.

  Le Gentilhomme.
  L'Armurier.
  La Femme de l'Armurier.


LE GENTILHOMME.

Dieu vous gard', mon maistre; y a t'il moyen icy de nous accommoder?

L'ARMURIER.

Ouy dea, Monsieur, que desirez-vous?

LE GENTILHOMME.

Je veux une paire d'armes.

LA FEMME.

Monsieur, on vous accommodera de tout ce qu'il vous faut.

L'ARMURIER.

Entrez, entrez, Monsieur, s'il vous plaist. Vous plaist-il que
nous montions  hault? vous verrez  la monstre si quelque chose
vous duit: il y en a encore plus de cinquante paires de toutes les
sortes. Vous en plaist-il  l'espreuve du mousquet? en desirez-vous
 l'espreuve du pistolet? Tenez, voyez, choisissez, et ne vous
deffendez que du prix: voila de la meilleure marchandise que vous
sauriez jamais voir.

LA FEMME.

Monsieur, si vous ne vous accommodez iy,  grand' peine vous
accommoderez-vous ailleurs; il n'y a personne qui vous fasse meilleur
prix que nous.

LE GENTILHOMME.

Mordieu! voila qui est trop pesant. Dieu me damne si je n'aimerois
mieux aller en pourpoint  la mercy des mousquetades que de porter un
tel fardeau!

L'ARMURIER.

Monsieur, en voila de toutes les sortes, vous avez moien de choisir.

LA FEMME.

Monsieur, en voila de bien legres, il m'est  voir qu'elles vous
accommoderont bien; c'est tout vostre faict, vous n'en serez guires
plus charg.

LE GENTILHOMME.

Et bien, mon maistre, combien ceste paire l?

L'ARMURIER.

Monsieur, je vous asseure que vous n'en sauriez moins payer que
cinquante escus; encores, si c'estoit un autre, il ne les auroit pas
pour le prix; mais il me fasche de vous envoier, par ce que je sers
presque toute la noblesse du pas.

LA FEMME.

Monsieur, voila une paire d'armes que vous ne sauriez payer de
bont, aussi elles sont de commande, et faites pour un Gentilhomme
environ de vostre taille.

LE GENTILHOMME.

Mon maistre, dites le plus juste prix; encore ne serez-vous pas
marchand  vostre mot[182].

          [Note 182: _Mot_ se dit dans le commerce du prix qu'on
          demande d'une marchandise et de l'offre qu'on en fait.
          (_Trvoux._)]

L'ARMURIER.

Monsieur, je ne surfaits point ma marchandise: je vous les vendray
ce que je vous les ay faites. Je ne suis point homme  deux paroles;
quand je vous les ferois cent escus, elles n'en vaudroient pas mieux.

LA FEMME.

Monsieur, quand vous iriez en cinq cens bouticques, on ne vous
accommodera pas mieux qu'icy.

LE GENTILHOMME.

Je pourray m'accommoder de ceste paire l; mais le dernier mot, je
vous en prie.

L'AMURIER.

Monsieur, je vous les vendray cens francs, autant en un mot qu'en
mille.

LE GENTILHOMME.

O bien, c'est donc un march fait. Mais escoutez, je ne puis encor
vous donner de l'argent si tost.

LA FEMME.

Monsieur, j'en aurions pourtant bien affaire; des marchands  qui
j'en avons promis viendront bien tost en demander: il ne faut pas
qu'ils viennent en faute, il faut faire leur somme.

L'ARMURIER.

La la, tre-dame, h mes amis, Monsieur est honneste Gentilhomme,
il ne nous manquera pas au temps qu'il nous promettra; il est trop
honneste homme, il ne voudroit pas le faire.

LE GENTILHOMME.

Non pardieu, j'en serois bien marry: ce que je vous promets, je le
vous tiendray, foy de Gentilhomme.

LA FEMME.

Au moins, Monsieur, si vous nous manquez, vous serez cause que je
demeurerons honteux, et que les marchands ne nous amarons[183] plus
rien.

          [Note 183: Idiotisme chartrain pour ne nous _livrerons_
          plus rien. _Amar_ est un mot celtique qui se retrouve dans
          le bas breton, et dont, par une extension de sens, on a
          fait le verbe _amarrer_. (Falconnet, _Mm. de l'Acad. des
          Inscript._, p. 10.)]

LE GENTILHOMME.

Asseurez vous en ma parole, je ne vous manqueray point. Adieu.

LA FEMME  SON MARY.

Vous estes un fin marchand! Vous baillez vostre marchandise, et
si vous ne savez  qui: j'aymerois autant ma marchandise en ma
boutique que de la bailler de la faon; j'aymerois autant rien que
ces gentilhommes de Beausse: il en faudrait bien de tels pour nous
enrichir.

LE MARY.

Tay-toy, tay-toi, ma femme, il nous pai'ra bien.

LA FEMME.

C'est mon, ma foy, il nous payera comme un tas d'autres qui nous ont
affronts[184].

          [Note 184: _Tromps._ _Affronteur_ se disoit pour un
          faiseur de dupes. (V. Charron, _La Sagesse_, liv. I, ch.
          16.)]

LE MARY.

Tu ne te veux pas taire?

LA FEMME.

Non, hola, je ne me tayra ja; il y a bien de l'apparence que je me
taise et veoir perdre ce que j'avons.

LE MARY.

Si tu ne te tay, je m'en iray.

LA FEMME.

Ma foy, allez.

LE MARY.

Si je sors, je ne reviendray de huit jours.

LA FEMME.

Ne revenez de quinze si vous ne voulez.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE II.

  Le Bourgeois.
  Le Laboureur.

       *       *       *       *       *

LE LABOUREUR.

Bon jour, bon jour, Monsieur nostre Maistre.

LE BOURGEOIS.

Ah! Dieu te gard', Pasquier. Et bien, qu'est-ce?

LE LABOUREUR.

Monsieur, des biens assez, mais ils sont ma partis[185].

          [Note 185: _Partager._ V. plus loin, p. 177, note.]

LE BOURGEOIS.

Que dis-tu de nouveau?

LE LABOUREUR.

Monsieur, je ne sauras que dire de peur qu'il n'advienne.

LE BOURGEOIS.

Tu ne me parles point de ce que tu me doibs? M'ameines-tu du bled?
Quand est-ce que tu me veux payer? il y a assez long-temps que je
t'attens.

LE LABOUREUR.

Monsieur, vous m'eussiez fait plaisir de ne pas tant m'attendre: il
n'est moyen que je vous puisse payer  cette heure que le bled est si
char; il en est si peu que je n'avons rien recueilly quasiment: si
vous ne voulez faire diminution pour la mauvaise anne, j'ayme autant
quitter vos tarres.

LE BOURGEOIS.

Et bien, je te prends au mot: puisque tu ne me veux point payer, je
n'en saurois avoir moins d'un autre.

LE LABOUREUR.

Et bien, bien, Monsieur, je vois bien ce que c'est: vous me voulez
envoer avec ma femme et mes enfans un baston blanc  la main. Un
autre ne fera pas mieux que moy; vos tarres sont trop chres, il n'y
a pas moyen de s'y sauver; voila trois ou quatre annes que j'ay
sem, je n'ay pas seulement recueilly la semence et de quoy vous
payer: ce sont de belles tarres, des tarres  chardons.

LE BOURGEOIS.

J'ay eu d'autres fermiers que toy, qui s'y sont bien sauvez, et qui
m'ont bien pay.

LE LABOUREUR.

Voire, voire, Monsieur; mais vous ne dites pas tout: s'ils n'eussent
eu que vos tarres, ils y fussent morts de faim; ils y ont mang de
bon bien qu'ils avoient; il estoit temps qu'ils en sortissent, ils
estoient bien  la flac. Monsieur, les fermiers n'enrichissent point
tant en vostre metarie; en voil desja quatre ou cinq de cognoissance
qui n'en sont pas sortis avec la chesne d'or: on m'avoit bien dit
qu'il n'y avoit rien  profiter avec vous; si j'eusse creu le monde,
je ne feusse pas entr  vostre farme, vous regardez de trop prs les
pauvres gens.

LE BOURGEOIS.

Mon amy, je ne te faits point de tort, je ne te demande que ce qui
m'appartient; encore faut-il que chacun vive de son bien; si les
autres ne me payoient non plus que toy, je serois reduit au bissac.

LE LABOUREUR.

O bien, Monsieur, si vous me voulez ruiner, cela depend de vous; mais
pourtant, si vous voulez avoir patience, vous n'y perdrs rien avec
le temps; vos tarres sont bien emblaves, cette anne en vaut deux;
encore faut-il que nous vivions les uns avec les autres; je n'ay pas
envie de vous faire rien perdre; quand vous me consommerez en frais,
vous n'en serez pas plustot pay, la justice mangera tout.

LE BOURGEOIS.

Mon amy, si je pensois pour attendre n'y rien perdre, j'aurois encore
patience.

LE LABOUREUR.

Monsieur, je vous asseure vous n'y pouvs rien perdre; j'ay encore
deux ou trois septiers de tarres de mon propre jouxte les vostres qui
vous accommoderont bien, et me les faites valoir ce qu'ils valent, en
rabattant sur ce que je vous doy.

LE BOURGEOIS.

Ah! bien, mon ami, puisque tu te mets  la raison, tu seras encore
mon fermier; prens courage, tasche  te r'avoir, j'en seray bien
aise; j'ayme mieux m'accommoder avecque toy que de te ruiner; je ne
desire point ton mal, je ne veux que ton bien.

LE LABOUREUR.

Monsieur, je vous remarcie: je suis oblig  prier Dieu pour vous,
vous me donnez du pain  manger.

LE BOURGEOIS.

O bien, adieu, mon ami; recommande moy bien  Guillemette ta femme.

LE LABOUREUR.

Monsieur, je n'y feray faute, je la-saleray de par vous.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE III.

  La Bourgeoise.
  La Marchande de soye.

       *       *       *       *       *

LA BOURGEOISE.

Bon jour, Madame, et bonne sant. Vous portez-vous bien, Madame?

LA MARCHANDE.

Toute preste  vous obeir, Madame.

LA BOURGEOISE.

Monsieur vostre mary se porte-il bien, Madame?

LA MARCHANDE.

A vostre service et commandement, Madame; et vous aussi, Madame, chez
vous se porte t'on bien?

LA BOURGEOISE.

Tout se porte bien, Madame, Dieu mercy! Et vous, madame? Je viens
voir si vous avez point quelque beau satin pour habiller mon mary.

LA MARCHANDE DE SOYE.

Jesu, Madame, nous vous accommoderons de tout ce qu'il vous faudra:
nous en avons des plus beaux. Tenez, Madame, choisissez.

LA BOURGEOISE.

Madame, de quel prix est-il? Encore celui l ne me semble t'il pas
tant bon: il m'est avoir qu'il est empez et qu'il n'a pas beaucoup
de lustre.

LA MARCHANDE.

Madame, je ne vous ay point voulu faire tant de monstres,  cause
que je say bien que vous voulez tousiours du meilleur, aussi est-ce
l le plus beau qui soit ceans, et ne croy pas qu'ailleurs vous en
trouviez de pareil.

LA BOURGEOISE.

Il m'est avoir pourtant que vous m'en avez baill autresfois de
meilleur; celui-l n'est qu' deux poils[186], et j'en voudrois bien
 trois; il me fasche pourtant d'aller chez un autre, car quand j'ai
accoustum une personne, je n'aime pas  changer.

          [Note 186: On disoit d'une toffe de soie, peluche,
          velours, ou satin, qu'elle toit  deux ou trois poils,
          selon le nombre des lignes jaunes marques sur la lisire.
          Celles qui en portoient trois toient les plus belles. Par
          extension, on disoit pour un vrai brave, en qui se trouvoit
          l'toffe d'un courage sans mlange, que c'toit un brave 
          _trois poils_.]

LA MARCHANDE DE SOYE.

Madame, il y a trop longtemps que nous vous fournissons pour
commencer  vous tromper; vous pouvez vous asseurer en moy comme en
vostre propre soeur: quand ce seroit pour moy mesme, je ne pourrois
pas mieux choisir.

LA BOURGEOISE.

Et bien, Madame, combien le voulez vous vendre? Encore qu'il ne soit
pas beaucoup  ma fantaisie, je seray bien aise d'en savoir le prix.

LA MARCHANDE.

Madame, je le vendray dix francs.

LA BOURGEOISE.

Jesu! Madame, dix francs! C'est bien l du satin  dix francs! J'en
ay veu  ma cousine la Conseillre qui estoit bien plus beau, et qui
n'avoit garde de luy couster le prix que vous me le faites.

LA MARCHANDE.

Madame, il y a de la marchandise  tout prix. Il y en a qui font
quelquesfois bon march de leur bource; on ne leur donne pas la
marchandise non plus qu' nous: j'ay le moyen de vous en faire aussi
bon march qu'un autre.

LA BOURGEOISE.

Madame, je suis d'avis de n'en donner que sept francz, c'est tout ce
qu'il peut valoir; si je croiois qu'il valust davantage, je ne suis
point femme  barquigner[187] tant: ce n'est point moy qui regarde
pour cinq ou six sols par aulne.

          [Note 187: _Barguigner._ Ce mot ne se prit d'abord que dans
          le sens de _marchander_, qu'on lui donne ici. (R. Spifame,
          _Dicarchi Henrici regis progymnasmata_, arrest 224e, et
          Rabelais, dit. Burgaud, t. 2, p. 68.) On trouve dans une
          ordonnance de taxe du temps de Chartes VI: Defense aux
          _barguigneurs de barguigner_, c'est--dire de marchander
          avant l'ouverture du march. (Monteil, _Trait des
          matriaux manuscrits_, t. II, p. 306, 307.) Il se retrouve
          dans la 91e des _Cent Nouvelles nouvelles_, et en anglais
          _to bargain_ signifie encore marchander. L'origine de ce
          mot vient, selon quelques-uns, d'une mtaphore employe
          au jeu de l'Oie. (_Biblioth. de l'Ecole des Chartes_, 3e
          srie, t. II, p. 304.)]

LA MARCHANDE.

Madame, ce n'est point moy aussi qui surfaits de tant ma marchandise,
encore  une personne comme vous qui payez content; cela seroit bon
pour ces faiseurs de chevissoires[188].

          [Note 188: C'est--dire qui prennent des arrangements pour
          payer. _Chevissoire_ est ici pour _chevisance_, qui, en
          terme de palais, signifioit _trait_, _accord_.]

LA BOURGEOISE.

Et Dieu, Madame, vous leur salez donc bien?

LA MARCHANDE.

En doutez vous, Madame? Comment attendre si longtemps, et estre en
hazard de perdre son denier? Si nous avions nostre argent, il nous
profiteroit.

LA BOURGEOISE.

Pour moy, je n'achepte rien  credit, j'ayme autant payer comptant
que de payer une autre fois: tousjours faut-il payer.

LA MARCHANDE.

Madame, je le say bien, c'est pourquoy je vous dis aussi tout du
premier coup le plus juste prix.

LA BOURGEOISE.

Madame, je ne suis pas resolue d'en donner davantage que huit francz
au dernier mot.

LA MARCHANDE.

O la, Madame, faut que vous en alliez voir d'autres; mais que vous
ayez est  d'autres boutiques, vous serez plus hardie de m'en offrir
d'avantage; et gardez d'estre trompe, je voy bien que vous le voulez
estre.

LA BOURGEOISE.

O bien, Madame, je m'en vais vous donner le bon jour: je suis bien
marrie que nous ne pouvons nous accommoder du prix.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE IV.

  La Bourgeoise.
  La Drappire.

       *       *       *       *       *

LA BOURGEOISE.

Bon jour, Madame; n'avez vous point quelque belle estoffe pour faire
un manteau  mon mary?

LA DRAPPIRE.

Ouy dea, Madame, vous avez moyen de choisir, nous vous en monstrerons
de toutes les sortes. Madame, vous plaist il du drap? ou bien voila
de beau carizi d'Angleterre[189].

          [Note 189: Les draps d'Angleterre avaient alors la vogue,
          mais ils n'toient anglais que de nom. Le M. Guillaume
          de l'_Avocat pathelin_ de Brueys ne ment pas lorsqu'il
          parle de ses brebis qui lui donnent d'excellente laine
          d'Angleterre! Le _carizi_ toit fait avec de la laine
          de Flandre, et son nom n'est qu'une altration de celui
          des _arazi_, toffes d'_Arras_, clbres partout au
          moyen ge. Ds le 14e sicle, il est parl en Italie des
          toffes appeles _arassa_ (Muratori, t. XVI, col. 583);
          et l'on sait par le testament de Richard II, que ce roi
          d'Angleterre portoit, entre autres vtements, des habits
          de drap d'Arras. (Rymer, t. III, 4e part., p. 158.)
          Arras, au XVIe sicle, fournissoit toutes les tapisseries
          de haute lisse, appeles encore en Italie _arazzi_, ou
          _panni di rassia_. (L. De Laborde, _Union des Arts et de
          l'Industrie_, t. 2, p. 435.)]

LA BOURGEOISE.

Madame, il m'est avis que du drap est plus propre  faire un manteau
que du carizi; mais j'ay si grand peur que vous me donniez de
l'estoffe qui se descharge, car quand cela rougit en manteau, cela
est grandement laid.

LA DRAPPIRE.

Madame, asseurs vous en ma parole que je serois bien marrie de vous
tromper; asseurement tant plus le manteau sera port, et tant plus
il sera beau: c'est la plus belle estoffe  l'user que vous sauris
trouver. J'en tromperois bien d'autres auparavant que de m'adressera
vous; encore, si c'estoit quelque passant, je dirois, mais vous m'en
feriez tous les jours des reproches.

LA BOURGEOISE.

Cette estoffe ne me semble point bien fine; me la pluvissez vous sus
estain[190]?

          [Note 190: L'_tain_ est la partie la plus fine de la laine
          carde.]

LA DRAPPIRE.

Madame, jamais je ne puisse vendre marchandise, si elle n'est sus
estain.

LA BOURGEOISE.

Mais, Madame, a-t'il une aulne entre deux lizires? Il me semble le
lay[191] moult estroit: quand le drap est si estroit, il faut tant de
chanteaux et tant de coustures  un manteau.

          [Note 191: _L_ est un vieux mot qui signifie largeur. Il
          ne s'emploie plus que dans ce sens. Chaque fabrique avoit
          son _l_ pour les draps, c'est--dire sa largeur entre
          les deux lisires. Pathelin demande  maistre Guillaume,
          pour son drap: Quel l a-t-il? et l'autre rpond: L de
          Brucelle.]

LA DRAPPIRE.

Madame, asseurez vous que vous n'en trouverez point de plus large;
au cas que vous en trouviez, je le payerai pour vous; mais, Madame,
maniez un peu ce drap; vous diriez, quand vous maniez cela, que vous
maniez du velours.

LA BOURGEOISE.

Je voy bien ce que j'achepte, je voy bien qu'il n'est point si fin
que vous le criez.

LA DRAPPIRE.

Mais, Madame, c'est donc que vous n'y regardez pas? Regardez  deux
fois ce que vous acheptez; voil du meilleur drap, qui a aussi bon
maniment que vous en sauriez jamais manier; tenez, mettez le hors la
boutique, voyez le au jour; je ne crains point que vous le desployez,
je n'ay point peur qu'on voye ma marchandise: il faut estre marchand
ou larron.

LA BOURGEOISE.

Madame, je ne veux point tant de paroles; dittes moy le plus juste
prix que vous le voulez vendre, et ne me le surfaites point tant.

LA DRAPPIRE.

Madame, je vous le vendray huict francs et ne pense point vous le
surfaire; si ce n'estoit pour l'amour de vous, vous ne l'auris pas 
ce prix l.

LA BOURGEOISE.

Huit francs, Madame? Oh! vous n'y pensez pas de me le faire ce prix
l; vous ne me le surfaites que de la moiti.

LA DRAPPIRE.

Nous ne sommes point gens  surfaire la marchandise de moiti.
Madame, vous la voyez; si c'estoit  la chandelle, vous pourriez
dire; mais il fait assez grand jour pourvoir ce que vous acheptez;
si elle vous duit, prenez la pour le prix; si j'en voiois un petit
denier moins, je vous asseure que vous ne l'auriez pas.

LA BOURGEOISE.

Je vous prie, Madame, ne me faites point aller ailleurs, je n'aime
point  me pourmener tant; vous en aurez cent sols, je le fais valoir
autant qu'il vault.

LA DRAPPIRE.

Je vous asseure, Madame, qu'il me revient  davantage, il n'y a pas
moien de vous l'y bailler.

LA BOURGEOISE.

A vramment, Madame, vous tenez tousjours la main davantage que vostre
mary; si c'estoit luy, j'en aurois bien meilleur march; j'aimerois
bien mieux avoir affaire aux hommes qu'aux femmes.

LA DRAPPIRE.

A vramment, Madame, quand mon mary y seroit, il ne sauroit vous le
bailler  meilleur prix; il sait bien ce qu'il couste, il ne vous le
bailleroit pas  perte. Je vous asseure qu' sept francs ce n'est
qu'argent chang; mais quoi, encore faut il remuer la boutique: nous
nous recompenserons sur autre chose.

LA BOURGEOISE.

O bien, je n'en donneray pas davantage que ce que je vous ay dit.

LA DRAPPIRE.

Madame, donnez en six francs; il n'y a remde, il faut que j'y perde:
si vous ne le prenez  ce prix l, je voy bien que vous n'avez pas
envie d'avoir de ma marchandise; prenez l'y si vous voulez, jamais un
autre ne l'y aura.

LA BOURGEOISE.

Je ne vous en donneray pas un double davantage; je vous en offre
justement ce qu'il vault.

LA DRAPPIRE.

Donnez en un quart moins de six francs, je ne veux pas refuser mon
estreine.

LA BOURGEOISE.

Non, je n'en donneray que cela.

LA DRAPPIRE.

Tenez, tenez, Madame, c'est pour vous; j'ayme mieux vostre amiti que
vostre argent; je ne veux pas prendre garde  vous, c'est  la charge
que vous nous recompenserez une autre fois.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE V.

  L'Accouche.
  Les trois Voisines.
  La Sage Femme.

       *       *       *       *       *

LA PREMIRE VOISINE.

Bon soir, Madame, et bonne sant. Comment vous trouvez vous, Madame?

L'ACCOUCHE.

Madame, je ne saurois encore bien me trouver; j'ay est si malade
cette nuict, que j'ay pens mourir; je disois que jamais je ne
verrois le jour.

LA SECONDE VOISINE.

Et  cette heure, Madame, vous trouvez-vous mieux que vous n'avez pas
fait?

L'ACCOUCHE.

Et ouy, Madame, Dieu mercy, et vous; je n'ay pas est si
tranche[192] de celuy-cy que de l'autre.

          [Note 192: Dans l'ancienne mdecine, tre _tranch_ se
          disoit pour _avoir des coliques_, des _tranches_.]

LA TROISIESME VOISINE.

Et vostre enfant se fait il bien nourrir?

L'ACCOUCHE.

Jesu! Madame, il est si gros et si gras que vous ne sauriez croire;
on le fendroit avec une arreste.

LA PREMIRE VOISINE.

Avez-vous une bonne nourrice?

L'ACCOUCHE.

Jesu! elle est si bonne nourrice, elle n'est point melancholique;
mon enfant profite de couche  autre, elle le tient si blanchement!
Quand j'aurois autant de pieds que de cheveux, j'aurois beau aller
pour mieux r'encontrer.

LA SECONDE VOISINE.

Jesu! je n'ay pas fait si bonne r'encontre; j'en ay trouv une
saloppe, une harassire[193], qui est ds les quatre heures en
besongne et le laisse crier jusques au soir: Crie! crie! dit-elle,
ta mre est  Chartres, elle ne t'oira pas. Oh! il faut que je
l'oste.

          [Note 193: Une femme qui vous _harasse_, vous fatigue.]

L'ACCOUCHE.

Vrayment, Madame, il y a charge de conscience: je vous conseille de
l'oster; une bonne nourrice ne vous coustera pas davantage qu'une
autre.

LA TROISIESME VOISINE.

Une bonne anne leur en vault deux.

LA PREMIRE VOISINE.

Il luy faut donner un frais laict, cela le fera aller ou venir.

LA TROISIESME VOISINE.

J'avois comme cela ma fille Guillemette, qui m'a donn du mal 
eslever; elle tetoit comme cela de mauvais laict, elle a est trois
ans en orfant[194].

          [Note 194: Je ne sais ce que ce mot veut dire au juste. La
          phrase doit, toutefois, signifier: Elle a est trois ans
          comme si elle n'avoit eu de mre. _Orfente_ signifioit
          _orpheline_; c'toit, dit Borel, comme qui diroit
          _orphelinette_.]

LA SECONDE VOISINE.

Voire! Mais  cette heure qu'il y a longtemps qu'il n'a tet tout son
saoul, si je luy donne une bonne nourrice, il en prendra tant qu'il
en mourra.

L'ACCOUCHE.

Il luy en faut donner petit et souvent.

LA SAGE FEMME.

Bon soir, Madame. Eh bien, comment vous trouvez-vous? Pour cela
vous avez est bien malade; mais pourtant j'en accouchay hier une,
c'estoit bien autre chose: elle a t plus de six heures en son grand
mal. Seigneur Dieu, j'aimerois mieux en accoucher trois autres de
mesme vous que celle l.

L'ACCOUCHE.

Jesu! ma commre, je trouve que j'en ay assez eu pour le prix. Bien
heureuse qui a fait son temps.

LA SAGE FEMME.

C'est mon[195] vramment, vous voila bien malade, c'est bien  vous 
vous plaindre; vous en devriez avoir tous les neuf mois.

          [Note 195: Ou _a mon_, interjection populaire que nous
          avons dj souvent rencontre.]

L'ACCOUCHE.

Jesu! ma commre, je trouve que je n'en ay que trop souvent; si le
bon Dieu se vouloit contenter, je serois bien aise de n'en avoir
plus: nous en avons assez pour le bien que nous avons  leur faire.

LA SAGE FEMME.

Helas! Madame, ne dites pas cela, car si notre Seigneur vous
punissoit et qu'il vous ostast vostre mary, ce seroit un grand ennuy
pour vous.

LA PREMIRE VOISINE.

Ouy, ma foy! Qu'est-ce qu'un homme sert? Ils sont si desbauchs!
L'autre jour je pensois aller aux champs, j'avois donc oubli quelque
chose au logis: je retournay sur mes pas, tellement que je le trouvay
couch avec nostre chambrire[196]; et bien c'estoit encore  moy 
me taire, autrement il m'eust fait beau bruict.

          [Note 196: Sur ces accointances des matres et des
          chambrires, scandale si frquent alors, V. t. I, p. 313,
          320, et aussi la vingt-neuvime pice du t. III, p. 343. Il
          y est question d'une aventure qui avoit rellement eu lieu
           Bordeaux, comme nous l'avons appris depuis par un passage
          de Tallemant, dit. in-12, t. II, p. 139.]

LA SECONDE VOISINE.

Il y a huict ans que si Dieu m'eust ost le mien, je n'eusse pas
l'ennuy que j'ay.

LA TROISIESME VOISINE.

Jesu! comment dites-vous cela? Pour moy, je trouve que c'est une
grande consolation qu'un mary: il n'y a si petit buisson qui ne porte
ombre. Toute l'apprehension que j'ay, c'est que le mien aille devant
moy; il n'est point desbauch; si je sors de la maison, je suis en
repos, je n'ay point peur qu'il la quitte.

LA PREMIRE VOISINE.

Helas! ma commre, que vous estes heureuse d'avoir si bien
r'encontr! Le mien n'est pas de mesme: le premier qui vient
l'emporte. Qu'on luy dise beuvons demy setier, il dira beuvons en
cinq.

LA TROISIESME VOISINE.

Ils ne sont pas pour manger leur pain en leur sein, encore faut il
qu'ils se resjouissent; je n'en aymerois point un qui crachast tout
le jour sur les tizons; on ne sauroit tourner un oeuf qu'il ne le
voye.

LA SECONDE VOISINE.

J'en voudrois bien un, moy, qui gardast la maison: je ne serois point
en peine qu'il fist des noises ny des querelles, et qu'il perdist
son argent. L'autre jour le nostre revint aprs avoir tout perdu; il
veid que j'avois reu une demi-pistole et huit demi quarts d'escus,
tellement qu'il les vouloit encore pour aller joer. Je lui dis:
Vous ne les aurez pas, pas vous ne les aurez; vous voulez encore les
perdre. Il me dit. Je les auray, ou si tu ne me les bailles, je
joeray tout ce qui est  la maison. Je fus donc contraincte de les
luy bailler; quand je ne les luy eusse pas baill, il eust fait un
beau miracle, il eust tout hag: en euss-je eu meilleur march? Ce
n'est que sa mode; toutes les fois qu'il m'a arrach ma bourse de mon
cost, 'a bien encore est  moy  me taire; quand on est avec eux,
on n'est pas maistre de son bien.

LA PREMIRE VOISINE.

Helas! ma commre, qu'il est heureux qui n'a point de tels hommes que
cela!

LA SECONDE VOISINE.

Maudits soient ceux qui m'en ont emplastre et qui m'en ont jamais
port les premires paroles; s'ils eussent est endormis  l'heure,
j'eusse encore assez gagn; je ne m'esbahy pas si on le faisoit si
bon et si riche! Il est marqu  l'A, il est des bons[197] encore pas.

          [Note 197: J'ay ouy dire maintes fois qu'un homme est
          marqu  l'A quand on le veut qualifier trs homme de
          bien; et si je savois bien que cela estoit emprunt
          des monnoyes... En toutes les villes esquelles il est
          permis de forger monnoies, on les marque par l'ordre
          abcdaire, selon leurs primautez... Paris, pour estre la
          mtropolitaine de la France, est la premire, et pour ceste
          cause la monnoye que l'on y forge est marque  l'A... On
          y a tousjours fait monnoye de meilleur aloy et poids qu's
          autres villes: qui a donn lieu  cest adage. (Pasquier,
          _Recherches de la France_, liv. VIII, ch. 23.)]

LA PREMIRE VOISINE.

Jesu! s'il plaisoit au bon Dieu nous separer, plustost moy que luy.

LA TROISIESME VOISINE.

Jesu! Madame, je ne say comment vous parlez, ainsi; il faut qu'il y
ayt de vostre faute; les bonnes femmes font les bons hommes. Il faut
dire: J'en ai un qui est bon, mais si je faisois comme j'en voy qui
font, il ne me seroit pas meilleur qu'un autre.

LA PREMIRE VOISINE.

Hen, Madame, il faut dire: Vous cognoissez bien le vostre, mais vous
ne cognoissez pas celuy aux autres. En voil une de nos voisines qui
a bien  souffrir, la pauvre jeune femme! Je vous promets qu'avec sa
grande jeunesse elle supporte bien du sien; depuis qu'elle est en
mesnage, elle n'a pas mang tout ce qu'il luy a donn, il s'en faut
de bons coups. Elle ne manie pas un double, et si il faut qu'elle
face bonne mine en mauvais jeu.

LA SECONDE VOISINE.

Quand a de moy, je faits plus souvent de mine que je n'ay d'argent.
Mais quoy! quand je m'en iray plaindre  nos voisins, qu'est-ce qui
m'en fera raison? O bien j'y suis, je l'ay voulu: o la chvre est
lie, il faut qu'elle broute[198]. La, la, je voulois un homme  ma
fantaisie, mais j'en ai un  mes despens.

          [Note 198: C'toit alors un proverbe dont nous avons dj
          trouv une variante (t. IV, p. 9). Molire l'a employ, tel
          qu'il est ici,  la scne 3e du 3e acte du _Mdecin malgr
          lui_. G. Bouchet avoit dit, dans sa 3e _sre_: Et ne faut
          point faire du cholre ou mauvais, car l o la chvre est
          attache, il faut qu'elle broute: c'est--dire que le mal
          qu'on a avec sa femme est domestique et ncessaire.]

LA TROISIESME VOISINE.

Pour moy, je n'ay rien  me plaindre, Dieu mercy! Nostre maison iroit
bien, n'estoit nostre chambrire; mais c'est la plus franche teste:
elle parle  moy comme si j'estois sa servante.

LA PREMIRE VOISINE.

Pour nous, nous en avons une assez bonne, mais elle est si amoureuse
que savouquoi. Mais quoi, o est-ce que j'en prendray une autre? On
y est si bien empesch, Jesu! qu'il est heureux qui s'en peut passer.

LA SECONDE VOISINE.

Ah! que je craindrois ces chambrires amoureuses! Je n'aimerois point
 voir tant de trains de garons qui sont tousjours aprs.

LA TROISIESME VOISINE.

Pour moy, j'en aimerois mieux une amoureuse que de ces meschantes
testes; on ne leur oseroit rien dire. La mienne parle plus haut que
moy. Vramment, si ce n'eust t mon mary, qui ne veut pas, il y a
longtemps que je l'eusse envoye.

LA PREMIRE VOISINE.

Je ne voudrois point de ces amoureuses-l, moy: car dans deux ou
trois jours cela se marira, cela aura une troupe d'enfans, qui
viendront gueuser  nos huis; ds qu'il y a trois jours qu'elles sont
en service, elles se veulent marier, et n'ont pas une chemise 
mettre  leur dos.

LA SECONDE VOISINE.

La nostre seroit assez bonne mesnagre, n'estoit qu'elle est mange
des palles couleurs, aussi bien que nostre fille Jacqueline, qui en
est au mourir.

LA TROISIESME VOISINE.

Madame, il la faut marier. Qu'est-ce, que vous y ferez davantage?
C'est le meilleur remde que vous luy puissiez trouver.

LA SECONDE VOISINE.

Voil qui est bien ais  dire: Il faut marier les filles, il faut
marier les filles. La marchandise est belle et bonne, mais il faut
de l'argent pour s'en deffaire; quand il faut partir[199] le gasteau
entre sept ou huit, les parts en sont bien petites.

          [Note 199: _Partager_, du latin _partiri_. Nous disons
          encore _avoir maille  partir_, pour _avoir argent 
          partager_, et, par extension, querelle  craindre, l'un ne
          manquant jamais d'amener l'autre.]

LA TROISIESME VOISINE.

Jesu! que je craindrois tant d'enfans!

LA PREMIRE VOISINE.

Que diriez-vous donc, si vous estiez comme moy, qui en unze ans que
j'ay est marie ay accouch douze fois?

LA PREMIRE VOISINE  L'ACCOUCHE.

Mon Dieu, Madame, nous vous avons bien elourde[200]. Il s'en va
tantost nuit, il est temps de s'en aller; car si nostre homme ne me
trouve  la maison, ce sera piti que de l'entendre: il dira que je
n'auray point de soing de la maison. Je m'en va vous dire  Dieu.

          [Note 200: C'est--dire nous vous ayons bien ennuye, nous
          vous avons bien t _ charge_, comme on dit encore dans
          quelques provinces.]

LA SECONDE VOISINE.

O bien, ma commre, Dieu vous vueille donner bonne gesine et bonne
releve!

LA TROISIESME VOISINE.

Bon soir, ma commre; Dieu vous donne bonne garde de vostre enfant.

L'ACCOUCHE.

Bon soir, Mesdames; en vous remerciant de la peine que vous avez
prise de me venir veoir.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE VI.

  La Bourgeoise.
  Le Boucher.
  La Femme du Boucher.

       *       *       *       *       *

LA BOURGEOISE.

H bien, mon amy, avez-vous l de bonne viande? Donnez-moy un bon
quartier de mouton et une bonne pice de boeuf, avec une bonne
poictrine de veau[201].

          [Note 201: Parmi les _Lettres_ de Montreuil il s'en trouve
          une  son boucher, matre Olivier, qui fait voir que de
          tout temps on a promis aux chalands de la bonne viande,
          sans jamais leur en livrer.]

LE BOUCHER.

Ouy dea, Madame, nous en avons de bonne, d'aussi bonne qu'il y en ayt
en la boucherie, sans despriser les autres. Approchez, voyez ce que
vous demandez; voil une bonne pice de nache du derrire[202], bien
espaisse; cela vous duit-il?

          [Note 202: _Nache_, du latin _nates_, c'est la fesse; _du
          derrire_ me semble faire plonasme en pareil cas.]

LA FEMME DU BOUCHER.

Madame, voila un bon colet de mouton: tenez, voila qui a deux doigts
de gresse; je vous promets que le mouton en couste sept francz, et si
encore on n'en sauroit recouvrir, je serons contraints de fermer nos
boutiques.

LA BOURGEOISE.

Combien voulez-vous vendre ces trois pices-l?

LE BOUCHER.

Madame, vous n'en sauriez moins donner qu'un escu; voil de belle et
bonne viande.

LA BOURGEOISE.

Jesu! mon amy, vous mocquez-vous? et vramment prisez mon vos pices.

LE BOUCHER.

Madame, je ne sommes pas  cette heure  les priser; il y a
longtemps que je savons bien combien cela vault: ce n'est pas
d'aujourd'huy que nous en vendons.

LA BOURGEOISE.

Tredame, mon amy, je croy que vous vous mocquez quant  moy, de faire
cela un escu; encore pour quarante sols je me lairrois aller.

LA FEMME DU BOUCHER.

Ah! Madame, il ne vous faut pas de si bonne viande; il faut que vous
alliez querir de la cohue[203], on vous en donnera pour le prix de
vostre argent; je n'avons point de marchandise  ce prix l, il vous
faut de la vache et de la brebis.

          [Note 203: C'est--dire de celle qui se vend  la _crie_.]

LA BOURGEOISE.

Tredame, m'amie, vous estes bien rude  pauvres gens[204]! Je vous
en offre raisonnablement ce que cela vaut; vous me voudriez faire
accroire, je pense, que la chair est bien chre.

          [Note 204: C'est ce que Molire, dans _Georges Dandin_,
          fait dire par Lubin  Claudine.]

LE BOUCHER.

Madame, la bonne est bien chre; voirement, je vous asseure que tout
nous r'encherit: la bonne marchandise est bien chre sur le pied.
Mais tenez, Madame, regardez un peu la couleur de ce boeuf-l? Quel
mouton est cela? Cette poictrine de veau a t'elle du laict? Vous ne
faictes que le march d'un autre.

LA BOURGEOISE.

Mon ami, tout ce que vous me dittes l et rien c'est tout un; je voy
bien ce que je voy; je say bien ce que vaut la marchandise; je ne
vous en donneray pas un denier davantage.

LA BOUCHRE.

Alls, alls, il vous faut de la vache. Alls  l'autre bout, on en
y vend: vous trouverrez de la marchandise pour le prix de vostre
argent. Il ne faudroit guires de tels chalans pour nous faire fermer
nostre estau.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE VII.

  Le Medecin.
  L'Apotiquaire.
  Le Chirurgien.
  La Bourgeoise maladie.
  Son Mary.
  Sa Servante.
  Deux Servantes malades.

       *       *       *       *       *

LA BOURGEOISE MALADE.

Mon amy, je me trouve grandement mal. Je ne say qui m'a pris cette
nuit, c'est  dire que tout me fait mal; je serois bien aise qu'on
entendist  moy plustost que plustard.

LE MARY.

Et bien, m'amie, il faut avoir patience, nous envoyrons querir le
medecin. Perrette, va-t'en dire au medecin que je le prie de venir
jusques icy, voir ma femme qui est bien malade.

PERRETTE AU MEDECIN.

Bon jour, Monsieur; M. Bourgeois m'a envoye par devers vous pour
vous prier de venir un peu voir madame, qui est grandement malade.

LE MEDECIN.

Allez, allez, m'amie, je m'y envois tout  cette heure; j'y seray
aussi tost que vous.

LE MARY.

Monsieur, je vous ay envoy querir pour voir nostre femme qui est
toute desbauche.

LE MEDECIN.

Il faut la voir, il faut la voir. Bon jour, Madame; eh bien, comment
vous trouvez-vous?

LA BOURGEOISE MALADE.

Monsieur, je me trouve grandement mal, j'ay de si grandes douleurs
que ne saurois durer.

LE MEDECIN.

Hon! Que je taste un peu vostre poux? Elle a de la fiebvre. N'a
t'elle rien pris aujourd'huy?

LE MARY.

Vous m'excuserez, Monsieur: nous luy avons fait prendre un bouillon 
toute force.

LE MEDECIN.

Ah! ah! ah! falloit pas, falloit pas. Que je voie un peu vostre
langue? Voil de l'ardeur; elle est bien charge. Avez-vous le ventre
libre?

LA BOURGEOISE MALADE.

Nany, Monsieur; il y a deux ou trois jours que je n'ay est  la
selle; je suis si recuite dans le corps!

LE MEDECIN.

Hon! Comment vostre mal vous a t'il pris?

LA BOURGEOISE MALADE.

Monsieur, cela m'a prise  mon resveil cette nuit; je me suis trouve
avec un si grand mal de coeur et une si grande douleur de teste,
j'estois toute de glace: jamais on ne m'a pens eschauffer.

LE MEDECIN.

Hon! il y a bien l de la repletion d'humeurs. Y a il longtemps que
vous n'avez rien veu?

LA BOURGEOISE MALADE.

Monsieur,  la verit, cela m'a un peu tard plus que de coustume.

LE MEDECIN.

Hon! Il ne vous faut pas donner une purgation bien forte, j'aurois
peur que vous fussiez empesche et que cela vous fist tort; il vous
faudra seulement donner un petit lavement[205], et puis aprs on vous
tirera un petit de sang.

          [Note 205: Jusqu'au temps de Molire, on le sait, ce fut
          l'expression admise, le mot propre. Sur la fin du rgne de
          Louis XIV, on s'avisa de le trouver malsant, et il fut
          dcid qu'on lui substitueroit le mot _remde_. Le roi, sur
          les observations du Pre Le Tellier, ne se permit plus que
          cette dernire expression; et s'il faut en croire Mirabeau,
          en son _Erotica Biblion_, l'Acadmie franoise eut ordre
          de l'insrer dans son dictionnaire avec cette nouvelle
          acception.]

LA BOURGEOISE MALADE.

Mon Dieu, Monsieur, j'apprehende bien cela.

LE MEDECIN.

O la, la, il ne faut point apprehender, cela est bien ais  prendre;
il y en a bien d'autres que vous qui en prennent: cela ne vous
sauroit faire de mal. Je crois qu'aprs cela vous vous trouverez
bien.

LA BOURGEOISE MALADE.

H, mon Dieu, je voudrois bien pourtant n'en prendre point;
j'apprehende trop cela.

LE MARY.

Et la, la, faut-il tant faire la delicate? Ce ne sera que par
derrire, tu n'en verras rien[206].

          [Note 206: On ne voyoit mme pas toujours quel toit
          l'oprateur. La belle veuve Mme Grasset, perle de l'le
          Saint-Louis, entretenoit sa fracheur par des remdes
          dulcifiants. Un matin qu'elle toit en position de s'en
          faire administrer un par Louison sa servante, celle-ci,
          dj tout arme, s'aperut qu'il manquoit un peu de lait
          clarifi dans la dose prescrite par M. Renard le medecin,
          et  tout petit bruit elle courut  la cuisine, sans que
          sa matresse, qui, le nez dans la ruelle, ne pouvoit la
          voir, remarqut seulement son absence. Mme Grasset avoit
          deux prtendants, M. de Lorme et M. d'Argencourt, son
          neveu. C'est celui-ci qui arriva sur ces entrefaites. Mme
          Grasset crut que c'toit Louison, et quand, tout mu, il
          eut pris l'arme abandonne, et qu'il l'eut braque, avec
          une justesse que son trouble ne sembloit pas permettre,
          elle continua de croire que le service lui toit rendu par
          la main exerce de sa servante. Une lettre du jeune homme
          vint,  sa grande confusion, la dtromper le lendemain.
          Il commenoit par demander pardon de son bon office, puis
          il en rclamoit le salaire, en disant qu'il mourroit
          s'il ne l'obtenoit pas, aprs avoir eu le malheur de
          le mriter. Son aventure, ajoutoit-il, rappeloit celle
          d'Acton, qui, s'il n'et t mtamorphos, seroit mort du
          dsir de revoir, aprs avoir vu. Mme Grasset n'avoit rien
          de la desse Diane, surtout la cruaut. Elle pousa M.
          d'Argencourt. Cette aventure, qui arriva rellement, comme
          on peut le voir dans une note de Saint-Simon sur Dangeau,
          fut mise en nouvelle. Elle parut en 1678, sous le titre
          de: _L'Apothicaire de qualit_, qui plus tard, quand on
          l'imprima dans les recueils, se changea en celui de: _Le
          Mousquetaire  genoux_. On ajoutoit: _nouvelle franoise
          et tout  fait bourgeoise_, afin de dpayser les curieux
          au sujet des personnages, qui toient du grand monde. La
          _Bibliothque des romans_ l'a reproduite dans son 2e
          volume d'avril 1777, p. 144-157.]

LE MEDECIN.

Madame, prenez courage, vous n'en aurez que le mal. Y a il
moien d'avoir un peu de papier, que j'envoie une ordonnance 
l'apotiquaire? Que je voie un peu de son urine.

LE MARY.

La, ma fille, monsieur veut voir un petit de ton urine.

LE MEDECIN, _tout bas au mary_.

Voil de l'urine qui est bien cru! Prenez-y garde, elle est plus
malade que vous ne pensez. Sa fiebvre ne paroist pas, c'est ce que
j'en trouve de plus mauvais; voil qui se prepare  une longue
maladie: donnez-vous bien de garde pourtant de l'estonner. Vous lui
ferez prendre son lavement sur les six heures; je reviendray demain
au matin la voir pour lui faire tirer un petit de sang; aprs, selon
qu'elle se trouverra, nous verrons ce que nous aurons  faire.

L'APOTIQUAIRE.

Ca, Madame, voila un lavement que je vous apporte: il faut le prendre
vistement, cela vous deschargera beaucoup.

LA BOURGEOISE MALADE.

Jesu! que je sens de mal! Je ne pense pas vivre encore longtemps
comme cela: je me sens si debile!

L'APOTIQUAIRE.

O la, la, Madame, prenez courage, taschez  vous fortifier, et me
prenez souvent de bons bouillons.

LA BOURGEOISE MALADE.

Helas! je ne saurois rien prendre.

L'APOTIQUAIRE, _en donnant le clistre_.

Madame, ne vous estonnez point, ouvrez la bouche et retenez vostre
haleine, s'il vous plaist.

LE MARY.

Eh bien, m'amie, comment te trouves-tu? Tu ne veux pas prendre
courage? Tasche un peu  te r'avoir: il me fasche de te voir si
longtemps comme cela, tu m'attristes grandement.

LA BOURGEOISE MALADE.

Helas! mon ami, je prends le meilleur courage que je puis, mais je
sens tant de mal que je ne say de quel cost me tourner.

LE MARY.

Et bien, ma fille, ton clistre a t'il bien opr?

LA BOURGEOISE MALADE.

Nany, tout m'est demeur dans le corps; il ne m'a de rien servi qu'
m'affoiblir davantage; cela m'a esmeue de la plus terrible faon
que je ne say plus o j'en suis; ne me parlez plus de prendre des
clistres, si vous ne me voulez faire mourir.

LE MARY.

Mais, ma fille, encore faut-il se contraindre pour sortir vistement
de l; car si tu ne voulois rien prendre, ce ne seroit pas le moien
de te guerir. Le medecin a ordonn que tu serois saigne demain, et
puis aprs tu prendras une petite potion.

LA BOURGEOISE MALADE.

Mon Dieu, vous me rendez si debile que vous n'y pourez plus quelle
pice coudre, et que vous ahannerez[207] bien  me tirer de l. Vous
savez bien que je ne suis pas femme  prendre tant de drogues; j'ay
le plus meschant coeur du monde: il n'est pas possible que je prenne
rien. Si vous croiez ces medecins, ce ne sera jamais fait. Vous
voulez faire une boutique d'apotiquaire de mon corps.

          [Note 207: _Vous aurez bien de la peine._ On disoit plus
          souvent, dans ce sens, _suer d'ahan_. Plus anciennement,
          on avoit dit _en hanner_, comme on le voit dans la vieille
          traduction franoise des _Dialogues de saint Grgoire_
          (_Biblioth. imp., fonds Notre-Dame_, n 210 _bis_,
          fol. 115). Les hommes employs aux _corves_, qui, en
          bas-breton, s'appellent _anez_, toient dsigns par le
          mot de _ahaniers_ (Froissart, dit. du _Panthon littr._,
          t. II, p. 339). Aujourd'hui encore, dans l'Orlanais,
          dans le Lyonnais, etc., ceux qui ramassent les immondices
          s'appellent des _niers_.]

LE MEDECIN.

Bon jour, Madame. Et bien, comment vous trouvez vous, m'amie? O l
l, prenez courage: avec l'aide de Dieu vous n'en aurez que le mal.
Vous vous estonnez de vous mesme. Que je taste vostre poux. Je ne
vous trouve pas la fiebvre si forte que vous aviez hyer. L, ma
fille, voil monsieur qui vous vient saigner. A t'elle pris quelque
chose?

LE MARY.

Monsieur, nous lui avons donn le jaune d'un oeuf.

LE MEDECIN.

Ha! falloit bien, falloit bien.

LE MARY.

Ouy, mais il a fallu que tout soit revenu.

LE MEDECIN.

Ah! falloit pas, falloit pas.

LA BOURGEOISE MALADE.

Mais je ne say pour moy ce que vous pensez faire, car, pour moy, si
vous me saignez, je demeureray entre vos mains: je suis desja assez
debile.

LE CHIRURGIEN.

Madame, on ne vous fera qu'ouvrir la veine; vous n'en serez pas
debilite davantage, et si cela diminuera beaucoup vostre fiebvre.

LA BOURGEOISE MALADE.

Ah! entendez  moy. Ah! je me meurs!

LE MEDECIN.

Un peu d'eau fresche, ce n'est rien.

LE CHIRURGIEN.

Une goutte de vin.

LA BOURGEOISE MALADE.

Ah Jesu! vous me ferez mourir. Que je serois heureuse si j'estois
morte!

LE MEDECIN.

La la, ce n'est rien qu'une petite debilit qui vous a prise. Il
faudra tantost que vous lui faciez un bon bouillon avec toute sorte
d'herbes; et surtout ne la laissez pas dormir.

LE MARY.

Perrette, faicts un bouillon  ma femme, mets-y toutes sortes de
bonnes herbes et un morceau de beure frais; surtout ne le salle
guire.

PERRETTE.

Madame, vous plaist-il prendre vostre bouillon?

LA MALADE.

Jesu, quel bouillon! Voil qui est amer comme suye: j'aimerois autant
prendre une medecine. Vous estes une pauvre sorte de fille de n'avoir
pas l'habilet de faire un potage.

PERRETTE.

En da, Madame, j'y ai goust: il est fort bon; c'est que vous estes
degouste; voil du meilleur bouillon qu'on sauroit jamais prendre.

LA MALADE.

M'amie, puisque tu le trouves bon, mange-le.

PERRETTE.

En da, je ne say donc quel bouillon il vous faudroit; quand ce
seroit pour la bouche du roy, il ne sauroit estre meilleur.

ROULINE, _deuxime voisine_.

H bien, Perrette, comment se trouve ta dame? Nostre maistresse
m'avoit envoye pour en savoir des nouvelles.

PERRETTE.

Je ne say comment elle se trouve: elle me donne plus de mal que
la gresle[208]. Je ne saurois rien faire  son gr: je lui avois
tantost faict le meilleur bouillon qu'on eust sceu voir, et si elle
n'y a daign gouster. Il y a bien des affaires aprs elle; si son
mary n'est tout le jour  luy licher le nez, on n'a ny beau fait ny
beau dict avec elle. Elle se chatouille pour se faire rire. J'en
voudrois estre aussi loing que j'en suis prs.

          [Note 208: _Grle_ se prenoit proverbialement dans le sens
          de malheur. On dit encore, dans quelques provinces: c'est
          la _grle_, pour: c'est malheureux; et, ds le dix-septime
          sicle, avoir l'air grl signifioit: avoir l'air
          misrable. (V. Destouches, _Le Glorieux_, acte IV, sc. 7.)]

GEORGETTE, _seconde voisine_.

Et bien, Perrette, ta dame ne se veut pas bien tost guerir? Il y a
moult longtemps qu'elle est malade; cela est bien ennuiant pour toy.
Tu me sembles grandement change.

PERRETTE.

Je n'ay garde de faillir que je ne sois bien change, d'estre jour et
nuit sur pied: j'ay plus de mal qu'un pauvre chien, et si encore on
ne m'en sait point gr.

ROULINE.

Pardy, la nostre n'est point comme cela, Dieu mercy: c'est la femme
la plus aise  gouverner qui soit en Chartres. Mais en recompense,
notre maistre est assez malais pour tous deux.

GEORGETTE.

Vramment, tu aurois donc beau dire si tu estois en ma place; tu te
plains de saine teste. J'ay affaire  la veufve et aux heritiers,
moy; si la femme est bien mal-aise, le maistre est encore pire.

PERRETTE.

J'aymerois bien mieux oir crier une femme debout que de la voir
geindre couche, car tout de jour elle me viendra dire: Chauffez-moy
un peu des linges; tantost: Tirez-moy un petit ce rideau; tantost:
Faictes taire ces enfans si vous voulez; cela fait un si grand bruit
que cela m'alourde. Enfin ce n'est jamais fait, car je n'ozerois
jamais destraquer[209] de sa chambre: il faut que je sois l
tousjours lie.

          [Note 209: _S'loigner._ Je trouve ce mot employ, avec le
          mme sens, par Estienne Pasquier, liv. I, _lettre_ 3.]

ROULINE.

Jesu! si tu savois la vie que nostre maistre me fit l'autre jour,
c'estoit bien autre chose. Je ne sais ce qu'il avoit en la teste,
je croy qu'il s'estoit lev le cul le premier; il sembloit qu'il
me deust tout jetter  la teste; vramment je disois bien que je
sortirois ce jour-l. Jamais je n'en endureray tant que j'en ay
endur: je gratterois plustot la terre avec les ongles que de me
retenir en une telle maison.

GEORGETTE.

Helas! qu'il est heureux qui se peut passer de servir! Helas! ma
pauvre, j'aymerois mieux ne manger qu'une croute de pain et n'aller
point en service; il y a tantost je ne say combien d'annes que je
sers, et si Dieu sait ce que j'y ay amass.

PERRETTE.

Ouy vramment, en amasser! Une personne qui va droit en besongne,
ma foy, il n'en amasse point tant; quand il faut prendre de quoy
s'entretenir sur cinq ou six escuz, le demeurant est bien jeune  la
fin: car de dons il n'en faut point chercher ceans. C'est une maison
bien chanceuse; ils ont regret au pain qu'on mange; ce sont les gens
les plus mcaniques[210]: seulement mes qu'elle soit releve, Dieu
sait la vie qu'elle fera, je ne seray pas bonne  donner aux chiens;
j'auray bien fait de la despence. Elle me dira bien: Jesu! m'amie,
vous mettez bien tout  sac, hardy qui rien n'y met; si vous estiez 
vostre mesnage, je ne say si vous feriez comme cela; la, la, m'amie,
quelque jour vous chommerez de ce que vous gaspillez. Et si Dieu sait
comme nous nous traictons, je n'ay pas seulement le coeur de manger.

          [Note 210: _Mcanique_, d'aprs le dictionnaire de Richelet
          et de Trvoux, se disoit pour un homme bas, vilain, avare.
          Montaigne (liv. III, ch. 6) avoit employ ce mot dans un
          sens  peu prs semblable.]

ROULINE.

Jesu! qui eust cru que ces gens-l eussent est comme cela! Je
croyois pour moi que tu y feusses bien  ton aise.

PERRETTE.

Ma foy, on ne cognoist pas le monde pour le voir: tout ce qui reluit
n'est pas or! Voil que je prends bien de la peine aprs elle, et
quand j'acquesteray quelque bonne maladie, ils ne me feront pas
gouverner, ils ne mettront guires  me mettre dehors; encore si en
ne faisant point de bien, ils ne faisoient point de mal par leurs
criries.

ROULINE.

Tu fais bien de la dissimule. Je veux bien que ta maistresse te
fasche, mais ton maistre t'appaise bien; je ne m'estonne pas si elle
te crie, elle a mal  la teste.

GEORGETTE.

Ma foy, le nostre n'arrestera pas les coups, il la fera bien plustost
crier contre moy; s'il recognoist seulement qu'on ne fasse pas bien
quelque chose  sa fantaisie, il yra tout reconter; c'est le plus
maussade villain: je suis bien heureuse quand il n'est point  la
maison, j'en demande plustost les talons que le devant.

ROULINE.

Encore je patianterois, moy, si je n'avois qu'un maistre et une
maistresse  gouverner; mais j'avons un si grand train d'enfans que
je ne say auquel entendre: l'un me demandera du pain, l'autre me
demandera  boire, l'autre me demandera  pisser, l'autre voudra
aller jouer, et je ne saurois auquel ober. Je n'ay jamais eu
d'enfans, et si j'en suis bien saoule.

LE MARY.

Perrette, n'est-ce point tantost assez caquett? Voil une pauvre
femme qui se meurt, et, au lieu d'estre l auprs d'elle  y prendre
garde, il y a une heure qu'elle est  cette porte  causer. Si je vas
 toy, je te hasteray bien d'aller.

PERRETTE.

Tredame! cela luy a donc pris bien soudain? Je n'en viens que de
partir tout  cette heure, elle m'a dit que je la laissy un peu
reposer.

LE MARY.

Va-t'en vistement querir le medecin.

LE MEDECIN.

Qu'est-ce, Monsieur? Qu'y a-t'il de nouveau? Est-il empir  madame
vostre femme?

LE MARY.

Hlas! Monsieur, on n'y cognoist plus rien; c'est  ce coup que je
n'ay plus de femme.

LE MEDECIN.

Je la trouve grandement change, je croy que vous ne la garderez plus
guires; il faut attendre la grace de Dieu. Si ce n'est la grande
jeunesse qui la puisse r'amener, je n'y vois pas grande apparence
qu'elle en puisse reschapper. Si vous avez quelques affaires,
prenez-y garde, il est temps d'y penser.

PERRETTE _au mari_.

H Jesu! Monsieur, je pense que voil madame qui tire  sa fin.

LE MARY _ sa femme_.

Ma fille, prends courage. Tu ne veux rien dire?

LA FEMME.

Helas! mon ami, je voy bien qu'il me faut mourir. Je vous recommande
vos pauvres petits enfans; comme vous m'avez est bon mary,
soiez-leur bon pre; encore que vous vous remariassiez, ne les
oubliez pas pourtant.

LE MARY.

Que je me remarie? Ah! ma fille, ne me parle point de cela: je ne
croy pas que jamais je peusse aimer autre femme que toy.

LA FEMME.

Mon coeur, que je te dise adieu. Baise-moy encore un coup pour la
dernire fois; je te prie de ne m'oublier jamais.

LE MARY.

H bien, m'amie, h bien, ma fille, mon pauvre coeur, tu ne me veux
rien dire? Ne me connois-tu point? Ma fille, parle un petit  moi;
h, dis-moy encore une pauvre parole. Ah! mon Dieu, je croy qu'elle
est passe! Ah! que je suis misrable! Ah! que j'ay perdu une bonne
femme! Ah! que c'estoit une bonne mesnagre! Je ne trouverray jamais
sa pareille: c'estoit la femme de la meilleure humeur. Ah! mes
enfans, que vous avez perdu une bonne mre! Vous avez perdu la plus
belle rose de vostre rosier, mes pauvres enfans!

PERRETTE.

H! Monsieur, qu'est-ce que vous pensez faire de vous affliger tant?
Il vous faut conserver pour survenir  vos enfans: car s'il vous
alloit ecasser du mal, ce seroit une terrible playe pour vos enfans.

LE MARY.

Mais quoy? ou iray-je! de quel cost me tourneray-je! Helas! j'ay
perdu toute ma consolation! Combien ay-je de mal au coeur, quand je
vois tant de pauvres petits enfans aprs moy! Hlas! que j'ay la
queu longue[211]! Je n'avois le soing de rien, et  cette heure, il
faut que j'aye le soing de mon mesnage et de ma vacation.

          [Note 211: Dans l'Orlanais, on dit encore, avec le mme
          sens: avoir une _coue_ d'enfants.]

PERRETTE.

Monsieur, encore faut-il se consoler avec Dieu. Vous avez perdu une
bonne femme, et moy j'ai perdu une bonne maistresse. Hlas! je disois
qu'elle estoit si grondeuse; mais pleust  Dieu qu'elle fust encore
au monde,  la charge de la gouverner encore autant que j'ay fait: la
pauvre femme! c'estoit le mal qui luy faisoit dire cela. H! Jesu!
que j'ay perdu une bonne maistresse!

LE MARY.

Perrette, mon enfant, si tu as perdu une bonne maistresse, tu as
trouv en moy un bon maistre; pourveu que tu gouvernes bien mes
enfans, je ne te delairay ny  la mort ni  la vie, ce sera au plus
vivant des deux.

PERRETTE.

O Monsieur, je n'ay garde de vous quitter. Je vous gouverneray vous
et vos enfans aussi fidellement que j'aye jamais faict; je ne feray
pas pis que j'ay faict.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE VIII.

  L'Amant Bourgeois.
  La Maistresse Bourgeoise.

       *       *       *       *       *

L'AMANT.

Bon soir, Madame; comment vous portez-vous depuis que je n'ay eu
l'honneur de vous voir?

LA MAISTRESSE.

Je me porte fort bien, Monsieur, pour vous rendre service.

L'AMANT.

Pour moy, Madame, je n'ay peu me bien porter estant absent d'une
personne si belle que vous estes.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, cela vous plaist  dire.

L'AMANT.

Madame, je ne dis rien qui ne soit, moy indigne d'en parler.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vos mespris vous servent de louanges[212].

          [Note 212: C'toit,  ce qu'il parot, une faon de
          parler  la mode. Malherbe, dans la chanson que lui prit
          Gaultier-Garguille, l'a prte  Robinette. (V. notre dit.
          des _Chansons de Gaultier-Garguille_, p. 74.)]

L'AMANT.

Madame, j'ay est bien fasch d'estre esloign si longtemps de ces
beaux yeux qui sont mes soleils; je vous jure que j'ay reu mille
desplaisirs de leur eclipse.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, je n'ay pas tant merit envers vous.

L'AMANT.

Madame, vous avez tant de merites qu'on ne sauroit les nombrer; mon
Dieu, que voila une belle bouche, que voila des cheveux qui sont
beaux!

LA MAISTRESSE.

Monsieur, ne vous mocquez point de vostre servante.

L'AMANT.

Madame, je n'aurois garde de m'adresser  vous pour me mocquer, mais
je vous prie de croire que c'est l'amour que je vous porte qui me
faict parler de la faon.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous ne voudriez pas choisir un si bas subject, vous ne
voudriez pas estendre vos drappeaux en si basse haye.

L'AMANT.

Ah! Madame, voila comme on dict quand on se veult desfaire d'une
personne; aussi ne suis-je pas digne que vous pensiez en moy; je
n'ay pas assez de merite pour vous; il vous en faut bien un autre;
peut-estre qu'il y en a desja quelqu'un qui occupe la place.

LA MAISTRESSE.

Pardonnez-moy, Monsieur, je vous asseure que je n'aime personne plus
que l'autre; quant  de moy, je voy tout le monde esgalement.

L'AMANT.

Ah Dieu! que celuy sera heureux qui possedera une si belle dame! Que
je ferois estat de moy si j'avois ses bonnes graces.

LA MAISTRESSE.

O Monsieur, je say bien que vous savez bien vostre monde; vous
n'allez point chercher  vos talons ce que vous voulez dire.

L'AMANT.

Madame, pardonnez-moy, je n'ay point tant de discours; mais c'est que
vous estes si belle qu'on ne sauroit s'empescher de vous aymer. Mon
Dieu, que voila un bras qui est blanc et potel!

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous vous mocquez aussi bien d'assiz comme debout; il n'y a
nullement de beaut en moy.

L'AMANT.

Madame, c'est vostre humilit qui vous faict parler ainsi; il vault
mieux que ce soit vous qui le die qu'un autre.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, il faudroit avoir leu les livres de bien dire pour vous
respondre[213]. Je ne suis pas personne qui entende si bien le
discours; c'est une chose ou je ne m'estudie guieres.

          [Note 213: Il s'agit des livres dont nous avons parl plus
          haut, note 2, et notamment des ouvrages de Nervze. Une
          coquette des chansons de Gaultier-Garguille rpond aux
          galanteries de son amant:

               Je cognois  vos beaux discours
                   Que vous lisez Nervze.

          (V. notre dit., p. 98, note.)]

L'AMANT.

O Madame, vous n'estes pas en ceste resputation-l: vous avez le
bruict d'estre la mieux disante de Chartres, et d'estre bien venue
en toutes sortes d'honnestes compagnies, o on vous affectionne
grandement.

LA MAISTRESSE.

O Monsieur, ne m'attribuez point tant de louanges, car elles ne me
sont point deus pour tout.

L'AMANT.

Madame, je ne vous en saurois tant attribuer qu'il vous en est deu;
vous n'avez que toutes belles perfections dont vous charmez tout le
monde, car je croy que toutes les sept beauts sont en vous. Mon
Dieu, que voila un beau visage! Il m'est a voir que je serois assez
content si vous me vouliez favoriser seulement d'un baiser.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous m'en excuserez, s'il vous plaist: je ne suis point
fille qui baise personne.

L'AMANT.

Jesu! Madame, me refuserez-vous pour si peu de chose? Si vous ne me
le voulez donner d'amiti, je le prendrai de force, encore que ce me
seroit plus de contentement d'une faon que de l'autre.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, arrestez-vous si vous voulez, je ne prends point de plaisir
 tout cela.

L'AMANT.

Ah! Madame, voulez-vous me desobliger de la faon! Serez-vous
tousjours farouche de la sorte?

LA MAISTRESSE.

Je ne suis farouche que de bonne sorte; si on vous donne un pied
d'abandon, vous en prenez deux; on n'a que faire de se rendre
familier avec vous, vous prenez assez de libert.

L'AMANT.

Madame, je vous demande pardon, si je vous presse de me permettre un
baiser, mais c'est la grande amour que je vous porte qui m'incite 
cet effet. Madame, je vous prie de me l'accorder.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous estes grandement importun; arrestez-vous si vous
voulez, je n'aime pas le bruit si je ne le fais; on en a bien veu
d'autres que vous.

L'AMANT.

Quoy, Madame, on n'ozeroit donc vous approcher? Au moins que je
touche  ce beau sein l.

LA MAISTRESSE.

C'est un autre fait, Monsieur. Nous ne sommes pas de ces gens l, qui
se laissent ainsi manier: c'est  faire  d'autres. Je croy que ce
n'est que pour m'esprouver ce que vous en faictes; je ne croy pas que
vous ayez rien recogneu en moy qui vous porte  cela.

L'AMANT.

Madame, ce que j'en ay fait ce n'estoit pas pour vous offencer; vous
vous faschez pour un bien maigre subjet: j'ayme bien mieux m'en aller
que de vous estre davantage importun. Je voy bien que vous n'estes
pas aujourd'huy en vostre belle humeur, je m'en vais vous donner le
bon soir: peut-estre que vous ne serez pas demain si fascheuse. Tout
cela n'empeschera point que je ne demeure vostre serviteur. Mais,
Madame, je vous prie que je ne m'en aille point disgraci de vostre
personne.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, il n'y a point de disgrace  tout cela; mais c'est que vous
estes si pressant, et si mouveux[214], qu'on ne sauroit estre un
quart d'heure en repos avec vous.

          [Note 214: C'est un mot encore employ dans l'Orlanais,
          avec le sens de _remuant_, _affair_.]

L'AMANT.

Madame, si je savois vous avoir est importun, je m'estimerois le
plus malheureux du monde.

LA MAISTRESSE.

Et la, la, mon Dieu, vous n'estes pas si fasch que vous en faites le
semblant; on vous cognoist bien; vous en yrez dire tantost autant 
une autre: c'est pour donner carrire  vostre esprit.

L'AMANT.

Madame, croyriez-vous que je feusse de ces gens l qui sont si
changeants? Je vous asseure que vous estes le seul subjet pour qui
j'aye de l'affection, et vous jure que si vous avez mon service pour
agreable, je n'en auray jamais d'autres que vous.

LA MAISTRESSE.

O Monsieur, tous les jeunes hommes disent ainsi. Si je n'avois oy
dire beaucoup de tels diseurs et autres, vous pourriez m'en faire
accroire; mais je ne suis pas de si legre creance.

L'AMANT.

Madame, en quoy desirez-vous que je vous tesmoigne l'amour que je
vous porte? Vous n'avez qu' me commander, je vous oberai en tout.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, je ne voudrois pas faire de mon maistre mon serviteur; je
voy bien que vous estes grandement obligeant.

L'AMANT.

Hlas! Madame, je ne me mets qu'en mon devoir.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vostre devoir ne vous y oblige point, c'est que vous estes
ainsi bien appris.

L'AMANT.

Madame, ce n'est point civilit, mais affection: je m'asseure que
maisque[215] vous l'ayez recongneu, vous l'aurez agreable; vous ne
trouverrez jamais personne qui vous serve avec plus de bonne volont
et de discretion.

          [Note 215: Dans le sens de: quoique. Cette expression,
          fort employe au 16e sicle et au commencement du 17e (V.
          Des Priers, 1735, in-12, t. I, p. 18), fut proscrite par
          l'Acadmie dans ses _Observations_ sur Vaugelas.]

LA MAISTRESSE.

Ouy vramment, Monsieur, discretion, je le penserois bien. Cela
est bon pour un temps; mais quand on a eu d'une fille ce qu'on en
desiroit, on ne s'en soucie plus: quand vous serez hors d'ici, vous
en rirez.

L'AMANT.

Madame, je vous prie de n'avoir point cette pense-l de moy;
j'aimerois mieux estre mort mille fois, que d'avoir song  parler de
la moindre faveur que j'aurois receu de vous.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous me faites maintenant de belles promesses, mais j'ay
grand peur qu'elles ne tiennent pas; si vous me trompez en la moindre
chose, jamais je ne me fieray en vous.

L'AMANT.

Madame, je ne vous puis dire autre chose, sinon que vous me
cognoistrez fidelle en tout et par tout.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, je le verray bien. Mais, mon Dieu, je croy que voila dix
heures qui viennent de sonner; il est temps de se retirer, il ne faut
pas que ma mre vous trouve icy.

L'AMANT.

Pardonnez-moy, Madame, il n'est pas si tard. Quoy! faut-il que je me
separe si tost d'avec vous? Je vous conjure de me tenir tousjours
pour trs affectionn serviteur, et que je tiendray tousjours trs
secret notre amour. Pour le confirmer, Madame, permettez-moy un
baiser sur cette belle bouche.

LA MAISTRESSE.

H! mon Dieu, vous me gastez tout mon colet.

L'AMANT.

Quoy, m'en irois-je sans toucher ce beau sein? Il n'y a pas moen, il
faut que je le baise.

LA MAISTRESSE.

H! Jesu! vous me foupissez toute[216]! Que dira-t'on de me voir
ainsi?

          [Note 216: Ce mot toit un provincialisme que Furetire ne
          ddaigna pas de ramasser. Les lexicographes de Trvoux le
          lui prirent, en demandant o il l'avoit trouv. C'toit
          peut-tre dans cette pice. Voici l'exemple qu'il cite:
          Cette femme est alle  la presse: ses habits, son linge,
          ont t _foupis_.]

L'AMANT.

A Dieu, mon coeur. Faut-il que je me spare si tost! Je ne saurois
vivre absent de toy.

LA MAISTRESSE.

Bon soir, Monsieur; vous pourrez venir tous les soirs icy; nous
pourrons y estre librement une heure ou deux sans que personne nous
puisse voir; mais sur tout je vous recommande d'estre secret.

L'AMANT.

Mon coeur, tu n'auras jamais sujet de te plaindre de moi. A Dieu
jusqu' demain.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE IX.

  Le Bourgeois qui traite ses amis.
  Les deux Convis.

       *       *       *       *       *

LE BOURGEOIS.

Messieurs, je vous donne le bon jour; vous soyez les trs-bien venus
en nostre logis, vous me faites beaucoup d'honneur.

LE PREMIER CONVI.

Monsieur, c'est moi qui le reois.

LE BOURGEOIS.

Messieurs, vous plaist-il pas passer?

LE SECOND CONVI.

O Monsieur, je n'ay garde de faire cette faute-l.

LE BOURGEOIS.

Messieurs, je vous en prie, sans ceremonie.

LE PREMIER CONVI.

Monsieur, je ne le feray pas, je ne passeray jamais devant vous.

LE BOURGEOIS.

Messieurs,  quoy est bon cela? Nous fussions desj  la table.
Entrez, je vous prie.

LE SECOND CONVI.

Monsieur, nous ne le ferons pas: nous serions plustost l tout
aujourd'huy[217].

          [Note 217: Ces interminables _faons_ toient de
          l'tiquette du temps. Je trouve dans un des petits
          livres de _Rponses et rparties_, qui toient alors le
          _vade-mecum_ de la politesse, un exemple en action de ces
          sortes de scnes de rception. On vous prie de passer le
          premier: Ne m'empchez pas, je vous prie, dites-vous, de
          vous rendre les devoirs que je vous dois. A nouvelles
          instances, rsistance nouvelle, et vous dites: N'insistez
          pas, Monsieur, et gardez le pouvoir que vous avez sur moi
          pour une autre occasion. Il faut pourtant cder; vous ne
          le faites qu'en courbant la tte: Eh bien! soit, Monsieur,
          dites-vous, car je vous honore trop pour en appeler de
          vos ordonnances. S'il vous plat d'employer une variante
          pour ce compliment, vous dites: Que cela soit ainsi, car
          si je ne savois pas vous obir, je ne serois pas votre
          serviteur.]

LE BOURGEOIS.

Messieurs, ce sera donc pour vous obr: j'aime mieux faire l'incivil
que l'importun[218]. L, Messieurs, ne laissons point froidir les
viandes, elles n'en seroient pas meilleures. Messieurs, lavons, s'il
vous plaist. L, Monsieur, mestez-vous l.

          [Note 218: C'toit un compliment bourgeois, dont Caillires
          conseille  la bonne compagnie de se garder: Il est
          vray, fait-il dire au commandeur, qu'il ne suffit pas de
          savoir les bonnes faons de parler pour s'en servir: il
          faut connotre les mauvaises pour les viter, surtout
          certains dictons, qui font l'ornement des discours de la
          bourgeoisie, et dont M. Thibault nous a donn un exemple
          lorsqu'il a dit  madame _qu'il vaut mieux tre incivil
          qu'importun_. (_Du bon et du mauvais usage dans les
          manires de s'exprimer._ Paris, 1693, in-8, p. 114.)
          Molire,  qui rien n'chappoit, n'a pas manqu de mettre
          cette banalit bourgeoise dans la bouche de M. Jourdain
          (_Bourgeois gentilhomme_, acte III, sc. 4). C'est un trait
          de caractre que les commentateurs auroient bien fait de
          remarquer au passage. Il y avoit, du reste, longtemps que
          ce lieu commun poli circuloit dans la bourgeoisie franaise
          et anglaise. Ecoutez Stander dans les _Joyeuses commres de
          Windsor_; aprs un assaut de politesse, il dit  mistress
          Page la mme chose: _I'll rather be unmannnerly than
          troublesome._]

LE PREMIER CONVI.

Monsieur, quand vous aurez pris vostre place.

LE BOURGEOIS.

Non, Messieurs, je n'ay garde. Je vous supplie, ne perdons point de
temps. Messieurs, vous estes venus pour faire penitence.

LE SECOND CONVI.

La penitence est bien douce  faire, Monsieur.

LE BOURGEOIS.

Messieurs, excusez si je vous traite si mal; je ne say en quelle
ville nous sommes, je n'y ay jamais seu rien faire trouver.

LE PREMIER CONVI.

Jesu! Monsieur, h! que pourriez-vous desirer davantage? voil trop
de viande de moicti.

LE SECOND CONVI.

Vous nous voulez rassasier tout d'un coup: quand je voy tant de
viande, je ne saurois manger. Sans mentir, Monsieur, voil trop de
mets. O maisque vous veniez chez nous, vous ne serez pas si bien
trait; pourveu qu'il y ait une pice ou deux plus que l'ordinaire,
c'est assez: on mange jusques aux os avec appetit.

LE BOURGEOIS.

Pardonnez-moy, il n'y a rien de superflu; mais c'est qu'on est bien
aise qu'une table soit couverte. Messieurs, vous ne mangez point.

LE PREMIER CONVI.

Hlas! Monsieur, il n'y a que moy.

LE BOURGEOIS.

Messieurs, je m'en vais boire  vostre sant; vous soyez les trs
bien venus.

LE SECOND CONVI.

Mon fils, donne-moy du vin. Monsieur, je m'en vais vous faire raison.

LE BOURGEOIS.

Ah! Monsieur, n'y mettez point d'eau, le vin est petit.

LE SECOND CONVI.

Monsieur, voil de fort bon vin.

LE BOURGEOIS.

C'est du vin de ma cueillette,  votre service. Messieurs, si vous le
trouvez bon, ne l'espargnez pas.

LE PREMIER CONVI.

Il n'y a point de plaisir d'avoir des vignes, c'est un pauvre
heritage, elles ne payent pas leurs faons. Je trouve que c'est un
plus grand mesnage d'achepter le vin: il n'apartient qu'aux vignerons
d'avoir des vignes.

LE BOURGEOIS.

Pour moy, j'ayme mieux avoir des vignes: on a le plaisir de voir
faire son vin, on est asseur qu'il est pur et net, on sait ce qu'on
boit; ou ces vignerons font mille meschancetez  leur vin quand on
l'achette.

LE SECOND CONVI.

J'en achetay l'autre jour qui estoit le plus pauvre vin du monde; je
croy qu'il y avoit plus de moicti d'eau, et cependant il ne laissoit
pas de me couster bien cher.

LE BOURGEOIS.

O! il n'y a rien tel que de voir faire son vin; le mien n'est pas
des plus excellents, mais il est bon pour un ordinaire.

LE PREMIER CONVI.

Comment, il n'est pas des plus excellents! H Dieu, je le trouve fort
bon.

LE BOURGEOIS.

O! beuvons-en donc, puisque vous le trouvs bon, et ne le faictes
point pour l'espargner.

LE PREMIER CONVI.

Comment, Monsieur, encore un service? H, que pensez-vous faire? Je
pense que vous vous mocquez. Vous ne nous traitez pas en amis, vous
n'avez pas envie que nous y revenions.

LE BOURGEOIS.

Monsieur, ce ne sont que deux ou trois pices que l'on m'a donnes;
ce lapin et ce levrault sont pris au ah ah, ils ne nous coustent rien.

LE SECOND CONVI.

Voil un lapin qui est de bonne garanne, je ne mangeay de ma vie d'un
meilleur morceau.

LE BOURGEOIS.

Courage, mangeons-en donc, resjoissons-nous; qui chapon mange,
chapon luy vient: quand nous aurons dpesch ce lapin, nous en aurons
d'autres. Allons, je m'en vais boire  vostre sant, faites comme moy.

LE PREMIER CONVI.

Je m'en vais vous faire raison, et le porte  Monsieur; il est trop
brave homme pour manquer de repartie.

LE SECOND CONVI.

Pour faire raison  Monsieur,  la sant de Monsieur nostre hoste, je
le porte aux Anges.

LE BOURGEOIS.

Garon, oste-nous tout: il m'est advis que Messieurs ne mangent plus.

LE PREMIER CONVI.

Ma foy, c'est trop mang; je n'en suis pas mieux quand j'ay fait de
telles desbauches.

LE SECOND CONVI.

Pour moy, je n'en puis plus, tant j'ay donn furieusement sur ce
levrault.

LE BOURGEOIS.

Messieurs, priez Dieu pour les mal traitez. Ce ne sont pas les grands
banquets qui font les grands amis; ce peu que je vous ay donn, a
est de bon coeur; le bon visage vaut mieux que tous les festins du
monde.




_Mmoire pour les Coffeuses, Bonnetires et Enjoliveuses de la ville
de Rouen_[219].

          [Note 219: L'auteur de l'excellente _Histoire des anciennes
          corporations d'arts et mtiers de la ville de Rouen_,
          etc., Rouen, 1850, in-8, M. l'abb Ouin-Lacroix, n'a eu
          connaissance ni de cette pice fort intressante, ni mme
          de la curieuse affaire dans le dossier de laquelle il
          faut la placer.--Le dbat eut lieu, comme on le verra,
          en 1773. Quelques annes auparavant, il s'en toit lev
          un tout semblable  Paris: les perruquiers-barbiers d'un
          ct, et, de l'autre, les coiffeurs des dames toient
          aussi en prsence. La cause, porte  la grand'chambre
          dans les premiers jours de janvier 1769, fut gagne par
          les coiffeurs des dames. Les grces, dirent alors les
          _Mmoires secrets_ (t. IV, p. 216), ont triomph du monstre
          de la chicane. Le procureur Bigot de la Boissire avoit
          fait en faveur du parti qui eut gain de cause un mmoire
          fort plaisant, qui, rpandu  profusion, fit l'entretien
          du jour. Le tribunal, qui tenoit  ne pas rire, fit
          supprimer le mmoire. Malgr cette suppression, il est
          bien moins rare que celui que nous publions ici. Il a
          t rimprim dans un charmant recueil du temps (_Causes
          amusantes et connues_, 1769, in-12, t. I, p. 367-390.)--Il
          existe sur cette mme affaire une pice anonyme en assez
          jolis vers sous ce titre: _Les coeffeurs des dames contre
          ceux des messieurs_, 1769, in-8.]


La communaut des coffeuses de la ville de Rouen, erige depuis un
tems immemorial, et gouverne par des statuts particuliers, dont la
redaction date de l'anne 1478, a toujours oppos, avec succs,
l'antiquit de son origine, et la certitude de ses prerogatives
aux pretentions des perruquiers de la mme ville. Ces derniers ont
essay plusieurs fois de porter un coup mortel  l'existence de cette
communaut florissante. Des decisions solennelles et successives
sembloient avoir impos silence  leurs jalouses reclamations.
L'autorit, d'accord avec la justice, avoit fix d'une manire
irrevocable les bornes o devoient se circonscrire les pretentions
respectives de ces deux communauts, et le partage naturel de leurs
occupations entre les deux sexes qui en sont l'objet[220]. Les
perruquiers n'ont pas t contens de ce partage, dont l'egalit
ne pouvait pourtant donner lieu au moindre murmure de leur part.
Une loi nouvelle, interprete  leur manire, leur a paru une
occasion favorable de renouveller avec succs des pretentions si
authentiquement proscrites; leur rivalit s'appuye sur les lettres
patentes donnes  Versailles, le 12 septembre 1772, en faveur des
perruquiers des provinces du royaume, et contre l'esprit de ces
lettres, contre la disposition precise de leur enregistrement,
contre les loix et les arrts qui assurent l'etat et le commerce
des coffeuses, ils veulent depouiller ces dernires de tous leurs
privilges[221].

          [Note 220: En 1686, la corporation des _enjoliveuses_ ou
          _modistes_, comme nous dirions aujourd'hui, avoit obtenu du
          parlement de Normandie le privilge exclusif des ouvrages
          de cheveux.]

          [Note 221: A Paris, les prtentions avoient t les
          mmes: Les matres barbiers-perruquiers, dit Bigot de la
          Boissire, sont accourus avec des ttes de bois  la main;
          ils ont eu l'indiscrtion de prtendre que c'toit  eux de
          coiffer celles des dames. Ils ont abus d'arrts qui nous
          sont trangers, pour faire emprisonner plusieurs d'entre
          nous; ils nous tiennent, en quelque sorte, le rasoir sous
          la gorge. (_Causes amusantes_, t. I, p. 367.)]

Celles-ci viennent avec confiance reclamer aux pieds du trne des
droits dont la confirmation a et l'ouvrage du trne mme. La
discussion la plus rapide suffira pour devoiler toute l'injustice des
pretentions qu'elvent contre ces droits les perruquiers de la ville
de Rouen.

Cette ville est peut-tre la seule dans le royaume, o la coffure
des hommes et celle des femmes aient et confies, dans l'origine,
 des mains differentes. Cette division utile a son principe dans
la raison et la nature; il est plus simple en effet de laisser
aux femmes le soin de parer et d'embellir les personnes de leur
sexe[222]; un tact plus sur sur tous les details de l'ajustement,
une intelligence plus fine pour l'invention et l'arrangement
des accessoires qui le composent, un got plus recherch pour
les ornemens qui font ressortir la beaut, sans donner dans
l'affectation; un instinct, en quelque sorte, inn pour tout ce qui
tient  l'elegance de la chevelure; enfin une connoissance plus
particulire des moyens que l'art peut ajouter aux grces naturelles:
voil ce qu'on ne sauroit disputer aux femmes[223].

          [Note 222: C'est ce que dit aussi M{e} Bigot de la
          Boissire en faveur de ses clients; mais s'il parloit pour
          nos clientes, il auroit bien mieux raison: Le coiffeur
          d'une dame est, dit-il, en quelque sorte le premier
          officier de sa toilette; il la trouve sortant des bras du
          repos, les yeux encore  demi ferms, et leur vivacit
          comme enchane par les impressions d'un sommeil qui est
           peine vanoui. C'est dans les mains de cet artiste,
          c'est au milieu des influences de son art, que la rose
          s'panouit en quelque sorte, et se revt de son clat le
          plus beau. Mais il faut que l'artiste respecte son ouvrage;
          que, plac si prs, par son service, il ne perde pas de
          vue l'intervalle quelquefois immense que la diffrence des
          tats tablit; qu'il ait assez de got pour sentir les
          impressions que son art doit faire, et assez de prudence
          pour les regarder comme trangres  lui.]

          [Note 223: M{e} Bigot ne plaidoit pas pour des artistes
          femmes, mais il ne mit pas moins de grce  dcrire la
          dlicatesse de leurs travaux capillaires, et  ravaler
          ceux de leurs antagonistes: La profession de perruquier,
          s'crie-t-il, appartient aux arts mchaniques; la
          profession de coiffeur des dames appartient aux arts
          libraux... L'art des coeffeurs des dames, dit-il encore,
          est un art qui tient au gnie. Puis il se plat 
          dcrire les nuances de talent qui y sont ncessaires:
          L'_accommodage_ se varie suivant les situations
          diffrentes. La coiffure de l'entrevue n'est pas celle
          du mariage, et celle du mariage n'est pas celle du
          lendemain. L'art de coiffer la prude et de laisser percer
          les prtentions sans les annoncer, celui d'afficher la
          coquette et de faire de la mre la soeur ane de la fille;
          d'assortir le genre aux affections de l'me, qu'il faut
          quelquefois deviner; au dsir de plaire, qui se manifeste;
           la langueur du maintien, qui ne veut qu'intresser; 
          la vivacit, qui ne veut pas qu'on lui rsiste; d'tablir
          des nouveauts, de seconder le caprice, et de le matriser
          quelquefois: tout cela demande une intelligence qui n'est
          pas commune et un tact pour lequel il faut en quelque sorte
          tre n.]

Il n'est pas d'ailleurs indifferent, aux yeux de la decence, que
l'ornement des femmes ait fait l'objet d'un departement exclusif en
faveur d'une communaut d'ouvrires. Nos pres auroient cru, sans
doute, blesser cette decence si delicate et si sevre, s'ils avoient
permis aux mains profanes d'un perruquier de decorer ces ttes
charmantes, dont la modestie et la pudeur sont les premiers ornemens.

Quoi qu'il en soit, la communaut des coffeuses, bonnetires et
enjoliveuses de la ville de Rouen etoit regie, il y a plusieurs
sicles, par des statuts dresss le 15 juin 1478, et confirms par
lettres-patentes du roi Henri III, du mois de juillet 1588[224].

          [Note 224: M. Ouin-Lacroix mentionne les lettres-patentes
          de Henri III, mais sans en dire la date. Il ne parle pas
          des statuts de 1478.]

La succession des tems amne celle des modes, et la variet des
circonstances occasionne des abus, ou necessite des reformes dans
les meilleures disciplines. En 1709, les coffeuses de Rouen
perfectionnrent celle de leur communaut; leurs statuts et reglemens
furent dresss alors au nombre de trente articles, le suffrage
des magistrats intervint  cette nouvelle redaction. Louis XIV la
confirma par ses lettres patentes enregistres au parlement de Rouen
le premier juillet de la mme anne[225].

          [Note 225: Suivant M. Ouin-Lacroix, il y auroit eu encore
          un autre rglement en 1711.]

Les premier et second articles de ces derniers statuts s'expliquent
avec la plus rigoureuse precision sur les objets qui n'ont cess
d'exciter parmi les perruquiers une emulation inquite et jalouse.
Suivant ces articles, les coffeuses ont le droit exclusif de coffer
les filles et femmes[226], et celui de faire, concurremment avec
les perruquiers, tous les ouvrages de cheveux pour la coffure et
ornement de ttes de femmes; et pour cet effet, d'acheter de toutes
sortes de personnages, tant de la ville de Rouen qu'etrangres, des
cheveux de toute espce[227].

          [Note 226: Elles avoient mme le privilge de fabriquer
          les liens de chapeaux et de garnir les bonnets avec de
          la fourrure. Les chapeliers rclamrent inutilement en
          1669, et les fourreurs en pure perte aussi sept ans aprs.
          (Ouin-Lacroix, p. 124.)]

          [Note 227: A Paris, les perruquiers avoient seuls ce
          dernier privilge, et M{e} Bigot en prend occasion pour les
          railler encore: Tondre une tte, acheter sa dpouille,
          donner  des cheveux qui n'ont plus de vie la courbe
          ncessaire avec le fer et le feu; les tresser, les disposer
          sur un simulacre de bois, employer le secours du marteau,
          comme celui du peigne, mettre sur la tte d'un marquis la
          chevelure d'un savoyard, et quelquefois pis encore; se
          faire payer bien cher la mtamorphose... ce ne sont l que
          des fonctions purement mchaniques, et qui n'ont aucun
          rapport ncessaire avec l'art...]

Le titre des coffeuses,  cet egard, est donc clair autant que
solennel; telle est l'extension que l'autorit souveraine leur a
permis de donner  leur industrie et  leur commerce. Mais c'est peu
que les termes mmes des statuts leur assurent ce droit d'ailleurs
ancien et incontestable, elles en ont encore joui sans trouble, et
toutes les difficults qu'on a voulu faire  ce sujet ont toujours
et termines en leur faveur; en effet, un arrt contradictoire du
parlement de Rouen, du 12 mai 1687, a maintenu les coffeuses dans
le droit de faire, concurremment avec les perruquiers, tous les
ouvrages de cheveux pour les coffures des filles et des femmes, et
dans la libert du commerce des cheveux. Cet arrt dfend encore
aux perruquiers et  tous autres de leur contester l'exercice de ce
droit; un autre arrt du mme tribunal, du 14 aot 1752, egalement
contradictoire entre les mmes parties, consacre celui qu'on vient de
rappeler[228].

          [Note 228: Entre cet arrt de 1752 et les lettres-patentes
          de 1772, il avoit t rendu un jugement que l'avocat
          des coiffeuses de Rouen auroit pu invoquer, s'il l'et
          connu. C'toit une sentence du parlement d'Aix, du 20
          juin 1761, dans un procs semblable intent par les
          perruquiers-barbiers de Marseille aux coiffeurs des dames
          de la mme ville. Ceux-ci avoient eu gain de cause.]

Ce dernier arrt paroissoit opposer aux vexations des matres
perruquiers de Rouen contre la libert du commerce des coffeuses,
une barrire insurmontable; les tentatives des premiers pour la
renverser avoient toutes chou; mais, toujours aveugls par le
mme esprit de rivalit et d'intrt personnel, ils ont saisi
avec empressement l'apparence de raison que leur donnent les
lettres-patentes du douze decembre 1772, pour apporter un nouveau
trouble dans l'exercice paisible du metier des coffeuses.

Ces lettres patentes ont pour objet d'etendre aux perruquiers
de province la jouissance de differens avantages que les loix
precedentes ont assurs  ceux de Paris, et de leur attribuer en
consequence, sans exception ni restriction,  titre exclusif,
et privativement  toutes personnes quelconques, la frisure et
l'accommodage des cheveux naturels et artificiels des hommes et des
femmes.

Il s'agit de savoir si l'attribution generale, porte par ces lettres
patentes en faveur des matres perruquiers de province, peut deroger
au droit particulier des coffeuses de Rouen. Cette question est
aise  resoudre.

A n'examiner les choses que superficiellement, la teneur de ces
lettres patentes sembleroit peut-tre envelopper les coffeuses de
Rouen dans la proscription universelle qu'elles prononcent contre
toutes les femmes et filles occupes de la frisure ou de la coffure
des femmes. S. M. permet,  la verit,  ces filles et femmes de
continuer ledit exercice, mais  charge par elles, et sous peine
de punition, de ne pouvoir faire ni composer des boucles, tours de
cheveux ou chignons artificiels, etc.

D'aprs ce dernier texte et l'exclusion porte plus haut en faveur
des matres perruquiers des provinces, voici comme raisonnent
ceux de Rouen dans la circonstance presente: La prohibition est
indefinie, l'exercice de notre metier est interdit  toutes personnes
quelconques; si le legislateur permet, par grce, aux filles et
femmes de l'exercer, il leur defend le commerce des cheveux, la
composition des boucles, etc. Cette denomination generale de filles
et femmes occupes de la frisure et coffure, comprend necessairement
les coffeuses de Rouen; donc le privilge reclam par elles est
aneanti par ces lettres-patentes; donc elles ne peuvent plus ni
travailler les cheveux, ni vendre les chignons, ni, enfin, jouir de
toutes les autres liberts que leurs statuts leur avoient donnes.

On ne nous reprochera pas, sans doute, d'affecter de prendre par
son ct foible l'argument de nos adversaires. Nous rapportons leur
objection dans toute sa force: deux considrations vont la dtruire.

La premire est tire des termes mmes des lettres-patentes, la
seconde est emprunte de leur esprit.

Nous disons d'abord que les termes mmes des lettres-patentes
prouvent evidemment que S. M. n'a pas eu intention de nuire aux
droits dont les coffeuses etoient en possession,  l'epoque de
ces lettres, de faire et composer des boucles, tours de cheveux
ou chignons artificiels pour les femmes, etc.; en effet, S. M.
n'interdit pas ce travail  celles qui en ont le droit, mais
seulement aux filles et femmes qui s'occupent actuellement, ou qui
s'occuperont par la suite, de la frisure et de la coffure des
femmes. Or, il serait bien singulier de pretendre que ces expressions
pussent caracteriser les matresses coffeuses de Rouen; ce ne sont
pas des filles et femmes qui se livrent  une occupation vague ou 
un commerce arbitraire: c'est une communaut entire, devoue, par
etat et par les lois qui la gouvernent,  des occupations fixes, 
un commerce determin. On ne peut pas, comme S. M. le prescrit 
l'egard de ces filles et femmes, les faire inscrire sur le registre
du bureau de la communaut des perruquiers, puisqu'elles forment
une communaut ancienne, reconnue, avoue, protege; puisqu'elles
ont elles mmes un bureau[229], puisqu'enfin leurs noms, surnoms
et demeures sont inscrits sur leurs propres registres. Il est donc
certain qu'aux termes de la loi, les coffeuses de Rouen ne sont pas
comprises dans la prohibition de ces lettres-patentes.

          [Note 229: Ce bureau toit au couvent des Carmes, o la
          corporation des coiffeurs toit place sous l'invocation de
          Notre-Dame-de-Recouvrance.]

Elles ne sauroient y tre comprises: l'esprit de la loi y repugne.
Le moyen de l'interpreter avec elle mme, c'est d'en etudier les
differentes dispositions. Or, on y en lit une dont l'application
doit se faire  l'espce presente. Les chirurgiens des Provinces
qui etoient en droit et possession d'exercer la _barberie_ et qui
n'y ont pas renonc, y sont maintenus[230]; Sa Majest attribue
aux perruquiers la frisure et l'accommodage, sans exception ni
restriction, mais aussi sans prejudice du droit dont sont en
possession les chirurgiens qui n'ont pas renonc  la barbarie, d'en
continuer l'exercice comme par le pass.

          [Note 230: Les barbiers, comme on sait, toient aussi
          chirurgiens, et les chirurgiens barbiers, par la raison,
          dit M. de Paulmy, qu'il falloit que celui qui se trouvoit
          continuellement dans le cas de faire quelque blessure
          st au moins les gurir. Quand l'art de la chirurgie
          eut t honor, au 17e et au 18e sicle, de nombreuses
          distinctions, on ddaigna de s'y abaisser au mtier
          vulgaire de la barberie, et surtout de l'accommodage des
          cheveux. Ce fut dsormais,  Paris du moins, la profession
          spciale des barbiers. Ils n'eurent plus rien de commun
          avec les chirurgiens, sauf sur un point. Le premier
          chirurgien du roi, qui toit en mme temps son premier
          barbier, resta chef de la barberie et de la chirurgie
          runies, ce qui lui permit de ne pas renoncer  ses
          honoraires sur les deux communauts. (_Mlanges tirs d'une
          grande bibliothque_, t. XXXII, p. 270.)]

Cette attention scrupuleuse du legislateur  conserver les droits
des chirurgiens sera la sauve garde des maitresses coffeuses de
Rouen; leur droit etoit legitime, il etoit etabli et respect lors
des lettres patentes. Ce ne sauroit donc tre l'intention de Sa
Majest de prejudicier, par ce reglement general,  cette prerogative
particulire, que l'origine la plus ancienne, la possession la plus
longue et les titres les plus solennels consacrent egalement. Tout
ce qui emane de l'autorit souveraine doit porter le caractre de
l'equit suprme. Cette equit seroit blesse par la derogation
que les maitres perruquiers de Rouen voudroient trouver dans
ces lettres au droit des maitresses coffeuses, derogation qui
ne s'y trouve point et qu'on ne sauroit y supposer, puisqu'elle
seroit contradictoire avec la reserve qui y est faite du droit des
chirurgiens-barbiers.

La pretention des maitres perruquiers de Rouen est donc absolument
injuste et mal fonde; tout, malgr leurs efforts, se reunit pour
solliciter en faveur des maitresses coffeuses, des lettres patentes
de confirmation de leurs privilges, qui tablissent une exception
favorable  la disposition dont on pretend inferer l'aneantissement
de ces privileges.

Toutes les communauts sont egalement sous la protection bienfaisante
du Gouvernement; tous les citoyens sont les enfants d'un mme pre.
Il est trop bon pour enrichir les uns de la substance des autres; il
est trop juste pour satisfaire la jalousie des maitres perruquiers de
Rouen par la ruine de la communaut des coffeuses.

Tel est le resum de ce memoire. Depuis 1478, les coffeuses
jouissent du droit qu'on leur dispute, les lettres-patentes du 12
dcembre 1772 ne leur ont pas enlev ce droit immemorial. Elles ne
peuvent pas tre censes l'avoir detruit; rien ne s'oppose donc 
ce que la puissance, qui lui a donn l'tre et la forme, le munisse
encore du sceau de la confirmation la plus authentique. Il est
mme de la bont equitable de Sa Majest d'empcher que la fausse
interpretation d'un reglement dict par sa sagesse ne donne atteinte
 l'existence d'une communaut etablie sous l'autorit et l'empire de
la loi.

               CONSEIL DES DEPCHES.

               M. BERTIN, Ministre Secretaire d'ETAT.

                            M{e} DE MIREBECK, avocat[231].

       *       *       *       *       *

_De l'imprimerie de_ P. M. LE PRIEUR, _imprimeur du Roi, rue
Saint-Jacques_.

1773.

          [Note 231: Je ne sais quel fut le rsultat de ce mmoire.
          Il est probable qu'il fit accorder gain de cause aux
          coiffeurs. Ce seroit, autrement, la seule affaire de ce
          genre,  cette poque, o les perruquiers l'auroient
          emport. Il y avoit longtemps qu'ils se targuoient, mais
          sans plus de succs, de prtentions semblables. En 1724,
          les perruquiers de Rhtel avoient t jusqu' faire un
          procs au barbier du bourg de Vouzy-sur-Aisne, parce que,
          disoient-ils, l'existence de tout barbier de village toit
          une illgalit. Les habitants de la campagne, tout loigns
          qu'ils fussent des villes, n'avoient pas,  les entendre,
          le droit de se faire faire la barbe, ni les cheveux, ni
          de faire poudrer leurs perruques. Ils devoient, de par la
          loi, ne se faire accommoder qu' la ville, sous peine de
          porter une perruque hrisse, sans poudre, et une barbe de
          capucin. Par arrt du 4 septembre 1724, la Cour de Rhtel
          dbouta de leur prtention ces monopoleurs des barbes et
          des perruques villageoises. (_Causes amusantes_, t. II, p.
          257-272.)--Quant au procs intent par les perruquiers de
          Paris contre les coeffeurs des dames, ce furent encore une
          fois ceux-ci qui le gagnrent (V. p. 215, note). Le rimeur
          qui s'etoit fait le rapporteur potique de l'affaire les
          flicita de ce succs dans la pice que j'ai indique plus
          haut (p. 216, note):

               Thmis, qui n'a d'autre toilette
               Qu'un sige illustre, o ses arrts
               Des Dieux mme sont les dcrets,
               Par la vois de leur interprte
               Des mains des tyrans perruquiers
               Nous a dlivrs par huissiers,
               Et notre victoire est complte,
               Le prevost, le garde et syndic
               Barberie et perruquerie
               Le sergent de la confrairie,
               Ne se coefferont plus du tic
               D'encoffrer notre coefferie.
               Et chacun fera son trafic.

          Par cette mme pice on apprend qu'en outre des coiffeurs
          de dames il y avoit aussi  Paris, comme  Rouen, des
          coiffeuses, qui partagrent le succs de leurs confrres.
          Si ce mtier leur et fait dfaut, elles s'en fussent
          consoles vite; elles n'en manquaient pas d'autres. Voici
          ce qu'en dit le pote des coiffeuses, comme s'il toit
          coiffeur lui-mme:

               Une trangre ne fait pas
               Sur le rempart le moindre pas
               Que nos soeurs n'en soient enquesteuses.
               Un lgant peigne en leurs mains
               Se change en charmant caduce;
               Les coeurs fminins sont humains,
               Une coiffeuse est si ruse:
               --Eh bien! que pense-t-il de moi,
               Lindor, dont tu parles sans cesse?
               --Madame, sa noble tendresse
               Ne peut vous inspirer d'effroi;
               Il vous offre son pur hommage.
               --Comment me trouve-t-il?--Au mieux,
               A miracle, et, sans persifflage,
               Il proteste que vos beaux yeux...
               --Est-il riche?--Il donne quipage,
               Maison monte, et, pour raison,
               L'aimable petite maison.
               --Achve ton accommodage!
               Ainsi nos soeurs dans ce canton
               Font plus d'un galant personnage:
               Coeffant les dames du bon ton
               Et les nymphes du bel usage,
               Officieuses de Cupidon
               Et faiseuses de mariages
               Par devant le dieu du plaisir
               Et son confrre le Dsir.]

FIN.




_Nouveaux complimens de la place Maubert, des halles, cimetire
S.-Jean[232], March-Neuf, et autres places publiques._

_Ensemble la resjouissance des harangres et poissonnires faite ces
jours passs au gasteau de leurs Reines._

M.DC.XLIII[233].

In-8.

          [Note 232: Il y avoit, depuis le 14e sicle, un march au
          vieux cimetire Saint-Jean. Depuis quelques annes, la
          construction de fort beaux logis qui rendoient de grands
          revenus  la fabrique de Saint-Gervais, comme il est dit
          dans le supplment aux _Antiquits de Paris_ de Du Breuil,
          1639, in-4, p. 59, en avoit un peu diminu l'tendue, mais
          l'avoit fort embelli.]

          [Note 233: Cette pice nous a sembl bonne  reproduire,
          parce qu'elle est le vritable _Catchisme_ des poissardes,
          au commencement du rgne de Louis XIV. Elle suffiroit 
          prouver que le genre poissard n'a eu pour crateur ni
          l'auteur de _Madame Engueule, ou Les accords poissards_,
          comdie-parade, 1754, ni l'illustre Vad. Voisenon,
          d'ailleurs, avoit dj contest  celui-ci cette noble
          gloire. (V. ses _Oeuvres_, t. IV, p. 72.) Au temps des
          Valois, il toit dj de bon ton, comme au temps de Louis
          XV, de bien entendre le langage de la place Maubert.
          Catherine de Mdicis y excelloit: La royne-mre, lit-on
          dans le _Scaligerana_ (1667, in-12, p. 46), parloit
          aussi bien son _goffe_ parisien qu'une revendeuse de la
          place Maubert, et l'on n'eust point dit qu'elle estoit
          Italienne. On disoit quelquefois _goiffe_ pour gof, quand
          on parloit de ce langage populaire (V. le fragment d'une
          lettre indite de Maynard, dans le catalogue des autogr.
          de M. Ch...; janv. 1856, p. 20). J'tois port  croire
          que de _goiffe_ on avoit fait _goiffeur_, puis _goipeur_;
          mais ce dernier mot, qui dsigne, comme on sait, un viveur,
          drive plutt du mot espagnol, dont il est ainsi question
          dans les _Mlanges d'histoire et de littrature_ de
          Vigneul-Marville (1re dit., p. 325): Il y a en Espagne
          de jeunes seigneurs appels _guaps_, qui ont rapport  nos
          petits-matres. _Guap_, en espagnol, veut dire _brave_,
          _galant_, _fanfaron_.]


DES POISSONNIRES ET DES BOURGEOISES.

LA BOURGEOISE. Parlez, ma grand'amie, vostre mare est-elle frache?

LA POISSONNIRE. Et nennin, nennin, laissez cela l, ne la paten
pas tan; nos alauzes sont bonnes, mais note raye put; je panse
qu'aussi bien fait vote barbe.

LA BOURGEOISE. Je ne m'offence pas de tout ce que vous pouvez dire:
car je say que celles de vostre condition sont fournies d'assez
bonnes repliques, et que vous avez tousjours le petit mot pour rire.

LA POISSONNIRE. Ouy, Madame a raison, le guible a tort qu'il ne la
prend; il est vray que j'avon le mot pour rire et vous le mot pour
pleur.

LA BOURGEOISE. Mamie, donnons trve  ces propos insolens, qui
ne valent pas grand argent; et me dites, en un mot, combien me
cousteront ces quatre solles, ces trois vives, ces deux morceaux
d'alauzes et ces macquereaux l?

LA POISSONNIRE. Vous en poirez en un mot traize francs. Et me
regardez l'oreille de ce poisson l: il est tout sanglant et en vie.
Est-il dodu! et qui vaut bien mieux bout l son argent qu' ste
voirie de raye puante qui sant le pissat  pleine gorge.

LA BOURGEOISE. Je voy bien qu'il est trs excellent. Je vous en
donneray joyeusement six livres; je say que c'est honnestement, et
c'est ce que cela vaut.

LA POISSONNIRE. Parle, h! Parrette! N'as-tu pas veu madame Crote,
mademoiselle du Pont-Orson, la pucelle d'Orlans! Donnez-luy blancs
draps,  ste belle espouse de Massy, qui a les yeux de plastre! Ma
foy! si ton fruict desire de notre poisson, tu te peux bien frotter
au cul, car ton enfant n'en sera pas marqu!

UN POURVOYEUR, _voulant acheter du poisson, dit_: Ma bonne femme,
n'avez-vous point l de bon saumon frais?

LA POISSONNIRE. Samon framan! du saumon frais! en vous en va
cueilly, Parrette! Ste viande-l est un peu trop rare. Ce ne
sont point viande pour nos oyseux: car j'ir bout de seize 
dix-huict francs  un meschant saumon, et vous m'en offrirez des
demy-pistoles. Et nennin, je ne somme pas si babillarde; je n'avon
pas le loisi d'all pardre note argent pour donn des morciaux
friands  monsieur  nos despens[234]. Si vous voulez voir un sot
mont, allez vous en sur la butte de Montmartre, note homme dit que
c'est un sot mon[235]: car darnierement, quand il estet yvre, il se
laissit tomb du haut en bas, et si cela ne l'y coustit rien[236].

          [Note 234: C'est, on le voit, tout  fait le style
          poissard. La rime, c'est--dire l'assonnance, n'y manque
          mme pas.]

          [Note 235: Voil un calembour qui a t repris bien
          souvent. M. de Bivre fut le premier plagiaire.]

          [Note 236: Montmartre et les poissardes furent toujours de
          vieilles connaissances. Un des ouvrages classiques du genre
          poissard est dat de ce _sot mont_: ce sont les _Lettres
          crites de Montmartre_ par Jeannot Georgin (Ant.-Urbain
          Coustelier). Londres, 1750, in-12.]

LE POURVOYEUR. Vous vous raillez donc ainsi des personnes, avec vos
quivoques? Mais parlons d'autre chose. Faites-moy voir une raye, la
plus douce et la plus fraische que vous ayez.

LA POISSONNIRE. J'en ay une belle et une bonne; mais, par ma
fiyguette! je la garde pour note homme: c'est pour son petit
ordinaire; il se rirole comme t'y faut.

LE POURVOYEUR. Ce n'est pas cela que je vous dit. Montrez-moi ce que
je vous demande, autrement je m'en iray autre part. N'avez-vous pas
l une bonne raye?

LA POISSONNIRE. Un peu, si vous le trouvez bon! Je pance, marcy
de ma vie! que j'en pouvon bien avoir, y nous en couste bon et bel
argent, bien plaqu, bien escrit, marqu et compt en preuf 
deux[237]. Monsieur, vla vote peti faict, comme dit l'autre, sans
aler aux halles.

          [Note 237: Lisez _empreuf et deux_, comme nous le trouvons
          dans une pice de l'_Ancien thtre_ (t. III, p. 54), ou
          plutt encore _empreu et deux_, comme dans la _Farce de
          Pathelin_ (dit. 1662, p. 21). Cette locution, qui se
          trouve aussi dans le _Mnagier de Paris_ (t. I, p. 141),
          toit la manire de compter en usage autrefois. On l'avoit
          emprunte aux coliers. Quand ils tiroient au sort, au
          commencement d'une partie de jeu, ils disoient, pour le
          premier sorti, _empereur_. C'toit le terme classique.
          _Empreu_ est une abrviation, qui en a amen une autre,
          qu'on emploie toujours. Dans toute partie de lycens, celui
          qui joue le premier est le _preu_. Le nom de _preux_ donn
          aux meilleurs chevaliers vient peut-tre aussi de ce qu'ils
          toient les premiers, les _preux_ en courage.]

LE POURVOYEUR. Elle me semble bonne. Combien me coustera-telle?

LA POISSONNIRE. Sans vous surfaire la marchandise d'un degn, elle
vous coutra, au derni mot, trente sous,  la charge qu'elle est
frache et bonne, et me l'emports.

LE POURVOYEUR. Quelle apparence y a-til que je paye trente sous d'une
chose que j'aurois bien pay si j'en avois donn treize ou quatorze
sous tout au plus?

LA POISSONNIRE. En despit soit fait du beau marchand de marde! H!
je pense qu'ou estes enguiebl! Allez, de par tout les guibles! 
vote joly collet, port vote argent au trippes[238]! Vous ayrez
du mou pour vote chat. Pence-vous que je soyen icy pour vos biaux
rieux? Aga! ce monsieu crott, ce guible de frelempi, ce pauvre
poissart[239], ce detarmin[240]  la pierrette! Y voudret bien
porter des bottes  nos despans, ce biau monsieu de neige[241] et de
bran! Parl hau, monsieur de trique et nique, parl! Parl, parl,
monsieur de Trelique-Belique! A ga ce monsieu faict  la haste, ce
monsieu si tu l'est, ce degout, ce jentre engoust! Parl, Jean
de qui tout se mesle et rien ne vient  bout! Ce taste-poulle, le
guible scait le benais et le fret au cu! Parl, ho Dadouille! Hel!
qui la chaut! y su, ma foi! Ira-ty, le courtau? Parn-le, parn-le,
il a mang la marde! Vien, vien, voicy une raye derrire moy au
service de ton nez! All! marci, guine, va cherch une teste de
mouton corne qui pura comme vieille charongne, et des pances et des
caillettes plaine de gadou! Encore faura-ty qu'en ait la patience
qui ne scait point de jours maigres! Jesune, jesune, jusqu' la
coquefredouille, pleure-pain, et ne t'attans pas de mang de la
mare ce carresme  nos despens: car tu n'en airas pas, si je ne
m'abuse bien, ny toy ny s autres! Nostre-dince, et qui m'a baill
st'alter-l?

          [Note 238: Le vocabulaire de ces dames n'avoit pas t
          refait depuis la harangre du Petit-Pont, qui combattit le
          rgent _ belles injures_: Va, va, lui dit-elle, porte ton
          liard aux tripes. (_Oeuvres_ de Bon. Des Periers, dit L.
          Lacour, I, 224.)]

          [Note 239: Ce mot toit alors une injure, comme on voit.
          Il ne se prenoit pas encore pour marchand des halles, il
          toit synonyme de _vaurien_, _voleur_. C'est d'ailleurs le
          sens qu'il avoit dj du temps de Roger de Collerye (V. ses
          _Oeuvres_, dit. Ch. d'Hricault, p. 272), et de Jacques du
          Bois (_Jacobus Sylvius_), qui, dans son _Isagoge_ (1581,
          in-4, p. 4), dit positivement que _poissard_ se disoit pour
          voleur (_pro fure_);  cause de cela, il le fait venir de
          _picare_, mot latin, dont les drivs sont notre verbe
          _picorer_ et le _picaro_ espagnol. Les voleurs antiques se
          _poissoient_ les mains, afin de saisir les pices d'argent
          au simple toucher. (V. Martial, liv. VIII, pigr. 59.)
          C'est ce qui avait fait donner au verbe _picare_ (poisser)
          le sens que nous lui trouvons, et que le mot _poissard_
          perptua si longtemps chez nous. (V. encore notre article
          sur ce mot dans l'_Encyclopdie du XIXe sicle_, t. XIX, p.
          711.)]

          [Note 240: Cette faon de prononcer, en faisant sonner un
          _a_ au lieu d'un _e_, toit purement parisienne au 16e
          sicle: Vela pourquoy vous voulez avoir un _sarment_,
          fait dire Henri Estienne  Philosaune;  quoi Celtophile
          rpond: Pardonnez-moy, je ne pense ni  sarment, ni 
          vigne.--PHILOS.: J'ay dit sarment pour serment; c'est un
          petit parisianisme de la place Maubart. (_Deux Dialogues
          du nouveau langage franois italianis_, p. 398.)]

          [Note 241: Ces mots: _de neige_, mis  la suite d'un autre,
          toient une sorte de particule mprisante. Quand, dans
          le _Dpit amoureux_ (acte IV, sc. 5), Gros-Ren rend 
          Marinette son beau galant _de neige_, il veut faire voir
           sa matresse le peu de cas qu'il fait du cadeau, qu'il
          lui rejette au nez, et non pas, comme on le croit, lui
          rappeler la couleur de ce noeud de ruban. Cela ne veut,
          d'aucune faon, dire que ce _galant_ est de couleur de
          _neige_; aussi, tous les Gros-Ren de la Comdie-Franaise,
          qui se croient obligs de se mettre invariablement un
          pompon blanc sur l'oreille, feroient bien de ne plus s'en
          tenir  cette cocarde.]

Vla qui me porte bien la mne d'un godenos[242]. Ten, vla Pierre
Dupuis[243], vla laquet. Est-y cret! L'effront! il est encore
tout estourdy du batiau. H! qu'est-ce? Je pence, ma foy, qui nous
trouve belle? Y nous regarde tant qui peu  tou ses deux rieux.
Voyez st'ecuy de cuisaine  la douzaine, le vla aussi estonn tout
ainsi que s'il estet cheu des nus. Y! Allons! Ira-telle, la pauvre
haridelle? Fricass-luy quatre oeufs. Le vela arriv! Quand s'en
retournera-t'y? Par la mercy de ma vie! ce tu ne t'oste de devan moy,
je t'iray la devisag! Ne pense pas que je me mocque!

          [Note 242: Le _godenot_, dit Richelet, toit le petit
          marmouset de bois dont se servoient les joueurs de gobelet.
          On en avoit fait un mot satirique,  l'adresse de tous
          les faiseurs de tours de passe-passe, quel que ft leur
          mtier, qu'ils fussent procureurs ou prdicateurs: c'est
           ceux-ci surtout que le mot s'appliquoit. (V., parmi les
          mazarinades, _L'Enfer burlesque_, 1649, in-4, et _Le Rabais
          du pain_, 1649, in-4.)]

          [Note 243: V., sur ce type alors populaire, t. 3, p. 273.]

LE POURVOYEUR. En verit, je ne m'ebahis plus si le peuple commun
vous appelle muettes des halles! Je suis tout confus, et m'estonne
o il est possible de trouver le quart des injures qui m'ont est
vomies, sous ombre de n'avoir pas assez offert au gr de cette femme
sans raison.

UNE AUTRE POISSONNIRE, _reprenant la parole pour la precedente,
toute pasme de colre, luy tint ces paroles_: Samon, ma foy! vela
un homme bien vuid pour tourner quatre broche! Vo nous en vel bien
cont! Vote mre grand est en fianaille! N'a vou point veu Dadais,
vendeur de fossets? Ten, vela Guillemin croque-solle, carleux de
sabots. Donnez ste mare pour la moiti moins qu'elle nous couste!
Vrament! c'est pour vote nez! Ma foy! ce ne sert pas l le moyen
de port bague d'or aux doigs ny de donn des riche mariage  nos
filles. Aguieu, Jocrisse! Qu'on s'oste bien vite de devant note
marchandise, sur peine d'avoir du gratin!

Tellement que le pourvoyeur, tout confus, se contenta de la condition
qu'il possedoit, s'esquiva fort honnestement, apprehendant une charge
plus grande, qui eust possible est d'une gresle de coups de poings.

       *       *       *       *       *

LA RENCONTRE ET COMPLIMENTS DE DEUX FRUICTIRES.

LA PREMIRE. Bon vespre, dame Quienette! H! qu'est-ce, comme va la
sant? Comment se porte sthomme et vos enfants? Je n'ay pas velu
pass dans ce quarqu-ci sans avoir le bon-heur de vous voer!

LA DEUXIME. Je nous portons bien, guieu marci! tretou cheu nou, 
vot sarvice; mais que bien vou sait, vou voy la plus malade. Queul
bonne affaires ou queu bon van vous amne en ces quarquiez?

LA PREMIRE. C'est que je vien de la halle, faire march  note
garnetire de tras ou quatre sequiez de poas. Ce n'est pas que
n'en ayains faite notre bonne fournication dez le moas d'oux;
mais j'avons peur que je n'en ayain pas ass, et je tramblon
d'apprehendation qu'on ne nou les rancherisse. Et pis aprs ne dit en
pas _beati-geniti_ vau bien pus mieux que _beati quorum_.

LA DEUXIME. C'est pourquoy je vous say bon gr d'avoir fait le
voyage que vous ven de faire. Je pance, pour moy, que j'en auron
ass: car nous n'en vendon qu' des pauve personnes, et je les faison
cuire  la grosse mode, en pleine yau: je bouton tras sciaux d'yau
dans un grand chaudron, puis j'y metton environ demy boiciau de
poas, et quan ty sont un peu trop clairs, j'y laissons les ecales et
meslons avec cela des chapelures de pain sal, cela les fait senty
un peu de s, et pi j'y bouton un petit tantinet de faines harbes.
Mamie, y trouvon cela si bon qui en lichon leur doigts, encore trop
heureux  qui en aira.

LA PREMIRE. Je n'oseriain faire cela  note quarqu, y sont trop
friandes, et si faineman madres, seulement quan li trouvon queuque
gra voas croquez sous lieus dans, y nous faison de grosses repluches
dans note bouticle, soit qu'en lieu donne des colles; y s'en von tou
grondans en nou donnan des fivre quartaine. Mais pour les espinars,
j'y on faict un peu note petit comte, et si j'y hachiain des fueilles
de poire, m'amie, je n'en on pas  demy.

LA DEUXIME. A guieu! C'est trop babill. En vous remarciant.

LA PREMIRE. Et attendez, en ira au vin.

LA DEUXIME. Nennin, je ne boiray pas davantage. C'est la mode de
Paris: quand on est  la porte on prie de boire. Et aguieu; je me
recommande.

  Vostre trs-humble et affectionn serviteur.

                            LE BOITEUX,

                                         _Dit le Beau Chanteur_.

FIN.




_Discours veritable de la vie, mort, et des os du Geant Theutobocus,
roy des Theutons, Cimbres et Ambrosins, lequel fut deffaict 105 ans
avant la venue de nostre Seigneur Jesus-Christ._

_Avec son arme, qui estoit en nombre de quatre cents mille
combatans, deffaicte par Marius, consul romain, et fust enterr prs
un chasteau nomm Chaumon, et  present Langon, proche la ville de
Romans, en Daulphin._

_L o on a trouv sa tumbe, de la longueur de trente pieds, sur
laquelle son nom estoit escrit en lettre romaine, et les os tirez
excdent 25 pieds, y ayant une des dents d'yceluy pesant 11 livres,
comme au vray on vous les fera voir en ceste ville, qui est du tout
monstrueux tant en hauteur qu'en grosseur._

_A Lyon, par Jean Poyet, 1613._

_Avec Permission_[244].

          [Note 244: Cette pice se rapporte  un vnement singulier
          qui intresse, comme on le verra, plutt la palontologie
          que l'histoire: trange problme, dont la solution s'est
          fait attendre plus de deux sicles, de 1613  1835, et
          qui aboutit, en fin de compte,  faire restituer  un
          mastodonte des ossements que pendant deux cents ans on
          avoit prts  un gant imaginaire!--La dcouverte eut
          lieu le 11 janvier 1613, dans le Bas-Dauphin,  quatre
          lieues de Romans. Des ouvriers qui travailloient dans une
          sablonnire voisine du chteau de Chaumont, proprit
          du marquis de Langon, y trouvrent,  17 ou 18 pieds
          de profondeur, un certain nombre d'ossements de grande
          dimension: le col de l'omoplate, deux vertbres, la
          tte de l'humrus, un fragment de cte, le gros tibia,
          l'astragale, le calcanum, et enfin deux mandibules, l'une
          avec une seule dent, l'autre avec une dent entire, les
          racines de deux autres de devant, et les fragments de deux
          dents rompues. La dcouverte, dj importante, l'et t
          davantage si quelques ossements n'eussent t briss par
          les ouvriers ou ne fussent tombs en poussire sitt qu'ils
          avoient t exposs  l'air. Aujourd'hui la science ne
          tarderoit pas  s'emparer de pareilles dpouilles; alors ce
          fut l'ignorance et le charlatanisme qui firent main-basse
          dessus. Les fables commencrent  circuler; on parla d'un
          tombeau o les ossements auroient t dcouverts, mais dont
          on ne retrouva jamais la moindre trace; de mdailles de
          Marius mles aux dbris, et enfin d'une inscription sur
          pierre dure portant ces mots: _Theutobochus rex_. Qui donc
          aidoit surtout  propager ces contes? Deux individus qui
          s'toient tout d'abord donn un intrt dans l'affaire:
          Mazuyer, chirurgien  Beaurepaire, ville des environs, et
          David Bertrand ou Chenevier, qui y exeroit les fonctions
          de notaire. Le chirurgien se croyoit avoir autorit pour
          attribuer les ossements  qui il lui conviendrait le mieux,
          et le notaire pour lgaliser le certificat de cette belle
          attribution. Mazuyer eut part au procs-verbal qui fut
          dress de la dcouverte, et qui, selon M. de Blainville
          (_Echo du monde savant_, 1835, p. 234), porte lui-mme des
          marques videntes de supercherie. Cet acte est sign de
          Mazuyer et d'un Guillaume Asselin, sieur de la Gardette,
          capitaine chtelain, ainsi que de Juvenet, son greffier.
          Comme il falloit des _rclames_ pour faire connotre au
          monde l'importante trouvaille o le chirurgien et le
          notaire avoient plac un si bel espoir de fortune, ils y
          avisrent. M. de Blainville, (_id._, _ibid._) est d'avis
          que ce sont eux qui firent forger les dtails contenus dans
          la brochure ici reproduite, et la premire qui ait t
          publie sur ce sujet. Elle fit son effet: ordre vint de la
          part du roi de faire transporter  Paris les ossements du
          roi Theutobocus, et on les expdia en toute hte, sauf une
          partie de cuisse et deux dents, qui restrent entre les
          mains du marquis de Langon. Ce dtail, que nous trouvons
          dans la _Vie de Peiresc_, par Requier (1770, in-8, p. 144),
          n'a pas t connu de M. de Blainville. Le 20 juillet, le
          mystrieux ossuaire arrivoit  Paris, et l'intendant des
          mdailles et antiques du roi s'empressoit d'en donner un
          rcpiss  Mazuyer et  Bertrand, dit Chenevier, qui
          s'toient engags  restituer le dpt  M. de Langon dans
          les dix-huit mois,  moins, toutefois, que Sa Majest n'en
          dcidt autrement. La Cour toit alors  Fontainebleau;
          on y porta les ossements, qui toient la grande curiosit
          du jour: Il y a quelques mois, lisons-nous dans une
          lettre du P. Millepied au P. Louis Richeome, date du 8
          octobre 1613, qu'on porta de Paris ici, dans la chambre
          de la reyne, les ossements d'un gant, qu'on disoit tre
          ceux de _Teutobotus_ (_sic_), roi des Cimbres, dcrit
          par Florus. L'os de la jambe ou de la cuisse toit de
          plus de cinq ou six pieds de hauteur, ou d'environ, et de
          grosseur  proportion. Le roi, les voyant, demanda s'il y
          avoit eu de si grands hommes. Ayant t rpondu que oui:
          --Beaucoup de tels sujets feroient une belle arme, dit
          quelqu'un.--Oui, dit le roi, mais ils auroient bientt
          ruin un pays. Un fragment de cette lettre, dont le
          curieux tmoignage n'avoit pas encore t, que je sache,
          invoqu comme preuve de cette histoire, se trouve dans le
          _Dictionnaire historique_ de M. de Bonnegarde,  l'article
          Louis XIII (t. III, p. 227-228). Ceux qui avoient rpondu
          oui,  propos de l'existence possible du gant, ne furent
          pas crus sur parole par tout le monde. Dans la lettre,
          date du cabinet du roi, qui fut crite  M. de Langon
          pour le remercier de son envoi, on ne sembla pas bien
          convaincu de l'identit de ces dbris avec les restes du
          roi Theutobocus. On ne la nioit pas positivement, mais on
          dsiroit voir les mdailles qui avoient t, disoit-on,
          trouves dans le tombeau; et l'on demandoit aussi la partie
          du squelette reste  Langon. Tout cela, selon nous,
          impliquoit un doute indirect. Le chirurgien Habicot ne le
          partageoit pas. Il prit fait et cause pour son confrre
          le chirurgien Beaurepaire, et il fit parotre, avec une
          ddicace au roi, sa _Gigantostologie, ou Possibilit
          des gants_. Riolan, qui, en sa qualit de mdecin, ne
          devait pas tre d'une opinion que soutenoit la corporation
          ennemie, riposta tout aussitt, mais sans se nommer, par sa
          brochure _La Gigantomachie_. Rplique du parti contraire:
          Habicot, ou quelqu'un des siens, publia la _Monomachie_,
          sans nom d'auteur; Riolan, piqu, nia plus hardiment. Rien
          qu'au titre: _Imposture dcouverte des os humains supposs
          d'un gant_ (1614, in-8), on sent que sa seconde brochure
          est beaucoup plus vive et plus nette que la premire.
          Habicot,  court d'arguments, crit alors  Mazuyer, qui
          toit retourn  Beaurepaire, et lui demande en hte les
          certificats de la dcouverte, mais Mazuyer ne s'excute
          pas. En juin 1618, il n'avoit pas encore satisfait  la
          demande d'Habicot. Cependant un nouveau champion toit
          entr dans la lice: c'toit un chirurgien nomm Guillemeau,
          qui publia, en 1615: _Discours apologtique du gant_.
          Riolan, rest sous les armes, mit au jour, trois ans aprs,
          la pice capitale de ce dbat, que le temps n'avoit fait
          qu'envenimer. Aprs cette nouvelle brochure: _Gigantologie,
          ou Discours sur les gants_, 1618, in-8, Habicot n'avoit
          qu' s'avouer battu, d'autant mieux que les pices qu'il
          attendoit de Mazuyer ne lui toient pas parvenues. C'est ce
          qu'il ne fit pas: son _Antigigantologie, ou Contre-discours
          de la grandeur des gants_, vint prouver qu'il croyoit plus
          que jamais  l'infaillibilit de la cause qu'il dfendoit.
          Riolan auroit cependant bien mrit de convaincre tout le
          monde. Quand il avoit dit, dans son dernier ouvrage, que
          ces os n'appartenoient pas  un gant, mais  un lphant
          ou  une baleine, il avoit t bien prs de la vrit.
          Peiresc avoit aussi t de cet avis. (V. sa _Vie_ par
          Requier, p. 148.) Ces ossements, suivant lui, toient
          ceux d'un lphant, et il pensoit qu'en ces sortes de
          dcouvertes il falloit rpter ce qu'a dit Sutone de
          dbris semblables trouvs de son temps: _Esse Capreis
          immanium belluarum, ferarumque prgrandia membra, qu
          dicuntur gigantum ossa et arma heroum._ (August., cap.
          72.) Le silence se fit enfin sur cette grande dispute; on
          ne reparla du roi Theutobocus et de ses ossements que plus
          de cent ans aprs. C'est dans une lettre, adresse le 22
          dcembre 1744  l'abb Desfontaines, et publie au tome
          V de ses _Jugements sur les ouvrages nouveaux_, qu'il en
          est question. Il y est parl de la moiti d'un os de la
          jambe et d'une dent, possdes encore par le petit-fils
          du marquis de Langon. C'toit la partie des ossements qui
          n'avoit pas t envoye  Paris, et dont Requier nous a
          parl dans la _Vie de Peiresc_. Qu'toit devenu le reste?
          On va le savoir. En 1832, un naturaliste, M. Audoin, tant
           Bordeaux, apprit d'un de ses confrres, M. Jouannet, que
          les ossements attribus au roi Theutobocus se trouvoient
          depuis fort longtemps dans le grenier d'une maison de cette
          ville. Suivant la tradition, ils avoient t apports
          par Mazuyer pour tre montrs en public, mais le pauvre
          diable, n'ayant pas fait ses frais, les avoient laisss
          pour compte. On ajoutoit que, ce qui lui avoit surtout nui,
          c'toit la concurrence d'une troupe de comdiens alors en
          passage  Bordeaux, et dont le public avoit prfr les
          farces  cette _montre_ de vieux ossements. Cette troupe,
          toujours suivant la tradition, auroit t celle de Molire;
          c'est des Bejard qu'on vouloit dire. On sait, en effet,
          qu'ils allrent  Bordeaux, sous le patronage du duc
          d'Epernon. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on eut connaissance
          au Musum, de l'existence de ces dbris, on pria M.
          Jouannet de les envoyer  Paris, ce qui fut excut. Grce
          aux progrs qu'avait faits la science palontologique,
          il fut alors facile de reconnotre que ce n'toient ni
          les os d'un gant ni mme les restes d'un lphant, comme
          l'avoit dit Riolan ainsi que Peiresc, et comme l'avoit
          rpt Cuvier, dont l'erreur toit bien pardonnable
          puisqu'il n'avoit pu les voir, mais les ossements d'un
          vritable mastodonte, semblable, dit M. de Blainville, 
          celui de l'Ohio, dans l'Amrique septentrionale. Cette
          dcouverte, dont les rsultats s'toient fait attendre
          deux cent vingt ans, toit des plus prcieuses. On ne peut
          mme pas en citer une pareille en Europe, puisque, dit le
          mme savant, parmi les restes europens de mastodontes,
          c'est  peine si l'on cite quelques fragments de mchoire,
          adhrents aux dents recueillies en grand nombre dans le
          midi de la France. On peut se demander, aprs tout cela,
          si les dbris retrouvs  Bordeaux sont bien ceux qui
          toient provenus des fouilles faites  Chaumont. M. de
          Blainville n'en a jamais dout. Il s'y trouvait, il est
          vrai, quelques morceaux de plus, mais cela peut tenir,
          dit-il,  ce que les pices ont t mal dnommes dans
          le premier procs-verbal. Quant aux morceaux masquants:
          l'astragale, le calcanum et une vertbre, leur absence
          s'explique encore plus aisment, puisque, ce que n'a pas
          dit M. de Blainville, Peiresc, sur la fin de sa vie, avoit,
          suivant Requier (p. 148) obtenu quelques morceaux des os
          prtendus du gant. M. de Blainville conclut ainsi: Il
          est  peu prs hors de doute que ces ossements sont bien
          ceux qui ont t attribus au roi Theutobocus, car il
          seroit bien difficile de croire qu'un second hasard auroit
          port  la lumire six ou sept pices capitales exactement
          les mmes que dans le premier.--En 1726, Scheutzer commit
          une erreur du mme genre que celle dont nous venons de
          conter l'histoire. Le prtendu homme fossile trouv dans
          les carrires d'Oeningen, et dont il publia une description
          dans les _Transactions philosophiques_, n'tait, comme le
          prouva Cuvier, qu'une grande salamandre.]


Entre tous les effects que ceste grande mre et ouvrire de toutes
choses de nature a jamais produict en ce bas univers, l'enorme
grandeur de certaines personnes, vulgairement appeles geants,
a toujours tenu le plus haut rang et degr sur le theatre des
merveilles; tesmoins en sont les Sainctes Escriptures en la
destruction de ceste tour de confusion, je dis la tour de Babel;
tesmoin les potes en leurs gigantomachies, tesmoin l'admiration
avec laquelle les historiens vont descrivant ces estranges colosses,
tesmoin enfin l'ethimologie de leur nom de geant, qui ne veut dire
autre chose que fils de la terre; comme s'il n'eust pas est au
pouvoir des hommes de les engendrer; ce qui fait dire  Juvenal:

_Unde fit ut malim fraterculus esse gigantum._

Voulant exprimer une race obscure et incognu comme n'ayant est
produicte que de la terre; et, qui plus est, ceux qui n'ont point
voulu ramper si bas ont bien os asseurer que leurs progeniteurs
n'avoyent est autres que les genies et demons, comme si ceste
generation estoit impossible aux hommes, et comme si la nature
n'avoit autre remde pour eslever si haut ces estranges colosses.
N'est-il bien vraysemblable que ceste grande architecture ne leur
aye peu fournir une extrme chaleur et humeur tout ensemble, vrais
instruments et vrayes causes de ceste enorme grandeur, et par ce
moyen mettre en practique l'axime: _Operatur natura quantum, et
quandiu potest_, sans neantmoins faire aucun sault _ab extremis ad
extrema: natura enim in suis operationibus non facit saltum_.

       *       *       *       *       *

Il est donc vray, et qu'il y peust avoir eu des geants sur la terre,
et qu'ils ont peu avoir pour progeniteurs des hommes, non seulement
devant le deluge, ains longtemps aprs; et  ce propos, avant que
passer aux profanes, faict pour moy le docte S. Augustin, quand il
va racontant qu'un peu auparavant la ruine que firent les Gots, il
y eust  Rome une femme de la grandeur d'un geant, les parens de
laquelle n'outrepassoyent point la mesure commune de la stature des
autres hommes. Et de faict, d'o auroit est engendr un Goliath, de
quel ciel seroit tomb Og, roy de Basan, le premier estant grand de
six coudes et une palme, selon Samuel, et le lict du second, qui
estoit de fer, ayant neuf coudes de longueur, la coude, selon la
supputation des Grecs, estant de deux pieds, et, selon les Latins,
d'un pied et demy? Davantage, ne vois-je pas les Isralites ne
sembler que sauterelles  comparaison des Amachins? N'entends-je pas
toute l'antiquit proclamer contre ceux qui, d'une arrogance plus que
terrestre, osent nier avoir jamais march sur la terre des hommes
de telle grandeur? Et en premier lieu Plutarque, en la vie et l'ame
de l'antiquit, recite que Sertorius, estant entr en la ville de
Tingien, en laquelle, selon les Lybiens, il avoit ouy dire que le
corps d'Athnes estoit, ce que ne pouvant croire pour la grandeur de
la sepulture, le fit descouvrir et ouvrir, et ayant trouv un corps
d'homme de trente coudes de long, en demeura grandement esmerveill,
et, aprs avoir immol dessus une hostie, fit recouvrir et refermer
le tumbeau. Pline, curieux en la recerche des choses naturelles,
nous en presentera le second, disant qu'en Crte, maintenant nomme
Candie, un grand terre tremble estant excit, et une montagne
abatu et renverse, on trouva le corps d'un homme droict estant de
quarante-six coudes, lequel quelques uns ont voulu dire estre le
corps d'Orion, les autres d'Othion. Philostrate, en ses Hroques,
nous en va descrivant trois en semblable grandeur pour le moins,
non de moindre admiration, le tect de la teste d'un desquels il
raconte n'avoir peu remplir du tout de vin avec soixante-douze pintes
candiotes. Quelques-uns en ont voulu descrire, le premier de la
hauteur de trente coudes, le second de vingt-deux et le troisiesme
de douze; mais d'autant qu'il ne va exprimant que la grandeur de
celuy qui fust trouv en l'isle de Cos, qu'il dit estre de dix-huit
pieds, ne faisant aucune mention de la hauteur de celuy de Lemnos,
trouv par Menocrates, ni aussi de celuy qui fut descouvert en l'isle
d'Imbos. N'ayant deliber d'apporter icy que les choses plus averes,
je me contenteray seulement de demeurer avec Philostrate. Enfin les
historiens nous en produisent une infinit d'autres, comme celuy qui
fust trouv en Cicile, de quarante pieds; comme le corps d'Orestes,
tir hors par le commandement de l'oracle, estant de sept coudes;
comme celuy duquel il y a encore quelques ossements  Valence; comme
ceste femme de Cilicie, que descrit Zonatus en la vie de l'empereur
Justin Thracian, qui en hauteur surpassoit plus que d'une coude
les plus grands hommes que l'on luy eust peu presenter; comme enfin
un des deux Maximiens, empereurs, lequel, au rapport de Julius
Capitolinus, en sa vie, selon Cordus, se servoit du brasselet de sa
femme pour anneau, tiroit et comme ravissoit aprs soy les carroces
et charges, brisoit et pulverisoit entre ses doigts la pierre nomme
thopase, mangeoit quarante et soixante livres de chair, beuvoit une
certaine mesure nomme amphora capitolina, lassoit quinze, vingt et
trente soldats, et  la luicte en renversait dix en un corps; bref,
exeroit une infinit d'autres actes qui ne peuvent signifier en luy
qu'une estrange grandeur. Je n'aurois jamais faict, et me perdrois
au desnombrement de ces normes colosses si je voulois rechercher
tout ce que l'histoire, mmoire du temps, nous en a laiss une chose
seule; ne puis-je pas passer soubs silence,  savoir, combien grande
devoit tre la force de Turnus quand il jetta ceste pierre contre
ne, sur laquelle Virgile dit que douze hommes de front se pouvoyent
coucher, par ces vers:

  _Saxum immane ingens, campo qui forte jacebat
  Limes agro positus, litem ut discerneret arvis:
  Vix illud lecti bis sex service subirent,
  Qualia nunc hominum producit corpora Tellus,
  Ille manu raptum trepida torquebat in hostem._

Mais pourquoy prens-je tant de peine  vous representer devant les
yeux ces grands corps comme par une image, puis que M. de Langon,
gentil-homme daulphinois, en a descouvert un reel et naturel sur ses
terres, que toute la France a devant les yeux; un, dis-je, sinon
grand de soixante coudes, comme un Antheus; sinon de quarante-six,
comme un Orion et autres, neantmoins ne peut que ravir de grande
admiration ceux qui auront ce bonheur que de le voir, sinon  tout
le moins les principaux ossements, qui par leur grandeur le nous
representent, et font juger  l'oeil pour le moins de la grandeur
de vingt pieds l'os de la cuisse et de la jambe devant qu'estre
aucunement rompus conjoincts ensemble, venans jusques  la grandeur
de neuf pieds, quoy que desnu et de joinctures du pied et semblables
aux autres choses. Mais ne nous enquerons pas seulement quelle est
sa grandeur, cherchons ce qui pourra estre dit de son nom. Outre
qu'il s'est trouv sur sa tumbe le nom de Theutobocus, Flore le vous
enseignera en son 3 _livre_, _chap._ 3, de la Guerre des Cimbres,
Teutons et Tigurins, descrivant son estrange grandeur, en ce qu'il
estoit eminent de beaucoup par dessus les trophes, et qu'il passoit
par dessus quatre et six chevaux. Voicy ce qu'il en dit:

     _Certe Rex ipse Theutobocus quaternos senosque equos transilire
     solitus, vix unum cum fugeret ascendit, proximoque in saltu
     comprehensus insigne spectaculum triumphi fuit, quippe vir
     proceritatis eximia super trophea ipsa eminebat_[245].

          [Note 245: C'est bien ce que dit Florus: Le roi
          Theutobocus toit plus haut que les trophes; nais cela
          ne signifie pas, disoit Peiresc, qu'il et une taille de
          vingt-cinq pieds, comme le prtendoient les auteurs de
          la dcouverte. Les trophes que soutenoient, dans les
          ovations et les triomphes, les bras levs de ceux qui les
          portoient, ne dpassoient pas douze pieds.]

Mais  celle fin de rechercher l'histoire un peu plus haut, l'on peut
savoir que l'an 642 de la ville de Rome bastie, et le 105 devant
l'incarnation de nostre Sauveur, les Cimbres, Teutons, Tigurins et
Ambrons, quittans leur pas, soit pour le ravage d'eaux que de la mer
occeane, par son exondation, avoit faict, comme veut Florus, soit
par la resolution de renverser et destruire du tout l'empire romain,
comme dit Oriosus, ou  autre but et intention ayant faict et compos
une grande et grosse arme, vindrent attaquer le camp de Marius,
pos non gures loin de la conjunction du Rhosne et de Lysre, et,
aprs avoir combatu quelques jours, ayant faict trois trouppes,
quelques-uns prindrent le chemin de l'Italie et donnrent loisir 
Marius de changer son camp et le loger en un lieu plus avantageux,
le campant sur une petite couline eminente sur les ennemis; ce
qu'ayant fait, et estant venu aux mains, la victoire estant demeure
neutre jusques  midy, enfin la chance se tourna sur les Tigurins et
Ambrons; de telle faon qu' grand' peine s'en estant sauv trois
mille, il en demeura sur les carreaux deux cents mille arms et
huictante mille prisonniers, entre lesquels leur roy Theutobocus
rendit le trophe insigne par sa mort. Les femmes, d'ailleurs,
n'ayant peu obtenir la demande faicte  Marius, qui consistoit en
la libert et au moyen de pouvoir servir  leurs dieux, aprs avoir
donn de leurs enfants contre les murailles, en partie s'entreturent
par ensemble, en partie se pandirent, ayant faict des cordes de
leurs cheveux. Et voil ce qu'en dit Orose au lieu sus alegu. Je
say bien que quelques-uns, sous l'authorit de Plutarque et Florus,
m'objecteront que Marius defit ces troupes  Aix et  Marseille, et
que mesmes les Marsiliens fermrent leurs vignes d'hayes faictes
des os des morts, tant fust grande la desconfiture. Mais  cela le
grand nombre de gens duquel estoit compose ceste arme fait voir
clairement que Marius ne les deffit pas tous  une fois; outre que,
puis que nous avons des-j dit qu'ils se despartirent en trois
troupes, l'une prenant le chemin de l'Italie, l'autre tenant de prs
Marius, il est probable que la troisime fust celle-l que Plutarque
dit avoir est deffaicte  Aix et  Marseille; et quoy que Florus
confonde la mort de Theutobocus avec la deffaicte que le dit Marius
fit  Aix, neantmoins, tant parce que ceux-cy estoyent vrayement
de ses gens, et pour l'authorit d'Orose, que d'autant que nous
trouvons la grandeur, spcifie par Florus, l'on ne peut que l'on
ne concde nostre geant estre le vray Theutobocus. Et combien que
n'aurions pas ceste preuve qu'ils ayent est deffaicts proche du
chasteau de Chaumon, dit maintenant Langon, neantmoins les medailles
qui se sont trouves dans sa tumbe, outre que le nom de Marius y est
demonstr par une semblable figure[246] si est-ce qu' cause de la
ressemblance qu'elles ont avec celles de l'amphithetre d'Orange,
dit de Marius[247], tout soupon est ost  ceux qui seront si
opiniastres que de n'en vouloir rien croire, si toutesfois il y peut
avoir de ces geants encor en ce temps, je veux dire des coeurs et
jugements si terrestres. Puis donc qu'il conste asses suffisamment de
son nom, parlons plus particulirement de quelques autres parties de
son corps, et accomplissons la prophtie de Virgile,

  _Grandiaq' effossis mirabitur ossa sepulchris_.

          [Note 246: Ici, se trouve dans la pice originale une
          grossire figure de mdaille o nous n'avons rien
          distingu, mais o, paratroit-il, il falloit voir
          un M et un A. Notre auteur veut,  cause de ces deux
          lettres, retrouver l des mdailles de Marius. Peiresc
          le contestoit, et avec d'excellentes raisons, d'aprs ce
          qu'on lit dans sa _Vie_ par Requier, page 145: Pour ce
          qui est des lettres M A qui se trouvent sur le revers
          des mdailles, disoit-il, elles ne dsignent pas Marius,
          dont le prnom Caus n'aurait pas t omis. Elles n'ont
          point t mises pour le mot MARIUS en entier, l'usage des
          Romains n'tant de mettre que la seule lettre initiale.
          Elles marquent bien plutt Marseille, rpublique alors, et
           laquelle cette forme de mdaille d'argent toit propre,
          comme  une ville grecque, tandis qu'elle ne l'toit pas
          aux Romains.]

          [Note 247: L'auteur veut dire l'arc de triomphe d'Orange,
          qui, pendant longtemps, passa pour avoir t construit en
          l'honneur de Marius et de sa victoire contre les Cimbres.
          Il est  peu prs certain aujourd'hui, d'aprs un rcent
          mmoire de M. Ch. Lenormant, que ce monument date du rgne
          de Tibre, et rappelle par consquent la victoire remporte
          pendant le rgne de ce prince sur Sacrovir, chef des
          Gaulois rvolts. (V. _Comptes-rendus de l'Acadmie des
          Inscript_, par Ern. Desjardins, 1858, in-8, p. 232-249.)]

Et entre autres ne laissons pas eschapper les dents, desquelles tant
s'en faut que nous en disions ce que dit le docte S. Augustin de la
dent qu'il vit au bord de la mer de la cit d'Utique, laquelle on
pouvoit juger estre cent fois plus grande que chascune des dents
de nostre aage, qu'au contraire j'oseray doubler le nombre en la
moindre de celles de nostre Theutobocus, desquels une chascune de
celles que nous avons  les voir ressemblent entirement, et en
forme et en grandeur, le pied d'un taureau de vingt mois[248]; que,
si l'on peut juger du lyon par l'ongle, je vous laisse  penser
quelle gorge de four il devoit avoir; et afin de n'estre plus long,
laissant la description d'une partie d'une coste et de l'espaule,
et semblables autres ossements que l'on pourra facilement voir, je
parleray seulement de l'espesseur des vertbres de l'espine du dos,
par la dimension desquelles l'on peut savoir au vray combien estoit
haut eslev nostre grand corps; et je croy qu'il n'y a personne qui,
estant tant soit peu entendu en ces choses, ne le juge surpasser
vingt-cinq pieds, une chacune des vertbres estant plus espesse
de beaucoup que la grandeur de la tierce partie d'un pied, voire
approchant le demy pied devant qu'estre rien rompues. Je laisse
maintenant au lecteur  faire la supputation, y ayant vingt-huit
vertbres outre les trois de la queue, dictes similitudinaires, et
je m'asseure et ose encore bien dire cela, qu'on trouvera qu'il
ne dement aucunement sa tumbe, qu'on a trouv grande de trente
pieds[249].

          [Note 248: Ce n'est pas de la taille de ces dents, mais
          de leur structure, qu'on se proccupa le plus lorsque
          ces restes furent aux mains des membres de l'Acadmie
          des sciences. C'est d'aprs leur forme qu'on parvint 
          constater d'une faon certaine  quel genre d'animal ces
          os devoient appartenir: La structure des dents, dit M.
          de Blainville, formant une couronne hrisse de plusieurs
          ranges de tubercules en mamelons, et portes par de
          vritables racines, ne peut laisser aucun doute sur le
          genre de mammifres auquel ces ossements ont appartenu:
          c'toit un mastodonte, et non un lphant, comme M. Cuvier
          l'avoit pens  tort, n'ayant, il est vrai, pour porter
          son jugement que le poids et une apprciation grossire de
          la grandeur de la dent principale. Toutefois, ajoute M. de
          Blainville, le fait soigneusement relat de l'existence des
          racines auroit pu le mettre sur la voie, et l'on conoit
          comment Habicot et ses partisans avoient t ports 
          soutenir la supercherie de Mazuyer, en remarquant que ces
          dents, tant pourvues de racines et de tubercules  la
          couronne, avoient rellement quelque ressemblance avec
          des dents d'homme, surtout pour des anatomistes qui ne
          possdoient  cette poque aucun lment de comparaison.]

          [Note 249: Riolan, dans sa _Gigantologie_, toit bien loin
          de tomber d'accord de tout cela: Pour dmontrer, dit
          M. de Blainville, que ce n'toit pas un gant de trente
          pieds, comme le vouloit Habicot, il avoit suppos, d'aprs
          la longueur des os qu'il avoit examins, et entre autres
          celle du fmur, ce qui toit un mode de procder fort
          rationnel, que l'animal ne pouvoit avoir plus de douze
          pieds de long, et il concluoit que, comme il n'toit pas
          besoin d'un tombeau de trente pieds pour placer un corps
          qui ne pouvoit avoir que douze ou treize pieds, le tombeau
          prtendu toit de l'invention de Mazuyier. Habicot, au
          contraire, admettoit ce fait comme positif; il soutenoit
          que le contenu devoit tre proportionn au contenant; or,
          ce tombeau avoit trente pieds, donc les ossements qu'il
          contenoit avoient d appartenir  un animal de cette
          taille.]

Voil ce que, selon mon incapacit, je vous ai peu dire de
Theutobocus, roy, sinon du tout, au moins d'une partie des Tigurins,
Cimbres, Teutons et Ambrons, trouv ceste presente anne mil six cens
trze, environ dix-sept et dix-huit pieds dans terre, tout auprs du
chasteau autresfois dit Chaumon, maintenant Langon, auprs d'un petit
terts et coline[250], tout  la plus grande gloire de Dieu et en
aprs  l'honneur du sieur de Langon.

  Par son trs humble serviteur,

                            Jacques TISSOT.

          [Note 250: C'toit, nous l'avons dit, au fond d'une
          sablonnire, dans un terrain d'alluvion, dit M. de
          Blainville. Requier (_Vie de Peiresc_, p. 145) remarque en
          outre que c'est dans la partie du Dauphin place entre le
          Rhne et l'Isre, et non loin de leur confluent. Ce n'est
          pas l, disoit Peiresc (_id._, p. 145), qu'on auroit plac
          un tombeau; l'on auroit choisi un endroit sinon lev ou
          pierreux, du moins qui n'et pas t si peu solide, de peur
          que le monument ne ft facilement enterr ou renvers.]

FIN.




_Nouvelle de la venue de la Royne d'Algier  Rome, et du baptesme
d'icelle et de ses six enfans et des dames de sa Compagnie, avec le
moyen de son dpart, le tout prins et traduict de la copie italienne
imprime  Milan par Barthelemy Lavinnon, en ceste anne 1587._

_A Paris, chez Gabriel Buon, au cloz Bruneau,  l'enseigne S. Claude._

1587.

_Avec Permission._

In-8[251].

          [Note 251: Cette pice, que je crois fort rare, n'est
          sans doute qu'un petit roman, comme il en couroit tant
          alors. Elle n'en est pas moins curieuse, en ce qu'elle
          prouveroit combien l'attention du public s'intressoit 
          tout ce qui lui parloit dj d'Alger et de ses princes.
          Il n'y avoit pas longtemps que Catherine de Mdicis avoit
          fait entreprendre des ngociations  Constantinople pour
          faire donner  celui de ses fils qui fut depuis Henri III
          l'investiture du royaume d'Alger. (De Meyer, _Galeries
          du XVIe sicle_, t. 2, p. 69.) On savoit quelle toit la
          richesse de ce pays, auquel, sous Henri II, l'on avoit mme
          fait d'assez gros emprunts d'argent, et on trouvoit qu'il
          seroit plus avantageux de mettre sa main sur le trsor
          que d'tre oblig d'y recourir encore pour de nouveaux
          prts. (V., dans les _Mmoires de Nevers_, le _Journal des
          premiers tats de Blois_.) Comme on n'toit pas de force
           faire la guerre, on ngocioit, ainsi que je l'ai dit,
          mais on n'obtint rien. Pendant la rvolution, la France
          eut souvent besoin de crdit auprs de cette Rgence, et
          ne fit que se compromettre par son peu de fidlit, dans
          les payements. (_Revue rtrospective_, janvier 1835, p.
          150-152.) Elle avoit notamment emprunt, par l'entremise
          du juif Coen-Bacri, ngociant d'Alger, 200,000 piastres
          au dey, qui ne furent jamais rendus. C'est pour mettre
          fin aux rclamations, assaisonnes de violences et de
          coups d'ventail, dont cette affaire toit devenue l'objet
          de la part du dey Hussein, que l'expdition de 1830 fut
          rsolue. Pour ne pas payer le dey, on le dtrna. (Sur
          quelques pices relatives  cette affaire et signes de
          M. de Talleyrand, 27 prairial an VI, V. le _Catalogue des
          autographes_, dont la vente eut lieu le 23 mars 1848, p.
          100, n{s} 615-616.) La fille du dey, la princesse Assa,
          vint habiter Marseille, o j'ai vu ses charmants enfants en
          juin 1848. Elle avoit fait, quelques mois auparavant, avec
          son interprte, M. Farqui, un voyage  Paris pour obtenir
          de Louis-Philippe la restitution de plusieurs proprits
          qui lui avoient appartenu  Alger; mais je ne sache pas
          que la rvolution de 1848 ait laiss au roi le temps de
          faire droit  sa requte. Elle n'toit pas chrtienne, et
          n'avoit mme, comme la _Royne d'Algier_ dont il est ici
          question, nulle envie de le devenir. Au XVIe et au XVIIe
          sicle, il ne fut pas rare de voir de ces baptmes de
          musulmans. L'Estoille, sous la date du 13 juillet 1607,
          parle de l'inhumation d'une femme barbaresque prise en mer
          avec plusieurs autres par un capitaine florentin, amene,
          puis baptise  Florence, o Marie de Mdicis avoit t sa
          marraine; marie ensuite  Mattiati Vernacini, et devenue
          enfin femme de chambre de la princesse, qu'elle accompagna
          en France, o elle mourut. Dans la _Gazette rime_ de
          du Lorens (25 juillet 1666), il est parl d'un prince
          ottoman retir  Paris, que notre gazetier dclare tre
          un poux des plus sortables pour une _infante de Perse_
          tout rcemment arrive dans la mme ville; malheureusement
          le musulman s'toit fait jacobin. En 1688, on fit, 
          Versailles, le baptme de deux princes de Macassar.
          (_Journal_ de Dangeau, t. II, p. 103.) On connot enfin
          le prtendu roi d'Ethiopie qui fit tant de bruit  Paris
          sous Louis XIII, et aussi le petit prince de Madagascar
          que M. de Mazarin fit,  la mme poque, venir  Paris et
          baptiser. (Tallemant, dit. in-12, t. X, p. 244.)]


Monseigneur, dimanche dernier, qui fust le quatriesme d'octobre, jour
dedi  la feste du glorieux confesseur S. Franois, print port au
lieu du Tybre appel Ripa un brigantin tout neuf, dans lequel estoit
une trs belle et trs vertueuse dame, que l'on dict estre la royne
d'Algier, accompagne de vingt-deux personnes; c'est  savoir: de
huict esclaves chrestiens et six enfans avec leurs nourrices, et
aultres dames ses gouvernantes et un frre de son mary[252]. Ceste
dame, pousse de l'esprit de Dieu, ne se souciant des grandeurs et
dignitez mondaines, pourveu qu'elle peust acquerir le royaume eternel
de paradis, se resolust depuis n'aguires de quitter son mary, du
quel elle estoit autant aime qu'autre dame qu'il eust en mariage
(si l'on peut dire mariage qui se faict ainsi parmy les payens), en
estant devenu amoureux pendant qu'elle estoit esclave en Grce, o
il l'achepta pour l'espouser. Ayant donques communiqu ce sien desir
 huict chrestiens esclaves, qui luy estoient donnez du roy son mary
pour son service, et eux ayant remerci grandement Dieu pour avoir
donn  leur maistresse une si bonne et saincte resolution, promirent
de luy garder fidelit et tenir secrette sa deliberation. Elle,
depuis, requerit son mary qu'il luy pleust de commander qu'on luy
fist tout exprs un brigantin propre pour s'aller pourmener jusques
 une prochaine seigneurie des leurs, et aussi pour s'aller esgaier
sur mer, comme est la coustume des grands seigneurs et dames; chose
que luy fust tout aussi tost accorde de son mary, comme celuy qui
eust pens toute autre chose de sa femme que ceste-cy; et par ainsi
fust donn aus dicts esclaves de faire dresser le dict brigantin avec
toute diligence et en la plus belle forme que se peut imaginer, ce
que fust execut avec extrme vitesse. Or, comme Dieu preste la main
par aide speciale  telles entreprinses, il disposa si heureusement
les affaires, que le roy son mary fust mand de venir en la cour
du grand seigneur, par le quel mandement il fust contrainct de se
partir incontinent. Par quoy ayant dict  Dieu  sa femme bien aime
et  ses enfans, avec promesse de retourner en brief, comme aussi
elle l'en requerit en pleurant, il se partit. A ceste occasion la
royne, ayant command que l'on fist essay du brigantin desj faict,
il feut trouv fort bon et bien equipp. Quelques jours aprs elle
feignit de se vouloir esbattre jusques  la dite seigneurie, pour
passer l'ennuy et fascherie que luy causoit l'absence de son mary;
ce qu'elle ne peult faire sans que le frre de son dict mary,  qui
elle avoit est recommande par le roy en son depart, ne s'entremit
 toute force  luy tenir compagnie. De quoy ayant confer avec
les esclaves, ils l'encouragrent grandement et l'asseurrent que,
pourveu qu'elle eust ferme esperance au Dieu souverain, toutes choses
succederoient trs heureusement, et qu'ils pourvoyroient  tous
inconveniens. Et ainsy, se vestant trs richement et se chargeant
des plus beaux et plus riches joyaux, et entre autres d'une chaisne
de perles grosses, rondes et blanches, qui, aprs plusieurs tours,
luy arrivoit jusques  la ceincture, laquelle, suivant l'estime des
joyaliers de ces quartiers, est prise plus de cent mille escus, sans
le reste qu'elle porta  cachettes, afin de n'estre pas descouverte
par ses damoyselles, qui ne savoient pas ceste sienne intention,
outre une grosse somme d'argent qu'elle avoit donn aux esclaves pour
porter en la barque; equipe de ceste faon, monta sur son brigantin
bien garny de toutes choses necessaires, soit pour le vivre, soit
pour la conduite du navigage, et peu  peu vindrent  s'esloigner
du rivage, faisant voile en haulte mer. De quoy s'appercevant,
son dit beau frre commena de doubter du fait; de sorte que, se
levant de cholre et s'escriant contre les esclaves, les menassa de
les faire mourir s'ils ne rebroussoient la route vers Algier. Mais
tout cela ne servit de rien, d'autant qu'ils estoient plus forts,
et l'eussent jett dans la mer, ne feust que la royne les en garda.
Si luy racompta fort amiablement les raisons de son despart, et
comme, pour l'amour qu'elle luy portoit, ne vouloit pas permettre
que luy fust faict aucun desplaisir; mais qu'elle le vouloit bien
prier qu'il se contentast de venir avec soy et qu'elle luy feroit
cognoistre combien elle l'aymoit, luy faisant conquester un royaume
plus grand que celuy de son frre, entendant le paradis. Mais luy,
ne prenant pas en payement ces bonnes remonstrances, devint comme
enrag, si qu'elle feust contrainte de commander de le lier et le
mettre de son beau long au brigantin. Aprs, se tournant vers ses
damoyselles, les conforta, remonstrant comme elles devoient se
contenter de ceste adventure, leur promettant de les conduire en
un pays o elles demeureroient de plus en plus contentes. Ainsi
doncques, gaignes tant par sa doulceur et bonne grce que par les
menaces des esclaves, estant la mer calme et propice, se laissrent
conduire, et bien tost aprs arrivrent  Majorque, o elles furent
receues de l'evesque, en grande joye et feste, comme on peut penser
qu'en tel evenement on a coustume de faire, qui les baptiza toutes,
except le beau frre, qui demeura obstin et fort mal contant de
tout ce qui s'estoit pass. S'estant l reposes par quelques jours
en la cit de l'isle de Maiorque, et par le dict evesque estants
leurs vivres abondamment renforcez, singlrent vers Rome, pour
recevoir aux pieds de Sa Sainctet sa benediction. En cest equippage,
ceste noble et magnanime royne, avec toute sa compagnie, aborda ici
dimanche pass, loe grandement et prise autant comme elle a est
admire d'une si saincte resolution et d'un si grand courage qu'elle
a eu en s'exposant  tant de dangers. Mesmes que soudain que l'on
s'apperceust de l'eschauquette d'Algier, que la royne passoit oultre,
on la poursuivist avec plusieurs flustes; de quoy estant advertie, se
mist  genoux, priant Nostre Seigneur qu'il ne l'abandonnasse point,
comme il n'a faict, ny elle ny ceux qui ont bonne esperance en luy;
et dict-on que ce brigantin ne sembloit pas couler, mais voler, et
que les mariniers  peine touchoient les rames du navire et voguoient
neantmoins d'une extrme roideur. Ainsi donques, sans courir aultre
empechement, la royne et ses compagnes sont arrives  Rome. Tout
incontinent qu'elle eut prins port, elle donna son brigantin  ses
pauvres mais fidles esclaves, et la libert, quant et quant si long
temps desire, avec une bonne somme d'argent, dont ils sont demeurez
riches et trs contents; et dit-on que, pour recognoissance de leur
fidelit et peine, ils seront recompensez de Sa Sainctet.

          [Note 252: C'est  peu prs ce qui arriva, vers 1784, 
          Mlle Aime Du Buc, crole de la Martinique, amene  Nantes
          pour y faire son ducation, et prise par des corsaires sur
          le vaisseau qui la reconduisoit dans son le natale. Le
          dey d'Alger,  qui elle fut donne, l'offrit en prsent
           Abdul-Hamed, dont elle eut un fils qui fut le sultan
          Mahmoud. On fait honneur  la belle crole, devenue sultane
          Valid, de quelques-unes des rformes accomplies par
          son fils et de l'heureuse influence que le gouvernement
          franois eut longtemps sans partage  Constantinople. On
          peut lire dans l'_Illustration_ (fvrier 1854) un curieux
          article de M. Xavier Eyma sur Mlle Du Buc, et aussi les
          _Lettres sur le Bosphore_.]

La royne, avec tout son train, fust prinse en son brigantin par
la venerable archiconfraternit du Confalon, et ainsi conduicte
jusques  Rome et amene  son logis, o, par le commandement de
Sa Sainctet, avoit est faicte toute la provision qui estoit
necessaire pour recevoir une telle dame. Voil ce qui s'est present
ces jours passez pour le vous faire entendre. Si autre chose survient
digne de remarquer, je n'espargneray ny peine ny papier  fin de vous
servir, selon que je say que vous desirez, et  tant feray fin  la
presente, vous baisant humblement les mains et priant le Createur
vous donner,

  Monseigneur, en sant longue et heureuse vie.

               De Rome, ce septiesme octobre 1587.

               Vostre trs humble et trs affectionn serviteur.

                                                      P. N.




_La prise du capitaine Carfour[253], un des insignes et signal
voleur qui soit en France, arrest prisonnier s environs de
Fontaine-Bleau, avec un abreg de sa vie, et quelques tours qu'il a
faict s environs et dedans la ville de Paris._

_Paris, Jean Martin, 1622._

In-8.

          [Note 253: Carfour, sur lequel nous avons dj publi une
          pice, t. VI, p. 321-328, est l'un des plus fameux chefs
          de bande qu'il y et en ce temps o les voleurs toient
          si nombreux dans les villes aussi bien que dans les
          campagnes. Par plus d'un point il ressembloit  Guilleri,
          mais il toit moins gentilhomme, moins capitaine. C'toit
          le tire-laine vritable, cherchant plutt les expdients
          et les ruses que les coups d'audace: Ses compagnons,
          est-il dit dans un passage dj cit de l'_Inventaire
          gnral de l'histoire des larrons_ (liv. II, ch. 7), ne
          l'appeloient que le _Bomien_, car il savoit toutes les
          rgles du _Picaro_, et il n'y avoit jour o il n'inventt
          de nouvelles souplesses pour les attraper. Une de ses
          ruses, raconte dans ce mme _Inventaire gnral_, a t
          reprise par Gouriet dans ses _Personnages clbres des rues
          de Paris_, t. II, p. 43.]


Le desespoir nous fait souvent embrasser des actions que nous
mespriserions si la fortune respondoit  nos desirs; l'homme qui de
soy a le courage haut, voyant qu'il ne peut effectuer ce que ses
pretentions luy promettent, se porte souventefois  des entreprises
que d'autre part il rejetteroit pour pernicieuses s'il n'estoit
aveugl de ses propres passions, qui luy servent de conduitte en ce
qu'il entreprend, et bouchent ses sens en toutes les considerations
qui le peuvent destourner de tels actes.

Carfour, soldat de fortune[254], et d'un grand courage s'il l'eut
bien appliqu, se peut dire le vray portrait et le prototipe de
Guilleri, qui fut pris du rgne du feu roy, car il ne lui cde ny
en grandeur de courage ny en subtilit d'inventions, comme on peut
voir par les stratagmes et industries qu'il a exerc s environs de
Paris; de sorte que, si Guilleri a est tenu pour un des signalez
voleurs de son temps, Carrefour se peut dire  juste titre avoir t
le premier qui ait imit ses actions et suivy sa piste.

          [Note 254: Il avoit fait comme tant d'autres; de soudart
          il toit devenu voleur de grand chemin. La Fontaine, qui
          connoissoit ces flaux de la paix, lui prfroit presque
          la guerre: Si elle produit des voleurs, crivoit-il 
          sa femme, elle les occupe, ce qui est un grand bien pour
          tout le monde, et particulirement pour moi, qui crains
          naturellement de les rencontrer. (_Oeuvres compltes_,
          1836, in-8, p. 609.)]

Les archers des prevots des mareschaux[255] ont couru la campagne
diverses fois pour le rencontrer, car depuis cinq ou six ans il a
fait des vols et extorsions estranges. Mais comme il ne tient pas une
mme route, et qu'il est tantt d'un cost, tantt de l'autre, ils
ne l'ont peu jamais attraper, outre qu'il est tousjours en action,
et comme il se faict suivre ordinairement d'une cinquantaine de
desesperez comme luy; aussi a-t-il divers espions et correspondance,
pour estre adverty de tout ce qui se faict en divers endroicts du
royaume. C'est la raison pour laquelle jusques icy il s'est tousjours
tenu si bien sur ses gardes.

          [Note 255: Dans une pice du t. I, p. 206, il est parl de
          ces prvts des marchaux et de leur lieutenant.]

Il y a quelques mois que les archers des mareschaux, courant la
campagne, le rencontrrent  sept ou huict lieus de Paris, deguis
en habit d'hermiste[256]. Ils luy demandrent s'il n'avoit point ouy
parler de Carrefour. Il leur respondit que tous les jours il estoit
travers de ses courses, et qu' peine pouvoit-il avoir un morceau
de pain dans son hermittage, et que le dict Carrefour lui ravissoit
tout ce qu'il avoit; que c'estoit un coup du ciel de prendre le dict
voleur, et que pour son regard il y contribueroit ce qu'il pourroit.
Sur ce il leur promet de les mener au lieu o il avoit coustume
de venir assez souvent, qui estoit au milieu du dict bois. Ils le
suivirent; mais  peine furent entrez demi-lieu qu'il se void enclos
de cinquante ou soixante voleurs de sa suite, de faon qu'il fallut
reculer au plus viste.

          [Note 256: C'toit un dguisement que les voleurs des bois
          prenoient alors volontiers. Il est parl, dans l'_Histoire
          du diocse de Paris_, de l'abb Lebeuf, t. XI, p. 20, de
          deux gardes-chasses de Mme de Bassompierre, qui, ainsi
          couverts soit d'une robe d'ermite, soit d'une livre de
          grande maison, savoient attirer dans leurs embuscades les
          gens qui leur sembloient devoir tre une riche proie. Ils
          infestoient surtout la grand'route d'Orlans, aux environs
          d'Arpajon,  l'endroit o le voisinage de la valle Torfou
          ou de _Trefou_ la rendoit alors si dangereuse. Il a dj
          t question de cette fort dans notre t. I, p. 206, et
          nous avons donn en note une mauvaise explication de son
          nom. Il est probable que Carrefour, qui ravageoit de
          prfrence les environs de Paris, avoit devanc dans ce
          clbre coupe-gorge les deux bandits dont nous venons de
          parler. Il y aurait au reste t prcd lui-mme par le
          capitaine Mirloret, dont, suivant l'Estoille, la rencontre
          y toit si dangereuse un peu avant 1610. (_Edit. du Panth.
          litr._, t. II, p. 647.) La Fontaine, allant en Limousin,
          ne manqua, pas de maudire en passant ce lieu funeste. Ce
          qu'il en crit  sa femme (1re _Lettre_) prouve qu'il avoit
          raison de maudire et de trembler:

                     C'est un passage dangereux,
               Un lieu pour les voleurs d'embuche et de retraite.
                 A gauche un bois, une montagne  draite,
                         Entre les deux
                         Un chemin creux.]

Au pais Vexin, il a faict divers vols de marchands et execut
plusieurs rapts et injures sur le peuple. Il ne s'arrestoit jamais
en un lieu; on la recogneu desguis assez souvent dans Paris, qui
s'enquestoit si on ne parloit pas de luy. Au reste, il estoit
tousjours bien mont et en bon ordre. Il alla il y a quelque temps
chez une damoyselle Des Champs,  qui il demanda librement une
certaine somme d'argent, que la necessit l'avoit reduict  ce
poinct, et qu'au reste il ne se montreroit ingrat en son endroit.
La damoyselle, qui au plus n'avoit pour lors que trois ou quatre
serviteurs, se trouva bien estonne, et luy respondit que pour de
l'argent, elle ne l'en pouvoit pas accommoder, mais que luy plaisoit
de disner chez elle, elle luy en donneroit trs volontiers, comme de
faict il y disna et s'en alla[257]. Je raconterais icy divers autres
actes qu'il a faict aux environs de Paris, mais je reserve tout pour
histoire de sa vie  part. Je viens maintenant  sa prise, et de la
faon qu'il a t men prisonnier.

          [Note 257: En 1605, les Barbets avoient aussi infest en
          plein jour les maisons de Paris en se servant de divers
          dguisements: Trouvant moyen, dit l'Estoille (t. II, p.
          390), d'entrer aux maisons sous couleur d'affaire qu'ils
          disoient avoir aux matres d'icelles; aprs les avoir
          accosts sous prtexte de leur parler, demandoient de
          l'argent avec le poignard sous la gorge. Entre ceux qui
          furent vols, on compte le prsident Ripault, le trsorier
          de M. de Mayenne, nomm Ribaud, lequel ils contraignirent
          de leur donner deux cents cus en or; et un avocat nomm
          Dehors, auquel, aprs l'avoir li, ils volrent la valeur
          de deux mille cus, ainsi qu'on disoit. Chose estrange
          de dire que dans une ville de Paris se commettent avec
          impunit des voleries et brigandages, ainsi que dans une
          fort.]

Enfin, quand la mesure est pleine et que Dieu nous a attendu
longtemps pour nous remettre en notre debvoir, sa justice est
contraincte d'executer ce que sa misericorde ne pouvoit faire
auparavant: il y avoit trop longtemps que Carrefour bravoit le ciel
et la terre, l'heure estoit venue o il devoit payer le tribut et
rendre raison  la justice divine.

Le dit Carrefour, comme j'ay dit du commencement, n'ayant aucun
lieu asseur, ains voltigeant tousjours qui c qui l, comme il
estoit dernierement s environs de la forest de Fontaine-Bleau,
il luy prit envie, en passant, de se rafraichir en une hostelrie
fort peu eloigne de la dicte forest, o il vint seul (car il avoit
laiss ses compagnons dans le bois). Comme il disnoit, il arriva un
gentilhomme de chez le roy, qui revenoit de l'arme avec son homme de
chambre et un laquais, qui demanda  se rafraichir. On le met en la
mesme chambre que Carrefour. Comme ils estoient tous deux  table,
Carrefour va demander audit gentil-homme qui il toit et d'o il
venoit; l'autre lui respondit simplement qu'il estoit serviteur du
roy et qu'il venoit de Beziers, o Sa Majest estoit, et mme il lui
raconta tout plain de particuliarits de ce qui se passoit au camp.
Cecy fait, le gentilhomme luy demanda reciproquement  qui il estoit
et quel exercice il faisoit en ces cartiers. Carfour luy respondit
d'un visage effront que pour son regard il estoit  soy-mme, et
qu'il ne recoignoissoit autre superieur que soy-mme. Le gentilhomme
repartit incontinent: N'tes-vous pas serviteur du roy?--Je ne
reconnois, dit Carfour, autre matre que moy-mme. Sur ceste rponse
se forma une querelle entre eux; de sorte qu'ils en vindrent aux
mains. L'hoste, qui entendit le bruit, accourut, comme aussi firent
les hommes du gentil-homme, qui saisirent Carfour au collet.

En mesme temps, comme ils se debattoient par ensemble, arrivast un
honneste homme  cheval, qui, estant entr dans l'hostellerie,
commena  s'ecrier que c'estoit Carfour, le capitaine des larrons,
et qu'il l'avoit autrefois voll. Sur cette asseurance on le prend
et le meine on  Fontaine-Bleau, o il a est quelques jours. Depuis
on tient qu'il a est ramen  Melun, o nous verrons en bref ce
qui en sera arriv. Ses camarades ont est bien estonnez de cette
prise. Plusieurs, en ayant eu les nouvelles, prirent la fuitte et se
sauvrent. Je vous ai voulu faire esavoir cecy, en attendant son
execution[258], et un sommaire que je dresserai de sa vie tragique et
estrange, comme en ayant de beaux memoires et histoires particulires.

          [Note 258: Elle eut lieu  Dijon quelque temps aprs, ainsi
          que l'apprend la pice publie dans notre t. VI: _Recit
          veritable de l'execution faite du capitaine Carrefour,
          general des voleurs de France, rompu vif,  Dijon, le 12
          decembre 1622._]

FIN.




_Effroyables pactions faites entre le diable et les prtendus
invisibles, avec leurs damnables instructions, perte dplorable de
leurs escoliers, et leur miserable fin._

M.DC.XXIII[259].

          [Note 259: En publiant cette pice, nous tenons une
          promesse que nous ayons faite t. I, p. 116, dans la note
          1 d'une pice qui est aussi relative aux _frres de la
          Rose-Croix_, et  laquelle nous aurons souvent  renvoyer
          le lecteur.]


C'est une chose etrange que l'Eglise, depuis son etablissement, a
tousjours est agite, non seulement par la tempeste des payens
incredules et par les vents du judasme, mais par les bourrasques de
ses enfans propres,  qui elle a donn la vie et la cognoissance de
la verit. Les escueils des ariens, lescume des lutheriens et les
detroicts du caribde des calvinistes, qui se sont efforcez de faire
perir le vaisseau de S. Pierre, ont servy d'esperon, de contr'escarpe
et de donjon pour soustenir son etablissement contre la violence de
tant de canailles qui voudroient faire brche  l'Evangile, grande
merveille de Dieu, qui, pour sa plus grande gloire, a permis que l'on
aye contrecarr sa chre espouse et contrepoint la foy catholique,
apostolique et romaine, pour donner d'autant plus de lumire aux
docteurs de son Eglise de la verit de son sainct nom et de la
puissance des evesques qu'il a establis dans son temple sacro-sainct,
que les portes d'enfer ne pourront maistriser; mais plus grande
merveille d'avoir veu et de voir tous les jours les ennemis du
christianisme miserablement perir  la veu d'un chacun dans les feux
et les flammes, et leur ame servir de proye aux diables et aux demons.

Les afflictions que l'Eglise romaine a souffertes jusques aujourd'huy
n'ont point est si violentes que Dieu n'y aye mis la main et envoy
de ses serviteurs pour renverser toutes les nouvelles doctrines
qui sont survenus de sicle en sicle; et quoy que la magie des
sacrificateurs de Pharao sembloit avoir autant de pouvoir que les
miracles de Moyse, si est-ce toutesfois que le serpent provenu de sa
baguette, qui devora tous les autres, debvoit assez faire cognoistre
que la puissance de l'un provenoit d'une auctorit divine, et l'autre
par charmes et illusions? Simon Magus[260], aussi grand enchanteur
qu'aucun autre qui soit venu de son temps, se faisoit eslever en
l'air par ses demons familiers, et ses charmes avoient un tel pouvoir
que d'aveugler les yeux des assistants, qui le tenoient pour un grand
prophte; mais la prsence de S. Pierre, venu pour s'opposer  ses
actions diaboliques, monstra, par la mort de l'enchanteur, que ses
prires avoient plus de pouvoir que la magie de l'autre.

          [Note 260: Simon _le magicien_, chef de la secte des
          _simoniaques_, qui, dans les premiers temps de l'Eglise,
          continua contre saint Pierre la querelle du pays de
          Samarie, o il toit n, avec Jrusalem. V. sur lui un
          curieux article de la _Revue de bibliographie_, fv. 1845,
          p. 181.]

Arius, qui, par ses artifices, avoit rang soubs sa banderolle un
nombre infini de pauvres ames ignorantes, eust pour ennemy le docteur
Angelique[261], qui renversa tellement ses escrits et nouvelles
instructions, que la France, et notamment le Languedoc, luy est
autant oblig qu' sainct Dominique: ainsi tous les autres ennemis de
la foy et de la vertu ont eu pendant leur temps de grands personnages
qui ont deffendu la cause de Dieu et plaid en plain barreau le
droict de son Eglise militaire. Du temps de Luther, parut pour le
contreprojecter ce flambeau navarrois nouvellement canonis; pour
Calvin, le subtil Lescot; et pour de Bze, le docteur Duperon.

          [Note 261: C'est, comme on sait, saint Thomas d'Aquin.]

Puis donc que Dieu prend le soin de conserver l'auctorit de son
Eglise, par l'eloquence et l'elegance de tant de braves hommes qui
se sont opposez auz ennemis de la foy, qui estoient soustenus et
maintenus par des empereurs, des roys et des potentats puissans;
craindrons-nous aujourd'huy qu'un tas de frippons ignorans, si jamais
il en fust, puissent, par une nouvelle doctrine, ou par magie, ou
par nigromencie, se rendre de visibles invisibles, charmer les
ames sainctes, aveugler les yeux de la foy, faire ensevelir nostre
croyance, et, par illusions et enchantemens, nous faire renoncer le
ciel pour espouser l'enfer? Est-il possible que la curiosit des
hommes se porte jusques l, que d'aller non seulement faire dire
leurs horoscopes, adjoustant foy aux parolles ambigues du diable,
mais encore d'aller rechercher des demons, qui, soubz des habils
apparens, fantastiquent une invisibilit, ou des nigromenciens, qui,
pour attirer de l'argent, font voir mille fanfares aux curieux?

On tient que les illuminez[262] d'Espagne et les invisibles de France
n'ont rien de commun en leur croyance, ains qu'elle est differente
grandement de l'un  l'autre. Les illuminez croyent l'immortalit
de l'ame, et nos invisibles n'en croyent point: toute leur croyance
n'est qu'epicurienne, enseignent la mesme leon et la mesme methode
que ce philosophe italien qui fut brul  Thoulouze, en la place du
Salin, par arrest du parlement du dit lieu, en l'anne 1619[263].
Il ne se peut faire que ces sortes de gens ne communiquent avec le
diable, qui leur promet toutes sortes de biens et d'asseurance pour
la conservation de leur personne; mais la suitte de ces promesses, ce
n'est que du vent, ce ne sont que des parolles de la cour, promettre
et ne rien tenir, et, pour refrain de la balade, le feu materiel
ensevelit leur corps et les flammes eternelles leur ame.

          [Note 262: En cette mme anne 1623, les _illuminez_ se
          disant _congregez illuminez, bien heureux et parfaicts_,
          avoient t bannis d'Espagne par l'inquisition. V. _Edict
          d'Espagne contre la detestable secte des illuminez, eslevez
          es archevch de Seville et evesch de Cadix, traduict sur
          la coppie espagnole imprime en Espagne_, 1623, in-8.]

          [Note 263: Vanini, qui fut en effet brl  Toulouse en
          1619. C'est comme athe qu'il fut envoy au supplice. Il
          le subit avec un fier courage que le P. Garasse lui-mme
          ne put qu'admirer: Lucilio Vanini et ses compagnons,
          dit-il en son _Apologie_, ont quelque froide excuse en
          leur impiet, savoir: une resolution philosophique qui
          les porte au mespris de la mort, et de l les jette
          furieusement jusques  celui de leur ame. Peu d'annes
          auparavant, Louis Gaufridi avoit subi le mme sort pour
          cause de magie, par arrt du parlement d'Aix. Entre autres
          pices crites  ce sujet, qui intresse celui-ci, voir
          les suivantes: _Arrest de la Cour de Provence, portant
          condamnation contre messire Loys Gaufridi, originaire
          du lieu de Beauvezer les Colmaret, prestre benefici en
          l'eglise des Accoules de la ville de Marseille, convaincu
          de magie et autres crimes abominables, du dernier avril mil
          six cent onze_,  Aix, _par Jean Tholozan, imprimeur du roi
          et de la dicte ville_, 1611, in-8; _Confession faicte par
          messire Loys Gaufridi, prestre en l'eglise des Accoules
          de Marseille, prince des magiciens depuis Constantinople
          jusqu' Paris,  deux pres capucins du couvent d'Aix, la
          veille de Pques, le 11e avril mille six cent onze_,  Aix,
          1611, in-8.]

Nos invisibles pretendus sont ( ce que l'on dit) au nombre de
trente six, sparez en six bandes: leur assemble generale fut
faicte  Lyon, le 23 juin dernier, sur les dix heures du soir, deux
heures avant le grand sabath, o, par l'entremise d'un anthropophage
nigromencien qui avoit est leur precepteur, Astarot, l'un des
princes des cohortes infernales, parust splendide et grandement
lumineux, pour ne point donner d'espouvente  ses nouveaux enroolez;
et sur ce que le nigromencien leur avoit donn  entendre que
c'estoit un des messagers du trs haut (sans adjouster ny de Dieu
ny du diable), tous s'humilirent et se prosternrent devant la
face de ce dmon, qui leur demanda ce qu'ils desiroient de luy. Le
nigromencien, prenant la parolle pour eux, dit ces mots: Grand
prince, voicy une petite troupe d'hommes que j'ay assemblez au nom de
ton maistre, pour le servir doresnavant aux conditions portes dans
ce papier escript qu'ils desirent estre paraph de ta main, comme
ayant charge de ton roy. Astarot prist le papier et le paraphe, et
le remet aux mains du nigromencien pour leur en estre  chacun baill
coppie pour leur servir de passe-port et sauve garde, et fait faire
lecture du contenu en iceluy, pour prendre en aprs d'eux le serment
de fidelit, et les faire signer au bas de l'original, qui demeure
pour minutte es mains du nigromencien.

       *       *       *       *       *

_Articles accordez entre le nigromencien Respuch et les deputez pour
l'etablissement du college de Rose-Croix[264]._

          [Note 264: Sur les trois collges que les Rose-Croix
          disoient avoir dans le monde, V. t. I, p. 124.]

Nous soubz-signez, certifions devant le trs haut, en la presence
de nos genyes, avoir fait les accords et pactions qui en suivent.
C'est assavoir: nous qui prenons aujourd'huy le tiltre de deputez
pour l'etablissement du college de Rose-Croix, estans au nombre de
trente six[265], promettons de recevoir doresnavant le commandement
et la loy du grand sacrificateur Respuch, renonceans au baptesme,
chresme et onction que chacun de nous ont peu recepvoir sur les fonds
du baptesme fait au nom du Christ, detestons et abhorrons toutes
prires, confessions, sacremens et toute croyance de resurrection
de la chair, professons d'annoncer les instructions qui nous
seront donnez par nostre dit sacrificateur par tous les cantons de
l'univers, et attirer  nous les hommes, noz semblables d'erreur et
de mort;  quoy nous engageons nostre honneur et nostre vie, sans
esperance de pardon, grace ne remission quelconque, et pour preuve
de ce, nous avons d'une lancette ouvert la veine du bras de nostre
coeur pour en tirer du sang[266] et signer d'ice-luy noz noms et noz
surnoms, que nous avons posez de noz mains en fin de chacun article.
Voila pour ce qui regarde noz volontares.

          [Note 265: G. Naud dit qu'ils n'toient que huit. _Id._,
          p. 122.]

          [Note 266: Ce n'toit pas seulement pour donner, comme ici,
          leur signature, que les Rose-Croix recouraient au sang
          humain; ils en faisoient la base de leur mdecine. En 1750,
          un des frres prtendoit qu'il savoit en tirer le principe
          de vie, communicable  tout malade qui vouloit bien se
          remettre en ses mains. C'toit, pour lui, la mdecine
          universelle. Une petite comdie joue cette anne-l, sous
          ce titre: _La double extravagance_, fit allusion a cette
          nouvelle faon de mdicamenter l'homme par l'homme:

                     ... Il est dans chaque corps
               Un principe de vie, me de leurs ressorts,
                     ... Il faut que la chimie
               Aille le dterrer, l'extraire par son art:
               Or, ce principe extrait, je puis en faire part
               A ceux de qui la vie  nos soins est transmise.]

O mal heureuses gens! O Dieu! souverain createur du ciel et de
l'univers, pouvez vous voir de vostre throsne empir un trait
semblable, fait au prejudice de vostre grandeur! Souffrez vous qu'un
enchanteur abuse de vostre nom, donnant l'epithte au diablet
de trs hault, luy qui est englouty dans le profond des enfers!
Permettez vous,  Dieu! que la magie ait tant de pouvoir que de
seduire des hommes et leur faire renier leur Createur, leur foy et
leur baptesme! Mais, bien plus, Seigneur, pouvez vous voir de l'oeil,
sans decocher vostre foudre, les detestations que ces renegats font,
non seulement des sacrements, mais de la resurrection de l'ame? Ha!
Seigneur, vous le permettez pour quelque raison: vous endurcissez
leur coeur, afin que par l'establissement de ceste croyance frivole,
voz predicateurs paroissent plus que jamais zelez et affectionnez
 renverser et boulleverser ces esprits hypocondriaques, plains de
manie et remplis de folie.

Puis-je passer soubz silence cette abjuration qu'ils font de la
resurrection de la chair, veu que les plus infidelles, les plus
payens et les plus incredules y ont aucunement adjoust foy?
Pithagoras, quoyque payen, dit que l'ame raisonnable est capable de
parvenir, non seulement  la condition des heros, mais encore de les
surpasser de beaucoup, jusqu' s'unir  l'essence de Dieu; et dit
plus, que si, delaissans la prison de ce corps, nous passons en la
pure libert there, nous serons faits dieux immortels. Si ce payen,
n, nourry, instruit et eslev dans le paganisme; a eu cette croyance
de l'ame, quelle foy doit avoir celui qui a senty les effects du
baptesme et l'utilit que nous apporte la vive foy!

Revenons  noz articles et voyons ce que le diable, par l'organe
de ce nigromencien, promet  noz invisibles. Voicy les mots du
magicien: Moyennant lesquelles promesses cy dessus, je promets
aus dits deputez, tant en general qu'en particulier, les faire
transporter d'un moment  l'autre du levant au couchant et du midy au
septentrion, toutesfois et quantes que la pense leur en prendra, et
les faire parler naturellement le langage de toutes les nations de
l'univers[267], couverts des habits du pas, en telle sorte qu'ils
seront cogneus comme legitimes du pas et d'avoir tousjours leur
bource pleine de la monnoye o ils se trouveront.

          [Note 267: Il est dj parl de cette facult que
          s'attribuoient les Rose-Croix, dans l'_Examen de l'inconnue
          et nouvelle caballe des frres de la Rose-Croix_. V. notre
          t. I, p. 124.]

_Item_ de les rendre invisibles[268], non seulement en particulier,
ains en public, et entrer et sortir dans les palais et maisons,
chambres et cabinets, quoy que tout soit clos et ferm  cent
serrures.

          [Note 268: _Id._, _ibid._]

_Item_ de leur donner l'eloquence pour attirer les hommes  eux
et les enseigner en la mesme croyance, et leur promettre de la
part du Trs Haut faire mesme merveille en faisant le serment et
protestations cy-dessus.

_Item_ de leur donner le pouvoir non seulement de dire les
horoscopes des choses passes et presentes, ny des futures, mais de
dire jusques aux penses du coeur le plus secret.

_Item_ je leur donne parole qu'ils seront admirez des doctes et
recherchez des curieux, en telle sorte que l'on les recognoistra
pour estre plus que les prophtes antiens, qui n'ont enseign que
des fadaises; et pour les instruire parfaitement en la cognoissance
des merveilles que je leur promets, incontinant qu'ils auront prest
le serment de fidelit s mains de celuy qui viendra de la part
du Trs Haut, il leur sera delivr  chacun d'eux un anneau d'or
enchass d'un saphir, soubs lequel sera un dmon qui leur servira
de guide, en tesmoing de quoy j'ay sign de ma main ces presentes
articles, et sell de l'anneau de mon maistre, par lequel je promets
faire ratifier dans ce jourd'huy le present accord pour ma decharge
et contentement d'un chacun. Faict ce 23 juin 1623. Voila les
particularitez de la paction; reste maintenant de voir le serment que
l'on leur fait faire, afin de les engager davantage au combat.

Aprs lecture faicte de ce traict particulier, Astarot se communique
plus courtoisement  ceux qu'il tient deja engagez, et, despouillant
une partie de sa lumire feinte, prend le visage d'un adolescent dont
le poil dor sembloit floter le long de ses epaules, ce qui faisoit
croire  nos aveuglez que c'estoit quelque deit qui se manifestoit,
et sur cette simplicit de croire, Astarot les caresse, les embrasse
et leur promet toute sorte de bien-vueillance, et aprs ces espces
d'accolades, il leur dit  tous: Levez la main, ce qu'ils firent,
et, leur main leve, il leur fit faire ce serment:

Vous promettez tous en general et en particulier de ne jamais
desroger aux articles que vous avez soubscripts, par vostre sang,
de voz noms et sur noms, quoy qu'il arrive ou puisse arriver, et
de fermer l'oreille aux predicateurs de l'Evangile du Christ, ains
de vive voix publier, annoncer et prescher toutes les nations o
vous serez enlev selon vos penses, la verit du rgne trs hault
duquel je suis le messager, afin que par voz predications, leons
publiques ou particulires, vous attiriez  vous et  nous les
erreurs des hommes de ce sicle, qui croyent l'immortalit de l'ame?
A quoy chacun respondit oy. Ceste parole dicte, Astarot reprend les
articles, et, de la part de son maistre, les ratifie, les confirme
et les approuve, et promet les entretenir de point en point selon
leur forme et teneur  l'esgard de ce qui a est promis par le
nigromencien.

Cela fait, Astarot disparut pour assister au sabath general, qui se
fait depuis les unze heures du soir jusques  une heure aprs minuict
de la nuict de la vueille de la S. Jean Baptiste[269], es environ du
labirinthe qui est s monts Pyrenes, tellement qu'il ne restera
plus que le nigromencien avec noz invisibles, pour recevoir par le
soufle la grace qui leur estoit promise par les articles.

          [Note 269: C'est, en effet, le jour du grand sabbat, ce
          qui n'empchoit pas celui qui se tenoit rgulirement
          toutes les semaines, dans la nuit du mercredi venant au
          jeudi, ou du vendredi venant au samedi. (De Lancre, _De
          l'inconstance des dmons_, p. 66.)]

Ce soufle se fit en la manire: noz invisibles se despouillrent
tout nuds, et, la face contre terre, le nigromencien, qui avoit une
boutte pleine d'onguents et de graisse, leur frotta  chacun le
dessus du col[270], les aisselles, le bout d'en bas de l'eschine
du dos, les parties honteuses et le fondement, puis souffla dans
l'oreille droicte de chacun, leur disant: Allez et jouissez
maintenant de l'effect de mes promesses. Et leur donnant  chacun
l'agneau, il leur dit: Il ne vous reste plus que d'aller recognoistre
la cour de nostre maistre, qui se tient  cent lieus d'icy, et
recevoir de luy le departement de vos voyages; je vous serviray de
conducteur pour ceste nuict. Ces paroles acheves, une forme de vent
les enlve au lieu de l'assemble des sorciers et magiciens.

          [Note 270: Cette faon de s'oindre pour se mtamorphoser
          ou se rendre invisible toit de la vieille magie. La
          sorcire thessalienne chez qui logea Lucius ne procdoit
          pas autrement: Elle ouvrit un gros coffret o toit force
          petites fioles; elle en prit une. Ce qu'il y avoit en cette
          fiole contenu, au vrai je ne le saurois dire. A voir, il
          me parut comme une sorte d'huile, dont elle se frotta
          toute des pieds jusqu' la tte, commenant par le bout
          des ongles; et lors, voil de tout son corps plumes qui
          naissent  foison, puis un bec au lieu de son nez, fort
          et crochu. Que vous dirai-je? En moins de rien elle se
          fit oiseau de tout point, le plus beau chat huant qui fut
          oncques. (_La Luciade_, dans les _Oeuvres compltes_ de P.
          L. Courier, 1839, in-8, p. 124-125.) Lorsque les sorcires
          s'oignent, dit de Lancre, p. 399, elles disent et rptent
          ces mots: _Emen-Hetan, emen-Hetan_, qui signifient ici et
          l, ici et l.]

Ce fut ce qui commena d'estonner nos invisibles, voyant et
considerant une si grande troupe de personnes sacrifier et faire
hommage  Satan. L, ils furent regardez d'un chacun comme nouveaux
venus, et receurent publiquement de la main de leur maistre la marque
des magiciens, avec leur despartement de six en six: six en Espagne,
six en Italie, six en France, six en Allemagne, quatre en Sude,
deux en Suisses, deux en Flandres, deux en Lorraine, et les deux
autres en Franche Comt, tellement qu'ils ne vont que sur les terres
catholiques pour y semer une nouvelle religion s'ils pouvoient, et
non pas sur les terres heretiques et infidelles, qui, hors du giron
de l'Eglise, sont dans les griffes de l'enfer.

Voila donc le despartement qu'ils ont receu, quoy que cela n'empesche
pas qu'ils n'aillent par tout en un tour de main, selon les promesses
du diable. Mais il est question de savoir maintenant ce qui est de
leur voyage, des fruicts qu'ils ont provignez, les escolliers qu'ils
ont gaignez, et si le diable ne les a point trompez.

S'il estoit question de verifier par cent mille cahiers saincts que
le diable n'est qu'un trompeur, et que tout ce qu'il a promis, et
promet, et promettra, ne sont que mensonges, je ferois plustost un
volume qu'un abreg que j'ay entrepris de faire pour monstrer la
supersticherie des demons; mais pour toutes les exemples le docteur
Fauste[271] nous servira assez. Comme sa curiosit l'a precipit
dans les enfers, la magie, la nigromencie, les enchantemens et les
horoscopes servent d'academie aux enfans du diable; les ambiguitez
qu'un nigromencien italien donna au roy Franois le grand monstrant
assez la malice de l'enfer. Ils ne parlent jamais ouvertement et se
confient plustost  la philosomie de celuy qui leur parle qu' la
doctrine de leurs mathematiques.

          [Note 271: C'est le Faust de la lgende, dont la plus
          ancienne histoire connue fut publie  Francfort en
          1588, _cum gratia et privilegio_, chez Jean Spies. En
          1599, Georges-Rodolphe Widmann avoit publi  Hambourg
          une seconde histoire de cette vie magique et livre au
          diable. On tira de l'une et de l'autre un petit livre
          crit en franois: l'_Histoire prodigieuse et lamentable
          de Jean Faust, grand et horrible enchanteur, avec sa mort
          pouvantable_; Rouen, 1604, in-12. L'oeuvre de Gothe
          est sortie de l, comme l'aigle de son oeuf; on y trouve
          tout le pome, mme Mphistophls, avec une toute petite
          diffrence de nom. C'est _Mphostopholis_ qu'il s'appelle.
          Avant ces petits livrets, on ne connaissoit gure le
          docteur Faust que par ce qu'en a dit l'abb Trithme dans
          une de ses lettres, date du 20 aot 1507 (Haguenau, 1536,
          chez J. Spiegel): _Faustus junior_, y est-il dit, _fons
          necromanticorum, astrologus, magus secundus, chiromanticus,
          agromanticus, pyrmanticus, in hydr aste secundus... venit
          Staurosum, et de se pollicebatur, ingentia dicens se in
          alchemia, omnium qu fuerunt unquam este perfectissimum, et
          scire atque posse quidquid homines optaverint_.]

De dire que le diable n'ait pouvoir (entend que Dieu le permet)
de porter un homme d'une part  l'autre, qui est une espce
d'invisibilit, la preuve s'en voit tous les jours. Il se trouvera
des Basques qui feront cent lieus par jour[272], chose qui ne se
peut faire de pied; il faut qu'il y aye de l'artifice du diable.
De dire aussi qu'il n'y aye des nigromenciens qui vendent des
bagues[273] o sont des esprits familiers, l'une pour le jeu,
l'autre pour l'amour, l'autre pour les armes, l'autre pour la dance
et l'autre pour la fortune, on ne le peut revoquer en doute, car
il s'en trouvera qui en usent encore, au mespris du nom chrestien;
mais sachez et voyez la fin de ces gens-l, vous n'y trouverez
et n'y verrez que misres, abandonnez d'un chacun, leur esprit
familier changer de nom et d'effect. Si le malheureux homme l'a pris
au dessein d'estre fortun, la fin de ses jours seront les plus
infortunez du monde; s'il l'a pris pour les armes, son corps sera
ulcer en mille endroits; si pour l'amour, la verolle et les naudus
luy pourriront les membres; si pour la dance, il sera sur un fumier
sans pouvoir se remuer; si pour le jeu, les larmes et les soupirs luy
couvriront la face; enfin le diable recompense ces gens-l par un
contraire.

          [Note 272: Sur ces coureurs _basques_, parmi lesquels les
          grands seigneurs choisissoient leurs laquais au 17e sicle,
          V. Francisque-Michel, _Le Pays basque_, p. 100-102. L'un
          des valets de Climne, dans le _Misanthrope_, s'appelle
          Basque.]

          [Note 273: Sur les _anneaux constells_, comme les appelle
          Molire dans _L'Amour mdecin_, et sur quelques autres
          bagues magiques, V. Ch. Louandre, _La Sorcellerie_, 1853,
          in-18, p. 52-53.]

Vous avez donc veu comme nos invisibles sont my-partis les uns de-
et les autres de-l. Il nous faut voir le cours de leurs enseignemens
et l'etablissement de leur college. Les six destinez pour la France,
qui sont ceux dont nous parlerons, puisque les autres sont s pas
estrangers, et desquels nous aurons (s'il plaist  Dieu) bien tost
nouvelle de leur mort ou de leur fuitte, arrivrent  Paris environ
le 14 de juillet, chacun prenant son logis  part pour oster toute
sorte de soupon, ne laissans de communiquer chaque jour ensemblement
au lieu o la premire pense les portoit, tantost sur le mont
Parnasse[274], prs le diable de Vauvert[275], tantost vers les
colonnes de Montfaucon, tantost dans les carrires de Montmartre[276]
et tantost le long des sources de Belleville[277]; l, proposoient
les leons qu'ils devoient faire en particulier avant de les rendre
publiques, et de la difficult qu'il y avoit d'enseigner une nouvelle
religion  Paris, tant  cause des livres theophiliques[278] que de
tant de predicateurs qui ne demandent autre chose que d'entrer dans
le combat de la verit pour confondre les ennemis de la religion et
les fleaux, ou plustost les bourreaux, de la vertu.

          [Note 274: C'toit une butte, dont rien n'est rest que
          le nom. Il lui toit venu des exercices de posie et de
          chant qu'y venoient faire, au 16e sicle, les coliers des
          diffrents collges de Paris. A l'poque de la Fronde,
          dans la crainte que les troupes royales n'y prissent
          position, il fut dcid qu'on l'aplaniroit: Faut demander
          aux habitants du faubourg Saint-Germain de desmolir le
          _Mont-de-Parnasse_. (_Registre de l'htel de ville pendant
          la Fronde_, t. I, p. 154.)]

          [Note 275: V. Coquillard. dit. d'Hricault, t. I, p. 186;
          _Ancien Thtre_, t. V, p. 372.]

          [Note 276: Ces carrires de Montmartre servoient d'abri 
          plus d'un de ces conciliabules de sorciers. C'toit un lieu
          propre  toutes sortes de runions clandestines, et l'on
          sait qu'Ignace de Loyola y rassembla ses premiers disciples
          le jour o tous prononcrent, dans la chapelle voisine, le
          voeu solennel qui fut le point de dpart de la socit de
          Jsus. (Orlandin. _Histor. societ. Jesu_, pars prima, lib.
          I, p. 20.)]

          [Note 277: Sur ces sources, qui descendoient de Belleville
          et des Prs-Saint-Gervais, pour remplir les fosss et
          entraner les immondices des gouts de Paris, V. un article
          du _Mercure_ (aot 1811, p. 225), et notre article _Une
          rivire souterraine dans Paris_ (_Moniteur_, 8 aot 1855).]

          [Note 278: On confondoit volontiers ces sectaires avec
          les _libertins_ de la socit de Thophile, afin de les
          englober dans une mme excommunication, et, si c'toit
          possible, dans le mme supplice. Le P. Garasse, en son
          _Apologie_, rapproche perfidement le nom de Thophile
          de celui des frres de la _Croix de Roses_ (_sic_). V.
          _Oeuvres de Thophile_, dit. Alleaume, t. I, p. LIX.]

Quelques jours se passent, pendant lesquels la depense de leur
hostellerie augmente. Point d'escolliers, point de profits pour avoir
credit. Il n'est que de bien payer au commencement; mais en payant il
se trouve que leur argent devient invisible et que leur bourse est
accouche; cela ne les tonne pas, quoy que le diable manque desja en
sa promesse que leur bourse seroit toujours plaine.

Ils ont des chevaux, lesquels ils vendent pour avoir des meubles et
prendre des chambres  loages, afin d'estre plus libres  chercher
des escolliers; l'argent reu, les chevaux sont transportez par
l'achepteur et renduz invisibles au vendeur.

Les chevaux vendus, et quoy qu'ils avoient auparavant resolu de
se garnir de meubles, ils changent de volont et lourent deux
chambres garnies dans les marests du Temple[279], o ils logrent
ensemblement, resolus d'y faire leon particulire et publique:
Le temps est venu (disent-ils) de prodiguer et fructifier, et par
noz enseignemens attirer  nous les hommes de ce sicle. Pour cet
effect, ils affichrent de nuict, en plusieurs carefours, des billets
et memoires dont la teneur en suit:

     _Nous, deputez du college de Rose-Croix, donnons avis  tous
     ceux qui desireront entrer en nostre societ et congregation,
     de les enseigner en la parfaite cognoissance du Trs Hault,
     de la part duquel nous ferons aujourd'hui assemble, et les
     rendrons de visibles invisibles et d'invisibles visibles, et
     seront transportez par tous les pays estrangers o leur desir
     les portera. Mais, pour parvenir  la cognoissance de ces
     merveilles, nous advertissons le lecteur que nous cognoissons
     ses penses; que si la volont le prend de nous voir par
     curiosit seulement, il ne communiquera jamais avec nous; mais
     si la volont le porte reellement de fait de s'inscrire sur le
     registre de nostre confraternit, nous qui jugeons des premiers,
     nous luy ferons voir la verit de nos promesses, tellement que
     nous ne mettons point le lieu de nostre demeure, puisque les
     penses jointes  la volont reelle du lecteur seront capables
     de nous faire cognoistre  luy et luy  nous[280]._

          [Note 279: Robert Fludd, en un passage de l'_Apologie_
          qu'il fit de ses confrres de la Rose-Croix, parle de l'un
          d'eux qui toit venu, comme il est dit ici, loger aux
          Marais du Temple, et  qui la plus merveilleuse aventure
          seroit arrive par suite d'une experience sur du sang
          humain. Un samedi matin,  l'heure o le prtre dit la
          messe, il s'toit mis  en distiller dans une cornue; puis,
          les jours suivants, il en avoit encore vers goutte 
          goutte, en suivant le rite cabalistique. Le vendredi, comme
          il dormoit dans la chambre voisine de son laboratoire,
          voil que vers minuit un bruit affreux, semblable au
          beuglement d'un boeuf, se fait tout  coup entendre. Le
          corps ruisselant d'une sueur froide, il se lve sur son
          sant, et,  travers la fentre claire par les rayons de
          la lune, il voit passer une sorte de nue qui peu  peu
          revt une forme humaine et disparot en poussant un cri
          aigu. Le lendemain, de trs bonne heure, lorsqu'il eut
          t la cornue du feu et qu'il l'eut brise pour voir le
          rsultat de son opration, il y trouva une tte humaine
          tout ensanglante. Alors il lui revint  l'esprit ce qu'un
          vieil alchimiste son matre lui avoit dit,  savoir que si
          pendant l'oeuvre magique un de ceux qui ont fourni le sang
          vient  mourir, son me commence d'errer toute plaintive
          autour du lieu o son sang a t rpandu. Le seigneur
          de Bourdaloue, qui, en sa qualit de secrtaire du duc
          de Guise, habitoit l'htel voisin du lieu o ce prodige
          s'toit pass, en avoit fait le rcit  Fludd lors du
          voyage que celui-ci fit  Paris, peu de temps aprs.]

          [Note 280: Cette affiche se trouve, mais incomplte, dans
          la pice que nous avons publie t. I, p. 123. Naud, qui
          la donne aussi, mais non telle qu'elle est ici, dans son
          _Advertissement pieux et trs utile_, dit que le besoin
          d'avoir des nouvelles promptes de la Cour, qui toit 
          Fontainebleau, et de Mansfeld, qui menaoit la frontire,
          avoit fait imaginer le moyen de communication annonc par
          l'affiche, et qui, de fait, et t fort commode. Nous
          avons, au reste, cit ce qu'il dit  ce sujet, t. I, p.
          123, note.]

Ces memoires, escripts  la main, estans affichez en plusieurs
endroits, firent reveiller les esprits des plus curieux, tant des
doctes que des ignorans. Chacun s'estonne de cette invisibilit et
de la perfection de parler toutes sortes de langues. Les uns disent
que ces gens-l viennent de la part du S. Esprit; les autres, qu'il
faut que ce soit quelques saincts personnages; et les autres, que
ce ne sont que magie et illusions. D'autres admirent davantage la
cognoissance des penses secrettes, veu que cela n'appartient qu'
Dieu seul, et sont incredules  cet esgard. D'autres disent que
le diable a cognoissance des choses passes et des presentes; que
s'il a cognoissance des choses presentes, les penses sont choses
presentes, et, partant, le diable en peut cognoistre et en donner la
cognoissance  ses suppots.

Sur ces contrarietez et anxietez d'esprit passe un advocat du
parlement de Paris, qui s'arreste  la lecture de ces affiches,
et d'autant que les sergens l'avoient long-temps gallop et le
gallopoient tous les jours pour le mettre dans le croton, la pense
et la volont le prennent de s'enroller en cet ordre nouveau, rien
qu'au subject de se rendre invisible, afin que quand messieurs les
sergents le galloperont ou le tiendront, qu'il devienne invisible
devant eux. Incontinant que la pense fut jointe  la volont, l'un
de noz invisibles parut  cet advocat, luy disant: Je suis un de
ceux que vous cherchez, qui ont cogneu la volont de vostre pense;
trouvez-vous,  huict heures du soir, vis--vis des boucheries du
Maretz[281], on vous apprendra ce que desirez. Cela fait, l'autre
disparut, ce qui donna plus de force  l'advocat de croire le contenu
de l'affiche, et ne manqua pas,  l'heure dicte, de se trouver au
rendez-vous, o le mesme personnage le vint trouver, luy bande les
yeux et le fait toupier[282] par cinq ou six ruelles pour entrer au
logis des invisibles.

          [Note 281: Les _Boucheries-du-temple_, tablies au XIIe
          sicle par les Templiers, dans la rue de Braque.]

          [Note 282: Tourner comme une _toupie_.]

L'advocat, arriv  la chambre, les yeux debandez, voit devant luy
cinq personnages en guise de senateurs, dont la faon estoit grave et
le parler magistral: Nous savons ce que vous desirez; mais avant
que donner contentement en voz desirs, il faut que vous prestiez
le serment de fidelit et que vous escriviez dans un papier quatre
mots seullement: Je renonce  moy-mesme. Car, pour parvenir 
l'instruction d'une croyance nouvelle, il faut bander les yeux 
toutes autres instructions precedentes. L'advocat escrit ce qui est
dit et preste le serment de fidelit, ensuite du quel on luy soufle
 l'oreille, et croyoit que ce soufle fut le vent du Sainct Esprit
au lieu de l'halleine du diable. On luy fait voir mille illusions
par l'operation des demons: tantost Alexandre le grand mont sur
un genez d'Espagne, arm de toutes pices, et tantost un Neron qui
fait estrangler sa mre pour voir le lieu o il avoit est engendr,
et une infinit d'autres choses particulires o sa curiosit le
portoit. On luy donne l'instruction des mots qu'il doit dire pour
se rendre invisible quand il voudra, et les imprecations qu'il doit
faire contre l'Eglise romaine, avec les hommages qu'il est oblig de
rendre soir et matin au diable leur maistre, en recognoissance de ses
merveilles ainsi prodigues pour l'utilit et profit particulier des
hommes de ce temps. Cela fait, ils font despoiller l'advocat dans un
cabinet pour le frotter de l'onguent de magie, puis luy enjoignirent
d'aller se laver  la pointe du jour dans la rivire, pour nettoyer
la crasse des ordures passes.

Toutes ces ceremonies faictes, on commence  boire et manger 
l'epicurienne, aux despens de l'advocat, qui n'epargnoit rien de ce
qu'il possedoit pour traicter ses compagnons; et aprs bon vin bon
cheval, on luy rebande les yeux et le conduict-on,  quatre heures
du matin, au lieu o l'on l'avoit pris le soir precedent, avec
commandement de s'aller baigner de ce pas, ce qu'il fist, quoy que
brid de vin, pour ne point manquer  son debvoir; mais le pauvre
miserable ne fut pas sitost dans l'eau qu'il se voulut mettre en nage
pour mieux se laver, et se noya. Et par ainsi de visible fut fait
invisible; mais d'invisible visible non, car son corps n'a sceu estre
trouv dans la rivire, quoy que l'on aye fait toute diligence  le
chercher. Voila les premiers fruicts qui sont sortis de l'estude des
docteurs invisibles  la fin de juillet dernier.

Un soldat du regiment des gardes, aussi curieux que l'advocat pour
se rendre invisible et se transporter s pays estrangers pour y
faire une meilleure fortune qu'il n'avoit pas faicte au sige de
Monpellier[283], fut port d'une mesme volont et traict en la sorte
que le premier, fors qu'au lieu de s'aller baigner on luy commanda
que, pour prouver son invisibilit, il se mist de la bande des
assassins du faux-bourg Sainct Germain[284], o le lendemain il fut
miserablement assassin au mois d'aoust dernier.

          [Note 283: V., sur ce sige, _Caquets de l'Accouche_, p.
          158, 164, 169.]

          [Note 284: Il est souvent parl de ces bandits dans les
          crits du temps, ainsi que de la peur qu'en avoient les
          gens de Paris. (V. t. I, p. 198, V, 194, et surtout
          les _Caquets de l'Accouche_, p. 60-61, 71, 257). Le
          Pr-aux-Clercs, o l'on ne faisoit que commencer 
          btir, et qui toit encore fort dsert, servoit de
          quartier-gnral  ces voleurs du faubourg Saint-Germain.
          J'ai mme dit que le _quai Malaquest_, o ils trouvoient de
          faciles cachettes derrire les piles de bois, leur devoit
          sans doute son nom (t. III, p. 179). Les deux vauriens qui
          turent le pre de Jean Rou, en 1647, avoient dress leurs
          premires embches et faillirent mme faire leur coup dans
          le Pr-aux-Clercs, o, un jour qu'il s'y promenoit, il les
          vit cachs dans un endroit fort solitaire. (_Mmoires
          indits de J. Rou_, 1857, in-8, t. I, p. 6-7.)]

Le bailly de Chaulne, en Picardie, ayant oy parler de ces
invisibles, sa pense fut tellement ancre  sa volont que l'un
des six se transporta invisiblement  Peronne, dans le cabinet du
bailly, qui feuilletoit les papiers de son procs, et l'invisible
parut visible et dit  l'autre l'effet de sa pense, s'enrolle en la
societ, et, deux jours aprs, le pauvre miserable bailly se donna de
luy-mesme un coup de pistolet dans la teste et se tua.

Un Anglois francis ayant receu la mesme instruction que les autres,
voulant retourner en Angleterre, fut port en un moment au pied de
la tour d'ordre de Boullongne sur la mer, et voyant qu'il n'y avoit
plus que la mer  passer, pria le demon qui l'avoit port jusques l
de le porter  Londres. Le demon le prend avec telle furie, qu'estant
entre Callais et Douvres, il le laissa choir dans le profond de
la mer, avec un bruict espouvantable, fait en la presence de deux
cens navires hollandois qui flottoient en ces quartiers-l, et qui
estoient partis d'Amsterdam pour aller aux Indes au mois de septembre
dernier.

Un Gascon, dont les rodomontades sembloient menacer terre et ciel,
voulut entrer en ceste congregation nouvelle, afin d'aller trouver
le comte de Mansfeld[285] et luy offrir son service. Estant sur les
frontires de Bavire, port dans l'air par son demon, le tonnerre,
qui s'estoit fait en l'air, se fend en mille parts, dont le demon
eust si grand frayeur qu'il quitta le Gascon, qui tomba dans le lac
de Westong, en la presence de sept ou huict pescheurs de poisson.

          [Note 285: Il toit, en effet, fort question de lui alors,
          comme nous l'avons dj dit dans une note prcdente. (V.
          _Les Caquets de l'Accouche_, p. 191-192, 275.)]

Un Normand du pas de Sapience au Constantin[286] ayant sceu que
l'on enseignoit  Paris la methode de se rendre invisible, vint
faire hommage comme les autres; mais quatre jours aprs, passant par
la ville de Reims pour visiter son procureur, la peste le prit, qui
l'estrangla au mois d'octobre dernier.

          [Note 286: Lisez dans le Cotentin. Les Parisiens, qui
          savoient combien les Normands sont gens russ, appeloient
          leur province _le bon pays de Sapience_.]

Un Provenal, aussi tost que les autres, qui vouloit savoir le
fondement de ces merveilles nouvelles, aprs avoir fait le serment
et receu les instructions, fut estrangl la nuict en suivant, et son
corps invisible pour avoir manqu  faire l'hommage qu'il devoit soir
et matin  son demon. Cela arriva au village de Plisan, au mesme mois
d'octobre.

Un jeune homme de l'Isle de France, dont je tays le nom comme des
autres, pour ne point scandalizer les maisons ny les familles, ayant
fait l'amour un fort long-temps  une fille de bon lieu, laquelle,
peu amoureuse des delices du monde, habandonna l'amour passager  un
eternel amour, se retirant dans une religion devote o elle a fait
profession d'y vivre et mourir; et ce jeune homme, encore passionn
de sa maitresse, laquelle il aimoit uniquement, et de laquelle il
portoit au coeur et l'image et l'ide, fust si aveugl que d'aller
faire comme les autres pour se rendre invisiblement dans la chambre
de la religieuse et contempler  loisir l'original de son portraict.
Mais tant s'en faut qu'il peust aller voir secrettement son amante,
que la nuict en suivant qu'il eust fait paction et serment  noz
invisibles, un desespoir le prist de telle sorte qu'il s'estrangla
avec ses jarretires.

Il me semble que, pour eviter prolixit, c'est assez d'avoir fait
preuve de ceux cy dessus nommez pour servir de preuve et tesmoignage
que noz invisibles sont diables et non pas des hommes, demons qui
attirent par leurs enchantemens et discours empoisonnez une infinit
de personnes volontaires qui n'ont aucune crainte de Dieu devant les
yeux. Parolles empoisonnes qui ne produisent autres fruicts que la
mort deplorable du corps et la perte irreparable de l'ame! Trompeurs
manifestes qui precipitent les trop curieux dans les enfers, et leur
font oublier le Createur pour suivre l'effroyable compagnie de Satan.
Retournons encore  eux, et voyons ce qu'ils deviendront.

Pendant le temps qu'ils font toutes ces choses, leurs habits s'usent
et les loyers de leurs chambres loquentes escheent sans qu'ils
puissent satisfaire  leur hoste, que sur les esperances qu'ils
avoient de le payer bien tost. Deux mois sont des-ja escheux, qui est
beaucoup attendre pour un hoste qui n'a aucuns gaiges ny asseurance,
tellement qu'il les presse fort d'estre pay, ce que les autres
voyans, et craignans d'estre arrestez, en vertu du privilege aux
bourgeois de Paris, furent d'advis de s'en aller sans payer, ce
qu'ils firent une belle nuict, sans dire adieu, et vindrent loger au
faux-bourg Sainct-Germain[287]. L'hostesse, qui pensa le lendemain
aller faire les licts des chambres, ne s'estonna pas de ce qu'ils
n'y estoient pas pour lors, parce que souvent ils se rendoient
invisibles; mais ce qui luy fist croire que c'estoient des trompeurs
qui s'en estoient allez pour ne point revenir, fut qu'ils avoient
emportez tous les draps des licts.

          [Note 287: Nous avons dj dit (t. IV, p. 151) combien,
          depuis longtemps dj, il y avoit dans le faubourg
          Saint-Germain d'htels garnis, de chambres de louage,
          d'auberges de toutes sortes. Tout le monde s'y faisoit
          logeur. Ainsi La Planche nous dit que La Renaudie s'toit
          retir chez l'avocat des Avenelles, qui tenoit maison
          garnie  Saint-Germain-des-Prez,  la mode communment
          usite  Paris. (_Estat de la France_, t. I, p. 110.) Il
          y avoit mieux encore: lorsque les grands seigneurs toient
          absents, les concierges avoient permission de louer garnis,
          au jour le jour, les htels rests vacants. (_Relat. des
          ambassad. vnitiens_, dans les _Docum. ind._, t. II, p.
          609). Il est question dans l'Estoille, d'un loueur de
          chambres du faubourg Saint-Germain nomm Robert, t. II, p.
          388.]

Ceste femme, doublement afflige de la perte de son linge et de ses
loyers, ne peut se tenir de crier. Le mary monte, qui ne sceust que
dire, sinon qu'il commanda  sa femme de se taire, de crainte que
l'on ne decouvrist qu'ils avoient log et recel telles sortes de
gens sans en advenir le commissaire du quartier[288]. Tout ce que
les pauvres gens peurent faire, ce fut de les maudire: O diable soit
donn les invisibles! La peste estrangle ces volleurs-l! Malle
mort saisisse tels affronteurs! Et d'autres parolles semblables,
desquelles les autres s'engraissent. Voila l'invisibilit de nos
invisibles de Maretz du Temple aux faux-bourgs S. Germain.

          [Note 288: C'toit un usage qui nous venoit de Rome. On
          sait, par un passage du _Satyricon_, que chaque soir un
          licteur de l'dile faisoit la visite des auberges, pour
          savoir quels gens s'y trouvoient. Marco-Polo dit avoir vu
          une mesure du mme genre en vigueur dans les tats du grand
          Khan. (V. notre _Histoire des htelleries et cabarets_, t.
          I, p. 130.) L'ordonnance de Henri III de 1579 avoit statu
          que les aubergistes ne pourroient loger plus d'un jour les
          gens sans aveu. En 1635, on alla plus loin: par rglement
          dat du 30 mars, dfense fut faite de leur donner asile,
          sous peine de confiscation. (De Lamare, _Trait de la
          police_, t. I, tit. 5, ch. 9.)]

Essans aux faux-bourgs S. Germain des prez, chez un Italien
maquereau[289] signal si jamais il en fust, et se voyans privez
de tout secours humain, et mesme de l'execution des promesses du
nigromencien, confirmes par Astarot, de ne les laisser jamais la
bourse vuide, et que leurs enseignemens ne leur apportoient aucun
profit, parce qu'il ne venoit vers eux que des volontaires, des
frippons et des vagabonds qui n'ont rien que la cappe et l'espe,
ils resolurent que l'un d'eux s'iroit  Lyon pour se plaindre au
negromencien de leur necessit. L'un doncques y fut, qui, au lieu
d'estre le bien venu, receut mille paroles injurieuses de leur
maistre; et pour couronner leur fin finale, il luy dit: Va, et dit 
tes compagnons que pour avoir manqu en leur debvoir, ils ont encouru
l'ire et l'indignation du Trs Hault, qui est le seul subject pour
lequel ils ont est habandonnez, et que toy et eux se preparent  la
mort, car le temps est plus proche qu'ils ne pensent.

          [Note 289: Il y avoit beaucoup de gens de cette espce
          au faubourg Saint-Germain, surtout dans la partie o se
          trouvoient les maisons bties par la reine Marguerite. (V.
          t. 1, p. 207.)]

Voila nostre invisible bien estonn, qui raconte  ses compagnons
plustost la mort que la vie, plustost la misre d'une eternelle
pauvret que non pas l'esperance de paroistre riches et puissans
comme ils esperoient; la colre les transporte, le desespoir les
prend, la rage les saisit, et n'ont devant les yeux que l'effroy
et l'espouventement. Ils voudroient bien se recognoistre et former
un appel contre ce qu'ils ont contract et sign, mais le sang de
leurs veynes paroist  leurs yeux, mille diables sont devant eux,
la misericorde de Dieu, qu'ils ont delaise, leur eschappe, et les
boute-feux des demons enragez sont prests d'executer le decret de
l'enfer.

En ces perplexitez et premiers tintamarres, l'Italien monte en
hault pour savoir l'origine de leur mal; mais l'excuse qu'ils
prindrent fut qu'ils luy dirent qu'ils estoient fachez de ce qu'ils
ne pouvoient luy donner de l'argent sitost qu'ils desiroient, parce
qu'ils avoient une lettre d'eschange de mil escus  prendre  Lyon,
chez Particelles et Sello[290], qui avoient fait banqueroutte, et
que ceste banqueroutte estoit la cause de leur deil. L'Italien leur
dit qu'ils ne se faschassent point pour cela et qu'il auroit encore
patience.

          [Note 290: C'toient de ces banquiers italiens dont il y
          avoit un si grand nombre  Lyon ds le temps de Franois
          Ier, et qui, aprs avoir fait leur fortune, vinrent grands
          seigneurs  Paris. (V. sur la banque de Lyon, notre t. II,
          p. 159.) Le Particelle dont il est ici parl est le pre de
          Particelli d'Emery.]

Mais ce n'estoit pas l o le mal les tenoit, car plus ils retardent
l'execution de la volont du diable leur maistre auquel ils se sont
donnez, et avec lequel ils ont contract par l'entremise de Respuch,
negromencien, leur coeur est epoinonn de fureur, il n'y a partie
en leurs corps qui ne sente de la douleur, et la plus grande douleur
qui les tallonne est de la meffiance qu'ils ont de la misericorde de
Dieu. Ils cognoissent leur faute et ne peuvent demander pardon, parce
que la presence des demons les estonne de telle sorte qu'il semble
que s'ils ouvroyent la bouche pour interceder la clemence de Dieu,
qu'incontinant ils auroient le col tors. Enfin, priv de secours et
divin et humain, ils concluent de sortir le faux-bourgs S. Germain,
afin de ne point donner  cognoistre publiquement la detestable fin
de leurs jours. C'est ordinairement ce que font ceux qui ont fait
paction avec les diables, de sortir de leurs maisons lorsque le temps
contract est finy, afin de ne point donner mauvais augure  leurs
parens et  leurs voisins de l'estat malheureux o ils meurent.

Estans sortis de leur chambre, ils prennent le chemin de Vaugirard,
passent le Visage sur les six heures du soir, et de l vont sur
les ctes des montagnes qui sont entre Meudon et Seure. L ils se
preparent de recevoir la mort ou quelque respit de vie; mais de
respit il n'en faut point parler, car le diable, qui savoit des-ja
qu'ils avoient ballanc pour implorer la misericorde de Dieu, n'avoit
garde de leur donner du temps pour perdre sa proie. Astarot parust
devant eux, non pas en ange de lumire, comme il avoit fait lors de
la ratification de l'accord, pour ne les point estonner, ains avec
une presence affreuse et du tout espouvantable, accompagn d'un
million de demons qui environnoient ces pauvres gens de tous costez.
H bien! dit Astarot, vous avez est curieux de savoir la science
des langues estrangres et de vous rendre invisibles par tout; il est
temps de satisfaire et recompenser la peine de vos precepteurs et
conducteurs. Ces pauvres gens, effrayez non seullement de la parole,
mais de la quantit des demons qui les environnoient, ne sceurent que
respondre. Les articles entr'eux accordez leur sont representez; ils
cognoissent la signature de leur sang; leur ame, qu'ils croyoient
mourir avec le corps, ou que le corps fust sans ame, commence  les
convaincre d'infidelit.

Pendant ces tristes discours, matines sonnent au novicial des
capucins de Meudon, et au son de ceste cloche il se fait un
tremblement de terre au lieu o les demons estoient, qui font lever
une bourrasque de vent qui enlve en corps et en ame les six curieux,
qui de visibles devinrent invisibles. Voila la fin deplorable que la
curiosit apporte bien souvent.

Il ne faut point que le lecteur s'estonne de ceste histoire tragique;
le diable en a jo et en joue tous les jours de plus sanglantes.
On ne sait pas tous ceux qui ont des grimoires, ny tous les
enchanteurs, ny tous ceux qui font des horoscopes, qui est une espce
de magie, ny la fin miserable de telles sortes de gens, parce que,
leur temps venu, ils se retirent hors de leur maison, et vont sans
compagnie satisfaire  la justice du diable.

Il ne faut point aussi que le lecteur revoque en doubte que non
seullement dans Paris, mais par toutes les villes capitales de
France, il y a des personnes qui sont pires que les diables,
personnes qui se joent  la plotte de l'immortalit de l'me, et qui
croyent et enseignent que l'ame est mortelle comme le corps; mais,
helas! qui passent bien plus outre, soustenans qu'il n'y a point de
Dieu. Les diables connaissent un Dieu et ne peuvent rien faire sans
son commandement, et cognoissent l'immortalit de l'ame, et partant
ces hommes la sont pires que les diables, pires que les anabaptistes,
qui disent que le corps estant mort et mis dans le tombeau, l'ame de
ce corps demeure vivante dans ce mesme tombeau,  cost du corps,
attendant la resurrection d'iceluy pour se remettre dedans. Les
Grecs, antiens payens et infidelles, ont escrit que les heroes sont
les ames des hommes valeureux, qui, par leurs vertus et merites,
aprs leur trepas montent  un degr plus auguste et une condition
plus approchante de la divinit que ne sont les communs personages.

Je ne veux point m'estendre sur la justification de la preuve de
l'immortalit de l'ame, car elle est plus clair que ce qui paroist
 noz yeux. Les cahiers saincts en sont remplis; sainct Augustin
le chante assez, et l'Eglise, espouse de Dieu, en a la parfaite
cognoissance. Je concluray donc, en chrestien, par les regrets que je
reois en l'ame de voir tant de pauvres esprits curieux se precipiter
d'eux mesmes dans le gouffre de l'enfer. D'aller chercher l'essence
de Dieu, c'est vouloir mettre l'eau de la mer dans un demy septier;
et l'immortalit de l'ame, c'est vouloir rendre un verre plus fort
qu'un rocher. Bien heureux sont ceux qui, despoillez de telles
curiositez, se contentent seullement de croire ce que l'Eglise croit,
et s'efforcent d'executer les commandemens de Dieu et de l'Eglise;
bien heureux sont les pauvres d'esprit, puisque le plus souvent nous
voyons abysmer dans les ondes infernales les doctes et les plus
relevez en doctrines.

Mais afin que ce petit discours puisse destourner les curieux de
telle curiosit, ou qu'il puisse profiter  ceux qui sont des-ja
escripts dans la capitulation du diable, unissons nous tous d'un
commun accord pour presenter nos prires  Dieu  ce qui luy plaise
nous destourner de cet ambition de savoir tout, et de tout ne
savoir rien, et que par sa grace il inspire  repentance ceux qui
ont contract et sont sur les poincts de contracter avec les demons
pour perdre et leur corps et leur ame. Dieu commande au diable,
et quoy que le diable ait la promesse d'une creature, signe et
escripte de son sang, on le contrainct de la rapporter, et ce n'est
pas la centiesme qu'il a rendue par les suffrages et les exorcismes
de l'Eglise. Nous y sommes obligez puisqu'ils sont noz prochains,
et s'ils sont indignes de noz prires, elles serviront  autre fin.
Ainsi soit-il.

FIN.




_La Journe des Dupes[291]._

          [Note 291: Cette relation est du duc de Saint-Simon, 
          qui son pre, l'un des principaux acteurs dans cette
          affaire, en avoit racont les dtails. On ne la trouve
          jointe  aucune dition de ses _Mmoires_, pas mme  la
          dernire, dont la publication n'est termine que depuis
          quelques mois. Elle y et cependant figur avec avantage,
          je dirai mme qu'elle y toit indispensable comme pice
          justificative du premier volume. Elle explique en effet,
          et complte, comme on le verra, ce passage du chapitre
          IV des _Mmoires_ (dit. Hachette, in-18, t. I, p. 34):
          Je serois trop long, dit Saint-Simon, si je me mettois
           raconter bien des choses que j'ai sues de mon pre,
          qui me font bien regretter mon ge et le sien qui ne
          m'ont pas permis d'en apprendre davantage. Il ne faut
          pas oublier ici que lorsque Saint-Simon vint au monde,
          son pre avoit soixante-huit ans, et que par consquent
          le temps dut manquer aux confidences paternelles: Je ne
          m'arrterai point, ajoute-t-il,  la fameuse _Journe
          des Dupes_, o il eut le sort du cardinal de Richelieu
          entre les mains, parce que je l'ai trouve dans..., toute
          telle que mon pre me l'a raconte. Ce n'est pas qu'il
          tnt en rien au cardinal de Richelieu, mais il crut voir
          un prcipice dans l'humeur de la reine-mre et dans le
          nombre de gens qui par elle prtendoient tous  gouverner.
          Il crut aussi, par les succs qu'avoit eus le premier
          ministre, qu'il toit bien dangereux de changer de main
          dans la crise o l'tat se trouvoit alors au dehors,
          et ces vues seules le conduisirent. Ce qu'on va lire
          confirme tout ce qu'il dit ici. Mais  quelle relation du
          mme vnement fait-il allusion dans cette phrase: Je
          ne m'arrterai point  la _Journe des Dupes_..., parce
          que je l'ai trouve dans..., toute telle que mon pre me
          l'a raconte? Tous les diteurs se contentent de dire
          que le nom qui se trouvoit aprs _dans_ a t gratt sur
          le manuscrit. C'toit une belle occasion de mettre leur
          sagacit  l'preuve; ils ne l'ont pas saisie. Aucun n'a
          pris la peine de chercher quel est celui des historiens de
          ce rgne dont la relation de cette affaire avoit si bien
          l'assentiment de Saint-Simon, qu'il crt  cause d'elle
          pouvoir se dispenser d'en crire une nouvelle dans ses
          _Mmoires_. Ma curiosit n'a pas t aussi indolente. La
          connaissance que j'avois du rcit dont Saint-Simon pouvoit
          bien ne pas vouloir grossir son chapitre IV, mais qu'il
          avoit crit cependant, m'excitoit d'ailleurs  chercher,
          puisque dans la concidence des deux relations je devois
          trouver une preuve de plus de l'authenticit de celle du
          duc. Mes recherches n'ont pas t vaines. C'est  Leclerc
          que revient l'honneur fort rare d'avoir fait un rcit qui
          satisfaisoit compltement Saint-Simon, et dans lequel il ne
          voyoit ni rien  ajouter, ni rien  contredire. Ce qu'on
          lit dans son ouvrage _La Vie d'Armand-Jean, cardinal-duc de
          Richelieu_, 1724, in-12, t. II, p. 100-103, est en effet,
          sauf la forme bien entendu, et quelques dtails, d'une
          identit parfaite avec ce qu'on va lire. Si cette preuve
          n'toit pas suffisante, j'en trouverois une plus dcisive
          encore dans ce passage de l'_Histoire de Louis XIII_ par
          le P. Griffet (1758, in-4, II, 66). Aprs avoir dit que
          plusieurs historiens de ce temps, et il veut parler de
          Montglat et de Fontenay-Mareuil, avoient prtendu qu'
          la _Journe des Dupes_ ce fut le cardinal La Valette qui
          persuada  Richelieu de se rendre  Versailles, il ajoute:
          D'autres disent que le roi lui fit dire de s'y rendre, et
          le tmoignage de Monsieur le duc de Saint-Simon, propre
          fils du favori de Louis XIII, qui avoit entendu souvent
          raconter  son pre l'histoire de cette fameuse rsolution,
          ne permet pas d'en douter. Ce seigneur vivoit en 1754, et
          c'est d'aprs ce qu'il nous a dit lui-mme que nous allons
          en poursuivre le rcit. Griffet ne s'en tint cependant pas
           ce qu'il avoit appris de Saint-Simon. Il y a quelques
          diffrences entre ce qui se trouve dans son _Histoire_ et
          la narration du duc. Cela seroit assez naturel si elle
          ne lui avoit t faite que verbalement, mais nous savons
          par une note qu'il en connut la rdaction manuscrite.
          La confiance lui manqua sans doute; il voulut s'appuyer
          d'autres tmoignages, et je crois qu'il eut tort. Voici
          cette note, analyse complte du rcit de Saint-Simon,
          et qui pourra nous servir de sommaire: Ce seigneur
          (Saint-Simon), dit Griffet, avoit compos une relation
          particulire de cet vnement, dont nous avons vu une
          copie manuscrite, et prise exactement sur l'original: il y
          contredit, en divers points, les memoires et les histoires
          du temps; et, se fondant sur le tmoignage de son pre, il
          assure: 1 que la reine-mre ayant promis au roi de rendre
          ses bonnes grces  la marquise de Combalet et au cardinal,
          le roi leur fit dire de se trouver, le 11 au matin,  la
          toilette de la reine; que la marquise de Combalet s'y
          prsenta la premire, et que la reine, en la voyant, oublia
          la parole qu'elle avoit donne, et se mit  l'accabler
          d'injures et de reproches, en prsence du roi, qui en fut
          indign, et de Saint-Simon, son favori, qui fut seul admis
           cette entrevue; que le cardinal, tant venu ensuite, ne
          fut pas mieux trait que sa nice, et que le roi, sans
          rien dire  son ministre, qui se crut perdu, retourna
          promptement  l'htel des Ambassadeurs, o, tant entr
          dans son cabinet, seul avec Saint-Simon, il se jeta sur un
          lit de repos, et qu'un instant aprs tous les boutons de
          son pourpoint _sautrent  terre, tant il toit gonfl de
          colre_: circonstance qui ne parot gure vraisemblable;
          qu'ensuite il consulta son favori, qui lui parla fortement
          en faveur du cardinal; et que le roi, tant rsolu d'aller
          ce jour-l  Versailles, chargea Saint-Simon d'envoyer dire
          au cardinal de s'y trouver.

          Tout cela se retrouve plus loin, y compris la phrase
          mme dont s'tonne Griffet. M. Monmerqu avoit lu ce que
          celui-ci vient de dire, et lorsqu'il publia les _Mmoires_
          de Fontenay-Mareuil, dans la 2e srie de la collection
          Petitot, il eut grand regret de ne pouvoir confronter
          le rcit qui s'y trouve des mmes faits avec celui de
          Saint-Simon, d'autant plus que ce dernier contredit l'autre
          continuellement. M. A. Cochut, qui possdoit en orignal
          la relation de Saint-Simon, voyant, par le regret de M.
          Monmerqu, combien ce document faisoit dfaut, en donna
          communication  la _Revue des Deux-Mondes_, o il fut
          insr dans le numro du 15 novembre 1834, p. 414-421. Ce
          recueil, tant plus littraire qu'historique, ne put faire
          parvenir,  ceux qu'elle intressoit surtout, la prcieuse
          pice. Elle y toit donc si bien cache, et presque perdue,
          que M. Cheruel ne l'y dcouvrit pas. Nous avons eu plus de
          bonheur, et nos lecteurs nous sauront gr de leur en faire
          part.]


Il y a bien des choses importantes, curieuses et trs particulires
arrives pendant le sejour de la Cour  Lyon, sur lesquelles on
pourroit s'etendre, et qui preparrent peu  peu l'evenement qui va
tre present, auquel il faut venir sans s'arrter aux preliminaires.
Il suffira de dire qu'il n'y fut rien oubli pour perdre le cardinal
de Richelieu, et que le roy entretint la reyne d'esperances, sans
aucune positive, la remettant  Paris pour prendre resolution sur une
demarche aussi importante.

Soit que la reyne, c'est toujours de Marie de Medicis dont on parle,
comprist qu'elle n'emporteroit pas encore la disgrce du cardinal,
et qu'elle avoit encore besoin de tems et de nouveaux artifices
pour y reussir; soit que, desesperant, elle se fust enfin resolue
au raccommodement; soit qu'elle ne l'eust feint que pour faire un
si grand eclat qu'il effrayast et entranast le roy; ou que, sans
tant de finesse, son humeur etrange l'eust seule entrane sans
dessein precedent, elle declara au roy, en arrivant  Paris, que,
quelque mecontentement extrme qu'elle eust de l'ingratitude et
de la conduite du cardinal de Richelieu et des siens  son egard,
elle avoit enfin gagn sur elle de lui en faire un sacrifice, et de
les recevoir en ses bonnes grces, puisqu'elle luy voyoit tant de
repugnance  le renvoyer, et tant de peine  voir sa mre s'exclure
du conseil  cause de la presence de ce ministre, avec qui elle ne
feroit plus de difficult de s'y trouver desormais, par amiti et par
attachement pour luy, roy.

Cette declaration fut reue du roy avec une grande joie, et comme
la chose qu'il desiroit le plus et qu'il esperoit le moins, et qui
le delivroit de l'odieuse necessit de choisir entre sa mre et son
ministre. La reyne poussa la chose jusqu' l'empressement, de sorte
que le jour fut pris au plus prochain (car on arrivoit encore de
Lyon[292], les uns aprs les autres), auquel jour le cardinal de
Richelieu et sa nice de Combalet[293], dame d'atours de la reyne,
viendraient,  sa toilette, recevoir le pardon et le retour de ses
bonnes graces. La toilette alors, et longtems depuis, etoit une heure
o il n'y avoit ny dames ny courtisans, mais des personnes en trs
petit nombre, favorises de cette entre, et ce fut par cette raison
que ce tems fut choisi. La reyne logeoit  Luxembourg, qu'elle venoit
d'achever[294], et le roy, qui alloit et venoit  Versailles[295],
s'etoit etabli  l'htel des Ambassadeurs[296] extraordinaires, rue
de Tournon, pour tre plus prs d'elle.

          [Note 292: Au retour de l'expdition de Savoie, dont le
          principal fait d'armes sa trouvera racont par Saint-Simon,
          dans le fragment qui suivra celui-ci. Le roi, arriv 
          Lyon le 7 septembre, y toit rest deux mois, pour se
          reposer d'abord, puis retenu par la maladie qui le prit 
          la fin de septembre et mit sa vie en grand danger. C'est
          cette maladie du roi qui permit aux ennemis du cardinal
          toutes sortes de manoeuvres en leur inspirant toutes sortes
          d'esprances, auxquelles ils ne voulurent pas renoncer,
          lorsque le retour du roi  la sant les aurait d mettre 
          nant.]

          [Note 293: Nice du cardinal de Richelieu. V. plus haut, p.
          42, notes 1 et 2.]

          [Note 294: Il y avoit toutefois dj dix ans, en 1630, que
          le Luxembourg toit achev. Les fondements, dit Piganiol
          (_Descript. de Paris_, 1765, in-8, t. VII, p. 162), en
          furent jets en 1615, et, quoiqu'on y travaillt sans
          discontinuation, il ne fut achev qu'en 1620. Quatre ans
          aprs, il en paraissoit un trs curieux et magnifique loge
          dans la troisime des _Satyres_ du sieur du Lorens (1624,
          in-8, p. 17.)]

          [Note 295: A cause de la chasse, dont c'toit la saison,
          puisqu'on toit alors au commencement de novembre. Il
          n'y avoit que quatre ans tout au plus que Louis XIII
          avoit achev de construire, ou plutt de remettre  neuf
          le petit chteau de Versailles, qu'il avoit acquis,
          moyennant cinquante mille cus, de Jean Soisy. Le Beuf.
          (_Hist. du diocse de Paris_, t. VII, p. 307.) On n'et
          pas dit que c'toit un chteau royal, tant il toit
          d'apparence modeste: Nul gentilhomme, disoit Bassompierre
          en 1626, dans son discours aux notables, n'en voudroit
          tirer vanit. Quatre pavillons, unis par trois corps de
          btiment; un pristyle  colonnes, surmont d'une galerie
          et joignant ensemble les deux pavillons de l'est, le tout
          en briques; tout autour un large foss, et derrire un
          parc, qui ne fut agrandi que lorsqu'en 1632 le roi eut
          achet et fait dmolir le vieux castel des Lomnie et des
          Gondi: tel toit alors le chteau de Versailles. Louis XIV
          le respecta: Sa Majest, dit Flibien, a eu cette pit
          pour la mmoire du feu roi son pre de ne rien abattre de
          ce qu'il avoit fait btir. Mansard, qui rsistoit, dut
          se soumettre, et le vieux chteau de briques resta comme
          enchss dans le nouveau. On le voit encore avec sa rouge
          faade qui regarde de haut l'avenue de Paris. Au devant
          se trouve la _cour de marbre_, qu'on appela ainsi lorsque
          Louis XIV l'eut fait paver d'un marbre blanc et noir, avec
          des bandes de marbre blanc et rouge.]

          [Note 296: C'toit l'htel qui avoit appartenu auparavant
          au marchal d'Ancre, et dont il a t parl dj, t. IV, p.
          30. On y logeoit les ambassadeurs extraordinaires.]

Le jour venu de ce grand raccommodement, le roy alla  pied de chez
luy chez la reyne. Il la trouva seule  sa toilette, o il avoit
t rsolu que les plus privilegis n'entreroient pas ce jour-l:
en sorte qu'il n'y eut que trois femmes de chambre de la reyne, un
garon de chambre ou deux, et qui que ce soit d'hommes, que le roy et
mon pre, qu'il fit entrer et rester[297]. Le capitaine des gardes
mme fut exclu. Madame de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon,
arriva comme le roy et la reyne parloient du raccommodement qui
s'alloit faire en des termes qui ne laissoient rien  desirer,
lorsque l'aspect de madame de Combalet glaa tout  coup la reyne.
Cette dame se jeta  ses pieds avec tous les discours les plus
respectueux, les plus humbles et les plus soumis. J'ai ou dire 
mon pre, qui n'en perdit rien, qu'elle y mit tout son bien-dire
et tout son esprit, et elle en avoit beaucoup. A la froideur de la
reyne, l'aigreur succeda, puis incontinent la colre, l'emportement,
les plus amers reproches, enfin un torrent d'injures, et peu  peu
de ces injures qui ne sont connues qu'aux halles. Aux premiers
mouvements, le roy voulut s'entremettre; aux reproches, sommer la
reyne de ce qu'elle luy avoit formellement promis, et sans qu'il l'en
eust prie; aux injures, la faire souvenir qu'il etoit present, et
qu'elle se manquoit  elle-mme. Rien ne peut arrter ce torrent. De
fois  autre, le roy regardoit mon pre et lui faisoit quelque signe
d'etonnement et de depit; et mon pre, immobile, les yeux bas, osoit
 peine et rarement les tourner vers le roy comme  la derobe. Il ne
contoit jamais cette enorme scne qu'il n'ajoutast qu'en sa vie il ne
s'etoit trouv si mal  son aise. A la fin, le roy, outr, s'avana,
car il etoit demeur debout, prit madame de Combalet, toujours aux
pieds de la reyne, la tira par l'epaule, et luy dit en colre que
c'etoit assez en avoir entendu, et de se retirer. Sortant en pleurs,
elle trouva le cardinal, son oncle, qui entroit dans les premires
pices de l'appartement. Il fut si effray de la voir en cet etat, et
tellement de ce qu'elle luy raconta, qu'il balana quelque tems s'il
s'en retourneroit.

          [Note 297: Saint-Simon toit alors grand-cuyer et le
          favori en titre.]

Pendant cet intervalle, le roy, avec respect, mais avec depit,
reprocha  la reyne son manquement de parole donne de son gr, sans
en avoir et sollicite, luy s'etant content qu'elle vist seulement
le cardinal de Richelieu au conseil, non ailleurs, ny pas un des
siens; que c'etoit elle qui avoit voulu les voir chez elle, sans
qu'il l'en eust prie, pour leur rendre ses bonnes grces; au lieu
de quoi elle venoit de chanter les dernires pouilles  madame de
Combalet, et de luy faire,  luy, cet affront.

Il ajouta que ce n'etoit pas la peine d'en faire autant au cardinal,
 qui il alloit mander de ne pas entrer. A cela, la reyne s'ecria
que ce n'etoit pas la mme chose; que madame de Combalet lui etoit
odieuse[298] et n'estoit utile  l'Estat en rien, mais que le
sacrifice qu'elle vouloit faire, de voir et pardonner au cardinal
de Richelieu, etoit uniquement fond sur le bien des affaires, pour
la conduite desquelles il croyoit ne pouvoir s'en passer, et qu'il
alloit voir qu'elle le recevroit bien. L dessus, le cardinal entra,
assez interdit de la rencontre qu'il venoit de faire. Il s'approcha
de la reyne, mit un genou  terre, commena un compliment fort
soumis. La reyne l'interrompit et le fit lever assez honntement.
Mais, peu aprs, la mare commena  monter: les secheresses, puis
les aigreurs vinrent; aprs les reproches et les injures trs
assenes, d'ingrat, de fourbe, de perfide et autres gentillesses,
qu'il trompoit le roy et trahissoit l'Estat, pour sa propre grandeur
et des siens; sans que le roy, combl de surprise et de colre, pust
la faire rentrer en elle-mme et arrter une si etrange tempte; tant
qu'enfin elle le chassa et luy defendit de se presenter jamais devant
elle. Mon pre, que le roy regardoit de fois  autre comme  la scne
precedente, m'a dit souvent que le cardinal souffroit tout cela comme
un condamn, et que luy-mme croyoit  tous instants rentrer sous
le parquet. A la fin le cardinal s'en alla. Le roy demeura fort peu
de temps aprs luy,  faire  la reyne de vifs reproches, elle  se
defendre fort mal; puis il sortit, outr de depit et de colre. Il
s'en retourna chez luy,  pied, comme il etoit venu, et demanda en
chemin  mon pre ce qu'il luy sembloit de ce qu'il venoit de voir et
d'entendre. Il haussa les epaules et ne repondit rien.

          [Note 298: S'il falloit en croire l'histoire secrte des
          amours du cardinal de Richelieu avec Marie de Mdicis et
          Mme de Combalet publie en 1805 dans les _Souvenirs_ du
          comte de Caylus, puis par Auguis dans les _Rvlations
          indiscrtes du dix-huitime sicle_, cette haine de
          Marie de Mdicis auroit eu la jalousie pour cause, Mme
          de Combalet, toujours d'aprs ce rcit scandaleux, ayant
          enlev  la reine-mre l'amour du cardinal, son oncle.]

La Cour, et bien d'autres gens considerables de Paris s'etoient
cependant assembls  Luxembourg et  l'htel des Ambassadeurs pour
faire leur cour, et par la curiosit de cette grande journe de
raccommodement sue de bien des personnes, mais dont, jusqu'alors,
le succs etoit ignor de tous ceux qui n'avoient pas rencontr
madame de Combalet, ou lu dans son visage. Le sombre de celuy du roy
aiguisa la curiosit de la foule qu'il trouva chez luy. Il ne parla
 personne, et brossa droit  son cabinet, o il fit entrer mon pre
seul, et luy commanda de fermer la porte en dedans et de n'ouvrir 
personne.

Il se jeta sur un lit de repos, au fond de ce cabinet, et, un instant
aprs, tous les boutons de son pourpoint sautrent  terre, tant il
etoit gonfl par la colre[299]. Aprs quelque temps de silence, il
se mit  parler de ce qui venoit de se passer. Aprs les plaintes
et les discours, pendant lesquels mon pre se tint fort sobre, vint
la politique, les embarras, les reflexions. Le roy comprit plus que
jamais qu'il falloit exclure du conseil et de toute affaire la reyne,
sa mre, ou le cardinal de Richelieu; et, tout irrit qu'il fust, se
trouvoit combattu entre la nature et l'utilit, entre les discours
du monde et l'experience qu'il avoit de la capacit de son ministre.
Dans cette perplexit, il voulut si absolument que mon pre lui en
dist son avis, que toutes ses excuses furent inutiles. Outre la bont
et la confiance dont il luy plaisoit de l'honorer, il savoit trs
bien qu'il n'avoit ny attachement, ny eloignement pour le cardinal,
ny pour la reyne, et qu'il ne tenoit uniquement et immediatement qu'
un si bon matre, sans aucune sorte d'intrigue ny de parti[300].

          [Note 299: C'est cette circonstance que le P. Griffet
          trouve peu vraisemblable. Leclerc, dont encore une fois
          le rcit est, sauf quelques particularits, tout  fait
          conforme  celui-ci, se contente de dire: Ayant dboutonn
          son juste au corps, il (le roi) se jeta sur le lit, et dit
           Saint-Simon qu'il se sentoit comme tout enflamm. Ce
          dbraill, quelle qu'en ft la cause, toit ncessaire au
          roi. Le mal dont il avoit failli mourir tout dernirement
           Lyon toit, dit Leclerc, une apostume dans le mesentre
          qui lui faisoit enfler le ventre, et il est assez naturel
          qu'il ne pt encore supporter longtemps un vtement serr.]

          [Note 300: Saint-Simon, toutefois, avoit dj prouv qu'il
          toit dvou au cardinal. Quand on avoit t sur le point
          de dsesprer des jours du roi, c'est  lui que Richelieu
          s'toit confi pour se tirer du pril dans lequel cette
          mort pourroit le jeter. Le cardinal, dit Leclerc, pria
          Saint-Simon, grand-cuyer, qui ne bougeoit d'auprs de la
          personne du roi, de porter Sa Majest  avoir quelque soin
          de son premier ministre. (_Vie d'Armand-Jean, cardinal-duc
          de Richelieu_, 1724, in-12, t. II, p. 98.)]

Mon pre fut donc forc d'obeir. Il m'a dit que, prevoyant que le
roy pourroit peut-tre le faire parler sur cette grande affaire, il
n'avoit cess d'y penser depuis la sortie de Luxembourg jusqu'au
moment que le roy avoit rompu le silence dans son cabinet.

Il dit donc au roy qu'il etoit extrmement fch de se trouver dans
le detroit forc d'un tel choix; que Sa Majest savoit qu'il n'avoit
d'attachement de dependance que de luy seul; qu'ainsi, vuide de
tout autre passion que de sa gloire, du bien des affaires, de son
soulagement dans leur conduite, il luy diroit franchement, puisqu'il
le luy commandoit si absolument, le peu de reflexions qu'il avoit
faites depuis la sortie de la chambre de la reyne, conformes  celles
que luy avoient inspires les precedents progrs d'une brouillerie
qu'il avoit craint de voir conduire  la necessit du choix, o les
choses en etoient venues.

Qu'il falloit considerer la reyne comme prenant aisement des amitis
et des haines, peu matresse de ses humeurs, voulant, neanmoins,
tre matresse des affaires, et quand elle l'etoit en tout ou en
partie, se laissant manier par des gens de peu, sans experience ny
capacit, n'ayant que leur intert; dont elle revtoit les volonts
et les caprices, et les fantaisies des grands qui courtisoient ces
gens de peu, lesquels, pour s'en appuyer, favorisoient leurs interts
et souvent leurs vues les plus dangereuses sans s'en apercevoir:
que cela s'etoit vu sans cesse depuis la mort de Henry IV; et sans
cesse aussi, un got en elle de changement de serviteurs et de
confidents de tout genre; n'ayant longuement conserv personne dans
sa confiance, depuis le marechal et la marechale d'Ancre, et faisant
souvent de dangereux choix; que se livrer  elle pour la conduite
de l'Estat seroit se livrer  ses humeurs,  ses vicissitudes, 
une succession de hazards de ceux qui la gouverneroient, aussi peu
experiments ou aussi dangereux les uns que les autres, et tous
insatiables: qu'aprs tout ce que le roy avoit essuy d'elle et
dans leur separation, et dans leur raccommodement, aprs tout ce
qu'il venoit de tenter et d'essayer dans l'affaire presente, il
avoit rempli le devoir d'un bon fils au del de toute mesure, que
sa conscience en devoit tre en repos, et sa reputation sans tache
devant les gens impartiaux, quoi qu'il pust faire desormais; enfin
que sa conscience et sa reputation,  l'abri sur les devoirs de fils,
exigeoient de luy avec le mme empire qu'il se souvint de ses devoirs
de roy, dont il ne compteroit pas moins  Dieu et aux hommes; qu'il
devoit penser qu'il avoit les plus grandes affaires sur les bras, que
le parti protestant fumoit encore, que l'affaire de Mantoue n'etoit
pas finie[301]; enfin que le roi de Sude, attir en Allemagne par
les habiles menes du cardinal, y etoit triomphant, et commenoit
le grand ouvrage si ncessaire  la France, de l'abaissement de la
maison d'Autriche (il faut remarquer que le roy de Sude etoit entr
en Allemagne au commencement de cette mme anne 1630, et qu'il y fut
tu  la bataille de Lutzen, le 16 novembre 1632); que Sa Majest
avoit besoin, pour une heureuse suite de ces grandes affaires, et
pour en recueillir les fruits, de la mme tte qui avoit su les
embarquer et les conduire; du mme qui, par l'eclat de ses grandes
entreprises, s'etoit acquis la confiance des allis de la France,
qui ne la donneroient pas  aucun autre au mme degr; et que les
ennemis de la France, ravis de se voir aux mains avec une femme et
ceux qui la gouvernoient, au lieu d'avoir affaire au mme genie qui
leur attiroit tant de travaux, de peines et de maux, triompheroient
de joie d'une conduite si differente, tandis que nos allis se
trouveroient etourdis et peut-tre fort ebranls d'un changement si
important; que, quelque puissant que fust le genie de Sa Majest
pour soutenir et gouverner une machine si vaste dont les ressorts
et les rapports necessaires etoient si delicats, si multiplis, si
peu veritablement connus, il s'y trouvoit une infinit de details
auxquels il falloit journellement suffire dans le plus grand secret,
avec la plus infatigable activit, que ne pourroient pas leur nature,
leur diversit, leur continuit, devenir le travail d'un roy; encore
moins de gens nouveaux qui, en ignorant toute la batisse, seroient
arrts  chaque pas, et peu desireux, peut-tre, par haine et par
envie, de soutenir ce que le cardinal avoit si bien, si grandement,
si profondement commenc. A quoi il falloit ajouter l'esperance
des ennemis, qui remonteroient leur courage  la juste defiance
des allis, qui les detacheroit et les pousseroit  des traits
particuliers, dans la pense que les nouveaux ministres seroient
bientt reduits  faire place  d'autres encore plus nouveaux, et de
la sorte  un changement perpetuel de conduite.

          [Note 301: C'est cette affaire o le duc de Savoie, soutenu
          par l'empereur et les Espagnols, vouloit se donner le gros
          lot, le duch de Mantoue, qui avoit motiv la dernire
          expdition de Louis XIII et sa conqute de toute la Savoie.
          Un trait toit intervenu, par l'entremise de Mazarin, qui
          entre en scne pour la premire fois comme ngociateur au
          nom du duc de Savoie. La paix toit faite, mais, ainsi que
          le dit fort bien le grand-cuyer, l'affaire n'toit pas
          finie pour cela, puisque les ennemis s'avoient pas encore
          vacu le duch de Mantoue. Ils n'en partirent que le 27
          novembre.]

Ces raisons, que le roy s'etoit sans doute dites souvent  luy-mme,
luy firent impression. Le raisonnement se poussa, s'allongea, et
dura plus de deux heures. Enfin, le roy prit son parti. Mon pre
le supplia d'y bien penser. Puis, l'y voyant trs affermi, luy
representa que, puisqu'il avoit resolu de continuer sa confiance
au cardinal de Richelieu, et de se servir de luy, il ne devoit pas
negliger de l'en faire avertir, parce que, dans l'estat et dans la
situation o il devoit tre, aprs ce qui venoit de se passer 
Luxembourg, et n'ayant pas de nouvelles du roy, il ne seroit pas
etonnant qu'il prist quelque parti prompt de retraite[302].

          [Note 302: Saint-Simon savoit qu'en telle occurrence
          Richelieu n'ajournoit gure le moment de se mettre en
          sret, et qu'il en cherchoit au plus tt les moyens. A
          Lyon, il y avoit song, et avoit fait en sorte que le roi,
          tout mourant qu'il ft, y songet pour lui. Le duc de
          Montmorency,  la prire de Louis XIII, avoit promis de
          mener Son Eminence en toute sret  Brouage. Ce n'toit
          pas encore assez pour Richelieu: il avoit voulu s'assurer
          de Bassompierre et des Suisses. Bassompierre avoit refus,
          et il le paya bientt chrement. Peu de temps aprs la
          _Journe des Dupes_, il toit  la Bastille.]

Le roy approuva cette reflexion, et ordonna  mon pre de luy mander,
comme de luy-mme, de venir ce soir trouver Sa Majest  Versailles,
laquelle s'y en retournoit. Je n'ay point su, et mon pre ne m'a
point dit, pourquoi le message de sa part, et non de celle du roy:
peut-tre pour moins d'eclat et plus de menagement pour la reyne.

Quoi qu'il en soit, mon pre sortit du cabinet et trouva la chambre
tellement remplie qu'on ne pouvoit s'y tourner. Il demanda s'il n'y
avoit pas l un gentilhomme  luy. Le pre du marechal de Tourville,
qui etoit  luy, et qu'il donna depuis  monsieur le prince, comme un
gentilhomme de merite et de confiance, lors du mariage de monsieur
son fils avec la fille du marechal de Brez[303], fendit la presse
et vint  luy. Il le tira dans une fenestre et luy dit  l'oreille
d'aller sur le champ chez le cardinal de Richelieu, luy dire de sa
part qu'il sortoit actuellement du cabinet du roy, pour luy mander
qu'il vinst ce soir mme trouver sur sa parole le roy  Versailles,
et qu'il rentroit sur le champ dans le cabinet, d'o il n'etoit sorti
que pour luy envoyer ce message. Il y rentra, en effet, et fut encore
une heure seul avec le roy.

          [Note 303: V. _Mmoires_, dit. Hachette, in-18, t. I, p.
          36.]

A la mention d'un gentilhomme de la part de mon pre, les portes
du cardinal tombrent, quelques barricades qu'elles fussent. Le
cardinal, assis tte--tte avec le cardinal de La Vallette[304], se
leva avec emotion ds qu'on le luy annona, et alla quelques pas au
devant de luy. Il ecouta le compliment, et, transport de joie, il
embrassa Tourville des deux cts. Il fut le mme jour  Versailles,
o il arriva des Marillacs[305] le soir mme, comme chacun sait[306].

          [Note 304: Suivant Leclerc, le gentilhomme envoy par
          Saint-Simon trouva Richelieu emballant ses papiers et
          ses meubles, pour se retirer  Brouage, dont il toit
          gouverneur. La Valette toit avec lui, comme le dit
          Saint-Simon; mais Leclerc, dont en cela la relation
          diffre un peu, ajoute que ce cardinal alla chez le roi,
          vit Saint-Simon, qui lui confirma toute l'affaire, puis
          Sa Majest, qui lui dit: Monsieur le cardinal a un bon
          matre; allez lui dire que je me recommande  lui et que
          sans dlai il vienne  Versailles. C'est  cause de
          cette dmarche de La Valette et des paroles du roi que le
          rle principal a sans doute t donn  ce cardinal dans
          plusieurs relations.]

          [Note 305: Sur les Marillac, V. plus haut, p. 8 et 9.
          Michel, frre du marchal, avoit les sceaux. Mand
          le soir mme  Glatigny, prs de Versailles, il crut
           un redoublement de fortune; mais le lendemain La
          Ville-aux-Clercs vint le trouver, se fit remettre les
          sceaux et l'emmena  Chteaudun.]

          [Note 306: Richelieu, sauv par Saint-Simon, fut-il
          reconnaissant? Ecoutons les _Mmoires_ du fils (t. I, p.
          34): Il n'est pas difficile de croire que le cardinal lui
          en sut un bon gr extrme, et d'autant plus qu'il n'y avoit
          aucun lien entre eux. Ce qui est plus rare, c'est que, s'il
          conut quelque peine secrte de s'tre vu en ses mains,
          et de lui devoir l'affermissement de sa place et de sa
          puissance, et le triomphe sur ses ennemis, il eut la force
          de le cacher si bien qu'il n'en donna jamais la moindre
          marque, et mon pre aussi ne lui en tmoigna pas plus
          d'attachement. Il arriva seulement que ce premier ministre,
          souponneux au possible, et persuad sur mon pre, par une
          exprience si dcisive et si gratuite, alloit depuis  lui
          sur les ombrages qu'il prenoit. Il est souvent arriv 
          mon pre d'tre rveill en sursaut, en pleine nuit, par
          un valet de chambre, qui tiroit son rideau, une bougie 
          la main, ayant derrire lui le cardinal de Richelieu, qui
          s'asseyoit sur le lit, et prenoit la bougie, s'criant
          quelquefois qu'il toit perdu, et venant au conseil, et au
          secours de mon pre sur des avis qu'on lui avoit donns, ou
          sur des prises qu'il avoit eues avec le roi.]




_Louis XIII au Pas de Suze_[307].

          [Note 307: Ce fragment est de Saint-Simon, comme le
          prcdent, et vient de la mme source. Il complte ce qu'on
          trouve sur le mme sujet, au chapitre V des _Mmoires_
          (dit. Hachette, in-18, t. I, p. 39).]


On a derob  Louis XIII la gloire d'un genre d'intrepidit que n'ont
pas tous les heros. Les Alpes etoient pleines de peste. Le roy, en y
arrivant[308], se trouva log dans une maison o elle etoit[309]. Mon
pre l'en avertit et l'en fit sortir. Celle o on le mit se trouva
pareillement infecte. Mon pre voulut encore l'en faire sortir.
Le roy, avec une tranquillit parfaite, lui repondit qu' ce qu'il
eprouvoit, il falloit que la peste fust partout dans ces montagnes,
qu'il devoit s'abandonner  la Providence, ne penser plus  la peste,
et seulement au but o il tendoit: se coucha et dormit avec la mme
tranquillit. Cette grandeur d'me n'etoit pas  oublier dans ce
heros, si simplement, si modestement, si veritablement heros en tout
genre. Quel bruit n'et pas fait un tel trait dans ses successeurs?
Mais sa vie  luy n'etoit qu'un tissu continuel de pareilles actions,
varies suivant les circonstances, qui echappoient par leur foule, et
dont sa modestie le detournoit saintement d'en sentir le merite.

          [Note 308: Le roi et le cardinal, qui vouloient en finir
          avec le duc de Savoie et ses prtentions sur Mantoue,
          toient partis de Grenoble le 2 fvrier 1629 pour se rendre
          au pied des Alpes, alors toutes couvertes de neige. (V.
          Bassompierre, anc. dit., t. II, p. 524; Vittorio Siri, t.
          VI, p. 603.)]

          [Note 309: Quand, l'anne suivante, Louis XIII retourna
          en Savoie, la peste y toit encore. (Leclerc, _Vie de
          Richelieu_ t. II, p. 83, 97.)]

Or, voici le _Pas de Suze_[310], tel que mon pre me l'a plusieurs
fois racont, qui, entre autres vertus, etoit parfaitement veritable.

          [Note 310: C'est le passage des Alpes, dont la ville de
          Suse domine l'entre,  la runion des deux routes du mont
          Cenis et du mont Genvre.]

Les barricades[311] reconnues furent estimes trs difficiles, et,
tt-aprs, impossibles  forcer: les trois marechaux[312], et
ce qu'il y avoit de plus distingu aprs eux, ou en grade, ou en
merite et connoissance, furent de cet avis; et pour le moins autant
qu'eux le cardinal de Richelieu. Ils le declarrent au roi, qui en
fut trs choqu, et plus encore quand le cardinal lui representa la
necessit d'une prompte retraite, par les raisons des lieux, des
logements, des vivres, de la saison, qui feroient perir l'arme. Ils
redoublrent, et comme le cardinal vit qu'il ne gagnoit rien sur
l'esprit du roy, qui faisoit plutt des voyages que des promenades
continuelles parmi les neiges et les rochers, pour s'informer et
reconnotre par luy-mme des endroits et des moyens d'attaquer ces
retranchements, le cardinal eut recours  un artifice par lequel il
crut venir  bout de son dessein. Le roy, log dans un mechant hameau
de quelques maisons, y etoit presque seul, faute de couvert pour son
plus necessaire service, mais gard d'ailleurs pour sa sret. Le
cardinal, de concert avec les marechaux et les principaux de la Cour,
fit en sorte que, sous pretexte de la difficult des chemins, le roy
fut abandonn  une entire solitude ds que le jour commenceroit 
tomber: ce qui en cette saison, et dans ces gorges etroites, etoit de
fort bonne heure, ne doutant pas que l'ennui, joint  l'avis unanime,
ne l'engageast  se retirer.

          [Note 311: Les diverses ruses, dit Saint-Simon dans ses
          _Mmoires_ (t. I, p. 38), suivies de toutes les difficults
          militaires que le fameux Charles-Emmanuel avoit employes
          au dlai d'un trait et  l'occupation de son duch
          de Savoie, l'avoient mis en tat de se bien fortifier
           Suse, d'en empcher les approches par de prodigieux
          retranchements bien gards, connus sous le nom de
          barricades de Suse, et d'y attendre les troupes impriales
          et espagnoles, dont l'arme venoit  son secours.]

          [Note 312: Bassompierre, Crqui et Schomberg.]

L'ennui n'y put rien, mais il fut grand. Mon pre, qui etoit dans
ce mme hameau tout prs du roy, dont il avoit l'honneur d'tre
premier gentilhomme et premier ecuyer,  qui le roy se plaignit de sa
solitude et de l'affront que luy feroit recevoir une retraite, aprs
s'tre avanc jusque-l pour le secours de M. de Mantoue, qui, malgr
sa protection, se trouveroit livr aux Espagnols et au duc de Savoie;
mon pre, dis-je, imagina un moyen de l'amuser les soirs. Le roy
aimoit fort la musique; M. de Mortemart avoit amen dans son equipage
un nomm Nyert[313], qui la savoit parfaitement, qui jouoit fort
bien du luth, fort  la mode en ce temps-l, et qu'il accompagnoit
de sa voix, qui etoit trs agreable. Mon pre demanda  M. de
Mortemart s'il vouloit bien qu'il propost au roy de l'entendre. M.
de Mortemart, non-seulement y consentit, mais il en pria mon pre, et
ajouta qu'il seroit ravi si cela pouvoit contribuer  quelque fortune
pour Nyert. Cette musique devint donc l'amusement du roy, les soirs,
dans sa solitude, et ce fut la fortune de Nyert et des siens[314].

          [Note 313: Pierre de Nyert, ou plutt de Niel, musicien de
          Bayonne, qui, venu jeune  Paris, avoit d'abord appartenu
           M. d'Epernon, puis  M. de Crqui,  la suite duquel il
          toit all  Rome. Il y avoit appris la manire de chanter
          des Italiens, qu'il combina habilement avec celle qui toit
           la mode en France, et se fit ainsi une mthode d'une
          fort agrable originalit. Il passa pour avoir fait une
          rvolution dans la musique. (Tallemant, dit. P. Paris, t.
          VI, p. 192.) M. de Mortemart, qui l'avoit amen dans son
          quipage, toit premier gentilhomme de la chambre et fut
          duc et pair en 1633. Au retour de Suse, d'Assoucy vit 
          Grenoble de Nyert chantant devant le roi. Dans l'_Epistre_
          qu'il lui adressa, et qui se trouve parmi ses _Posies et
          Lettres_ (1653, in-12), il lui dit:

               Gentilhomme de maison noble,
               Qu'en noble ville de Grenoble
               Je vis item, et que j'ous
               Chanter devant le roi Lous,
               Qui vous trouva, chanson chante,
               Digne d'tre son Timothe.

          Louis XIII le fit son premier valet de chambre, et c'est
          de Nyert qui charma ses derniers instants: Quelques jours
          avant sa mort, dit Onroux dans son _Histoire de la Chapelle
          des rois de France_, Louis XIII se trouva si bien qu'il
          commanda  de Nielle d'en rendre grces  Dieu, en chantant
          un cantique de Godeau, sur l'air compos par Sa Majest.
          Cambefort et Saint-Martin s'tant mis de la partie, ils
          formrent tous trois un concert vocal dans la ruelle du
          lit, le malade mlant, autant qu'il le pouvoit, sa voix aux
          concertants. Louis XIV continua de Nyert dans sa charge de
          premier valet de chambre; il l'occupoit encore en fvrier
          1677, quand La Fontaine lui adressa son _Epistre_ sur
          l'Opra (_Oeuvres compltes_, dit. gr. in-8, p. 542), et,
          en 1689, quand il lui arriva le double accident dont Mme de
          Svign parle ainsi dans sa lettre du 12 octobre: L'abb
          Bigorre me mande que M. de Niel tomba, l'autre jour, dans
          la chambre du roi; il se fit une contusion, Flix le saigna
          et lui coupa l'artre: il fallut lui faire  l'instant la
          grande opration. Monsieur de Grignan, qu'en dites-vous?
          Je ne sais lequel je plains le plus, de celui qui l'a
          soufferte, ou d'un premier chirurgien du roi qui coupe une
          artre.]

          [Note 314: Son fils eut sa survivance; sa femme toit femme
          de chambre de la reine Anne d'Autriche. (V. _Mmoires_ de
          Mme de Motteville, sous la date du 15 janvier 1666.) Elle
          toit soeur de cette fameuse Manon Vangaguel, pour qui La
          Sablire composa la plupart de ses madrigaux. (Walckenar,
          _Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine_, 1re
          dit., p. 438.)]

Le roy, continuant ses penibles recherches et ses infatigables
cavalcades, trouva enfin un chevrier qu'il questionna si bien qu'il
en tira ce qu'il cherchoit depuis si longtemps. Il se fit conduire
par luy sur le revers des montagnes par des sentiers affreux, d'o
il decouvrit les barricades  plein, qui, d'o il se trouvoit, lui
etoient inferieures et trs proches. Il examina bien tout ce qui
etoit  remarquer, longea le plus qu'il put cette crte et ces
precipices, descendit et tourna de trs prs la premire barricade,
forma son plan, l'expliqua  mon pre, qui se trouva presque le seul
homme de marque  sa suite, parce qu'on le vouloit laisser solitaire
et s'ennuyer en ces penibles promenades; revint enfin  son logis,
resolu d'attaquer.

Le lendemain, ayant mand de trs bonne heure les marechaux et
quelques officiers de confiance, il les mena partout o il avoit
et la veille, leur expliqua son plan, qu'il avoit redig lui-mme
le soir precedent. Les marechaux et les autres officiers ne purent
disconvenir que, quoique trs difficile, l'attaque etoit praticable
et savamment ordonne. Le cardinal ne put ensuite s'y opposer
seul, et fut mme bien aise qu'elle se pt executer: ce qui fut le
lendemain[315], parce qu'il falloit un jour pour les dispositions et
les ordres. Le roy y combattit en grand capitaine et en valeureux
soldat; grimpant, l'epe  la main,  la tte de tous, quelques
grenadiers seulement devant luy, et franchissant les barricades 
mesure qu'il y gagnoit du terrain; se faisant pousser par derrire
pour grimper sur les tonneaux et les autres obstacles, donnant
cependant ordre  tout avec la plus grande presence d'esprit et la
tranquillit d'un homme qui, dans son cabinet, raisonne sur un plan
de ce qu'il faut faire. Mon pre, qui eut l'honneur de ne quitter
pas ses cts d'un instant, ne parloit jamais de cette action de son
matre qu'avec la plus grande admiration.

          [Note 315: 9 mars 1629.]

Aprs la bataille eut lieu l'entrevue du roy et du duc de Savoie.
Le roy demeura  cheval, ne fit pas seulement mine d'en vouloir
descendre, et ne fit que porter la main au chapeau. Monsieur de
Savoie aborda  pied de plus de dix pas, mit un genou en terre,
embrassa la botte du roy, qui le laissa faire sans le moindre
semblant de l'en empcher. Ce fut en cette posture que ce fier
Charles Emmanuel fit son compliment. Le roy, sans se decouvrir,
repondit majestueusement et courtement.

Lorsque, sous le rgne suivant, le doge de Gnes vint en France[316]
faire ses soumissions au roy (Louis XIV), aprs le bombardement, le
bruit qu'on en fit[317] m'impatienta par rapport  Louis XIII et
au fait que je viens d'expliquer: tellement que ds lors je resolus
d'en avoir un tableau, que j'ai execut depuis, ayant eu soin de
me faire de tems en tems raconter cette entrevue par mon pre pour
me mieux assurer des faits. Monsieur Phelippeaux, lors ambassadeur
 Turin[318], m'envoya un portrait de Charles Emmanuel. Le sieur
Coypel me fit ce tableau tel que je luy fis croquer pour la situation
du roy et du duc de Savoie, et il eut soin d'y rendre parfaitement
le paysage du lieu, et les barricades forces en eloignement. Ce
tableau, qui est fort grand, tient toute la chemine de la salle de
La Fert[319] avec les ornements assortissants. C'est un fort beau
morceau qui a une inscription convenable, avec la date de l'action,
courte, mais pleine et latine[320].

          [Note 316: Au mois de mai 1685.]

          [Note 317: On peut voir la relation de cette rception dans
          le _Dangeau_ complet, sous la date des 15 et 18 mai 1685.
          Comme on demandoit au doge ce qui l'avoit le plus tonn 
          Versailles: C'est de m'y voir, auroit-il rpondu. Si le
          mot toit vrai, Dangeau ne l'et pas oubli, car il en cite
          d'autres du doge. Il se nommoit Francesco Maria Imperiali;
          il toit venu avec quatre snateurs qui l'accompagnrent
          partout. La loi de Gnes, comme en prvision de l'affront
          inflig  la rpublique en cette circonstance, vouloit que
          le doge perdt sa dignit et son titre sitt qu'il toit
          sorti de la ville. Ce n'toit pas le compte de Louis XIV,
          dont l'orgueil ne se ft pas satisfait de la visite d'un
          simple Gnois. Il exigea donc que Francesco Imperiali
          conservt titre et dignit, tout exprs pour qu'il pt
          venir les abaisser devant lui.]

          [Note 318: Sur lui et sur son ambassade, V. Saint-Simon, t.
          2, p. 42.]

          [Note 319: Le chteau de la Fert-Vidame, dans le
          dpartement d'Eure-et-Loir, prs de Dreux. Il fut de
          notre temps la proprit du roi Louis-Philippe, qui y
          fit d'normes dpenses pour les jardins. C'est l que
          Saint-Simon se sauvoit de la cour et de ses ennuis, et
          qu'il crivit une partie de ses mmoires.]

          [Note 320: Ce tableau, ainsi que la plupart de ceux que
          possdoit Saint-Simon, dut passer  sa petite-fille et
          unique hritire, la comtesse de Valentinois. Saint-Simon
          dit en effet,  l'article II de son testament: Je lgue et
          substitue  la comtesse de Valentinois tous les portraits
          que j'ay  La Fert et chs moy,  Paris, qui sont tous
          de famille, de reconnaissance ou d'intime amiti. Je
          la prie de les tendre et de ne les pas laisser dans un
          garde-meuble. (_Mm._, dit. Hachette, in-18, t. XIII, p.
          105.)]




_Passe-port pour l'autre monde, delivr par les jesuites pour la
somme de deux cent mille florins, le 29 mars 1650[321]._

          [Note 321: L'original de cette pice se trouve au
          _British Museum_, parmi les manuscrits de la bibliothque
          Harleienne, n 6845,  143. Nous la donnons ici  cause de
          sa curiosit.]


Nous soussigns, protestons et promettons, en foi de prestres et
de vrais religieux, au nom de notre Compagnie,  cet effet dment
authoriss, qu'elle prend maistre Hippolyte Braem, licenti en
droit, sous sa protection, et promet de le defendre contre toutes
les puissances infernales qui pourroient attenter sur sa personne,
son me, ses biens et moyens, que nous conjurons et conjurerons pour
cet effet, employant en ce cas l'authorit et credit du serenissime
Prince, nostre fondateur, pour tre ledit sieur Braem par lui
present au bienheureux chef des aptres avec autant de fidelit et
d'exactitude comme notre dite Compagnie lui est extremement oblige;
en foi de quoi nous avons sign ceci et appos le cachet secret de la
Compagnie.

  Donn  Gand, ce 29 mai 1650.

  _Sign_: FRANOIS DE SECLIN, recteur de la Compagnie de Jesus.

  FRANOIS DE SURHON, prtre et religieux de la Compagnie de Jesus.

  PETIT-DE-POYE, prtre et religieux de la Compagnie de Jesus.




_Lettre du sieur d'Aligre au chancelier Seguier, au sujet d'une
proposition scandaleuse touchant le pouvoir des Papes sur les Rois,
soutenue dans l'universit de Caen le 29 octobre 1660[322]._

          [Note 322: Cette pice, qui se trouve aussi dans les
          manuscrits du _British Museum_ (biblioth. Harleienne, n
          4442), a t publie, ainsi que celle qui prcde et celle
          qu'on trouvera  la suite, dans un recueil devenu rare,
          _La Revue trimestrielle_, juillet 1828, p. 366. Elle est
          d'un grand intrt, en ce qu'elle prouve une fois de plus
          combien Louis XIV toit jaloux de l'indpendance de son
          pouvoir, et combien ceux qui le servoient toient ardents 
          dfendre ce pouvoir contre toute prtention.]


MONSEIGNEUR,

Comme je suis oblig de vous rendre compte de tout ce qui se passe
icy contre le service du roy, je dois vous donner advis d'une
proposition scandaleuse qui s'est faite depuis trois jours, dans
l'universit de cette ville. Ceux qui pretendent y estre receus
bacheliers ont accoustum, avant que de faire leurs actes, d'y
expliquer une question de theologie, en presence du recteur et de
quelques docteurs, pour juger s'ils seront admis  faire leurs actes.

Un prestre de cette ville, nomm Fossar, chapelain de l'Hostel-Dieu,
qu'on dit estre d'ailleurs de bonnes moeurs, satisfaisant  cette
coustume, en parlant de la puissance des papes, s'emporta  dire
qu'ils avoient pouvoir de deposer les rois, et l'appuya par plusieurs
fausses autorits. En mesme temps, le recteur et les docteurs lui
imposrent silence. Il respondit qu'il entendoit les rois tyrans; et
comme ils lui dirent que cette explication ne suffisoit pas, il se
dedit absolument, et demeura d'accord sur le champ de la fausset de
cette proposition, que les paroles lui estoient echappes contre ses
propres sentiments dans la chaleur du discours, et non poinct par un
dessein premedit, et qu'il offroit de prouver la negative dans les
premires thses qu'il soutiendroit en public.

Ce prestre a t arrt prisonnier il y a deux jours,  la requeste
du procureur du roi, qui lui fait faire son procs au presidial de
cette ville; je crois qu'on lui fera bonne justice, car les officiers
sont ici fort zels pour conserver l'autorit du roy.

Je viens d'apprendre que l'universit de cette ville a rendu un
decret contre ce prestre, par lequel elle l'a declar incapable de
recevoir aucun grade.

M. le procureur du roy s'est charg de vous envoyer une copie de ce
decret et des informations qui ont t faites contre lui.

Je suis,

  Monseigneur,

               Votre trs humble et fort obeissant serviteur.

                                         D'ALIGRE.




_Deposition sur la supposition de part de Marie, reine d'Angleterre,
femme de Jacques II, le 21 janvier 1690-91_[323].

          [Note 323: Cette pice se trouve au _British Museum_,
          dans les manuscrits de la bibliothque Harleienne, n
          6345, _ad finem_. Elle se rapporte  une question qui
          fut longtemps en litige, et qui n'est mme pas encore
          compltement claircie,  savoir si le prince de Galles
          (le prtendant) toit ou non fils de Jacques II. La
          grossesse un peu tardive de la reine Marie, seconde femme
          du roi Jacques, donna lieu aux soupons, surtout de la
          part de ceux dont l'intrt toit d'en avoir: je veux
          parler des partisans de Guillaume d'Orange, qui, voyant
          en lui le successeur de Jacques, comme poux de sa fille
          Marie, eussent t frustrs dans leurs esprances par la
          naissance d'un prince. Ils mirent tout en oeuvre pour faire
          croire que cette grossesse toit suppose, leurs doutes
           ce sujet gagnrent mme les ministres de France prs
          du roi d'Angleterre, MM. de Bonrepaux et Barillon, qui,
          jusqu'au dernier moment, ne semblent pas avoir considr
          la grossesse comme trs authentique. Chez le peuple et
          dans les provinces on la niait formellement, tant on
          craignoit, parmi ces populations tout anglicanes, que le
          dvt Jacques II ne ft souche de princes catholiques. (V.
          Mazure, _Histoire de la Rvolution d'Angleterre en 1688_,
          t. II, p. 366.) Quand le prince fut venu au monde, le 20
          juin 1688, les soupons furent loin de cesser. Guillaume,
          qui, plus que personne, demandoit  ne pas croire, et qui
          pouvoit mettre une arme et une flotte au service de son
          doute, se fit envoyer une _requte_, par laquelle on le
          sommait de venir vrifier la naissance du prince de Galles.
          Le comte Danby et le docteur Burnet y avoient travaill:
          C'toit, dit Mazure (t. III, p. 26), un chef-d'oeuvre de
          raisonnement et d'artifice. On y insistoit sur le mystre
          dont la grossesse avoit t entoure, sur l'isolement dans
          lequel, tant qu'elle avoit dur, s'toit tenue la reine.
          L'accouchement, disoit-on, s'toit fait dans l'obscurit,
          et l'on n'avoit pas entendu crier l'enfant, etc., etc.;
          bref, le prince de Galles toit un fils suppos. Pour
          arriver  en obtenir un viable, il n'avoit pas fallu moins
          de trois essais. Le premier enfant, introduit dans le lit
          de la reine  l'aide d'une bassinoire d'argent, seroit
          mort presque aussitt; mais le lendemain on lui auroit
          substitu un nouveau-n robuste et gaillard, qui, malgr sa
          vigueur, seroit aussi mort, et auroit rendu ncessaire la
          substitution d'un troisime enfant. Celui-l, enfin, auroit
          survcu. (_Id._, t. III, p. 30-41.)--Quand on sut que le
          prince d'Orange s'apprtoit  venir faire sa vrification
          arme c'est--dire qu'il toit sur le point de dbarquer
          en Angleterre avec des troupes considrables, Jacques II
          fit assembler les lords pour protester devant eux de la
          fausset des bruits qui couroient sur la naissance de son
          fils. Dans cette sance, qui eut lieu le 1er novembre 1688,
          comparurent quarante-deux tmoins, la reine douairire en
          tte: Ils donnrent, dit Mazure (t. III, p. 152), des
          dtails si positifs, si manifestes, que la crdulit la
          plus malicieuse et la plus obstine devoit se rendre 
          l'vidence de la vrit. On ne s'y rendit pas cependant,
          et le doute dure encore. La princesse Palatine, mre
          du Rgent, ne le croyoit pas possible: Je gagerois,
          crivoit-elle au sujet du prince de Galles le 11 avril
          1706, je gagerois ma tte qu'il est parfaitement lgitime;
          d'abord, il ressemble  la reine sa mre comme deux gouttes
          d'eau; ensuite, je connois une dame qui a assist  sa
          naissance qui n'toit pas du tout amie de la reine, et
          qui, pour dire la vrit, m'a avou qu'elle toit venue l
          afin de tout surveiller; elle m'a dclar qu'elle avoit vu
          l'enfant retenu par le cordon ombilical, et qu'il toit
          trs positivement le fils de la reine. Comme les Anglois se
          conduisent parfois assez singulirement avec leurs rois, et
          qu'ils n'ont pas encore vu d'trangers sur le trne, on n'a
          pas beaucoup d'empressement  devenir leur souverain. Vous
          venez de voir que le prince ressembloit  sa mre; aussi,
          pour quelques-uns que ce fait et confondus, n'y avoit-il
          pas eu dans tout cela une substitution d'enfant, mais une
          infidlit de la reine. Elle auroit fait, disoit-on, comme
          Anne d'Autriche avec Mazarin. Ce quatrain  deux tranchants
          le donnoit  penser:

               A Jacques disoit Louis:
               De Galles est-il votre fils?
               --Oui d, par sainte Thrze,
               Comme vous de Louis treize:

          Mais l'ide de substitution dominoit. Dans une comdie
          satirique de 1708, _L'Expdition d'Ecosse_, etc., on fait
          dire  Jacques II:

               Je voulus, par l'avis d'un jsuite pervers,
               Faire la reine grosse; aux yeux de l'univers
               La chose russit: la reine, en apparence,
               Dans une obscurit de nocturne silence,
               Mit au monde un enfant, n depuis plus d'un mois,
               Car il toit le fils d'un des moindres bourgeois.

          Ici le prince de Galles seroit n d'un bourgeois; ailleurs
          on le dit fils d'un meunier. Au bas d'une caricature grave
          par Romain de Hooghe, et indique dans le catalogue Leber
          (t. IV, n 569), on lit: _L'Europe allarme pour le fils
          d'un meunier_. Voici le titre de quelques autres pasquils
          et pamphlets sur cette curieuse affaire: _La Couronne
          usurpe et le Prince suppos_, 1689, in-12; _Consultation
          de l'oracle par les puissances de la terre, pour savoir si
          le prince de Galles est suppos ou lgitime_, Whitehall,
          1688, in-12; _Lettre du P. de la Chaize au P. Peters,
          confesseur du roy d'Angleterre, sur le bon succs qu'on a
          eu  faire et  inventer le prince de Galles_, imprim en
          1688, qui est l'an de tromperie; _Le Roi prdestin par
          l'esprit de Louis XIV, avec plusieurs lettres concernant
          l'accouchement de la reine d'Angleterre_, 1688, in-12;
          _L'Ancien btard_ (c'est Louis XIV) _protecteur du
          nouveau_, 1690, in-12; _Le Retour de Jacques II  Paris_,
          comdie.]


La deposition d'Antoine Trainier, sieur de Lagarde, faite pardevant
le chevalier Jean Holt, chef de justice d'Angleterre, ce jourd'hui 21
janvier 1690, qui, faisant serment sur les saints Evangiles, depose
ce qui s'en suit:

Qu'estant  Paris, prtre et confesseur, dans l'anne 1688, une
dame nomme Longueil, qu'il confessoit ordinairement, lui declara
qu'elle alloit en Angleterre pour y accoucher, ce qui l'obligea 
lui demander quelle en estoit la raison, puisque autrefois elle
partoit d'Angleterre pour venir accoucher  Paris; elle lui respondit
que c'estoit un mystre, et, en lui disant de prier Dieu pour que
son dessein reussit, lui dit qu'elle esperoit de faire sa fortune,
dont elle lui feroit ensuite quelque part.--Pour lors, ladite dame
Longueil donna de l'argent audit deposant pour dire quinze messes 
cette intention, lui promettant  l'instant de lui decouvrir  son
retour ce mystre.--Elle partit aussitt sans rien ajouter autre
chose, et cela s'est pass sur la fin du mois d'avril en l'anne
ci-dessus.

Ledit deposant ajoute qu'environ le commencement du mois d'aoust,
ladite dame Longueil,  son retour d'Angleterre, le vint voir avec
empressement, lui expliqua le mystre dont elle lui avoit parl
ci-devant, lui disant qu'elle avoit bien reussi dans son dessein,
et qu'apparemment Dieu avoit exauc ses prires. Elle commena
par lui dire que c'estoit la plus agreable aventure du monde; et,
lui ayant demand quelle elle estoit, elle lui repondit que la
reine d'Angleterre n'ayant point d'enfans, avoit toutefois form
le dessein, pour la gloire de Dieu et l'avancement de la religion
catholique, de donner un heritier  la couronne d'Angleterre, et
qu'elle s'estoit engage, en ayant est sollicite par madame de
Labadie, commissionnaire de ladite reine, de donner son enfant, en
cas qu'il ft mle, pour estre fait prince de Galles; et ladite dame
continua de dire audit deposant que la chose estoit en tel estat que
son fils estoit effectivement et veritablement prince de Galles,
quoyque cela ne se fust pas fait sans quelque difficult, puisqu'on
avoit choisi d'abord, entre quatre enfants qui estoient dans la mesme
maison pour le mesme dessein, celui d'une demoiselle qui appartenoit
 la duchesse de Portsmouth; mais parce que cet enfant ayant t jug
estre d'une petite sant et de peu de vigueur, on changea de dessein,
et on lui prefera le sien.

Ladite dame de Longueil a declar audit deposant que c'estoit dans
la maison de ladite dame de Labadie qu'elle et les autres femmes
avoient accouch, et que toutes lesdites femmes qu'on avoit choisies
pour ce pieux dessein avoient reu ordre de sortir incessamment du
royaume, mais toutes charges de grands dons et de riches presents,
et que pour elle, en son particulier, elle avoit encore une condition
bien plus fortune et plus avantageuse, qui estoit que la reine
d'Angleterre lui donnoit, non-seulement mille livres sterling
de pension, mais mesme lui promettoit de faire souvenir ledit
prince de Galles,  mesure que ses annes crotroient, des grandes
obligations qu'il lui avoit, ce qui obligea ledit deposant  demander
 ladite dame de Longueil si elle avoit une assurance positive de
cette pension; sur quoy elle repondit  l'instant qu'il n'y avoit
convention au monde plus certaine que celle qui assuroit sa pension,
et en mesme temps, elle fit voir audit deposant ladite convention
par escrit, qui contenoit sommairement que ladite reine d'Angleterre
accordoit  ladite dame de Longueil ladite somme de mille livres
sterling de pension, avec promesse de faire souvenir ledit prince de
Galles du grand service qu'elle lui avoit rendu.

Ledit deposant declare de plus que dans le temps que le roy
d'aujourd'hui estoit sur le point d'arriver en Angleterre, ladite
dame de Longueil recevoit souvent des lettres d'Angleterre, qu'elle
lui faisoit voir, qui l'alarmoient beaucoup, dans la crainte o
elle estoit qu'il arrivast quelque accident audit prince de Galles;
et pria le deposant de faire plusieurs prires  Dieu pour sa
conservation; mais  l'arrive du roy Guillaume en Angleterre,
immediatement aprs la reception d'une lettre, le deposant dit que
ladite dame de Longueil l'alla voir toute eplore et dans une extrme
tristesse, en disant audit deposant qu'elle estoit au desespoir
dans la crainte qu'elle avoit que le prince de Galles tombast entre
les mains du prince d'Orange, priant instamment ledit deposant de
redoubler ses voeux au ciel pour sa conservation, et ajouta plusieurs
autres paroles qui seroient difficiles et inutiles  rapporter.

Ledit deposant declare, de plus, que ladite dame de Longueil lui
a dit qu'on avoit transport ledit prince de Galles de Londres
 Portsmouth, et qu'on cherchoit soigneusement les moyens de le
conduire  Paris; et, la larme  l'oeil, dit qu'elle apprehendoit
extrmement qu'il n'arrivt quelque malheur dans cette entreprise.

Quelque temps aprs, ladite dame de Longueil, toute joyeuse, alla
voir ledit deposant, et lui annona l'arrive du prince de Galles
avec la reine  Saint-Germain; et, peu de jours aprs, ayant invit
ledit deposant d'aller voir le prince de Galles, le fit monter en
carrosse avec elle et le conduisit dans la chambre o estoit ledit
prince de Galles, auprs duquel estoient plusieurs dames qui estoient
inconnues au deposant,  la reserve de ladite dame de Labadie que
ladite dame de Longueil lui fit connotre sur le champ, en lui disant
 l'oreille que c'estoit chez elle que toute l'histoire s'estoit
passe; et ladite dame de Longueil demanda audit deposant s'il
n'estoit pas vrai que le petit Colin, son fils, avoit beaucoup de
l'air du petit prince; et en disant ces paroles, elle sourioit avec
madame de Labadie; et ledit deposant respondit qu'ouy, d'autant plus
qu'il connoissoit parfaitement les enfants de ladite dame de Longueil.

Ledit deposant dit de plus qu'il y a huit ou neuf ans qu'il a
connu ladite dame de Longueil, et que depuis ce temps-l elle lui
a fait voir des lettres escrites par les Pres Mansuet et Gall,
confesseurs du duc et de la duchesse de York, avec lesquels elle
avoit un particulier commerce de lettres, et qu'elle passoit souvent
d'Angleterre en France, et de France en Angleterre.

Ledit deposant declare aussi que les superstitions de l'Eglise
romaine, et le cruel traitement des protestants en France, joint
avec l'infame supposition du prince de Galles, l'ont fait prendre
incessamment la resolution d'abjurer lesdites superstitions pour
embrasser la puret de l'Evangile; et, pour cet effet, s'est rendu
 Dieppe au mois d'octobre 1688 pour passer en Angleterre, mais
en ayant est empesch par le lieutenant de l'amiraut et par le
procureur du roy, il fut oblig de retourner  Paris, et il en
partit le 25 du mois de mars suivant, se rendit  Calais, o ayant
aussi est empesch de passer, il se rendit  Nieuport, d'o il
passa heureusement en Angleterre, et abjura aussitt ladite religion
romaine entre les mains de M. Allix, qui lui estoit connu pour un
fameux ministre, comme il parot par le certificat qu'il a donn au
deposant, qui marque qu'il a fait son adjuration le 21 avril 1689.

Ledit deposant declare derechef que, sur le bruit de la dcouverte
de la supposition du prince de Galles, est all trouver M. Taaffe,
ayant entendu dire qu'il estoit un de ceux qui avoient dej travaill
 ladite decouverte, afin de lui donner la connoissance qu'il en
avoit, lequel M. Taaffe, estant malade, l'a adress deux jours aprs
au comte de Bellomont, au chteau de Saint-James, le 19 de ce present
mois de janvier, auquel il a laiss crit de sa propre main tout ce
qui est ci-dessus.

                            _Sign_: ANTOINE TRAINIER[324].

          [Note 324: Dans le mme manuscrit se trouve une autre
          copie de la mme dposition, crite de la mme main. On y
          lit  la fin: _Sworn before the lord-chief-justice Holt
          the 26 day of jan. 1690_ (jur avec serment devant le
          lord-chef-justice Holt le 26 janvier 1690).]




_Le Courtisan  la mode, selon l'usage de la cour de ce temps,
adress aux amateurs de la vertu._

1625.--In-8[325].

          [Note 325: Pice fort rare et fort curieuse, souvent cite
          par nous dans les notes du _Satirique de la Cour_, t. III,
          p. 241. Elle n'a pas t connue du bibliophile Jacob, qui
          n'et pas manqu de la rimprimer, comme il l'a fait de
          tant d'autres, dans son recueil, publi pour l'tranger et
          introuvable  Paris: _Costumes historiques de la France_,
          1852, grand in-8.]


Ces valeureux courtisans qui font estat d'avoir veu le monde, et
comme les perroquets parlent divers langages: quant  moy, je
n'estime pas dire avoir veu le monde, de regarder des bastimens de
terre et des eaux, combien que cela serve.

Mais quand je dis avoir veu le monde, j'entends cognoistre la manire
de vivre des nations, les proprietez et singularitez particulires
qu'ont les unes et les autres; ce que l'on peut taire quelquefois
sans aller loing et faire des courves.

Il faut seulement, se trouvant en quelque ville celbre, frequenter
des personnes de nations diverses, faisant profit de leurs actions
et discours, et remarquer curieusement ce qui est digne de
recommandation.

Ou, au contraire, plusieurs de ce sicle, qui passent une partie
de leur vie s pas estrangers, retournent aussi grossiers et peu
cognoissant le monde qu'un simple paysan qui ne perdit jamais le
clocher de sa parroisse, hormis qu'ils font un peu mieux la morgue,
marchent plus delicatement sur la poincte du pied, savent faire
la reverence, branslant la teste en cadence et en discours, disent
 tous propos _chouse_, _souleil_[326], mchent fort bien l'anix,
rongent le cure-dent[327].

          [Note 326: Sur cette prononciation, toute parisienne et
          fort  la mode alors, V. t. VI, p. 262, note 2. Balzac se
          moque de l'usage o l'on toit  la cour de prononcer _o_
          comme si c'toit la diphthongue _ou_: Toute la France,
          dit-il dans sa lettre  Chapelain, du 20 janvier 1640,
          prononce _Roume_ et _lioune_.--Dans _La Mode qui court
          et les Singularitez d'icelle_, etc., 1612, in-8, la mode
          figura sous le nom de _Chouse_.]

          [Note 327: On en avoit de bois de senteur ou de paille,
           la faon espagnole. Le conntable de Montmorency avoit
          toujours un cure-dents aux lvres, et il falloit se tenir
          en dfiance quand il se mettoit  le mordiller. Ce quatrain
          courut vers 1565:

               De quatre choses Dieu vous guard:
               Des patenostres du vieillard,
               De la grand main du cardinal,
               Du cure-dents du connestable,
               De la messe de L'Hospital.]

Et cela est tout ce qu'ils ont retenu et savent faire.

La France, plus que province du monde inconstante, grossire
d'inventions, en produict et enfante tous les jours de nouvelles.
L'un des plus illustres personnages de ce temps, parlant du _mignon
Franois_.

  . . . . . . . . . . . Qui Guenon affect
  Des estrangres moeurs cherche la nouveaut,
  Et ne me inconstant si souvent de chemise,
  Que de ces vains habits la faon il deguise.

C'est bien pis au temps o nous sommes, auquel l'on porte la barbe
poincte, les grandes freizes, les chapeaux hors d'escalades, et
d'autres en preneurs de taupes, l'espe la poincte haute, bravant les
astres, et crains encores  l'advenir un plus grand debordement de
moeurs et humeurs, chose beaucoup plus dangereuse que la superfluit
des habits: ce qu'apprehendoit ce pote liricque.

  _Damnosa quid non imminuit dies[328]?
  tas parentum, pejor avis, tulit
    Nos nequiores mox daturos
      Progeniem vitiosiorem._

          [Note 328: Horat. Lib. III, Od. 1, v. 37.]

Pourquoy nous mocquons-nous d'Hercule quand nous lisons qu'il prit
l'habit d'une servante, sinon pour ce qu'il avoit laiss son coeur
d'homme et avoit prins celuy de femme, et tant qu'il fut vestu de cet
habit, il ne sceut que porter la quenoille.

Ainsi plusieurs de nos fendeurs de nazeaux qui ont commenc parmy les
nations estrangres sans avoir exerc l'art militaire, ne savent
faire acte de vaillance, quelque morgue qu'ils facent, et la
response que fit la belle Heleine  ce mignon et damoiseau Paris leur
est fort convenable, lequel persuadant de le suivre  Troye, et luy
raconter les braves exploits de guerre, elle le voyant sans armes,
ains poupin mignonnement friz et coiff de son amour luy dit:

  _Quod bene te jactas, et fortia facta recenses,
    A verbis fades dissidet ista suis;
  Apta magis Veneri, quam sint tua corpora Marti.
    Bella gerant fortes; tu, Pari, semper ama_[329].

          [Note 329: Ovide, _Epist. Heroidum_, Helena Paridi, _ad
          fin._]

Et parce que ceste galante response est digne de remarque, et que les
dames de la Cour en facent leur profit pour gausser en ces genereux
cavalliers, j'ay mis ces vers franois:

  Quant  vos preux et vaillans faicts
  Dont vous tenez si grand langage,
  Je le crois, mais vostre visage
  Ne me semble point si mauvais:
  Vous estiez nay mieux pour les femmes
  Que pour les armes et debats.
  Laissez aux autres les combats,
  Mignons, faictes l'amour aux dames.

Je ne tance point par ces vers les braves guerriers et genereux
enfants de Mars, qui, pour estre amoureux de la belle Venus, ne
laissoient de se trouver aux lieux d'honneur, et faire leur devoir 
la guerre.

Ce pacquet s'addresse  certains plumeurs, tellement effeminez qu'ils
n'auroient le courage de voir esventer une veine, et cependant ces
braves capitaines, en temps de paix, veulent estre estimez des
Achilles, des Hercules, et, assis auprs de leurs dames, font  tout
propos des rodomontades qu'on diroit,  les ouyr parler, qu'ils
avalleroient des charrettes ferres, prendroient la lune avec les
dents, mettroient le soleil en capilotades; que si on demandoit 
tels pipeurs preneurs de papillons, vrays Prothes de Cour, pourquoy
ils changent si souvent de face et de grimace, ils vous respondront
que leur habit, leur demarche et leur barbe est  l'espagnolle[330].

          [Note 330: Sur ces modes  l'espagnole, V. t. III, p. 244.
          On chantoit alors ce couplet, qui a pris place dans la
          _Comdie de chansons_, 1640, in-8, p. 41:

               Bien que nous ayons chang nos pas
                 En des dmarches espagnolles,
               Des Castillans pourtant nous n'avons pas
                 Les humeurs, ni les parolles,
               Et ceux qui comme nous sont vaillants et courtois
                 Ne sauroient tre que Franois.]

Il voudroit mieux les imiter en ce qui est de vertueux et louable,
non-seulement en eux, mais en toutes les nations du monde: car nous
devons, sans distinction de personnes, sexes et qualitez, naturaliser
la vertu estrangre.

Et si pour lors l'on n'a assez pour se vestir  l'espagnolle,
italienne et toupinambourde[331], que les courtisans  la mode
s'habillent  la bragamasque.

          [Note 331: Depuis que Razilly avoit amen, au mois d'avril
          1613, de l'le de Maragnan six sauvages topinamboux, qui
          furent prsents  la reine et baptiss, tout s'toit mis
           la topinamboue. (V. _Lettres de Malherbe  Peiresc_, p.
          258, 264, 273-274, 283, 297, 340, 442.)]

Il ne faut pas s'etonner si dans Rome, dans la gallerie du cardinal
Fernze, que l'on estime estre l'une des plus admirables pour les
peintures et autres singularitez qui s'en puissent trouver dans
l'Europe[332].

          [Note 332: V., sur ce tableau, t. III, p. 242.]

O, entre autre chose, l'on voit toutes les nations despeintes
en leur naturel, avec leurs habits  la mode des pays, hormis le
Franois, qui est despeint tout nud, ayant un rouleau d'etoffe soubs
l'un de ses bras, et en la main droicte des cizeaux, pour demontrer
que de toutes les diversitez de l'univers il n'y a que le Franois
qui est seul  changer journellement de mode et faon, pour se vestir
et habiller, ce que les autres nations ne font jamais.

Maintenant,  cause de l'alliance de la France avec l'Angleterre,
incontinent vous verrez nos courtisans habillez  l'anglaise[333],
et par ce moyen, pour rendre leurs freizes et collets jaunes, ils
seront cause qu'il pourra advenir une chert sur le saffran, qui fera
que les Bretons et les Poictevins seront contraints de manger leurs
beurres blanc et non pas jaune, comme ils ont accoustum.

          [Note 333: C'est au contraire le courtisan anglois qui
          avoit subi l'influence franoise: Les Espagnols, crit
          Malherbe  Peiresc le 19 septembre 1610, sont habillez 
          leur mode, et les Anglois  la ntre, en sorte qu'on ne les
          sauroit discerner des Franois que du langage. (V., sur
          l'histoire des _modes angloises_, un excellent article de
          la _Revue britannique_, 1er aot 1837.)]

Voil, amy lecteur, ce que pour le present j'ay trac pour un petit
racourcissement sur ma toille le portrait de l'un des plus parfaits
courtisans  la mode, lequel pour un peu de temps s'est absent de
la Cour au subject que ses amours n'alloient selon sa volont, et
pour en faire paroistre les vifs ressentimens, je te feray part de ce
qu'il a faict sur son depart.

       *       *       *       *       *

_La retraicte du courtisan  la mode._

    Que j'ayme l'air des champs! j'y voy en mille endroicts,
  Et tout premier object, la nature en son estre;
  Je voy d'un franc desir ceste trouppe champestre
  Reverer la justice et honorer les roys.

    Les petits bergerots, d'une contente voix
  En chantant, le matin meinent leur troupeau paistre;
  Leur pre seul leur sert et d'escolle et de maistre,
  Pour suivre mesme trace et vivre en mesme loix.

    Heureuses bonnes gens, ainsi loing de nos villes,
  Loing de l'ambition, loing des murs inutiles,
  Loing des traicts de la Cour, pleins de fidelit.

    C'est un theatre ouvert pour jouer les misres.
  Chacun tourne le voille au cours des vents prospres,
  Et jamais nul n'accorde  la felicit.

       *       *       *       *       *

STANCES

_Sur l'adieu d'un courtisan de ce temps  sa maistresse._

    Je cherche le plus sombre au fond de ces forests
  Pour pleurer mon absence, et contre mes regrets:
  Car je ne puis chasser de ma triste pense
  La fortune, bon heur de mon aise passe.

    Comme droict au soleil regarde le soucy,
  Mon oeil trop amoureux, qui se desplaist icy,
  Jettant mille souspirs,  toute heure se tourne
  Du cost de la France, o ma Blanche sejourne.

    Je croy pour me tromper qu'ayant les yeux tournez
  Sur le beau paradis des amants fortunez,
  Que mon coeur se soulage, et qu'une douce flame,
  Compagne de l'amour, vient contenter mon ame.

    O jardins compassez de mille lauriers verts!
  Beaux vergers fructueux, o je couche  l'envers!
  J'ay moder ma peine et ma douleur charme
  Au giron bien-aym de ma deesse ayme.

    Cabinets derobez, et vous petits destours,
  O nous prenions l'escart pour conter nos amours,
  Lorsque sur le tapis de l'herbe la plus molle
  Mille mignards baisers nous bouschoient la parolle,

    Doux paradis d'amour si souvent frequentez,
  Combien depuis six mois je vous ay regrettez!
  Mille fois tous les jours dans mon coeur je vous conte
  Le malheur qui me tue, et le mal qui me dompte.

    Las! vostre souvenir ne me sert seulement
  Que d'augmenter ma peine et doubler mon tourment
  Car ce fort sentiment, loing du bien qu'on desire,
  Au lieu de l'appaiser, augmente le martyre.

FIN.




_Lettres patentes du Roi, qui ordonnent que les arbres necessaires
pour le Mai et la plantation d'icelui dans la cour du Palais, 
Paris, seront annuellement dlivrs dans le bois de Vincennes aux
officiers de la bazoche dudit Palais, par les officiers de la
matrise de ladite ville._

_Donnes  Versailles le 19 juillet 1777._

_Registres en Parlement le 12 aot 1777._


Louis, par la grce de Dieu, roi de France et de Navarre: A nos
ams et feaux conseillers, les gens tenant notre Cour de parlement
 Paris, salut. Nous etant fait representer en notre conseil, nous
y etant, le contrat pass devant Duclos Dufresnoy, notaire  Paris,
et son confrre, le 9 octobre 1770, ratifi par lettres patentes du
mois de novembre suivant, duement enregistres, et par lequel le
feu roi, notre trs honor seigneur et aeul, auroit ced  M. le
duc d'Orlans la fort de Bondy, en echange des principauts de la
Roche-sur-Yon et du Luc, et du comt d'Argenton,  condition, entre
autres choses, de fournir tous les ans aux officiers de la bazoche
du Palais,  Paris, les arbres qui leur avoient et accords par les
rois predecesseurs pour le Mai dudit Palais[334], dont la delivrance
continueroit de leur tre faite par les officiers de la maitrise
particulire des eaux et forts de ladite ville, en la manire
accoutume, si mieux n'aimoit notredit aeul transferer ce droit
sur telle autre de ses forts qu'il jugeroit convenable; et ayant
consider, d'un ct, que la forme prescrite pour cette delivrance
ne pouvoit que difficilement se concilier avec la facult qui, par
ledit contrat d'echange, avoit et donne  M. le duc d'Orleans de
nommer et instituer pour ladite fort de Bondy des juges gruyers,
et que, d'un autre cot, il etoit preferable que le droit dont il
s'agissoit ft exerc dans un bois qui ft dans nos mains, afin qu'il
ft conserv dans toute son integrit, et qu'aucune circonstance ne
pt y porter atteinte; nous aurions jug  propos de transporter
l'exercice du droit dont il etoit question dans le bois de Vincennes,
 quoi nous aurions pourvu par arrt rendu en notre conseil ce
jourd'hui, et sur lequel nous aurions ordonn que toutes lettres
necessaires seroient expedies. A ces causes, de l'avis de notre
conseil, qui a vu ledit arrt, et dont extrait est ci-attach sous le
contre-scel de notre chancellerie, nous avons, conformment  icelui,
ordonn, et, par ces presentes signes de notre main, ordonnons qu'
commencer en l'anne prochaine mil sept cent soixante-dix-huit, les
arbres necessaires pour le Mai et la plantation d'icelui dans la cour
du Palais,  Paris, seront annuellement delivrs dans le bois de
Vincennes aux officiers de la bazoche dudit Palais par les officiers
de la maitrise particulire des eaux et forts de ladite ville, en
la manire accoutume. Si vous mandons que ces presentes vous ayez 
faire lire et registrer, et le contenu en icelles garder, observer
et executer de point en point selon leur forme et teneur, nonobstant
toutes choses  ce contraires: car tel est notre plaisir. Donn 
Versailles le dix-neuvime jour du mois de juillet, l'an de grce mil
sept cent soixante-dix-sept, et de notre rgne le quatrime. _Sign_
LOUIS. _Et plus bas_: Par le roi, AMELOT. Vu au conseil, PHELYPPEAUX.
Et scelles du grand sceau de cire jaune.

          [Note 334: On peut consulter, au sujet de ce droit, _Les
          Statuts, Ordonnances, Rglements, Antiquits, Prrogatives
          et Prminences du royaume de la Basoche_, petit volume
          publi  Paris en 1586, rimprim en 1664, mais nanmoins
          trs rare. Le droit de prendre _trois arbres_ dans la
          fort de Bondy, pour la fte du Mai, avoit t accord
          par Franois Ier aux clercs de la bazoche, en rcompense
          de la vaillante campagne qu'ils toient alls faire, pour
          son service, en 1547, contre les paysans rvolts de la
          Guienne. Trois jours avant d'aller chercher les arbres
          du Mai, les dignitaires de la bazoche alloient, musique
          en tte, donner des aubades aux magistrats du Parlement.
          Henri III leur avoit interdit de donner le titre de roi 
          leur chef, qui ne dut plus s'appeler que chancelier; mais
          ils avoient conserv le droit qu'un arrt de 1562 leur
          avoit accord, de traverser la ville, soit de nuit, soit
          de jour, avec des flambeaux. Le premier dimanche de mai
          tant venu, tous les basochiens, en habits de fte, se
          runissoient dans la cour du Palais; un beau discours sur
          l'excellence de la corporation toit prononc, puis l'on
          partoit pour la fort de Bondy. On djeunoit  l'entre,
          en attendant que messieurs des eaux et forts, avec leurs
          gards, eussent rejoint la bande. De nouvelles harangues
          toient prononces; on choisissoit les trois arbres, et
          on les marquoit; l'on dnoit ensuite sur l'herbe, et l'on
          reprenoit enfin le chemin de Paris. Les ftes continuaient
          jusqu'au vendredi suivant, jour de la plantation solennelle
          du Mai, qu'on dressoit pavois de banderolles et orn
          de l'cusson aux trois critoires d'or, dans la cour du
          Palais. C'est encore  Franois Ier que la bazoche devoit
          ces armoiries. Les deux autres arbres pris dans la fort de
          Bondy toient vendus, et le prix qu'on en retiroit formoit,
          avec le produit de certaines amendes et l'impt prlev sur
          les _becs jaunes_ ou bienvenues des nouveaux, le revenu du
          noble royaume.]

       *       *       *       *       *

Registres, ou et ce requerant le procureur general du roi, pour
tre executes selon leur forme et teneur, suivant l'arrt de
ce jour. A Paris, en parlement, les grand'chambre et Tournelle
assembles, le douze aot mil sept cent soixante-dix-sept.

                                                      _Sign_ YSABEAU.




_Histoire admirable arrive en la personne d'un chirurgien, qui fut
condamn par justice, il y a environ quatre mois, comme homicide de
soy-mesme._

_A Paris._--M.DC.XLIX.

In-4[335].

          [Note 335: Pice fort rare,  laquelle, comme  toutes
          celles du mme temps et du mme format, M. C. Moreau auroit
          certainement donn place dans son excellente _Bibliographie
          des mazarinades_, s'il l'et connue.]


Dieu, dit le prophte, est aussi admirable en ses saincts qu'il est
sainct en ses actions et judicieux en sa conduite sur les hommes;
nous avons des preuves de cette verit infaillible dans toutes les
histoires, o nous remarquons que ce n'est pas d'aujourd'huy que le
ciel mesnage nos vies et nos fortunes d'une manire qui nous est
inconnue, et mesme que nous ne devons pas penetrer par respect.
Mais l'histoire suivante, que je vais raconter et qui s'est passe
en cette ville de Paris il y a environ quatre mois, en fera foy.
Un honneste homme, chirurgien de son art, nomm Jacques de la
Cressonnire, natif de Boiscommun, avoit commenc sa fortune avec
feu monsieur de Bordeaux, au service duquel il avoit amass quelque
chose; de l en aprs il s'engagea  celuy du feu chevalier Garnier,
qui est mort gouverneur de Toulon, ville frontire de France et de
Savoye, et un port de mer d'importance; de sorte qu'il fut avec luy
en Catalogne  la prise de Rose, et de l au sige d'Orbitello, 
la prise de Portolongone et de Piombino, o moy-mesme qui escris
avec larmes, et non sans estonnement, l'accident funeste de sa
deplorable mort, l'ay veu mille fois et convers avec luy civillement
et honnestement. Cet homme donc retourn de tous ces voyages, aprs
avoir rendu les derniers devoirs  son bon maistre, vint  Paris, o
desj dans quelques autres rencontres il avoit contract affection
avec quelque sage fille dans l'esperance d'un legitime mariage;
et comme ses amis le jugeoient sur le point de s'engager dans les
liens de l'hymene, le bruit couru que luy-mesme, par un desespoir
estrange, s'estoit rendu esclave des demons et captif de la mort,
laquelle fut approuve de la justice comme violente, et pour ce son
cadavre condamn d'estre priv de sepulture en terre saincte[336].
Or beaucoup allguent plusieurs raisons de s'estre ainsi donn la
mort: les uns disent qu'ayant somme d'argent, il l'avoit donne
 garder  un procureur, qui, manquant de pratique durant cette
guerre, avoit gagn les champs et vol la Cressonnire; les autres
asseurent qu'il s'est ost la vie pour avoir est mal recompens
de son maistre, comme il arrive assez souvent que les meilleurs
services sont payez d'ingratitude; les autres enfin protestent que
c'est l'amour qui a caus son aveuglement et sa perte, et que cette
meurtrire l'a couvert de playes et d'infamie, au lieu qu'elle
comble les autres de joye, de gloire et de contentement. Mais ce
qui est de plus estrange en cette histoire, c'est que les signes
qui paroissent en sa personne font aucunement douter si sa mort est
venue de luy ou d'autres. Je dis cecy sans offenser ny interesser
personne, et le plus asseur c'est de laisser l'affaire au jugement
de Dieu. Neantmoins l'on juge par les accidens qu'il y a en ce
rencontre quelque chose d'extraordinaire. En effet, quelle apparence
qu'un corps ensevely depuis quatre mois parmy les immondices, les
puanteurs, les charongnes et les ossemens des animaux, ait encore
la main palpable, la chair blanche, et les nerfs avec mouvement, si
ce n'est par permission de Dieu, qui fait connoistre par ces signes
qu'il veut que l'on espluche l'affaire de plus prs, et que l'on en
examine les circonstances. S'il est vray ce que plusieurs disent
avoir veu de leurs yeux, que son bras soit elev hors de terre, et
que sa main pique d'une lancette ait rendu du sang, sans doute
ce sang demande vengeance, et ce bras s'estend pour chastier les
coulpables de sa mort. Ce n'est pas d'aujourd'huy que la justice
se trompe, qu'elle rend des innocens criminels, et des criminels
en fait des innocens. Sainct Nicolas fit miracle en la personne de
trois marchands qui avoient est condamnez au gibet injustement; et
les annales rapportent qu'un prevost de Paris fut oblig de faire
dependre de la potence trois jeunes hommes de Ponthoise qu'il avoit
fait mourir avec trop de precipitation, les conduire la torche au
poing jusques au lieu de leur naissance, comme pour faire amende
honorable  leur innocence, et les faire inhumer  ses despens.
Enfin, sans blamer les juges, ils ont devant les yeux un bandeau
qui souvent leur cache la verit d'une affaire, comme les medecins
nous laissent mourir pour ne pas connoistre nos maladies. Et pour
conclusion, bien que ce malheureux se soit donn la mort luy-mesme,
non pas la justice, le grand concours de peuple neantmoins qui va en
foule et avec empressement voir ce cadavre  demy vivant, nous fait
croire qu'il y a quelque chose de prodigieux, puisque la voix du
peuple est celle du ciel, et qu'elle passe pour des inspirations d'en
haut.

          [Note 336: Sur les procs faits aux suicids et sur les
          peines infliges  leurs cadavres, V. t. VI, p. 63.]


FIN DU TOME IX.




TABLE DES PICES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


   1. La Milliade, satyre contre le cardinal de Richelieu            5

   2. Duel signal d'un Portugais et d'un Espagnol                  47

   3. Quinziesme feuille du Bureau d'adresse (1er septembre 1633)   51

   4. Deluge du faubourg Saint-Marcel (9 avril 1579)                63

   5. La Bravade d'Amour                                            71

   6. Description du tableau de Lustucru                            79

   7. Catalogue des princes, seigneurs, etc., qui accompaignent
      le roy de Pologne (1574)                                      81

   8. Lettre  tous les seigneurs de la cour, pour leur donner
      avis de la mort du singe Macaty                              107

   9. Le vray Discours sur la desconfiture des Reistres (nov.
      1587)                                                        111

  10. La Promenade du Cours (1630)                                 125

  11. Discours de M. Guillaume et de Jacques Bonhomme
      sur la defaicte de trente-cinq poules et le cocq             137

  12. Le Bourgeois poly, par Fr. Pedoue (1631)                     145

  13. Memoire pour les coeffeuses, bonnetires et enjoliveuses
      de la ville de Rouen (1773)                                  215

  14. Nouveaux compliments de la place Maubert, des
      Halles, du cimetire Saint-Jean, etc. (1644)                 225

  15. Discours vritable de la vie, mort, et des os du geant
      Theutobocus (1613).                                          241

  16. Nouvelle de la venue de la royne d'Algier  Rome (1587).     259

  17. La Prise du capitaine Carfour, un des insignes et signals
      voleurs qui soient en France (1622).                         267

  18. Effroyables pactions faites entre le diable et les pretendus
      Invisibles (1623).                                           275

  19. La Journe des Dupes, par St-Simon.                          309

  20. Louis XIII au Pas de Suze, relation par le mme.             327

  21. Passe-port pour l'autre monde, delivr par les jesuites,
      moyennant 200,000 florins (29 mars 1650).                    337

  22. Lettre du sieur d'Aligre au chancelier Seguier, sur une
      proposition scandaleuse touchant le pouvoir des papes
      sur les rois (29 oct. 1660).                                 339

  23. Deposition sur la supposition de part de Marie, reine
      d'Angleterre, femme de Jacques II.                           341

  24. Le Courtisan  la mode.                                      351

  25. Lettre du Roi pour que les arbres du Mai soient pris
      dans le bois de Vincennes.                                   359

  26. Histoire admirable arrive en la personne d'un chirurgien,
      condamn comme homicide de soy-mesme.                        363

       *       *       *       *       *

[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

--Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

--Les lettres suprieures unusuelles sont encadres de parenthses.]






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/ 10), by Various

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