The Project Gutenberg EBook of La jeune fille bien leve, by Ren Boylesve

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Title: La jeune fille bien leve

Author: Ren Boylesve

Release Date: November 11, 2015 [EBook #50435]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JEUNE FILLE BIEN LEVE ***




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REN BOYLESVE

LA JEUNE FILLE

BIEN ELEVEE

ROMAN


PARIS

H. FLOURY, EDITEUR

1, BOULEVARD DES CAPUCINES

1909




Cette dition est imprime  onze cents exemplaires sur papier de
Hollande dont mille mis dans le commerce.




A

PAUL HERVIEU




I


Qu'elle est amusante et jolie, la rue Saint-Maurice  Chinon!
Elle s'en va, de-ci, de-l, sans plus d'assurance que la trace
argente d'un limaon dans une alle de potager; c'est comme
un sentier  mi-cte, qui sait parfaitement o il mne, mais
a bien l'air de l'oublier, qui ne saurait vous garer, mais 
tout instant vous laisse croire que vous tes perdu; elle a des
centaines d'annes, la rue Saint-Maurice, elle a t raccommode,
rapetasse par endroits; mais de cela mme, il y a trs longtemps:
ses plus rcentes maisons datent de Louis XIV; la plupart sont du
XVIe et du XVe sicle, les unes en bois,  colombage, ornes de
sculptures naves, les autres construites avec la pierre tendre du
pays, flanques d'une tourelle d'angle que coiffe un teignoir un
peu bossel, et perces de souriantes fentres  meneaux; tantt
c'est une de ces vieilles bicoques qui vient en avant, tantt
c'est un petit htel qui s'efface, discrtement, derrire une
courette et un portail o rampent la vigne vierge, la glycine et
le jasmin de Virginie, et dont un des vantaux, entr'ouvert, laisse
apercevoir les cannas, en pots rangs au pied de la faade, et
la vieille bonne en bonnet blanc, qui a l'air d'tre du mme ge
que la ville; et si vous levez les yeux pour examiner le dtail
d'une lucarne ou d'un pignon, vous tes tonn et ravi de voir,
l-haut, bien au-dessus de l'objet qui attirait vos regards, des
rocs  pic, adoucis,  et l, d'une touffe d'ormeaux ou de jeunes
chnes, et qui portent l'admirable croulement des trois chteaux
o Jeanne d'Arc a pass.

Tout au bout de cette rue Saint-Maurice, aprs l'glise, le sol
s'incline, comme celui d'un torrent ravin, jusqu'au quai, et
c'est l, dans une maison d'angle, au-dessous de la dernire
tour, qu'habitaient mes grands-parents Coffeteau. De leur
premier tage, on apercevait les tilleuls du quai, la Vienne,
les peupliers des les; et l'on voyait, les jours de march, les
carrioles des paysans dboucher par la route d'Azay-le-Rideau, et
prendre leur tournant en projetant sur la droite les ttes ahuries
des pauvres petits veaux.

Ensuite le coteau se relve, et une autre voie, non moins
tortueuse que la rue Saint-Maurice, conduit, entre des murs de
clos et bientt en pleins champs, jusqu'au vieux monastre de
Saint-Louans. Je suis ne  l'entre de ce chemin rustique, dans
une maison d'aspect singulier, parce qu'elle semble avoir t
enfonce presque jusqu' sa toiture, sans qu'on lui ait fait
seulement grce d'une porte ou d'une fentre. A trente pas plus
loin, on trouvait une grille de fer par o l'on pntrait chez
nous en traversant le jardin. Il y fallait compter, par exemple,
cinq ou six bonnes minutes, quelquefois plus, avant qu'on ne
vnt vous ouvrir, car le trajet, sous bois, pour arriver l, de
l'office, par une alle en pente et coude, et brise  deux
reprises par des degrs, tait long. Les familiers savaient que la
clef de cette grille tait dissimule dans une cachette et qu'il
ne s'agissait que de passer la main entre deux des barreaux de
fer, pour la prendre au clou o elle pendait.

Il est vrai que ceux qui venaient sonner pour la premire fois ne
devaient pas regretter d'avoir attendu, car la vue, au tournant
de l'alle sous bois, leur faisait pousser invariablement des
exclamations d'enthousiasme: elle tait franchement belle. Devant
la maison, assez simplette et ordinaire, adosse au sol du chemin,
et  demi couverte d'ombrages, il y avait un petit parterre
allong, et malheureusement un peu troit, o l'on se heurtait
trop vite  un mur bas, crev en sortes d'embrasures o l'on avait
ajust des balcons; mais de l on possdait tout Chinon et la
valle de la Vienne.

J'ai pass  ces balcons bien des heures, tant petite, quand
la maison nous appartenait, et plus tard, lorsque maman, aprs
son malheur, la loua  M. Vaufrenard. Ces balcons, mme pour une
enfant, avaient un grand attrait; malgr le charme du sous-bois,
de la source qui y alimentait un petit bassin, et quels que
fussent aussi les plaisirs du Clos, du fameux Clos o l'on
grimpait par un escalier, sous le chvrefeuille, et qui contenait
des bosquets de noisetiers, une salle de verdure avec des bancs
de pierre, plusieurs tonnelles, un belvdre, des citernes, des
celliers dans le tuffeau et cinq ou six arpens de vignes, je me
souviens surtout de ces balcons d'o l'on dcouvrait,  gauche,
la ville de Chinon, comme un joujou, surmonte de son chteau de
conte de fes, les tilleuls de ses quais, son beau pont suspendu,
l'horizon infini et, au-dessous de moi, immdiatement, des
terrains chelonns en terrasses.

En me penchant, je voyais un grand oeil rond qui me regardait;
il tait quelquefois profond, sombre, un peu effrayant,
quelquefois  fleur de terre et voil d'une taie verdtre; c'tait
la citerne commune du pre Sablonneau, tonnelier, et de Tondu,
l'homme  tout faire. Sablonneau et Tondu ngligeaient un peu
leur vignoble, l'un  cause de la politique, l'autre parce qu'il
travaillait partout et comme un ngre, pour nourrir ses huit
enfants, de sorte que ce terrain,  mes yeux, avait l'agrment
d'tre  peu prs en friche; j'y mesurais la croissance des
orties, des ronces et des boutons-d'or; j'y regardais les lzards
courir dans la pierraille ou s'arrter longtemps, immobiles, avec
des palpitations de leur petit coeur; j'y comptais les montagnes
souleves par le dos des taupes et des mulots, et je lanais
le soir des cailloux dans la citerne, pour y faire plonger les
grenouilles.

Mon Dieu, comme tout cela est loin!

Tout  fait dans les premiers temps, je me souviens que mon
pauvre papa venait s'asseoir l et fumer aprs les repas. Je
le vois presque toujours environn de cinq ou six messieurs
trs distingus et trs proccups. Ils s'entretenaient
d'affaires graves auxquelles je ne comprenais rien; mais trois
noms revenaient constamment dans leur conversation: "Thiers,"
"Bismarck" et "Monsieur le comte de Chambord" qu'on appelait aussi
"Monseigneur," ce qui me faisait croire que ce dernier tait
un vque. Mon pre tait de tous le plus anim; il se levait
tout  coup et faisait deux ou trois pas sur sa mauvaise jambe
qui avait t traverse par une balle  l'arme de la Loire, et
il parlait, en tendant le bras vers cette grande plaine tale
devant nous. Cela se rptait presque tous les jours. Quelquefois,
on appelait le pre Sablonneau, qui habitait, sous sa vigne, un
logement de troglodyte, dans le roc, et Sablonneau mergeait peu
 peu par un escalier invisible, et s'approchait lentement, les
pieds lourds, entre les sarments enchevtrs, pour venir enfin se
planter, au pied du balcon, chapeau bas. Trs fier alors, il s'en
allait porter les instructions de ces messieurs, des papiers, des
journaux, des lettres. C'tait un agent lectoral d'un zle ardent
et de toute scurit.

J'ai su plus tard qu'il s'tait agi l des lections  l'Assemble
Nationale, et aprs, qu'on avait travaill, chez nous, tant qu'on
avait pu,  faire monter un roi sur le trne, ce qui n'avait pas
russi du tout; et que tout cela avait cot normment d'argent.
Ils taient deux de ces messieurs, le marquis de Coudrey-Ligueil
et mon pre, qui y avaient englouti leur fortune dans la
propagande directe et dans un journal. Ai-je assez entendu rpter
cela, Seigneur! Ce bon marquis de Coudrey-Ligueil, un grand
vieillard sec qui tait si gentil pour moi, se sont-ils moqus de
lui, aprs le coup manqu, mme ceux qui avaient le plus pror
avec lui sur cette terrasse!...

Chez nous, c'tait le marquis de Coudrey-Ligueil qu'on daubait,
pour ne point dire ouvertement son fait  mon pre de qui le
cas tait exactement le mme. Je n'ai dml ces sous-entendus
qu'aprs beaucoup d'annes, en prouvant, pour mon compte
personnel, et dans des circonstances fort diffrentes, des
impressions certainement analogues  celles que dut subir mon
pauvre papa avec qui je crois avoir beaucoup de ressemblance.
Mes grands-parents maternels avaient pourtant toujours admir
et soutenu leur gendre; leurs principes essentiels taient
communs, et ils avaient t trs fiers quand tout un monde
qui se tenait loign de notre bourgeoisie, sous l'Empire,
tait venu chez nous prodiguer des "cher ami"  papa et, en le
poussant et l'entranant, sembler se laisser guider par lui dans
une lutte ardente o le malheureux apportait ses sentiments
loyaux, sa gnrosit, sa bravoure, son talent de parole et
finalement,--l'vnement le prouva,--toutes ses ressources
personnelles et sa vie mme. Car il mourut bel et bien de
chagrin, non parce qu'il tait ruin,--son me tait au-dessus
de cela,--mais parce qu'on ne lui pardonnait pas de l'tre pour
une cause qui n'avait pas russi. Je me souviens de mots qu'il
prononait souvent,  table, en s'adressant  son beau-pre et
 sa belle-mre, pendant les quelques annes qu'il trana son
dsenchantement; il rptait: "Vous n'tes pas logiques!..." Sa
logique,  lui c'tait que, lorsqu'on a jug qu'un parti est le
bon, il faut l'adopter cote que cote et ne s'en pas repentir
aprs chec. La logique de mes grands-parents, comme de beaucoup
de braves gens, d'ailleurs, qui n'y regardent pas de si prs,
tait que les beaux principes et l'adoption d'une noble cause
sont l'ornement de la vie, indiscutablement, mais que, si la vie
s'en trouve compromise, c'est tout de mme regrettable. Il dut
leur exprimer cela,  maintes reprises, et par l il les blessait
et les fchait, car ils ne croyaient point penser ainsi, bien
entendu; mais que de compromis, entre nos ides et nos actes,
avons-nous adopts souvent, les yeux clos, que nous n'aurions pas
signs!

Aussitt aprs la grande faillite de ces messieurs, nous
nous tions retirs dans la maison des parents de maman, rue
Saint-Maurice, pendant que mon pre s'en allait reprendre son
ancien mtier d'avocat,  Tours, tout seul, pour plus d'conomie.

J'avais un frre, de quatre ans plus g que moi, nomm Paul, qui
se rjouissait d'habiter avec sa grand'mre, d'abord parce qu'elle
le gtait toujours, ensuite parce que c'tait un changement. Nous
ne gagnions pourtant pas au changement, puisque nous allions
perdre nos aises, le Clos et la belle vue; mais le changement!...

C'tait, certes, une excellente femme que ma grand'mre; mais
elle commandait sans cesse,  tout le monde, et de haut. Son
autorit m'en imposait normment et m'a caus de violents
troubles de conscience. Du temps que son gendre tait grand homme
en la maison, et comme il avait volontiers le mot pour rire, il
l'avait, par aimable taquinerie et innocent calembour de Palais,
appele "la Mre-Loi," ce qui, pour nous autres enfants, qui n'en
comprenions pas le sens auguste, signifiait "la mre l'Oie," des
contes de ma mre l'Oie! Je crois volontiers qu'elle avait d
s'en froisser un peu, d'abord; mais la force du jeu de mots avait
prvalu contre tout, et l'imprieux commandement en chef de Mme
Coffeteau tait rest tempr pour tous les gens de la maison par
ce nom familier de "la mre-Loi."

Ma grand'mre possdait des formules toutes prpares pour chaque
circonstance. Pour elle, le plan de la vie tait tabli, une fois
pour toutes, par un anonyme dont on ne s'enqurait jamais, et il
devait tre suivi, de mre en fille, sans distinction de personnes
et  la lettre. Elle savait, par exemple, exactement, l'anne o
j'entrerais en pension, celle o j'en sortirais, le jour o je
porterais ma premire robe longue, celui o je ferais ce qu'on
appelait dans ce temps-l mon entre dans le monde, et,  une
anne prs, quand je serais marie,  moins donc qu'il n'y et, 
cette poque-l, ou bien la guerre, qu'on redoutait toujours, ou
bien disette de jeunes gens comme il faut.

Elle se mfiait de tout ce qui n'tait pas conforme  ce qu'elle
avait vu prcdemment. Selon elle, une fille n'avait rien de mieux
 faire que de ressembler  sa mre. Et il y avait des langues de
vipre pour lui dire:

--Et un fils  son papa, sans doute, madame Coffeteau?...

Ce qui la faisait pester en dedans, car il ne s'agissait tout de
mme pas que Paul ressemblt de point en point  son pre, si l'on
ne voulait pas que la famille, avant quinze ans, mendit son pain.

Et, pour mon malheur, moi, je n'avais rien de commun ni avec
le caractre, ni avec le physique de maman, laquelle maman,
d'ailleurs, ne rappelait aucunement sa mre.

Mon grand-pre, je l'ai toujours vu habill d'une redingote de
drap noir et d'un gilet trs ouvert sur une chemise  petits
plis,  devant souple et immacul; il ne prisait pas, ne fumait
pas, ne prenait ni cognac ni liqueurs; on le disait sans dfauts.
Il avait t, autrefois, juge au tribunal civil de Tours; il
gardait quelque chose du magistrat de ce temps-l, c'est--dire
une sorte de religion de la propret morale. On tait chez lui
fort svre sur les moeurs, et les gens douteux n'en menaient
pas large dans ses environs. Maman, qui tait la bont mme, le
chamaillait quelquefois sous le prtexte qu'il s'attachait,  ce
propos, trop aux apparences, aux surfaces, aux signes extrieurs
convenus: un vagabond ne valait pas la corde pour le pendre; un
domestique renvoy d'une maison tait un voleur; un condamn
mritait exactement sa sentence. Notez bien que, dans la pratique
de la vie, il corrigeait la rigueur de ces principes; il faisait
l'aumne  tous les chemineaux; il achetait des paniers, des
corbeilles, des guridons tresss aux bohmiens de passage; il se
laissait voler avec une indulgence drisoire.

Pour moi, je le vois presque toujours au coin de son feu,
l'hiver, ou sur son banc, au pied de la treille, l't, n'en
finissant pas de lire,  l'aide d'normes lunettes d'caille 
verres ronds, _le Gaulois_ ou _le Figaro_, qu'on se passait de
famille  famille. Il ne boutonnait jamais le dernier bouton de
son gilet, ce qui m'agaait beaucoup, parce que je ne comprenais
pas pourquoi; et il donnait toujours raison  sa femme, mme
quand il tait vident, aux yeux de tous, qu'elle avait tort ou
commettait des abus de pouvoir, et cela me paraissait inadmissible
de la part d'un juge, ft-il retrait. Pour le bouton, j'en ai
eu l'explication, puisque la mode en est revenue depuis; pour la
soumission au jugement de grand'mre, c'tait aussi une coutume de
ce temps-l que les parents avaient raison  proportion de leur
ge et de leur dignit: elle reviendra peut-tre!

Mon grand-pre donnait raison  sa femme, c'tait encore une
formalit convenue, mais, en dfinitive, il n'en faisait qu' sa
guise; seulement, par quels subterfuges! et  la suite de dtours
de quelle prodigieuse complexit!

Je me souviens d'avoir assist  cette lutte civile et sournoise,
surtout lorsque la maison de papa fut loue  M. Vaufrenard.

D'abord, l'ide de grand'mre tait qu'il ne fallait louer
cette maison qu' quelqu'un du pays et, sous aucun prtexte, 
un tranger. Le grand-pre opinait dans le mme sens, cela va
sans dire, malgr maman qui, d'accord avec son mari, objectait
que les gens du pays se dplacent peu, habitent chez eux et ne
louent gure; qu'un nouveau mdecin, un nouveau notaire, seuls,
pourraient tre  l'afft d'une maison vacante, et que la ntre
tait situe beaucoup trop loin du centre pour satisfaire 
leurs exigences; en outre, que des Parisiens payeraient plus
cher. L'ide de louer  un inconnu, arrivant de Paris, parut
 grand'mre plus redoutable que celle d'tre priv du loyer.
Grand-pre disait pis que pendre de ces gens de Paris, la plupart
du temps dpourvus de conduite, et sans got pour leur foyer,
qui ont coutume, l't, de s'en aller coucher dans le lit et
manger dans la vaisselle d'autrui pour le seul plaisir de n'tre
plus chez eux; mais quand un saute-ruisseau vint, de l'tude
du notaire, avertir qu'un "monsieur et une dame" dsiraient
visiter "la maison Dor," il plia son journal, prit sa canne et
son panama, sans mot dire  sa femme, et fit lui-mme visiter
la maison de son gendre, le jardin et le Clos, au "monsieur" et
 la "dame" qui taient des Parisiens, de purs Parisiens de ce
temps-l, c'est--dire des gens baubis  la vue de trois arbres
non poussireux et d'une rivire. Qu'on imagine leur impression
devant le tableau qui s'offre  vous du haut des coteaux de
Chinon!

Grand-pre fut de retour, une heure aprs, chez lui, trs mu.
Grand'mre, informe de ce qui s'tait pass sans son assentiment,
avant que son mari et parl, s'tait crie:

--Qu'est-ce que c'est que ces gens-l?...

Grand-pre expliqua que "ces gens-l" taient en tout cas des gens
pour le moment compltement enthousiasms de la maison, du Clos,
de la vue, de tout, et pour qui la question d'argent paraissait
secondaire.

--C'est cela! dit grand'mre, ma fille va louer sa maison  un
banquier vreux, je suis sre, ou  quelque Prussien dguis!...

Les renseignements qu'on eut, par l'intermdiaire du notaire, sur
les personnes qui avaient visit la maison, furent excellents.
M. et Mme Vaufrenard taient des "rentiers" habitant le faubourg
Saint-Honor, amateurs de musique, et affligs rcemment par la
perte d'un fils unique g de dix-sept ans.

--Les pauvres gens! dit grand'mre.

La mort de ce fils la retourna momentanment en faveur des
inconnus. Pendant une bonne demi-journe, on calcula l'avantage
d'une location rapidement conclue, d'un long bail, et d'un prix
inespr. Puis, tout  coup, voil grand'mre qui s'avise de se
demander,  propos de rien, et sans attacher plus d'importance 
sa question:

--Mais, de quoi donc est mort ce pauvre garon?

Grand-pre,  qui Mme Vaufrenard avait cont toutes les pripties
de son malheur, dit:

--D'une mauvaise scarlatine, contracte au lyce, parat-il.

--Au lyce! fit grand'mre.

L'ducation laque tait fort mal vue dans notre bourgeoisie
provinciale; le lyce faisait horreur. Grand-pre eut beau
affirmer qu' Paris, c'tait diffrent, qu'au surplus, le
jeune homme n'tait qu'externe, etc., les ngociations avec
les Vaufrenard furent retardes de plusieurs semaines; papa se
fcha; il vint de Tours, un dimanche; dclara que la maison
tait  sa femme, qu'il voulait la louer, qu'il avait besoin
d'argent; grand'mre tait inflexible. Le notaire se prsentait,
 chaque courrier, de la part de M. Vaufrenard, afin de presser
la conclusion de l'affaire. Grand'mre dclarait qu'elle aimait
mieux vendre une de ses trois fermes pour procurer  sa fille de
quoi vivre en attendant une occasion meilleure. Enfin, le notaire
annona que M. Vaufrenard,  dfaut de la maison Dor, lui donnait
pleins pouvoirs pour louer celle de Mme Clouzot, moins spacieuse,
mais voisine. Grand'mre s'adoucit tout  coup et dit que la chose
ne la regardait point, que c'tait son gendre qui louait et qu'il
le pouvait faire  qui bon lui semblait.

On ne se fit pas rpter la formule; les Vaufrenard, avertis
par tlgramme, arrivaient dans les quarante-huit heures avec
domestiques et bagages: des gens ivres de s'installer au grand
air, de fouler un sol rustique et de mouiller leurs chaussures 
la rose du matin.




II


Ils vinrent nous faire visite ds le premier jour. Grand'mre ne
se montra pas, sous le prtexte que c'tait pour sa fille, leur
propritaire, qu'ils accomplissaient cette dmarche de politesse
et non pour elle. Ils me parurent,  moi, gamine, comme tous les
gens que je voyais pour la premire fois, admirables. C'taient
des Parisiens, c'taient des musiciens, c'taient des gens qui
avaient le moyen de louer la maison que nous n'avions plus,
nous, le moyen d'habiter... Ils me comblrent de gentillesses et
me dirent que je serais toujours chez moi quand je serais chez
eux, qu'ils ne voulaient point que je fusse prive de la belle
terrasse, ni du Clos certainement plein d'attraits pour les
enfants. Ils me parlrent tout de suite d'un certain M. Topfer,
un violoncelliste remarquable, de leurs amis, qui habitait Angers,
qui viendrait ds la fin de juillet, et qui m'aimerait beaucoup.
Pourquoi un M. Topfer, violoncelliste, m'aimerait-il beaucoup?
Comment le savaient-ils d'avance?... Cela me parut extraordinaire.
En attendant, rien ne fit meilleure impression,  la maison, que
ce simple fait: les Vaufrenard connaissaient intimement quelqu'un
habitant Angers, c'est--dire une ville pas trop loigne de chez
nous, une ville o aucun de nous, d'ailleurs, n'avait jamais
mis le pied, mais qui tait de notre rgion, de notre pays.
Grand'mre, surtout, en fut fort satisfaite; les Vaufrenard
n'taient plus tout  fait, pour son instinct de vieille
provinciale, les "trangers" tombs de la lune: ils avaient des
accointances dans la contre! Et, comme les Vaufrenard s'taient
aimablement informs d'elle, elle se dcida  aller avec nous leur
faire visite.

C'tait un beau fouillis dans toute notre ancienne maison! On
dballait, sur le parterre, un piano  queue, un harmonium;
on ventrait des caisses; la paille, le foin, les planchettes
hrisses de longs clous aux bords, couvraient tous les
compartiments du buis; les robes de Mme Vaufrenard pendaient aux
fentres. Nous surprmes nos nouveaux locataires, lui, en bras de
chemise, et sur la tte un grand chapeau de pcheur  la ligne,
elle revtue d'un sarrau de toile bise, pareil  un sac de bl.
Ils se confondirent en excuses, ils dirent qu'ils taient en plein
travail; mais la vrit tait qu'ils ne faisaient rien que de
contempler, toujours stupfaits, le panorama qui tait  eux pour
trois, six ou neuf ans.

Une telle admiration paraissait purile  grand'mre qui s'extnua
 dtourner leur esprit vers les dtails pratiques de la maison,
vers les greniers, les caves, les celliers, qu'ils n'avaient
seulement pas explors, elle en tait certaine. Comme M. et Mme
Vaufrenard en revenaient toujours  la vue, elle leur dit:

--Oh! oh! l'on s'aperoit que vous avez le got des belles
choses!...

Ils se rcrirent, comme  un compliment trop flatteur. Ce n'en
tait pas un dans la bouche de Mme Coffeteau, ma grand'mre. Elle
jugeait du coup les Vaufrenard: c'taient des esprits lgers;
elle n'en voulut plus jamais dmordre. Cependant, elle les estima
"comme il faut," distingus mme, quoique lui, surtout, part un
peu "hurluberlu."

C'tait,  la vrit, un grand diable d'homme au visage ras,
portant une broussaille de cheveux blancs. Il n'avait pas
l'esprit dsordonn, mais il parlait avec fougue d'un tas de gens
et de choses qu'il croyait connus de tout l'univers et qui ne
l'taient que de quelques quartiers de Paris. La musique surtout
tait son affaire, et il ne paraissait pas concevoir que quelqu'un
pt vivre sans tre nourri de symphonies et d'opras.

--Il a eu l'air aussi scandalis, dit grand'mre, que Madeleine
n'ait pas commenc le piano, que si,  son ge, elle ne savait
pas son _Pater_!... Mais ta mre, mon enfant, ajoutait-elle, n'a
pas appris  dchiffrer une note de musique avant sa premire
communion!

--Il faut reconnatre aussi,--dit maman en souriant,--que je n'ai
jamais jou que comme une mazette!...

Il y eut, le soir,  la maison, une discussion  ce propos.
"Qu'est-ce qui prenait aux Vaufrenard, de se mler de ce qui ne
les regardait pas? La musique! Qu'avait-on, en somme, besoin de la
musique, sinon pour faire danser les jeunes gens et tuer le temps
les jours de pluie?... Je me mettrais au piano ds mon entre au
couvent, comme maman." Cependant, on fit observer  grand'mre que
Mme Vaufrenard avait offert, obligeamment, de me faciliter les
commencements, qui sont difficiles: son mari avait une mthode 
lui, qui tait une grande conomie de temps et de peine...

--Et d'argent!...--fit observer grand-pre,--puisque Mme
Vaufrenard donnerait gracieusement ses conseils!

Comme en mainte autre circonstance, cette considration, d'ordre
tout positif, fit cder l'opposition de grand'mre. Elle ne
confessait jamais sa reddition; ses opinions taient sauves; mais
elle ne disait plus rien, semblait abdiquer toute responsabilit,
et assistait, en trangre impuissante,  ce qu'elle appelait "les
tristes ncessits de la vie."




III


De plus en plus, les Vaufrenard furent pour moi des personnages
miraculeux, tombs du ciel. Ils ne ressemblaient  aucune figure
de Chinon; ils ne parlaient presque pas politique; ils semblaient
enflamms pour quelque chose de suprieur mme  ce qui, alors,
divisait, troublait et soulevait tous les hommes. Je n'avais
qu'une notion trs rudimentaire de ce que pouvait tre la musique,
qu'ils vnraient tant; mais en attendant, je les tenais pour
dpositaires d'un trsor mystrieux, incomparable. Il fallut
qu'on me ment tous les jours chez eux; eux-mmes s'habiturent 
m'avoir, de sorte que je continuai pour ainsi dire  habiter notre
ancienne maison,  vivre  mes balcons, au-dessus de la citerne et
de la vigne de Tondu et du pre Sablonneau, ou dans le Clos que M.
Vaufrenard arpentait chaque jour, pendant des heures, en poussant
des rugissements d'extase.

Je savais bien que notre clos tait remarquable; mais je ne
l'avais considr que comme un endroit favorable au jeu de
cache-cache,  cause des ingalits du terrain, et des celliers
creuss dans le tuffeau; il faut dire aussi, qu'tant encore
petite, je ne voyais pas les trois quarts des choses lointaines
qui faisaient s'exclamer les grandes personnes. A force d'y
accompagner M. Vaufrenard et de l'entendre accumuler les
pithtes sur la beaut de Chinon ou des couchers de soleil sur
la Vienne, qu'il m'obligeait d'ailleurs  admirer comme lui, en
me hissant sur son paule, je finis par acqurir, si gamine que
je fusse, une certaine aptitude  m'mouvoir de la beaut de
ces paysages. N'tait-ce que l'motion, si grande et si sincre
de M. Vaufrenard, qui me gagnait? et ne m'et-il pas aussi bien
communiqu par l son admiration pour n'importe quoi? C'est bien
possible.

Quelquefois, au bout du Clos, o nous nous arrtions, M.
Vaufrenard se mettait  chanter. Il avait eu, parat-il, une trs
belle voix, et j'ai su plus tard, qu'tant jeune, il avait chant,
mais chant, ce qui s'appelle chant, c'est--dire sur un vrai
thtre,  Paris. Naturellement,  Chinon, il ne se vantait pas
de cela; cela ne transpera que petit  petit, et, heureusement
pour lui, quand sa situation dans la ville fut, grce au nombre
des annes, tout  fait assise. Mais il chantait dans le Clos. Ah!
que c'tait joli! Il semblait ne chanter que pour le beau paysage.
C'tait ordinairement vers le soir. Et cela me faisait un trange
effet. Je sentais quelque chose dans ma poitrine, qui gonflait, et
qui avait l'air de vouloir s'lever hors de moi, en mme temps que
je voyais l'chine de Tondu se redresser au-dessus de la vigne:
Tondu, sensible au chant, lui aussi, Tondu toujours courb vers la
terre,  la voix de M. Vaufrenard, se reposait sur sa pioche et
demeurait rveur...

Mais ce fut quand arriva M. Topfer, vers la fin de juillet,
que la musique commena srieusement chez les Vaufrenard. Nous
tions dj assez lis avec eux; maman, si facile, si bonne,
tait devenue tout de suite la confidente de Mme Vaufrenard,
un peu bavarde et exubrante, et la grand'mre s'tait laiss
apprivoiser, malgr toutes ses rserves.

M. Topfer tait un professeur de violoncelle, ancien camarade de
M. Vaufrenard, mais qui paraissait beaucoup plus vieux que lui;
il tait petit, un peu courb; il portait une paire de favoris
blancs, ronds comme des houpettes  poudre de riz, et il avait en
lui quelque chose de plaisant, qui le faisait sympathique sans
qu'on dmlt d'o cela venait au premier abord; c'taient ses
yeux bleus, des yeux candides, purs, des yeux de joli bb. On
m'avait promis qu'il m'aimerait beaucoup, et, ds que je le vis,
j'en fus trs heureuse: ce bonhomme-l tait tout  fait  mon
got.

Nous fmes en effet amis tout de suite. Il m'embrassa et bavarda
avec moi, ds les premires minutes, comme si nous nous tions
quitts la veille, et il m'appela familirement "Mougeasson."
Mougeasson, dans sa pense, cela correspondait  l'ide d'une
petite fille qui ne reste pas aisment en place. Et cela, hlas!
correspondait aussi  cette ide: "Voil une petite fille que
j'aime bien, mais qu'il faudra mettre dehors quand on fera de la
musique."

Il n'y a que les gens qu'on aime bien, pour nous faire vraiment
de la peine. Ce monsieur Topfer, qui me plaisait tant, fut
cause d'un de mes premiers grands chagrins: il me conduisit le
plus gentiment du monde  la porte le jour o l'on sortit le
violoncelle d'une noire bote norme. Et il me dit, le vieux
coquin:

--Ah! par exemple, voil le moment d'aller jouer dans le Clos!...

Il ne plaisantait pas, M. Topfer, lorsqu'il s'agissait de musique!

Il ne fallait pas entendre un bruit, un chuchotement; et il
faisait fermer les portes intrieurement au verrou, ce qui tait
un bien fcheux systme, car si quelqu'un, voulant entrer, les
poussait et les heurtait, il faisait plus de bruit que s'il et
ouvert tout bonnement.

La musique, mon Dieu! je ne savais pas encore ce que c'tait; mais
d'abord, j'tais vexe de n'tre pas juge digne de l'entendre;
ensuite, je sus que grand'mre,  la premire sance, avait
failli se trouver mal parce que M. Topfer, de la pointe de son
violoncelle, piquait le parquet du salon. Cela amusait follement
ma pauvre maman, qui tait pourtant la propritaire du parquet,
mais qui n'avait pas, au mme degr que sa mre, la manie
conservatrice. Et grand-pre, tout en donnant raison  sa femme,
comme de juste, racontait  tout venant ses angoisses touffes,
sa terreur lorsque la redoutable pointe, par sept fois,--sept
fois!--avant que d'tre bien cale, paraissait-il, avait trou
le parquet, en y dessinant un disque de la dimension d'une
cumoire!... C'tait moins l'envie d'entendre la musique que celle
de voir la tte de grand'mre, qui me dmangeait!

Un jour je parvins  me dissimuler. Par l'intermdiaire de ma
famille, les Vaufrenard avaient fait des connaissances dans le
pays; ils aimaient  voir du monde, et il y avait bien dj une
vingtaine de personnes runies dans ce salon. Je parvins  me
dissimuler, mais j'avais si peur que je n'osais remuer, et, de
l'endroit o j'tais tapie, je ne pouvais voir ni grand'mre, ni
M. Topfer, ni le violoncelle. Ce n'tait pas de chance. J'attendis
patiemment, dans l'espoir qu'on s'agiterait quand le premier
morceau serait fini. Oh! j'tais bien loin de me douter de ce qui
allait arriver!

Mme Vaufrenard faisait courir ses doigts au trot, au trot, au
galop, au galop, sur le clavier du piano  queue; puis elle
s'arrta tout  coup et donna le _la_: "la... la... la... la!" M.
Topfer raclait les grosses cordes de sa basse, qui rendaient un
bruit grave, solennel, et il me sembla, je me souviens, que toute
ma peau tremblait. Je ne voyais qu'une de ses mains, l-haut,
l-haut, qui tournait les clefs d'bne. Cette main descendit tout
 coup et parut courir comme une souris le long du grand manche,
et l'on entendit des notes presses et lgres, dans le genre de
celles que Mme Vaufrenard tirait du piano. Un arrt; et puis, la
voix de M. Vaufrenard se mla aux sons du piano et  ceux de la
basse. Elle chantait la romance que tout le monde connat:

  Plaisir d'amour ne dure qu'un moment:
  Chagrin d'amour dure toute la vie!...

Ce n'tait pas le sens si mlancolique et si vrai de ces mots
qui pouvait me toucher,  l'ge que j'avais, mais le son des
instruments, la voix, la musique m'avaient bouleverse, et je
faisais une figure de l'autre monde. Une dame qui tait devant
moi et me bouchait tout, s'tait retourne, la romance acheve,
et disait: "Mais cette enfant est malade!..." Cela signala ma
prsence. Ma grand'mre, que j'aperus enfin, dit: "Tu devrais
tre  jouer dehors, Madeleine!..." Maman me fit sortir en me
grondant pour avoir sans doute mang trop d'abricots dans le Clos.
Personne, pas mme M. Topfer, n'avait seulement remarqu que je
n'avais pas fait de bruit pendant la sance de musique...

Je remontai dans le Clos o se trouvaient les autres enfants:
Henriette Patissier, Suzanne Pallu, Yvonne Bridonneau, les deux
petites de la Vauguyon et mon frre Paul. Ils ne mangeaient pas
d'abricots, mais ils jouaient  un jeu stupide invent par ce
diable de Paul: cela consistait  lancer de loin des cailloux
ou des mottes de terre par-dessus le dos toujours courb de ce
pauvre Tondu dissimul par les cpages. On pariait que jamais on
n'atteindrait Tondu, parce que, en effet, Tondu se redressait trs
rarement; mais il n'et fallu qu'une fois pour qu'il ft lapid.

Il se passa alors en moi une chose assez curieuse, c'est que je
me trouvais tout  coup plus ge que ces gamins fous, avec qui
je faisais d'ordinaire toutes les sottises sans arrire-pense.
J'tais encore tout mue de ma sance de musique, et ce que
faisaient l mon frre et mes petites amies, m'apparaissait
inepte et barbare. J'essayai de leur en inspirer de la honte et
j'allai avertir Tondu, qui, lui, sourit, bnvolement: quand
il travaillait, il travaillait, et n'avait pas souci de ce qui
se passait par derrire!... De sorte que ce fut moi qui fus
houspille; on me poursuivit  coups de mottes de terre; on
m'enferma dans un des celliers o j'avais cherch refuge. Il
fallut, pour me dlivrer, l'arrive des parents qui, aprs la
musique, venaient faire le tour traditionnel du Clos. J'esprais
au moins que Paul serait fortement grond; maman et grand-pre
mis au courant de ma msaventure, se disposaient  le sermonner;
mais grand'mre pronona que ce qui m'arrivait m'tait bien d et
que cela m'apprendrait  me sparer de mes jeunes camarades pour
me cacher au salon derrire les grandes personnes. Elle avait
peut-tre raison, en somme, car ce que j'avais appris, dans ce
salon, prmaturment, c'tait  ne plus tre une enfant, et il et
mieux valu, pour moi, jeter des pierres par-dessus le dos de Tondu.

J'avais dix ans, je devais entrer au couvent au mois d'octobre
prochain. J'tais comme une de ces poupes que de mon temps on
nommait "folies," emmanches au bout d'un petit bton et ornes
d'une plerine  longues dents pointues dont chacune portait un
grelot: j'avais bien l'aspect d'une petite cervele, mais je
venais de perdre mes grelots. Est-ce que je ne me payai pas, 
ces vacances-l, le luxe de "rvasser," comme disait grand'mre?
oui de rvasser  mes balcons en regardant la citerne du pre
Sablonneau, au lieu de m'amuser  cracher dedans!... Et, en
regardant, maintenant, dans la citerne du pre Sablonneau, il y
avait deux choses qui, tour  tour, ou confusment, tournoyaient
dans mon esprit: c'tait l'air de la romance _Chagrin d'amour_,
avec les beaux sons du violoncelle de M. Topfer, et la voix, si
dsole et si ardente de M. Vaufrenard; et c'tait la pense que
mon pauvre papa, que l'on ne voyait presque plus, devait tre trs
malheureux.

Une grande tendresse pour papa m'envahit, je m'en souviens trs
bien. Je comptais les jours qui nous sparaient d'une de ses
courtes apparitions  Chinon, car il venait rarement, et encore
il restait peu  la maison; il y avait grand froid, c'tait
clair, entre lui et ses beaux-parents. C'tait maman, plutt,
qui l'allait voir  Tours, le samedi soir et le dimanche, et
je pleurais parce qu'elle ne m'emmenait pas. Maman, surtout
quand elle revenait de Tours, dfendait son mari; elle disait:
"Enfin, c'est un homme qui a eu le courage d'aller jusqu'au bout
de ses ides, il a tout sacrifi  ses principes!..." A quoi
l'on rpliquait: "Oui, sacrifi sa famille, sa femme et ses
enfants!..." Puis l'on entendait les mots, toujours les mmes: "le
salut national," "son pays," "la bonne cause..." et d'autre part,
le mot qui terminait toutes les discussions: "ruin, ruin, ruin!"

Mon pauvre papa ruin, comme j'aurais voulu tre prs de lui pour
le consoler! Le consoler, comment? Je ne savais pas trop; en lui
disant des choses douces qu'il me semblait que je trouverais
si j'tais assise sur ses genoux: en l'embrassant tendrement,
tendrement; en refaisant la raie dans ses pais cheveux qu'il
bouriffait ds qu'il se mettait  parler; j'aurais voulu aussi
lui faire entendre de la musique; je croyais que le violoncelle
de M. Topfer lui et fait du bien; j'avais mme envie de gagner
de l'argent pour lui glisser dans toutes ses poches des pices
de cent sous!... Comment gagner de l'argent? Et je rvais, en
regardant les araignes d'eau sautiller dans la citerne, je
rvais  des choses entendues de la bouche des Vaufrenard, 
ceci, par exemple: qu'on avait dit  la Patti, toute jeune,
qu'elle avait des millions dans le gosier!... Et je rvais que
je serais peut-tre--oh! c'tait bien pour rendre service 
papa!--une grande cantatrice... Et les araignes d'eau, minces
et dgingandes, sautillaient  la surface de l'eau profonde,
en faisant natre autour d'elles des cercles mobiles, auroles
phmres qui s'en allaient mourir contre la taie verdtre fermant
 demi, comme une paupire, le gros oeil rond de la citerne...




IV


C'tait donc pour l'automne qui devait suivre ma dixime anne
accomplie, que mon entre au couvent, de toute ternit, tait
dcide. Cette date, d'ailleurs, paraissait tre dtermine moins
par l'opportunit de commencer des tudes srieuses, que par la
ncessit de prparer la premire communion, ce qui n'aurait su se
faire en de bonnes conditions dans une petite ville,--du moins,
ainsi pensaient nos familles,-- cause des promiscuits qu'exigent
les leons du catchisme, et  cause mme de la vie de famille,
toujours et malgr tout profane, si on la compare  celle des
maisons d'ducation religieuse.

Notre situation de fortune tait bien modeste. J'ai su plus tard
que la dot de maman, qui tait de cinquante mille francs, seule,
demeurait intacte. Le revenu de ce minuscule capital, joint au
prix de la location de notre maison aux Vaufrenard, constituait
tout l'avoir de notre budget. Les grands-parents possdaient
leur maison et trois petites fermes rapportant plus de tracas
que d'argent. Eh bien! l'tat d'esprit tait tel, chez nous, que
l'on se ft condamn au pain sec plutt que de ne pas confier
les enfants aux institutions les plus en renom dans la contre.
L-dessus, papa tait pleinement d'accord avec ses beaux-parents:
il tait log comme un tudiant,  Tours, et il essayait, 
quarante-huit ans, de s'improviser une clientle d'avocat,
afin que son fils ft lev au collge des Jsuites et sa fille
au couvent du Sacr-Coeur, de tous les pensionnats, les plus
chers. Quant  cela, sous aucun prtexte on n'et transig. Le
point d'honneur le plus ferme, chez nous, et le plus hroquement
soutenu, tait d'avoir des enfants "bien levs."

Je ne sais si personne pourrait, aujourd'hui, se figurer
l'importance que notre monde, de sens moral assez fin, accordait
 ces questions d'ducation. Parce que les parents d'Henriette
Patissier,--gens, d'ailleurs, assez riches,--l'avaient confie,
 Tours,  un couvent de religieuses picpuciennes, des propos
aigres-doux avaient t changs entre la maman Patissier et ma
grand'mre, et j'entends encore cette excellente Mme Patissier:

--Nous n'avons pas un nom, madame Coffeteau,  faire figurer,
dans les palmars,  ct des "_de_ ceci" et des "_de_ cela!"
comme il en foisonne au Sacr-Coeur...

--Il ne s'agit pas de cela,--disait Mme Coffeteau,--mais nos
enfants sont dignes, autant que ceux des familles titres, de
recevoir la meilleure ducation!

Parmi la plupart de nos connaissances, on ne concevait pas le
parti adopt par les Patissier; on les piquait en leur disant:

--Est-ce que la fille de Coquemar, l'huissier, ne se trouve pas
dans la mme classe que Mlle Henriette?...

Nous autres, ne tarissions pas en descriptions du couvent renomm
o j'allais recevoir la meilleure ducation. On m'y avait mene
ds la fin du mois d'aot, pour me prsenter  la Suprieure. J'en
tais reste tout tourdie. Ce couvent tait situ  Marmoutier,
au bord de la Loire,  environ deux kilomtres de Tours. On y
pntrait par une vritable cour de chteau princier, puis par une
sorte de poterne dans un noir monument gothique; on gravissait un
troit escalier de pierre, dans une vieille tour, et une porte
s'ouvrait tout  coup sur un salon immense, au parquet poli
comme un miroir, ayant pour tous meubles des chaises de paille,
et ouvrant par trois grandes baies sur des jardins coups de
charmilles qui fuyaient  perte de vue.

Maman, qui tait simple, en fut intimide. Elle n'avait point t
leve au Sacr-Coeur, parce que ce n'tait pas la mode, encore,
dans sa jeunesse. Elle dit  sa mre qui nous accompagnait:

--C'est trop beau.

Mais grand'mre, elle, tait flatte, et se redressait, l dedans,
de toute sa taille.

On nous fit attendre assez longtemps; maman billa. Sa mre lui
dit:

--Ma fille!...

J'avais bien envie d'aller jusqu'aux fentres, regarder au dehors,
mais une si vaste tendue de parquet cir me faisait peur; en
outre, je sentais que m'carter de mes parents, et t, ici,
d'une libert inconvenante. Je contemplais deux grands cadres
dors dont on m'avait dit, ds en entrant: "Voil les tableaux
d'honneur!" et deux autres dont l'un contenait un portrait de Pie
IX, et l'autre une image colorie du Sacr-Coeur de Jsus; et
je me demandais: "Par o la Suprieure va-t-elle arriver?" car il
y avait beaucoup de portes. Une d'elles fut ouverte tout  coup,
sans qu'on et entendu aucun bruit; c'tait la plus loigne de
nous, et nous vmes une religieuse, qui, de si loin, paraissait
toute rabougrie, venir  nous. Ma rflexion de gamine fut: "Elle
va s'taler sur ce parquet!" Mais ce fut ma dernire ide de ce
genre, car, pendant le temps que la Suprieure mit pour franchir
la distance de la porte jusqu' nous, quelque chose de tout  fait
nouveau me pntrait.

Je ne sais pas pourquoi ni comment. Cela tombait-il des murs de
la large pice quasi nue, cela manait-il de cette petite femme
dont le visage, compltement encadr d'une cornette tuyaute,
semblait d'une autre plante par son tranget, sa dignit, son
air d'idole? Elle avanait  pas menus, les deux mains croises
et caches sous les manches trs amples, et elle nous regardait,
en marchant. Je me souviens que lorsqu'elle fut au milieu de
la pice, je vis, en mme temps qu'elle, le grand crucifix qui
occupait tout le trumeau, sur la chemine, en guise de glace.
Et j'eus encore une espce de frisson comme le jour o j'avais
entendu pour la premire fois M. Vaufrenard chanter, au bout du
Clos,  la tombe du soir. Ce n'tait pas la mme motion, mais
c'taient aussi des choses nouvelles qui m'imprgnaient. Trois
ou quatre fois dans ma vie, j'ai senti cela: je me suis trouve
pareille  une ponge qui s'apercevrait que l'eau l'envahit.

Cette chose nouvelle ne me faisait pas peur, ne m'tait pas
antipathique. Au contraire. Je vais faire une comparaison qui
paratra bizarre: quand j'tais enfant, j'avais la manie de
collectionner des cahiers de papier blanc, bien rgl, et que je
jugeais que c'tait un massacre de maculer avec des gribouillages.
Eh bien, comprenne qui pourra!... ce visage rgulier dans
la cornette, cette pice nue, ce parquet reluisant, cette
effigie divine, me donnaient l'impression de quelque chose de
parfaitement pur et d'impeccablement rgl. Quand on me demanda,
aprs, comment j'avais trouv Mme de Contebault, la Suprieure, je
dclarai, ce qui tait la vrit pour moi, qu'elle m'avait fait
l'effet de belles piles de cahiers de papier blanc;  quoi il me
fut rpondu:

--Tu n'es qu'une petite imbcile!

Quant  ce que Mme de Contebault, la Suprieure, dit  grand'mre
et  maman, j'tais trop mue pour en avoir gard le moindre
souvenir. Je sais seulement qu'elle me parut extrmement
distingue, et m'en imposa par cela mme beaucoup plus qu'elle
n'et pu faire par des paroles.

J'ai cru remarquer, longtemps aprs l'poque dont je parle, qu'il
y a des tempraments qui sont subjugus,  premire vue, par le
spectacle de l'ordre tabli; et le curieux est que ce ne sont
pas toujours les tempraments les plus soumis. Je pourrais bien
tre de ceux-ci. L'image du couvent de Marmoutier et de Mme de
Contebault me demeura, pendant le reste de ces vacances, comme la
vision d'un monde infiniment suprieur  celui que je connaissais.
Tout,  Chinon, me sembla devenu mesquin et misrable, mme le
Clos, qui n'tait pas la dixime partie des jardins de Marmoutier,
mme la musique chez les Vaufrenard, car Mme de Contebault nous
avait fait visiter la chapelle du couvent, o un orgue jouait un
air admirable qui semblait tenir ananties, immobiles comme un
troupeau qui dort, une vingtaine de religieuses prosternes. Je
m'enorgueillissais dj de faire partie de cette maison.

Et voil-t-il pas que je me trouvais prise, presque aussitt
aprs avoir repass la porte de Marmoutier, d'un scrupule assez
singulier pour mon ge: j'tais assise, dans le fiacre qui nous
avait menes l-bas, sur le strapontin, vis--vis de maman et
de grand'mre, et je faisais une figure si chagrine que l'on me
dit: "Voyons! voyons! Madeleine, il ne faut pas te dsesprer,
tu ne seras pas malheureuse, ces dames ont l'air d'excellentes
personnes!..." Je me contraignis quelques instants sans rpondre
parce que j'avais envie de pleurer, sans savoir prcisment
pourquoi. Le soir, je tombais dans les bras de maman en lui
demandant pardon de m'tre, jusqu' prsent, "aussi mal conduite!"
Maman n'en revenait pas; elle clata de rire. Mais, moi, j'tais
trs srieuse: mon malaise,  la sortie de Marmoutier, et qui
durait encore, l'ide m'tait venue tout  coup de l'attribuer 
ceci, que ma conduite jusqu' cette heure et depuis ma premire
enfance, avait t tout bonnement indigne!

C'tait ce Salon nu, au parquet si luisant, cette religieuse aux
traits corrects et nobles, c'taient ces longs corridors, ces
jardins dserts, la blancheur et la rectitude de tout cela, qui,
par contraste, me faisait paratre mdiocre et tortueux tout ce
qui n'tait pas semblable  cela.

Et je disais  maman, presque en pleurant de honte pour "ma vie
passe:"

--Mais maman, songe donc que c'est moi, avec Paul, qui ai fait les
rats dans le grenier, il y a trois semaines, souviens-toi... Le
pauvre grand-pre qui s'est lev!... les piges qu'il a tendus!...
et il tait si ennuy de n'avoir seulement pas pris une souris!...
Nous lancions des noix et des haricots secs,  la vole... a
court, a trotte: pototo! patata!...

Maman riait de tout son coeur:

--Comment! c'tait toi? c'tait vous, petits gredins?...

J'tais bien sre de n'tre pas gronde par maman; elle ne pouvait
pas: elle tait trop bonne... et je lui faisais une espce de
confession gnrale, qui me soulageait. J'avais un besoin 
prsent, de me conformer  l'esprit d'idal nouveau qui m'tait
apparu, mme  n'avoir vu les choses que par le dehors, au Couvent
du Sacr-Coeur.

Quand j'y fus entre dfinitivement, je fus plus srieusement
conquise.




V


Je me trouvai range tout de suite au nombre des enfants sages.

C'est assez tonnant: je n'tais pas sage naturellement; il ne
faudrait point du tout que l'on me crt une "momie;" l'histoire
des rats, chez nous, ne figurait nullement un mfait isol; mais
j'avais tant entendu parler de "bonne ducation," tant entendu
prcher la ncessit d'tre "une jeune fille bien leve," sans
avoir compris jusqu'alors, en quoi cela consistait exactement,
que, tout  coup, ce couvent, avec son imprieuse rectitude,
s'imposait  moi comme un moule pour lequel eussent t prpares,
ptries, assouplies depuis dix ans, la matire et la substance
mmes dont j'tais faite.

Je voulais aussi faire plaisir  mon malheureux papa, qui ne
cessait de me rpter, chaque fois qu'il me voyait: "Sois sage,
fillette!"

Mon Dieu, que je fus donc sage!

Tout ce qui devait tre fait, je le fis, scrupuleusement,
ponctuellement et, bientt aussi, machinalement. De tout ce qui ne
devait pas tre fait, je m'abstenais comme de crimes odieux.

Les premires notes adresses  ma famille furent enthousiastes,
bien que je fusse une des dernires de ma classe en composition.
Mais la conduite, ici, je le vis aussitt, dominait le savoir. Mon
nom, pour la conduite, fut au tableau d'honneur, dans le Salon ds
le premier trimestre. Et pour le cong du jour de l'an, quand mes
parents vinrent me prendre au couvent, un "ruban vert" ornait ma
poitrine.

Je ne causais point pendant la classe, ni  la chapelle, ni dans
les rangs, ni au dortoir, ni pendant les repas, o l'on nous
faisait une lecture, ni mme pendant les rcrations, o il est
recommand de jouer. Aux rcrations, je jouais  perdre haleine.
Je ne me tenais pas trop penche sur mon pupitre en crivant,
ni les deux coudes appuys et les paumes bouchant les oreilles,
en apprenant mes leons; je pris vite l'habitude d'avoir le
corps droit comme chez le photographe, en classe,  l'tude,
au rfectoire; aux offices, je ne tournais la tte sous aucun
prtexte. Je m'habillais et me lavais, le matin, trs rapidement,
trs dcemment; le soir j'tais la premire au lit. Mon pupitre
tait ordonn comme un plan de ville amricaine; la matresse en
l'ouvrant, souriait avec batitude, et elle me disait:

--Dieu vous aimera; aimez-le.

On m'avait aussi conseill d'aimer Dieu,  la maison, cela va
sans dire; mais bien que ma grand'mre et maman fussent fort
pieuses, bien que personne ne manqut la messe du dimanche,
cette recommandation, je ne sais pourquoi, ne m'avait jamais
touche profondment. "Aimer Dieu,"  Chinon, cela se confondait
pour moi avec une multitude d'autres prceptes que les parents
rabchent aux enfants, tels que: "Tiens-toi bien... N'appuie
pas les coudes sur la table... Allons! rponds, s'il te plat,
quand madame te parle!... Mouche-toi, mon enfant...." ou: "Ne
marche pas les pieds en dedans!" On entend cela tous les jours;
on s'y accoutume; on finit par s'y soumettre en effet. Aimer
Dieu, d'ailleurs, est encore plus facile que tout le reste, et
je m'imaginais que j'aimais Dieu trs suffisamment. Entre nous,
c'tait avec froideur. Dieu ne me disait rien de rien. Dieu,
c'tait la prire du matin et du soir  genoux sur le "renard
dvorant une poule" de ma descente de lit, les yeux fixs sur
les compartiments du couvre-pied,--le carr o il y a un petit
trou perc par les mites, le carr o une araigne a dpos
quelques taches de rousseur, etc.,--figures saugrenues o, durant
des annes, mon imagination purile se reposait tandis qu'on la
croyait au ciel. Dieu, c'tait la messe, les vpres, le salut,
pendant le mois de Marie, la procession de la Fte-Dieu, et la
grande proccupation des menus de table, les vendredis, les
Quatre-Temps, le Carme; cela se confondait avec la vie, avec
les visites obligatoires, les dners, les concerts profanes chez
M. Vaufrenard: les devoirs religieux s'accomplissaient aussi
rgulirement, plus simplement mme, avec moins de frais, certes,
et moins d'embarras que les obligations mondaines; rien, dans
nos relations avec notre glise de petite ville, n'tait propre
 nous donner quelque ide de majest ou de grandeur; il y avait
mme, dans la faon dont on traitait le cur, si brave homme, et
toutes les choses de l'glise,--sermons, musique, pain bnit,
baptmes,--un je ne sais quel laisser aller, un peu familier, une
certaine manire "de haut en bas," qui tait plus proche de notre
attitude vis--vis des fermiers, ou des vieux serviteurs, que de
celle dont nous honorions les gens "de notre monde." Je n'avais
point, tant enfant, conscience de dmler cette nuance un peu
subtile, et cependant, je vois,  prsent, que je la dmlais trs
bien. J'aimais Dieu, c'tait entendu, comme devait faire un enfant
qui a un peu de savoir vivre; mais,--je demande bien pardon de
l'irrvrence,--je n'aimais pas Dieu d'une faon trs diffrente
de ma faon d'aimer ma vieille bonne!

A Marmoutier, la figure de Dieu m'apparut d'une autre couleur!
D'abord, nous emes, presque aussitt aprs la rentre, une
retraite de cinq jours, avec confrences d'un Rvrend Pre de
la Compagnie de Jsus, brandissant un crucifix  bout de bras,
et qui m'branla comme une canonnade. Les premiers jours, Dieu
me parut immense, impitoyable, foudroyant,--impression nouvelle,
terrible, ineffaable;--je me vis crase, mes pauvres petits os
broys et jets dans un abme enflamm; je me crus une grande
pcheresse pour n'avoir point jusqu' prsent eu connaissance de
ces vrits et n'avoir pas plus tt commenc de faire pnitence et
de pratiquer la vertu. Puis, comme la retraite touchait  sa fin,
tout cet appareil terrifiant s'abattit et se rsolut en douceur et
en suavit; le Dieu courrouc sembla se retirer dans le lointain,
comme le tonnerre, quand son grand fracas est produit; et, 
sa place, ce fut Notre-Seigneur Jsus-Christ, tout indulgence,
tout douceur, tout amour. Ah! ce Jsus, comme on nous le peignit
charmant! Je n'avais pas eu jusque-l la moindre ide d'un tre
si beau, si pur et si aimant. Auprs de lui, que tout semblait
vulgaire, disgracieux, pitoyable! C'tait lui qui rgnait ici,
dont l'image tait partout, dont le coeur dbordant d'amour,
uni  celui de sa Sainte Mre, tait coll ici sur les murailles,
sur les portes, les fentres, les siges, les pupitres. Il avait
une prdilection pour les enfants sages: j'avais, me disait-on,
tout ce qu'il fallait pour lui plaire.

Je n'y tenais pas absolument, tout d'abord, cela mme me gnait
un peu; je me trouvais bien, toute seule, accomplissant mes
devoirs correctement, mritant les loges et les rcompenses
et me conformant surtout  cette belle rectitude qui tait le
caractre de la maison. Jsus n'et pas fait attention  moi, que
je n'en eusse pas moins t sage, applique, tendant  me rendre
irrprochable. Mais peu  peu je me soumis  cette tendre figure
montrant son coeur avec insistance; ce fut, de ma part, presque
de la bont pour elle: je ne voulais pas lui faire de la peine.
"Puisque vous le voulez, Seigneur Jsus, eh bien! je vous aimerai
comme je pourrai." Et je faisais de trs sincres efforts pour
atteindre ce but. Je m'exerais  dire: "Je vous aime! Je vous
aime!" Ensuite le remords me prit, parce que je disais  Jsus
sans cesse: "Je vous aime," alors que je n'tais pas sre du tout
de dire vrai. Aimer Dieu? Je pensais: "J'aime ma grand'mre,
j'aime mon grand-pre, j'aime mon frre Paul, malgr ses vilains
tours, j'aime celui-ci, j'aime celui-l... Mais a n'est pas
cela; aimer Dieu doit tre autre chose! Avec quoi aime-t-on Dieu?
Et il faut que je me dpche, car maintenant que j'ai commenc
de lui dire: "Je vous aime," cesser serait l'outrager, et en lui
mentant, tout de mme, je l'outrage!" J'tais trs malheureuse.

Et la plupart de mes petites camarades qui taient si tranquilles!
qui avaient si peu l'air de se tourmenter de cela!...

Il y en avait une, nomme Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, qui
avait eu dans sa famille une sainte, une authentique sainte,
honore dans une glise de Tours. Elle tait trs pieuse et je
m'imaginais qu' cause de la sainte,  qui dans ses prires elle
et pu dire: "Ma chre grand'tante," elle possdait des lumires
spciales sur les choses de la religion, ou tout au moins, qu'elle
pouvait intercder pour moi. Elle fut seulement trs tonne de
ce que je lui osai dire; elle s'en indigna presque. Comment! Je
n'tais pas sre d'aimer Dieu! mais cela tait inou! Elle me crut
possde du dmon, me demanda si je n'avais pas d'attaques. Je
lui dis que, de ce ct-l, j'tais trs calme. "Ouvrez-vous, me
dit-elle,  Mme du Cange,--qui tait la Matresse gnrale,--ou 
M. l'aumnier, en confession.

M. l'aumnier me faisait moins peur que Mme du Cange, et c'est 
lui que je confiai mon tourment. On ne distinguait presque pas sa
figure,  travers le grillage du confessionnal, mais je sentis
qu'il souriait; c'est en souriant que, de sa voix chuchotante et
douce, il me dit:

--Mon enfant, vous tes une toute pure colombe, et votre angoisse
dlicate est agrable  Dieu; il vous a choisie pour vous
prouver... Lui, il vous aime, n'en doutez pas.

Pourquoi l'aumnier avait-il souri? C'tait donc naf ce que
j'avais t lui raconter l? Je ne voulais cependant pas tre
prise pour une sotte! Je sortis du confessionnal trs mcontente,
trs irrite. Qu'tait-ce que tout cela? Jacqueline-Jeanne, parce
que je n'tais pas certaine d'aimer Dieu, me croyait perdue; M.
l'aumnier se moquait de moi! Car on ne m'tera jamais de l'ide
qu'il s'est moqu de moi. Je n'avais pas onze ans; mais on se fait
de tels raisonnements  cet ge. Dans le feu de mon tourment, je
vainquis ma timidit et courus m'ouvrir  Mme du Cange  qui je
racontai tout, mon tourment, les paroles de Jacqueline, celles de
M. l'aumnier, son sourire.

Oh! quelle femme que Mme du Cange! Elle tait de la plus pure
beaut. Mme aujourd'hui, aprs avoir vu bien des femmes jolies,
quand je me souviens de son visage, je crois qu'aucune figure
ne me parut jamais contenir tant de grce. Elle n'avait pas du
tout ce qu'on est convenu d'appeler la beaut anglique, mais la
beaut qui sduit les hommes et qui surmonte la jalousie naturelle
des femmes. Et elle possdait ce charme, dans le cercle troit
de la cornette tuyaute et ingrate des Dames du Sacr-Coeur!
Qu'et-elle t, la tte libre et pare du cou et de la chevelure!
Elle avait des yeux d'un noir de jais, allongs et profonds,
avec des cils d'une longueur qui en doublait l'ombre, et une
bouche, Seigneur Dieu! Quand je dis que Mme du Cange me faisait
peur, c'est parce qu'elle tait trop belle; mais c'tait elle qui
dtenait la direction morale du pensionnat et qui connaissait
toutes les lves, une par une, et jusqu'en les replis les plus
secrets de leur jeune me, Mme de Contebault, la Suprieure, ayant
un peu, ici, le rle de Dieu le Pre, qui consiste  gronder dans
les fortes circonstances,  se montrer rarement, pour en tirer
plus de grandeur, enfin  administrer toutes choses, mais de haut.

Mme du Cange ne rit pas, elle, quand je lui fis ma confidence;
elle ne s'indigna pas non plus; elle ne me crut pas possde du
dmon. Elle m'affirma que celle de mes compagnes qui m'avait
dit cela tait une ignorante et que, quant au sourire de M.
l'aumnier, il n'appartenait ni  aucune de ces dames, ni 
moi-mme de l'interprter, que j'avais pu me tromper d'ailleurs.
D'accord avec l'aumnier, elle tenait mon scrupule pour infiniment
agrable  Dieu, qui m'accorderait la grce de l'aimer quand il
lui plairait et probablement  l'poque de ma premire communion.
Mais elle me conseilla de chercher sans cesse le Dieu qui se
drobe...

--Peut-tre,--me dit-elle, de sa bouche charmante,--parce qu'il
vous a choisie entre toutes!...

A partir de ce jour-l, Mme du Cange parut bien, en tout cas,
m'avoir choisie, elle, entre toutes, du moins entre toutes les
petites filles de mon ge, et je me demandais pourquoi. Je
sentais son attention attire particulirement vers moi, et une
attention affectueuse; il ne se passait pas de semaine sans
qu'elle me parlt au moins une fois, tout  coup, en passant dans
un corridor, ou bien quand elle paraissait dans les jardins, aux
rcrations; alors elle me faisait, du pouce, un petit signe de
croix sur le front, elle me disait: C'est dommage d'interrompre
une enfant qui joue si bien! et elle me confiait une commission,
marque d'estime, qui me signala  mes diffrentes matresses que
je n'aurais sans doute gure captives par ma mdiocrit en
toutes matires. Et Mme du Cange me dit  plusieurs reprises:

--J'ai promis, mon enfant,  madame votre grand'mre, que nous
ferions de vous une jeune fille tout  fait accomplie...

Naturellement, bon nombre de mes compagnes m'avaient prise en
grippe  cause de ma faveur prs des matresses et de la Matresse
gnrale. Celles qui me tournrent le dos n'taient pas des lves
les mieux notes, mais c'tait parmi elles que se trouvaient les
deux ou trois premires en composition, et j'tais vexe de
n'tre pas de leurs amies. Elles m'eussent mprise  cause de mon
ignorance! Et j'avais des envies de travailler et de leur montrer,
 celles-l surtout, si je n'tais qu'une bte.

Comme on le pense, j'tais adopte et choye par toutes celles qui
faisaient la cour aux autorits, je voyais autour de moi tout un
troupeau de pronnelles qui espraient par moi obtenir les faveurs
de Mme du Cange ou de telle matresse prs de qui j'avais du
crdit, et d'autres aussi qui taient de fort gentilles fillettes
et qui se groupaient autour de moi sans arrire-pense, mais avec
cette docilit qui fait que tant de bonnes gens se mettent  la
remorque du premier venu qui semble prendre la tte. Je m'tonne
et m'amuse  penser que j'aie prouv un premier sentiment de
responsabilit devant ces enfants qui me prenaient pour guide.
Lorsque les mouvements de ma nature un peu prime-sautire et
indpendante m'agitaient  la sourdine, c'est l'ide que j'tais
un chef et qu'une quinzaine d'enfants me suivaient, qui m'a
retenue prisonnire; je n'osais plus, j'tais engage dans une
certaine voie;  dix ans, j'tais voue  la sagesse!...




VI


C'est l dessus qu'un beau jour Mme du Cange m'arrta dans le
corridor, un samedi soir, veille de grande fte, et me dit que ces
dames me jugeaient apte  faire ma premire communion, et qu'il
tait bon pour moi de m'y prparer avec la plus grande pit.

Jamais je n'eus de plus grande dmangeaison de me dissiper qu'
cette poque-l. Voil que j'tais saisie d'une envie folle de
parler, de parler au rfectoire, au dortoir, en classe et dans
les rangs; j'avais  dire,  dire, et  toutes,  mes amies, 
mes ennemies aussi. Il y avait une certaine Gillette Canada,
une des deux premires de la classe, qui tait fine, comique,
amusante au possible, qui faisait constamment rire ses voisines,
et tait presque toujours punie, mais qui avait une facilit de
travail, une mmoire, une vivacit d'intelligence surprenantes.
Je l'enviais. Je jalousais jusqu' son courage  affronter les
rprimandes, les punitions, parce que, moi, je ne l'avais pas.
Ne pas possder l'estime parfaite des personnes qui m'entourent
m'tait, ds cet ge-l, insupportable; mais je me disais: "Que
cela doit tre bon de casser les vitres, de faire des niches,
de causer  sa fantaisie, ou de lancer des flchettes mouilles
au plafond!" On accusait Canada d'avoir le diable au corps. Le
charmant petit diable! La coquine de Canada! Elle voyait bien que
j'tais jalouse d'elle, avec tous mes rubans, ma sagesse, mes
honneurs; et elle sentait, en mme temps, qu'elle me plaisait, que
j'enrageais de ne pas pouvoir tre son amie. Ah bien! en voil
une avec qui je ne me serais pas ennuye, une journe de sortie,
comme avec cette cruche de Jacqueline-Jeanne! Quand Gillette
Canada s'apercevait que je la regardais d'un oeil songeur et
sympathique, elle me tirait une langue longue comme la main, ou
bien parfois elle-mme me regardait en classe ou  l'tude, et,
me dsignant mon ruban vert, mon beau et large ruban de sagesse
qui me couvrait la poitrine, elle faisait semblant de se cracher
au creux de la main et de m'envoyer cela sur mon honorable
insigne. Elle avait plus de joie  braver le danger d'tre punie
et  se moquer de moi, que moi  demeurer confite en mon inertie
rcompense.

Je me prparai consciencieusement  la premire communion;
j'approchai de ce grand jour et le touchai enfin. Nous fmes
prches par un Pre de la Compagnie de Jsus encore, qui parlait
fort bien, mais comme un homme du monde, et ses instructions
n'voqurent en nous aucune image, aucun sentiment. Je regrettai
le premier, le terrible, qui m'et trouble. Quelques mots de Mme
du Cange furent encore ce qu'il y eut de mieux, autant qu'il m'en
souvienne, mais je ne peux plus me rappeler ses mots: c'tait
peut-tre son admirable et charmant visage qui me fit croire
qu'elle me dirait quelque chose de trs bien. Je m'excitai tant
que je pus; mon coeur mme battait trs fort en approchant de
la Sainte Table, et, malgr cela, il me semblait que moi, ce
qui s'appelle moi, j'tais dans un tat ordinaire. Je voulais
fermement tre toute en Dieu, et je pensais: "Que d'encens! que de
paroissiens en cuir de Russie! que de cierges!" et j'avais aussi
un peu mal au coeur.

Je n'tais pas satisfaite, quelque chose d'important pour moi me
manquait: c'tait un idal.

Alors, je me trouvais un peu dsempare; j'tais tide; tout me
paraissait sans saveur; je n'aimais pas les petites camarades
qui m'aimaient; j'aimais Gillette Canada qui me dtestait,
et peut-tre aussi Mme du Cange, mais trop haut place. Je
m'ennuyais. On atteignit pourtant encore assez rapidement les
vacances. J'eus toutes les rcompenses qu'on accorde aux lves
remarquables par leur absence de tout dfaut; pour le reste, je
n'tais pas parvenue  tre classe parmi les dix premires.
Mes parents ne furent pas trs contents; mon ruban vert, qui me
valait tant de considration au couvent,--sauf de la part de
Canada,--tait sans aucun effet sur la famille; quand mon frre le
vit, ah! quel succs!... Je dus cacher ces deux mtres de moire
pour viter les quolibets et les sarcasmes, et faire comme si
je les ddaignais moi-mme absolument. Ils taient ports, par
surcrot, sur la note adresse  mes parents, les deux mtres de
moire, pour douze francs et je ne sais combien de centimes!

Moi qui comptais sur ces vacances pour reprendre ma vie
d'autrefois, je fus bien dsappointe. Rien n'tait chang  la
maison, et cependant, il me semblait que je n'y retrouvais rien
en place. Et tout pour moi y tait rapetiss, dcolor, tout m'y
parut troit et mprisable. Je n'tais point devenue trs pieuse
au couvent, n'est-ce pas? Eh bien! je jugeais que se mettre 
table sans dire le _Benedicite_, c'tait un peu agir en animaux.
Je proposai, le soir, de rciter la prire en commun: "Ce serait
mieux," osai-je dire. Mon grand-pre se croisa les bras en me
regardant: "Mais de quoi se mle-t-elle?..." Je fus confuse et
persuade que la vie de mes parents tait peu digne de chrtiens.
Je remarquai, pour la premire fois, le dimanche,  la messe, que
mon grand-pre n'usait pas de paroissien et se tenait presque
tout le temps debout. "Mais, c'est inconvenant!" pensai-je. Toute
cette malheureuse petite messe, d'ailleurs, me faisait piti:
cette faon de parler qu'avait notre cur de campagne! ces enfants
de choeur, mal habills, et qui jouaient avec les burettes et
avec leur petite callotte rouge! ces vieilles dames qui allaient
 la Sainte Table sans ordre, et non en rang, comme les dames
du Sacr-Coeur, avec des figures de vitrail et des yeux clos!
enfin, cette dbandade au dernier vangile! ces causeries de
chaise  chaise avant d'avoir quitt l'glise! quelle misre!
Je voulus retourner  la grand'messe. On me jugea folle; les
boutiquires, les paysannes, seules, allaient  la grand'messe;
est-ce que je prtendais bouleverser les usages? est-ce qu'il est
obligatoire d'aller deux fois  la messe? Je ne rpliquai que par
un petit sourire entendu et ddaigneux, et,  part moi, je disais:
"Pardonnez-leur, mon Dieu car ils ne savent ce qu'ils font!"

En si peu de temps, j'avais t gagne par le couvent bien plus
que je ne le croyais moi-mme; et tout ce qui se faisait au
couvent, qui ne m'enchantait dj plus, pourtant, quand j'y tais
moi-mme, me semblait nanmoins fort suprieur  la vie profane.
Les gens de Chinon? mais ils taient pour moi un peu comme ces
peuplades sauvages qu'il faut des missionnaires hroques et
barbus pour aller conqurir  la Foi! Le plus curieux tait
que mon frre, qui n'tait qu'un mauvais lve des Jsuites,
et un pur vaurien, jugeait de mme le monde par rapport  son
collge. Il tait mprisant;  tout usage local ou familial qu'il
voyait, il appliquait un: "Chez les Pres!..." qui flagellait les
institutions et les coutumes de son pays.

Me croirait-on si je disais que la musique ne m'tait plus de
rien? J'entendis chanter, chez les Vaufrenard, et _Plaisir
d'amour_ et beaucoup d'autres choses que je sais aujourd'hui fort
belles; M. Topfer en vain tira de son violoncelle des sons  faire
tressaillir les tres les plus rudimentaires; je me rebellais,
avec mauvaise humeur, contre ce charme qui m'assaillait; l'ide
que tout cela n'tait que des airs d'opra, c'est--dire propres
aux divertissements mondains, et la plupart immoraux, sinon
scandaleux, enfin tels qu'un prtre n'est pas autoris  les aller
entendre au thtre, suffisait  me les rendre dtestables, et
je songeais, par contraste,  des _Kyrie_,  des _Pie Jesu_, 
des _Tantum ergo_, chants par nos voix fraches  la chapelle
de Marmoutier, qui ne m'avaient pas mue durant que je les
chantais,--pourquoi? je n'en sais rien,--et qui,  distance, et
par un besoin de raction contre notre petit monde mdiocre,
me semblaient seuls dignes, seuls beaux, seuls admirables, et
craient, par leur seul ressouvenir, une sorte de nostalgie en
moi, la nostalgie du couvent.

Ma grand'mre tait stupfaite de me dcouvrir ces sentiments. De
son temps on ne s'avisait pas, pendant les vacances, de penser
uniquement  l'anne scolaire: elle gardait bon souvenir des
religieuses qui l'avaient leve: bon souvenir, mais froid. Elle
disait volontiers: "La vie d'une femme ne commence qu' la sortie
du couvent."

Je revins donc  Marmoutier avec les meilleures dispositions 
m'y plaire: cependant, j'ai conscience d'y avoir tran une anne
grise, insipide, suivie d'une autre qui ne valut gure mieux.
Il me semble que tout tait arrt en moi, le cerveau comme le
coeur. J'ai une photographie de moi, prise en ce temps-l,
qui montre que j'tais laide et que j'avais l'air bte. Je
continuais  tre une lve dite "exemplaire," avec des notes
de conduite superbes. En composition, je ne gagnai gure qu'une
place, et ce fut par une triste occasion: une des premires, une
pauvre petite qui avait toujours eu assez mauvaise mine, nomme
Michle de Laraupe, mourut, chez ses parents. Cette disparition
soudaine d'une des ntres, non pas une amie, pourtant, me donna
une commotion qui opra une rvolution dans toute ma personne.
On chanta, je m'en souviens, une messe des morts, solennelle, 
l'intention de Michle de Laraupe. Cette pompe funbre, inusite
dans notre chapelle, le chant nouveau pour moi, du _Dies ir_,
ce catafalque, ces flammes verdtres, et la place, laisse vide,
partout, de notre compagne appele devant le tribunal de Dieu, me
pntrrent d'une motion si profonde et si ineffaable, qu'un
frisson me parcourt aujourd'hui encore  seulement en voquer
la mmoire. Et tout  coup, dans la mme semaine, pendant une
bndiction du Saint-Sacrement, je fus envahie par l'amour de
Dieu.

Ce ne fut pas une lumire clatante, un rveil brusque, une
surprise; non, et je m'en aperus  peine. C'est plus tard, quand
je pus rflchir au changement opr en moi, que j'en ai pu placer
le dbut au moment de cette bndiction. Je faisais jusqu'alors
le geste d'adorer l'hostie rayonnante expose sur l'autel: ce
jour-l, je me prosternai comme si un poids norme me pesait sur
les paules, et je sentis que quelque chose dans ma poitrine, mon
coeur peut-tre, semblait fondre et m'inonder d'une chaleur
douce et dlicieuse. Et quand la sonnerie nous invita  relever
la tte, j'aurais voulu rester plus longtemps prosterne; et je
n'avais pas d'autre dsir que de demeurer l, abme, en disant,
non des lvres, mais intrieurement, par toute mon me: "Mon
Dieu!... mon Dieu!..."

Je ne crus pas tout d'abord  ce qui tait arriv en moi; je ne
me dis pas du tout: "Voil ce que l'on m'avait promis, ce que
j'ai tant souhait;" non; je ne me fis aucune rflexion, mais,
peu  peu, l'heure de la prire et de toute station  la chapelle
fut attendue par moi et me procura une intense et magnifique
joie. J'adorais Dieu. J'avais l'impression d'une grandeur,
d'une puissance et d'une beaut sans gales, et qui tait l,
vritablement l, et mon bonheur tait de m'anantir, sans
formuler de prire, mais en disant ou pensant: "Mon Dieu! mon
Dieu!..."

Mme du Cange,  qui rien n'chappait, me dit,  l'poque de
cette crise, en m'arrtant, selon sa coutume, ces simples mots:
"Mon enfant!.. mon enfant!..." sur un ton qui s'accordait si
parfaitement avec celui dont je disais, moi, au pied de l'hostie:
"Mon Dieu! mon Dieu!..." que je pus croire que c'tait Dieu qui
me rpondait par sa bouche. Je n'eus rien  dire  Mme du Cange,
pas plus qu' Dieu; elle me prit une main dans ses deux mains; ses
beaux yeux plongrent dans les miens; elle se mlait par l  mon
bonheur nouveau; et moi, je laissais, silencieusement, mon bonheur
se rvler  elle; et elle tait si ravie de sentir qu'enfin ce
bonheur m'tait chu, qu'elle sourit; pour la premire fois,
devant moi, la gravit de son merveilleux visage se dtendit,
ses lvres dcouvrirent ses dents pures, et elle me quitta, elle
s'en allant, d'un ct, dans ce long corridor solitaire, moi de
l'autre,--deux mes heureuses.

Alors ma vie s'emplit: l'idal dont j'avais eu tant besoin, je le
touchais! Celui-ci dpassait tout; on n'en imagine pas de plus
haut, de plus beau; et lui-mme contient tous les autres: les
merveilles de la nature et de l'art, c'est lui; la musique, c'est
lui; la beaut morale, c'est lui!

Je recouvrai une humeur gale et bonne, je sentais en moi une
allgresse, une ardeur inconnues, et il me semblait que je
devenais comme une fe doue de facults surprenantes et d'un
pouvoir anormal sur les choses. Il n'y avait en ralit rien
d'anormal ni de surprenant, mais quantit de portes s'ouvraient,
comme d'elles-mmes, dans ma cervelle, qui, jusque-l, taient
demeures closes; le rayon magique qui les ouvrait, c'tait ce
grand contentement intrieur.




VII


Vers cette poque, Mme du Cange vint me demander un jour en pleine
classe. Je sortis, trs mue, car jamais pareille chose n'tait
arrive. Aussitt dans le corridor, Mme du Cange me dit qu'il se
pourrait que Notre-Seigneur m'et choisie pour une douloureuse
preuve et qu'il s'agirait alors pour moi de montrer que je savais
dj ce qu'est la rsignation chrtienne. Je pensai immdiatement
 mon cher papa, et je dis:

--Papa?... je suis sre?...

--Votre papa, en effet, est trs malade, mon enfant, et monsieur
votre grand-pre vous attend au salon...

Tout  coup, me voil en pleurs; aveugle  ne pouvoir me diriger,
je n'apercevais pas Mme de Contebault au bout du corridor. Mme de
Contebault me dit simplement:

--Ma chre petite enfant, vous allez monter au dortoir changer
de robe, parce que monsieur votre grand-pre est autoris  vous
emmener pour plusieurs jours...

Ce "ma chre petite enfant" m'apprit que mon pauvre papa n'tait
pas seulement trs malade, mais qu'il tait mort. Jamais la
Suprieure n'employait des termes si tendres. Alors j'eus une
crise de chagrin, folle. Je pleurais, je pleurais; Mme du Cange
dut me conduire par la main, me soutenir pour me faire monter au
dortoir; je ne voyais plus rien, j'tais incapable de m'habiller;
je me souviens de la soeur converse, attache  la lingerie, qui
se mit  pleurer presque autant que moi. Et Mme du Cange, au pied
du lit, nous parlait des souffrances de Notre-Seigneur, pour que,
en comparaison, les ntres parussent plus lgres.

Grand-pre tait au salon. Il me dit qu'il tait venu, et non pas
ces dames, parce qu'elles taient plus utiles  la maison que lui.
Je sanglotais toujours, et il ne trouva rien pour me consoler, ni
dans la voiture, ni dans le train qui nous conduisait  Chinon,
car c'tait l que mon pauvre papa en avait fini avec ses peines.

Mon pauvre papa! Et dire que, bien que je fusse si certaine qu'il
tait mort, tant que personne ne m'avait dit: "Il est mort," je
conservais un secret espoir de m'tre abandonne au pessimisme!...
Eh bien! non, je n'avais pas vu trop noir!... Mon pauvre papa
tait couch dans la chambre de maman; il avait encore sa jolie
et bonne figure, presque pas plus ple qu'elle ne l'tait ces
dernires annes, et ses cheveux gris bouriffs comme s'il venait
d'y passer la main en parlant. On se rptait les paroles qu'il
avait prononces pendant une sorte de dlire, le mot qui revenait
sans cesse  ses lvres tait "la France," "la France livre...
la dmagogie... la socit chrtienne..." Et il avait dit encore,
comme autrefois: "Vous n'tes pas logiques... vous ne pensez
qu' votre bien-tre prsent..." Enfin, tout le monde rapportait
que ses dernires penses avaient t pour moi qu'il chrissait
particulirement, et qu'il avait dit: "Ma consolation est que
Madeleine sera bien leve!"

Et, au milieu de mon grand chagrin, cette pense dernire et
ce souhait essentiel de mon pre mourant, me hantrent et me
communiqurent je ne sais quel triste courage. Il me semblait
qu'avec l'me hroque de mon pre, tout ce qu'il y avait pour
moi de beau et de solide en ce monde avait croul, que Dieu
seul me restait, mais que j'avais un rle  jouer, une tche de
tout premier ordre  accomplir... Qu'tait ce rle, qu'tait
cette tche? Personne ne m'en avait fourni la dfinition. Ce
but demeurait vague pour moi, car dans ma famille, comme au
couvent, on ne m'avait jamais parl que d'une chose, et c'tait
celle-l mme que mon pre, en mourant, semblait considrer comme
suffisante: "Madeleine sera bien leve!..."

tre une jeune fille bien leve...

Tout tait donc l; c'tait un modelage qu'il s'agissait de
laisser excuter sur soi plutt que d'accomplir soi-mme, car on
ne vous demandait point, en somme, d'initiative; on la redoutait
mme; et lorsqu'on vous avait donn ainsi la figure qu'il convient
d'avoir, tout devait aller comme sur des roulettes dans la vie,
pour une jeune fille et pour une femme.

Je me souviens d'avoir pens  cela, en conduisant mon pauvre papa
au cimetire, car une grande douleur vous gratifie de quelques
annes de plus, tout  coup.

Nous suivions un chemin, entre des murs; il faisait un temps gris
et froid; j'entendais,  ct de moi, maman qui sanglotait; et je
me disais: "Tout est perdu, oui, tout est perdu, mais il faut que
je sois une jeune fille bien leve..."

C'est dans ces dispositions que je rentrai au couvent. Ma pit,
qui tait ne dans l'appareil funbre de la pauvre petite Michle
de Laraupe, fut tout naturellement favorise par le plus grand
deuil qui pt m'affliger. Pendant des mois, je ne pensai qu'
l'me de mon pre, et je m'abmai en prires pour son salut.
Et il me semblait, d'autre part, que, par une conduite tout 
fait exemplaire, j'accumulais quelques mrites qui lui pouvaient
profiter. tre docile et pieuse, n'tait-ce pas ce qui constituait
essentiellement la jeune fille bien leve?

Ma docilit et ma pit, accrues par mon malheur, m'attirrent
plus de tendresse de la part de ces dames et d'un grand nombre
d'lves. Le visage mme de Mme de Contebault, la Suprieure,
si serein, si imperturbable, s'adoucissait et se fondait  mon
approche. Il y avait, dans le regard de Mme du Cange, comme
une entente secrte avec quelque partie de moi que j'ignorais
moi-mme; ce regard fin, pntrant et charmant semblait m'avoir
trouve et me connatre, moi qui ne me connaissais pas. Je
m'abandonnais  lui, en toute confiance; j'avais un grand besoin
d'tre aime.

Et que n'euss-je pas fait pour tre aime davantage de ceux qui
voulaient bien m'aimer dj! Pour Notre-Seigneur Jsus-Christ,
qui m'aimait, je redoublais de ferveur; pour toutes ces dames qui
m'aimaient, je redoublais de docilit!

En classe, il est vrai, je n'tais toujours pas brillante,
mais personne ne songeait  me le reprocher; mes matresses
elles-mmes, touches de ma conduite, paraissaient toutes admettre
que j'avais mieux  faire que de battre mes petites camarades
en gographie ou en calcul. Dans notre division, c'tait une
chose bien connue: il y avait Gillette Canada qui tait la plus
intelligente, et il y avait Madeleine Dor, qui "tait une
perfection."

Plusieurs de mes petites amies avaient tenu  honneur de me
faire connatre  leurs familles. Avec la permission de mes
parents, j'avais t prsente, au salon, aux pre, mre, frres
et soeurs de Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, celle qui avait
eu une sainte dans sa famille. Et, comme mes parents,  moi, ne
venaient qu'assez rarement de Chinon, on m'avait autorise 
"sortir" avec Jacqueline-Jeanne. Ses frres, au nombre de cinq,
dont l'an avait quinze ans, taient, comme le mien, chez les
Pres, et telle tait l'excellence de ma rputation, que les
Charpeigne faisaient aussi "sortir" Paul, en toute confiance.
Je tremblais que ce garnement de Paul ne commt quelque sottise
norme, selon sa coutume, et je ne sais en vrit pas comment
cela n'arriva pas. Il tait le plus g de nous tous, et il
s'ennuyait beaucoup au milieu de tout ce monde-l, je crois.
Jacqueline-Jeanne avait encore deux soeurs anes, d'un autre
lit, qui taient maries, fort laides toutes deux, et avaient
chacune deux bbs. Le plaisir de ces jours de sortie consistait
 aller, aprs djeuner, faire un tour en ville sur le mail, tous
ensemble, y compris les nourrices, et aussi les deux maris des
soeurs anes, qui taient officiers de chasseurs  cheval, et
M. de Charpeigne, le papa: dix-sept ou dix-huit personnes!...
Aprs quoi, on entrait gnralement dans une glise, s'agenouiller
cinq minutes, puis on envahissait la boutique de Roche, le
ptissier de la rue Royale.

La premire fois que je sortis avec Jacqueline-Jeanne, nous tions
alls tous, en masse,  la chapelle de Saint-Martin o la sainte
avait son portrait,  ct d'un autel. C'tait une grande toile,
fumeuse,  peine claire par la lueur de quelques cierges, o
l'on discernait une femme agenouille sur la dalle, et dont la
tte, extasie, se rvlait seule, en lumire. Jacqueline me
tenant la main, et Mme de Charpeigne nous poussant doucement
par derrire, nous nous tions approches du portrait, pendant
que toute la famille et mon frre Paul s'agenouillaient sur les
prie-Dieu.

Jacqueline-Jeanne et sa mre, en m'indiquant du doigt la vnrable
parente, prononcrent en mme temps ce simple mot:

--Voil!...

Et cela tait dit sur ce ton qu'on emploie en indiquant  un
saint-cyrien les effigies de Turenne ou de Bonaparte: "Voil!..."
c'est--dire: "Vous tes de la partie, jeune homme: voyez par cet
exemple o l'on peut aboutir!"

Et nous tions rests, agenouills l, tous, le temps qu'et pu
durer une visite chez une grand'tante ge, un peu crmonieuse.

A la sortie, mon frre Paul, qui s'tait tenu aussi patiemment que
toute la famille, vint  ct de moi et psalmodia:

--Sainte Madeleine Dor, priez pour nous!... Sainte Madeleine
Dor, priez pour nous!...

Et les cinq gamins, frres de Jacqueline-Jeanne, qui
l'environnaient, de pouffer de rire. Puis Paul dit seulement:

--Sainte Madeleine Dor!...

Et les autres rpondaient en choeur:

--Priez pour nous!...

Jacqueline-Jeanne gourmanda fortement ses cinq frres, mais elle
ne pouvait elle-mme s'empcher de rire. On me vnrait, oui;
mais, dans le secret, toute cette jeunesse se moquait de moi.

Ma famille,  moi, apprciait diversement les rsultats de ma
conduite excellente. Maman, sans faons, trouvait que j'avais
besoin de me "dgourdir" un peu. Grand-pre, quand il tait chez
les Vaufrenard, souriait, je le sais, de mon zle; une de leurs
paroles m'avait frappe: "On a fichtre bien le temps d'tre
sage!..." Mais quand il tait vis--vis de sa femme, il ne l'osait
contredire, et grand'mre se montrait satisfaite  l'extrme
de la "jeune fille modle" que j'tais, au dire de toutes ces
dames. Elle tirait surtout son plus vif orgueil des attentions
dont j'tais l'objet de la part des "meilleures familles" de mes
compagnes, et particulirement des Charpeigne. Cette famille,
si digne, si nombreuse, le saint rayonnement qui l'aurolait,
les compliments perdus qu'elle faisait de moi, soit au salon du
couvent, soit par correspondance, tournaient positivement la tte
 ma pauvre grand'mre, et quoiqu'elle et toujours eu, dans son
affection, une prfrence marque pour mon frre, elle concevait 
prsent pour moi une sorte d'admiration dont j'tais flatte, et
qui me rapprochait d'elle.

Depuis que mon pre tait mort, bien qu'on l'et tant contrist
dans ses dernires annes, on honorait et on exaltait sa mmoire,
ma grand'mre surtout; et l'on m'apprenait et la dignit de sa
vie et les sacrifices qu'il avait faits; on voulait que je fusse
fire de lui, et l'on m'affirmait que, s'il et vcu, il et t
fier de moi. Je me souvenais bien que mon pre tait d'accord
avec sa belle-mre sur l'ducation des filles. J'tais donc dans
la bonne voie, malgr les hochements de tte et les mots couverts
entendus chez les Vaufrenard, malgr le rire blagueur de mon frre
et de la marmaille des Charpeigne, malgr les quolibets que ne
m'pargnaient pas, au couvent mme, et Gillette Canada et la bande
des fortes ttes de la classe, et au salon, les dimanches, maints
frres et cousins d'lves qui "se payaient" mes rubans de sagesse
et mes mdailles. Toute cette "ferblanterie," comme disait Paul,
se heurtait, et produisait,  chacun de mes mouvements, le bruit
d'un galrien secouant ses chanes, et ne suscitait, pas,  mon
naf tonnement, l'applaudissement du monde entier; les messieurs,
les jeunes gens, des mamans elles-mmes, en nous voyant au salon,
ne se montraient proccups que de notre coiffure et de la faon,
le plus souvent dsastreuse, dont nous seyait notre infortune
robe d'uniforme: "Oh! cette natte!... Mais on ne vous permet
donc pas de vous relever les cheveux en casque!... Si seulement
elle avait la nuque dcouverte!... Comment! on n'autorise pas de
glaces plus grandes que cela!... Et cette batterie de cuisine
qu'elle porte sur la poitrine, la pauvre fille, est-ce qu'elle
s'en sert pour boire et manger?... Et en rcration, pour jouer,
accroche-t-elle son bazar  un arbre?..."

J'avais quinze ans, je me dveloppais beaucoup, je crois que je
commenais  n'tre plus trop laide, et cela m'agaait que l'on se
moqut de la faon dont j'tais accoutre. J'en vins  redouter
l'heure du salon, les jours de sortie, les mois de vacances o
les gens et leur vie me semblaient si diffrents de ma vie et de
moi-mme. Je me retournai avec plus de ferveur vers l'intrieur
du couvent et vers Dieu. Je devins de plus en plus pieuse: M.
l'aumnier et Mme du Cange mme y durent mettre le hol.

M. l'aumnier me gourmanda pour mon ardeur immodre, et
m'infligea comme pnitence de ne pas m'approcher du confessionnal
plus d'une fois par mois. Je ne pus lui dissimuler que j'tais
terrorise de rester tout un mois avec mes pchs sur la
conscience. Et encore une fois, je vis qu'il souriait quand il
me dit: "Allons! allons! mon enfant, n'allez pas vous imaginer
que vous commettiez de bien gros pchs!..." Mme du Cange me dit
qu'il fallait en toutes choses avoir de la mesure, "mme dans la
perfection," ajouta-t-elle.

Je ne comprenais pas cela. Qu'il fallt s'arrter, mme dans le
plus beau chemin, voil qui dpassait mon entendement. J'osai
objecter  Mme du Cange:

--Mais, madame, et les saints?...

--Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modles; mais
c'est une prsomption orgueilleuse que de vouloir atteindre  leur
perfection; sachons rester modestes...

Les excs qu'on me reprochait me rappelrent ceux dont on avait
fait grief  mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui
aussi, il avait t trop loin: il avait perdu le sens de la
mesure; il avait donn sa fortune pour sa cause, c'tait "un
emball," comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa
mort, il est vrai, son "emballement" passait pour admirable. Pour
les saints, il devait en tre de mme... On les avait sans doute
traits d'insenss, du temps qu'ils accomplissaient cela mme qui,
aprs coup, les avais mis sur les autels.

De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout 
fait...

Ah! cet incident avec l'aumnier et Mme du Cange fut une de mes
plus vives contrarits de jeunesse. J'tais tente de m'crier,
comme papa, nagure: "Vous n'tes pas logiques! La saintet,
l'hrosme, la vertu, qui sont le fond de ce qu'on nous enseigne,
eh! bien, eh! bien, il ne faut donc les atteindre que dans une
certaine mesure? Ce sont des mots dont la beaut nous fouette, et
en pleine course, est-il possible vraiment qu'il nous faille nous
arrter tout  coup?..."




VIII


Je vis venir les vacances de cette anne-l sous un jour assez
singulier: le plaisir que je me promettais tait d'tre plus libre
qu'au couvent de m'abandonner  cette grande pit que, pourtant,
l'on m'avait inspire au couvent mme. J'esprais, du moins, avoir
plus de facilits  la maison pour dissimuler mes divines joies,
car je n'allais pas jusqu' croire que l'on me permettrait de
me singulariser! A la maison, comme au couvent, je commenais 
comprendre,--quoique personne n'en formult le prcepte,--qu'il
fallait, avant tout, ne pas s'loigner de la commune mesure, et
demeurer, autant que possible, pareille  tout le monde.

Mais,  la maison, qui est-ce qui m'empcherait de faire de
longues prires dans ma chambre? et, grce  la complicit de
ma vieille Franoise, qui est-ce qui s'apercevrait qu'en allant
chez les Vaufrenard, par exemple, je faisais un petit dtour par
l'glise Saint-Maurice?

Maman vint me prendre, accompagne de grand'mre qui voulait
toujours parler elle-mme  ces dames,  la Matresse gnrale, 
la Suprieure, pour se rendre un compte exact des progrs de mon
ducation. Je vis  sa figure, aprs divers colloques, que l'on
tait mme plus content de moi qu'on ne voulait bien me le dire,
et que, si l'on me reprochait quelque chose, c'tait uniquement
mon excs de zle. Ma grand'mre pensait certainement: "Oh! oh!
voil un dfaut qui tombera de lui-mme..." Maman me complimenta,
elle, sur ma bonne mine: c'tait ce qui l'intressait le plus.
Je demandai des nouvelles de Paul, qui faisait sa premire anne
de droit  Paris. On me rpondit d'une drle de faon, maman en
souriant  demi, grand'mre en redressant la tte d'un air de
justicier: Paul, il allait bien; oui, oui, il allait bien!...
Cela suffit  m'intriguer et ne m'apprit rien de mon frre. Dans
le train, nous ne pouvions d'ailleurs pas parler de nos affaires
personnelles, car nous nous trouvions avec plusieurs personnes de
Chinon parmi lesquelles tait un jeune homme que je ne connaissais
pas et qui me regarda tout le temps d'une faon fort gnante.
Je ne comprenais pas du tout pourquoi il me regardait; et je
croyais trs sincrement que c'tait en se moquant de moi parce
que j'tais mal coiffe, mal habille. Mon embarras tait grand,
je me sentais rougir, je m'agitais pour donner quelque prtexte
 mes couleurs; mais je sentais toujours le regard de ce garon
passer et repasser sur moi, comme le rayon du soleil qui entrait,
disparaissait et revenait, dans ce compartiment, nous caresser les
genoux, selon les sinuosits de la voie. Je sus, quand nous fmes
descendues, par quelqu'un qui le reconnut sur le quai de la gare,
que ce jeune homme tait le fils d'un notaire de Richelieu; il
avait une figure agrable, mais il m'avait bien incommode. Je dis
 maman:

--Ce garon est tout  fait inconvenant! Il a une faon de vous
regarder...

Cela la fit rire, tout simplement. Grand'mre, qui m'avait
entendue, dit:

--Les jeunes gens, de nos jours, sont en effet trs mal levs;
mais une jeune fille doit baisser les yeux et ne pas s'apercevoir
de leur audace.

Moi, j'en revenais  mon ide:

--Mais, enfin, qu'est-ce que j'ai sur moi de ridicule? est-ce
cette robe qu'on a fait teindre?... c'est mes cheveux, je parie?...

Maman disait, en souriant encore:

--Qui est-ce qui te dit que tu as quelque chose de ridicule?...

Et me voil,  peine arrive  la maison, proccupe de ma
toilette et de ma coiffure!

Ds le premier soir, au lieu de consacrer, comme je me l'tais
promis depuis longtemps, une ou deux longues heures  la
mditation et  la prire dans ma chambre, savez-vous  quoi
j'employai ma libert nouvelle?  chercher une manire de disposer
mes cheveux qui ne s'loignt pas trop de la mode! J'avais des
cheveux blonds trs abondants et assez longs pour que je pusse
m'asseoir sur leurs extrmits quand ils taient dnatts; il
m'tait, dans ces conditions,  la fois trs facile d'en tirer
parti et trs difficile de ne point effaroucher ma grand'mre dont
je savais les austres principes sur la dcence d'une jeune fille
bien leve. Je fus, quant  moi, trs satisfaite de la coiffure
que j'obtins; trs dpite, rtrospectivement, que quelqu'un et
pu remarquer ma ridicule coiffure de pensionnaire:--un filet, y
pensez-vous! un filet, horreur d'autant plus monstrueuse qu'il
est plus copieusement garni! le mien tait affreux...--et enfin
trs anxieuse de savoir ce que dirait le lendemain ma grand'mre.
Je m'occupai aussi de mes robes. Nous tions en grand deuil,
on avait fait teindre toutes mes anciennes robes; j'en essayai
deux ou trois et m'aperus,  mon grand dsappointement, que les
corsages taient de beaucoup trop troits: alors, avant que l'on
y remdit, il faudrait donc garder ma robe d'uniforme?... Enfin,
je me mis en prire, au pied de mon lit, mais je pensais  ma robe
d'uniforme et je me promettais de ne pas poser le pied hors de la
maison tant que mes autres corsages n'auraient pas t ajusts. Et
puis, je tombai de sommeil.

Le matin, mme histoire devant la glace, avec mes cheveux; et la
maison sens dessus dessous  cause des corsages!

--Comment! tu t'es tant dveloppe, depuis Pques!

--Regardez-moi ces bras et cette poitrine!...

Ma grand'mre disait cela sur un ton alarm que j'attribuai 
la triste ncessit qui semblait s'imposer de renouveler mon
trousseau. En effet, ce soudain "dveloppement" tombait mal 
propos.

Mon frre Paul, pour sa premire anne d'tudes  Paris, avait
fait des dpenses immodres. Ce n'tait pas sans peine que l'on
pouvait lui fournir une pension de deux cents francs par mois;
or, sous les prtextes les plus divers, il en avait arrach prs
de cinq cents, en moyenne! Cinq cents francs par mois, c'tait
fou, sardanapalesque. Je crois que l'on devait, l-dessus, depuis
longtemps discourir,  la maison; mais grand'mre avait dcid
que l'on ne tiendrait aucune rigueur au jeune tudiant prodigue,
en ma prsence, de peur que je ne vinsse  souponner mon frre
d'avoir une mauvaise conduite et  me faire des ides sur ce
qu'est la mauvaise conduite d'un jeune homme. C'est Paul lui-mme
qui m'informa de ces subtiles prcautions. Et il m'informa, le
misrable, de bien d'autres choses.

Le satan Paul! Dj l'anne prcdente, Paul,  peine sorti de
chez les Pres, n'avait plus de religion et ne se conduisait pas
mieux que le jeune Patissier, par exemple, ou le jeune Mingot,
qui taient au lyce. Et,  la maison, on ne s'en alarmait pas,
il semblait que ce ft dans l'ordre. Moi, j'avais essay de
lui adresser des remontrances, il m'avait traite de "cruche,
imbcile, idiote;" j'avais commis l'imprudence de rapporter toutes
chaudes ces expressions  grand'mre, notre juge ordinaire,
et c'est moi que notre juge avait dboute et condamne aux
dpens... A la fin des vacances, n'y avait-il pas eu aussi une
histoire que l'on m'avait cache tant qu'on avait pu, et que
je n'ai, en effet, comprise que plus tard? Paul tait tout
simplement l'amant de la femme du percepteur, une grosse dondon
de quarante-cinq ans, qui avait des enfants du mme ge que lui!
Toute la ville parlait de l'aventure. Le pauvre percepteur tait
venu, aux abois, trouver mon grand-pre, et des conciliabules
avaient t tenus  la maison, les domestiques couchs,  des onze
heures du soir!... C'tait le percepteur, seul, qui avait ennuy
mes grands-parents, non pas l'aventure de Paul; et ils disaient de
leur petit-fils, en souriant, et avec indulgence, mme devant moi:
"Le gredin!"

Qu'avait-il fait, une fois lch en libert, et  Paris, "le
gredin?"

On l'avait envoy  Paris, pour la mme raison qu'il avait t
lev prcdemment chez les Pres et moi au Sacr-Coeur, parce
que c'tait ce qui se faisait de mieux. Il et tout aussi bien
pu mener  bout ses tudes de droit  Poitiers par exemple, et 
meilleur compte.

Il brlait de raconter ses fredaines. On et jur que c'tait pour
les raconter qu'il les avait accomplies. Je vis, d'ailleurs, tout
de suite, qu'il me tenait, cette anne-ci, pour quelqu'un, et non
plus pour la "mme ngligeable" que j'avais t jusqu'alors. Il
m'avait salue, ds le lendemain de mon arrive, et en regardant
mes cheveux et ma taille, d'un certain juron familier qui tait
une manire de me manifester sa considration.

Ah! j'aurais autant aim ne point mriter sa considration,
car il me narra des histoires coeurantes. Le langage et les
aventures d'un tudiant du quartier Latin, et qui brode! on juge
ce que cela pouvait tre pour une pensionnaire comme moi. Je le
dis trs franchement, et sans pose, cela me fit l'effet du mal
de mer; c'tait quelque chose d'absolument nouveau, d'inconnu,
d'insouponn, et de tellement vilain et de tellement malpropre,
que mon estomac se soulevait de dgot. Me voyant faire la
grimace, il en conclut qu'il m'"patait," et son rcit y gagna
plus d'audace encore, et son langage fut plus sal et plus cru.
Il ne m'pargna rien, je le crois; mais j'avais tant de mal 
comprendre, que bien des choses m'chapprent. Ce que je retins
des confidences de mon frre, c'est que tous ces gamins avaient
non seulement une matresse, mais plusieurs, et mme beaucoup,
et c'est qu'une femme pouvait appartenir  un grand nombre
d'hommes... Cela drangea un certain ordre qui rgnait dans ma
cervelle encore frache et me causa une sorte de douleur que je
ne peux comparer qu' celle que j'prouve encore aujourd'hui quand
je suis tmoin d'une injustice flagrante. C'est assez curieux. Le
mpris de ces tudiants pour les pauvres filles, l'absence de tout
sentiment dans des liaisons qu'on appelle amoureuses, oh! que cela
me parut abominable! Qu'est-ce que cela drangeait donc en moi,
puisque je n'avais jamais pens  l'amour?

Je me rappelle que nous tions dans le jardin de mes
grands-parents, sous une tonnelle, quand Paul donna, ainsi,  une
jeune fille parfaitement bien leve, sa premire leon de choses.

Nous tions assis sur un banc, trs vieux et vermoulu, d'o
je m'tais leve dj plusieurs fois, croyant qu'il croulait
sous moi. Paul fumait une cigarette et arrachait de la main les
feuilles d'un pampre qui garnissait le treillage en losange. Tout
d'un coup, je me sentis prise d'un gros chagrin; mais d'un chagrin
comparable  celui que j'aurais eu si l'on m'avait annonc la mort
d'une amie, et je me mis  pleurer,  sangloter. Paul me dit:

--Qu'est-ce que tu as? tu es folle!...

Je ne savais pas au juste ce que j'avais. C'tait le paquet
de toutes les choses que mon frre venait de m'apprendre qui
m'oppressait, m'touffait. Je lui dis:

--Ce n'est rien, ce n'est rien; il ne faut pas faire attention, je
suis une sotte...

--Essuie-toi les yeux, me dit-il, on va croire que c'est moi qui
t'ai fait pleurer.

--Tranquillise-toi: je dirai que c'est la fume de ta cigarette.

Il s'en alla aussitt fumer plus loin, et je m'essuyai les yeux.
Nous devions aller, une heure aprs, chez les Vaufrenard, o il
tait convenu que je leur montrerais, ainsi qu' M. Topfer, ce
que j'avais appris en fait de piano. Bonne prparation pour une
audition! je ne serais seulement pas capable de faire mes gammes.
Par surcrot, ma grand'mre vint me trouver dans ma chambre, afin
de me renouveler ses recommandations sur la tenue que je devais
adopter dans le monde. Mon Dieu! dois-je me souvenir des soins
excessifs de la pauvre bonne femme! Elle crasa de ses propres
mains mon chignon haut, comme on les portait alors, qui,  son
dire, avait "des allures provocantes." Le flot de mes cheveux fut
report en arrire, sur les tempes et sur le front: il fallait
bien qu'il se loget quelque part! Ma coiffure n'en tait pas
plus mal, et, du moment que cela tranquillisait grand'mre!...
Ce ne fut pas tout: elle trouva moyen de m'abattre la poitrine!
J'en souris quand j'y songe. Elle avait longuement rumin cela:
elle avait fait prparer par Franoise deux bretelles assorties
 mon corsage, et elle me fit cadeau d'une ceinture de cuir
ayant appartenu  maman, qui devait servir  tenir ces bretelles
parfaitement tendues, comme des sangles, sur la gorge. Le rsultat
obtenu ne fut pas celui qu'on en attendait, mais grand'mre, en
agissant d'une manire quelconque, avait rendu le calme  sa
conscience.




IX


En quelques annes, les Vaufrenard avaient fait de nombreuses
connaissances  Chinon, et ils taient tellement agrables,
disait-on, d'abord parce que, chez eux, on ne parlait  peu prs
jamais politique, ensuite  cause de leurs matines musicales, que
l'on venait chez eux, mme des environs, presque tous les jours,
et surtout le dimanche. Et puis, c'taient des Parisiens, et puis
il s'tait trouv que quelques autres Parisiens qui habitaient,
l't, des chteaux de la rgion, avaient dn avec eux, ici
ou l, durant l'hiver, et il n'en fallait pas plus pour qu'ils
devinssent fervents amis pendant les vacances. Un hasard et notre
malheur faisaient que nous possdions dans notre maison le groupe
le plus attrayant qu'une petite ville de province pt souhaiter.

Je vis, ds le dbut de ces vacances, que grand'mre qui s'tait
tenue si longtemps sur une prudente rserve, avait d baisser
pavillon du jour o il avait t tabli que les Vaufrenard
possdaient des relations nombreuses, et mme de brillantes.
C'tait bien heureux pour maman qui, avec son veuvage et sa triste
situation de fortune, aurait t trs isole; pour le grand-pre,
c'tait l'aubaine inespre: il renaissait. Il tait mme moins
docile, moins soumis  l'autorit de sa femme; il arrondissait
d'loquentes priodes pour lui opposer parfois des arguments,
et je remarquai, pour la premire fois, qu'il usait mme d'une
certaine ironie, courtoise, mais non pas sans piquant, pour la
taquiner sur telle ou telle de ses intransigeances.

Il y avait,  ce propos, une anecdote que l'on racontait,  la
drobe, et que savait mon frre. Un roman faisait alors grand
bruit et avait pntr jusqu'au fond des provinces; c'tait un
livre intitul: _Monsieur, Madame et Bb_; il passait pour
extrmement hardi; on s'en chuchotait des passages et l'on s'en
laissait scandaliser avec un parfait entrain. Ce qui rendait ce
livre plus brlant  Chinon qu'ailleurs, c'est que son auteur,
Gustave Droz, tait propritaire, non loin, sur l'autre rive
de la Vienne. Grand'mre, sans connatre l'ouvrage, dclarait
que c'tait une abomination, qu'un gouvernement qui tolrait de
pareilles publications prcipitait la France vers un nouveau
Sedan; que ce qui restait d'honntes gens devrait brler une
telle paperasse en place publique, et elle avait jur qu'en tous
cas, ce bouquin n'entrerait jamais, elle vivante, dans la maison.
Grand-pre savait le roman par coeur. Cela faisait un assez
grave sujet de dispute. Or, qui prsentait-on  grand'mre, un
beau jour, chez les Vaufrenard? L'auteur de _Monsieur, Madame
et Bb_: Gustave Droz! Un homme charmant, plein d'esprit, du
meilleur monde: il tait environn de compliments et d'hommages.
Il s'extasiait sur le got des Vaufrenard qui leur avait fait
choisir une habitation si dlicieuse. On disait: "Mais la maison
appartient  la famille Coffeteau!" et toutes les flicitations
de se retourner vers Mme Coffeteau, ma grand'mre. Trois
jours aprs, Mme Coffeteau se vantait partout d'avoir fait la
connaissance de Gustave Droz; et elle disait du livre: "C'est un
peu leste, mais c'est d'un homme fort distingu."

Grand-pre disait  sa femme: "Ah! ma chre amie! si le diable
avait seulement des gants et un peu de savoir vivre, vous
risqueriez quelque parcelle de votre me entre ses doigts
fourchus!..." ce qui la mettait dans tous ses tats.

Je fus trs tonne, en arrivant, cette anne-l, chez les
Vaufrenard, de m'apercevoir qu'on ne me regardait plus comme
le "mougeasson" d'autrefois. Voil-t-il pas, tout  coup, ces
messieurs pleins d'attentions pour moi! et d'une amabilit! et
d'une prvenance! Et des "mademoiselle" par-ci, et des "ravissante
jeune fille" par-l! C'en tait comique, surtout de la part d'un
tas de chenapans qui ne m'avaient seulement pas dit "merci" trois
mois auparavant, lorsque je leur servais le caf, le sucre, ou
quand je courais chercher les mantilles de leurs femmes. Qu'est-ce
qu'il y avait de chang? Mon corsage avait gonfl, mes cheveux
taient disposs  peu prs selon la mode.

J'en voulus d'abord  ces messieurs, puis, aprs tout, leurs
gentillesses me furent agrables. Par mes mrites, et alors que je
n'tais pas plus bte qu'aujourd'hui, je n'avais compt pour rien;
sans frais aucun, on me disait  prsent charmante, intelligente;
on s'empressait autour de moi.

Alors, et immdiatement, grand'mre prit ombrage. Notre visite
fut courte, et nous n'tions pas de retour  la maison qu'elle
me disait:

--Tout beau!... tout beau!... ma chre enfant; il faut tre
prudente et rserve... Une jeune fille, hlas! a tt fait de se
compromettre!... La coquetterie...

--Mais, grand'mre, je suis habille avec des dfroques d'il y a
deux ans!... a ne m'a cot que le fil et les aiguilles... Et,
est-ce que j'ai t coquette?...

--Je ne dis pas cela! Je ne t'accuse pas, ma chre enfant. Je
t'avertis afin que tu te tiennes sur tes gardes. Tu es si jeune
encore!... Ta mre, avant vingt ans, n'avait pas l'air d'une femme!

--Mais, grand'mre, si je suis plus grande que maman, ce n'est pas
de ma faute.

--Je ne dis pas cela non plus!... Tu ne vas pas prtendre que je
te reproche de grandir et de t'habiller, j'espre! Je te prviens
que le monde est mchant, pervers, sans indulgence, et qu'il est
rempli d'embches: c'est au moment o il vous flatte qu'il faut se
mfier de lui davantage...

--Mais, grand'mre, si on apprend le piano, le chant, les bonnes
manires, c'est pour plaire?...

--Allons! est-ce que tu vas te permettre de raisonner, 
prsent?... A-t-on jamais vu?... Est-ce que c'est cela qu'on vous
enseigne au Sacr-Coeur?... Ta mre, mon enfant, sache-le, ne
s'est jamais permis une observation!... "Plaire!... plaire!..."
Je vous demande un peu!... Sans doute, il arrive un moment o
une jeune fille doit plaire, c'est lorsqu'elle est en ge de se
marier, ce qui n'est pas ton cas; encore est-il suffisant qu'elle
plaise  celui qui sera son mari!...

--Ah! oui, mais cet oiseau-l, comment le connat-on?...

Maman ne pouvait s'empcher de rire quand je discutais comme cela
avec sa mre, parce que je disais ce qu'elle avait sans doute
eu, bien des fois, envie de dire; mais, de son temps, c'tait
impossible. Et alors c'tait contre elle que grand'mre se
retournait, puis elle me disait:

--Tu vois, tu vois ce dont tu es cause: c'est ta mre qui paie
pour ton incroyable audace!...

Et elle soupirait douloureusement, la chre bonne femme. Pour
elle, avec mes "observations," c'tait la socit, le pays tout
entier qui "fichait le camp."

Ces messieurs ne me firent pas de compliments sur mon jeune talent
de pianiste;  la vrit mme, ils me firent honte: j'avais
quinze ans passs, que diable! Mais ils taient d'accord pour me
trouver des dispositions trs particulires.

--Quel est donc votre professeur, l-bas?

--Mais, c'est Mme de Saint-Jean-d'Angly!

--Eh bien! Mme de Saint-Jean-d'Angly s'entend  professer le
piano comme un savetier!--s'cria M. Vaufrenard qui perdait
compltement le sens de la mesure ds qu'il s'agissait de musique.

Il interpella grand'mre.

--Voyons! madame Coffeteau, voulez-vous, oui ou non, que votre
petite-fille devienne une musicienne?

--Une musicienne! une musicienne... sans doute!--s'cria la
malheureuse femme--Est-ce que Madeleine a besoin, pour cela...?

--Enfin!--interrompit M. Vaufrenard,--voulez-vous qu'elle joue du
piano comme de la serinette, o seriez-vous flatte qu'elle et du
talent?

Ma grand'mre pensait certainement  ma mre qui n'avait pas de
talent. Quant  elle, elle se mfiait du talent, parce qu'il
porte  l'indpendance, ce qui, dans son esprit, tait la pire
des choses. Mais elle n'osait rpondre  ces deux messieurs,
trs enflamms, trs irritables et trs comptents en matire
musicale. M. Topfer affirmait que j'avais "des doigts et de la
tte, tout ce qu'il fallait pour faire en cinq ou six ans un vrai
talent," mais il fallait me mettre entre les mains d'un professeur
"qui ne ft pas un ne."--Pauvre Mme de Saint-Jean-d'Angly!--La
question fut agite  la maison. C'est la dpense supplmentaire
d'un professeur "de la ville" qui tait aussi  considrer,
surtout avec la menace qu'taient pour notre bourse les "tudes"
de Paul! Mais ces messieurs furent d'une tnacit qui m'tonna:
avais-je donc tellement de dispositions? Tous deux s'imposrent
presque, et ma grand'mre dut consentir  m'envoyer chaque matin,
une heure ou deux, chez les Vaufrenard.

Le mois d'aot tait tellement chaud que personne ne songeait 
faire des promenades;  dix heures du matin, Franoise et moi,
nous rasions les murs pour bnficier d'un peu d'ombre, puis, une
fois la grille ouverte, chez les Vaufrenard, nous dgringolions
sous les arbres frais o l'on avait toujours peur de rencontrer
des couleuvres; et, dans le grand salon au parquet piqu, les
persiennes  demi fermes laissant passer un rayon qui tincelait,
avant d'entrer, en frappant le feuillage luisant d'un grenadier en
caisse, ces messieurs, tantt l'un, tantt l'autre, quelquefois
tous les deux, s'acharnaient  m'initier  leur art.

Ils avaient pour la musique une passion exclusive, et prouvaient
l'un comme l'autre la dmangeaison de faire du proslytisme;
ils semblaient craindre qu'aprs eux, personne ne gott plus
la qualit de leur immense plaisir; sur combien d'enfants
n'avaient-ils pas essay d'agir! sur mon frre Paul, avant moi,
sur les jeunes Bridonneau, sur Mlle Patissier, sur les deux
petites de la Vauguyon, sur les six enfants des Pallu.

M. Topfer avait eu tous les malheurs imaginables; on le citait
comme un exemple de certaines cruelles destines, et il avait
travers ses adversits, non pas insensible, mais en puisant comme
un divin secours dans les sons magnifiques de son violoncelle et
dans une espce d'extase o je l'ai vu souvent quand il entendait
au piano une sonate de Beethoven. C'tait un bonhomme un peu
brusque de faons, avec un coeur tendre. Il vivait sans cesse
sur la dfensive, car il croyait,--avec quelle raison!--en voyant
une personne nouvelle, qu'elle n'allait pas aimer la musique qu'il
aimait ou qu'elle allait lui vanter celle qu'il avait en horreur,
et de cela il souffrait un perptuel martyre.

La faon dont ces deux bonshommes me parlrent de la musique
m'emballa. Leur musique, autrefois, m'avait touche intimement;
mais je reste convaincue que, quel que soit l'attrait des choses
elles-mmes, c'est la parole qui nous gagne tout  fait. Un mot
juste, dit  temps, a la vertu de fixer une impression pour
toujours; c'est le mot qui illumine, ou si l'on veut, c'est lui
qui chauffe, et rend possible l'empreinte. C'taient les paroles
de Mme du Cange qui m'avaient le plus trouble au couvent;
c'taient ses deux petits mots, prononcs dans le corridor:
"Mon enfant!... mon enfant!..." qui avaient assur ma ferveur
religieuse. Ce fut l'initiation passionne de M. Topfer qui
rveilla en moi l'enthousiasme de mes toutes jeunes annes pour
la musique, et ce fut cette clart particulire de mthode, qui
manque rarement aux hommes pris de leur art, qui m'aida  me
dbrouiller rapidement dans les rebutants dbuts. En deux mois
de vacances, mes deux matres firent de moi une musicienne, non
pas excutante, assurment, mais dtermine, ardente, partie,
dfinitivement partie vers un but qui me paraissait beau, qui ne
contrariait pas mon idal religieux, qui l'augmentait plutt en
se confondant avec lui. J'entrevis la possibilit de vivre dans
ce monde dont les premiers chos m'avaient tant choque, en
m'y crant un refuge sacr, une oasis toujours suave, quels que
dussent tre les dgots que le sort me rservait.

Oh! ces deux mois de vacances, si mal commencs, je les
revois toujours. Ils ont t la priode la plus satisfaisante
de ma vie pour mon me, pour mon esprit, pour mon coeur;
plus satisfaisante que ma priode exclusivement religieuse,
oui, parce qu'il y a en moi, et, malgr tout mon "besoin
d'idal,"--comme on ose  peine dire,--il y en moi un individu
positif qui pressentait, mme en adoration devant l'autel, que
ce ravissement-l tait un luxe dont la vie ne s'accommode pas
communment. La musique me donnait, m'avait dit M. Vaufrenard, une
valeur personnelle; et l'ide de valoir par moi-mme m'inoculait
je ne sais quelle force nouvelle. Mais M. Topfer disait: "Ah! par
exemple, il ne s'agit pas d'tre une tapoteuse!..."

Le cher homme que M. Topfer!

Quand je me sparai de lui, le premier jour d'octobre, il fut
trs mu; il crut devoir m'adresser un petit discours, surtout
afin de me prmunir contre la musique mdiocre; et il me parla
des grands matres. Ce qu'il me dit tait au-dessus de mon ge,
et je n'en ai rien retenu que la figure de petit homme  favoris
blancs qu'il avait, lui, un peu  la manire de Csar Franck,
et son frais petit oeil bleu, son oeil d'enfant. Il tait
pourtant bien possd par son sujet; c'est pour cela sans doute
qu'il oubliait mon ge; il me disait des choses et des choses sur
Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa  Beethoven, mais
s'arrta aussitt comme si un sanglot touff lui et obtur
la gorge: que voyait-il? que pensait-il? tout ce gnie divin
lui apparaissait peut-tre, et il en tait cras; il rpta
seulement: "Beethoven!" en levant un doigt, et son petit oeil
bleu, d'enfant, se mouilla. Cela, je le compris; c'tait le mieux
qu'il pt faire pour moi.




X


On avait consenti  remplacer Mme de Saint-Jean-d'Angly par un
professeur de Tours, nomm M. Bienheur, un homme trs doux,
trs aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il et presque
toujours trs chaud quand il arrivait  Marmoutier, ayant fait
presque deux kilomtres  pied, et il s'pongeait le front
pendant un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler. Mme
en son absence, j'tudiais pendant certaines rcrations et une
grande partie de la journe des jeudis et des dimanches. Ds les
vacances de Pques, j'tonnai M. Vaufrenard; aux grandes vacances,
je tremblais d'motion  l'ide du plaisir que j'allais causer 
M. Topfer.

Mais, en arrivant  Chinon, je trouvai ma famille trs agite.
J'avais remarqu,  Pques, leur air tout chose et une certaine
proccupation d'conomies qui m'avait laiss supposer que mon
frre Paul faisait des siennes  Paris. Je sus,  peu prs par
tout le monde,--quoiqu'en principe, et sur l'ordre de grand'mre,
cela dt m'tre tenu absolument cach,--que monsieur mon frre
avait fait dix mille francs de dettes. Dix mille francs! 
prlever sur la pauvre petite dot de maman qui avait t respecte
par mon pre au milieu de ses grands sacrifices pour le pays!...
Par une chance relative, on avait eu vent de son emprunt, grce
 son correspondant  Paris. Le prteur tait de Tours mme;
Paul tait mineur, il est vrai; mais la somme avait t livre
et consomme, il avait fallu la rembourser. Grand-pre tait
dans une fureur noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais
pas souponn de se pouvoir monter ainsi: devant moi, qui tais
toujours cense ne rien savoir de la conduite scandaleuse de mon
frre, il prophtisait notre ruine,  tous les deux,  nous tous,
et il se voyait oblig, quant  lui,  bcher les vignes. D'une
longue semaine, l'indignation ne cessa pas; je ne savais o me
mettre: j'avais grande envie de courir chez les Vaufrenard, mais
la grand'mre prtendait ne plus voir personne, sous prtexte que
la ville devait savoir que notre fortune tait corne, et elle
disait qu'elle savait bien de quelle faon on allait nous regarder
dans la rue: elle avait pass par l quand mon pre avait d
abandonner sa maison! Paul, lui, tait encore  Paris, retenu par
ses examens.

On ne lui avait pas souffl mot de l'affaire, de peur de le
troubler devant ses examinateurs. Alors, comment savait-on qu'il
avait dj mang les dix mille francs? C'est que le prteur avait
fourni la preuve qu'ils n'taient qu'un remboursement de sommes
antrieurement avances par un bas usurier. Cela devait dater de
son installation  Paris; c'tait le prix des aventures  moi
contes l'anne prcdente. Tout portait  faire croire qu'il
avait  prsent creus de nouveaux prcipices!

Mon Paul arriva enfin, prcd d'un tlgramme: il tait reu.
Ah! bien lui en prit de n'avoir pas chou cette fois! Mais il
tait reu. On pourrait dire  chacun dans la ville: "Paul est
reu!" Les grands-parents s'apaisrent; ils ne pensaient plus
qu' rpter: "Paul est reu!" c'tait presque de la gloire.
Pour une si vive satisfaction, on lui et pardonn tout et le
reste! Grand'mre sortit; elle se montra dans la rue, avec son
petit-fils; il tait reu! Nous allmes enfin chez les Vaufrenard.
Quant aux reproches, grand-pre lui-mme pronona: "Remise 
huitaine!"




XI


M. Topfer n'tait pas encore arriv d'Angers. Moi qui avais eu si
peur de l'avoir manqu! Mais ne point le voir me fut une grande
dception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque de goutte et
qu'il achevait une saison  Contrexville. Ce ne fut donc qu'
M. Vaufrenard que je pus montrer mon "talent." On me fit jouer
un peu; presque tout le monde me complimenta, mais non pas M.
Vaufrenard. Je pensais: "Je suis sre qu'il n'ose pas se prononcer
en l'absence de M. Topfer, oh! le lche!..." On me pria de me
mettre au piano une seconde fois; il y avait bien une vingtaine de
personnes dans le salon; elles me firent un vrai petit succs; un
grand jeune homme, qui me tournait les pages et que je voyais ce
jour-l pour la premire fois, me dit d'une voix mue:

--Oh! mademoiselle, vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que
vous nous avez fait!...

Ah! bien, c'est moi qui fus mue, je vous prie de le croire!
C'tait le premier compliment qu'on me dcochait  bout portant!
Mais le satan M. Vaufrenard ne desserra pas les lvres. A notre
dpart, seulement, en m'embrassant sur le front, comme lorsque
j'tais enfant, il me dit:

--Eh bien! mougeasson! tu reviendras demain matin, j'espre, te
faire un peu frotter les oreilles?...

Je revins le lendemain matin pour m'entendre dire que j'avais jou
comme un sabot et me le voir dmontrer.

--N'en crois pas tous ces ignares, ma pauvre gamine, ils ne savent
seulement pas discerner une note fausse!...

a, c'tait clairement injuste, par exemple! car il y avait l, la
veille, deux dames, excellentes musiciennes, sans compter le jeune
homme qui me tournait les pages.

Mais je ne tardai pas  dcouvrir ce que voulait M. Vaufrenard: il
voulait tonner son ami Topfer, et pour tonner Topfer, il fallait
jouer autrement la _Courante_ de Rameau ou la _Polonaise_ de
Chopin, que je ne l'avais fait la veille. Pendant douze jours, il
me fit travailler  obtenir ce rsultat. M. Topfer enfin arriva,
et il ne fut pas tonn. Mais, cette fois, c'tait M. Vaufrenard
qui n'tait pas content, car son amour-propre tait intervenu dans
l'affaire, et pour douze jours de ses leons personnelles,  lui,
il voulait absolument que je fusse remarquable. Il prenait son ami
 partie:

--Comment! tu ne trouves pas!... mais coute-la dans cette phrase,
sacrebleu!...

M. Topfer ne bronchait pas; il me faisait recommencer et
recommencer encore, avec ses indications, ses nuances. Puis tout
 coup, aprs m'avoir tourmente, il avait l'air excessivement
mcontent, ou de moi, ou de lui-mme, et s'criait:

--Eh bien! jouez-moi a comme vous l'entendez!...

Habitue  une grande docilit, je ne vis heureusement pas de
malice dans son injonction inaccoutume, et je jouai comme j'avais
envie de jouer. Il me remercia froidement, l'hypocrite! et ne sut
que me recommander de ne pas manquer de venir le lendemain. Il
tait tard, je m'en souviens; je dguerpis dare dare en roulant ma
musique, mais j'eus le temps d'entendre, derrire la portire en
tapisserie qui fermait le salon, M. Topfer qui disait:

--Temprament du diable, la drlesse!...

Si j'tais contente! si je me rengorgeais, en grimpant l'alle
sous bois, puis en descendant la petite rue torride o il n'y
avait,  cette heure-l, plus d'ombre!

Alors, seulement alors,--pour quelles raisons infiniment
subtiles,--je me crus le droit de penser que le grand jeune homme
qui m'avait tourn les pages, un dimanche, et qui m'avait adress
un compliment si mu, _primo_, devait tre sincre; _secundo_,
pouvait n'tre pas un imbcile.

Que les choses sont tranges! Le souvenir de ce garon ne
m'avait pas du tout agite et je n'avais mme pas t tente de
me reprsenter sa personne physique qui ne me laissait aucune
impression, ni de retrouver seulement son nom. Ce garon tait
li  mon petit amour-propre de pianiste; c'tait son compliment,
de ton si convaincu, qui m'avait retenue un peu; et voil qu'
prsent, et parce que je venais de dcouvrir que mes deux
matres me trouvaient des qualits, voil que dans une minute
d'exaltation, sous le plein soleil de midi, dans la rue, je ne pus
me retenir de dire  ma vieille bonne:

--Tu sais, Franoise, il y a un jeune homme qui m'a fait un de ces
compliments, l'autre jour!...

Franoise s'arrta du coup, et comme si elle et t soudain
ptrifie:

--Un jeune homme, mademoiselle!... et qui a, donc?

--Ma foi, je ne sais seulement pas son nom.

Je dus la tranquilliser, car elle allait croire que l'on m'avait
manqu de respect dans la rue.

--Oh! n'aie pas peur: c'est chez M. Vaufrenard, un jeune homme qui
me tournait les pages!

Elle me regarda, l'excellente vieille femme, d'une faon
inexprimable et dont je ne compris pas, dans l'instant, tout le
sens; mais sa figure m'est demeure prsente parce que j'y ai
song bien souvent depuis; il y avait, dans son vieux visage
tann et rid, un mlange d'angoisse solennelle et de bonheur, de
surprise et de rsignation; enfin on et dit qu'elle assistait
soudainement, au tournant de la rue,  un vnement qu'on
pouvait pressentir, mais qui tait encore inattendu, et dont les
consquences devaient tre incalculables.

--L'avez-vous dit  Madame, au moins? s'cria-t-elle.

--Mais pour quoi faire?... a n'a pas d'importance, voyons! Tu es
l qui fais une tte!...

--Moi,  votre place, je le dirais  Madame.

"Madame," pour Franoise, comme pour tous, c'tait ma grand'mre.

Je n'avais pas envie du tout d'entretenir grand'mre d'une
niaiserie que je regrettais dj d'avoir confie  Franoise.
Voil comme je comprenais,  cette poque, que l'on ft des
confidences: ou bien  la premire venue, parce qu'on ne sait
pas comment elle va les prendre, et qu'il y a l quelque chose
d'inconnu, d'amusant, comme un jeu de hasard; ou bien  quelqu'un
comme Mme du Cange, qui comprend tout, et mieux que vous ne feriez
vous-mme. Mais ma grand'mre, quel que ft le respect que je
professais pour elle, tait bien la dernire personne  saisir
les complications du moindre tourment de l'esprit; quant  maman,
elle n'avait jamais os avoir une opinion sur quoi que ce ft. Et,
aprs tout, moi, j'tais bien tranquille; ce n'taient que les
grands airs de Franoise qui contribuaient  me faire croire qu'il
se passait quelque chose d'anormal.

Pourtant, je dus finir par conter la chose; mais voici pourquoi:
c'est que j'avais espr retrouver ce jeune homme chez les
Vaufrenard, le dimanche suivant, et qu'il n'y vint pas. Pour rien
au monde je ne me fusse permis de dire: "Tiens! ce jeune homme qui
m'a tourn les pages, dimanche dernier... il ne vient pas!..." Ah!
bien, c'en et t, une affaire! Mais de retour  la maison, je
dis  grand'mre qui me parlait de mon piano:

--Ce qu'il y avait d'agaant tantt, c'est que Mme Pallu, qui me
tournait les pages, laisse traner la dentelle de sa manche sur
la partition: j'ai un trou dans ma lecture, d'au moins quatre ou
cinq mesures...

A quoi ma grand'mre rpliqua elle-mme, ce qui me parut
providentiel:

--Qui donc te tournait les pages l'autre dimanche?

--Un grand jeune homme qui, ma foi! m'a adress un fort joli
compliment...

Glisse comme cela et en manire de rponse, seulement, la petite
chose passa comme lettre  la poste... mais, en glissant, me
fit plaisir. J'tais  contre-jour, heureusement, car je rougis
jusqu'aux oreilles!...

--Ah! dit ma grand'mre, je me souviens: c'est un ami des Jarcy,
qui est venu avec eux de la Vaubyessart... Comment s'appelle-t-il
donc?

J'esquissai un geste d'ignorance et d'indiffrence.

Personne ne se rappelait le nom de ce jeune homme. Ce trs lger
incident en demeura l, momentanment, et n'eut pas d'autre suite
immdiate que de m'accrocher aux Jarcy qui venaient  Chinon et
chez les Vaufrenard, environ un dimanche sur deux. Je ne croyais
pas du tout, je l'avoue franchement, m'intresser d'une faon
particulire au jeune homme qui m'avait tourn les pages, mais ma
curiosit tait pique, et je m'imaginais ne dsirer que savoir
son nom.

Malheureusement, les Jarcy n'avaient pas d'enfants avec qui
j'eusse pu parler aisment, et formaient un couple d'une
cinquantaine d'annes,  l'abord assez froid; je les connaissais
peu, en somme; qu'on juge si j'tais embarrasse pour aller leur
demander le nom du jeune homme qui m'avait tourn les pages!
Mais je m'approchais d'eux, je ramassais les bribes de leurs
paroles: ne laisseraient-ils pas tomber, par hasard, celle que
je souhaitais? Ce fut un fait exprs: personne, du moins en ma
prsence, ne s'avisa de s'informer du jeune homme. Ah ! il tait
donc bien ordinaire, bien quelconque, pour avoir laiss si peu de
traces dans une petite runion!... Croira-t-on que j'en voulais 
ces gens de ne l'avoir pas remarqu, de n'avoir pas gard de lui
quelque souvenir!... Et je songeais, en mme temps,  part moi,
que moi-mme, je ne savais pas comment il tait fait, s'il tait
joli ou laid, et que je n'avais retenu de lui que le compliment
qu'il m'avait adress et le ton qu'il y avait mis.

Telles taient ma timidit, mon habitude de contrainte et la
terreur qu'une jeune fille leve comme je l'tais a de se
compromettre, que je rentrai au couvent sans avoir appris ce
que je voulais. J'ensevelis en moi ce dpit. Encore une fois,
je croyais bien que cela n'tait rien qu'une assez mesquine
curiosit non satisfaite: je me moquais de moi-mme, et, dans le
train qui me ramenait vers le pensionnat, je faisais la rflexion
que ce n'tait pas trop tt que j'eusse  m'occuper de choses
srieuses, car n'allais-je pas "dans le monde" devenir maniaque et
ridicule?...

Le couvent, en effet, s'empara de moi de nouveau, et si bien, que
j'oubliai ces petites choses. Ce devait tre mon avant-dernire
anne; j'tais tout  fait dans les "grandes;" ma sagesse me
valait des emplois nombreux; j'avais fort  faire. En outre, je
fus saisie, la troisime semaine qui suivit la rentre, aprs les
habituelles secousses de la retraite, d'une crise de dvotion!
oh! mais, sans comparaison possible avec ce que j'avais prouv
jusque-l.

Mme du Cange, qui prenait chacune de nous en particulier, une fois
par semaine, m'arrta sous la charmille, et me dit:

--Mon enfant, si quelque fait insolite s'tait pass, pendant les
dernires vacances, est-ce que vous ne me le confieriez pas?

Je protestai, sans comprendre en aucune faon. Ma confiance en
elle n'tait-elle pas toujours la mme? Et trs sincrement, je
me demandais: "Que se serait-il pass ces vacances dernires?"
Elle me dit:

--Il y a quelque chose de chang en vous, mon enfant...

--Mais non, madame, je vous jure!

--Il y a quelque chose... cherchez!... Voyons! cherchons ensemble:
n'auriez-vous pas gard de ces vacances quelque souvenir, agrable
ou douloureux, mais tenace, et qui se loge dans un coin de notre
me, comme une parole frappante qu'on ne peut plus oublier et qui
suscite sans cesse des penses autour d'elle?

--Mais, non, madame!

--Vous n'avez contract aucune amiti nouvelle?

--Mais, non, madame...

--Point de nouveaux chagrins de famille?... Je sais, ma chre
enfant, que la grande perte que vous avez subie a laiss en votre
excellent coeur une blessure profonde; cependant, il faut se
rsigner  la volont de Dieu. Il faut aussi avoir confiance en sa
misricorde: vous n'tes pas tourmente du sort de l'me de votre
digne pre?...

--Oh! non, madame.

Elle me regarda, alors, de tout son charmant visage:

--Et notre petite conscience, notre petite conscience de cristal,
vous savez, si pure, qu'une goutte d'eau y fait tache, elle ne
nous reproche rien, rien?... Il n'y aurait pas en elle un secret
que vous aimeriez mieux confier  Dieu qu' moi?

J'tais trs embarrasse, incommode mme, et je commenais 
m'mouvoir. Je n'avais rien  cacher, me semblait-il, ni  Mme
du Cange, ni  Dieu. Mais j'avais t si souvent tmoin de la
pntration extraordinaire de Mme du Cange qu'il ne me venait mme
pas  la pense qu'elle pt se tromper. Si elle avait remarqu
quelque chose, c'est qu'il y avait quelque chose en moi. Lui dire
"non" jusqu'au bout, la laisser se sparer de moi sans un aveu,
c'tait la laisser avec un soupon, et cela m'tait trs pnible.
Tout  coup, j'eus une sorte de terreur; je m'examinai vite,
vite; et ce fut ce qui dominait en moi, depuis quelque temps, qui
mergea: c'tait peut-tre, aprs tout, trs mal, d'aimer Jsus
comme je faisais! Je devins rouge, j'eus envie de pleurer, et je
confessai  Mme du Cange le sentiment dont mon coeur tait plein:

--Madame, peut-tre est-ce que j'aime trop Notre-Seigneur
Jsus-Christ!...

Il me parut bien qu'elle attendait cela ou quelque chose
d'analogue. Son visage, qui avait t anxieux, s'amollit, et
elle me prit la main. Mais je sentis tout de suite que ce que
je lui avais avou n'tait pas sans gravit. Elle revint sur
les recommandations qu'elle m'avait faites l'anne prcdente
et sur la ncessit de garder de la modration dans toutes les
affections, mme divines.

En me quittant, elle me demanda si je comptais voir bientt mes
parents. Rien ne me faisait prvoir leur visite; il y avait 
peine un mois que nous tions rentres.

Cependant, huit jours aprs, Mme du Cange me dit:

--Mon enfant, vous aurez le plaisir de voir madame votre
grand'mre et votre chre maman aussi sans doute, jeudi prochain.

Comment cela se faisait-il? Elle leur avait donc crit de venir?
En effet, grand'mre et maman m'attendaient au salon le jeudi
suivant, et, quand j'arrivai, Mme du Cange et Mme de Contebault,
la Suprieure, les quittaient. Mon Dieu! qu'est-ce qu'il pouvait
donc y avoir de si important? Oh! je me souviens avec effroi de
ces moments de couvent, o des yeux si clairvoyants vous regardent
et o l'on se demande: "Qu'y a-t-il en moi, que je ne voie pas?..."

Grand'mre et maman avaient l'air trs calmes, ou plutt calmes,
car la lettre de Mme du Cange avait d leur causer une certaine
alerte. Grand'mre, avec sa plus parfaite assurance, me dit:

--Nous avons tranquillis ces dames qui s'alarment  votre sujet,
mesdemoiselles, d'une faon vraiment bien dlicate, bien touchante!

--Figure-toi, dit maman,--avec sa franche simplicit,--qu'elles
nous ont demand si tu n'avais pas jou, ces vacances, avec
quelque jeune cousin!...

--Allons, interrompit grand'mre, ne soyons pas indiscrtes! Cette
enfant n'a pas besoin de savoir ce qu'on a dit ou n'a pas dit;
qu'elle sache seulement que ses matresses comme sa famille n'ont
qu'un souci, c'est qu'elle soit une jeune fille irrprochable.
Quant au cousin, puisque cousin il y a, ajouta-t-elle en souriant,
nous avons affirm  ces dames que nous n'avions pas de cousin,
et que, Dieu merci, je sais assez ce que c'est qu'une jeune fille
bien leve, pour ne pas lui laisser frquenter de prs aucun
jeune homme!...

Maman, qui avait toutes les peines du monde  se tenir, me dit:

--Ne nous ont-elles pas demand si tu avais dans, par hasard!...

--Assez! dit grand'mre, c'est un sujet puis. Je n'en retiens
qu'une chose: c'est que ces dames sont des ducatrices
admirables, mais elles devraient avoir plus de confiance dans les
familles, surtout quand elles sont reprsentes par des personnes
de mon ge!...

Je vis que grand'mre tait un peu pique qu'on et pu la
souponner d'avoir laiss natre en moi un sentiment pour un
jeune homme. Grand'mre avait une confiance absolue en son grand
ge, parce que le grand ge comporte par dfinition l'exprience,
et elle avait confiance en certaines mesures prservatrices de
l'innocence, qui, bien observes, sont d'une efficacit garantie.

Et, pendant que je rougissais  me gonfler les joues, et qu'un
tourment nouveau envahissait ma conscience, grand'mre ayant
tranquillis ces dames et tant parfaitement tranquille elle-mme,
disait:

--C'est un sujet puis. Parlons d'autre chose.

       *       *       *       *       *

Cette visite de mes parents produisit un effet singulier. Mme du
Cange, qui, sans cesser jamais d'tre exquise en ses rapports avec
moi, ne me dissimulait pas cependant une certaine inquitude,
incomprhensible, depuis ma grande dvotion de l'an pass, et qui
me bridait, doucement mais fermement, dans mes lans pourtant
si conformes  l'ducation qu'on nous donnait, Mme du Cange
desserra tous les freins et me laissa libre d'aimer Jsus 
ma guise. On ne me chicana plus sur mes confessions, sur mes
communions, sur mon attitude trop fervente  la chapelle. Au
contraire, tout cela parut dsormais parfaitement difiant et dans
l'ordre. Sans doute avait-on craint que ma pit ne ft qu'une
erreur sentimentale,--ce dont je ne pouvais me rendre compte
dans ce temps-l, comme bien l'on pense,--ou bien, lors de cette
visite de maman et de grand'mre, reut-on l'autorisation de me
laisser aller  mes penchants pieux: certaines familles ne se
plaignaient-elles pas  ces dames qu'on ft de leurs filles des
"bigotes!" Je sais que l'opinion de ma grand'mre tait,--je le
lui ai entendu dire plus tard,--qu'une grande pit ne peut pas
nuire aux jeunes filles, "car elles en laissent toujours assez
tomber, chemin faisant, dans la vie."

Le sjour au couvent me fut rendu dsormais dlicieux. Je ne
l'avais jamais trouv pnible, mais il y eut, autour de moi, 
partir de cette poque, comme un concert organis secrtement pour
m'enchanter. J'avais conquis une grande autorit sur toutes les
lves, non seulement de ma classe, mais des classes infrieures,
par mon anciennet dans la maison, par mes honneurs sans cesse
renouvels et accrus. Tout le monde m'aimait, sauf le clan des
mauvaises ttes, que je ne jalousais plus depuis que j'avais mis
tout mon bonheur dans le coeur de Jsus, depuis que j'tais bien
persuade que tout savoir est vain pour qui pntre dans ce divin
ravissement.

Je venais de conqurir le "second mdaillon," rcompense
insigne, attendu qu'il n'existait que deux mdaillons pour le
pensionnat. A prsent, j'allais porter sur la poitrine un objet
qui laissait loin en arrire tous ceux qui m'avaient valu les
quolibets des familles, au salon, et les sarcasmes de mon frre
Paul: un cadre ovale et dor,  peu prs des dimensions d'une
main moyenne, enfermait, sous verre, une peinture excute 
la main, dite miraculeuse, et nomme _Mater admirabilis_; elle
reprsentait la Vierge, entre un lys et un fuseau, et avait t
excute, affirmait-on, dans une heure d'inspiration, par une
sainte religieuse qui n'avait jamais touch auparavant ni crayon,
ni pinceau. Ce "tableau" suspendu  une assez lourde chane de
cuivre, tout disgracieux et incommode qu'il ft, je le portai avec
fiert et sans redouter les moqueries: je fusse sortie en ville
avec, depuis que j'aimais Jsus!

Ce fut pendant la semaine sainte de cette anne que j'atteignis
mes plus grandes extases. La passion de Notre-Seigneur me toucha
comme jamais encore; je vcus tout le drame avec une intensit
qu'aucun spectacle, aucune lecture n'galrent plus pour moi. En
qualit d'"Enfant de Marie" et de "second mdaillon" j'eus le
privilge extraordinaire de veiller toute la nuit du Jeudi au
Vendredi saint devant le tombeau, c'est--dire devant le lieu
improvis dans une partie quelconque de la Chapelle o l'on
transporte les Saintes Espces, tandis qu'on laisse le Tabernacle
vide. Et, toute cette nuit, je la passai  genoux, dans les
larmes, dans la douleur sacre. Au matin, j'tais brise de
fatigue. Je me trouvai mal. Tout le couvent le sut et s'exalta,
quoique Mme du Cange ne vt pas cela d'un trs bon oeil.
Beaucoup croyaient, quand je repris connaissance, que je retombais
du ciel.




XII


La semaine de Pques, nous quittions le couvent pour passer une
dizaine de jours en famille. Maman vint seule me prendre; elle,
ordinairement si placide, elle avait l'air tout dcontenanc. Je
lui demandai pourquoi grand'mre ne l'avait pas accompagne; elle
me dit qu'elle gardait la maison. "Eh bien! et grand-pre?..."
Grand-pre? il tait  Paris.

--A Paris!...

--Oui,  Paris, pour ton frre.

Grand-pre  Paris, pour Paul! Qu'avait-il d se passer, seigneur
Dieu! Evidemment il ne s'agissait pas de maladie, car c'et t
ces dames qui fussent parties. Je vis que maman ne voulait rien
me dire. Je m'extnuais  imaginer les horreurs qu'avait bien pu
commettre encore ce diable de Paul!

A la maison, la grand'mre aux abois; on fait  peine attention 
moi; on vit suspendu dans l'attente du tlgraphiste, du facteur;
on attend des nouvelles de Paris; et tout cela en cachette de moi,
autant que possible, car je dois toujours ignorer qu'un jeune
homme peut se mal conduire. On ne pense pas que c'est m'indiquer
trop clairement que notre Paul a excut une frasque un peu raide.
Comme il faut bien m'avouer quelque chose, grand'mre me dit:

--Ton frre, mon enfant, a commis quelques lgrets.

Je demande s'il viendra tout de mme en vacances. Grand'mre,
s'oubliant, s'crie:

--Ah! mais non!

Au ton de ce "Ah! mais non!" je comprends que les "lgrets" ne
sont pas de celles qui s'envolent au premier coup de vent.

Et puis, tout  coup, le lundi de Pques,  neuf heures du soir,
qui est-ce que nous voyons arriver, sans tambour ni trompette,
sans tre annoncs mme par un tlgramme? Le grand-pre avec Paul!

Grand brouhaha; exclamations; embarras sur l'attitude  prendre
vis--vis de Paul. Au milieu des "bonsoir," des "quelle surprise!"
des "qu'est-ce qu'il y a?" j'entends grand-pre qui glisse 
l'oreille de ces dames:

--Tout est arrang!

Mon Paul, lui, est assez gaillard; il n'a seulement pas l'air de
se douter qu'on ait pu s'agiter  cause de lui: on jurerait que
son grand-pre a t au-devant de lui jusqu' Paris pour lui faire
honneur. Il reste avec moi, pendant que grand'mre se prcipite
dans une autre pice, en entranant son mari, afin d'apprendre de
lui comment "tout est arrang."

Je dis  Paul:

--Eh bien! mon bonhomme, tu peux te flatter de faire ici un
grabuge!

Il hausse les paules et sourit:

--Je te raconterai a, ma petite.

Je ne me souciais pas d'entendre des histoires dans le genre de
celles de l'anne dernire, et si l'on n'avait pas fait tant de
mystre de son aventure, je n'aurais pas tenu  la connatre;
mais j'tais trs intrigue.

Ce ne fut pas  la maison qu'il put me la raconter, mais le
lendemain, chez les Vaufrenard qui, maintenant, venaient
s'installer  Chinon ds les premiers jours du printemps. Un
vnement comme le voyage du grand-pre  Paris, il fallait bien
qu'on l'clairct aux Vaufrenard! Aussi s'arrangea-t-on pour nous
inviter  aller nous promener au jardin, mon frre et moi, ds
qu'au salon la ncessit parut s'imposer de parler de ce voyage.

--Allez donc prendre l'air, mes petits; quand on sort de classe ou
des amphithtres de l'Ecole de Droit, il ne faut pas perdre une
minute de ses vacances.

Il en rsulta que l'affaire fut conte en mme temps dans deux
endroits: dans le salon au parquet piqu et sur la terrasse, 
l'un de mes balcons, o j'avais tant rvass tant petite.

Le temps tait beau; le soleil, dj chaud, faisait bruire toute
la terre de bourdonnements de mouches et d'abeilles. L'immense
valle tait encore un paysage d'hiver; mais au-dessous de
nous, dans les vergers tags, les cerisiers, les amandiers,
les poiriers, les pommiers et les pchers taient en fleurs.
Cela formait un de ces tableaux jeunes et frais, qui semblent
reprsenter le dbut de quelque chose qui va s'amplifier et
s'embellir, mais qui est plus charmant dans son commencement, de
ces tableaux qui, pour moi, ont toujours eu l'air de chanter une
marche nuptiale.

Je dis  Paul:

--Comme c'est joli! sens-tu comme a sent?...

Mais Paul tait peu sensible  ces choses. Et voil qu'il se met
tout  coup  me raconter son affaire, parce qu'il en tait encore
tout satur, ayant t trs ennuy un moment, puis batement
stupfait que a se soit "arrang."

Depuis que Paul tait un peu  court d'argent,  la suite de
ses fameuses folies, il recherchait des plaisirs innocents,
disait-il, et, en mme temps,  bon compte. C'est dans ce dessein
qu'il s'tait procur une invitation  un certain bal donn dans
une salle de restaurant, au Palais Royal, par une socit de
prvoyance dont faisait partie tout un monde de petits bourgeois
et employs. L, mon Paul dansait, plusieurs fois durant la
soire, avec une petite jeune fille blonde qui tait jolie comme
un ange et se nommait Juliette. Elle tait si jolie, si bonne
danseuse et si agrable qu'il n'en invitait presque aucune autre
et faisait connaissance avec la maman, une jeune veuve trs comme
il faut. On se plaisait videmment de part et d'autre et on se
donnait rendez-vous au prochain bal d'une autre socit, qui avait
lieu huit jours aprs, car il parat que tout ce petit monde, qui
n'a pas les moyens de recevoir, trouve  danser continuellement
et presque sans bourse dlier. Au second bal, encore dans un
restaurant appel "la terrasse Jouffroy," si je me souviens
bien, l'idylle se resserrait, et la maman acceptait que Paul les
reconduist, elle et sa fille, en voiture, jusque chez elles,
car il pleuvait, c'tait le petit matin, et les "sapins" taient
rares; d'ailleurs, n'habitaient-elles pas le mme quartier que
lui? Sous son parapluie, abritant Juliette et sa maman, Paul
faisait cette fois connaissance avec la devanture du magasin de
modes, rue du Cherche-Midi, et on lui indiquait les fentres du
petit entresol qu'on habitait au-dessus: "Vous voyez, monsieur
Paul, c'est l..." Paul, sachant que "c'tait-l,"  prsent,
venait leur souhaiter le bonjour entre deux bals, puis sans qu'il
ft question d'aucun bal, puis plus souvent encore, puis presque
tous les jours.

Je faisais observer  Paul:

--Mais, voyons, Paul, tu savais bien que tu ne pouvais pas pouser
cette jeune fille!...

--Que tu es bte! me disait Paul.

Et il continuait  raconter son histoire, non pour moi, car il me
jugeait vraiment stupide, mais pour le plaisir de la raconter.
Moi, je commenais  m'intresser  cette petite Juliette. Ce
n'tait pas la premire histoire d'amour que j'entendais, car,
malgr les prcautions de grand'mre, des histoires d'amour, on en
entend  tout ge, perptuellement et en tout lieu; mais c'tait
la premire fois qu'une d'elles me paraissait vivre tout prs de
moi, et me touchait, je ne sais pas pourquoi. J'avais les deux
coudes appuys sur le fer du balcon, les lvres presses contre le
dos de ma main, et je regardais la citerne du pre Sablonneau, ce
grand oeil de bte o toute mon enfance s'tait mire...

Le rcit de Paul n'tait gure potique: il me transportait dans
un magasin de modes de la rue du Cherche-Midi o l'on voyait
Juliette et sa maman confectionnant du matin au soir, et le soir
jusqu' onze heures ou minuit, des chapeaux, o un petit escalier
en tire-bouchon montait  l'entresol, c'est--dire  l'unique
chambre de la modiste et de sa fille, une chambre de la forme et
de la dimension d'une bote  cigares, affirmait mon frre, et
meuble d'un seul lit. L dedans, ce grand gosse de Paul s'amusait
 taquiner la mre et la fille avec des plumes, et  se coiffer
lui-mme de chapeaux de femmes dans l'arrire-boutique, ou bien
 rpondre comme un employ srieux aux clientes. Il devait
tre si gentil, il avait si bonne mine, il s'amusait de si bon
coeur, que ni la modiste n'osait le mettre  la porte, ni la
clientle se fcher. On le faisait passer pour un "cousin" qui
faisait ses tudes. Un cousin!... Cela me rappelait ma fameuse
affaire du couvent... La petite Juliette avait jou avec un
cousin, elle; quel effet cela lui devait-il produire? D'aprs
Paul, cela ne semblait tourmenter personne; cependant, il disait
qu'au bout de quelque temps Juliette n'avait plus le got d'aller
au bal, et que la maman, qui, au contraire, aimait follement
danser et se distraire, lui faisait des scnes, des scnes que
Juliette racontait  son cher "cousin." Pour raconter ces scnes,
on se faufilait dans l'arrire-boutique, dans la cuisine, ou
l'on grimpait, sous prtexte de jouer, par le tire-bouchon, 
l'entresol.

Il me semblait que cette jolie petite Juliette aimait Paul, et que
lui ne pouvait faire autrement que de l'aimer aussi, et je les
suivais  cet entresol o, certainement, ils s'embrassaient...
Je regardais toujours l'oeil de la citerne, morne et profond,
par lequel ma vie un peu mlancolique, mon enfance, mes malheurs
de famille, mon couvent me regardaient comme des portraits dont
la sombre prunelle ne vous quitte pas; mon coeur se serrait...
Je suivais ces deux grands enfants jolis qui s'aimaient, qui
s'embrassaient... Pourquoi me mlais-je  cette affaire? Pourquoi
l'oeil de la citerne du pre Sablonneau se mettait-il 
signifier des choses?... Le rcit de mon frre tait gai; le
printemps, autour de nous, tait frais et charmant, et cependant,
de la citerne montait pour moi je ne sais quelle tristesse
inexprimable...

Paul racontait aussi des parties, le dimanche,  Clamart,
 Meudon: on s'en allait avec des botes de sardines et du
saucisson; et alors se joignait  eux un "parent" de la modiste,
un homme d'un certain ge, un peu bedonnant, bon garon, qui
tait capitaine de recrutement, et sur qui Paul comptait
justement beaucoup pour lui faire adoucir la priode de deux
mois qu'il allait bientt accomplir... Les bois, la dnette sur
l'herbe,--ft-ce avec le capitaine,--le jeu de cache-cache, le
retour  la nuit!... tout cela bouleversait les notions que
j'avais des choses: une vie si dpourvue de prjugs, si libre,
c'tait effarant pour moi; mais cela ne me scandalisait pas
profondment, parce qu'un seul point m'absorbait, c'tait que Paul
et cette petite Juliette s'aimaient...

Je dis  Paul:

--Aprs tout, pourquoi n'aurais-tu pas pous cette petite?

Il se mit encore  rire et rpta:

--Que tu es bte, ma pauvre soeur!

Mais, tout  coup, l'histoire se gtait.

--Voil-t-il pas, s'criait Paul, que la "maternelle" se met  se
mfier de moi et de la petite, et qu'on s'avise de m'espionner, et
que je rencontre deux fois de suite le capitaine  ma porte; tant
et si bien qu'un beau jour, pan!... qu'est-ce qui arrive? Juliette
est pince sortant de chez moi... Chahut!...

--Comment! elle allait chez toi?

Il hausse les paules, sans me rpondre, et continue  me mimer
plutt qu' me raconter le "chahut" dans le magasin de modes,
la visite solennelle de la mre, la lettre crite par elle  la
famille, enfin, un scandale pouvantable, qui motivait le voyage
du grand-pre  Paris, et il disait:

--Tout a, c'est la faute au capitaine!...

--Un peu la tienne aussi, mon garon, tu avoueras!... Mais enfin,
c'est arrang, dit-on: qu'est-ce qui est arrang? comment ces
choses-l s'arrangent-elles?

Paul n'en savait rien. Il s'en fichait pas mal.

--Mais, la petite?...

--Oh! je la reverrai, n'aie pas peur!

--Comme elle doit avoir du chagrin!

Il me laissa l-dessus et s'en alla en sifflotant, un peu plus
loin, au-dessus du pre Sablonneau. Sablonneau, qui bchait sa
vigne, suspendit son "pic" en reconnaissant mon frre, et il lui
demanda si "dans ce Paris" il n'avait point vu Gambetta. Le pre
Sablonneau tait toujours agent lectoral comme du temps de mon
pre, mais  prsent, il tournait au rouge.

Les moineaux piaillaient dans les noisetiers; par instants,
l'odeur de la terre remue venait jusqu' moi, mle au parfum
si dlicat des arbres fruitiers en fleurs; je continuais  me
mordre le dessus de la main, appuye sur le fer du balcon, et je
regardais un insecte tomb dans la citerne et qui, soutenu  la
surface de l'eau, agitait, agitait dsesprment une quantit de
pattes au milieu des conferves.

Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous ont pntrs,
peut-tre  notre insu, remuent en nous un monde ignor de
nous-mmes. Ce n'est que plus tard que j'ai su pourquoi j'avais
eu,  ce moment, si grande envie de pleurer. Cela montait,
montait, cela allait clater; je n'eus que le temps de m'enfuir
 toutes jambes dans le Clos. La famille sortait du salon;
on m'appela: "Madeleine!... Madeleine!..." Je criais sans me
retourner: "Qui m'aime me suive!..." et je grimpais, quatre 
quatre, les marches de l'escalier de bois, en dchirant des fils
d'araigne. Je sentais qu'on disait derrire moi: "Est-elle encore
enfant, pour son ge!..."




XIII


Ma famille et les Vaufrenard montrent dans le Clos; je courais
toujours, pour leur chapper et pour mettre sur le compte de
l'essoufflement le trouble que l'envie de pleurer avait d
laisser sur ma figure. J'entendais de loin les exclamations de M.
Vaufrenard  propos de la beaut du printemps, et les compliments
qu'il ne se fatiguait pas d'adresser  ma grand'mre et  maman:

--Madame Coffeteau, quelle vue!... Voil Richelieu l-bas...
Vous avez de bons yeux, j'espre? et savez-vous qu'on aperoit
jusqu'aux clochers de Loudun!...

Grand'mre n'tait pourtant gure encourageante, car elle ne
se proccupait, dans cet admirable endroit, que de l'tat des
celliers ngligs par le locataire.

--Mais que voulez-vous que je fasse de vos celliers, ma bonne
madame Coffeteau, s'criait M. Vaufrenard, puisque je n'ai pas
trois pices de vin  y loger?

J'entendis grand-pre qui confiait  Mme Vaufrenard:

--Ma femme changerait toute la belle vue pour un placard de plus
dans la maison!...

Il exagrait un peu, pour faire sa cour aux Parisiens, mais
la vrit tait que grand'mre, lorsqu'elle n'tait pas en
coquetterie, n'apprciait  fond que les choses utilisables.

Pour la taquiner, M. Vaufrenard lui disait:

--Madame Coffeteau, ds que je serai ici propritaire, je fais
combler vos celliers!...

Ceci la piquait doublement, parce qu'il tait en effet question
de vendre la maison et le Clos, pour payer les "lgrets" de mon
frre.

M. Vaufrenard offrait  maman d'acheter la petite proprit;
maman, qui ne pouvait plus faire autrement que de la vendre, y
et bien consenti, mais vendre son bien, pour grand'mre, quelle
dchance! et le vendre aux Vaufrenard, quel aveu de dtresse 
ceux-l auxquels on l'et voulu le mieux cacher!... Je surpris, 
la maison, plutt que je ne connus, les conciliabules qui eurent
trait  cette affaire;  toute porte entre-bille, j'entendais
des "La dot de Madeleine... la malheureuse dot de Madeleine!..."
qui me frapprent vivement, comme on le peut supposer. Ce n'tait
pas que je fusse inquite de ma "malheureuse dot," car,  cette
poque-l, d'abord je ne m'tais jamais arrte  la pense du
mariage, et, en second lieu, le mariage, s'il m'apparaissait dans
un lointain brumeux, ne se laissait concevoir que sous l'aspect
d'un rve de tendresse, d'un paradis  deux mes perptuellement
ravies, et entre lesquelles une question d'argent et t vraiment
mprisable. Toute mon ducation, plus forte que les exemples
fournis, m'obligeait  cette conception idale. Non, ma dot
m'importait peu, mais j'tais touche du tourment qu'elle causait
 ma famille. Evidemment, pour solder les frasques de Paul,
c'tait ma dot qu'on avait corne, ou bien c'tait elle qu'il
faudrait sacrifier.

Chacun tait tmoin que M. Vaufrenard insistait pour acheter,
et grand'mre se chargeait de le rpter  toute la ville, afin
de manifester sa rsistance aux plus belles offres; elle tait
si heureuse de savoir que l'on disait,  Chinon: "Vendre leur
proprit?... les Coffeteau n'en sont pas l!..." Je crois mme
qu'il dut intervenir un arrangement entre mes grands-parents
et maman, par lequel on faisait un change: ils devenaient
propritaires de la maison et du Clos, situs  Chinon mme, et
maman acqurait une de leurs trois fermes, situes dans le canton
de Bourgueil, qu'elle pourrait mettre en vente sans trop de
bruit. Cette ferme, nomme la Blanchetire, fut en effet mise en
vente; mais lorsqu'il se prsenta un acqureur, un gros marchand
de biens trs connu, qui entra  la maison, un jour de march, les
souliers crotts et le verbe haut, on le mit quasiment  la porte:
Monsieur n'tait pas l, Madame ne savait seulement pas de quoi
il s'agissait; quant  Mme Dor, que l'homme demandait, elle se
dclara incomptente et le renvoya chez le notaire. On ne revit
plus le marchand de biens. Mais, par les portes entre-billes,
j'entendais toujours: "La malheureuse dot de Madeleine!..."




XIV


Je ne sais si ces tristesses de famille y furent pour quelque
chose, mais je tombai, moi, durant ces vacances, dans une sombre
mlancolie qui n'tait, malheureusement, pour ragaillardir
personne autour de moi. Par-dessus le march, ne voil-t-il pas
que M. Vaufrenard et M. Topfer me jugeaient moins forte que
l'anne dernire, et se lamentaient, et ne semblaient plus faire
aucun fond sur moi!...

Pour mon piano, M. Vaufrenard, il faut le dire, s'y prenait mal
avec moi; il me tarabustait et se fchait--alors que j'aurais eu
tant besoin de douceur...--Je crois aussi qu'il tait un peu agac
de ce que ma famille refust de lui vendre la maison, et d'autant
plus qu'il n'ignorait pas que nous avions besoin de la vendre.
Mon bon vieux Topfer, qui avait pour moi une secrte indulgence,
manquait d'autorit pour me dfendre contre son ami, et il me
suppliait,  part, de travailler pour le contenter. "Etudiez nuit
et jour!" me disait-il. Je pianotais  faire damner tous les
membres de ma famille; mais le coeur n'y tait pas.

Un matin de septembre, un samedi, je me souviens, nous emes une
scne violente et regrettable, M. Vaufrenard et moi. Je jouais du
Chopin comme du Gounod, me disait-il; il me faisait reprendre huit
fois le mme passage, je m'nervais, il s'irritait, et je jouais
de plus en plus mal. Il me dit:

--Mais, ma fille, le piano peut tre une ressource dans la vie!
Personne ne sait, par le temps qui court, s'il aura de quoi manger
demain...

Cela me blessa parce que j'y vis une allusion  la gne dont
souffrait ma famille, et au fond de moi, sans que je me fusse
doute que je la possdais, je trouvais la susceptibilit de ma
grand'mre.

J'prouvai alors le besoin de rpondre  M. Vaufrenard quelque
chose de dsagrable; mais je n'avais point d'esprit: je lui
dis la chose la plus sotte possible, celle que j'avais voulu
prcisment lui cacher, parce qu'elle ne pouvait qu'aigrir nos
rapports; je lui dis que mon piano n'allait plus pour une bonne
raison, c'tait qu'au couvent j'avais fait de l'harmonium et mme
de l'orgue, qui me plaisaient mieux.

M. Vaufrenard devint cramoisi. Il ne pouvait pas souffrir que l'on
cultivt plusieurs instruments  la fois si l'on voulait possder
l'un d'eux parfaitement:

--Si tu apprends le piano, s'cria-t-il, ce n'est pas pour chanter
les Vpres!... Tes sacres bguines...

Il s'interrompit lui-mme, peut-tre en lisant sur ma figure
l'effet dsastreux que produisait la moindre critique de mon
couvent, de mes chres matresses. Mais il m'avait encore touche
dans une autre partie de mon amour-propre, et,  ce qu'il me
semblait, jusque dans ma religion.

Je perdis compltement la tte, et pour porter  mon adversaire un
coup qui ft l'quivalent des deux blessures qu'il m'avait faites,
une ide soudaine, nullement fonde, une ide qui ne correspondait
en moi  rien de rflchi, s'offrit  moi: elle tait une rplique
au souci pcuniaire abord par M. Vaufrenard et elle fournissait
une explication audacieuse  mon got pour "faire chanter les
Vpres;" je dis, en verdissant de rage:

--Le piano? heureusement que je pense avoir de quoi manger sans
cela: je n'ai qu' me faire religieuse!...

Il me dit simplement ceci:

--Ma petite, la sance est leve.

M. Topfer revenait de sa promenade matinale; il entra au salon
avec Mme Vaufrenard: tous deux s'tonnrent que je fusse en train
de rouler ma musique; je leur dis que j'tais presse, ce matin,
que maman m'attendait pour aller au march, enfin quelque chose
d'invraisemblable. On me regarda partir. M. Vaufrenard ne souffla
pas un mot. Mme Vaufrenard me dit qu'elle esprait bien me voir le
lendemain, dimanche, aprs-midi.

--Mais, certainement, madame!

Mais le lendemain, dimanche, aprs-midi, je boudai, et n'allai
pas chez les Vaufrenard. Il me fallut pour cela, prtexter 
la maison "une migraine atroce," indisposition qui parut bien
extraordinaire, car je n'tais point sujette  la migraine. Toute
ma famille alla chez les Vaufrenard. Moi, dans ma solitude,
j'essayai de me faire  l'ide que j'tais irrmdiablement
fche avec eux, que je ne verrais plus ni M. Topfer, ni le Clos,
ni mon balcon au-dessus de la citerne du pre Sablonneau; et je
songeai aussi  ce qui tait sorti de moi tout  coup en prsence
de M. Vaufrenard: que je n'avais qu' me faire religieuse...

Je n'avais jamais pens  cela auparavant, mme au plus fort de
ma pit, je n'avais pas un instant song  n'tre pas une femme
comme toutes les autres. Ce n'tait que dans un moment de dpit
contre la vie qu'on semblait dire ferme devant moi, que ce refuge
s'tait entr'ouvert. C'tait une parole prononce:-- la vertu des
mots!--et parce que mes lvres l'avaient articule, et parce que
des oreilles l'avaient entendue, tout mon avenir paraissait invit
 prendre une route insouponne.

Et je me disais: "Pourquoi pas?..." Me retirer du monde, ne
serait-ce pas pargner  ma famille l'inquitude de ma dot, de
ma "malheureuse dot?" Au Sacr-Coeur, je le savais bien, on
m'accepterait, avec ma docilit, ma pit, et le nom de mon pre,
sans argent. La vie des religieuses, je la trouvais belle. Et mon
apptit d'idal y et t satisfait.

Que le coeur me battit, toute cette journe! J'avais cette
espce d'ivresse que donne souvent une grande dtermination 
prendre, surtout lorsqu'elle se prsente brusquement et doit vous
offrir des horizons neufs. Il y a une plaisante secousse  jouer
son sort  pile ou face. Mais  prsent que je songe  ce que fut
cette mditation de jeune fille, je m'aperois que ce qui m'y plut
surtout, ce fut l'ide que le parti de me faire religieuse me
dispenserait de reparatre, dans une posture humilie, devant M.
Vaufrenard...

Ma vertu tait imparfaite, et ma vocation un peu improvise! Mais
je ne m'en rendais pas compte.

Je fus soutenue, toute cette aprs-midi, par l'ide que je
frappais un coup, un grand coup, que mon absence chez les
Vaufrenard tait une manifestation, que de n'aller point chez
eux aujourd'hui, c'tait dj un peu me faire religieuse!...
J'escomptais les impressions de ma famille au retour de chez
les Vaufrenard, leurs exclamations: "Tu n'tais pas l! On a
dit ceci... On a fait cela..."--"Et comment! nous ne verrons
pas mademoiselle Madeleine!..."--"Rien d'inquitant, au moins,
j'espre!..." "Et les Un Tel qui auraient eu tant de plaisir  te
voir!... On voulait nous accompagner jusqu'ici pour prendre de tes
nouvelles..." J'acceptais tout cela; j'tais en mme temps trs
ennuye de n'tre pas chez les Vaufrenard, et trs fire de mon
"coup."

Eh bien! la famille arriva, et il n'y eut point d'exclamations,
point d'impressions intressantes  me rapporter. Chacun me dit:
"Et cette migraine! ma pauvre petite?..." Il n'y en eut mme pas
un  qui vnt l'ide que ma migraine tait feinte!...

Accidentellement, pendant le dner, maman me dit:

--Tiens! il y avait l ce jeune homme, tu sais, qui t'a tourn les
pages, l'anne dernire...

Tout mon sang m'chappa. Je dus devenir blme. Oh! ma nouvelle de
chez les Vaufrenard que je n'avais pas escompte, c'tait bien
celle-l!

Maman dit encore:

--Il a eu la gentillesse de se souvenir de toi...

Grand-pre dcoupait un poulet, et toute la table le regardait
faire, attentivement; l'abat-jour opaque de la lampe dissimulait
la tempte qui s'levait sur ma figure.

Je sentais monter de ma poitrine  mon cou quelque chose d'norme
et d'inconnu, que je ne pourrais comparer, bien que le rapport
soit un peu ridicule, qu' nos rivires paisibles qui, tout d'un
coup, se soulvent, crvent leurs digues et inondent le pays. Je
vis que je ne pourrais certainement pas me contraindre, alors je
prtextai que j'avais oubli mon mouchoir et courus  ma chambre.

Je tremblais,  claquer des dents. Il me fallut me jeter sur mon
lit et m'efforcer de pleurer pour que cela finisse vite, car il
ne s'agissait pas de rester dix minutes absente: quand grand-pre
aurait fini de dcouper son poulet, si je n'tais pas redescendue
avec mon mouchoir, ah! bien, merci... Je me souviens que j'tais
partage entre le dsir de pleurer vite et celui de ne pas savoir
pourquoi je pleurais. Le dpit et la rage d'avoir manqu cette
aprs-midi dominaient et m'empchaient de pleurer, puis, tout 
coup, une dsolation immense prit le dessus, la dsolation d'avoir
manqu non une aprs-midi, mais ma vie: le bonheur qui est pass
prs de vous, que vous n'avez pas vu!... Ah! des larmes, je crois
que je n'en ai jamais tant vers en si peu de temps. Et dans ma
crise, j'avais une ide obsdante: "Qu'est-ce que je vais dire en
bas? Je vais dire que je suis enrhume du cerveau..."

En rentrant  la salle  manger, je dis:

--Je couvais un rhume de cerveau: voil l'explication de ma
migraine.

Il est donc possible que des sentiments trs intimes nous
parcourent comme des filets d'eau souterrains dont il faudrait une
baguette divinatoire pour dcouvrir les sinuosits secrtes, et
qu'ils affleurent au sol tout  coup et jaillissent sous nos pas
en nous causant tout l'effroi d'un phnomne inconnu?

On reparla du jeune homme qui m'avait tourn les pages, parce
qu'il tait un personnage nouveau chez les Vaufrenard, n'y ayant
paru qu'une fois, l'anne dernire. Il se nommait Ren Chambrun;
il tait de Vendme; il allait prochainement soutenir sa thse de
doctorat en mdecine.

Dire le retentissement en moi de ces syllabes quelconques: "Ren
Chambrun," c'est impossible. La musique, la posie, le rve
infini qu'elles voqurent ds qu'elles furent prononces devant
moi, de quelle manire, par quels mots exprimer cela? "Ren" me
semblait tre le prnom le plus lgant, le plus discret, le plus
distingu: "Chambrun" m'voquait je ne sais quelles notes graves
du violoncelle de M. Topfer. C'tait un nom assez ordinaire, et je
voulais que ce ft un nom trs beau.

Et ce nom faisait surgir dans mon imagination la figure du jeune
homme que j'avais  peine remarque l'anne prcdente: j'tais
sre qu'il avait des cheveux noirs, des yeux profonds et une barbe
frise. Ce que je connaissais de lui, c'tait le son de sa voix;
la phrase qu'il avait dite pour moi, sur un ton si bas, si mu:
"Oh! mademoiselle... quel plaisir... etc.," tintait  mon oreille
et se joignait aux syllabes magiques du nom pour composer un homme
dont je ne doutais ni du caractre, ni de la valeur morale, ni du
talent mme. J'aurais mis ma main au feu pour soutenir que M. Ren
Chambrun, qui m'avait dit une fois quatre mots et qui avait reparu
ce dernier dimanche chez les Vaufrenard, tait, par hasard, entre
tous les hommes, le type le plus accompli.

Cette conception s'imposait  moi avec la mme vidence que la
toute-puissance divine ou que la parfaite charit du coeur de
Notre-Seigneur; la possibilit de la discuter ne s'offrait mme
pas; j'avais l-dessus la certitude.

Et ce M. Ren Chambrun tait un tre si exceptionnel, si bon,
si noble, si beau, que toute ma retenue de jeune fille, en son
honneur s'abattait d'un coup; en dpit de toute mon ducation,
je ne me faisais pas de scrupules  penser exclusivement  un
jeune homme, pourvu que ce jeune homme ft celui-l, ni  laisser
bondir, caracoler et chanter toute ma jeunesse,  la seule ide
que je pourrais, un jour, changer un serrement de main enivrant
avec un homme, du moment que cet homme serait celui-l!

Je pensais  lui avec douceur, avec bonheur; mais si on parlait
de lui devant moi, mon corps tremblait, et je m'tonnais que
personne ne comprt mon bouleversement. Si on m'avait interroge,
j'aurais confess mon amour, comme on m'avait appris  confesser
ma foi, au pril de ma vie.

Ah! je n'eus pas de respect humain pour aller faire amende
honorable  M. Vaufrenard: je n'avais pas envie de manquer la
matine du dimanche suivant!... Je fis la gentille; je demandai
pardon de ma boutade de l'autre matin. M. Vaufrenard me dit:

--Mais, c'est que tu serais bien capable de te faire bguine!

Je fis:

--Oh!... oh!...

Mme Vaufrenard, qui se trouvait l, opina:

--Un bon petit mari ferait bien mieux son affaire!

M. Vaufrenard me regarda de biais; il se mfiait de moi; pourtant
la paix fut conclue entre nous. Je me remis au piano, et cela
alla beaucoup mieux; c'est que je tenais  tre brillante pour
le dimanche prochain! Notez que personne ne m'avait annonc
que M. Ren Chambrun reviendrait; je savais seulement qu'il
tait chez les Jarcy,  la Vaubyessart, et les Jarcy venaient
irrgulirement. Mais j'avais l'ide d'une sorte de rendez-vous
mystique entre ce jeune homme et moi: j'avais demand  Dieu,--je
me souviens de cette purilit,--de me retrancher, s'il lui
plaisait, _plusieurs_ annes de ma vie,-- lui de dcider du
nombre--en change d'une rencontre avec ce jeune homme...

Eh bien! ce jeune homme vint le prochain dimanche! Je vis dans ce
fait l'exaucement de ma prire et la bndiction de Dieu sur mon
sentiment. Les Jarcy et M. Ren Chambrun taient l avant nous.
Je ne sais pas comment je le vis et le reconnus, lui; sans doute,
uniquement parce qu'il tait seul avec les Jarcy; mais il ne
ressemblait pas  la figure qu'avaient cre mon souvenir vague de
l'an pass et mon imagination. D'abord, il n'avait pas les cheveux
noirs, mais chtains, et pas trs abondants; il portait en effet
la barbe, mais elle n'tait pas frise; ses yeux rpondaient mieux
 mon attente: ils taient sombres et j'y trouvais tout l'abme
rv. Tout de suite, d'ailleurs, j'eus un mpris pour l'image que
je m'tais faite de lui; je la jugeais banale; il tait, lui, en
ralit, beaucoup mieux.

J'tais mue,  la folie; cependant je ne me conduisis pas trop
sottement; une jeune fille leve comme je l'tais ne devant
gure causer, je n'eus pas de maladresse  viter; au bout d'une
demi-heure, on me pria de me mettre au piano, et je me demande
comment je pus jouer si correctement, pendant que, comme l'an
pass, le jeune homme me tournait les pages. J'tais dans le
ravissement; j'tais au ciel; je dis vrai: je me sentais seconde
par des anges, et moi, d'ordinaire plutt modeste, je me croyais,
franchement, doue d'une grande sduction.

Le jeune homme me fit encore un compliment, comme l'an pass,
le mme,  peu prs exactement. J'aurais pu interprter
dfavorablement le fait qu'il me faisait le mme compliment: mais
non! Je crus  son compliment, comme je l'avais fait la fois
prcdente; j'aurais cru  tous les compliments, parce que je
n'tais pas accoutume  en entendre; je croyais que ceux que l'on
m'adressait n'taient composs que pour moi; ah! combien ils me
trouvaient reconnaissante!...

Comme j'tais seule admise, chez les Vaufrenard,  m'asseoir au
piano, je me trouvais par l mieux en vedette que les autres
jeunes filles prsentes, Henriette Patissier et les deux petites
de la Vauguyon; il tait donc assez naturel que M. Chambrun se
montrt prs de moi un peu plus assidu qu'il ne l'tait prs
des autres. Henriette Patissier se ft bien charge de me le
faire remarquer si je ne l'eusse observ moi-mme, avec trop
de complaisance. Et ce qui m'tonna,  ce propos, c'est que
moi, que l'on disait si bonne, si gnreuse, j'tais contente,
glorieusement contente de voir Henriette Patissier pique par
la jalousie. Pareil sentiment ne m'tait encore jamais venu;
je ne valais peut-tre pas ma rputation, mais, en toute
circonstance ordinaire, j'aurais t trs ennuye de causer de
la peine  quelqu'un: non pas aujourd'hui! J'entendis Henriette
qui chuchotait  l'une des Vauguyon: "Ma chre, elle en est
indcente!..." Je rougis et fus toute dcontenance: il tait,
ma foi, bien possible que je fusse indcente, car je ne savais 
peu prs pas ce que je faisais, n'ayant jamais t laisse libre,
avant dix-sept ans, de causer avec un jeune homme. Cependant,
M. Chambrun et moi, nous n'avions chang que les propos les
plus ordinaires; il tait musicien, moi aussi: nous avions parl
musique.

--De quoi parlez-vous donc?--avait demand grand'mre, en passant,
 dessein, prs de nous.

--Nous parlons musique.

--A la bonne heure!

Et elle s'tait loigne, garantie contre toute inquitude. La
musique innocentait tout, dans les esprits de nos familles. Nous
chantions, les yeux enflamms et la main sur le coeur, des
romances passionnes qu'on ne nous et pas permis de lire. Parler
de la pluie ou du beau temps et pu paratre suspect; mais la
musique tait le sujet "convenable" par excellence.

Ce que nous disions n'tait pas trop absorbant, car cela me
laissait le loisir de penser, tout en causant ou coutant: "Non,
il n'a pas la barbe frise, du tout; mais comme elle fait bien
la pointe!... des cheveux droits et plats, mais c'est trs bien:
rien de commun comme d'avoir les cheveux trop fournis..." Et je
remarquais aussi qu'il avait,  gauche, une dent canine, pointue,
et mal plante, qui chevauchait sa voisine; et je me disais:
"C'est curieux, mais cela fait mieux ainsi!..."

Les Jarcy et M. Chambrun s'en allrent avant nous, car la
Vaubyessart est  dix kilomtres, et quand _il_ eut disparu, il me
sembla que tout avait disparu avec lui, qu'il ne restait ni gens,
ni choses autour de moi. Je n'avais jamais rien prouv de pareil.

Je ne me contins pas, et je dis  maman, trop tt, et trop haut,
parat-il:

--Est-ce que nous rentrons, maman?

Ce fut Mme Vaufrenard qui surprit mon mot; et, loin de s'en
offusquer, elle sourit, finement. Il fallut son sourire pour me
faire comprendre ce qu'il y avait de sous-entendu dans mon propre
empressement  partir. _Il_ tait parti, lui: que faisions-nous
l?...

Personne  la maison ne remarqua que cette journe avait
t pour moi exceptionnelle. Il n'y avait eu, je le crois,
qu'Henriette Patissier et Mme Vaufrenard  traverser ma pense.
J'aurais pu tre heureuse, car c'tait avec un optimisme bat
que j'interprtais, moi, mon entrevue avec le jeune homme; mais
ce qui m'empcha d'tre heureuse, ce fut la pense que j'avais
manqu l'aprs-midi du dimanche prcdent; si j'tais venue chez
les Vaufrenard le dimanche prcdent, l'aprs-midi d'aujourd'hui
et t la seconde;  la seconde entrevue, il me semblait qu'on
et t beaucoup plus avanc! Ah! je n'y allais pas par quatre
chemins! Et, viendrait-_il_ encore une autre fois?... Nous tions
 la fin de septembre.

A cette poque-l, nous allions chez les Vaufrenard presque tous
les jours, et surtout le soir, aprs dner, parce que, sur leur
terrasse, devant la maison ou dans le Clos, encore plus lev,
la nuit tait merveilleuse. Les commencements de l'automne sur
ces coteaux en espalier, trop chauffs tout l't, sont un
enchantement, surtout  la tombe du soir. On apercevait, 
gauche, les lumires de Chinon, bien pauvres dans ce temps-l, et
qui dessinaient la ligne sinueuse du quai, quelques toits pointus
clairs  et l par un rverbre, et, au-dessus de la ville, la
silhouette romantique des ruines du chteau, grises sur le ciel
gris, presque irrelles. Tout au bas des vergers en terrasses,
un lumignon attirait notre attention au milieu de l'ombre; il
avanait d'une faon lente et rgulire; quelqu'un disait:

--C'est un ver luisant dans la vigne de Sablonneau...

De la mme direction, montait le bruit d'un choc lointain, sourd,
caractristique. Mon grand-pre disait:

--C'est Gaulois le pcheur!...

Et quand la lune se montrait et rvlait la barque de Gaulois
le pcheur, bien au-dessous et bien loin de la vigne du pre
Sablonneau, la Vienne et son immense valle teintes d'argent,
et les toits moyen ge de Chinon, et les ruines tout  coup
transformes du chteau, faisaient rugir d'admiration M.
Vaufrenard.

Je me tenais volontiers assise prs de mon balcon, au-dessus de
l'oeil sombre de la citerne, mon bras nu appuy sur la rampe
de fer froid, et la bouche suant comme un fruit le dessus de ma
main. L'air,  peine agit, apportait par moments un parfum ml
d'hliotropes et de framboises auquel se joignait l'odeur de
futailles qui imprgne le pays  l'approche des vendanges. Mon
Dieu! mon Dieu! qu'avez-vous mis en moi  cette poque de ma vie?
Quelle puissance de bonheur m'avez-vous donne  dix-sept ans, que
je n'ai plus retrouve depuis? Quelle force ont donc nos rves 
cet ge! quelle vigueur a notre pouvoir d'aimer! Vingt ans aprs
cette heure coule, je frissonne encore tout entire, au souvenir
de l'extraordinaire beaut de l'esprance dont je fus alors
possde.

C'est l'ide de l'ineffable bonheur cleste, que nous voulons
raliser prmaturment ds que le got de la volupt pntre en
nous, aux premires heures d'amour. Nous ne mesurons pas notre
dsir  ce que la vie nous a sembl en pouvoir satisfaire;
nous croyons, en notre faveur toute spciale,  une exception
merveilleuse. Nous avons trop entendu parler d'amour parfaitement
suave, inpuisable et infini; nous sommes trop prpares  un
amour perdu: quand l'amour humain se prsente, une bien grave
confusion est possible. Et le pauvre garon que nous avons
charg d'un rve si beau, il ne saura jamais la raison de notre
dconvenue...

O monsieur Ren Chambrun! o que vous soyez aujourd'hui, par le
monde, et quand les lignes que j'cris vous devraient joindre,
vous ne souponnerez pas la splendeur qui a environn votre
image, aux yeux d'une malheureuse jeune fille, par ces soirs de
septembre, dans la valle de Chinon!

Faut-il dplorer d'avoir conu de telles chimres et de si
magnifiques, ne ft-ce que pour la dure d'un soir? ou bien
peut-on s'en fliciter comme d'avoir assist  un spectacle
unique, un beau jour, dans quelque le enchante? Je n'en sais
rien.

Je me souviens qu'un soir, nous tions l,  regarder des clairs
lointains qui illuminaient tout  coup,  l'horizon, un clocher,
un chteau, des villages. Il faisait lourd, on parlait peu;
je rafrachissais mes bras sur le fer du balcon. On entendit
des gouttes de pluie qui commenaient  tomber sur les arbres;
quelqu'un dit:

--Ah! j'en ai reu une...

Puis, peu  peu, ces gouttes, moins espaces, pntrrent les
feuillages. On sentait chaque feuille qui ployait sous le poids de
la perle humide, et cela faisait du bien. Les dames rentrrent. Je
me trouvais abrite sous une grande branche de platane. Une goutte
d'eau norme me tomba sur le bras, et je la bus. On me criait, du
salon:

--Madeleine, Madeleine, tu vas tre trempe!

Mais je n'osais pas rentrer: je pleurais.

Chaque jour, aprs cela, je me mis  pleurer, pour des riens. Ou
bien j'tais d'une gaiet exagre. Et je m'occupais, avec un soin
excessif, de ma toilette. Cela ne pouvait manquer de frapper ma
famille. Maman m'avait dit dj, plusieurs fois, en souriant, avec
indulgence:

--Mais, Madeleine!...

Elle n'ajoutait rien. Je ne disais rien. Quand grand'mre eut
vent de quelque chose, ce fut une autre affaire! Je me sentais
observe, pie, dans tous mes gestes, dans toutes mes paroles, 
tous les instants; mes tiroirs, dans ma chambre  coucher furent
fouills, et, sans s'adresser encore  moi, c'tait  maman que
l'on faisait de gros yeux, dans les coins, en disant, un doigt
lev:

--Ma fille, attention!... attention!

Mme Vaufrenard, qui voyait clair en ces affaires, dut parler
 grand'mre ou  maman, et leur dire par qui elle me croyait
trouble, car il y eut tout  coup alerte  la maison. Il faut
avouer aussi que j'avais t d'une sottise rare, le dimanche qui
suivit ma rencontre avec le jeune homme: j'esprais le revoir;
il ne vint pas; mon espoir, mon attente, mon angoisse et enfin
ma dsolation, je ne sus aucunement les contenir; et il y avait
Henriette Patissier qui ne me perdait pas de l'oeil! et Mme
Vaufrenard qui affectait prcisment de ne pas me regarder! et ma
famille!...

Elle n'entendait pas du tout que les affaires de mariage
commenassent de cette faon; c'tait d'une imprudence! sinon
inconvenant! Qui est-ce qui connaissait seulement ce jeune homme,
qui, en somme, n'tait encore qu'un tudiant? Et moi, qui allais,
comme cela, s'il vous plat, m'enflammer,  la sournoise, sans
avertir seulement ma mre! Ah! bien, ce n'tait pas la peine de
s'tre ruin  me fournir une bonne ducation, pour que,  peine
jeune fille, j'en vinsse  exhiber devant tout le monde des
sentiments exalts, et sans pudeur! Etait-ce au couvent que l'on
m'avait enseign un tel manque de retenue? Etait-ce au couvent que
l'on m'avait appris  me passionner de la sorte?

Je fus surprise, tourdie, horriblement confuse du sermon que me
tint ma grand'mre. Moi qui croyais avoir au coeur quelque chose
de si beau, de si grand, et j'oserai dire de si conforme  ce que
nous enseignaient la littrature, la musique, la religion mme,
qui est tout amour!... Je connaissais par coeur l'_Imitation_;
j'avais lu quelques tragdies de Racine; et toutes les fois
qu'on dchiffrait une partition d'opra, ou que l'on chantait
un morceau qui soulevait l'enthousiasme des auditeurs, c'taient
d'ardentes, de dlirantes paroles d'amour!...

Est-ce que l'amour, c'tait comme la saintet: une chose dont il
est convenu que l'on parle en certaines circonstances, et que l'on
vous propose comme exemples magnifiques, mais qu'il ne convient
pas d'imiter tout  fait? Au couvent, la premire de toutes les
vertus, c'tait la pit; mais ma pit tant devenue trs sincre
et trs vive, Mme du Cange m'avait arrte: "Sachons rester
modeste, mon enfant; c'est une prsomption que de croire que nous
puissions approcher des saints..." A prsent, toute ma jeunesse
semblait s'panouir en un sentiment que les potes les plus divins
et les musiciens les plus idoltrs dclarent sublime, et ma
grand'mre me criait: "Halte-l! ma fille: on ne s'enflamme pas
ainsi!"

--Mais enfin, me dit grand'mre, comment cela t'est-il venu?

Maman, qui ne m'en voulait pas, faisait observer  sa mre:

--Mais, maman, on ne sait pas comment cela vient!

--Turlututu!... "On ne sait pas!" Une jeune fille leve comme il
faut doit, sans cesse, surveiller ses sentiments... "On ne sait
pas!" Mais,  ce compte-l, on aurait droit de commettre toutes
les erreurs, toutes les folies, tous les crimes!... Enfin, qui
est-ce qui a attir ton attention sur ce jeune homme? Tu ne le
connaissais pas; tu ne l'as vu qu'une fois, deux fois  peine?...

Je dis:

--C'est de la premire fois que je l'ai vu.

Grand'mre leva les bras au ciel. Un jeune homme dont je ne savais
pas le nom! qui m'avait adress quatre mots!

Maman soupira:

--Quelquefois, il n'en faut pas plus!

Mais elle eut tort, car grand'mre se monta davantage. Ce dont
elle ne revenait pas, c'est qu'un tel sentiment et pu natre et
se dvelopper en moi sans quelle en et la moindre intuition.

Quand elle se fut calme, la plainte qui s'chappait encore de sa
blessure profonde tait:

--A quoi bon se donner tant de mal pour lever parfaitement des
enfants?

Le grand-pre fut consult: il tait, comme elle, oppos  mon
inclination, trop spontane et trop forte. Ce n'tait pas une
opinion de dfrence envers sa femme; cette opinion tait bien
la sienne, car il la soutint aussi contre les Vaufrenard, qui
s'offraient  servir d'intermdiaires si l'on jugeait un mariage
possible. Il admettait les mariages d'amour, mais pourvu que
toutes les autres conditions, plus solides, disait-il, et de
qualit plus durable, fussent runies. J'entendis un jour Mme
Vaufrenard qui lui disait:

--Bien des femmes n'aiment qu'une fois... Et c'est le meilleur de
la vie...

--Il y a amour et amour, disait-il; je me mfie des sentiments
exalts... Et puis, que diable! il y a le jeune homme!... Est-il
amoureux transi, lui? A-t-il fait des aveux  Madeleine? Il n'a
pas demand sa main?

Grand-pre, lui, penchait cependant  faire quelque concession
aux Vaufrenard qui, je le crois, l'avaient effray en lui disant
qu'il fallait m'pargner un chagrin, parce qu'il ne tenait qu'
un cheveu que je me fisse religieuse. Mais grand'mre demeura
inflexible; elle se refusait absolument  prendre en considration
un "prtendu sentiment" qui n'tait pas n conformment  la
rgle. Elle examinait tous les mariages connus d'elle, dans
la bonne socit: comment s'taient-ils conclus? Les familles
s'entendaient par l'intermdiaire d'une commune maison amie,
pour prsenter l'un  l'autre un jeune homme et une jeune fille
jugs capables de faire des poux assortis: les trois quarts du
temps, une jeune fille "qui a t tenue soigneusement  l'abri de
toute promiscuit avec l'autre sexe," affirmait grand'mre, admet
trs volontiers la formation d'un tendre sentiment entre elle et
le jeune homme qu'on lui permet d'aimer. "Et puis, l'amour...
l'amour!... le meilleur est celui qui peut demeurer le plus
modr."

Je me garde bien d'insinuer que ma grand'mre ait eu tort,
du moins s'il s'agissait de sauvegarder le bon ordre et la
tranquillit de la vie, dans "les trois quarts des cas," et
peut-tre mme dans mon cas! Mais le fait tait que, moi, la jeune
fille la mieux leve, la plus docile lve du Sacr-Coeur,
j'tais bel et bien prise d'un jeune homme qui ne m'avait pas t
prsent dans l'intention d'tre pour moi un poux assorti. Et je
sentais bien que ce n'tait point de ma faute, que je n'avais rien
fait pour me complaire en ce sentiment: un an durant, je l'avais
port en moi sans le savoir!




XV


Je dus rentrer  Marmoutier sans avoir revu M. Ren Chambrun et
aprs avoir promis solennellement  grand'mre de dtourner par
tous les moyens ma pense de ce jeune homme. Comment en tais-je
venue  prter un tel serment? Par une sorte d'horreur que l'on
tait arriv  m'inspirer pour ce qu'on appelait "mon exaltation
drgle." Sans doute, comme tous les enfants, je ne me privais
pas de "blaguer" un peu ma grand'mre; mais, tout de mme, je
la respectais infiniment, et je savais que c'tait elle, dans
toute la maison, qui "avait le plus de tte." Il fallait donc
qu'il y et quelque chose de rprhensible et de mauvais dans mon
amour, pour qu'elle le poursuivt d'une telle rprobation. Par
moi-mme, je n'en dcouvrais pas le dfaut, puisque, au contraire,
cet amour me paraissait magnifique et n'avait pour effet que
de tout embellir. Mais une si glorieuse beaut des choses, un
si merveilleux enivrement, c'taient peut-tre l de ces joies
profanes qui ne sont pas permises? Et je crus, ma foi, avoir
trbuch dans la voie si droite que je m'tais propos de suivre
toujours. Je me crus coupable; je tins mon amour pour inavouable,
et peut-tre mme pour un peu honteux, parce qu'il tait trop
fort. Ma conscience, pour la premire fois, fut srieusement
trouble. Je me confessai, ds mon arrive au couvent. J'avouai
 M. l'aumnier que j'avais un sentiment violent, rprouv par
ma famille. Je me souviens d'un mot employ par moi et qui fit
tressauter ce pauvre M. l'aumnier; il me demandait:

--Mais enfin, ma trs chre fille, comment aimez-vous?

Je rpondis:

--Eperdument!

Oh! comme ce mot me fit plaisir  dire! On n'tait pas au
confessionnal pour se flatter, se faire valoir: si mon amour
tait coupable, c'tait l que j'en pouvais parler. Et quel
besoin j'avais d'en parler!... L'aumnier s'en aperut bien; il
m'interdit de lui en parler autrement que par "oui" ou par "non"
en rponse aux questions qu'il m'adresserait lui-mme. Il arriva
qu'il ne m'adressa aucune question; alors je lui dis: "Mon pre,
vous oubliez..." Il m'interrompit vivement: "Je n'oublie rien, ma
fille!" J'tais stupfaite qu'il me donnt l'absolution sans que
je lui eusse parl de mon pch.

Je ne manquai pas, bien entendu, d'en parler  Mme du Cange, et
en faisant la grande pcheresse. J'avais un plaisir et un orgueil
singuliers  faire la pcheresse. Mais Mme du Cange, pas plus que
l'aumnier, ne me laissa aller sur cette pente. Qu'elle tait
fine, et avertie! Qu'elle connaissait les replis de notre esprit!
Elle comprit immdiatement,  mon ton,  mon empressement 
m'accuser, que je ne demandais qu' la prendre pour confidente,
et elle me dit:

--Mon enfant, il faut terrasser votre ennemi par le ddain et par
l'oubli: l'arme la plus efficace est le silence; ne pensez pas 
votre ennemi; ne parlez pas de lui; il mourra de dpit.

Je n'tais pas la seule amoureuse; beaucoup de mes compagnes
avaient pour constante proccupation un jeune homme, et elles
parlaient entre elles, de leur flirt, sans aucune vergogne et
sans autre crainte que celle d'tre entendues des matresses.
C'taient, en gnral, les mauvaises ttes. Elles ne se
tracassaient point, ne prenaient certainement pour confidents ni
l'aumnier, ni Mme du Cange, et c'tait pour moi un grand sujet
d'tonnement qu'elles pussent porter si lgrement le poids d'un
amour. Mon groupe, celui des "meilleures lves," tait beaucoup
plus rserv; nous n'avions pas, comme les autres, coutume de
passer allgrement par-dessus les barrires dfendues, et nous
n'osions pas, entre nous, nous reconnatre la mme faiblesse que
les mauvais sujets.

Il se produisit, d'ailleurs, cette dernire anne, un scandale
qui contribua  nous inspirer une grande honte des sentiments
passionns. Quelques-unes d'entre nous furent longtemps sans le
comprendre, et Dieu sait si l'on s'appliqua  nous le dissimuler;
mais la monstrueuse chose transpera, grce aux petites diablesses
et  Canada, entre autres, qui, durant des semaines, ne purent
s'entretenir d'autre sujet et qui s'amusrent fort  nous en
dvoiler tous les dessous.

Voici quel tait le fait inou, invraisemblable.

Pendant les vacances du Jour de l'An, un des jeunes frres de
Jacqueline-Jeanne l'avait surprise dans un petit salon de l'htel
paternel, seule avec le mari de sa soeur ane, si laide, le
capitaine de chasseurs, et lui tendant, entre les lvres, un gros
chocolat  la crme que l'officier tait invit, prtendait le
gamin,  venir trancher avec les dents.

Le vaurien racontait la scne  qui voulait l'entendre; le
bruit s'en rpandait aussitt dans la maison et dans la ville.
Le capitaine affirmait que son jeune beau-frre tait un petit
menteur fieff, mais il tait contredit par Jacqueline-Jeanne qui
se dclarait enchante d'avoir l'occasion de faire enrager sa
soeur.

Si Jacqueline-Jeanne et t mieux informe de ce qu'est la vie,
de ce qu'est le mariage, et de ce qu'est l'amour, elle n'et sans
doute pas eu la cruaut de "faire enrager" sa soeur par un
tel moyen; mais, comme nous toutes, elle ne savait qu'tre une
pensionnaire, et elle faisait enrager sa soeur comme on fait
enrager une religieuse: par ce qu'elle croyait une espiglerie.

Jacqueline-Jeanne ne pouvait demeurer dans sa famille o elle
causait un tel dsordre; quand le scandale se rpandit 
Marmoutier, on ne put non plus la laisser parmi nous; elle fut
isole dans une annexe du couvent o se trouvaient les tables,
sous la surveillance d'une religieuse que l'on nommait "la soeur
vachre." Elle ne demeurait pas parmi nous; mais, toutes, nous
savions qu'elle tait l, celle dont les lvres avaient t, ou
failli tre, pour le moins, effleures par les moustaches du bel
officier!...

Nous professions, unanimement, cela va sans dire, le plus
profond mpris pour Jacqueline-Jeanne; sa conduite nous semblait
dgotante, car le fait du chocolat  la crme s'aggravait de
mchancet et de flonie. Et puisque aussi bien le forfait
n'avait pu tre touff, on en utilisa la noirceur pour nous
rendre horrible toute inclination irrgulire. Mon amour pour
M. Ren Chambrun n'avait rien qui pt rappeler l'aventure de
Jacqueline-Jeanne, mais l'opposition qu'il avait rencontre de la
part de toutes mes "autorits" me fit croire que mon amour pouvait
contenir quelque germe odieux. Oh! les efforts de ma pauvre tte
pour ne pas penser  ce jeune homme!...

J'avais grav ses initiales, au canif, dans le fond obscur de mon
pupitre: en dplaant une pile de livres, elles m'apparaissaient
et me faisaient palpiter le coeur. Je les comblai avec de la
mie de pain. Mais je regardais frquemment sous les livres, afin
de voir si la mie de pain tenait encore; d'ailleurs la mie de
pain, dans le creux des deux majuscules, les faisait maintenant
sortir en relief et elles taient plus apparentes. Je tailladai
ces initiales dans tous les sens; elles disparurent; il resta 
leur place une sorte de godet, une dpression arrondie, au fond de
mon pupitre, qui tait beaucoup plus remarquable que les initiales
elles-mmes, et qui ne devait que me rappeler M. Ren Chambrun,
tant que je conservai ma place  ce pupitre.

Certaines, parmi nous, notamment Canada, qui avait tous les
talents, sauf celui d'tre "sage," faisaient des vers 
leur bien-aim, et afin que les matresses n'en eussent pas
connaissance, elles roulaient en boulettes la feuille de papier
couverte de leur panchement lyrique, et elles la mchaient et
l'avalaient. Moi, j'crivais  l'envers de l'enveloppe de mes
livres: "Je n'aime plus R. C." Et, comme je voulais offrir ce
sacrifice  Dieu, j'crivis la premire lettre de chaque mot de
ce renoncement sur mon paroissien, sur mon livre de cantiques:
"J. N'A. P. R. C." Cette inscription mystrieuse se renouvelait
presque  toute page, afin que je la pusse mditer constamment et
m'imprgner de l'effort volontaire qu'elle contenait.

Un jour,  la chapelle, je sentis un long corps mince se faufiler
derrire moi; un souffle m'effleura la nuque, et une main saisit
mon livre de cantiques et l'emporta en me laissant le sien en
change: c'tait Mme du Cange. Elle me fit appeler aprs l'office,
et me demanda le secret d'une inscription si frquemment rpte.
Je me refusai obstinment  le lui dire, et je ne sais vraiment
pas pourquoi, puisque, peu de temps auparavant, j'avais la rage
d'entretenir Mme du Cange de ma passion: ne pouvais-je lui dire
que par l je m'affirmais que cette passion avait pris fin? Je
fus punie, svrement, ostensiblement, de la manire la plus
humiliante. C'tait ma premire punition depuis que j'tais lve
au Sacr-Coeur. Je perdis mon ruban, ma mdaille, mon mdaillon.
Mon groupe tait stupfait, atterr; le groupe de Canada exultait.
Ce n'tait pas la peine d'avoir t une perfection pendant
huit ans, pour terminer par une chute si piteuse! On citait
le nom de Jacqueline-Jeanne  ct de mon nom, on tait tout
prs de confondre nos cas! Cependant mon pupitre tait fouill
minutieusement, et Mme du Cange pouvait lire, en toutes lettres,
 l'envers de mes enveloppes de livres, le sens de l'inscription
fameuse. J'tais assez nave pour croire qu'elle allait s'en
trouver rassure et me faire amende honorable; aujourd'hui, je
comprends qu'elle ne se leurra pas un seul instant, et qu'elle
savait qu'afficher partout qu'on n'aime plus c'est crier qu'on
aime...

       *       *       *       *       *

Un jour de la fin de juillet, tout proche de la fin de l'anne
scolaire, Mme du Cange me prit  part, pendant une rcration,
me fit avec le pouce le petit signe de croix sur le front, et
causa avec moi, familirement, comme par le pass, devant toutes
mes compagnes tonnes. Elle semblait avoir compltement oubli
les mesures de rigueur qui m'avaient frappe, et la gravit de
leur cause; par une telle manifestation amicale, en tout cas,
elle les effaait publiquement. Elle m'annona que cette mme fin
d'anne nous verrait nous loigner de Marmoutier en mme temps,
moi comme elle-mme: elle venait d'tre nomme Suprieure  la
maison d'Arras. La nouvelle n'tait pas connue du pensionnat, elle
m'en faisait  moi la faveur et, mme, elle me priait de la tenir
secrte, "parce que, me dit-elle, une autorit que l'on ne sent
plus d'une stabilit parfaite, cesse d'tre une autorit." Et
elle me parla affectueusement de mon avenir, en me recommandant
discrtement le respect absolu de la volont de mes parents,
mais sans prciser le point dlicat sur lequel devait porter
particulirement mon respect. Sur ce point dlicat elle observa,
elle, la discrtion la plus complte: on et jur qu'elle n'avait
jamais t tmoin de la grande perturbation de mon coeur. Son
ton avait la mme tendresse qu'avant ce terrible orage, elle ne
me parla que des qualits que j'avais tmoignes durant mes huit
annes de pensionnat, de ma pit, de ma docilit, de ma douceur,
et elle m'exhorta  ne jamais m'en dmunir au cours de la vie qui
allait s'ouvrir pour moi. Mais de cette vie qui allait s'ouvrir,
elle ne me dit rien; elle ne pronona pas le mot "mariage,"
prohib au couvent parce qu'il exalte les imaginations; elle me
dit seulement une sorte de parabole qui me parut singulirement
juste, plus tard:

--Mon enfant, vous tes la chrysalide parvenue aux derniers
jours de son volution, vous avez t tenue ici soigneusement et
chaudement, afin que vos ailes aient le temps de prendre la force
de ne jamais vous laisser tomber  terre: demain le papillon va
s'envoler...

Moi, j'avais envie de la supplier: "Madame! un mot, je vous en
prie, de ce grand sujet qui m'a valu, dernirement, de votre
part, tant de honte!... Je vous ai confi un jour que j'aimais,
il m'a t rpondu que je ne devais pas aimer; et puis j'ai crit
partout que je n'aimais plus... Voil le premier rayon de soleil
qui a perc le cocon de la chrysalide: quelle trange lumire!
quelle troublante annonce de la vie nouvelle!..."

Mais il sembla bien rsulter de notre entretien que tout ce
que Mme du Cange pouvait faire, c'tait d'oublier que ce rayon
prmatur avait travers l'enveloppe de la chrysalide, que son
rle se bornait  garantir les chrysalides, qu'enfin ce rayon
brlant, qu'on ne me faisait plus grief d'avoir reu, maintenant
que nous tions  la veille de la sortie du couvent, n'tait
peut-tre si redoutable que parce qu'il tait prmatur... que
peut-tre il n'avait caus ma disgrce que parce qu'il rompait
l'ombre propice au bon ordre du pensionnat... Mais au papillon
l'ardent soleil est-il contraire?...




XVI


La premire nouvelle que j'appris,  mon arrive  Chinon, fut
que le "docteur Chambrun,"--on l'appelait comme cela depuis qu'il
avait pass sa thse,--tait install  Vendme depuis deux mois,
et qu'il tait dj fianc  une jeune fille de cette ville. Je
me trouvais dj prpare  cette nouvelle qu'on mettait un soin
particulier  me cacher; j'avais remarqu des chuchoteries chez
les Vaufrenard, qui m'avaient fait l'oreille plus attentive;
j'imaginai la nouvelle  peu prs complte, sauf le nom du lieu de
l'installation, ce qui ne diminua en rien mon motion, lorsque la
nouvelle me fut annonce sur un ton de compassion par Henriette
Patissier. Mais, sans commettre un gros mensonge, je pus rpondre
 cette obligeante amie:

--Parfaitement!... Je sais!

Ce cher M. Chambrun n'avait jamais fait grande attention  moi.
Il m'avait adress, deux annes de suite, le mme compliment; il
avait caus plus volontiers avec moi qu'avec les autres jeunes
filles, parce qu'il s'intressait, comme moi,  la musique. Mon
pome d'amour ne reposait sur aucune ralit.--Cependant, il avait
boulevers deux annes de ma vie!...

A part Mlle Patissier, personne ne me parla de la nouvelle.
D'ailleurs, le jeune docteur install  Vendme et mari, il n'y
avait plus gure de chance qu'il vnt chez les Jarcy qui ne lui
taient mme pas parents; il disparut de notre horizon.

Quant  moi, du jour o je connus la nouvelle, et du moment mme
o j'en remerciai d'un sourire Mlle Patissier, je me jetai  corps
perdu dans la musique. Pour m'pargner de sourire plus longtemps
 Mlle Patissier, j'allai m'asseoir au piano et me mis  excuter
de mmoire une polonaise de Chopin avec une fougue o toute ma
fivre passa. Ce n'tait pas le dpit de n'avoir pas t aime; ce
n'tait pas une rage contre Mlle Patissier qui m'animaient, car,
alors, mon jeu et t dfectueux, c'taient toute la frnsie et
en mme temps tout l'ordre secret de Chopin qui me possdaient, et
qui puisaient, en la rglant, ma force nerveuse. Le gnie de la
sensibilit m'apparut et me secourut; je crus voir ce Chopin, dont
M. Vaufrenard m'avait beaucoup parl, agiter prs de moi sa figure
ple, son long corps souffrant, et me promettre un ravissement
du coeur moins trompeur que celui de l'amour. Je fus sre que
je tenais au bout de mes doigts mon secours, une esprance, un
avenir; et, franchement, j'tais radieuse quand je terminai mon
morceau au milieu des applaudissements. Ni M. Vaufrenard, ni M.
Topfer n'applaudissaient, mais je vis dans leurs yeux qu'ils
taient tonns; ni l'un ni l'autre ne me firent de reproches: de
leur part, c'tait la meilleure marque d'approbation que l'on pt
recevoir. A la faon dont ils insistrent pour que je revinsse
jouer tous les jours, je vis bien que cela marchait!... Je n'avais
pas fait beaucoup de piano pendant l'anne; mes doigts n'taient
pas ce qui avait progress en moi, mais, en moi, quelque chose
avait mri, sans quoi toute excution musicale n'est que bien
pauvre mcanique. Oh! quel miracle peut accomplir en nous une
grande douleur!

Je ne voulais plus entendre parler que de musique. Je me faisais
conduire jusqu' trois fois par jour chez les Vaufrenard que mon
ardeur enchantait et qui ne se lassaient pas plus que moi de
faire de la musique. Maman m'accompagnait, la plupart du temps,
elle-mme, et sur l'ordre de grand'mre qui ne voulait plus que
l'on me quittt d'une semelle depuis qu'une fois j'tais tombe
amoureuse d'un jeune homme sans qu'aucune personne de la famille
s'en ft aperue.

Et c'tait, chez les Vaufrenard, dans ce salon au parquet de
plus en plus piqu par la pointe du violoncelle de M. Topfer, un
concert perptuel. Mme Vaufrenard m'avait abandonn compltement
le piano, disant que je la dpassais de faon humiliante pour
elle. Le dimanche, il y eut bientt un tel empressement 
venir nous entendre, que la place fut insuffisante  loger nos
auditeurs, et l'on dut organiser des sries d'invitations.

Les Vaufrenard taient ravis; moi, j'tais srieusement prise de
musique et un peu blouie; et il me semblait,--mais c'est toujours
comme cela quand on se passionne,--que rien de ce que j'avais
prouv jusque-l ne m'avait autant enthousiasme. Amour divin,
amour terrestre, et cet apptit de beaut qu'on a avant d'avoir
beaucoup frquent les hommes, est-ce que la musique ne satisfait
pas tout cela? Elle ne leurre pas, elle ne trahit pas, elle est
prsente  notre appel, et il semble qu'elle nous rende amour pour
amour... Je crois que j'tais heureuse... Quelquefois, quand,
assise  mon balcon, le bras couch sur l'appui de fer, et les
lvres sur le dessus de ma main, selon mon habitude d'enfance, je
regardais l'oeil de la citerne qui dj avait pour moi signifi
tant de choses, il me semblait reflter pour moi, non un bonheur
joyeux, mais un tat o la tristesse, loin de nuire au plaisir, le
rend plus grave et plus profond... Je crois que j'tais presque
heureuse...

On me ftait beaucoup, on me comblait de compliments; mais, si
inexprimente que je fusse, je sentis bien vite que tout ce
monde, qui se pressait et s'inscrivait pour venir m'entendre, ne
me traitait pas avec la franche cordialit qu'il accordait aux
jeunes filles ordinaires. Tant que je n'avais fait que jouer du
piano d'une manire agrable, cela allait bien; mais  mesure que
je me distinguais et que ce qu'on appelait  prsent "mon talent"
valait la peine qu'on se bouscult pour en jouir, une nuance
tait trs apparente dans les rapports des uns et des autres avec
moi et mme avec ma famille. Je me demandai un moment si cela ne
provenait pas de l'tat assez malingre de notre fortune, de ce
que la ferme de la Blanchetire avait t enfin vendue, de ce que
mon frre avait d renoncer  faire son droit  Paris, et avait
demand lui-mme  entrer dans une maison de commerce; tout cela
pouvait y avoir contribu, mais je vis bien qu'il y avait autre
chose, et c'tait ce qu'on appelait "mon talent." "Mon talent"
me faisait sortir du commun. Les personnes qui taient de Paris
l'admettaient, certes! mais, autour de nous, cela n'tait pas jug
trs "comme il faut." Grand'mre, un beau jour, pronona le vrai
mot:

--Une jeune fille bien leve ne doit pas se faire remarquer.

Grand'mre, depuis le commencement de ces petits succs, boudait.
Elle n'avait os rien dire tout d'abord, parce qu'en mme temps
son amour-propre tait flatt par les compliments adresss  sa
petite-fille. Mais son silence lui pesait davantage  mesure que
nos auditeurs du dimanche me plaaient en vedette, et il tait
visible qu'elle et donn plus tt son opinion, si elle n'et
redout d'tre dsagrable aux Vaufrenard. Elle devait avoir aux
Vaufrenard quelque obligation particulire, car elle avait pour
eux des mnagements qui m'tonnaient; elle les coutait; c'taient
eux qui avaient conseill de placer mon frre dans une maison de
carrosserie  Tours; quel ascendant fallait-il qu'ils eussent
acquis, pour avoir fait vaincre  mes parents leur prjug des
"professions librales!" Eh bien! malgr cela, elle leur gardait
une muette rancune, ainsi qu' ce pauvre M. Topfer,--mais 
celui-l elle en avait toujours voulu,  cause de la pointe de son
violoncelle...

Ah! si elle et eu seulement le soupon de ce que les Vaufrenard
et M. Topfer prparaient dans l'ombre!... Mais, moi-mme, qui
tais l'hrone du complot tram par eux, je l'ignorais!

M. et Mme Vaufrenard commencrent tout doucement  insinuer  ma
grand'mre qu'il ne fallait point croire que, parce que j'tais
sortie de pension avec un assez joli talent de pianiste, je
pouvais dsormais me passer des leons d'un trs bon professeur.
Bienheur, qui, en un petit nombre d'annes, m'avait amene au
rsultat que l'on constatait, pouvait tre reconnu comme trs
bon professeur; il s'agissait, pour moi, de ne pas tre prive
compltement de son concours, si je ne voulais pas perdre les
qualits acquises.

Grand'mre prit tout d'abord ceci pour une plaisanterie. M.
Vaufrenard passait pour "manier l'ironie," et,  cause de cette
rputation, compltement usurpe, d'ailleurs, on se mfiait
gnralement de ses paroles. Mais Mme Vaufrenard, nullement
suspecte du mme travers, tant revenue  la charge, la premire
rebuffade de grand'mre se traduisit par ces mots:

--Que me veut-on? Se moque-t-on de nous?...

Puis son ressentiment, depuis longtemps comprim, clata. Elle
incrimina les ides des Parisiens; ils taient fort intelligents,
c'tait jug, et remplis de qualits d'agrment avec lesquelles
notre petite socit ne saurait rivaliser; mais les vertus de
cette petite socit, il ne s'agissait tout de mme pas de les
mpriser, ni d'avoir l'audace de les remplacer. Elle savait, elle,
ma grand'mre, ce que c'tait qu'une jeune fille bien leve et
ce que c'tait qu'une femme honnte: la principale qualit de
l'une est la modestie, et de l'autre le dvouement aux enfants.
Que prtendaient faire de moi les Vaufrenard? Une orgueilleuse. A
quoi, aussi m'exposaient-ils? A ne pas tre demande en mariage.

Les Vaufrenard patientrent, parurent s'incliner devant les
raisons de grand'mre; entre temps, ils entreprirent mon
grand-pre et maman. M. Topfer, qui parlait moins qu'eux, tait le
plus acharn  me faire poursuivre mes tudes.

Sur ces entrefaites, Mlle Patissier fut demande en mariage
par un ingnieur, jeune, bien de sa personne, et dirigeant une
papeterie dans l'arrondissement. Les parents firent les difficiles
et n'accueillirent pas la demande. Mais l'vnement produisit
une forte impression sur ma famille. Mlle Patissier n'tait,
franchement, pas belle; son ducation avait t moins soigne
que la mienne. Restait  son avantage qu'elle possdait une dot
assez rondelette,--quoique les parents se fissent passer pour
plus riches qu'ils n'taient,--et qu'elle ne tirait point vanit
de talents particuliers, comme je faisais, moi. Grand'mre ne
voulut retenir que cette dernire raison de plaire. Les Vaufrenard
avaient le toupet de lui dire:

--La dot! madame Coffeteau, la dot a une bien grande importance...

Une seconde fois, durant cette mme priode des vacances, Mlle
Patissier fut demande. C'tait encore un beau parti, que les
Patissier ddaignrent. Une des petites de la Vauguyon se maria,
elle, tout de suite. Je ne fus pas demande en mariage. Il n'y
avait point d'applaudissements  mes matines du dimanche qui
pussent attnuer l'humiliation qu'une telle infriorit causait
 ma famille. La demande en mariage,  prsent, devenait le
seul motif de fiert. A ces matines, o l'on se pressait pour
m'entendre, il tait vident que c'tait Mlle Patissier qui
triomphait.

Ces vnements affermissaient  la fois ma grand'mre dans son
parti de mettre une sourdine  mon piano, et les Vaufrenard dans
le leur, qui consistait au contraire  me faire cultiver le piano
plus fortement encore. La situation devenait difficile. Mon
grand-pre et maman ne savaient de quel bord se ranger; tous deux,
je le crois, partageaient, intimement, les opinions de grand'mre
et ils avaient, en outre, la terreur de paratre s'opposer  ses
vues; mais tous deux, plus que jamais, taient entre les mains des
Vaufrenard chez qui se passait leur vie, chez qui ils prenaient
tout leur plaisir, et  qui, enfin, ils avaient, dans le moment
prsent, c'tait assez clair, de grandes obligations.

Car mon frre, mme  Tours, et chez son carrossier, avait
continu  faire des siennes.

       *       *       *       *       *

Grand-pre reut, un beau jour, une lettre d'une certaine dame
Pandille, propritaire, rue Nricault-Destouches,  Tours. Elle
rclamait plusieurs termes d'un appartement "comprenant salon,
salle  manger, boudoir, chambre  coucher avec cabinet de
toilette, salle de bains, etc.," lou au nom de M. Paul Dor,
employ, rue Royale, chez le carrossier Bizienne.

Grand-pre alla  Tours, aux renseignements, pendant qu' la
maison grand'mre tait affole non seulement parce qu'elle
prvoyait un abme nouveau o le reste de la fortune allait
s'engloutir, mais parce qu'un malencontreux hasard avait voulu
que j'eusse connaissance, moi, une jeune fille, de la lettre de
Mme Pandille. Je lisais souvent son courrier comme son journal
 grand-pre dont les yeux se fatiguaient. Et j'avais entendu
grand'mre dire  maman: "Crois-tu qu'elle ait compris?..."

Que j'eusse compris ou non, il tait bien malais de me cacher
dsormais le reste de l'histoire. Notre Paul avait bel et
bien sign un bail de "trois-six-neuf" pour un appartement
de 800 francs qu'il habitait "bourgeoisement," affirmait la
propritaire, dans les nouveaux quartiers, avec balcon sur le
Jardin-des-Prbendes-d'O. Au troisime terme impay, la dame
Pandille avait fait sa petite enqute, et connu notre adresse 
Chinon.

A l'appartement en question, grand-pre, s'armant de courage,
s'tait aussitt fait conduire, et qui y avait-il rencontr? Non
pas Paul, non pas mme la femme avec qui il s'apprtait  jouer le
rle du pre Duval chez Marguerite Gautier, non! mais une ngresse
coiffe d'un madras aux couleurs de cacatos, sachant  peine
le franais, jouant l'imbcile, et, autour d'elle, trois petits
chiens, trois amours de petits chiens: un "loulou", un "fox" et un
"papillon", qui s'battaient dans l'antichambre au milieu d'une
atmosphre outrageusement parfume. Je vis grand-pre donner 
sentir son pardessus qu'il en croyait encore tout imprgn. On ne
pouvait s'entretenir d'autre chose; on parla  table de l'affaire,
en la rendant autant que possible inoffensive  mes oreilles.

--Mais, lui, Paul, l'as-tu vu  son bureau? demandait grand'mre;
que lui as-tu dit?

Grand-pre n'avait point trouv Paul  son bureau, non plus que
le carrossier Bizienne. Il s'tait fait conduire chez la dame
Pandille qui avait eu le front de lui dire: "Ah! vous venez
de voir le petit appartement, monsieur; eh! bien, est-il assez
coquet?... croyez-vous qu'il ne vaut pas son prix?"--"Je ne dis
pas le contraire, madame; mais l n'est pas la question: vous avez
trait avec un gamin sans aucune fortune personnelle, je vous en
avertis; je ne paierai pas pour lui, je vous en donne ma parole;
saisissez-le, si bon vous semble; cela lui servira de leon!..."

--Allons, chut!...--dit grand'mre,--je suis persuade que
l'affaire s'claircira et qu'il y a malentendu. Paul sortira
innocent de cette affaire...

A l'attention que je mettais involontairement  couter, elle
avait craint que mon imagination ne vagabondt...

Personne,  la maison, n'ignora, pourtant, que grand-pre,  un
second voyage  Tours, tait retourn se heurter  la ngresse,
 son madras, aux trois petits chiens, et qu'il avait t reu,
cette fois, par une demoiselle Irma, chanteuse excentrique 
l'_Alcazar_, "point vilaine du tout", laquelle avait dclar que
le bail de l'appartement avait t repass  son nom et qu'elle
ne serait pas embarrasse d'en payer mme l'arrir, si "cette
petite canaille de Paul"--elle usa contre mon frre d'un terme
plus offensant encore,--n'tait pas capable de faire honneur 
ses engagements. Ces seuls mots, vifs, mais adroits, donnaient
immdiatement  l'affaire un tour imprvu, et, pour pargner
 son petit-fils d'tre de nouveau trait comme il venait de
l'tre, grand-pre se levant, redressant sa taille, avait annonc
 la "personne" que son petit-fils tait homme d'honneur et que
l'arrir jusqu' ce jour serait sold dans la semaine.

Tout ceci fut cont chez les Vaufrenard et y passa de bouche en
bouche, surtout l'issue de la visite chez la demoiselle Irma, dont
grand-pre se vanta trop. La demoiselle Irma, sur l'assurance que
l'arrir n'incomberait pas  ses soins, aurait failli sauter
au cou de celui qui lui faisait cette bonne promesse, et mon
grand-pre disait aux Parisiens, dans le tuyau de l'oreille: "Il
n'aurait tenu qu' moi d'augmenter la dette de la famille!..."

La dette de la famille, mme rduite aux seuls excs de Paul, il
l'avait fallu solder dans la semaine, et c'tait  l'obligeance
des Vaufrenard que mon frre, chez la chanteuse excentrique,
faisait figure d'homme d'honneur.

       *       *       *       *       *

Par l, M. Vaufrenard commenait d'arriver  ses fins: il avait
pris hypothque sur la maison qu'il occupait, et, les besoins
de ma famille ne pouvant que s'accrotre, il esprait, dans un
petit nombre d'annes, avoir acquis le droit de faire combler
les celliers, selon la perptuelle menace dont il taquinait ma
grand'mre.

Il se montrait de plus en plus tendre et zl pour moi. Lui, sa
femme et M. Topfer m'enveloppaient de soins qui dissimulaient
mal une lgre vanit de connatre mieux mes intrts que ne le
faisait ma famille. Ceci tait sensible  mille petits dtails,
 des hochements de tte, lorsqu'il tait question de la
dsolante folie de mon frre ou de l'extraordinaire indulgence
de mes parents pour ses fredaines,  un parti pris vident de
dtourner la conversation lorsque grand'mre, de qui c'tait la
marotte, parlait mariage: "A supposer que Madeleine pouse un
propritaire... Pour peu qu'elle habite dans un rayon de dix
kilomtres... L'anne prochaine? ah! d'ici l, il peut se produire
bien des changements  la maison!..." Entre mes trois amis et
moi, lorsqu'il s'agissait d'un jeune homme, d'une jeune fille,
de convenances de famille et de fortune, il leur chappait de me
dire tout  coup: "Toi, Madeleine, ton piano..." J'avais une telle
passion pour mon piano, que je ne savais pas s'ils voulaient dire
que mon amour pour le piano m'empchait de m'intresser  ces
anecdotes matrimoniales, ou, si, le mariage tant peu fait pour
moi, j'avais bien raison d'aimer le piano. Mais je souponnais
depuis longtemps qu'ils avaient  me dire quelque chose de positif
 ce propos.

Un matin,--c'tait vers la fin des vacances, et M. Topfer tait
sur le point de s'en retourner  Angers,--je les trouvai tous
les trois runis au salon, contrairement  la coutume, car,
d'ordinaire, c'tait surtout M. Topfer qui s'occupait de moi;
et l'on n'en finissait pas de commencer la leon. Les deux
hommes semblaient mus et ne soufflaient mot; Mme Vaufrenard les
attendait  parler, et n'tait l, sans aucun doute, que pour
amortir les chocs, s'il en devait rsulter d'une conversation
que tout annonait importante. Ce fut elle qui se dcida 
prendre la parole. Elle le fit sur un ton plaisant, en m'appelant
"Mougeasson," comme lorsque j'tais petite fille:

--Mougeasson, me dit-elle, voyons, que penserais-tu, pour toi, par
exemple, d'entrer au Conservatoire?

Alors et aussitt, mes deux bonshommes, qui n'avaient t
capables de rien dire, s'agitrent en mme temps, battirent des
mains, poussrent des "ah!" des "oh!" firent grand bruit, sans
rien articuler de prcis. J'tais un peu abasourdie, mais pas
extrmement surprise, car j'avais devin depuis beau temps qu'ils
pensaient pour moi au Conservatoire. Je dis, immdiatement:

--Mais... grand'mre?...

Il s'crirent, tous les trois:

--Ah!... voil!...

Au fond, ils semblaient, Dieu me pardonne! faire assez bon march
de grand'mre. On et jur qu'ils la tenaient dans la main, ce qui
me paraissait, tout de mme, une illusion un peu prsomptueuse.
Ou bien ils pensaient qu'elle ne pouvait rien leur refuser pour
le moment, ou bien ils avaient remarqu depuis longtemps que la
plupart des orgueilleux principes de Mme Coffeteau flchissaient
en dfinitive, lorsqu'on les menait au pied de ce mur idal
qu'elle-mme nommait: "les imprieuses ncessits de la vie."
Cependant, voyons, le Conservatoire!... Ce ne devait pas tre ma
grand'mre seule qui s'indignerait  ce mot, mais son mari, mais
maman elle-mme, mais toutes nos connaissances, sauf celles qui ne
dsiraient que ma ruine dans l'opinion publique. Les Vaufrenard
habitaient depuis trop peu de temps la province pour concevoir
l'normit de leur projet. Moi, personnellement, j'avais bien
pens au Conservatoire, mais comme  un dsir insens... Et M.
Topfer, lui, qui tait d'Angers, savait pourtant nos prjugs?...
Une ide me vint: c'tait que ni M. Topfer, ni les Vaufrenard
n'ignoraient nos prjugs, mais qu'ils me tenaient nettement pour
incapable d'tre pouse, parce que je n'avais pas le sou. Ici, je
retrouvai en moi, encore une fois, un peu de l'me de grand'mre;
je me sentis vexe, froisse dans mon amour-propre. Pourquoi? Les
Vaufrenard et M. Topfer ne faisaient que constater ce qui tait;
et ils cherchaient  me sauver... Mais je me disais: "Je ne suis
pas dplaisante!..." Je peux bien le reconnatre aujourd'hui sans
fatuit, j'tais assez belle fille; j'tais grande, bien faite,
avec des cheveux! de quoi m'habiller presque tout entire... Il
est vrai que j'avais entendu dire bien souvent  grand'mre: "La
beaut, oh! oh! en voil une chose qui ne pse gure dans la
corbeille de mariage!..." Quant  mon piano, j'avais renonc,
il le fallait bien,  le considrer comme un appoint quelconque
pour le mariage, parce qu'il tait admis que j'en jouais d'une
manire qui dpassait la commune mesure... Les Vaufrenard et M.
Topfer, qui portaient la responsabilit de m'avoir engage hors de
la route commune, voulaient du moins, par ce chemin de biais, me
faire aboutir quelque part.

Alors, seulement, la sagesse de grand'mre m'apparut. C'tait une
triste sagesse, puisqu'elle consistait  briser sans merci tout
lan qui nous pt lever au-dessus de la moyenne; mais c'tait
vraiment la manire de vivre en parfait accord avec les gens de
son monde. Elle n'employait point sa sagesse  rechercher si une
telle modestie d'inspirations tait conforme aux tendances de
chacun, mais elle l'utilisait  faire ployer chacun sous la rgle
gnrale. C'est pour cela qu'elle avait tant fait la grimace
lorsqu'il s'tait agi de dvelopper "mon talent." Mais,  prsent,
comment revenir en arrire? Au contraire, il fallait,  tout prix,
avancer. C'est ce que comprenaient trs bien les Vaufrenard et M.
Topfer.

Nous fmes, tous les quatre, le serment de taire le mot
"Conservatoire," trop perturbateur, en vrit, de la paix
publique,  Chinon; mais nous nous conjurmes pour nous procurer
les moyens de prparer le concours. Ils affirmaient que les
leons de Bienheur, combines avec des exercices quotidiens sous
la direction de M. et de Mme Vaufrenard, pendant une anne, me
mettraient en tat. A ce moment-l, eh bien! on aviserait.

Ces enrags Vaufrenard obtinrent ce qu'ils dsiraient,
c'est--dire qu'on me conduist  Tours, chez Bienheur, une
fois par semaine. Quelle emprise merveilleuse fallait-il qu'ils
eussent sur mes parents! Leur pouvoir me parut extraordinaire.
Grand'mre en me poussant davantage au piano semblait me
conduire au sacrifice, mais elle m'y conduisait: les Vaufrenard y
tenaient. Elle, si intraitable, si fire, quand elle avait dit,
maintenant: "les Vaufrenard," elle avait reconnu ses matres. Elle
ne se courbait pas de bonne grce; elle grommelait et pestait en
dedans, mais cependant rendait hommage  une puissance indiscute,
l'argent: les Vaufrenard l'avaient oblige pcuniairement.




XVII


Et chaque samedi, dsormais, tantt maman, tantt grand-pre,
tantt grand'mre elle-mme, me conduisaient  Tours, entre deux
trains, chez Bienheur. Le samedi tait le jour de la semaine
o, de tout le dpartement, on se rendait au chef-lieu; si je
me souviens bien, il y avait, ce jour-l, une rduction sur les
tarifs du chemin de fer. De sorte que nous faisions l'aller et
le retour, ordinairement, de compagnie. Pendant six semaines,
nous nous trouvmes  la gare avec la famille de la Vauguyon
adonne  la confection du trousseau de son ane. Cette ane
n'tait pas marie, que l'on nous annona les fianailles de la
cadette; et la famille continua  aller le samedi  Tours, pour le
trousseau de la seconde fille. Puis ce fut une des demoiselles
Pallu, que j'avais moins frquente que les Vauguyon, mais enfin
que nous connaissions. Quand ces jeunes filles avaient parl
avec volubilit, sur le quai de la gare et durant le trajet,
de leurs toilettes, de leur voile, de leur sac de voyage, de
la future soire de contrat, et des cadeaux sur lesquels elles
comptaient, elles me disaient et me rptaient volontiers: "Et
vous? vous allez toujours chez votre professeur de piano?..."
Encore celles-ci taient-elles discrtes; mais, aprs Pques, ces
trois premiers mariages accomplis, ce fut Mlle Patissier qui,
enfin, agra un prtendant, et vint  Tours, pour son trousseau.
Mme Patissier, en arrivant  Tours, ne manquait jamais de me
dire: "Mademoiselle Madeleine, vous, vous allez tre encore plus
savante, ce soir!..." Et, un jour que c'tait ma grand'mre
qui m'accompagnait, elle lui dcocha ce trait: "Mais, madame
Coffeteau, vous allez donc faire de votre petite-fille une
professionnelle!"

Ma pauvre grand'mre en devint verte. Rien ne pouvait la blesser
davantage. Elle ne trouva rien  rpliquer, elle qui avait
pourtant le verbe haut et l'habitude du dernier mot. Elle feignit
de prendre la chose en plaisanterie et s'obligea  un sourire
qui me toucha, moi, profondment, et me remplit de piti. Je
fus sur le point de lui dire: "Grand'mre, n'allons plus chez
Bienheur!" et de renoncer, pour ne pas lui faire trop de peine,
 cet avenir musical qui m'exaltait pourtant, qui absorbait toute
la force de mon ge et me maintenait un peu ddaigneuse des
railleries sournoises dont on nous accablait. Mais n'aller plus
chez Bienheur, c'en et t bien d'une autre!... car grand'mre
n'admettait pas que l'on revnt sur un parti quand une fois on
l'avait adopt. Loin de me savoir gr d'interrompre mes leons,
elle m'et fait observer que ce n'tait pas la peine alors de les
avoir commences et d'en avoir fait la dpense depuis huit mois,
ainsi que celle de si nombreux dplacements. Nous continumes donc
d'aller chez mon professeur de piano, et je fus chaque samedi soir
"plus savante." Petit  petit, d'ailleurs, cela passa  l'tat
d'habitude; on n'interrompit ces voyages hebdomadaires qu'aux
grandes chaleurs de juillet.

Je devais tre prte, cette anne-l,  concourir; mais personne
n'osa aborder devant ma famille un sujet si scabreux. Nous fmes
mal favoriss, aussi: M. Topfer tait oblig de retourner 
Contrexville; M. Vaufrenard tait ananti par des crises de
coliques hpatiques, et ce qu'il y avait de pire, c'tait que
Mme Vaufrenard prtendait que la seule apprhension d'aborder
ce redoutable sujet devant ma grand'mre lui avait "tap sur le
foie." Lui-mme disait: "Attendons, patientons; nous avons le
temps, que diable!... Ah! il nous faudrait un petit vnement,
un prtexte, je ne sais quoi!..." Je crois qu'il commenait 
comprendre la vanit d'un projet qui consistait  heurter nos
usages.




XVIII


Les matines du dimanche taient interrompues par l'absence de
M. Topfer et la maladie du matre de la maison. Il faisait une
chaleur torride; tout semblait ananti; on grillait sous le
soleil, pendant la journe, et, le soir, mes grands-parents, maman
et moi, nous nous rendions chez les Vaufrenard afin d'essayer
de surprendre un peu d'air dans le Clos, o l'on s'asseyait
ou s'tendait sur l'herbe. Ces soirs lourds d't, que l'on
s'accordait  trouver suffocants et intolrables, me remplissaient
pourtant d'un trouble secret dont le souvenir me cause une
nostalgie bien forte, et qui, sur le moment, dans ce temps-l,
me donnait, au contraire, une nostalgie de l'avenir non moins
dchirante. Je me souviens de l'odeur des herbes fauches et du
got des vrilles de la vigne que je suais, tendue sur le dos,
en regardant le ciel scintillant. De quoi avais-je une envie si
ardente? Je n'en savais rien, je n'en sais rien; il me semblait
que c'tait de quelque chose d'immense et de beau qui tait pars
sous cette vote d'toiles, dans cette valle endormie, et qui se
balanait avec le vol des chauves-souris, me soulevant le coeur,
 chaque oscillation. Quand un peu d'air passait, tout le monde
le signalait, et Mme Vaufrenard, qui faisait volontiers l'enfant,
disait: "Petit air! petit air! ne t'en va pas!" Moi, j'avais la
chair de mes bras, toujours frache, sur laquelle j'appuyais,
de temps en temps, ma joue et ma bouche. Quand j'essaie de me
rappeler ce qui dominait en moi, dans ces moments, je crois que
c'tait cette ide: "Il est impossible que la vie ne m'apporte pas
quelque chose de dlicieux!..." Et j'avais confiance, et la grande
chaleur ne m'incommodait pas.

Dj les souvenirs du couvent s'loignaient; j'tais sortie de
Marmoutier depuis un an, et toutes les images que mes rveries
m'en rapportaient me paraissaient petites comme si elles taient
vues par le gros bout de la lorgnette. Mais le souvenir de mon
amour imaginaire, quand il revenait, lui, me serrait  la gorge.
Je dtestais cet homme qui m'avait bouleverse, mais dans les
rveries, n'est-ce pas? on se demande volontiers: "Quand est-ce
que j'ai t le plus heureuse?" Eh bien! j'avais t le plus
heureuse quand j'tais tourmente par lui!

On entendait les petites notes isoles et mlancoliques que
poussent les crapauds, le soir, dans les vergers, et ces bruits
singuliers qui viennent des rivires d'o le moindre son est
renvoy au loin: le saut d'une carpe hors de l'eau, le choc des
avirons sur une toue, ou le heurt de la bote o Gaulois enfermait
le produit de sa pche.

Presque en mme temps, vers le 20 aot, les grandes chaleurs
s'apaisrent. M. Vaufrenard se trouva rtabli, M. Topfer eut
termin sa saison d'eaux. L'animation des vacances reprit 
Chinon, et nous vmes venir nos jeunes maries de l'anne, du
moins une des Vauguyon dont le mari tait du mme canton que
nous, et l'ex-Henriette Patissier qui s'appelait  prsent Mme
Boiscommun et tait dj dans l'attente d'un bb. Son mari tait
ingnieur et construisait des bateaux pour les chantiers de la
Loire,  Saint-Nazaire; ils avaient de nombreuses relations et
paraissaient au comble du bonheur. Jamais ni Henriette, ni sa
mre, Mme Patissier, ne se montrrent, pour moi et pour toute
ma famille, plus aimables. Ces dames voulaient  toute force
me marier. Grand'mre ne fut pas immdiatement flatte d'un
tel zle, et le prit d'un peu haut; mais on ne voulut point
s'apercevoir d'o elle le prenait; on redoubla de gentillesse.
Moi-mme, je ne faisais pas l'empresse; le mariage ne me souriait
gure; et, pour rien au monde, nous n'eussions voulu tenir un mari
de la famille Patissier! Mais Henriette, avec sa situation faite,
son bonheur, sa grossesse, avait aux yeux de tous acquis sur moi,
simple jeune fille, une autorit qui lui permettait de traiter
d'enfantillages toutes nos tentatives de nous drober.

Henriette en vint  me parler d'un jeune homme de Richelieu, de
qui elle avait fait la connaissance  une soire,  Nantes, et
qui tait, paraissait-il, amoureux de moi. Amoureux de moi!...
un jeune homme!... Oui. C'tait un jeune homme qui venait assez
souvent  Tours, le samedi, depuis plusieurs annes, qui avait
une jolie moustache noire, des yeux trs doux taills en amande
et des cheveux un peu onduls... A la description, je reconnus
bien en effet un jeune homme qui s'tait, plusieurs fois, trouv
dans notre compartiment et qui me regardait si attentivement que
j'avais cru, un jour, qu'il se moquait de ma faon de me coiffer
ou de ma toilette. Il avait racont  la jeune Mme Boiscommun ces
rencontres dans le trajet de Chinon  Tours. A la description
qu'il faisait de moi et des personnes qui m'accompagnaient, elle
n'avait pas eu de peine  me reconnatre, et elle s'tait jur,
disait-elle, de me faire pouser ce garon d'excellente famille.

Le hasard voulut que grand'mre et maman eussent remarqu le jeune
homme en chemin de fer et qu'il leur plt. Moi, je l'avais aussi
trouv bien; il avait une figure d'une beaut un peu convenue,
et qui, plus tard, quand j'eus compris ce que sont certaines
physionomies d'hommes, m'et certainement moins sduite; mais pour
moi, dans ce temps-l, ce "jeune homme du chemin de fer," comme
nous l'appelions, tait le mieux que j'eusse vu. Je n'avais pas
davantage pens  lui, assurment, parce que j'tais toujours trop
captive par autre chose, par la pense de M. Chambrun, dans un
temps, ensuite par ma musique, par mes projets d'indpendance;
mais je sentais que s'il fallait me marier un jour, ce "jeune
homme du chemin de fer" tait de ceux que je pourrais aimer.

L'ennui, surtout pour mes parents, tait que la proposition nous
vnt par la famille Patissier.

Mme Boiscommun me disait:

--Il est musicien, ma chre!... Entre nous, c'est peut-tre cela
qui l'a attir vers toi: il avait vu ton rouleau et il t'avait
entendue, dans le train, parler de Bienheur.

--Entre nous, faisais-je en souriant, il m'avait dj fortement
reluque sans mon rouleau, quand j'tais encore pensionnaire...

En tout cas, il tait musicien; il ne me dplaisait pas; et
peut-tre il m'aimait!... Oh! quel trange effet cela vous
produit, d'entendre dire, pour la premire fois, qu'un homme vous
aime! Les jeunes filles qui ont l'habitude du _flirt_ ne peuvent
pas comprendre cela... Mais quand on va atteindre vingt ans sans
avoir connu ni la douceur de la parole d'un homme ni le serrement
de main qui ne s'adressent qu' vous, que c'est bon, mon Dieu!
d'entendre dire que quelqu'un vous aime!

Ah! me voil, tout  coup, dans un bel tat! Avec cela, ne
m'tais-je pas cr une sorte de fidlit de veuvage  mon premier
amour? Oui, oui, c'tait ainsi. L'amour, chez nous, tait si
suspect et si tt coupable, qu'au moins fallait-il le couvrir
d'une parure d'obligations et de sacrifices, pour nous innocenter
 nos propres yeux. Et, comme on fait bon march de l'avenir dans
les hroques rsolutions de la jeunesse, je m'tais jur de
n'aimer plus jamais! Le trouble qu'un manquement  mon serment me
causait avivait mon dsir de me prcipiter dans quelque autre
sentiment qui achevt de me troubler et me ft peut-tre tout
oublier. En quelques jours, je construisis un second rve autour
de la figure de notre "jeune homme du chemin de fer;" je promenais
partout avec moi son image, c'est--dire le souvenir de sa
personne entrevue dans le coin d'un compartiment de seconde ou sur
le quai de la gare de Tours; je mesurais ma taille  la sienne;
je me demandais: "Pourrons-nous nous donner le bras facilement?"
Il me semblait qu'il tait plus petit que moi, et je me souviens
que je me disais: "Mais, cela n'est pas mal du tout, qu'une femme
soit plus grande que son mari..." Je me disais cela en regardant
l'oeil sombre de la citerne du pre Sablonneau o les araignes
d'eau gambadaient; une large taie verte en couvrait aux trois
quarts la surface, et cela me fit penser, un moment,  la paupire
presque entirement abaisse d'un gros oeil malin, qui sourit...

Enfin, j'tais dj trs empoigne par ce sentiment nouveau, quand
ma famille se dcida  ne pas dire non aux propositions de Mme
Patissier et de sa fille.

Mme Patissier et sa fille crirent: "Bravo!" sautrent de joie;
elles jurrent de leur immense amiti pour moi, pour nous tous;
elles taient si heureuses, si fires de contribuer  mon
bonheur; elles firent tant de bruit, chez les Vaufrenard, o il
y avait du monde, que beaucoup de personnes, dj instruites,
d'ailleurs, depuis quinze jours, par mille sous-entendus, ne
purent rien ignorer du petit complot matrimonial.

Puis, le lendemain, aussitt aprs le djeuner, pour ne nous point
manquer, Mme Patissier vint  la maison s'informer du chiffre de
ma dot: c'tait essentiel.

Je ne sus pas ce qui fut dit pendant cette entrevue. Je tremblais,
car ma dot devait tre d'une maigreur repoussante. Mais Mme
Patissier sortit non moins rayonnante qu' son arrive; et, dans
la ville, malgr toute la discrtion recommande, il dut tre bien
impossible de ne pas savoir que la famille Patissier "me mariait."

On attendit... Et pendant que l'on attendait, nous tions fort
ennuys que l'on parlt si haut de cette affaire.

Tout  coup, un dimanche, chez les Vaufrenard, la figure de Mme
Patissier est change; Mme Boiscommun nous regarde avec un air de
condolance, et l'on ne nous dit rien, qu' la fin de la journe,
quand tout le monde a vu ces mines de catastrophe. Qu'y a-t-il?
C'est bien simple. Le pre du jeune homme s'oppose absolument 
tout mariage de son fils qui ne lui puisse permettre d'acheter
une petite tude de notaire.

Et Mme Patissier et Mme Boiscommun de s'indigner contre des
moeurs qui ne tiennent pas compte des sentiments et qui font du
mariage une affaire. Les Vaufrenard font chorus. Toute ma famille
les accompagne: n'est-il pas odieux qu'un garon ne prenne femme
que pour payer son tude?

La rprobation fut trop gnrale: un bien grand nombre de
personnes, en vrit, condamnaient les usages reus; mais en
mme temps, elles taient informes que la petite-fille de Mme
Coffeteau n'tait pas en tat d'tre pouse par "un avorton de
notaire," tel fut le mot qui courut la ville.

On avait pu jusqu'ici conserver quelque doute sur notre tat de
fortune; dsormais, ma pauvret se trouvait tablie.

--On ne m'tera pas de l'ide, dit grand'mre, que les Patissier
ont voulu nous humilier publiquement.

--Tu vois toujours le mal partout!... lui rpondait maman.

       *       *       *       *       *

Que d'motions, ds lors, le samedi, quand j'allais prendre
le train! On ouvre une portire, au hasard; on se demande:
"Allons-nous tomber sur lui?" S'il est l, s'enfuir vers une
autre portire, que cela est gnant! que cela a l'air sot! car
nous ne connaissions pas ce jeune homme; nous n'tions pas censs
savoir ce qui s'tait pass entre nous. Et, sans mme l'avoir
rencontr, cela me mettait dans une singulire agitation de
sentir dans le mme train que moi un jeune homme qui, si quelques
circonstances se fussent rencontres, et pu, aprs tout, tre mon
mari.

Quelle rverie, de Chinon  Tours, de Tours  Chinon! Que nous
avons de contradictions dans l'esprit! Je caressais un rve dont
la ralisation m'et sans doute bien due. Mais on aime  dsirer
 ct du possible,  ct mme de nos propres dsirs. Comment
pouvais-je souhaiter d'tre jamais la femme de ce garon, puisque
le plan de vie que je m'tais fait ne concordait en rien avec
une modeste existence dans un trou de province, puisque j'tais
rsolue  avoir du talent, puisque je me destinais  briller dans
les concerts,  gagner moi-mme ma vie,  me griser pour toujours
de musique?... C'tait bien cela que je voulais; j'en tais sre;
je ne plaais rien au-dessus de ma chre musique et de l'apptit
de beaut que, jointe  mes anciennes extases de couvent, elle
m'avait inspir... Mais le mot "amour" prononc, la possibilit
d'tre aime et d'aimer, entrevue seulement, et tous mes songes
magnifiques avaient t se blottir dans la petite cour d'une tude
de notaire!... Ah! c'est que, pour nous autres, jeunes filles de
ce temps-l, dans le seul mot "amour," tout l'idalisme tait
contenu!

Ds que je me fus ressaisie, je compris combien il valait mieux
pour moi que l'aventure n'et pas abouti. J'avais eu, par mon
ducation, par l'esprit de ma famille, par ma musique, de trop
grands dsirs, pour que je pusse  prsent aller les touffer
dans une bourgade de dix-huit cents mes. De toutes parts nous
vinrent des dtails sur ce qu'et t ma vie cte  cte avec
le jeune homme que j'avais manqu. D'abord, c'tait un musicien
de quatre sous; il raclait du violon, pour l'avoir appris au
lyce, affirma-t-on, et sans avoir eu depuis aucun matre; il lui
fallait cinquante mille francs pour payer une mchante tude qu'il
guignait; son pre tait un vieux ladre; sa famille, beaucoup
moins intressante que ne nous l'avaient faite Mmes Patissier et
Boiscommun, etc., etc. Allons! allons! voil une aventure qu'il
s'agissait encore d'oublier!




XIX


Un long hiver passa l-dessus. Notre seule distraction, du moins
la mienne, tait d'aller  Tours le samedi, surtout  partir du
moment o nous apprmes que "le jeune homme du chemin de fer"
avait trouv la dot voulue, qu'il avait achet son tude et qu'il
tait fix prs de Chtellerault, en Poitou. Peu  peu toute ma
famille avait pris l'habitude d'aller  Tours le samedi; personne
ne grommelait plus contre ce servage impos par ma manie musicale;
on trouvait mme  ce petit dplacement des avantages, le prix de
l'aller et retour tant compens par le bon march et la qualit
d'une foule d'"articles" trs suprieurs  ceux qu'on se procurait
 Chinon. Il arriva mme cette chose assez curieuse, que mes
parents se disputaient  qui m'accompagnerait le prochain samedi.
Celui ou celle qui l'emportait me conduisait chez Bienheur, puis
essayait de trouver mon frre chez son carrossier, puis vaquait 
ses affaires jusqu'au train de 5 h. 55.

Or, voil-t-il pas Bienheur qui s'avise, un beau jour, de
demander ma main pour son gendre, veuf depuis quatre ans, et qui
tait professeur de solfge dans les coles municipales! Ce fut
maman qui reut cette proposition en pleine figure, dix minutes
avant le dpart du train. Elle n'eut que le temps de dire au
professeur:

--Je vous remercie, monsieur Bienheur... trs flatte... nous
reparlerons de cela...

--Nous avons tout le temps, disait Bienheur, tout le temps,
madame!

--Ah bien! me fit maman, dans la rue, en voil bien d'une autre!
Qu'est-ce que ta grand'mre va dire?

Moi, cela me paraissait drle:

--On se plaint que je ne sois pas demande en mariage? Des
demandes en mariage, il en pleut!

Mais grand'mre, comme il fallait s'y attendre, ne prit pas cela
trs bien. Elle pronona sans hsitation aucune:

--C'est regrettable pour Madeleine; elle ne pourra plus remettre
les pieds chez son professeur. Voil tout.

"Voil tout." C'tait bientt dit: mais elle faillit en faire une
maladie. Certes, elle se plaignait que je ne fusse pas demande
en mariage! Mais que je fusse demande en mariage par un petit
professeur de solfge dans des coles "gouvernementales" et veuf
par-dessus le march, cela tait cent fois pire que de n'tre pas
demande du tout.

"Comment Bienheur avait-il eu pareille audace?... Voyons!...
Bienheur qui avait connu Madeleine  Marmoutier!... Est-ce que
les jeunes filles sont leves  Marmoutier, d'ordinaire, pour
entrer dans la famille de leur professeur de piano?... Ah ! mais
Bienheur tait fou? Un homme si calme, si patient, si discret,
qui et dit que?... Ah! aprs celle-l, on pouvait s'attendre 
tout!..."

Et maman, toujours indulgente, qui s'ingniait  dfendre
Bienheur:

--Il n'a pas eu conscience, je t'affirme, disait-elle  sa
mre: il m'a dit avec une grande simplicit: "Ces deux jeunes
gens feraient si bon mnage!... Mon gendre connat Mademoiselle
Madeleine... Oh! il l'a aperue, bien des fois, par une
porte entre-bille... et il l'a entendue jouer: quel succs
mademoiselle votre fille aurait dans les concerts!..."

Grand'mre fut intraitable. Il fallait renoncer  Bienheur, mme
comme professeur; on lui envoya le montant de ses honoraires par
mandat.

Pauvre Bienheur! Maman et moi, trouvions sa dmarche assez
naturelle. Je me souvenais d'avoir aperu en effet son gendre,
dans une pice voisine du petit salon o nous jouions; c'tait un
grand garon, tout jeune encore, ni bien, ni mal. Il est certain
que jamais l'ide ne me ft venue, spontanment,  moi, d'entrer
dans la famille de mon professeur de piano. Mais la proposition
ne me paraissait pas extraordinaire, et elle n'tait pas du
tout insense. Je m'tais voue  la musique; il ne s'agissait
plus de le dissimuler: je me destinais secrtement  tre une
"professionnelle." Ce grand mot qui faisait frmir mes parents,
il allait falloir le prononcer tout haut un jour ou l'autre;
c'tait  le mriter que je m'appliquais, c'tait pour que je
fusse une "professionnelle" que tous les membres de ma famille,
successivement, me conduisaient  Tours le samedi; mais ils ne
voulaient pas le savoir...; et pourtant,  la fin de cette anne,
cote que cote, nous allions tous nous heurter  l'invitable
concours!... Ah! quand je pensais  ce concours!... Eh bien!
mon professeur, qui connaissait,  ce propos, mes terreurs,
venait  mon secours et me faisait sauter,  pieds joints, dans
la "profession" musicale, si l'on peut dire, par le moyen du
mariage... Ce n'tait pas si sot, ni si dsobligeant pour nous.
Une fois marie, n'aurais-je pas pu me prsenter au Conservatoire
sans bruit, alors que, jeune fille, c'tait un esclandre?...
Enfin, en cas d'chec, Bienheur me lanait dans les concerts
que l'on commenait  organiser  Tours,  l'imitation de ceux
d'Angers... O trouverais-je jamais un mari qui me permt de
suivre aussi exactement mes gots et ce que je croyais pouvoir
appeler dcidment "ma vocation?"

Il m'est impossible de savoir si oui ou non le gendre de Bienheur
et t pour moi le mari rv; mais, en fait de mariage de raison,
si jamais je devais me rsoudre  en contracter un, celui-l tait
le rve. Car, du moment que mon coeur n'tait pas pris, je ne
voulais plus vivre que pour la musique et par la musique; or,
mes expriences du jeune mdecin et du jeune notaire taient l
pour m'avertir qu'il tait prudent de me mfier des bonds de mon
coeur.

Enfin on donna son cong  Bienheur. Mais, renoncer aux leons
du samedi n'tait pas si simple que cela! Il fallait compter
avec l'opinion. Pourquoi renoncions-nous tout  coup aux leons
de piano? Il avait t dj assez mystrieux de prendre tant de
leons de piano; mais, la chose une fois admise, rompre ainsi,
tout  coup, au beau milieu de l'anne, exigeait une explication.
On allait, disait grand'mre, nous croire dnus au point de ne
plus pouvoir payer les cachets! Avouer la raison qui nous sparait
de Bienheur,  ses yeux, tait pire. On dlibra. Le samedi nous
surprit sans que la difficult ft rsolue, et pour ne point
fournir d'aliment aux caquetages, nous allmes  Tours, ce samedi
encore, sans y avoir rien  faire.

Du moins y fmes-nous une enqute chez les marchands de musique,
demandant partout qu'on nous indiqut un professeur de piano
parfaitement recommandable. Et partout la rponse tait identique:
"Mais Bienheur mesdames!... Est-ce que vous ne connatriez pas
Bienheur?..." Grand'mre disait: "Si, si, mais il est sans doute
fort occup:  dfaut de Bienheur?..." Oh!  dfaut de Bienheur,
il y en avait une quantit, et aux conditions les plus abordables;
et on nous citait des dames veuves, des demoiselles d'un certain
ge. Les prix de ces leons, sans proportion aucune avec ceux du
matre Bienheur firent rougir grand'mre d'humiliation; elle
ne voulut point paratre seulement les entendre; elle disait en
souriant: "Oui, oui... je vois..."--"Vous voyez, madame," lui
disait-on chez les marchands de musique. Et dans ces "je vois,"
dans ces "vous voyez," on sentait tout le conventionnel mpris de
notre monde, comme des boutiquiers eux-mmes, pour ce qui n'est
pas class officiellement hors de pair. Les marchands, toutefois,
nous laissaient par crit les adresses de ces pauvres professeurs
de piano, car ils savaient bien que ce n'est jamais du premier
coup, et quand on vient de prononcer le nom de Bienheur et le
chiffre de ses cachets, que l'on se dcide  s'adresser  ce
fretin; mais le lendemain ou l'heure d'aprs,  la drobe.

Et c'est ce que nous ne manqumes pas de faire, le samedi suivant.
Munis des sept ou huit cartes de professeurs qu'on nous avait
remises, nous nous prsentmes chez celui d'entre eux dont le nom
avait t le plus de fois recommand et, d'ailleurs, flattait
grand'mre par sa belle consonance et sa particule: c'tait une
Mme de Testaucourt, appartenant  une famille connue et rcemment
prouve par un dsastre financier. Mme de Testaucourt plut 
ma famille, tant par ses manires distingues que par ce qu'on
savait de son infortune. Elle me fit asseoir au piano ds cette
premire visite et ne parut pas du tout s'apercevoir que je ne
jouais pas comme la premire venue. Je pensai: elle est trs
forte ou elle ne sait pas ce que c'est que de jouer du piano.
Ds qu'elle m'eut donn une "leon" je fus assure, sans aucune
forfanterie de ma part, que c'tait moi qui lui enseignais quelque
chose, et qu'elle n'avait, la pauvre femme, absolument rien 
m'apprendre. Je confiai mon impression  maman qui me dit: "C'est
ennuyeux, parce qu'il sera bien difficile de faire croire cela
 ta grand'mre!" En effet, grand'mre fut persuade que c'tait
pure illusion de ma part, et qu'en tous cas il convenait de faire
une preuve plus prolonge des capacits de Mme de Testaucourt. Il
pntra cependant un doute dans l'esprit de grand'mre, et ce qui
la tourmentait tait la crainte que mon jeu ne part affaibli aux
Vaufrenard, quand ils reviendraient de Paris.

Elle vivait dans l'apprhension de contrister les Vaufrenard; on
leur avait cach, comme  tout le monde, l'incident Bienheur.

       *       *       *       *       *

L'incident Bienheur fut connu  Chinon. Nous l'apprmes, environ
six semaines aprs, d'une faon singulire: par une autre demande
en mariage!

Un dimanche, aprs-midi, comme nous nous prparions  sortir,
maman fut avertie qu'un monsieur l'attendait au salon.

--Un monsieur comment?...

--Un monsieur en tuyau de pole, en redingote, avec des gants.

--Vous tes bien sre que c'est  moi qu'il veut parler?--demanda
maman qui croyait toujours que l'on ne pouvait avoir  s'adresser
qu' sa mre.

C'tait  maman que ce monsieur dsirait parler. Le colloque dura
dix minutes  peine. Maman sortit du salon, toute ple, suffoque,
hsitant  raconter la visite. En dessous, elle semblait aussi
avoir envie de rire, et elle et peut-tre ri, si elle n'et
redout sa mre.

Enfin elle raconta que le monsieur en redingote tait le nouveau
pharmacien tabli sur la place de la gare. Ce garon venait
demander ma main.

Ma grand'mre, toute chapeaute, gante, prte  sortir, s'assit,
sans dire mot, sur un coffre  bois du corridor d'entre, o
nous nous trouvions; puis, aussitt, releve par la colre, elle
arpenta,  grands pas, le corridor; elle poussa la porte du salon,
afin que maman y achevt son rcit; mais le souvenir, peut-tre
l'odeur du pharmacien qui avait pass l, la rejetrent en
arrire, et elle alla tomber sur une chaise de la salle  manger.
Maman disait:

--Qu'est-ce que tu veux? Il avait entendu parler de l'autre...

--Comment!... de l'autre?

--Oui, du professeur de solfge...

--Alors, l'autre... tout Chinon sait!...

Le professeur de solfge tait venu aux renseignements  Chinon;
il avait vu les notaires, appris par eux le chiffre minuscule de
ma dot,--mon prix!...--et, dans la ville, ici et l, cueilli sur
moi, sur nous, quelques claircissements. Par les saute-ruisseaux,
par les clercs, on avait aisment su qui venait de Tours
s'enqurir de Mlle Dor: un professeur de solfge dans les coles
municipales. Le pharmacien, nouveau dans la ville, avait jug
qu'il valait bien le professeur.

Et ce jeune pharmacien gant, en redingote, en tuyau de pole,
sonnant  la maison, un dimanche, quand toute la ville est dans la
rue!... De celui-l non plus, on n'ignorerait pas la dmarche...

Pauvre grand'mre! de quelles tribulations ne fus-je pas pour elle
la cause involontaire? De pareilles preuves l'accablaient; on la
trouvait trs vieillie. Le docteur demandait, pour la quarantime
fois,  maman:

--Quel ge a donc madame votre mre?

--Soixante-sept ans  la Toussaint, docteur.

--Ah! ah!...

Et il ajoutait confidentiellement, du ton dont il et formul une
ordonnance un peu intime:

--Ce qu'il lui faudrait, c'est un bon mariage pour Mademoiselle
Madeleine...

Nous le savions bien! et cela me faisait trembler, parce que je
prvoyais que si, par hasard, un "bon mariage" se prsentait,
qu'il me plt ou non, il me faudrait l'accepter pour pargner la
sant de grand'mre.

En attendant, comme les "bons mariages" n'affluaient pas, je
proclamais, moi, pour viter les mauvais, que je ne voulais pas me
marier:

--Je n'aime que la musique!

Tout le monde haussait les paules.

--Dame! coutez: si, sans fortune, on ne peut pas pouser qui vous
plat, moi j'aime cent fois mieux rester fille.

Alors grand'mre disait:

--La fortune! la fortune!... sans doute; mais il ne faut pas
oublier, mon enfant, que nous avons fait les plus grands
sacrifices pour te procurer une ducation parfaite. Dieu merci,
malgr tes... originalits, tu es et tu passes pour une jeune
fille bien leve: c'est un capital, cela. Il se trouvera
quelqu'un pour l'apprcier.

Le noyau de la foi de grand'mre tait cela: une jeune fille bien
leve a une valeur de... Il ne peut se faire qu'elle ne s'allie
pas quelque jour  une valeur correspondante.

Sous son inquitude, et malgr ses crises de dsespoir, elle
gardait un optimisme tenace.




XX


Nous vmes encore refleurir le printemps aux balcons de la
terrasse et dans le Clos de M. Vaufrenard. Pendant que les
Vaufrenard taient  Paris, nous avions l'autorisation de pntrer
chez eux pour arer la maison, pour surveiller Tondu, qui tait
charg d'entretenir le petit parterre; et il m'tait recommand
d'user du demi-queue Erard, pour mes tudes, de prfrence  mon
vieux piano droit.

J'aurais eu grand plaisir  voir blanchir les arbres  fruits,
 voir se rveiller la terre du pre Sablonneau et reverdir les
peupliers des les, si chaque retour de saison ne m'et t abm
par l'ide que j'tais une jeune fille  marier, que je ne me
mariais pas, que j'aurais d tre enleve d'ici depuis longtemps,
comme les autres qui avaient jou, enfants, avec moi, sur cette
terrasse, enfin par l'ide que j'aurais d n'tre plus l!

Quand Sablonneau bchait sa vigne, s'il m'apercevait d'en bas
et portait la main  son chapeau, il dodelinait de la tte, il
soulevait une paule, et souvent il mchonnait un juron. Mon
frre, qui n'tait jamais gn par les mots, m'avait rapport ce
que Sablonneau, un jour, avait dit ainsi dans sa gorge avec un
gros juron: "Si c'est pas dommage, un si beau brin de fille!..."
Sablonneau lui aussi pestait que je ne fusse pas marie.
Sablonneau faisait comme ma vieille Franoise qui, lorsqu'elle
m'aidait  m'habiller, ne pouvait me voir ni les bras nus ni
la gorge sans pousser des soupirs  fendre l'me. Et si je lui
demandais en riant: "Mais, qu'as-tu donc?" elle dodelinait de la
tte, elle aussi.

Ah! si ce n'et t ce dsir gnral de me voir marie, que
j'eusse donc t tranquille, moi! Que je me fusse amuse  voir
gambader mes araignes d'eau dgingandes dans la citerne! Que
je me fusse satisfaite, longtemps encore sans doute,  voir mes
songeries, mes regrets, mes dsirs imprcis, mes esprances emplir
cette belle valle en fleurs! Derrire moi, je n'avais que dix pas
 faire, j'tais  mon piano avec mon Chopin, mon Beethoven, mon
Rameau et mon Franck, mes enchanteurs! Aussitt en leur pouvoir,
par le jeu  prsent si facile de mes doigts, le reste du monde me
semblait peu de chose! Je me rappelais ce que M. Topfer m'avait
appris de Beethoven: "Cet immense gnie tait sourd! Imaginez-vous
un homme entour d'une muraille infranchissable... Il n'entendait
ni sa musique, ni les applaudissements qui l'accueillaient..." Et
M. Topfer, en dsignant les partitions des oeuvres sublimes
ajoutait: "Tout cela ne s'est pass que dans sa tte!..." Je
voyais l'oeil bleu, l'oeil d'enfant, de M. Topfer, se mouiller
d'admiration et d'motion profonde  cette pense. Le got de la
vie intrieure, dvelopp par l'ducation chrtienne, me semblait
prfrable  tout autre... Quand j'avais pass la journe sous
l'influence de la posie de mes grands matres, j'tais dgote
du monde... Le "beau brin de fille" que Sablonneau voyait en moi,
ces bras, cette gorge et cette chevelure qui attendrissaient ma
vieille bonne, eh bien! j'offrais tout cela  ceux qui savaient
le mieux me ravir,  mes chers gnies; je m'imaginais que leurs
ombres devaient se rjouir de voir une frache jeune fille se
consacrer au culte de leur mmoire. J'ai conserv dans mes vieux
papiers une petite posie, dont je n'oserais pas recopier un seul
vers, tant ils sont  la fois mdiocres, innocents et hardis,
par laquelle je vouais chaque partie de moi-mme  mes _trois
clestes amants_! Il y avait une strophe pour les yeux, une pour
la bouche, une pour les "blonds cheveux," une pour les "longs
bras blancs," une autre pour les "doigts agiles!" Les mots que je
souligne donnent une ide du style employ et que j'empruntais
aux romances: il me semble aujourd'hui comique, mais  la seule
vue de ce papier jauni, mon coeur se soulve, parce qu'en
crivant  vingt ans ces choses naves et cyniques, j'tais
vraiment bien mue; ce n'tait pas pour les envoyer  un journal,
ni pour les montrer  quelqu'un, que je me torturais  trouver
des rimes,--dans ce temps-l, les jeunes filles ne faisaient pas
imprimer leurs vers...--c'tait pour pancher un trs rel bonheur
intime, un bonheur trs haut, trs noble: vritable et logique
suite de mes flicits religieuses.

Il me fallait quelque chose de grand, de magnifique. J'avais
touch cela au couvent. Lorsque, ensuite, j'avais aim un homme,
sans l'approcher, j'avais pu aisment croire qu'il tait de taille
 combler mes dsirs. A prsent, je me croyais comble par mon
enthousiasme musical. N'tais-je pas heureuse? ne pouvais-je pas
rester comme cela? Quel tait donc le mariage qui ne dtruirait
cette flicit-l? Et quel mari m'en procurerait une analogue?

Je comptais sur le retour des Vaufrenard pour m'affermir dans la
voie qu'ils avaient choisie pour moi, ce dont je leur savais tant
de gr. Quel moyen auraient-ils imagin pour m'emmener  Paris cet
t et me faire concourir sans que grand'mre s'en apert? Ils
commenaient  tre assez puissants sur elle pour obtenir jusqu'
l'invraisemblable.

En les attendant, je travaillais sans matre, car la petite leon
que "je donnais" chaque samedi  Mme de Testaucourt tait vraiment
une pure formalit.

Ah! que c'tait curieux, chez nous, cette attente des Vaufrenard,
au printemps! Les arbres en fleurs, le travail du jardinier dans
les parterres, le soleil commenant  rchauffer notre coteau en
espalier, n'taient rien: le renouveau, c'tait les Vaufrenard qui
amenaient avec eux l'air de Paris et qui ressuscitaient la vie 
Chinon.

Ils taient un peu, pour nous tous, ce que sont pour les
enfants,  la campagne, les parents qui reviennent de la ville:
qu'allaient-ils nous rapporter?

C'tait le temps o l'on essayait d'acclimater en France la
musique de Wagner. Nous avions su par le journal, qui s'en
indignait comme d'une nouvelle invasion trangre, et par les
lettres des Vaufrenard, le bruit qu'avait fait  Paris une
certaine reprsentation de _Lohengrin_. J'tais trs avide de
m'initier  la musique nouvelle que les journaux qualifiaient de
barbare et les Vaufrenard de gniale.

Les Vaufrenard apportaient en effet avec eux presque toutes
les partitions du matre nouveau. A la vue de ces couvertures
couleur de miel o le nom de Richard Wagner se discernait parmi
un charabia allemand, ma grand'mre bondit, grand-pre fit la
grimace, maman elle-mme eut peur: on et dit que les Vaufrenard
hbergeaient chez eux et nous prsentaient un espion!

--J'espre que Madeleine ne va pas jouer a!... dit grand'mre.

--Pas de si tt! fit M. Vaufrenard, tranquillisez-vous, madame!

Et il se refusa  me confier aucune partition, sous le prtexte
qu'il ne fallait pas s'initier  cela toute seule: il avait peur
que je ne fusse rebute au premier accord; il voulait m'initier
lui-mme; il me dit  l'oreille: "Demain matin, ici!..."

Ce fut une sorte d'escapade frondeuse, une rbellion organise
contre les pouvoirs publics! Le matin, conduite par Franoise ou
par ma pauvre maman qu'on ne craignait gure, je recevais de M.
et de Mme Vaufrenard l'initiation wagnrienne. _Tannhauser_, _les
Matres Chanteurs_, _Lohengrin_, _l'Or du Rhin_: en une semaine,
nous avions parcouru presque quatre opras, Mme Vaufrenard au
piano, M. Vaufrenard chantonnant, chantant quelquefois, mme en
allemand! Je me souviens d'avoir t tellement enthousiasme
par la phrase de Voglinde, dans les abmes du Rhin... aprs les
cent trente-quatre mesures du prlude: "Vei...a, va-ga! vogue
la vague!..." que je demandai  la reprendre moi-mme, et M.
Vaufrenard s'cria: "Mais, tu chantes!" C'tait vrai, j'avais
la voix juste, mais je n'avais jamais chant que pour moi. Sans
prononcer les paroles allemandes, je suivis tant mal que bien les
rles de femme qui se trouvaient dans ma voix. Ce fut un regain
de plaisir pour nos runions intimes du matin. L'amour wagnrien
empcha peut tre M. et Mme Vaufrenard de s'apercevoir que je
manquais des leons de Bienheur. Jamais notre commune frnsie
musicale n'avait t si vive. On savait que M. Topfer avait t,
quoique si intransigeant ami de ses classiques, un des premiers 
goter Wagner, et nous disions en choeur: "Ah! quand Topfer sera
l!..."

C'est entre nous qu'il ne s'agissait pas de mariage! Nous avions
autre chose  faire!...

Je disais  M. Vaufrenard: "Et mon concours?"

--Nous t'enlevons, c'est entendu... Nous t'enlevons au moment
voulu!

J'en tremblais, mais avec un secret bonheur. Etais-je assez prise
par la musique! Ah! vraiment ces Vaufrenard avaient dcouvert ma
voie. C'taient eux qui avaient souponn mon got, qui l'avaient
cultiv, surchauff, qui m'avaient cr, on peut le dire, une
seconde nature, car, sans eux, je n'aurais t, videmment,
que la petite bcasse  marier, ordinaire, et, franchement; ne
m'avaient-ils pas mise au-dessus de cela?

       *       *       *       *       *

Voil o nous en tions, quand, un beau matin, je reus une lettre
particulire de M. Topfer.

Qu'est-ce qu'avait  me dire mon vieil ami Topfer? Il me demandait
de vouloir bien me faire entendre en public,  Angers, dans un
grand concert que donnerait, au mois de juin, une socit musicale
trs connue dans le pays.

Me faire entendre en public!... Tout mon sang s'arrta, quand
je lus cela. J'eus d'abord une surprise, plutt joyeuse, un
orgueil fou, ensuite une ide un peu vulgaire, dont je ne me
flatte pas: "Que de gens vont tre "pats!" C'est que je sentais
dj,  cette poque, quoique d'une faon trs imprcise, que
ceux que nous avons indisposs contre nous en nous singularisant
un peu parmi eux, nous les subjuguons et les gagnons en nous
singularisant tout  fait. Je vis les journaux o mon nom serait
cit, peut-tre rpt dans un article; je vis la figure panouie
des Vaufrenard, je vis le petit oeil bleu, si mu, de mon
cher vieux Topfer... Mais tout  coup, je vis aussi le lieu du
concert, l'estrade, le piano ouvert, la salle comble... Et je dus
m'asseoir.

Je descendis, bouleverse. Maman, grand'mre, avaient aussi
reu, chacune, une lettre de M. Topfer. Il avait pris toutes
ses prcautions, le cher homme! Maman tait trs flatte et ne
pensait qu' la toilette qu'il me faudrait pour jouer en public;
grand'mre gardait une rserve inquitante, elle allait et venait
par la maison, les lvres serres, l'enveloppe de M. Topfer plie
en deux et fiche entre deux boutons du corsage. Elle avait dit
seulement, parat-il: "Moi aussi, j'ai reu une lettre."

Tout  coup, ayant achev je ne sais quelle besogne, elle
clata. Elle tait indigne, tout simplement;  l'entendre,
une pareille proposition quivalait  un attentat contre ma
personne. Elle n'aurait jamais cru cela possible de la part de M.
Topfer; cependant, elle rappelait qu'elle l'avait toujours dit:
"Ces artistes sont, au fond, tous des bohmes." Pour qui nous
prenait-il, ce vieux "coureur de cachets?" N'allait-il pas, aussi,
m'offrir cinq cents francs pour m'exhiber en public, comme une
comdienne?

--Va  Angers, ma fille!... monte sur les trteaux comme une Sarah
Bernhardt!...

--Mais, grand'mre, il ne s'agit pas...

--Comment? il ne s'agit pas? De quoi s'agit-il donc?... Une femme
qui appartient au public n'appartient plus ni  sa famille, ni 
sa maison... Mais, c'est  croire, ma pauvre enfant, que votre
gnration a perdu le sens commun: quel est donc le but de la vie,
si ce n'est de fonder une famille?

--Sans doute, grand'mre, mais pourquoi nous fait-on cultiver les
arts?... pour ne les savoir qu' moiti?...

--Oui, oui, raisonne, ma fille, c'est de ton temps!... Les arts!
les arts!... Je vous demande un peu!... Mais si ta mre m'avait
dit un mot comme celui-l, quand elle avait ton ge, je lui aurais
administr une correction, comme  une petite morveuse... Oh!
n'aie pas peur: cela ne se fait plus!

Et elle s'en allait, rptant:

--Les arts!... les arts! Ma parole, je ne comprends plus... Je
suis trop vieille, dcidment, je suis trop vieille... L'anne
dernire, c'tait "l'amour," Sa Majest l'Amour, la grande
passion!... L'anne d'avant, il fallait vous empcher d'tre trop
dvote!... C'est  donner sa langue au chat... Je m'y perds... Mes
parents  moi sont morts, pourtant, plus gs que je ne le suis;
ils avaient vu bien des guerres, bien des bouleversements et des
rvolutions; mais je ne crois pas qu'ils aient essuy pareil vent
de folie!...




XXI


Grand-pre reut son algarade. Il revenait du dehors o il
jardinait, le matin. Grand'mre lui donna  lire la lettre de M.
Topfer, et je vis,  ses yeux, qu' la fois il tait flatt et
sentait que nous allions avoir de vives discussions.

Il ne dit rien. Mais ne pas soutenir sa femme, c'tait presque
se prononcer en faveur de la proposition Topfer. Oh! qu'il et
mieux fait de rester  retourner la terre, dans ses plates-bandes,
une heure de plus!... Son muet acquiescement au projet musical
provoqua une crise qui dura longtemps et pendant laquelle nous
entendmes tout ce qu'une honnte femme de la vieille bourgeoisie
provinciale pouvait concevoir de secrte horreur pour le monde
des arts. Ma pauvre grand'mre pancha une bile que nous ne
souponnions mme pas.

Il fallait que les Vaufrenard eussent une bien grande influence
sur elle par ailleurs, pour qu'elle les supportt malgr leur
musique. Nous vmes que, depuis une dizaine d'annes qu'elle
frquentait rgulirement et patiemment chez eux, ce culte de
la musique, qu'on y clbrait, lui rpugnait intimement comme
l'et fait une crmonie en l'honneur de Baal! D'abord la musique
classique l'ennuyait, quant  elle, et ceux qui la gotaient y
semblaient prendre une rjouissance de mauvais aloi. Dans son
emportement, elle alla jusqu' dire  son mari devant moi:

--O cela mne? veux-tu que je te le dise?... Vaufrenard,--je le
sais, par les confidences de sa malheureuse femme...--Vaufrenard...

--Eh bien!... Vaufrenard?...

--Il a eu dix matresses!

--Qu'est-ce que la musique a  faire avec cette circonstance? dit
grand-pre.

--Oui, oui, sans doute, la plupart des hommes sont sans conduite,
mais il n'est pas moins certain que l'habitude du plaisir de
l'oreille prdispose  tous les plaisirs,  tous!... Oh! vous
pouvez rire et vous moquer de moi, je maintiens mes ides
l-dessus: quoique d'un autre ge, elles sont les bonnes. De la
musique, je vous le concde, comme de la peinture, il en faut,
oui, pour occuper les loisirs et provoquer des runions, et il est
d'usage qu'une jeune fille peigne  l'aquarelle: c'est gracieux;
et que l'on fasse un tour de danse pour faciliter les mariages,
c'est ncessaire... mais, aussitt que le "grand art" s'en mle,
vous ne voyez que prtention, excentricits et prtextes  se
mettre, sous tous rapports, hors de la loi commune!...

Oh! ce fut une fameuse dispute qui dura toute la matine!
J'en manquai d'aller poursuivre ce jour-l mon initiation au
"grand art" wagnrien, et l'on tait tellement excit contre
les Vaufrenard que je n'osai mme pas, l'aprs-midi, proposer
d'aller chez eux. J'avais pourtant un grand dsir d'entretenir M.
Vaufrenard du projet Topfer: il devait, lui aussi, le connatre,
il avait certainement reu, lui aussi, une lettre d'Angers. Car,
 mesure que grand'mre combattait ce projet, par des arguments
qui ne sont pas tous aussi faux qu'ils me semblaient l'tre alors,
je me sentais une irrsistible envie de triompher de toutes les
difficults, tant de celles qui me venaient du dehors que de
celles que j'prouvais moi-mme. Avec ma conscration dfinitive
 la musique, il fallait en finir, voyons! Mon vieil ami Topfer
l'avait trs bien compris; il m'en proposait le moyen... Si le
petit coup d'Etat d'Angers russissait, la partie tait gagne,
mon sort dtermin; je ne pouvais plus revenir en arrire.

C'est un jeudi, je me souviens, que nous tait parvenue la
lettre de M. Topfer; le lendemain vendredi, nous avions,  dix
heures, une messe anniversaire de la mort de mon pauvre papa; Mme
Vaufrenard s'y montra, nous serra la main, disparut. Le lendemain
c'tait le voyage de Tours; point de Vaufrenard ce jour-l. De
sorte que je ne pus revoir les Vaufrenard que le dimanche suivant.
Cette premire entrevue, aprs la lettre Topfer, devait avoir la
plus grande importance. Le poids de M. Vaufrenard, seul, pouvait
faire incliner les vnements  mon gr. Grand'mre s'insurgeait
contre lui,  distance, mais quand il lui parlerait dans le nez,
avec sa belle voix de baryton, et de toute la hauteur de sa
suprmatie financire, qu'oserait-elle objecter?

Mon coeur palpitait assez fort, mais je n'tais pas trs
inquite, j'avais confiance en la force de M. Vaufrenard et je ne
pouvais douter qu'il ne l'employt  seconder son ami Topfer qui
lui-mme favorisait nos projets futurs et qui, d'ailleurs, c'tait
probable, n'avait agi que de connivence avec lui.

Je voyais bien ce qui se passerait  la matine du dimanche. M.
Vaufrenard m'embrasserait, d'un air fier, car, enfin,  l'ide que
son lve allait bientt se faire entendre devant un grand public,
il se rengorgerait videmment. Et, avec sa rondeur habituelle,
il tait homme  parler immdiatement du concert,  l'annoncer
 toutes les personnes prsentes,  organiser, qui sait? une
caravane pour Angers afin de me faire un triomphe!... Quant aux
habitus du dimanche, pensais-je  part moi, cela va leur porter
un coup; ces gens-l me tiendront dornavant pour quelqu'un...
Et grand'mre sera subjugue et croulera sous l'avalanche des
flicitations.

Voil comment, moi, j'arrangeais les choses.

Voici comment elles se passrent.




XXII


Comme nous montions,  pas lents, la ruelle assez raide conduisant
chez les Vaufrenard, nous vmes, de loin, descendre  la grille,
deux messieurs, dont l'un tait M. Segoing, conseiller gnral, et
dont l'autre nous tait inconnu. A notre entre, ces messieurs se
trouvaient encore dans le vestibule o M. Vaufrenard tait venu
au-devant d'eux. M. Segoing nous salua, tandis que M. Vaufrenard
entranait l'inconnu, en lui appliquant la main  plat sur le
dos, dans une petite pice dite cabinet de travail. Nous fmes
seuls au salon, avec Mme Vaufrenard et le conseiller gnral,
nous excusant, lui comme nous, de nous prsenter de si bonne
heure. Comme M. Vaufrenard ne rentrait pas, avec son inconnu, Mme
Vaufrenard dit:

--Oh! mon mari adore les cachotteries!

Et nous smes que celui  qui il faisait, dans son cabinet de
travail, des "cachotteries", tait un architecte de Paris, nomm
Achille Serpe, occup dans les environs de Champigny,  restaurer
le petit chteau de Bel-Ebat,  M. Segoing. Celui-ci nous parla
des travaux qu'il faisait excuter  sa gentilhommire, et il
employait, non sans pdantisme, des termes techniques, pour
exprimer cent dtails de l'architecture de la Renaissance, qui
nous tonnaient un peu, car nul ne s'tait dout jusqu' prsent
des connaissances archologiques de notre conseiller gnral.

--Que vous tes savant!... lui dit Mme Vaufrenard.

Il fit alors le modeste:

--Je vis depuis quinze jours dans la compagnie d'Achille Serpe!

--Oh! oh!... c'est tout dire!...

--C'est le Viollet-le-Duc de la Renaissance franaise:  ct de
lui, on jurerait tre encore sous le gouvernement du roi Franois
Ier.

Mme Vaufrenard et ma grand'mre soupirrent en mme temps;
grand'mre dit:

--Que n'y sommes-nous!

Mais c'tait de M. Achille Serpe qu'il tait question. Le
conseiller gnral nous vanta son savoir, son got, son
ingniosit, qui, ce n'tait pas trop affirmer, touchait au
gnie... Il nous numra les travaux dont il tait charg en
Normandie, en Bourgogne, en Prigord, par la Commission des
monuments historiques. Nous tions difies sur le compte de
l'architecte, lorsque celui-ci enfin entra, toujours pouss,
dans le dos, par la main de M. Vaufrenard. On nous le prsenta,
quelques personnes arrivrent presque aussitt,  mon dsespoir,
car j'aurais voulu parler  mon aise  M. Vaufrenard. Je le
regardais, l'oeil brillant, afin de correspondre par ce seul
signe avec lui: "Eh bien! disait mon regard, le concert?...
hein?... qu'en dites-vous?..." M. Vaufrenard ne me regardait pas.
Il parlait,  tort et  travers, de choses absolument dnues
d'importance, et il parlait beaucoup trop fort. Je pensais: "Il
ne parlera pas plus haut, tout  l'heure, quand il annoncera
mon concert!..." Et il ne l'annonait point, ni haut ni bas!
On n'en avait que pour l'architecte. Moi, je maudissais cet
intrus qui venait l, par une concidence vraiment dsolante,
me couper mon effet. Que nous faisait cet Achille Serpe? Est-ce
que quelqu'un d'entre nous avait un chteau Renaissance, ou
s'en voulait faire construire un?... car cet Achille Serpe vous
btissait, disait-on, en vingt-huit mois, avec la pierre du pays
et l'ardoise d'Angers, un "petit Chenonceau," un "Htel Goin,"
ou un "Azay en miniature..." C'tait un homme ni beau ni laid,
encore jeune, assez grand, avec des cheveux lustrs et plats, et
des favoris courts rejoignant la moustache, le menton ras, tel
qu'on a reprsent longtemps les agents de change, les hommes de
Bourse.--On parlait tant de lui, qu'il fallait bien le dtailler
un peu!...--Et je me disais, en l'observant: "Va-t-il s'en
aller?... C'est un tranger, et M. Segoing n'est pas des habitus
des dimanches: leur visite ne saurait tre longue..." Aprs tout,
M. Vaufrenard aurait bien pu, devant eux, dire un mot de mon
concert!... Un moment, comme on passait en revue les monuments de
la Renaissance dans la rgion, on nomma l'Htel Pinc,  Angers...
Je ne connaissais point l'Htel Pinc, mais au nom d'Angers, mon
coeur sauta; mon oeil s'aviva plus encore et je regardais M.
Vaufrenard,  le suggestionner! M. Vaufrenard se souciait bien de
mon regard enflamm!... et l'on abandonna la ville d'Angers sans
accorder un mot ni  M. Topfer ni  la musique...

La musique!... Ah! ce fut ce M. Achille Serpe qui en parla, et 
moi-mme, et de quelle faon, Seigneur!

--J'ai entendu dire, mademoiselle, que vous tes excellente
musicienne...

--Oh!... monsieur!

Et je regardais M. Vaufrenard: "Hardi donc! mais parlez donc!...
voil l'occasion  vous de rpondre pour moi: "Musicienne?...
elle va tout simplement se faire entendre au mois de juin, devant
quinze cents personnes!..." Et le satan M. Vaufrenard ne disait
rien du tout et me laissait sur mon stupide: "Oh!... monsieur!..."
qui n'tait pas moins banal, je le reconnais, que la question de
l'architecte Achille Serpe.

Je ne me suis jamais rappel ce que me dit de nouveau ce M.
Achille Serpe pour me tirer d'embarras; il m'en tira, en tous cas,
et trouva moyen de me faire parler; car, ne voil-t-il pas qu'il
s'occupait de moi, maintenant, aprs avoir paru faire  peine
attention  moi au dbut de sa visite! Je le trouvais ordinaire,
et je ne me mettais pas en frais. En outre, je ne lui pardonnais
pas mon mcompte. Tout  coup, je pensai: "Mais, ne se pourrait-il
pas que M. Vaufrenard ignort l'affaire du concert?..." Et je vous
lche mon Achille Serpe pour aller m'asseoir sur le tabouret de
piano qui tait en promenade loin de son instrument et que le
matre de la maison, tout en causant, s'amusait  faire tourner
sur sa vis. Et je dis  l'oreille de M. Vaufrenard:

--Eh bien!... et ce concert d'Angers?

Il fit, exactement, comme s'il n'avait pas entendu ma question.

"Ah! ah! me dis-je, qu'est-ce qui se passe?..." Peut-tre aussi,
ma grand'mre avait-elle correspondu avec lui depuis le jeudi
prcdent, et avait-elle dcid qu'il ne serait jamais question de
cette "exhibition publique," comme elle disait?

Quelques minutes plus tard, on me priait de me mettre au piano, M.
Vaufrenard disposait lui-mme la partition; nous nous trouvions un
peu isols, lui et moi, devant le clavier; je me hasardai  lui
demander:

--Vous n'avez donc pas reu un mot de M. Topfer?

Il me dit, tous bas, d'un ton bourru:

--Tais-toi, petite sotte! tais-toi donc!

Ah! bien, je vous jure que j'tais en bonne disposition pour
excuter mon morceau, aprs cela!... M. Achille Serpe aurait une
belle impression de mon talent!...

Il couta patiemment et m'adressa force compliments. Ce n'est
ni le nombre ni la chaleur des compliments qui vous touche. M.
Vaufrenard dit:

--Ah! monsieur, vous allez voir une jeune fille pleine de
confusion!

L'architecte ne me vit point du tout pleine de confusion: ses
compliments ne me troublaient pas le moins du monde.

Et il ne s'en allait toujours pas!

Il parla des jeunes filles de Paris qui,  son dire, ne se
distinguaient des femmes que par une hypocrisie plus soigne,
plus constante: "hommage, dit-il, qu'elles rendent  la vertu
traditionnelle qu'exigent d'elles les pouseurs."

M. Achille Serpe n'en avait pas fini avec ses jeunes filles de
Paris! Je crois mme qu'il en fit une tude trop vive et trop
"appuye," car ces dames se trmoussrent, toussotrent, et il
comprit aussitt qu'il dpassait la limite de perception de nos
oreilles susceptibles. Je ne fus pas choque, moi, de ses excs,
parce que le fait mme d'exprimer en termes voils des choses
que l'on n'abordait point dans nos conversations, me paraissait
une supriorit. Cela n'tait certes pas le signe chez moi d'une
grande maturit d'esprit, mais je dclare mes impressions telles
qu'elles furent, et peut-tre peuvent-elles contribuer  expliquer
le prestige, sur la province, de la plus futile sottise pourvu
qu'elle vienne de Paris.

--Moi? dit-il  quelqu'un qui l'interrogeait, plutt que d'pouser
une de ces petites coquines, j'aimerais mieux me faire moine, et
bndictin!

Cette profession de foi ou la forme qu'il lui donna fut juge
trs spirituelle; toutes les personnes prsentes rirent  gorge
dploye. Moi, je ne trouvais pas cela drle, mais c'tait ainsi.
Ce M. Achille Serpe tait jug un homme charmant.

Mais pourquoi tais-je une "petite sotte," moi, de vouloir parler
de _mon_ concert?...

Car enfin, toutes les grces de M. Achille Serpe ne me laissaient
point oublier que je vivais depuis le jeudi prcdent dans
l'attente de cette aprs-midi, o l'opinion de M. Vaufrenard
sur le concert devait dcider, non seulement de cette premire
audition en public, mais de mon avenir...

On gota. Le conseiller gnral et l'architecte gotrent. Ils
taient l comme chez eux; ils n'avaient pas mieux  faire que de
passer la journe l. Un domestique tenait le cheval  la grille,
et toutes les personnes qui entraient faisaient force compliments
du cheval et de la charrette anglaise.

Il y avait l trois jeunes filles moins ges que moi de quatre
ou cinq ans, et que je rencontrais chaque dimanche. Une d'elles,
Mlle Bouquet, passait pour jolie, et riche.

"Eh bien! me disais-je, mon M. Achille Serpe, en voil des jeunes
filles qui ne sont pas de Paris!... hardi donc!..." Mais M.
Achille Serpe se montrait trs rserv; il ne recherchait pas,
c'tait vident, la socit des jeunes filles; il semblait fort
srieux. Ce n'tait pas non plus, il faut le dire, un homme de
toute premire fracheur: il avait bien trente-sept ans sonns.
Je pensais que, parce qu'il m'avait vue la premire, parce qu'il
m'avait entendue au piano et flicite, il tait assez naturel
qu'il caust avec moi plutt qu'avec les autres, mais il n'avait
point l'air de se soucier des autres. Je n'en tais pas intimement
flatte, parce que ce M. Achille Serpe m'tait trs indiffrent,
mais la rivalit entre femmes est une chose si naturelle que je
n'tais pas fche, malgr tout, qu'il s'occupt de moi, et si ce
n'avait t l'nigme de _mon_ concert, qui me tourmentait, je ne
me serais pas trop ennuye ce jour-l.

Une des jeunes filles, la petite de Gouffier, me dit, aprs le
goter, et sur un drle de ton:

--Les arts s'assemblent!

Je souris, bnvolement, comme on fait souvent, par contenance
provisoire, quand on n'a pas compris ce qu'une personne vient de
vous dire. Puis je pensai que l'allgorie tait maligne et Mlle de
Gouffier jalouse!... "Les arts:" la musique et l'architecture!...
"s'assemblent:" M. Achille Serpe avait fait plus attention  moi
qu' elle.

Le groupe des trois jeunes filles me regardait de loin et parlait
de moi. J'allai tout droit  Mlle de Gouffier et je l'assurai que
je n'avais pas compris tout  l'heure son apologue, et qu'en avoir
souri tait trop bte. Mlle de Gouffier ne dit rien; les deux
autres s'crirent:

--Mais, pourquoi donc serait-ce bte?

--Mais, ce n'est pas bte du tout!

Mlle de Gouffier leur avait rapport son apologue et mon sourire
d'acquiescement!... Je fus horriblement vexe. J'aurais volontiers
envoy au diable l'architecte. Du moment qu'on interprtait comme
un flirt trois ou quatre paroles changes avec cet homme dont je
ne me souciais pas et qui ne me plaisait point, je le prenais en
horreur. Je l'vitai le plus que je pus, le reste de l'aprs-midi.

Quand il fut parti, enfin, je demandai,  part,  M. Vaufrenard:

--M. Topfer...

--Il s'agit bien de M. Topfer!...--me fit-il avec la brusquerie
qu'il avait encore plus dans les bons jours que dans les
mauvais,--laisse-nous tranquilles avec M. Topfer!... J'ai  parler
avec ta grand'mre.

Et il alla parler  ma grand'mre,  qui je vis ouvrir des yeux,
ronds, stupfaits.

"Ah! me dis-je, est-ce que l'architecte voudrait m'pouser, sans
dot, en haine des jeunes filles de Paris?..."

C'tait cela! J'avais devin juste. Ma grand'mre ne m'en avertit
pas ce jour-l; mais je la surpris, dans la soire et les jours
suivants,  chuchoter avec son mari ou avec maman, et puis je
voyais bien les figures!

Il parat que ce n'tait point la premire fois que ce M. Serpe
venait  Chinon, ni la premire fois qu'il me voyait. Depuis trois
semaines qu'il travaillait  Bel-Ebat, il s'tait fait conduire
 Chinon, chaque dimanche,  la messe. Tout le monde se souvint,
plus tard, d'avoir aperu la charrette anglaise et un tranger
avec le petit groom de M. Segoing. Il venait  la messe pour y
voir les jeunes filles, et c'tait sur moi qu'il avait jet son
dvolu. Par les Vaufrenard qu'il avait dj vus, il apprenait qui
j'tais et ma situation de fortune peu brillante, et celle de

mon frre, menace perptuelle pour la famille. Peu lui importaient
ces dtails, il gagnait beaucoup d'argent. Il voulait se marier,
et il n'avait qu'un souci; il le dit; et c'tait d'pouser une
jeune fille bien leve.

Et que je devinsse la femme de M. Achille Serpe, architecte, cela
tait donc, aux yeux de M. Vaufrenard, d'une telle importance,
que cette musique, qu'il mettait au-dessus de tout, que nos beaux
et hardis projets de Conservatoire, que _mon_ concert d'Angers,
passaient du coup au second plan, que dis-je? ne semblaient
seulement pas dignes d'tre pris en considration?

Comment! cette belle passion musicale que l'on m'avait insuffle,
cet avenir d'artiste qu'on avait fait tinceler  mes yeux, cette
autre religion dont on m'avait tant pntre, ce n'tait donc
qu'un pis aller?... On ne me poussait  cela que parce qu'on me
savait sans fortune et parce qu'on croyait pour moi tout mariage
impossible! Pour un amateur qui s'offrait, un si splendide
chafaudage ne tenait plus debout, on s'en dtournait avec ddain,
on l'abattait d'un coup de pied: "Laisse-nous tranquilles avec ton
M. Topfer!... Il s'agit bien de M. Topfer!..." Un monsieur nomm
Achille Serpe, architecte, de vingt ans plus g que moi, peu
sduisant d'ailleurs, voulait bien de moi, et tout devait baisser
pavillon devant M. Achille Serpe!...

Ah! quelle leon sur l'importance du mariage!

"Mais, me dis-je alors, il y a M. Topfer! Celui-l est vraiment
dvou  son art; celui-l a vraiment la passion de la musique,
et celui-l sait aussi ce que c'est que le mariage! Son opinion
me ferait du bien." Je rsolus de la lui demander mme avant que
je ne connusse rien de prcis sur la demande de M. Achille Serpe.
C'tait un principe gnral que je voulais obtenir de lui, une
rponse  une question comme celle-ci, par exemple: "Au cas o...
etc.?... Si M. Vaufrenard lui-mme me conseillait de?... etc.
Quel serait votre avis  vous?" Et, pour m'excuser de ne point
rpondre  sa lettre avant la quinzaine coule, je lui crivis
et lui posai le problme. Ma lettre tait acheve quand l'ide me
vint que M. Topfer serait fort embarrass pour me rpondre avec
franchise, puisque sa lettre pourrait tre lue par ma famille.
"Sotte!... ah! oui, sotte!..." me dis-je sur tous les tons.

Ma lettre  M. Topfer demeura l, je l'enfermai dans mon tiroir.
Mon intention n'tait certainement pas d'accepter jamais la main
de M. Achille Serpe, si elle m'tait offerte; mais je me promis de
ne me dcider  aucun mariage avant la priode des vacances, o je
pourrais interroger de vive voix M. Topfer.

La demande fut faite positivement dans la quinzaine qui suivit.
Ma grand'mre, jusque-l, n'avait t que pressentie. Pourquoi ne
m'avait-elle point pressentie, moi, que l'affaire concernait un
peu, on l'avouera? Je n'en sais rien. Je crois qu'elle redoutait
surtout, de ma part, quelque mouvement irrparable, et elle n'et
pu user de son autorit tant que la demande officielle n'tait pas
faite, car enfin, si par hasard celle-ci ne se ft pas produite,
de quoi la pauvre grand'mre et-elle eu l'air? Enfin on m'informa
quand il en fut temps.

Je rpondis  ma grand'mre que je n'aimais point ce M. Serpe,
et que je ne voyais rien en lui qui pt me faire croire que je
l'aimerais un jour.

Ma grand'mre me rpliqua qu'il et en effet t bien
extraordinaire que je tombasse amoureuse d'un monsieur que j'avais
vu deux heures en tout et pour tout.

--Ce que sollicite ce monsieur,--qu'entre parenthses, tout le
monde a trouv extrmement bien, sous tous les rapports,--c'est
de se faire, sinon aimer, du moins agrer de toi. Il ne nous met
pas march en main, il souhaite se faire connatre et apprcier
de toi, et comme ses travaux le retiendront  Bel-Ebat quelque
temps et l'obligeront  y revenir souvent, pendant de longs
mois encore, il dsire tre autoris  te faire sa cour... Tu le
jugeras, et tu diras oui quand bon te semblera.

Je pensais: "Eh bien! que ne vient-il tout simplement chez les
Vaufrenard et que ne cherche-t-il  se faire aimer de moi sans
en avertir la ville et la banlieue!... Mais c'est qu'il sent
que jamais je n'aurai l'ide de l'aimer, donc il faut parler de
cela d'abord... Ah! comme c'est disgracieux et choquant!..." Je
n'avais pourtant point lu de littrature romanesque; mais les
dbuts de l'amour, cela me paraissait tre une priode infiniment
dlicate, compose de silences plutt que de paroles, ou tout au
moins compose de paroles incertaines, et que l'on devine aprs
des impatiences, des angoisses, des supplices charmants! Que
l'imprcision, dans ce cas-l, est dlicieuse, l'imprcision qu'on
voit se dissiper comme un brouillard, et qui dcouvre alors la
certitude clatante!... Et, au lieu de cela, voil un monsieur
qui vient vous demander, en prsence de vos parents et amis, la
permission de se faire aimer de vous dans un temps donn!... Ah!
si l'amour est fait en grande partie d'imagination, voil quelque
chose qui est propre  vous la fouetter, l'imagination! Sans
compter que, tout inexprimente que je fusse, je souponnais trs
bien que la question "amour" n'tait l qu' titre de concession
aux niaises exigences de l'esprit d'une jeune fille, et que si
l'"amour" ne se dclarait pas, en moi, malgr la cour assidue de
M. Achille Serpe, mes parents et mes amis n'auraient qu'une voix
pour me dire: "Qu' cela ne tienne!... l'amour? mais il vient plus
tard... les mariages de raison sont les meilleurs!"

J'assemblai tout ce que j'avais de courage et, la premire fois
que je rencontrai M. Serpe chez les Vaufrenard, je lui dis:

--Monsieur, je suis trs flatte de l'attention que vous avez
bien voulu m'accorder, mais je vous dois un aveu:  la place du
coeur, savez-vous ce que j'ai?... un caillou!

Je croyais, par cette phrase apprise, et que j'avais martele
pendant des nuits, le faire fuir  trente pas. Point du tout.
Ma franchise lui plaisait au contraire et, que je n'aie point
de coeur, cela ne semblait pas l'effrayer le moins du monde.
Il tait tout prt  s'en passer; non qu'il en et pour deux,
lui,--oh! ce n'tait pas cela!--mais que je n'eusse point de
coeur, cela encore faisait son affaire. Comment? pourquoi?... Ce
n'est pas encore  ce moment que je le sus... Par exemple cela me
dplut, en lui, ferme. Et je fus avec lui d'un bourru!

Mlle de Gouffier me dit:

--Vous tes bien fire, Madeleine!...

Lui, il ne se rebutait point. C'tait une "entreprise" qu'il
avait adopte; il s'y donnait malgr les difficults, en homme
d'affaires: il avait l'habitude; n'ai-je pas appris plus tard
tout ce qu'un architecte doit supporter de la part des clients
 lubies?... et M. Serpe disait dj: "Quand nous construisons
une maison sur la glaise, les travaux de fondations peuvent tre
retards de plusieurs mois, jusqu' ce que nous touchions le
sable... Nous creusons des puits..." Il creusait des puits, il
cherchait le sable... Mais il travaillait  cela, malheureusement,
en architecte, non en homme tout simple, et ce n'est pas la bonne
manire.

Avec tout cela, comme je n'avais pas pu m'opposer  ce que cet
architecte me ft la cour, je me sentais, non sans effroi, prise
dans une sorte d'engrenage. Cela n'avait eu l'air de rien tout
d'abord, chacun s'tait ingni  me prsenter comme tout  fait
dnue de signification cette simple condescendance de ma part;
mais c'est dans l'opinion, sinon entre l'architecte et moi, que la
chose prenait consistance; tout le monde en parlait; pour tout le
monde, avant six mois, je serais marie  "l'architecte de Paris!"

Et mon concert?... Ah! mon malheureux concert!... Il avait bien
fallu que M. Vaufrenard ft  ce propos plus explicite que le
premier jour. Il m'avait dit:

--J'ai crit  Topfer, ne parlons pas de cela; M. Serpe serait
trs pniblement affect!... Non! ne parlons pas de cela, en ce
moment.

"M. Serpe serait trs pniblement affect!..." Je dpendais dj
de M. Serpe!

M. Serpe ne souffrirait pas que sa femme jout en public!... Eh!
mais... je ne tardai pas  m'apercevoir que, le dimanche, chez les
Vaufrenard, on me priait moins souvent de m'asseoir au piano!...
Tout d'abord j'avais trouv cela ridicule: c'tait afin que
j'eusse plus de temps pour causer avec M. Serpe! Mais peu  peu
l'ide me vint que M. Serpe n'aimait pas beaucoup que je me fisse
trop applaudir. M. Serpe tait en cela de l'avis de ma grand'mre:
un petit talent tait bien suffisant!

Je lui dis un jour:

--Un petit talent, n'est-ce pas, comme dit ma grand'mre, est bien
suffisant?...

--Oh! certainement! dit-il.

Il n'avait pas remarqu que je me moquais de lui. De tout ce qui
m'loignait de lui, voil ce qui me repoussa le plus loin. Je lui
eusse pardonn de n'aimer pas que l'on m'applaudisse, mais non de
ne pas s'apercevoir que je me moquais de lui.

Il venait tous les dimanches chez les Vaufrenard; puis il dut
retourner  Paris et aller en Bretagne o il restaurait une
aile du chteau de Plouhinec! Ah! le chteau de Plouhinec, en
entendmes-nous parler, quand M. Serpe fut de retour! Et du duc
et de la duchesse, et du jeune prince de ceci et de la baronne de
cela! On et jur qu'il tait  tu et  toi avec ce beau monde;
il en tirait grande vanit, et il avait raison, car, pour la
plupart des esprits, cela le revtait d'un prestige. Je crois que
mon grand-pre et moi fmes les seuls  n'en tre pas blouis,
moi pour des raisons personnelles sans doute, lui par un certain
bon sens qui le tenait loign des snobismes. Comme on parlait
un soir  table, entre nous, des chasses de Plouhinec, racontes
par l'architecte, et de l'quipage et des pices au tableau, mon
grand-pre ne put s'empcher de dire:

--Mais, pendant ces chasses, lui, voyons! il tait sur son
chafaudage, au milieu des maons!...

Ma grand'mre lui lana un regard foudroyant. Je n'osai pas rire.

Lorsque M. Serpe me parlait, c'tait de sa clientle, des chteaux
qui semblaient son oeuvre et des plaisirs de Paris. C'tait par
l qu'il pensait me conqurir. Il affectionnait une phrase qui, 
son sens, je suppose, tait d'un effet assur: "Avant cinq ans, je
le veux, ma femme aura sa voiture." Il la plaait en s'adressant
 moi, en s'adressant  d'autres,  n'importe qui. Cette phrase,
en effet, avait grand air. Mlle de Gouffier en ouvrait la bouche,
et ses beaux yeux semblaient suivre cette voiture au Bois, aux
magasins,  l'Opra... Mon Dieu! je ne suis pas plus qu'une autre
inaccessible aux avantages du bien-tre, mais, d'abord, celui-ci
tait un peu problmatique, et puis,  cet avantage, j'aurais
prfr aimer mon mari.

Ah! si, au lieu de parler des ducs, des princes, des chasses et
de la voiture, il avait dit, une pauvre petite fois, un de ces
mots, un rien, mais qui traverse l'imagination d'une femme; s'il
avait eu un geste, un sourire, une moue, une intonation de voix,
un mouvement instinctif amusant, spontan, que sais-je?... Il
n'en faut pas plus pour nous gagner! Mais rien de cela; c'tait
un architecte, trs correct, qui avait une brillante clientle et
dont la femme "avant cinq ans aurait sa voiture;" ce n'tait ni
plus ni moins.

       *       *       *       *       *

Je le connaissais depuis trois mois et je n'tais pas plus avance
qu'au premier jour. Il m'avait donn, ds la premire entrevue,
l'impression que dix entrevues avaient confirme. Il ne me
sduisait nullement, mais je continuais  tre flatte, au milieu
de notre petit monde, qu'un homme que presque tous, autour de moi,
jugeaient suprieur, m'accordt une attention si particulire et
persistt  me l'accorder. Le temps avait donc tout au moins mis
en relief une vertu chez cet homme: la constance. Quant  mon
coeur, je ne cachais pas  mon prtendant lui-mme son tat:

--Vous avez, l, lui disais-je, un silex, dcidment!

Ah! que j'aurais voulu qu'il sourt, au moins, qu'il plaisantt un
peu, qu'il se moqut mme de moi!... J'avais envie de lui dire:
"Mais riez donc!..." Quelle misre c'est de n'avoir pas un grain
de fantaisie dans l'esprit!

Les travaux de Bel-Ebat allaient tre termins; je crois mme
qu'on les tranait en longueur. Je voyais approcher, avec terreur,
le moment o il faudrait dire oui ou non. Dire non, c'tait dj
 peu prs impossible: ne l'aurais-je pas d dire plus tt? Mais
tant que "oui" n'est pas dit, "non" est comme un soleil qui n'est
pas tout  fait couch encore.

Et mon gredin de frre qui se conduisait  prsent comme un
ange! On n'entendait plus parler de lui; on le trouvait  son
bureau chez Bizienne. Une bonne vingtaine de mille francs de
dettes, d'un coup, aurait peut-tre ouvert  M. Achille Serpe une
perspective alarmante!... Mais point. Paul semblait converti. Et
M. Achille Serpe qui l'avait vu, disait: "Mais c'est un garon 
qui on ferait une jolie situation!..." Que j'pouse M. Achille
Serpe, et son avenir tait peut-tre assur, et mes grands-parents
achevaient leur vieillesse, tranquilles...

Cependant je comptais toujours sur M. Topfer.

Moi, toute seule, une jeune fille qui n'avait presque rien vu,
qui ne savait  peu prs rien de la vie, rsister  l'opinion
publique exigeant d'elle le mariage  tout prix, ce n'tait pas
une tche facile. Ddaigner, repousser l'tat que tous, parents,
amis, trangers mme m'imposaient d'un commun accord, pour suivre
mon got, c'est--dire la musique, une carrire de femme!...--une
carrire de femme  cette poque-l!--quel risque c'tait courir!
Enfin, je me disais: "Nous allons bien voir M. Topfer!... C'est
un homme qui ne me dira que ce qu'il pense. Mme sermonn
pralablement par son ami Vaufrenard, M. Topfer ne me dissimulera
pas son jugement intime, et, si je m'aperois qu'il donne tort 
tous, quand je ne devrais m'appuyer que sur lui, je serai assez
forte!..."

Il vint de bonne heure, cette anne-l; il n'allait pas 
Contrexville. Jamais je ne l'avais abord avec une pareille
motion. Je le trouvai, ds le matin qui suivit son arrive, dans
le Clos, et je lui dis, d'emble, aprs les premires questions
sur la sant:

--Vous savez tout, n'est-ce pas? Eh bien! dites-moi, vous, ce que
je dois faire!

Il me rpondit, sans hsiter:

--Il faut vous marier, mon enfant!

Je lui demandai aussitt s'il voulait bien s'asseoir  ct de moi
sur un banc. Il vit combien sa rponse me troublait; il ajouta
aussitt:

--L'amour?... je sais bien... Ah!... Mais c'est la singularit,
c'est presque le miracle!

Je ne voulais pas parler de l'amour; je dis:

--Mais, la musique?... monsieur Topfer!

Il pensait que je n'abandonnerais pas, mme marie, la musique.
Je lui dis que le got de M. Serpe n'tait point que sa femme ft
applaudie. Il fit la grimace, une vilaine grimace, et son petit
oeil bleu, que je voyais de ct, sembla se perdre dans un
songe. Ah! enfin, sacrifier la musique le faisait rflchir!...

Un rouge-gorge, familier, tait tout prs de nous, sautillant
sur le sable; je pensais: "Pourvu que M. Topfer ne se laisse pas
distraire par ce rouge-gorge au lieu de rflchir  ce que je
viens de lui apprendre!..." En effet, il ne se pressait pas de me
rpondre. Je lui dis:

--Eh bien! et si l'on exige que je renonce  la musique?

--Eh bien! dit-il, il faut tout de mme vous marier, mon enfant.

Ah! mon Dieu!... Moi qui avais attendu trois mois la rponse de M.
Topfer, de mon meilleur ami, du seul homme de qui je fusse sre
qu'il m'aimait et qu'il aimait la musique!

Le mariage! le mariage!... mme avec toutes sortes
d'inconvnients, mme avec les plus grands inconvnients, mme
sans amour, le mariage!

Tous taient d'accord l-dessus. C'tait la rponse de Mme du
Cange, presque son testament,--dissimul sous l'expression
plus dcente d'"obissance parfaite aux volonts de la
famille,"--lorsqu'elle quittait le couvent o elle ne nous avait
enseign que l'amour de Dieu. C'tait la rponse de M. Topfer, qui
m'avait appris  ne voir d'exquis dans la vie que le plaisir sacr
qui nous vient de l'art.

Contradiction trange et que personne n'examine avec franchise!
On nous met  genoux devant la beaut, le divin, l'absolu; puis
l'on nous dit: "Tout doit cder devant la ralit." On nourrit,
on excite, on exalte nos rves; et l'on nous donne pour avis:
"N'coutez pas les chimres." Nous voyons bien que l'amour est
au fond de la religion, de la littrature et de la musique dont
on nous a imprgnes jusqu'aux moelles; et, quand le coeur et
la chair sont mrs, il n'y a qu'une voix pour nous crier: "Il ne
s'agit pas d'amour; le mariage!"

La vocation religieuse, je l'ai bien vu, au couvent, c'tait, 
part quelques magnifiques exceptions, comme Mme de Contebault,
Mme du Cange, et telles autres de mes anciennes matresses dont
je pourrais citer les noms, c'tait la vocation de celles qui ne
pouvaient pas se marier. La vocation artistique, M. Topfer et
M. Vaufrenard ne l'avaient voulu voir en moi que parce qu'ils
croyaient que je me marierais difficilement. Mais le mariage est
prfrable  tout.

Je laissai M. Topfer; je le voyais tout attrist. Il tait comme
un homme qui plie devant une loi naturelle, inluctable.

Je remarquai que son dsir tait de ne pas penser  la ncessit
o il se trouvait de plier, et toutes les fois que je le revis, ce
fut avec un entrain un peu artificiel que nous parlmes d'autre
chose.




XXIII


Alors, tout  coup, j'eus l'impression que j'tais amene au
mariage comme une bte de somme  l'abattoir. Je me souvins du
temps o, toute petite, j'accompagnais Franoise chez le boucher;
un jour, dans la cour, par derrire, j'avais vu le maillet
norme s'lever pour retomber entre les deux cornes du boeuf
et l'assommer du coup. Je voyais un maillet pareil retomber
sur ma tte pleine de songes et de feries. Cinq ou six images
repassaient devant mes yeux: les jardins du chteau, quand je m'y
promenais, gamine merveille, mon jeune coeur rempli d'espoirs
et de dsirs imprcis, affolants; le violoncelle de M. Topfer,
d'o m'tait venue la premire rvlation de la musique; le salon
du couvent,  Marmoutier; l'emprise du sentiment de l'ordre, de la
nettet morale, souvenir singulier et qui ne s'effacera jamais;
les couloirs de Marmoutier encore, o Mme du Cange apparaissait et
grandissait en venant  vous, si belle,--puis le jeune homme qui
m'avait tourn les pages, et que j'avais aim...; enfin la figure
un peu convenue mais douce du fils du notaire qui m'avait demande
en mariage, mais  qui il fallait au moins 50,000 francs!...
Chacune de ces images tait pour moi l'illustration d'un "paradis
perdu" dont je feuilletais la dernire page en attendant le coup
de maillet. C'est que chacune de ces images correspondait  un
moment o j'avais normment espr. Il n'y a de vrai plaisir que
dans l'esprance. C'tait cette facult qu'on m'allait briser.
Ah! qu'est-ce donc que 'aurait t de se faire religieuse, de
renoncer au monde avec un peu de foi, au prix de ce que c'est
que d'pouser un homme dont la vue, l'approche, le toucher de la
main ne vous gonflent pas immdiatement,  en crever, de cette
substance d'esprance qui nous soulve au-dessus de la terre?...

Mon Dieu! que je fus malheureuse!... En une quinzaine de jours,
je me souviens que je changeai d'une faon si sensible que l'on
s'en inquita et me fit examiner par le mdecin. Je commenai, 
ce moment-l,  perdre un peu de cette chevelure si fournie et si
longue que je ne savais comment la coiffer; et je maigris  en
devenir laide... Je comptai l-dessus pour carter M. Serpe. Mais
non! mais non! j'ai dit qu'il tait constant!... Il se conduisit
mme trs bien: combien d'autres,  sa place, en pareille
circonstance, eussent hsit, temporis, recul indfiniment toute
conclusion! Lui, point. Il fut plein d'attentions pour mes parents
alarms et pour moi; il eut mme des gentillesses!... lui  cause
de qui je souffrais tant, il sut me toucher, gagner de ma part
au moins quelque amiti!... Comme,  un compliment banal qu'il
m'adressait, je lui objectais:

--Mais voyez donc ma figure!

Il me dit:

--C'est quelque chose de mieux que la beaut, que j'aime en vous.

Et, ma foi, ce fut l son aveu; il ne m'avait jamais dit jusque-l
qu'il m'aimait. Et je lui sus gr de me l'avoir dit de cette faon.

Oui, mais cela ne pouvait pas attnuer beaucoup mon chagrin.

Ce qui l'aviva, c'est que je m'aperus qu'avec cette espce de
maladie pour laquelle tant de soins me furent prodigus, et en
particulier par M. Serpe, le "oui" que je pensais ne jamais me
rsoudre  prononcer, il se trouvait que je l'avais  peu prs
prononc, car, dans mon dsarroi et ma faiblesse, et pour ne
pas attrister davantage mes grands-parents si dvous, j'avais
accueilli de M. Serpe ses attentions, ses gentillesses et son
aveu!...

Mon acceptation se trouva faite, presque sans moi, hors de moi.
C'tait un peu comme si je m'tais jete  l'eau pour chapper 
une poursuite redoutable, et si, aprs avoir t emporte par le
courant, en syncope, asphyxie  demi, je me retrouvais sauve par
ceux-l mmes que j'avais voulu viter,--moins avance qu'avant
mon acte dsespr, car je leur avais maintenant des obligations!

A partir du moment o je sentis que ma volont, mon got
personnel, enfin tout ce qui tait de moi, de moi-mme, ne pouvait
plus rien modifier  la marche des vnements, j'prouvai une
sorte de soulagement. Il me semblait qu'une partie considrable de
moi tait morte; j'en avais du regret, mais c'tait la partie de
moi qui m'avait fait le plus souffrir, parce que c'tait elle qui
m'obligeait constamment  choisir,  prendre une dtermination, 
vouloir. Elle tait morte; je m'en trouvais tout endolorie; mais
du moins il ne me restait plus qu' me laisser aller!

Oh! que c'est triste!... Et dire que c'est presque agrable!...

Est-ce qu'il y a des femmes qui ont pass, comme moi, par cette
preuve? Il faut le croire, car le mariage d'amour, dans notre
monde, n'est pas le plus frquent. Qu'elles me disent s'il y a
quelque chose de comparable  ces mariages plats, o l'on va
sans got et mme sans dgot, o l'on va sans rien, mme sans
soi-mme! Une bonne rvolte au fond du coeur, une sourde rage,
une haine pour l'homme qu'on va pouser vaudraient mieux, car
tout cela permet de mditer des vengeances et vous oblige  faire
le voeu de briser la chane qui va tre rive. Mais l'tat
neutre, quasi amical, un peu reconnaissant, joint au deuil de
votre propre personnalit,  l'impression de facilit que donne
la perspective d'une vie toute faite, pareille  une voie ferre
en ligne droite, d'une vie faite par les autres, par vos parents,
par vos amis, par la socit tout entire, par l'histoire, par la
coutume de votre pays, comme c'est triste!... Et dire que c'est
presque agrable!... Ah! non, il n'y a rien d'analogue  cela! Ne
serait-ce pas l la "tideur" que vomit l'Ecriture?

J'ai entendu bien souvent parler, depuis lors, des joyeux
enterrements de la vie de garon que ftent, avant de nous
pouser, messieurs nos maris. Ils les peuvent clbrer lgrement,
parce que presque aucun d'eux, ce faisant, n'a le sentiment de
renoncer dfinitivement  quoi que ce soit. Mais, nous autres
femmes, nes honntes, leves comme je l'ai t, qui n'avons joui
de rien et qui renonons srieusement  tout, c'est pire qu'une
vie que nous enterrons, c'est nos rves. La vie vcue se laisse
juger, on en sait la valeur relative et la mdiocrit; mais le
rve, non. Que de flicits, puriles peut-tre, mais intenses
et illimites, n'avons-nous pas imagines autour de la figure du
jeune homme qui nous tourna les pages, ou du fils du notaire, aux
yeux tendres, aperu sur le quai de la gare!...




XXIV


Dieu sait si mes grands-parents avaient favoris ce mariage! Du
jour o l'on fut autoris de part et d'autre  le tenir pour
assur, et o l'on parla de fixer la date des fianailles, voil
mes grands-parents tout dfaits! Comment! n'tait-ce pas leur
plus sincre dsir que ce mariage ft conclu? Si, si! Et ils ne
cessaient de rpter: "Pour ton avenir, pour ton bien, ma chre
enfant, on ne pouvait esprer une telle chance!..." Mais, 
maintes petites rflexions, allusions entrecoupes ou suspendues
tout  coup, il tait apparent que cette aubaine pour moi tait
pour eux un sacrifice considrable. N'tait-ce que de me perdre
qu'ils redoutaient? En effet, si je les interrogeais l-dessus:
"Crois-tu, ma fille, disaient-ils, que cela n'est rien?"

--Mais M. Serpe voyage si facilement!... Pour un oui, pour un non,
nous serons ici!

Ils soupiraient, hochaient la tte. Ils taient dans une grande
anxit, ils ne parlaient que de se rduire; de renvoyer le
domestique mle, de louer le jardin, voire une partie de la
maison. J'avais dj entendu cela lorsque mon frre faisait ses
sottises; n'en avait-il pas commis quelque autre depuis le temps
qu'il se tenait coi?

--Non, non! Paul se conduit trs bien, faisait grand'mre,
d'ailleurs je l'ai toujours dit: "Ce garon-l est meilleur qu'on
ne le croit. Il fallait bien qu'il jett sa gourme!..."

--Mais, alors, pourquoi louer le jardin, une partie de la maison?

--Oh!... pour nous tout seuls,  prsent, songe donc, mon enfant!
que nous faut-il?

--Bientt, quelques mtres carrs de terre, disait grand-pre,
nous serons amplement suffisants...  perptuit, par exemple!

Et alors c'tait entre eux "le duo de corbillard." Impossible de
les drider.

Ils tinrent  faire visiter  M. Serpe les deux fermes qui leur
restaient. On louait, quand on allait " la campagne," une voiture
 l'_Htel de la Lamproie_; c'tait une guimbarde centenaire
et des plus comiques. Les Vaufrenard nous accompagnaient. Mais
personne ne riait, ce jour-l; M. Serpe, aussi, tait tellement
srieux!... On fit le tour du vignoble, aux Epinettes et au
Petit-Coudray, puis on visita les btiments, le pressoir o
l'on cogna du doigt sur le flanc de la cuve vide, les tables;
on prsenta M. Serpe aux fermiers qui le dvisageaient d'un
oeil admiratif et mfiant, car il tait trs bien habill, et,
quoiqu'on ne leur et rien dit, ils voyaient en lui mon futur
mari. Et mes grands-parents parlaient de tout  l'imparfait: "Nous
faisions ceci... nous venions l pour les vendanges, c'est ici que
nous rcoltions le petit vin que vous avez bu..."

--Mais, sacrebleu!... dit M. Vaufrenard, vous n'tes pas morts!

Mme Vaufrenard, M. Serpe lui-mme et moi, qui avions remarqu la
faon de parler de mes grands-parents, nous mmes  clater de
rire. Mais les grands-parents hochrent mlancoliquement la tte;
et ils continurent  parler comme s'ils partaient le soir mme
pour l'exil ou pour l'autre monde.

Le soir mme, ils firent  M. Serpe l'aveu que la petite dot
dont ils lui avaient dit un mot, avait t aux trois quarts,
exactement, absorbe par les "imprudences de jeune homme" de mon
frre. Dtacher une des deux dernires fermes de la proprit,
et la vendre pour payer les cranciers de Paul, comme on y avait
song un moment, c'et t subir une perte considrable; et, faute
d'autre argent liquide, il avait bien fallu prendre sur les titres
que maman mettait en rserve pour moi. Ils priaient M. Serpe
d'accepter une des deux fermes du Petit-Coudray ou des Epinettes,
 son choix.

M. Serpe laissa parler mon grand-pre sans donner le moindre signe
de surprise, d'opposition ni d'acquiescement. Je ne suis pas bien
sre qu'il coutait; je crois, par ce qui s'ensuivit, qu'il se mit
rapidement  penser  autre chose. Et mon infortun grand-pre
tait sur des pines et se croyait oblig de parler, de parler,
d'taler des papiers qu'il avait peine  lire: c'taient des
estimations des Epinettes et du Petit-Coudray, faites par Un tel
et Un tel; et des livres de comptes, des factures, un fatras de
paperasses. Ma grand'mre, elle, affaisse dans un fauteuil garni
d'une housse jaune,--je la vois encore,--tait comme un cadavre
et ne pouvait pas parler; on et jur que son mari, en avouant le
vide de son portefeuille, tait en train de confesser un crime! On
m'avait prie de demeurer l, sous le prtexte que je ne devais
rien ignorer. Je ne me tourmentais pas outre mesure, parce que
je savais que M. Serpe ne me prenait pas pour une misrable dot
de quelques milliers de francs, et que, par consquent, il lui
devait tre assez indiffrent que cette obole consistt en titres
de rentes ou bien en un pauvre toit nomm le Petit-Coudray ou les
Epinettes!... Mais c'tait de mes deux vieux parents, privs du
revenu de cette terre, qu'il fallait s'inquiter, et, s'il fallait
les secourir  l'avenir, somme toute, "les imprudences de jeune
homme" retombaient, quelque arrangement qui intervnt, toujours
sur moi... et dsormais sur M. Serpe...

Nous n'tions donc pas fiers, ni les uns ni les autres. M. Serpe,
tout  coup, se mit  rire, ce dont nous fmes bahis, car il
tait d'une gravit imperturbable. Et il dit:

--Mais ce sont des enfantillages!... Tout est trs bien, trs
bien!... Je ne sais pourquoi je vous laisse prendre tant de peine,
cher monsieur Coffeteau... Je voudrais seulement pouvoir vous
dire: "Mlle Madeleine a assez de qualits pour qu'elle puisse se
passer de ces bouquets de fleurs rustiques dans sa corbeille de
mariage!..." Oui, oui! il dit cette belle phrase, qu'il avait,
je crois, tourne pendant que mon grand-pre parlait. "Mais,
ajouta-t-il, comme je ne me crois pas le droit de lser les
intrts de ma "future pouse," ainsi qu'on dit dans l'tude d'un
notaire, j'accepterai pour elle, puisque vous me le proposez, la
nue proprit des Epinettes ou du Petit-Coudray,  votre choix, je
vous en prie!... et, d'accord avec elle, j'en suis sr, nous vous
en laisserons, votre vie durant, l'usufruit... dont nous nous
passerons fort bien!

Il se tourna vers moi avec un geste de la main analogue  celui
qu'on fait pour recueillir une pche qui se dtache de la tige. Je
fis un beau sourire: c'tait le fruit qu'il attendait; il referma
sa main et la rouvrit, dans l'attitude de l'offrande, cette fois,
en la dirigeant vers mon grand-pre qui avait laiss tomber ses
lunettes, puis vers ma grand'mre, qui ressuscitait.

Ce fut magnifique. Je crus que nous allions tous nous embrasser.
Mon grand-pre tendit les mains  M. Serpe et le nomma pour la
premire fois son "futur gendre." Ma grand'mre, elle, s'cria:

--Non, non!... c'est trop gracieux: nous ne pouvons pas accepter!

M. Serpe fut vraiment trs bien. Il s'approcha de moi, me demanda
de lui donner la main, et il dit:

--Madame, voudriez-vous contrarier le premier accord--et de si bon
prsage!...--entre votre petite-fille et moi?

--Ah!... dit grand'mre, si vous y mettez d'aussi jolies formes,
moi, je ne suis pas de taille  lutter!... Je vous dis mon
sentiment tel qu'il est: je trouve cela trop beau; voil tout!

Ce n'en fut pas moins une chose convenue, et nous tions tous
bien contents, quoique grand'mre demeurt un peu songeuse
et qu'il lui fallt du temps pour croire  un arrangement si
avantageux. Je savais, quant  moi, un gr infini  M. Serpe qui
s'tait montr vraiment gentil; et je lui pardonnais bien des
choses qui ne me sduisaient pas en lui. Et, comme il se mle
toujours quelque purilit aux affaires les plus graves, ce fut ce
soir-l, chez nous, entre le retour de la campagne et le dner,
que je me convainquis que le prnom d'Achille tait acceptable.
Je ne me croyais pas capable, il est vrai, de dire: "Monsieur
Achille" comme on m'inviterait  le faire, une fois fiance  lui;
mais j'esprais pouvoir dire plus tard: "Achille" tout court. Oh!
Oh! cela avait son importance!

Aussitt termin le chapitre de ma dot, M. Serpe se mit  nous
parler de sa famille, avec dtails, ce dont il n'avait point abus
jusqu' prsent, par discrtion, semblait-il. Mais  prsent que
nous attendions l'anneau de fianailles, c'tait bien la moindre
des choses que je connusse un peu les figures de la famille o
j'allais pntrer.

M. Serpe avait encore sa "vieille mre," cela, tout le monde le
savait; il disait frquemment: "Ma vieille mre," et, sans qu'il
et employ jamais aucune forme particulire d'affection ou de
respect, ce "ma vieille mre" prononc sur un certain ton, avait
t par tous interprt comme une marque de pit filiale qui
produisait le meilleur effet. Nous avions cru jusqu'alors qu'il
habitait avec sa "vieille mre;" il nous dit que non, et bien
qu'ils fussent du mme quartier. C'tait tant mieux, en somme,
puisqu'elle n'aurait point  se sparer de son fils aprs le
mariage, ce qui laisse toujours, dans l'esprit de la femme ge,
qui a plus besoin de compagnie que jamais, et qu'on abandonne,
une certaine animosit contre la jeune bru. Nous smes aussi que
la "vieille mre" avait bien des manies; qu'elle vivait au milieu
d'"une ribambelle de petits toutous,"--cela me plut  moi, mais
fit froncer les sourcils  grand'mre. Je ne sais si M. Serpe le
remarqua: je crois qu'il piait assez mticuleusement l'impression
produite par les dtails domestiques qu'il donnait. Comme il se
taisait, un moment, grand'mre l'interrogea.

--Y a-t-il longtemps que vous avez perdu monsieur votre pre?...

--Je ne l'ai point perdu, dit M. Serpe, mon pre vit spar de sa
femme depuis plus de vingt ans.

Ae! ae!

Chacun dit son mot sur la division qui dchirait les familles.
Grand'mre enrageait de savoir "de quel ct taient les torts,"
du ct de la "vieille mre" aux toutous, ou bien du pre, de qui
M. Serpe ne parlait pas. Mais il n'y eut pas moyen de le savoir,
tant M. Serpe tait discret. Il dit qu'il voyait son pre, de
temps en temps. Ceci tait au moins d'un bon fils.

La "vieille mre," que ses toutous avaient bien failli dtruire
dans l'esprit de ma famille, y gagna quelque sympathie, parce que,
au jug, ce fut elle qu'on dclara victime. Le pre Serpe devait
tre un vieux sacripant. Heureusement, l'on sait que les fils
tiennent le plus souvent de leur mre.

--Peuh! dit grand-pre, vois donc Paul, par exemple!

Le lendemain, pendant une promenade  Champigny, aux environs de
Chinon, o M. Serpe nous accompagna, il nous jeta comme un dtail
sans importance, qu'il avait une soeur divorce!... Le divorce,
alors, tait rare, et fort mal vu en province. Mes grands-parents
s'arrtrent tous les deux instantanment, le temps de reprendre
respiration. Nous allions entrer  la chapelle o l'on visite
de trs beaux vitraux; et des touristes, non loin de nous,
attendaient le gardien. Je pensai que mon mariage tait flamb.

Personne n'ajouta rien au mot "divorce" tomb ngligemment des
lvres de M. Serpe. Nous visitmes la chapelle, ce qui nous
dispensa de parler; et,  la sortie, M. Serpe, que le style du
monument intressait normment, ne tarit pas en dtails curieux
sur l'architecture.

Grand'mre ne l'coutait gure, mais elle trouvait qu'il parlait
bien; mon grand-pre s'instruisait et, en rentrant  la maison,
quand l'architecte nous eut quitts, il dit de lui:

--C'est un vritable savant!

Cette petite circonstance fortuite: une confrence improvise
sur l'art de la Renaissance, faisant suite immdiatement  la
rvlation de la seconde anicroche dans la famille Serpe, sauva
mon mariage du plus grand danger qu'il ait couru avant d'tre
conclu. Un hasard de rien du tout l'emportait sur les principes
les mieux tablis. Certes, la double "tare" ne fut point si
aisment ni si tt digre; mais sa rvlation se trouvait lie en
fait, d'une part  la gnrosit inespre de M. Serpe, touchant
la ferme, d'autre part  une manifestation d'rudition, ce qui, je
l'ai remarqu souvent depuis, subjugue presque invariablement tout
le monde.

Pour moi, ces histoires de sparation et de divorce ne me
troublaient point. On ne divorait pas dans notre monde, en
province, mais j'tais toute dispose  croire qu' Paris, les
moeurs taient totalement diffrentes. C'est mme presque
incroyable, qu'leve comme je l'avais t, je pusse admettre
si aisment que l'on brist les rgles reues. Une vanit de
grande gamine ne me poussait-elle pas  me flatter, mme avant le
mariage, de comprendre, moi, des hardiesses qui faisaient frmir
nos pauvres provinciaux?... Je me souviens fort bien que j'avais
form le projet de dire  Mlle de Gouffier, par exemple: "Vous
savez, j'ai une future belle-soeur divorce!..."

Avant que l'occasion se prsentt de me parer de cette supriorit
trange, je me ddommageai en prouvant  M. Serpe que je
n'avais pas de prjug contre le divorce. Et je lui parlai trs
naturellement de sa soeur. A mon grand tonnement, ce fut lui
qui se montra svre pour la divorce. Il n'avait pas beaucoup
parl d'elle jusqu' prsent; on l'avait entendu dire  plusieurs
reprises: "Ma soeur... ma soeur qu'on prtend fort jolie..."
et il lui laissait encore le nom de son mari. Il ne me cacha point
qu'il tait ennemi du divorce, et il saisit ce prtexte pour me
faire un petit discours sur le rle de la femme marie, sur le
rle du mari, sur le mariage mme, qui tait, vraiment, digne des
traits de morale les plus recommandables. J'en fus tout difie,
et mme stupfaite, je l'avoue,  cause de cette qualit de
"Parisien" qu'avait M. Serpe, et qui, selon moi, devait comporter
toutes sortes d'audaces. Les principes de M. Serpe taient,
d'ailleurs, plutt rassurants pour moi, car, personnellement,
je n'avais pas l'intention d'user des audaces parisiennes et je
prfrais que mon mari s'en abstnt. Mais, enfin, cela me surprit.

M. Serpe me fit entendre qu'il ne tenait pas  me voir frquenter
beaucoup sa soeur.

--Mais, madame votre mre la voit, je suppose?...

--Elles habitent ensemble.

--Ah!

"Eh bien! me dis-je, voil une belle-famille qui, du moins, ne me
gnera gure!..."

Mais cette mre et cette soeur, vivant ensemble, et que M. Serpe
entendait ne point trop laisser frquenter  sa jeune femme,
mirent au supplice l'esprit de grand'mre. Que n'avait-on su cela
plus tt? Ah! mais  qui le demander? On s'tait inform de M.
Serpe prs de M. Segoing, le conseiller gnral, qui avait fait
sa connaissance chez la comtesse de Grenaille-Montcontour, en
Sologne. Si le conseiller gnral et rencontr M. Serpe seulement
chez une Mme Dupont, on et t chercher avec mthode les
tenants et aboutissants; mais certains noms, d'un monde o notre
bourgeoisie n'tait pas admise, avaient sur elle un tel prestige
qu'ils couvraient de leur panache tout ce qui en approchait de
prs ou de loin. Le chteau de Plouhinec, le duc, la duchesse,
venant par l-dessus, allez donc aprs cela vous informer si un
jeune et brillant architecte qui frquente des maisons pareilles,
a une soeur qui... ou une mre que! Quand grand-pre, moins
crdule, osait dire: "Ses chasses... ses chasses!... mais il est,
pendant la chasse, sur son chafaudage au milieu des maons..."
ce seul doute blessait grand'mre dans le besoin qu'elle avait de
croire au vernis de son futur gendre. J'ai remarqu aussi, non pas
dans ce temps-l, mais en y rflchissant depuis, que nos familles
taient un peu dupes de leurs exigences: elles voulaient tre trs
ddaigneuses, trs difficiles; il leur plaisait de s'imaginer
pareilles  ces "maisons" d'autrefois qu'une msalliance
troublait; mais la ncessit faisait qu'il fallait bon gr mal gr
tenir compte, de moins en moins, de la puret du groupe auquel un
pouseur appartient. En fait, si la famille ne vous agre pas,
quelle est la sanction? On le regrette: mais on se laisse pouser.

Mes grands-parents boudrent; encore ne l'osrent-ils faire qu'
la maison, et presque en cachette: c'est qu'ils pensaient  la
difficult qu'a une fille pauvre  se marier convenablement; et
c'est qu'ils pensaient  l'usufruit de la ferme.




XXV


Ce fut le pre de M. Serpe qui fit le voyage de Chinon pour
demander ma main. Il n'tait point mal du tout, ce vieillard;
un peu cass, tout blanc avec un teint rose; un air rserv et
timide; il donnait l'impression d'une nature un peu fminine et
tendre et qui avait d beaucoup souffrir. Son fils n'avait rien de
lui, mais rien de rien; tait-ce pour cela qu'il parlait si peu de
son pre? Pourtant on les sentait unis par un lien d'amiti assez
vif; ils avaient mmes ides sur beaucoup de choses, mais le pre
mettait  les exprimer une manire... ah! comment dire cela?...
une certaine bonhomie, une certaine grce qui vous faisaient
sourire sans qu'on cesst de l'couter srieusement... Mon Dieu!
si son fils avait hrit de cela!... je l'aurais peut-tre
aim!... Qu'il est donc vrai que ce n'est pas par l'intelligence
que nous sommes le plus rapprochs les uns des autres, mais par
une faon de sentir qui donne  nos ides leur forme, qui ne
change point, elle, et qui peut si facilement faire changer les
ides!...

Aprs que nous emes fait connaissance dans le salon, la
conversation tomba tout  coup, et, comme personne ne la relevait,
grand'mre me fit signe de m'loigner: c'tait l'heure de la
demande officielle qui tait venue. Je laissai les deux familles
et m'en allai dans la salle  manger, ayant de grands battements
de coeur: quoique tout ft convenu depuis longtemps, il n'y
avait pas  dire, c'tait en ce moment-ci que, l, tout prs, de
l'autre ct de la cloison, on liait mon sort en y mettant les
formes.

Franoise entra, venant de l'office, et traversa la salle 
manger. Elle comprit ce que je faisais l, ce qu'on faisait de
l'autre ct, et se prit  sourire d'une faon singulire.

--Eh bien!... quoi?... tu es contente?

Elle tait contente; toute la maison tait contente; le mariage
plat  tous.

Mais moi, je crois que j'tais verte quand je reparus dans le
salon. Le papa Serpe me demanda la permission de m'embrasser.
Puis son fils me passa au doigt un fort beau brillant: c'tait
mon anneau de fianailles. Je n'tais pas fche d'avoir  moi un
si beau brillant. Toutes sortes d'ides tournoyrent en peu de
temps dans ma cervelle; je vis des contes de fes, des carrosses,
des robes de bal, des princes et des lumires en quantit; je me
dis: "Le bonheur!... le bonheur!..." Et ces deux mots, rpts,
m'apparurent vritablement, en caractres d'une belle flamme
bleutre, mais d'une nuance plutt triste. Puis, je voulus dire
quelque chose, remercier, et je me reprochai de n'avoir pas prvu
cette crmonie et prpar ce que je devrais dire pour n'avoir pas
l'air d'une cruche devant mon futur beau-pre. Je ne sais ce que
je dis. Ce qu'il y a de certain, c'est que je dus m'asseoir; j'eus
un tourdissement, rapide, qui ne fut pris que pour une motion,
aprs tout, assez naturelle. Et mon fianc me baisa la main. Je
lui souris, d'une faon assez niaise, et n'eus plus qu'une ide:
m'essuyer la main.

Je la frottai, derrire moi, contre ma robe de toile. Et je fus
effraye de m'tre sentie oblige de faire cela; j'en demeurai
toute stupide. En y songeant je regardais mon solitaire qui
tincelait. Ma grand'mre dit:

--Elle est hypnotise!...

Je dus paratre bien innocente, bien enfant. Pourtant, ce qui se
passait en moi tait d'une grande personne.

On alla, comme de juste, prsenter le papa Serpe chez les
Vaufrenard. Ce n'taient pas les Vaufrenard qui avaient dnich
les Serpe, ni fait,  proprement parler, le mariage; mais ils
s'enorgueillissaient d'y avoir contribu de tout leur pouvoir;
cette union tait pour eux une fte de famille. Ils s'y prtaient
 tel point, qu'en l'honneur de M. Serpe qui n'aimait pas la
musique, aussitt notre entre dans la maison, dsormais, ils
faisaient taire tout instrument. Un jour que nous les avions
entendus jouer, du dehors, nous les vmes fermer piano et
harmonium  notre seul aspect; je me hasardai  dire:

--Mais, je suis toujours musicienne!...

Ils ne soutinrent pas le contraire, mais ils firent comme si je
n'avais rien dit.

Je crois qu'ils essayaient de me faire oublier la musique!

Et, en effet, il tait vrai que je ne touchais presque plus mon
piano. Ne plus provoquer au bout de mes doigts ce langage qui
m'avait entretenu, pendant des annes, dans un tat d'esprit lev
et potique, cela m'avait manqu pendant quelques jours, quelques
semaines peut-tre; mais on avait eu tant  faire avec les robes,
les chiffons, les voyages  Tours,--non plus pour aller chez Mme
de Testaucourt, par exemple!--que la privation s'tait assez
vite adoucie. Les prparatifs du mariage taient tels, dans nos
provinces o l'on faisait beaucoup de ses propres mains, qu'une
jeune fille atteignait le jour de la crmonie sans avoir pu, pour
ainsi dire, penser au mariage. Pour moi, c'tait avant l'instant
des fianailles que j'avais surtout souffert, mais depuis lors je
n'en eus jamais le loisir.

Si, une seule fois, je faillis me ressaisir; ce fut prcisment le
jour o le papa Serpe recevait tous les salamalecs des Vaufrenard.
Une envie m'avait prise d'aller encore une fois m'asseoir seule, 
mon balcon, au-dessus de la citerne et de la vigne de Sablonneau.
Je quittai le salon et courus  la terrasse. Sablonneau tait
l, au bas, qui crachait dans ses mains et allait reprendre sa
pioche; il porta, en me voyant, sa main  sa casquette, et ses
yeux ptillrent; pour la premire fois je le vis exhiber ses
vieux chicots en souriant; il tait content, lui aussi, de mon
mariage. Mais  ma citerne et au fin paysage lointain taient
lies pour moi trop de rveries pour que quelqu'une d'elles ne
revnt pas voleter autour de ma cervelle. Je regardais l'eau
profonde, un peu tarie pourtant cette anne par la scheresse,
la taie verdtre, les araignes, et puis, tout l-bas, le ruban
d'argent de la Vienne o le falot de Gaulois le pcheur semblait,
le soir, un ver luisant. Elles revinrent, quelques-unes de mes
rveries mlancoliques et de mes sublimes esprances de jadis...
Eh bien! j'tais pour elles dj une trangre, je les regardais
presque de loin, sinon de haut, j'allais peut-tre les traiter de
chimres, lorsque M. Serpe, mon fianc, qui me faisait sa cour
impeccablement, vint me rejoindre et m'entretenir d'un sac de
voyage en peau de truie, avec trousses, qu'il dsirait m'offrir
pour mon voyage de noces. Je n'avais, certes, aucun amour pour
mon fianc: eh bien! l'ide ne me vint pas de regretter qu'il
et interrompu mes plus chers souvenirs; mon esprit tait dj
rompu  admettre que le choix d'un sac de voyage pouvait balancer
les dsirs d'ivresses infinies qu'une mlodie de Schumann ou une
berceuse de Chopin m'inspiraient quand j'tais une jeune fille 
marier!...

Chacun,  prsent, me disait: "Tu vas tre une femme!" Et cela
signifiait: il est temps d'attacher du prix aux choses positives.

La conversation de mon fianc avec moi roulait uniquement sur
des dtails d'installations ou d'accessoires de voyage. Il tait
architecte, n'est-ce pas? architecte excellent d'ailleurs, et
rien que cela: la disposition pratique d'un appartement, le
choix des meubles, la place de la baignoire dans le cabinet de
toilette, taient pour lui d'une importance capitale dans la vie.
Jamais,  aucun instant, il ne manifesta qu'il voyait au del.
A part certains chapitres de morale, mais encore considre d'un
point de vue tout pratique et hyginique, pourrait-on dire, il
demeurait enferm dans ce cercle de petits soucis qui concernent
tous la plus grande commodit de la vie. Il excellait en moyens
ingnieux de simplification pour les systmes de locomotion: il
refaisait l'horaire des chemins de fer, il retraait les routes;
l'automobile n'tait pas invente dans ce temps-l, mais on et
dit qu'il en pressentait l'avnement prochain, et il merveillait
ces messieurs en leur prdisant les grandes modifications qui en
rsulteraient pour la vie de chacun. En gnral, tous taient
sensibles  la description de ces futurs "progrs," oui, tous,
mme mes grands-parents, qui, pourtant, n'taient pas des gens 
adopter les nouveaux modes de vie; mais c'tait une chose curieuse
 constater, que ce got secret et fondamental pour la vie
matrielle, chez des gens qui se piquaient d'en faire fi.

En vrit, j'avais t jusqu'alors nourrie, bourre, gorge
d'ides morales, et l'on m'avait enseign de si bonne heure le
mpris de la vie physique, que je n'avais, je le jure, jamais
pens  un bien-tre qui ne vnt de l'tat de l'me.

Ah! ma belle valle, peuple par moi de si nobles images!... ah!
l'oeil ironique et triste de ma citerne!... Il s'agissait 
prsent d'un sac de voyage en peau de truie et de trousses avec
accessoires varis, dont le moindre, il faut l'avouer, captivait
mon imagination!... Nous discutions, mon fianc et moi, sur le
manche d'une brosse  dents ou sur la forme de ciseaux  ongles!
Et ce sujet m'intressait!... J'avais vu  Tours, rue Royale, des
ncessaires de voyage entr'ouverts, entre des cravates d'homme de
la dernire lgance, qui taient d'un irrsistible attrait. Je
n'avais jamais espr pouvoir en possder un. Et mon fianc me
prouvait que ce que j'avais vu  Tours, en fait de ncessaires,
n'approchait pas de ce qu'il avait command pour moi spcialement,
et  mon chiffre,  Paris!...

C'tait le sourd instinct goste, sous sa forme la plus vulgaire,
qui venait  mon secours. Ce beau sac de voyage m'invitait 
m'occuper d'un autre moi-mme jusqu'ici nglig. Ah! je sais,
 prsent, ce qu'il y avait de veulerie et de sensualit
inconsciente dans cet abandon  la douceur nouvelle!...

Lorsque ma famille, le papa Serpe et les Vaufrenard sortirent
du salon et vinrent nous rejoindre sur la terrasse, j'coutais
si attentivement les dtails fournis par mon fianc, que je ne
dtournai seulement pas la tte, et je ne me serais peut-tre pas
aperue que nous n'tions plus seuls, si je n'avais entendu Mme
Vaufrenard prononcer,  sa faon un peu commune: "Allons! allons!
tout va bien: ne troublons pas les amoureux!" Elle ne doutait
plus, ni elle ni personne de ma famille, que M. Serpe n'et enfin
trouv le secret de me plaire.

Mais je me relevai prcipitamment, et, en rejoignant le groupe
qui montait l'escalier du Clos, je fis, je m'en souviens, cette
remarque sur moi-mme, que, contrairement  ce qu'en pensait Mme
Vaufrenard, et quoique j'eusse cout volontiers la description du
sac de voyage, j'prouvais un soulagement lorsque quelqu'un venait
me fournir un prtexte  n'tre plus seule vis--vis de M. Serpe.

Tondu tait dans la vigne du Clos, toujours courb vers la terre,
entre les rangs de vigne. M. Vaufrenard, qui s'amusait fort du
zle infatigable de son closier, dit au papa Serpe qu'il y avait
l un travailleur extraordinaire, mais que, malheureusement, il
n'aurait pas l'avantage de le lui prsenter, car Tondu ne se
relevait jamais.

--Si, si, dis-je, il se redressait autrefois, quand vous
chantiez!...

M. Vaufrenard ne chanta pas, et Tondu pourtant redressa l'chine
au-dessus de la vigne: il le faisait toutes les fois qu'il
apercevait mon fianc, et il tait sa casquette d'un air bat;
c'en tait encore un qui se rjouissait de voir celui qui allait
m'pouser!

Le tour du Clos tant fait, on se reposa un moment sur le banc de
pierre de la salle de verdure prs duquel, les soires chaudes
de l't, je m'tais tendue sur l'herbe, il n'y avait pas si
longtemps, en regardant les toiles. Et je me souvins, l, d'avoir
eu, un certain soir, la certitude qu'il tait impossible que je
ne fusse pas heureuse, un jour. Et je pensai: "Eh bien! c'est
maintenant, voyons, que je suis heureuse, puisque tout le monde
le dit!..." La persuasion que j'tais heureuse pntrait en moi
petit  petit et, parce que ce genre de bonheur-l ne ressemblait
en rien  celui que j'avais imagin, j'en concluais tout bonnement
que j'avais t prcdemment une sotte de rver  des sornettes,
et sur ce banc, o j'tais  prsent assise comme une grande
personne, je rougissais du temps o, sous l'influence du couvent
ou bien sous celle de la voix de M. Vaufrenard, je me laissais
aller  mes extases. La vie, c'est bien plus simple, bien plus
prosaque! Je me faisais maintenant une coquetterie d'en apprcier
la saveur un peu fade: c'tait le got de la raison!




XXVI


Pour le mariage, le papa Serpe se trouva immobilis  Paris
par la goutte, et nous emes  Chinon la "vieille mre" comme
reprsentant de la famille. La soeur divorce tait malade, elle
aussi, ou du moins, prtendit l'tre.

La "vieille mre" nous surprit beaucoup,--quoique grand'mre
affirmt s'tre attendue  tout de la part d'une femme qui vivait
entoure de chiens...--Nous allmes au-devant d'elle, avec la
voiture de l'_Htel de la Lamproie_; son fils tait avec nous;
quand le train stoppa, il dit: "Voil maman!" Je dis, moi: "O
donc!... o ?... o a?..." Je cherchais une dame  cheveux
blancs. Je vis mon fianc tendre la main  une espce de jeune
femme blonde, fort lgamment mise, qui avait une taille, ma
foi, trs passable, sous un cache-poussire ajust, et dont
l'ge vritable n'apparut que lorsque nous fmes nez  nez, et
avant mme qu'elle ne soulevt sa voilette: son visage tait
recouvert d'une couche de fard, ses lvres rougies et ses sourcils
renforcs; la fatigue des yeux et l'affaissement des traits
taient exalts par ce masque, et, pour nos yeux de province
inaccoutums  ce genre d'artifice, cette jeune vieille dame
produisait un effet dconcertant d'abord et presque d'pouvante.
Il fallut que mon fianc dt: "Ma mre..." pour que nous nous
dcidions  sourire,  prononcer je ne sais quels mots de bon
accueil. Grand'mre n'tait pas l; je pensai: "Heureusement
qu'elle ne la verra, pour la premire fois, qu' la lumire!..."

Comme nous causions assez pniblement en attendant les bagages,
quelque chose remua sous le bras de Mme Serpe et nous reconnmes
que c'tait un chien que l'on et pris pour une poigne d'chevaux
de soie. Il tait couleur tabac clair; on ne lui voyait ni les
yeux ni le museau, sous ses longs poils tombants. Je le trouvai
drle et gentil, moi; j'aimais beaucoup les btes:

--C'est donc un de vos charmants petits chiens, madame?...

La glace tait rompue: j'avais trouv un point de contact avec ma
future belle-mre. Je ne sais quoi, d'ailleurs, m'avertissait que
je n'en trouverais jamais d'autres...

Pourtant, cette femme n'tait pas dtestable; elle faisait
beaucoup de frais; elle parlait avec une grande facilit; elle
s'merveillait de tout, et d'une faon presque comique, car elle
ne connaissait pas la province et elle la dcouvrait, mais comme
un pays de Lilliput o tout lui paraissait extraordinaire par la
petitesse. Nous autres, elle nous effrayait, comme si elle et
t, par exemple, Chinoise, et si c'et t dans son pays que l'on
allait m'emporter dans trois jours.

Elle nous parla surtout de sa fille, qu'elle adorait.

Elle la louait avec une exagration presque agressive: c'est
qu'elle pensait  notre prjug contre le divorce. Mais, de ce
prjug nous n'avions pas souffl mot; nous ne pouvions pas non
plus, sans la connatre en aucune faon, fliciter une femme
d'tre divorce!... Pendant les quelques jours que la mre de mon
fianc demeura  la maison, il y eut, entre elle et nous, comme
une guerre sourde, provoque par la divorce que nous n'avions
jamais vue et sur laquelle personne de nous n'avait formul tout
haut une opinion.

Heureusement, je parvins  adoucir les chocs parce que j'tais,
moi, assez bien dispose envers la "vieille mre:" c'tait elle
qui avait apport de Paris le sac de voyage en peau de truie, et
elle l'avait bond entirement de dentelles anciennes superbes,
au milieu desquelles se dissimulait un petit paquet lourd et
soigneusement fait; c'tait une bourse en or gonfle de pices
d'or. Je comptai cinquante louis. Je n'avais jamais vu une
pareille somme.

J'avais pass une heure, seule, dans ma chambre de jeune fille,
le premier soir o je fus en possession de mon sac,  l'ouvrir,
 le fermer,  m'merveiller du fonctionnement parfait de la
serrure et du petit bruit si ferme et si franc qu'elle produisait,
lorsqu'on pressait l'une contre l'autre les pices de cuivre
terni appliques sur sa belle mchoire!... et  retirer la
garniture divise en deux planches: l'une portant les brosses,
peignes, ciseaux, etc., l'autre les flacons de cristal taill,
aux tincelantes facettes, rangs en si bel ordre et si gentiment
coiffs de leur petit turban argent!... et  replonger les deux
parties de la garniture dans la grande gueule ouverte!... et
 me demander quels parfums, quelles poudres et quelles ptes
empliraient ces rcipients trop nombreux et dont l'ajustage,
le poli, la sobrit, "l'air anglais" me fournissaient,  moi,
l'image la plus frappante d'une civilisation raffine. Oui, c'est
par ce sac de voyage, plus que par aucun autre objet et plus que
par aucune ide, que je me fis une reprsentation de Paris et que
je pus juger combien le mot prsomptueux de "moderne" contient de
magie pour nos pauvres petites cervelles.

Sur la commode de ma chambre,  ct de la bourse d'or, il tait
l, ouvrant sa belle gueule carlate, mon sac de voyage en peau de
truie, frapp  froid de mes initiales nouvelles; et prs de lui,
les deux parties de la trousse prsentaient, inclines lgrement,
comme l'talage des magasins, leurs flacons  facettes, leurs
brosses  dos d'ivoire, leur ribambelle d'accessoires divers. Et
la vue de cela me promettait une facilit de vie  laquelle je
n'avais pas song jusqu'alors... C'tait encore une reprsentation
un peu confuse; mais j'en sentais la complte nouveaut pour
moi, en mme temps qu'une sorte d'attrait, non de trs bon aloi,
peut-tre, passablement terre  terre, sans doute, mais qui
n'tait pas moins un attrait. Oh! comme un lment qui peut nous
modifier de fond en comble, tranquillement, imperceptiblement,
s'insinue! C'tait l'attrait de la vie matrielle aise, attidie
et flatte par les mille ingniosits de notre temps, qui m'tait
prsente et offerte sous les espces de ce beau sac de voyage et
de la bourse d'or...

Mon fianc promettait d'aller faire notre voyage de noces  Venise.

Ma tte tournait un peu, je l'avoue.

Alors, comment expliquer l'trange chose qui se passa en moi, deux
jours avant la crmonie?

       *       *       *       *       *

Je savais que M. Topfer venait d'arriver d'Angers, plus tt que
de coutume, et uniquement pour assister  mon mariage. Afin de
l'en remercier, je combinai,--je ne sais comment, car je n'avais
vraiment pas un quart d'heure  moi,--je combinai d'aller trouver
mon bon Topfer, le matin, chez les Vaufrenard, comme dans les
temps anciens, une dernire fois. Franoise me conduisit jusqu'
la grille; j'entrai  pas de loup dans la maison; M. Topfer
rptait le _Panis Angelicus_ de Franck, qu'il avait promis
d'excuter  l'glise, pendant la messe; je m'arrtai  la porte
du salon, le coeur battant, jusqu' ce qu'il et fini; puis
j'entrai et lui sautai au cou. Il tait un peu mu: taient-ce les
sons admirables qu'il venait de tirer de son violoncelle? tait-ce
l'ide du mariage de sa petite amie, de son lve un peu? Je
n'en sais rien. Toujours est-il qu'il ne me parla gure, et que,
pour se donner une contenance, je crois, il reprit son archet et
enfona la pointe du violoncelle dans le parquet. Il tait arriv
de la veille au soir: il oubliait la consigne nouvelle de la
maison Vaufrenard, d'aprs laquelle on ne faisait plus de musique
en ma prsence!

J'en fus heureuse, oh! heureuse! J'tai vite mes gants et me
mis au piano. M. Topfer me regarda en souriant, de son oeil
bleu d'enfant, et m'attendit: nous reprmes ensemble le _Panis
Angelicus_. M. Vaufrenard entra. Je croyais qu'il allait faire
la grimace en me voyant au piano, et nous intimer l'ordre de nous
taire; mais le plaisir musical l'emporta sur sa volont mme, ou
bien lui fit oublier la consigne: il vint se placer derrire moi,
et chanta.

Qu'est-ce qui me prend alors,  moi, tout  coup? Voil que mes
yeux se brouillent; je ne peux plus lire la musique; je sens une
larme qui me chatouille la joue, et j'clate en sanglots. Je
quitte le piano, je me rfugie dans l'ombre, je m'assieds sur un
pouf, les coudes sur les genoux, me tamponnant les yeux avec mon
mouchoir, puis je saute sur mes gants et m'en vais. En donnant
une poigne de main  M. Topfer, je regarde une dernire fois mon
bon vieil ami et m'aperois que ses petits yeux bleus sont tout
tremps.

Et me voil courant  la maison, montant  ma chambre: une crise
de larmes, un dsespoir complet. Quand maman pntre dans ma
chambre pour me dire que mon fianc est en bas, je lui crie entre
des hoquets une chose qui l'abasourdit; je lui crie:

--J'aurais d pouser M. Topfer!... j'aurais trs bien pu pouser
M. Topfer!

Maman me dit:

--Tu es compltement folle, ma pauvre enfant!... Es-tu malade?...
Surtout, ne va pas dire une chose pareille devant ta grand'mre!

Grand'mre qui a entendu crier, pleurer, arrive  son tour: et je
lui rpte ce que j'avais cri  maman:

--Oui, j'aurais trs bien pu pouser M. Topfer!

Grand'mre ne s'indigne pas; elle me dit qu'il faut me coucher,
et qu'il faut envoyer chercher le mdecin. Je proteste: "Mais
non, je ne suis pas malade!" Grand'mre insiste; elle me tte le
pouls qui, naturellement, doit tre assez agit, et elle commence
 me dshabiller. Soudain je pense: "Si j'tais malade et si mon
mariage en pouvait tre retard!..." et je me laisse mettre au
lit. Grand'mre elle-mme descend avertir mon fianc que je suis
souffrante, et donner l'ordre qu'on envoie chercher le docteur.

Le docteur vient aussitt, ayant mme interrompu son
djeuner,--une jeune fille qui se marie aprs-demain, pensez
donc!--Je me demande: "Va-t-il me trouver une maladie? car enfin,
qu'est-ce que j'ai? Ne suis-je pas folle, en effet?" Jamais
l'ide d'pouser ce pauvre M. Topfer ne m'tait venue: un homme
de soixante ans passs!... Grand'mre avait raison; il fallait
que je fusse malade. Mais le docteur ne me trouve absolument rien
d'anormal; je n'ai pas la moindre fivre: "Ce sont, dit-il, de
ces petits tours que nous jouent les nerfs des jeunes filles..."
Il sourit et ne veut pas que je reste couche.

--Et djeunez, je vous prie, mademoiselle! Ce n'est pas le moment
de nous mettre  la dite!

Alors une autre ide insense me vient, moins grave, il est vrai,
celle-l, mais telle que la faon dont j'avais t leve ne me
prparait gure  l'avoir: je veux bien djeuner, mais l, dans ma
chambre, et en regardant mon sac de voyage!

Grand'mre lve les bras au ciel; mais le docteur prononce:

--C'est parfait! c'est parfait!... Allons, madame Coffeteau, il
ne sera pas dit que vous n'aurez pas une fois pass un caprice 
votre petite-fille!

Et il lui souffle je ne sais quoi  l'oreille. La pauvre
grand'mre, aussi bouleverse que si elle et reni son _Credo_,
commande qu'on me serve dans ma chambre. Mais alors, c'est moi
qui, par gard pour la douleur qu'une telle fantaisie cause 
grand'mre, dclare que je descendrai djeuner  la salle  manger.

Pendant qu'on me servait, toute seule, aprs la famille, mon
fianc tait revenu prendre des nouvelles; il se tenait dans
le salon avec mon frre arriv du matin, et j'entendais qu'il
s'informait beaucoup de lui et le faisait causer. Lorsque je
les eus rejoints et que j'eus tranquillis tout le monde sur ma
sant, ce fut Mme Serpe qui s'empara de mon frre. Elle le jugeait
charmant, intelligent, exquis, et, confiait-elle  maman, "si joli
garon!" M. Serpe le jugeait aussi intelligent et d'esprit trs
"moderne;" il tait tonn, et indign, que Paul gagnt si peu
d'argent; il rpta ce qu'il avait promis autrefois: "On pourrait
faire  ce garon-l une trs jolie situation."

C'est en entendant cela que je compris surtout combien j'avais t
folle, ce matin, et combien, en toutes choses, grand'mre avait
eu raison: est-ce que M. Topfer aurait procur une trs jolie
situation  mon frre? Et quel autre mari et pu lui procurer
cela? J'tais folle!... Ah! la raison!... la raison!...

Je dis  mon fianc:

--Ne vous inquitez pas trop: je suis folle; mais je vous jure que
c'est la premire fois que cela m'arrive; j'ai toujours t trs
raisonnable.

Il sourit; mon tat ne l'inquitait pas du tout. Il dit:

--Oh! oh! si vous connaissiez les femmes qui ont t leves
autrement que vous!...

Il avait coutume de dsigner ainsi sa soeur et toutes les
femmes que frquentait sa soeur. Il en avait vu, sans doute,
des caprices et des lubies, prs desquels ma nervosit,  la
veille du mariage, tait vraiment ngligeable! Aussi ne cessait-il
de fliciter grand'mre de la faon dont elle m'avait leve.
Grand'mre adorait son futur petit-gendre.

Tout allait donc bien; il n'y avait pas  se tourmenter. Lorsque,
pendant la messe de mariage, je me mis  pleurer comme une
fontaine, je ne m'alarmai pas outre mesure; je ne fis mme pas
d'efforts extraordinaires pour touffer mes sanglots que mon mari
entendait; je me disais: "Il comprend si bien tout cela! il a
connu des femmes pires que moi!..." et je pleurais tranquillement
sous mon voile. Je savais d'ailleurs que cela arrive quelquefois:
mme, les deux petites de la Vauguyon, qui avaient eu l'une et
l'autre la chance d'pouser un jeune homme dont elles taient
entiches, pleuraient pendant la messe. Oh! quand M. Topfer
joua!... quand la voix de M. Vaufrenard, plus belle que jamais,
emplit la nef de notre vieille glise!... quel branlement dans
tout mon coeur!... L'ide ne me vint pas, alors, que j'aurais
pu pouser M. Topfer, donc cela avait bien t un instant
d'aberration tout  fait isol; mais la musique et la prsence de
Dieu, les deux grandes causes d'exaltation de ma jeunesse, le
souvenir de mes ivresses de couvent et de mon romanesque amour
pour mes chers "gnies;" l'idal de ma jeunesse auquel se mlait
je ne sais quel espoir ou quel regret d'amour pour un homme
unique et bien  moi; le renoncement  tout cela; le sentiment
de mon entre dfinitive en un monde o rien de mon pass ne
subsisterait; tout cela se mlait pour moi en une sorte de douceur
mortelle; je me sentais me quitter moi-mme, sans douleur vive,
mais avec une tristesse dsolante qui s'panchait par un flot
continu de larmes...

Une seule chose m'empcha de m'abandonner  cette espce de mort
et peut-tre de m'affaisser sur mon prie-Dieu; ce fut une ide
bien pauvre en comparaison de ces grands mouvements de l'me, mais
il faut la dire parce que ce sont souvent de telles ralits qui
nous sauvent: la peur de mouiller mon voile!

       *       *       *       *       *

Il y eut, aprs la crmonie, un djeuner  la maison, non
pas trs nombreux, mais auquel assistrent les Vaufrenard, M.
Topfer, Mme Serpe, ma belle-mre maintenant, qui tait aux cent
coups parce que son petit chien tait malade, et les tmoins de
mon mari. L'un de ces messieurs, un vieil ami, s'tait charg
de raccompagner la maman Serpe  Paris par un train du soir;
nous autres, les maris, devions "filer" tous les deux, seuls,
subrepticement, ds 4 heures et demie.

Ces derniers moments  la maison, que j'aurais voulu prolonger
encore et encore, si pnibles qu'ils fussent, me parurent pourtant
effroyablement longs. Il faisait trs chaud, je me souviens; le
grand-pre s'tait retir dans sa chambre pour faire la sieste;
ma belle-mre, qui commenait  exasprer toute ma famille, tait
 la cuisine o elle employait tous les domestiques aux soins
de son chien malade; les Vaufrenard et M. Topfer m'avaient fait
leurs adieux; maman, cependant bien fascine par son gendre et si
patiente d'ordinaire, grommelait dj contre lui parce qu'elle
jugeait "inhumain" qu'on ft monter une pauvre jeune femme en
chemin de fer par un temps pareil; quant  grand'mre, dont cette
journe tait le triomphe, c'tait elle qui, avec moi, avait
le plus pleur, et l'ide de mon dpart la mettait sens dessus
dessous; elle errait dans toute la maison, comme une me en peine,
cachant de son mieux ses yeux rouges, qu'un arrire-fonds de
sensibilit, toujours contenu par des principes, avait submergs
aujourd'hui. Maman et moi tions restes longtemps, avec mon
mari et ses tmoins, dans le salon, parce qu'elle n'osait
sortir sans me faire signe de l'accompagner pour me donner les
conseils d'usage, et elle reculait, ple, tremblante, jusqu' la
dernire limite, ce douloureux moment. La voiture de l'_Htel de
la Lamproie_ devait venir nous prendre  quatre heures; quand
maman entendit le petit "toc" qui prcde de quelques secondes la
sonnerie de la pendule, elle se leva et me fit le signe.

Nous passmes dans le corridor, puis dans la salle  manger,
quoiqu'il y et une porte communiquant directement d'une pice
 l'autre; mais je crois bien que maman ne savait pas trop o
elle me menait; dans la salle  manger nous trouvmes la pauvre
grand'mre qui rangeait la verrerie sur le dressoir tout en
s'pongeant d'une main les yeux; elle disait:

--Les domestiques, ce n'est pas la peine de compter sur eux: ce
n'est pas trop d'eux tous pour un sale avorton de chien!

Maman sourit et dit  sa mre qu'elle avait t oblige de laisser
un instant seuls ces messieurs parce qu'elle avait un mot  me
dire. Grand'mre comprit, et par un sentiment dlicat,  l'ide
des choses que maman allait devoir me confier  voix basse, elle
se dirigea, en retenant le bruit de ses pas, vers la porte du
salon d'o nous venait la voix de ces messieurs. Avant de poser la
main sur le bouton, elle voulut pourtant me faire, elle aussi,
une dernire recommandation; tout bas, elle me dit:

--N'oublie jamais, mon enfant, que ton mari t'a choisie parce que
tu tais une jeune fille bien leve!

Elle poussa doucement la porte du salon, et une brutale parole lui
apporta la confirmation de ce qu'elle venait d'exprimer. Mon mari,
rpondant, sans doute, aux compliments que lui adressaient de moi
ses tmoins, disait:

--Moi, ce que j'ai cherch surtout dans un mariage de ce genre,
c'est la garantie de n'tre pas...

La porte aussitt referme nous pargna le mot, hlas! facile
 suppler, et que les circonstances rendaient tragique  nos
oreilles. Grand'mre n'entra pas au salon; glace et blanche
comme un marbre, elle repassa par la salle  manger sans souffler
mot, et laissa  maman le temps de m'apprendre que j'appartenais
dsormais  mon mari, corps et me.


FIN

ACHEV D'IMPRIMER LE DIX HUIT MAI MIL NEUF CENT NEUF PAR LA "ST.
CATHERINE PRESS LTD." (ED. VERBEKE & CO.) CANAL, PORTE STE.
CATHERINE, BRUGES, BELGIQUE






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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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warranties or the exclusion or limitation of certain types of
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violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

