The Project Gutenberg EBook of Les Indes Noires, by Jules Verne

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Title: Les Indes Noires

Author: Jules Verne

Posting Date: October 5, 2014 [EBook #5081]
Release Date: February, 2004
First Posted: January 15, 2003

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES INDES NOIRES ***




Produced by Norman Wolcott









                            Les Indes noires

                                  par

                              JULES VERNE

                           TABLE DES MATIRES


                I       Deux lettres contradictoires

                II      Chemin faisant

                III     Le sous-sol du Royaume-Uni

                IV      La fosse Dochart

                V       La Famille Ford

                VI      Quelques phnomnes inexplicables

                VII     Une exprience de Simon Ford

                VIII    Un coup de dynamite

                IX      La Nouvelle-Aberfoyle

                X       Aller et retour

                XI      Les Dames de feu

                XII     Les Exploits de Jack Ryan

                XIII    Coal-city

                XIV     Suspendu  un fil

                XV      Nell au cottage

                XVI     Sur l'chelle oscillante

                XVII    Un lever de soleil

                XVIII   Du lac Lomond au lac Katrine

                XIX     Une dernire menace

                XX      Le pnitent

                XXI     Le mariage de Nell

                XXII    La lgende du vieux Silfax

------------------------------------------------------------------------
                                    I

                      Deux lettres contradictoires

     _ Mr. J. R. Starr, ingnieur,_
     _   30, Canongate._
     _    dimbourg._

 Si monsieur James Starr veut se rendre demain aux houillres
d'Aberfoyle, fosse Dochart, puits Yarrow, il lui sera fait une
communication de nature  l'intresser.

 Monsieur James Starr sera attendu, toute la journe,  la gare de
Callander, par Harry Ford, fils de l'ancien overman Simon Ford.

 Il est pri de tenir cette invitation secrte. 

Telle fut la lettre que James Starr reut par le premier courrier  la
date du 3 dcembre 18.., -- lettre qui portait le timbre du bureau de
poste d'Aberfoyle, comt de Stirling, cosse.

La curiosit de l'ingnieur fut pique au vif. Il ne lui vint mme pas
 la pense que cette lettre pt renfermer une mystification. Il
connaissait, de longue date, Simon Ford, l'un des anciens contrematres
des mines d'Aberfoyle, dont lui, James Starr, avait t, pendant vingt
ans, le directeur, -- ce que, dans les houillres anglaises, on appelle
le  viewer .

James Starr tait un homme solidement constitu, auquel ses
cinquante-cinq ans ne pesaient pas plus que s'il n'en et port que
quarante. Il appartenait  une vieille famille d'dimbourg, dont il
tait l'un des membres les plus distingus. Ses travaux honoraient la
respectable corporation de ces ingnieurs qui dvorent peu  peu le
sous-sol carbonifre du Royaume-Uni, aussi bien  Cardiff,  Newcastle
que dans les bas comts de l'cosse. Toutefois, c'tait plus
particulirement au fond de ces mystrieuses houillres d'Aberfoyle,
qui confinent aux mines d'Alloa et occupent une partie du comt de
Stirling, que le nom de Starr avait conquis l'estime gnrale. L
s'tait coule presque toute son existence. En outre, James Starr
faisait partie de la Socit des antiquaires cossais, dont il avait
t nomm prsident. Il comptait aussi parmi les membres les plus
actifs de  Royal Institution , et la _Revue d'dimbourg_ publiait
frquemment de remarquables articles signs de lui. C'tait, on le
voit, un de ces savants pratiques auxquels est due la prosprit de
l'Angleterre. Il tenait un haut rang dans cette vieille capitale de
l'cosse, qui, non seulement au point de vue physique, mais encore au
point de vue moral, a pu mriter le nom d' Athnes du Nord .

On sait que les Anglais ont donn  l'ensemble de leurs vastes
houillres un nom trs significatif. Ils les appellent trs justement
les  Indes noires , et ces Indes ont peut-tre plus contribu que les
Indes orientales  accrotre la surprenante richesse du Royaume-Uni.
L, en effet, tout un peuple de mineurs travaille, nuit et jour, 
extraire du sous-sol britannique le charbon, ce prcieux combustible,
indispensable lment de la vie industrielle.

A cette poque, la limite de temps, assigne par les hommes spciaux 
l'puisement des houillres, tait fort recule, et la disette n'tait
pas  craindre  court dlai. Il y avait encore  exploiter largement
les gisements carbonifres des deux mondes. Les fabriques, appropries
 tant d'usages divers, les locomotives, les locomobiles, les steamers,
les usines  gaz, etc., n'taient pas prs de manquer du combustible
minral. Seulement, la consommation s'tait tellement accrue pendant
ces dernires annes, que certaines couches avaient t puises jusque
dans leurs plus maigres filons. Abandonnes maintenant, ces mines
trouaient et sillonnaient inutilement le sol de leurs puits dlaisss
et de leurs galeries dsertes.

Tel tait, prcisment, le cas des houillres d'Aberfoyle.

Dix ans auparavant, la dernire benne avait enlev la dernire tonne de
houille de ce gisement. Le matriel du  fond [1*] , machines
destines  la traction mcanique sur les rails des galeries, berlines
formant les trains subterrans, tramways souterrains, cages desservant
les puits d'extraction, tuyaux dont l'air comprim actionnait des
perforatrices, -- en un mot, tout ce qui constituait l'outillage
d'exploitation avait t retir des profondeurs des fosses et abandonn
 la surface du sol. La houillre, puise, tait comme le cadavre d'un
mastodonte de grandeur fantastique, auquel on a enlev les divers
organes de la vie et laiss seulement l'ossature.

De ce matriel, il n'tait rest que de longues chelles de bois,
desservant les profondeurs de la houillre par le puits Yarow le seul
qui donnt maintenant accs aux galeries infrieures de la fosse
Dochart, depuis la cessation des travaux.

A l'extrieur, les btiments, abritant autrefois aux travaux du  jour
, indiquaient encore la place o avaient t foncs les puits de
ladite fosse, compltement abandonne, comme l'taient les autres
fosses, dont l'ensemble constituait les houillres d'Aberfoyle.

Ce fut un triste jour, lorsque, pour la dernire fois, les mineurs
quittrent la mine, dans laquelle ils avaient vcu tant d'annes.

L'ingnieur James Starr avait runi ces quelques milliers de
travailleurs, qui composaient l'active et courageuse population de la
houillre. Piqueurs, rouleurs, conducteurs, remblayeurs, boiseurs,
cantonniers, receveurs, basculeurs, forgerons, charpentiers, tous,
femmes, enfants, vieillards, ouvriers du fond et du jour, taient
rassembls dans l'immense cour de la fosse Dochart, autrefois encombre
du trop-plein de la houillre.

Ces braves gens, que les ncessits de l'existence allaient disperser
-- eux, qui pendant de longues annes, s'taient succd de pre en
fils dans la vieille Aberfoyle --, attendaient, avant de la quitter
pour jamais, les derniers adieux de l'ingnieur. La Compagnie leur
avait fait distribuer,  titre de gratification, les bnfices de
l'anne courante. Peu de chose, en vrit, car le rendement des filons
avait dpass de bien peu les frais d'exploitation; mais cela devait
leur permettre d'attendre qu'ils fussent embauchs, soit dans les
houillres voisines, soit dans les fermes ou les usines du comt.

James Starr se tenait debout, devant la porte du vaste appentis, sous
lequel avaient si longtemps fonctionn les puissantes machines  vapeur
du puits d'extraction.

Simon Ford, l'overman de la fosse Dochart, alors g de cinquante-cinq
ans, et quelques autres conducteurs de travaux l'entouraient.

James Starr se dcouvrit. Les mineurs, chapeau bas, gardaient un
profond silence.

Cette scne d'adieux avait un caractre touchant, qui ne manquait pas
de grandeur.

 Mes amis, dit l'ingnieur, le moment de nous sparer est venu. Les
houillres d'Aberfoyle, qui, depuis tant d'annes, nous runissaient
dans un travail commun, sont maintenant puises. Nos recherches n'ont
pu amener la dcouverte d'un nouveau filon, et le dernier morceau de
houille vient d'tre extrait de la fosse Dochart ! 

Et,  l'appui de sa parole, James Starr montrait aux mineurs un bloc de
charbon qui avait t gard au fond d'une benne.

 Ce morceau de houille, mes amis, reprit James Starr, c'est comme le
dernier globule du sang qui circulait  travers les veines de la
houillre ! Nous le conserverons, comme nous avons conserv le premier
fragment de charbon extrait, il y a cent cinquante ans, des gisements
d'Aberfoyle. Entre ces deux morceaux, bien des gnrations de
travailleurs se sont succd dans nos fosses ! Maintenant, c'est fini !
Les dernires paroles que vous adresse votre ingnieur sont des paroles
d'adieu. Vous avez vcu de la mine, qui s'est vide sous votre main. Le
travail a t dur, mais non sans profit pour vous. Notre grande famille
va se disperser, et il n'est pas probable que l'avenir en runisse
jamais les membres pars. Mais n'oubliez pas que nous avons longtemps
vcu ensemble, et que, chez les mineurs d'Aberfoyle, c'est un devoir de
s'entraider. Vos anciens chefs ne l'oublieront pas, non plus. Quand on
a travaill ensemble, on ne saurait tre des trangers les uns pour les
autres. Nous veillerons sur vous, et, partout o vous irez en honntes
gens, nos recommandations vous suivront. Adieu donc, mes amis, et que
le Ciel vous assiste ! 

Cela dit, James Starr pressa dans ses bras le plus vieil ouvrier de la
houillre, dont les yeux s'taient mouills de larmes. Puis, les
overmen des diffrentes fosses vinrent serrer la main de l'ingnieur,
pendant que les mineurs agitaient leur chapeau et criaient :

 Adieu, James Starr, notre chef et notre ami ! 

Ces adieux devaient laisser un imprissable souvenir dans tous ces
braves coeurs. Mais, peu  peu, il le fallut, cette population
quitta tristement la vaste cour. Le vide se fit autour de James Starr.
Le sol noir des chemins, conduisant  la fosse Dochart, retentit une
dernire fois sous le pied des mineurs, et le silence succda  cette
bruyante animation, qui avait empli jusqu'alors la houillre
d'Aberfoyle.

Un homme tait rest seul prs de James Starr.

C'tait l'overman Simon Ford. Prs de lui se tenait un jeune garon,
g de quinze ans, son fils Harry, qui, depuis quelques annes dj,
tait employ aux travaux du fond.

James Starr et Simon Ford se connaissaient, et, se connaissant,
s'estimaient l'un l'autre.

 Adieu, Simon, dit l'ingnieur.

-- Adieu, monsieur James, rpondit l'overman, ou plutt, laissez-moi
ajouter : Au revoir !

-- Oui, au revoir, Simon ! reprit James Starr. Vous savez que je serai
toujours heureux de vous retrouver et de pouvoir parler avec vous du
pass de notre vieille Aberfoyle !

-- Je le sais, monsieur James.

-- Ma maison d'dimbourg vous est ouverte !

-- C'est loin, dimbourg ! rpondit l'overman en secouant la tte. Oui
! loin de la fosse Dochart !

-- Loin, Simon ! O comptez-vous donc demeurer ?

-- Ici mme, monsieur James ! Nous n'abandonnerons pas la mine, notre
vieille nourrice, parce que son lait s'est tari ! Ma femme, mon fils et
moi, nous nous arrangerons pour lui rester fidles !

-- Adieu donc, Simon, rpondit l'ingnieur, dont la voix, malgr lui,
trahissait l'motion.

-- Non, je vous rpte : au revoir, monsieur James ! rpondit
l'overman, et non adieu ! Foi de Simon Ford, Aberfoyle vous reverra ! 

L'ingnieur ne voulut pas enlever cette dernire illusion  l'overman.
Il embrassa le jeune Harry, qui le regardait de ses grands yeux mus.
Il serra une dernire fois la main de Simon Ford et quitta
dfinitivement la houillre.

Voil ce qui s'tait pass dix ans auparavant; mais, malgr le dsir
que venait d'exprimer l'overman de le revoir quelque jour, James Starr
n'avait plus entendu parler de lui.

Et c'tait aprs dix ans de sparation, que lui arrivait cette lettre
de Simon Ford, qui le conviait  reprendre sans dlai le chemin des
anciennes houillres d'Aberfoyle.

Une communication de nature  l'intresser, qu'tait-ce donc ? La fosse
Dochart, le puits Yarow ! Quels souvenirs du pass ces noms rappelaient
 son esprit ! Oui ! c'tait le bon temps, celui du travail, de la
lutte --, le meilleur temps de sa vie d'ingnieur !

James Starr relisait la lettre. Il la retournait dans tous les sens. Il
regrettait, en vrit, qu'une ligne de plus n'et pas t ajoute par
Simon Ford. Il lui en voulait d'avoir t si laconique.

tait-il donc possible que le vieil overman et dcouvert quelque
nouveau filon  exploiter ? Non !

James Starr se rappelait avec quel soin minutieux les houillres
d'Aberfoyle avaient t explores avant la cessation dfinitive des
travaux. Il avait lui-mme procd aux derniers sondages, sans trouver
aucun nouveau gisement dans ce sol ruin par une exploitation pousse 
l'excs. On avait mme tent de reprendre le terrain houiller sous les
couches qui lui sont ordinairement infrieures, telles que le grs
rouge dvonien, mais sans rsultat. James Starr avait donc abandonn la
mine avec l'absolue conviction qu'elle ne possdait plus un morceau de
combustible.

 Non, se rptait-il, non ! Comment admettre que ce qui aurait chapp
 mes recherches se serait rvl  celles de Simon Ford ? Pourtant, le
vieil overman doit bien savoir qu'une seule chose au monde peut
m'intresser, et cette invitation, que je dois tenir secrte, de me
rendre  la fosse Dochart !... 

James Starr en revenait toujours l.

D'autre part, l'ingnieur connaissait Simon Ford pour un habile mineur,
particulirement dou de l'instinct du mtier. Il ne l'avait pas revu
depuis l'poque o les exploitations d'Aberfoyle avaient t
abandonnes. Il ignorait mme ce qu'tait devenu le vieil overman. Il
n'aurait pu dire  quoi il s'occupait, ni mme o il demeurait, avec sa
femme et son fils. Tout ce qu'il savait, c'est que rendez-vous lui
tait donn au puits Yarow, et qu'Harry, le fils de Simon Ford,
l'attendrait  la gare de Callander pendant toute la journe du
lendemain. Il s'agissait donc videmment de visiter la fosse Dochart.

 J'irai, j'irai !  dit James Starr, qui sentait sa surexcitation
s'accrotre  mesure que s'avanait l'heure.

C'est qu'il appartenait, ce digne ingnieur,  cette catgorie de gens
passionns, dont le cerveau est toujours en bullition, comme une
bouilloire place sur une flamme ardente. Il est de ces bouilloires
dans lesquelles les ides cuisent  gros bouillons, d'autres o elles
mijotent paisiblement. Or, ce jour-l, les ides de James Starr
bouillaient  plein feu.

Mais, alors, un incident trs inattendu se produisit. Ce fut la goutte
d'eau froide, qui allait momentanment condenser toutes les vapeurs de
ce cerveau.

En effet, vers six heures du soir, par le troisime courrier, le
domestique de James Starr apporta une seconde lettre.

Cette lettre tait renferme dans une enveloppe grossire, dont la
suscription indiquait une main peu exerce au maniement de la plume.

James Starr dchira cette enveloppe. Elle ne contenait qu'un morceau de
papier, jauni par le temps, et qui semblait avoir t arrach  quelque
vieux cahier hors d'usage.

Sur ce papier il n'y avait qu'une seule phrase, ainsi conue :

 Inutile  l'ingnieur James Starr de se dranger, -- la lettre de
Simon Ford tant maintenant sans objet. 

Et pas de signature.

[1] L'exploitation d'une mine se divise en travaux du  fond  et
travaux du  jour ; les uns s'accomplissant  l'intrieur, les autres
 l'exrrieur.

                                   II

                             Chemin faisant

Le cours des ides de James Starr fut brusquement arrt, lorsqu'il eut
lu cette seconde lettre, contradictoire de la premire.

 Qu'est-ce que cela veut dire ?  se demanda-t-il.

James Starr reprit l'enveloppe  demi dchire. Elle portait, ainsi que
l'autre, le timbre du bureau de poste d'Aberfoyle. Elle tait donc
partie de ce mme point du comt de Stirling. Ce n'tait pas le vieux
mineur qui l'avait crite, -- videmment. Mais, non moins videmment,
l'auteur de cette seconde lettre connaissait le secret de l'overman,
puisqu'il contremandait formellement l'invitation faite  l'ingnieur
de se rendre au puits Yarow.

tait-il donc vrai que cette premire communication ft maintenant sans
objet ? voulait-on empcher James Starr de se dranger, soit
inutilement, soit utilement ? N'y avait-il pas l plutt une intention
malveillante de contrecarrer les projets de Simon Ford ?

C'est ce que pensa James Starr, aprs mre rflexion. Cette
contradiction, qui existait entre les deux lettres, ne fit natre en
lui qu'un plus vif dsir de se rendre  la fosse Dochart. D'ailleurs,
si, dans tout cela, il n'y avait qu'une mystification, mieux valait
s'en assurer. Mais il semblait bien  James Starr qu'il convenait
d'accorder plus de crance  la premire lettre qu' la seconde, --
c'est--dire  la demande d'un homme tel que Simon Ford plutt qu' cet
avis de son contradicteur anonyme.

 En vrit, puisqu'on prtend influencer ma rsolution, se dit-il,
c'est que la communication de Simon Ford doit avoir une extrme
importance ! Demain, je serai au rendez-vous indiqu et  l'heure
convenue ! 

Le soir venu, James Starr fit ses prparatifs de dpart. Comme il
pouvait arriver que son absence se prolonget pendant quelques jours,
il prvint, par lettre, Sir W. Elphiston, le prsident de  Royal
Institution , qu'il ne pourrait assister  la prochaine sance de la
Socit. Il se dgagea galement de deux ou trois affaires, qui
devaient l'occuper pendant la semaine. Puis, aprs avoir donn l'ordre
 son domestique de prparer un sac de voyage, il se coucha, plus
impressionn que l'affaire ne le comportait peut-tre.

Le lendemain,  cinq heures, James Starr sautait hors de son lit,
s'habillait chaudement -- car il tombait une pluie froide --, et il
quittait sa maison de la Canongate, pour aller prendre  Granton-pier
le steam-boat qui, en trois heures, remonte le Forth jusqu' Stirling.

Pour la premire fois, peut-tre, James Starr, en traversant la
Canongate [1*], ne se retourna pas pour regarder Holyrood, ce palais
des anciens souverains de l'cosse. Il n'aperut pas, devant sa
poterne, les sentinelles revtues de l'antique costume cossais, jupon
d'toffe verte, plaid quadrill et sac de peau de chvre  longs poils
pendant sur la cuisse. Bien qu'il ft fanatique de Walter Scott, comme
l'est tout vrai fils de la vieille Caldonie, l'ingnieur, ainsi qu'il
ne manquait jamais de le faire, ne donna mme pas un coup d'oeil 
l'auberge o Waverley descendit, et dans laquelle le tailleur lui
apporta ce fameux costume en tartan de guerre qu'admirait si navement
la veuve Flockhart. Il ne salua pas, non plus, la petite place o les
montagnards dchargrent leurs fusils, aprs la victoire du Prtendant,
au risque de tuer Flora Mac Ivor. L'horloge de la prison tendait au
milieu de la rue son cadran dsol : il n'y regarda que pour s'assurer
qu'il ne manquerait point l'heure du dpart. On doit avouer aussi qu'il
n'entrevit pas dans Nelher-Bow la maison du grand rformateur John
Knox, le seul homme que ne purent sduire les sourires de Marie Stuart.
Mais, prenant par High-street, la rue populaire, si minutieusement
dcrite dans le roman de _L'Abb_, il s'lana vers le pont gigantesque
de Bridgestreet, qui relie les trois collines d'dimbourg.

Quelques minutes aprs, James Starr arrivait  la gare du  Gnral
railway , et le train le dbarquait, une demi-heure aprs,  Newhaven,
joli village de pcheurs, situ  un mille de Leith, qui forme le port
d'dimbourg. La mare montante recouvrait alors la plage noirtre et
rocailleuse du littoral. Les premiers flots baignaient une estacade,
sorte de jete supporte par des chanes. A gauche, un de ces bateaux
qui font le service du Forth, entre dimbourg et Stirling, tait amarr
au  pier  de Granton.

En ce moment, la chemine du _Prince de Galles_ vomissait des
tourbillons de fume noire, et sa chaudire ronflait sourdement. Au son
de la cloche, qui ne tinta que quelques coups, les voyageurs en retard
se htrent d'accourir. Il y avait l une foule de marchands, de
fermiers, de ministres, ces derniers reconnaissables  leurs culottes
courtes,  leurs longues redingotes, au mince lisr blanc qui cerclait
leur cou.

James Starr ne fut pas le dernier  s'embarquer. Il sauta lestement sur
le pont du _Prince de Galles_. Bien que la pluie tombt avec violence,
pas un de ces passagers ne songeait  chercher un abri dans le salon du
steam-boat. Tous restaient immobiles, envelopps de leurs couvertures
de voyage, quelques-uns se ranimant de temps  autre avec le gin ou le
whisky de leur bouteille, -- ce qu'ils appellent  se vtir 
l'intrieur . Un dernier coup de cloche se fit entendre, les amarres
furent largues, et le _Prince de Galles_ volua pour sortir du petit
bassin, qui l'abritait contre les lames de la mer du Nord.

Le Firth of Forth, tel est le nom que l'on donne au golfe creus entre
les rives du comt de Fife, au nord, et celles des comts de
Linlilhgow, d'dimbourg et Haddington, au sud. Il forme l'estuaire du
Forth, fleuve peu important, sorte de Tamise ou de Mersey aux eaux
profondes, qui, descendu des flancs ouest du Ben Lomond, se jette dans
la mer  Kincardine.

Ce ne serait qu'une courte traverse que celle de Granton-pier 
l'extrmit de ce golfe, si la ncessit de faire escale aux diverses
stations des deux rives n'obligeait  de nombreux dtours. Les villes,
les villages, les cottages s'talent sur les bords du Forth entre les
arbres d'une campagne fertile. James Starr, abrit sous la large
passerelle jete entre les tambours, ne cherchait pas  rien voir de ce
paysage, alors ray par les fines hachures de la pluie. Il s'inquitait
plutt d'observer s'il n'attirait pas spcialement l'attention de
quelque passager. Peut-tre, en effet, l'auteur anonyme de la seconde
lettre tait-il sur le bateau. Cependant, l'ingnieur ne put surprendre
aucun regard suspect.

Le _Prince de Galles_, en quittant Granton-pier, se dirigea vers
l'troit pertuis qui se glisse entre les deux pointes de
Southoueensferry et North-oueensferry, au-del duquel le Forth forme
une sorte de lac, praticable pour les navires de cent tonneaux. Entre
les brumes du fond apparaissaient, dans de courtes claircies, les
sommets neigeux des monts Grampian.

Bientt, le steam-boat eut perdu de vue le village d'Aberdour, l'le de
Colm, couronne par les ruines d'un monastre du XIIe sicle, les
restes du chteau de Barnbougle, puis Donibristle, o fut assassin le
gendre du rgent Murray, puis l'lot fortifi de Garvie. Il franchit le
dtroit de oueensferry, laissa  gauche le chteau de Rosyth, o
rsidait autrefois une branche des Stuarts  laquelle tait allie la
mre de Cromwell, dpassa Blacknesscastle, toujours fortifi,
conformment  l'un des articles du trait de l'Union, et longea les
quais du petit port de Charleston, d'o s'exporte la chaux des
carrires de Lord Elgin. Enfin, la cloche du _Prince de Galles_ signala
la station de Crombie-Point.

Le temps tait alors trs mauvais. La pluie, fouette par une brise
violente, se pulvrisait au milieu de ces mugissantes rafales, qui
passaient comme des trombes.

James Starr n'tait pas sans quelque inquitude. Le fils d'Harry Ford
se trouverait-il au rendez-vous ? Il le savait par exprience : les
mineurs, habitus au calme profond des houillres, affrontent moins
volontiers que les ouvriers ou les laboureurs ces grands troubles de
l'atmosphre. De Callander  la fosse Dochart et au puits Yarow, il
fallait compter une distance de quatre milles. C'taient l des raisons
qui pouvaient, dans une certaine mesure, retarder le fils du vieil
overman. Toutefois, l'ingnieur se proccupait davantage de l'ide que
le rendez-vous donn dans la premire lettre et t contremand dans
la seconde. -- C'tait,  vrai dire, son plus gros souci.

En tout cas, si Harry Ford ne se trouvait pas  l'arrive du train 
Callander, James Starr tait bien dcid  se rendre seul  la fosse
Dochart, et mme, s'il le fallait, jusqu'au village d'Aberfoyle. L, il
aurait sans doute des nouvelles de Simon Ford, et il apprendrait en
quel lieu rsidait actuellement le vieil overman.

Cependant, le _Prince de Galles_ continuait  soulever de grosses lames
sous la pousse de ses aubes. On ne voyait rien des deux rives du
fleuve, ni du village de Crombie, ni Torryburn, ni Torry-house, ni
Newmills, ni Carridenhouse, ni Ilirkgrange, ni Salt-Pans, sur la
droite. Le petit port de Bowness, le port de Grangemouth, creus 
l'embouchure du canal de la Clyde, disparaissaient dans l'humide
brouillard. Culross, le vieux bourg et les ruines de son abbaye de
Cteaux, Ilinkardine et ses chantiers de construction, auxquels le
steam-boat fit escale, Ayrthcastle et sa tour carre du XIIIe sicle,
Clackmannan et son chteau, bti par Robert Bruce, n'taient mme pas
visibles  travers les rayures obliques de la pluie.

Le _Prince de Galles_ s'arrta  l'embarcadre d'Alloa pour dposer
quelques voyageurs. James Starr eut le coeur serr en passant,
aprs dix ans d'absence, prs de cette petite ville, sige
d'exploitation d'importantes houillres qui nourrissaient toujours une
nombreuse population de travailleurs. Son imagination l'entranait dans
ce sous-sol, que le pic des mineurs creusait encore  grand profit. Ces
mines d'Alloa, presque contigus  celles d'Aberfoyle, continuaient 
enrichir le comt, tandis que les gisements voisins, puiss depuis
tant d'annes, ne comptaient plus un seul ouvrier !

Le steam-boat, en quittant Alloa, s'enfona dans les nombreux dtours
que fait le Forth sur un parcours de dix-neuf milles. Il circulait
rapidement entre les grands arbres des deux rives. Un instant, dans une
claircie, apparurent les ruines de l'abbaye de Cambuskenneth, qui date
du XIIe sicle. Puis, ce furent le chteau de Stirling et le bourg
royal de ce nom, o le Forth, travers par deux ponts, n'est plus
navigable aux navires de hautes mtures.

A peine le _Prince de Galles_ avait-il accost, que l'ingnieur sautait
lestement sur le quai. Cinq minutes aprs, il arrivait  la gare de
Stirling. Une heure plus tard, il descendait du train  Callander, gros
village situ sur la rive gauche du Teith.

L, devant la gare, attendait un jeune homme, qui s'avana aussitt
vers l'ingnieur.

C'tait Harry, le fils de Simon Ford.

[1] Principale et clbre rue du vieil dimbourg.

                                  III

                       Le sous-sol du Royaume-Uni

Il est convenable, pour l'intelligence de ce rcit, de rappeler en
quelques mots quelle est l'origine de la houille.

Pendant les poques gologiques, lorsque le sphrode terrestre tait
encore en voie de formation, une paisse atmosphre l'entourait, toute
sature de vapeurs d'eau et largement imprgne d'acide carbonique. Peu
 peu, ces vapeurs se condensrent en pluies diluviennes, qui tombrent
comme si elles eussent t projetes du goulot de quelques millions de
milliards de bouteilles d'eau de Seltz. C'tait, en effet, un liquide
charg d'acide carbonique qui se dversait torrentiellement sur un sol
pteux, mal consolid, sujet aux dformations brusques ou lentes,  la
fois maintenu dans cet tat semi-fluide autant par les feux du soleil
que par les feux de la masse intrieure. C'est que la chaleur interne
n'tait pas encore emmagasine au centre du globe. La crote terrestre,
peu paisse et incompltement durcie, la laissait s'pancher  travers
ses pores. De l, une phnomnale vgtation, -- telle, sans doute,
qu'elle se produit peut-tre  la surface des plantes infrieures,
Vnus ou Mercure, plus rapproches que la terre de l'astre radieux.

Le sol des continents, encore mal fix, se couvrit donc de forts
immenses; l'acide carbonique, si propre au dveloppement du rgne
vgtal, abondait. Aussi les vgtaux se dveloppaient-ils sous la
forme arborescente. Il n'y avait pas une seule plante herbace.
C'taient partout d'normes massifs d'arbres, sans fleurs, sans fruits,
d'un aspect monotone, qui n'auraient pu suffire  la nourriture d'aucun
tre vivant. La terre n'tait pas prte encore pour l'apparition du
rgne animal.

Voici quelle tait la composition de ces forts antdiluviennes. La
classe des cryptogames vasculaires y dominait. Les calamites, varits
de prles arborescentes, les lpidodendrons, sortes de lycopodes
gants, hauts de vingt-cinq ou trente mtres, larges d'un mtre  leur
base, des astrophylles, des fougres, des sigillaires de proportions
gigantesques, dont on a retrouv des empreintes dans les mines de
Saint-tienne -- toutes plantes grandioses alors, auxquelles on ne
reconnatrait d'analogues que parmi les plus humbles spcimens de la
terre habitable --, tels taient, peu varis dans leur espce, mais
normes dans leur dveloppement, les vgtaux qui composaient
exclusivement les forts de cette poque.

Ces arbres noyaient alors leur pied dans une sorte d'immense lagune,
rendue profondment humide par le mlange des eaux douces et des eaux
marines. Ils s'assimilaient avidement le carbone qu'ils soutiraient peu
 peu de l'atmosphre, encore impropre au fonctionnement de la vie, et
on peut dire qu'ils taient destins  l'emmagasiner, sous forme de
houille, dans les entrailles mmes du globe.

En effet, c'tait l'poque des tremblements de terre, de ces
secouements du sol, dus aux rvolutions intrieures et au travail
plutonique, qui modifiaient subitement les linaments encore incertains
de la surface terrestre. Ici, des intumescences qui devenaient
montagnes; l, des gouffres que devaient emplir des ocans ou des mers.
Et alors, des forts entires s'enfonaient dans la crote terrestre, 
travers les couches mouvantes, jusqu' ce qu'elles eussent trouv un
point d'appui, tel que le sol primitif des roches granitodes, ou que,
par le tassement, elles formassent un tout rsistant.

En effet, l'difice gologique se prsente suivant cet ordre dans les
entrailles du globe : le sol primitif, que surmonte le sol de remblai,
compos des terrains primaires, puis les terrains secondaires dont les
gisements houillers occupent l'tage infrieur, puis les terrains
tertiaires, et au-dessus, le terrain des alluvions anciennes et
modernes.

A cette poque, les eaux, qu'aucun lit ne retenait encore et que la
condensation engendrait sur tous les points du globe, se prcipitaient
en arrachant aux roches,  peine formes, de quoi composer les
schistes, les grs, les calcaires. Elles arrivaient au dessus des
forts tourbeuses et dposaient les lments de ces terrains qui
allaient se superposer au terrain houiller. Avec le temps -- des
priodes qui se chiffrent par millions d'annes --, ces terrains se
durcirent, s'tagrent et enfermrent sous une paisse carapace de
poudingues, de schistes, de grs compacts ou friables, de gravier, de
cailloux, toute la masse des forts enlises.

Que se passa-t-il dans ce creuset gigantesque, o s'accumulait la
matire vgtale, enfonce  des profondeurs variables ? Une vritable
opration chimique, une sorte de distillation. Tout le carbone que
contenaient ces vgtaux s'agglomrait, et peu  peu la houille se
formait sous la double influence d'une pression norme et de la haute
temprature que lui fournissaient les feux internes, si voisins d'elle
 cette poque.

Ainsi donc un rgne se substituait  l'autre dans cette lente, mais
irrsistible raction. Le vgtal se transformait en minral. Toutes
ces plantes, qui avaient vcu de la vie vgtative sous l'active sve
des premiers jours, se ptrifiaient. Quelques-unes des substances
enfermes dans ce vaste herbier, incompltement dformes, laissaient
leur empreinte aux autres produits plus rapidement minraliss, qui les
pressaient comme et fait une presse hydraulique d'une puissance
incalculable. En mme temps, des coquilles, des zoophytes tels
qu'toiles de mer, polypiers, spirifres, jusqu' des poissons, jusqu'
des lzards, entrans par les eaux, laissaient sur la houille, tendre
encore, leur impression nette et comme  admirablement tire [1*] .

La pression semble avoir jou un rle considrable dans la formation
des gisements carbonifres. En effet, c'est  son degr de puissance
que sont dues les diverses sortes de houilles dont l'industrie fait
usage. Ainsi, aux plus basses couches du terrain houiller apparat
l'anthracite, qui, presque entirement dpourvue de matire volatile,
contient la plus grande quantit de carbone. Aux plus hautes couches se
montrent, au contraire, le lignite et le bois fossile, substances dans
lesquelles la quantit de carbone est infiniment moindre. Entre ces
deux couches, suivant le degr de pression qu'elles ont subie, se
rencontrent les filons de graphites, les houilles grasses ou maigres.
On peut mme affirmer que c'est faute d'une pression suffisante que la
couche des marais tourbeux n'a pas t compltement modifie.

Ainsi donc, l'origine des houillres, en quelque point du globe qu'on
les ait dcouvertes, est celle-ci : engloutissement dans la crote
terrestre des grandes forts de l'poque gologique, puis,
minralisation des vgtaux obtenue avec le temps, sous l'influence de
la pression et de la chaleur, et sous l'action de l'acide carbonique.

Cependant, la nature, si prodigue d'ordinaire, n'a pas enfoui assez de
forts pour une consommation qui comprendrait quelques milliers
d'annes. La houille manquera un jour, -- cela est certain. Un chmage
forc s'imposera donc aux machines du monde entier, si quelque nouveau
combustible ne remplace pas le charbon. A une poque plus ou moins
recule, il n'y aura plus de gisements carbonifres, si ce n'est ceux
qu'une ternelle couche de glace recouvre au Groenland, aux
environs de la mer de Baffin, et dont l'exploitation est  peu prs
impossible. C'est le sort invitable. Les bassins houillers de
l'Amrique, prodigieusement riches encore, ceux du lac Sal, de
l'orgon, de la Californie, n'auront plus, un jour, qu'un rendement
insuffisant. Il en sera ainsi des houillres du cap Breton et du
Saint-Laurent, des gisements des Alleghanis, de la Pennsylvanie, de la
Virginie, de l'Illinois, de l'Indiana, du Missouri. Bien que les gtes
carbonifres du Nord-Amrique soient dix fois plus considrables que
tous les gisements du monde entier, cent sicles ne s'couleront pas
sans que le monstre  millions de gueules de l'industrie n'ait dvor
le dernier morceau de houille du globe.

La disette, on le comprend, se fera plus promptement sentir dans
l'ancien monde. Il existe bien des couches de combustible minral en
Abyssinie,  Natal, au Zambze,  Mozambique,  Madagascar, mais leur
exploitation rgulire offre les plus grandes difficults. Celles de la
Birmanie, de la Chine, de la Cochinchine, du Japon, de l'Asie centrale,
seront assez vite puises. Les Anglais auront certainement vid
l'Australie des produits houillers, assez abondamment enfouis dans son
sol, avant le jour o le charbon manquera au Royaume-Uni. A cette
poque, dj, les filons carbonifres de l'Europe, atteints jusque dans
leurs dernires veines, auront t abandonns.

Que l'on juge par les chiffres suivants des quantits de houille qui
ont t consommes depuis la dcouverte des premiers gisements. Les
bassins houillers de la Russie, de la Saxe et de la Bavire comprennent
six cent mille hectares; ceux de l'Espagne, cent cinquante mille; ceux
de la Bohme et de l'Autriche, cent cinquante mille. Les bassins de la
Belgique, longs de quarante lieues, larges de trois, comptent galement
cent cinquante mille hectares, qui s'tendent sous les territoires de
Lige, de Namur, de Mons et de Charleroi. En France, le bassin situ
entre la Loire et le Rhne, Rive-de-Gier, Saint-tienne, Givors,
pinac, Blanzy, le Creuzot -- les exploitations du Gard, Alais, La
Grand-Combe, -- celles de l'Aveyron  Aubin -- les gisements de
Carmaux, de Bassac, de Graissessac --, dans le Nord, Anzin,
Valenciennes, Lens, Bthune, recouvrent environ trois cent cinquante
mille hectares.

Le pays le plus riche en charbon, c'est incontestablement le
Royaume-Uni. Celui-ci, en exceptant l'Irlande,  laquelle manque
presque absolument le combustible minral, possde d'normes richesses
carbonifres, -- mais puisables comme toutes richesses. Le plus
important de ces divers bassins, celui de Newcastle, qui occupe le
sous-sol du comt de Northumberland, produit par an jusqu' trente
millions de tonnes, c'est--dire prs du tiers de la consommation
anglaise et plus du double de la production franaise. Le bassin du
pays de Galles, qui a concentr toute une population de mineurs 
Cardiff,  Swansea,  Newport, rend annuellement dix millions de tonnes
de cette houille si recherche qui porte son nom. Au centre,
s'exploitent les bassins des comts d'York, de Lancaster, de Derby, de
Stafford, moins productifs, mais d'un rendement considrable encore.
Enfin, dans cette portion de l'cosse situe entre dimbourg et
Glasgow, entre ces deux mers qui l'chancrent si profondment, se
dveloppe l'un des plus vastes gisements houillers du Royaume-Uni.
L'ensemble de ces divers bassins ne comprend pas moins de seize cent
mille hectares, et produit annuellement jusqu' cent millions de tonnes
du noir combustible.

Mais qu'importe ! La consommation deviendra telle, pour les besoins de
l'industrie et du commerce, que ces richesses s'puiseront. Le
troisime millnaire de l're chrtienne ne sera pas achev, que la
main du mineur aura vid, en Europe, ces magasins dans lesquels,
suivant une juste image, s'est concentre la chaleur solaire des
premiers jours [2*].

Or, prcisment  l'poque o se passe cette histoire, l'une des plus
importantes houillres du bassin cossais avait t puise par une
exploitation trop rapide. En effet, c'tait dans ce territoire, qui se
dveloppe entre dimbourg et Glasgow, sur une largeur moyenne de dix 
douze milles, que se creusait la houillre d'Aberfoyle, dont
l'ingnieur James Starr avait si longtemps dirig les travaux.

Or, depuis dix ans, ces mines avaient d tre abandonnes. On n'avait
pu dcouvrir de nouveaux gisements, bien que les sondages eussent t
ports jusqu' la profondeur de quinze cents et mme de deux mille
pieds, et lorsque James Starr s'tait retir, c'tait avec la certitude
que le plus mince filon avait t exploit jusqu' complet puisement.

Il tait donc plus qu'vident que, en de telles conditions, la
dcouverte d'un nouveau bassin houiller dans les profondeurs du
sous-sol anglais aurait t un vnement considrable. La communication
annonce par Simon Ford se rapportait-elle  un fait de cette nature ?
C'est ce que se demandait James Starr, c'est ce qu'il voulait esprer.

En un mot, tait-ce un autre coin de ces riches Indes noires dont on
l'appelait  faire de nouveau la conqute ? Il voulait le croire.

La seconde lettre avait un instant drout ses ides  ce sujet, mais
maintenant il n'en tenait plus compte. D'ailleurs, le fils du vieil
overman tait l, l'attendant au rendez-vous indiqu. La lettre anonyme
n'avait donc plus aucune valeur.

A l'instant o l'ingnieur prenait pied sur le quai, le jeune homme
s'avana vers lui.

 Tu es Harry Ford ? lui demanda vivement James Starr, sans autre
entre en matire.

-- Oui, monsieur Starr.

-- Je ne t'aurais pas reconnu, mon garon ! Ah ! c'est que, depuis dix
ans, tu es devenu un homme !

-- Moi, je vous ai reconnu, rpondit le jeune mineur, qui tenait son
chapeau  la main. vous n'avez pas chang, monsieur. vous tes celui
qui m'a embrass le jour des adieux  la fosse Dochart ! a ne s'oublie
pas, ces choses-l !

-- Couvre-toi donc, Harry, dit l'ingnieur. Il pleut  torrents, et la
politesse ne doit pas aller jusqu'au rhume.

-- Voulez-vous que nous nous mettions  l'abri, monsieur Starr ?
demanda Harry Ford.

-- Non, Harry. Le temps est pris. Il pleuvra toute la journe, et je
suis press. Partons.

-- A vos ordres, rpondit le jeune homme.

-- Dis-moi, Harry, le pre se porte bien ?

-- Trs bien, monsieur Starr.

-- Et la mre ?...

-- La mre aussi.

-- C'est ton pre qui m'a crit, pour me donner rendez-vous au puits de
Yarow ?

-- Non, c'est moi.

-- Mais Simon Ford m'a-t-il donc adress une seconde lettre pour
contremander ce rendez-vous ? demanda vivement l'ingnieur.

-- Non, monsieur Starr, rpondit le jeune mineur.

-- Bien !  rpondit James Starr, sans parler davantage de la lettre
anonyme.

Puis, reprenant :

 Et peux-tu m'apprendre ce que me veut le vieux Simon ? demanda-t-il
au jeune homme.

-- Monsieur Starr, mon pre s'est rserv le soin de vous le dire
lui-mme.

-- Mais tu le sais ?...

-- Je le sais.

-- Eh bien, Harry, je ne t'en demande pas plus. En route donc, car j'ai
hte de causer avec Simon Ford. -- A propos, o demeure-t-il ?

-- Dans la mine.

-- Quoi ! Dans la fosse Dochart ?

-- Oui, monsieur Starr, rpondit Harry Ford.

-- Comment ! ta famille n'a pas quitt la vieille mine depuis la
cessation des travaux ?

-- Pas un jour, monsieur Starr. vous connaissez le pre. C'est l qu'il
est n, c'est l qu'il veut mourir !

-- Je comprends cela, Harry... Je comprends cela ! Sa houillre natale
! Il n'a pas voulu l'abandonner ! Et vous vous plaisez l ?...

-- Oui, monsieur Starr, rpondit le jeune mineur, car nous nous aimons
cordialement, et nous n'avons que peu de besoins !

-- Bien, Harry, dit l'ingnieur. En route ! 

Et James Starr, suivant le jeune homme, se dirigea  travers les rues
de Callander.

Dix minutes aprs, tous deux avaient quitt la ville.

[1] Il faut, d'ailleurs, remarquer que toutes ces plantes, dont les
enpreintes ont t retrouves, appartiennent aux espces aujourd'hui
rserves aux zones quatoriales du globe. On peut donc conclure que, 
cette poque, la chaleur tait gale sur toute la terre, soit qu'elle y
ft apporte par des courants d'eaux chaudes, soit que les feux
interieurs se fissent sentir  sa surface  travers la crote poreuse.
Ainsi s'explique la formation de gisements carbonifres sous toutes les
latitudes terestres.

[2]Voici, en tenant compte de la progression de la consommation de la
houille, ce que les derniers calculs assignent, en Europe, 
l'puisement des combustibles minraux:


                    France       dans   1140   ans.

                    Angleterre   --      800   --

                    Belgique     --      750   --

                    Allemagne    --      300   --

En Amrique,  raison de 500 millions de tonnes annuellement, les gtes
pourraient produire du charbon pendant 6000 ans.

                                   IV

                            La fosse Dochart

Harry Ford tait un grand garon de vingt-cinq ans, vigoureux, bien
dcoupl. Sa physionomie un peu srieuse, son attitude habituellement
pensive, l'avaient, ds son enfance, fait remarquer entre ses camarades
de la mine. Ses traits rguliers, ses yeux profonds et doux, ses
cheveux assez rudes, plutt chtains que blonds, le charme naturel de
sa personne, tout concordait  en faire le type accompli du Lowlander,
c'est--dire un superbe spcimen de l'cossais de la plaine. Endurci
presque ds son bas ge au travail de la houillre, c'tait, en mme
temps qu'un solide compagnon, une brave et bonne nature. Guid par son
pre, pouss par ses propres instincts, il avait travaill, il s'tait
instruit de bonne heure, et,  un ge o l'on n'est gure qu'un
apprenti, il tait arriv  se faire quelqu'un -- l'un des premiers de
sa condition --, dans un pays qui compte peu d'ignorants, car il fait
tout pour supprimer l'ignorance. Si, pendant les premires annes de
son adolescence, le pic ne quitta pas la main d'Harry Ford, nanmoins
le jeune mineur ne tarda pas  acqurir les connaissances suffisantes
pour s'lever dans la hirarchie de la houillre, et il aurait
certainement succd  son pre en qualit d'overman de la fosse
Dochart, si la mine n'et pas t abandonne.

James Starr tait un bon marcheur encore, et, cependant, il n'aurait
pas suivi facilement son guide, si celui-ci n'et modr son pas.

La pluie tombait alors avec moins de violence. Les larges gouttes se
pulvrisaient avant d'atteindre le sol. C'taient plutt des rafales
humides, qui couraient dans l'air, souleves par une frache brise.

Harry Ford et James Starr -- le jeune homme portant le lger bagage de
l'ingnieur -- suivirent la rive gauche du fleuve pendant un mille
environ. Aprs avoir long sa plage sinueuse, ils prirent une route qui
s'enfonait dans les terres sous les grands arbres ruisselants. De
vastes pturages se dveloppaient d'un ct et de l'autre, autour de
fermes isoles. Quelques. troupeaux paissaient tranquillement l'herbe
toujours verte de ces prairies de la basse cosse. C'taient des vaches
sans cornes, ou de petits moutons  laine soyeuse, qui ressemblaient
aux moutons des bergeries d'enfants. Aucun berger ne se laissait voir,
abrit qu'il tait sans doute dans quelque creux d'arbre; mais le 
colley , chien particulier  cette contre du Royaume-Uni et renomm
pour sa vigilance, rdait autour du pturage.

Le puits Yarow tait situ  quatre milles environ de Callander. James
Starr, tout en marchant, ne laissait pas d'tre impressionn. Il
n'avait pas revu le pays depuis le jour o la dernire tonne des
houillres d'Aberfoyle avait t verse dans les wagons du railway de
Glasgow. La vie agricole remplaait, maintenant, la vie industrielle,
toujours plus bruyante, plus active. Le contraste tait d'autant plus
frappant que, pendant l'hiver, les travaux des champs subissent une
sorte de chmage. Mais autrefois, en toute saison, la population des
mineurs, au-dessus comme au-dessous, animait ce territoire. Les grands
charrois de charbon passaient nuit et jour. Les rails, maintenant
enterrs sur leurs traverses pourries, grinaient sous le poids des
wagons. A prsent, le chemin de pierre et de terre se substituait peu 
peu aux anciens tramways de l'exploitation. James Starr croyait
traverser un dsert.

L'ingnieur regardait donc autour de lui d'un oeil attrist. Il
s'arrtait par instants pour reprendre haleine. Il coutait. L'air ne
s'emplissait plus  prsent des sifflements lointains et du fracas
haletant des machines. A l'horizon, pas une de ces vapeurs noirtres,
que l'industriel aime  retrouver, mles aux grands nuages. Nulle
haute chemine cylindrique ou prismatique vomissant des fumes, aprs
s'tre alimente au gisement mme, nul tuyau d'chappement s'poumonant
 souffler sa vapeur blanche. Le sol, autrefois sali par la poussire
de la houille, avait un aspect propre, auquel les yeux de James Starr
n'taient plus habitus.

Lorsque l'ingnieur s'arrtait, Harry Ford s'arrtait aussi. Le jeune
mineur attendait en silence. Il sentait bien ce qui se passait dans
l'esprit de son compagnon, et il partageait vivement cette impression,
-- lui, un enfant de la houillre, dont toute la vie s'tait coule
dans les profondeurs de ce sol.

 Oui, Harry, tout cela est chang, dit James Starr. Mais,  force d'y
prendre, il fallait bien que les trsors de houille s'puisassent un
jour ! Tu regrettes ce temps !

-- Je le regrette, monsieur Starr, rpondit Harry. Le travail tait
dur, mais il intressait, comme toute lutte.

-- Sans doute, mon garon ! La lutte de tous les instants, le danger
des boulements, des incendies, des inondations, des coups de grisou
qui frappent comme la foudre ! Il fallait parer  ces prils ! Tu dis
bien ! C'tait la lutte, et, par consquent, la vie mouvante !

-- Les mineurs d'Alloa ont t plus favoriss que les mineurs
d'Aberfoyle, monsieur Starr !

-- Oui, Harry, rpondit l'ingnieur.

-- En vrit, s'cria le jeune homme, il est  regretter que tout le
globe terrestre n'ait pas t uniquement compos de charbon ! Il y en
aurait eu pour quelques millions d'annes !

-- Sans doute, Harry, mais il faut avouer, cependant, que la nature
s'est montre prvoyante en formant notre sphrode plus principalement
de grs, de calcaire, de granit, que le feu ne peut consumer !

-- Voulez-vous dire, monsieur Starr, que les humains auraient fini par
brler leur globe ?...

-- Oui ! Tout entier, mon garon, rpondit l'ingnieur. La terre aurait
pass jusqu'au dernier morceau dans les fourneaux des locomotives, des
locomobiles, des steamers, des usines  gaz, et, certainement, c'est
ainsi que notre monde et fini un beau jour !

-- Cela n'est plus  craindre, monsieur Starr. Mais aussi, les
houillres s'puiseront, sans doute, plus rapidement que ne
l'tablissent les statistiques !

-- Cela arrivera, Harry, et, suivant moi, l'Angleterre a peut-tre tort
d'changer son combustible contre l'or des autres nations !

-- En effet, rpondit Harry.

-- Je sais bien, ajouta l'ingnieur, que ni l'hydraulique, ni
l'lectricit n'ont encore dit leur dernier mot, et qu'on utilisera
plus compltement un jour ces deux forces. Mais n'importe ! La houille
est d'un emploi trs pratique et se prte facilement aux divers besoins
de l'industrie ! Malheureusement, les hommes ne peuvent la produire 
volont ! Si les forts extrieures repoussent incessamment sous
l'influence de la chaleur et de l'eau, les forts intrieures, elles,
ne se reproduisent pas, et le globe ne se retrouvera jamais dans les
conditions voulues pour les refaire ! 

James Starr et son guide, tout en causant, avaient repris leur marche
d'un pas rapide. Une heure aprs avoir quitt Callander, ils arrivaient
 la fosse Dochart.

Un indiffrent lui-mme et t touch du triste aspect que prsentait
l'tablissement abandonn. C'tait comme le squelette de ce qui avait
t si vivant autrefois.

Dans un vaste cadre, bord de quelques maigres arbres, le sol
disparaissait encore sous la noire poussire du combustible minral,
mais on n'y voyait plus ni escarbilles, ni gailleteries, ni aucun
fragment de houille. Tout avait t enlev et consomm depuis longtemps.

Sur une colline peu leve, se dcoupait la silhouette d'une norme
charpente que le soleil et la pluie rongeaient lentement. Au sommet de
cette charpente apparaissait une vaste molette ou roue de fonte, et
plus bas s'arrondissaient ces gros tambours, sur lesquels s'enroulaient
autrefois les cbles qui ramenaient les cages  la surface du sol.

A l'tage infrieur, on reconnaissait la chambre dlabre des machines,
autrefois si luisantes dans les parties du mcanisme faites d'acier ou
de cuivre. Quelques pans de murs gisaient  terre au milieu de solives
brises et verdies par l'humidit. Des restes de balanciers auxquels
s'articulait la tige des pompes d'juisement, des coussinets casss ou
encrasss, des pignons dents, des engins de basculage renverss,
quelques chelons fixs aux chevalets et figurant de grandes artes
d'ichthyosaures, des rails ports sur quelque traverse rompue que
soutenaient encore deux ou trois pilotis branlants, des tramways qui
n'auraient pas rsist au poids d'un wagonnet vide, -- tel tait
l'aspect dsol de la fosse Dochart.

La margelle des puits, aux pierres railles, disparaissait sous les
mousses paisses. Ici, on reconnaissait les vestiges d'une cage, l les
restes d'un parc o s'emmagasinait le charbon, qui devait tre tri
suivant sa qualit ou sa grosseur. Enfin, dbris de tonnes auxquelles
pendait un bout de chane, fragments de chevalets gigantesques, tles
d'une chaudire ventre, pistons tordus, longs balanciers qui se
penchaient sur l'orifice des puits de pompes, passerelles tremblant au
vent, ponceaux frmissant au pied, murailles lzardes, toits  demi
effondrs qui dominaient des chemines aux briques disjointes,
ressemblant  ces canons modernes dont la culasse est frette d'anneaux
cylindriques, de tout cela il sortait une vive impression d'abandon, de
misre, de tristesse, que n'offrent pas les ruines du vieux chteau de
pierre, ni les restes d'une forteresse dmantele.

 C'est une dsolation !  dit James Starr, en regardant le jeune homme
qui ne rpondit pas.

Tous deux pntrrent alors sous l'appentis qui recouvrait l'orifice du
puits Yarow, dont les chelles donnaient encore accs jusqu'aux
galeries infrieures de la fosse.

L'ingnieur se pencha sur l'orifice.

De l s'panchait autrefois le souffle puissant de l'air aspir par les
ventilateurs. C'tait maintenant un abme silencieux. Il semblait qu'on
ft  la bouche de quelque volcan teint.

James Starr et Harry mirent pied sur le premier palier.

A l'poque de l'exploitation, d'ingnieux engins desservaient certains
puits des houillres d'Aberfoyle, qui, sous ce rapport, taient
parfaitement outilles : cages munies de parachutes automatiques,
mordant sur des glissires en bois, chelles oscillantes, nommes 
engine-men , qui, par un simple mouvement d'oscillation, permettaient
aux mineurs de descendre sans danger ou de remonter sans fatigue.

Mais ces appareils perfectionns avaient t enlevs, depuis la
cessation des travaux. Il ne restait au puits Yarow qu'une longue
succession d'chelles, spares par des paliers troits de cinquante en
cinquante pieds. Trente de ces chelles, ainsi places bout  bout,
permettaient de descendre jusqu' la semelle de la galerie infrieure,
 une profondeur de quinze cents pieds. C'tait la seule voie de
communication qui existt entre le fond de la fosse Dochart et le sol.
Quant  l'aration, elle s'oprait par le puits Yarow, que les galeries
faisaient communiquer avec un autre puits dont l'orifice s'ouvrait  un
niveau suprieur, -- l'air chaud se dgageant naturellement par cette
espce de siphon renvers.

 Je te suis, mon garon, dit l'ingnieur, en faisant signe au jeune
homme de le prcder.

-- A vos ordres, monsieur Starr.

-- Tu as ta lampe ?

-- Oui, et plt au Ciel que ce ft encore la lampe de sret dont nous
nous servions autrefois !

-- En effet, rpondit James Starr, les coups de grisou ne sont plus 
craindre maintenant ! 

Harry n'tait muni que d'une simple lampe  huile, dont il alluma la
mche. Dans la houillre, vide de charbon, les fuites du gaz hydrogne
protocarbon ne pouvaient plus se produire. Donc, aucune explosion 
redouter, et nulle ncessit d'interposer entre la flamme et l'air
ambiant cette toile mtallique qui empche le gaz de prendre feu 
l'extrieur. La lampe de Davy, si perfectionne alors, ne trouvait plus
ici son emploi. Mais si le danger n'existait pas, c'est que la cause en
avait disparu, et, avec cette cause, le combustible qui faisait
autrefois la richesse de la fosse Dochart.

Harry descendit les premiers chelons de l'chelle suprieure. James
Starr le suivit. Tous deux se trouvrent bientt dans une obscurit
profonde que rompait seul l'clat de la lampe. Le jeune homme l'levait
au-dessus de sa tte, afin de mieux clairer son compagnon.

Une dizaine d'chelles furent descendues par l'ingnieur et son guide
de ce pas mesur habituel au mineur. Elles taient encore en bon tat.

James Starr observait curieusement ce que l'insuffisante lueur lui
laissait apercevoir des parois du sombre puits, qu'un cuvelage en bois,
 demi pourri, revtait encore.

Arrivs au quinzime palier, c'est--dire  mi-chemin, ils firent halte
pour quelques instants.

 Dcidment, je n'ai pas tes jambes, mon garon, dit l'ingnieur en
respirant longuement, mais enfin, cela va encore !

-- Vous tes solide, monsieur Starr, rpondit Harry, et c'est quelque
chose, voyez-vous, que d'avoir longtemps vcu dans la mine.

-- Tu as raison, Harry. Autrefois, lorsque j'avais vingt ans, j'aurais
descendu tout d'une haleine. Allons, en route ! 

Mais, au moment o tous deux allaient quitter le palier, une voix,
encore loigne, se fit entendre dans les profondeurs du puits. Elle
arrivait comme une onde sonore qui se gonfle progressivement, et elle
devenait de plus en plus distincte.

 Eh ! qui vient l ? demanda l'ingnieur en arrtant Harry.

-- Je ne pourrais le dire, rpondit le jeune mineur.

-- Ce n'est pas le vieux pre ?...

-- Lui ! monsieur Starr, non.

-- Quelque voisin, alors ?...

-- Nous n'avons pas de voisins au fond de la fosse, rpondit Harry.
Nous sommes seuls, bien seuls.

-- Bon ! laissons passer cet intrus, dit James Starr. C'est  ceux qui
descendent de cder le pas  ceux qui montent. 

Tous deux attendirent.

La voix rsonnait en ce moment avec un magnifique clat, comme si elle
et t porte par un vaste pavillon acoustique, et bientt quelques
paroles d'une chanson cossaise arrivrent assez nettement aux oreilles
du jeune mineur.

 La chanson des lacs ! s'cria Harry. Ah ! je serais bien surpris si
elle s'chappait d'une autre bouche que de celle de Jack Ryan.

-- Et qu'est-ce, ce Jack Ryan, qui chante d'une si superbe faon ?
demanda James Starr.

-- Un ancien camarade de la houillre , rpondit Harry.

Puis, se pendant au-dessus du palier :

 Eh ! Jack ! cria-t-il.

-- C'est toi, Harry ? fut-il rpondu. Attends-moi, j'arrive. 

Et la chanson reprit de plus belle.

Quelques instants aprs, un grand garon de vingt-cinq ans, la figure
gaie, les yeux souriants, la bouche joyeuse, la chevelure d'un blond
ardent, apparaissait au fond du cne lumineux que projetait sa
lanterne, et il prenait pied sur le palier de la quinzime chelle.

Son premier acte fut de serrer vigoureusement la main que venait de lui
tendre Harry.

 Enchant de te rencontrer ! s'cria-t-il. Mais, saint Mungo me
protge ! si j'avais su que tu revenais  terre aujourd'hui, je me
serais bien pargn cette descente au puits Yarow !

-- Monsieur James Starr, dit alors Harry, en tournant sa lampe vers
l'ingnieur, qui tait rest dans l'ombre.

-- Monsieur Starr ! rpondit Jack Ryan. Ah ! monsieur l'ingnieur, je
ne vous aurais pas reconnu. Depuis que j'ai quitt la fosse, mes yeux
ne sont plus habitus, comme autrefois,  voir dans l'obscurit.

-- Et moi, je me rappelle maintenant un gamin qui chantait toujours.
voil bien dix ans de cela, mon garon ! C'tait toi, sans doute ?

-- Moi-mme, monsieur Starr, et, en changeant de mtier, je n'ai pas
chang d'humeur, voyez-vous ? Bah ! rire et chanter, cela vaut mieux,
j'imagine, que pleurer et geindre !

-- Sans doute, Jack Ryan. -- Et que fais-tu, depuis que tu as quitt la
mine ?

-- Je travaille  la ferme de Melrose, prs d'Irvine, dans le comt de
Renfrew,  quarante milles d'ici. Ah ! a ne vaut pas nos houillres
d'Aberfoyle ! Le pic allait mieux  ma main que la bche ou l'aiguillon
! Et puis, dans la vieille fosse, il y avait des coins sonores, des
chos joyeux qui vous renvoyaient gaillardement vos chansons, tandis
que l-haut !... Mais vous allez donc rendre visite au vieux Simon,
monsieur Starr ?

-- Oui, Jack, rpondit l'ingnieur.

-- Que je ne vous retarde pas...

-- Dis-moi, Jack, demanda Harry, quel motif t'a amen au cottage
aujourd'hui ?

-- Je voulais te voir, camarade, rpondit Jack Ryan, et t'inviter  la
fte du clan d'Irvine. Tu sais, je suis le  piper [1*]   de l'endroit
! On chantera, on dansera !

-- Merci, Jack, mais cela m'est impossible.

-- Impossible ?

-- Oui, la visite de M. Starr peut se prolonger, et je dois le
reconduire  Callander.

-- Eh ! Harry, la fte du clan d'Irvine n'arrive que dans huit jours.
D'ici l, la visite de M. Starr sera termine, je suppose, et rien ne
te retiendra plus au cottage !

-- En effet, Harry, rpondit James Starr. Il faut profiter de
l'invitation que te fait ton camarade Jack !

-- Eh bien, j'accepte, Jack, dit Harry. Dans huit jours, nous nous
retrouverons  la fte d'Irvine.

-- Dans huit jours, c'est bien convenu, rpondit Jack Ryan. Adieu,
Harry ! votre serviteur, monsieur Starr ! Je suis trs content de vous
avoir revu ! Je pourrai donner de vos nouvelles aux amis. Personne ne
vous a oubli, monsieur l'ingnieur.

-- Et je n'ai oubli personne, dit James Starr.

-- Merci pour tous, monsieur, rpondit Jack Ryan.

-- Adieu, Jack !  dit Harry, en serrant une dernire fois la main de
son camarade.

Et Jack Ryan, reprenant sa chanson, disparut bientt dans les hauteurs
du puits, vaguement claires par sa lampe.

Un quart d'heure aprs, James Starr et Harry descendaient la dernire
chelle, et mettaient le pied sur le sol du dernier tage de la fosse.

Autour du rond-point que formait le fond du puits Yarow rayonnaient
diverses galeries qui avaient servi  l'exploitation du dernier filon
carbonifre de la mine. Elles s'enfonaient dans le massif de schistes
et de grs, les unes tanonnes par des trapzes de grosses poutres 
peine quarries, les autres doubles d'un pais revtement de pierre.
Partout des remblais remplaaient les veines dvores par
l'exploitation. Les piliers artificiels taient faits de pierres
arraches aux carrires voisines, et maintenant ils supportaient le
sol, c'est--dire le double tage des terrains tertiaires et
quaternaires, qui reposaient autrefois sur le gisement mme.
L'obscurit emplissait alors ces galeries, jadis claires soit par la
lampe du mineur soit par la lumire lectrique, dont, pendant les
dernires annes, l'emploi avait t introduit dans les fosses. Mais
les sombres tunnels ne rsonnaient plus du grincement des wagonnets
roulant sur leurs rails, ni du bruit des portes d'air qui se
refermaient brusquement, ni des clats de voix des rouleurs, ni du
hennissement des chevaux et des mules, ni des coups de pic de
l'ouvrier, ni des fracas du foudroyage qui faisait clater le massif.

 Voulez-vous vous reposer un instant, monsieur Starr ? demanda le
jeune homme.

-- Non, mon garon, rpondit l'ingnieur, car j'ai hte d'arriver au
cottage du vieux Simon.

-- Suivez-moi donc, monsieur Starr. Je vais vous guider, et, cependant,
je suis sr que vous reconnatriez parfaitement votre route dans cet
obscur ddale des galeries.

-- Oui, certes ! J'ai encore dans la tte tout le plan de la vieille
fosse. 

Harry, suivi de l'ingnieur et levant sa lampe pour le mieux clairer,
s'enfona dans une haute galerie, semblable  une contre-nef de
cathdrale. Leur pied,  tous deux, heurtait encore les traverses de
bois qui supportaient les rails  l'poque de l'exploitation.

Mais  peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'une norme pierre vint
tomber aux pieds de James Starr.

 Prenez garde, monsieur Starr ! s'cria Harry, en saisissant le bras
de l'ingnieur.

-- Une pierre, Harry ! Ah ! ces vieilles votes ne sont plus assez
solides, sans doute, et...

-- Monsieur Starr, rpondit Harry Ford, il me semble que la pierre a
t jete... et jete par une main d'homme !...

-- Jete ! s'cria James Starr. Que veux-tu dire, mon garon ?

-- Rien, rien... monsieur Starr, rpondit vasivement Harry, dont le
regard, devenu srieux, aurait voulu percer ces paisses murailles.
Continuons notre route. Prenez mon bras, je vous prie, et n'ayez aucune
crainte de faire un faux pas.

-- Me voil, Harry ! 

Et tous deux s'avancrent, pendant qu'Harry regardait en arrire, en
projetant l'clat de sa lampe dans les profondeurs de la galerie.

 Serons-nous bientt arrivs ? demanda l'ingnieur.

-- Dans dix minutes au plus.

-- Bien.

-- Mais, murmurait Harry, cela n'en est pas moins singulier. C'est la
premire fois que pareille chose m'arrive. Il a fallu que cette pierre
vnt tomber juste au moment o nous passions !...

-- Harry, il n'y a eu l qu'un hasard !

-- Un hasard... rpondit le jeune homme en secouant la tte. Oui... un
hasard... 

Harry s'tait arrt. Il coutait.

 Qu'y a-t-il, Harry ? demanda l'ingnieur.

-- J'ai cru entendre marcher derrire nous , rpondit le jeune mineur,
qui prta plus attentivement l'oreille.

Puis :

 Non ! je me serai tromp, dit-il. Appuyez-vous bien sur mon bras,
monsieur Starr. Servez-vous de moi comme d'un bton...

-- Un bton solide, Harry, rpondit James Starr. Il n'en est pas de
meilleur qu'un brave garon tel que toi ! 

Tous deux continurent  marcher silencieusement  travers la sombre
nef.

Souvent, Harry, videmment proccup, se retournait, essayant de
surprendre, soit un bruit loign, soit quelque lueur lointaine.

Mais, derrire et devant lui, tout n'tait que silence et tnbres.

[1] Le _piper_ est le joueur de cornemuse en cosse.

                                    V

                            La Famille Ford

Dix minutes aprs, James Starr et Harry sortaient enfin de la galerie
principale.

Le jeune mineur et son compagnon taient arrivs au fond d'une
clairire, -- si toutefois ce mot peut servir  dsigner une vaste et
obscure excavation. Cette excavation, cependant, n'tait pas absolument
dpourvue de jour. Quelques rayons lui arrivaient par l'orifice d'un
puits abandonn, qui avait t fonc dans les tages suprieurs.
C'tait par ce conduit que s'tablissait le courant d'aration de la
fosse Dochart. Grce  sa moindre densit, l'air chaud de l'intrieur
tait entran vers le puits Yarow.

Donc, un peu d'air et de clart pntrait  la fois  travers l'paisse
vote de schiste jusqu' la clairire.

C'tait l que Simon Ford habitait depuis dix ans, avec sa famille, une
souterraine demeure, vide dans le massif schisteux,  l'endroit mme
o fonctionnaient autrefois les puissantes machines, destines  oprer
la traction mcanique de la fosse Dochart.

Telle tait l'habitation --  laquelle il donnait volontiers le nom de
 cottage  --, o rsidait le vieil overman. Grce  une certaine
aisance, due  une longue existence de travail, Simon Ford aurait pu
vivre en plein soleil, au milieu des arbres, dans n'importe quelle
ville du royaume; mais les siens et lui avaient prfr ne pas quitter
la houillre, o ils taient heureux, ayant mmes ides, mmes gots.
Oui ! il leur plaisait, ce cottage, enfoui  quinze cents pieds
au-dessous du sol cossais. Entre autres avantages, il n'y avait pas 
craindre que les agents du fisc, les  stentmaters  chargs d'tablir
la capitation, vinssent jamais y relancer ses htes !

A cette poque, Simon Ford, l'ancien overman de la fosse Dochart,
portait vigoureusement encore ses soixante-cinq ans. Grand, robuste,
bien taill, il et t regard comme l'un des plus remarquables 
sawneys [1*]  du canton, qui fournissait tant de beaux hommes aux
rgiments de Highlanders.

Simon Ford descendait d'une ancienne famille de mineurs, et sa
gnalogie remontait aux premiers temps o furent exploits les
gisements carbonifres en cosse.

Sans rechercher archologiquement si les Grecs et les Romains ont fait
usage de la houille, si les Chinois utilisaient les mines de charbon
bien avant l're chrtienne, sans discuter si rellement le combustible
minral doit son nom au marchal ferrant Houillos, qui vivait en
Belgique dans le XIIe sicle, on peut affirmer que les bassins de la
Grande-Bretagne furent les premiers dont l'exploitation fut mise en
cours rgulier. Au XIe sicle, dj, Guillaume le Conqurant partageait
entre ses compagnons d'armes les produits du bassin de Newcastle. Au
XIIIe sicle, une licence d'exploitation du  charbon marin  tait
concde par Henri III. Enfin, vers la fin du mme sicle, il est fait
mention des gisements de l'cosse et du pays de Galles.

Ce fut vers ce temps que les anctres de Simon Ford pntrrent dans
les entrailles du sol caldonien, pour n'en plus sortir, de pre en
fils. Ce n'taient que de simples ouvriers. Ils travaillaient comme des
forats  l'extraction du prcieux combustible. On croit mme que les
charbonniers mineurs, tout comme les sauniers de cette poque, taient
alors de vritables esclaves. En effet, au XVIIIe sicle, cette opinion
tait si bien tablie en cosse, que, pendant la guerre du Prtendant,
on put craindre que vingt mille mineurs de Newcastle ne se soulevassent
pour reconqurir une libert -- qu'ils ne croyaient pas avoir.

Quoi qu'il en soit, Simon Ford tait fier d'appartenir  cette grande
famille des houilleurs cossais. Il avait travaill de ses mains, l
mme o ses anctres avaient mani le pic, la pince, la rivelaine et la
pioche. A trente ans, il tait overman de la fosse Dochart, la plus
importante des houillres d'Aberfoyle. Il aimait passionnment son
mtier. Pendant de longues annes, il exera ses fonctions avec zle.
Son seul chagrin tait de voir la couche s'appauvrir et de prvoir
l'heure trs prochaine o le gisement serait puis.

C'est alors qu'il s'tait adonn  la recherche de nouveaux filons dans
toutes les fosses d'Aberfoyle, qui communiquaient souterrainement entre
elles. Il avait eu le bonheur d'en dcouvrir quelques-uns pendant la
dernire priode d'exploitation. Son instinct de mineur le servait
merveilleusement, et l'ingnieur James Starr l'apprciait fort. On et
dit qu'il devinait les gisements dans les entrailles de la houillre,
comme un hydroscope devine les sources sous la couche du sol.

Mais le moment arriva, on l'a dit, o la matire combustible manqua
tout  fait  la houillre. Les sondages ne donnrent plus aucun
rsultat. Il fut vident que le gte carbonifre tait entirement
puis. L'exploitation cessa. Les mineurs se retirrent.

Le croira-t-on ? Ce fut un dsespoir pour le plus grand nombre. Tous
ceux qui savent que l'homme, au fond, aime sa peine, ne s'en tonneront
pas. Simon Ford, sans contredit, fut le plus atteint. Il tait, par
excellence, le type du mineur, dont l'existence est indissolublement
lie  celle de sa mine. Depuis sa naissance, il n'avait cess de
l'habiter, et, lorsque les travaux furent abandonns, il voulut y
demeurer encore. Il resta donc. Harry, son fils, fut charg du
ravitaillement de l'habitation souterraine; mais quant  lui, depuis
dix ans, il n'tait pas remont dix fois  la surface du sol.

 Aller l-haut ! A quoi bon ?  rptait-il, et il ne quittait pas son
noir domaine.

Dans ce milieu parfaitement sain, d'ailleurs, soumis  une temprature
toujours moyenne, le vieil overman ne connaissait ni les chaleurs de
l't, ni les froids de l'hiver. Les siens se portaient bien. Que
pouvait-il dsirer de plus ?

Au fond, il tait srieusement attrist. Il regrettait l'animation, le
mouvement, la vie d'autrefois, dans la fosse si laborieusement
exploite. Cependant, il tait soutenu par une ide fixe.

 Non ! non ! la houillre n'est pas puise !  rptait-il.

Et celui-l se serait fait un mauvais parti, qui aurait mis en doute
devant Simon Ford qu'un jour l'ancienne Aberfoyle ressusciterait
d'entre les mortes ! Il n'avait donc jamais abandonn l'espoir de
dcouvrir quelque nouvelle couche qui rendrait  la mine sa splendeur
passe. Oui ! il aurait volontiers, s'il l'avait fallu, repris le pic
du mineur, et ses vieux bras, solides encore, se seraient
vigoureusement attaqus  la roche. Il allait donc  travers les
obscures galeries, tantt seul, tantt avec son fils, observant,
cherchant, pour rentrer chaque jour fatigu, mais non dsespr, au
cottage.

La digne compagne de Simon Ford, c'tait Madge, grande et forte, la 
goodwife , la  bonne femme , suivant l'expression cossaise. Pas
plus que son mari, Madge n'et voulu quitter la fosse Dochart. Elle
partageait  cet gard toutes ses esprances et ses regrets. Elle
l'encourageait, elle le poussait en avant, elle lui parlait avec une
sorte de gravit, qui rchauffait le coeur du vieil overman.

 Aberfoyle n'est qu'endormie, Simon, lui disait-elle. C'est toi qui as
raison. Ce n'est qu'un repos, ce n'est pas la mort ! 

Madge savait aussi se passer du monde extrieur et concentrer le
bonheur d'une existence  trois dans le sombre cottage.

Ce fut l qu'arriva James Starr.

L'ingnieur tait bien attendu. Simon Ford, debout sur sa porte, du
plus loin que la lampe d'Harry lui annona l'arrive de son ancien 
viewer , s'avana vers lui.

 Soyez le bienvenu, monsieur James ! lui cria-t-il d'une voix qui
rsonnait sous la vote du schiste. Soyez le bienvenu au cottage du
vieil overman ! Pour tre enfouie  quinze cents pieds sous terre, la
maison de la famille Ford n'en est pas moins hospitalire !

-- Comment allez-vous, brave Simon ? demanda James Starr, en serrant la
main que lui tendait son hte.

-- Trs bien, monsieur Starr. Et comment en serait-il autrement ici, 
l'abri de toute intemprie de l'air ? vos ladies qui vont respirer 
Newhaven ou  Porto-Bello [2*] , pendant l't, feraient mieux de
passer quelques mois dans la houillre d'Aberfoyle ! Elles ne
risqueraient point d'y gagner quelque gros rhume, comme dans les rues
humides de la vieille capitale.

-- Ce n'est pas moi qui vous contredirai, Simon, rpondit James Starr,
heureux de retrouver l'overman tel qu'il tait autrefois ! vraiment, je
me demande pourquoi je ne change pas ma maison de la Canongate pour
quelque cottage voisin du vtre !

-- A votre service, monsieur Starr. Je connais un de vos anciens
mineurs qui serait particulirement enchant de n'avoir entre vous et
lui qu'un mur mitoyen.

-- Et Madge ?... demanda l'ingnieur.

-- La bonne femme se porte encore mieux que moi, si cela est possible !
rpondit Simon Ford, et elle se fait une joie de vous voir  sa table.
Je pense qu'elle se sera surpasse pour vous recevoir.

-- Nous verrons cela, Simon, nous verrons cela ! dit l'ingnieur, que
l'annonce d'un bon djeuner ne pouvait laisser indiffrent, aprs cette
longue marche.

-- Vous avez faim, monsieur Starr ?

-- Positivement faim. Le voyage m'a ouvert l'apptit. Je suis venu par
un temps affreux !...

-- Ah ! il pleut, l-haut ! rpondit Simon Ford d'un air de piti trs
marqu.

-- Oui, Simon, et les eaux du Forth sont agites aujourd'hui comme
celles d'une mer !

-- Eh bien, monsieur James, ici, il ne pleut jamais. Mais je n'ai pas 
vous peindre des avantages que vous connaissez aussi bien que moi !
vous voil arriv au cottage. C'est le principal, et, je vous le
rpte, soyez le bienvenu ! 

Simon Ford, suivi d'Harry, fit entrer dans l'habitation James Starr,
qui se trouva au milieu d'une vaste salle, claire par plusieurs
lampes, dont l'une tait suspendue aux solives colories du plafond.

La table, recouverte d'une nappe gaye de fraches couleurs,
n'attendait plus que les convives, auxquels quatre chaises, rembourres
de vieux cuir, taient rserves.

 Bonjour, Madge, dit l'ingnieur.

-- Bonjour, monsieur James, rpondit la brave cossaise, qui se leva
pour recevoir son hte.

-- Je vous revois avec plaisir, Madge.

-- Et vous avez raison, monsieur James, car il est agrable de
retrouver ceux pour lesquels on s'est toujours montr bon.

-- La soupe attend, femme, dit alors Simon Ford, et il ne faut pas la
faire attendre, non plus que M. James. Il a une faim de mineur, et il
verra que notre garon ne nous laisse manquer de rien au cottage ! -- A
propos, Harry, ajouta le vieil overman en se retournant vers son fils,
Jack Ryan est venu te voir.

-- Je le sais, pre ! Nous l'avons rencontr dans le puits Yarow.

-- C'est un bon et gai camarade, dit Simon Ford. Mais il semble se
plaire l-haut ! a n'avait pas du vrai sang de mineur dans les veines.
-- A table, monsieur James, et djeunons copieusement, car il est
possible que nous ne puissions souper que fort tard. 

Au moment o l'ingnieur et ses htes allaient prendre place :

 Un instant, Simon, dit James Starr, voulez-vous que je mange de bon
apptit ?

-- Ce sera nous faire tout l'honneur possible, monsieur James, rpondit
Simon Ford.

-- Eh bien, il faut pour cela n'avoir aucune proccupation. -- Or, j'ai
deux questions  vous adresser.

-- Allez, monsieur James.

-- Votre lettre me parle d'une communication qui doit tre de nature 
m'intresser ?

-- Elle est trs intressante, en effet.

-- Pour vous ?...

-- Pour vous et pour moi, monsieur James. Mais je dsire ne vous la
faire qu'aprs le repas et sur les lieux mmes. Sans cela, vous ne
voudriez pas me croire.

-- Simon, reprit l'ingnieur, regardez-moi bien... l... dans les yeux.
Une communication intressante ?... Oui... Bon !... Je ne vous en
demande pas davantage, ajouta-t-il, comme s'il et lu la rponse qu'il
esprait dans le regard du vieil overman.

-- Et la deuxime question ? demanda celui-ci.

-- Savez-vous, Simon, quelle est la personne qui a pu m'crire ceci ? 
rpondit l'ingnieur, en prsentant la lettre anonyme qu'il avait reue.

Simon Ford prit la lettre, et il la lut trs attentivement.

Puis, la montrant  son fils :

 Connais-tu cette criture ? dit-il.

-- Non, pre, rpondit Harry.

-- Et cette lettre tait timbre du bureau de poste d'Aberfoyle ?
demanda Simon Ford  l'ingnieur.

-- Oui, comme la vtre, rpondit James Starr.

-- Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford, dont le front
s'assombrit un instant.

-- Je pense, pre, rpondit Harry, que quelqu'un a eu un intrt
quelconque  empcher M. James Starr de venir au rendez-vous que vous
lui donniez.

-- Mais qui ? s'cria le vieux mineur. Qui donc a pu pntrer assez
avant dans le secret de ma pense ?... 

Et Simon Ford, pensif, tomba dans une rverie dont la voix de Madge le
tira bientt.

 Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe va refroidir. Pour
le moment, ne songeons plus  cette lettre ! 

Et, sur l'invitation de la vieille femme, chacun prit place  la table
-- James Starr vis--vis de Madge, pour lui faire honneur --, le pre
et le fils l'un vis--vis de l'autre.

Ce fut un bon repas cossais. Et, d'abord, on mangea d'un  hotchpotch
, soupe dont la viande nageait au milieu d'un excellent bouillon. Au
dire du vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale dans
l'art de prparer le hotchpotch.

Il en tait de mme, d'ailleurs, du  cockyleeky , sorte de ragot de
coq, accommod aux poireaux, qui ne mritait que des loges.

Le tout fut arros d'une excellente ale, puise aux meilleurs brassins
des fabriques d'dimbourg.

Mais le plat principal consista en un  haggis , pouding national,
fait de viandes et de farine d'orge. Ce mets remarquable, qui inspira
au pote Burns l'une de ses meilleures odes, eut le sort rserv aux
belles choses de ce monde : il passa comme un rve.

Madge reut les sincres compliments de son hte.

Le djeuner se termina par un dessert compos de fromage et de  cakes
, gteaux d'avoine, finement prpars, accompagns de quelques petits
verres  d'usquebaugh , excellente eau-de-vie de grains, qui avait
vingt-cinq ans, -- juste l'ge d'Harry.

Ce repas dura une bonne heure. James Starr et Simon Ford n'avaient pas
seulement bien mang, ils avaient aussi bien caus,-- principalement du
pass de la vieille houillre d'Aberfoyle.

Harry, lui, tait plutt rest silencieux. Deux fois il avait quitt la
table et mme la maison. Il tait vident qu'il prouvait quelque
inquitude depuis l'incident de la pierre, et il voulait observer les
alentours du cottage. La lettre anonyme n'tait pas faite, non plus,
pour le rassurer.

Ce fut pendant une de ces sorties que l'ingnieur dit  Simon Ford et
Madge :

 Un brave garon que vous avez l, mes amis !

-- Oui, monsieur James, un tre bon et dvou, rpondit vivement le
vieil overman.

-- Il se plat avec vous, au cottage ?

-- Il ne voudrait pas nous quitter.

-- Vous songerez  le marier, cependant ?

-- Marier Harry ! s'cria Simon Ford. Et  qui ? A une fille de
l-haut, qui aimerait les ftes, la danse, qui prfrerait son clan 
notre houillre ! Harry n'en voudrait pas !

-- Simon, rpondit Madge, tu n'exigeras pourtant pas que jamais notre
Harry ne prenne femme...

-- Je n'exigerai rien, rpondit le vieux mineur, mais cela ne presse
pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons point... 

Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut.

Lorsque Madge se leva de table, tous l'imitrent et vinrent s'asseoir
un instant  la porte du cottage.

 Eh bien, Simon, dit l'ingnieur, je vous coute !

-- Monsieur James, rpondit Simon Ford, je n'ai pas besoin de vos
oreilles, mais de vos jambes. -- Vous tes-vous bien repos ?

-- Bien repos et bien refait, Simon. Je suis prt  vous accompagner
partout o il vous plaira.

-- Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son fils, allume nos
lampes de sret.

-- Vous prenez des lampes de sret ! s'cria James Starr, assez
surpris, puisque les explosions de grisou n'taient plus  craindre
dans une fosse absolument vide de charbon.

-- Oui, monsieur James, par prudence !

-- N'allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me proposer de revtir un
habit de mineur ?

-- Pas encore, monsieur James ! pas encore !  rpondit le vieil
overman, dont les yeux brillaient singulirement sous leurs profondes
orbites.

Harry, qui tait rentr dans le cottage, en ressortit presque aussitt,
rapportant trois lampes de sret.

Harry remit une de ces lampes  l'ingnieur, l'autre  son pre, et il
garda la troisime suspendue  sa main gauche, pendant que sa main
droite s'armait d'un long bton.

 En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide, dpos  la porte
du cottage.

-- En route ! rpondit l'ingnieur. -- Au revoir Madge !

-- Dieu vous assiste ! rpondit l'cossaise.

-- Un bon souper, femme, tu entends, s'cria Simon Ford. Nous aurons
faim  notre retour, et nous lui ferons honneur ! 

[1] Le sawney, c'est l'cossais, comme John Bull est l'Anglais, et
Paddy l'Irlandais.

[2] Stations balnaires des environs d'dimbourg.

                                   VI

                    Quelques phnomnes inexplicables

On sait ce que sont les croyances superstitieuses dans les hautes et
basses terres de l'cosse. En certains clans, les tenanciers du laird,
runis pour la veille, aiment  redire les contes emprunts au
rpertoire de la mythologie hyperborenne. L'instruction, quoique
largement et libralement rpandue dans le pays, n'a pas pu rduire
encore  l'tat de fictions ces lgendes, qui semblent inhrentes au
sol mme de la vieille Caldonie. C'est encore le pays des esprits et
des revenants, des lutins et des fes. L apparaissent toujours le
gnie malfaisant qui ne s'loigne que moyennant finances, le  Seer 
des Highlanders, qui, par un don de seconde vue, prdit les morts
prochaines, le  May Moullach , qui se montre sous la forme d'une
jeune fille aux bras velus et prvient les familles des malheurs dont
elles sont menaces, la fe  Branshie , qui annonce les vnements
funestes, les  Brawnies , auxquels est confie la garde du mobilier
domestique, l' Urisk , qui frquente plus particulirement les gorges
sauvages du lac Katrine, -- et tant d'autres.

Il va de soi que la population des houillres cossaises devait fournir
son contingent de lgendes et de fables  ce rpertoire mythologique.
Si les montagnes des Hautes-Terres sont peuples d'tres chimriques,
bons ou mauvais,  plus forte raison les sombres houillres
devaient-elles tre hantes jusque dans leurs dernires profondeurs.
Qui fait trembler le gisement pendant les nuits d'orage, qui met sur la
trace du filon encore inexploit, qui allume le grisou et prside aux
explosions terribles, sinon quelque gnie de la mine ? C'tait, du
moins, l'opinion communment rpandue parmi ces superstitieux cossais.
En vrit, la plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique,
quand il ne s'agissait que de phnomnes purement physiques, et on et
perdu son temps  vouloir les dsabuser. O la crdulit se ft-elle
dveloppe plus librement qu'au fond de ces abmes ?

Or, les houillres d'Aberfoyle, prcisment parce qu'elles taient
exploites dans le pays des lgendes, devaient se prter plus
naturellement  tous les incidents du surnaturel.

Donc les lgendes y abondaient. Il faut dire, d'ailleurs, que certains
phnomnes, inexpliqus jusqu'alors, ne pouvaient que fournir un nouvel
aliment  la crdulit publique.

Au premier rang des superstitieux de la fosse Dochart, figurait Jack
Ryan, le camarade d'Harry. C'tait le plus grand partisan du surnaturel
qui ft. Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en
chansons, qui lui valaient de beaux succs pendant les veilles d'hiver.

Mais Jack Ryan n'tait pas le seul  faire montre de sa crdulit. Ses
camarades affirmaient, non moins hautement, que les fosses d'Aberfoyle
taient hantes, que certains tres insaisissables y apparaissaient
frquemment, comme cela arrivait dans les Hautes-Terres. A les
entendre, ce qui mme aurait t extraordinaire, c'et t qu'il n'en
ft pas ainsi. Est-il donc, en effet, un milieu mieux dispos qu'une
sombre et profonde houillre pour les bats des gnies, des lutins, des
follets et autres acteurs des drames fantastiques ? Le dcor tait tout
dress, pourquoi les personnages surnaturels n'y seraient pas venus
jouer leur rle ?

Ainsi raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des houillres
d'Aberfoyle. On a dit que les diffrentes fosses communiquaient entre
elles par les longues galeries souterraines, mnages entre les filons.
Il existait ainsi sous le comt de Stirling un norme massif, sillonn
de tunnels, trou de caves, for de puits, une sorte d'hypoge, de
labyrinthe subterran, qui offrait l'aspect d'une vaste fourmilire.

Les mineurs des divers fonds se rencontraient donc souvent, soit
lorsqu'ils se rendaient sur les travaux d'exploitation, soit lorsqu'ils
en revenaient. De l, une facilit constante d'changer des propos et
de faire circuler d'une fosse  l'autre les histoires qui tiraient leur
origine de la houillre. Les rcits se transmettaient ainsi avec une
rapidit merveilleuse, passant de bouche en bouche et s'accroissant
comme il convient.

Cependant, deux hommes plus instruits et de temprament plus positif
que les autres, avaient toujours rsist  cet entranement. Ils
n'admettaient  aucun degr l'intervention des lutins, des gnies ou
des fes.

C'taient Simon Ford et son fils. Et ils le prouvrent bien en
continuant d'habiter la sombre crypte, aprs l'abandon de la fosse
Dochart. Peut-tre la bonne Madge avait-elle quelque penchant au
surnaturel, comme toute cossaise des Hautes-Terres. Mais ces histoires
d'apparitions, elle tait rduite  se les raconter  elle-mme, -- ce
qu'elle faisait consciencieusement, d'ailleurs, pour ne point perdre
les vieilles traditions.

Simon et Harry Ford eussent-ils t aussi crdules que leurs camarades,
ils n'auraient abandonn la houillre ni aux gnies, ni aux fes.
L'espoir de dcouvrir un nouveau filon leur et fait braver toute la
fantastique cohorte des lutins. Ils n'taient crdules, ils n'taient
croyants que sur un point : ils ne pouvaient admettre que le gisement
carbonifre d'Aberfoyle ft totalement puis. On peut dire, avec
quelque justesse, que Simon Ford et son fils avaient  ce sujet  la
foi du charbonnier , cette foi en Dieu que rien ne peut branler.

C'est pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un seul jour, obstins,
immuables dans leurs convictions, le pre et le fils prenaient leur
pic, leur bton et leur lampe. Ils allaient ainsi tous les deux,
cherchant, ttant la roche d'un coup sec, coutant si elle rendait un
son favorable.

Tant que les sondages n'auraient pas t pousss jusqu'au granit du
terrain primaire, Simon et Harry Ford taient d'accord que la
recherche, inutile aujourd'hui, pouvait tre utile demain, et qu'elle
devait tre reprise. Leur vie entire, ils la passeraient  essayer de
rendre  la houillre d'Aberfoyle son ancienne prosprit. Si le pre
devait succomber avant l'heure de la russite, le fils reprendrait la
tche  lui seul.

En mme temps, ces deux gardiens passionns de la houillre la
visitaient au point de vue de sa conservation. Ils s'assuraient de la
solidit des remblais et des votes. Ils recherchaient si un boulement
tait  craindre, et s'il devenait urgent de condamner quelque partie
de la fosse. Ils examinaient les traces d'infiltration des eaux
suprieures, ils les drivaient, ils les canalisaient pour les envoyer
 quelque puisard. Enfin, ils s'taient volontairement constitus les
protecteurs et conservateurs de ce domaine improductif, duquel taient
sorties tant de richesses, maintenant dissoutes en fumes !

Ce fut pendant quelques-unes de ces excursions qu'il arriva  Harry,
plus particulirement, d'tre frapp de certains phnomnes, dont il
cherchait en vain l'explication.

Ainsi, plusieurs fois, lorsqu'il suivait quelque troite contre
galerie, il lui sembla entendre des bruits analogues  ceux qu'auraient
pu produire de violents coups de pic, frapps sur la paroi remblaye.

Harry, que le surnaturel, non plus que le naturel, ne pouvait effrayer,
avait press le pas pour surprendre la cause de ce mystrieux travail.

Le tunnel tait dsert. La lampe du jeune mineur, promene sur la
paroi, n'avait laiss voir aucune trace rcente de coups de pince ou de
pic. Harry se demandait donc s'il n'tait pas le jouet d'une illusion
d'acoustique, de quelque bizarre ou fantasque cho.

D'autres fois, en projetant subitement une vive lumire vers une
anfractuosit suspecte, il avait cru voir passer une ombre. Il s'tait
lanc... Rien, alors mme qu'aucune issue n'et permis  un tre
humain de se drober  sa poursuite !

A deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la partie ouest de la
fosse, entendit distinctement des dtonations lointaines, comme si
quelque mineur et fait clater une cartouche de dynamite.

La dernire fois, aprs de minutieuses recherches, il avait reconnu
qu'un pilier venait d'tre ventr par un coup de mine.

A la clart de sa lampe, Harry examina attentivement la paroi attaque
par la mine. Elle n'tait point faite d'un simple remblayage de
pierres, mais d'un pan de schiste, qui avait pntr  cette profondeur
dans l'tage du gisement houiller. Le coup de mine avait-il eu pour
objet de provoquer la dcouverte d'un nouveau filon ? N'avait-on voulu
que produire un boulement de cette portion de la houillre ? C'est ce
que se demanda Harry, et, quand il fit connatre ce fait  son pre, ni
le vieil overman, ni lui ne purent rsoudre la question d'une faon
satisfaisante.

 C'est singulier, rptait souvent Harry. La prsence dans la mine
d'un tre inconnu semble impossible, et, cependant, elle ne peut tre
mise en doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s'il
n'existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou plutt, ne
tenterait-il pas d'anantir ce qui reste des houillres d'Aberfoyle ?
Mais dans quel but ? Je le saurai, quand il devrait m'en coter la vie
! 

Quinze jours avant cette journe, pendant laquelle Harry Ford guidait
l'ingnieur  travers le ddale de la fosse Dochart, il s'tait vu sur
le point d'atteindre le but de ses recherches.

Il parcourait l'extrmit du sud-ouest de la houillre, un puissant
fanal  la main.

Tout  coup, il lui sembla qu'une lumire venait de s'teindre, 
quelques centaines de pieds devant lui, au fond d'une troite chemine,
qui coupait obliquement le massif. Il se prcipita vers la lueur
suspecte...

Recherche inutile. Comme Harry n'admettait pas pour les choses
physiques d'explication surnaturelle, il en conclut que, certainement,
un tre inconnu rdait dans la fosse. Mais, quoi qu'il ft, cherchant
avec le plus extrme soin, scrutant les moindres anfractuosits de la
galerie, il en fut pour sa peine, et ne put arriver  une certitude
quelconque.

Harry s'en remit donc au hasard pour lui dvoiler ce mystre. De loin
en loin, il vit encore apparatre des lueurs qui voltigeaient d'un
point  l'autre comme des feux de Saint-Elme; mais leur apparition
n'avait que la dure d'un clair et il fallut renoncer  en dcouvrir
la cause.

Si Jack Ryan et les autres superstitieux de la houillre eussent aperu
ces flammes fantastiques, ils n'auraient certainement pas manqu de
crier au surnaturel !.

Mais Harry n'y songeait mme pas. Le vieux Simon non plus. Et lorsque
tous deux causaient de ces phnomnes, dus videmment  une cause
purement physique :

 Mon garon, rpondait le vieil overman, attendons ! Tout cela
s'expliquera quelque jour ! 

Toutefois, il faut observer que jamais, jusqu'alors, ni Harry, ni son
pre n'avaient t en butte  un acte de violence.

Si la pierre, tombe ce jour mme aux pieds de James Starr, avait t
lance par la main d'un malfaiteur, c'tait le premier acte criminel de
ce genre.

James Starr, interrog, fut d'avis que cette pierre s'tait dtache de
la vote de la galerie. Mais Harry n'admit pas une explication si
simple. La pierre, suivant lui, n'tait pas tombe, elle avait t
lance. A moins de rebondir, elle n'et jamais dcrit une trajectoire,
si elle n'et t mue par une impulsion trangre.

Harry voyait donc l une tentative directe contre lui et son pre, ou
mme contre l'ingnieur. Aprs ce qu'on sait, peut-tre conviendra-t-on
qu'il tait fond  le croire.

                                  VII

                      Une exprience de Simon Ford

Midi sonnait  la vieille horloge de bois de la salle, lorsque James
Starr et ses deux compagnons quittrent le cottage.

La lumire, pntrant  travers le puits d'aration, clairait
vaguement la clairire. La lampe d'Harry et t inutile alors, mais
elle ne devait pas tarder  servir, car c'tait vers l'extrmit mme
de la fosse Dochart que le vieil overman allait conduire l'ingnieur.

Aprs avoir suivi sur un espace de deux milles la galerie principale,
les trois explorateurs -- on verra qu'il s'agissait d'une exploration
-- arrivrent  l'orifice d'un troit tunnel. C'tait comme une
contre-nef dont la vote reposait sur un boisage, tapiss d'une mousse
blanchtre. Elle suivait  peu prs la ligne que traait,  quinze
cents pieds au-dessus, le haut cours du Forth.

Pour le cas o James Starr et t moins familiaris qu'autrefois avec
le ddale de la fosse Dochart, Simon Ford lui rappelait les
dispositions du plan gnral, en les comparant au trac gographique du
sol.

James Starr et Simon Ford marchaient donc en causant.

En avant, Harry clairait la route. Il cherchait, en projetant
brusquement de vifs clats lumineux vers les sombres anfractuosits, 
dcouvrir quelque ombre suspecte.

 Irons-nous loin ainsi, vieux Simon ? demanda l'ingnieur.

-- Encore un demi-mille, monsieur James ! Autrefois, nous aurions fait
cette route en berline, sur les tramways  traction mcanique ! Mais
que ces temps sont loin !

-- Nous nous dirigeons donc vers l'extrmit du dernier filon ? demanda
James Starr.

-- Oui. ! Je vois que vous connaissez encore bien la mine.

-- Eh ! Simon, rpondit l'ingnieur, il serait difficile d'aller plus
loin, si je ne me trompe ?

-- En effet, monsieur James. C'est l que nos rivelaines ont arrach le
dernier morceau de houille du gisement ! Je me le rappelle comme si j'y
tais encore ! C'est moi qui ai donn ce dernier coup, et il a retenti
dans ma poitrine plus violemment que sur la roche ! Tout n'tait plus
que grs ou schiste autour de nous, et, quand le wagonnet a roul vers
le puits d'extraction, je l'ai suivi, le coeur mu, comme on suit
un convoi de pauvre ! Il me semblait que c'tait l'me de la mine qui
s'en allait avec lui ! 

La gravit avec laquelle le vieil overman pronona ces paroles
impressionna l'ingnieur, bien prs de partager de tels sentiments. Ce
sont ceux du marin qui abandonne son navire dsempar, ceux du laird
qui voit abattre la maison de ses anctres !

James Starr avait serr la main de Simon Ford. Mais,  son tour,
celui-ci venait de prendre la main de l'ingnieur, et la pressant
fortement :

 Ce jour-l, nous nous tions tous tromps, dit-il. Non ! La vieille
houillre n'tait pas morte ! Ce n'tait pas un cadavre que les mineurs
allaient abandonner, et j'oserais affirmer, monsieur James, que son
coeur bat encore !

-- Parlez donc, Simon ! vous avez dcouvert un nouveau filon ? s'cria
l'ingnieur, qui ne fut pas matre de lui. Je le savais bien ! votre
lettre ne pouvait signifier autre chose ! Une communication  me faire,
et cela dans la fosse Dochart ! Et quelle autre dcouverte que celle
d'une couche carbonifre aurait pu m'intresser ?...

-- Monsieur James, rpondit Simon Ford, je n'ai pas voulu prvenir un
autre que vous...

-- Et vous avez bien fait, Simon ! Mais dites-moi comment, par quels
sondages, vous vous tes assur ?...

-- coutez-moi, monsieur James, rpondit Simon Ford. Ce n'est pas un
gisement que j'ai retrouv...

-- Qu'est-ce donc ?

-- C'est seulement la preuve matrielle que ce gisement existe.

-- Et cette preuve ?

-- Pouvez-vous admettre qu'il se dgage du grisou des entrailles du
sol, si la houille n'est pas l pour le produire ?

-- Non, certes ! rpondit l'ingnieur. Pas de charbon, pas de grisou !
Il n'y a pas d'effets sans cause...

-- Comme il n'y a pas de fume sans feu !

-- Et vous avez constat,  nouveau, la prsence de l'hydrogne
protocarbon ?...

-- Un vieux mineur ne s'y laisserait pas prendre, rpondit Simon Ford.
J'ai reconnu l notre vieil ennemi, le grisou !

-- Mais si c'tait un autre gaz ! dit James Starr. Le grisou est
presque sans odeur, il est sans couleur ! Il ne trahit vritablement sa
prsence que par l'explosion !...

-- Monsieur James, rpondit Simon Ford, voulez-vous me permettre de
vous raconter ce que j'ai fait... et comment je l'ai fait...  ma
faon, en excusant les longueurs ? 

James Starr connaissait le vieil overman, et savait que le mieux tait
de le laisser aller.

-- Monsieur James, reprit Simon Ford, depuis dix ans, il ne s'est pas
pass un jour sans qu'Harry et moi, nous ayons song  rendre  la
houillre son ancienne prosprit, -- non, pas un jour ! S'il existait
encore quelque gisement, nous tions dcids  le dcouvrir. Quels
moyens employer ? Les sondages ? Cela ne nous tait pas possible, mais
nous avions l'instinct du mineur, et souvent on va plus droit au but
par l'instinct que par la raison. -- Du moins, c'est mon ide...

-- Que je ne contredis pas, rpondit l'ingnieur.

-- Or, voici ce qu'Harry avait une ou deux fois observ pendant ses
excursions dans l'ouest de la houillre. Des feux, qui s'teignaient
soudain, apparaissaient quelquefois  travers le schiste ou le remblai
des galeries extrmes. Par quelle cause ces feux s'allumaient-ils ? Je
ne pouvais et je ne puis le dire encore. Mais enfin, ces feux n'taient
videmment dus qu' la prsence du grisou, et, pour moi, le grisou,
c'tait le filon de houille.

-- Ces feux ne produisaient aucune explosion ? demanda vivement
l'ingnieur.

-- Si, de petites explosions partielles, rpondit Simon Ford, et telles
que j'en provoquai moi-mme, lorsque je voulus constater la prsence de
ce grisou, vous vous souvenez de quelle manire on cherchait autrefois
 prvenir les explosions dans les mines, avant que notre bon gnie,
Humphry Davy, et invent sa lampe de sret ?

-- Oui, rpondit James Starr. vous voulez parler du  pnitent  ? Mais
je ne l'ai jamais vu dans l'exercice de ses fonctions.

-- En effet, monsieur James, vous tes trop jeune, malgr vos
cinquante-cinq ans, pour avoir vu cela. Mais moi, avec dix ans de plus
que vous, j'ai vu fonctionner le dernier pnitent de la houillre. On
l'appelait ainsi parce qu'il portait une grande robe de moine. Son nom
vrai tait le  fireman , l'homme du feu. A cette poque, on n'avait
d'autre moyen de dtruire le mauvais gaz qu'en le dcomposant par de
petites explosions, avant que sa lgret l'et amass en trop grandes
quantits dans les hauteurs des galeries. C'est pourquoi le pnitent,
la face masque, la tte encapuchonne dans son paisse cagoule, tout
le corps troitement serr dans sa robe de bure, allait en rampant sur
le sol. Il respirait dans les basses couches, dont l'air tait pur, et,
de sa main droite, il promenait, en l'levant au-dessus de sa tte, une
torche enflamme. Lorsque le grisou se trouvait rpandu dans l'air de
manire  former un mlange dtonant, l'explosion se produisait sans
tre funeste, et, en renouvelant souvent cette opration, on parvenait
 prvenir les catastrophes. Quelquefois, le pnitent, frapp d'un coup
de grisou, mourait  la peine. Un autre le remplaait. Ce fut ainsi
jusqu'au moment o la lampe de Davy fut adopte dans toutes les
houillres. Mais je connaissais le procd, et c'est en l'employant que
j'ai reconnu la prsence du grisou, et, par consquent, celle d'un
nouveau gisement carbonifre dans la fosse Dochart. 

Tout ce que le vieil overman avait racont du pnitent tait
rigoureusement exact. C'est ainsi que l'on procdait autrefois dans les
houillres pour purifier l'air des galeries.

Le grisou, autrement dit l'hydrogne protocarbon ou gaz des marais,
incolore, presque inodore, ayant un pouvoir peu clairant, est
absolument impropre  la respiration. Le mineur ne saurait vivre dans
un milieu rempli de ce gaz malfaisant, -- pas plus qu'on ne pourrait
vivre au milieu d'un gazomtre plein de gaz d'clairage. En outre, de
mme que celui-ci, qui est de l'hydrogne bicarbon, le grisou forme un
mlange dtonant, ds que l'air y entre dans une proportion de huit et
peut-tre mme de cinq pour cent. L'inflammation de ce mlange se
fait-elle par une cause quelconque, il y a explosion, presque toujours
suivie d'pouvantables catastrophes.

C'est  ce danger que pare l'appareil de Davy, en isolant la flamme des
lampes dans un tube de toile mtallique, qui brle le gaz  l'intrieur
du tube, sans jamais laisser l'inflammation se propager au-dehors.
Cette lampe de sret a t perfectionne de vingt faons. Si elle
vient  se briser, elle s'teint. Si, malgr les dfenses formelles, le
mineur veut l'ouvrir, elle s'teint encore. Pourquoi donc les
explosions se produisent-elles ? C'est que rien ne peut obvier 
l'imprudence d'un ouvrier qui veut quand mme allumer sa pipe, ni au
choc de l'outil qui peut produire une tincelle.

Toutes les houillres ne sont pas infectes par le grisou. Dans celles
o il ne s'en produit pas, on autorise l'emploi de la lampe ordinaire.
Telle est, entre autres, la fosse Thiers, aux mines d'Anzin. Mais,
lorsque la houille du gisement exploit est grasse, elle renferme une
certaine quantit de matires volatiles, et le grisou peut s'chapper
avec une grande abondance. La lampe de sret seule est combine de
manire  empcher des explosions d'autant plus terribles, que les
mineurs qui n'ont pas t directement atteints par le coup de grisou,
courent risque d'tre instantanment asphyxis dans les galeries
remplies du gaz dltre, form aprs l'inflammation, c'est--dire
d'acide carbonique.

Tout en marchant, Simon Ford apprit  l'ingnieur ce qu'il avait fait
pour atteindre son but, comment il s'tait assur que le dgagement du
grisou se faisait au fond mme de l'extrme galerie de la fosse, dans
sa portion occidentale, de quelle faon il avait provoqu 
l'affleurement des feuillets de schistes quelques explosions
partielles, ou plutt certaines inflammations, qui ne laissaient aucun
doute sur la nature du gaz, dont la fuite s'oprait  petite dose, mais
d'une manire permanente.

Une heure aprs avoir quitt le cottage, James Starr et ses deux
compagnons avaient franchi une distance de quatre milles. L'ingnieur,
entran par le dsir et l'espoir, venait de faire ce trajet sans
aucunement songer  sa longueur. Il rflchissait  tout ce que lui
disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les arguments que
celui-ci donnait en faveur de sa thse. Il croyait, avec lui, que cette
mission continue d'hydrogne protocarbon indiquait, avec certitude,
l'existence d'un nouveau gisement carbonifre. Si ce n'et t qu'une
sorte de poche, pleine de gaz, comme il s'en rencontre quelquefois
entre les feuillets, elle se ft promptement vide, et le phnomne et
cess de se produire. Mais loin de l. Au dire de Simon Ford,
l'hydrogne se dgageait sans cesse, et l'on en pouvait conclure 
l'existence de quelque important filon. Consquemment, les richesses de
la fosse Dochart pouvaient n'tre pas entirement puises. Toutefois,
s'agissait-il d'une couche dont le rendement serait peu considrable,
ou d'un gisement occupant un large tage du terrain houiller ? c'tait
l, vritablement, la grosse question.

Harry, qui prcdait son pre et l'ingnieur, s'tait arrt.

 Nous voici arrivs ! s'cria le vieux mineur. Enfin, grce  Dieu,
monsieur James, vous tes l, et nous allons savoir... 

La voix si ferme du vieil overman tremblait lgrement.

 Mon brave Simon, lui dit l'ingnieur, calmez-vous ! Je suis aussi mu
que vous l'tes, mais il ne faut pas perdre de temps ! 

A cet endroit, l'extrme galerie de la fosse formait en s'vasant une
sorte de caverne obscure. Aucun puits n'avait t fonc dans cette
portion du massif, et la galerie, profondment ouverte dans les
entrailles du sol, tait sans communication directe avec la surface du
comt de Stirling.

James Starr, vivement intress, examinait d'un oeil grave
l'endroit o il se trouvait.

On voyait encore sur la paroi terminale de cette caverne la marque des
derniers coups de pic, et mme quelques trous de cartouches, qui
avaient provoqu l'clatement de la roche, vers la fin de
l'exploitation. Cette matire schisteuse tait extrmement dure, et il
n'avait pas t ncessaire de remblayer les assises de ce cul-de-sac,
au fond duquel les travaux avaient d s'arrter. L, en effet, venait
mourir le filon carbonifre, entre les schistes et les grs du terrain
tertiaire. L,  cette place mme, avait t extrait le dernier morceau
de combustible de la fosse Dochart.

 C'est ici, monsieur James, dit Simon Ford en soulevant son pic, c'est
ici que nous attaquerons la faille, car, derrire cette paroi,  une
profondeur plus ou moins considrable, se trouve assurment le nouveau
filon dont j'affirme l'existence.

-- Et c'est  la surface de ces roches, demanda James Starr, que vous
avez constat la prsence du grisou ?

-- L mme, monsieur James, rpondit Simon Ford, et j'ai pu l'allumer
rien qu'en approchant ma lampe,  l'affleurement des feuillets. Harry
l'a fait comme moi.

-- A quelle hauteur ? demanda James Starr.

-- A dix pieds au-dessus du sol , rpondit Harry.

James Starr s'tait assis sur une roche. On et dit que, aprs avoir
hum l'air de la caverne, il regardait les deux mineurs, comme s'il se
ft pris  douter de leurs paroles, si affirmatives cependant.

C'est que, en effet, l'hydrogne protocarbon n'est pas compltement
inodore, et l'ingnieur tait tout d'abord tonn que son odorat, qu'il
avait trs fin, ne lui et pas rvl la prsence du gaz explosif. En
tout cas, si ce gaz tait ml  l'air ambiant, ce n'tait qu' bien
faible dose. Donc, pas d'explosion  craindre, et l'on pouvait sans
danger ouvrir la lampe de sret pour tenter l'exprience, ainsi que le
vieux mineur l'avait dj fait.

Ce qui inquitait James Starr en ce moment, ce n'tait donc pas qu'il y
et trop de gaz mlang  l'air, c'tait qu'il n'y en et pas assez, --
et mme pas du tout.

 Se seraient-ils tromps ? murmura-t-il. Non ! Ce sont des hommes qui
s'y connaissent ! Et pourtant !...  Il attendait donc, non sans une
certaine anxit, que le phnomne signal par Simon Ford s'accomplt
en sa prsence. Mais,  ce moment, il parat que ce qu'il venait
d'observer, c'est--dire cette absence de l'odeur caractristique du
grisou, avait t aussi remarque par Harry, car celui-ci, d'une voix
altre, dit :

 Pre, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus  travers les
feuillets de schiste !

-- Ne se fait plus ! :..  s'cria le vieux mineur.

Et Simon Ford, aprs avoir hermtiquement serr ses lvres, aspira
fortement du nez,  plusieurs reprises.

Puis, tout d'un coup, et d'un mouvement brusque :

 Donne ta lampe, Harry !  dit-il.

Simon Ford prit la lampe d'une main qui s'agitait fbrilement. Il
dvissa l'enveloppe de toile mtallique qui entourait la mche, et la
flamme brla  l'air libre.

Ainsi qu'on s'y attendait, il ne se produisit aucune explosion; mais,
ce qui tait plus grave, il ne se fit pas mme ce lger grsillement,
qui indique la prsence du grisou  faible dose.

Simon Ford prit le bton que tenait Harry, et, fixant la lampe  son
extrmit, il l'leva dans les couches d'air suprieures, l o le gaz,
en raison de sa lgret spcifique, aurait d plutt s'accumuler, en
si minime quantit que ce ft.

La flamme de la lampe, droite et blanche, ne dcela aucune trace
d'hydrogne protocarbon.

 A la paroi ! dit l'ingnieur.

-- Oui !  rpondit Simon Ford, en portant la lampe sur cette partie de
la paroi  travers laquelle son fils et lui avaient, la veille encore,
constat la fuite du gaz.

Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu'il essayait de promener la
lampe  la hauteur des fissures du feuillet de schiste.

 Remplace-moi, Harry , dit-il.

Harry prit le bton et prsenta successivement la lampe aux divers
points de la paroi o les feuillets semblaient se ddoubler... mais il
secouait la tte, car ce lger craquement, particulier au grisou qui
s'chappe, n'arrivait pas  son oreille.

L'inflammation ne se fit pas. Il tait donc vident qu'aucune molcule
de gaz ne fusait  travers la paroi.

 Rien !  s'cria Simon Ford, dont le poing se tendit sous une
impression de colre plutt que de dsappointement.

Un cri s'chappa alors de la bouche d'Harry.

 Qu'as-tu ? demanda vivement James Starr.

-- On a bouch les fissures du schiste !

-- Dis-tu vrai ? s'cria le vieux mineur.

-- Regardez, pre ! 

Harry ne s'tait pas tromp. L'obturation des fissures tait nettement
visible  la lumire de la lampe. Un lutage, rcemment pratiqu et fait
 la chaux, laissait voir sur la paroi une longue trace blanchtre, mal
dissimule sous une couche de poussire de charbon.

 Lui ! s'cria Hardy. Ce ne peut tre que lui !

-- Lui ! rpta James Starr.

-- Oui ! rpondit le jeune homme, cet tre mystrieux qui hante notre
domaine, celui que j'ai cent fois guett sans pouvoir l'atteindre,
l'auteur, ds  prsent certain, de cette lettre qui voulait vous
empcher de venir au rendez-vous que vous donnait mon pre, monsieur
Starr, celui, enfin, qui nous a lanc cette pierre dans la galerie du
puits Yarow ! Ah ! aucun doute n'est plus possible ! La main d'un homme
est dans tout cela ! 

Harry avait parl avec une telle nergie, que sa conviction passa
instantanment et tout entire dans l'esprit de l'ingnieur. Quant au
vieil overman, il n'tait plus  convaincre. D'ailleurs, on se trouvait
en prsence d'un fait indniable : l'obturation des fissures  travers
lesquelles le gaz s'chappait librement la veille.

 Prends ton pic, Harry, s'cria Simon Ford. Monte sur mes paules, mon
garon ! Je suis assez solide encore pour te porter ! 

Harry avait compris. Son pre s'accota  la paroi. Harry s'leva sur
ses paules, de manire que son pic pt atteindre la trace suffisamment
visible du lutage. Puis,  coups redoubls, il entama la partie de
roche schisteuse que ce lutage recouvrait.

Aussitt un lger ptillement se produisit, semblable  celui que fait
le vin de Champagne lorsqu'il s'chappe d'une bouteille,-- bruit qui,
dans les houillres anglaises, est connu sous le nom onomatopique de 
puff .

Harry saisit alors sa lampe, et il l'approcha de la fissure...

Une lgre dtonation se fit entendre, et une petite flamme rouge, un
peu bleutre  son contour, voltigea sur la paroi, comme et fait un
follet de feu Saint-Elme.

Harry sauta aussitt  terre, et le vieil overman, ne pouvant contenir
sa joie, saisit les mains de l'ingnieur, en s'criant :

 Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le grisou brle ! Donc,
le filon est l ! 

                                  VIII

                          Un coup de dynamite

L'experience annonce par le vieil overman avait russi. L'hydrogne
protocarbon, on le sait, ne se dveloppe que dans les gisements
houillers. Donc, l'existence d'un filon du prcieux combustible ne
pouvait tre mise en doute. Quelles taient son importance et sa
qualit ? on les dterminerait plus tard.

Telles furent les consquences que l'ingnieur dduisit du phnomne
qu'il venait d'observer. Elles taient en tout conformes  celles qu'en
avait dj tires Simon Ford.

 Oui, se dit James Starr, derrire cette paroi s'tend une couche
carbonifre que nos sondages n'ont pas su atteindre ! Cela est fcheux,
puisque tout l'outillage de la mine abandonne depuis dix ans, est
maintenant  refaire ! N'importe ! Nous avons retrouv la veine que
l'on croyait puise, et, cette fois, nous l'exploiterons jusqu'au bout
!

-- Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford, que pensez-vous de
notre dcouverte ? Ai-je eu tort de vous dranger ? Regrettez-vous
cette dernire visite faite  la fosse Dochart ?

-- Non, non, mon vieux compagnon ! rpondit James Starr. Nous n'avons
pas perdu notre temps, mais nous le perdrions maintenant, si nous ne
retournions immdiatement au cottage. Demain, nous reviendrons ici.
Nous ferons clater cette paroi  coups de dynamite. Nous mettrons au
jour l'affleurement du nouveau filon, et, aprs une srie de sondages,
si la couche parat tre importante, je reconstituerai une Socit de
la Nouvelle Aberfoyle,  l'extrme satisfaction des anciens
actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les premires bennes de
houille aient t extraites du nouveau gisement !

-- Bien parl, monsieur James ! s'cria Simon Ford. La vieille
houillre va donc rajeunir, comme une veuve qui se remarie !
L'animation des anciens jours recommencera avec les coups de pioche,
les coups de pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le
hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le grondement des
machines ! Je reverrai donc tout cela, moi ! J'espre, monsieur James,
que vous ne me trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions
d'overman ?

-- Non, brave Simon, non, certes ! vous tes rest plus jeune que moi,
mon vieux camarade !

-- Et, que saint Mungo nous protge ! vous serez encore notre  viewer
 ! Puisse la nouvelle exploitation durer de longues annes, et fasse
le Ciel que j'aie la consolation de mourir sans en avoir vu la fin ! 

La joie du vieux mineur dbordait. James Starr la partageait tout
entire, mais il laissait Simon Ford s'enthousiasmer pour deux.

Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir reparaissait la
succession des circonstances singulires, inexplicables, au milieu
desquelles s'tait opre la dcouverte du nouveau gisement. Cela ne
laissait pas de l'inquiter pour l'avenir.

Une heure aprs, James Starr et ses deux compagnons taient de retour
au cottage.

L'ingnieur soupa avec grand apptit, approuvant du geste tous les
plans que dveloppait le vieil overman, et, n'et t son imprieux
dsir d'tre au lendemain, jamais il n'aurait mieux dormi que dans ce
calme absolu du cottage.

Le lendemain, aprs un djeuner substantiel, James Starr, Simon Ford,
Harry et Madge elle-mme reprenaient le chemin dj parcouru la veille.
Tous allaient l en vritables mineurs. Ils emportaient divers outils
et des cartouches de dynamite, destines  faire sauter la paroi
terminale. Harry, en mme temps qu'un puissant fanal, prit une grosse
lampe de sret qui pouvait brler pendant douze heures. C'tait plus
qu'il ne fallait pour oprer le voyage d'aller et de retour, en y
comprenant les haltes ncessaires  l'exploration, -- si une
exploration devenait possible.

 A l'oeuvre !  s'cria Simon, lorsque ses compagnons et lui
furent arrivs  l'extrmit de la galerie.

Et sa main saisit une lourde pince qu'elle brandit avec vigueur.

 Un instant, dit alors James Starr. Observons si aucun changement ne
s'est produit et si le grisou fuse toujours  travers les feuillets de
la paroi.

-- Vous avez raison, monsieur Starr, rpondit Harry. Ce qui tait
bouch hier pourrait bien l'tre encore aujourd'hui ! 

Madge, assise sur une roche, observait attentivement l'excavation et la
muraille qu'il s'agissait d'ventrer.

Il fut constat que les choses taient telles qu'on les avait laisses.
Les fissures des feuillets n'avaient subi aucune altration.
L'hydrogne protocarbon fusait au travers, mais assez faiblement. Cela
tenait sans doute  ce que, depuis la veille, il trouvait un libre
passage pour s'pancher. Toutefois, cette mission tait si peu
importante, qu'elle ne pouvait former avec l'air intrieur un mlange
dtonant. James Starr et ses compagnons allaient donc pouvoir procder
en toute scurit. D'ailleurs, cet air se purifierait peu  peu, en
gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le grisou, perdu
dans toute cette atmosphre, ne pourrait plus produire aucune explosion.

 A l'oeuvre, donc !  reprit Simon Ford.

Et bientt, sous sa pince, vigoureusement manie, la roche ne tarda pas
 voler en clats.

Cette faille se composait principalement de poudingues, interposs
entre le grs et le schiste, tels qu'il s'en rencontre le plus souvent
 l'affleurement des filons carbonifres.

James Starr ramassait les morceaux que l'outil abattait, et il les
examinait avec soin, esprant y dcouvrir quelque indice de charbon.

Ce premier travail dura environ une heure. Il en rsulta un videment
assez profond dans la paroi terminale.

James Starr choisit alors l'emplacement o devaient tre fors les
trous de mine, travail qui s'accomplit rapidement sous la main d'Harry
avec le fleuret et la massette. Des cartouches de dynamite furent
introduites dans ces trous. Ds qu'on y eut plac la longue mche
goudronne d'une fuse de sret, qui aboutissait  une capsule de
fulminate, elle fut allume au ras du sol. James Starr et ses
compagnons se mirent  l'cart.

 Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie  une vritable motion
qu'il ne cherchait pas  dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux
coeur n'a battu si vite ! Je voudrais dj attaquer le filon !

-- Patience, Simon, rpondit l'ingnieur, vous n'avez pas la prtention
de trouver derrire cette paroi une galerie tout ouverte ?

-- Excusez-moi, monsieur James, rpondit le vieil overman. J'ai toutes
les prtentions possibles ! S'il y a eu bonne chance dans la manire
dont Harry et moi nous avons dcouvert ce gte, pourquoi cette chance
ne continuerait-elle pas jusqu'au bout ? 

L'explosion de la dynamite se produisit. Un roulement sourd se propagea
 travers le rseau des galeries souterraines.

James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent aussitt vers la
paroi de la caverne.

 Monsieur James ! monsieur James ! s'cria le vieil overman. voyez !
La porte est enfonce !... 

Cette comparaison de Simon Ford tait justifie par l'apparition d'une
excavation, dont on ne pouvait estimer la profondeur.

Harry allait s'lancer par l'ouverture...

L'ingnieur, extrmement surpris, d'ailleurs, de trouver l cette
cavit, retint le jeune mineur.

 Laisse le temps  l'air intrieur de se purifier, dit-il.

-- Oui ! gare aux mofettes !  s'cria Simon Ford.

Un quart d'heure se passa dans une anxieuse attente. Le fanal, plac au
bout d'un bton, fut alors introduit dans l'excavation et continua de
brler avec un inaltrable clat.

 Va donc, Harry, dit James Starr, nous te suivrons.  L'ouverture
produite par la dynamite tait plus que suffisante pour qu'un homme pt
y passer.

Harry, le fanal  la main, s'y introduisit sans hsiter et disparut
dans les tnbres.

James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles, attendaient.

Une minute -- qui leur parut bien longue -- s'coula. Harry ne
reparaissait pas, il n'appelait pas. En s'approchant de l'orifice,
James Starr n'aperut mme plus la lueur de sa lampe, qui aurait d
clairer cette sombre cavit.

Le sol avait-il donc manqu subitement sous les pieds d'Harry ? Le
jeune mineur tait-il tomb dans quelque anfractuosit ? Sa voix ne
pouvait-elle plus arriver jusqu' ses compagnons ?

Le vieil overman, ne voulant rien couter, allait s'introduire  son
tour par l'orifice, lorsque parut une lueur, vague d'abord, qui se
renfora peu  peu, et Harry fit entendre ces paroles :

 Venez, monsieur Starr ! venez, mon pre ! La route est libre dans la
Nouvelle-Aberfoyle. 

                                   IX

                          La Nouvelle-Aberfoyle

Si, par quelque puissance surhumaine, des ingnieurs eussent pu enlever
d'un bloc et sur une paisseur de mille pieds toute cette portion de la
crote terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves, de
golfes et les territoires riverains des comts de Stirling, de
Dumbarton et de Renfrew, ils auraient trouv, sous cet norme
couvercle, une excavation immense, et telle qu'il n'en existait qu'une
autre au monde qui pt lui tre compare, -- la clbre grotte de
Mammouth, dans le Kentucky.

Cette excavation se composait de plusieurs centaines d'alvoles, de
toutes formes et de toutes grandeurs. On et dit une ruche, avec ses
nombreux tages de cellules, capricieusement disposes, mais une ruche
construite sur une vaste chelle, et qui, au lieu d'abeilles, et suffi
 loger tous les ichthyosaures, les mgathriums, et les ptrodactyles
de l'poque gologique !

Un labyrinthe de galeries, les unes plus leves que les plus hautes
votes des cathdrales, les autres semblables  des contrenefs,
rtrcies et tortueuses, celles-ci suivant la ligne horizontale,
celles-l remontant ou descendant obliquement en toutes directions, --
runissaient ces cavits et laissaient libre communication entre elles.

Les piliers qui soutenaient ces votes, dont la courbe admettait tous
les styles, les paisses murailles, solidement assises entre les
galeries, les nefs elles-mmes, dans cet tage des terrains
secondaires, taient faits de grs et de roches schisteuses. Mais,
entre ces couches inutilisables, et puissamment presses par elles,
couraient d'admirables veines de charbon, comme si le sang noir de
cette trange houillre et circul  travers leur inextricable rseau.
Ces gisements se dveloppaient sur une tendue de quarante milles du
nord au sud, et ils s'enfonaient mme sous le canal du Nord.
L'importance de ce bassin n'aurait pu tre value qu'aprs sondages,
mais elle devait dpasser celle des couches carbonifres de Cardiff,
dans le pays de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comt de
Northumberland.

Il faut ajouter que l'exploitation de cette houillre allait tre
singulirement facilite, puisque, par une disposition bizarre des
terrains secondaires, par un inexplicable retrait des matires
minrales  l'poque gologique o ce massif se solidifiait, la nature
avait dj multipli les galeries et les tunnels de la
Nouvelle-Aberfoyle.

Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout d'abord,  la
dcouverte de quelque exploitation abandonne depuis des sicles. Il
n'en tait rien. On ne dlaisse pas de telles richesses. Les termites
humains n'avaient jamais rong cette portion du sous-sol de l'cosse,
et c'tait la nature qui avait ainsi fait les choses. Mais, on le
rpte, nul hypoge de l'poque gyptienne, nulle catacombe de l'poque
romaine, n'auraient pu lui tre compars, -- si ce n'est les clbres
grottes de Mammouth, qui, sur une longueur de plus de vingt milles,
comptent deux cent vingt-six avenues, onze lacs, sept rivires, huit
cataractes, trente-deux puits insondables et cinquante-sept dmes, dont
quelques-uns sont suspendus  plus de quatre cent cinquante pieds de
hauteur.

Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle tait, non l'oeuvre
des hommes, mais l'oeuvre du Crateur.

Tel tait ce nouveau domaine, d'une incomparable richesse, dont la
dcouverte appartenait en propre au vieil overman. Dix ans de sjour
dans l'ancienne houillre, une rare persistance de recherches, une foi
absolue, soutenue par un merveilleux instinct de mineur, il lui avait
fallu toutes ces conditions runies pour russir, l o tant d'autres
auraient chou. Pourquoi les sondages, pratiqus sous la direction de
James Starr, pendant les dernires annes d'exploitation, s'taient-ils
prcisment arrts  cette limite, sur la frontire mme de la
nouvelle mine ? cela tait d au hasard, dont la part est grande dans
les recherches de ce genre.

Quoi qu'il en soit, il y avait l, dans le sous-sol cossais, une sorte
de comt souterrain, auquel il ne manquait, pour tre habitable, que
les rayons du soleil, ou,  son dfaut, la clart d'un astre spcial.

L'eau y tait localise dans certaines dpressions, formant de vastes
tangs, ou mme des lacs plus grands que le lac Katrine, situ
prcisment au-dessus. Sans doute, ces lacs n'avaient pas le mouvement
des eaux, les courants, le ressac. Ils ne refltaient pas la silhouette
de quelque vieux chteau gothique. Ni les bouleaux ni les chnes ne se
penchaient sur leurs rives, les montagnes n'allongeaient pas de grandes
ombres  leur surface, les steamboats ne les sillonnaient pas, aucune
lumire ne se rverbrait dans leurs eaux, le soleil ne les imprgnait
pas de ses rayons clatants, la lune ne se levait jamais sur leur
horizon. Et pourtant, ces lacs profonds, dont la brise ne ridait pas le
miroir, n'auraient pas t sans charme,  la lumire de quelque astre
lectrique, et, runis par un lacet de canaux, ils compltaient bien la
gographie de cet trange domaine.

Quoiqu'il ft impropre  toute production vgtale, ce sous-sol et,
cependant, pu servir de demeure  toute une population. Et qui sait si,
dans ces milieux  temprature constante, au fond de ces houillres
d'Aberfoyle, aussi bien que dans celles de Newcastle, d'Alloa ou de
Cardiff, lorsque leurs gisements seront puiss, -- qui sait si la
classe pauvre du Royaume-Uni ne trouvera pas refuge quelque jour ?

                                    X

                            Aller et retour

A la voix d'Harry, James Starr, Madge et Simon Ford s'taient
introduits par l'troit orifice qui mettait en communication la fosse
Dochart avec la nouvelle houillre.

Ils se trouvaient alors  la naissance d'une galerie assez large. On
aurait pu croire qu'elle avait t perce de main d'homme, que le pic
et la pioche l'avaient vide pour l'exploitation d'un nouveau
gisement. Les explorateurs devaient se demander si, par un singulier
hasard, ils n'avaient pas t transports dans quelque ancienne
houillre, dont les plus vieux mineurs du comt n'auraient jamais connu
l'existence.

Non ! C'taient les couches gologiques qui avaient  pargn  cette
galerie,  l'poque o se faisait le tassement des terrains
secondaires. Peut-tre quelque torrent l'avait-il parcourue autrefois,
lorsque les eaux suprieures allaient se mlanger aux vgtaux enliss;
mais, maintenant, elle tait aussi sche que si elle et t fore,
quelque mille pieds plus bas, dans l'tage des roches granitodes. En
mme temps, l'air y circulait avec aisance, -- ce qui indiquait que
certains  ventoirs  naturels la mettaient en communication avec
l'atmosphre extrieure.

Cette observation, qui fut faite par l'ingnieur, tait juste, et l'on
sentait que l'aration s'oprait facilement dans la nouvelle mine.
Quant  ce grisou qui fusait nagure  travers les schistes de la
paroi, il semblait qu'il n'et t contenu que dans une simple  poche
, vide maintenant, et il tait certain que l'atmosphre de la galerie
n'en conservait pas la moindre trace. Cependant, et par prcaution,
Harry n'avait emport que la lampe de sret, qui lui assurait un
clairage de douze heures.

James Starr et ses compagnons prouvaient alors une joie complte.
C'tait l'entire satisfaction de leurs dsirs. Autour d'eux, tout
n'tait que houille. Une certaine motion les rendait silencieux. Simon
Ford, lui-mme, se contenait. Sa joie dbordait, non en longues
phrases, mais par petites interjections.

C'tait peut-tre imprudent,  eux, de s'engager si profondment dans
la crypte. Bah ! ils ne songeaient gure au retour. La galerie tait
praticable, peu sinueuse. Nulle crevasse n'en barrait le passage, nulle
 pousse  n'y propageait d'exhalaisons malfaisantes. Il n'y avait donc
aucune raison pour s'arrter, et, pendant une heure, James Starr,
Madge, Harry et Simon Ford allrent ainsi, sans que rien pt leur
indiquer quelle tait l'exacte orientation de ce tunnel inconnu.

Et, sans doute, ils auraient t plus loin encore, s'ils ne fussent
arrivs  l'extrmit mme de cette large voie qu'ils suivaient depuis
leur entre dans la houillre.

La galerie aboutissait  une norme caverne, dont on ne pouvait estimer
ni la hauteur, ni la profondeur. A quelle altitude s'arrondissait la
vote de cette excavation,  quelle distance se reculait sa paroi
oppose ? les tnbres qui l'emplissaient ne permettaient pas de le
reconnatre. Mais,  la lueur de la lampe, les explorateurs purent
constater que son dme recouvrait une vaste tendue d'eau dormante --
tang ou lac --, dont les rives pittoresques, accidentes de hautes
roches, se perdaient dans l'obscurit.

 Halte ! s'cria Simon Ford, en s'arrtant brusquement. Un pas de
plus, et nous roulions peut-tre dans quelque abme !

-- Reposons-nous donc, mes amis, rpondit l'ingnieur. Aussi bien, il
faudra songer  retourner au cottage.

-- Notre lampe peut nous clairer pendant dix heures encore, monsieur
Starr, dit Harry.

-- Eh bien, faisons halte, reprit James Starr. J'avoue que mes jambes
en ont besoin ! -- Et vous, Madge, est-ce que vous ne vous ressentez
pas des fatigues d'une aussi longue course ?

-- Mais pas trop, monsieur James, rpondit la robuste cossaise. Nous
avions l'habitude d'explorer pendant des journes entires l'ancienne
houillre d'Aberfoyle.

-- Bah ! ajouta Simon Ford, Madge ferait dix fois cette route, s'il le
fallait ! Mais j'insiste, monsieur James, ma communication valait-elle
la peine de vous tre faite ? Osez dire non, monsieur James, osez dire
non !

-- Eh ! mon vieux compagnon, il y a longtemps que je n'ai ressenti une
telle joie ! rpondit l'ingnieur. Le peu que nous avons explor de
cette merveilleuse houillre semble indiquer que son tendue est trs
considrable, au moins en longueur.

-- En largeur et en profondeur aussi, monsieur James ! rpliqua Simon
Ford.

-- C'est ce que nous saurons plus tard.

-- Et moi, j'en rponds ! Rapportez-vous-en  mon instinct de vieux
mineur. Il ne m'a jamais tromp !

-- Je veux vous croire, Simon, rpondit l'ingnieur en souriant. Mais
enfin, tel que j'en puis juger par cette courte exploration, nous
possdons les lments d'une exploitation qui durera des sicles !

-- Des sicles ! s'cria Simon Ford. Je le crois bien, monsieur James !
Il se passera mille ans et plus, avant que le dernier morceau de
charbon ait t extrait de notre nouvelle mine !

-- Dieu vous entende ! rpondit James Starr. Quant  la qualit de la
houille qui vient affleurer ces parois...

-- Superbe ! monsieur James, superbe ! rpondit Simon Ford. Voyez cela
vous-mme !  Et, ce disant, il dtacha d'un coup de pic un fragment de
roche noire.

 Voyez ! voyez ! rpta-t-il en l'approchant de sa lampe. Les surfaces
de ce morceau de charbon sont luisantes ! Nous aurons l de la houille
grasse, riche en matires bitumeuses ! Et comme elle se dtaillera en
gailleteries, presque sans poussire ! Ah ! monsieur James, il y a
vingt ans, voici un gisement qui aurait fait une rude concurrence au
Swansea et au Cardiff ! Eh bien, les chauffeurs se le disputeront
encore, et, s'il cote peu  extraire de la mine, il ne s'en vendra pas
moins cher au-dehors !

-- En effet, dit Madge, qui avait pris le fragment de houille et
l'examinait en connaisseuse. C'est l du charbon de bonne qualit. --
Emporte-le, Simon, emporte-le au cottage ! Je veux que ce premier
morceau de houille brle sous notre bouilloire !

-- Bien parl, femme ! rpondit le vieil overman, et tu verras que je
ne me suis pas tromp.

-- Monsieur Starr, demanda alors Harry, avez-vous quelque ide de
l'orientation probable de cette longue galerie que nous avons suivie
depuis notre entre dans la nouvelle houillre ?

-- Non, mon garon, rpondit l'ingnieur. Avec une boussole, j'aurais
peut-tre pu tablir sa direction gnrale. Mais, sans boussole, je
suis ici comme un marin en pleine mer, au milieu des brumes, lorsque
l'absence de soleil ne lui permet pas de relever sa position.

-- Sans doute, monsieur James, rpliqua Simon Ford, mais, je vous en
prie, ne comparez pas notre position  celle du marin, qui a toujours
et partout l'abme sous ses pieds ! Nous sommes en terre ferme, ici, et
nous n'avons pas  craindre de jamais sombrer !

-- Je ne vous ferai pas cette peine, vieux Simon, rpondit James Starr.
Loin de moi la pense de dprcier la nouvelle houillre d'Aberfoyle
par une comparaison injuste ! Je n'ai voulu dire qu'une chose, c'est
que nous ne savons pas o nous sommes.

-- Nous sommes dans le sous-sol du comt de Stirling, monsieur James,
rpondit Simon Ford, et cela, je l'affirme comme si...

-- coutez !  dit Harry en interrompant le vieil overman.

Tous prtrent l'oreille, ainsi que le faisait le jeune mineur. Le nerf
auditif, trs exerc chez lui, avait surpris un bruit sourd, comme et
t un murmure lointain. James Starr, Simon et Madge ne tardrent pas 
l'entendre eux-mmes. Il se produisait, dans les couches suprieures du
massif, une sorte de roulement, dont on percevait distinctement le
crescendo et le decrescendo successif, si faible qu'il ft.

Tous quatre restrent pendant quelques minutes, l'oreille tendue, sans
profrer une parole.

Puis, tout  coup, Simon Ford de s'crier :

 Eh ! par saint Mungo ! Est-ce que les wagonnets courent dj sur les
rails de la nouvelle Aberfoyle ?

-- Pre, rpondit Harry, il me semble bien que c'est le bruit que font
des eaux en roulant sur un littoral.

-- Nous ne sommes pourtant pas sous la mer ! s'cria le vieil overman.

-- Non, rpondit l'ingnieur, mais il ne serait pas impossible que nous
ne fussions sous le lit mme du lac Katrine.

-- Il faudrait donc que la vote ft peu paisse en cet endroit,
puisque le bruit des eaux est perceptible ?

-- Peu paisse, en effet, rpondit James Starr, et c'est ce qui fait
que cette excavation est si vaste.

-- Vous devez avoir raison, monsieur Starr, dit Harry.

-- En outre, il fait si mauvais temps au-dehors, reprit James Starr,
que les eaux du lac doivent tre souleves comme celles du golfe de
Forth.

-- Eh ! qu'importe, aprs tout, rpondit Simon Ford. La couche
carbonifre n'en sera pas plus mauvaise pour se dvelopper au-dessous
d'un lac ! Ce ne serait pas la premire fois que l'on irait chercher la
houille sous le lit mme de l'Ocan ! Quand nous devrions exploiter
tout le fonds et le trfonds du canal du Nord, o serait le mal ?

-- Bien dit, Simon, s'cria l'ingnieur, qui ne put retenir un sourire
en regardant l'enthousiaste overman. Poussons nos tranches sous les
eaux de la mer ! Trouons comme une cumoire le lit de l'Atlantique !
Allons rejoindre  coups de pioche nos frres des tats-Unis  travers
le sous-sol de l'Ocan ! Fonons jusqu'au centre du globe, s'il le
faut, pour lui arracher son dernier morceau de houille !

-- Croyez-vous rire, monsieur James ? demanda Simon Ford d'un air tant
soit peu goguenard.

-- Moi, rire ! vieux Simon ! Non ! Mais vous tes si enthousiaste, que
vous m'entranez jusque dans l'impossible ! Tenez, revenons  la
ralit, qui est dj belle. Laissons l nos pics, que nous
retrouverons un autre jour, et reprenons le chemin du cottage ! 

Il n'y avait pas autre chose  faire pour le moment. Plus tard,
l'ingnieur, accompagn d'une brigade de mineurs et muni des lampes et
ustensiles ncessaires, reprendrait l'exploration de la
Nouvelle-Aberfoyle. Mais il tait urgent de retourner  la fosse
Dochart. La route tait facile, d'ailleurs. La galerie courait presque
droit  travers le massif jusqu' l'orifice ouvert par la dynamite.
Donc, nulle crainte de s'garer.

Mais, au moment o James Starr se dirigeait vers la galerie, Simon Ford
l'arrta.

 Monsieur James, lui dit-il, vous voyez cette caverne immense, ce lac
souterrain qu'elle recouvre, cette grve que les eaux viennent baigner
 nos pieds ? Eh bien, c'est ici que je veux transporter ma demeure,
c'est ici que je me btirai un nouveau cottage, et, si quelques braves
compagnons veulent suivre mon exemple, avant un an, on comptera un
bourg de plus dans le massif de notre vieille Angleterre ! 

James Starr, approuvant d'un sourire les projets de Simon Ford, lui
serra la main, et tous trois, prcdant Madge, s'enfoncrent dans la
galerie, afin de regagner la fosse Dochart.

Pendant le premier mille, aucun incident ne se produisit. Harry
marchait en avant, levant la lampe au-dessus de sa tte. Il suivait
soigneusement la galerie principale, sans jamais s'carter dans les
tunnels troits qui rayonnaient  droite et  gauche. Il semblait donc
que le retour dt s'accomplir aussi facilement que l'aller, lorsqu'une
fcheuse complication survint, qui rendit fort grave la situation des
explorateurs.

En effet,  un moment o Harry levait sa lampe, un vif dplacement de
l'air s'opra, comme s'il et t caus par un battement d'ailes
invisibles. La lampe, frappe de biais, s'chappa des mains d'Harry,
tomba sur le sol rocheux de la galerie et se brisa.

James Starr et ses compagnons furent subitement plongs dans une
obscurit absolue. Leur lampe, dont l'huile s'tait rpandue, ne
pouvait plus servir.

 Eh bien, Harry, s'cria Simon Ford, veux-tu donc que nous nous
rompions le cou en retournant au cottage ? 

Harry ne rpondit pas. Il rflchissait. Devait-il voir encore la main
d'un tre mystrieux dans ce dernier accident ? Existait-il donc en ces
profondeurs un ennemi dont l'inexplicable antagonisme pouvait crer, un
jour, de srieuses difficults ? Quelqu'un avait-il intrt  dfendre
le nouveau gte carbonifre contre toute tentative d'exploitation ? En
vrit, cela tait absurde, mais les faits parlaient d'eux-mmes, et
ils s'accumulaient de manire  changer de simples prsomptions en
certitudes.

En attendant, la situation des explorateurs tait assez mauvaise. Il
leur fallait, au milieu de profondes tnbres, suivre pendant environ
cinq milles la galerie qui conduisait  la fosse Dochart. Puis, ils
auraient encore une heure de route avant d'avoir atteint le cottage.

 Continuons, dit Simon Ford. Nous n'avons pas un instant  perdre.
Nous marcherons en ttonnant, comme des aveugles. Il n'est pas possible
de s'garer. Les tunnels qui s'ouvrent sur notre chemin ne sont que de
vritables boyaux de taupinires, et, en suivant la galerie principale,
nous arriverons invitablement  l'orifice qui nous a livr passage.
Ensuite, c'est la vieille houillre. Nous la connaissons, et ce ne sera
pas la premire fois qu'Harry ou moi nous nous y serons trouvs dans
l'obscurit. D'ailleurs, nous retrouverons l les lampes que nous avons
laisses. En route, donc ! -- Harry, prends la tte. Monsieur James,
suivez-le. Madge, tu viendras aprs, et moi, je fermerai la marche. Ne
nous sparons pas surtout, et qu'on se sente les talons, sinon les
coudes ! 

Il n'y avait qu' se conformer aux instructions du vieil overman. Comme
il le disait, en ttonnant on ne pouvait gure se tromper de route. Il
fallait seulement remplacer les yeux par les mains, et se fier  cet
instinct qui, chez Simon Ford et son fils, tait devenu une seconde
nature.

Donc, James Starr et ses compagnons marchrent dans l'ordre indiqu.
Ils ne parlaient pas, mais ce n'tait pas faute de penser. Il devenait
vident qu'ils avaient un adversaire. Mais quel tait-il, et comment se
dfendre de ces attaques si mystrieusement prpares ? Ces ides assez
inquitantes affluaient  leur cerveau. Cependant, ce n'tait pas le
moment de se dcourager.

Harry, les bras tendus, s'avanait d'un pas assur. Il allait
successivement d'une paroi  l'autre de la galerie. Une anfractuosit,
un orifice latral se prsentaient-ils, il reconnaissait  la main
qu'il ne fallait pas s'y engager, soit que l'anfractuosit ft peu
profonde, soit que l'orifice ft trop troit, et il se maintenait ainsi
dans le droit chemin.

Au milieu d'une obscurit  laquelle les yeux ne pouvaient se faire,
puisqu'elle tait absolue, ce difficile retour dura deux heures
environ. En supputant le temps coul, en tenant compte de ce que la
marche n'avait pu tre rapide, James Starr estimait que ses compagnons
et lui devaient tre bien prs de l'issue.

En effet, presque aussitt, Harry s'arrta.

 Sommes-nous enfin arrivs  l'extrmit de la galerie ? demanda Simon
Ford.

-- Oui, rpondit le jeune mineur.

-- Eh bien, tu dois retrouver l'orifice qui tablit la communication
entre la Nouvelle-Aberfoyle et la fosse Dochart ?

-- Non , rpondit Harry, dont les mains crispes ne rencontraient que
la surface pleine d'une paroi.

Le vieil overman fit quelques pas en avant, et vint palper lui mme la
roche schisteuse.

Un cri lui chappa.

Ou les explorateurs s'taient gars pendant le retour, ou l'troit
orifice, creus dans la paroi par la dynamite, avait t bouch
rcemment !

Quoi qu'il en soit, James Starr et ses compagnons taient emprisonns
dans la Nouvelle-Aberfoyle !

                                   XI

                            Les Dames de feu

Huit jours aprs ces vnements, les amis de James Starr taient fort
inquiets. L'ingnieur avait disparu sans qu'aucun motif pt tre
allgu  cette disparition. On avait appris, en interrogeant son
domestique, qu'il s'tait embarqu  Grantonpier, et on savait par le
capitaine du steam-boat _Prince de Galles_ qu'il avait dbarqu 
Stirling. Mais, depuis ce moment, plus de traces de James Starr. La
lettre de Simon Ford lui avait recommand le secret, et il n'avait rien
dit de son dpart pour les houillres d'Aberfoyle.

Donc,  dimbourg, il ne fut plus question que de l'absence
inexplicable de l'ingnieur. Sir W. Elphiston, le prsident de  Royal
Institution , communiqua  ses collgues la lettre que lui avait
adresse James Starr, en s'excusant de ne pouvoir assister  la
prochaine sance de la Socit. Deux ou trois autres personnes
produisirent aussi des lettres analogues. Mais, si ces documents
prouvaient que James Starr avait quitt dimbourg -- ce que l'on savait
de reste --, rien n'indiquait ce qu'il tait devenu. Or, de la part
d'un tel homme, cette absence, en dehors de ses habitudes, devait
surprendre d'abord, inquiter ensuite, puisqu'elle se prolongeait.

Aucun des amis de l'ingnieur n'aurait pu supposer qu'il se ft rendu
aux houillres d'Aberfoyle. On savait qu'il n'et point aim  revoir
l'ancien thtre de ses travaux. Il n'y avait jamais remis les pieds,
depuis le jour o la dernire benne tait remonte  la surface du sol.
Cependant, puisque le steam-boat l'avait dpos au dbarcadre de
Stirling, on fit quelques recherches de ce ct.

Les recherches n'aboutirent pas. Personne ne se rappelait avoir vu
l'ingnieur dans le pays. Seul, Jack Ryan, qui l'avait rencontr en
compagnie d'Harry sur un des paliers du puits Yarow, et pu satisfaire
la curiosit publique. Mais le joyeux garon, on le sait, travaillait 
la ferme de Melrose,  quarante milles dans le sud-ouest du comt de
Renfrew, et il ne se doutait gure que l'on s'inquitt  ce point de
la disparition de James Starr. Donc, huit jours aprs sa visite au
cottage, Jack Ryan et continu  chanter de plus belle pendant les
veilles du clan d'Irvine, -- s'il n'et eu, lui aussi, un motif de
vive inquitude dont il sera bientt parl.

James Starr tait un homme trop considrable et trop considr, non
seulement dans la ville, mais dans toute l'cosse, pour qu'un fait le
concernant pt passer inaperu. Le lord prvt, premier magistrat
d'dimbourg, les baillis, les conseillers, dont la plupart taient des
amis de l'ingnieur, firent commencer les plus actives recherches. Des
agents furent mis en campagne, mais aucun rsultat ne fut obtenu.

Il fallut donc insrer dans les principaux journaux du Royaume-Uni une
note relative  l'ingnieur James Starr, donnant son signalement,
indiquant la date  laquelle il avait quitt dimbourg, et il n'y eut
plus qu' attendre. Cela ne se fit pas sans grande anxit. Le monde
savant de l'Angleterre n'tait pas loign de croire  la disparition
dfinitive de l'un de ses membres les plus distingus.

En mme temps que l'on s'inquitait ainsi de la personne de James
Starr, la personne d'Harry tait le sujet de proccupations non moins
vives. Seulement, au lieu d'occuper l'opinion publique, le fils du
vieil overman ne troublait que la bonne humeur de son ami Jack Ryan.

On se rappelle que, lors de leur rencontre dans le puits Yarow, Jack
Ryan avait invit Harry  venir, huit jours aprs,  la fte du clan
d'Irvine. Il y avait eu acceptation et promesse formelle d'Harry de se
rendre  cette crmonie. Jack Ryan savait, pour l'avoir constat en
maintes circonstances, que son camarade tait homme de parole. Avec
lui, chose promise, chose faite.

Or,  la fte d'Irvine, rien n'avait manqu, ni les chants, ni les
danses, ni les rjouissances de toutes sortes, rien, -- si ce n'est
Harry Ford.

Jack Ryan avait commenc par lui en vouloir, parce que l'absence de son
ami influait sur sa bonne humeur. Il en perdit mme la mmoire au
milieu d'une de ses chansons, et, pour la premire fois, il resta court
pendant une gigue, qui lui valait d'ordinaire des applaudissements
mrits.

Il faut dire ici que la note relative  James Starr, et publie dans
les journaux, n'tait pas encore tombe sous les yeux de Jack Ryan. Ce
brave garon ne se proccupait donc que de l'absence d'Harry, se disant
bien qu'une grave circonstance avait seule pu l'empcher de tenir sa
promesse. Aussi, le lendemain de la fte d'Irvine, Jack Ryan
comptait-il prendre le railway de Glasgow pour se rendre  la fosse
Dochart, et il l'aurait fait, -- s'il n'et t retenu par un accident
qui faillit lui coter la vie.

Voici ce qui tait arriv pendant la nuit du 12 dcembre. En vrit, le
fait tait de nature  donner raison  tous les partisans du
surnaturel, et ils taient nombreux  la ferme de Melrose.

Irvine, petite ville maritime du comt de Renfrew, qui compte environ
sept mille habitants, est btie dans un brusque retour que fait la cte
cossaise, presque  l'ouverture du golfe de Clyde. Son port, assez
bien abrit contre les vents du large, est clair par un feu important
qui indique les atterrissages, de telle faon qu'un marin prudent ne
peut s'y tromper. Aussi, les naufrages taient-ils rares sur cette
portion du littoral, et les caboteurs ou long-courriers, qu'ils
voulussent, soit embouquer le golfe de Clyde pour se rendre  Glasgow,
soit donner dans la baie d'Irvine, pouvaient-ils manoeuvrer sans
danger, mme par les nuits obscures.

Lorsqu'une ville est pourvue d'un pass historique, si mince qu'il
soit, lorsque son chteau a appartenu autrefois  un Robert Stuart,
elle n'est pas sans possder quelques ruines.

Or, en cosse, toutes les ruines sont hantes par des esprits. -- Du
moins, c'est l'opinion commune dans les Hautes et Basses Terres.

Les ruines les plus anciennes, et aussi les plus mal fames de cette
partie du littoral, taient prcisment celles de ce chteau de Robert
Stuart, qui porte le nom de Dundonald-Castle.

A cette poque, le chteau de Dundonald, refuge de tous les lutins
errants de la contre, tait vou au plus complet abandon. On allait
peu le visiter sur le haut rocher qu'il occupait au-dessus de la mer, 
deux milles de la ville. Peut-tre quelques trangers avaient-ils
encore l'ide d'interroger ces vieux restes historiques, mais alors ils
s'y rendaient seuls. Les habitants d'Irvine ne les y eussent point
conduits,  quelque prix que ce ft. En effet, quelques histoires
couraient sur le compte de certaines  Dames de feu  qui hantaient le
vieux chteau.

Les plus superstitieux affirmaient avoir vu, de leurs yeux vu, ces
fantastiques cratures. Naturellement, Jack Ryan tait de ces derniers.

La vrit est que, de temps  autre, de longues flammes apparaissaient,
tantt sur un pan de mur  demi boul, tantt au sommet de la tour qui
domine l'ensemble des ruines de Dundonald-Castle.

Ces flammes avaient-elles forme humaine, comme on l'assurait ?
Mritaient-elles ce nom de  Dames de feu  que leur avaient donn les
cossais du littoral ? Ce n'tait videmment l qu'une illusion de
cerveaux ports  la crdulit, et la science et expliqu physiquement
ce phnomne.

Quoi qu'il en soit, les Dames de feu avaient dans toute la contre la
rputation bien tablie de frquenter les ruines du vieux chteau et
d'y excuter parfois d'tranges sarabandes, surtout pendant les nuits
obscures. Jack Ryan, quelque hardi compagnon qu'il ft, ne se serait
point hasard  les accompagner aux sons de sa cornemuse.

 Le vieux Nick leur suffit ! disait-il, et il n'a pas besoin de moi
pour complter son orchestre infernal ! 

On le pense bien, ces bizarres apparitions formaient le texte oblig
des rcits pendant la veille. Aussi, Jack Ryan possdait-il tout un
rpertoire de lgendes sur les Dames de feu, et ne se trouvait-il
jamais  court, quand il s'agissait d'en conter  leur sujet !

Donc, pendant cette dernire veille, bien arrose d'ale, de brandy et
de whisky, qui avait termin la fte du clan d'Irvine, Jack Ryan
n'avait pas manqu de reprendre son thme favori, au grand plaisir et
peut-tre au grand effroi de ses auditeurs.

La veille se faisait dans une vaste grange de la ferme de Melrose, sur
la limite du littoral. Un bon feu de coke brlait dans un large trpied
de tle, au milieu de l'assemble.

Il y avait gros temps au-dehors. Des brumes paisses roulaient sur les
lames, qu'une forte brise de sud-ouest amenait du large. Une nuit trs
noire, pas une seule claircie dans les nuages, la terre, le ciel et
l'eau se confondant dans de profondes tnbres, c'tait l de quoi
rendre difficiles les atterrages de la baie d'Irvine, si quelque navire
s'y ft aventur avec ces vents qui battaient en cte.

Le petit port d'Irvine n'est pas trs frquent, -- du moins par les
navires d'un certain tonnage. C'est un peu plus au nord que les
btiments de commerce,  voiles ou vapeur, attaquent la terre,
lorsqu'ils veulent donner dans le golfe de Clyde. Ce soir-l,
cependant, quelque pcheur, attard sur le rivage, et aperu, non sans
surprise, un navire qui se dirigeait vers la cte. Si le jour se ft
fait tout  coup, ce n'est plus avec surprise, mais avec effroi, que ce
btiment et t vu, courant vent arrire, avec toute la toile qu'il
pouvait porter. L'entre du golfe manque, il n'existait aucun refuge
entre les roches formidables du littoral. Si cet imprudent navire
s'obstinait  s'en approcher encore, comment parviendrait-il  se
relever ?

La veille allait finir sur une dernire histoire de Jack Ryan. Ses
auditeurs, transports dans le monde des fantmes, taient bien dans
les conditions voulues pour faire acte de crdulit, le cas chant.

Tout  coup, des cris retentirent au-dehors.

Jack Ryan suspendit aussitt son rcit, et tous quittrent
prcipitamment la grange.

La nuit tait profonde. De longues rafales de pluie et de vent
couraient  la surface de la grve.

Deux ou trois pcheurs, arc-bouts prs d'un rocher, afin de mieux
rsister aux pousses de l'air, appelaient avec de grands clats de
voix.

Jack Ryan et ses compagnons coururent  eux.

Ces cris, ce n'tait pas aux habitants de la ferme qu'ils
s'adressaient, mais  un quipage qui, sans le savoir, courait  sa
perte.

En effet, une masse sombre apparaissait confusment  quelques
encablures au large. C'tait un navire, bien reconnaissable  ses feux
de position, car il portait  sa hune de misaine un feu blanc, 
tribord un feu vert,  bbord un feu rouge. On le voyait donc par
l'avant, et il tait manifeste qu'il se dirigeait  toute vitesse vers
la cte.

 Un navire en perdition ? s'cria Jack Ryan.

-- Oui, rpondit un des pcheurs, et maintenant il voudrait virer de
bord, qu'il ne le pourrait plus !

-- Des signaux, des signaux ! cria l'un des cossais.

-- Lesquels ? rpliqua le pcheur. Par cette bourrasque, on ne pourrait
pas tenir une torche allume ! 

Et, pendant que ces propos s'changeaient rapidement, de nouveaux cris
taient pousss. Mais comment et-on pu les entendre au milieu de cette
tempte ? L'quipage du navire n'avait plus aucune chance d'chapper au
naufrage.

 Pourquoi manoeuvrer ainsi ? s'criait un marin.

-- Veut-il donc faire cte ? rpondit un autre.

-- Le capitaine n'a donc pas eu connaissance du feu d'Irvine ? demanda
Jack Ryan.

-- Il faut le croire, rpondit un des pcheurs,  moins qu'il n'ait t
tromp par quelque... 

Le pcheur n'avait pas achev sa phrase, que Jack Ryan poussait un
formidable cri. Fut-il entendu de l'quipage ? En tout cas, il tait
trop tard pour que le btiment pt se relever de la ligne des brisants
qui blanchissait dans les tnbres.

Mais ce n'tait pas, comme on aurait pu le croire, un suprme
avertissement que Jack Ryan avait tent de faire parvenir au btiment
en perdition. Jack Ryan tournait alors le dos  la mer. Ses compagnons,
eux aussi, regardaient un point situ  un demi mille en arrire de la
grve.

C'tait le chteau de Dundonald. Une longue flamme se tordait sous les
rafales au sommet de la vieille tour.

 La Dame de feu !  s'crirent avec grande terreur tous ces
superstitieux cossais.

Franchement, il fallait une bonne dose d'imagination pour trouver 
cette flamme une apparence humaine. Agite comme un pavillon lumineux
sous la brise, elle semblait parfois s'envoler du sommet de la tour,
comme si elle et t sur le point de s'teindre, et, un instant aprs,
elle s'y rattachait de nouveau par sa pointe bleutre.

 La Dame de feu ! la Dame de feu !  criaient les pcheurs et les
paysans effars.

Tout s'expliquait alors. Il tait vident que le navire, dsorient
dans les brumes, avait fait fausse route, et qu'il avait pris cette
flamme, allume au sommet du chteau de Dundonald, pour le feu
d'Irvine. Il se croyait  l'entre du golfe, situe dix milles plus au
nord, et il courait vers une franche terre, qui ne lui offrait aucun
refuge !

Que pouvait-on faire pour le sauver, s'il en tait temps encore ?
Peut-tre et-il fallu monter jusqu'aux ruines et tenter d'teindre ce
feu, pour qu'il ne ft pas possible de le confondre plus longtemps avec
le phare du port d'Irvine !

Sans doute, c'tait ainsi qu'il convenait d'agir, sans retard; mais
lequel de ces cossais et eu la pense, et, aprs la pense, l'audace
de braver la Dame de feu ? Jack Ryan, peut-tre, car il tait
courageux, et sa crdulit, si forte qu'elle ft, ne pouvait l'arrter
dans un gnreux mouvement.

Il tait trop tard. Un horrible craquement retentit au milieu du fracas
des lments.

Le navire venait de talonner par son arrire. Ses feux de position
s'teignirent. La ligne blanchtre du ressac sembla brise un instant.
C'tait le btiment qui l'abordait, se couchait sur le flanc et se
disloquait entre les rcifs.

Et,  ce mme instant, par une concidence qui ne pouvait tre due
qu'au hasard, la longue flamme disparut, comme si elle et t arrache
par une violente rafale. La mer, le ciel, la grve furent aussitt
replongs dans les plus profondes tnbres.

 La Dame de feu !  avait une dernire fois cri Jack Ryan, lorsque
cette apparition, surnaturelle pour ses compagnons et lui, se fut
vanouie subitement.

Mais alors, le courage que ces superstitieux cossais n'auraient pas eu
contre un danger chimrique, ils le retrouvrent en face d'un danger
rel, maintenant qu'il s'agissait de sauver leurs semblables. Les
lments dchans ne les arrtrent pas. Au moyen de cordes lances
dans les lames -- hroques autant qu'ils avaient t crdules --, ils
se jetrent au secours du btiment naufrag.

Heureusement, ils russirent, non sans que quelques-uns -- et le hardi
Jack Ryan tait du nombre -- se fussent grivement meurtris sur les
roches; mais le capitaine du navire et les huit hommes de l'quipage
purent tre dposs, sains et saufs, sur la grve.

Ce navire tait le brick norvgien _Motala_, charg de bois du nord,
faisant route pour Glasgow.

Il n'tait que trop vrai. Le capitaine, tromp par ce feu, allum sur
la tour du chteau de Dundonald, tait venu donner en pleine cte, au
lieu d'embouquer le golfe de Clyde.

Et maintenant, du _Motala_, il ne restait plus que de rares paves,
dont le ressac achevait de briser les dbris sur les roches du littoral.

                                  XII

                        Les Exploits de Jack Ryan

Jack Ryan et trois de ses compagnons, blesss comme lui, avaient t
transports dans une des chambres de la ferme de Melrose, o des soins
leur furent immdiatement prodigus.

Jack Ryan avait t le plus maltrait, car, au moment o, la corde aux
reins, il s'tait jet  la mer, les lames furieuses l'avaient rudement
roul sur les rcifs. Peu s'en tait fallu, mme, que ses camarades ne
l'eussent rapport sans vie sur le rivage.

Le brave garon fut donc clou au lit pour quelques jours, -- ce dont
il enragea fort. Cependant, lorsqu'on lui eut permis de chanter autant
qu'il le voudrait, il prit son mal en patience, et la ferme de Melrose
retentit,  toute heure, des joyeux clats de sa voix. Mais Jack Ryan,
dans cette aventure, ne puisa qu'un plus vif sentiment de crainte 
l'gard de ces brawnies et autres lutins qui s'amusent  tracasser le
pauvre monde, et ce fut eux qu'il rendit responsables de la catastrophe
du _Motala_. On ft mal venu  lui soutenir que les Dames de feu
n'existaient pas, et que cette flamme, si soudainement projete entre
les ruines, n'tait due qu' un phnomne physique. Aucun raisonnement
ne l'et convaincu. Ses compagnons taient encore plus obstins que lui
dans leur crdulit. A les entendre, une des Dames de feu avait
mchamment attir le _Motala_  la cte. Quant  vouloir l'en punir,
autant mettre l'ouragan  l'amende ! Les magistrats pouvaient dcrter
toutes poursuites qui leur conviendraient. On n'emprisonne pas une
flamme, on n'enchane pas un tre impalpable. Et, s'il faut le dire,
les recherches qui furent ultrieurement faites, semblrent donner
raison -- au moins en apparence --  cette faon superstitieuse
d'expliquer les choses.

En effet, le magistrat, charg de diriger une enqute relativement  la
perte du _Motala_, vint interroger les divers tmoins de la
catastrophe. Tous furent d'accord sur ce point que le naufrage tait d
 l'apparition surnaturelle de la Dame de feu dans les ruines du
chteau de Dundonald.

On le pense bien, la justice ne pouvait se payer de semblables raisons.
Qu'un phnomne purement physique se ft produit dans ces ruines, pas
de doute  cet gard. Mais tait-ce accident ou malveillance ? c'est ce
que le magistrat devait chercher  tablir.

Que ce mot  malveillance  ne surprenne pas. Il ne faudrait pas
remonter haut dans l'histoire armoricaine pour en trouver la
justification. Bien des pilleurs d'paves du littoral breton ont fait
ce mtier d'attirer les navires  la cte afin de s'en partager les
dpouilles. Tantt un bouquet d'arbres rsineux, enflamms pendant la
nuit, guidait un btiment dans des passes dont il ne pouvait plus
sortir. Tantt une torche, attache aux cornes d'un taureau et promene
au caprice de l'animal, trompait un quipage sur la route  suivre. Le
rsultat de ces manoeuvres tait invitablement quelque naufrage,
dont les pillards profitaient. Il avait fallu l'intervention de la
justice et de svres exemples pour dtruire ces barbares coutumes. Or,
ne pouvait-il se faire que, dans cette circonstance, une main
criminelle n'et repris les anciennes traditions des pilleurs d'paves ?

C'est ce que pensaient les gens de la police, quoi qu'en eussent Jack
Ryan et ses compagnons. Lorsque ceux-ci entendirent parler d'enqute,
ils se divisrent en deux camps : les uns se contentrent de hausser
les paules; les autres, plus craintifs, annoncrent que, trs
certainement,  provoquer ainsi les tres surnaturels, on amnerait de
nouvelles catastrophes.

Nanmoins, l'enqute fut faite avec beaucoup de soin. Les gens de
police se transportrent au chteau de Dundonald, et ils procdrent
aux recherches les plus rigoureuses.

Le magistrat voulut d'abord reconnatre si le sol avait conserv
quelques empreintes de pas, pouvant tre attribues  d'autres pieds
que des pieds de lutins. Il fut impossible de relever la plus lgre
trace, ni ancienne ni nouvelle. Cependant, la terre, encore tout humide
des pluies de la veille, et conserv le moindre vestige.

 Des pas de brawnies ! s'cria Jack Ryan, lorsqu'il connut l'insuccs
des premires recherches. Autant vouloir retrouver les traces d'un
follet sur l'eau d'un marcage ! 

Cette premire partie de l'enqute ne produisit donc aucun rsultat. Il
n'tait pas probable que la seconde partie en donnt davantage.

Il s'agissait d'tablir, en effet, comment le feu avait pu tre allum
au sommet de la vieille tour, quels lments avaient t fournis  la
combustion, et enfin quels rsidus cette combustion avait laisss.

Sur le premier point, rien, ni restes d'allumettes, ni chiffons de
papier, ayant pu servir  allumer un feu quelconque.

Sur le second point, nant non moins absolu. On ne retrouva ni herbes
dessches, ni fragments de bois, dont ce foyer, si intense, avait
pourtant d tre largement aliment pendant la nuit.

Quant au troisime point, il ne put tre clairci davantage. L'absence
de toutes cendres, de tout rsidu d'un combustible quelconque, ne
permit pas mme de retrouver l'endroit o le foyer avait d tre
tabli. Il n'existait aucune place noircie, ni sur la terre, ni sur la
roche. Fallait-il donc en conclure que le foyer avait t tenu par la
main de quelque malfaiteur ? C'tait bien invraisemblable, puisque, au
dire des tmoins, la flamme prsentait un dveloppement gigantesque,
tel que l'quipage du _Motala_ avait pu, malgr les brumes,
l'apercevoir de plusieurs milles au large.

 Bon ! s'cria Jack Ryan, la Dame de feu sait bien se passer
d'allumettes ! Elle souffle, cela suffit  embraser l'air autour
d'elle, et son foyer ne laisse jamais de cendres ! 

Il rsulta donc de tout ceci que les magistrats en furent pour leur
peine, qu'une nouvelle lgende s'ajouta  tant d'autres, lgende qui
devait perptuer le souvenir de la catastrophe du _Motala_ et affirmer
plus indiscutablement encore l'apparition des Dames de feu.

Cependant, un si brave garon que Jack Ryan, et d'une si vigoureuse
constitution, ne pouvait demeurer longtemps alit. Quelques foulures et
luxations n'taient pas pour le coucher sur le flanc plus qu'il ne
convenait. Il n'avait pas le temps d'tre malade. Or, lorsque ce
temps-l manque, on ne l'est gure dans ces rgions salubres des
Lowlands.

Jack Ryan se rtablit donc promptement. Ds qu'il fut sur pied, avant
de reprendre sa besogne  la ferme de Melrose, il voulut mettre certain
projet  excution. Il s'agissait d'aller faire visite  son camarade
Harry, afin de savoir pourquoi celui-ci avait manqu  la fte du clan
d'Irvine. De la part d'un homme tel qu'Harry, qui ne promettait jamais
sans tenir, cette absence ne s'expliquait pas. Il tait
invraisemblable, d'ailleurs, que le fils du vieil overman n'et pas
entendu parler de la catastrophe du _Motala_ rapporte  grands dtails
par les journaux. Il devait savoir la part que Jack Ryan avait prise au
sauvetage, ce qui en tait advenu pour lui, et c'et t trop
d'indiffrence de la part d'Harry que de ne pas pousser jusqu' la
ferme pour serrer la main de son ami Jack Ryan.

Si donc Harry n'tait pas venu, c'est qu'il n'avait pu venir.

Jack Ryan et plutt ni l'existence des Dames de feu que de croire 
l'indiffrence d'Harry  son gard.

Donc, deux jours aprs la catastrophe, Jack Ryan quitta la ferme,
gaillardement, comme un solide garon qui ne se ressentait aucunement
de ses blessures. D'un joyeux refrain lanc  pleine poitrine, il fit
rsonner les chos de la falaise, et se rendit  la gare du railway
qui, par Glasgow, conduit  Stirling et  Callander.

L, pendant qu'il attendait dans la gare, ses regards furent tout
d'abord attirs par une affiche, reproduite  profusion sur les murs,
et qui contenait l'avis suivant :

 Le 4 dcembre dernier, l'ingnieur James Starr, d'dimbourg, s'est
embarqu  Granton-pier sur le _Prince de Galles_. Il a dbarqu le
mme jour  Stirling. Depuis ce temps, on est sans nouvelles de lui.

 Prire d'adresser toute information le concernant au prsident de
Royal Institution,  dimbourg. 

Jack Ryan, arrt devant une de ces affiches, la lut par deux fois, non
sans donner les signes de la plus extrme surprise.

 Monsieur Starr ! s'cria-t-il. Mais, le 4 dcembre, je l'ai
prcisment rencontr avec Harry sur les chelles du puits Yarow !
voil dix jours de cela ! Et, depuis ce temps, il n'aurait pas reparu !
Cela expliquerait-il pourquoi mon camarade n'est pas venu  la fte
d'Irvine ? 

Et, sans prendre le temps d'informer par lettre le prsident de Royal
Institution de ce qu'il savait relativement  James Starr, le brave
garon sauta dans le train, avec l'intention bien arrte de se rendre
tout d'abord au puits Yarow. Cela fait, il descendrait jusqu'au fond de
la fosse Dochart, s'il le fallait, pour retrouver Harry, et avec lui
l'ingnieur James Starr.

Trois heures aprs, il quittait le train  la gare de Callander, et se
dirigeait rapidement vers le puits Yarow.

 Ils n'ont pas reparu, se disait-il. Pourquoi ? Est-ce quelque
obstacle qui les en a empchs ? Est-ce un travail dont l'importance
les retient encore au fond de la houillre ? Je le saurai ! 

Et Jack Ryan, allongeant le pas, arriva en moins d'une heure au puits
Yarow.

Extrieurement, rien de chang. Mme silence aux abords de la fosse.
Pas un tre vivant dans ce dsert.

Jack Ryan pntra sous l'appentis en ruine qui recouvrait l'orifice du
puits. Il plongea son regard dans ce gouffre... Il ne vit rien. Il
couta... Il n'entendit rien.

 Et ma lampe ! s'cria-t-il. Ne serait-elle donc plus  sa place ? 

La lampe, dont Jack Ryan se servait pendant ses visites  la fosse,
tait ordinairement dpose dans un coin, prs du palier de l'chelle
suprieure.

Cette lampe avait disparu.

 Voil une premire complication !  dit Jack Ryan, qui commena 
devenir trs inquiet.

Puis, sans hsiter, tout superstitieux qu'il ft :

 J'irai, dit-il, quand il devrait faire plus noir dans la fosse que
dans le trfonds de l'enfer ! 

Et il commena  descendre la longue suite d'chelles, qui
s'enfonaient dans le sombre puits.

Il fallait que Jack Ryan n'et point perdu de ses anciennes habitudes
de mineur, et qu'il connt bien la fosse Dochart, pour se hasarder
ainsi. Il descendait prudemment d'ailleurs. Son pied ttait chaque
chelon, dont quelques-uns taient vermoulus. Tout faux pas et
entran une chute mortelle, dans ce vide de quinze cents pieds. Jack
Ryan comptait donc chacun des paliers qu'il quittait successivement
pour atteindre un tage infrieur. Il savait que son pied ne toucherait
la semelle de la fosse qu'aprs avoir dpass le trentime. Une fois
l, il ne serait pas gn, pensait-il, de retrouver le cottage, bti,
comme on sait,  l'extrmit de la galerie principale.

Jack Ryan arriva ainsi au vingt-sixime palier, et, par consquent,
deux cents pieds, au plus, le sparaient alors du fond.

A cet endroit, il baissa la jambe pour chercher le premier chelon de
la vingt-septime chelle. Mais sa jambe, se balanant dans le vide, ne
trouva aucun point d'appui.

Jack Ryan s'agenouilla sur le palier. Il voulut saisir avec la main
l'extrmit de l'chelle... Ce fut en vain.

Il tait vident que la vingt-septime chelle ne se trouvait pas  sa
place, et, par consquent, qu'elle avait t retire.

 Il faut que le vieux Nick ait pass par l !  se dit-il, non sans
prouver un certain sentiment d'effroi.

Debout, les bras croiss, voulant toujours percer cette ombre
impntrable, Jack Ryan attendit. Puis, il lui vint  la pense que, si
lui ne pouvait descendre, les habitants de la houillre, eux, n'avaient
pu remonter. Il n'existait plus, en effet, aucune communication entre
le sol du comt et les profondeurs de la fosse. Si cet enlvement des
chelles infrieures du puits Yarow avait t pratiqu depuis sa
dernire visite au cottage, qu'taient devenus Simon Ford, sa femme,
son fils et l'ingnieur ? L'absence prolonge de James Starr prouvait
videmment qu'il n'avait pas quitt la fosse depuis le jour o Jack
Ryan s'tait crois avec lui dans le puits Yarow. Comment, depuis lors,
s'tait fait le ravitaillement du cottage ? Les vivres n'avaient-ils
pas manqu  ces malheureux, emprisonns  quinze cents pieds sous
terre ?

Toutes ces penses traversrent l'esprit de Jack Ryan. Il vit bien
qu'il ne pouvait rien par lui-mme pour arriver jusqu'au cottage. Y
avait-il eu malveillance dans ce fait que les communications taient
interrompues ? cela ne lui paraissait pas douteux. En tout cas, les
magistrats aviseraient, mais il fallait les prvenir au plus vite.

Jack Ryan se pencha au-dessus du palier.

 Harry ! Harry !  cria-t-il de sa voix puissante.

Les chos se renvoyrent  plusieurs reprises le nom d'Harry, qui
s'teignit enfin dans les dernires profondeurs du puits Yarow.

Jack Ryan remonta rapidement les chelles suprieures, et revit la
lumire du jour. Il ne perdit pas un instant. Tout d'une traite, il
regagna la gare de Callander. Il ne lui fallut attendre que quelques
minutes le passage de l'express d'dimbourg, et,  trois heures de
l'aprs-midi, il se prsentait chez le lord-prvt de la capitale.

L, sa dclaration fut reue. Les dtails prcis qu'il donna ne
permettaient pas de souponner sa vracit. Sir W. Elphiston, prsident
de Royal Institution, non seulement collgue, mais ami particulier de
James Starr, fut aussitt averti, et il demanda  diriger les
recherches qui allaient tre faites sans dlai  la fosse Dochart. On
mit  sa disposition plusieurs agents, qui se munirent de lampes, de
pics, de longues chelles de corde, sans oublier vivres et cordiaux.
Puis, conduits par Jack Ryan, tous prirent immdiatement le chemin des
houillres d'Aberfoyle.

Le soir mme, Sir W. Elphiston, Jack Ryan et les agents arrivrent 
l'orifice du puits Yarow, et ils descendirent jusqu'au vingt-septime
palier, sur lequel Jack s'tait arrt, quelques heures auparavant.

Les lampes, attaches au bout de longues cordes, furent envoyes dans
les profondeurs du puits, et l'on put alors constater que les quatre
dernires chelles manquaient.

Nul doute que toute communication entre le dedans et le dehors de la
fosse Dochart n'et t intentionnellement rompue.

 Qu'attendons-nous, monsieur ? demanda l'impatient Jack Ryan.

-- Nous attendons que ces lampes soient remontes, mon garon, rpondit
Sir W. Elphiston. Puis, nous descendrons jusqu'au sol de la dernire
galerie, et tu nous conduiras...

-- Au cottage, s'cria Jack Ryan, et, s'il le faut, jusque dans les
derniers abmes de la fosse ! 

Ds que les lampes eurent t retires, les agents fixrent au palier
les chelles de corde, qui se droulrent dans le puits. Les paliers
infrieurs subsistaient encore. On put descendre de l'un  l'autre.

Cela ne se fit pas sans de grandes difficults. Jack Ryan, le premier,
s'tait suspendu  ces chelles vacillantes, et, le premier, il
atteignit le fond de la houillre.

Sir W. Elphiston et les agents l'eurent bientt rejoint.

Le rond-point, form par le fond du puits Yarow, tait absolument
dsert, mais Sir W. Elphiston ne fut pas mdiocrement surpris
d'entendre Jack Ryan s'crier :

 Voici quelques fragments des chelles, et ce sont des fragments 
demi brls !

-- Brls ! rpta Sir W. Elphiston. En effet, voil des cendres
refroidies depuis longtemps !

-- Pensez-vous, monsieur, demanda Jack Ryan, que l'ingnieur James
Starr ait eu intrt  brler ces chelles et  interrompre toute
communication avec le dehors ?

-- Non, rpondit Sir W. Elphiston, qui demeura pensif. Allons, mon
garon, au cottage ! C'est l que nous saurons la vrit. 

Jack Ryan hocha la tte, en homme peu convaincu. Mais, prenant une
lampe des mains d'un agent, il s'avana rapidement  travers la galerie
principale de la fosse Dochart.

Tous le suivaient.

Un quart d'heure plus tard, Sir W. Elphiston et ses compagnons avaient
atteint l'excavation au fond de laquelle tait bti le cottage de Simon
Ford. Aucune lumire n'en clairait les fentres.

Jack Ryan se prcipita vers la porte, qu'il repoussa vivement.

Le cottage tait abandonn.

On visita les chambres de la sombre habitation. Nulle trace de violence
 l'intrieur. Tout tait en ordre, comme si la vieille Madge et
encore t l. La rserve de vivres tait mme abondante, et et suffi
pendant plusieurs jours  la famille Ford.

L'absence des htes du cottage tait donc inexplicable. Mais pouvait-on
constater d'une manire prcise  quelle poque ils l'avaient quitt ?
-- Oui, car, dans ce milieu o ne se succdaient ni les nuits, ni les
jours, Madge avait coutume de marquer d'une croix chaque quantime de
son calendrier.

Ce calendrier tait suspendu au mur de la salle. Or, la dernire croix
avait t faite  la date du 6 dcembre, c'est--dire un jour aprs
l'arrive de James Starr, -- ce que Jack Ryan fut en mesure d'affirmer.
Il tait donc manifeste que depuis le 6 dcembre, c'est--dire depuis
dix jours, Simon Ford, sa femme, son fils et son hte avaient quitt le
cottage. Une nouvelle exploration de la fosse, entreprise par
l'ingnieur, pouvait-elle donner la raison d'une si longue absence ?
Non, videmment.

Ainsi, du moins, le pensa Sir W. Elphiston. Aprs avoir minutieusement
inspect le cottage, il fut trs embarrass sur ce qu'il convenait de
faire.

L'obscurit tait profonde. L'clat des lampes, balances aux mains des
agents, toilait seulement ces impntrables tnbres.

Soudain, Jack Ryan poussa un cri.

 L ! l !  dit-il.

Et son doigt montrait une assez vive lueur, qui s'agitait dans l'obscur
lointain de la galerie.

 Mes amis, courons sur ce feu ! rpondit Sir W. Elphiston.

-- Un feu de brawnie ! s'cria Jack Ryan. A quoi bon ? Nous ne
l'atteindrons jamais ! 

Le prsident de Royal Institution et les agents, peu enclins  la
crdulit, s'lancrent dans la direction indique par la lueur
mouvante. Jack Ryan, prenant bravement son parti, ne resta pas le
dernier en route.

Ce fut une longue et fatigante poursuite. Le falot lumineux semblait
port par un tre de petite taille, mais singulirement agile. A chaque
instant, cet tre disparaissait derrire quelque remblai; puis, on le
revoyait au fond d'une galerie transversale. De rapides crochets le
mettaient ensuite hors de vue. Il semblait avoir dfinitivement
disparu, et, soudain, la lueur de son falot jetait de nouveau un vif
clat. En somme, on gagnait peu sur lui, et Jack Ryan persistait 
croire, non sans raison, qu'on ne l'atteindrait pas.

Pendant une heure de cette inutile poursuite, Sir W. Elphiston et ses
compagnons s'enfoncrent dans la portion sud-ouest de la fosse Dochart.
Ils en arrivaient, eux aussi,  se demander s'ils n'avaient pas affaire
 quelque follet insaisissable.

A ce moment, cependant, il sembla que la distance commenait  diminuer
entre le follet et ceux qui cherchaient  l'atteindre. tait-ce fatigue
de l'tre quelconque qui fuyait, ou cet tre voulait-il attirer Sir W.
Elphiston et ses compagnons l o les habitants du cottage avaient
peut-tre t attirs eux-mmes ? Il et t malais de rsoudre la
question.

Toutefois, les agents, voyant s'amoindrir cette distance redoublrent
leurs efforts. La lueur, qui avait toujours brill  plus de deux cents
pas en avant d'eux, se tenait maintenant  moins de cinquante. Cet
intervalle diminua encore. Le porteur du falot devint plus visible.
Quelquefois, lorsqu'il retournait la tte, on pouvait reconnatre le
vague profil d'une figure humaine, et,  moins qu'un lutin n'et pris
cette forme, Jack Ryan tait forc de convenir qu'il ne s'agissait
point l d'un tre surnaturel.

Et alors, tout en courant plus vite :

 Hardi, camarades ! criait-il. Il se fatigue ! Nous l'atteindrons
bientt, et, s'il parle aussi bien qu'il dtale, il pourra nous en dire
long ! 

Cependant, la poursuite devenait plus difficile alors. En effet, au
milieu des dernires profondeurs de la fosse, d'troits tunnels
s'entrecroisaient comme les alles d'un labyrinthe. Dans ce ddale, le
porteur du falot pouvait aisment chapper aux agents.

Il lui suffisait d'teindre sa lanterne et de se jeter de ct au fond
de quelque refuge obscur.

 Et, au fait, pensait Sir W. Elphiston, s'il veut nous chapper,
pourquoi ne le fait-il pas ? 

Cet tre insaisissable ne l'avait pas fait jusqu'alors; mais, au moment
o cette pense traversait l'esprit de Sir W. Elphiston, la lueur
disparut subitement, et les agents, continuant leur poursuite,
arrivrent presque aussitt devant une troite ouverture que les roches
schisteuses laissaient entre elles,  l'extrmit d'un troit boyau.

S'y glisser, aprs avoir raviv leurs lampes, s'lancer  travers cet
orifice qui s'ouvrait devant eux, ce fut pour Sir W. Elphiston, Jack
Ryan et leurs compagnons l'affaire d'un instant.

Mais ils n'avaient pas fait cent pas dans une nouvelle galerie, plus
large et plus haute, qu'ils s'arrtaient soudain.

L, prs de la paroi, quatre corps taient tendus sur le sol, quatre
cadavres peut-tre !

 James Starr ! dit Sir W. Elphiston.

-- Harry ! Harry !  s'cria Jack Ryan, en se prcipitant sur le corps
de son camarade.

C'taient, en effet, l'ingnieur, Madge, Simon et Harry Ford, qui
taient tendus l, sans mouvement.

Mais, alors, l'un de ces corps se redressa, et l'on entendit la voix
puise de la vieille Madge murmurer ces mots :

 Eux ! eux, d'abord ! 

Sir W. Elphiston, Jack Ryan, les agents, essayrent de ranimer
l'ingnieur et ses compagnons, en leur faisant avaler quelques gouttes
de cordial. Ils y russirent presque aussitt. Ces infortuns,
squestrs depuis dix jours dans la Nouvelle-Aberfoyle, mouraient
d'inanition.

Et, s'ils n'avaient pas succomb pendant ce long emprisonnement --
James Starr l'apprit  Sir W. Elphiston --, c'est que trois fois ils
avaient trouv prs d'eux un pain et une cruche d'eau ! Sans doute,
l'tre secourable auquel ils devaient de vivre encore n'avait pas pu
faire davantage !...

Sir W. Elphiston se demanda si ce n'tait pas l l'oeuvre de cet
insaisissable follet qui venait de les attirer prcisment  l'endroit
o gisaient James Starr et ses compagnons.

Quoi qu'il en soit, l'ingnieur, Madge, Simon et Harry Ford taient
sauvs. Ils furent reconduits au cottage, en repassant par l'troite
issue que le porteur du falot semblait avoir voulu indiquer  Sir W.
Elphiston.

Et si James Starr et ses compagnons n'avaient pu retrouver l'orifice de
la galerie que leur avait ouvert la dynamite, c'est que cet orifice
avait t solidement bouch au moyen de roches superposes, que, dans
cette profonde obscurit, ils n'avaient pu ni reconnatre ni disjoindre.

Ainsi donc, pendant qu'ils exploraient la vaste crypte, toute
communication avait t volontairement ferme par une main ennemie
entre l'ancienne et la Nouvelle-Aberfoyle !

                                  XIII

                                Coal-city

Trois ans aprs les vnements qui viennent d'tre raconts, les Guides
Joanne ou Murray recommandaient,  comme grande attraction , aux
nombreux touristes qui parcouraient le comt de Stirling, une visite de
quelques heures aux houillres de la Nouvelle-Aberfoyle.

Aucune mine, en n'importe quel pays du nouveau ou de l'ancien monde, ne
prsentait un plus curieux aspect.

Tout d'abord, le visiteur tait transport sans danger ni fatigue
jusqu'au sol de l'exploitation,  quinze cents pieds au-dessous de la
surface du comt.

En effet,  sept milles, dans le sud-ouest de Callander, un tunnel
oblique, dcor d'une entre monumentale, avec tourelles, crneaux et
mchicoulis, affleurait le sol. Ce tunnel,  pente douce, largement
vid, venait aboutir directement  cette crypte si singulirement
creuse dans le massif du sol cossais.

Un double railway, dont les wagons taient mus par une force
hydraulique, desservait, d'heure en heure, le village qui s'tait fond
dans le sous-sol du comt, sous le nom un peu ambitieux peut-tre de 
Coal-city , c'est--dire la Cit du Charbon.

Le visiteur, arriv  Coal-city, se trouvait dans un milieu o
l'lectricit jouait un rle de premier ordre, comme agent de chaleur
et de lumire.

En effet, les puits d'aration, quoiqu'ils fussent nombreux, n'auraient
pas pu mler assez de jour  l'obscurit profonde de la
Nouvelle-Aberfoyle. Cependant, une lumire intense emplissait ce sombre
milieu, o de nombreux disques lectriques remplaaient le disque
solaire. Suspendus sous l'intrados des votes, accrochs aux piliers
naturels, tous aliments par des courants continus que produisaient des
machines lectromagntiques -- les uns soleils, les autres toiles -,
ils clairaient largement ce domaine. Lorsque l'heure du repos
arrivait, un interrupteur suffisait  produire artificiellement la nuit
dans ces profonds abmes de la houillre.

Tous ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient dans le vide,
c'est--dire que leurs arcs lumineux ne communiquaient aucunement avec
l'air ambiant. Si bien que, pour le cas o l'atmosphre et t
mlange de grisou dans une proportion dtonante, aucune explosion
n'et t  craindre. Aussi l'agent lectrique tait-il invariablement
employ  tous les besoins de la vie industrielle et de la vie
domestique, aussi bien dans les maisons de Coal-city que dans les
galeries exploites de la Nouvelle-Aberfoyle.

Il faut dire, avant tout, que les prvisions de l'ingnieur James Starr
-- en ce qui concernait l'exploitation de la nouvelle houillre --
n'avaient point t dues. La richesse des filons carbonifres tait
incalculable. C'tait dans l'ouest de la crypte,  un quart de mille de
Coal-city, que les premires veines avaient t attaques par le pic
des mineurs. La cit ouvrire n'occupait donc pas le centre de
l'exploitation. Les travaux du fond taient directement relis aux
travaux du jour par les puits d'aration et d'extraction, qui mettaient
les divers tages de la mine en communication avec le sol. Le grand
tunnel, o fonctionnait le railway  traction hydraulique, ne servait
qu'au transport des habitants de Coal-city.

On se rappelle quelle tait la singulire conformation de cette vaste
caverne, o le vieil overman et ses compagnons s'taient arrts
pendant leur premire exploration. L, au-dessus de leur tte,
s'arrondissait un dme de courbure ogivale. Les piliers qui le
soutenaient allaient se perdre dans la vote de schiste,  une hauteur
de trois cents pieds, -- hauteur presque gale  celle du 
Mammouth-Dme , des grottes du Kentucky.

On sait que cette norme halle -- la plus grande de tout l'hypoge
amricain -- peut aisment contenir cinq mille personnes. Dans cette
partie de la Nouvelle-Aberfoyle, c'tait mme proportion et aussi mme
disposition. Mais, au lieu des admirables stalactites de la clbre
grotte, le regard s'accrochait ici  des intumescences de filons
carbonifres, qui semblaient jaillir de toutes les parois sous la
pression des failles schisteuses. On et dit des rondes-bosses de jais
dont les paillettes s'allumaient sous le rayonnement des disques.

Au-dessous de ce dme s'tendait un lac comparable pour son tendue 
la mer Morte des  Mammouth-Caves , -- lac profond dont les eaux
transparentes fourmillaient de poissons sans yeux, et auquel
l'ingnieur donna le nom de lac Malcolm.

C'tait l, dans cette immense excavation naturelle, que Simon Ford
avait bti son nouveau cottage, et il ne l'et pas chang pour le plus
bel htel de Princes-street,  dimbourg. Cette habitation tait situe
au bord du lac, et ses cinq fentres s'ouvraient sur les eaux sombres,
qui s'tendaient au-del de la limite du regard.

Deux mois aprs, une seconde habitation s'tait leve dans le
voisinage du cottage de Simon Ford. Ce fut celle de James Starr.
L'ingnieur s'tait donn corps et me  la Nouvelle-Aberfoyle. Il
avait, lui aussi, voulu l'habiter, et il fallait que ses affaires l'y
obligeassent imprieusement pour qu'il consentt  remonter au dehors.
L, en effet, il vivait au milieu de son monde de mineurs.

Depuis la dcouverte des nouveaux gisements, tous les ouvriers de
l'ancienne houillre s'taient hts d'abandonner la charme et la herse
pour reprendre le pic ou la pioche. Attirs par la certitude que le
travail ne leur manquerait jamais, allchs par les hauts prix que la
prosprit de l'exploitation allait permettre d'affecter  la
main-d'oeuvre, ils avaient abandonn le dessus du sol pour le
dessous, et s'taient logs dans la houillre, qui, par sa disposition
naturelle, se prtait  cette installation.

Ces maisons de mineurs, construites en briques, s'taient peu  peu
disposes d'une faon pittoresque, les unes sur les rives du lac
Malcolm, les autres sous ces arceaux, qui semblaient faits pour
rsister  la pousse des votes comme les contreforts d'une
cathdrale. Piqueurs qui abattent la roche, rouleurs qui transportent
le charbon, conducteurs de travaux, boiseurs qui tanonnent les
galeries, cantonniers auxquels est confie la rparation des voies,
remblayeurs qui substituent la pierre  la houille dans les parties
exploites, tous ces ouvriers enfin, qui sont plus spcialement
employs aux travaux du fond, fixrent leur domicile dans la
Nouvelle-Aberfoyle et fondrent peu  peu Coal-city, situe sous la
pointe orientale du lac Katrine, dans le nord du comt de Stirling.

C'tait donc une sorte de village flamand, qui s'tait lev sur les
bords du lac Malcolm. Une chapelle, rige sous l'invocation de
Saint-Gilles, dominait tout cet ensemble du haut d'un norme rocher,
dont le pied se baignait dans les eaux de cette mer subterranenne.

Lorsque ce bourg souterrain s'clairait des vifs rayons projets par
les disques, suspendus aux piliers du dme ou aux arceaux des
contre-nefs, il se prsentait sous un aspect quelque peu fantastique,
d'un effet trange, qui justifiait la recommandation des Guides Murray
ou Joanne. C'est pourquoi les visiteurs affluaient.

Si les habitants de Coal-city se montraient fiers de leur installation,
cela va sans dire. Aussi ne quittaient-ils que rarement la cit
ouvrire, imitant en cela Simon Ford, qui, lui, n'en voulait jamais
sortir. Le vieil overman prtendait qu'il pleuvait toujours  l-haut
, et, tant donn le climat du Royaume-Uni, il faut convenir qu'il
n'avait pas absolument tort. Les familles de la Nouvelle-Aberfoyle
prospraient donc. Depuis trois ans, elles taient arrives  une
certaine aisance, qu'elles n'eussent jamais obtenue  la surface du
comt. Bien des bbs, qui taient ns  l'poque o les travaux furent
repris, n'avaient encore jamais respir l'air extrieur.

Ce qui faisait dire  Jack Ryan :

 Voil dix-huit mois qu'ils ont cess de tter leurs mres, et,
pourtant, ils n'ont pas encore vu le jour !  Il faut noter,  ce
propos, qu'un des premiers accourus  l'appel de l'ingnieur avait t
Jack Ryan. Ce joyeux compagnon s'tait fait un devoir de reprendre son
ancien mtier. La ferme de Melrose avait donc perdu son chanteur et son
piper ordinaire. Mais ce n'est pas dire que Jack Ryan ne chantait plus.
Au contraire, et les chos sonores de la Nouvelle-Aberfoyle usaient
leurs poumons de pierre  lui rpondre.

Jack Ryan s'tait install au nouveau cottage de Simon Ford. On lui
avait offert une chambre qu'il avait accepte sans faon, en homme
simple et franc qu'il tait. La vieille Madge l'aimait pour son bon
caractre et sa belle humeur. Elle partageait tant soit peu ses ides
au sujet des tres fantastiques qui devaient hanter la houillre, et,
tous deux, quand ils taient seuls, se racontaient des histoires 
faire frmir, histoires bien dignes d'enrichir la mythologie
hyperborenne.

Jack Ryan devint ainsi la joie du cottage. C'tait, d'ailleurs, un bon
sujet, un solide ouvrier. Six mois aprs la reprise des travaux, il
tait chef d'une brigade des travaux du fond.

 Voil qui est bien travaill, monsieur Ford, disait-il, quelques
jours aprs son installation. vous avez trouv un nouveau filon, et, si
vous avez failli payer de votre vie cette dcouverte, eh bien, ce n'est
pas trop cher !

-- Non, Jack, c'est mme un bon march que nous avons fait l !
rpondit le vieil overman. Mais ni M. Starr, ni moi, nous n'oublierons
que c'est  toi que nous devons la vie !

-- Mais non, reprit Jack Ryan. C'est  votre fils Harry, puisqu'il a eu
la bonne pense d'accepter mon invitation pour la fte d'Irvine...

-- Et de n'y point aller, n'est-ce pas ? rpliqua Harry, en serrant la
main de son camarade. Non, Jack, c'est  toi,  peine remis de tes
blessures,  toi, qui n'as perdu ni un jour, ni une heure, que nous
devons d'avoir t retrouvs vivants dans la houillre !

-- Eh bien, non ! riposta l'entt garon. Je ne laisserai pas dire des
choses qui ne sont point ! J'ai pu faire diligence pour savoir ce que
tu tais devenu, Harry, et voil tout. Mais, afin de rendre  chacun ce
qui lui est d, j'ajouterai que sans cet insaisissable lutin...

-- Ah ! nous y voil ! s'cria Simon Ford. Un lutin !

-- Un lutin, un brawnie, un fils de fe, rpta Jack Ryan, un
petit-fils des Dames de feu, un Urisk, ce que vous voudrez enfin ! Il
n'en est pas moins certain que, sans lui, nous n'aurions jamais pntr
dans la galerie, d'o vous ne pouviez plus sortir !

-- Sans doute, Jack, rpondit Harry. Il reste  savoir si cet tre est
aussi surnaturel que tu veux le croire.

-- Surnaturel ! s'cria Jack Ryan. Mais il est aussi surnaturel qu'un
follet, qu'on verrait courir son falot  la main, qu'on voudrait
attraper, qui vous chapperait comme un sylphe, qui s'vanouirait comme
une ombre ! Sois tranquille, Harry, on le reverra un jour ou l'autre !

-- Eh bien, Jack, dit Simon Ford, follet ou non, nous chercherons  le
retrouver, et il faudra que tu nous aides  cela.

-- Vous vous ferez l une mauvaise affaire, monsieur Ford ! rpondit
Jack Ryan.

-- Bon ! laisse venir, Jack ! 

On se figure aisment combien ce domaine de la Nouvelle Aberfoyle
devint bientt familier aux membres de la famille Ford, et plus
particulirement  Harry. Celui-ci apprit  en connatre les plus
secrets dtours. Il en arriva mme  pouvoir dire  quel point de la
surface du sol correspondait tel ou tel point de la houillre. Il
savait qu'au-dessus de cette couche se dveloppait le golfe de Clyde,
que l s'tendait le lac Lomond ou le lac Katrine. Ces piliers, c'tait
un contrefort des monts Grampians qu'ils supportaient. Cette vote,
elle servait de soubassement  Dumbarton. Au-dessus de ce large tang
passait le railway de Balloch. L finissait le littoral cossais. L
commenait la mer, dont on entendait distinctement les fracas, pendant
les grandes tourmentes de l'quinoxe. Harry et t un merveilleux 
leader  de ces catacombes naturelles, et, ce que font les guides des
Alpes sur les sommets neigeux, en pleine lumire, il l'et fait dans la
houillre, en pleine ombre, avec une incomparable sret d'instinct.

Aussi l'aimait-il, cette Nouvelle-Aberfoyle ! Que de fois, sa lampe au
chapeau, il s'aventurait jusque dans ses plus extrmes profondeurs ! Il
explorait ses tangs sur un canot qu'il manoeuvrait adroitement.
Il chassait mme, car de nombreux oiseaux sauvages s'taient introduits
dans la crypte, pilets, bcassines, macreuses, qui se nourrissaient des
poissons dont fourmillaient ces eaux noires. Il semblait que les yeux
d'Harry fussent faits aux espaces sombres, comme les yeux d'un marin
aux horizons loigns.

Mais, courant ainsi, Harry tait comme irrsistiblement entran par
l'espoir de retrouver l'tre mystrieux, dont l'intervention, pour dire
le vrai, l'avait sauv plus que toute autre, et les siens avec lui.
Russirait-il ? Oui,  n'en pas douter, s'il en croyait ses
pressentiments. Non, s'il fallait conclure du peu de succs que ses
recherches avaient obtenu jusqu'alors.

Quant aux attaques diriges contre la famille du vieil overman, avant
la dcouverte de la Nouvelle-Aberfoyle, elles ne s'taient pas
renouveles.

Ainsi allaient les choses dans cet trange domaine.

Il ne faudrait pas s'imaginer que, mme  l'poque o les linaments de
Coal-city se dessinaient  peine, toute distraction ft carte de la
souterraine cit, et que l'existence y ft monotone.

Il n'en tait rien. Cette population, ayant mmes intrts, mmes
gots,  peu prs mme somme d'aisance, constituait,  vrai dire, une
grande famille. On se connaissait, on se coudoyait, et le besoin
d'aller chercher quelques plaisirs au-dehors se faisait peu sentir.

D'ailleurs, chaque dimanche, promenades dans la houillre, excursions
sur les lacs et les tangs, c'taient autant d'agrables distractions.

Souvent aussi, on entendait les sons de la cornemuse retentir sur les
bords du lac Malcolm. Les cossais accouraient  l'appel de leur
instrument national. On dansait, et ce jour-l, Jack Ryan, revtu de
son costume de Highlander, tait le roi de la fte.

Enfin, de tout cela il rsultait, au dire de Simon Ford, que Coal-city
pouvait dj se poser en rivale de la capitale de l'cosse, de cette
cit soumise aux froids de l'hiver, aux chaleurs de l't, aux
intempries d'un climat dtestable, et qui, dans une atmosphre
encrasse de la fume de ses usines, justifiait trop justement son
surnom de  Vieille-Enfume  .

                                  XIV

                            Suspendu  un fil

Dans de telles conditions, ses plus chers dsirs satisfaits, la famille
de Simon Ford tait heureuse. Cependant, on et pu observer qu'Harry,
dj d'un caractre un peu sombre, tait de plus en plus  en dedans ,
comme disait Madge. Jack Ryan, malgr sa bonne humeur si communicative,
ne parvenait pas  le mettre  en dehors .

Un dimanche -- c'tait au mois de juin --, les deux amis se promenaient
sur les bords du lac Malcolm. Coal-city chmait. A l'extrieur, le
temps tait orageux. De violentes pluies faisaient sortir de la terre
une bue chaude. On ne respirait pas  la surface du comt.

Au contraire,  Coal-city, calme absolu, temprature douce, ni pluie ni
vent. Rien n'y transpirait de la lutte des lments du dehors. Aussi,
un certain nombre de promeneurs de Stirling et des environs taient-ils
venus chercher un peu de fracheur dans les profondeurs de la houillre.

Les disques lectriques jetaient un clat qu'et certainement envi le
soleil britannique, plus embrum qu'il ne convient  un soleil des
dimanches.

Jack Ryan faisait remarquer ce tumultueux concours de visiteurs  son
camarade Harry. Mais celui-ci ne semblait prter  ses paroles qu'une
mdiocre attention.

 Regarde donc, Harry ! s'criait Jack Ryan. Quel empressement  venir
nous voir. ! Allons, mon camarade ! Chasse un peu tes ides tristes
pour mieux faire les honneurs de notre domaine ! Tu donnerais  penser,
 tous ces gens du dessus, que l'on peut envier leur sort !

-- Jack, rpondit Harry, ne t'occupe pas de moi ! Tu es gai pour deux,
et cela suffit !

-- Que le vieux Nick m'emporte ! riposta Jack Ryan, si ta mlancolie ne
finit pas par dteindre sur moi ! Mes yeux se rembrunissent, mes lvres
se resserrent, le rire me reste au fond du gosier, la mmoire des
chansons m'abandonne ! voyons, Harry, qu'as-tu ?

-- Tu le sais, Jack.

-- Toujours cette pense ?...

-- Toujours.

-- Ah ! mon pauvre Harry ! rpondit Jack Ryan en haussant les paules,
si, comme moi, tu mettais tout cela sur le compte des lutins de la
mine, tu aurais l'esprit plus tranquille !

-- Tu sais bien, Jack, que les lutins n'existent que dans ton
imagination, et que, depuis la reprise des travaux, on n'en a pas revu
un seul dans la Nouvelle-Aberfoyle.

-- Soit, Harry ! mais, si les brawnies ne se montrent plus, il me
semble que ceux auxquels tu veux rapporter toutes ces choses
extraordinaires ne se montrent pas davantage !

-- Je les retrouverai, Jack !

-- Ah ! Harry ! Harry ! Les gnies de la Nouvelle-Aberfoyle ne sont pas
faciles  surprendre !

-- Je les retrouverai, tes prtendus gnies ! reprit Harry avec
l'accent de la plus nergique conviction.

-- Ainsi, tu prtends punir ?...

-- Punir et rcompenser, Jack. Si une main nous a emprisonns dans
cette galerie, je n'oublie pas qu'une autre main nous a secourus ! Non
! je ne l'oublie pas !

-- Eh ! Harry ! rpondit Jack Ryan, es-tu bien sr que ces deux
mains-l n'appartiennent pas au mme corps ?

-- Pourquoi, Jack ? D'o peut te venir cette ide ?

-- Dame... tu sais... Harry ! Ces tres, qui vivent dans les abmes...
ne sont pas faits comme nous !

-- Ils sont faits comme nous, Jack !

-- Eh non ! Harry... non... D'ailleurs, ne peut-on supposer que quelque
fou est parvenu  s'introduire...

-- Un fou ! rpondit Harry ! Un fou qui aurait une telle suite dans les
ides ! Un fou, ce malfaiteur qui, depuis le jour o il a rompu les
chelles du puits Yarow, n'a cess de nous faire du mal !

-- Mais il n'en fait plus, Harry. Depuis trois ans, aucun acte
malveillant n'a t renouvel ni contre toi, ni contre les tiens !

-- Il n'importe, Jack, rpondit Harry. J'ai le pressentiment que cet
tre mauvais, quel qu'il soit, n'a pas renonc  ses projets. Sur quoi
je me fonde pour te parler ainsi, je ne pourrais le dire. Aussi, Jack,
dans l'intrt de la nouvelle exploitation, je veux savoir qui il est
et d'o il vient.

-- Dans l'intrt de la nouvelle exploitation ?... demanda Jack Ryan,
assez tonn.

-- Oui, Jack, reprit Harry. Je ne sais si je m'abuse, mais je vois dans
toute cette affaire un intrt contraire au ntre. J'y ai souvent
song, et je ne crois pas me tromper. Rappelle-toi la srie de ces
faits inexplicables, qui s'enchanent logiquement l'un  l'autre. Cette
lettre anonyme, contradictoire de celle de mon pre, prouve, tout
d'abord, qu'un homme a eu connaissance de nos projets et qu'il a voulu
en empcher l'accomplissement. M. Starr vient nous rendre visite  la
fosse Dochart. A peine l'y ai-je introduit, qu'une norme pierre est
lance sur nous, et que toute communication est aussitt interrompue
par la rupture des chelles du puits Yarow. Notre exploration commence.
Une exprience, qui doit rvler l'existence du nouveau gisement, est
alors rendue impossible par l'obturation des fissures du schiste.
Nanmoins, la constatation s'opre, le filon est trouv. Nous revenons
sur nos pas. Un grand souffle se produit dans l'air. Notre lampe est
brise. L'obscurit se fait autour de nous. Nous parvenons, cependant,
 suivre la sombre galerie... Plus d'issue pour en sortir. L'orifice
tait bouch. Nous tions squestrs. Eh bien, Jack, ne vois-tu pas
dans tout cela une pense criminelle ? Oui ! un tre, insaisissable
jusqu'ici, mais non pas surnaturel, comme tu persistes  le croire,
tait cach dans la houillre. Dans un intrt que je ne puis
comprendre, il cherchait  nous en interdire l'accs. Il y tait !...
Un pressentiment me dit qu'il y est encore, et qui sait s'il ne prpare
pas quelque coup terrible ! -- Eh bien, Jack, duss-je y risquer ma
vie, je le dcouvrirai ! 

Harry avait parl avec une conviction qui branla srieusement son
camarade.

Jack Ryan sentait bien qu'Harry avait raison, -- au moins pour le
pass. Que ces faits extraordinaires eussent une cause naturelle ou
surnaturelle, ils n'en taient pas moins patents.

Cependant, le brave garon ne renonait pas  sa manire d'expliquer
ces vnements. Mais, comprenant qu'Harry n'admettrait jamais
l'intervention d'un gnie mystrieux, il se rabattit sur l'incident qui
semblait inconciliable avec le sentiment de malveillance dirige contre
la famille Ford.

 Eh bien, Harry, dit-il, si je suis oblig de te donner raison sur un
certain nombre de points, ne penseras-tu pas avec moi que quelque
bienfaisant brawnie, en vous apportant le pain et l'eau, a pu vous
sauver de...

-- Jack, rpondit Harry en l'interrompant, l'tre secourable dont tu
veux faire un tre surnaturel existe aussi rellement que le malfaiteur
en question, et, tous deux, je les chercherai jusque dans les plus
lointaines profondeurs de la houillre.

-- Mais as-tu quelque indice qui puisse guider tes recherches ? demanda
Jack Ryan.

-- Peut-tre, rpondit Harry. coute-moi bien. A cinq milles dans
l'ouest de la Nouvelle-Aberfoyle, sous la portion du massif qui
supporte le Lomond, il existe un puits naturel qui s'enfonce
perpendiculairement dans les entrailles mmes du gisement. Il y a huit
jours, j'ai voulu en sonder la profondeur. Or, pendant que ma sonde
descendait, alors que j'tais pench sur l'orifice de ce puits, il m'a
sembl que l'air s'agitait  l'intrieur, comme s'il et t battu de
grands coups d'ailes.

-- C'tait quelque oiseau gar dans les galeries infrieures de la
houillre, rpondit Jack.

-- Ce n'est pas tout, Jack, reprit Harry. Ce matin mme, je suis
retourn  ce puits, et l, prtant l'oreille, j'ai cru surprendre
comme une sorte de gmissement...

-- Un gmissement ! s'cria Jack. Tu t'es tromp, Harry ! C'est une
pousse d'air..,  moins qu'un lutin...

-- Demain, Jack, reprit Harry, je saurai  quoi m'en tenir.

-- Demain ? rpondit Jack en regardant son camarade.

-- Oui ! Demain, je descendrai dans cet abme.

-- Harry, c'est tenter Dieu, cela !

-- Non, Jack, car j'implorerai son aide pour y descendre. Demain, nous
nous rendrons tous deux  ce puits avec quelques-uns de nos camarades.
Une longue corde,  laquelle je m'attacherai, vous permettra de me
descendre et de me retirer  un signal convenu. -- Je puis compter sur
toi, Jack ?

-- Harry, rpondit Jack Ryan en hochant la tte, je ferai ce que tu me
demandes, et cependant, je te le rpte, tu as tort.

-- Mieux vaut avoir tort de faire que remords de n'avoir pas fait, dit
Harry d'un ton dcid. Donc, demain matin,  six heures, et silence !
Adieu, Jack ! 

Et, pour ne pas continuer une conversation dans laquelle Jack Ryan et
encore essay de combattre ses projets, Harry quitta brusquement son
camarade et rentra au cottage.

Il faut, cependant, convenir que les apprhensions de Jack n'taient
point exagres. Si quelque ennemi personnel menaait Harry, s'il se
trouvait au fond de ce puits o le jeune mineur allait le chercher,
Harry s'exposait. Cependant, quelle vraisemblance d'admettre qu'il en
ft ainsi ?

 Et, au surplus, rptait Jack Ryan, pourquoi se donner tant de mal
pour expliquer une srie de faits, qui s'expliquaient si aisment par
une intervention surnaturelle des gnies de la mine ? 

Quoi qu'il en soit, le lendemain, Jack Ryan et trois mineurs de sa
brigade arrivaient en compagnie d'Harry  l'orifice du puits suspect.

Harry n'avait rien dit de son projet, ni  James Starr, ni au vieil
overman. De son ct, Jack Ryan avait t assez discret pour ne point
parler. Les autres mineurs, en les voyant partir, avaient pens qu'il
ne s'agissait l que d'une simple exploration du gisement suivant sa
coupe verticale.

Harry s'tait muni d'une longue corde, mesurant deux cents pieds. Cette
corde n'tait pas grosse, mais elle tait solide. Harry ne devant ni
descendre ni remonter  la force des poignets, il suffisait que la
corde ft assez forte pour supporter son poids. C'tait  ses
compagnons qu'incomberait la tche de le laisser glisser dans le
gouffre,  eux de l'en retirer. Une secousse, imprime  la corde,
servirait de signal entre eux et lui.

Le puits tait assez large, ayant douze pieds de diamtre  son
orifice. Une poutre fut place en travers, comme un pont, de manire
que la corde, en glissant  sa surface, pt se maintenir dans l'axe du
puits. Prcaution indispensable  prendre pour qu'Harry ne ft pas
heurt, pendant la descente, aux parois latrales.

Harry tait prt.

 Tu persistes dans ton projet d'explorer cet abme ? lui demanda Jack
Ryan  voix basse.

-- Oui, Jack , rpondit Harry.

La corde fut d'abord attache autour des reins d'Harry, puis sous ses
aisselles, afin que son corps ne pt basculer.

Ainsi maintenu, Harry tait libre de ses deux mains. A sa ceinture, il
suspendit une lampe de sret,  son ct, un de ces larges couteaux
cossais qui sont engains dans un fourreau de cuir.

Harry s'avana jusqu'au milieu de la poutre, autour de laquelle la
corde fut passe.

Puis, ses compagnons le laissant glisser, il s'enfona lentement dans
le puits. Comme la corde subissait un lger mouvement de rotation, la
lueur de sa lampe se portait successivement sur chaque point des
parois, et Harry put les examiner avec soin.

Ces parois taient faites de schiste houiller. Elles taient assez
lisses pour qu'il ft impossible de se hisser  leur surface.

Harry calcula qu'il descendait avec une vitesse modre, environ un
pied par seconde. Il avait donc possibilit de bien voir, facilit de
se tenir prt  tout vnement.

Au bout de deux minutes, c'est--dire  une profondeur de cent vingt
pieds  peu prs, la descente s'tait opre sans incident. Il
n'existait aucune galerie latrale dans la paroi du puits, lequel
s'tranglait peu  peu, en forme d'entonnoir. Mais Harry commenait 
sentir un air plus frais, qui venait d'en bas, -- d'o il conclut que
l'extrmit infrieure du puits communiquait avec quelque boyau de
l'tage infrieur de la crypte.

La corde glissait toujours. L'obscurit tait absolue. Le silence,
absolu aussi. Si un tre vivant, quel qu'il ft, avait cherch refuge
dans ce mystrieux et profond abme, ou il n'y tait pas alors, ou
aucun mouvement ne trahissait sa prsence.

Harry, plus dfiant  mesure qu'il descendait, avait tir le couteau de
sa gaine, et il le tenait de sa main droite.

A une profondeur de cent quatre-vingts pieds, Harry sentit qu'il avait
atteint le sol infrieur, car la corde mollit et ne se droula plus.
Harry respira un instant. Une des craintes qu'il avait pu concevoir ne
s'tait pas ralise, c'est--dire que, pendant sa descente, la corde
ne ft coupe au-dessus de lui. Il n'avait, d'ailleurs, remarqu aucune
anfractuosit dans les parois qui pt receler un tre quelconque.

L'extrmit infrieure du puits tait fort rtrcie.

Harry, dtachant la lampe de sa ceinture, la promena sur le sol. Il ne
s'tait pas tromp dans ses conjectures.

Un troit boyau s'enfonait latralement dans l'tage infrieur du
gisement. Il et fallu se courber pour y pntrer, et se traner sur
les mains pour le suivre.

Harry voulut voir en quelle direction se ramifiait cette galerie, et si
elle aboutissait  quelque abme.

Il se coucha sur le sol et commena  ramper. Mais un obstacle l'arrta
presque aussitt.

Il crut sentir au toucher que cet obstacle tait un corps qui obstruait
le passage.

Harry recula, d'abord, par un vif sentiment de rpulsion, puis il
revint.

Ses sens ne l'avaient pas tromp. Ce qui l'avait arrt, c'tait, en
effet, un corps. Il le saisit, et se rendit compte que, glac aux
extrmits, il n'tait pas encore refroidi tout  fait.

L'attirer  soi, le ramener au fond du puits, projeter sur lui la
lumire de la lampe, ce fut fait en moins de temps qu'il ne faut  le
dire.

 Un enfant !  s'cria Harry.

L'enfant, retrouv au fond de cet abme, respirait encore, mais son
souffle tait si faible qu'Harry put croire qu'il allait cesser. Il
fallait donc, sans perdre un instant, ramener cette pauvre petite
crature  l'orifice du puits, et la conduire au cottage, o Madge lui
prodiguerait ses soins.

Harry, oubliant toute autre proccupation, rajusta la corde  sa
ceinture, y attacha sa lampe, prit l'enfant qu'il soutint de son bras
gauche contre sa poitrine, et, gardant son bras droit libre et arm, il
fit le signal convenu, afin que la corde ft hale doucement.

La corde se tendit, et la remonte commena  s'oprer rgulirement.

Harry regardait autour de lui avec un redoublement d'attention. Il
n'tait plus seul expos, maintenant.

Tout alla bien pendant les premires minutes de l'ascension, aucun
incident ne semblait devoir survenir, lorsque Harry crut entendre un
souffle puissant qui dplaait les couches d'air dans les profondeurs
du puits. Il regarda au-dessous de lui et aperut, dans la pnombre,
une masse, qui, s'levant peu  peu, le frla en passant.

C'tait un norme oiseau, dont il ne put reconnatre l'espce, et qui
montait  grands coups d'ailes.

Le monstrueux volatile s'arrta, plana un instant, puis fondit sur
Harry avec un acharnement froce.

Harry n'avait que son bras droit dont il pt faire usage pour parer les
coups du formidable bec de l'animal.

Harry se dfendit donc, tout en protgeant l'enfant du mieux qu'il put.
Mais ce n'tait pas  l'enfant, c'tait  lui que l'oiseau s'attaquait.
Gn par la rotation de la corde, il ne parvenait pas  le frapper
mortellement.

La lutte se prolongeait. Harry cria de toute la force de ses poumons,
esprant que ses cris seraient entendus d'en haut.

C'est ce qui arriva, car la corde fut aussitt hale plus vite.

Il restait encore une hauteur de quatre-vingts pieds  franchir.
L'oiseau se jeta plus violemment alors sur Harry. Celui-ci, d'un coup
de son couteau, le blessa  l'aile; l'oiseau, poussant un cri rauque,
disparut dans les profondeurs du puits.

Mais, circonstance terrible, Harry, en brandissant son couteau pour
frapper l'oiseau, avait entam la corde, dont un toron tait maintenant
coup.

Les cheveux d'Harry se dressrent sur sa tte.

La corde cdait peu  peu,  plus de cent pieds au-dessus du fond de
l'abme !...

Harry poussa un cri dsespr.

Un second toron manqua sous le double fardeau que supportait la corde 
demi tranche.

Harry lcha son couteau, et, par un effort surhumain, au moment o la
corde allait se rompre, il parvint  la saisir de la main droite
au-dessus de la section. Mais, bien que son poignet ft de fer, il
sentit la corde glisser peu  peu entre ses doigts.

Il aurait pu ressaisir cette corde  deux mains, en sacrifiant l'enfant
qu'il soutenait d'un bras... Il n'y voulut mme pas penser.

Cependant, Jack Ryan et ses compagnons, surexcits par les cris
d'Harry, halaient plus vivement.

Harry crut qu'il ne pourrait tenir bon jusqu' ce qu'il ft remont 
l'orifice du puits. Sa face s'injecta. Il ferma un instant les yeux,
s'attendant  tomber dans l'abme, puis il les rouvrit...

Mais, au moment o il allait lcher la corde, qu'il ne tenait plus que
par son extrmit, il fut saisi et dpos sur le sol avec l'enfant.

La raction se fit alors, et Harry tomba sans connaissance entre les
bras de ses camarades.

                                   XV

                            Nell au cottage

Deux heures aprs, Harry, qui n'avait pas aussitt recouvr ses sens,
et l'enfant, dont la faiblesse tait extrme, arrivaient au cottage
avec l'aide de Jack Ryan et de ses compagnons.

L, le rcit de ces vnements fut fait au vieil overman, et Madge
prodigua ses soins  la pauvre crature, que son fils venait de sauver.

Harry avait cru retirer un enfant de l'abme... C'tait une jeune fille
de quinze  seize ans, au plus. Son regard vague et plein d'tonnement,
sa figure maigre, allonge par la souffrance, son teint de blonde que
la lumire ne semblait avoir jamais baign, sa taille frle et petite,
tout en faisait un tre  la fois bizarre et charmant. Jack Ryan, avec
quelque raison, la compara  un farfadet d'aspect un peu surnaturel.
tait-ce d aux circonstances particulires, au milieu exceptionnel
dans lequel cette jeune fille avait peut-tre vcu jusqu'alors, mais
elle paraissait n'appartenir qu' demi  l'humanit. Sa physionomie
tait trange. Ses yeux, que l'clat des lampes du cottage semblait
fatiguer, regardaient confusment, comme si tout et t nouveau pour
eux.

A cet tre singulier, alors dpos sur le lit de Madge et qui revint 
la vie comme s'il sortait d'un long sommeil, la vieille cossaise
adressa d'abord la parole :

 Comment te nommes-tu ? lui demanda-t-elle.

-- Nell, rpondit la jeune fille.

-- Nell, reprit Madge, souffres-tu ?

-- J'ai faim, rpondit Nell. Je n'ai pas mang depuis... depuis... 

A ce peu de mots qu'elle venait de prononcer, on sentait que Nell
n'tait pas habitue  parler. La langue dont elle se servait tait ce
vieux galique, dont Simon Ford et les siens faisaient souvent usage.

Sur la rponse de la jeune fille, Madge lui apporta aussitt quelques
aliments. Nell se mourait de faim. Depuis quand tait elle au fond de
ce puits ? on ne pouvait le dire.

 Combien de jours as-tu passs l-bas, ma fille ?  demanda Madge.

Nell ne rpondit pas. Elle ne semblait pas comprendre la question qui
lui tait faite.

 Depuis combien de jours ?... reprit Madge.

-- Jours ?...  rpondit Nell, pour qui ce mot semblait tre dpourvu
de toute signification.

Puis, elle secoua la tte comme une personne qui ne comprend pas ce
qu'on lui demande.

Madge avait pris la main de Nell et la caressait pour lui donner toute
confiance :.

 Quel ge as-tu, ma fille ?  demanda-t-elle, en lui faisant de bons
yeux, bien rassurants.

Mme signe ngatif de Nell.

 Oui, oui, reprit Madge, combien d'annes ?

-- Annes ?...  rpondit Nell.

Et ce mot, pas plus que le mot  jour , ne parut avoir de
signification pour la jeune fille.

Simon Ford, Harry, Jack Ryan et ses compagnons la regardaient avec un
double sentiment de piti et de sympathie. L'tat de ce pauvre tre,
vtu d'une misrable cotte de grosse toffe, tait bien fait pour les
impressionner.

Harry, plus que tout autre, se sentait irrsistiblement attir par
l'tranget mme de Nell.

Il s'approcha alors. Il prit dans sa main la main que Madge venait
d'abandonner. Il regarda bien en face Nell, dont les lvres bauchrent
une sorte de sourire, et il lui dit :

 Nell... l-bas.., dans la houillre... tais-tu seule ?

-- Seule ! seule !  s'cria la jeune fille en se redressant.

Sa physionomie dcelait alors l'pouvante. Ses yeux, qui s'taient
adoucis sous le regard du jeune homme, redevinrent sauvages.

 Seule ! seule !  rpta-t-elle, et elle retomba sur le lit de Madge,
comme si les forces lui eussent manqu tout  fait.

 Cette pauvre enfant est encore trop faible pour nous rpondre, dit
Madge, aprs avoir recouch la jeune fille. Quelques heures de repos,
un peu de bonne nourriture, lui rendront ses forces. Viens, Simon !
viens, Harry ! venez tous, mes amis, et laissons faire le sommeil ! 

Sur le conseil de Madge, Nell fut laisse seule, et on put s'assurer,
un instant aprs, qu'elle dormait profondment.

Cet vnement n'alla pas sans faire grand bruit, non seulement dans la
houillre, mais aussi dans le comt de Stirling, et, peu aprs, dans
tout le Royaume-Uni. Le renom d'tranget de Nell s'en accrut. On
aurait trouv une jeune fille enferme dans la roche schisteuse, comme
un de ces tres antdiluviens qu'un coup de pic dlivre de leur gangue
de pierre, que l'affaire n'et pas eu plus d'clat.

Sans le savoir, Nell devint fort  la mode. Les gens superstitieux
trouvrent l un nouveau texte  leurs rcits lgendaires. Ils
pensaient volontiers que Nell tait le gnie de la Nouvelle Aberfoyle,
et lorsque Jack Ryan le disait  son camarade Harry :

 Soit, rpondait le jeune homme, pour conclure, soit, Jack ! Mais, en
tout cas, c'est le bon gnie ! C'est celui qui nous a secourus, qui
nous a apport le pain et l'eau, lorsque nous tions emprisonns dans
la houillre ! Ce ne peut tre que lui ! Quant au mauvais gnie, s'il
est rest dans la mine, il faudra bien que nous le dcouvrions un jour
! 

On le pense bien, l'ingnieur James Starr avait t inform tout
d'abord de ce qui s'tait pass.

La jeune fille, ayant recouvr ses forces ds le lendemain de son
entre au cottage, fut interroge par lui avec la plus grande
sollicitude. Elle lui parut ignorer la plupart des choses de la vie.
Cependant, elle tait intelligente, on le reconnut bientt, mais
certaines notions lmentaires lui manquaient : celle du temps, entre
autres. On voyait qu'elle n'avait t habitue  diviser le temps ni
par heures, ni par jours, et que ces mots mmes lui taient inconnus.
En outre, ses yeux, accoutums  la nuit, se faisaient difficilement 
l'clat des disques lectriques; mais, dans l'obscurit, son regard
possdait une extraordinaire acuit, et sa pupille, largement dilate,
lui permettait de voir au milieu des plus profondes tnbres. Il fut
aussi constant que son cerveau n'avait jamais reu les impressions du
monde extrieur, que nul autre horizon que celui de la houillre ne
s'tait dvelopp  ses yeux, que l'humanit tout entire avait tenu
pour elle dans cette sombre crypte. Savait-elle, cette pauvre fille,
qu'il y et un soleil et des toiles, des villes et des campagnes, un
univers dans lequel fourmillaient les mondes ? On devait en douter
jusqu'au moment o certains mots qu'elle ignorait encore prendraient
dans son esprit une signification prcise.

Quant  la question de savoir si Nell vivait seule dans les profondeurs
de la Nouvelle-Aberfoyle, James Starr dut renoncer  la rsoudre. En
effet, toute allusion  ce sujet jetait l'pouvante dans cette trange
nature. Ou bien Nell ne pouvait, ou elle ne voulait pas rpondre; mais,
certainement, il existait l quelque secret qu'elle et pu dvoiler.

 Veux-tu rester avec nous ? veux-tu retourner l o tu tais ?  lui
avait demand James Starr.

A la premire de ces deux questions :  Oh oui !  avait dit la jeune
fille. A la seconde, elle n'avait rpondu que par un cri de terreur,
mais rien de plus.

Devant ce silence obstin, James Starr, et avec lui Simon et Harry
Ford, ne laissaient pas d'prouver une certaine apprhension. Ils ne
pouvaient oublier les faits inexplicables qui avaient accompagn la
dcouverte de la houillre. Or, bien que depuis trois ans aucun nouvel
incident ne se ft produit, ils s'attendaient toujours  quelque
nouvelle agression de la part de leur invisible ennemi. Aussi
voulurent-ils explorer le puits mystrieux. Ils le firent donc, bien
arms et bien accompagns. Mais ils n'y trouvrent aucune trace
suspecte. Le puits communiquait avec les tages infrieurs de la
crypte, creuss dans la couche carbonifre.

James Starr, Simon et Harry causaient souvent de ces choses. Si un ou
plusieurs tres malfaisants taient cachs dans la houillre, s'ils
prparaient quelques embches, Nell aurait pu le dire peut-tre, mais
elle ne parlait pas. La moindre allusion au pass de la jeune fille
provoquait des crises, et il parut bon de ne point insister. Avec le
temps, son secret lui chapperait sans doute.

Quinze jours aprs son arrive au cottage, Nell tait l'aide la plus
intelligente et la plus zle de la vieille Madge. videmment, ne plus
jamais quitter cette maison o elle avait t si charitablement
accueillie, cela lui semblait tout naturel, et peut-tre mme ne
s'imaginait-elle pas que dsormais elle pt vivre ailleurs. La famille
Ford lui suffisait, et il va sans dire que, dans la pense de ces
braves gens, du moment que Nell tait entre au cottage, elle tait
devenue leur enfant d'adoption.

Nell tait charmante, en vrit. Sa nouvelle existence l'embellissait.
C'taient sans doute les premiers jours heureux de sa vie. Elle se
sentait pleine de reconnaissance pour ceux auxquels elle les devait.
Madge s'tait pris pour Nell d'une sympathie toute maternelle. Le vieil
overman en raffola bientt  son tour. Tous l'aimaient, d'ailleurs.
L'ami Jack Ryan ne regrettait qu'une chose : c'tait de ne pas l'avoir
sauve lui-mme. Il venait souvent au cottage. Il chantait, et Nell,
qui n'avait jamais entendu chanter, trouvait cela fort beau; mais on
et pu voir que la jeune fille prfrait aux chansons de Jack Ryan les
entretiens plus srieux d'Harry, qui, peu  peu, lui apprit ce qu'elle
ignorait encore des choses du monde extrieur.

Il faut dire que, depuis que Nell avait apparu sous sa forme naturelle,
Jack Ryan s'tait vu forc de convenir que sa croyance aux lutins
faiblissait dans une certaine mesure. En outre, deux mois aprs, sa
crdulit reut un nouveau coup.

En effet, vers cette poque, Harry fit une dcouverte assez inattendue,
mais qui expliquait en partie l'apparition des Dames de feu dans les
ruines du chteau de Dundonald,  Irvine.

Un jour, aprs une longue exploration de la partie sud de la houillre
-- exploration qui avait dur plusieurs jours  travers les dernires
galeries de cette norme substruction --, Harry avait pniblement gravi
une troite galerie, vide dans un cartement de la roche schisteuse.
Tout  coup, il fut trs surpris de se trouver en plein air. La
galerie, aprs avoir remont obliquement vers la surface du sol,
aboutissait prcisment aux ruines de Dundonald Castle. Il y existait
donc une communication secrte entre la Nouvelle-Aberfoyle et la
colline que couronnait le vieux chteau. L'orifice suprieur de cette
galerie et t impossible  dcouvrir extrieurement, tant il tait
obstru de pierres et de broussailles. Aussi, lors de l'enqute, les
magistrats n'avaient-ils pu y pntrer.

Quelques jours aprs, James Starr, conduit par Harry, vint reconnatre
lui-mme cette disposition naturelle du gisement houiller.

 Voil, dit-il, de quoi convaincre les superstitieux de la mine.
Adieu, les brawnies, les lutins et les Dames de feu !

-- Je ne crois pas, monsieur Starr, rpondit Harry, que nous ayons lieu
de nous en fliciter ! Leurs remplaants ne valent pas mieux et peuvent
tre pires, assurment !

-- En effet, Harry, reprit l'ingnieur, mais qu'y faire ? videmment,
les tres quelconques qui se cachent dans la mine, communiquent par
cette galerie avec la surface du sol. Ce sont eux, sans doute, qui, la
torche  la main, pendant cette nuit de tourmente, ont attir le Motala
 la cte, et, comme les anciens pilleurs d'paves, ils en eussent vol
les dbris, si Jack Ryan et ses compagnons ne se fussent pas trouvs l
! Quoi qu'il en soit, enfin, tout s'explique. Voil l'orifice du
repaire ! Quant  ceux qui l'habitaient, l'habitent-ils encore ?

-- Oui, puisque Nell tremble, lorsqu'on lui en parle ! rpondit Harry
avec conviction. Oui, puisque Nell ne veut pas ou n'ose pas en parler !
 Harry devait avoir raison. Si les mystrieux htes de la houillre
l'eussent abandonne, ou s'ils taient morts, quelle raison aurait eue
la jeune fille de garder le silence ?

Cependant, James Starr tenait absolument  pntrer ce secret. Il
pressentait que l'avenir de la nouvelle exploitation pouvait en
dpendre. On prit donc de nouveau les plus svres prcautions. Les
magistrats furent prvenus. Des agents occuprent secrtement les
ruines de Dundonald-Castle. Harry lui-mme se cacha, pendant plusieurs
nuits, au milieu des broussailles qui hrissaient la colline. Peine
inutile. On ne dcouvrit rien. Nul tre humain n'apparut  travers
l'orifice.

On en arriva bientt  cette conclusion, que les malfaiteurs avaient d
dfinitivement quitter la Nouvelle-Aberfoyle, et que, quant  Nell, ils
la croyaient morte au fond de ce puits o ils l'avaient abandonne.
Avant l'exploitation, la houillre pouvait leur offrir un refuge
assur,  l'abri de toute perquisition. Mais, depuis, les circonstances
n'taient plus les mmes. Le gte devenait difficile  cacher. On
aurait donc d raisonnablement esprer qu'il n'y avait plus rien 
craindre pour l'avenir. Cependant, James Starr n'tait pas absolument
rassur. Harry, non plus, ne pouvait se rendre, et il rptait souvent :

 Nell a t videmment mle  tout ce mystre. Si elle n'avait plus
rien  redouter, pourquoi garderait-elle le silence ? On ne peut douter
qu'elle soit heureuse d'tre avec nous ! Elle nous aime tous ! Elle
adore ma mre ! Si elle se tait sur son pass, sur ce qui pourrait nous
rassurer pour l'avenir, c'est donc que quelque terrible secret, que sa
conscience lui interdit de dvoiler, pse sur elle ! Peut-tre aussi,
dans notre intrt plus que dans le sien, croit-elle devoir se
renfermer dans cet inexplicable mutisme ! 

C'est par suite de ces diverses considrations que, d'un accord commun,
il avait t convenu qu'on carterait de la conversation tout ce qui
pouvait rappeler son pass  la jeune fille.

Un jour, cependant, Harry fut amen  faire connatre  Nell ce que
James Starr, son pre, sa mre et lui-mme croyaient devoir  son
intervention.

C'tait jour de fte. Les bras chmaient aussi bien  la surface du
comt de Stirling que dans le domaine souterrain. On s'y promenait un
peu partout. Des chants retentissaient, en vingt endroits, sous les
votes sonores de la Nouvelle-Aberfoyle.

Harry et Nell avaient quitt le cottage et suivaient  pas lents la
rive gauche du lac Malcolm. L, les clats lectriques se projetaient
avec moins de violence, et leurs faisceaux se brisaient capricieusement
aux angles de quelques pittoresques rochers qui soutenaient le dme.
Cette pnombre convenait mieux aux yeux de Nell, qui ne se faisaient
que trs difficilement  la lumire.

Aprs une heure de marche, Harry et sa compagne s'arrtrent en face de
la chapelle de Saint-Gilles, sur une sorte de terrasse naturelle, qui
dominait les eaux du lac.

 Tes yeux, Nell, ne sont pas encore habitus au jour, dit Harry, et
certainement, ils ne pourraient supporter l'clat du soleil.

-- Non, sans doute, rpondit la jeune fille, si le soleil est tel que
tu me l'as dpeint, Harry.

-- Nell, reprit Harry, en te parlant, je n'ai pu te donner une juste
ide de sa splendeur ni des beauts de cet univers que tes regards
n'ont jamais observ. -- Mais, dis-moi, se peut-il que depuis le jour
o tu es ne dans les profondeurs de la houillre, se peut-il que tu ne
sois jamais remonte  la surface du sol ?

-- Jamais, Harry, rpondit Nell, et je ne pense pas que, mme petite,
ni un pre ni une mre m'y aient jamais porte. J'aurais certainement
gard quelque souvenir du dehors !

-- Je le crois, rpondit Harry. D'ailleurs,  cette poque, Nell, bien
d'autres que toi ne quittaient jamais la mine. Les communications avec
l'extrieur taient difficiles, et j'ai connu plus d'un jeune garon ou
d'une jeune fille, qui,  ton ge, ignoraient encore tout ce que tu
ignores des choses de l-haut ! Mais maintenant, en quelques minutes,
le railway du grand tunnel nous transporte  la surface du comt. J'ai
donc hte, Nell, de t'entendre me dire :  viens, Harry, mes yeux
peuvent supporter la lumire du jour, et je veux voir le soleil ! Je
veux voir l'oeuvre de Dieu ! 

-- Je te le dirai, Harry, rpondit la jeune fille, avant peu, je
l'espre. J'irai admirer avec toi ce monde extrieur, et cependant...

-- Que veux-tu dire, Nell ? demanda vivement Harry. Aurais-tu quelque
regret d'avoir abandonn le sombre abme dans lequel tu as vcu pendant
les premires annes de ta vie, et dont nous t'avons retire presque
morte ?

-- Non, Harry, rpondit Nell. Je pensais seulement que les tnbres
sont belles aussi. Si tu savais tout ce qu'y voient des yeux habitus 
leur profondeur ! Il y a des ombres qui passent et qu'on aimerait 
suivre dans leur vol ! Parfois ce sont des cercles qui s'entrecroisent
devant le regard et dont on ne voudrait plus sortir ! Il existe, au
fond de la houillre, des trous noirs, pleins de vagues lumires. Et
puis, on entend des bruits qui vous parlent ! vois-tu, Harry, il faut
avoir vcu l pour comprendre ce que je ressens, ce que je ne puis
t'exprimer !

-- Et tu n'avais pas peur, Nell, quand tu tais seule ?

-- Harry, rpondit la jeune fille, c'est quand j'tais seule que je
n'avais pas peur !  La voix de Nell s'tait lgrement altre en
prononant ces paroles. Harry, cependant, crut devoir la presser un
peu, et il dit :

 Mais on pouvait se perdre dans ces longues galeries, Nell. Ne
craignais-tu donc pas de t'y garer ?

-- Non, Harry. Je connaissais, depuis longtemps, tous les dtours de la
nouvelle houillre !

-- N'en sortais-tu pas quelquefois ?...

-- Oui.., quelquefois.., rpondit en hsitant la jeune fille,
quelquefois, je venais jusque dans l'ancienne mine d'Aberfoyle.

-- Tu connaissais donc le vieux cottage ?

-- Le cottage.., oui.., mais, de bien loin seulement, ceux qui
l'habitaient !

-- C'taient mon pre et ma mre, rpondit Harry, c'tait moi ! Nous
n'avions jamais voulu abandonner notre ancienne demeure !

-- Peut-tre cela aurait-il mieux valu pour vous !... murmura la jeune
fille.

-- Et pourquoi, Nell ? N'est-ce pas notre obstination  ne pas la
quitter, qui nous a fait dcouvrir le nouveau gisement ? Et cette
dcouverte n'a-t-elle pas eu des consquences heureuses pour toute une
population qui a reconquis ici l'aisance par le travail, pour toi,
Nell, qui, rendue  la vie, as trouv des coeurs tout  toi !

-- Pour moi ! rpondit vivement Nell... Oui ! quoi qu'il puisse arriver
! Pour les autres.., qui sait ?...

-- Que veux-tu dire ?

-- Rien... rien !... Mais, il y avait danger  s'introduire, alors,
dans la nouvelle houillre ! Oui ! grand danger ! Harry ! Un jour, des
imprudents ont pntr dans ces abmes. Ils ont t loin, bien loin !
Ils se sont gars...

-- gars ? dit Harry en regardant Nell.

-- Oui... gars... rpondit Nell, dont la voix tremblait. Leur lampe
s'est teinte ! Ils n'ont pu retrouver leur chemin...

-- Et l, s'cria Harry, emprisonns pendant huit longs jours, Nell,
ils ont t prs de mourir ! Et sans un tre secourable, que Dieu leur
a envoy, un ange peut-tre, qui leur a secrtement apport un peu de
nourriture, sans un guide mystrieux qui, plus tard, a conduit jusqu'
eux leurs librateurs, ils ne seraient jamais sortis de cette tombe !

-- Et comment le sais-tu ? demanda la jeune fille.

-- Parce que ces hommes c'tait James Starr.., c'tait mon pre...
c'tait moi, Nell ! 

Nell, relevant la tte, saisit la main du jeune homme, et elle le
regarda avec une telle fixit, que celui-ci se sentit troubl jusqu'au
plus profond de son coeur.

 Toi ! rpta la jeune fille.

-- Oui ! rpondit Harry, aprs un instant de silence, et celle  qui
nous devons de vivre, c'tait toi,

Nell ! Ce ne pouvait tre que toi !  Nell laissa tomber sa tte entre
ses deux mains, sans rpondre. Jamais Harry ne l'avait vue aussi
vivement impressionne.

 Ceux qui t'ont sauve, Nell, ajouta-t-il d'une voix mue, te devaient
dj la vie, et crois-tu qu'ils puissent jamais l'oublier ? 

                                  XVI

                        Sur l'chelle oscillante

Cependant, les travaux d'exploitation de la Nouvelle-Aberfoyle taient
conduits avec grand profit. Il va sans dire que l'ingnieur James Starr
et Simon Ford -- les premiers dcouvreurs de ce riche bassin
carbonifre -- participaient largement  ces bnfices. Harry devenait
donc un parti. Mais il ne songeait gure  quitter le cottage. Il avait
remplac son pre dans les fonctions d'overman et surveillait
assidment tout ce monde de mineurs.

Jack Ryan tait fier et ravi de toute cette fortune qui arrivait  son
camarade. Lui aussi, il faisait bien ses affaires. Tous deux se
voyaient souvent, soit au cottage, soit dans les travaux du fond. Jack
Ryan n'tait pas sans avoir observ les sentiments qu'prouvait Harry
pour la jeune fille. Harry n'avouait pas, mais Jack riait  belles
dents, lorsque son camarade secouait la tte en signe de dngation.

Il faut dire que l'un des plus vifs dsirs de Jack Ryan tait
d'accompagner Nell, lorsqu'elle ferait sa premire visite  la surface
du comt. Il voulait voir ses tonnements, son admiration devant cette
nature encore inconnue d'elle. Il esprait bien qu'Harry l'emmnerait
pendant cette excursion. Jusqu'ici, cependant, celui-ci ne lui en avait
pas fait la proposition, -- ce qui ne laissait pas de l'inquiter un
peu.

Un jour, Jack Ryan descendait l'un des puits d'aration par lequel les
tages infrieurs de la houillre communiquaient avec la surface du
sol. Il avait pris l'une de ces chelles qui, en se relevant et en
s'abaissant par oscillations successives, permettent de descendre et de
monter sans fatigue. Vingt oscillations de l'appareil l'avaient abaiss
de cent cinquante pieds environ, lorsque, sur l'troit palier o il
avait pris place, il se rencontra avec Harry, qui remontait aux travaux
du jour.

 C'est toi ? dit Jack, en regardant son compagnon, clair par la
lumire des lampes lectriques du puits.

-- Oui, Jack, rpondit Harry, et je suis content de te voir. J'ai une
proposition  te faire...

-- Je n'coute rien avant que tu m'aies donn des nouvelles de Nell !
s'cria Jack Ryan.

-- Nell va bien, Jack, et si bien mme que, dans un mois ou six
semaines, je l'espre...

-- Tu l'pouseras, Harry ?

-- Tu ne sais ce que tu dis, Jack !

-- C'est possible, Harry, mais je sais bien ce que je ferai !

-- Et que feras-tu ?

-- Je l'pouserai, moi, si tu ne l'pouses pas, toi ! rpliqua Jack, en
clatant de rire. Saint Mungo me protge ! mais elle me plat, la
gentille Nell ! Une jeune et bonne crature qui n'a jamais quitt la
mine, c'est bien la femme qu'il faut  un mineur ! Elle est orpheline
comme je suis orphelin, et, pour peu que tu ne penses vraiment pas 
elle, et qu'elle veuille de ton camarade, Harry !... 

Harry regardait gravement Jack. Il le laissait parler, sans mme
essayer de lui rpondre.

 Ce que je dis l ne te rend pas jaloux, Harry ? demanda Jack Ryan
d'un ton un peu plus srieux.

-- Non, Jack, rpondit tranquillement Harry.

-- Cependant, si tu ne fais pas de Nell ta femme, tu n'as pas la
prtention qu'elle reste vieille fille ?

-- Je n'ai aucune prtention , rpondit Harry.

Une oscillation de l'chelle vint alors permettre aux deux amis de se
sparer, l'un pour descendre, l'autre pour remonter le puits.
Cependant, ils ne se sparrent pas.

 Harry, dit Jack, crois-tu que je t'aie parl srieusement tout 
l'heure  propos de Nell ?

-- Non, Jack, rpondit Harry.

-- Eh bien, je vais le faire alors !

-- Toi, parler srieusement !

-- Mon brave Harry, rpondit Jack, je suis capable de donner un bon
conseil  un ami.

-- Donne, Jack.

-- Eh bien, voil ! Tu aimes Nell de tout l'amour dont elle est digne,
Harry ! Ton pre, le vieux Simon, ta mre, la vieille Madge, l'aiment
aussi comme si elle tait leur enfant. Or, tu aurais bien peu  faire
pour qu'elle devnt tout  fait leur fille ! -- Pourquoi ne
l'pouses-tu pas ?

-- Pour t'avancer ainsi, Jack, rpondit Harry, connais-tu donc les
sentiments de Nell ?

-- Personne ne les ignore, pas mme toi, Harry, et c'est pour cela que
tu n'es point jaloux ni de moi, ni des autres. -- Mais voici l'chelle
qui va descendre, et...

-- Attends, Jack, dit Harry, en retenant son camarade, dont le pied
avait dj quitt le palier pour se poser sur l'chelon mobile.

-- Bon, Harry ! s'cria Jack en riant, tu vas me faire carteler !

-- coute srieusement, Jack, rpondit Harry, car,  mon tour, c'est
srieusement que je parle.

-- J'coute... jusqu' la prochaine oscillation, mais pas plus !

-- Jack, reprit Harry, je n'ai point  cacher que j'aime Nell.

Mon plus vif dsir est d'en faire ma femme...

-- Bien, cela.

-- Mais, telle qu'elle est encore, j'ai comme un scrupule de conscience
 lui demander de prendre une dtermination qui doit tre irrvocable.

-- Que veux-tu dire, Harry ?

-- Je veux dire, Jack, que Nell n'a jamais quitt ces profondeurs de la
houillre o elle est ne, sans doute. Elle ne sait rien, elle ne
connat rien du dehors. Elle a tout  apprendre par les yeux, et
peut-tre aussi par le coeur. Qui sait ce que seront ses penses,
lorsque de nouvelles impressions natront en elle ! Elle n'a encore
rien de terrestre, et il me semble que ce serait la tromper, avant
qu'elle se soit dcide, en pleine connaissance,  prfrer  tout
autre le sjour dans la houillre. -- Me comprends-tu, Jack ?

-- Oui... vaguement... Je comprends surtout que tu vas encore me faire
manquer la prochaine oscillation !

-- Jack, rpondit Harry d'une voix grave, quand ces appareils ne
devraient plus jamais fonctionner, quand ce palier devrait manquer sous
nos pieds, tu couteras ce que j'ai  te dire !

-- A la bonne heure ! Harry. Voil comment j'aime qu'on me parle ! --
Nous disons donc qu'avant d'pouser Nell, tu vas l'envoyer dans un
pensionnat de la vieille-Enfume ?

-- Non, Jack, rpondit Harry, je saurai bien moi-mme faire l'ducation
de celle qui devra tre ma femme !

-- Et cela n'en vaudra que mieux, Harry !

-- Mais, auparavant, reprit Harry, je veux, comme je viens de te le
dire, que Nell ait une vraie connaissance du monde extrieur. Une
comparaison, Jack. Si tu aimais une jeune fille aveugle, et si l'on
venait te dire :  Dans un mois elle sera gurie !  n'attendrais-tu
pas pour l'pouser que sa gurison ft faite ?

-- Oui, ma foi, oui ! rpondit Jack Ryan.

-- Eh bien, Jack, Nell est encore aveugle, et, avant d'en faire ma
femme, je veux qu'elle sache bien que c'est moi, que ce sont les
conditions de ma vie qu'elle prfre et accepte. Je veux que ses yeux
se soient ouverts enfin  la lumire du jour !

-- Bien, Harry, bien, trs bien ! s'cria Jack Ryan. Je te comprends 
cette heure. Et  quelle poque l'opration ?...

-- Dans un mois, Jack, rpondit Harry. Les yeux de Nell s'habituent peu
 peu  la clart de nos disques. C'est une prparation. Dans un mois,
je l'espre, elle aura vu la terre et ses merveilles, le ciel et ses
splendeurs ! Elle saura que la nature a donn au regard humain des
horizons plus reculs que ceux d'une sombre houillre ! Elle verra que
les limites de l'univers sont infinies ! 

Mais, tandis qu'Harry se laissait ainsi entraner par son imagination,
Jack Ryan, quittant le palier, avait saut sur l'chelon oscillant de
l'appareil.

 Eh ! Jack, cria Harry, o es-tu donc ?

-- Au-dessous de toi, rpondit en riant le joyeux compre. Pendant que
tu t'lves dans l'infini, moi, je descends dans l'abme !

-- Adieu, Jack ! rpondit Harry, en se cramponnant lui-mme  l'chelle
remontante. Je te recommande de ne parler  personne de ce que je viens
de te dire !

-- A personne ! cria Jack Ryan, mais  une condition pourtant...

-- Laquelle ?

-- C'est que je vous accompagnerai tous les deux pendant la premire
excursion que Nell fera  la surface du globe !

-- Oui, Jack, je te le promets , rpondit Harry.

Une nouvelle pulsation de l'appareil mit encore un intervalle plus
considrable entre les deux amis. Leur voix n'arrivait plus que trs
affaiblie de l'un  l'autre.

Et, cependant, Harry put encore entendre Jack crier :

 Et lorsque Nell aura vu les toiles, la lune et le soleil, sais-tu
bien ce qu'elle leur prfrera ?

-- Non, Jack !

-- Ce sera toi, mon camarade, toi encore, toi toujours ! 

Et la voix de Jack Ryan s'teignit enfin dans un dernier hurrah !

Cependant, Harry consacrait toutes ses heures inoccupes  l'ducation
de Nell. Il lui avait appris  lire,  crire, -- toutes choses dans
lesquelles la jeune fille fit de rapides progrs. On et dit qu'elle 
savait  d'instinct. Jamais intelligence plus vive ne triompha plus
vite d'une aussi complte ignorance. C'tait un tonnement pour ceux
qui l'approchaient.

Simon et Madge se sentaient chaque jour plus troitement lis  leur
enfant d'adoption, dont le pass ne laissait pas de les proccuper,
cependant. Ils avaient bien reconnu la nature des sentiments d'Harry
pour Nell, et cela ne leur dplaisait point.

On se rappelle que lors de sa premire visite  l'ancien cottage, le
vieil overman avait dit  l'ingnieur :

 Pourquoi mon fils se marierait-il ? Quelle crature de l-haut
conviendrait  un garon dont la vie doit s'couler dans les
profondeurs d'une mine ! 

Eh bien, ne semblait-il pas que la Providence lui et envoy la seule
compagne qui pt vritablement convenir  son fils ? N'tait-ce pas l
comme une faveur du Ciel ?

Aussi, le vieil overman se promettait-il bien que, si ce mariage se
faisait, ce jour-l, il y aurait  Coal-city une fte qui ferait poque
pour les mineurs de la Nouvelle-Aberfoyle.

Simon Ford ne savait pas si bien dire !

Il faut ajouter qu'un autre encore dsirait non moins ardemment cette
union de Nell et d'Harry. C'tait l'ingnieur James Starr. Certes, le
bonheur de ces deux jeunes gens, il le voulait par-dessus tout. Mais un
mobile, d'un intrt plus gnral, peut-tre, le poussait aussi dans ce
sens.

On le sait, James Starr avait conserv certaines apprhensions, bien
que rien dans le prsent ne les justifit plus. Cependant, ce qui avait
t pouvait tre encore. Ce mystre de la nouvelle houillre, Nell
tait videmment la seule  le connatre. Or, si l'avenir devait
rserver de nouveaux dangers aux mineurs d'Aberfoyle, comment se mettre
en garde contre de telles ventualits, sans en savoir au moins la
cause ?

 Nell n'a pas voulu parler, rptait souvent James Starr, mais ce
qu'elle a tu jusqu'ici  tout autre, elle ne saurait le taire longtemps
 son mari ! Le danger menacerait Harry comme il nous menacerait
nous-mmes. Donc, un mariage qui doit donner le bonheur aux poux et la
scurit  leurs amis, est un bon mariage, ou il ne s'en fera jamais
ici-bas ! 

Ainsi raisonnait, non sans quelque logique, l'ingnieur James Starr. Ce
raisonnement, il le communiqua mme au vieux Simon, qui ne fut pas sans
le goter. Rien ne semblait donc devoir s'opposer  ce qu'Harry devnt
l'poux de Nell.

Et qui donc l'aurait pu ? Harry et Nell s'aimaient. Les vieux parents
ne rvaient pas d'autre compagne pour leur fils. Les camarades d'Harry
enviaient son bonheur, tout en reconnaissant qu'il lui tait bien d.
La jeune fille ne relevait que d'elle-mme et n'avait d'autre
consentement  obtenir que celui de son propre coeur.

Mais, si personne ne semblait pouvoir mettre obstacle  ce mariage,
pourquoi, lorsque les disques lectriques s'teignaient  l'heure du
repos, quand la nuit se faisait sur la cit ouvrire, lorsque les
habitants de Coal-city avaient regagn leur cottage, pourquoi, de l'un
des coins les plus sombres de la Nouvelle Aberfoyle, un tre mystrieux
se glissait-il dans les tnbres ? Quel instinct guidait ce fantme 
travers certaines galeries si troites qu'on devait les croire
impraticables ? Pourquoi cet tre nigmatique, dont les yeux peraient
la plus profonde obscurit, venait-il en rampant sur le rivage du lac
Malcolm ? Pourquoi se dirigeait-il si obstinment vers l'habitation de
Simon Ford, et si prudemment aussi, qu'il avait jusqu'alors djou
toute surveillance ? Pourquoi venait-il appuyer son oreille aux
fentres et essayait-il de surprendre des lambeaux de conversation 
travers les volets du cottage ?

Et, lorsque certaines paroles arrivaient jusqu' lui, pourquoi son
poing se dressait-il pour menacer la tranquille demeure ? Pourquoi,
enfin ces mots s'chappaient-ils de sa bouche, contracte par la colre
:

 Elle et lui ! Jamais ! 

                                  XVII

                           Un lever de soleil

Un mois aprs -- c'tait le soir du 20 aot --, Simon Ford et Madge
saluaient de leurs meilleurs  wishes  quatre touristes qui
s'apprtaient  quitter le cottage.

James Starr, Harry et Jack Ryan allaient conduire Nell sur un sol que
son pied n'avait jamais foul, dans cet clatant milieu, dont ses
regards ne connaissaient pas encore la lumire.

L'excursion devait se prolonger pendant deux jours. James Starr,
d'accord avec Harry, voulait qu'aprs ces quarante-huit heures passes
au-dehors, la jeune fille et vu tout ce qu'elle n'avait pu voir dans
la sombre houillre, c'est--dire les divers aspects du globe, comme si
un panorama mouvant de villes, de plaines, de montagnes, de fleuves, de
lacs, de golfes, de mers, se ft droul devant ses yeux.

Or, dans cette portion de l'cosse, comprise entre dimbourg et
Glasgow, il semblait que la nature et voulu prcisment runir ces
merveilles terrestres, et, quant aux cieux, ils seraient l comme
partout, avec leurs nues changeantes, leur lune sereine ou voile,
leur soleil radieux, leur fourmillement d'toiles.

L'excursion projete avait donc t combine de manire  satisfaire
aux conditions de ce programme.

Simon Ford et Madge eussent t trs heureux d'accompagner Nell; mais,
on les connat, ils ne quittaient pas volontiers le cottage, et,
finalement, ils ne purent se rsoudre  abandonner, mme pour un jour,
leur souterraine demeure.

James Starr allait l en observateur, en philosophe, trs curieux, au
point de vue psychologique, d'observer les naves impressions de Nell,
-- peut-tre mme de surprendre quelque peu des mystrieux vnements
auxquels son enfance avait t mle.

Harry, lui, se demandait, non sans apprhension, si une autre jeune
fille que celle qu'il aimait et qu'il avait connue jusqu'alors,
n'allait pas se rvler pendant cette rapide initiation aux choses du
monde extrieur.

Quant  Jack Ryan, il tait joyeux comme un pinson qui s'envole aux
premiers rayons de soleil. Il esprait bien que sa contagieuse gaiet
se communiquerait  ses compagnons de voyage. Ce serait une faon de
payer sa bienvenue.

Nell tait pensive et comme recueillie.

James Starr avait dcid, non sans raison, que le dpart se ferait le
soir. Mieux valait, en effet, que la jeune fille ne passt que par une
gradation insensible des tnbres de la nuit aux clarts du jour. Or,
c'est le rsultat qui serait obtenu, puisque, de minuit  midi, elle
subirait ces phases successives d'ombre et de lumire, auxquelles son
regard pourrait s'habituer peu  peu.

Au moment de quitter le cottage, Nell prit la main d'Harry, et lui dit :

 Harry, est-il donc ncessaire que j'abandonne notre houillre, ne
ft-ce que quelques jours ?

-- Oui, Nell, rpondit le jeune homme, il le faut ! Il le faut pour toi
et pour moi !

-- Cependant, Harry, reprit Nell, depuis que tu m'as recueillie, je
suis heureuse autant qu'on peut l'tre. Tu m'as instruite. Cela ne
suffit-il pas ? Que vais-je faire l-haut ? 

Harry la regarda sans rpondre. Les penses qu'exprimait Nell taient
presque les siennes.

 Ma fille, dit alors James Starr, je comprends ton hsitation, mais il
est bon que tu viennes avec nous. Ceux que tu aimes t'accompagnent, et
ils te ramneront. Que tu veuilles, ensuite, continuer de vivre dans la
houillre, comme le vieux Simon, comme Madge, comme Harry, libre  toi
! Je ne doute pas qu'il en doive tre ainsi, et je t'approuve. Mais, au
moins, tu pourras comparer ce que tu laisses avec ce que tu prends, et
agir en toute libert. viens donc !

-- Viens, ma chre Nell, dit Harry.

-- Harry, je suis prte  te suivre , rpondit la jeune fille.

A neuf heures, le dernier train du tunnel entranait Nell et ses
compagnons  la surface du comt. vingt minutes aprs, il les dposait
 la gare o se reliait le petit embranchement, dtach du railway de
Dumbarton  Stirling, qui desservait la Nouvelle Aberfoyle.

La nuit tait dj sombre. De l'horizon au znith, quelques vapeurs peu
compactes couraient encore dans les hauteurs du ciel, sous la pousse
d'une brise de nord-ouest qui rafrachissait l'atmosphre. La journe
avait t belle. La nuit devait l'tre aussi.

Arrivs  Stirling, Nell et ses compagnons, abandonnant le train,
sortirent aussitt de la gare.

Devant eux, entre de grands arbres, se dveloppait une route qui
conduisait aux rives du Forth.

La premire impression physique qu'prouva la jeune fille, fut celle de
l'air pur que ses poumons aspirrent avidement.

 Respire bien, Nell, dit James Starr, respire cet air charg de toutes
les vivifiantes senteurs de la campagne !

-- Quelles sont ces grandes fumes qui courent au-dessus de notre tte
? demanda Nell.

-- Ce sont des nuages, rpondit Harry, ce sont des vapeurs  demi
condenses que le vent pousse dans l'ouest.

-- Ah ! fit Nell, que j'aimerais  me sentir emporte dans leur
silencieux tourbillon ! -- Et quels sont ces points scintillants qui
brillent  travers les dchirures des nues ?

-- Ce sont les toiles dont je t'ai parl, Nell. Autant de soleils,
autant de centres de mondes, peut-tre semblables au ntre !  Les
constellations se dessinaient plus nettement alors sur le bleu-noir du
firmament, que le vent purifiait peu  peu.

Nell regardait ces milliers d'toiles brillantes qui fourmillaient
au-dessus de sa tte.

 Mais, dit-elle, si ce sont des soleils, comment mes yeux peuvent-ils
en supporter l'clat ?

-- Ma fille, rpondit James Starr, ce sont des soleils, en effet, mais
des soleils qui gravitent  une distance norme. Le plus rapproch de
ces milliers d'astres, dont les rayons arrivent jusqu' nous, c'est
cette toile de la Lyre, Wega, que tu vois l presque au znith, et
elle est encore  cinquante mille milliards de lieues. Son clat ne
peut donc affecter ton regard. Mais notre soleil se lvera demain 
trente-huit millions de lieues seulement, et aucun oeil humain ne
peut le regarder fixement, car il est plus ardent qu'un foyer de
fournaise. Mais viens, Nell, viens ! 

On prit la route. James Starr tenait la jeune fille par la main. Harry
marchait  son ct. Jack Ryan allait et venait comme et fait un jeune
chien, impatient de la lenteur de ses matres.

Le chemin tait dsert. Nell regardait la silhouette des grands arbres
que le vent agitait dans l'ombre. Elle les et volontiers pris pour
quelques gants qui gesticulaient. Le bruissement de la brise dans les
hautes branches, le profond silence pendant les accalmies, cette ligne
d'horizon qui s'accusait plus nettement, lorsque la route coupait une
plaine, tout l'imprgnait de sentiments nouveaux et traait en elle des
impressions ineffaables. Aprs avoir interrog d'abord, Nell se
taisait, et, d'un commun propos, ses compagnons respectaient son
silence. Ils ne voulaient point influencer par leurs paroles
l'imagination sensible de la jeune fille. Ils prfraient laisser les
ides natre d'elles-mmes en son esprit.

A onze heures et demie environ, la rive septentrionale du golfe de
Forth tait atteinte.

L, une barque, qui avait t frte par James Starr, attendait. Elle
devait, en quelques heures, les porter, ses compagnons et lui, jusqu'au
port d'Edimbourg.

Nell vit l'eau brillante qui ondulait  ses pieds sous l'action du
ressac et semblait constelle d'toiles tremblotantes.

 Est-ce un lac ? demanda-t-elle.

-- Non, rpondit Harry, c'est un vaste golfe avec des eaux courantes,
c'est l'embouchure d'un fleuve, c'est presque un bras de mer. Prends un
peu de cette eau dans le creux de ta main, Nell, et tu verras qu'elle
n'est pas douce comme celle du lac Malcolm. 

La jeune fille se baissa, trempa sa main dans les premiers flots et la
porta  ses lvres.

 Cette eau est sale, dit-elle.

-Oui, rpondit Harry, la mer a reflu jusqu'ici, car la mare est
pleine. Les trois quarts de notre globe sont recouverts de cette eau
sale, dont tu viens de boire quelques gouttes !

-- Mais si l'eau des fleuves n'est que celle de la mer que leur versent
les nuages, pourquoi est-elle douce ? demanda Nell.

-- Parce que l'eau se dessale en s'vaporant, rpondit James Starr. Les
nuages ne sont forms que par l'vaporation et renvoient sous forme de
pluie cette eau douce  la mer.

-- Harry, Harry ! s'cria alors la jeune fille, quelle est cette lueur
rougetre qui enflamme l'horizon ? Est-ce donc une fort en feu ? 

Et Nell montrait un point du ciel, au milieu des basses brumes qui se
coloraient dans l'est.

 Non, Nell, rpondit Harry. C'est la lune  son lever.

-- Oui, la lune ! s'cria Jack Ryan, un superbe plateau d'argent que
les gnies clestes font circuler dans le firmament, et qui recueille
toute une monnaie d'toiles !

-- Vraiment, Jack ! rpondit l'ingnieur en riant, je ne te connaissais
pas ce penchant aux comparaisons hardies !

-- Eh ! monsieur Starr, ma comparaison est juste ! vous voyez bien que
les toiles disparaissent  mesure que la lune s'avance. Je suppose
donc qu'elles tombent dedans !

-- C'est--dire, Jack, rpondit l'ingnieur, que c'est la lune qui
teint par son clat les toiles de sixime grandeur, et voil pourquoi
celles-ci s'effacent sur son passage.

-- Que tout cela est beau ! rptait Nell, qui ne vivait plus que par
le regard. Mais je croyais que la lune tait toute ronde ?

-- Elle est ronde quand elle est pleine, rpondit James Starr,
c'est--dire lorsqu'elle se trouve en opposition avec le soleil. Mais,
cette nuit, la lune entre dans son dernier quartier, elle est corne
dj, et le plateau d'argent de notre ami Jack n'est plus qu'un plat 
barbe !

-- Ah ! monsieur Starr, s'cria Jack Ryan, quelle indigne comparaison !
J'allais justement entonner ce couplet en l'honneur de la lune :

     Astre des nuits qui dans ton cours
     Viens caresser...
Mais non ! C'est maintenant impossible ! votre plat  barbe m'a coup
l'inspiration ! 

Cependant, la lune montait peu  peu sur l'horizon. Devant elle
s'vanouissaient les dernires vapeurs. Au znith et dans l'ouest, les
toiles brillaient encore sur un fond noir que l'clat lunaire allait
graduellement plir. Nell contemplait en silence cet admirable
spectacle, ses yeux supportaient sans fatigue cette douce lueur
argente, mais sa main frmissait dans celle d'Harry et parlait pour
elle.

 Embarquons-nous, mes amis, dit James Starr. Il faut que nous ayons
gravi les pentes de l'Arthur-Seat avant le lever du soleil !  La
barque tait amarre  un pieu de la rive. Un marinier la gardait. Nell
et ses compagnons y prirent place. La voile fut hisse et se gonfla
sous la brise du nord-ouest.

Quelle nouvelle impression ressentit alors la jeune fille ! Elle avait
navigu quelquefois sur les lacs de la Nouvelle-Aberfoyle, mais
l'aviron, si doucement mani qu'il ft par la main d'Harry, trahissait
toujours l'effort du rameur. Ici, pour la premire fois, Nell se
sentait entrane avec un glissement presque aussi doux que celui du
ballon  travers l'atmosphre. Le golfe tait uni comme un lac. A demi
couche  l'arrire, Nell se laissait aller  ce balancement. Par
instants, en de certaines embardes, un rayon de lune filtrait jusqu'
la surface du Forth, et l'embarcation semblait courir sur une nappe
d'argent toute scintillante. De petites ondulations chantaient le long
du bordage. C'tait un ravissement.

Mais il arriva alors que les yeux de Nell se fermrent
involontairement. Une sorte d'assoupissement passager la prit. Sa tte
s'inclina sur la poitrine d'Harry, et elle s'endormit d'un tranquille
sommeil.

Harry voulait la rveiller, afin qu'elle ne perdt rien des
magnificences de cette belle nuit.

 Laisse-la dormir, mon garon, lui dit l'ingnieur. Deux heures de
repos la prpareront mieux  supporter les impressions du jour. 

A deux heures du matin, l'embarcation arrivait au pier de Granton. Nell
se rveilla, ds qu'elle toucha terre.

 J'ai dormi ? demanda-t-elle.

-- Non, ma fille, rpondit James Starr. Tu as simplement rv que tu
dormais, voil tout. 

La nuit tait trs claire alors. La lune,  mi-chemin de l'horizon au
znith, dispersait ses rayons  tous les points du ciel.

Le petit port de Granton ne contenait que deux ou trois bateaux de
pche, que balanait doucement la houle du golfe. La brise calmissait
aux approches du matin. L'atmosphre, nettoye de brumes, promettait
une de ces dlicieuses journes d'aot que le voisinage de la mer rend
plus belles encore. Une sorte de bue chaude se dgageait de l'horizon,
mais si fine, si transparente, que les premiers feux du soleil devaient
la boire en un instant. La jeune fille put donc observer cet aspect de
la mer, lorsqu'elle se confond avec l'extrme primtre du ciel. La
porte de sa vue s'en trouvait agrandie, mais son regard ne subissait
pas cette impression particulire que donne l'Ocan, lorsque la lumire
semble en reculer les bornes  l'infini.

Harry prit la main de Nell. Tous deux suivirent James Starr et Jack
Ryan qui s'avanaient par les rues dsertes. Dans la pense de Nell, ce
faubourg de la capitale n'tait qu'un assemblage de maisons sombres,
qui lui rappelait Coal-city, avec cette seule diffrence que sa vote
tait plus leve et scintillait de points brillants. Elle allait d'un
pas lger, et jamais Harry n'tait oblig de ralentir le sien, par
crainte de la fatiguer.

 Tu n'es pas lasse ? lui demanda-t-il, aprs une demi-heure de marche.

-- Non, rpondit-elle. Mes pieds ne semblent mme pas toucher  la
terre ! Ce ciel est si haut au-dessus de nous que j'ai l'envie de
m'envoler, comme si j'avais des ailes !

-- Retiens-la ! s'cria Jack Ryan. C'est qu'elle est bonne  garder,
notre petite Nell ! Moi aussi, j'prouve cet effet, lorsque je suis
rest quelque temps sans sortir de la houillre !

-- Cela est d, dit James Starr,  ce que nous ne nous sentons plus
crass par la vote de schiste qui recouvre Coal-city ! Il semble
alors que le firmament soit comme un profond abme dans lequel on est
tent de s'lancer. -- N'est-ce pas ce que tu ressens, Nell ?

-- Oui, monsieur Starr, rpondit la jeune fille, c'est bien cela.
J'prouve comme une sorte de vertige !

-- Tu t'y feras, Nell, rpondit Harry. Tu te feras  cette immensit du
monde extrieur, et peut-tre oublieras-tu alors notre sombre houillre
!

-- Jamais, Harry !  rpondit Nell.

Et elle appuya sa main sur ses yeux, comme si elle et voulu refaire
dans son esprit le souvenir de tout ce qu'elle venait de quitter.

Entre les maisons endormies de la ville, James Starr et ses compagnons
traversrent Leith-Walk. Ils contournrent Calton Hill, o se
dressaient dans la pnombre l'Observatoire et le monument de Nelson.
Ils suivirent la rue du Rgent, franchirent un pont, et arrivrent par
un lger dtour  l'extrmit de la Canongate.

Aucun mouvement ne se faisait encore dans la ville. Deux heures
sonnaient au clocher gothique de Canongate-Church.

En cet endroit, Nell s'arrta.

 Quelle est cette masse confuse ? demanda-t-elle en montrant un
difice isol qui s'levait au fond d'une petite place.

-- Cette masse, Nell, rpondit James Starr, c'est le palais des anciens
souverains de l'cosse, Holyrood, o se sont accomplis tant
d'vnements funbres ! L, l'historien pourrait voquer bien des
ombres royales, depuis l'ombre de l'infortune Marie Stuart jusqu'
celle du vieux roi franais Charles X ! Et pourtant, malgr ces
funbres souvenirs, lorsque le jour sera venu, Nell, tu ne trouveras
pas  cette rsidence un aspect trop lugubre ! Avec ses quatre grosses
tours crneles, Holyrood ne ressemble pas mal  quelque chteau de
plaisance, auquel le bon plaisir de son propritaire a conserv son
caractre fodal ! -- Mais continuons notre marche. L, dans l'enceinte
mme de l'ancienne abbaye d'Holyrood, se dressent ces roches superbes
de Salisbury que domine l'Arthur-Seat. C'est l que nous monterons.
C'est  sa cime, Nell, que tes yeux verront le soleil apparatre
au-dessus de l'horizon de mer. 

Ils entrrent dans le Parc du Roi. Puis, s'levant graduellement, ils
traversrent victoria-Drive, magnifique route circulaire, praticable
aux voitures, que Walter Scott se flicite d'avoir obtenue avec
quelques lignes de roman.

L'Arthur-Seat n'est,  vrai dire, qu'une colline haute de sept cent
cinquante pieds, dont la tte isole domine les hauteurs environnantes.
En moins d'une demi-heure, par un sentier tournant qui en rendait
l'ascension facile, James Starr et ses compagnons atteignirent le crne
de ce lion auquel ressemble l'Arthur Seat, lorsqu'on l'observe du ct
de l'ouest.

L, tous quatre s'assirent, et James Starr, toujours riche de citations
empruntes au grand romancier cossais, se borna  dire :

 Voici ce qu'a crit Walter Scott, au huit de la _Prison d'dimbourg_ :

 Si j'avais  choisir un lieu d'o l'on pt voir le mieux possible le
lever et le coucher du soleil, ce serait cet endroit mme. 

 Attends donc, Nell. Le soleil ne va pas tarder  paratre, et, pour
la premire fois, tu pourras le contempler dans toute sa splendeur. 

Les regards de la jeune fille taient alors tourns vers l'est. Harry,
plac prs d'elle, l'observait avec une anxieuse attention.
N'allait-elle pas tre trop vivement impressionne par les premiers
rayons du jour ? Tous demeurrent silencieux. Jack Ryan lui-mme se tut.

Dj une petite ligne ple, nuance de rose, se dessinait au-dessus de
l'horizon sur un fond de brumes lgres. Un reste de vapeurs, gares
au Znith, fut attaqu par le premier trait de lumire. Au pied
d'Arthur-Seat, dans le calme absolu de la nuit, dimbourg, assoupie
encore, apparaissait confusment. Quelques points lumineux piquaient 
et l l'obscurit. C'taient les toiles matinales qu'allumaient les
gens de la vieille ville. En arrire, dans l'ouest, l'horizon, coup de
silhouettes capricieuses, bornait une rgion accidente de pics,
auxquels chaque rayon solaire allait mettre une aigrette de feu.

Cependant, le primtre de la mer se traait plus vivement vers l'est.
La gamme des couleurs se disposait peu  peu suivant l'ordre que donne
le spectre solaire. Le rouge des premires brumes allait par
dgradation jusqu'au violet du znith. De seconde en seconde, la
palette prenait plus de vigueur : le rose devenait rouge, le rouge
devenait feu. Le jour se faisait au point d'intersection que l'arc
diurne allait fixer sur la circonfrence de la mer.

En ce moment, les regards de Nell couraient du pied de la colline
jusqu' la ville, dont les quartiers commenaient  se dtacher par
groupes. De hauts monuments, quelques clochers aigus mergeaient  et
l, et leurs linaments se profilaient alors avec plus de nettet. Il
se rpandait comme une sorte de lumire cendre dans l'espace. Enfin,
un premier rayon atteignit l'oeil de la jeune fille. C'tait ce
rayon vert, qui, soir ou matin, se dgage de la mer, lorsque l'horizon
est pur.

Une demi-minute plus tard, Nell se redressait et tendait la main vers
un point qui dominait les quartiers de la nouvelle ville.

 Un feu ! dit-elle.

-- Non, Nell, rpondit Harry, ce n'est pas un feu. C'est une touche
d'or que le soleil pose au sommet du monument de Walter Scott ! 

Et, en effet, l'extrme pointe du clocheton, haut de deux cents pieds,
brillait comme un phare de premier ordre.

Le jour tait fait. Le soleil dborda. Son disque semblait encore
humide, comme s'il ft rellement sorti des eaux de la mer. D'abord
largi par la rfraction, il se rtrcit peu  peu, de manire 
prendre la forme circulaire. Son clat, bientt insoutenable, tait
celui d'une bouche de fournaise qui et trou le ciel.

Nell dut presque aussitt fermer les yeux. Sur leurs paupires, trop
minces, il lui fallut mme appliquer ses doigts, serrs troitement.

Harry voulait qu'elle se retournt vers l'horizon oppos.

 Non, Harry, dit-elle. Il faut que mes yeux s'habituent  voir ce que
savent voir tes yeux ! 

A travers la paume de ses mains, Nell percevait encore une lueur rose,
qui blanchissait  mesure que le soleil s'levait au dessus de
l'horizon. Son regard s'y faisait graduellement. Puis, ses paupires se
soulevrent, et ses yeux s'imprgnrent enfin de la lumire du jour.

La pieuse enfant tomba  genoux, s'criant :

 Mon Dieu, que votre monde est beau ! 

La jeune fille baissa les yeux alors et regarda. A ses pieds se
droulait le panorama d'dimbourg : les quartiers neufs et bien aligns
de la nouvelle ville, l'amas confus des maisons et le rseau bizarre
des rues de l'Auld-Recky. Deux hauteurs dominaient cet ensemble, le
chteau accroch  son rocher de basalte et Calton Hill, portant sur sa
croupe arrondie les ruines modernes d'un monument grec. De magnifiques
routes plantes rayonnaient de la capitale  la campagne. Au nord, un
bras de mer, le golfe de Forth, entaillait profondment la cte, sur
laquelle s'ouvrait le port de Leith. Au-dessus, en troisime plan, se
dveloppait l'harmonieux littoral du comt de Fife. Une voie, droite
comme celle du Pire, reliait  la mer cette Athnes du Nord. Vers
l'ouest s'allongeaient les belles plages de Newhaven et de Porto-Bello,
dont le sable teignait en jaune les premires lames du ressac. Au
large, quelques chaloupes animaient les eaux du golfe, et deux ou trois
steamers empanachaient le ciel d'un cne de fume noire. Puis, au-del,
verdoyait l'immense campagne. De modestes collines bossuaient  et l
la plaine. Au nord, les Lomond-Hills, dans l'ouest, le Ben-Lomond et le
Ben-Ledi rverbraient les rayons solaires, comme si des glaces
ternelles en eussent tapiss les cimes.

Nell ne pouvait parler. Ses lvres ne murmuraient que des mots vagues.
Ses bras frmissaient. Sa tte tait prise de vertiges. Un instant, ses
forces l'abandonnrent. Dans cet air si pur, devant ce spectacle
sublime, elle se sentit tout  coup faiblir, et tomba sans connaissance
dans les bras d'Harry, prts  la recevoir.

Cette jeune fille, dont la vie s'tait coule jusqu'alors dans les
entrailles du massif terrestre, avait enfin contempl ce qui constitue
presque tout l'univers, tel que l'ont fait le Crateur et l'homme. Ses
regards, aprs avoir plan sur la ville et sur la campagne, venaient de
s'tendre, pour la premire fois, sur l'immensit de la mer et l'infini
du ciel.

                                  XVIII

                      Du lac Lomond au lac Katrine

Harry portant Nell dans ses bras, suivi de James Starr et de Jack Ryan,
redescendit les pentes d'Arthur-Seat. Aprs quelques heures de repos et
un djeuner rconfortant qui fut pris  Lambret's-Hotel, on songea 
complter l'excursion par une promenade  travers le pays des lacs.

Nell avait recouvr ses forces. Ses yeux pouvaient dsormais s'ouvrir
tout grands  la lumire, et ses poumons aspirer largement cet air
vivifiant et salubre. Le vert des arbres, la nuance varie des plantes,
l'azur du ciel, avaient dploy devant ses regards la gamme des
couleurs.

Le train qu'ils prirent  Gnral railway station, conduisit Nell et
ses compagnons  Glasgow. L, du dernier pont jet sur la Clyde, ils
purent admirer le curieux mouvement maritime du fleuve. Puis, ils
passrent la nuit  Comrie's Royal-htel.

Le lendemain, de la gare d' dimbourg and Glasgow railway , le train
devait les conduire rapidement, par Dumbarton et Balloch,  l'extrmit
mridionale du lac Lomond.

 C'est l le pays de Rob Roy et de Fergus Mac Gregor ! s'cria James
Starr, le territoire si potiquement clbr par Walter Scott ! -- Tu
ne connais pas ce pays, Jack ?

-- Je le connais par ses chansons, monsieur Starr, rpondit Jack Ryan,
et, lorsqu'un pays a t si bien chant, il doit tre superbe !

-- Il l'est, en effet, s'cria l'ingnieur, et notre chre Nell en
conservera le meilleur souvenir !

-- Avec un guide tel que vous, monsieur Starr, rpondit Harry, ce sera
double profit, car vous nous raconterez l'histoire du pays pendant que
nous le regarderons.

-- Oui, Harry, dit l'ingnieur, autant que ma mmoire me le permettra,
mais  une condition, cependant : c'est que le joyeux Jack me viendra
en aide ! Lorsque je serai fatigu de raconter, il chantera !

-- Il ne faudra pas me le dire deux fois , rpliqua Jack Ryan en
lanant une note vibrante, comme s'il et voulu monter son gosier au
_la_ du diapason.

Par le railway de Glasgow  Balloch, entre la mtropole commerciale de
l'cosse et l'extrmit mridionale du lac Lomond, on ne compte qu'une
vingtaine de milles.

Le train passa par Dumbarton, bourg royal et chef-lieu de comt, dont
le chteau, toujours fortifi, conformment au trait de l'Union, est
pittoresquement camp sur les deux pics d'un gros rocher de basalte.

Dumbarton est situ au confluent de la Clyde et de la Leven. A ce
propos, James Starr raconta quelques particularits de l'aventureuse
histoire de Marie Stuart. En effet, ce fut de ce bourg qu'elle partit
pour aller pouser Franois II et devenir reine de France. L aussi,
aprs 1815, le ministre anglais mdita d'interner Napolon; mais le
choix de Sainte-Hlne prvalut, et voil pourquoi le prisonnier de
l'Angleterre alla mourir sur un roc de l'Atlantique, pour le plus grand
profit de la lgendaire mmoire.

Bientt, le train s'arrta  Balloch, prs d'une estacade en bois qui
descendait au niveau du lac.

Un bateau  vapeur, le _Sinclair_, attendait les touristes qui font
l'excursion des lacs. Nell et ses compagnons s'y embarqurent, aprs
avoir pris leur billet pour Inversnaid,  l'extrmit nord du lac
Lomond.

La journe commenait par un beau soleil, bien dgag de ces brumes
britanniques, dont il se voile le plus ordinairement. Aucun dtail de
ce paysage, qui allait se drouler sur un parcours de trente milles, ne
devait chapper aux voyageurs du _Sinclair_. Nell, assise  l'arrire
entre James Starr et Harry, aspirait par tous ses sens la posie
superbe, dont cette belle nature cossaise est si largement empreinte.

Jack Ryan allait et venait sur le pont du _Sinclair_, interrogeant sans
cesse l'ingnieur, qui, cependant, n'avait pas besoin d'tre interrog.
A mesure que ce pays de Rob Roy se dveloppait  ses regards, il le
dcrivait en admirateur enthousiaste.

Dans les premires eaux du lac Lomond, apparurent d'abord de nombreuses
petites les ou lots. C'tait comme un semis. Le _Sinclair_ ctoyait
leurs rives escarpes, et, dans l'entre-deux des les, se dessinaient,
tantt une valle solitaire, tantt une gorge sauvage, hrisse de rocs
abrupts.

 Nell, dit James Starr, chacun de ces lots a sa lgende, et peut-tre
sa chanson, aussi bien que les monts qui encadrent le lac. On peut
dire, sans trop de prtention, que l'histoire de cette contre est
crite avec ces caractres gigantesques d'les et de montagnes.

-- Savez-vous, monsieur Starr, dit Harry, ce que me rappelle cette
partie du lac Lomond ?

-- Que te rappelle-t-elle, Harry ?

-- Les mille les du lac Ontario, si admirablement dcrites par Cooper.
Tu dois tre comme moi frappe de cette ressemblance, ma chre Nell,
car, il y a quelques jours, je t'ai lu ce roman qu'on a pu justement
nommer le chef-d'oeuvre de l'auteur amricain.

-- En effet, Harry, rpondit la jeune fille, c'est le mme aspect, et
le _Sinclair_ se glisse entre ces les, comme faisait au lac Ontario le
cutter de Jasper Eau-douce !

-- Eh bien, reprit l'ingnieur, cela prouve que les deux sites
mritaient d'tre galement chants par deux potes ! Je ne connais pas
ces mille les de l'Ontario, Harry, mais je doute que l'aspect en soit
plus vari que celui de cet archipel du Lomond. Regardez ce paysage !
voici l'le Murray, avec son vieux fort Lennox, o rsida la vieille
duchesse d'Albany, aprs la mort de son pre, de son poux, de ses deux
fils, dcapits par ordre de Jacques Ier. Voici l'le Clar, l'le Cro,
l'le Torr, les unes rocheuses, sauvages, sans apparence de vgtation,
les autres, montrant leur croupe verte et arrondie. Ici, des mlzes et
des bouleaux. L, des champs de bruyres jaunes et dessches. En
vrit ! j'ai quelque peine  croire que les mille les du lac Ontario
offrent une telle varit de sites !

-- Quel est ce petit port ? demanda Nell, qui s'tait retourne vers la
rive orientale du lac.

-- C'est Balmaha, qui forme l'entre des Highlands, rpondit James
Starr. L commencent nos hautes terres d'cosse. Les ruines que tu
aperois, Nell, sont celles d'un ancien couvent de femmes, et ces
tombes parses renferment divers membres de la famille des Mac Gregor,
dont le nom est encore clbre dans toute la contre.

-- Clbre par le sang que cette famille a rpandu et fait rpandre !
fit observer Harry.

-- Tu as raison, rpondit James Starr, et il faut bien avouer que la
clbrit, due aux batailles, est encore la plus retentissante. Ils
vont loin  travers les ges ces rcits de combats...

-- Et ils se perptuent par les chansons , ajouta Jack Ryan.

Et,  l'appui de son dire, le brave garon entonna le premier couplet
d'un vieux chant de guerre, qui relatait les exploits d'Alexandre Mac
Gregor, du glen Sra, contre sir Humphry Colquhour, de Luss.

Nell coutait, mais, de ces rcits de combats, elle ne recevait qu'une
impression triste. Pourquoi tant de sang vers sur ces plaines que la
jeune fille trouvait immenses, l o la place, cependant, ne devait
manquer  personne ?

Les rives du lac, qui mesurent de trois  quatre milles, tendaient  se
rapprocher aux abords du petit port de Luss. Nell put apercevoir un
instant la vieille tour de l'ancien chteau. Puis, le _Sinclair_ remit
le cap au nord, et aux yeux des touristes se montra le Ben Lomond, qui
s'lve  prs de trois mille pieds au-dessus du niveau du lac.

 L'admirable montagne ! s'cria Nell, et, de son sommet, que la vue
doit tre belle !

-- Oui, Nell, rpondit James Starr. Regarde comme cette cime se dgage
firement de la corbeille de chnes, de bouleaux, de mlzes, qui
tapissent la zone infrieure du mont ! De l, on aperoit les deux
tiers de notre vieille Caldonie. C'est ici que le clan de Mac Gregor
faisait sa rsidence habituelle, sur la partie orientale du lac. Non
loin, les querelles des Jacobites et des Hanovriens ont plus d'une fois
ensanglant ces gorges dsoles. L, pendant les belles nuits, se lve
cette ple lune, que les vieux rcits nomment  la lanterne de Mac
Farlane . L, les chos rptent encore les noms imprissables de Rob
Roy et de Mac Gregor Campbell ! 

Le Ben Lomond, dernier pic de la chane des Grampians, mrite vraiment
d'avoir t clbr par le grand romancier cossais. Ainsi que le fit
observer James Starr, il existe de plus hautes montagnes, dont la cime
revt des neiges ternelles, mais il n'en est peut-tre pas de plus
potique en aucun coin du monde.

 Et, ajouta-t-il, quand je pense que ce Ben Lomond appartient tout
entier au duc de Montrose ! Sa Grce possde une montagne comme un
bourgeois de Londres possde un boulingrin dans son jardinet. 

Pendant ce temps, le _Sinclair_ arrivait au village de Tarbet, sur la
rive oppose du lac, o il dposa les voyageurs qui se rendaient 
Inverary. De cet endroit, le Ben Lomond apparaissait dans toute sa
beaut. Ses flancs, zbrs par le lit des torrents, miroitaient comme
des plaques d'argent en fusion.

A mesure que le _Sinclair_ longeait la base de la montagne, le pays
devenait de plus en plus abrupt. A peine,  et l, des arbres isols,
entre autres quelques-uns de ces saules, dont les baguettes servaient
autrefois  pendre les gens de petite condition.

 Pour conomiser le chanvre , fit observer James Starr.

Le lac, cependant, se rtrcissait en s'allongeant vers le nord. Les
montagnes latrales l'enserraient plus troitement. Le bateau  vapeur
longea encore quelques les et lots, Inveruglas, Eilad Whou, o se
dressaient les vestiges d'une forteresse qui appartenait aux Mac
Farlane. Enfin les deux rives se rejoignirent, et le _Sinclair_
s'arrta  la station d'Inverslaid.

L, pendant qu'on prparait leur djeuner, Nell et ses compagnons
allrent visiter, prs du lieu de dbarquement, un torrent qui se
prcipitait dans le lac d'une assez grande hauteur. Il paraissait avoir
t plant l comme un dcor, pour le plaisir des touristes. Un pont
tremblant sautait par-dessus les eaux tumultueuses, au milieu d'une
poussire liquide. De cet endroit, le regard embrassait une grande
partie du Lomond, et le _Sinclair_ ne paraissait plus tre qu'un point
 sa surface.

Le djeuner achev, il s'agissait de se rendre au lac Katrine.
Plusieurs voitures, aux armes de la famille Breadalbane -- cette
famille qui assurait autrefois le bois et l'eau  Rob Roy fugitif --
taient  la disposition des voyageurs et leur offraient tout ce
confort qui distingue la carrosserie anglaise.

Harry installa Nell sur l'impriale, conformment  la mode du jour.
Ses compagnons et lui prirent place auprs d'elle. Un magnifique
cocher,  livre rouge, runit dans sa main gauche les guides de ses
quatre chevaux, et l'attelage commena  gravir le flanc de la
montagne, en ctoyant le lit sinueux du torrent.

La route tait fort escarpe. A mesure qu'elle s'levait, la forme des
cimes environnantes semblait se modifier. On voyait grandir superbement
toute la chane de la rive oppose du lac et les sommets d'Arroquhar,
dominant la valle d'Inveruglas. A gauche pointait le Ben Lomond, qui
dcouvrait ainsi le brusque escarpement de son flanc septentrional.

Le pays compris entre le lac Lomond et le lac Katrine prsentait un
aspect sauvage. La valle commenait par des dfils troits qui
aboutissaient au glen d'Aberfoyle. Ce nom rappela douloureusement  la
jeune fille ces abmes remplis d'pouvante, au fond desquels s'tait
coule son enfance. Aussi James Starr s'empressa-t-il de la distraire
par ses rcits.

La contre y prtait, d'ailleurs. C'est sur les bords du petit lac
d'Ard que se sont accomplis les principaux vnements de la vie de Rob
Roy. L se dressaient des roches calcaires d'un aspect sinistre,
entremles de cailloux, que l'action du temps et de l'atmosphre avait
durcis comme du ciment. De misrables huttes, semblables  des tanires
-- de celles qu'on appelle  bourrochs  --, gisaient au milieu des
bergeries en ruine. On n'et pu dire si elles taient habites par des
cratures humaines ou des btes sauvages. Quelques marmots, aux cheveux
dj dcolors par l'intemprie du climat, regardaient passer les
voitures avec de grands yeux bahis.

 Voil bien, dit James Starr, ce que l'on peut plus particulirement
appeler le pays de Rob Roy. C'est ici que l'excellent bailli Nichol
Jarvie, digne fils de son pre le diacre, fut saisi par la milice du
comte de Lennox. C'est  cet endroit mme qu'il resta suspendu par le
fond de sa culotte, heureusement faite d'un bon drap d'cosse, et non
de ces camelots lgers de France ! Non loin des sources du Forth,
qu'alimentent les torrents du Ben Lomond, se voit encore le gu que
franchit le hros pour chapper aux soldats du duc de Montrose. Ah !
s'il avait connu les sombres retraites de notre houillre, il aurait pu
y dfier toutes les recherches ! vous le voyez, mes amis, on ne peut
faire un pas dans cette contre, merveilleuse  tant de titres, sans
rencontrer ces souvenirs du pass dont s'est inspir Walter Scott,
lorsqu'il a paraphras en strophes magnifiques l'appel aux armes du
clan des Mac Gregor !

-- Tout cela est bien dit, monsieur Starr, rpliqua Jack Ryan, mais,
s'il est vrai que Nichol Jarvie resta suspendu par le fond de sa
culotte, que devient notre proverbe :  Bien malin celui qui pourra
jamais prendre la culotte d'un cossais ? 

-- Ma foi, Jack, tu as raison, rpondit en riant James Starr, et cela
prouve tout simplement que, ce jour-l, notre bailli n'tait pas vtu 
la mode de ses anctres !

-- Il eut tort, monsieur Starr !

-- Je n'en disconviens pas, Jack ! 

L'attelage, aprs avoir gravi les abruptes rives du torrent,
redescendit dans une valle sans arbres, sans eaux, uniquement couverte
d'une maigre bruyre. En certains endroits, quelques tas de pierres
s'levaient en pyramides.

 Ce sont des cairns, dit James Starr. Chaque passant, autrefois,
devait y apporter une pierre, pour honorer le hros couch sous ces
tombes. De l est venu le dicton galique :  Malheur  qui passe
devant un cairn sans y dposer la pierre du dernier salut !  Si les
fils avaient conserv la foi de leurs pres, ces amas de pierres
seraient maintenant des collines. En vrit, dans cette contre, tout
contribue  dvelopper cette posie naturelle inne au coeur des
montagnards ! Il en est ainsi de tous les pays de montagne.
L'imagination y est surexcite par ces merveilles, et, si les Grecs
eussent habit un pays de plaines, ils n'auraient jamais invent la
mythologie antique ! 

Pendant ces discours et bien d'autres, la voiture s'enfonait dans les
dfils d'une valle troite, qui et t trs propice aux bats des
brawnies familiers de la grande Meg Mrillies. Le petit lac d'Arklet
fut laiss sur la gauche, et une route  pente raide se prsenta, qui
conduisait  l'auberge de Stronachlacar, sur la rive du lac Katrine.

L, au musoir d'une lgre estacade, se balanait un petit steam-boat,
qui portait naturellement le nom de _Rob-Roy_. Les voyageurs s'y
embarqurent aussitt : il allait partir.

Le lac Katrine ne mesure que dix milles de longueur, sur une largeur
qui ne dpasse jamais deux milles. Les premires collines du littoral
sont encore empreintes d'un grand caractre.

 Voil donc ce lac, s'cria James Starr, que l'on a justement compar
 une longue anguille ! On affirme qu'il ne gle jamais. Je n'en sais
rien, mais ce qu'il ne faut point oublier, c'est qu'il a servi de
thtre aux exploits de la _Dame du lac_. Je suis certain que, si notre
ami Jack regardait bien, il verrait glisser encore  sa surface l'ombre
lgre de la belle Hlne Douglas !

-- Certainement, monsieur Starr, rpondit Jack Ryan, et pourquoi ne la
verrais-je point ? Pourquoi cette jolie femme ne serait elle pas aussi
visible sur les eaux du lac Katrine, que le sont les lutins de la
houillre sur les eaux du lac Malcolm ? 

En cet instant, les sons clairs d'une cornemuse se firent entendre 
l'arrire du _Rob-Roy_.

L, un Highlander en costume national prludait, sur son  bag-pipe  
trois bourdons, dont le plus gros sonnait le _sol_, le second le _si_,
et le plus petit l'octave du gros. Quant au chalumeau, perc de huit
trous, il donnait une gamme de _sol_ majeur dont le _fa_ tait naturel.

Le refrain du Highlander tait un chant simple, doux et naf. On peut
croire, vritablement, que ces mlodies nationales n'ont t composes
par personne, qu'elles sont un mlange naturel du souffle de la brise,
du murmure des eaux, du bruissement des feuilles. La forme du refrain,
qui revenait  intervalles rguliers, tait bizarre. Sa phrase se
composait de trois mesures  deux temps, et d'une mesure  trois temps,
finissant sur le temps faible. Contrairement aux chants de la vieille
poque, il tait en majeur, et l'on et pu l'crire comme suit, dans ce
langage chiffr qui donne, non les notes, mais les intervalles des tons
:

          5 | 1.2 | 3525 | 1.765 | 22.22
                   

              1.2 | 3525 | 1.765 | 11.11
                   

Un homme vritablement heureux alors, ce fut Jack Ryan. Ce chant des
lacs d'cosse, il le savait. Aussi, pendant que le Highlander
l'accompagnait sur sa cornemuse, il chanta de sa voix sonore un hymne,
consacr aux potiques lgendes de la vieille Caldonie :

     Beaux lacs aux ondes dormantes,
         Gardez  jamais
     Vos lgendes charmantes,
         Beaux lacs cossais !

     Sur vos bords on trouve la trace
     De ces hros tant regretts,
     Ces descendants de noble race,
     Que notre Walter a chants !
     Voici la tour o les sorcires
     Prparaient leur repas frugal;
     L, les vastes champs de bruyres,
     O revient l'ombre de Fingal.

     Ici passent dans la nuit sombre
     Les folles danses des lutins.
     L, sinistre, apparat dans l'ombre
     La face des vieux Puritains !
     Et parmi les rochers sauvages,
     Le soir, on peut surprendre encore
     Waverley, qui, vers vos rivages,
     Entrane Flora Mac Ivor !

     La Dame du Lac vient sans doute
     Errer l sur son palefroi,
     Et Diana, non loin, coute
     Rsonner le cor de Rob Roy !
     N'a-t-on pas entendu nagure
     Fergus au milieu de ses clans,
     Entonnant ses pibrochs de guerre,
     Rveiller l'cho des Highlands

     Si loin de vous, lacs potiques,
     Que le destin mne nos pas,
     Ravins, rochers, grottes antiques,
     Nos yeux ne vous oublieront pas !
      vision trop tt finie,
     Vers nous ne peux-tu revenir
     A toi, vieille Caldonie,
     A toi, tout notre souvenir !

     Beaux lacs aux ondes dormantes,
         Gardez  jamais
     Vos lgendes charmantes,
         Beaux lacs cossais !

Il tait trois heures du soir. Les rives occidentales du lac Katrine,
moins accidentes, se dtachaient alors dans le double cadre du Ben An
et du Ben venue. Dj,  un demi-mille, se dessinait l'troit bassin,
au fond duquel le _Rob-Roy_ allait dbarquer les voyageurs, qui se
rendaient  Stirling par Callander.

Nell tait comme puise par la tension continue de son esprit. Un seul
mot sortait de ses lvres :  Mon Dieu ! mon Dieu !  chaque fois qu'un
nouveau sujet d'admiration s'offrait  sa vue. Il lui fallait quelques
heures de repos, ne ft-ce que pour fixer plus durablement le souvenir
de tant de merveilles.

A ce moment, Harry avait repris sa main. Il regarda la jeune fille avec
motion et lui dit :

 Nell, ma chre Nell, bientt nous serons rentrs dans notre sombre
domaine ! Ne regretteras-tu rien de ce que tu as vu pendant ces
quelques heures passes  la pleine lumire du jour ?

-- Non, Harry, rpondit la jeune fille. Je me souviendrai, mais c'est
avec bonheur que je rentrerai avec toi dans notre bien-aime houillre.

-- Nell, demanda Harry d'une voix dont il voulait en vain contenir
l'motion, veux-tu qu'un lien sacr nous unisse  jamais devant Dieu et
devant les hommes ? veux-tu de moi pour poux ?

-- Je le veux, Harry, rpondit Nell, en le regardant de ses yeux si
purs, je le veux, si tu crois que je puisse suffire  ta vie...  Nell
n'avait pas achev cette phrase, dans laquelle se rsumait tout
l'avenir d'Harry, qu'un inexplicable phnomne se produisait.

Le _Rob-Roy_, bien qu'il ft encore  un demi-mille de la rive,
prouvait un choc brusque. Sa quille venait de heurter le fond du lac,
et sa machine, malgr tous ses efforts, ne put l'en arracher.

Et si cet accident tait arriv, c'est que, dans sa portion orientale,
le lac Katrine venait de se vider presque subitement, comme si une
immense fissure se ft ouverte sous son lit. En quelques secondes, il
s'tait assch, ainsi qu'un littoral au plus bas d'une grande mare
d'quinoxe. Presque tout son contenu avait fui  travers les entrailles
du sol.

 Mes amis, s'tait cri James Starr, comme si la cause du phnomne
se ft soudain rvle  son esprit, Dieu sauve la Nouvelle-Aberfoyle !


                                  XIX

                          Une dernire menace

Ce jour-l, dans la Nouvelle-Aberfoyle, les travaux s'accomplissaient
d'une faon rgulire. On entendait au loin le fracas des cartouches de
dynamite, faisant clater le filon carbonifre. Ici, c'taient les
coups de pic et de pince qui provoquaient l'abatage du charbon; l, le
grincement des perforatrices, dont les fleurets trouaient les failles
de grs ou de schiste. Il se faisait de longs bruits caverneux. L'air
aspir par les machines fusait  travers les galeries d'aration. Les
portes de bois se refermaient brusquement sous ces violentes pousses.
Dans les tunnels infrieurs, les trains de wagonnets, mus
mcaniquement, passaient avec une vitesse de quinze milles  l'heure,
et les timbres automatiques prvenaient les ouvriers de se blottir dans
les refuges. Les cages montaient et descendaient sans relche, hales
par les normes tambours des machines installes  la surface du sol.
Les disques, pousss  plein feu, clairaient vivement Coal-city.

L'exploitation tait donc conduite avec la plus grande activit. Le
filon s'grenait dans les wagonnets, qui venaient par centaines se
vider dans les bennes, au fond des puits d'extraction. Pendant qu'une
partie des mineurs se reposait aprs les travaux nocturnes, les quipes
de jour travaillaient sans perdre une heure.

Simon Ford et Madge, leur dner termin, s'taient installs dans la
cour du cottage. Le vieil overman faisait sa sieste accoutume. Il
fumait sa pipe bourre d'excellent tabac de France. Lorsque les deux
poux causaient, c'tait pour parler de Nell, de leur garon, de James
Starr, de cette excursion  la surface de la terre. O taient-ils ?
Que faisaient-ils en ce moment ? Comment, sans prouver la nostalgie de
la houillre, pouvaient-ils rester si longtemps au-dehors ?

En ce moment, un mugissement d'une violence extraordinaire se fit
soudain entendre. C'tait  croire qu'une norme cataracte se
prcipitait dans la houillre.

Simon Ford et Madge s'taient levs brusquement.

Presque aussitt les eaux du lac Malcolm se gonflrent. Une haute
vague, dferlant comme une lame de mascaret, envahit la rive et vint se
briser contre le mur du cottage.

Simon Ford, saisissant Madge, l'avait rapidement entrane au premier
tage de l'habitation.

En mme temps, des cris s'levaient de toutes parts dans Coalcity,
menace par cette inondation subite. Ses habitants cherchaient refuge
jusque sur les hautes roches schisteuses, qui formaient le littoral du
lac.

La terreur tait au comble. Dj quelques familles de mineurs,  demi
affoles, se prcipitaient vers le tunnel, pour gagner les tages
suprieurs. On pouvait craindre que la mer n'et fait irruption dans la
houillre, dont les galeries s'enfonaient jusque sous le canal du
Nord. La crypte, si vaste qu'elle ft, aurait t entirement noye.
Pas un des habitants de la Nouvelle-Aberfoyle n'et chapp  la mort.

Mais, au moment o les premiers fuyards atteignaient l'orifice du
tunnel, ils se trouvrent en face de Simon Ford, qui avait aussitt
quitt le cottage.

 Arrtez, arrtez, mes amis ! leur cria le vieil overman. Si notre
cit devait tre envahie, l'inondation courrait plus vite que vous, et
personne ne lui chapperait ! Mais les eaux ne croissent plus ! Tout
danger parat tre cart.

-- Et nos compagnons qui sont occups aux travaux du fond ? s'crirent
quelques-uns des mineurs.

-- Il n'y a rien  craindre pour eux, rpondit Simon Ford.
L'exploitation se fait  un tage suprieur au lit du lac ! 

Les faits devaient donner raison au vieil overman. L'envahissement de
l'eau s'tait produit subitement; mais, rparti  l'tage infrieur de
la vaste houillre, il n'avait eu d'autre effet que de surlever de
quelques pieds le niveau du lac Malcolm. Coal-city n'tait donc pas
compromise, et l'on pouvait esprer que l'inondation, entrane dans
les plus basses profondeurs de la houillre, encore inexploites,
n'aurait fait aucune victime.

Quant  cette inondation, si elle tait due  l'panchement d'une nappe
intrieure  travers les fissures du massif, ou si quelque cours d'eau
du sol s'tait prcipit par son lit effondr jusqu'aux derniers tages
de la mine, Simon Ford et ses compagnons ne pouvaient le dire. Quant 
penser qu'il s'agissait l d'un simple accident, tel qu'il s'en produit
quelquefois dans les charbonnages, cela ne faisait doute pour personne.

Mais, le soir mme, on savait  quoi s'en tenir. Les journaux du comt
publiaient le rcit de cet trange phnomne, dont le lac Katrine avait
t le thtre. Nell, Harry, James Starr et Jack Ryan, qui taient
revenus en toute hte au cottage, confirmaient ces nouvelles, et
apprenaient, non sans grande satisfaction, que tout se bornait  des
dgts matriels dans la Nouvelle-Aberfoyle.

Ainsi donc, le lit du lac Katrine s'tait subitement effondr. Ses eaux
avaient fait irruption  travers une large fissure jusque dans la
houillre. Au lac favori du romancier cossais, il ne restait plus de
quoi mouiller les jolis pieds de la Dame du Lac, -- du moins dans toute
sa partie mridionale. Un tang de quelques acres, voil  quoi il
tait rduit, l o son lit se trouvait en contrebas de la portion
effondre.

Quel retentissement eut cet vnement bizarre ! C'tait la premire
fois, sans doute, qu'un lac se vidait en quelques instants dans les
entrailles du sol. Il n'y avait plus, maintenant, qu' rayer celui-ci
des cartes du Royaume-Uni, jusqu' ce qu'on l'et rempli de nouveau --
par souscription publique --, aprs avoir pralablement bouch la
fissure. Walter Scott en ft mort de dsespoir, -- s'il et encore t
de ce monde !

Aprs tout, l'accident tait explicable. En effet, entre la profonde
cavit et le lit du lac, l'tage des terrains secondaires se rduisait
 une mince couche, par suite d'une disposition gologique particulire
du massif.

Mais, si cet boulement semblait tre d  une cause naturelle, James
Starr, Simon et Harry Ford se demandrent, eux, s'il ne fallait pas
l'attribuer  la malveillance. Les soupons taient revenus avec plus
de force  leur esprit. Le gnie malfaisant allait-il donc recommencer
ses entreprises contre les exploitants de la riche houillre ?

Quelques jours aprs, James Starr en causait au cottage avec le vieil
overman et son fils.

 Simon, dit-il, suivant moi, bien que le fait puisse s'expliquer de
lui-mme, j'ai comme un pressentiment qu'il rentre dans la catgorie de
ceux dont nous recherchons encore la cause !

-- Je pense comme vous, monsieur James, rpondit Simon Ford; mais, si
vous m'en croyez, n'bruitons rien et faisons notre enqute nous-mmes.

-- Oh ! s'cria l'ingnieur, j'en connais le rsultat d'avance !

-- Eh ! quel sera-t-il ?

-- Nous trouverons les preuves de la malveillance, mais non le
malfaiteur !

-- Cependant il existe ! rpondit Simon Ford. O se cache-t-il ? Un
seul tre, si pervers qu'il soit, pourrait-il mener  bien une ide
aussi infernale que celle de provoquer l'effondrement d'un lac ?
vraiment, je finirai par croire, avec Jack Ryan, que c'est quelque
gnie de la houillre, qui nous en veut d'avoir envahi son domaine ! 

Il va sans dire que Nell, autant que possible, tait tenue en dehors de
ces conciliabules. Elle aidait, d'ailleurs, au dsir qu'on avait de ne
lui en rien laisser souponner. Son attitude tmoignait, toutefois,
qu'elle partageait les proccupations de sa famille adoptive. Sa figure
attriste portait la marque des combats intrieurs qui l'agitaient.

Quoi qu'il en soit, il fut rsolu que James Starr, Simon et Harry Ford
retourneraient sur le lieu mme de l'boulement, et qu'ils essaieraient
de se rendre compte de ses causes. Ils ne parlrent  personne de leur
projet. A qui n'et pas connu l'ensemble des faits qui lui servaient de
base, l'opinion de James Starr et de ses amis devait sembler absolument
inadmissible.

Quelques jours aprs, tous trois, montant un lger canot que
manoeuvrait Harry, vinrent examiner les piliers naturels qui
soutenaient la partie du massif, dans laquelle se creusait le lit du
lac Katrine.

Cet examen leur donna raison. Les piliers avaient t attaqus  coups
de mine. Les traces noircies taient encore visibles, car les eaux
avaient baiss par suite d'infiltrations, et l'on pouvait arriver
jusqu' la base de la substruction.

Cette chute d'une portion des votes du dme avait t prmdite, puis
excute de main d'homme.

 Aucun doute n'est possible, dit James Starr. Et qui sait ce qui
serait arriv, si, au lieu de ce petit lac, l'effondrement et ouvert
passage aux eaux d'une mer !

-- Oui ! s'cria le vieil overman avec un sentiment de fiert, il
n'aurait pas fallu moins d'une mer pour noyer notre Aberfoyle ! Mais,
encore une fois, quel intrt peut avoir un tre quelconque  la ruine
de notre exploitation ?.

-- C'est incomprhensible, rpondit James Starr. Il ne s'agit pas l
d'une bande de malfaiteurs vulgaires qui, de l'antre o ils s'abritent,
se rpandraient sur le pays pour voler et piller ! De tels mfaits,
depuis trois ans, auraient rvl leur existence ! Il ne s'agit pas,
non plus, comme j'y ai pens quelquefois, de contrebandiers ou de faux
monnayeurs, cachant dans quelque recoin encore ignor de ces immenses
cavernes leur coupable industrie, et intresss par suite  nous en
chasser. On ne fait ni de la fausse monnaie ni de la contrebande pour
la garder ! Il est clair cependant qu'un ennemi implacable a jur la
perte de la Nouvelle Aberfoyle, et qu'un intrt le pousse  chercher
tous les moyens possibles d'assouvir la haine qu'il trous a voue !
Trop faible, sans doute, pour agir ouvertement, c'est dans l'ombre
qu'il prpare ses embches, mais l'intelligence qu'il y dploie fait de
lui un tre redoutable. Mes amis, il possde mieux que nous tous les
secrets de notre domaine, puisque depuis si longtemps il chappe 
toutes nos recherches ! C'est un homme du mtier, un habile parmi les
habiles,  coup sr, Simon. Ce que nous avons surpris de sa faon
d'oprer en est la preuve manifeste. Voyons ! avez-vous jamais eu
quelque ennemi personnel, sur lequel vos soupons puissent se porter ?
Cherchez bien. Il y a des monomanies de haine que le temps n'teint
pas. Remontez au plus haut dans votre vie, s'il le faut. Tout ce qui se
passe est l'oeuvre d'une sorte de folie froide et patiente, qui
exige que vous voquiez sur ce point jusqu' vos plus lointains
souvenirs ! 

Simon Ford ne rpondit pas. On voyait que l'honnte overman, avant de
s'expliquer, interrogeait avec candeur tout son pass. Enfin, relevant
la tte :

 Non, dit-il, devant Dieu, ni Madge, ni moi, nous n'avons jamais fait
de mal  personne. Nous ne croyons pas que nous puissions avoir un
ennemi, un seul !

-- Ah ! s'cria l'ingnieur, si Nell voulait enfin parler !

-- Monsieur Starr, et vous, mon pre, rpondit Harry, je vous en
supplie, gardons encore pour nous seuls le secret de notre enqute !
N'interrogez pas ma pauvre Nell ! Je la sens dj anxieuse et
tourmente. Il est certain pour moi que son coeur contient 
grand-peine un secret qui l'touffe. Si elle se tait, c'est ou qu'elle
n'a rien  dire, ou qu'elle ne croit pas devoir parler ! Nous ne
pouvons pas douter de son affection pour nous, pour nous tous ! Plus
tard, si elle m'apprend ce qu'elle nous a tu jusqu'ici, vous en serez
instruits aussitt.

-- Soit, Harry, rpondit l'ingnieur, et cependant ce silence, si Nell
sait quelque chose, est vraiment bien inexplicable ! 

Et comme Harry allait se rcrier :

 Sois tranquille, ajouta l'ingnieur. Nous ne dirons rien  celle qui
doit tre ta femme.

-- Et qui le serait sans plus attendre, si vous le vouliez, mon pre !

-- Mon garon, dit Simon Ford, dans un mois, jour pour jour, ton
mariage se fera. -- vous tiendrez lieu de pre  Nell, monsieur James ?

-- Comptez sur moi, Simon , rpondit l'ingnieur.

James Starr et ses deux compagnons revinrent au cottage. Ils ne dirent
rien du rsultat de leur exploration, et, pour tout le monde de la
houillre, l'effondrement des votes resta  l'tat de simple accident.
Il n'y avait qu'un lac de moins en cosse.

Nell avait peu  peu repris ses occupations habituelles. De cette
visite  la surface du comt, elle avait gard d'imprissables
souvenirs qu'Harry utilisait pour son instruction. Mais cette
initiation  la vie du dehors ne lui avait laiss aucun regret. Elle
aimait, comme avant cette exploration, le sombre domaine o, femme,
elle continuerait de demeurer, aprs y avoir vcu enfant et jeune fille.

Cependant, le mariage prochain de Harry Ford et de Nell avait fait
grand bruit dans la Nouvelle-Aberfoyle. Les compliments afflurent au
cottage. Jack Ryan ne fut pas le dernier  y apporter les siens. On le
surprenait aussi  tudier au loin ses meilleures chansons pour une
fte  laquelle toute la population de Coal-city devait prendre part.

Mais il arriva que, pendant le mois qui prcda le mariage, la
Nouvelle-Aberfoyle fut plus prouve qu'elle ne l'avait jamais t. On
et dit que l'approche de l'union de Nell et d'Harry provoquait
catastrophes sur catastrophes. Les accidents se produisaient
principalement dans les travaux du fond, sans que la vritable cause
pt en tre connue.

Ainsi, un incendie dvora le boisage d'une galerie infrieure, et on
retrouva la lampe que l'incendiaire avait employe. Harry et ses
compagnons durent risquer leur vie pour arrter ce feu, qui menaait de
dtruire le gisement, et ils n'y parvinrent qu'en employant les
extincteurs, remplis d'une eau charge d'acide carbonique, dont la
houillre tait prudemment pourvue.

Une autre fois, ce fut un boulement d  la rupture des tanons d'un
puits, et James Starr constata que ces tanons avaient t
pralablement attaqus  la scie. Harry, qui surveillait les travaux
sur ce point, fut enseveli sous les dcombres et n'chappa que par
miracle  la mort.

Quelques jours aprs, sur le tramway  traction mcanique, le train de
wagonnets sur lequel Harry tait mont, tamponna un obstacle et fut
culbut. On reconnut ensuite qu'une poutre avait t place en travers
de la voie.

Bref, ces faits se multiplirent tellement, qu'une sorte de panique se
dclara parmi les mineurs. Il ne fallait rien de moins que la prsence
de leurs chefs pour les retenir sur les travaux.

 Mais ils sont donc toute une bande, ces malfaiteurs ! rptait Simon
Ford, et nous ne pouvons mettre la main sur un seul ! 

On recommena les recherches. La police du comt se tint sur pied nuit
et jour, mais elle ne put rien dcouvrir. James Starr dfendit  Harry,
que cette malveillance semblait viser plus directement, de s'aventurer
jamais seul hors du centre des travaux.

On en agit de mme  l'gard de Nell,  laquelle, sur les instances de
Harry, on cachait, nanmoins, toutes ces tentatives criminelles, qui
pouvaient lui rappeler le souvenir du pass. Simon Ford et Madge la
gardaient jour et nuit avec une sorte de svrit, ou plutt de
sollicitude farouche. La pauvre enfant s'en rendait compte, mais pas
une remarque, pas une plainte ne lui chappa. Se disait-elle que si
l'on en agissait ainsi, c'tait dans son intrt ? Oui, probablement.
Toutefois, elle aussi,  sa faon, semblait veiller sur les autres, et
ne se montrait tranquille, que lorsque tous ceux qu'elle aimait taient
runis au cottage. Le soir, quand Harry rentrait, elle ne pouvait
retenir un mouvement de joie folle, peu compatible avec sa nature,
d'ordinaire plus rserve qu'expansive. La nuit une fois passe, elle
tait debout, avant tous les autres. Son inquitude la reprenait ds le
matin,  l'heure de la sortie pour les travaux du fond.

Harry aurait voulu, pour lui rendre le repos, que leur mariage ft un
fait accompli, Il lui semblait que, devant cet acte irrvocable, la
malveillance, devenue inutile, dsarmerait, et que Nell ne se sentirait
en sret que lorsqu'elle serait sa femme. Cette impatience tait
d'ailleurs partage par James Starr aussi bien que par Simon Ford et
Madge. Chacun comptait les jours.

La vrit est que chacun tait sous le coup des plus sinistres
pressentiments. Cet ennemi cach, qu'on ne savait o prendre et comment
combattre, on se disait tout bas que rien de ce qui concernait Nell ne
lui tait sans doute indiffrent. Cet acte solennel du mariage d'Harry
et de la jeune fille pouvait donc tre l'occasion de quelque
machination nouvelle de sa haine.

Un matin, huit jours avant l'poque convenue pour la crmonie, Nell,
pousse sans doute par quelque sinistre pressentiment, tait parvenue 
sortir la premire du cottage, dont elle voulait observer les abords.

Arrive au seuil, un cri d'indicible angoisse s'chappa de sa bouche.

Ce cri retentit dans toute l'habitation, et attira en un instant Madge,
Simon et Harry prs de la jeune fille.

Nell tait ple comme la mort, le visage boulevers, les traits
empreints d'une pouvante inexprimable. Hors d'tat de parler, son
regard tait fix sur la porte du cottage, qu'elle venait d'ouvrir. Sa
main crispe y dsignait ces lignes, qui avaient t traces pendant la
nuit et dont la vue la terrifiait :

 Simon Ford, tu m'as vol le dernier filon de nos vieilles houillres
! Harry, ton fils, m'a vol Nell ! Malheur  vous ! malheur  tous !
malheur  la Nouvelle-Aberfoyle ! 

              SILFAX. 

 Silfax ! s'crirent  la fois Simon Ford et Madge.

-- Quel est cet homme ? demanda Harry, dont le regard se portait
alternativement de son pre  la jeune fille.

-- Silfax ! rptait Nell avec dsespoir, Silfax ! 

Et tout son tre frmissait en murmurant ce nom, pendant que Madge,
s'emparant d'elle, la reconduisait presque de force  sa chambre.

James Starr tait accouru. Aprs avoir lu et relu la phrase menaante :

 La main qui a trac ces lignes, dit-il, est celle qui m'avait crit
la lettre contradictoire de la vtre, Simon ! Cet homme se nomme Silfax
! Je vois  votre trouble que vous le connaissez ! Quel est ce Silfax ?


                                   XX

                              Le pnitent

Ce nom avait t toute une rvlation pour le vieil overman.

C'tait celui du dernier  pnitent  de la fosse Dochart.

Autrefois, avant l'invention de la lampe de sret, Simon Ford avait
connu cet homme farouche, qui, au risque de sa vie, allait chaque jour
provoquer les explosions partielles du grisou. Il avait vu cet tre
trange, rdant dans la mine, toujours accompagn d'un norme harfang,
sorte de chouette monstrueuse, qui l'aidait dans son prilleux mtier
en portant une mche enflamme l o la main de Silfax ne pouvait
atteindre. Un jour, ce vieillard avait disparu, et, en mme temps que
lui, une petite orpheline, ne dans la mine et qui n'avait plus pour
parent que lui, son arrire-grand-pre. Cette enfant, videmment,
c'tait Nell. Depuis quinze ans, tous deux auraient donc vcu dans
quelque secret abme, jusqu'au jour o Nell fut sauve par Harry.

Le vieil overman, en proie  la fois  un sentiment de piti et de
colre, communiqua  l'ingnieur et  son fils ce que la vue de ce nom
de Silfax venait de lui rvler.

Cela claircissait toute la situation. Silfax tait l'tre mystrieux
vainement cherch dans les profondeurs de la Nouvelle Aberfoyle !

 Ainsi, vous l'avez connu, Simon ? demanda l'ingnieur.

-- Oui, en vrit, rpondit l'overman. L'homme au harfang ! Il n'tait
dj plus jeune. Il devait avoir quinze ou vingt ans de plus que moi.
Une sorte de sauvage, qui ne frayait avec personne, qui passait pour ne
craindre ni l'eau ni le feu ! C'tait par got qu'il avait choisi le
mtier de pnitent, dont peu se souciaient. Cette dangereuse profession
avait drang ses ides. On le disait mchant, et il n'tait peut-tre
que fou. Sa force tait prodigieuse. Il connaissait la houillre comme
pas un, -- aussi bien que moi tout au moins. On lui accordait une
certaine aisance. Ma foi, je le croyais mort depuis bien des annes.

-- Mais, reprit James Starr, qu'entend-il par ces mots :  Tu m'as vol
le dernier filon de nos vieilles houillres  ?

-- Ah ! voil, rpondit Simon Ford. Il y a longtemps dj, Silfax, dont
la cervelle, je vous l'ai dit, a toujours t drange, prtendait
avoir des droits sur l'ancienne Aberfoyle. Aussi son humeur
devenait-elle de plus en plus farouche  mesure que la fosse Dochart,
-- sa fosse ! -- s'puisait ! Il semblait que ce fussent ses propres
entrailles que chaque coup de pic lui arracht du corps ! -- Tu dois
te. souvenir de cela, Madge ?

-- Oui, Simon, rpondit la vieille cossaise.

-- Cela me revient maintenant, reprit Simon Ford, depuis que j'ai vu le
nom de Silfax sur cette porte; mais, je le rpte, je le croyais mort,
et je ne pouvais imaginer que cet tre malfaisant, que nous avons tant
cherch, ft l'ancien pnitent de la fosse Dochart !

-- En effet, dit James Starr, tout s'explique. Un hasard a rvl 
Silfax l'existence du nouveau gisement. Dans son gosme de fou, il
aura voulu s'en constituer le dfenseur, vivant dans la houillre, la
parcourant nuit et jour, il aura surpris votre secret, Simon, et su que
vous me demandiez en toute hte au cottage. De l, cette lettre
contradictoire de la vtre; de l, aprs mon arrive, le bloc de pierre
lanc contre Harry et les chelles dtruites du puits Yarow; de l,
l'obturation des fissures  la paroi du nouveau gisement; de l, enfin,
notre squestration, puis notre dlivrance, qui s'est accomplie grce 
la secourable Nell, sans doute,  l'insu et malgr ce Silfax !

-- Vous venez de raconter les choses comme elles ont videmment d se
passer, monsieur James, rpondit Simon Ford. Le vieux pnitent est
certainement fou, maintenant !

-- Cela vaut mieux, dit Madge.

-- Je ne sais, reprit James Starr en secouant la tte, car ce doit tre
une folie terrible que la sienne ! Ah ! je comprends que Nell ne puisse
songer  lui sans pouvante, et je comprends aussi qu'elle n'ait pas
voulu dnoncer son grand-pre ! Quelles tristes annes elle a d passer
prs de ce vieillard !

-- Bien tristes ! rpondit Simon Ford, entre ce sauvage et son harfang,
non moins sauvage que lui ! Car, bien sr, il n'est pas mort, cet
oiseau ! Ce ne peut tre que lui qui a teint notre lampe, lui qui a
failli couper la corde  laquelle taient suspendus Harry et Nell !...

-- Et je comprends, dit Madge, que la nouvelle du mariage de sa
petite-fille avec notre fils semble avoir exaspr la rancune et
redoubl la rage de Silfax !

-- Le mariage de Nell avec le fils de celui qu'il accuse de lui avoir
vol le dernier gisement des Aberfoyle ne peut, en effet, qu'avoir
port son irritation au comble ! reprit Simon Ford.

-- Il faudra pourtant bien qu'il prenne son parti de cette union !
s'cria Harry. Si tranger qu'il soit  la vie commune, on finira bien
par l'amener  reconnatre que la nouvelle existence de Nell vaut mieux
que celle qu'il lui faisait dans les abmes de la houillre ! Je suis
sr, monsieur Starr, que si nous pouvions mettre la main sur lui, nous
parviendrions  lui faire entendre raison !...

-- On ne raisonne pas avec la folie, mon pauvre Harry ! rpondit
l'ingnieur. Mieux vaut sans doute connatre son ennemi que l'ignorer,
mais tout n'est pas fini, parce que nous savons aujourd'hui ce qu'il
est. Tenons-nous sur nos gardes, mes amis, et pour commencer, Harry, il
faut interroger Nell ! Il le faut ! Elle comprendra que,  l'heure
qu'il est, son silence n'aurait plus de raison. Dans l'intrt mme de
son grand-pre, il convient qu'elle parle. Il importe autant pour lui
que pour nous, que nous puissions mettre  nant ses sinistres projets.

-- Je ne doute pas, monsieur Starr, rpondit Harry, que Nell ne vienne
de son propre mouvement au-devant de vos questions. Vous le savez
maintenant, c'est par conscience, c'est par devoir qu'elle s'est tue
jusqu'ici. C'est par devoir, c'est par conscience qu'elle parlera ds
que vous le voudrez. Ma mre a bien fait de la reconduire dans sa
chambre. Elle avait grand besoin de se recueillir, mais je vais l'aller
chercher...

-- C'est inutile, Harry , dit d'une voix ferme et claire la jeune
fille, qui entrait au moment mme dans la grande salle du cottage.

Nell tait ple. Ses yeux disaient combien elle avait pleur; mais on
la sentait rsolue  la dmarche que sa loyaut lui commandait en ce
moment.

 Nell ! s'tait cri Harry, en s'lanant vers la jeune fille.

-- Harry, rpondit Nell, qui d'un geste arrta son fianc, ton pre, ta
mre et toi, il faut aujourd'hui que vous sachiez tout. Il faut que
vous n'ignoriez rien non plus, monsieur Starr, de ce qui concerne
l'enfant que vous avez accueillie sans la connatre et qu'Harry pour
son malheur, hlas ! a tire de l'abme.

-- Nell ! s'cria Harry.

-- Laisse parler Nell, dit James Starr, en imposant silence  Harry.

-- Je suis la petite-fille du vieux Silfax, reprit Nell. Je n'ai jamais
connu de mre que le jour o je suis entre ici, ajouta-t-elle en
regardant Madge.

-- Que ce jour soit bni, ma fille ! rpondit la vieille cossaise.

-- Je n'ai jamais connu de pre que le jour o j'ai vu Simon Ford,
reprit Nell, et d'ami que le jour o la main d'Harry a touch la mienne
! Seule, j'ai vcu pendant quinze ans, dans les recoins les plus
reculs de la mine, avec mon grand-pre. Avec lui, c'est beaucoup dire.
Par lui serait plus juste. Je le voyais  peine. Lorsqu'il disparut de
l'ancienne Aberfoyle, il se rfugia dans ces profondeurs que lui seul
connaissait. A sa faon, il tait alors bon pour moi, quoique
effrayant. Il me nourrissait de ce qu'il allait chercher au-dehors;
mais j'ai le vague souvenir que, d'abord, pendant mes plus jeunes
annes, j'ai eu pour nourrice une chvre, dont la perte m'a bien
dsole. Grand-pre, me voyant si chagrine, la remplaa d'abord par un
autre animal, -- un chien, me dit-il. Malheureusement, ce chien tait
gai. Il aboyait. Grand-pre n'aimait pas la gaiet. Il avait horreur du
bruit. Il m'avait appris le silence, et n'avait pu l'apprendre au
chien. Le pauvre animal disparut presque aussitt. Grand-pre avait
pour compagnon un oiseau farouche, un harfang, qui d'abord me fit
horreur; mais cet oiseau, malgr la rpulsion qu'il m'inspirait, me
prit en une telle affection, que je finis par la lui rendre. Il en
tait venu  m'obir mieux qu' son matre, et cela mme m'inquitait
pour lui. Grand-pre tait jaloux. Le harfang et moi, nous nous
cachions le plus que nous pouvions d'tre trop bien ensemble ! Nous
comprenions qu'il le fallait !... Mais c'est trop vous parler de moi !
C'est de vous qu'il s'agit...

-- Non, ma fille, rpondit James Starr. Dis les choses comme elles te
viennent.

-- Mon grand-pre, reprit Nell, avait toujours vu d'un trs mauvais
&oelig;il votre voisinage dans la houillre. L'espace ne manquait pas,
cependant. C'tait loin, bien loin de vous qu'il se choisissait des
refuges. Cela lui dplaisait de vous sentir l. Quand je le
questionnais sur les gens de l-haut, son visage s'assombrissait, il ne
rpondait pas et devenait comme muet pour longtemps. Mais o sa colre
clata, ce fut quand il s'aperut que, ne vous contentant plus du vieux
domaine, vous sembliez vouloir empiter sur le sien. Il jura que si
vous parveniez  pntrer dans la nouvelle houillre, connue de lui
seul jusqu'alors, vous pririez ! Malgr son ge, sa force est encore
extraordinaire, et ses menaces me firent trembler pour vous et pour lui.

-- Continue, Nell, dit Simon Ford  la jeune fille, qui s'tait
interrompue un instant, comme pour mieux rassembler ses souvenirs.

-- Aprs votre premire tentative, reprit Nell, ds que grand pre vous
vit pntrer dans la galerie de la Nouvelle-Aberfoyle, il en boucha
l'ouverture et en fit une prison pour vous. Je ne vous connaissais que
comme des ombres, vaguement entrevues dans l'obscure houillre; mais je
ne pus supporter l'ide que des chrtiens allaient mourir de faim dans
ces profondeurs, et, au risque d'tre prise sur le fait, je parvins 
vous procurer pendant quelques jours un peu d'eau et de pain !...
J'aurais voulu vous guider au-dehors, mais il tait si difficile de
tromper la surveillance de mon grand-pre ! vous alliez mourir ! Jack
Ryan et ses compagnons arrivrent... Dieu a permis que je les aie
rencontrs ce jour-l ! Je les entranai jusqu' vous. Au retour, mon
grand-pre me surprit. Sa colre contre moi fut terrible. Je crus que
j'allais prir de sa main ! Depuis lors, la vie devint insupportable
pour moi. Les ides de mon grand-pre s'garrent tout  fait. Il se
proclamait le roi de l'ombre et du feu ! Quand il entendait vos pics
frapper ces filons qu'il regardait comme les siens, il devenait furieux
et me battait avec rage. Je voulus fuir. Ce fut impossible; tant il me
gardait de prs. Enfin, il y a trois mois, dans un accs de dmence
sans nom, il me descendit dans l'abme o vous m'avez trouve, et il
disparut, aprs avoir vainement appel l'harfang, qui resta fidlement
prs de moi. Depuis quand tais-je l ? je l'ignore ! Tout ce que je
sais, c'est que je me sentais mourir, quand tu es arriv, mon Harry, et
quand tu m'as sauve ! Mais, tu le vois, la petite-fille du vieux
Silfax ne peut pas tre la femme d'Harry Ford, puisqu'il y va de ta
vie, de votre vie  tous !

-- Nell ! s'cria Harry.

-- Non, reprit la jeune fille. Mon sacrifice est fait. Il n'est qu'un
moyen de conjurer votre perte : c'est que je retourne prs de mon
grand-pre. Il menace toute la Nouvelle-Aberfoyle !... C'est une me
incapable de pardon, et nul ne peut savoir ce que le gnie de la
vengeance lui aura inspir ! Mon devoir est clair. Je serais la plus
misrable des cratures si j'hsitais  l'accomplir. Adieu ! et merci !
vous m'avez fait connatre le bonheur ds ce monde ! Quoi qu'il arrive,
pensez que mon coeur tout entier restera au milieu de vous ! 

A ces mots, Simon Ford, Madge, Harry fou de douleur, s'taient levs.

 Quoi, Nell ! s'crirent-ils avec dsespoir, tu voudrais nous quitter
! 

James Starr les carta d'un geste plein d'autorit, et, allant droit 
Nell, il lui prit les deux mains.

 C'est bien, mon enfant, lui dit-il. Tu as dit ce que tu devais dire;
mais voici ce que nous avons  te rpondre. Nous ne te laisserons pas
partir, et, s'il le faut, nous te retiendrons par la force. Nous
crois-tu donc capables de cette lchet d'accepter ton offre gnreuse
? Les menaces de Silfax sont redoutables, soit ! Mais, aprs tout, un
homme n'est qu'un homme, et nous prendrons nos prcautions. Cependant,
peux-tu, dans l'intrt de Silfax mme, nous renseigner sur ses
habitudes, nous dire o il se cache ? Nous ne voulons qu'une chose : le
mettre hors d'tat de nuire, et peut-tre le ramener  la raison.

-- Vous voulez l'impossible, rpondit Nell. Mon grand-pre est partout
et nulle part. Je n'ai jamais connu ses retraites ! Je ne l'ai jamais
vu endormi. Quand il avait trouv quelque refuge, il me laissait seule
et disparaissait. Lorsque j'ai pris ma rsolution, monsieur Starr, je
savais tout ce que vous pouviez me rpondre. Croyez-moi ! Il n'y a
qu'un moyen de dsarmer mon grand-pre : c'est que je parvienne  le
retrouver. Il est invisible, lui, mais il voit tout. Demandez-vous
comment il aurait dcouvert vos plus secrtes penses, depuis la lettre
crite  M. Starr, jusqu'au projet de mon mariage avec Harry, s'il
n'avait pas l'inexplicable facult de tout savoir. Mon grand-pre,
autant que je puis en juger, est, dans sa folie mme, un homme puissant
par l'esprit. Autrefois, il lui est arriv de me dire de grandes
choses. Il m'a appris Dieu, et ne m'a trompe que sur un point : c'est
quand il m'a fait croire que tous les hommes taient perfides,
lorsqu'il a voulu m'inspirer sa haine contre l'humanit tout entire.
Lorsque Harry m'a rapporte dans ce cottage, vous avez pens que
j'tais ignorante seulement ! J'tais plus que cela. J'tais pouvante
! Ah ! pardonnez-moi ! mais, pendant quelques jours, je me suis crue au
pouvoir des mchants, et je voulais vous fuir ! Ce qui a commenc 
ramener mon esprit au vrai, c'est vous, Madge, non par vos paroles,
mais par le spectacle de votre vie, alors que je vous voyais aime et
respecte de votre mari et de votre fils ! Puis, quand j'ai vu ces
travailleurs, heureux et bons, vnrer M. Starr, dont je les ai crus
d'abord les esclaves, lorsque pour la premire fois j'ai vu toute la
population d'Aberfoyle venir  la chapelle, s'y agenouiller, prier Dieu
et le remercier de ses bonts infinies, alors je me suis dit :  Mon
grand-pre m'a trompe !  Mais aujourd'hui, claire par ce que vous
m'avez appris, je pense qu'il s'est tromp lui-mme ! Je vais donc
reprendre les chemins secrets par lesquels je l'accompagnais autrefois.
Il doit me guetter ! Je l'appellerai... il m'entendra, et qui sait si,
en retournant vers lui, je ne le ramnerai pas  la vrit ? 

Tous avaient laiss parler la jeune fille. Chacun sentait qu'il devait
lui tre bon d'ouvrir son coeur tout entier  ses amis, au moment
o, dans sa gnreuse illusion, elle croyait qu'elle allait les quitter
pour toujours. Mais quand, puise, les yeux pleins de larmes, elle se
tut, Harry, se tournant vers Madge, dit :

 Ma mre, que penseriez-vous de l'homme qui abandonnerait la noble
fille que vous venez d'entendre ?

-- Je penserais, rpondit Madge, que cet homme est un lche, et, s'il
tait mon fils, je le renierais, je le maudirais !

-- Nell, tu as entendu notre mre, reprit Harry. O que tu ailles, je
te suivrai. Si tu persistes  partir, nous partirons ensemble...

-- Harry ! Harry !  s'cria Nell.

Mais l'motion tait trop forte. On vit blmir les lvres de la jeune
fille, et elle tomba dans les bras de Madge, qui pria l'ingnieur,
Simon et Harry de la laisser seule avec elle.

                                  XXI

                           Le mariage de Nell

On se spara, mais il fut d'abord convenu que les htes du cottage
seraient plus que jamais sur leurs gardes. La menace du vieux Silfax
tait trop directe pour qu'il n'en ft pas tenu compte. C'tait  se
demander si l'ancien pnitent ne disposait pas de quelque moyen
terrible qui pouvait anantir toute l'Aberfoyle.

Des gardiens arms furent donc posts aux diverses issues de la
houillre, avec ordre de veiller jour et nuit. Tout tranger  la mine
dut tre amen devant James Starr, afin qu'il pt constater son
identit. On ne craignit pas de mettre les habitants de Coal-city au
courant des menaces dont la colonie souterraine tait l'objet. Silfax
n'ayant aucune intelligence dans la place, il n'y avait nulle trahison
 craindre. On fit connatre  Nell toutes les mesures de sret qui
venaient d'tre prises, et, sans qu'elle ft rassure compltement,
elle retrouva quelque tranquillit. Mais la rsolution d'Harry de la
suivre partout o elle irait, avait plus que tout contribu  lui
arracher la promesse de ne pas s'enfuir.

Pendant la semaine qui prcda le mariage de Nell et d'Harry, aucun
incident ne troubla la Nouvelle-Aberfoyle. Aussi les mineurs, sans se
dpartir de la surveillance organise, revinrent-ils de cette panique,
qui avait failli compromettre l'exploitation.

Cependant James Starr continuait  faire rechercher le vieux Silfax. Le
vindicatif vieillard ayant dclar que Nell n'pouserait jamais Harry,
on devait admettre qu'il ne reculerait devant rien pour empcher ce
mariage. Le mieux aurait t de s'emparer de sa personne, tout en
respectant sa vie. L'exploration de la Nouvelle-Aberfoyle fut donc
minutieusement recommence. On fouilla les galeries jusque dans les
tages suprieurs qui affleuraient les ruines de Dundonald-Castle, 
Irvine. On supposait avec raison que c'tait par le vieux chteau que
Silfax communiquait avec l'extrieur et qu'il s'approvisionnait des
choses ncessaires  sa misrable existence, soit en achetant, soit en
maraudant. Quant aux  Dames de feu , James Starr eut la pense que
quelque jet de grisou, qui se produisait dans cette partie de la
houillre, avait pu tre allum par Silfax et produire ce phnomne. Il
ne se trompait pas. Mais les recherches furent vaines.

James Starr, pendant cette lutte de tous les instants contre un tre
insaisissable, fut, sans en rien faire voir, le plus malheureux des
hommes. A mesure que s'approchait le jour du mariage, ses craintes
s'accroissaient, et il avait cru devoir, par exception, en faire part
au vieil overman, qui devint bientt plus inquiet que lui.

Enfin le jour arriva.

Silfax n'avait pas donn signe de vie.

Ds le matin, toute la population de Coal-city fut sur pied. Les
travaux de la Nouvelle-Aberfoyle avaient t suspendus. Chefs et
ouvriers tenaient  rendre hommage au vieil overman et  son fils. Ce
n'tait que payer une dette de reconnaissance aux deux hommes hardis et
persvrants, qui avaient rendu  la houillre la prosprit
d'autrefois.

C'tait  onze heures, dans la chapelle de Saint-Gilles, leve sur la
rive du lac Malcolm, que la crmonie allait s'accomplir.

A l'heure dite, on vit sortir du cottage Harry donnant le bras  sa
mre, Simon Ford donnant le bras  Nell.

Suivaient l'ingnieur James Starr, impassible en apparence, mais au
fond s'attendant  tout, et Jack Ryan, superbe dans ses habits de piper.

Puis, venaient les autres ingnieurs de la mine, les notables de
Coal-city, les amis, les compagnons du vieil overman, tous les membres
de cette grande famille de mineurs, qui formait la population spciale
de la Nouvelle-Aberfoyle.

Au-dehors, il faisait une de ces journes torrides du mois d'aot, qui
sont particulirement pnibles dans les pays du Nord. L'air orageux
pntrait jusque dans les profondeurs de la houillre, o la
temprature s'tait leve d'une faon anormale. L'atmosphre s'y
saturait d'lectricit,  travers les puits d'aration et le vaste
tunnel de Malcolm.

On aurait pu constater -- phnomne assez rare -- que le baromtre, 
Coal-city, avait baiss d'une quantit considrable. C'tait  se
demander, vraiment, si quelque orage n'allait pas clater sous la vote
de schiste, qui formait le ciel de l'immense crypte.

Mais la vrit est que personne, au-dedans, ne se proccupait des
menaces atmosphriques du dehors.

Chacun, cela va sans dire, avait revtu ses plus beaux habits pour la
circonstance.

Madge portait un costume qui rappelait ceux du vieux temps. Elle tait
coiffe d'un  toy , comme les anciennes matrones, et sur ses paules
flottait le  rokelay , sorte de mantille quadrille que les
cossaises portent avec une certaine lgance.

Nell s'tait promis de ne rien laisser voir des agitations de sa
pense. Elle dfendit  son coeur de battre,  ses secrtes
angoisses de se trahir, et la courageuse enfant parvint  montrer 
tous un visage calme et recueilli.

Elle tait simplement mise, et la simplicit de son vtement, qu'elle
avait prfr  des ajustements plus riches, ajoutait encore au charme
de sa personne. Sa seule coiffure tait un  snood , ruban de couleurs
varies, dont se parent ordinairement les jeunes Caldoniennes.

Simon Ford avait un habit que n'aurait pas dsavou le digne bailli
Nichol Jarvie, de Walter Scott.

Tout ce monde se dirigea vers la chapelle de Saint-Gilles, qui avait
t luxueusement dcore.

Au ciel de Coal-city, les disques lectriques, ravivs par des courants
plus intenses, resplendissaient comme autant de soleils. Une atmosphre
lumineuse emplissait toute la Nouvelle Aberfoyle.

Dans la chapelle, les lampes lectriques projetaient aussi de vives
lueurs, et les vitraux coloris brillaient comme des kalidoscopes de
feux.

C'tait le rvrend William Hobson qui devait officier. A la porte mme
de Saint-Gilles, il attendait l'arrive des poux.

Le cortge approchait, aprs avoir majestueusement contourn la rive du
lac Malcolm.

En ce moment, l'orgue se fit entendre, et les deux couples, prcds du
rvrend Hobson, se dirigrent vers le chevet de Saint-Gilles.

La bndiction cleste fut d'abord appele sur toute l'assistance;
puis, Harry et Nell restrent seuls devant le ministre, qui tenait le
livre sacr  la main.

 Harry, demanda le rvrend Hobson, voulez-vous prendre Nell pour
femme, et jurez-vous de l'aimer toujours ?

-- Je le jure, rpondit le jeune homme d'une voix forte.

-- Et vous, Nell, reprit le ministre, voulez-vous prendre pour poux
Harry Ford, et... 

La jeune fille n'avait pas eu le temps de rpondre, qu'une immense
clameur retentissait au-dehors.

Un de ces normes rochers, formant terrasse, qui surplombait la rive du
lac Malcolm,  cent pas de la chapelle, venait de s'ouvrir subitement,
sans explosion, comme si sa chute et t prpare  l'avance.
Au-dessous, les eaux s'engouffraient dans une excavation profonde, que
personne ne savait exister l.

Puis soudain, entre les roches boules, apparut un canot, qu'une
pousse vigoureuse lana  la surface du lac.

Sur ce canot, un vieillard, vtu d'une sombre cagoule, les cheveux
hrisss, une longue barbe blanche tombant sur sa poitrine, se tenait
debout.

Il avait  la main une lampe Davy, dans laquelle brillait une flamme,
protge par la toile mtallique de l'appareil.

En mme temps, d'une voix forte, le vieillard criait :

 Le grisou ! le grisou ! Malheur  tous ! malheur ! 

En ce moment, la lgre odeur qui caractrise l'hydrogne protocarbon
se rpandit dans l'atmosphre.

Et s'il en tait ainsi, c'est que la chute du rocher avait livr
passage  une norme quantit de gaz explosif, emmagasin dans
d'normes  soufflards  dont les schistes obturaient l'orifice. Les
jets de grisou fusaient vers les votes du dme, sous une pression de
cinq  six atmosphres.

Le vieillard connaissait l'existence de ces soufflards, et il les avait
brusquement ouverts, de manire  rendre dtonante l'atmosphre de la
crypte.

Cependant James Starr et quelques autres, quittant prcipitamment la
chapelle, s'taient lancs sur la rive.

 Hors de la mine ! hors de la mine !  cria l'ingnieur, qui, ayant
compris l'imminence du danger, vint jeter ce cri d'alarme  la porte de
Saint-Gilles.

 Le grisou ! le grisou !  rptait le vieillard, en poussant son
canot plus avant sur les eaux du lac.

Harry, entranant sa fiance, son pre, sa mre, avait prcipitamment
quitt la chapelle.

 Hors de la mine ! hors de la mine !  rptait James Starr.

Il tait trop tard pour fuir ! Le vieux Silfax tait l, prt 
accomplir sa dernire menace, prt  empcher le mariage de Nell et
d'Harry, en ensevelissant toute la population de Coal-city sous les
ruines de la houillre.

Au-dessus de sa tte, volait son norme harfang, dont le plumage blanc
tait tach de points noirs.

Mais alors, un homme se prcipita dans les eaux du lac, qui nagea
vigoureusement vers le canot.

C'tait Jack Ryan. Il s'efforait d'atteindre le fou, avant que
celui-ci n'et accompli son oeuvre de destruction.

Silfax le vit venir. Il brisa le verre de sa lampe, et, aprs avoir
arrach la mche allume, il la promena dans l'air.

Un silence de mort planait sur toute l'assistance atterre.

James Starr, rsign, s'tonnait que l'explosion, invitable, n'et pas
dj ananti la Nouvelle-Aberfoyle.

Silfax, les traits crisps, se rendit compte que le grisou, trop lger
pour se maintenir dans les basses couches, s'tait accumul vers les
hauteurs du dme.

Mais alors le harfang, sur un geste de Silfax, saisissant dans sa patte
la mche incendiaire, comme il faisait autrefois dans les galeries de
la fosse Dochart, commena  monter vers la haute vote, que le
vieillard lui montrait de la main.

Encore quelques secondes, et la Nouvelle-Aberfoyle avait vcu !...

A ce moment, Nell s'chappa des bras d'Harry.

Calme et inspire tout  la fois, elle courut vers la rive du lac,
jusqu' la lisire des eaux.

 Harfang ! Harfang ! cria-t-elle d'une voix claire,  moi ! viens 
moi ! 

L'oiseau fidle, tonn, avait hsit un instant. Mais soudain, ayant
reconnu la voix de Nell, il avait laiss tomber la mche enflamme dans
les eaux du lac, et, traant un large cercle, il tait venu s'abattre
aux pieds de la jeune fille.

Les hautes couches explosives dans lesquelles le grisou s'tait mlang
 l'air, n'avaient pas t atteintes !

Alors un cri terrible retentit sous le dme. Ce fut le dernier que jeta
le vieux Silfax.

A l'instant o Jack Ryan allait mettre la main sur le bordage du canot,
le vieillard, voyant sa vengeance lui chapper, s'tait prcipit dans
les eaux du lac.

 Sauvez-le ! sauvez-le !  s'cria Nell d'une voix dchirante.

Harry l'entendit. Se jetant  son tour  la nage, il eut bientt
rejoint Jack Ryan et plongea  plusieurs reprises.

Mais ses efforts furent inutiles.

Les eaux du lac Malcolm ne rendirent pas leur proie. Elles s'taient 
jamais refermes sur le vieux Silfax.

                                  XXII

                       La lgende du vieux Silfax

Six mois aprs ces vnements, le mariage, si trangement interrompu,
d'Harry Ford et de Nell, se clbrait dans la chapelle de Saint-Gilles.
Aprs que le rvrend Hobson eut bni leur union, les jeunes poux,
encore vtus de noir, rentrrent au cottage.

James Starr et Simon Ford, dsormais exempts de toute inquitude,
prsidrent joyeusement  la fte qui suivit la crmonie et se
prolongea jusqu'au lendemain.

Ce fut dans ces mmorables circonstances que Jack Ryan, revtu de son
costume de piper, aprs avoir gonfl d'air l'outre de sa cornemuse,
obtint ce triple rsultat de jouer, de chanter et de danser tout  la
fois, aux applaudissements de toute l'assemble.

Et, le lendemain, les travaux du jour et du fond recommencrent, sous
la direction de l'ingnieur James Starr.

Harry et Nell furent heureux, il est superflu de le dire. Ces deux
coeurs, tant prouvs, trouvrent dans leur union le bonheur
qu'ils mritaient.

Quant  Simon Ford, l'overman honoraire de la Nouvelle Aberfoyle, il
comptait bien vivre assez pour clbrer sa cinquantaine avec la bonne
Madge, qui ne demandait pas mieux, d'ailleurs.

 Et aprs celle-l, pourquoi pas une autre ? disait Jack Ryan. Deux
cinquantaines, ce ne serait pas trop pour vous, monsieur Simon !

-- Tu as raison, mon garon, rpondit tranquillement le vieil overman.
Qu'y aurait-il d'tonnant  ce que sous le climat de la
Nouvelle-Aberfoyle, dans ce milieu qui ne connat pas les intempries
du dehors, on devnt deux fois centenaire ? 

Les habitants de Coal-city devaient-ils jamais assister  cette seconde
crmonie ? L'avenir le dira.

En tout cas, un oiseau, qui semblait devoir atteindre une longvit
extraordinaire, c'tait le harfang du vieux Silfax. Il hantait toujours
le sombre domaine. Mais aprs la mort du vieillard, bien que Nell et
essay de le retenir, il s'tait enfui au bout de quelques jours. Outre
que la socit des hommes ne lui plaisait dcidment pas plus qu' son
ancien matre, il semblait qu'il et gard une sorte de rancune
particulire  Harry, et que cet oiseau jaloux et toujours reconnu et
dtest en lui le premier ravisseur de Nell, celui  qui il l'avait
dispute en vain dans l'ascension du gouffre.

Depuis ce temps, Nell ne le revoyait qu' de longs intervalles, planant
au-dessus du lac Malcolm.

Voulait-il revoir son amie d'autrefois ? voulait-il plonger ses regards
pntrants jusqu'au fond de l'abme o s'tait englouti Silfax ?

Les deux versions furent admises, car le harfang devint lgendaire, et
il inspira  Jack Ryan plus d'une fantastique histoire.

C'est grce  ce joyeux compagnon qu'on chante encore dans les veilles
cossaises la lgende de l'oiseau du vieux Silfax, l'ancien pnitent
des houillres d'Aberfoyle.

                                The End









End of the Project Gutenberg EBook of Les Indes Noires, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES INDES NOIRES ***

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