The Project Gutenberg EBook of 20000 Lieues sous les mers Part 1, by Jules Verne
(#24 in our series by Jules Verne)

Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
copyright laws for your country before downloading or redistributing
this or any other Project Gutenberg eBook.

This header should be the first thing seen when viewing this Project
Gutenberg file.  Please do not remove it.  Do not change or edit the
header without written permission.

Please read the "legal small print," and other information about the
eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file.  Included is
important information about your specific rights and restrictions in
how the file may be used.  You can also find out about how to make a
donation to Project Gutenberg, and how to get involved.


**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**

**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**

*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****


Title: 20000 Lieues sous les mers Part 1

Author: Jules Verne

Release Date: February, 2004  [EBook #5095]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on April 24, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: UTF-8

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, 20000 LIEUES SOUS LES MERS PART 1 ***




This eBook was produced by Norm Wolcott.



                       20000 Lieues sous les mers

                              JULES VERNE
                          VINGT MILLE LIEUES
                                  SOUS
                                LES MERS
                              ILLUSTRE DE
                      111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
                              BIBLIOTHEQUE
                      D'EDUCATION ET DE RECREATION
                     J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
                                  PARIS

------------------------------------------------------------------------
                           TABLE DES MATIRES

                             PREMIR PARTIE


              I       Un cueil fuyant

              II      Le pour et le contre

              III     Comme il plaira  monsieur

              IV      Ned Land

              V        l'aventure !

              VI       toute vapeur

              VII     Une baleine d'espce inconnue

              VIII    _Mobilis in mobile_

              IX      Les colres de Ned Land

              X       L'homme des eaux

              XI      Le _Nautilus_

              XII     Tout par l'lectricit

              XIII    Quelques chiffres

              XIV     Le Fleuve-Noir

              XV      Une invitation par lettre

              XVI     Promenade en plaine

              XVII    Une fort sous-marine

              XVIII   Quatre mille lieues sous le Pacifique

              XIX     Vanikoro

              XX      Le dtroit de Torrs

              XXI     Quelques jours  terre

              XXII    La foudre du capitaine Nemo

              XXIII   _gri somnia_

              XXIV    Le royaume du corail

------------------------------------------------------------------------
                           VINGT MILLE LIEUES
                                  SOUS
                                LES MERS

                        TOUR DU MONDE SOUS MARIN

                            (Premier partie)

                                    I

                            UN CUEIL FUYANT

L'anne 1866 fut marque par un vnement bizarre, un phnomne
inexpliqu et inexplicable que personne n'a sans doute oubli. Sans
parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et
surexcitaient l'esprit public  l'intrieur des continents les gens de
mer furent particulirement mus. Les ngociants, armateurs, capitaines
de navires, skippers et masters de l'Europe et de l'Amrique, officiers
des marines militaires de tous pays, et, aprs eux, les gouvernements
des divers tats des deux continents, se proccuprent de ce fait au
plus haut point.

En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'taient rencontrs
sur mer avec  une chose norme  un objet long, fusiforme, parfois
phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine.

Les faits relatifs  cette apparition, consigns aux divers livres de
bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de
l'tre en question, la vitesse inoue de ses mouvements, la puissance
surprenante de sa locomotion, la vie particulire dont il semblait
dou. Si c'tait un ctac, il surpassait en volume tous ceux que la
science avait classs jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacpde, ni M.
Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel
monstre --  moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres
yeux de savants.

A prendre la moyenne des observations faites  diverses reprises -- en
rejetant les valuations timides qui assignaient  cet objet une
longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagres
qui le disaient large d'un mille et long de trois -- on pouvait
affirmer, cependant, que cet tre phnomnal dpassait de beaucoup
toutes les dimensions admises jusqu' ce jour par les ichtyologistes --
s'il existait toutefois.

Or, il existait, le fait en lui-mme n'tait plus niable, et, avec ce
penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra
l'motion produite dans le monde entier par cette surnaturelle
apparition. Quant  la rejeter au rang des fables, il fallait y
renoncer.

En effet, le 20 juillet 1866, le steamer _Governor-Higginson_, de
Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontr cette
masse mouvante  cinq milles dans l'est des ctes de l'Australie. Le
capitaine Baker se crut, tout d'abord, en prsence d'un cueil inconnu
; il se disposait mme  en dterminer la situation exacte, quand deux
colonnes d'eau, projetes par l'inexplicable objet, s'lancrent en
sifflant  cent cinquante pieds dans l'air. Donc,  moins que cet
cueil ne ft soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le
_Governor-Higginson_ avait affaire bel et bien  quelque mammifre
aquatique, inconnu jusque-l, qui rejetait par ses vents des colonnes
d'eau, mlanges d'air et de vapeur.

Pareil fait fut galement observ le 23 juillet de la mme anne, dans
les mers du Pacifique, par le _Cristobal-Colon_, de West India and
Pacific steam navigation Company. Donc, ce ctac extraordinaire
pouvait se transporter d'un endroit  un autre avec une vlocit
surprenante, puisque  trois jours d'intervalle, le
_Governor-Higginson_ et le _Cristobal-Colon_ l'avaient observ en deux
points de la carte spars par une distance de plus de sept cents
lieues marines. Quinze jours plus tard,  deux mille lieues de l
l'_Helvetia_, de la Compagnie Nationale, et le _Shannon_, du
Royal-Mail, marchant  contrebord dans cette portion de l'Atlantique
comprise entre les tats-Unis et l'Europe, se signalrent
respectivement le monstre par 4215' de latitude nord, et 6035' de
longitude  l'ouest du mridien de Greenwich. Dans cette observation
simultane, on crut pouvoir valuer la longueur minimum du mammifre 
plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le _Shannon_ et
l'_Helvetia_ taient de dimension infrieure  lui, bien qu'ils
mesurassent cent mtres de l'trave  l'tambot. Or, les plus vastes
baleines, celles qui frquentent les parages des les Aloutiennes, le
Kulammak et l'Umgullick, n'ont jamais dpass la longueur de
cinquante-six mtres, -- si mme elles l'atteignent.

Ces rapports arrivs coup sur coup, de nouvelles observations faites 
bord du transatlantique le _Pereire_, un abordage entre l'_Etna_, de la
ligne Inman, et le monstre, un procs-verbal dress par les officiers
de la frgate franaise la _Normandie_, un trs srieux relvement
obtenu par l'tat-major du commodore Fitz-James  bord du _Lord-Clyde_,
murent profondment l'opinion publique. Dans les pays d'humeur lgre,
on plaisanta le phnomne, mais les pays graves et pratiques,
l'Angleterre, l'Amrique, l'Allemagne, s'en proccuprent vivement.

Partout dans les grands centres, le monstre devint  la mode ; on le
chanta dans les cafs, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur
les thtres. Les canards eurent l une belle occasion de pondre des
oeufs de toute couleur. On vit rapparatre dans les journaux -- 
court de copie -- tous les tres imaginaires et gigantesques, depuis la
baleine blanche, le terrible  Moby Dick  des rgions hyperborennes,
jusqu'au Kraken dmesur, dont les tentacules peuvent enlacer un
btiment de cinq cents tonneaux et l'entraner dans les abmes de
l'Ocan. On reproduisit mme les procs-verbaux des temps anciens les
opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces
monstres, puis les rcits norvgiens de l'vque Pontoppidan, les
relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont
la bonne foi ne peut tre souponne, quand il affirme avoir vu, tant
 bord du _Castillan_, en 1857, cet norme serpent qui n'avait jamais
frquent jusqu'alors que les mers de l'ancien _Constitutionnel_.

Alors clata l'interminable polmique des crdules et des incrdules
dans les socits savantes et les journaux scientifiques. La  question
du monstre  enflamma les esprits. Les journalistes, qui font
profession de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit,
versrent des flots d'encre pendant cette mmorable campagne ;
quelques-uns mme, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de
mer, ils en vinrent aux personnalits les plus offensantes.

Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux
articles de fond de l'Institut gographique du Brsil, de l'Acadmie
royale des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de
l'Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du _The
Indian Archipelago_, du _Cosmos_ de l'abb Moigno, des _Mittheilungen_
de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la
France et de l'tranger, la petite presse ripostait avec une verve
intarissable. Ses spirituels crivains parodiant un mot de Linn, cit
par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que  la nature ne
faisait pas de sots , et ils adjurrent leurs contemporains de ne
point donner un dmenti  la nature, en admettant l'existence des
Krakens, des serpents de mer, des  Moby Dick , et autres
lucubrations de marins en dlire. Enfin, dans un article d'un journal
satirique trs redout, le plus aim de ses rdacteurs, brochant sur le
tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et
l'acheva au milieu d'un clat de rire universel. L'esprit avait vaincu
la science.

Pendant les premiers mois de l'anne 1867, la question parut tre
enterre, et elle ne semblait pas devoir renatre, quand de nouveaux
faits furent ports  la connaissance du public. Il ne s'agit plus
alors d'un problme scientifique  rsoudre, mais bien d'un danger rel
srieux  viter. La question prit une tout autre face. Le monstre
redevint lot, rocher, cueil, mais cueil fuyant, indterminable,
insaisissable.

Le 5 mars 1867, le _Moravian_, de Montral Ocan Company, se trouvant
pendant la nuit par 2730' de latitude et 7215' de longitude, heurta
de sa hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces
parages. Sous l'effort combin du vent et de ses quatre cents
chevaux-vapeur, il marchait  la vitesse de treize noeuds. Nul doute
que sans la qualit suprieure de sa coque, le _Moravian_, ouvert au
choc, ne se ft englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu'il
ramenait du Canada.

L'accident tait arriv vers cinq heures du matin, lorsque le jour
commenait  poindre. Les officiers de quart se prcipitrent 
l'arrire du btiment. Ils examinrent l'Ocan avec la plus scrupuleuse
attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait 
trois encablures, comme si les nappes liquides eussent t violemment
battues. Le relvement du lieu fut exactement pris, et le _Moravian_
continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurt une roche
sous-marine, ou quelque norme pave d'un naufrage ? On ne put le
savoir ; mais, examen fait de sa carne dans les bassins de radoub, il
fut reconnu qu'une partie de la quille avait t brise.

Ce fait, extrmement grave en lui-mme, et peut-tre t oubli comme
tant d'autres, si, trois semaines aprs, il ne se ft reproduit dans
des conditions identiques. Seulement, grce  la nationalit du navire
victime de ce nouvel abordage, grce  la rputation de la Compagnie 
laquelle ce navire appartenait, l'vnement eut un retentissement
immense.

Personne n'ignore le nom du clbre armateur anglais Cunard. Cet
intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre
Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et  roues d'une force
de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux
tonneaux. Huit ans aprs, le matriel de la Compagnie s'accroissait de
quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt
tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres btiments suprieurs en
puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le
privilge pour le transport des dpches venait d'tre renouvel,
ajouta successivement  son matriel l'_Arabia_, le _Persia_, le
_China_, le _Scotia_, le _Java_, le _Russia_, tous navires de premire
marche, et les plus vastes qui, aprs le _Great-Eastern_, eussent
jamais sillonn les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possdait
douze navires, dont huit  roues et quatre  hlices.

Si je donne ces dtails trs succincts, c'est afin que chacun sache
bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports
maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle
entreprise de navigation transocanienne n'a t conduite avec plus
d'habilet ; nulle affaire n'a t couronne de plus de succs. Depuis
vingt-six ans, les navires Cunard ont travers deux mille fois
l'Atlantique, et jamais un voyage n'a t manqu, jamais un retard n'a
eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un btiment n'ont t
perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgr la
concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de
prfrence  toute autre, ainsi qu'il appert d'un relev fait sur les
documents officiels des dernires annes. Ceci dit, personne ne
s'tonnera du retentissement que provoqua l'accident arriv  l'un de
ses plus beaux steamers.

Le 13 avril 1867, la mer tant belle, la brise maniable, le _Scotia_ se
trouvait par 1512' de longitude et 4537' de latitude. Il marchait
avec une vitesse de treize noeuds quarante-trois centimes sous la
pousse de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec
une rgularit parfaite. Son tirant d'eau tait alors de six mtres
soixante-dix centimtres, et son dplacement de six mille six cent
vingt-quatre mtres cubes.

A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des
passagers runis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme,
se produisit sur la coque du _Scotia_, par sa hanche et un peu en
arrire de la roue de bbord.

Le _Scotia_ n'avait pas heurt, il avait t heurt, et plutt par un
instrument tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait
sembl si lger que personne ne s'en ft inquit  bord, sans le cri
des caliers qui remontrent sur le pont en s'criant :

 Nous coulons ! nous coulons ! 

Tout d'abord, les passagers furent trs effrays ; mais le capitaine
Anderson se hta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait tre
imminent. Le _Scotia_, divis en sept compartiments par des cloisons
tanches, devait braver impunment une voie d'eau.

Le capitaine Anderson se rendit immdiatement dans la cale. Il reconnut
que le cinquime compartiment avait t envahi par la mer, et la
rapidit de l'envahissement prouvait que la voie d'eau tait
considrable. Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les
chaudires, car les feux se fussent subitement teints.

Le capitaine Anderson fit stopper immdiatement, et l'un des matelots
plongea pour reconnatre l'avarie. Quelques instants aprs, on
constatait l'existence d'un trou large de deux mtres dans la carne du
steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait tre aveugle, et le _Scotia_,
ses roues  demi noyes, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait
alors  trois cent mille du cap Clear, et aprs trois jours d'un retard
qui inquita vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la
Compagnie.

Les ingnieurs procdrent alors  la visite du _Scotia_, qui fut mis
en cale sche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mtres et
demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une dchirure rgulire, en
forme de triangle isocle. La cassure de la tle tait d'une nettet
parfaite, et elle n'et pas t frappe plus srement 
l'emporte-pice. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait
produite ft d'une trempe peu commune -- et aprs avoir t lanc avec
une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tle de quatre
centimtres, il avait d se retirer de lui-mme par un mouvement
rtrograde et vraiment inexplicable.

Tel tait ce dernier fait, qui eut pour rsultat de passionner 
nouveau l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres
maritimes qui n'avaient pas de cause dtermine furent mis sur le
compte du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilit de
tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement considrable ;
car sur trois mille navires dont la perte est annuellement releve au
Bureau-Veritas, le chiffre des navires  vapeur ou  voiles, supposs
perdus corps et biens par suite d'absence de nouvelles, ne s'lve pas
 moins de deux cents !

Or, ce fut le  monstre  qui, justement ou injustement, fut accus de
leur disparition, et, grce  lui, les communications entre les divers
continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se dclara
et demanda catgoriquement que les mers fussent enfin dbarrasses et 
tout prix de ce formidable ctac.

                                   II

                          LE POUR ET LE CONTRE

A l'poque o ces vnements se produisirent, je revenais d'une
exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du
Nebraska, aux tats-Unis. En ma qualit de professeur-supplant au
Musum d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement franais m'avait
joint  cette expdition. Aprs six mois passs dans le Nebraska,
charg de prcieuses collections, j'arrivai  New York vers la fin de
mars. Mon dpart pour la France tait fix aux premiers jours de mai.
Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses
minralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du
_Scotia_.

J'tais parfaitement au courant de la question  l'ordre du jour, et
comment ne l'aurais-je pas t ? J'avais lu et relu tous les journaux
amricains et europens sans tre plus avanc. Ce mystre m'intriguait.
Dans l'impossibilit de me former une opinion, je flottais d'un extrme
 l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait tre douteux, et
les incrdules taient invits  mettre le doigt sur la plaie du
_Scotia_.

A mon arrive  New York, la question brlait. L'hypothse de l'lot
flottant, de l'cueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu
comptents, tait absolument abandonne. Et, en effet,  moins que cet
cueil n'et une machine dans le ventre, comment pouvait-il se dplacer
avec une rapidit si prodigieuse ?

De mme fut repousse l'existence d'une coque flottante, d'une norme
pave, et toujours  cause de la rapidit du dplacement.

Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui craient
deux clans trs distincts de partisans : d'un ct, ceux qui tenaient
pour un monstre d'une force colossale ; de l'autre, ceux qui tenaient
pour un bateau  sous-marin  d'une extrme puissance motrice.

Or, cette dernire hypothse, admissible aprs tout, ne put rsister
aux enqutes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple
particulier et  sa disposition un tel engin mcanique, c'tait peu
probable. O et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il
tenu cette construction secrte ?

Seul, un gouvernement pouvait possder une pareille machine
destructive, et, en ces temps dsastreux o l'homme s'ingnie 
multiplier la puissance des armes de guerre, il tait possible qu'un
tat essayt  l'insu des autres ce formidable engin. Aprs les
chassepots, les torpilles, aprs les torpilles, les bliers
sous-marins, puis la raction. Du moins, je l'espre.

Mais l'hypothse d'une machine de guerre tomba encore devant la
dclaration des gouvernements. Comme il s'agissait l d'un intrt
public, puisque les communications transocaniennes en souffraient, la
franchise des gouvernements ne pouvait tre mise en doute. D'ailleurs,
comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin et
chapp aux yeux du public ? Garder le secret dans ces circonstances
est trs difficile pour un particulier, et certainement impossible pour
un Etat dont tous les actes sont obstinment surveills par les
puissances rivales.

Donc, aprs enqutes faites en Angleterre, en France, en Russie, en
Prusse, en Espagne, en Italie, en Amrique, voire mme en Turquie,
l'hypothse d'un Monitor sous-marin fut dfinitivement rejete.

A mon arrive  New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur
de me consulter sur le phnomne en question. J'avais publi en France
un ouvrage in-quarto en deux volumes intitul : _Les Mystres des
grands fonds sous-marins_. Ce livre, particulirement got du monde
savant, faisait de moi un spcialiste dans cette partie assez obscure
de l'histoire naturelle. Mon avis me fut demand. Tant que je pus nier
du fait, je me renfermai dans une absolue ngation. Mais bientt, coll
au mur, je dus m'expliquer catgoriquement. Et mme,  l'honorable
Pierre Aronnax, professeur au Musum de Paris , fut mis en demeure par
le _New York-Herald_ de formuler une opinion quelconque.

Je m'excutai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la
question sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et
je donne ici un extrait d'un article trs nourri que je publiai dans le
numro du 30 avril.

 Ainsi donc, disais-je, aprs avoir examin une  une les diverses
hypothses, toute autre supposition tant rejete, il faut
ncessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance
excessive.

 Les grandes profondeurs de l'Ocan nous sont totalement inconnues. La
sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abmes reculs ?
Quels tres habitent et peuvent habiter  douze ou quinze milles
au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l'organisme de ces animaux
? On saurait  peine le conjecturer.

 Cependant, la solution du problme qui m'est soumis peut affecter la
forme du dilemme.

 Ou nous connaissons toutes les varits d'tres qui peuplent notre
plante, ou nous ne les connaissons pas.

 Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des
secrets pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que
d'admettre l'existence de poissons ou de ctacs, d'espces ou mme de
genres nouveaux, d'une organisation essentiellement  fondrire , qui
habitent les couches inaccessibles  la sonde, et qu'un vnement
quelconque, une fantaisie, un caprice, si l'on veut, ramne  de longs
intervalles vers le niveau suprieur de l'Ocan.

 Si, au contraire, nous connaissons toutes les espces vivantes, il
faut ncessairement chercher l'animal en question parmi les tres
marins dj catalogus, et dans ce cas, je serai dispos  admettre
l'existence d'un _Narwal gant_.

 Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de
soixante pieds. Quintuplez, dcuplez mme cette dimension, donnez  ce
ctac une force proportionnelle  sa taille, accroissez ses armes
offensives, et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions
dtermines par les Officiers du _Shannon_, l'instrument exig par la
perforation du _Scotia_, et la puissance ncessaire pour entamer la
coque d'un steamer.

 En effet, le narwal est arm d'une sorte d'pe d'ivoire, d'une
hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une
dent principale qui a la duret de l'acier. On a trouv quelques-unes
de ces dents implantes dans le corps des baleines que le narwal
attaque toujours avec succs. D'autres ont t arraches, non sans
peine, de carnes de vaisseaux qu'elles avaient perces d'outre en
outre, comme un foret perce un tonneau. Le muse de la Facult de
mdecine de Paris possde une de ces dfenses longue de deux mtres
vingt-cinq centimtres, et large de quarante-huit centimtres  sa base
!

 Eh bien ! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois
plus puissant, lancez-le avec une rapidit de vingt milles  l'heure,
multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de
produire la catastrophe demande.

 Donc, jusqu' plus amples informations, j'opinerais pour une licorne
de mer, de dimensions colossales, arme, non plus d'une hallebarde,
mais d'un vritable peron comme les frgates cuirasses ou les  rams
 de guerre, dont elle aurait  la fois la masse et la puissance
motrice.

 Ainsi s'expliquerait ce phnomne inexplicable --  moins qu'il n'y
ait rien, en dpit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti -- ce
qui est encore possible ! 

Ces derniers mots taient une lchet de ma part ; mais je voulais
jusqu' un certain point couvrir ma dignit de professeur, et ne pas
trop prter  rire aux Amricains, qui rient bien, quand ils rient. Je
me rservais une chappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du 
monstre .

Mon article fut chaudement discut, ce qui lui valut un grand
retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution
qu'il proposait, d'ailleurs, laissait libre carrire  l'imagination.
L'esprit humain se plat  ces conceptions grandioses d'tres
surnaturels. Or la mer est prcisment leur meilleur vhicule, le seul
milieu o ces gants prs desquels les animaux terrestres, lphants ou
rhinocros, ne sont que des nains -- puissent se produire et se
dvelopper. Les masses liquides transportent les plus grandes espces
connues de mammifres, et peut-tre reclent-elles des mollusques d'une
incomparable taille, des crustacs effrayants  contempler, tels que
seraient des homards de cent mtres ou des crabes pesant deux cents
tonnes ! Pourquoi nous ? Autrefois, les animaux terrestres,
contemporains des poques gologiques, les quadrupdes, les
quadrumanes, les reptiles, les oiseaux taient construits sur des
gabarits gigantesques. Le Crateur les avait jets dans un moule
colossal que le temps a rduit peu  peu. Pourquoi la mer, dans ses
profondeurs ignores, n'aurait-elle pas gard ces vastes chantillons
de la vie d'un autre ge, elle qui ne se modifie jamais, alors que le
noyau terrestre change presque incessamment ? Pourquoi ne
cacherait-elle pas dans son sein les dernires varits de ces espces
titanesques, dont les annes sont des sicles, et les sicles des
millnaires ?

Mais je me laisse entraner  des rveries qu'il ne m'appartient plus
d'entretenir ! Trve  ces chimres que le temps a changes pour moi en
ralits terribles. Je le rpte, l'opinion se fit alors sur la nature
du phnomne, et le public admit sans conteste l'existence d'un tre
prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer.

Mais si les uns ne virent l qu'un problme purement scientifique 
rsoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amrique et en
Angleterre, furent d'avis de purger l'Ocan de ce redoutable monstre,
afin de rassurer les communications transocaniennes. Les journaux
industriels et commerciaux traitrent la question principalement  ce
point de vue. La _Shipping and Mercantile Gazette_, le _Lloyd_, le
_Paquebot_, la _Revue maritime et coloniale_, toutes les feuilles
dvoues aux Compagnies d'assurances qui menaaient d'lever le taux de
leurs primes, furent unanimes sur ce point.

L'opinion publique s'tant prononce, les tats de l'Union se
dclarrent les premiers. On fit  New York les prparatifs d'une
expdition destine  poursuivre le narwal. Une frgate de grande
marche l'_Abraham-Lincoln_, se mit en mesure de prendre la mer au plus
tt. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut, qui pressa
activement l'armement de sa frgate.

Prcisment, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se
fut dcid  poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant
deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra.
Il semblait que cette Licorne et connaissance des complots qui se
tramaient contre elle. On en avait tant caus, et mme par le cble
transatlantique ! Aussi les plaisants prtendaient-ils que cette fine
mouche avait arrt au passage quelque tlgramme dont elle faisait
maintenant son profit.

Donc, la frgate arme pour une campagne lointaine et pourvue de
formidables engins de pche, on ne savait plus o la diriger. Et
l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un
steamer de la ligne de San Francisco de Californie  Shanga avait revu
l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du
Pacifique.

L'motion cause par cette nouvelle fut extrme. On n'accorda pas
vingt-quatre heures de rpit au commandant Farragut. Ses vivres taient
embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait
 son rle d'quipage. Il n'avait qu' allumer ses fourneaux, 
chauffer,  dmarrer ! On ne lui et pas pardonn une demi-journe de
retard ! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu' partir.

Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittt la _pier_ de
Brooklyn, je reus une lettre libelle en ces termes :

     _Monsieur Aronnax, professeur au Musum de Paris, Fifth
     Avenue hotel._

     _New York._

      _Monsieur,_

     _Si vous voulez vous joindre  l'expdition de
     l'_Abraham-Lincoln_, le gouvernement de l'Union verra avec
     plaisir que la France soit reprsente par vous dans cette
     entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine  votre
     disposition._

     _Trs cordialement, votre_
     J.-B. HOBSON,
     _Secrtaire de la marine._ 

                                  III

                       COMME IL PLAIRA  MONSIEUR

Trois secondes avant l'arrive de la lettre de J.-B. Hobson, je ne
songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu' tenter le passage du
nord-ouest. Trois secondes aprs avoir lu la lettre de l'honorable
secrtaire de la marine, je comprenais enfin que ma vritable vocation,
l'unique but de ma vie, tait de chasser ce monstre inquitant et d'en
purger le monde.

Cependant, je revenais d'un pnible voyage, fatigu, avide de repos. Je
n'aspirais plus qu' revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du
Jardin des Plantes, mes chres et prcieuses collections ! Mais rien ne
put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et
j'acceptai sans plus de rflexions l'offre du gouvernement amricain.

 D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramne en Europe, et la Licorne
sera assez aimable pour m'entraner vers les ctes de France ! Ce digne
animal se laissera prendre dans les mers d'Europe -- pour mon agrment
personnel -- et je ne veux pas rapporter moins d'un demi mtre de sa
hallebarde d'ivoire au Musum d'histoire naturelle. 

Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de
l'ocan Pacifique ; ce qui, pour revenir en France, tait prendre le
chemin des antipodes.

 Conseil !  criai-je d'une voix impatiente.

Conseil tait mon domestique. Un garon dvou qui m'accompagnait dans
tous mes voyages ; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait
bien, un tre phlegmatique par nature, rgulier par principe, zl par
habitude, s'tonnant peu des surprises de la vie, trs adroit de ses
mains, apte  tout service, et, en dpit de son nom, ne donnant jamais
de conseils -- mme quand on ne lui en demandait pas.

A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes,
Conseil en tait venu  savoir quelque chose. J'avais en lui un
spcialiste, trs ferr sur la classification en histoire naturelle,
parcourant avec une agilit d'acrobate toute l'chelle des
embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres,
des familles, des genres, des sous-genres, des espces et des varits.
Mais sa science s'arrtait l. Classer, c'tait sa vie, et il n'en
savait pas davantage. Trs vers dans la thorie de la classification,
peu dans la pratique, il n'et pas distingu, je crois, un cachalot
d'une baleine ! Et cependant, quel brave et digne garon !

Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout o
m'entranait la science. Jamais une rflexion de lui sur la longueur ou
la fatigue d'un voyage. Nulle objection  boucler sa valise pour un
pays quelconque, Chine ou Congo, si loign qu'il ft. Il allait l
comme ici, sans en demander davantage. D'ailleurs d'une belle sant qui
dfiait toutes les maladies ; des muscles solides, mais pas de nerfs,
pas l'apparence de nerfs au moral, s'entend.

Ce garon avait trente ans, et son ge tait  celui de son matre
comme quinze est  vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais
quarante ans.

Seulement, Conseil avait un dfaut. Formaliste enrag il ne me parlait
jamais qu' la troisime personne -- au point d'en tre agaant.

 Conseil !  rptai-je, tout en commenant d'une main fbrile mes
prparatifs de dpart.

Certainement, j'tais sr de ce garon si dvou. D'ordinaire, je ne
lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes
voyages, mais cette fois, il s'agissait d'une expdition qui pouvait
indfiniment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse,  la poursuite
d'un animal capable de couler une frgate comme une coque de noix ! Il
y avait l matire  rflexion, mme pour l'homme le plus impassible du
monde ! Qu'allait dire Conseil ?

 Conseil !  criai-je une troisime fois.

Conseil parut.

 Monsieur m'appelle ? dit-il en entrant.

-- Oui, mon garon. Prpare-moi, prpare-toi. Nous partons dans deux
heures.

-- Comme il plaira  monsieur, rpondit tranquillement Conseil.

-- Pas un instant  perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de
voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais
le plus que tu pourras, et hte-toi !

-- Et les collections de monsieur ? fit observer Conseil.

-- On s'en occupera plus tard.

-- Quoi ! les archiotherium, les hyracotherium, les orodons, les
chropotamus et autres carcasses de monsieur ?

-- On les gardera  l'htel.

-- Et le babiroussa vivant de monsieur ?

-- On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai
l'ordre de nous expdier en France notre mnagerie.

-- Nous ne retournons donc pas  Paris ? demanda Conseil.

-- Si... certainement... rpondis-je vasivement, mais en faisant un
crochet.

-- Le crochet qui plaira  monsieur.

-- Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct, voil
tout. Nous prenons passage sur l'_Abraham-Lincoln_...

-- Comme il conviendra  monsieur, rpondit paisiblement Conseil.

-- Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous
allons en purger les mers !... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux
volumes sur les _Mystres des grands fonds sous-marins_ ne peut se
dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission
glorieuse, mais... dangereuse aussi ! On ne sait pas o l'on va ! Ces
btes-l peuvent tre trs capricieuses ! Mais nous irons quand mme !
Nous avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux !...

-- Comme fera monsieur, je ferai, rpondit Conseil.

-- Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. C'est l un de ces
voyages dont on ne revient pas toujours !

-- Comme il plaira  monsieur. 

Un quart d'heure aprs, nos malles taient prtes. Conseil avait fait
en un tour de main, et j'tais sr que rien ne manquait, car ce garon
classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les
mammifres.

L'ascenseur de l'htel nous dposa au grand vestibule de l'entresol. Je
descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chausse. Je
rglai ma note  ce vaste comptoir toujours assig par une foule
considrable. Je donnai l'ordre d'expdier pour Paris (France) mes
ballots d'animaux empaills et de plantes dessches. Je fis ouvrir un
crdit suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans
une voiture.

Le vhicule  vingt francs la course descendit Broadway jusqu'
Union-square, suivit Fourth-avenue jusqu' sa jonction avec
Bowery-street, prit Katrin-street et s'arrta  la trente-quatrime
pier. L, le Katrinferryboat nous transporta, hommes, chevaux et
voiture,  Brooklyn, la grande annexe de New York, situe sur la rive
gauche de la rivire de l'Est, et en quelques minutes, nous arrivions
au quai prs duquel l'_Abraham-Lincoln_ vomissait par ses deux
chemines des torrents de fume noire.

Nos bagages furent immdiatement transbords sur le pont de la frgate.
Je me prcipitai  bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des
matelots me conduisit sur la dunette, o je me trouvai en prsence d'un
officier de bonne mine qui me tendit la main.

 Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il.

-- Lui-mme, rpondis-je. Le commandant Farragut ?

-- En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine
vous attend. 

Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je
me fis conduire  la cabine qui m'tait destine.

L'_Abraham-Lincoln_ avait t parfaitement choisi et amnag pour sa
destination nouvelle. C'tait une frgate de grande marche, munie
d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter  sept
atmosphres la tension de sa vapeur. Sous cette pression,
l'_Abraham-Lincoln_ atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles
et trois diximes  l'heure, vitesse considrable, mais cependant
insuffisante pour lutter avec le gigantesque ctac.

Les amnagements intrieurs de la frgate rpondaient  ses qualits
nautiques. Je fus trs satisfait de ma cabine, situe  l'arrire, qui
s'ouvrait sur le carr des officiers.

 Nous serons bien ici, dis-je  Conseil.

-- Aussi bien, n'en dplaise  monsieur, rpondit Conseil, qu'un
bernard-l'ermite dans la coquille d'un buccin. 

Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai
sur le pont afin de suivre les prparatifs de l'appareillage.

A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernires
amarres qui retenaient l'_Abraham-Lincoln_  la pier de Brooklyn. Ainsi
donc, un quart d'heure de retard, moins mme, et la frgate partait
sans moi, et je manquais cette expdition extraordinaire, surnaturelle,
invraisemblable, dont le rcit vridique pourra bien trouver cependant
quelques incrdules.

Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure
pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'tre signal.
Il fit venir son ingnieur.

 Sommes-nous en pression ? lui demanda-t-il.

-- Oui, monsieur, rpondit l'ingnieur.

-- _Go ahead_ , cria le commandant Farragut.

A cet ordre, qui fut transmis  la machine au moyen d'appareils  air
comprim, les mcaniciens firent agir la roue de la mise en train. La
vapeur siffla en se prcipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les
longs pistons horizontaux gmirent et poussrent les bielles de
l'arbre. Les branches de l'hlice battirent les flots avec une rapidit
croissante, et l'_Abraham-lincoln_ s'avana majestueusement au milieu
d'une centaine de ferry-boats et de _tenders_ chargs de spectateurs,
qui lui faisaient cortge.

Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la
rivire de l'Est taient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de
cinq cent mille poitrines. clatrent successivement. Des milliers de
mouchoirs s'agitrent au-dessus de la masse compacte et salurent
l'_Abraham-Lincoln_ jusqu' son arrive dans les eaux de l'Hudson,  la
pointe de cette presqu'le allonge qui forme la ville de New York.

Alors, la frgate, suivant du ct de New-Jersey l'admirable rive
droite du fleuve toute charge de villas, passa entre les forts qui la
salurent de leurs plus gros canons. L'_Abraham-Lincoln_ rpondit en
amenant et en hissant trois fois le pavillon amricain, dont les
trente-neuf toiles resplendissaient  sa corne d'artimon ; puis,
modifiant sa marche pour prendre le chenal balis qui s'arrondit dans
la baie intrieure forme par la pointe de Sandy-Hook, il rasa cette
langue sablonneuse o quelques milliers de spectateurs l'acclamrent
encore une fois.

Le cortge des _boats_ et des _tenders_ suivait toujours la frgate, et
il ne la quitta qu' la hauteur du _light-boat_ dont les deux feux
marquent l'entre des passes de New York.

Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et
rejoignit la petite golette qui l'attendait sous le vent. Les feux
furent pousss ; l'hlice battit plus rapidement les flots ; la frgate
longea la cte jaune et basse de Long-lsland, et,  huit heures du
soir, aprs avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland,
elle courut  toute vapeur sur les sombres eaux de l'Atlantique.

                                   IV

                                NED LAND

Le commandant Farragut tait un bon marin, digne de la frgate qu'il
commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en tait l'me.
Sur la question du ctac, aucun doute ne s'levait dans son esprit, et
il ne permettait pas que l'existence de l'animal ft discute  son
bord. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Lviathan
par foi, non par raison. Le monstre existait, il en dlivrerait les
mers, il l'avait jur. C'tait une sorte de chevalier de Rhodes, un
Dieudonn de Gozon, marchant  la rencontre du serpent qui dsolait son
le. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait
le commandant Farragut. Pas de milieu.

Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait
les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances
d'une rencontre, et observer la vaste tendue de l'Ocan. Plus d'un
s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui et
maudit une telle corve en toute autre circonstance. Tant que le soleil
dcrivait son arc diurne, la mture tait peuple de matelots auxquels
les planches du pont brlaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en
place ! Et cependant. L'_Abraham-Lincoln_ ne tranchait pas encore de
son trave les eaux suspectes du Pacifique.

Quant  l'quipage, il ne demandait qu' rencontrer la licorne,  la
harponner. et  la hisser  bord,  la dpecer. Il surveillait la mer
avec une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut
parlait d'une certaine somme de deux mille dollars, rserve 
quiconque, mousse ou matelot, matre ou officier, signalerait l'animal.
Je laisse  penser si les yeux s'exeraient  bord de
l'_Abraham-Lincoln_.

Pour mon compte, je n'tais pas en reste avec les autres, et je ne
laissais  personne ma part d'observations quotidiennes. La frgate
aurait eu cent fois raison de s'appeler l'_Argus_. Seul entre tous,
Conseil protestait par son indiffrence touchant la question qui nous
passionnait, et dtonnait sur l'enthousiasme gnral du bord.

J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son
navire d'appareils propres  pcher le gigantesque ctac. Un baleinier
n'et pas t mieux arm. Nous possdions tous les engins connus,
depuis le harpon qui se lance  la main, jusqu'aux flches barbeles
des espingoles et aux balles explosibles des canardires. Sur le
gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionn, se chargeant par
la culasse, trs pais de parois, trs troit d'me, et dont le modle
doit figurer  l'Exposition universelle de 1867. Ce prcieux
instrument, d'origine amricaine, envoyait sans se gner, un projectile
conique de quatre kilogrammes  une distance moyenne de seize
kilomtres.

Donc, l'_Abraham-Lincoln_ ne manquait d'aucun moyen de destruction.
Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs.

Ned Land tait un Canadien, d'une habilet de main peu commune, et qui
ne connaissait pas d'gal dans son prilleux mtier. Adresse et
sang-froid, audace et ruse, il possdait ces qualits  un degr
suprieur, et il fallait tre une baleine bien maligne, ou un cachalot
singulirement astucieux pour chapper  son coup de harpon.

Ned Land avait environ quarante ans. C'tait un homme de grande taille
-- plus de six pieds anglais -- vigoureusement bti, l'air grave, peu
communicatif, violent parfois, et trs rageur quand on le contrariait.
Sa personne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son
regard qui accentuait singulirement sa physionomie.

Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet
homme  son bord. Il valait tout l'quipage,  lui seul, pour l'oeil et
le bras. Je ne saurais le mieux comparer qu' un tlescope puissant qui
serait en mme temps un canon toujours prt  partir.

Qui dit Canadien, dit Franais, et, si peu communicatif que ft Ned
Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi.
Ma nationalit l'attirait sans doute. C'tait une occasion pour lui de
parler, et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est
encore en usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du
harponneur tait originaire de Qubec, et formait dj un tribu de
hardis pcheurs  l'poque o cette ville appartenait  la France.

Peu  peu, Ned prit got  causer. et j'aimais  entendre le rcit de
ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses pches et ses
combats avec une grande posie naturelle. Son rcit prenait une forme
pique, et je croyais couter quelque Homre canadien, chantant
l'_Iliade_ des rgions hyperborennes.

Je dpeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais
actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de
cette inaltrable amiti qui nat et se cimente dans les plus
effrayantes conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu' vivre
cent ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi !

Et maintenant, quelle tait l'opinion de Ned Land sur la question du
monstre marin ? Je dois avouer qu'il ne croyait gure  la licorne, et
que, seul  bord, il ne partageait pas la conviction gnrale. Il
vitait mme de traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir
l'entreprendre un jour.

Par une magnifique soire du 30 juillet, c'est--dire trois semaines
aprs notre dpart, la frgate se trouvait  la hauteur du cap Blanc, 
trente milles sous le vent des ctes patagonnes. Nous avions dpass le
tropique du Capricorne, et le dtroit de Magellan s'ouvrait  moins de
sept cent milles dans le sud. Avant huit jours, l'_Abraham-Lincoln_
sillonnerait les flots du Pacifique.

Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et
d'autres, regardant cette mystrieuse mer dont les profondeurs sont
restes jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout
naturellement la conversation sur la licorne gante, et j'examinai les
diverses chances de succs ou d'insuccs de notre expdition. Puis,
voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai
plus directement.

 Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas tre
convaincu de l'existence du ctac que nous poursuivons ? Avez-vous
donc des raisons particulires de vous montrer si incrdule ? 

Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de rpondre,
frappa de sa main son large front par un geste qui lui tait habituel,
ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin :

 Peut-tre bien, monsieur Aronnax.

-- Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui tes
familiaris avec les grands mammifres marins, vous dont l'imagination
doit aisment accepter l'hypothse de ctacs normes, vous devriez
tre le dernier  douter en de pareilles circonstances !

-- C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, rpondit Ned. Que
le vulgaire croie  des comtes extraordinaires qui traversent
l'espace, ou  l'existence de monstres antdiluviens qui peuplent
l'intrieur du globe, passe encore, mais ni l'astronome, ni le gologue
n'admettent de telles chimres. De mme, le baleinier. J'ai poursuivi
beaucoup de ctacs, j'en ai harponn un grand nombre, j'en ai tu
plusieurs, mais si puissants et si bien arms qu'ils fussent, ni leurs
queues, ni leurs dfenses n'auraient pu entamer les plaques de tle
d'un steamer.

-- Cependant, Ned, on cite des btiments que la dent du narwal a
traverss de part en part.

-- Des navires en bois, c'est possible, rpondit le Canadien, et
encore, je ne les ai jamais vus. Donc, jusqu' preuve contraire, je nie
que baleines, cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet.

-- coutez-moi, Ned...

-- Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez except
cela. Un poulpe gigantesque, peut-tre ?...

-- Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom mme
indique le peu de consistance de ses chairs. Et-il cinq cents pieds de
longueur, le poulpe, qui n'appartient point  l'embranchement des
vertbrs, est tout  fait inoffensif pour des navires tels que le
_Scotia_ ou l'_Abraham-Lincoln_. Il faut donc rejeter au rang des
fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espce.

-- Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez
narquois, vous persistez  admettre l'existence d'un norme ctac... ?

-- Oui, Ned, je vous le rpte avec une conviction qui s'appuie sur la
logique des faits. Je crois  l'existence d'un mammifre, puissamment
organis, appartenant  l'embranchement des vertbrs, comme les
baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d'une dfense corne
dont la force de pntration est extrme.

-- Hum ! fit le harponneur, en secouant la tte de l'air d'un homme qui
ne veut pas se laisser convaincre.

-- Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal
existe, s'il habite les profondeurs de l'Ocan, s'il frquente les
couches liquides situes  quelques milles au-dessous de la surface des
eaux, il possde ncessairement un organisme dont la solidit dfie
toute comparaison.

-- Et pourquoi cet organisme si puissant ? demanda Ned.

-- Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les
couches profondes et rsister  leur pression.

-- Vraiment ? dit Ned qui me regardait en clignant de l'oeil.

-- Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine.

-- Oh ! les chiffres ! rpliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les
chiffres !

-- En affaires, Ned, mais non en mathmatiques. coutez-moi. Admettons
que la pression d'une atmosphre soit reprsente par la pression d'une
colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En ralit, la colonne d'eau
serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la
densit est suprieure  celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous
plongez, Ned, autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous,
autant de fois votre corps supporte une pression gale  celle de
l'atmosphre, c'est--dire de kilogrammes par chaque centimtre carr
de sa surface. Il suit de l qu' trois cent vingt pieds cette pression
est de dix atmosphres, de cent atmosphres  trois mille deux cents
pieds, et de mille atmosphres  trente-deux mille pieds, soit deux
lieues et demie environ. Ce qui quivaut  dire que si vous pouviez
atteindre cette profondeur dans l'Ocan, chaque centimtre carr de la
surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. Or,
mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de centimtres carrs en
surface ?

-- Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax.

-- Environ dix-sept mille.

-- Tant que cela ?

-- Et comme en ralit la pression atmosphrique est un peu suprieure
au poids d'un kilogramme par centimtre carr, vos dix-sept mille
centimtres carrs supportent en ce moment une pression de dix-sept
mille cinq cent soixante-huit kilogrammes.

-- Sans que je m'en aperoive ?

-- Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'tes pas cras par
une telle pression, c'est que l'air pntre  l'intrieur de votre
corps avec une pression gale. De l un quilibre parfait entre la
pousse intrieure et la pousse extrieure, qui se neutralisent, ce
qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est
autre chose.

-- Oui, je comprends, rpondit Ned, devenu plus attentif, parce que
l'eau m'entoure et ne me pntre pas.

-- Prcisment, Ned. Ainsi donc,  trente-deux pieds au-dessous de la
surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq
cent soixante-huit kilogrammes ;  trois cent vingt pieds, dix fois
cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt
kilogrammes ;  trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression,
soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes ; 
trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit
dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes ;
c'est--dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des
plateaux d'une machine hydraulique !

-- Diable ! fit Ned.

-- Eh bien, mon digne harponneur, si des vertbrs, longs de plusieurs
centaines de mtres et gros  proportion, se maintiennent  de
pareilles profondeurs, eux dont la surface est reprsente par des
millions de centimtres carrs, c'est par milliards de kilogrammes
qu'il faut estimer la pousse qu'ils subissent. Calculez alors quelle
doit tre la rsistance de leur charpente osseuse et la puissance de
leur organisme pour rsister  de telles pressions !

-- Il faut, rpondit Ned Land, qu'ils soient fabriqus en plaques de
tle de huit pouces, comme les frgates cuirasses.

-- Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire
une pareille masse lance avec la vitesse d'un express contre la coque
d'un navire.

-- Oui... en effet... peut-tre, rpondit le Canadien, branl par ces
chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre.

-- Eh bien, vous ai-je convaincu ?

-- Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est
que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut
ncessairement qu'ils soient aussi forts que vous le dites.

-- Mais s'ils n'existent pas, entt harponneur, comment expliquez-vous
l'accident arriv au _Scotia_ ?

-- C'est peut-tre..., dit Ned hsitant.

-- Allez donc !

-- Parce que... a n'est pas vrai !  rpondit le Canadien, en
reproduisant sans le savoir une clbre rponse d'Arago.

Mais cette rponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre
chose. Ce jour-l, je ne le poussai pas davantage. L'accident du
_Scotia_ n'tait pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu
le boucher, et je ne pense pas que l'existence du trou puisse se
dmontrer plus catgoriquement. Or, ce trou ne s'tait pas fait tout
seul, et puisqu'il n'avait pas t produit par des roches sous-marines
ou des engins sous-marins, il tait ncessairement d  l'outil
perforant d'un animal.

Or, suivant moi, et toutes les raisons prcdemment dduites, cet
animal appartenait  l'embranchement des vertbrs,  la classe des
mammifres, au groupe des pisciformes, et finalement  l'ordre des
ctacs. Quant  la famille dans laquelle il prenait rang, baleine,
cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant 
l'espce dans laquelle il convenait de le ranger, c'tait une question
 lucider ultrieurement. Pour la rsoudre. il fallait dissquer ce
monstre inconnu, pour le dissquer le prendre, pour le prendre le
harponner -- ce qui tait l'affaire de Ned Land -- pour le harponner le
voir ce qui tait l'affaire de l'quipage -- et pour le voir le
rencontrer -- ce qui tait l'affaire du hasard.

                                    V

                              L'AVENTURE !

Le voyage de l'_Abraham-Lincoln_, pendant quelque temps, ne fut marqu
par aucun incident. Cependant une circonstance se prsenta, qui mit en
relief la merveilleuse habilet de Ned Land, et montra quelle confiance
on devait avoir en lui.

Au large des Malouines, le 30 juin, la frgate communiqua avec des
baleiniers amricains, et nous apprmes qu'ils n'avaient eu aucune
connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du _Monroe_,
sachant que Ned Land tait embarqu  bord de l'_Abraham-Lincoln_,
demanda son aide pour chasser une baleine qui tait en vue. Le
commandant Farragut, dsireux de voir Ned Land  l'oeuvre, l'autorisa 
se rendre  bord du _Monroe_. Et le hasard servit si bien notre
Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup
double, frappant l'une droit au coeur, et s'emparant de l'autre aprs
une poursuite de quelques minutes !

Dcidment, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne
parierai pas pour le monstre.

La frgate prolongea la cte sud-est de l'Amrique avec une rapidit
prodigieuse. Le 3 juillet, nous tions  l'ouvert du dtroit de
Magellan,  la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut
ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manoeuvra de manire 
doubler le cap Horn.

L'quipage lui donna raison  l'unanimit. Et en effet, tait-il
probable que l'on pt rencontrer le narwal dans ce dtroit resserr ?
Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, 
qu'il tait trop gros pour cela ! 

Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln,  quinze
milles dans le sud, doubla cet lot solitaire, ce roc perdu 
l'extrmit du continent amricain, auquel des marins hollandais
imposrent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut
donne vers le nord-ouest, et le lendemain, l'hlice de la frgate
battit enfin les eaux du Pacifique.

 Ouvre l'oeil ! ouvre l'oeil !  rptaient les matelots de l 'Abraham
Lincoln.

Et ils l'ouvraient dmesurment. Les yeux et les lunettes, un peu
blouis, il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne
restrent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la
surface de l'Ocan, et les nyctalopes, dont la facult de voir dans
l'obscurit accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient
beau jeu pour gagner la prime.

Moi, que l'appt de l'argent n'attirait gure, je n'tais pourtant pas
le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas,
quelques heures au sommeil, indiffrent au soleil ou  la pluie, je ne
quittais plus le pont du navire. Tantt pench sur les bastingages du
gaillard d'avant, tantt appuy  la lisse de l'arrire, je dvorais
d'un oeil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'
perte de vue ! Et que de fois j'ai partag l'motion de l'tat-major,
de l'quipage, lorsque quelque capricieuse baleine levait son dos
noirtre au-dessus des flots. Le pont de la frgate se peuplait en un
instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers.
Chacun, la poitrine haletante, l'oeil trouble, observait la marche du
ctac. Je regardais, je regardais  en user ma rtine,  en devenir
aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me rptait d'un
ton calme :

 Si monsieur voulait avoir la bont de moins carquiller ses yeux,
monsieur verrait bien davantage ! 

Mais, vaine motion ! L'_Abraham-Lincoln_ modifiait sa route, courait
sur l'animal signal, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui
disparaissait bientt au milieu d'un concert d'imprcations !

Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans
les meilleures conditions. C'tait alors la mauvaise saison australe,
car le juillet de cette zone correspond  notre janvier d'Europe ; mais
la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un
vaste primtre.

Ned Land montrait toujours la plus tenace incrdulit ; il affectait
mme de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps
de borde -- du moins quand aucune baleine n'tait en vue. Et pourtant
sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services.
Mais, huit heures sur douze, cet entt Canadien lisait ou dormait dans
sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indiffrence.

 Bah ! rpondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y et-il
quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir ? Est-ce que
nous ne courons pas  l'aventure ? On a revu, dit-on, cette bte
introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre,
mais deux mois dj se sont couls depuis cette rencontre, et  s'en
rapporter au temprament de votre narwal, il n'aime point  moisir
longtemps dans les mmes parages ! Il est dou d'une prodigieuse
facilit de dplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le
professeur, la nature ne fait rien  contre sens, et elle ne donnerait
pas  un animal lent de sa nature la facult de se mouvoir rapidement,
s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bte existe, elle
est dj loin ! 

A cela, je ne savais que rpondre. videmment, nous marchions en
aveugles. Mais le moyen de procder autrement ? Aussi, nos chances
taient-elles fort limites. Cependant, personne ne doutait encore du
succs, et pas un matelot du bord n'et pari contre le narwal et
contre sa prochaine apparition.

Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coup par 105 de
longitude, et le 27 du mme mois, nous franchissions l'quateur sur le
cent dixime mridien. Ce relvement fait, la frgate prit une
direction plus dcide vers l'ouest, et s'engagea dans les mers
centrales du Pacifique.

Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux
frquenter les eaux profondes, et s'loigner des continents ou des les
dont l'animal avait toujours paru viter l'approche,  sans doute parce
qu'il n'y avait pas assez d'eau pour lui !  disait le matre
d'quipage. La frgate passa donc au large des Pomotou, des Marquises,
des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132 de longitude, et se
dirigea vers les mers de Chine.

Nous tions enfin sur le thtre des derniers bats du monstre ! Et,
pour tout dire, on ne vivait plus  bord. Les coeurs palpitaient
effroyablement, et se prparaient pour l'avenir d'incurables
anvrismes. L'quipage entier subissait une surexcitation nerveuse,
dont je ne saurais donner l'ide. On ne mangeait pas, on ne dormait
plus. Vingt fois par jour, une erreur d'apprciation, une illusion
d'optique de quelque matelot perch sur les barres, causaient
d'intolrables douleurs, et ces motions, vingt fois rptes, nous
maintenaient dans un tat d'rthisme trop violent pour ne pas amener
une raction prochaine.

Et en effet, la raction ne tarda pas  se produire. Pendant trois
mois, trois mois dont chaque jour durait un sicle !
l'_Abraham-Lincoln_ sillonna toutes les mers septentrionales du
Pacifique, courant aux baleines signales, faisant de brusques carts
de route, virant subitement d'un bord sur l'autre, s'arrtant soudain,
forant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de dniveler
sa machine, et il ne laissa pas un point inexplor des rivages du Japon
 la cte amricaine. Et rien ! rien que l'immensit des flots dserts
! Rien qui ressemblt  un narwal gigantesque, ni  un lot sous-marin,
ni  une pave de naufrage, ni  un cueil fuyant, ni  quoi que ce ft
de surnaturel !

La raction se fit donc. Le dcouragement s'empara d'abord des esprits,
et ouvrit une brche  l'incrdulit. Un nouveau sentiment se produisit
 bord, qui se composait de trois diximes de honte contre sept
diximes de fureur. On tait  tout bte  de s'tre laiss prendre 
une chimre, mais encore plus furieux ! Les montagnes d'arguments
entasss depuis un an s'croulrent  la fois, et chacun ne songea plus
qu' se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il
avait si sottement sacrifi.

Avec la mobilit naturelle  l'esprit humain, d'un excs on se jeta
dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent
fatalement ses plus ardents dtracteurs. La raction monta des fonds du
navire, du poste des soutiers jusqu'au carr de l'tat-major, et
certainement, sans un enttement trs particulier du commandant
Farragut, la frgate et dfinitivement remis le cap au sud.

Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus
longtemps. L'_Abraham-Lincoln_ n'avait rien  se reprocher, ayant tout
fait pour russir. Jamais quipage d'un btiment de la marine
amricaine ne montra plus de patience et plus de zle ; son insuccs ne
saurait lui tre imput ; il ne restait plus qu' revenir.

Une reprsentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant
tint bon. Les matelots ne cachrent point leur mcontentement, et le
service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut rvolte  bord,
mais aprs une raisonnable priode d'obstination, le commandant
Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si
dans le dlai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de
barre donnerait trois tours de roue, et l'_Abraham-Lincoln_ ferait
route vers les mers europennes.

Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour
rsultat de ranimer les dfaillances de l'quipage. L'Ocan fut observ
avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup
d'oeil dans lequel se rsume tout le souvenir. Les lunettes
fonctionnrent avec une activit fivreuse. C'tait un suprme dfi
port au narwal gant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se
dispenser de rpondre  cette sommation   comparatre ! 

Deux jours se passrent. L'_Abraham-Lincoln_ se tenait sous petite
vapeur. On employait mille moyens pour veiller l'attention ou stimuler
l'apathie de l'animal, au cas o il se ft rencontr dans ces parages.
D'normes quartiers de lard furent mis  la trane pour la plus grande
satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnrent
dans toutes les directions autour de l'_Abraham-Lincoln_, pendant qu'il
mettait en panne, et ne laissrent pas un point de mer inexplor. Mais
le soir du 4 novembre arriva sans que se ft dvoil ce mystre
sous-marin.

Le lendemain, 5 novembre,  midi, expirait le dlai de rigueur. Aprs
le point, le commandant Farragut, fidle  sa promesse, devait donner
la route au sud-est, et abandonner dfinitivement les rgions
septentrionales du Pacifique.

La frgate se trouvait alors par 3115' de latitude nord et par 13642'
de longitude est. Les terres du Japon nous restaient  moins de deux
cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit
heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son
premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'trave de la
frgate.

En ce moment, j'tais appuy  l'avant, sur le bastingage de tribord.
Conseil, post prs de moi, regardait devant lui. L'quipage, juch
dans les haubans, examinait l'horizon qui se rtrcissait et
s'obscurcissait peu  peu. Les officiers, armes de leur lorgnette de
nuit, fouillaient l'obscurit croissante. Parfois le sombre Ocan
tincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux
nuages. Puis, toute trace lumineuse s'vanouissait dans les tnbres.

En observant Conseil, je constatai que ce brave garon subissait tant
soit peu l'influence gnrale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-tre,
et pour la premire fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un
sentiment de curiosit.

 Allons, Conseil, lui dis-je, voil une dernire occasion d'empocher
deux mille dollars.

-- Que monsieur me permette de le lui dire, rpondit Conseil, je n'ai
jamais compt sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait
promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas t plus pauvre.

-- Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, aprs tout, et dans
laquelle nous nous sommes lancs trop lgrement. Que de temps perdu,
que d'motions inutiles ! Depuis six mois dj, nous serions rentrs en
France...

-- Dans le petit appartement de monsieur, rpliqua Conseil, dans le
Musum de monsieur ! Et j'aurais dj class les fossiles de monsieur !
Et le babiroussa de monsieur serait install dans sa cage du Jardin des
Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale !

-- Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se
moquera de nous !

-- Effectivement, rpondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se
moquera de monsieur. Et, faut-il le dire... ?

-- Il faut le dire, Conseil.

-- Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mrite !

-- Vraiment !

-- Quand on a l'honneur d'tre un savant comme monsieur, on ne s'expose
pas... 

Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence gnral,
une voix venait de se faire entendre. C'tait la voix de Ned Land, et
Ned Land s'criait :

 Oh ! la chose en question, sous le vent, par le travers  nous ! 

                                   VI

                              TOUTE VAPEUR

A ce cri, l'quipage entier se prcipita vers le harponneur,
commandant, officiers, matres, matelots, mousses, jusqu'aux ingnieurs
qui quittrent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnrent
leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait t donn, et la frgate ne
courait plus que sur son erre.

L'obscurit tait profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux
du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu
voir. Mon coeur battait  se rompre.

Mais Ned Land ne s'tait pas tromp, et tous, nous apermes l'objet
qu'il indiquait de la main.

A deux encablures de l'_Abraham-Lincoln_ et de sa hanche de tribord, la
mer semblait tre illumine par dessus. Ce n'tait point un simple
phnomne de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le
monstre, immerg  quelques toises de la surface des eaux, projetait
cet clat trs intense, mais inexplicable, que mentionnaient les
rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait
tre produite par un agent d'une grande puissance clairante. La partie
lumineuse dcrivait sur la mer un immense ovale trs allong, au centre
duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable clat
s'teignait par dgradations successives.

 Ce n'est qu'une agglomration de molcules phosphorescentes, s'cria
l'un des officiers.

-- Non, monsieur, rpliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou
les salpes ne produisent une si puissante lumire. Cet clat est de
nature essentiellement lectrique... D'ailleurs, voyez, voyez ! il se
dplace ! il se meut en avant, en arrire ! il s'lance sur nous ! 

Un cri gnral s'leva de la frgate.

 Silence ! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute !
Machine en arrire ! 

Les matelots se prcipitrent  la barre, les ingnieurs  leur
machine. La vapeur fut immdiatement renverse et l'_Abraham-Lincoln_,
abattant sur bbord, dcrivit un demi-cercle.

 La barre droite ! Machine en avant !  cria le commandant Farragut.

Ces ordres furent excuts, et la frgate s'loigna rapidement du foyer
lumineux.

Je me trompe. Elle voulut s'loigner, mais le surnaturel animal se
rapprocha avec une vitesse double de la sienne.

Nous tions haletants. La stupfaction, bien plus que la crainte nous
tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit
le tour de la frgate qui filait alors quatorze noeuds. et l'enveloppa
de ses nappes lectriques comme d'une poussire lumineuse. Puis il
s'loigna de deux ou trois milles, laissant une trane phosphorescente
comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrire la locomotive
d'un express. Tout d'un coup. des obscures limites de l'horizon, o il
alla prendre son lan, le monstre fona subitement vers
l'_Abraham-Lincoln_ avec une effrayante rapidit, s'arrta brusquement
 vingt pieds de ses prcintes, s'teignit non pas en s'abmant sous
les eaux, puisque son clat ne subit aucune dgradation mais
soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se ft
subitement tarie ! Puis, il reparut de l'autre ct du navire, soit
qu'il l'et tourn, soit qu'il et gliss sous sa coque. A chaque
instant une collision pouvait se produire, qui nous et t fatale.

Cependant, je m'tonnais des manoeuvres de la frgate. Elle fuyait et
n'attaquait pas. Elle tait poursuivie, elle qui devait poursuivre, et
j'en fis l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire
si impassible, tait empreinte d'un indfinissable tonnement.

 Monsieur Aronnax, me rpondit-il, je ne sais  quel tre formidable
j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frgate au
milieu de cette obscurit. D'ailleurs, comment attaquer l'inconnu,
comment s'en dfendre ? Attendons le jour et les rles changeront.

-- Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal ?

-- Non, monsieur, c'est videmment un narwal gigantesque, mais aussi un
narwal lectrique.

-- Peut-tre, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une
gymnote ou une torpille !

-- En effet, rpondit le commandant, et s'il possde en lui une
puissance foudroyante, c'est  coup sr le plus terrible animal qui
soit jamais sorti de la main du Crateur. C'est pourquoi, monsieur, je
me tiendrai sur mes gardes. 

Tout l'quipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea 
dormir. L'_Abraham-Lincoln_, ne pouvant lutter de vitesse, avait modr
sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son ct, le narwal,
imitant la frgate, se laissait bercer au gr des lames, et semblait
dcid  ne point abandonner le thtre de la lutte.

Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression
plus juste, il  s'teignit  comme un gros ver luisant. Avait-il fui ?
Il fallait le craindre, non pas l'esprer. Mais  une heure moins sept
minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre,
semblable  celui que produit une colonne d'eau, chasse avec une
extrme violence.

Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous tions alors sur la
dunette, jetant d'avides regards  travers les profondes tnbres.

 Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des
baleines ?

-- Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue
m'ait rapport deux mille dollars.

-- En effet, vous avez droit  la prime. Mais, dites-moi, ce bruit
n'est-il pas celui que font les ctacs rejetant l'eau par leurs vents
?

-- Le mme bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus
fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un ctac qui se tient
l dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le
harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour.

-- S'il est d'humeur  vous entendre, matre Land, rpondis-je d'un ton
peu convaincu.

-- Que je l'approche  quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien,
et il faudra bien qu'il m'coute !

-- Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une
baleinire  votre disposition ?

-- Sans doute, monsieur.

-- Ce sera jouer la vie de mes hommes ?

-- Et la mienne !  rpondit simplement le harponneur.

Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense,
 cinq milles au vent de l'_Abraham-Lincoln_. Malgr la distance,
malgr le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les
formidables battements de queue de l'animal et jusqu' sa respiration
haletante. Il semblait qu'au moment o l'norme narwal venait respirer
 la surface de l'ocan, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme
fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille
chevaux.

 Hum ! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un rgiment de
cavalerie, ce serait une jolie baleine ! 

On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prpara au combat.
Les engins de pche furent disposs le long des bastingages. Le second
fit charger ces espingoles qui lancent un harpon  une distance d'un
mille, et de longues canardires  balles explosives dont la blessure
est mortelle, mme aux plus puissants animaux. Ned Land s'tait
content d'affter son harpon, arme terrible dans sa main.

A six heures, l'aube commena  poindre, et avec les premires lueurs
de l'aurore disparut l'clat lectrique du narwal. A sept heures, le
jour tait suffisamment fait, mais une brume matinale trs paisse
rtrcissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la
percer. De l, dsappointement et colre.

Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'taient
dj perchs  la tte des mts.

A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses
volutes se levrent peu  peu. L'horizon s'largissait et se purifiait
 la fois.

Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre.

 La chose en question, par bbord derrire !  cria le harponneur.

Tous les regards se dirigrent vers le point indiqu.

L,  un mille et demi de la frgate, un long corps noirtre mergeait
d'un mtre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agite, produisait
un remous considrable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec
une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur clatante,
marquait le passage de l'animal et dcrivait une courbe allonge.

La frgate s'approcha du ctac. Je l'examinai en toute libert
d'esprit. Les rapports du _Shannon_ et de l'_Helvetia_ avaient un peu
exagr ses dimensions, et j'estimai sa longueur  deux cent cinquante
pieds seulement. Quant  sa grosseur, je ne pouvais que difficilement
l'apprcier ; mais, en somme, l'animal me parut tre admirablement
proportionn dans ses trois dimensions.

Pendant que j'observais cet tre phnomnal, deux jets de vapeur et
d'eau s'lancrent de ses vents, et montrent  une hauteur de
quarante mtres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en
conclus dfinitivement qu'il appartenait  l'embranchement des
vertbrs, classe des mammifres, sous-classe des monodelphiens, groupe
des pisciformes, ordre des ctacs, famille... Ici, je ne pouvais
encore me prononcer. L'ordre des ctacs comprend trois familles : les
baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette dernire
que sont rangs les narwals. Chacune de ces famille se divise en
plusieurs genres, chaque genre en espces, chaque espce en varits.
Varit, espce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne
doutais pas de complter ma classification avec l'aide du ciel et du
commandant Farragut.

L'quipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci,
aprs avoir attentivement observ l'animal, fit appeler l'ingnieur.
L'ingnieur accourut.

 Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression ?

-- Oui, monsieur, rpondit l'ingnieur.

-- Bien. Forcez vos feux, et  toute vapeur ! 

Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonn.
Quelques instants aprs, les deux chemines de la frgate vomissaient
des torrents de fume noire, et le pont frmissait sous le
tremblotement des chaudires.

L'_Abraham-Lincoln_, chass en avant par sa puissante hlice, se
dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indiffremment
s'approcher  une demi-encablure ; puis ddaignant de plonger, il prit
une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance.

Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans
que la frgate gagnt deux toises sur le ctac Il tait donc vident
qu' marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais

Le commandant Farragut tordait avec rage l'paisse touffe de poils qui
foisonnait sous son menton.

 Ned Land ?  cria-t-il.

Le Canadien vint  l'ordre.

 Eh bien, matre Land, demanda le commandant, me conseillez-vous
encore de mettre mes embarcations  la mer ?

-- Non, monsieur, rpondit Ned Land, car cette bte-l ne se laissera
prendre que si elle le veut bien.

-- Que faire alors ?

-- Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre
permission, s'entend, je vais m'installer sous les sous-barbes de
beaupr, et si nous arrivons  longueur de harpon, je harponne.

-- Allez, Ned, rpondit le commandant Farragut. Ingnieur, cria-t-il,
faites monter la pression. 

Ned Land se rendit  son poste. Les feux furent plus activement pousss
; l'hlice donna quarante-trois tours  la minute, et la vapeur fusa
par les soupapes. Le loch jet, on constata que l'_Abraham-Lincoln_
marchait  raison de dix-huit milles cinq diximes  l'heure.

Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles
cinq diximes.

Pendant une heure encore, la frgate se maintint sous cette allure,
sans gagner une toise ! C'tait humiliant pour l'un des plus rapides
marcheurs de la marine amricaine. Une sourde colre courait parmi
l'quipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs,
ddaignait de leur rpondre. Le commandant Farragut ne se contentait
plus de tordre sa barbiche, il la mordait.

L'ingnieur fut encore une fois appel.

 Vous avez atteint votre maximum de pression ? Lui demanda le
commandant.

-- Oui, monsieur, rpondit l'ingnieur.

-- Et vos soupapes sont charges ?...

-- A six atmosphres et demie.

-- Chargez-les  dix atmosphres. 

Voil un ordre amricain s'il en fut. On n'et pas mieux fait sur le
Mississippi pour distancer une  concurrence  !

 Conseil, dis-je  mon brave serviteur qui se trouvait prs de moi,
sais-tu bien que nous allons probablement sauter ?

-- Comme il plaira  monsieur !  rpondit Conseil.

Eh bien ! je l'avouerai, cette chance, il ne me dplaisait pas de la
risquer.

Les soupapes furent charges. Le charbon s'engouffra dans les
fourneaux. Les ventilateurs envoyrent des torrents d'air sur les
brasiers. La rapidit de l'_Abraham Lincoln_ s'accrut. Ses mts
tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fume
pouvaient  peine trouver passage par les chemines trop troites.

On jeta le loch une seconde fois.

 Eh bien ! timonier ? demanda le commandant Farragut.

-- Dix neuf milles trois diximes, monsieur.

-- Forcez les feux. 

L'ingnieur obit. Le manomtre marqua dix atmosphres. Mais le ctac
 chauffa  lui aussi, sans doute, car, sans se gner, il fila ses
dix-neuf milles et trois diximes.

Quelle poursuite ! Non, je ne puis dcrire l'motion qui faisait vibrer
tout mon tre. Ned Land se tenait  son poste, le harpon  la main.
Plusieurs fois, l'animal se laissa approcher.

 Nous le gagnons ! nous le gagnons !  s'cria le Canadien.

Puis, au moment o il se disposait  frapper, le ctac se drobait
avec une rapidit que je ne puis estimer  moins de trente milles 
l'heure. Et mme, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas
de narguer la frgate en en faisant le tour ! Un cri de fureur
s'chappa de toutes les poitrines !

A midi, nous n'tions pas plus avancs qu' huit heures du matin.

Le commandant Farragut se dcida alors  employer des moyens plus
directs.

 Ah ! dit-il, cet animal-l va plus vite que l'_Abraham-Lincoln_ ! Eh
bien : nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Matre,
des hommes  la pice de l'avant. 

Le canon de gaillard fut immdiatement charg et braqu. Le coup
partit, mais le boulet passa  quelques pieds au-dessus du ctac, qui
se tenait  un demi-mille.

 A un autre plus adroit ! cria le commandant, et cinq cents dollars 
qui percera cette infernale bte ! 

Un vieux canonnier  barbe grise - que je vois encore - , l'oeil calme,
la physionomie froide, s'approcha de sa pice, la mit en position et
visa longtemps. Une forte dtonation clata,  laquelle se mlrent les
hurrahs de l'quipage.

Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas
normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre 
deux milles en mer.

 Ah a ! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-l est donc blind
avec des plaques de six pouces !

-- Maldiction !  s'cria le commandant Farragut.

La chasse recommena, et le commandant Farragut se penchant vers moi,
me dit :

 Je poursuivrai l'animal jusqu' ce que ma frgate clate !

-- Oui, rpondis-je, et vous aurez raison ! 

On pouvait esprer que l'animal s'puiserait, et qu'il ne serait pas
indiffrent  la fatigue comme une machine  vapeur. Mais il n'en fut
rien. Les heures s'coulrent, sans qu'il donnt aucun signe
d'puisement.

Cependant, il faut dire  la louange de l'_Abraham-Lincoln_ qu'il lutta
avec une infatigable tnacit. Je n'estime pas  moins de cinq cents
kilomtres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse
journe du 6 novembre ! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le
houleux ocan.

En ce moment, je crus que notre expdition tait termine, et que nous
ne reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais.

A dix heures cinquante minutes du soir, la clart lectrique rapparut,
 trois milles au vent de la frgate, aussi pure, aussi intense que
pendant la nuit dernire.

Le narwal semblait immobile. Peut-tre, fatigu de sa journe,
dormait-il, se laissant aller  l'ondulation des lames ? Il y avait l
une chance dont le commandant Farragut rsolut de profiter.

Il donna ses ordres. L'_Abraham-Lincoln_ fut tenu sous petite vapeur,
et s'avana prudemment pour ne pas veiller son adversaire. Il n'est
pas rare de rencontrer en plein ocan des baleines profondment
endormies que l'on attaque alors avec succs, et Ned Land en avait
harponn plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son
poste dans les sous-barbes du beaupr.

La frgate s'approcha sans bruit, stoppa  deux encablures de l'animal,
et courut sur son erre. On ne respirait plus  bord. Un silence profond
rgnait sur le pont. Nous n'tions pas  cent pieds du foyer ardent,
dont l'clat grandissait et blouissait nos yeux.

En ce moment, pench sur la lisse du gaillard d'avant je voyais
au-dessous de moi Ned Land, accroch d'une main  la martingale, de
l'autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds  peine le
sparaient de l'animal immobile.

Tout d'un coup, son bras se dtendit violemment, et le harpon fut
lanc. J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurt
un corps dur.

La clart lectrique s'teignit soudain, et deux normes trombes d'eau
s'abattirent sur le pont de la frgate, courant comme un torrent de
l'avant  l'arrire, renversant les hommes, brisant les saisines des
dromes.

Un choc effroyable se produisit, et, lanc par-dessus la lisse, sans
avoir le temps de me retenir, je fus prcipit  la mer.

                                  VII

                      UNE BALEINE D'ESPCE INCONNUE

Bien que j'eusse t surpris par cette chute inattendue, je n'en
conservai pas moins une impression trs nette de mes sensations.

Je fus d'abord entran  une profondeur de vingt pieds environ. Je
suis bon nageur, sans prtendre galer Byron et Edgar Poe, qui sont des
matres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tte. Deux vigoureux
coups de talons me ramenrent  la surface de la mer.

Mon premier soin fut de chercher des yeux la frgate. L'quipage
s'tait-il aperu de ma disparition ? L'_Abraham-Lincoln_ avait-il vir
de bord ? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation  la mer ?
Devais-je esprer d'tre sauv ?

Les tnbres taient profondes. J'entrevis une masse noire qui
disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'teignirent
dans l'loignement. C'tait la frgate. Je me sentis perdu.

 A moi !  moi !  criai-je. en nageant vers l'_Abraham-Lincoln_ d'un
bras dsespr.

Mes vtements m'embarrassaient. L'eau les collait  mon corps, ils
paralysaient mes mouvements. Je coulais ! je suffoquais !...

 A moi ! 

Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me
dbattis, entran dans l'abme...

Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis
violemment ramen  la surface de lamer, et j'entendis, oui, j'entendis
ces paroles prononces  mon oreille :

 Si monsieur veut avoir l'extrme obligeance de s'appuyer sur mon
paule, monsieur nagera beaucoup plus  son aise. 

Je saisis d'une main le bras de mon fidle Conseil.

 Toi ! dis-je, toi !

-- Moi-mme, rpondit Conseil, et aux ordres de monsieur.

-- Et ce choc t'a prcipit en mme temps que moi  la mer ?

-- Nullement. Mais tant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur ! 

Le digne garon trouvait cela tout naturel !

 Et la frgate ? demandai-je.

-- La frgate ! rpondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois
que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle !

-- Tu dis ?

-- Je dis qu'au moment o je me prcipitai  la mer, j'entendis les
hommes de barre s'crier :  L'hlice et le gouvernail sont briss... 

-- Briss ?

-- Oui ! briss par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je
pense, que l'_Abraham-Lincoln_ ait prouve. Mais, circonstance
fcheuse pour nous, il ne gouverne plus.

-- Alors, nous sommes perdus !

-- Peut-tre, rpondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons
encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien
des choses ! 

L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus
vigoureusement ; mais, gn par mes vtements qui me serraient comme un
chape de plomb, j'prouvais une extrme difficult  me soutenir.
Conseil s'en aperut.

 Que monsieur me permette de lui faire une incision , dit-il.

Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en
bas d'un coup rapide. Puis, il m'en dbarrassa lestement, tandis que je
nageais pour tous deux.

A mon tour, je rendis le mme service  Conseil, et nous continumes de
 naviguer  l'un prs de l'autre.

Cependant, la situation n'en tait pas moins terrible. Peut-tre notre
disparition n'avait-elle pas t remarque, et l'et-elle t, la
frgate ne pouvait revenir sous le vent  nous, tant dmonte de son
gouvernail. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations.

Conseil raisonna froidement dans cette hypothse et fit son plan en
consquence. tonnante nature ! Ce phlegmatique garon tait l comme
chez lui !

Il fut donc dcid que notre seule chance de salut tant d'tre
recueillis par les embarcations de l'_Abraham-Lincoln_, nous devions
nous organiser de manire a les attendre le plus longtemps possible. Je
rsolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les puiser
simultanment, et voici ce qui fut convenu : pendant que l'un de nous,
tendu sur le dos, se tiendrait, immobile, les bras croiss, les jambes
allonges, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce rle de
remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et nous relayant
ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-tre
jusqu'au lever du jour.

Faible chance ! mais l'espoir est si fortement enracin au coeur de
l'homme ! Puis, nous tions deux. Enfin je l'affirme bien que cela
paraisse improbable - , si je cherchais  dtruire en moi toute
illusion, si je voulais  dsesprer , je ne le pouvais pas !

La collision de la frgate et du ctac s'tait produite vers onze
heures du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage
jusqu'au lever du soleil. Opration rigoureusement praticable, en nous
relayant. La mer assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais
 percer du regard ces paisses tnbres que rompait seule la
phosphorescence provoque par nos mouvements. Je regardais ces ondes
lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se
tachait de plaques livides. On et dit que nous tions plongs dans un
bain de mercure.

Vers une heure du matin, je fus pris d'une extrme fatigue. Mes membres
se raidirent sous l'treinte de crampes violentes. Conseil dut me
soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul.
J'entendis bientt haleter le pauvre garon ; sa respiration devint
courte et presse. Je compris qu'il ne pouvait rsister longtemps.

 Laisse-moi ! laisse-moi ! lui dis-je.

-- Abandonner monsieur ! jamais ! rpondit-il. Je compte bien me noyer
avant lui ! 

En ce moment, la lune apparut  travers les franges d'un gros nuage que
le vent entranait dans l'est. La surface de la mer tincela sous ses
rayons. Cette bienfaisante lumire ranima nos forces. Ma tte se
redressa. Mes regards se portrent  tous les points de l'horizon.
J'aperus la frgate. Elle tait  cinq mille de nous, et ne formait
plus qu'une masse sombre,  peine apprciable ! Mais d'embarcations,
point !

Je voulus crier. A quoi bon,  pareille distance ! Mes lvres gonfles
ne laissrent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et
je l'entendis rpter  plusieurs reprises :

 A nous !  nous ! 

Nos mouvements un instant suspendus, nous coutmes. Et, ft-ce un de
ces bourdonnements dont le sang oppress emplit l'oreille, mais il me
sembla qu'un cri rpondait au cri de Conseil.

 As-tu entendu ? murmurai-je.

-- Oui ! oui ! 

Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel dsespr.

Cette fois, pas d'erreur possible ! Une voix humaine rpondait  la
ntre ! tait-ce la voix de quelque infortun, abandonn au milieu de
l'Ocan, quelque autre victime du choc prouv par le navire ? Ou
plutt une embarcation de la frgate ne nous hlait-elle pas dans
l'ombre ?

Conseil fit un suprme effort, et, s'appuyant sur mon paule, tandis
que je rsistais dans une dernire convulsion, il se dressa  demi hors
de l'eau et retomba puis.

 Qu'as-tu vu ?

-- J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons
toutes nos forces !... 

Qu'avait-il vu ? Alors, je ne sais pourquoi, la pense du monstre me
vint pour la premire fois  l'esprit !... Mais cette voix cependant
?... Les temps ne sont plus o les Jonas se rfugient dans le ventre
des baleines !

Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tte,
regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel
rpondait une voix de plus en plus rapproche. Je l'entendais  peine.
Mes forces taient  bout ; mes doigts s'cartaient ; ma main ne me
fournissait plus un point d'appui ; ma bouche, convulsivement ouverte,
s'emplissait d'eau sale ; le froid m'envahissait. Je relevai la tte
une dernire fois, puis, je m'abmai...

En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je
sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait  la surface de l'eau, que
ma poitrine se dgonflait, et je m'vanouis...

Il est certain que je revins promptement  moi, grce  de vigoureuses
frictions qui me sillonnrent le corps. J'entr'ouvris les yeux...

 Conseil ! murmurai-je.

-- Monsieur m'a sonn ?  rpondit Conseil.

En ce moment, aux dernires clarts de la lune qui s'abaissait vers
l'horizon, j'aperus une figure qui n'tait pas celle de Conseil, et
que je reconnus aussitt.

 Ned ! m'criai-je

-- En personne, monsieur, et qui court aprs sa prime ! rpondit le
Canadien.

-- Vous avez t prcipit  la mer au choc de la frgate ?

-- Oui, monsieur le professeur, mais plus favoris que vous, j'ai pu
prendre pied presque immdiatement sur un lot flottant.

-- Un lot ?

-- Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque.

-- Expliquez-vous, Ned.

-- Seulement, j'ai bientt compris pourquoi mon harpon n'avait pu
l'entamer et s'tait mouss sur sa peau.

-- Pourquoi, Ned, pourquoi ?

-- C'est que cette bte-l, monsieur le professeur, est faite en tle
d'acier ! 

Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs,
que je contrle moi-mme mes assertions.

Les dernires paroles du Canadien avaient produit un revirement subit
dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'tre ou de
l'objet  demi immerg qui nous servait de refuge. Je l'prouvai du
pied. C'tait videmment un corps dur, impntrable, et non pas cette
substance molle qui forme la masse des grands mammifres marins.

Mais ce corps dur pouvait tre une carapace osseuse, semblable  celle
des animaux antdiluviens, et j'en serais quitte pour classer le
monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les
alligators.

Eh bien ! non ! Le dos noirtre qui me supportait tait lisse, poli,
non imbriqu. Il rendait au choc une sonorit mtallique, et, si
incroyable que cela ft, il semblait que, dis-je, il tait fait de
plaques boulonnes.

Le doute n'tait pas possible ! L'animal, le monstre, le phnomne
naturel qui avait intrigu le monde savant tout entier, boulevers et
fourvoy l'imagination des marins des deux hmisphres, il fallait bien
le reconnatre, c'tait un phnomne plus tonnant encore, un phnomne
de main d'homme.

La dcouverte de l'existence de l'tre le plus fabuleux, le plus
mythologique, n'et pas, au mme degr, surpris ma raison. Que ce qui
est prodigieux vienne du Crateur, c'est tout simple. Mais trouver tout
 coup, sous ses yeux, l'impossible mystrieusement et humainement
ralis, c'tait  confondre l'esprit !

Il n'y avait pas  hsiter cependant. Nous tions tendus sur le dos
d'une sorte de bateau sous-marin, qui prsentait, autant que j'en
pouvais juger, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned
Land tait faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne pmes que nous y
ranger.

 Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mcanisme de
locomotion et un quipage pour le manoeuvrer ?

-- videmment, rpondit le harponneur, et nanmoins, depuis trois
heures que j'habite cette le flottante, elle n'a pas donn sign de
vie.

-- Ce bateau n'a pas march ?

-- Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gr des lames, mais il
ne bouge pas.

-- Nous savons,  n'en pas douter, cependant, qu'il est dou d'une
grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette
vitesse et un mcanicien pour conduire cette machine, j'en conclus...
que nous sommes sauvs.

-- Hum !  fit Ned Land d'un ton rserv.

En ce moment, et comme pour donner raison  mon argumentation, un
bouillonnement se fit  l'arrire de cet trange appareil, dont le
propulseur tait videmment une hlice, et il se mit en mouvement. Nous
n'emes que le temps de nous accrocher  sa partie suprieure qui
mergeait de quatre-vingts centimtres environ. Trs heureusement sa
vitesse n'tait pas excessive.

 Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien 
dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas
deux dollars de ma peau ! 

Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de
communiquer avec les tres quelconques renferms dans les flancs de
cette machine. Je cherchai  sa surface une ouverture, un panneau,  un
trou d'homme , pour employer l'expression technique ; mais les lignes
de boulons, solidement rabattues sur la jointure des tles, taient
nettes et uniformes.

D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurit
profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pntrer
 l'intrieur de ce bateau sous-marin.

Ainsi donc, notre salut dpendait uniquement du caprice des mystrieux
timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous
tions perdus ! Ce cas except, je ne doutais pas de la possibilit
d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas
eux-mmes leur air, il fallait ncessairement qu'ils revinssent de
temps en temps  la surface de l'Ocan pour renouveler leur provision
de molcules respirables. Donc, ncessit d'une ouverture qui mettait
l'intrieur du bateau en communication avec l'atmosphre.

Quant  l'espoir d'tre sauv par le commandant Farragut, il fallait y
renoncer compltement. Nous tions entrans vers l'ouest, et j'estimai
que notre vitesse, relativement modre, atteignait douze milles 
l'heure. L'hlice battait les flots avec une rgularit mathmatique,
mergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente  une
grande hauteur.

Vers quatre heures du matin, la rapidit de l'appareil s'accrut. Nous
rsistions difficilement  ce vertigineux entranement, lorsque les
lames nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous
sa main un large organeau fix  la partie suprieure du dos de tle,
et nous parvnmes  nous y accrocher solidement.

Enfin cette longue nuit s'coula. Mon souvenir incomplet ne permet pas
d'en retracer toutes les impressions. Un seul dtail me revient 
l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus
entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive
produite par des accords lointains. Quel tait donc le mystre de cette
navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement
l'explication ? Quels tres vivaient dans cet trange bateau ? Quel
agent mcanique lui permettait de se dplacer avec une si prodigieuse
vitesse ?

Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne
tardrent pas  se dchirer. J'allais procder  un examen attentif de
la coque qui formait  sa partie suprieure une sorte de plate-forme
horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu  peu.

 Eh ! mille diables ! s'cria Ned Land, frappant du pied la tle
sonore, ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers ! 

Mais il tait difficile de se faire entendre au milieu des battements
assourdissants de l'hlice. Heureusement, le mouvement d'immersion
s'arrta.

Soudain, un bruit de ferrures violemment pousses se produisit 
l'intrieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un
cri bizarre et disparut

aussitt.

Quelques instants aprs, huit solides gaillards, le visage voil,
apparaissaient silencieusement, et nous entranaient dans leur
formidable machine.

                                  VIII

                          _MOBILIS IN MOBILE_

Cet enlvement, si brutalement excut, s'tait accompli avec la
rapidit de l'clair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le
temps de nous reconnatre. Je ne sais ce qu'ils prouvrent en se
sentant introduits dans cette prison flottante ; mais, pour mon compte,
un rapide frisson me glaa l'piderme. A qui avions-nous affaire ? Sans
doute  quelques pirates d'une nouvelle espce qui exploitaient la mer
 leur faon.

A peine l'troit panneau fut-il referm sur moi, qu'une obscurit
profonde m'enveloppa. Mes yeux, imprgns de la lumire extrieure, ne
purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux
chelons d'une chelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement
saisis, me suivaient. Au bas de l'chelle, une porte s'ouvrit et se
referma immdiatement sur nous avec un retentissement sonore.

Nous tions seuls. O ? Je ne pouvais le dire,  peine l'imaginer. Tout
tait noir, mais d'un noir si absolu, qu'aprs quelques minutes, mes
yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indtermines qui
flottent dans les plus profondes nuits.

Cependant, Ned Land, furieux de ces faons de procder, donnait un
libre cours  son indignation.

 Mille diables ! s'criait-il, voil des gens qui en remonteraient aux
Caldoniens pour l'hospitalit ! Il ne leur manque plus que d'tre
anthropophages ! Je n'en serais pas surpris, mais je dclare que l'on
ne me mangera pas sans que je proteste !

-- Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, rpondit tranquillement Conseil.
Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la
rtissoire !

-- Dans la rtissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, 
coup sr ! Il y fait assez noir. Heureusement, mon _bowie-kniff_ ne m'a
pas quitt, et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le
premier de ces bandits qui met la main sur moi...

-- Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous
compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous
coute pas ! Tchons plutt de savoir o nous sommes ! 

Je marchai en ttonnant. Aprs cinq pas, je rencontrai une muraille de
fer, faite de tles boulonnes. Puis, me retournant, je heurtai une
table de bois, prs de laquelle taient rangs plusieurs escabeaux. Le
plancher de cette prison se dissimulait sous une paisse natte de
phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne rvlaient
aucune trace de porte ni de fentre. Conseil, faisant un tour en sens
inverse, me rejoignit, et nous revnmes au milieu de cette cabine, qui
devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant  sa
hauteur, Ned Land, malgr sa grande taille, ne put la mesurer.

Une demi-heure s'tait dj coule sans que la situation se ft
modifie, quand, d'une extrme obscurit, nos yeux passrent subitement
 la plus violente lumire. Notre prison s'claira soudain,
c'est--dire qu'elle s'emplit d'une matire lumineuse tellement vive
que je ne pus d'abord en supporter l'clat. A sa blancheur,  son
intensit, je reconnus cet clairage lectrique, qui produisait autour
du bateau sous-marin comme un magnifique phnomne de phosphorescence.
Aprs avoir involontairement ferm les yeux, je les rouvris, et je vis
que l'agent lumineux s'chappait d'un demi-globe dpoli qui
s'arrondissait  la partie suprieure de la cabine.

 Enfin ! on y voit clair ! s'cria Ned Land, qui, son couteau  la
main, se tenait sur la dfensive.

-- Oui, rpondis-je, risquant l'antithse, mais la situation n'en est
pas moins obscure.

-- Que monsieur prenne patience , dit l'impassible Conseil.

Le soudain clairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les
moindres dtails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux.
La porte invisible devait tre hermtiquement ferme. Aucun bruit
n'arrivait  notre oreille. Tout semblait mort  l'intrieur de ce
bateau. Marchait-il, se maintenait-il  la surface de l'Ocan,
s'enfonait-il dans ses profondeurs ? Je ne pouvais le deviner.

Cependant, le globe lumineux ne s'tait pas allum sans raison.
j'esprais donc que les hommes de l'quipage ne tarderaient pas  se
montrer. Quand on veut oublier les gens, on n'claire pas les
oubliettes.

Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou se fit entendre, la porte
s'ouvrit, deux hommes parurent.

L'un tait de petite taille, vigoureusement muscl, large d'paules,
robuste de membres, la tte forte, la chevelure abondante et noire, la
moustache paisse, le regard vif et pntrant, et toute sa personne
empreinte de cette vivacit mridionale qui caractrise en France les
populations provenales. Diderot a trs justement prtendu que le geste
de l'homme est mtaphorique, et ce petit homme en tait certainement la
preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait
prodiguer les prosopopes, les mtonymies et les hypallages. Ce que.
d'ailleurs, je ne fus jamais  mme de vrifier, car il employa
toujours devant moi un idiome singulier et absolument incomprhensible.

Le second inconnu mrite une description plus dtaille. Un disciple de
Gratiolet ou d'Engel et lu sur sa physionomie  livre ouvert. Je
reconnus sans hsiter ses qualits dominantes - la confiance en lui,
car sa tte se dgageait noblement sur l'arc form par la ligne de ses
paules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance : - le
calme, car sa peau, ple plutt que colore, annonait la tranquillit
du sang ; - l'nergie, que dmontrait la rapide contraction de ses
muscles sourciliers ; le courage enfin, car sa vaste respiration
dnotait une grande expansion vitale.

J'ajouterai que cet homme tait fier, que son regard ferme et calme
semblait reflter de hautes penses, et que de tout cet ensemble, de
l'homognit des expressions dans les gestes du corps et du visage,
suivant l'observation des physionomistes, rsultait une indiscutable
franchise.

Je me sentis  involontairement  rassur en sa prsence, et j'augurai
bien de notre entrevue.

Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le
prciser. Sa taille tait haute, son front large, son nez droit, sa
bouche nettement dessine. ses dents magnifiques, ses mains fines,
allonges, minemment  psychiques  pour employer un mot de la
chirognomonie, c'est--dire dignes de servir une me haute et
passionne. Cet homme formait certainement le plus admirable type que
j'eusse jamais rencontr. Dtail particulier, ses yeux, un peu carts
l'un de l'autre, pouvaient embrasser simultanment prs d'un quart de
l'horizon. Cette facult je l'ai vrifi plus tard se doublait d'une
puissance de vision encore suprieure  celle de Ned Land. Lorsque cet
inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se fronait, ses
larges paupires se rapprochaient de manire  circonscrire la pupille
des yeux et  rtrcir ainsi l'tendue du champ visuel, et il regardait
! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetisss par
l'loignement ! comme il vous pntrait jusqu' l'me ! comme il
perait ces nappes liquides, si opaques  nos yeux, et comme il lisait
au plus profond des mers !...

Les deux inconnus, coiffs de brets faits d'une fourrure de loutre
marine, et chausss de bottes de mer en peau de phoque, portaient des
vtements d'un tissu particulier, qui dgageaient la taille et
laissaient une grande libert de mouvements.

Le plus grand des deux videmment le chef du bord - nous examina avec
une extrme attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant
vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne
pus reconnatre. C'tait un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont
les voyelles semblaient soumises  une accentuation trs varie.

L'autre rpondit par un hochement de tte, et ajouta deux ou trois mots
parfaitement incomprhensibles. Puis du regard il parut m'interroger
directement.

Je rpondis, en bon franais, que je n'entendais point son langage ;
mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez
embarrassante.

 Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces
messieurs en saisiront peut-tre quelques mots ! 

Je recommenai le rcit de nos aventures, articulant nettement toutes
mes syllabes, et sans omettre un seul dtail. Je dclinai nos noms et
qualits ; puis, je prsentai dans les formes le professeur Aronnax,
son domestique Conseil, et matre Ned Land, le harponneur.

L'homme aux yeux doux et calmes m'couta tranquillement, poliment mme,
et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie
n'indiqua qu'il et compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne
pronona pas un seul mot.

Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-tre se ferait-on
entendre dans cette langue qui est  peu prs universelle. Je la
connaissais, ainsi que la langue allemande, d'une manire suffisante
pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici,
il fallait surtout se faire comprendre.

 Allons,  votre tour, dis-je au harponneur. A vous, matre Land,
tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parl un
Anglo-Saxon. et tchez d'tre plus heureux que moi. 

Ned ne se fit pas prier et recommena mon rcit que je compris  peu
prs. Le fond fut le mme, mais la forme diffra. Le Canadien, emport
par son caractre, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit
violemment d'tre emprisonn au mpris du droit des gens, demanda en
vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua l'_habeas corpus_,
menaa de poursuivre ceux qui le squestraient indment, se dmena,
gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste
expressif que nous mourions de faim.

Ce qui tait parfaitement vrai, mais nous l'avions  peu prs oubli.

A sa grande stupfaction, le harponneur ne parut pas avoir t plus
intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillrent pas. Il tait
vident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday.

Fort embarrass, aprs avoir puis vainement nos ressources
philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me
dit :

 Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand.

-- Comment ! tu sais l'allemand ? m'criai-je.

-- Comme un Flamand, n'en dplaise  monsieur.

-- Cela me plat, au contraire. Va, mon garon. 

Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisime fois les
diverses pripties de notre histoire. Mais, malgr les lgantes
tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande
n'eut aucun succs.

Enfin, pouss  bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes
premires tudes, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin.
Cicron se ft bouch les oreilles et m'et renvoy  la cuisine, mais
cependant, je parvins  m'en tirer. Mme rsultat ngatif.

Cette dernire tentative dfinitivement avorte, les deux inconnus
changrent quelques mots dans leur incomprhensible langage, et se
retirrent, sans mme nous avoir adresse un de ces gestes rassurants
qui ont cours dans tous les pays du monde. La porte se referma.

 C'est une infamie ! s'cria Ned Land, qui clata pour la vingtime
fois. Comment ! on leur parle franais, anglais, allemand, latin,  ces
coquins-l, et il n'en est pas un qui ait la civilit de rpondre !

Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colre ne mnerait
 rien.

-- Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible
compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de
fer ?

-- Bah ! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir
longtemps !

-- Mes amis, dis-je, il ne faut pas se dsesprer. Nous nous sommes
trouvs dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir
d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'quipage
de ce bateau.

-- Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins...

-- Bon ! et de quel pays ?

-- Du pays des coquins !

-- Mon brave Ned, ce pays-l n'est pas encore suffisamment indiqu sur
la mappemonde, et j'avoue que la nationalit de ces deux inconnus est
difficile  dterminer ! Ni Anglais, ni Franais, ni Allemands, voil
tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tent d'admettre
que ce commandant et son second sont ns sous de basses latitudes. Il y
a du mridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou
indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de dcider.
Quant  leur langage. il est absolument incomprhensible.

Voil le dsagrment de ne pas savoir toutes les langues, rpondit
Conseil, ou le dsavantage de ne pas avoir une langue unique !

-- Ce qui ne servirait  rien ! rpondit Ned Land. Ne voyez-vous pas
que ces gens-l ont un langage  eux, un langage invent pour
dsesprer les braves gens qui demandent  dner ! Mais, dans tous les
pays de la terre ouvrir la bouche, remuer les mchoires, happer des
dents et des lvres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste ?
Est-ce que cela ne veut pas dire  Qubec comme aux Pomotou,  Paris
comme aux antipodes : J'ai faim ! donnez-moi  manger !...

-- Oh ! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes !... 

Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart entra. Il nous
apportait des vtements, vestes et culottes de mer, faites d'une toffe
dont je ne reconnus pas la nature. Je me htai de les revtir, et mes
compagnons m'imitrent.

Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-tre avait dispos la
table et plac trois couverts.

 Voil quelque chose de srieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien.

-- Bah ! rpondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on
mange ici ? du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de
chien de mer !

-- Nous verrons bien !  dit Conseil.

Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symtriquement
poss sur la nappe, et nous prmes place  table. Dcidment, nous
avions affaire  des gens civiliss, et sans la lumire lectrique qui
nous inondait, je me serais cru dans la salle  manger de l'htel
Adelphi,  Liverpool, ou du Grand-Htel,  Paris. Je dois dire
toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau tait
frache et limpide, mais c'tait de l'eau - ce qui ne fut pas du got
de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers
poissons dlicatement apprts ; mais, sur certains plats, excellents
d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais mme su dire  quel
rgne, vgtal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de
table, il tait lgant et d'un got parfait. Chaque ustensile,
cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entoure
d'une devise en exergue, et dont voici le _fac-simil_ exact :

_Mobile dans l'lment mobile !_ Cette devise s'appliquait justement 
cet appareil sous-marin,  la condition de traduire la prposition _in_
par _dans_ et non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du
nom de l'nigmatique personnage qui commandait au fond des mers !

Ned et Conseil ne faisaient pas tant de rflexions. Ils dvoraient, et
je ne tardai pas  les imiter. J'tais, d'ailleurs, rassur sur notre
sort, et il me paraissait vident que nos htes ne voulaient pas nous
laisser mourir d'inanition.

Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, mme la faim de gens qui
n'ont pas mang depuis quinze heures. Notre apptit satisfait, le
besoin de sommeil se fit imprieusement sentir. Raction bien
naturelle, aprs l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutt
contre la mort.

 Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil.

-- Et moi, je dors !  rpondit Ned Land.

Mes deux compagnons s'tendirent sur le tapis de la cabine, et furent
bientt plongs dans un profond sommeil.

Pour mon compte, je cdai moins facilement  ce violent besoin de
dormir. Trop de penses s'accumulaient dans mon esprit, trop de
questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes
paupires entr'ouvertes ! O tions-nous ? Quelle trange puissance
nous emportait ? Je sentais - ou plutt je croyais sentir - l'appareil
s'enfoncer vers les couches les plus recules de la mer. De violents
cauchemars m'obsdaient. J'entrevoyais dans ces mystrieux asiles tout
un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait tre le
congnre, vivant, se mouvant, formidable comme eux !... Puis, mon
cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et
je tombai bientt dans un morne sommeil.

                                   IX

                        LES COLRES DE NED LAND

Quelle fut la dure de ce sommeil, je l'ignore ; mais il dut tre long,
car il nous reposa compltement de nos fatigues. Je me rveillai le
premier. Mes compagnons n'avaient pas encore boug, et demeuraient
tendus dans leur coin comme des masses inertes.

A peine relev de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau
dgag, mon esprit net. Je recommenai alors un examen attentif de
notre cellule.

Rien n'tait chang  ses dispositions intrieures. La prison tait
reste prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart,
profitant de notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait
donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai
srieusement si nous tions destins  vivre indfiniment dans cette
cage.

Cette perspective me sembla d'autant plus pnible que, si mon cerveau
tait libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine
singulirement oppresse. Ma respiration se faisait difficilement.
L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la
cellule ft vaste, il tait vident que nous avions consomm en grande
partie l'oxygne qu'elle contenait. En effet, chaque homme dpense en
une heure, l'oxygne renferm dans cent litres d'air et cet air, charg
alors d'une quantit presque gale d'acide carbonique, devient
irrespirable.

Il tait donc urgent de renouveler l'atmosphre de notre prison, et,
sans doute aussi, L'atmosphre du bateau sous-marin.

L se posait une question  mon esprit. Comment procdait le commandant
de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l'air par des moyens
chimiques, en dgageant par la chaleur l'oxygne contenu dans du
chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse
caustique ? Dans ce cas, il devait avoir conserv quelques relations
avec les continents, afin de se procurer les matires ncessaires 
cette opration. Se bornait-il seulement  emmagasiner l'air sous de
hautes pressions dans des rservoirs, puis  le rpandre suivant les
besoins de son quipage ? Peut-tre. Ou, procd plus commode. plus
conomique, et par consquent plus probable, se contentait-il de
revenir respirer  la surface des eaux, comme un ctac. et de
renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphre ? Quoi
qu'il en soit. et quelle que ft la mthode, il me paraissait prudent
de l'employer sans retard.

En effet, j'tais dj rduit  multiplier mes inspirations pour
extraire de cette cellule le peu d'oxygne qu'elle renfermait, quand,
soudain, je fus rafrachi par un courant d'air pur et tout parfum
d'manations salines. C'tait bien la brise de mer, vivifiante et
charge d'iode ! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons se
saturrent de fraches molcules. En mme temps, je sentis un
balancement, un roulis de mdiocre amplitude, mais parfaitement
dterminable. Le bateau, le monstre de tle venait videmment de
remonter  la surface de l'Ocan pour y respirer  la faon des
baleines. Le mode de ventilation du navire tait donc parfaitement
reconnu.

Lorsque j'eus absorb cet air pur  pleine poitrine, je cherchai le
conduit, l' arifre , si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'
nous ce bienfaisant effluve. et je ne tardai pas  le trouver.
Au-dessus de la porte s'ouvrait un trou d'arage laissant passer une
frache colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosphre appauvrie de
la cellule.

J'en tais l de mes observations, quand Ned et Conseil s'veillrent
presque en mme temps, sous l'influence de cette aration revivifiante.
Ils se frottrent les yeux, se dtirrent les bras et furent sur pied
en un instant.

 Monsieur a bien dormi ? me demanda Conseil avec sa politesse
quotidienne.

-- Fort bien, mon brave garon, rpondis-je. Et, vous, matre Ned Land ?

-- Profondment, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me
trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer ? 

Un marin ne pouvait s'y mprendre, et je racontai au Canadien ce qui
s'tait pass pendant son sommeil.

 Bon ! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous
entendions, lorsque le prtendu narwal se trouvait en vue de
l'_Abraham-Lincoln_.

-- Parfaitement, matre Land, c'tait sa respiration !

-- Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune ide de l'heure qu'il
est,  moins que ce ne soit l'heure du dner ?

-- L'heure du dner, mon digne harponneur ? Dites, au moins, l'heure du
djeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier.

-- Ce qui dmontre, rpondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre
heures de sommeil.

-- C'est mon avis. rpondis-je.

-- Je ne vous contredis point, rpliqua Ned Land. Mais dner ou
djeuner, le stewart sera le bienvenu, qu'il apporte l'un ou l'autre.

-- L'un et l'autre, dit Conseil

-- Juste, rpondit le Canadien, nous avons droit  deux repas, et pour
mon compte, je ferai honneur  tous les deux.

-- Eh bien ! Ned, attendons, rpondis-je. Il est vident que ces
inconnus n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car,
dans ce cas, le dner d'hier soir n'aurait aucun sens.

-- A moins qu'on ne nous engraisse ! riposta Ned.

-- Je proteste, rpondis-je. Nous ne sommes point tombs entre les
mains de cannibales !

-- Une fois n'est pas coutume, rpondit srieusement le Canadien. Qui
sait si ces gens-l ne sont pas privs depuis longtemps de chair
frache, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitus
comme monsieur le professeur, son domestique et moi...

-- Chassez ces ides, matre Land, rpondis-je au harponneur, et
surtout. ne partez pas de l pour vous emporter contre nos htes, ce
qui ne pourrait qu'aggraver la situation.

-- En tout cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables,
et dner ou djeuner, le repas n'arrive gure !

-- Matre Land, rpliquai-je, il faut se conformer au rglement du
bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du
matre-coq.

-- Eh bien ! on le mettra  l'heure, rpondit tranquillement Conseil.

-- Je vous reconnais l, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien.
Vous usez peu votre bile et vos nerfs ! Toujours calme ! Vous seriez
capable de dire vos grces avant votre bndicit, et de mourir de faim
plutt que de vous plaindre !

-- A quoi cela servirait-il ? demanda Conseil.

-- Mais cela servirait  se plaindre ! C'est dj quelque chose. Et si
ces pirates -- je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier
monsieur le professeur qui dfend de les appeler cannibales -- , si ces
pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage o j'touffe,
sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se
trompent ! Voyons, monsieur Aronnax. parlez franchement. Croyez-vous
qu'ils nous tiennent longtemps dans cette bote de fer ?

-- A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land.

-- Mais enfin, que supposez-vous ?

-- Je suppose que le hasard nous a rendus matres d'un secret
important. Or, l'quipage de ce bateau sous-marin a intrt  le
garder, et si cet intrt est plus grave que la vie de trois hommes, je
crois notre existence trs compromise. Dans le cas contraire,  la
premire occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde
habit par nos semblables.

-- A moins qu'il ne nous enrle parmi son quipage, dit Conseil, et
qu'il nous garde ainsi...

-- Jusqu'au moment, rpliqua Ned Land, o quelque frgate, plus rapide
ou plus adroite que l'_Abraham-Lincoln_, s'emparera de ce nid de
forbans, et enverra son quipage et nous respirer une dernire fois au
bout de sa grand'vergue.

-- Bien raisonn, matre Land, rpliquai-je. Mais on ne nous a pas
encore fait, que je sache, de proposition  cet gard. Inutile donc de
discuter le parti que nous devrons prendre, le cas chant. Je vous le
rpte, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons
rien, puisqu'il n'y a rien  faire.

-- Au contraire ! monsieur le professeur, rpondit le harponneur, qui
n'en voulait pas dmordre, il faut faire quelque chose.

-- Eh ! quoi donc, matre Land ?

-- Nous sauver.

-- Se sauver d'une prison  terrestre  est souvent difficile, mais
d'une prison sous-marine, cela me parat absolument impraticable.

-- Allons, ami Ned, demanda Conseil, que rpondez-vous  l'objection de
monsieur ? Je ne puis croire qu'un Amricain soit jamais  bout de
ressources ! 

Le harponneur. visiblement embarrass, se taisait. Une fuite, dans les
conditions o le hasard nous avait jets, tait absolument impossible.
Mais un Canadien est  demi franais, et matre Ned Land le fit bien
voir par sa rponse.

 Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il aprs quelques instants de
rflexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne
peuvent s'chapper de leur prison ?

-- Non, mon ami.

-- C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de manire  y rester.

-- Parbleu ! fit Conseil, vaut encore mieux tre dedans que dessus ou
dessous !

-- Mais aprs avoir jet dehors geliers, porte-clefs et gardiens,
ajouta Ned Land.

-- Quoi, Ned ? vous songeriez srieusement  vous emparer de ce
btiment ?

-- Trs srieusement, rpondit le Canadien.

-- C'est impossible.

-- Pourquoi donc, monsieur ? Il peut se prsenter quelque chance
favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empcher d'en
profiter. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes  bord de cette
machine, ils ne feront pas reculer deux Franais et un Canadien, je
suppose ! 

Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter.
Aussi, me contentai-je de rpondre :

 Laissons venir les circonstances, matre Land, et nous verrons. Mais,
jusque-l, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir
que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez natre
des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la
situation sans trop de colre.

-- Je vous le promets, monsieur le professeur, rpondit Ned Land d'un
ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un
geste brutal ne me trahira, quand bien mme le service de la table ne
se ferait pas avec toute la rgularit dsirable.

-- J'ai votre parole, Ned , rpondis-je au Canadien.

Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit 
rflchir  part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgr
l'assurance du harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je
n'admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parl. Pour
tre si srement manoeuvr, le bateau sous-marin exigeait un nombreux
quipage, et consquemment, dans le cas d'une lutte, nous aurions
affaire  trop forte partie. D'ailleurs, il fallait, avant tout, tre
libres, et nous ne l'tions pas. Je ne voyais mme aucun moyen de fuir
cette cellule de tle si hermtiquement ferme. Et pour peu que
l'trange commandant de ce bateau et un secret  garder -- ce qui
paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement 
son bord. Maintenant, se dbarrasserait-il de nous par la violence, ou
nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre ? C'tait l
l'inconnu. Toutes ces hypothses me semblaient extrmement plausibles,
et il fallait tre un harponneur pour esprer de reconqurir sa libert.

Je compris d'ailleurs que les ides de Ned Land s'aigrissaient avec les
rflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu  peu les
jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes
redevenir menaants. Il se levait, tournait comme une bte fauve en
cage, frappait les murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps
s'coulait, la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le
stewart ne paraissait pas. Et c'tait oublier trop longtemps notre
position de naufrags, si l'on avait rellement de bonnes intentions 
notre gard.

Ned Land, tourment par les tiraillements de son robuste estomac, se
montait de plus en plus, et, malgr sa parole, je craignais
vritablement une explosion, lorsqu'il se trouverait en prsence de
l'un des hommes du bord.

Pendant deux heures encore, la colre de Ned Land s'exalta. Le Canadien
appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tle taient
sourdes. Je n'entendais mme aucun bruit  l'intrieur de ce bateau,
qui semblait mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais videmment senti
les frmissements de la coque sous l'impulsion de l'hlice. Plong sans
doute dans l'abme des eaux, il n'appartenait plus  la terre. Tout ce
morne silence tait effrayant.

Quant  notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je
n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les esprances que j'avais
conues aprs notre entrevue avec le commandant du bord s'effaaient
peu  peu. La douceur du regard de cet homme, l'expression gnreuse de
sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon
souvenir. Je revoyais cet nigmatique personnage tel qu'il devait tre,
ncessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en dehors de
l'humanit, inaccessible  tout sentiment de piti, implacable ennemi
de ses semblables auxquels il avait d vouer une imprissable haine !

Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser prir d'inanition,
enferms dans cette prison troite livrs  ces horribles tentations
auxquelles pousse la faim farouche ? Cette affreuse pense prit dans
mon esprit une intensit terrible, et l'imagination aidant, je me
sentis envahir par une pouvante insense. Conseil restait calme, Ned
Land rugissait.

En ce moment, un bruit se fit entendre extrieurement.

Des pas rsonnrent sur la dalle de mtal. Les serrures furent
fouilles, la porte s'ouvrit, le stewart parut.

Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empcher, le Canadien
s'tait prcipit sur ce malheureux ; il l'avait renvers ; il le
tenait  la gorge. Le stewart touffait sous sa main puissante.

Conseil cherchait dj  retirer des mains du harponneur sa victime 
demi suffoque, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand,
subitement, je fus clou  ma place par ces mots prononcs en franais :

 Calmez-vous, matre Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez
m'couter ! 

                                    X

                            L'HOMME DES EAUX

C'tait le commandant du bord qui parlait ainsi.

A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque trangl
sortit en chancelant sur un signe de son matre ; mais tel tait
l'empire du commandant  son bord, que pas un geste ne trahit le
ressentiment dont cet homme devait tre anim contre le Canadien.
Conseil, intress malgr lui, moi stupfait, nous attendions en
silence le dnouement de cette scne.

Le commandant, appuy sur l'angle de la table, les bras croiss, nous
observait avec une profonde attention. Hsitait-il  parler ?
Regrettait-il ces mots qu'il venait de prononcer en franais ? On
pouvait le croire.

Aprs quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea 
interrompre :

 Messieurs, dit-il d'une voix calme et pntrante, je parle galement
le franais, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous
rpondre ds notre premire entrevue, mais je voulais vous connatre
d'abord, rflchir ensuite. Votre quadruple rcit, absolument semblable
au fond, m'a affirm l'identit de vos personnes. Je sais maintenant
que le hasard a mis en ma prsence monsieur Pierre Aronnax, professeur
d'histoire naturelle au Musum de Paris, charg d'une mission
scientifique  l'tranger, Conseil son domestique, et Ned Land,
d'origine canadienne, harponneur  bord de la frgate
l'_Abraham-Lincoln_, de la marine nationale des tats-Unis d'Amrique. 

Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'tait pas une question que
me posait le commandant. Donc, pas de rponse  faire. Cet homme
s'exprimait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase
tait nette, ses mots justes, sa facilit d'locution remarquable. Et
cependant, je ne  sentais  pas en lui un compatriote.

Il reprit la conversation en ces termes :

 Vous avez trouv sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tard 
vous rendre cette seconde visite. C'est que, votre identit reconnue,
je voulais peser mrement le parti  prendre envers vous. J'ai beaucoup
hsit. Les plus fcheuses circonstances vous ont mis en prsence d'un
homme qui a rompu avec l'humanit. Vous tes venu troubler mon
existence...

-- Involontairement, dis-je.

-- Involontairement ? rpondit l'inconnu, en forant un peu sa voix.
Est-ce involontairement que l'_Abraham-Lincoln_ me chasse sur toutes
les mers ? Est-ce involontairement que vous avez pris passage  bord de
cette frgate ? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur
la coque de mon navire ? Est-ce involontairement que matre Ned Land
m'a frapp de son harpon ? 

Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais,  ces
rcriminations j'avais une rponse toute naturelle  faire, et je la
fis.

 Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu
lieu  votre sujet en Amrique et en Europe. Vous ne savez pas que
divers accidents, provoqus par le choc de votre appareil sous-marin,
ont mu l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grce
des hypothses sans nombre par lesquelles on cherchait  expliquer
l'inexplicable phnomne dont seul vous aviez le secret. Mais sachez
qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique,
l'_Abraham-Lincoln_ croyait chasser quelque puissant monstre marin dont
il fallait  tout prix dlivrer l'Ocan. 

Un demi-sourire dtendit les lvres du commandant, puis, d'un ton plus
calme :

 Monsieur Aronnax, rpondit-il, oseriez-vous affirmer que votre
frgate n'aurait pas poursuivi et canonn un bateau sous-marin aussi
bien qu'un monstre ? 

Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut
n'et pas hsit. Il et cru de son devoir de dtruire un appareil de
ce genre tout comme un narwal gigantesque.

 Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de
vous traiter en ennemis. 

Je ne rpondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition
semblable, quand la force peut dtruire les meilleurs arguments.

 J'ai longtemps hsit, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait 
vous donner l'hospitalit. Si je devais me sparer de vous, je n'avais
aucun intrt  vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce
navire qui vous avait servi de refuge. Je m'enfonais sous les mers, et
j'oubliais que vous aviez jamais exist. N'tait-ce pas mon droit ?

-- C'tait peut-tre le droit d'un sauvage, rpondis-je, ce n'tait pas
celui d'un homme civilis.

-- Monsieur le professeur, rpliqua vivement le commandant, je ne suis
pas ce que vous appelez un homme civilis ! J'ai rompu avec la socit
tout entire pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprcier.
Je n'obis donc point  ses rgles, et je vous engage  ne jamais les
invoquer devant moi ! 

Ceci fut dit nettement. Un clair de colre et de ddain avait allum
les yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un pass
formidable. Non seulement il s'tait mis en dehors des lois humaines,
mais il s'tait fait indpendant, libre dans la plus rigoureuse
acception du mot, hors de toute atteinte ! Qui donc oserait le
poursuivre au fond des mers, puisque,  leur surface, il djouait les
efforts tents contre lui ? Quel navire rsisterait au choc de son
monitor sous-marin ? Quelle cuirasse, si paisse qu'elle ft,
supporterait les coups de son peron ? Nul, entre les hommes, ne
pouvait lui demander compte de ses oeuvres. Dieu, s'il y croyait, sa
conscience, s'il en avait une, taient les seuls juges dont il put
dpendre.

Ces rflexions traversrent rapidement mon esprit. pendant que
l'trange personnage se taisait, absorb et comme retir en lui-mme.
Je le considrais avec un effroi mlang d'intrt, et sans doute,
ainsi qu'Oedipe considrait le Sphinx.

Aprs un assez long silence, le commandant reprit la parole.

 J'ai donc hsit, dit-il, mais j'ai pens que mon intrt pouvait
s'accorder avec cette piti naturelle  laquelle tout tre humain a
droit. Vous resterez  mon bord, puisque la fatalit vous y a jets.
Vous y serez libres, et, en change de cette libert, toute relative
d'ailleurs, je ne vous imposerai qu'une seule condition. Votre parole
de vous y soumettre me suffira.

-- Parlez, monsieur, rpondis-je, je pense que cette condition est de
celles qu'un honnte homme peut accepter ?

-- Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains vnements
imprvus m'obligent  vous consigner dans vos cabines pour quelques
heures ou quelques jours, suivant le cas. Dsirant ne jamais employer
la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous
les autres, une obissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre
responsabilit, je vous dgage entirement, car c'est  moi de vous
mettre dans l'impossibilit de voir ce qui ne doit pas tre vu.
Acceptez-vous cette condition ? 

Il se passait donc  bord des choses tout au moins singulires, et que
ne devaient point voir des gens qui ne s'taient pas mis hors des lois
sociales ! Entre les surprises que l'avenir me mnageait, celle-ci ne
devait pas tre la moindre.

 Nous acceptons, rpondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur,
la permission de vous adresser une question, une seule.

-- Parlez, monsieur.

-- Vous avez dit que nous serions libres  votre bord ?

-- Entirement.

-- Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette libert.

-- Mais la libert d'aller, de venir, de voir, d'observer mme tout ce
qui se passe ici - sauf en quelques circonstances graves - , la libert
enfin dont nous jouissons nous-mmes, mes compagnons et moi. 

Il tait vident que nous ne nous entendions point.

 Pardon, monsieur, repris-je, mais cette libert, ce n'est que celle
que tout prisonnier a de parcourir sa prison ! Elle ne peut nous
suffire.

-- Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise !

-- Quoi ! nous devons renoncer  jamais de revoir notre patrie, nos
amis, nos parents !

-- Oui, monsieur. Mais renoncer  reprendre cet insupportable joug de
la terre, que les hommes croient tre la libert, n'est peut-tre pas
aussi pnible que vous le pensez !

-- Par exemple, s'cria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne
pas chercher  me sauver !

-- Je ne vous demande pas de parole, matre Land rpondit froidement le
commandant.

-- Monsieur, rpondis-je, emport malgr moi, vous abusez de votre
situation envers nous ! C'est de la cruaut !

-- Non, monsieur, c'est de la clmence ! Vous tes mes prisonniers
aprs combat ! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger
dans les abmes de l'Ocan ! Vous m'avez attaqu ! Vous tes venus
surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pntrer, le secret
de toute mon existence ! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur
cette terre qui ne doit plus me connatre ! Jamais ! En vous retenant,
ce n'est pas vous que je garde, c'est moi-mme ! 

Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre
lequel ne prvaudrait aucun argument.

 Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement 
choisir entre la vie ou la mort ?

-- Tout simplement.

-- Mes amis, dis-je,  une question ainsi pose, il n'y a rien 
rpondre. Mais aucune parole ne nous lie au matre de ce bord.

-- Aucune, monsieur , rpondit l'inconnu.

Puis, d'une voix plus douce, il reprit :

 Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai  vous dire. Je vous
connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez
peut-tre pas tant  vous plaindre du hasard qui vous lie  mon sort.
Vous trouverez parmi les livres qui servent  mes tudes favorites cet
ouvrage que vous avez publi sur les grands fonds de la mer. Je l'ai
souvent lu. Vous avez pouss votre oeuvre aussi loin que vous le
permettait la science terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous
n'avez pas tout vu. Laissez-moi donc vous dire, monsieur le professeur,
que vous ne regretterez pas le temps pass  mon bord. Vous allez
voyager dans le pays des merveilles. L'tonnement, la stupfaction
seront probablement l'tat habituel de votre esprit. Vous ne vous
blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert  vos
yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin - qui
sait ? le dernier peut-tre - tout ce que j'ai pu tudier au fond de
ces mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d'tudes.
A partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel lment, vous verrez ce
que n'a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons
plus - et notre plante, grce  moi, va vous livrer ses derniers
secrets. 

Je ne puis le nier ; ces paroles du commandant firent sur moi un grand
effet. J'tais pris l par mon faible, et j'oubliai, pour un instant,
que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la
libert perdue. D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher
cette grave question. Ainsi, je me contentai de rpondre :

 Messieurs, si vous avez bris avec l'humanit, je veux croire que
vous n'avez pas reni tout sentiment humain. Nous sommes des naufrags
charitablement recueillis  votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant
 moi, je ne mconnais pas que, si l'intrt de la science pouvait
absorber jusqu'au besoin de libert, ce que me promet notre rencontre
m'offrirait de grandes compensations. 

Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller
notre trait. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui.

 Une dernire question, dis-je, au moment o cet tre inexplicable
semblait vouloir se retirer.

-- Parlez, monsieur le professeur.

-- De quel nom dois-je vous appeler ?

-- Monsieur, rpondit le commandant, je ne suis pour vous que le
capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n'tes pour moi que les
passagers du _Nautilus_. 

Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses
ordres dans cette langue trangre que je ne pouvais reconnatre. Puis,
se tournant vers le Canadien et Conseil :

 Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre
cet homme.

-- a n'est pas de refus !  rpondit le harponneur.

Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule o ils taient
renferms depuis plus de trente heures.

 Et maintenant, monsieur Aronnax, notre djeuner est prt.
Permettez-moi de vous prcder.

-- A vos ordres, capitaine. 

Je suivis le capitaine Nemo, et ds que j'eus franchi la porte, je pris
une sorte de couloir lectriquement clair, semblable aux coursives
d'un navire. Aprs un parcours d'une dizaine de mtres. une seconde
porte s'ouvrit devant moi.

J'entrai alors dans une salle  manger orne et meuble avec un got
svre. De hauts dressoirs de chne, incrusts d'ornements d'bne,
s'levaient aux deux extrmits de cette salle, et sur leurs rayons 
ligne ondule tincelaient des faences, des porcelaines, des verreries
d'un prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les
rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures
tamisaient et adoucissaient l'clat.

Au centre de la salle tait une table richement servie. Le capitaine
Nemo m'indiqua la place que je devais occuper.

 Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir de
faim. 

Le djeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule
avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la nature
et la provenance. J'avouerai que c'tait bon, mais avec un got
particulier auquel je m'habituai facilement. Ces divers aliments me
parurent riches en phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une
origine marine.

Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina
mes penses, et il rpondit de lui-mme aux questions que je brlais de
lui adresser.

 La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous
pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis
longtemps, j'ai renonc aux aliments de la terre, et je ne m'en porte
pas plus mal. Mon quipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas
autrement que moi.

-- Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer ?

-- Oui, monsieur le professeur, la mer fournit  tous mes besoins.
Tantt, je mets mes filets a la trane, et je les retire, prts  se
rompre. Tantt, je vais chasser au milieu de cet lment qui parat
tre inaccessible  l'homme, et je force le gibier qui gte dans mes
forts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de
Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l'Ocan. J'ai
l une vaste proprit que j'exploite moi-mme et qui est toujours
ensemence par la main du Crateur de toutes choses. 

Je regardai le capitaine Nemo avec un certain tonnement, et je lui
rpondis :

 Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent
d'excellents poissons  votre table ; je comprends moins que vous
poursuiviez le gibier aquatique dans vos forts sous-marines ; mais je
ne comprends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle
soit, figure dans votre menu.

-- Aussi, monsieur, me rpondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais
usage de la chair des animaux terrestres.

-- Ceci, cependant, repris-je, en dsignant un plat o restaient encore
quelques tranches de filet.

-- Ce que vous croyez tre de la viande, monsieur le professeur, n'est
autre chose que du filet de tortue de mer. Voici galement quelques
foies de dauphin que vous prendriez pour un ragot de porc. Mon
cuisinier est un habile prparateur, qui excelle  conserver ces
produits varis de l'Ocan. Gotez  tous ces mets. Voici une conserve
d'holoturies qu'un Malais dclarerait sans rivale au monde, voil une
crme dont le lait a t fourni par la mamelle des ctacs, et le sucre
par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous
offrir des confitures d'anmones qui valent celles des fruits les plus
savoureux. 

Et je gotais, plutt en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine
Nemo m'enchantait par ses invraisemblables rcits.

 Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice
prodigieuse, inpuisable, elle ne me nourrit pas seulement ; elle me
vtit encore. Ces toffes qui vous couvrent sont tisses avec le byssus
de certains coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre des
anciens et nuances de couleurs violettes que j'extrais des aplysis de
la Mditerrane. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de
votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines.
Votre lit est fait du plus doux zostre de l'Ocan. Votre plume sera un
fanon de baleine, votre encre la liqueur scrte par la seiche ou
l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui
retournera un jour !

-- Vous aimez la mer, capitaine.

-- Oui ! je l'aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept diximes du
globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense dsert o
l'homme n'est jamais seul, car il sent frmir la vie  ses cts. La
mer n'est que le vhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence ;
elle n'est que mouvement et amour ; c'est l'infini vivant, comme l'a
dit un de vos potes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature
s'y manifeste par ses trois rgnes, minral, vgtal, animal. Ce
dernier y est largement reprsent par les quatre groupes des
zoophytes, par trois classes des articuls, par cinq classes des
mollusques, par trois classes des vertbrs, les mammifres, les
reptiles et ces innombrables lgions de poissons, ordre infini
d'animaux qui compte plus de treize mille espces, dont un dixime
seulement appartient  l'eau douce. La mer est le vaste rservoir de la
nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commenc, et
qui sait s'il ne finira pas par elle ! L est la suprme tranquillit.
La mer n'appartient pas aux despotes. A sa surface, ils peuvent encore
exercer des droits iniques, s'y battre, s'y dvorer, y transporter
toutes les horreurs terrestres. Mais  trente pieds au-dessous de son
niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'teint, leur puissance
disparat ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! L seulement
est l'indpendance ! L je ne reconnais pas de matres ! L je suis
libre ! 

Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui
dbordait de lui. S'tait-il laiss entraner au-del de sa rserve
habituelle ? Avait-il trop parl ? Pendant quelques instants, il se
promena, trs agit. Puis, ses nerfs se calmrent, sa physionomie
reprit sa froideur accoutume, et, se tournant vers moi :

 Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le
_Nautilus_, je suis a vos ordres. 

                                   XI

                              LE _NAUTILUS_

Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, mnage 
l'arrire de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de
dimension gale  celle que je venais de quitter.

C'tait une bibliothque. De hauts meubles en palissandre noir,
incrusts de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand
nombre de livres uniformment relis. Ils suivaient le contour de la
salle et se terminaient  leur partie infrieure par de vastes divans,
capitonns de cuir marron, qui offraient les courbes les plus
confortables. De lgers pupitres mobiles, en s'cartant ou se
rapprochant  volont, permettaient d'y poser le livre en lecture. Au
centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre
lesquelles apparaissaient quelques journaux dj vieux. La lumire
lectrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre
globes dpolis  demi engags dans les volutes du plafond. Je regardais
avec une admiration relle cette salle si ingnieusement amnage, et
je ne pouvais en croire mes yeux.

 Capitaine Nemo, dis-je  mon hte, qui venait de s'tendre sur un
divan, voil une bibliothque qui ferait honneur  plus d'un palais des
continents, et je suis vraiment merveill, quand je songe qu'elle peut
vous suivre au plus profond des mers.

-- O trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le
professeur ? rpondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Musum vous
offre-t-il un repos aussi complet ?

-- Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprs du
vtre. Vous possdez la six ou sept mille volumes...

-- Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me
rattachent  la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour o mon
_Nautilus_ s'est plong pour la premire fois sous les eaux. Ce
jour-l, j'ai achet mes derniers volumes, mes dernires brochures, mes
derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanit n'a
plus ni pens, ni crit. Ces livres, monsieur le professeur, sont
d'ailleurs  votre disposition, et vous pourrez en user librement. 

Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la
bibliothque. Livres de science, de morale et de littrature, crits en
toute langue, y abondaient ; mais je ne vis pas un seul ouvrage
d'conomie politique ; ils semblaient tre svrement proscrits du
bord. Dtail curieux, tous ces livres taient indistinctement classs,
en quelque langue qu'ils fussent crits, et ce mlange prouvait que le
capitaine du _Nautilus_ devait lire couramment les volumes que sa main
prenait au hasard.

Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'oeuvre des matres anciens
et modernes, c'est--dire tout ce que l'humanit a produit de plus beau
dans l'histoire, la posie, le roman et la science, depuis Homre
jusqu' Victor Hugo, depuis Xnophon jusqu' Michelet, depuis Rabelais
jusqu' madame Sand. Mais la science, plus particulirement, faisait
les frais de cette bibliothque ; les livres de mcanique, de
balistique. d'hydrographie, de mtorologie, de gographie, de
gologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les
ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la
principale tude du capitaine. Je vis l tout le Humboldt, tout
l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de
Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de
Berthelot, de l'abb Secchi, de Petermann, du commandant Maury,
d'Agassis etc. Les mmoires de l'Acadmie des sciences, les bulletins
des diverses socits de gographie, etc., et, en bon rang, les deux
volumes qui m'avaient peut-tre valu cet accueil relativement
charitable du capitaine Nemo. Parmi les oeuvres de Joseph Bertrand, son
livre intitul _les Fondateurs de l'Astronomie_ me donna mme une date
certaine ; et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865,
je pus en conclure que l'installation du _Nautilus_ ne remontait pas 
une poque postrieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le
capitaine Nemo avait commenc son existence sous-marine. J'esprai,
d'ailleurs, que des ouvrages plus rcents encore me permettraient de
fixer exactement cette poque ; mais j'avais le temps de faire cette
recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade 
travers les merveilles du _Nautilus_.

 Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette
bibliothque  ma disposition. Il y a l des trsors de science, et
j'en profiterai.

-- Cette salle n'est pas seulement une bibliothque, dit le capitaine
Nemo, c'est aussi un fumoir.

-- Un fumoir ? m'criai-je. On fume donc  bord ?

-- Sans doute.

-- Alors, monsieur, je suis forc de croire que vous avez conserv des
relations avec La Havane.

-- Aucune, rpondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax,
et, bien qu'il ne vienne pas de La Havane, vous en serez content, si
vous tes connaisseur. 

Je pris le cigare qui m'tait offert, et dont la forme rappelait celle
du londrs ; mais il semblait fabriqu avec des feuilles d'or. Je
l'allumai  un petit brasero que supportait un lgant pied de bronze,
et j'aspirai ses premires bouffes avec la volupt d'un amateur qui
n'a pas fum depuis deux jours.

 C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac.

-- Non, rpondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de La Havane ni de
l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me
fournit, non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londrs,
monsieur ?

-- Capitaine, je les mprise  partir de ce jour.

-- Fumez donc  votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces
cigares. Aucune rgie ne les a contrls, mais ils n'en sont pas moins
bons, j'imagine.

-- Au contraire. 

A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face  celle
par laquelle j'tais entr dans la bibliothque, et je passai dans un
salon immense et splendidement clair.

C'tait un vaste quadrilatre,  pans coups, long de dix mtres, large
de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, dcor de lgres
arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles
entasses dans ce muse. Car, c'tait rellement un muse dans lequel
une main intelligente et prodigue avait runi tous les trsors de la
nature et de l'art, avec ce ple-mle artiste qui distingue un atelier
de peintre.

Une trentaine de tableaux de matres,  cadres uniformes, spars par
d'tincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries
d'un dessin svre. Je vis l des toiles de la plus haute valeur, et
que, pour la plupart, j'avais admires dans les collections
particulires de l'Europe et aux expositions de peinture. Les diverses
coles des matres anciens taient reprsentes par une madone de
Raphal, une vierge de Lonard de Vinci, une nymphe du Corrge, une
femme du Titien, une adoration de Vronse, une assomption de Murillo,
un portrait d'Holbein, un moine de Vlasquez, un martyr de Ribeira, une
kermesse de Rubens, deux paysages flamands de Tniers, trois petits
tableaux de genre de Grard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux toiles
de Gricault et de Prudhon, quelques marines de Backuysen et de Vernet.
Parmi les oeuvres de la peinture moderne, apparaissaient des tableaux
signs Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon, Meissonnier, Daubigny, etc.,
et quelques admirables rductions de statues de marbre ou de bronze,
d'aprs les plus beaux modles de l'antiquit, se dressaient sur leurs
pidestaux dans les angles de ce magnifique muse. Cet tat de
stupfaction que m'avait prdit le commandant du _Nautilus_ commenait
dj  s'emparer de mon esprit.

 Monsieur le professeur, dit alors cet homme trange, vous excuserez
le sans-gne avec lequel je vous reois, et le dsordre qui rgne dans
ce salon.

-- Monsieur, rpondis-je, sans chercher  savoir qui vous tes,
m'est-il permis de reconnatre en vous un artiste ?

-- Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois 
collectionner ces belles oeuvres cres par la main de l'homme. J'tais
un chercheur avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu runir quelques
objets d'un haut prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre
qui est morte pour moi. A mes yeux, vos artistes modernes ne sont dj
plus que des anciens ; ils ont deux ou trois mille ans d'existence, et
je les confonds dans mon esprit. Les matres n'ont pas d'ge.

-- Et ces musiciens ? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de
Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, de
Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, parses sur un
pianoorgue de grand modle qui occupait un des panneaux du salon.

-- Ces musiciens, me rpondit le capitaine Nemo, ce sont des
contemporains d'Orphe, car les diffrences chronologiques s'effacent
dans la mmoire des morts - et je suis mort, monsieur le professeur,
aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent  six pieds sous
terre ! 

Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rverie profonde. Je
le considrais avec une vive motion, analysant en silence les
trangets de sa physionomie. Accoud sur l'angle d'une prcieuse table
de mosaque, il ne me voyait plus, il oubliait ma prsence.

Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les
curiosits qui enrichissaient ce salon.

Auprs des oeuvres de l'art, les rarets naturelles tenaient une place
trs importante. Elles consistaient principalement en plantes, en
coquilles et autres productions de l'Ocan, qui devaient tre les
trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet
d'eau, lectriquement clair, retombait dans une vasque faite d'un
seul tridacne. Cette coquille, fournie par le plus grand des mollusques
acphales, mesurait sur ses bords, dlicatement festonns, une
circonfrence de six mtres environ ; elle dpassait donc en grandeur
ces beaux tridacnes qui furent donns  Franois 1er par la Rpublique
de Venise, et dont l'glise Saint-Sulpice,  Paris, a fait deux
bnitiers gigantesques.

Autour de cette vasque, sous d'lgantes vitrines fixes par des
armatures de cuivre, taient classs et tiquets les plus prcieux
produits de la mer qui eussent jamais t livrs aux regards d'un
naturaliste. On conoit ma joie de professeur.

L'embranchement des zoophytes offrait de trs curieux spcimens de ses
deux groupes des polypes et des chinodermes. Dans le premier groupe,
des tubipores, des gorgones disposes en ventail, des ponges douces
de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire
admirable des mers de Norvge, des ombellulaires varies, des
alcyonnaires, toute une srie de ces madrpores que mon matre
Milne-Edwards a si sagacement classs en sections, et parmi lesquels je
remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'le Bourbon, le 
char de Neptune  des Antilles, de superbes varits de coraux, enfin
toutes les espces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des
les entires qui deviendront un jour des continents. Dans les
chinodermes, remarquables par leur enveloppe pineuse, les astries,
les toiles de mer, les pantacrines, les comatules, les astrophons,
les oursins, les holoturies, etc., reprsentaient la collection
complte des individus de ce groupe.

Un conchyliologue un peu nerveux se serait pm certainement devant
d'autres vitrines plus nombreuses o taient classs les chantillons
de l'embranchement des mollusques. Je vis l une collection d'une
valeur inestimable, et que le temps me manquerait  dcrire tout
entire. Parmi ces produits, je citerai, pour mmoire seulement, -
l'lgant marteau royal de l'Ocan indien dont les rgulires taches
blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun, - un spondyle
imprial, aux vives couleurs, tout hriss d'pines, rare spcimen dans
les musums europens, et dont j'estimai la valeur  vingt mille
francs, un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande, qu'on se
procure difficilement, - des buccardes exotiques du Sngal, fragiles
coquilles blanches  doubles valves, qu'un souffle et dissipes comme
une bulle de savon, - plusieurs varits des arrosoirs de Java, sortes
de tubes calcaires bords de replis foliacs, et trs disputs par les
amateurs, - toute une srie de troques, les uns jaune verdtre, pchs
dans les mers d'Amrique, les autres d'un brun roux, amis des eaux de
la Nouvelle-Hollande, ceux-ci, venus du golfe du Mexique, et
remarquables par leur coquille imbrique, ceux-l, des stellaires
trouvs dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le
magnifique peron de la Nouvelle-Zlande ; - puis, d'admirables
tellines sulfures, de prcieuses espces de cythres et de Vnus, le
cadran treilliss des ctes de Tranquebar, le sabot marbr  nacre
resplendissante, les perroquets verts des mers de Chine, le cne
presque inconnu du genre Coenodulli, toutes les varits de porcelaines
qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique, la  Gloire de la Mer
, la plus prcieuse coquille des Indes orientales ; - enfin des
littorines, des dauphinules, des turritelles des janthines, des ovules,
des volutes, des olives, des mitres, des casques, des pourpres, des
buccins, des harpes, des rochers, des tritons, des crites, des
fuseaux, des strombes, des pterocres, des patelles, des hyales, des
clodores, coquillages dlicats et fragiles, que la science a baptiss
de ses noms les plus charmants.

A part, et dans des compartiments spciaux, se droulaient des
chapelets de perles de la plus grande beaut, que la lumire lectrique
piquait de pointes de feu, des perles roses, arraches aux pinnes
marines de la mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des
perles jaunes, bleues, noires. curieux produits des divers mollusques
de tous les ocans et de certaines moules des cours d'eau du Nord,
enfin plusieurs chantillons d'un prix inapprciable qui avaient t
distills par les pintadines les plus rares. Quelques-unes de ces
perles surpassaient en grosseur un oeuf de pigeon ; elles valaient, et
au-del, celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah
de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate, que je
croyais sans rivale au monde.

Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection tait, pour ainsi
dire, impossible. Le capitaine Nemo avait d dpenser des millions pour
acqurir ces chantillons divers, et je me demandais  quelle source il
puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand
je fus interrompu par ces mots :

 Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles
peuvent intresser un naturaliste ; mais, pour moi, elles ont un charme
de plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas
une mer du globe qui ait chapp  mes recherches.

-- Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au
milieu de telles richesses. Vous tes de ceux qui ont fait eux-mmes
leur trsor. Aucun musum de l'Europe ne possde une semblable
collection des produits de l'Ocan. Mais si j'puise mon admiration
pour elle, que me restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne
veux point pntrer des secrets qui sont les vtres ! Cependant,
j'avoue que ce _Nautilus_, la force motrice qu'il renferme en lui, les
appareils qui permettent de le manoeuvrer, l'agent si puissant qui
l'anime, tout cela excite au plus haut point ma curiosit. Je vois
suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination
m'est inconnue. Puis-je savoir ?...

-- Monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que
vous seriez libre  mon bord, et par consquent, aucune partie du
_Nautilus_ ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en dtail
et je me ferai un plaisir d'tre votre cicrone.

-- Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas
de votre complaisance. Je vous demanderai seulement  quel usage sont
destins ces instruments de physique...

-- Monsieur le professeur, ces mmes instruments se trouvent dans ma
chambre, et c'est l que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur
emploi. Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est rserve.
Il faut que vous sachiez comment vous serez install  bord du
_Nautilus_. 

Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes perces  chaque
pan coup du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me
conduisit vers l'avant, et l je trouvai, non pas une cabine, mais une
chambre lgante, avec lit, toilette et divers autres meubles.

Je ne pus que remercier mon hte.

 Votre chambre est contigu  la mienne, me dit-il, en ouvrant une
porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. 

J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect svre,
presque cnobitique. Une couchette de fer, une table de travail,
quelques meubles de toilette. Le tout clair par un demi-jour. Rien de
confortable. Le strict ncessaire, seulement.

Le capitaine Nemo me montra un sige.

 Veuillez vous asseoir , me dit-il.

Je m'assis, et il prit la parole en ces termes :

                                  XII

                         TOUT PAR L'LECTRICIT

 Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments
suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigs par la
navigation du _Nautilus_. Ici comme dans le salon, je les ai toujours
sous les yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte
au milieu de l'Ocan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomtre
qui donne la temprature intrieure du _Nautilus_ ; le baromtre, qui
pse le poids de l'air et prdit les changements de temps ;
l'hygromtre, qui marque le degr de scheresse de l'atmosphre ; le
_storm-glass_, dont le mlange, en se dcomposant, annonce l'arrive
des temptes ; la boussole, qui dirige ma route ; le sextant, qui par
la hauteur du soleil m'apprend ma latitude ; les chronomtres, qui me
permettent de calculer ma longitude ; et enfin des lunettes de jour et
de nuit, qui me servent  scruter tous les points de l'horizon, quand
le _Nautilus_ est remont  la surface des flots.

-- Ce sont les instruments habituels au navigateur, rpondis-je, et
j'en connais l'usage. Mais en voici d'autres qui rpondent sans doute
aux exigences particulires du _Nautilus_. Ce cadran que j'aperois et
que parcourt une aiguille mobile, n'est-ce pas un manomtre ?

-- C'est un manomtre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont
il indique la pression extrieure, il me donne par l mme la
profondeur  laquelle se maintient mon appareil.

-- Et ces sondes d'une nouvelle espce ?

-- Ce sont des sondes thermomtriques qui rapportent la temprature des
diverses couches d'eau.

-- Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi ?

-- Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques
explications, dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'couter. 

Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit :

 Il est un agent puissant, obissant, rapide, facile, qui se plie 
tous les usages et qui rgne en matre  mon bord. Tout se fait par
lui. Il m'claire, il m'chauffe, il est l'me de mes appareils
mcaniques. Cet agent, c'est l'lectricit.

-- L'lectricit ! m'criai-je assez surpris.

-- Oui, monsieur.

-- Cependant, capitaine, vous possdez une extrme rapidit de
mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'lectricit.
Jusqu'ici, sa puissance dynamique est reste trs restreinte et n'a pu
produire que de petites forces !

-- Monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, mon lectricit
n'est pas celle de tout le monde, et c'est l tout ce que vous me
permettrez de vous en dire.

-- Je n'insisterai pas. monsieur, et je me contenterai d'tre trs
tonn d'un tel rsultat. Une seule question, cependant,  laquelle
vous ne rpondrez pas si elle est indiscrte. Les lments que vous
employez pour produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le
zinc, par exemple, comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus
aucune communication avec la terre ?

-- Votre question aura sa rponse, rpondit le capitaine Nemo. Je vous
dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de
fer, d'argent, d'or, dont l'exploitation serait trs certainement
praticable. Mais je n'ai rien emprunt  ces mtaux de la terre, et
j'ai voulu ne demander qu' la mer elle-mme les moyens de produire mon
lectricit.

-- A la mer ?

-- Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas.
J'aurais pu, en effet, en tablissant un circuit entre des fils plongs
 diffrentes profondeurs, obtenir l'lectricit par la diversit de
tempratures qu'ils prouvaient ; mais j'ai prfr employer un systme
plus pratique.

-- Et lequel ?

-- Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes on
trouve quatre-vingt-seize centimes et demi d'eau, et deux centimes
deux tiers environ de chlorure de sodium ; puis. en petite quantit,
des chlorures de magnsium et de potassium, du bromure de magnsium, du
sulfate de magnsie, du sulfate et du carbonate de chaux. Vous voyez
donc que le chlorure de sodium s'y rencontre dans une proportion
notable. Or, c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je
compose mes lments.

-- Le sodium ?

-- Oui, monsieur. Mlang avec le mercure, il forme un amalgame qui
tient lieu du zinc dans les lments Bunzen. Le mercure ne s'use
jamais. Le sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-mme.
Je vous dirai, en outre, que les piles au sodium doivent tre
considres comme les plus nergiques, et que leur force lectromotrice
est double de celle des piles au zinc.

-- Je comprends bien, capitaine, l'excellence du sodium dans les
conditions o vous vous trouvez. La mer le contient. Bien. Mais il faut
encore le fabriquer, l'extraire en un mot. Et comment faites-vous ? Vos
piles pourraient videmment servir  cette extraction ; mais, si je ne
me trompe, la dpense du sodium ncessite par les appareils
lectriques dpasserait la quantit extraite. Il arriverait donc que
vous en consommeriez pour le produire plus que vous n'en produiriez !

-- Aussi, monsieur le professeur, je ne l'extrais pas par la pile, et
j'emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre.

-- De terre ? dis-je en insistant.

Disons le charbon de mer, si vous voulez, rpondit le capitaine Nemo.

-- Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille ?

-- Monsieur Aronnax, vous me verrez  l'oeuvre. Je ne vous demande
qu'un peu de patience, puisque vous avez le temps d'tre patient.
Rappelez-vous seulement ceci : je dois tout  l'Ocan ; il produit
l'lectricit, et l'lectricit donne au _Nautilus_ la chaleur, la
lumire, le mouvement, la vie en un mot.

-- Mais non pas l'air que vous respirez ?

-- Oh ! je pourrais fabriquer l'air ncessaire  ma consommation, mais
c'est inutile puisque je remonte  la surface de la mer, quand il me
plat. Cependant, si l'lectricit ne me fournit pas l'air respirable,
elle manoeuvre, du moins, des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans
des rservoirs spciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et
aussi longtemps que je le veux, mon sjour dans les couches profondes.

-- Capitaine, rpondis-je, je me contente d'admirer. Vous avez
videmment trouv ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la
vritable puissance dynamique de l'lectricit.

-- Je ne sais s'ils la trouveront, rpondit froidement le capitaine
Nemo. Quoi qu'il en soit, vous connaissez dj la premire application
que j'ai faite de ce prcieux agent. C'est lui qui nous claire avec
une galit, une continuit que n'a pas la lumire du soleil.
Maintenant, regardez cette horloge ; elle est lectrique, et marche
avec une rgularit qui dfie celle des meilleurs chronomtres. Je l'ai
divise en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, car pour
moi, il n'existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni lune, mais seulement
cette lumire factice que j'entrane jusqu'au fond des mers ! Voyez, en
ce moment, il est dix heures du matin.

-- Parfaitement.

-- Autre application de l'lectricit. Ce cadran, suspendu devant nos
yeux, sert  indiquer la vitesse du _Nautilus_. Un fil lectrique le
met en communication avec l'hlice du loch, et son aiguille m'indique
la marche relle de l'appareil. Et, tenez, en ce moment, nous filons
avec une vitesse modre de quinze milles  l'heure.

-- C'est merveilleux, rpondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous
avez eu raison d'employer cet agent, qui est destin  remplacer le
vent, l'eau et la vapeur.

-- Nous n'avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se
levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l'arrire du
_Nautilus_. 

En effet, je connaissais dj toute la partie antrieure de ce bateau
sous-marin, dont voici la division exacte, en allant du centre 
l'peron : la salle  manger de cinq mtres, spare de la bibliothque
par une cloison tanche, c'est--dire ne pouvant tre pntre par
l'eau, la bibliothque de cinq mtres, le grand salon de dix mtres,
spar de la chambre du capitaine par une seconde cloison tanche,
ladite chambre du capitaine de cinq mtres, la mienne de deux mtres
cinquante, et enfin un rservoir d'air de sept mtres cinquante, qui
s'tendait jusqu' l'trave. Total, trente-cinq mtres de longueur. Les
cloisons tanches taient perces de portes qui se fermaient
hermtiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc, et elles
assuraient toute scurit  bord du _Nautilus_, au cas o une voie
d'eau se ft dclare.

Je suivis le capitaine Nemo.  travers les coursives situes en abord,
et j'arrivai au centre du navire. L, se trouvait une sorte de puits
qui s'ouvrait entre deux cloisons tanches. Une chelle de fer,
cramponne  la paroi, conduisait  son extrmit suprieure. Je
demandai au capitaine  quel usage servait cette chelle.

 Elle aboutit au canot, rpondit-il.

-- Quoi ! vous avez un canot ? rpliquai-je, assez tonn.

-- Sans doute. Une excellente embarcation, lgre et insubmersible, qui
sert  la promenade et  la pche.

-- Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous tes forc de
revenir  la surface de la mer ?

-- Aucunement. Ce canot adhre  la partie suprieure de la coque du
_Nautilus_, et occupe une cavit dispose pour le recevoir. Il est
entirement pont, absolument tanche, et retenu par de solides
boulons. Cette chelle conduit  un trou d'homme perc dans la coque du
_Nautilus_, qui correspond  un trou pareil perc dans le flanc du
canot. C'est par cette double ouverture que je m'introduis dans
l'embarcation. On referme l'une, celle du _Nautilus_ ; je referme
l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression ; je largue les
boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidit  la
surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos
jusque-l, je mte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je
me promne.

-- Mais comment revenez-vous  bord ?

-- Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le _Nautilus_ qui revient.

-- A vos ordres !

-- A mes ordres. Un fil lectrique me rattache  lui. Je lance un
tlgramme, et cela suffit.

-- En effet, dis-je, gris par ces merveilles, rien n'est plus simple !


Aprs avoir dpass la cage de l'escalier qui aboutissait  la
plate-forme, je vis une cabine longue de deux mtres, dans laquelle
Conseil et Ned Land, enchants de leur repas, s'occupaient  le dvorer
 belles dents. Puis, une porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois
mtres, situe entre les vastes cambuses du bord.

L, l'lectricit, plus nergique et plus obissante que le gaz
lui-mme, faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous
les fourneaux, communiquaient  des ponges de platine une chaleur qui
se distribuait et se maintenait rgulirement. Elle chauffait galement
des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient
une excellente eau potable. Auprs de cette cuisine s'ouvrait une salle
de bains, confortablement dispose, et dont les robinets fournissaient
l'eau froide ou l'eau chaude,  volont.

A la cuisine succdait le poste de l'quipage, long de cinq mtres.
Mais la porte en tait ferme, et je ne pus voir son amnagement, qui
m'et peut-tre fix sur le nombre d'hommes ncessit par la manoeuvre
du _Nautilus_.

Au fond s'levait une quatrime cloison tanche qui sparait ce poste
de la chambre des machines. Une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans
ce compartiment o le capitaine Nemo - ingnieur de premier ordre, 
coup sr - avait dispos ses appareils de locomotion.

Cette chambre des machines, nettement claire, ne mesurait pas moins
de vingt mtres en longueur. Elle tait naturellement divise en deux
parties ; la premire renfermait les lments qui produisaient
l'lectricit. et la seconde, le mcanisme qui transmettait le
mouvement  l'hlice.

Je fus surpris, tout d'abord, de l'odeur sui generis qui emplissait ce
compartiment. Le capitaine Nemo s'aperut de mon impression.

 Ce sont, me dit-il, quelques dgagements de gaz, produits par
l'emploi du sodium ; mais ce n'est qu'un lger inconvnient. Tous les
matins, d'ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant  grand
air. 

Cependant, j'examinais avec un intrt facile  concevoir la machine du
_Nautilus_.

 Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j'emploie des lments
Bunzen, et non des lments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent t impuissants.
Les lments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui
vaut mieux, exprience faite. L'lectricit produite se rend 
l'arrire, o elle agit par des lectro-aimants de glande dimension sur
un systme particulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le
mouvement  l'arbre de l'hlice. Celle-ci. dont le diamtre est de six
mtres et le pas de sept mtres cinquante, peut donner jusqu' cent
vingt tours par seconde.

-- Et vous obtenez alors ?

-- Une vitesse de cinquante milles  l'heure. 

Il y avait l un mystre, mais je n'insistai pas pour le connatre.
Comment l'lectricit pouvait-elle agir avec une telle puissance ? O
cette force presque illimite prenait-elle son origine ? Etait-ce dans
sa tension excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte ?
tait-ce dans sa transmission qu'un systme de leviers inconnus pouvait
accrotre  l'infini ? C'est ce que je ne pouvais comprendre.

 Capitaine Nemo, dis-je, je constate les rsultats et je ne cherche
pas  les expliquer. J'ai vu le _Nautilus_ manoeuvrer devant
l'_Abraham-Lincoln_, et je sais  quoi m'en tenir sur sa vitesse. Mais
marcher ne suffit pas. Il faut voir o l'on va ! Il faut pouvoir se
diriger  droite,  gauche, en haut, en bas ! Comment atteignez-vous
les grandes profondeurs, o vous trouvez une rsistance croissante qui
s'value par des centaines d'atmosphres ? Comment remontez-vous  la
surface de l'Ocan ? Enfin, comment vous maintenez-vous dans le milieu
qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous le demandant ?

-- Aucunement, monsieur le professeur, me rpondit le capitaine, aprs
une lgre hsitation. puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau
sous-marin. Venez dans le salon. C'est notre vritable cabinet de
travail, et l, vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le
_Nautilus_ ! 

                                  XIII

                            QUELQUES CHIFFRES

Un instant aprs, nous tions assis sur un divan du salon, le cigare
aux lvres. Le capitaine mit sous mes yeux une pure qui donnait les
plan, coupe et lvation du _Nautilus_. Puis il commena sa description
en ces termes :

 Voici. monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous
porte. C'est un cylindre trs allong,  bouts coniques. Il affecte
sensiblement la forme d'un cigare, forme dj adopte  Londres dans
plusieurs constructions du mme genre. La longueur de ce cylindre. de
tte en tte, est exactement de soixante-dix mtres, et son bau.  sa
plus grande largeur, est de huit mtres. Il n'est donc pas construit
tout  fait au dixime comme vos steamers de grande marche, mais ses
lignes sont suffisamment longues et sa coule assez prolonge, pour que
l'eau dplace s'chappe aisment et n'oppose aucun obstacle a sa
marche.

 Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul la
surface et le volume du _Nautilus_. Sa surface comprend mille onze
mtres carrs et quarante-cinq centimes ; son volume, quinze cents
mtres cubes et deux diximes - ce qui revient  dire qu'entirement
immerg, il dplace ou pse quinze cents mtres cubes ou tonneaux.

 Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destin  une navigation
sous-marine, j'ai voulu, qu'en quilibre dans l'eau il plonget des
neuf diximes, et qu'il merget d'un dixime seulement. Par
consquent, il ne devait dplacer dans ces conditions que les neuf
diximes de son volume, soit treize cent cinquante-six mtres cubes et
quarante-huit centimes, c'est--dire ne peser que ce mme nombre de
tonneaux. J'ai donc d ne pas dpasser ce poids en le construisant
suivant les dimensions sus-dites.

 Le _Nautilus_ se compose de deux coques, l'une intrieure, l'autre
extrieure, runies entre elles par des fers en T qui lui donnent une
rigidit extrme. En effet, grce  cette disposition cellulaire, il
rsiste comme un bloc, comme s'il tait plein. Son bord ne peut cder
; il adhre par lui-mme et non par le serrage des rivets, et
l'homognit de sa construction, due au parfait assemblage des
matriaux, lui permet de dfier les mers les plus violentes.

 Ces deux coques sont fabriques en tle d'acier dont la densit par
rapport  l'eau est de sept, huit diximes. La premire n'a pas moins
de cinq centimtres d'paisseur, et pse trois cent
quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centimes. La seconde
enveloppe, la quille, haute de cinquante centimtres et large de
vingt-cinq, pesant,  elle seule, soixante-deux tonneaux, la machine,
le lest, les divers accessoires et amnagements, les cloisons et les
trsillons intrieurs, ont un poids de neuf cent soixante et un
tonneaux soixante-deux centimes, qui, ajouts aux trois cent
quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centimes, forment
le total exig de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit
centimes. Est-ce entendu ?

-- C'est entendu, rpondis-je.

-- Donc, reprit le capitaine, lorsque le _Nautilus_ se trouve  flot
dans ces conditions, il merge d'un dixime. Or, si j'ai dispos des
rservoirs d'une capacit gale  ce dixime, soit d'une contenance de
cent cinquante tonneaux et soixante-douze centimes, et si je les
remplis d'eau, le bateau dplaant alors quinze cent sept tonneaux, ou
les pesant, sera compltement immerg. C'est ce qui arrive, monsieur le
professeur. Ces rservoirs existent en abord dans les parties
infrieures du _Nautilus_.

J'ouvre des robinets, ils se remplissent, et le bateau s'enfonant
vient affleurer la surface de l'eau.

-- Bien, capitaine, mais nous arrivons alors  la vritable difficult.
Que vous puissiez affleurer la surface de l'Ocan, je le comprends.
Mais plus bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil
sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par consquent
subir une pousse de bas en haut qui doit tre value  une atmosphre
par trente pieds d'eau, soit environ un kilogramme par centimtre carr
?

-- Parfaitement, monsieur.

-- Donc,  moins que vous ne remplissiez le _Nautilus_ en entier, je ne
vois pas comment vous pouvez l'entraner au sein des masses liquides.

-- Monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, il ne faut pas
confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l'on s'expose  de
graves erreurs. Il y a trs peu de travail  dpenser pour atteindre
les basses rgions de l'Ocan, car les corps ont une tendance  devenir
 fondriers . Suivez mon raisonnement.

-- Je vous coute, capitaine.

-- Lorsque j'ai voulu dterminer l'accroissement de poids qu'il faut
donner au _Nautilus_ pour l'immerger, je n'ai eu  me proccuper que de
la rduction du volume que l'eau de mer prouve  mesure que ses
couches deviennent de plus en plus profondes.

-- C'est vident, rpondis-je.

-- Or, si l'eau n'est pas absolument incompressible, elle est, du
moins, trs peu compressible. En effet, d'aprs les calculs les plus
rcents, cette rduction n'est que de quatre cent trente-six dix
millionimes par atmosphre, ou par chaque trente pieds de profondeur.
S'agit-il d'aller  mille mtres, je tiens compte alors de la rduction
du volume sous une pression quivalente  celle d'une colonne d'eau de
mille mtres, c'est--dire sous une pression de cent atmosphres. Cette
rduction sera alors de quatre cent trente-six cent millimes. Je
devrai donc accrotre le poids de faon  peser quinze cent treize
tonneaux soixante-dix-sept centimes, au lieu de quinze cent sept
tonneaux deux diximes. L'augmentation ne sera consquemment que de six
tonneaux cinquante-sept centimes.

-- Seulement ?

-- Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile  vrifier. Or,
j'ai des rservoirs supplmentaires capables d'embarquer cent tonneaux.
Je puis donc descendre  des profondeurs considrables. Lorsque je veux
remonter  la surface et l'affleurer, il me suffit de chasser cette
eau, et de vider entirement tous les rservoirs, si je dsire que le
_Nautilus_ merge du dixime de sa capacit totale. 

A ces raisonnements appuys sur des chiffres, je n'avais rien 
objecter.

 J'admets vos calculs, capitaine, rpondis-je, et j'aurais mauvaise
grce  les contester, puisque l'exprience leur donne raison chaque
jour. Mais je pressens actuellement en prsence une difficult relle.

-- Laquelle, monsieur ?

-- Lorsque vous tes par mille mtres de profondeur, les parois du
_Nautilus_ supportent une pression de cent atmosphres. Si donc,  ce
moment, vous voulez vider les rservoirs supplmentaires pour allger
votre bateau et remonter  la surface, il faut que les pompes vainquent
cette pression de cent atmosphres, qui est de cent kilogrammes par
centimtre carr. De l une puissance...

-- Que l'lectricit seule pouvait me donner, se hta de dire le
capitaine Nemo. Je vous rpte, monsieur, que le pouvoir dynamique de
mes machines est  peu prs infini. Les pompes du _Nautilus_ ont une
force prodigieuse, et vous avez d le voir, quand leurs colonnes d'eau
se sont prcipites comme un torrent sur l'_Abraham-Lincoln_.
D'ailleurs, je ne me sers des rservoirs supplmentaires que pour
atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent  deux mille mtres,
et cela dans le but de mnager mes appareils. Aussi, lorsque la
fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l'Ocan  deux ou
trois lieues au-dessous de sa surface, j'emploie des manoeuvres plus
longues, mais non moins infaillibles.

-- Lesquelles, capitaine ? demandai-je.

-- Ceci m'amne naturellement  vous dire comment se manoeuvre le
_Nautilus_.

-- Je suis impatient de l'apprendre.

-- Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur bbord, pour voluer, en
un mot, suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail
ordinaire  large safran, fix sur l'arrire de l'tambot, et qu'une
roue et des palans font agir. Mais je puis aussi mouvoir le _Nautilus_
de bas en haut et de haut en bas, dans un plan vertical, au moyen de
deux plans inclins, attachs  ses flancs sur son centre de
flottaison, plans mobiles, aptes  prendre toutes les positions, et qui
se manoeuvrent de l'intrieur au moyen de leviers puissants. Ces plans
sont-ils maintenus parallles au bateau, celui-ci se meut
horizontalement. Sont-ils inclins, le _Nautilus_, suivant la
disposition de cette inclinaison et sous la pousse de son hlice, ou
s'enfonce suivant une diagonale aussi allonge qu'il me convient, ou
remonte suivant cette diagonale. Et mme, si je veux revenir plus
rapidement  la surface, j'embraye l'hlice, et la pression des eaux
fait remonter verticalement le _Nautilus_ comme un ballon qui, gonfl
d'hydrogne, s'lve rapidement dans les airs.

-- Bravo ! capitaine, m'criais-je. Mais comment le timonier peut-il
suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux ?

-- Le timonier est plac dans une cage vitre, qui fait saillie  la
partie suprieure de la coque du _Nautilus_, et que garnissent des
verres lenticulaires.

-- Des verres capables de rsister  de telles pressions ?

-- Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une
rsistance considrable. Dans des expriences de pche  la lumire
lectrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des
plaques de cette matire, sous une paisseur de sept millimtres
seulement, rsister  une pression de seize atmosphres, tout en
laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui rpartissaient
ingalement la chaleur. Or, les verres dont je me sers n'ont pas moins
de vingt et un centimtres  leur centre, c'est--dire trente fois
cette paisseur.

-- Admis, capitaine Nemo ; mais enfin, pour voir, il faut que la
lumire chasse les tnbres, et je me demande comment au milieu de
l'obscurit des eaux...

-- En arrire de la cage du timonier est plac un puissant rflecteur
lectrique, dont les rayons illuminent la mer  un demi-mille de
distance.

-- Ah ! bravo, trois fois bravo ! capitaine. Je m'explique maintenant
cette phosphorescence du prtendu narval, qui a tant intrigu les
savants ! A ce propos, je vous demanderai si l'abordage du _Nautilus_
et du Scotia, qui a eu un si grand retentissement, a t le rsultat
d'une rencontre fortuite ?

-- Purement fortuite, monsieur. Je naviguais  deux mtres au-dessous
de la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu
qu'il n'avait eu aucun rsultat fcheux.

-- Aucun, monsieur. Mais quant  votre rencontre avec
l'_Abraham-Lincoln_ ?...

-- Monsieur le professeur, j'en suis fch pour l'un des meilleurs
navires de cette brave marine amricaine mais on m'attaquait et j'ai d
me dfendre ! Je me suis content, toutefois, de mettre la frgate hors
d'tat de me nuire - elle ne sera pas gne de rparer ses avaries au
port le plus prochain.

-- Ah ! commandant, m'criai-je avec conviction, c'est vraiment un
merveilleux bateau que votre _Nautilus_ !

-- Oui, monsieur le professeur, rpondit avec une vritable motion le
capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair ! Si tout est
danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Ocan, si sur
cette mer, la premire impression est le sentiment de l'abme, comme
l'a si bien dit le Hollandais Jansen, au-dessous et  bord du
_Nautilus_, le coeur de l'homme n'a plus rien  redouter. Pas de
dformation  craindre, car la double coque de ce bateau a la rigidit
du fer ; pas de grement que le roulis ou le tangage fatiguent ; pas de
voiles que le vent emporte ; pas de chaudires que la vapeur dchire ;
pas d'incendie  redouter, puisque cet appareil est fait de tle et non
de bois ; pas de charbon qui s'puise, puisque l'lectricit est son
agent mcanique ; pas de rencontre  redouter, puisqu'il est seul 
naviguer dans les eaux profondes ; pas de tempte  braver, puisqu'il
trouve  quelques mtres au-dessous des eaux l'absolue tranquillit !
Voil, monsieur. Voil le navire par excellence ! Et s'il est vrai que
l'ingnieur ait plus de confiance dans le btiment que le constructeur,
et le constructeur plus que le capitaine lui-mme, comprenez donc avec
quel abandon je me fie  mon _Nautilus_, puisque j'en suis tout  la
fois le capitaine, le constructeur et l'ingnieur ! 

Le capitaine Nemo parlait avec une loquence entranante. Le feu de son
regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui ! il aimait
son navire comme un pre aime son enfant !

Mais une question, indiscrte peut-tre, se posait naturellement, et je
ne pus me retenir de la lui faire.

 Vous tes donc ingnieur, capitaine Nemo ?

-- Oui, monsieur le professeur, me rpondit-il, j'ai tudi  Londres,
 Paris,  New York, du temps que j'tais un habitant des continents de
la terre.

-- Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable
_Nautilus_ ?

-- Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arriv d'un point
diffrent du globe, et sous une destination dguise. Sa quille a t
forge au Creusot, son arbre d'hlice chez Pen et C, de Londres, les
plaques de tle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hlice chez
Scott, de Glasgow. Ses rservoirs ont t fabriqus par Cail et Co, de
Paris, sa machine par Krupp, en Prusse, son peron dans les ateliers de
Motala, en Sude, ses instruments de prcision chez Hart frres, de New
York, etc., et chacun de ces fournisseurs a reu mes plans sous des
noms divers.

-- Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqus, il a fallu les
monter, les ajuster ?

-- Monsieur le professeur, j'avais tabli mes ateliers sur un lot
dsert, en plein Ocan. L, mes ouvriers c'est--dire mes braves
compagnons que j'ai instruits et forms, et moi, nous avons achev
notre _Nautilus_. Puis, l'opration termine, le feu a dtruit toute
trace de notre passage sur cet lot que j'aurais fait sauter, si je
l'avais pu.

-- Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce
btiment est excessif ?

-- Monsieur Aronnax, un navire en fer cote onze cent vingt-cinq francs
par tonneau. Or, le _Nautilus_ en jauge quinze cents. Il revient donc 
seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris
son amnagement, soit quatre ou cinq millions avec les oeuvres d'art et
les collections qu'il renferme.

-- Une dernire question, capitaine Nemo.

-- Faites, monsieur le professeur.

-- Vous tes donc riche ?

-- Riche  l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gner, payer les
dix milliards de dettes de la France ! 

Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi.
Abusait-il de ma crdulit ? L'avenir devait me l'apprendre.

                                  XIV

                             LE FLEUVE-NOIR

La portion du globe terrestre occupe par les eaux est value  trois
millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit
myriamtres carrs, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette
masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de
milles cubes, et formerait une sphre d'un diamtre de soixante lieues
dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour
comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au
milliard ce que le milliard est  l'unit, c'est--dire qu'il y a
autant de milliards dans un quintillion que d'units dans un milliard.
Or, cette masse liquide, c'est  peu prs la quantit d'eau que
verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.

Durant les poques gologiques,  la priode du feu succda la priode
de l'eau. L'Ocan fut d'abord universel. Puis, peu  peu, dans les
temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des les
mergrent, disparurent sous des dluges partiels, se montrrent 
nouveau, se soudrent. formrent des continents et enfin les terres se
fixrent gographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait
conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept
milles carrs, soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares.

La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq
grandes parties : l'Ocan glacial arctique, l'Ocan glacial
antarctique, l'Ocan indien, l'Ocan atlantique, l'Ocan pacifique.

L'Ocan pacifique s'tend du nord au sud entre les deux cercles
polaires, et de l'ouest a l'est entre l'Asie et l'Amrique sur une
tendue de cent quarante-cinq degrs en longitude. C'est la plus
tranquille des mers ; ses courants sont larges et lents, ses mares
mdiocres, ses pluies abondantes. Tel tait l'Ocan que ma destine
m'appelait d'abord  parcourir dans les plus tranges conditions.

 Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si
vous le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le
point de dpart de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais
remonter  la surface des eaux. 

Le capitaine pressa trois fois un timbre lectrique. Les pompes
commencrent  chasser l'eau des rservoirs ; l'aiguille du manomtre
marqua par les diffrentes pressions le mouvement ascensionnel du
_Nautilus_, puis elle s'arrta.

 Nous sommes arrivs , dit le capitaine.

Je me rendis  l'escalier central qui aboutissait  la plate-forme. Je
gravis les marches de mtal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai
sur la partie suprieure du _Nautilus_.

La plate-forme mergeait de quatre-vingts centimtres seulement.
L'avant et l'arrire du _Nautilus_ prsentaient cette disposition
fusiforme qui le faisait justement comparer  un long cigare. Je
remarquai que ses plaques de tles, imbriques lgrement,
ressemblaient aux cailles qui revtent le corps des grands reptiles
terrestres. Je m'expliquai donc trs naturellement que, malgr les
meilleures lunettes, ce bateau et toujours t pris pour un animal
marin.

Vers le milieu de la plate-forme, le canot,  demi-engag dans la coque
du navire, formait une lgre extumescence. En avant et en arrire
s'levaient deux cages de hauteur mdiocre,  parois inclines, et en
partie fermes par d'pais verres lenticulaires : l'une destine au
timonier qui dirigeait le _Nautilus_, l'autre o brillait le puissant
fanal lectrique qui clairait sa route.

La mer tait magnifique, le ciel pur. A peine si le long vhicule
ressentait les larges ondulations de l'Ocan. Une lgre brise de l'est
ridait la surface des eaux. L'horizon, dgag de brumes, se prtait aux
meilleures observations.

Nous n'avions rien en vue. Pas un cueil, pas un lot. Plus
d'_Abraham-Lincoln_. L'immensit dserte.

Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui
devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que
l'astre vint affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait,
pas un de ses muscles ne tressaillait, et l'instrument n'et pas t
plus immobile dans une main de marbre.

 Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez ?... 

Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jauntre des atterrages
japonais, et je redescendis au grand salon.

L, le capitaine fit son point et calcula chronomtriquement sa
longitude, qu'il contrla par de prcdentes observations d'angle
horaires. Puis il me dit :

 Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrs et quinze
minutes de longitude  l'ouest...

-- De quel mridien ? demandai-je vivement, esprant que la rponse du
capitaine m'indiquerait peut-tre sa nationalit.

-- Monsieur, me rpondit-il, j'ai divers chronomtres rgls sur les
mridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre
honneur je me servirai de celui de Paris. 

Cette rponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant
reprit :

 Trente-sept degrs et quinze minutes de longitude  l'ouest du
mridien de Paris, et par trente degrs et sept minutes de latitude
nord, c'est--dire  trois cents milles environ des ctes du Japon.
C'est aujourd'hui 8 novembre,  midi, que commence notre voyage
d'exploration sous les eaux.

-- Dieu nous garde ! rpondis-je.

-- Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous
laisse  vos tudes. J'ai donn la route  l'est-nord-est par cinquante
mtres de profondeur. Voici des cartes  grands points, o vous pourrez
la suivre. Le salon est  votre disposition, et je vous demande la
permission de me retirer. 

Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorb dans mes penses.
Toutes se portaient sur ce commandant du _Nautilus_. Saurais-je jamais
 quelle nation appartenait cet homme trange qui se vantait de
n'appartenir  aucune ? Cette haine qu'il avait voue  l'humanit,
cette haine qui cherchait peut-tre des vengeances terribles, qui
l'avait provoque ? Etait-il un de ces savants mconnus, un de ces
gnies  auxquels on a fait du chagrin , suivant l'expression de
Conseil, un Galile moderne, ou bien un de ces hommes de science comme
l'Amricain Maury, dont la carrire a t brise par des rvolutions
politiques ? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le hasard venait de
jeter  son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il
m'accueillait froidement, mais hospitalirement. Seulement, il n'avait
jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la
sienne.

Une heure entire, je demeurai plong dans ces rflexions, cherchant 
percer ce mystre si intressant pour moi. Puis mes regards se fixrent
sur le vaste planisphre tal sur la table, et je plaai le doigt sur
le point mme o se croisaient la longitude et la latitude observes.

La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants
spciaux, reconnaissables  leur temprature,  leur couleur, et dont
le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La
science a dtermin, sur le globe, la direction de cinq courants
principaux : un dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique
sud, un troisime dans le Pacifique nord, un quatrime dans le
Pacifique sud, et un cinquime dans l'Ocan indien sud. Il est mme
probable qu'un sixime courant existait autrefois dans l'Ocan indien
nord, lorsque les mers Caspienne et d'Aral, runies aux grands lacs de
l'Asie, ne formaient qu'une seule et mme tendue d'eau.

Or, au point indiqu sur le planisphre, se droulait l'un de ces
courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du
golfe du Bengale o le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil
des Tropiques, traverse le dtroit de Malacca, prolonge la cte d'Asie,
s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux les Aloutiennes,
charriant des troncs de camphriers et autres produits indignes, et
tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de
l'Ocan. C'est ce courant que le _Nautilus_ allait parcourir. Je le
suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensit du
Pacifique, et je me sentais entraner avec lui, quand Ned Land et
Conseil apparurent  la porte du salon.

Mes deux braves compagnons restrent ptrifis  la vue des merveilles
entasses devant leurs yeux.

 O sommes-nous ? o sommes-nous ? s'cria le Canadien. Au musum de
Qubec ?

-- S'il plat  monsieur, rpliqua Conseil, ce serait plutt  l'htel
du Sommerard !

-- Mes amis, rpondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'tes ni
au Canada ni en France, mais bien  bord du _Nautilus_, et  cinquante
mtres au-dessous du niveau de la mer.

-- Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme. rpliqua
Conseil ; mais franchement, ce salon est fait pour tonner mme un
Flamand comme moi.

-- Etonne-toi, mon ami. et regarde, car, pour un classificateur de ta
force. il y a de quoi travailler ici. 

Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garon, pench sur
les vitrines. murmurait dj des mots de la langue des naturalistes :
classe des Gastropodes, famille des Buccinodes, genre des
Porcelaines, espces des Cypra Madagascariensis, etc.

Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait
sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je dcouvert qui il
tait, d'o il venait, o il allait, vers quelles profondeurs il nous
entranait ? Enfin mille questions auxquelles je n'avais pas le temps
de rpondre.

Je lui appris tout ce que je savais, ou plutt, tout ce que je ne
savais pas, et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son ct.

 Rien vu, rien entendu ! rpondit le Canadien. Je n'ai pas mme aperu
l'quipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait lectrique
aussi, lui ?

-- Electrique !

-- Par ma foi ! on serait tent de le croire. Mais vous, monsieur
Aronnax, demanda Ned Land, qui avait toujours son ide, vous ne pouvez
me dire combien d'hommes il y a  bord ? Dix, vingt, cinquante, cent ?

-- Je ne saurais vous rpondre, matre Land. D'ailleurs, croyez-moi,
abandonnez, pour le moment, cette ide de vous emparer du _Nautilus_ ou
de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'oeuvre de l'industrie moderne,
et je regretterais de ne pas l'avoir vu ! Bien des gens accepteraient
la situation qui nous est faite, ne ft-ce que pour se promener 
travers ces merveilles. Ainsi. tenez-vous tranquille, et tchons de
voir ce qui se passe autour de nous.

-- Voir ! s'cria le harponneur, mais on ne voit rien, on ne verra rien
de cette prison de tle ! Nous marchons, nous naviguons en aveugles... 

-- Ned Land prononait ces derniers mots, quand l'obscurit se fit
subitement, mais une obscurit absolue. Le plafond lumineux s'teignit,
et si rapidement, que mes yeux en prouvrent une impression
douloureuse, analogue  celle que produit le passage contraire des
profondes tnbres  la plus clatante lumire.

Nous tions rests muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise,
agrable ou dsagrable, nous attendait. Mais un glissement se fit
entendre. On et dit que des panneaux se manoeuvraient sur les flancs
du _Nautilus_.

 C'est la fin de la fin ! dit Ned Land.

-- Ordre des Hydromduses !  murmura Conseil.

Soudain, le jour se fit de chaque ct du salon,  travers deux
ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement claires
par les effluences lectriques. Deux plaques de cristal nous sparaient
de la mer. Je frmis, d'abord,  la pense que cette fragile paroi
pouvait se briser ; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient
et lui donnaient une rsistance presque infinie.

La mer tait distinctement visible dans un rayon d'un mille autour du
_Nautilus_. Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait dcrire ! Qui
saurait peindre les effets de la lumire  travers ces nappes
transparentes, et la douceur de ses dgradations successives jusqu'aux
couchs infrieures et suprieures de l'Ocan !

On connat la diaphanit de la mer. On sait que sa limpidit l'emporte
sur celle de l'eau de roche. Les substances minrales et organiques,
qu'elle tient en suspension, accroissent mme sa transparence. Dans
certaines parties de l'Ocan, aux Antilles, cent quarante-cinq mtres
d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante nettet,
et la force de pntration des rayons solaires ne parat s'arrter qu'
une profondeur de trois cents mtres. Mais, dans ce milieu fluide que
parcourait le _Nautilus_, l'clat lectrique se produisait au sein mme
des ondes. Ce n'tait plus de l'eau lumineuse, mais de la lumire
liquide.

Si l'on admet l'hypothse d'Erhemberg, qui croit  une illumination
phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement rserv
pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et
j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumire. De chaque
ct, j'avais une fentre ouverte sur ces abmes inexplors.
L'obscurit du salon faisait valoir la clart extrieure, et nous
regardions comme si ce pur cristal et t la vitre d'un immense
aquarium.

Le _Nautilus_ ne semblait pas bouger. C'est que les points de repre
manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divises par son
peron, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.

Emerveills, nous tions accouds devant ces vitrines, et nul de nous
n'avait encore rompu ce silence de stupfaction, quand Conseil dit :

 Vous vouliez voir. ami Ned, eh bien, vous voyez !

-- Curieux ! curieux ! faisait le Canadien - qui oubliant ses colres
et ses projets d'vasion, subissait une attraction irrsistible - et
l'on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle !

-- Ah ! m'criai-je, je comprends la vie de cet homme ! Il s'est fait
un monde  part qui lui rserve ses plus tonnantes merveilles !

-- Mais les poissons ? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de
poissons !

-- Que vous importe, ami Ned, rpondit Conseil, puisque vous ne les
connaissez pas.

-- Moi ! un pcheur ! s'cria Ned Land.

Et sur ce sujet, une discussion s'leva entre les deux amis, car ils
connaissaient les poissons, mais chacun d'une faon trs diffrente.

Tout le monde sait que les poissons forment la quatrime et dernire
classe de l'embranchement des vertbrs. On les a trs justement
dfinis :  des vertbrs  circulation double et  sang froid,
respirant par des branchies et destins  vivre dans l'eau . Ils
composent deux sries distinctes : la srie des poissons osseux.
c'est--dire ceux dont l'pine dorsale est faite de vertbres osseuses,
et les poissons cartilagineux. c'est--dire ceux dont l'pine dorsale
est faite de vertbres cartilagineuses.

Le Canadien connaissait peut-tre cette distinction, mais Conseil en
savait bien davantage, et maintenant, li d'amiti avec Ned. il ne
pouvait admettre qu'il ft moins instruit que lui. Aussi lui dit-il :

 Ami Ned, vous tes un tueur de poissons, un trs habile pcheur. Vous
avez pris un grand nombre de ces intressants animaux. Mais je gagerais
que vous ne savez pas comment on les classe.

-- Si. rpondit srieusement le harponneur. On les classe en poissons
qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas !

-- Voil une distinction de gourmand, rpondit Conseil.

Mais dites-moi si vous connaissez la diffrence qui existe entre les
poissons osseux et les poissons cartilagineux ?

-- Peut-tre bien, Conseil.

-- Et la subdivision de ces deux grandes classes ?

-- Je ne m'en doute pas, rpondit le Canadien.

-- Eh bien, ami Ned, coutez et retenez ! Les poissons osseux se
subdivisent en six ordres : Primo. Les acanthoptrygiens, dont la
mchoire suprieure est complte. mobile. et dont les branchies
affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles,
c'est--dire les trois quarts des poissons connus. Type : la perche
commune.

-- Assez bonne  manger, rpondit Ned Land.

-- Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires
ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrire des pectorales, sans
tre attaches aux os de l'paule - ordre qui se divise en cinq
familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau
douce. Type : la carpe, le brochet.

-- Peuh ! fit le Canadien avec un certain mpris, des poissons d'eau
douce !

-- Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont
attaches sous les pectorales et immdiatement suspendues aux os de
l'paule. Cet ordre contient quatre familles. Type : plies, limandes,
turbots, barbues, soles, etc.

-- Excellent ! excellent ! s'criait le harponneur, qui ne voulait
considrer les poissons qu'au point de vue comestible.

-- Quarto, reprit Conseil, sans se dmonter, les apodes, au corps
allong, dpourvus de nageoires ventrales, et revtus d'une peau
paisse et souvent gluante

ordre qui ne comprend qu'une famille. Type : l'anguille, le gymnote.

-- Mdiocre ! mdiocre ! rpondit Ned Land.

-- Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mchoires
compltes et libres, mais dont les branchies sont formes de petites
houppes. disposes par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne
compte qu'une famille. Type : les hippocampes, les pgases dragons.

-- Mauvais ! mauvais ! rpliqua le harponneur.

-- Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire
est attach fixement sur le cte de l'intermaxillaire qui forme la
mchoire, et dont l'arcade palatine s'engrne par suture avec le crne,
ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se
compose de deux familles. Types : les ttrodons, les poissons-lunes.

-- Bons  dshonorer une chaudire ! s'cria le Canadien.

-- Avez-vous compris, ami Ned ? demanda le savant Conseil.

-- Pas le moins du monde, ami Conseil, rpondit le harponneur. Mais
allez toujours, car vous tes trs intressant.

-- Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil,
ils ne comprennent que trois ordres.

-- Tant mieux, fit Ned.

-- Primo, les cyclostomes, dont les mchoires sont soudes en un anneau
mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux - ordre
ne comprenant qu'une seule famille. Type : la lamproie.

-- Faut l'aimer. rpondit Ned Land.

-- Secundo, les slaciens, avec branchies semblables  celles des
cyclostomes, mais dont la mchoire infrieure est mobile. Cet ordre,
qui est le plus important de la classe, comprend deux familles. Types :
la raie et les squales.

-- Quoi ! s'cria Ned, des raies et des requins dans le mme ordre ! Eh
bien, ami Conseil, dans l'intrt des raies, je ne vous conseille pas
de les mettre ensemble dans le mme bocal !

-- Tertio, rpondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont
ouvertes, comme  l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un opercule
ordre qui comprend quatre genres. Type : l'esturgeon.

-- Ah ! ami Conseil, vous avez gard le meilleur pour la fin  mon
avis, du moins. Et c'est tout ?

-- Oui, mon brave Ned, rpondit Conseil, et remarquez que quand on sait
cela, on ne sait rien encore. car les familles se subdivisent en
genres, en sous-genres. en espces, en varits...

-- Eh bien. ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du
panneau, voici des varits qui passent !

-- Oui ! des poissons, s'cria Conseil. On se croirait devant un
aquarium !

-- Non, rpondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces
poissons-l sont libres comme l'oiseau dans l'air.

-- Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc ! disait Ned
Land.

-- Moi, rpondit Conseil, je n'en suis pas capable ! Cela regarde mon
matre ! 

Et en effet, le digne garon. classificateur enrag, n'tait point un
naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingu un thon d'une
bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces
poissons sans hsiter.

-- Un baliste, avais-je dit.

-- Et un baliste chinois ! rpondait Ned Land.

-- Genre des balistes, famille des sclrodermes, ordre des
plectognathes . murmurait Conseil.

Dcidment,  eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste
distingu.

Le Canadien ne s'tait pas tromp. Une troupe de balistes,  corps
comprim.  peau grenue, arms d'un aiguillon sur leur dorsale, se
jouaient autour du _Nautilus_, et agitaient les quatre ranges de
piquants qui hrissent chaque ct de leur queue. Rien de plus
admirable que leur enveloppe, grise par-dessus, blanche par-dessous
dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames.
Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonne aux vents.
et parmi elles, j'aperus,  ma grande joie, cette raie chinoise,
jauntre  sa partie suprieure, rose tendre sous le ventre et munie de
trois aiguillons en arrire de son oeil : espce rare, et mme douteuse
au temps de Lacpde, qui ne l'avait jamais vue que dans un recueil de
dessins japonais.

Pendant deux heures toute une arme aquatique fit escorte au
_Nautilus_. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils
rivalisaient de beaut, d'clat et de vitesse, je distinguai le labre
vert, le mulle barberin, marqu d'une double raie noire. Le gobie
lotre,  caudale arrondie, blanc de couleur et tachet de violet sur
le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au corps
bleu et  la tte argente, de brillants azurors dont le nom seul
emporte toute description des spares rays, aux nageoires varies de
bleu et de jaune, des spares fascs, relevs d'une bande noire sur leur
caudale, des spares zonphores lgamment corsets dans leurs six
ceintures, des aulostones, vritables bouches en flte ou bcasses de
mer, dont quelques chantillons atteignaient une longueur d'un mtre,
des salamandres du Japon, des murnes chidnes, longs serpents de six
pieds, aux yeux vifs et petits, et  la vaste bouche hrisse de dents,
etc.

Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos
interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les
classait, moi, je m'extasiais devant la vivacit de leurs allures et la
beaut de leurs formes. Jamais il ne m'avait t donn de surprendre
ces animaux vivants, et libres dans leur lment naturel.

Je ne citerai pas toutes les varits qui passrent ainsi devant nos
yeux blouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine.
Ces poissons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air,
attirs sans doute par l'clatant foyer de lumire lectrique.

Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tle se
refermrent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rvai
encore, jusqu'au moment o mes regards se fixrent sur les instruments
suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au
nord-nord-est, le manomtre indiquait une pression de cinq atmosphres
correspondant  une profondeur de cinquante mtres, et le loch
lectrique donnait une marche de quinze milles  l'heure.

J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait
cinq heures.

Ned Land et Conseil retournrent  leur cabine. Moi, je regagnai ma
chambre. Mon dner s'y trouvait prpar. Il se composait d'une soupe 
la tortue faite des carets les plus dlicats, d'un surmulet  chair
blanche. un peu feuillete, dont le foie prpar  part fit un manger
dlicieux, et de filets de cette viande de l'holocante empereur, dont
la saveur me parut suprieure  celle du saumon.

Je passai la soire  lire,  crire,  penser. Puis, le sommeil me
gagnant, je m'tendis sur ma couche de zostre, et je m'endormis
profondment, pendant que le _Nautilus_ se glissait  travers le rapide
courant du Fleuve Noir.

                                   XV

                        UNE INVITATION PAR LETTRE

Le lendemain, 9 novembre, je ne me rveillai qu'aprs un long sommeil
de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir  comment
monsieur avait pass la nuit . et lui offrir ses services. Il avait
laiss son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que
cela toute sa vie.

Je laissai le brave garon babiller  sa fantaisie, sans trop lui
rpondre. J'tais proccup de l'absence du capitaine Nemo pendant
notre sance de la veille, et j'esprais le revoir aujourd'hui.

Bientt j'eus revtu mes vtements de byssus. Leur nature provoqua plus
d'une fois les rflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils taient
fabriqus avec les filaments lustrs et soyeux qui rattachent aux
rochers les  jambonneaux , sortes de coquilles trs abondantes sur
les rivages de la Mditerrane. Autrefois, on en faisait de belles
toffes, des bas, des gants, car ils taient  la fois trs moelleux et
trs chauds. L'quipage du _Nautilus_ pouvait donc se vtir  bon
compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux
vers  soie de la terre.

Lorsque je fus habill, je me rendis au grand salon. Il tait dsert.

Je me plongeai dans l'tude de ces trsors de conchyliologie, entasss
sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des
plantes marines les plus rares, et qui, quoique dessches,
conservaient leurs admirables couleurs. Parmi ces prcieuses
hydrophytes, je remarquai des cladostphes verticilles, des
padines-paon, des caulerpes  feuilles de vigne, des callithamnes
granifres, de dlicates cramies  teintes carlates, des agares
disposes en ventails, des actabules, semblables  des chapeaux de
champignons trs dprims, et qui furent longtemps classes parmi les
zoophytes, enfin toute une srie de varechs.

La journe entire se passa, sans que je fusse honor de la visite du
capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-tre ne
voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses.

La direction du _Nautilus_ se maintint  l'est-nord-est, sa vitesse 
douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mtres.

Le lendemain, 10 novembre, mme abandon, mme solitude. Je ne vis
personne de l'quipage. Ned et Conseil passrent la plus grande partie
de la journe avec moi. Ils s'tonnrent de l'inexplicable absence du
capitaine. Cet homme singulier tait-il malade ? Voulait-il modifier
ses projets  notre gard ?

Aprs tout, suivant la remarque de Conseil. nous jouissions d'une
entire libert, nous tions dlicatement et abondamment nourris. Notre
hte se tenait dans les termes de son trait. Nous ne pouvions nous
plaindre, et d'ailleurs, la singularit mme de notre destine nous
rservait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le
droit de l'accuser.

Ce jour-l, je commenai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis
de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, dtail
curieux, je l'crivis sur un papier fabriqu avec la zostre marine.

Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais rpandu  l'intrieur du
_Nautilus_ m'apprit que nous tions revenus  la surface de l'Ocan,
afin de renouveler les provisions d'oxygne. Je me dirigeai vers
l'escalier central, et je montai sur la plate-forme.

Il tait six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais
calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'esprais rencontrer
l, viendrait-il ? Je n'aperus que le timonier, emprisonn dans sa
cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot,
j'aspirai avec dlices les manations salines.

Peu  peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires.
L'astre radieux dbordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous
son regard comme une trane de poudre. Les nuages, parpills dans les
hauteurs, se colorrent de tons vifs admirablement nuancs, et de
nombreuses  langues de chat  annoncrent du vent pour toute la
journe.

Mais que faisait le vent  ce _Nautilus_ que les temptes ne pouvaient
effrayer !

J'admirai donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque
j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme.

Je me prparais  saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second -
que j'avais dj vu pendant la premire visite du capitaine - qui
apparut. Il s'avana sur la plate-forme. et ne sembla pas s'apercevoir
de ma prsence. Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les
points de l'horizon avec une attention extrme. Puis, cet examen fait,
il s'approcha du panneau, et pronona une phrase dont voici exactement
les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle se reproduisit
dans des conditions identiques. Elle tait ainsi conue :

 Nautron respoc lorni virch. 

Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire.

Ces mots prononcs, le second redescendit. Je pensai que le _Nautilus_
allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le
panneau, et par les coursives je revins  ma chambre.

Cinq jours s'coulrent ainsi, sans que la situation se modifit.
Chaque matin, je montais sur la plate-forme. La mme phrase tait
prononce par le mme individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.

J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre,
rentr dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un
billet  mon adresse.

Je l'ouvris d'une main impatiente. Il tait crit d'une criture
franche et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types
allemands.

Ce billet tait libell en ces termes :

     _Monsieur le professeur Aronnax,  bord du_ Nautilus.

     _16 novembre 1867._

     _Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax 
     une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses
     forts de l'le Crespo. Il espre que rien n'empchera
     monsieur le professeur d'y assister, et il verra avec plaisir
     que ses compagnons se joignent  lui._

     _Le commandant du_ Nautilus,
     _Capitaine NEMO._ 

 Une chasse ! s'cria Ned.

-- Et dans ses forts de l'le Crespo ! ajouta Conseil.

-- Mais il va donc  terre, ce particulier-l ? reprit Ned Land.

-- Cela me parat clairement indiqu, dis-je en relisant la lettre.

-- Eh bien ! il faut accepter, rpliqua le Canadien. Une fois sur la
terre ferme, nous aviserons  prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai
pas fch de manger quelques morceaux de venaison frache. 

Sans chercher  concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre
l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les les,
et son invitation de chasser en fort, je me contentai de rpondre :

 Voyons d'abord ce que c'est que l'le Crespo. 

Je consultai le planisphre, et, par 3240' de latitude nord et 16750'
de longitude ouest, je trouvai un lot qui fut reconnu en 1801 par le
capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient
Rocca de la Plata, c'est--dire  Roche d'Argent . Nous tions donc 
dix-huit cents milles environ de notre point de dpart, et la direction
un peu modifie du _Nautilus_ le ramenait vers le sud-est.

Je montrai  mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique
nord.

 Si le capitaine Nemo va quelquefois  terre, leur dis-je, il choisit
du moins des les absolument dsertes ! 

Ned Land hocha la tte sans rpondre, puis Conseil et lui me
quittrent. Aprs un souper qui me fut servi par le stewart muet et
impassible, je m'endormis, non sans quelque proccupation.

Le lendemain, 17 novembre,  mon rveil, je sentis que le _Nautilus_
tait absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le
grand salon.

Le capitaine Nemo tait l. Il m'attendait, se leva, salua, et me
demanda s'il me convenait de l'accompagner.

Comme il ne fit aucune allusion  son absence pendant ces huit jours,
je m'abstins de lui en parler, et je rpondis simplement que mes
compagnons et moi nous tions prts  le suivre.

 Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser
une question.

-- Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y rpondre, j'y rpondrai.

-- Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu
toute relation avec la terre, vous possdiez des forts dans l'le
Crespo ?

-- Monsieur le professeur, me rpondit le capitaine, les forts que je
possde ne demandent au soleil ni sa lumire ni sa chaleur. Ni les
lions, ni les tigres, ni les panthres, ni aucun quadrupde ne les
frquentent. Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent
que pour moi seul. Ce ne sont point des forts terrestres, mais bien
des forts sous-marines.

-- Des forts sous-marines ! m'criai-je.

-- Oui, monsieur le professeur.

-- Et vous m'offrez de m'y conduire ?

-- Prcisment.

-- A pied ?

-- Et mme  pied sec.

-- En chassant ?

-- En chassant.

-- Le fusil  la main ?

-- Le fusil  la main. 

Je regardai le commandant du _Nautilus_ d'un air qui n'avait rien de
flatteur pour sa personne.

 Dcidment, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accs qui a
dure huit jours, et mme qui dure encore. C'est dommage ! Je l'aimais
mieux trange que fou ! 

Cette pense se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine
Nemo se contenta de m'inviter  le suivre, et je le suivis en homme
rsign  tout.

Nous arrivmes dans la salle  manger, o le djeuner se trouvait servi.

 Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager
mon djeuner sans faon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous
ai promis une promenade en fort, je ne me suis point engag  vous y
faire rencontrer un restaurant. Djeunez donc en homme qui ne dnera
probablement que fort tard. 

Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de
tranches d'holoturies, excellents zoophytes, relevs d'algues trs
apritives, telles que la _Porphyria laciniata_ et la _Laurentia
primafetida_. La boisson se composait d'eau limpide  laquelle, 
l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur
fermente, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue connue
sous le nom de  Rhodomnie palme .

Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole.
Puis, il me dit :

 Monsieur le professeur, quand je vous ai propos de venir chasser
dans mes forts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec
moi-mme. Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forts
sous-marines, vous m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut
jamais juger les hommes  la lgre.

-- Mais, capitaine, croyez que...

-- Veuillez m'couter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie
ou de contradiction.

-- Je vous coute.

-- Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme
peut vivre sous l'eau  la condition d'emporter avec lui sa provision
d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revtu d'un
vtement impermable et la tte emprisonne dans une capsule de mtal,
reoit l'air de l'extrieur au moyen de pompes foulantes et de
rgulateurs d'coulement.

-- C'est l'appareil des scaphandres, dis-je.

-- En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est
rattache  la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc,
vritable chane qui le rive  la terre, et si nous devions tre ainsi
retenus au _Nautilus_, nous ne pourrions aller loin.

-- Et le moyen d'tre libre ? demandai-je.

-- C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imagin par deux
de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionn pour mon usage, et qui
vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions
physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se
compose d'un rservoir en tle paisse, dans lequel j'emmagasine l'air
sous une pression de cinquante atmosphres. Ce rservoir se fixe sur le
dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie suprieure
forme une bote d'o l'air, maintenu par un mcanisme  soufflet, ne
peut s'chapper qu' sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol,
tel qu'il est employ, deux tuyaux en caoutchouc, partant de cette
bote, viennent aboutir  une sorte de pavillon qui emprisonne le nez
et la bouche de l'oprateur ; l'un sert  l'introduction de l'air
inspir, l'autre  l'issue de l'air expir, et la langue ferme celui-ci
ou celui-l, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi qui
affronte des pressions considrables au fond des mers, j'ai d enfermer
ma tte, comme celle des scaphandres, dans une sphre de cuivre, et
c'est  cette sphre qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et
expirateurs.

-- Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit
s'user vite, et ds qu'il ne contient plus que quinze pour cent
d'oxygne, il devient irrespirable.

Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes du
_Nautilus_ me permettent de l'emmagasiner sous une pression
considrable, et, dans ces conditions, le rservoir de l'appareil peut
fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures.

-- Je n'ai plus d'objection  faire, rpondis-je. Je vous demanderai
seulement, capitaine, comment vous pouvez clairer votre route au fond
de l'Ocan ?

-- Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte
sur le dos, le second s'attache  la ceinture. Il se compose d'une pile
de Bunzen que je mets en activit, non avec du bichromate de potasse,
mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'lectricit
produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition
particulire. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui
contient seulement un rsidu de gaz carbonique. Quand l'appareil
fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumire blanchtre
et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois.

-- Capitaine Nemo,  toutes mes objections vous faites de si crasantes
rponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forc
d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande  faire
des rserves pour le fusil dont vous voulez m'armer.

-- Mais ce n'est point un fusil  poudre, rpondit le capitaine.

-- C'est donc un fusil  vent ?

-- Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre  mon
bord, n'ayant ni salptre, ni soufre ni charbon ?

-- D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent
cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une
rsistance considrable.

-- Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons,
perfectionns aprs Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley,
par le Franais Furcy, par l'Italien Landi, qui sont munis d'un systme
particulier de fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions.
Mais je vous le rpte, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplace par de
l'air  haute pression, que les pompes du _Nautilus_ me fournissent
abondamment.

-- Mais cet air doit rapidement s'user.

-- Eh bien, n'ai-je pas mon rservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin,
m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet _ad hoc_. D'ailleurs,
monsieur Aronnax, vous verrez par vous-mme que, pendant ces chasses
sous-marines, on ne fait pas grande dpense d'air ni de balles.

-- Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurit, et au milieu
de ce liquide trs dense par rapport  l'atmosphre, les coups ne
peuvent porter loin et sont difficilement mortels ?

-- Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire,
et ds qu'un animal est touch, si lgrement que ce soit, il tombe
foudroy.

-- Pourquoi ?

-- Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance,
mais de petites capsules de verre - inventes par le chimiste
autrichien Leniebroek - et dont j'ai un approvisionnement considrable.
Ces capsules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies
par un culot de plomb, sont de vritables petites bouteilles de Leyde,
dans lesquelles l'lectricit est force  une trs haute tension. Au
plus lger choc, elles se dchargent, et l'animal, si puissant qu'il
soit, tombe mort. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses
que du numro quatre, et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en
contenir dix.

-- Je ne discute plus, rpondis-je en me levant de table, et je n'ai
plus qu' prendre mon fusil. D'ailleurs, ou vous Irez, j'irai. 

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrire du _Nautilus_, et, en
passant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux
compagnons qui nous suivirent aussitt.

Puis, nous arrivmes  une cellule situe en abord prs de la chambre
des machines, et dans laquelle nous devions revtir nos vtements de
promenade.

                                  XVI

                          PROMENADE EN PLAINE

Cette cellule tait,  proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du
_Nautilus_. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus  la
paroi, attendaient les promeneurs.

Ned Land, en les voyant, manifesta une rpugnance vidente  s'en
revtir.

 Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forts de l'le de Crespo ne
sont que des forts sous-marines !

-- Bon ! fit le harponneur dsappoint, qui voyait s'vanouir ses rves
de viande frache. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous
introduire dans ces habits-l ?

-- Il le faut bien, matre Ned.

-- Libre  vous, monsieur, rpondit le harponneur, haussant les
paules, mais quant  moi,  moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai
jamais l-dedans.

-- On ne vous forcera pas, matre Ned, dit le capitaine Nemo.

-- Et Conseil va se risquer ? demanda Ned.

-- Je suis monsieur partout o va monsieur , rpondit Conseil.

Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'quipage vinrent nous aider
 revtir ces lourds vtements impermables, faits en caoutchouc sans
couture, et prpars de manire  supporter des pressions
considrables. On et dit une armure  la fois souple et rsistante.
Ces vtements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par
d'paisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu
de la veste tait maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient
la poitrine, la dfendaient contre la pousse des eaux, et laissaient
les poumons fonctionner librement ; ses manches finissaient en forme de
gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la
main.

Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionns aux
vtements informes, tels que les cuirasses de lige, les soubrevestes,
les habits de mer, les coffres, etc., qui furent invents et prns
dans le XVIIIe sicle.

Le capitaine Nemo, un de ses compagnons - sorte d'Hercule, qui devait
tre d'une force prodigieuse - , Conseil et moi, nous emes bientt
revtu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboter
notre tte dans sa sphre mtallique. Mais, avant de procder  cette
opration, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils
qui nous taient destins.

L'un des hommes du _Nautilus_ me prsenta un fusil simple dont la
crosse, faite en tle d'acier et creuse  l'intrieur, tait d'assez
grande dimension. Elle servait de rservoir  l'air comprim, qu'une
soupape, manoeuvre par une gchette, laissait chapper dans le tube de
mtal. Une bote  projectiles, vide dans l'paisseur de la crosse,
renfermait une vingtaine de balles lectriques, qui, au moyen d'un
ressort, se plaaient automatiquement dans le canon du fusil. Ds qu'un
coup tait tir, l'autre tait prt  partir.

 Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement
facile. Je ne demande plus qu' l'essayer. Mais comment allons-nous
gagner le fond de la mer ?

-- En ce moment, monsieur le professeur, le _Nautilus_ est chou par
dix mtres d'eau, et nous n'avons plus qu' partir.

-- Mais comment sortirons-nous ?

-- Vous l'allez voir. 

Le capitaine Nemo introduisit sa tte dans la calotte sphrique.
Conseil et moi, nous en fmes autant, non sans avoir entendu le
Canadien nous lancer un  bonne chasse  ironique. Le haut de notre
vtement tait termin par un collet de cuivre taraud, sur lequel se
vissait ce casque de mtal. Trois trous, protgs par des verres pais,
permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant
la tte  l'intrieur de cette sphre. Ds qu'elle fut en place, les
appareils Rouquayrol, placs sur notre dos, commencrent  fonctionner,
et, pour mon compte, je respirai  l'aise.

La lampe Ruhmkorff suspendue  ma ceinture, le fusil  la main, j'tais
prt  partir. Mais, pour tre franc, emprisonn dans ces lourds
vtements et clou au tillac par mes semelles de plomb, il m'et t
impossible de faire un pas.

Mais ce cas tait prvu, car je sentis que l'on me poussait dans une
petite chambre contigu au vestiaire. Mes compagnons, galement
remorqus, me suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se
refermer sur nous, et une profonde obscurit nous enveloppa.

Aprs quelques minutes, un vif sifflement parvint  mon oreille. Je
sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds  ma
poitrine. videmment, de l'intrieur du bateau on avait, par un
robinet, donn entre  l'eau extrieure qui nous envahissait, et dont
cette chambre fut bientt remplie. Une seconde porte, perce dans le
flanc du _Nautilus_, s'ouvrit alors. Un demi-jour nous claira. Un
instant aprs, nos pieds foulaient le fond de la mer.

Et maintenant. comment pourrais-je retracer les impressions que m'a
laisses cette promenade sous les eaux ? Les mots sont impuissants 
raconter de telles merveilles ! Quand le pinceau lui-mme est inhabile
 rendre les effets particuliers  l'lment liquide, comment la plume
saurait-elle les reproduire ?

Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait 
quelques pas en arrire. Conseil et moi, nous restions l'un prs de
l'autre, comme si un change de paroles et t possible  travers nos
carapaces mtalliques. Je ne sentais dj plus la lourdeur de mes
vtements, de mes chaussures, de mon rservoir d'air, ni le poids de
cette paisse sphre, au milieu de laquelle ma tte ballottait comme
une amande dans sa coquille. Tous ces objets, plongs dans l'eau,
perdaient une partie de leur poids gale  celui du liquide dplac. et
je me trouvais trs bien de cette loi physique reconnue par Archimde.
Je n'tais plus une masse inerte, et j'avais une libert de mouvement
relativement grande.

La lumire, qui clairait le sol jusqu' trente pieds au-dessous de la
surface de l'Ocan, m'tonna par sa puissance. Les rayons solaires
traversaient aisment cette masse aqueuse et en dissipaient la
coloration. Je distinguais nettement les objets  une distance de cent
mtres. Au-del, les fonds se nuanaient des fines dgradations de
l'outremer, puis ils bleuissaient dans les lointains, et s'effaaient
au milieu d'une vague obscurit. Vritablement, cette eau qui
m'entourait n'tait qu'une sorte d'air, plus dense que l'atmosphre
terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus de moi, j'apercevais
la calme surface de la mer.

Nous marchions sur un sable fin, uni, non rid comme celui des plages
qui conserve l'empreinte de la houle. Ce tapis blouissant, vritable
rflecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante
intensit. De l, cette immense rverbration qui pntrait toutes les
molcules liquides. Serai-je cru si j'affirme, qu' cette profondeur de
trente pieds, j'y voyais comme en plein jour ?

Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, sem d'une
impalpable poussire de coquillages. La coque du _Nautilus_, dessine
comme un long cueil, disparaissait peu  peu, mais son fanal, lorsque
la nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre
retour  bord, en projetant ses rayons avec une nettet parfaite. Effet
difficile  comprendre pour qui n'a vu que sur terre ces nappes
blanchtres si vivement accuses. L, la poussire dont l'air est
satur leur donne l'apparence d'un brouillard lumineux ; mais sur mer,
comme sous mer, ces traits lectriques se transmettent avec une
incomparable puret.

Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait
tre sans bornes. J'cartais de la main les rideaux liquides qui se
refermaient derrire moi, et la trace de mes pas s'effaait soudain
sous la pression de l'eau.

Bientt, quelques formes d'objets.  peine estompes dans
l'loignement, se dessinrent  mes yeux. Je reconnus de magnifiques
premiers plans de rochers, tapisss de zoophytes du plus bel
chantillon, et je fus tout d'abord frapp d'un effet spcial  ce
milieu.

Il tait alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient la
surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur
lumire dcompose par la rfraction comme  travers un prisme, fleurs,
rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuanaient sur leurs bords
des sept couleurs du spectre solaire. C'tait une merveille, une fte
des yeux, que cet enchevtrement de tons colors, une vritable
kalidoscopie de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de
bleu, en un mot, toute la palette d'un coloriste enrag ! Que ne
pouvais-je communiquer  Conseil les vives sensations qui me montaient
au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections admiratives ! Que ne
savais-je, comme le capitaine Nemo et son compagnon, changer mes
penses au moyen de signes convenus ! Aussi, faute de mieux, je me
parlais  moi-mme. je criais dans la bote de cuivre qui coiffait ma
tte, dpensant peut-tre en vaines paroles plus d'air qu'il ne
convenait.

Devant ce splendide spectacle, Conseil s'tait arrte comme moi.
videmment, le digne garon. en prsence de ces chantillons de
zoophytes et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et
chinodermes abondaient sur le sol. Les isis varies, les cornulaires
qui vivent isolment, des touffes d'oculines vierges, dsignes
autrefois sous le nom de  corail blanc , les fongies hrisses en
forme de champignons, les anmones adhrant par leur disque musculaire,
figuraient un parterre de fleurs, maill de porpites pares de leur
collerette de tentacules azurs. d'toiles de mer qui constellaient le
sable, et d'astrophytons verruqueux, fines dentelles brodes par la
main des naades, dont les festons se balanaient aux faibles
ondulations provoques par notre marche. C'tait un vritable chagrin
pour moi d'craser sous mes pas les brillants spcimens de mollusques
qui jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les
marteaux, les donaces, vritables coquilles bondissantes, les troques,
les casques rouges, les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant
d'autres produits de cet inpuisable Ocan. Mais il fallait marcher, et
nous allions en avant, pendant que voguaient au-dessus de nos ttes des
troupes de physalies, laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter 
la trane, des mduses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre,
festonne d'un liston d'azur, nous abritait des rayons solaires, et des
plagies panopyres, qui, dans l'obscurit, eussent sem notre chemin de
lueurs phosphorescentes !

Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de
mille, m'arrtant  peine, et suivant le capitaine Nemo, qui me
rappelait d'un geste. Bientt, la nature du sol se modifia. A la plaine
de sable succda une couche de vase visqueuse que les Amricains
nomment  oaze , uniquement compose de coquilies siliceuses ou
calcaires. Puis, nous parcourmes une prairie d'algues, plantes
plagiennes que les eaux n'avaient pas encore arraches, et dont la
vgtation tait fougueuse. Ces pelouses  tissu serr, douces au pied,
eussent rivalis avec les plus moelleux tapis tisss par la main des
hommes. Mais, en mme temps que la verdure s'talait sous nos pas, elle
n'abandonnait pas nos ttes. Un lger berceau de plantes marines,
classes dans cette exubrante famille des algues, dont on connat plus
de deux mille espces, se croisait  la surface des eaux. Je voyais
flotter de longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres
tubuls, des laurencies, des cladostphes, au feuillage si dli, des
rhodymnes palms, semblables  des ventails de cactus. J'observai que
les plantes vertes se maintenaient plus prs de la surface de la mer,
tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne, laissant aux
hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les
parterres des couches recules de l'Ocan.

Ces algues sont vritablement un prodige de la cration, une des
merveilles de la flore universelle. Cette famille produit  la fois les
plus petits et les plus grands vgtaux du globe. Car de mme qu'on a
compt quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de
cinq millimtres carrs, de mme on a recueilli des fucus dont la
longueur dpassait cinq cents mtres.

Nous avions quitt le _Nautilus_ depuis une heure et demie environ. Il
tait prs de midi. Je m'en aperus  la perpendicularit des rayons
solaires qui ne se rfractaient plus. La magie des couleurs disparut
peu  peu, et les nuances de l'meraude et du saphir s'effacrent de
notre firmament. Nous marchions d'un pas rgulier qui rsonnait sur le
sol avec une intensit tonnante. Les moindres bruits se transmettaient
avec une vitesse  laquelle l'oreille n'est pas habitue sur la terre.
En effet, l'eau est pour le son un meilleur vhicule que l'air, et il
s'y propage avec une rapidit quadruple.

En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononce. La lumire prit
une teinte uniforme. Nous atteignmes une profondeur de cent mtres,
subissant alors une pression de dix atmosphres. Mais mon vtement de
scaphandre tait tabli dans des conditions telles que je ne souffrais
aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gne
aux articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas 
disparatre. Quant  la fatigue que devait amener cette promenade de
deux heures sous un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle
tait nulle. Mes mouvements, aids par l'eau, se produisaient avec une
surprenante facilit.

Arriv  cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les
rayons du soleil, mais faiblement. A leur clat intense avait succd
un crpuscule rougetre. moyen terme entre le jour et la nuit.
Cependant, nous voyions suffisamment  nous conduire. et il n'tait pas
encore ncessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activit.

En ce moment, le capitaine Nemo s'arrta. Il attendit que je l'eusse
rejoint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui
s'accusaient dans l'ombre  une petite distance.

 C'est la fort de l'le Crespo , pensai-je, et je ne me trompais pas.

                                  XVII

                          UNE FORET SOUS-MARINE

Nous tions enfin arrivs  la lisire de cette fort, sans doute l'une
des plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la
considrait comme tant sienne, et s'attribuait sur elle les mmes
droits qu'avaient les premiers hommes aux premiers jours du monde.
D'ailleurs, qui lui et disput la possession de cette proprit
sous-marine ? Quel autre pionnier plus hardi serait venu, la hache  la
main, en dfricher les sombres taillis ?

Cette fort se composait de grandes plantes arborescentes, et, ds que
nous emes pntr sous ses vastes arceaux. mes regards furent tout
d'abord frapps d'une singulire disposition de leurs ramures -
disposition que je n'avais pas encore observe jusqu'alors.

Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui
hrissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne
s'tendait dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de
l'Ocan. Pas de filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui
ne se tinssent droit comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se
dveloppaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire, commande
par la densit de l'lment qui les avait produits. Immobiles,
d'ailleurs, lorsque je les cartais de la main, ces plantes reprenaient
aussitt leur position premire. C'tait ici le rgne de la verticalit.

Bientt, je m'habituai  cette disposition bizarre, ainsi qu'
l'obscurit relative qui nous enveloppait. Le sol de la fort tait
sem de blocs aigus, difficiles  viter. La flore sous-marine m'y
parut tre assez complte, plus riche mme qu'elle ne l'et t sous
les zones arctiques ou tropicales, o ses produits sont moins nombreux.
Mais, pendant quelques minutes, je confondis involontairement les
rgnes entre eux, prenant des zoophytes pour des hydrophytes, des
animaux pour des plantes. Et qui ne s'y ft pas tromp ? La faune et la
flore se touchent de si prs dans ce monde sous-marin !

J'observai que toutes ces productions du rgne vgtal ne tenaient au
sol que par un emptement superficiel. Dpourvues de racines,
indiffrentes au corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui
les supporte, elles ne lui demandent qu'un point d'appui, non la
vitalit. Ces plantes ne procdent que d'elles-mmes, et le principe de
leur existence est dans cette eau qui les soutient, qui les nourrit. La
plupart, au lieu de feuilles, poussaient des lamelles de formes
capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs, qui
ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l'olivtre, le fauve et
le brun. Je revis l, mais non plus dessches comme les chantillons
du _Nautilus_, des padines-paons, dployes en ventails qui semblaient
solliciter la brise, des cramies carlates, des laminaires allongeant
leurs jeunes pousses comestibles, des nrocystes filiformes et
fluxueuses, qui s'panouissaient  une hauteur de quinze mtres, des
bouquets s'actabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et
nombre d'autres plantes plagiennes, toutes dpourvues de fleurs. 
Curieuse anomalie, bizarre lment, a dit un spirituel naturaliste, o
le rgne animal fleurit, et o le rgne vgtal ne fleurit pas ! 

Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones
tempres, et sous leur ombre humide, se massaient de vritables
buissons  fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels
s'panouissaient des mandrines zbres de sillons tortueux, des
cariophylles jauntres  tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes
de zoanthaires, et pour complter l'illusion -, les poissons-mouches
volaient de branches en branches, comme un essaim de colibris, tandis
que de jaunes lpisacanthes,  la mchoire hrisse, aux cailles
aigus, des dactyloptres et des monocentres, se levaient sous nos pas,
semblables  une troupe de bcassines.

Vers une heure, le capitaine Nemo donna le signal de la halte. J'en fus
assez satisfait pour mon compte, et nous nous tendmes sous un berceau
d'alaries, dont les longues lanires amincies se dressaient comme des
flches.

Cet instant de repos me parut dlicieux. Il ne nous manquait que le
charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de
rpondre. J'approchai seulement ma grosse tte de cuivre de la tte de
Conseil. Je vis les yeux de ce brave garon briller de contentement, et
en signe de satisfaction. il s'agita dans sa carapace de l'air le plus
comique du monde.

Aprs quatre heures de cette promenade, je fus trs tonn de ne pas
ressentir un violent besoin de manger. A quoi tenait cette disposition
de l'estomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j'prouvais une
insurmontable envie de dormir, ainsi qu'il arrive  tous les plongeurs.
Aussi mes yeux se fermrent-ils bientt derrire leur paisse vitre, et
je tombai dans une invincible somnolence, que le mouvement de la marche
avait seul pu combattre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste
compagnon, tendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du
sommeil.

Combien de temps restai-je ainsi plong dans cet assoupissement, je ne
pus l'valuer ; mais lorsque je me rveillai, il me sembla que le
soleil s'abaissait vers l'horizon. Le capitaine Nemo s'tait dj
relev, et je commenais  me dtirer les membres, quand une apparition
inattendue me remit brusquement sur les pieds.

A quelques pas, une monstrueuse araigne de mer, haute d'un mtre, me
regardait de ses yeux louches, prte  s'lancer sur moi. Quoique mon
habit de scaphandre ft assez pais pour me dfendre contre les
morsures de cet animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur.
Conseil et le matelot du _Nautilus_ s'veillrent en ce moment. Le
capitaine Nemo montra  son compagnon le hideux crustac, qu'un coup de
crosse abattit aussitt, et je vis les horribles pattes du monstre se
tordre dans des convulsions terribles.

Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux, plus redoutables,
devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me
protgerait pas contre leurs attaques. Je n'y avais pas song
jusqu'alors, et je rsolus de me tenir sur mes gardes. Je supposais,
d'ailleurs, que cette halte marquait le terme de notre promenade ; mais
je me trompais, et, au lieu de retourner au _Nautilus_, le capitaine
Nemo continua son audacieuse excursion.

Le sol se dprimait toujours, et sa pente, s'accusant davantage, nous
conduisit  de plus grandes profondeurs. Il devait tre  peu prs
trois heures, quand nous atteignmes une troite valle, creuse entre
de hautes parois  pic, et situe par cent cinquante mtres de fond.
Grce  la perfection de nos appareils, nous dpassions ainsi de
quatre-vingt-dix mtres la limite que la nature semblait avoir impose
jusqu'ici aux excursions sous-marines de l'homme.

Je dis cent cinquante mtres, bien qu'aucun instrument ne me permt
d'valuer cette distance. Mais je savais que, mme dans les mers les
plus limpides, les rayons solaires ne pouvaient pntrer plus avant.
Or, prcisment, l'obscurit devint profonde. Aucun objet n'tait
visible  dix pas. Je marchais donc en ttonnant, quand je vis briller
subitement une lumire blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait de
mettre son appareil lectrique en activit. Son compagnon l'imita.
Conseil et moi nous suivmes leur exemple. J'tablis, en tournant une
vis, la communication entre la bobine et le serpentin de verre, et la
mer, claire par nos quatre lanternes, s'illumina dans un rayon de
vingt-cinq mtres.

Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs
de la fort dont les arbrisseaux se rarfiaient de plus en plus.
J'observai que la vie vgtale disparaissait plus vite que la vie
animale. Les plantes plagiennes abandonnaient dj le sol devenu
aride, qu'un nombre prodigieux d'animaux, zoophytes, articuls,
mollusques et poissons y pullulaient encore.

Tout en marchant, je pensais que la lumire de nos appareils Ruhmkorff
devait ncessairement attirer quelques habitants de ces sombres
couches. Mais s'ils nous approchrent, ils se tinrent du moins  une
distance regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le
capitaine Nemo s'arrter et mettre son fusil en joue ; puis, aprs
quelques instants d'observation, il se relevait et reprenait sa marche.

Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion
s'acheva. Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se dressa
devant nous, entassement de blocs gigantesques, norme falaise de
granit, creuse de grottes obscures, mais qui ne prsentait aucune
rampe praticable. C'taient les accores de l'le Crespo. C'tait la
terre.

Le capitaine Nemo s'arrta soudain. Un geste de lui nous fit faire
halte, et si dsireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus
m'arrter. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne
voulait pas les dpasser. Au-del, c'tait cette portion du globe qu'il
ne devait plus fouler du pied.

Le retour commena. Le capitaine Nemo avait repris la tte de sa petite
troupe, se dirigeant toujours sans hsiter. Je crus voir que nous ne
suivions pas le mme chemin pour revenir au _Nautilus_. Cette nouvelle
route, trs raide, et par consquent trs pnible, nous rapprocha
rapidement de la surface de la mer. Cependant, ce retour dans les
couches suprieures ne fut pas tellement subit que la dcompression se
fit trop rapidement, ce qui aurait pu amener dans notre organisme des
dsordres graves, et dterminer ces lsions internes si fatales aux
plongeurs. Trs promptement, la lumire reparut et grandit, et, le
soleil tant dj bas sur l'horizon, la rfraction borda de nouveau les
divers objets d'un anneau spectral.

A dix mtres de profondeur, nous marchions au milieu d'un essaim de
petits poissons de toute espce, plus nombreux que les oiseaux dans
l'air, plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d'un coup
de fusil. ne s'tait encore offert  nos regards.

En ce moment, je vis l'arme du capitaine, vivement paule, suivre
entre les buissons un objet mobile. Le coup partit, j'entendis un
faible sifflement, et un animal retomba foudroy  quelques pas.

C'tait une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupde
qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d'un mtre cinquante
centimtres, devait avoir un trs grand prix. Sa peau, d'un brun marron
en dessus, et argente en dessous, faisait une de ces admirables
fourrures si recherches sur les marchs russes et chinois ; la finesse
et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux
mille francs. J'admirai fort ce curieux mammifre  la tte arrondie et
orne d'oreilles courtes, aux yeux ronds, aux moustaches blanches et
semblables  celles du chat, aux pieds palms et unguiculs,  la queue
touffue. Ce prcieux carnassier, chass et traqu par les pcheurs,
devient extrmement rare, et il s'est principalement rfugi dans les
portions borales du Pacifique, o vraisemblablement son espce ne
tardera pas  s'teindre.

Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bte, la chargea sur son
paule, et l'on se remit en route.

Pendant une heure, une plaine de sable se droula devant nos pas. Elle
remontait souvent  moins de deux mtres de la surface des eaux. Je
voyais alors notre image, nettement reflte, se dessiner en sens
inverse, et, au-dessus de nous, apparaissait une troupe identique.
reproduisant nos mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en
un mot,  cela prs qu'elle marchait la tte en bas et les pieds en
l'air.

Autre effet  noter. C'tait le passage de nuages pais qui se
formaient et s'vanouissaient rapidement ; mais en rflchissant, je
compris que ces prtendus nuages n'taient dus qu' l'paisseur
variable des longues lames de fond, et j'apercevais mme les  moutons
 cumeux que leur crte brise multipliait sur les eaux. Il n'tait
pas jusqu' l'ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos ttes,
dont je ne surprisse le rapide effleurement  la surface de la mer.

En cette occasion, je fus tmoin de l'un des plus beaux coups de fusil
qui ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand
oiseau,  large envergure, trs nettement visible, s'approchait en
planant. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira,
lorsqu'il fut  quelques mtres seulement au-dessus des flots. L'animal
tomba foudroy, et sa chute l'entrana jusqu' la porte de l'adroit
chasseur qui s'en empara. C'tait un albatros de la plus belle espce,
admirable spcimen des oiseaux plagiens.

Notre marche n'avait pas t interrompue par cet incident. Pendant deux
heures, nous suivmes tantt des plaines sableuses, tantt des prairies
de varechs, fort pnibles  traverser. Franchement, je n'en pouvais
plus, quand j'aperus une vague lueur qui rompait,  un demi mille,
l'obscurit des eaux. C'tait le fanal du _Nautilus_. Avant vingt
minutes, nous devions tre  bord, et l, je respirerais  l'aise, car
il me semblait que mon rservoir ne fournissait plus qu'un air trs
pauvre en oxygne. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda
quelque peu notre arrive.

J'tais rest d'une vingtaine de pas en arrire, lorsque je vis le
capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse, il
me courba  terre, tandis que son compagnon en faisait autant de
Conseil. Tout d'abord, je ne sus trop que penser de cette brusque
attaque, mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait
prs de moi et demeurait immobile.

J'tais donc tendu sur le sol, et prcisment  l'abri d'un buisson de
varechs, quand, relevant la tte, j'aperus d'normes masses passer
bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes.

Mon sang se glaa dans mes veines ! J'avais reconnu les formidables
squales qui nous menaaient. C'tait un couple de tintoras, requins
terribles,  la queue norme, au regard terne et vitreux, qui
distillent une matire phosphorescente par des trous percs autour de
leur museau. Monstrueuses mouches  feu, qui broient un homme tout
entier dans leurs mchoires de fer ! Je ne sais si Conseil s'occupait 
les classer, mais pour mon compte, j'observais leur ventre argent,
leur gueule formidable, hrisse de dents,  un point de vue peu
scientifique, et plutt en victime qu'en naturaliste.

Trs heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passrent sans
nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires bruntres, et nous
chappmes, comme par miracle,  ce danger plus grand,  coup sr, que
la rencontre d'un tigre en pleine fort.

Une demi-heure aprs, guids par la trane lectrique, nous
atteignions le _Nautilus_. La porte extrieure tait reste ouverte, et
le capitaine Nemo la referma, ds que nous fmes rentrs dans la
premire cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis manoeuvrer les
pompes au dedans du navire, je sentis l'eau baisser autour de moi et,
en quelques instants, la cellule fut entirement vide. La porte
intrieure s'ouvrit alors, et nous passmes dans le vestiaire.

L, nos habits de scaphandre furent retirs, non sans peine, et, trs
harass, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre,
tout merveill de cette surprenante excursion au fond des mers.

                                  XVIII

                  QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE

Le lendemain matin, 18 novembre, j'tais parfaitement remis de mes
fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment ou le
second du _Nautilus_ prononait sa phrase quotidienne. Il me vint alors
 l'esprit qu'elle se rapportait  l'tat de la mer, ou plutt qu'elle
signifiait :  Nous n'avons rien en vue. 

Et en effet, l'Ocan tait dsert. Pas une voile  l'horizon. Les
hauteurs de l'le Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer,
absorbant les couleurs du prisme,  l'exception des rayons bleus,
rflchissait ceux-ci dans toutes les directions et revtait une
admirable teinte d'indigo. Une moire,  larges raies, se dessinait
rgulirement sur les flots onduleux.

J'admirais ce magnifique aspect de l'Ocan, quand le capitaine Nemo
apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma prsence, et commena une
srie d'observations astronomiques. Puis, son opration termine, il
alla s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent  la
surface de l'Ocan.

Cependant, une vingtaine de matelots du _Nautilus_, tous gens vigoureux
et bien constitues, taient monts sur la plate-forme. Ils venaient
retirer les filets qui avaient t mis  la trane pendant la nuit. Ces
marins appartenaient videmment  des nations diffrentes, bien que le
type europen ft indiqu chez tous. Je reconnus,  ne pas me tromper,
des Irlandais, des Franais, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote.
Du reste, ces hommes taient sobres de paroles, et n'employaient entre
eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas mme souponner
l'origine. Aussi, je dus renoncer  les interroger.

Les filets furent hals  bord. C'taient des espces de chaluts,
semblables  ceux des ctes normandes, vastes poches qu'une vergue
flottante et une chane transfile dans les mailles infrieures
tiennent entr'ouvertes. Ces poches, ainsi tranes sur leurs gantiers
de fer, balayaient le fond de l'Ocan et ramassaient tous ses produits
sur leur passage. Ce jour-l, ils ramenrent de curieux chantillons de
ces parages poissonneux, des lophies, auxquels leurs mouvements
comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des commerons noirs,
munis de leurs antennes, des balistes onduls, entours de bandelettes
rouges, des ttrodons-croissants, dont le venin est extrmement subtil,
quelques lamproies olivtres, des macrorhinques, couverts d'cailles
argentes, des trichiures, dont la puissance lectrique est gale 
celle du gymnote et de la torpille, des notoptres cailleux,  bandes
brunes et transversales, des gades verdtres, plusieurs varits de
gobies, etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes, un
caranx  tte prominente, long d'un mtre, plusieurs beaux scombres
bonites, chamarrs de couleurs bleues et argentes, et trois
magnifiques thons que la rapidit de leur marche n'avait pu sauver du
chalut.

J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de
poissons. C'tait une belle pche, mais non surprenante. En effet, ces
filets restent  la trane pendant plusieurs heures et enserrent dans
leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions donc pas
manquer de vivres d'une excellente qualit, que la rapidit du
_Nautilus_ et l'attraction de sa lumire lectrique pouvaient
renouveler sans cesse.

Ces divers produits de la mer furent immdiatement affals par le
panneau vers les cambuses, destins, les uns  tre mangs frais, les
autres  tre conservs.

La pche finie, la provision d'air renouvele, je pensais que le
_Nautilus_ allait reprendre son excursion sous-marine, et je me
prparais  regagner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le
capitaine Nemo me dit sans autre prambule :

 Voyez cet ocan, monsieur le professeur, n'est-il pas dou d'une vie
relle ? N'a-t-il pas ses colres et ses tendresses ? Hier, il s'est
endormi comme nous, et le voil qui se rveille aprs une nuit paisible
! 

Ni bonjour, ni bonsoir ! N'et-on pas dit que cet trange personnage
continuait avec moi une conversation dj commence ?

 Regardez, reprit-il, il s'veille sous les caresses du soleil ! Il va
revivre de son existence diurne ! C'est une intressante tude que de
suivre le jeu de son organisme. Il possde un pouls, des artres, il a
ses spasmes, et je donne raison  ce savant Maury, qui a dcouvert en
lui une circulation aussi relle que la circulation sanguine chez les
animaux. 

Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune rponse,
et il me parut inutile de lui prodiguer les  Evidemment , les  A
coup sr , et les  Vous avez raison . Il se parlait plutt 
lui-mme, prenant de longs temps entre chaque phrase. C'tait une
mditation  voix haute.

 Oui, dit-il, l'Ocan possde une circulation vritable, et, pour la
provoquer, il a suffi au Crateur de toutes choses de multiplier en lui
le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, cre
des densits diffrentes, qui amnent les courants et les
contre-courants. L'vaporation, nulle aux rgions hyperborennes, trs
active dans les zones quatoriales, constitue un change permanent des
eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j'ai surpris ces
courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie
respiration de l'Ocan. J'ai vu la molcule d'eau de mer, chauffe 
la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de
densit  deux degrs au-dessous de zro, puis se refroidissant encore,
devenir plus lgre et remonter. Vous verrez, aux ples, les
consquences de ce phnomne, et vous comprendrez pourquoi, par cette
loi de la prvoyante nature, la conglation ne peut jamais se produire
qu' la surface des eaux ! 

Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais :  Le
ple ! Est-ce que cet audacieux personnage prtend nous conduire
jusque-l ! 

Cependant, le capitaine s'tait tu, et regardait cet lment si
compltement, si incessamment tudi par lui. Puis reprenant :

 Les sels, dit-il, sont en quantit considrable dans la mer, monsieur
le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en
dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de
lieues cubes, qui, tale sur le globe, formerait une couche de plus de
dix mtres de hauteur. Et ne croyez pas que la prsence de ces sels ne
soit due qu' un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux
marines moins vaporables, et empchent les vents de leur enlever une
trop grande quantit de vapeurs, qui, en se rsolvant, submergeraient
les zones tempres. Rle immense, rle de pondrateur dans l'conomie
gnrale du globe ! 

Le capitaine Nemo s'arrta, se leva mme, fit quelques pas sur la
plate-forme, et revint vers moi :

 Quant aux infusoires, reprit-il, quant  ces milliards d'animalcules,
qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit
cent mille pour peser un milligramme, leur rle n'est pas moins
important. Ils absorbent les sels marins, ils s'assimilent les lments
solides de l'eau, et, vritables faiseurs de continents calcaires, ils
fabriquent des coraux et des madrpores ! Et alors la goutte d'eau,
prive de son aliment minral, s'allge, remonte  la surface, y
absorbe les sels abandonns par l'vaporation, s'alourdit, redescend,
et rapporte aux animalcules de nouveaux lments  absorber. De l, un
double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement,
toujours la vie ! La vie, plus intense que sur les continents, plus
exubrante, plus infinie, s'panouissant dans toutes les parties de cet
ocan, lment de mort pour l'homme, a-t-on dit, lment de vie pour
des myriades d'animaux et pour moi ! 

Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et
provoquait en moi une extraordinaire motion.

 Aussi, ajouta-t-il, l est la vraie existence ! Et je concevrais la
fondation de villes nautiques, d'agglomrations de maisons
sous-marines, qui, comme le _Nautilus_ reviendraient respirer chaque
matin  la surface des mers, villes libres, s'il en fut, cits
indpendantes ! Et encore, qui sait si quelque despote... 

Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis,
s'adressant directement  moi, comme pour chasser une pense funeste :

 Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la
profondeur de l'Ocan ?

-- Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous
ont appris.

-- Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrle au besoin ?

-- En voici quelques-uns, rpondis-je, qui me reviennent  la mmoire.
Si je ne me trompe, on a trouv une profondeur moyenne de huit mille
deux cents mtres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents
mtres dans la Mditerrane. Les plus remarquables sondes ont t
faites dans l'Atlantique sud, prs du trente-cinquime degr, et elles
ont donn douze mille mtres, quatorze mille quatre-vingt-onze mtres,
et quinze mille cent quarante-neuf mtres. En somme, on estime que si
le fond de la mer tait nivel, sa profondeur moyenne serait de sept
kilomtres environ.

-- Bien, monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, nous vous
montrerons mieux que cela, je l'espre. Quant  la profondeur moyenne
de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement
de quatre mille mtres. 

Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par
l'chelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hlice se mit
aussitt en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles 
l'heure.

Pendant les jours, pendant les semaines qui s'coulrent, le capitaine
Nemo fut trs sobre de visites. Je ne le vis qu' de rares intervalles.
Son second faisait rgulirement le point que je trouvais report sur
la carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du
_Nautilus_.

Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait
racont  son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien
regrettait de ne nous avoir point accompagns. Mais j'esprais que
l'occasion se reprsenterait de visiter les forts ocaniennes.

Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon
s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pntrer les mystres
du monde sous-marin.

La direction gnrale du _Nautilus_ tait sud-est, et il se maintenait
entre cent mtres et cent cinquante mtres de profondeur. Un jour,
cependant, par je ne sais quel caprice, entran diagonalement au moyen
de ses plans inclins, il atteignit les couches d'eau situes par deux
mille mtres. Le thermomtre indiquait une temprature de 4,25
centigrades, temprature qui, sous cette profondeur, parat tre
commune  toutes les latitudes.

Le 26 novembre,  trois heures du matin le _Nautilus_ franchit le
tropique du Cancer par 172 de longitude. Le 27, il passa en vue des
Sandwich, o l'illustre Cook trouva la mort, le 14 fvrier 1779. Nous
avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre
point de dpart. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme,
j'aperus,  deux milles sous le vent, Haoua, la plus considrable des
sept les qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisire
cultive, les diverses chanes de montagnes qui courent paralllement 
la cte, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, lev de cinq mille
mtres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres chantillons de ces
parages, les filets rapportrent des flabellaires pavones, polypes
comprims de forme gracieuse, et qui sont particuliers  cette partie
de l'Ocan.

La direction du _Nautilus_ se maintint au sud-est. Il coupa l'quateur,
le 1er dcembre, par 142 de longitude, et le 4 du mme mois, aprs une
rapide traverse que ne signala aucun incident, nous emes connaissance
du groupe des Marquises. J'aperus  trois milles, par 857' de
latitude sud et 13932' de longitude ouest, la pointe Martin de
Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient  la France. Je
vis seulement les montagnes boises qui se dessinaient  l'horizon, car
le capitaine Nemo n'aimait pas  rallier les terres. L, les filets
rapportrent de beaux spcimens de poissons, des choryphnes aux
nageoires azures et  la queue d'or, dont la chair est sans rivale au
monde, des hologymnoses  peu prs dpourvus d'cailles, mais d'un got
exquis, des ostorhinques  mchoire osseuse, des thasards jauntres qui
valaient la bonite, tous poissons dignes d'tre classs  l'office du
bord.

Aprs avoir quitt ces les charmantes protges par le pavillon
franais, du 4 au 11 dcembre, le _Nautilus_ parcourut environ deux
mille milles. Cette navigation fut marque par la rencontre d'une
immense troupe de calmars, curieux mollusques, trs voisins de la
seiche. Les pcheurs franais les dsignent sous le nom d'encornets, et
ils appartiennent  la classe des cphalopodes et  la famille des
dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes. Ces
animaux furent particulirement tudis par les naturalistes de
l'antiquit, et ils fournissaient de nombreuses mtaphores aux orateurs
de l'Agora, en mme temps qu'un plat excellent  la table des riches
citoyens, s'il faut en croire Athne, mdecin grec, qui vivait avant
Gallien.

Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 dcembre, que le _Nautilus_ rencontra
cette arme de mollusques qui sont particulirement nocturnes. On
pouvait les compter par millions. Ils migraient des zones tempres
vers les zones plus chaudes, en suivant l'itinraire des harengs et des
sardines. Nous les regardions  travers les paisses vitres de cristal,
nageant  reculons avec une extrme rapidit, se mouvant au moyen de
leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques,
mangeant les petits, mangs des gros, et agitant dans une confusion
indescriptible les dix pieds que la nature leur a implants sur la
tte, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le Nautilus, malgr
sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe
d'animaux. et ses filets en ramenrent une innombrable quantit, o je
reconnus les neuf espces que d'Orbigny a classes pour l'ocan
Pacifique.

On le voit, pendant cette traverse, la mer prodiguait incessamment ses
plus merveilleux spectacles. Elle les variait  l'infini. Elle
changeait son dcor et sa mise en scne pour le plaisir de nos yeux, et
nous tions appels non seulement  contempler les oeuvres du Crateur
au milieu de l'lment liquide, mais encore  pntrer les plus
redoutables mystres de l'Ocan.

Pendant la journe du 11 dcembre, j'tais occup  lire dans le grand
salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les
panneaux entr'ouverts. Le _Nautilus_ tait immobile. Ses rservoirs
remplis, il se tenait  une profondeur de mille mtres, rgion peut
habite des Ocans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de
rares apparitions.

Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Mac, _les Serviteurs
de l'estomac_, et j'en savourais les leons ingnieuses, lorsque
Conseil interrompit ma lecture.

 Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d'une voix singulire.

-- Qu'y a-t-il donc, Conseil ?

-- Que monsieur regarde. 

Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai.

En pleine lumire lectrique, une norme masse noirtre, immobile, se
tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement,
cherchant  reconnatre la nature de ce gigantesque ctac. Mais une
pense traversa subitement mon esprit.

 Un navire ! m'criai-je.

-- Oui, rpondit le Canadien, un btiment dsempar qui a coule a pic !


Ned Land ne se trompait pas. Nous tions en prsence d'un navire, dont
les haubans coups pendaient encore a leurs cadnes. Sa coque
paraissait tre en bon tat, et son naufrage datait au plus de quelques
heures. Trois tronons de mts, rass  deux pieds au-dessus du pont,
indiquaient que ce navire engag avait d sacrifier sa mture. Mais,
couch sur le flanc, il s'tait rempli, et il donnait encore la bande 
bbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les
flots, mais plus triste encore la vue de son pont o quelques cadavres,
amarrs par des cordes, gisaient encore ! J'en comptai quatre - quatre
hommes, dont l'un se tenait debout, au gouvernail - puis une femme, 
demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans
ses bras. Cette femme tait jeune. Je pus reconnatre, vivement
clairs par les feux du _Nautilus_, ses traits que l'eau n'avait pas
encore dcomposs. Dans un suprme effort, elle avait lev au-dessus
de sa tte son enfant, pauvre petit tre dont les bras enlaaient le
cou de sa mre ! L'attitude des quatre marins me parut effrayante,
tordus qu'ils taient dans des mouvements convulsifs, et faisant un
dernier effort pour s'arracher des cordes qui les liaient au navire.
Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants
colls  son front, la main crispe  la roue du gouvernail, le
timonier semblait encore conduire son trois-mts naufrag  travers les
profondeurs de l'Ocan !

Quelle scne ! Nous tions muets, le coeur palpitant, devant ce
naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographi  sa
dernire minute ! Et je voyais dj s'avancer, l'oeil en feu, d'normes
squales, attirs par cet appt de chair humaine !

Cependant le _Nautilus_, voluant, tourna autour du navire submerg,
et, un instant, je pus lire sur son tableau d'arrire :

_Florida, Sunderland._

                                  XIX

                                VANIKORO

Ce terrible spectacle inaugurait la srie des catastrophes maritimes,
que le _Nautilus_ devait renconter sur sa route. Depuis qu'il suivait
des mers plus frquentes, nous apercevions souvent des coques
naufrages qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus
profondment, des canons, des boulets, des ancres, des chanes, et
mille autres objets de fer, que la rouille dvorait.

Cependant, toujours entrans par ce _Nautilus_, o nous vivions comme
isols, le 11 dcembre, nous emes connaissance de l'archipel des
Pomotou, ancien  groupe dangereux  de Bougainville, qui s'tend sur
un espace de cinq cents lieues de l'est-sud-est  l'ouest-nord-ouest.
entre 1330' et 2350' de latitude sud, et 12530' et 15130' de
longitude ouest, depuis l'le Ducie jusqu' l'le Lazareff. Cet
archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues
carres, et il est form d'une soixantaine de groupes d'les, parmi
lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a impos son
protectorat. Ces les sont corallignes. Un soulvement lent, mais
continu, provoqu par le travail des polypes, les reliera un jour entre
elles. Puis, cette nouvelle le se soudera plus tard aux archipels
voisins, et un cinquime continent s'tendra depuis la Nouvelle-Zlande
et la Nouvelle-Caldonie jusqu'aux Marquises.

Le jour o je dveloppai cette thorie devant le capitaine Nemo, il me
rpondit froidement :

 Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut  la terre, mais de
nouveaux hommes ! 

Les hasards de sa navigation avaient prcisment conduit le _Nautilus_
vers l'le Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui
fut dcouvert en 1822, par le capitaine Bell, de _la Minerve_. Je pus
alors tudier ce systme madrporique auquel sont dues les les de cet
Ocan.

Les madrpores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux, ont
un tissu revtu d'un encrotement calcaire, et les modifications de sa
structure ont amen M. Milne-Edwards, mon illustre matre,  les
classer en cinq sections. Les petits animalcules qui scrtent ce
polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs
dpts calcaires qui deviennent rochers, rcifs, lots, les. Ici, ils
forment un anneau circulaire, entourant un lagon ou un petit lac
intrieur, que des brches mettent en communication avec la mer. L,
ils figurent des barrires de rcifs semblables  celles qui existent
sur les ctes de la Nouvelle-Caldonie et de diverses les des Pomotou.
En d'autres endroits, comme  la Runion et  Maurice, ils lvent des
rcifs frangs, hautes murailles droites, prs desquelles les
profondeurs de l'Ocan sont considrables.

En prolongeant  quelques encablures seulement les accores de l'le
Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces
travailleurs microscopiques. Ces murailles taient spcialement
l'oeuvre des madrporaires dsigns par les noms de millepores, de
porites, d'astres et de mandrines. Ces polypes se dveloppent
particulirement dans les couches agites de la surface de la mer, et
par consquent, c'est par leur partie suprieure qu'ils commencent ces
substructions, lesquelles s'enfoncent peu  peu avec les dbris de
scrtions qui les supportent. Telle est, du moins, la thorie de M.
Darwin, qui explique ainsi la formation des atolls - thorie
suprieure, selon moi,  celle qui donne pour base aux travaux
madrporiques des sommets de montagnes ou de volcans, immergs 
quelques pieds au-dessous du niveau de la mer.

Je pus observer de trs prs ces curieuses murailles, car,  leur
aplomb, la sonde accusait plus de trois cents mtres de profondeur, et
nos nappes lectriques faisaient tinceler ce brillant calcaire.

Rpondant  une question que me posa Conseil, sur la dure
d'accroissement de ces barrires colossales, je l'tonnai beaucoup en
lui disant que les savants portaient cet accroissement  un huitime de
pouce par sicle.

 Donc, pour lever ces murailles, me dit-il, il a fallu ?...

-- Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge
singulirement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la
houille, c'est--dire la minralisation des forts enlises par les
dluges, a exig un temps beaucoup plus considrable. Mais j'ajouterai
que les jours de la Bible ne sont que des poques et non l'intervalle
qui s'coule entre deux levers de soleil, car, d'aprs la Bible
elle-mme. Le soleil ne date pas du premier jour de la cration. 

Lorsque le _Nautilus_ revint  la surface de l'Ocan, je pus embrasser
dans tout son dveloppement cette le de Clermont-Tonnerre, basse et
boise. Ses roches madrporiques furent videmment fertilises par les
trombes et les temptes. Un jour, quelque graine, enleve par l'ouragan
aux terres voisines, tomba sur les couches calcaires, mles des
dtritus dcomposs de poissons et de plantes marines qui formrent
l'humus vgtal. Une noix de coco, pousse par les lames, arriva sur
cette cte nouvelle. Le germe prit racine. L'arbre, grandissant, arrta
la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La vgtation gagna peu  peu.
Quelques animalcules, des vers, des insectes, abordrent sur des troncs
arrachs aux les du vent. Les tortues vinrent pondre leurs oeufs. Les
oiseaux nichrent dans les jeunes arbres. De cette faon, la vie
animale se dveloppa, et, attir par la verdure et la fertilit,
l'homme apparut. Ainsi se formrent ces les, oeuvres immenses
d'animaux microscopiques.

Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'loignement, et la
route du _Nautilus_ se modifia d'une manire sensible. Aprs avoir
touch le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquime degr de
longitude, il se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la
zone intertropicale. Quoique le soleil de l't ft prodigue de ses
rayons, nous ne souffrions aucunement de la chaleur, car  trente ou
quarante mtres au-dessous de l'eau, la temprature ne s'levait pas
au-dessus de dix  douze degrs.

Le 15 dcembre, nous laissions dans l'est le sduisant archipel de la
Socit. et la gracieuse Taiti, la reine du Pacifique. J'aperus le
matin, quelques milles sous le vent, les sommets levs de cette le.
Ses eaux fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des
maquereaux, des bonites, des albicores, et des varits d'un serpent de
mer nomm munrophis.

Le _Nautilus_ avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept
cent vingt milles taient relevs au loch, lorsqu'il passa entre
l'archipel de Tonga-Tabou, o prirent les quipages de l'_Argo_, du
_Port-au-Prince_ et du _Duke-of-Portland_, et l'archipel des
Navigateurs, o fut tu le capitaine de Langle, l'ami de La Prouse.
Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, o les sauvages
massacrrent les matelots de l'_Union_ et le capitaine Bureau, de
Nantes, commandant l'_Aimable-Josephine_.

Cet archipel qui se prolonge sur une tendue de cent lieues du nord au
sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est  l'ouest, est compris
entre 60 et 20 de latitude sud, et 174 et 179 de longitude ouest. Il
se compose d'un certain nombre d'les, d'lots et d'cueils, parmi
lesquels on remarque les les de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de
Kandubon.

Ce fut Tasman qui dcouvrit ce groupe en 1643, l'anne mme o
Toricelli inventait le baromtre, et o Louis XIV montait sur le trne.
Je laisse  penser lequel de ces faits fut le plus utile  l'humanit.
Vinrent ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin
Dumont-d'Urville, en 1827, dbrouilla tout le chaos gographique de cet
archipel. Le _Nautilus_ s'approcha de la baie de Wailea, thtre des
terribles aventures de ce capitaine Dillon, qui, le premier, claira le
mystre du naufrage de La Prouse.

Cette baie, drague  plusieurs reprises, fournit abondamment des
hutres excellentes. Nous en mangemes immodrment, aprs les avoir
ouvertes sur notre table mme, suivant le prcepte de Snque. Ces
mollusques appartenaient  l'espce connue sous le nom d'_ostrea
lamellosa_, qui est trs commune en Corse. Ce banc de Wailea devait
tre considrable, et certainement, sans des causes multiples de
destruction, ces agglomrations finiraient par combler les baies,
puisque l'on compte jusqu' deux millions d'oeufs dans un seul individu.

Et si matre Ned Land n'eut pas  se repentir de sa gloutonnerie en
cette circonstance, c'est que l'hutre est le seul mets qui ne provoque
jamais d'indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines
de ces mollusques acphales pour fournir les trois cent quinze grammes
de substance azote, ncessaires  la nourriture quotidienne d'un seul
homme.

Le 25 dcembre, le _Nautilus_ naviguait au milieu de l'archipel des
Nouvelles-Hbrides, que Quiros dcouvrit en 1606, que Bougainville
explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe
se compose principalement de neuf grandes les, et forme une bande de
cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre 15
et 2 de latitude sud, et entre 164 et 168 de longitude. Nous
passmes assez prs de l'le d'Aurou, qui, au moment des observations
de midi, m'apparut comme une masse de bois verts, domine par un pic
d'une grande hauteur.

Ce jour-l, c'tait Nol, et Ned Land me sembla regretter vivement la
clbration du  Christmas , la vritable fte de la famille, dont les
protestants sont fanatiques.

Je n'avais pas aperu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours,
quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours
l'air d'un homme qui vous a quitt depuis cinq minutes. J'tais occup
 reconnatre sur le planisphre la route du _Nautilus_. Le capitaine
s'approcha, posa un doigt sur un point de la carte, et pronona ce seul
mot :

 Vanikoro. 

Ce nom fut magique. C'tait le nom des lots sur lesquels vinrent se
perdre les vaisseaux de La Prouse. Je me relevai subitement.

 Le _Nautilus_ nous porte  Vanikoro ? demandai-je.

-- Oui, monsieur le professeur, rpondit le capitaine.

-- Et je pourrai visiter ces les clbres o se brisrent la
_Boussole_ et l'_Astrolabe_ ?

-- Si cela vous plat, monsieur le professeur.

-- Quand serons-nous  Vanikoro ?

-- Nous y sommes, monsieur le professeur. 

Suivi du capitaine Nemo, je montait sur la plate-forme, et de l, mes
regards parcoururent avidement l'horizon.

Dans le nord-est mergeaient deux les volcaniques d'ingale grandeur,
entoures d'un rcif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit.
Nous tions en prsence de l'le de Vanikoro proprement dite, 
laquelle Dumont d'Urville imposa le nom d'le de la _Recherche_, et
prcisment devant le petit havre de Vanou, situ par 164' de latitude
sud, et 16432' de longitude est. Les terres semblaient recouvertes de
verdure depuis la plage jusqu'aux sommets de l'intrieur, que dominait
le mont Kapogo, haut de quatre cent soixante-seize toises.

Le _Nautilus_, aprs avoir franchi la ceinture extrieure de roches par
une troite passe, se trouva en dedans des brisants, o la mer avait
une profondeur de trente  quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage
des paltuviers, j'aperus quelques sauvages qui montrrent une extrme
surprise  notre approche. Dans ce long corps noirtre, s'avanant 
fleur d'eau, ne voyaient-ils pas quelque ctac formidable dont ils
devaient se dfier ?

En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage
de La Prouse.

 Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui rpondis-je.

-- Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait ? me
demanda-t-il d'un ton un peu ironique.

-- Trs facilement. 

Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d'Urville avaient
fait connatre, travaux dont voici le rsum trs succinct.

La Prouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoys par
Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation. Ils
montaient les corvettes la _Boussole_ et l'_Astrolabe_, qui ne
reparurent plus.

En 1791, le gouvernement franais, justement inquiet du sort des deux
corvettes. arma deux grandes fltes, la _Recherche_ et l'_Esprance_,
qui quittrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni
d'Entrecasteaux. Deux mois aprs, on apprenait par la dposition d'un
certain Bowen, commandant l'_Albermale_, que des dbris de navires
naufrags avaient t vus sur les ctes de la Nouvelle-Gorgie. Mais
d'Entrecasteaux, ignorant cette communication, - assez incertaine,
d'ailleurs - se dirigea vers les les de l'Amiraut, dsignes dans un
rapport du capitaine Hunter comme tant le lieu du naufrage de La
Prouse.

Ses recherches furent vaines. L'_Esprance_ et la _Recherche_ passrent
mme devant Vanikoro sans s'y arrter, et, en somme, ce voyage fut trs
malheureux, car il cota la vie  d'Entrecasteaux,  deux de ses
seconds et  plusieurs marins de son quipage.

Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le
premier, retrouva des traces indiscutables des naufrags. Le 15 mai
1824, son navire, le _Saint-Patrick_, passa prs de l'le de Tikopia,
l'une des Nouvelles-Hbrides. L, un lascar, l'ayant accost dans une
pirogue, lui vendit une poigne d'pe en argent qui portait
l'empreinte de caractres gravs au burin. Ce lascar prtendait, en
outre, que, six ans auparavant, pendant un sjour  Vanikoro, il avait
vu deux Europens qui appartenaient  des navires chous depuis de
longues annes sur les rcifs de l'le.

Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Prouse, dont la
disparition avait mu le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, o,
suivant le lascar, se trouvaient de nombreux dbris du naufrage ; mais
les vents et les courants l'en empchrent.

Dillon revint  Calcutta. L, il sut intresser  sa dcouverte la
Socit Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna
le nom de la _Recherche_, fut mis  sa disposition, et il partit, le 23
janvier 1827, accompagn d'un agent franais.

La _Recherche_, aprs avoir relch sur plusieurs points du Pacifique,
mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce mme havre de
Vanou, o le _Nautilus_ flottait en ce moment.

L, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de
fer, des ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet de
dix-huit, des dbris d'instruments d'astronomie, un morceau de
couronnement, et une cloche en bronze portant cette inscription : 
_Bazin m'a fait_ , marque de la fonderie de l'Arsenal de Brest vers
1785. Le doute n'tait donc plus possible.

Dillon, compltant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre
jusqu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la
Nouvelle-Zlande, mouilla  Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en
France, o il fut trs sympathiquement accueilli par Charles X.

Mais,  ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance des
travaux de Dillon, tait dj parti pour chercher ailleurs le thtre
du naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports d'un
baleinier que des mdailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient
entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la
Nouvelle-Caldonie.

Dumont d'Urville, commandant l'_Astrolabe_, avait donc pris la mer, et,
deux mois aprs que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait
devant Hobart-Town. L, il avait connaissance des rsultats obtenus par
Dillon, et, de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de
l'_Union_, de Calcutta, ayant pris terre sur une le situe par 818'
de latitude sud et 15630' de longitude est, avait remarqu des barres
de fer et des toffes rouges dont se servaient les naturels de ces
parages.

Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s'il devait ajouter foi
 ces rcits rapports par des journaux peu dignes de confiance, se
dcida cependant  se lancer sur les traces de Dillon.

Le 10 fvrier 1828, I '_Astrolabe_ se prsenta devant Tikopia, prit
pour guide et interprte un dserteur fix sur cette le, fit route
vers Vanikoro, en eut connaissance le 12 fvrier, prolongea ses rcifs
jusqu'au 14, et, le 20 seulement, mouilla au-dedans de la barrire,
dans le havre de Vanou.

Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'le, et rapportrent
quelques dbris peu importants. Les naturels, adoptant un systme de
dngations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le lieu du
sinistre. Cette conduite, trs louche, laissa croire qu'ils avaient
maltrait les naufrags, et, en effet, ils semblaient craindre que
Dumont d'Urville ne ft venu venger La Prouse et ses infortuns
compagnons.

Cependant, le 26, dcids par des prsents, et comprenant qu'ils
n'avaient  craindre aucune reprsaille, ils conduisirent le second, M.
Jacquinot, sur le thtre du naufrage.

L, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les rcifs Pacou et Vanou,
gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb,
empts dans les concrtions calcaires. La chaloupe et la baleinire de
l'_Astrolabe_ furent diriges vers cet endroit, et, non sans de longues
fatigues, leurs quipages parvinrent  retirer une ancre pesant
dix-huit cents livres, un canon de huit en fonte, un saumon de plomb et
deux pierriers de cuivre.

Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La
Prouse, aprs avoir perdu ses deux navires sur les rcifs de l'le,
avait construit un btiment plus petit, pour aller se perdre une
seconde fois... O ? On ne savait.

Le commandant de l'_Astrolabe_ fit alors lever, sous une touffe de
mangliers, un cnotaphe  la mmoire du clbre navigateur et de ses
compagnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une
base de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui pt tenter
la cupidit des naturels.

Puis, Dumont d'Urville voulut partir ; mais ses quipages taient mins
par les fivres de ces ctes malsaines, et, trs malade lui-mme, il ne
put appareiller que le 17 mars.

Cependant, le gouvernement franais, craignant que Dumont d'Urville ne
ft pas au courant des travaux de Dillon, avait envoy  Vanikoro la
corvette la _Bayonnaise_, commande par Legoarant de Tromelin, qui
tait en station sur la cte ouest de l'Amrique. La _Bayonnaise_
mouilla devant Vanikoro, quelques mois aprs le dpart de
l'_Astrolabe_, ne trouva aucun document nouveau, mais constata que les
sauvages avaient respect le mausole de La Prouse.

Telle est la substance du rcit que je fis au capitaine Nemo.

 Ainsi, me dit-il, on ne sait encore o est all prir ce troisime
navire construit par les naufrags sur l'le de Vanikoro ?

-- On ne sait. 

Le capitaine Nemo ne rpondit rien, et me fit signe de le suivre au
grand salon. Le _Nautilus_ s'enfona de quelques mtres au-dessous des
flots, et les panneaux s'ouvrirent.

Je me prcipitai vers la vitre, et sous les emptements de coraux,
revtus de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophylles, 
travers des myriades de poissons charmants, des girelles, des
glyphisidons, des pomphrides, des diacopes, des holocentres, je
reconnus certains dbris que les dragues n'avaient pu arracher, des
triers de fer, des ancres, des canons, des boulets, une garniture de
cabestan, une trave, tous objets provenant des navires naufrags et
maintenant tapisss de fleurs vivantes.

Et pendant que je regardais ces paves dsoles, le capitaine Nemo me
dit d'une voix grave :

 Le commandant La Prouse partit le 7 dcembre 1785 avec ses navires
la _Boussole_ et l'_Astrolabe_. Il mouilla d'abord  Botany-Bay, visita
l'archipel des Amis, la Nouvelle-Caldonie, se dirigea vers Santa-Cruz
et relcha  Namouka, l'une des les du groupe Hapa. Puis, ses navires
arrivrent sur les rcifs inconnus de Vanikoro. La _Boussole_, qui
marchait en avant, s'engagea sur la cte mridionale. L'_Astrolabe_
vint  son secours et s'choua de mme. Le premier navire se dtruisit
presque immdiatement. Le second, engrav sous le vent, rsista
quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux naufrags.
Ceux-ci s'installrent dans l'le, et construisirent un btiment plus
petit avec les dbris des deux grands. Quelques matelots restrent
volontairement  Vanikoro.

Les autres, affaiblis, malades, partirent avec La Prouse. Ils se
dirigrent vers les les Salomon, et ils prirent, corps et biens, sur
la cte occidentale de l'le principale du groupe, entre les caps
Dception et Satisfaction !

-- Et comment le savez-vous ? m'criai-je.

-- Voici ce que j'ai trouv sur le lieu mme de ce dernier naufrage ! 

Le capitaine Nemo me montra une bote de ferblanc, estampille aux
armes de France, et toute corrode par les eaux salines. Il l'ouvrit,
et je vis une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles.

C'taient les instructions mme du ministre de la Marine au commandant
La Prouse, annotes en marge de la main de Louis XVI !

 Ah ! c'est une belle mort pour un marin ! dit alors le capitaine
Nemo. C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le
ciel que, mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre ! 

                                   XX

                          LE DTROIT DE TORRS

Pendant la nuit du 27 au 28 dcembre, le _Nautilus_ abandonna les
parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction tait
sud-ouest, et, en trois jours, il franchit les sept cent cinquante
lieues qui sparent le groupe de La Prouse de la pointe sud-est de la
Papouasie.

Le ler janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la
plate-forme.

 Monsieur, me dit ce brave garon, monsieur me permettra-t-il de lui
souhaiter une bonne anne ?

-- Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'tais  Paris,
dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes voeux et je t'en
remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par  une bonne
anne , dans les circonstances o nous nous trouvons. Est-ce l'anne
qui amnera la fin de notre emprisonnement, ou l'anne qui verra se
continuer cet trange voyage ?

-- Ma foi, rpondit Conseil, je ne sais trop que dire  monsieur. Il
est certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux
mois, nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La dernire
merveille est toujours la plus tonnante, et si cette progression se
maintient, je ne sais pas comment cela finira. M'est avis que nous ne
retrouverons jamais une occasion semblable.

-- Jamais, Conseil.

-- En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas
plus gnant que s'il n'existait pas.

-- Comme tu le dis, Conseil.

-- Je pense donc, n'en dplaise  monsieur, qu'une bonne anne serait
une anne qui nous permettrait de tout voir...

-- De tout voir, Conseil ? Ce serait peut-tre long. Mais qu'en pense
Ned Land ?

-- Ned Land pense exactement le contraire de moi, rpondit Conseil.
C'est un esprit positif et un estomac imprieux. Regarder les poissons
et toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de
viande, cela ne convient gure  un digne Saxon auquel les beefsteaks
sont familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion
modre, n'effrayent gure !

-- Pour mon compte, Conseil, ce n'est point l ce qui me tourmente, et
je m'accommode trs bien du rgime du bord.

-- Moi de mme, rpondit Conseil. Aussi je pense autant  rester que
matre Land  prendre la fuite. Donc, si l'anne qui commence n'est pas
bonne pour moi, elle le sera pour lui, et rciproquement. De cette
faon, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure,
je souhaite  monsieur ce qui fera plaisir  monsieur.

-- Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre  plus tard
la question des trennes, et de les remplacer provisoirement par une
bonne poigne de main. Je n'ai que cela sur moi.

-- Monsieur n'a jamais t si gnreux , rpondit Conseil.

Et l-dessus, le brave garon s'en alla.

Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles,
soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de
dpart dans les mers du Japon. Devant l'peron du _Nautilus_
s'tendaient les dangereux parages de la mer de corail, sur la cte
nord-est de l'Australie. Notre bateau prolongeait  une distance de
quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de Cook
faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le btiment que montait Cook
donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut grce  cette
circonstance que le morceau de corail, dtach au choc, resta engag
dans la coque entr'ouverte.

J'aurais vivement souhait de visiter ce rcif long de trois cent
soixante lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait
avec une intensit formidable et comparable aux roulements du tonnerre.
Mais en ce moment, les plans inclins du _Nautilus_ nous entranaient 
une grande profondeur, et je ne pus rien voir de ces hautes murailles
corallignes. Je dus me contenter des divers chantillons de poissons
rapports par nos filets. Je remarquai, entre autres, des germons,
espces de scombres grands comme des thons. aux flancs bleutres et
rays de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de
l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent 
notre table une chair excessivement dlicate. On prit aussi un grand
nombre de spares vertors, longs d'un demi-dcimtre, ayant le got de
la dorade, et des pyrapdes volants, vritables hirondelles
sous-marines, qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les
airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques
et les zoophytes, je trouvai dans les mailles du chalut diverses
espces d'alcyoniaires, des oursins, des marteaux, des perons, des.
cadrans, des crites, des hyalles. La flore tait reprsente par de
belles algues flottantes, des laminaires et des macrocystes, imprgnes
du mucilage qui transsudait  travers leurs pores, et parmi lesquelles
je recueillis une admirable _Nemastoma Geliniaroide_, qui fut classe
parmi les curiosits naturelles du muse.

Deux jours aprs avoir travers la mer de Corail, le 4 janvier, nous
emes connaissance des ctes de la Papouasie. A cette occasion, le
capitaine Nemo m'apprit que son intention tait de gagner l'ocan
Indien par le dtroit de Torrs. Sa communication se borna l. Ned vit
avec plaisir que cette route le rapprochait des mers europennes.

Ce dtroit de Torrs est regard comme non moins dangereux par les
cueils qui le hrissent que par les sauvages habitants qui frquentent
ses ctes. Il spare de la Nouvelle-Hollande la grande le de la
Papouasie, nomme aussi Nouvelle-Guine.

La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de
large, et une superficie de quarante mille lieues gographiques. Elle
est situe, en latitude, entre 0l9' et 102' sud, et en longitude,
entre 12823' et 14615'. A midi, pendant que le second prenait la
hauteur du soleil, j'aperus les sommets des monts Arfalxs, levs par
plans et termins par des pitons aigus.

Cette terre, dcouverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut
visite successivement par don Jos de Meness en 1526, par Grijalva en
1527, par le gnral espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo
Ortez en 1545, par le Hollandais Shouten en 1616, par Nicolas Sruick en
1753, par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville,
Cook, Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey en
1823, et par Dumont d'Urville en 1827.  C'est le foyer des noirs qui
occupent toute la Malaisie . a dit M. de Rienzi, et je ne me doutais
gure que les hasards de cette navigation allaient me mettre en
prsence des redoutables Andamenes.

Le _Nautilus_ se prsenta donc  l'entre du plus dangereux dtroit du
globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent  peine franchir,
dtroit que Louis Paz de Torrs affronta en revenant des mers du Sud
dans la Mlansie, et dans lequel, en 1840, les corvettes choues de
Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le
Nautilus lui-mme, suprieur  tous les dangers de la mer, allait,
cependant, faire connaissance avec les rcifs coralliens.

Le dtroit de Torrs a environ trente-quatre lieues de large, mais il
est obstru par une innombrable quantit d'les, d'lots, de brisants,
de rochers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En
consquence, le capitaine Nemo prit toutes les prcautions voulues pour
le traverser. Le _Nautilus_, flottant  fleur d'eau, s'avanait sous
une allure modre. Son hlice, comme une queue de ctac, battait les
flots avec lenteur.

Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions
pris place sur la plate-forme toujours dserte. Devant nous s'levait
la cage du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait
tre l, dirigeant lui-mme son _Nautilus_.

J'avais sous les yeux les excellentes cartes du dtroit de Torrs
leves et dresses par l'ingnieur hydrographe Vincendon Dumoulin et
l'enseigne de vaisseau Coupvent-Desbois - maintenant amiral qui
faisaient partie de l'tat-major de Dumont d'Urville pendant son
dernier voyage de circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine
King, les meilleures cartes qui dbrouillent l'imbroglio de cet troit
passage, et je les consultais avec une scrupuleuse attention.

Autour du _Nautilus_ la mer bouillonnait avec furie. Le courant de
flots, qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux
milles et demi, se brisait sur les coraux dont la tte mergeait  et
l.

 Voil une mauvaise mer ! me dit Ned Land.

-- Dtestable, en effet, rpondis-je, et qui ne convient gure  un
btiment comme le _Nautilus_.

-- Il faut, reprit le Canadien, que ce damn capitaine soit bien
certain de sa route, car je vois l des pts de coraux qui mettraient
sa coque en mille pices, si elle les effleurait seulement ! 

En effet, la situation tait prilleuse, mais le _Nautilus_ semblait se
glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux cueils. Il ne
suivait pas exactement la route de l'_Astrolabe_ et de la _Zle_ qui
fut fatale  Dumont d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'le
Murray, et revint au sud-ouest, vers le passage de Cumberland. Je
croyais qu'il allait y donner franchement, quand, remontant dans le
nord-ouest, il se porta,  travers une grande quantit d'les et
d'lots peu connus, vers l'le Tound et le canal Mauvais.

Je me demandais dj si le capitaine Nemo, imprudent jusqu' la folie,
voulait engager son navire dans cette passe o touchrent les deux
corvettes de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois sa
direction et coupant droit  l'ouest, il se dirigea vers l'le
Gueboroar.

Il tait alors trois heures aprs-midi. Le flot se cassait, la mare
tant presque pleine. Le _Nautilus_ s'approcha de cette le que je vois
encore avec sa remarquable lisire de pendanus. Nous la rangions 
moins de deux milles.

Soudain, un choc me renversa. Le _Nautilus_ venait de toucher contre un
cueil, et il demeura immobile, donnant une lgre gte sur bbord.

Quand je me relevai, j'aperus sur la plate-forme le capitaine Nemo et
son second. Ils examinaient la situation du navire, changeant quelques
mots dans leur incomprhensible idiome.

Voici quelle tait cette situation. A deux milles, par tribord,
apparaissait l'le Gueboroar dont la cte s'arrondissait du nord 
l'ouest, comme un immense bras. Vers le sud et l'est se montraient dj
quelques ttes de coraux que le jusant laissait  dcouvert. Nous nous
tions chous au plein. et dans une de ces mers o les mares sont
mdiocres, circonstance fcheuse pour le renflouage du _Nautilus_.
Cependant. Le navire n'avait aucunement souffert, tant sa coque tait
solidement lie. Mais s'il ne pouvait ni couler, ni s'ouvrir, il
risquait fort d'tre  jamais attach sur ces cueils, et alors c'en
tait fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo.

Je rflchissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours
matre de lui, ne paraissant ni mu ni contrari, s'approcha :

 Un accident ? lui dis-je.

-- Non, un incident, me rpondit-il.

-- Mais un incident, rpliquai-je, qui vous obligera peut-tre 
redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez ! 

Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier. et fit un geste
ngatif. C'tait me dire assez clairement que rien ne le forcerait
jamais  remettre les pieds sur un continent. Puis il dit :

 D'ailleurs, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ n'est pas en perdition.
Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Ocan. Notre
voyage ne fait que commencer, et je ne dsire pas me priver si vite de
l'honneur de votre compagnie.

-- Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure
ironique de cette phrase, le _Nautilus_ s'est chou au moment de la
pleine mer. Or, les mares ne sont pas fortes dans le Pacifique, et, si
vous ne pouvez dlester le Nautilus - ce qui me parat impossible je ne
vois pas comment il sera renflou.

-- Les mares ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison,
monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, mais, au dtroit de
Torrs, on trouve encore une diffrence d'un mtre et demi entre le
niveau des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et
dans cinq jours la pleine lune. Or, je serai bien tonn si ce
complaisant satellite ne soulve pas suffisamment ces masses d'eau, et
ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu' lui seul. 

Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit 
l'intrieur du _Nautilus_. Quant au btiment, il ne bougeait plus et
demeurait immobile. comme si les polypes coralliens l'eussent dj
maonn dans leur indestructible ciment.

 Eh bien, monsieur ? me dit Ned Land, qui vint  moi aprs le dpart
du capitaine.

Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la mare du 9, car il
parat que la lune aura la complaisance de nous remettre  flot.

-- Tout simplement ?

-- Tout simplement.

-- Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa
machine sur ses chanes, et tout faire pour se dhaler ?

Puisque la mare suffira !  rpondit simplement Conseil.

Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les paules. C'tait le
marin qui parlait en lui.

 Monsieur, rpliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que
ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il
n'est bon qu' vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de
fausser compagnie au capitaine Nemo.

-- Ami Ned, rpondis-je, je ne dsespre pas comme vous de ce vaillant
_Nautilus_, et dans quatre jours nous saurons  quoi nous en tenir sur
les mares du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait tre
opportun si nous tions en vue des ctes de l'Angleterre ou de la
Provence, mais dans les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et
il sera toujours temps d'en venir  cette extrmit, si le Nautilus ne
parvient pas  se relever, ce que je regarderais comme un vnement
grave.

-- Mais ne saurait-on tter, au moins, de ce terrain ? reprit Ned Land.
Voil une le. Sur cette le, il y a des arbres. Sous ces arbres. des
animaux terrestres, des porteurs de ctelettes et de roastbeefs,
auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents.

-- Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range  son avis.
Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous
transporter  terre, ne ft-ce que pour ne pas perdre l'habitude de
fouler du pied les parties solides de notre plante ?

-- Je peux le lui demander, rpondis-je, mais il refusera.

-- Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons  quoi nous en
tenir sur l'amabilit du capitaine. 

A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je
lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grce et d'empressement,
sans mme avoir exig de moi la promesse de revenir  bord. Mais une
fuite  travers les terres de la Nouvelle-Guine et t trs
prilleuse, et je n'aurais pas conseill  Ned Land de la tenter. Mieux
valait tre prisonnier  bord du _Nautilus_, que de tomber entre les
mains des naturels de la Papouasie.

Le canot fut mis  notre disposition pour le lendemain matin. Je ne
cherchai pas  savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je
pensai mme qu'aucun homme de l'quipage ne nous serait donn, et que
Ned Land serait seul charg de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la
terre se trouvait  deux milles au plus, et ce n'tait qu'un jeu pour
le Canadien de conduire ce lger canot entre les lignes de rcifs si
fatales aux grands navires.

Le lendemain, 5 janvier, le canot, dpont, fut arrach de son alvole
et lanc  la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent 
cette opration. Les avirons taient dans l'embarcation, et nous
n'avions plus qu' y prendre place.

A huit heures, arms de fusils et de haches, nous dbordions du
_Nautilus_. La mer tait assez calme. Une petite brise soufflait de
terre. Conseil et moi, placs aux avirons, nous nagions vigoureusement,
et Ned gouvernait dans les troites passes que les brisants laissaient
entre eux. Le canot se maniait bien et filait rapidement.

Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'tait un prisonnier chapp de
sa prison, et il ne songeait gure qu'il lui faudrait y rentrer.

 De la viande ! rptait-il, nous allons donc manger de la viande, et
quelle viande ! Du vritable gibier ! Pas de pain, par exemple ! Je ne
dis pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en
abuser, et un morceau de frache venaison, grill sur des charbons
ardents, variera agrablement notre ordinaire.

-- Gourmand ! rpondait Conseil, il m'en fait venir l'eau  la bouche.

-- Il reste  savoir, dis-je, si ces forts sont giboyeuses, et si le
gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse lui-mme chasser le
chasseur.

-- Bon ! monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, dont les dents
semblaient tre afftes comme un tranchant de hache, mais je mangerai
du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupde dans
cette le.

-- L'ami Ned est inquitant, rpondit Conseil.

-- Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal  quatre pattes sans
plumes, ou  deux pattes avec plumes, sera salu de mon premier coup de
fusil.

-- Bon ! rpondis-je, voil les imprudences de matre Land qui vont
recommencer !

-- N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, et nagez
ferme ! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets
de ma faon. 

A huit heures et demie, le canot du _Nautilus_ venait s'chouer
doucement sur une grve de sable, aprs avoir heureusement franchi
l'anneau coralligne qui entourait l'le de Gueboroar.

                                  XXI

                         QUELQUES JOURS  TERRE

Je fus assez vivement impressionn en touchant terre. Ned Land essayait
le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant
que deux mois que nous tions, suivant l'expression du capitaine Nemo,
les  passagers du _Nautilus_ . c'est--dire. en ralit, les
prisonniers de son commandant.

En quelques minutes. nous fmes  une porte de fusil de la cte. Le
sol tait presque entirement madrporique, mais certains lits de
torrents desschs. sems de dbris granitiques, dmontraient que cette
le tait due  une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait
derrire un rideau de forts admirables. Des arbres normes, dont la
taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un  l'autre
par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que berait une
brise lgre. C'taient des mimosas, des ficus, des casuarinas, des
teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, mlangs  profusion,
et sous l'abri de leur vote verdoyante, au pied de leur stype
gigantesque, croissaient des orchides des lgumineuses et des fougres.

Mais, sans remarquer tous ces beaux chantillons de la flore
papouasienne, le Canadien abandonna l'agrable pour l'utile. Il aperut
un cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous
bmes leur lait, nous mangemes leur amande, avec une satisfaction qui
protestait contre l'ordinaire du _Nautilus_.

 Excellent ! disait Ned Land.

-- Exquis ! rpondait Conseil.

-- Et je ne pense pas, dit le Canadien. que votre Nemo s'oppose  ce
que nous introduisions une cargaison de cocos  son bord ?

-- Je ne le crois pas, rpondis-je, mais il n'y voudra pas goter !

-- Tant pis pour lui ! dit Conseil.

-- Et tant mieux pour nous ! riposta Ned Land. Il en restera davantage.

-- Un mot seulement, matre Land, dis-je au harponneur qui se disposait
 ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant
d'en remplir le canot, il me parat sage de reconnatre si l'le ne
produit pas quelque substance non moins utile. Des lgumes frais
seraient bien reus  l'office du _Nautilus_.

-- Monsieur a raison, rpondit Conseil, et je propose de rserver trois
places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour les
lgumes, et la troisime pour la venaison, dont je n'ai pas encore
entrevu le plus mince chantillon.

-- Conseil, il ne faut dsesprer de rien, rpondit le Canadien.

-- Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'oeil aux
aguets. Quoique l'le paraisse inhabite, elle pourrait renfermer,
cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous
sur la nature du gibier !

-- H ! h ! fit Ned Land, avec un mouvement de mchoire trs
significatif.

-- Eh bien ! Ned ! s'cria Conseil.

-- Ma foi, riposta le Canadien, je commence  comprendre les charmes de
l'anthropophagie !

-- Ned ! Ned ! que dites-vous l ! rpliqua Conseil. Vous,
anthropophage ! Mais je ne serai plus en sret prs de vous, moi qui
partage votre cabine ! Devrai-je donc me rveiller un jour  demi
dvor ?

-- Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger
sans ncessit.

-- Je ne m'y fie pas, rpondit Conseil. En chasse ! Il faut absolument
abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de
ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique
pour le servir. 

Tandis que s'changeaient ces divers propos, nous pntrions sous les
sombres votes de la fort, et pendant deux heures, nous la parcourmes
en tous sens.

Le hasard servit  souhait cette recherche de vgtaux comestibles, et
l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un
aliment prcieux qui manquait  bord.

Je veux parler de l'arbre  pain, trs abondant dans l'le Gueboroar,
et j'y remarquai principalement cette varit dpourvue de graines, qui
porte en malais le nom de  Rima .

Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut
de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et forme de grandes
feuilles multilobes, dsignait suffisamment aux yeux d'un naturaliste
cet  artocarpus  qui a t trs heureusement naturalis aux les
Mascareignes. De sa masse de verdure se dtachaient de gros fruits
globuleux, larges d'un dcimtre, et pourvus extrieurement de
rugosits qui prenaient une disposition hexagonale. Utile vgtal dont
la nature a gratifie les rgions auxquelles le bl manque, et qui, sans
exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'anne.

Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait dj mang
pendant ses nombreux voyages, et il savait prparer leur substance
comestible. Aussi leur vue excita-t-elle ses dsirs, et il n'y put
tenir plus longtemps.

 Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne gote pas un peu de cette
pte de l'arbre  pain !

-- Gotez, ami Ned, gotez  votre aise. Nous sommes ici pour faire des
expriences, faisons-les.

-- Ce ne sera pas long , rpondit le Canadien.

Et, arm d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui ptilla
joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les
meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore
atteint un degr suffisant de maturit, et leur peau paisse recouvrait
une pulpe blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en trs grand nombre,
jauntres et glatineux, n'attendaient que le moment d'tre cueillis.

Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine
 Ned Land, qui les plaa sur un feu de charbons, aprs les avoir
coups en tranches paisses, et ce faisant, il rptait toujours :

 Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon !

-- Surtout quand on en est priv depuis longtemps, dit Conseil.

-- Ce n'est mme plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une ptisserie
dlicate. Vous n'en avez jamais mange, monsieur ?

-- Non, Ned.

-- Eh bien, prparez-vous  absorber une chose succulente. Si vous n'y
revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs ! 

Au bout de quelques minutes, la partie des fruits expose au feu fut
compltement charbonne. A l'intrieur apparaissait une pte blanche,
sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut.

Il faut l'avouer, ce pain tait excellent, et j'en mangeai avec grand
plaisir.

 Malheureusement, dis-je, une telle pte ne peut se garder frache, et
il me parat inutile d'en faire une provision pour le bord.

-- Par exemple, monsieur ! s'cria Ned Land. Vous parlez l comme un
naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites
une rcolte de ces fruits que nous reprendrons  notre retour.

-- Et comment les prparerez-vous ? demandai-je au Canadien.

-- En fabriquant avec leur pulpe une pte fermente qui se gardera
indfiniment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je la
ferai cuire  la cuisine du bord, et malgr sa saveur un peu acide,
vous la trouverez excellente.

-- Alors, matre Ned, je vois qu'il ne manque rien  ce pain...

-- Si, monsieur le professeur, rpondit le Canadien, il y manque
quelques fruits ou tout ou moins quelques lgumes !

Cherchons les fruits et les lgumes. 

Lorsque notre rcolte fut termine, nous nous mmes en route pour
complter ce dner  terrestre .

Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait
une ample provision de bananes. Ces produits dlicieux de la zone
torride mrissent pendant toute l'anne, et les Malais, qui leur ont
donn le nom de  pisang , les mangent sans les faire cuire. Avec ces
bananes, nous recueillmes des jaks normes dont le got est trs
accus, des mangues savoureuses, et des ananas d'un grosseur
invraisemblable. Mais cette rcolte prit une grande partie de notre
temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter.

Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et,
pendant sa promenade  travers la fort, il glanait d'une main sre
d'excellents fruits qui devaient complter sa provision.

 Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned ?

-- Hum ! fit le Canadien.

-- Quoi ! vous vous plaignez ?

-- Tous ces vgtaux ne peuvent constituer un repas, rpondit Ned.
C'est la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage ? mais le
rti ?

-- En effet, dis-je, Ned nous avait promis des ctelettes qui me
semblent fort problmatiques.

-- Monsieur, rpondit le Canadien, non seulement la chasse n'est pas
finie, mais elle n'est mme pas commence. Patience ! Nous finirons
bien par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est
pas en cet endroit, ce sera dans un autre...

-- Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car
il ne faut pas trop s'loigner. Je propose mme de revenir au canot.

-- Quoi ! dj ! s'cria Ned.

-- Nous devons tre de retour avant la nuit, dis-je.

-- Mais quelle heure est-il donc ? demanda le Canadien.

-- Deux heures, au moins, rpondit Conseil.

-- Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s'cria matre Ned Land avec
un soupir de regret.

-- En route , rpondit Conseil.

Nous revnmes donc  travers la fort, et nous compltmes notre
rcolte en faisant une razzia de chouxpalmistes qu'il fallut cueillir 
la cime des arbres, de petits haricots que je reconnus pour tre les 
abrou  des Malais, et d'ignames d'une qualit suprieure.

Nous tions surchargs quand nous arrivmes au canot. Cependant, Ned
Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le
favorisa. Au moment de s'embarquer, il aperut plusieurs arbres, hauts
de vingt-cinq  trente pieds, qui appartenaient  l'espce des
palmiers. Ces arbres, aussi prcieux que l'artocarpus, sont justement
compts parmi les plus utiles produits de la Malaisie.

C'taient des sagoutiers, vgtaux qui croissent sans culture, se
reproduisant, comme les mriers, par leurs rejetons et leurs graines.

Ned Land connaissait la manire de traiter ces arbres. Il prit sa
hache, et la maniant avec une grande vigueur, il eut bientt couch sur
le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturit se reconnaissait  la
poussire blanche qui saupoudrait leurs palmes.

Je le regardai faire plutt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les
yeux d'un homme affam. Il commena par enlever  chaque tronc une
bande d'corce, paisse d'un pouce, qui recouvrait un rseau de fibres
allonges formant d'inextricables noeuds, que mastiquait une sorte de
farine gommeuse. Cette farine, c'tait le sagou, substance comestible
qui sert principalement  l'alimentation des populations mlansiennes.

Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par
morceaux, comme il et fait de bois  brler, se rservant d'en
extraire plus tard la farine, de la passer dans une toffe afin de la
sparer de ses ligaments fibreux, d'en faire vaporer l'humidit au
soleil, et de la laisser durcir dans des moules.

Enfin,  cinq heures du soir, chargs de toutes nos richesses, nous
quittions le rivage de l'le, et, une demi-heure aprs, nous accostions
le _Nautilus_. Personne ne parut  notre arrive. L'norme cylindre de
tle semblait dsert. Les provisions embarques, je descendis  ma
chambre. J'y trouvai mon souper prt. Je mangeai, puis je m'endormis.

Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau  bord. Pas un bruit 
l'intrieur, pas un signe de vie. Le canot tait rest le long du bord,
 la place mme o nous l'avions laiss. Nous rsolmes de retourner 
l'le Gueboroar. Ned Land esprait tre plus heureux que la veille au
point de vue du chasseur, et dsirait visiter une autre partie de la
fort.

Au lever du soleil, nous tions en route. L'embarcation, enleve par le
flot qui portait  terre, atteignit l'le en peu d'instants.

Nous dbarqumes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter 
l'instinct du Canadien, nous suivmes Ned Land dont les longues jambes
menaaient de nous distancer.

Ned Land remonta la cte vers l'ouest, puis, passant  gu quelques
lits de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables
forts. Quelques martins-pcheurs rdaient le long des cours d'eau,
mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva
que ces volatiles savaient  quoi s'en tenir sur des bipdes de notre
espce, et j'en conclus que, si l'le n'tait pas habite, du moins,
des tres humains la frquentaient.

Aprs avoir travers une assez grasse prairie, nous arrivmes  la
lisire d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand
nombre d'oiseaux.

 Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.

-- Mais il y en a qui se mangent ! rpondit le harponneur.

-- Point, ami Ned, rpliqua Conseil, car je ne vois l que de simples
perroquets.

-- Ami Conseil, rpondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de
ceux qui n'ont pas autre chose  manger.

-- Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement prpar, vaut
son coup de fourchette. 

En effet, sous l'pais feuillage de ce bois, tout un monde de
perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une
ducation plus soigne pour parler la langue humaine. Pour le moment,
ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves
kakatouas, qui semblaient mditer quelque problme philosophique,
tandis que des loris d'un rouge clatant passaient comme un morceau
d'tamine emport par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de
papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une
varit de volatiles charmants, mais gnralement peu comestibles.

Cependant, un oiseau particulier  ces terres, et qui n'a jamais
dpass la limite des les d'Arrou et des les des Papouas, manquait 
cette collection. Mais le sort me rservait de l'admirer avant peu.

Aprs avoir travers un taillis de mdiocre paisseur, nous avions
retrouv une plaine obstrue de buissons. Je vis alors s'enlever de
magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes
obligeait  se diriger contre le vent. Leur vol ondul, la grce de
leurs courbes ariennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient
et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine  les reconnatre.

 Des oiseaux de paradis ! m'criai-je.

-- Ordre des passereaux, section des clystomores, rpondit Conseil.

-- Famille des perdreaux ? demanda Ned Land.

-- Je ne crois pas, matre Land. Nanmoins, je compte sur votre adresse
pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale !

-- On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitu 
manier le harpon que le fusil. 

Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois,
ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer.
Tantt ils disposent des lacets au sommet des arbres levs que les
paradisiers habitent de prfrence. Tantt ils s'en emparent avec une
glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont mme jusqu'
empoisonner les fontaines o ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant
 nous, nous tions rduits  les tirer au vol, ce qui nous laissait
peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous puismes vainement
une partie de nos munitions.

Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le
centre de l'le tait franchi, et nous n'avions encore rien tu. La
faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'taient fis au produit de
leur chasse, et ils avaient eu tort. Trs heureusement, Conseil,  sa
grande surprise, fit un coup double et assura le djeuner. Il abattit
un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plums et suspendus  une
brochette, rtirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces
intressants animaux cuisaient, Ned prpara des fruits de l'artocarpus.
Puis, le pigeon et le ramier furent dvors jusqu'aux os et dclars
excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume
leur chair et en fait un manger dlicieux.

 C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil.

-- Et maintenant, Ned. que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien.

-- Un gibier  quatre pattes, monsieur Aronnax, rpondit Ned Land. Tous
ces pigeons ne sont que hors-d'oeuvre et amusettes de la bouche. Aussi,
tant que je n'aurai pas tu un animal  ctelettes, je ne serai pas
content !

-- Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier.

-- Continuons donc la chasse, rpondit Conseil, mais en revenant vers
la mer. Nous sommes arrivs aux premires pentes des montagnes, et je
pense qu'il vaut mieux regagner la rgion des forts. 

C'tait un avis sens, et il fut suivi. Aprs une heure de marche, nous
avions atteint une vritable fort de sagoutiers. Quelques serpents
inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se drobaient
 notre approche, et vritablement, je dsesprais de les atteindre,
lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un
cri de triomphe, et revint  moi, rapportant un magnifique paradisier.

 Ah ! bravo ! Conseil, m'criai-je.

-- Monsieur est bien bon, rpondit Conseil.

-- Mais non, mon garon. Tu as fait l un coup de matre. Prendre un de
ces oiseaux vivants, et le prendre  la main !

-- Si monsieur veut l'examiner de prs, il verra que je n'ai pas eu
grand mrite.

-- Et pourquoi, Conseil ?

-- Parce que cet oiseau est ivre comme une caille.

-- Ivre ?

-- Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dvorait sous le muscadier o
je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de
l'intemprance !

-- Mille diables ! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin
depuis deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher ! 

Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas.
Le paradisier, enivr par le suc capiteux, tait rduit 
l'impuissance. Il ne pouvait voler. Il marchait  peine. Mais cela
m'inquita peu, et je le laissai cuver ses muscades.

Cet oiseau appartenait  la plus belle des huit espces que l'on compte
en Papouasie et dans les les voisines. C'tait le paradisier 
grand-meraude , l'un des plus rares. Il mesurait trois dcimtres de
longueur. Sa tte tait relativement petite, ses yeux placs prs de
l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable
runion de nuances. tant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles,
noisette aux ailes empourpres  leurs extrmits, jaune ple  la tte
et sur le derrire du cou, couleur d'meraude  la gorge, brun marron
au ventre et  la poitrine. Deux filets corns et duveteux s'levaient
au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes trs
lgres, d'une finesse admirable, et ils compltaient l'ensemble de ce
merveilleux oiseau que les indignes ont potiquement appel 1' oiseau
du soleil .

Je souhaitais vivement de pouvoir ramener  Paris ce superbe spcimen
des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en
possde pas un seul vivant.

 C'est donc bien rare ? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui
estime fort peu le gibier au point de vue de l'art.

-- Trs rare, mon brave compagnon, et surtout trs difficile  prendre
vivant. Et mme morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important
trafic. Aussi, les naturels ont-ils imagin d'en fabriquer comme on
fabrique des perles ou des diamants.

-- Quoi ! s'cria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis ?

-- Oui, Conseil.

-- Et monsieur connat-il le procd des indignes ?

-- Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces
magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes
ont appeles plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les
faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement  quelque
pauvre perruche pralablement mutile. Puis ils teignent la suture, ils
vernissent l'oiseau, et ils expdient aux musums et aux amateurs
d'Europe ces produits de leur singulire industrie.

-- Bon ! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses
plumes, et tant que l'objet n'est pas destin  tre mang. je n'y vois
pas grand mal ! 

Mais si mes dsirs taient satisfaits par la possession de ce
paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'taient pas encore.
Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon
des bois, de ceux que les naturels appellent  bari-outang . L'animal
venait  propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupde, et
il fut bien reu. Ned Land se montra trs glorieux de son coup de
fusil. Le cochon, touch par la balle lectrique, tait tomb raide
mort.

Le Canadien le dpouilla et le vida proprement, aprs en avoir retir
une demi-douzaine de ctelettes destines  fournir une grillade pour
le repas du soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore
tre marque par les exploits de Ned et de Conseil.

En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe
de kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes
lastiques. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la
capsule lectrique ne put les arrter dans leur course.

 Ah ! monsieur le professeur, s'cria Ned Land que la rage du chasseur
prenait  la tte, quel gibier excellent, cuit  l'tuve surtout !
Quel approvisionnement pour le _Nautilus_ ! Deux ! trois ! cinq  terre
! Et quand je pense que nous dvorerons toute cette chair, et que ces
imbciles du bord n'en auront pas miette ! 

Je crois que, dans l'excs de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas
tant parl, aurait massacr toute la bande ! Mais il se contenta d'une
douzaine de ces intressants marsupiaux, qui forment le premier ordre
des mammifres aplacentaires - nous dit Conseil.

Ces animaux taient de petite taille. C'tait une espce de ces 
kangaroos-lapins , qui gtent habituellement dans le creux des arbres,
et dont la vlocit est extrme ; mais s'ils sont de mdiocre grosseur,
ils fournissent, du moins, la chair la plus estime.

Nous tions trs satisfaits des rsultats de notre chasse. Le joyeux
Ned se proposait de revenir le lendemain  cette le enchante, qu'il
voulait dpeupler de tous ses quadrupdes comestibles. Mais il comptait
sans les vnements.

A six heures du soir, nous avions regagn la plage. Notre canot tait
chou  sa place habituelle. Le _Nautilus_, semblable  un long
cueil, mergeait des flots  deux milles du rivage.

Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dner. Il
s'entendait admirablement  toute cette cuisine. Les ctelettes de 
bari-outang , grilles sur des charbons, rpandirent bientt une
dlicieuse odeur qui parfuma l'atmosphre !...

Mais je m'aperois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici
en extase devant une grillade de porc frais ! Que l'on me pardonne,
comme j'ai pardonn  matre Land, et pour les mmes motifs !

Enfin, le dner fut excellent. Deux ramiers compltrent ce menu
extraordinaire. La pte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques
mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermente de
certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois mme que les
ides de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la nettet dsirable.

 Si nous ne retournions pas ce soir au _Nautilus_ ? dit Conseil.

Si nous n'y retournions jamais ?  ajouta Ned Land.

En ce moment une pierre vint tomber  nos pieds, et coupa court  la
proposition du harponneur.

                                  XXII

                      LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO

Nous avions regard du ct de la fort, sans nous lever, ma main
s'arrtant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land
achevant son office.

 Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle mrite le
nom d'arolithe. 

Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de
Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids 
son observation.

Levs tous les trois, le fusil  l'paule, nous tions prts  rpondre
 toute attaque.

 Sont-ce des singes ? s'cria Ned Land.

-- A peu prs, rpondit Conseil, ce sont des sauvages.

-- Au canot !  dis-je en me dirigeant vers la mer.

Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de
naturels, arms d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisire
d'un taillis, qui masquait l'horizon de droite,  cent pas  peine.

Notre canot tait chou  dix toises de nous.

Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les
dmonstrations les plus hostiles. Les pierres et les flches pleuvaient.

Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgr
l'imminence du danger, son cochon d'un ct, ses kangaroos de l'autre,
il dtalait avec une certaine rapidit.

En deux minutes, nous tions sur la grve. Charger le canot des
provisions et des armes, le pousser  la mer, armer les deux avirons,
ce fut l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagn deux encablures,
que cent sauvages, hurlant et gesticulant, entrrent dans l'eau jusqu'
la ceinture. Je regardais si leur apparition attirerait sur la
plate-forme quelques hommes du _Nautilus_. Mais non. L'norme engin,
couch au large, demeurait absolument dsert.

Vingt minutes plus tard, nous montions  bord. Les panneaux taient
ouverts. Aprs avoir amarr le canot, nous rentrmes  l'intrieur du
_Nautilus_.

Je descendis au salon, d'o s'chappaient quelques accords. Le
capitaine Nemo tait l, courb sur son orgue et plong dans une extase
musicale.

 Capitaine !  lui dis-je.

Il ne m'entendit pas.

 Capitaine !  repris-je en le touchant de la main.

Il frissonna, et se retournant :

 Ah ! c'est vous, monsieur le professeur ? me dit-il. Eh bien !
avez-vous fait bonne chasse, avez-vous herboris avec succs ?

-- Oui, capitaine, rpondis-je, mais nous avons malheureusement ramen
une troupe de bipdes dont le voisinage me parat inquitant.

-- Quels bipdes ?

-- Des sauvages.

-- Des sauvages ! rpondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous
vous tonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des
terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages, o n'y
en a-t-il pas ? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que
vous appelez des sauvages ?

-- Mais, capitaine...

-- Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontr partout.

-- Eh bien, rpondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir  bord du
_Nautilus_, vous ferez bien de prendre quelques prcautions.

-- Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas l de quoi
se proccuper.

-- Mais ces naturels sont nombreux.

-- Combien en avez-vous compt ?

-- Une centaine, au moins.

-- Monsieur Aronnax, rpondit le capitaine Nemo, dont les doigts
s'taient replacs sur les touches de l'orgue, quand tous les indignes
de la Papouasie seraient runis sur cette plage, le _Nautilus_ n'aurait
rien  craindre de leurs attaques ! 

Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument,
et je remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui
donnait  ses mlodies une couleur essentiellement cossaise. Bientt,
il eut oubli ma prsence, et fut plong dans une rverie que je ne
cherchai plus  dissiper.

Je remontai sur la plate-forme. La nuit tait dj venue, car, sous
cette basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans
crpuscule. Je n'aperus plus que confusment l'Ile Gueboroar. Mais des
feux nombreux, allums sur la plage, attestaient que les naturels ne
songeaient pas  la quitter.

Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantt songeant ces
indignes mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable
confiance du capitaine me gagnait - tantt les oubliant, pour admirer
les splendeurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait
vers la France,  la suite de ces toiles zodiacales qui devaient
l'clairer dans quelques heures. La lune resplendissait au milieu des
constellations du znith. Je pensai alors que ce fidle et complaisant
satellite reviendrait aprs-demain,  cette mme place, pour soulever
ces ondes et arracher le _Nautilus_  son lit de coraux. Vers minuit,
voyant que tout tait tranquille sur les flots assombris aussi bien que
sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis
paisiblement.

La nuit s'coula sans msaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans
doute,  la seule vue du monstre chou dans la baie, car, les
panneaux, rests ouverts, leur eussent offert un accs facile 
l'intrieur du _Nautilus_.

A six heures du matin - 8 janvier je remontai sur la plate-forme. Les
ombres du matin se levaient. L'le montra bientt,  travers les brumes
dissipes, ses plages d'abord, ses sommets ensuite.

Les indignes taient toujours l, plus nombreux que la veille - cinq
ou six cents peut-tre. Quelques-uns, profitant de la mare basse,
s'taient avancs sur les ttes de coraux,  moins de deux encablures
du _Nautilus_. Je les distinguai facilement. C'taient bien de
vritables Papouas,  taille athltique, hommes de belle race, au front
large et lev, au nez gros mais non pat, aux dents blanches. Leur
chevelure laineuse, teinte en rouge, tranchait sur un corps, noir et
luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de leur oreille, coup et
distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages taient
gnralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes, habilles,
des hanches au genou, d'une vritable crinoline d'herbes que soutenait
une ceinture vgtale. Certains chefs avaient orn leur cou d'un
croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque
tous, arms d'arcs, de flches et de boucliers, portaient  leur paule
une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde
lance avec adresse.

Un de ces chefs, assez rapproch du _Nautilus_, l'examinait avec
attention. Ce devait tre un  mado  de haut rang, car il se drapait
dans une natte en feuilles de bananiers, dentele sur ses bords et
releve d'clatantes couleurs.

J'aurais pu facilement abattre cet indigne, qui se trouvait  petite
porte ; mais je crus qu'il valait mieux attendre des dmonstrations
vritablement hostiles. Entre Europens et sauvages, il convient que
les Europens ripostent et n'attaquent pas.

Pendant tout le temps de la mare basse, ces indignes rdrent prs du
_Nautilus_, mais ils ne se montrrent pas bruyants. Je les entendais
rpter frquemment le mot  assai , et  leurs gestes je compris
qu'ils m'invitaient  aller  terre, invitation que je crus devoir
dcliner.

Donc, ce jour-l, le canot ne quitta pas le bord, au grand dplaisir de
matre Land qui ne put complter ses provisions. Cet adroit Canadien
employa son temps  prparer les viandes et farines qu'il avait
rapportes de l'le Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnrent la
terre vers onze heures du matin, ds que les ttes de corail
commencrent  disparatre sous le flot de la mare montante. Mais je
vis leur nombre s'accrotre considrablement sur la plage. Il tait
probable qu'ils venaient des les voisines ou de la Papouasie
proprement dite. Cependant, je n'avais pas aperu une seule pirogue
indigne.

N'ayant rien de mieux  faire, je songeai  draguer ces belles eaux
limpides, qui laissaient voir  profusion des coquilles, des zoophytes
et des plantes plagiennes. C'tait, d'ailleurs, la dernire journe
que le _Nautilus_ allait passer dans ces parages, si, toutefois, il
flottait  la pleine mer du lendemain, suivant la promesse du capitaine
Nemo.

J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague le gre,  peu
prs semblable  celles qui servent  pcher les hutres.

 Et ces sauvages ? me demanda Conseil. N'en dplaise  monsieur, ils
ne me semblent pas trs mchants !

-- Ce sont pourtant des anthropophages, mon garon.

-- On peut tre anthropophage et brave homme, rpondit Conseil, comme
on peut tre gourmand et honnte. L'un n'exclut pas l'autre.

-- Bon ! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honntes anthropophages,
et qu'ils dvorent honntement leurs prisonniers. Cependant, comme je
ne tiens pas  tre dvor, mme honntement, je me tiendrai sur mes
gardes, car le commandant du _Nautilus_ ne parat prendre aucune
prcaution. Et maintenant  l'ouvrage. 

Pendant deux heures, notre pche fut activement conduite, mais sans
rapporter aucune raret. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de
harpes, de mlanies, et particulirement des plus beaux marteaux que
j'eusse vu jusqu' ce jour. Nous prmes aussi quelques holoturies, des
hutres perlires, et une douzaine de petites tortues qui furent
rserves pour l'office du bord.

Mais, au moment o je m'y attendais le moins, je mis la main sur une
merveille, je devrais dire sur une difformit naturelle, trs rare 
rencontrer. Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil
remontait charg de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout
d'un coup, il me vit plonger rapidement le bras dans le filet, en
retirer un coquillage, et pousser un cri de conchyliologue,
c'est--dire le cri le plus perant que puisse produire un gosier
humain.

 Eh ! qu'a donc monsieur ? demanda Conseil, trs surpris. Monsieur
a-t-il t mordu ?

-- Non, mon garon, et cependant, j'eusse volontiers pay d'un doigt ma
dcouverte !

-- Quelle dcouverte ?

-- Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe.

-- Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre
des pectinibranches, classe des gastropodes, embranchement des
mollusques...

-- Oui, Conseil, mais au lieu d'tre enroule de droite  gauche, cette
olive tourne de gauche  droite !

-- Est-il possible ! s'cria Conseil.

-- Oui, mon garon, c'est une coquille snestre !

-- Une coquille snestre ! rptait Conseil, le coeur palpitant.

-- Regarde sa spire !

-- Ah ! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la prcieuse
coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais prouv une motion
pareille ! 

Et il y avait de quoi tre mu ! On sait, en effet, comme l'ont fait
observer les naturalistes, que la dextrosit est une loi de nature. Les
astres et leurs satellites, dans leur mouvement de translation et de
rotation, se meuvent de droite  gauche. L'homme se sert plus souvent
de sa main droite que de sa main gauche, et, consquemment, ses
instruments et ses appareils, escaliers, serrures, ressorts de montres,
etc., sont combins de manire a tre employs de droite  gauche. Or,
la nature a gnralement suivi cette loi pour l'enroulement de ses
coquilles. Elles sont toutes dextres,  de rares exceptions, et quand,
par hasard, leur spire est snestre, les amateurs les payent au poids
de l'or.

Conseil et moi, nous tions donc plongs dans la contemplation de notre
trsor, et je me promettais bien d'en enrichir le Musum, quand une
pierre, malencontreusement lance par un indigne, vint briser le
prcieux objet dans la main de Conseil.

Je poussai un cri de dsespoir ! Conseil se jeta sur mon fusil, et visa
un sauvage qui balanait sa fronde  dix mtres de lui. Je voulus
l'arrter, mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui
pendait au bras de l'indigne.

 Conseil, m'criai-je, Conseil !

-- Eh quoi ! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commenc
l'attaque ?

-- Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme ! lui dis-je.

-- Ah ! le gueux ! s'cria Conseil, j'aurais mieux aim qu'il m'et
cass l'paule ! 

Conseil tait sincre, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la
situation avait chang depuis quelques instants, et nous ne nous en
tions pas aperus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le
Naulilus. Ces pirogues, creuses dans des troncs d'arbre, longues,
troites, bien combines pour la marche, s'quilibraient au moyen d'un
double balancier en bambous qui flottait  la surface de l'eau. Elles
taient manoeuvres par d'adroits pagayeurs  demi nus, et je ne les
vis pas s'avancer sans inquitude.

C'tait vident que ces Papouas avaient eu dj des relations avec les
Europens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre
de fer allong dans la baie, sans mts, sans chemine, que devaient-ils
en penser ? Rien de bon, car ils s'en taient d'abord tenus  distance
respectueuse. Cependant. Le voyant immobile, ils reprenaient peu  peu
confiance, et cherchaient  se familiariser avec lui. Or, c'tait
prcisment cette familiarit qu'il fallait empcher. Nos armes,
auxquelles la dtonation manquait, ne pouvaient produire qu'un effet
mdiocre sur ces indignes. qui n'ont de respect que pour les engins
bruyants. La foudre, sans les roulements du tonnerre, effraierait peu
les hommes, bien que le danger soit dans l'clair, non dans le bruit.

En ce moment, les pirogues s'approchrent plus prs du _Nautilus_, et
une nue de flches s'abattit sur lui.

 Diable ! il grle ! dit Conseil, et peut-tre une grle empoisonne !

-- Il faut prvenir le capitaine Nemo , dis-je en rentrant par le
panneau.

Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai 
frapper  la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine.

Un  entrez  me rpondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo
plong dans un calcul o les x et autres signes algbriques ne
manquaient pas.

 Je vous drange ? dis-je par politesse.

-- En effet, monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine, mais je pense
que vous avez eu des raisons srieuses de me voir ?

-- Trs srieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans
quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs
centaines de sauvages.

-- Ah ! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs
pirogues ?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux.

-- Prcisment, et je venais vous dire...

-- Rien n'est plus facile , dit le capitaine Nemo.

Et, pressant un bouton lectrique, il transmit un ordre au poste de
l'quipage.

 Voil qui est fait, monsieur, me dit-il, aprs quelques instants. Le
canot est en place, et les panneaux sont ferms. Vous ne craignez pas,
j'imagine, que ces messieurs dfoncent des murailles que les boulets de
votre frgate n'ont pu entamer ?

-- Non, capitaine, mais il existe encore un danger.

-- Lequel, monsieur ?

-- C'est que demain,  pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux
pour renouveler l'air du _Nautilus_...

-- Sans contredit, monsieur, puisque notre btiment respire  la
manire des ctacs.

-- Or, si  ce moment, les Papouas occupent la plate-forme, je ne vois
pas comment vous pourrez les empcher d'entrer.

-- Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront  bord ?

-- J'en suis certain.

-- Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les
en empcher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne
veux pas que ma visite  l'le Gueboroar cote la vie  un seul de ces
malheureux ! 

Cela dit, j'allais me retirer ; mais le capitaine Nemo me retint et
m'invita  m'asseoir prs de lui. Il me questionna avec intrt sur nos
excursions  terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre
ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation
effleura divers sujets, et, sans tre plus communicatif, le capitaine
Nemo se montra plus aimable.

Entre autres choses, nous en vnmes  parler de la situation du
_Nautilus_, prcisment chou dans ce dtroit, o Dumont d'Urville fut
sur le point de se perdre. Puis  ce propos :

 Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus
intelligents navigateurs que ce d'Urville ! C'est votre capitaine Cook,
 vous autres, Franais. Infortun savant ! Avoir brav les banquises
du ple Sud, les coraux de l'Ocanie, les cannibales du Pacifique, pour
prir misrablement dans un train de chemin de fer ! Si cet homme
nergique a pu rflchir pendant les dernires secondes de son
existence, vous figurez-vous quelles ont d tre ses suprmes penses !


En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait mu, et je porte cette
motion  son actif.

Puis, la carte  la main, nous revmes les travaux du navigateur
franais, ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au ple
Sud qui amena la dcouverte des terres Adlie et Louis-Philippe, enfin
ses levs hydrographiques des principales les de l'Ocanie.

 Ce que votre d'Urville a fait  la surface des mers, me dit le
capitaine Nemo, je l'ai fait  l'intrieur de l'Ocan, et plus
facilement, plus compltement que lui. L'_Astrolabe_ et la _Zle_,
incessamment ballottes par les ouragans, ne pouvaient valoir le
_Nautilus_, tranquille cabinet de travail, et vritablement sdentaire
au milieu des eaux !

-- Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre
les corvettes de Dumont d'Urville et le _Nautilus_.

-- Lequel, monsieur ?

-- C'est que le _Nautilus_ s'est chou comme elles !

-- Le _Nautilus_ ne s'est pas chou, monsieur, me rpondit froidement
le capitaine Nemo. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des
mers, et les pnibles travaux, les manoeuvres qu'imposa  d'Urville le
renflouage de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'_Astrolabe_
et la _Zle_ ont failli prir, mais mon Nautilus ne court aucun
danger. Demain, au jour dit,  l'heure dite, la mare le soulvera
paisiblement, et il reprendra sa navigation  travers les mers.

-- Capitaine, dis-je, je ne doute pas....

-- Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain,  deux heures
quarante minutes du soir, le _Nautilus_ flottera et quittera sans
avarie le dtroit de Torrs. 

Ces paroles prononces d'un ton trs bref, le capitaine Nemo s'inclina
lgrement. C'tait me donner cong, et je rentrai dans ma chambre.

L, je trouvai Conseil, qui dsirait connatre le rsultat de mon
entrevue avec le capitaine.

 Mon garon, rpondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son
_Nautilus_ tait menace par les naturels de la Papouasie, le capitaine
m'a rpondu trs ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose  dire : Aie
confiance en lui, et va dormir en paix.

-- Monsieur n'a pas besoin de mes services ?

-- Non, mon ami. Que fait Ned Land ?

-- Que monsieur m'excuse, rpondit Conseil, mais l'ami Ned confectionne
un pt de kangaroo qui sera une merveille ! 

Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le
bruit des sauvages qui pitinaient sur la plate-forme en poussant des
cris assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'quipage
sortt de son inertie habituelle. Il ne s'inquitait pas plus de la
prsence de ces cannibales que les soldats d'un fort blind ne se
proccupent des fourmis qui courent sur son blindage.

A six heures du matin, je me levai... Les panneaux n'avaient pas t
ouverts. L'air ne fut donc pas renouvel  l'intrieur, mais les
rservoirs, chargs  toute occurrence, fonctionnrent  propos et
lancrent quelques mtres cubes d'oxygne dans l'atmosphre appauvrie
du _Nautilus_.

Je travaillai dans ma chambre jusqu' midi, sans avoir vu, mme un
instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire  bord aucun
prparatif de dpart.

J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La
pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait
avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait
point fait une promesse tmraire, le _Nautilus_ serait immdiatement
dgag. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pt quitter son
lit de corail.

Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientt
sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les
asprits calcaires du fond corallien.

A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le
salon.

 Nous allons partir, dit-il.

-- Ah ! fis-je.

-- J'ai donn l'ordre d'ouvrir les panneaux.

-- Et les Papouas ?

-- Les Papouas ? rpondit le capitaine Nemo, haussant lgrement les
paules.

-- Ne vont-ils pas pntrer  l'intrieur du _Nautilus_ ?

-- Et comment ?

-- En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.

-- Monsieur Aronnax, rpondit tranquillement le capitaine Nemo, on
n'entre pas ainsi par les panneaux du _Nautilus_, mme quand ils sont
ouverts. 

Je regardai le capitaine.

 Vous ne comprenez pas ? me dit-il.

-- Aucunement.

-- Eh bien ! venez et vous verrez. 

Je me dirigeai vers l'escalier central. L, Ned Land et Conseil, trs
intrigus, regardaient quelques hommes de l'quipage qui ouvraient les
panneaux, tandis que des cris de rage et d'pouvantables vocifrations
rsonnaient au-dehors.

Les mantelets furent rabattus extrieurement. Vingt figures horribles
apparurent. Mais le premier de ces indignes qui mit la main sur la
rampe de l'escalier, rejet en arrire par je ne sais quelle force
invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades
exorbitantes.

Dix de ses compagnons lui succdrent. Dix eurent le mme sort.

Conseil tait dans l'extase. Ned Land, emport par ses instincts
violents, s'lana sur l'escalier. Mais, ds qu'il eut saisi la rampe 
deux mains, il fut renvers  son tour.

 Mille diables ! s'cria-t-il. Je suis foudroy ! 

Ce mot m'expliqua tout. Ce n'tait plus une rampe, mais un cble de
mtal, tout charg de l'lectricit du bord, qui aboutissait  la
plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse ,
et cette secousse et t mortelle, si le capitaine Nemo et lanc dans
ce conducteur tout le courant de ses appareils ! On peut rellement
dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un rseau
lectrique que nul ne pouvait impunment franchir.

Cependant, les Papouas pouvants avaient battu en retraite, affols de
terreur. Nous, moiti riants, nous consolions et frictionnions le
malheureux Ned Land qui jurait comme un possd.

Mais, en ce moment, le _Nautilus_, soulev par les dernires
ondulations du flot, quitta son lit de corail  cette quarantime
minute exactement fixe par le capitaine. Son hlice battit les eaux
avec une majestueuse lenteur. Sa vitesse s'accrut peu  peu, et,
naviguant  la surface de l'Ocan, il abandonna sain et sauf les
dangereuses passes du dtroit de Torrs.

                                  XXIII

                              _GRI SOMNIA_

Le jour suivant, 10 janvier, le _Nautilus_ reprit sa marche entre deux
eaux, mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer  moins
de trente-cinq milles  l'heure. La rapidit de son hlice tait telle
que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter.

Quand je songeais que ce merveilleux agent lectrique, aprs avoir
donn le mouvement, la chaleur, la lumire au _Nautilus_, le protgeait
encore contre les attaques extrieures, et le transformait en une arche
sainte  laquelle nul profanateur ne touchait sans tre foudroy, mon
admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait
aussitt  l'ingnieur qui l'avait cr.

Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous
doublmes ce cap Wessel, situ par 135 de longitude et l0 de latitude
nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les rcifs
taient encore nombreux, mais plus clairsems, et relevs sur la carte
avec une extrme prcision. Le _Nautilus_ vita facilement les brisants
de Money  bbord, et les rcifs Victoria  tribord, placs par 1300 de
longitude, et sur ce dixime parallle que nous suivions rigoureusement.

Le 13 janvier, le capitaine Nemo. arriv dans la mer de Timor, avait
connaissance de l'le de ce nom par 1220 de longitude. Cette le dont
la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carres est gouverne
par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est--dire
issus de la plus haute origine  laquelle un tre humain puisse
prtendre. Aussi, ces anctres cailleux foisonnent dans les rivires
de l'le, et sont l'objet d'une vnration particulire. On les
protge, on les gte, on les adule, on les nourrit, on leur offre des
jeunes filles en pture, et malheur  l'tranger qui porte la main sur
ces lzards sacrs.

Mais le _Nautilus_ n'eut rien  dmler avec ces vilains animaux. Timor
ne fut visible qu'un instant,  midi, pendant que le second relevait sa
position. galement, je ne fis qu'entrevoir cette petite le Rotti, qui
fait partie du groupe, et dont les femmes ont une rputation de beaut
trs tablie sur les marchs malais.

A partir de ce point, la direction du _Nautilus_, en latitude,
s'inflchit vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'ocan Indien. O la
fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraner ? Remontrait-il
vers les ctes de l'Asie ? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe
? Rsolutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les
continents habits ? Descendrait-il donc vers le sud ? Irait-il doubler
le cap de Bonne-Esprance, puis le cap Horn, et pousser au ple
antarctique ? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique, o son
Nautilus trouvait une navigation facile et indpendante ? L'avenir
devait nous l'apprendre.

Aprs avoir prolong les cueils de Cartier, d'Hibernia, de
Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'lment solide contre
l'lment liquide, le 14 janvier, nous tions au-del de toutes terres.
La vitesse du _Nautilus_ fut singulirement ralentie, et, trs
capricieux dans ses allures, tantt il nageait au milieu des eaux, et
tantt il flottait  leur surface.

Pendant cette priode du voyage, le capitaine Nemo fit d'intressantes
expriences sur les diverses tempratures de la mer  des couches
diffrentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevs s'obtiennent
au moyen d'instruments assez compliqus. dont les rapports sont au
moins douteux, que ce soient des sondes thermomtriques, dont les
verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils
bass sur la variation de rsistance de mtaux aux courants
lectriques. Ces rsultats ainsi obtenus ne peuvent tre suffisamment
contrls. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-mme chercher
cette temprature dans les profondeurs de la mer, et son thermomtre,
mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait
immdiatement et srement le degr recherch.

C'est ainsi que, soit en surchargeant ses rservoirs, soit en
descendant obliquement au moyen de ses plans inclins, le _Nautilus_
atteignit successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept,
neuf et dix mille mtres, et le rsultat dfinitif de ces expriences
fut que la mer prsentait une temprature permanente de quatre degrs
et demi,  une profondeur de mille mtres, sous toutes les latitudes.

Je suivais ces expriences avec le plus vif intrt. Le capitaine Nemo
y apportait une vritable passion. Souvent, je me demandai dans quel
but il faisait ces observations. tait-ce au profit de ces semblables ?
Ce n'tait pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient
prir avec lui dans quelque mer ignore ! A moins qu'il ne me destint
le rsultat de ses expriences. Mais c'tait admettre que mon trange
voyage aurait un terme, et ce terme, je ne l'apercevais pas encore.

Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit galement connatre divers
chiffres obtenus par lui et qui tablissaient le rapport des densits
de l'eau dans les principales mers du globe. De cette communication, je
tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique.

C'tait pendant la matine du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel je
me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les
diffrentes densits que prsentent les eaux de la mer. Je lui rpondis
ngativement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations
rigoureuses  ce sujet.

 Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer
la certitude.

-- Bien, rpondis-je, mais le _Nautilus_ est un monde  part, et les
secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu' la terre.

-- Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, aprs quelques
instants de silence. C'est un monde  part. Il est aussi tranger  la
terre que les plantes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et
l'on ne connatra jamais les travaux des savants de Saturne ou de
Jupiter. Cependant, puisque le hasard a li nos deux existences, je
puis vous communiquer le rsultat de mes observations.

-- Je vous coute, capitaine.

-- Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense
que l'eau douce, mais cette densit n'est pas uniforme. En effet, si je
reprsente par un la densit de l'eau douce, je trouve un vingt-huit
millime pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millime pour les
eaux du Pacifique, un trente-millime pour les eaux de la
Mditerrane...

-- Ah ! pensai-je, il s'aventure dans la Mditerrane ?

-- Un dix-huit millime pour les eaux de la mer Ionienne, et un
vingt-neuf millime pour les eaux de l'Adriatique. 

Dcidment, le _Nautilus_ ne fuyait pas les mers frquentes de
l'Europe, et j'en conclus qu'il nous ramnerait - peut-tre avant peu
vers des continents plus civiliss. Je pensai que Ned Land apprendrait
cette particularit avec une satisfaction trs naturelle.

Pendant plusieurs jours, nos journes se passrent en expriences de
toutes sortes, qui portrent sur les degrs de salure des eaux 
diffrentes profondeurs, sur leur lectrisation, sur leur coloration,
sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine
Nemo dploya une ingniosit qui ne fut gale que par sa bonne grce
envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et
demeurai de nouveau comme isol  son bord.

Le 16 janvier, le _Nautilus_ parut s'endormir  quelques mtres
seulement au-dessous de la surface des flots. Ses appareils lectriques
ne fonctionnaient pas, et son hlice immobile le laissait errer au gr
des courants. Je supposai que l'quipage s'occupait de rparations
intrieures, ncessites par la violence des mouvements mcaniques de
la machine.

Mes compagnons et moi, nous fmes alors tmoins d'un curieux spectacle.
Les panneaux du salon taient ouverts, et comme le fanal du _Nautilus_
n'tait pas en activit, une vague obscurit rgnait au milieu des eaux.

Le ciel orageux et couvert d'pais nuages ne donnait aux premires
couches de l'Ocan qu'une insuffisante clart.

J'observais l'tat de la mer dans ces conditions, et les plus gros
poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres  peine
figures, quand le _Nautilus_ se trouva subitement transport en pleine
lumire. Je crus d'abord que le fanal avait t rallum, et qu'il
projetait son clat lectrique dans la masse liquide. Je me trompais,
et aprs une rapide observation, je reconnus mon erreur.

Le _Nautilus_ flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans
cette obscurit devenait blouissante. Elle tait produite par des
myriades d'animalcules lumineux, dont l'tincellement s'accroissait en
glissant sur la coque mtallique de l'appareil. Je surprenais alors des
clairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent t des
coules de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses
mtalliques portes au rouge blanc ; de telle sorte que par opposition,
certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu ign, dont
toute ombre semblait devoir tre bannie. Non ! ce n'tait plus
l'irradiation calme de notre clairage habituel ! Il y avait l une
vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumire, on la sentait
vivante !

En effet, c'tait une agglomration infinie d'infusoires plagiens, de
noctiluques miliaires, vritables globules de gele diaphane, pourvus
d'un tentacule filiforme, et dont on a compt jusqu' vingt-cinq mille
dans trente centimtres cubes d'eau. Et leur lumire tait encore
double par ces lueurs particulires aux mduses, aux astries, aux
aurlies, aux pholadesdattes, et autres zoophytes phosphorescents,
imprgns du graissin des matires organiques dcomposes par la mer,
et peut-tre du mucus secrte par les poissons.

Pendant plusieurs heures, le _Nautilus_ flotta dans ces ondes
brillantes, et notre admiration s'accrut  voir les gros animaux marins
s'y jouer comme des salamandres. Je vis l, au milieu de ce feu qui ne
brle pas, des marsouins lgants et rapides, infatigables clowns des
mers, et des istiophores longs de trois mtres, intelligents
prcurseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la
vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes
varis, des scomberodes-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui
zbraient dans leur course la lumineuse atmosphre.

Ce fut un enchantement que cet blouissant spectacle ! Peut-tre
quelque condition atmosphrique augmentait-elle l'intensit de ce
phnomne ? Peut-tre quelque orage se dchanait-il  la surface des
flots ? Mais,  cette profondeur de quelques mtres, le _Nautilus_ ne
ressentait pas sa fureur, et il se balanait paisiblement au milieu des
eaux tranquilles.

Ainsi nous marchions, incessamment charms par quelque merveille
nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articuls,
ses mollusques, ses poissons. Les journes s'coulaient rapidement, et
je ne les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait  varier
l'ordinaire du bord. Vritables colimaons, nous tions faits  notre
coquille, et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaon.

Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous
n'imaginions plus qu'il existt une vie diffrente  la surface du
globe terrestre, quand un vnement vint nous rappeler  l'tranget de
notre situation.

Le 18 janvier, le _Nautilus_ se trouvait par 105 de longitude et 15
de latitude mridionale. Le temps tait menaant, la mer dure et
houleuse. Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromtre, qui
baissait depuis quelques jours, annonait une prochaine lutte des
lments.

J'tais mont sur la plate-forme au moment o le second prenait ses
mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la
phrase quotidienne ft prononce. Mais, ce jour-l, elle fut remplace
par une autre phrase non moins incomprhensible. Presque aussitt, je
vis apparatre le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette,
se dirigrent vers l'horizon.

Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le
point enferm dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa
lunette, et changea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci
semblait tre en proie  une motion qu'il voulait vainement contenir.
Le capitaine Nemo, plus matre de lui, demeurait froid.

Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le
second rpondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris
ainsi,  la diffrence de leur ton et de leurs gestes.

Quant  moi, j'avais soigneusement regard dans la direction observe,
sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne
d'horizon d'une parfaite nettet.

Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrmit  l'autre de
la plate-forme, sans me regarder, peut-tre sans me voir. Son pas tait
assur, mais moins rgulier que d'habitude. 11 s'arrtait parfois, et
les bras croiss sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il
chercher sur cet immense espace ? Le _Nautilus_ se trouvait alors 
quelques centaines de milles de la cte la plus rapproche.

Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinment
l'horizon, allant et venant, frappant du pied. contrastant avec son
chef par son agitation nerveuse.

D'ailleurs, ce mystre allait ncessairement s'claircir, et avant peu,
car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa
puissance propulsive, imprima  l'hlice une rotation plus rapide.

En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine.
Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point
indiqu. Il l'observa longtemps. De mon ct, trs srieusement
intrigu, je descendis au salon, et j'en rapportai une excellente
longue-vue dont je me servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la
cage du fanal qui formait saillie  l'avant de la plate-forme, je me
disposai  parcourir toute la ligne du ciel et de la mer.

Mais, mon oeil ne s'tait pas encore appliqu  l'oculaire, que
l'instrument me fut vivement arrach des mains.

Je me retournai. Le capitaine Nemo tait devant moi, mais je ne le
reconnus pas. Sa physionomie tait transfigure. Son oeil, brillant
d'un feu sombre, se drobait sous son sourcil fronc. Ses dents se
dcouvraient  demi. Son corps raide, ses poings ferms, sa tte
retire entre les paules, tmoignaient de la haine violente que
respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette tombe de
sa main, avait roul  ses pieds.

Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colre
? S'imaginait-il, cet incomprhensible personnage, que j'avais surpris
quelque secret interdit aux htes du _Nautilus_ ?

Non ! cette haine, je n'en tais pas l'objet, car il ne me regardait
pas, et son oeil restait obstinment fix sur l'impntrable point de
l'horizon.

Enfin, le capitaine Nemo redevint matre de lui. Sa physionomie, si
profondment altre, reprit son calme habituel. Il adressa  son
second quelques mots en langue trangre, puis il se retourna vers moi.

 Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez imprieux, je rclame de
vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient  moi.

-- De quoi s'agit-il, capitaine ?

-- Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au
moment o je jugerai convenable de vous rendre la libert.

-- Vous tes le matre, lui rpondis-je, en le regardant fixement. Mais
puis-je vous adresser une question ?

-- Aucune, monsieur. 

Sur ce mot, je n'avais pas  discuter, mais  obir, puisque toute
rsistance et t impossible.

Je descendis  la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur
fis part de la dtermination du capitaine. Je laisse  penser comment
cette communication fut reue par le Canadien. D'ailleurs, le temps
manqua  toute explication. Quatre hommes de l'quipage attendaient 
la porte, et ils nous conduisirent  cette cellule o nous avions pass
notre premire nuit  bord du _Nautilus_.

Ned Land voulut rclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute
rponse.

 Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie ?  me demanda Conseil.

Je racontai  mes compagnons ce qui s'tait pass. Ils furent aussi
tonns que moi, mais aussi peu avancs.

Cependant, j'tais plong dans un abme de rflexions, et l'trange
apprhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma
pense. J'tais incapable d'accoupler deux ides logiques, et je me
perdais dans les plus absurdes hypothses, quand je fus tir de ma
contention d'esprit par ces paroles de Ned Land :

 Tiens ! le djeuner est servi ! 

En effet, la table tait prpare. Il tait vident que le capitaine
Nemo avait donn cet ordre en mme temps qu'il faisait hter la marche
du _Nautilus_.

 Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation ? me
demanda Conseil.

-- Oui, mon garon, rpondis-je.

-- Eh bien ! que monsieur djeune. C'est prudent, car nous ne savons ce
qui peut arriver.

-- Tu as raison, Conseil.

-- Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donn que le menu du
bord.

-- Ami Ned, rpliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le djeuner
avait manqu totalement ! 

Cette raison coupa net aux rcriminations du harponneur.

Nous nous mmes  table. Le repas se fit assez silencieusement. Je
mangeai peu. Conseil  se fora , toujours par prudence, et Ned Land,
quoi qu'il en et, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le djeuner
termin, chacun de nous s'accota dans son coin.

En ce moment, le globe lumineux qui clairait la cellule s'teignit et
nous laissa dans une obscurit profonde. Ned Land ne tarda pas 
s'endormir, et, ce qui m'tonna, Conseil se laissa aller aussi  un
lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez
lui cet imprieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau
s'imprgner d'une paisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir
ouverts, se fermrent malgr moi. J'tais en proie  une hallucination
douloureuse. videmment, des substances soporifiques avaient t mles
aux aliments que nous venions de prendre ! Ce n'tait donc pas assez de
la prison pour nous drober les projets du capitaine Nemo, il fallait
encore le sommeil !

J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer
qui provoquaient un lger mouvement de roulis, cessrent. Le _Nautilus_
avait-il donc quitt la surface de l'Ocan ? tait-il rentr dans la
couche immobile des eaux ?

Je voulus rsister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration
s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et
comme paralyss. Mes paupires, vritables calottes de plomb, tombrent
sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein
d'hallucinations, s'empara de tout mon tre. Puis, les visions
disparurent, et me laissrent dans un complet anantissement.

                                  XXIV

                          LE ROYAUME DU CORAIL

Le lendemain, je me rveillai la tte singulirement dgage. A ma
grande surprise, j'tais dans ma chambre. Mes compagnons. sans doute,
avaient t rintgrs dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent
aperus plus que moi. Ce qui s'tait pass pendant cette nuit, ils
l'ignoraient comme je l'ignorais moi-mme, et pour dvoiler ce mystre,
je ne comptais que sur les hasards de l'avenir.

Je songeai alors  quitter ma chambre. tais-je encore une fois libre
ou prisonnier ? Libre entirement. J'ouvris la porte, je pris par les
coursives, je montai l'escalier central. Les panneaux, ferms la
veille, taient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme.

Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne
savaient rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun
souvenir, ils avaient t trs surpris de se retrouver dans leur cabine.

Quant au _Nautilus_, il nous parut tranquille et mystrieux comme
toujours. Il flottait  la surface des flots sous une allure modre.
Rien ne semblait chang  bord.

Ned Land, de ses yeux pntrants, observa la mer. Elle tait dserte.
Le Canadien ne signala rien de nouveau  l'horizon, ni voile, ni terre.
Une brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, cheveles
par le vent, imprimaient  l'appareil un trs sensible roulis.

Le _Nautilus_, aprs avoir renouvel son air, se maintint  une
profondeur moyenne de quinze mtres, de manire  pouvoir revenir
promptement  la surface des flots. Opration qui, contre l'habitude,
fut pratique plusieurs fois, pendant cette journe du 19 janvier. Le
second montait alors sur la plate-forme, et la phrase accoutume
retentissait  l'intrieur du navire.

Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis
que l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son
mutisme ordinaires.

Vers deux heures, j'tais au salon. occup  classer mes notes, lorsque
le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un
salut presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis 
mon travail, esprant qu'il me donnerait peut-tre des explications sur
les vnements qui avaient marqu la nuit prcdente. Il n'en fit rien.
Je le regardai. Sa figure me parut fatigue ; ses yeux rougis n'avaient
pas t rafrachis par le sommeil ; sa physionomie exprimait une
tristesse profonde, un rel chagrin. Il allait et venait, s'asseyait et
se relevait, prenait un livre au hasard, l'abandonnait aussitt.
consultait ses instruments sans prendre ses notes habituelles, et
semblait ne pouvoir tenir un instant en place.

Enfin, il vint vers moi et me dit :

 Etes-vous mdecin, monsieur Aronnax ? 

Je m'attendais si peu  cette demande, que je le regardai quelque temps
sans rpondre.

 Etes-vous mdecin ? rpta-t-il. Plusieurs de vos collgues ont fait
leurs tudes de mdecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres.

-- En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hpitaux. J'ai
pratiqu pendant plusieurs annes avant d'entrer au Musum.

-- Bien, monsieur. 

Ma rponse avait videmment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne
sachant o il en voulait venir, j'attendis de nouvelles questions, me
rservant de rpondre suivant les circonstances.

 Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous  donner vos
soins  l'un de mes hommes ?

-- Vous avez un malade ?

-- Oui.

-- Je suis prt  vous suivre.

-- Venez. 

J'avouerai que mon coeur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une
certaine connexit entre cette maladie d'un homme de l'quipage et les
vnements de la veille, et ce mystre me proccupait au moins autant
que le malade.

Le capitaine Nemo me conduisit  l'arrire du _Nautilus_, et me fit
entrer dans une cabine situe prs du poste des matelots.

L, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'annes,  figure
nergique, vrai type de l'Anglo-Saxon.

Je me penchai sur lui. Ce n'tait pas seulement un malade, c'tait un
bless. Sa tte, emmaillote de linges sanglants, reposait sur un
double oreiller. Je dtachai ces linges, et le bless, regardant de ses
grands yeux fixes, me laissa faire, sans profrer une seule plainte.

La blessure tait horrible. Le crne, fracass par un instrument
contondant, montrait la cervelle  nu, et la substance crbrale avait
subi une attrition profonde. Des caillots sanguins s'taient forms
dans la masse diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y
avait eu  la fois contusion et commotion du cerveau. La respiration du
malade tait lente, et quelques mouvements spasmodiques des muscles
agitaient sa face. La phlegmasie crbrale tait complte et entranait
la paralysie du sentiment et du mouvement.

Je pris le pouls du bless. Il tait intermittent. Les extrmits du
corps se refroidissaient dj, et je vis que la mort s'approchait, sans
qu'il me part possible de l'enrayer. Aprs avoir pans ce malheureux,
je rajustai les linges de sa tte, et je me retournai vers le capitaine
Nemo.

 D'o vient cette blessure ? Lui demandai-je.

-- Qu'importe ! rpondit vasivement le capitaine. Un choc du
_Nautilus_ a bris un des leviers de la machine, qui a frapp cet
homme. Mais votre avis sur son tat ? 

J'hsitais  me prononcer.

 Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n'entend pas le
franais. 

Je regardai une dernire fois le bless, puis je rpondis :

 Cet homme sera mort dans deux heures.

-- Rien ne peut le sauver ?

-- Rien. 

La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glissrent de
ses yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer.

Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie se
retirait peu  peu. Sa pleur s'accroissait encore sous l'clat
lectrique qui baignait son lit de mort. Je regardais sa tte
intelligente. sillonne de rides prmatures, que le malheur, la misre
peut-tre. avaient creuses depuis longtemps. Je cherchais  surprendre
le secret de sa vie dans les dernires paroles chappes  ses lvres !

 Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax , me dit le capitaine
Nemo.

Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma
chambre. trs mu de cette scne. Pendant toute la journe, je fus
agit de sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre
mes songes frquemment interrompus, je crus entendre des soupirs
lointains et comme une psalmodie funbre. tait-ce la prire des morts,
murmure dans cette langue que je ne savais comprendre ?

Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y avait
prcd. Ds qu'il m'aperut. il vint  moi.

 Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire
aujourd'hui une excursion sous-marine ?

-- Avec mes compagnons ? demandai-je.

-- Si cela leur plat.

-- Nous sommes  vos ordres, capitaine.

-- Veuillez donc aller revtir vos scaphandres. 

Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et
Conseil. Je leur fis connatre la proposition du capitaine Nemo.
Conseil s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra
trs dispos  nous suivre.

Il tait huit heures du matin. A huit heures et demie, nous tions
vtus pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils
d'clairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et,
accompagns du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de
l'quipage, nous prenions pied  une profondeur de dix mtres sur le
sol ferme o reposait le _Nautilus_.

Une lgre pente aboutissait  un fond accident. par quinze brasses de
profondeur environ. Ce fond diffrait compltement de celui que j'avais
visit pendant ma premire excursion sous les eaux de l'Ocan
Pacifique. Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines,
nulle fort plagienne. Je reconnus immdiatement cette rgion
merveilleuse dont, ce jour-l, le capitaine Nemo nous faisait les
honneurs. C'tait le royaume du corail.

Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires,
on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des
gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C'est  ce dernier
qu'appartient le corail, curieuse substance qui fut tour  tour classe
dans les rgnes minral, vgtal et animal. Remde chez les anciens,
bijou chez les modernes, ce fut seulement en 1694 que le Marseillais
Peysonnel le rangea dfinitivement dans le rgne animal.

Le corail est un ensemble d'animalcules, runis sur un polypier de
nature cassante et pierreuse. Ces polypes ont un gnrateur unique qui
les a produits par bourgeonnement, et ils possdent une existence
propre, tout en participant  la vie commune. C'est donc une sorte de
socialisme naturel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce
bizarre zoophyte, qui se minralise tout en s'arborisant, suivant la
trs juste observation des naturalistes, et rien ne pouvait tre plus
intressant pour moi que de visiter l'une de ces forts ptrifies que
la nature a plantes au fond des mers.

Les appareils Rumhkorff furent mis en activit, et nous suivmes un
banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un
jour cette portion de l'ocan indien. La route tait borde
d'inextricables buissons forms par l'enchevtrement d'arbrisseaux que
couvraient de petites fleurs toiles  rayons blancs. Seulement, 
l'inverse des plantes de la terre, ces arborisations, fixes aux
rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas.

La lumire produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de
ces ramures si vivement colores. Il me semblait voir ces tubes
membraneux et cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. J'tais
tent de cueillir leurs fraches corolles ornes de dlicats
tentacules, les unes nouvellement panouies, les autres naissant 
peine, pendant que de lgers poissons, aux rapides nageoires, les
effleuraient en passant comme des voles d'oiseaux. Mais, si ma main
s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives animes,
aussitt l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches
rentraient dans leurs tuis rouges, les fleurs s'vanouissaient sous
mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux.

Le hasard m'avait mis l en prsence des plus prcieux chantillons de
ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se pche dans la Mditerrane,
sur les ctes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses
tons vifs ces noms potiques de _fleur de sang_ et d'_cume de sang_
que le commerce donne  ses plus beaux produits. Le corail se vend
jusqu' cinq cents francs le kilogramme, et en cet endroit, les couches
liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. Cette
prcieuse matire, souvent mlange avec d'autres polypiers, formait
alors des ensembles compacts et inextricables appels  macciota , et
sur lesquels je remarquai d'admirables spcimens de corail rose.

Mais bientt les buissons se resserrrent, les arborisations
grandirent. De vritables taillis ptrifis et de longues traves d'une
architecture fantaisiste s'ouvrirent devant nos pas. Le capitaine Nemo
s'engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit 
une profondeur de cent mtres. La lumire de nos serpentins produisait
parfois des effets magiques, en s'accrochant aux rugueuses asprits de
ces arceaux naturels et aux pendentifs disposs comme des lustres,
qu'elle piquait de pointes de feu. Entre les arbrisseaux coralliens,
j'observai d'autres polypes non moins curieux, des mlites, des iris
aux ramifications articules, puis quelques touffes de corallines, les
unes vertes, les autres rouges, vritables algues encrotes dans leurs
sels calcaires, que les naturalistes, aprs longues discussions, ont
dfinitivement ranges dans le rgne vgtal. Mais, suivant la remarque
d'un penseur,  c'est peut-tre l le point rel o la vie obscurment
se soulve du sommeil de pierre, sans se dtacher encore de ce rude
point de dpart .

Enfin, aprs deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur
de trois cents mtres environ, c'est--dire la limite extrme sur
laquelle le corail commence  se former. Mais l, ce n'tait plus le
buisson isol, ni le modeste taillis de basse futaie. C'tait la fort
immense, les grandes vgtations minrales, les normes arbres
ptrifis, runis par des guirlandes d'lgantes plumarias, ces lianes
de la mer, toutes pares de nuances et de reflets. Nous passions
librement sous leur haute ramure perdue dans l'ombre des flots, tandis
qu' nos pieds, les tubipores, les mandrines, les astres, les
fongies, les cariophylles, formaient un tapis de fleurs, sem de gemmes
blouissantes.

Quel indescriptible spectacle ! Ah ! que ne pouvions-nous communiquer
nos sensations ! Pourquoi tions-nous emprisonns sous ce masque de
mtal et de verre ! Pourquoi les paroles nous taient-elles interdites
de l'un  l'autre ! Que ne vivions-nous, du moins, de la vie de ces
poissons qui peuplent le liquide lment, ou plutt encore de celle de
ces amphibies qui, pendant de longues heures, peuvent parcourir, au gr
de leur caprice, le double domaine de la terre et des eaux !

Cependant, le capitaine Nemo s'tait arrt. Mes compagnons et mol nous
suspendmes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes
formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus
d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs
paules un objet de forme oblongue.

Nous occupions, en cet endroit. Le centre d'une vaste clairire,
entoure par les hautes arborisations de la fort sous-marine. Nos
lampes projetaient sur cet espace une sorte de clart crpusculaire qui
allongeait dmesurment les ombres sur le sol. A la limite de la
clairire, l'obscurit redevenait profonde, et ne recueillait que de
petites tincelles retenues par les vives artes du corail.

Ned Land et Conseil taient prs de moi. Nous regardions, et il me vint
 la pense que j'allais assister a une scne trange. En observant le
sol, je vis qu'il tait gonfl, en de certains points, par de lgres
extumescences encrotes de dpts calcaires, et disposes avec une
rgularit qui trahissait la main de l'homme.

Au milieu de la clairire, sur un pidestal de rocs grossirement
entasss, se dressait une croix de corail, qui tendait ses longs bras
qu'on et dit faits d'un sang ptrifi.

Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avana, et 
quelques pieds de la croix, il commena  creuser un trou avec une
pioche qu'il dtacha de sa ceinture.

Je compris tout ! Cette clairire c'tait un cimetire, ce trou, une
tombe, cet objet oblong, le corps de l'homme mort dans la nuit ! Le
capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette
demeure commune, au fond de cet inaccessible Ocan !

Non ! jamais mon esprit ne fut surexcit  ce point ! Jamais ides plus
impressionnantes n'envahirent mon cerceau ! Je ne voulais pas voir ce
que voyait mes yeux !

Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient  et
l leur retraite trouble. J'entendais rsonner, sur le sol calcaire,
le fer du pic qui tincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au
fond des eaux. Le trou s'allongeait, s'largissait, et bientt il fut
assez profond pour recevoir le corps.

Alors, les porteurs s'approchrent. Le corps, envelopp dans un tissu
de byssus blanc, descendit dans sa humide tombe. Le capitaine Nemo, les
bras croiss sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les avait
aims s'agenouillrent dans l'attitude de la prire... Mes deux
compagnons et moi, nous nous tions religieusement inclins.

La tombe fut alors recouverte des dbris arrachs au sol, qui formrent
un lger renflement.

Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes se redressrent ;
puis, se rapprochant de la tombe, tous flchirent encore le genou, et
tous tendirent leur main en signe de suprme adieu...

Alors, la funbre troupe reprit le chemin du _Nautilus_, repassant sous
les arceaux de la fort, au milieu des taillis, le long des buissons de
corail, et toujours montant.

Enfin, les feux du bord apparurent. Leur trane lumineuse nous guida
jusqu'au _Nautilus_. A une heure, nous tions de retour.

Ds que mes vtements furent changs, je remontai sur la plate-forme,
et, en proie  une terrible obsession d'ides, j'allai m'asseoir prs
du fanal.

Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui dis :

 Ainsi, suivant mes prvisions, cet homme est mort dans la nuit ?

-- Oui, monsieur Aronnax, rpondit le capitaine Nemo.

-- Et il repose maintenant prs de ses compagnons, dans ce cimetire de
corail ?

-- Oui, oublis de tous, mais non de nous ! Nous creusons la tombe, et
les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'ternit ! 

Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crispes, le
capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Puis il ajouta :

 C'est l notre paisible cimetire,  quelques centaines de pieds
au-dessous de la surface des flots !

-- Vos morts y dorment, du moins, tranquilles, capitaine, hors de
l'atteinte des requins !

-- Oui, monsieur, rpondit gravement le capitaine Nemo, des requins et
des hommes ! 

                        FIN DE LA PREMIRE PARTIE





*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, 20000 LIEUES SOUS LES MERS PART 1 ***

This file should be named 820k110.txt or 820k110.zip
Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 820k111.txt
VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 820k110a.txt

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
unless a copyright notice is included.  Thus, we usually do not
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

We are now trying to release all our eBooks one year in advance
of the official release dates, leaving time for better editing.
Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
even years after the official publication date.

Please note neither this listing nor its contents are final til
midnight of the last day of the month of any such announcement.
The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
Midnight, Central Time, of the last day of the stated month.  A
preliminary version may often be posted for suggestion, comment
and editing by those who wish to do so.

Most people start at our Web sites at:
http://gutenberg.net or
http://promo.net/pg

These Web sites include award-winning information about Project
Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).


Those of you who want to download any eBook before announcement
can get to them as follows, and just download by date.  This is
also a good way to get them instantly upon announcement, as the
indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04

Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

Just search by the first five letters of the filename you want,
as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
any commercial products without permission.

To create these eBooks, the Project expends considerable
efforts to identify, transcribe and proofread public domain
works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
medium they may be on may contain "Defects". Among other
things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged
disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
codes that damage or cannot be read by your equipment.

LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
all liability to you for damages, costs and expenses, including
legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.

If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
you paid for it by sending an explanatory note within that
time to the person you received it from. If you received it
on a physical medium, you must return it with your note, and
such person may choose to alternatively give you a replacement
copy. If you received it electronically, such person may
choose to alternatively give you a second opportunity to
receive it electronically.

THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
PARTICULAR PURPOSE.

Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
the exclusion or limitation of consequential damages, so the
above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
may have other legal rights.

INDEMNITY
You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
and its trustees and agents, and any volunteers associated
with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
texts harmless, from all liability, cost and expense, including
legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
following that you do or cause:  [1] distribution of this eBook,
[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
or [3] any Defect.

DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
You may distribute copies of this eBook electronically, or by
disk, book or any other medium if you either delete this
"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
or:

[1]  Only give exact copies of it.  Among other things, this
     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine readable form.

The Project gratefully accepts contributions of money, time,
public domain materials, or royalty free copyright licenses.
Money should be paid to the:
"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

If you are interested in contributing scanning equipment or
software or other items, please contact Michael Hart at:
hart@pobox.com

[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
when distributed free of all fees.  Copyright (C) 2001, 2002 by
Michael S. Hart.  Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
they hardware or software or any other related product without
express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

