The Project Gutenberg EBook of 20000 Lieues sous les mers Parts 1&2
by Jules Verne
(#26 in our series by Jules Verne)

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Title: 20000 Lieues sous les mers Parts 1&2

Author: Jules Verne

Release Date: February, 2004  [EBook #5097]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on April 24, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: UTF-8

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, 20000 LIEUES SOUS LES MERS PARTS 1&2 ***




This eBook was produced by Norm Wolcott



                       20000 Lieues sous les mers

                              JULES VERNE
                          VINGT MILLE LIEUES
                                  SOUS
                                LES MERS
                              ILLUSTRE DE
                      111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
                              BIBLIOTHEQUE
                      D'EDUCATION ET DE RECREATION
                     J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
                                  PARIS

------------------------------------------------------------------------
                           TABLE DES MATIRES

                             PREMIR PARTIE


              I       Un cueil fuyant

              II      Le pour et le contre

              III     Comme il plaira  monsieur

              IV      Ned Land

              V        l'aventure !

              VI       toute vapeur

              VII     Une baleine d'espce inconnue

              VIII    _Mobilis in mobile_

              IX      Les colres de Ned Land

              X       L'homme des eaux

              XI      Le _Nautilus_

              XII     Tout par l'lectricit

              XIII    Quelques chiffres

              XIV     Le Fleuve-Noir

              XV      Une invitation par lettre

              XVI     Promenade en plaine

              XVII    Une fort sous-marine

              XVIII   Quatre mille lieues sous le Pacifique

              XIX     Vanikoro

              XX      Le dtroit de Torrs

              XXI     Quelques jours  terre

              XXII    La foudre du capitaine Nemo

              XXIII   _gri somnia_

              XXIV    Le royaume du corail

------------------------------------------------------------------------
                           VINGT MILLE LIEUES
                                  SOUS
                                LES MERS

                        TOUR DU MONDE SOUS MARIN

                            (Premier partie)

                                    I

                            UN CUEIL FUYANT

L'anne 1866 fut marque par un vnement bizarre, un phnomne
inexpliqu et inexplicable que personne n'a sans doute oubli. Sans
parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et
surexcitaient l'esprit public  l'intrieur des continents les gens de
mer furent particulirement mus. Les ngociants, armateurs, capitaines
de navires, skippers et masters de l'Europe et de l'Amrique, officiers
des marines militaires de tous pays, et, aprs eux, les gouvernements
des divers tats des deux continents, se proccuprent de ce fait au
plus haut point.

En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'taient rencontrs
sur mer avec  une chose norme  un objet long, fusiforme, parfois
phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine.

Les faits relatifs  cette apparition, consigns aux divers livres de
bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de
l'tre en question, la vitesse inoue de ses mouvements, la puissance
surprenante de sa locomotion, la vie particulire dont il semblait
dou. Si c'tait un ctac, il surpassait en volume tous ceux que la
science avait classs jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacpde, ni M.
Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel
monstre --  moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres
yeux de savants.

A prendre la moyenne des observations faites  diverses reprises -- en
rejetant les valuations timides qui assignaient  cet objet une
longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagres
qui le disaient large d'un mille et long de trois -- on pouvait
affirmer, cependant, que cet tre phnomnal dpassait de beaucoup
toutes les dimensions admises jusqu' ce jour par les ichtyologistes --
s'il existait toutefois.

Or, il existait, le fait en lui-mme n'tait plus niable, et, avec ce
penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra
l'motion produite dans le monde entier par cette surnaturelle
apparition. Quant  la rejeter au rang des fables, il fallait y
renoncer.

En effet, le 20 juillet 1866, le steamer _Governor-Higginson_, de
Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontr cette
masse mouvante  cinq milles dans l'est des ctes de l'Australie. Le
capitaine Baker se crut, tout d'abord, en prsence d'un cueil inconnu
; il se disposait mme  en dterminer la situation exacte, quand deux
colonnes d'eau, projetes par l'inexplicable objet, s'lancrent en
sifflant  cent cinquante pieds dans l'air. Donc,  moins que cet
cueil ne ft soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le
_Governor-Higginson_ avait affaire bel et bien  quelque mammifre
aquatique, inconnu jusque-l, qui rejetait par ses vents des colonnes
d'eau, mlanges d'air et de vapeur.

Pareil fait fut galement observ le 23 juillet de la mme anne, dans
les mers du Pacifique, par le _Cristobal-Colon_, de West India and
Pacific steam navigation Company. Donc, ce ctac extraordinaire
pouvait se transporter d'un endroit  un autre avec une vlocit
surprenante, puisque  trois jours d'intervalle, le
_Governor-Higginson_ et le _Cristobal-Colon_ l'avaient observ en deux
points de la carte spars par une distance de plus de sept cents
lieues marines. Quinze jours plus tard,  deux mille lieues de l
l'_Helvetia_, de la Compagnie Nationale, et le _Shannon_, du
Royal-Mail, marchant  contrebord dans cette portion de l'Atlantique
comprise entre les tats-Unis et l'Europe, se signalrent
respectivement le monstre par 4215' de latitude nord, et 6035' de
longitude  l'ouest du mridien de Greenwich. Dans cette observation
simultane, on crut pouvoir valuer la longueur minimum du mammifre 
plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le _Shannon_ et
l'_Helvetia_ taient de dimension infrieure  lui, bien qu'ils
mesurassent cent mtres de l'trave  l'tambot. Or, les plus vastes
baleines, celles qui frquentent les parages des les Aloutiennes, le
Kulammak et l'Umgullick, n'ont jamais dpass la longueur de
cinquante-six mtres, -- si mme elles l'atteignent.

Ces rapports arrivs coup sur coup, de nouvelles observations faites 
bord du transatlantique le _Pereire_, un abordage entre l'_Etna_, de la
ligne Inman, et le monstre, un procs-verbal dress par les officiers
de la frgate franaise la _Normandie_, un trs srieux relvement
obtenu par l'tat-major du commodore Fitz-James  bord du _Lord-Clyde_,
murent profondment l'opinion publique. Dans les pays d'humeur lgre,
on plaisanta le phnomne, mais les pays graves et pratiques,
l'Angleterre, l'Amrique, l'Allemagne, s'en proccuprent vivement.

Partout dans les grands centres, le monstre devint  la mode ; on le
chanta dans les cafs, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur
les thtres. Les canards eurent l une belle occasion de pondre des
oeufs de toute couleur. On vit rapparatre dans les journaux -- 
court de copie -- tous les tres imaginaires et gigantesques, depuis la
baleine blanche, le terrible  Moby Dick  des rgions hyperborennes,
jusqu'au Kraken dmesur, dont les tentacules peuvent enlacer un
btiment de cinq cents tonneaux et l'entraner dans les abmes de
l'Ocan. On reproduisit mme les procs-verbaux des temps anciens les
opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces
monstres, puis les rcits norvgiens de l'vque Pontoppidan, les
relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont
la bonne foi ne peut tre souponne, quand il affirme avoir vu, tant
 bord du _Castillan_, en 1857, cet norme serpent qui n'avait jamais
frquent jusqu'alors que les mers de l'ancien _Constitutionnel_.

Alors clata l'interminable polmique des crdules et des incrdules
dans les socits savantes et les journaux scientifiques. La  question
du monstre  enflamma les esprits. Les journalistes, qui font
profession de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit,
versrent des flots d'encre pendant cette mmorable campagne ;
quelques-uns mme, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de
mer, ils en vinrent aux personnalits les plus offensantes.

Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux
articles de fond de l'Institut gographique du Brsil, de l'Acadmie
royale des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de
l'Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du _The
Indian Archipelago_, du _Cosmos_ de l'abb Moigno, des _Mittheilungen_
de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la
France et de l'tranger, la petite presse ripostait avec une verve
intarissable. Ses spirituels crivains parodiant un mot de Linn, cit
par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que  la nature ne
faisait pas de sots , et ils adjurrent leurs contemporains de ne
point donner un dmenti  la nature, en admettant l'existence des
Krakens, des serpents de mer, des  Moby Dick , et autres
lucubrations de marins en dlire. Enfin, dans un article d'un journal
satirique trs redout, le plus aim de ses rdacteurs, brochant sur le
tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et
l'acheva au milieu d'un clat de rire universel. L'esprit avait vaincu
la science.

Pendant les premiers mois de l'anne 1867, la question parut tre
enterre, et elle ne semblait pas devoir renatre, quand de nouveaux
faits furent ports  la connaissance du public. Il ne s'agit plus
alors d'un problme scientifique  rsoudre, mais bien d'un danger rel
srieux  viter. La question prit une tout autre face. Le monstre
redevint lot, rocher, cueil, mais cueil fuyant, indterminable,
insaisissable.

Le 5 mars 1867, le _Moravian_, de Montral Ocan Company, se trouvant
pendant la nuit par 2730' de latitude et 7215' de longitude, heurta
de sa hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces
parages. Sous l'effort combin du vent et de ses quatre cents
chevaux-vapeur, il marchait  la vitesse de treize noeuds. Nul doute
que sans la qualit suprieure de sa coque, le _Moravian_, ouvert au
choc, ne se ft englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu'il
ramenait du Canada.

L'accident tait arriv vers cinq heures du matin, lorsque le jour
commenait  poindre. Les officiers de quart se prcipitrent 
l'arrire du btiment. Ils examinrent l'Ocan avec la plus scrupuleuse
attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait 
trois encablures, comme si les nappes liquides eussent t violemment
battues. Le relvement du lieu fut exactement pris, et le _Moravian_
continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurt une roche
sous-marine, ou quelque norme pave d'un naufrage ? On ne put le
savoir ; mais, examen fait de sa carne dans les bassins de radoub, il
fut reconnu qu'une partie de la quille avait t brise.

Ce fait, extrmement grave en lui-mme, et peut-tre t oubli comme
tant d'autres, si, trois semaines aprs, il ne se ft reproduit dans
des conditions identiques. Seulement, grce  la nationalit du navire
victime de ce nouvel abordage, grce  la rputation de la Compagnie 
laquelle ce navire appartenait, l'vnement eut un retentissement
immense.

Personne n'ignore le nom du clbre armateur anglais Cunard. Cet
intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre
Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et  roues d'une force
de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux
tonneaux. Huit ans aprs, le matriel de la Compagnie s'accroissait de
quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt
tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres btiments suprieurs en
puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le
privilge pour le transport des dpches venait d'tre renouvel,
ajouta successivement  son matriel l'_Arabia_, le _Persia_, le
_China_, le _Scotia_, le _Java_, le _Russia_, tous navires de premire
marche, et les plus vastes qui, aprs le _Great-Eastern_, eussent
jamais sillonn les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possdait
douze navires, dont huit  roues et quatre  hlices.

Si je donne ces dtails trs succincts, c'est afin que chacun sache
bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports
maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle
entreprise de navigation transocanienne n'a t conduite avec plus
d'habilet ; nulle affaire n'a t couronne de plus de succs. Depuis
vingt-six ans, les navires Cunard ont travers deux mille fois
l'Atlantique, et jamais un voyage n'a t manqu, jamais un retard n'a
eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un btiment n'ont t
perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgr la
concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de
prfrence  toute autre, ainsi qu'il appert d'un relev fait sur les
documents officiels des dernires annes. Ceci dit, personne ne
s'tonnera du retentissement que provoqua l'accident arriv  l'un de
ses plus beaux steamers.

Le 13 avril 1867, la mer tant belle, la brise maniable, le _Scotia_ se
trouvait par 1512' de longitude et 4537' de latitude. Il marchait
avec une vitesse de treize noeuds quarante-trois centimes sous la
pousse de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec
une rgularit parfaite. Son tirant d'eau tait alors de six mtres
soixante-dix centimtres, et son dplacement de six mille six cent
vingt-quatre mtres cubes.

A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des
passagers runis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme,
se produisit sur la coque du _Scotia_, par sa hanche et un peu en
arrire de la roue de bbord.

Le _Scotia_ n'avait pas heurt, il avait t heurt, et plutt par un
instrument tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait
sembl si lger que personne ne s'en ft inquit  bord, sans le cri
des caliers qui remontrent sur le pont en s'criant :

 Nous coulons ! nous coulons ! 

Tout d'abord, les passagers furent trs effrays ; mais le capitaine
Anderson se hta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait tre
imminent. Le _Scotia_, divis en sept compartiments par des cloisons
tanches, devait braver impunment une voie d'eau.

Le capitaine Anderson se rendit immdiatement dans la cale. Il reconnut
que le cinquime compartiment avait t envahi par la mer, et la
rapidit de l'envahissement prouvait que la voie d'eau tait
considrable. Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les
chaudires, car les feux se fussent subitement teints.

Le capitaine Anderson fit stopper immdiatement, et l'un des matelots
plongea pour reconnatre l'avarie. Quelques instants aprs, on
constatait l'existence d'un trou large de deux mtres dans la carne du
steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait tre aveugle, et le _Scotia_,
ses roues  demi noyes, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait
alors  trois cent mille du cap Clear, et aprs trois jours d'un retard
qui inquita vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la
Compagnie.

Les ingnieurs procdrent alors  la visite du _Scotia_, qui fut mis
en cale sche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mtres et
demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une dchirure rgulire, en
forme de triangle isocle. La cassure de la tle tait d'une nettet
parfaite, et elle n'et pas t frappe plus srement 
l'emporte-pice. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait
produite ft d'une trempe peu commune -- et aprs avoir t lanc avec
une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tle de quatre
centimtres, il avait d se retirer de lui-mme par un mouvement
rtrograde et vraiment inexplicable.

Tel tait ce dernier fait, qui eut pour rsultat de passionner 
nouveau l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres
maritimes qui n'avaient pas de cause dtermine furent mis sur le
compte du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilit de
tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement considrable ;
car sur trois mille navires dont la perte est annuellement releve au
Bureau-Veritas, le chiffre des navires  vapeur ou  voiles, supposs
perdus corps et biens par suite d'absence de nouvelles, ne s'lve pas
 moins de deux cents !

Or, ce fut le  monstre  qui, justement ou injustement, fut accus de
leur disparition, et, grce  lui, les communications entre les divers
continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se dclara
et demanda catgoriquement que les mers fussent enfin dbarrasses et 
tout prix de ce formidable ctac.

                                   II

                          LE POUR ET LE CONTRE

A l'poque o ces vnements se produisirent, je revenais d'une
exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du
Nebraska, aux tats-Unis. En ma qualit de professeur-supplant au
Musum d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement franais m'avait
joint  cette expdition. Aprs six mois passs dans le Nebraska,
charg de prcieuses collections, j'arrivai  New York vers la fin de
mars. Mon dpart pour la France tait fix aux premiers jours de mai.
Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses
minralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du
_Scotia_.

J'tais parfaitement au courant de la question  l'ordre du jour, et
comment ne l'aurais-je pas t ? J'avais lu et relu tous les journaux
amricains et europens sans tre plus avanc. Ce mystre m'intriguait.
Dans l'impossibilit de me former une opinion, je flottais d'un extrme
 l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait tre douteux, et
les incrdules taient invits  mettre le doigt sur la plaie du
_Scotia_.

A mon arrive  New York, la question brlait. L'hypothse de l'lot
flottant, de l'cueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu
comptents, tait absolument abandonne. Et, en effet,  moins que cet
cueil n'et une machine dans le ventre, comment pouvait-il se dplacer
avec une rapidit si prodigieuse ?

De mme fut repousse l'existence d'une coque flottante, d'une norme
pave, et toujours  cause de la rapidit du dplacement.

Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui craient
deux clans trs distincts de partisans : d'un ct, ceux qui tenaient
pour un monstre d'une force colossale ; de l'autre, ceux qui tenaient
pour un bateau  sous-marin  d'une extrme puissance motrice.

Or, cette dernire hypothse, admissible aprs tout, ne put rsister
aux enqutes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple
particulier et  sa disposition un tel engin mcanique, c'tait peu
probable. O et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il
tenu cette construction secrte ?

Seul, un gouvernement pouvait possder une pareille machine
destructive, et, en ces temps dsastreux o l'homme s'ingnie 
multiplier la puissance des armes de guerre, il tait possible qu'un
tat essayt  l'insu des autres ce formidable engin. Aprs les
chassepots, les torpilles, aprs les torpilles, les bliers
sous-marins, puis la raction. Du moins, je l'espre.

Mais l'hypothse d'une machine de guerre tomba encore devant la
dclaration des gouvernements. Comme il s'agissait l d'un intrt
public, puisque les communications transocaniennes en souffraient, la
franchise des gouvernements ne pouvait tre mise en doute. D'ailleurs,
comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin et
chapp aux yeux du public ? Garder le secret dans ces circonstances
est trs difficile pour un particulier, et certainement impossible pour
un Etat dont tous les actes sont obstinment surveills par les
puissances rivales.

Donc, aprs enqutes faites en Angleterre, en France, en Russie, en
Prusse, en Espagne, en Italie, en Amrique, voire mme en Turquie,
l'hypothse d'un Monitor sous-marin fut dfinitivement rejete.

A mon arrive  New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur
de me consulter sur le phnomne en question. J'avais publi en France
un ouvrage in-quarto en deux volumes intitul : _Les Mystres des
grands fonds sous-marins_. Ce livre, particulirement got du monde
savant, faisait de moi un spcialiste dans cette partie assez obscure
de l'histoire naturelle. Mon avis me fut demand. Tant que je pus nier
du fait, je me renfermai dans une absolue ngation. Mais bientt, coll
au mur, je dus m'expliquer catgoriquement. Et mme,  l'honorable
Pierre Aronnax, professeur au Musum de Paris , fut mis en demeure par
le _New York-Herald_ de formuler une opinion quelconque.

Je m'excutai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la
question sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et
je donne ici un extrait d'un article trs nourri que je publiai dans le
numro du 30 avril.

 Ainsi donc, disais-je, aprs avoir examin une  une les diverses
hypothses, toute autre supposition tant rejete, il faut
ncessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance
excessive.

 Les grandes profondeurs de l'Ocan nous sont totalement inconnues. La
sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abmes reculs ?
Quels tres habitent et peuvent habiter  douze ou quinze milles
au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l'organisme de ces animaux
? On saurait  peine le conjecturer.

 Cependant, la solution du problme qui m'est soumis peut affecter la
forme du dilemme.

 Ou nous connaissons toutes les varits d'tres qui peuplent notre
plante, ou nous ne les connaissons pas.

 Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des
secrets pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que
d'admettre l'existence de poissons ou de ctacs, d'espces ou mme de
genres nouveaux, d'une organisation essentiellement  fondrire , qui
habitent les couches inaccessibles  la sonde, et qu'un vnement
quelconque, une fantaisie, un caprice, si l'on veut, ramne  de longs
intervalles vers le niveau suprieur de l'Ocan.

 Si, au contraire, nous connaissons toutes les espces vivantes, il
faut ncessairement chercher l'animal en question parmi les tres
marins dj catalogus, et dans ce cas, je serai dispos  admettre
l'existence d'un _Narwal gant_.

 Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de
soixante pieds. Quintuplez, dcuplez mme cette dimension, donnez  ce
ctac une force proportionnelle  sa taille, accroissez ses armes
offensives, et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions
dtermines par les Officiers du _Shannon_, l'instrument exig par la
perforation du _Scotia_, et la puissance ncessaire pour entamer la
coque d'un steamer.

 En effet, le narwal est arm d'une sorte d'pe d'ivoire, d'une
hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une
dent principale qui a la duret de l'acier. On a trouv quelques-unes
de ces dents implantes dans le corps des baleines que le narwal
attaque toujours avec succs. D'autres ont t arraches, non sans
peine, de carnes de vaisseaux qu'elles avaient perces d'outre en
outre, comme un foret perce un tonneau. Le muse de la Facult de
mdecine de Paris possde une de ces dfenses longue de deux mtres
vingt-cinq centimtres, et large de quarante-huit centimtres  sa base
!

 Eh bien ! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois
plus puissant, lancez-le avec une rapidit de vingt milles  l'heure,
multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de
produire la catastrophe demande.

 Donc, jusqu' plus amples informations, j'opinerais pour une licorne
de mer, de dimensions colossales, arme, non plus d'une hallebarde,
mais d'un vritable peron comme les frgates cuirasses ou les  rams
 de guerre, dont elle aurait  la fois la masse et la puissance
motrice.

 Ainsi s'expliquerait ce phnomne inexplicable --  moins qu'il n'y
ait rien, en dpit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti -- ce
qui est encore possible ! 

Ces derniers mots taient une lchet de ma part ; mais je voulais
jusqu' un certain point couvrir ma dignit de professeur, et ne pas
trop prter  rire aux Amricains, qui rient bien, quand ils rient. Je
me rservais une chappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du 
monstre .

Mon article fut chaudement discut, ce qui lui valut un grand
retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution
qu'il proposait, d'ailleurs, laissait libre carrire  l'imagination.
L'esprit humain se plat  ces conceptions grandioses d'tres
surnaturels. Or la mer est prcisment leur meilleur vhicule, le seul
milieu o ces gants prs desquels les animaux terrestres, lphants ou
rhinocros, ne sont que des nains -- puissent se produire et se
dvelopper. Les masses liquides transportent les plus grandes espces
connues de mammifres, et peut-tre reclent-elles des mollusques d'une
incomparable taille, des crustacs effrayants  contempler, tels que
seraient des homards de cent mtres ou des crabes pesant deux cents
tonnes ! Pourquoi nous ? Autrefois, les animaux terrestres,
contemporains des poques gologiques, les quadrupdes, les
quadrumanes, les reptiles, les oiseaux taient construits sur des
gabarits gigantesques. Le Crateur les avait jets dans un moule
colossal que le temps a rduit peu  peu. Pourquoi la mer, dans ses
profondeurs ignores, n'aurait-elle pas gard ces vastes chantillons
de la vie d'un autre ge, elle qui ne se modifie jamais, alors que le
noyau terrestre change presque incessamment ? Pourquoi ne
cacherait-elle pas dans son sein les dernires varits de ces espces
titanesques, dont les annes sont des sicles, et les sicles des
millnaires ?

Mais je me laisse entraner  des rveries qu'il ne m'appartient plus
d'entretenir ! Trve  ces chimres que le temps a changes pour moi en
ralits terribles. Je le rpte, l'opinion se fit alors sur la nature
du phnomne, et le public admit sans conteste l'existence d'un tre
prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer.

Mais si les uns ne virent l qu'un problme purement scientifique 
rsoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amrique et en
Angleterre, furent d'avis de purger l'Ocan de ce redoutable monstre,
afin de rassurer les communications transocaniennes. Les journaux
industriels et commerciaux traitrent la question principalement  ce
point de vue. La _Shipping and Mercantile Gazette_, le _Lloyd_, le
_Paquebot_, la _Revue maritime et coloniale_, toutes les feuilles
dvoues aux Compagnies d'assurances qui menaaient d'lever le taux de
leurs primes, furent unanimes sur ce point.

L'opinion publique s'tant prononce, les tats de l'Union se
dclarrent les premiers. On fit  New York les prparatifs d'une
expdition destine  poursuivre le narwal. Une frgate de grande
marche l'_Abraham-Lincoln_, se mit en mesure de prendre la mer au plus
tt. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut, qui pressa
activement l'armement de sa frgate.

Prcisment, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se
fut dcid  poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant
deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra.
Il semblait que cette Licorne et connaissance des complots qui se
tramaient contre elle. On en avait tant caus, et mme par le cble
transatlantique ! Aussi les plaisants prtendaient-ils que cette fine
mouche avait arrt au passage quelque tlgramme dont elle faisait
maintenant son profit.

Donc, la frgate arme pour une campagne lointaine et pourvue de
formidables engins de pche, on ne savait plus o la diriger. Et
l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un
steamer de la ligne de San Francisco de Californie  Shanga avait revu
l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du
Pacifique.

L'motion cause par cette nouvelle fut extrme. On n'accorda pas
vingt-quatre heures de rpit au commandant Farragut. Ses vivres taient
embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait
 son rle d'quipage. Il n'avait qu' allumer ses fourneaux, 
chauffer,  dmarrer ! On ne lui et pas pardonn une demi-journe de
retard ! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu' partir.

Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittt la _pier_ de
Brooklyn, je reus une lettre libelle en ces termes :

     _Monsieur Aronnax, professeur au Musum de Paris, Fifth
     Avenue hotel._

     _New York._

      _Monsieur,_

     _Si vous voulez vous joindre  l'expdition de
     l'_Abraham-Lincoln_, le gouvernement de l'Union verra avec
     plaisir que la France soit reprsente par vous dans cette
     entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine  votre
     disposition._

     _Trs cordialement, votre_
     J.-B. HOBSON,
     _Secrtaire de la marine._ 

                                  III

                       COMME IL PLAIRA  MONSIEUR

Trois secondes avant l'arrive de la lettre de J.-B. Hobson, je ne
songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu' tenter le passage du
nord-ouest. Trois secondes aprs avoir lu la lettre de l'honorable
secrtaire de la marine, je comprenais enfin que ma vritable vocation,
l'unique but de ma vie, tait de chasser ce monstre inquitant et d'en
purger le monde.

Cependant, je revenais d'un pnible voyage, fatigu, avide de repos. Je
n'aspirais plus qu' revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du
Jardin des Plantes, mes chres et prcieuses collections ! Mais rien ne
put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et
j'acceptai sans plus de rflexions l'offre du gouvernement amricain.

 D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramne en Europe, et la Licorne
sera assez aimable pour m'entraner vers les ctes de France ! Ce digne
animal se laissera prendre dans les mers d'Europe -- pour mon agrment
personnel -- et je ne veux pas rapporter moins d'un demi mtre de sa
hallebarde d'ivoire au Musum d'histoire naturelle. 

Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de
l'ocan Pacifique ; ce qui, pour revenir en France, tait prendre le
chemin des antipodes.

 Conseil !  criai-je d'une voix impatiente.

Conseil tait mon domestique. Un garon dvou qui m'accompagnait dans
tous mes voyages ; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait
bien, un tre phlegmatique par nature, rgulier par principe, zl par
habitude, s'tonnant peu des surprises de la vie, trs adroit de ses
mains, apte  tout service, et, en dpit de son nom, ne donnant jamais
de conseils -- mme quand on ne lui en demandait pas.

A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes,
Conseil en tait venu  savoir quelque chose. J'avais en lui un
spcialiste, trs ferr sur la classification en histoire naturelle,
parcourant avec une agilit d'acrobate toute l'chelle des
embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres,
des familles, des genres, des sous-genres, des espces et des varits.
Mais sa science s'arrtait l. Classer, c'tait sa vie, et il n'en
savait pas davantage. Trs vers dans la thorie de la classification,
peu dans la pratique, il n'et pas distingu, je crois, un cachalot
d'une baleine ! Et cependant, quel brave et digne garon !

Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout o
m'entranait la science. Jamais une rflexion de lui sur la longueur ou
la fatigue d'un voyage. Nulle objection  boucler sa valise pour un
pays quelconque, Chine ou Congo, si loign qu'il ft. Il allait l
comme ici, sans en demander davantage. D'ailleurs d'une belle sant qui
dfiait toutes les maladies ; des muscles solides, mais pas de nerfs,
pas l'apparence de nerfs au moral, s'entend.

Ce garon avait trente ans, et son ge tait  celui de son matre
comme quinze est  vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais
quarante ans.

Seulement, Conseil avait un dfaut. Formaliste enrag il ne me parlait
jamais qu' la troisime personne -- au point d'en tre agaant.

 Conseil !  rptai-je, tout en commenant d'une main fbrile mes
prparatifs de dpart.

Certainement, j'tais sr de ce garon si dvou. D'ordinaire, je ne
lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes
voyages, mais cette fois, il s'agissait d'une expdition qui pouvait
indfiniment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse,  la poursuite
d'un animal capable de couler une frgate comme une coque de noix ! Il
y avait l matire  rflexion, mme pour l'homme le plus impassible du
monde ! Qu'allait dire Conseil ?

 Conseil !  criai-je une troisime fois.

Conseil parut.

 Monsieur m'appelle ? dit-il en entrant.

-- Oui, mon garon. Prpare-moi, prpare-toi. Nous partons dans deux
heures.

-- Comme il plaira  monsieur, rpondit tranquillement Conseil.

-- Pas un instant  perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de
voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais
le plus que tu pourras, et hte-toi !

-- Et les collections de monsieur ? fit observer Conseil.

-- On s'en occupera plus tard.

-- Quoi ! les archiotherium, les hyracotherium, les orodons, les
chropotamus et autres carcasses de monsieur ?

-- On les gardera  l'htel.

-- Et le babiroussa vivant de monsieur ?

-- On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai
l'ordre de nous expdier en France notre mnagerie.

-- Nous ne retournons donc pas  Paris ? demanda Conseil.

-- Si... certainement... rpondis-je vasivement, mais en faisant un
crochet.

-- Le crochet qui plaira  monsieur.

-- Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct, voil
tout. Nous prenons passage sur l'_Abraham-Lincoln_...

-- Comme il conviendra  monsieur, rpondit paisiblement Conseil.

-- Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous
allons en purger les mers !... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux
volumes sur les _Mystres des grands fonds sous-marins_ ne peut se
dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission
glorieuse, mais... dangereuse aussi ! On ne sait pas o l'on va ! Ces
btes-l peuvent tre trs capricieuses ! Mais nous irons quand mme !
Nous avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux !...

-- Comme fera monsieur, je ferai, rpondit Conseil.

-- Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. C'est l un de ces
voyages dont on ne revient pas toujours !

-- Comme il plaira  monsieur. 

Un quart d'heure aprs, nos malles taient prtes. Conseil avait fait
en un tour de main, et j'tais sr que rien ne manquait, car ce garon
classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les
mammifres.

L'ascenseur de l'htel nous dposa au grand vestibule de l'entresol. Je
descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chausse. Je
rglai ma note  ce vaste comptoir toujours assig par une foule
considrable. Je donnai l'ordre d'expdier pour Paris (France) mes
ballots d'animaux empaills et de plantes dessches. Je fis ouvrir un
crdit suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans
une voiture.

Le vhicule  vingt francs la course descendit Broadway jusqu'
Union-square, suivit Fourth-avenue jusqu' sa jonction avec
Bowery-street, prit Katrin-street et s'arrta  la trente-quatrime
pier. L, le Katrinferryboat nous transporta, hommes, chevaux et
voiture,  Brooklyn, la grande annexe de New York, situe sur la rive
gauche de la rivire de l'Est, et en quelques minutes, nous arrivions
au quai prs duquel l'_Abraham-Lincoln_ vomissait par ses deux
chemines des torrents de fume noire.

Nos bagages furent immdiatement transbords sur le pont de la frgate.
Je me prcipitai  bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des
matelots me conduisit sur la dunette, o je me trouvai en prsence d'un
officier de bonne mine qui me tendit la main.

 Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il.

-- Lui-mme, rpondis-je. Le commandant Farragut ?

-- En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine
vous attend. 

Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je
me fis conduire  la cabine qui m'tait destine.

L'_Abraham-Lincoln_ avait t parfaitement choisi et amnag pour sa
destination nouvelle. C'tait une frgate de grande marche, munie
d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter  sept
atmosphres la tension de sa vapeur. Sous cette pression,
l'_Abraham-Lincoln_ atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles
et trois diximes  l'heure, vitesse considrable, mais cependant
insuffisante pour lutter avec le gigantesque ctac.

Les amnagements intrieurs de la frgate rpondaient  ses qualits
nautiques. Je fus trs satisfait de ma cabine, situe  l'arrire, qui
s'ouvrait sur le carr des officiers.

 Nous serons bien ici, dis-je  Conseil.

-- Aussi bien, n'en dplaise  monsieur, rpondit Conseil, qu'un
bernard-l'ermite dans la coquille d'un buccin. 

Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai
sur le pont afin de suivre les prparatifs de l'appareillage.

A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernires
amarres qui retenaient l'_Abraham-Lincoln_  la pier de Brooklyn. Ainsi
donc, un quart d'heure de retard, moins mme, et la frgate partait
sans moi, et je manquais cette expdition extraordinaire, surnaturelle,
invraisemblable, dont le rcit vridique pourra bien trouver cependant
quelques incrdules.

Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure
pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'tre signal.
Il fit venir son ingnieur.

 Sommes-nous en pression ? lui demanda-t-il.

-- Oui, monsieur, rpondit l'ingnieur.

-- _Go ahead_ , cria le commandant Farragut.

A cet ordre, qui fut transmis  la machine au moyen d'appareils  air
comprim, les mcaniciens firent agir la roue de la mise en train. La
vapeur siffla en se prcipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les
longs pistons horizontaux gmirent et poussrent les bielles de
l'arbre. Les branches de l'hlice battirent les flots avec une rapidit
croissante, et l'_Abraham-lincoln_ s'avana majestueusement au milieu
d'une centaine de ferry-boats et de _tenders_ chargs de spectateurs,
qui lui faisaient cortge.

Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la
rivire de l'Est taient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de
cinq cent mille poitrines. clatrent successivement. Des milliers de
mouchoirs s'agitrent au-dessus de la masse compacte et salurent
l'_Abraham-Lincoln_ jusqu' son arrive dans les eaux de l'Hudson,  la
pointe de cette presqu'le allonge qui forme la ville de New York.

Alors, la frgate, suivant du ct de New-Jersey l'admirable rive
droite du fleuve toute charge de villas, passa entre les forts qui la
salurent de leurs plus gros canons. L'_Abraham-Lincoln_ rpondit en
amenant et en hissant trois fois le pavillon amricain, dont les
trente-neuf toiles resplendissaient  sa corne d'artimon ; puis,
modifiant sa marche pour prendre le chenal balis qui s'arrondit dans
la baie intrieure forme par la pointe de Sandy-Hook, il rasa cette
langue sablonneuse o quelques milliers de spectateurs l'acclamrent
encore une fois.

Le cortge des _boats_ et des _tenders_ suivait toujours la frgate, et
il ne la quitta qu' la hauteur du _light-boat_ dont les deux feux
marquent l'entre des passes de New York.

Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et
rejoignit la petite golette qui l'attendait sous le vent. Les feux
furent pousss ; l'hlice battit plus rapidement les flots ; la frgate
longea la cte jaune et basse de Long-lsland, et,  huit heures du
soir, aprs avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland,
elle courut  toute vapeur sur les sombres eaux de l'Atlantique.

                                   IV

                                NED LAND

Le commandant Farragut tait un bon marin, digne de la frgate qu'il
commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en tait l'me.
Sur la question du ctac, aucun doute ne s'levait dans son esprit, et
il ne permettait pas que l'existence de l'animal ft discute  son
bord. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Lviathan
par foi, non par raison. Le monstre existait, il en dlivrerait les
mers, il l'avait jur. C'tait une sorte de chevalier de Rhodes, un
Dieudonn de Gozon, marchant  la rencontre du serpent qui dsolait son
le. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait
le commandant Farragut. Pas de milieu.

Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait
les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances
d'une rencontre, et observer la vaste tendue de l'Ocan. Plus d'un
s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui et
maudit une telle corve en toute autre circonstance. Tant que le soleil
dcrivait son arc diurne, la mture tait peuple de matelots auxquels
les planches du pont brlaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en
place ! Et cependant. L'_Abraham-Lincoln_ ne tranchait pas encore de
son trave les eaux suspectes du Pacifique.

Quant  l'quipage, il ne demandait qu' rencontrer la licorne,  la
harponner. et  la hisser  bord,  la dpecer. Il surveillait la mer
avec une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut
parlait d'une certaine somme de deux mille dollars, rserve 
quiconque, mousse ou matelot, matre ou officier, signalerait l'animal.
Je laisse  penser si les yeux s'exeraient  bord de
l'_Abraham-Lincoln_.

Pour mon compte, je n'tais pas en reste avec les autres, et je ne
laissais  personne ma part d'observations quotidiennes. La frgate
aurait eu cent fois raison de s'appeler l'_Argus_. Seul entre tous,
Conseil protestait par son indiffrence touchant la question qui nous
passionnait, et dtonnait sur l'enthousiasme gnral du bord.

J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son
navire d'appareils propres  pcher le gigantesque ctac. Un baleinier
n'et pas t mieux arm. Nous possdions tous les engins connus,
depuis le harpon qui se lance  la main, jusqu'aux flches barbeles
des espingoles et aux balles explosibles des canardires. Sur le
gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionn, se chargeant par
la culasse, trs pais de parois, trs troit d'me, et dont le modle
doit figurer  l'Exposition universelle de 1867. Ce prcieux
instrument, d'origine amricaine, envoyait sans se gner, un projectile
conique de quatre kilogrammes  une distance moyenne de seize
kilomtres.

Donc, l'_Abraham-Lincoln_ ne manquait d'aucun moyen de destruction.
Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs.

Ned Land tait un Canadien, d'une habilet de main peu commune, et qui
ne connaissait pas d'gal dans son prilleux mtier. Adresse et
sang-froid, audace et ruse, il possdait ces qualits  un degr
suprieur, et il fallait tre une baleine bien maligne, ou un cachalot
singulirement astucieux pour chapper  son coup de harpon.

Ned Land avait environ quarante ans. C'tait un homme de grande taille
-- plus de six pieds anglais -- vigoureusement bti, l'air grave, peu
communicatif, violent parfois, et trs rageur quand on le contrariait.
Sa personne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son
regard qui accentuait singulirement sa physionomie.

Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet
homme  son bord. Il valait tout l'quipage,  lui seul, pour l'oeil et
le bras. Je ne saurais le mieux comparer qu' un tlescope puissant qui
serait en mme temps un canon toujours prt  partir.

Qui dit Canadien, dit Franais, et, si peu communicatif que ft Ned
Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi.
Ma nationalit l'attirait sans doute. C'tait une occasion pour lui de
parler, et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est
encore en usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du
harponneur tait originaire de Qubec, et formait dj un tribu de
hardis pcheurs  l'poque o cette ville appartenait  la France.

Peu  peu, Ned prit got  causer. et j'aimais  entendre le rcit de
ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses pches et ses
combats avec une grande posie naturelle. Son rcit prenait une forme
pique, et je croyais couter quelque Homre canadien, chantant
l'_Iliade_ des rgions hyperborennes.

Je dpeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais
actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de
cette inaltrable amiti qui nat et se cimente dans les plus
effrayantes conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu' vivre
cent ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi !

Et maintenant, quelle tait l'opinion de Ned Land sur la question du
monstre marin ? Je dois avouer qu'il ne croyait gure  la licorne, et
que, seul  bord, il ne partageait pas la conviction gnrale. Il
vitait mme de traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir
l'entreprendre un jour.

Par une magnifique soire du 30 juillet, c'est--dire trois semaines
aprs notre dpart, la frgate se trouvait  la hauteur du cap Blanc, 
trente milles sous le vent des ctes patagonnes. Nous avions dpass le
tropique du Capricorne, et le dtroit de Magellan s'ouvrait  moins de
sept cent milles dans le sud. Avant huit jours, l'_Abraham-Lincoln_
sillonnerait les flots du Pacifique.

Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et
d'autres, regardant cette mystrieuse mer dont les profondeurs sont
restes jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout
naturellement la conversation sur la licorne gante, et j'examinai les
diverses chances de succs ou d'insuccs de notre expdition. Puis,
voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai
plus directement.

 Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas tre
convaincu de l'existence du ctac que nous poursuivons ? Avez-vous
donc des raisons particulires de vous montrer si incrdule ? 

Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de rpondre,
frappa de sa main son large front par un geste qui lui tait habituel,
ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin :

 Peut-tre bien, monsieur Aronnax.

-- Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui tes
familiaris avec les grands mammifres marins, vous dont l'imagination
doit aisment accepter l'hypothse de ctacs normes, vous devriez
tre le dernier  douter en de pareilles circonstances !

-- C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, rpondit Ned. Que
le vulgaire croie  des comtes extraordinaires qui traversent
l'espace, ou  l'existence de monstres antdiluviens qui peuplent
l'intrieur du globe, passe encore, mais ni l'astronome, ni le gologue
n'admettent de telles chimres. De mme, le baleinier. J'ai poursuivi
beaucoup de ctacs, j'en ai harponn un grand nombre, j'en ai tu
plusieurs, mais si puissants et si bien arms qu'ils fussent, ni leurs
queues, ni leurs dfenses n'auraient pu entamer les plaques de tle
d'un steamer.

-- Cependant, Ned, on cite des btiments que la dent du narwal a
traverss de part en part.

-- Des navires en bois, c'est possible, rpondit le Canadien, et
encore, je ne les ai jamais vus. Donc, jusqu' preuve contraire, je nie
que baleines, cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet.

-- coutez-moi, Ned...

-- Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez except
cela. Un poulpe gigantesque, peut-tre ?...

-- Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom mme
indique le peu de consistance de ses chairs. Et-il cinq cents pieds de
longueur, le poulpe, qui n'appartient point  l'embranchement des
vertbrs, est tout  fait inoffensif pour des navires tels que le
_Scotia_ ou l'_Abraham-Lincoln_. Il faut donc rejeter au rang des
fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espce.

-- Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez
narquois, vous persistez  admettre l'existence d'un norme ctac... ?

-- Oui, Ned, je vous le rpte avec une conviction qui s'appuie sur la
logique des faits. Je crois  l'existence d'un mammifre, puissamment
organis, appartenant  l'embranchement des vertbrs, comme les
baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d'une dfense corne
dont la force de pntration est extrme.

-- Hum ! fit le harponneur, en secouant la tte de l'air d'un homme qui
ne veut pas se laisser convaincre.

-- Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal
existe, s'il habite les profondeurs de l'Ocan, s'il frquente les
couches liquides situes  quelques milles au-dessous de la surface des
eaux, il possde ncessairement un organisme dont la solidit dfie
toute comparaison.

-- Et pourquoi cet organisme si puissant ? demanda Ned.

-- Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les
couches profondes et rsister  leur pression.

-- Vraiment ? dit Ned qui me regardait en clignant de l'oeil.

-- Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine.

-- Oh ! les chiffres ! rpliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les
chiffres !

-- En affaires, Ned, mais non en mathmatiques. coutez-moi. Admettons
que la pression d'une atmosphre soit reprsente par la pression d'une
colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En ralit, la colonne d'eau
serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la
densit est suprieure  celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous
plongez, Ned, autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous,
autant de fois votre corps supporte une pression gale  celle de
l'atmosphre, c'est--dire de kilogrammes par chaque centimtre carr
de sa surface. Il suit de l qu' trois cent vingt pieds cette pression
est de dix atmosphres, de cent atmosphres  trois mille deux cents
pieds, et de mille atmosphres  trente-deux mille pieds, soit deux
lieues et demie environ. Ce qui quivaut  dire que si vous pouviez
atteindre cette profondeur dans l'Ocan, chaque centimtre carr de la
surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. Or,
mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de centimtres carrs en
surface ?

-- Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax.

-- Environ dix-sept mille.

-- Tant que cela ?

-- Et comme en ralit la pression atmosphrique est un peu suprieure
au poids d'un kilogramme par centimtre carr, vos dix-sept mille
centimtres carrs supportent en ce moment une pression de dix-sept
mille cinq cent soixante-huit kilogrammes.

-- Sans que je m'en aperoive ?

-- Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'tes pas cras par
une telle pression, c'est que l'air pntre  l'intrieur de votre
corps avec une pression gale. De l un quilibre parfait entre la
pousse intrieure et la pousse extrieure, qui se neutralisent, ce
qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est
autre chose.

-- Oui, je comprends, rpondit Ned, devenu plus attentif, parce que
l'eau m'entoure et ne me pntre pas.

-- Prcisment, Ned. Ainsi donc,  trente-deux pieds au-dessous de la
surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq
cent soixante-huit kilogrammes ;  trois cent vingt pieds, dix fois
cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt
kilogrammes ;  trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression,
soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes ; 
trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit
dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes ;
c'est--dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des
plateaux d'une machine hydraulique !

-- Diable ! fit Ned.

-- Eh bien, mon digne harponneur, si des vertbrs, longs de plusieurs
centaines de mtres et gros  proportion, se maintiennent  de
pareilles profondeurs, eux dont la surface est reprsente par des
millions de centimtres carrs, c'est par milliards de kilogrammes
qu'il faut estimer la pousse qu'ils subissent. Calculez alors quelle
doit tre la rsistance de leur charpente osseuse et la puissance de
leur organisme pour rsister  de telles pressions !

-- Il faut, rpondit Ned Land, qu'ils soient fabriqus en plaques de
tle de huit pouces, comme les frgates cuirasses.

-- Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire
une pareille masse lance avec la vitesse d'un express contre la coque
d'un navire.

-- Oui... en effet... peut-tre, rpondit le Canadien, branl par ces
chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre.

-- Eh bien, vous ai-je convaincu ?

-- Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est
que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut
ncessairement qu'ils soient aussi forts que vous le dites.

-- Mais s'ils n'existent pas, entt harponneur, comment expliquez-vous
l'accident arriv au _Scotia_ ?

-- C'est peut-tre..., dit Ned hsitant.

-- Allez donc !

-- Parce que... a n'est pas vrai !  rpondit le Canadien, en
reproduisant sans le savoir une clbre rponse d'Arago.

Mais cette rponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre
chose. Ce jour-l, je ne le poussai pas davantage. L'accident du
_Scotia_ n'tait pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu
le boucher, et je ne pense pas que l'existence du trou puisse se
dmontrer plus catgoriquement. Or, ce trou ne s'tait pas fait tout
seul, et puisqu'il n'avait pas t produit par des roches sous-marines
ou des engins sous-marins, il tait ncessairement d  l'outil
perforant d'un animal.

Or, suivant moi, et toutes les raisons prcdemment dduites, cet
animal appartenait  l'embranchement des vertbrs,  la classe des
mammifres, au groupe des pisciformes, et finalement  l'ordre des
ctacs. Quant  la famille dans laquelle il prenait rang, baleine,
cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant 
l'espce dans laquelle il convenait de le ranger, c'tait une question
 lucider ultrieurement. Pour la rsoudre. il fallait dissquer ce
monstre inconnu, pour le dissquer le prendre, pour le prendre le
harponner -- ce qui tait l'affaire de Ned Land -- pour le harponner le
voir ce qui tait l'affaire de l'quipage -- et pour le voir le
rencontrer -- ce qui tait l'affaire du hasard.

                                    V

                              L'AVENTURE !

Le voyage de l'_Abraham-Lincoln_, pendant quelque temps, ne fut marqu
par aucun incident. Cependant une circonstance se prsenta, qui mit en
relief la merveilleuse habilet de Ned Land, et montra quelle confiance
on devait avoir en lui.

Au large des Malouines, le 30 juin, la frgate communiqua avec des
baleiniers amricains, et nous apprmes qu'ils n'avaient eu aucune
connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du _Monroe_,
sachant que Ned Land tait embarqu  bord de l'_Abraham-Lincoln_,
demanda son aide pour chasser une baleine qui tait en vue. Le
commandant Farragut, dsireux de voir Ned Land  l'oeuvre, l'autorisa 
se rendre  bord du _Monroe_. Et le hasard servit si bien notre
Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup
double, frappant l'une droit au coeur, et s'emparant de l'autre aprs
une poursuite de quelques minutes !

Dcidment, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne
parierai pas pour le monstre.

La frgate prolongea la cte sud-est de l'Amrique avec une rapidit
prodigieuse. Le 3 juillet, nous tions  l'ouvert du dtroit de
Magellan,  la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut
ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manoeuvra de manire 
doubler le cap Horn.

L'quipage lui donna raison  l'unanimit. Et en effet, tait-il
probable que l'on pt rencontrer le narwal dans ce dtroit resserr ?
Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, 
qu'il tait trop gros pour cela ! 

Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln,  quinze
milles dans le sud, doubla cet lot solitaire, ce roc perdu 
l'extrmit du continent amricain, auquel des marins hollandais
imposrent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut
donne vers le nord-ouest, et le lendemain, l'hlice de la frgate
battit enfin les eaux du Pacifique.

 Ouvre l'oeil ! ouvre l'oeil !  rptaient les matelots de l 'Abraham
Lincoln.

Et ils l'ouvraient dmesurment. Les yeux et les lunettes, un peu
blouis, il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne
restrent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la
surface de l'Ocan, et les nyctalopes, dont la facult de voir dans
l'obscurit accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient
beau jeu pour gagner la prime.

Moi, que l'appt de l'argent n'attirait gure, je n'tais pourtant pas
le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas,
quelques heures au sommeil, indiffrent au soleil ou  la pluie, je ne
quittais plus le pont du navire. Tantt pench sur les bastingages du
gaillard d'avant, tantt appuy  la lisse de l'arrire, je dvorais
d'un oeil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'
perte de vue ! Et que de fois j'ai partag l'motion de l'tat-major,
de l'quipage, lorsque quelque capricieuse baleine levait son dos
noirtre au-dessus des flots. Le pont de la frgate se peuplait en un
instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers.
Chacun, la poitrine haletante, l'oeil trouble, observait la marche du
ctac. Je regardais, je regardais  en user ma rtine,  en devenir
aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me rptait d'un
ton calme :

 Si monsieur voulait avoir la bont de moins carquiller ses yeux,
monsieur verrait bien davantage ! 

Mais, vaine motion ! L'_Abraham-Lincoln_ modifiait sa route, courait
sur l'animal signal, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui
disparaissait bientt au milieu d'un concert d'imprcations !

Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans
les meilleures conditions. C'tait alors la mauvaise saison australe,
car le juillet de cette zone correspond  notre janvier d'Europe ; mais
la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un
vaste primtre.

Ned Land montrait toujours la plus tenace incrdulit ; il affectait
mme de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps
de borde -- du moins quand aucune baleine n'tait en vue. Et pourtant
sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services.
Mais, huit heures sur douze, cet entt Canadien lisait ou dormait dans
sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indiffrence.

 Bah ! rpondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y et-il
quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir ? Est-ce que
nous ne courons pas  l'aventure ? On a revu, dit-on, cette bte
introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre,
mais deux mois dj se sont couls depuis cette rencontre, et  s'en
rapporter au temprament de votre narwal, il n'aime point  moisir
longtemps dans les mmes parages ! Il est dou d'une prodigieuse
facilit de dplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le
professeur, la nature ne fait rien  contre sens, et elle ne donnerait
pas  un animal lent de sa nature la facult de se mouvoir rapidement,
s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bte existe, elle
est dj loin ! 

A cela, je ne savais que rpondre. videmment, nous marchions en
aveugles. Mais le moyen de procder autrement ? Aussi, nos chances
taient-elles fort limites. Cependant, personne ne doutait encore du
succs, et pas un matelot du bord n'et pari contre le narwal et
contre sa prochaine apparition.

Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coup par 105 de
longitude, et le 27 du mme mois, nous franchissions l'quateur sur le
cent dixime mridien. Ce relvement fait, la frgate prit une
direction plus dcide vers l'ouest, et s'engagea dans les mers
centrales du Pacifique.

Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux
frquenter les eaux profondes, et s'loigner des continents ou des les
dont l'animal avait toujours paru viter l'approche,  sans doute parce
qu'il n'y avait pas assez d'eau pour lui !  disait le matre
d'quipage. La frgate passa donc au large des Pomotou, des Marquises,
des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132 de longitude, et se
dirigea vers les mers de Chine.

Nous tions enfin sur le thtre des derniers bats du monstre ! Et,
pour tout dire, on ne vivait plus  bord. Les coeurs palpitaient
effroyablement, et se prparaient pour l'avenir d'incurables
anvrismes. L'quipage entier subissait une surexcitation nerveuse,
dont je ne saurais donner l'ide. On ne mangeait pas, on ne dormait
plus. Vingt fois par jour, une erreur d'apprciation, une illusion
d'optique de quelque matelot perch sur les barres, causaient
d'intolrables douleurs, et ces motions, vingt fois rptes, nous
maintenaient dans un tat d'rthisme trop violent pour ne pas amener
une raction prochaine.

Et en effet, la raction ne tarda pas  se produire. Pendant trois
mois, trois mois dont chaque jour durait un sicle !
l'_Abraham-Lincoln_ sillonna toutes les mers septentrionales du
Pacifique, courant aux baleines signales, faisant de brusques carts
de route, virant subitement d'un bord sur l'autre, s'arrtant soudain,
forant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de dniveler
sa machine, et il ne laissa pas un point inexplor des rivages du Japon
 la cte amricaine. Et rien ! rien que l'immensit des flots dserts
! Rien qui ressemblt  un narwal gigantesque, ni  un lot sous-marin,
ni  une pave de naufrage, ni  un cueil fuyant, ni  quoi que ce ft
de surnaturel !

La raction se fit donc. Le dcouragement s'empara d'abord des esprits,
et ouvrit une brche  l'incrdulit. Un nouveau sentiment se produisit
 bord, qui se composait de trois diximes de honte contre sept
diximes de fureur. On tait  tout bte  de s'tre laiss prendre 
une chimre, mais encore plus furieux ! Les montagnes d'arguments
entasss depuis un an s'croulrent  la fois, et chacun ne songea plus
qu' se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il
avait si sottement sacrifi.

Avec la mobilit naturelle  l'esprit humain, d'un excs on se jeta
dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent
fatalement ses plus ardents dtracteurs. La raction monta des fonds du
navire, du poste des soutiers jusqu'au carr de l'tat-major, et
certainement, sans un enttement trs particulier du commandant
Farragut, la frgate et dfinitivement remis le cap au sud.

Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus
longtemps. L'_Abraham-Lincoln_ n'avait rien  se reprocher, ayant tout
fait pour russir. Jamais quipage d'un btiment de la marine
amricaine ne montra plus de patience et plus de zle ; son insuccs ne
saurait lui tre imput ; il ne restait plus qu' revenir.

Une reprsentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant
tint bon. Les matelots ne cachrent point leur mcontentement, et le
service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut rvolte  bord,
mais aprs une raisonnable priode d'obstination, le commandant
Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si
dans le dlai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de
barre donnerait trois tours de roue, et l'_Abraham-Lincoln_ ferait
route vers les mers europennes.

Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour
rsultat de ranimer les dfaillances de l'quipage. L'Ocan fut observ
avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup
d'oeil dans lequel se rsume tout le souvenir. Les lunettes
fonctionnrent avec une activit fivreuse. C'tait un suprme dfi
port au narwal gant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se
dispenser de rpondre  cette sommation   comparatre ! 

Deux jours se passrent. L'_Abraham-Lincoln_ se tenait sous petite
vapeur. On employait mille moyens pour veiller l'attention ou stimuler
l'apathie de l'animal, au cas o il se ft rencontr dans ces parages.
D'normes quartiers de lard furent mis  la trane pour la plus grande
satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnrent
dans toutes les directions autour de l'_Abraham-Lincoln_, pendant qu'il
mettait en panne, et ne laissrent pas un point de mer inexplor. Mais
le soir du 4 novembre arriva sans que se ft dvoil ce mystre
sous-marin.

Le lendemain, 5 novembre,  midi, expirait le dlai de rigueur. Aprs
le point, le commandant Farragut, fidle  sa promesse, devait donner
la route au sud-est, et abandonner dfinitivement les rgions
septentrionales du Pacifique.

La frgate se trouvait alors par 3115' de latitude nord et par 13642'
de longitude est. Les terres du Japon nous restaient  moins de deux
cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit
heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son
premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'trave de la
frgate.

En ce moment, j'tais appuy  l'avant, sur le bastingage de tribord.
Conseil, post prs de moi, regardait devant lui. L'quipage, juch
dans les haubans, examinait l'horizon qui se rtrcissait et
s'obscurcissait peu  peu. Les officiers, armes de leur lorgnette de
nuit, fouillaient l'obscurit croissante. Parfois le sombre Ocan
tincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux
nuages. Puis, toute trace lumineuse s'vanouissait dans les tnbres.

En observant Conseil, je constatai que ce brave garon subissait tant
soit peu l'influence gnrale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-tre,
et pour la premire fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un
sentiment de curiosit.

 Allons, Conseil, lui dis-je, voil une dernire occasion d'empocher
deux mille dollars.

-- Que monsieur me permette de le lui dire, rpondit Conseil, je n'ai
jamais compt sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait
promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas t plus pauvre.

-- Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, aprs tout, et dans
laquelle nous nous sommes lancs trop lgrement. Que de temps perdu,
que d'motions inutiles ! Depuis six mois dj, nous serions rentrs en
France...

-- Dans le petit appartement de monsieur, rpliqua Conseil, dans le
Musum de monsieur ! Et j'aurais dj class les fossiles de monsieur !
Et le babiroussa de monsieur serait install dans sa cage du Jardin des
Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale !

-- Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se
moquera de nous !

-- Effectivement, rpondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se
moquera de monsieur. Et, faut-il le dire... ?

-- Il faut le dire, Conseil.

-- Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mrite !

-- Vraiment !

-- Quand on a l'honneur d'tre un savant comme monsieur, on ne s'expose
pas... 

Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence gnral,
une voix venait de se faire entendre. C'tait la voix de Ned Land, et
Ned Land s'criait :

 Oh ! la chose en question, sous le vent, par le travers  nous ! 

                                   VI

                              TOUTE VAPEUR

A ce cri, l'quipage entier se prcipita vers le harponneur,
commandant, officiers, matres, matelots, mousses, jusqu'aux ingnieurs
qui quittrent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnrent
leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait t donn, et la frgate ne
courait plus que sur son erre.

L'obscurit tait profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux
du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu
voir. Mon coeur battait  se rompre.

Mais Ned Land ne s'tait pas tromp, et tous, nous apermes l'objet
qu'il indiquait de la main.

A deux encablures de l'_Abraham-Lincoln_ et de sa hanche de tribord, la
mer semblait tre illumine par dessus. Ce n'tait point un simple
phnomne de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le
monstre, immerg  quelques toises de la surface des eaux, projetait
cet clat trs intense, mais inexplicable, que mentionnaient les
rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait
tre produite par un agent d'une grande puissance clairante. La partie
lumineuse dcrivait sur la mer un immense ovale trs allong, au centre
duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable clat
s'teignait par dgradations successives.

 Ce n'est qu'une agglomration de molcules phosphorescentes, s'cria
l'un des officiers.

-- Non, monsieur, rpliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou
les salpes ne produisent une si puissante lumire. Cet clat est de
nature essentiellement lectrique... D'ailleurs, voyez, voyez ! il se
dplace ! il se meut en avant, en arrire ! il s'lance sur nous ! 

Un cri gnral s'leva de la frgate.

 Silence ! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute !
Machine en arrire ! 

Les matelots se prcipitrent  la barre, les ingnieurs  leur
machine. La vapeur fut immdiatement renverse et l'_Abraham-Lincoln_,
abattant sur bbord, dcrivit un demi-cercle.

 La barre droite ! Machine en avant !  cria le commandant Farragut.

Ces ordres furent excuts, et la frgate s'loigna rapidement du foyer
lumineux.

Je me trompe. Elle voulut s'loigner, mais le surnaturel animal se
rapprocha avec une vitesse double de la sienne.

Nous tions haletants. La stupfaction, bien plus que la crainte nous
tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit
le tour de la frgate qui filait alors quatorze noeuds. et l'enveloppa
de ses nappes lectriques comme d'une poussire lumineuse. Puis il
s'loigna de deux ou trois milles, laissant une trane phosphorescente
comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrire la locomotive
d'un express. Tout d'un coup. des obscures limites de l'horizon, o il
alla prendre son lan, le monstre fona subitement vers
l'_Abraham-Lincoln_ avec une effrayante rapidit, s'arrta brusquement
 vingt pieds de ses prcintes, s'teignit non pas en s'abmant sous
les eaux, puisque son clat ne subit aucune dgradation mais
soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se ft
subitement tarie ! Puis, il reparut de l'autre ct du navire, soit
qu'il l'et tourn, soit qu'il et gliss sous sa coque. A chaque
instant une collision pouvait se produire, qui nous et t fatale.

Cependant, je m'tonnais des manoeuvres de la frgate. Elle fuyait et
n'attaquait pas. Elle tait poursuivie, elle qui devait poursuivre, et
j'en fis l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire
si impassible, tait empreinte d'un indfinissable tonnement.

 Monsieur Aronnax, me rpondit-il, je ne sais  quel tre formidable
j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frgate au
milieu de cette obscurit. D'ailleurs, comment attaquer l'inconnu,
comment s'en dfendre ? Attendons le jour et les rles changeront.

-- Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal ?

-- Non, monsieur, c'est videmment un narwal gigantesque, mais aussi un
narwal lectrique.

-- Peut-tre, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une
gymnote ou une torpille !

-- En effet, rpondit le commandant, et s'il possde en lui une
puissance foudroyante, c'est  coup sr le plus terrible animal qui
soit jamais sorti de la main du Crateur. C'est pourquoi, monsieur, je
me tiendrai sur mes gardes. 

Tout l'quipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea 
dormir. L'_Abraham-Lincoln_, ne pouvant lutter de vitesse, avait modr
sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son ct, le narwal,
imitant la frgate, se laissait bercer au gr des lames, et semblait
dcid  ne point abandonner le thtre de la lutte.

Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression
plus juste, il  s'teignit  comme un gros ver luisant. Avait-il fui ?
Il fallait le craindre, non pas l'esprer. Mais  une heure moins sept
minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre,
semblable  celui que produit une colonne d'eau, chasse avec une
extrme violence.

Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous tions alors sur la
dunette, jetant d'avides regards  travers les profondes tnbres.

 Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des
baleines ?

-- Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue
m'ait rapport deux mille dollars.

-- En effet, vous avez droit  la prime. Mais, dites-moi, ce bruit
n'est-il pas celui que font les ctacs rejetant l'eau par leurs vents
?

-- Le mme bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus
fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un ctac qui se tient
l dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le
harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour.

-- S'il est d'humeur  vous entendre, matre Land, rpondis-je d'un ton
peu convaincu.

-- Que je l'approche  quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien,
et il faudra bien qu'il m'coute !

-- Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une
baleinire  votre disposition ?

-- Sans doute, monsieur.

-- Ce sera jouer la vie de mes hommes ?

-- Et la mienne !  rpondit simplement le harponneur.

Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense,
 cinq milles au vent de l'_Abraham-Lincoln_. Malgr la distance,
malgr le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les
formidables battements de queue de l'animal et jusqu' sa respiration
haletante. Il semblait qu'au moment o l'norme narwal venait respirer
 la surface de l'ocan, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme
fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille
chevaux.

 Hum ! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un rgiment de
cavalerie, ce serait une jolie baleine ! 

On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prpara au combat.
Les engins de pche furent disposs le long des bastingages. Le second
fit charger ces espingoles qui lancent un harpon  une distance d'un
mille, et de longues canardires  balles explosives dont la blessure
est mortelle, mme aux plus puissants animaux. Ned Land s'tait
content d'affter son harpon, arme terrible dans sa main.

A six heures, l'aube commena  poindre, et avec les premires lueurs
de l'aurore disparut l'clat lectrique du narwal. A sept heures, le
jour tait suffisamment fait, mais une brume matinale trs paisse
rtrcissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la
percer. De l, dsappointement et colre.

Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'taient
dj perchs  la tte des mts.

A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses
volutes se levrent peu  peu. L'horizon s'largissait et se purifiait
 la fois.

Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre.

 La chose en question, par bbord derrire !  cria le harponneur.

Tous les regards se dirigrent vers le point indiqu.

L,  un mille et demi de la frgate, un long corps noirtre mergeait
d'un mtre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agite, produisait
un remous considrable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec
une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur clatante,
marquait le passage de l'animal et dcrivait une courbe allonge.

La frgate s'approcha du ctac. Je l'examinai en toute libert
d'esprit. Les rapports du _Shannon_ et de l'_Helvetia_ avaient un peu
exagr ses dimensions, et j'estimai sa longueur  deux cent cinquante
pieds seulement. Quant  sa grosseur, je ne pouvais que difficilement
l'apprcier ; mais, en somme, l'animal me parut tre admirablement
proportionn dans ses trois dimensions.

Pendant que j'observais cet tre phnomnal, deux jets de vapeur et
d'eau s'lancrent de ses vents, et montrent  une hauteur de
quarante mtres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en
conclus dfinitivement qu'il appartenait  l'embranchement des
vertbrs, classe des mammifres, sous-classe des monodelphiens, groupe
des pisciformes, ordre des ctacs, famille... Ici, je ne pouvais
encore me prononcer. L'ordre des ctacs comprend trois familles : les
baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette dernire
que sont rangs les narwals. Chacune de ces famille se divise en
plusieurs genres, chaque genre en espces, chaque espce en varits.
Varit, espce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne
doutais pas de complter ma classification avec l'aide du ciel et du
commandant Farragut.

L'quipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci,
aprs avoir attentivement observ l'animal, fit appeler l'ingnieur.
L'ingnieur accourut.

 Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression ?

-- Oui, monsieur, rpondit l'ingnieur.

-- Bien. Forcez vos feux, et  toute vapeur ! 

Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonn.
Quelques instants aprs, les deux chemines de la frgate vomissaient
des torrents de fume noire, et le pont frmissait sous le
tremblotement des chaudires.

L'_Abraham-Lincoln_, chass en avant par sa puissante hlice, se
dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indiffremment
s'approcher  une demi-encablure ; puis ddaignant de plonger, il prit
une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance.

Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans
que la frgate gagnt deux toises sur le ctac Il tait donc vident
qu' marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais

Le commandant Farragut tordait avec rage l'paisse touffe de poils qui
foisonnait sous son menton.

 Ned Land ?  cria-t-il.

Le Canadien vint  l'ordre.

 Eh bien, matre Land, demanda le commandant, me conseillez-vous
encore de mettre mes embarcations  la mer ?

-- Non, monsieur, rpondit Ned Land, car cette bte-l ne se laissera
prendre que si elle le veut bien.

-- Que faire alors ?

-- Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre
permission, s'entend, je vais m'installer sous les sous-barbes de
beaupr, et si nous arrivons  longueur de harpon, je harponne.

-- Allez, Ned, rpondit le commandant Farragut. Ingnieur, cria-t-il,
faites monter la pression. 

Ned Land se rendit  son poste. Les feux furent plus activement pousss
; l'hlice donna quarante-trois tours  la minute, et la vapeur fusa
par les soupapes. Le loch jet, on constata que l'_Abraham-Lincoln_
marchait  raison de dix-huit milles cinq diximes  l'heure.

Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles
cinq diximes.

Pendant une heure encore, la frgate se maintint sous cette allure,
sans gagner une toise ! C'tait humiliant pour l'un des plus rapides
marcheurs de la marine amricaine. Une sourde colre courait parmi
l'quipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs,
ddaignait de leur rpondre. Le commandant Farragut ne se contentait
plus de tordre sa barbiche, il la mordait.

L'ingnieur fut encore une fois appel.

 Vous avez atteint votre maximum de pression ? Lui demanda le
commandant.

-- Oui, monsieur, rpondit l'ingnieur.

-- Et vos soupapes sont charges ?...

-- A six atmosphres et demie.

-- Chargez-les  dix atmosphres. 

Voil un ordre amricain s'il en fut. On n'et pas mieux fait sur le
Mississippi pour distancer une  concurrence  !

 Conseil, dis-je  mon brave serviteur qui se trouvait prs de moi,
sais-tu bien que nous allons probablement sauter ?

-- Comme il plaira  monsieur !  rpondit Conseil.

Eh bien ! je l'avouerai, cette chance, il ne me dplaisait pas de la
risquer.

Les soupapes furent charges. Le charbon s'engouffra dans les
fourneaux. Les ventilateurs envoyrent des torrents d'air sur les
brasiers. La rapidit de l'_Abraham Lincoln_ s'accrut. Ses mts
tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fume
pouvaient  peine trouver passage par les chemines trop troites.

On jeta le loch une seconde fois.

 Eh bien ! timonier ? demanda le commandant Farragut.

-- Dix neuf milles trois diximes, monsieur.

-- Forcez les feux. 

L'ingnieur obit. Le manomtre marqua dix atmosphres. Mais le ctac
 chauffa  lui aussi, sans doute, car, sans se gner, il fila ses
dix-neuf milles et trois diximes.

Quelle poursuite ! Non, je ne puis dcrire l'motion qui faisait vibrer
tout mon tre. Ned Land se tenait  son poste, le harpon  la main.
Plusieurs fois, l'animal se laissa approcher.

 Nous le gagnons ! nous le gagnons !  s'cria le Canadien.

Puis, au moment o il se disposait  frapper, le ctac se drobait
avec une rapidit que je ne puis estimer  moins de trente milles 
l'heure. Et mme, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas
de narguer la frgate en en faisant le tour ! Un cri de fureur
s'chappa de toutes les poitrines !

A midi, nous n'tions pas plus avancs qu' huit heures du matin.

Le commandant Farragut se dcida alors  employer des moyens plus
directs.

 Ah ! dit-il, cet animal-l va plus vite que l'_Abraham-Lincoln_ ! Eh
bien : nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Matre,
des hommes  la pice de l'avant. 

Le canon de gaillard fut immdiatement charg et braqu. Le coup
partit, mais le boulet passa  quelques pieds au-dessus du ctac, qui
se tenait  un demi-mille.

 A un autre plus adroit ! cria le commandant, et cinq cents dollars 
qui percera cette infernale bte ! 

Un vieux canonnier  barbe grise - que je vois encore - , l'oeil calme,
la physionomie froide, s'approcha de sa pice, la mit en position et
visa longtemps. Une forte dtonation clata,  laquelle se mlrent les
hurrahs de l'quipage.

Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas
normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre 
deux milles en mer.

 Ah a ! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-l est donc blind
avec des plaques de six pouces !

-- Maldiction !  s'cria le commandant Farragut.

La chasse recommena, et le commandant Farragut se penchant vers moi,
me dit :

 Je poursuivrai l'animal jusqu' ce que ma frgate clate !

-- Oui, rpondis-je, et vous aurez raison ! 

On pouvait esprer que l'animal s'puiserait, et qu'il ne serait pas
indiffrent  la fatigue comme une machine  vapeur. Mais il n'en fut
rien. Les heures s'coulrent, sans qu'il donnt aucun signe
d'puisement.

Cependant, il faut dire  la louange de l'_Abraham-Lincoln_ qu'il lutta
avec une infatigable tnacit. Je n'estime pas  moins de cinq cents
kilomtres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse
journe du 6 novembre ! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le
houleux ocan.

En ce moment, je crus que notre expdition tait termine, et que nous
ne reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais.

A dix heures cinquante minutes du soir, la clart lectrique rapparut,
 trois milles au vent de la frgate, aussi pure, aussi intense que
pendant la nuit dernire.

Le narwal semblait immobile. Peut-tre, fatigu de sa journe,
dormait-il, se laissant aller  l'ondulation des lames ? Il y avait l
une chance dont le commandant Farragut rsolut de profiter.

Il donna ses ordres. L'_Abraham-Lincoln_ fut tenu sous petite vapeur,
et s'avana prudemment pour ne pas veiller son adversaire. Il n'est
pas rare de rencontrer en plein ocan des baleines profondment
endormies que l'on attaque alors avec succs, et Ned Land en avait
harponn plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son
poste dans les sous-barbes du beaupr.

La frgate s'approcha sans bruit, stoppa  deux encablures de l'animal,
et courut sur son erre. On ne respirait plus  bord. Un silence profond
rgnait sur le pont. Nous n'tions pas  cent pieds du foyer ardent,
dont l'clat grandissait et blouissait nos yeux.

En ce moment, pench sur la lisse du gaillard d'avant je voyais
au-dessous de moi Ned Land, accroch d'une main  la martingale, de
l'autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds  peine le
sparaient de l'animal immobile.

Tout d'un coup, son bras se dtendit violemment, et le harpon fut
lanc. J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurt
un corps dur.

La clart lectrique s'teignit soudain, et deux normes trombes d'eau
s'abattirent sur le pont de la frgate, courant comme un torrent de
l'avant  l'arrire, renversant les hommes, brisant les saisines des
dromes.

Un choc effroyable se produisit, et, lanc par-dessus la lisse, sans
avoir le temps de me retenir, je fus prcipit  la mer.

                                  VII

                      UNE BALEINE D'ESPCE INCONNUE

Bien que j'eusse t surpris par cette chute inattendue, je n'en
conservai pas moins une impression trs nette de mes sensations.

Je fus d'abord entran  une profondeur de vingt pieds environ. Je
suis bon nageur, sans prtendre galer Byron et Edgar Poe, qui sont des
matres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tte. Deux vigoureux
coups de talons me ramenrent  la surface de la mer.

Mon premier soin fut de chercher des yeux la frgate. L'quipage
s'tait-il aperu de ma disparition ? L'_Abraham-Lincoln_ avait-il vir
de bord ? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation  la mer ?
Devais-je esprer d'tre sauv ?

Les tnbres taient profondes. J'entrevis une masse noire qui
disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'teignirent
dans l'loignement. C'tait la frgate. Je me sentis perdu.

 A moi !  moi !  criai-je. en nageant vers l'_Abraham-Lincoln_ d'un
bras dsespr.

Mes vtements m'embarrassaient. L'eau les collait  mon corps, ils
paralysaient mes mouvements. Je coulais ! je suffoquais !...

 A moi ! 

Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me
dbattis, entran dans l'abme...

Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis
violemment ramen  la surface de lamer, et j'entendis, oui, j'entendis
ces paroles prononces  mon oreille :

 Si monsieur veut avoir l'extrme obligeance de s'appuyer sur mon
paule, monsieur nagera beaucoup plus  son aise. 

Je saisis d'une main le bras de mon fidle Conseil.

 Toi ! dis-je, toi !

-- Moi-mme, rpondit Conseil, et aux ordres de monsieur.

-- Et ce choc t'a prcipit en mme temps que moi  la mer ?

-- Nullement. Mais tant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur ! 

Le digne garon trouvait cela tout naturel !

 Et la frgate ? demandai-je.

-- La frgate ! rpondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois
que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle !

-- Tu dis ?

-- Je dis qu'au moment o je me prcipitai  la mer, j'entendis les
hommes de barre s'crier :  L'hlice et le gouvernail sont briss... 

-- Briss ?

-- Oui ! briss par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je
pense, que l'_Abraham-Lincoln_ ait prouve. Mais, circonstance
fcheuse pour nous, il ne gouverne plus.

-- Alors, nous sommes perdus !

-- Peut-tre, rpondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons
encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien
des choses ! 

L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus
vigoureusement ; mais, gn par mes vtements qui me serraient comme un
chape de plomb, j'prouvais une extrme difficult  me soutenir.
Conseil s'en aperut.

 Que monsieur me permette de lui faire une incision , dit-il.

Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en
bas d'un coup rapide. Puis, il m'en dbarrassa lestement, tandis que je
nageais pour tous deux.

A mon tour, je rendis le mme service  Conseil, et nous continumes de
 naviguer  l'un prs de l'autre.

Cependant, la situation n'en tait pas moins terrible. Peut-tre notre
disparition n'avait-elle pas t remarque, et l'et-elle t, la
frgate ne pouvait revenir sous le vent  nous, tant dmonte de son
gouvernail. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations.

Conseil raisonna froidement dans cette hypothse et fit son plan en
consquence. tonnante nature ! Ce phlegmatique garon tait l comme
chez lui !

Il fut donc dcid que notre seule chance de salut tant d'tre
recueillis par les embarcations de l'_Abraham-Lincoln_, nous devions
nous organiser de manire a les attendre le plus longtemps possible. Je
rsolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les puiser
simultanment, et voici ce qui fut convenu : pendant que l'un de nous,
tendu sur le dos, se tiendrait, immobile, les bras croiss, les jambes
allonges, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce rle de
remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et nous relayant
ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-tre
jusqu'au lever du jour.

Faible chance ! mais l'espoir est si fortement enracin au coeur de
l'homme ! Puis, nous tions deux. Enfin je l'affirme bien que cela
paraisse improbable - , si je cherchais  dtruire en moi toute
illusion, si je voulais  dsesprer , je ne le pouvais pas !

La collision de la frgate et du ctac s'tait produite vers onze
heures du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage
jusqu'au lever du soleil. Opration rigoureusement praticable, en nous
relayant. La mer assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais
 percer du regard ces paisses tnbres que rompait seule la
phosphorescence provoque par nos mouvements. Je regardais ces ondes
lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se
tachait de plaques livides. On et dit que nous tions plongs dans un
bain de mercure.

Vers une heure du matin, je fus pris d'une extrme fatigue. Mes membres
se raidirent sous l'treinte de crampes violentes. Conseil dut me
soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul.
J'entendis bientt haleter le pauvre garon ; sa respiration devint
courte et presse. Je compris qu'il ne pouvait rsister longtemps.

 Laisse-moi ! laisse-moi ! lui dis-je.

-- Abandonner monsieur ! jamais ! rpondit-il. Je compte bien me noyer
avant lui ! 

En ce moment, la lune apparut  travers les franges d'un gros nuage que
le vent entranait dans l'est. La surface de la mer tincela sous ses
rayons. Cette bienfaisante lumire ranima nos forces. Ma tte se
redressa. Mes regards se portrent  tous les points de l'horizon.
J'aperus la frgate. Elle tait  cinq mille de nous, et ne formait
plus qu'une masse sombre,  peine apprciable ! Mais d'embarcations,
point !

Je voulus crier. A quoi bon,  pareille distance ! Mes lvres gonfles
ne laissrent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et
je l'entendis rpter  plusieurs reprises :

 A nous !  nous ! 

Nos mouvements un instant suspendus, nous coutmes. Et, ft-ce un de
ces bourdonnements dont le sang oppress emplit l'oreille, mais il me
sembla qu'un cri rpondait au cri de Conseil.

 As-tu entendu ? murmurai-je.

-- Oui ! oui ! 

Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel dsespr.

Cette fois, pas d'erreur possible ! Une voix humaine rpondait  la
ntre ! tait-ce la voix de quelque infortun, abandonn au milieu de
l'Ocan, quelque autre victime du choc prouv par le navire ? Ou
plutt une embarcation de la frgate ne nous hlait-elle pas dans
l'ombre ?

Conseil fit un suprme effort, et, s'appuyant sur mon paule, tandis
que je rsistais dans une dernire convulsion, il se dressa  demi hors
de l'eau et retomba puis.

 Qu'as-tu vu ?

-- J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons
toutes nos forces !... 

Qu'avait-il vu ? Alors, je ne sais pourquoi, la pense du monstre me
vint pour la premire fois  l'esprit !... Mais cette voix cependant
?... Les temps ne sont plus o les Jonas se rfugient dans le ventre
des baleines !

Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tte,
regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel
rpondait une voix de plus en plus rapproche. Je l'entendais  peine.
Mes forces taient  bout ; mes doigts s'cartaient ; ma main ne me
fournissait plus un point d'appui ; ma bouche, convulsivement ouverte,
s'emplissait d'eau sale ; le froid m'envahissait. Je relevai la tte
une dernire fois, puis, je m'abmai...

En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je
sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait  la surface de l'eau, que
ma poitrine se dgonflait, et je m'vanouis...

Il est certain que je revins promptement  moi, grce  de vigoureuses
frictions qui me sillonnrent le corps. J'entr'ouvris les yeux...

 Conseil ! murmurai-je.

-- Monsieur m'a sonn ?  rpondit Conseil.

En ce moment, aux dernires clarts de la lune qui s'abaissait vers
l'horizon, j'aperus une figure qui n'tait pas celle de Conseil, et
que je reconnus aussitt.

 Ned ! m'criai-je

-- En personne, monsieur, et qui court aprs sa prime ! rpondit le
Canadien.

-- Vous avez t prcipit  la mer au choc de la frgate ?

-- Oui, monsieur le professeur, mais plus favoris que vous, j'ai pu
prendre pied presque immdiatement sur un lot flottant.

-- Un lot ?

-- Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque.

-- Expliquez-vous, Ned.

-- Seulement, j'ai bientt compris pourquoi mon harpon n'avait pu
l'entamer et s'tait mouss sur sa peau.

-- Pourquoi, Ned, pourquoi ?

-- C'est que cette bte-l, monsieur le professeur, est faite en tle
d'acier ! 

Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs,
que je contrle moi-mme mes assertions.

Les dernires paroles du Canadien avaient produit un revirement subit
dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'tre ou de
l'objet  demi immerg qui nous servait de refuge. Je l'prouvai du
pied. C'tait videmment un corps dur, impntrable, et non pas cette
substance molle qui forme la masse des grands mammifres marins.

Mais ce corps dur pouvait tre une carapace osseuse, semblable  celle
des animaux antdiluviens, et j'en serais quitte pour classer le
monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les
alligators.

Eh bien ! non ! Le dos noirtre qui me supportait tait lisse, poli,
non imbriqu. Il rendait au choc une sonorit mtallique, et, si
incroyable que cela ft, il semblait que, dis-je, il tait fait de
plaques boulonnes.

Le doute n'tait pas possible ! L'animal, le monstre, le phnomne
naturel qui avait intrigu le monde savant tout entier, boulevers et
fourvoy l'imagination des marins des deux hmisphres, il fallait bien
le reconnatre, c'tait un phnomne plus tonnant encore, un phnomne
de main d'homme.

La dcouverte de l'existence de l'tre le plus fabuleux, le plus
mythologique, n'et pas, au mme degr, surpris ma raison. Que ce qui
est prodigieux vienne du Crateur, c'est tout simple. Mais trouver tout
 coup, sous ses yeux, l'impossible mystrieusement et humainement
ralis, c'tait  confondre l'esprit !

Il n'y avait pas  hsiter cependant. Nous tions tendus sur le dos
d'une sorte de bateau sous-marin, qui prsentait, autant que j'en
pouvais juger, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned
Land tait faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne pmes que nous y
ranger.

 Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mcanisme de
locomotion et un quipage pour le manoeuvrer ?

-- videmment, rpondit le harponneur, et nanmoins, depuis trois
heures que j'habite cette le flottante, elle n'a pas donn sign de
vie.

-- Ce bateau n'a pas march ?

-- Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gr des lames, mais il
ne bouge pas.

-- Nous savons,  n'en pas douter, cependant, qu'il est dou d'une
grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette
vitesse et un mcanicien pour conduire cette machine, j'en conclus...
que nous sommes sauvs.

-- Hum !  fit Ned Land d'un ton rserv.

En ce moment, et comme pour donner raison  mon argumentation, un
bouillonnement se fit  l'arrire de cet trange appareil, dont le
propulseur tait videmment une hlice, et il se mit en mouvement. Nous
n'emes que le temps de nous accrocher  sa partie suprieure qui
mergeait de quatre-vingts centimtres environ. Trs heureusement sa
vitesse n'tait pas excessive.

 Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien 
dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas
deux dollars de ma peau ! 

Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de
communiquer avec les tres quelconques renferms dans les flancs de
cette machine. Je cherchai  sa surface une ouverture, un panneau,  un
trou d'homme , pour employer l'expression technique ; mais les lignes
de boulons, solidement rabattues sur la jointure des tles, taient
nettes et uniformes.

D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurit
profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pntrer
 l'intrieur de ce bateau sous-marin.

Ainsi donc, notre salut dpendait uniquement du caprice des mystrieux
timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous
tions perdus ! Ce cas except, je ne doutais pas de la possibilit
d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas
eux-mmes leur air, il fallait ncessairement qu'ils revinssent de
temps en temps  la surface de l'Ocan pour renouveler leur provision
de molcules respirables. Donc, ncessit d'une ouverture qui mettait
l'intrieur du bateau en communication avec l'atmosphre.

Quant  l'espoir d'tre sauv par le commandant Farragut, il fallait y
renoncer compltement. Nous tions entrans vers l'ouest, et j'estimai
que notre vitesse, relativement modre, atteignait douze milles 
l'heure. L'hlice battait les flots avec une rgularit mathmatique,
mergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente  une
grande hauteur.

Vers quatre heures du matin, la rapidit de l'appareil s'accrut. Nous
rsistions difficilement  ce vertigineux entranement, lorsque les
lames nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous
sa main un large organeau fix  la partie suprieure du dos de tle,
et nous parvnmes  nous y accrocher solidement.

Enfin cette longue nuit s'coula. Mon souvenir incomplet ne permet pas
d'en retracer toutes les impressions. Un seul dtail me revient 
l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus
entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive
produite par des accords lointains. Quel tait donc le mystre de cette
navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement
l'explication ? Quels tres vivaient dans cet trange bateau ? Quel
agent mcanique lui permettait de se dplacer avec une si prodigieuse
vitesse ?

Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne
tardrent pas  se dchirer. J'allais procder  un examen attentif de
la coque qui formait  sa partie suprieure une sorte de plate-forme
horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu  peu.

 Eh ! mille diables ! s'cria Ned Land, frappant du pied la tle
sonore, ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers ! 

Mais il tait difficile de se faire entendre au milieu des battements
assourdissants de l'hlice. Heureusement, le mouvement d'immersion
s'arrta.

Soudain, un bruit de ferrures violemment pousses se produisit 
l'intrieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un
cri bizarre et disparut

aussitt.

Quelques instants aprs, huit solides gaillards, le visage voil,
apparaissaient silencieusement, et nous entranaient dans leur
formidable machine.

                                  VIII

                          _MOBILIS IN MOBILE_

Cet enlvement, si brutalement excut, s'tait accompli avec la
rapidit de l'clair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le
temps de nous reconnatre. Je ne sais ce qu'ils prouvrent en se
sentant introduits dans cette prison flottante ; mais, pour mon compte,
un rapide frisson me glaa l'piderme. A qui avions-nous affaire ? Sans
doute  quelques pirates d'une nouvelle espce qui exploitaient la mer
 leur faon.

A peine l'troit panneau fut-il referm sur moi, qu'une obscurit
profonde m'enveloppa. Mes yeux, imprgns de la lumire extrieure, ne
purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux
chelons d'une chelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement
saisis, me suivaient. Au bas de l'chelle, une porte s'ouvrit et se
referma immdiatement sur nous avec un retentissement sonore.

Nous tions seuls. O ? Je ne pouvais le dire,  peine l'imaginer. Tout
tait noir, mais d'un noir si absolu, qu'aprs quelques minutes, mes
yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indtermines qui
flottent dans les plus profondes nuits.

Cependant, Ned Land, furieux de ces faons de procder, donnait un
libre cours  son indignation.

 Mille diables ! s'criait-il, voil des gens qui en remonteraient aux
Caldoniens pour l'hospitalit ! Il ne leur manque plus que d'tre
anthropophages ! Je n'en serais pas surpris, mais je dclare que l'on
ne me mangera pas sans que je proteste !

-- Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, rpondit tranquillement Conseil.
Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la
rtissoire !

-- Dans la rtissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, 
coup sr ! Il y fait assez noir. Heureusement, mon _bowie-kniff_ ne m'a
pas quitt, et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le
premier de ces bandits qui met la main sur moi...

-- Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous
compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous
coute pas ! Tchons plutt de savoir o nous sommes ! 

Je marchai en ttonnant. Aprs cinq pas, je rencontrai une muraille de
fer, faite de tles boulonnes. Puis, me retournant, je heurtai une
table de bois, prs de laquelle taient rangs plusieurs escabeaux. Le
plancher de cette prison se dissimulait sous une paisse natte de
phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne rvlaient
aucune trace de porte ni de fentre. Conseil, faisant un tour en sens
inverse, me rejoignit, et nous revnmes au milieu de cette cabine, qui
devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant  sa
hauteur, Ned Land, malgr sa grande taille, ne put la mesurer.

Une demi-heure s'tait dj coule sans que la situation se ft
modifie, quand, d'une extrme obscurit, nos yeux passrent subitement
 la plus violente lumire. Notre prison s'claira soudain,
c'est--dire qu'elle s'emplit d'une matire lumineuse tellement vive
que je ne pus d'abord en supporter l'clat. A sa blancheur,  son
intensit, je reconnus cet clairage lectrique, qui produisait autour
du bateau sous-marin comme un magnifique phnomne de phosphorescence.
Aprs avoir involontairement ferm les yeux, je les rouvris, et je vis
que l'agent lumineux s'chappait d'un demi-globe dpoli qui
s'arrondissait  la partie suprieure de la cabine.

 Enfin ! on y voit clair ! s'cria Ned Land, qui, son couteau  la
main, se tenait sur la dfensive.

-- Oui, rpondis-je, risquant l'antithse, mais la situation n'en est
pas moins obscure.

-- Que monsieur prenne patience , dit l'impassible Conseil.

Le soudain clairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les
moindres dtails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux.
La porte invisible devait tre hermtiquement ferme. Aucun bruit
n'arrivait  notre oreille. Tout semblait mort  l'intrieur de ce
bateau. Marchait-il, se maintenait-il  la surface de l'Ocan,
s'enfonait-il dans ses profondeurs ? Je ne pouvais le deviner.

Cependant, le globe lumineux ne s'tait pas allum sans raison.
j'esprais donc que les hommes de l'quipage ne tarderaient pas  se
montrer. Quand on veut oublier les gens, on n'claire pas les
oubliettes.

Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou se fit entendre, la porte
s'ouvrit, deux hommes parurent.

L'un tait de petite taille, vigoureusement muscl, large d'paules,
robuste de membres, la tte forte, la chevelure abondante et noire, la
moustache paisse, le regard vif et pntrant, et toute sa personne
empreinte de cette vivacit mridionale qui caractrise en France les
populations provenales. Diderot a trs justement prtendu que le geste
de l'homme est mtaphorique, et ce petit homme en tait certainement la
preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait
prodiguer les prosopopes, les mtonymies et les hypallages. Ce que.
d'ailleurs, je ne fus jamais  mme de vrifier, car il employa
toujours devant moi un idiome singulier et absolument incomprhensible.

Le second inconnu mrite une description plus dtaille. Un disciple de
Gratiolet ou d'Engel et lu sur sa physionomie  livre ouvert. Je
reconnus sans hsiter ses qualits dominantes - la confiance en lui,
car sa tte se dgageait noblement sur l'arc form par la ligne de ses
paules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance : - le
calme, car sa peau, ple plutt que colore, annonait la tranquillit
du sang ; - l'nergie, que dmontrait la rapide contraction de ses
muscles sourciliers ; le courage enfin, car sa vaste respiration
dnotait une grande expansion vitale.

J'ajouterai que cet homme tait fier, que son regard ferme et calme
semblait reflter de hautes penses, et que de tout cet ensemble, de
l'homognit des expressions dans les gestes du corps et du visage,
suivant l'observation des physionomistes, rsultait une indiscutable
franchise.

Je me sentis  involontairement  rassur en sa prsence, et j'augurai
bien de notre entrevue.

Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le
prciser. Sa taille tait haute, son front large, son nez droit, sa
bouche nettement dessine. ses dents magnifiques, ses mains fines,
allonges, minemment  psychiques  pour employer un mot de la
chirognomonie, c'est--dire dignes de servir une me haute et
passionne. Cet homme formait certainement le plus admirable type que
j'eusse jamais rencontr. Dtail particulier, ses yeux, un peu carts
l'un de l'autre, pouvaient embrasser simultanment prs d'un quart de
l'horizon. Cette facult je l'ai vrifi plus tard se doublait d'une
puissance de vision encore suprieure  celle de Ned Land. Lorsque cet
inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se fronait, ses
larges paupires se rapprochaient de manire  circonscrire la pupille
des yeux et  rtrcir ainsi l'tendue du champ visuel, et il regardait
! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetisss par
l'loignement ! comme il vous pntrait jusqu' l'me ! comme il
perait ces nappes liquides, si opaques  nos yeux, et comme il lisait
au plus profond des mers !...

Les deux inconnus, coiffs de brets faits d'une fourrure de loutre
marine, et chausss de bottes de mer en peau de phoque, portaient des
vtements d'un tissu particulier, qui dgageaient la taille et
laissaient une grande libert de mouvements.

Le plus grand des deux videmment le chef du bord - nous examina avec
une extrme attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant
vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne
pus reconnatre. C'tait un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont
les voyelles semblaient soumises  une accentuation trs varie.

L'autre rpondit par un hochement de tte, et ajouta deux ou trois mots
parfaitement incomprhensibles. Puis du regard il parut m'interroger
directement.

Je rpondis, en bon franais, que je n'entendais point son langage ;
mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez
embarrassante.

 Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces
messieurs en saisiront peut-tre quelques mots ! 

Je recommenai le rcit de nos aventures, articulant nettement toutes
mes syllabes, et sans omettre un seul dtail. Je dclinai nos noms et
qualits ; puis, je prsentai dans les formes le professeur Aronnax,
son domestique Conseil, et matre Ned Land, le harponneur.

L'homme aux yeux doux et calmes m'couta tranquillement, poliment mme,
et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie
n'indiqua qu'il et compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne
pronona pas un seul mot.

Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-tre se ferait-on
entendre dans cette langue qui est  peu prs universelle. Je la
connaissais, ainsi que la langue allemande, d'une manire suffisante
pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici,
il fallait surtout se faire comprendre.

 Allons,  votre tour, dis-je au harponneur. A vous, matre Land,
tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parl un
Anglo-Saxon. et tchez d'tre plus heureux que moi. 

Ned ne se fit pas prier et recommena mon rcit que je compris  peu
prs. Le fond fut le mme, mais la forme diffra. Le Canadien, emport
par son caractre, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit
violemment d'tre emprisonn au mpris du droit des gens, demanda en
vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua l'_habeas corpus_,
menaa de poursuivre ceux qui le squestraient indment, se dmena,
gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste
expressif que nous mourions de faim.

Ce qui tait parfaitement vrai, mais nous l'avions  peu prs oubli.

A sa grande stupfaction, le harponneur ne parut pas avoir t plus
intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillrent pas. Il tait
vident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday.

Fort embarrass, aprs avoir puis vainement nos ressources
philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me
dit :

 Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand.

-- Comment ! tu sais l'allemand ? m'criai-je.

-- Comme un Flamand, n'en dplaise  monsieur.

-- Cela me plat, au contraire. Va, mon garon. 

Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisime fois les
diverses pripties de notre histoire. Mais, malgr les lgantes
tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande
n'eut aucun succs.

Enfin, pouss  bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes
premires tudes, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin.
Cicron se ft bouch les oreilles et m'et renvoy  la cuisine, mais
cependant, je parvins  m'en tirer. Mme rsultat ngatif.

Cette dernire tentative dfinitivement avorte, les deux inconnus
changrent quelques mots dans leur incomprhensible langage, et se
retirrent, sans mme nous avoir adresse un de ces gestes rassurants
qui ont cours dans tous les pays du monde. La porte se referma.

 C'est une infamie ! s'cria Ned Land, qui clata pour la vingtime
fois. Comment ! on leur parle franais, anglais, allemand, latin,  ces
coquins-l, et il n'en est pas un qui ait la civilit de rpondre !

Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colre ne mnerait
 rien.

-- Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible
compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de
fer ?

-- Bah ! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir
longtemps !

-- Mes amis, dis-je, il ne faut pas se dsesprer. Nous nous sommes
trouvs dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir
d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'quipage
de ce bateau.

-- Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins...

-- Bon ! et de quel pays ?

-- Du pays des coquins !

-- Mon brave Ned, ce pays-l n'est pas encore suffisamment indiqu sur
la mappemonde, et j'avoue que la nationalit de ces deux inconnus est
difficile  dterminer ! Ni Anglais, ni Franais, ni Allemands, voil
tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tent d'admettre
que ce commandant et son second sont ns sous de basses latitudes. Il y
a du mridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou
indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de dcider.
Quant  leur langage. il est absolument incomprhensible.

Voil le dsagrment de ne pas savoir toutes les langues, rpondit
Conseil, ou le dsavantage de ne pas avoir une langue unique !

-- Ce qui ne servirait  rien ! rpondit Ned Land. Ne voyez-vous pas
que ces gens-l ont un langage  eux, un langage invent pour
dsesprer les braves gens qui demandent  dner ! Mais, dans tous les
pays de la terre ouvrir la bouche, remuer les mchoires, happer des
dents et des lvres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste ?
Est-ce que cela ne veut pas dire  Qubec comme aux Pomotou,  Paris
comme aux antipodes : J'ai faim ! donnez-moi  manger !...

-- Oh ! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes !... 

Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart entra. Il nous
apportait des vtements, vestes et culottes de mer, faites d'une toffe
dont je ne reconnus pas la nature. Je me htai de les revtir, et mes
compagnons m'imitrent.

Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-tre avait dispos la
table et plac trois couverts.

 Voil quelque chose de srieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien.

-- Bah ! rpondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on
mange ici ? du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de
chien de mer !

-- Nous verrons bien !  dit Conseil.

Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symtriquement
poss sur la nappe, et nous prmes place  table. Dcidment, nous
avions affaire  des gens civiliss, et sans la lumire lectrique qui
nous inondait, je me serais cru dans la salle  manger de l'htel
Adelphi,  Liverpool, ou du Grand-Htel,  Paris. Je dois dire
toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau tait
frache et limpide, mais c'tait de l'eau - ce qui ne fut pas du got
de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers
poissons dlicatement apprts ; mais, sur certains plats, excellents
d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais mme su dire  quel
rgne, vgtal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de
table, il tait lgant et d'un got parfait. Chaque ustensile,
cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entoure
d'une devise en exergue, et dont voici le _fac-simil_ exact :

_Mobile dans l'lment mobile !_ Cette devise s'appliquait justement 
cet appareil sous-marin,  la condition de traduire la prposition _in_
par _dans_ et non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du
nom de l'nigmatique personnage qui commandait au fond des mers !

Ned et Conseil ne faisaient pas tant de rflexions. Ils dvoraient, et
je ne tardai pas  les imiter. J'tais, d'ailleurs, rassur sur notre
sort, et il me paraissait vident que nos htes ne voulaient pas nous
laisser mourir d'inanition.

Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, mme la faim de gens qui
n'ont pas mang depuis quinze heures. Notre apptit satisfait, le
besoin de sommeil se fit imprieusement sentir. Raction bien
naturelle, aprs l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutt
contre la mort.

 Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil.

-- Et moi, je dors !  rpondit Ned Land.

Mes deux compagnons s'tendirent sur le tapis de la cabine, et furent
bientt plongs dans un profond sommeil.

Pour mon compte, je cdai moins facilement  ce violent besoin de
dormir. Trop de penses s'accumulaient dans mon esprit, trop de
questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes
paupires entr'ouvertes ! O tions-nous ? Quelle trange puissance
nous emportait ? Je sentais - ou plutt je croyais sentir - l'appareil
s'enfoncer vers les couches les plus recules de la mer. De violents
cauchemars m'obsdaient. J'entrevoyais dans ces mystrieux asiles tout
un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait tre le
congnre, vivant, se mouvant, formidable comme eux !... Puis, mon
cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et
je tombai bientt dans un morne sommeil.

                                   IX

                        LES COLRES DE NED LAND

Quelle fut la dure de ce sommeil, je l'ignore ; mais il dut tre long,
car il nous reposa compltement de nos fatigues. Je me rveillai le
premier. Mes compagnons n'avaient pas encore boug, et demeuraient
tendus dans leur coin comme des masses inertes.

A peine relev de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau
dgag, mon esprit net. Je recommenai alors un examen attentif de
notre cellule.

Rien n'tait chang  ses dispositions intrieures. La prison tait
reste prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart,
profitant de notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait
donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai
srieusement si nous tions destins  vivre indfiniment dans cette
cage.

Cette perspective me sembla d'autant plus pnible que, si mon cerveau
tait libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine
singulirement oppresse. Ma respiration se faisait difficilement.
L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la
cellule ft vaste, il tait vident que nous avions consomm en grande
partie l'oxygne qu'elle contenait. En effet, chaque homme dpense en
une heure, l'oxygne renferm dans cent litres d'air et cet air, charg
alors d'une quantit presque gale d'acide carbonique, devient
irrespirable.

Il tait donc urgent de renouveler l'atmosphre de notre prison, et,
sans doute aussi, L'atmosphre du bateau sous-marin.

L se posait une question  mon esprit. Comment procdait le commandant
de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l'air par des moyens
chimiques, en dgageant par la chaleur l'oxygne contenu dans du
chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse
caustique ? Dans ce cas, il devait avoir conserv quelques relations
avec les continents, afin de se procurer les matires ncessaires 
cette opration. Se bornait-il seulement  emmagasiner l'air sous de
hautes pressions dans des rservoirs, puis  le rpandre suivant les
besoins de son quipage ? Peut-tre. Ou, procd plus commode. plus
conomique, et par consquent plus probable, se contentait-il de
revenir respirer  la surface des eaux, comme un ctac. et de
renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphre ? Quoi
qu'il en soit. et quelle que ft la mthode, il me paraissait prudent
de l'employer sans retard.

En effet, j'tais dj rduit  multiplier mes inspirations pour
extraire de cette cellule le peu d'oxygne qu'elle renfermait, quand,
soudain, je fus rafrachi par un courant d'air pur et tout parfum
d'manations salines. C'tait bien la brise de mer, vivifiante et
charge d'iode ! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons se
saturrent de fraches molcules. En mme temps, je sentis un
balancement, un roulis de mdiocre amplitude, mais parfaitement
dterminable. Le bateau, le monstre de tle venait videmment de
remonter  la surface de l'Ocan pour y respirer  la faon des
baleines. Le mode de ventilation du navire tait donc parfaitement
reconnu.

Lorsque j'eus absorb cet air pur  pleine poitrine, je cherchai le
conduit, l' arifre , si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'
nous ce bienfaisant effluve. et je ne tardai pas  le trouver.
Au-dessus de la porte s'ouvrait un trou d'arage laissant passer une
frache colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosphre appauvrie de
la cellule.

J'en tais l de mes observations, quand Ned et Conseil s'veillrent
presque en mme temps, sous l'influence de cette aration revivifiante.
Ils se frottrent les yeux, se dtirrent les bras et furent sur pied
en un instant.

 Monsieur a bien dormi ? me demanda Conseil avec sa politesse
quotidienne.

-- Fort bien, mon brave garon, rpondis-je. Et, vous, matre Ned Land ?

-- Profondment, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me
trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer ? 

Un marin ne pouvait s'y mprendre, et je racontai au Canadien ce qui
s'tait pass pendant son sommeil.

 Bon ! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous
entendions, lorsque le prtendu narwal se trouvait en vue de
l'_Abraham-Lincoln_.

-- Parfaitement, matre Land, c'tait sa respiration !

-- Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune ide de l'heure qu'il
est,  moins que ce ne soit l'heure du dner ?

-- L'heure du dner, mon digne harponneur ? Dites, au moins, l'heure du
djeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier.

-- Ce qui dmontre, rpondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre
heures de sommeil.

-- C'est mon avis. rpondis-je.

-- Je ne vous contredis point, rpliqua Ned Land. Mais dner ou
djeuner, le stewart sera le bienvenu, qu'il apporte l'un ou l'autre.

-- L'un et l'autre, dit Conseil

-- Juste, rpondit le Canadien, nous avons droit  deux repas, et pour
mon compte, je ferai honneur  tous les deux.

-- Eh bien ! Ned, attendons, rpondis-je. Il est vident que ces
inconnus n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car,
dans ce cas, le dner d'hier soir n'aurait aucun sens.

-- A moins qu'on ne nous engraisse ! riposta Ned.

-- Je proteste, rpondis-je. Nous ne sommes point tombs entre les
mains de cannibales !

-- Une fois n'est pas coutume, rpondit srieusement le Canadien. Qui
sait si ces gens-l ne sont pas privs depuis longtemps de chair
frache, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitus
comme monsieur le professeur, son domestique et moi...

-- Chassez ces ides, matre Land, rpondis-je au harponneur, et
surtout. ne partez pas de l pour vous emporter contre nos htes, ce
qui ne pourrait qu'aggraver la situation.

-- En tout cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables,
et dner ou djeuner, le repas n'arrive gure !

-- Matre Land, rpliquai-je, il faut se conformer au rglement du
bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du
matre-coq.

-- Eh bien ! on le mettra  l'heure, rpondit tranquillement Conseil.

-- Je vous reconnais l, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien.
Vous usez peu votre bile et vos nerfs ! Toujours calme ! Vous seriez
capable de dire vos grces avant votre bndicit, et de mourir de faim
plutt que de vous plaindre !

-- A quoi cela servirait-il ? demanda Conseil.

-- Mais cela servirait  se plaindre ! C'est dj quelque chose. Et si
ces pirates -- je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier
monsieur le professeur qui dfend de les appeler cannibales -- , si ces
pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage o j'touffe,
sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se
trompent ! Voyons, monsieur Aronnax. parlez franchement. Croyez-vous
qu'ils nous tiennent longtemps dans cette bote de fer ?

-- A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land.

-- Mais enfin, que supposez-vous ?

-- Je suppose que le hasard nous a rendus matres d'un secret
important. Or, l'quipage de ce bateau sous-marin a intrt  le
garder, et si cet intrt est plus grave que la vie de trois hommes, je
crois notre existence trs compromise. Dans le cas contraire,  la
premire occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde
habit par nos semblables.

-- A moins qu'il ne nous enrle parmi son quipage, dit Conseil, et
qu'il nous garde ainsi...

-- Jusqu'au moment, rpliqua Ned Land, o quelque frgate, plus rapide
ou plus adroite que l'_Abraham-Lincoln_, s'emparera de ce nid de
forbans, et enverra son quipage et nous respirer une dernire fois au
bout de sa grand'vergue.

-- Bien raisonn, matre Land, rpliquai-je. Mais on ne nous a pas
encore fait, que je sache, de proposition  cet gard. Inutile donc de
discuter le parti que nous devrons prendre, le cas chant. Je vous le
rpte, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons
rien, puisqu'il n'y a rien  faire.

-- Au contraire ! monsieur le professeur, rpondit le harponneur, qui
n'en voulait pas dmordre, il faut faire quelque chose.

-- Eh ! quoi donc, matre Land ?

-- Nous sauver.

-- Se sauver d'une prison  terrestre  est souvent difficile, mais
d'une prison sous-marine, cela me parat absolument impraticable.

-- Allons, ami Ned, demanda Conseil, que rpondez-vous  l'objection de
monsieur ? Je ne puis croire qu'un Amricain soit jamais  bout de
ressources ! 

Le harponneur. visiblement embarrass, se taisait. Une fuite, dans les
conditions o le hasard nous avait jets, tait absolument impossible.
Mais un Canadien est  demi franais, et matre Ned Land le fit bien
voir par sa rponse.

 Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il aprs quelques instants de
rflexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne
peuvent s'chapper de leur prison ?

-- Non, mon ami.

-- C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de manire  y rester.

-- Parbleu ! fit Conseil, vaut encore mieux tre dedans que dessus ou
dessous !

-- Mais aprs avoir jet dehors geliers, porte-clefs et gardiens,
ajouta Ned Land.

-- Quoi, Ned ? vous songeriez srieusement  vous emparer de ce
btiment ?

-- Trs srieusement, rpondit le Canadien.

-- C'est impossible.

-- Pourquoi donc, monsieur ? Il peut se prsenter quelque chance
favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empcher d'en
profiter. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes  bord de cette
machine, ils ne feront pas reculer deux Franais et un Canadien, je
suppose ! 

Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter.
Aussi, me contentai-je de rpondre :

 Laissons venir les circonstances, matre Land, et nous verrons. Mais,
jusque-l, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir
que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez natre
des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la
situation sans trop de colre.

-- Je vous le promets, monsieur le professeur, rpondit Ned Land d'un
ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un
geste brutal ne me trahira, quand bien mme le service de la table ne
se ferait pas avec toute la rgularit dsirable.

-- J'ai votre parole, Ned , rpondis-je au Canadien.

Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit 
rflchir  part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgr
l'assurance du harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je
n'admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parl. Pour
tre si srement manoeuvr, le bateau sous-marin exigeait un nombreux
quipage, et consquemment, dans le cas d'une lutte, nous aurions
affaire  trop forte partie. D'ailleurs, il fallait, avant tout, tre
libres, et nous ne l'tions pas. Je ne voyais mme aucun moyen de fuir
cette cellule de tle si hermtiquement ferme. Et pour peu que
l'trange commandant de ce bateau et un secret  garder -- ce qui
paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement 
son bord. Maintenant, se dbarrasserait-il de nous par la violence, ou
nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre ? C'tait l
l'inconnu. Toutes ces hypothses me semblaient extrmement plausibles,
et il fallait tre un harponneur pour esprer de reconqurir sa libert.

Je compris d'ailleurs que les ides de Ned Land s'aigrissaient avec les
rflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu  peu les
jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes
redevenir menaants. Il se levait, tournait comme une bte fauve en
cage, frappait les murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps
s'coulait, la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le
stewart ne paraissait pas. Et c'tait oublier trop longtemps notre
position de naufrags, si l'on avait rellement de bonnes intentions 
notre gard.

Ned Land, tourment par les tiraillements de son robuste estomac, se
montait de plus en plus, et, malgr sa parole, je craignais
vritablement une explosion, lorsqu'il se trouverait en prsence de
l'un des hommes du bord.

Pendant deux heures encore, la colre de Ned Land s'exalta. Le Canadien
appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tle taient
sourdes. Je n'entendais mme aucun bruit  l'intrieur de ce bateau,
qui semblait mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais videmment senti
les frmissements de la coque sous l'impulsion de l'hlice. Plong sans
doute dans l'abme des eaux, il n'appartenait plus  la terre. Tout ce
morne silence tait effrayant.

Quant  notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je
n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les esprances que j'avais
conues aprs notre entrevue avec le commandant du bord s'effaaient
peu  peu. La douceur du regard de cet homme, l'expression gnreuse de
sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon
souvenir. Je revoyais cet nigmatique personnage tel qu'il devait tre,
ncessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en dehors de
l'humanit, inaccessible  tout sentiment de piti, implacable ennemi
de ses semblables auxquels il avait d vouer une imprissable haine !

Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser prir d'inanition,
enferms dans cette prison troite livrs  ces horribles tentations
auxquelles pousse la faim farouche ? Cette affreuse pense prit dans
mon esprit une intensit terrible, et l'imagination aidant, je me
sentis envahir par une pouvante insense. Conseil restait calme, Ned
Land rugissait.

En ce moment, un bruit se fit entendre extrieurement.

Des pas rsonnrent sur la dalle de mtal. Les serrures furent
fouilles, la porte s'ouvrit, le stewart parut.

Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empcher, le Canadien
s'tait prcipit sur ce malheureux ; il l'avait renvers ; il le
tenait  la gorge. Le stewart touffait sous sa main puissante.

Conseil cherchait dj  retirer des mains du harponneur sa victime 
demi suffoque, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand,
subitement, je fus clou  ma place par ces mots prononcs en franais :

 Calmez-vous, matre Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez
m'couter ! 

                                    X

                            L'HOMME DES EAUX

C'tait le commandant du bord qui parlait ainsi.

A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque trangl
sortit en chancelant sur un signe de son matre ; mais tel tait
l'empire du commandant  son bord, que pas un geste ne trahit le
ressentiment dont cet homme devait tre anim contre le Canadien.
Conseil, intress malgr lui, moi stupfait, nous attendions en
silence le dnouement de cette scne.

Le commandant, appuy sur l'angle de la table, les bras croiss, nous
observait avec une profonde attention. Hsitait-il  parler ?
Regrettait-il ces mots qu'il venait de prononcer en franais ? On
pouvait le croire.

Aprs quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea 
interrompre :

 Messieurs, dit-il d'une voix calme et pntrante, je parle galement
le franais, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous
rpondre ds notre premire entrevue, mais je voulais vous connatre
d'abord, rflchir ensuite. Votre quadruple rcit, absolument semblable
au fond, m'a affirm l'identit de vos personnes. Je sais maintenant
que le hasard a mis en ma prsence monsieur Pierre Aronnax, professeur
d'histoire naturelle au Musum de Paris, charg d'une mission
scientifique  l'tranger, Conseil son domestique, et Ned Land,
d'origine canadienne, harponneur  bord de la frgate
l'_Abraham-Lincoln_, de la marine nationale des tats-Unis d'Amrique. 

Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'tait pas une question que
me posait le commandant. Donc, pas de rponse  faire. Cet homme
s'exprimait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase
tait nette, ses mots justes, sa facilit d'locution remarquable. Et
cependant, je ne  sentais  pas en lui un compatriote.

Il reprit la conversation en ces termes :

 Vous avez trouv sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tard 
vous rendre cette seconde visite. C'est que, votre identit reconnue,
je voulais peser mrement le parti  prendre envers vous. J'ai beaucoup
hsit. Les plus fcheuses circonstances vous ont mis en prsence d'un
homme qui a rompu avec l'humanit. Vous tes venu troubler mon
existence...

-- Involontairement, dis-je.

-- Involontairement ? rpondit l'inconnu, en forant un peu sa voix.
Est-ce involontairement que l'_Abraham-Lincoln_ me chasse sur toutes
les mers ? Est-ce involontairement que vous avez pris passage  bord de
cette frgate ? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur
la coque de mon navire ? Est-ce involontairement que matre Ned Land
m'a frapp de son harpon ? 

Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais,  ces
rcriminations j'avais une rponse toute naturelle  faire, et je la
fis.

 Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu
lieu  votre sujet en Amrique et en Europe. Vous ne savez pas que
divers accidents, provoqus par le choc de votre appareil sous-marin,
ont mu l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grce
des hypothses sans nombre par lesquelles on cherchait  expliquer
l'inexplicable phnomne dont seul vous aviez le secret. Mais sachez
qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique,
l'_Abraham-Lincoln_ croyait chasser quelque puissant monstre marin dont
il fallait  tout prix dlivrer l'Ocan. 

Un demi-sourire dtendit les lvres du commandant, puis, d'un ton plus
calme :

 Monsieur Aronnax, rpondit-il, oseriez-vous affirmer que votre
frgate n'aurait pas poursuivi et canonn un bateau sous-marin aussi
bien qu'un monstre ? 

Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut
n'et pas hsit. Il et cru de son devoir de dtruire un appareil de
ce genre tout comme un narwal gigantesque.

 Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de
vous traiter en ennemis. 

Je ne rpondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition
semblable, quand la force peut dtruire les meilleurs arguments.

 J'ai longtemps hsit, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait 
vous donner l'hospitalit. Si je devais me sparer de vous, je n'avais
aucun intrt  vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce
navire qui vous avait servi de refuge. Je m'enfonais sous les mers, et
j'oubliais que vous aviez jamais exist. N'tait-ce pas mon droit ?

-- C'tait peut-tre le droit d'un sauvage, rpondis-je, ce n'tait pas
celui d'un homme civilis.

-- Monsieur le professeur, rpliqua vivement le commandant, je ne suis
pas ce que vous appelez un homme civilis ! J'ai rompu avec la socit
tout entire pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprcier.
Je n'obis donc point  ses rgles, et je vous engage  ne jamais les
invoquer devant moi ! 

Ceci fut dit nettement. Un clair de colre et de ddain avait allum
les yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un pass
formidable. Non seulement il s'tait mis en dehors des lois humaines,
mais il s'tait fait indpendant, libre dans la plus rigoureuse
acception du mot, hors de toute atteinte ! Qui donc oserait le
poursuivre au fond des mers, puisque,  leur surface, il djouait les
efforts tents contre lui ? Quel navire rsisterait au choc de son
monitor sous-marin ? Quelle cuirasse, si paisse qu'elle ft,
supporterait les coups de son peron ? Nul, entre les hommes, ne
pouvait lui demander compte de ses oeuvres. Dieu, s'il y croyait, sa
conscience, s'il en avait une, taient les seuls juges dont il put
dpendre.

Ces rflexions traversrent rapidement mon esprit. pendant que
l'trange personnage se taisait, absorb et comme retir en lui-mme.
Je le considrais avec un effroi mlang d'intrt, et sans doute,
ainsi qu'Oedipe considrait le Sphinx.

Aprs un assez long silence, le commandant reprit la parole.

 J'ai donc hsit, dit-il, mais j'ai pens que mon intrt pouvait
s'accorder avec cette piti naturelle  laquelle tout tre humain a
droit. Vous resterez  mon bord, puisque la fatalit vous y a jets.
Vous y serez libres, et, en change de cette libert, toute relative
d'ailleurs, je ne vous imposerai qu'une seule condition. Votre parole
de vous y soumettre me suffira.

-- Parlez, monsieur, rpondis-je, je pense que cette condition est de
celles qu'un honnte homme peut accepter ?

-- Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains vnements
imprvus m'obligent  vous consigner dans vos cabines pour quelques
heures ou quelques jours, suivant le cas. Dsirant ne jamais employer
la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous
les autres, une obissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre
responsabilit, je vous dgage entirement, car c'est  moi de vous
mettre dans l'impossibilit de voir ce qui ne doit pas tre vu.
Acceptez-vous cette condition ? 

Il se passait donc  bord des choses tout au moins singulires, et que
ne devaient point voir des gens qui ne s'taient pas mis hors des lois
sociales ! Entre les surprises que l'avenir me mnageait, celle-ci ne
devait pas tre la moindre.

 Nous acceptons, rpondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur,
la permission de vous adresser une question, une seule.

-- Parlez, monsieur.

-- Vous avez dit que nous serions libres  votre bord ?

-- Entirement.

-- Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette libert.

-- Mais la libert d'aller, de venir, de voir, d'observer mme tout ce
qui se passe ici - sauf en quelques circonstances graves - , la libert
enfin dont nous jouissons nous-mmes, mes compagnons et moi. 

Il tait vident que nous ne nous entendions point.

 Pardon, monsieur, repris-je, mais cette libert, ce n'est que celle
que tout prisonnier a de parcourir sa prison ! Elle ne peut nous
suffire.

-- Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise !

-- Quoi ! nous devons renoncer  jamais de revoir notre patrie, nos
amis, nos parents !

-- Oui, monsieur. Mais renoncer  reprendre cet insupportable joug de
la terre, que les hommes croient tre la libert, n'est peut-tre pas
aussi pnible que vous le pensez !

-- Par exemple, s'cria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne
pas chercher  me sauver !

-- Je ne vous demande pas de parole, matre Land rpondit froidement le
commandant.

-- Monsieur, rpondis-je, emport malgr moi, vous abusez de votre
situation envers nous ! C'est de la cruaut !

-- Non, monsieur, c'est de la clmence ! Vous tes mes prisonniers
aprs combat ! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger
dans les abmes de l'Ocan ! Vous m'avez attaqu ! Vous tes venus
surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pntrer, le secret
de toute mon existence ! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur
cette terre qui ne doit plus me connatre ! Jamais ! En vous retenant,
ce n'est pas vous que je garde, c'est moi-mme ! 

Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre
lequel ne prvaudrait aucun argument.

 Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement 
choisir entre la vie ou la mort ?

-- Tout simplement.

-- Mes amis, dis-je,  une question ainsi pose, il n'y a rien 
rpondre. Mais aucune parole ne nous lie au matre de ce bord.

-- Aucune, monsieur , rpondit l'inconnu.

Puis, d'une voix plus douce, il reprit :

 Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai  vous dire. Je vous
connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez
peut-tre pas tant  vous plaindre du hasard qui vous lie  mon sort.
Vous trouverez parmi les livres qui servent  mes tudes favorites cet
ouvrage que vous avez publi sur les grands fonds de la mer. Je l'ai
souvent lu. Vous avez pouss votre oeuvre aussi loin que vous le
permettait la science terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous
n'avez pas tout vu. Laissez-moi donc vous dire, monsieur le professeur,
que vous ne regretterez pas le temps pass  mon bord. Vous allez
voyager dans le pays des merveilles. L'tonnement, la stupfaction
seront probablement l'tat habituel de votre esprit. Vous ne vous
blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert  vos
yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin - qui
sait ? le dernier peut-tre - tout ce que j'ai pu tudier au fond de
ces mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d'tudes.
A partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel lment, vous verrez ce
que n'a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons
plus - et notre plante, grce  moi, va vous livrer ses derniers
secrets. 

Je ne puis le nier ; ces paroles du commandant firent sur moi un grand
effet. J'tais pris l par mon faible, et j'oubliai, pour un instant,
que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la
libert perdue. D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher
cette grave question. Ainsi, je me contentai de rpondre :

 Messieurs, si vous avez bris avec l'humanit, je veux croire que
vous n'avez pas reni tout sentiment humain. Nous sommes des naufrags
charitablement recueillis  votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant
 moi, je ne mconnais pas que, si l'intrt de la science pouvait
absorber jusqu'au besoin de libert, ce que me promet notre rencontre
m'offrirait de grandes compensations. 

Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller
notre trait. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui.

 Une dernire question, dis-je, au moment o cet tre inexplicable
semblait vouloir se retirer.

-- Parlez, monsieur le professeur.

-- De quel nom dois-je vous appeler ?

-- Monsieur, rpondit le commandant, je ne suis pour vous que le
capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n'tes pour moi que les
passagers du _Nautilus_. 

Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses
ordres dans cette langue trangre que je ne pouvais reconnatre. Puis,
se tournant vers le Canadien et Conseil :

 Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre
cet homme.

-- a n'est pas de refus !  rpondit le harponneur.

Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule o ils taient
renferms depuis plus de trente heures.

 Et maintenant, monsieur Aronnax, notre djeuner est prt.
Permettez-moi de vous prcder.

-- A vos ordres, capitaine. 

Je suivis le capitaine Nemo, et ds que j'eus franchi la porte, je pris
une sorte de couloir lectriquement clair, semblable aux coursives
d'un navire. Aprs un parcours d'une dizaine de mtres. une seconde
porte s'ouvrit devant moi.

J'entrai alors dans une salle  manger orne et meuble avec un got
svre. De hauts dressoirs de chne, incrusts d'ornements d'bne,
s'levaient aux deux extrmits de cette salle, et sur leurs rayons 
ligne ondule tincelaient des faences, des porcelaines, des verreries
d'un prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les
rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures
tamisaient et adoucissaient l'clat.

Au centre de la salle tait une table richement servie. Le capitaine
Nemo m'indiqua la place que je devais occuper.

 Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir de
faim. 

Le djeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule
avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la nature
et la provenance. J'avouerai que c'tait bon, mais avec un got
particulier auquel je m'habituai facilement. Ces divers aliments me
parurent riches en phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une
origine marine.

Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina
mes penses, et il rpondit de lui-mme aux questions que je brlais de
lui adresser.

 La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous
pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis
longtemps, j'ai renonc aux aliments de la terre, et je ne m'en porte
pas plus mal. Mon quipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas
autrement que moi.

-- Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer ?

-- Oui, monsieur le professeur, la mer fournit  tous mes besoins.
Tantt, je mets mes filets a la trane, et je les retire, prts  se
rompre. Tantt, je vais chasser au milieu de cet lment qui parat
tre inaccessible  l'homme, et je force le gibier qui gte dans mes
forts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de
Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l'Ocan. J'ai
l une vaste proprit que j'exploite moi-mme et qui est toujours
ensemence par la main du Crateur de toutes choses. 

Je regardai le capitaine Nemo avec un certain tonnement, et je lui
rpondis :

 Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent
d'excellents poissons  votre table ; je comprends moins que vous
poursuiviez le gibier aquatique dans vos forts sous-marines ; mais je
ne comprends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle
soit, figure dans votre menu.

-- Aussi, monsieur, me rpondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais
usage de la chair des animaux terrestres.

-- Ceci, cependant, repris-je, en dsignant un plat o restaient encore
quelques tranches de filet.

-- Ce que vous croyez tre de la viande, monsieur le professeur, n'est
autre chose que du filet de tortue de mer. Voici galement quelques
foies de dauphin que vous prendriez pour un ragot de porc. Mon
cuisinier est un habile prparateur, qui excelle  conserver ces
produits varis de l'Ocan. Gotez  tous ces mets. Voici une conserve
d'holoturies qu'un Malais dclarerait sans rivale au monde, voil une
crme dont le lait a t fourni par la mamelle des ctacs, et le sucre
par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous
offrir des confitures d'anmones qui valent celles des fruits les plus
savoureux. 

Et je gotais, plutt en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine
Nemo m'enchantait par ses invraisemblables rcits.

 Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice
prodigieuse, inpuisable, elle ne me nourrit pas seulement ; elle me
vtit encore. Ces toffes qui vous couvrent sont tisses avec le byssus
de certains coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre des
anciens et nuances de couleurs violettes que j'extrais des aplysis de
la Mditerrane. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de
votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines.
Votre lit est fait du plus doux zostre de l'Ocan. Votre plume sera un
fanon de baleine, votre encre la liqueur scrte par la seiche ou
l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui
retournera un jour !

-- Vous aimez la mer, capitaine.

-- Oui ! je l'aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept diximes du
globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense dsert o
l'homme n'est jamais seul, car il sent frmir la vie  ses cts. La
mer n'est que le vhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence ;
elle n'est que mouvement et amour ; c'est l'infini vivant, comme l'a
dit un de vos potes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature
s'y manifeste par ses trois rgnes, minral, vgtal, animal. Ce
dernier y est largement reprsent par les quatre groupes des
zoophytes, par trois classes des articuls, par cinq classes des
mollusques, par trois classes des vertbrs, les mammifres, les
reptiles et ces innombrables lgions de poissons, ordre infini
d'animaux qui compte plus de treize mille espces, dont un dixime
seulement appartient  l'eau douce. La mer est le vaste rservoir de la
nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commenc, et
qui sait s'il ne finira pas par elle ! L est la suprme tranquillit.
La mer n'appartient pas aux despotes. A sa surface, ils peuvent encore
exercer des droits iniques, s'y battre, s'y dvorer, y transporter
toutes les horreurs terrestres. Mais  trente pieds au-dessous de son
niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'teint, leur puissance
disparat ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! L seulement
est l'indpendance ! L je ne reconnais pas de matres ! L je suis
libre ! 

Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui
dbordait de lui. S'tait-il laiss entraner au-del de sa rserve
habituelle ? Avait-il trop parl ? Pendant quelques instants, il se
promena, trs agit. Puis, ses nerfs se calmrent, sa physionomie
reprit sa froideur accoutume, et, se tournant vers moi :

 Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le
_Nautilus_, je suis a vos ordres. 

                                   XI

                              LE _NAUTILUS_

Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, mnage 
l'arrire de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de
dimension gale  celle que je venais de quitter.

C'tait une bibliothque. De hauts meubles en palissandre noir,
incrusts de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand
nombre de livres uniformment relis. Ils suivaient le contour de la
salle et se terminaient  leur partie infrieure par de vastes divans,
capitonns de cuir marron, qui offraient les courbes les plus
confortables. De lgers pupitres mobiles, en s'cartant ou se
rapprochant  volont, permettaient d'y poser le livre en lecture. Au
centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre
lesquelles apparaissaient quelques journaux dj vieux. La lumire
lectrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre
globes dpolis  demi engags dans les volutes du plafond. Je regardais
avec une admiration relle cette salle si ingnieusement amnage, et
je ne pouvais en croire mes yeux.

 Capitaine Nemo, dis-je  mon hte, qui venait de s'tendre sur un
divan, voil une bibliothque qui ferait honneur  plus d'un palais des
continents, et je suis vraiment merveill, quand je songe qu'elle peut
vous suivre au plus profond des mers.

-- O trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le
professeur ? rpondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Musum vous
offre-t-il un repos aussi complet ?

-- Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprs du
vtre. Vous possdez la six ou sept mille volumes...

-- Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me
rattachent  la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour o mon
_Nautilus_ s'est plong pour la premire fois sous les eaux. Ce
jour-l, j'ai achet mes derniers volumes, mes dernires brochures, mes
derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanit n'a
plus ni pens, ni crit. Ces livres, monsieur le professeur, sont
d'ailleurs  votre disposition, et vous pourrez en user librement. 

Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la
bibliothque. Livres de science, de morale et de littrature, crits en
toute langue, y abondaient ; mais je ne vis pas un seul ouvrage
d'conomie politique ; ils semblaient tre svrement proscrits du
bord. Dtail curieux, tous ces livres taient indistinctement classs,
en quelque langue qu'ils fussent crits, et ce mlange prouvait que le
capitaine du _Nautilus_ devait lire couramment les volumes que sa main
prenait au hasard.

Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'oeuvre des matres anciens
et modernes, c'est--dire tout ce que l'humanit a produit de plus beau
dans l'histoire, la posie, le roman et la science, depuis Homre
jusqu' Victor Hugo, depuis Xnophon jusqu' Michelet, depuis Rabelais
jusqu' madame Sand. Mais la science, plus particulirement, faisait
les frais de cette bibliothque ; les livres de mcanique, de
balistique. d'hydrographie, de mtorologie, de gographie, de
gologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les
ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la
principale tude du capitaine. Je vis l tout le Humboldt, tout
l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de
Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de
Berthelot, de l'abb Secchi, de Petermann, du commandant Maury,
d'Agassis etc. Les mmoires de l'Acadmie des sciences, les bulletins
des diverses socits de gographie, etc., et, en bon rang, les deux
volumes qui m'avaient peut-tre valu cet accueil relativement
charitable du capitaine Nemo. Parmi les oeuvres de Joseph Bertrand, son
livre intitul _les Fondateurs de l'Astronomie_ me donna mme une date
certaine ; et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865,
je pus en conclure que l'installation du _Nautilus_ ne remontait pas 
une poque postrieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le
capitaine Nemo avait commenc son existence sous-marine. J'esprai,
d'ailleurs, que des ouvrages plus rcents encore me permettraient de
fixer exactement cette poque ; mais j'avais le temps de faire cette
recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade 
travers les merveilles du _Nautilus_.

 Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette
bibliothque  ma disposition. Il y a l des trsors de science, et
j'en profiterai.

-- Cette salle n'est pas seulement une bibliothque, dit le capitaine
Nemo, c'est aussi un fumoir.

-- Un fumoir ? m'criai-je. On fume donc  bord ?

-- Sans doute.

-- Alors, monsieur, je suis forc de croire que vous avez conserv des
relations avec La Havane.

-- Aucune, rpondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax,
et, bien qu'il ne vienne pas de La Havane, vous en serez content, si
vous tes connaisseur. 

Je pris le cigare qui m'tait offert, et dont la forme rappelait celle
du londrs ; mais il semblait fabriqu avec des feuilles d'or. Je
l'allumai  un petit brasero que supportait un lgant pied de bronze,
et j'aspirai ses premires bouffes avec la volupt d'un amateur qui
n'a pas fum depuis deux jours.

 C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac.

-- Non, rpondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de La Havane ni de
l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me
fournit, non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londrs,
monsieur ?

-- Capitaine, je les mprise  partir de ce jour.

-- Fumez donc  votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces
cigares. Aucune rgie ne les a contrls, mais ils n'en sont pas moins
bons, j'imagine.

-- Au contraire. 

A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face  celle
par laquelle j'tais entr dans la bibliothque, et je passai dans un
salon immense et splendidement clair.

C'tait un vaste quadrilatre,  pans coups, long de dix mtres, large
de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, dcor de lgres
arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles
entasses dans ce muse. Car, c'tait rellement un muse dans lequel
une main intelligente et prodigue avait runi tous les trsors de la
nature et de l'art, avec ce ple-mle artiste qui distingue un atelier
de peintre.

Une trentaine de tableaux de matres,  cadres uniformes, spars par
d'tincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries
d'un dessin svre. Je vis l des toiles de la plus haute valeur, et
que, pour la plupart, j'avais admires dans les collections
particulires de l'Europe et aux expositions de peinture. Les diverses
coles des matres anciens taient reprsentes par une madone de
Raphal, une vierge de Lonard de Vinci, une nymphe du Corrge, une
femme du Titien, une adoration de Vronse, une assomption de Murillo,
un portrait d'Holbein, un moine de Vlasquez, un martyr de Ribeira, une
kermesse de Rubens, deux paysages flamands de Tniers, trois petits
tableaux de genre de Grard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux toiles
de Gricault et de Prudhon, quelques marines de Backuysen et de Vernet.
Parmi les oeuvres de la peinture moderne, apparaissaient des tableaux
signs Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon, Meissonnier, Daubigny, etc.,
et quelques admirables rductions de statues de marbre ou de bronze,
d'aprs les plus beaux modles de l'antiquit, se dressaient sur leurs
pidestaux dans les angles de ce magnifique muse. Cet tat de
stupfaction que m'avait prdit le commandant du _Nautilus_ commenait
dj  s'emparer de mon esprit.

 Monsieur le professeur, dit alors cet homme trange, vous excuserez
le sans-gne avec lequel je vous reois, et le dsordre qui rgne dans
ce salon.

-- Monsieur, rpondis-je, sans chercher  savoir qui vous tes,
m'est-il permis de reconnatre en vous un artiste ?

-- Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois 
collectionner ces belles oeuvres cres par la main de l'homme. J'tais
un chercheur avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu runir quelques
objets d'un haut prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre
qui est morte pour moi. A mes yeux, vos artistes modernes ne sont dj
plus que des anciens ; ils ont deux ou trois mille ans d'existence, et
je les confonds dans mon esprit. Les matres n'ont pas d'ge.

-- Et ces musiciens ? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de
Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, de
Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, parses sur un
pianoorgue de grand modle qui occupait un des panneaux du salon.

-- Ces musiciens, me rpondit le capitaine Nemo, ce sont des
contemporains d'Orphe, car les diffrences chronologiques s'effacent
dans la mmoire des morts - et je suis mort, monsieur le professeur,
aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent  six pieds sous
terre ! 

Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rverie profonde. Je
le considrais avec une vive motion, analysant en silence les
trangets de sa physionomie. Accoud sur l'angle d'une prcieuse table
de mosaque, il ne me voyait plus, il oubliait ma prsence.

Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les
curiosits qui enrichissaient ce salon.

Auprs des oeuvres de l'art, les rarets naturelles tenaient une place
trs importante. Elles consistaient principalement en plantes, en
coquilles et autres productions de l'Ocan, qui devaient tre les
trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet
d'eau, lectriquement clair, retombait dans une vasque faite d'un
seul tridacne. Cette coquille, fournie par le plus grand des mollusques
acphales, mesurait sur ses bords, dlicatement festonns, une
circonfrence de six mtres environ ; elle dpassait donc en grandeur
ces beaux tridacnes qui furent donns  Franois 1er par la Rpublique
de Venise, et dont l'glise Saint-Sulpice,  Paris, a fait deux
bnitiers gigantesques.

Autour de cette vasque, sous d'lgantes vitrines fixes par des
armatures de cuivre, taient classs et tiquets les plus prcieux
produits de la mer qui eussent jamais t livrs aux regards d'un
naturaliste. On conoit ma joie de professeur.

L'embranchement des zoophytes offrait de trs curieux spcimens de ses
deux groupes des polypes et des chinodermes. Dans le premier groupe,
des tubipores, des gorgones disposes en ventail, des ponges douces
de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire
admirable des mers de Norvge, des ombellulaires varies, des
alcyonnaires, toute une srie de ces madrpores que mon matre
Milne-Edwards a si sagacement classs en sections, et parmi lesquels je
remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'le Bourbon, le 
char de Neptune  des Antilles, de superbes varits de coraux, enfin
toutes les espces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des
les entires qui deviendront un jour des continents. Dans les
chinodermes, remarquables par leur enveloppe pineuse, les astries,
les toiles de mer, les pantacrines, les comatules, les astrophons,
les oursins, les holoturies, etc., reprsentaient la collection
complte des individus de ce groupe.

Un conchyliologue un peu nerveux se serait pm certainement devant
d'autres vitrines plus nombreuses o taient classs les chantillons
de l'embranchement des mollusques. Je vis l une collection d'une
valeur inestimable, et que le temps me manquerait  dcrire tout
entire. Parmi ces produits, je citerai, pour mmoire seulement, -
l'lgant marteau royal de l'Ocan indien dont les rgulires taches
blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun, - un spondyle
imprial, aux vives couleurs, tout hriss d'pines, rare spcimen dans
les musums europens, et dont j'estimai la valeur  vingt mille
francs, un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande, qu'on se
procure difficilement, - des buccardes exotiques du Sngal, fragiles
coquilles blanches  doubles valves, qu'un souffle et dissipes comme
une bulle de savon, - plusieurs varits des arrosoirs de Java, sortes
de tubes calcaires bords de replis foliacs, et trs disputs par les
amateurs, - toute une srie de troques, les uns jaune verdtre, pchs
dans les mers d'Amrique, les autres d'un brun roux, amis des eaux de
la Nouvelle-Hollande, ceux-ci, venus du golfe du Mexique, et
remarquables par leur coquille imbrique, ceux-l, des stellaires
trouvs dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le
magnifique peron de la Nouvelle-Zlande ; - puis, d'admirables
tellines sulfures, de prcieuses espces de cythres et de Vnus, le
cadran treilliss des ctes de Tranquebar, le sabot marbr  nacre
resplendissante, les perroquets verts des mers de Chine, le cne
presque inconnu du genre Coenodulli, toutes les varits de porcelaines
qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique, la  Gloire de la Mer
, la plus prcieuse coquille des Indes orientales ; - enfin des
littorines, des dauphinules, des turritelles des janthines, des ovules,
des volutes, des olives, des mitres, des casques, des pourpres, des
buccins, des harpes, des rochers, des tritons, des crites, des
fuseaux, des strombes, des pterocres, des patelles, des hyales, des
clodores, coquillages dlicats et fragiles, que la science a baptiss
de ses noms les plus charmants.

A part, et dans des compartiments spciaux, se droulaient des
chapelets de perles de la plus grande beaut, que la lumire lectrique
piquait de pointes de feu, des perles roses, arraches aux pinnes
marines de la mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des
perles jaunes, bleues, noires. curieux produits des divers mollusques
de tous les ocans et de certaines moules des cours d'eau du Nord,
enfin plusieurs chantillons d'un prix inapprciable qui avaient t
distills par les pintadines les plus rares. Quelques-unes de ces
perles surpassaient en grosseur un oeuf de pigeon ; elles valaient, et
au-del, celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah
de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate, que je
croyais sans rivale au monde.

Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection tait, pour ainsi
dire, impossible. Le capitaine Nemo avait d dpenser des millions pour
acqurir ces chantillons divers, et je me demandais  quelle source il
puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand
je fus interrompu par ces mots :

 Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles
peuvent intresser un naturaliste ; mais, pour moi, elles ont un charme
de plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas
une mer du globe qui ait chapp  mes recherches.

-- Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au
milieu de telles richesses. Vous tes de ceux qui ont fait eux-mmes
leur trsor. Aucun musum de l'Europe ne possde une semblable
collection des produits de l'Ocan. Mais si j'puise mon admiration
pour elle, que me restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne
veux point pntrer des secrets qui sont les vtres ! Cependant,
j'avoue que ce _Nautilus_, la force motrice qu'il renferme en lui, les
appareils qui permettent de le manoeuvrer, l'agent si puissant qui
l'anime, tout cela excite au plus haut point ma curiosit. Je vois
suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination
m'est inconnue. Puis-je savoir ?...

-- Monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que
vous seriez libre  mon bord, et par consquent, aucune partie du
_Nautilus_ ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en dtail
et je me ferai un plaisir d'tre votre cicrone.

-- Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas
de votre complaisance. Je vous demanderai seulement  quel usage sont
destins ces instruments de physique...

-- Monsieur le professeur, ces mmes instruments se trouvent dans ma
chambre, et c'est l que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur
emploi. Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est rserve.
Il faut que vous sachiez comment vous serez install  bord du
_Nautilus_. 

Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes perces  chaque
pan coup du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me
conduisit vers l'avant, et l je trouvai, non pas une cabine, mais une
chambre lgante, avec lit, toilette et divers autres meubles.

Je ne pus que remercier mon hte.

 Votre chambre est contigu  la mienne, me dit-il, en ouvrant une
porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. 

J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect svre,
presque cnobitique. Une couchette de fer, une table de travail,
quelques meubles de toilette. Le tout clair par un demi-jour. Rien de
confortable. Le strict ncessaire, seulement.

Le capitaine Nemo me montra un sige.

 Veuillez vous asseoir , me dit-il.

Je m'assis, et il prit la parole en ces termes :

                                  XII

                         TOUT PAR L'LECTRICIT

 Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments
suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigs par la
navigation du _Nautilus_. Ici comme dans le salon, je les ai toujours
sous les yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte
au milieu de l'Ocan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomtre
qui donne la temprature intrieure du _Nautilus_ ; le baromtre, qui
pse le poids de l'air et prdit les changements de temps ;
l'hygromtre, qui marque le degr de scheresse de l'atmosphre ; le
_storm-glass_, dont le mlange, en se dcomposant, annonce l'arrive
des temptes ; la boussole, qui dirige ma route ; le sextant, qui par
la hauteur du soleil m'apprend ma latitude ; les chronomtres, qui me
permettent de calculer ma longitude ; et enfin des lunettes de jour et
de nuit, qui me servent  scruter tous les points de l'horizon, quand
le _Nautilus_ est remont  la surface des flots.

-- Ce sont les instruments habituels au navigateur, rpondis-je, et
j'en connais l'usage. Mais en voici d'autres qui rpondent sans doute
aux exigences particulires du _Nautilus_. Ce cadran que j'aperois et
que parcourt une aiguille mobile, n'est-ce pas un manomtre ?

-- C'est un manomtre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont
il indique la pression extrieure, il me donne par l mme la
profondeur  laquelle se maintient mon appareil.

-- Et ces sondes d'une nouvelle espce ?

-- Ce sont des sondes thermomtriques qui rapportent la temprature des
diverses couches d'eau.

-- Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi ?

-- Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques
explications, dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'couter. 

Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit :

 Il est un agent puissant, obissant, rapide, facile, qui se plie 
tous les usages et qui rgne en matre  mon bord. Tout se fait par
lui. Il m'claire, il m'chauffe, il est l'me de mes appareils
mcaniques. Cet agent, c'est l'lectricit.

-- L'lectricit ! m'criai-je assez surpris.

-- Oui, monsieur.

-- Cependant, capitaine, vous possdez une extrme rapidit de
mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'lectricit.
Jusqu'ici, sa puissance dynamique est reste trs restreinte et n'a pu
produire que de petites forces !

-- Monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, mon lectricit
n'est pas celle de tout le monde, et c'est l tout ce que vous me
permettrez de vous en dire.

-- Je n'insisterai pas. monsieur, et je me contenterai d'tre trs
tonn d'un tel rsultat. Une seule question, cependant,  laquelle
vous ne rpondrez pas si elle est indiscrte. Les lments que vous
employez pour produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le
zinc, par exemple, comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus
aucune communication avec la terre ?

-- Votre question aura sa rponse, rpondit le capitaine Nemo. Je vous
dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de
fer, d'argent, d'or, dont l'exploitation serait trs certainement
praticable. Mais je n'ai rien emprunt  ces mtaux de la terre, et
j'ai voulu ne demander qu' la mer elle-mme les moyens de produire mon
lectricit.

-- A la mer ?

-- Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas.
J'aurais pu, en effet, en tablissant un circuit entre des fils plongs
 diffrentes profondeurs, obtenir l'lectricit par la diversit de
tempratures qu'ils prouvaient ; mais j'ai prfr employer un systme
plus pratique.

-- Et lequel ?

-- Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes on
trouve quatre-vingt-seize centimes et demi d'eau, et deux centimes
deux tiers environ de chlorure de sodium ; puis. en petite quantit,
des chlorures de magnsium et de potassium, du bromure de magnsium, du
sulfate de magnsie, du sulfate et du carbonate de chaux. Vous voyez
donc que le chlorure de sodium s'y rencontre dans une proportion
notable. Or, c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je
compose mes lments.

-- Le sodium ?

-- Oui, monsieur. Mlang avec le mercure, il forme un amalgame qui
tient lieu du zinc dans les lments Bunzen. Le mercure ne s'use
jamais. Le sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-mme.
Je vous dirai, en outre, que les piles au sodium doivent tre
considres comme les plus nergiques, et que leur force lectromotrice
est double de celle des piles au zinc.

-- Je comprends bien, capitaine, l'excellence du sodium dans les
conditions o vous vous trouvez. La mer le contient. Bien. Mais il faut
encore le fabriquer, l'extraire en un mot. Et comment faites-vous ? Vos
piles pourraient videmment servir  cette extraction ; mais, si je ne
me trompe, la dpense du sodium ncessite par les appareils
lectriques dpasserait la quantit extraite. Il arriverait donc que
vous en consommeriez pour le produire plus que vous n'en produiriez !

-- Aussi, monsieur le professeur, je ne l'extrais pas par la pile, et
j'emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre.

-- De terre ? dis-je en insistant.

Disons le charbon de mer, si vous voulez, rpondit le capitaine Nemo.

-- Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille ?

-- Monsieur Aronnax, vous me verrez  l'oeuvre. Je ne vous demande
qu'un peu de patience, puisque vous avez le temps d'tre patient.
Rappelez-vous seulement ceci : je dois tout  l'Ocan ; il produit
l'lectricit, et l'lectricit donne au _Nautilus_ la chaleur, la
lumire, le mouvement, la vie en un mot.

-- Mais non pas l'air que vous respirez ?

-- Oh ! je pourrais fabriquer l'air ncessaire  ma consommation, mais
c'est inutile puisque je remonte  la surface de la mer, quand il me
plat. Cependant, si l'lectricit ne me fournit pas l'air respirable,
elle manoeuvre, du moins, des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans
des rservoirs spciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et
aussi longtemps que je le veux, mon sjour dans les couches profondes.

-- Capitaine, rpondis-je, je me contente d'admirer. Vous avez
videmment trouv ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la
vritable puissance dynamique de l'lectricit.

-- Je ne sais s'ils la trouveront, rpondit froidement le capitaine
Nemo. Quoi qu'il en soit, vous connaissez dj la premire application
que j'ai faite de ce prcieux agent. C'est lui qui nous claire avec
une galit, une continuit que n'a pas la lumire du soleil.
Maintenant, regardez cette horloge ; elle est lectrique, et marche
avec une rgularit qui dfie celle des meilleurs chronomtres. Je l'ai
divise en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, car pour
moi, il n'existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni lune, mais seulement
cette lumire factice que j'entrane jusqu'au fond des mers ! Voyez, en
ce moment, il est dix heures du matin.

-- Parfaitement.

-- Autre application de l'lectricit. Ce cadran, suspendu devant nos
yeux, sert  indiquer la vitesse du _Nautilus_. Un fil lectrique le
met en communication avec l'hlice du loch, et son aiguille m'indique
la marche relle de l'appareil. Et, tenez, en ce moment, nous filons
avec une vitesse modre de quinze milles  l'heure.

-- C'est merveilleux, rpondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous
avez eu raison d'employer cet agent, qui est destin  remplacer le
vent, l'eau et la vapeur.

-- Nous n'avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se
levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l'arrire du
_Nautilus_. 

En effet, je connaissais dj toute la partie antrieure de ce bateau
sous-marin, dont voici la division exacte, en allant du centre 
l'peron : la salle  manger de cinq mtres, spare de la bibliothque
par une cloison tanche, c'est--dire ne pouvant tre pntre par
l'eau, la bibliothque de cinq mtres, le grand salon de dix mtres,
spar de la chambre du capitaine par une seconde cloison tanche,
ladite chambre du capitaine de cinq mtres, la mienne de deux mtres
cinquante, et enfin un rservoir d'air de sept mtres cinquante, qui
s'tendait jusqu' l'trave. Total, trente-cinq mtres de longueur. Les
cloisons tanches taient perces de portes qui se fermaient
hermtiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc, et elles
assuraient toute scurit  bord du _Nautilus_, au cas o une voie
d'eau se ft dclare.

Je suivis le capitaine Nemo.  travers les coursives situes en abord,
et j'arrivai au centre du navire. L, se trouvait une sorte de puits
qui s'ouvrait entre deux cloisons tanches. Une chelle de fer,
cramponne  la paroi, conduisait  son extrmit suprieure. Je
demandai au capitaine  quel usage servait cette chelle.

 Elle aboutit au canot, rpondit-il.

-- Quoi ! vous avez un canot ? rpliquai-je, assez tonn.

-- Sans doute. Une excellente embarcation, lgre et insubmersible, qui
sert  la promenade et  la pche.

-- Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous tes forc de
revenir  la surface de la mer ?

-- Aucunement. Ce canot adhre  la partie suprieure de la coque du
_Nautilus_, et occupe une cavit dispose pour le recevoir. Il est
entirement pont, absolument tanche, et retenu par de solides
boulons. Cette chelle conduit  un trou d'homme perc dans la coque du
_Nautilus_, qui correspond  un trou pareil perc dans le flanc du
canot. C'est par cette double ouverture que je m'introduis dans
l'embarcation. On referme l'une, celle du _Nautilus_ ; je referme
l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression ; je largue les
boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidit  la
surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos
jusque-l, je mte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je
me promne.

-- Mais comment revenez-vous  bord ?

-- Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le _Nautilus_ qui revient.

-- A vos ordres !

-- A mes ordres. Un fil lectrique me rattache  lui. Je lance un
tlgramme, et cela suffit.

-- En effet, dis-je, gris par ces merveilles, rien n'est plus simple !


Aprs avoir dpass la cage de l'escalier qui aboutissait  la
plate-forme, je vis une cabine longue de deux mtres, dans laquelle
Conseil et Ned Land, enchants de leur repas, s'occupaient  le dvorer
 belles dents. Puis, une porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois
mtres, situe entre les vastes cambuses du bord.

L, l'lectricit, plus nergique et plus obissante que le gaz
lui-mme, faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous
les fourneaux, communiquaient  des ponges de platine une chaleur qui
se distribuait et se maintenait rgulirement. Elle chauffait galement
des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient
une excellente eau potable. Auprs de cette cuisine s'ouvrait une salle
de bains, confortablement dispose, et dont les robinets fournissaient
l'eau froide ou l'eau chaude,  volont.

A la cuisine succdait le poste de l'quipage, long de cinq mtres.
Mais la porte en tait ferme, et je ne pus voir son amnagement, qui
m'et peut-tre fix sur le nombre d'hommes ncessit par la manoeuvre
du _Nautilus_.

Au fond s'levait une quatrime cloison tanche qui sparait ce poste
de la chambre des machines. Une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans
ce compartiment o le capitaine Nemo - ingnieur de premier ordre, 
coup sr - avait dispos ses appareils de locomotion.

Cette chambre des machines, nettement claire, ne mesurait pas moins
de vingt mtres en longueur. Elle tait naturellement divise en deux
parties ; la premire renfermait les lments qui produisaient
l'lectricit. et la seconde, le mcanisme qui transmettait le
mouvement  l'hlice.

Je fus surpris, tout d'abord, de l'odeur sui generis qui emplissait ce
compartiment. Le capitaine Nemo s'aperut de mon impression.

 Ce sont, me dit-il, quelques dgagements de gaz, produits par
l'emploi du sodium ; mais ce n'est qu'un lger inconvnient. Tous les
matins, d'ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant  grand
air. 

Cependant, j'examinais avec un intrt facile  concevoir la machine du
_Nautilus_.

 Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j'emploie des lments
Bunzen, et non des lments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent t impuissants.
Les lments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui
vaut mieux, exprience faite. L'lectricit produite se rend 
l'arrire, o elle agit par des lectro-aimants de glande dimension sur
un systme particulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le
mouvement  l'arbre de l'hlice. Celle-ci. dont le diamtre est de six
mtres et le pas de sept mtres cinquante, peut donner jusqu' cent
vingt tours par seconde.

-- Et vous obtenez alors ?

-- Une vitesse de cinquante milles  l'heure. 

Il y avait l un mystre, mais je n'insistai pas pour le connatre.
Comment l'lectricit pouvait-elle agir avec une telle puissance ? O
cette force presque illimite prenait-elle son origine ? Etait-ce dans
sa tension excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte ?
tait-ce dans sa transmission qu'un systme de leviers inconnus pouvait
accrotre  l'infini ? C'est ce que je ne pouvais comprendre.

 Capitaine Nemo, dis-je, je constate les rsultats et je ne cherche
pas  les expliquer. J'ai vu le _Nautilus_ manoeuvrer devant
l'_Abraham-Lincoln_, et je sais  quoi m'en tenir sur sa vitesse. Mais
marcher ne suffit pas. Il faut voir o l'on va ! Il faut pouvoir se
diriger  droite,  gauche, en haut, en bas ! Comment atteignez-vous
les grandes profondeurs, o vous trouvez une rsistance croissante qui
s'value par des centaines d'atmosphres ? Comment remontez-vous  la
surface de l'Ocan ? Enfin, comment vous maintenez-vous dans le milieu
qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous le demandant ?

-- Aucunement, monsieur le professeur, me rpondit le capitaine, aprs
une lgre hsitation. puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau
sous-marin. Venez dans le salon. C'est notre vritable cabinet de
travail, et l, vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le
_Nautilus_ ! 

                                  XIII

                            QUELQUES CHIFFRES

Un instant aprs, nous tions assis sur un divan du salon, le cigare
aux lvres. Le capitaine mit sous mes yeux une pure qui donnait les
plan, coupe et lvation du _Nautilus_. Puis il commena sa description
en ces termes :

 Voici. monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous
porte. C'est un cylindre trs allong,  bouts coniques. Il affecte
sensiblement la forme d'un cigare, forme dj adopte  Londres dans
plusieurs constructions du mme genre. La longueur de ce cylindre. de
tte en tte, est exactement de soixante-dix mtres, et son bau.  sa
plus grande largeur, est de huit mtres. Il n'est donc pas construit
tout  fait au dixime comme vos steamers de grande marche, mais ses
lignes sont suffisamment longues et sa coule assez prolonge, pour que
l'eau dplace s'chappe aisment et n'oppose aucun obstacle a sa
marche.

 Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul la
surface et le volume du _Nautilus_. Sa surface comprend mille onze
mtres carrs et quarante-cinq centimes ; son volume, quinze cents
mtres cubes et deux diximes - ce qui revient  dire qu'entirement
immerg, il dplace ou pse quinze cents mtres cubes ou tonneaux.

 Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destin  une navigation
sous-marine, j'ai voulu, qu'en quilibre dans l'eau il plonget des
neuf diximes, et qu'il merget d'un dixime seulement. Par
consquent, il ne devait dplacer dans ces conditions que les neuf
diximes de son volume, soit treize cent cinquante-six mtres cubes et
quarante-huit centimes, c'est--dire ne peser que ce mme nombre de
tonneaux. J'ai donc d ne pas dpasser ce poids en le construisant
suivant les dimensions sus-dites.

 Le _Nautilus_ se compose de deux coques, l'une intrieure, l'autre
extrieure, runies entre elles par des fers en T qui lui donnent une
rigidit extrme. En effet, grce  cette disposition cellulaire, il
rsiste comme un bloc, comme s'il tait plein. Son bord ne peut cder
; il adhre par lui-mme et non par le serrage des rivets, et
l'homognit de sa construction, due au parfait assemblage des
matriaux, lui permet de dfier les mers les plus violentes.

 Ces deux coques sont fabriques en tle d'acier dont la densit par
rapport  l'eau est de sept, huit diximes. La premire n'a pas moins
de cinq centimtres d'paisseur, et pse trois cent
quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centimes. La seconde
enveloppe, la quille, haute de cinquante centimtres et large de
vingt-cinq, pesant,  elle seule, soixante-deux tonneaux, la machine,
le lest, les divers accessoires et amnagements, les cloisons et les
trsillons intrieurs, ont un poids de neuf cent soixante et un
tonneaux soixante-deux centimes, qui, ajouts aux trois cent
quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centimes, forment
le total exig de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit
centimes. Est-ce entendu ?

-- C'est entendu, rpondis-je.

-- Donc, reprit le capitaine, lorsque le _Nautilus_ se trouve  flot
dans ces conditions, il merge d'un dixime. Or, si j'ai dispos des
rservoirs d'une capacit gale  ce dixime, soit d'une contenance de
cent cinquante tonneaux et soixante-douze centimes, et si je les
remplis d'eau, le bateau dplaant alors quinze cent sept tonneaux, ou
les pesant, sera compltement immerg. C'est ce qui arrive, monsieur le
professeur. Ces rservoirs existent en abord dans les parties
infrieures du _Nautilus_.

J'ouvre des robinets, ils se remplissent, et le bateau s'enfonant
vient affleurer la surface de l'eau.

-- Bien, capitaine, mais nous arrivons alors  la vritable difficult.
Que vous puissiez affleurer la surface de l'Ocan, je le comprends.
Mais plus bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil
sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par consquent
subir une pousse de bas en haut qui doit tre value  une atmosphre
par trente pieds d'eau, soit environ un kilogramme par centimtre carr
?

-- Parfaitement, monsieur.

-- Donc,  moins que vous ne remplissiez le _Nautilus_ en entier, je ne
vois pas comment vous pouvez l'entraner au sein des masses liquides.

-- Monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, il ne faut pas
confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l'on s'expose  de
graves erreurs. Il y a trs peu de travail  dpenser pour atteindre
les basses rgions de l'Ocan, car les corps ont une tendance  devenir
 fondriers . Suivez mon raisonnement.

-- Je vous coute, capitaine.

-- Lorsque j'ai voulu dterminer l'accroissement de poids qu'il faut
donner au _Nautilus_ pour l'immerger, je n'ai eu  me proccuper que de
la rduction du volume que l'eau de mer prouve  mesure que ses
couches deviennent de plus en plus profondes.

-- C'est vident, rpondis-je.

-- Or, si l'eau n'est pas absolument incompressible, elle est, du
moins, trs peu compressible. En effet, d'aprs les calculs les plus
rcents, cette rduction n'est que de quatre cent trente-six dix
millionimes par atmosphre, ou par chaque trente pieds de profondeur.
S'agit-il d'aller  mille mtres, je tiens compte alors de la rduction
du volume sous une pression quivalente  celle d'une colonne d'eau de
mille mtres, c'est--dire sous une pression de cent atmosphres. Cette
rduction sera alors de quatre cent trente-six cent millimes. Je
devrai donc accrotre le poids de faon  peser quinze cent treize
tonneaux soixante-dix-sept centimes, au lieu de quinze cent sept
tonneaux deux diximes. L'augmentation ne sera consquemment que de six
tonneaux cinquante-sept centimes.

-- Seulement ?

-- Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile  vrifier. Or,
j'ai des rservoirs supplmentaires capables d'embarquer cent tonneaux.
Je puis donc descendre  des profondeurs considrables. Lorsque je veux
remonter  la surface et l'affleurer, il me suffit de chasser cette
eau, et de vider entirement tous les rservoirs, si je dsire que le
_Nautilus_ merge du dixime de sa capacit totale. 

A ces raisonnements appuys sur des chiffres, je n'avais rien 
objecter.

 J'admets vos calculs, capitaine, rpondis-je, et j'aurais mauvaise
grce  les contester, puisque l'exprience leur donne raison chaque
jour. Mais je pressens actuellement en prsence une difficult relle.

-- Laquelle, monsieur ?

-- Lorsque vous tes par mille mtres de profondeur, les parois du
_Nautilus_ supportent une pression de cent atmosphres. Si donc,  ce
moment, vous voulez vider les rservoirs supplmentaires pour allger
votre bateau et remonter  la surface, il faut que les pompes vainquent
cette pression de cent atmosphres, qui est de cent kilogrammes par
centimtre carr. De l une puissance...

-- Que l'lectricit seule pouvait me donner, se hta de dire le
capitaine Nemo. Je vous rpte, monsieur, que le pouvoir dynamique de
mes machines est  peu prs infini. Les pompes du _Nautilus_ ont une
force prodigieuse, et vous avez d le voir, quand leurs colonnes d'eau
se sont prcipites comme un torrent sur l'_Abraham-Lincoln_.
D'ailleurs, je ne me sers des rservoirs supplmentaires que pour
atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent  deux mille mtres,
et cela dans le but de mnager mes appareils. Aussi, lorsque la
fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l'Ocan  deux ou
trois lieues au-dessous de sa surface, j'emploie des manoeuvres plus
longues, mais non moins infaillibles.

-- Lesquelles, capitaine ? demandai-je.

-- Ceci m'amne naturellement  vous dire comment se manoeuvre le
_Nautilus_.

-- Je suis impatient de l'apprendre.

-- Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur bbord, pour voluer, en
un mot, suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail
ordinaire  large safran, fix sur l'arrire de l'tambot, et qu'une
roue et des palans font agir. Mais je puis aussi mouvoir le _Nautilus_
de bas en haut et de haut en bas, dans un plan vertical, au moyen de
deux plans inclins, attachs  ses flancs sur son centre de
flottaison, plans mobiles, aptes  prendre toutes les positions, et qui
se manoeuvrent de l'intrieur au moyen de leviers puissants. Ces plans
sont-ils maintenus parallles au bateau, celui-ci se meut
horizontalement. Sont-ils inclins, le _Nautilus_, suivant la
disposition de cette inclinaison et sous la pousse de son hlice, ou
s'enfonce suivant une diagonale aussi allonge qu'il me convient, ou
remonte suivant cette diagonale. Et mme, si je veux revenir plus
rapidement  la surface, j'embraye l'hlice, et la pression des eaux
fait remonter verticalement le _Nautilus_ comme un ballon qui, gonfl
d'hydrogne, s'lve rapidement dans les airs.

-- Bravo ! capitaine, m'criais-je. Mais comment le timonier peut-il
suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux ?

-- Le timonier est plac dans une cage vitre, qui fait saillie  la
partie suprieure de la coque du _Nautilus_, et que garnissent des
verres lenticulaires.

-- Des verres capables de rsister  de telles pressions ?

-- Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une
rsistance considrable. Dans des expriences de pche  la lumire
lectrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des
plaques de cette matire, sous une paisseur de sept millimtres
seulement, rsister  une pression de seize atmosphres, tout en
laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui rpartissaient
ingalement la chaleur. Or, les verres dont je me sers n'ont pas moins
de vingt et un centimtres  leur centre, c'est--dire trente fois
cette paisseur.

-- Admis, capitaine Nemo ; mais enfin, pour voir, il faut que la
lumire chasse les tnbres, et je me demande comment au milieu de
l'obscurit des eaux...

-- En arrire de la cage du timonier est plac un puissant rflecteur
lectrique, dont les rayons illuminent la mer  un demi-mille de
distance.

-- Ah ! bravo, trois fois bravo ! capitaine. Je m'explique maintenant
cette phosphorescence du prtendu narval, qui a tant intrigu les
savants ! A ce propos, je vous demanderai si l'abordage du _Nautilus_
et du Scotia, qui a eu un si grand retentissement, a t le rsultat
d'une rencontre fortuite ?

-- Purement fortuite, monsieur. Je naviguais  deux mtres au-dessous
de la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu
qu'il n'avait eu aucun rsultat fcheux.

-- Aucun, monsieur. Mais quant  votre rencontre avec
l'_Abraham-Lincoln_ ?...

-- Monsieur le professeur, j'en suis fch pour l'un des meilleurs
navires de cette brave marine amricaine mais on m'attaquait et j'ai d
me dfendre ! Je me suis content, toutefois, de mettre la frgate hors
d'tat de me nuire - elle ne sera pas gne de rparer ses avaries au
port le plus prochain.

-- Ah ! commandant, m'criai-je avec conviction, c'est vraiment un
merveilleux bateau que votre _Nautilus_ !

-- Oui, monsieur le professeur, rpondit avec une vritable motion le
capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair ! Si tout est
danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Ocan, si sur
cette mer, la premire impression est le sentiment de l'abme, comme
l'a si bien dit le Hollandais Jansen, au-dessous et  bord du
_Nautilus_, le coeur de l'homme n'a plus rien  redouter. Pas de
dformation  craindre, car la double coque de ce bateau a la rigidit
du fer ; pas de grement que le roulis ou le tangage fatiguent ; pas de
voiles que le vent emporte ; pas de chaudires que la vapeur dchire ;
pas d'incendie  redouter, puisque cet appareil est fait de tle et non
de bois ; pas de charbon qui s'puise, puisque l'lectricit est son
agent mcanique ; pas de rencontre  redouter, puisqu'il est seul 
naviguer dans les eaux profondes ; pas de tempte  braver, puisqu'il
trouve  quelques mtres au-dessous des eaux l'absolue tranquillit !
Voil, monsieur. Voil le navire par excellence ! Et s'il est vrai que
l'ingnieur ait plus de confiance dans le btiment que le constructeur,
et le constructeur plus que le capitaine lui-mme, comprenez donc avec
quel abandon je me fie  mon _Nautilus_, puisque j'en suis tout  la
fois le capitaine, le constructeur et l'ingnieur ! 

Le capitaine Nemo parlait avec une loquence entranante. Le feu de son
regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui ! il aimait
son navire comme un pre aime son enfant !

Mais une question, indiscrte peut-tre, se posait naturellement, et je
ne pus me retenir de la lui faire.

 Vous tes donc ingnieur, capitaine Nemo ?

-- Oui, monsieur le professeur, me rpondit-il, j'ai tudi  Londres,
 Paris,  New York, du temps que j'tais un habitant des continents de
la terre.

-- Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable
_Nautilus_ ?

-- Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arriv d'un point
diffrent du globe, et sous une destination dguise. Sa quille a t
forge au Creusot, son arbre d'hlice chez Pen et C, de Londres, les
plaques de tle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hlice chez
Scott, de Glasgow. Ses rservoirs ont t fabriqus par Cail et Co, de
Paris, sa machine par Krupp, en Prusse, son peron dans les ateliers de
Motala, en Sude, ses instruments de prcision chez Hart frres, de New
York, etc., et chacun de ces fournisseurs a reu mes plans sous des
noms divers.

-- Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqus, il a fallu les
monter, les ajuster ?

-- Monsieur le professeur, j'avais tabli mes ateliers sur un lot
dsert, en plein Ocan. L, mes ouvriers c'est--dire mes braves
compagnons que j'ai instruits et forms, et moi, nous avons achev
notre _Nautilus_. Puis, l'opration termine, le feu a dtruit toute
trace de notre passage sur cet lot que j'aurais fait sauter, si je
l'avais pu.

-- Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce
btiment est excessif ?

-- Monsieur Aronnax, un navire en fer cote onze cent vingt-cinq francs
par tonneau. Or, le _Nautilus_ en jauge quinze cents. Il revient donc 
seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris
son amnagement, soit quatre ou cinq millions avec les oeuvres d'art et
les collections qu'il renferme.

-- Une dernire question, capitaine Nemo.

-- Faites, monsieur le professeur.

-- Vous tes donc riche ?

-- Riche  l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gner, payer les
dix milliards de dettes de la France ! 

Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi.
Abusait-il de ma crdulit ? L'avenir devait me l'apprendre.

                                  XIV

                             LE FLEUVE-NOIR

La portion du globe terrestre occupe par les eaux est value  trois
millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit
myriamtres carrs, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette
masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de
milles cubes, et formerait une sphre d'un diamtre de soixante lieues
dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour
comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au
milliard ce que le milliard est  l'unit, c'est--dire qu'il y a
autant de milliards dans un quintillion que d'units dans un milliard.
Or, cette masse liquide, c'est  peu prs la quantit d'eau que
verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.

Durant les poques gologiques,  la priode du feu succda la priode
de l'eau. L'Ocan fut d'abord universel. Puis, peu  peu, dans les
temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des les
mergrent, disparurent sous des dluges partiels, se montrrent 
nouveau, se soudrent. formrent des continents et enfin les terres se
fixrent gographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait
conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept
milles carrs, soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares.

La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq
grandes parties : l'Ocan glacial arctique, l'Ocan glacial
antarctique, l'Ocan indien, l'Ocan atlantique, l'Ocan pacifique.

L'Ocan pacifique s'tend du nord au sud entre les deux cercles
polaires, et de l'ouest a l'est entre l'Asie et l'Amrique sur une
tendue de cent quarante-cinq degrs en longitude. C'est la plus
tranquille des mers ; ses courants sont larges et lents, ses mares
mdiocres, ses pluies abondantes. Tel tait l'Ocan que ma destine
m'appelait d'abord  parcourir dans les plus tranges conditions.

 Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si
vous le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le
point de dpart de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais
remonter  la surface des eaux. 

Le capitaine pressa trois fois un timbre lectrique. Les pompes
commencrent  chasser l'eau des rservoirs ; l'aiguille du manomtre
marqua par les diffrentes pressions le mouvement ascensionnel du
_Nautilus_, puis elle s'arrta.

 Nous sommes arrivs , dit le capitaine.

Je me rendis  l'escalier central qui aboutissait  la plate-forme. Je
gravis les marches de mtal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai
sur la partie suprieure du _Nautilus_.

La plate-forme mergeait de quatre-vingts centimtres seulement.
L'avant et l'arrire du _Nautilus_ prsentaient cette disposition
fusiforme qui le faisait justement comparer  un long cigare. Je
remarquai que ses plaques de tles, imbriques lgrement,
ressemblaient aux cailles qui revtent le corps des grands reptiles
terrestres. Je m'expliquai donc trs naturellement que, malgr les
meilleures lunettes, ce bateau et toujours t pris pour un animal
marin.

Vers le milieu de la plate-forme, le canot,  demi-engag dans la coque
du navire, formait une lgre extumescence. En avant et en arrire
s'levaient deux cages de hauteur mdiocre,  parois inclines, et en
partie fermes par d'pais verres lenticulaires : l'une destine au
timonier qui dirigeait le _Nautilus_, l'autre o brillait le puissant
fanal lectrique qui clairait sa route.

La mer tait magnifique, le ciel pur. A peine si le long vhicule
ressentait les larges ondulations de l'Ocan. Une lgre brise de l'est
ridait la surface des eaux. L'horizon, dgag de brumes, se prtait aux
meilleures observations.

Nous n'avions rien en vue. Pas un cueil, pas un lot. Plus
d'_Abraham-Lincoln_. L'immensit dserte.

Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui
devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que
l'astre vint affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait,
pas un de ses muscles ne tressaillait, et l'instrument n'et pas t
plus immobile dans une main de marbre.

 Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez ?... 

Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jauntre des atterrages
japonais, et je redescendis au grand salon.

L, le capitaine fit son point et calcula chronomtriquement sa
longitude, qu'il contrla par de prcdentes observations d'angle
horaires. Puis il me dit :

 Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrs et quinze
minutes de longitude  l'ouest...

-- De quel mridien ? demandai-je vivement, esprant que la rponse du
capitaine m'indiquerait peut-tre sa nationalit.

-- Monsieur, me rpondit-il, j'ai divers chronomtres rgls sur les
mridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre
honneur je me servirai de celui de Paris. 

Cette rponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant
reprit :

 Trente-sept degrs et quinze minutes de longitude  l'ouest du
mridien de Paris, et par trente degrs et sept minutes de latitude
nord, c'est--dire  trois cents milles environ des ctes du Japon.
C'est aujourd'hui 8 novembre,  midi, que commence notre voyage
d'exploration sous les eaux.

-- Dieu nous garde ! rpondis-je.

-- Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous
laisse  vos tudes. J'ai donn la route  l'est-nord-est par cinquante
mtres de profondeur. Voici des cartes  grands points, o vous pourrez
la suivre. Le salon est  votre disposition, et je vous demande la
permission de me retirer. 

Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorb dans mes penses.
Toutes se portaient sur ce commandant du _Nautilus_. Saurais-je jamais
 quelle nation appartenait cet homme trange qui se vantait de
n'appartenir  aucune ? Cette haine qu'il avait voue  l'humanit,
cette haine qui cherchait peut-tre des vengeances terribles, qui
l'avait provoque ? Etait-il un de ces savants mconnus, un de ces
gnies  auxquels on a fait du chagrin , suivant l'expression de
Conseil, un Galile moderne, ou bien un de ces hommes de science comme
l'Amricain Maury, dont la carrire a t brise par des rvolutions
politiques ? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le hasard venait de
jeter  son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il
m'accueillait froidement, mais hospitalirement. Seulement, il n'avait
jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la
sienne.

Une heure entire, je demeurai plong dans ces rflexions, cherchant 
percer ce mystre si intressant pour moi. Puis mes regards se fixrent
sur le vaste planisphre tal sur la table, et je plaai le doigt sur
le point mme o se croisaient la longitude et la latitude observes.

La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants
spciaux, reconnaissables  leur temprature,  leur couleur, et dont
le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La
science a dtermin, sur le globe, la direction de cinq courants
principaux : un dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique
sud, un troisime dans le Pacifique nord, un quatrime dans le
Pacifique sud, et un cinquime dans l'Ocan indien sud. Il est mme
probable qu'un sixime courant existait autrefois dans l'Ocan indien
nord, lorsque les mers Caspienne et d'Aral, runies aux grands lacs de
l'Asie, ne formaient qu'une seule et mme tendue d'eau.

Or, au point indiqu sur le planisphre, se droulait l'un de ces
courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du
golfe du Bengale o le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil
des Tropiques, traverse le dtroit de Malacca, prolonge la cte d'Asie,
s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux les Aloutiennes,
charriant des troncs de camphriers et autres produits indignes, et
tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de
l'Ocan. C'est ce courant que le _Nautilus_ allait parcourir. Je le
suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensit du
Pacifique, et je me sentais entraner avec lui, quand Ned Land et
Conseil apparurent  la porte du salon.

Mes deux braves compagnons restrent ptrifis  la vue des merveilles
entasses devant leurs yeux.

 O sommes-nous ? o sommes-nous ? s'cria le Canadien. Au musum de
Qubec ?

-- S'il plat  monsieur, rpliqua Conseil, ce serait plutt  l'htel
du Sommerard !

-- Mes amis, rpondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'tes ni
au Canada ni en France, mais bien  bord du _Nautilus_, et  cinquante
mtres au-dessous du niveau de la mer.

-- Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme. rpliqua
Conseil ; mais franchement, ce salon est fait pour tonner mme un
Flamand comme moi.

-- Etonne-toi, mon ami. et regarde, car, pour un classificateur de ta
force. il y a de quoi travailler ici. 

Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garon, pench sur
les vitrines. murmurait dj des mots de la langue des naturalistes :
classe des Gastropodes, famille des Buccinodes, genre des
Porcelaines, espces des Cypra Madagascariensis, etc.

Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait
sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je dcouvert qui il
tait, d'o il venait, o il allait, vers quelles profondeurs il nous
entranait ? Enfin mille questions auxquelles je n'avais pas le temps
de rpondre.

Je lui appris tout ce que je savais, ou plutt, tout ce que je ne
savais pas, et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son ct.

 Rien vu, rien entendu ! rpondit le Canadien. Je n'ai pas mme aperu
l'quipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait lectrique
aussi, lui ?

-- Electrique !

-- Par ma foi ! on serait tent de le croire. Mais vous, monsieur
Aronnax, demanda Ned Land, qui avait toujours son ide, vous ne pouvez
me dire combien d'hommes il y a  bord ? Dix, vingt, cinquante, cent ?

-- Je ne saurais vous rpondre, matre Land. D'ailleurs, croyez-moi,
abandonnez, pour le moment, cette ide de vous emparer du _Nautilus_ ou
de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'oeuvre de l'industrie moderne,
et je regretterais de ne pas l'avoir vu ! Bien des gens accepteraient
la situation qui nous est faite, ne ft-ce que pour se promener 
travers ces merveilles. Ainsi. tenez-vous tranquille, et tchons de
voir ce qui se passe autour de nous.

-- Voir ! s'cria le harponneur, mais on ne voit rien, on ne verra rien
de cette prison de tle ! Nous marchons, nous naviguons en aveugles... 

-- Ned Land prononait ces derniers mots, quand l'obscurit se fit
subitement, mais une obscurit absolue. Le plafond lumineux s'teignit,
et si rapidement, que mes yeux en prouvrent une impression
douloureuse, analogue  celle que produit le passage contraire des
profondes tnbres  la plus clatante lumire.

Nous tions rests muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise,
agrable ou dsagrable, nous attendait. Mais un glissement se fit
entendre. On et dit que des panneaux se manoeuvraient sur les flancs
du _Nautilus_.

 C'est la fin de la fin ! dit Ned Land.

-- Ordre des Hydromduses !  murmura Conseil.

Soudain, le jour se fit de chaque ct du salon,  travers deux
ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement claires
par les effluences lectriques. Deux plaques de cristal nous sparaient
de la mer. Je frmis, d'abord,  la pense que cette fragile paroi
pouvait se briser ; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient
et lui donnaient une rsistance presque infinie.

La mer tait distinctement visible dans un rayon d'un mille autour du
_Nautilus_. Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait dcrire ! Qui
saurait peindre les effets de la lumire  travers ces nappes
transparentes, et la douceur de ses dgradations successives jusqu'aux
couchs infrieures et suprieures de l'Ocan !

On connat la diaphanit de la mer. On sait que sa limpidit l'emporte
sur celle de l'eau de roche. Les substances minrales et organiques,
qu'elle tient en suspension, accroissent mme sa transparence. Dans
certaines parties de l'Ocan, aux Antilles, cent quarante-cinq mtres
d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante nettet,
et la force de pntration des rayons solaires ne parat s'arrter qu'
une profondeur de trois cents mtres. Mais, dans ce milieu fluide que
parcourait le _Nautilus_, l'clat lectrique se produisait au sein mme
des ondes. Ce n'tait plus de l'eau lumineuse, mais de la lumire
liquide.

Si l'on admet l'hypothse d'Erhemberg, qui croit  une illumination
phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement rserv
pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et
j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumire. De chaque
ct, j'avais une fentre ouverte sur ces abmes inexplors.
L'obscurit du salon faisait valoir la clart extrieure, et nous
regardions comme si ce pur cristal et t la vitre d'un immense
aquarium.

Le _Nautilus_ ne semblait pas bouger. C'est que les points de repre
manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divises par son
peron, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.

Emerveills, nous tions accouds devant ces vitrines, et nul de nous
n'avait encore rompu ce silence de stupfaction, quand Conseil dit :

 Vous vouliez voir. ami Ned, eh bien, vous voyez !

-- Curieux ! curieux ! faisait le Canadien - qui oubliant ses colres
et ses projets d'vasion, subissait une attraction irrsistible - et
l'on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle !

-- Ah ! m'criai-je, je comprends la vie de cet homme ! Il s'est fait
un monde  part qui lui rserve ses plus tonnantes merveilles !

-- Mais les poissons ? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de
poissons !

-- Que vous importe, ami Ned, rpondit Conseil, puisque vous ne les
connaissez pas.

-- Moi ! un pcheur ! s'cria Ned Land.

Et sur ce sujet, une discussion s'leva entre les deux amis, car ils
connaissaient les poissons, mais chacun d'une faon trs diffrente.

Tout le monde sait que les poissons forment la quatrime et dernire
classe de l'embranchement des vertbrs. On les a trs justement
dfinis :  des vertbrs  circulation double et  sang froid,
respirant par des branchies et destins  vivre dans l'eau . Ils
composent deux sries distinctes : la srie des poissons osseux.
c'est--dire ceux dont l'pine dorsale est faite de vertbres osseuses,
et les poissons cartilagineux. c'est--dire ceux dont l'pine dorsale
est faite de vertbres cartilagineuses.

Le Canadien connaissait peut-tre cette distinction, mais Conseil en
savait bien davantage, et maintenant, li d'amiti avec Ned. il ne
pouvait admettre qu'il ft moins instruit que lui. Aussi lui dit-il :

 Ami Ned, vous tes un tueur de poissons, un trs habile pcheur. Vous
avez pris un grand nombre de ces intressants animaux. Mais je gagerais
que vous ne savez pas comment on les classe.

-- Si. rpondit srieusement le harponneur. On les classe en poissons
qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas !

-- Voil une distinction de gourmand, rpondit Conseil.

Mais dites-moi si vous connaissez la diffrence qui existe entre les
poissons osseux et les poissons cartilagineux ?

-- Peut-tre bien, Conseil.

-- Et la subdivision de ces deux grandes classes ?

-- Je ne m'en doute pas, rpondit le Canadien.

-- Eh bien, ami Ned, coutez et retenez ! Les poissons osseux se
subdivisent en six ordres : Primo. Les acanthoptrygiens, dont la
mchoire suprieure est complte. mobile. et dont les branchies
affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles,
c'est--dire les trois quarts des poissons connus. Type : la perche
commune.

-- Assez bonne  manger, rpondit Ned Land.

-- Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires
ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrire des pectorales, sans
tre attaches aux os de l'paule - ordre qui se divise en cinq
familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau
douce. Type : la carpe, le brochet.

-- Peuh ! fit le Canadien avec un certain mpris, des poissons d'eau
douce !

-- Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont
attaches sous les pectorales et immdiatement suspendues aux os de
l'paule. Cet ordre contient quatre familles. Type : plies, limandes,
turbots, barbues, soles, etc.

-- Excellent ! excellent ! s'criait le harponneur, qui ne voulait
considrer les poissons qu'au point de vue comestible.

-- Quarto, reprit Conseil, sans se dmonter, les apodes, au corps
allong, dpourvus de nageoires ventrales, et revtus d'une peau
paisse et souvent gluante

ordre qui ne comprend qu'une famille. Type : l'anguille, le gymnote.

-- Mdiocre ! mdiocre ! rpondit Ned Land.

-- Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mchoires
compltes et libres, mais dont les branchies sont formes de petites
houppes. disposes par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne
compte qu'une famille. Type : les hippocampes, les pgases dragons.

-- Mauvais ! mauvais ! rpliqua le harponneur.

-- Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire
est attach fixement sur le cte de l'intermaxillaire qui forme la
mchoire, et dont l'arcade palatine s'engrne par suture avec le crne,
ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se
compose de deux familles. Types : les ttrodons, les poissons-lunes.

-- Bons  dshonorer une chaudire ! s'cria le Canadien.

-- Avez-vous compris, ami Ned ? demanda le savant Conseil.

-- Pas le moins du monde, ami Conseil, rpondit le harponneur. Mais
allez toujours, car vous tes trs intressant.

-- Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil,
ils ne comprennent que trois ordres.

-- Tant mieux, fit Ned.

-- Primo, les cyclostomes, dont les mchoires sont soudes en un anneau
mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux - ordre
ne comprenant qu'une seule famille. Type : la lamproie.

-- Faut l'aimer. rpondit Ned Land.

-- Secundo, les slaciens, avec branchies semblables  celles des
cyclostomes, mais dont la mchoire infrieure est mobile. Cet ordre,
qui est le plus important de la classe, comprend deux familles. Types :
la raie et les squales.

-- Quoi ! s'cria Ned, des raies et des requins dans le mme ordre ! Eh
bien, ami Conseil, dans l'intrt des raies, je ne vous conseille pas
de les mettre ensemble dans le mme bocal !

-- Tertio, rpondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont
ouvertes, comme  l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un opercule
ordre qui comprend quatre genres. Type : l'esturgeon.

-- Ah ! ami Conseil, vous avez gard le meilleur pour la fin  mon
avis, du moins. Et c'est tout ?

-- Oui, mon brave Ned, rpondit Conseil, et remarquez que quand on sait
cela, on ne sait rien encore. car les familles se subdivisent en
genres, en sous-genres. en espces, en varits...

-- Eh bien. ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du
panneau, voici des varits qui passent !

-- Oui ! des poissons, s'cria Conseil. On se croirait devant un
aquarium !

-- Non, rpondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces
poissons-l sont libres comme l'oiseau dans l'air.

-- Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc ! disait Ned
Land.

-- Moi, rpondit Conseil, je n'en suis pas capable ! Cela regarde mon
matre ! 

Et en effet, le digne garon. classificateur enrag, n'tait point un
naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingu un thon d'une
bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces
poissons sans hsiter.

-- Un baliste, avais-je dit.

-- Et un baliste chinois ! rpondait Ned Land.

-- Genre des balistes, famille des sclrodermes, ordre des
plectognathes . murmurait Conseil.

Dcidment,  eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste
distingu.

Le Canadien ne s'tait pas tromp. Une troupe de balistes,  corps
comprim.  peau grenue, arms d'un aiguillon sur leur dorsale, se
jouaient autour du _Nautilus_, et agitaient les quatre ranges de
piquants qui hrissent chaque ct de leur queue. Rien de plus
admirable que leur enveloppe, grise par-dessus, blanche par-dessous
dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames.
Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonne aux vents.
et parmi elles, j'aperus,  ma grande joie, cette raie chinoise,
jauntre  sa partie suprieure, rose tendre sous le ventre et munie de
trois aiguillons en arrire de son oeil : espce rare, et mme douteuse
au temps de Lacpde, qui ne l'avait jamais vue que dans un recueil de
dessins japonais.

Pendant deux heures toute une arme aquatique fit escorte au
_Nautilus_. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils
rivalisaient de beaut, d'clat et de vitesse, je distinguai le labre
vert, le mulle barberin, marqu d'une double raie noire. Le gobie
lotre,  caudale arrondie, blanc de couleur et tachet de violet sur
le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au corps
bleu et  la tte argente, de brillants azurors dont le nom seul
emporte toute description des spares rays, aux nageoires varies de
bleu et de jaune, des spares fascs, relevs d'une bande noire sur leur
caudale, des spares zonphores lgamment corsets dans leurs six
ceintures, des aulostones, vritables bouches en flte ou bcasses de
mer, dont quelques chantillons atteignaient une longueur d'un mtre,
des salamandres du Japon, des murnes chidnes, longs serpents de six
pieds, aux yeux vifs et petits, et  la vaste bouche hrisse de dents,
etc.

Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos
interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les
classait, moi, je m'extasiais devant la vivacit de leurs allures et la
beaut de leurs formes. Jamais il ne m'avait t donn de surprendre
ces animaux vivants, et libres dans leur lment naturel.

Je ne citerai pas toutes les varits qui passrent ainsi devant nos
yeux blouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine.
Ces poissons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air,
attirs sans doute par l'clatant foyer de lumire lectrique.

Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tle se
refermrent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rvai
encore, jusqu'au moment o mes regards se fixrent sur les instruments
suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au
nord-nord-est, le manomtre indiquait une pression de cinq atmosphres
correspondant  une profondeur de cinquante mtres, et le loch
lectrique donnait une marche de quinze milles  l'heure.

J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait
cinq heures.

Ned Land et Conseil retournrent  leur cabine. Moi, je regagnai ma
chambre. Mon dner s'y trouvait prpar. Il se composait d'une soupe 
la tortue faite des carets les plus dlicats, d'un surmulet  chair
blanche. un peu feuillete, dont le foie prpar  part fit un manger
dlicieux, et de filets de cette viande de l'holocante empereur, dont
la saveur me parut suprieure  celle du saumon.

Je passai la soire  lire,  crire,  penser. Puis, le sommeil me
gagnant, je m'tendis sur ma couche de zostre, et je m'endormis
profondment, pendant que le _Nautilus_ se glissait  travers le rapide
courant du Fleuve Noir.

                                   XV

                        UNE INVITATION PAR LETTRE

Le lendemain, 9 novembre, je ne me rveillai qu'aprs un long sommeil
de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir  comment
monsieur avait pass la nuit . et lui offrir ses services. Il avait
laiss son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que
cela toute sa vie.

Je laissai le brave garon babiller  sa fantaisie, sans trop lui
rpondre. J'tais proccup de l'absence du capitaine Nemo pendant
notre sance de la veille, et j'esprais le revoir aujourd'hui.

Bientt j'eus revtu mes vtements de byssus. Leur nature provoqua plus
d'une fois les rflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils taient
fabriqus avec les filaments lustrs et soyeux qui rattachent aux
rochers les  jambonneaux , sortes de coquilles trs abondantes sur
les rivages de la Mditerrane. Autrefois, on en faisait de belles
toffes, des bas, des gants, car ils taient  la fois trs moelleux et
trs chauds. L'quipage du _Nautilus_ pouvait donc se vtir  bon
compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux
vers  soie de la terre.

Lorsque je fus habill, je me rendis au grand salon. Il tait dsert.

Je me plongeai dans l'tude de ces trsors de conchyliologie, entasss
sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des
plantes marines les plus rares, et qui, quoique dessches,
conservaient leurs admirables couleurs. Parmi ces prcieuses
hydrophytes, je remarquai des cladostphes verticilles, des
padines-paon, des caulerpes  feuilles de vigne, des callithamnes
granifres, de dlicates cramies  teintes carlates, des agares
disposes en ventails, des actabules, semblables  des chapeaux de
champignons trs dprims, et qui furent longtemps classes parmi les
zoophytes, enfin toute une srie de varechs.

La journe entire se passa, sans que je fusse honor de la visite du
capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-tre ne
voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses.

La direction du _Nautilus_ se maintint  l'est-nord-est, sa vitesse 
douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mtres.

Le lendemain, 10 novembre, mme abandon, mme solitude. Je ne vis
personne de l'quipage. Ned et Conseil passrent la plus grande partie
de la journe avec moi. Ils s'tonnrent de l'inexplicable absence du
capitaine. Cet homme singulier tait-il malade ? Voulait-il modifier
ses projets  notre gard ?

Aprs tout, suivant la remarque de Conseil. nous jouissions d'une
entire libert, nous tions dlicatement et abondamment nourris. Notre
hte se tenait dans les termes de son trait. Nous ne pouvions nous
plaindre, et d'ailleurs, la singularit mme de notre destine nous
rservait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le
droit de l'accuser.

Ce jour-l, je commenai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis
de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, dtail
curieux, je l'crivis sur un papier fabriqu avec la zostre marine.

Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais rpandu  l'intrieur du
_Nautilus_ m'apprit que nous tions revenus  la surface de l'Ocan,
afin de renouveler les provisions d'oxygne. Je me dirigeai vers
l'escalier central, et je montai sur la plate-forme.

Il tait six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais
calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'esprais rencontrer
l, viendrait-il ? Je n'aperus que le timonier, emprisonn dans sa
cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot,
j'aspirai avec dlices les manations salines.

Peu  peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires.
L'astre radieux dbordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous
son regard comme une trane de poudre. Les nuages, parpills dans les
hauteurs, se colorrent de tons vifs admirablement nuancs, et de
nombreuses  langues de chat  annoncrent du vent pour toute la
journe.

Mais que faisait le vent  ce _Nautilus_ que les temptes ne pouvaient
effrayer !

J'admirai donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque
j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme.

Je me prparais  saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second -
que j'avais dj vu pendant la premire visite du capitaine - qui
apparut. Il s'avana sur la plate-forme. et ne sembla pas s'apercevoir
de ma prsence. Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les
points de l'horizon avec une attention extrme. Puis, cet examen fait,
il s'approcha du panneau, et pronona une phrase dont voici exactement
les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle se reproduisit
dans des conditions identiques. Elle tait ainsi conue :

 Nautron respoc lorni virch. 

Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire.

Ces mots prononcs, le second redescendit. Je pensai que le _Nautilus_
allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le
panneau, et par les coursives je revins  ma chambre.

Cinq jours s'coulrent ainsi, sans que la situation se modifit.
Chaque matin, je montais sur la plate-forme. La mme phrase tait
prononce par le mme individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.

J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre,
rentr dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un
billet  mon adresse.

Je l'ouvris d'une main impatiente. Il tait crit d'une criture
franche et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types
allemands.

Ce billet tait libell en ces termes :

     _Monsieur le professeur Aronnax,  bord du_ Nautilus.

     _16 novembre 1867._

     _Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax 
     une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses
     forts de l'le Crespo. Il espre que rien n'empchera
     monsieur le professeur d'y assister, et il verra avec plaisir
     que ses compagnons se joignent  lui._

     _Le commandant du_ Nautilus,
     _Capitaine NEMO._ 

 Une chasse ! s'cria Ned.

-- Et dans ses forts de l'le Crespo ! ajouta Conseil.

-- Mais il va donc  terre, ce particulier-l ? reprit Ned Land.

-- Cela me parat clairement indiqu, dis-je en relisant la lettre.

-- Eh bien ! il faut accepter, rpliqua le Canadien. Une fois sur la
terre ferme, nous aviserons  prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai
pas fch de manger quelques morceaux de venaison frache. 

Sans chercher  concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre
l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les les,
et son invitation de chasser en fort, je me contentai de rpondre :

 Voyons d'abord ce que c'est que l'le Crespo. 

Je consultai le planisphre, et, par 3240' de latitude nord et 16750'
de longitude ouest, je trouvai un lot qui fut reconnu en 1801 par le
capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient
Rocca de la Plata, c'est--dire  Roche d'Argent . Nous tions donc 
dix-huit cents milles environ de notre point de dpart, et la direction
un peu modifie du _Nautilus_ le ramenait vers le sud-est.

Je montrai  mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique
nord.

 Si le capitaine Nemo va quelquefois  terre, leur dis-je, il choisit
du moins des les absolument dsertes ! 

Ned Land hocha la tte sans rpondre, puis Conseil et lui me
quittrent. Aprs un souper qui me fut servi par le stewart muet et
impassible, je m'endormis, non sans quelque proccupation.

Le lendemain, 17 novembre,  mon rveil, je sentis que le _Nautilus_
tait absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le
grand salon.

Le capitaine Nemo tait l. Il m'attendait, se leva, salua, et me
demanda s'il me convenait de l'accompagner.

Comme il ne fit aucune allusion  son absence pendant ces huit jours,
je m'abstins de lui en parler, et je rpondis simplement que mes
compagnons et moi nous tions prts  le suivre.

 Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser
une question.

-- Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y rpondre, j'y rpondrai.

-- Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu
toute relation avec la terre, vous possdiez des forts dans l'le
Crespo ?

-- Monsieur le professeur, me rpondit le capitaine, les forts que je
possde ne demandent au soleil ni sa lumire ni sa chaleur. Ni les
lions, ni les tigres, ni les panthres, ni aucun quadrupde ne les
frquentent. Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent
que pour moi seul. Ce ne sont point des forts terrestres, mais bien
des forts sous-marines.

-- Des forts sous-marines ! m'criai-je.

-- Oui, monsieur le professeur.

-- Et vous m'offrez de m'y conduire ?

-- Prcisment.

-- A pied ?

-- Et mme  pied sec.

-- En chassant ?

-- En chassant.

-- Le fusil  la main ?

-- Le fusil  la main. 

Je regardai le commandant du _Nautilus_ d'un air qui n'avait rien de
flatteur pour sa personne.

 Dcidment, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accs qui a
dure huit jours, et mme qui dure encore. C'est dommage ! Je l'aimais
mieux trange que fou ! 

Cette pense se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine
Nemo se contenta de m'inviter  le suivre, et je le suivis en homme
rsign  tout.

Nous arrivmes dans la salle  manger, o le djeuner se trouvait servi.

 Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager
mon djeuner sans faon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous
ai promis une promenade en fort, je ne me suis point engag  vous y
faire rencontrer un restaurant. Djeunez donc en homme qui ne dnera
probablement que fort tard. 

Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de
tranches d'holoturies, excellents zoophytes, relevs d'algues trs
apritives, telles que la _Porphyria laciniata_ et la _Laurentia
primafetida_. La boisson se composait d'eau limpide  laquelle, 
l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur
fermente, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue connue
sous le nom de  Rhodomnie palme .

Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole.
Puis, il me dit :

 Monsieur le professeur, quand je vous ai propos de venir chasser
dans mes forts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec
moi-mme. Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forts
sous-marines, vous m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut
jamais juger les hommes  la lgre.

-- Mais, capitaine, croyez que...

-- Veuillez m'couter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie
ou de contradiction.

-- Je vous coute.

-- Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme
peut vivre sous l'eau  la condition d'emporter avec lui sa provision
d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revtu d'un
vtement impermable et la tte emprisonne dans une capsule de mtal,
reoit l'air de l'extrieur au moyen de pompes foulantes et de
rgulateurs d'coulement.

-- C'est l'appareil des scaphandres, dis-je.

-- En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est
rattache  la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc,
vritable chane qui le rive  la terre, et si nous devions tre ainsi
retenus au _Nautilus_, nous ne pourrions aller loin.

-- Et le moyen d'tre libre ? demandai-je.

-- C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imagin par deux
de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionn pour mon usage, et qui
vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions
physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se
compose d'un rservoir en tle paisse, dans lequel j'emmagasine l'air
sous une pression de cinquante atmosphres. Ce rservoir se fixe sur le
dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie suprieure
forme une bote d'o l'air, maintenu par un mcanisme  soufflet, ne
peut s'chapper qu' sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol,
tel qu'il est employ, deux tuyaux en caoutchouc, partant de cette
bote, viennent aboutir  une sorte de pavillon qui emprisonne le nez
et la bouche de l'oprateur ; l'un sert  l'introduction de l'air
inspir, l'autre  l'issue de l'air expir, et la langue ferme celui-ci
ou celui-l, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi qui
affronte des pressions considrables au fond des mers, j'ai d enfermer
ma tte, comme celle des scaphandres, dans une sphre de cuivre, et
c'est  cette sphre qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et
expirateurs.

-- Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit
s'user vite, et ds qu'il ne contient plus que quinze pour cent
d'oxygne, il devient irrespirable.

Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes du
_Nautilus_ me permettent de l'emmagasiner sous une pression
considrable, et, dans ces conditions, le rservoir de l'appareil peut
fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures.

-- Je n'ai plus d'objection  faire, rpondis-je. Je vous demanderai
seulement, capitaine, comment vous pouvez clairer votre route au fond
de l'Ocan ?

-- Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte
sur le dos, le second s'attache  la ceinture. Il se compose d'une pile
de Bunzen que je mets en activit, non avec du bichromate de potasse,
mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'lectricit
produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition
particulire. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui
contient seulement un rsidu de gaz carbonique. Quand l'appareil
fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumire blanchtre
et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois.

-- Capitaine Nemo,  toutes mes objections vous faites de si crasantes
rponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forc
d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande  faire
des rserves pour le fusil dont vous voulez m'armer.

-- Mais ce n'est point un fusil  poudre, rpondit le capitaine.

-- C'est donc un fusil  vent ?

-- Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre  mon
bord, n'ayant ni salptre, ni soufre ni charbon ?

-- D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent
cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une
rsistance considrable.

-- Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons,
perfectionns aprs Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley,
par le Franais Furcy, par l'Italien Landi, qui sont munis d'un systme
particulier de fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions.
Mais je vous le rpte, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplace par de
l'air  haute pression, que les pompes du _Nautilus_ me fournissent
abondamment.

-- Mais cet air doit rapidement s'user.

-- Eh bien, n'ai-je pas mon rservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin,
m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet _ad hoc_. D'ailleurs,
monsieur Aronnax, vous verrez par vous-mme que, pendant ces chasses
sous-marines, on ne fait pas grande dpense d'air ni de balles.

-- Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurit, et au milieu
de ce liquide trs dense par rapport  l'atmosphre, les coups ne
peuvent porter loin et sont difficilement mortels ?

-- Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire,
et ds qu'un animal est touch, si lgrement que ce soit, il tombe
foudroy.

-- Pourquoi ?

-- Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance,
mais de petites capsules de verre - inventes par le chimiste
autrichien Leniebroek - et dont j'ai un approvisionnement considrable.
Ces capsules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies
par un culot de plomb, sont de vritables petites bouteilles de Leyde,
dans lesquelles l'lectricit est force  une trs haute tension. Au
plus lger choc, elles se dchargent, et l'animal, si puissant qu'il
soit, tombe mort. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses
que du numro quatre, et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en
contenir dix.

-- Je ne discute plus, rpondis-je en me levant de table, et je n'ai
plus qu' prendre mon fusil. D'ailleurs, ou vous Irez, j'irai. 

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrire du _Nautilus_, et, en
passant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux
compagnons qui nous suivirent aussitt.

Puis, nous arrivmes  une cellule situe en abord prs de la chambre
des machines, et dans laquelle nous devions revtir nos vtements de
promenade.

                                  XVI

                          PROMENADE EN PLAINE

Cette cellule tait,  proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du
_Nautilus_. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus  la
paroi, attendaient les promeneurs.

Ned Land, en les voyant, manifesta une rpugnance vidente  s'en
revtir.

 Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forts de l'le de Crespo ne
sont que des forts sous-marines !

-- Bon ! fit le harponneur dsappoint, qui voyait s'vanouir ses rves
de viande frache. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous
introduire dans ces habits-l ?

-- Il le faut bien, matre Ned.

-- Libre  vous, monsieur, rpondit le harponneur, haussant les
paules, mais quant  moi,  moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai
jamais l-dedans.

-- On ne vous forcera pas, matre Ned, dit le capitaine Nemo.

-- Et Conseil va se risquer ? demanda Ned.

-- Je suis monsieur partout o va monsieur , rpondit Conseil.

Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'quipage vinrent nous aider
 revtir ces lourds vtements impermables, faits en caoutchouc sans
couture, et prpars de manire  supporter des pressions
considrables. On et dit une armure  la fois souple et rsistante.
Ces vtements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par
d'paisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu
de la veste tait maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient
la poitrine, la dfendaient contre la pousse des eaux, et laissaient
les poumons fonctionner librement ; ses manches finissaient en forme de
gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la
main.

Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionns aux
vtements informes, tels que les cuirasses de lige, les soubrevestes,
les habits de mer, les coffres, etc., qui furent invents et prns
dans le XVIIIe sicle.

Le capitaine Nemo, un de ses compagnons - sorte d'Hercule, qui devait
tre d'une force prodigieuse - , Conseil et moi, nous emes bientt
revtu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboter
notre tte dans sa sphre mtallique. Mais, avant de procder  cette
opration, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils
qui nous taient destins.

L'un des hommes du _Nautilus_ me prsenta un fusil simple dont la
crosse, faite en tle d'acier et creuse  l'intrieur, tait d'assez
grande dimension. Elle servait de rservoir  l'air comprim, qu'une
soupape, manoeuvre par une gchette, laissait chapper dans le tube de
mtal. Une bote  projectiles, vide dans l'paisseur de la crosse,
renfermait une vingtaine de balles lectriques, qui, au moyen d'un
ressort, se plaaient automatiquement dans le canon du fusil. Ds qu'un
coup tait tir, l'autre tait prt  partir.

 Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement
facile. Je ne demande plus qu' l'essayer. Mais comment allons-nous
gagner le fond de la mer ?

-- En ce moment, monsieur le professeur, le _Nautilus_ est chou par
dix mtres d'eau, et nous n'avons plus qu' partir.

-- Mais comment sortirons-nous ?

-- Vous l'allez voir. 

Le capitaine Nemo introduisit sa tte dans la calotte sphrique.
Conseil et moi, nous en fmes autant, non sans avoir entendu le
Canadien nous lancer un  bonne chasse  ironique. Le haut de notre
vtement tait termin par un collet de cuivre taraud, sur lequel se
vissait ce casque de mtal. Trois trous, protgs par des verres pais,
permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant
la tte  l'intrieur de cette sphre. Ds qu'elle fut en place, les
appareils Rouquayrol, placs sur notre dos, commencrent  fonctionner,
et, pour mon compte, je respirai  l'aise.

La lampe Ruhmkorff suspendue  ma ceinture, le fusil  la main, j'tais
prt  partir. Mais, pour tre franc, emprisonn dans ces lourds
vtements et clou au tillac par mes semelles de plomb, il m'et t
impossible de faire un pas.

Mais ce cas tait prvu, car je sentis que l'on me poussait dans une
petite chambre contigu au vestiaire. Mes compagnons, galement
remorqus, me suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se
refermer sur nous, et une profonde obscurit nous enveloppa.

Aprs quelques minutes, un vif sifflement parvint  mon oreille. Je
sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds  ma
poitrine. videmment, de l'intrieur du bateau on avait, par un
robinet, donn entre  l'eau extrieure qui nous envahissait, et dont
cette chambre fut bientt remplie. Une seconde porte, perce dans le
flanc du _Nautilus_, s'ouvrit alors. Un demi-jour nous claira. Un
instant aprs, nos pieds foulaient le fond de la mer.

Et maintenant. comment pourrais-je retracer les impressions que m'a
laisses cette promenade sous les eaux ? Les mots sont impuissants 
raconter de telles merveilles ! Quand le pinceau lui-mme est inhabile
 rendre les effets particuliers  l'lment liquide, comment la plume
saurait-elle les reproduire ?

Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait 
quelques pas en arrire. Conseil et moi, nous restions l'un prs de
l'autre, comme si un change de paroles et t possible  travers nos
carapaces mtalliques. Je ne sentais dj plus la lourdeur de mes
vtements, de mes chaussures, de mon rservoir d'air, ni le poids de
cette paisse sphre, au milieu de laquelle ma tte ballottait comme
une amande dans sa coquille. Tous ces objets, plongs dans l'eau,
perdaient une partie de leur poids gale  celui du liquide dplac. et
je me trouvais trs bien de cette loi physique reconnue par Archimde.
Je n'tais plus une masse inerte, et j'avais une libert de mouvement
relativement grande.

La lumire, qui clairait le sol jusqu' trente pieds au-dessous de la
surface de l'Ocan, m'tonna par sa puissance. Les rayons solaires
traversaient aisment cette masse aqueuse et en dissipaient la
coloration. Je distinguais nettement les objets  une distance de cent
mtres. Au-del, les fonds se nuanaient des fines dgradations de
l'outremer, puis ils bleuissaient dans les lointains, et s'effaaient
au milieu d'une vague obscurit. Vritablement, cette eau qui
m'entourait n'tait qu'une sorte d'air, plus dense que l'atmosphre
terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus de moi, j'apercevais
la calme surface de la mer.

Nous marchions sur un sable fin, uni, non rid comme celui des plages
qui conserve l'empreinte de la houle. Ce tapis blouissant, vritable
rflecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante
intensit. De l, cette immense rverbration qui pntrait toutes les
molcules liquides. Serai-je cru si j'affirme, qu' cette profondeur de
trente pieds, j'y voyais comme en plein jour ?

Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, sem d'une
impalpable poussire de coquillages. La coque du _Nautilus_, dessine
comme un long cueil, disparaissait peu  peu, mais son fanal, lorsque
la nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre
retour  bord, en projetant ses rayons avec une nettet parfaite. Effet
difficile  comprendre pour qui n'a vu que sur terre ces nappes
blanchtres si vivement accuses. L, la poussire dont l'air est
satur leur donne l'apparence d'un brouillard lumineux ; mais sur mer,
comme sous mer, ces traits lectriques se transmettent avec une
incomparable puret.

Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait
tre sans bornes. J'cartais de la main les rideaux liquides qui se
refermaient derrire moi, et la trace de mes pas s'effaait soudain
sous la pression de l'eau.

Bientt, quelques formes d'objets.  peine estompes dans
l'loignement, se dessinrent  mes yeux. Je reconnus de magnifiques
premiers plans de rochers, tapisss de zoophytes du plus bel
chantillon, et je fus tout d'abord frapp d'un effet spcial  ce
milieu.

Il tait alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient la
surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur
lumire dcompose par la rfraction comme  travers un prisme, fleurs,
rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuanaient sur leurs bords
des sept couleurs du spectre solaire. C'tait une merveille, une fte
des yeux, que cet enchevtrement de tons colors, une vritable
kalidoscopie de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de
bleu, en un mot, toute la palette d'un coloriste enrag ! Que ne
pouvais-je communiquer  Conseil les vives sensations qui me montaient
au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections admiratives ! Que ne
savais-je, comme le capitaine Nemo et son compagnon, changer mes
penses au moyen de signes convenus ! Aussi, faute de mieux, je me
parlais  moi-mme. je criais dans la bote de cuivre qui coiffait ma
tte, dpensant peut-tre en vaines paroles plus d'air qu'il ne
convenait.

Devant ce splendide spectacle, Conseil s'tait arrte comme moi.
videmment, le digne garon. en prsence de ces chantillons de
zoophytes et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et
chinodermes abondaient sur le sol. Les isis varies, les cornulaires
qui vivent isolment, des touffes d'oculines vierges, dsignes
autrefois sous le nom de  corail blanc , les fongies hrisses en
forme de champignons, les anmones adhrant par leur disque musculaire,
figuraient un parterre de fleurs, maill de porpites pares de leur
collerette de tentacules azurs. d'toiles de mer qui constellaient le
sable, et d'astrophytons verruqueux, fines dentelles brodes par la
main des naades, dont les festons se balanaient aux faibles
ondulations provoques par notre marche. C'tait un vritable chagrin
pour moi d'craser sous mes pas les brillants spcimens de mollusques
qui jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les
marteaux, les donaces, vritables coquilles bondissantes, les troques,
les casques rouges, les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant
d'autres produits de cet inpuisable Ocan. Mais il fallait marcher, et
nous allions en avant, pendant que voguaient au-dessus de nos ttes des
troupes de physalies, laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter 
la trane, des mduses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre,
festonne d'un liston d'azur, nous abritait des rayons solaires, et des
plagies panopyres, qui, dans l'obscurit, eussent sem notre chemin de
lueurs phosphorescentes !

Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de
mille, m'arrtant  peine, et suivant le capitaine Nemo, qui me
rappelait d'un geste. Bientt, la nature du sol se modifia. A la plaine
de sable succda une couche de vase visqueuse que les Amricains
nomment  oaze , uniquement compose de coquilies siliceuses ou
calcaires. Puis, nous parcourmes une prairie d'algues, plantes
plagiennes que les eaux n'avaient pas encore arraches, et dont la
vgtation tait fougueuse. Ces pelouses  tissu serr, douces au pied,
eussent rivalis avec les plus moelleux tapis tisss par la main des
hommes. Mais, en mme temps que la verdure s'talait sous nos pas, elle
n'abandonnait pas nos ttes. Un lger berceau de plantes marines,
classes dans cette exubrante famille des algues, dont on connat plus
de deux mille espces, se croisait  la surface des eaux. Je voyais
flotter de longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres
tubuls, des laurencies, des cladostphes, au feuillage si dli, des
rhodymnes palms, semblables  des ventails de cactus. J'observai que
les plantes vertes se maintenaient plus prs de la surface de la mer,
tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne, laissant aux
hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les
parterres des couches recules de l'Ocan.

Ces algues sont vritablement un prodige de la cration, une des
merveilles de la flore universelle. Cette famille produit  la fois les
plus petits et les plus grands vgtaux du globe. Car de mme qu'on a
compt quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de
cinq millimtres carrs, de mme on a recueilli des fucus dont la
longueur dpassait cinq cents mtres.

Nous avions quitt le _Nautilus_ depuis une heure et demie environ. Il
tait prs de midi. Je m'en aperus  la perpendicularit des rayons
solaires qui ne se rfractaient plus. La magie des couleurs disparut
peu  peu, et les nuances de l'meraude et du saphir s'effacrent de
notre firmament. Nous marchions d'un pas rgulier qui rsonnait sur le
sol avec une intensit tonnante. Les moindres bruits se transmettaient
avec une vitesse  laquelle l'oreille n'est pas habitue sur la terre.
En effet, l'eau est pour le son un meilleur vhicule que l'air, et il
s'y propage avec une rapidit quadruple.

En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononce. La lumire prit
une teinte uniforme. Nous atteignmes une profondeur de cent mtres,
subissant alors une pression de dix atmosphres. Mais mon vtement de
scaphandre tait tabli dans des conditions telles que je ne souffrais
aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gne
aux articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas 
disparatre. Quant  la fatigue que devait amener cette promenade de
deux heures sous un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle
tait nulle. Mes mouvements, aids par l'eau, se produisaient avec une
surprenante facilit.

Arriv  cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les
rayons du soleil, mais faiblement. A leur clat intense avait succd
un crpuscule rougetre. moyen terme entre le jour et la nuit.
Cependant, nous voyions suffisamment  nous conduire. et il n'tait pas
encore ncessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activit.

En ce moment, le capitaine Nemo s'arrta. Il attendit que je l'eusse
rejoint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui
s'accusaient dans l'ombre  une petite distance.

 C'est la fort de l'le Crespo , pensai-je, et je ne me trompais pas.

                                  XVII

                          UNE FORET SOUS-MARINE

Nous tions enfin arrivs  la lisire de cette fort, sans doute l'une
des plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la
considrait comme tant sienne, et s'attribuait sur elle les mmes
droits qu'avaient les premiers hommes aux premiers jours du monde.
D'ailleurs, qui lui et disput la possession de cette proprit
sous-marine ? Quel autre pionnier plus hardi serait venu, la hache  la
main, en dfricher les sombres taillis ?

Cette fort se composait de grandes plantes arborescentes, et, ds que
nous emes pntr sous ses vastes arceaux. mes regards furent tout
d'abord frapps d'une singulire disposition de leurs ramures -
disposition que je n'avais pas encore observe jusqu'alors.

Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui
hrissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne
s'tendait dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de
l'Ocan. Pas de filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui
ne se tinssent droit comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se
dveloppaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire, commande
par la densit de l'lment qui les avait produits. Immobiles,
d'ailleurs, lorsque je les cartais de la main, ces plantes reprenaient
aussitt leur position premire. C'tait ici le rgne de la verticalit.

Bientt, je m'habituai  cette disposition bizarre, ainsi qu'
l'obscurit relative qui nous enveloppait. Le sol de la fort tait
sem de blocs aigus, difficiles  viter. La flore sous-marine m'y
parut tre assez complte, plus riche mme qu'elle ne l'et t sous
les zones arctiques ou tropicales, o ses produits sont moins nombreux.
Mais, pendant quelques minutes, je confondis involontairement les
rgnes entre eux, prenant des zoophytes pour des hydrophytes, des
animaux pour des plantes. Et qui ne s'y ft pas tromp ? La faune et la
flore se touchent de si prs dans ce monde sous-marin !

J'observai que toutes ces productions du rgne vgtal ne tenaient au
sol que par un emptement superficiel. Dpourvues de racines,
indiffrentes au corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui
les supporte, elles ne lui demandent qu'un point d'appui, non la
vitalit. Ces plantes ne procdent que d'elles-mmes, et le principe de
leur existence est dans cette eau qui les soutient, qui les nourrit. La
plupart, au lieu de feuilles, poussaient des lamelles de formes
capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs, qui
ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l'olivtre, le fauve et
le brun. Je revis l, mais non plus dessches comme les chantillons
du _Nautilus_, des padines-paons, dployes en ventails qui semblaient
solliciter la brise, des cramies carlates, des laminaires allongeant
leurs jeunes pousses comestibles, des nrocystes filiformes et
fluxueuses, qui s'panouissaient  une hauteur de quinze mtres, des
bouquets s'actabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et
nombre d'autres plantes plagiennes, toutes dpourvues de fleurs. 
Curieuse anomalie, bizarre lment, a dit un spirituel naturaliste, o
le rgne animal fleurit, et o le rgne vgtal ne fleurit pas ! 

Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones
tempres, et sous leur ombre humide, se massaient de vritables
buissons  fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels
s'panouissaient des mandrines zbres de sillons tortueux, des
cariophylles jauntres  tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes
de zoanthaires, et pour complter l'illusion -, les poissons-mouches
volaient de branches en branches, comme un essaim de colibris, tandis
que de jaunes lpisacanthes,  la mchoire hrisse, aux cailles
aigus, des dactyloptres et des monocentres, se levaient sous nos pas,
semblables  une troupe de bcassines.

Vers une heure, le capitaine Nemo donna le signal de la halte. J'en fus
assez satisfait pour mon compte, et nous nous tendmes sous un berceau
d'alaries, dont les longues lanires amincies se dressaient comme des
flches.

Cet instant de repos me parut dlicieux. Il ne nous manquait que le
charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de
rpondre. J'approchai seulement ma grosse tte de cuivre de la tte de
Conseil. Je vis les yeux de ce brave garon briller de contentement, et
en signe de satisfaction. il s'agita dans sa carapace de l'air le plus
comique du monde.

Aprs quatre heures de cette promenade, je fus trs tonn de ne pas
ressentir un violent besoin de manger. A quoi tenait cette disposition
de l'estomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j'prouvais une
insurmontable envie de dormir, ainsi qu'il arrive  tous les plongeurs.
Aussi mes yeux se fermrent-ils bientt derrire leur paisse vitre, et
je tombai dans une invincible somnolence, que le mouvement de la marche
avait seul pu combattre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste
compagnon, tendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du
sommeil.

Combien de temps restai-je ainsi plong dans cet assoupissement, je ne
pus l'valuer ; mais lorsque je me rveillai, il me sembla que le
soleil s'abaissait vers l'horizon. Le capitaine Nemo s'tait dj
relev, et je commenais  me dtirer les membres, quand une apparition
inattendue me remit brusquement sur les pieds.

A quelques pas, une monstrueuse araigne de mer, haute d'un mtre, me
regardait de ses yeux louches, prte  s'lancer sur moi. Quoique mon
habit de scaphandre ft assez pais pour me dfendre contre les
morsures de cet animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur.
Conseil et le matelot du _Nautilus_ s'veillrent en ce moment. Le
capitaine Nemo montra  son compagnon le hideux crustac, qu'un coup de
crosse abattit aussitt, et je vis les horribles pattes du monstre se
tordre dans des convulsions terribles.

Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux, plus redoutables,
devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me
protgerait pas contre leurs attaques. Je n'y avais pas song
jusqu'alors, et je rsolus de me tenir sur mes gardes. Je supposais,
d'ailleurs, que cette halte marquait le terme de notre promenade ; mais
je me trompais, et, au lieu de retourner au _Nautilus_, le capitaine
Nemo continua son audacieuse excursion.

Le sol se dprimait toujours, et sa pente, s'accusant davantage, nous
conduisit  de plus grandes profondeurs. Il devait tre  peu prs
trois heures, quand nous atteignmes une troite valle, creuse entre
de hautes parois  pic, et situe par cent cinquante mtres de fond.
Grce  la perfection de nos appareils, nous dpassions ainsi de
quatre-vingt-dix mtres la limite que la nature semblait avoir impose
jusqu'ici aux excursions sous-marines de l'homme.

Je dis cent cinquante mtres, bien qu'aucun instrument ne me permt
d'valuer cette distance. Mais je savais que, mme dans les mers les
plus limpides, les rayons solaires ne pouvaient pntrer plus avant.
Or, prcisment, l'obscurit devint profonde. Aucun objet n'tait
visible  dix pas. Je marchais donc en ttonnant, quand je vis briller
subitement une lumire blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait de
mettre son appareil lectrique en activit. Son compagnon l'imita.
Conseil et moi nous suivmes leur exemple. J'tablis, en tournant une
vis, la communication entre la bobine et le serpentin de verre, et la
mer, claire par nos quatre lanternes, s'illumina dans un rayon de
vingt-cinq mtres.

Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs
de la fort dont les arbrisseaux se rarfiaient de plus en plus.
J'observai que la vie vgtale disparaissait plus vite que la vie
animale. Les plantes plagiennes abandonnaient dj le sol devenu
aride, qu'un nombre prodigieux d'animaux, zoophytes, articuls,
mollusques et poissons y pullulaient encore.

Tout en marchant, je pensais que la lumire de nos appareils Ruhmkorff
devait ncessairement attirer quelques habitants de ces sombres
couches. Mais s'ils nous approchrent, ils se tinrent du moins  une
distance regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le
capitaine Nemo s'arrter et mettre son fusil en joue ; puis, aprs
quelques instants d'observation, il se relevait et reprenait sa marche.

Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion
s'acheva. Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se dressa
devant nous, entassement de blocs gigantesques, norme falaise de
granit, creuse de grottes obscures, mais qui ne prsentait aucune
rampe praticable. C'taient les accores de l'le Crespo. C'tait la
terre.

Le capitaine Nemo s'arrta soudain. Un geste de lui nous fit faire
halte, et si dsireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus
m'arrter. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne
voulait pas les dpasser. Au-del, c'tait cette portion du globe qu'il
ne devait plus fouler du pied.

Le retour commena. Le capitaine Nemo avait repris la tte de sa petite
troupe, se dirigeant toujours sans hsiter. Je crus voir que nous ne
suivions pas le mme chemin pour revenir au _Nautilus_. Cette nouvelle
route, trs raide, et par consquent trs pnible, nous rapprocha
rapidement de la surface de la mer. Cependant, ce retour dans les
couches suprieures ne fut pas tellement subit que la dcompression se
fit trop rapidement, ce qui aurait pu amener dans notre organisme des
dsordres graves, et dterminer ces lsions internes si fatales aux
plongeurs. Trs promptement, la lumire reparut et grandit, et, le
soleil tant dj bas sur l'horizon, la rfraction borda de nouveau les
divers objets d'un anneau spectral.

A dix mtres de profondeur, nous marchions au milieu d'un essaim de
petits poissons de toute espce, plus nombreux que les oiseaux dans
l'air, plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d'un coup
de fusil. ne s'tait encore offert  nos regards.

En ce moment, je vis l'arme du capitaine, vivement paule, suivre
entre les buissons un objet mobile. Le coup partit, j'entendis un
faible sifflement, et un animal retomba foudroy  quelques pas.

C'tait une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupde
qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d'un mtre cinquante
centimtres, devait avoir un trs grand prix. Sa peau, d'un brun marron
en dessus, et argente en dessous, faisait une de ces admirables
fourrures si recherches sur les marchs russes et chinois ; la finesse
et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux
mille francs. J'admirai fort ce curieux mammifre  la tte arrondie et
orne d'oreilles courtes, aux yeux ronds, aux moustaches blanches et
semblables  celles du chat, aux pieds palms et unguiculs,  la queue
touffue. Ce prcieux carnassier, chass et traqu par les pcheurs,
devient extrmement rare, et il s'est principalement rfugi dans les
portions borales du Pacifique, o vraisemblablement son espce ne
tardera pas  s'teindre.

Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bte, la chargea sur son
paule, et l'on se remit en route.

Pendant une heure, une plaine de sable se droula devant nos pas. Elle
remontait souvent  moins de deux mtres de la surface des eaux. Je
voyais alors notre image, nettement reflte, se dessiner en sens
inverse, et, au-dessus de nous, apparaissait une troupe identique.
reproduisant nos mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en
un mot,  cela prs qu'elle marchait la tte en bas et les pieds en
l'air.

Autre effet  noter. C'tait le passage de nuages pais qui se
formaient et s'vanouissaient rapidement ; mais en rflchissant, je
compris que ces prtendus nuages n'taient dus qu' l'paisseur
variable des longues lames de fond, et j'apercevais mme les  moutons
 cumeux que leur crte brise multipliait sur les eaux. Il n'tait
pas jusqu' l'ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos ttes,
dont je ne surprisse le rapide effleurement  la surface de la mer.

En cette occasion, je fus tmoin de l'un des plus beaux coups de fusil
qui ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand
oiseau,  large envergure, trs nettement visible, s'approchait en
planant. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira,
lorsqu'il fut  quelques mtres seulement au-dessus des flots. L'animal
tomba foudroy, et sa chute l'entrana jusqu' la porte de l'adroit
chasseur qui s'en empara. C'tait un albatros de la plus belle espce,
admirable spcimen des oiseaux plagiens.

Notre marche n'avait pas t interrompue par cet incident. Pendant deux
heures, nous suivmes tantt des plaines sableuses, tantt des prairies
de varechs, fort pnibles  traverser. Franchement, je n'en pouvais
plus, quand j'aperus une vague lueur qui rompait,  un demi mille,
l'obscurit des eaux. C'tait le fanal du _Nautilus_. Avant vingt
minutes, nous devions tre  bord, et l, je respirerais  l'aise, car
il me semblait que mon rservoir ne fournissait plus qu'un air trs
pauvre en oxygne. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda
quelque peu notre arrive.

J'tais rest d'une vingtaine de pas en arrire, lorsque je vis le
capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse, il
me courba  terre, tandis que son compagnon en faisait autant de
Conseil. Tout d'abord, je ne sus trop que penser de cette brusque
attaque, mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait
prs de moi et demeurait immobile.

J'tais donc tendu sur le sol, et prcisment  l'abri d'un buisson de
varechs, quand, relevant la tte, j'aperus d'normes masses passer
bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes.

Mon sang se glaa dans mes veines ! J'avais reconnu les formidables
squales qui nous menaaient. C'tait un couple de tintoras, requins
terribles,  la queue norme, au regard terne et vitreux, qui
distillent une matire phosphorescente par des trous percs autour de
leur museau. Monstrueuses mouches  feu, qui broient un homme tout
entier dans leurs mchoires de fer ! Je ne sais si Conseil s'occupait 
les classer, mais pour mon compte, j'observais leur ventre argent,
leur gueule formidable, hrisse de dents,  un point de vue peu
scientifique, et plutt en victime qu'en naturaliste.

Trs heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passrent sans
nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires bruntres, et nous
chappmes, comme par miracle,  ce danger plus grand,  coup sr, que
la rencontre d'un tigre en pleine fort.

Une demi-heure aprs, guids par la trane lectrique, nous
atteignions le _Nautilus_. La porte extrieure tait reste ouverte, et
le capitaine Nemo la referma, ds que nous fmes rentrs dans la
premire cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis manoeuvrer les
pompes au dedans du navire, je sentis l'eau baisser autour de moi et,
en quelques instants, la cellule fut entirement vide. La porte
intrieure s'ouvrit alors, et nous passmes dans le vestiaire.

L, nos habits de scaphandre furent retirs, non sans peine, et, trs
harass, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre,
tout merveill de cette surprenante excursion au fond des mers.

                                  XVIII

                  QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE

Le lendemain matin, 18 novembre, j'tais parfaitement remis de mes
fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment ou le
second du _Nautilus_ prononait sa phrase quotidienne. Il me vint alors
 l'esprit qu'elle se rapportait  l'tat de la mer, ou plutt qu'elle
signifiait :  Nous n'avons rien en vue. 

Et en effet, l'Ocan tait dsert. Pas une voile  l'horizon. Les
hauteurs de l'le Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer,
absorbant les couleurs du prisme,  l'exception des rayons bleus,
rflchissait ceux-ci dans toutes les directions et revtait une
admirable teinte d'indigo. Une moire,  larges raies, se dessinait
rgulirement sur les flots onduleux.

J'admirais ce magnifique aspect de l'Ocan, quand le capitaine Nemo
apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma prsence, et commena une
srie d'observations astronomiques. Puis, son opration termine, il
alla s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent  la
surface de l'Ocan.

Cependant, une vingtaine de matelots du _Nautilus_, tous gens vigoureux
et bien constitues, taient monts sur la plate-forme. Ils venaient
retirer les filets qui avaient t mis  la trane pendant la nuit. Ces
marins appartenaient videmment  des nations diffrentes, bien que le
type europen ft indiqu chez tous. Je reconnus,  ne pas me tromper,
des Irlandais, des Franais, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote.
Du reste, ces hommes taient sobres de paroles, et n'employaient entre
eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas mme souponner
l'origine. Aussi, je dus renoncer  les interroger.

Les filets furent hals  bord. C'taient des espces de chaluts,
semblables  ceux des ctes normandes, vastes poches qu'une vergue
flottante et une chane transfile dans les mailles infrieures
tiennent entr'ouvertes. Ces poches, ainsi tranes sur leurs gantiers
de fer, balayaient le fond de l'Ocan et ramassaient tous ses produits
sur leur passage. Ce jour-l, ils ramenrent de curieux chantillons de
ces parages poissonneux, des lophies, auxquels leurs mouvements
comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des commerons noirs,
munis de leurs antennes, des balistes onduls, entours de bandelettes
rouges, des ttrodons-croissants, dont le venin est extrmement subtil,
quelques lamproies olivtres, des macrorhinques, couverts d'cailles
argentes, des trichiures, dont la puissance lectrique est gale 
celle du gymnote et de la torpille, des notoptres cailleux,  bandes
brunes et transversales, des gades verdtres, plusieurs varits de
gobies, etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes, un
caranx  tte prominente, long d'un mtre, plusieurs beaux scombres
bonites, chamarrs de couleurs bleues et argentes, et trois
magnifiques thons que la rapidit de leur marche n'avait pu sauver du
chalut.

J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de
poissons. C'tait une belle pche, mais non surprenante. En effet, ces
filets restent  la trane pendant plusieurs heures et enserrent dans
leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions donc pas
manquer de vivres d'une excellente qualit, que la rapidit du
_Nautilus_ et l'attraction de sa lumire lectrique pouvaient
renouveler sans cesse.

Ces divers produits de la mer furent immdiatement affals par le
panneau vers les cambuses, destins, les uns  tre mangs frais, les
autres  tre conservs.

La pche finie, la provision d'air renouvele, je pensais que le
_Nautilus_ allait reprendre son excursion sous-marine, et je me
prparais  regagner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le
capitaine Nemo me dit sans autre prambule :

 Voyez cet ocan, monsieur le professeur, n'est-il pas dou d'une vie
relle ? N'a-t-il pas ses colres et ses tendresses ? Hier, il s'est
endormi comme nous, et le voil qui se rveille aprs une nuit paisible
! 

Ni bonjour, ni bonsoir ! N'et-on pas dit que cet trange personnage
continuait avec moi une conversation dj commence ?

 Regardez, reprit-il, il s'veille sous les caresses du soleil ! Il va
revivre de son existence diurne ! C'est une intressante tude que de
suivre le jeu de son organisme. Il possde un pouls, des artres, il a
ses spasmes, et je donne raison  ce savant Maury, qui a dcouvert en
lui une circulation aussi relle que la circulation sanguine chez les
animaux. 

Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune rponse,
et il me parut inutile de lui prodiguer les  Evidemment , les  A
coup sr , et les  Vous avez raison . Il se parlait plutt 
lui-mme, prenant de longs temps entre chaque phrase. C'tait une
mditation  voix haute.

 Oui, dit-il, l'Ocan possde une circulation vritable, et, pour la
provoquer, il a suffi au Crateur de toutes choses de multiplier en lui
le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, cre
des densits diffrentes, qui amnent les courants et les
contre-courants. L'vaporation, nulle aux rgions hyperborennes, trs
active dans les zones quatoriales, constitue un change permanent des
eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j'ai surpris ces
courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie
respiration de l'Ocan. J'ai vu la molcule d'eau de mer, chauffe 
la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de
densit  deux degrs au-dessous de zro, puis se refroidissant encore,
devenir plus lgre et remonter. Vous verrez, aux ples, les
consquences de ce phnomne, et vous comprendrez pourquoi, par cette
loi de la prvoyante nature, la conglation ne peut jamais se produire
qu' la surface des eaux ! 

Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais :  Le
ple ! Est-ce que cet audacieux personnage prtend nous conduire
jusque-l ! 

Cependant, le capitaine s'tait tu, et regardait cet lment si
compltement, si incessamment tudi par lui. Puis reprenant :

 Les sels, dit-il, sont en quantit considrable dans la mer, monsieur
le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en
dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de
lieues cubes, qui, tale sur le globe, formerait une couche de plus de
dix mtres de hauteur. Et ne croyez pas que la prsence de ces sels ne
soit due qu' un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux
marines moins vaporables, et empchent les vents de leur enlever une
trop grande quantit de vapeurs, qui, en se rsolvant, submergeraient
les zones tempres. Rle immense, rle de pondrateur dans l'conomie
gnrale du globe ! 

Le capitaine Nemo s'arrta, se leva mme, fit quelques pas sur la
plate-forme, et revint vers moi :

 Quant aux infusoires, reprit-il, quant  ces milliards d'animalcules,
qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit
cent mille pour peser un milligramme, leur rle n'est pas moins
important. Ils absorbent les sels marins, ils s'assimilent les lments
solides de l'eau, et, vritables faiseurs de continents calcaires, ils
fabriquent des coraux et des madrpores ! Et alors la goutte d'eau,
prive de son aliment minral, s'allge, remonte  la surface, y
absorbe les sels abandonns par l'vaporation, s'alourdit, redescend,
et rapporte aux animalcules de nouveaux lments  absorber. De l, un
double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement,
toujours la vie ! La vie, plus intense que sur les continents, plus
exubrante, plus infinie, s'panouissant dans toutes les parties de cet
ocan, lment de mort pour l'homme, a-t-on dit, lment de vie pour
des myriades d'animaux et pour moi ! 

Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et
provoquait en moi une extraordinaire motion.

 Aussi, ajouta-t-il, l est la vraie existence ! Et je concevrais la
fondation de villes nautiques, d'agglomrations de maisons
sous-marines, qui, comme le _Nautilus_ reviendraient respirer chaque
matin  la surface des mers, villes libres, s'il en fut, cits
indpendantes ! Et encore, qui sait si quelque despote... 

Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis,
s'adressant directement  moi, comme pour chasser une pense funeste :

 Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la
profondeur de l'Ocan ?

-- Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous
ont appris.

-- Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrle au besoin ?

-- En voici quelques-uns, rpondis-je, qui me reviennent  la mmoire.
Si je ne me trompe, on a trouv une profondeur moyenne de huit mille
deux cents mtres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents
mtres dans la Mditerrane. Les plus remarquables sondes ont t
faites dans l'Atlantique sud, prs du trente-cinquime degr, et elles
ont donn douze mille mtres, quatorze mille quatre-vingt-onze mtres,
et quinze mille cent quarante-neuf mtres. En somme, on estime que si
le fond de la mer tait nivel, sa profondeur moyenne serait de sept
kilomtres environ.

-- Bien, monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, nous vous
montrerons mieux que cela, je l'espre. Quant  la profondeur moyenne
de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement
de quatre mille mtres. 

Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par
l'chelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hlice se mit
aussitt en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles 
l'heure.

Pendant les jours, pendant les semaines qui s'coulrent, le capitaine
Nemo fut trs sobre de visites. Je ne le vis qu' de rares intervalles.
Son second faisait rgulirement le point que je trouvais report sur
la carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du
_Nautilus_.

Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait
racont  son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien
regrettait de ne nous avoir point accompagns. Mais j'esprais que
l'occasion se reprsenterait de visiter les forts ocaniennes.

Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon
s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pntrer les mystres
du monde sous-marin.

La direction gnrale du _Nautilus_ tait sud-est, et il se maintenait
entre cent mtres et cent cinquante mtres de profondeur. Un jour,
cependant, par je ne sais quel caprice, entran diagonalement au moyen
de ses plans inclins, il atteignit les couches d'eau situes par deux
mille mtres. Le thermomtre indiquait une temprature de 4,25
centigrades, temprature qui, sous cette profondeur, parat tre
commune  toutes les latitudes.

Le 26 novembre,  trois heures du matin le _Nautilus_ franchit le
tropique du Cancer par 172 de longitude. Le 27, il passa en vue des
Sandwich, o l'illustre Cook trouva la mort, le 14 fvrier 1779. Nous
avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre
point de dpart. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme,
j'aperus,  deux milles sous le vent, Haoua, la plus considrable des
sept les qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisire
cultive, les diverses chanes de montagnes qui courent paralllement 
la cte, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, lev de cinq mille
mtres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres chantillons de ces
parages, les filets rapportrent des flabellaires pavones, polypes
comprims de forme gracieuse, et qui sont particuliers  cette partie
de l'Ocan.

La direction du _Nautilus_ se maintint au sud-est. Il coupa l'quateur,
le 1er dcembre, par 142 de longitude, et le 4 du mme mois, aprs une
rapide traverse que ne signala aucun incident, nous emes connaissance
du groupe des Marquises. J'aperus  trois milles, par 857' de
latitude sud et 13932' de longitude ouest, la pointe Martin de
Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient  la France. Je
vis seulement les montagnes boises qui se dessinaient  l'horizon, car
le capitaine Nemo n'aimait pas  rallier les terres. L, les filets
rapportrent de beaux spcimens de poissons, des choryphnes aux
nageoires azures et  la queue d'or, dont la chair est sans rivale au
monde, des hologymnoses  peu prs dpourvus d'cailles, mais d'un got
exquis, des ostorhinques  mchoire osseuse, des thasards jauntres qui
valaient la bonite, tous poissons dignes d'tre classs  l'office du
bord.

Aprs avoir quitt ces les charmantes protges par le pavillon
franais, du 4 au 11 dcembre, le _Nautilus_ parcourut environ deux
mille milles. Cette navigation fut marque par la rencontre d'une
immense troupe de calmars, curieux mollusques, trs voisins de la
seiche. Les pcheurs franais les dsignent sous le nom d'encornets, et
ils appartiennent  la classe des cphalopodes et  la famille des
dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes. Ces
animaux furent particulirement tudis par les naturalistes de
l'antiquit, et ils fournissaient de nombreuses mtaphores aux orateurs
de l'Agora, en mme temps qu'un plat excellent  la table des riches
citoyens, s'il faut en croire Athne, mdecin grec, qui vivait avant
Gallien.

Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 dcembre, que le _Nautilus_ rencontra
cette arme de mollusques qui sont particulirement nocturnes. On
pouvait les compter par millions. Ils migraient des zones tempres
vers les zones plus chaudes, en suivant l'itinraire des harengs et des
sardines. Nous les regardions  travers les paisses vitres de cristal,
nageant  reculons avec une extrme rapidit, se mouvant au moyen de
leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques,
mangeant les petits, mangs des gros, et agitant dans une confusion
indescriptible les dix pieds que la nature leur a implants sur la
tte, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le Nautilus, malgr
sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe
d'animaux. et ses filets en ramenrent une innombrable quantit, o je
reconnus les neuf espces que d'Orbigny a classes pour l'ocan
Pacifique.

On le voit, pendant cette traverse, la mer prodiguait incessamment ses
plus merveilleux spectacles. Elle les variait  l'infini. Elle
changeait son dcor et sa mise en scne pour le plaisir de nos yeux, et
nous tions appels non seulement  contempler les oeuvres du Crateur
au milieu de l'lment liquide, mais encore  pntrer les plus
redoutables mystres de l'Ocan.

Pendant la journe du 11 dcembre, j'tais occup  lire dans le grand
salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les
panneaux entr'ouverts. Le _Nautilus_ tait immobile. Ses rservoirs
remplis, il se tenait  une profondeur de mille mtres, rgion peut
habite des Ocans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de
rares apparitions.

Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Mac, _les Serviteurs
de l'estomac_, et j'en savourais les leons ingnieuses, lorsque
Conseil interrompit ma lecture.

 Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d'une voix singulire.

-- Qu'y a-t-il donc, Conseil ?

-- Que monsieur regarde. 

Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai.

En pleine lumire lectrique, une norme masse noirtre, immobile, se
tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement,
cherchant  reconnatre la nature de ce gigantesque ctac. Mais une
pense traversa subitement mon esprit.

 Un navire ! m'criai-je.

-- Oui, rpondit le Canadien, un btiment dsempar qui a coule a pic !


Ned Land ne se trompait pas. Nous tions en prsence d'un navire, dont
les haubans coups pendaient encore a leurs cadnes. Sa coque
paraissait tre en bon tat, et son naufrage datait au plus de quelques
heures. Trois tronons de mts, rass  deux pieds au-dessus du pont,
indiquaient que ce navire engag avait d sacrifier sa mture. Mais,
couch sur le flanc, il s'tait rempli, et il donnait encore la bande 
bbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les
flots, mais plus triste encore la vue de son pont o quelques cadavres,
amarrs par des cordes, gisaient encore ! J'en comptai quatre - quatre
hommes, dont l'un se tenait debout, au gouvernail - puis une femme, 
demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans
ses bras. Cette femme tait jeune. Je pus reconnatre, vivement
clairs par les feux du _Nautilus_, ses traits que l'eau n'avait pas
encore dcomposs. Dans un suprme effort, elle avait lev au-dessus
de sa tte son enfant, pauvre petit tre dont les bras enlaaient le
cou de sa mre ! L'attitude des quatre marins me parut effrayante,
tordus qu'ils taient dans des mouvements convulsifs, et faisant un
dernier effort pour s'arracher des cordes qui les liaient au navire.
Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants
colls  son front, la main crispe  la roue du gouvernail, le
timonier semblait encore conduire son trois-mts naufrag  travers les
profondeurs de l'Ocan !

Quelle scne ! Nous tions muets, le coeur palpitant, devant ce
naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographi  sa
dernire minute ! Et je voyais dj s'avancer, l'oeil en feu, d'normes
squales, attirs par cet appt de chair humaine !

Cependant le _Nautilus_, voluant, tourna autour du navire submerg,
et, un instant, je pus lire sur son tableau d'arrire :

_Florida, Sunderland._

                                  XIX

                                VANIKORO

Ce terrible spectacle inaugurait la srie des catastrophes maritimes,
que le _Nautilus_ devait renconter sur sa route. Depuis qu'il suivait
des mers plus frquentes, nous apercevions souvent des coques
naufrages qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus
profondment, des canons, des boulets, des ancres, des chanes, et
mille autres objets de fer, que la rouille dvorait.

Cependant, toujours entrans par ce _Nautilus_, o nous vivions comme
isols, le 11 dcembre, nous emes connaissance de l'archipel des
Pomotou, ancien  groupe dangereux  de Bougainville, qui s'tend sur
un espace de cinq cents lieues de l'est-sud-est  l'ouest-nord-ouest.
entre 1330' et 2350' de latitude sud, et 12530' et 15130' de
longitude ouest, depuis l'le Ducie jusqu' l'le Lazareff. Cet
archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues
carres, et il est form d'une soixantaine de groupes d'les, parmi
lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a impos son
protectorat. Ces les sont corallignes. Un soulvement lent, mais
continu, provoqu par le travail des polypes, les reliera un jour entre
elles. Puis, cette nouvelle le se soudera plus tard aux archipels
voisins, et un cinquime continent s'tendra depuis la Nouvelle-Zlande
et la Nouvelle-Caldonie jusqu'aux Marquises.

Le jour o je dveloppai cette thorie devant le capitaine Nemo, il me
rpondit froidement :

 Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut  la terre, mais de
nouveaux hommes ! 

Les hasards de sa navigation avaient prcisment conduit le _Nautilus_
vers l'le Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui
fut dcouvert en 1822, par le capitaine Bell, de _la Minerve_. Je pus
alors tudier ce systme madrporique auquel sont dues les les de cet
Ocan.

Les madrpores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux, ont
un tissu revtu d'un encrotement calcaire, et les modifications de sa
structure ont amen M. Milne-Edwards, mon illustre matre,  les
classer en cinq sections. Les petits animalcules qui scrtent ce
polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs
dpts calcaires qui deviennent rochers, rcifs, lots, les. Ici, ils
forment un anneau circulaire, entourant un lagon ou un petit lac
intrieur, que des brches mettent en communication avec la mer. L,
ils figurent des barrires de rcifs semblables  celles qui existent
sur les ctes de la Nouvelle-Caldonie et de diverses les des Pomotou.
En d'autres endroits, comme  la Runion et  Maurice, ils lvent des
rcifs frangs, hautes murailles droites, prs desquelles les
profondeurs de l'Ocan sont considrables.

En prolongeant  quelques encablures seulement les accores de l'le
Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces
travailleurs microscopiques. Ces murailles taient spcialement
l'oeuvre des madrporaires dsigns par les noms de millepores, de
porites, d'astres et de mandrines. Ces polypes se dveloppent
particulirement dans les couches agites de la surface de la mer, et
par consquent, c'est par leur partie suprieure qu'ils commencent ces
substructions, lesquelles s'enfoncent peu  peu avec les dbris de
scrtions qui les supportent. Telle est, du moins, la thorie de M.
Darwin, qui explique ainsi la formation des atolls - thorie
suprieure, selon moi,  celle qui donne pour base aux travaux
madrporiques des sommets de montagnes ou de volcans, immergs 
quelques pieds au-dessous du niveau de la mer.

Je pus observer de trs prs ces curieuses murailles, car,  leur
aplomb, la sonde accusait plus de trois cents mtres de profondeur, et
nos nappes lectriques faisaient tinceler ce brillant calcaire.

Rpondant  une question que me posa Conseil, sur la dure
d'accroissement de ces barrires colossales, je l'tonnai beaucoup en
lui disant que les savants portaient cet accroissement  un huitime de
pouce par sicle.

 Donc, pour lever ces murailles, me dit-il, il a fallu ?...

-- Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge
singulirement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la
houille, c'est--dire la minralisation des forts enlises par les
dluges, a exig un temps beaucoup plus considrable. Mais j'ajouterai
que les jours de la Bible ne sont que des poques et non l'intervalle
qui s'coule entre deux levers de soleil, car, d'aprs la Bible
elle-mme. Le soleil ne date pas du premier jour de la cration. 

Lorsque le _Nautilus_ revint  la surface de l'Ocan, je pus embrasser
dans tout son dveloppement cette le de Clermont-Tonnerre, basse et
boise. Ses roches madrporiques furent videmment fertilises par les
trombes et les temptes. Un jour, quelque graine, enleve par l'ouragan
aux terres voisines, tomba sur les couches calcaires, mles des
dtritus dcomposs de poissons et de plantes marines qui formrent
l'humus vgtal. Une noix de coco, pousse par les lames, arriva sur
cette cte nouvelle. Le germe prit racine. L'arbre, grandissant, arrta
la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La vgtation gagna peu  peu.
Quelques animalcules, des vers, des insectes, abordrent sur des troncs
arrachs aux les du vent. Les tortues vinrent pondre leurs oeufs. Les
oiseaux nichrent dans les jeunes arbres. De cette faon, la vie
animale se dveloppa, et, attir par la verdure et la fertilit,
l'homme apparut. Ainsi se formrent ces les, oeuvres immenses
d'animaux microscopiques.

Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'loignement, et la
route du _Nautilus_ se modifia d'une manire sensible. Aprs avoir
touch le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquime degr de
longitude, il se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la
zone intertropicale. Quoique le soleil de l't ft prodigue de ses
rayons, nous ne souffrions aucunement de la chaleur, car  trente ou
quarante mtres au-dessous de l'eau, la temprature ne s'levait pas
au-dessus de dix  douze degrs.

Le 15 dcembre, nous laissions dans l'est le sduisant archipel de la
Socit. et la gracieuse Taiti, la reine du Pacifique. J'aperus le
matin, quelques milles sous le vent, les sommets levs de cette le.
Ses eaux fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des
maquereaux, des bonites, des albicores, et des varits d'un serpent de
mer nomm munrophis.

Le _Nautilus_ avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept
cent vingt milles taient relevs au loch, lorsqu'il passa entre
l'archipel de Tonga-Tabou, o prirent les quipages de l'_Argo_, du
_Port-au-Prince_ et du _Duke-of-Portland_, et l'archipel des
Navigateurs, o fut tu le capitaine de Langle, l'ami de La Prouse.
Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, o les sauvages
massacrrent les matelots de l'_Union_ et le capitaine Bureau, de
Nantes, commandant l'_Aimable-Josephine_.

Cet archipel qui se prolonge sur une tendue de cent lieues du nord au
sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est  l'ouest, est compris
entre 60 et 20 de latitude sud, et 174 et 179 de longitude ouest. Il
se compose d'un certain nombre d'les, d'lots et d'cueils, parmi
lesquels on remarque les les de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de
Kandubon.

Ce fut Tasman qui dcouvrit ce groupe en 1643, l'anne mme o
Toricelli inventait le baromtre, et o Louis XIV montait sur le trne.
Je laisse  penser lequel de ces faits fut le plus utile  l'humanit.
Vinrent ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin
Dumont-d'Urville, en 1827, dbrouilla tout le chaos gographique de cet
archipel. Le _Nautilus_ s'approcha de la baie de Wailea, thtre des
terribles aventures de ce capitaine Dillon, qui, le premier, claira le
mystre du naufrage de La Prouse.

Cette baie, drague  plusieurs reprises, fournit abondamment des
hutres excellentes. Nous en mangemes immodrment, aprs les avoir
ouvertes sur notre table mme, suivant le prcepte de Snque. Ces
mollusques appartenaient  l'espce connue sous le nom d'_ostrea
lamellosa_, qui est trs commune en Corse. Ce banc de Wailea devait
tre considrable, et certainement, sans des causes multiples de
destruction, ces agglomrations finiraient par combler les baies,
puisque l'on compte jusqu' deux millions d'oeufs dans un seul individu.

Et si matre Ned Land n'eut pas  se repentir de sa gloutonnerie en
cette circonstance, c'est que l'hutre est le seul mets qui ne provoque
jamais d'indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines
de ces mollusques acphales pour fournir les trois cent quinze grammes
de substance azote, ncessaires  la nourriture quotidienne d'un seul
homme.

Le 25 dcembre, le _Nautilus_ naviguait au milieu de l'archipel des
Nouvelles-Hbrides, que Quiros dcouvrit en 1606, que Bougainville
explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe
se compose principalement de neuf grandes les, et forme une bande de
cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre 15
et 2 de latitude sud, et entre 164 et 168 de longitude. Nous
passmes assez prs de l'le d'Aurou, qui, au moment des observations
de midi, m'apparut comme une masse de bois verts, domine par un pic
d'une grande hauteur.

Ce jour-l, c'tait Nol, et Ned Land me sembla regretter vivement la
clbration du  Christmas , la vritable fte de la famille, dont les
protestants sont fanatiques.

Je n'avais pas aperu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours,
quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours
l'air d'un homme qui vous a quitt depuis cinq minutes. J'tais occup
 reconnatre sur le planisphre la route du _Nautilus_. Le capitaine
s'approcha, posa un doigt sur un point de la carte, et pronona ce seul
mot :

 Vanikoro. 

Ce nom fut magique. C'tait le nom des lots sur lesquels vinrent se
perdre les vaisseaux de La Prouse. Je me relevai subitement.

 Le _Nautilus_ nous porte  Vanikoro ? demandai-je.

-- Oui, monsieur le professeur, rpondit le capitaine.

-- Et je pourrai visiter ces les clbres o se brisrent la
_Boussole_ et l'_Astrolabe_ ?

-- Si cela vous plat, monsieur le professeur.

-- Quand serons-nous  Vanikoro ?

-- Nous y sommes, monsieur le professeur. 

Suivi du capitaine Nemo, je montait sur la plate-forme, et de l, mes
regards parcoururent avidement l'horizon.

Dans le nord-est mergeaient deux les volcaniques d'ingale grandeur,
entoures d'un rcif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit.
Nous tions en prsence de l'le de Vanikoro proprement dite, 
laquelle Dumont d'Urville imposa le nom d'le de la _Recherche_, et
prcisment devant le petit havre de Vanou, situ par 164' de latitude
sud, et 16432' de longitude est. Les terres semblaient recouvertes de
verdure depuis la plage jusqu'aux sommets de l'intrieur, que dominait
le mont Kapogo, haut de quatre cent soixante-seize toises.

Le _Nautilus_, aprs avoir franchi la ceinture extrieure de roches par
une troite passe, se trouva en dedans des brisants, o la mer avait
une profondeur de trente  quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage
des paltuviers, j'aperus quelques sauvages qui montrrent une extrme
surprise  notre approche. Dans ce long corps noirtre, s'avanant 
fleur d'eau, ne voyaient-ils pas quelque ctac formidable dont ils
devaient se dfier ?

En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage
de La Prouse.

 Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui rpondis-je.

-- Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait ? me
demanda-t-il d'un ton un peu ironique.

-- Trs facilement. 

Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d'Urville avaient
fait connatre, travaux dont voici le rsum trs succinct.

La Prouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoys par
Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation. Ils
montaient les corvettes la _Boussole_ et l'_Astrolabe_, qui ne
reparurent plus.

En 1791, le gouvernement franais, justement inquiet du sort des deux
corvettes. arma deux grandes fltes, la _Recherche_ et l'_Esprance_,
qui quittrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni
d'Entrecasteaux. Deux mois aprs, on apprenait par la dposition d'un
certain Bowen, commandant l'_Albermale_, que des dbris de navires
naufrags avaient t vus sur les ctes de la Nouvelle-Gorgie. Mais
d'Entrecasteaux, ignorant cette communication, - assez incertaine,
d'ailleurs - se dirigea vers les les de l'Amiraut, dsignes dans un
rapport du capitaine Hunter comme tant le lieu du naufrage de La
Prouse.

Ses recherches furent vaines. L'_Esprance_ et la _Recherche_ passrent
mme devant Vanikoro sans s'y arrter, et, en somme, ce voyage fut trs
malheureux, car il cota la vie  d'Entrecasteaux,  deux de ses
seconds et  plusieurs marins de son quipage.

Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le
premier, retrouva des traces indiscutables des naufrags. Le 15 mai
1824, son navire, le _Saint-Patrick_, passa prs de l'le de Tikopia,
l'une des Nouvelles-Hbrides. L, un lascar, l'ayant accost dans une
pirogue, lui vendit une poigne d'pe en argent qui portait
l'empreinte de caractres gravs au burin. Ce lascar prtendait, en
outre, que, six ans auparavant, pendant un sjour  Vanikoro, il avait
vu deux Europens qui appartenaient  des navires chous depuis de
longues annes sur les rcifs de l'le.

Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Prouse, dont la
disparition avait mu le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, o,
suivant le lascar, se trouvaient de nombreux dbris du naufrage ; mais
les vents et les courants l'en empchrent.

Dillon revint  Calcutta. L, il sut intresser  sa dcouverte la
Socit Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna
le nom de la _Recherche_, fut mis  sa disposition, et il partit, le 23
janvier 1827, accompagn d'un agent franais.

La _Recherche_, aprs avoir relch sur plusieurs points du Pacifique,
mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce mme havre de
Vanou, o le _Nautilus_ flottait en ce moment.

L, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de
fer, des ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet de
dix-huit, des dbris d'instruments d'astronomie, un morceau de
couronnement, et une cloche en bronze portant cette inscription : 
_Bazin m'a fait_ , marque de la fonderie de l'Arsenal de Brest vers
1785. Le doute n'tait donc plus possible.

Dillon, compltant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre
jusqu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la
Nouvelle-Zlande, mouilla  Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en
France, o il fut trs sympathiquement accueilli par Charles X.

Mais,  ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance des
travaux de Dillon, tait dj parti pour chercher ailleurs le thtre
du naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports d'un
baleinier que des mdailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient
entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la
Nouvelle-Caldonie.

Dumont d'Urville, commandant l'_Astrolabe_, avait donc pris la mer, et,
deux mois aprs que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait
devant Hobart-Town. L, il avait connaissance des rsultats obtenus par
Dillon, et, de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de
l'_Union_, de Calcutta, ayant pris terre sur une le situe par 818'
de latitude sud et 15630' de longitude est, avait remarqu des barres
de fer et des toffes rouges dont se servaient les naturels de ces
parages.

Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s'il devait ajouter foi
 ces rcits rapports par des journaux peu dignes de confiance, se
dcida cependant  se lancer sur les traces de Dillon.

Le 10 fvrier 1828, I '_Astrolabe_ se prsenta devant Tikopia, prit
pour guide et interprte un dserteur fix sur cette le, fit route
vers Vanikoro, en eut connaissance le 12 fvrier, prolongea ses rcifs
jusqu'au 14, et, le 20 seulement, mouilla au-dedans de la barrire,
dans le havre de Vanou.

Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'le, et rapportrent
quelques dbris peu importants. Les naturels, adoptant un systme de
dngations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le lieu du
sinistre. Cette conduite, trs louche, laissa croire qu'ils avaient
maltrait les naufrags, et, en effet, ils semblaient craindre que
Dumont d'Urville ne ft venu venger La Prouse et ses infortuns
compagnons.

Cependant, le 26, dcids par des prsents, et comprenant qu'ils
n'avaient  craindre aucune reprsaille, ils conduisirent le second, M.
Jacquinot, sur le thtre du naufrage.

L, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les rcifs Pacou et Vanou,
gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb,
empts dans les concrtions calcaires. La chaloupe et la baleinire de
l'_Astrolabe_ furent diriges vers cet endroit, et, non sans de longues
fatigues, leurs quipages parvinrent  retirer une ancre pesant
dix-huit cents livres, un canon de huit en fonte, un saumon de plomb et
deux pierriers de cuivre.

Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La
Prouse, aprs avoir perdu ses deux navires sur les rcifs de l'le,
avait construit un btiment plus petit, pour aller se perdre une
seconde fois... O ? On ne savait.

Le commandant de l'_Astrolabe_ fit alors lever, sous une touffe de
mangliers, un cnotaphe  la mmoire du clbre navigateur et de ses
compagnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une
base de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui pt tenter
la cupidit des naturels.

Puis, Dumont d'Urville voulut partir ; mais ses quipages taient mins
par les fivres de ces ctes malsaines, et, trs malade lui-mme, il ne
put appareiller que le 17 mars.

Cependant, le gouvernement franais, craignant que Dumont d'Urville ne
ft pas au courant des travaux de Dillon, avait envoy  Vanikoro la
corvette la _Bayonnaise_, commande par Legoarant de Tromelin, qui
tait en station sur la cte ouest de l'Amrique. La _Bayonnaise_
mouilla devant Vanikoro, quelques mois aprs le dpart de
l'_Astrolabe_, ne trouva aucun document nouveau, mais constata que les
sauvages avaient respect le mausole de La Prouse.

Telle est la substance du rcit que je fis au capitaine Nemo.

 Ainsi, me dit-il, on ne sait encore o est all prir ce troisime
navire construit par les naufrags sur l'le de Vanikoro ?

-- On ne sait. 

Le capitaine Nemo ne rpondit rien, et me fit signe de le suivre au
grand salon. Le _Nautilus_ s'enfona de quelques mtres au-dessous des
flots, et les panneaux s'ouvrirent.

Je me prcipitai vers la vitre, et sous les emptements de coraux,
revtus de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophylles, 
travers des myriades de poissons charmants, des girelles, des
glyphisidons, des pomphrides, des diacopes, des holocentres, je
reconnus certains dbris que les dragues n'avaient pu arracher, des
triers de fer, des ancres, des canons, des boulets, une garniture de
cabestan, une trave, tous objets provenant des navires naufrags et
maintenant tapisss de fleurs vivantes.

Et pendant que je regardais ces paves dsoles, le capitaine Nemo me
dit d'une voix grave :

 Le commandant La Prouse partit le 7 dcembre 1785 avec ses navires
la _Boussole_ et l'_Astrolabe_. Il mouilla d'abord  Botany-Bay, visita
l'archipel des Amis, la Nouvelle-Caldonie, se dirigea vers Santa-Cruz
et relcha  Namouka, l'une des les du groupe Hapa. Puis, ses navires
arrivrent sur les rcifs inconnus de Vanikoro. La _Boussole_, qui
marchait en avant, s'engagea sur la cte mridionale. L'_Astrolabe_
vint  son secours et s'choua de mme. Le premier navire se dtruisit
presque immdiatement. Le second, engrav sous le vent, rsista
quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux naufrags.
Ceux-ci s'installrent dans l'le, et construisirent un btiment plus
petit avec les dbris des deux grands. Quelques matelots restrent
volontairement  Vanikoro.

Les autres, affaiblis, malades, partirent avec La Prouse. Ils se
dirigrent vers les les Salomon, et ils prirent, corps et biens, sur
la cte occidentale de l'le principale du groupe, entre les caps
Dception et Satisfaction !

-- Et comment le savez-vous ? m'criai-je.

-- Voici ce que j'ai trouv sur le lieu mme de ce dernier naufrage ! 

Le capitaine Nemo me montra une bote de ferblanc, estampille aux
armes de France, et toute corrode par les eaux salines. Il l'ouvrit,
et je vis une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles.

C'taient les instructions mme du ministre de la Marine au commandant
La Prouse, annotes en marge de la main de Louis XVI !

 Ah ! c'est une belle mort pour un marin ! dit alors le capitaine
Nemo. C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le
ciel que, mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre ! 

                                   XX

                          LE DTROIT DE TORRS

Pendant la nuit du 27 au 28 dcembre, le _Nautilus_ abandonna les
parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction tait
sud-ouest, et, en trois jours, il franchit les sept cent cinquante
lieues qui sparent le groupe de La Prouse de la pointe sud-est de la
Papouasie.

Le ler janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la
plate-forme.

 Monsieur, me dit ce brave garon, monsieur me permettra-t-il de lui
souhaiter une bonne anne ?

-- Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'tais  Paris,
dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes voeux et je t'en
remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par  une bonne
anne , dans les circonstances o nous nous trouvons. Est-ce l'anne
qui amnera la fin de notre emprisonnement, ou l'anne qui verra se
continuer cet trange voyage ?

-- Ma foi, rpondit Conseil, je ne sais trop que dire  monsieur. Il
est certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux
mois, nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La dernire
merveille est toujours la plus tonnante, et si cette progression se
maintient, je ne sais pas comment cela finira. M'est avis que nous ne
retrouverons jamais une occasion semblable.

-- Jamais, Conseil.

-- En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas
plus gnant que s'il n'existait pas.

-- Comme tu le dis, Conseil.

-- Je pense donc, n'en dplaise  monsieur, qu'une bonne anne serait
une anne qui nous permettrait de tout voir...

-- De tout voir, Conseil ? Ce serait peut-tre long. Mais qu'en pense
Ned Land ?

-- Ned Land pense exactement le contraire de moi, rpondit Conseil.
C'est un esprit positif et un estomac imprieux. Regarder les poissons
et toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de
viande, cela ne convient gure  un digne Saxon auquel les beefsteaks
sont familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion
modre, n'effrayent gure !

-- Pour mon compte, Conseil, ce n'est point l ce qui me tourmente, et
je m'accommode trs bien du rgime du bord.

-- Moi de mme, rpondit Conseil. Aussi je pense autant  rester que
matre Land  prendre la fuite. Donc, si l'anne qui commence n'est pas
bonne pour moi, elle le sera pour lui, et rciproquement. De cette
faon, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure,
je souhaite  monsieur ce qui fera plaisir  monsieur.

-- Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre  plus tard
la question des trennes, et de les remplacer provisoirement par une
bonne poigne de main. Je n'ai que cela sur moi.

-- Monsieur n'a jamais t si gnreux , rpondit Conseil.

Et l-dessus, le brave garon s'en alla.

Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles,
soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de
dpart dans les mers du Japon. Devant l'peron du _Nautilus_
s'tendaient les dangereux parages de la mer de corail, sur la cte
nord-est de l'Australie. Notre bateau prolongeait  une distance de
quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de Cook
faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le btiment que montait Cook
donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut grce  cette
circonstance que le morceau de corail, dtach au choc, resta engag
dans la coque entr'ouverte.

J'aurais vivement souhait de visiter ce rcif long de trois cent
soixante lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait
avec une intensit formidable et comparable aux roulements du tonnerre.
Mais en ce moment, les plans inclins du _Nautilus_ nous entranaient 
une grande profondeur, et je ne pus rien voir de ces hautes murailles
corallignes. Je dus me contenter des divers chantillons de poissons
rapports par nos filets. Je remarquai, entre autres, des germons,
espces de scombres grands comme des thons. aux flancs bleutres et
rays de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de
l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent 
notre table une chair excessivement dlicate. On prit aussi un grand
nombre de spares vertors, longs d'un demi-dcimtre, ayant le got de
la dorade, et des pyrapdes volants, vritables hirondelles
sous-marines, qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les
airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques
et les zoophytes, je trouvai dans les mailles du chalut diverses
espces d'alcyoniaires, des oursins, des marteaux, des perons, des.
cadrans, des crites, des hyalles. La flore tait reprsente par de
belles algues flottantes, des laminaires et des macrocystes, imprgnes
du mucilage qui transsudait  travers leurs pores, et parmi lesquelles
je recueillis une admirable _Nemastoma Geliniaroide_, qui fut classe
parmi les curiosits naturelles du muse.

Deux jours aprs avoir travers la mer de Corail, le 4 janvier, nous
emes connaissance des ctes de la Papouasie. A cette occasion, le
capitaine Nemo m'apprit que son intention tait de gagner l'ocan
Indien par le dtroit de Torrs. Sa communication se borna l. Ned vit
avec plaisir que cette route le rapprochait des mers europennes.

Ce dtroit de Torrs est regard comme non moins dangereux par les
cueils qui le hrissent que par les sauvages habitants qui frquentent
ses ctes. Il spare de la Nouvelle-Hollande la grande le de la
Papouasie, nomme aussi Nouvelle-Guine.

La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de
large, et une superficie de quarante mille lieues gographiques. Elle
est situe, en latitude, entre 0l9' et 102' sud, et en longitude,
entre 12823' et 14615'. A midi, pendant que le second prenait la
hauteur du soleil, j'aperus les sommets des monts Arfalxs, levs par
plans et termins par des pitons aigus.

Cette terre, dcouverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut
visite successivement par don Jos de Meness en 1526, par Grijalva en
1527, par le gnral espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo
Ortez en 1545, par le Hollandais Shouten en 1616, par Nicolas Sruick en
1753, par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville,
Cook, Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey en
1823, et par Dumont d'Urville en 1827.  C'est le foyer des noirs qui
occupent toute la Malaisie . a dit M. de Rienzi, et je ne me doutais
gure que les hasards de cette navigation allaient me mettre en
prsence des redoutables Andamenes.

Le _Nautilus_ se prsenta donc  l'entre du plus dangereux dtroit du
globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent  peine franchir,
dtroit que Louis Paz de Torrs affronta en revenant des mers du Sud
dans la Mlansie, et dans lequel, en 1840, les corvettes choues de
Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le
Nautilus lui-mme, suprieur  tous les dangers de la mer, allait,
cependant, faire connaissance avec les rcifs coralliens.

Le dtroit de Torrs a environ trente-quatre lieues de large, mais il
est obstru par une innombrable quantit d'les, d'lots, de brisants,
de rochers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En
consquence, le capitaine Nemo prit toutes les prcautions voulues pour
le traverser. Le _Nautilus_, flottant  fleur d'eau, s'avanait sous
une allure modre. Son hlice, comme une queue de ctac, battait les
flots avec lenteur.

Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions
pris place sur la plate-forme toujours dserte. Devant nous s'levait
la cage du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait
tre l, dirigeant lui-mme son _Nautilus_.

J'avais sous les yeux les excellentes cartes du dtroit de Torrs
leves et dresses par l'ingnieur hydrographe Vincendon Dumoulin et
l'enseigne de vaisseau Coupvent-Desbois - maintenant amiral qui
faisaient partie de l'tat-major de Dumont d'Urville pendant son
dernier voyage de circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine
King, les meilleures cartes qui dbrouillent l'imbroglio de cet troit
passage, et je les consultais avec une scrupuleuse attention.

Autour du _Nautilus_ la mer bouillonnait avec furie. Le courant de
flots, qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux
milles et demi, se brisait sur les coraux dont la tte mergeait  et
l.

 Voil une mauvaise mer ! me dit Ned Land.

-- Dtestable, en effet, rpondis-je, et qui ne convient gure  un
btiment comme le _Nautilus_.

-- Il faut, reprit le Canadien, que ce damn capitaine soit bien
certain de sa route, car je vois l des pts de coraux qui mettraient
sa coque en mille pices, si elle les effleurait seulement ! 

En effet, la situation tait prilleuse, mais le _Nautilus_ semblait se
glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux cueils. Il ne
suivait pas exactement la route de l'_Astrolabe_ et de la _Zle_ qui
fut fatale  Dumont d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'le
Murray, et revint au sud-ouest, vers le passage de Cumberland. Je
croyais qu'il allait y donner franchement, quand, remontant dans le
nord-ouest, il se porta,  travers une grande quantit d'les et
d'lots peu connus, vers l'le Tound et le canal Mauvais.

Je me demandais dj si le capitaine Nemo, imprudent jusqu' la folie,
voulait engager son navire dans cette passe o touchrent les deux
corvettes de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois sa
direction et coupant droit  l'ouest, il se dirigea vers l'le
Gueboroar.

Il tait alors trois heures aprs-midi. Le flot se cassait, la mare
tant presque pleine. Le _Nautilus_ s'approcha de cette le que je vois
encore avec sa remarquable lisire de pendanus. Nous la rangions 
moins de deux milles.

Soudain, un choc me renversa. Le _Nautilus_ venait de toucher contre un
cueil, et il demeura immobile, donnant une lgre gte sur bbord.

Quand je me relevai, j'aperus sur la plate-forme le capitaine Nemo et
son second. Ils examinaient la situation du navire, changeant quelques
mots dans leur incomprhensible idiome.

Voici quelle tait cette situation. A deux milles, par tribord,
apparaissait l'le Gueboroar dont la cte s'arrondissait du nord 
l'ouest, comme un immense bras. Vers le sud et l'est se montraient dj
quelques ttes de coraux que le jusant laissait  dcouvert. Nous nous
tions chous au plein. et dans une de ces mers o les mares sont
mdiocres, circonstance fcheuse pour le renflouage du _Nautilus_.
Cependant. Le navire n'avait aucunement souffert, tant sa coque tait
solidement lie. Mais s'il ne pouvait ni couler, ni s'ouvrir, il
risquait fort d'tre  jamais attach sur ces cueils, et alors c'en
tait fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo.

Je rflchissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours
matre de lui, ne paraissant ni mu ni contrari, s'approcha :

 Un accident ? lui dis-je.

-- Non, un incident, me rpondit-il.

-- Mais un incident, rpliquai-je, qui vous obligera peut-tre 
redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez ! 

Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier. et fit un geste
ngatif. C'tait me dire assez clairement que rien ne le forcerait
jamais  remettre les pieds sur un continent. Puis il dit :

 D'ailleurs, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ n'est pas en perdition.
Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Ocan. Notre
voyage ne fait que commencer, et je ne dsire pas me priver si vite de
l'honneur de votre compagnie.

-- Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure
ironique de cette phrase, le _Nautilus_ s'est chou au moment de la
pleine mer. Or, les mares ne sont pas fortes dans le Pacifique, et, si
vous ne pouvez dlester le Nautilus - ce qui me parat impossible je ne
vois pas comment il sera renflou.

-- Les mares ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison,
monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, mais, au dtroit de
Torrs, on trouve encore une diffrence d'un mtre et demi entre le
niveau des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et
dans cinq jours la pleine lune. Or, je serai bien tonn si ce
complaisant satellite ne soulve pas suffisamment ces masses d'eau, et
ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu' lui seul. 

Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit 
l'intrieur du _Nautilus_. Quant au btiment, il ne bougeait plus et
demeurait immobile. comme si les polypes coralliens l'eussent dj
maonn dans leur indestructible ciment.

 Eh bien, monsieur ? me dit Ned Land, qui vint  moi aprs le dpart
du capitaine.

Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la mare du 9, car il
parat que la lune aura la complaisance de nous remettre  flot.

-- Tout simplement ?

-- Tout simplement.

-- Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa
machine sur ses chanes, et tout faire pour se dhaler ?

Puisque la mare suffira !  rpondit simplement Conseil.

Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les paules. C'tait le
marin qui parlait en lui.

 Monsieur, rpliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que
ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il
n'est bon qu' vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de
fausser compagnie au capitaine Nemo.

-- Ami Ned, rpondis-je, je ne dsespre pas comme vous de ce vaillant
_Nautilus_, et dans quatre jours nous saurons  quoi nous en tenir sur
les mares du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait tre
opportun si nous tions en vue des ctes de l'Angleterre ou de la
Provence, mais dans les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et
il sera toujours temps d'en venir  cette extrmit, si le Nautilus ne
parvient pas  se relever, ce que je regarderais comme un vnement
grave.

-- Mais ne saurait-on tter, au moins, de ce terrain ? reprit Ned Land.
Voil une le. Sur cette le, il y a des arbres. Sous ces arbres. des
animaux terrestres, des porteurs de ctelettes et de roastbeefs,
auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents.

-- Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range  son avis.
Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous
transporter  terre, ne ft-ce que pour ne pas perdre l'habitude de
fouler du pied les parties solides de notre plante ?

-- Je peux le lui demander, rpondis-je, mais il refusera.

-- Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons  quoi nous en
tenir sur l'amabilit du capitaine. 

A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je
lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grce et d'empressement,
sans mme avoir exig de moi la promesse de revenir  bord. Mais une
fuite  travers les terres de la Nouvelle-Guine et t trs
prilleuse, et je n'aurais pas conseill  Ned Land de la tenter. Mieux
valait tre prisonnier  bord du _Nautilus_, que de tomber entre les
mains des naturels de la Papouasie.

Le canot fut mis  notre disposition pour le lendemain matin. Je ne
cherchai pas  savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je
pensai mme qu'aucun homme de l'quipage ne nous serait donn, et que
Ned Land serait seul charg de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la
terre se trouvait  deux milles au plus, et ce n'tait qu'un jeu pour
le Canadien de conduire ce lger canot entre les lignes de rcifs si
fatales aux grands navires.

Le lendemain, 5 janvier, le canot, dpont, fut arrach de son alvole
et lanc  la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent 
cette opration. Les avirons taient dans l'embarcation, et nous
n'avions plus qu' y prendre place.

A huit heures, arms de fusils et de haches, nous dbordions du
_Nautilus_. La mer tait assez calme. Une petite brise soufflait de
terre. Conseil et moi, placs aux avirons, nous nagions vigoureusement,
et Ned gouvernait dans les troites passes que les brisants laissaient
entre eux. Le canot se maniait bien et filait rapidement.

Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'tait un prisonnier chapp de
sa prison, et il ne songeait gure qu'il lui faudrait y rentrer.

 De la viande ! rptait-il, nous allons donc manger de la viande, et
quelle viande ! Du vritable gibier ! Pas de pain, par exemple ! Je ne
dis pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en
abuser, et un morceau de frache venaison, grill sur des charbons
ardents, variera agrablement notre ordinaire.

-- Gourmand ! rpondait Conseil, il m'en fait venir l'eau  la bouche.

-- Il reste  savoir, dis-je, si ces forts sont giboyeuses, et si le
gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse lui-mme chasser le
chasseur.

-- Bon ! monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, dont les dents
semblaient tre afftes comme un tranchant de hache, mais je mangerai
du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupde dans
cette le.

-- L'ami Ned est inquitant, rpondit Conseil.

-- Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal  quatre pattes sans
plumes, ou  deux pattes avec plumes, sera salu de mon premier coup de
fusil.

-- Bon ! rpondis-je, voil les imprudences de matre Land qui vont
recommencer !

-- N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, et nagez
ferme ! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets
de ma faon. 

A huit heures et demie, le canot du _Nautilus_ venait s'chouer
doucement sur une grve de sable, aprs avoir heureusement franchi
l'anneau coralligne qui entourait l'le de Gueboroar.

                                  XXI

                         QUELQUES JOURS  TERRE

Je fus assez vivement impressionn en touchant terre. Ned Land essayait
le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant
que deux mois que nous tions, suivant l'expression du capitaine Nemo,
les  passagers du _Nautilus_ . c'est--dire. en ralit, les
prisonniers de son commandant.

En quelques minutes. nous fmes  une porte de fusil de la cte. Le
sol tait presque entirement madrporique, mais certains lits de
torrents desschs. sems de dbris granitiques, dmontraient que cette
le tait due  une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait
derrire un rideau de forts admirables. Des arbres normes, dont la
taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un  l'autre
par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que berait une
brise lgre. C'taient des mimosas, des ficus, des casuarinas, des
teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, mlangs  profusion,
et sous l'abri de leur vote verdoyante, au pied de leur stype
gigantesque, croissaient des orchides des lgumineuses et des fougres.

Mais, sans remarquer tous ces beaux chantillons de la flore
papouasienne, le Canadien abandonna l'agrable pour l'utile. Il aperut
un cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous
bmes leur lait, nous mangemes leur amande, avec une satisfaction qui
protestait contre l'ordinaire du _Nautilus_.

 Excellent ! disait Ned Land.

-- Exquis ! rpondait Conseil.

-- Et je ne pense pas, dit le Canadien. que votre Nemo s'oppose  ce
que nous introduisions une cargaison de cocos  son bord ?

-- Je ne le crois pas, rpondis-je, mais il n'y voudra pas goter !

-- Tant pis pour lui ! dit Conseil.

-- Et tant mieux pour nous ! riposta Ned Land. Il en restera davantage.

-- Un mot seulement, matre Land, dis-je au harponneur qui se disposait
 ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant
d'en remplir le canot, il me parat sage de reconnatre si l'le ne
produit pas quelque substance non moins utile. Des lgumes frais
seraient bien reus  l'office du _Nautilus_.

-- Monsieur a raison, rpondit Conseil, et je propose de rserver trois
places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour les
lgumes, et la troisime pour la venaison, dont je n'ai pas encore
entrevu le plus mince chantillon.

-- Conseil, il ne faut dsesprer de rien, rpondit le Canadien.

-- Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'oeil aux
aguets. Quoique l'le paraisse inhabite, elle pourrait renfermer,
cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous
sur la nature du gibier !

-- H ! h ! fit Ned Land, avec un mouvement de mchoire trs
significatif.

-- Eh bien ! Ned ! s'cria Conseil.

-- Ma foi, riposta le Canadien, je commence  comprendre les charmes de
l'anthropophagie !

-- Ned ! Ned ! que dites-vous l ! rpliqua Conseil. Vous,
anthropophage ! Mais je ne serai plus en sret prs de vous, moi qui
partage votre cabine ! Devrai-je donc me rveiller un jour  demi
dvor ?

-- Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger
sans ncessit.

-- Je ne m'y fie pas, rpondit Conseil. En chasse ! Il faut absolument
abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de
ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique
pour le servir. 

Tandis que s'changeaient ces divers propos, nous pntrions sous les
sombres votes de la fort, et pendant deux heures, nous la parcourmes
en tous sens.

Le hasard servit  souhait cette recherche de vgtaux comestibles, et
l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un
aliment prcieux qui manquait  bord.

Je veux parler de l'arbre  pain, trs abondant dans l'le Gueboroar,
et j'y remarquai principalement cette varit dpourvue de graines, qui
porte en malais le nom de  Rima .

Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut
de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et forme de grandes
feuilles multilobes, dsignait suffisamment aux yeux d'un naturaliste
cet  artocarpus  qui a t trs heureusement naturalis aux les
Mascareignes. De sa masse de verdure se dtachaient de gros fruits
globuleux, larges d'un dcimtre, et pourvus extrieurement de
rugosits qui prenaient une disposition hexagonale. Utile vgtal dont
la nature a gratifie les rgions auxquelles le bl manque, et qui, sans
exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'anne.

Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait dj mang
pendant ses nombreux voyages, et il savait prparer leur substance
comestible. Aussi leur vue excita-t-elle ses dsirs, et il n'y put
tenir plus longtemps.

 Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne gote pas un peu de cette
pte de l'arbre  pain !

-- Gotez, ami Ned, gotez  votre aise. Nous sommes ici pour faire des
expriences, faisons-les.

-- Ce ne sera pas long , rpondit le Canadien.

Et, arm d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui ptilla
joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les
meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore
atteint un degr suffisant de maturit, et leur peau paisse recouvrait
une pulpe blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en trs grand nombre,
jauntres et glatineux, n'attendaient que le moment d'tre cueillis.

Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine
 Ned Land, qui les plaa sur un feu de charbons, aprs les avoir
coups en tranches paisses, et ce faisant, il rptait toujours :

 Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon !

-- Surtout quand on en est priv depuis longtemps, dit Conseil.

-- Ce n'est mme plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une ptisserie
dlicate. Vous n'en avez jamais mange, monsieur ?

-- Non, Ned.

-- Eh bien, prparez-vous  absorber une chose succulente. Si vous n'y
revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs ! 

Au bout de quelques minutes, la partie des fruits expose au feu fut
compltement charbonne. A l'intrieur apparaissait une pte blanche,
sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut.

Il faut l'avouer, ce pain tait excellent, et j'en mangeai avec grand
plaisir.

 Malheureusement, dis-je, une telle pte ne peut se garder frache, et
il me parat inutile d'en faire une provision pour le bord.

-- Par exemple, monsieur ! s'cria Ned Land. Vous parlez l comme un
naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites
une rcolte de ces fruits que nous reprendrons  notre retour.

-- Et comment les prparerez-vous ? demandai-je au Canadien.

-- En fabriquant avec leur pulpe une pte fermente qui se gardera
indfiniment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je la
ferai cuire  la cuisine du bord, et malgr sa saveur un peu acide,
vous la trouverez excellente.

-- Alors, matre Ned, je vois qu'il ne manque rien  ce pain...

-- Si, monsieur le professeur, rpondit le Canadien, il y manque
quelques fruits ou tout ou moins quelques lgumes !

Cherchons les fruits et les lgumes. 

Lorsque notre rcolte fut termine, nous nous mmes en route pour
complter ce dner  terrestre .

Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait
une ample provision de bananes. Ces produits dlicieux de la zone
torride mrissent pendant toute l'anne, et les Malais, qui leur ont
donn le nom de  pisang , les mangent sans les faire cuire. Avec ces
bananes, nous recueillmes des jaks normes dont le got est trs
accus, des mangues savoureuses, et des ananas d'un grosseur
invraisemblable. Mais cette rcolte prit une grande partie de notre
temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter.

Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et,
pendant sa promenade  travers la fort, il glanait d'une main sre
d'excellents fruits qui devaient complter sa provision.

 Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned ?

-- Hum ! fit le Canadien.

-- Quoi ! vous vous plaignez ?

-- Tous ces vgtaux ne peuvent constituer un repas, rpondit Ned.
C'est la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage ? mais le
rti ?

-- En effet, dis-je, Ned nous avait promis des ctelettes qui me
semblent fort problmatiques.

-- Monsieur, rpondit le Canadien, non seulement la chasse n'est pas
finie, mais elle n'est mme pas commence. Patience ! Nous finirons
bien par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est
pas en cet endroit, ce sera dans un autre...

-- Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car
il ne faut pas trop s'loigner. Je propose mme de revenir au canot.

-- Quoi ! dj ! s'cria Ned.

-- Nous devons tre de retour avant la nuit, dis-je.

-- Mais quelle heure est-il donc ? demanda le Canadien.

-- Deux heures, au moins, rpondit Conseil.

-- Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s'cria matre Ned Land avec
un soupir de regret.

-- En route , rpondit Conseil.

Nous revnmes donc  travers la fort, et nous compltmes notre
rcolte en faisant une razzia de chouxpalmistes qu'il fallut cueillir 
la cime des arbres, de petits haricots que je reconnus pour tre les 
abrou  des Malais, et d'ignames d'une qualit suprieure.

Nous tions surchargs quand nous arrivmes au canot. Cependant, Ned
Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le
favorisa. Au moment de s'embarquer, il aperut plusieurs arbres, hauts
de vingt-cinq  trente pieds, qui appartenaient  l'espce des
palmiers. Ces arbres, aussi prcieux que l'artocarpus, sont justement
compts parmi les plus utiles produits de la Malaisie.

C'taient des sagoutiers, vgtaux qui croissent sans culture, se
reproduisant, comme les mriers, par leurs rejetons et leurs graines.

Ned Land connaissait la manire de traiter ces arbres. Il prit sa
hache, et la maniant avec une grande vigueur, il eut bientt couch sur
le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturit se reconnaissait  la
poussire blanche qui saupoudrait leurs palmes.

Je le regardai faire plutt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les
yeux d'un homme affam. Il commena par enlever  chaque tronc une
bande d'corce, paisse d'un pouce, qui recouvrait un rseau de fibres
allonges formant d'inextricables noeuds, que mastiquait une sorte de
farine gommeuse. Cette farine, c'tait le sagou, substance comestible
qui sert principalement  l'alimentation des populations mlansiennes.

Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par
morceaux, comme il et fait de bois  brler, se rservant d'en
extraire plus tard la farine, de la passer dans une toffe afin de la
sparer de ses ligaments fibreux, d'en faire vaporer l'humidit au
soleil, et de la laisser durcir dans des moules.

Enfin,  cinq heures du soir, chargs de toutes nos richesses, nous
quittions le rivage de l'le, et, une demi-heure aprs, nous accostions
le _Nautilus_. Personne ne parut  notre arrive. L'norme cylindre de
tle semblait dsert. Les provisions embarques, je descendis  ma
chambre. J'y trouvai mon souper prt. Je mangeai, puis je m'endormis.

Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau  bord. Pas un bruit 
l'intrieur, pas un signe de vie. Le canot tait rest le long du bord,
 la place mme o nous l'avions laiss. Nous rsolmes de retourner 
l'le Gueboroar. Ned Land esprait tre plus heureux que la veille au
point de vue du chasseur, et dsirait visiter une autre partie de la
fort.

Au lever du soleil, nous tions en route. L'embarcation, enleve par le
flot qui portait  terre, atteignit l'le en peu d'instants.

Nous dbarqumes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter 
l'instinct du Canadien, nous suivmes Ned Land dont les longues jambes
menaaient de nous distancer.

Ned Land remonta la cte vers l'ouest, puis, passant  gu quelques
lits de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables
forts. Quelques martins-pcheurs rdaient le long des cours d'eau,
mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva
que ces volatiles savaient  quoi s'en tenir sur des bipdes de notre
espce, et j'en conclus que, si l'le n'tait pas habite, du moins,
des tres humains la frquentaient.

Aprs avoir travers une assez grasse prairie, nous arrivmes  la
lisire d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand
nombre d'oiseaux.

 Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.

-- Mais il y en a qui se mangent ! rpondit le harponneur.

-- Point, ami Ned, rpliqua Conseil, car je ne vois l que de simples
perroquets.

-- Ami Conseil, rpondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de
ceux qui n'ont pas autre chose  manger.

-- Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement prpar, vaut
son coup de fourchette. 

En effet, sous l'pais feuillage de ce bois, tout un monde de
perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une
ducation plus soigne pour parler la langue humaine. Pour le moment,
ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves
kakatouas, qui semblaient mditer quelque problme philosophique,
tandis que des loris d'un rouge clatant passaient comme un morceau
d'tamine emport par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de
papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une
varit de volatiles charmants, mais gnralement peu comestibles.

Cependant, un oiseau particulier  ces terres, et qui n'a jamais
dpass la limite des les d'Arrou et des les des Papouas, manquait 
cette collection. Mais le sort me rservait de l'admirer avant peu.

Aprs avoir travers un taillis de mdiocre paisseur, nous avions
retrouv une plaine obstrue de buissons. Je vis alors s'enlever de
magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes
obligeait  se diriger contre le vent. Leur vol ondul, la grce de
leurs courbes ariennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient
et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine  les reconnatre.

 Des oiseaux de paradis ! m'criai-je.

-- Ordre des passereaux, section des clystomores, rpondit Conseil.

-- Famille des perdreaux ? demanda Ned Land.

-- Je ne crois pas, matre Land. Nanmoins, je compte sur votre adresse
pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale !

-- On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitu 
manier le harpon que le fusil. 

Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois,
ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer.
Tantt ils disposent des lacets au sommet des arbres levs que les
paradisiers habitent de prfrence. Tantt ils s'en emparent avec une
glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont mme jusqu'
empoisonner les fontaines o ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant
 nous, nous tions rduits  les tirer au vol, ce qui nous laissait
peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous puismes vainement
une partie de nos munitions.

Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le
centre de l'le tait franchi, et nous n'avions encore rien tu. La
faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'taient fis au produit de
leur chasse, et ils avaient eu tort. Trs heureusement, Conseil,  sa
grande surprise, fit un coup double et assura le djeuner. Il abattit
un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plums et suspendus  une
brochette, rtirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces
intressants animaux cuisaient, Ned prpara des fruits de l'artocarpus.
Puis, le pigeon et le ramier furent dvors jusqu'aux os et dclars
excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume
leur chair et en fait un manger dlicieux.

 C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil.

-- Et maintenant, Ned. que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien.

-- Un gibier  quatre pattes, monsieur Aronnax, rpondit Ned Land. Tous
ces pigeons ne sont que hors-d'oeuvre et amusettes de la bouche. Aussi,
tant que je n'aurai pas tu un animal  ctelettes, je ne serai pas
content !

-- Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier.

-- Continuons donc la chasse, rpondit Conseil, mais en revenant vers
la mer. Nous sommes arrivs aux premires pentes des montagnes, et je
pense qu'il vaut mieux regagner la rgion des forts. 

C'tait un avis sens, et il fut suivi. Aprs une heure de marche, nous
avions atteint une vritable fort de sagoutiers. Quelques serpents
inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se drobaient
 notre approche, et vritablement, je dsesprais de les atteindre,
lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un
cri de triomphe, et revint  moi, rapportant un magnifique paradisier.

 Ah ! bravo ! Conseil, m'criai-je.

-- Monsieur est bien bon, rpondit Conseil.

-- Mais non, mon garon. Tu as fait l un coup de matre. Prendre un de
ces oiseaux vivants, et le prendre  la main !

-- Si monsieur veut l'examiner de prs, il verra que je n'ai pas eu
grand mrite.

-- Et pourquoi, Conseil ?

-- Parce que cet oiseau est ivre comme une caille.

-- Ivre ?

-- Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dvorait sous le muscadier o
je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de
l'intemprance !

-- Mille diables ! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin
depuis deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher ! 

Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas.
Le paradisier, enivr par le suc capiteux, tait rduit 
l'impuissance. Il ne pouvait voler. Il marchait  peine. Mais cela
m'inquita peu, et je le laissai cuver ses muscades.

Cet oiseau appartenait  la plus belle des huit espces que l'on compte
en Papouasie et dans les les voisines. C'tait le paradisier 
grand-meraude , l'un des plus rares. Il mesurait trois dcimtres de
longueur. Sa tte tait relativement petite, ses yeux placs prs de
l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable
runion de nuances. tant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles,
noisette aux ailes empourpres  leurs extrmits, jaune ple  la tte
et sur le derrire du cou, couleur d'meraude  la gorge, brun marron
au ventre et  la poitrine. Deux filets corns et duveteux s'levaient
au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes trs
lgres, d'une finesse admirable, et ils compltaient l'ensemble de ce
merveilleux oiseau que les indignes ont potiquement appel 1' oiseau
du soleil .

Je souhaitais vivement de pouvoir ramener  Paris ce superbe spcimen
des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en
possde pas un seul vivant.

 C'est donc bien rare ? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui
estime fort peu le gibier au point de vue de l'art.

-- Trs rare, mon brave compagnon, et surtout trs difficile  prendre
vivant. Et mme morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important
trafic. Aussi, les naturels ont-ils imagin d'en fabriquer comme on
fabrique des perles ou des diamants.

-- Quoi ! s'cria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis ?

-- Oui, Conseil.

-- Et monsieur connat-il le procd des indignes ?

-- Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces
magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes
ont appeles plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les
faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement  quelque
pauvre perruche pralablement mutile. Puis ils teignent la suture, ils
vernissent l'oiseau, et ils expdient aux musums et aux amateurs
d'Europe ces produits de leur singulire industrie.

-- Bon ! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses
plumes, et tant que l'objet n'est pas destin  tre mang. je n'y vois
pas grand mal ! 

Mais si mes dsirs taient satisfaits par la possession de ce
paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'taient pas encore.
Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon
des bois, de ceux que les naturels appellent  bari-outang . L'animal
venait  propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupde, et
il fut bien reu. Ned Land se montra trs glorieux de son coup de
fusil. Le cochon, touch par la balle lectrique, tait tomb raide
mort.

Le Canadien le dpouilla et le vida proprement, aprs en avoir retir
une demi-douzaine de ctelettes destines  fournir une grillade pour
le repas du soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore
tre marque par les exploits de Ned et de Conseil.

En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe
de kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes
lastiques. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la
capsule lectrique ne put les arrter dans leur course.

 Ah ! monsieur le professeur, s'cria Ned Land que la rage du chasseur
prenait  la tte, quel gibier excellent, cuit  l'tuve surtout !
Quel approvisionnement pour le _Nautilus_ ! Deux ! trois ! cinq  terre
! Et quand je pense que nous dvorerons toute cette chair, et que ces
imbciles du bord n'en auront pas miette ! 

Je crois que, dans l'excs de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas
tant parl, aurait massacr toute la bande ! Mais il se contenta d'une
douzaine de ces intressants marsupiaux, qui forment le premier ordre
des mammifres aplacentaires - nous dit Conseil.

Ces animaux taient de petite taille. C'tait une espce de ces 
kangaroos-lapins , qui gtent habituellement dans le creux des arbres,
et dont la vlocit est extrme ; mais s'ils sont de mdiocre grosseur,
ils fournissent, du moins, la chair la plus estime.

Nous tions trs satisfaits des rsultats de notre chasse. Le joyeux
Ned se proposait de revenir le lendemain  cette le enchante, qu'il
voulait dpeupler de tous ses quadrupdes comestibles. Mais il comptait
sans les vnements.

A six heures du soir, nous avions regagn la plage. Notre canot tait
chou  sa place habituelle. Le _Nautilus_, semblable  un long
cueil, mergeait des flots  deux milles du rivage.

Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dner. Il
s'entendait admirablement  toute cette cuisine. Les ctelettes de 
bari-outang , grilles sur des charbons, rpandirent bientt une
dlicieuse odeur qui parfuma l'atmosphre !...

Mais je m'aperois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici
en extase devant une grillade de porc frais ! Que l'on me pardonne,
comme j'ai pardonn  matre Land, et pour les mmes motifs !

Enfin, le dner fut excellent. Deux ramiers compltrent ce menu
extraordinaire. La pte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques
mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermente de
certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois mme que les
ides de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la nettet dsirable.

 Si nous ne retournions pas ce soir au _Nautilus_ ? dit Conseil.

Si nous n'y retournions jamais ?  ajouta Ned Land.

En ce moment une pierre vint tomber  nos pieds, et coupa court  la
proposition du harponneur.

                                  XXII

                      LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO

Nous avions regard du ct de la fort, sans nous lever, ma main
s'arrtant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land
achevant son office.

 Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle mrite le
nom d'arolithe. 

Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de
Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids 
son observation.

Levs tous les trois, le fusil  l'paule, nous tions prts  rpondre
 toute attaque.

 Sont-ce des singes ? s'cria Ned Land.

-- A peu prs, rpondit Conseil, ce sont des sauvages.

-- Au canot !  dis-je en me dirigeant vers la mer.

Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de
naturels, arms d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisire
d'un taillis, qui masquait l'horizon de droite,  cent pas  peine.

Notre canot tait chou  dix toises de nous.

Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les
dmonstrations les plus hostiles. Les pierres et les flches pleuvaient.

Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgr
l'imminence du danger, son cochon d'un ct, ses kangaroos de l'autre,
il dtalait avec une certaine rapidit.

En deux minutes, nous tions sur la grve. Charger le canot des
provisions et des armes, le pousser  la mer, armer les deux avirons,
ce fut l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagn deux encablures,
que cent sauvages, hurlant et gesticulant, entrrent dans l'eau jusqu'
la ceinture. Je regardais si leur apparition attirerait sur la
plate-forme quelques hommes du _Nautilus_. Mais non. L'norme engin,
couch au large, demeurait absolument dsert.

Vingt minutes plus tard, nous montions  bord. Les panneaux taient
ouverts. Aprs avoir amarr le canot, nous rentrmes  l'intrieur du
_Nautilus_.

Je descendis au salon, d'o s'chappaient quelques accords. Le
capitaine Nemo tait l, courb sur son orgue et plong dans une extase
musicale.

 Capitaine !  lui dis-je.

Il ne m'entendit pas.

 Capitaine !  repris-je en le touchant de la main.

Il frissonna, et se retournant :

 Ah ! c'est vous, monsieur le professeur ? me dit-il. Eh bien !
avez-vous fait bonne chasse, avez-vous herboris avec succs ?

-- Oui, capitaine, rpondis-je, mais nous avons malheureusement ramen
une troupe de bipdes dont le voisinage me parat inquitant.

-- Quels bipdes ?

-- Des sauvages.

-- Des sauvages ! rpondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous
vous tonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des
terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages, o n'y
en a-t-il pas ? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que
vous appelez des sauvages ?

-- Mais, capitaine...

-- Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontr partout.

-- Eh bien, rpondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir  bord du
_Nautilus_, vous ferez bien de prendre quelques prcautions.

-- Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas l de quoi
se proccuper.

-- Mais ces naturels sont nombreux.

-- Combien en avez-vous compt ?

-- Une centaine, au moins.

-- Monsieur Aronnax, rpondit le capitaine Nemo, dont les doigts
s'taient replacs sur les touches de l'orgue, quand tous les indignes
de la Papouasie seraient runis sur cette plage, le _Nautilus_ n'aurait
rien  craindre de leurs attaques ! 

Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument,
et je remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui
donnait  ses mlodies une couleur essentiellement cossaise. Bientt,
il eut oubli ma prsence, et fut plong dans une rverie que je ne
cherchai plus  dissiper.

Je remontai sur la plate-forme. La nuit tait dj venue, car, sous
cette basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans
crpuscule. Je n'aperus plus que confusment l'Ile Gueboroar. Mais des
feux nombreux, allums sur la plage, attestaient que les naturels ne
songeaient pas  la quitter.

Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantt songeant ces
indignes mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable
confiance du capitaine me gagnait - tantt les oubliant, pour admirer
les splendeurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait
vers la France,  la suite de ces toiles zodiacales qui devaient
l'clairer dans quelques heures. La lune resplendissait au milieu des
constellations du znith. Je pensai alors que ce fidle et complaisant
satellite reviendrait aprs-demain,  cette mme place, pour soulever
ces ondes et arracher le _Nautilus_  son lit de coraux. Vers minuit,
voyant que tout tait tranquille sur les flots assombris aussi bien que
sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis
paisiblement.

La nuit s'coula sans msaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans
doute,  la seule vue du monstre chou dans la baie, car, les
panneaux, rests ouverts, leur eussent offert un accs facile 
l'intrieur du _Nautilus_.

A six heures du matin - 8 janvier je remontai sur la plate-forme. Les
ombres du matin se levaient. L'le montra bientt,  travers les brumes
dissipes, ses plages d'abord, ses sommets ensuite.

Les indignes taient toujours l, plus nombreux que la veille - cinq
ou six cents peut-tre. Quelques-uns, profitant de la mare basse,
s'taient avancs sur les ttes de coraux,  moins de deux encablures
du _Nautilus_. Je les distinguai facilement. C'taient bien de
vritables Papouas,  taille athltique, hommes de belle race, au front
large et lev, au nez gros mais non pat, aux dents blanches. Leur
chevelure laineuse, teinte en rouge, tranchait sur un corps, noir et
luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de leur oreille, coup et
distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages taient
gnralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes, habilles,
des hanches au genou, d'une vritable crinoline d'herbes que soutenait
une ceinture vgtale. Certains chefs avaient orn leur cou d'un
croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque
tous, arms d'arcs, de flches et de boucliers, portaient  leur paule
une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde
lance avec adresse.

Un de ces chefs, assez rapproch du _Nautilus_, l'examinait avec
attention. Ce devait tre un  mado  de haut rang, car il se drapait
dans une natte en feuilles de bananiers, dentele sur ses bords et
releve d'clatantes couleurs.

J'aurais pu facilement abattre cet indigne, qui se trouvait  petite
porte ; mais je crus qu'il valait mieux attendre des dmonstrations
vritablement hostiles. Entre Europens et sauvages, il convient que
les Europens ripostent et n'attaquent pas.

Pendant tout le temps de la mare basse, ces indignes rdrent prs du
_Nautilus_, mais ils ne se montrrent pas bruyants. Je les entendais
rpter frquemment le mot  assai , et  leurs gestes je compris
qu'ils m'invitaient  aller  terre, invitation que je crus devoir
dcliner.

Donc, ce jour-l, le canot ne quitta pas le bord, au grand dplaisir de
matre Land qui ne put complter ses provisions. Cet adroit Canadien
employa son temps  prparer les viandes et farines qu'il avait
rapportes de l'le Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnrent la
terre vers onze heures du matin, ds que les ttes de corail
commencrent  disparatre sous le flot de la mare montante. Mais je
vis leur nombre s'accrotre considrablement sur la plage. Il tait
probable qu'ils venaient des les voisines ou de la Papouasie
proprement dite. Cependant, je n'avais pas aperu une seule pirogue
indigne.

N'ayant rien de mieux  faire, je songeai  draguer ces belles eaux
limpides, qui laissaient voir  profusion des coquilles, des zoophytes
et des plantes plagiennes. C'tait, d'ailleurs, la dernire journe
que le _Nautilus_ allait passer dans ces parages, si, toutefois, il
flottait  la pleine mer du lendemain, suivant la promesse du capitaine
Nemo.

J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague le gre,  peu
prs semblable  celles qui servent  pcher les hutres.

 Et ces sauvages ? me demanda Conseil. N'en dplaise  monsieur, ils
ne me semblent pas trs mchants !

-- Ce sont pourtant des anthropophages, mon garon.

-- On peut tre anthropophage et brave homme, rpondit Conseil, comme
on peut tre gourmand et honnte. L'un n'exclut pas l'autre.

-- Bon ! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honntes anthropophages,
et qu'ils dvorent honntement leurs prisonniers. Cependant, comme je
ne tiens pas  tre dvor, mme honntement, je me tiendrai sur mes
gardes, car le commandant du _Nautilus_ ne parat prendre aucune
prcaution. Et maintenant  l'ouvrage. 

Pendant deux heures, notre pche fut activement conduite, mais sans
rapporter aucune raret. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de
harpes, de mlanies, et particulirement des plus beaux marteaux que
j'eusse vu jusqu' ce jour. Nous prmes aussi quelques holoturies, des
hutres perlires, et une douzaine de petites tortues qui furent
rserves pour l'office du bord.

Mais, au moment o je m'y attendais le moins, je mis la main sur une
merveille, je devrais dire sur une difformit naturelle, trs rare 
rencontrer. Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil
remontait charg de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout
d'un coup, il me vit plonger rapidement le bras dans le filet, en
retirer un coquillage, et pousser un cri de conchyliologue,
c'est--dire le cri le plus perant que puisse produire un gosier
humain.

 Eh ! qu'a donc monsieur ? demanda Conseil, trs surpris. Monsieur
a-t-il t mordu ?

-- Non, mon garon, et cependant, j'eusse volontiers pay d'un doigt ma
dcouverte !

-- Quelle dcouverte ?

-- Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe.

-- Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre
des pectinibranches, classe des gastropodes, embranchement des
mollusques...

-- Oui, Conseil, mais au lieu d'tre enroule de droite  gauche, cette
olive tourne de gauche  droite !

-- Est-il possible ! s'cria Conseil.

-- Oui, mon garon, c'est une coquille snestre !

-- Une coquille snestre ! rptait Conseil, le coeur palpitant.

-- Regarde sa spire !

-- Ah ! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la prcieuse
coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais prouv une motion
pareille ! 

Et il y avait de quoi tre mu ! On sait, en effet, comme l'ont fait
observer les naturalistes, que la dextrosit est une loi de nature. Les
astres et leurs satellites, dans leur mouvement de translation et de
rotation, se meuvent de droite  gauche. L'homme se sert plus souvent
de sa main droite que de sa main gauche, et, consquemment, ses
instruments et ses appareils, escaliers, serrures, ressorts de montres,
etc., sont combins de manire a tre employs de droite  gauche. Or,
la nature a gnralement suivi cette loi pour l'enroulement de ses
coquilles. Elles sont toutes dextres,  de rares exceptions, et quand,
par hasard, leur spire est snestre, les amateurs les payent au poids
de l'or.

Conseil et moi, nous tions donc plongs dans la contemplation de notre
trsor, et je me promettais bien d'en enrichir le Musum, quand une
pierre, malencontreusement lance par un indigne, vint briser le
prcieux objet dans la main de Conseil.

Je poussai un cri de dsespoir ! Conseil se jeta sur mon fusil, et visa
un sauvage qui balanait sa fronde  dix mtres de lui. Je voulus
l'arrter, mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui
pendait au bras de l'indigne.

 Conseil, m'criai-je, Conseil !

-- Eh quoi ! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commenc
l'attaque ?

-- Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme ! lui dis-je.

-- Ah ! le gueux ! s'cria Conseil, j'aurais mieux aim qu'il m'et
cass l'paule ! 

Conseil tait sincre, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la
situation avait chang depuis quelques instants, et nous ne nous en
tions pas aperus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le
Naulilus. Ces pirogues, creuses dans des troncs d'arbre, longues,
troites, bien combines pour la marche, s'quilibraient au moyen d'un
double balancier en bambous qui flottait  la surface de l'eau. Elles
taient manoeuvres par d'adroits pagayeurs  demi nus, et je ne les
vis pas s'avancer sans inquitude.

C'tait vident que ces Papouas avaient eu dj des relations avec les
Europens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre
de fer allong dans la baie, sans mts, sans chemine, que devaient-ils
en penser ? Rien de bon, car ils s'en taient d'abord tenus  distance
respectueuse. Cependant. Le voyant immobile, ils reprenaient peu  peu
confiance, et cherchaient  se familiariser avec lui. Or, c'tait
prcisment cette familiarit qu'il fallait empcher. Nos armes,
auxquelles la dtonation manquait, ne pouvaient produire qu'un effet
mdiocre sur ces indignes. qui n'ont de respect que pour les engins
bruyants. La foudre, sans les roulements du tonnerre, effraierait peu
les hommes, bien que le danger soit dans l'clair, non dans le bruit.

En ce moment, les pirogues s'approchrent plus prs du _Nautilus_, et
une nue de flches s'abattit sur lui.

 Diable ! il grle ! dit Conseil, et peut-tre une grle empoisonne !

-- Il faut prvenir le capitaine Nemo , dis-je en rentrant par le
panneau.

Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai 
frapper  la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine.

Un  entrez  me rpondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo
plong dans un calcul o les x et autres signes algbriques ne
manquaient pas.

 Je vous drange ? dis-je par politesse.

-- En effet, monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine, mais je pense
que vous avez eu des raisons srieuses de me voir ?

-- Trs srieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans
quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs
centaines de sauvages.

-- Ah ! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs
pirogues ?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux.

-- Prcisment, et je venais vous dire...

-- Rien n'est plus facile , dit le capitaine Nemo.

Et, pressant un bouton lectrique, il transmit un ordre au poste de
l'quipage.

 Voil qui est fait, monsieur, me dit-il, aprs quelques instants. Le
canot est en place, et les panneaux sont ferms. Vous ne craignez pas,
j'imagine, que ces messieurs dfoncent des murailles que les boulets de
votre frgate n'ont pu entamer ?

-- Non, capitaine, mais il existe encore un danger.

-- Lequel, monsieur ?

-- C'est que demain,  pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux
pour renouveler l'air du _Nautilus_...

-- Sans contredit, monsieur, puisque notre btiment respire  la
manire des ctacs.

-- Or, si  ce moment, les Papouas occupent la plate-forme, je ne vois
pas comment vous pourrez les empcher d'entrer.

-- Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront  bord ?

-- J'en suis certain.

-- Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les
en empcher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne
veux pas que ma visite  l'le Gueboroar cote la vie  un seul de ces
malheureux ! 

Cela dit, j'allais me retirer ; mais le capitaine Nemo me retint et
m'invita  m'asseoir prs de lui. Il me questionna avec intrt sur nos
excursions  terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre
ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation
effleura divers sujets, et, sans tre plus communicatif, le capitaine
Nemo se montra plus aimable.

Entre autres choses, nous en vnmes  parler de la situation du
_Nautilus_, prcisment chou dans ce dtroit, o Dumont d'Urville fut
sur le point de se perdre. Puis  ce propos :

 Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus
intelligents navigateurs que ce d'Urville ! C'est votre capitaine Cook,
 vous autres, Franais. Infortun savant ! Avoir brav les banquises
du ple Sud, les coraux de l'Ocanie, les cannibales du Pacifique, pour
prir misrablement dans un train de chemin de fer ! Si cet homme
nergique a pu rflchir pendant les dernires secondes de son
existence, vous figurez-vous quelles ont d tre ses suprmes penses !


En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait mu, et je porte cette
motion  son actif.

Puis, la carte  la main, nous revmes les travaux du navigateur
franais, ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au ple
Sud qui amena la dcouverte des terres Adlie et Louis-Philippe, enfin
ses levs hydrographiques des principales les de l'Ocanie.

 Ce que votre d'Urville a fait  la surface des mers, me dit le
capitaine Nemo, je l'ai fait  l'intrieur de l'Ocan, et plus
facilement, plus compltement que lui. L'_Astrolabe_ et la _Zle_,
incessamment ballottes par les ouragans, ne pouvaient valoir le
_Nautilus_, tranquille cabinet de travail, et vritablement sdentaire
au milieu des eaux !

-- Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre
les corvettes de Dumont d'Urville et le _Nautilus_.

-- Lequel, monsieur ?

-- C'est que le _Nautilus_ s'est chou comme elles !

-- Le _Nautilus_ ne s'est pas chou, monsieur, me rpondit froidement
le capitaine Nemo. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des
mers, et les pnibles travaux, les manoeuvres qu'imposa  d'Urville le
renflouage de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'_Astrolabe_
et la _Zle_ ont failli prir, mais mon Nautilus ne court aucun
danger. Demain, au jour dit,  l'heure dite, la mare le soulvera
paisiblement, et il reprendra sa navigation  travers les mers.

-- Capitaine, dis-je, je ne doute pas....

-- Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain,  deux heures
quarante minutes du soir, le _Nautilus_ flottera et quittera sans
avarie le dtroit de Torrs. 

Ces paroles prononces d'un ton trs bref, le capitaine Nemo s'inclina
lgrement. C'tait me donner cong, et je rentrai dans ma chambre.

L, je trouvai Conseil, qui dsirait connatre le rsultat de mon
entrevue avec le capitaine.

 Mon garon, rpondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son
_Nautilus_ tait menace par les naturels de la Papouasie, le capitaine
m'a rpondu trs ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose  dire : Aie
confiance en lui, et va dormir en paix.

-- Monsieur n'a pas besoin de mes services ?

-- Non, mon ami. Que fait Ned Land ?

-- Que monsieur m'excuse, rpondit Conseil, mais l'ami Ned confectionne
un pt de kangaroo qui sera une merveille ! 

Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le
bruit des sauvages qui pitinaient sur la plate-forme en poussant des
cris assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'quipage
sortt de son inertie habituelle. Il ne s'inquitait pas plus de la
prsence de ces cannibales que les soldats d'un fort blind ne se
proccupent des fourmis qui courent sur son blindage.

A six heures du matin, je me levai... Les panneaux n'avaient pas t
ouverts. L'air ne fut donc pas renouvel  l'intrieur, mais les
rservoirs, chargs  toute occurrence, fonctionnrent  propos et
lancrent quelques mtres cubes d'oxygne dans l'atmosphre appauvrie
du _Nautilus_.

Je travaillai dans ma chambre jusqu' midi, sans avoir vu, mme un
instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire  bord aucun
prparatif de dpart.

J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La
pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait
avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait
point fait une promesse tmraire, le _Nautilus_ serait immdiatement
dgag. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pt quitter son
lit de corail.

Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientt
sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les
asprits calcaires du fond corallien.

A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le
salon.

 Nous allons partir, dit-il.

-- Ah ! fis-je.

-- J'ai donn l'ordre d'ouvrir les panneaux.

-- Et les Papouas ?

-- Les Papouas ? rpondit le capitaine Nemo, haussant lgrement les
paules.

-- Ne vont-ils pas pntrer  l'intrieur du _Nautilus_ ?

-- Et comment ?

-- En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.

-- Monsieur Aronnax, rpondit tranquillement le capitaine Nemo, on
n'entre pas ainsi par les panneaux du _Nautilus_, mme quand ils sont
ouverts. 

Je regardai le capitaine.

 Vous ne comprenez pas ? me dit-il.

-- Aucunement.

-- Eh bien ! venez et vous verrez. 

Je me dirigeai vers l'escalier central. L, Ned Land et Conseil, trs
intrigus, regardaient quelques hommes de l'quipage qui ouvraient les
panneaux, tandis que des cris de rage et d'pouvantables vocifrations
rsonnaient au-dehors.

Les mantelets furent rabattus extrieurement. Vingt figures horribles
apparurent. Mais le premier de ces indignes qui mit la main sur la
rampe de l'escalier, rejet en arrire par je ne sais quelle force
invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades
exorbitantes.

Dix de ses compagnons lui succdrent. Dix eurent le mme sort.

Conseil tait dans l'extase. Ned Land, emport par ses instincts
violents, s'lana sur l'escalier. Mais, ds qu'il eut saisi la rampe 
deux mains, il fut renvers  son tour.

 Mille diables ! s'cria-t-il. Je suis foudroy ! 

Ce mot m'expliqua tout. Ce n'tait plus une rampe, mais un cble de
mtal, tout charg de l'lectricit du bord, qui aboutissait  la
plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse ,
et cette secousse et t mortelle, si le capitaine Nemo et lanc dans
ce conducteur tout le courant de ses appareils ! On peut rellement
dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un rseau
lectrique que nul ne pouvait impunment franchir.

Cependant, les Papouas pouvants avaient battu en retraite, affols de
terreur. Nous, moiti riants, nous consolions et frictionnions le
malheureux Ned Land qui jurait comme un possd.

Mais, en ce moment, le _Nautilus_, soulev par les dernires
ondulations du flot, quitta son lit de corail  cette quarantime
minute exactement fixe par le capitaine. Son hlice battit les eaux
avec une majestueuse lenteur. Sa vitesse s'accrut peu  peu, et,
naviguant  la surface de l'Ocan, il abandonna sain et sauf les
dangereuses passes du dtroit de Torrs.

                                  XXIII

                              _GRI SOMNIA_

Le jour suivant, 10 janvier, le _Nautilus_ reprit sa marche entre deux
eaux, mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer  moins
de trente-cinq milles  l'heure. La rapidit de son hlice tait telle
que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter.

Quand je songeais que ce merveilleux agent lectrique, aprs avoir
donn le mouvement, la chaleur, la lumire au _Nautilus_, le protgeait
encore contre les attaques extrieures, et le transformait en une arche
sainte  laquelle nul profanateur ne touchait sans tre foudroy, mon
admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait
aussitt  l'ingnieur qui l'avait cr.

Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous
doublmes ce cap Wessel, situ par 135 de longitude et l0 de latitude
nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les rcifs
taient encore nombreux, mais plus clairsems, et relevs sur la carte
avec une extrme prcision. Le _Nautilus_ vita facilement les brisants
de Money  bbord, et les rcifs Victoria  tribord, placs par 1300 de
longitude, et sur ce dixime parallle que nous suivions rigoureusement.

Le 13 janvier, le capitaine Nemo. arriv dans la mer de Timor, avait
connaissance de l'le de ce nom par 1220 de longitude. Cette le dont
la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carres est gouverne
par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est--dire
issus de la plus haute origine  laquelle un tre humain puisse
prtendre. Aussi, ces anctres cailleux foisonnent dans les rivires
de l'le, et sont l'objet d'une vnration particulire. On les
protge, on les gte, on les adule, on les nourrit, on leur offre des
jeunes filles en pture, et malheur  l'tranger qui porte la main sur
ces lzards sacrs.

Mais le _Nautilus_ n'eut rien  dmler avec ces vilains animaux. Timor
ne fut visible qu'un instant,  midi, pendant que le second relevait sa
position. galement, je ne fis qu'entrevoir cette petite le Rotti, qui
fait partie du groupe, et dont les femmes ont une rputation de beaut
trs tablie sur les marchs malais.

A partir de ce point, la direction du _Nautilus_, en latitude,
s'inflchit vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'ocan Indien. O la
fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraner ? Remontrait-il
vers les ctes de l'Asie ? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe
? Rsolutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les
continents habits ? Descendrait-il donc vers le sud ? Irait-il doubler
le cap de Bonne-Esprance, puis le cap Horn, et pousser au ple
antarctique ? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique, o son
Nautilus trouvait une navigation facile et indpendante ? L'avenir
devait nous l'apprendre.

Aprs avoir prolong les cueils de Cartier, d'Hibernia, de
Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'lment solide contre
l'lment liquide, le 14 janvier, nous tions au-del de toutes terres.
La vitesse du _Nautilus_ fut singulirement ralentie, et, trs
capricieux dans ses allures, tantt il nageait au milieu des eaux, et
tantt il flottait  leur surface.

Pendant cette priode du voyage, le capitaine Nemo fit d'intressantes
expriences sur les diverses tempratures de la mer  des couches
diffrentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevs s'obtiennent
au moyen d'instruments assez compliqus. dont les rapports sont au
moins douteux, que ce soient des sondes thermomtriques, dont les
verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils
bass sur la variation de rsistance de mtaux aux courants
lectriques. Ces rsultats ainsi obtenus ne peuvent tre suffisamment
contrls. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-mme chercher
cette temprature dans les profondeurs de la mer, et son thermomtre,
mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait
immdiatement et srement le degr recherch.

C'est ainsi que, soit en surchargeant ses rservoirs, soit en
descendant obliquement au moyen de ses plans inclins, le _Nautilus_
atteignit successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept,
neuf et dix mille mtres, et le rsultat dfinitif de ces expriences
fut que la mer prsentait une temprature permanente de quatre degrs
et demi,  une profondeur de mille mtres, sous toutes les latitudes.

Je suivais ces expriences avec le plus vif intrt. Le capitaine Nemo
y apportait une vritable passion. Souvent, je me demandai dans quel
but il faisait ces observations. tait-ce au profit de ces semblables ?
Ce n'tait pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient
prir avec lui dans quelque mer ignore ! A moins qu'il ne me destint
le rsultat de ses expriences. Mais c'tait admettre que mon trange
voyage aurait un terme, et ce terme, je ne l'apercevais pas encore.

Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit galement connatre divers
chiffres obtenus par lui et qui tablissaient le rapport des densits
de l'eau dans les principales mers du globe. De cette communication, je
tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique.

C'tait pendant la matine du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel je
me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les
diffrentes densits que prsentent les eaux de la mer. Je lui rpondis
ngativement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations
rigoureuses  ce sujet.

 Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer
la certitude.

-- Bien, rpondis-je, mais le _Nautilus_ est un monde  part, et les
secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu' la terre.

-- Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, aprs quelques
instants de silence. C'est un monde  part. Il est aussi tranger  la
terre que les plantes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et
l'on ne connatra jamais les travaux des savants de Saturne ou de
Jupiter. Cependant, puisque le hasard a li nos deux existences, je
puis vous communiquer le rsultat de mes observations.

-- Je vous coute, capitaine.

-- Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense
que l'eau douce, mais cette densit n'est pas uniforme. En effet, si je
reprsente par un la densit de l'eau douce, je trouve un vingt-huit
millime pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millime pour les
eaux du Pacifique, un trente-millime pour les eaux de la
Mditerrane...

-- Ah ! pensai-je, il s'aventure dans la Mditerrane ?

-- Un dix-huit millime pour les eaux de la mer Ionienne, et un
vingt-neuf millime pour les eaux de l'Adriatique. 

Dcidment, le _Nautilus_ ne fuyait pas les mers frquentes de
l'Europe, et j'en conclus qu'il nous ramnerait - peut-tre avant peu
vers des continents plus civiliss. Je pensai que Ned Land apprendrait
cette particularit avec une satisfaction trs naturelle.

Pendant plusieurs jours, nos journes se passrent en expriences de
toutes sortes, qui portrent sur les degrs de salure des eaux 
diffrentes profondeurs, sur leur lectrisation, sur leur coloration,
sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine
Nemo dploya une ingniosit qui ne fut gale que par sa bonne grce
envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et
demeurai de nouveau comme isol  son bord.

Le 16 janvier, le _Nautilus_ parut s'endormir  quelques mtres
seulement au-dessous de la surface des flots. Ses appareils lectriques
ne fonctionnaient pas, et son hlice immobile le laissait errer au gr
des courants. Je supposai que l'quipage s'occupait de rparations
intrieures, ncessites par la violence des mouvements mcaniques de
la machine.

Mes compagnons et moi, nous fmes alors tmoins d'un curieux spectacle.
Les panneaux du salon taient ouverts, et comme le fanal du _Nautilus_
n'tait pas en activit, une vague obscurit rgnait au milieu des eaux.

Le ciel orageux et couvert d'pais nuages ne donnait aux premires
couches de l'Ocan qu'une insuffisante clart.

J'observais l'tat de la mer dans ces conditions, et les plus gros
poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres  peine
figures, quand le _Nautilus_ se trouva subitement transport en pleine
lumire. Je crus d'abord que le fanal avait t rallum, et qu'il
projetait son clat lectrique dans la masse liquide. Je me trompais,
et aprs une rapide observation, je reconnus mon erreur.

Le _Nautilus_ flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans
cette obscurit devenait blouissante. Elle tait produite par des
myriades d'animalcules lumineux, dont l'tincellement s'accroissait en
glissant sur la coque mtallique de l'appareil. Je surprenais alors des
clairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent t des
coules de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses
mtalliques portes au rouge blanc ; de telle sorte que par opposition,
certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu ign, dont
toute ombre semblait devoir tre bannie. Non ! ce n'tait plus
l'irradiation calme de notre clairage habituel ! Il y avait l une
vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumire, on la sentait
vivante !

En effet, c'tait une agglomration infinie d'infusoires plagiens, de
noctiluques miliaires, vritables globules de gele diaphane, pourvus
d'un tentacule filiforme, et dont on a compt jusqu' vingt-cinq mille
dans trente centimtres cubes d'eau. Et leur lumire tait encore
double par ces lueurs particulires aux mduses, aux astries, aux
aurlies, aux pholadesdattes, et autres zoophytes phosphorescents,
imprgns du graissin des matires organiques dcomposes par la mer,
et peut-tre du mucus secrte par les poissons.

Pendant plusieurs heures, le _Nautilus_ flotta dans ces ondes
brillantes, et notre admiration s'accrut  voir les gros animaux marins
s'y jouer comme des salamandres. Je vis l, au milieu de ce feu qui ne
brle pas, des marsouins lgants et rapides, infatigables clowns des
mers, et des istiophores longs de trois mtres, intelligents
prcurseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la
vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes
varis, des scomberodes-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui
zbraient dans leur course la lumineuse atmosphre.

Ce fut un enchantement que cet blouissant spectacle ! Peut-tre
quelque condition atmosphrique augmentait-elle l'intensit de ce
phnomne ? Peut-tre quelque orage se dchanait-il  la surface des
flots ? Mais,  cette profondeur de quelques mtres, le _Nautilus_ ne
ressentait pas sa fureur, et il se balanait paisiblement au milieu des
eaux tranquilles.

Ainsi nous marchions, incessamment charms par quelque merveille
nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articuls,
ses mollusques, ses poissons. Les journes s'coulaient rapidement, et
je ne les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait  varier
l'ordinaire du bord. Vritables colimaons, nous tions faits  notre
coquille, et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaon.

Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous
n'imaginions plus qu'il existt une vie diffrente  la surface du
globe terrestre, quand un vnement vint nous rappeler  l'tranget de
notre situation.

Le 18 janvier, le _Nautilus_ se trouvait par 105 de longitude et 15
de latitude mridionale. Le temps tait menaant, la mer dure et
houleuse. Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromtre, qui
baissait depuis quelques jours, annonait une prochaine lutte des
lments.

J'tais mont sur la plate-forme au moment o le second prenait ses
mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la
phrase quotidienne ft prononce. Mais, ce jour-l, elle fut remplace
par une autre phrase non moins incomprhensible. Presque aussitt, je
vis apparatre le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette,
se dirigrent vers l'horizon.

Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le
point enferm dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa
lunette, et changea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci
semblait tre en proie  une motion qu'il voulait vainement contenir.
Le capitaine Nemo, plus matre de lui, demeurait froid.

Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le
second rpondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris
ainsi,  la diffrence de leur ton et de leurs gestes.

Quant  moi, j'avais soigneusement regard dans la direction observe,
sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne
d'horizon d'une parfaite nettet.

Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrmit  l'autre de
la plate-forme, sans me regarder, peut-tre sans me voir. Son pas tait
assur, mais moins rgulier que d'habitude. 11 s'arrtait parfois, et
les bras croiss sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il
chercher sur cet immense espace ? Le _Nautilus_ se trouvait alors 
quelques centaines de milles de la cte la plus rapproche.

Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinment
l'horizon, allant et venant, frappant du pied. contrastant avec son
chef par son agitation nerveuse.

D'ailleurs, ce mystre allait ncessairement s'claircir, et avant peu,
car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa
puissance propulsive, imprima  l'hlice une rotation plus rapide.

En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine.
Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point
indiqu. Il l'observa longtemps. De mon ct, trs srieusement
intrigu, je descendis au salon, et j'en rapportai une excellente
longue-vue dont je me servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la
cage du fanal qui formait saillie  l'avant de la plate-forme, je me
disposai  parcourir toute la ligne du ciel et de la mer.

Mais, mon oeil ne s'tait pas encore appliqu  l'oculaire, que
l'instrument me fut vivement arrach des mains.

Je me retournai. Le capitaine Nemo tait devant moi, mais je ne le
reconnus pas. Sa physionomie tait transfigure. Son oeil, brillant
d'un feu sombre, se drobait sous son sourcil fronc. Ses dents se
dcouvraient  demi. Son corps raide, ses poings ferms, sa tte
retire entre les paules, tmoignaient de la haine violente que
respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette tombe de
sa main, avait roul  ses pieds.

Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colre
? S'imaginait-il, cet incomprhensible personnage, que j'avais surpris
quelque secret interdit aux htes du _Nautilus_ ?

Non ! cette haine, je n'en tais pas l'objet, car il ne me regardait
pas, et son oeil restait obstinment fix sur l'impntrable point de
l'horizon.

Enfin, le capitaine Nemo redevint matre de lui. Sa physionomie, si
profondment altre, reprit son calme habituel. Il adressa  son
second quelques mots en langue trangre, puis il se retourna vers moi.

 Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez imprieux, je rclame de
vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient  moi.

-- De quoi s'agit-il, capitaine ?

-- Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au
moment o je jugerai convenable de vous rendre la libert.

-- Vous tes le matre, lui rpondis-je, en le regardant fixement. Mais
puis-je vous adresser une question ?

-- Aucune, monsieur. 

Sur ce mot, je n'avais pas  discuter, mais  obir, puisque toute
rsistance et t impossible.

Je descendis  la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur
fis part de la dtermination du capitaine. Je laisse  penser comment
cette communication fut reue par le Canadien. D'ailleurs, le temps
manqua  toute explication. Quatre hommes de l'quipage attendaient 
la porte, et ils nous conduisirent  cette cellule o nous avions pass
notre premire nuit  bord du _Nautilus_.

Ned Land voulut rclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute
rponse.

 Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie ?  me demanda Conseil.

Je racontai  mes compagnons ce qui s'tait pass. Ils furent aussi
tonns que moi, mais aussi peu avancs.

Cependant, j'tais plong dans un abme de rflexions, et l'trange
apprhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma
pense. J'tais incapable d'accoupler deux ides logiques, et je me
perdais dans les plus absurdes hypothses, quand je fus tir de ma
contention d'esprit par ces paroles de Ned Land :

 Tiens ! le djeuner est servi ! 

En effet, la table tait prpare. Il tait vident que le capitaine
Nemo avait donn cet ordre en mme temps qu'il faisait hter la marche
du _Nautilus_.

 Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation ? me
demanda Conseil.

-- Oui, mon garon, rpondis-je.

-- Eh bien ! que monsieur djeune. C'est prudent, car nous ne savons ce
qui peut arriver.

-- Tu as raison, Conseil.

-- Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donn que le menu du
bord.

-- Ami Ned, rpliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le djeuner
avait manqu totalement ! 

Cette raison coupa net aux rcriminations du harponneur.

Nous nous mmes  table. Le repas se fit assez silencieusement. Je
mangeai peu. Conseil  se fora , toujours par prudence, et Ned Land,
quoi qu'il en et, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le djeuner
termin, chacun de nous s'accota dans son coin.

En ce moment, le globe lumineux qui clairait la cellule s'teignit et
nous laissa dans une obscurit profonde. Ned Land ne tarda pas 
s'endormir, et, ce qui m'tonna, Conseil se laissa aller aussi  un
lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez
lui cet imprieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau
s'imprgner d'une paisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir
ouverts, se fermrent malgr moi. J'tais en proie  une hallucination
douloureuse. videmment, des substances soporifiques avaient t mles
aux aliments que nous venions de prendre ! Ce n'tait donc pas assez de
la prison pour nous drober les projets du capitaine Nemo, il fallait
encore le sommeil !

J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer
qui provoquaient un lger mouvement de roulis, cessrent. Le _Nautilus_
avait-il donc quitt la surface de l'Ocan ? tait-il rentr dans la
couche immobile des eaux ?

Je voulus rsister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration
s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et
comme paralyss. Mes paupires, vritables calottes de plomb, tombrent
sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein
d'hallucinations, s'empara de tout mon tre. Puis, les visions
disparurent, et me laissrent dans un complet anantissement.

                                  XXIV

                          LE ROYAUME DU CORAIL

Le lendemain, je me rveillai la tte singulirement dgage. A ma
grande surprise, j'tais dans ma chambre. Mes compagnons. sans doute,
avaient t rintgrs dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent
aperus plus que moi. Ce qui s'tait pass pendant cette nuit, ils
l'ignoraient comme je l'ignorais moi-mme, et pour dvoiler ce mystre,
je ne comptais que sur les hasards de l'avenir.

Je songeai alors  quitter ma chambre. tais-je encore une fois libre
ou prisonnier ? Libre entirement. J'ouvris la porte, je pris par les
coursives, je montai l'escalier central. Les panneaux, ferms la
veille, taient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme.

Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne
savaient rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun
souvenir, ils avaient t trs surpris de se retrouver dans leur cabine.

Quant au _Nautilus_, il nous parut tranquille et mystrieux comme
toujours. Il flottait  la surface des flots sous une allure modre.
Rien ne semblait chang  bord.

Ned Land, de ses yeux pntrants, observa la mer. Elle tait dserte.
Le Canadien ne signala rien de nouveau  l'horizon, ni voile, ni terre.
Une brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, cheveles
par le vent, imprimaient  l'appareil un trs sensible roulis.

Le _Nautilus_, aprs avoir renouvel son air, se maintint  une
profondeur moyenne de quinze mtres, de manire  pouvoir revenir
promptement  la surface des flots. Opration qui, contre l'habitude,
fut pratique plusieurs fois, pendant cette journe du 19 janvier. Le
second montait alors sur la plate-forme, et la phrase accoutume
retentissait  l'intrieur du navire.

Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis
que l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son
mutisme ordinaires.

Vers deux heures, j'tais au salon. occup  classer mes notes, lorsque
le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un
salut presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis 
mon travail, esprant qu'il me donnerait peut-tre des explications sur
les vnements qui avaient marqu la nuit prcdente. Il n'en fit rien.
Je le regardai. Sa figure me parut fatigue ; ses yeux rougis n'avaient
pas t rafrachis par le sommeil ; sa physionomie exprimait une
tristesse profonde, un rel chagrin. Il allait et venait, s'asseyait et
se relevait, prenait un livre au hasard, l'abandonnait aussitt.
consultait ses instruments sans prendre ses notes habituelles, et
semblait ne pouvoir tenir un instant en place.

Enfin, il vint vers moi et me dit :

 Etes-vous mdecin, monsieur Aronnax ? 

Je m'attendais si peu  cette demande, que je le regardai quelque temps
sans rpondre.

 Etes-vous mdecin ? rpta-t-il. Plusieurs de vos collgues ont fait
leurs tudes de mdecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres.

-- En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hpitaux. J'ai
pratiqu pendant plusieurs annes avant d'entrer au Musum.

-- Bien, monsieur. 

Ma rponse avait videmment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne
sachant o il en voulait venir, j'attendis de nouvelles questions, me
rservant de rpondre suivant les circonstances.

 Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous  donner vos
soins  l'un de mes hommes ?

-- Vous avez un malade ?

-- Oui.

-- Je suis prt  vous suivre.

-- Venez. 

J'avouerai que mon coeur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une
certaine connexit entre cette maladie d'un homme de l'quipage et les
vnements de la veille, et ce mystre me proccupait au moins autant
que le malade.

Le capitaine Nemo me conduisit  l'arrire du _Nautilus_, et me fit
entrer dans une cabine situe prs du poste des matelots.

L, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'annes,  figure
nergique, vrai type de l'Anglo-Saxon.

Je me penchai sur lui. Ce n'tait pas seulement un malade, c'tait un
bless. Sa tte, emmaillote de linges sanglants, reposait sur un
double oreiller. Je dtachai ces linges, et le bless, regardant de ses
grands yeux fixes, me laissa faire, sans profrer une seule plainte.

La blessure tait horrible. Le crne, fracass par un instrument
contondant, montrait la cervelle  nu, et la substance crbrale avait
subi une attrition profonde. Des caillots sanguins s'taient forms
dans la masse diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y
avait eu  la fois contusion et commotion du cerveau. La respiration du
malade tait lente, et quelques mouvements spasmodiques des muscles
agitaient sa face. La phlegmasie crbrale tait complte et entranait
la paralysie du sentiment et du mouvement.

Je pris le pouls du bless. Il tait intermittent. Les extrmits du
corps se refroidissaient dj, et je vis que la mort s'approchait, sans
qu'il me part possible de l'enrayer. Aprs avoir pans ce malheureux,
je rajustai les linges de sa tte, et je me retournai vers le capitaine
Nemo.

 D'o vient cette blessure ? Lui demandai-je.

-- Qu'importe ! rpondit vasivement le capitaine. Un choc du
_Nautilus_ a bris un des leviers de la machine, qui a frapp cet
homme. Mais votre avis sur son tat ? 

J'hsitais  me prononcer.

 Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n'entend pas le
franais. 

Je regardai une dernire fois le bless, puis je rpondis :

 Cet homme sera mort dans deux heures.

-- Rien ne peut le sauver ?

-- Rien. 

La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glissrent de
ses yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer.

Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie se
retirait peu  peu. Sa pleur s'accroissait encore sous l'clat
lectrique qui baignait son lit de mort. Je regardais sa tte
intelligente. sillonne de rides prmatures, que le malheur, la misre
peut-tre. avaient creuses depuis longtemps. Je cherchais  surprendre
le secret de sa vie dans les dernires paroles chappes  ses lvres !

 Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax , me dit le capitaine
Nemo.

Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma
chambre. trs mu de cette scne. Pendant toute la journe, je fus
agit de sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre
mes songes frquemment interrompus, je crus entendre des soupirs
lointains et comme une psalmodie funbre. tait-ce la prire des morts,
murmure dans cette langue que je ne savais comprendre ?

Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y avait
prcd. Ds qu'il m'aperut. il vint  moi.

 Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire
aujourd'hui une excursion sous-marine ?

-- Avec mes compagnons ? demandai-je.

-- Si cela leur plat.

-- Nous sommes  vos ordres, capitaine.

-- Veuillez donc aller revtir vos scaphandres. 

Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et
Conseil. Je leur fis connatre la proposition du capitaine Nemo.
Conseil s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra
trs dispos  nous suivre.

Il tait huit heures du matin. A huit heures et demie, nous tions
vtus pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils
d'clairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et,
accompagns du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de
l'quipage, nous prenions pied  une profondeur de dix mtres sur le
sol ferme o reposait le _Nautilus_.

Une lgre pente aboutissait  un fond accident. par quinze brasses de
profondeur environ. Ce fond diffrait compltement de celui que j'avais
visit pendant ma premire excursion sous les eaux de l'Ocan
Pacifique. Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines,
nulle fort plagienne. Je reconnus immdiatement cette rgion
merveilleuse dont, ce jour-l, le capitaine Nemo nous faisait les
honneurs. C'tait le royaume du corail.

Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires,
on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des
gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C'est  ce dernier
qu'appartient le corail, curieuse substance qui fut tour  tour classe
dans les rgnes minral, vgtal et animal. Remde chez les anciens,
bijou chez les modernes, ce fut seulement en 1694 que le Marseillais
Peysonnel le rangea dfinitivement dans le rgne animal.

Le corail est un ensemble d'animalcules, runis sur un polypier de
nature cassante et pierreuse. Ces polypes ont un gnrateur unique qui
les a produits par bourgeonnement, et ils possdent une existence
propre, tout en participant  la vie commune. C'est donc une sorte de
socialisme naturel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce
bizarre zoophyte, qui se minralise tout en s'arborisant, suivant la
trs juste observation des naturalistes, et rien ne pouvait tre plus
intressant pour moi que de visiter l'une de ces forts ptrifies que
la nature a plantes au fond des mers.

Les appareils Rumhkorff furent mis en activit, et nous suivmes un
banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un
jour cette portion de l'ocan indien. La route tait borde
d'inextricables buissons forms par l'enchevtrement d'arbrisseaux que
couvraient de petites fleurs toiles  rayons blancs. Seulement, 
l'inverse des plantes de la terre, ces arborisations, fixes aux
rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas.

La lumire produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de
ces ramures si vivement colores. Il me semblait voir ces tubes
membraneux et cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. J'tais
tent de cueillir leurs fraches corolles ornes de dlicats
tentacules, les unes nouvellement panouies, les autres naissant 
peine, pendant que de lgers poissons, aux rapides nageoires, les
effleuraient en passant comme des voles d'oiseaux. Mais, si ma main
s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives animes,
aussitt l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches
rentraient dans leurs tuis rouges, les fleurs s'vanouissaient sous
mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux.

Le hasard m'avait mis l en prsence des plus prcieux chantillons de
ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se pche dans la Mditerrane,
sur les ctes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses
tons vifs ces noms potiques de _fleur de sang_ et d'_cume de sang_
que le commerce donne  ses plus beaux produits. Le corail se vend
jusqu' cinq cents francs le kilogramme, et en cet endroit, les couches
liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. Cette
prcieuse matire, souvent mlange avec d'autres polypiers, formait
alors des ensembles compacts et inextricables appels  macciota , et
sur lesquels je remarquai d'admirables spcimens de corail rose.

Mais bientt les buissons se resserrrent, les arborisations
grandirent. De vritables taillis ptrifis et de longues traves d'une
architecture fantaisiste s'ouvrirent devant nos pas. Le capitaine Nemo
s'engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit 
une profondeur de cent mtres. La lumire de nos serpentins produisait
parfois des effets magiques, en s'accrochant aux rugueuses asprits de
ces arceaux naturels et aux pendentifs disposs comme des lustres,
qu'elle piquait de pointes de feu. Entre les arbrisseaux coralliens,
j'observai d'autres polypes non moins curieux, des mlites, des iris
aux ramifications articules, puis quelques touffes de corallines, les
unes vertes, les autres rouges, vritables algues encrotes dans leurs
sels calcaires, que les naturalistes, aprs longues discussions, ont
dfinitivement ranges dans le rgne vgtal. Mais, suivant la remarque
d'un penseur,  c'est peut-tre l le point rel o la vie obscurment
se soulve du sommeil de pierre, sans se dtacher encore de ce rude
point de dpart .

Enfin, aprs deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur
de trois cents mtres environ, c'est--dire la limite extrme sur
laquelle le corail commence  se former. Mais l, ce n'tait plus le
buisson isol, ni le modeste taillis de basse futaie. C'tait la fort
immense, les grandes vgtations minrales, les normes arbres
ptrifis, runis par des guirlandes d'lgantes plumarias, ces lianes
de la mer, toutes pares de nuances et de reflets. Nous passions
librement sous leur haute ramure perdue dans l'ombre des flots, tandis
qu' nos pieds, les tubipores, les mandrines, les astres, les
fongies, les cariophylles, formaient un tapis de fleurs, sem de gemmes
blouissantes.

Quel indescriptible spectacle ! Ah ! que ne pouvions-nous communiquer
nos sensations ! Pourquoi tions-nous emprisonns sous ce masque de
mtal et de verre ! Pourquoi les paroles nous taient-elles interdites
de l'un  l'autre ! Que ne vivions-nous, du moins, de la vie de ces
poissons qui peuplent le liquide lment, ou plutt encore de celle de
ces amphibies qui, pendant de longues heures, peuvent parcourir, au gr
de leur caprice, le double domaine de la terre et des eaux !

Cependant, le capitaine Nemo s'tait arrt. Mes compagnons et mol nous
suspendmes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes
formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus
d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs
paules un objet de forme oblongue.

Nous occupions, en cet endroit. Le centre d'une vaste clairire,
entoure par les hautes arborisations de la fort sous-marine. Nos
lampes projetaient sur cet espace une sorte de clart crpusculaire qui
allongeait dmesurment les ombres sur le sol. A la limite de la
clairire, l'obscurit redevenait profonde, et ne recueillait que de
petites tincelles retenues par les vives artes du corail.

Ned Land et Conseil taient prs de moi. Nous regardions, et il me vint
 la pense que j'allais assister a une scne trange. En observant le
sol, je vis qu'il tait gonfl, en de certains points, par de lgres
extumescences encrotes de dpts calcaires, et disposes avec une
rgularit qui trahissait la main de l'homme.

Au milieu de la clairire, sur un pidestal de rocs grossirement
entasss, se dressait une croix de corail, qui tendait ses longs bras
qu'on et dit faits d'un sang ptrifi.

Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avana, et 
quelques pieds de la croix, il commena  creuser un trou avec une
pioche qu'il dtacha de sa ceinture.

Je compris tout ! Cette clairire c'tait un cimetire, ce trou, une
tombe, cet objet oblong, le corps de l'homme mort dans la nuit ! Le
capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette
demeure commune, au fond de cet inaccessible Ocan !

Non ! jamais mon esprit ne fut surexcit  ce point ! Jamais ides plus
impressionnantes n'envahirent mon cerceau ! Je ne voulais pas voir ce
que voyait mes yeux !

Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient  et
l leur retraite trouble. J'entendais rsonner, sur le sol calcaire,
le fer du pic qui tincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au
fond des eaux. Le trou s'allongeait, s'largissait, et bientt il fut
assez profond pour recevoir le corps.

Alors, les porteurs s'approchrent. Le corps, envelopp dans un tissu
de byssus blanc, descendit dans sa humide tombe. Le capitaine Nemo, les
bras croiss sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les avait
aims s'agenouillrent dans l'attitude de la prire... Mes deux
compagnons et moi, nous nous tions religieusement inclins.

La tombe fut alors recouverte des dbris arrachs au sol, qui formrent
un lger renflement.

Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes se redressrent ;
puis, se rapprochant de la tombe, tous flchirent encore le genou, et
tous tendirent leur main en signe de suprme adieu...

Alors, la funbre troupe reprit le chemin du _Nautilus_, repassant sous
les arceaux de la fort, au milieu des taillis, le long des buissons de
corail, et toujours montant.

Enfin, les feux du bord apparurent. Leur trane lumineuse nous guida
jusqu'au _Nautilus_. A une heure, nous tions de retour.

Ds que mes vtements furent changs, je remontai sur la plate-forme,
et, en proie  une terrible obsession d'ides, j'allai m'asseoir prs
du fanal.

Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui dis :

 Ainsi, suivant mes prvisions, cet homme est mort dans la nuit ?

-- Oui, monsieur Aronnax, rpondit le capitaine Nemo.

-- Et il repose maintenant prs de ses compagnons, dans ce cimetire de
corail ?

-- Oui, oublis de tous, mais non de nous ! Nous creusons la tombe, et
les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'ternit ! 

Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crispes, le
capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Puis il ajouta :

 C'est l notre paisible cimetire,  quelques centaines de pieds
au-dessous de la surface des flots !

-- Vos morts y dorment, du moins, tranquilles, capitaine, hors de
l'atteinte des requins !

-- Oui, monsieur, rpondit gravement le capitaine Nemo, des requins et
des hommes ! 

                        FIN DE LA PREMIRE PARTIE

                     20000 Lieues sous les mers:Pt2

                              JULES VERNE
                          VINGT MILLE LIEUES
                                  SOUS
                                LES MERS
                              ILLUSTRE DE
                      111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
                              BIBLIOTHEQUE
                      D'EDUCATION ET DE RECREATION
                     J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
                                  PARIS

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                           TABLE DES MATIRES

                            DEUXIME PARTIE


        I       L'ocan Indien

        II      Une nouvelle proposition du capitaine Nemo

        III     Une perle de dix millions

        IV      La mer Rouge

        V       Arabian-Tunnel

        VI      L'Archipel grec

        VII     La Mditerrane en quarante-huit heures

        VIII    La baie de Vigo

        IX      Un continent disparu

        X       Les houillres sous-marines

        XI      La mer de Sargasses

        XII     Cachalots et baleines

        XIII    La banquise

        XIV     Le ple Sud

        XV      Accident ou incident ?

        XVI     Faute d'air

        XVII    Du cap Horn  l'Amazone

        XVIII   Les poulpes

        XIX     Le Gulf-Stream

        XX      Par 4724' de latitude et de 1728' de longitude

        XXI     Une hcatombe

        XXII    Les dernires paroles du capitaine Nemo

        XXIII   Conclusion

------------------------------------------------------------------------
                    VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS

                            DEUXIME PARTIE

                                    I

                             L'OCAN INDIEN

Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La premire
s'est termine sur cette mouvante scne du cimetire de corail qui a
laiss dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de
cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se droulait tout entire,
et il n'tait pas jusqu' sa tombe qu'il n'et prpare dans le plus
impntrable de ses abmes. L, pas un des monstres de l'Ocan ne
viendrait troubler le dernier sommeil de ces htes du _Nautilus_, de
ces amis, rivs les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la
vie !  Nul homme, non plus !  avait ajout le capitaine.

Toujours cette mme dfiance, farouche, implacable, envers les socits
humaines !

Pour moi, je ne me contentais plus des hypothses qui satisfaisaient
Conseil. Ce digne garon persistait  ne voir dans le commandant du
_Nautilus_ qu'un de ces savants mconnus qui rendent  l'humanit
mpris pour indiffrence. C'tait encore pour lui un gnie incompris
qui, las des dceptions de la terre, avait d se rfugier dans cet
inaccessible milieu o ses instincts s'exeraient librement. Mais, 
mon avis, cette hypothse n'expliquait qu'un des cotes du capitaine
Nemo.

En effet, le mystre de cette dernire nuit pendant laquelle nous
avions t enchans dans la prison et le sommeil, la prcaution si
violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette
prte  parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due  un
choc inexplicable du _Nautilus_, tout cela me poussait dans une voie
nouvelle. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les
hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de
libert, mais peut-tre aussi les intrts de je ne sais quelles
terribles reprsailles.

En ce moment, rien n'est vident pour moi, je n'entrevois encore dans
ces tnbres que des lueurs, et je dois me borner  crire, pour ainsi
dire, sous la dicte des vnements.

D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'chapper
du _Nautilus_ est impossible. Nous ne sommes pas mme prisonniers sur
parole. Aucun engagement d'honneur ne nous enchane. Nous ne sommes que
des captifs, que des prisonniers dguiss sous le nom d'htes par un
semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renonc  l'espoir
de recouvrer sa libert. Il est certain qu'il profitera de la premire
occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et
cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce
que la gnrosit du capitaine nous aura laiss pntrer des mystres
du Nautilus ! Car enfin, faut-il har cet homme ou l'admirer ? Est-ce
une victime ou un bourreau ? Et puis, pour tre franc, je voudrais.
avant de l'abandonner  jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du
monde sous-marin dont les dbuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir
observ la complte srie des merveilles entasses sous les mers du
globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je
devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je
dcouvert jusqu'ici ? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons
encore parcouru que six mille lieues  travers le Pacifique !

Pourtant je sais bien que le _Nautilus_ se rapproche des terres
habites, et que, si quelque chance de salut s'offre  nous, il serait
cruel de sacrifier mes compagnons  ma passion pour l'inconnu. Il
faudra les suivre, peut-tre mme les guider. Mais cette occasion se
prsentera-t-elle jamais ? L'homme priv par la force de son libre
arbitre la dsire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la
redoute.

Ce jour-l, 21 janvier 1868,  midi, le second vint prendre la hauteur
du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je
suivis l'opration. Il me parut vident que cet homme ne comprenait pas
le franais, car plusieurs fois je fis  voix haute des rflexions qui
auraient d lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il
les et comprises, mais il resta impassible et muet.

Pendant qu'il observait au moyen du sextant. un des matelots du
_Nautilus_ cet homme vigoureux qui nous avait accompagns lors de notre
premire excursion sous-marine  l'le Crespo vint nettoyer les vitres
du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la
puissance tait centuple par des anneaux lenticulaires disposs comme
ceux des phares, et qui maintenaient sa lumire dans le plan utile. La
lampe lectrique tait combine de manire  donner tout son pouvoir
clairant. Sa lumire, en effet, se produisait dans le vide, ce qui
assurait  la fois sa rgularit et son intensit. Ce vide conomisait
aussi les pointes de graphite entre lesquelles se dveloppe l'arc
lumineux. conomie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu
les renouveler aisment. Mais, dans ces conditions, leur usure tait
presque insensible.

Lorsque le _Nautilus_ se prpara  reprendre sa marche sous-marine, je
redescendis au salon. Les panneaux se refermrent, et la route fut
donne directement  l'ouest.

Nous sillonnions alors les flots de l'ocan Indien, vaste plaine
liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et
dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige  qui
se penche  leur surface. Le _Nautilus_ y flottait gnralement entre
cent et deux cents mtres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques
jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les
heures eussent sans doute paru longues et monotones ; mais ces
promenades quotidiennes sur la plate-forme o je me retrempais dans
l'air vivifiant de l'Ocan, le spectacle de ces riches eaux  travers
les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliothque, la
rdaction de mes mmoires, employaient tout mon temps et ne me
laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui.

Notre sant  tous se maintenait dans un tat trs satisfaisant. Le
rgime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me
serais bien pass des variantes que Ned Land, par esprit de
protestation, s'ingniait  y apporter. De plus, dans cette temprature
constante, il n'y avait pas mme un rhume  craindre. D'ailleurs, ce
madrporaire Dendrophylle, connu en Provence sous le nom de  Fenouil
de mer , et dont il existait une certaine rserve  bord, et fourni
avec la chair fondante de ses polypes une pte excellente contre la
toux.

Pendant quelques jours, nous vmes une grande quantit d'oiseaux
aquatiques, palmipdes, mouettes ou golands. Quelques-uns furent
adroitement tus, et, prpars d'une certaine faon, ils fournirent un
gibier d'eau trs acceptable. Parmi les grands voiliers, emports  de
longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots
des fatigues du vol, j'aperus de magnifiques albatros au cri
discordant comme un braiement d'ne, oiseaux qui appartiennent  la
famille des longipennes. La famille des totipalmes tait reprsente
par des frgates rapides qui pchaient prestement les poissons de la
surface, et par de nombreux phatons ou paille-en-queue, entre autres,
ce phaton  brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage
blanc est nuanc de tons roses qui font valoir la teinte noire des
ailes.

Les filets du _Nautilus_ rapportrent plusieurs sortes de tortues
marines, du genre caret,  dos bomb, et dont l'caille est trs
estime. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir
longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue situe  l'orifice
externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les
prit, dormaient encore dans leur carapace,  l'abri des animaux marins.
La chair de ces tortues tait gnralement mdiocre, mais leurs oeufs
formaient un rgal excellent.

Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand
nous surprenions  travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie
aquatique. Je remarquai plusieurs espces qu'il ne m'avait pas t
donn d'observer jusqu'alors.

Je citerai principalement des ostracions particuliers  la mer Rouge, 
la mer des Indes et  cette partie de l'Ocan qui baigne les ctes de
l'Amrique quinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous,
les oursins, les crustacs, sont protgs par une cuirasse qui n'est ni
crtace, ni pierreuse, mais vritablement osseuse. Tantt, elle
affecte la forme d'un solide triangulaire, tantt la forme d'un solide
quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une
longueur d'un demi-dcimtre, d'une chair salubre, d'un got exquis,
bruns  la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande
l'acclimatation mme dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un
certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisment. Je citerai
aussi des ostracions quadrangulaires. surmonts sur le dos de quatre
gros tubercules : des ostracions mouchets de points blancs sous la
partie infrieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux ; des
trigones, pourvus d'aiguillons forms par la prolongation de leur
crote osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom
de  cochons de mer  ; puis des dromadaires  grosses bosses en forme
de cne, dont la chair est dure et coriace.

Je relve encore sur les notes quotidiennes tenues par matre Conseil
certains poissons du genre ttrodons, particuliers  ces mers, des
spenglriens au dos rouge,  la poitrine blanche, qui se distinguent
par trois ranges longitudinales de filaments, et des lectriques,
longs de sept pouces, pars des plus vives couleurs. Puis, comme
chantillons d'autres genres, des ovodes semblables  un oeuf d'un
brun noir, sillonns de bandelettes blanches et dpourvus de queue ;
des diodons. vritables porcs-pics de la mer, munis d'aiguillons et
pouvant se gonfler de manire  former une pelote hrisse de dards ;
des hippocampes communs  tous les ocans ; des pgases volants, 
museau allong, auxquels leurs nageoires pectorales, trs tendues et
disposes en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de
s'lancer dans les airs ; des pigeons spatuls, dont la queue est
couverte de nombreux anneaux cailleux ; des macrognathes  longue
mchoire, excellents poissons longs de vingt-cinq centimtres et
brillants des plus agrables couleurs ; des calliomores livides, dont
la tte est rugueuse ; des myriades de blennies-sauteurs, rays de
noir, aux longues nageoires pectorales, glissant  la surface des eaux
avec une prodigieuse vlocit ; de dlicieux vlifres, qui peuvent
hisser leurs nageoires comme autant de voiles dployes aux courants
favorables ; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigu le
jaune, le bleu cleste, l'argent et l'or ; des trichoptres, dont les
ailes sont formes de filaments ; des cottes, toujours macules de
limon, qui produisent un certain bruissement ; des trygles, dont le
foie est considr comme poison ; des bodians, qui portent sur les yeux
une oeillre mobile ; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux,
vritables gobe-mouches de l'Ocan, arms d'un fusil que n'ont prvu ni
les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les
frappant d'une simple goutte d'eau.

Dans le quatre-vingt-neuvime genre des poissons classs par Lacpde,
qui appartient  la seconde sous-classe des osseux, caractriss par un
opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpne, dont la
tte est garnie d'aiguillons et qui ne possde qu'une seule nageoire
dorsale ; ces animaux sont revtus ou privs de petites cailles,
suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre
nous donna des chantillons de dydactyles longs de trois  quatre
dcimtres, rays de jaune, mais dont la tte est d'un aspect
fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs
spcimens de ce poisson bizarre justement surnomm  crapaud de mer ,
poisson  tte grande, tantt creuse de sinus profonds, tantt
boursoufle de protubrances ; hriss d'aiguillons et parsem de
tubercules, il porte des cornes irrgulires et hideuses ; son corps et
sa queue sont garnis de callosits ; ses piquants font des blessures
dangereuses ; il est rpugnant et horrible.

Du 21 au 23 janvier, le _Nautilus_ marcha  raison de deux cent
cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante
milles, ou vingt-deux milles  l'heure.

Si nous reconnaissions au passage les diverses varits de poissons,
c'est que ceux-ci, attirs par l'clat lectrique, cherchaient  nous
accompagner ; la plupart, distancs par cette vitesse, restaient
bientt en arrire ; quelques-uns cependant parvenaient  se maintenir
pendant un certain temps dans les eaux du _Nautilus_.

Le 24 au matin, par 125' de latitude sud et 9433' de longitude, nous
emes connaissance de l'le Keeling, soulvement madrporique plant de
magnifiques cocos, et qui fut visite par M. Darwin et le capitaine
Fitz-Roy. Le _Nautilus_ prolongea  peu de distance les accores de
cette le dserte. Ses dragues rapportrent de nombreux chantillons de
polypes et d'chinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des
mollusques. Quelques prcieux produits de l'espce des dauphinules
accrurent les trsors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astre
punctifre, sorte de polypier parasite souvent fix sur une coquille.

Bientt l'le Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donne
au nord-ouest vers la pointe de la pninsule indienne.

 Des terres civilises, me dit ce jour-l Ned Land. Cela vaudra mieux
que ces les de la Papouasie, o l'on rencontre plus de sauvages que de
chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a
des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, franaises et
indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote.
Hein ! est-ce que le moment n'est pas venu de brler la politesse au
capitaine Nemo ?

-- Non. Ned, non, rpondis-je d'un ton trs dtermin. Laissons courir,
comme vous dites, vous autres marins. Le _Nautilus_ se rapproche des
continents habits. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise.
Une fois arrivs dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous
conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine
Nemo nous permette d'aller chasser sur les ctes du Malabar ou de
Coromandel comme dans les forts de la Nouvelle-Guine.

-- Eh bien ! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? 

Je ne rpondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond,
j'avais  coeur d'puiser jusqu'au bout les hasards de la destine qui
m'avait jet  bord du _Nautilus_.

A partir de l'le Keeling, notre marche se ralentit gnralement. Elle
fut aussi plus capricieuse et nous entrana souvent  de grandes
profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclins que des
leviers intrieurs pouvaient placer obliquement  la ligne de
flottaison. Nous allmes ainsi jusqu' deux et trois kilomtres, mais
sans jamais avoir vrifi les grands fonds de cette mer indienne que
des sondes de treize mille mtres n'ont pas pu atteindre. Quant  la
temprature des basses couches, le thermomtre indiqua toujours
invariablement quatre degrs au-dessus de zro. J'observai seulement
que, dans les nappes suprieures, l'eau tait toujours plus froide sur
les hauts fonds qu'en pleine mer.

Le 25 janvier, l'Ocan tant absolument dsert, le _Nautilus_ passa la
journe  sa surface, battant les flots de sa puissante hlice et les
faisant rejaillir  une grande hauteur. Comment, dans ces conditions,
ne l'et-on pas pris pour un ctac gigantesque ? Je passai les trois
quarts de cette journe sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien 
l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui
courait dans l'ouest  contrebord. Sa mture fut visible un instant,
mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je
pensai que ce bateau  vapeur appartenait  la ligne pninsulaire et
orientale qui fait le service de l'le de Ceyland  Sydney, en touchant
 la pointe du roi George et  Melbourne.

A cinq heures du soir. avant ce rapide crpuscule qui lie le jour  la
nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fmes merveills
par un curieux spectacle.

Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens,
prsageait des chances heureuses. Aristote, Athne, Pline, Oppien,
avaient tudi ses gots et puis  son gard toute la potique des
savants de la Grce et de l'Italie. Ils l'appelrent _Nautilus_ et
_Pompylius_. Mais la science moderne n'a pas ratifi leur appellation,
et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute.

Qui et consult Conseil et appris de ce brave garon que
l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la
premire classe, celle des cphalopodes dont les sujets sont tantt
nus, tantt testacs, comprend deux familles, celles des dibranchiaux
et des ttrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs
branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres,
l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des
ttrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si aprs cette
nomenclature. un esprit rebelle et confondu l'argonaute, qui est
_actabulifre_, c'est--dire porteur de ventouses, avec le nautile,
qui est _tentaculifre_, c'est--dire porteur de tentacules, il aurait
t sans excuse.

Or, c'tait une troupe de ces argonautes qui voyageait alors  la
surface de l'Ocan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils
appartenaient  l'espce des argonautes tuberculs qui est spciale aux
mers de l'Inde.

Ces gracieux mollusques se mouvaient  reculons au moyen de leur tube
locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspire. De
leurs huit tentacules. six. allongs et amincis. flottaient sur l'eau,
tandis que les deux autres. arrondis en palmes, se tendaient au vent
comme une voile lgre. Je voyais parfaitement leur coquille
spiraliforme et ondule que Cuvier compare justement  une lgante
chaloupe. Vritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a
scrt, sans que l'animal y adhre.

 L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je  Conseil, mais
il ne la quitte jamais.

-- Ainsi fait le capitaine Nemo. rpondit judicieusement Conseil. C'est
pourquoi il et mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. 

Pendant une heure environ. Le _Nautilus_ flotta au milieu de cette
troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain.
Comme  un signal, toutes les voiles furent subitement amenes ; les
bras se replirent, les corps se contractrent. Les coquilles se
renversant changrent leur centre de gravit, et toute la flottille
disparut sous les flots. Ce fut instantan, et jamais navires d'une
escadre ne manoeuvrrent avec plus d'ensemble.

En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames,  peine souleves
par la brise, s'allongrent paisiblement sous les prcintes du
_Nautilus_.

Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'quateur sur le
quatre-vingt-deuxime mridien, et nous rentrions dans l'hmisphre
boral.

Pendant cette journe, une formidable troupe de squales nous fit
cortge. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent
fort dangereuses. C'taient des squales philipps au dos brun et au
ventre blanchtre arms de onze ranges de dents, des squales oeills
dont le cou est marqu d'une grande tache noire cercle de blanc qui
ressemble  un oeil. des squales isabelle  museau arrondi et sem de
points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se prcipitaient contre
la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se
possdait plus alors. Il voulait remonter  la surface des flots et
harponner ces monstres, surtout certains squales missoles dont la
gueule est pave de dents disposes comme une mosaque, et de grands
squales tigrs, longs de cinq mtres, qui le provoquaient avec une
insistance toute particulire. Mais bientt le _Nautilus_, accroissant
sa vitesse, laissa facilement en arrire les plus rapides de ces
requins.

Le 27 janvier,  l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrmes
 plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient
 la surface des flots. C'taient les morts des villes indiennes.
charris par le Gange jusqu' la haute mer, et que les vautours, les
seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achev de dvorer. Mais les
squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funbre besogne.

Vers sept heures du soir, le _Nautilus_  demi immerg navigua au
milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Ocan semblait tre
lactifi. tait-ce l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune,
ayant deux jours  peine, tait encore perdue au-dessous de l'horizon
dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique clair par le
rayonnement sidral, semblait noir par contraste avec la blancheur des
eaux.

Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les
causes de ce singulier phnomne. Heureusement, j'tais en mesure de
lui rpondre.

 C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste tendue de
flots blancs qui se voit frquemment sur les ctes d'Amboine et dans
ces parages.

-- Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause
produit un pareil effet. car cette eau ne s'est pas change en lait, je
suppose !

-- Non, mon garon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'
la prsence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers
lumineux, d'un aspect glatineux et incolore, de l'paisseur d'un
cheveu, et dont la longueur ne dpasse pas un cinquime de millimtre.
Quelques-unes de ces bestioles adhrent entre elles pendant l'espace de
plusieurs lieues.

-- Plusieurs lieues ! s'cria Conseil.

-- Oui, mon garon, et ne cherche pas  supputer le nombre de ces
infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains
navigateurs ont flott sur ces mers de lait pendant plus de quarante
milles. 

Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut
se plonger dans des rflexions profondes, cherchant sans doute 
valuer combien quarante milles carrs contiennent de cinquimes de
millimtres. Pour moi, je continuai d'observer le phnomne. Pendant
plusieurs heures, le _Nautilus_ trancha de son peron ces flots
blanchtres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau
savonneuse, comme s'il et flott dans ces remous d'cume que les
courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre
eux.

Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais
derrire nous. jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel. rflchissant
la blancheur des flots. sembla longtemps imprgn des vagues lueurs
d'une aurore borale.

                                   II

               UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO

Le 28 fvrier, lorsque le _Nautilus_ revint  midi  la surface de la
mer, par 94' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui
lui restait  huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une
agglomration de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont
les formes se modelaient trs capricieusement. Le point termin, je
rentrai dans le salon, et lorsque le relvement eut t report sur la
carte, je reconnus que nous tions en prsence de l'le de Ceylan,
cette perle qui pend au lobe infrieur de la pninsule indienne.

J'allai chercher dans la bibliothque quelque livre relatif  cette
le, l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai prcisment un volume
de Sirr H. C., esq., intitul _Ceylan and the Cingalese_. Rentr au
salon, je notai d'abord les relvements de Ceyland,  laquelle
l'antiquit avait prodigu tant de noms divers. Sa situation tait
entre 555' et 949' de latitude nord, et entre 7942' et 824' de
longitude  l'est du mridien de Greenwich ; sa longueur, deux cent
soixante-quinze milles ; sa largeur maximum, cent cinquante milles ; sa
circonfrence. neuf cents milles ; sa superficie, vingt-quatre mille
quatre cent quarante-huit milles, c'est--dire un peu infrieure 
celle de l'Irlande.

Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment.

Le capitaine jeta un coup d'oeil sur la carte. Puis, se retournant vers
moi :

 L'le de Ceylan, dit-il, une terre clbre par ses pcheries de
perles. Vous serait-il agrable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de
ses pcheries ?

-- Sans aucun doute, capitaine.

-- Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pcheries,
nous ne verrons pas les pcheurs. L'exploitation annuelle n'est pas
encore commence. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe
de Manaar, o nous arriverons dans la nuit. 

Le capitaine dit quelques mots  son second qui sortit aussitt.
Bientt le _Nautilus_ rentra dans son liquide lment, et le manomtre
indiqua qu'il s'y tenait  une profondeur de trente pieds.

La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le
trouvai par le neuvime parallle, sur la cte nord-ouest de Ceylan. Il
tait form par une ligne allonge de la petite le Manaar. Pour
l'atteindre, il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan.

 Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pche des
perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers
de Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amrique, au golfe de
Panama, au golfe de Californie ; mais c'est  Ceylan que cette pche
obtient les plus beaux rsultats. Nous arrivons un peu tt, sans doute.
Les pcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de
Manaar, et l, pendant trente jours, leurs trois cents bateaux se
livrent  cette lucrative exploitation des trsors de la mer. Chaque
bateau est mont par dix rameurs et par dix pcheurs. Ceux-ci, diviss
en deux groupes, plongent alternativement et descendent  une
profondeur de douze mtres au moyen d'une lourde pierre qu'ils
saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau.

-- Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en
usage ?

-- Toujours, me rpondit le capitaine Nemo, bien que ces pcheries
appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais,
auxquels le trait d'Amiens les a cdes en 1802.

-- Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez,
rendrait de grands services dans une telle opration.

-- Oui, car ces pauvres pcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous
l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage  Ceylan, parle bien d'un
Cafre qui restait cinq minutes sans remonter  la surface, mais le fait
me parat peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu'
cinquante-sept secondes, et de trs habiles jusqu' quatre-vingt-sept ;
toutefois ils sont rares, et, revenus  bord, ces malheureux rendent
par le nez et les oreilles de l'eau teinte de sang. Je crois que la
moyenne de temps que les pcheurs peuvent supporter est de trente
secondes, pendant lesquelles ils se htent d'entasser dans un petit
filet toutes les hutres perlires qu'ils arrachent ; mais,
gnralement, ces pcheurs ne vivent pas vieux ; leur vue s'affaiblit ;
des ulcrations se dclarent  leurs yeux ; des plaies se forment sur
leur corps, et souvent mme ils sont frapps d'apoplexie au fond de la
mer.

-- Oui, dis-je, c'est un triste mtier, et qui ne sert qu' la
satisfaction de quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle
quantit d'hutres peut pcher un bateau dans sa Journe ?

-- Quarante  cinquante mille environ. On dit mme qu'en 1814, le
gouvernement anglais ayant fait pcher pour son propre compte, ses
plongeurs, dans vingt journes de travail, rapportrent soixante-seize
millions d'hutres.

-- Au moins, demandai-je, ces pcheurs sont-ils suffisamment rtribus ?

-- A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un
dollar par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par hutre qui
renferme une perle, et combien en ramnent-ils qui n'en contiennent pas
!

-- Un sol  ces pauvres gens qui enrichissent leurs matres ! C'est
odieux.

-- Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos
compagnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard
quelque pcheur htif s'y trouve dj, eh bien, nous le verrons oprer.

-- C'est convenu, capitaine.

-- A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins ?

-- Des requins ?  m'criai-je.

Cette question me parut, pour le moins, trs oiseuse.

 Eh bien ? reprit le capitaine Nemo.

-- Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore trs
familiaris avec ce genre de poissons.

-- Nous y sommes habitus, nous autres, rpliqua le capitaine Nemo, et
avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons arms, et,
chemin faisant, nous pourrons peut-tre chasser quelque squale. C'est
une chasse intressante. Ainsi donc,  demain, monsieur le professeur,
et de grand matin. 

Cela dit d'un ton dgag, le capitaine Nemo quitta le salon.

On vous inviterait  chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse,
que vous diriez :  Trs bien ! demain nous irons chasser l'ours.  On
vous inviterait  chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le
tigre dans les jungles de l'Inde, que vous diriez :  Ah ! ah ! il
parat que nous allons chasser le tigre ou le lion !  Mais on vous
inviterait  chasser le requin dans son lment naturel, que vous
demanderiez peut-tre  rflchir avant d'accepter cette invitation.

Pour moi, je passai ma main sur mon front o perlaient quelques gouttes
de sueur froide.

 Rflchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres
dans les forts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forts
de l'le Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on
est  peu prs certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose !
Je sais bien que dans certains pays, aux les Andamnes
particulirement, les ngres n'hsitent pas  attaquer le requin, un
poignard dans une main et un lacet dans l'autre, mais je sais aussi que
beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent
pas vivants ! D'ailleurs, je ne suis pas un ngre, et quand je serais
un ngre, je crois que, dans ce cas, une lgre hsitation de ma part
ne serait pas dplace. 

Et me voil rvant de requins, songeant  ces vastes mchoires armes
de multiples ranges de dents, et capables de couper un homme en deux.
Je me sentais dj une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne
pouvais digrer le sans-faon avec lequel le capitaine avait fait cette
dplorable invitation ! N'et-on pas dit qu'il s'agissait d'aller
traquer sous bois quelque renard inoffensif ?

 Bon ! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me
dispensera d'accompagner le capitaine. 

Quant  Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sr de sa
sagesse. Un pril, si grand qu'il ft, avait toujours un attrait pour
sa nature batailleuse.

Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai
machinalement. Je voyais, entre les lignes, des mchoires
formidablement ouvertes.

En ce moment, Conseil et le Canadien entrrent, l'air tranquille et
mme joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait.

 Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo que le diable
emporte ! - vient de nous faire une trs aimable proposition.

-- Ah ! dis-je, vous savez...

-- N'en dplaise  monsieur, rpondit Conseil, le commandant du
_Nautilus_ nous a invits  visiter demain, en compagnie de monsieur,
les magnifiques pcheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents
et s'est conduit en vritable gentleman.

-- Il ne vous a rien dit de plus ?

-- Rien, monsieur, rpondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait
parl de cette petite promenade.

-- En effet, dis-je. Et il ne vous a donn aucun dtail sur...

-- Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il
pas vrai ?

-- Moi... sans doute ! Je vois que vous y prenez got, matre Land.

-- Oui ! c'est curieux, trs curieux.

-- Dangereux peut-tre ! ajoutai-je d'un ton insinuant.

-- Dangereux, rpondit Ned Land, une simple excursion sur un banc
d'hutres ! 

Dcidment le capitaine Nemo avait jug inutile d'veiller l'ide de
requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un
oeil troubl, et comme s'il leur manquait dj quelque membre.
Devais-je les prvenir ? Oui, sans doute, mais je ne savais trop
comment m'y prendre.

 Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des
dtails sur la pche des perles ?

-- Sur la pche elle-mme, demandai-je, ou sur les incidents qui...

-- Sur la pche, rpondit le Canadien. Avant de s'engager sur le
terrain, il est bon de le connatre.

-- Eh bien ! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce
que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre  moi-mme. 

Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien
me dit :

 Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle ?

-- Mon brave Ned, rpondis-je, pour le pote, la perle est une larme de
la mer ; pour les Orientaux, c'est une goutte de rose solidifie ;
pour les dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un clat hyalin,
d'une matire nacre, qu'elles portent au doigt, au cou ou  l'oreille
; pour le chimiste, c'est un mlange de phosphate et de carbonate de
chaux avec un peu de glatine, et enfin, pour les naturalistes, c'est
une simple scrtion maladive de l'organe qui produit la nacre chez
certains bivalves.

-- Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acphales,
ordre des testacs.

-- Prcisment, savant Conseil. Or, parmi ces testacs,
l'oreille-de-mer iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines,
en un mot tous ceux qui scrtent la nacre c'est--dire cette substance
bleue, bleutre, violette ou blanche, qui tapisse l'intrieur de leurs
valves, sont susceptibles de produire des perles.

-- Les moules aussi ? demanda le Canadien.

-- Oui ! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de
Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Bohme, de la France.

-- Bon ! on y fera attention, dsormais, rpondit le Canadien.

-- Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle,
c'est l'hutre perlire, la _mlagrina-Margaritifera_ la prcieuse
pintadine. La perle n'est qu'une concrtion nacre qui se dispose sous
une forme globuleuse. Ou elle adhre  la coquille de l'hutre, ou elle
s'incruste dans les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est
adhrente ; sur les chairs, elle est libre. Mais elle a toujours pour
noyau un petit corps dur, soit un ovule strile, soit un grain de
sable, autour duquel la matire nacre se dpose en plusieurs annes,
successivement et par couches minces et concentriques.

-- Trouve-t-on plusieurs perles dans une mme hutre ? demanda Conseil.

-- Oui, mon garon. Il y a de certaines pintadines qui forment un
vritable crin. On a mme cit une hutre, mais je me permets d'en
douter, qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins.

-- Cent cinquante requins ! s'cria Ned Land.

-- Ai-je dit requins ? m'criai-je vivement. Je veux dire cent
cinquante perles. Requins n'aurait aucun sens.

-- En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant
par quels moyens on extrait ces perles ?

-- On procde de plusieurs faons, et souvent mme, quand les perles
adhrent aux valves, les pcheurs les arrachent avec des pinces. Mais,
le plus communment, les pintadines sont tendues sur des nattes de
sparterie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi  l'air libre,
et, au bout de dix jours, elles se trouvent dans un tat satisfaisant
de putrfaction. On les plonge alors dans de vastes rservoirs d'eau de
mer, puis on les ouvre et on les lave. C'est  ce moment que commence
le double travail des rogueurs. D'abord, ils sparent les plaques de
nacre connues dans le commerce sous le nom de _franche argente_, de
_btarde blanche_ et de _batarde noire_, qui sont livres par caisses
de cent vingt-cinq  cent cinquante kilogrammes. Puis, ils enlvent le
parenchyme de l'hutre, ils le font bouillir, et ils le tamisent afin
d'en extraire jusqu'aux plus petites perles.

-- Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur ? demanda Conseil.

-- Non seulement selon leur grosseur, rpondis-je, mais aussi selon
leur forme, selon leur _eau_, c'est--dire leur couleur, et selon leur
_orient_, c'est--dire cet clat chatoyant et diapr qui les rend si
charmantes a l'oeil. Les plus belles perles sont appeles perles
vierges ou paragons ; elles se forment isolment dans le tissu du
mollusque ; elles sont blanches, souvent opaques, mais quelquefois
d'une transparence opaline, et le plus communment sphriques ou
piriformes. Sphriques, elles forment les bracelets ; piriformes, des
pendeloques, et, tant les plus prcieuses, elles se vendent  la
pice. Les autres perles adhrent  la coquille de l'hutre, et, plus
irrgulires, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre infrieur
se classent les petites perles, connues sous le nom de semences ; elles
se vendent  la mesure et servent plus particulirement  excuter des
broderies sur les ornements d'glise.

-- Mais ce travail, qui consiste  sparer les perles selon leur
grosseur, doit tre long et difficile, dit le Canadien.

-- Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles
percs d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les
tamis, qui comptent de vingt  quatre-vingts trous, sont de premier
ordre. Celles qui ne s'chappent pas des cribles percs de cent  huit
cents trous sont de second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles
l'on emploie les tamis percs de neuf cents  mille trous forment la
semence.

-- C'est ingnieux, dit Conseil, et je vois que la division, le
classement des perles, s'opre mcaniquement. Et monsieur pourra-t-il
nous dire ce que rapporte l'exploitation des bancs d'hutres perlires ?

-- A s'en tenir au livre de Sirr, rpondis-je, les pcheries de Ceylan
sont affermes annuellement pour la somme de trois millions de squales.

-- De francs ! reprit Conseil.

-- Oui, de francs ! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois
que ces pcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient
autrefois. Il en est de mme des pcheries amricaines, qui, sous le
rgne de Charles Quint, produisaient quatre millions de francs,
prsentement rduits aux deux tiers. En somme, on peut valuer  neuf
millions de francs le rendement gnral de l'exploitation des perles.

-- Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles
clbres qui ont t cotes  un trs haut prix ?

-- Oui, mon garon. On dit que Csar offrit  Servillia une perle
estime cent vingt mille francs de notre monnaie.

-- J'ai mme entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame
antique buvait des perles dans son vinaigre.

-- Cloptre, riposta Conseil.

-- a devait tre mauvais, ajouta Ned Land.

-- Dtestable, ami Ned, rpondit Conseil ; mais un petit verre de
vinaigre qui cote quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix.

-- Je regrette de ne pas avoir pous cette dame, dit le Canadien en
manoeuvrant son bras d'un air peu rassurant.

-- Ned Land l'poux de Cloptre ! s'cria Conseil.

-- Mais j'ai d me marier, Conseil, rpondit srieusement le Canadien,
et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas russi. J'avais mme
achet un collier de perles  Kat Tender, ma fiance, qui, d'ailleurs,
en a pous un autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas cot plus
d'un dollar et demi, et cependant - monsieur le professeur voudra bien
me croire les perles qui le composaient n'auraient pas pass par le
tamis de vingt trous.

-- Mon brave Ned, rpondis-je en riant, c'taient des perles
artificielles, de simples globules de verre enduits  l'intrieur
d'essence d'Orient.

-- Si peu que rien ! Ce n'est autre chose que la substance argente de
l'caille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conserve dans
l'ammoniaque. Elle n'a aucune valeur.

-- C'est peut-tre pour cela que Kat Tender en a pous un autre,
rpondit philosophiquement matre Land.

-- Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne
crois pas que jamais souverain en ait possd une suprieure  celle du
capitaine Nemo.

-- Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enferm sous
sa vitrine.

-- Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de
deux millions de...

-- Francs ! dit vivement Conseil.

-- Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute elle n'aura
cot au capitaine que la peine de la ramasser.

-- Eh ! s'cria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade,
nous ne rencontrerons pas sa pareille !

-- Bah ! fit Conseil.

-- Et pourquoi pas ?

-- A quoi des millions nous serviraient-ils  bord du _Nautilus_ ?

-- A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs.

-- Oh ! ailleurs ! fit Conseil en secouant la tte.

-- Au fait, dis-je, matre Land a raison. Et si nous rapportons jamais
en Europe ou en Amrique une perle de quelques millions, voil du moins
qui donnera une grande authenticit, et, en mme temps, un grand prix
au rcit de nos aventures.

-- Je le crois, dit le Canadien.

-- Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au ct instructif des
choses, est-ce que cette pche des perles est dangereuse ?

-- Non, rpondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines
prcautions.

-- Que risque-t-on dans ce mtier ? dit Ned Land : d'avaler quelques
gorges d'eau de mer !

-- Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le
ton dgag du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins,
brave Ned ?

-- Moi, rpondit le Canadien, un harponneur de profession ! C'est mon
mtier de me moquer d'eux !

-- Il ne s'agit pas, dis-je, de les pcher avec un merillon, de les
hisser sur le pont d'un navire, de leur couper la queue  coups de
hache, de leur ouvrir le ventre, de leur arracher le coeur et de le
jeter  la mer !

-- Alors, il s'agit de... ?

-- Oui, prcisment.

-- Dans l'eau ?

-- Dans l'eau.

-- Ma foi, avec un bon harpon ! Vous savez, monsieur, ces requins, ce
sont des btes assez mal faonnes. Il faut qu'elles se retournent sur
le ventre pour vous happer, et, pendant ce temps... 

Ned Land avait une manire de prononcer le mot  happer  qui donnait
froid dans le dos.

 Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales ?

-- Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur.

-- A la bonne heure, pensai-je.

-- Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas
pourquoi son fidle domestique ne les affronterait pas avec lui ! 

                                  III

                        UNE PERLE DE DIX MILLIONS

La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales
jourent un rle important dans mes rves, et je trouvai trs juste et
trs injuste  la fois cette tymologie qui fait venir le mot requin du
mot  requiem .

Le lendemain,  quatre heures du matin, je fus rveill par le stewart
que le capitaine Nemo avait spcialement mis  mon service. Je me levai
rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon.

Le capitaine Nemo m'y attendait.

 Monsieur Aronnax, me dit-il, tes-vous prt  partir ?

-- Je suis prt.

-- Veuillez me suivre.

-- Et mes compagnons, capitaine ?

-- Ils sont prvenus et nous attendent.

-- N'allons-nous pas revtir nos scaphandres ? demandai-je.

-- Pas encore. Je n'ai pas laiss le _Nautilus_ approcher de trop prs
cette cte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar ; mais j'ai
fait parer le canot qui nous conduira au point prcis de dbarquement
et nous pargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de
plongeurs, que nous revtirons au moment o commencera cette
exploration sous-marine. 

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les
marches aboutissaient  la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient
l, enchants de la  partie de plaisir  qui se prparait. Cinq
matelots du _Nautilus_, les avirons arms, nous attendaient dans le
canot qui avait t boss contre le bord.

La nuit tait encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel
et ne laissaient apercevoir que de rares toiles. Je portai mes yeux du
ct de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les
trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le _Nautilus_,
ayant remont pendant la nuit la cte occidentale de Ceylan, se
trouvait  l'ouest de la baie, ou plutt de ce golfe form par cette
terre et l'le de Manaar. L, sous les sombres eaux, s'tendait le banc
de pintadines, inpuisable champ de perles dont la longueur dpasse
vingt milles.

Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi. nous prmes place 
l'arrire du canot. Le patron de l'embarcation se mit  la barre ; ses
quatre compagnons appuyrent sur leurs avirons ; la bosse fut largue
et nous dbordmes.

Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas.
J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engags sous l'eau,
ne se succdaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la
mthode gnralement usite dans les marines de guerre. Tandis que
l'embarcation courait sur son erre, les gouttelettes liquides
frappaient en crpitant le fond noir des flots comme des bavures de
plomb fondu. Une petite houle, venue du large, imprimait au canot un
lger roulis, et quelques crtes de lames clapotaient  son avant.

Nous tions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo ? Peut-tre 
cette terre dont il s'approchait. et qu'il trouvait trop prs de lui,
contrairement a l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop
loigne. Quant  Conseil, il tait l en simple curieux.

Vers cinq heures et demie, les premires teintes de l'horizon
accusrent plus nettement la ligne suprieure de la cte. Assez plate
dans l'est, elle se renflait un peu vers le sud. Cinq milles la
sparaient encore, et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses.
Entre elle et nous, la mer tait dserte. Pas un bateau, pas un
plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pcheurs de
perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous
arrivions un mois trop tt dans ces parages.

A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidit
particulire aux rgions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni
le crpuscule. Les rayons solaires percrent le rideau de nuages
amoncels sur l'horizon oriental, et l'astre radieux s'leva rapidement.

Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres pars  et l.

Le canot s'avana vers l'le de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud.
Le capitaine Nemo s'tait lev de son banc et observait la mer.

Sur un signe de lui, l'ancre fut mouille, et la chane courut  peine,
car le fond n'tait pas  plus d'un mtre, et il formait en cet endroit
l'un des plus hauts points du banc de pintadines. Le canot vita
aussitt sous la pousse du jusant qui portait au large.

 Nous voici arrivs, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo.
Vous voyez cette baie resserre. C'est ici mme que dans un mois se
runiront les nombreux bateaux de pche des exploitants, et ce sont ces
eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est
heureusement dispose pour ce genre de pche. Elle est abrite des
vents les plus forts, et la mer n'y est jamais trs houleuse,
circonstance trs favorable au travail des plongeurs. Nous allons
maintenant revtir nos scaphandres, et nous commencerons notre
promenade. 

Je ne rpondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aid des
matelots de l'embarcation, je commenai  revtir mon lourd vtement de
mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi.
Aucun des hommes du _Nautilus_ ne devait nous accompagner dans cette
nouvelle excursion.

Bientt nous fmes emprisonns jusqu'au cou dans le vtement de
caoutchouc, et des bretelles fixrent sur notre dos les appareils 
air. Quant aux appareils Ruhmkorff, il n'en tait pas question. Avant
d'introduire ma tte dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation
au capitaine.

 Ces appareils nous seraient inutiles, me rpondit le capitaine. Nous
n'irons pas  de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront
 clairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter
sous ces eaux une lanterne lectrique. Son clat pourrait attirer
inopinment quelque dangereux habitant de ces parages. 

Pendant que le capitaine Nemo prononait ces paroles, je me retournai
vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient dj embot leur
tte dans la calotte mtallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni
rpondre.

Une dernire question me restait  adresser au capitaine Nemo :

 Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils ?

-- Des fusils !  quoi bon ? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours
un poignard  la main, et l'acier n'est-il pas plus sr que le plomb ?
Voici une lame solide. Passez-la  votre ceinture et partons. 

Je regardai mes compagnons. Ils taient arms comme nous, et, de plus,
Ned Land brandissait un norme harpon qu'il avait dpos dans le canot
avant de quitter le _Nautilus_.

Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la
pesante sphre de cuivre, et nos rservoirs a air furent immdiatement
mis en activit.

Un instant aprs, les matelots de l'embarcation nous dbarquaient les
uns aprs les autres, et, par un mtre et demi d'eau, nous prenions
pied sur un sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main.
Nous le suivmes, et par une pente douce nous disparmes sous les flots.

L, les ides qui obsdaient mon cerveau m'abandonnrent. Je redevins
tonnamment calme. La facilit de mes mouvements accrut ma confiance,
et l'tranget du spectacle captiva mon imagination.

Le soleil envoyait dj sous les eaux une clart suffisante. Les
moindres objets restaient perceptibles. Aprs dix minutes de marche,
nous tions par cinq mtres d'eau, et le terrain devenait  peu prs
plat.

Sur nos pas, comme des compagnies de bcassines dans un marais, se
levaient des voles de poissons curieux du genre des monoptres, dont
les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le
javanais, vritable serpent long de huit dcimtres, au ventre livide,
que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de
ses flancs. Dans le genre des stromates, dont le corps est trs
comprim et ovale, j'observai des parus aux couleurs clatantes portant
comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles qui, schs
et marins, forment un mets excellent connu sous le nom de _karawade_
puis des tranquebars, appartenant au genre des apsiphorodes, dont le
corps est recouvert d'une cuirasse cailleuse  huit pans longitudinaux.

Cependant l'lvation progressive du soleil clairait de plus en plus
la masse des eaux. Le sol changeait peu  peu. Au sable fin succdait
une vritable chausse de rochers arrondis, revtus d'un tapis de
mollusques et de zoophytes. Parmi les chantillons de ces deux
embranchements, je remarquai des placnes  valves minces et ingales,
sortes d'ostraces particulires  la mer Rouge et  l'ocan Indien,
des lucines oranges  coquille orbiculaire, des tarires subules,
quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au _Nautilus_
une teinture admirable, des rochers cornus, longs de quinze
centimtres, qui se dressaient sous les flots comme des mains prtes 
vous saisir, des turbinelles cornigres, toutes hrisses d'pines, des
lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui alimentent
les marchs de l'Hindoustan, des plagies panopyres, lgrement
lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques
ventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers.

Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes
couraient de gauches lgions d'articuls, particulirement des ranines
dentes, dont la carapace reprsente un triangle un peu arrondi, des
birgues spciales  ces parages, des parthenopes horribles, dont
l'aspect rpugnait aux regards. Un animal non moins hideux que je
rencontrai plusieurs fois, ce fut ce crabe norme observ par M.
Darwin, auquel la nature a donn l'instinct et la force ncessaires
pour se nourrir de noix de coco ; il grimpe aux arbres du rivage, il
fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il l'ouvre avec ses
puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait avec
une agilit sans pareille, tandis que des chlones franches, de cette
espce qui frquente les ctes du Malabar, se dplaaient lentement
entre les roches branles.

Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur
lequel les hutres perlires se reproduisent par millions. Ces
mollusques prcieux adhraient aux rocs et y taient fortement attachs
par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se dplacer.
En quoi ces hutres sont infrieures aux moules elles-mmes auxquelles
la nature n'a pas refus toute facult de locomotion.

La pintadine _meleagrina_, la mre perle, dont les valves sont  peu
prs gales, se prsente sous la forme d'une coquille arrondie, aux
paisses parois, trs rugueuses  l'extrieur. Quelques-unes de ces
coquilles taient feuilletes et sillonnes de bandes verdtres qui
rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes hutres. Les
autres,  surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus,
mesuraient jusqu' quinze centimtres de largeur.

Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de
pintadines, et je compris que cette mine tait vritablement
inpuisable, car la force cratrice de la nature l'emporte sur
l'instinct destructif de l'homme. Ned Land, fidle a cet instinct, se
htait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait  son
ct.

Mais nous ne pouvions nous arrter. Il fallait suivre le capitaine qui
semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol
remontait sensiblement, et parfois mon bras, que j'levais, dpassait
la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaissait
capricieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs effils en
pyramidions. Dans leurs sombres anfractuosits de gros crustacs,
points sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous
regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds rampaient des
myrianes, des glycres, des aricies et des annlides, qui allongeaient
dmesurment leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires.

En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creuse dans un
pittoresque entassement de rochers tapisss de toutes les hautes-lisses
de la flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profondment
obscure. Les rayons solaires semblaient s'y teindre par dgradations
successives. Sa vague transparence n'tait plus que de la lumire noye.

Le capitaine Nemo y entra. Nous aprs lui. Mes yeux s'accoutumrent
bientt  ces tnbres relatives. Je distinguai les retombes si
capricieusement contournes de la vote que supportaient des piliers
naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes
colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incomprhensible
guide nous entranait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J'allais
le savoir avant peu.

Aprs avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulrent le fond
d'une sorte de puits circulaire. L, le capitaine Nemo s'arrta, et de
la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperu.

C'tait une hutre de dimension extraordinaire, une tridacne
gigantesque, un bnitier qui et contenu un lac d'eau sainte, une
vasque dont la largeur dpassait deux mtres, et consquemment plus
grande que celle qui ornait le salon du _Nautilus_.

Je m'approchai de ce mollusque phnomnal. Par son byssus il adhrait 
une table de granit, et l il se dveloppait isolment dans les eaux
calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne  trois cents
kilogrammes. Or, une telle hutre contient quinze kilos de chair, et il
faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines.

Le capitaine Nemo connaissait videmment l'existence de ce bivalve. Ce
n'tait pas la premire fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en
nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une
curiosit naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intrt
particulier  constater l'tat actuel de cette tridacne.

Les deux valves du mollusque taient entr'ouvertes. Le capitaine
s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les
empcher de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique
membraneuse et frange sur ses bords qui formait le manteau de l'animal.

L, entre les plis foliacs, je vis une perle libre dont la grosseur
galait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidit
parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable
prix. Emport par la curiosit, j'tendais la main pour la saisir, pour
la peser, pour la palper ! Mais le capitaine m'arrta, fit un signe
ngatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa
les deux valves se refermer subitement.

Je compris alors quel tait le dessein du capitaine Nemo. En laissant
cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait
de s'accrotre insensiblement. Avec chaque anne la scrtion du
mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le
capitaine connaissait la grotte o  mrissait  cet admirable fruit de
la nature ; seul il l'levait, pour ainsi dire, afin de la transporter
un jour dans son prcieux muse. Peut-tre mme, suivant l'exemple des
Chinois et des Indiens, avait-il dtermin la production de cette perle
en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et
de mtal, qui s'tait peu  peu recouvert de la matire nacre. En tout
cas, comparant cette perle  celles que je connaissais dj,  celles
qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur 
dix millions de francs au moins. Superbe curiosit naturelle et non
bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles fminines auraient pu la
supporter.

La visite  l'opulente tridacne tait termine. Le capitaine Nemo
quitta la grotte, et nous remontmes sur le banc de pintadines, au
milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des
plongeurs.

Nous marchions isolment, en vritables flneurs, chacun s'arrtant ou
s'loignant au gr de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus
aucun souci des dangers que mon imagination avait exagrs si
ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de
la mer, et bientt par un mtre d'eau ma tte dpassa le niveau
ocanique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule  la
mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau lev ne
mesurait que quelques toises, et bientt nous fmes rentrs dans notre
lment. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi.

Dix minutes aprs, le capitaine Nemo s'arrtait soudain. Je crus qu'il
faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous
ordonna de nous blottir prs de lui au fond d'une large anfractuosit.
Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide, et je regardai
attentivement.

A cinq mtres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol.
L'inquitante ide des requins traversa mon esprit. Mais je me
trompais, et, cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres
de l'Ocan.

C'tait un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pcheur, un
pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la rcolte.
J'apercevais les fonds de son canot mouill  quelques pieds au-dessus
de sa tte. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre
taille en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde
la rattachait  son bateau, lui servait  descendre plus rapidement au
fond de la mer. C'tait l tout son outillage. Arriv au sol, par cinq
mtres de profondeur environ, il se prcipitait  genoux et remplissait
son sac de pintadines ramasses au hasard. Puis, il remontait, vidait
son sac, ramenait sa pierre, et recommenait son opration qui ne
durait que trente secondes.

Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous drobait a ses
regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais
suppos que des hommes, des tres semblables  lui, fussent l, sous
les eaux, piant ses mouvements. ne perdant aucun dtail de sa pche !

Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai
pas plus d'une dizaine de pintadines  chaque plonge, car il fallait
les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste
byssus. Et combien de ces hutres taient prives de ces perles pour
lesquelles il risquait sa vie !

Je l'observais avec une attention profonde. Sa manoeuvre se faisait
rgulirement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le
menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pche
intressante, quand, tout d'un coup,  un moment o l'Indien tait
agenouill sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi ? se relever
et prendre son lan pour remonter  la surface des flots.

Je compris son pouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus
du malheureux plongeur. C'tait un requin de grande taille qui
s'avanait diagonalement, l'oeil en feu, les mchoires ouvertes !

J'tais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.

Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'lana vers
l'Indien, qui se jeta de ct et vita la morsure du requin, mais non
le battement de sa queue, car cette queue, le frappant  la poitrine, I
tendit sur le sol.

Cette scne avait dur quelques secondes  peine. Le requin revint, et,
se retournant sur le dos, il s'apprtait  couper l'Indien en deux,
quand je sentis le capitaine Nemo, post prs de moi, se lever
subitement. Puis, son poignard  la main, il marcha droit au monstre,
prt  lutter corps  corps avec lui.

Le squale, au moment o il allait happer le malheureux pcheur, aperut
son nouvel adversaire, et se replaant sur le ventre, il se dirigea
rapidement vers lui.

Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Repli sur lui-mme, il
attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque
celui-ci se prcipita sur lui, le capitaine, se jetant de ct avec une
prestesse prodigieuse, vita le choc et lui enfona son poignard dans
le ventre. Mais, tout n'tait pas dit. Un combat terrible s'engagea.

Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait  flots de ses
blessures. La mer se teignit de rouge, et,  travers ce liquide opaque,
je ne vis plus rien.

Plus rien, jusqu'au moment o, dans une claircie, j'aperus
l'audacieux capitaine, cramponn  l'une des nageoires de l'animal,
luttant corps  corps avec le monstre, labourant de coups de poignard
le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup
dfinitif, c'est--dire l'atteindre en plein coeur. Le squale, se
dbattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous
menaait de me renverser.

J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, clou par
l'horreur, je ne pouvais remuer.

Je regardais, l'oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se
modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renvers par la masse norme
qui pesait sur lui. Puis, les mchoires du requin s'ouvrirent
dmesurment comme une cisaille d'usine, et c'en tait fait du
capitaine si, prompt comme la pense, son harpon  la main, Ned Land,
se prcipitant vers le requin, ne l'et frappe de sa terrible pointe.

Les flots s'imprgnrent d'une masse de sang. Ils s'agitrent sous les
mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur.
Ned Land n'avait pas manqu son but. C'tait le rle du monstre. Frapp
au coeur, il se dbattait dans des spasmes pouvantables, dont le
contrecoup renversa Conseil.

Cependant, Ned Land avait dgag le capitaine. Celui-ci, relev sans
blessures, alla droit  l'indien, coupa vivement la corde qui le liait
 sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il
remonta  la surface de la mer.

Nous le suivmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement
sauvs, nous atteignions l'embarcation du pcheur.

Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux  la
vie. Je ne savais s'il russirait. Je l'esprais, car l'immersion de ce
pauvre diable n'avait pas t longue. Mais le coup de queue du requin
pouvait l'avoir frapp  mort.

Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du
capitaine, je vis, peu  peu, le noy revenir au sentiment. Il ouvrit
les yeux. Quelle dut tre sa surpris-je son pouvante mme,  voir les
quatre grosses ttes de cuivre qui se penchaient sur lui !

Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une
poche de son vtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main
? Cette magnifique aumne de l'homme des eaux au pauvre Indien de
Ceylan fut accepte par celui-ci d'une main tremblante.

Ses yeux effars indiquaient du reste qu'il ne savait  quels tres
surhumains il devait  la fois la fortune et la vie.

Sur un signe du capitaine, nous regagnmes le banc de pintadines, et,
suivant la route dj parcourue, aprs une demi-heure de marche nous
rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du _Nautilus_.

Une fois embarqus, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se
dbarrassa de sa lourde carapace de cuivre.

La premire parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.

 Merci, matre Land, lui dit-il.

-- C'est une revanche, capitaine, rpondit Ned Land. Je vous devais
cela. 

Un ple sourire glissa sur les lvres du capitaine, et ce fut tout.

 Au _Nautilus_ , dit-il.

L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous
rencontrions le cadavre du requin qui flottait.

A la couleur noire marquant l'extrmit de ses nageoires, je reconnus
le terrible mlanoptre de la mer des Indes, de l'espce des requins
proprement dits. Sa longueur dpassait vingt-cinq pieds ; sa bouche
norme occupait le tiers de son corps. C'tait un adulte, ce qui se
voyait aux six ranges de dents, disposes en triangles isocles sur la
mchoire suprieure.

Conseil le regardait avec un intrt tout scientifique, et je suis sr
qu'il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux.
ordre des chondroptrygiens  branchies fixes, famille des slaciens,
genre des squales.

Pendant que je considrais cette masse inerte, une douzaine de ces
voraces mlanoptres apparut tout d'un coup autour de l'embarcation ;
mais, sans se proccuper de nous, ils se jetrent sur le cadavre et
s'en disputrent les lambeaux.

A huit heures et demie, nous tions de retour  bord du _Nautilus_.

L, je me pris  rflchir sur les incidents de notre excursion au banc
de Manaar. Deux observations s'en dgageaient invitablement. L'une,
portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son
dvouement pour un tre humain, l'un des reprsentants de cette race
qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dt, cet homme trange
n'tait pas parvenu encore  tuer son coeur tout entier.

Lorsque je lui fis cette observation, il me rpondit d'un ton
lgrement mu :

 Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des
opprims, et je suis encore, et, jusqu' mon dernier souffle, je serai
de ce pays-l ! 

                                   IV

                              LA MER ROUGE

Pendant la journe du 29 janvier, l'le de Ceylan disparut sous
l'horizon, et le _Nautilus_, avec une vitesse de vingt milles 
l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui sparent les
Maledives des Laquedives. Il rangea mme l'le Kittan, terre d'origine
madrporique, dcouverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des
dix-neuf principales les de cet archipel des Laquedives, situ entre
10 et 1430' de latitude nord, et 69 et 5072' de longitude est.

Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept
mille cinq cents lieues depuis notre point de dpart dans les mers du
Japon.

Le lendemain 30 janvier - lorsque le _Nautilus_ remonta  la surface de
l'Ocan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au
nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creuse entre
l'Arabie et la pninsule indienne, qui sert de dbouch au golfe
Persique.

C'tait videmment une impasse, sans issue possible. O nous conduisait
donc le capitaine Nemo ? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas
le Canadien, qui, ce jour-l, me demanda o nous allions.

 Nous allons, matre Ned, o nous conduit la fantaisie du capitaine.

-- Cette fantaisie, rpondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le
golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons
gure  revenir sur nos pas.

-- Eh bien ! nous reviendrons, matre Land, et si aprs le golfe
Persique, le _Nautilus_ veut visiter la mer Rouge, le dtroit de
Babel-Mandeb est toujours l pour lui livrer passage.

-- Je ne vous apprendrai pas, monsieur, rpondit Ned Land, que la mer
Rouge est non moins ferme que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est
pas encore perc, et, le ft-il, un bateau mystrieux comme le ntre ne
se hasarderait pas dans ses canaux coups d'cluses. Donc, la mer Rouge
n'est pas encore le chemin qui nous ramnera en Europe.

-- Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe.

-- Que supposez-vous donc ?

-- Je suppose qu'aprs avoir visit ces curieux parages de l'Arabie et
de l'gypte, le _Nautilus_ redescendra l'Ocan indien, peut-tre 
travers le canal de Mozambique, peut-tre au large des Mascareignes, de
manire  gagner le cap de Bonne-Esprance.

Et une fois au cap de Bonne-Esprance ? demanda le Canadien avec une
insistance toute particulire.

-- Eh bien, nous pntrerons dans cet Atlantique que nous ne
connaissons pas encore. Ah a ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce
voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle
incessamment vari des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je
verrai avec un extrme dpit finir ce voyage qu'il aura t donn  si
peu d'hommes de faire.

-- Mais savez-vous, monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, que voil
bientt trois mois que nous sommes emprisonns  bord de ce _Nautilus_ ?

-- Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne
compte ni les jours, ni les heures.

-- Mais la conclusion ?

-- La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons
rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave
Ned :  Une chance d'vasion nous est offerte , je la discuterais avec
vous. Mais tel n'est pas le cas et,  vous parler franchement, je ne
crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers
europennes. 

Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du _Nautilus_, j'tais
incarn dans la peau de son commandant.

Quant  Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de
monologue :  Tout cela est bel et bon, mais,  mon avis, o il y a de
la gne, il n'y a plus de plaisir. 

Pendant quatre jours, jusqu'au 3 fvrier, le _Nautilus_ visita la mer
d'Oman, sous diverses vitesses et  diverses profondeurs. Il semblait
marcher au hasard, comme s'il et hsit sur la route  suivre, mais il
ne dpassa jamais le tropique du Cancer.

En quittant cette mer, nous emes un instant connaissance de Mascate,
la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect trange,
au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se
dtachent en blanc ses maisons et ses forts. J'aperus le dme arrondi
de ses mosques, la pointe lgante de ses minarets, ses fraches et
verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le _Nautilus_
s'enfona bientt sous les flots sombres de ces parages.

Puis, il prolongea  une distance de six milles les ctes arabiques du
Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondule de montagnes, releve de
quelques ruines anciennes. Le 5 fvrier, nous donnions enfin dans le
golfe d'Aden, vritable entonnoir introduit dans ce goulot de
Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge.

Le 6 fvrier, le _Nautilus_ flottait en vue d'Aden, perch sur un
promontoire qu'un isthme troit runit au continent, sorte de Gibraltar
inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, aprs
s'en tre empars en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette
ville qui fut autrefois l'entrept le plus riche et le plus commerant
de la cte, au dire de l'historien Edrisi.

Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu  ce point, allait
revenir en arrire ; mais je me trompais, et,  ma grande surprise, il
n'en fut rien.

Le lendemain, 7 fvrier, nous embouquions le dtroit de Babel-Mandeb,
dont le nom veut dire en langue arabe :  la porte des Larmes . Sur
vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomtres de
long, et pour le _Nautilus_ lanc  toute vitesse, le franchir fut
l'affaire d'une heure  peine. Mais je ne vis rien, pas mme cette le
de Prim, dont le gouvernement britannique a fortifi la position
d'Aden. Trop de steamers anglais ou franais des lignes de Suze 
Bombay,  Calcutta,  Melbourne,  Bourbon,  Maurice, sillonnaient cet
troit passage, pour que le Nautilus tentt de s'y montrer. Aussi se
tint-il prudemment entre deux eaux.

Enfin,  midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge.

La mer Rouge, lac clbre des traditions bibliques, que les pluies ne
rafrachissent gure, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une
excessive vaporation pompe incessamment et qui perd chaque anne une
tranche liquide haute d'un mtre et demi ! Singulier golfe, qui, ferm
et dans les conditions d'un lac, serait peut-tre entirement dessch
; infrieur en ceci  ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont
le niveau a seulement baiss jusqu'au point o leur vaporation a
prcisment gal la somme des eaux reues dans leur sein.

Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomtres de longueur sur une
largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolmes et des
empereurs romains, elle fut la grande artre commerciale du monde, et
le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les
railways de Suez ont dj ramene en partie.

Je ne voulus mme pas chercher  comprendre ce caprice du capitaine
Nemo qui pouvait le dcider  nous entraner dans ce golfe. Mais
j'approuvai sans rserve le _Nautilus_ d'y tre entr. Il prit une
allure moyenne, tantt se tenant  la surface, tantt plongeant pour
viter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus
de cette mer si curieuse.

Le 8 fvrier, ds les premires heures du jour, Moka nous apparut,
ville maintenant ruine, dont les murailles tombent au seul bruit du
canon, et qu'abritent  et l quelques dattiers verdoyants. Cit
importante, autrefois, qui renfermait six marchs publics, vingt-six
mosques, et  laquelle ses murs, dfendus par quatorze forts,
faisaient une ceinture de trois kilomtres.

Puis, le _Nautilus_ se rapprocha des rivages africains o la profondeur
de la mer est plus considrable. L, entre deux eaux d'une limpidit de
cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler
d'admirables buissons de coraux clatants, et de vastes pans de rochers
revtus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel
indescriptible spectacle, et quelle varit de sites et de paysages 
l'arasement de ces cueils et de ces lots volcaniques qui confinent 
la cte Iybienne ! Mais o ces arborisations apparurent dans toute leur
beaut, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas 
rallier. Ce fut sur les ctes du Thama, car alors non seulement ces
talages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer,
mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se
droulaient  dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais
moins colors que ceux-l dont l'humide vitalit des eaux entretenait
la fracheur.

Que d'heures charmantes je passai ainsi  la vitre du salon ! Que
d'chantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine
j'admirai sous l'clat de notre fanal lectrique ! Des fongies
agariciformes, des actinies de couleur ardoise, entre autres le
thalassianthus aster des tubipores disposs comme des fltes et
n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulires 
cette mer, qui s'tablissent dans les excavations madrporiques et dont
la base est contourne en courte spirale, et enfin mille spcimens d'un
polypier que je n'avais pas observ encore, la vulgaire ponge.

La classe des spongiaires, premire du groupe des polypes, a t
prcisment cre par ce curieux produit dont l'utilit est
incontestable. L'ponge n'est point un vgtal comme l'admettent encore
quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier
infrieur  celui du corail. Son animalit n'est pas douteuse, et on ne
peut mme adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un
tre intermdiaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant,
que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de
l'ponge. Pour les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M.
Milne Edwards, c'est un individu isol et unique.

La classe des spongiaires contient environ trois cents espces qui se
rencontrent dans un grand nombre de mers, et mme dans certains cours
d'eau o elles ont reu le nom de  fluviatiles . Mais leurs eaux de
prdilection sont celles de la Mditerrane, de l'archipel grec, de la
cte de Syrie et de la mer Rouge. L se reproduisent et se dveloppent
ces ponges fines-douces dont la valeur s'lve jusqu' cent cinquante
francs, l'ponge blonde de Syrie, l'ponge dure de Barbarie, etc. Mais
puisque je ne pouvais esprer d'tudier ces zoophytes dans les chelles
du Levant, dont nous tions spars par l'infranchissable isthme de
Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge.

J'appelai donc Conseil prs de moi, pendant que le _Nautilus_, par une
profondeur moyenne de huit  neuf mtres, rasait lentement tous ces
beaux rochers de la cte orientale.

L croissaient des ponges de toutes formes, des ponges pdicules,
foliaces, globuleuses, digites. Elles justifiaient assez exactement
ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'lan,
de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont
attribus les pcheurs, plus potes que les savants. De leur tissu
fibreux, enduit d'une substance glatineuse a demi fluide,
s'chappaient incessamment de petits filets d'eau, qui aprs avoir
port la vie dans chaque cellule, en taient expulss par un mouvement
contractile. Cette substance disparat aprs la mort du polype, et se
putrfie en dgageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces
fibres cornes ou glatineuses dont se compose l'ponge domestique, qui
prend une teinte rousstre, et qui s'emploie  des usages divers, selon
son degr d'lasticit, de permabilit ou de rsistance  la
macration.

Ces polypiers adhraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et
mme aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites
anfractuosits, les uns s'talant, les autres se dressant ou pendant
comme des excroissances corallignes. J'appris  Conseil que ces
ponges se pchaient de deux manires, soit  la drague, soit  la
main. Cette dernire mthode qui ncessite l'emploi des plongeurs, est
prfrable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une
valeur trs suprieure.

Les autres zoophytes qui pullulaient auprs des spongiaires,
consistaient principalement en mduses d'une espce trs lgante ; les
mollusques taient reprsents par des varits de calmars, qui,
d'aprs d'Orbigny, sont spciales  la mer Rouge, et les reptiles par
des tortues _virgata_, appartenant au genre des chlones, qui
fournirent  notre table un mets sain et dlicat.

Quant aux poissons, ils taient nombreux et souvent remarquables. Voici
ceux que les filets du _Nautilus_ rapportaient plus frquemment  bord
: des raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur
brique, au corps sem d'ingales taches bleues et reconnaissables 
leur double aiguillon dentel, des arnacks au dos argent, des
pastenaques  la queue pointille, et des bockats, vastes manteaux
longs de deux mtres qui ondulaient entre les eaux, des aodons,
absolument dpourvus de dents, sortes de cartilagineux qui se
rapprochent du squale, des ostracions-dromadaires dont la bosse se
termine par un aiguillon recourb, long d'un pied et demi, des
ophidies, vritables murnes  la queue argente, au dos bleutre, aux
pectorales brunes bordes d'un lisr gris, des fiatoles, espces de
stromates, zbrs d'troites raies d'or et pars des trois couleurs de
la France, des blmies-garamits, longs de quatre dcimtres, de
superbes caranx, dcors de sept bandes transversales d'un beau noir,
de nageoires bleues et jaunes, et d'cailles d'or et d'argent, des
centropodes, des mulles auriflammes  tte jaune, des scares, des
labres, des balistes, des gobies, etc., et mille autres poissons
communs aux Ocans que nous avions dj traverss.

Le 9 fvrier, le _Nautilus_ flottait dans cette partie la plus large de
la mer Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la cte ouest et
Quonfodah sur la cte est, sur un diamtre de cent quatre-vingt-dix
milles.

Ce jour-l  midi, aprs le point, le capitaine Nemo monta sur la
plate-forme o je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser
redescendre sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultrieurs.
Il vint  moi ds qu'il m'aperut, m'offrit gracieusement un cigare et
me dit :

 Eh bien ! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plat-elle ?
Avez-vous suffisamment observ les merveilles qu'elle recouvre, ses
poissons et ses zoophytes, ses parterres d'ponges et ses forts de
corail ? Avez-vous entrevu les villes jetes sur ses bords ?

-- Oui, capitaine Nemo, rpondis-je, et le _Nautilus_ s'est
merveilleusement prt  toute cette tude. Ah ! c'est un intelligent
bateau !

-- Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnrable ! Il ne
redoute ni les terribles temptes de la mer Rouge, ni ses courants, ni
ses cueils.

-- En effet, dis-je, cette mer est cite entre les plus mauvaises, et
si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renomme tait dtestable.

-- Dtestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en
parlent pas  son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulirement
dure  l'poque des vents Etsiens et de la saison des pluies. L'Arabe
Edrisi qui la dpeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les
navires prissaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que
personne ne se hasardait  y naviguer la nuit. C'est, prtend-il, une
mer sujette  d'affreux ouragans, seme d'les inhospitalires, et 
qui n'offre rien de bon  ni dans ses profondeurs, ni  sa surface. En
effet, telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et
Artmidore.

-- On voit bien, rpliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigu 
bord du _Nautilus_.

-- En effet, rpondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les
modernes ne sont pas plus avancs que les anciens. Il a fallu bien des
sicles pour trouver la puissance mcanique de la vapeur ! Qui sait si
dans cent ans, on verra un second _Nautilus_ ! Les progrs sont lents,
monsieur Aronnax.

-- C'est vrai, rpondis-je, votre navire avance d'un sicle, de
plusieurs peut-tre, sur son poque. Quel malheur qu'un secret pareil
doive mourir avec son inventeur ! 

Le capitaine Nemo ne me rpondit pas. Aprs quelques minutes de silence
:

 Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les
dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge ?

-- C'est vrai, rpondis-je, mais leurs craintes n'taient-elles pas
exagres ?

-- Oui et non, monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine Nemo, qui me
parut possder  fond  sa mer Rouge . Ce qui n'est plus dangereux
pour un navire moderne, bien gr, solidement construit, matre de sa
direction grce  l'obissante vapeur, offrait des prils de toutes
sortes aux btiments des anciens. Il faut se reprsenter ces premiers
navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues
avec des cordes de palmier, calfates de rsine pile et enduites de
graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas mme d'instruments pour
relever leur direction, et ils marchaient  l'estime au milieu de
courants qu'ils connaissaient  peine. Dans ces conditions, les
naufrages taient et devaient tre nombreux. Mais de notre temps, les
steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus
rien  redouter des colres de ce golfe, en dpit des moussons
contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se prparent pas au
dpart par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont
plus, orns de guirlandes et de bandelettes dores, remercier les dieux
dans le temple voisin.

-- J'en conviens, dis-je, et la vapeur me parat avoir tu la
reconnaissance dans le coeur des marins. Mais capitaine, puisque vous
semblez avoir spcialement tudi cette mer, pouvez-vous m'apprendre
quelle est l'origine de son nom ?

-- Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications  ce sujet.
Voulez-vous connatre l'opinion d'un chroniqueur du XIVe sicle ?

-- Volontiers.

-- Ce fantaisiste prtend que son nom lui fut donn aprs le passage
des Isralites, lorsque le Pharaon eut pri dans les flots qui se
refermrent  la voix de Mose :

     En signe de cette merveille,
     Devint la mer rouge et vermeille.
     Non puis ne surent la nommer
     Autrement que la rouge mer.

-- Explication de pote, capitaine Nemo, rpondis-je, mais je ne
saurais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion
personnelle.

-- La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette
appellation de mer Rouge une traduction du mot hbreu  Edrom , et si
les anciens lui donnrent ce nom, ce fut  cause de la coloration
particulire de ses eaux.

-- Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune
teinte particulire.

-- Sans doute, mais en avanant vers le fond du golfe, vous remarquerez
cette singulire apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor
entirement rouge, comme un lac de sang.

-- Et cette couleur, vous l'attribuez  la prsence d'une algue
microscopique ?

-- Oui. C'est une matire mucilagineuse pourpre produite par ces
chtives plantules connues sous le nom de _trichodesmies_, et dont il
faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millimtre carr.
Peut-tre en rencontrerez-vous. quand nous serons  Tor.

-- Ainsi. capitaine Nemo, ce n'est pas la premire fois que vous
parcourez la mer Rouge  bord du _Nautilus_ ?

-- Non, monsieur.

-- Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Isralites et
de la catastrophe des gyptiens, je vous demanderai si vous avez
reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique ?

-- Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.

-- Laquelle ?

-- C'est que l'endroit mme o Mose a pass avec tout son peuple est
tellement ensabl maintenant que les chameaux y peuvent  peine baigner
leurs jambes. Vous comprenez que mon _Nautilus_ n'aurait pas assez
d'eau pour lui.

-- Et cet endroit ?... demandai-je.

-- Cet endroit est situ un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui
formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge
s'tendait jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit
miraculeux ou non, les Isralites n'en ont pas moins pass l pour
gagner la Terre promise, et l'arme de Pharaon a prcisment pri en
cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiques au milieu de ces
sables mettraient  dcouvert une grande quantit d'armes et
d'instruments d'origine gyptienne.

-- C'est vident, rpondis-je, et il faut esprer pour les archologues
que ces fouilles se feront tt ou tard, lorsque des villes nouvelles
s'tabliront sur cet isthme, aprs le percement du canal de Suez. Un
canal bien inutile pour un navire tel que le _Nautilus_ !

-- Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les
anciens avaient bien compris cette utilit pour leurs affaires
commerciales d'tablir une communication entre la mer Rouge et la
Mditerrane ; mais ils ne songrent point  creuser un canal direct,
et ils prirent le Nil pour intermdiaire. Trs probablement, le canal
qui runissait le Nil  la mer Rouge fut commenc sous Ssostris, si
l'on en croit la tradition. Ce qui est certain, c'est que, six cent
quinze ans avant Jsus-Christ, Necos entreprit les travaux d'un canal
aliment par les eaux du Nil,  travers la plaine d'gypte qui regarde
l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur tait
telle que deux trirmes pouvaient y passer de front. Il fut continu
par Darius, fils d'Hytaspe. et probablement achev par Ptolme II.
Strabon le vit employ  la navigation ; mais la faiblesse de sa pente
entre son point de dpart, prs de Bubaste, et la mer Rouge, ne le
rendait navigable que pendant quelques mois de l'anne. Ce canal servit
au commerce jusqu'au sicle des Antonins ; abandonn, ensabl, puis
rtabli par les ordres du calife Omar, il fut dfinitivement combl en
761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empcher les vivres
d'arriver  Mohammed-ben-Abdoallah, rvolt contre lui. Pendant
l'expdition d'gypte, votre gnral Bonaparte retrouva les traces de
ces travaux dans le dsert de Suez, et, surpris par la mare. il
faillit prir quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, l mme o
Mose avait camp trois mille trois cents ans avant

lui.

-- Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient os entreprendre,
cette jonction entre les deux mers qui abrgera de neuf mille
kilomtres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et
avant peu, il aura chang l'Afrique en une le immense.

-- Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'tre fier de votre
compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus
grands capitaines ! Il a commenc comme tant d'autres par les ennuis et
les rebuts, mais il a triomph, car il a le gnie de la volont. Et il
est triste de penser que cette oeuvre, qui aurait d tre une oeuvre
internationale, qui aurait suffi  illustrer un rgne, n'aura russi
que par l'nergie d'un seul homme. Donc, honneur  M. de Lesseps !

-- Oui, honneur  ce grand citoyen, rpondis-je, tout surpris de
l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler.

-- Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire  travers ce
canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetes de
Port-Sad aprs-demain, quand nous serons dans la Mditerrane.

-- Dans la Mditerrane ! m'criai-je.

-- Oui. monsieur le professeur. Cela vous tonne ?

-- Ce qui m'tonne, c'est de penser que nous y serons aprs-demain.

-- Vraiment ?

-- Oui, capitaine, bien que je dusse tre habitu  ne m'tonner de
rien depuis que je suis  votre bord !

-- Mais  quel propos cette surprise ?

-- A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forc d'imprimer au
_Nautilus_ s'il doit se retrouver aprs-demain en pleine Mditerrane,
ayant fait le tour de l'Afrique et doubl le cap de Bonne-Esprance !

-- Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le
professeur ? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Esprance !

-- Cependant,  moins que le _Nautilus_ ne navigue en terre ferme et
qu'il ne passe par-dessus l'isthme...

-- Ou par-dessous, monsieur Aronnax.

-- Par-dessous ?

-- Sans doute, rpondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis
longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes
font aujourd'hui  sa surface.

-- Quoi ! il existerait un passage !

-- Oui, un passage souterrain que j'ai nomm Arabian-Tunnel. Il prend
au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Pluse.

-- Mais cet isthme n'est compos que de sables mouvants ?

-- Jusqu' une certaine profondeur. Mais  cinquante mtres seulement
se rencontre une inbranlable assise de roc.

-- Et c'est par hasard que vous avez dcouvert ce passage ? demandai-je
de plus en plus surpris.

-- Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et mme,
raisonnement plus que hasard.

-- Capitaine, je vous coute, mais mon oreille rsiste  ce qu'elle
entend.

-- Ah monsieur ! _Aures habent et non audient_ est de tous les temps.
Non seulement ce passage existe, mais j'en ai profit plusieurs fois.
Sans cela, je ne me serais pas aventur aujourd'hui dans cette impasse
de la mer Rouge.

-- Est-il indiscret de vous demander comment vous avez dcouvert ce
tunnel ?

-- Monsieur, me rpondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de
secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. 

Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le rcit du capitaine
Nemo.

 Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de
naturaliste qui m'a conduit a dcouvrir ce passage que je suis seul 
connatre. J'avais remarqu que dans la mer Rouge et dans la
Mditerrane, il existait un certain nombre de poissons d'espces
absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des
persgues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai
s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle
existait, le courant souterrain devait forcment aller de la mer Rouge
 la Mditerrane par le seul effet de la diffrence des niveaux. Je
pchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur
passai  la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai  la mer.
Quelques mois plus tard, sur les ctes de Syrie, je reprenais quelques
chantillons de mes poissons orns de leur anneau indicateur. La
communication entre les deux m'tait donc dmontre. Je la cherchai
avec mon _Nautilus_, je la dcouvris, je m'y aventurai, et avant peu,
monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel
arabique ! 

                                    V

                             ARABIAN-TUNNEL

Ce jour mme, je rapportai  Conseil et  Ned Land la partie de cette
conversation qui les intressait directement. Lorsque je leur appris
que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la
Mditerrane, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les
paules.

 Un tunnel sous-marin ! s'cria-t-il, une communication entre les deux
mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ?

-- Ami Ned, rpondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du
_Nautilus_ ? Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les
paules si lgrement, et ne repoussez pas les choses sous prtexte que
vous n'en avez Jamais entendu parler.

-- Nous verrons bien ! riposta Ned Land, en secouant la tte. Aprs
tout, je ne demande pas mieux que de croire  son passage,  ce
capitaine, et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la
Mditerrane. 

Le soir mme, par 2130' de latitude nord, le _Nautilus_, flottant  la
surface de la mer, se rapprocha de la cte arabe. J'aperus Djeddah,
important comptoir de l'gypte, de la Syrie, de la Turquie et des
Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions,
les navires amarrs le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau
obligeait  mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon,
frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur
blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux
indiquaient le quartier habit par les Bdouins.

Bientt Djeddah s'effaa dans les ombres du soir, et le _Nautilus_
rentra sous les eaux lgrement phosphorescentes.

Le lendemain, 10 fvrier, plusieurs navires apparurent qui couraient 
contre-bord de nous. Le _Nautilus_ reprit sa navigation sous-marine ;
mais  midi, au moment du point, la mer tant dserte, il remonta
jusqu' sa ligne de flottaison.

Accompagn de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme.
La cte  l'est se montrait comme une masse  peine estompe dans un
humide brouillard.

Appuys sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres,
quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit :

 Voyez-vous l quelque chose, monsieur le professeur ?

-- Non, Ned, rpondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez.

-- Regardez bien, reprit Ned, l, par tribord devant,  peu prs  la
hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ?

-- En effet, dis-je, aprs une attentive observation, j'aperois comme
un long corps noirtre  la surface des eaux.

-- Un autre _Nautilus_ ? dit Conseil.

-- Non, rpondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est l
quelque animal marin.

-- Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil.

-- Oui, mon garon, rpondis-je, on en rencontre quelquefois.

-- Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des
yeux l'objet signal. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles
connaissances, et je ne me tromperais pas  leur allure.

-- Attendons, dit Conseil. Le _Nautilus_ se dirige de ce ct, et avant
peu nous saurons  quoi nous en tenir. 

En effet, cet objet noirtre ne fut bientt qu' un mille de nous. Il
ressemblait  un gros cueil chou en pleine mer. Qu'tait-ce ? Je ne
pouvais encore me prononcer.

 Ah ! il marche ! il plonge ! s'cria Ned Land. Mille diables ! Quel
peut tre cet animal ? Il n'a pas la queue bifurque comme les baleines
ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent  des membres tronqus.

-- Mais alors...., fis-je.

-- Bon, reprit le Canadien, le voil sur le dos, et il dresse ses
mamelles en l'air !

-- C'est une sirne, s'cria Conseil, une vritable sirne, n'en
dplaise  monsieur. 

Ce nom de sirne me mit sur la voie, et je compris que cet animal
appartenait  cet ordre d'tres marins, dont la fable a fait les
sirnes, moiti femmes et moiti poissons.

 Non, dis-je  Conseil, ce n'est point une sirne, mais un tre
curieux dont il reste  peine quelques chantillons dans la mer Rouge.
C'est un dugong.

-- Ordre des syrniens, groupe des pisciformes, sous-classe des
monodelphiens, classe des mammifres, embranchement des vertbrs ,
rpondit Conseil.

Et lorsque Conseil avait ainsi parl, il n'y avait plus rien  dire.

Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de
convoitise  la vue de cet animal. Sa main semblait prte  le
harponner. On et dit qu'il attendait le moment de se jeter  la mer
pour l'attaquer dans son lment.

 Oh ! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'motion, je n'ai
jamais tu de  cela . 

Tout le harponneur tait dans ce mot.

En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aperut
le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant
directement  lui :

 Si vous teniez un harpon, matre Land, est-ce qu'il ne vous brlerait
pas la main ?

-- Comme vous dites, monsieur.

-- Et il ne vous dplairait pas de reprendre pour un jour votre mtier
de pcheur, et d'ajouter ce ctac  la liste de ceux que vous avez
dj frapps ?

-- Cela ne me dplairait point.

-- Eh bien, vous pouvez essayer.

-- Merci, monsieur, rpondit Ned Land dont les yeux s'enflammrent.

-- Seulement, reprit le capitaine, je vous engage  ne pas manquer cet
animal, et cela dans votre intrt.

-- Est-ce que ce dugong est dangereux  attaquer ? demandai-je malgr
le haussement d'paule du Canadien.

-- Oui, quelquefois, rpondit le capitaine. Cet animal revient sur ses
assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour matre Land, ce
danger n'est pas  craindre. Son coup d'oeil est prompt, son bras est
sr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le
regarde justement comme un fin gibier, et je sais que matre Land ne
dteste pas les bons morceaux.

-- Ah ! fit le Canadien, cette bte-la se donne aussi le luxe d'tre
bonne  manger ?

-- Oui, matre Land. Sa chair, une viande vritable, est extrmement
estime, et on la rserve dans toute la Malaisie pour la table des
princes. Aussi fait-on  cet excellent animal une chasse tellement
acharne que, de mme que le lamantin, son congnre, il devient de
plus en plus rare.

-- Alors, monsieur le capitaine, dit srieusement Conseil, si par
hasard celui-ci tait le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de
l'pargner dans l'intrt de la science ?

-- Peut-tre, rpliqua le Canadien ; mais, dans l'intrt de la
cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse.

-- Faites donc, matre Land , rpondit le capitaine Nemo.

En ce moment sept hommes de l'quipage, muets et impassibles comme
toujours, montrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une
ligne semblable  celles qu'emploient les pcheurs de baleines. Le
canot fut dpont, arrach de son alvole, lanc  la mer. Six rameurs
prirent place sur leurs bancs et le patron se mit  la barre. Ned,
Conseil et moi, nous nous assmes  l'arrire.

 Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je.

-- Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. 

Le canot dborda, et, enlev par ses six avirons, il se dirigea
rapidement vers le dugong, qui flottait alors  deux milles du
_Nautilus_.

Arriv  quelques encablures du ctac, il ralentit sa marche, et les
rames plongrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son
harpon  la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon
qui sert  frapper la baleine est ordinairement attach  une trs
longue corde qui se dvide rapidement lorsque l'animal bless
l'entrane avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une
dizaine de brasses, et son extrmit tait seulement frappe sur un
petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous
les eaux.

Je m'tais lev et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien.
Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au
lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale trs allonge
et ses nageoires latrales par de vritables doigts. Sa diffrence avec
le lamantin consistait en ce que sa mchoire suprieure tait arme de
deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque ct des
dfenses divergentes.

Ce dugong, que Ned Land se prparait  attaquer, avait des dimensions
colossales, et sa longueur dpassait au moins sept mtres. Il ne
bougeait pas et semblait dormir  la surface des flots, circonstance
qui rendait sa capture plus facile.

Le canot s'approcha prudemment  trois brasses de l'animal. Les avirons
restrent suspendus sur leurs dames. Je me levai  demi. Ned Land, le
corps un peu rejet en arrire, brandissait son harpon d'une main
exerce.

Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le
harpon, lanc avec force, n'avait frapp que l'eau sans doute.

 Mille diables ! s'cria le Canadien furieux, je l'ai manqu !

-- Non, dis-je, l'animal est bless, voici son sang, mais votre engin
ne lui est pas rest dans le corps.

-- Mon harpon ! mon harpon !  cria Ned Land.

Les matelots se remirent  nager, et le patron dirigea l'embarcation
vers le baril flottant. Le harpon repch, le canot se mit  la
poursuite de l'animal.

Celui-ci revenait de temps en temps  la surface de la mer pour
respirer. Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une
rapidit extrme. L'embarcation, manoeuvre par des bras vigoureux,
volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l'approcha  quelques
brasses, et le Canadien se tenait prt  frapper ; mais le dugong se
drobait par un plongeon subit, et il tait impossible de l'atteindre.

On juge de la colre qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lanait
au malheureux animal les plus nergiques jurons de la langue anglaise.
Pour mon compte, je n'en tais encore qu'au dpit de voir le dugong
djouer toutes nos ruses.

On le poursuivit sans relche pendant une heure, et je commenais 
croire qu'il serait trs difficile de s'en emparer, quand cet animal
fut pris d'une malencontreuse ide de vengeance dont il eut  se
repentir. Il revint sur le canot pour l'assaillir  son tour.

Cette manoeuvre n'chappa point au Canadien.

 Attention !  dit-il.

Le patron pronona quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il
prvint ses hommes de se tenir sur leurs gardes.

Le dugong, arriv  vingt pieds du canot, s'arrta, huma brusquement
l'air avec ses vastes narines perces non  l'extrmit, mais  la
partie suprieure de son museau. Puis. prenant son lan, il se
prcipita sur nous.

Le canot ne put viter son choc ;  demi renvers, il embarqua une ou
deux tonnes d'eau qu'il fallut vider ; mais, grce  l'habilet du
patron, abord de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land,
cramponn  l'trave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal,
qui, de ses dents incrustes dans le plat-bord, soulevait l'embarcation
hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous tions renverss
les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini
l'aventure, si le Canadien, toujours acharn contre la bte, ne l'et
enfin frappe au coeur.

J'entendis le grincement des dents sur la tle, et le dugong disparut,
entranant le harpon avec lui. Mais bientt le baril revint  la
surface, et peu d'instants aprs, apparut le corps de l'animal,
retourn sur le dos. Le canot le rejoignit, le prit  la remorque et se
dirigea vers le _Nautilus_.

Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le
dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le
dpea sous les yeux du Canadien, qui tenait  suivre tous les dtails
de l'opration. Le jour mme, le stewart me servit au dner quelques
tranches de cette chair habilement apprte par le cuisinier du bord.
Je la trouvai excellente, et mme suprieure  celle du veau, sinon du
boeuf.

Le lendemain 11 fvrier, l'office du _Nautilus_ s'enrichit encore d'un
gibier dlicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le
Nautilus. C'tait une espce de sterna nilotica, particulire 
l'gypte, dont le bec est noir, la tte grise et pointille, l'oeil
entour de points blancs, le dos, les ailes et la queue gristres, le
ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques
douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut got, dont le
cou et le dessus de la tte sont blancs et tachets de noir.

La vitesse du _Nautilus_ tait alors modre. Il s'avanait en flnant,
pour ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins
en moins sale, a mesure que nous approchions de Suez.

Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de
Ras-Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extrmit de l'Arabie Ptre,
comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah.

Le _Nautilus_ pntra dans le dtroit de Jubal, qui conduit au golfe de
Suez. J'aperus distinctement une haute montagne, dominant entre les
deux golfes le Ras-Mohammed. C'tait le mont Oreb, ce Sina, au sommet
duquel Mose vit Dieu face  face, et que l'esprit se figure
incessamment couronn d'clairs.

A six heures, le _Nautilus_, tantt flottant, tantt immerg, passait
au large de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient
teintes de rouge, observation dj faite par le capitaine Nemo. Puis
la nuit se fit, au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le
cri du plican et de quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac
irrit par les rocs ou le gmissement lointain d'un steamer battant les
eaux du golfe de ses pales sonores.

De huit  neuf heures, le _Nautilus_ demeura  quelques mtres sous les
eaux. Suivant mon calcul, nous devions tre trs prs de Suez. A
travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers
vivement clairs par notre lumire lectrique. Il me semblait que le
dtroit se rtrcissait de plus en plus.

A neuf heures un quart, le bateau tant revenu  la surface, je montai
sur la plate-forme. Trs impatient de franchir le tunnel du capitaine
Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais  respirer l'air
frais de la nuit.

Bientt, dans l'ombre, j'aperus un feu ple,  demi dcolor par la
brume, qui brillait  un mille de nous.

 Un phare flottant , dit-on prs de moi.

Je me retournai et je reconnus le capitaine.

 C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas 
gagner l'orifice du tunnel.

-- L'entre n'en doit pas tre facile ?

-- Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du
timonier pour diriger moi-mme la manoeuvre. Et maintenant, si vous
voulez descendre, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ va s'enfoncer sous
les flots, et il ne reviendra  leur surface qu'aprs avoir franchi
l'Arabian-Tunnel. 

Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les rservoirs d'eau
s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mtres.

Au moment o me disposais  regagner ma chambre, le capitaine m'arrta.

 Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner
dans la cage du pilote ?

-- Je n'osais vous le demander, rpondis-je.

-- Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette
navigation  la fois sous-terrestre et sous-marine. 

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il
ouvrit une porte, suivit les coursives suprieures et arriva dans la
cage du pilote, qui, on le sait, s'levait  l'extrmit de la
plate-forme.

C'tait une cabine mesurant six pieds sur chaque face,  peu prs
semblable  celles qu'occupent les timoniers des _steamboats_ du
Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manoeuvrait une roue dispose
verticalement, engrene sur les drosses du gouvernail qui couraient
jusqu' l'arrire du _Nautilus_. Quatre hublots de verres
lenticulaires, vids dans les parois de la cabine, permettaient 
l'homme de barre de regarder dans toutes les directions.

Cette cabine tait obscure ; mais bientt mes yeux s'accoutumrent 
cette obscurit, et j'aperus le pilote, un homme vigoureux, dont les
mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer
apparaissait vivement claire par le fanal qui rayonnait en arrire de
la cabine,  l'autre extrmit de la plate-forme.

 Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage. 

Des fils lectriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des
machines, et de l, le capitaine pouvait communiquer simultanment 
son _Nautilus_ la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de
mtal, et aussitt la vitesse de l'hlice fut trs diminue.

Je regardais en silence la haute muraille trs accore que nous longions
en ce moment, inbranlable base du massif sableux de la cte. Nous la
suivmes ainsi pendant une heure,  quelques mtres de distance
seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole
suspendue dans la cabine  ses deux cercles concentriques. Sur un
simple geste, le timonier modifiait  chaque instant la direction du
_Nautilus_.

Je m'tais plac au hublot de bbord, et j'apercevais de magnifiques
substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustacs
agitant leurs pattes normes, qui s'allongeaient hors des
anfractuosits du roc.

A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-mme la barre. Une
large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le _Nautilus_
s'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutum se fit entendre sur
ses flancs. C'taient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel
prcipitait vers la Mditerrane. Le Nautilus suivait le torrent,
rapide comme une flche, malgr les efforts de sa machine qui, pour
rsister, battait les flots  contre-hlice.

Sur les murailles troites du passage, je ne voyais plus que des raies
clatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracs par la
vitesse sous l'clat de l'lectricit. Mon coeur palpitait, et je le
comprimais de la main.

A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue
du gouvernail, et se retournant vers moi :

 La Mditerrane , me dit-il.

En moins de vingt minutes, le _Nautilus_, entran par ce torrent,
venait de franchir l'isthme de Suez.

                                   VI

                            L'ARCHIPEL GREC

Le lendemain, 12 fvrier, au lever du jour, le _Nautilus_ remonta  la
surface des flots. Je me prcipitai sur la plate-forme. A trois milles
dans le sud se dessinait la vague silhouette de Pluse. Un torrent nous
avait ports d'une mer  l'autre. Mais ce tunnel, facile  descendre,
devait tre impraticable  remonter.

Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux insparables
compagnons avaient tranquillement dormi, sans se proccuper autrement
des prouesses du _Nautilus_.

 Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton
lgrement goguenard, et cette Mditerrane ?

-- Nous flottons  sa surface, ami Ned.

-- Hein ! fit Conseil, cette nuit mme ?...

-- Oui, cette nuit mme, en quelques minutes, nous avons franchi cet
isthme infranchissable.

-- Je n'en crois rien, rpondit le Canadien.

-- Et vous avez tort, matre Land, repris-je. Cette cte basse qui
s'arrondit vers le sud est la cte gyptienne.

-- A d'autres, monsieur, rpliqua l'entt Canadien.

-- Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire
monsieur.

-- D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son
tunnel, et j'tais prs de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il
dirigeait lui-mme le _Nautilus_  travers cet troit passage.

-- Vous entendez, Ned ? dit Conseil.

-- Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned,
apercevoir les jetes de Port-Sad qui s'allongent dans la mer. 

Le Canadien regarda attentivement.

 En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre
capitaine est un matre homme. Nous sommes dans la Mditerrane. Bon.
Causons donc, s'il vous plat, de nos petites affaires, mais de faon 
ce que personne ne puisse nous entendre. 

Je vis bien o le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai
qu'il valait mieux causer, puisqu'il le dsirait, et tous les trois
nous allmes nous asseoir prs du fanal, o nous tions moins exposs 
recevoir l'humide embrun des lames.

 Maintenant, Ned, nous vous coutons, dis-je. Qu'avez-vous  nous
apprendre ?

-- Ce que j'ai  vous apprendre est trs simple, rpondit le Canadien.
Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous
entranent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramnent en Ocanie,
je demande  quitter le _Nautilus_.  

J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait
toujours. Je ne voulais en aucune faon entraver la libert de mes
compagnons, et cependant je n'prouvais nul dsir de quitter le
capitaine Nemo. Grce  lui, grce  son appareil, je compltais chaque
jour mes tudes sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds
sous-marins au milieu mme de son lment. Retrouverais-je jamais une
telle occasion d'observer les merveilles de l'Ocan ? Non, certes ! Je
ne pouvais donc me faire  cette ide d'abandonner le _Nautilus_ avant
notre cycle d'investigations accompli.

 Ami Ned, dis-je, rpondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous  bord ?
Regrettez-vous que la destine vous ait jet entre les mains du
capitaine Nemo ? 

Le Canadien resta quelques instants sans rpondre. Puis, se croisant
les bras :

 Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je
serai content de l'avoir fait ; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il
se termine. Voil mon sentiment.

-- Il se terminera, Ned.

-- O et quand ?

-- O ? je n'en sais rien. Quand ? je ne peux le dire, ou plutt je
suppose qu'il s'achvera, lorsque ces mers n'auront plus rien  nous
apprendre. Tout ce qui a commenc a forcment une fin en ce monde.

-- Je pense comme monsieur, rpondit Conseil, et il est fort possible
qu'aprs avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo
nous donne la vole  tous trois.

-- La vole ! s'cria le Canadien. Une vole, voulez-vous dire ?

-- N'exagrons pas, matre Land, repris-je. Nous n'avons rien 
craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les ides de
Conseil. Nous sommes matres des secrets du _Nautilus_, et je n'espre
pas que son commandant, pour nous rendre notre libert, se rsigne 
les voir courir le monde avec nous.

-- Mais alors, qu'esprez-vous donc ? demanda le Canadien.

-- Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous
devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant.

-- Ouais ! fit Ned Land. Et o serons-nous dans six mois, s'il vous
plat, monsieur le naturaliste ?

-- Peut-tre ici, peut-tre en Chine. Vous le savez, le _Nautilus_ est
un rapide marcheur. Il traverse les ocans comme une hirondelle
traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les
mers frquentes. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les ctes de
France, d'Angleterre ou d'Amrique, sur lesquelles une fuite pourra
tre aussi avantageusement tente qu'ici ?

-- Monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, vos arguments pchent par la
base. Vous parlez au futur :  Nous serons l ! Nous serons ici !  Moi
je parle au prsent :  Nous sommes ici, et il faut en profiter.  

J'tais press de prs par la logique de Ned Land, et je me sentais
battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en
ma faveur.

 Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine
Nemo vous offre aujourd'hui mme la libert. Accepterez-vous ?

-- Je ne sais, rpondis-je.

-- Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la
renouvellera pas plus tard, accepterez-vous ? 

Je ne rpondis pas.

 Et qu'en pense l'ami Conseil ? demanda Ned Land.

-- L'ami Conseil, rpondit tranquillement ce digne garon, l'ami
Conseil n'a rien  dire. Il est absolument dsintress dans la
question. Ainsi que son matre, ainsi que son camarade Ned, il est
clibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays.
Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme
monsieur, et,  son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour
faire une majorit. Deux personnes seulement sont en prsence :
monsieur d'un ct, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil
coute, et il est prt  marquer les points. 

Je ne pus m'empcher de sourire,  voir Conseil annihiler si
compltement sa personnalit. Au fond, le Canadien devait tre enchant
de ne pas l'avoir contre lui.

 Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne
discutons qu'entre nous deux. J'ai parl, vous m'avez entendu.
Qu'avez-vous  rpondre ? 

Il fallait videmment conclure, et les faux-fuyants me rpugnaient.

 Ami Ned, dis-je, voici ma rponse. Vous avez raison contre moi, et
mes arguments ne peuvent tenir devant les vtres. Il ne faut pas
compter sur la bonne volont du capitaine Nemo. La prudence la plus
vulgaire lui dfend de nous mettre en libert. Par contre, la prudence
veut que nous profitions de la premire occasion de quitter le
_Nautilus_.

-- Bien, monsieur Aronnax, voil qui est sagement parl.

-- Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que
l'occasion soit srieuse. Il faut que notre premire tentative de fuite
russisse ; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de
la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.

-- Tout cela est juste, rpondit le Canadien. Mais votre observation
s'applique  toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans
ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci : si une
occasion favorable se prsente, il faut la saisir.

-- D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez
par une occasion favorable ?

-- Ce serait celle qui. par une nuit sombre, amnerait le _Nautilus_ 
peu de distance d'une cte europenne.

&euro;&rdquo; Et vous tenteriez de vous sauver  la nage ?

Oui, si nous tions suffisamment rapprochs d'un rivage, et si le
navire flottait  la surface. Non, si nous tions loigns, et si le
navire naviguait sous les eaux.

-- Et dans ce cas ?

-- Dans ce cas, je chercherais  m'emparer du canot. Je sais comment il
se manoeuvre. Nous nous introduirions  l'intrieur, et les boulons
enlevs, nous remonterions  la surface, sans mme que le timonier,
plac  l'avant, s'apert de notre fuite.

-- Bien, Ned. piez donc cette occasion ; mais n'oubliez pas qu'un
chec nous perdrait.

-- Je ne l'oublierai pas, monsieur.

-- Et maintenant, Ned, voulez-vous connatre toute ma pense sur votre
projet ?

-- Volontiers, monsieur Aronnax.

-- Eh bien, je pense -- je ne dis pas j'espre -- je pense que cette
occasion favorable ne se prsentera pas.

-- Pourquoi cela ?

-- Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons
pas renonc  l'espoir de recouvrer notre libert, et qu'il se tiendra
sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des ctes europennes.

-- Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil.

-- Nous verrons bien, rpondit Ned Land, qui secouait la tte d'un air
dtermin.

-- Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en l. Plus un mot sur
tout ceci. Le jour o vous serez prt, vous nous prviendrez et nous
vous suivrons. Je m'en rapporte compltement  vous. 

Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves
consquences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits
semblrent confirmer mes prvisions au grand dsespoir du Canadien. Le
capitaine Nemo se dfiait-il de nous dans ces mers frquentes, ou
voulait-il seulement se drober  la vue des nombreux navires de toutes
nations qui sillonnent la Mditerrane ? Je l'ignore, mais il se
maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des ctes. Ou le
_Nautilus_ mergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il
s'en allait  de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et
l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mtres.

Aussi, je n'eus connaissance de l'le de Carpathos, l'une des Sporades,
que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son
doigt sur un point du planisphre :

     Est in Carpathio Neptuni gurgite vates
     Coeruleus Proteus...
    C'tait, en effet, l'antique sjour de Prote, le vieux pasteur des
troupeaux de Neptune, maintenant l'le de Scarpanto, situe entre
Rhodes et la Crte. Je n'en vis que les soubassements granitiques 
travers la vitre du salon.

Le lendemain, 14 fvrier, je rsolus d'employer quelques heures 
tudier les poissons de l'Archipel ; mais par un motif quelconque, les
panneaux demeurrent hermtiquement ferms. En relevant la direction du
_Nautilus_, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne le de
Crte. Au moment o je m'tais embarqu sur I'_Abraham-Lincoln_, cette
le venait de s'insurger tout entire contre le despotisme turc. Mais
ce qu'tait devenue cette insurrection depuis cette poque, je
l'ignorais absolument, et ce n'tait pas le capitaine Nemo, priv de
toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre.

Je ne fis donc aucune allusion  cet vnement, lorsque, le soir, je me
trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla
taciturne, proccup. Puis, contrairement  ses habitudes, il ordonna
d'ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l'un  l'autre, il
observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but ? Je ne pouvais
le deviner, et, de mon ct. j'employai mon temps  tudier les
poissons qui passaient devant mes yeux.

Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, cites par Aristote et
vulgairement connues sous le nom de  loches de mer , que l'on
rencontre particulirement dans les eaux sales avoisinant le delta du
Nil. Prs d'elles se droulaient des pagres  demi phosphorescents,
sortes de spares que les gyptiens rangeaient parmi les animaux sacrs,
et dont l'arrive dans les eaux du Reuve, dont elles annonaient le
fcond dbordement, tait fte par des crmonies religieuses. Je
notai galement des cheilines longues de trois dcimtres, poissons
osseux  cailles transparentes, dont la couleur livide est mlange de
taches rouges ; ce sont de grands mangeurs de vgtaux marins, ce qui
leur donne un got exquis ; aussi ces cheilines taient-elles trs
recherches des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles,
accommodes avec des laites de murnes, des cervelles de paons et des
langues de phnicoptres, composaient ce plat divin qui ravissait
Vitellius.

Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon
esprit tous les souvenirs de l'antiquit. Ce fut le rmora qui voyage
attach au ventre des requins ; au dire des anciens, ce petit poisson,
accroch  la carne d'un navire, pouvait l'arrter dans sa marche, et
l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille
d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les
destines des nations ! J'observai galement d'admirables anthias qui
appartiennent  l'ordre des lutjans, poissons sacrs pour les Grecs qui
leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux
qu'ils frquentaient ; leur nom signifie, _fleur_, et ils le
justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises
dans la gamme du rouge depuis la pleur du rose jusqu' l'clat du
rubis, et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes
yeux ne pouvaient se dtacher de ces merveilles de la mer, quand ils
furent frapps soudain par une apparition inattendue.

Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant  sa ceinture
une bourse de cuir. Ce n'tait pas un corps abandonn aux flots.
C'tait un homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse,
disparaissant parfois pour aller respirer  la surface et replongeant
aussitt.

Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix mue :

 Un homme ! un naufrag ! m'criai-je. Il faut le sauver  tout prix !


Le capitaine ne me rpondit pas et vint s'appuyer  la vitre.

L'homme s'tait rapproch, et, la face colle au panneau, il nous
regardait.

A ma profonde stupfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le
plongeur lui rpondit de la main, remonta immdiatement vers la surface
de la mer, et ne reparut plus.

 Ne vous inquitez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap
Matapan, surnomm le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades.
Un hardi plongeur ! L'eau est son lment, et il y vit plus que sur
terre, allant sans cesse d'une le  l'autre et jusqu' la Crte.

-- Vous le connaissez, capitaine ?

-- Pourquoi pas, monsieur Aronnax ? 

Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble plac prs du
panneau gauche du salon. Prs de ce meuble, je vis un coffre cercl de
fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du
_Nautilus_, avec sa devise _Mobilis in mobile_.

En ce moment, le capitaine, sans se proccuper de ma prsence, ouvrit
le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de
lingots.

C'taient des lingots d'or. D'o venait ce prcieux mtal qui
reprsentait une somme norme ? O le capitaine recueillait-il cet or,
et qu'allait-il faire de celui-ci ?

Je ne prononai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un  un
ces lingots et les rangea mthodiquement dans le coffre qu'il remplit
entirement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes
d'or, c'est--dire prs de cinq millions de francs.

Le coffre fut solidement ferm, et le capitaine crivit sur son
couvercle une adresse en caractres qui devaient appartenir au grec
moderne.

Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait
avec le poste de l'quipage. Quatre homme parurent, et non sans peine
ils poussrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le
hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer.

En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi :

 Et vous disiez. monsieur le professeur ? me demanda-t-il.

-- Je ne disais rien, capitaine.

-- Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. 

Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.

Je rentrai dans ma chambre trs intrigu, on le conoit. J'essayai
vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce
plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientt, je sentis  certains
mouvements de roulis et de tangage, que le _Nautilus_ quittant les
couches infrieures revenait  la surface des eaux.

Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que
l'on dtachait le canot, qu'on le lanait  la mer. Il heurta un
instant les flancs du _Nautilus_, et tout bruit cessa.

Deux heures aprs, le mme bruit, les mmes alles et venues se
reproduisaient. L'embarcation, hisse  bord, tait rajuste dans son
alvole, et le _Nautilus_ se replongeait sous les flots.

Ainsi donc, ces millions avaient t transports  leur adresse. Sur
quel point du continent ? Quel tait le correspondant du capitaine Nemo
?

Le lendemain, je racontai  Conseil et au Canadien les vnements de
cette nuit, qui surexcitaient ma curiosit au plus haut point. Mes
compagnons ne furent pas moins surpris que moi.

 Mais o prend-il ces millions ?  demanda Ned Land.

A cela, pas de rponse possible. Je me rendis au salon aprs avoir
djeun, et je me mis au travail. Jusqu' cinq heures du soir, je
rdigeai mes notes. En ce moment -- devais-je l'attribuer  une
disposition personnelle -- je sentis une chaleur extrme, et je dus
enlever mon vtement de byssus. Effet incomprhensible, car nous
n'tions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le _Nautilus_,
immerg, ne devait prouver aucune lvation de temprature. Je
regardai le manomtre. Il marquait une profondeur de soixante pieds, 
laquelle la chaleur atmosphrique n'aurait pu atteindre.

Je continuai mon travail. mais la temprature s'leva au point de
devenir intolrable.

 Est-ce que le feu serait  bord ?  me demandai-je.

J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha
du thermomtre, le consulta, et se retournant vers moi :

 Quarante-deux degrs, dit-il.

-- Je m'en aperois, capitaine, rpondis-je, et pour peu que cette
chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter.

-- Oh ! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous
le voulons bien.

-- Vous pouvez donc la modrer  votre gr ?

-- Non, mais je puis m'loigner du foyer qui la produit.

-- Elle est donc extrieure ?

-- Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante.

-- Est-il possible ? m'criai-je.

-- Regardez. 

Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entirement blanche autour
du _Nautilus_. Une fume de vapeurs sulfureuses se droulait au milieu
des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudire. J'appuyai ma
main sur une des vitres, mais la chaleur tait telle que je dus la
retirer.

 O sommes-nous ? demandai-je.

-- Prs de l'le Santorin, monsieur le professeur, me rpondit le
capitaine, et prcisment dans ce canal qui spare Na-Kamenni de
Pala-Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une
ruption sous-marine.

Je croyais, dis-je, que la formation de ces les nouvelles tait
termine.

-- Rien n'est jamais termin dans les parages volcaniques, rpondit le
capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaill par les feux
souterrains. Dj, en l'an dix-neuf de notre re, suivant Cassiodore et
Pline, une le nouvelle, Thia la divine, apparut  la place mme o se
sont rcemment forms ces lots. Puis, elle s'abma sous les flots,
pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'abmer encore une fois.
Depuis cette poque jusqu' nos jours, le travail plutonien fut
suspendu. Mais, le 3 fvrier 1866, un nouvel lot, qu'on nomma l'lot
de George, mergea au milieu des vapeurs sulfureuses, prs de
Na-Kamenni, et s'y souda, le 6 du mme mois. Sept jours aprs, le 13
fvrier, l'lot Aphroessa parut, laissant entre Na-Kamenni et lui un
canal de dix mtres. J'tais dans ces mers quand le phnomne se
produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'lot Aphroessa,
de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamtre sur trente
pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, mles
de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un lot plus petit,
appel Rka, se montra prs de Na-Kamenni, et depuis lors, ces trois
lots, souds ensemble, ne forment plus qu'une seule et mme le.

-- Et le canal o nous sommes en ce moment ? demandai-je.

-- Le voici, rpondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de
l'Archipel. Vous voyez que j'y ai port les nouveaux lots.

-- Mais ce canal se comblera un jour ?

-- C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits
lots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Pala-Kamenni.
Il est donc vident que Na et Pala se runiront dans un temps
rapproch. Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui
forment les continents, ici, ce sont les phnomnes ruptifs. Voyez,
monsieur, voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots. 

Je revins vers la vitre. Le _Nautilus_ ne marchait plus. La chaleur
devenait intolrable. De blanche qu'elle tait. la mer se faisait
rouge, coloration due  la prsence d'un sel de fer. Malgr
l'hermtique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se
dgageait, et j'apercevais des flammes carlates dont la vivacit tuait
l'clat de l'lectricit.

J'tais en nage, j'touffais, j'allais cuire. Oui, en vrit, je me
sentais cuire !

 On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au
capitaine.

-- Non, ce ne serait pas prudent , rpondit l'impassible Nemo.

Un ordre fut donn. Le _Nautilus_ vira de bord et s'loigna de cette
fournaise qu'il ne pouvait impunment braver. Un quart d'heure plus
tard, nous respirions  la surface des flots.

La pense me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour
effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer
de feu.

Le lendemain, 16 fvrier, nous quittions ce bassin qui. entre Rhodes et
Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mtres, et le
_Nautilus_ passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec,
aprs avoir doubl le cap Matapan.

                                  VII

                LA MDITERRANE EN QUARANTE-HUIT HEURES

La Mditerrane, la mer bleue par excellence, la  grande mer  des
Hbreux, la  mer  des Grecs, le  mare nostrum  des Romains, borde
d'orangers, d'alos, de cactus, de pins maritimes, embaume du parfum
des myrtes, encadre de rudes montagnes, sature d'un air pur et
transparent, mais incessamment travaille par les feux de la terre, est
un vritable monde. C'est l, sur ses rivages et sur ses eaux, dit
Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats
du globe.

Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperu rapide de ce
bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomtres carrs.
Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent mme dfaut,
car l'nigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette
traverse  grande vitesse. J'estime  six cents lieues environ le
chemin que le _Nautilus_ parcourut sous les flots de cette mer, et ce
voyage, il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le
matin du 16 fvrier des parages de la Grce, le 18, au soleil levant,
nous avions franchi le dtroit de Gibraltar.

-- Il fut vident pour moi que cette Mditerrane, resserre au milieu
de ces terres qu'il voulait fuir, dplaisait au capitaine Nemo. Ses
flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de
regrets. Il n'avait plus ici cette libert d'allures, cette
indpendance de manoeuvres que lui laissaient les ocans, et son
_Nautilus_ se sentait  l'troit entre ces rivages rapprochs de
l'Afrique et de l'Europe.

Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles  l'heure, soit
douze lieues de quatre kilomtres. Il va sans dire que Ned Land,  son
grand ennui, dut renoncer  ses projets de fuite. Il ne pouvait se
servir du canot entran  raison de douze  treize mtres par seconde.
Quitter le _Nautilus_ dans ces conditions, c'et t sauter d'un train
marchant avec cette rapidit, manoeuvre imprudente s'il en fut.
D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit  la surface des
flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait
seulement suivant les indications de la boussole et les relvements du
loch.

Je ne vis donc de l'intrieur de cette Mditerrane que ce que le
voyageur d'un express aperoit du paysage qui fuit devant ses yeux,
c'est--dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui
passent comme un clair. Cependant, Conseil et moi, nous pmes observer
quelques-uns de ces poissons mditerranens, que la puissance de leurs
nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du _Nautilus_.
Nous restions  l'afft devant les vitres du salon, et nos notes me
permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer.

Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les
autres, sans parler de ceux que la vitesse du _Nautilus_ droba  mes
yeux. Qu'il me soit donc permis de les classer d'aprs cette
classification fantaisiste. Elle rendra mieux mes rapides observations.

Au milieu de la masse des eaux vivement claires par les nappes
lectriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un
mtre, qui sont communes  presque tous les climats. Des oxyrhinques,
sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris
cendr et tachet, se dveloppaient comme de vastes chles emports par
les courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais
reconnatre si elles mritaient ce nom d'aigles qui leur fut donn par
les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud et de
chauve-souris, dont les pcheurs modernes les ont affubles. Des
squales-milandres, longs de douze pieds et particulirement redouts
des plongeurs, luttaient de rapidit entre eux. Des renards marins,
longs de huit pieds et dous d'une extrme finesse d'odorat,
apparaissaient comme de grandes ombres bleutres. Des dorades, du genre
spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu' treize dcimtres. se
montraient dans leur vtement d'argent et d'azur entour de
bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires,
poissons consacrs  Vnus, et dont l'oeil est enchss dans un sourcil
d'or ; espce prcieuse, amie de toutes les eaux, douces ou sales,
habitant les fleuves, les lacs et les ocans, vivant sous tous les
climats, supportant toutes les tempratures, et dont la race, qui
remonte aux poques gologiques de la terre, a conserve toute sa beaut
des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf  dix
mtres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la
vitre des panneaux. montrant leur dos bleutre  petites taches brunes
: ils ressemblent aux squales dont ils n'galent pas la force, et se
rencontrent dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment  remonter
les grands fleuves,  lutter contre les courants du Volga, du Danube,
du P, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs,
de maquereaux, de saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent  la
classe des cartilagineux. ils sont dlicats ; on les mange frais,
schs, marins ou sals, et, autrefois, on les portait triomphalement
sur la table des Lucullus. Mais de ces divers habitants de la
Mditerrane, ceux que je pus observer le plus utilement, lorsque le
_Nautilus_ se rapprochait de la surface, appartenaient au
soixante-troisime genre des poissons osseux. C'taient des
scombres-thons, au dos bleu-noir, au ventre cuiras d'argent, et dont
les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. Ils ont la rputation de
suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre frache sous
les feux du ciel tropical, et ils ne la dmentirent pas en accompagnant
le Nautilus comme ils accompagnrent autrefois les vaisseaux de
Laprouse. Pendant de longues heures, ils luttrent de vitesse avec
notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces animaux
vritablement taills pour la course, leur tte petite, leur corps
lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dpassait trois mtres, leurs
pectorales doues d'une remarquable vigueur et leurs caudales
fourchues. Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux
dont ils galaient la rapidit, ce qui faisait dire aux anciens que la
gomtrie et la stratgie leur taient familires. Et cependant ils
n'chappent point aux poursuites des Provenaux, qui les estiment comme
les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est
en aveugles, en tourdis, que ces prcieux animaux vont se jeter et
prir par milliers dans les madragues marseillaises.

Je citerai, pour mmoire seulement, ceux des poissons mditerranens
que Conseil ou moi nous ne fmes qu'entrevoir. C'taient des
gymontes-fierasfers blanchtres qui passaient comme d'insaisissables
vapeurs, des murnes-congres, serpents de trois  quatre mtres
enjolivs de vert, de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs de
trois pieds, dont le foie formait un morceau dlicat, des
coepoles-tnias qui flottaient comme de fines algues, des trygles que
les potes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs,
et dont le museau est orn de deux lames triangulaires et denteles qui
figurent l'instrument du vieil Homre, des trygles-hirondelles, nageant
avec la rapidit de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des
holocentres-mrons,  tte rouge, dont la nageoire dorsale est garnie
de filaments, des aloses agrmentes de taches noires, grises, brunes,
bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles  la voix argentine des
clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de
losanges  nageoires jauntres, pointills de brun, et dont le cot
suprieur, le ct gauche, est gnralement marbr de brun et de jaune,
enfin des troupes d'admirables mulles rougets, vritables paradisiers
de l'Ocan, que les Romains payaient jusqu' dix mille sesterces la
pice, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un oeil
cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie
jusqu'au blanc ple de la mort.

Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni ttrodons, ni
hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets, ni
labres, ni perlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni
orphes, ni tous ces principaux reprsentants de l'ordre des
pleuronectes, les limandes, les flez, les plies, les soles, les
carrelets, communs  l'Atlantique et  la Mditerrane, il faut en
accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le _Nautilus_  travers
ces eaux opulentes.

Quant aux mammifres marins, je crois avoir reconnu en passant 
l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire
dorsale du genre des phystres, quelques dauphins du genre des
globicphales, spciaux  la Mditerrane et dont la partie antrieure
de la tte est zbre de petites lignes claires, et aussi une douzaine
de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de
moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mtres.

Pour sa part, Conseil croit avoir aperu une tortue large de six pieds,
orne de trois artes saillantes diriges longitudinalement. Je
regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car,  la description que m'en
fit Conseil, je crus reconnatre le luth qui forme une espce assez
rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes a
carapace allonge.

Quant aux zoophytes. je pus admirer. pendant quelques instants. une
admirable galolaire orange qui s'accrocha  la vitre du panneau de
bbord ; c'tait un long filament tnu. s'arborisant en branches
infinies et termines par la plus fine dentelle qu'eussent jamais file
les rivales d'Arachn. Je ne pus, malheureusement, pcher cet admirable
chantillon, et aucun autre zoophyte mditerranen ne se ft sans doute
offert  mes regards, si le _Nautilus_, dans la soire du 16, n'et
singulirement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles circonstances.

Nous passions alors entre la Sicile et la cte de Tunis. Dans cet
espace resserr entre le cap Bon et le dtroit de Messine, le fond de
la mer remonte presque subitement. L s'est forme une vritable crte
sur laquelle il ne reste que dix-sept mtres d'eau, tandis que de
chaque ct la profondeur est de cent soixante-dix mtres. Le
_Nautilus_ dut donc manoeuvrer prudemment afin de ne pas se heurter
contre cette barrire sous-marine.

Je montrai  Conseil, sur la carte de la Mditerrane, l'emplacement
qu'occupait ce long rcif.

 Mais, n'en dplaise  monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un
isthme vritable qui runit l'Europe  l'Afrique.

-- Oui, mon garon, rpondis-je, il barre en entier le dtroit de
Libye, et les sondages de Smith ont prouv que les continents taient
autrefois runis entre le cap Boco et le cap Furina.

-- Je le crois volontiers, dit Conseil.

-- J'ajouterai, repris-je, qu'une barrire semblable existe entre
Gibraltar et Ceuta, qui, aux temps gologiques, fermait compltement la
Mditerrane.

-- Eh ! fit Conseil, si quelque pousse volcanique relevait un jour ces
deux barrires au-dessus des flots !

-- Ce n'est gure probable, Conseil.

-- Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phnomne se
produisait, ce serait fcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne
tant de mal pour percer son isthme !

-- J'en conviens, mais, je te le rpte, Conseil, ce phnomne ne se
produira pas. La violence des forces souterraines va toujours
diminuant. Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde,
s'teignent peu  peu, la chaleur interne s'affaiblit, la temprature
des couches infrieures du globe baisse d'une quantit apprciable par
sicle, et au dtriment de notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie.

-- Cependant, le soleil...

-- Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur  un
cadavre ?

-- Non, que je sache.

-- Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle
deviendra inhabitable et sera inhabite comme la lune, qui depuis
longtemps a perdu sa chaleur vitale.

-- Dans combien de sicles ? demanda Conseil.

-- Dans quelques centaines de mille ans, mon garon.

-- Alors, rpondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage,
si toutefois Ned Land ne s'en mle pas ! 

Et Conseil, rassur, se remit  tudier le haut-fond que le _Nautilus_
rasait de prs avec une vitesse modre.

L, sous un sol rocheux et volcanique, s'panouissait toute une flore
vivante, des ponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornes de
cyrrhes rougetres et qui mettaient une lgre phosphorescence, des
beros, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baigns
dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes,
larges d'un mtre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales
arborescentes de la plus grande beaut, des pavonaces  longues tiges,
un grand nombre d'oursins comestibles d'espces varies, et des
actinies vertes au tronc gristre, au disque brun, qui se perdaient
dans leur chevelure olivtre de tentacules.

Conseil s'tait occup plus particulirement d'observer les mollusques
et les articuls, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je
ne veux pas faire tort  ce brave garon en omettant ses observations
personnelles.

Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux ptoncles
pectiniformes, des spondyles pieds-d'ne qui s'entassaient les uns sur
les autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentes, 
nageoires jaunes et  coquilles transparentes, des pleurobranches
orangs, des oeufs pointills ou sems de points verdtres, des
aplysies connues aussi sous le nom de livres de mer, des dolabelles,
des acres charnus, des ombrelles spciales  la Mditerrane, des
oreilles de mer dont la coquille produit une nacre trs recherche, des
ptoncles flammuls, des anomies que les Languedociens, dit-on,
prfrent aux hutres, des clovis si chers aux Marseillais, des praires
doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent
sur les ctes de l'Amrique du Nord et dont il se fait un dbit si
considrable  New York, des peignes operculaires de couleurs varies,
des lithodonces enfonces dans leurs trous et dont je gotais fort le
got poivr, des vnricardes sillonnes dont la coquille  sommet
bomb prsentait des ctes saillantes, des cynthies hrisses de
tubercules carlates, des carniaires  pointe recourbes et semblables
 de lgres gondoles, des froles couronnes, des atlantes  coquilles
spiraliformes, des thtys grises, tachetes de blanc et recouvertes de
leur mantille frange, des olides semblables  de petites limaces, des
cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre autres l'auricule
myosotis,  coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines, des
janthures, des cinraires, des ptricoles, des lamellaires, des
cabochons, des pandores, etc.

Quant aux articuls, Conseil les a, sur ses notes, trs justement
diviss en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce
sont les classes des crustacs, des cirrhopodes et des annlides.

Les crustacs se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces
ordres comprend les dcapodes, c'est--dire les animaux dont la tte et
le thorax sont le plus gnralement souds entre eux, dont l'appareil
buccal est compos de plusieurs paires de membres, et qui possdent
quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires.
Conseil avait suivi la mthode de notre matre Milne Edwards, qui fait
trois sections des dcapodes : les brachyoures, les macroures et les
anomoures. Ces noms sont lgrement barbares, mais ils sont justes et
prcis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont le front
est arm de deux grandes pointes divergentes, l'inachus scorpion, qui
-- je ne sais pourquoi -- symbolisait la sagesse chez les Grecs, des
lambres-massna, des lambres-spinimanes, probablement gars sur ce
haut-fond, car d'ordinaire ils vivent  de grandes profondeurs, des
xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens granuleux -- trs
faciles  digrer, fait observer Conseil -- des corystes dents, des
balies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les
macroures, subdiviss en cinq familles, les cuirasss, les fouisseurs,
les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des
langoustes communes, dont la chair est si estime chez les femelles,
des scyllares-ours ou cigales de mer, des gbies riveraines, et toutes
sortes d'espces comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des
astaciens qui comprend les homards, car les langoustes sont les seuls
homards de la Mditerrane. Enfin, parmi les anomoures, il vit des
drocines communes, abrites derrire cette coquille abandonne dont
elles s'emparent, des homoles  front pineux, des bernard-l'ermite,
des porcellanes, etc.

L s'arrtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqu pour
complter la classe des crustacs par l'examen des stomapodes, des
amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des
branchiapodes, des ostracodes et des entomostraces. Et pour terminer
l'tude des articuls marins, il aurait d citer la classe des
cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des
annlides qu'il n'et pas manqu de diviser en tubicoles et en
dorsibranches. Mais le _Nautilus_, ayant dpass le haut-fond du
dtroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse
accoutume. Ds lors plus de mollusques, plus d'articuls, plus de
zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des
ombres.

Pendant la nuit du 16 au 17 fvrier, nous tions entrs dans ce second
bassin mditerranen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par
trois mille mtres. Le _Nautilus_, sous l'impulsion de son hlice,
glissant sur ses plans inclins, s'enfona jusqu'aux dernires couches
de la mer.

L,  dfaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit  mes
regards bien des scnes mouvantes et terribles. En effet, nous
traversions alors toute cette partie de la Mditerrane si fconde en
sinistres. De la cte algrienne aux rivages de la Provence, que de
navires ont fait naufrage, que de btiments ont disparu ! La
Mditerrane n'est qu'un lac, compare aux vastes plaines liquides du
Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants,
aujourd'hui propice et caressant pour la frle tartane qui semble
flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur
tourment, dmont par les vents, brisant les plus forts navires de ses
lames courtes qui les frappent  coups prcipits.

Ainsi, dans cette promenade rapide  travers les couches profondes, que
d'paves j'aperus gisant sur le sol, les unes dj emptes par les
coraux, les autres revtues seulement d'une couche de rouille, des
ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches
d'hlice, des morceaux de machines, des cylindres briss, des
chaudires dfonces, puis des coques flottant entre deux eaux,
celles-ci droites, celles-l renverses.

De ces navires naufrags, les uns avaient pri par collision, les
autres pour avoir heurt quelque cueil de granit. J'en vis qui avaient
coul  pic, la mture droite, le grement raidi par l'eau. Ils avaient
l'air d'tre  l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le
moment du dpart. Lorsque le _Nautilus_ passait entre eux et les
enveloppait de ses nappes lectriques, il semblait que ces navires
allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numro d'ordre
! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des
catastrophes !

J'observai que les fonds mditerranens taient plus encombrs de ces
sinistres paves  mesure que le _Nautilus_ se rapprochait du dtroit
de Gibraltar. Les ctes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et
dans cet troit espace, les rencontres sont frquentes. Je vis l de
nombreuses carnes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns
couchs, les autres debout, semblables  des animaux formidables. Un de
ces bateaux aux flancs ouverts, sa chemine courbe, ses roues dont il
ne restait plus que la monture, son gouvernail spar de l'tambot et
retenu encore par une chane de fer, son tableau d'arrire rong par
les sels marins, se prsentait sous un aspect terrible ! Combien
d'existences brises dans son naufrage ! Combien de victimes entranes
sous les flots ! Quelque matelot du bord avait-il survcu pour raconter
ce terrible dsastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce
sinistre ? Je ne sais pourquoi, il me vint  la pense que ce bateau
enfoui sous la mer pouvait tre l'_Atlas_, disparu corps et biens
depuis une vingtaine d'annes, et dont on n'a jamais entendu parler !
Ah ! quelle sinistre histoire serait  faire que celle de ces fonds
mditerranens, de ce vaste ossuaire, o tant de richesses se sont
perdues, o tant de victimes ont trouv la mort !

Cependant, le _Nautilus_, indiffrent et rapide, courait  toute hlice
au milieu de ces ruines. Le 18 fvrier, vers trois heures du matin, il
se prsentait  l'entre du dtroit de Gibraltar.

L existent deux courants : un courant suprieur, depuis longtemps
reconnu, qui amne les eaux de l'Ocan dans le bassin de la
Mditerrane ; puis un contre-courant infrieur, dont le raisonnement a
dmontr aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la
Mditerrane, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par
les fleuves qui s'y jettent, devrait lever chaque anne le niveau de
cette mer, car son vaporation est insuffisante pour rtablir
l'quilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a d naturellement
admettre l'existence d'un courant infrieur qui par le dtroit de
Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la
Mditerrane.

Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le
_Nautilus_. Il s'avana rapidement par l'troite passe. Un instant je
pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire
de Pline et d'Avienus, avec l'le basse qui le supportait, et quelques
minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.

                                  VIII

                            LA BAIE DE VIGO

L'Atlantique ! Vaste tendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq
millions de milles carrs, longue de neuf mille milles sur une largeur
moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignore des
anciens, sauf peut-tre des Carthaginois, ces Hollandais de
l'antiquit, qui dans leurs prgrinations commerciales suivaient les
ctes ouest de l'Europe et de l'Afrique ! Ocan dont les rivages aux
sinuosits parallles embrassent un primtre immense, arros par les
plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi,
l'Amazone, la Plata, l'Ornoque, le Niger, le Sngal, l'Elbe, la
Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civiliss
et des contres les plus sauvages ! Magnifique plaine, incessamment
sillonne par les navires de toutes les nations, abrite sous tous les
pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles,
redoutes des navigateurs, le cap Horn et le cap des Temptes !

Le _Nautilus_ en brisait les eaux sous le tranchant de son peron,
aprs avoir accompli prs de dix mille lieues en trois mois et demi,
parcours suprieur  l'un des grands cercles de la terre. O
allions-nous maintenant, et que nous rservait l'avenir ?

Le _Nautilus_, sorti du dtroit de Gibraltar, avait pris le large. Il
revint  la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la
plate-forme nous furent ainsi rendues.

J'y montai aussitt accompagn de Ned Land et de Conseil. A une
distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent
qui forme la pointe sud-ouest de la pninsule hispanique. Il ventait un
assez fort coup de vent du sud. La mer tait grosse, houleuse. Elle
imprimait de violentes secousses de roulis au _Nautilus_. Il tait
presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'normes
paquets de mer battaient  chaque instant. Nous redescendmes donc
aprs avoir hum quelques bouffes d'air.

Je regagnai ma chambre. Conseil revint  sa cabine mais le Canadien,
l'air assez proccup, me suivit. Notre rapide passage  travers la
Mditerrane ne lui avait pas permis de mettre ses projets  excution,
et il dissimulait peu son dsappointement.

Lorsque la porte de ma chambre fut ferme, il s'assit et me regarda
silencieusement.

 Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien  vous
reprocher. Dans les conditions ou naviguait le _Nautilus_, songer  le
quitter et t de la folie ! 

Ned Land ne rpondit rien. Ses lvres serres, ses sourcils froncs,
indiquaient chez lui la violente obsession d'une ide fixe.

 Voyons, repris-je, rien n'est dsespr encore. Nous remontons la
cte du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, o nous
trouverions facilement un refuge. Ah ! si le _Nautilus_, sorti du
dtroit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous et entrans
vers ces rgions  les continents manquent, je partagerais vos
inquitudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit
pas les mers civilises, et dans quelques jours, je crois que vous
pourrez agir avec quelque scurit. 

Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les
lvres :

 C'est pour ce soir , dit-il.

Je me redressai subitement. J'tais, je l'avoue, peu prpar  cette
communication. J'aurais voulu rpondre au Canadien, mais les mots ne me
vinrent pas.

 Nous tions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La
circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu' quelques milles
de la cte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large.
J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. 

Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de
moi :

 Ce soir,  neuf heures, dit-il. J'ai prvenu Conseil. A ce moment-l,
le capitaine Nemo sera enferm dans sa chambre et probablement couch.
Ni les mcaniciens, ni les hommes de l'quipage ne peuvent nous voir.
Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur
Aronnax, vous resterez dans la bibliothque  deux pas de nous,
attendant mon signal. Les avirons, le mt et la voile sont dans le
canot. Je suis mme parvenu  y porter quelques provisions. Je me suis
procur une clef anglaise pour dvisser les crous qui attachent le
canot  la coque du _Nautilus_. Ainsi tout est prt. A ce soir.

-- La mer est mauvaise, dis-je.

-- J'en conviens, rpond le Canadien, mais il faut risquer cela. La
libert vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et
quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui
sait si demain nous ne serons pas  cent lieues au large ? Que les
circonstances nous favorisent, et entre dix et onze heures, nous serons
dbarqus sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc,  la
grce de Dieu et  ce soir ! 

Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi.
J'avais imagin que, le cas chant, j'aurais eu le temps de rflchir,
de discuter. Mon opinitre compagnon ne me le permettait pas. Que lui
aurais-je dit, aprs tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'tait
presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma
parole et assumer cette responsabilit de compromettre dans un intrt
tout personnel l'avenir de mes compagnons ? Demain, le capitaine Nemo
ne pouvait-il pas nous entraner au large de toutes terres ?

En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les rservoirs se
remplissaient, et le _Nautilus_ s'enfona sous les flots de
l'Atlantique.

Je demeurai dans ma chambre. Je voulais viter le capitaine pour cacher
 ses yeux l'motion qui me dominait. Triste Journe que je passai
ainsi, entre le dsir de rentrer en possession de mon libre arbitre et
le regret d'abandonner ce merveilleux _Nautilus_, laissant inacheves
mes tudes sous-marines ! Quitter ainsi cet ocan,  mon Atlantique ,
comme je me plaisais  le nommer, sans en avoir observ les dernires
couches, sans lui avoir drob ces secrets que m'avaient rvls les
mers des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains ds le
premier volume, mon rve s'interrompait au plus beau moment ! Quelles
heures mauvaises s'coulrent ainsi, tantt me voyant en sret, 
terre, avec mes compagnons, tantt souhaitant, en dpit de ma raison,
que quelque circonstance imprvue empcht la ralisation des projets
de Ned Land.

Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais
voir si la direction du _Nautilus_ nous rapprochait, en effet, ou nous
loignait de la cte. Mais non. Le _Nautilus_ se tenait toujours dans
les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de
l'Ocan.

Il fallait donc en prendre son parti et se prparer  fuir. Mon bagage
n'tait pas lourd. Mes notes, rien de plus.

Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre
vasion, quelles inquitudes, quels torts peut-tre elle lui causerait,
et ce qu'il ferait dans le double cas o elle serait ou rvle ou
manque ! Sans doute je n'avais pas  me plaindre de lui, au contraire.
Jamais hospitalit ne fut plus franche que la sienne. En le quittant,
je ne pouvais tre tax d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait 
lui. C'tait sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur
notre parole pour nous fixer  jamais auprs de lui. Mais cette
prtention hautement avoue de nous retenir ternellement prisonniers 
son bord justifiait toutes nos tentatives.

Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite  l'le de
Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa prsence avant notre
dpart ? Je le dsirais et je le craignais tout  la fois. J'coutai si
je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contigu  la mienne.
Aucun bruit ne parvint  mon oreille. Cette chambre devait tre dserte.

Alors j'en vins  me demander si cet trange personnage tait  bord.
Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitt le _Nautilus_
pour un service mystrieux, mes ides s'taient, en ce qui le concerne,
lgrement modifies. Je pensais, bien qu'il et pu dire, que le
capitaine Nemo devait avoir conserv avec la terre quelques relations
d'une certaine espce. Ne quittait-il jamais le _Nautilus_ ? Des
semaines entires s'taient souvent coules sans que je l'eusse
rencontr. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais
en proie  des accs de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin
quelque acte secret dont la nature m'chappait jusqu'ici ?

Toutes ces ides et mille autres m'assaillirent  la fois. Le champ des
conjectures ne peut tre qu'infini dans l'trange situation o nous
sommes. J'prouvais un malaise insupportable. Cette journe d'attente
me semblait ternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gr de
mon impatience.

Mon dner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal,
tant trop proccup. Je quittai la table  sept heures. Cent vingt
minutes -- je les comptais -- me sparaient encore du moment o je
devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait
avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais,
esprant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'ide de
succomber dans notre tmraire entreprise tait le moins pnible de mes
soucis ; mais  la pense de voir notre projet dcouvert avant d'avoir
quitt le _Nautilus_,  la pense d'tre ramen devant le capitaine
Nemo irrit, ou, ce qui et t pis, contrist de mon abandon, mon
coeur palpitait.

Je voulus revoir le salon une dernire fois. Je pris par les coursives,
et j'arrivai dans ce muse o j'avais pass tant d'heures agrables et
utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trsors, comme un
homme  la veille d'un ternel exil et qui part pour ne plus revenir.
Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'oeuvre de l'art, entre
lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les
abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre
du salon  travers les eaux de l'Atlantique ; mais les panneaux taient
hermtiquement ferms et un manteau de tle me sparait de cet Ocan
que je ne connaissais pas encore.

En parcourant ainsi le salon, j'arrivai prs de la porte, mnage dans
le pan coup, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand
tonnement, cette porte tait entrebille. Je reculai
involontairement. Si le capitaine Nemo tait dans sa chambre, il
pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La
chambre tait dserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas 
l'intrieur. Toujours le mme aspect svre, cnobitique.

En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues  la paroi et que je
n'avais pas remarques pendant ma premire visite, frapprent mes
regards. C'taient des portraits, des portraits de ces grands hommes
historiques dont l'existence n'a t qu'un perptuel dvouement  une
grande ide humaine, Kosciusko, le hros tomb au cri de _Finis
Polonioe_, Botzaris, le Lonidas de la Grce moderne, O'Connell, le
dfenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union amricaine,
Manin, le patriote italien, Lincoln, tomb sous la balle d'un
esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race
noire, John Brown, suspendu  son gibet, tel que l'a si terriblement
dessin le crayon de Victor Hugo.

Quel lien existait-il entre ces mes hroques et l'me du capitaine
Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette runion de portraits, dgager le
mystre de son existence ? tait-il le champion des peuples opprims,
le librateur des races esclaves ? Avait-il figur dans les dernires
commotions politiques ou sociales de ce sicle. Avait-il t l'un des
hros de la terrible guerre amricaine, guerre lamentable et  jamais
glorieuse ?...

Tout  coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup
de marteau sur le timbre m'arracha  mes rves. Je tressaillis comme si
un oeil invisible et pu plonger au plus secret de mes penses, et je
me prcipitai hors de la chambre.

L, mes regards s'arrtrent sur la boussole. Notre direction tait
toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modre, le manomtre,
une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances
favorisaient donc les projets du Canadien.

Je regagnai ma chambre. Je me vtis chaudement, bottes de mer, bonnet
de loutre, casaque de byssus double de peau de phoque. J'tais prt.
J'attendis. Les frmissements de l'hlice troublaient seuls le silence
profond qui rgnait  bord. J'coutais, je tendais l'oreille. Quelque
clat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout  coup, que Ned Land venait
d'tre surpris dans ses projets d'vasion ? Une inquitude mortelle
m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid.

A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille prs de la
porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au
salon qui tait plong dans une demi-obscurit, mais dsert.

J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothque. Mme clart
insuffisante, mme solitude. J'allai me poster prs de la porte qui
donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned
Land.

En ce moment, les frmissements de l'hlice diminurent sensiblement,
puis ils cessrent tout  fait. Pourquoi ce changement dans les allures
du _Nautilus_ ? Cette halte favorisait-elle ou gnait-elle les desseins
de Ned Land, je n'aurais pu le dire.

Le silence n'tait plus troubl que par les battements de mon coeur.

Soudain, un lger choc se fit sentir. Je compris que le _Nautilus_
venait de s'arrter sur le fond de l'ocan. Mon inquitude redoubla. Le
signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned
Land pour l'engager  remettre sa tentative. Je sentais que notre
navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires...

En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo
parut. Il m'aperut, et, sans autre prambule :

 Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous
cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne ? 

On saurait  fond l'histoire de son propre pays que, dans les
conditions o je me trouvais, l'esprit troubl, la tte perdue, on ne
pourrait en citer un mot.

 Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ?
Savez-vous l'histoire d'Espagne ?

-- Trs mal, rpondis-je.

-- Voil bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors,
asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux pisode
de cette histoire. 

Le capitaine s'tendit sur un divan, et, machinalement, je pris place
auprs de lui, dans la pnombre.

 Monsieur le professeur, me dit-il, coutez-moi bien. Cette histoire
vous intressera par un certain ct, car elle rpondra  une question
que sans doute vous n'avez pu rsoudre.

-- Je vous coute, capitaine, dis-je, ne sachant o mon interlocuteur
voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait  nos
projets de fuite.

-- Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez
bien, nous remonterons  1702. Vous n'ignorez pas qu' cette poque,
votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat
pour faire rentrer les Pyrnes sous terre, avait impos le duc
d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui rgna plus ou
moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors,  forte
partie.

 En effet, l'anne prcdente, les maisons royales de Hollande,
d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu  la Haye un trait
d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne  Philippe V,
pour la placer sur la tte d'un archiduc, auquel elles donnrent
prmaturment le nom de Charles III.

 L'Espagne dut rsister  cette coalition. Mais elle tait  peu prs
dpourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait
pas,  la condition toutefois que ses galions, chargs de l'or et de
l'argent de l'Amrique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de
1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par
une flotte de vingt-trois vaisseaux commands par l'amiral de
Chteau-Renaud, car les marines coalises couraient alors l'Atlantique.

 Ce convoi devait se rendre  Cadix, mais l'amiral, ayant appris que
la flotte anglaise croisait dans ces parages, rsolut de rallier un
port de France.

 Les commandants espagnols du convoi protestrent contre cette
dcision. Ils voulurent tre conduits dans un port espagnol, et, 
dfaut de Cadix, dans la baie de Vigo, situe sur la cte nord-ouest de
l'Espagne, et qui n'tait pas bloque.

 L'amiral de Chteau-Renaud eut la faiblesse d'obir  cette
injonction, et les galions entrrent dans la baie de Vigo.

 Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut tre
aucunement dfendue. Il fallait donc se hter de dcharger les galions
avant l'arrive des flottes coalises, et le temps n'et pas manqu 
ce dbarquement, si une misrable question de rivalit n'et surgi tout
 coup.

 Vous suivez bien l'enchanement des faits ? me demanda le capitaine
Nemo.

-- Parfaitement, dis-je, ne sachant encore  quel propos m'tait faite
cette leon d'histoire.

-- Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerants de Cadix avaient
un privilge d'aprs lequel ils devaient recevoir toutes les
marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, dbarquer les
lingots des galions au port de Vigo, c'tait aller contre leur droit.
Ils se plaignirent donc  Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V
que le convoi, sans procder  son dchargement, resterait en squestre
dans la rade de Vigo jusqu'au moment o les flottes ennemies se
seraient loignes.

 Or, pendant que l'on prenait cette dcision, le 22 octobre 1702, les
vaisseaux anglais arrivrent dans la baie de Vigo. L'amiral de
Chteau-Renaud, malgr ses forces infrieures, se battit
courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient
tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions
qui s'engloutirent avec leurs immenses trsors. 

Le capitaine Nemo s'tait arrt. Je l'avoue, je ne voyais pas encore
en quoi cette histoire pouvait m'intresser.

 Eh bien ? Lui demandai-je.

-- Eh bien, monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine Nemo, nous
sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu' vous d'en pntrer
les mystres. 

Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me
remettre. J'obis. Le salon tait obscur, mais  travers les vitres
transparentes tincelaient les flots de la mer. Je regardai.

Autour du _Nautilus_, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux
apparaissaient imprgnes de lumire lectrique. Le fond sableux tait
net et clair. Des hommes de l'quipage, revtus de scaphandres,
s'occupaient  dblayer des tonneaux  demi pourris, des caisses
ventres, au milieu d'paves encore noircies. De ces caisses, de ces
barils, s'chappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de
piastres et de bijoux. Le sable en tait jonch. Puis, chargs de ce
prcieux butin, ces hommes revenaient au _Nautilus_, y dposaient leur
fardeau et allaient reprendre cette inpuisable pche d'argent et d'or.

Je comprenais. C'tait ici le thtre de la bataille du 22 octobre
1702. Ici mme avaient coul les galions chargs pour le compte du
gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant
ses besoins, les millions dont il lestait son _Nautilus_. C'tait pour
lui, pour lui seul que l'Amrique avait livr ses prcieux mtaux. Il
tait l'hritier direct et sans partage de ces trsors arrachs aux
Incas et aux vaincus de Fernand Cortez !

 Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que
la mer contnt tant de richesse ?

-- Je savais, rpondis-je, que l'on value  deux millions de tonnes
l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.

-- Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dpenses
l'emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu' ramasser
ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo,
mais encore sur mille thtres de naufrages dont ma carte sous-marine a
not la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche  milliards ?

-- Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire
qu'en exploitant prcisment cette baie de Vigo, vous n'avez fait que
devancer les travaux d'une socit rivale.

-- Et laquelle ?

-- Une socit qui a reu du gouvernement espagnol le privilge de
rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont allchs par
l'appt d'un norme bnfice, car on value  cinq cents millions la
valeur de ces richesses naufrages.

-- Cinq cents millions ! me rpondit le capitaine Nemo. Ils y taient,
mais ils n'y sont plus.

-- En effet, dis-je. Aussi un bon avis  ces actionnaires serait-il
acte de charit. Qui sait pourtant s'il serait bien reu. Ce que les
joueurs regrettent par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte
de leur argent que celle de leurs folles esprances. Je les plains
moins aprs tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de
richesses bien rparties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront 
jamais striles pour eux ! 

Je n'avais pas plutt exprim ce regret que je sentis qu'il avait d
blesser le capitaine Nemo.

 Striles ! rpondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que
ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse ?
Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces
trsors ? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage ? Croyez-vous
que j'ignore qu'il existe des tres souffrants, des races opprimes sur
cette terre, des misrables  soulager, des victimes  venger ? Ne
comprenez-vous pas ?... 

Le capitaine Nemo s'arrta sur ces dernires paroles, regrettant
peut-tre d'avoir trop parl. Mais j'avais devin. Quels que fussent
les motifs qui l'avaient forc  chercher l'indpendance sous les mers,
avant tout il tait rest un homme ! Son coeur palpitait encore aux
souffrances de l'humanit, et son immense charit s'adressait aux races
asservies comme aux individus !

Et je compris alors  qui taient destins ces millions expdis par le
capitaine Nemo, lorsque le _Nautilus_ naviguait dans les eaux de la
Crte insurge !

                                   IX

                          UN CONTINENT DISPARU

Le lendemain matin, 19 fvrier, je vis entrer le Canadien dans ma
chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air trs dsappoint.

 Eh bien, monsieur ? me dit-il.

-- Oui ! il a fallu que ce damn capitaine s'arrtt prcisment 
l'heure ou nous allions fuir son bateau.

-- Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier.

-- Son banquier !

-- Ou plutt sa maison de banque. J'entends par l cet Ocan o ses
richesses sont plus en sret qu'elles ne le seraient dans les caisses
d'un tat. 

Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le
secret espoir de le ramener  l'ide de ne point abandonner le
capitaine ; mais mon rcit n'eut d'autre rsultat que le regret
nergiquement exprim par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une
promenade sur le champ de bataille de Vigo.

 Enfin, dit-il, tout n'est pas fini ! Ce n'est qu'un coup de harpon
perdu ! Une autre fois nous russirons, et ds ce soir s'il le faut...

-- Quelle est la direction du _Nautilus_ ? demandai-je.

-- Je l'ignore, rpondit Ned.

-- Eh bien !  midi, nous verrons le point. 

Le Canadien retourna prs de Conseil. Ds que je fus habill, je passai
dans le salon. Le compas n'tait pas rassurant. La route du _Nautilus_
tait sud-sud-ouest. Nous tournions le dos  l'Europe.

J'attendis avec une certaine impatience que le point fut report sur la
carte. Vers onze heures et demie, les rservoirs se vidrent, et notre
appareil remonta  la surface de l'Ocan. Je m'lanai vers la
plate-forme. Ned Land m'y avait prcd.

Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles 
l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap
San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Esprance.
Le temps tait couvert. Un coup de vent se prparait.

Ned rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il esprait encore
que, derrire tout ce brouillard, s'tendait cette terre si dsire.

A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette
claircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse,
nous redescendmes, et le panneau fut referm.

Une heure aprs, lorsque je consultai la carte, je vis que la position
du _Nautilus_ tait indique par 1617' de longitude et 3322' de
latitude,  cent cinquante lieues de la cte la plus rapproche. Il n'y
avait pas moyen de songer  fuir, et je laisse  penser quelles furent
les colres du Canadien, quand je lui fis connatre notre situation.

Pour mon compte, je ne me dsolai pas outre mesure. Je me sentis comme
soulag du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une sorte
de calme relatif mes travaux habituels.

Le soir, vers onze heures, je reus la visite trs inattendue du
capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais
fatigu d'avoir veill la nuit prcdente. Je rpondis ngativement.

 Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion.

-- Proposez, capitaine.

-- Vous n'avez encore visit les fonds sous-marins que le jour et sous
la clart du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit
obscure ?

-- Trs volontiers.

-- Cette promenade sera fatigante, je vous en prviens. Il faudra
marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas trs
bien entretenus.

-- Ce que vous me dites l, capitaine, redouble ma curiosit. Je suis
prt  vous suivre.

-- Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revtir nos
scaphandres. 

Arriv au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de
l'quipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine
Nemo ne m'avait pas mme propos d'emmener Ned ou Conseil.

En quelques instants, nous emes revtu nos appareils. On plaa sur
notre dos les rservoirs abondamment chargs d'air, mais les lampes
lectriques n'taient pas prpares. Je le fis observer au capitaine.

 Elles nous seraient inutiles , rpondit-il.

Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus ritrer mon observation, car
la tte du capitaine avait dj disparu dans son enveloppe mtallique.
J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaait dans la main un
bton ferr, et quelques minutes plus tard, aprs la manoeuvre
habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique,  une
profondeur de trois cents mtres.

Minuit approchait. Les eaux taient profondment obscures, mais le
capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougetre, une sorte
de large lueur, qui brillait  deux milles environ du _Nautilus_. Ce
qu'tait ce feu, quelles matires l'alimentaient, pourquoi et comment
il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le dire. En
tout cas, il nous clairait, vaguement il est vrai, mais je
m'accoutumai bientt  ces tnbres particulires, et je compris, dans
cette circonstance, l'inutilit des appareils Ruhmkorff.

Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un prs de l'autre,
directement sur le feu signal. Le sol plat montait insensiblement.
Nous faisions de larges enjambes, nous aidant du bton ; mais notre
marche tait lente, en somme, car nos pieds s'enfonaient souvent dans
une sorte de vase ptrie avec des algues et seme de pierres plates.

Tout en avanant, j'entendais une sorte de grsillement au-dessus de ma
tte. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un ptillement
continu. J'en compris bientt la cause. C'tait la pluie qui tombait
violemment en crpitant  la surface des flots. Instinctivement, la
pense me vint que j'allais tre tremp ! Par l'eau, au milieu de l'eau
! Je ne pus m'empcher de rire  cette ide baroque. Mais pour tout
dire, sous l'pais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide
lment, et l'on se croit au milieu d'une atmosphre un peu plus dense
que l'atmosphre terrestre, voil tout.

Aprs une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les mduses,
les crustacs microscopiques, les pennatules l'clairaient lgrement
de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que
couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le
pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon
bton ferr, je serais tomb plus d'une fois. En me retournant, je
voyais toujours le fanal blanchtre du _Nautilus_ qui commenait 
plir dans l'loignement.

Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler taient disposs
sur le fond ocanique suivant une certaine rgularit que je ne
m'expliquais pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient
dans l'obscurit lointaine et dont la longueur chappait  toute
valuation. D'autres particularits se prsentaient aussi, que je ne
savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb
crasaient une litire d'ossements qui craquaient avec un bruit sec.
Qu'tait donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi ? J'aurais
voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui
permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le suivaient dans
ses excursions sous-marines, tait encore incomprhensible pour moi.

Cependant, la clart rougetre qui nous guidait, s'accroissait et
enflammait l'horizon. La prsence de ce foyer sous les eaux
m'intriguait au plus haut degr. tait-ce quelque effluence lectrique
qui se manifestait ? Allais-je vers un phnomne naturel encore inconnu
des savants de la terre ? Ou mme -- car cette pense traversa mon
cerveau -- la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement ?
Soufflait-elle cet incendie ? Devais-je rencontrer sous ces couches
profondes, des compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme lui
de cette existence trange, et auxquels il allait rendre visite ?
Trouverais-je l-bas toute une colonie d'exils, qui, las des misres
de la terre, avaient cherch et trouv l'indpendance au plus profond
de l'Ocan ? Toutes ces ides folles, inadmissibles, me poursuivaient,
et dans cette disposition d'esprit, surexcit sans cesse par la srie
de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas t surpris
de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que
rvait le capitaine Nemo !

Notre route s'clairait de plus en plus. La lueur blanchissante
rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ.
Mais ce que j'apercevais n'tait qu'une simple rverbration dveloppe
par le cristal des couches d'eau. Le foyer, source de cette
inexplicable dart, occupait le versant oppos de la montagne.

Au milieu des ddales pierreux qui sillonnaient le fond de
l'Atlantique, le capitaine Nemo s'avanait sans hsitation. Il
connaissait cette sombre route. Il l'avait souvent parcourue, sans
doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le suivais avec une confiance
inbranlable. Il m'apparaissait comme un des gnies de la mer, et quand
il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se dcoupait en
noir sur le fond lumineux de l'horizon.

Il tait une heure du matin. Nous tions arrivs aux premires rampes
de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les
sentiers difficiles d'un vaste taillis.

Oui ! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sve, arbres
minraliss sous l'action des eaux, et que dominaient  et l des pins
gigantesques. C'tait comme une houillre encore debout, tenant par ses
racines au sol effondr, et dont la ramure,  la manire des fines
dcoupures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des
eaux. Que l'on se figure une fort du Hartz, accroche aux flancs d'une
montagne, mais une fort engloutie. Les sentiers taient encombrs
d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacs.
J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs tendus, brisant
les lianes de mer qui se balanaient d'un arbre  l'autre, effarouchant
les poissons qui volaient de branche en branche. Entran, je ne
sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas.

Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l'aspect de ces
bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et
farouches, leurs dessus colors de tons rouges sous cette clart que
doublait la puissance rverbrante des eaux ? Nous gravissions des rocs
qui s'boulaient ensuite par pans normes avec un sourd grondement
d'avalanche. A droite,  gauche, se creusaient de tnbreuses galeries
o se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairires, que la
main de l'homme semblait avoir dgages, et je me demandais parfois si
quelque habitant de ces rgions sous-marines n'allait pas tout  coup
m'apparatre.

Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en
arrire. Je le suivais hardiment. Mon bton me prtait un utile
secours. Un faux pas et t dangereux sur ces troites passes vides
aux flancs des gouffres ; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans
ressentir l'ivresse du vertige. Tantt je sautais une crevasse dont la
profondeur m'et fait reculer au milieu des glaciers de la terre ;
tantt je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jets d'un
abme  l'autre, sans regarder sous mes pieds, n'ayant des yeux que
pour admirer les sites sauvages de cette rgion. L, des rocs
monumentaux, penchant sur leurs bases irrgulirement dcoupes,
semblaient dfier les lois de l'quilibre. Entre leurs genoux de
pierre, des arbres poussaient comme un jet sous une pression
formidable, et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mmes. Puis,
des tours naturelles, de larges pans taills  pic comme des courtines,
s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent
pas autoris  la surface des rgions terrestres.

Et moi-mme ne sentais-je pas cette diffrence due  la puissante
densit de l'eau, quand, malgr mes lourds vtements, ma tte de
cuivre, mes semelles de mtal, je m'levais sur des pentes d'une
impraticable raideur, les franchissant pour ainsi dire avec la lgret
d'un isard ou d'un chamois !

Au rcit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que
je ne pourrai tre vraisemblable ! Je suis l'historien des choses
d'apparence impossible qui sont pourtant relles, incontestables. Je
n'ai point rv. J'ai vu et senti !

Deux heures aprs avoir quitt le _Nautilus_, nous avions franchi la
ligne des arbres, et  cent pieds au-dessus de nos ttes se dressait le
pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'clatante
irradiation du versant oppos. Quelques arbrisseaux ptrifis couraient
 et l en zigzags grimaants. Les poissons se levaient en masse sous
nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse
rocheuse tait creuse d'impntrables anfractuosits, de grottes
profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais remuer des
choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au coeur, quand
j'apercevais une antenne norme qui me barrait la route, ou quelque
pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavits ! Des
milliers de points lumineux brillaient au milieu des tnbres.
C'taient les yeux de crustacs gigantesques, tapis dans leur tanire,
des homards gants se redressant comme des hallebardiers et remuant
leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques,
braqus comme des canons sur leurs affts, et des poulpes effroyables
entrelaant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents.

Quel tait ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore ? A
quel ordre appartenaient ces articuls auxquels le roc formait comme
une seconde carapace ? O la nature avait-elle trouv le secret de leur
existence vgtative, et depuis combien de sicles vivaient-ils ainsi
dans les dernires couches de l'Ocan ?

Mais je ne pouvais m'arrter. Le capitaine Nemo, familiaris avec ces
terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous tions arrivs  un
premier plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. L se
dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de
l'homme, et non plus celle du Crateur. C'taient de vastes
amoncellements de pierres o l'on distinguait de vagues formes de
chteaux, de temples, revtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et
auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un pais
manteau vgtal.

Mais qu'tait donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes
? Qui avait dispos ces roches et ces pierres comme des dolmens des
temps ant-historiques ? O tais-je, o m'avait entran la fantaisie
du capitaine Nemo ?

J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrtai. Je saisis son
bras. Mais lui, secouant la tte, et me montrant le dernier sommet de
la montagne, sembla me dire :

 Viens ! viens encore ! viens toujours ! 

Je le suivis dans un dernier lan, et en quelques minutes, j'eus gravi
le pic qui dominait d'une dizaine de mtres toute cette masse rocheuse.

Je regardai ce ct que nous venions de franchir. La montagne ne
s'levait que de sept  huit cents pieds au-dessus de la plaine ; mais
de son versant oppos, elle dominait d'une hauteur double le fond en
contre bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'tendaient
au loin et embrassaient un vaste espace clair par une fulguration
violente. En effet, c'tait un volcan que cette montagne. A cinquante
pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de
scories, un large cratre vomissait des torrents de lave, qui se
dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi pos,
ce volcan, comme un immense flambeau, clairait la plaine infrieure
jusqu'aux dernires limites de l'horizon.

J'ai dit que le cratre sous-marin rejetait des laves, mais non des
flammes. Il faut aux flammes l'oxygne de l'air, et elles ne sauraient
se dvelopper sous les eaux ; mais des coules de lave, qui ont en
elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge
blanc, lutter victorieusement contre l'lment liquide et se vaporiser
 son contact. De rapides courants entranaient tous ces gaz en
diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la
montagne, comme les djections du Vsuve sur un autre Torre del Greco.

En effet, l, sous mes yeux, ruine, abme, jete bas, apparaissait
une ville dtruite, ses toits effondrs, ses temples abattus, ses arcs
disloqus, ses colonnes gisant  terre, o l'on sentait encore les
solides proportions d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin,
quelques restes d'un gigantesque aqueduc ; ici l'exhaussement empt
d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthnon ; l, des
vestiges de quai, comme si quelque antique port et abrit jadis sur
les bords d'un ocan disparu les vaisseaux marchands et les trirmes de
guerre ; plus loin encore, de longues lignes de murailles croules, de
larges rues dsertes, toute une Pompi enfouie sous les eaux, que le
capitaine Nemo ressuscitait  mes regards !

O tais-je ? O tais-je ? Je voulais le savoir  tout prix, je
voulais parler, je voulais arracher la sphre de cuivre qui
emprisonnait ma tte.

Mais le capitaine Nemo vint  moi et m'arrta d'un geste. Puis,
ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avana vers un roc de
basalte noire et traa ce seul mot :

                                ATLANTIDE
    Quel clair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Mropide
de Thopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent ni par Origne,
Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa
disparition au compte des rcits lgendaires, admis par Possidonius,
Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon,
d'Avezac, je l'avais l sous les yeux, portant encore les irrcusables
tmoignages de sa catastrophe ! C'tait donc cette rgion engloutie qui
existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-del des
colonnes d'Hercule, o vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre
lequel se firent les premires guerres de l'ancienne Grce !

L'historien qui a consign dans ses crits les hauts faits de ces temps
hroques, c'est Platon lui-mme. Son dialogue de Time et de Critias a
t, pour ainsi dire, trac sous l'inspiration de Solon, pote et
lgislateur.

Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Sas,
ville dj vieille de huit cents ans, ainsi que le tmoignaient ses
annales graves sur le mur sacr de ses temples. L'un de ces vieillards
raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette
premire cit athnienne, ge de neuf cents sicles, avait t envahie
et en partie dtruite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il,
occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie
runies, qui couvrait une surface comprise du douzime degr de
latitude au quarantime degr nord. Leur domination s'tendait mme 
l'gypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grce, mais ils durent se
retirer devant l'indomptable rsistance des Hellnes. Des sicles
s'coulrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de
terre. Une nuit et un jour suffirent  l'anantissement de cette
Atlantide dont les plus hauts sommets, Madre, les Aores, les
Canaries, les les du cap Vert, mergent encore.

Tels taient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine
Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus
trange destine, je foulais du pied l'une des montagnes de ce
continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois sculaires et
contemporaines des poques gologiques ! Je marchais l mme o avaient
march les contemporains du premier homme ! J'crasais sous mes lourdes
semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres,
maintenant minraliss, couvraient autrefois de leur ombre !

Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J'aurais voulu descendre les
pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent
immense qui sans doute reliait l'Afrique  l'Amrique, et visiter ces
grandes cits antdiluviennes. L, peut-tre, sous mes regards,
s'tendaient Makhimos, la guerrire, Eusebs, la pieuse, dont les
gigantesques habitants vivaient des sicles entiers, et auxquels la
force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui rsistaient encore 
l'action des eaux. Un jour peut-tre, quelque phnomne ruptif les
ramnera  la surface des flots, ces ruines englouties ! On a signal
de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Ocan, et bien
des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces
fonds tourments. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonaient
la lutte profonde des lments ; les autres ont recueilli des cendres
volcaniques projetes hors de la mer. Tout ce sol jusqu' l'quateur
est encore travaill par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans
une poque loigne, accrus par les djections volcaniques et par les
couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes
n'apparatront pas  la surface de l'Atlantique !

Pendant que je rvais ainsi, tandis que je cherchais  fixer dans mon
souvenir tous les dtails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo,
accoud sur une stle moussue, demeurait immobile et comme ptrifi
dans une muette extase. Songeait-il  ces gnrations disparues et leur
demandait-il le secret de la destine humaine ? tait-ce  cette place
que cet homme trange venait se retremper dans les souvenirs de
l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de
la vie moderne ? Que n'aurais-je donn pour connatre ses penses, pour
les partager, pour les comprendre !

Nous restmes  cette place pendant une heure entire, contemplant la
vaste plaine sous l'clat des laves qui prenaient parfois une intensit
surprenante. Les bouillonnements intrieurs faisaient courir de rapides
frissonnements sur l'corce de la montagne. Des bruits profonds,
nettement transmis par ce milieu liquide, se rpercutaient avec une
majestueuse ampleur.

En ce moment, la lune apparut un instant  travers la masse des eaux et
jeta quelques ples rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une
lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un
dernier regard  cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe
de le suivre.

Nous descendmes rapidement la montagne. La fort minrale une fois
dpasse, j'aperus le fanal du _Nautilus_ qui brillait comme une
toile. Le capitaine marcha droit  lui, et nous tions rentrs  bord
au moment o les premires teintes de l'aube blanchissaient la surface
de l'Ocan.

                                    X

                      LES HOUILLRES SOUS-MARINES

Le lendemain, 20 fvrier, je me rveillais fort tard. Les fatigues de
la nuit avaient prolong mon sommeil jusqu' onze heures. Je m'habillai
promptement. J'avais hte de connatre la direction du _Nautilus_. Les
instruments m'indiqurent qu'il courait toujours vers le sud avec une
vitesse de vingt milles  l'heure par une profondeur de cent mtres.

Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les
panneaux tant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce
continent submerg.

En effet, le _Nautilus_ rasait  dix mtres du sol seulement la plaine
de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emport par le vent au-dessus
des prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous
tions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les
premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'taient des rocs
dcoups fantastiquement, des forts d'arbres passs du rgne vgtal
au rgne animal, et dont l'immobile silhouette grimaait sous les
flots. C'taient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis
d'axidies et d'anmones, hrisses de longues hydrophytes verticales,
puis des blocs de laves trangement contourns qui attestaient toute la
fureur des expansions plutoniennes.

Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux
lectriques, je racontais  Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au
point de vue purement imaginaire, inspirrent  Bailly tant de pages
charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples hroques. Je
discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter.
Mais Conseil, distrait, m'coutait peu, et son indiffrence  traiter
ce point historique me fut bientt explique.

En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand
passaient des poissons, Conseil, emport dans les abmes de la
classification, sortait du monde rel. Dans ce cas, je n'avais plus
qu' le suivre et  reprendre avec lui nos tudes ichtyologiques.

Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne diffraient pas sensiblement
de ceux que nous avions observs jusqu'ici. C'taient des raies d'une
taille gigantesque, longues de cinq mtres et doues d'une grande force
musculaire qui leur permet de s'lancer au-dessus des flots, des
squales d'espces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, 
dents triangulaires et aigus, que sa transparence rendait presque
invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme
de prismes et cuirasss d'une peau tuberculeuse, des esturgeons
semblables  leurs congnres de la Mditerrane, des
syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de
petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui dfilaient comme
de fins et souples serpents.

Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirtres, longs
de trois mtres et arms  leur mchoire suprieure d'une pe
perante, des vives, aux couleurs animes, connues du temps d'Aristote
sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale
rendent trs dangereux  saisir, puis, des coryphmes, au dos brun ray
de petites raies bleues et encadr dans une bordure d'or, de belles
dorades, des chrysostones-lune, sortes de disques  reflets d'azur,
qui, clairs en dessus par les rayons solaires, formaient comme des
taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mtres,
marchant par troupes, portant des nageoires jauntres tailles en faux
et de longs glaives de six pieds, intrpides animaux, plutt herbivores
que piscivores, qui obissaient au moindre signe de leurs femelles
comme des maris bien styls.

Mais tout en observant ces divers chantillons de la faune marine, je
ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois,
de capricieux accidents du sol obligeaient le _Nautilus_  ralentir sa
vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un ctac dans
d'troits tranglements de collines. Si ce labyrinthe devenait
inextricable, l'appareil s'levait alors comme un arostat, et
l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide  quelques mtres
au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les
manoeuvres d'une promenade arostatique, avec cette diffrence
toutefois que le _Nautilus_ obissait passivement  la main de son
timonier.

Vers quatre heures du soir, le terrain, gnralement compos d'une vase
paisse et entremle de branches minralises, se modifia peu  peu,
il devint plus rocailleux et parut sem de conglomrats, de tufs
basaltiques, avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses.
Je pensai que la rgion des montagnes allait bientt succder aux
longues plaines, et, en effet, dans certaines volutions du _Nautilus_,
j'aperus l'horizon mridional barr par une haute muraille qui
semblait fermer toute issue. Son sommet dpassait videmment le niveau
de l'Ocan. Ce devait tre un continent, ou tout au moins une le, soit
une des Canaries, soit une des les du cap Vert. Le point n'ayant pas
t fait --  dessein peut-tre -- j'ignorais notre position. En tout
cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide,
dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.

La nuit n'interrompit pas mes observations. J'tais rest seul. Conseil
avait regagn sa cabine. Le _Nautilus_, ralentissant son allure,
voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantt les effleurant
comme s'il et voulu s'y poser, tantt remontant capricieusement  la
surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations 
travers le cristal des eaux, et prcisment cinq ou six de ces toiles
zodiacales qui tranent  la queue d'Orion.

Longtemps encore, je serais rest  ma vitre, admirant les beauts de
la mer et du ciel, quand les panneaux se refermrent. A ce moment, le
_Nautilus_ tait arriv  l'aplomb de la haute muraille. Comment
manoeuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le
_Nautilus_ ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de
me rveiller aprs quelques heures de sommeil.

Mais, le lendemain, il tait huit heures lorsque je revins au salon. Je
regardai le manomtre. Il m'apprit que le _Nautilus_ flottait  la
surface de l'Ocan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la
plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des
lames suprieures.

Je montai jusqu'au panneau. Il tait ouvert. Mais, au lieu du grand
jour que j'attendais, je me vis environn d'une obscurit profonde. O
tions-nous ? M'tais-je tromp ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas
une toile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces tnbres absolues.

Je ne savais que penser, quand une voix me dit :

 C'est vous, monsieur le professeur ?

-- Ah ! capitaine Nemo, rpondis-je, o sommes-nous ?

-- Sous terre, monsieur le professeur.

-- Sous terre ! m'criai-je ! Et le _Nautilus_ flotte encore ?

-- Il flotte toujours.

-- Mais, je ne comprends pas ?

-- Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous
aimez les situations claires, vous serez satisfait. 

Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurit tait si
complte que je n'apercevais mme pas le capitaine Nemo. Cependant, en
regardant au znith, exactement au-dessus de ma tte, je crus saisir
une lueur indcise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou
circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif clat
fit vanouir cette vague lumire.

Je regardai, aprs avoir un instant ferm mes yeux blouis par le jet
lectrique. Le _Nautilus_ tait stationnaire. Il flottait auprs d'une
berge dispose comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment,
c'tait un lac emprisonn dans un cirque de murailles qui mesurait deux
milles de diamtre, soit six milles de tour. Son niveau, -- le
manomtre l'indiquait -- ne pouvait tre que le niveau extrieur, car
une communication existait ncessairement entre ce lac et la mer. Les
hautes parois, inclines sur leur base, s'arrondissaient en vote et
figuraient un immense entonnoir retourn, dont la hauteur comptait cinq
ou six cents mtres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par
lequel j'avais surpris cette lgre clart, videmment due au
rayonnement diurne.

Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intrieures de
cette norme caverne, avant de me demander si c'tait l l'ouvrage de
la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.

 O sommes-nous ? dis-je.

-- Au centre mme d'un volcan teint, me rpondit le capitaine, un
volcan dont la mer a envahi l'intrieur  la suite de quelque
convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le
_Nautilus_ a pntr dans ce lagon par un canal naturel ouvert  dix
mtres au-dessous de la surface de l'Ocan. C'est ici son port
d'attache, un port sr, commode, mystrieux, abrit de tous les rhumbs
du vent ! Trouvez-moi sur les ctes de vos continents ou de vos les
une rade qui vaille ce refuge assur contre la fureur des ouragans.

-- En effet, rpondis-je, ici vous tes en sret, capitaine Nemo. Qui
pourrait vous atteindre au centre d'un volcan ? Mais,  son sommet,
n'ai-je pas aperu une ouverture ?

-- Oui, son cratre, un cratre empli jadis de laves, de vapeurs et de
flammes, et qui maintenant donne passage  cet air vivifiant que nous
respirons.

-- Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je.

-- Elle appartient  un des nombreux lots dont cette mer est seme.
Simple cueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me
l'a fait dcouvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.

-- Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratre
du volcan ?

-- Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu' une centaine de pieds,
la base intrieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus,
les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient tre franchies.

-- Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours.
Vous tes en sret sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les
eaux. Mais,  quoi bon ce refuge ? Le _Nautilus_ n'a pas besoin de port.

-- Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'lectricit pour se
mouvoir, d'lments pour produire son lectricit, de sodium pour
alimenter ses lments, de charbon pour faire son sodium, et de
houillres pour extraire son charbon. Or, prcisment ici, la mer
recouvre des forts entires qui furent enlises dans les temps
gologiques ; minralises maintenant et transformes en houille, elles
sont pour moi une mine inpuisable.

-- Vos hommes, capitaine, font donc ici le mtier de mineurs ?

-- Prcisment. Ces mines s'tendent sous les flots comme les
houillres de Newcastle. C'est ici que, revtus du scaphandre, le pic
et la pioche  la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je
n'ai pas mme demande aux mines de la terre. Lorsque je brle ce
combustible pour la fabrication du sodium, la fume qui s'chappe par
le cratre de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan
en activit.

-- Et nous les verrons  l'oeuvre, vos compagnons ?

-- Non, pas cette fois, du moins, car je suis press de continuer notre
tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux
rserves de sodium que je possde. Le temps de les embarquer,
c'est--dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si
donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon,
profitez de cette journe, monsieur Aronnax. 

Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui
n'avaient pas encore quitt leur cabine. Je les invitai  me suivre
sans leur dire o ils se trouvaient.

Ils montrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'tonnait de rien,
regarda comme une chose trs naturelle de se rveiller sous une
montagne aprs s'tre endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut
d'autre ide que de chercher si la caverne prsentait quelque issue.

Aprs djeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.

 Nous voici donc encore une fois  terre, dit Conseil.

-- Je n'appelle pas cela  la terre , rpondit le Canadien. Et
d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous. 

Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se
dveloppait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur,
mesurait cinq cents pieds. Sur cette grve, on pouvait faire aisment
le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol
tourment, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des
blocs volcaniques et d'normes pierres ponces. Toutes ces masses
dsagrges, recouvertes d'un mail poli sous l'action des feux
souterrains, resplendissaient au contact des jets lectriques du fanal.
La poussire micace du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait
comme une nue d'tincelles.

Le sol s'levait sensiblement en s'loignant du relais des flots, et
nous Mmes bientt arrivs  des rampes longues et sinueuses, vritables
raidillons qui permettaient de s'lever peu  peu, mais il fallait
marcher prudemment au milieu de ces -- conglomrats, qu'aucun ciment ne
reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits
de cristaux de feldspath et de quartz.

La nature volcanique de cette norme excavation s'affirmait de toutes
parts. Je le fis observer  mes compagnons.

 Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait tre cet
entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le
niveau de ce liquide incandescent s'levait jusqu' l'orifice de la
montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau ?

-- Je me le figure parfaitement, rpondit Conseil. Mais monsieur me
dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opration, et
comment il se fait que la fournaise est remplace par les eaux
tranquilles d'un lac ?

-- Trs probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit
au-dessous de la surface de l'Ocan cette ouverture qui a servi de
passage au _Nautilus_. Alors les eaux de l'Atlantique se sont
prcipites  l'intrieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible
entre les deux lments, lutte qui s'est termine  l'avantage de
Neptune. Mais bien des sicles se sont couls depuis lors, et le
volcan submerg s'est chang en grotte paisible.

-- Trs bien, rpliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je
regrette, dans notre intrt, que cette ouverture dont parle monsieur
le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.

-- Mais, ami Ned, rpliqua Conseil, si ce passage n'et pas t
sous-marin, le _Nautilus_ n'aurait pu y pntrer !

-- Et j'ajouterai, matre Land, que les eaux ne se seraient pas
prcipites sous la montagne et que le volcan serait rest volcan. Donc
vos regrets sont superflus. 

Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus
raides et troites. De profondes excavations les coupaient parfois,
qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient tre
tournes. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre.
Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les
obstacles furent surmonts.

A une hauteur de trente mtres environ, la nature du terrain se
modifia, sans qu'il devnt plus praticable. Aux conglomrats et aux
trachytes succdrent de noirs basaltes ; ceux-ci tendus par nappes
toutes grumeles de soufflures ; ceux-l formant des prismes rguliers,
disposs comme une colonnade qui supportait les retombes de cette
vote immense, admirable spcimen de l'architecture naturelle. Puis,
entre ces basaltes serpentaient de longues coules de laves refroidies,
incrustes de raies bitumineuses, et, par places, s'tendaient de
larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le cratre
suprieur, inondait d'une vague clart toutes ces djections
volcaniques,  jamais ensevelies au sein de la montagne teinte.

Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientt arrte,  une
hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables
obstacles. La voussure intrieure revenait en surplomb, et la monte
dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le rgne
vgtal commenait  lutter avec le rgne minral. Quelques arbustes et
mme certains arbres sortaient des anfractuosits de la paroi. Je
reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique. Des
hliotropes, trs inhabiles  justifier leur nom, puisque les rayons
solaires n'arrivaient jamais jusqu' eux, penchaient tristement leurs
grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums  demi passs.  et l,
quelques chrysanthmes poussaient timidement au pied d'alos  longues
feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coules de laves,
j'aperus de petites violettes, encore parfumes d'une lgre odeur, et
j'avoue que je les respirai avec dlices. Le parfum, c'est l'me de la
fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas
d'me !

Nous tions arrivs au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui
cartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand
Ned Land s'cria :

 Ah ! monsieur, une ruche !

-- Une ruche ! rpliquai-je, en faisant un geste de parfaite
incrdulit.

-- Oui ! une ruche, rpta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent
autour. 

Je m'approchai et je dus me rendre  l'vidence. Il y avait l, 
l'orifice d'un trou creus dans le trou d'un dragonnier, quelques
milliers de ces ingnieux insectes, si communs dans toutes les
Canaries, et dont les produits y sont particulirement estims.

Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et
j'aurais eu mauvaise grce  m'y opposer. Une certaine quantit de
feuilles sches mlanges de soufre s'allumrent sous l'tincelle de
son briquet, et il commena  enfumer les abeilles. Les bourdonnements
cessrent peu  peu, et la ruche ventre livra plusieurs livres d'un
miel parfum. Ned Land en remplit son havresac.

 Quand j'aurai mlang ce miel avec la pte de l'artocarpus, nous
dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gteau succulent.

-- Parbleu ! fit Conseil, ce sera du pain d'pice.

-- Va pour le pain d'pice, dis-je, mais reprenons cette intressante
promenade. 

A certains dtours du sentier que nous suivions alots, le lac
apparaissait dans toute son tendue. Le fanal clairait en entier sa
surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. Le
_Nautilus_ gardait une immobilit parfaite. Sur sa plate-forme et sur
la berge s'agitaient les hommes de son quipage, ombres noires
nettement dcoupes au milieu de cette lumineuse atmosphre.

En ce moment, nous contournions la crte la plus leve de ces premiers
plans de roches qui soutenaient la vote. Je vis alors que les abeilles
n'taient pas les seuls reprsentants du rgne animal  l'intrieur de
ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient  et l dans
l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchs sur des pointes de roc.
C'taient des perviers au ventre blanc, et des crcelles criardes. Sur
les pentes dtalaient aussi, de toute la rapidit de leurs chasses, de
belles et grasses outardes. Je laisse  penser si la convoitise du
Canadien fut allume  la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta
de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le
plomb par les pierres, et aprs plusieurs essais infructueux, il
parvint  blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua
vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vrit pure, mais il
fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gteaux de
miel.

Nous dmes alors redescendre vers le rivage, car la crte devenait
impraticable. Au-dessus de nous, le cratre bant apparaissait comme
une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait
distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages chevels
par le vent d'ouest, qui laissaient traner jusqu'au sommet de la
montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se
tenaient  une hauteur mdiocre, car le volcan ne s'levait pas  plus
de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Ocan.

Une demi-heure aprs le dernier exploit du Canadien nous avions regagn
le rivage intrieur. Ici, la flore tait reprsente par de larges
tapis de cette criste-marine, petite plante ombellifre trs bonne 
confire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et
de fenouil-marin. Conseil en rcolta quelques bottes. Quant  la faune,
elle comptait pas milliers des crustacs de toutes sortes, des homards,
des crabes-tourteaux, des palmons, des mysis, des faucheurs, des
galates et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers
et patelles.

En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi
nous prmes plaisir  nous tendre sur son sable fin. Le feu avait poli
ses parois mailles et tincelantes, toutes saupoudres de la
poussire du mica. Ned Land en ttait les murailles et cherchait 
sonder leur paisseur. Je ne pus m'empcher de sourire. La conversation
se mit alors sur ses ternels projets d'vasion, et je crus pouvoir,
sans trop m'avancer, lui donner cette esprance : c'est que le
capitaine Nemo n'tait descendu au sud que pour renouveler sa provision
de sodium. J'esprais donc que, maintenant, il rallierait les ctes de
l'Europe et de l'Amrique ; ce qui permettrait au Canadien de reprendre
avec plus de succs sa tentative avorte.

Nous tions tendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La
conversation, anime au dbut, languissait alors. Une certaine
somnolence s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de
rsister au sommeil, je me laissai aller  un assoupissement profond.
Je rvais -- on ne choisit pas ses rves -- je rvais que mon existence
se rduisait  la vie vgtative d'un simple mollusque. Il me semblait
que cette grotte formait la double valve de ma coquille...

Tout d'un coup, je fus rveill par la voix de Conseil.

 Alerte ! Alerte ! criait ce digne garon.

-- Qu'y a-t-il ? demandai-je, me soulevant  demi.

-- L'eau nous gagne ! 

Je me redressai. La mer se prcipitait comme un torrent dans notre
retraite, et, dcidment, puisque nous n'tions pas des mollusques, il
fallait se sauver.

En quelques instants, nous fmes en sret sur le sommet de la grotte
mme.

 Que se passe-t-il donc ? demanda Conseil. Quelque nouveau phnomne ?

-- Eh non ! mes amis, rpondis-je, c'est la mare, ce n'est que la
mare qui a failli nous surprendre comme le hros de Walter Scott !
L'Ocan se gonfle au-dehors, et par une loi toute naturelle
d'quilibre, le niveau du lac monte galement. Nous en sommes quittes
pour un demi-bain. Allons nous changer au _Nautilus_.  

Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achev notre promenade
circulaire et nous rentrions  bord. Les hommes de l'quipage
achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le
_Nautilus_aurait pu partir  l'instant.

Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre
la nuit et sortir secrtement par son passage sous-marin ? Peut-tre.

Quoi qu'il en soit, le lendemain, le _Nautilus_, ayant quitt son port
d'attache, naviguait au large de toute terre, et  quelques mtres
au-dessous des flots de l'Atlantique.

                                   XI

                          LA MER DE SARGASSES

La direction du _Nautilus_ ne s'tait pas modifie. Tout espoir de
revenir vers les mers europennes devait donc tre momentanment
rejet. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. O nous
entranait-il ? Je n'osais l'imaginer.

Ce jour-l, le _Nautilus_ traversa une singulire portion de l'Ocan
atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau
chaude connu sous le nom de Gulf Stream. Aprs tre sorti des canaux de
Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pntrer dans le
golfe du Mexique, vers le quarante-quatrime degr de latitude nord, ce
courant se divise en deux bras ; le principal se porte vers les ctes
d'Irlande et de Norvge, tandis que le second flchit vers le sud  la
hauteur des Acores ; puis frappant les rivages africains et dcrivant
un ovale allong, il revient vers les Antilles.

Or, ce second bras -- c'est plutt un collier qu'un bras -- entoure de
ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Ocan froide, tranquille,
immobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. Vritable lac en plein
Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans
 en faire le tour.

La mer de Sargasses,  proprement parler, couvre toute la partie
immerge de l'Atlantide. Certains auteurs ont mme admis que ces
nombreuses herbes dont elle est seme sont arraches aux prairies de
cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces
herbages, algues et fucus, enlevs au rivage de l'Europe et de
l'Amrique, sont entrans jusqu' cette zone par le Gulf Stream. Ce
fut l une des raisons qui amenrent Colomb  supposer l'existence d'un
nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivrent 
la mer de Sargasses, ils navigurent non sans peine au milieu de ces
herbes qui arrtaient leur marche au grand effroi des quipages, et ils
perdirent trois longues semaines  les traverser.

Telle tait cette rgion que le _Nautilus_ visitait en ce moment, une
prairie vritable, un tapis serr d'algues, de fucus natans, de raisins
du tropique, si pais, si compact, que l'trave d'un btiment ne l'et
pas dchir sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas
engager son hlice dans cette masse herbeuse, se tint-il  quelques
mtres de profondeur au-dessous de la surface des flots.

Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol  sargazzo  qui signifie
varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement
ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur
de la _Gographie physique du globe_, ces hydrophytes se runissent
dans ce paisible bassin de l'Atlantique :

 L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble rsulter d'une
exprience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des
fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on
imprime  l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les
fragments parpills se runir en groupe au centre de la surface
liquide, c'est--dire au point le moins agit. Dans le phnomne qui
nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le
courant circulaire, et la mer de Sargasses, le point central o
viennent se runir les corps flottants. 

Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu tudier le phnomne dans ce
milieu spcial o les navires pntrent rarement. Au-dessus de nous
flottaient des corps de toute provenance, entasss au milieu de ces
herbes bruntres, des troncs d'arbres arrachs aux Andes ou aux
Montagnes-Rocheuses et flotts par l'Amazone ou le Mississipi, de
nombreuses paves, des restes de quilles ou de carnes, des bordages
dfoncs et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils
ne pouvaient remonter  la surface de l'Ocan. Et le temps justifiera
un jour cette autre opinion de Maury, que ces matires, ainsi
accumules pendant des sicles, se minraliseront sous l'action des
eaux et formeront alors d'inpuisables houillres. Rserve prcieuse
que prpare la prvoyante nature pour ce moment o les hommes auront
puis les mines des continents.

Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai
de charmants alcyons stells aux couleurs roses, des actinies qui
laissaient traner leur longue chevelure de tentacules, des mduses
vertes, rouges, bleues, et particulirement ces grandes rhizostomes de
Cuvier, dont l'ombrelle bleutre est borde d'un feston violet.

Toute cette journe du 22 fvrier se passa dans la mer de Sargasses, o
les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacs, trouvent une
abondante nourriture. Le lendemain, l'Ocan avait repris son aspect
accoutume.

Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 fvrier au 12 mars, le
_Nautilus_, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une
vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine
Nemo voulait videmment accomplir son programme sous-marin et je ne
doutais pas qu'il ne songet, aprs avoir doubl le cap Horn,  revenir
vers les mers australes du Pacifique.

Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers,
prives d'les, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen
non plus de s'opposer aux volonts du capitaine Nemo. Le seul parti
tait de se soumettre ; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la
force ou de la ruse, j'aimais  penser qu'on pourrait l'obtenir par la
persuasion. Ce voyage termin, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas
 nous rendre la libert sous serment de ne jamais rvler son
existence ? Serment d'honneur que nous aurions tenu. Mais il fallait
traiter cette dlicate question avec le capitaine. Or, serais-je bien
venu  rclamer cette libert ? Lui-mme n'avait-il pas dclar, ds le
dbut et d'une faon formelle, que le secret de sa vie exigeait notre
emprisonnement perptuel  bord du _Nautilus_ ? Mon silence, depuis
quatre mois, ne devait-il pas lui paratre une acceptation tacite de
cette situation ? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour rsultat de
donner des soupons qui pourraient nuire  nos projets, si quelque
circonstance favorable se prsentait plus tard de les reprendre ?
Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit,
je les soumettais  Conseil qui n'tait pas moins embarrass que moi.
En somme, bien que je ne fusse pas facile  dcourager, je comprenais
que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en
jour, surtout en ce moment o le capitaine Nemo courait en tmraire
vers le sud de l'Atlantique !

Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionns plus haut, aucun
incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine.
Il travaillait. Dans la bibliothque je trouvais souvent des livres
qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire
naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuillet par lui,
tait couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes
thories et mes systmes. Mais le capitaine se contentait d'purer
ainsi mon travail, et il tait rare qu'il discutt avec moi.
Quelquefois, j'entendais rsonner les sons mlancoliques de son orgue,
dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au
milieu de la plus secrte obscurit, lorsque le _Nautilus_ s'endormait
dans les dserts de l'Ocan.

Pendant cette partie du voyage, nous navigumes des journes entires 
la surface des flots. La mer tait comme abandonne. A peine quelques
navires  voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de
Bonne-Esprance. Un jour nous fmes poursuivis par les embarcations
d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque norme baleine
d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre  ces
braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en
plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intresser
Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait d
regretter que notre ctac de tle ne pt tre frapp  mort par le
harpon de ces pcheurs.

Les poissons observs par Conseil et par moi, pendant cette priode,
diffraient peu de ceux que nous avions dj tudis sous d'autres
latitudes. Les principaux furent quelques chantillons de ce terrible
genre de cartilagineux, divis en trois sous-genres qui ne comptent pas
moins de trente-deux espces : des squales-galonns, longs de cinq
mtres,  tte dprime et plus large que le corps,  nageoire caudale
arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallles et
longitudinales puis des squales-perlons, gris cendr, percs de sept
ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale place 
peu prs vers le milieu du corps.

Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut.
On a le droit de ne point croire aux rcits des pcheurs, mais voici ce
qu'ils racontent. On a trouv dans le corps de l'un de ces animaux une
tte de buffle et un veau tout entier ; dans un autre, deux thons et un
matelot en uniforme ; dans un autre, un soldat avec son sabre ; dans un
autre enfin, un cheval avec son cavalier. Tout ceci,  vrai dire, n'est
pas article de foi. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se
laissa prendre aux filets du _Nautilus_, et que je ne pus vrifier leur
voracit.

Des troupes lgantes et foltres de dauphins nous accompagnrent
pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six,
chassant en meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non
moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de
Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et
quinze phoques. C'tait, il est vrai un paulard, appartenant  la plus
grande espce connue, et dont la longueur dpasse quelquefois
vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et
ceux que j'aperus tenaient du genre des delphinorinques, remarquables
par un museau excessivement troit et quatre fois long comme le crne.
Leur corps, mesurant trois mtres, noir en dessus, tait en dessous
d'un blanc ros sem de petites taches trs rares.

Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux chantillons de ces
poissons de l'ordre des acanthoptrigiens et de la famille des
scinoides. Quelques auteurs -- plus potes que naturalistes --
prtendent que ces poissons chantent mlodieusement, et que leurs voix
runies forment un concert qu'un choeur de voix humaines ne saurait
galer. Je ne dis pas non, mais ces scnes ne nous donnrent aucune
srnade  notre passage, et je le regrette.

Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantit de poissons
volants. Rien n'tait plus curieux que de voir les dauphins leur donner
la chasse avec une prcision merveilleuse. Quelle que ft la porte de
son vol, quelque trajectoire qu'il dcrivt, mme au-dessus du
_Nautilus_, l'infortun poisson trouvait toujours la bouche du dauphin
ouverte pour le recevoir. C'taient ou des pirapdes, ou des
trigles-milans,  bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, aprs avoir
trac des raies de feu dans l'atmosphre, plongeaient dans les eaux
sombres comme autant d'toiles filantes.

Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce
jour-l, le _Nautilus_ fut employ  des expriences de sondages qui
m'intressrent vivement.

Nous avions fait alors prs de treize mille lieues depuis notre dpart
dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 45037' de
latitude sud et 37053' de longitude ouest. C'taient ces mmes parages
o le capitaine Denham de l'_Hrald_ fila quatorze mille mtres de
sonde sans trouver de fond. L aussi, le lieutenant Parcker de la
frgate amricaine _Congress_ n'avait pu atteindre le sol sous-marin
par quinze mille cent quarante mtres.

Le capitaine Nemo rsolut d'envoyer son _Nautilus_  la plus extrme
profondeur  fin de contrler ces diffrents sondages. Je me prparai 
noter tous les rsultats de l'exprience. Les panneaux du salon furent
ouverts, et les manoeuvres commencrent pour atteindre ces couches si
prodigieusement recules.

On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les
rservoirs. Peut-tre n'eussent-ils pu accrotre suffisamment la
pesanteur spcifique du _Nautilus_. D'ailleurs, pour remonter, il
aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient
pas t assez puissantes pour vaincre la pression extrieure.

Le capitaine Nemo rsolut d'aller chercher le fond ocanique par une
diagonale suffisamment allonge, au moyen de ses plans latraux qui
furent placs sous un angle de quarante-cinq degrs avec les lignes
d'eau du _Nautilus_. Puis, l'hlice fut porte  son maximum de
vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une
indescriptible violence.

Sous cette pousse puissante, la coque du _Nautilus_ frmit comme une
corde sonore et s'enfona rgulirement sous les eaux. Le capitaine et
moi, posts dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomtre qui
dviait rapidement. Bientt fut dpasse cette zone habitable o
rsident la plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne
peuvent vivre qu' la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins
nombreux, se tiennent  des profondeurs assez grandes. Parmi ces
derniers, j'observais l'hexanche, espce de chien de mer muni de six
fentes respiratoires, le tlescope aux yeux normes, le
malarmat-cuirass, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que
protgeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge ple, puis enfin
le grenadier, qui, vivant par douze cents mtres de profondeur,
supportait alors une pression de cent vingt atmosphres.

Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observ des poissons  des
profondeurs plus considrables.

 Des poissons ? me rpondit-il, rarement. Mais dans l'tat actuel de
la science, que prsume-t-on, que sait-on ?

-- Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches
de l'Ocan, la vie vgtale disparat plus vite que la vie animale. On
sait que, l o se rencontrent encore des tres anims, ne vgte plus
une seule hydrophyte. On sait que les plerines, les hutres vivent par
deux mille mtres d'eau, et que Mac Clintock, le hros des mers
polaires, a retir une toile vivante d'une profondeur de deux mille
cinq cents mtres. On sait que l'quipage du _Bull-Dog_, de la Marine
Royale, a pch une astrie par deux mille six cent vingt brasses, soit
plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-tre me
direz-vous qu'on ne sait rien ?

-- Non, monsieur le professeur, rpondit le capitaine, je n'aurai pas
cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez
que des tres puissent vivre  de telles profondeurs ?

-- Je l'explique par deux raisons, rpondis-je. D'abord, parce que les
courants verticaux, dtermins par les diffrences de salure et de
densit des eaux, produisent un mouvement qui suffit  entretenir la
vie rudimentaire des encrines et des astries.

-- Juste, fit le capitaine.

-- Ensuite, parce que, si l'oxygne est la base de la vie, on sait que
la quantit d'oxygne dissous dans l'eau de mer augmente avec la
profondeur au lieu de diminuer. et que la pression des couches basses
contribue  l'y comprimer.

-- Ah ! on sait cela ? rpondit le capitaine Nemo, d'un ton lgrement
surpris. Eh bien, monsieur le professeur. on a raison de le savoir, car
c'est la vrit. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des
poissons renferme plus d'azote que d'oxygne, quand ces animaux sont
pchs  la surface des eaux, et plus d'oxygne que d'azote, au
contraire, quand ils sont tirs des grandes profondeurs. Ce qui donne
raison  votre systme. Mais continuons nos observations. 

Mes regards se reportrent sur le manomtre. L'instrument indiquait une
profondeur de six mille mtres. Notre immersion durait depuis une
heure. Le _Nautilus_, glissant sur ses plans inclins, s'enfonait
toujours. Les eaux dsertes taient admirablement transparentes et
d'une diaphanit que rien ne saurait peindre. Une heure plus tard, nous
tions par treize mille mtres -- trois lieues et quart environ -- et
le fond de l'Ocan ne se laissait pas pressentir.

Cependant, par quatorze mille mtres, j'aperus des pics noirtres qui
surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir
 des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes
mme, et la profondeur de ces abmes demeurait invaluable.

Le _Nautilus_ descendit plus bas encore, malgr les puissantes
pressions qu'il subissait. Je sentais ses tles trembler sous la
jointure de leurs boulons ; ses barreaux s'arquaient ; ses cloisons
gmissaient ; les vitres du salon semblaient se gondoler sous la
pression des eaux. Et ce solide appareil et cd sans doute. si, ainsi
que l'avait dit son capitaine, il n'et t capable de rsister comme
un bloc plein.

En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais
encore quelques coquilles, des serpuls, des spinorbis vivantes, et
certains chantillons d'astries.

Mais bientt ces derniers reprsentants de la vie animale disparurent,
et, au-dessous de trois lieues, le _Nautilus_ dpassa les limites de
l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'lve dans les airs
au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de
seize mille mtres -- quatre lieues -- et les flancs du _Nautilus_
supportaient alors une pression de seize cents atmosphres,
c'est--dire seize cents kilogrammes par chaque centimtre carr de sa
surface !

 Quelle situation ! m'criai-je. Parcourir dans ces rgions profondes
o l'homme n'est jamais parvenu ! Voyez, capitaine, voyez ces rocs
magnifiques, ces grottes inhabites, ces derniers rceptacles du globe,
o la vie n'est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi
faut-il que nous soyons rduits  n'en conserver que le souvenir ?

-- Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux
que le souvenir ?

-- Que voulez-vous dire par ces paroles ?

-- Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue
photographique de cette rgions sous-marine ! 

Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette
nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif
tait apport dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le
milieu liquide clair lectriquement, se distribuait avec une clart
parfaite. Nulle ombre, nulle dgradation de notre lumire factice. Le
soleil n'et pas t plus favorable  une opration de cette nature. Le
_Nautilus_, sous la pousse de son hlice, matrise par l'inclinaison
de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqu sur ces sites
du fond ocanique, et en quelques secondes. nous avions obtenu un
ngatif d'une extrme puret.

C'est l'preuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches
primordiales qui n'ont jamais connu la lumire des cieux, ces granits
infrieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes
profondes vides dans la masse pierreuse, ces profils d'une
incomparable nettet et dont le trait terminal se dtache en noir,
comme s'il tait d au pinceau de certains artistes flamands. Puis,
au-del, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondule qui
compose les arrire-plans du paysage. Je ne puis dcrire cet ensemble
de roches lisses. noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux
formes trangement dcoupes et solidement tablies sur ce tapis de
sable qui tincelait sous les jets de la lumire lectrique.

Cependant, le capitaine Nemo, aprs avoir termin son opration,
m'avait dit :

 Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette
situation ni exposer trop longtemps le _Nautilus_  de pareilles
pressions.

-- Remontons ! rpondis-je.

-- Tenez-vous bien. 

Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine
me faisait cette recommandation, quand je fus prcipit sur le tapis.

Son hlice embraye sur un signal du capitaine, ses plans dresss
verticalement, le _Nautilus_, emport comme un ballon dans les airs,
s'enlevait avec une rapidit foudroyante. Il coupait la masse des eaux
avec un frmissement sonore. Aucun dtail n'tait visible. En quatre
minutes, il avait franchi les quatre lieues qui le sparaient de la
surface de l'Ocan, et, aprs avoir merg comme un poisson volant, il
retombait en faisant jaillir les flots  une prodigieuse hauteur.

                                  XII

                          CACHALOTS ET BALEINES

Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le _Nautilus_ reprit sa direction
vers le sud. Je pensais qu' la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap
 l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour
du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les rgions
australes. O voulait-il donc aller ? Au ple ? C'tait insens. Je
commenai  croire que les tmrits du capitaine justifiaient
suffisamment les apprhensions de Ned Land.

Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de
fuite. Il tait devenu moins communicatif, presque silencieux. Je
voyais combien cet emprisonnement prolong lui pesait. Je sentais ce
qui s'amassait de colre en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine,
ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa
violence naturelle ne le portt  quelque extrmit.

Ce jour-l, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre.
Je leur demandai la raison de leur visite.

 Une simple question  vous poser, monsieur, me rpondit le Canadien.

-- Parlez, Ned.

-- Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait  bord du _Nautilus_ ?

-- Je ne saurais le dire, mon ami.

-- Il me semble, reprit Ned Land, que sa manoeuvre ne ncessite pas un
nombreux quipage.

-- En effet, rpondis-je, dans les conditions o il se trouve, une
dizaine d'hommes au plus doivent suffire  le manoeuvrer.

-- Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage ?

-- Pourquoi ?  rpliquai-je.

Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions taient faciles 
deviner.

 Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien
compris l'existence du capitaine, le _Nautilus_ n'est pas seulement un
navire. Ce doit tre un lieu de refuge pour ceux qui, comme son
commandant, ont rompu toute relation avec la terre.

-- Peut-tre, dit Conseil, mais enfin le _Nautilus_ ne peut contenir
qu'un certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il valuer ce
maximum ?

-- Comment cela, Conseil ?

-- Par le calcul. tant donn la capacit du navire que monsieur
connat, et, par consquent, la quantit d'air qu'il renferme ; sachant
d'autre part ce que chaque homme dpense dans l'acte de la respiration,
et comparant ces rsultats avec la ncessit o le _Nautilus_ est de
remonter toutes les vingt-quatre heures... 

La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien o il voulait
en venir.

 Je te comprends, dis-je ; mais ce calcul-l, facile  tablir
d'ailleurs, ne peut donner qu'un chiffre trs incertain.

-- N'importe, reprit Ned Land, en insistant.

-- Voici le calcul, rpondis-je. Chaque homme dpense en une heure
l'oxygne contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures
l'oxygne contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc
chercher combien de fois le _Nautilus_ renferme deux mille quatre cents
litres d'air.

-- Prcisment, dit Conseil.

-- Or, repris-je, la capacit du _Nautilus_ tant de quinze cents
tonneaux, et celle du tonneau de mille litres, le _Nautilus_ renferme
quinze cent mille litres d'air, qui, diviss par deux mille quatre
cents... 

Je calculai rapidement au crayon :

 ... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient  dire
que l'air contenu dans le _Nautilus_ pourrait rigoureusement suffire 
six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures.

-- Six cent vingt-cinq ! rpta Ned.

-- Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins
ou officiers, nous ne formons pas la dixime partie de ce chiffre.

-- C'est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil.

-- Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience.

-- Et mme mieux que la patience, rpondit Conseil, la rsignation. 

Conseil avait employ le mot juste.

 Aprs tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours
au sud ! Il faudra bien qu'il s'arrte, ne ft-ce que devant la
banquise, et qu'il revienne vers des mers plus civilises ! Alors, il
sera temps de reprendre les projets de Ned Land. 

Le Canadien secoua la tte, passa la main sur son front, ne rpondit
pas, et se retira.

 Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors
Conseil. Ce pauvre Ned pense  tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout
lui revient de sa vie passe. Tout lui semble regrettable de ce qui
nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le coeur
gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a  faire ici ? Rien. Il
n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le mme got
que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour
pouvoir entrer dans une taverne de son pays ! 

Il est certain que la monotonie du bord devait paratre insupportable
au Canadien, habitu  une vie libre et active. Les vnements qui
pouvaient le passionner taient rares. Cependant, ce jour-l, un
incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur.

Vers onze heures du matin, tant  la surface de l'Ocan, le _Nautilus_
tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit
pas, car je savais que ces animaux, chasss  outrance, se sont
rfugis dans les bassins des hautes latitudes.

Le rle jou par la baleine dans le monde marin, et son influence sur
les dcouvertes gographiques, ont t considrables. C'est elle, qui,
entranant  sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les
Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Ocan
et les conduisit d'une extrmit de la terre  l'autre. Les baleines
aiment  frquenter les mers australes et borales. D'anciennes
lgendes prtendent mme que ces ctacs amenrent les pcheurs jusqu'
sept lieues seulement du ple nord. Si le fait est faux, il sera vrai
un jour et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les
rgions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point
inconnu du globe.

Nous tions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais le
mois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journes
d'automne. Ce fut le Canadien -- il ne pouvait s'y tromper -- qui
signala une baleine  l'horizon dans l'est. En regardant attentivement,
on voyait son dos noirtre s'lever et s'abaisser alternativement
au-dessus des flots,  cinq milles du _Nautilus_.

 Ah ! s'cria Ned Land, si j'tais  bord d'un baleinier, voil une
rencontre qui me ferait plaisir ! C'est un animal de grande taille !
Voyez avec quelle puissance ses vents rejettent des colonnes d'air et
de vapeur ! Mille diables ! pourquoi faut-il que je sois enchan sur
ce morceau de tle !

-- Quoi ! Ned, rpondis-je, vous n'tes pas encore revenu de vos
vieilles ides de pche ?

-- Est-ce qu'un pcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien
mtier ? Est-ce qu'on se lasse jamais des motions d'une pareille
chasse ?

-- Vous n'avez jamais pch dans ces mers, Ned ?

-- Jamais, monsieur. Dans les mers borales seulement, et autant dans
le dtroit de Bering que dans celui de Davis.

-- Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine
franche que vous avez chasse jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas
 passer les eaux chaudes de l'quateur.

-- Ah ! monsieur le professeur, que me dites-vous l ? rpliqua le
Canadien d'un ton passablement incrdule.

-- Je dis ce qui est.

-- Par exemple ! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voil deux ans
et demi, j'ai amarin prs du Groenland une baleine qui portait encore
dans son flanc le harpon poinonn d'un baleinier de Bering. Or, je
vous demande, comment aprs avoir t frapp  l'ouest de l'Amrique,
l'animal serait venu se faire tuer  l'est, s'il n'avait, aprs avoir
doubl, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Esprance, franchi
l'quateur ?

-- Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que rpondra
monsieur.

-- Monsieur vous rpondra, mes amis, que les baleines sont localises,
suivant leurs espces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et
si l'un de ces animaux est venu du dtroit de Bring dans celui de
Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer 
l'autre, soit sur les ctes de l'Amrique, soit sur celles de l'Asie.

-- Faut-il vous croire ? demanda le Canadien, en fermant un oeil.

-- Il faut croire monsieur, rpondit Conseil.

-- Ds lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pch dans ces
parages, je ne connais point les baleines qui les frquentent ?

-- Je vous l'ai dit, Ned.

-- Raison de plus pour faire leur connaissance, rpliqua Conseil.

-- Voyez ! voyez ! s'cria le Canadien la voix mue. Elle s'approche !
Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien
contre elle ! 

Ned frappait du pied. Sa main frmissait en brandissant un harpon
imaginaire.

 Ces ctacs, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers
borales ?

-- A peu prs, Ned.

-- C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui
mesuraient jusqu' cent pieds de longueur !

Je me suis mme laiss dire que le Hullamock et l'Umgallick des les
Aloutiennes dpassaient quelquefois cent cinquante pieds.

-- Ceci me parat exagr, rpondis-je. Ces animaux ne sont que des
baleinoptres, pourvus de nageoires dorsales, et de mme que les
cachalots, ils sont gnralement plus petits que la baleine franche.

-- Ah ! s'cria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas
l'Ocan, elle se rapproche, elle vient dans les eaux du _Nautilus_ ! 

Puis, reprenant sa conversation :

 Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bte ! On cite
cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des ctacs intelligents.
Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend
pour des lots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu...

-- On y btit des maisons, dit Conseil.

-- Oui, farceur, rpondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge
et entrane tous ses habitants au fond de l'abme.

-- Comme dans les voyages de Simbad le marin, rpliquai-je en riant.

-- Ah ! matre Land, il parat que vous aimez les histoires
extraordinaires ! Quels cachalots que les vtres ! J'espre que vous
n'y croyez pas !

-- Monsieur le naturaliste, rpondit srieusement le Canadien, il faut
tout croire de la part des baleines !

-- Comme elle marche, celle-ci ! Comme elle se drobe !

-- On prtend que ces animaux-l peuvent faire le tour du monde en
quinze jours.

-- Je ne dis pas non.

-- Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est
que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement
encore.

-- Ah ! vraiment, Ned ! Et pourquoi cela ?

-- Parce que alors, elles avaient la queue en travers, comme les
poissons, c'est--dire que cette queue, comprime verticalement,
frappait l'eau de gauche  droite et de droite  gauche. Mais le
Crateur, s'apercevant qu'elles marchaient trop vite, leur tordit la
queue, et depuis ce temps-l, elles battent les flots de haut en bas au
dtriment de leur rapidit.

-- Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il
vous croire ?

-- Pas trop, rpondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il
existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille
livres.

-- C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que
certains ctacs acquirent un dveloppement considrable, puisque,
dit-on, ils fournissent jusqu' cent vingt tonnes d'huile.

-- Pour a, je l'ai vu, dit le Canadien.

-- Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines
galent en grosseur cent lphants. Jugez des effets produits par une
telle masse lance  toute vitesse !

-- Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires ?

-- Des navires, je ne le crois pas, rpondis-je. On raconte, cependant,
qu'en 1820, prcisment dans ces mers du sud, une baleine se prcipita
sur l'_Essex_ et le fit reculer avec une vitesse de quatre mtres par
seconde. Des lames pntrrent par l'arrire, et l'_Essex_ sombra
presque aussitt. 

Ned me regarda d'un air narquois.

 Pour mon compte, dit-il, j'ai reu un coup de queue de baleine --
dans mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons
t lancs  une hauteur de six mtres. Mais auprs de la baleine de
monsieur le professeur, la mienne n'tait qu'un baleineau.

-- Est-ce que ces animaux-l vivent longtemps ? demanda Conseil.

-- Mille ans, rpondit le Canadien sans hsiter.

-- Et comment le savez-vous, Ned ?

-- Parce qu'on le dit.

-- Et pourquoi le dit-on ?

-- Parce qu'on le sait.

-- Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le
raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque
les pcheurs chassrent pour la premire fois les baleines, ces animaux
avaient une taille suprieure  celle qu'ils acquirent aujourd'hui. On
suppose donc, assez logiquement, que l'infriorit des baleines
actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur
complet dveloppement. C'est ce qui a fait dire  Buffon que ces
ctacs pouvaient et devaient mme vivre mille ans. Vous entendez ? 

Ned Land n'entendait pas. Il n'coutait plus. La baleine s'approchait
toujours. Il la dvorait des yeux.

 Ah ! s'cria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt,
c'est un troupeau tout entier ! Et ne pouvoir rien faire ! Etre l
pieds et poings lis !

-- Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine
Nemo la permission de chasser ?... 

Conseil n'avait pas achev sa phrase, que Ned Land s'tait affal par
le panneau et courait  la recherche du capitaine. Quelques instants
aprs, tous deux reparaissaient sur la plate-forme.

Le capitaine Nemo observa le troupeau de ctacs qui se jouait sur les
eaux  un mille du _Nautilus_.

 Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a l la fortune d'une
flotte de baleiniers.

-- Eh ! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner
la chasse, ne ft-ce que pour ne pas oublier mon ancien mtier de
harponneur ?

-- A quoi bon, rpondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour
dtruire ! Nous n'avons que faire d'huile de baleine  bord.

-- Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous
nous avez autoriss  poursuivre un dugong !

-- Il s'agissait alors de procurer de la viande frache  mon quipage.
Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilge
rserv  l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En
dtruisant la baleine australe comme la baleine franche, tres
inoffensifs et bons, vos pareils, matre Land, commettent une action
blmable. C'est ainsi qu'ils ont dj dpeupl toute la baie de Baffin,
et qu'ils anantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc
tranquilles ces malheureux ctacs. Ils ont bien assez de leurs ennemis
naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous
en mliez. 

Je laisse  imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours
de morale. Donner de semblables raisons  un chasseur, c'tait perdre
ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait
videmment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait
raison. L'acharnement barbare et inconsidr des pcheurs fera
disparatre un jour la dernire baleine de l'Ocan.

Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains
dans ses poches et nous tourna le dos.

Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de ctacs, et
s'adressant  moi :

 J'avais raison de prtendre, que sans compter l'homme, les baleines
ont assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire 
forte partie avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax,  huit milles
sous le vent ces points noirtres qui sont en mouvement ?

-- Oui, capitaine, rpondis-je.

-- Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois
rencontrs par troupes de deux ou trois cents ! Quant  ceux-l, btes
cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer. 

Le Canadien se retourna vivement  ces derniers mots.

 Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'intrt mme
des baleines...

-- Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le _Nautilus_ suffira
 disperser ces cachalots. Il est arm d'un peron d'acier qui vaut
bien le harpon de matre Land, j'imagine. 

Le Canadien ne se gna pas pour hausser les paules. Attaquer des
ctacs  coups d'peron ! Qui avait jamais entendu parler de cela ?

 Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous
montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de piti
pour ces froces ctacs. Ils ne sont que bouche et dents ! 

Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocphale,
dont la taille dpasse quelque fois vingt-cinq mtres. La tte norme
de ce ctac occupe environ le tiers de son corps. Mieux arm que la
baleine, dont la mchoire suprieure est seulement garnie de fanons, il
est muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centimtres,
cylindriques et coniques  leur sommet, et qui psent deux livres
chacune. C'est  la partie suprieure de cette norme tte et dans de
grandes cavits spares par des cartilages, que se trouvent trois 
quatre cents kilogrammes de cette huile prcieuse, dite  blanc de
baleine . Le cachalot est un animal disgracieux, plutt ttard que
poisson, suivant la remarque de Frdol. Il est mal construit, tant
pour ainsi dire  manqu  dans toute la partie gauche de sa charpente,
et n'y voyant gure que de l'oeil droit.

Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait
aperu les baleines et se prparait  les attaquer. On pouvait
prjuger, d'avance, la victoire des cachalots, non seulement parce
qu'ils sont mieux btis pour l'attaque que leurs inoffensifs
adversaires. mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous
les flots, sans venir respirer  leur surface.

Il n'tait que temps d'aller au secours des baleines. Le _Nautilus_ se
mit entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prmes place devant les
vitres du salon. Le capitaine Nemo se rendit prs du timonier pour
manoeuvrer son appareil comme un engin de destruction. Bientt, je
sentis les battements de l'hlice se prcipiter et notre vitesse
s'accrotre.

Le combat tait dj commenc entre les cachalots et les baleines,
lorsque le _Nautilus_ arriva. Il manoeuvra de manire  couper la
troupe des macrocphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrrent peu mus
 la vue du nouveau monstre qui se mlait  la bataille. Mais bientt
ils durent se garer de ses coups.

Quelle lutte ! Ned Land lui-mme, bientt enthousiasm, finit par
battre des mains. Le _Nautilus_ n'tait plus qu'un harpon formidable,
brandi par la main de son capitaine. Il se lanait contre ces masses
charnues et les traversait de part en part, laissant aprs son passage
deux grouillantes moitis d'animal. Les formidables coups de queue qui
frappaient ses flancs, il ne les sentait pas. Les chocs qu'il
produisait, pas davantage. Un cachalot extermin, il courait  un
autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, allant de
l'avant, de l'arrire, docile  son gouvernail, plongeant quand le
ctac s'enfonait dans les couches profondes, remontant avec lui
lorsqu'il revenait  la surface, le frappant de plein ou d'charpe, le
coupant ou le dchirant, et dans toutes les directions et sous toutes
les allures, le perant de son terrible peron.

Quel carnage ! Quel bruit  la surface des flots ! Quels sifflements
aigus et quels ronflements particuliers  ces animaux pouvants ! Au
milieu de ces couches ordinairement si paisibles, leur queue crait de
vritables houles.

Pendant une heure se prolongea cet homrique massacre, auquel les
macrocphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze
runis essayrent d'craser le _Nautilus_ sous leur masse. On voyait, 
la vitre, leur gueule norme pave de dents, leur oeil formidable. Ned
Land, qui ne se possdait plus, les menaait et les injuriait. On
sentait qu'ils se cramponnaient  notre appareil, comme des chiens qui
coiffent un ragot sous les taillis. Mais le _Nautilus_, forant son
hlice, les emportait, les entranait, ou les ramenait vers le niveau
suprieur des eaux, sans se soucier ni de leur poids norme, ni de
leurs puissantes treintes.

Enfin la masse des cachalots s'claircit. Les flots redevinrent
tranquilles. Je sentis que nous remontions  la surface de l'Ocan. Le
panneau fut ouvert, et nous nous prcipitmes sur la plate-forme.

La mer tait couverte de cadavres mutils. Une explosion formidable
n'et pas divis, dchir, dchiquet avec plus de violence ces masses
charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleutres sur
le dos, blanchtres sous le ventre, et tout bossus d'normes
protubrances. Quelques cachalots pouvants fuyaient  l'horizon. Les
flots taient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles ; et le
_Nautilus_ flottait au milieu d'une mer de sang.

Le capitaine Nemo nous rejoignit.

 Eh bien, matre Land ? dit-il.

-- Eh bien, monsieur, rpondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme
s'tait calm, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis
pas un boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie.

-- C'est un massacre d'animaux malfaisants, rpondit le capitaine, et
le _Nautilus_ n'est pas un couteau de boucher.

-- J'aime mieux mon harpon, rpliqua le Canadien.

-- Chacun son arme , rpondit le capitaine, en regardant fixement Ned
Land.

Je craignais que celui-ci ne se laisst emporter  quelque violence qui
aurait eu des consquences dplorables. Mais sa colre fut dtourne
par la vue d'une baleine que le _Nautilus_ accostait en ce moment.

L'animal n'avait pu chapper  la dent des cachalots. Je reconnus la
baleine australe,  tte dprime, qui est entirement noire.
Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du
Nord-Caper par la soudure des sept vertbres cervicales, et elle compte
deux ctes de plus que ses congnres. Le malheureux ctac, couch sur
le flanc, le ventre trou de morsures, tait mort. Au bout de sa
nageoire mutile pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu
sauver du massacre. Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui
murmurait comme un ressac  travers ses fanons.

Le capitaine Nemo conduisit le _Nautilus_ prs du cadavre de l'animal.
Deux de ses hommes montrent sur le flanc de la baleine, et je vis, non
sans tonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait
qu'elles contenaient, c'est--dire la valeur de deux  trois tonneaux.

Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus
m'empcher de lui marquer ma rpugnance pour ce breuvage. Il m'assura
que ce lait tait excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune faon
du lait de vache.

Je le gotai et je fus de son avis. C'tait donc pour nous une rserve
utile, car, ce lait, sous la forme de beurre sal ou de fromage, devait
apporter une agrable varit  notre ordinaire.

De ce jour-l, je remarquai avec inquitude que les dispositions de Ned
Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et
je rsolus de surveiller de prs les faits et gestes du Canadien.

                                  XIII

                              LA BANQUISE

Le _Nautilus_ avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il
suivait le cinquantime mridien avec une vitesse considrable.
Voulait-il donc atteindre le ple ? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici
toutes les tentatives pour s'lever jusqu' ce point du globe avaient
chou. La saison, d'ailleurs, tait dj fort avance, puisque le 13
mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des rgions
borales, qui commence la priode quinoxiale.

Le 14 mars, j'aperus des glaces flottantes par 55 de latitude,
simples dbris blafards de vingt  vingt-cinq pieds, formant des
cueils sur lesquels la mer dferlait. Le _Nautilus_ se maintenait  la
surface de l'Ocan. Ned Land, ayant dj pch dans les mers arctiques,
tait familiaris avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous
l'admirions pour la premire fois.

Dans l'atmosphre, vers l'horizon du sud, s'tendait une bande blanche
d'un blouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donn le nom de
 ice-blinck . Quelque pais que soient les nuages, ils ne peuvent
l'obscurcir. Elle annonce la prsence d'un pack ou banc de glace.

En effet, bientt apparurent des blocs plus considrables dont l'clat
se modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces
masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en
et trac les lignes ondules. D'autres, semblables  d'normes
amthystes, se laissaient pntrer par la lumire. Celles-ci
rverbraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs
cristaux. Celles-l, nuances des vifs reflets du calcaire, auraient
suffi  la construction de toute une ville de marbre.

Plus nous descendions au sud, plus ces les flottantes gagnaient en
nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers.
C'taient des ptrels, des damiers, des puffins, qui nous
assourdissaient de leurs cris. Quelques-uns, prenant le _Nautilus_ pour
le cadavre d'une baleine, venaient s'y reposer et piquaient de coups de
bec sa tle sonore.

Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se
tint souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces
parages abandonns. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se
disait-il que dans ces mers polaires interdites  l'homme, il tait l
chez lui, matre de ces infranchissables espaces ? Peut-tre. Mais il
ne parlait pas. Il restait immobile, ne revenant  lui que lorsque ses
instincts de manoeuvrier reprenaient le dessus. Dirigeant alors son
_Nautilus_ avec une adresse consomme, il vitait habilement le choc de
ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs
milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix  quatre-vingts
mtres. Souvent l'horizon paraissait entirement ferm. A la hauteur du
soixantime degr de latitude, toute passe avait disparu. Mais le
capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bientt quelque troite
ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant bien,
cependant, qu'elle se refermerait derrire lui.

Ce fut ainsi que le _Nautilus_, guid par cette main habile, dpassa
toutes ces glaces, classes, suivant leur forme ou leur grandeur, avec
une prcision qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields
ou champs unis et sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs
ou champs briss, nomms palchs quand ils sont circulaires, et streams
lorsqu'ils sont faits de morceaux allongs.

La temprature tait assez basse. Le thermomtre, expos  l'air
extrieur, marquait deux  trois degrs au-dessous de zro. Mais nous
tions chaudement habills de fourrures, dont les phoques ou les ours
marins avaient fait les frais. L'intrieur du _Nautilus_, rgulirement
chauff par ses appareils lectriques, dfiait les froids les plus
intenses. D'ailleurs, il lui et suffi de s'enfoncer  quelques mtres
au-dessous des flots pour y trouver une temprature supportable.

Deux mois plus tt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour
perptuel; mais dj la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures,
et plus tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces rgions
circumpolaires.

Le 15 mars, la latitude des les New-Shetland et des Orkney du Sud fut
dpasse. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de
phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et
amricains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et
les femelles pleines, l o existait l'animation de la vie, avaient
laiss aprs eux le silence de la mort.

Le 16 mars, vers huit heures du matin, le _Nautilus_, suivant le
cinquante-cinquime mridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les
glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon.
Cependant, le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s'levait
toujours.

 Mais o va-t-il ? demandai-je.

-- Devant lui, rpondait Conseil. Aprs tout, lorsqu'il ne pourra pas
aller plus loin, il s'arrtera.

-- Je n'en jurerais pas !  rpondis-je.

Et, pour tre franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me
dplaisait point. A quel degr m'merveillaient les beauts de ces
rgions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des
attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale,
avec ses minarets et ses mosques innombrables. L, une cit croule
et comme jete  terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment
varis par les obliques rayons du soleil, ou perdus dans les brumes
grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts des
dtonations, des boulements, de grandes culbutes d'icebergs, qui
changeaient le dcor comme le paysage d'un diorama.

Lorsque le _Nautilus_ tait immerg au moment o se rompaient ces
quilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante
intensit, et la chute de ces masses crait de redoutables remous
jusque dans les couches profondes de l'Ocan. Le _Nautilus_ roulait et
tanguait alors comme un navire abandonne  la furie des lments.

Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous tions
dfinitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus
lger indice le capitaine Nemo dcouvrait des passes nouvelles. Il ne
se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleutre qui
sillonnaient les ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il
n'et aventur dj le _Nautilus_ au milieu des mers antarctiques.

Cependant, dans la journe du 16 mars, les champs de glace nous
barrrent absolument la route. Ce n'tait pas encore la banquise, mais
de vastes ice-fields ciments par le froid. Cet obstacle ne pouvait
arrter le capitaine Nemo, et il se lana contre l'ice-field avec une
effroyable violence. Le _Nautilus_ entrait comme un coin dans cette
masse friable, et la divisait avec des craquements terribles. C'tait
l'antique blier pouss par une puissance infinie. Les dbris de glace,
haut projets, retombaient en grle autour de nous. Par sa seule force
d'impulsion, notre appareil se creusait un chenal. Quelquefois, emport
par son lan, il montait sur le champ de glace et l'crasait de son
poids, ou par instants, enfourn sous l'ice-field, il le divisait par
un simple mouvement de tangage qui produisait de larges dchirures.

Pendant ces journes, de violents grains nous assaillirent. Par
certaines brumes paisses, on ne se ft pas vu d'une extrmit de la
plate-forme  l'autre. Le vent sautait brusquement  tous les points du
compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la
briser  coups de pic. Rien qu' la temprature de cinq degrs
au-dessous de zro, toutes les parties extrieures du _Nautilus_ se
recouvraient de glaces. Un grement n'aurait pu se manoeuvrer, car tous
les garants eussent t engags dans la gorge des poulies. Un btiment
sans voiles et m par un moteur lectrique qui se passait de charbon,
pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes.

Dans ces conditions, le baromtre se tint gnralement trs bas. Il
tomba mme  735'. Les indications de la boussole n'offraient plus
aucune garantie. Ses aiguilles affoles marquaient des directions
contradictoires, en s'approchant du ple magntique mridional qui ne
se confond pas avec le sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce ple
est situ  peu prs par 70 de latitude et 130 de longitude, et
d'aprs les observations de Duperrey, par 135 de longitude et 7030'
de latitude. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les
compas transports  diffrentes parties du navire et prendre une
moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait  l'estime pour relever la
route parcourue, mthode peu satisfaisante au milieu de ces passes
sinueuses dont les points de repre changent incessamment.

Enfin, le 18 mars, aprs vingt assauts inutiles, le _Nautilus_ se vit
dfinitivement enray. Ce n'taient plus ni les streams, ni les palks,
ni les ice-fields, mais une interminable et immobile barrire forme de
montagnes soudes entre elles.

 La banquise !  me dit le Canadien.

Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous
avaient prcd, c'tait l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un
instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez
exacte qui donnait notre situation par 5130' de longitude et 6739' de
latitude mridionale. C'tait dj un point avanc des rgions
antarctiques.

De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos
yeux. Sous l'peron du _Nautilus_ s'tendait une vaste plaine
tourmente, enchevtre de blocs confus, avec tout ce ple-mle
capricieux qui caractrise la surface d'un fleuve quelque temps avant
la dbcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques.  et l,
des pics aigus, des aiguilles dlies s'levant  une hauteur de deux
cents pieds; plus loin, une suite de falaises tailles  pic et
revtues de teintes gristres, vastes miroirs qui refltaient quelques
rayons de soleil  demi noys dans les brumes. Puis, sur cette nature
dsole, un silence farouche,  peine rompu par le battement d'ailes
des ptrels ou des puffins. Tout tait gel alors, mme le bruit.

Le _Nautilus_ dut donc s'arrter dans son aventureuse course au milieu
des champs de glace.

 Monsieur, me dit ce jour-l Ned Land, si votre capitaine va plus loin
!

-- Eh bien ?

-- Ce sera un matre homme.

-- Pourquoi, Ned ?

-- Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant,
votre capitaine; mais, mille diables ! il n'est pas plus puissant que
la nature, et l o elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrte
bon gr mal gr.

-- En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a
derrire cette banquise ! Un mur, voil ce qui m'irrite le plus !

-- Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont t invents que pour
agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part.

-- Bon ! fit le Canadien. Derrire cette banquise, on sait bien ce qui
se trouve.

-- Quoi donc ? demandai-je.

-- De la glace, et toujours de la glace !

-- Vous tes certain de ce fait, Ned, rpliquai-je, mais moi je ne le
suis pas. Voil pourquoi je voudrais aller voir.

-- Eh bien, monsieur le professeur, rpondit le Canadien, renoncez 
cette ide. Vous tes arriv  la banquise, ce qui est dj suffisant,
et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son
_Nautilus_. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord,
c'est--dire au pays des honntes gens. 

Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne
seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront
s'arrter devant la banquise.

En effet, malgr ses efforts, malgr les moyens puissants employs pour
disjoindre les glaces, le _Nautilus_ fut rduit  l'immobilit.
Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir
sur ses pas. Mais ici, revenir tait aussi impossible qu'avancer, car
les passes s'taient refermes derrire nous, et pour peu que notre
appareil demeurt stationnaire, il ne tarderait pas  tre bloqu. Ce
fut mme ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se
forma sur ses flancs avec une tonnante rapidit. Je dus avouer que la
conduite du capitaine Nemo tait plus qu'imprudente.

J'tais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la
situation depuis quelques instants, me dit :

 Eh bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous ?

-- Je pense que nous sommes pris, capitaine.

-- Pris ! Et comment l'entendez-vous ?

-- J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrire, ni
d'aucun ct. C'est, je crois, ce qui s'appelle  pris , du moins sur
les continents habits.

-- Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le _Nautilus_ ne pourra pas
se dgager ?

-- Difficilement, capitaine, car la saison est dj trop avance pour
que vous comptiez sur une dbcle des glaces.

-- Ah ! monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo d'un ton
ironique, vous serez toujours le mme ! Vous ne voyez qu'empchements
et obstacles ! Moi, je vous affirme que non seulement le _Nautilus_ se
dgagera, mais qu'il ira plus loin encore !

-- Plus loin au sud ? demandai-je en regardant le capitaine.

-- Oui, monsieur, il ira au ple.

-- Au ple ! m'criai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrdulit.

-- Oui, rpondit froidement le capitaine, au ple antarctique,  ce
point inconnu o se croisent tous les mridiens du globe. Vous savez si
je fais du _Nautilus_ ce que je veux. 

Oui ! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu' la tmrit !
Mais vaincre ces obstacles qui hrissent le ple sud, plus inaccessible
que ce ple nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs,
n'tait-ce pas une entreprise absolument insense, et que, seul,
l'esprit d'un fou pouvait concevoir !

Il me vint alors  l'ide de demander au capitaine Nemo s'il avait dj
dcouvert ce ple que n'avait jamais foul le pied d'une crature
humaine.

 Non, monsieur, me rpondit-il, et nous le dcouvrirons ensemble. L
o d'autres ont chou, je n'chouerai pas. Jamais je n'ai promen mon
_Nautilus_ aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le rpte,
il ira plus loin encore.

-- Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique.
Je vous crois ! Allons en avant ! Il n'y a pas d'obstacles pour nous !
Brisons cette banquise ! Faisons-la sauter, et si elle rsiste, donnons
des ailes au _Nautilus_, afin qu'il puisse passer par-dessus !

-- Par-dessus ? monsieur le professeur, rpondit tranquillement le
capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous.

-- Par-dessous !  m'criai-je.

Une subite rvlation des projets du capitaine venait d'illuminer mon
esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualits du _Nautilus_
allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise !

 Je vois que nous commenons  nous entendre, monsieur le professeur,
me dit le capitaine, souriant  demi. Vous entrevoyez dj la
possibilit -- moi, je dirai le succs -- de cette tentative. Ce qui
est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au _Nautilus_.
Si un continent merge au ple, il s'arrtera devant ce continent. Mais
si au contraire c'est la mer libre qui le baigne, il ira au ple mme !

-- En effet, dis-je, entran par le raisonnement du capitaine, si la
surface de la mer est solidifie par les glaces, ses couches
infrieures sont libres, par cette raison providentielle qui a plac 
un degr suprieur  celui de la conglation le maximum de densit de
l'eau de mer. Et, si je ne me trompe, la partie immerge de cette
banquise est  la partie mergeante comme quatre est  un ?

-- A peu prs, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs
ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces
montagnes de glaces ne dpassent pas une hauteur de cent mtres, elles
ne s'enfoncent que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents mtres
pour le _Nautilus_?

-- Rien, monsieur.

-- Il pourra mme aller chercher  une profondeur plus grande cette
temprature uniforme des eaux marines, et l nous braverons impunment
les trente ou quarante degrs de froid de la surface.

-- Juste, monsieur, trs juste, rpondis-je en m'animant.

-- La seule difficult, reprit le capitaine Nemo, sera de rester
plusieurs jours immergs sans renouveler notre provision d'air.

-- N'est-ce que cela ? rpliquai-je. Le _Nautilus_ a de vastes
rservoirs, nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygne
dont nous aurons besoin.

-- Bien imagin, monsieur Aronnax, rpondit en souriant le capitaine.
Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de tmrit, je vous
soumets d'avance toutes mes objections.

-- En avez-vous encore  faire ?

-- Une seule. Il est possible, si la mer existe au ple sud, que cette
mer soit entirement prise, et, par consquent, que nous ne puissions
revenir  sa surface !

-- Bon, monsieur, oubliez-vous que le _Nautilus_ est arm d'un
redoutable peron, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre
ces champs de glace qui s'ouvriront au choc ?

-- Eh ! monsieur le professeur, vous avez des ides aujourd'hui !

-- D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle,
pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au ple sud comme au ple
nord ? Les ples du froid et les ples de la terre ne se confondent ni
dans l'hmisphre austral ni dans l'hmisphre boral, et jusqu'
preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un ocan dgag
de glaces  ces deux points du globe.

-- Je le crois aussi, monsieur Aronnax, rpondit le capitaine Nemo. Je
vous ferai seulement observer qu'aprs avoir mis tant d'objections
contre mon projet, maintenant vous m'crasez d'arguments en sa faveur. 

Le capitaine Nemo disait vrai. J'en tais arriv  le vaincre en audace
! C'tait moi qui l'entranais au ple ! Je le devanais, je le
distanais... Mais non ! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que
toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait  te voir
emport dans les rveries de l'impossible !

Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second
parut. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur
incomprhensible langage, et soit que le second et t antrieurement
prvenu, soit qu'il trouvt le projet praticable, il ne laissa voir
aucune surprise.

Mais si impassible qu'il ft il ne montra pas une plus complte
impassibilit que Conseil, lorsque j'annonai  ce digne garon notre
intention de pousser jusqu'au ple sud. Un  comme il plaira  monsieur
 accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant  Ned
Land, si jamais paules se levrent haut, ce furent celles du Canadien.

 Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous
me faites piti !

-- Mais nous irons au ple, matre Ned.

-- Possible, mais vous n'en reviendrez pas ! 

Et Ned Land rentra dans sa cabine,  pour ne pas faire un malheur ,
dit-il en me quittant.

Cependant, les prparatifs de cette audacieuse tentative venaient de
commencer. Les puissantes pompes du _Nautilus_ refoulaient l'air dans
les rservoirs et l'emmagasinaient  une haute pression. Vers quatre
heures, le capitaine Nemo m'annona que les panneaux de la plate-forme
allaient tre ferms. Je jetai un dernier regard sur l'paisse banquise
que nous allions franchir. Le temps tait clair, l'atmosphre assez
pure, le froid trs vif, douze degrs au-dessous de zro; mais le vent
s'tant calm, cette temprature ne semblait pas trop insupportable.

Une dizaine d'hommes montrent sur les flancs du _Nautilus_ et, arms
de pics, ils cassrent la glace autour de la carne qui fut bientt
dgage. Opration rapidement pratique, car la jeune glace tait mince
encore. Tous nous rentrmes  l'intrieur. Les rservoirs habituels se
remplirent de cette eau tenue libre  la flottaison. Le _Nautilus_ ne
tarda pas  descendre.

J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous
regardions les couches infrieures de l'Ocan austral. Le thermomtre
remontait. L'aiguille du manomtre dviait sur le cadran.

A trois cents mtres environ, ainsi que l'avait prvu le capitaine
Nemo, nous flottions sous la surface ondule de la banquise. Mais le
_Nautilus_s'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de
huit cents mtres. La temprature de l'eau, qui donnait douze degrs 
la surface, n'en accusait plus que onze. Deux degrs taient dj
gagnes. Il va sans dire que la temprature du _Nautilus_, leve par
ses appareils de chauffage, se maintenait  un degr trs suprieur.
Toutes les manoeuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire
prcision.

 On passera, n'en dplaise  monsieur, me dit Conseil.

-- J'y compte bien !  rpondis-je avec le ton d'une profonde
conviction.

Sous cette mer libre, le _Nautilus_ avait pris directement le chemin de
ple, sans s'carter du cinquante-deuxime mridien. De 6730'  90
vingt-deux degrs et demi en latitude restaient  parcourir,
c'est--dire un peu plus de cinq cents lieues. Le _Nautilus_ prit une
vitesse moyenne de vingt-six milles  l'heure, la vitesse d'un train
express. S'il la conservait, quarante heures lui suffisaient pour
atteindre le ple.

Pendant une partie de la nuit, la nouveaut de la situation nous
retint, Conseil et moi,  la vitre du salon. La mer s'illuminait sous
l'irradiation lectrique du fanal. Mais elle tait dserte. Les
poissons ne sjournaient pas dans ces eaux prisonnires. Ils ne
trouvaient l qu'un passage pour aller de l'Ocan antarctique  la mer
libre du ple. Notre marche tait rapide. On la sentait telle aux
tressaillements de la longue coque d'acier.

Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos.
Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le
capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier.

Le lendemain 19 mars,  cinq heures du matin, je repris mon poste dans
le salon. Le loch lectrique m'indiqua que la vitesse du _Nautilus_
avait t modre. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment,
en vidant lentement ses rservoirs.

Mon coeur battait. Allions-nous merger et retrouver l'atmosphre libre
du ple ?

Non. Un choc m'apprit que le _Nautilus_ avait heurt la surface
infrieure de la banquise, trs paisse encore,  en juger par la
matit du bruit. En effet, nous avions  touch  pour employer
l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de
profondeur. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de
nous, dont mille mergeaient. La banquise prsentait alors une hauteur
suprieure  celle que nous avions releve sur ses bords. Circonstance
peu rassurante.

Pendant cette journe, le _Nautilus_ recommena plusieurs fois cette
mme exprience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui
plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra
par neuf cents mtres, ce qui accusait douze cents mtres d'paisseur
dont deux cents mtres s'levaient au-dessus de la surface de l'Ocan.
C'tait le double de sa hauteur au moment o le _Nautilus_ s'tait
enfonc sous les flots.

Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le
profil sous-marin de cette chane qui se dveloppait sous les eaux.

Le soir, aucun changement n'tait survenu dans notre situation.
Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mtres de
profondeur. Diminution vidente, mais quelle paisseur encore entre
nous et la surface de l'Ocan !

Il tait huit heures alors. Depuis quatre heures dj, l'air aurait d
tre renouvel  l'intrieur du _Nautilus_, suivant l'habitude
quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le
capitaine Nemo n'et pas encore demand  ses rservoirs un supplment
d'oxygne.

Mon sommeil fut pnible pendant cette nuit. Espoir et crainte
m'assigeaient tour  tour. Je me relevai plusieurs fois. Les
ttonnements du _Nautilus_ continuaient. Vers trois heures du matin,
j'observai que la surface infrieure de la banquise se rencontrait
seulement par cinquante mtres de profondeur. Cent cinquante pieds nous
sparaient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu 
peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine.

Mes yeux ne quittaient plus le manomtre. Nous remontions toujours en
suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui tincelait
sous les rayons lectriques. La banquise s'abaissait en dessus et en
dessous par des rampes allonges. Elle s'amincissait de mille en mille.

Enfin,  six heures du matin, ce jour mmorable du 19 mars, la porte du
salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut.

 La mer libre !  me dit-il.

                                  XIV

                              LE PLE SUD

Je me prcipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine
quelques glaons pars, des icebergs mobiles ; au loin une mer tendue
; un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous
ces eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert
olive. Le thermomtre marquait trois degrs centigrades au-dessus de
zro. C'tait comme un printemps relatif enferm derrire cette
banquise, dont les masses loignes se profilaient sur l'horizon du
nord.

 Sommes-nous au ple ? demandai-je au capitaine, le coeur palpitant.

-- Je l'ignore, me rpondit-il. A midi nous ferons le point.

-- Mais le soleil se montrera-t-il  travers ces brumes ? dis-je en
regardant le ciel gristre.

-- Si peu qu'il paraisse, il me suffira, rpondit le capitaine. 

A dix milles du _Nautilus_, vers le sud, un lot solitaire s'levait 
une hauteur de deux cents mtres. Nous marchions vers lui, prudemment,
car cette mer pouvait tre seme d'cueils.

Une heure aprs, nous avions atteint l'lot. Deux heures plus tard,
nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre  cinq milles de
circonfrence. Un troit canal le sparait d'une terre considrable, un
continent peut-tre, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.

L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothses de
Maury. L'ingnieur amricain a remarqu, en effet, qu'entre le ple sud
et le soixantime parallle, la mer est couverte de glaces flottantes,
de dimensions normes, qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique
nord. De ce fait, il a tir cette conclusion que le cercle antarctique
renferme des terres considrables, puisque les icebergs ne peuvent se
former en pleine mer, mais seulement sur des ctes. Suivant ses
calculs, la masse des glaces qui enveloppent le ple austral forme une
vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomtres.

Cependant, le _Nautilus_, par crainte d'chouer, s'tait arrt  trois
encablures d'une grve que dominait un superbe amoncellement de roches.
Le canot fut lanc  la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant
les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarqumes. Il tait dix
heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute,
ne voulait pas se dsavouer en prsence du ple sud.

Quelques coups d'aviron amenrent le canot sur le sable, o il
s'choua. Au moment o Conseil allait sauter  terre, je le retins.

 Monsieur, dis-je au capitaine Nemo,  vous l'honneur de mettre pied
le premier sur cette terre.

-- Oui, monsieur, rpondit le capitaine, et si je n'hsite pas  fouler
ce sol du ple, c'est que, jusqu'ici, aucun tre humain n'y a laiss la
trace de ses pas. 

Cela dit, il sauta lgrement sur le sable. Une vive motion lui
faisait battre le coeur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un
petit promontoire, et l, les bras croiss, le regard ardent, immobile,
muet, il sembla prendre possession de ces rgions australes. Aprs cinq
minutes passes dans cette extase, il se retourna vers nous.

 Quand vous voudrez, monsieur , me cria-t-il.

Je dbarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.

Le sol sur un long espace prsentait un tuf de couleur rougetre, comme
s'il et t de brique pile. Des scories, des coules de lave, des
pierres ponces le recouvraient. On ne pouvait mconnatre son origine
volcanique. En de certains endroits, quelques lgres fumerolles,
dgageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux intrieurs
conservaient encore leur puissance expansive. Cependant, ayant gravi un
haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs
milles. On sait que dans ces contres antarctiques, James Ross a trouv
les cratres de l'rbus et du Terror en pleine activit sur le cent
soixante-septime mridien et par 7732' de latitude.

La vgtation de ce continent dsol me parut extrmement restreinte.
Quelques lichens de l'espce _Unsnea melanoxantha_ s'talaient sur les
roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomes
rudimentaires, sortes de cellules disposes entre deux coquilles
quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supports sur de
petites vessies natatoires et que le ressac jetait  la cte,
composaient toute la maigre flore de cette rgion.

Le rivage tait parsem de mollusques, de petites moules, de patelles,
de buccardes lisses, en forme de coeurs, et particulirement de clios
au corps oblong et membraneux, dont la tte est forme de deux lobes
arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios borales, longues de
trois centimtres, dont la baleine avale un monde  chaque bouche. Ces
charmants ptropodes, vritables papillons de la mer, animaient les
eaux libres sur la lisire du rivage.

Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques
arborescences corallignes, de celles qui suivant James Ross, vivent
dans les mers antarctiques jusqu' mille mtres de profondeur ; puis,
de petits alcyons appartenant  l'espce _procellaria pelagica_, ainsi
qu'un grand nombre d'astries particulires  ces climats, et d'toiles
de mer qui constellaient le sol.

Mais o la vie surabondait, c'tait dans les airs. L volaient et
voletaient par milliers des oiseaux d'espces varies, qui nous
assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous
regardant passer sans crainte et se pressant familirement sous nos
pas. C'taient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, o on
les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches et
lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des
assembles nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs.

Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des
chassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et
conique, l'oeil encadr d'un cercle rouge. Conseil en fit provision,
car ces volatiles, convenablement prpars, forment un mets agrable.
Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de
quatre mtres, justement appels les vautours de l'Ocan, des ptrels
gigantesques, entre autres des _quebrante-huesos_, aux ailes arques,
qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits
canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une
srie de ptrels, les uns blanchtres, aux ailes bordes de brun, les
autres bleus et spciaux aux mers antarctiques, ceux-l  si huileux,
dis-je  Conseil, que les habitants des les Fro se contentent d'y
adapter une mche avant de les allumer .

 Un peu plus, rpondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites !
Aprs a, on ne peut exiger que la nature les ait pralablement munis
d'une mche ! 

Aprs un demi-mille, le sol se montra tout cribl de nids de manchots,
sortes de terriers disposs pour la ponte, et dont s'chappaient de
nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques
centaines, car leur chair noire est trs mangeable. Ils poussaient des
braiements d'ne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoiss sur le
corps, blancs en dessous et cravats d'un lisr citron, se laissaient
tuer  coups de pierre sans chercher  s'enfuir.

Cependant, la brume ne se levait pas, et,  onze heures, le soleil
n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiter.
Sans lui, pas d'observations possibles. Comment dterminer alors si
nous avions atteint le ple ?

Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement
accoud sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait
impatient, contrari. Mais qu'y faire ? Cet homme audacieux et puissant
ne commandait pas au soleil comme  la mer.

Midi arriva sans que l'astre du jour se ft montr un seul instant. On
ne pouvait mme reconnatre la place qu'il occupait derrire le rideau
de brume. Bientt cette brume vint  se rsoudre en neige.

 A demain , me dit simplement le capitaine, et nous regagnmes le
_Nautilus_ au milieu des tourbillons de l'atmosphre.

Pendant notre absence, les filets avaient t tendus, et j'observai
avec intrt les poissons que l'on venait de haler  bord. Les mers
antarctiques servent de refuge  un trs grand nombre de migrateurs,
qui fuient les temptes des zones moins leves pour tomber, il est
vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques
cottes australes, longs d'un dcimtre, espce de cartilagineux
blanchtres traverss de bandes livides et arms d'aiguillons, puis des
chimres antarctiques, longues de trois pieds, le corps trs allong,
la peau blanche, argente et lisse, la tte arrondie, le dos muni de
trois nageoires, le museau termin par une trompe qui se recourbe vers
la bouche. Je gotai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgr
l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.

La tempte de neige dura jusqu'au lendemain. Il tait impossible de se
tenir sur la plate-forme. Du salon o je notais les incidents de cette
excursion au continent polaire, j'entendais les cris des ptrels et des
albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le _Nautilus_ ne
resta pas immobile, et, prolongeant la cte, il s'avana encore d'une
dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clart que laissait
le soleil en rasant les bords de l'horizon.

Le lendemain 20 mars, la neige avait cess. Le froid tait un peu plus
vif. Le thermomtre marquait deux degrs au-dessous de zro. Les
brouillards se levrent, et j'esprai que, ce jour-l, notre
observation pourrait s'effectuer.

Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil
et moi, et nous mit  terre. La nature du sol tait la mme,
volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans
que j'aperusse le cratre qui les avait vomis. Ici comme l-bas, des
myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais
cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de
mammifres marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'taient
des phoques d'espces diverses, les uns tendus sur le sol, les autres
couchs sur des glaons en drive, plusieurs sortant de la mer ou y
rentrant. Ils ne se sauvaient pas  notre approche, n'ayant jamais eu
affaire  l'homme, et j'en comptais l de quoi approvisionner quelques
centaines de navires.

 Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas
accompagns !

-- Pourquoi cela, Conseil ?

-- Parce que l'enrag chasseur aurait tout tu.

-- Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous
n'aurions pu empcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns
de ces magnifiques ctacs. Ce qui et dsoblig le capitaine Nemo, car
il ne verse pas inutilement le sang des btes inoffensives.

-- Il a raison.

-- Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas dj class ces
superbes chantillons de la faune marine ?

-- Monsieur sait bien, rpondit Conseil, que je ne suis pas trs ferr
sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...

-- Ce sont des phoques et des morses.

-- Deux genres, qui appartiennent  la famille des pinnipdes, se hta
de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des
unguiculs, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifres,
embranchement des vertbrs.

-- Bien, Conseil, rpondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses,
se divisent en espces, et si je ne me trompe, nous aurons ici
l'occasion de les observer. Marchons. 

Il tait huit heures du matin. Quatre heures nous restaient  employer
jusqu'au moment o le soleil pourrait tre utilement observ. Je
dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'chancrait dans la falaise
granitique du rivage.

L, je puis dire qu' perte de vue autour de nous, les terres et les
glaons taient encombrs de mammifres marins, et je cherchais
involontairement du regard le vieux Prote, le mythologique pasteur qui
gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'taient particulirement
des phoques. Ils formaient des groupes distincts, mles et femelles, le
pre veillant sur sa famille, la mre allaitant ses petits, quelques
jeunes, dj forts, s'mancipant  quelques pas. Lorsque ces mammifres
voulaient se dplacer, ils allaient par petits sauts dus  la
contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de leur
imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur congnre, forme un
vritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur lment par
excellence, ces animaux  l'pine dorsale mobile, au bassin troit, au
poil ras et serr, aux pieds palms, nagent admirablement. Au repos et
sur terre, ils prenaient des attitudes extrmement gracieuses. Aussi,
les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif
que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux
velouts et limpides, leurs poses charmantes, et les potisant  leur
manire, mtamorphosrent-ils les mles en tritons, et les femelles en
sirnes.

Je fis remarquer  Conseil le dveloppement considrable des lobes
crbraux chez ces intelligents ctacs. Aucun mammifre, l'homme
except, n'a la matire crbrale plus riche. Aussi, les phoques
sont-ils susceptibles de recevoir une certaine ducation ; ils se
domestiquent aisment, et je pense, avec certains naturalistes, que.
convenablement dresss, ils pourraient rendre de grands services comme
chiens de pche.

La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable.
Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes
-- diffrant en cela des otaries dont l'oreille est saillante --
j'observai plusieurs varits de stnorhynques, longs de trois mtres,
blancs de poils,  ttes de bull-dogs, arms de dix dents  chaque
mchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines
dcoupes en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient des
lphants marins, sortes de phoques  trompe courte et mobile, les
gants de l'espce, qui sur une circonfrence de vingt pieds mesuraient
une longueur de dix mtres. Ils ne faisaient aucun mouvement  notre
approche.

 Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil.

-- Non, rpondis-je,  moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque
dfend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il
mette en pices l'embarcation des pcheurs.

-- Il est dans son droit, rpliqua Conseil.

-- Je ne dis pas non. 

Deux milles plus loin, nous tions arrts par le promontoire qui
couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb  la mer
et cumait sous le ressac. Au-del clataient de formidables
rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en et pu produire.

 Bon, fit Conseil, un concert de taureaux ?

-- Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent ?

-- Ils se battent ou ils jouent.

-- N'en dplaise  monsieur, il faut voir cela.

-- Il faut le voir, Conseil. 

Et nous voil franchissant les roches noirtres, au milieu
d'boulements imprvus, et sur des pierres que la glace rendait fort
glissantes. Plus d'une fois, je roulai au dtriment de mes reins.
Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait gure, et me
relevait, disant :

 Si monsieur voulait avoir la bont d'carter les jambes, monsieur
conserverait mieux son quilibre. 

Arriv  l'arte suprieure du promontoire, j'aperus une vaste plaine
blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'taient
des hurlements de joie, non de colre.

Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par
la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives
manquent  leur mchoire infrieure, et quant aux canines suprieures,
ce sont deux dfenses longues de quatre-vingts centimtres qui en
mesurent trente-trois  la circonfrence de leur alvole. Ces dents,
faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des
lphants, et moins prompt  jaunir, sont trs recherches. Aussi les
morses sont-ils en butte  une chasse inconsidre qui les dtruira
bientt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant
indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en dtruisent
chaque anne plus de quatre mille.

En passant auprs de ces curieux animaux, je pus les examiner  loisir,
car ils ne se drangeaient pas. Leur peau tait paisse et rugueuse,
d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni.
Quelques-uns avaient une longueur de quatre mtres. Plus tranquilles et
moins craintifs que leurs congnres du nord, ils ne confiaient point 
des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur
campement.

Aprs avoir examin cette cit des morses, je songeai  revenir sur mes
pas. Il tait onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des
conditions favorables pour observer, je voulais tre prsent  son
opration. Cependant, je n'esprais pas que le soleil se montrt ce
jour-l. Des nuages crass sur l'horizon le drobaient  nos yeux. Il
semblait que cet astre jaloux ne voult pas rvler  des tres humains
ce point inabordable du globe.

Cependant, je songeai  revenir vers le _Nautilus_. Nous suivmes un
troit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures
et demie, nous tions arrivs au point du dbarquement. Le canot chou
avait dpos le capitaine  terre. Je l'aperus debout sur un bloc ce
basalte. Ses instruments taient prs de lui. Son regard se fixait sur
l'horizon du nord, prs duquel le soleil dcrivait alors sa courbe
allonge.

Je pris place auprs de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et,
ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas.

C'tait une fatalit. L'observation manquait encore. Si demain elle ne
s'accomplissait pas, il faudrait renoncer dfinitivement  relever
notre situation.

En effet, nous tions prcisment au 20 mars. Demain, 21, jour de
l'quinoxe, rfraction non compte, le soleil disparatrait sous
l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue
nuit polaire. Depuis l'quinoxe de septembre, il avait merg de
l'horizon septentrional, s'levant par des spirales allonges jusqu'au
21 dcembre. A cette poque, solstice d't de ces contres borales,
il avait commenc  redescendre, et le lendemain, il devait leur lancer
ses derniers rayons.

Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.

 Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je
n'obtiens la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre
cette opration. Mais aussi, prcisment parce que les hasards de ma
navigation m'ont amen, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera
facile  relever, si,  midi, le soleil se montre  nos yeux.

-- Pourquoi, capitaine ?

-- Parce que, lorsque l'astre du jour dcrit des spirales si allonges,
il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de
l'horizon, et les instruments sont exposs  commettre de graves
erreurs.

-- Comment procderez-vous donc ?

-- Je n'emploierai que mon chronomtre, me rpondit le capitaine Nemo.
Si demain, 21 mars,  midi, le disque du soleil, en tenant compte de la
rfraction, est coup exactement par l'horizon du nord, c'est que je
suis au ple sud.

-- En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas
mathmatiquement rigoureuse, parce que l'quinoxe ne tombe pas
ncessairement  midi.

-- Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mtres, et
il ne nous en faut pas davantage. A demain donc. 

Le capitaine Nemo retourna  bord. Conseil et moi, nous restmes
jusqu' cinq heures  arpenter la plage, observant et tudiant. Je ne
rcoltai aucun objet curieux, si ce n'est un oeuf de pingouin,
remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur et pay plus de mille
francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractres qui l'ornaient
comme autant d'hiroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis
entre les mains de Conseil, et le prudent garon, au pied sr, le
tenant comme une prcieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au
_Nautilus_.

L je dposai cet oeuf rare sous une des vitrines du muse. Je soupai
avec apptit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le got
rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans
avoir invoqu, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.

Le lendemain, 21 mars, ds cinq heures du matin, je montai sur la
plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.

 Le temps se dgage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Aprs
djeuner, nous nous rendrons  terre pour choisir un poste
d'observation. 

Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener
avec moi. L'obstin Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnit
comme sa fcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Aprs tout,
je ne regrettai pas son enttement dans cette circonstance.
Vritablement, il y avait trop de phoques  terre, et il ne fallait pas
soumettre ce pcheur irrflchi  cette tentation.

Le djeuner termin, je me rendis  terre. Le _Nautilus_ s'tait encore
lev de quelques milles pendant la nuit. Il tait au large,  une
grande lieue d'une cte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq
cents mtres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes
de l'quipage, et les instruments, c'est--dire un chronomtre, une
lunette et un baromtre.

Pendant notre traverse, je vis de nombreuses baleines qui
appartenaient aux trois espces particulires aux mers australes, la
baleine franche ou  right-whale  des Anglais, qui n'a pas de nageoire
dorsale, le hump-back, baleinoptre  ventre pliss, aux vastes
nageoires blanchtres, qui malgr son nom, ne forment pourtant pas des
ailes, et le fin-back, brun-jauntre, le plus vif des ctacs. Ce
puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette  une
grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent  des
tourbillons de fume. Ces diffrents mammifres s'battaient par
troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du ple
antarctique servait maintenant de refuge aux ctacs trop vivement
traqus par les chasseurs.

Je remarquai galement de longs cordons blanchtres de salpes, sortes
de mollusques agrgs, et des mduses de grande taille qui se
balanaient entre le remous des lames.

A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'claircissait. Les
nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide
des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans
doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pnible sur des
laves aigus et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphre souvent
sature par les manations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine,
pour un homme dshabitu de fouler la terre, gravissait les pentes les
plus raides avec une souplesse, une agilit que je ne pouvais galer,
et qu'et envie un chasseur d'isards.

Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moiti
porphyre, moiti basalte. De l, nos regards embrassaient une vaste mer
qui, vers le nord traait nettement sa ligne terminale sur le fond du
ciel. A nos pieds, des champs blouissants de blancheur. Sur notre
tte, un ple azur, dgag de brumes. Au nord, le disque du soleil
comme une boule de feu dj corne par le tranchant de l'horizon. Du
sein des eaux s'levaient en gerbes magnifiques des jets liquides par
centaines. Au loin, le _Nautilus_, comme un ctac endormi. Derrire
nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement
chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite.

Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement
sa hauteur au moyen du baromtre, car il devait en tenir compte dans
son observation.

A midi moins le quart, le soleil, vu alors par rfraction seulement, se
montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce
continent abandonn,  ces mers que l'homme n'a jamais sillonnes
encore.

Le capitaine Nemo, muni d'une lunette  rticules, qui, au moyen d'un
miroir, corrigeait la rfraction, observa l'astre qui s'enfonait peu 
peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale trs allonge. Je
tenais le chronomtre. Mon coeur battait fort. Si la disparition du
demi-disque du soleil concidait avec le midi du chronomtre, nous
tions au ple mme.

 Midi ! m'criai-je.

-- Le ple sud !  rpondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me
donnant la lunette qui montrait l'astre du jour prcisment coup en
deux portions gales par l'horizon.

Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter
peu  peu sur ses rampes.

En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon paule, me
dit :

 Monsieur, en 1600, le Hollandais Ghritk, entran par les courants
et les temptes, atteignit 64 de latitude sud et dcouvrit les
New-Shetland. En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le
trente-huitime mridien, arriva par 6730' de latitude. et en 1774, le
30 janvier, sur le cent-neuvime mridien, il atteignit 7115' de
latitude. En 1819, le Russe Bellinghausen se trouva sur le
soixante-neuvime parallle, et en 1821, sur le soixante-sixime par
111 de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut arrt sur
le soixante-cinquime degr. La mme anne, l'Amricain Morrel, dont
les rcits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxime mridien,
dcouvrait la mer libre par 7014' de latitude. En 1825, l'Anglais
Powell ne pouvait dpasser le soixante-deuxime degr. La mme anne,
un simple pcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'levait jusqu' 7214'
de latitude sur le trente-cinquime mridien, et jusqu' 7415' sur le
trente-sixime. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le
_Chanticleer_, prenait possession du continent antarctique par 6326'
de latitude et 6626' de longitude. En 1831, l'Anglais Bisco, le ler
fvrier, dcouvrait la terre d'Enderby par 6850' de latitude, en 1832,
le 5 fvrier, la terre d'Adlade par 67 de latitude. et le 21
fvrier, la terre de Graham par 6445' de latitude. En 1838, le
Franais Dumont d'Urville, arrt devant la banquise par 6257' de
latitude, relevait la terre Louis-Philippe ; deux ans plus tard, dans
une nouvelle pointe au sud, il nommait par 6630', le 21 janvier, la
terre Adlie, et huit jours aprs, par 6440', la cte Clarie. En 1838,
l'Anglais Wilkes s'avanait jusqu'au soixante-neuvime parallle sur le
centime mridien. En 1839, l'Anglais Balleny dcouvrait la terre
Sabrina, sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l'Anglais
James Ross, montant l'_rbus_ et le _Terror_, le 12 janvier, par
7656' de latitude et 1717' de longitude est, trouvait la terre
Victoria ; le 23 du mme mois, il relevait le soixante-quatorzime
parallle, le plus haut point atteint jusqu'alors ; le 27, il tait par
768', le 28, par 7732', le 2 fvrier, par 784', et en 1842, il
revenait au soixante-onzime degr qu'il ne put dpasser. Eh bien, moi,
capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le ple sud sur le
quatre-vingt-dixime degr, et je prends possession de cette partie du
globe gale au sixime des continents reconnus.

-- Au nom de qui, capitaine ?

-- Au mien, monsieur ! 

Et ce disant, le capitaine Nemo dploya un pavillon noir, portant un N
d'or cartel sur son tamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour
dont les derniers rayons lchaient l'horizon de la mer :

 Adieu, soleil ! s'cria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi
sous cette mer libre. et laisse une nuit de six mois tendre ses ombres
sur mon nouveau domaine ! 

                                   XV

                         ACCIDENT OU INCIDENT ?

Le lendemain, 22 mars,  six heures du matin, les prparatifs de dpart
furent commencs. Les dernires lueurs du crpuscule se fondaient dans
la nuit. Le froid tait vif. Les constellations resplendissaient avec
une surprenante intensit. Au znith brillait cette admirable Croix du
Sud, l'toile polaire des rgions antarctiques.

Le thermomtre marquait douze degrs au-dessous de zro, et quand le
vent frachissait, il causait de piquantes morsures. Les glaons se
multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait  se prendre partout. De
nombreuses plaques noirtres, tales  sa surface, annonaient la
prochaine formation de la jeune glace. videmment, le bassin austral,
gel pendant les six mois de l'hiver, tait absolument inaccessible.
Que devenaient les baleines pendant cette priode ? Sans doute, elles
allaient par-dessous la banquise chercher des mers plus praticables.
Pour les phoques et les morses, habitus  vivre sous les plus durs
climats, ils restaient sur ces parages glacs. Ces animaux ont
l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir
toujours ouverts. C'est  ces trous qu'ils viennent respirer ; quand
les oiseaux, chasss par le froid, ont migr vers le nord, ces
mammifres marins demeurent les seuls matres du continent polaire.

Cependant, les rservoirs d'eau s'taient remplis, et le _Nautilus_
descendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrta. Son
hlice battit les flots, et il s'avana droit au nord avec une vitesse
de quinze milles  l'heure. Vers le soir, il flottait dj sous
l'immense carapace glace de la banquise.

Les panneaux du salon avaient t ferms par prudence, car la coque du
_Nautilus_ pouvait se heurter  quelque bloc immerg. Aussi, je passai
cette journe  mettre mes notes au net. Mon esprit tait tout entier 
ses souvenirs du ple. Nous avions atteint ce point inaccessible sans
fatigues, sans danger, comme si notre wagon flottant et gliss sur les
rails d'un chemin de fer. Et maintenant, le retour commenait
vritablement. Me rserverait-il encore de pareilles surprises ? Je le
pensais, tant la srie des merveilles sous-marines est inpuisable !
Cependant, depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jets  ce
bord, nous avions franchi quatorze mille lieues, et sur ce parcours
plus tendu que l'quateur terrestre, combien d'incidents ou curieux ou
terribles avaient charm notre voyage : la chasse dans les forts de
Crespo, l'chouement du dtroit de Torrs, le cimetire de corail, les
pcheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les
millions de la baie du Vigo, l'Atlantide, le ple sud ! Pendant la
nuit, tous ces souvenirs, passant de rve en rve, ne laissrent pas
mon cerveau sommeiller un instant.

A trois heures du matin, je fus rveill par un choc violent. Je
m'tais redress sur mon lit et j'coutais au milieu de l'obscurit,
quand je fus prcipit brusquement au milieu de la chambre. videmment,
le _Nautilus_ donnait une bande considrable aprs avoir touch.

Je m'accotai aux parois et je me tranai par les coursives jusqu'au
salon qu'clairait le plafond lumineux. Les meubles taient renverss.
Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient
tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le dplacement de la verticale
se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de bbord s'en cartaient
d'un pied par leur bordure infrieure. Le _Nautilus_ tait donc couch
sur tribord, et, de plus, compltement immobile,

A l'intrieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le
capitaine Nemo ne parut pas. Au moment o j'allais quitter le salon,
Ned Land et Conseil entrrent.

 Qu'y a-t-il ? leur dis-je aussitt.

-- Je venais le demander  monsieur, rpondit Conseil.

-- Mille diables ! s'cria le Canadien, je le sais bien moi ! Le
_Nautilus_a touch, et  en juger par la gte qu'il donne, je ne crois
pas qu'il s'en tire comme la premire fois dans le dtroit de Torrs.

-- Mais au moins, demandai-je, est-il revenu  la surface de la mer ?

-- Nous l'ignorons, rpondit Conseil.

-- Il est facile de s'en assurer , rpondis-je.

Je consultai le manomtre. A ma grande surprise, il indiquait une
profondeur de trois cent soixante mtres.

 Qu'est-ce que cela veut dire ? m'criai-je.

-- Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil.

-- Mais o le trouver ? demanda Ned Land.

-- Suivez-moi , dis-je  mes deux compagnons.

Nous quittmes le salon. Dans la bibliothque, personne. A l'escalier
central, au poste de l'quipage, personne. Je supposai que le capitaine
Nemo devait tre post dans la cage du timonier. Le mieux tait
d'attendre. Nous revnmes tous trois au salon.

Je passerai sous silence les rcriminations du Canadien. Il avait beau
jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout 
son aise, sans lui rpondre.

Nous tions ainsi depuis vingt minutes, cherchant  surprendre les
moindres bruits qui se produisaient  l'intrieur du _Nautilus_, quand
le capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie,
habituellement si impassible, rvlait une certaine inquitude. Il
observa silencieusement la boussole, le manomtre, et vint poser son
doigt sur un point du planisphre, dans cette partie qui reprsentait
les mers australes.

Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard,
lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une
expression dont il s'tait servi au dtroit de Torrs :

 Un incident, capitaine ?

-- Non, monsieur, rpondit-il, un accident cette fois.

-- Grave ?

-- Peut-tre.

-- Le danger est-il immdiat ?

-- Non.

-- Le _Nautilus_ s'est chou ?

-- Oui.

-- Et cet chouement est venu ?...

-- D'un caprice de la nature, non de l'impritie des hommes. Pas une
faute n'a t commise dans nos manoeuvres. Toutefois, on ne saurait
empcher l'quilibre de produire ses effets. On peut braver les lois
humaines, mais non rsister aux lois naturelles. 

Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer 
cette rflexion philosophique. En somme, sa rponse ne m'apprenait rien.

 Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet
accident ?

-- Un norme bloc de glace, une montagne entire s'est retourne, me
rpondit-il. Lorsque les icebergs sont mins  leur base par des eaux
plus chaudes ou par des chocs ritrs, leur centre de gravit remonte.
Alors ils se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est
arriv. L'un de ces blocs, en se renversant, a heurt le _Nautilus_ qui
flottait sous les eaux. Puis, glissant sous sa coque et le relevant
avec une irrsistible force, il l'a ramen dans des couches moins
denses, o il se trouve couch sur le flanc.

Mais ne peut-on dgager le _Nautilus_ en vidant ses rservoirs, de
manire  le remettre en quilibre ?

-- C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre
les pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomtre. Elle indique que
le _Nautilus_ remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et
jusqu' ce qu'un obstacle arrte son mouvement ascensionnel, notre
position ne sera pas change. 

En effet, le _Nautilus_ donnait toujours la mme bande sur tribord.
Sans doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrterait lui-mme.
Mais  ce moment, qui sait si nous n'aurions pas heurt la partie
suprieure de la banquise, si nous ne serions pas effroyablement
presss entre les deux surfaces glaces ?

Je rflchissais  toutes les consquences de cette situation. Le
capitaine Nemo ne cessait d'observer le manomtre. Le _Nautilus_,
depuis la chute de l'iceberg, avait remont de cent cinquante pieds
environ, mais il faisait toujours le mme angle avec la perpendiculaire.

Soudain un lger mouvement se fit sentir dans la coque. videmment, le
_Nautilus_ se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon
reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se
rapprochaient de la verticalit. Personne de nous ne parlait. Le coeur
mu, nous observions, nous sentions le redressement. Le plancher
redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'coulrent.

 Enfin, nous sommes droit ! m'cria-je.

-- Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon.

-- Mais flotterons-nous ? lui demandai-je.

-- Certainement, rpondit-il, puisque les rservoirs ne sont pas encore
vids, et que vids, le _Nautilus_ devra remonter  la surface de la
mer. 

Le capitaine sortit, et je vis bientt que, par ses ordres, on avait
arrt la marche ascensionnelle du _Nautilus_. En effet, il aurait
bientt heurt la partie infrieure de la banquise, et mieux valait le
maintenir entre deux eaux.

 Nous l'avons chapp belle ! dit alors Conseil.

-- Oui. Nous pouvions tre crass entre ces blocs de glace, ou tout au
moins emprisonns. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui !
nous l'avons chapp belle !

-- Si c'est fini !  murmura Ned Land.

Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilit,
et je ne rpondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce
moment, et la lumire extrieure fit irruption  travers la vitre
dgage.

Nous tions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit ; mais,  une distance
de dix mtres, sur chaque ct du _Nautilus_, s'levait une
blouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, mme muraille.
Au-dessus, parce que la surface infrieure de la banquise se
dveloppait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le bloc
culbut, ayant gliss peu  peu, avait trouv sur les murailles
latrales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position.
Le _Nautilus_ tait emprisonn dans un vritable tunnel de glace, d'une
largeur de vingt mtres environ, rempli d'une eau tranquille. Il lui
tait donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en
arrire, et de reprendre ensuite,  quelques centaines de mtres plus
bas, un libre passage sous la banquise.

Le plafond lumineux avait t teint, et cependant, le salon
resplendissait d'une lumire intense. C'est que la puissante
rverbration des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du
fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaques sur ces
grands blocs capricieusement dcoups, dont chaque angle, chaque arte,
chaque facette, jetait une lueur diffrente, suivant la nature des
veines qui couraient dans la glace. Mine blouissante de gemmes, et
particulirement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet
vert des meraudes.  et l des nuances opalines d'une douceur infinie
couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu
dont l'oeil ne pouvait soutenir l'clat. La puissance du fanal tait
centuple, comme celle d'une lampe  travers les lames lenticulaires
d'un phare de premier ordre.

 Que c'est beau ! Que c'est beau ! s'cria Conseil.

-- Oui ! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned ?

-- Eh ! mille diables ! oui, riposta Ned Land. C'est superbe ! Je rage
d'tre forc d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce
spectacle-l pourra nous coter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense
que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards
de l'homme ! 

Ned avait raison. C'tait trop beau. Tout  coup, un cri de Conseil me
fit retourner.

 Qu'y a-t-il ? demandai-je.

-- Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! 

Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupires.

 Mais qu'as-tu, mon garon ?

-- Je suis bloui, aveugl ! 

Mes regards se portrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus
supporter le feu qui la dvorait.

Je compris ce qui s'tait pass. Le _Nautilus_ venait de se mettre en
marche  grande vitesse. Tous les clats tranquilles des murailles de
glace s'taient alors changs en raies fulgurantes. Les feux de ces
myriades de diamants se confondaient. Le _Nautilus_, emport par son
hlice, voyageait dans un fourreau d'clairs.

Les panneaux du salon se refermrent alors. Nous tenions nos mains sur
nos yeux tout imprgns de ces lueurs concentriques qui flottent devant
la rtine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappe.
Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards.

Enfin, nos mains s'abaissrent.

 Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil.

-- Et moi, je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien.

-- Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blass sur tant de
merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misrables
continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non !
le monde habit n'est plus digne de nous ! 

De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent 
quel degr d'bullition tait mont notre enthousiasme. Mais le
Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide.

 Le monde habit ! dit-il en secouant la tte. Soyez tranquille, ami
Conseil, nous n'y reviendrons pas ! 

Il tait alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit
 l'avant du _Nautilus_. Je compris que son peron venait de heurter un
bloc de glace. Ce devait tre une fausse manoeuvre, car ce tunnel
sous-marin, obstru de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je
pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces
obstacles ou suivrait les sinuosits du tunnel. En tout cas, la marche
en avant ne pouvait tre absolument enraye. Toutefois, contre mon
attente, le _Nautilus_ prit un mouvement rtrograde trs prononc.

 Nous revenons en arrire ? dit Conseil.

-- Oui, rpondis-je. Il faut que, de ce ct, le tunnel soit sans issue.

-- Et alors ?...

-- Alors, dis-je, la manoeuvre est bien simple. Nous retournerons sur
nos pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voil tout. 

En parlant ainsi, je voulais paratre plus rassur que je ne l'tais
rellement. Cependant le mouvement rtrograde du _Nautilus_
s'acclrait, et marchant  contre hlice, il nous entranait avec une
grande rapidit.

 Ce sera un retard, dit Ned.

-- Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte.

-- Oui, rpta Ned Land, pourvu qu'on sorte ! 

Je me promenai pendant quelques instants du salon  la bibliothque.
Mes compagnons assis, se taisaient. Je me jetai bientt sur un divan,
et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.

Un quart d'heure aprs, Conseil, s'tant approch de moi, me dit :

 Est-ce bien intressant ce que lit monsieur ?

-- Trs intressant, rpondis-je.

-- Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur !

-- Mon livre ? 

En effet, je tenais  la main l'ouvrage des _Grands Fonds sous-marins_.
Je ne m'en doutais mme pas. Je fermai le livre et repris ma promenade.
Ned et Conseil se levrent pour se retirer.

 Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au
moment o nous serons sortis de cette impasse.

-- Comme il plaira  monsieur , rpondit Conseil.

Quelques heures s'coulrent. J'observais souvent les instruments
suspendus  la paroi du salon. Le manomtre indiquait que le _Nautilus_
se maintenait  une profondeur constante de trois cents mtres, la
boussole. qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait 
une vitesse de vingt milles  l'heure, vitesse excessive dans un espace
aussi resserr. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se
hter, et qu'alors, les minutes valaient des sicles.

A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrire, cette
fois. Je plis. Mes compagnons s'taient rapprochs de moi. J'avais
saisi la main de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus
directement que si les mots eussent interprt notre pense.

En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai  lui.

 La route est barre au sud ? lui demandai-je.

-- Oui, monsieur. L'iceberg en se retournant a ferm toute issue.

-- Nous sommes bloqus ?

-- Oui. 

                                  XVI

                              FAUTE D'AIR

Ainsi, autour du _Nautilus_, au-dessus, au-dessous, un impntrable mur
de glace. Nous tions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait
frapp une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je
regardai le capitaine. Sa figure avait repris son impassibilit
habituelle. Il s'tait crois les bras. Il rflchissait. Le _Nautilus_
ne bougeait plus.

Le capitaine prit alors la parole :

 Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manires de mourir
dans les conditions o nous sommes. 

Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de
mathmatiques qui fait une dmonstration  ses lves.

 La premire, reprit-il, c'est de mourir crass. La seconde, c'est de
mourir asphyxis. Je ne parle pas de la possibilit de mourir de faim,
car les approvisionnements du _Nautilus_ dureront certainement plus que
nous. Proccupons-nous donc des chances d'crasement ou d'asphyxie.

-- Quant  l'asphyxie, capitaine, rpondis-je, elle n'est pas 
craindre, car nos rservoirs sont pleins.

-- Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux
jours d'air. Or, voil trente-six heures que nous sommes enfouis sous
les eaux, et dj l'atmosphre alourdie du _Nautilus_ demande  tre
renouvele. Dans quarante-huit heures, notre rserve sera puise.

-- Eh bien, capitaine, soyons dlivrs avant quarante-huit heures !

-- Nous le tenterons, du moins, en perant la muraille qui nous entoure.

-- De quel ct ? demandai-je.

-- C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais chouer le _Nautilus_
sur le banc infrieur, et mes hommes, revtus de scaphandres,
attaqueront l'iceberg par sa paroi la moins paisse.

-- Peut-on ouvrir les panneaux du salon ?

-- Sans inconvnient. Nous ne marchons plus. 

Le capitaine Nemo sortit. Bientt des sifflements m'apprirent que l'eau
s'introduisait dans les rservoirs. Le _Nautilus_ s'abaissa lentement
et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent
cinquante mtres, profondeur  laquelle tait immerg le banc de glace
infrieur.

 Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre
courage et sur votre nergie.

-- Monsieur, me rpondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que
je vous ennuierai de mes rcriminations. Je suis prt  tout faire pour
le salut commun.

-- Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien.

-- J'ajouterai, reprit-il, qu'habile  manier le pic comme le harpon,
si je puis tre utile au capitaine, il peut disposer de moi.

-- Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned. 

Je conduisis le Canadien  la chambre ou les hommes du _Nautilus_
revtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la
proposition de Ned, qui fut accepte. Le Canadien endossa son costume
de mer et fut aussitt prt que ses compagnons de travail. Chacun d'eux
portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les rservoirs avaient
fourni un large continent d'air pur. Emprunt considrable, mais
ncessaire, fait  la rserve du _Nautilus_. Quant aux lampes
Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses
et satures de rayons lectriques.

Lorsque Ned fut habill, je rentrai dans le salon dont les vitres
taient dcouvertes, et, post prs de Conseil. j'examinai les couches
ambiantes qui supportaient le _Nautilus_.

Quelques instants aprs, nous voyions une douzaine d'hommes de
l'quipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land,
reconnaissable  sa haute taille. Le capitaine Nemo tait avec eux.

Avant de procder au creusement des murailles, il fit pratiquer des
sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De
longues sondes furent enfonces dans les parois latrales ; mais aprs
quinze mtres, elles taient encore arrtes par l'paisse muraille. Il
tait inutile de s'attaquer  la surface plafonnante, puisque c'tait
la banquise elle-mme qui mesurait plus de quatre cents mtres de
hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface infrieure. L
dix mtres de parois nous sparaient de l'eau. Telle tait l'paisseur
de cet ice-field. Ds lors, il s'agissait d'en dcouper un morceau gal
en superficie  la ligne de flottaison du _Nautilus_. C'tait environ
six mille cinq cents mtres cubes  dtacher, afin de creuser un trou
par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.

Le travail fut immdiatement commenc et conduit avec une infatigable
opinitret. Au lieu de creuser autour du _Nautilus_, ce qui et
entran de plus grandes difficults, le capitaine Nemo fit dessiner
l'immense fosse  huit mtres de sa hanche de bbord. Puis ses hommes
la taraudrent simultanment sur plusieurs points de sa circonfrence.
Bientt. Le pic attaqua vigoureusement cette matire compacte, et de
gros blocs furent dtachs de la masse. Par un curieux effet de
pesanteur spcifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient
pour ainsi dire  la vote du tunnel. qui s'paississait par le haut de
ce dont il diminuait vers le bas. Mais peu importait, du moment que la
paroi infrieure s'amincissait d'autant.

Aprs deux heures d'un travail nergique, Ned Land rentra puis. Ses
compagnons et lui furent remplacs par de nouveaux travailleurs
auxquels nous nous joignmes, Conseil et moi. Le second du _Nautilus_
nous dirigeait.

L'eau me parut singulirement froide, mais je me rchauffai promptement
en maniant le pic. Mes mouvements taient trs libres, bien qu'ils se
produisissent sous une pression de trente atmosphres.

Quand je rentrai, aprs deux heures de travail, pour prendre quelque
nourriture et quelque repos, je trouvai une notable diffrence entre le
fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphre du
_Nautilus_, dj charg d'acide carbonique. L'air n'avait pas t
renouvel depuis quarante-huit heures, et ses qualits vivifiantes
taient considrablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze
heures, nous n'avions enlev qu'une tranche de glace paisse d'un mtre
sur la superficie dessine, soit environ six cents mtres cubes. En
admettant que le mme travail ft accompli par douze heures, il fallait
encore cinq nuits et quatre jours pour mener  bonne fin cette
entreprise.

 Cinq nuits et quatre jours ! dis-je  mes compagnons, et nous n'avons
que pour deux jours d'air dans les rservoirs.

-- Sans compter, rpliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damne
prison, nous serons encore emprisonns sous la banquise et sans
communication possible avec l'atmosphre ! 

Rflexion juste. Qui pouvait alors prvoir le minimum de temps
ncessaire  notre dlivrance ? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas
touffs avant que le _Nautilus_ et pu revenir  la surface des flots
? tait-il destin  prir dans ce tombeau de glace avec tous ceux
qu'il renfermait ? La situation paraissait terrible. Mais chacun
l'avait envisage en face, et tous taient dcids  faire leur devoir
jusqu'au bout.

Suivant mes prvisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un
mtre fut enleve  l'immense alvole. Mais, le matin, quand, revtu de
mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une temprature de
six  sept degrs au-dessous de zro, je remarquai que les murailles
latrales se rapprochaient peu  peu. Les couches d'eau loignes de la
fosse, que n'chauffaient pas le travail des hommes et le jeu des
outils, marquaient une tendance  se solidifier. En prsence de ce
nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et
comment empcher la solidification de ce milieu liquide, qui et fait
clater comme du verre les parois du _Nautilus_ ?

Je ne fis point connatre ce nouveau danger  mes deux compagnons. A
quoi bon risquer d'abattre cette nergie qu'ils employaient au pnible
travail du sauvetage ? Mais, lorsque je fus revenu  bord ? je fis
observer au capitaine Nemo cette grave complication.

 Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les
plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois
aucun moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus
vite que la solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voil tout. 

Arriver premiers ! Enfin, j'aurais d tre habitu  ces faons de
parler !

Cette journe, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec
opinitret. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'tait
quitter le _Nautilus_, c'tait respirer directement cet air pur
emprunt aux rservoirs et fourni par les appareils, c'tait abandonner
une atmosphre appauvrie et vicie.

Vers le soir, la fosse s'tait encore creuse d'un mtre. Quand je
rentrai  bord, je faillis tre asphyxi par l'acide carbonique dont
l'air tait satur. Ah ! que n'avions-nous les moyens chimiques qui
eussent permis de chasser ce gaz dltre ! L'oxygne ne nous manquait
pas. Toute cette eau en contenait une quantit considrable et en la
dcomposant par nos puissantes piles, elle nous et restitu le fluide
vivifiant. J'y avais bien song, mais  quoi bon, puisque l'acide
carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les
parties du navire. Pour l'absorber, il et fallu remplir des rcipients
de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matire
manquait  bord, et rien ne la pouvait remplacer

Ce soir-l, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses
rservoirs, et lancer quelques colonnes d'air pur  l'intrieur du
_Nautilus_. Sans cette prcaution, nous ne nous serions pas rveills.

Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le
cinquime mtre. Les parois latrales et la surface infrieure de la
banquise s'paississaient visiblement. Il tait vident qu'elles se
rejoindraient avant que le _Nautilus_ ft parvenu  se dgager. Le
dsespoir me prit un instant. Mon pic fut prs de s'chapper de mes
mains. A quoi bon creuser, si je devais prir touff, cras par cette
eau qui se faisait pierre, un supplice que la frocit des sauvages
n'et pas mme invent. Il me semblait que j'tais entre les
formidables mchoires d'un monstre qui se rapprochaient
irrsistiblement.

En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant
lui-mme, passa prs de moi. Je le touchai de la main et lui montrai
les parois de notre prison. La muraille de tribord s'tait avance 
moins de quatre mtres de la coque du _Nautilus_.

Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrmes 
bord. Mon scaphandre t, je l'accompagnai dans le salon.

 Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque hroque moyen,
ou nous allons tre scells dans cette eau solidifie comme dans du
ciment.

-- Oui ! dis-je, mais que faire ?

-- Ah ! s'cria-t-il, si mon _Nautilus_ tait assez fort pour supporter
cette pression sans en tre cras ?

-- Eh bien ? demandai-je, ne saisissant pas l'ide du capitaine.

-- Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette conglation de l'eau
nous viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification,
elle ferait clater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme
elle fait, en se gelant, clater les pierres les plus dures ! Ne
sentez-vous pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'tre un
agent de destruction !

-- Oui, capitaine, peut-tre. Mais quelque rsistance  l'crasement
que possde le _Nautilus_, il ne pourrait supporter cette pouvantable
pression et s'aplatirait comme une feuille de tle.

-- Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de
la nature, mais sur nous-mmes. Il faut s'opposer  cette
solidification. Il faut l'enrayer. Non seulement, les parois latrales
se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau  l'avant ou 
l'arrire du _Nautilus_. La conglation nous gagne de tous les cts.

-- Combien de temps, demandai-je, l'air des rservoirs nous
permettra-t-il de respirer  bord ? 

Le capitaine me regarda en face.

 Aprs-demain, dit-il, les rservoirs seront vides ! 

Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'tonner de cette
rponse ? Le 22 mars, le _Nautilus_ s'tait plong sous les eaux libres
du ple. Nous tions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur les
rserves du bord ! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le
conserver aux travailleurs. Au moment o j'cris ces choses, mon
impression est tellement vive encore, qu'une terreur involontaire
s'empare de tout mon tre, et que l'air semble manquer  mes poumons !

Cependant, le capitaine Nemo rflchissait, silencieux, immobile.
Visiblement, une ide lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la
repousser. Il se rpondait ngativement  lui-mme. Enfin, ces mots
s'chapprent de ses lvres !

 L'eau bouillante ! murmura-t-il.

-- L'eau bouillante ? m'criai-je.

-- Oui, monsieur. Nous sommes renferms dans un espace relativement
restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injecte
par les pompes du _Nautilus_, n'lveraient pas la temprature de ce
milieu et ne retarderaient pas sa conglation ?

-- Il faut l'essayer, dis-je rsolument.

-- Essayons, monsieur le professeur. 

Le thermomtre marquait alors moins sept degrs  l'extrieur. Le
capitaine Nemo me conduisit aux cuisines o fonctionnaient de vastes
appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par
vaporation. Ils se chargrent d'eau, et toute la chaleur lectrique
des piles fut lance  travers les serpentins baigns par le liquide.
En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degrs. Elle fut
dirige vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaait au
fur et  mesure. La chaleur dveloppe par les piles tait telle que
l'eau froide, puise  la mer, aprs avoir seulement travers les
appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.

L'injection commena, et trois heures aprs, le thermomtre marquait
extrieurement six degrs au-dessous de zro. C'tait un degr de
gagn. Deux heures plus tard, le thermomtre n'en marquait que quatre.

 Nous russirons, dis-je au capitaine, aprs avoir suivi et contrl
par de nombreuses remarques les progrs de l'opration.

-- Je le pense, me rpondit-il. Nous ne serons pas crass. Nous
n'avons plus que l'asphyxie  craindre. 

Pendant la nuit, la temprature de l'eau remonta a un degr au-dessous
de zro. Les injections ne purent la porter  un point plus lev. Mais
comme la conglation de l'eau de mer ne se produit qu' moins deux
degrs, je fus enfin rassur contre les dangers de la solidification.

Le lendemain, 27 mars, six mtres de glace avaient t arrachs de
l'alvole. Quatre mtres seulement restaient  enlever. C'taient
encore quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus tre
renouvel  l'intrieur du _Nautilus_. Aussi, cette journe alla-t-elle
toujours en empirant.

Une lourdeur intolrable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce
sentiment d'angoisse fut port en moi  un degr violent. Des
billements me disloquaient les mchoires. Mes poumons haletaient en
cherchant ce fluide comburant, indispensable  la respiration, et qui
se rarfiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de moi.
J'tais tendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave
Conseil, pris des mmes symptmes, souffrant des mmes souffrances, ne
me quittait plus. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je
l'entendais encore murmurer :

 Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air  monsieur
! 

Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.

Si notre situation,  tous, tait intolrable  l'intrieur, avec
quelle hte, avec quel bonheur, nous revtions nos scaphandres pour
travailler  notre tour ! Les pics rsonnaient sur la couche glace.
Les bras se fatiguaient, les mains s'corchaient, mais qu'taient ces
fatigues, qu'importaient ces blessures ! L'air vital arrivait aux
poumons ! On respirait ! On respirait !

Et cependant, personne ne prolongeait au-del du temps voulu son
travail sous les eaux. Sa tche accomplie, chacun remettait  ses
compagnons haletants le rservoir qui devait lui verser la vie. Le
capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier  cette
svre discipline. L'heure arrivait, il cdait son appareil  un autre
et rentrait dans l'atmosphre vicie du bord, toujours calme, sans une
dfaillance, sans un murmure.

Ce jour-l, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur
encore. Deux mtres seulement restaient  enlever sur toute la
superficie. Deux mtres seulement nous sparaient de la mer libre. Mais
les rservoirs taient presque vides d'air. Le peu qui restait devait
tre conserv aux travailleurs. Pas un atome pour le _Nautilus_ !

Lorsque je rentrai  bord, je fus  demi suffoqu. Quelle nuit ! Je ne
saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent tre dcrites. Le
lendemain, ma respiration tait oppresse. Aux douleurs de tte se
mlaient d'tourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre.
Mes compagnons prouvaient les mmes symptmes. Quelques hommes de
l'quipage rlaient.

Ce jour-l, le sixime de notre emprisonnement, le capitaine Nemo,
trouvant trop lents la pioche et le pic, rsolut d'craser la couche de
glaces qui nous sparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait
conserv son sang-froid et son nergie. Il domptait par sa force morale
les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.

D'aprs son ordre, le btiment fut soulag, c'est--dire soulev de la
couche glace par un changement de pesanteur spcifique. Lorsqu'il
flotta on le hala de manire  l'amener au-dessus de l'immense fosse
dessine suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses rservoirs d'eau
s'emplissant, il descendit et s'embotta dans l'alvole.

En ce moment, tout l'quipage rentra  bord, et la double porte de
communication fut ferme. Le _Nautilus_ reposait alors sur la couche de
glace qui n'avait pas un mtre d'paisseur et que les sondes avaient
troue en mille endroits.

Les robinets des rservoirs furent alors ouverts en grand et cent
mtres cubes d'eau s'y prcipitrent, accroissant de cent mille
kilogrammes le poids du _Nautilus_.

Nous attendions, nous coutions, oubliant nos souffrances, esprant
encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup.

Malgr les bourdonnements qui emplissaient ma tte, j'entendis bientt
des frmissements sous la coque du _Nautilus_. Un dnivellement se
produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil  celui du
papier qui se dchire, et le _Nautilus_ s'abaissa.

 Nous passons !  murmura Conseil a mon oreille.

Je ne pus lui rpondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une
convulsion involontaire.

Tout  coup, emport par son effroyable surcharge, le _Nautilus_
s'enfona comme un boulet sous les eaux, c'est--dire qu'il tomba comme
il et fait dans le vide !

Avec toute la force lectrique fut mise sur les pompes qui aussitt
commencrent  chasser l'eau des rservoirs. Aprs quelques minutes,
notre chute fut enraye. Bientt mme, le manomtre indiqua un
mouvement ascensionnel. L'hlice, marchant  toute vitesse, fit
tressaillir la coque de tle jusque dans ses boulons, et nous entrana
vers le nord.

Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu' la mer
libre ? Un jour encore ? Je serais mort avant !

A demi tendu sur un divan de la bibliothque, je suffoquais. Ma face
tait violette, mes lvres bleues, mes facults suspendues. Je ne
voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de
mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter.

Les heures qui s'coulrent ainsi, je ne saurais les valuer. Mais
j'eus la conscience de mon agonie qui commenait. Je compris que
j'allais mourir...

Soudain je revins  moi. Quelques bouffes d'air pntraient dans mes
poumons. tions-nous remonts  la surface des flots ? Avions-nous
franchi la banquise ?

Non ! C'taient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se
sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au
fond d'un appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient consacr pour
moi, et, tandis qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte 
goutte ! Je voulus repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et
pendant quelques instants, je respirai avec volupt.

Mes regards se portrent vers l'horloge. Il tait onze heures du matin.
Nous devions tre au 28 mars. Le _Nautilus_ marchait avec une vitesse
effrayante de quarante milles  l'heure. Il se tordait dans les eaux.

O tait le capitaine Nemo ? Avait-il succomb ? Ses compagnons
taient-ils morts avec lui ?

En ce moment, le manomtre indiqua que nous n'tions plus qu' vingt
pieds de la surface. Un simple champ de glace nous sparait de
l'atmosphre. Ne pouvait-on le briser ?

Peut-tre ! En tout cas, le _Nautilus_ allait le tenter. Je sentis, en
effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrire et
relevant son peron. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son
quilibre. Puis, pouss par sa puissante hlice, il attaqua l'ice-field
par en dessous comme un formidable blier. Il le crevait peu  peu, se
retirait, donnait  toute vitesse contre le champ qui se dchirait, et
enfin, emport par un lan suprme, il s'lana sur la surface glace
qu'il crasa de son poids.

Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arrach, et l'air pur
s'introduisit  flots dans toutes les parties du _Nautilus_.

                                  XVII

                        DU CAP HORN  L'AMAZONE

Comment tais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-tre
le Canadien m'y avait-il transport. Mais je respirais, je humais l'air
vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient prs de moi de
ces fraches molcules. Les malheureux. trop longtemps privs de
nourriture, ne peuvent se jeter inconsidrment sur les premiers
aliments qu'on leur prsente. Nous. au contraire, nous n'avions pas 
nous modrer, nous pouvions aspirer  pleins poumons les atomes de
cette atmosphre, et c'tait la brise, la brise elle-mme qui nous
versait cette voluptueuse ivresse !

 Ah ! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygne ! Que monsieur ne
craigne pas de respirer. Il y en a pour tout le monde. 

Quant  Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mchoires 
effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations ! Le Canadien 
tirait  comme un pole en pleine combustion.

Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour
de moi, je vis que nous tions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de
l'quipage. Pas mme le capitaine Nemo. Les tranges marins du
_Nautilus_ se contentaient de l'air qui circulait  l'intrieur. Aucun
n'tait venu se dlecter en pleine atmosphre.

Les premires paroles que je prononai furent des paroles de
remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil
avaient prolong mon existence pendant les dernires heures de cette
longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel
dvouement.

 Bon ! monsieur le professeur, me rpondit Ned Land, cela ne vaut pas
la peine d'en parler ! Quel mrite avons-nous eu  cela ? Aucun. Ce
n'tait qu'une question d'arithmtique. Votre existence valait plus que
la ntre. Donc il fallait la conserver.

-- Non, Ned, repondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est
suprieur  un homme gnreux et bon, et vous l'tes !

-- C'est bien ! c'est bien ! rptait le Canadien embarrass

-- Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert.

-- Mais pas trop, pour tout dire  monsieur. Il me manquait bien
quelques gorges d'air, mais je crois que je m'y serais fait.
D'ailleurs, je regardais monsieur qui se pmait et cela ne me donnait
pas la moindre envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le
respir... 

Conseil, confus de s'tre jet dans la banalit, n'acheva pas.

 Mes amis, rpondis-je vivement mu, nous sommes lis les uns aux
autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits...

-- Dont j'abuserai, riposta le Canadien.

-- Hein ? fit Conseil.

-- Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraner avec moi, quand je
quitterai cet infernal _Nautilus_.

-- Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon ct ?

-- Oui, rpondis-je, puisque nous allons du ct du soleil, et ici le
soleil, c'est le nord.

-- Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste  savoir si nous rallions
le Pacifique ou l'Atlantique, c'est--dire les mers frquentes ou
dsertes. 

A cela je ne pouvais rpondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne
nous rament plutt vers ce vaste Ocan qui baigne  la fois les ctes
de l'Asie et de l'Amrique. Il complterait ainsi son tour du monde
sous-marin, et reviendrait vers ces mers o le _Nautilus_ trouvait la
plus entire indpendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin
de toute terre habite, que devenaient les projets de Ned Land ?

Nous devions, avant peu, tre fixs sur ce point important. Le
_Nautilus_ marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientt franchi,
et le cap mis sur le promontoire de Horn. Nous tions par le travers de
la pointe amricaine, le 31 mars,  sept heures du soir.

Alors toutes nos souffrances passes taient oublies. Le souvenir de
cet emprisonnement dans les glaces s'effaait de notre esprit. Nous ne
songions qu' l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans
le salon, ni sur la plate-forme. Le point report chaque jour sur le
planisphre et fait par le second me permettait de relever la direction
exacte du _Nautilus_. Or, ce soir-l, il devint vident,  ma grande
satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique.

J'appris au Canadien et  Conseil le rsultat de mes observations.

 Bonne nouvelle, rpondit le Canadien, mais o va le _Nautilus_ ?

-- Je ne saurais le dire, Ned.

-- Son capitaine voudrait-il, aprs le ple sud, affronter le ple
nord, et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest ?

Il ne faudrait pas l'en dfier, rpondit Conseil.

-- Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant.

-- En tout cas, ajouta Conseil, c'est un matre homme que ce capitaine
Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu.

-- Surtout quand nous l'aurons quitt !  riposta Ned Land.

Le lendemain, premier avril, lorsque le _Nautilus_ remonta  la surface
des flots, quelques minutes avant midi, nous emes connaissance d'une
cte  l'ouest. C'tait la Terre du Feu,  laquelle les premiers
navigateurs donnrent ce nom en voyant les fumes nombreuses qui
s'levaient des huttes indignes. Cette Terre du Feu forme une vaste
agglomration d'les qui s'tend sur trente lieues de long et
quatre-vingts lieues de large, entre 53 et 56 de latitude australe,
et 6750' et 7715' de longitude ouest. La cte me parut basse, mais au
loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus mme entrevoir le mont
Sarmiento, lev de deux mille soixante-dix mtres au-dessus du niveau
de la mer, bloc pyramidal de schiste,  sommet trs aigu, qui, suivant
qu'il est voil ou dgag de vapeurs,  annonce le beau ou le mauvais
temps , me dit Ned Land.

 Un fameux baromtre, mon ami.

-- Oui, monsieur, un baromtre naturel, qui ne m'a jamais tromp quand
je naviguais dans les passes du dtroit de Magellan. 

En ce moment, ce pic nous parut nettement dcoup sur le fond du ciel.
C'tait un prsage de beau temps Il se ralisa.

Le _Nautilus_, rentr sous les eaux, se rapprocha de la cte qu'il
prolongea  quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis
de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires,
dont la mer libre du ple renfermait quelques chantillons, avec leurs
filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu' trois cents mtres
de longueur ; vritables cbles, plus gros que le pouce, trs
rsistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre herbe,
connue sous le nom de velp,  feuilles longues de quatre pieds,
emptes dans les concrtions corallignes, tapissait les fonds. Elle
servait de nid et de nourriture  des myriades de crustacs et de
mollusques, des crabes, des seiches. L, les phoques et les loutres se
livraient  de splendides repas, mlangeant la chair du poisson et les
lgumes de la mer, suivant la mthode anglaise.

Sur ces fonds gras et luxuriants, le _Nautilus_ passait avec une
extrme rapidit. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des
Malouines, dont je pus, le lendemain, reconnatre les pres sommets. La
profondeur de la mer tait mdiocre. Je pensai donc, non sans raison,
que ces deux les, entoures d'un grand nombre d'lots, faisaient
autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines furent
probablement dcouvertes par le clbre John Davis, qui leur imposa le
nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les appela
Maiden-Islands, les de la Vierge. Elles furent ensuite nommes
Malouines, au commencement du dix-huitime sicle. par des pcheurs de
Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles
appartiennent aujourd'hui.

Sur ces parages, nos filets rapportrent de beaux spcimens d'algues,
et particulirement un certain fucus dont les racines taient charges
de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards
s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientt
dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai spcialement
des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs
de deux dcimtres, tout parsems de taches blanchtres et jaunes.

J'admirai galement de nombreuses mduses, et les plus belles du genre,
les chrysaores particulires aux mers des Malouines. Tantt elles
figuraient une ombrelle demi-sphrique trs lisse, raye de lignes d'un
rouge brun et termine par douze festons rguliers ; tantt c'tait une
corbeille renverse d'o s'chappaient gracieusement de larges feuilles
et de longues ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre
bras foliacs et laissaient pendre  la drive leur opulente chevelure
de tentacules. J'aurais voulu conserver quelques chantillons de ces
dlicats zoophytes ; mais ce ne sont que des nuages, des ombres, des
apparences, qui fondent et s'vaporent hors de leur lment natal.

Lorsque les dernires hauteurs des Malouines eurent disparu sous
l'horizon, le _Nautilus_ s'immergea entre vingt et vingt-cinq mtres et
suivit la cte amricaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas.

Jusqu'au 3 avril, nous ne quittmes pas les parages de la Patagonie,
tantt sous l'Ocan, tantt  sa surface. Le _Nautilus_ dpassa le
large estuaire form par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le 4
avril, par le travers de l'Uruguay, mais  cinquante milles au large.
Sa direction se maintenait au nord, et il suivait les longues
sinuosits de l'Amrique mridionale. Nous avions fait alors seize
mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon.

Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coup sur le
trente-septime mridien, et nous passmes au large du cap Frio. Le
capitaine Nemo, au grand dplaisir de Ned Land, n'aimait pas le
voisinage de ces ctes habites du Brsil, car il marchait avec une
vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides
qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosits naturelles de
ces mers chapprent  toute observation.

Cette rapidit se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au
soir, nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de
l'Amrique du Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le _Nautilus_
s'carta de nouveau, et il alla chercher  de plus grandes profondeurs
une valle sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur
la cte africaine. Cette valle se bifurque  la hauteur des Antilles
et se termine au nord par une norme dpression de neuf mille mtres.
En cet endroit. La coupe gologique de l'Ocan figure jusqu'aux petites
Antilles une falaise de six kilomtres, taille  pic. et,  la hauteur
des les du cap Vert, une autre muraille non moins considrable, qui
enferment ainsi tout le continent immerg de l'Atlantide. Le fond de
cette immense valle est accident de quelques montagnes qui mnagent
de pittoresques aspects  ces fonds sous-marins. J'en parle surtout
d'aprs les cartes manuscrites que contenait la bibliothque du
_Nautilus_, cartes videmment dues  la main du capitaine Nemo et
leves sur ses observations personnelles.

Pendant deux jours, ces eaux dsertes et profondes furent visites au
moyen des plans inclins. Le _Nautilus_ fournissait de longues bordes
diagonales qui le portaient  toutes les hauteurs. Mais le 11 avril, il
se releva subitement, et la terre nous rapparut  l'ouvert du fleuve
des Amazones, vaste estuaire dont le dbit est si considrable qu'il
dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues.

L'quateur tait coup. A vingt milles dans l'ouest restaient les
Guyanes, une terre franaise sur laquelle nous eussions trouv un
facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames
furieuses n'auraient pas permis  un simple canot de les affronter. Ned
Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon ct, je
ne fis aucune allusion  ses projets de fuite, car je ne voulais pas le
pousser  quelque tentative qui et infailliblement avort.

Je me ddommageai facilement de ce retard par d'intressantes tudes.
Pendant ces deux journes des 11 et 12 avril, le _Nautilus_ ne quitta
pas la surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pche
miraculeuse en zoophytes, en poissons et en reptiles.

Quelques zoophytes avaient t dragues par la chane des chaluts.
C'taient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant  la
famille des actinidiens. et entre autres espces, le _phyctalis
protexta_, originaire de cette partie de l'Ocan, petit tronc
cylindrique, agrment de lignes verticales et tachet de points rouges
que couronne un merveilleux panouissement de tentacules. Quant aux
mollusques, ils consistaient en produits que j'avais dj observs, des
turritelles, des olives-porphyres.  lignes rgulirement entrecroises
dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair.
des ptrocres fantaisistes, semblables  des scorpions ptrifis, des
hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes  manger,
et certaines espces de calmars, que les naturalistes de l'antiquit
classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement
d'appt pour la pche de la morue.

Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion
d'tudier, je notai diverses espces. Parmi les cartilagineux : des
ptromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tte
verdtre, nageoires violettes, dos gris bleutre, ventre brun argent
sem de taches vives, iris des yeux cercl d'or, curieux animaux que le
courant de l'Amazone avait d entraner jusqu'en mer, car ils habitent
les eaux douces ; des raies tubercules,  museau pointu,  queue
longue et dlie, armes d'un long aiguillon dentel ; de petits
squales d'un mtre, gris et blanchtres de peau, dont les dents,
disposes sur plusieurs rangs, se recourbent en arrire. et qui sont
vulgairement connus sous le nom de pantouffliers ; des
lophies-vespertillions, sortes de triangles isocles rougetres, d'un
demi-mtre, auxquels les pectorales tiennent par des prolongations
charnues qui leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais que leur
appendice corn, situ prs des narines, a fait surnommer licornes de
mer ; enfin quelques espces de batistes, le curassavien dont les
flancs pointills brillent d'une clatante couleur d'or, et le
caprisque violet clair,  nuances chatoyantes comme la gorge d'un
pigeon.

Je termine l cette nomenclature un peu sche, mais trs exacte, par la
srie des poissons osseux que j'observai : passans, appartenant au
genre des aplronotes. dont le museau est trs obtus et blanc de neige,
le corps peint d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanire charnue
trs longue et trs dlie ; odontagnathes aiguillonns, longues
sardines de trois dcimtres, resplendissant d'un vif clat argent ;
scombres-guares, pourvus de deux nageoires anales ; centronotes-ngres,
 teintes noires, que l'on pche avec des brandons, longs poissons de
deux mtres,  chair grasse, blanche, ferme, qui, frais, ont le got de
l'anguille, et secs, le got du saumon fum ; labres demi-rouges,
revtus d'cailles seulement  la base des nageoires dorsales et anales
; chrysoptres, sur lesquels l'or et l'argent mlent leur clat  ceux
du rubis et de la topaze ; spares-queues-d'or, dont la chair est
extrmement dlicate, et que leurs proprits phosphorescentes
trahissent au milieu des eaux ; spares-pobs,  langue fine,  teintes
orange ; scines-coro  caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de
Surinam, etc.

Cet  et coetera  ne saurait empcher de citer encore un poisson dont
Conseil se souviendra longtemps et pour cause.

Un de nos filets avait rapport une sorte de raie trs aplatie qui, la
queue coupe, et form un disque parfait et qui pesait une vingtaine
de kilogrammes. Elle tait blanche en dessous, rougetre en dessus,
avec de grandes taches rondes d'un bleu fonc et cercles de noir, trs
lisse de peau, et termine par une nageoire bilobe. tendue sur la
plate-forme, elle se dbattait, essayait de se retourner par des
mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier
soubresaut allait la prcipiter  la mer. Mais Conseil, qui tenait 
son poisson, se prcipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en
empcher, il le saisit  deux mains.

Aussitt, le voil renvers, les jambes en l'air, paralys d'une moiti
du corps, et criant :

 Ah ! mon matre, mon matre ! Venez  moi. 

C'tait la premire fois que le pauvre garon ne me parlait pas   la
troisime personne .

Le Canadien et moi, nous l'avions relev, nous le frictionnions  bras
raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet ternel classificateur
murmura d'une voix entrecoupe :

 Classe des cartilagineux, ordre des chondroptrygiens,  branchies
fixes, sous-ordre des slaciens, famille des raies, genre des torpilles
! 

-- Oui, mon ami, rpondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce
dplorable tat.

-- Ah ! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai
de cet animal.

Et comment ?

-- En le mangeant. 

Ce qu'il fit le soir mme, mais par pure reprsaille, car franchement
c'tait coriace.

L'infortun Conseil s'tait attaqu  une torpille de la plus
dangereuse espce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu
conducteur tel que l'eau, foudroie les poissons  plusieurs mtres de
distance, tant est grande la puissance de son organe lectrique dont
les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds
carrs.

Le lendemain, 12 avril, pendant la journe, le _Nautilus_ s'approcha de
la cte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. L vivaient en
famille plusieurs groupes de lamantins. C'taient des manates qui,
comme le dugong et le stellre, appartiennent  l'ordre des syrniens.
Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six  sept
mtres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris 
Ned Land et  Conseil que la prvoyante nature avait assign  ces
mammifres un tle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les
phoques, doivent patre les prairies sous-marines et dtruire ainsi les
agglomrations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves
tropicaux.

 Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les
hommes ont presque entirement ananti, ces races utiles ? C'est que
les herbes putrfies ont empoisonn l'air, et l'air empoisonn, c'est
la fivre jaune qui dsole ces admirables contres. Les vgtations
vnneuses se sont multiplies sous ces mers torrides, et le mal s'est
irrsistiblement dvelopp depuis l'embouchure du Rio de la Plata
jusqu'aux Florides ! 

Et s'il faut en croire Toussenel, ce flau n'est rien encore auprs de
celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dpeuples
de baleines et de phoques. Alors, encombres de poulpes, de mduses, de
calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs
flots ne possderont plus  ces vastes estomacs, que Dieu avait chargs
d'cumer la surface des mers .

Cependant, sans ddaigner ces thories, l'quipage du _Nautilus_
s'empara d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet,
d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente, suprieure 
celle du boeuf et du veau. Cette chasse ne fut pas intressante. Les
manates se laissaient frapper sans se dfendre. Plusieurs milliers de
kilos de viande, destine  tre sche, furent emmagasins  bord.

Ce jour-l, une pche, singulirement pratique, vint encore accrotre
les rserves du _Nautilus_, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le
chalut avait rapport dans ses mailles un certain nombre de poissons
dont la tte se terminait par une plaque ovale  rebords charnus.
C'taient des chndes, de la troisime famille des malacoptrygiens
subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses
transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut oprer le vide,
ce qui lui permet d'adhrer aux objets  la faon d'une ventouse.

Le rmora, que j'avais observ dans la Mditerrane, appartient  cette
espce. Mais celui dont il s'agit ici. c'tait l'chnlde ostochre,
particulier  cette mer. Nos marins, a mesure qu'ils les prenaient, les
dposaient dans des bailles pleines d'eau.

La pche termine, le _Nautilus_ se rapprocha de la cte. En cet
endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient  la surface
des flots. Il et t difficile de s'emparer de ces prcieux reptiles,
car le moindre bruit les veille, et leur solide carapace est 
l'preuve du harpon. Mais l'chnde devait oprer cette capture avec
une sret et une prcision extraordinaires. Cet animal, en effet, est
un hameon vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du naf pcheur
a la ligne.

Les hommes du Naulilus attachrent  la queue de ces poissons un anneau
assez large pour ne pas gner leurs mouvements, et  cet anneau, une
longue corde amarre  bord par l'autre bout.

Les chndes, jets  la mer, commencrent aussitt leur rle et
allrent se fixer au plastron des tortues. Leur tnacit tait telle
qu'ils se fussent dchirs plutt que de lcher prise. On les halait 
bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adhraient.

On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mtre, qui pesaient
deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornes grandes,
minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les
rendaient trs prcieuses. En outre, elles taient excellentes au point
de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un got
exquis.

Cette pche termina notre sjour sur les parages de l'Amazone, et, la
nuit venue, le _Nautilus_ regagna la haute mer.

                                  XVIII

                              LES POULPES

Pendant quelques jours, le _Nautilus_ s'carta constamment de la cte
amricaine. Il ne voulait pas, videmment, frquenter les flots du
golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'et pas
manqu sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de
dix-huit cents mtres ; mais, probablement ces parages, sems d'les et
sillonns de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.

Le 16 avril, nous emes connaissance de la Martinique et de la
Guadeloupe,  une distance de trente milles environ. J'aperus un
instant leurs pitons levs.

Le Canadien, qui comptait mettre ses projets  excution dans le golfe,
soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux
qui font le cabotage d'une le  l'autre, fut trs dcontenanc. La
fuite et t trs praticable si Ned Land ft parvenu a s'emparer du
canot  l'insu du capitaine. Mais en plein Ocan, il ne fallait plus y
songer.

La Canadien, Conseil et moi, nous emes une assez longue conversation 
ce sujet. Depuis six mois nous tions prisonniers  bord du _Nautilus_.
Nous avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land,
il n'y avait pas de raison pour que cela fint. Il me fit donc une
proposition  laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de poser
catgoriquement cette question au capitaine Nemo : Le capitaine
comptait-il nous garder indfiniment  son bord ?

Une semblable dmarche me rpugnait. Suivant moi, elle ne pouvait
aboutir. Il ne fallait rien esprer du commandant du _Nautilus_, mais
tout de nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme
devenait plus sombre, plus retir, moins sociable. Il paraissait
m'viter. Je ne le rencontrais qu' de rares intervalles. Autrefois, il
se plaisait  m'expliquer les merveilles sous-marines ; maintenant il
m'abandonnait  mes tudes et ne venait plus au salon.

Quel changement s'tait opr en lui ? Pour quelle cause ? Je n'avais
rien  me reprocher. Peut-tre notre prsence  bord lui pesait-elle ?
Cependant, je ne devais pas esprer qu'il ft homme  nous rendre la
libert.

Je priai donc Ned de me laisser rflchir avant d'agir. Si cette
dmarche n'obtenait aucun rsultat, elle pouvait raviver ses soupons,
rendre notre situation pnible et nuire aux projets du Canadien.
J'ajouterai que je ne pouvais en aucune faon arguer de notre sant. Si
l'on excepte la rude preuve de la banquise du ple sud, nous ne nous
tions jamais mieux ports, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette
nourriture saine, cette atmosphre salubre, cette rgularit
d'existence, cette uniformit de temprature, ne donnaient pas prise
aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne
laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui
va o il veut, qui par des voies mystrieuses pour les autres, non pour
lui-mme, marche  son but, je comprenais une telle existence. Mais
nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanit. Pour mon compte, je ne
voulais pas ensevelir avec moi mes tudes si curieuses et si nouvelles.
J'avais maintenant le droit d'crire le vrai livre de la mer, et ce
livre, je voulais que, plus tt que plus tard, il pt voir le jour.

L encore, dans ces eaux des Antilles,  dix mtres au-dessous de la
surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits
intressants j'eus  signaler sur mes notes quotidiennes ! C'taient,
entre autres zoophytes, des galres connues sous le nom de physalie
splagiques, sortes de grosses vessies oblongues,  reflets nacrs,
tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules
bleues comme des fils de soie ; charmantes mduses  l'oeil, vritables
orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. C'taient, parmi
les articuls, des annlides longs d'un mtre et demi, arms d'une
trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs, qui
serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du
spectre solaire. C'taient, dans l'embranchement des poissons, des
raies-molubars, normes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six
cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un
peu bomb, les yeux fixs aux extrmits de la face antrieure de la
tte, et qui, flottant comme une pave de navire, s'appliquaient
parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'taient des balistes
amricains pour lesquels la nature n'a broy que du blanc et du noir,
des bobies plumiers, allongs et charnus, aux nageoires jaunes,  la
mchoire prominente, des scombres de seize dcimtres,  dents courtes
et aigus, couverts de petites cailles, appartenant  l'espce des
albicores. Puis, par nues, apparaissent des surmulets, corsets de
raies d'or de la tte  la queue, agitant leurs resplendissantes
nageoires ; vritables chefs-d'oeuvre de bijouterie consacrs autrefois
 Diane, particulirement recherchs des riches Romains, et dont le
proverbe disait :  Ne les mange pas qui les prend !  Enfin, des
pomacanthes-dors, orns de bandelettes meraude, habills de velours
et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Vronse ;
des sparesperonns se drobaient sous leur rapide nageoire thoracine ;
des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs
phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse queue
charnue ; des corgones rouges semblaient faucher les flots avec leur
pectorale tranchante, et des slnes argentes, dignes de leur nom, se
levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets
blanchtres.

Que d'autres chantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore
observs, si le _Nautilus_ ne se ft peu  peu abaiss vers les couches
profondes ! Ses plans inclins l'entranrent jusqu' des fonds de deux
mille et trois mille cinq cents mtres. Alors la vie animale n'tait
plus reprsente que par des encrines, des toiles de mer, de
charmantes pentacrines tte de mduse, dont la tige droite supportait
un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et des
fissurelles, mollusques littoraux de grande espce.

Le 20 avril, nous tions remonts  une hauteur moyenne de quinze cents
mtres. La terre la plus rapproche tait alors cet archipel des les
Lucayes, dissmines comme un tas de pavs a la surface des eaux. L
s'levaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites faites
de blocs frustes disposs par larges assises, entre lesquels se
creusaient des trous noirs que nos rayons lectriques n'clairaient pas
jusqu'au fond.

Ces roches taient tapisss de grandes herbes, de laminaires gants, de
fucus gigantesques, un vritable espalier d'hydrophytes digne d'un
monde de Titans.

De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous
fmes naturellement amens  citer les animaux gigantesques de la mer.
Les unes sont videmment destines  la nourriture des autres.
Cependant, par les vitres du _Nautilus_ presque immobile, je
n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux
articuls de la division des brachioures, des l'ambres  longues
pattes, des crabes violacs, des clios particuliers aux mers des
Antilles.

Il tait environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur
un formidable fourmillement qui se produisait  travers les grandes
algues.

 Eh bien, dis-je, ce sont l de vritables cavernes  poulpes, et je
ne serais pas tonn d'y voir quelques-uns de ces monstres.

-- Quoi ! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe
des cphalopodes ?

-- Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est
tromp, sans doute, car je n'aperois rien.

-- Je le regrette rpliqua Conseil. Je voudrais contempler face  face
l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent
entraner des navires dans le fond des abmes. Ces btes-l, a se
nomme des krak...

-- Craque suffit, rpondit ironiquement le Canadien.

-- Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la
plaisanterie de son compagnon.

-- Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux
existent.

-- Pourquoi pas ? rpondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de
monsieur.

-- Nous avons eu tort, Conseil.

-- Sans doute ! mais d'autres y croient sans doute encore.

-- C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien dcid 
n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai
dissqus de ma propre main.

-- Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes
gigantesques ?

-- Eh ! qui diable y a jamais cru ? s'cria le Canadien.

-- Beaucoup de gens, ami Ned.

-- Pas des pcheurs. Des savants, peut-tre !

-- Pardon, Ned. Des pcheurs et des savants !

-- Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus srieux du
monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation
entrane sous les flots par les bras d'un cphalopode.

-- Vous avez vu cela ? demanda le Canadien.

-- Oui, Ned.

-- De vos propres yeux ?

-- De mes propres yeux.

-- O, s'il vous plat ?

-- A Saint-Malo ? repartit imperturbablement Conseil.

-- Dans le port ? dit Ned Land ironiquement.

-- Non, dans une glise, rpondit Conseil.

-- Dans une glise ! s'cria le Canadien.

-- Oui, ami Ned. C'tait un tableau qui reprsentait le poulpe en
question !

-- Bon ! fit Ned Land, clatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait
poser !

-- Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau ;
mais le sujet qu'il reprsente est tir d'une lgende, et vous savez ce
qu'il faut penser des lgendes en matire d'histoire naturelle !
D'ailleurs, quand il s'agit de monstres, l'imagination ne demande qu'
s'garer.

Non seulement on a prtendu que ces poulpes pouvaient entraner des
navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un cphalopode, long d'un
mille, qui ressemblait plutt  une le qu' un animal. On raconte
aussi que l'vque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher
immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et retourna  la
mer. Le rocher tait un poulpe.

-- Et c'est tout ? demanda le Canadien.

-- Non, rpondis-je. Un autre vque, Pontoppidan de Berghem, parle
galement d'un poulpe sur lequel pouvait manoeuvrer un rgiment de
cavalerie !

-- Ils allaient bien, les vques d'autrefois ! dit Ned Land.

-- Enfin, les naturalistes de l'antiquit citent des monstres dont la
gueule ressemblait  un golfe, et qui taient trop gros pour passer par
le dtroit de Gibraltar.

-- A la bonne heure ! fit le Canadien.

-- Mais dans tous ces rcits, qu'y a-t-il de vrai ? demanda Conseil.

-- Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la
vraisemblance pour monter jusqu' la fable ou  la lgende. Toutefois,
 l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un
prtexte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de
trs grande espce, mais infrieurs cependant aux ctacs. Aristote a
constat les dimensions d'un calmar de cinq coudes, soit trois mtres
dix. Nos pcheurs en voient frquemment dont la longueur dpasse un
mtre quatre-vingts. Les muses de Trieste et de Montpellier conservent
des squelettes de poulpes qui mesurent deux mtres. D'ailleurs, suivant
le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six pieds
seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui suffit
pour en faire un monstre formidable.

-- En pche-t-on de nos jours ? demanda le Canadien.

-- S'ils n'en pchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes
amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirm qu'il avait
rencontr un de ces monstres de taille colossale dans les mers de
l'Inde. Mais le fait le plus tonnant et qui ne permet plus de nier
l'existence de ces animaux gigantesques, s'est pass il y a quelques
annes, en 1861.

-- Quel est ce fait ? demanda Ned Land.

-- Le voici. En 1861, dans le nord-est de Tnriffe,  peu prs par la
latitude o nous sommes en ce moment, l'quipage de l'aviso l'_Alecton_
aperut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant
Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua  coups de harpon et 
coups de fusil, sans grand succs, car balles et harpons traversaient
ces chairs molles comme une gele sans consistance. Aprs plusieurs
tentatives infructueuses, l'quipage parvint  passer un noeud coulant
autour du corps du mollusque. Ce noeud glissa jusqu'aux nageoires
caudales et s'y arrta. On essaya alors de haler le monstre  bord,
mais son poids tait si considrable qu'il se spara de sa queue sous
la traction de la corde, et, priv de cet ornement, il disparut sous
les eaux.

-- Enfin, voil un fait, dit Ned Land.

-- Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on propos de nommer
ce poulpe  calmar de Bouguer .

-- Et quelle tait sa longueur ? demanda le Canadien.

-- Ne mesurait-il pas six mtres environ ? dit Conseil, qui post  la
vitre, examinait de nouveau les anfractuosits de la falaise.

-- Prcisment, rpondis-je.

-- Sa tte, reprit Conseil, n'tait-elle pas couronne de huit
tentacules, qui s'agitaient sur l'eau comme une niche de serpents ?

-- Prcisment.

-- Ses yeux, placs  fleur de tte, n'avaient-ils pas un dveloppement
considrable ?

-- Oui, Conseil.

-- Et sa bouche, n'tait-ce pas un vritable bec de perroquet, mais un
bec formidable ?

-- En effet, Conseil.

-- Eh bien ! n'en dplaise  monsieur, rpondit tranquillement Conseil,
si ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses
frres. 

Je regardai Conseil. Ned Land se prcipita vers la vitre.

 L'pouvantable bte , s'cria-t-il.

Je regardai  mon tour, et je ne pus rprimer un mouvement de
rpulsion. Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de
figurer dans les lgendes tratologiques.

C'tait un calmar de dimensions colossales, ayant huit mtres de
longueur. Il marchait  reculons avec une extrme vlocit dans la
direction du _Nautilus_. Il regardait de ses normes yeux fixes 
teintes glauques. Ses huit bras, ou plutt ses huit pieds, implants
sur sa tte, qui ont valu  ces animaux le nom de cphalopodes, avaient
un dveloppement double de son corps et se tordaient comme la chevelure
des furies. On voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses
disposes sur la face interne des tentacules sous forme de capsules
semisphriques. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur la vitre du
salon en y faisant le vide. La bouche de ce monstre -- un bec de corne
fait comme le bec d'un perroquet -- s'ouvrait et se refermait
verticalement. Sa langue, substance corne, arme elle-mme de
plusieurs ranges de dents aigus, sortait en frmissant de cette
vritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature ! Un bec d'oiseau 
un mollusque ! Son corps, fusiforme et renfl dans sa partie moyenne,
formait une masse charnue qui devait peser vingt  vingt-cinq mille
kilogrammes. Sa couleur inconstante, changeant avec une extrme
rapidit suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du
gris livide au brun rougetre.

De quoi s'irritait ce mollusque ? Sans doute de la prsence de ce
_Nautilus_, plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou
ses mandibules n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que
ces poulpes, quelle vitalit le crateur leur a dpartie, quelle
vigueur dans leurs mouvements, puisqu'ils possdent trois coeurs !

Le hasard nous avait mis en prsence de ce calmar, et je ne voulus pas
laisser perdre l'occasion d'tudier soigneusement cet chantillon des
cphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect, et,
prenant un crayon, Je commenai  le dessiner.

 C'est peut-tre le mme que celui de l'_Alecton_, dit Conseil.

-- Non, rpondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que
l'autre a perdu sa queue !

-- Ce n'est pas une raison, rpondis-je. Les bras et la queue de ces
animaux se reforment par rdintgration, et depuis sept ans, la queue
du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser.

-- D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-tre
un de ceux-l ! 

En effet, d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. J'en
comptai sept. Ils faisaient cortge au _Nautilus_, et j'entendis les
grincements de leur bec sur la coque de tle. Nous tions servis 
souhait.

Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux
avec une telle prcision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu
les dcalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions
sous une allure modre.

Tout  coup le _Nautilus_ s'arrta. Un choc le fit tressaillir dans
toute sa membrure.

 Est-ce que nous avons touch ? demandai-je.

-- En tout cas, rpondit le Canadien, nous serions dj dgags, car
nous flottons. 

Le _Nautilus_ flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les
branches de son hlice ne battaient pas les flots. Une minute se passa.
Le capitaine Nemo, suivi de son second, entra dans le salon.

Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans
nous parler, sans nous voir peut-tre, il alla au panneau, regarda les
poulpes et dit quelques mots  son second.

Celui-ci sortit. Bientt les panneaux se refermrent. Le plafond
s'illumina.

J'allai vers le capitaine.

 Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dgag que
prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.

-- En effet, monsieur le naturaliste, me rpondit-il, et nous allons
les combattre corps  corps. 

Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu.

 Corps  corps ? rptai-je.

-- Oui, monsieur. L'hlice est arrte. Je pense que les mandibules
cornes de l'un de ces calmars se sont engages dans ses branches. Ce
qui nous empche de marcher.

-- Et qu'allez-vous faire ?

-- Remonter  la surface et massacrer toute cette vermine.

-- Entreprise difficile.

-- En effet. Les balles lectriques sont impuissantes contre ces chairs
molles o elles ne trouvent pas assez de rsistance pour clater. Mais
nous les attaquerons  la hache.

-- Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon
aide.

-- Je l'accepte, matre Land.

-- Nous vous accompagnerons , dis-je, et, suivant le capitaine Nemo,
nous nous dirigemes vers l'escalier central.

L, une dizaine d'hommes, arms de haches d'abordage, se tenaient prts
 l'attaque. Conseil et moi, nous prmes deux haches. Ned Land saisit
un harpon.

Le _Nautilus_ tait alors revenu  la surface des flots. Un des marins,
plac sur les derniers chelons, dvissait les boulons du panneau. Mais
les crous taient  peine dgags, que le panneau se releva avec une
violence extrme, videmment tir par la ventouse d'un bras de poulpe.

Aussitt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par
l'ouverture, et vingt autres s'agitrent au-dessus. D'un coup de hache,
le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les
chelons en se tordant.

Au moment o nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre
la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le
marin plac devant le capitaine Nemo et l'enlevrent avec une violence
irrsistible.

Le capitaine Nemo poussa un cri et s'lana au-dehors. Nous nous tions
prcipits  sa suite.

Quelle scne ! Le malheureux, saisi par le tentacule et coll  ses
ventouses, tait balanc dans l'air au caprice de cette norme trompe.
Il rlait, il touffait, il criait : A moi !  moi ! Ces mots,
_prononcs en franais_, me causrent une profonde stupeur ! J'avais
donc un compatriote  bord, plusieurs, peut-tre ! Cet appel dchirant,
je l'entendrai toute ma vie !

L'infortun tait perdu. Qui pouvait l'arracher  cette puissante
treinte ? Cependant le capitaine Nemo s'tait prcipit sur le poulpe,
et, d'un coup de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second
luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs
du _Nautilus_. L'quipage se battait  coups de hache. Le Canadien,
Conseil et moi, nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Une
violente odeur de musc pntrait l'atmosphre. C'tait horrible.

Un instant, je crus que le malheureux, enlac par le poulpe, serait
arrach  sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient t coups.
Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air.
Mais au moment o le capitaine Nemo et son second se prcipitaient sur
lui, l'animal lana une colonne d'un liquide noirtre, scrt par une
bourse situe dans son abdomen. Nous en fmes aveugls. Quand ce nuage
se fut dissip, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortun
compatriote !

Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres ! On ne se possdait
plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs
du _Nautilus_. Nous roulions ple-mle au milieu de ces tronons de
serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et
d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient
comme les ttes de l'hydre. Le harpon de Ned Land,  chaque coup, se
plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais mon
audacieux compagnon fut soudain renvers par les tentacules d'un
monstre qu'il n'avait pu viter.

Ah ! comment mon coeur ne s'est-il pas bris d'motion et d'horreur !
Le formidable bec du calmar s'tait ouvert sur Ned Land. Ce malheureux
allait tre coup en deux. Je me prcipitai  son secours. Mais le
capitaine Nemo m'avait devanc. Sa hache disparut entre les deux
normes mandibules, et miraculeusement sauv, le Canadien, se relevant,
plongea son harpon tout entier jusqu'au triple coeur du poulpe.

 Je me devais cette revanche !  dit le capitaine Nemo au Canadien.

Ned s'inclina sans lui rpondre.

Ce combat avait dur un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutils,
frapps  mort, nous laissrent enfin la place et disparurent sous les
flots.

Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile prs du fanal, regardait la
mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes
coulaient de ses yeux.

                                  XIX

                             LE GULF-STREAM

Cette terrible scne du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais
l'oublier. Je l'ai crite sous l'impression d'une motion violente.
Depuis, j'en ai revu le rcit. Je l'ai lu  Conseil et au Canadien. Ils
l'ont trouv exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour
peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de
nos potes, l'auteur des _Travailleurs de la Mer_.

J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa
douleur fut immense. C'tait le second compagnon qu'il perdait depuis
notre arrive  bord. Et quelle mort ! Cet ami, cras, touff, bris
par le formidable bras d'un poulpe, broy sous ses mandibules de fer,
ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du
cimetire de corail !

Pour moi, au milieu de cette lutte, c'tait ce cri de dsespoir pouss
par l'infortun qui m'avait dchir le coeur. Ce pauvre Franais,
oubliant son langage de convention, s'tait repris  parler la langue
de son pays et de sa mre, pour jeter un suprme appel ! Parmi cet
quipage du _Nautilus_, associ de corps et d'me au capitaine Nemo,
fuyant comme lui le contact des hommes. j'avais donc un compatriote !
tait-il seul  reprsenter la France dans cette mystrieuse
association, videmment compose d'individus de nationalits diverses ?
C'tait encore un de ces insolubles problmes qui se dressaient sans
cesse devant mon esprit !

Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant
quelque temps. Mais qu'il devait tre triste, dsespr, irrsolu, si
j'en jugeais par ce navire dont il tait l'me et qui recevait toutes
ses impressions ! Le _Nautilus_ ne gardait plus de direction
dtermine. Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gr des
lames. Son hlice avait t dgage, et cependant, il s'en servait 
peine. Il naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du thtre de
sa dernire lutte, de cette mer qui avait dvor l'un des siens !

Dix jours se passrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le
_Nautilus_ reprit franchement sa route au nord, aprs avoir eu
connaissance des Lucayes  l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions
alors le courant du plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses
poissons et sa temprature propres. J'ai nomm le Gulf-Stream.

C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de
l'Atlantique, et dont les eaux ne se mlangent pas aux eaux
ocaniennes. C'est un fleuve sal, plus sal que la mer ambiante. Sa
profondeur moyenne est de trois mille pieds, sa largeur moyenne de
soixante milles. En de certains endroits, son courant marche avec une
vitesse de quatre kilomtres  l'heure. L'invariable volume de ses eaux
est plus considrable que celui de tous les fleuves du globe.

La vritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury,
son point de dpart, si l'on veut. est situ dans le golfe de Gascogne.
L, ses eaux, encore faibles de temprature et de couleur. commencent 
se former. Il descend au sud, longe l'Afrique quatoriale, chauffe ses
flots aux rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique. atteint le
cap San-Roque sur la cte brsilienne, et se bifurque en deux branches
dont l'une va se saturer encore des chaudes molcules de la mer des
Antilles. Alors, le Gulf-Stream, charg de rtablir l'quilibre entre
les tempratures et de mler les eaux des tropiques aux eaux borales,
commence son rle de pondrateur. Chauff  blanc dans le golfe du
Mexique, il s'lve au nord sur les ctes amricaines, s'avance jusqu'
Terre-Neuve, dvie sous la pousse du courant froid du dtroit de
Davis, reprend la route de l'Ocan en suivant sur un des grands cercles
du globe la ligne loxodromique, se divise en deux bras vers le
quarante-troisime degr, dont l'un, aid par l'aliz du nord-est,
revient au Golfe de Gascogne et aux Aores, et dont l'autre, aprs
avoir attidi les rivages de l'Irlande et de la Norvge, va
jusqu'au-del du Spitzberg, o sa temprature tombe  quatre degrs,
former la mer libre du ple.

C'est sur ce fleuve de l'Ocan que le _Nautilus_ naviguait alors. A sa
sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois
cent cinquante mtres de profondeur, le Gulf-Stream marche  raison de
huit kilomtres  l'heure. Cette rapidit dcrot rgulirement 
mesure qu'il s'avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette
rgularit persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse
et sa direction viennent  se modifier, les climats europens seront
soumis  des perturbations dont on ne saurait calculer les consquences.

Vers midi, j'tais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais
connatre les particularits relatives au Gulf-Stream. Quand mon
explication fut termine, je l'invitai a plonger ses mains dans le
courant.

Conseil obit, et fut trs tonn de n'prouver aucune sensation de
chaud ni de froid.

 Cela vient, lui dis-je, de ce que la temprature des eaux du
Gulf-Stream, en sortant du golfe du Mexique. est peu diffrente de
celle du sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifre qui permet aux
ctes d'Europe de se parer d'une ternelle verdure. Et, s'il faut en
croire Maury, la chaleur de ce courant, totalement utilise. fournirait
assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi
grand que l'Amazone ou le Missouri. 

En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream tait de deux mtres vingt-cinq
par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que
ses eaux comprimes font saillie sur l'Ocan et qu'un dnivellement
s'opre entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et trs
riches en matires salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les
flots verts qui les environnent. Telle est mme la nettet de leur
ligne de dmarcation, que le _Nautilus_,  la hauteur des Carolines,
trancha de son peron les flots du Gulf-Stream, tandis que son hlice
battait encore ceux de l'Ocan.

Ce courant entranait avec lui tout un monde d'tres vivants. Les
argonautes, si communs dans la Mditerrane, y voyageaient par troupes
nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables taient des
raies dont la queue trs dlie formait  peu prs le tiers du corps,
et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds ; puis,
de petits squales d'un mtre,  tte grande,  museau court et arrondi,
 dents pointues disposes sur plusieurs rangs, et dont le corps
paraissait couvert d'cailles.

Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers 
ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, des
scines longues d'un mtre,  large gueule hrisse de petites dents.
qui faisaient entendre un lger cri des centronotes-ngres dont j'ai
dj parl, des coriphnes bleus, relevs d'or et d'argent. des
perroquets, vrais arcs-en-ciel de l'Ocan. qui peuvent rivaliser de
couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blmies-bosquiens
 tte triangulaire. des rhombes bleutres dpourvus d'cailles. des
batrachodes recouverts d'une bande jaune et transversale qui figure un
t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc pointills de taches
brunes, des diptrodons  tte argente et  queue jaune, divers
chantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille. brillant
d'un clat doux, que Lacpde a consacrs  l'aimable compagne de sa
vie, enfin un beau poisson, le chevalier-amricain, qui, dcor de tous
les ordres et chamarr de tous les rubans, frquente les rivages de
cette grande nation o les rubans et les ordres sont si mdiocrement
estims.

J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du
Gulf-Stream rivalisaient avec l'clat lectrique de notre fanal,
surtout par ces temps orageux qui nous menaaient frquemment.

Le 8 mai, nous tions encore en travers du cap Hatteras,  la hauteur
de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est l de
soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mtres. Le
_Nautilus_ continuait d'errer  l'aventure. Toute surveillance semblait
bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une vasion
pouvait russir. En effet, les rivages habits offraient partout de
faciles refuges. La mer tait incessamment sillonne de nombreux
steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du
Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites golettes charges
du cabotage sur les divers points de la cte amricaine. On pouvait
esprer d'tre recueilli. C'tait donc une occasion favorable, malgr
les trente milles qui sparaient le _Nautilus_ des ctes de l'Union.

Mais une circonstance fcheuse contrariait absolument les projets du
Canadien. Le temps tait fort mauvais. Nous approchions de ces parages
o les temptes sont frquentes, de cette patrie des trombes et des
cyclones, prcisment engendrs par le courant du Gulf-Stream.
Affronter une mer souvent dmonte sur un frle canot, c'tait courir 
une perte certaine. Ned Land en convenait lui-mme. Aussi rongeait-il
son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule et pu
gurir.

 Monsieur, me dit-il ce jour-l, il faut que cela finisse. Je veux en
avoir le coeur net. Votre Nemo s'carte des terres et remonte vers le
nord. Mais je vous le dclare j'ai assez du ple Sud, et je ne le
suivrai pas au ple Nord.

-- Que faire, Ned, puisqu'une vasion est impraticable en ce moment ?

-- J'en reviens  mon ide. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez
rien dit, quand nous tions dans les mers de votre pays. Je veux
parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je
songe qu'avant quelques jours, le _Nautilus_ va se trouver  la hauteur
de la Nouvelle-Ecosse, et que l, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large
baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le
Saint-Laurent, c'est mon fleuve  moi le fleuve de Qubec, ma ville
natale ; quand je songe  cela, la fureur me monte au visage, mes
cheveux se hrissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutt  la mer !
Je ne resterai pas ici ! J'y touffe ! 

Le Canadien tait videmment  bout de patience. Sa vigoureuse nature
ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolong. Sa physionomie
s'altrait de jour en jour. Son caractre devenait de plus en plus
sombre. Prs de sept mois s'taient couls sans que nous eussions eu
aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo,
son humeur modifie, surtout depuis le combat des poulpes, sa
taciturnit, tout me faisait apparatre les choses sous un aspect
diffrent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers jours. Il
fallait tre un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation,
dans ce milieu rserv aux ctacs et autres habitants de la mer.
Vritablement, si ce brave garon, au lieu de poumons avait eu des
branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingu !

 Eh bien, monsieur ? reprit Ned Land, voyant que je ne rpondais pas.

-- Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles
sont ses intentions  notre gard ?

-- Oui, monsieur.

-- Et cela, quoiqu'il les ait dj fait connatre ?

-- Oui. Je dsire tre fix une dernire fois. Parlez pour moi seul, en
mon seul nom, si vous voulez.

-- Mais je le rencontre rarement. Il m'vite mme.

-- C'est une raison de plus pour l'aller voir.

-- Je l'interrogerai, Ned.

-- Quand ? demanda le Canadien en insistant.

-- Quand je le rencontrerai.

-- Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi ?

-- Non, laissez-moi faire. Demain...

-- Aujourd'hui, dit Ned Land.

-- Soit. Aujourd'hui, je le verrai , rpondis-je au Canadien, qui, en
agissant lui-mme, et certainement tout compromis.

Je restai seul. La demande dcide, je rsolus d'en finir
immdiatement. J'aime mieux chose faite que chose  faire.

Je rentrai dans ma chambre. De l, j'entendis marcher dans celle du
capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser chapper cette occasion de le
rencontrer. Je frappai  sa porte. Je n'obtins pas de rponse. Je
frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.

J'entrai. Le capitaine tait l. Courb sur sa table de travail, il ne
m'avait pas entendu. Rsolu  ne pas sortir sans l'avoir interrog, je
m'approchai de lui. Il releva la tte brusquement, frona les sourcils,
et me dit d'un ton assez rude :

 Vous ici ! Que me voulez-vous ?

-- Vous parler, capitaine.

-- Mais je suis occup, monsieur, je travaille. Cette libert que je
vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi ? 

La rception tait peu encourageante. Mais j'tais dcid  tout
entendre pour tout rpondre.

 Monsieur, dis-je froidement, j'ai  vous parler d'une affaire qu'il
ne m'est pas permis de retarder.

-- Laquelle, monsieur ? rpondit-il ironiquement. Avez-vous fait
quelque dcouverte qui m'ait chapp ? La mer vous a-t-elle livr de
nouveaux secrets ? 

Nous tions loin de compte. Mais avant que j'eusse rpondu, me montrant
un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave :

 Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit crit en plusieurs langues. Il
contient le rsum de mes tudes sur la mer, et, s'il plat  Dieu, il
ne prira pas avec moi. Ce manuscrit, sign de mon nom, complt par
l'histoire de ma vie, sera renferm dans un petit appareil
insubmersible. Le dernier survivant de nous tous  bord du _Nautilus_
jettera cet appareil  la mer, et il ira o les flots le porteront. 

Le nom de cet homme ! Son histoire crite par lui-mme ! Son mystre
serait donc un jour dvoil ? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette
communication qu'une entre en matire.

 Capitaine, rpondis-je, je ne puis qu'approuver la pense qui vous
fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos tudes soit perdu. Mais
le moyen que vous employez me parat primitif. Qui sait o les vents
pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous
trouver mieux ? Vous, ou l'un des vtres ne peut-il... ?

-- Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant.

-- Mais moi, mes compagnons, nous sommes prts  garder ce manuscrit en
rserve, et si vous nous rendez la libert...

-- La libert ! fit le capitaine Nemo se levant.

-- Oui, monsieur, et c'est  ce sujet que je voulais vous interroger.
Depuis sept mois nous sommes  votre bord, et je vous demande
aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention
est de nous y garder toujours.

-- Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous rpondrai
aujourd'hui ce que je vous ai rpondu il y a sept mois : Qui entre dans
le _Nautilus_ ne doit plus le quitter.

C'est l'esclavage mme que vous nous imposez.

-- Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.

-- Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa libert !
Quels que soient les moyens qui s'offrent  lui, il peut les croire
bons !

-- Ce droit, rpondit le capitaine Nemo, qui vous le dnie ? Ai-je
jamais pens  vous enchaner par un serment ? 

Le capitaine me regardait en se croisant les bras.

 Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait
ni de votre got ni du mien. Mais puisque nous l'avons entam,
puisons-le. Je vous le rpte, ce n'est pas seulement de ma personne
qu'il s'agit. Pour moi l'tude est un secours, une diversion puissante,
un entranement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme
vous, je suis homme  vivre ignor, obscur, dans le fragile espoir de
lguer un jour  l'avenir le rsultat de mes travaux, au moyen d'un
appareil hypothtique confi au hasard des flots et des vents. En un
mot, je puis vous admirer, vous suivre sans dplaisir dans un rle que
je comprends sur certains points : mais il est encore d'autres aspects
de votre vie qui me la font entrevoir entoure de complications et de
mystres auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons aucune
part. Et mme, quand notre coeur a pu battre pour vous, mu par
quelques-unes de vos douleurs ou remu par vos actes de gnie ou de
courage, nous avons d refouler en nous jusqu'au plus petit tmoignage
de cette sympathie que fait natre la vue de ce qui est beau et bon,
que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment
que nous sommes trangers  tout ce qui vous touche, qui fait de notre
position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, mme pour moi mais
d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul qu'il est
homme, vaut qu'on songe  lui. Vous tes-vous demand ce que l'amour de
la libert, la haine de l'esclavage, pouvaient faire natre de projets
de vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce qu'il pouvait
penser, tenter, essayer ?... 

Je m'tais tu. Le capitaine Nemo se leva.

 Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe
? Ce n'est pas moi qui l'ai t chercher ! Ce n'est pas pour mon
plaisir que je le garde  mon bord ! Quant  vous, monsieur Aronnax,
vous tes de ceux qui peuvent tout comprendre, mme le silence. Je n'ai
rien de plus  vous rpondre. Que cette premire fois o vous venez de
traiter ce sujet soit aussi la dernire, car une seconde fois, je ne
pourrais mme pas vous couter. 

Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut trs tendue.
Je rapportai ma conversation  mes deux compagnons.

 Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien  attendre de cet
homme. Le _Nautilus_ se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel
que soit le temps. 

Mais le ciel devenait de plus en plus menaant. Des symptmes d'ouragan
se manifestaient. L'atmosphre se faisait blanchtre et laiteuse. Aux
cyrrhus  gerbes dlies succdaient  l'horizon des couches de
nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer
grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux
disparaissaient,  l'exception des satanicles, amis des temptes. Le
baromtre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrme
tension des vapeurs. Le mlange du storm-glass se dcomposait sous
l'influence de l'lectricit qui saturait l'atmosphre. La lutte des
lments tait prochaine.

La tempte clata dans la journe du 18 mai, prcisment lorsque le
_Nautilus_ flottait  la hauteur de Long-Island,  quelques milles des
passes de New York. Je puis dcrire cette lutte des lments, car au
lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par
un inexplicable caprice, voulut la braver  sa surface.

Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est--dire
avec une vitesse de quinze mtres  la seconde, qui fut porte 
vingt-cinq mtres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des
temptes.

Le capitaine Nemo, inbranlable sous les rafales, avait pris place sur
la plate-forme. Il s'tait amarr  mi-corps pour rsister aux vagues
monstrueuses qui dferlaient. Je m'y tais hiss et attach aussi,
partageant mon admiration entre cette tempte et cet homme incomparable
qui lui tenait tte.

La mer dmonte tait balaye par de grandes loques de nuages qui
trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites
lames intermdiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que
de longues ondulations fuligineuses, dont la crte ne dferle pas, tant
elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient
entre elles. Le _Nautilus_, tantt couch sur le ct, tantt dress
comme un mt, roulait et tanguait pouvantablement.

Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le
vent ni la mer. L'ouragan se dchana avec une vitesse de quarante-cinq
mtres  la seconde, soit prs de quarante lieues  l'heure. C'est dans
ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de
toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il dplace
des canons de vingt-quatre. Et pourtant le _Nautilus_, au milieu de la
tourmente, justifiait cette parole d'un savant ingnieur :  Il n'y a
pas de coque bien construite qui ne puisse dfier  la mer !  Ce
n'tait pas un roc rsistant, que ces lames eussent dmoli, c'tait un
fuseau d'acier, obissant et mobile, sans grement, sans mture, qui
bravait impunment leur fureur.

Cependant j'examinais attentivement ces vagues dchanes. Elles
mesuraient jusqu' quinze mtres de hauteur sur une longueur de cent
cinquante a cent soixante-quinze mtres, et leur vitesse de
propagation. moiti de celle du vent, tait de quinze mtres  la
seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la
profondeur des eaux. Je compris alors le rle de ces lames qui
emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers
o elles portent la vie avec l'oxygne. Leur extrme force de pression
-- on l'a calcule peut s'lever jusqu' trois mille kilogrammes par
pied carr de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles
lames qui, aux Hbrides, ont dplac un bloc pesant quatre-vingt-quatre
mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempte du 23 dcembre 1864,
aprs avoir renvers une partie de la ville de Yddo, au Japon, faisant
sept cents kilomtres  l'heure, allrent se briser le mme jour sur
les rivages de l'Amrique.

L'intensit de la tempte s'accrut avec la nuit. Le baromtre, comme en
1860,  la Runion, pendant un cyclone, tomba  710 millimtres. A la
chute du jour, je vis passer  l'horizon un grand navire qui luttait
pniblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout 
la lame. Ce devait tre un des steamers des lignes de New York 
Liverpool ou au Havre. Il disparut bientt dans l'ombre.

A dix heures du soir, le ciel tait en feu. L'atmosphre fut zbre
d'clairs violents. Je ne pouvais en supporter l'clat, tandis que le
capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l'me de
la tempte. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait
des hurlements des vagues crases, des mugissements du vent, des
clats du tonnerre. Le vent sautait  tous les points de l'horizon, et
le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par le nord,
l'ouest et le sud, en sens inverse des temptes tournantes de
l'hmisphre austral.

Ah ! ce Gulf-Stream ! Il justifiait bien son nom de roi des temptes !
C'est lui qui cre ces formidables cyclones par la diffrence de
temprature des couches d'air superposes a ses courants.

A la pluie avait succd une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se
changeaient en aigrettes fulminantes. On et dit que le capitaine Nemo,
voulant une mort digne de lui, cherchait  se faire foudroyer. Dans un
effroyable mouvement de tangage, le _Nautilus_ dressa en l'air son
peron d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de
longues tincelles.

Bris,  bout de forces, je me coulai  plat ventre vers le panneau. Je
l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son
maximum d'intensit. Il tait impossible de se tenir debout 
l'intrieur du _Nautilus_.

Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les rservoirs se
remplir peu  peu, et le _Nautilus_ s'enfona doucement au-dessous de
la surface des flots.

Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effars qui
passaient comme des fantmes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent
foudroys sous mes yeux !

Le _Nautilus_ descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le
calme  une profondeur de quinze mtres. Non. Les couches suprieures
taient trop violemment agites. Il fallut aller chercher le repos
jusqu' cinquante mtres dans les entrailles de la mer.

Mais l, quelle tranquillit, quel silence, quel milieu paisible ! Qui
et dit qu'un ouragan terrible se dchanait alors  la surface de cet
Ocan ?

                                   XX

            PAR 4724' DE LATITUDE ET DE 1728' DE LONGITUDE

A la suite de cette tempte, nous avions t rejets dans l'est. Tout
espoir de s'vader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent
s'vanouissait. Le pauvre Ned, dsespr, s'isola comme le capitaine
Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus.

J'ai dit que le _Nautilus_ s'tait cart dans l'est. J'aurais d dire,
plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra
tantt  la surface des flots, tantt au-dessous, au milieu de ces
brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement dues 
la fonte des glaces, qui entretient une extrme humidit dans
l'atmosphre. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils
allaient reconnatre les feux incertains de la cte ! Que de sinistres
dus  ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces cueils dont le
ressac est teint par le bruit du vent ! Que de collisions entre les
btiments, malgr leurs feux de position, malgr les avertissements de
leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme !

Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille,
o gisaient encore tous ces vaincus de l'Ocan ; les uns vieux et
empts dj ; les autres jeunes et rflchissant l'clat de notre
fanal sur leurs ferrures et leurs carnes de cuivre. Parmi eux, que de
btiments perdus corps et biens, avec leurs quipages, leur monde
d'migrants, sur ces points dangereux signals dans les statistiques,
le cap Race, l'le Saint-Paul, le dtroit de Belle-Ile, l'estuaire du
Saint-Laurent ! Et depuis quelques annes seulement que de victimes
fournies  ces funbres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann,
de Montral, le _Solway_, I'_Isis_, le _Paramatta_, I'_Hungarian_, le
_Canadian_, l'_Anglo-Saxon_, le _Humboldt_, l'_United-States_, tous
chous, l'_Artic_, le _Lyonnais_, couls par abordage, le _Prsident_,
le _Pacific_, le _City-of-Glasgow_, disparus pour des causes ignores,
sombres dbris au milieu desquels naviguait le _Nautilus_, comme s'il
et pass une revue des morts !

Le 15 mai, nous tions sur l'extrmit mridionale du banc de
Terre-Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas
considrable de ces dtritus organiques, amens soit de l'quateur par
le courant du Gulf-Stream, soit du ple boral, par ce contre-courant
d'eau froide qui longe la cte amricaine. L aussi s'amoncellent les
blocs erratiques charris par la dbcle des glaces. L s'est form un
vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y
prissent par milliards.

La profondeur de la mer n'est pas considrable au banc de Terre-Neuve.
Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse
subitement une dpression profonde, un trou de trois mille mtres. L
s'largit le Gulf-Stream. C'est un panouissement de ses eaux. Il perd
de sa vitesse et de sa temprature, mais il devient une mer.

Parmi les poissons que le _Nautilus_ effaroucha  son passage, je
citerai le cycloptre d'un mtre,  dos noirtre,  ventre orange, qui
donne  ses congnres un exemple peu suivi de fidlit conjugale, un
unernack de grande taille, sorte de murne meraude, d'un got
excellent, des karraks  gros yeux, dont la tte a quelque ressemblance
avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des
gobies-boulerots ou goujons noirs de deux dcimtres, des macroures 
longue queue, brillant d'un clat argent, poissons rapides, aventurs
loin des mers hyperborennes.

Les filets ramassrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux,
bien muscl, arm de piquants  la tte et d'aiguillons aux nageoires,
vritable scorpion de deux  trois mtres, ennemi acharn des blennies,
des gades et des saumons, c'tait le cotte des mers septentrionales. au
corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pcheurs
du _Nautilus_ eurent quelque peine  s'emparer de cet animal, qui,
grce  la conformation de ses opercules, prserve ses organes
respiratoires du contact desschant de l'atmosphre et peut vivre
quelque temps hors de l'eau.

Je cite maintenant -- pour mmoire -- des bosquiens, petits poissons
qui accompagnent longtemps les navires dans les mers borales, des
ables-oxyrhinques, spciaux  l'Atlantique septentrional, des
rascasses, et j'arrive aux gades, principalement  l'espce morue, que
je surpris dans ses eaux de prdilection, sur cet inpuisable banc de
Terre-Neuve.

On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car
Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le _Nautilus_
s'ouvrit un chemin  travers leurs phalanges presses, Conseil ne put
retenir cette observation :

 a ! des morues ! dit-il ; mais je croyais que les morues taient
plates comme des limandes ou des soles ?

-- Naf ! m'criai-je. Les morues ne sont plates que chez l'picier, o
on les montre ouvertes et tales. Mais dans l'eau, ce sont des
poissons fusiformes comme les mulets, et parfaitement conforms pour la
marche.

-- Je veux croire monsieur, rpondit Conseil. Quelle nue, quelle
fourmilire !

-- Eh ! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les
rascasses et les hommes ! Sais-tu combien on a compt d'oeufs dans une
seule femelle ?

-- Faisons bien les choses, rpondit Conseil. Cinq cent mille.

-- Onze millions, mon ami.

-- Onze millions. Voila ce que je n'admettrai jamais,  moins de les
compter moi-mme.

-- Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire.
D'ailleurs, c'est par milliers que les Franais, les Anglais, les
Amricains, les Danois, les Norvgiens. pchent les morues. On les
consomme en quantits prodigieuses, et sans l'tonnante fcondit de
ces poissons, les mers en seraient bientt dpeuples. Ainsi en
Angleterre et en Amrique seulement, cinq mille navires monts par
soixante-quinze mille marins, sont employs  la pche de la morue.
Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait
vingt-cinq millions. Sur les ctes de la Norvge, mme rsultat.

-- Bien, rpondit Conseil, je m'en rapporte  monsieur. Je ne les
compterai pas.

-- Quoi donc ?

-- Les onze millions d'oeufs. Mais je ferai une remarque.

-- Laquelle ?

-- C'est que si tous les oeufs closaient, il suffirait de quatre
morues pour alimenter l'Angleterre, l'Amrique et la Norvge. 

Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis
parfaitement ces longues lignes, armes de deux cents hameons, que
chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entrane par un bout au
moyen d'un petit grappin, tait retenue a la surface par un orin fix
sur une boue de lige. Le _Nautilus_ dut manoeuvrer adroitement au
milieu de ce rseau sous-marin.

D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages frquents. Il
s'leva jusque vers le quarante-deuxime degr de latitude. C'tait 
la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, o
aboutit l'extrmit du cble transatlantique.

Le _Nautilus_, au lieu de continuer  marcher au nord prit direction
vers l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau tlgraphique sur
lequel repose le cble, et dont des sondages multiplis ont donn le
relief avec une extrme exactitude.

Ce fut le 17 mai,  cinq cents milles environ de Heart's Content, par
deux mille huit cents mtres de profondeur, que j'aperus le cble
gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prvenu, le prit d'abord
pour un gigantesque serpent de mer et s'apprtait  le classer suivant
sa mthode ordinaire. Mais je dsabusai le digne garon et pour le
consoler de son dboire, je lui appris diverses particularits de la
pose de ce cble.

Le premier cble fut tabli pendant les annes 1857 et 1 858 ; mais,
aprs avoir transmis quatre cents tlgrammes environ, il cessa de
fonctionner. En 1863, les ingnieurs construisirent un nouveau cble,
mesurant trois mille quatre cents kilomtres et pesant quatre mille
cinq cents tonnes, qui fut embarqu sur le _Great-Eastern_. Cette
tentative choua encore.

Or, le 25 mai, le _Nautilus_, immerg par trois mille huit cent
trente-six mtres de profondeur, se trouvait prcisment en cet endroit
o se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'tait  six cent
trente-huit milles de la cte d'Irlande. On s'aperut,  deux heures
aprs-midi, que les communications avec l'Europe venaient de
s'interrompre. Les lectriciens du bord rsolurent de couper le cble
avant de le repcher, et  onze heures du soir, ils avaient ramen la
partie avarie. On refit un joint et une pissure ; puis le cble fut
immerg de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne
put tre ressaisi dans les profondeurs de l'Ocan.

Les Amricains ne se dcouragrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le
promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua
une nouvelle souscription. Elle fut immdiatement couverte. Un autre
cble fut tabli dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils
conducteurs isols dans une enveloppe de gutta-percha, tait protg
par un matelas de matires textiles contenu dans une armature
mtallique. Le _Great-Eastern_ reprit la mer le 13 juillet 1866.

L'opration marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois,
en droulant le cble, les lectriciens observrent que des clous y
avaient t rcemment enfoncs dans le but d'en dtriorer l'me. Le
capitaine Anderson, ses officiers, ses ingnieurs, se runirent,
dlibrrent, et firent afficher que si le coupable tait surpris 
bord, il serait jet  la mer sans autre jugement. Depuis lors, la
criminelle tentative ne se reproduisit plus.

Le 23 juillet, le _Great-Eastern_ n'tait plus qu' huit cents
kilomtres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui tlgraphia d'Irlande la
nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche aprs
Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's
Content. L'entreprise tait heureusement termine, et par sa premire
dpche, la jeune Amrique adressait  la vieille Europe ces sages
paroles si rarement comprises :  Gloire  Dieu dans le ciel, et paix
aux hommes de bonne volont sur la terre. 

Je ne m'attendais pas  trouver le cble lectrique dans son tat
primitif, tel qu'il tait en sortant des ateliers de fabrication. Le
long serpent, recouvert de dbris de coquille, hriss de
foraminifres, tait encrot dans un emptement pierreux qui le
protgeait contre les mollusques perforants. Il reposait
tranquillement,  l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression
favorable  la transmission de l'tincelle lectrique qui passe de
l'Amrique  l'Europe en trente-deux centimes de seconde. La dure de
ce cble sera infinie sans doute, car on a observ que l'enveloppe de
gutta-percha s'amliore par son sjour dans l'eau de mer.

D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le cble n'est
jamais immerg  des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le
_Nautilus_ le suivit jusqu' son fond le plus bas, situ par quatre
mille quatre cent trente et un mtres, et l, il reposait encore sans
aucun effort de traction. Puis, nous nous rapprochmes de l'endroit o
avait eu lieu l'accident de 1863.

Le fond ocanique formait alors une valle large de cent vingt
kilomtres, sur laquelle on et pu poser le Mont-Blanc sans que son
sommet merget de la surface des flots. Cette valle est ferme 
l'est par une muraille  pic de deux mille mtres. Nous y arrivions le
28 mai, et le _Nautilus_ n'tait plus qu' cent cinquante kilomtres de
l'Irlande.

Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les les
Britanniques ? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et
revint vers les mers europennes. En contournant l'le d'meraude,
j'aperus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui claire
les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool.

Une importante question se posait alors  mon esprit.

Le _Nautilus_ oserait-il s'engager dans la Manche ? Ned Land qui avait
reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger.
Comment lui rpondre ? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Aprs
avoir laiss entrevoir au Canadien les rivages d'Amrique, allait-il
donc me montrer les ctes de France ?

Cependant le _Nautilus_ s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il
passait en vue du Land's End, entre la pointe extrme de l'Angleterre
et les Sorlingues, qu'il laissa sur tribord.

S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement 
l'est. Il ne le fit pas.

Pendant toute la journe du 31 mai, le _Nautilus_ dcrivit sur la mer
une srie de cercles qui m'intrigurent vivement. Il semblait chercher
un endroit qu'il avait quelque peine  trouver. A midi, le capitaine
Nemo vint faire son point lui-mme. Il ne m'adressa pas la parole. Il
me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi ?
tait-ce sa proximit des rivages europens ? Sentait-il quelque
ressouvenir de son pays abandonn ? Qu'prouvait-il alors ? des remords
ou des regrets ? Longtemps cette pense occupa mon esprit, et j'eus
comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du
capitaine.

Le lendemain, 31 juin, le _Nautilus_ conserva les mmes allures. Il
tait vident qu'il cherchait  reconnatre un point prcis de l'Ocan.
Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait
fait la veille. La mer tait belle, le ciel pur. A huit milles dans
l'est, un grand navire  vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon.
Aucun pavillon ne battait  sa corne, et je ne pus reconnatre sa
nationalit.

Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passt au
mridien, prit son sextant et observa avec une prcision extrme. Le
calme absolu des flots facilitait son opration. Le _Nautilus_ immobile
ne ressentait ni roulis ni tangage.

J'tais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relvement fut
termin, le capitaine pronona ces seuls mots.

 C'est ici ! 

Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le btiment qui modifiait sa
marche et semblait se rapprocher de nous ? Je ne saurais le dire.

Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements
de l'eau dans les rservoirs. Le _Nautilus_ commena de s'enfoncer,
suivant une ligne verticale, car son hlice entrave ne lui
communiquait plus aucun mouvement.

Quelques minutes plus tard, il s'arrtait  une profondeur de huit cent
trente-trois mtres et reposait sur le sol.

Le plafond lumineux du salon s'teignit alors, les panneaux
s'ouvrirent, et  travers les vitres, j'aperus la mer vivement
illumine par les rayons du fanal dans un ravo d'un demi-mille.

Je regardait  bbord et je ne vis rien que l'immensit des eaux
tranquilles.

Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui
attira mon attention. On et dit des ruines ensevelies sous un
emptement de coquilles blanchtres comme sous un manteau de neige. En
examinant attentivement cette masse, je crus reconnatre les formes
paissies d'un navire, ras de ses mts, qui devait avoir coul par
l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une poque recule. Cette
pave, pour tre ainsi encrote dans le calcaire des eaux, comptait
dj bien des annes passes sur ce fond de l'Ocan.

Quel tait ce navire ? Pourquoi le _Nautilus_ venait-il visiter sa
tombe ? N'tait-ce donc pas un naufrage qui avait entran ce btiment
sous les eaux ?

Je ne savais que penser, quand, prs de moi, j'entendis le capitaine
Nemo dire d'une voix lente :

 Autrefois ce navire se nommait le _Marseillais_. Il portait
soixante-quatorze canons et fut lanc en 1762. En 1778, le 13 aot,
command par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le
_Preston_. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de
l'amiral d'Estaing  la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il
prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak.
En 1794, la rpublique franaise lui changeait son nom. Le 16 avril de
la mme anne, il rejoignait  Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse ?
charg d'escorter un convoi de bl qui venait d'Amrique sous le
commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II,
cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur,
c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a
soixante-quatorze ans, jour pour jour,  cette place mme, par 4724'
de latitude et 1728' de longitude, ce navire, aprs un combat
hroque, dmt de ses trois mts, l'eau dans ses soutes, le tiers de
son quipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent
cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon  sa
poupe, il disparut sous les flots au cri de : Vive la Rpublique !

-- Le _Vengeur_ ! m'criai-je.

-- Oui ! monsieur. Le _Vengeur_ ! Un beau nom !  murmura le capitaine
Nemo en se croisant les bras.

                                  XXI

                              UNE HCATOMBE

Cette faon de dire, l'imprvu de cette scne, cet historique du navire
patriote froidement racont d'abord, puis l'motion avec laquelle
l'trange personnage avait prononc ses dernires paroles, ce nom de
_Vengeur_, dont la signification ne pouvait m'chapper, tout se
runissait pour frapper profondment mon esprit. Mes regards ne
quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer,
considrait d'un oeil ardent la glorieuse pave. Peut-tre ne devais-je
jamais savoir qui il tait, d'o il venait, o il allait, mais je
voyais de plus en plus l'homme se dgager du savant. Ce n'tait pas une
misanthropie commune qui avait enferm dans les flancs du _Nautilus_ le
capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime
que le temps ne pouvait affaiblir.

Cette haine cherchait-elle encore des vengeances ? L'avenir devait
bientt me l'apprendre.

Cependant, le _Nautilus_ remontait lentement vers la surface de la mer,
et je vis disparatre peu  peu les formes confuses du _Vengeur_.
Bientt un lger roulis m'indiqua que nous flottions  l'air libre.

En ce moment, une sourde dtonation se fit entendre. Je regardai le
capitaine. Le capitaine ne bougea pas.

  Capitaine ?  dis-je.

Il ne rpondit pas.

Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y
avaient prcd.

  D'o vient cette dtonation ? demandai-je.

-- Un coup de canon , rpondit Ned Land.

Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperu. Il s'tait
rapproch du _Nautilus_ et l'on voyait qu'il forait de vapeur. Six
milles le sparaient de nous.

  Quel est ce btiment, Ned ?

-- A son grement,  la hauteur de ses bas mts, rpondit le Canadien,
je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et
couler, s'il le faut, ce damn _Nautilus_ !

-- Ami Ned, rpondit Conseil, quel mal peut-il faire au _Nautilus_ ?
Ira-t-il l'attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des
mers ?

-- Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnatre la nationalit
de ce btiment ? 

Le Canadien, fronant ses sourcils, abaissant ses paupires, plissant
ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute
la puissance de son regard.

  Non, monsieur, rpondit-il. Je ne saurais reconnatre  quelle
nation il appartient. Son pavillon n'est pas hisse. Mais je puis
affirmer que c'est un navire de guerre, car une longue flamme se
droule  l'extrmit de son grand mt. 

Pendant un quart d'heure, nous continumes d'observer le btiment qui
se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant. qu'il et
reconnu le _Nautilus_  cette distance, encore moins qu'il st ce
qu'tait cet engin sous-marin.

Bientt le Canadien m'annona que ce btiment tait un grand vaisseau
de guerre,  peron, un deux-ponts cuirass. Une paisse fume noire
s'chappait de ses deux chemines. Ses voiles serres se confondaient
avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La
distance empchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui
flottait comme un mince ruban.

Il s'avanait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher,
une chance de salut s'offrait  nous.

  Monsieur, me dit Ned Land, que ce btiment nous passe  un mille je
me jette  la mer, et je vous engage faire comme moi. 

Je ne rpondis pas  la proposition du Canadien, et je continuai de
regarder le navire qui grandissait  vue d'oeil. Qu'il ft anglais,
franais, amricain ou russe, il tait certain qu'il nous
accueillerait, si nous pouvions gagner son bord.

  Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons
quelque exprience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin
de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. 

J'allais rpondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit  l'avant du
vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux
troubles par la chute d'un corps pesant, claboussrent l'arrire du
_Nautilus_. Peu aprs, une dtonation frappait mon oreille.

  Comment ? ils tirent sur nous ! m'criai-je.

-- Braves gens ! murmura le Canadien.

-- Ils ne nous prennent donc pas pour des naufrags accrochs  une
pave !

-- N'en dplaise  monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau
qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu' lui.- N'en dplaise 
monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal.

-- Mais ils doivent bien voir, m'criai-je qu'ils ont affaire  des
hommes.

-- C'est peut-tre pour cela !  rpondit Ned Land en me regardant.

Toute une rvlation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait 
quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prtendu monstre. Sans
doute, dans son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le
frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le
narwal tait un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un ctac
surnaturel ?

Oui, cela devait tre ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on
poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction !

Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo
employait le _Nautilus_  une oeuvre de vengeance ! Pendant cette nuit,
lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Ocan Indien,
ne s'tait-il pas attaqu  quelque navire ? Cet homme enterr
maintenant dans le cimetire de corail, n'avait-il pas t victime du
choc provoqu par le _Nautilus_ ? Oui, je le rpte. Il en devait tre
ainsi. Une partie de la mystrieuse existence du capitaine Nemo se
dvoilait. Et si son identit n'tait pas reconnue, du moins, les
nations coalises contre lui, chassaient maintenant, non plus un tre
chimrique, mais un homme qui leur avait vou une haine implacable !

Tout ce pass formidable apparut  mes yeux. Au lieu de rencontrer des
amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des
ennemis sans piti.

Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns,
rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre 
des distances considrables. Mais aucun n'atteignit le _Nautilus_.

Le navire cuirass n'tait plus alors qu' trois milles. Malgr sa
violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la
plate-forme. Et cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant
normalement la coque du _Nautilus_, lui et t fatal.

Le Canadien me dit alors :

  Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas.
Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-tre que nous
sommes d'honntes gens ! 

Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait 
peine dploy, que terrass par une main de fer, malgr sa force
prodigieuse, il tombait sur le pont.

  Misrable, s'cria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur
l'peron du _Nautilus_ avant qu'il ne se prcipite contre ce navire ! 

Le capitaine Nemo, terrible  entendre, tait plus terrible encore 
voir. Sa face avait pli sous les spasmes de son coeur, qui avait d
cesser de battre un instant. Ses pupilles s'taient contractes
effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps
pench en avant, il tordait sous sa main les paules du Canadien.

Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont
les boulets pleuvaient autour de lui :

  Ah ! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite ! s'cria-t-il
de sa voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour
te reconnatre ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! 

Et le capitaine Nemo dploya  l'avant de la plate-forme un pavillon
noir. semblable  celui qu'il avait dj plant au ple sud.

A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du _Nautilus_,
sans l'entamer, et passant par ricochet prs du capitaine. alla se
perdre en mer.

Le capitaine Nemo haussa les paules. Puis, s'adressant  moi :

  Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos
compagnons.

-- Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire,

-- Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela !

-- Je le ferai, rpondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez
pas de me juger, monsieur. La fatalit vous montre ce que vous ne
deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez.

-- Ce navire, quel est-il ?

-- Vous ne le savez pas ? Eh bien ! tant mieux ! Sa nationalit, du
moins, restera un secret pour vous. Descendez. 

Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obir. Une quinzaine
de marins du _Nautilus_ entouraient le capitaine et regardaient avec un
implacable sentiment de haine ce navire qui s'avanait vers eux. On
sentait que le mme souffle de vengeance animait toutes ces mes.

Je descendis au moment o un nouveau projectile raillait encore la
coque du _Nautilus_, et j'entendis le capitaine s'crier :

  Frappe, navire insens ! Prodigue tes inutiles boulets ! Tu
n'chapperas pas  l'peron du _Nautilus_. Mais ce n'est pas  cette
place que tu dois prir ! Je ne veux pas que tes ruines aillent se
confondre avec les ruines du _Vengeur_ ! 

Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second taient rests sur
la plate-forme. L'hlice fut mise en mouvement, le _Nautilus_,
s'loignant avec vitesse se mit hors de la porte des boulets du
vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta
de maintenir sa distance.

Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et
l'inquitude qui me dvoraient, je revins vers l'escalier central. Le
panneau tait ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine
s'y promenait encore d'un pas agit. Il regardait le navire qui lui
restait sous le vent  cinq ou six milles. Il tournait autour de lui
comme une bte fauve, et l'attirant vers l'est, il se laissait
poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-tre hsitait-il encore
?

Je voulus intervenir une dernire fois. Mais j'avais a peine interpell
le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence :

  Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l'opprim,
et voil l'oppresseur ! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, chri,
vnr, patrie, femme, enfants, mon pre, ma mre, j'ai vu tout prir !
Tout ce que je hais est l ! Taisez-vous ! 

Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forait de
vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil.

  Nous fuirons ! m'criai-je.

-- Bien, fit Ned. Quel est ce navire ?

-- Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coul avant la nuit. En
tout cas, mieux vaut prir avec lui que de se faire les complices de
reprsailles dont on ne peut pas mesurer l'quit.

-- C'est mon avis, rpondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. 

La nuit arriva. Un profond silence rgnait  bord. La boussole
indiquait que le _Nautilus_ n'avait pas modifi sa direction.
J'entendais le battement de son hlice qui frappait les flots avec une
rapide rgularit. Il se tenait  la surface des eaux, et un lger
roulis le portait tantt sur un bord, tantt sur un autre.

Mes compagnons et moi, nous avions rsolu de fuir au moment o le
vaisseau serait assez rapproch, soit pour nous faire entendre, soit
pour nous faire voir, car la lune. qui devait tre pleine trois jours
plus tard, resplendissait. Une fois  bord de ce navire, si nous ne
pouvions prvenir le coup qui le menaait, du moins nous ferions tout
ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois,
je crus que le _Nautilus_ se disposait pour l'attaque. Mais il se
contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps
aprs, il reprenait son allure de fuite.

Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion
d'agir. Nous parlions peu, tant trop mus. Ned Land aurait voulu se
prcipiter  la mer. Je le forai d'attendre. Suivant moi, le
_Nautilus_devait attaquer le deux-ponts  la surface des flots, et
alors il serait non seulement possible, mais facile de s'enfuir.

A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le
capitaine Nemo ne l'avait pas quitte. Il tait debout,  l'avant, prs
de son pavillon. qu'une lgre brise dployait au-dessus de sa tte. Il
ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire
intensit, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraner plus srement
que s'il lui et donn la remorque !

La lune passait alors au mridien. Jupiter se levait dans l'est. Au
milieu de cette paisible nature, le ciel et l'Ocan rivalisaient de
tranquillit, et la mer offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir
qui et jamais reflt son image.

Et quand je pensais  ce calme profond des lments, compar  toutes
ces colres qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible
_Nautilus_, je sentais frissonner tout mon tre.

Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'tait rapproch,
marchant toujours vers cet clat phosphorescent qui signalait la
prsence du _Nautilus_ Je vis ses feux de position, vert et rouge, et
son fanal blanc suspendu au grand tai de misaine. Une vague
rverbration clairait son grement et indiquait que les feux taient
pousss  outrance. Des gerbes d'tincelles, des scories de charbons
enflamms, s'chappant de ses chemines, toilaient l'atmosphre.

Je demeurai ainsi jusqu' six heures du matin, sans que le capitaine
Nemo et paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait  un mille et
demi, et avec les premire, lueurs du jour. sa canonnade recommena. Le
moment ne pouvait tre loign o, le _Nautilus_ attaquant son
adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet
homme que je n'osais juger.

Je me disposais  descendre afin de les prvenir, lorsque le second
monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le
capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines
dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler le   branle-bas de
combat  du _Nautilus_. Elles taient trs simples. La filire qui
formait balustrade autour de la plate-forme. fut abaisse. De mme, les
cages du fanal et du timonier rentrrent dans la coque de manire 
l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tle n'offrait plus
une seule saillie qui pt gner sa manoeuvre.

Je revins au salon. Le _Nautilus_ mergeait toujours. Quelques lueurs
matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines
ondulations des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil
levant. Ce terrible jour du 2 juin se levait.

A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du _Nautilus_ se
modrait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les
dtonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets
labouraient l'eau ambiante et s'y vissaient avec un sifflement
singulier.

  Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poigne de main, et que
Dieu nous garde ! 

Ned Land tait rsolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant  peine.

Nous passmes dans la bibliothque. Au moment o je poussais la porte
qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau
suprieur se fermer brusquement.

Le Canadien s'lana sur les marches, mais je l'arrtai. Un sifflement
bien connu m'apprenait que l'eau pntrait dans les rservoirs du bord.
En effet, en peu d'instants, le _Nautilus_ s'immergea  quelques mtres
au-dessous de la surface des flots.

Je compris sa manoeuvre. Il tait trop tard pour agir.

Le _Nautilus_ ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son
impntrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, l ou
la carapace mtallique ne protge plus le bord.

Nous tions emprisonns de nouveau, tmoins obligs du sinistre drame
qui se prparait. D'ailleurs, nous emes  peine le temps de rflchir.
Rfugis dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une
parole. Une stupeur profonde s'tait empare de mon esprit. Le
mouvement de la pense s'arrtait en moi.. Je me trouvais dans cet tat
pnible qui prcde l'attente d'une dtonation pouvantable.
J'attendais, j'coutais, je ne vivais que par le sens de l'oue !

Cependant, la vitesse du _Nautilus_ s'accrut sensiblement. C'tait son
lan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frmissait.

Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement lger.
Je sentis la force pntrante de l'peron d'acier. J'entendis des
raillements, des raclements. Mais le _Nautilus_, emport par sa
puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau
comme l'aiguille du voilier  travers la toile !

Je ne pus y tenir. Fou, perdu, je m'lanai hors de ma chambre et me
prcipitai dans le salon.

Le capitaine Nemo tait l. Muet, sombre, implacable, il regardait par
le panneau de bbord.

Une masse norme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son
agonie, le _Nautilus_ descendait dans l'abme avec elle. A dix mtres
de moi, je vis cette coque entr'ouverte, o l'eau s'enfonait avec un
bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages.
Le pont tait couvert d'ombres noires qui s'agitaient.

L'eau montait. Les malheureux s'lanaient dans les haubans,
s'accrochaient aux mts, se tordaient sous ls eaux. C'tait une
fourmilire humaine surprise par l'envahissement d'une mer !

Paralys, raidi par l'angoisse, les cheveux hrisss, l'oeil
dmesurment ouvert, la respiration incomplte, sans souffle, sans
voix, je regardais, moi aussi ! Une irrsistible attraction me collait
 la vitre !

L'norme vaisseau s'enfonait lentement. Le _Nautilus_ le suivant,
piait tous ses mouvements. Tout  coup, une explosion se produisit.
L'air comprim fit voler les ponts du btiment comme si le feu et pris
aux soutes. La pousse des eaux fut telle que le _Nautilus_ dvia.

Alors le malheureux navire s'enfona plus rapidement. Ses hunes,
charges de victimes, apparurent, ensuite des barres, pliant sous des
grappes d'hommes. enfin le sommet de son grand mt. Puis, la masse
sombre disparut, et avec elle cet quipage de cadavres entrans par un
formidable remous...

Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier,
vritable archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut
fini, le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre,
l'ouvrit et entra. Je le suivis des yeux.

Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses hros, je vis
le portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le
capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les
bras, et, s'agenouillant. il fondit en sanglots.

                                  XXII

                LES DERNIRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO

Les panneaux s'taient referms sur cette vision effrayante, mais la
lumire n'avait pas t rendue au salon. A l'intrieur du _Nautilus_,
ce n'taient que tnbres et silence. Il quittait ce lieu de
dsolation,  cent pieds sous les eaux, avec une rapidit prodigieuse.
O allait-il ? Au nord ou au sud ? O fuyait cet homme aprs cette
horrible reprsaille ?

J'tais rentr dans ma chambre o Ned et Conseil se tenaient
silencieusement. J'prouvais une insurmontable horreur pour le
capitaine Nemo. Quoi qu'il et souffert de la part des hommes, il
n'avait pas le droit de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le
complice, du moins le tmoin de ses vengeances ! C'tait dj trop.

A onze heures, la clart lectrique rapparut. Je passai dans le salon.
Il tait dsert. Je consultai les divers instruments. Le _Nautilus_
fuyait dans le nord avec une rapidit de vingt-cinq milles  l'heure,
tantt  la surface de la mer, tantt  trente pieds au-dessous.

Relvement fait sur la carte, je vis que nous passions  l'ouvert de la
Manche, et que notre direction nous portait vers les mers borales avec
une incomparable vitesse.

A peine pouvais-je saisir  leur rapide passage des squales au long
nez, des squales-marteaux, des roussettes qui frquentent ces eaux, de
grands aigles de mer, des nues d'hippocampes, semblables aux cavaliers
du jeu d'checs, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu
d'artifice, des armes de crabes qui fuyaient obliquement en croisant
leurs pinces sur leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui
luttaient de rapidit avec le _Nautilus_. Mais d'observer, d'tudier,
de classer, il n'tait plus question alors.

Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre
se fit, et la mer fut envahie par les tnbres jusqu'au lever de la
lune.

Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'tais assailli de
cauchemars. L'horrible scne de destruction se rptait dans mon esprit.

Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'o nous entrana le
_Nautilus_dans ce bassin de l'Atlantique nord ? Toujours avec une
vitesse inapprciable ! Toujours au milieu des brumes hyperborennes !
Toucha-t-il aux pointes du Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble
? Parcourut-il ces mers ignores, la mer Blanche, la mer de Kara, le
golfe de l'Obi, l'archipel de Liarrov, et ces rivages inconnus de la
cte asiatique ? Je ne saurais le dire. Le temps qui s'coulait je ne
pouvais plus l'valuer. L'heure avait t suspendue aux horloges du
bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme dans les contres
polaires, ne suivaient plus leur cours rgulier. Je me sentais entran
dans ce domaine de l'trange o se mouvait  l'aise l'imagination
surmene d'Edgard Po. A chaque instant, je m'attendais  voir, comme
le fabuleux Gordon Pym,  cette figure humaine voile, de proportion
beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre, jete en
travers de cette cataracte qui dfend les abords du ple  !

J'estime -- mais je me trompe peut-tre , j'estime que cette course
aventureuse du _Nautilus_ se prolongea pendant quinze ou vingt jours,
et je ne sais ce qu'elle aurait dur, sans la catastrophe qui termina
ce voyage. Du capitaine Nemo, il n'tait plus question. De son second,
pas davantage. Pas un homme de l'quipage ne fut visible un seul
instant. Presque incessamment, le _Nautilus_ flottait sous les eaux.
Quand ii remontait  leur surface afin de renouveler son air, les
panneaux s'ouvraient ou se refermaient automatiquement. Plus de point
report sur le planisphre. Je ne savais o nous tions.

Je dirai aussi que le Canadien,  bout de forces et de patience, ne
paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait
que, dans un accs de dlire et sous l'empire d'une nostalgie
effrayante, il ne se tut. Il le surveillait donc avec un dvouement de
tous les instants.

On comprend que, dans ces conditions, la situation n'tait plus tenable.

Un matin --  quelle date, je ne saurais le dire -- je m'tais assoupi
vers les premires heures du jour, assoupissement pnible et maladif.
Quand je m'veillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je
l'entendis me dire  voix basse :

 Nous allons fuir ! 

Je me redressai.

 Quand fuyons-nous ? demandai-je.

-- La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du
_Nautilus_. On dirait que la stupeur rgne  bord. Vous serez prt,
monsieur ?

-- Oui. O sommes-nous ?

-- En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des
brumes,  vingt milles dans l'est.

-- Quelles sont ces terres ?

-- Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y rfugierons.

-- Oui ! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dt la mer nous engloutir !

-- La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles  faire dans
cette lgre embarcation du _Nautilus_ ne m'effraient pas. J'ai pu y
transporter quelques vivres et quelques bouteilles d'eau  l'insu de
l'quipage.

-- Je vous suivrai.

-- D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je suis surpris, je me dfends,
je me fais tuer.

-- Nous mourrons ensemble, ami Ned. 

J'tais dcid  tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme,
sur laquelle je pouvais  peine me maintenir contre le choc des lames.
Le ciel tait menaant, mais puisque la terre tait l dans ces brumes
paisses, il fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une
heure.

Je revins au salon, craignant et dsirant tout  la fois de rencontrer
le capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui
aurais-je dit ? Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il
m'inspirait ! Non ! Mieux valait ne pas me trouver face  face avec lui
! Mieux valait l'oublier ! Et pourtant !

Combien fut longue cette journe, la dernire que je dusse passer 
bord du _Nautilus_ ! Je restais seul. Ned Land et Conseil vitaient de
me parler par crainte de se trahir.

A six heures, je dnai, mais je n'avais pas faim. Je me forai 
manger, malgr mes rpugnances, ne voulant pas m'affaiblir.

A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit :

 Nous ne nous reverrons pas avant notre dpart. A dix heures, la lune
ne sera pas encore leve. Nous profiterons de l'obscurit. Venez au
canot. Conseil et moi, nous vous y attendrons. 

Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donn le temps de lui rpondre.

Je voulus vrifier la direction du _Nautilus_. Je me rendis au salon.
Nous courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante
mtres de profondeur.

Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces
richesses de l'art entasses dans ce muse, sur cette collection sans
rivale destine  prir un jour au fond des mers avec celui qui l'avait
forme. Je voulus fixer dans mon esprit une impression suprme. Je
restai une heure ainsi, baign dans les effluves du plafond lumineux,
et passant en revue ces trsors resplendissant sous leurs vitrines.
Puis, je revins  ma chambre.

L, je revtis de solides vtements de mer. Je rassemblai mes notes et
les serrai prcieusement sur moi. Mon coeur battait avec force. Je ne
pouvais en comprimer les pulsations. Certainement, mon trouble, mon
agitation m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo.

Que faisait-il en ce moment ? J'coutai  la porte de sa chambre.
J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo tait l. Il ne s'tait
pas couch. A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait
m'apparatre et me demander pourquoi je voulais fuir ! J'prouvais des
alertes incessantes. Mon imagination les grossissait. Cette impression
devint si poignante que je me demandai s'il ne valait pas mieux entrer
dans la chambre du capitaine, le voir face  face, le braver du geste
et du regard !

C'tait une inspiration de fou. Je me retins heureusement, et je
m'tendis sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes
nerfs se calmrent un peu, mais, le cerveau surexcit, je revis dans un
rapide souvenir toute mon existence  bord du _Nautilus_, tous les
incidents heureux ou malheureux qui l'avaient traverse depuis ma
disparition de l'_Abraham-Lincoln_, les chasses sous-marines, le
dtroit de Torrs, les sauvages de la Papouasie, l'chouement, le
cimetire de corail, le passage de Suez, l'le de Santorin, le plongeur
crtois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la banquise, le ple sud,
l'emprisonnement dans les glaces, le combat des poulpes, la tempte du
Gulf-Stream, le _Vengeur_, et cette horrible scne du vaisseau coul
avec son quipage !... Tous ces vnements passrent devant mes yeux,
comme ces toiles de fond qui se droulent  l'arrire-plan d'un
thtre. Alors le capitaine Nemo grandissait dmesurment dans ce
milieu trange. Son type s'accentuait et prenait des proportions
surhumaines. Ce n'tait plus mon semblable, c'tait l'homme des eaux,
le gnie des mers.

Il tait alors neuf heures et demie. Je tenais ma tte  deux mains
pour l'empcher d'clater. Je fermais les yeux. Je ne voulais plus
penser. Une demi-heure d'attente encore ! Une demi-heure d'un cauchemar
qui pouvait me rendre fou !

En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie
triste sous un chant indfinissable, vritables plaintes d'une me qui
veut briser ses liens terrestres. J'coutai par tous mes sens  la
fois, respirant  peine, plong comme le capitaine Nemo dans ces
extases musicales qui l'entranaient hors des limites de ce monde.

Puis, une pense soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitt
sa chambre. Il tait dans ce salon que je devais traverser pour fuir.
L, je le rencontrerais une dernire fois. Il me verrait, il me
parlerait peut-tre ! Un geste de lui pouvait m'anantir, un seul mot,
m'enchaner  son bord !

Cependant, dix heures allaient sonner. Le moment tait venu de quitter
ma chambre et de rejoindre mes compagnons.

Il n'y avait pas  hsiter, dt le capitaine Nemo se dresser devant
moi. J'ouvris ma porte avec prcaution, et cependant, il me sembla
qu'en tournant sur ses gonds, elle faisait un bruit effrayant.
Peut-tre ce bruit n'existait-il que dans mon imagination !

Je m'avanai en rampant  travers les coursives obscures du _Nautilus_,
m'arrtant  chaque pas pour comprimer les battements de mon coeur.

J'arrivai  la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le
salon tait plong dans une obscurit profonde. Les accords de l'orgue
raisonnaient faiblement. Le capitaine Nemo tait l. Il ne me voyait
pas. Je crois mme qu'en pleine lumire, il ne m'et pas aperu, tant
son extase l'absorbait tout entier.

Je me tranai sur le tapis, vitant le moindre heurt dont le bruit et
pu trahir ma prsence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte
du fond qui donnait sur la bibliothque.

J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur
place. Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis mme, car quelques
rayons de la bibliothque claire filtraient jusqu'au salon. Il vint
vers moi, les bras croiss, silencieux, glissant plutt que marchant,
comme un spectre. Sa poitrine oppresse se gonflait de sanglots. Et je
l'entendis murmurer ces paroles -- les dernires qui aient frapp mon
oreille :

 Dieu tout puissant ! assez ! assez ! 

tait-ce l'aveu du remords qui s'chappait ainsi de la conscience de
cet homme ?...

perdu, je me prcipitai dans la bibliothque. Je montai l'escalier
central, et, suivant la coursive suprieure, j'arrivai au canot. J'y
pntrai par l'ouverture qui avait dj livr passage  mes deux
compagnons.

 Partons ! Partons ! m'criai-je.

-- A l'instant !  rpondit le Canadien.

L'orifice vid dans la tle du _Nautilus_ fut pralablement ferm et
boulonn au moyen d'une clef anglaise dont Ned Land s'tait muni.
L'ouverture du canot se ferma galement, et le Canadien commena 
dvisser les crous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin.

Soudain un bruit intrieur se fit entendre. Des voix se rpondaient
avec vivacit. Qu'y avait-il ? S'tait-on aperu de notre fuite ? Je
sentis que Ned Land me glissait un poignard dans la main.

 Oui ! murmurai-je, nous saurons mourir ! 

Le Canadien s'tait arrt dans son travail. Mais un mot, vingt fois
rpt, un mot terrible, me rvla la cause de cette agitation qui se
propageait  bord du _Nautilus_. Ce n'tait pas  nous que son quipage
en voulait !

 Maelstrom ! Maelstrom !  s'criait-il.

Le Maelstrom ! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante
pouvait-il retentir  notre oreille ? Nous trouvions-nous donc sur ces
dangereux parages de la cte norvgienne ? Le _Nautilus_ tait-il
entran dans ce gouffre, au moment o notre canot allait se dtacher
de ses flancs ?

On sait qu'au moment du flux, les eaux resserres entre les les Fero
et Loffoden sont prcipites avec une irrsistible violence. Elles
forment un tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous
les points de l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment
ce gouffre justement appel le  Nombril de l'Ocan , dont la
puissance d'attraction s'tend jusqu' une distance de quinze
kilomtres. L sont aspirs non seulement les navires, mais les
baleines, mais aussi les ours blancs des rgions borales.

C'est l que le _Nautilus_ involontairement ou volontairement peut-tre
-- avait t engag par son capitaine. Il dcrivait une spirale dont le
rayon diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore
accroch  son flanc, tait emport avec une vitesse vertigineuse. Je
le sentais. J'prouvais ce tournoiement maladif qui succde  un
mouvement de giration trop prolong. Nous tions dans l'pouvante, dans
l'horreur porte  son comble, la circulation suspendue, l'influence
nerveuse annihile, traverss de sueurs froides comme les sueurs de
l'agonie ! Et quel bruit autour de notre frle canot ! Quels
mugissements que l'cho rptait  une distance de plusieurs milles !
Quel fracas que celui de ces eaux brises sur les roches aigus du
fond, l o les corps les plus durs se brisent, l o les troncs
d'arbres s'usent et se font  une fourrure de poils , selon
l'expression norvgienne !

Quelle situation ! Nous tions ballotts affreusement. Le _Nautilus_ se
dfendait comme un tre humain. Ses muscles d'acier craquaient. Parfois
il se dressait, et nous avec lui !

 Il faut tenir bon, dit Ned, et revisser les crous ! En restant
attachs au _Nautilus_, nous pouvons nous sauver encore... ! 

Il n'avait pas achev de parler, qu'un craquement se produisait. Les
crous manquaient, et le canot, arrach de son alvole, tait lanc
comme la pierre d'une fronde au milieu du tourbillon.

Ma tte porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je
perdis connaissance.

                                  XXIII

                               CONCLUSION

Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant
cette nuit, comment le canot chappa au formidable remous du Maelstrom,
comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortmes du gouffre, je ne
saurai le dire. Mais quand je revins  moi, j'tais couch dans la
cabane d'un pcheur des les Loffoden. Mes deux compagnons, sains et
saufs taient prs de moi et me pressaient les mains. Nous nous
embrassmes avec effusion.

En ce moment, nous ne pouvons songer  regagner la France. Les moyens
de communications entre la Norvge septentrionale et le sud sont rares.
Je suis donc forc d'attendre le passage du bateau  vapeur qui fait le
service bimensuel du Cap Nord.

C'est donc l, au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis,
que je revois le rcit de ces aventures. Il est exact. Pas un fait n'a
t omis, pas un dtail n'a t exagr. C'est la narration fidle de
cette invraisemblable expdition sous un lment inaccessible 
l'homme, et dont le progrs rendra les routes libres un jour.

Me croira-t-on ? Je ne sais. Peu importe, aprs tout. Ce que je puis
affirmer maintenant, c'est mon droit de parler de ces mers sous
lesquelles, en moins de dix mois j'ai franchi vingt mille lieues, de ce
tour du monde sous-marin qui m'a rvl tant de merveilles  travers le
Pacifique, l'Ocan Indien, la mer Rouge, la Mditerrane, l'Atlantique,
les mers australes et borales !

Mais qu'est devenu le _Nautilus_ ? A-t-il rsist aux treintes du
Maelstrom ? Le capitaine Nemo vit-il encore ? Poursuit-il sous l'Ocan
ses effrayantes reprsailles, ou s'est-il arrt devant cette dernire
hcatombe ? Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme
toute l'histoire de sa vie ? Saurai-je enfin le nom de cet homme ? Le
vaisseau disparu nous dira-t-il, par sa nationalit, la nationalit du
capitaine Nemo ?

Je l'espre. J'espre galement que son puissant appareil a vaincu la
mer dans son gouffre le plus terrible, et que le _Nautilus_ a survcu
l o tant de navires ont pri ! S'il en est ainsi, si le capitaine
Nemo habite toujours cet Ocan, sa patrie d'adoption, puisse la haine
s'apaiser dans ce coeur farouche ! Que la contemplation de tant de
merveilles teigne en lui l'esprit de vengeance ! Que le justicier
s'efface, que le savant continue la paisible exploration des mers ! Si
sa destine est trange, elle est sublime aussi. Ne l'ai-je pas compris
par moi-mme ? N'ai-je pas vcu dix mois de cette existence
extranaturelle ? Aussi,  cette demande pose, il y a six mille ans,
par l'ccclsiaste :  Qui a jamais pu sonder les profondeurs de
l'abme ?  deux hommes entre tous les hommes ont le droit de rpondre
maintenant. Le capitaine Nemo et moi.

                        FIN DE LA SECONDE PARTIE





*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, 20000 LIEUES SOUS LES MERS PARTS 1&2 ***

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Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
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