The Project Gutenberg EBook of Lois psychologiques de l'volution des
peuples, by Gustave Le Bon

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Title: Lois psychologiques de l'volution des peuples

Author: Gustave Le Bon

Release Date: March 20, 2017 [EBook #54397]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Produced by Francis Claverie




BIBLIOTHQUE
DE PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE

LOIS PSYCHOLOGIQUES DE
L'VOLUTION DES PEUPLES

PAR

GUSTAVE LE BON

Deuxime dition, revue et augmente

PARIS

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIRE ET Cie

FLIX ALCAN, DITEUR

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1895

Tous droits rservs.

A MON SAVANT AMI
CHARLES RICHET

Professeur de physiologie  la Facult de mdecine de Paris
Directeur de la Revue scientifique.

En souvenir trs reconnaissant pour l'hospitalit libre et sans
limites qu'il m'a offerte dans sa Revue.

GUSTAVE LE BON

LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L'VOLUTION DES PEUPLES




INTRODUCTION

LES IDES GALITAIRES MODERNES ET LES BASES PSYCHOLOGIQUES DE L'HISTOIRE

Naissance et dveloppement de l'ide galitaire. - Les consquences
qu'elle a produites. - Ce qu'a dj cot son application. - Son
influence actuelle sur les foules. - Problmes abords dans cet
ouvrage. - Recherche des facteurs principaux de l'volution gnrale
des peuples. - Cette volution drive-t-elle des institutions ? - Les
lments de chaque civilisation: institutions, arts, croyances, etc.,
n'auraient-ils pas certains fondements psychologiques spciaux 
chaque peuple ? - Les hasards de l'histoire et les lois permanentes.

La civilisation d'un peuple repose sur un petit nombre d'ides
fondamentales. De ces ides drivent ses institutions, sa littrature
et ses arts. Trs lentes  se former, elles sont trs lentes aussi 
disparatre. Devenues depuis longtemps des erreurs videntes pour les
esprits instruits, elles restent pour les foules des vrits
indiscutables et poursuivent leur oeuvre dans les masses profondes des
nations. S'il est difficile d'imposer une ide nouvelle, il ne l'est
pas moins de dtruire une ide ancienne. L'humanit s'est toujours
cramponne dsesprment aux ides mortes et aux dieux morts.

Sans doute, certaines des ingalits qui sparent les individus et
les races taient trop apparentes pour pouvoir tre srieusement
contestes ; mais on se persuada aisment que ces ingalits n'taient
que les consquences des diffrences d'ducation, que tous les hommes
naissent galement intelligents et bons, et que les institutions
seules avaient pu les pervertir. Le remde tait ds lors trs simple:
refaire les institutions et donner  tous les hommes une instruction
identique. C'est ainsi que les institutions et l'instruction ont fini
par devenir les grandes panaces des dmocraties modernes, le moyen de
remdier  des ingalits choquantes pour les immortels principes qui
sont les dernires divinits d'aujourd'hui. Certes, une science plus
avance a prouv la vanit des thories galitaires et montr que
l'abme mental, cr par le pass entre les individus et les races, ne
pourrait tre combl que par des accumulations hrditaires fort
lentes. La psychologie moderne,  ct des dures leons de
l'exprience, a montr que les institutions et l'ducation qui
conviennent  certains individus et  certains peuples sont fort
nuisibles  d'autres, Mais il n'est pas au pouvoir des philosophes
d'anantir les ides lances dans le monde, le jour o ils
reconnaissent qu'elles sont errones. Comme le fleuve dbord
qu'aucune digue ne saurait contenir, l'ide poursuit sa course
dvastatrice, et rien n'en ralentit le cours.

Cette notion chimrique de l'galit des hommes qui a boulevers le
monde, suscit en Europe une rvolution gigantesque, lanc l'Amrique
dans la sanglante guerre de scession et conduit toutes les colonies
franaises  un tat de lamentable dcadence, il n'est pas un
psychologue, pas un voyageur, pas un homme d'Etat un peu instruit, qui
ne sache combien elle est errone ; et pourtant il en est bien peu qui
ose la combattre.

Loin d'ailleurs d'tre entre dans une phase de dclin, l'ide
galitaire continue  grandir encore. C'est en son nom que le
socialisme, qui semble devoir asservir bientt la plupart des peuples
de l'Occident, prtend assurer leur bonheur. C'est en son nom que la
femme moderne, oubliant les diffrences mentales profondes qui la
sparent de l'homme, rclame les mmes droits, la mme instruction que
lui et finira, si elle triomphe, par faire de l'Europen un nomade
sans foyer ni famille.

Des bouleversements politiques et sociaux que les principes
galitaires ont engendrs, de ceux beaucoup plus graves qu'ils sont
destins  engendrer encore, les peuples ne se soucient gure, et la
vie politique des hommes d'Etat est aujourd'hui trop courte pour
qu'ils s'en soucient davantage. L'opinion publique est d'ailleurs devenue
matresse souveraine, et il serait impossible de ne pas la suivre.

L'importance sociale d'une ide n'a d'autre mesure relle que la
puissance qu'elle exerce sur les mes. Le degr de vrit ou d'erreur
qu'elle comporte ne saurait avoir d'intrt qu'au point de vue
philosophique. Quand une ide vraie ou fausse est passe chez les
foules  l'tat de sentiment, toutes les consquences qui en dcoulent
doivent tre successivement subies.

C'est donc au moyen de l'instruction et des institutions que le rve
galitaire moderne tente de s'accomplir. C'est grce  elles que,
rformant les injustes lois de la nature, nous essayons de couler dans
le mme moule les cerveaux des ngres de la Martinique, de la
Guadeloupe et du Sngal, ceux des Arabes de l'Algrie et enfin ceux
des Asiatiques. C'est l sans doute une bien irralisable chimre,
mais l'exprience seule peut montrer le danger des chimres. La raison ne
saurait transformer les convictions des hommes.

Cet ouvrage a pour but de dcrire les caractres psychologiques qui
constituent l'me des races et de montrer comment l'histoire d'un
peuple et sa civilisation drivent de ces caractres. Laissant de ct
les dtails, ou ne les envisageant que quand ils seront indispensables
pour dmontrer les principes exposs, nous examinerons la formation et
la constitution mentale des races historiques, c'est--dire des races
artificielles formes depuis les temps historiques par les hasards des
conqutes, des immigrations ou des changements politiques, et nous
tcherons de dmontrer que de cette constitution mentale dcoule leur
histoire. Nous constaterons le degr de fixit et de variabilit des
caractres des races. Nous essaierons de dcouvrir si les individus et
les peuples marchent vers l'galit ou tendent au contraire  se
diffrencier de plus en plus. Nous rechercherons ensuite si les
lments dont se compose une civilisation: arts, institutions,
croyances, ne sont pas les manifestations directes de l'me des races,
et ne peuvent pour cette raison passer d'un peuple  un autre. Nous
terminerons enfin en tchant de dterminer sous l'influence de quelles
ncessits les civilisations plissent, puis s'teignent. Ce sont des
problmes que nous avons longuement traits dans divers ouvrages sur
les civilisations de l'Orient. Ce petit volume doit tre considr
simplement comme une brve synthse.

Ce qui m'est rest de plus clair dans l'esprit, aprs de lointains
voyages dans les pays les plus divers, c'est que chaque peuple possde
une constitution mentale aussi fixe que ses caractres anatomiques, et
d'o ses sentiments, ses penses, ses institutions, ses croyances et
ses arts drivent. Tocqueville et d'autres penseurs illustres ont cru
trouver dans les institutions des peuples la cause de leur volution.
Je suis persuad au contraire, et j'espre prouver, en prenant
prcisment des exemples dans les pays qu'a tudis Tocqueville, que
les institutions ont sur l'volution des civilisations une importance
extrmement faible. Elles sont le plus souvent des effets, et bien
rarement des causes.

Sans doute l'histoire des peuples est dtermine par des facteurs
fort divers. Elle est pleine de cas particuliers, d'accidents qui ont
t et qui auraient pu ne pas tre. Mais  ct de ces hasards, de ces
circonstances accidentelles, il y a de grandes lois permanentes qui
dirigent la marche gnrale de chaque civilisation. De ces lois
permanentes, les plus gnrales, les plus irrductibles dcoulent de
la constitution mentale des races. La vie d'un peuple, ses institutions,
ses croyances et ses arts ne sont que la trame visible de son me
invisible, Pour qu'un peuple transforme ses institutions, ses
croyances et ses arts, il lui faut d'abord transformer son me ; pour
qu'il pt lguer  un autre sa civilisation, il faudrait qu'il pt lui
lguer aussi son me. Ce n'est pas l sans doute ce que nous dit
l'histoire ; mais nous montrerons aisment qu'en enregistrant des
assertions contraires elle s'est laiss tromper par de vaines apparences.

Les rformateurs qui se succdent depuis un sicle ont essay de
tout changer: les dieux, le sol et les hommes. Sur les caractres
sculaires de l'me des races que le temps a fixs, ils n'ont rien pu
encore.

La conception des diffrences irrductibles qui sparent les tres
est tout  fait contraire aux ides des socialistes modernes, mais ce
ne sont pas les enseignements de la science qui pourraient faire
renoncer  des chimres les aptres d'un nouveau dogme. Leurs
tentatives reprsentent une phase nouvelle de l'ternelle croisade de
l'humanit  la conqute du bonheur, ce trsor des Hesprides que
depuis l'aurore de l'histoire les peuples ont poursuivi toujours. Les
rves galitaires ne vaudraient pas moins peut-tre que les vieilles
illusions qui nous menaient jadis, s'ils ne devaient se heurter
bientt au roc inbranlable des ingalits naturelles. Avec la
vieillesse et la mort ces ingalits font partie des iniquits
apparentes dont la nature est pleine et que l'homme doit subir.




LIVRE PREMIER

LES CARACTRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES




CHAPITRE PREMIER

L'AME DES RACES

Comment les naturalistes classent les espces. - Application 
l'homme de leurs mthodes. - Ct dfectueux des classifications
actuelles des races humaines. - Fondements d'une classification
psychologique. - Les types moyens des races. - Comment l'observation
permet de les constituer. - Facteurs physiologiques qui dterminent le
type moyen d'une race. - L'influence des anctres et celle des parents
immdiats. - Fonds psychologique commun que possdent tous les
individus d'une race. - Immense influence des gnrations teintes sur
les gnrations actuelles. - Raisons mathmatiques de cette influence.
- Comment l'me collective s'est tendue de la famille au village, 
la cit et  la province. - Avantages et dangers de la conception de la
cit. - Circonstances dans lesquelles la formation de l'me collective
est impossible. - Exemple de l'Italie. - Comment les races naturelles
ont fait place aux races historiques.


Les naturalistes font reposer leur classification des espces sur la
constatation de certains caractres anatomiques se reproduisant par
l'hrdit avec rgularit et constance. Nous savons aujourd'hui que
ces caractres se transforment par l'accumulation hrditaire de
changements imperceptibles ; mais si l'on ne considre que la courte
dure des temps historiques, on peut dire que les espces sont
invariables.

Appliques  l'homme, les mthodes de classification des
naturalistes ont permis d'tablir un certain nombre de types
parfaitement tranchs. En se basant sur des caractres anatomiques
bien nets, tels que la couleur de la peau, la forme et la capacit du
crne, il a t possible d'tablir que le genre humain comprend plusieurs
espces nettement spares et probablement d'origines trs diffrentes.
Pour les savants respectueux des traditions religieuses, ces espces
sont simplement des races. Mais, comme on l'a dit avec raison, si le
ngre et le caucasien taient des colimaons, tous les zoologistes
affirmeraient  l'unanimit qu'ils constituent d'excellentes espces ,
n'ayant jamais pu provenir d'un mme couple dont ils se seraient
graduellement carts.

Ces caractres anatomiques, ceux du moins que notre analyse peut
atteindre, ne permettent que des divisions gnrales fort sommaires.
Leurs divergences n'apparaissent que chez des espces humaines bien
tranches: les blancs, les ngres et les jaunes, par exemple. Mais
des peuples, trs semblables par leur aspect physique, peuvent tre fort
diffrents par leurs faons de sentir et d'agir, et par consquent par
leurs civilisations, leurs croyances et leurs arts. Est-il possible,
par exemple, de classer dans un mme groupe un Espagnol, un Anglais et
un Arabe ? Les diffrences mentales existant entre eux n'clatent-elles
pas  tous les yeux et ne se lisent-elles pas  chaque page de leur
histoire ?

A dfaut de caractres anatomiques, on a voulu s'appuyer, pour la
classification de certains peuples, sur divers lments tels que les
langues, les croyances et les groupements politiques ; mais de telles
classifications ne rsistent gure  l'examen.

Les lments de classification que l'anatomie, les langues, le
milieu, les groupements politiques ne sauraient fournir, nous sont
donns par la psychologie. Celle-ci montre que, derrire les
institutions, les arts, les croyances, les bouleversements politiques
de chaque peuple, se trouvent certains caractres moraux et
intellectuels dont son volution drive. Ce sont ces caractres dont
l'ensemble forme ce que l'on peut appeler l'me d'une race.

Chaque race possde une constitution mentale aussi fixe que sa
constitution anatomique. Que la premire soit en rapport avec une
certaine structure particulire du cerveau, cela ne semble pas
douteux ; mais comme la science n'est pas assez avance encore pour
nous montrer cette structure, nous sommes dans l'impossibilit de
la prendre pour base. Sa connaissance ne saurait nullement modifier
d'ailleurs la description de la constitution mentale qui en dcoule
et que l'observation nous rvle.

Les caractres moraux et intellectuels, dont l'association forme
l'me d'un peuple, reprsentent la synthse de tout son pass,
l'hritage de tous ses anctres, les mobiles de sa conduite. Ils
semblent trs variables chez les individus d'une mme race ; mais
l'observation prouve que la majorit des individus de cette race
possde toujours un certain nombre de caractres psychologiques
communs, aussi stables que les caractres anatomiques qui permettent
de classer les espces. Comme ces derniers, les caractres psychologiques
se reproduisent par l'hrdit avec rgularit et constance.

Cet agrgat d'lments psychologiques observable chez tous les
individus d'une race constitue ce qu'on appelle avec raison le
caractre national. Leur ensemble forme le type moyen qui permet de
dfinir un peuple. Mille Franais, mille Anglais, mille Chinois, pris
au hasard, diffrent notablement entre eux ; mais ils possdent
cependant, de par l'hrdit de leur race, des caractres communs qui
permettent de construire un type idal du Franais, de l'Anglais, du
Chinois, analogue au type idal que le naturaliste prsente lorsqu'il
dcrit d'une faon gnrale le chien ou le cheval. Applicable aux
diverses varits de chiens ou de chevaux, une telle description ne
peut comprendre que les caractres communs  tous, et nullement ceux
qui permettent de distinguer leurs nombreux spcimens.

Pour peu qu'une race soit suffisamment ancienne, et par consquent
homogne, son type moyen est assez nettement tabli pour se fixer
rapidement dans l'esprit de l'observateur.

Lorsque nous visitons un peuple tranger, les seuls caractres qui
puissent nous frapper, parce qu'ils sont les seuls qui soient
constamment rpts, sont prcisment les caractres communs  tous
les habitants du pays parcouru. Les diffrences individuelles, tant peu
rptes, nous chappent ; et bientt, non seulement nous distinguons 
premire vue un Anglais, un Italien, un Espagnol, mais de plus nous
savons trs bien leur attribuer certains caractres moraux et
intellectuels, qui sont justement les caractres fondamentaux dont
nous parlions plus haut. Un Anglais, un Gascon, un Normand, un Flamand
correspondent  un type bien dfini dans notre esprit et que nous
pouvons dcrire aisment. Applique  un individu isol, la
description pourra tre fort insuffisante, et parfois inexacte ;
applique  la majorit des individus d'une de ces races, elle la
dpeindra parfaitement. Le travail inconscient qui s'tablit dans
notre esprit pour dterminer le type physique et mental d'un peuple
est tout  fait identique dans son essence  la mthode qui permet au
naturaliste de classifier les espces.

Cette identit dans la constitution mentale de la majorit des
individus d'une race a des raisons physiologiques trs simples. Chaque
individu, en effet, n'est pas seulement le produit de ses parents
directs, mais encore de sa race, c'est--dire de toute la srie de ses
ascendants. Un savant conomiste, M. Cheysson, a calcul qu'en France,
 raison de trois gnrations par sicle, chacun de nous aurait dans
les veines le sang d'au moins 20 millions de contemporains de l'an
1000. Tous les habitants d'une mme localit, d'une mme province
ont donc ncessairement des anctres communs, sont ptris du mme
limon, portent la mme empreinte, et sont sans cesse ramens au type
moyen par cette longue et lourde chane dont ils ne sont que les
derniers anneaux. Nous sommes  la fois les fils de nos parents et
de notre race. Ce n'est pas seulement le sentiment, c'est encore la
physiologie et l'hrdit qui font pour nous de la patrie une seconde
mre.

Si l'on voulait traduire en langage mcanique les influences
auxquelles est soumis l'individu et qui dirigent sa conduite, on
pourrait dire qu'elles sont de trois sortes. La premire, et
certainement la plus importante, est l'influence des anctres ; la
deuxime, l'influence des parents immdiats ; la troisime qu'on croit
gnralement la plus puissante, et qui cependant est de beaucoup la
plus faible, est l'influence des milieux. Ces derniers, en y
comprenant les diverses influences physiques et morales auxquelles
l'homme est soumis pendant sa vie, et notamment pendant son ducation,
ne produisent que des variations trs faibles. Ils n'agissent rellement
que lorsque l'hrdit les a accumuls dans le mme sens pendant
longtemps.

Quoi qu'il fasse, l'homme est donc toujours et avant tout le
reprsentant de sa race. L'ensemble d'ides, de sentiments que tous
les individus d'un mme pays apportent en naissant, forme l'me de la
race. Invisible dans son essence, cette me est trs visible dans ses
effets, puisqu'elle rgit en ralit toute l'volution d'un peuple.

On peut comparer une race  l'ensemble des cellules qui constituent
un tre vivant. Ces milliards de cellules ont une dure trs courte,
alors que la dure, de l'tre form par leur union est relativement
trs longue ; elles ont donc  la fois une vie personnelle, la leur, et
une vie collective, celle de l'tre, dont elles composent la substance.
Chaque individu d'une race a, lui aussi, une vie individuelle trs
courte et une vie collective trs longue. Cette dernire est celle de
la race dont il est n, qu'il contribue  perptuer, et dont il dpend
toujours.

La race doit donc tre considre comme un tre permanent, affranchi
du temps. Cet tre permanent est compos non seulement des individus
vivants qui le constituent  un moment donn, mais aussi de la longue
srie des morts qui furent ses anctres. Pour comprendre la vraie
signification de la race, il faut la prolonger  la fois dans le pass
et dans l'avenir. Infiniment plus nombreux que les vivants, les morts
sont aussi infiniment plus puissants qu'eux. Ils rgissent l'immense
domaine de l'inconscient, cet invisible domaine qui tient sous son
empire toutes les manifestations de l'intelligence et du caractre.
C'est par ses morts, beaucoup plus que par ses vivants, qu'un peuple
est conduit. C'est par eux seuls qu'une race est fonde. Sicle aprs
sicle, ils ont cr nos ides et nos sentiments, et par consquent
tous les mobiles de notre conduite. Les gnrations teintes ne nous
imposent pas seulement leur constitution physique ; elles nous imposent
aussi leurs penses. Les morts sont les seuls matres indiscuts des
vivants. Nous portons le poids de leurs fautes, nous recevons la
rcompense de leurs vertus.

La formation de la constitution mentale d'un peuple ne demande pas,
comme la cration des espces animales, ces ges gologiques dont
l'immense dure chappe  tous nos calculs. Elle exige cependant un
temps assez long. Pour crer dans un peuple comme le ntre, et cela 
un degr assez faible encore, cette communaut de sentiments et de
penses qui forme son me, il a fallu plus de dix sicles [1]. L'oeuvre
la plus importante peut tre de notre Rvolution a t d'activer cette
formation en finissant  peu prs de briser les petites nationalits:
Picards, Flamands, Bourguignons, Gascons, Bretons, Provenaux, etc.,
entre lesquelles la France tait divise jadis. Il s'en faut, certes,
que l'unification soit complte, et c'est surtout parce que nous
sommes composs de races trop diverses, et ayant par consquent des
ides et des sentiments trop diffrents, que nous sommes victimes de
dissensions que des peuples plus homognes, tels que les Anglais, ne
connaissent pas. Chez ces derniers, le Saxon, le Normand, l'ancien
Breton ont fini par former, en se fusionnant, un type trs homogne,
et par consquent tout est homogne dans la conduite. Grce  cette
fusion, ils ont fini par acqurir solidement ces trois bases
fondamentales de l'me d'un peuple: des sentiments communs, des
intrts communs, des croyances communes. Quand une nation en est
arrive l, il y a accord instinctif de tous ses membres sur toutes
les grandes questions, et les dissentiments srieux ne naissent plus
dans son sein.

[1] Ce temps, fort long pour nos anales, est en ralit assez court,
puisqu'il ne reprsente que trente gnrations, Si un temps
relativement aussi restreint suffit  fixer certains caractres, cela
tient  ce que ds qu'une cause agit pendant quelques temps dans le
mme sens elle produit rapidement des effets trs grands, Les
mathmatiques montrent que quand une cause persiste  en produisant le
mme effet, les causes croisent en progression arithmtique (1, 2, 3,
4, 5, etc.), et les effets en progression gomtrique (2, 4, 8, 16, 32,
etc.) _les causes sont les logarithmes des effets_. Dans le fameux
problme du doublement des grains de bl sur les cases de l'chiquier,
le numro d'ordre des cases est le logarithme du nombre des grains de
bl. De mme pour la somme place  intrts composs, la loi de
l'accroissement est telle que le nombre des annes est le logarithme du
capital accumul. C'est pour des raisons de cet ordre que la plupart
des phnomnes sociaux peuvent se traduire par des courbes gomtriques
 peu prs semblables. Dans un autre travail j'tais arriv  constater
que ces courbes peuvent s'exprimer au point de vue analytique par
l'quation de la parabole ou de l'hyperbole. Mon savant ami M. Cheysson
pense qu'ils se traduisent mieux le plus souvent par une quation
exponentielle.

Cette communaut de sentiments, d'ides, de croyances et d'intrts,
cre par de lentes accumulations hrditaires, donne  la constitution
mentale d'un peuple une grande identit et une grande fixit. Elle
assure du mme coup  ce peuple une immense puissance. Elle a fait la
grandeur de Rome dans l'antiquit, celle des Anglais de nos jours. Ds
qu'elle disparat, les peuples se dsagrgent. Le rle de Rome fut fini
quand elle ne la possda plus.

Il a toujours plus ou moins exist chez tous les peuples et  tous
les ges, ce rseau de sentiments, d'ides, de traditions et de
croyances hrditaires qui forme l'me d'une collectivit d'hommes,
mais son extension progressive s'est faite d'une faon trs lente.
Restreinte d'abord  la famille et graduellement propage au village,
 la cit,  la province, l'me collective ne s'est tendue  tous les
habitants d'un pays qu' une poque assez moderne. C'est alors
seulement qu'est ne la notion de patrie telle que nous la comprenons
aujourd'hui. Elle n'est possible que lorsqu'une me nationale est
forme. Les Grecs ne s'levrent jamais au del de la notion de cit,
et leurs cits restrent toujours en guerre parce qu'elles taient en
ralit trs trangres l'une  l'autre. L'Inde, depuis 2000 ans, n'a
connu d'autre unit que le village, et c'est pourquoi depuis 2000 ans,
elle a toujours vcu sous des matres trangers dont les empires
phmres se sont crouls avec autant de facilit qu'ils s'taient
forms.

Trs faible au point de vue de la puissance militaire, la conception
de la cit comme patrie exclusive a toujours, au contraire, t trs
forte au point de vue du dveloppement de la civilisation. Moins
grande que l'me de la patrie, l'me de la cit fut parfois plus fconde.
Athnes dans l'antiquit, Florence et Venise au moyen ge nous montrent
le degr de civilisation auquel de petites agglomrations d'hommes
peuvent atteindre.

Lorsque les petites cits ou les petites provinces ont vcu pendant
longtemps d'une vie indpendante, elles finissent par possder une me
si stable que sa fusion avec celles de cits et de provinces voisines,
pour former une me nationale, devient presque impossible. Une telle
fusion, alors mme qu'elle peut se produire, c'est--dire lorsque les
lments mis en prsence ne sont pas trop dissemblables, n'est jamais
l'oeuvre d'un jour, mais seulement celle des sicles. Il faut des
Richelieu et des Bismarck pour achever une telle oeuvre, mais ils ne
l'achvent que lorsqu'elle est labore depuis longtemps. Un pays peut
bien, comme l'Italie, arriver brusquement, par suite de circonstances
exceptionnelles,  former un seul Etat, mais ce serait une erreur de
croire qu'il acquiert du mme coup pour cela une me nationale. Je
vois bien en Italie des Pimontais, des Siciliens, des Vnitiens, des
Romains, etc., je n'y vois pas encore des Italiens.

Quelle que soit aujourd'hui la race considre, qu'elle soit
homogne, ou ne le soit pas, par le fait seul qu'elle est civilise et
entre depuis longtemps dans l'histoire, il faut toujours la considrer
comme une race artificielle et non comme une race naturelle. De races
naturelles, on n'en trouverait gure actuellement que chez les sauvages.
Ce n'est plus que chez eux qu'on peut observer des peuples purs de
tout mlange. La plupart des races civilises ne sont aujourd'hui que
des _races historiques_.

Nous n'avons pas  nous proccuper maintenant des origines des
races. Qu'elles aient t formes par la nature ou par l'histoire, il
n'importe. Ce qui nous intresse, ce sont leurs caractres tels qu'un
long pass les a constitus. Maintenus pendant des sicles par les
mmes conditions d'existence et accumuls par l'hrdit, ces
caractres ont fini par acqurir une grande fixit et par dterminer
le type de chaque peuple.




CHAPITRE II

LIMITES DE VARIABILIT DU CARACTRE DES RACES

La variabilit du caractre des races, et non sa fixit, constitue
la rgle apparente. - Raisons de cette apparence. - Invariabilit des
caractres fondamentaux et variabilit des caractres secondaires. -
Assimilation des caractres psychologiques aux caractres irrductibles
et aux caractres modifiables des espces animales. - Le milieu, les
circonstances, l'ducation agissent seulement sur les caractres
psychologiques accessoires. - Les possibilits de caractre. - Exemples
fournis par diverses poques. - Les hommes de la Terreur. Ce qu'ils
fussent devenus  d'autres poques. - Comment malgr les rvolutions
persistent les caractres nationaux. Exemples divers. - Conclusion.


Ce n'est qu'en tudiant avec soin l'volution des civilisations
qu'on constate la fixit de la constitution mentale des races. Au
premier abord, c'est la variabilit et non la fixit qui semble la
rgle gnrale. L'histoire des peuples pourrait faire supposer en
effet que leur me subit parfois des transformations trs rapides et
trs grandes. Ne semble-t-il pas, par exemple, qu'il y ait une
diffrence considrable entre le caractre d'un Anglais du temps de
Cromwell et celui d'un Anglais moderne ? L'Italien actuel, circonspect
et subtil, ne parat-il pas fort diffrent de l'Italien impulsif et
froce que nous dcrit dans ses Mmoires Benvenuto Cellini? Sans aller
si loin, et en nous bornant  la France, que de changements apparents
dans le caractre en un petit nombre de sicles, et parfois mme
d'annes! Quel est l'historien qui n'ait pas not les diffrences du
caractre national entre le XVIIe et le XVIIIe sicle? et, de nos
jours, ne semble-t-il pas qu'il y ait un monde entre le caractre de
nos farouches conventionnels et celui des dociles esclaves de Napolon?
C'taient pourtant les mmes hommes, et, en quelques annes, ils
semblent avoir entirement chang.

Pour lucider les causes de ces changements, nous rappellerons tout
d'abord que l'espce psychologique est, comme l'espce anatomique,
forme d'un trs petit nombre de caractres fondamentaux irrductibles,
autour desquels se groupent des caractres accessoires modifiables et
changeants. L'leveur qui transforme la structure apparente d'un
animal, le jardinier qui modifie l'aspect d'une plante, au point qu'un
oeil non exerc ne la reconnat pas, n'ont en aucune faon touch aux
caractres fondamentaux de l'espce ; ils n'ont agi que sur ses
caractres accessoires. Malgr tous les artifices, les caractres
fondamentaux tendent toujours  reparatre  chaque nouvelle
gnration.

La constitution mentale, elle aussi, a des caractres fondamentaux,
immuables comme les caractres anatomiques des espces ; mais elle
possde galement des caractres accessoires aisment modifiables. Ce
sont ces derniers que les milieux, les circonstances, l'ducation et
divers facteurs peuvent aisment changer.

Il faut aussi se rappeler, et ce point est essentiel, que dans notre
constitution mentale, nous possdons tous certaines possibilits de
caractre, auxquelles les circonstances ne fournissent pas toujours
l'occasion de se manifester. Lorsqu'elles viennent  surgir, une
personnalit nouvelle, plus ou moins phmre, surgit aussitt. C'est
ainsi qu'aux poques de grandes crises religieuses et politiques, on
observe des changements momentans de caractre tels qu'il semble que
les moeurs, les ides, la conduite, tout enfin ait chang. Tout a
chang en effet, comme la surface du lac tranquille tourmente par
l'orage. Il est rare que ce soit pour longtemps.

C'est en raison de ces possibilits de caractre mises en oeuvre par
certains vnements exceptionnels, que les acteurs des grandes crises
religieuses et politiques nous semblent d'une essence suprieure  la
ntre, des sortes de colosses dont nous serions les fils dgnrs.
C'taient pourtant des hommes comme nous, chez lesquels les
circonstances avaient simplement mis en jeu des possibilits de
caractre que nous possdons tous. Prenez, par exemple, ces gants
de la Convention, qui tenaient tte  l'Europe en armes et envoyaient
leurs adversaires  la guillotine pour une simple contradiction.
C'taient, au fond, d'honntes et pacifiques bourgeois comme nous,
qui, en temps ordinaire, eussent probablement men au fond de leur tude,
de leur cabinet, de leur comptoir, l'existence la plus tranquille et la
plus efface. Des vnements extraordinaires firent vibrer certaines
cellules de leur cerveau, inutilises  l'tat ordinaire, et ils
devinrent ces figures colossales que dj la postrit ne comprend
plus. Cent ans plus tard, Robespierre et t, sans doute, un honnte
juge de paix trs ami de son cur ; Fouquier-Tinville un juge
d'instruction, possdant un peu plus peut-tre que ses collgues
l'pret et les faons rogues des gens de sa profession, mais trs
apprci pour son zle  poursuivre les dlinquants ; Saint-Just ft
devenu un excellent matre d'cole, estim de ses chefs et trs fier
des palmes acadmiques qu'il et srement fini par obtenir. Il suffit,
pour ne pas douter de la lgitim de ces prvisions, de voir ce que
fit Napolon des farouches terroristes qui n'avaient pas encore eu le
temps de se couper rciproquement le cou. La plupart devinrent chefs de
bureau, percepteurs, magistrats ou prfets. Les vagues souleves par
l'orage, dont nous parlions plus haut, s'taient calmes, et le lac
agit avait repris sa surface tranquille.

Mme dans les poques les plus troubles, produisant les plus
tranges changements de personnalits, on retrouve aisment sous des
formes nouvelles les caractres fondamentaux de la race. Le rgime
centralisateur, autoritaire et despotique de nos rigides jacobins
fut-il bien diffrent, en ralit, du rgime centralisateur,
autoritaire et despotique que quinze sicles de monarchie avaient
profondment enracin dans les mes? Derrire toutes les rvolutions
des peuples latins, il reparat toujours, cet obstin rgime, cet
incurable besoin d'tre gouvern, parce qu'il reprsente une sorte de
synthse des instincts de leur race. Ce ne fut pas seulement par
l'aurole de ses victoires que Bonaparte devint matre. Quand il
transforma la rpublique en dictature, les instincts hrditaires de
la race se manifestaient chaque jour avec plus d'intensit ; et,  dfaut
d'un officier de gnie, un aventurier quelconque et suffi. Cinquante
ans plus tard l'hritier de son nom n'eut qu' se montrer pour rallier
les suffrages de tout un peuple fatigu de libert et avide de
servitude. Ce n'est pas Brumaire qui fit Napolon, mais l'me de sa
race qu'il allait courber sous son talon de fer [2].

[2] A son premier geste, crit Taine, les Franais se sont prosterns
dans l'obissance, et ils y persistent comme dans leur condition
naturelle, les petits: paysans et soldats, avec une fidlit animale ;
les grands: dignitaires et fonctionnaires, avec une servilit
byzantine. - De la part des rpublicains, nulle rsistance ; au
contraire, c'est parmi eux qu'il a trouv ses meilleurs instruments de
rgne, snateurs, dputs, conseillers d'Etat, juges, administrateurs
de tout degr. Tout de suite, sous leurs prches de libert et
d'galit, il a dml leurs instincts autoritaires, leur besoin de
commander, de primer, mme en sous-ordre, et, par surcrot, chez la
plupart d'entre eux, les apptits d'argent ou de jouissance. Entre le
dlgu du Comit de Salut Public et le ministre, le prfet ou
sous-prfet de l'Empire, la diffrence est petite: c'est le mme homme
sous deux costumes, d'abord en carmagnole, puis en habit brod.

Si l'influence des milieux sur l'homme parat aussi grande, c'est
prcisment parce qu'ils agissent sur les lments accessoires et
transitoires, ou encore sur les possibilits du caractre dont nous
venons de parler. En ralit, les changements ne sont pas bien
profonds. L'homme le plus pacifique, pouss par la faim, arrive  un
degr de frocit qui le conduit  tous les crimes, et parfois mme 
dvorer son semblable. Dira-t-on pour cela que son caractre habituel
a dfinitivement chang ?

Que les conditions de la civilisation conduisent les uns  l'extrme
richesse et  tous les vices qui en sont l'invitable suite ; qu'elles
crent chez les autres des besoins trs grands sans leur donner les
moyens de les satisfaire, il en rsultera un mcontentement et un
malaise gnral, qui agiront sur la conduite et provoqueront des
bouleversements de toute sorte, mais dans ces mcontentements, ces
bouleversements, se manifesteront toujours les caractres fondamentaux
de la race. Les Anglais des Etats-Unis ont jadis apport  se dchirer
entre eux, pendant leur guerre civile, la mme persvrance, la mme
nergie indomptable qu'ils en mettent aujourd'hui  fonder les villes,
des universits et des usines. Le caractre ne s'tait pas modifi.
Seuls les sujets auxquels on l'appliquait avaient chang.

En examinant successivement les divers facteurs, susceptibles d'agir
sur la constitution mentale des peuples, nous constaterions toujours
qu'ils agissent sur les cts accessoires et transitoires du
caractre, mais ne touchent gure  ses lments fondamentaux, ou n'y
touchent qu' la suite d'accumulations hrditaires trs lentes.

Nous ne conclurons pas de ce qui prcde que les caractres
psychologiques des peuples sont invariables, mais seulement que, comme
les caractres anatomiques, ils possdent une fixit trs grande.
C'est en raison de cette fixit que l'me des races change si lentement
pendant le cours des ges.




CHAPITRE III

HIRARCHIE PSYCHOLOGIQUE DES RACES

La classification psychologique repose, comme les classifications
anatomique, sur la constatation d'un petit nombre de caractres
irrductibles et fondamentaux. - Classification psychologique des
races humaines. - Les races primitives. - Les races infrieures. - Les
races moyennes. - Les races suprieures. - lments psychologiques
dont le groupement permet cette classification. - lments qui possdent
le plus d'importance. - Le caractre. - La moralit. - Les qualits
intellectuelles sont modifiables par l'ducation. - Les qualits du
caractre sont irrductibles et constituent l'lment invariable de
chaque peuple. - Leur rle dans l'histoire. - Pourquoi des races
diffrentes ne sauraient se comprendre et s'influencer. - Raisons de
l'impossibilit de faire accepter une civilisation suprieure par un
peuple infrieur.


Lorsqu'on examine, dans un livre d'histoire naturelle, les bases de
la classification des espces, on constate aussitt que les caractres
irrductibles et par consquent fondamentaux, permettant de dterminer
chaque espce, sont trs peu nombreux. Leur numration tient toujours
en quelques lignes.

C'est qu'en effet le naturaliste ne s'occupe que des caractres
invariables, sans tenir compte des caractres transitoires. Ces
caractres fondamentaux en entranent fatalement d'ailleurs toute une
srie d'autres  leur suite.

Il en est de mme des caractres psychologiques des races. Si l'on
entre dans les dtails, on constate, d'un peuple  l'autre, d'un
individu  l'autre, des divergences innombrables et subtiles ; mais si
l'on ne s'attache qu'aux caractres fondamentaux, on reconnat que
pour chaque peuple ces caractres sont peu nombreux. Ce n'est que par des
exemples - nous en fournirons bientt de trs caractristiques - qu'on
peut montrer clairement l'influence de ce petit nombre de caractres
fondamentaux dans la vie des peuples.

Les bases d'une classification psychologique des races ne pouvant
tre exposes qu'en tudiant dans ses dtails la psychologie de divers
peuples, tche qui demanderait  elle seule des volumes, nous nous
bornerons  les indiquer dans leurs grandes lignes.

En ne considrant que leurs caractres psychologiques gnraux, les
races humaines peuvent tre divises en quatre groupes: 1deg les races
primitives ; 2deg les races infrieures ; 3deg les races moyennes ; 4deg les
races suprieures.

Les races primitives sont celles chez lesquelles on ne trouve aucune
trace de culture, et qui en sont restes  cette priode voisine de
l'animalit qu'ont traverse nos anctres de l'ge de la pierre
taille: tels sont aujourd'hui les Fugiens et les Australiens.

Au-dessus des races primitives se trouvent les races infrieures,
reprsentes surtout par les ngres. Elles sont capables de rudiments
de civilisation, mais de rudiments seulement. Elles n'ont jamais pu
dpasser des formes de civilisation tout  fait barbares, alors mme
que le hasard les a fait hriter, comme  Saint-Domingue, de
civilisations suprieures.

Dans les races moyennes, nous classerons les Chinois, les Japonais,
les Mogols et les peuples smitiques. Avec les Assyriens, les Mogols,
les Chinois, les Arabes, elles ont cr des types de civilisations
leves que les peuples europens seuls ont pu dpasser.

Parmi les races suprieures, on ne peut faire figurer que les
peuples indo-europens. Aussi bien dans l'antiquit  l'poque des
Grecs et des Romains, que dans les temps modernes, ce sont les seules
qui aient t capables de grandes inventions dans les arts, les
sciences et' l'industrie. C'est  elles qu'est d le niveau lev que
la civilisation a atteint aujourd'hui. La vapeur et l'lectricit sont
sorties de leurs mains. Les moins dveloppes de ces races suprieures,
les Hindous notamment, se sont leves dans les arts, les lettres et
la philosophie,  un niveau que les Mogols, les Chinois et les Smites
n'ont jamais pu atteindre.

Entre les quatre grandes divisions que nous venons d'numrer,
aucune confusion n'est possible, l'abme mental qui les spare est
vident. Ce n'est que lorsqu'on veut subdiviser ces groupes que les
difficults commencent. Un Anglais, un Espagnol, un Russe, font partie
de la division des peuples suprieurs, mais cependant nous savons bien
qu'entre eux les diffrences sont trs grandes.

Pour prciser ces diffrences, il faudrait prendre chaque peuple
sparment et dcrire son caractre. C'est ce que nous ferons bientt
pour deux d'entre eux afin de donner une application de la mthode et
montrer l'importance de ses consquences.

Pour le moment, nous ne pouvons qu'indiquer trs sommairement la
nature des principaux lments psychologiques qui permettent de
diffrencier les races.

Chez les races primitives et infrieures - et il n'est pas besoin
d'aller chez les purs sauvages pour en trouver, puisque les couches
les plus basses des socits europennes sont homologues des tres
primitifs - on constate toujours une incapacit plus ou moins grande de
raisonner, c'est--dire d'associer dans le cerveau, pour les comparer
et percevoir leurs analogies et leurs diffrences, les ides produites
par les sensations passes ou les mots qui en sont les signes, avec
les ides produites par les sensations prsentes. De cette incapacit de
raisonner rsulte une grande crdulit et une absence complte d'esprit
critique. Chez l'tre suprieur, au contraire, la capacit d'associer
les ides, d'en tirer des conclusions est trs grande, l'esprit
critique et la prcision hautement dvelopps.

Chez les tres infrieurs, on constate encore une dose d'attention
et de rflexion trs minime, un esprit d'imitation trs grand,
l'habitude de tirer des cas particuliers des consquences gnrales
inexactes, une faible capacit d'observer et de dduire des rsultats
utiles des observations, une extrme mobilit du caractre et une trs
grande imprvoyance. L'instinct du moment est le seul guide. Comme Esa
- type du primitif - ils vendraient volontiers leur droit d'anesse
futur pour le plat de lentilles prsent. Lorsque  l'intrt immdiat
l'homme sait opposer un intrt futur, se donner un but et le suivre
avec persvrance, il a ralis un grand progrs.

Cette incapacit de prvoir les consquences lointaines des actes et
cette tendance  n'avoir pour guide que l'instinct du moment condamnent
l'individu aussi bien que la race  rester toujours dans un tat trs
infrieur. Ce n'est qu' mesure qu'ils ont pu dominer leurs instincts,
c'est--dire qu'ils ont acquis de la volont, et par consquent de
l'empire sur eux-mmes, que les peuples ont pu comprendre l'importance
de la discipline, la ncessit de se sacrifier  un idal et s'lever
jusqu' la civilisation. S'il fallait valuer par une mesure unique le
niveau social des peuples dans l'histoire, je prendrais volontiers pour
chelle le degr de leur aptitude  dominer leurs impulsions rflexes.
Les Romains, dans l'antiquit, les Anglo-Amricains dans les temps
modernes, reprsentent les peuples qui ont possd cette qualit au
plus haut point. Elle a contribu puissamment  assurer leur
grandeur.

C'est par leur groupement gnral et leur dveloppement respectif
que les divers lments psychologiques prcdemment numrs forment
les constitutions mentales qui permettent de classifier les individus
et les races.

De ces lments psychologiques les uns ont trait au caractre, les
autres  l'intelligence.

Les races suprieures se diffrencient des races infrieures aussi
bien par le caractre que par l'intelligence, mais c'est surtout par le
caractre que se diffrencient entre eux les peuples suprieurs. Ce
point a une importance sociale considrable et il importe de le marquer
nettement.

Le caractre est form par la combinaison, en proportion varie, des
divers lments que les psychologues dsignent habituellement
aujourd'hui sous le nom de sentiments. Parmi ceux qui jouent le rle le
plus important, il faut noter surtout: la persvrance, l'nergie,
l'aptitude  se dominer, facults plus ou moins drives de la volont.
Nous mentionnerons aussi, parmi les lments fondamentaux du caractre
, et bien qu'elle soit la synthse de sentiments assez complexes, la
moralit. Ce dernier terme, nous le prenons dans le sens de respect
hrditaire des rgles sur lesquelles l'existence d'une socit repose.
Avoir de la moralit, pour un peuple, c'est avoir certaines rgles
fixes de conduite et ne pas s'en carter. Ces rgles variant avec les
temps et les pays, la morale semble par cela mme chose trs variable,
et elle l'est en effet ; mais pour un peuple donn,  un moment donn,
elle doit tre tout  fait invariable. Fille du caractre, et nullement
de l'intelligence, elle n'est solidement constitue que lorsqu'elle est
devenue hrditaire, et, par consquent, inconsciente. D'une faon
gnrale, c'est en grande partie du niveau de leur moralit que dpend
la grandeur des peuples.

Les qualits intellectuelles sont susceptibles d'tre lgrement
modifies par l'ducation ; celles du caractre chappent  peu prs
entirement  son action. Quand l'ducation agit sur elles, ce n'est
que chez les natures neutres, n'ayant qu'une volont  peu prs nulle,
et penchant aisment par consquent vers le ct o elles sont
pousses. Ces natures neutres se rencontrent chez des individus, mais
bien rarement chez tout un peuple, ou, si on les y observe, ce n'est
qu'aux heures d'extrme dcadence.

Les dcouvertes de l'intelligence se transmettent aisment d'un
peuple  l'autre. Les qualits du caractre ne sauraient se
transmettre. Ce sont les lments fondamentaux irrductibles qui
permettent de diffrencier la constitution mentale des peuples
suprieurs. Les dcouvertes dues  l'intelligence sont le patrimoine
commun de l'humanit ; les qualits ou les dfauts du caractre
constituent le patrimoine exclusif de chaque peuple. C'est le roc
invariable que la vague doit battre jour aprs jour pendant des sicles
avant d'arriver  pouvoir seulement en mousser les contours ; c'est
l'quivalent de l'lment irrductible de l'espce , la nageoire du
poisson, le bec de l'oiseau, la dent du carnivore.

Le caractre d'un peuple et non son intelligence dtermine son
volution dans l'histoire et rgle sa destine. On le retrouve
toujours, derrire les fantaisies apparentes, de ce hasard trs
impuissant, de cette providence trs fictive, de ce destin trs rel,
qui, suivant les diverses croyances, guide les actions des hommes.

L'influence du caractre est souveraine dans la vie des peuples,
alors que celle de l'intelligence est vritablement bien faible. Les
Romains de la dcadence avaient une intelligence autrement raffine que
celle de leurs rudes anctres, mais ils avaient perdu les qualits de
caractre: la persvrance, l'nergie, l'invincible tnacit,
l'aptitude  se sacrifier pour un idal, l'inviolable respect des lois,
qui avaient fait la grandeur de leurs aeux. C'est par le caractre que
60000 Anglais tiennent sous le joug 250 millions d'Hindous, dont
beaucoup sont au moins leurs gaux par l'intelligence, et dont
quelques-uns les dpassent immensment par les gots artistiques et la
profondeur des vues philosophiques. C'est par le caractre qu'ils sont
 la tte du plus gigantesque empire colonial qu'ait connu l'histoire.
C'est sur le caractre et non sur l'intelligence que se fondent les
socits, les religions et les empires. Le caractre, c'est ce qui
permet aux peuples de sentir et d'agir. Ils n'ont jamais beaucoup gagn
 vouloir trop raisonner et trop penser [3].

[3] L'extrme faiblesse des uvres des psychologues de profession et 
leur peu dintrt pratique tient surtout  ce qu'ils se sont confins 
exclusivement dans l'tude de l'intelligence et ont laiss  peu prs 
entirement de ct celle du caractre. Je ne vois gure que M. Paulhan 
dans son interessant _essai sur les caractres_ et M. Ribot, dans 
quelques pages, malheureusement beaucoup trop brves, qui aient marqu 
l'importance du caractre et constat qu'il forme la vritable base de 
la constitution mentale. L'intelligence, crit avec raison le savant 
professeur du Collge de France, n'est qu'une forme accessoire de 
l'volution mentale. Le type fondamental est le caractre. 
L'intelligence a plutt pour effet de le dtruire quand elle est trop 
dveloppe.

C'est  l'tude du caractre qu'il faudra s'attacher, comme j'essaie
de le montrer ici, quand on voudra dcrire la psychologie compare des
peuples. Qu'une science aussi importante, puisque l'histoire et la
politique en dcoulent, n'ait jamais t l'objet d'aucune tude, c'est
l ce qu'on comprendrait difficilement si on ne savait qu'elle ne peut
s'acqurir ni dans les laboratoires, ni dans les livres, mais seulement
par de longs voyages. Rien ne fait prsager d'ailleurs qu'elle soit
bientt aborde par les psychologues de profession. Ils abandonnent de
plus en plus aujourd'hui ce qui fut jadis leur domaine, pour se
confiner dans des recherches d'anatomie et de physiologie.

C'est de la constitution mentale des races que dcoule leur
conception du monde et de la vie, par consquent leur conduite. Nous en
fournirons bientt d'importants exemples. Impressionn d'une certaine
faon par les choses extrieures, l'individu sent, pense et agit d'une
faon fort diffrente de celles dont sentiront, penseront et agiront
ceux qui possdent une constitution mentale diffrente. Il en rsulte
que les constitutions mentales, construites sur des types trs divers,
ne sauraient arriver  se pntrer. Les luttes sculaires des races ont
surtout pour origine l'incompatibilit de leurs caractres. Il est
impossible de rien comprendre  l'histoire si l'on n'a pas toujours
prsent  l'esprit que des races diffrentes ne sauraient ni sentir, ni
penser, ni agir de la mme faon, ni par consquent se comprendre. Sans
doute les peuples divers ont dans leurs langues des mots communs qu'ils
croient synonymes, mais ces mots communs veillent des sensations, des
ides, des modes de penser tout  fait dissemblables chez ceux qui les
entendent. Il faut avoir vcu avec des peuples dont la constitution
mentale diffre sensiblement de la ntre, mme en ne choisissant parmi
eux que les individus parlant notre langue et ayant reu notre
ducation, pour concevoir la profondeur de l'abme qui spare la pense
des divers peuples. On peut, sans de lointains voyages, s'en faire
quelque ide en constatant la grande sparation mentale qui existe
entre l'homme civilis et la femme, alors mme que celle-ci est trs
instruite. Ils peuvent avoir des intrts communs, des sentiments
communs, mais jamais des enchanements de penses semblables. Ils se
parleraient pendant des sicles sans s'entendre parce qu'ils sont
construits sur des types trop diffrents pour pouvoir tre
impressionns de la mme faon par les choses extrieures. La
diffrence de leur logique suffirait  elle seule pour crer entre eux
un infranchissable abme.

Cet abme entre la constitution mentale des diverses races nous
explique pourquoi les peuples suprieurs n'ont jamais pu russir 
faire accepter leur civilisation par des peuples infrieurs. L'ide si
gnrale encore que l'instruction puisse raliser une telle tche est
une des plus funestes illusions que les thoriciens de la raison pure
aient jamais enfante. Sans doute, l'instruction permet, grce  la
mmoire que possdent les tres les plus infrieurs - et qui n'est
nullement le privilge de l'homme, - de donner  un individu plac
assez bas dans l'chelle humaine, l'ensemble des notions que possde un
Europen. On fait aisment un bachelier ou un avocat d'un ngre ou d'un
Japonais ; mais on ne lui donne qu'un simple vernis tout  fait
superficiel, sans action sur sa constitution mentale. Ce que nulle
instruction ne peut lui donner, parce que l'hrdit seule les cre, ce
sont les formes de la pense, la logique, et surtout le caractre des
Occidentaux. Ce ngre ou ce Japonais accumulera tous les diplmes
possibles sans arriver jamais au niveau d'un Europen ordinaire. En dix
ans, on lui donnera aisment l'instruction d'un Anglais bien lev.
Pour en faire un vritable Anglais, c'est--dire un homme agissant
comme un Anglais dans les diverses circonstances de la vie o il sera
plac, mille ans suffiraient  peine. Ce n'est qu'en apparence qu'un
peuple transforme brusquement sa langue, sa constitution, ses croyances
ou ses arts. Pour oprer en ralit de tels changements, il faudrait
pouvoir transformer son me.




CHAPITRE IV

DIFFRENCIATION PROGRESSIVE DES INDIVIDUS ET DES RACES

L'ingalit entre les divers individus d'une race est d'autant plus
grande que cette race est plus leve. - galit mentale de tous les
individus des races infrieures. - Ce ne sont pas les moyennes des
peuples mais leurs couches suprieures qu'il faut comparer pour
apprcier les diffrences qui sparent les races. - Les progrs de la
civilisation tendent  diffrencier de plus en plus les individus et
les races. - Consquences de cette diffrenciation. - Raisons
psychologiques qui l'empchent de devenir trop considrable. - Les
divers individus des races suprieures sont trs diffrencis au point
de vue de l'intelligence et trs peu au point de vue du caractre. -
Comment l'hrdit tend  ramener constamment les supriorits
individuelles au type moyen de la race. - Observations anatomiques
confirmant la diffrenciation psychologique progressive des races, des
individus et des sexes.


Les races suprieures ne se distinguent pas uniquement par leurs
caractres psychologiques et anatomiques des races infrieures. Elles
s'en distinguent encore par la diversit des lments qui entrent dans
leur sein. Chez les races infrieures, tous les individus, alors mme
qu'ils sont de sexes diffrents, possdent  peu prs le mme niveau
mental. Se ressemblant tous, ils prsentent l'image parfaite de
l'galit rve par nos socialistes modernes. Chez les races
suprieures, l'ingalit intellectuelle des individus et des sexes est,
au contraire, la loi.

Aussi, n'est-ce pas en comparant entre elles les moyennes des
peuples, mais leurs couches leves - quand ils en possdent - qu'on
peut mesurer l'tendue des diffrences qui les sparent. Hindous,
Chinois, Europens se diffrencient intellectuellement trs peu par
leurs couches moyennes. Ils se diffrencient considrablement au
contraire par leurs couches suprieures.

Avec les progrs de la civilisation, non seulement les races, mais
encore les individus de chaque race, ceux du moins des races
suprieures, tendent  se diffrencier de plus en plus. Contrairement
 nos rves galitaires, le rsultat de la civilisation moderne n'est
pas de rendre les hommes de plus en plus gaux intellectuellement,
mais, au contraire, de plus en plus diffrents.

Une des principales consquences de la civilisation est, d'une part,
de diffrencier les races par le travail intellectuel, chaque jour plus
considrable, qu'elle impose aux peuples arrivs  un haut degr de
culture, et d'autre part de diffrencier de plus en plus les diverses
couches dont chaque peuple civilis se compose.

Les conditions de l'volution industrielle moderne condamnent les
couches infrieures des peuples civiliss  un labeur trs spcialis,
qui, loin d'accrotre leur intelligence, ne tend qu' la rduire. Il y
a cent ans, un ouvrier tait un vritable artiste capable d'excuter
tous les dtails d'un mcanisme quelconque, d'une montre, par exemple.
Aujourd'hui, c'est un simple manoeuvre, qui ne fabrique jamais qu'une
seule pice, passe sa vie  forer des trous semblables, polir le mme
organe, conduire la mme machine. Il en rsulte que son intelligence
arrive bientt  s'atrophier tout  fait. Press par les dcouvertes et
la concurrence, l'industriel, ou l'ingnieur qui dirige l'ouvrier, est
oblig, au contraire, d'accumuler infiniment plus de connaissances,
d'esprit d'initiative et d'invention que le mme industriel, le mme
ingnieur, il y a un sicle. Constamment exerc, son cerveau subit la
loi qui rgit, dans ce cas, tous les organes, il se dveloppe de plus
en plus.

Tocqueville avait dj indiqu cette diffrenciation progressive des
couches sociales  une poque o l'industrie se trouvait bien loin du
degr de dveloppement atteint aujourd'hui. A mesure que le principe
de la division du travail reoit une application plus complte,
l'ouvrier devient plus faible, plus born et plus dpendant. L'art fait
des progrs, l'artisan rtrograde. Le patron et l'ouvrier diffrent
chaque jour davantage.

Aujourd'hui, un peuple suprieur peut, au point de vue intellectuel,
tre considr comme constituant une sorte de pyramide  gradins, dont
la plus grande partie est forme par les masses profondes de la
population, les gradins suprieurs par les couches intelligentes [4],la 
pointe de la pyramide, par une toute petite lite de savants,
d'inventeurs, d'artistes, d'crivains, groupe infiniment restreint
vis--vis du reste de la population, mais qui,  lui seul, donne le
niveau d'un pays sur l'chelle intellectuelle de la civilisation. Il
suffirait de le faire disparatre pour voir disparatre en mme temps
tout ce qui fait la gloire d'une nation. Si la France, comme le dit
justement Saint-Simon, perdait subitement ses cinquante premiers
savants, ses cinquante premiers artistes, ses cinquante premiers
fabricants, ses cinquante premiers cultivateurs, la nation deviendrait
un corps sans me, elle serait dcapite. Si elle venait au contraire 
perdre tout son personnel officiel, cet vnement affligerait les
Franais parce qu'ils sont bons, mais il n'en rsulterait pour le pays
qu'un faible dommage.

[4] Je dis intelligentes, sans ajouter instruites. C'est une erreur
spciale aux peuples latins de croire qu'il y ait paralllisme entre
l'instruction et l'intelligence. L'instruction implique uniquement la
possession d'une certaine dose de mmoire, mais ne ncessite pour tre
acquise aucune qualit de jugement, de rflexion, d'initiative et
d'esprit d'invention. On rencontre trs frquemment des individus
abondamment pourvus de diplmes quoique trs borns, mais on rencontre,
aussi frquemment, des individus fort peu instruits et possdant
pourtant une intelligence leve. Les couches suprieures de notre
pyramide seraient donc formes d'lments emprunts  toutes les
classes. Toutes les professions renferment un trs petit nombre
d'esprits distingus. Il parat probable cependant, en raison des lois
de l'hrdit, que ce sont les classes sociales dites suprieures qui
en renferment le plus et c'est sans doute en cela surtout que rside
leur supriorit.

Avec les progrs de la civilisation, la diffrenciation entre les
couches extrmes d'une population s'accrot fort rapidement ; elle tend
mme,  un certain moment,  s'accrotre suivant ce que les
mathmaticiens appellent une progression gomtrique. Il suffirait
donc, si certains effets de l'hrdit n'y mettaient obstacle, de faire
intervenir le temps pour voir les couches suprieures d'une population
spares intellectuellement des couches infrieures par une distance
aussi grande que celle qui spare le blanc du ngre, ou mme le ngre
du singe.

Mais plusieurs raisons s'opposent  ce que cette diffrenciation
intellectuelle des couches sociales, tout en devenant trs grande,
s'accomplisse avec autant de rapidit qu'on pourrait thoriquement
l'admettre. En premier lieu, en effet, la diffrenciation ne porte
gure que sur l'intelligence, peu ou pas sur le caractre ; et nous
savons que c'est le caractre, et non l'intelligence, qui joue le rle
fondamental dans la vie des peuples. En second lieu, les masses tendent
aujourd'hui, par leur organisation et leur discipline,  devenir
toutes-puissantes. Leur haine des supriorits intellectuelles tant
vidente, il est probable que toute aristocratie intellectuelle est
destine  tre violemment dtruite par des rvolutions priodiques, 
mesure que les masses populaires s'organiseront, comme fut dtruite, il
y a un sicle, l'ancienne noblesse. Lorsque le socialisme s'tendra en
matre sur l'Europe, sa seule chance d'exister quelque temps sera de
faire prir, jusqu'au dernier, tous les individus possdant une
supriorit capable de les lever, si faiblement que ce soit, au dessus
de la plus humble moyenne.

En dehors des deux causes que je viens d'noncer et qui sont d'ordre
artificiel, puisqu'elles rsultent de conditions de civilisation
pouvant varier, il en est une beaucoup plus importante - parce qu'elle
est une loi naturelle inluctable - et qui empchera toujours l'lite
d'une nation, non pas de se diffrencier intellectuellement des couches
infrieures, mais de s'en diffrencier par trop rapidement. En prsence
des conditions actuelles de la civilisation qui tendent, de plus en
plus,  diffrencier les hommes d'une mme race, se trouvent en effet
les pesantes lois de l'hrdit, qui tendent  faire disparatre, ou 
ramener  la moyenne, les individus qui la dpassent trop nettement.

Des observations dj anciennes, mentionnes par tous les auteurs de
travaux sur l'hrdit, ont prouv en effet que les descendants de
familles minentes par l'intelligence subissent tt ou tard - tt, le
plus souvent, - des dgnrescences qui tendent  les supprimer tout 
fait.

La grande supriorit intellectuelle ne parat donc s'obtenir qu'
la condition de ne laisser derrire soi que des dgnrs. En fait, ce
n'est qu'en empruntant sans cesse aux lments placs au-dessous
d'elle, que peut subsister la pointe de la pyramide sociale dont je
parlais plus haut. Si l'on runissait dans une le isole tous les
individus composant cette lite, on formerait, par leurs croisements,
une race atteinte de dgnrescences varies et condamne par
consquent  disparatre bientt. Les grandes supriorits
intellectuelles peuvent se comparer  ces monstruosits botaniques
cres par l'artifice du jardinier. Abandonnes  elles-mmes, elles
meurent ou retournent au type moyen de l'espce, qui, lui, est
tout-puissant, parce qu'il reprsente la longue srie des anctres.

L'tude attentive des divers peuples montre que si les individus
d'une mme race se diffrencient immensment par l'intelligence ils se
diffrencient assez peu par le caractre, ce roc invariable dont j'ai
dj montr la permanence  travers les ges. Nous devons donc en
tudiant une race la considrer  deux points de vue fort diffrents.
Au point de vue intellectuel elle ne vaut que par une petite lite 
laquelle sont dus tous les progrs scientifiques, littraires et
industriels d'une civilisation. Au point de vue du caractre c'est la
moyenne seule qu'il importe de connatre. C'est du niveau de cette
moyenne que dpend toujours la puissance des peuples. Ils peuvent  la
rigueur se passer d'une lite intellectuelle mais non d'un certain
niveau de caractre. Nous le montrerons bientt.

Ainsi, tout en se diffrenciant intellectuellement de plus en plus 
travers les sicles, les individus d'une race tendent toujours au point
de vue du caractre  osciller autour du type moyen de cette race.
C'est  ce type moyen, qui s'lve fort lentement, qu'appartient la
trs grande majorit des membres d'une nation. Ce noyau fondamental est
revtu - au moins chez les peuples suprieurs - d'une mince couche
d'esprits minents, capitale au point de vue de la civilisation, mais
sans importance au point de vue de la race. Sans cesse dtruite, elle
est renouvele sans cesse aux dpens de la couche moyenne qui, elle, ne
varie que fort lentement, parce que les moindres variations, pour
devenir durables, demandent  tre accumules dans le mme sens par
l'hrdit pendant plusieurs sicles.

Il y a plusieurs annes dj que j'tais arriv, en m'appuyant sur
des recherches d'ordre purement anatomique, aux ides qui prcdent
sur
la diffrenciation des individus et des races, et pour la justification
desquelles je n'ai invoqu, aujourd'hui, que des raisons
psychologiques. Les deux ordres d'observation conduisant aux mmes
rsultats, je me permettrai de rappeler quelques-unes des conclusions
de mon premier travail. Elles s'appuient sur des mensurations excutes
sur plusieurs milliers de crnes anciens et modernes appartenant  des
races diverses. En voici les parties les plus essentielles:

Le volume du crne est en rapport troit avec l'intelligence,
lorsque, laissant de ct les cas individuels, on opre sur des
sries.
On constate alors que ce qui distingue les races infrieures des races
suprieures, ce ne sont pas de faibles variations dans la capacit
moyenne de leurs crnes,mais bien ce fait essentiel que la race
suprieure contient un certain nombre d'individus au cerveau trs
dvelopp, alors que la race infrieure n'en contient pas. Ce n'est
donc pas par les foules, mais bien par le nombre de ceux qui s'en
distinguent, que les races diffrent. D'un peuple  l'autre, la
diffrence moyenne du crne - sauf quand on considre les races tout 
fait infrieures - n'est jamais bien considrable.

En comparant les crnes des diverses races humaines, dans le prsent
et le pass, on voit que les races dont le volume du crne prsente les
plus grandes variations individuelles sont les races les plus leves
en civilisation ; qu' mesure qu'une race se civilise, les crnes des
individus qui la composent se diffrencient de plus en plus ; ce qui
conduit  ce rsultat que ce n'est pas vers l'galit intellectuelle
que la civilisation nous conduit, mais vers une ingalit de plus en
plus profonde. L'galit anatomique et physiologique n'existe qu'entre
individus de races tout  fait infrieures. Entre les membres d'une
tribu sauvage, tous adonns aux mmes occupations, la diffrence est
forcment minime. Entre le paysan, qui n'a que trois cents mots dans
son vocabulaire, et le savant, qui en a cent mille avec les ides
correspondantes, la diffrence est, au contraire, gigantesque.

Je dois ajouter  ce qui prcde que la diffrenciation entre
individus produite par le dveloppement de la civilisation se manifeste
galement entre les sexes. Chez les peuples infrieurs ou dans les
couches infrieures des peuples suprieurs, l'homme et la femme sont
intellectuellement fort voisins. A mesure au contraire que les peuples
se civilisent, les sexes tendent de plus en plus  se diffrencier.

Le volume du crne de l'homme et de la femme, mme quand on compare
uniquement, comme je l'ai fait, des sujets d'ge gal, de taille gale
et de poids gal, prsente des diffrences trs rapidement croissantes
avec le degr de la civilisation. Trs faibles dans les races
infrieures, ces diffrences deviennent immenses dans les races
suprieures. Dans ces races suprieures, les crnes fminins sont
souvent  peine plus dvelopps que ceux des femmes de races trs
infrieures. Alors que la moyenne des crnes parisiens masculins les
range parmi les plus gros crnes connus, la moyenne des crnes
parisiens fminins les classe parmi les plus petits crnes observs,
peu prs au niveau de ceux des Chinoises,  peine au-dessus des crnes
fminins de la Nouvelle-Caldonie [5].

[5] Dr Gustave le Bon. _Recherches anatomiques et mathmatiques sur les
variations de volume du cerveau et sur leurs relations avec
l'intelligence_. In-8deg, 1879. Mmoire couronn par l'Acadmie des
sciences et par la Socit d'anthropologie.




CHAPITRE V

FORMATION DES RACES HISTORIQUES

Comment se sont formes les races historiques. - Conditions qui
permettent  des races diverses de fusionner pour former une race
unique. - Influence du nombre des individus mis en prsence, de
l'ingalit de leurs caractres, des milieux, etc. - Rsultats des
croisements. - Raisons de la grande infriorit des mtis. - Mobilit
des caractres psychologiques nouveaux crs par les croisements. -
Comment ces caractres arrivent  se fixer. - Les priodes critiques de
l'histoire. - Les croisements constituent un facteur essentiel de
formation de races nouvelles, et en mme temps un puissant facteur de
dissolution des civilisations. - Importance du rgime des castes. -
Influence des milieux. - Ils ne peuvent agir que sur les races
nouvelles en voie de formation dont les croisements ont dissoci les
caractres ancestraux. - Sur les races anciennes les milieux sont sans
action. - Exemples divers. - La plupart des races historiques de
l'Europe sont encore en voie de formation. - Consquences politiques et
sociales. - Pourquoi la priode de formation des races historiques
sera bientt passe.


Nous avons dj fait remarquer qu'on ne pouvait plus gure rencontrer
chez les peuples civiliss de vritables races, dans le sens
scientifique de ce mot, mais seulement des races historiques,
c'est--dire des races cres par les hasards des conqutes, des
immigrations, de la politique, etc., et formes par consquent du
mlange d'individus d'origines diffrentes.

Comment ces races htrognes arrivent-elles  se fondre et former
une race historique possdant des caractres psychologiques communs ?
C'est ce que nous allons rechercher.

Remarquons tout d'abord que les lments mis en prsence par le
hasard ne se fondent pas toujours. Les populations allemande,
hongroise, slave, etc., qui vivent sous la domination autrichienne,
forment des races parfaitement distinctes et qui n'ont jamais tent de
se fusionner. L'Irlandais, qui vit sous la domination des Anglais, ne
s'est pas davantage mlang avec eux. Quant aux peuples tout  fait
infrieurs, Peaux-Rouges, Australiens, Tasmaniens, etc., non seulement
ils ne s'unissent pas aux peuples suprieurs, mais en outre ils
disparaissent rapidement  leur contact. L'exprience prouve que tout
peuple infrieur mis en prsence d'un peuple suprieur est fatalement
condamn  bientt disparatre.

Trois conditions sont ncessaires pour que des races arrivent  se
fusionner et  former une race nouvelle plus ou moins homogne.

La premire de ces conditions est que les races soumises aux
croisements ne soient pas trop ingales par leur nombre ; la seconde,
qu'elles ne diffrent pas trop par leurs caractres ; la troisime,
qu'elles soient soumises pendant longtemps  des conditions de milieu
identiques.

La premire des conditions qui viennent d'tre numres est d'une
importance capitale. Un petit nombre de blancs transports chez une
population ngre nombreuse disparaissent, aprs quelques gnrations,
sans laisser de traces de leur sang parmi leurs descendants. Ainsi ont
disparu tous les conqurants qui ont envahi des populations trop
nombreuses. Ils ont pu, comme les Latins en Gaule, les Arabes en
gypte, laisser derrire eux leur civilisation, leurs arts et leur
langue. Ils n'y ont jamais laiss leur sang.

La seconde des conditions prcdentes a galement une importance
trs grande. Sans doute des races fort diffrentes, le blanc et le noir
par exemple, peuvent se fusionner, mais les mtis qui en rsultent
constituent une population trs infrieure aux produits dont elle
drive, et compltement incapable de crer, ou mme de continuer une
civilisation. L'influence d'hrdits contraires dissocie leur moralit
et leur caractre. Quand les mtis de blancs et de ngres ont hrit
par hasard, comme  Saint-Domingue, d'une civilisation suprieure,
cette civilisation est rapidement tombe dans une misrable dcadence.
Les croisements peuvent tre un lment de progrs entre des races
suprieures, assez voisines, telles que les Anglais et les Allemands de
l'Amrique. Ils constituent toujours un lment de dgnrescence quand
ces races, mme suprieures, sont trop diffrentes [6].

[6] Tous les pays qui prsentent un trop grand nombre de mtis sont, pour
cette seule raison, vous  une perptuelle anarchie,  moins qu'ils ne
soient domins par une main de fer. Tel sera fatalement le cas du
Brsil. Il ne compte qu'un tiers de blancs. Le reste de la population
se compose de ngres et de multres. Le clbre Agassiz dit avec raison
qu'il sufft d'avoir t au Brsil pour ne pas pouvoir nier la
dcadence rsultant des croisements qui ont eu lieu dans ce pays plus
largement qu'ailleurs. Ces croisements effacent, dit-il, les meilleures
qualits, soit du blanc, soit du noir, soit de l'Indien, et produisent
un type indescriptible dont l'nergie physique et mentale s'est
affaiblie.

Croiser deux peuples, c'est changer du mme coup aussi bien leur
constitution physique que leur constitution mentale. Les croisements
constituent d'ailleurs le seul moyen infaillible que nous possdions de
transformer d'une faon fondamentale le caractre d'un peuple,
l'hrdit seule tant assez puissante pour lutter contre l'hrdit.
Ils permettent de crer  la longue une race nouvelle, possdant des
caractres physiques et psychologiques nouveaux.

Les caractres ainsi crs restent au dbut trs flottants et trs
faibles. Il faut toujours de longues accumulations hrditaires pour
les fixer. Le premier effet des croisements entre races diffrentes est
de dtruire l'me de ces races, c'est--dire cet ensemble d'ides et de
sentiments communs qui font la force des peuples et sans lesquels il
n'y a ni nation ni patrie. C'est la priode critique de l'histoire des
peuples, une priode de dbut et de ttonnements que tous ont d
traverser, car il n'est gure de peuple europen qui ne soit form des
dbris d'autres peuples. C'est une priode pleine de luttes intestines
et de vicissitudes, qui dure tant que les caractres psychologiques
nouveaux ne sont pas encore fixs.

Ce qui prcde montre que les croisements doivent tre considrs 
la fois comme un lment fondamental de la formation de races
nouvelles, et comme un puissant facteur de dissolution des races
anciennes. C'est donc avec raison que tous les peuples arrivs  un
haut degr de civilisation ont soigneusement vit de se mler avec des
trangers. Sans l'admirable rgime des castes, la petite poigne
d'Aryens qui envahit l'Inde, il y a trois mille ans, se ft bien vite
noye dans l'immense foule des populations noires qui l'enveloppait de
toutes parts, et aucune civilisation ne ft ne sur le sol de la grande
pninsule. Si, de nos jours, les Anglais n'avaient pas conserv en
pratique le mme systme, et avaient consenti  se croiser avec les
indignes, il y a dj longtemps que le gigantesque empire de l'Inde
leur aurait chapp. Un peuple peut perdre bien des choses, subir bien
des catastrophes, et se relever encore. Il a tout perdu, et ne se
relve plus quand il a perdu son me.

C'est au moment o les civilisations en dcadence sont devenues la
proie d'envahisseurs pacifiques ou guerriers, que les croisements
exercent successivement le rle destructeur, puis crateur, dont je
viens de parler. Ils dtruisent la civilisation ancienne puisqu'ils
dtruisent l'me du peuple qui la possdait. Ils permettent la cration
d'une civilisation nouvelle puisque les anciens caractres
psychologiques des races en prsence ont t dtruits et que sous
l'influence de conditions d'existence nouvelle, de nouveaux caractres
vont pouvoir se former.

C'est seulement sur les races en voie de formation et dont par
consquent les caractres ancestraux ont t dtruits par des hrdits
contraires, que peut se manifester l'influence du dernier des facteurs
mentionns au dbut de ce chapitre, les milieux. Trs faible sur les
races anciennes, l'influence des milieux est au contraire trs grande
sur les races nouvelles. Les croisements, en dtruisant des caractres
psychologiques ancestraux, crent une sorte de table rase sur laquelle
l'action des milieux, continue pendant des sicles, arrive  difier,
puis  fixer des caractres psychologiques nouveaux. Alors, et
seulement alors, une nouvelle race historique est forme. Ainsi s'est
constitue la ntre.

L'influence des milieux - milieux physiques et moraux - est donc
trs grande ou au contraire trs faible suivant les cas, et on
s'explique ainsi que les opinions les plus contradictoires aient pu
tre mises sur leur action. Nous venons de voir que cette influence
est trs grande sur les races en voie de formation ; mais si nous avions
considr des races anciennes solidement fixes depuis longtemps par
l'hrdit, nous aurions pu dire que l'influence des milieux est au
contraire  peu prs entirement nulle.

Pour les milieux moraux, nous avons la preuve de leur nullit
d'action par l'absence d'influence de nos civilisations occidentales
sur les peuples de l'Orient, alors mme qu'ils sont soumis pendant
plusieurs gnrations  leur contact, ainsi que cela s'observe sur les
Chinois habitant les Etats-Unis. Pour les milieux physiques, nous
constatons la faiblesse de leur pouvoir par les difficults de
l'acclimatement. Transporte dans un milieu trop diffrent du sien, une
race ancienne - qu'il s'agisse d'un homme, d'un animal ou d'une plante
- prit plutt que de se transformer. Conquise par dix peuples divers,
l'Egypte a toujours t leur tombeau. Pas un n'a pu s'y acclimater.
Grecs, Romains, Perses, Arabes, Turcs, etc., n'y ont jamais laiss de
traces de leur sang. Le seul type qu'on y rencontre est celui de
l'impassible Fellah, dont les traits reproduisent fidlement ceux que
les artistes gyptiens gravaient il y a sept mille ans sur les tombes
et les palais des Pharaons.

La plupart des races historiques de l'Europe sont encore en voie de
formation, et il importe de le savoir pour comprendre leur histoire.
Seul l'Anglais actuel reprsente une race presque entirement fixe.
Chez lui l'ancien Breton, le Saxon et le Normand se sont effacs pour
former un type nouveau bien homogne. En France, au contraire, le
Provenal est bien diffrent du Breton, et l'Auvergnat du Normand.
Cependant, s'il n'existe pas encore un type moyen du Franais, il
existe au moins des types moyens de certaines rgions. Ces types sont
malheureusement bien spars encore par les ides et le caractre. Il
est donc par consquent difficile de trouver des institutions qui
puissent leur convenir galement, et ce n'est que par une
centralisation nergique qu'il est possible de leur donner quelques
communaut de pense. Nos divergences profondes de sentiments et de
croyances, et les bouleversements politiques qui en sont la
consquence, tiennent principalement  des diffrences de constitution
mentale que l'avenir seul pourra peut-tre effacer.

Il en a toujours t ainsi quand des races diffrentes se sont
trouves en contact. Les dissentiments et les luttes intestines ont
toujours t d'autant plus profondes que les races en prsence taient
plus diffrentes. Quand elles sont trop dissemblables, il devient
absolument impossible de les faire vivre sous les mmes institutions et
les mmes lois. L'histoire des grands empires forms de races
diffrentes a toujours t identique. Ils disparaissent le plus souvent
avec leur fondateur. Parmi les nations modernes, les Hollandais et les
Anglais ont seuls russi  imposer leur joug  des peuples asiatiques
fort diffrents d'eux, mais ils n'y sont parvenus que parce qu'ils ont
su respecter les moeurs, les coutumes et les lois de ces peuples, les
laissant en ralit s'administrer eux-mmes, et bornant leur rle 
toucher une partie des impts,  pratiquer le commerce et  maintenir
la paix.

A part ces rares exceptions, tous les grands empires runissant des
peuples dissemblables ne peuvent tre crs que par la force et sont
condamns  prir par la violence. Pour qu'une nation puisse se former
et durer il faut qu'elle se soit constitue lentement, par le mlange
graduel de races peu diffrentes, croises constamment entre elles,
vivant sur le mme sol, subissant l'action des mmes milieux, ayant les
mmes institutions et les mmes croyances. Ces races diverses peuvent
alors, au bout de quelques sicles, former une nation bien homogne.

A mesure que vieillit le monde, les races deviennent de plus en plus
stables, et leurs transformations par voie de mlange de plus en plus
rares. En avanant en ge l'humanit sent le poids de l'hrdit
devenir plus lourd et les transformations plus difficiles. En ce qui
concerne l'Europe, on peut dire que l're de formation des races
historiques sera bientt passe.




LIVRE II

COMMENT LES CARACTRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES SE MANIFESTENT DANS
LES DIVERS LMENTS DE LEURS CIVILISATIONS




CHAPITRE PREMIER

LES DIVERS LMENTS D'UNE CIVILISATION COMME MANIFESTATION
EXTRIEURE DE L'AME D'UN PEUPLE

Les lments dont une civilisation se compose sont les
manifestations extrieures de l'me des peuples qui les ont crs. -
L'importance de ces divers lments varie d'un peuple  un autre. - Les
arts, la littrature, les institutions, etc., jouent, suivant les
peuples, le rle fondamental. - Exemples fournis dans l'antiquit par
les Egyptiens, les Grecs et les Romains. - Les divers lments d'une
civilisation peuvent avoir une volution indpendante de la marche
gnrale de cette civilisation. - Exemples fournis par les arts. - Ce
qu'ils traduisent. - Impossibilit de trouver dans un seul lment
d'une civilisation la mesure du niveau de cette civilisation. -lments
qui assurent la supriorit  un peuple. - Des lments
philosophiquement fort infrieurs peuvent tre, socialement, trs
suprieurs.

Les lments divers: langues, institutions, ides, croyances, arts,
littrature, dont une civilisation se compose, doivent tre considrs
comme la manifestation extrieure de l'me des hommes qui les ont
crs. Mais suivant les poques et les races, l'importance de ces
lments comme expression de l'me d'un peuple est fort ingale.

Il n'est gure aujourd'hui de livres consacrs aux oeuvres d'art, o
il ne soit rpt qu'elles traduisent fidlement la pense des peuples
et sont la plus importante expression de leur civilisation.

Sans doute il en est souvent ainsi, mais il s'en faut de beaucoup
que cette rgle soit absolue, et que le dveloppement des arts
corresponde toujours au dveloppement intellectuel des nations. S'il
est des peuples pour qui les oeuvres d'art sont la plus importante
manifestation de leur me, il en est d'autres, trs haut placs
pourtant sur l'chelle de la civilisation, chez qui les arts n'ont jou
qu'un rle fort secondaire. Si l'on tait condamn  crire l'histoire
de la civilisation de chaque peuple en ne prenant qu'un lment, cet
lment devrait varier d'un peuple  l'autre. Ce seraient les arts pour
les uns, mais, pour les autres, ce seraient les institutions,
l'organisation militaire, l'industrie, le commerce, etc., qui nous
permettraient de les mieux connatre. C'est un point qu'il importe
d'abord d'tablir, car il nous permettra plus tard de comprendre
pourquoi les divers lments de la civilisation ont subi des
transformations trs ingales en se transmettant d'un peuple  un
autre.

Parmi les peuples de l'antiquit, les Egyptiens et les Romains
prsentent des exemples tout  fait caractristiques de cette ingalit
dans le dveloppement des divers lments d'une civilisation, et mme
dans les diverses branches dont chacun de ces lments se compose.

Prenons d'abord les Egyptiens. Chez eux, la littrature fut toujours
trs faible, la peinture fort mdiocre. L'architecture et la statuaire
produisirent au contraire des chefs-d'oeuvre. Leurs monuments provoquent
encore notre admiration. Les statues qu'ils nous ont laisses telles
que le Scribe, le Cheik-el-Beled, Rahotep, Nefertiti, et bien d'autres,
seraient encore des modles aujourd'hui, et ce n'est que pendant une
bien courte priode que les Grecs ont russi  les surpasser.

Des Egyptiens, rapprochons les Romains, qui jourent un rle si
prpondrant dans l'histoire. Ils ne manqurent ni d'ducateurs ni de
modles, puisqu'ils avaient les Egyptiens et les Grecs derrire eux ;
et, cependant, ils ne russirent pas  se crer un art personnel.
Jamais, peut-tre, aucun peuple ne manifesta moins d'originalit dans
ses productions artistiques. Les Romains se souciaient fort peu des
arts, ne les envisageaient gure qu'au point de vue utilitaire et n'y
voyaient qu'une sorte d'article d'importation analogue aux autres
produits, tels que les mtaux, les aromates et les pices qu'ils
demandaient aux peuples trangers. Alors qu'ils taient dj les
matres du monde, les Romains n'avaient pas d'art national, et mme, 
l'poque o la paix universelle, la richesse et les besoins du luxe
dvelopprent un peu leurs faibles sentiments artistiques, ce fut
toujours  la Grce qu'ils demandrent des modles et des artistes.
L'histoire de l'architecture et de la sculpture romaines ne sont gure
qu'un sous-chapitre de l'histoire de l'architecture et de la sculpture
grecques.

Mais ce grand peuple romain, si infrieur dans ses arts, leva au
plus haut degr trois autres lments de la civilisation. Il eut des
institutions militaires qui lui assurrent la domination du monde ; des
institutions politiques et judiciaires que nous copions encore ; enfin
il cra une littrature dont la ntre s'est inspire pendant des sicles.

Nous voyons donc, d'une faon frappante, l'ingalit de
dveloppement des lments de la civilisation chez deux nations dont le
haut degr de culture ne saurait tre contest, et nous pouvons
pressentir les erreurs auxquelles on s'exposerait en ne prenant pour
chelle qu'un de ces lments, les arts par exemple. Nous venons de
trouver chez les Egyptiens des arts extrmement originaux et
remarquables, la peinture excepte ; une littrature, au contraire, fort
mdiocre. Chez les Romains, des arts mdiocres, sans traces
d'originalit, mais une littrature brillante, et enfin des
institutions politiques et militaires de premier ordre.

Les Grecs eux-mmes, un des peuples qui ont manifest le plus de
supriorit dans les branches les plus diffrentes, peuvent tre cits
galement pour prouver le dfaut de paralllisme entre le dveloppement
des divers lments de la civilisation. A l'poque homrique, leur
littrature tait dj fort brillante, puisque les chants d'Homre sont
encore regards comme des modles dont la jeunesse universitaire de
l'Europe est condamne  se saturer depuis des sicles ; et pourtant les
dcouvertes de l'archologie moderne ont prouv qu' l'poque 
laquelle remontent les chants homriques, l'architecture et la
sculpture grecques taient grossirement barbares, et ne se composaient
que d'informes imitations de l'Egypte et de l'Assyrie.

Mais ce sont surtout les Hindous qui nous montreront ces ingalits
de dveloppement des divers lments de la civilisation. Au point de
vue de l'architecture, il est bien peu de peuples qui les aient
dpasss. Au point de vue de la philosophie, leurs spculations ont
atteint une profondeur  laquelle la pense europenne n'est arrive
qu' une poque toute rcente. En littrature, s'ils ne valent pas les
Grecs et les Latins, ils ont produit cependant des morceaux admirables.
Pour la statuaire, ils sont au contraire mdiocres et trs au-dessous
des Grecs. Sur le domaine des sciences et sur celui des connaissances
historiques, ils sont absolument nuls, et on constate chez eux une
absence de prcision qu'on ne rencontre chez aucun peuple  un pareil
degr. Leurs sciences n'ont t que des spculations enfantines ; leurs
livres d'histoire d'absurdes lgendes, ne renfermant pas une seule date
et probablement pas un seul vnement exact. Ici encore, l'tude
exclusive des arts serait insuffisante pour donner l'chelle de la
civilisation chez ce peuple.

Bien d'autres exemples peuvent tre fournis  l'appui de ce qui
prcde. Il y a des races qui, sans jamais avoir occup un rang tout 
fait suprieur, russirent  se crer un art absolument personnel, sans
parent visible avec les modles antrieurs. Tels furent les Arabes.
Moins d'un sicle aprs qu'ils eurent envahi le vieux monde
grco-romain, ils avaient transform l'architecture byzantine adopte
par eux tout d'abord, au point qu'il serait impossible de dcouvrir de
quels types ils se sont inspirs, si nous n'avions encore sous les yeux
la srie des monuments intermdiaires.

Alors mme d'ailleurs qu'il ne possderait aucune aptitude
artistique ou littraire, un peuple peut crer une civilisation leve.
Tels furent les Phniciens, qui n'eurent d'autre supriorit que leur
habilet commerciale. C'est par leur intermdiaire que s'est civilis
le monde antique dont ils mirent toutes les parties en relation ; mais
par eux-mmes ils n'ont  peu prs rien produit, et l'histoire de leur
civilisation n'est que l'histoire de leur commerce.

Il est enfin des peuples chez qui tous les lments de la
civilisation restrent infrieurs,  l'exception des arts. Tels furent
les Mogols. Les monuments qu'ils levrent dans l'Inde, et dont le
style n'a presque rien d'hindou, sont tellement splendides qu'il en est
quelques-uns que des artistes comptents ont qualifi des plus beaux
monuments difis par la main des hommes ; et cependant personne ne
pourrait songer  classer les Mogols parmi les races suprieures.

On remarquera d'ailleurs que, mme chez les peuples les plus
civiliss, ce n'est pas toujours  l'poque culminante de leur
civilisation que les arts atteignent le plus haut degr de
dveloppement. Chez les gyptiens et chez les Hindous, les monuments
les plus parfaits sont gnralement les plus anciens ; en Europe, c'est
au moyen ge, regard comme une poque de demi-barbarie, qu'a fleuri ce
merveilleux art gothique dont les oeuvres admirables n'ont jamais t
gales.

Il est donc tout  fait impossible de juger du niveau d'un peuple
uniquement par le dveloppement de ses arts. Ils ne constituent, je le
rpte, qu'un des lments de sa civilisation ; et il n'est pas dmontr
du tout que cet lment - pas plus que la littrature d'ailleurs - soit
le plus lev. Souvent, au contraire, ce sont les peuples placs  la
tte de la civilisation: les Romains dans l'antiquit, les Amricains
de nos jours, chez qui les oeuvres artistiques sont les plus faibles.
Souvent aussi, comme nous le disions  l'instant, ce fut aux ges de
demi-barbarie que les peuples enfantrent leurs chefs-d'oeuvre
littraires et artistiques, leurs chefs-d'oeuvre artistiques surtout. Il
semblerait mme que la priode de personnalit dans les arts, chez un
peuple, est une closion de son enfance ou de sa jeunesse, et non pas
de son ge mr ; et, si l'on considre que, dans les proccupations
utilitaires du monde nouveau dont nous entrevoyons l'aurore, le rle
des arts est  peine marqu, nous pouvons prvoir le jour o ils seront
classs parmi les manifestations, sinon infrieures, au moins tout 
fait secondaires d'une civilisation.

Bien des raisons s'opposent  ce que les arts suivent dans leur
volution des progrs parallles  ceux des autres lments d'une
civilisation et puissent toujours renseigner par consquent sur l'tat
de cette civilisation. Qu'il s'agisse de l'gypte, de la Grce ou des
divers peuples de l'Europe, nous constatons cette loi gnrale
qu'aussitt que l'art a atteint un certain niveau, c'est--dire que
certains chefs-d'oeuvre ont t crs, commence immdiatement une
priode de dcadence, tout  fait indpendante du mouvement des autres
lments de la civilisation. Cette phase de dcadence des arts subsiste
jusqu' ce qu'une rvolution politique, une invasion, l'adoption de
croyances nouvelles ou tout autre facteur vienne introduire dans l'art
des lments nouveaux. C'est ainsi qu'au moyen ge les croisades
apportrent des connaissances et des ides nouvelles qui imprimrent 
l'art une impulsion d'o rsulta la transformation du style roman en
style ogival. C'est ainsi encore que, quelques sicles plus tard, la
Renaissance des tudes grco-latines amena la transformation de l'art
gothique en art de la Renaissance. C'est galement ainsi que, dans
l'Inde, les invasions musulmanes amenrent la transformation de l'art
hindou.

Il importe de remarquer, galement, que puisque les arts traduisent
d'une faon gnrale certains besoins de la civilisation et
correspondent  certains sentiments ils sont condamns  subir des
transformations conformes  ces besoins, et mme  disparatre
entirement si les besoins et les sentiments qui les ont engendrs
viennent eux-mmes  se transformer ou  disparatre. Il ne s'ensuivra
pas du tout pour cela que la civilisation soit en dcadence, et ici
encore nous saisissons le dfaut de paralllisme entre l'volution des
arts et celle des autres lments de la civilisation. A aucune poque
de l'histoire, la civilisation n'a t aussi leve qu'aujourd'hui, et
 aucune poque, peut-tre, il n'y eut d'art plus banal et moins
personnel. Les croyances religieuses, les ides et les besoins qui
faisaient de l'art un lment essentiel de la civilisation, aux poques
o elle avait pour sanctuaires les temples et les palais, ayant
disparu, l'art est devenu un accessoire, une chose d'agrment 
laquelle il n'est possible de consacrer ni beaucoup de temps ni
beaucoup d'argent. N'tant plus une ncessit, il ne peut plus gure
tre qu'artificiel et d'imitation. Il n'y a plus de peuples aujourd'hui
qui aient un art national, et chacun, en architecture comme en
sculpture, vit des copies plus ou moins heureuses d'poques disparues.

Elles reprsentent sans doute des besoins ou des caprices, ces
modestes copies, mais il est visible qu'elles ne sauraient traduire nos
ides modernes. J'admire les oeuvres naves de nos artistes du moyen ge
peignant des saints, le Christ, le paradis et l'enfer, choses tout 
fait fondamentales alors, et qui taient le principal objectif de
l'existence ; mais quand des peintres qui n'ont plus ces croyances
couvrent nos murs de lgendes primitives ou de symboles enfantins, en
essayant de revenir  la technique d'un autre ge, ils ne font que de
misrables pastiches sans intrt pour le prsent et que mprisera
l'avenir.

Les seuls arts rels, les seuls qui traduisent une poque, sont ceux
o l'artiste reprsente ce qu'il sent ou ce qu'il voit au lieu de se
borner  des imitations de formes correspondant  des besoins ou  des
croyances que nous n'avons plus. La seule peinture sincre de nos jours
est la reproduction des choses qui nous entourent, la seule
architecture galement sincre, est celle de la maison  cinq tages,
du viaduc et de la gare de chemin de fer. Cet art utilitaire correspond
aux besoins et aux ides de notre civilisation. Il est aussi
caractristique d'une poque que le fut jadis l'glise gothique et le
chteau fodal. Pour l'archologue de l'avenir, les grands
caravansrails modernes et les glises gothiques anciennes prsenteront
un intrt gal parce que ce seront des pages successives de ces livres
de pierre que chaque sicle laisse derrire lui, alors qu'il ddaignera
comme d'inutiles documents les maigres contrefaons de tant d'artistes
modernes.

Chaque esthtique reprsente l'idal d'une poque et d'une race, et
par cela seul que les poques et les races sont diffrentes, l'idal
doit constamment varier. Au point de vue philosophique, tous les idals
se valent, car ils ne constituent que de transitoires symboles.

Les arts sont donc de mme que tous les lments d'une civilisation,
la manifestation extrieure de l'me du peuple qui les a crs,mais
nous devons reconnatre aussi qu'il s'en faut de beaucoup qu'ils
constituent pour tous les peuples la plus exacte manifestation de leur
pense.

La dmonstration tait ncessaire. Car,  l'importance que prend
chez un peuple un lment de civilisation, se mesure la puissance de
transformation que ce peuple applique au mme lment lorsqu'il
l'emprunte  une race trangre. Si sa personnalit se manifeste
surtout dans les arts, par exemple, il ne saura reproduire des modles
imports sans les marquer profondment  son empreinte. Au contraire,
il transformera peu les lments qui ne sauraient servir d'interprtes
 son gnie. Lorsque les Romains adoptrent l'architecture des Grecs,
ils ne lui firent pas subir de modifications radicales, parce que ce
n'est pas dans leurs monuments qu'ils mettaient le plus de leur me.

Et, cependant, mme chez un pareil peuple, dnu d'une architecture
personnelle, oblig d'aller chercher  l'tranger ses modles et ses
artistes, l'art est oblig de subir en peu de sicles l'influence du
milieu et de devenir, presque malgr lui, l'expression de la race qui
l'adopte. Les temples, les palais, les arcs de triomphe, les
bas-reliefs de la Rome antique sont oeuvres de Grecs ou d'lves de
Grecs ; et pourtant le caractre de ces monuments, leur destination,
leurs ornements, leurs dimensions mmes, n'veillent plus en nous les
souvenirs potiques et dlicats du gnie athnien, mais bien l'ide de
force, de domination, de passion militaire, qui soulevait la grande me
de Rome. Ainsi, mme sur le domaine o elle se montre le moins
personnelle, une race ne peut faire un pas sans y laisser quelque trace
qui n'appartient qu' elle et qui nous rvle quelque chose de sa
constitution mentale et de son intime pense.

C'est qu'en effet l'artiste vritable, qu'il soit architecte,
littrateur ou pote, possde la facult magique de traduire dans ses
synthses l'me d'une poque et d'une race. Trs impressionnables, trs
inconscients, pensant surtout par images, et raisonnant fort peu, les
artistes sont  certaines poques les miroirs fidles de la socit
dans laquelle ils vivent ; leurs oeuvres, les plus exacts des documents
qu'on puisse invoquer pour restituer une civilisation. Ils sont trop
inconscients pour n'tre pas sincres, et trop impressionns par le
milieu qui les entoure pour ne pas en traduire fidlement les ides,
les sentiments, les besoins et les tendances. De libert, ils n'en ont
pas, et c'est ce qui fait leur force. Ils sont enferms dans un rseau
de traditions, d'ides, de croyances, dont l'ensemble constitue l'me
d'une race et d'une poque, l'hritage de sentiments, de penses et
d'inspirations dont l'influence est toute-puissante sur eux, parce
qu'elle gouverne les rgions obscures de l'inconscient o s'laborent
leurs oeuvres. Si, n'ayant pas ces oeuvres, nous ne savions des sicles
morts que ce qu'en disent les absurdes rcits et les arrangements
artificiels des livres d'histoire, le vritable pass de chaque peuple
nous serait presque aussi ferm que celui de cette mystrieuse
Atlantide submerge par les flots dont parle Platon.

Le propre de l'oeuvre d'art relle est donc d'exprimer sincrement
les besoins et les ides du temps qui l'ont vue natre. De tous les
langages divers qui racontent le pass, les oeuvres d'art, celles de
l'architecture surtout, sont les plus intelligibles encore. Plus
sincres que les livres, moins artificielles que les religions et les
langues, elles traduisent  la fois des sentiments et des besoins.
L'architecte est le constructeur de la demeure de l'homme et de celle
des dieux ; or ce fut toujours dans l'enceinte du temple et dans celle
du foyer que s'laborrent les causes premires des vnements qui
constituent l'histoire.

De ce qui prcde nous pouvons conclure que si les divers lments
dont une civilisation se compose sont bien l'expression de l'me du
peuple qui les a crs, certains de ces lments variables suivant les
races et variables aussi suivant les poques chez la mme race
traduisent beaucoup mieux que d'autres l'me d'une race.

Mais puisque la nature de ces lments varie d'un peuple  l'autre,
d'une poque  l'autre, il est vident qu'il est impossible d'en
trouver un seul dont on puisse se servir comme de commune mesure pour
valuer le niveau des diverses civilisations.

Il est vident aussi qu'on ne peut tablir entre ces lments de
classement hirarchique, car le classement varierait d'un sicle 
l'autre, l'importance des lments considrs variant elle-mme avec
les poques.

Si l'on ne jugeait de la valeur des divers lments d'une
civilisation qu'au point de vue de l'utilit pure, on arriverait  dire
que les lments de civilisation les plus importants sont ceux qui
permettent  un peuple d'asservir les autres, c'est--dire les
institutions militaires. Mais alors il faudrait placer les Grecs,
artistes, philosophes et lettrs, au-dessous des lourdes cohortes de
Rome, les sages et savants Egyptiens au-dessous des Perses
demi-barbares, les Hindous au-dessous des Mogols galement
demi-barbares.

Ces distinctions subtiles, l'histoire ne s'en proccupe gure. La
seule supriorit, devant laquelle elle s'incline toujours, est la
supriorit militaire ; mais celle-ci s'accompagne bien rarement d'une
supriorit correspondante dans les autres lments de la civilisation,
ou, du moins, ne la laisse pas subsister longtemps  ses cts. La
supriorit militaire ne peut malheureusement s'affaiblir chez un
peuple sans qu'il soit bientt condamn  disparatre. Ce fut toujours
alors qu'ils taient arrivs  l'apoge de la civilisation, que les
peuples suprieurs durent cder la place  des barbares trs infrieurs
 eux par l'intelligence, mais possdant certaines qualits de
caractre et de valeur guerrire, que les civilisations trop raffines
ont toujours eu pour rsultat de dtruire.

Il faudrait donc arriver  cette conclusion attristante que ce sont
les lments, philosophiquement infrieurs, d'une civilisation qui,
socialement, sont les plus importants. Si les lois de l'avenir devaient
tre celles du pass, on pourrait dire que ce qui est le plus nuisible
pour un peuple, c'est d'tre arriv  un trop haut degr d'intelligence
et de culture. Les peuples prissent ds que s'altrent les qualits de
caractre qui forment la trame de leur me et ces qualits s'altrent
ds que grandissent leur civilisation et leur intelligence.




CHAPITRE II

COMMENT SE TRANSFORMENT LES INSTITUTIONS, LES RELIGIONS ET LES
LANGUES

Les races suprieures ne peuvent, pas plus que les races
infrieures, transformer brusquement les lments de leur civilisation.
- Contradictions prsentes par les peuples qui ont chang leurs
religions, leurs langues et leurs arts. - Le cas du Japon. - En quoi
ces changements ne sont qu'apparents. - Transformations profondes
subies par le Bouddhisme, le Brahmanisme, l'Islamisme et le
Christianisme, suivant les races qui les ont adopts. - Variations que
subissent les institutions et les langues suivant la race qui les
adopte. - Comment les mots considrs comme se correspondant dans des
langues diffrentes reprsentent des ides et des modes de penser trs
dissemblables. - Impossibilit, pour cette raison, de traduire
certaines langues. - Pourquoi, dans les livres d'histoire, la
civilisation d'un peuple parat parfois subir des changements profonds.
- Limites de l'influence rciproque des diverses civilisations.


Dans un travail publi ailleurs, nous avons montr que les races
suprieures sont dans l'impossibilit de faire accepter ou d'imposer
leur civilisation aux races infrieures. Prenant un  un les plus
puissants moyens d'action dont les Europens disposent, l'ducation,
les institutions et les croyances, nous avons dmontr l'insuffisance
absolue de ces moyens d'action pour changer l'tat social des peuples
infrieurs. Nous avons essay d'tablir que, tous les lments d'une
civilisation correspondant  une certaine constitution mentale bien
dfinie cre par un long pass hrditaire, il tait impossible de les
modifier sans changer la constitution mentale d'o ils drivent. Les
sicles seuls, et non les conqurants, peuvent accomplir une telle
tche. Nous avons fait voir aussi que c'est seulement par une srie
d'tapes successives, analogues  celles que franchirent les barbares,
destructeurs de la civilisation grco-romaine, qu'un peuple peut
s'lever sur l'chelle de la civilisation. Si, au moyen de l'ducation,
on essaye de lui viter ces tapes, on ne fait que dsorganiser sa
morale et son intelligence, et le ramener finalement  un niveau
infrieur  celui o il tait arriv par lui-mme.

L'argumentation que nous avons applique aux races infrieures est
applicable galement aux races suprieures. Si les principes que nous
avons exposs dans cet ouvrage sont exacts, nous devrons constater que
les races suprieures ne peuvent pas non plus transformer brusquement
leur civilisation. A elles aussi il faut le temps et les tapes
successives. Si des peuples suprieurs semblent parfois avoir adopt
des croyances, des institutions, des langues et des arts diffrents de
ceux de leurs anctres, ce n'est, en ralit, qu'aprs les avoir
transforms lentement et profondment, de faon  les mettre en
rapport avec leur constitution mentale.

L'histoire semble contredire  chaque page la proposition qui
prcde. On y voit trs frquemment des peuples changer les lments de
leur civilisation, adopter des religions nouvelles, des langues
nouvelles, des institutions nouvelles. Les uns abandonnent des
croyances plusieurs fois sculaires, pour se convertir au
christianisme, au bouddhisme ou  l'islamisme ; d'autres transforment
leur langue ; d'autres enfin modifient radicalement leurs institutions
et leurs arts. Il semble mme qu'il suffise d'un conqurant ou d'un
aptre, ou mme d'un simple caprice, pour produire trs facilement de
semblables transformations.

Mais, en nous offrant le rcit de ces brusques rvolutions,
l'histoire ne fait qu'accomplir une de ses tches habituelles: crer
et propager de longues erreurs. Lorsqu'on tudie de prs tous ces
prtendus changements, on s'aperoit bientt que les noms seuls des
choses varient aisment, tandis que les ralits qui se cachent
derrire les mots continuent  vivre et ne se transforment qu'avec une
extrme lenteur.

Pour le prouver, et pour montrer en mme temps comment, derrire des
dnominations semblables, s'accomplit la lente volution des choses, il
faudrait tudier les lments de chaque civilisation chez divers
peuples, c'est--dire refaire leur histoire. Cette lourde tche, je
l'ai dj tente dans plusieurs volumes: je ne saurais donc songer  la
recommencer ici. Laissant de ct les nombreux lments dont une
civilisation se compose, je ne choisirai comme exemple que l'un d'eux:
les arts.

Avant d'aborder, cependant, dans un chapitre spcial, l'tude de
l'volution qu'accomplissent les arts en passant d'un peuple  un
autre, je dirai quelques mots des changements que subissent les autres
lments de la civilisation, afin de montrer que les lois applicables 
un seul de ces lments sont bien applicables  tous, et que, si les
arts des peuples sont en rapport avec une certaine constitution
mentale, les langues, les institutions, les croyances, etc., le sont
galement, et, par consquent, ne peuvent brusquement changer et passer
indiffremment d'un peuple  un autre [7].

[7] Je n'aborderai pas ici le cas du Japon que j'ai dj trait ailleurs
et sur lequel je reviendrai srement un jour. Il serait impossible
d'tudier en quelques pages une question sur laquelle des hommes d'Etat
minents, malheureusement suivis par des philosophes peu clairs,
s'illusionnent si compltement. Le prestige des triomphes militaires,
fussent-ils obtenus sur de simples barbares, reste encore pour bien des
esprits le seul critrium du niveau d'une civilisation. Il est possible
de dresser  l'europenne une arme de ngres, de leur apprendre 
manier fusils et canons, on n'aura pas pour cela modifi leur
infriorit mentale et tout ce qui dcoule de cette infriorit. Le
vernis de civilisation europenne qui recouvre actuellement le Japon ne
correspond nullement  l'tat mental de la race. C'est un misrable
habit d'emprunt que dchireront bientt de violentes rvolutions.

C'est surtout en ce qui concerne les croyances religieuses que cette
thorie peut sembler paradoxale, et c'est pourtant dans l'histoire de
ces croyances mmes qu'on peut trouver les meilleurs exemples 
invoquer, pour prouver qu'il est aussi impossible  un peuple de
changer brusquement les lments de sa civilisation, qu' un individu
de changer sa taille ou la couleur de ses yeux.

Sans doute personne n'ignore que toutes les grandes religions, le
brahmanisme, le bouddhisme, le christianisme, l'islamisme, ont provoqu
des conversions en masse chez des races entires qui ont paru les
adopter tout  coup ; mais quand on pntre un peu dans l'tude de ces
conversions, on constate bientt que ce que les peuples ont chang
surtout, c'est le nom de leur ancienne religion, et non la religion
elle-mme ; qu'en ralit les croyances adoptes ont subi les
transformations ncessaires pour se mettre en rapport avec les vieilles
croyances qu'elles sont venues remplacer, et dont elles n'ont t en
ralit que la simple continuation.

Les transformations subies par les croyances, en passant d'un peuple
 un autre, sont mme si considrables souvent, que la religion
nouvellement adopte n'a plus aucune parent visible avec celle dont
elle garde le nom. Le meilleur exemple nous est fourni par le
bouddhisme, qui, aprs avoir t transport en Chine, y est devenu  ce
point mconnaissable que les savants l'ont pris d'abord pour une
religion indpendante et ont mis fort longtemps  reconnatre que cette
religion tait simplement le bouddhisme transform par la race qui
l'avait adopt. Le bouddhisme chinois n'est pas du tout le bouddhisme
de l'Inde, fort diffrent lui-mme du bouddhisme du Npal, lequel
s'loigne aussi du bouddhisme de Ceylan. Dans l'Inde, le bouddhisme ne
fut qu'un schisme du brahmanisme, qui l'avait prcd, et dont il
diffre au fond assez peu ; en Chine, il fut galement un schisme de
croyances antrieures auxquelles il se rattache troitement.

Ce qui est rigoureusement dmontr pour le bouddhisme ne l'est pas
moins pour le brahmanisme. Les races de l'Inde tant extrmement
diverses, il tait facile de prsumer que, sous des noms identiques,
elles devaient avoir des croyances religieuses extrmement diffrentes.
Sans doute tous les peuples brahmaniques considrent Vishnou et Siva
comme leurs divinits principales, les Vdas comme leurs livres sacrs ;
mais ces dieux fondamentaux n'ont laiss dans la religion que leurs
noms, les livres sacrs que leur texte. A ct d'eux se sont forms des
cultes innombrables o l'on retrouve, suivant les races, les croyances
les plus varies: monothisme, polythisme, ftichisme, panthisme,
culte des anctres, des dmons, des animaux, etc. A ne juger des cultes
de l'Inde que par ce qu'en disent les Vdas, on n'aurait pas la plus
lgre ide des dieux ni des croyances qui rgnent dans l'immense
pninsule. Le titre des livres sacrs est vnr chez tous les
brahmanes, mais de la religion que ces livres enseignent, il ne reste
gnralement rien.

L'islamisme lui-mme, malgr la simplicit de son monothisme, n'a
pas chapp  cette loi: il y a loin de l'islamisme de la Perse 
celui de l'Arabie et  celui de l'Inde. L'Inde, essentiellement
polythiste, a trouv moyen de rendre polythiste la plus monothiste
des croyances. Pour les cinquante millions de musulmans hindous,
Mahomet et les saints de l'Islam ne sont gure que des dieux nouveaux
ajouts  des milliers d'autres. L'islamisme n'a mme pas russi 
tablir dans l'Inde cette galit de tous les hommes, qui fut ailleurs
une des causes de son succs: les musulmans de l'Inde pratiquent,
comme les autres Hindous, le systme des castes. Dans le Dekkan, parmi
les populations dravidiennes, l'islamisme est devenu tellement
mconnaissable, qu'on ne peut gure le distinguer du brahmanisme ; il ne
s'en distinguerait mme pas du tout sans le nom de Mahomet, et sans la
mosque, o le prophte, devenu dieu, est ador.

Il n'est pas besoin d'aller jusque dans l'Inde pour voir les
modifications profondes qu'a subies l'islamisme en passant d'une race 
une autre. Il suffit de regarder notre grande possession, l'Algrie.
Elle contient deux races fort diffrentes: Arabes et Berbres,
galement musulmans. Or, il y a loin de l'islamisme des premiers 
celui des seconds ; la polygamie du Coran est devenue monogamie chez les
Berbres, dont la religion n'est gure qu'une fusion de l'islamisme
avec le vieux paganisme qu'ils ont pratiqu depuis les ges lointains
o dominait Carthage.

Les religions de l'Europe elles-mmes ne sont pas soustraites  la
loi commune de se transformer suivant l'me des races qui les adoptent.
Comme dans l'Inde, la lettre des dogmes fixs par les textes est reste
invariable ; mais ce sont de vaines formules dont chaque race interprte
le sens  sa faon. Sous la dnomination uniforme de chrtiens, on
trouve en Europe de vrais paens, tels que le Bas-Breton priant des
idoles ; des ftichistes, tels que l'Espagnol qui adore des amulettes ;
des polythistes, tels que l'Italien qui vnre comme des divinits
fort diverses les madones de chaque village. Poussant l'tude plus
loin, il serait facile de montrer que le grand schisme religieux de la
Rforme fut la consquence ncessaire de l'interprtation d'un mme
livre religieux par des races diffrentes: celles du Nord voulant
discuter elles-mmes leur croyance et rgler leur vie, et celles du
Midi restes bien en arrire au point de vue de l'indpendance et de
l'esprit philosophique. Aucun exemple ne serait plus probant.

Mais ce sont l des faits dont le dveloppement entranerait trop
loin. Nous devrons passer plus vite encore sur deux autres lments
fondamentaux de la civilisation, les institutions et les langues, parce
qu'il faudrait entrer dans des dtails techniques qui sortiraient par
trop des limites de ce travail. Ce qui est vrai pour les croyances
l'est galement pour les institutions ; ces dernires ne peuvent se
transmettre d'un peuple  un autre sans se transformer. Sans vouloir
multiplier les exemples, je prie le lecteur de considrer simplement
combien, dans les temps modernes, les mmes institutions, imposes par
la force ou la persuasion, se transforment suivant les races, tout en
conservant des noms identiques. Je le montrerai dans un prochain
chapitre,  propos des diverses rgions de l'Amrique.

Les institutions sont en ralit la consquence de ncessits sur
lesquelles la volont d'une seule gnration d'hommes ne saurait avoir
d'action. Pour chaque race et pour chaque phase de l'volution de cette
race, il y a des conditions d'existence, de sentiments, de penses,
d'opinions, d'influences hrditaires qui impliquent certaines
institutions et n'en impliquent pas d'autres. Les tiquettes
gouvernementales importent fort peu. Il n'a jamais t donn  un
peuple de choisir les institutions qui lui semblaient les meilleures.
Si un hasard fort rare lui permet de les choisir, il ne saurait les
garder. Les nombreuses rvolutions, les changements successifs de
constitutions auxquels nous nous livrons depuis un sicle constituent
une exprience qui aurait d fixer depuis longtemps l'opinion des
hommes d'Etat sur ce point. Je crois d'ailleurs qu'il n'y a plus gure
que dans l'obtuse cervelle des foules et dans l'troite pense de
quelques fanatiques que puisse encore persister l'ide que des
changements sociaux importants se font  coups de dcrets. Le seul rle
utile des institutions est de donner une sanction lgale aux
changements que les moeurs et l'opinion ont fini par accepter. Elles
suivent ces changements mais ne les prcdent pas. Ce n'est pas avec
des institutions qu'on modifie le caractre et la pense des hommes. Ce
n'est pas avec elles qu'on rend un peuple religieux ou sceptique, qu'on
lui apprend  se conduire lui-mme au lieu de demander sans cesse 
l'Etat de lui forger des chanes.

Je n'insisterai pas plus pour les langues que je ne l'ai fait pour
les institutions, et me bornerai  rappeler qu'alors mme qu'elle est
fixe par l'criture, une langue se transforme ncessairement en
passant d'un peuple  un autre, et c'est cela mme qui rend si absurde
l'ide d'une langue universelle. Sans doute, moins de deux sicles
aprs la conqute, les Gaulois, malgr l'immense supriorit de leur
nombre, avaient adopt le latin ; mais cette langue, le peuple la
transforma bientt suivant ses besoins et la logique spciale de son
esprit. De ces transformations, notre franais moderne est finalement
sorti.

Des races diffrentes ne sauraient longtemps parler la mme langue.
Les hasards des conqutes, les intrts de son commerce pourront sans
doute amener un peuple  adopter une autre langue que sa langue
maternelle, mais, en peu de gnrations, la langue adopte sera
entirement transforme. La transformation sera d'autant plus profonde
que la race  laquelle la langue a t emprunte diffre davantage de
celle qui l'a emprunte.

On est toujours certain de rencontrer des langues dissemblables dans
les pays o subsistent des races diffrentes. L'Inde en fournit un
excellent exemple. La grande pninsule tant habite par des races
nombreuses et diverses, il n'est pas tonnant que les savants y
comptent deux cent quarante langues, quelques-unes diffrant beaucoup
plus entre elles que le grec ne diffre du franais. Deux cent quarante
langues, sans parler d'environ trois cents dialectes! Parmi ces
langues, la plus rpandue est toute moderne, puisqu'elle n'a pas trois
sicles d'existence ; c'est l'hindoustani, form par la combinaison du
persan et de l'arabe, que parlaient les conqurants musulmans, avec
l'hindi, une des langues les plus rpandues dans les rgions envahies.
Conqurants et conquis oublirent bientt leur langue primitive pour
parler la langue nouvelle, adapte aux besoins de la race nouvelle
produite par le croisement des divers peuples en prsence.

Je ne saurais insister davantage et suis oblig de me borner 
indiquer les ides fondamentales. Si je pouvais entrer dans les
dveloppements ncessaires, j'irais plus loin et je dirais que, lorsque
des peuples sont diffrents,  les mots considrs chez eux comme
correspondants reprsentent des modes de penser et de sentir tellement
loigns, qu'en ralit leurs langues n'ont pas de synonymes et que la
traduction relle de l'une  l'autre est impossible. On le comprend en
voyant,  quelques sicles de distance, dans le mme pays, dans la mme
race, le mme mot correspondre  des ides tout  fait dissemblables.

Ce que les mots anciens reprsentent, ce sont les ides des hommes
d'autrefois. Les mots qui taient  l'origine des signes de choses
relles ont bientt leur sens dform par suite des changements des
ides, des moeurs et des coutumes. On continue  raisonner sur ces
signes uss qu'il serait trop difficile de changer, mais il n'y a plus
aucune correspondance entre ce qu'ils reprsentaient  un moment donn
et ce qu'ils signifient aujourd'hui. Lorsqu'il s'agit de peuples trs
loigns de nous, ayant appartenu  des civilisations sans analogie
avec les ntres, les traductions ne peuvent donner que des mots
absolument dnus de leur sens rel primitif, c'est--dire veillant
dans notre esprit des ides sans parent avec celles qu'ils ont
voques jadis. Ce phnomne est frappant, surtout pour les anciennes
langues de l'Inde. Chez ce peuple aux ides flottantes, dont la logique
n'a aucune parent avec la ntre, les mots n'ont jamais eu ce sens
prcis et arrt que les sicles et la tournure de notre esprit ont
fini par leur donner en Europe. Il y a des livres, comme les Vdas,
dont la traduction, vainement tente, est impossible [8]. Pntrer dans
la pense d'individus avec lesquels nous vivons, mais dont certaines
diffrences d'ge, de sexe, d'ducation nous sparent, est dj fort
difficile ; pntrer dans la pense de races sur lesquelles s'est
appesantie la poussire des sicles est une tche qu'il ne sera jamais
donn  aucun savant d'accomplir. Toute la science qu'on peut acqurir
ne sert qu' montrer la complte inutilit de telles tentatives.

[8] Parlant des nombreuses tentatives de traduction des Vdas, un
minent indianiste, M. Barth, ajoute: Un rsultat se dgage de toutes
ces tudes si diverses, et parfois si contradictoires, je veux dire
notre impuissance  traduire ces documents au vrai sens du mot.

Si brefs et si peu dvelopps que soient les exemples qui prcdent,
ils suffisent  montrer combien sont profondes les transformations que
les peuples font subir aux lments de civilisation qu'ils empruntent.
L'emprunt parat souvent considrable, parce que les noms, en effet,
changent brusquement ; mais il est toujours en ralit fort minime. Avec
les sicles, grce aux lents travaux des gnrations, et par suite
d'additions successives, l'lment emprunt finit par diffrer beaucoup
de l'lment auquel il s'est substitu tout d'abord. De ces variations
successives, l'histoire, qui s'attache surtout aux apparences, ne tient
gure compte, et, quand elle nous dit, par exemple, qu'un peuple adopta
une religion nouvelle, ce que nous nous reprsentons aussitt, ce ne
sont pas du tout les croyances qui ont t adoptes rellement, mais
bien la religion telle que nous la connaissons aujourd'hui. Il faut
pntrer dans l'tude intime de ces lentes adaptations pour bien
comprendre leur gense et saisir les diffrences qui sparent les mots
des ralits.

L'histoire des civilisations se compose ainsi de lentes adaptations,
de petites transformations successives. Si ces dernires nous
paraissent soudaines et considrables, c'est parce que, comme en
gologie, nous supprimons les phases intermdiaires pour n'envisager
que les phases extrmes.

En ralit, si intelligent et si bien dou qu'on suppose un peuple,
sa facult d'absorption pour un lment nouveau de civilisation est
toujours fort restreinte. Les cellules crbrales ne s'assimilent pas
en un jour ce qu'il a fallu des sicles pour crer, et ce qui est
adapt aux sentiments et aux besoins d'organismes diffrents. De lentes
accumulations hrditaires permettent seules de telles assimilations.
Lorsque nous tudierons plus loin l'volution des arts chez le plus
intelligent des peuples de l'antiquit, les Grecs, nous verrons qu'il
lui a fallu bien des sicles pour sortir des grossires copies des
modles de l'Assyrie et de l'gypte, et arriver d'tapes en tapes
successives aux chefs-d'oeuvre que l'humanit admire encore.

Et cependant tous les peuples qui se sont succd dans l'histoire - 
l'exception de quelques peuples primitifs tels que les gyptiens et les
Chaldens - n'ont gure eu qu' s'assimiler, en les transformant
suivant leur constitution mentale, les lments de civilisation qui
constituent l'hritage du pass. Le dveloppement des civilisations et
t infiniment plus lent, et l'histoire des divers peuples n'et t
qu'un ternel recommencement, s'ils n'avaient pu profiter des matriaux
labors avant eux. Les civilisations cres, il y a sept ou huit mille
ans, par les habitants de l'gypte et de la Chalde, ont form une
source de matriaux o toutes les nations sont venues puiser tour 
tour. Les arts grecs sont ns des arts crs sur les bords du Tigre et
du Nil. Du style grec, est sorti le style romain qui, mlang  des
influences orientales, a donn successivement naissance aux styles
byzantin, roman et gothique, styles variables suivant le gnie et l'ge
des peuples chez qui ils ont pris naissance, mais styles qui ont une
commune origine.

Ce que nous venons de dire des arts est applicable  tous les
lments d'une civilisation: institutions, langues et croyances. Les
langues europennes drivent d'une langue mre jadis parle sur le
plateau central de l'Asie. Notre droit est le fils du droit romain,
fils lui-mme de droits antrieurs. La religion juive drive
directement des croyances chaldennes. Associe  des croyances
aryennes, elle est devenue la grande religion qui rgit les peuples de
l'Occident depuis prs de deux mille ans. Nos sciences elles-mmes ne
seraient pas ce qu'elles sont aujourd'hui sans le lent labeur des
sicles. Les grands fondateurs de l'astronomie moderne, Copernic,
Kepler, Newton, se rattachent  Ptolme, dont les livres servirent 
l'enseignement jusqu'au XVe sicle, et Ptolme se rattache, par
l'cole d'Alexandrie, aux gyptiens et aux Chaldens. Nous entrevoyons
ainsi, malgr les formidables lacunes dont l'histoire de la
civilisation est pleine, une lente volution de nos connaissances qui
nous fait remonter  travers les ges et les empires jusqu' l'aurore
de ces antiques civilisations, que la science moderne essaye
aujourd'hui de rattacher aux temps primitifs o l'humanit n'avait pas
d'histoire. Mais si la source est commune, les transformations -
progressives ou rgressives - que chaque peuple, suivant sa
constitution mentale, fait subir aux lments emprunts, sont fort
diverses, et c'est l'histoire mme de ces transformations qui constitue
l'histoire des civilisations.

Nous venons de constater que les lments fondamentaux dont se
compose une civilisation sont individuels  un peuple, qu'ils sont le
rsultat, l'expression mme de sa structure mentale, et qu'ils ne
peuvent par consquent passer d'une race  une autre sans subir des
changements tout  fait profonds. Nous avons vu aussi que ce qui masque
l'tendue de ces changements, c'est, d'une part, les ncessits
linguistiques qui nous obligent  dsigner sous des mots identiques des
choses fort diffrentes, et, d'autre part, les ncessits historiques
qui amnent  n'envisager que les formes extrmes d'une civilisation,
sans considrer les formes intermdiaires qui les unissent. En tudiant
dans le prochain chapitre les lois gnrales de l'volution des arts,
nous pourrons montrer avec plus de prcision encore la succession des
changements qui s'oprent sur les lments fondamentaux d'une
civilisation lorsqu'ils passent d'un peuple  un autre.




CHAPITRE III

COMMENT SE TRANSFORMENT LES ARTS

Application des principes prcdemment exposs  l'tude de
l'volution des arts chez les peuples orientaux. - L'gypte. - Ides
religieuses d'o ses arts drivent. - Ce que devinrent ses arts
transports chez des races diffrentes: thiopiens, Grecs et Perses. -
Infriorit primitive de l'art grec. - Lenteur de son volution. -
Adoption et volution en Perse de l'art grec, de l'art gyptien et de
l'art assyrien. - Les transformations subies par les arts dpendent de
la race, et nullement des croyances religieuses. - Exemples fournis par
les grandes transformations subies par l'art arabe suivant les races
qui ont adopt l'Islamisme. - Application de nos principes  la
recherche des origines et de l'volution des arts de l'Inde. - L'Inde
et la Grce ont puis aux mmes sources, mais en raison de la diversit
des races elles sont arrives  des arts n'ayant aucune parent. -
Transformations immenses que l'architecture a subies dans l'Inde
suivant les races qui l'habitent, et malgr la similitude des croyances.


En examinant les rapports qui relient la constitution mentale d'un
peuple, ses institutions, ses croyances et sa langue, j'ai d me borner
 de brves indications. Pour lucider de tels sujets, il faudrait
entasser des volumes.

En ce qui concerne les arts, un expos clair et prcis est
infiniment plus facile. Une institution, une croyance sont choses de
dfinition douteuse, d'interprtation obscure. Il faut rechercher les
ralits, changeantes  chaque poque, qui se cachent derrire des textes
morts, se livrer  tout un travail d'argumentation et de critique pour
arriver  des conclusions finalement contestables. Les oeuvres d'art,
les monuments surtout, sont au contraire fort dfinies et
d'interprtation facile. Les livres de pierre sont les plus lumineux
des livres, les seuls qui ne mentent jamais, et c'est pour cette raison
que je leur ai donn une place prpondrante dans mes ouvrages sur
l'histoire des civilisations de l'Orient. J'ai toujours eu la plus
grande dfiance pour les documents littraires. Ils trompent souvent et
instruisent rarement. Le monument ne trompe gure et instruit toujours.
C'est lui qui garde le mieux la pense des peuples morts. Il faut
plaindre la ccit mentale des spcialistes qui n'y cherchent que des
inscriptions.

tudions donc maintenant comment les arts sont l'expression de la
constitution mentale d'un peuple et comment ils se transforment en
passant d'une civilisation  une autre.

Dans cet examen, je ne m'occuperai que des arts orientaux. La gense
et la transformation des arts europens ont t soumises  des lois
identiques ; mais, pour montrer leur volution chez les diverses races,
il faudrait entrer dans des dtails que ne saurait comporter le cadre
infiniment restreint de cette tude.

Prenons d'abord les arts de l'gypte, et voyons ce qu'ils sont
devenus jadis en passant successivement chez trois races diffrentes:
les ngres de l'thiopie, les Grecs et les Perses.

De toutes les civilisations qui ont fleuri sur la surface du globe,
celle de l'gypte s'est traduite le plus compltement dans ses arts.
Elle s'y est exprime avec tant de puissance et de clart que les types
artistiques ns sur les bords du Nil ne pouvaient convenir qu' elle
seule et n'ont t adopts par d'autres peuples qu'aprs avoir subi de
considrables transformations.

Les arts gyptiens, l'architecture surtout, sont issus d'un idal
particulier qui, durant cinquante sicles, fut la proccupation
constante de tout un peuple. L'Egypte rvait de crer  l'homme une
demeure imprissable en face de son existence phmre. Cette race, au
contraire de tant d'autres, a mpris la vie et courtis la mort. Ce
qui l'intressait avant tout, c'tait l'inerte momie qui, de ses yeux
d'mail incrusts dans son masque d'or, contemple ternellement, au
fond de sa noire demeure, des hiroglyphes mystrieux. A l'abri de
toute profanation dans sa maison spulcrale, vaste comme un palais,
cette momie retrouvait, peint et sculpt sur les parois de corridors
sans fin, ce qui l'avait charme durant sa brve existence terrestre.

L'architecture gyptienne est surtout une architecture funraire et
religieuse, ayant plus ou moins pour but la momie et les dieux. C'est
pour eux que se creusaient les souterrains, que s'levaient les
oblisques, les pylnes, les pyramides, pour eux encore que les
colosses pensifs se dressaient sur leurs trnes de pierre avec un geste
si majestueux et si doux.

Tout est stable et massif dans cette architecture, parce qu'elle
visait  tre ternelle. Si les gyptiens taient le seul peuple de
l'antiquit que nous connaissions, nous pourrions bien dire, en effet,
que l'art est la plus fidle expression de l'me de la race qui l'a
cr.

Des peuples trs diffrents les uns des autres: les thiopiens,
race infrieure, les Grecs et les Perses, races suprieures, ont
emprunt, soit  l'gypte seule, soit  l'gypte et  l'Assyrie, leurs
arts. Voyons ce qu'ils sont devenus entre leurs mains.

Prenons d'abord le plus infrieur des peuples que nous venons de
citer, les thiopiens.

On sait qu' une poque fort avance de l'histoire gyptienne (XXIVe
dynastie), les peuples du Soudan, profitant de l'anarchie et de la
dcadence de l'Egypte, s'emparrent de quelques-unes de ses provinces
et fondrent un royaume qui eut successivement Xapata et Mro pour
capitale, et qui conserva son indpendance pendant plusieurs sicles.
blouis par la civilisation des vaincus, ils essayrent de copier leurs
monuments et leurs arts ; mais ces copies, dont nous possdons des
spcimens, ne sont le plus souvent que de grossires bauches. Ces
ngres taient des barbares que leur infriorit crbrale condamnait 
ne jamais sortir de la barbarie ; et, malgr l'action civilisatrice des
gyptiens continue pendant plusieurs sicles, ils n'en sont, en effet,
jamais sortis. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire ancienne ou
moderne qu'une peuplade ngre se soit leve  un certain niveau de
civilisation ; et toutes les fois que, par un de ces accidents qui, dans
l'antiquit, se sont produits en thiopie, de nos jours  Hati, une
civilisation leve est tombe entre les mains de la race ngre, cette
civilisation a t rapidement ramene  des formes misrablement
infrieures.

Sous une latitude bien diffrente, une autre race, alors galement
barbare, mais une race blanche, celle des Grecs, emprunta  l'gypte et
 l'Assyrie les premiers modles de ses arts, et se borna d'abord, elle
aussi,  d'informes copies. Les produits des arts de ces deux grandes
civilisations lui taient fournis par les Phniciens, matres des
routes de la mer reliant les ctes de la Mditerrane, et par les
peuples de l'Asie Mineure, matres des routes de terre qui conduisaient
 Ninive et  Babylone.

Personne n'ignore  quel point les Grecs finirent par s'lever
au-dessus de leurs modles. Mais les dcouvertes de l'archologie
moderne ont prouv aussi combien furent grossires leurs premires
bauches, et ce qu'il leur fallut de sicles pour arriver  produire
les chefs-d'oeuvre qui les rendirent immortels. A cette lourde tche de
crer un art personnel et suprieur avec un art tranger, les Grecs ont
dpens environ sept cents ans ; mais les progrs raliss dans le
dernier sicle sont plus considrables que ceux de tous les ges
antrieurs. Ce qui est le plus long  franchir pour un peuple, ce ne
sont pas les tapes suprieures de la civilisation, ce sont les tapes
infrieures. Les plus anciens produits de l'art grec, ceux du Trsor de
Mycnes, du XIIe sicle avant notre re, indiquent des essais tout
barbares, de grossires copies d'objets orientaux ; six sicles plus
tard, l'art reste bien oriental encore ; l'Apollon de Tna, l'Apollon
d'Orchomne ressemblent singulirement  des statues gyptiennes ; mais
les progrs vont devenir fort rapides, et, un sicle plus tard, nous
arrivons  Phidias et aux merveilleuses statues du Parthnon,
c'est--dire  un art dgag de ses origines orientales et fort
suprieur aux modles dont il s'tait inspir pendant si longtemps.

Il en fut de mme pour l'architecture, bien que les tapes de son
volution soient moins faciles  tablir. Nous ignorons ce que
pouvaient tre les palais des pomes homriques, vers le IXe sicle
avant notre re ; mais les murs d'airain, les fates brillant de
couleurs, les animaux d'or et d'argent gardant les portes, dont nous
parle le pote, font immdiatement songer aux palais assyriens revtus
de plaques de bronze et de briques mailles, et gards par des
taureaux sculpts. Nous savons, en tout cas, que le type des plus
anciennes colonnes doriques grecques, qui paraissent remonter au VIIe
sicle, se retrouve en gypte  Karnak et  Bni-Hassan ; que la colonne
ionique a plusieurs de ses parties empruntes  l'Assyrie ; mais nous
savons aussi que de ces lments trangers, un peu superposs d'abord,
puis fusionns, et enfin transforms, sont ns des colonnes nouvelles
fort diffrentes de leurs primitifs modles.

A une autre extrmit de l'ancien monde, la Perse va nous offrir une
adoption et une volution analogues, mais une volution qui n'a pu
arriver  son terme, parce qu'elle a t brusquement arrte par la
conqute trangre. La Perse n'a pas eu sept sicles, comme la Grce,
mais deux cents ans seulement pour se crer un art. Un seul peuple, les
Arabes, a russi jusqu'ici  faire clore un art personnel dans un
temps aussi court.

L'histoire de la civilisation perse ne commence gure qu'avec Cyrus
et ses successeurs, qui russirent, cinq sicles avant notre re, 
s'emparer de la Babylonie et de l'gypte, c'est--dire des deux grands
centres de civilisation dont la gloire clairait alors le monde
oriental. Les Grecs, qui devaient dominer  leur tour, ne comptaient
pas encore. L'empire perse devint le centre de la civilisation, jusqu'
ce que, trois sicles avant notre re, il ft renvers par Alexandre,
qui dplaa du mme coup le centre de la civilisation du monde. Ne
possdant aucun art, les Perses, lorsqu'ils se furent empars de
l'gypte et de la Babylonie, lui empruntrent des artistes et des
modles. Leur puissance n'ayant dur que deux sicles, ils n'eurent pas
le temps de modifier profondment ces arts, mais, lorsqu'ils furent
renverss, ils commenaient dj  les transformer. Les ruines de
Perspolis, encore debout, nous redisent la gense de ces
transformations. Nous y retrouvons sans doute la fusion, ou plutt la
superposition des arts de l'gypte et de l'Assyrie, mls  quelques
lments grecs ; mais, des lments nouveaux, notamment la haute colonne
perspolitaine aux chapiteaux bicphales, s'y montrent dj, et
permettent de pressentir que si le temps n'avait pas t si restreint
pour les Perses, cette race suprieure se ft cr un art aussi
personnel, sinon aussi lev que celui des Grecs.

Nous en avons la preuve, lorsque nous retrouvons les monuments de la
Perse une dizaine de sicles plus tard. A la dynastie des Achmnides,
renverse par Alexandre, a succd celle des Sleucides, puis celles
des Arsacides et enfin celles des Sassanides, renverse au VIIe sicle
par les Arabes. Avec eux la Perse acquiert une architecture nouvelle et
quand elle difie de nouveau des monuments, ils ont un cachet
d'originalit incontestable rsultant de la combinaison de l'art arabe
avec l'ancienne architecture des Achmnides, modifie par sa
combinaison avec l'art hellnisant des Arsacides (portails gigantesques
prenant toute la hauteur de la faade, briques mailles, arcades
ogivales, etc.). Ce fut cet art nouveau que les Mogols devaient ensuite
transporter dans l'Inde en le modifiant  leur tour.

Dans les exemples qui prcdent, nous trouvons des degrs varis des
transformations qu'un peuple peut faire subir aux arts d'un autre,
suivant la race et suivant le temps qu'il a pu consacrer  cette
transformation.

Chez une race infrieure, les thiopiens, ayant cependant les
sicles pour elle, mais n'tant doue que d'une capacit crbrale
insuffisante, nous avons vu que l'art emprunt avait t ramen  une
forme infrieure. Chez une race,  la fois leve et ayant les sicles
pour elle, les Grecs, nous avons constat une transformation complte
de l'art ancien en un art nouveau fort suprieur. Chez une autre race,
les Perses, moins leve que les Grecs , et  laquelle le temps fut
mesur, nous n'avons trouv qu'une grande habilet d'adaptation et des
commencements de transformation.

Mais, en dehors des exemples la plupart lointains que nous venons de
citer, il en est d'autres beaucoup plus modernes, dont les spcimens
sont encore debout, qui montrent la grandeur des transformations qu'une
race est oblige de faire subir aux arts qu'elle emprunte. Ces exemples
sont d'autant plus typiques, qu'il s'agit de peuples professant la mme
religion, mais ayant des origines diffrentes. Je veux parler des
musulmans.

Lorsqu'au VIIe sicle de notre re, les Arabes s'emparrent de la
plus grande partie du vieux monde grco-romain, et fondrent ce
gigantesque empire qui s'tendit bientt de l'Espagne au centre de
l'Asie, en longeant tout le nord de l'Afrique, ils se trouvrent en
prsence d'une architecture nettement dfinie: l'architecture
byzantine. Ils l'adoptrent simplement tout d'abord, aussi bien en
Espagne qu'en gypte et en Syrie, pour l'dification de leurs mosques.
La mosque d'Omar,  Jrusalem, celle d'Amrou, au Caire, et d'autres
monuments encore debout, nous montrent cette adoption. Mais elle ne
dura pas longtemps, et on voit les monuments se transformer de contre
en contre, de sicle en sicle. Dans notre _Histoire de la Civilisation
des Arabes_, nous avons montr la gense de ces changements. Ils sont
tellement considrables, qu'entre un monument du dbut de la conqute,
comme la mosque d'Amrou, au Caire (742), et celle de KatBey (1468) de
la fin de la grande priode arabe, il n'y a pas trace de ressemblance.
Nous avons fait voir par nos explications et nos figures que, dans les
divers pays soumis  la loi de l'Islam: l'Espagne, l'Afrique, la
Syrie, la Perse, l'Inde, les monuments prsentent des diffrences
tellement considrables qu'il est vraiment impossible de les classer
sous une mme dnomination, comme on peut le faire, par exemple, pour
les monuments gothiques, qui, malgr leurs varits, prsentent une
vidente analogie.

Ces diffrences radicales dans l'architecture des pays musulmans ne
peuvent tenir  la diversit des croyances, puisque la religion est la
mme ; elle tient  ces divergences de races, qui influent sur
l'volution des arts aussi profondment que sur les destines des
empires.

Si cette assertion est exacte, nous devons nous attendre  trouver
dans un mme pays, habit par des races diffrentes, des monuments fort
dissemblables, malgr l'identit des croyances et l'unit de la
domination politique. C'est l prcisment ce qu'on peut observer dans
l'Inde. C'est dans l'Inde qu'il est le plus facile de trouver des
exemples venant  l'appui des principes gnraux exposs dans cet
ouvrage et c'est pourquoi j'y reviens toujours. La grande pninsule
constitue le plus suggestif et le plus philosophique des livres
d'histoire. C'est aujourd'hui la seule contre, en effet, o, par de
simples dplacements dans l'espace, on puisse se dplacer  volont
dans le temps, et revoir vivantes encore les sries d'tapes
successives que l'humanit a d traverser pour atteindre les niveaux
suprieurs de la civilisation. Toutes les formes d'volution s'y
retrouvent: l'ge de la pierre y a ses reprsentants, et l'ge de
l'lectricit et de la vapeur les y possde galement. Nulle part on ne
saurait mieux voir le rle des grands facteurs qui prsident  la
gense et  l'volution des civilisations.

C'est en appliquant les principes dvelopps dans le prsent ouvrage
que j'ai essay de rsoudre un problme cherch depuis longtemps:
l'origine des arts de l'Inde. Le sujet tant fort peu connu et
constituant une application intressante de nos ides sur la
psychologie des races, nous allons en rsumer ici les lignes les plus
essentielles [9].

[9] Pour les dtails techniques qui ne pourraient mme pas tre
effleurs ici je renverrai  mon ouvrage: _Les Monuments de l'Inde_, un
vol. in-folio illustr de 400 planches d'aprs mes photographies, plans
et dessins (librairie Didot). Plusieurs de ces planches, rduites, ont
paru dans mon ouvrage _Les Civilisations dans l'Inde_, in-4deg de 800 
pages.

Au point de vue des arts, l'Inde n'apparat que fort tard dans
l'histoire. Ses plus vieux monuments, tels que les colonnes d'Asoka,
les temples de Karli, de Bharhut, de Sanchi, etc., sont de deux sicles
 peine antrieurs  notre re. Lorsqu'ils furent construits, la
plupart des vieilles civilisations du monde ancien, celles de l'gypte,
de la Perse et de l'Assyrie, celle de la Grce elle-mme, avaient
termin leur cycle et pntraient dans la nuit de la dcadence. Une
seule civilisation, celle de Rome, avait remplac toutes les autres. Le
monde ne connaissait plus qu'un matre.

L'Inde, qui mergeait si tard de l'ombre de l'histoire, avait donc
pu emprunter bien des choses aux civilisations antrieures ; mais
l'isolement profond o nagure encore on admettait qu'elle avait
toujours vcu, et l'tonnante originalit de ses monuments, sans
parent visible avec tous ceux qui les avaient prcds, a fait
longtemps carter toute hypothse d'emprunts trangers.

A ct de leur incontestable originalit, les premiers monuments de
l'Inde montraient aussi une supriorit d'excution que, dans la suite
des sicles, ils ne devaient pas dpasser. Des oeuvres d'une telle
perfection avaient t prcdes sans doute de longs ttonnements
antrieurs ; mais, malgr les plus minutieuses recherches, aucune
bauche, aucun monument d'ordre infrieur ne rvlait la trace de ces
ttonnements.

La dcouverte rcente, dans certaines rgions isoles du nord-ouest
de la pninsule, de dbris de statues et de monuments rvlant des
influences grecques videntes avait fini par faire croire aux
indianistes que l'Inde avait emprunt ses arts  la Grce.

L'application des principes prcdemment exposs et l'examen
approfondi de la plupart des monuments existant encore dans l'Inde,
nous conduisit  une solution tout  fait diffrente. L'Inde, suivant
nous, malgr son contact accidentel avec la civilisation grecque, ne
lui a emprunt aucun de ses arts et ne pouvait lui en emprunter aucun.
Les deux races en prsence taient trop diffrentes, leurs penses trop
dissemblables, leurs gnies artistiques trop incompatibles pour
qu'elles aient pu s'influencer.

L'examen des anciens monuments dissmins dans l'Inde montre
immdiatement d'ailleurs qu'entre ses arts et ceux de la Grce il n'y a
aucune parent. Alors que tous nos monuments europens sont pleins
d'lments emprunts  l'art grec, les monuments de l'Inde n'en
prsentent absolument aucun. L'tude la plus superficielle prouve que
nous sommes en prsence de races extrmement diffrentes, et qu'il n'y
eut jamais peut-tre de gnies plus dissemblables - je dirai mme plus
antipathiques - que le gnie grec et le gnie hindou.

Cette notion gnrale ne fait que s'accentuer quand on pntre plus
avant dans l'tude des monuments de l'Inde et dans la psychologie
intime des peuples qui les ont crs. On constate bientt que le gnie
hindou est trop personnel pour subir une influence trangre loigne
de sa pense. Elle peut tre impose, sans doute, cette influence
trangre ; mais, si prolonge qu'on la suppose, elle reste infiniment
superficielle et transitoire. Il semble qu'entre la constitution
mentale des diverses races de l'Inde et celle des autres peuples, il y
ait des barrires aussi hautes que les obstacles formidables crs par
la nature entre la grande pninsule et les autres contres du globe. Le
gnie hindou est tellement spcial que, quel que soit l'objet dont la
ncessit lui impose l'imitation, cet objet est immdiatement
transform et devient hindou. Mme dans l'architecture, o il est
pourtant difficile de dissimuler les emprunts, la personnalit de ce
bizarre gnie, cette facult de dformation rapide se rvle bien vite.
On peut bien faire copier une colonne grecque par un architecte hindou,
mais on ne l'empchera pas de la transformer rapidement en une colonne
qu' premire vue on qualifiera d'hindoue. Mme de nos jours o
l'influence europenne est pourtant si puissante dans l'Inde, de telles
transformations s'observent journellement. Donnez  un artiste hindou
un modle europen quelconque  copier, il en adoptera la forme
gnrale, mais il exagrera certaines parties, multipliera, en les
dformant, les dtails d'ornementation, et la seconde ou la troisime
copie aura dpouill tout caractre occidental pour devenir
exclusivement hindoue.

Le caractre fondamental de l'architecture hindoue, - et ce
caractre se retrouve dans la littrature, fort parente pour cette
raison de l'architecture, - c'est une exagration dbordante, une
richesse infinie de dtails, une complication qui est prcisment
l'antipode de la simplicit correcte et froide de l'art grec. C'est
surtout en tudiant les arts de l'Inde qu'on comprend  quel point les
oeuvres plastiques d'une race sont souvent en rapport avec sa
constitution mentale, et forment le plus clair des langages pour qui
sait les interprter. Si les Hindous avaient, comme les Assyriens,
entirement disparu de l'histoire, les bas-reliefs de leurs temples,
leurs statues, leurs monuments suffiraient  nous rvler leur pass.
Ce qu'ils nous diraient surtout, c'est que l'esprit mthodique et clair
des Grecs n'a jamais pu exercer la plus lgre influence sur
l'imagination dbordante et sans mthode des Hindous. Ils nous feraient
comprendre aussi pourquoi une influence grecque dans l'Inde ne put
jamais tre que transitoire et limite toujours  la rgion o elle fut
momentanment impose.

L'tude archologique des monuments nous a permis de confirmer par
des documents prcis ce que la connaissance gnrale de l'Inde et de
l'esprit hindou rvle immdiatement. Elle nous a permis de constater
ce fait curieux que,  plusieurs reprises et notamment pendant les deux
premiers sicles de notre re, des souverains hindous en relations avec
les rois Arsacides de la Perse, dont la civilisation tait trs
empreinte d'hellnisme, voulurent introduire dans l'Inde l'art grec,
mais ne russirent jamais  l'y faire vivre.

Cet art d'emprunt, tout officiel, et sans relation avec la pense du
peuple chez lequel il tait import, disparut toujours avec les
influences politiques qui lui avaient donn naissance. Il tait
d'ailleurs trop antipathique au gnie hindou, pour avoir eu, mme
pendant la priode o il fut impos, quelque influence sur l'art
national. On ne retrouve pas, en effet, dans les monuments hindous
contemporains ou postrieurs, tels que les nombreux temples
souterrains, trace d'influences grecques. Elles seraient, d'autre part,
trop faciles  discerner pour pouvoir tre mconnues. En dehors de
l'ensemble, qui est toujours caractristique, il y a des dtails
techniques, le travail des draperies notamment, qui rvle
immdiatement la main d'un artiste grec.

La disparition de l'art grec dans l'Inde fut aussi soudaine que son
apparition, et cette soudainet mme montre  quel point il fut un art
d'importation, officiellement impos, mais sans affinit avec le peuple
qui avait d l'accepter. Ce n'est jamais ainsi que disparaissent les
arts chez un peuple ; ils se transforment, et l'art nouveau emprunte
toujours quelque chose  celui dont il hrite. Venu brusquement dans
l'Inde, l'art grec en disparut brusquement, et y exera une influence
aussi nulle que celle des monuments europens que les Anglais y
construisent depuis deux sicles.

L'absence actuelle d'influence des arts europens dans l'Inde,
malgr plus d'un sicle de domination absolue, peut tre rapproche du
peu d'influence des arts grecs, il y a dix-huit sicles. On ne peut
nier qu'il y ait l une incompatibilit de sentiments esthtiques, car
les arts musulmans, bien qu'aussi trangers  l'Inde que les arts
europens, ont t imits dans toutes les parties de la pninsule. Mme
dans celles o les musulmans n'ont jamais possd aucun pouvoir, il est
rare de trouver un temple ne contenant pas quelques motifs
d'ornementation arabe. Sans doute, comme au temps lointain du roi
Kanishka, nous voyons aujourd'hui des rajahs, tels que celui de
Gwalior, sduits par la grandeur de la puissance des trangers, se
faire btir des palais europens de style grco-latin, mais - toujours
comme au temps de Kanishka - cet art officiel, superpos  l'art
indigne, est totalement sans influence sur ce dernier.

L'art grec et l'art hindou ont donc jadis subsist cte  cte,
comme l'art europen et l'art hindou aujourd'hui, mais sans jamais
s'influencer. En ce qui concerne les monuments de l'Inde proprement
dite, il n'en est pas un seul dont on puisse dire qu'il prsente dans
son ensemble ou dans ses dtails une ressemblance quelconque, si
lointaine qu'on la suppose, avec un monument grec.

Cette impuissance de l'art grec  s'implanter dans l'Inde a quelque
chose de frappant, et il faut bien l'attribuer  cette incompatibilit
que nous avons signale entre l'me des deux races, et non  une sorte
d'incapacit native de l'Inde  s'assimiler un art tranger,
puisqu'elle a parfaitement su s'assimiler et transformer les arts qui
taient en rapport avec sa constitution mentale.

Les documents archologiques que nous avons pu runir nous ont
montr que c'est en effet  la Perse que l'Inde a demand l'origine de
ses arts ; non pas  la Perse un peu hellnise du temps des Arsacides,
mais  la Perse hritire des vieilles civilisations de l'Assyrie et de
l'Egypte. On sait que lorsque, 330 ans avant Jsus-Christ, Alexandre
renversa la dynastie des rois Achmnides, les Perses possdaient
depuis deux sicles une civilisation brillante. Ils n'avaient pas
trouv sans doute la formule d'un art nouveau, mais le mlange des arts
gyptien et assyrien dont ils avaient hrit, avait produit des oeuvres
remarquables. Nous en pouvons juger par les ruines encore debout de
Perspolis. L, les pylnes de l'gypte, les taureaux ails de
l'Assyrie, et mme quelques lments grecs nous montrent que, sur cette
rgion limite de l'Asie, se trouvaient en prsence tous les arts des
grandes civilisations antrieures.

C'est dans la Perse que l'Inde est venue puiser, mais elle puisait
en ralit dans les arts de la Chalde et de l'gypte que la Perse
s'tait borne  emprunter.

L'tude des monuments de l'Inde rvle de quels emprunts ils ont
vcu  leur origine ; mais, pour constater ces emprunts, il faut
s'adresser aux monuments les plus anciens: l'me hindoue est tellement
spciale, que les choses empruntes subissent, pour s'adapter  ses
conceptions, des transformations telles qu'elles deviennent bientt
mconnaissables.

Pourquoi l'Inde, qui s'est montre si incapable d'emprunter quoi que
ce soit  la Grce, s'est-elle, au contraire, montre si apte 
emprunter  la Perse ? C'est videmment que les arts de la Perse
taient trs en rapport avec la structure de son esprit, alors que les
arts de la Grce ne l'taient nullement. Les formes simples, les
surfaces peu ornementes des monuments, grecs ne pouvaient convenir 
l'esprit hindou, alors que les formes tourmentes, l'exubrance de la
dcoration, la richesse de l'ornementation des monuments de la Perse
devaient le sduire.

Ce n'est pas d'ailleurs seulement  cette poque lointaine,
antrieure  notre re, que la Perse, reprsentante de l'Egypte et de
l'Assyrie, exera par ses arts son influence sur l'Inde. Lorsque, bien
des sicles plus tard, les musulmans apparurent dans la pninsule, leur
civilisation, pendant son passage  travers la Perse, s'tait
profondment sature d'lments persans ; et ce qu'elle apporta 
l'Inde, ce fut un art surtout persan qui portait encore la trace de ses
vieilles traditions assyriennes continues par les rois achmnides.
Les portes gigantesques des mosques, et surtout les briques mailles
qui les recouvrent, sont des vestiges de la civilisation
chaldo-assyrienne. Ces arts, l'Inde sut se les assimiler encore, parce
qu'ils taient en rapport avec le gnie de sa race, alors que l'art
grec autrefois, l'art europen aujourd'hui, profondment antipathiques
 sa faon de sentir et de penser, sont toujours rests sans influence
sur lui.

Ce n'est donc pas  la Grce, comme le soutiennent encore les
archologues, mais bien  l'Egypte et  l'Assyrie - par l'intermdiaire
de la Perse, - que l'Inde se rattache. L'Inde n'a rien pris  la Grce,
mais toutes deux ont puis aux mmes sources,  ce trsor commun,
fondement de toutes les civilisations, labor pendant des sicles par
les peuples de l'Egypte et de la Chalde. La Grce lui a emprunt, par
l'intermdiaire des Phniciens et des peuples de l'Asie Mineure, l'Inde
par l'intermdiaire de la Perse. Les civilisations de la Grce et de
l'Inde remontent ainsi  une source commune ; toutefois dans les deux
contres, les courants issus de cette source ont bientt - suivant le
gnie de chaque race - profondment diverg.

Mais si, comme nous l'avons dit, l'art est en rapport intime avec la
constitution mentale de la race et si pour cette raison le mme art
emprunt par des races dissemblables revt aussitt des formes trs
diffrentes, nous devons nous attendre  ce que l'Inde, habite par des
races trs diverses, possde des arts fort diffrents, des styles
d'architecture sans ressemblance, malgr l'identit des croyances.

L'examen des monuments des diverses rgions de l'Inde montre  quel
point il en est ainsi. Les diffrences entre les monuments sont mme
tellement profondes que nous n'avons pu les classer que par rgions,
c'est--dire suivant la race, et pas du tout suivant la religion 
laquelle appartiennent les peuples qui les ont construits.

Il n'y a aucune analogie entre les monuments du nord de l'Inde et
ceux du sud levs  la mme poque par des peuples professant pourtant
une religion semblable. Mme pendant la domination musulmane, c'est-
dire pendant la priode o l'unit politique de l'Inde fut la plus
complte, l'influence du pouvoir central la plus grande, les monuments
purement musulmans prsentent des diffrences profondes d'une rgion 
l'autre. Une mosque d'Ahmedabad, une mosque de Lahore, une mosque
d'Agra, une mosque de Bijapour, bien que consacres au mme culte, ne
prsentent qu'une bien faible parent, parent beaucoup moindre que
celle qui rattache un monument de la Renaissance  ceux de la priode
gothique.

Ce n'est pas seulement l'architecture qui diffre dans l'Inde d'une
race  l'autre ; la statuaire varie galement dans les diverses rgions,
non seulement par les types reprsents, mais surtout par la faon dont
ils sont traits. Que l'on compare les bas-reliefs ou les statues de
Sanchi avec ceux de Bharhut, presque contemporains pourtant, la
diffrence est dj manifeste. Elle est plus grande encore quand on
compare les statues et les bas-reliefs de la province d'Orissa avec
ceux du Bundelkund, ou encore les statues du Mysore avec celles des
grandes pagodes du sud de l'Inde. L'influence de la race apparat
partout. Elle apparat d'ailleurs dans les moindres objets
artistiques: personne n'ignore combien ils sont diffrents d'une
partie de l'Inde  l'autre. Il ne faut pas un oeil trs exerc pour
reconnatre un coffret de bois sculpt de Mysore du mme coffret
sculpt dans le Guzrat, ni pour distinguer un bijou de la cte d'Orissa
d'un bijou de la cte de Bombay.

Sans doute, l'architecture de l'Inde est, comme celle de tous les
Orientaux, une architecture principalement religieuse ; mais quelque
grande que puisse tre l'influence religieuse, en Orient surtout,
l'influence de la race est beaucoup plus considrable.

Cette me de la race, qui dirige la destine des peuples, dirige
donc aussi leurs croyances, leurs institutions et leurs arts ; quel que
soit l'lment de civilisation tudi, nous la retrouvons toujours.
Elle est la seule puissance contre laquelle aucune autre ne saurait
prvaloir. Elle reprsente le poids de milliers de gnrations, la
synthse de leur pense.




LIVRE III

L'HISTOIRE DES PEUPLES COMME CONSEQUENCE DE LEUR CARACTRE




CHAPITRE PREMIER

COMMENT LES INSTITUTIONS DRIVENT DE L'AME DES PEUPLES

L'histoire d'un peuple drive toujours de sa constitution mentale. -
Exemples divers. - Comment les institutions politiques de la France
drivent de l'me de la race. - Leur invariabilit relle sous leur
variabilit apparente. - Nos partis politiques les plus divers
poursuivent, sous des noms diffrents, des buts politiques identiques.
- Leur idal est toujours la centralisation et la destruction de
l'initiative individuelle au profit de l'Etat. - Comment la Rvolution
franaise n'a fait qu'excuter le programme de l'ancienne monarchie. -
Opposition de l'idal de la race anglo-saxonne  l'idal latin. -
L'initiative du citoyen substitue  l'initiative de l'Etat. - Les
institutions des peuples drivent toujours de leur caractre.


L'histoire dans ses grandes lignes peut tre considre comme le
simple expos des rsultats engendrs par la constitution psychologique
des races. Elle dcoule de cette constitution, comme les organes
respiratoires des poissons dcoulent de leur vie aquatique. Sans la
connaissance pralable de la constitution mentale d'un peuple,
l'histoire apparat comme un chaos d'vnements rgis par le hasard.
Lorsque l'me d'un peuple nous est connue, sa vie se montre au
contraire comme la consquence rgulire et fatale de ses caractres
psychologiques. Dans toutes les manifestations de la vie d'une nation,
nous retrouvons toujours l'me immuable de la race tissant elle-mme
son propre destin.

C'est surtout dans les institutions politiques que se manifeste le
plus visiblement la souveraine puissance de l'me de la race. Il nous
sera facile de le prouver par quelques exemples.

Prenons d'abord la France, c'est--dire un des pays du monde qui ont
t soumis aux bouleversements les plus profonds, o, en peu d'annes,
les institutions politiques semblent avoir le plus radicalement chang,
o les partis semblent le plus divergents. Si nous envisageons, au
point de vue psychologique, ces opinions si dissemblables en apparence,
ces partis sans cesse en lutte, nous constaterons qu'ils ont en ralit
un fond commun parfaitement identique qui reprsente exactement l'idal
de notre race. Intransigeants, radicaux, monarchistes, socialistes, en
un mot tous les dfenseurs des doctrines les plus diverses, poursuivent
avec des tiquettes dissemblables un but parfaitement identique:
l'absorption de l'individu par l'Etat. Ce que tous veulent avec la mme
ardeur, c'est le vieux rgime centralisateur et csarien, l'Etat
dirigeant tout, rglant tout, absorbant tout, rglementant les moindres
dtails de la vie des citoyens, et les dispensant ainsi d'avoir 
manifester aucune lueur de rflexion et d'initiative. Que le pouvoir
plac  la tte de l'Etat s'appelle roi, empereur, prsident, etc., il
n'importe, ce pouvoir, quel qu'il soit, aura forcment le mme idal,
et cet idal est l'expression mme des sentiments de l'me de la
race [10]. Elle n'en tolrerait pas d'autre.

[10] Tel est, crit un fort judicieux observateur, Dupont White, le
singulier gnie de la France: elle n'est pas de caractre  russir en
certaines choses, essentielles ou dsirables qui touchent  l'ornement
ou au fond mme de la civilisation sans y tre soutenue et stimule par
son gouvernement.

Si donc notre nervosit extrme, notre facilit trs grande  tre
mcontents de ce qui nous entoure, l'ide qu'un gouvernement nouveau
rendra notre sort plus heureux, nous conduisent  changer sans cesse
nos institutions, la grande voix des morts qui nous mne, nous condamne
 ne changer que des mots et des apparences. La puissance inconsciente
de l'me de notre race est telle que nous ne nous apercevons mme pas
de l'illusion dont nous sommes victimes.

Rien assurment, si l'on ne s'en tient qu'aux apparences, n'est plus
diffrent de l'ancien rgime que celui cr par notre grande
Rvolution. En ralit pourtant, et sans s'en douter certes, elle n'a
fait que continuer la tradition royale, en achevant l'oeuvre de
centralisation commence par la monarchie depuis quelques sicles. Si
Louis XIII et Louis XIV sortaient de leurs tombes pour juger l'oeuvre de
la Rvolution, ils blmeraient sans doute quelques-unes des violences
qui ont accompagn sa ralisation, mais ils la considreraient comme
rigoureusement conforme  leurs traditions et  leur programme et
reconnatraient qu'un ministre charg par eux d'excuter ce programme
n'et pas mieux russi. Ils diraient que le moins rvolutionnaire des
gouvernements que la France a connus fut prcisment celui de la
Rvolution. Ils constateraient, en outre, que, depuis un sicle, aucun
des rgimes divers qui se sont succd en France n'a essay de toucher
 cette oeuvre, tant elle est bien le fruit d'une volution rgulire,
la continuation de l'idal monarchique et l'expression du gnie de la
race. Sans doute ces fantmes illustres, en raison de leur grande
exprience, prsenteraient quelques critiques, et peut-tre
feraient-ils observer qu'en remplaant la caste aristocratique
gouvernementale par la caste administrative, on a cr dans l'Etat un
pouvoir impersonnel plus redoutable que celui de l'ancienne noblesse,
parce que c'est le seul qui, chappant aux changements politiques,
possde des traditions, un esprit de corps, l'absence de responsabilit
et la perptuit, c'est--dire une srie de conditions qui l'amneront
ncessairement  devenir le seul matre. Ils n'insisteraient pas
beaucoup, je crois, cependant sur cette objection, considrant que les
peuples latins se souciant fort peu de libert et beaucoup d'galit,
supportent aisment tous les despotismes,  la seule condition que ces
despotismes soient impersonnels. Peut-tre encore trouveraient-ils bien
excessifs et bien tyranniques les rglements innombrables, les mille
liens qui entourent aujourd'hui le moindre des actes de la vie, et
feraient-ils remarquer que quand l'Etat aura tout absorb, tout
rglement, dpouill les citoyens de toute initiative, nous nous
trouverons spontanment, et sans aucune rvolution nouvelle, en plein
socialisme. Mais, alors les lumires divines qui clairent les rois, ou
 dfaut les lumires mathmatiques qui enseignent que les effets
croissent en progression gomtrique quand les mmes causes subsistent,
leur permettraient de concevoir que le socialisme n'est autre chose que
l'expression ultime de l'ide monarchique, dont la Rvolution n'a t
qu'une phase acclratrice.

Ainsi, dans les institutions d'un peuple, nous retrouvons  la fois
ces circonstances accidentelles mentionnes au dbut de cet ouvrage, et
ces lois permanentes que nous avons essay de dterminer. Les
circonstances accidentelles crent les noms, les apparences. Les lois
fondamentales, et les plus fondamentales dcoulent du caractre des
peuples, crent la destine des nations.

A l'exemple qui prcde, nous pouvons opposer celui d'une autre
race, la race anglaise, dont la constitution psychologique est trs
diffrente de la ntre. Par ce fait seul, ses institutions
s'loigneront radicalement des ntres.

Que les Anglais aient  leur tte un monarque comme en Angleterre,
ou un prsident comme aux Etats-Unis, leur gouvernement prsentera
toujours les mmes caractristiques fondamentales: l'action de l'Etat
sera rduite au minimum, et celle des particuliers porte au maximum,
ce qui est prcisment le contraire de l'idal latin. Ports, canaux,
chemins de fer, tablissements d'instruction, etc., seront toujours
crs et entretenus par l'initiative des particuliers et jamais par
celle de l'Etat [11]. Il n'y a ni rvolutions, ni constitutions, ni
despotes qui puissent donner  un peuple qui ne les possde pas, ou
ter  un peuple qui les possde, les qualits de caractre d'o ses
institutions drivent. On a rpt bien des fois que les peuples ont
les gouvernements qu'ils mritent. Pourrait-on concevoir qu'ils en
eussent d'autres ?

[11] Cette prpondrance de l'initiative individuelle doit tre surtout
observe en Amrique. En Angleterre, elle a singulirement baiss
depuis vingt-cinq ans et l'Etat s'y montre de plus en plus envahissant.

Nous montrerons bientt par d'autres exemples qu'un peuple ne se
soustrait pas aux consquences de sa constitution mentale ; ou que, s'il
s'y soustrait, c'est pour de rares instants, comme le sable soulev par
l'orage semble chapper pour un moment aux lois de l'attraction. C'est
une chimre enfantine de croire que les gouvernements et les
constitutions sont pour quelque chose dans la destine d'un peuple.
C'est en lui-mme que se trouve sa destine, et non dans les
circonstances extrieures. Tout ce qu'on peut demander  un
gouvernement, c'est d'tre l'expression des sentiments et des ides du
peuple qu'il est appel  rgir, et, par le fait seul qu'il existe, il
en est l'image. Il n'y a pas de gouvernements ni d'institutions dont on
puisse dire qu'ils sont absolument bons ou absolument mauvais. Le
gouvernement du roi de Dahomey tait probablement un gouvernement
excellent pour le peuple qu'il tait appel  gouverner ; et la plus
savante constitution europenne et t infrieure pour ce mme peuple.
C'est l ce qu'ignorent malheureusement les hommes d'Etat qui se
figurent qu'un gouvernement est chose d'exportation, et que des
colonies peuvent tre gouvernes avec les institutions d'une mtropole.
Autant vaudrait tcher de persuader aux poissons de vivre dans l'air,
sous prtexte que la respiration arienne est pratique par tous les
animaux suprieurs.

Par le fait seul de la diversit de leur constitution mentale, des
peuples diffrents ne sauraient subsister longtemps sous un rgime
identique. L'Irlandais et l'Anglais, le Slave et le Hongrois, l'Arabe
et le Franais ne sont maintenus qu'avec les plus grandes difficults
sous les mmes lois et au prix de rvolutions incessantes. Les grands
empires contenant des peuples divers ont toujours t condamns  une
existence phmre. Lorsqu'ils ont eu quelque dure comme celui des
Mogols, puis des Anglais dans l'Inde, c'est d'une part parce que les
races en prsence taient tellement nombreuses, tellement diffrentes
et par consquent tellement rivales, qu'elles ne pouvaient songer 
s'unir contre l'tranger ; c'est, d'autre part, parce que ces matres
trangers ont eu un instinct politique assez sr pour respecter les
coutumes des peuples conquis et les laisser vivre sous leurs propres
lois.

On crirait bien des livres, on referait mme l'histoire tout
entire et  un point de vue trs nouveau, si on voulait montrer toutes
les consquences de la constitution psychologique des peuples. Son
tude approfondie devrait tre la base de la politique et de
l'ducation. On pourrait mme dire que cette tude viterait bien des
erreurs et bien des bouleversements si les peuples pouvaient chapper
aux fatalits de leur race, si la voix de la raison n'tait pas
toujours teinte par l'imprieuse voix des morts.




CHAPITRE II

APPLICATION DES PRINCIPES PRCDENTS A L'TUDE COMPARE DE
L'VOLUTION DES ETATS-UNIS D'AMRIQUE ET DES RPUBLIQUES
HISPANO-AMRICAINES

Le caractre anglais. - Comment l'me amricaine s'est forme. - Duret
de la slection cre par les conditions d'existence. - Disparition
force des lments infrieurs. - Les ngres et les Chinois. - Raisons
de la prosprit des Etats-Unis et de la dcadence des Rpubliques
hispano-amricaines malgr des institutions politiques identiques. -
L'anarchie force des Rpubliques hispano-amricaines comme consquence
de l'infriorit des caractres de la race.


Les brves considrations qui prcdent montrent que les
institutions d'un peuple sont l'expression de son me et que, s'il lui
est ais d'en changer la forme, il ne saurait en changer le fond. Nous
allons maintenant montrer par des exemples trs prcis  quel point
l'me d'un peuple rgit sa destine et le rle insignifiant que jouent
les institutions dans cette destine [12].

[12] L'illustre sociologiste anglais Herbert Spencer avait laiss de
ct dans ses grands ouvrages l'influence du caractre des peuples sur
leurs destines, et ses belles synthses thoriques l'avaient d'abord
conduit  des conclusions fort optimistes. S'tant dcid en
vieillissant  tenir compte du rle fondamental du caractre, il a d
modifier entirement ses conclusions premires et est arriv finalement
 leur en substituer de fort pessimistes. Nous en trouvons l'expression
dans un discours rcemment publi sur Tyndall et reproduit dans la
_Revue des Revues_. En voici quelques extraits:
... Ma foi dans les institutions libres, si forte  l'origine, s'est
vue dans ces dernires annes considrablement diminue... Nous
reculons vers le rgime de la main de fer reprsent par le despotisme
bureaucratique d'une organisation socialiste, puis par le despotisme
militaire qui lui succdera si toutefois ce dernier ne nous est pas
brusquement apport par quelque krach social.

Ces exemples, je les prendrai dans un pays o vivent cte  cte,
dans des conditions de milieu peu diffrentes, deux races europennes
galement civilises et intelligentes, et ne diffrant que par leur
caractre: je veux parler de l'Amrique. Elle est forme par deux
continents distincts, runis par un isthme. La superficie de chacun de
ces continents est  peu prs gale, leur sol trs comparable. L'un
d'eux a t conquis et peupl par la race anglaise, l'autre par la race
espagnole. Ces deux races vivent sous des constitutions rpublicaines
semblables, puisque les rpubliques du sud de l'Amrique ont toutes
copi les leurs sur celles des Etats-Unis. Il n'y a donc en prsence,
pour expliquer les destines diffrentes de ces peuples, que des
diffrences de races. Voyons ce que ces diffrences ont produit.

Rsumons d'abord en quelques mots les caractres de la race
anglo-saxonne, qui a peupl les Etats-Unis. Il n'en est peut-tre pas
dans le monde qui soit plus homogne, et dont la constitution mentale
soit plus facile  dfinir dans ses grandes lignes.

Les dominantes de cette constitution mentale sont, au point de vue
du caractre: une somme de volont que bien peu de peuples, sauf les
Romains peut-tre, ont possde, une nergie indomptable, une
initiative trs grande, un empire absolu sur soi, un sentiment de
l'indpendance pouss jusqu' l'insociabilit excessive, une activit
puissante, des sentiments religieux trs vifs, une moralit trs fixe,
une ide de devoir trs nette.

Au point de vue intellectuel, on ne peut donner de caractristiques
spciales, c'est--dire indiquer des lments particuliers qu'on ne
puisse retrouver chez les autres nations civilises. Il n'y a gure 
noter qu'un jugement sr qui permet de saisir le ct pratique et
positif des choses et de ne pas s'garer dans des recherches
chimriques: un got trs vif pour les faits et mdiocre pour les
ides gnrales, une certaine troitesse d'esprit, qui empche de voir
les cts faibles des croyances religieuses, et met, par consquence,
ces croyances  l'abri de la discussion.

A ces caractristiques gnrales, il faut joindre cet optimisme
complet de l'homme dont la voie est bien trace dans la vie, et qui ne
suppose mme pas qu'il puisse en choisir de meilleure. Il sait toujours
ce que lui demandent sa patrie, sa famille et ses dieux. Cet optimisme
est pouss au point de faire considrer comme extrmement mprisable
tout ce qui est tranger. Le mpris de l'tranger et de ses usages
dpasse certainement, en Angleterre, celui que professaient jadis les
Romains et les Barbares  l'poque de leur grandeur. Il est tel qu'
l'gard de l'tranger toute rgle morale disparat. Il n'est pas un
homme d'Etat anglais qui ne considre comme parfaitement lgitime, dans
sa conduite  l'gard des autres peuples, des actes qui provoqueraient
la plus profonde et la plus unanime indignation s'ils taient pratiqus
 l'gard de ses compatriotes. Ce ddain de l'tranger est sans doute,
au point de vue philosophique, un sentiment d'ordre trs infrieur ;
mais, au point de vue de la prosprit d'un peuple, il est d'une
utilit extrme. Comme le fait justement remarquer le gnral anglais
Wolseley, il est un de ceux qui font la force de l'Angleterre. On a dit
avec raison,  propos de leur refus, trs judicieux d'ailleurs, de
laisser tablir sous la Manche un tunnel qui faciliterait les rapports
avec le continent, que les Anglais prenaient autant de peine que les
Chinois pour empcher toute influence trangre de pntrer chez eux.

Tous les caractres qui viennent d'tre numrs se retrouvent dans
les diverses couches sociales ; on ne pourrait dcouvrir aucun lment
de la civilisation anglaise sur lequel ils n'aient marqu leur solide
empreinte. L'tranger qui visite l'Angleterre, ne ft-ce que pendant
quelques jours, en est immdiatement frapp. Il constatera le besoin de
la vie indpendante dans le cottage du plus modeste employ, habitation
troite, sans doute, mais  l'abri de toute contrainte et isole de
tout voisinage ; dans les gares les plus frquentes, o le public
circule  toute heure sans tre parqu comme un troupeau de moutons
dociles derrire une barrire que garde un employ, comme s'il fallait
assurer par la force la scurit de gens incapables de trouver en
eux-mmes la somme d'attention ncessaire pour ne pas se faire craser.
Il retrouvera l'nergie de la race, aussi bien dans le dur travail de
l'ouvrier que dans celui du collgien qui, abandonn  lui-mme ds le
jeune ge, apprend  se conduire tout seul, sachant dj que dans la
vie personne que lui-mme ne s'occupera de sa destine ; chez les
professeurs, qui font un cas mdiocre de l'instruction et un cas trs
grand du caractre, qu'ils considrent comme une des plus grandes
forces motrices du monde [13]. En pntrant dans la vie publique du
citoyen, il verra que ce n'est pas  l'Etat, mais  l'initiative
individuelle qu'on fait toujours appel, qu'il s'agisse de rparer la
fontaine d'un village, de construire un port de mer ou de crer un
chemin de fer. En poursuivant son enqute, il reconnatra bientt que
ce peuple, malgr des dfauts qui en font pour l'tranger le plus
insupportable des peuples, est le seul vraiment libre, parce que c'est
le seul qui, ayant appris  se gouverner lui-mme, a pu ne laisser 
son gouvernement qu'un minimum d'action. Si l'on parcourt son histoire,
on voit que c'est celui qui sut le premier s'affranchir de toute
domination, aussi bien de celle de l'glise que de celle des rois. Ds
le XVe sicle, le lgiste Fortescue opposait la loi romaine, hritage
des peuples latins,  la loi anglaise ; l'une, oeuvre de princes absolus
et toute porte  sacrifier l'individu ; l'autre, oeuvre de la volont
commune et toute prte  protger la personne.

[13] Charg par la reine d'Angleterre de fixer les conditions d'un prix
annuel dcern par elle au collge Wellington, le prince Albert dcida
qu'il serait accord, non  l'lve le plus instruit, mais  celui dont
le caractre serait jug le plus lev. Chez une nation latine le prix
et t certainement accord  l'lve qui et le mieux rcit ce qu'il
avait appris dans ses livres. Tout notre enseignement, y compris ce que
nous qualifions d'enseignement suprieur, consiste  faire rciter  la
jeunesse des leons. Elle en conserve si bien ensuite l'habitude
qu'elle continue  les rciter pendant le reste de son existence.

En quelque lieu du globe qu'un peuple semblable migre, il deviendra
immdiatement prpondrant et fondera de puissants empires. Si la race
envahie par lui est, comme les Peaux-Rouges de l'Amrique, par exemple,
suffisamment faible et insuffisamment utilisable elle sera
mthodiquement extermine. Si la race envahie est, comme les
populations de l'Inde, trop nombreuse pour tre dtruite et peut
fournir d'ailleurs un travail productif, elle sera simplement rduite 
un vasselage trs dur et oblige de travailler  peu prs exclusivement
pour ses matres.

Mais c'est surtout dans un pays neuf, comme l'Amrique, qu'il faut
suivre les tonnants progrs dus  la constitution mentale de la race
anglaise. Transporte dans des rgions sans culture  peine habites
par quelques sauvages, et n'ayant  compter que sur elle-mme, on voit
ce qu'elle est devenue. Il lui a fallu un sicle  peine pour se placer
au premier rang des grandes puissances du monde, et aujourd'hui il n'en
est gure qui pourrait lutter contre elle. Je recommande la lecture des
livres de MM. Rousier et Paul Bourget sur les Etats-Unis aux personnes
dsireuses de se rendre compte de la somme norme d'initiative et
d'nergie individuelle dpense par les citoyens de la grande
Rpublique. L'aptitude des hommes  se gouverner eux-mmes, 
s'associer pour fonder de grandes entreprises, crer des villes, des
coles, des ports, des chemins de fer, etc., est porte  un tel
maximum, et l'action de l'Etat rduite  un tel minimum, qu'on pourrait
presque dire qu'il n'existe pas de pouvoirs publics. En dehors de la
police et de la reprsentation diplomatique, on ne voit pas mme  quoi
ils pourraient servir.

On ne peut prosprer d'ailleurs aux Etats-Unis qu' la condition de
possder les qualits de caractre que je viens de dcrire, et c'est
pourquoi les immigrations trangres ne sauraient modifier l'esprit
gnral de la race. Les conditions d'existence sont telles que
quiconque ne possde pas ces qualits est condamn  promptement
disparatre. Dans cette atmosphre sature d'indpendance et d'nergie,
l'Anglo-Saxon seul peut vivre. L'Italien y meurt de faim, l'Irlandais
et le ngre y vgtent dans les emplois les plus subalternes.

La grande Rpublique est assurment la terre de la libert ; ce n'est
srement pas celle de l'galit ni de la fraternit, ces deux chimres
latines que les lois du progrs ne sauraient connatre. Dans aucune
contre du globe, la slection naturelle n'a fait plus rudement sentir
son bras de fer. Elle s'y montre impitoyable ; mais c'est justement
parce qu'elle ne connat pas la piti que la race qu'elle a contribu 
former conserve sa puissance et son nergie. Il n'y a point de place
pour les faibles, les mdiocres, les incapables sur le sol des
Etats-Unis. Par le fait seul qu'ils sont infrieurs, individus isols
ou races entires sont destins  prir. Les Peaux-Rouges, devenus
inutiles, ont t extermins  coup de fusil ou condamns  mourir de
faim. Les ouvriers chinois, dont le travail constitue une concurrence
gnante, vont bientt subir un sort analogue. La loi qui a dcrt leur
totale expulsion n'a pu tre applique  cause des frais normes que
son excution et cots [14]. Elle sera promptement remplace sans
doute par une destruction mthodique commence dj dans plusieurs
districts miniers. D'autres lois ont t rcemment votes pour
interdire l'entre du territoire amricain aux migrants pauvres.
Quant aux ngres, qui servirent de prtexte  la guerre de Scession
- guerre entre ceux qui possdaient des esclaves et ceux qui, ne
pouvant pas en possder, ne voulaient pas permettre  d'autres d'en
avoir - ils sont  peu prs tolrs, parce qu'ils restent confins
dans des fonctions subalternes dont aucun citoyen amricain ne
voudrait. Thoriquement, ils ont tous les droits ; pratiquement, ils
sont traits comme des animaux  demi utiles dont on se dbarrasse
ds qu'ils deviennent dangereux. Les procds sommaires de la loi de
Lynch sont universellement reconnus comme suffisants pour eux. Au
premier dlit gnant, fusills ou pendus. La statistique, qui ne
connat qu'une partie de ces excutions, en a enregistr plus de mille
pendant les sept dernires annes.

[14] Le 53e congrs n'a ajourn l'excution de la loi Geary (_Chinese
exclusion act_) que parce qu'on a constat que pour rapatrier 100,000
Chinois, il faudrait dpenser 30 millions de francs, alors que la somme
inscrite au budget pour l'expulsion des ouvriers chinois n'tait que de
100,000 francs.

Ce sont l, sans doute, les cts sombres du tableau. Il est assez
brillant pour les supporter. S'il fallait dfinir d'un mot la
diffrence entre l'Europe continentale et les Etats-Unis, on pourrait
dire que la premire reprsente le maximum de ce que peut donner la
rglementation officielle remplaant l'initiative individuelle ; les
seconds le maximum de ce que peut donner l'initiative individuelle
entirement dgage de toute rglementation officielle. Ces
diffrences
fondamentales sont exclusivement des consquences du caractre. Ce
n'est pas sur le sol de la rude Rpublique que le socialisme europen a
chance de s'implanter. Dernire expression de la tyrannie de l'Etat, il
ne saurait prosprer que chez des races vieillies, soumises depuis des
sicles  un rgime qui leur a t toute capacit de se gouverner
elles-mmes [15].

[15] L'Amrique que je viens de dcrire est celle d'hier et
d'aujourd'hui, mais ce ne sera sans doute pas celle de demain. Nous
verrons dans un prochain chapitre que par suite de l'invasion rcente
d'un nombre immense d'lments infrieurs non assimilables, elle est
menace d'une guerre civile gigantesque et d'une sparation en plusieurs
Etats indpendants toujours en lutte comme ceux de l'Europe.

Nous venons de voir ce qu'a produit dans une partie de l'Amrique
une race possdant une certaine constitution mentale, o dominent la
persvrance, l'nergie et la volont. Il nous reste  montrer ce
qu'est devenu un pays presque semblable, dans les mains d'une autre
race, fort intelligente pourtant, mais ne possdant aucune des qualits
de caractre dont je viens de constater les effets.

L'Amrique du Sud est, au point de vue de ses productions
naturelles, une des plus riches contres du globe. Deux fois grande
comme l'Europe et dix fois moins peuple, la terre n'y manque pas et
est, pour ainsi dire,  la disposition de tous. Sa population
dominante, d'origine espagnole, est divise en nombreuses rpubliques:
Argentine, Brsilienne, Chilienne, Pruvienne, etc. Toutes ont adopt
la constitution politique des Etats-Unis, et vivent par consquent sous
des lois identiques. Eh bien, par ce fait seul que la race est
diffrente et manque des qualits fondamentales que possde celle qui
peuple les Etats-Unis, toutes ces rpubliques, sans une seule
exception, sont perptuellement en proie  la plus sanglante anarchie,
et, malgr les richesses tonnantes de leur sol, sombrent les unes
aprs les autres dans les dilapidations de toute sorte, la faillite et
le despotisme.

Il faut parcourir le remarquable et impartial ouvrage de Th. Child,
sur les rpubliques hispano-amricaines, pour apprcier la profondeur
de leur dcadence. Les causes en sont tout entires dans la
constitution mentale d'une race n'ayant ni nergie, ni volont, ni
moralit. L'absence de moralit, surtout, dpasse tout ce que nous
connaissons de pire en Europe. Citant une des villes les plus
importantes, Buenos-Ayres, l'auteur la dclare inhabitable pour
quiconque a quelque dlicatesse de conscience et quelque moralit. A
propos de l'une des moins dgrades de ces rpubliques, la rpublique
Argentine, le mme crivain ajoute: Que l'on examine cette
rpublique au point de vue commercial, on reste confondu par
l'immoralit qui s'affiche partout.

Quant aux institutions, nul exemple ne montre mieux  quel point
elles sont filles de la race, et l'impossibilit de les transporter
d'un peuple  un autre. Il tait fort intressant de savoir ce que
deviendraient les institutions si librales des Etats-Unis transportes
chez une race infrieure. Ces pays, nous dit en parlant des diverses
rpubliques hispano-amricaines M. Child, sont sous la frule de
prsidents qui exercent une autocratie non moins absolue que le czar de
toutes les Russies ; plus absolue mme, en ce qu'ils sont  l'abri de
toutes les importunits et de l'influence de la censure europenne. Le
personnel administratif est uniquement compos de leurs cratures... ;
les citoyens votent comme bon leur semble, mais il n'est tenu aucun
compte de leurs suffrages. La Rpublique Argentine n'est une rpublique
que de nom ; en ralit, c'est une oligarchie de gens qui font de la
politique un commerce.

Un seul pays, le Brsil, avait un peu chapp  cette profonde
dcadence, grce  un rgime monarchique qui mettait le pouvoir 
l'abri des comptitions. Trop libral pour des races sans nergie et
sans volont, il a fini par succomber. Du mme coup le pays est tomb
en pleine anarchie ; et, en peu d'annes, les gens au pouvoir ont
tellement dilapid le Trsor, que les impts ont d tre augments de
plus de 60 p. 100.

Ce n'est pas seulement en politique, naturellement, que se manifeste
la dcadence de la race latine qui peuple le sud de l'Amrique, mais
bien dans tous les lments de la civilisation. Rduites  elles-mmes,
ces malheureuses rpubliques retourneraient  la pure barbarie. Toute
l'industrie et tout le commerce sont dans les mains des trangers:
Anglais, Amricains et Allemands. Valparaiso est devenu une ville
anglaise ; et il ne resterait rien au Chili, si on lui tait ses
trangers. C'est grce  eux que ces contres conservent encore ce
vernis extrieur de civilisation qui trompe encore l'Europe. La
Rpublique Argentine compte 4 millions de blancs d'origine espagnole ;
je ne sais si on en citerait un seul, en dehors des trangers,  la
tte d'une industrie vraiment importante.

Cette effroyable dcadence de la race latine, abandonne 
elle-mme, mise en prsence de la prosprit de la race anglaise, dans
un pays voisin, est une des plus sombres, des plus tristes et, en mme
temps, des plus instructives expriences que l'on puisse citer 
l'appui des lois psychologiques que j'ai exposes.




CHAPITRE III

COMMENT L'ALTRATION DE L'AME DES RACES MODIFIE L'VOLUTION
HISTORIQUE DES PEUPLES

L'influence d'lments trangers transforme aussitt l'me d'une
race, et par consquent sa civilisation. - Exemple des Romains. - La
civilisation romaine ne fut pas dtruite par les invasions militaires,
mais par les invasions pacifiques des Barbares. - Les Barbares ne
songrent jamais  dtruire l'Empire. - Leurs invasions n'eurent pas le
caractre de conqutes. - Les premiers chefs Francs se considrrent
toujours comme des fonctionnaires au service de l'Empire romain. - Ils
respectrent toujours la civilisation romaine et ne songrent qu' la
continuer. - Ce n'est qu' partir du VIIe sicle que les chefs barbares
de la Gaule cessrent de considrer l'empereur comme leur chef. - La
transformation complte de la civilisation romaine ne fut pas la
consquence d'une destruction, mais de l'adoption d'une civilisation
ancienne par une race nouvelle. - Les invasions modernes aux
Etats-Unis. - Luttes civiles et sparation en Etats indpendants et
rivaux qu'elles prparent. - Les invasions des trangers en France et
leurs consquences.


Les exemples que nous avons cits montrent que l'histoire d'un
peuple ne dpend pas de ses institutions, mais de son caractre,
c'est--dire de sa race. Nous avons vu d'autre part, en tudiant la
formation des races historiques, que leur dissolution se fait par des
croisements ; et que les peuples qui ont conserv leur unit et leur
force, comme jadis les Aryens dans l'Inde, et, de nos jours, les
Anglais dans leurs diverses colonies, sont ceux qui ont toujours vit
soigneusement de se mler  des trangers. La prsence d'trangers,
mme en petit nombre, suffit  altrer l'me d'un peuple. Elle lui fait
perdre son aptitude  dfendre les caractres de sa race, les monuments
de son histoire, les oeuvres de ses aeux.

Cette conclusion ressort de tout ce qui prcde. Si les divers
lments d'une civilisation doivent tre considrs comme la
manifestation extrieure de l'me d'un peuple, il est vident que, ds
que l'me de ce peuple change, sa civilisation doit galement
changer.

L'histoire du pass nous en fournit d'incontestables preuves, et
l'histoire de l'avenir en fournira bien d'autres encore.

La transformation progressive de la civilisation romaine est un des
plus frappants exemples qu'on puisse invoquer. Les historiens nous
reprsentent gnralement cet vnement comme le rsultat d'invasions
destructives des Barbares ; mais une tude plus attentive des faits
montre, d'une part, que ce sont des invasions pacifiques, et nullement
guerrires, qui amenrent la chute de l'Empire ; d'autre part, que, loin
de vouloir renverser la civilisation romaine, les Barbares en furent
toujours de respectueux admirateurs, et firent tous leurs efforts pour
l'adopter et la continuer. Ils essayrent de s'approprier sa langue,
ses institutions et ses arts. Jusque sous les derniers Mrovingiens,
ils essayaient de continuer encore la grande civilisation dont ils
avaient hrit. Tous les actes du grand empereur Charlemagne sont
imprgns de cette pense.

Mais nous savons qu'une telle tche fut toujours irralisable. Il
fallut aux Barbares plusieurs sicles pour former, par des croisements
rpts et des conditions d'existence identiques, une race un peu
homogne ; et quand cette race fut forme, elle possdait par ce seul
fait des arts nouveaux, une langue nouvelle, des institutions nouvelles
et par consquent une civilisation nouvelle. La grande mmoire de Rome
ne cessa de peser sur cette civilisation ; mais ce fut en vain qu'
plusieurs reprises on essaya de la faire revivre. En vain, la
Renaissance essaya de ressusciter ses arts, la Rvolution de ramener
ses institutions.

Les Barbares qui envahirent progressivement l'Empire ds le premier
sicle de notre re, et finirent par l'absorber, ne songrent donc
jamais  dtruire sa civilisation, mais uniquement  la continuer.
Alors mme qu'ils n'eussent jamais combattu Rome, et se fussent borns
 se mler de plus en plus aux Romains chaque jour moins nombreux, le
cours de l'histoire n'et pas chang, ils n'auraient pas dtruit
l'Empire, mais la simple influence de leur mlange et suffi  dtruire
l'me romaine. On peut donc dire que la civilisation romaine n'a jamais
t renverse, mais s'est simplement continue en se transformant dans
le cours des ges par le fait seul qu'elle est tombe dans les mains de
races diffrentes.

Un simple coup d'oeil sur l'histoire des invasions barbares justifie
amplement ce qui prcde.

Les travaux des rudits modernes, et notamment de Fustel de
Coulanges, ont bien montr que ce furent les invasions pacifiques des
Barbares, et nullement les invasions agressives - aisment repousses
par les Barbares  la solde de l'Empire - qui amenrent
l'vanouissement progressif de la puissance romaine. Ds les premiers
empereurs, la coutume s'tait introduite d'employer des Barbares dans
les armes. Elle s'accentua de plus en plus  mesure que les Romains
devenaient plus riches et plus rfractaires au service militaire ; et,
au bout de quelques sicles, il n'y eut plus dans l'arme, comme dans
l'administration, que des trangers: Les Wisigoths, les Burgondes, les
Francs ont t des soldats fdrs au service de l'Empire romain.

Quand Rome n'eut plus  son service que des Barbares, et que ses
provinces furent gouvernes par des chefs barbares, il tait vident
que ces chefs se rendraient progressivement indpendants. Ils y
russirent, en effet, mais Rome exerait un tel prestige qu'il ne vint
jamais  l'ide d'aucun d'eux de renverser l'Empire, alors mme que
Rome tombait en son pouvoir. Lorsqu'un de ces chefs, Odoacre, roi des
Hrules  la solde de l'Empire, s'empara de Rome, en 470, il s'empressa
de solliciter de l'empereur rsidant alors  Constantinople
l'autorisation de gouverner l'Italie avec le titre de patrice. Aucun
autre chef ne procda autrement. C'tait toujours au nom de Rome qu'ils
gouvernaient les provinces. Ils n'eurent jamais l'ide de disposer du
sol ni de toucher aux institutions. Clovis se considrait comme un
fonctionnaire romain et fut trs fier d'obtenir de l'empereur le titre
de consul. Trente ans aprs sa mort, ses successeurs recevaient encore
les lois dictes par les empereurs et se considraient comme tenus de
les faire observer. Il faut arriver au commencement du VIIe sicle pour
voir les chefs Barbares de la Gaule oser frapper des monnaies  leur
effigie. Jusqu'alors elles portaient toujours l'effigie des empereurs.
Ce n'est que de cette poque que l'on peut dire que les populations
gauloises ne considrrent plus l'empereur comme leur chef. Les
historiens font donc commencer, en ralit, deux cents ans trop tt
l'histoire de France et nous donnent une dizaine de rois de trop.

Rien ne ressemble moins  une conqute que les invasions barbares,
puisque les populations conservrent leurs terres, leur langue et leurs
lois, ce qui n'est jamais le cas dans les vraies conqutes, telles, par
exemple, que celle de l'Angleterre par les Normands.

Il est probable que la disparition de la puissance romaine fut si
progressive que les contemporains ne s'en aperurent mme pas. Les
provinces taient habitues depuis des sicles  tre gouvernes par
des chefs agissant au nom des empereurs. Trs progressivement et trs
lentement ces chefs finirent par agir pour leur propre compte. Rien
donc ne fut chang. Le mme rgime continua sous de nouveaux matres
pendant toute la dure de l'poque mrovingienne [16].

[16] Le gouvernement mrovingien, crit M. Fustel de Coulanges, est
pour plus des trois quarts la continuation de celui que l'Empire romain
avait donn  la Gaule... Rien n'est fodal dans le gouvernement des
Mrovingiens.

Le seul changement rel, et celui-l finit par devenir trs profond,
fut la formation d'une race historique nouvelle, et comme consquence
ncessaire - suivant les lois que nous avons exposes - la naissance
d'une civilisation nouvelle.

Avec cette rptition ternelle des mmes choses, qui semble la plus
solide des lois de l'histoire, nous sommes probablement appels de nos
jours  constater des invasions pacifiques analogues  celle qui amena
la transformation de la civilisation romaine. Avec l'extension gnrale
de la civilisation moderne, il peut sembler aujourd'hui qu'il n'y ait
plus de Barbares, ou du moins que ces Barbares, perdus au fond de
l'Asie et de l'Afrique, soient trop loin de nous pour tre bien
redoutables. Assurment nous n'avons pas  craindre leurs invasions ;
et, s'ils sont redoutables, ce ne sera, comme je l'ai montr dans un
autre ouvrage, que par la concurrence conomique qu'ils feront un jour
 l'Europe. Ce n'est donc pas d'eux qu'il s'agit ici, mais si les
Barbares semblent bien loin, ils sont pourtant en ralit bien prs,
beaucoup plus prs qu' l'poque des empereurs romains. C'est dans le
sein mme des nations civilises qu'ils se trouvent en effet. Par suite
de la complication de notre civilisation moderne, de la diffrenciation
progressive des individus, dont j'ai parl, chaque peuple contient un
nombre immense d'lments infrieurs incapables de s'adapter  une
civilisation trop leve pour eux. C'est un norme dchet sans cesse
grandissant, et dont l'invasion sera redoutable pour les peuples qui la
subiront.

C'est, aujourd'hui, vers les Etats-Unis d'Amrique que se dirigent
comme d'un commun accord ces nouveaux Barbares, et c'est par eux que la
civilisation de cette grande nation est srieusement menace. Tant que
l'immigration trangre a t rare, et compose surtout d'lments
anglais, l'absorption a t facile et utile. Elle a fait l'tonnante
grandeur de l'Amrique. Aujourd'hui les Etats-Unis sont soumis  une
gigantesque invasion d'lments infrieurs qu'ils ne veulent ni ne
peuvent s'assimiler. Entre 1880 et 1890 ils ont reu prs de 6 millions
d'migrants, presque exclusivement composs de travailleurs mdiocres
de toutes origines. Actuellement sur 1,100,000 habitants, Chicago ne
compte pas un quart d'Amricains. Cette ville renferme 400,000
Allemands, 220,000 Irlandais, 30,000 Polonais, 33,000 Tchques, etc.
Aucune fusion n'existe entre ces migrants et les Amricains. Ils ne se
donnent mme pas la peine d'apprendre la langue de leur nouvelle patrie
et y forment de simples colonies occupes  des travaux mal rtribus.
Ce sont des mcontents, et par consquent des ennemis. Dans la grve
rcente des chemins de fer, ils ont failli incendier Chicago et il a
fallu les mitrailler sans piti. C'est uniquement parmi eux que se
recrutent les adeptes de ce socialisme niveleur et grossier, ralisable
peut-tre dans une Europe affaiblie, mais tout  fait antipathique au
caractre des vrais Amricains. Les luttes que ce socialisme va
engendrer sur le sol de la grande rpublique seront, en ralit, des
luttes de races arrives  des niveaux d'volution diffrents.

Il semble vident que dans la guerre civile qui se prpare entre
l'Amrique des Amricains et l'Amrique des trangers, le triomphe ne
sera pas du ct des Barbares. Cette lutte gigantesque se terminera
sans doute par une de ces hcatombes reproduisant sur une chelle
immense l'extermination complte des Cimbres par Marius. Si la lutte
tarde un peu, et que l'invasion continue, la solution ne pourra tre
une destruction totale. La destine des Etats-Unis sera probablement
alors celle de l'Empire romain, c'est--dire une sparation des
provinces actuelles de la Rpublique en Etats indpendants, aussi
diviss et aussi frquemment en guerre que ceux de l'Europe ou que ceux
de l'Amrique espagnole.

Ce n'est pas l'Amrique seule que menacent de telles invasions. Il
est en Europe un Etat, la France, qui en est menac galement. C'est un
pays riche, dont la population ne s'accrot plus, entour de pays
pauvres dont la population s'accrot constamment. L'immigration de ces
voisins est fatale, et d'autant plus fatale que les exigences
croissantes de nos ouvriers la rendent ncessaire pour les besoins de
l'agriculture et de l'industrie. Les avantages que trouvent ces
migrants sur notre sol sont vidents. Pas de rgime militaire  subir,
peu ou pas d'impts en leur qualit de nomades trangers, un travail
plus facile et mieux rtribu que sur leur territoire natal. Ils se
dirigent vers notre pays, non seulement parce qu'il est plus riche,
mais aussi parce que la plupart des autres dictent chaque jour des
mesures pour les repousser.

L'invasion des trangers est d'autant plus redoutable, que ce sont,
naturellement, les lments les plus infrieurs, ceux qui n'arrivaient
pas  se suffire  eux-mmes dans leur patrie, qui migrent. Nos
principes humanitaires nous condamnent  subir une invasion croissante
d'trangers. Ils n'taient pas 400,000 il y a quarante ans, ils sont
plus de 1,200,000 aujourd'hui, et ils arrivent en rangs chaque jour
plus presss. Si l'on ne considrait que le nombre d'Italiens qu'elle
contient, Marseille pourrait tre qualifie de colonie italienne.
L'Italie ne possde mme aucune colonie qui contienne un pareil nombre
d'Italiens. Si les conditions actuelles ne changent pas, c'est--dire
si ces invasions ne s'arrtent pas, il faudra un temps bien court pour
qu'en France un tiers de la population soit devenu allemand et un tiers
italien. Que devient l'unit, ou simplement l'existence d'un peuple,
dans des conditions semblables ? Les pires dsastres sur les champs de
bataille seraient infiniment moins redoutables pour lui que de telles
invasions [17]. C'est un instinct trs sr que celui qui enseignait aux
peuples anciens  redouter les trangers ; ils savaient bien que la
valeur d'un pays ne se mesure pas au nombre de ses habitants, mais 
celui de ses citoyens.

[17] Ces invasions tant la consquence de certains phnomnes
conomiques sur lesquels nous ne pouvons rien, il est impossible de les
empcher. On pourrait cependant prendre certaines mesures qui
permettraient au moins de les ralentir: service militaire obligatoire
dans la lgion trangre pour tous les trangers gs de moins de
vingt-cinq ans et ayant deux annes de sjour ; taxe militaire pour ceux
plus gs ; suppression  peu prs absolue de la naturalisation ; impt
du quart des revenus ou des salaires pour tous les individus d'origine
trangre,naturaliss ou non, tablis en France depuis moins de
cinquante ans. On pourrait considrer comme digne d'une statue, leve
par la patrie reconnaissante, le dput qui aurait fait voter une telle
loi.

Nous voyons donc, une fois encore, qu' la base de toutes les
questions historiques et sociales se retrouve toujours l'invitable
problme des races. Il domine tous les autres.




LIVRE IV

COMMENT SE MODIFIENT LES CARACTRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES




CHAPITRE PREMIER

LE ROLE DES IDEES DANS LA VIE DES PEUPLES

Les ides directrices de chaque civilisation sont toujours en trs
petit nombre. - Lenteur extrme de leur naissance et de leur
disparition. - Les ides n'agissent sur la conduite qu'aprs s'tre
transformes en sentiments. - Elles font alors partie du caractre. -
C'est grce  la lenteur de l'volution des ides que les civilisations
possdent une certaine fixit. - Comment s'tablissent les ides. -
L'action du raisonnement est totalement nulle. - Influence de
l'affirmation et du prestige. - Rle des convaincus et des aptres. -
Dformation qu'prouvent les ides en descendant dans les foules. -
L'ide universellement admise agit bientt sur tous les lments de la
civilisation. - C'est grce  la communaut des ides que les hommes de
chaque ge ont une somme de conceptions moyennes qui les rend fort
semblables dans leurs penses et leurs oeuvres. - Le joug de la coutume
et de l'opinion. - Il ne diminue qu'aux ges critiques de l'histoire o
les vieilles ides ont perdu de leur influence et ne sont pas encore
remplaces. - Cet ge critique est le seul o la discussion des
opinions puisse tre tolre. - Les dogmes ne se maintiennent qu' la
condition de n'tre pas discuts. - Les peuples ne peuvent changer
leurs ides et leurs dogmes sans tre aussitt obligs de changer de
civilisation.


Aprs avoir montr que les caractres psychologiques des races
possdent une grande fixit et que de ces caractres l'histoire des
peuples drive, nous avons ajout que les lments psychologiques
pouvaient, de mme que les lments anatomiques des espces, se
transformer  la longue par de lentes accumulations hrditaires. C'est
en grande partie de ces transformations que l'volution des
civilisations dpend.

Les facteurs susceptibles de provoquer les changements
psychologiques sont varis. Les besoins, la concurrence vitale,
l'action de certains milieux, les progrs des sciences et de
l'industrie, l'ducation, les croyances et bien d'autres encore
exercent leur action. Nous avons consacr dj un volume [18]  l'tude
du rle de chacun d'eux. Il ne saurait donc tre question de traiter en
dtail ce sujet maintenant. Nous n'y revenons ici que pour montrer, en
choisissant quelques facteurs essentiels, le mcanisme de leur action.
C'est  cette tude que sera consacr ce chapitre et ceux qui vont
suivre.

[18] _L'homme et les socits. Leurs origines et leur histoire_, t. II
volution des socits.

L'tude des diverses civilisations qui se sont succd depuis
l'origine du monde prouve qu'elles ont toujours t guides dans leurs
dveloppements par un trs petit nombre d'ides fondamentales. Si
l'histoire des peuples se rduisait  celle de leurs ides, cette
histoire ne serait jamais bien longue. Lorsqu'une civilisation a russi
 crer en un sicle une ou deux ides fondamentales dans le domaine
des arts, des sciences, de la littrature ou de la philosophie, on peut
considrer qu'elle a t exceptionnellement brillante.

Les ides ne sauraient avoir d'action relle sur l'me des peuples
que lorsque,  la suite d'une laboration trs lente, elles sont
descendues des rgions mobiles de la pense dans cette rgion stable et
inconsciente des sentiments o s'laborent les motifs de nos actions.
Elles deviennent alors des lments du caractre et peuvent agir sur la
conduite. Le caractre est en partie form d'une stratification d'ides
inconscientes.

Quand les ides ont subi cette lente laboration, leur puissance est
considrable, parce que la raison cesse d'avoir prise sur elles. Le
convaincu que domine une ide quelconque, religieuse ou autre, est
inaccessible  tous les raisonnements, quelque intelligent qu'on le
suppose. Tout ce qu'il pourra tenter, et encore le plus souvent ne le
tentera-t-il pas, ce sera de faire rentrer, par des artifices de pense
et des dformations souvent trs grandes, l'ide qu'on lui objecte dans
le cadre des conceptions qui le dominent.

Si les ides ne peuvent avoir d'action qu'aprs tre lentement
descendues des rgions du conscient dans celles de l'inconscient, nous
comprenons avec quelle lenteur elles doivent se transformer et pourquoi
les ides directrices d'une civilisation sont si peu nombreuses et
demandent si longtemps pour voluer. Il faut nous fliciter qu'il en
soit ainsi: car, autrement, les civilisations n'auraient pu avoir
aucune fixit. Il est heureux galement que des ides nouvelles
puissent finir  la longue par se faire accepter, car si les anciennes
ides taient absolument immuables, les civilisations n'auraient pu
raliser aucun progrs. Grce  la lenteur de nos transformations
mentales, il faut plusieurs ges d'hommes pour faire triompher des
ides nouvelles, et plusieurs ges d'hommes encore pour les faire
disparatre. Les peuples les plus civiliss sont ceux dont les ides
directrices ont su se maintenir  une gale distance de la variabilit
et de la fixit. L'histoire est jonche des dbris de ceux qui n'ont
pas su maintenir cet quilibre.

Il est donc facile de concevoir que ce qui frappe le plus, quand on
parcourt l'histoire des peuples, ce ne soit pas la richesse et la
nouveaut de leurs ides, mais au contraire l'extrme pauvret de ces
ides, la lenteur de leurs transformations, et la puissance qu'elles
exercent. Les civilisations sont les rsultats de quelques ides
fondamentales et quand ces ides viennent  changer les civilisations
sont aussitt condamnes  changer. Le moyen ge a vcu sur deux ides
principales: l'ide religieuse et l'ide fodale. De ces deux ides
sont issus ses arts, sa littrature et sa conception de la vie tout
entire. Au moment de la Renaissance, ces deux ides s'altrent un peu ;
l'idal retrouv du vieux monde grco-latin s'impose  l'Europe, et
aussitt la conception de la vie, les arts, la philosophie, la
littrature commencent  se transformer. Puis l'autorit de la
tradition s'branle, les vrits scientifiques se substituent
graduellement  la vrit rvle, et de nouveau encore la civilisation
se transforme. Aujourd'hui les vieilles ides religieuses semblent
avoir dfinitivement perdu la plus grande partie de leur empire, et par
cela seul toutes les institutions sociales qui s'appuyaient sur elle
menacent de s'effondrer.

L'histoire de la gense des ides, de leur domination, de leur
usure, de leurs transformations, et de leur disparition ne saurait tre
faite qu'en l'appuyant de nombreux exemples. Si nous pouvions entrer
dans les dtails, nous montrerions que chaque lment de civilisation:
philosophie, croyances, arts, littrature, etc., est soumis  un fort
petit nombre d'ides directrices dont l'volution est fort lente. Les
sciences elles-mmes n'chappent pas  cette loi. Toute la physique
moderne drive de l'ide d'indestructibilit de la force, toute la
biologie, de l'ide du transformisme, toute la mdecine, de l'ide de
l'action des infiniment petits, et l'histoire de ces ides montre que,
bien qu'elles s'adressent aux esprits les plus clairs elles ne
s'tablissent que peu  peu et avec peine. Dans un sicle o tout va si
vite, dans un ordre de recherches o les passions et les intrts ne
parlent gure, l'tablissement d'une ide scientifique fondamentale ne
prend pas moins de vingt-cinq ans. Les plus claires, les plus faciles 
dmontrer, celles qui devraient prter le moins  la controverse,
telles par exemple que l'ide de la circulation du sang, n'ont pas
demand un temps moins long.

Qu'il s'agisse d'une ide scientifique, artistique, philosophique,
religieuse, en un mot d'une ide quelconque, sa propagation se fait
toujours par un mcanisme identique. Il faut qu'elle soit d'abord
adopte par un petit nombre d'aptres auxquels l'intensit de leur foi
ou l'autorit de leur nom donnent un grand prestige. Ils agissent alors
beaucoup plus par suggestion que par dmonstration. Ce n'est pas dans
la valeur d'une dmonstration qu'il faut chercher les lments
essentiels du mcanisme de la persuasion. On impose ses ides soit par
le prestige qu'on possde, soit en s'adressant aux passions, mais on
n'exerce aucune influence en s'adressant uniquement  la raison. Les
foules ne se laissent jamais persuader par des dmonstrations, mais
seulement par des affirmations, et l'autorit de ces affirmations
dpend uniquement du prestige exerc par celui qui les nonce.

Lorsque les aptres ont russi  convaincre un petit cercle
d'adeptes et form ainsi de nouveaux aptres, l'ide nouvelle commence
 entrer dans le domaine de la discussion. Elle soulve tout d'abord
une opposition universelle, parce qu'elle heurte forcment beaucoup de
choses anciennes et tablies. Les aptres qui la dfendent, se trouvent
naturellement excits par cette opposition, qui ne fait que les
persuader de leur supriorit sur le reste des hommes, et ils dfendent
avec nergie l'ide nouvelle, non pas parce qu'elle est vraie - le plus
souvent ils n'en savent rien - mais simplement parce qu'ils l'ont
adopte. L'ide nouvelle est alors de plus en plus discute,
c'est--dire, en ralit, accepte en bloc par les uns, rejete en bloc
par les autres. On change des affirmations et des ngations, et fort
peu d'arguments, les seuls motifs d'acceptation ou de rejet d'une ide
ne pouvant tre, pour l'immense majorit des cerveaux, que des motifs
de sentiment dans lesquels le raisonnement ne saurait jouer aucun
rle.

Grce  ces dbats toujours passionns, l'ide progresse lentement.
Les gnrations nouvelles qui la trouvent conteste tendent  l'adopter
par le fait seul qu'elle est conteste. Pour la jeunesse, toujours
avide d'indpendance, l'opposition en bloc aux ides reues est la
forme d'originalit qui lui est le plus accessible.

L'ide continue donc  grandir, et bientt elle n'a plus besoin
d'aucun appui. Elle va maintenant se rpandre partout par le simple
effet de l'imitation par voie de contagion, facult dont les hommes
sont gnralement dous  un aussi haut degr que les grands singes
anthropodes, que la science moderne leur assigne pour pres.

Ds que le mcanisme de la contagion intervient, l'ide entre dans
la phase qui la conduit forcment au succs. L'opinion l'accepte
bientt. Elle acquiert alors une force pntrante et subtile qui la
rpand progressivement dans tous les cerveaux, crant du mme coup une
sorte d'atmosphre spciale, une manire gnrale de penser. Comme
cette fine poussire des routes qui pntre partout, elle se glisse
dans toutes les conceptions et toutes les productions d'une poque.
L'ide et ses consquences font alors partie de ce stock compact de
banalits hrditaires que nous impose l'ducation. Elle a triomph et
est entre dans le domaine du sentiment, ce qui la met dsormais pour
longtemps  l'abri de toute atteinte.

De ces ides diverses qui guident une civilisation, les unes, celles
relatives aux arts ou  la philosophie par exemple, restent dans les
couches suprieures d'une nation ; les autres, celles relatives aux
conceptions religieuses et politiques notamment, descendent parfois
jusque dans la profondeur des foules. Elles y arrivent gnralement
fort dformes, mais, lorsqu'elles y arrivent, le pouvoir qu'elles
exercent sur des mes primitives incapables de discussion est immense.
L'ide reprsente alors quelque chose d'invincible, et ses effets se
propagent avec la violence d'un torrent qu'aucune digue ne contient
plus. Il est toujours facile de trouver chez un peuple cent mille
hommes prts  se faire tuer pour dfendre une ide ds que cette ide
les a subjugus. C'est alors que surviennent ces grands vnements qui
rvolutionnent l'histoire et que seules les foules peuvent accomplir.
Ce n'est pas avec des lettrs, des artistes et des philosophes que se
sont tablies les religions qui ont gouvern le monde, ni ces vastes
empires qui se sont tendus d'un hmisphre  l'autre, ni les grandes
rvolutions religieuses et politiques qui ont boulevers l'Europe.
C'est avec des illettrs assez domins par une ide pour sacrifier leur
vie  sa propagation. Avec ce bagage thoriquement trs mince, mais
pratiquement trs fort, les nomades des dserts de l'Arabie ont conquis
une partie du vieux monde grco-romain et fond un des plus
gigantesques empires qu'ait connus l'histoire. C'est avec un semblable
bagage moral - la domination d'une ide - que les hroques soldats de
la Convention ont victorieusement tenu tte  l'Europe en armes.

Une forte conviction est tellement irrsistible que seule, une
conviction gale a des chances de lutter victorieusement contre elle.
La foi n'a d'autre ennemi srieux  craindre que la foi. Elle est sre
du triomphe quand la force matrielle qu'on lui oppose est au service
de sentiments faibles et de croyances affaiblies. Mais si elle se
trouve en face d'une foi de mme intensit, la lutte devient trs vive
et le succs est alors dtermin par des circonstances accessoires, le
plus souvent d'ordre moral, telles que l'esprit de discipline et la
meilleure organisation. En tudiant de prs l'histoire des Arabes, que
nous citions  l'instant, nous constaterions que, dans leurs premires
conqutes, - et ce sont toujours ces conqutes qui sont  la fois les
plus difficiles et les plus importantes - ils rencontrrent des
adversaires moralement trs faibles, bien que leur organisation
militaire ft assez savante. Ce fut d'abord en Syrie qu'ils portrent
leurs armes. Ils n'y trouvrent que des armes byzantines formes de
mercenaires peu disposs  se sacrifier pour une cause quelconque.
Anims d'une foi intense qui dcuplait leurs forces, ils dispersrent
ces troupes sans idal, aussi facilement que jadis une poigne de
Grecs, soutenus par l'amour de la cit, dispersrent les innombrables
soldats de Xerxs. L'issue de leur entreprise et t tout autre si
quelques sicles plus tt ils s'taient heurts aux cohortes de Rome.
Il est vident que lorsque des forces morales galement puissantes sont
en prsence, ce sont toujours les mieux organises qui l'emportent. Les
Vendens avaient assurment une foi trs vive, c'taient des convaincus
nergiques ; mais les soldats de la Convention avaient, eux aussi, des
convictions trs fortes, et, comme ils taient militairement mieux
organiss, ce furent eux qui l'emportrent.

En religion comme en politique le succs est toujours aux croyants,
jamais aux sceptiques, et si aujourd'hui l'avenir semble appartenir aux
socialistes, malgr l'inquitante absurdit de leurs dogmes, c'est
qu'il n'y a plus qu'eux qui soient rellement convaincus. Les classes
dirigeantes modernes ont perdu la foi en toutes choses. Elles ne
croient plus  rien, pas mme  la possibilit de se dfendre contre le
flot menaant des barbares qui les entourent de toutes parts.

Lorsque, aprs une priode plus ou moins longue de ttonnements, de
remaniements, de dformations, de discussion, de propagande, une ide a
acquis sa forme dfinitive et a pntr dans l'me des foules, elle
constitue un dogme, c'est--dire une de ces vrits absolues qui ne se
discutent plus. Elle fait alors partie de ces croyances gnrales sur
lesquelles l'existence des peuples repose. Son caractre universel lui
permet de jouer un rle prpondrant. Les grandes poques de
l'histoire, le sicle d'Auguste comme celui de Louis XIV, sont celles
o les ides sorties des priodes de ttonnements et de discussion se
sont fixes et sont devenues matresses souveraines de la pense des
hommes. Elles deviennent alors des phares lumineux, et tout ce qu'elles
clairent de leurs feux revt une teinte semblable.

Ds qu'une ide nouvelle a triomph, elle marque son empreinte sur
les moindres lments de la civilisation ; mais pour qu'elle produise
tous ses effets, il faut qu'elle pntre aussi dans l'me des foules.
Des sommets intellectuels o elle a pris naissance, elle descend de
couche en couche en s'altrant et se modifiant sans cesse jusqu' ce
qu'elle ait revtu une forme accessible  l'me populaire qui la fera
triompher. Elle se prsente alors concentre en un petit nombre de
mots, parfois en un seul, mais ce mot voque de puissantes images,
sduisantes ou terribles, et par consquent impressionnantes toujours.
Tels le paradis et l'enfer au moyen ge, courtes syllabes qui ont le
pouvoir magique de rpondre  tout, et pour les mes simples
d'expliquer tout. Le mot socialisme reprsente pour l'ouvrier moderne
une de ces formules magiques et synthtiques capables de dominer les
mes. Elle voque, suivant les masses o elle pntre, des images
varies, mais puissantes malgr leurs formes toujours rudimentaires.

Pour le thoricien franais, le mot socialisme voque l'image d'une
sorte de paradis o les hommes devenus gaux jouiront sous la direction
incessante de l'Etat d'une flicit idale. Pour l'ouvrier allemand,
l'image voque se prsente sous forme d'une fumeuse taverne o le
gouvernement servirait gratuitement  tout venant de gigantesques
pyramides de saucisses et de choucroute, et un nombre infini de cruches
de bire. Nul, bien entendu, rveur de choucroute ou rveur d'galit,
ne s'est jamais proccup de connatre la somme relle des choses 
partager et le nombre des partageants. Le propre de l'ide est de
s'imposer avec une forme absolue qu'aucune objection ne saurait
atteindre.

Lorsque l'ide a peu  peu fini par se transformer en sentiment et
est devenue un dogme, son triomphe est acquis pour une longue priode,
et tous les raisonnements tenteraient vainement de l'branler. Sans
doute l'ide nouvelle finira, elle aussi, par subir le rle de celle
qu'elle a remplace. Elle vieillira et dclinera ; mais avant sa
complte usure, il lui faudra subir toute une srie de transformations
rgressives, de dformations varies, qui demanderont pour s'accomplir
plusieurs gnrations. Avant de mourir tout entire elle fera longtemps
partie des vieilles ides hrditaires que nous qualifions de prjugs,
mais que nous respectons pourtant. L'ide ancienne, alors mme qu'elle
n'est plus qu'un mot, un son, un mirage, possde un pouvoir magique qui
nous subjugue encore.

Ainsi se maintient ce vieil hritage d'ides surannes, d'opinions,
de conventions, que nous acceptons dvotement, et qui ne rsisteraient
pas  quelques efforts de raisonnement si nous voulions les discuter un
instant. Mais combien d'hommes sont-ils capables de discuter leurs
propres opinions, et combien est-il de ces opinions qui subsisteraient
aprs le plus superficiel examen ?

Mieux vaut ne pas le tenter, cet examen redoutable. Nous y sommes
heureusement peu exposs. L'esprit critique constituant une facult
suprieure fort rare, alors que l'esprit d'imitation reprsente une
facult infiniment rpandue, l'immense majorit des cerveaux accepte
sans discussion les ides toutes faites que lui fournit l'opinion et
que l'ducation, lui transmet.

Et c'est ainsi que, de par l'hrdit, l'ducation, le milieu, la
contagion, l'opinion, les hommes de chaque ge et de chaque race ont
une somme de conceptions moyennes qui les rendent singulirement
semblables les uns aux autres, et semblables  ce point que lorsque les
sicles se sont appesantis sur eux, nous reconnaissons par leurs
productions artistiques, philosophiques et littraires, l'poque o ils
ont vcu. Sans doute on ne pourrait dire qu'ils se copiaient
absolument, mais ce qu'ils ont eu en commun c'taient des modes
identiques de sentir, de penser, conduisant ncessairement  des
productions fort parentes.

Il faut se fliciter qu'il en soit ainsi, car c'est prcisment ce
rseau de traditions, d'ides, de sentiments, de croyances, de modes de
penser communs qui forment l'me d'un peuple. Nous avons vu que cette
me est d'autant plus solide que ce rseau est plus fort. C'est lui en
ralit, et lui seul, qui maintient les nations, et il ne saurait se
dsagrger sans que ces nations se dissolvent aussitt. Il constitue 
la fois leur vraie force et leur vrai matre. On reprsente parfois les
souverains asiatiques comme des sortes de despotes n'ayant que leurs
fantaisies pour guide. Ces fantaisies sont, au contraire, enfermes
dans des limites singulirement troites. C'est en Orient, surtout, que
le rseau des traditions est puissant. Les traditions religieuses, si
branles chez nous, y ont conserv tout leur empire, et le despote le
plus fantaisiste ne se heurterait jamais  ces deux souverains qu'il
sait infiniment plus puissants que lui: la tradition et l'opinion.

L'homme civilis moderne se trouve  une de ces rares priodes
critiques de l'histoire o les ides anciennes, d'o sa civilisation
drive, ayant perdu leur empire, et les ides nouvelles n'tant pas
encore formes, la discussion est tolre. Il lui faut se reporter soit
aux poques des civilisations antiques, soit seulement  deux ou trois
sicles en arrire pour concevoir ce qu'tait alors le joug de la
coutume et de l'opinion, et savoir ce qu'il en cotait au novateur
assez hardi pour s'attaquer  ces deux puissances. Les Grecs, que
d'ignorants rhteurs nous disent avoir t si libres, taient soumis
troitement au joug de l'opinion et de la coutume. Chaque citoyen tait
entour d'un faisceau de croyances absolument inviolables ; nul n'aurait
song  discuter les ides reues et les subissait sans esprit de
rvolte. Le monde grec n'a connu ni la libert religieuse ni la libert
de la vie prive, ni liberts d'aucune sorte. La loi athnienne ne
permettait pas mme  un citoyen de vivre  l'cart des assembles, ou
de ne pas clbrer religieusement une fte nationale. La prtendue
libert du monde antique n'tait que la forme inconsciente, et par
consquent parfaite, de l'assujettissement absolu du citoyen au joug
des ides de sa cit. Dans l'tat de guerre gnrale o les socits
vivaient alors, une socit dont les membres eussent possd la libert
de penser et d'agir n'et pas subsist un seul jour. L'ge de la
dcadence pour les dieux, les institutions et les dogmes a toujours
commenc le jour o ils ont support la discussion.

Dans les civilisations modernes, les vieilles ides qui servaient de
base  la coutume et  l'opinion tant presque dtruites, leur empire
sur les mes est devenu trs faible. Elles sont entres dans cette
phase d'usure durant laquelle les ides anciennes passent  l'tat de
prjug. Tant qu'elles ne sont pas remplaces par une ide nouvelle,
l'anarchie rgne dans les esprits. Ce n'est que grce  cette anarchie
que la discussion peut tre tolre. crivains, penseurs et philosophes
doivent bnir l'ge actuel et se hter d'en profiter, car ils ne le
reverront plus. C'est un ge de dcadence peut-tre, mais c'est un des
rares moments de l'histoire du monde o l'expression de la pense est
libre. Il ne saurait durer. Avec les conditions actuelles de la
civilisation les peuples europens marchent vers un tat social qui ne
tolrera ni discussion ni libert. Les dogmes nouveaux qui vont natre
ne sauraient s'tablir, en effet, qu' la condition de n'accepter de
discussions d'aucune sorte et d'tre aussi intolrants que ceux qui les
ont prcds.

L'homme actuel cherche encore les ides qui devront servir de base 
un futur tat social, et l est le danger pour lui. Ce qui importe dans
l'histoire des peuples, et ce qui influe profondment sur leur
destine, ce ne sont ni les rvolutions, ni les guerres - leurs ruines
s'effacent vite - ce sont les changements dans les ides fondamentales.
Ils ne sauraient s'accomplir sans que, du mme coup, tous les lments
d'une civilisation soient condamns  se transformer. Les vraies
rvolutions, les seules dangereuses pour l'existence d'un peuple, sont
celles qui atteignent sa pense.

Ce n'est pas tant l'adoption d'ides nouvelles qui est dangereuse
pour un peuple, que l'essai successif d'ides auquel il est condamn
avant de trouver celle sur laquelle il pourra solidement asseoir un
difice social nouveau destin  remplacer l'ancien. Ce n'est pas
certes parce que l'ide est errone qu'elle est dangereuse - les ides
religieuses dont nous avons vcu jusqu'ici taient fort errones - mais
c'est parce qu'il faut des expriences longtemps rptes pour savoir
si les ides nouvelles peuvent s'adapter aux besoins des socits qui
les adoptent. Leur degr d'utilit n'est malheureusement apprciable
pour les foules qu'au moyen de l'exprience. Sans doute, il n'est pas
besoin d'tre un grand psychologue, ni un grand conomiste, pour
prdire que l'application des ides socialistes actuelles conduira les
peuples qui les adopteront  un tat d'abjecte dcadence et de honteux
despotisme: mais comment empcher les peuples qu'elles sduisent
d'accepter l'vangile nouveau qui leur est prch ?

L'histoire nous montre frquemment ce qu'a cot l'essai des ides
inacceptables pour une poque, mais ce n'est pas dans l'histoire que
l'homme puise ses leons. Charlemagne essaya vainement de refaire
l'Empire romain, mais l'ide d'unit n'tait plus ralisable alors, et
son oeuvre prit avec lui, comme devait prir plus tard celle de
Napolon. Philippe II usa inutilement son gnie et la puissance de
l'Espagne - prdominante alors -  combattre l'esprit de libre examen
qui, sous le nom de protestantisme, se rpandait en Europe. Tous ses
efforts contre l'ide nouvelle ne russirent qu' jeter l'Espagne dans
un tat de ruine et de dcadence dont elle ne s'est jamais releve. De
nos jours, les ides chimriques d'un visionnaire couronn, inspir par
l'incurable sensiblerie internationale de sa race, ont fait l'unit de
l'Italie et de l'Allemagne, et nous ont cot deux provinces et la paix
pour longtemps. L'ide si profondment fausse que le nombre fait la
force des armes a couvert l'Europe d'une sorte de garde nationale en
armes, et la mne  une invitable faillite. Les ides socialistes sur
le travail, le capital, la transformation de la proprit prive en
proprit de l'Etat, etc., achveront les peuples que les armes
permanentes et la faillite auront pargn.

Le principe des nationalits, si cher jadis aux hommes d'Etat et
dont ils faisaient tout le fondement de leur politique, peut tre
encore cit parmi les ides directrices dont il a fallu subir la
dangereuse influence. Sa ralisation a conduit l'Europe aux guerres les
plus dsastreuses, l'a mise sous les armes et conduira successivement
tous les Etats modernes  la ruine et  l'anarchie. Le seul motif
apparent qu'on pouvait invoquer pour dfendre ce principe tait que les
pays les plus grands et les plus peupls sont les plus forts et les
moins menacs. Secrtement, on pensait aussi qu'ils taient les plus
aptes aux conqutes. Or, il se trouve aujourd'hui que ce sont
prcisment les pays les plus petits et les moins peupls: le
Portugal, la Grce, la Suisse, la Belgique, la Sude, les minuscules
principauts des Balkans, qui sont les moins menacs. L'ide de l'unit
a ruin l'Italie, jadis si prospre, au point qu'elle est aujourd'hui 
la veille d'une rvolution et d'une faillite. Le budget annuel des
dpenses de tous les Etats italiens, qui, avant la ralisation de
l'unit italienne, s'levait  550 millions, atteints 2 milliards
aujourd'hui.

Mais il n'est pas donn aux hommes d'arrter la marche des ides
lorsqu'elles ont pntr dans les mes. Il faut alors que leur
volution s'accomplisse et elles ont le plus souvent pour dfenseurs
ceux-l mme qui sont marqus pour leurs premires victimes. Il n'y a
pas que les moutons qui suivent docilement le guide qui les conduit 
l'abattoir. Inclinons-nous devant la puissance de l'ide. Quand elle
est arrive  une certaine priode de son volution, il n'y a plus ni
raisonnements, ni dmonstrations qui pourraient prvaloir contre elle.
Pour que les peuples puissent s'affranchir du joug d'une ide, il faut
des sicles ou des rvolutions violentes ; les deux parfois. L'humanit
n'en est plus  compter les chimres qu'elle s'est forges et dont elle
a t successivement victime.




CHAPITRE II

LE ROLE DES CROYANCES RELIGIEUSES DANS L'VOLUTION DES
CIVILISATIONS

Influence prpondrante des ides religieuses. - Elles ont toujours
constitu l'lment le plus important de la vie des peuples. - La
plupart des vnements historiques, ainsi que les institutions
politiques et sociales, drivent des ides religieuses. - Avec une ide
religieuse nouvelle nat toujours une civilisation nouvelle. -
Puissance de l'idal religieux. - Son influence sur le caractre. - Il
tourne toutes les facults vers un mme but. - L'histoire politique
artistique et littraire des peuples est fille de leurs croyances. - Le
moindre changement dans l'tat des croyances d'un peuple a pour
consquence toute une srie de transformations dans son existence. -
Exemples divers.


Parmi les ides diverses qui conduisent les peuples et qui sont les
phares de l'histoire, les ples de la civilisation, les ides
religieuses ont jou un rle trop prpondrant et trop fondamental pour
que nous ne leur consacrions pas un chapitre spcial.

Les croyances religieuses ont toujours constitu l'lment le plus
important de la vie des peuples et par consquent de leur histoire. Les
plus considrables des vnements historiques, ceux qui ont eu la plus
colossale influence, ont t la naissance et la mort des dieux. Avec
une ide religieuse nouvelle nat une civilisation nouvelle. A tous les
ges de l'humanit, aux temps anciens comme aux temps modernes, les
questions fondamentales ont toujours t des questions religieuses. Si
l'humanit pouvait permettre  tous ses dieux de mourir, on pourrait
dire d'un tel vnement qu'il serait par ses consquences le plus
important de ceux qui se sont accomplis  la surface de notre plante
depuis la naissance des premires civilisations.

Il ne faut pas oublier en effet que, depuis l'aurore des temps
historiques, toutes les institutions politiques et sociales ont t
fondes sur des croyances religieuses, et que, sur la scne du monde,
les dieux ont toujours jou le premier rle. En dehors de l'amour, qui
est, lui aussi, une religion puissante, mais personnelle et
transitoire, les croyances religieuses peuvent seules agir d'une faon
rapide sur le caractre. Les conqutes des Arabes, les Croisades,
l'Espagne sous l'Inquisition, l'Angleterre pendant l'poque puritaine,
la France avec la Saint-Barthlemy et les guerres de la rvolution,
montrent ce que devient un peuple fanatis par ses chimres. Celles-ci
exercent une sorte d'hypnotisation permanente tellement intense que
toute la constitution mentale en est profondment transforme. C'est
l'homme sans doute qui a cr les dieux, mais aprs les avoir crs il
a t promptement asservi par eux. Ils ne sont pas fils de la peur,
comme le prtend Lucrce, mais bien de l'esprance, et c'est pourquoi
leur influence sera ternelle.

Ce que les dieux ont donn  l'homme, et eux seuls jusqu' prsent
ont pu le lui donner, c'est un tat d'esprit comportant le bonheur.
Aucune philosophie n'a jamais su encore raliser une telle tche.

La consquence, sinon le but, de toutes les civilisations, de toutes
les philosophies, de toutes les religions, est d'engendrer certains
tats d'esprit. Or, de ces tals d'esprit, les uns impliquent le
bonheur, les autres ne l'impliquent pas. C'est trs peu des
circonstances extrieures et beaucoup de l'tat de notre me que dpend
le bonheur. Les martyrs sur leurs bchers se trouvaient probablement
beaucoup plus heureux que leurs bourreaux. Le cantonnier dvorant avec
insouciance sa crote de pain frotte d'ail peut tre infiniment plus
heureux qu'un millionnaire que les soucis assigent.

L'volution de la civilisation a malheureusement cr chez l'homme
moderne une foule de besoins sans lui donner les moyens de les
satisfaire et produit ainsi un mcontentement gnral dans les mes.
Elle est mre du progrs sans doute, la civilisation, mais elle est
mre aussi du socialisme et de l'anarchie, ces expressions redoutables
du dsespoir des foules, qu'aucune croyance ne soutient plus. Comparez
l'Europen inquiet, fivreux, mcontent de son sort, avec l'Oriental,
toujours heureux de sa destine. En quoi diffrent-ils, sinon par
l'tat de leur me ? On a transform un peuple quand on a transform sa
faon de concevoir et par consquent de penser et d'agir.

Trouver les moyens de crer un tat d'esprit rendant l'homme
heureux, voil ce qu'une socit doit avant tout chercher, sous peine
de ne pouvoir subsister longtemps. Toutes les socits fondes
jusqu'ici ont eu pour soutien un idal capable de subjuguer les mes,
et elles se sont toujours vanouies ds que cet idal a cess de les
subjuguer.

Une des grandes erreurs de l'ge moderne est de croire que c'est
seulement dans les choses extrieures, que l'me humaine peut trouver
le bonheur. Il est en nous-mmes, cr par nous-mmes et presque jamais
hors de nous-mmes. Aprs avoir bris les idals des vieux ges, nous
constatons aujourd'hui qu'il n'est pas possible de vivre sans eux, et
que, sous peine d'avoir  disparatre, il faut trouver le secret de les
remplacer.

Les vritables bienfaiteurs de l'humanit, ceux qui mritent que les
peuples reconnaissants leur lvent de colossales statues d'or, ce sont
ces magiciens puissants, crateurs d'idals, que l'humanit produit
quelquefois, mais qu'elle produit si rarement. Au-dessus du torrent des
vaines apparences, seules ralits que l'homme puisse jamais connatre,
au-dessus de l'engrenage rigide et glacial du monde, ils ont fait
surgir de puissantes et pacifiantes chimres, qui cachent  l'homme les
cts sombres de sa destine, et crent pour lui les demeures
enchantes du rve et de l'espoir.

En se plaant exclusivement au point de vue politique, on constate
que l encore l'influence des croyances religieuses est immense. Ce qui
fait leur irrsistible force, c'est qu'elles constituent le seul
facteur qui puisse momentanment donner  un peuple une communaut
absolue d'intrts, de sentiments et de penses. L'esprit religieux
remplace ainsi d'un seul coup ces lentes accumulations hrditaires
ncessaires pour former l'me d'une nation. Le peuple subjugu par une
croyance ne change pas sans doute de constitution mentale mais toutes
ses facults sont tournes vers un mme but: le triomphe de sa
croyance, et, par ce seul fait, sa puissance devient formidable. C'est
aux poques de foi que, momentanment transforms, les peuples
accomplissent ces efforts prodigieux, ces fondations d'empires qui
tonnent l'histoire. C'est ainsi que quelques tribus arabes, unifies
par la pense de Mahomet, conquirent en peu d'annes des nations qui
ignoraient jusqu' leurs noms, et fondrent leur immense empire.

Ce n'est pas la qualit des croyances qu'il faut considrer, mais le
degr de domination qu'elles exercent sur les mes. Que le dieu invoqu
soit Moloch ou toute autre divinit plus barbare encore, il n'importe.
Il importe mme pour son prestige qu'il soit tout  fait intolrant et
barbare. Les dieux trop tolrants et trop doux ne donnent aucune
puissance  leurs adorateurs. Les sectateurs du rigide Mahomet
dominrent pendant longtemps une grande partie du monde et sont
redoutables encore ; ceux du pacifique Bouddha n'ont jamais rien fond
de durable et sont dj oublis par l'histoire.

L'esprit religieux a donc jou un rle politique capital dans
l'existence des peuples, parce qu'il fut toujours le seul facteur
capable d'agir rapidement sur leur caractre. Sans doute, les dieux ne
sont pas immortels, mais l'esprit religieux, lui, est ternel. Assoupi
pour quelque temps, il se rveille ds qu'une nouvelle divinit est
cre. Il a permis  la France, il y a un sicle, de tenir
victorieusement tte  l'Europe en armes. Le monde a vu, une fois
encore, ce que peut l'esprit religieux ; car ce fut vraiment une
religion nouvelle qui se fondait alors, et qui anima de son souffle
tout un peuple. Les divinits qui venaient d'clore taient sans doute
trop fragiles pour pouvoir durer ; mais aussi longtemps qu'elles
durrent, elles exercrent un empire absolu.

Le pouvoir de transformer les mes que les religions possdent est
d'ailleurs assez phmre. Il est rare que les croyances se
maintiennent pendant un temps un peu long  ce degr d'intensit qui
transforme entirement le caractre. Le rve finit par plir,
l'hypnotis se rveille un peu, et le vieux fond du caractre
reparat.

Alors mme que les croyances sont toutes-puissantes, le caractre
national se reconnat toujours  la faon dont ces croyances sont
adoptes et aux manifestations qu'elles provoquent. Voyez la mme
croyance en Angleterre, en Espagne et en France: quelles diffrences!
La Rforme et-elle jamais t possible en Espagne, et l'Angleterre
et-elle jamais consenti  se soumettre  l'effroyable joug de
l'Inquisition ? Chez les peuples qui ont adopt la Rforme, ne
peroit-on pas aisment les caractres fondamentaux de races qui,
malgr l'hypnotisation des croyances, avaient conserv les traits
spciaux de leur constitution mentale: l'indpendance, l'nergie,
l'habitude de raisonner et de ne pas subir servilement la loi d'un
matre?

L'histoire politique, artistique et littraire des peuples est fille
de leurs croyances ; mais ces dernires, tout en modifiant le caractre,
sont galement profondment modifies par lui. Le caractre d'un peuple
et ses croyances, telles sont les clefs de sa destine. Le premier est,
dans ses lments fondamentaux, invariable, et c'est prcisment parce
qu'il ne varie pas que l'histoire d'un peuple conserve toujours une
certaine unit. Les croyances, elles, peuvent varier, et c'est
justement parce qu'elles varient que l'histoire enregistre tant de
bouleversements.

Le moindre changement dans l'tat des croyances d'un peuple a
forcment pour suite toute une srie de transformations dans son
existence. Nous disions, dans un prcdent chapitre, qu'en France, les
hommes du XVIIIe sicle semblaient fort diffrents de ceux du XVIIe.
Sans doute, mais quelle est l'origine de cette diffrence ? Simplement
dans ce fait que, d'un sicle  l'autre, l'esprit avait pass de la
thologie  la science, oppos la raison  la tradition, la vrit
observe  la vrit rvle. Par ce simple changement de conceptions,
l'aspect d'un sicle s'est transform, et, si nous voulions en suivre
les effets, nous verrions que notre grande Rvolution, ainsi que les
vnements qui la suivent et durent encore, sont la simple consquence
d'une volution des ides religieuses.

Et si aujourd'hui la vieille socit chancelle sur ses bases et voit
toutes ses institutions profondment branles, c'est qu'elle perd de
plus en plus les antiques croyances dont elle avait vcu jusqu'ici.
Quand elle les aura tout  fait perdues, une civilisation nouvelle,
fonde sur une foi nouvelle prendra ncessairement sa place. L'histoire
nous montre que les peuples ne survivent pas longtemps  la disparition
de leurs dieux. Les civilisations nes avec eux meurent galement avec
eux. Il n'est rien d'aussi destructif que la poussire des dieux
morts.




CHAPITRE III

LE ROLE DES GRANDS HOMMES DANS L'HISTOIRE DES PEUPLES

Les grands progrs de chaque civilisation ont toujours t raliss
par une petite lite d'esprits suprieurs. - Nature de leur rle. - Ils
synthtisent tous les efforts d'une race. - Exemples fournis par les
grandes dcouvertes. - Rle politique des grands hommes. - Ils
incarnent l'idal dominant de leur race. - Influence des grands
hallucins. - Les inventeurs de gnie transforment une civilisation. -
Les fanatiques et les hallucins font l'histoire.


En tudiant la hirarchie et la diffrenciation des races, nous
avons vu que ce qui diffrencie le plus les Europens des Orientaux,
c'est que les premiers sont les seuls  possder une lite d'hommes
suprieurs. Essayons de marquer en quelques lignes les limites du rle
de cette lite.

Cette petite phalange d'hommes minents qu'un peuple civilis
possde et qu'il suffirait de supprimer  chaque gnration pour
abaisser considrablement le niveau intellectuel de ce peuple,
constitue la vritable incarnation des pouvoirs d'une race. C'est 
elle que sont dus les progrs raliss dans les sciences, les arts,
l'industrie, en un mot dans toutes les branches de la civilisation.

L'histoire dmontre que c'est  cette lite peu nombreuse que nous
sommes redevables de tous les progrs accomplis. Bien que profitant de
ces progrs la foule n'aime gure cependant qu'on la dpasse, et les
plus grands penseurs ou inventeurs ont t bien souvent ses martyrs.
Cependant toutes les gnrations, tout le pass d'une race,
s'panouissent en ces beaux gnies qui sont les fleurs merveilleuses
d'une race. Ils sont la vraie gloire d'une nation, et chacun, jusqu'au
plus humble, pourrait s'enorgueillir en eux. Ils ne paraissent pas au
hasard et par miracle, mais reprsentent le couronnement d'un long
pass. Ils synthtisent la grandeur de leur temps et de leur race.
Favoriser leur closion et leur dveloppement, c'est favoriser
l'closion du progrs dont bnficiera toute l'humanit. Si nous nous
laissions trop aveugler par nos rves d'galit universelle nous en
serions les premires victimes. L'galit ne peut exister que dans
l'infriorit, elle est le rve obscur et pesant des mdiocrits
vulgaires. Les temps de sauvagerie l'ont seuls ralise. Pour que
l'galit rgnt dans le monde, il faudrait rabaisser peu  peu tout ce
qui fait la valeur d'une race au niveau de ce qu'elle a de moins
lev.

Mais si le rle des hommes suprieurs est considrable dans le
dveloppement d'une civilisation, il n'est pas cependant tout  fait
tel qu'on le dit gnralement. Leur action consiste, je le rpte, 
synthtiser tous les efforts d'une race ; leurs dcouvertes sont
toujours le rsultat d'une longue srie de dcouvertes antrieures ; ils
btissent un difice avec des pierres que d'autres ont lentement
tailles. Les historiens, gnralement fort simplistes, ont toujours
cru pouvoir accoler devant chaque invention le nom d'un homme ; et
pourtant, parmi les grandes inventions qui ont transform le monde,
telles que l'imprimerie, la poudre, la vapeur, la tlgraphie
lectrique, il n'en est pas une dont on puisse dire qu'elle a t cre
par un seul cerveau. Quand on tudie la gense de telles dcouvertes,
on voit toujours qu'elles sont nes d'une longue srie d'efforts
prparatoires: l'invention finale n'est qu'un couronnement.
L'observation de Galile sur l'isochronisme des oscillations d'une
lampe suspendue prpara l'invention des chronomtres de prcision, d'o
devait rsulter pour le marin la possibilit de retrouver srement sa
route sur l'Ocan. La poudre  canon est sortie du feu grgeois
lentement transform. La machine  vapeur reprsente la somme d'une
srie d'inventions dont chacune a exig d'immenses travaux. Un Grec,
et-il eu cent fois le gnie d'Archimde, n'aurait pu dcouvrir la
locomotive. Il ne lui et aucunement servi d'ailleurs de la dcouvrir,
car, pour l'excuter, il lui et fallu attendre que la mcanique et
ralis des progrs qui ont demand deux mille ans d'efforts.

Pour tre, en apparence, plus indpendant du pass, le rle
politique des grands hommes d'Etat ne l'est pas beaucoup moins
cependant que celui des grands inventeurs. Aveugls par l'clat bruyant
de ces puissants remueurs d'hommes qui transforment l'existence
politique des peuples, des crivains tels que Hegel, Cousin, Carlyle,
etc., ont voulu en faire des demi-dieux dont le gnie seul modifie la
destine des peuples. Ils peuvent sans doute troubler l'volution d'une
socit, mais il ne leur est pas donn d'en changer le cours. Le gnie
d'un Cromwell ou d'un Napolon ne saurait accomplir une telle tche.
Les grands conqurants peuvent dtruire par le fer et le feu les
villes, les hommes et les empires comme un enfant peut incendier un
muse rempli des trsors de l'art ; mais cette puissance destructive ne
doit pas nous illusionner sur la nature de leur rle. L'influence des
grands hommes politiques n'est durable que lorsque, comme Csar ou
Richelieu, ils savent diriger leurs efforts dans le sens des besoins du
moment ; la vraie cause de leurs succs est gnralement alors bien
antrieure  eux-mmes. Deux ou trois sicles plus tt Csar n'et pas
pli la grande rpublique romaine sous la loi d'un matre, et Richelieu
et t impuissant  raliser l'unit franaise. En politique, les
vritables grands hommes sont ceux qui pressentent les besoins qui vont
natre, les vnements que le pass a prpars, et montrent le chemin
o il faut s'engager. Nul ne le voyait peut-tre, ce chemin, mais les
fatalits de l'volution devaient bientt y pousser les peuples aux
destins desquels ces puissants gnies prsident momentanment. Eux
aussi, comme les grands inventeurs, synthtisent les rsultats d'un
long travail antrieur.

Il ne faudrait pas pousser trop loin cependant ces analogies entre
les diverses catgories des grands hommes. Les inventeurs jouent un
rle important dans l'volution future d'une civilisation, mais aucun
rle immdiat dans l'histoire politique des peuples. Les hommes
suprieurs auxquels sont dues, depuis la charrue jusqu'au tlgraphe,
les importantes dcouvertes qui sont le patrimoine commun de
l'humanit, n'ont jamais eu les qualits de caractre ncessaires pour
fonder une religion ou conqurir un empire, c'est--dire pour changer
visiblement la face de l'histoire. Le penseur voit trop la complexit
des problmes pour avoir jamais des convictions bien profondes, et trop
peu de buts politiques lui paraissent assez dignes de ses efforts pour
qu'il en poursuive aucun. Les inventeurs peuvent modifier  la longue
une civilisation ; les fanatiques,  l'intelligence troite, mais au
caractre nergique et aux passions puissantes, peuvent seuls fonder
des religions, des empires et soulever le monde. A la voix d'un Pierre
l'Ermite, des millions d'hommes se sont prcipits sur l'Orient: les
paroles d'un hallucin, comme Mahomet, ont cr la force ncessaire
pour triompher du vieux monde grco-romain ; un moine obscur, comme
Luther, a mis l'Europe  feu et  sang. Ce n'est pas parmi les foules
que la voix d'un Galile ou d'un Newton aura jamais le plus faible
cho. Les inventeurs de gnie htent la marche de la civilisation. Les
fanatiques et les hallucins crent l'histoire.

De quoi se compose-t-elle, en effet, l'histoire, telle que les
livres l'crivent, sinon du long rcit des luttes soutenues par l'homme
pour crer un idal, l'adorer, puis le dtruire. Et devant la science
pure, de tels idals ont-ils plus de valeur que les vains mirages crs
par la lumire sur les sables mobiles du dsert ?

Ce sont pourtant les hallucins, crateurs ou propagateurs de tels
mirages, qui ont le plus profondment transform le monde. Du fond de
leurs tombeaux, ils courbent encore l'me des races sous le joug de
leurs penses et agissent sur le caractre et la destine des peuples.
Ne mconnaissons pas l'importance de leur rle, mais n'oublions pas non
plus que la tche qu'ils ont accomplie, ils n'ont russi  l'accomplir
que parce qu'ils ont inconsciemment incarn et exprim l'idal de leur
race et de leur temps. On ne conduit un peuple qu'en incarnant ses
rves. Mose a reprsent, pour les Juifs, le dsir de dlivrance qui
couvait depuis des annes sous leurs fronts d'esclaves lacrs par les
fouets gyptiens. Bouddha et Jsus ont su entendre les misres infinies
de leur temps et traduire en religion le besoin de charit et de piti
qui,  des poques de souffrance universelle, commenaient  se faire
jour dans le monde. Mahomet ralisa par l'unit de la croyance l'unit
politique d'un peuple divis en milliers de tribus rivales. Le soldat
de gnie qui fut Napolon incarna l'idal de gloire militaire, de
vanit, de propagande rvolutionnaire, qui taient alors les
caractristiques du peuple qu'il promena pendant quinze ans  travers
l'Europe  la poursuite des plus folles aventures.

Ce sont donc en dfinitive les ides, et par consquent, ceux qui
les incarnent et les propagent, qui mnent le monde. Leur triomphe est
assur ds qu'elles ont pour les dfendre des hallucins et des
convaincus. Peu importe, qu'elles soient vraies ou fausses. L'histoire
nous prouve mme que ce sont les ides les plus chimriques qui ont
toujours le mieux fanatis les hommes et jou le rle le plus
important. C'est au nom des plus dcevantes chimres que le monde a t
boulevers jusqu'ici, que des civilisations qui semblaient
imprissables ont t dtruites, et que d'autres ont t fondes. Ce
n'est pas, comme l'assure l'vangile, le royaume du ciel qui est
destin aux pauvres d'esprit, mais bien celui de la terre,  la seule
condition qu'ils possdent la foi aveugle qui soulve les montagnes.
Les philosophes, qui consacrent souvent des sicles  dtruire ce que
les convaincus ont parfois cr en un jour, doivent s'incliner devant
eux. Les convaincus font partie des forces mystrieuses qui rgissent
le monde. Ils ont dtermin les plus importants des vnements dont
l'histoire enregistre le cours.

Ils n'ont propag que des illusions sans doute, mais c'est de ces
illusions  la fois redoutables, sduisantes et vaines, que l'humanit
a vcu jusqu'ici et sans doute continuera  vivre encore. Ce ne sont
que des ombres. Il faut les respecter pourtant. Grce  elles, nos
pres ont connu l'esprance, et dans leur course hroque et folle  la
poursuite de ces ombres, ils nous ont sortis de la barbarie primitive
et conduits o nous sommes aujourd'hui. De tous les facteurs du
dveloppement des civilisations, les illusions sont peut-tre les plus
puissants. C'est une illusion qui a fait surgir les pyramides et
pendant cinq mille ans hriss l'Egypte de colosses de pierre. C'est
une illusion qui, au moyen ge, a difi nos gigantesques cathdrales
et conduit l'Occident  se prcipiter sur l'Orient pour conqurir un
tombeau. C'est en poursuivant des illusions qu'ont t fondes des
religions qui ont pli la moiti de l'humanit sous leurs lois et
qu'ont t difis ou dtruits les plus vastes empires. Ce n'est pas 
la poursuite de la vrit, mais  celle de l'erreur, que l'humanit a
dpens le plus d'efforts. Les buts chimriques qu'elle poursuivait,
elle ne pouvait les atteindre ; mais c'est en les poursuivant qu'elle a
ralis tous les progrs qu'elle ne cherchait pas.




LIVRE V

LA DISSOCIATION DU CARACTRE DES RACES ET LEUR DCADENCE




CHAPITRE PREMIER

COMMENT LES CIVILISATIONS PALISSENT ET S'TEIGNENT

Dissolution des espces psychologiques. - Comment des dispositions
hrditaires qui avaient demand des sicles pour se former peuvent
tre rapidement perdues. - Il faut toujours un temps trs long  un
peuple pour s'lever  un haut degr de civilisation et parfois un
temps trs court pour en descendre. - Le principal facteur de la
dcadence d'un peuple est l'abaissement de son caractre. - Le
mcanisme de la dissolution des civilisations a jusqu'ici t le mme
pour tous les peuples. - Symptmes de dcadence que prsentent quelques
peuples latins. - Dveloppement de l'gosme. - Diminution de
l'initiative et de la volont. - Abaissement du caractre et de la
moralit. - La jeunesse actuelle. - Influence probable du socialisme. -
Ses dangers et sa force. - Comment il ramnera les civilisations qui le
subiront  des formes d'volution tout  fait barbares. - Peuples o il
pourra triompher.


Pas plus que les espces anatomiques, les espces psychologiques ne
sont ternelles. Les conditions de milieux qui maintiennent la fixit
de leurs caractres ne subsistent pas toujours. Si ces milieux viennent
 se modifier, les lments de constitution mentale, maintenus par leur
influence, finissent par subir des transformations rgressives qui les
conduisent  disparatre. Suivant des lois physiologiques, aussi
applicables aux cellules crbrales qu'aux autres cellules du corps, et
qui s'observent chez tous les tres, les organes mettent infiniment
moins de temps  disparatre qu'il ne leur en a fallu pour se former.
Tout organe qui ne fonctionne pas cesse bientt de pouvoir fonctionner.
L'oeil des poissons qui vivent dans les lacs des cavernes s'atrophie 
la longue, et cette atrophie finit par devenir hrditaire. A ne
considrer mme que la courte dure d'une vie individuelle, un organe
qui a demand peut-tre des milliers de sicles pour se former par de
lentes adaptations et accumulations hrditaires, arrive  s'atrophier
fort rapidement, lorsqu'il cesse d'tre mis en action.

La constitution mentale des tres ne saurait chapper  ces lois
physiologiques. La cellule crbrale qui n'est plus exerce cesse, elle
aussi, de fonctionner, et des dispositions mentales qui avaient demand
des sicles pour se former peuvent tre promptement perdues. Le
courage, l'initiative, l'nergie, l'esprit d'entreprise et diverses
qualits de caractre fort longues  acqurir peuvent s'effacer assez
rapidement quand elles n'ont plus l'occasion de s'exercer. Ainsi
s'explique qu'il faille toujours  un peuple un temps trs long pour
s'lever  un haut degr de culture, et parfois un temps trs court
pour tomber dans le gouffre de la dcadence.

Quand on examine les causes qui ont conduit successivement  la
ruine les peuples divers dont nous entretient l'histoire, qu'il
s'agisse des Perses, des Romains, ou de tout autre, on voit que le
facteur fondamental de leur chute fut toujours un changement de leur
constitution mentale rsultant de l'abaissement de leur caractre. Je
n'en vois pas un seul qui ait disparu par suite de l'abaissement de son
intelligence.

Pour toutes les civilisations passes, le mcanisme de la
dissolution a t identique, et identique  ce point que c'est  se
demander, comme l'a fait un pote, si l'histoire, qui a tant de livres,
n'aurait pas qu'une seule page. Arriv  ce degr de civilisation et de
puissance o, tant sr de ne plus tre attaqu par ses voisins, un
peuple commence  jouir des bienfaits de la paix et du bien-tre que
procurent les richesses, les vertus militaires se perdent, l'excs de
civilisation cre de nouveaux besoins, l'gosme se dveloppe. N'ayant
d'autre idal que la jouissance htive de biens rapidement acquis, les
citoyens abandonnent la gestion des affaires publiques  l'Etat et
perdent bientt toutes les qualits qui avaient fait leur grandeur.
Alors des voisins barbares ou demi-barbares, ayant des besoins trs
faibles mais un idal trs fort, envahissent le peuple trop civilis,
puis forment une nouvelle civilisation avec les dbris de celle qu'ils
ont renverse. C'est ainsi que, malgr l'organisation formidable des
Romains et des Perses, les Barbares dtruisirent l'empire des premiers
et les Arabes celui des seconds. Ce n'taient pas certes les qualits
de l'intelligence qui manquaient aux peuples envahis. A ce point de vue
aucune comparaison n'tait possible entre les conqurants et les
vaincus. Ce fut quand elle portait dj en elle des germes de prochaine
dcadence, c'est--dire sous les premiers empereurs, que Rome compta le
plus de beaux esprits, d'artistes, de littrateurs et de savants.
Presque toutes les oeuvres qui ont fait sa grandeur remontent  cette
poque de son histoire. Mais elle avait perdu cet lment fondamental
qu'aucun dveloppement de l'intelligence ne saurait remplacer: le
caractre [19]. Les Romains des vieux ges avaient des besoins trs
faibles et un idal trs fort. Cet idal - la grandeur de Rome -
dominait absolument leurs mes, et chaque citoyen tait prt  y
sacrifier sa famille, sa fortune et sa vie. Lorsque Rome fut devenue le
ple de l'univers, la plus riche cit du monde, elle fut envahie par
des trangers venus de toutes parts et auxquels elle finit par donner
les droits de citoyen. Ne demandant qu' jouir de son luxe, ils
s'intressaient fort peu  sa gloire. La grande cit devint alors un
immense caravansrail, mais ce ne fut plus Rome. Elle semblait bien
vivante encore, mais son me tait morte depuis longtemps.

[19] Le mal dont souffrait alors la socit romaine, crit M. Fustel
de Coulanges, n'tait pas la corruption des moeurs, c'tait
l'amollissement de la volont et pour ainsi dire l'nervement du
caractre.

Des causes analogues de dcadence menacent nos civilisations
raffines, mais il s'en ajoute d'autres dues  l'volution produite
dans les esprits par les dcouvertes scientifiques modernes. La science
a renouvel nos ides et t toute autorit  nos conceptions
religieuses et sociales. Elle a montr  l'homme la faible place qu'il
occupe dans l'univers et l'absolue indiffrence de la nature pour lui.
Il a vu que ce qu'il appelait libert n'tait que l'ignorance des
causes qui l'asservissent, et que, dans l'engrenage des ncessits qui
les mnent, la condition naturelle de tous les tres est d'tre
asservis. Il a constat que la nature ignorait ce que nous appelons la
piti, et que tous les progrs raliss par elle ne l'avaient t que
par une slection impitoyable amenant sans cesse l'crasement des
faibles au profit des forts.

Toutes ces conceptions glaciales et rigides, si contraires  ce que
disaient les vieilles croyances qui ont enchant nos pres, ont produit
d'inquitants conflits dans les mes. Dans des cerveaux ordinaires, ils
ont engendr cet tat d'anarchie des ides qui semble la
caractristique de l'homme moderne. Chez la jeunesse artiste et
lettre, ces mmes conflits ont abouti  une sorte d'indiffrence
morne, destructive de toute volont,  une incapacit complte de
s'enthousiasmer pour une cause quelconque, et  un culte exclusif
d'intrts immdiats et personnels.

Commentant cette trs juste rflexion d'un crivain moderne que le
sens du relatif domine la pense contemporaine, un ministre de
l'instruction publique proclamait avec une satisfaction vidente dans
un discours rcent que la substitution des ides relatives aux
notions abstraites dans tous les ordres de la connaissance humaine est
la plus grande conqute de la science.La conqute dclare nouvelle
est en ralit bien vieille. Il y a de longs sicles que la philosophie
de l'Inde l'avait accomplie. Ne nous flicitons pas trop de ce qu'elle
tend aujourd'hui  se rpandre. Le vrai danger pour les socits
modernes tient prcisment  ce que les hommes ont perdu toute
confiance dans la valeur des principes sur lesquels elles reposent. Je
ne sais pas si l'on pourrait citer depuis l'origine du monde une seule
civilisation, une seule institution, une seule croyance qui aient
russi  se maintenir en s'appuyant sur des principes considrs comme
n'ayant qu'une valeur relative. Et si l'avenir semble appartenir  ces
doctrines socialistes que condamne la raison, c'est justement parce que
ce sont les seules dont les aptres parlent au nom de vrits qu'ils
proclament absolues. Les foules se tourneront toujours vers ceux qui
lui parleront de vrits absolues et ddaigneront les autres. Pour tre
homme d'Etat, il faut savoir pntrer dans l'me de la multitude,
comprendre ses rves et abandonner les abstractions philosophiques. Les
choses ne changent gure. Seules les ides qu'on s'en fait peuvent
changer beaucoup. C'est sur ces ides-l qu'il faut savoir agir.

Sans doute nous ne pouvons connatre du monde rel que des
apparences, de simples tats de conscience dont la valeur est
videmment relative. Mais quand nous nous plaons au point de vue
social nous pouvons dire que pour un ge donn et pour une socit
donne, il y a des conditions d'existence, des lois morales, des
institutions qui ont une valeur absolue, puis que cette socit ne
saurait subsister sans elles. Ds que leur valeur est conteste et que
le doute se rpand dans les esprits, la socit est condamne  bientt
mourir.

Ce sont l des vrits que l'on peut enseigner hardiment, car elles
ne sont pas de celles qu'aucune science puisse contester. Un langage
contraire ne peut qu'engendrer les plus dsastreuses consquences. Le
nihilisme philosophique, que des voix autorises propagent aujourd'hui
dans de faibles esprits, les fait immdiatement conclure  l'injustice
absolue de notre ordre social,  l'absurdit de toutes les hirarchies,
leur inspire la haine de tout ce qui existe et les mne directement au
socialisme et  l'anarchisme. Les hommes d'Etat modernes sont trop
persuads de l'influence des institutions et trop peu de l'influence
des ides. La science leur montre pourtant que les premires sont
toujours filles des secondes et n'ont jamais pu subsister sans
s'appuyer sur elles. Les ides reprsentent les ressorts invisibles des
choses. Quand elles ont disparu, les supports secrets des institutions
et des civilisations sont briss. Ce fut toujours pour un peuple une
heure redoutable que celle o ses vieilles ides sont descendues dans
la sombre ncropole o reposent les Dieux morts.

Laissant maintenant de ct les causes pour tudier les effets, nous
devons reconnatre qu'une visible dcadence menace srieusement la
vitalit de la plupart des grandes nations europennes, et notamment de
celles dites latines et qui le sont bien en ralit, sinon par le sang,
du moins parles traditions et l'ducation. Elles perdent chaque jour
leur initiative, leur nergie, leur volont et leur aptitude  agir. La
satisfaction de besoins matriels toujours croissants tend  devenir
leur unique idal. La famille se dissocie, les ressorts sociaux se
dtendent. Le mcontentement et le malaise s'tendent  toutes les
classes, des plus riches aux plus pauvres. Semblable au navire ayant
perdu sa boussole et errant  l'aventure au gr des vents, l'homme
moderne erre au gr du hasard dans les espaces que les dieux peuplaient
jadis et que la science a rendus dserts. Il a perdu la foi et du mme
coup l'esprance. Devenues impressionnables et mobiles  l'excs, les
foules, qu'aucune barrire ne retient plus, semblent condamnes 
osciller sans cesse de la plus furieuse anarchie au plus pesant
despotisme. On les soulve avec des mots, mais leurs divinits d'un
seul jour sont bientt leurs victimes. En apparence elles semblent
souhaiter la libert avec ardeur ; en ralit elles la repoussent
toujours et demandent sans cesse  l'Etat de leur forger des chanes.
Elles obissent aveuglment aux plus obscurs sectaires, aux plus borns
despotes. Les rhteurs qui croient guider les masses, et le plus
souvent qui les suivent, confondent l'impatience et la nervosit
faisant sans cesse changer de matre avec le vritable esprit
d'indpendance, empchant de supporter aucun matre. L'Etat, quel que
soit le rgime nominal, est la divinit vers laquelle se tournent tous
les partis. C'est  lui qu'on demande une rglementation et une
protection chaque jour plus lourdes, enveloppant les moindres actes de
la vie des formalits les plus byzantines et les plus tyranniques. La
jeunesse renonce de plus en plus aux carrires demandant du jugement,
de l'initiative, de l'nergie, des efforts personnels et de la volont.
Les moindres responsabilits l'pouvantent. Le mdiocre horizon des
fonctions salaries par l'Etat lui suffit. Les commerants ignorent les
chemins des colonies et celles-ci ne sont peuples que par des
fonctionnaires [20]. L'nergie et l'action sont remplaces chez les
hommes d'Etat par des discussions personnelles effroyablement vides,
chez les foules par des enthousiasmes ou des colres d'un jour, chez
les lettrs par une sorte de sentimentalisme larmoyant, impuissant et
vague, et de ples dissertations sur les misres de l'existence. Un
gosme sans bornes se dveloppe partout. L'individu finit par n'avoir
plus d'autre proccupation que lui-mme. Les consciences capitulent, la
moralit gnrale s'abaisse et graduellement s'teint [21].

[20] Dans un discours prononc  la Chambre des dputs le 27 novembre
1890 par M. Etienne, sous-secrtaire d'Etat aux colonies, je relve le
trs caractristique passage suivant que j'emprunte au journal _le
Sicle_.
La Cochinchine comprend 1,800,000 mes ; dans ce total, on compte
1,600 Franais dont 1,200 fonctionnaires. Elle est administre par un
conseil colonial lu par ces 1,200 fonctionnaires ; elle a un dput. Et
vous voulez que l'anarchie ne rgne pas dans ce pays! (Exclamations et
rires sur un grand nombre de bancs.)
... Eh bien, savez-vous ce que produit un pareil systme. Il produit ce
phnomne que votre budget rduit  22 millions est absorb pour 9
millions par les dpenses des fonctionnaires.
Oui, en 1877, j'ai essay de rduire les fonctionnaires ; je les ai
rduits pour 3,500,000 francs sur 9 ; j'ai pris cette mesure au mois
d'octobre. Or, au mois de dcembre, le cabinet dont je faisais partie
disparaissait, et, au mois de mars suivant, tous les fonctionnaires
licencis ont reparu.

[21] Cet abaissement de la moralit est grave quand il s'observe dans
des professions telles que la magistrature et le notariat, chez
lesquelles la probit tait jadis aussi gnrale que le courage chez les
militaires. En ce qui concerne le notariat, la moralit est descendue
aujourd'hui  un niveau fort bas. Les statisticiens officiels ont
constat qu'il y a dans le notariat une proportion de 43 accuss sur
10,000 individus, alors que la moyenne pour l'ensemble de la population
de la France est de un accus pour le mme nombre d'individus. Dans
un rapport du garde des sceaux au Prsident de la Rpublique, publi
par l'_Officiel_ le 31 janvier 1890, je trouve le passage suivant: Les
dsastres qui, ds 1840, avaient commenc  jeter l'inquitude dans le
public, s'accrurent progressivement  ce point qu'en 1876 un de mes
prdcesseurs dut appeler spcialement l'attention des magistrats du
parquet sur la situation du notariat. Les destitutions et les
catastrophes notariales se reproduisaient avec un caractre de gravit
et de frquence inaccoutum. Le chiffre des sinistres s'levait
successivement de 31 en 1882 ;  41 en 1883 ;  54 en 1884 ;  71 en 1886,
et le total des dtournements commis par les notaires reprsentait plus
de 62 millions pour la priode comprise en 1880 et 1886. En 1889,
enfin, 103 notaires ont d tre destitus ou contraints de cder leur
tude. Si l'on rapproche de ces faits la chute successive de nos plus
grandes entreprises financires (_Comptoir d'escompte, Dpts et
comptes courants, Panama_, etc.), il faut bien reconnatre que les
invectives des socialistes contre la moralit des classes dirigeantes
ne sont pas sans fondement. Les mmes symptmes de dmoralisation
profonde s'observent malheureusement chez tous les peuples latins. Le
scandale des banques d'Etat italiennes o le vol se pratiquait sur une
immense chelle par les hommes politiques les plus haut placs, la
faillite du Portugal, la misrable situation financire de l'Espagne et
de l'Italie, la dcadence profonde des rpubliques latines de
l'Amrique, prouvent que le caractre et la moralit de certains
peuples ont reu d'incurables atteintes et que leur rle dans le monde
est bien prs d'tre termin.

L'homme perd tout empire sur lui-mme. Il ne sait plus se dominer ;
et qui ne sait se dominer est condamn bientt  tre domin par
d'autres.

Changer tout cela serait une lourde tche. Il faudrait changer tout
d'abord notre lamentable ducation latine. Elle dpouille de toute
initiative et de toute nergie ceux  qui l'hrdit en aurait laiss
encore. Elle teint toute lueur d'indpendance intellectuelle en
donnant pour seul idal  la jeunesse d'odieux concours qui, ne
demandant que des efforts de mmoire, ont pour rsultat final de placer
 la tte de toutes les carrires les cerveaux que leur aptitude
servile  l'imitation rend prcisment les plus incapables
d'individualit et d'efforts personnels. Je tche de couler du fer
dans l'me des enfants disait un instituteur anglais  Guizot qui
visitait les coles de la Grande-Bretagne. O sont chez les nations
latines les instituteurs et les programmes qui puissent raliser un tel
rve ? Le rgime militaire le ralisera peut-tre. Il est en tous cas le
seul ducateur qui le puisse raliser. Pour les peuples qui
s'affaissent, une des principales condition de relvement est
l'organisation d'un service militaire universel trs dur et la menace
permanente de guerres dsastreuses.

C'est  cet abaissement gnral du caractre,  l'impuissance des
citoyens  se gouverner eux-mmes, et  leur goste indiffrence
qu'est due surtout la difficult qu'prouvent la plupart des peuples
latins  vivre sous des lois librales aussi loignes du despotisme
que de l'anarchie. Que de telles lois soient peu sympathiques aux
foules, on le comprend aisment, car le csarisme leur promet, sinon la
libert dont elles ne se soucient gure, au moins une galit trs
grande dans la servitude. Que ce soit, au contraire, des couches
claires que les institutions rpublicaines aient le plus de peine 
se faire accepter, voil ce qu'on ne comprendrait pas si l'on ne se
rendait compte du poids des influences ancestrales. N'est-ce pas avec
de telles institutions que toutes les supriorits, celle de
l'intelligence surtout, ont le plus de chance de pouvoir se manifester ?
On pourrait mme dire que le seul inconvnient rel de ces institutions,
pour les galitaires  tout prix, est de permettre la formation
d'aristocraties intellectuelles puissantes. Le plus oppressif des
rgimes, aussi bien pour le caractre que pour l'intelligence, est
au contraire le csarisme sous ses diverses formes. Il n'a pour lui que
d'amener facilement l'galit dans la bassesse, l'humilit dans la
servitude. Il est trs adapt aux besoins infrieurs des peuples en
dcadence, et c'est pourquoi, ds qu'ils le peuvent, ils y reviennent
toujours. Le premier panache venu d'un gnral quelconque les y ramne.
Quand un peuple en est l, son heure est venue, les temps sont
accomplis pour lui.

Il subit actuellement une volution manifeste, ce csarisme des
vieux ges que l'histoire a toujours vu apparatre dans les
civilisations  leur extrme aurore et  leur extrme dcadence. Nous
le voyons renatre aujourd'hui sous le nom de socialisme. Cette
nouvelle expression de l'absolutisme de l'Etat sera srement la plus
dure des formes du csarisme, parce qu'tant impersonnelle, elle
chappera  tous les motifs de crainte qui retiennent les pires
tyrans.

Le socialisme parat tre aujourd'hui le plus grave des dangers qui
menacent les peuples europens. Il achvera sans doute une dcadence
que bien des causes prparent, et marquera peut-tre la fin des
civilisations de l'Occident.

Pour comprendre ses dangers et sa force, il ne faut pas envisager
les enseignements qu'il rpand, mais bien les dvouements qu'il
inspire. Le socialisme constituera bientt la croyance nouvelle de
cette foule immense de dshrits auxquels les conditions conomiques
de la civilisation actuelle crent fatalement une existence souvent
trs dure. Il sera la religion nouvelle qui peuplera les deux vides.
Cette religion remplacera, pour tous les tres qui ne sauraient
supporter la misre sans illusion, les lumineux paradis que leur
faisaient jadis entrevoir les vitraux de leurs glises. Cette grande
entit religieuse de demain voit s'accrotre chaque jour la foule de
ses croyants. Elle aura bientt ses martyrs. Et alors elle deviendra un
de ces credo religieux qui soulvent les peuples et dont la
puissance sur les mes est absolue.

Que les dogmes du socialisme conduisent  un rgime de bas esclavage
qui dtruira toute initiative et toute indpendance dans les mes
plies sous son empire, cela est vident, sans doute, mais seulement
pour les psychologues connaissant les conditions d'existence des
hommes. De telles prvisions sont inaccessibles aux foules. Il faut
d'autres arguments pour les persuader, et ces arguments n'ont jamais
t tirs du domaine de la raison.

Que les dogmes nouveaux que nous voyons natre soient contraires au
plus lmentaire bon sens, cela est vident encore. Mais les dogmes
religieux qui nous ont conduits pendant tant de sicles n'taient-ils
pas, eux aussi, contraires au bon sens, et cela les a-t-il empchs de
courber les plus lumineux gnies sous leurs lois ? En matire de
croyances, l'homme n'coute que la voix inconsciente de ses sentiments.
Ils forment un obscur domaine d'o la raison a toujours t exclue.

Donc et par le fait seul de la constitution mentale qu'un long pass
leur a cre, les peuples de l'Europe vont tre obligs de subir la
redoutable phase du socialisme. Il marquera une des dernires tapes de
la dcadence. En ramenant la civilisation  des formes d'volution tout
 fait infrieures, il rendra faciles les invasions destructrices qui
nous menacent.

En dehors de la Russie, dont les populations sont au point de vue
psychologique beaucoup plus asiatiques qu'europennes, on ne voit gure
en Europe que l'Angleterre dont la race possde une nergie assez
grande, des croyances assez stables, un caractre assez indpendant
pour se soustraire pendant quelque temps encore  la religion nouvelle
que nous voyons clore. L'Allemagne moderne, malgr de trompeuses
apparences de prosprit, en sera sans doute la premire victime,  en
juger par le succs des diverses sectes qui y pullulent. Le socialisme
qui la ruinera sera sans doute revtu de formules scientifiques
rigides, bonnes tout au plus pour une socit idale que l'humanit ne
produira jamais, mais ce dernier fils de la raison pure sera plus
intolrant et plus redoutable que tous ses ans. Aucun peuple n'est
aussi bien prpar que l'Allemagne  le subir. Aucun n'a plus perdu
aujourd'hui l'initiative, l'indpendance et l'habitude de se gouverner
[22].

[22] Les crivains allemands les plus minents sont parfaitement
d'accord sur ce point. Dans son livre rcent sur la _Question sociale_,
M. T. Ziegler, professeur  l'universit de Strasbourg, s'exprime de
la faon suivante:
Si le _Self-help_ est la tendance dominante de l'Angleterre, le recours
 l'Etat est la caractristique de l'Allemagne. Nous sommes un peuple
mis en tutelle depuis des sicles. De plus, pendant les vingt dernires
annes, la forte main de Bismarck, en nous assurant la scurit, nous a
fait perdre le sentiment de la responsabilit et de l'initiative. C'est
pour cela que dans les cas difficiles et ; mme faciles, nous en
appelons  l'aide et  la police de l'Etat et que nous abandonnons tout
 son initiative.

Quant  la Russie, elle est trop rcemment et trop incompltement
sortie du rgime du _mir_, c'est--dire du communisme primitif, la plus
parfaite forme du socialisme, pour songer  retourner  cette tape
infrieure d'volution. Elle a d'autres destines. C'est elle sans
doute qui fournira un jour l'irrsistible flot de barbares destin 
dtruire les vieilles civilisations de l'occident, dont les luttes
conomiques et le socialisme auront prpar la fin.

Mais cette heure n'est pas venue encore. Quelques tapes nous en
sparent. Le socialisme sera un rgime trop oppressif pour pouvoir
durer. Il fera regretter l'ge de Tibre et de Caligula et ramnera cet
ge. On se demande quelquefois comment les Romains du temps des
empereurs supportaient si facilement les frocits furieuses de tels
despotes. C'est qu'eux aussi avaient pass par les luttes sociales, les
guerres civiles, les proscriptions et y avaient perdu leur caractre.
Ils en taient arrivs  considrer ces tyrans comme leurs derniers
instruments de salut. On leur passa tout parce qu'on ne savait comment
les remplacer. On ne les remplaa pas en effet. Aprs eux, ce fut
l'crasement final sous le pied des barbares, la fin du monde.
L'histoire tourne toujours dans le mme cercle.




CHAPITRE II

CONCLUSIONS GNRALES

Nous avons dj fait observer, dans l'_Introduction_ de cet ouvrage,
qu'il n'tait qu'un court rsum, une sorte de synthse des volumes que
nous avons consacrs  l'histoire des civilisations. Chacun des
chapitres qui le composent doit tre considr comme la conclusion de
travaux antrieurs. Il est donc bien difficile de condenser encore des
ides dj si condenses. Je vais essayer cependant, pour les lecteurs
dont le temps est prcieux, de prsenter sous forme de propositions
trs brves les principes fondamentaux qui reprsentent la philosophie
de cet ouvrage.

- Une race possde des caractres psychologiques presque aussi fixes
que ses caractres physiques. Comme l'espce anatomique, l'espce
psychologique ne se transforme qu'aprs des accumulations d'ges.

- Aux caractres psychologiques fixes et hrditaires, dont
l'association forme la constitution mentale d'une race, s'ajoutent,
comme chez toutes les espces anatomiques, des lments accessoires
crs par diverses modifications des milieux. Renouvels sans cesse,
ils permettent  la race une variabilit apparente assez tendue.

- La constitution mentale d'une race reprsente non seulement la
synthse des tres vivants qui la composent, mais surtout celle de tous
les anctres qui ont contribu  la former. Ce ne sont pas les vivants,
mais les morts, qui jouent le rle prpondrant dans l'existence d'un
peuple. Ils sont les crateurs de sa morale et des mobiles inconscients
de sa conduite.

- Les diffrences anatomiques trs grandes qui sparent les diverses
races humaines s'accompagnent de diffrences psychologiques non moins
considrables. Quand on ne compare entre elles que les moyennes de
chaque race, les diffrences mentales paraissent souvent assez
faibles.
Elles deviennent immenses aussitt qu'on fait porter la comparaison sur
les lments les plus levs de chaque race. On constate alors que ce
qui diffrencie surtout les races suprieures des races infrieures,
c'est que les premires possdent un certain nombre de cerveaux trs
dvelopps, alors que les autres n'en possdent pas.

- Les individus qui composent les races infrieures prsentent entre
eux une galit manifeste. A mesure que les races s'lvent sur
l'chelle de la civilisation, leurs membres tendent  se diffrencier
de plus en plus. L'effet invitable de la civilisation est de
diffrencier les individus et les races. Ce n'est donc pas vers
l'galit que marchent les peuples, mais vers une ingalit
croissante.

- La vie d'un peuple et toutes les manifestations de sa civilisation
sont le simple reflet de son me, les signes visibles d'une chose
invisible, mais trs relle. Les vnements extrieurs ne sont que la
surface apparente de la trame cache qui les dtermine.

- Ce n'est pas le hasard, ni les circonstances extrieures, ni
surtout les institutions politiques qui jouent le rle fondamental dans
l'histoire d'un peuple. C'est surtout son caractre qui cre sa
destine.

- Les divers lments de la civilisation d'un peuple n'tant que les
signes extrieurs de sa constitution mentale, l'expression de certains
modes de sentir et de penser spciaux  ce peuple, ne sauraient se
transmettre sans changement  des peuples de constitution mentale
diffrente. Ce qui peut se transmettre, ce sont seulement des formes
extrieures, superficielles et sans importance.

- Les diffrences profondes qui existent entre la constitution
mentale des divers peuples ont pour consquence de leur faire percevoir
le monde extrieur de faons trs dissemblables. Il en rsulte qu'ils
sentent, raisonnent et agissent de faons fort diffrentes et se
trouvent par consquent en dissentiment sur toutes les questions ds
qu'ils sont en contact. La plupart des guerres qui remplissent
l'histoire sont nes de ces dissentiments. Guerres de conqutes,
guerres de religions, guerres de dynasties, ont toujours t en ralit
des guerres de races.

- Une agglomration d'hommes d'origines diffrentes n'arrive 
former une race, c'est--dire  possder une me collective, que
lorsque, par des croisements rpts pendant des sicles et une
existence semblable dans des milieux identiques, elle a acquis des
sentiments communs, des intrts communs, des croyances communes.

- Chez les peuples civiliss, il n'y a plus gure de races
naturelles, mais seulement des races artificielles cres par des
conditions historiques.

- Les changements de milieux n'agissent profondment que sur les
races nouvelles, c'est--dire sur les mlanges d'anciennes races dont
les croisements ont dissoci les caractres ancestraux. L'hrdit
seule est assez puissante pour lutter contre l'hrdit. Sur les races
chez qui ces croisements ne sont pas venus dtruire la fixit des
caractres, les changements de milieu n'ont qu'une action purement
destructive. Une race ancienne prit plutt que de subir les
transformations que ncessite l'adaptation  des milieux nouveaux.

- L'acquisition d'une me collective solidement constitue marque
pour un peuple l'apoge de sa grandeur. La dissociation de cette me
marque toujours l'heure de sa dcadence. L'intervention d'lments
trangers constitue un des plus srs moyens d'arriver  cette
dissociation.

- Les espces psychologiques subissent, comme les espces
anatomiques, les effets du temps. Elles sont galement condamnes 
vieillir et  s'teindre. Toujours trs lentes  se former, elles
peuvent au contraire rapidement disparatre. Il suffit de troubler
profondment le fonctionnement de leurs organes pour leur faire subir
des transformations rgressives dont la consquence est une destruction
souvent trs prompte. Les peuples mettent de longs sicles pour
acqurir une certaine constitution mentale et ils la perdent parfois en
un temps trs court. Le chemin ascendant qui les conduit  un haut
degr de civilisation est toujours trs long, la pente qui les mne 
la dcadence est le plus souvent fort rapide.

- A ct du caractre, on doit placer les ides comme un des facteurs
principaux de l'volution d'une civilisation. Elles n'agissent que
lorsque, aprs une volution trs lente, elles se sont transformes en
sentiments et font par consquent partie du caractre. Elles chappent
alors  l'influence du raisonnement et mettent un temps fort long 
disparatre. Chaque civilisation drive d'un petit nombre d'ides
fondamentales universellement acceptes.

- Parmi les plus importantes des ides directrices d'une civilisation
se trouvent les ides religieuses. C'est de la variation des croyances
religieuses que sont indirectement sortis la plupart des vnements
historiques. L'histoire de l'humanit a toujours t parallle  celle
de ses dieux. Ces fils de nos rves ont une telle puissance que leur
nom mme ne peut changer sans que le monde soit aussitt boulevers. La
naissance de dieux nouveaux a toujours marqu l'aurore d'une
civilisation nouvelle, et leur disparition a toujours marqu son
dclin.




TABLE DES MATIERES


INTRODUCTION

LES IDES GALITAIRES MODERNES ET LES BASES PSYCHOLOGIQUES DE L'HISTOIRE

Naissance et dveloppement de l'ide galitaire. - Les consquences
qu'elle a produites. - Ce qu'a dj cot son application. - Son
influence actuelle sur les foules. - Problmes abords dans cet
ouvrage. - Recherche des facteurs principaux de l'volution gnrale
des peuples. - Cette volution drive-t-elle des institutions ? - Les
lments de chaque civilisation: institutions, arts, croyances, etc.,
n'auraient-ils pas certains fondements psychologiques spciaux  chaque
peuple ? - Les hasards de l'histoire et les lois permanentes.


LIVRE PREMIER

LES CARACTRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES

CHAPITRE PREMIER

L'AME DES RACES

Comment les naturalistes classent les espces. - Application  l'homme
de leurs mthodes. - Ct dfectueux des classifications actuelles des
races humaines. - Fondements d'une classification psychologique. -
Les types moyens des races. - Comment l'observation permet de les
constituer. - Facteurs physiologiques qui dterminent le type moyen
d'une race. - L'influence des anctres et celle des parents immdiats.
- Fonds psychologique commun que possdent tous les individus d une
race. - Immense influence des gnrations teintes sur les gnrations
actuelles. - Raisons mathmatiques de cette influence. - Comment
l'me collective s'est tendue de la famille au village,  la cit et 
la province. - Avantages et dangers de la conception de la cit. -
Circonstances dans lesquelles la formation de l'me collective est
impossible. - Exemple de l'Italie. - Comment les races naturelles ont
fait place aux races historiques.

CHAPITRE II

LIMITES DE VARIABILIT DU CARACTRE DES RACES

La variabilit du caractre des races, et non sa fixit, constitue la
rgle apparente. - Raisons de cette apparence. - Invariabilit des
caractres fondamentaux et variabilit des caractres secondaires. -
Assimilation des caractres psychologiques aux caractres irrductibles
et aux caractres modifiables des espces animales. - Le milieu, les
circonstances, l'ducation agissent seulement sur les caractres
psychologiques accessoires. - Les possibilits de caractre. -
Exemples fournis par diverses poques. - Les hommes de la Terreur. Ce
qu'ils fussent devenus  d'autres poques. - Comment malgr les
rvolutions persistent les caractres nationaux. Exemples divers. -
Conclusion.

CHAPITRE III

HIRARCHIE PSYCHOLOGIQUE DES RACES

La classification psychologique repose, comme les classifications
anatomique, sur la constatation d'un petit nombre de caractres
irrductibles et fondamentaux., - Classification psychologique des
races humaines. - Les races primitives. - Les races infrieures. -
Les races moyennes. - Les races suprieures. - lments
psychologiques dont le groupement permet cette classification. -
lments qui possdent le plus d'importance. - Le caractre. - La
moralit. - Les qualits intellectuelles sont modifiables par
l'ducation. - Les qualits du caractre sont irrductibles et
constituent l'lment invariable de chaque peuple. - Leur rle dans
l'histoire. - Pourquoi des races diffrentes ne sauraient se
comprendre et s'influencer. - Raisons de l'impossibilit de faire
accepter une civilisation suprieure par un peuple infrieur.

CHAPITRE IV

DIFFRENCIATION PROGRESSIVE DES INDIVIDUS ET DES RACES

L'ingalit entre les divers individus d'une race est d'autant plus
grande que cette race est plus leve. - galit mentale de tous. les
individus des races infrieures. - Ce ne sont pas les moyennes des
peuples mais leurs couches suprieures qu'il faut comparer pour
apprcier les diffrences qui sparent les races. - Les progrs de la
civilisation tendent  diffrencier de plus en plus les individus et
les races. - Consquences de cette diffrenciation. - Raisons
psychologiques qui l'empchent de devenir trop considrable. - Les
divers individus des races suprieures sont trs diffrencis au point
de vue de l'intelligence et trs peu au point de vue du caractre. -
Comment l'hrdit tend  ramener constamment les supriorits
individuelles au type moyen de la race. - Observations anatomiques
confirmant la diffrenciation psychologique progressive des races, des
individus et des sexes.

CHAPITRE V

FORMATION DES RACES HISTORIQUES

Comment se sont formes les races historiques. - Conditions qui
permettent  des races diverses de fusionner pour former une race
unique. - Influence du nombre des individus mis en prsence, de
l'ingalit de leurs caractres, des milieux, etc. - Rsultats des
croisements. - Raisons de la grande infriorit des mtis. - Mobilit
des caractres psychologiques nouveaux crs par les croisements. -
Comment ces caractres arrivent  se fixer. - Les priodes critiques
de l'histoire. - Les croisements constituent un facteur essentiel de
formation de races nouvelles, et en mme temps un puissant facteur de
dissolution des civilisations. - Importance du rgime des castes. -
Influence des milieux. - Ils ne peuvent agir que sur les races
nouvelles en voie de formation dont les croisements ont dissoci les
caractres ancestraux. - Sur les races anciennes les milieux sont sans
action. - Exemples divers. - La plupart des races historiques de
l'Europe sont encore en voie de formation. - Consquences politiques
et sociales. - Pourquoi la priode de formation des races historiques
sera bientt passe.


LIVRE II

COMMENT LES CARACTRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES SE MANIFESTENT DANS LES
DIVERS LMENTS DE LEURS CIVILISATIONS

CHAPITRE PREMIER

LES DIVERS LMENTS D'UNE CIVILISATION COMME MANIFESTATION EXTRIEURE
DE L'AME D'UN PEUPLE

Les lments dont une civilisation se compose sont les manifestations
extrieures de l'me des peuples qui les ont crs. - L'importance de
ces divers lments varie d'un peuple  un autre. - Les arts, la
littrature, les institutions, etc., jouent, suivant les peuples, le
rle fondamental. - Exemples fournis dans l'antiquit par les
Egyptiens, les Grecs et les Romains. - Les divers lments d'une
civilisation peuvent avoir une volution indpendante de la marche
gnrale de cette civilisation. - Exemples fournis par les arts. - Ce
qu'ils traduisent. - Impossibilit de trouver dans un seul lment
d'une civilisation la mesure du niveau de cette civilisation.
- lments qui assurent la supriorit  un peuple. - Des lments
philosophiquement fort infrieurs peuvent tre, socialement, trs
suprieurs.

CHAPITRE II

COMMENT SE TRANSFORMENT LES INSTITUTIONS, LES RELIGIONS ET LES LANGUES

Les races suprieures ne peuvent, pas plus que les races infrieures,
transformer brusquement les lments de leur civilisation. -
Contradictions prsentes par les peuples qui ont chang leurs
religions, leurs langues et leurs arts. - Le cas du Japon. - En quoi
ces changements ne sont qu'apparents. - Transformations profondes
subies par le Bouddhisme, le Brahmanisme, l'Islamisme et le
Christianisme, suivant les races qui les ont adopts. - Variations que
subissent les institutions et les langues suivant la race qui les
adopte. - Comment les mots considrs comme se correspondant dans des
langues diffrentes reprsentent des ides et des modes de penser trs
dissemblables. - Impossibilit, pour cette raison, de traduire
certaines langues. - Pourquoi, dans les livres d'histoire, la
civilisation d'un peuple parat parfois subir des changements profonds.
- Limites de l'influence rciproque des diverses civilisations.

CHAPITRE III

COMMENT SE TRANSFORMENT LES ARTS

Application des principes prcdemment exposs  l'tude de l'volution
des arts chez les peuples orientaux. - L'gypte. - Ides religieuses
d'o ses arts drivent. - Ce que devinrent ses arts transports chez
des races diffrentes: thiopiens, Grecs et Perses. - Infriorit
primitive de l'art grec. - Lenteur de son volution. - Adoption et
volution en Perse de l'art grec, de l'art gyptien et de l'art
assyrien. - Les transformations subies par les arts dpendent de la
race, et nullement des croyances religieuses. - Exemples fournis par
les grandes transformations subies par l'art arabe suivant les races
qui ont adopt l'Islamisme. - Application de nos principes  la
recherche des origines et de l'volution des arts de l'Inde. - L'Inde
et la Grce ont puis aux mmes sources, mais en raison de la diversit
des races elles sont arrives  des arts n'ayant aucune parent. -
Transformations immenses que l'architecture a subies dans l'Inde
suivant les races qui l'habitent, et malgr la similitude des
croyances.


LIVRE III

L'HISTOIRE DES PEUPLES COMME CONSEQUENCE DE LEUR CARACTRE

CHAPITRE PREMIER

COMMENT LES INSTITUTIONS DRIVENT DE L'AME DES PEUPLES

L'histoire d'un peuple drive toujours de sa constitution mentale. -
Exemples divers. - Comment les institutions politiques de la France
drivent de l'me de la race. - Leur invariabilit relle sous leur
variabilit apparente. - Nos partis politiques les plus divers
poursuivent, sous des noms diffrents, des buts politiques identiques.
- Leur idal est toujours la centralisation et la destruction de
l'initiative individuelle au profit de l'Etat. - Comment la Rvolution
franaise n'a fait qu'excuter le programme de l'ancienne monarchie. -
Opposition de l'idal de la race anglo-saxonne  l'idal latin. -
L'initiative du citoyen substitue  l'initiative de l'Etat. - Les
institutions des peuples drivent toujours de leur caractre.

CHAPITRE II

APPLICATION DES PRINCIPES PRCDENTS A L'TUDE COMPARE DE L'VOLUTION
DES ETATS-UNIS D'AMRIQUE ET DES RPUBLIQUES HISPANO-AMRICAINES

Le caractre anglais.-Comment l'me amricaine s'est forme. - Duret
de la slection cre par les conditions d'existence. - Disparition
force des lments infrieurs. - Les ngres et les Chinois. -
Raisons de la prosprit des Etats-Unis et de la dcadence des
Rpubliques hispano-amricaines malgr des institutions politiques
identiques. - L'anarchie force des Rpubliques hispano-amricaines
comme consquence de l'infriorit des caractres de la race.

CHAPITRE III

COMMENT L'ALTRATION DE L'AME DES RACES MODIFIE L'VOLUTION HISTORIQUE
DES PEUPLES

L'influence d'lments trangers transforme aussitt l'me d'une race,
et par consquent sa civilisation. - Exemple des Romains. - La
civilisation romaine ne fut pas dtruite par les invasions militaires,
mais par les invasions pacifiques des Barbares.- Les Barbares ne
songrent jamais  dtruire l'Empire.- Leurs invasions n'eurent pas le
caractre de conqutes. - Les premiers chefs Francs se considrrent
toujours comme des fonctionnaires au service de l'Empire romain. - Ils
respectrent toujours la civilisation romaine et ne songrent qu' la
continuer. - Ce n'est qu' partir du VIIe sicle que les chefs
barbares de la Gaule cessrent de considrer l'empereur comme leur
chef. - La transformation complte de la civilisation romaine ne fut
pas la consquence d'une destruction, mais de l'adoption d'une
civilisation ancienne par une race nouvelle. - Les invasions modernes
aux Etats-Unis. - Luttes civiles et sparation en Etats indpendants
et rivaux qu'elles prparent. - Les invasions des trangers en France
et leurs consquences.


LIVRE IV

COMMENT SE MODIFIENT LES CARACTRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES

CHAPITRE PREMIER

LE ROLE DES IDEES DANS LA VIE DES PEUPLES

Les ides directrices de chaque civilisation sont toujours en trs
petit nombre. - Lenteur extrme de leur naissance et de leur
disparition. - Les ides n'agissent sur la conduite qu'aprs s'tre
transformes en sentiments. - Elles font alors partie du caractre. -
C'est grce  la lenteur de l'volution des ides que les civilisations
possdent une certaine fixit. - Comment s'tablissent les ides.
- L'action du raisonnement est totalement nulle. - Influence de
l'affirmation et du prestige. - Rle des convaincus et des aptres.
- Dformation qu'prouvent les ides en descendant dans les foules.
- L'ide universellement admise agit bientt sur tous les lments de la
civilisation. - C'est grce  la communaut des ides que les hommes
de chaque ge ont une somme de conceptions moyennes qui les rend fort
semblables dans leurs penses et leurs oeuvres. - Le joug de la coutume
et de l'opinion. - Il ne diminue qu'aux ges critiques de l'histoire
o les vieilles ides ont perdu de leur influence et ne sont pas encore
remplaces. - Cet ge critique est le seul o la discussion des
opinions puisse tre tolre. - Les dogmes ne se maintiennent qu' la
condition de n'tre pas discuts. - Les peuples ne peuvent changer
leurs ides et leurs dogmes sans tre aussitt obligs de changer de
civilisation.

CHAPITRE II

LE ROLE DES CROYANCES RELIGIEUSES DANS L'VOLUTION DES CIVILISATIONS
Influence prpondrante des ides religieuses. - Elles ont toujours
constitu l'lment le plus important de la vie des peuples. - La
plupart des vnements historiques, ainsi que les institutions
politiques et sociales, drivent des ides religieuses. - Avec une
ide religieuse nouvelle nat toujours une civilisation nouvelle. -
Puissance de l'idal religieux. - Son influence sur le caractre. -
Il tourne toutes les facults vers un mme but. - L'histoire politique
artistique et littraire des peuples est fille de leurs croyances. -
Le moindre changement dans l'tat des croyances d'un peuple a pour
consquence toute une srie de transformations dans son existence. -
Exemples divers.

CHAPITRE III

LE ROLE DES GRANDS HOMMES DANS L'HISTOIRE DES PEUPLES

Les grands progrs de chaque civilisation ont toujours t raliss par
une petite lite d'esprits suprieurs. - Nature de leur rle. - Ils
synthtisent tous les efforts d'une race. - Exemples fournis par les
grandes dcouvertes. - Rle politique des grands hommes. - Ils
incarnent l'idal dominant de leur race. - Influence des grands
hallucins. - Les inventeurs de gnie transforment une civilisation.
- Les fanatiques et les hallucins font l'histoire.


LIVRE V

LA DISSOCIATION DU CARACTRE DES RACES ET LEUR DCADENCE

CHAPITRE PREMIER

COMMENT LES CIVILISATIONS PALISSENT ET S'TEIGNENT

Dissolution des espces psychologiques. - Comment des dispositions
hrditaires qui avaient demand des sicles pour se former peuvent
tre rapidement perdues. - Il faut toujours un temps trs long  un
peuple pour s'lever  un haut degr de civilisation et parfois un
temps trs court pour en descendre. - Le principal facteur de la
dcadence d'un peuple est l'abaissement de son caractre. - Le
mcanisme de la dissolution des civilisations a jusqu'ici t le mme
pour tous les peuples. - Symptmes de dcadence que prsentent
quelques peuples latins. - Dveloppement de l'gosme. - Diminution
de l'initiative et de la volont. - Abaissement du caractre et de la
moralit. - La jeunesse actuelle. - Influence probable du socialisme.
- Ses dangers et sa force. - Comment il ramnera les civilisations
qui le subiront  des formes d'volution tout  fait barbares. -
Peuples o il pourra triompher.

CHAPITRE II

CONCLUSIONS GNRALES






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peuples, by Gustave Le Bon

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
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violates the law of the state applicable to this agreement, the
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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

