The Project Gutenberg EBook of Sganarelle, by Moliere

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Title: Sganarelle

Author: Moliere

Posting Date: April 18, 2013 [EBook #5644]
Release Date: May, 2004
First Posted: August 3, 2002

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SGANARELLE ***




Produced by Laurent Le Guillou








Source:

Jean-Baptiste Poquelin (1620-1673), alias Molire,
"Oeuvres de Molire, avec des notes de tous les commentateurs",
Tome Premier,
Paris, Librarie de Firmin-Didot et Cie,
Imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56,
1890.

Pages 181-207.

[Spelling of the 1890 edition. Footnotes have been retained because
they provide the meanings of old French words or expressions.
Footnotes are indicated by numbers in brackets, and are grouped
at the end of the Etext. Text encoding is iso-8859-1.]


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SGANARELLE

ou

LE COCU IMAGINAIRE




Comdie (1660).



PERSONNAGES                                        ACTEURS

Gorgibus, bourgeois de Paris.                      L'Espy.
Clie, sa fille.                                   Mlle Du Parc.
Llie, amant de Clie.                             La Grange.
Gros-Ren, valet de Llie.                         Du Parc.
Sganarelle, bourgeois de Paris,
et cocu imaginaire (0).                            Molire.
La femme de Sganarelle.                            Mlle De Brie.
Vilebrequin, pre de Valre.                       De Brie.
La suivante de Clie.                              Magd. Bjart.
Un parent de la femme de Sganarelle.



La scne est dans une place publique.


SCNE PREMIRE. - Gorgibus, Clie, la suivante de Clie.



- Clie -

          (sortant toute plore, et son pre la suivant.)

Ah ! n'esprez jamais que mon coeur y consente.


- Gorgibus -

Que marmottez-vous l, petite impertinente ?
Vous prtendez choquer ce que j'ai rsolu ?
Je n'aurai pas sur vous un pouvoir absolu ?
Et par sottes raisons, votre jeune cervelle
Voudrait rgler ici la raison paternelle ?
Qui de nous deux  l'autre a droit de faire loi ?
A votre avis, qui mieux, ou de vous ou de moi,
O sotte ! peut juger ce qui vous est utile ?
Par la corbleu ! gardez d'chauffer trop ma bile ;
Vous pourriez prouver, sans beaucoup de longueur,
Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur.
Votre plus court sera, madame la mutine,
D'accepter sans faons l'poux qu'on vous destine.
J'ignore, dites-vous, de quelle humeur il est,
Et dois auparavant consulter s'il vous plat :
Inform du grand bien qui lui tombe en partage,
Dois-je prendre le soin d'en savoir davantage ?
Et cet poux, ayant vingt mille bons ducats,
Pour tre aim de vous doit-il manquer d'appas ?
Allez, tel qu'il puisse tre, avecque cette somme
Je vous suis caution qu'il est trs honnte homme.


- Clie -

Hlas !


- Gorgibus -

        Eh bien, hlas ! Que veut dire ceci ?
Voyez le bel hlas qu'elle nous donne ici !
Eh ! que si la colre une fois me transporte,
Je vous ferai chanter hlas de belle sorte !
Voil, voil le fruit de ces empressements
Qu'on vous voit nuit et jour  lire vos romans ;
De quolibets d'amour votre tte est remplie,
Et vous parlez de Dieu bien moins que de Cllie (1).
Jetez-moi dans le feu tous ces mchants crits
Qui gtent tous les jours tant de jeunes esprits ;
Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornettes,
Les Quatrains de Pibrac, et les doctes Tablettes (2)
Du conseiller Matthieu ; l'ouvrage est de valeur,
Et plein de beaux dictons  rciter par coeur.
Le Guide des pcheurs (3) est encore un bon livre,
C'est l qu'en peu de temps on apprend  bien vivre ;
Et si vous n'aviez lu que ces moralits,
Vous sauriez un peu mieux suivre mes volonts.


- Clie -

Quoi ? vous prtendez donc, mon pre, que j'oublie
La constante amiti que je dois  Llie ?
J'aurais tort si, sans vous, je disposais de moi ;
Mais vous-mme  ses voeux engagetes ma foi.


- Gorgibus -

Lui ft-elle engage encore davantage,
Un autre est survenu dont le bien l'en dgage.
Llie est fort bien fait ; mais apprends qu'il n'est rien
Qui ne doive cder au soin d'avoir du bien ;
Que l'or donne aux plus laids certains charmes pour plaire,
Et que sans lui le reste est une triste affaire.
Valre, je crois bien, n'est pas de toi chri ;
Mais, s'il ne l'est amant, il le sera mari.
Plus que l'on ne le croit, ce nom d'poux engage,
Et l'amour est souvent un fruit du mariage.
Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner
O de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner ?
Trve donc, je vous prie,  vos impertinences.
Que je n'entende plus vos sottes dolances.
Ce gendre doit venir vous visiter ce soir ;
Manquez un peu, manquez  le bien recevoir :
Si je ne vous lui vois faire fort bon visage,
Je vous... Je ne veux pas en dire davantage.




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SCNE II. - Clie, la suivante de Clie.



- La suivante -

Quoi ? refuser, Madame, avec cette rigueur,
Ce que tant d'autres gens voudraient de tout leur coeur !
A des offres d'hymen rpondre par des larmes,
Et tarder tant  dire un oui si plein de charmes !
Hlas ! que ne veut-on aussi me marier !
Ce ne serait pas moi qui se ferait prier ;
Et loin qu'un pareil oui me donnt de la peine,
Croyez que j'en dirais bien vite une douzaine.
Le prcepteur qui fait rpter la leon
A votre jeune frre a fort bonne raison
Lorsque, nous discourant des choses de la terre,
Il dit que la femelle est ainsi que le lierre,
Qui crot beau tant qu' l'arbre il se tient bien serr,
Et ne profite point s'il en est spar.
Il n'est rien de plus vrai, ma trs-chre matresse,
Et je l'prouve en moi, chtive pcheresse !
Le bon Dieu fasse paix  mon pauvre Martin !
Mais j'avais, lui vivant, le teint d'un chrubin,
L'embonpoint merveilleux, l'oeil gai, l'me contente ;
Et je suis maintenant ma commre dolente.
Pendant cet heureux temps pass comme un clair,
Je me couchais sans feu dans le fort de l'hiver ;
Scher mme les draps me semblait ridicule,
Et je tremble  prsent dedans la canicule.
Enfin il n'est rien tel, Madame, croyez-moi,
Que d'avoir un mari la nuit auprs de soi ;
Ne ft-ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue
D'un : Dieu vous soit en aide ! alors qu'on ternue.


- Clie -

Peux-tu me conseiller de commettre un forfait,
D'abandonner Llie, et prendre ce mal fait ?


- La suivante -

Votre Llie aussi n'est, ma foi, qu'une bte,
Puisque si hors de temps son voyage l'arrte ;
Et la grande longueur de son loignement
Me le fait souponner de quelque changement.


- Clie -

          (lui montrant le portrait de Llie.)

Ah ! ne m'accable point par ce triste prsage.
Vois attentivement les traits de ce visage :
Ils jurent  mon coeur d'ternelles ardeurs ;
Je veux croire, aprs tout, qu'ils ne sont pas menteurs,
Et que, comme c'est lui que l'art y reprsente,
Il conserve  mes feux une amiti constante.


- La suivante -

Il est vrai que ces traits marquent un digne amant,
Et que vous avez lieu de l'aimer tendrement.


- Clie -

Et cependant il faut... Ah ! soutiens-moi.

          (Elle laisse tomber le portrait de Llie.)


- La suivante -

                                           Madame,
D'o vous pourrait venir... Ah ! bons dieux ! elle pme !
H ! vite, hol ! quelqu'un.




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SCNE III. - Clie, Sganarelle, la suivante de Clie.



- Sganarelle -

                             Qu'est-ce donc ? me voil.


- La suivante -

Ma matresse se meurt.


- Sganarelle -

                       Quoi ! ce n'est que cela ?
Je croyais tout perdu, de crier de la sorte.
Mais approchons pourtant. Madame, tes-vous morte ?
Ouais ! Elle ne dit mot.


- La suivante -

                         Je vais faire venir
Quelqu'un pour l'emporter ; veuillez la soutenir.




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SCNE IV. - Clie, Sganarelle, la femme de Sganarelle.



- Sganarelle -

          (en passant la main sur le sein de Clie.)

Elle est froide partout, et je ne sais qu'en dire.
Approchons-nous pour voir si sa bouche respire.
Ma foi ! je ne sais pas ; mais j'y trouve encor, moi,
Quelque signe de vie.


- La femme de Sganarelle -

          (regardant par la fentre.)

                      Ah ! qu'est-ce que je voi ?
Mon mari dans ses bras... Mais je m'en vais descendre ;
Il me trahit sans doute, et je veux le surprendre.



- Sganarelle -

Il faut se dpcher de l'aller secourir ;
Certes, elle aurait tort de se laisser mourir.
Aller en l'autre monde est trs grande sottise,
Tant que dans celui-ci l'on peut tre de mise.

          (Il l'emporte avec un homme que la suivante amne.)




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SCNE V. - La femme de Sganarelle.



- La femme de Sganarelle -

Il s'est subitement loign de ces lieux,
Et sa fuite a tromp mon dsir curieux.
Mais de sa trahison je ne suis plus en doute,
Et le peu que j'ai vu me la dcouvre toute.
Je ne m'tonne plus de l'trange froideur
Dont je le vois rpondre  ma pudique ardeur :
Il rserve, l'ingrat, ses caresses  d'autres,
Et nourrit leurs plaisirs par le jene des ntres.
Voil de nos maris le procd commun ;
Ce qui leur est permis leur devient importun.
Dans le commencements ce sont toutes merveilles,
Ils tmoignent pour nous des ardeurs nonpareilles ;
Mais les tratres bientt se lassent de nos feux,
Et portent autre part ce qu'ils doivent chez eux.
Ah ! que j'ai de dpit que la loi n'autorise
A changer de mari comme on fait de chemise !
Cela serait commode ; et j'en sais telle ici
Qui comme moi, ma foi, le voudrait bien aussi.

          (En ramassant le portrait que Clie avait laiss tomber.)

Mais quel est ce bijou que le sort me prsente ?
L'mail en est fort beau, la gravure charmante.
Ouvrons.




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SCNE VI. - Sganarelle, La femme de Sganarelle.



- Sganarelle -

          (se croyant seul.)

         On la croyait morte, et ce n'tait rien.
Il n'en faut plus qu'autant : elle se porte bien.
Mais j'aperois ma femme.


- La femme de Sganarelle -

          (se croyant seule.)

                          O ciel ! c'est miniature !
Et voil d'un bel homme une vive peinture !


- Sganarelle -

          ( part, et regardant par-dessus l'paule de sa femme.)

Que considre-t-elle avec attention ?
Ce portrait, mon honneur, ne vous dit rien de bon.
D'un fort vilain soupon je me sens l'me mue.


- La femme de Sganarelle -

          (sans apercevoir son mari.)

Jamais rien de plus beau ne s'offrit  ma vue ;
Le travail plus que l'or s'en doit encor priser.
Oh ! que cela sent bon !


- Sganarelle -

          ( part.)

                         Quoi ! peste, le baiser ?
Ah ! j'en tiens !


- La femme de Sganarelle -

          (poursuit.)

                  Avouons qu'on doit tre ravie
Quand d'un homme ainsi fait on se peut voir servie,
Et que, s'il en contait avec attention,
Le penchant serait grand  la tentation.
Ah ! que n'ai-je un mari d'une aussi bonne mine !
Au lieu de mon pel, de mon rustre...


- Sganarelle -

          (lui arrachant le portrait.)

                                      Ah ! mtine !
Nous vous y surprenons en faute contre nous,
Et diffamant l'honneur de votre cher poux.
Donc,  votre calcul,  ma trop digne femme,
Monsieur, tout bien compt, ne vaut pas bien Madame ?
Et, de par Belzbut, qui vous puisse emporter,
Quel plus rare parti pourriez-vous souhaiter ?
Peut-on trouver en moi quelque chose  redire ?
Cette taille, ce port que tout le monde admire,
Ce visage, si propre  donner de l'amour,
Pour qui mille beauts soupirent nuit et jour ;
Bref, en tout et partout, ma personne charmante
N'est donc pas un morceau dont vous soyez contente ?
Et, pour rassasier votre apptit gourmand,
Il faut au mari le ragot d'un galant ?


- La femme de Sganarelle -

J'entends  demi-mot o va la raillerie.
Tu crois par ce moyen...


- Sganarelle -

                         A d'autres ; je vous prie.
La chose est avre, et je tiens dans mes mains
Un bon certificat du mal dont je me plains.


- La femme de Sganarelle -

Mon courroux n'a dj que trop de violence,
Sans le charger encor d'une nouvelle offense.
coute, ne crois pas retenir mon bijou,
Et songe un peu...


- Sganarelle -

                   Je songe  te rompre le cou.
Que ne puis-je, aussi bien que je tiens la copie,
Tenir l'original !


- La femme de Sganarelle -

                   Pourquoi ?


- Sganarelle -

                              Pour rien, ma mie.
Doux objet de mes voeux ; j'ai grand tort de crier,
Et mon front de vos dons vous doit remercier.

          (Regardant le portrait de Llie.)

Le voil ! le beau-fils, le mignon de couchette,
Le malheureux tison de ta flamme secrte,
Le drle avec lequel...


- La femme de Sganarelle -

                        Avec lequel... poursuis.


- Sganarelle -

Avec lequel, te dis-je..., et j'en crve d'ennuis.


- La femme de Sganarelle -

Que me veut donc conter par l ce matre ivrogne ?


- Sganarelle -

Tu ne m'entends que trop, madame la carogne.
Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus,
Et l'on va m'appeler seigneur Cornlius :
J'en suis pour mon honneur ; mais  toi, qui me l'tes,
Je t'en ferai du moins pour un bras ou deux ctes.


- La femme de Sganarelle -

Et tu m'oses tenir de semblables discours ?


- Sganarelle -

Et tu m'oses jouer de ces diables de tours ?


- La femme de Sganarelle -

Et quels diables de tours ? Parle donc sans rien feindre.


- Sganarelle -

Ah ! cela ne vaut pas la peine de se plaindre !
D'un panache de cerf sur le front me pourvoir,
Hlas ! voil vraiment un beau venez-y voir !


- La femme de Sganarelle -

Donc, aprs m'avoir fait la plus sensible offense
Qui puisse d'une femme exciter la vengeance,
Tu prends d'un feint courroux le vain amusement
Pour prvenir l'effet de mon ressentiment ?
D'un pareil procd l'insolence est nouvelle !
Celui qui fait l'offense est celui qui querelle.


- Sganarelle -

Eh ! la bonne effronte ! A voir ce fier maintien,
Ne la croirait-on pas une femme de bien ?


- La femme de Sganarelle -

Va, poursuis ton chemin, cajole tes matresses,
Adresse-leur tes voeux, et fais-leur des caresses :
Mais rends-moi mon portrait sans te jouer de moi.

          (Elle lui arrache le portrait et s'enfuit.)


- Sganarelle -

          (Courant aprs elle.)

Oui, tu crois m'chapper... ; je l'aurai malgr toi.




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SCNE VII. - Llie, Gros-Ren.



- Gros-Ren -

Enfin, nous y voici. Mais, Monsieur, si je l'ose,
Je voudrais vous prier de me dire une chose.


- Llie -

Eh bien ! parle.


- Gros-Ren -

                 Avez-vous le diable dans le corps,
Pour ne pas succomber  de pareils efforts ?
Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites,
Nous sommes  piquer de chiennes de mazettes,
De qui le train maudit nous a tant secous,
Que je m'en sens pour moi tous les membres rous ;
Sans prjudice encor d'un accident bien pire,
Qui m'afflige un endroit que je ne veux pas dire :
Cependant, arriv, vous sortez bien et beau,
Sans prendre de repos, ni manger un morceau.


- Llie -

Ce grand empressement n'est point digne de blme :
De l'hymen de Clie on alarme mon me ;
Tu sais que je l'adore ; et je veux tre instruit,
Avant tout autre soin, de ce funeste bruit.


- Gros-Ren -

Oui, mais un bon repas vous serait ncessaire,
Pour s'aller claircir, Monsieur, de cette affaire ;
Et votre coeur, sans doute, en deviendrait plus fort
Pour pouvoir rsister aux attaques du sort :
J'en juge par moi-mme, et la moindre disgrce,
Lorsque je suis  jeun, me saisit, me terrasse ;
Mais quand j'ai bien mang, mon me est ferme  tout,
Et les plus grands revers n'en viendraient pas  bout.
Croyez-moi, bourrez-vous, et sans rserve aucune,
Contre les coups que peut vous porter la fortune ;
Et, pour fermer chez vous l'entre  la douleur,
De vingt verres de vin entourez votre coeur.


- Llie -

Je ne saurais manger.


- Gros-Ren -

          (bas,  part.)

                      Si ferai bien, je meure. (4)

          (Haut.)

Votre dner pourtant serait prt tout  l'heure.


- Llie -

Tais-toi, je te l'ordonne.


- Gros-Ren -

                           Ah ! quel ordre inhumain !


- Llie -

J'ai de l'inquitude, et non pas de la faim.


- Gros-Ren -

Et moi, j'ai de la faim, et de l'inquitude
De voir qu'un sot amour fait toute votre tude.


- Llie -

Laisse-moi m'informer de l'objet de mes voeux,
Et, sans m'importuner, va manger si tu veux.


- Gros-Ren -

Je ne rplique point  ce qu'un matre ordonne.




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SCNE VIII. - Llie.



- Llie -

Non, non,  trop de peur mon me s'abandonne :
Le pre m'a promis, et la fille a fait voir
Des preuves d'un amour qui soutient mon espoir.




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SCNE IX. - Sganarelle, Llie.



- Sganarelle -

          (sans voir Llie, et tenant dans ses mains le portrait.)

Nous l'avons, et je puis voir  l'aise la trogne
Du malheureux pendard qui cause ma vergogne ;
Il ne m'est point connu.


- Llie -

          ( part.)

                         Dieux ! qu'aperois-je ici ?
Et si c'est mon portrait, que dois-je croire aussi ?


- Sganarelle -

          (sans voir Llie.)

Ah ! pauvre Sganarelle !  quelle destine
Ta rputation est-elle condamne !
Faut...

          (Apercevant Llie qui le regarde, il se retourne d'un autre ct.)


- Llie -

          ( part.)

       Ce gage ne peut, sans alarmer ma foi,
tre sorti des mains qui le tenaient de moi.


- Sganarelle -

          ( part.)

Faut-il que dsormais  deux doigts l'on te montre,
Qu'on te mette en chansons, et qu'en toute rencontre
On te rejette au nez le scandaleux affront
Qu'une femme mal ne imprime sur ton front ?


- Llie -

          ( part.)

Me tromp-je ?


- Sganarelle -

          ( part.)

               Ah ! truande (5) ! as-tu bien le courage
De m'avoir fait cocu dans la fleur de mon ge ?
Et, femme d'un mari qui peut passer pour beau,
Faut-il qu'un marmouset, un maudit tourneau...


- Llie -

          ( part, et regardant encore le portrait que tient Sganarelle.)

Je ne m'abuse point : c'est mon portrait lui-mme.


- Sganarelle -

          (lui tourne le dos.)

Cet homme est curieux.


- Llie -

          ( part.)

                       Ma surprise est extrme !


- Sganarelle -

          ( part.)

A qui donc en a-t-il ?


- Llie -

          ( part.)

                       Je le veux accoster.

          (Haut.)

Puis-je... ?

          (Sganarelle veut s'loigner.)

             Eh ! de grce, un mot.


- Sganarelle -

          ( part, s'loignant encore.)

                                    Que me veut-il conter ?


- Llie -

Puis-je obtenir de vous de savoir l'aventure
Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture ?


- Sganarelle -

          ( part.)

D'o lui vient ce dsir ? Mais je m'avise ici...

          (Il examine Llie et le portrait qu'il tient.)

Ah ! ma foi, me voil de son trouble clairci !
Sa surprise  prsent n'tonne plus mon me :
C'est mon homme ; ou plutt c'est celui de ma femme.


- Llie -

Retirez-moi de peine, et dites d'o vous vient...


- Sganarelle -

Nous savons, Dieu merci, le souci qui vous tient ;
Ce portrait qui vous fche est votre ressemblance ;
Il tait en des mains de votre connaissance ;
Et ce n'est pas un fait qui soit secret pour nous
Que les douces ardeurs de la dame et de vous.
Je ne sais pas si j'ai, dans sa galanterie,
L'honneur d'tre connu de votre seigneurie ;
Mais faites-moi celui de cesser dsormais
Un amour qu'un mari peut trouver fort mauvais,
Et songez que les noeuds du sacr mariage...


- Llie -

Quoi ? celle, dites-vous, dont vous tenez ce gage...


- Sganarelle -

Est ma femme, et je suis son mari.


- Llie -

                                   Son mari ?


- Sganarelle -

Oui, son mari, vous dis-je, et mari trs marri (6) ;
Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre
Sur l'heure  ses parents.




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SCNE X. - Llie.



- Llie -

                           Ah ! que viens-je d'entendre !
L'on me avait bien dit, et que c'tait de tous
L'homme le plus mal fait qu'elle avait pour poux.
Ah ! quand mille serments de ta bouche infidle
Ne m'auraient pas promis une flamme ternelle,
Le seul mpris d'un choix si bas et si honteux
Devait bien soutenir l'intrt de mes feux,
Ingrate ! et quelque bien... Mais ce sensible outrage,
Se mlant aux travaux d'un assez long voyage,
Me donne tout  coup un choc si violent,
Que mon coeur devient faible, et mon corps chancelant.




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SCNE XI. - Llie, La femme de Sganarelle.



- La femme de Sganarelle -

          (se croyant seule.)

Malgr moi mon perfide...

          (Apercevant Llie.)

                          Hlas ! quel mal vous presse ?
Je vous vois prt, Monsieur,  tomber en faiblesse.


- Llie -

C'est un mal qui m'a pris assez subitement.


- La femme de Sganarelle -

Je crains ici pour vous l'vanouissement ;
Entrez dans cette salle, en attendant qu'il passe.


- Llie -

Pour un moment ou deux j'accepte cette grce.




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SCNE XII. - Sganarelle, un parent de la femme de Sganarelle.



- Le parent -

D'un mari sur ce point j'approuve le souci ;
Mais c'est prendre la chvre un peu bien vite aussi (7) :
Et tout ce que de vous je viens d'our contre elle
Ne conclut point, parent, qu'elle soit criminelle :
C'est un point dlicat, et de pareils forfaits,
Sans les bien avrer, ne s'imputent jamais.


- Sganarelle -

C'est--dire qu'il faut toucher au doigt la chose.


- Le parent -

Le trop de promptitude  l'erreur nous expose.
Qui sait comme en ses mains ce portrait est venu,
Et si l'homme, aprs tout, lui peut tre connu ?
Informez-vous-en donc ; et si c'est ce qu'on pense,
Nous serons les premiers  punir son offense.




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SCNE XIII. - Sganarelle.



- Sganarelle -

On ne peut pas mieux dire ; en effet, il est bon
D'aller tout doucement. Peut-tre, sans raison
Me suis-je en tte mis ces visions cornues (8),
Et les sueurs au front m'en sont trop tt venues.
Par ce portrait enfin dont je suis alarm,
Mon dshonneur n'est pas tout  fait confirm.
Tchons donc par nos soins...




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SCNE XIV. - Sganarelle, la femme de Sganarelle, sur la porte de sa maison,
	     reconduisant Llie ; Llie.



- Sganarelle -

          ( part, les voyant.)

                               Ah ! que vois-je ? Je meure !
Il n'est plus question de portrait  cette heure :
Voici, ma foi, la chose en propre original.


- La femme de Sganarelle -

C'est par trop vous hter, Monsieur ; et votre mal,
Si vous sortez si tt, pourra bien vous reprendre.


- Llie -

Non, non, je vous rends grce, autant qu'on puisse rendre
Du secours obligeant que vous m'avez prt.


- Sganarelle -

          ( part.)

La masque encore aprs lui fait civilit !

          (La femme de Sganarelle rentre dans sa maison.)




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SCNE XV. - Sganarelle, Llie.



- Sganarelle -

          ( part.)

Il m'aperoit ; voyons ce qu'il me pourra dire.


- Llie -

          ( part.)

Ah ! mon me s'meut, et cet objet m'inspire...
Mais je dois condamner cet injuste transport,
Et n'imputer mes maux qu'aux rigueurs de mon sort.
Envions seulement le bonheur de sa flamme.

          (En s'approchant de Sganarelle.)

Oh ! trop heureux d'avoir une si belle femme !




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SCNE XVI. - Sganarelle ; Clie,  sa fentre, voyant Llie qui s'en va.



- Sganarelle -

          (seul.)

Ce n'est point s'expliquer en termes ambigus.
Cet trange propos me rend aussi confus
Que s'il tait venu des cornes  la tte.

          (Regardant le ct par o Llie est sorti.)

Allez, ce procd n'est point du tout honnte.


- Clie -

          ( part, en rentrant.)

Quoi ! Llie a paru tout  l'heure  mes yeux !
Qui pourrait me cacher son retour en ces lieux ?


- Sganarelle -

          (sans voir Clie.)

Oh ! trop heureux d'avoir une si belle femme !
Malheureux bien plutt de l'avoir cette infme,
Dont le coupable feu, trop bien vrifi,
Sans respect ni demi nous a cocufi !
Mais je le laisse aller aprs un tel indice,
Et demeure les bras croiss comme un jocrisse (9) !
Ah ! je devais du moins lui jeter son chapeau,
Lui ruer quelque pierre, ou crotter son manteau,
Et sur lui hautement, pour contenter ma rage,
Faire au larron d'honneur crier le voisinage.

          (Pendant le discours de Sganarelle, Clie s'approche peu  peu,
           et attend, pour lui parler, que son transport soit fini.)


- Clie -

          ( Sganarelle.)

Celui qui maintenant devers vous est venu,
Et qui vous a parl, d'o vous est-il connu ?


- Sganarelle -

Hlas ! ce n'est pas moi qui le connat, Madame ;
C'est ma femme.


- Clie -

                Quel trouble agite ainsi votre me !


- Sganarelle -

Ne me condamnez point d'un deuil hors de saison,
Et laissez-moi pousser des soupirs  foison.


- Clie -

D'o vous peuvent venir ces douleurs non communes ?


- Sganarelle -

Si je suis afflig, ce n'est pas pour des prunes (10),
Et je le donnerais  bien d'autres qu' moi,
De se voir sans chagrin au point o je me voi.
Des maris malheureux vous voyez le modle :
On drobe l'honneur au pauvre Sganarelle ;
Mais c'est peu que l'honneur dans mon affliction :
L'on me drobe encor la rputation.


- Clie -

Comment ?


- Sganarelle -

          Ce damoiseau, parlant par rvrence,
Me fait cocu, Madame, avec toute licence ;
Et j'ai su par mes yeux avrer aujourd'hui
Le commerce secret de ma femme et de lui.


- Clie -

Celui qui maintenant...


- Sganarelle -

                        Oui, oui, me dshonore ;
Il adore ma femme, et ma femme l'adore.


- Clie -

Ah ! j'avais bien jug que ce secret retour
Ne pouvait me couvrir que quelque lche tour ;
Et j'ai trembl d'abord, en le voyant paratre,
Par un pressentiment de ce qui devait tre.


- Sganarelle -

Vous prenez ma dfense avec trop de bont ;
Tout le monde n'a pas la mme charit ;
Et plusieurs qui tantt ont appris mon martyre,
Bien loin d'y prendre part, n'en ont rien fait que rire.


- Clie -

Est-il rien de plus noir que ta lche action ?
Et peut-on lui trouver une punition ?
Dois-tu ne te pas croire indigne de la vie,
Aprs t'tre souill de cette perfidie ?
 ciel ! est-il possible ?


- Sganarelle -

                           Il est trop vrai pour moi.


- Clie -

Ah ! tratre ! sclrat ! me double et sans foi !


- Sganarelle -

La bonne me !


- Clie -

               Non, non, l'enfer n'a point de gne
Qui ne soit pour ton crime une trop douce peine.


- Sganarelle -

Que voil bien parler !


- Clie -

                        Avoir ainsi trait
Et la mme innocence et la mme bont !


- Sganarelle -

          (soupire haut.)

Haie !


- Clie -

       Un coeur qui jamais n'a fait la moindre chose
 mriter l'affront o ton mpris l'expose !


- Sganarelle -

Il est vrai.


- Clie -

             Qui bien loin... Mais c'est trop, et ce coeur
Ne saurait y songer sans mourir de douleur.


- Sganarelle -

Ne vous fchez pas tant, ma trs chre Madame,
Mon mal vous touche trop, et vous me percez l'me.


- Clie -

Mais ne t'abuse pas jusqu' te figurer
Qu' des plaintes sans fruit j'en veuille demeurer :
Mon coeur, pour se venger, sait ce qu'il te faut faire,
Et j'y cours de ce pas ; rien ne m'en peut distraire.




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SCNE XVII. - Sganarelle.



- Sganarelle -

Que le ciel la prserve  jamais de danger !
Voyez quelle bont de vouloir me venger !
En effet, son courroux, qu'excite ma disgrce,
M'enseigne hautement ce qu'il faut que je fasse ;
Et l'on ne doit jamais souffrir, sans dire mot,
De semblables affronts,  moins qu'tre un vrai sot.
Courons donc le chercher, ce pendard qui m'affronte :
Montrons notre courage  venger notre honte.
Vous apprendrez, maroufle,  rire  nos dpens,
Et, sans aucun respect, faire cocus les gens.

          (Il revient aprs avoir fait quelques pas.)

Doucement, s'il vous plat ; cet homme a bien la mine
D'avoir le sang bouillant et l'me un peu mutine ;
Il pourrait bien, mettant affront dessus affront,
Charger de bois mon dos comme il a fait mon front.
Je hais de tout mon coeur les esprits colriques,
Et porte grand amour aux hommes pacifiques ;
Je ne suis point battant, de peur d'tre battu,
Et l'humeur dbonnaire est ma grande vertu.
Mais mon honneur me dit que d'une telle offense
Il faut absolument que je prenne vengeance :
Ma foi ! laissons-le dire autant qu'il lui plaira :
Au diantre qui pourtant rien du tout en fera !
Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer, pour ma peine,
M'aura d'un vilain coup transperc la bedaine,
Que par la ville ira le bruit de mon trpas,
Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras ?
La bire est un sjour par trop mlancolique,
Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique.
Et quant  moi, je trouve, ayant tout compass,
Qu'il vaut mieux tre encor cocu que trpass :
Quel mal cela fait-il ? la jambe en devient-elle
Plus tortue, aprs tout, et la taille moins belle ?
Peste soit qui premier trouva l'invention
De s'affliger l'esprit de cette vision,
Et d'attacher l'honneur de l'homme le plus sage
Aux choses que peut faire une femme volage !
Puisqu'on tient,  bon droit, tout crime personnel,
Que fait l notre honneur pour tre criminel ?
Des actions d'autrui l'on nous donne le blme :
Si nos femmes sans nous ont un commerce infme,
Il faut que tout le mal tombe sur notre dos :
Elles font la sottise, et nous sommes les sots.
C'est un vilain abus, et les gens de police
Nous devraient bien rgler une telle injustice.
N'avons-nous pas assez des autres accidents
Qui nous viennent happer en dpit de nos dents ?
Les querelles, procs, faim, soif et maladie,
Troublent-ils pas assez le repos de la vie,
Sans s'aller de surcrot aviser sottement
De se faire un chagrin qui n'a nul fondement ?
Moquons-nous de cela, mprisons les alarmes,
Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes.
Si ma femme a failli, qu'elle pleure bien fort ;
Mais pourquoi, moi, pleurer, puisque je n'ai point tort ?
En tout cas, ce qui peut m'ter ma fcherie,
C'est que je ne suis pas seul de ma confrrie.
Voir cajoler sa femme, et n'en tmoigner rien,
Se pratique aujourd'hui par force gens de bien.
N'allons donc point chercher  faire une querelle
Pour un affront qui n'est que pure bagatelle.
L'on m'appellera sot, de ne me venger pas :
Mais je le serais fort, de courir au trpas.

          (Mettant la main sur sa poitrine.)

Je me sens l pourtant remuer une bile
Qui veut me conseiller quelque action virile.
Oui, le courroux me prend ; c'est trop tre poltron :
Je veux rsolument me venger du larron.
Dj, pour commencer, dans l'ardeur qui m'enflamme,
Je vais dire partout qu'il couche avec ma femme.




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SCNE XVIII. - Gorgibus, Clie, la suivante de Clie.



- Clie -

Oui, je veux bien subir une si juste loi,
Mon pre, disposez de mes voeux et de moi ;
Faites, quand vous voudrez, signer cet hymne :
 suivre mon devoir je suis dtermine ;
Je prtends gourmander mes propres sentiments,
Et me soumettre en tout  vos commandements.


- Gorgibus -

Ah ! voil qui me plat, de parler de la sorte.
Parbleu, si grande joie  l'heure me transporte,
Que mes jambes sur l'heure en caprioleraient (11),
Si nous n'tions point vus de gens qui s'en riraient !
Approche-toi de moi, viens  ; que je t'embrasse.
Une telle action n'a pas mauvaise grce ;
Un pre, quand il veut, peut sa fille baiser,
Sans que l'on ait sujet de s'en scandaliser.
Va, le contentement de te voir si bien ne
Me fera rajeunir de dix fois une anne.




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SCNE XIX. - Clie, la suivante de Clie.



- La suivante -

Ce changement m'tonne.


- Clie -

                        Et lorsque tu sauras
Par quel motif j'agis, tu m'en estimeras.


- La suivante -

Cela pourrait bien tre.


- Clie -

                         Apprends donc que Llie
A pu blesser mon coeur par une perfidie ;
Qu'il tait en ces lieux sans...


- La suivante -

                                 Mais il vient  nous.




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SCNE XX. - Llie, Clie, la suivante de Clie.



- Llie -

Avant que pour jamais je m'loigne de vous,
Je veux vous reprocher au moins en cette place...


- Clie -

Quoi ! me parler encore ! avez-vous cette audace ?


- Llie -

Il est vrai qu'elle est grande ; et votre choix est tel,
Qu' vous rien reprocher je serais criminel.
Vivez, vivez contente, et bravez ma mmoire,
Avec le digne poux qui vous comble de gloire.


- Clie -

Oui, tratre, j'y veux vivre ; et mon plus grand dsir,
Ce serait que ton coeur en et du dplaisir.


- Llie -

Qui rend donc contre moi ce courroux lgitime ?


- Clie -

Quoi ? tu fais le surpris, et demandes ton crime ?




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SCNE XXI. - Clie, Llie, Sganarelle, arm de pied en cap ;
             la suivante de Clie.



- Sganarelle -

Guerre ! guerre mortelle  ce larron d'honneur
Qui, sans misricorde, a souill notre honneur !


- Clie -

          ( Llie, lui montrant Sganarelle.)

Tourne, tourne les yeux, sans me faire rpondre.


- Llie -

Ah ! je vois...


- Clie -

                Cet objet suffit pour te confondre.


- Llie -

Mais pour vous obliger bien plutt  rougir.


- Sganarelle -

          ( part.)

Ma colre  prsent est en tat d'agir ;
Dessus ses grands chevaux est mont mon courage (12),
Et si je le rencontre, on verra du carnage.
Oui, j'ai jur sa mort ; rien ne peut l'empcher.
O je le trouverai, je le veux dpcher.

          (Tirant son pe  demi, il approche de Llie.)

Au beau milieu du coeur il faut que je lui donne...


- Llie -

          (se retournant.)

A qui donc en veut-on ?


- Sganarelle -

                        Je n'en veux  personne.


- Llie -

Pourquoi ces armes-l ?


- Sganarelle -

                        C'est un habillement
Que j'ai pris pour la pluie.

          ( part.)

                             Ah ! quel contentement
J'aurais  le tuer ! Prenons-en le courage.


- Llie -

          (se retournant encore.)

Hai ?


- Sganarelle -

Je ne parle pas.

          (A part, aprs s'tre donn des soufflets pour s'exciter.)

                Ah ! poltron, dont j'enrage,
Lche, vrai coeur de poule !


- Clie -

          ( Llie.)

                             Il t'en doit dire assez,
Cet objet dont tes yeux nous paraissent blesss.


- Llie -

Oui, je connais par l que vous tes coupable
De l'infidlit la plus inexcusable
Qui jamais d'un amant puisse outrager la foi.


- Sganarelle -

          ( part.)

Que n'ai-je un peu de coeur !


- Clie -

                              Ah ! cesse devant moi,
Tratre, de ce discours l'insolence cruelle !


- Sganarelle -

          ( part.)

Sganarelle, tu vois qu'elle prend ta querelle !
Courage, mon enfant, sois un peu vigoureux.
L, hardi ! tche  faire un effort gnreux,
En le tuant tandis qu'il tourne le derrire.


- Llie -

          (faisant deux ou trois pas sans dessein, fait retourner Sganarelle
           qui s'approchait pour le tuer.)

Puisqu'un pareil discours meut votre colre,
Je dois de votre coeur me montrer satisfait,
Et l'applaudir ici du beau choix qu'il a fait.


- Clie -

Oui, oui, mon choix est tel qu'on n'y peut rien reprendre.


- Llie -

Allez, vous faites bien de le vouloir dfendre.


- Sganarelle -

Sans doute, elle fait bien de dfendre mes droits.
Cette action, Monsieur, n'est point selon les lois :
J'ai raison de m'en plaindre ; et, si je n'tais sage,
On verrait arriver un trange carnage.


- Llie -

D'o vous nat cette plainte, et quel chagrin brutal... ?


- Sganarelle -

Suffit. Vous savez bien o le bt me fait mal ;
Mais votre conscience et le soin de votre me
Vous devraient mettre aux yeux que ma femme est ma femme :
Et vouloir,  ma barbe, en faire votre bien,
Que ce n'est pas du tout agir en bon chrtien.


- Llie -

Un semblable soupon est bas et ridicule.
Allez, dessus ce point n'ayez aucun scrupule :
Je sais qu'elle est  vous, et, bien loin de brler...


- Clie -

Ah ! qu'ici tu sais bien, tratre, dissimuler !


- Llie -

Quoi ? me souponnez-vous d'avoir une pense
De qui son me ait lieu de se croire offense ?
De cette lchet voulez-vous me noircir ?


- Clie -

Parle, parle  lui-mme, il pourra t'claircir.


- Sganarelle -

          ( Clie.)

Vous me dfendez mieux que je ne saurais faire :
Et du biais qu'il faut vous prenez cette affaire.




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SCNE XXII. - Clie, Llie, Sganarelle, la femme de Sganarelle,
              la suivante de Clie.



- La femme de Sganarelle -

Je ne suis point d'humeur  vouloir contre vous
Faire clater, Madame, un esprit trop jaloux ;
Mais je ne suis point dupe, et vois ce qui se passe :
Il est de certains feux de fort mauvaise grce ;
Et votre me devrait prendre un meilleur emploi,
Que de sduire un coeur qui doit n'tre qu' moi.


- Llie -

La dclaration est assez ingnue.


- Sganarelle -

          ( sa femme.)

L'on ne demandait pas, carogne, ta venue :
Tu la viens quereller lorsqu'elle me dfend,
Et tu trembles de peur qu'on t'te ton galant.


- Clie -

Allez, ne croyez pas que l'on en ait envie.

          (Se tournant vers Llie.)

Tu vois si c'est mensonge ; et j'en suis fort ravie.


- Llie -

Que me veut-on conter ?


- La suivante -

                        Ma foi, je ne sais pas
Quand on verra finir ce galimatias ;
Dj depuis longtemps je tche  le comprendre,
Et si, plus je l'coute (13), et moins je puis l'entendre,
Je vois bien  la fin que je m'en dois mler.

          (Elle se met entre Llie et sa matresse.)

Rpondez-moi par ordre, et me laissez parler.

          (A Llie.)

Vous, qu'est-ce qu' son coeur peut reprocher le vtre ?


- Llie -

Que l'infidle a pu me quitter pour un autre ;
Que lorsque, sur le bruit de son hymen fatal,
J'accours tout transport d'un amour sans gal,
Dont l'ardeur rsistait  se croire oublie,
Mon abord en ces lieux la trouve marie.


- La suivante -

Marie !  qui donc ?


- Llie -

          (Montrant Sganarelle.)

                      A lui.


- La suivante -

                             Comment,  lui ?


- Llie -

Oui-d !


- La suivante -

Qui vous l'a dit ?


- Llie -

                   C'est lui-mme, aujourd'hui.


- La suivante -

          ( Sganarelle.)

Est-il vrai ?


- Sganarelle -

              Moi ? J'ai dit que c'tait  ma femme,
Que j'tais mari.


- Llie -

                   Dans un grand trouble d'me,
Tantt de mon portrait je vous ai vu saisi.


- Sganarelle -

Il est vrai : le voil.


- Llie -

          ( Sganarelle.)

                        Vous m'avez dit aussi
Que celle aux mains de qui vous aviez pris ce gage
tait lie  vous des noeuds du mariage.


- Sganarelle -

          (montrant sa femme.)

Sans doute. Et je l'avais de ses mains arrach ;
Et n'eusse pas sans lui dcouvert son pch.


- La femme de Sganarelle -

Que me viens-tu conter par ta plainte importune ?
Je l'avais sous mes pieds rencontr par fortune ;
Et mme, quand, aprs ton injuste courroux,

          (Montrant Llie.)

J'ai fait, dans sa faiblesse, entrer monsieur chez nous,
Je n'ai pas reconnu les traits de sa peinture.


- Clie -

C'est moi qui du portrait ai caus l'aventure ;
Et je l'ai laiss choir en cette pmoison,

          ( Sganarelle.)

Qui m'a fait par vos soins remettre  la maison.


- La suivante -

Vous voyez que sans moi vous y seriez encore,
Et vous aviez besoin de mon peu d'ellbore.


- Sganarelle -

          ( part.)

Prendrons-nous tout ceci pour de l'argent comptant ?
Mon front l'a, sur mon me, eu bien chaude pourtant.


- la femme de Sganarelle -

Ma crainte toutefois n'est pas trop dissipe,
Et, d'o que soit le mal, je crains d'tre trompe.


- Sganarelle -

          ( sa femme.)

H ! mutuellement, croyons-nous gens de bien ;
Je risque plus du mien que tu ne fais du tien.
Accepte sans faon le parti qu'on propose.


- la femme de Sganarelle -

Soit. Mais gare le bois si j'apprends quelque chose !


- Clie -

          ( Llie, aprs avoir parl bas ensemble.)

Ah ! dieux ! s'il est ainsi, qu'est-ce donc que j'ai fait ?
Je dois de mon courroux apprhender l'effet.
Oui, vous croyant sans foi, j'ai pris pour ma vengeance
Le malheureux secours de mon obissance ;
Et depuis un moment, mon coeur vient d'accepter
Un hymen que toujours j'eus lieu de rebuter.
J'ai promis  mon pre ; et ce qui me dsole...
Mais je le vois venir.


- Llie -

                       Il me tiendra parole.




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SCNE XXIII. - Gorgibus, Clie, Llie, Sganarelle, la femme de Sganarelle,
               la suivante de Clie.



- Llie -

Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour,
Brlant des mmes feux ; et mon ardent amour
Verra, comme je crois, la promesse accomplie
Qui me donna l'espoir de l'hymen de Clie.


- Gorgibus -

Monsieur, que je revois en ces lieux de retour,
Brlant des mmes feux, et dont l'ardente amour
Verra, que vous croyez, la promesse accomplie
Qui vous donne l'espoir de l'hymen de Clie,
Trs humble serviteur  Votre seigneurie.


- Llie -

Quoi ? Monsieur, est-ce ainsi qu'on trahit mon espoir ?


- Gorgibus -

Oui, Monsieur, c'est ainsi que je fais mon devoir :
Ma fille en suit les lois.


- Clie -

                           Mon devoir m'intresse,
Mon pre,  dgager vers lui votre promesse.


- Gorgibus -

Est-ce rpondre en fille  mes commandements ?
Tu te dmens bientt de tes bons sentiments.
Pour Valre tantt... Mais j'aperois son pre :
Il vient assurment pour conclure l'affaire.




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SCNE XXIV. - Villebrequin, Gorgibus, Clie, Llie, Sganarelle,
              la femme de Sganarelle, la suivante de Clie.



- Gorgibus -

Qui vous amne ici, seigneur Villebrequin ?


- Villebrequin -

Un secret important, que j'ai su ce matin,
Qui rompt absolument ma parole donne.
Mon fils, dont votre fille acceptait l'hymne,
Sous des liens cachs trompant les yeux de tous,
Vit depuis quatre mois avec Lise en poux,
Et, comme des parents le bien et la naissance
M'tent tout le pouvoir d'en casser l'alliance,
Je vous viens...


- Gorgibus -

                 Brisons l. Si, sans votre cong,
Valre votre fils ailleurs s'est engag,
Je ne vous puis celer que ma fille Clie
Ds longtemps par moi-mme est promise  Llie ;
Et que, riche en vertus, son retour aujourd'hui
M'empche d'agrer un autre poux que lui.


- Villebrequin -

Un tel choix me plat fort.


- Llie -

                            Et cette juste envie
D'un bonheur ternel va couronner ma vie.


- Gorgibus -

Allons choisir le jour pour se donner la foi.


- Sganarelle -

          (seul.)

A-t-on mieux cru jamais tre cocu que moi !
Vous voyez qu'en ce fait la plus forte apparence
Peut jeter dans l'esprit une fausse crance.
De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien ;
Et, quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien.



FIN DE SGANARELLE.


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Notes [from 1890 edition]



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(0) Ce personnage comique est une cration de Molire, et le nom de
Sganarelle est rest au caractre qu'il reprsente : on disait les
"Sganarelles", comme on avait dit les "Jodelets", les "Gros-Rens",
etc.

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(1) "Cllie", roman de mademoiselle de Scudry.

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(2) Ces deux ouvrages tenaient autrefois dans l'ducation de la
jeunesse la mme place que les fables de la Fontaine y tiennent
aujourd'hui.

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(3) Livre de dvotion, par Louis de Grenade, dominicain espagnol,
mort en 1588. (B.)

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(4) "Si ferai bien, je meure". Ce qui veut dire "Oui, assurment je le
ferai bien". "Si" est un vieux mot que Molire emploie assez souvent,
et qu'on trouve mme dans le "Tartufe". Nicot, dans son "Trsor de la
langue franoise", dit qu'il sert  renforcer le verbe qui le suit.

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(5) Nicot fait venir ce mot de l'espagnol "truhant", un "bateleur", un
"plaisanteur", un vagabond, et par induction, "canaille", "belistre",
"mchancet", "malice".

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(6) "Marri" est un vieux mot ; il signifie "fch", "chagrin". Le
piquant jeu de mots auquel il donne lieu ici est devenu proverbe parmi
tous les confrres de Sganarelle. (Lem.) Ce mot vient du latin barbare
"marritio", que Vossius interprte "douleur", "ressentiment d'un
affront reu".

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(7) "Prendre la chvre", pour "imiter la chvre", animal vif,
impatient ; se fcher de rien, prendre tout au pied de la lettre.
C'est le propre des esprits bourrus. Nous disons aujourd'hui "prendre
la mouche"  peu prs dans le mme sens.

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(8) "Avoir des visions cornues", c'est--dire, "avoir des ides
chimriques", "folles", "ridicules".

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(9) "Jocrisse", mot populaire qui renferme toute la peinture d'un
individu.  Un jocrisse est en mme temps sot, avare, laid, et
poltron. C'est un homme qui ferme les yeux sue les dsordres de sa
femme, et s'abaisse aux plus petits dtails du mnage.

-----------

(10) "Ce n'est pas pour des prunes". Proverbialement, ce n'est pas
pour peu de chose.

-----------

(11) Mot qui vient de l'italien "capriola". On disait autrefois
"caprioler" ; mais dj, du temps de Richelet, le mot "cabrioler"
tait plus usit.

-----------

(12) Il faut chercher l'origine de ce proverbe dans les usages de
l'ancienne chevalerie. Les chevaliers avaient deux espces de chevaux :
ceux qu'ils montaient habituellement taient connus sous le nom de
"coursiers de palefroi" : c'taient des chevaux d'une allure aise et
d'une force ordinaire. Mais, les jours de bataille, on leur amenait
des chevaux d'une vigueur et d'une taille remarquable, que des cuyers
conduisaient  leur droite, d'o leur est venu le nom de "destriers".
Ces destriers taient prsents aux chevaliers  l'heure mme du
combat : c'tait ce que l'on appelait alors "monter sur ses grands
chevaux". Depuis, par allusion  cet usage, on a dit "monter sur ses
grands chevaux", pour se mettre en colre, menacer, prendre un parti
vigoureux, montrer de la fiert, de l'arrogance, du courage.

-----------

(13) "Et Si, plus je l'coute". Nous avons dj donn, p. 190 [Note (4)],
une explication de ce vieux mot, qui est employ ici pour "nanmoins",
"pourtant".

-----------










End of the Project Gutenberg EBook of Sganarelle, by Moliere

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