The Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de Paris
depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Tome 3), by Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

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Title: Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Tome 3)

Author: Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

Release Date: April 4, 2018 [EBook #56918]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  TABLEAU
  HISTORIQUE ET PITTORESQUE
  DE PARIS,

  DEPUIS LES GAULOIS JUSQU' NOS JOURS.


  Ddi au Roi
  Par J. B. de Saint-Victor


  _Seconde dition_,
  REVUE, CORRIGE ET AUGMENTE.

  TOME SECOND.--PREMIRE PARTIE.


                       _Miratur molem..... Magalia quondam._
                                                  NEID., lib. 1.




  PARIS,
   LA LIBRAIRIE CLASSIQUE LMENTAIRE,
  CHEZ LESAGE, RUE DU PAON, N 8.

  M DCCC XXII.




TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.




IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIRE, N 5.




QUARTIER MONTMARTRE.

     Ce quartier est born  l'orient par les rues Poissonnire et du
     Faubourg-Poissonnire exclusivement jusqu'aux barrires; au
     septentrion, par l'extrmit des faubourgs inclusivement; 
     l'occident, par les rues de l'Arcade et du Rocher, jusqu' la
     barrire de Mouceaux; au midi, par la rue
     Neuve-des-Petits-Champs, la place des Victoires, et par les rues
     des Fosss-Montmartre et Neuve-Saint-Eustache aussi
     inclusivement.

     On y comptoit, en 1789, soixante-dix-huit rues, trois
     culs-de-sac, une glise paroissiale, deux chapelles, deux
     couvents d'hommes, deux couvents et une communaut de filles,
     deux places, une salle de spectacle et une bibliothque publique.


PARIS SOUS LA RGENCE DE CHARLES DAUPHIN, SOUS CHARLES V ET CHARLES VI.

La rgence du dauphin, depuis Charles V, et le rgne de Charles VI, sous
lesquels on leva l'enceinte qui, du ct oriental, traversoit une petite
portion de ce quartier[1], sont mmorables par les grands vnements qui
se passrent alors dans Paris.

          [Note 1: Elle toit btie sur l'emplacement o sont la rue des
          Fosss-Montmartre et la place des Victoires: c'toit la seule
          partie du quartier Montmartre qui existt alors.]

Pour bien faire comprendre ces vnements, il est ncessaire que nous
revenions encore sur les premiers temps de la monarchie, et que nous
ajoutions quelques traits au tableau que nous avons dj trac de la
situation politique des premiers Captiens.

Nous avons fait voir, dans le volume prcdent, quel fut en France le
gouvernement monarchique sous les deux premires races, o il continua de
demeurer tel que les barbares du Nord l'avoient apport du sein de leurs
forts; et le miracle de son existence, au milieu de tant de causes de
destruction dont il toit comme assailli de toutes parts, n'a pu tre
expliqu que par l'influence toujours croissante de la religion
chrtienne, seul principe d'unit qui pt maintenir entre elles tant de
parties incohrentes d'un tout aussi mal constitu. Nous avons en mme
temps montr que ces deux races de rois tombrent l'une aprs l'autre par
des causes absolument semblables, par la foiblesse et la lchet de leurs
derniers princes; le courage et la force tant alors la premire
condition, une condition indispensable pour acqurir un trne et pour le
conserver; et l'histoire de la chute des enfants de Charlemagne nous a
rappel, dans toutes ses circonstances essentielles, celle des rois
francs, descendants de Clovis[2]. Toutefois si la catastrophe fut la mme
pour l'une et l'autre famille, les rsultats de ces deux grandes
infortunes furent bien diffrents pour l'tat. L'heureuse institution des
maires du palais, qui substituoit presque toujours, dans l'administration
de l'empire, un ministre vigoureux  un prince dgnr, contribua 
sauver la monarchie, au moment o disparoissoit la premire race de nos
rois; rien alors ne fut chang dans les rapports qui unissoient la nation
 son chef politique; et Charlemagne, succdant aux droits des
Mrovingiens, rgna au mme titre que Clovis, avec le mme degr de
puissance et les mmes attributions. Il n'en fut pas de mme sous sa
propre race: tous ces rois qui vinrent aprs lui, si peu capables de
soutenir le trne, au milieu des dangers toujours croissants dont il toit
entour, tant demeurs entirement abandonns  eux-mmes, les vices d'un
systme politique si imparfait se dvelopprent aussitt avec une
effrayante rapidit: la division se mit ncessairement, nous dirions
presque _naturellement_ partout; et la socit parut rtrograder jusqu'au
gouvernement domestique des simples peuplades. Ce fut dans ce danger
imminent d'une dissolution entire du corps social, que la puissance
spirituelle devint prpondrante dans l'tat, toutes les classes de la
socit s'empressant de s'y soumettre, se rfugiant en quelque sorte sous
l'abri de son autorit, par l'instinct de la conservation[3], et par une
de ces inspirations secrtes de la Providence qui seule dcide du salut et
de la perte des nations, et les conduit, par des voies admirables et qui
nous sont inconnues, au but que ses dcrets leur ont marqu. Que l'glise
ait alors sauv l'tat, qu'elle ait empch cette belle France de devenir
un champ de carnage et de destruction, et comme un vaste repaire de
soldats farouches, sans cesse arms les uns contre les autres et se
faisant une guerre d'extermination, c'est ce qui est palpable en quelque
sorte pour tous les bons esprits, pour tous ceux qui considrent d'un oeil
attentif les vnements de cette poque mmorable, et qui, pour les bien
juger, s'affranchissent de toute passion et de tout prjug.

          [Note 2: _Voyez_ t. I, p. 484, 2e partie.]

          [Note 3: _Voyez_ t. I, p. 336, 1re partie.]

Il est remarquable que ce fut contre le voeu de la haute noblesse et des
vassaux les plus puissants, que la race de Charlemagne monta sur le
trne[4], tandis que ce furent ces grands vassaux eux-mmes qui donnrent
la couronne  Hugues-Capet. C'est qu'au degr d'indpendance o ils
toient parvenus vers la fin de la seconde race, un chef choisi par eux et
dans leurs rangs n'avoit rien qui pt le leur rendre redoutable, en mme
temps qu'il rendoit lgitime tout ce qu'ils avoient usurp. Nous avons vu
que le premier des Capets reut la couronne de France aux conditions
auxquelles il leur avoit plu de la lui donner; qu'entour de quelques
striles marques d'honneurs, il vcut presque isol dans sa petite
souverainet, au milieu de cette agrgation de petits souverains, toujours
indpendants, souvent en rvolte ouverte contre lui; et que ses premiers
successeurs demeurrent comme lui dans cet tat de foiblesse et
d'obscurit. Comment leurs descendants trouvrent-ils le moyen d'en
sortir? Comment dans cette situation qui sembloit, pour ainsi dire,
dsespre, qui les mettoit, en apparence, si fort au-dessous des deux
races qui les avoient prcdes, parvinrent-ils  une puissance
incomparablement plus grande et surtout plus solide et plus durable? C'est
ce qu'il convient d'examiner.

          [Note 4: _Ibid._ p. 489, 2e partie.]

Deux causes principales y contriburent; et, chose singulire, c'est dans
la foiblesse mme de ces princes qu'elles prirent naissance et que s'en
dvelopprent les premiers effets. Nous avons dj indiqu la premire:
ce fut la cessation du _plaid gnral_ ou _assemble de la nation_[5], qui
n'toit autre chose, sous les deux premires races, qu'une espce de
confdration de la noblesse entire contre la puissance du monarque, que
chaque anne ses lois et ses dcrets faisoient rentrer dans les limites
qu'elle lui avoit traces, ds qu'il avoit fait quelques tentatives pour
en sortir. Ces assembles tombrent en dsutude, parce que l'intrt
gnral, qui les avoit tablies et maintenues, disparut devant un nombre
infini d'intrts particuliers que le malheur des temps et l'usurpation
avoit crs et mis  sa place. Le plaid gnral qui limitoit la puissance
des rois mettoit aussi des bornes  celle des vassaux: les seigneurs
cessrent de s'y rendre, parce qu'il s'y faisoit appellation de leurs
justices particulires, dont ils avoient fait,  la fin de la seconde
race, des justices souveraines; parce que les lois gnrales qui s'y
faisoient, supposoient, par une consquence invitable, une administration
gnrale dont nul autre que le roi ne pouvoit tre dpositaire,  laquelle
il ne leur convenoit plus de demeurer soumis, que mme ils ne vouloient
plus absolument reconnotre. Ainsi, par un effet contraire, la puissance
extraordinaire et illgale qu'ils s'toient arroge, les isolant les uns
des autres, contribuoit  les affoiblir: car, ds ce moment, et par des
degrs d'abord insensibles, mais dont l'accroissement devint plus rapide,
 mesure que tant d'autres circonstances eurent accru la puissance du roi
comme seigneur fodal, son _plaid particulier_ prit la place du _plaid
gnral_, et devint la source de toute lgislation, comme il l'avoit t
de toute justice. Alors tous les vassaux infrieurs, toute la population
des villes, tout ce qui ne fut pas sous la dpendance immdiate des grands
vassaux, devint dpendant du roi, sous tous les rapports qui constituent
la vraie monarchie; et jusqu' un certain point, les princes de la
troisime races surent en profiter.

          [Note 5: _Voyez_ t. I, p. 144, 1re partie.]

Voil ce qui accrut leur puissance. Ce qui la consolida, ce fut l'ordre
nouveau de succession qui s'tablit dans la famille royale, l'hrdit de
la couronne devenant le partage exclusif de l'an des fils du roi, ou de
tout autre prince qui reprsentoit cet an. Il n'est peut-tre pas un
seul de nos historiens qui,  l'occasion de cette disposition nouvelle,
devenue par la suite loi fondamentale de l'tat, n'ait admir la politique
profonde des premiers Capets qui avoient su l'tablir. Il falloit admirer
la Providence divine qui avoit arrt que la France deviendroit un grand
et puissant royaume et le premier de la chrtient, et non les vues
prvoyantes de ces princes dont la puissance toit trop borne et trop
prcaire pour qu'il leur ft possible de rien arranger dans l'avenir au
profit de leurs descendants. Et en effet, qu'toit-ce que le partage de la
succession royale sous les deux premires races, sinon le partage du
domaine de la famille, domaine alors immense, et rpandu dans toutes les
parties du royaume[6]; et comment les comtes de Paris, devenus rois,
auroient-ils pu partager leur petit comt, de manire  laisser plusieurs
rois aprs eux? Ils pouvoient encore moins crer pour telles ou telles
provinces des rois sans territoire, qui n'y auroient point t reconnus,
et que le seigneur suzerain du canton et sans doute fait citer  sa cour
de justice, pour qu'ils eussent  sortir sans dlai des terres de sa
dpendance. Il n'y eut donc qu'un seul hritier[7], parce qu'il n'y avoit
qu'un seul domaine indivisible, et que par consquent il toit impossible
que la succession ft partage; et ce qui ne fut que le rsultat de
quelques circonstances particulires  la troisime race, circonstances
que ses premiers rois considrrent sans doute comme trs-dfavorables
pour eux, devint, dans la suite, la sret de cette race, et le gage le
plus sr de sa splendeur et de sa prosprit.

          [Note 6: T. I, p. 62, 1re partie.]

          [Note 7: Hugues Capet n'et pu diviser le royaume entre
          plusieurs fils, quand bien mme il l'auroit voulu, puisqu'il
          n'en eut qu'un seul, Henri Ier; et les intrigues de Constance,
          femme de Robert, pour porter ce prince  donner la couronne 
          son fils cadet au prjudice de l'an, prouvent que le droit
          d'anesse dans la succession au pouvoir royal n'toit point
          encore, sous ce dernier prince, irrvocablement tabli.]

Et ce qui prouve que dans cette dsignation de l'an de leur fils pour
leur succder au trne, ces princes ne suivirent que la loi de la
ncessit et non pas celle que devoit leur tracer une saine politique,
c'est qu'au moment mme o des circonstances plus heureuses eurent accru
le domaine royal (et ce fut  Philippe-Auguste qu'il dut cet accroissement
considrable, qui sembloit devoir fixer  jamais les nobles destines des
rois de France) le successeur de ce prince[8] se hta de partager entre
ses enfants les provinces nouvellement conquises au profit de la
monarchie, renouvelant ainsi en leur faveur les partages funestes qui
avoient amen la ruine des deux premires races; et il est trs-probable
que s'il ne leur donna pas  tous le titre de roi, c'est que la coutume
de l'indivisibilit de la succession au trne avoit dj pris force de
loi; et que d'ailleurs, nous le rptons, les grands vassaux, matres
absolus chez eux, n'eussent point souffert cette multiplicit de
souverains.

          [Note 8: Louis VIII (_Voyez_ t. I, p. 693, 2e partie). Ce ne fut
          que sous Philippe-le-Hardi que la loi des apanages commena
          d'tre en vigueur, loi trop tardive, qui mit sans doute un terme
          aux dmembrements que chaque rgne apportoit au domaine de la
          couronne, mais qui ne put rparer le mal dj fait, et empcher
          que la proprit entire des provinces donnes par les
          prdcesseurs de ce prince  leurs fils cadets, ne se perptut
          dans les diverses branches de la famille royale, cette hrdit
          ayant lieu suivant la ligne directe de descendance, et sans
          distinction de mles et de femelles.

          L'apanage au contraire devint une espce de majorat ou de
          substitution, et dut ainsi,  dfaut d'hritiers, revenir au
          domaine de la couronne.]

Si l'on suit attentivement la marche de ces premiers Captiens, on n'y
voit qu'un dessein assez constamment suivi et qui semble avoir t tout le
fond de leur politique: ce fut de chercher dans le peuple un appui contre
la noblesse; ce qu'ils firent, comme nous l'avons dj dit, par le soin
qu'ils eurent, en faisant rentrer les communes sous leur juridiction, de
leur accorder de nouveaux privilges[9], surtout par l'importance qu'ils
donnrent aux bourgeois de Paris, qui devoient si trangement abuser de
ces faveurs extraordinaires et de ces concessions imprudentes. Ce fut une
faute trs-grave, qui eut les plus funestes consquences pour la
monarchie, et d'autant plus funestes qu'en mme temps que ces princes
mettoient tous leurs soins  lever le peuple et  abaisser les grands,
ils combattoient de toutes leurs forces l'influence si naturelle, si
lgitime et surtout si salutaire de la puissance spirituelle, de cette
puissance qui dj avoit t le salut de la France, qui seule encore
pouvoit offrir  la puissance politique un vritable appui. Dans cette
situation prcaire o il avoit plu aux rois captiens de se placer, entre
des nobles factieux et des plbiens indociles, il ne parot pas qu'aucun
d'eux,  aucune poque, ait entirement compris quel immense secours il en
pouvoit tirer, et qu'une socit chrtienne se trouvoit en contradiction
avec elle-mme, si la puissance temporelle n'y toit, mme sous certains
rapports qui semblent aux esprits vulgaires purement politiques, soumise
aux dcisions de cette puissance universelle, institue par Dieu mme pour
tre la rgle suprme de la socit entire des fidles, et pour tout
ramener sans cesse  sa sublime unit. Saint Louis n'est pas lui-mme
exempt sur ce sujet de quelques reproches. Mais ce furent surtout les
dmls violents et scandaleux de Philippe-le-Bel avec le pape Boniface
VIII, dmls dans lesquels tous les torts toient videmment du ct du
monarque franois, qui commencrent  porter atteinte au respect religieux
dont les peuples jusqu'alors avoient t pntrs pour le vicaire de
Jsus-Christ. Le sjour forc de plusieurs papes en France et le grand
schisme d'Occident, plus fatal  la religion que tout le reste, accrurent
encore cette disposition fcheuse, et les premiers symptmes de la
dissolution sociale ne tardrent point  se manifester. Ces considrations
si importantes recevront plus tard leur dveloppement: il suffit de les
indiquer ici pour bien faire comprendre la suite des vnements.

          [Note 9: _Voyez_ t. I, p. 685 et seqq., 2e partie.]

Nous avons expliqu comment les successeurs de Hugues Capet sortirent peu
 peu de cet tat de foiblesse extrme o le chef de leur race avoit t
rduit, quels moyens ils surent employer pour y parvenir, quelles
circonstances heureuses les favorisrent. Les victoires si clatantes et
si dcisives de Philippe-Auguste firent une impression profonde sur les
grands vassaux, qui, jusqu'alors, ne sembloient point avoir compris
eux-mmes le danger de leur position, ni ce que le pouvoir royal tiroit de
force de l'isolement dans lequel chacun d'eux s'toit plac, ainsi que du
caractre nouveau qui lui avoit t donn. Nous avons vu que les plus
puissants d'entre eux renouvelrent leurs confdrations, non plus pour
former, comme dans les temps anciens, une assemble nationale qui pt
lgalement arrter les empitements du monarque sur leurs droits et
privilges, mais pour crer des ligues et machiner des complots contre
lui, se faisant ainsi ses ennemis parce qu'ils commenoient  redouter
qu'il ne devnt leur matre. Sous la rgence de Blanche et sous le rgne
mmorable de saint Louis, ils furent contenus; et nous avons dj dit
pourquoi, dans ces premiers ges de la monarchie, les princes courageux et
d'un grand caractre toient presque toujours srs de triompher dans
cette lutte sans cesse renaissante; mais, sous des rgnes plus foibles,
une faute dj commise et qui ne pouvoit tre rpare, rendit  ces
vassaux indociles et orgueilleux tous les avantages qu'ils avoient perdus.

On devine sans doute quelle est cette faute irrparable dont nous voulons
parler: le mariage de Louis-le-Jeune avec lonore de Guyenne avoit runi
 la couronne deux des plus belles provinces de France; son divorce, plus
fatal que vingt dfaites, en rendit possesseurs les rois d'Angleterre, et
tablit dans le sein mme de ce beau royaume une puissance rivale de celle
de ses propres rois, et revtue comme elle d'un caractre sacr et
inviolable. Les monarques anglois, devenus ainsi vassaux des rois de
France, et ne supportant qu'avec impatience le joug d'un vasselage si
humiliant pour des ttes couronnes, se firent  l'gard de ceux-ci une
politique conforme  leurs nouveaux intrts, c'est--dire que, dcids 
secouer ce joug insupportable, et incapables d'y jamais parvenir, s'ils
demeuroient livrs  leurs propres forces, ils se firent le point d'appui
formidable de tout vassal qui voulut se rvolter. La politique de nos
princes devoit tre,  son tour, de ne point prendre de repos que ces
dangereux ennemis ne fussent entirement chasss de France. Il est
probable que Louis VIII et Louis IX eussent pu mettre fin  cette grande
entreprise, pendant le long rgne de Henri III, s'ils en eussent senti
toutes les consquences: ils ne le firent point, et ce foible rgne
s'tant prolong jusque sous celui de Philippe-le-Hardi, la cour de France
continua  ne point s'inquiter.

douard Ier, prince actif et valeureux, lui prouva bientt, sous
Philippe-le-Bel, combien elle avoit eu tort de se tranquilliser sur un
semblable voisinage: une lutte opinitre et continuelle s'engagea entre
ces deux rois, lutte dans laquelle le monarque anglais, trouvant sans
cesse de nouvelles ressources dans l'esprit de rvolte et de mutinerie des
grands vassaux, souvent mme des petits, causa souvent de trs-grands
embarras  son seigneur suzerain, et ne cessant de troubler la France,
montra  ses successeurs la route qu'il leur falloit suivre pour obtenir
des succs plus dcisifs, y tendre et y consolider de plus en plus leurs
tablissements. Cependant les rois de France, qui ne possdoient encore ni
assez de sujets immdiats ni des revenus assez considrables pour se
soutenir uniquement avec leurs propres forces contre un ennemi qui ne leur
faisoit la guerre qu'en leur suscitant mille autres ennemis, appeloient 
leur secours les peuples  peine affranchis, ajoutoient sans cesse aux
privilges des villes et des communes pour prix des leves d'hommes et des
subsides extraordinaires qu'ils leur demandoient, et par ces concessions
impolitiques, mais que les fautes prcdentes rendoient peut-tre
ncessaires, croient ainsi dans l'tat une corporation nouvelle plus
difficile  gouverner, plus porte  la mutinerie et  l'insolence que
cette noblesse altire dont ils eurent sans doute souvent  se plaindre,
mais qui seule cependant leur fournissoit encore de srs auxiliaires et
des armes capables de tenir tte  l'ennemi. Ainsi se forma, de cette
complication d'imprudences et de malheurs, le troisime ordre de l'tat:
ce fut Philippe-le-Bel lui-mme qui le premier appela les dputs des
communes  dlibrer avec le clerg et la noblesse sur les affaires du
royaume, et donna  ce tiers-ordre une importance politique dont il abusa
si trangement par la suite, ou, pour mieux dire,  l'instant mme qu'elle
lui eut t accorde. Ds lors il devint difficile de rien obtenir sans
assembler les tats-gnraux que ce prince avoit si malheureusement
institus[10]; ils se tinrent le plus souvent  Paris, dont la population
toit plus riche, plus nombreuse, voyoit de plus prs la cour, toit
place au centre des affaires, sur lesquelles, par consquent, elle
pouvoit exercer une plus grande influence. Alors ce fut  remuer
principalement cette population que s'attachrent tous les chefs de
factions, au milieu de tant de troubles et de revers de fortune qu'amenoit
sans cesse cette position trange  laquelle la France toit rduite; et
c'est ainsi que l'histoire de cette ville fameuse devient,  partir de
cette poque, l'histoire mme de la monarchie.

          [Note 10: Pendant long-temps on n'avoit demand  la noblesse
          que le service personnel; et hors des cas o elle devoit ce
          service, le roi n'avoit d'autres troupes que celles qu'il
          pouvoit soudoyer. Ces cas o la noblesse toit tenue de servir
          tant assez rares, il arrivoit que les rois, pour obtenir la
          prestation du service personnel, lorsqu'il ne leur toit point
          d, convoquoient des assembles gnrales o ils faisoient
          approuver leur demande par les barons. Alors ceux-ci levoient la
          taille dans leurs domaines pour l'arme du roi; car ce n'toit
          que dans ce cas dj mentionn du service personnel que leurs
          vassaux toient tenus de s'armer et de les suivre. Il en toit
          de mme pour la noblesse runie des provinces; et lorsqu'il
          vouloit avoir son assistance, le roi ngocioit avec elle comme
          avec les barons.

          Or, les villes appartenantes au roi ayant aussi leurs
          privilges, il falloit galement ngocier avec elles.
          Philippe-le-Bel crut bien faire en simplifiant ces oprations,
          et convoqua  cet effet des assembles gnrales, o furent
          appels les dputs des villes en mme temps que ceux de la
          noblesse. Ce fut en 1304 que se tint la premire assemble de
          cette espce. Elle prsenta avec les anciens parlements de la
          nation cette diffrence essentielle, que les barons et les pairs
          n'y formrent point une chambre spare o, de mme que dans le
          _conseil suprme_ dcrit par Hincmar[10-A], se seroient
          prpares les propositions qui devoient tre ensuite prsentes
           la noblesse du second ordre, et seulement aux dputs de cette
          noblesse: car, dans cette premire assemble, ainsi que dans
          quelques-unes des suivantes, les dputs des villes n'eurent
          point voix consultative, et ne furent admis qu' reprsenter
          leurs besoins et leurs facults. Si l'assemble des tats et
          t ainsi divise en deux chambres, les grands prsidents de la
          cour du roi auroient eu seuls le droit d'entrer dans celle des
          seigneurs, et les moindres conseillers n'eussent t placs
          qu'au degr o il leur convenoit d'tre. Mais tous les dputs
          des diffrents ordres s'tant runis dans une seule assemble,
          les conseillers de la cour firent corps avec les dputs des
          villes, ou le tiers-tat; le baronnage disparut et les pairs ne
          comparurent pas. Ce changement dans la forme de ces assembles
          gnrales eut, en raison du nouvel lment qu'on y avoit
          introduit, les plus graves consquences. Ce n'toit plus le
          parlement gnral de la nation; et comme de telles runions
          toient en effet composes de tous les tats, il fallut donner
          un nom nouveau  une chose toute nouvelle, et on les nomma
          _tats-gnraux_.]

          [Note 10-A: _Voyez_ t. I, p. 133, 1re partie.]

douard Ier et pouss plus loin ses avantages, si, heureusement pour la
France, il n'et trouv, dans son propre pays, des embarras qui arrtrent
le cours de ses projets ambitieux. Sous son foible successeur douard II,
les monarques franois reprirent leur ascendant; et les rgnes de
Louis-le-Hutin, de Philippe-le-Long et de Charles-le-Bel furent moins
agits. Mais un grand prince monta sur le trne d'Angleterre; et la cause
du mal n'tant point dtruite, le caractre de ce nouvel ennemi, et des
circonstances encore plus fcheuses en aggravrent bientt les effets.

Et d'abord la premire dmarche hostile que fit douard III, dont le rgne
mmorable prparoit tant de malheurs  la France, fut de disputer la
possession de ce royaume  Philippe de Valois, renouvelant  l'occasion de
l'avnement de ce prince les querelles qui s'toient leves entre Jeanne,
fille de Louis-le-Hutin, et Philippe-le-Long. Pour succder 
Charles-le-Bel, il appuyoit son droit sur ce que sa mre Isabelle toit
fille de Philippe-le-Bel, dont, par consquent, il toit le petit-fils,
et plus proche parent que Philippe-de-Valois, neveu de ce monarque; d'un
autre ct, on revendiquoit aussi la couronne pour Blanche, fille unique
du feu roi, et ne aprs la mort de son pre. Mais la mme loi[11] qui
avoit donn l'exclusion  Jeanne fit rejeter Blanche; et les prtentions
d'douard, qui ne prsentoit d'autres titres  cet hritage que ceux que
lui donnoit la ligne fminine, ne semblrent pas plus lgitimes aux barons
assembls. Forc de cder, et reconnoissant peut-tre au fond de l'me
combien toient futiles ces titres sur lesquels se fondoit sa demande, le
roi d'Angleterre n'en feignit pas moins de grands ressentiments comme si
on l'et dpouill d'un bien qui lui appartenoit lgitimement, et fit de
cette injustice prtendue le principal prtexte de la guerre acharne
qu'il ne cessa de faire  Philippe, s'alliant  tous ses ennemis, se
dclarant contre lui l'auxiliaire des rebelles et le protecteur des
tratres.

          [Note 11: Tous nos historiens disent les uns aprs les autres
          que ce fut en vertu de la loi salique que cette exclusion fut
          prononce. Il et t plus exact de dire que ce fut en vertu
          d'une loi commune  tous les Francs, loi qui existoit chez eux
          de temps immmorial, et qui, voulant qu'on ft _brave, robuste,
          utile  la nation_, pour avoir le droit de la gouverner (_Voy._
          t. I, p. 66, 1re partie), dclaroit par cela mme les femmes
          incapables de rgner. La marque  laquelle Gontram fit connotre
           Childebert qu'il l'appeloit  l'hritage de son royaume, fut
          de lui mettre une lance  la main: Mes pchs ont fait, lui
          dit-il ensuite, qu'il ne me reste rien de ma race, si ce n'est
          vous, qui tes le fils de mon frre: soyez donc mon hritier.
          (_Greg. Tur._, lib. 7, c. 33, lib. 9, c. 20.) Gontram avoit
          cependant une fille; mais elle ne pouvoit _manier la lance_; et
          il se contenta de lui donner un apanage considrable. La
          crmonie d'lever un prince sur le _pavois_ ou bouclier pour
          lui faire prendre possession de la royaut, prouve seule que,
          pour tre roi, il falloit tre homme et guerrier.]

 l'poque o ces ressentiments, vrais ou faux, excitoient contre le
successeur de Charles-le-Bel un ennemi si actif et si puissant, et
sembloient donner une animosit nouvelle  la vieille haine de
l'Angleterre contre la France, si nous examinons la situation de ce prince
 l'gard des autres grands vassaux, nous la voyons galement entoure de
prils et d'inimitis.

Le comt d'Artois avoit t spar de la couronne avant l'existence de la
loi salutaire qui changeoit en simples apanages les portions du domaine de
la couronne que nos rois avoient jusqu'alors si imprudemment accordes en
toute proprit  leurs fils cadets. Ce grand fief tant devenu vacant par
la mort de Robert II, Philippe-le-Bel, fond sur ce que la reprsentation
n'y avoit pas lieu, l'avoit adjug, en 1302,  Mahaud, fille de ce prince,
par prfrence  Robert III, qui n'toit que son petit-fils, et neveu de
l'hritire. Robert ayant appel de ce jugement sous Philippe-le-Long, et
essay mme de soutenir son droit par la force des armes, un nouvel arrt
confirma Mahaud dans la possession du comt-pairie d'Artois, et Robert,
contraint une seconde fois de s'y soumettre, resta tranquille pendant les
rgnes assez courts de ce prince et de Charles-le-Bel son successeur.

Mais sous celui de Philippe de Valois, dont il toit beau-frre, et  qui
il avoit rendu des services assez importants, Robert crut pouvoir faire
revivre ses prtentions, et attaqua, pour la troisime fois, le jugement
rendu en faveur de Mahaud. Il le pouvoit, sans doute, et sans mriter
aucun blme, au risque de se voir condamn pour la quatrime fois; mais
pour faire russir une mauvaise cause dont lui-mme dsesproit, il
employa des moyens frauduleux, indignes d'un prince, et dshonorants pour
tout homme, quel qu'il pt tre[12]. Cette basse et criminelle intrigue
fut dcouverte, et la condamnation de ce prince est clbre par toutes les
formalits qui y furent observes, et qui nous ont conserv la manire
dont on procdoit  l'gard des pairs de France dans les causes
criminelles. Banni du royaume, le comte d'Artois va chercher un asile en
Angleterre, o douard le reoit  bras ouverts, l'admet dans tous ses
conseils et ce dangereux esprit, qui ne respiroit que la vengeance, n'a
plus d'autre pense que d'exciter  la guerre contre son propre pays un
prince ardent et ambitieux qui n'y toit dj que trop dispos. En mme
temps qu'il le dtermine  entrer en France, il l'aide  pratiquer dans
plusieurs provinces des intelligences qui devoient assurer le succs de
son invasion. douard se fait donc le chef secret de tous les seigneurs
mcontents. Il pousse  la rvolte les Flamands, toujours prts  se
rvolter, et commence les hostilits. Elles n'ont toutefois rien de
dcisif; la ligue se dissout, et une trve d'un an qu'il obtient de son
ennemi trop facile, lui donne le temps de mieux prendre ses mesures.

          [Note 12: Il s'toit fait fabriquer de faux titres, entre autres
          un contrat de mariage de Philippe d'Artois son pre, et de
          Blanche de Bretagne sa mre, par lequel le comte d'Artois son
          grand pre cdoit le comt  Philippe et  ses enfants mles, 
          l'exclusion des filles, en s'en rservant seulement l'usufruit.]

Des troubles naissent en Bretagne au sujet de l'hrdit de ce grand fief.
Le roi de France se dclare pour Charles de Blois que le feu duc avoit
institu son hritier; douard prend aussitt le parti de Jean de Montfort
son contendant. La guerre recommence et cesse encore au dtriment de
Philippe, qui ne sait point profiter des avantages qu'il avoit obtenus. Le
supplice d'Olivier de Clisson, que le roi fait excuter comme coupable de
flonie[13], la rallume bientt, et plus furieuse que jamais. Ici
commence cette suite non interrompue de revers dont la France fut accable
sous le rgne de ce prince, et sous le rgne plus malheureux encore de son
successeur. douard dbarque en Normandie o la trahison lui avoit prpar
des voies qui le conduisent jusqu'aux portes de Paris dont il brle et
dvaste les environs[14]. Cependant tout toit tellement livr au hasard
dans les oprations militaires de ce temps-l, que press  son tour par
Philippe qui le poursuit sans relche et l'atteint prs de Crci, le roi
d'Angleterre, qui essayoit de faire sa retraite en Flandre, sembloit perdu
sans ressource et ne pouvoir chapper  une entire dfaite: la valeur
imptueuse et inconsidre des Franais lui procure, dans cette situation
dsespre, une victoire complte, dcisive, et dont les suites sont
terribles. Tout semble perdu; la France consterne ne peut empcher son
ennemi de prendre Calais, aprs un sige de trois ans, et de se faire
ainsi une place d'armes d'o il lui devient facile de conduire, dans
quelques jours, une arme jusqu'aux portes de sa capitale et  travers la
plus riche de ses provinces; le peuple est foul et mcontent, la noblesse
disperse et dcourage; les campagnes ravages restent sans culture; les
tratres et les rebelles s'affermissent dans l'alliance de l'tranger, et
le royaume entier est en proie  des maux qui, depuis long-temps, lui
toient inconnus.

          [Note 13: Le crime de flonie ou de trahison, diffrent de celui
          de rvolte ouverte, avoit t, dans tous les temps, considr
          chez les Francs comme le plus grand des crimes et puni de mort:
          La multiplicit des princes  qui il toit permis de se
          _recommander_, dit du Buat, et qui possdoient comme par indivis
          le droit de rgner sur leurs _fidles communs_, fournissoit
          toujours des protecteurs  la rvolte, et en diminuoit en
          quelque sorte la noirceur.]

          [Note 14: _Voyez_ t. I, p. 735, 2e partie.]

D'un autre ct, cette application de la loi fondamentale de l'tat qui
avoit port sur le trne Philippe-le-Long et Philippe de Valois, au
prjudice de deux filles des rois leurs prdcesseurs, n'avoit pu avoir
lieu sans faire natre une foule de mcontents; et le premier de ces deux
princes s'toit vu forc  faire de grands sacrifices pour apaiser les
plus puissants. Dans ces diverses transactions, Eudes de Bourgogne, oncle
de Jeanne, avoit obtenu en mariage la fille ane du roi, et pour dot le
comt de Bourgogne, ce qui le rendit possesseur des deux grands fiefs de
ce nom. Pour se faire donner un si riche prsent, Eudes avoit sacrifi
entirement les intrts de sa pupille; et la fille de Louis Hutin, marie
 Philippe, comte d'vreux, toit reste dpouille de presque tout
apanage jusqu' l'avnement de Philippe de Valois. Ce prince, en montant
sur le trne, crut devoir lui rendre le royaume de Navarre, comme une
sorte de compensation de la perte qu'elle avoit essuye; mais cette
donation, qui pouvoit tre juste dans les ides et les coutumes de ce
temps-l, suscita bientt un ennemi de plus aux rois de France, en crant
encore un grand fief; et nous allons bientt voir Charles, roi de Navarre,
fils de Jeanne et de Philippe d'vreux, appeler  son tour l'Anglois dans
le coeur de la France.

Jean commena  rgner sous ces tristes auspices, au milieu de cette
confusion de tous les droits et de cet oubli de tous les devoirs. Les
Flamands, les Bretons et une partie des seigneurs normands introduisoient
 l'envi les Anglois jusque dans le coeur de la France, marchoient sous
leurs bannires, ou les aidoient de toute leur influence. Mais de tous ces
ennemis intrieurs, le plus dangereux toit ce fameux roi de Navarre,
Charles-le-Mauvais, prince qui joignoit malheureusement  tous les vices
du coeur toutes les ressources de l'esprit, et dont on ne peut mieux
peindre la perversit qu'en disant qu'il a compltement mrit le surnom
odieux que lui a conserv l'histoire. Matre en Normandie de plusieurs
places fortifies que le roi lui avoit imprudemment accordes en change
du comt d'Angoulme, et ne cherchant qu'un prtexte pour lever l'tendard
de la rvolte, il feignit d'tre mortellement offens de ce que le roi
avoit donn ce comt au conntable Charles d'Espagne son favori; et se
vengeant de cet affront prtendu comme il convenoit  un caractre tel que
le sien de le faire, il fit assassiner le conntable, et ouvrit aussitt
aux Anglois toutes ces places qu'il possdoit si prs de la capitale du
royaume. Rduit  faire un trait honteux avec ce tratre, et le coeur
toujours ulcr du meurtre de son conntable, Jean fait arrter  Rouen et
excuter sur-le-champ les seigneurs qui avoient aid le Navarrois dans cet
assassinat; ce prince est arrt lui-mme  Paris, o il toit venu,  la
prire du dauphin, pour assister  sa rception comme duc de Normandie.
Cette action auroit l'air d'une perfidie, dit le prsident Hnault, si le
roi n'avoit pas t inform que Charles traitoit avec l'Anglois, et avoit
voulu sduire jusqu' son fils: mais le meurtre du conntable n'auroit-il
pas t une excuse suffisante  cette vengeance?

(1356.) L'emprisonnement du roi de Navarre fait courir aux armes son frre
Philippe, et les parents des seigneurs qui avoient t excuts  Rouen;
ils appellent  leur secours douard III: la trve entre la France et
l'Angleterre, tant de fois rompue et renouvele, se change enfin en une
guerre cruelle et ouvertement dclare.

Le roi Jean marche contre le prince de Galles, l'atteint  Maupertuis, 
deux lieues de Poitiers, dans des vignes d'o il lui toit impossible de
se sauver, livre bataille, la perd par cette inconsidration et cette
tmrit qui lui ont t trop justement reproches, est fait prisonnier,
et laisse son royaume en proie aux factieux, dchir par la guerre civile
et extrieure, et n'ayant pour tout appui, dans de telles extrmits,
qu'un jeune prince sans exprience et sans considration personnelle. En
effet, on auguroit mal de l'esprit du dauphin pour avoir prt un moment
l'oreille aux sductions du Navarrois, qui vouloit le mettre mal avec son
pre; de son courage, parce qu'on l'accusoit de s'tre retir du combat
ds le commencement de la bataille de Poitiers[15]: telle toit l'opinion
qu'on avoit alors de ce Charles, _jeune d'ge et de conseil_, comme dit
Froissart, et qui fut depuis le sauveur de la France, et l'un de ses plus
grands rois.

          [Note 15: Ce fut, dit-on, la faute de son gouverneur, qui le
          fora, ainsi que deux de ses frres,  cette action dont le
          rsultat fut d'indisposer contre eux tous les esprits.]

Ce prince revint  Paris aussitt aprs cette funeste bataille, y prit le
titre de lieutenant-gnral du royaume[16], et assembla les tats-gnraux
pour en obtenir des secours et des conseils dans une situation aussi
pressante. De telles assembles, si souvent dangereuses, le sont surtout
dans les moments de trouble et de foiblesse du gouvernement. Celle-ci
commena par se plaindre de l'administration, des ministres, etc., et fut
d'autant plus turbulente, que le tiers-ordre y eut la principale
influence[17]. L'arrestation d'un grand nombre de serviteurs du roi[18],
et la mise en libert de Charles-le-Mauvais furent ensuite demandes; on
vouloit que le dauphin se ft un conseil pris parmi les membres des tats,
et que rien ne s'excutt sans sa participation: c'toit  ce prix qu'on
lui accordoit des troupes et de l'argent. Ce prince, qui sentit l'atteinte
que de telles demandes portoient  son autorit, feignit d'tre dispos 
y consentir, en mme temps qu'il cherchoit des mesures pour les
dconcerter. Il n'y en avoit point d'autres  prendre que de rompre 
l'instant cette assemble de factieux: c'est ce qu'il fit en leur
dclarant qu'il attendoit des ordres du roi, sans lesquels il ne pouvoit
rien dcider, et qu'il toit aussi rsolu de consulter  ce sujet
l'empereur son oncle. L'assemble se spara, non sans murmures, et le
peuple,  qui on avoit fait concevoir de grandes esprances de la nouvelle
administration, commena  prouver du mcontentement.

          [Note 16: Le dauphin n'avoit alors que dix-neuf ans, et par les
          lois du royaume il ne pouvoit tre majeur qu' vingt-un ans; sa
          minorit toit incompatible avec la rgence,  moins d'un ordre
          particulier du roi.]

          [Note 17: La noblesse toit alors sans crdit. crase  la
          bataille de Crci, la dfaite de Poitiers avoit achev sa ruine.
          Ceux qui n'y avoient point t tus ou pris toient l'objet du
          mpris du peuple, qui les accusoit d'avoir abandonn le roi.]

          [Note 18: Entre autres Pierre de La Forest, chancelier de
          France, archevque de Rouen; Simon de Bussy, premier prsident
          du parlement; Robert de Lorris, chambellan du roi; Jean
          Chamillart et Pierre d'Orgemont, prsidents du parlement; Jean
          Poilvillain, souverain matre des monnoies, etc.]

Le dauphin partit en effet pour aller trouver l'empereur Charles IV qui
toit alors  Metz, et laissa le duc d'Anjou son frre  Paris, avec le
titre de son lieutenant. Avant son dpart, il avoit t arrt entre ces
deux princes, que, pendant l'absence du premier, l'autre publieroit une
ordonnance sur la mise en circulation d'une monnoie nouvelle o l'espce
toit altre; fcheuse, mais seule ressource qu'il ft possible
d'employer, puisqu'on n'avoit obtenu de l'assemble aucun subside. Une
fermentation sourde rgnoit dans la ville: il sembloit qu'elle n'attendt
qu'un coup d'autorit pour clater.  peine l'ordonnance fut-elle rendue
publique, qu'tienne Marcel, prvt des marchands, qui dj s'toit fait
remarquer dans l'assemble des tats par la violence de ses opinions, et
qui va jouer un rle si odieux dans cette funeste poque de notre
histoire, se rendit au Louvre, suivi de quelques factieux, et l parla au
duc d'Anjou avec tant de hardiesse et d'insolence, que ce prince intimid
consentit  suspendre l'excution de cette mesure jusqu' l'arrive de son
frre.

Instruit par le duc d'Anjou de ce qui se passoit, le dauphin hta son
retour, dvor d'inquitudes et fort incertain de ce qui lui restoit 
faire. Il sembloit que la France entire ft insensible  ces malheurs et
 ces dangers du trne, qui devoient cependant retomber sur elle de tout
leur poids: le prince n'avoit trouv de bonnes dispositions nulle part,
except dans les tats de Languedoc qui arrtrent de lui envoyer quelques
troupes, mais qui ne purent excuter cette bonne rsolution, parce que
leur pays toit menac lui-mme par les Anglois, matres d'une grande
partie de la Guienne, et qui infestoient toutes les provinces maritimes de
France, depuis la Gascogne jusqu' la Flandre. Arriv  Paris, Charles ne
tarda point  reconnotre qu'il lui toit impossible de dtruire le crdit
que Marcel avoit su prendre sur les Parisiens; il essaya donc de le
gagner, car il toit urgent pour lui de donner cours  la nouvelle
monnoie. Une entrevue eut lieu, dans une maison du clotre
Saint-Germain-l'Auxerrois, entre plusieurs envoys du prince et le prvt
des marchands; mais ils essayrent vainement de le ramener  des
sentiments plus modrs: non-seulement Marcel demeura inflexible et sourd
 toutes leurs propositions, mais, jugeant trs-bien qu'il pouvoit mettre
 profit un semblable incident pour accrotre encore son influence, il
alla, en sortant de cette assemble, apprendre au peuple tout ce qui
venoit de s'y passer.

Il y eut aussitt un soulvement gnral; toutes les boutiques furent
fermes; les ouvriers cessrent leurs travaux; les bourgeois prirent les
armes, et l'on n'entendit plus de tous cts que des injures et des
menaces contre le gouvernement. On n'avoit point de troupes  opposer  ce
peuple rvolt; et ce fut une ncessit de cder pour le moment  l'orage;
en consquence, le dauphin se rendit le lendemain au palais, et l, en
prsence de Marcel, il annona la suppression de la nouvelle monnoie et le
pardon du tumulte de la veille. Devenu plus audacieux par cet acte de
condescendance, le prvt des marchands demanda de nouveau la proscription
des serviteurs du roi, qu'il avoit rendus les objets de la haine publique,
ajoutant  cette demande celle de la confiscation de leurs biens, et,
d'une seconde convocation des tats-gnraux: il fallut encore consentir 
ces demandes sditieuses.

Ce fut dans cette assemble que l'autorit du dauphin, dj si
chancelante, reut les dernires atteintes. Un nouveau conseil lui fut
donn, compos de trente-six membres tirs du sein des tats, et il n'est
pas besoin de dire que Marcel fut le premier choisi. Ce conseil eut
l'administration des finances, la conduite de toutes les affaires, et l'on
ne laissa au lieutenant-gnral du royaume d'autre marque d'autorit que
la triste prrogative de consacrer les dlibrations absolues de ces
insolents conseillers, par une ordonnance publie en son nom. Il avoit t
dcid qu'on leveroit un subside pour former une arme: il fut arrt
qu'eux seuls pourroient en disposer. Sur leur demande, les deux cours
suprieures du parlement et de la chambre des comptes furent dissoutes, et
ils crrent eux-mmes un nouveau parlement qu'ils remplirent de gens
dvous  leurs volonts. Tels furent les premiers excs auxquels se
livrrent les factieux pendant la tenue des tats; et Robert Lecoq, vque
de Laon, l'un des plus emports d'entre eux, termina la dernire sance
par un discours sditieux qui prouva qu'ils ne comptoient point en rester
au point o ils toient parvenus.

Cependant le roi prisonnier venoit de conclure  Bordeaux une trve de
deux annes, pendant laquelle on devoit ngocier de sa ranon: la nouvelle
en fut apporte  Paris par le comte d'Eu, le comte de Tancarville et
l'archevque de Sens. Ces seigneurs toient en mme temps porteurs d'une
lettre signe du roi, qui annuloit, en consquence du nouveau trait, tout
ce qu'avoient fait les tats, et surtout la leve du subside. Ce fut alors
qu'on put voir jusqu'o va l'aveuglement d'un peuple livr  des chefs de
parti. Ceux-ci, voyant le coup terrible qu'un tel message alloit porter 
leur autorit, trouvrent le moyen de persuader  cette populace insense
qu'une telle mesure toit un attentat contre sa propre sret; de manire
qu'elle s'attroupa de nouveau, demandant la leve du subside avec une
fureur qui n'et t explicable que si l'on et voulu le maintenir, et
qu'elle en et demand la suppression. Les dputs du roi, menacs pour
leur vie, furent forcs de quitter Paris, et le dauphin ne put apaiser le
tumulte qu'en publiant, contre l'ordre de son pre, la prorogation des
tats et la leve de l'impt: ce qui rtablit pour quelque temps un calme
apparent dans la capitale.

Cependant Marcel et ses partisans, qui vouloient une rvolte dclare,
rpandirent le bruit que les dputs du roi n'avoient quitt Paris que
pour rassembler des troupes contre ses habitants, et que la noblesse des
environs avoit pris parti pour ces trois seigneurs: aussitt le peuple
effray courut aux armes, et plaa des corps-de-garde et des sentinelles
dans les diffrents quartiers; les portes de la ville furent fermes, des
chanes furent tendues dans les rues et dans les carrefours; on alla plus
loin, et, avant d'examiner si le bruit avoit quelque fondement, on
entreprit le travail immense d'achever les nouvelles fortifications qui
avoient t commences aprs la bataille de Poitiers[19], et dont l'objet
toit de renfermer dans la ville une partie des faubourgs btis depuis le
rgne de Philippe-Auguste. Des fosss furent creuss autour de la muraille
qui dfendoit la partie occidentale, et embrassrent les faubourgs situs
 l'orient; on leva des parapets, on construisit des redoutes, on plaa
sur les remparts des canons et des balistes; et cette terreur panique fit
achever en peu de jours des travaux qui, dans une circonstance ordinaire,
auroient demand plusieurs annes; travaux que ce peuple aveugle avoit
refus de faire, quelques annes auparavant[20], lorsque l'arme anglaise,
campe  Poissy, menaoit de faire le sige de leur ville. Il rsulta
toutefois de ces mesures extrmes et violentes qui furent prises dans
cette circonstance, que, par la suite, l'autorit du dauphin en fut
affermie, ce qui certainement n'avoit pas t le but des factieux.

          [Note 19: _Voyez_ t. Ier, p. 34, 1re partie.]

          [Note 20: Sous le rgne de Philippe-de-Valois. Le peuple de
          Paris s'opposa alors  ce que l'on augmentt les fortifications
          de la ville, parce qu'il et fallu, pour y parvenir, abattre une
          certaine quantit de maisons, ce qui auroit caus du dommage 
          un assez grand nombre de particuliers.]

Ceux-ci, pour soulever le peuple de Paris, avoient suivi la marche des
dmagogues de tous les temps et de tous les pays, en l'enivrant de vaines
illusions, en lui donnant l'espoir d'une flicit jusqu'alors inconnue. Il
arriva qu'ils perdirent leur crdit, comme l'ont toujours perdu leurs
pareils, par l'impossibilit o ils se trouvrent de raliser ces
chimriques promesses. Ils rencontrrent d'abord un obstacle embarrassant
dans le clerg et la noblesse, qui rsistrent  toutes leurs sductions,
et se sparrent d'eux, aimant mieux abandonner momentanment les rnes
de l'tat  ces tyrans subalternes, que d'tre, mme en apparence,
complices de leurs attentats. Plusieurs dputs du tiers-ordre ayant
reconnu la mchancet de Marcel et de ses complices, se dtachrent
galement de leur parti; de manire qu'il ne se trouva plus, du conseil
des rformateurs, que dix  douze membres, bourgeois ou chevins de Paris,
qui voulussent prendre part aux affaires.

Cependant le clerg et la noblesse refusoient en mme temps de contribuer
au subside dont le poids entier retomba sur le peuple; il se fit en outre,
dans la perception de cet impt, des dilapidations telles qu'il fut
impossible de lever les troupes pour lesquelles il avoit t ordonn; d'o
il arriva que Philippe, frre du roi de Navarre, faisant des courses
jusqu'aux environs de Paris, et en ravageant les campagnes sous les yeux
mmes des Parisiens, on se trouva sans moyens de dfense  lui opposer.
Une si fcheuse situation fit ouvrir les yeux, et les rformateurs
commencrent  tomber dans le mpris.

Le dauphin crut cette circonstance favorable pour secouer le joug sous
lequel il gmissoit depuis si long-temps. Marcel, l'vque de Laon et
leurs complices furent mands au Louvre; et l le prince, leur parlant
avec un ton d'autorit qu'il n'avoit os prendre jusqu'alors, leur dclara
qu'il prtendoit gouverner dsormais sans tuteurs, et qu'il leur dfendoit
de se mler davantage des affaires du royaume. Abandonns par le peuple,
les factieux se montrrent aussi lches qu'ils avoient t insolents dans
leur puissance usurpe: ils se retirrent confus et consterns. Mais ils
s'toient trop avancs pour se croire en sret dans une entire
soumission, et ils ne parurent cder que pour se donner le temps de tramer
de nouveaux complots. Abandonns des deux premiers ordres, qui, en se
sparant d'eux, avoient hautement manifest l'indignation qu'ils
ressentoient de leur audace et de leur insolence, ils reconnurent qu'ils
toient perdus, s'ils ne se donnoient un chef dont l'autorit ft assez
grande pour les protger et les maintenir. Le roi de Navarre toit un
homme tel qu'il le leur falloit pour jouer au milieu d'eux ce premier
rle: et ds ce moment toutes leurs vues se fixrent sur lui.

Cependant, aprs ce coup d'autorit qu'il s'toit enfin dcid  frapper,
Charles avoit quitt Paris pour aller dans diffrentes villes du royaume
solliciter les secours qu'il ne pouvoit obtenir de cette ville, et
qu'exigeoit imprieusement la situation pressante des affaires. Ayant donc
pris leurs mesures dans le plus profond secret, les conjurs dputrent
vers lui pour l'engager  revenir au milieu d'eux, lui promettant de
l'argent en abondance, se rtractant de leurs premires demandes, et lui
faisant d'ailleurs de telles protestations de respect et de soumission,
qu'il ne poussa pas plus loin son voyage, n'en ayant pas d'ailleurs
obtenu les rsultats qu'il en attendoit. Mais  peine fut-il rentr 
Paris qu'il put reconnotre  quel point il s'toit tromp en comptant sur
le retour sincre de ces tratres; car, lorsqu'il fut question de raliser
les promesses qu'ils lui avoient faites, Marcel, rpondant au nom du
conseil, lui dclara qu'ils ne pouvoient rien dcider que les tats ne
fussent convoqus pour la troisime fois. Ils savoient le parti qu'ils
pouvoient tirer d'une semblable assemble. Malgr l'exprience du pass,
le dauphin eut encore la foiblesse d'y consentir.

 peine les tats toient-ils ouverts, qu'on apprit l'vasion de
Charles-le-Mauvais. Jean de Pecquigny, gouverneur de l'Artois et l'un des
chefs de la faction, avoit t charg par ses complices de le dlivrer, et
s'toit acquitt avec bonheur et adresse de cette commission difficile.
Les uns disent qu'il surprit de nuit le chteau d'Arleux en Pailleul[21],
o il toit renferm, d'autres qu'il se le fit dlivrer, ayant profit
d'un moment o le gouverneur de cette forteresse toit absent, et
contrefait un ordre du dauphin de le remettre entre ses mains. Quoiqu'il
en soit, il russit dans cette entreprise dont les suites devoient tre si
funestes, et conduisit sur-le-champ le prince  Amiens. La nouvelle de
son vasion ne tarda point  parvenir  Paris: les gens bien intentionns
en frmirent; ce fut la joie et le triomphe des factieux. Ils commencrent
par prsenter le roi de Navarre aux Parisiens mcontents comme un ami et
un protecteur, de qui ils avoient le droit de tout attendre: lorsqu'ils
furent assurs de lui avoir gagn l'affection de la multitude, Marcel,
l'vque de Laon et Pecquigny allrent, non plus avec une apparence de
soumission, mais avec l'audace qu'inspire le succs, demander au dauphin
un sauf-conduit sans rserve pour son plus cruel ennemi. Ils l'obtinrent
du prince, oblig de dissimuler et accabl d'un tel revers; et le
Navarrois, prcd d'une troupe de brigands qu'il avoit recueillis dans
les prisons d'Amiens, entra dans la capitale, aux acclamations d'une
population immense qui voyoit en lui son librateur.

          [Note 21: Sur les frontires de la Picardie et du Cambrsis.]

Le lendemain de son arrive, Charles-le-Mauvais, qui toit all loger 
l'abbaye Saint-Germain-des-Prs, monta sur un chafaud dress contre les
murs de ce monastre, et de l harangua le peuple de Paris qu'il avoit
runi dans le Pr-aux-Clercs. Il s'y trouva plus de dix mille personnes,
et le prvt des marchands y toit prsent lui-mme, entour de plusieurs
de ses officiers. Dans ce discours adroit et loquent, le Navarrois fit
une peinture touchante des injustices et des maux qu'il avoit soufferts,
pour exciter  son gard la piti et l'intrt, parla avec amertume des
fautes de l'administration actuelle, afin d'aigrir encore davantage les
esprits contre le jeune prince, et finit par protester de son dvouement
pour la France, faisant mme entendre qu'il y auroit maintenu l'ordre s'il
avoit eu quelque autorit.

Le peuple, avide de nouveauts, couta la harangue du roi de Navarre avec
la plus vive satisfaction. Aussitt Marcel, dont toutes les dmarches
toient combines avec lui, alla trouver le dauphin au Palais, o il
venoit de se retirer, et le pria de rendre justice  ce prince sur tous
les griefs dont il se plaignoit. Entour des satellites de ce brigand, il
fallut que l'hritier prsomptif de la couronne consentt, non-seulement 
voir l'ennemi mortel de son pre et de toute sa famille, mais encore  lui
faire toutes les satisfactions qu'il lui plut d'exiger. L'entrevue eut
lieu dans l'htel de la reine Jeanne, et ds le lendemain, sur la requte
du roi de Navarre, le conseil dcida que le dauphin lui donneroit une
amnistie entire pour lui et pour tous les seigneurs de son parti; que
tous ses biens, terres et forteresses confisqus, lui seroient rendus;
qu'on rhabiliteroit la mmoire des seigneurs excuts  Rouen; et ce qui
passe toute croyance et met le comble  l'opprobre d'un semblable trait,
que toutes les prisons seroient ouvertes pour en laisser sortir tous les
malfaiteurs, quels qu'ils fussent. C'toit une des conditions
expressment exiges par le Navarrois, qui donna lui-mme la liste de
tous les crimes pour lesquels il demandoit grce[22]. Cette me atroce, et
qui ne mditoit que des forfaits, sembloit jouir d'avance de son impunit
dans celle de ces misrables, qui d'ailleurs pouvoient lui fournir
d'utiles instruments de ses coupables entreprises.

          [Note 22: Larrons, meurtriers, voleurs de grands chemins, faux
          monnoyeurs, faussaires, coupables de viol, ravisseurs de femmes,
          perturbateurs du repos public, assassins, sorciers, sorcires,
          empoisonneurs, etc. (Trs. des ch. reg. 80, p. 268.)]

Toutefois, malgr ces complaisances, ou pour mieux dire cette extrme
foiblesse du dauphin, la paix entre les deux princes ne fut pas de longue
dure. Aprs un trs-court sjour  Paris, pendant lequel ils se
visitrent avec une feinte cordialit, et dnrent mme quelquefois
ensemble[23], le Navarrois partit pour aller se mettre en possession des
places qui lui avoient t restitues par le trait; mais comme ceux qui
les gardoient au nom du roi refusrent de les lui rendre, il saisit ce
prtexte pour lever de nouveau des troupes; et, s'avanant vers Paris, il
en ravagea les environs, et fit des courses jusqu'aux portes mmes de la
ville.

          [Note 23: On a cru que ce fut dans un de ces festins que le roi
          de Navarre trouva le moyen de faire prendre au dauphin un poison
          si violent, que, malgr la promptitude avec laquelle il fut
          secouru, il en perdit les ongles et les cheveux, et conserva
          toute sa vie une langueur qui en avana la fin.]

Le dauphin, vivement touch des dsastres auxquels le peuple des
campagnes toit expos, voulut de son ct lever une arme pour s'y
opposer. Les factieux, toujours poursuivis par l'image de leurs crimes,
s'imaginrent que cet armement se prparoit contre eux, et, pour en
dtourner l'effet, ne trouvrent d'autre moyen que de jeter de nouvelles
alarmes parmi les Parisiens. Ils y russirent tellement, que, malgr
toutes les protestations du prince, il y eut un refus gnral de recevoir
dans la ville aucun homme arm; et tandis qu'ils toient ainsi  ce prince
tout moyen de repousser l'ennemi qui dsoloit les campagnes environnantes,
ces tratres l'accusoient auprs du peuple de ngligence et d'incapacit,
et le lui prsentoient comme l'auteur de tous les maux dont il toit
accabl. Ces insinuations perfides ayant port  son comble l'animosit de
cette multitude, Marcel crut que le moment toit venu de donner  son
parti un caractre d'indpendance et de rvolte dclare. Il fut convenu
que pour s'unir plus troitement et se distinguer de ceux qu'ils
appeloient des tratres  la patrie, tous ceux qui suivoient la bonne
cause prendraient un signe visible qui pt leur servir de ralliement: ce
signe toit un chaperon ou _capuce_[24], mi-parti de drap rouge et
_pers_. Les sentiments religieux dont le peuple ne cessoit point d'tre
anim, mme au milieu de ses plus grands excs, paroissant aux conjurs
propres  fortifier encore leurs attentats politiques, ils rigrent une
confrrie sous l'invocation de Notre-Dame, dans laquelle on vint en foule
se faire inscrire. De mme on ne vit plus dans les rues que des chaperons
de deux couleurs, et personne n'osa plus sortir sans ce signe de
salut[25].

          [Note 24: Ce capuce ressembloit  celui que portoient les
          religieux. Le _pers_ toit une couleur d'un bleu tirant sur le
          vert. (DU CANGE.)]

          [Note 25: Cette politique odieuse fut depuis imite par le duc
          de Guise sous le rgne de Henri III.]

Cependant le dauphin, dont l'esprit et le caractre se formoient au milieu
de ces orages populaires, osa cette fois-ci lutter ouvertement contre les
factieux, et, puisque tout se faisoit par le peuple, essayer de leur
disputer son affection. Ayant fait avertir les Parisiens de s'assembler
aux halles, il s'y rendit accompagn seulement de cinq personnes. Cette
marque de confiance fit d'abord impression sur la multitude; et lorsque ce
prince, prenant la parole, eut expliqu les motifs qui l'avoient port 
lever des troupes, et donn sur ses intentions les explications nobles et
franches qu'il lui toit si facile de trouver, on vit ce peuple aussi
inconstant dans sa haine que dans son amour, et toujours entran par
l'impression du moment, lui rendre toute sa faveur et rpondre  son
discours par les plus vives acclamations.

Mais il ne tarda pas  donner une preuve nouvelle de cette mprisable
versatilit: car il arriva que Marcel, justement effray de ce changement,
l'ayant  son tour harangu le lendemain dans l'glise de
Saint-Jacques-de-la-Boucherie, regagna aussitt une partie de cette
populace, qui, toujours plus porte  croire les mchants, parce qu'ils
flattent ses passions, rejeta cette fois-ci tout ce que le dauphin put
dire pour la ramener. Il est vrai qu'il fit la faute de ne pas se rendre
lui-mme  l'assemble, et d'y envoyer son chancelier, ce qui ne pouvoit
produire la mme impression.

Dans cette nouvelle disposition des esprits, il falloit peu de chose pour
rallumer le feu de la sdition. Le juste supplice du changeur Perrin
Mac[26], qui avoit assassin, dans la rue, Jean Baillet, trsorier du
dauphin, fut la cause accidentelle de nouveaux excs qui passrent tous
ceux qui s'toient commis jusqu'alors. Le coupable s'toit sauv dans
l'glise de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, d'o il fut arrach par ordre
du dauphin, qui le fit juger et excuter sur-le-champ. Aussitt l'vque
de Paris, qui toit lui-mme un des factieux les plus ardents, se rcria
contre la violation des immunits ecclsiastiques, redemanda le corps
qu'on fut oblig de lui rendre, et auquel il fit faire des obsques
honorables. Le prvt des marchands y assista suivi d'une foule nombreuse,
qui ne voyoit qu'une victime dans ce meurtrier, et s'animoit de plus en
plus contre le dauphin.

          [Note 26: _Voyez_ t. Ier, p. 552, 2e partie.]

Vainement ce prince essaya-t-il d'intimider les conjurs en faisant
rpandre la nouvelle de la dlivrance prochaine du roi: ceux-ci, informs,
par leurs liaisons secrtes, de ce qui se passoit en Angleterre, ne
rabattirent rien de leur insolence. Elle clata mme plus vivement encore,
peu de jours aprs, dans une dputation qu'ils lui firent, au sujet de
Charles-le-Mauvais, qui, toujours arm et ne cessant de dvaster la
campagne de Paris, continuoit  demander l'excution du trait. Un moine
jacobin, nomm frre Simon de Langres, qui toit  la tte des dputs,
eut l'audace de signifier au prince qu'il et  rendre justice au roi de
Navarre, ajoutant que, par une dlibration faite entre eux, il avoit t
arrt que sur-le-champ toutes ses forteresses lui seroient rendues. Un
autre moine, religieux de Saint-Denis, alla plus loin encore, et lui
dclara qu'ils toient dtermins  prendre parti contre celui des deux
qui refuseroit de se soumettre  l'arrangement qu'ils venoient de rgler.
Ils n'ignoroient pas qu'il ne dpendoit pas du dauphin de faire restituer
au Navarrois ses places de Normandie[27]; mais ils remplissoient leur but,
qui toit de le rendre odieux au peuple, en le prsentant comme
l'infracteur du trait; et Charles-le-Mauvais, dans le projet qu'il
mditoit, n'toit point fch d'un incident qui fortifioit des troubles
dont il toit bien rsolu de profiter.

          [Note 27: Les gouverneurs de ces places, bien informs que les
          ordres donns par le dauphin pour les remettre au roi de Navarre
          lui avoient t extorqus, dclarrent qu'ils n'en sortiroient
          point, sans un ordre sign de la main mme du roi qui les leur
          avoit confies.]

Toutefois de telles violences n'toient que le prlude d'attentats plus
grands que prparoit Marcel; et l'on peut ici remarquer que tous ces vils
ambitieux qui cherchent  parvenir au pouvoir suprme par la rvolte des
peuples, ne manquent jamais de les pousser  quelques crimes atroces, pour
leur ter toute ide de retour au devoir, en leur enlevant tout espoir de
pardon. Le jeudi 22 fvrier fut choisi par le prvt des marchands pour
les scnes sanglantes qu'il avoit depuis long-temps concertes. Ds le
matin une populace arme et nombreuse, compose en partie de gens de
mtier, s'assembla, par son ordre, aux environs de l'glise de Saint-loi
dans la Cit. L'intention de ces furieux paroissoit tre d'entourer le
palais o logeoit alors le dauphin, lorsqu'ils en virent sortir
l'avocat-gnral Regnaut-d'Acy qui s'en retournoit  sa maison, situe
prs de l'glise de Saint-Landri. Il est aussitt dsign, poursuivi
jusque prs de l'glise de la Magdeleine, o les sditieux l'atteignent et
le percent de mille coups. Marcel, les voyant chauffs par ce premier
meurtre, se met  leur tte, marche vers le palais, en monte les degrs,
et entre dans la chambre du dauphin. Le voyant tonn et effray de cette
multitude qui remplissoit ses appartements: Sire, lui dit-il, ne vous
esbahisss de choses que vous voyez; car il est ordonn et convient qu'il
soit ainsi. Se tournant ensuite vers ses gens: Allons, continua-t-il,
faites en bref ce pourquoi vous tes venus ici.

 peine eut-il cess de parler, que ces furieux se jetrent sur les
marchaux de Champagne et de Normandie. Le premier, qui toit le seigneur
de Conflans, est massacr  l'instant devant le prince. Robert de
Clermont[28], le second de ces deux seigneurs, est immol dans la chambre
prochaine, o il venoit de se sauver. Tous les officiers qui
environnoient le dauphin fuient et se dispersent pouvants, le laissant
seul  la merci de ces forcens. Il crut d'abord un moment qu'on en
vouloit  ses jours; on prtend mme qu'il s'abaissa jusqu' demander la
vie  Marcel, qui lui dit: Sire, vous n'avez garde[29]; et sur-le-champ
tant son chaperon, il le lui mit sur la tte pour gage de sa sret.

          [Note 28: C'toit ce seigneur qui avoit arrach Perrin Mac de
          l'glise de Saint-Jacques-de-la-Boucherie.]

          [Note 29: N'ayez pas peur.]

Cependant les corps des deux seigneurs massacrs furent trans devant
l'infortun Charles, rouls le long des degrs du palais jusqu' la pierre
de marbre place sous les fentres de son appartement; et l, ils
restrent exposs tout le reste de la journe aux regards et aux insultes
de cette vile populace[30].

          [Note 30: Ils furent ports le soir au cimetire de
          Sainte-Catherine-du-Val-des-coliers, o on les enterra _sans
          solennits_, avec Regnaut-d'Acy, tu le mme jour.]

Ds que cette oeuvre fut consomme, Marcel se rendit  l'htel-de-ville,
entour des excuteurs de ses assassinats; et traversant une foule immense
qui remplissoit la place, il parut bientt  une fentre, et de l rendit
compte au peuple de ce qu'il venoit de faire pour son salut et pour le
bien du royaume: on lui rpondit par des acclamations gnrales. Aussitt
il retourne, ou plutt il est port au palais, et ose remonter 
l'appartement du dauphin pour lui demander son approbation sur ce qui
venoit de se passer, disant que tout s'toit fait _par la volont du
peuple_. Un refus et produit de nouveaux crimes. Le prince accorda tout;
et pour gage de rconciliation, le prvt lui envoya, ds le soir mme,
deux pices de drap aux couleurs de la faction, dont il fut fait
sur-le-champ des chaperons pour lui et pour tous les officiers de sa
maison.

Les tats avoient tenu avant ces vnements, et tinrent depuis plusieurs
assembles, dans lesquelles se trouvrent quelques dputs des provinces,
qui n'avoient point encore quitt Paris. Intimids par les factieux, ils
les laissrent matres absolus des dlibrations, et ratifirent toutes
les lois que ceux-ci proposrent pour le maintien de leur autorit, lois
qui furent aussitt portes  la sanction du dauphin, et approuves par
lui, comme il avoit approuv le meurtre de ses deux marchaux.

Sur ces entrefaites, le roi de Navarre arriva  Paris, suivi d'une troupe
nombreuse de gens arms, et il fut visible qu'il y avoit t appel par
les conjurs; car, le jour mme de son arrive, le prvt des marchands
alla le trouver  l'htel de Nesle, o il toit descendu, et l eut avec
lui une trs-longue confrence. Toutefois il parot que ce mchant prince
ne trouva pas que les dispositions sditieuses des Parisiens fussent
parvenues au point o il dsiroit qu'elles fussent amenes; car il
consentit  entrer dans une sorte d'arrangement avec le dauphin, qui signa
sans contestation tous les articles d'un trait dress par les chefs de la
faction, et notamment par l'vque de Laon. Alors le Navarrois, sr de ses
complices, et bien persuad qu'il avoit dissip toutes les mfiances de
Charles, quitta Paris pour aller ourdir ailleurs de nouvelles trames, et
attendre une occasion plus favorable d'y rentrer.

Le lendemain de son dpart, le dauphin, qui jusque l n'avoit port que le
titre de lieutenant du royaume, ayant atteint sa vingt-unime anne[31],
prit le titre de rgent; et quoique son pouvoir ft plus born que jamais,
il ne parot pas que personne se soit avis de lui contester un titre qui
appartenoit lgitimement  l'hritier prsomptif de la couronne. Il arriva
seulement que l'clat de cette nouvelle dignit inquitant davantage les
conjurs, ils multiplirent les vexations et les affronts de toute espce
dont ils prenoient plaisir  l'accabler, le forant  recevoir dans le
conseil de nouveaux factieux pris parmi les chevins de Paris, le
contrariant dans ses moindres rsolutions, observant jusqu' ses moindres
dmarches. Enfin cette tyrannie alla si loin, et lui devint si
insupportable, qu'il rsolut de secouer enfin le joug de ces misrables,
en sortant de Paris, bien dtermin  ne rentrer dans cette ville que
lorsqu'il seroit dans une situation  pouvoir punir les tratres qui
l'avoient souleve. Ce dessein fut conduit avec mystre et excut avec
adresse: car dix-huit mois de contrainte et de malheurs avoient appris 
ce prince  dissimuler  propos ses sentiments. Ds qu'il fut hors des
murs, il se rendit  Compigne, o toute la noblesse des environs vint
aussitt le trouver. Toute celle qui habitoit Paris abandonna cette ville
aussitt qu'elle eut appris son dpart, et se rassembla de mme auprs de
lui, de manire qu'en peu de jours il se trouva  la tte d'une petite
arme, toute compose de gentilshommes. Il reut en mme temps des dputs
de plusieurs provinces, qui lui offroient des subsides et des secours
contre les Parisiens. Enfin, dans l'assemble des tats-gnraux qu'il
convoqua sur-le-champ dans la ville o il se trouvoit, tout ce qui s'toit
pass dans la capitale fut condamn d'une voix unanime, et l'autorit
lgitime commena  reprendre sa force et sa dignit.

          [Note 31: Ce fut lui qui fixa depuis cette majorit  quatorze
          ans, comme nous le dirons ci-aprs.]

(1358.) Alors les factieux sentirent renatre leurs frayeurs; ils
apprirent en outre que, dans une entrevue que le roi de Navarre venoit
d'avoir avec le rgent, celui-ci avoit rejet toutes les propositions que
l'autre avoit pu lui faire d'un accommodement avec les Parisiens, et
montr la ferme rsolution de punir tous ceux qui les avoient entrans
dans la rvolte. Ils essayrent alors de conjurer l'orage en envoyant au
rgent quelques membres de l'universit, qui, au nom de leur corps,
l'invitrent  rentrer dans la ville, lui protestant de la soumission de
ses habitants. Charles les reut avec bont, et ne refusa point une
amnistie gnrale; mais sous la condition expresse qu'on livreroit entre
ses mains cinq ou six des chefs les plus coupables, promettant d'ailleurs
de ne point attenter  leur vie.

Marcel et ses complices n'eurent garde d'accepter de semblables
conditions: ils ne crurent pas mme que le prince ft dispos  les
remplir; et prenant, comme tous les grands criminels, une sorte d'nergie
dans la terreur mme des supplices qu'ils avoient mrits, ils rsolurent
d'opposer la force  la force, et, s'il falloit succomber, de reculer du
moins,  quelque prix que ce ft, le moment de leur perte. Ils marchrent
d'abord vers le Louvre, dont ils s'emparrent sans prouver la moindre
rsistance. On rpara les brches des fortifications, on creusa des
fosss, on leva des remparts dans les parties qui toient encore
dcouvertes; et toute la multitude,  qui les conjurs avoient persuad
que Charles s'avanoit  la tte de sa noblesse pour exercer sur elle les
plus terribles vengeances, secondoit leurs travaux avec une incroyable
activit.  cette triste poque, il sembloit qu'une fureur pidmique se
ft empare de tous les esprits. Tandis que les insenss Parisiens se
fortifioient ainsi dans leur ville, rsolus de s'y dfendre jusqu' la
dernire extrmit, la France entire toit dans la plus pouvantable
confusion: dsole  la fois par les _Grandes compagnies_[32] et par la
rvolte frntique des paysans, connue sous le nom de la _Jacquerie_[33],
elle n'offroit de tous cts qu'un vaste thtre de pillages, des
massacres et d'incendies.

          [Note 32: Ces _grandes compagnies_, dont il faut chercher le
          principe dans cette fureur des guerres fodales, qui, armant
          tout seigneur d'un chteau contre le chteau de son voisin,
          avoit port la noblesse franoise  se faire des auxiliaires de
          ses serfs et de ses manants, ces _grandes compagnies_ toient
          composes, la plupart, de soldats chapps  la bataille de
          Poitiers, auxquels s'toient joints des vagabonds de tous les
          pays. Cette multitude, accoutume  vivre de rapines et de
          pillages, s'toit rpandue dans les campagnes, o elle
          commettoit tous les dsordres imaginables. La France ne fut
          entirement dlivre de ce flau que par le conntable Bertrand
          Duguesclin, qui dtermina les grandes compagnies  le suivre en
          Espagne.]

          [Note 33: Ils furent pousss  cette rvolte par la situation
          extrme  laquelle les rduisoient les partis qui dsoloient la
          France. Les campagnes toient devenues un sjour affreux pour
          leurs habitants. galement opprims, ranonns, dpouills par
          les vainqueurs et par les vaincus, tant de maux les jetrent
          dans une sorte de fureur qui fut principalement dirige contre
          les nobles, dont ils avoient jur l'entire extermination. La
          premire tincelle clata dans le Beauvoisis; et dans un moment
          l'embrasement fut gnral. Le dtail des horreurs auxquelles se
          livra cette multitude froce et dsespre fait frissonner, et
          passe tout ce que la vengeance et la barbarie ont jamais imagin
          de plus excrable. La noblesse, pouvante d'abord, se runit
          ensuite pour arrter ce nouveau flau, tellement terrible qu'il
          suspendit un moment l'animosit des factions; et ce qui peut
          parotre surprenant, c'est que le roi de Navarre, qui dsiroit
          la perte des nobles presque tous attachs au rgent, contribua
          beaucoup  la destruction des _Jacques_. Ils furent anantis
          dans cette mme anne 1358.]

Cependant l'arme du rgent s'accroissoit de jour en jour; il faisoit
fortifier les places qui environnoient Paris, et tout annonoit qu'il ne
tarderoit pas  marcher sur cette ville. Les rebelles, au nombre d'environ
trois cents, venoient de faire sur la ville de Meaux, alors en son
pouvoir, une tentative qui ne leur avoit point russi; et le comte de
Foix,  la tte seulement de vingt-cinq hommes d'armes, avoit repouss
facilement cette troupe mal arme et sans aucune exprience de la guerre.
Leur courage fut tellement abattu de ce petit chec, que, pour le ranimer,
Marcel se vit dans la ncessit de rappeler le roi de Navarre, qui
sembloit avoir compt sur les extrmits o se trouveroient les factieux,
et en attendre impatiemment les effets. Il rentra donc dans Paris, suivi
d'une petite troupe de soldats, jura de le dfendre de toutes ses forces,
et reut le titre de capitaine et de gouverneur gnral de la ville, titre
qui parut, mme aux yeux de ses partisans, avilir sa dignit de roi, mais
qui servoit le dessein o il toit d'accoutumer par degrs les Parisiens 
sa domination. On l'accuse d'avoir conu ds ce moment le dessein de
monter sur le trne de France; et sa conduite, chef-d'oeuvre d'adresse et
de perfidie jusqu' la fin des troubles, ne permet gure d'en douter.

L'arme du rgent, nombreuse et aguerrie, toit dj sous les murs de la
capitale. Le Navarrois fit d'abord,  la tte de six mille hommes, une
sortie qui ne russit pas; et sur-le-champ il demanda une seconde fois 
traiter. Vaincu par les sollicitations de la reine Jeanne, le prince
voulut bien y consentir. L'entrevue eut lieu entre Vincennes et l'abbaye
Saint-Antoine, et l une nouvelle convention fut faite, par laquelle
Charles-le-Mauvais s'engageoit de nouveau  s'unir avec lui _envers et
contre tous, le roi de France except_. Le rgent la signa, intrieurement
convaincu que son ennemi ne tarderoit pas  la violer.

En effet, deux jours aprs il revint  Paris, sous prtexte d'y faire
ratifier le trait. Les Parisiens, comme il l'avoit prvu, ou pour mieux
dire les chefs de la faction, bien loin de vouloir y accder, firent une
nouvelle sortie, dans laquelle ils furent compltement battus par les
troupes royales. Alors le roi de Navarre prtendit que par ce combat le
rgent avoit enfreint les conditions de l'accommodement, et renouvela ses
alliances avec eux.

Quelque temps aprs, les rebelles, encourags par un petit succs qu'ils
avoient obtenu du ct de Corbeil, sortirent de nouveau, et en trs-grand
nombre, de Paris, ayant  leur tte le roi de Navarre lui-mme; mais, 
leur grand tonnement, ds que ce prince eut aperu les troupes du rgent,
il s'avana vers leurs chefs, eut une longue confrence avec eux, et
ramena ensuite ses gens dans la ville sans avoir combattu. Une telle
conduite commena  le rendre suspect. Ses soldats, qui avoient aussi fait
partie de l'expdition, furent insults par le peuple, et ce prince,
irrit, ou feignant de l'tre, quitta brusquement Paris, et vint s'tablir
 Saint-Denis.

Cependant la reine Jeanne, toujours mdiatrice entre les deux partis, et
qui toit reste auprs du rgent, dans l'esprance de renouer les
ngociations, parvint  l'amener encore une fois  des confrences
nouvelles, qui furent tenues  l'extrmit du pont des Carrires, village
dans lequel ce prince toit log. Dans le trait qui fut alors propos, le
roi de Navarre eut l'air d'abandonner entirement les Parisiens, qui
devoient se remettre  la discrtion du rgent, toutefois avec cette
clause, qu'il ne seroit rien dcid  leur sujet que d'aprs l'avis
unanime de la reine Jeanne, du roi de Navarre, du duc d'Orlans et du
comte d'tampes. Le Navarrois s'attendoit bien que les rebelles
recevroient encore plus mal ce second trait que le premier; et en effet
ils ne rpondirent que par des menaces et des injures  ceux qui vinrent
le leur prsenter, non que le peuple ne ft las des maux qu'il souffroit
et de ses vains efforts pour maintenir sa rbellion, mais parce que
Marcel, dsespr, comprimoit tous les mouvements qui auroient pu le
porter  rentrer dans le devoir.

C'toit  cette situation extrme que le roi de Navarre vouloit amener le
tratre pour le forcer, lui et les siens,  se remettre entirement entre
ses mains; et c'est ce qui arriva. En effet, le prvt des marchands,
voyant sa ruine invitable, et dans cette lassitude du peuple et dans les
forces redoutables qui se dirigeoient contre lui, alla trouver
Charles-le-Mauvais, qui, retir  Saint-Denis, et toujours flottant en
apparence entre les deux partis, attendoit dans ce lieu le succs de son
astucieuse politique. La situation du rebelle toit telle, que son salut
dpendoit alors du caprice d'un homme encore plus mchant que lui, et qui
ne le regardoit plus que comme un vil instrument de ses mchancets. Ds
qu'il eut pris avec le Navarrois le ton d'un suppliant, celui-ci commena
par le dpouiller des trsors qu'il avoit amasss, en exigeant de lui des
sommes considrables; il lui fit perdre ensuite par degrs le peu de
faveur populaire qui lui restoit, en l'engageant dans de fausses dmarches
qui alinoient de plus en plus les esprits, par exemple, en le forant 
dlivrer environ cent cinquante Anglois que les Parisiens avoient
eux-mmes emprisonns au Louvre. Enfin les choses en vinrent au point que
Marcel, dtest de ce mme peuple dont il avoit t l'idole, et de quelque
ct qu'il tournt les yeux, ne voyant plus qu'une mort honteuse et
certaine, convint de livrer la ville au Navarrois, et promit de le faire
couronner roi de France, s'il vouloit le protger lui et ses complices,
contre les fureurs de ce peuple dtromp.

Marcel, ayant pris toutes les mesures qu'il jugea ncessaires pour
l'excution de son projet, fit avertir le roi de Navarre, qui s'approcha
secrtement de la ville avec une troupe nombreuse de soldats.  un signal
convenu, les portes devoient lui en tre ouvertes; et la nuit qui
prcdoit le 1er d'aot toit celle qu'ils avoient choisie pour
l'excution de leur complot. En consquence, le prvt, accompagn de
quelques bourgeois de sa faction, les uns arms, les autres sans armes, se
rendit  la porte Saint-Denis, qui toit une de celles qu'il devoit
livrer, en demanda la clef  l'officier du poste, et voulut renvoyer la
troupe qui la gardoit pour la remplacer par ses gens. Les bourgeois qui
veilloient  cette porte, tonns de cet ordre nouveau, commencrent 
concevoir des soupons, et demandrent  Marcel les raisons qui le
portoient  en agir ainsi. Au milieu de la dispute qui s'levoit entre
eux, survint Jean Maillard, compre de Marcel, autrefois l'un de ses
partisans les plus dvous, et qui, ce jour-l mme, rompit ouvertement
avec lui. Il commandoit cette mme nuit le quartier d'o dpendoit le
poste o l'on se querelloit et toit arriv au bruit, avec Simon Maillard
son frre et plusieurs de leurs amis[34].

          [Note 34: Presque tous nos historiens racontent que ce fut
          Maillard qui tua Marcel au moment o il alloit livrer la
          Bastille Saint-Antoine aux troupes du roi de Navarre; et nous
          avions suivi leur rcit dans notre premire dition. Nous
          ignorions alors que M. Dacier, dans un mmoire lu  l'acadmie
          des inscriptions et belles-lettres en 1778, avoit prouv,
          d'aprs les traditions les plus authentiques, que les choses ne
          s'toient point passes ainsi, et que cet honneur d'avoir frapp
          le tratre appartenoit  un autre: nous offrons donc ici une
          relation nouvelle de cet vnement dans laquelle les faits sont
          rectifis d'aprs le Mmoire du savant acadmicien.]

Estienne, lui dit-il, que faites-vous ici  cette heure?--Jean, rpondit
le prvt,  vous qu'en monte[35] de le savoir? Je suis ici pour prendre
garde  la ville, dont j'ai le gouvernement.--Pardieu, reprit Maillard, il
n'en va mie ainsi, ains n'tes ici  cette heure pour nul bien, et je vous
montrerai, continua-t-il, en s'adressant  ceux qui toient auprs de lui,
comme il tient les clefs de la porte en ses mains pour trahir la
ville.--Jean, vous ments, rpliqua le prvt.--Mais vous, Estienne,
ments, s'cria Maillard; aussitt il monte  cheval, fait flotter une
bannire royale, et suivi des siens, parcourt les rues en criant:
_Montjoie Saint-Denis au roi et au duc_; puis s'arrtant quelque temps
aux halles, il y donne l'alarme au peuple. Cependant le prvt conserve,
dans cette situation prilleuse, toute sa prsence d'esprit; et trompant
par une ruse ceux qui auroient pu l'arrter, il rpte avec ses gens ce
mme cri de _Montjoie Saint-Denis_; et tous se dirigent  grande hte, et
toujours criant, du ct de la porte Saint-Antoine.

          [Note 35: Qu'importe.]

Pendant cette altercation de Marcel et de Maillard, le sire Pepin
Dsessarts, et le sire Jean de Charny, avoient eu, dit Froissard, comme
par inspiration divine, quelque rvlation du coup qui se prparoit. Sans
rien savoir de ce qui se passoit, sans avoir avec Maillard aucune
intelligence, ils s'arment; et Martin Dsessarts, frre de Pepin, et
Jacques de Pontoise, huissier d'armes, se joignent  eux.  leur premier
appel se rassemblent autour de ces braves un grand nombre de leurs amis et
de bourgeois rests fidles au roi et au dauphin. D'abord ils se
prcipitent dans la maison de Joseran de Marcon, trsorier du roi de
Navarre, agent de ce prince  Paris, et l'un des principaux conspirateurs:
ils ne le trouvent point; dj il toit auprs de Marcel. Soudain ils
courent  l'htel-de-ville: le chevalier Dsessarts y saisit une bannire
royale et se met  la poursuite du prvt, en criant avec ses amis:
_Montjoie Saint-Denis au roi et au duc: meurent les tratres_. En un
moment ils sont  la porte Saint-Antoine; ils y surprennent Marcel,
tenant entre ses mains les clefs de Paris, et l'interpellent brusquement.
L comme  la Bastille Saint-Denis commencent de violents dbats; les
esprits s'chauffent: les menaces suivent les injures; dj Maillard toit
arriv avec ses amis, et leur troupe avoit grossi celle des fidles. Les
amis de Marcel se mettent en dfense; on se mle, on se frappe en tumulte.
Le peuple attroup poussoit contre eux des cris: _ mort,  mort; tuez,
tuez le prvt et ses allis; car ils sont tratres_. Philippe Giffart,
chevin, toit bien arm et le casque en tte: il vendit chrement sa vie.
Marcel, voyant tout perdu, toit mont sur les degrs de la Bastille; il
alloit s'enfuir: le sire de Charny s'lance  sa poursuite, l'atteint, lui
dcharge un coup de hache sur la tte, et le renverse mourant. Pierre
Fouace et d'autres bourgeois se jettent sur lui et l'achvent  coups
d'pe et de hallebarde. Simon le Paumier et beaucoup de ses satellites,
percs de mille coups, expirent sur son corps plus noblement qu'il
n'appartenoit  de tels sclrats. On cherche de tous cts les partisans
de Marcel; tous ceux que l'on rencontre sont massacrs; beaucoup sont pris
dans leurs demeures, chargs de fers et trans en prison. La populace
exerce mille outrages sur le corps du tratre et sur ceux de ses
complices les plus criminels; les autres prirent, les jours suivants,
par la main du bourreau, et,  l'exception de l'vque de Laon, pas un
seul n'chappa[36].

          [Note 36: Ces dernires circonstances de l'vnement sont
          racontes un peu diffremment par les historiens de Paris. Nous
          avons prfr suivre Vly, le pre Daniel, le prsident Hnault,
          etc.]

Trois jours aprs ce grand vnement, le rgent rentra dans la ville
soumise et repentante, au milieu de mille cris de joie, et alla loger au
Louvre. Le gouverneur de ce chteau, nomm Pierre Caillard, eut la tte
coupe pour l'avoir mal dfendu contre Marcel.

Cependant le roi de Navarre, voyant ses projets avorts du ct des
Parisiens, se livre tout entier au roi d'Angleterre, avec lequel il avoit
toujours ngoci, mme dans le temps qu'il faisoit avec le rgent trait
sur trait; et cessant ds lors de garder aucune mesure  l'gard de ce
prince, lui dclare une guerre ouverte, bloque Paris avec une nombreuse
arme, et ravage ses environs. La situation du dauphin parut en ce moment
plus difficile que jamais. Il avoit beaucoup de peine  lever les troupes
ncessaires pour combattre avec succs un ennemi aussi acharn: car la
noblesse toit rentre dans ses foyers aussitt qu'elle l'avoit vu matre
de Paris; et, dans les dsordres qu'une licence gnrale faisoit natre en
France, chaque ville, force de songer  sa propre sret, ne
s'empressoit gure  lui fournir des soldats. D'un autre ct, il n'osoit
s'loigner de la capitale, o il y avoit encore des mcontents et de
nouveaux complots  craindre, o son autorit toit loin d'tre bien
affermie. Il en fit dans ce temps-l mme une assez fcheuse exprience:
douze bourgeois accuss d'intelligence avec le roi de Navarre avoient t
arrts par son ordre. Cette arrestation excita de grands murmures; et tel
toit l'esprit de mfiance et de mutinerie qui rgnoit encore, que ce
prince fut oblig de se rendre sur la place de Grve, et l, mont sur les
degrs de la croix, de se justifier devant le peuple de cet acte
d'autorit, en donnant la preuve que ces hommes toient coupables. Bien
qu'ils fussent convaincus, il n'osa pas ensuite les punir.

Toutefois ce prince mit dans sa conduite un tel mlange de douceur et de
fermet; il montra tellement, par toutes ses dmarches, qu'il n'avoit en
vue que le bien de l'tat, qu'il parvint peu  peu  se concilier tous les
esprits, et qu'il obtint des tats-gnraux, qui furent convoqus peu de
temps aprs, des forces suffisantes pour tenir tte au Navarrois. (1359)
Alors celui-ci osa encore proposer de faire un trait; et tel toit le
malheur des temps, que le dauphin jugea avantageux de l'accepter, et mme
reut dans Paris, avec toutes sortes d'honneurs et de caresses, un
perfide qui ne mditoit que sa ruine, qui mme, en signant cette paix
frauduleuse, continuoit en effet la guerre: car son frre Philippe de
Navarre avoit refus, d'accord avec lui, d'entrer dans l'accommodement, et
venoit de runir aux troupes du roi d'Angleterre les soldats qu'il
commandoit, lesquels appartenoient rellement  Charles-le-Mauvais[37].

          [Note 37: Tandis que Philippe dvastoit les provinces avec les
          troupes de son frre, celui-ci conspiroit encore  Paris pour y
          introduire les Anglois. Le complot fut dcouvert par deux
          fidles citoyens qu'on avoit voulu y faire entrer. Le roi de
          Navarre quitta alors cette ville avec prcipitation, et se
          retira  Mantes, d'o il envoya dfier le rgent et ses frres.]

Peu de temps aprs, fut prsent aux tats assembls le trait ngoci en
Angleterre pour la libert du roi Jean: les conditions en toient si
honteuses, qu'il excita une indignation gnrale et fut rejet d'une voix
unanime. douard irrit rentre dans la France dsole par tant d'ennemis
intrieurs, l'attaque par l'Artois, la Champagne et la Bourgogne, ne
trouve de rsistance nulle part, et s'avance jusqu'aux portes de Paris,
chassant devant lui les habitants de la campagne qui se rfugirent dans
ses murs. Ce fut dans cette circonstance que le dauphin donna ordre de
mettre le feu aux maisons qui toient hors de l'enceinte, du ct
mridional[38], afin que les Anglois ne pussent pas s'y loger. Ceux-ci,
aprs tre demeurs huit jours devant la ville, furent forcs de dcamper,
faute de vivres[39]. douard se retira dans la Beauce avec son arme, et
l'anne d'aprs, le trait de Brtigni[40] rendit la libert au roi Jean.
Charles-le-Mauvais fit en mme temps sa paix avec ce prince, par la
mdiation du roi d'Angleterre.

          [Note 38: _Voyez_ t. Ier, p. 34, 1re partie.]

          [Note 39: On dit que dans le dpit qu'il conut de ne pouvoir
          s'en emparer, douard envoya un dfi au rgent, qui eut le bon
          esprit de le refuser.]

          [Note 40: Un orage violent qu'douard essuya dans cet endroit,
          pouvanta, dit-on, si fort son arme, qu'il crut y reconnotre
          l'ordre du ciel de faire la paix. (HNAULT.)]

(1360.) Ce fut le 13 dcembre de cette anne que le roi rentra enfin dans
sa capitale, aprs une absence de quatre annes. Il y fut reu au milieu
des transports de la plus vive allgresse. Les Parisiens,  son aspect,
sembloient oublier tous les maux qu'ils avoient soufferts, et se
livroient, pour l'avenir, aux plus douces esprances. De nouvelles
calamits les attendoient: une famine affreuse, suite ordinaire des
guerres civiles, vint dsoler la ville et y causa de grands ravages. La
misre du peuple toit  son comble, et cependant il falloit fournir les
sommes normes[41] qui avoient t promises  l'Anglois par un des
articles du trait. Fidle observateur de sa parole, Jean rejeta
constamment tous les moyens qu'on put lui offrir de l'luder; mais ceux
qu'il employa pour l'accomplir attestent la situation extrme  laquelle
il se trouvoit rduit. Il n'en trouva point d'autres qu'une nouvelle
altration des monnoies, et le rappel des Juifs, toujours riches, quoique
sans cesse dpouills, et aspirant toujours  rentrer dans un pays o ils
devoient s'attendre  chaque instant  une nouvelle proscription. Un tel
phnomne moral tonne d'abord, mais s'explique ensuite facilement, si
l'on considre qu'eux seuls connoissoient l'industrie et le commerce; et
que les Franois d'alors, oisifs, ignorants et fastueux, toient, par
leurs passions et par leur paresse, une proie qui se livroit d'elle-mme
aux usures sans cesse renaissantes de ces habiles traitants. Ils donnrent
donc avec empressement une somme trs-forte pour la ranon du roi, se
soumirent  un tribut annuel non moins considrable, et,  ces conditions,
obtinrent la libert de rentrer en France et d'y demeurer pendant vingt
annes. Ce fut ainsi qu'on parvint  excuter cette clause du trait, bien
onreuse sans doute, mais moins fatale que celles par lesquelles le roi
cdoit aux Anglois les plus belles provinces de la France[42], leur
livroit les points les plus importants de ses ctes, et consentoit  les
tablir jusque dans le coeur de ses tats.

          [Note 41: Elles s'levoient  trois millions d'cus d'or.]

          [Note 42: Le Poitou, la Saintonge, l'Agnois, le Prigord, le
          Limousin, le Querci, le Rouergue, le pays de Tarbes,
          l'Angoumois, La Rochelle, Montreuil, Calais et plusieurs autres
          villes avec leurs dpendances, les comts de Ponthieu et de
          Guines, de Bigorre, de Gavre, de Foix, d'Armagnac, les fiefs de
          Tours, plusieurs autres seigneuries, le tout en pleine
          souverainet, et sans nulle mouvance de la couronne de France.]

Il se passa, du reste, peu d'vnements importants  Paris pendant les
dernires annes du rgne du roi Jean. Il n'y fut point fait d'autres
fondations que celles des collges de Boissi, de Boncourt, de Justice, des
petites coles, et de l'hpital du Saint-Esprit pour les pauvres
orphelins. Ce prince, aid des sages conseils de son fils s'occupa 
rtablir la police dans cette grande ville. Il rorganisa le parlement,
dont les dsordres de la rgence avoient suspendu les sances et dispers
les membres les plus clairs et les plus vertueux. Il fit aussi des
rglements pour une meilleure organisation du guet de Paris[43]. (1363)
Une contagion horrible enleva, cette anne, prs de la moiti de ce qui
restoit d'habitants dans cette capitale.

          [Note 43: L'vnement qui donna lieu  l'ordonnance du roi Jean
          mrite d'tre cit. Ce fut un procs qui s'leva entre le prvt
          et l'vque de Paris, Jean de Meulant. Les vques avoient le
          droit de faire faire le guet autour de la cathdrale pendant
          toute la nuit, et d'y faire prendre et punir les malfaiteurs.
          Les archers du Chtelet ayant rencontr les gens de Jean de
          Meulant qui traversoient la ville arms, leur enlevrent leurs
          armes, et les mirent en prison. Sur la plainte de l'vque, le
          parlement rendit un arrt par lequel il fut maintenu dans son
          droit, mais sous la condition que les officiers de sa justice
          seroient obligs de porter leurs armes dans des sacs jusqu' la
          cour de l'vch, et de les remporter de mme.]

Cependant le royaume continuoit d'tre en proie  tous les maux de la
guerre, au sein de cette paix si chrement achete que le retour de son
roi lui avoit procure. Toujours perfide dans sa politique  l'gard de la
France, douard n'avoit pas voulu rappeler en Angleterre les soldats, la
plupart Allemands, Brabanons, Gascons, etc., qui composoient les
garnisons des places que le trait l'obligeoit de rendre; il avoit mme
nglig  dessein d'acquitter leur solde, de manire que ces troupes,
abandonnes  elles-mmes au milieu de nos provinces, se joignirent aux
brigands qui dj les dsoloient, et y accrurent cette terrible arme si
connue sous le nom de _grandes compagnies_, l'un des plus cruels flaux
dont la France et encore t accable. Ils se rpandirent en Champagne,
en Bourgogne, dans le Lyonnois, dans la Franche-Comt, exterminrent une
arme de gentilshommes que l'on envoya contre eux, ce qui jusqu'alors
toit sans exemple, dvastrent tout le pays qu'ils parcoururent,
pntrrent jusqu'aux portes d'Avignon o ils ranonnrent le pape
pouvant, et continurent leurs courses et leurs ravages dans l'est de la
France, jusque sous le rgne suivant, o elle en fut enfin dlivre.

En 1364, Jean, dont la bonne foi est devenue clbre dans l'histoire,
retourna en Angleterre, pour traiter de la ranon du duc d'Anjou son fils
qui s'en toit vad, et y mourut peu de temps aprs son arrive: C'toit
un prince peu avis, dit le prsident Hnault, qui loue, ainsi que tous
les autres historiens, son grand courage, et cette bonne foi, le trait le
plus remarquable de son caractre[44]. Qu'il ft _peu avis_, rien ne le
prouve plus qu'un des derniers actes d'autorit qu'il exera avant de
quitter pour toujours son royaume. En 1361, Philippe de Rouvre, dernier
duc de Bourgogne de la premire maison souveraine de ce duch, toit mort
g de quatorze ans. Jean avoit runi ce grand fief  la couronne par le
droit du sang, comme tant le plus proche parent de ce jeune prince. Tout
sembloit lui faire une loi de le garder, pour rparer, du moins en partie,
les brches normes que le trait de Brtigni avoit faites au territoire
de la France. Cependant, par une inconcevable imprudence et un mouvement
de tendresse aveugle que ses enfants payrent bien cher par la suite, au
lieu de conserver un domaine aussi important, il le donna 
Philippe-le-Hardi son quatrime fils,  titre d'apanage. Cette donation
fut faite le 6 septembre 1363. Ce prince runit depuis la comt-pairie de
Flandre  la branche de Bourgogne, par son mariage avec Marguerite,
dernire hritire des comtes de cette province; et un nouveau vassal
s'leva au milieu du royaume, plus puissant et plus redoutable encore que
tous ceux qui le dsoloient depuis si long-temps.

          [Note 44: Il disoit que quand la bonne foi seroit bannie du
          reste du monde, elle devroit se retrouver dans la bouche des
          rois.]

Cette belle France toit au dernier degr d'abaissement lorsque Charles V
monta sur le trne. Elle avoit perdu tout ce que Philippe-Auguste avoit
conquis sur les Anglais; les peuples toient ruins, les campagnes
dvastes et sans culture, le trsor obr, l'autorit royale avilie, les
troupes dcourages. Ce fut par une faveur spciale de la Providence
qu'elle obtint un chef d'une prudence aussi consomme, d'un esprit aussi
ferme et aussi pntrant. Cet esprit suprieur et cette prudence salutaire
lui fournirent les moyens de rparer tous les maux qui avoient afflig le
royaume sous le rgne de son pre. Le nouveau roi n'toit point un prince
guerrier: la foiblesse de sa complexion et les infirmits dont il toit
accabl ne lui permettoient point les exercices militaires, et jamais il
ne parut  la tte de ses armes. Mais tandis que, dans le fond de son
cabinet, il mditoit des plans pour le bonheur de son peuple et la gloire
de son rgne, un gnral, le plus habile de son sicle, et qu'il eut
l'adresse de s'attacher, les excutoit avec le plus rare bonheur. Qui ne
connot les faits d'armes presque fabuleux de l'hroque conntable
Duguesclin, et cette suite non interrompue de victoires qui rendirent  la
France presque tout ce qu'elle avoit perdu sous Philippe de Valois et le
roi Jean; la fin du rgne d'douard aussi malheureuse que le cours en
avoit t heureux et brillant; tant de merveilles opres dans six
campagnes, et Charles, dans cinq annes de paix, ramenant l'abondance au
sein de ses tats, rtablissant l'ordre et la prosprit dans ses
finances, se crant des armes valeureuses et disciplines? En mme temps
qu'il foroit l'tranger  sortir de ses provinces, les ennemis intrieurs
furent subjugus, entre autres le Navarrois, toujours perfide, toujours
uni aux ennemis de la France, et combattant tour  tour  force ouverte et
par des assassinats. Sous ce rgne mmorable, les provinces se virent
enfin dlivres de l'horrible flau des _grandes compagnies_, que le
conntable sut employer utilement, en les emmenant  la conqute de
l'Espagne[45]. Les lettres fleurirent[46]; l'agriculture se ranima; et si
le ciel et accord une vie plus longue  un si grand roi, il est hors de
doute que les malheurs affreux qui dsolrent le rgne de son successeur
ne seroient jamais arrivs.

          [Note 45: Il en chassa Pierre-le-Cruel, et fit couronner  sa
          place Henri, comte de Transtamare, frre btard du roi.]

          [Note 46: Charles V peut tre regard comme le fondateur de la
          Bibliothque royale de Paris.]

Sous de tels princes, les capitales des empires sont assez heureuses pour
n'offrir que peu de pages  l'histoire. Le thtre de la guerre est loin
d'elles: une sage police y maintient l'ordre, et rarement il s'y passe de
grands vnements. Paris eut ce bonheur tant que vcut Charles V. Sa
tranquillit ne fut trouble que par quelques querelles qui s'levrent
entre les coliers de l'Universit et les fermiers de l'impt du vin.
Malgr les fraudes dont ceux-ci les accusoient, ils furent maintenus dans
le droit de franchise de cet impt, dont ils jouissoient de temps
immmorial. Le prvt de Paris, Hugues Aubriot, qui sembloit vouloir tenir
tte  l'Universit elle-mme, en diffrant de prter le serment qu'il lui
devoit, ne put galement soutenir une lutte aussi ingale contre un corps
si puissant et si spcialement favoris du monarque. (1366) Il fut oblig
de se rendre le 10 octobre dans l'assemble gnrale des quatre facults,
qui se tint aux Bernardins, et l, de faire publiquement le serment par
lequel il s'engagea  conserver les privilges de l'Universit tant qu'il
seroit en charge.

(1368.) La cinquime anne du rgne de ce prince fut remarquable par
l'tablissement des religieux hospitaliers de l'ordre de Saint-Antoine 
Paris, et par la naissance du dauphin, depuis l'un de nos plus malheureux
rois, sous le nom de Charles VI. Quelques jours aprs sa naissance, ce
prince fut port avec une pompe extraordinaire dans l'glise de
Saint-Paul, et tenu sur les fonts baptismaux par Charles de Montmorenci et
par la reine douairire Jeanne d'vreux. Le roi donna le Dauphin en
apanage  son fils aussitt qu'il eut reu le jour. Il fut ainsi le
premier des enfants de France qui porta, en naissant, le titre de
dauphin[47].

          [Note 47: Ce fut sous le rgne de Philippe-de-Valois que le
          Dauphin et le comt de Viennois entrrent dans le domaine de la
          couronne de France, par la cession qu'en fit  ce prince Humbert
          II, dernier prince de la maison de la Tour-du-Pin qui ait
          possd cette souverainet. On a cru mal  propos, dit le
          prsident Hnault, qu'une des conditions du trait avoit t que
          le titre de dauphin seroit port par le fils an de nos rois.
          Il arriva au contraire que le premier dauphin, nomm par
          Humbert, fut le second fils de Philippe de Valois; mais il est
          vrai que cela n'eut pas lieu, et que ce titre a toujours t
          port depuis par le fils an du roi.]

(1369.) Assemble mmorable du parlement, le 9 mai, veille de l'Ascension,
dans laquelle comparurent les comtes d'Armagnac, de Foix, et plusieurs
autres seigneurs, appelants au roi contre douard, roi d'Angleterre. Ce
prince y est cit comme vassal de la couronne, et n'ayant pas comparu, les
terres qu'il possdoit en France sont confisques. Ce fut la cause d'une
guerre nouvelle que le roi prvoyoit, et  laquelle il se prparoit
depuis long-temps. Ce fut alors que l'abb de Saint-Germain, ayant reu
l'ordre de fortifier son abbaye, fut oblig, pour le mettre  excution,
de dmolir la chapelle de Saint-Martin-des-Orges, dpendante de
l'Universit, et mme de disposer de quelques arpents de terrain qui
appartenoient galement  cette compagnie,  laquelle il donna en change
le droit de patronage sur la cure de Saint-Germain-le-Vieux[48].

          [Note 48: _Voyez_ t. Ier, p. 263, 1re partie.]

(1370.) Cette anne, Hugues Aubriot, prvt de Paris, pose la premire
pierre des fondements de la Bastille. Cette norme forteresse ne fut
acheve que sous le rgne suivant. Cependant les Anglais, qui s'toient
avancs dans l'intrieur de la France, pntrent jusqu'aux portes de la
capitale, et se prsentent en bataille entre Ville-Juif et Paris. Le roi,
qui n'avoit que douze cents hommes d'armes, reste renferm dans la ville,
et permet seulement une lgre escarmouche du ct du faubourg
Saint-Marceau. L'ennemi est battu, et dcampe le mme jour pour se retirer
en Anjou.

(1371.) Le roi confirme les habitants de Paris dans le droit qu'ils
avoient de temps immmorial de jouir de tous les privilges de la
noblesse[49]. Mort de la reine Jeanne d'vreux.

          [Note 49: Ils avoient la garde et le bail de leurs enfants; ils
          pouvoient possder des fiefs nobles et arrire-fiefs, user de
          brides d'or et autres ornements attachs  l'ordre de la
          chevalerie, prendre des armes de chevalier comme les nobles
          d'origine, etc.]

(1374.) On continue l'enceinte de la ville commence sous la rgence; elle
ne fut acheve que sous Charles VI. Le prvt de Paris fait en mme temps
rtablir le grand pont qui s'toit rompu. On croit que le pont
Saint-Michel fut bti sous le mme rgne et quelques annes aprs.

Cette mme anne est mmorable par l'ordonnance de Charles V, du mois
d'aot, qui fixe la majorit de nos rois  quatorze ans. L'Universit, le
prvt des marchands et les chevins de la ville furent prsents 
l'enregistrement qui en fut fait au parlement[50].

          [Note 50: Cette loi, dont l'objet toit de mettre ordre  l'abus
          des rgences qui absorboient l'autorit royale, ne reut son
          dernier perfectionnement que par une ordonnance nouvelle, rendue
          en 1404, laquelle rgla qu'en quelque minorit qu'il pt tre,
          le roi,  son avnement au trne, seroit rput roi; et que le
          royaume seroit gouvern par lui, et en son nom par les princes
          les plus proches de son trne, et par les personnes les plus
          sages de son conseil. Nous voyons, sous la premire race, que
          tant que l'hritier de la couronne toit mineur, le royaume
          toit rellement entre les mains des seigneurs qui le lui
          gardoient conjointement avec les autres rois, ses parents, s'il
          en avoit; et l'on en trouve une preuve assez frappante dans
          l'histoire tragique des fils de Clodomir. Si le prince n'avoit
          point de parents qui pussent le remplacer, et qu'il plt aux
          seigneurs rgents de se dmettre de leur droit en faveur d'un
          seul gouverneur du jeune monarque, ce gouverneur unique toit
          roi: c'est ce qui arriva, sous la seconde race, pendant la
          minorit de Charles-le-Simple. Cette coutume se prolongea jusque
          sous la troisime; et quoique le rgent du royaume ne portt
          plus alors le titre de roi, il n'en toit pas moins la source de
          tout le pouvoir; il n'empruntoit point son autorit du prince
          mineur, et les _lettres royaux_ toient intituls de son nom.]

(1378.) Entre solennelle de l'empereur Charles IV, qui vint  Paris
accompagn de son fils Venceslas, roi des Romains[51]. Le motif du voyage
de ce prince toit d'acquitter un voeu qu'il avoit fait de visiter
l'abbaye de Saint-Maur  Paris. Il mourut quelques mois aprs. Des
assassins envoys par le roi de Navarre pour attenter  la vie du roi sont
arrts et excuts.

          [Note 51: _Voyez_ t. Ier, p. 160, 1re partie.]

(1379.) Le roi confisque la Bretagne sur le comte de Montfort, et la
runit  son domaine pour crime de flonie, sauf les droits des enfants de
Charles de Blois[52]. Commencement du schisme qui, pendant quarante ans,
divisa l'glise, et dont nous examinerons plus tard les funestes
consquences. Aprs la mort de Grgoire XI, Urbain VI avoit t lu par
les cardinaux qui toient alors  Rome. Plusieurs tant sortis de la ville
prtendirent que l'lection n'avoit pas t libre, parce qu'effectivement
ils avoient t contraints par le peuple d'entrer au conclave; et
s'assemblant de nouveau, ils lurent Clment VII, qui se retira 
Avignon. L'Universit de Paris, consulte par le roi, reconnut ce dernier
pape qu'il favorisoit.

          [Note 52: Cette runion n'eut pas lieu, parce que le duc sut se
          dfendre, et que le roi mourut peu de temps aprs. (HNAULT.)]

(1380.) La sant du roi avoit toujours t languissante depuis la maladie
terrible qu'il avoit eue pendant sa rgence, maladie dont on attribua la
cause au poison qui lui avoit t donn par Charles-le-Mauvais. Un mdecin
en suspendit l'effet en lui ouvrant le bras, et dclara que, quand cette
plaie se refermeroit, le prince mourroit. La plaie se referma, et Charles
V mourut le 16 septembre de cette anne, g de quarante-trois ans.

Ce prince avoit achet, pendant la prison du roi son pre, une maison
appartenante au comte d'tampes, et situe prs de l'glise Saint-Paul. Il
appeloit ce palais _l'htel solennel des grands battements_, et
l'habitoit de prfrence  toutes les autres demeures royales. Nous
donnerons en son lieu une description de cet htel, qu'il orna de tout ce
que le luxe de ce temps-l put lui faire imaginer de plus magnifique.
L'argent immense qu'il y dpensa, dit le prsident Hnault, dans des
temps si malheureux, pourroit tonner; aussi donna-t-il des lettres, en
1364, pour que cet htel ft runi au domaine. Mais ce fut l'effet d'une
plus sage administration: car ayant trouv,  la mort de son pre, le
trsor puis, il rpara les finances, ses troupes furent bien payes, il
gagna les princes ses voisins, il btit plus qu'aucun de ses
prdcesseurs, et _il ne mit pas d'impts_[53].

          [Note 53: Le prsident Hnault se trompe: Charles V fut dans la
          ncessit de mettre des impts; et ce qui le prouve, c'est que
          le jour mme de sa mort, il supprima, par une ordonnance
          expresse, une partie de ceux qu'il avoit tablis. Mais ces
          impts toient mis pour le bien public; et c'est ce qu'un
          religieux augustin, prchant le jour de l'Ascension devant
          Charles VI, la reine et le duc d'Orlans, eut la hardiesse de
          dire, ajoutant qu'alors on connoissoit l'emploi de l'argent
          qu'on levoit sur les peuples; qu'il avoit servi au feu roi 
          chasser l'ennemi du royaume,  fortifier ses places,  reprendre
          celles qui lui avoient t enleves; et que sous ce nouveau
          rgne on ne voyoit point qu'il s'en fit un semblable usage,
          quoique les peuples fussent bien plus chargs, etc. (Hist.
          anonyme, liv. XXV, ch. 6.)]

Sous le rgne de Charles V furent fonds les collges de Bayeux, de
Daimville et de Beauvais.

Gouverne par un prince si sage, la France avoit respir un moment; elle
commenoit  se remettre des blessures profondes qu'elle avoit reues sous
les premiers Valois, lorsqu'un nouveau rgne, plus malheureux qu'aucun de
ceux qui l'avoient prcd, la replongea dans des dsastres plus grands
encore, et la rduisit  de telles extrmits, qu'il s'en fallut peu que,
devenue une des provinces de son plus implacable ennemi, elle cesst
d'tre compte au nombre des nations. Dans ce tableau, dont nous allons
rassembler les principaux traits, on verra runis tous les flaux dont la
vengeance du ciel peut affliger un peuple qu'elle a rsolu de punir: une
minorit orageuse, et le long rgne d'un roi en dmence; des princes
avides et ambitieux, se disputant le pouvoir; la France entire divise en
factions, au gr de ces tyrans subalternes; l'ennemi extrieur prenant
part  nos guerres civiles, et introduit dans le sein mme de l'tat par
ceux qui devoient le dfendre; l'honneur et la foi bannis de tous les
coeurs; la fureur aveugle, le vil intrt, tous les genres de corruption
infectant toutes les classes de la socit; enfin, ce qui passe tant
d'horreurs, ce qui est presque sans exemple dans les annales du monde, une
reine  la fois voluptueuse et cruelle, femme coupable, mre dnature,
qui trahit son poux malheureux, qui conspire contre son propre fils, le
proscrit, se ligue avec l'tranger pour lui ravir son hritage, satisfaite
de le voir chasser du trne de ses anctres, si elle peut obtenir une part
de ses dpouilles: le rgne de Charles VI offre le spectacle de toutes ces
calamits.

Les trois frres de Charles V lui avoient survcu: ils toient encore dans
la force de l'ge, tous les trois ambitieux, et cette passion se joignoit,
dans le duc d'Anjou,  la cruaut et  une insatiable avarice; dans le duc
de Berri les mmes vices toient temprs par une indolence qui faisoit le
fonds de son caractre; le duc de Bourgogne toit le seul dont
l'ambition, plus dangereuse peut-tre, toit ennoblie par quelques
qualits brillantes, et par des sentiments moins indignes de sa naissance
et de son rang.

Les vives contestations qui s'levrent entre ces trois princes au sujet
d'une rgence qui ne devoit durer que deux annes, furent un triste
pronostic des troubles et des divisions auxquels la France alloit tre
livre.  peine Charles eut-il les yeux ferms que les ducs de Berri et de
Bourgogne se rendirent  Melun, o ils s'emparrent de la personne de
l'hritier du trne et de ses frres, alors dans cette ville. Quant au duc
d'Anjou, il courut  Paris se saisir des trsors du feu roi. On convoqua
ensuite une assemble, o fut appel tout ce qu'il y avoit de plus grand
dans l'tat: l, aprs une contestation trs-longue et trs-anime, dans
laquelle le duc d'Anjou fit clater les prtentions les plus immodres,
on nomma des arbitres qui lui dfrrent la rgence et la prsidence du
conseil. L'ducation du roi et la surintendance de sa maison furent
confies au duc de Bourgogne et au duc de Bourbon, oncle maternel du jeune
prince; mais il fut arrt en mme temps que, _pour le bien de la chose
publique et pour le bon gouvernement du royaume_, le roi seroit mancip
et sacr avant l'ge.

Cependant la ville de Paris toit entoure de soldats, que les princes,
dans ces circonstances difficiles, avoient jug  propos d'y appeler. Le
duc de Bourgogne, qui les commandoit, pressoit journellement le duc
d'Anjou de payer leur solde sur les fonds dont il s'toit empar:
non-seulement le rgent refusoit de le faire, mais il levoit encore sur
les Parisiens de nouveaux impts, dont il accroissoit les sommes immenses
qu'il avoit dj amasses. Il en rsulta que les soldats, privs de leur
paie, ravagrent les campagnes, et que les paysans, dpouills et
maltraits par eux, vinrent encore augmenter la misre des Parisiens en se
rfugiant dans la ville. Le mcontentement que fit natre, dans une
circonstance aussi fcheuse, cette augmentation d'impts, s'accrut encore
de la rigueur avec laquelle on les exigeoit. Des murmures on en vint aux
menaces. Les violences des percepteurs continuant toujours, la populace se
soulve, et s'assemblant tumultuairement, force le prvt des marchands de
marcher  sa tte, et de la conduire au palais, o elle demande  grands
cris l'abolition des impts, ordonne en mourant par le feu roi. Le duc
d'Anjou savoit prendre des mesures violentes et tyranniques, mais il
n'avoit point dans le caractre assez de vigueur pour les soutenir. Il
plia devant les rebelles, accrut par l leur insolence, et ds lors on put
prvoir un soulvement gnral, si toutes les demandes qu'ils avoient
faites ne leur toient accordes. Tels furent les premiers effets de
l'avarice et de la foiblesse du rgent.

Le sacre du jeune roi fit natre des esprances qui parurent calmer
quelques instans les esprits. Cette crmonie eut lieu le 4 novembre, et
le mme jour le duc d'Anjou quitta le titre de rgent; mais il n'en resta
pas moins  la tte du conseil, dont il dirigeoit toutes les oprations.
L'influence qu'il y conservoit se fit bientt reconnotre par les
nouvelles exactions dont la France entire, et particulirement la ville
de Paris, furent accables, et aussitt la sdition se ralluma. Un nouveau
rassemblement se forme: les mutins tirent l'pe, s'emparent encore du
prvt des marchands qu'ils entranent avec eux au palais, et demandent 
grands cris que le roi, ou le duc d'Anjou, se prsente pour entendre leurs
plaintes. Le duc parot, monte sur la table de marbre, coute le prvt
forc de parler dans le sens de la multitude, et fait une rponse vague,
dans laquelle il fait entendre  ces furieux qu'on pourra avoir gard 
leurs demandes lorsqu'ils cesseront d'employer la violence pour les
obtenir. De semblables paroles annonoient le dessein de rsister  la
rbellion, et en mme temps trop peu de courage d'esprit pour l'excuter.
Le peuple se retira en effet, mais enhardi par ce qui venoit de se passer,
et bien rsolu de se porter aux dernires extrmits, si l'on cherchoit
encore  l'amuser de vaines promesses. Du reste, toutes ces demandes, si
coupables dans la forme, toient justes en effet; et c'toit le rgent qui
poussoit le peuple au dsespoir.

Cependant le conseil du roi s'toit rassembl, et l'on dlibroit sur les
demandes des sditieux, dont le nombre augmentoit  chaque instant. Enfin
l'avis le plus timide, et par consquent le plus mauvais, prvalut. Il fut
dcid qu'on annonceroit une abolition de tous les nouveaux subsides
imposs en France depuis le rgne de Philippe-le-Bel; et telle toit la
frayeur de la cour, que le chancelier, en publiant cette ordonnance  la
multitude assemble, le fit en des termes pleins de douceur et de
bienveillance, dclarant que le roi abolissoit ces impts pour rcompenser
l'_obissance et la fidlit de son peuple_. L'effet d'un tel discours fut
de porter au dernier degr l'insolence de cette populace.  peine le
chancelier avoit-il cess de parler, qu'un cri gnral s'leva pour
demander l'expulsion des juifs, dont plusieurs toient au nombre des
receveurs publics. Le chancelier, dconcert, retourne au conseil faire
part de cet incident; et sur-le-champ, sans attendre une nouvelle
dlibration, la foule se porte aux maisons de ces malheureux, enfonce les
portes, brise les caisses, pille les meubles et l'argent, massacre tous
ceux qu'elle peut rencontrer, sans distinction de sexe ni d'ge. La
plupart d'entre eux se sauvrent au Chtelet, o les cachots leurs
servirent d'asile. Cependant ce nouvel attentat resta encore impuni. On se
contenta de rtablir les juifs dans leurs demeures, et d'exiger des
Parisiens une restitution des effets pills,  laquelle personne n'obit.

(1380.) Dans les tats-gnraux, qui furent tenus peu de temps aprs, les
princes tentrent vainement de rtablir les impts qu'ils avoient t
forcs de supprimer. Non-seulement ils n'obtinrent rien de cette
assemble, mais il arriva ce qui est un effet assez ordinaire de ces
sortes de runions sous un gouvernement foible et corrompu: c'est que les
dputs, qui sentirent l'avantage qu'ils avoient sur un ministre inhabile
et incertain dans ses rsolutions, parlrent et agirent dans le sens des
factieux, demandant un changement total dans l'administration, proposant
des rformes, rclamant les anciennes _franchises et liberts_ de la
nation, imaginant des plans de constitution, etc., toutes choses
inexcutables, dont la plupart furent cependant adoptes par ce conseil
imprudent et pusillanime, qui, loin de diriger les vnements, se laissoit
entraner par l'impulsion journalire qu'il en recevoit. Il en rsulta que
le peuple, berc d'esprances chimriques, conut, de l'inexcution de ces
projets absurdes, un mcontentement profond que rien ne put apaiser, et
qu'on peut regarder comme la source principale de tous les dsordres qui
se succdrent jusqu' la fin de ce rgne dplorable.

(1381.) Le duc d'Anjou venoit d'tre appel au trne de Naples par
l'adoption de la reine Jeanne. Avant de sortir de France, il voulut faire
encore quelques tentatives pour en arracher des sommes nouvelles: il
sembloit que ce ft une proie qu'il n'abandonnoit qu' regret. Dans le
conseil, c'toit toujours sur les besoins de l'tat et sur la cration de
nouveaux impts qu'il ramenoit toutes les dlibrations; il essaya mme
quelques tentatives auprs de la multitude,  qui il envoya Philippe de
Villiers et Jean Desmarets, avocat du roi, dont le crdit toit trs-grand
auprs d'elle; mais, loin de persuader le peuple par les discours qu'ils
lui tinrent  ce sujet, ils ne tirrent d'autre fruit de leur loquence
que d'exciter tout  coup une nouvelle sdition.  peine les Parisiens
eurent-ils connu les intentions de la cour, qu'ils dclarrent ennemi
public quiconque entreprendroit de rtablir les impts abolis par le roi.
Ils ne s'en tinrent pas  cette dclaration; ils prirent les armes, se
saisirent des portes, tendirent des chanes, et se formrent en compagnies
pour la sret commune. Plusieurs autres villes, o l'on voulut exercer
les mmes actes d'autorit, se livrrent aux mmes excs, entre autres la
ville de Rouen. La rvolte y prit mme un caractre si grave et si
inquitant qu'on jugea ncessaire d'en faire un exemple clatant, et qui
pt intimider les autres. En consquence il fut rsolu que le roi
partiroit sur-le-champ avec une arme pour faire justice de la ville
rebelle. Il y fut suivi de ses oncles et de toute la cour.

Le duc d'Anjou crut cette circonstance favorable pour raliser ses projets
financiers, principalement pour rtablir les aides, dans lesquelles on lui
avoit accord un droit; mais par une supercherie ridicule, et qui prouve
l'extrme foiblesse de son caractre, il avoit ordonn que, pendant son
absence, le bail en ft proclam  huis clos dans les cours du Chtelet.
Il le fut en effet; des adjudicataires osrent se prsenter, et le
lendemain l'adjudication en fut publie, au milieu du march, par un homme
 cheval, qui s'enfuit ensuite  toute bride. Le jour suivant, les
receveurs se prsentrent aux halles: le premier qui entra en exercice
s'tant approch d'une pauvre fruitire, et voulant lever sur sa
marchandise ce droit qui n'toit que d'un denier, elle appela  son
secours, et sur-le-champ il fut mis en pices. Le soulvement, dj
prpar, sembloit n'attendre qu'un premier meurtre pour clater avec plus
de violence que jamais. Cinq cents hommes de la lie du peuple se trouvent
rassembls dans un moment: arms de btons, de fourches et de tous les
instruments que le hasard peut leur prsenter, ils poursuivent les
collecteurs, les massacrent partout o ils les rencontrent, jusqu'au pied
des autels, o plusieurs d'entre eux s'toient rfugis; leurs maisons
sont pilles et dmolies;  chaque instant le nombre des sditieux
augmente, et les quartiers les plus frquents en sont inonds. Leur
audace s'accroissant avec le nombre, ils courent  l'htel-de-ville, en
enfoncent les portes, se saisissent des habillements de guerre, des armes,
et particulirement de _maillets_[54] de plomb fabriqus sous le rgne
prcdent, et dposs dans cet difice. Il manquoit un chef  ces mutins:
ils se souvinrent que Hugues Aubriot, ancien prvt des marchands, accus
peu de temps auparavant par l'Universit qui le hassoit, et condamn sur
ses poursuites  une prison perptuelle, toit alors enferm dans les
cachots de l'vch. Ils allrent aussitt l'en tirer, et le mirent  leur
tte. Mais ce magistrat donna, en cette circonstance, une grande preuve de
fidlit: car, la nuit suivante, il trouva le moyen de s'chapper de leurs
mains, et sortit de Paris.

          [Note 54: C'est de l que ces sditieux reurent le nom de
          _Maillotins_.]

De l'htel-de-ville les sditieux se rendirent en appareil de guerre 
l'abbaye Saint-Germain, o on leur avoit dit que plusieurs partisans et un
grand nombre de juifs s'toient rfugis avec les deniers royaux. Ce
monastre toit alors revtu des fortifications commences sous le dernier
rgne, et ils y livrrent vainement plusieurs assauts, dans lesquels,
malgr leur acharnement, ils furent toujours repousss. Les plus emports
proposrent alors d'aller piller et raser les maisons royales: on ne sait
ce qui les dtourna de cette rsolution.

La nuit vint suspendre leur fureur; mais le lendemain ils se rassemblrent
de nouveau, et plus anims que jamais, ils sortirent en foule de la ville,
dans l'intention d'aller couper le pont de Charenton, pour fermer le
retour aux troupes royales. La crainte d'tre envelopps par les gens de
guerre qu'ils aperurent dans la campagne fit qu'ils rentrrent
prcipitamment, sans avoir pu excuter ce projet.

Cependant, tout ce qu'il y avoit de citoyens aiss et paisibles toit dans
les plus vives alarmes; dix mille bourgeois s'toient arms, rsolus
d'opposer la force  la force, si cette populace tentoit le pillage de la
ville, et les deux partis en prsence s'apprtoient  s'entr'gorger. Ds
le commencement de l'meute, l'vque, les principaux magistrats, tous
ceux qui, par leur autorit ou leur influence, auroient pu arrter les
progrs de la sdition, s'toient enfuis, dans la crainte d'en tre les
victimes: Jean Desmarets eut seul le courage de rester, et cet acte de
dvouement apaisa l'orage. Il toit loquent; le peuple l'aimoit et le
respectoit; il osa lui parler et essayer de le ramener  l'obissance.
Mlant avec adresse des menaces de la vengeance du roi  la promesse de
l'abolition des impts, intimidant  la fois et donnant des esprances 
ces furieux, il parvint  les calmer un peu, et  les dterminer 
attendre qu'on ft droit  leurs demandes.

(1382.) La nouvelle du soulvement de Paris parvint  Rouen, o le roi
toit rest quelque temps, aprs avoir tir une vengeance exemplaire de la
rbellion de cette ville. Aussitt le conseil fit marcher des troupes vers
la capitale, rsolu de faire subir un chtiment non moins terrible  ses
habitants. Ceux-ci, de leur ct, instruits de ce qui venoit de se passer
 Rouen, toient bien dtermins  se dfendre jusqu' la dernire
extrmit, et surtout  ne point entendre parler de subsides. Ils avoient
pos des corps-de-garde dans les principaux quartiers ainsi qu'aux portes
de la ville, et le feu de la rvolte paroissoit prt  se rallumer.
Cependant les bourgeois de Paris, trangers  tous ces mouvements, placs
entre les fureurs de la populace et les ressentiments de la cour, qui
pouvoit les confondre dans sa vengeance, pensoient  apaiser la colre du
roi. Ils obtinrent en consquence qu'on lui envoyt une dputation
compose de membres de l'Universit,  la tte de laquelle l'vque de
Paris s'offrit de marcher. Elle fut introduite auprs du prince, auquel
elle prsenta les supplications de cette classe fidle de citoyens en des
termes si touchants, qu'il en fut profondment mu, et accorda en leur
faveur la suppression des impts si ardemment dsire, et une amnistie
gnrale, de laquelle il exceptoit cependant les auteurs de la rvolte.
Cette grce fut publie aussitt dans Paris par Desmarets lui-mme, qui,
accabl d'annes et d'infirmits, se fit porter en litire, pour avoir la
joie d'annoncer une si heureuse nouvelle  ce peuple coupable; mais il eut
la douleur de le trouver insensible  cet acte de clmence: l'esprit de
rvolte toit si loin d'tre teint, que les mutins s'opposrent
ouvertement  l'excution de quelques-uns de leurs chefs, que le prvt
des marchands vouloit envoyer au supplice. Un nouveau soulvement toit
sur le point d'clater, si la cour n'et ordonn de suspendre ces
excutions; on fut oblig de faire noyer[55] secrtement les plus
criminels.

          [Note 55: Cette manire de faire mourir ceux qu'on ne vouloit
          pas excuter publiquement toit fort en usage dans ce sicle. On
          enfermoit les criminels qu'on vouloit faire prir ainsi dans un
          sac li par en haut; on les prcipitoit ordinairement sous le
          pont au Change ou hors de la ville, au-dessus des Clestins.
          L'auteur des _Antiquits de Paris_ pense que c'est de l qu'est
          venue l'expression de _gens de sac et de corde_, employe pour
          dsigner les sclrats. (_Antiq. de Paris._, t. II, liv. 10.)]

Le roi, ne jugeant pas  propos de rentrer  Paris,  cause de ces
mauvaises dispositions du peuple, parcourut diverses villes peu loignes
de cette capitale, telles que Compigne, Meaux, Pontoise, et partout son
conseil eut des confrences avec les dputs des provinces pour le
rtablissement des impts; partout il prouva une rsistance que soutenoit
l'exemple donn par les Parisiens. On tenta alors avec ceux-ci de
nouvelles ngociations, dans lesquelles ils se montrrent aussi
intraitables qu'auparavant. Ils refusrent l'tablissement des gabelles,
auquel le conseil rduisoit ses demandes, comme ils avoient refus celui
des aides. Enfin le duc d'Anjou, voyant qu'il toit impossible de vaincre
l'obstination de cette multitude, prit la rsolution de faire revenir les
troupes, et de leur abandonner la campagne de Paris. Les dgts qu'elles y
commirent retomboient principalement sur les riches bourgeois de la ville,
c'est--dire sur ceux qui n'avoient pris aucune part  la rvolte; mais il
en rsulta que, par leur entremise, les confrences furent renoues, et
que, par un accord qui satisfit  la fois et le peuple et la cour, le roi
rentra dans Paris, sous la condition qu'il ne seroit plus parl des
impts, source de toutes ces querelles, mais que la ville lui paieroit une
somme de cent mille francs[56],  titre de prsent. Cette somme fut encore
livre au duc d'Anjou, mais ce fut la dernire de ses exactions; il partit
enfin pour la conqute de Naples, o l'on sait qu'il perdit et ses
trsors et la vie. Le duc de Bourgogne le remplaa dans la direction
suprme des affaires. Quant au duc de Berri, il gouvernoit alors le
Languedoc, dont il toit  la fois le spoliateur et le tyran.

          [Note 56: Environ un million de notre monnoie.]

Peu de temps aprs, le roi marcha avec une arme au secours, de Louis de
Male, comte de Flandre, dont les sujets s'toient rvolts. Le duc de
Bourgogne, hritier par sa femme de ce comt, commandoit les Franois, et
gagna sur les Flamands la bataille de Rosebecq, qui les fora  rentrer
sous le joug de l'autorit lgitime.

Pendant cette expdition, les _Maillotins_, toujours inquiets sur les
dispositions de la cour, crurent l'occasion favorable pour recommencer
leurs dsordres. Il y eut de nouveaux rassemblements de factieux, dans
lesquels il n'toit question de rien moins que de raser le Louvre et la
Bastille; mais ils en furent dtourns par un marchand nomm Nicolas le
Flamand, qui leur conseilla d'attendre l'issue de la guerre de Flandre,
qu'ils esproient devoir tre fatale au roi. Cette circonstance ne fit
qu'accrotre la colre de ce prince, qui, revenant sous les murs de Paris
avec une arme triomphante, rsolut enfin de faire un exemple clatant de
cette ville rebelle.

On n'osa pas, cette fois, lui en disputer l'entre; elle se fit par la
porte Saint-Denis, dont toutes les barrires furent arraches. Une
dputation voulut en vain arrter le jeune roi, qui s'avanoit au milieu
de ses oncles et de toute sa cour. Il passa outre sans daigner l'couter,
se rendit  la cathdrale, et de l au Palais. L'arme, distribue dans
les diffrents quartiers, s'empara des corps-de-garde, des places
publiques et de tous les lieux o les rebelles avoient coutume de
s'assembler.

Alors les habitants reurent l'ordre de dposer leurs armes au Palais et
au chteau du Louvre[57]. On procda en mme temps  la recherche des plus
coupables, qui furent arrts au nombre de trois cents; deux furent
excuts sur-le-champ, et les autres conduits en prison. La duchesse
d'Orlans, l'Universit en corps tentrent vainement de flchir le
monarque, que son oncle, le duc de Berri, maintenoit dans son
inflexibilit.

          [Note 57: Il fut rsolu en mme temps d'abattre l'ancienne porte
          Saint-Antoine, d'achever la Bastille, commence sous le rgne
          prcdent, et de construire  ct du Louvre une nouvelle tour,
          qui seroit environne d'un foss rempli d'eau, et rendroit ainsi
          le roi matre des deux principales entres de Paris.]

Les jours suivants on noya un grand nombre de rebelles arrts. Nicolas le
Flamand eut la tte tranche. Son supplice toit juste sans doute[58], et
tous ces actes de rigueur toient ncessaires; mais cette vengeance
lgitime que le prince tiroit de ses sujets fut souille par le meurtre du
vertueux Desmarets. Ce magistrat vnrable, plus que septuagnaire,
l'organe des lois, l'honneur et l'amour de ses concitoyens, fut condamn 
subir la mme peine que les factieux dont il avoit si souvent arrt les
excs. On lui faisoit un crime de ce qui auroit d lui mriter des
rcompenses, d'tre rest au milieu de ces mutins. Son vritable crime
toit de s'tre attir la haine des ducs de Berri et de Bourgogne, en
prenant hautement contre eux le parti du duc d'Anjou. Il protesta de son
innocence sur l'chafaud, et son supplice couvrit d'une honte ternelle
ceux qui l'avoient condamn.

          [Note 58: Ce sditieux avoit dj reu une fois sa grce pour
          avoir particip au meurtre des marchaux massacrs sous la
          rgence du dauphin, depuis Charles V.]

Ces excutions terribles n'toient que les prliminaires d'une scne plus
effrayante encore, mais dont les suites furent moins funestes. On avoit
dress un trne sur les degrs du Palais. Charles VI y parut accompagn
des princes, du conseil et d'un grand nombre de seigneurs. Une foule
immense remplissoit la cour: ds que le roi eut pris place, le chancelier
d'Orgemont pronona un discours vhment, dans lequel il remit sous les
yeux de cette multitude tous les crimes dont elle s'toit rendue coupable,
et rappela les excutions dj faites, ajoutant que tout n'toit pas fini,
et qu'un grand nombre subiroient encore la mort qu'ils avoient mrite. 
ces mots, les oncles du roi se jetrent  ses genoux, en le priant d'avoir
piti de son peuple. _Les dames et les demoiselles de Paris, sans
coiffure, cheveles_, demandrent la mme grce, tandis que les hommes,
prosterns, _crioient misricorde_. Alors le jeune roi, dont la leon
toit faite, dit qu'il pardonnoit aux Parisiens, et qu'il convertissoit la
peine criminelle en _civile_, c'est--dire en amendes. L'avarice des
princes avoit imagin ce honteux expdient; et de ces amendes, qui furent
excessives, il n'en entra pas un tiers dans le trsor royal.

Du reste, les aides, les gabelles et autres impts furent rtablis sans la
moindre opposition; la charge du prvt des marchands supprime et runie
 celle du prvt de Paris; l'chevinage aboli, ainsi que les quarteniers,
dixainiers et autres officiers de ce genre, etc. C'est ainsi que se
terminrent ces premiers troubles; mais il toit ais de voir qu'ils
avoient laiss dans les coeurs de profonds ressentiments, et que la
moindre occasion suffiroit pour les faire renatre.

Il y eut une trve d'un an entre la France et l'Angleterre, qui reprirent
ensuite les armes  l'occasion du schisme. Tandis que le pape Urbain, pour
qui tenoit l'Angleterre, publioit dans ce pays une espce de croisade
contre la France, Clment VII, que le clerg franais avoit reconnu, et
qui avoit tabli son sige  Avignon, tenta de lever sur tous les
bnfices du royaume une taxe  laquelle l'Universit s'opposa de toutes
ses forces. Le roi dfendit la leve du subside impos; et le pape, malgr
ses plaintes et ses menaces, se vit forc d'y renoncer.

La mort du comte de Flandre commena cette puissance formidable des ducs
de Bourgogne. Philippe-le-Hardi, son gendre, lui succda dans les comts
de Flandre, de Bourgogne, d'Artois, de Rethel, de Nevers, etc. L'anne
d'aprs, ce prince fit sa paix avec les Flamands, qui n'avoient pas cess
d'tre en rvolte ouverte contre leur dernier souverain. Cette mme anne,
un projet de descente en Angleterre, habilement concert par le conntable
de Clisson, manqua par la faute du duc de Berri, qui arriva trop tard au
rendez-vous. On prtend que ce prince avare avoit t gagn par Richard
II, que cette expdition et perdu sans ressource. L'hiver suivant, on fit
de nouveaux prparatifs, toujours dirigs par Clisson, sujet fidle et
grand capitaine. Cette fois-ci, le monarque anglois s'adressa au duc de
Bretagne, qui croyoit avoir quelque sujet de se plaindre du conntable:
pouss par son animosit personnelle, plus encore que par le dsir de
plaire  Richard, le duc attira Clisson dans ses tats, et l'y retint
prisonnier. Son premier projet avoit t de le faire mourir; mais revenu 
des sentiments plus humains, sans se montrer cependant entirement
gnreux, il le rendit au roi de France, moyennant une forte ranon, et
en se faisant cder quatre ou cinq places. Cet vnement dconcerta encore
les projets forms contre l'Angleterre.

Ce fut  cette poque que commencrent les querelles entre l'Universit et
les Jacobins, au sujet de l'immacule conception de la Vierge, que ces
derniers refusoient d'admettre. L'Universit porta la question au pied du
trne pontifical, o elle fut juge en sa faveur. Les Jacobins s'tant
obstins, malgr cette dcision,  la rejeter, furent retranchs du corps
enseignant, et forcs par l'autorit temporelle  se rtracter. Ce ne fut
qu'aprs seize ans de querelles et de perscutions qu'ils parvinrent enfin
 se rconcilier avec l'Universit, qui leur permit de rentrer dans son
sein, et de continuer  donner des leons[59]. On ne peut nier que dans
cette controverse cette compagnie n'ait montr plus d'animosit contre les
Dominicains que de vritable zle pour la vrit.

          [Note 59: Quoique le concile de Ble ait dcid depuis que
          l'opinion de l'immacule conception devoit tre embrasse par
          tous les catholiques, et que le concile de Trente ait fait une
          dclaration qui confirme cette opinion, cependant il est de fait
          que l'glise ne s'est point prononce sur cette question de
          manire  en faire un article de foi; et que plusieurs papes,
          Pie V, Grgoire XV et Alexandre VII ont dfendu de traiter
          d'hrtiques ceux qui soutenoient la doctrine contraire.]

L'attentat du duc de Bretagne auroit eu des suites funestes pour lui, si
les ducs de Berri et de Bourgogne, jaloux du crdit de Clisson, n'eussent
apais la colre du roi et mnag une ngociation dont le rsultat fut que
le duc remettroit au conntable l'argent et les places qu'il lui avoit
extorqus. Ce prince vint ensuite  Paris, o il rendit hommage au roi, et
fit  Clisson une simple rparation civile, qui ne rtablit entre eux
qu'une vaine apparence d'amiti. Cette anne fut remarquable par la mort
de Charles-le-Mauvais[60].

          [Note 60: Il mourut d'un accident aussi horrible que singulier.
          Pour ranimer ses forces puises par la dbauche, il avoit
          coutume de se faire coudre dans un drap imbib d'eau-de-vie. Le
          feu y ayant pris un jour par l'imprudence d'un domestique, il
          fut consum par les flammes, et prit aprs trois jours des plus
          excessives souffrances. Peu de temps avant sa mort, il avoit
          tent de faire empoisonner Charles VI et sa famille.]

(1389.) La reine Isabelle de Bavire, que le roi avoit pouse quatre ans
auparavant, fait son entre  Paris. Cette princesse, qui devint depuis un
objet de haine et d'horreur pour tous les bons Franais, en toit alors
l'amour et l'esprance. Elle avoit dj donn un dauphin, et toit
enceinte lorsqu'elle fit cette entre, qui surpassa en magnificence tous
les spectacles de ce genre offerts jusqu'alors  la curiosit des
Parisiens.

Peu de temps aprs le roi voulut enfin prendre les rnes de l'tat, que
les ducs de Bourgogne et de Berri avoient si long-temps sacrifi  leur
ambition et  leur intrt. Ces deux princes, malgr leur mcontentement,
se virent forcs de cder un pouvoir emprunt, et se retirrent, l'un dans
son gouvernement de Languedoc, l'autre dans ses tats de Flandre. Les
nouveaux ministres,  la tte desquels fut plac le duc de Bourbon, oncle
du roi, avoient de l'habilet et de bonnes intentions: ils rformrent de
nombreux abus dans l'administration de la justice et des finances; une
partie des impts fut supprime. D'un autre ct, le conntable
n'attendoit que l'expiration d'une trve faite avec les Anglois pour
achever de les chasser de France, et leur rendre ensuite les maux qu'ils
nous avoient faits, en portant la guerre dans leur propre pays. Tout
sembloit annoncer un rgne glorieux et fortun: cet espoir ne fut pas de
longue dure. La nuit du 13 au 14 juin 1392, ce seigneur, sortant peu
accompagn de l'htel Saint-Paul, est attaqu, dans la rue
Culture-Sainte-Catherine, par vingt hommes arms, que Pierre de Craon,
favori du duc d'Orlans, frre du roi, avoit aposts pour
l'assassiner[61]. Clisson, aprs s'tre long-temps dfendu, aid par un
seul domestique, qui eut le courage de ne point l'abandonner, tomba sur le
seuil d'une porte entr'ouverte, o il reut encore plusieurs coups d'pe
de ses assassins, qui le crurent mort et se retirrent. Cependant il
n'toit point bless mortellement, et gurit. Trois des complices de Craon
ayant t saisis, firent bientt connotre le principal auteur du crime,
qui se sauva aussitt de Paris et alla se rfugier en Bretagne. Le duc,
somm de le rendre, rpondit qu'il avoit pass sur ses terres, mais qu'il
n'y toit plus. Le roi, que les liaisons de ce vassal avec l'Angleterre,
et sa mauvaise foi dans l'excution du trait conclu avec Clisson, avoient
dj fort indispos, rsolut aussitt de porter la guerre dans ses tats.
Les ducs de Berri et de Bourgogne,  qui il envoya l'ordre de venir le
joindre avec les troupes qu'ils devoient fournir, obirent, mais en criant
hautement que cette guerre toit injuste. Le 5 d'aot l'arme partit du
Mans et prit la route de Nantes; on prtend qu'on remarquoit, depuis trois
ou quatre jours, quelque garement dans l'esprit et dans les yeux du roi:
une espce d'apparition qui s'offrit  lui[62] pendant qu'il traversoit
la fort du Mans augmenta le dsordre dans lequel il toit plong, et peu
d'instants aprs il fut frapp d'un coup de soleil qui acheva de le rendre
furieux. On le vit tout  coup s'lancer, l'pe  la main, sur ceux qui
l'environnoient; et, avant qu'on et pu le saisir et le dsarmer, il tua,
dit-on, quatre de ses officiers. Tels furent les premiers signes de cette
dmence qui, pendant un long rgne, ne lui laissa que quelques intervalles
de raison, et plongea l'tat dans les malheurs inous dont il nous reste 
parler.

          [Note 61: Il accusoit le conntable de lui avoir fait perdre les
          bonnes grces de ce prince.]

          [Note 62: On prtend qu'un grand fantme noir, revtu d'une robe
          blanche, ayant la tte et les pieds nus, l'air gar et le
          regard furieux, s'lana subitement d'entre deux arbres, et
          saisit la bride de son cheval, en lui criant: _Roi, ne chevauche
          plus avant, mais retourne, car tu es trahi_. Le roi, glac
          d'horreur, s'arrta en frmissant et sans pouvoir profrer une
          seule parole. Quelques hommes d'armes qui se trouvoient auprs
          de lui frapprent sur les mains du spectre, ce qui le
          contraignit  lcher les rnes. Il se retira ensuite sans que
          personne songet  l'arrter. Saint-Foix, qui juge mieux qu'
          l'ordinaire de cette poque de notre histoire, croit voir, dans
          cet vnement singulier, une nouvelle manoeuvre des indignes
          princes qui obsdoient l'infortun monarque; et il est difficile
          en effet d'en juger autrement.]

Ds ce moment il ne fut plus question de faire la guerre au duc de
Bretagne; on ramena le roi  Paris: les ministres qu'il s'toit choisis
furent chasss et perscuts par les ducs de Berri et de Bourgogne, qui
s'emparrent de nouveau du gouvernement; on ne pensa plus  profiter des
troubles dont l'Angleterre toit agite; une trve de vingt-huit ans fut
signe avec Richard II. Sur la demande de ce prince, Pierre de Craon
obtint sa grce, et cet assassin revint  la cour en mme temps qu'on en
bannissoit Clisson, et qu'on le dpouilloit de toutes ses charges.

Depuis cette poque jusqu' celle de la mort du duc de Bourgogne, il se
passa peu d'vnements importants  Paris. De temps en temps l'tat du roi
sembloit donner des lueurs d'esprances qui ne tardoient pas  s'vanouir;
les processions, les prires publiques, l'exposition des reliques, tout ce
que le zle religieux des peuples pouvoit imaginer toit inutilement
employ pour obtenir du ciel sa gurison; les moyens humains n'toient pas
plus efficaces, et l'art des mdecins s'toit vainement puis  chercher
des remdes  cette funeste maladie[63]. Cependant les ducs de Berri et de
Bourgogne continuoient  gouverner et  dpouiller la France. Le duc
d'Orlans, non moins ambitieux et peut-tre encore plus avide, ne voyoit
qu'avec une extrme jalousie le pouvoir de ces deux princes, et se
plaignoit de ce qu'tant frre du roi, et par consquent plus prs du
trne que ses oncles, il n'avoit cependant qu'une trs-petite part dans
l'administration. Il hassoit surtout le duc de Bourgogne, plus actif et
plus entreprenant que l'autre; et cette haine, qui bientt devint
rciproque, fut ds lors pousse  un tel point, que les deux rivaux
rassemblrent des troupes aux environs de Paris, et qu'il s'en fallut peu
qu'ils ne donnassent  ses habitants le spectacle d'un combat o le sang
franois seul auroit coul. La reine et les autres princes du sang
parvinrent avec beaucoup de peine  rtablir entre eux une apparente
rconciliation. Toutefois, le conseil, assembl par ordre du roi dans un
de ces moments de calme que lui laissoit son mal, dcida que le duc de
Bourgogne auroit la principale administration, parce qu'effectivement il
avoit plus d'exprience, et paroissoit moins dispos  abuser de
l'autorit que le duc d'Orlans, qu'entranoient la fougue de ses
passions, et un got de dpense effrn. Celui-ci, forc de cder, en
conserva un ressentiment profond; ds lors ce ne fut plus que cabales et
intrigues de la part de ces deux princes, cherchant mutuellement  se
supplanter,  s'arracher le pouvoir; la reine soutenoit son beau-frre,
les ministres et le peuple donnoient la prfrence au duc de Bourgogne.
Tel fut le prlude des dsordres que devoit produire la longue rivalit de
ces deux maisons, rivalit dans laquelle on vit la nation franoise,
toujours lgre, enthousiaste quelquefois jusqu' l'imbcillit, dchirer
elle-mme son propre sein pour soutenir l'odieuse querelle de princes qui
ne combattoient qu'afin d'usurper le droit d'tre ses tyrans.

          [Note 63: Le roi, fatigu de tant de tentatives inutiles, ne
          vouloit plus absolument voir de mdecins, lorsque le marchal de
          Sancerre, qui commandoit en Guienne, lui envoya deux moines
          augustins de ce pays-l, qui passoient pour trs-habiles dans la
          mdecine et dans l'astrologie. Ces deux hommes osrent accuser
          le duc d'Orlans d'avoir jet un sort sur le roi son frre.
          L'accusation toit insense de toutes manires: ayant t
          interpells d'en donner des preuves, et n'ayant pu le faire, ils
          furent condamns  mort et excuts. C'est  cette occasion que
          fut donne la dclaration qui accorde des confesseurs aux
          criminels, ce qui auparavant ne se pratiquoit pas en France. Ce
          fut Pierre de Craon qui sollicita cette dclaration.]

(1399.) Rvolution en Angleterre. Richard II est dtrn par son cousin
germain le duc de Lancastre, qui fut proclam roi sous le nom de Henri IV,
et qui le fit mourir peu de temps aprs avoir usurp son trne. Richard
avoit pous la fille ane de Charles VI, et dans toute autre situation
ce monarque et sans doute tir vengeance de son assassinat; mais l'avis
du duc de Bourgogne fut de reconnotre l'usurpateur, et il prvalut.
Cependant l'occasion et t favorable pour rompre une trve onreuse, et
enlever aux Anglois le peu de places et de chteaux qui leur restoient en
France. Dans ses courts intervalles de bon sens le roi revenoit sans cesse
 cette pense; il ordonnoit d'envoyer des troupes en Guienne, et des
secours aux mcontents; mais ces ordres restoient sans excution, parce
qu'il retomboit presque aussitt dans sa dplorable dmence.

(1402.) Naissance du cinquime fils de Charles, lequel fut roi depuis sous
le nom de Charles VII. Les deux ans toient morts en bas ge; les deux
autres vivoient encore.

(1404.) Nous touchons  cette poque o il n'y a plus ni patrie, ni roi,
ni nation. Le duc de Bourgogne meurt le 7 avril de cette anne  Hall,
dans le Brabant. Jean, dit _Sans peur_, son fils an, aprs avoir pris
possession de ses nombreux tats, vient  la cour, o la reine et le duc
d'Orlans, matres absolus de l'esprit du malheureux roi tour  tour
imbcile ou furieux, ne se servoient de l'autorit entirement remise
entre leurs mains que pour assouvir leur avarice et leurs volupts. Le
mcontentement toit extrme et gnral; le nouveau duc de Bourgogne, qui
venoit de marier sa fille ane au dauphin, et le comte de Charolois son
fils avec une des filles du roi, appuy de cette double alliance et de sa
qualit de prince du sang, demanda dans le conseil une place qu'on ne put
lui refuser. Il s'en servit habilement pour dtruire le crdit de son
rival, en s'levant fortement contre les impositions nouvelles que
celui-ci ne cessoit d'y proposer; par l il gagna la faveur des Parisiens,
tandis que leur haine croissoit  chaque instant contre le duc d'Orlans.
Quelque temps aprs il se retira de la cour, comme s'il lui et t
impossible de supporter plus long-temps le spectacle des profusions de la
reine et de son beau-frre, et leurs indcentes familiarits[64].

          [Note 64: On souponnoit entre eux quelque intrigue galante; et
          le caractre de tous les deux rend ce soupon
          trs-vraisemblable.]

Cependant le dsordre augmentoit de jour en jour davantage; la misre du
peuple toit  son comble; on murmuroit de tous les cts contre le luxe
insolent de la cour, et contre cette avidit du duc d'Orlans, que rien ne
pouvoit assouvir. Un moine augustin, prchant devant la reine, osa se
rendre l'organe de ces plaintes populaires; on essaya de l'effrayer, mais
il n'en parla qu'avec plus de force devant le roi, qui avoit dsir de
l'entendre[65]. Ce prince, dont le coeur toit droit et les intentions
bonnes, fut frapp du discours du prdicateur, et comme il se trouvoit
alors dans un moment o son mal lui laissoit quelque relche, il assembla
lui-mme le conseil pour dlibrer sur la situation de l'tat. Il s'y
trouva des conseillers assez hardis pour confirmer tout ce qu'avoit dit le
moine; ds lors une rforme fut rsolue, et l'on manda le duc de
Bourgogne. Il partit pour Paris aussitt qu'il en eut reu l'ordre; mais
il eut soin de se faire suivre par un gros corps de troupes, et cette
opration fut conduite avec un tel mystre, que, lorsque la nouvelle en
parvint  la cour, son arme toit dj sous les murs de la capitale.

          [Note 65: _Voyez_ p. 76.]

Le roi venoit de tomber dans un accs plus violent qu'aucun de ceux qu'il
avoit prouvs jusqu'alors; on ne pensoit dj plus aux projets de
rforme, et la reine, ainsi que le duc d'Orlans, toient alors plus
puissants que jamais. Cette arrive subite du duc de Bourgogne les frappa
de terreur. Ils n'avoient aucune force  lui opposer; le peuple les
dtestoit; presque tout le conseil toit contre eux, et ils se trouvoient
en quelque sorte  la merci de leur ennemi. Dans cette situation extrme,
le duc d'Orlans ne vit d'autre parti  prendre que celui de la fuite; et
la reine, qui n'eut pas honte de le suivre, chargea, avant son dpart,
Louis de Bavire son frre, et quelques seigneurs qui lui toient
attachs, d'enlever le dauphin. Elle les attendoit  Corbeil, o le duc
d'Orlans toit all la joindre; mais le duc de Bourgogne, instruit 
temps de cet enlvement, avoit vol aussitt sur les traces des
ravisseurs, et ramen le jeune prince, qui d'ailleurs ne s'toit dcid 
les suivre qu'avec la plus grande rpugnance. Alors la reine et son
beau-frre, plus effrays que jamais, quittrent Corbeil et se rfugirent
 Melun. Le dauphin, conduit par le duc de Bourgogne, rentra dans Paris
aux acclamations de tous ses habitants.

Cependant le duc d'Orlans faisoit fortifier Melun, et envoyoit des ordres
dans toutes les provinces pour faire lever des troupes; en mme temps le
parlement recevoit de lui des lettres, dans lesquelles l'action du duc de
Bourgogne toit traite d'attentat contre la majest souveraine. Bientt
il se trouva  la tte de vingt mille hommes, avec lesquels il s'approcha
de la capitale. Son ennemi prenoit, de son ct, des mesures pour
dfendre cette ville, et il toit second par ses habitants. Les chanes
et les armes qu'on leur avoit enleves lors de la rvolte des Maillotins
leur furent rendues; on mit le Louvre et la Bastille en tat de dfense;
plus de vingt-cinq mille soldats furent rassembls dans l'enceinte de la
ville, sans compter les corps rpandus dans les villages circonvoisins. On
s'attendoit  une bataille, dont l'issue ne pouvoit qu'tre funeste  la
France, quel qu'et t le vainqueur. Les princes du sang sentirent alors
toute l'tendue du pril; ils se firent mdiateurs entre les deux rivaux,
et, aprs deux mois de mouvemens et d'alarmes, on parvint enfin  conclure
 Vincennes un trait dans lequel le duc de Bourgogne fut admis  partager
avec le duc d'Orlans l'autorit de lieutenant-gnral du royaume.

(1406.) Cette paix hypocrite dura une anne, pendant laquelle les deux
princes,  la tte des deux armes qu'on avoit leves pour achever
d'expulser les Anglois du royaume, se montrrent aussi mauvais capitaines
qu'ils toient habiles en intrigues et en factions. (1407.) Ils reparurent
ensuite dans le conseil, o leur animosit rciproque sembla avoir pris de
nouvelles forces. Toujours opposs l'un  l'autre dans les dbats,
soutenant leur avis avec aigreur et emportement, on trembloit  chaque
instant qu'ils n'en vinssent  quelque violence, et les princes n'toient
occups que du pnible soin d'apaiser ces fougueux ennemis. Cependant on
toit loin de s'attendre  la catastrophe qui toit sur le point
d'arriver. Le duc de Bourgogne avoit form, depuis six mois, le dessein de
faire assassiner le duc d'Orlans. On prtend qu'une indiscrtion de ce
dernier, qui s'toit vant d'avoir obtenu les faveurs de la duchesse de
Bourgogne, contribua plus encore que leur haine politique  pousser
l'poux outrag  cet horrible attentat. Quoi qu'il en soit, il fut mdit
et conduit avec un sang-froid et une patience qui le rendent encore plus
excrable. Les assassins, au nombre de dix-huit, entrrent, le 6 novembre,
dans une maison portant l'enseigne de Notre-Dame, prs la porte Barbette,
et y restrent cachs pendant dix-sept jours. Le 20 du mme mois il se
fit, par les soins du duc de Berri, une nouvelle rconciliation entre les
deux princes; et l'on ne peut raconter sans frmir que, conduits tous les
deux aux Augustins par leur mdiateur, ils y communirent  la mme messe,
et que mille tmoignages de confiance et d'amiti succdrent  cette
pieuse crmonie.

Trois jours aprs, le duc d'Orlans, qui avoit pass une partie de la
journe  l'htel Saint-Paul, se rendit  l'htel Barbette, o demeuroit
la reine, alors en couches; il y soupa. Vers huit heures, Schas de
Courte-Heuse, valet de chambre du roi, et l'un des conjurs, se fit
annoncer, et lui dit que ce prince le demandoit  l'instant  l'htel
Saint-Paul pour une affaire de la plus grande importance. Le duc fit
seller sa mule et partit sur-le-champ, accompagn seulement de deux
cuyers monts sur le mme cheval, et prcd de quelques valets de pied
qui portoient des flambeaux. Les assassins toient rangs le long d'une
maison situe au-dessus de l'htel Notre-Dame: aux premiers mouvements
qu'ils firent, le cheval qui portoit les deux cuyers prit le mors aux
dents, et ne s'arrta qu' l'entre de la rue Saint-Antoine. Le duc fut
aussitt envelopp par cette troupe de sclrats, qui l'attaqua en criant:
_ mort!--Je suis le duc d'Orlans_, dit-il en levant la voix. Tant
mieux, repartit un des meurtriers, _c'est ce que nous demandons_, et en
mme temps un coup de hache lui abattit la main gauche, dont il tenoit le
pommeau de sa selle. Plusieurs coups de glaive et de massue s'tant
rapidement succds, il tomba bientt de cheval, puis par le sang qu'il
perdoit, et se dfendit encore quelque temps  terre, relev sur ses
genoux, et parant avec le bras les nouveaux coups qu'on lui portoit.
_Qu'est ceci? d'o vient ceci?_ s'crioit-il de temps en temps. Enfin un
dernier coup de massue lui fit sauter la cervelle, et l'tendit roide mort
sur le pav[66]. Les assassins, en se retirant, mirent le feu  la maison
qui leur avoit servi de retraite, et semrent des chausses-trapes pour
arrter ceux qui voudroient les poursuivre.

          [Note 66: Lorsqu'il ne donna plus aucun signe de vie, les
          assassins approchrent un flambeau, pour voir s'il toit mort.
          Alors un homme, dont le visage toit cach sous un _chaperon
          vermeil_, sortit de l'htel Notre-Dame: il tenoit une massue,
          dont il dchargea un dernier coup sur le prince, en disant:
          _teignez tout, allons-nous-en, il est mort_. toit-ce le duc de
          Bourgogne? (VILLARET.)]

Cependant les cuyers revinrent; les domestiques qui toient rests 
l'htel Barbette arrivrent[67]; ils relevrent le cadavre dfigur de
leur matre, et le portrent dans l'htel du marchal de Rieux, situ
vis--vis de l'endroit o le meurtre venoit de se commettre. Dans un
moment la funeste nouvelle est rpandue: la reine,  demi morte de douleur
et d'effroi, se fait transporter  l'htel Saint-Paul. Ds la pointe du
jour les princes s'assemblent  l'htel d'Anjou, rue de la Tixeranderie;
on fait fermer les portes de la ville; des corps-de-garde sont placs dans
les rues, et l'on commence la recherche des assassins. Le corps du duc
d'Orlans fut alors transfr dans l'glise des Blancs-Manteaux, o les
princes allrent le visiter. Aucun d'eux ne donna plus de signes de
douleur, ne manifesta une plus vive indignation que le duc de Bourgogne;
il croyoit son crime bien cach: en effet, on n'eut garde de jeter les
soupons sur lui, et ils errrent pendant plusieurs jours sur diverses
personnes que le duc d'Orlans avoit offenses. Enfin le prvt de Paris
ayant appris qu'un des assassins s'toit rfugi dans l'htel de
Bourgogne, vint sur-le-champ au conseil, et demanda des ordres pour tre
autoris  faire des perquisitions dans les palais des princes du sang. Le
duc, qui jusque l avoit jou son rle avec toute l'audace d'un sclrat
consomm, perdit alors contenance. Frapp comme d'un coup de foudre par
cet incident, auquel il toit loin de s'attendre, prvoyant quelle seroit
la dcision du conseil et les suites terribles qu'elle alloit avoir, il
conduisit le duc de Berri  l'une des extrmits de la salle, et l, d'une
voix tremblante et la pleur sur le front, il lui confessa son crime et
sortit. L'horreur qu'un tel aveu inspira  ce prince ne lui permit de
prendre  l'instant mme aucune mesure contre l'assassin. Le lendemain on
voulut, mais trop tard, s'assurer de sa personne; il toit dj loin de
Paris et hors de toute atteinte[68].

          [Note 67: Les valets de pied qui l'accompagnoient s'toient
          enfuis; un seul, nomm Jacob, voyant son matre renvers, se
          jeta sur lui, essayant de lui faire un rempart de son corps. On
          le trouva expirant lorsqu'on vint relever le corps du duc:
          _Haro, monseigneur mon matre_, s'cria ce fidle et courageux
          serviteur, et il rendit les derniers soupirs.]

          [Note 68: Il fit rompre le pont de Sainte-Maxence, pour arrter
          ceux qui pourroient le poursuivre; et ayant trouv des chevaux
          prpars sur la route, il arriva en six heures  Bapaume. En
          mmoire de son heureuse dlivrance, ce prince ordonna qu'on y
          sonneroit  perptuit l'_Angelus_  une heure aprs midi. Ces
          pratiques de dvotion; mles aux crimes les plus excrables
          sont des traits qui caractrisent ce sicle.]

(1407.) Les suites furent loin de rpondre au premier mouvement
d'indignation qu'avoit produit un crime aussi atroce. Vainement la
duchesse d'Orlans[69], qui toit  Chteau-Thierry lorsqu'elle apprit
cette fatale nouvelle, accourut  Paris se jeter aux pieds du roi et lui
demander vengeance; vainement l'infortun monarque, alors dans son bon
sens, lui jura de faire un grand exemple du coupable: le duc de Bourgogne,
qui ne voyoit de salut pour lui que dans son audace, du fond de ses tats
o il rassembloit toutes ses forces, menaoit dj ses ennemis, et leur
faisoit prouver toutes les terreurs dont il avoit t un moment frapp.
Non-seulement on n'avoit point de troupes  lui opposer, mais la reine et
les princes voyoient avec douleur que les Parisiens, satisfaits de la mort
du duc d'Orlans, toient disposs  favoriser son assassin, que ses
dclamations contre les impts avoient rendu cher  la populace. On se vit
donc bientt dans la triste ncessit de ngocier avec celui qu'on avoit
voulu punir: les confrences se tinrent  Amiens, et le duc de Bourgogne
s'y montra tellement intraitable, que le duc de Berri et le roi de
Sicile[70], qu'on avoit envoys auprs de lui pour obtenir qu'au moins il
demandt pardon au roi de son crime, s'en revinrent sans avoir pu rien
terminer. Alors il s'approcha de la capitale avec son arme, rsolu d'y
entrer de vive force, si l'on tentoit de lui opposer quelque rsistance.

          [Note 69: Valentine de Milan.]

          [Note 70: Louis II, fils du duc d'Anjou, qui, aprs la mort de
          son pre, revint en France, et conserva le titre de roi,
          quoiqu'il n'et pas un pouce de terrain dans le royaume dont il
          se prtendoit souverain.]

 l'approche du meurtrier de son poux, la duchesse d'Orlans sortit de
Paris. Le Bourguignon y entra comme dans une place conquise, au milieu de
la consternation de la cour, et des transports de joie du peuple, qui
voyoit en lui son librateur. Il osa non-seulement se prsenter aux yeux
du roi, mais demander  justifier l'assassinat du duc d'Orlans. Cette
justification inoue eut lieu dans la grande salle de l'htel Saint-Paul;
l'assemble toit compose des princes du sang, des prlats, des
seigneurs, des cours souveraines, du prvt des marchands et des
principaux bourgeois. Un cordelier nomm Jean Petit, dont la mmoire doit
tre encore plus excrable que celle du duc, y parut en son nom, et
pronona une harangue dans laquelle il osa taler et soutenir les maximes
les plus abominables du tyrannicide. Un morne silence rgnoit dans
l'assemble pntre d'horreur. Le lendemain, l'infme orateur rpta son
discours sur un chafaud dress au milieu du parvis de Notre-Dame; et la
populace assemble l'couta avec les plus vifs applaudissements.

La reine effraye s'enfuit prcipitamment  Melun avec le dauphin et ses
autres enfants; les princes du sang la suivirent. C'toit ce que demandoit
le duc de Bourgogne, qui, devenu par l l'arbitre suprme du gouvernement,
n'prouva plus aucun obstacle pour arracher  un monarque en dmence cette
approbation qu'il dsiroit avec tant d'ardeur. Charles VI signa en effet
des lettres, dans lesquelles il dclaroit que le duc de Bourgogne n'avoit
tu son frre _que par le fervent et loyal amour et bonne affection qu'il
a eu  lui et  sa ligne_.

(1408.) Le triomphe de ce prince fut court; et c'est une chose
remarquable, dans ces temps de dsastres, que cette alternative de bons et
de mauvais succs, signe vident de la foiblesse des deux factions. Tandis
que le duc de Bourgogne dominoit  Paris, la reine et la duchesse
d'Orlans rassembloient leurs partisans; le duc de Bretagne leur amenoit
une arme; et bientt leurs forces furent telles que ces deux princesses
menacrent  leur tour la capitale, et que leur adversaire ne chercha
qu'un prtexte honorable pour leur cder la place. Il le trouva dans la
rvolte des Ligeois contre leur souverain. Celui-ci l'appeloit  son
secours: il y vola. Alors la reine, la duchesse et les princes entrrent 
Paris, o ils ne trouvrent que haine et ressentiment contre eux, tandis
qu'on y regrettoit ouvertement le duc de Bourgogne.  peine furent-ils
arrivs, qu'ils firent indiquer un lit de justice, o la mmoire du duc
d'Orlans fut justifie, et une accusation intente contre son meurtrier.
On alloit le condamner, lorsqu'on apprit la nouvelle de la victoire
signale qu'il venoit de remporter sur les Ligeois dans la plaine de
Tongres. Ce succs jeta l'effroi au milieu de cette cour foible et
incertaine, en mme temps qu'il accrut l'insolence et l'animosit des
Parisiens. On vit  son tour le duc de Bourgogne se rapprocher en
vainqueur des murs de la capitale, et forcer de nouveau ses ennemis  la
fuite; mais cette fois-ci ils jugrent  propos d'emmener avec eux le
malheureux Charles, et cette cour fugitive prit la route de la Touraine,
tandis que le duc rentroit  Paris.

Le dpart du roi dconcerta ce prince: quel que ft pour lui l'attachement
des Parisiens, il avoit besoin de la prsence du monarque pour ter  sa
conduite une apparence de rvolte qui auroit fini par lui enlever tous ses
partisans. Cette circonstance le rendit dispos  couter les propositions
qui lui furent faites par ses ennemis, non moins embarrasss que lui. Une
nouvelle ngociation fut donc entame, et la mort de la duchesse
d'Orlans[71], qui arriva sur ces entrefaites, la rendit plus facile qu'on
ne l'avoit d'abord espr. Enfin on conclut  Tours un trait dans lequel
la paix devoit tre scelle par le mariage du comte de Vertus, fils pun
du duc d'Orlans, avec une fille du duc de Bourgogne[72], et la ville de
Chartres fut choisie pour le lieu de l'entrevue. Elle se fit dans la
cathdrale; le duc s'y prosterna aux pieds du roi, et lui demanda pardon.
Se prsentant ensuite devant les jeunes fils du duc d'Orlans[73], il les
pria d'ter de leur coeur tout souvenir de son crime. Les rponses,
concertes d'avance, furent favorables; on s'embrassa mutuellement, et
chacun se spara conservant dans son coeur sa haine et ses projets de
vengeance. Le roi revint alors  Paris, accompagn du duc de Bourgogne, et
les princes d'Orlans retournrent  Blois.

          [Note 71: Elle mourut de douleur de la fin funeste de son mari,
          et du regret de n'en pouvoir tirer vengeance.]

          [Note 72: Ce mariage ne se fit point.]

          [Note 73: Ce prince avoit laiss trois fils lgitimes: Charles,
          pre de Louis XII; Philippe, comte de Vertus; et Jean, comte
          d'Angoulme, aeul de Franois Ier; il avoit un fils naturel,
          qui fut le clbre comte de Dunois.]

(1409.) Pour ne point voir le triomphe de son ennemi, la reine se retira
de nouveau  Melun, emmenant avec elle le dauphin qui entroit dans sa
quatorzime anne; et, par une politique mal entendue, elle affecta de ne
parotre  la cour que dans les intervalles de sant dont jouissoit
quelquefois le roi. C'toit ce que demandoit le duc de Bourgogne: il mit 
profit ces instants prcieux pour regagner la confiance des princes; des
recherches svres qu'il affecta de faire sur les dilapidations des
financiers, et le supplice du surintendant Montagu[74], qui fut la suite
de cette enqute, lui acquirent de nouveaux droits  l'attachement des
Parisiens; enfin il trouva le moyen d'endormir la reine elle-mme dans une
fausse scurit, en ayant l'air de n'oser rien entreprendre sans la
consulter, en lui faisant part de toutes les dlibrations. Par cette
conduite habile et modre, il parvint  se faire nommer surintendant de
l'ducation du dauphin, et matre absolu des affaires, au point que la
haine et la jalousie des princes se rveillrent avec une nouvelle fureur.
Tel fut le motif (1410) de leur premire confdration, tenue  Gien le 15
avril de cette anne. L'intrt de l'tat, le maintien de la justice, le
service du roi toient les prtextes de cette ligue; l'expulsion du duc de
Bourgogne en tait le vritable objet. Ce fut  cette confrence qu'on
arrta le mariage du duc d'Orlans, qui venoit de perdre son pouse, avec
Bonne, fille du comte d'Armagnac. Ce seigneur, l'un des plus grands hommes
de son temps, devint alors l'me du parti auquel il toit attach; il eut
le funeste privilge de lui donner son nom, et en fut par la suite l'une
des plus illustres victimes.

          [Note 74: Il avoit la faveur du roi, de la reine et de la
          plupart des princes; et l'estime qu'en avoit faite avant eux
          Charles V, qui l'avoit lev par degrs aux emplois les plus
          minents, prouve que Jean de Montagu n'toit pas un homme
          ordinaire. On le fit mettre  la question, o il avoua, dit le
          pre Daniel, _ce qui toit et ce qui n'toit pas_; et sur ce
          qu'il avoit confess, il fut condamn  avoir la tte tranche.
          Ce fut le prvt de Paris Dsessarts qui prsida le tribunal par
          lequel il fut condamn, tribunal de _commissaires_ et non de
          _juges_, suivant l'observation nave et profonde qu'en fit un
          religieux de l'abbaye de Marcoussy[74-A]  Franois Ier. On dit
          que ce prince fut si frapp de cette distinction, que, mettant
          la main sur l'autel, il fit serment de ne jamais faire mourir
          personne par commissaires.]

          [Note 74-A: Montagu y avoit t enterr, quelques annes aprs
          son excution.]

Le duc de Bourgogne se prparoit, de son ct,  recevoir ses ennemis. Il
rassembloit des troupes, il s'assuroit des allis, et entre autres le duc
de Bretagne, qu'il avoit trouv le moyen de dtacher du parti contraire.
Cependant les _Armagnacs_, car il faut maintenant employer ce mot et celui
de _Bourguignons_ pour dsigner les deux factions qui s'apprtoient 
dchirer l'tat, les _Armagnacs_ s'avanoient des bords de la Loire vers
Paris, ravageant impitoyablement tout le pays. Arrivs  Chartres, les
princes crivirent au roi une lettre dans laquelle ils dclaroient
n'avoir pris les armes que pour l'affranchir, ainsi que le dauphin, de la
tyrannie du duc de Bourgogne. Le conseil y rpondit par une injonction de
mettre bas les armes; le roi, qui trouvoit toujours juste le parti entre
les mains duquel il toit, vouloit lui-mme marcher contre les rebelles,
dont l'arme, divise en trois corps, campoit dj sous les murs de Paris.

Cependant tant de prparatifs formidables, car chaque arme s'levoit 
prs de cent mille combattants, ne produisirent rien de dcisif. L'hiver
approchoit, et les princes craignoient le manque de vivres et la
dissolution de leurs troupes: de son ct, le duc de Bourgogne toit peu
sr d'allis rangs sous ses drapeaux pour un intrt qui leur toit
tranger; et il clatoit dj dans son arme des germes de divisions qui
lui donnoient de vives inquitudes. Un nouveau trait fut donc encore
conclu au chteau de Wicestre[75] par les soins du duc de Berri, le
mdiateur accoutum. Les conditions de ce trait, que dictoit
l'impuissance de se nuire, furent que les chefs des deux partis se
retireroient de la cour, et ne pourroient y reparotre sans un ordre du
roi. Ils s'engageoient en outre  ne point armer avant Pques de l'anne
1412, poque  laquelle on esproit que le dauphin seroit en tat de
gouverner par lui-mme.

          [Note 75: Depuis Bictre. On le nommoit ainsi, parce qu'il avoit
          appartenu  Jean, vque de Wicestre en Angleterre.]

(1411.) Cette paix fut rompue presque aussitt que signe, et l'on ne peut
dissimuler que le duc d'Orlans fut l'infracteur du trait[76]. Les deux
partis arment de nouveau. Pour prvenir les malheurs dont on toit menac,
la reine veut faire dclarer le dauphin rgent du royaume. Le vieux duc de
Berri, toujours ambitieux et jaloux, s'oppose  cette mesure, qui auroit
pu sauver l'tat. Cependant l'animosit des _Armagnacs_ et des
_Bourguignons_ clatoit par les menaces et les injures les plus violentes.
Les premiers avoient pass la Seine, et s'avanoient vers Paris, ravageant
le Beauvoisis et le Soissonnois, tandis que le duc de Bourgogne
rassembloit ses forces dans le Vermandois. De nouvelles confrences tenues
 Melun n'eurent aucun succs; et le duc de Berri, par la partialit qu'il
y montra pour la faction orlanoise, perdit toute la confiance des
Parisiens; on le souponna mme de vouloir leur livrer la ville, ce qui le
fora d'en sortir. Dans cet tat de trouble et d'inquitude, le corps
municipal et les principaux bourgeois, craignant le retour des horreurs
dont ils avoient dj t les tmoins, crurent bien faire en nommant  la
place de gouverneur de Paris, vacante par la retraite du duc, le comte de
Saint-Pol, zl partisan du Bourguignon; et en cela, loin de dtruire le
mal, ils l'aggravrent. Pour favoriser le parti auquel il toit attach,
le nouveau gouverneur de Paris voulut rendre sa domination indpendante de
la cour, et ce fut dans les dernires classes du peuple qu'il chercha des
instruments propres  l'excution d'un tel projet. Une compagnie, compose
de bouchers, d'corcheurs et d'un ramas de misrables pris dans la plus
vile populace, fut rassemble sous le commandement des _Goix_, des
_Sainctyon_, des _Thibert_, propritaires de la Grande-Boucherie de
Paris[77]. Ce corps reut le nom de _Milice royale_, et ce fut  lui que
la garde de Paris fut confie. Il s'en rendit bientt la terreur: ces
hommes froces parcoururent la ville, rpandant le sang humain comme celui
des animaux qu'ils toient accoutums  verser. Le nom d'_Armagnac_ devint
un signe de proscription; et quiconque le recevoit d'un de ses ennemis
toit, sur-le-champ, et sans examen, assomm, noy ou massacr. Il
suffisoit de dplaire  ces sclrats ou d'exciter leur avidit pour
prouver leurs fureurs; et s'ils pargnoient quelques-uns des plus riches
citoyens, c'toit pour les traner en prison, et leur faire acheter
chrement leur libert. Toutes les autorits se taisoient devant eux; ils
assigeoient journellement le palais du souverain, les diverses
juridictions, et il ne se publioit plus d'ordonnances qu'au gr de cette
insolente milice; enfin leurs excs allrent au point qu'on ne crut pas le
roi et le dauphin en sret  l'htel Saint-Paul, et qu'on jugea
ncessaire de les transfrer au Louvre. Des citoyens paisibles s'toient
exils de la ville, esprant trouver un asile dans les campagnes: des
dangers plus grands encore les y attendoient. Les paysans,  qui le roi
avoit permis, l'anne prcdente, de s'armer pour rsister aux gens de
guerre qui les opprimoient, toient devenus eux-mmes des brigands qui
prenoient le nom de _Bourguignons_ pour se livrer impunment au meurtre et
au pillage; et l'on vit se renouveler, non-seulement aux environs de
Paris, mais dans la France entire, toutes les horreurs de la _Jacquerie_.

          [Note 76: En faisant arrter le seigneur de Crouy, que le duc de
          Bourgogne envoyoit en qualit d'ambassadeur au duc de Berri. Le
          duc d'Orlans le souponnoit d'tre un des assassins de son
          pre. Il est vrai que ces assassins avoient t exclus du
          trait; mais il n'toit pas permis d'arrter Crouy et de le
          faire mettre  la question sur un simple soupon.]

          [Note 77: _Voyez_ t. Ier, p. 539, 2e partie.]

Ce n'toit pas assez pour ces indignes princes d'avoir arm les malheureux
Franois les uns contre les autres, et de dtruire ainsi la France par les
mains de ses propres enfants, on les vit appeler  cette destruction nos
plus implacables ennemis. Les deux partis mendirent bassement le secours
des Anglois, qui, malgr la trve, ne cessoient de dsoler nos ctes; et
le duc de Bourgogne eut le honteux avantage d'en obtenir les premiers
secours. Par suite d'un trait qu'il signa avec le roi d'Angleterre Henri
IV, six mille archers lui furent envoys sous la conduite du comte
d'Arundel. Il fit depuis avec Henri V un trait encore plus infme, dont
nous ne tarderons pas  parler.

Cependant les troupes orlanoises s'avanoient dans l'intention de
s'emparer de Paris; mais il n'y avoit pas d'apparence qu'elles pussent y
entrer autrement que de vive force, car la cour, entoure de la faction
bourguignonne, n'avoit pas la libert du choix; et, assige dans le
Louvre par les factieux, elle se voyoit dans la ncessit de se dclarer
pour leur parti. Les princes apprirent alors que le duc de Bourgogne,
aprs avoir pris d'assaut la ville de Ham, et rduit toutes les places
environnantes, marchoit  leur rencontre: ils lui vitrent la moiti du
chemin, et les deux armes se trouvrent en prsence prs de Montdidier.
Une bataille dcisive sembloit invitable; mais un incident qui rsultoit
de la mauvaise discipline militaire de ces temps-l les empcha encore
d'en venir aux mains. Les Flamands, qui faisoient la principale force du
duc, se retirrent tout  coup de son arme, allguant que le temps pour
lequel ils s'toient engags venoit d'expirer. Prires, menaces,
promesses, rien ne put les retenir, et le duc, frmissant de rage, fut
oblig de faire lui-mme une prompte retraite devant ses ennemis.

Alors les troupes orlanoises, traversant l'Oise, se dirigrent rapidement
sur Paris, qu'elles regardoient comme une proie assure.  leur approche,
toutes les villes ouvrirent leurs portes, except Saint-Denis, qui bientt
fut forc de capituler. Il n'en fut pas de mme de la capitale: vainement
les princes y envoyrent des hrauts d'armes pour annoncer la fuite du duc
de Bourgogne, et protester de la puret de leurs intentions. Cette horde
de brigands, qu'avoit arme le comte de Saint-Pol, se composoit alors de
presque tous les artisans de la ville; aux Goix, aux Thibert et autres
chefs s'toient joints Jean de Troyes, chirurgien, et un corcheur nomm
_Caboche_[78], d'o les nouveaux factieux furent appels _Cabochiens_. Ces
misrables exeroient un empire absolu, et les crimes atroces qu'ils
avoient commis, ceux qu'ils commettoient encore tous les jours, ne leur
laissoient d'autre ressource que de se dfendre en dsesprs. La reine,
que le dpart du duc de Bourgogne avoit dtermine  revenir  Paris pour
essayer d'y ressaisir l'autorit, s'y trouvoit alors traite en captive;
la cour, tremblante devant cette troupe forcene, rendoit contre les
princes ordonnances sur ordonnances; les chaires retentissoient
d'invectives et d'anathmes contre eux: et ces dclamations augmentoient
encore la haine des Parisiens, toujours religieux, mme au milieu de leurs
plus grandes fureurs. Ils demandrent  grands cris de faire une sortie
contre les _Armagnacs_, qui campoient alors tranquillement  leurs portes:
le comte de Saint-Pol et le prvt de Paris Dsessarts, cdant  leur
dsir, les conduisirent vers un poste ennemi; mais ils furent compltement
battus, quoique six fois plus nombreux. Peu de jours aprs ils s'en
vengrent en allant mettre le feu au chteau de Wicestre, qui appartenoit
au duc de Berri. Cependant il n'y avoit pas d'apparence qu'une populace
presque sans armes et nullement aguerrie pt faire lever le sige  une
arme telle que celle des princes, lorsque le duc de Bourgogne, qui venoit
d'tre joint par les troupes que le roi d'Angleterre s'toit engag  lui
fournir, accourut au secours de la capitale, o il entra, non sans quelque
danger.

          [Note 78: C'toit un sobriquet qu'on lui avoit donn. Son
          vritable nom toit _Simon Coutelier_.]

 son arrive tout changea de face: une nouvelle ordonnance plus prcise
et plus svre que celles qui l'avoient prcde fut rendue contre les
princes ligus et leurs adhrents; ils y furent dclars ennemis publics
et criminels de lse-majest. La publication qu'on en fit porta un coup
mortel  la faction orlanoise; la dsertion commena  se mettre parmi
ses partisans, et devint en peu de temps si forte, que, se trouvant dans
l'impossibilit de dfendre les postes qu'il avoit enlevs, le duc
d'Orlans fut  son tour oblig de songer  une retraite, qui de jour en
jour devenoit plus urgente. Elle fut excute de nuit, et l'arme marcha
sans se reposer jusqu' tampes.  peine fut-elle partie, que les
_Bourguignons_ se rpandirent dans la campagne de Paris, achevant d'y
dvaster ce qui avoit chapp au brigandage des _Armagnacs_. Ils
s'emparrent ensuite de Dourdan et d'tampes, o le parti ennemi avoit
laiss une forte garnison. De leur ct, les troupes orlanoises
remportrent prs de Tours un avantage assez considrable sur le comte de
la Marche[79].

          [Note 79: Le boucher _Goix_, bless dans ce combat, vint mourir
           Paris; on lui fit des funrailles magnifiques, auxquelles le
          duc de Bourgogne n'eut pas honte d'assister.]

(1412.) Ce fut alors que les princes ngocirent ouvertement avec
l'Angleterre, pour la dtacher du parti bourguignon. Tandis qu'ils
prenoient l'engagement de lui livrer une portion considrable de la
France, en renouvelant les principales clauses du trait de Brtigni, le
duc de Bourgogne se servoit  Paris de cette indigne transaction pour
prouver au roi et  la France entire que la faction orlanoise avoit
form le projet de le dtrner. L'animosit des partis parut alors plus
furieuse que jamais: plusieurs provinces devinrent tour  tour le thtre
de la guerre, entre autres le Berri, dans lequel le roi s'avana  la tte
de cent mille hommes. Toutes les villes lui ouvrirent leurs portes, et il
arriva en matre irrit devant Bourges, dont le sige fut aussitt
entrepris. Le duc de Berri pouvant fit faire des propositions
d'accommodement, que le Bourguignon voulut d'abord faire rejeter; mais
telle toit alors la mauvaise constitution des armes, que les vainqueurs
se trouvoient en peu de temps aussi embarrasss que les vaincus. L'arme
royale manquoit de vivres, et toit sur le point de se dissoudre. On
saisit donc avec empressement cette ouverture d'une nouvelle paix, qu'on
esproit enfin rendre plus durable que les prcdentes. Le dauphin, gendre
du duc de Bourgogne, fora en quelque sorte ce prince  une entrevue avec
le duc de Berri, par suite de laquelle fut sign un nouveau trait, qui
renouvela toutes les conditions de celui de Chartres. On le ratifia peu de
temps aprs dans une assemble solennelle tenue  Auxerre, o se
trouvrent tous les grands du royaume et des dputs de toutes les cours
souveraines[80]. Les deux partis y renoncrent  toute alliance
trangre, surtout  celle de l'Angleterre. Enfin des tournois et des
ftes brillantes terminrent ce congrs de manire  faire esprer un
avenir meilleur, si l'on n'avoit pas eu une si triste exprience du pass.

          [Note 80: Le duc de Bourgogne, dans un conseil secret qu'il tint
          avec deux de ses cratures, Jacqueville et Dsessarts, leur fit
          part du projet qu'il avoit conu, de profiter de l'occasion de
          cette assemble pour faire gorger  la fois les ducs de Berri,
          d'Orlans et le comte de Vertus. Dsessarts ne put dissimuler
          l'horreur qu'un tel projet lui inspiroit, et dtermina ce
          mchant prince  l'abandonner. Il fit en mme temps avertir le
          duc d'Orlans, qui vint  Auxerre escort par deux mille hommes
          d'armes. Le Bourguignon sut depuis cette trahison, et ne la
          pardonna jamais  Dsessarts.]

Les mfiances et les haines toient en effet bien loin d'tre apaises; et
dj auprs des deux partis existants s'en levoit un troisime plus
imposant, auquel chacun des deux autres essaya de se rattacher: ce parti
toit celui du dauphin. Ce jeune prince, d'un caractre altier et
bouillant, commenoit  s'indigner de cette ambition de son beau-pre, qui
ne cessoit d'attaquer un pouvoir dont il devoit un jour hriter. Pour la
combattre avec avantage, il imagina de favoriser les partisans de la
maison d'Orlans, tandis que le duc de Bourgogne, qui ne dsiroit rien
tant que la rupture du trait, leur suscitoit mille difficults pour en
luder les conditions et aigrir leurs ressentiments. Il toit aussi de son
intrt de jeter dans le peuple de nouveaux ferments de rvolte contre la
cour; et pour y parvenir il provoqua une assemble des tats-gnraux,
dans laquelle l'administration dsastreuse des finances fut expose au
grand jour, et attaque surtout par les dputs du tiers-tat. Un moine
nomm Eustache de Pavilly y lut un mmoire, dans lequel aucun des agents
de ce ministre ne fut pargn; ce qui jeta une telle terreur parmi eux,
que la plupart s'enfuirent, entre autres Dsessarts, le plus coupable de
tous. Long-temps crature du duc de Bourgogne, il s'toit attir la haine
de ce prince en le trahissant[81], et cette haine toit devenue plus
violente encore depuis qu'il s'toit attach ouvertement au parti du
dauphin.

          [Note 81: _Voyez_ la note prcdente.]

(1413). Ce changement fit sa perte: par suite de cette nouvelle liaison,
il quitta, l'anne suivante, la ville de Cherbourg, o il s'toit retir,
se rapprocha de Paris, et trouva le moyen de s'emparer de la Bastille. Son
dessein, concert avec le dauphin, toit, dit-on, d'enlever ce jeune
prince et de le mettre  la tte du parti orlanois, qui devoit ensuite
lui fournir les moyens de rentrer en matre dans la capitale. Alors le duc
de Bourgogne, pouss  bout, ne balance plus  lever le masque: ses
partisans s'assemblent, c'est--dire cette troupe de brigands qui avoit
dj dsol la ville; ils soulvent le peuple; on court  la Bastille, o
Dsessarts, surpris et dconcert, consent  se livrer, avec Antoine
Dsessarts[82] son frre, entre les mains du duc, aprs en avoir obtenu la
promesse qu'il ne leur seroit fait aucun mal. Les deux prisonniers furent
sur-le-champ conduits au Louvre.

          [Note 82: Ce fut cet Antoine Dsessarts qui fit depuis lever le
          Saint-Christophe colossal que l'on voyoit dans l'glise de
          Notre-Dame. (_Voy._ t. I, p. 323, 1re partie.)]

Devenue plus insolente par ce premier succs, la populace furieuse se
prcipite vers l'htel de Guienne, o logeoit le dauphin, en brise les
portes et pntre jusqu' l'appartement du prince. On saisit devant lui
plusieurs de ses officiers[83], que l'on conduit en prison dans l'htel
mme du duc de Bourgogne; quelques-uns sont massacrs avant d'y arriver.
Le lendemain les sditieux demandent  grands cris qu'on leur livre
Dsessarts; et le duc, malgr la foi jure, l'abandonne  ces forcens. Il
est plong dans les cachots du Chtelet. Alors se renouvelrent, avec des
excs plus grands encore, les horreurs des premiers mouvements populaires;
et la plume fatigue se refuse presque  retracer ce tableau monotone des
mmes violences et des mmes assassinats. Le dauphin est retenu
prisonnier dans l'htel Saint-Paul; de nouvelles listes de proscriptions
sont dresses; les factieux osent violer ce qu'ils avoient jusqu'alors
respect, l'appartement mme du roi. Ils y entrent arms, et s'emparent 
ses yeux des plus grands seigneurs de sa cour[84], et de vingt dames ou
demoiselles attaches au service de la reine. Les proscrits, sans
distinction de sexe ni d'ge, sont lis deux  deux, placs sur des
chevaux, et dans cet tat conduits en prison, au milieu des hues et des
outrages de la multitude; et l'on force le roi  publier des ordonnances
qui autorisent ces attentats. Un grand nombre de ces infortuns sont noys
pendant les tnbres ou massacrs dans les cachots. Un nouveau code dict
par ces sclrats parut alors sous le nom d'_ordonnances cabochiennes_; et
le roi, accompagn des princes et du conseil, ayant sur la tte le
chaperon blanc, nouveau signe de ralliement adopt par la faction, fut
forc d'aller au parlement faire enregistrer ces monuments de crime et de
licence. Dsessarts, qui, dans des circonstances  peu prs pareilles,
avoit condamn Montagu  mort, prit du mme supplice et par un jugement
non moins inique, mais qu'on peut regarder comme un juste chtiment de la
Providence. Enfin les excs de cette populace en vinrent  un tel point,
que le duc de Bourgogne, principal moteur de toutes ces atrocits,
commena  en craindre pour lui-mme les aveugles effets, et crut prudent
d'loigner de cette ville dsole le duc de Charolois son fils, et le seul
espoir de sa race.

          [Note 83: Le duc de Bar, Jean de Wailly, son nouveau chancelier,
          les seigneurs de la Rivire, de Marcoignet, de Boissay, de
          Rambouillet, etc.]

          [Note 84: Ces seigneurs toient Louis de Bavire, frre de la
          reine, l'archevque de Bourges, le chancelier et le trsorier
          d'Aquitaine, etc.; les dames Baune d'Armagnac, chancelire de la
          reine, du Qunoy, d'Anclus, de Noviant, du Chtel, etc.]

Il rsulta de cette inquitude du duc de Bourgogne, et de la situation
violente du dauphin, qu'on poussoit au dsespoir, un changement dans les
affaires plus prompt qu'on ne pouvoit l'esprer. Ce jeune prince avoit
vainement tent de s'chapper: on le gardoit  vue; et tous les jours en
butte  de nouveaux outrages[85], il n'attendoit dsormais son salut que
de la faction des princes, avec laquelle il trouvoit le moyen d'entretenir
des relations secrtes. Leur ligue, qui s'toit fortifie par la jonction
du roi de Sicile et du duc de Bretagne commenoit aussi  alarmer leur
ennemi. La guerre sembloit prte  renatre: cependant, avant de
commencer les hostilits, ils jugrent convenable de proposer  la cour de
nouvelles ngociations, bases sur les conditions de la paix d'Auxerre.
Elles furent tenues  Pontoise; et le duc de Bourgogne, plac entre des
ennemis puissants, les ressentiments du dauphin et une multitude effrne
qu'il ne pouvoit plus matriser, se vit forc d'y envoyer des dputs. Un
projet de pacification, dont le principal article fut la soumission
entire des princes  l'autorit du souverain, fut prsent au roi et
ratifi par le parlement, auquel la cour crut devoir l'envoyer, afin d'en
imposer aux mutins par un acte aussi clatant. Il eut tout l'effet qu'on
en pouvoit dsirer. Les citoyens honntes, qui gmissoient en silence de
tant de calamits, se ranimrent ds qu'ils virent l'autorit dispose 
les soutenir; on tint dans divers quartiers des assembles dont le but
toit de chercher des moyens de dsabuser le peuple sur les sclrats qui
l'entranoient dans l'abme. Il fut moins difficile  persuader qu'on ne
l'avoit craint d'abord; et le dsir de la paix commenoit  devenir
gnral, lorsque le trait qu'on avoit renvoy aux princes fut remis,
ratifi par eux, entre les mains du roi.

          [Note 85: Nous en citerons un exemple: Jacqueville, capitaine de
          la milice de Paris, passant avec sa troupe prs de l'htel
          Saint-Paul, o le dauphin donnoit un bal, monta brusquement 
          l'appartement du prince, et lui reprocha la dissolution dans
          laquelle il vivoit. S'adressant ensuite au seigneur de La
          Trmoille, il l'accabla d'invectives, l'accusant d'tre le
          conseiller et le ministre de ces indcentes orgies. Le dauphin
          indign tira sa dague, et s'lana sur Jacqueville pour l'en
          percer. Alors les soldats de celui-ci se jetrent sur La
          Trmoille, qu'ils auroient massacr, si le duc de Bourgogne, qui
          survint, ne lui et sauv la vie.]

Alors les chefs des rebelles tentrent un dernier effort: ils se rendirent
 l'htel Saint-Paul, et demandrent qu'on leur communiqut les articles.
Sur le refus qu'on leur en fit, ils coururent s'emparer de
l'htel-de-ville; et dans ce poste, o ils toient les plus forts, ils
dcidrent qu' l'instant la ville dlibreroit sur le trait; mais ils ne
purent empcher que cette dlibration ne ft remise  la pluralit des
voix recueillies dans les quartiers. Ce fut l le coup mortel port  la
faction bourguignonne. Il se trouva, par un heureux hasard, qu'une partie
de sa milice toit sortie de la ville pour une expdition, sous la
conduite de Jacqueville, ce qui les empcha de tenter de nouvelles
violences. Vainement le chirurgien de Troyes essaya-t-il le lendemain de
haranguer le peuple assembl: un cri de paix qui s'leva de tous cts le
fora bientt  se taire. Le parlement, les cours souveraines,
l'universit se rendirent  l'htel Saint-Paul, o le roi leur donna
audience des fentres du palais. L il fut suppli d'ordonner l'excution
du trait de Pontoise, et l'largissement des prisonniers.

Alors les factieux dsesprs se rassemblrent au nombre d'environ trois
mille hommes prs de Saint-Germain-l'Auxerrois, rsolus de marcher vers
l'htel Saint-Paul. Mais la troupe qui accompagnoit le dauphin et le duc
de Berri, grossie  tous moments par les bourgeois arms qui venoient s'y
runir en foule, s'levoit dj  plus de trente mille hommes, et le duc
de Bourgogne, jugeant que la partie n'toit pas gale, fit avertir ces
furieux de se retirer. On le vit lui-mme, s'efforant de faire bonne
contenance, venir se joindre aux deux princes, qu'il accompagna toute la
journe; mais il comptoit si peu qu'il y et dsormais quelque sret pour
lui  Paris, qu'il s'enfuit peu de jours aprs, abandonnant  la rigueur
des lois ceux de ses partisans qui avoient diffr de se sauver[86]. Alors
les _Armagnacs_ rentrrent en vainqueurs; et par cette rvolution subite,
qui suivoit toujours le succs de l'un ou de l'autre parti, les ministres
et officiers institus par le duc de Bourgogne furent destitus et
remplacs par des cratures des princes; de nouvelles dclarations faites
par le roi abolirent toutes celles qu'il avoit publies contre eux; enfin
le gouvernement absolu de l'tat fut tout entier entre les mains de la
faction triomphante.

Jusqu'ici les _Bourguignons_ et les _Armagnacs_, tour  tour oppresseurs
ou opprims, n'ont excit aucun intrt, soit dans leurs succs, soit dans
leurs revers. Cependant si, dans cette lutte de factieux qui cherchent 
s'arracher un pouvoir usurp, on prouve moins d'indignation contre un des
deux partis, ce parti est sans contredit celui des princes de la maison
d'Orlans. Sans parler de l'assassinat qui rend le duc de Bourgogne si
dtestable, et qui lgitime en quelque sorte la haine et la vengeance de
ses ennemis, entre deux partis dont l'un emploie sans cesse les fureurs de
la populace, les massacres, les supplices, toutes les violences pour
assurer ses succs, tandis que l'autre a dans ses intrts tous ceux qui,
dans les dsordres publics, ont quelque chose  perdre, il est difficile
de rester long-temps indcis.

          [Note 86: Plusieurs furent punis du dernier supplice, entre
          autres le frre de Jean de Troyes. On trouva chez ce sclrat
          une liste de proscription qui dvouoit  la mort plus de
          quatorze cents personnes.]

Presque tous ceux qui ont crit l'histoire de France nous semblent n'avoir
pas tabli avec assez de discernement les caractres si diffrents de ces
deux factions. Incertains dans leurs jugements, vagues dans leurs rcits,
ils les confondent sans cesse dans le mme mpris, dans la mme
indignation, ce qui est injuste dans toutes les poques de leurs longs
dbats, ce qui l'est surtout dans la catastrophe  jamais excrable dont
il nous reste  parler.

Le dauphin manquoit de jugement et de caractre; il toit livr  ses
plaisirs, foible et emport tout  la fois; enfin, sous tous les rapports,
incapable de gouverner dans des temps aussi difficiles. Cependant il toit
avide du pouvoir; et c'toit pour en avoir t cart par le duc de
Bourgogne, qu'il avoit appel le parti orlanois  son secours. Les chefs
de ce parti, parmi lesquels se trouvoit un homme suprieur, le comte
d'Armagnac, sentant l'incapacit de ce jeune prince, l'loignrent
galement des affaires. Cette conduite lui sembla tyrannique et
insupportable. Un acte de rigueur exerc par sa mre contre quelques
seigneurs[87], compagnons de ses plaisirs, acheva de pousser sa patience 
bout; et, changeant aussitt de parti, au gr de ses passions insenses et
imptueuses, il ne cessa d'crire lettres sur lettres au duc de Bourgogne,
pour l'inviter  venir le dlivrer de cette servitude. Celui-ci toit
alors dans ses tats de Flandre, o il songeoit dj  rparer l'chec
qu'il avoit essuy, en levant des impts et des soldats. Il saisit avec
avidit ce prtexte de recommencer la guerre, et s'avana de nouveau vers
Paris  la tte d'une nombreuse arme, annonant hautement le projet
d'arracher le dauphin  ses tyrans. Ici commence une nouvelle suite de
malheurs que nos historiens n'ont pas manqu de rejeter sur cette
prtendue tyrannie des Armagnacs: cependant que pouvoient-ils faire?
Placs entre un roi imbcile, une reine ambitieuse et avare, un ennemi
aussi atroce que perfide, un jeune prince sans prudence et sans nergie;
entours d'une multitude aveugle et dvoue au parti contraire,
devoient-ils abandonner et le salut de la France et le soin de leur
propre sret  des mains incapables d'en rpondre? N'toient-ils pas
rellement les seuls protecteurs des citoyens honntes et paisibles? Les
vit-on jamais commettre des assassinats pour maintenir leur autorit? Ne
falloit-il pas que l'tat ft gouvern; et ne valoit-il pas mieux qu'avec
les mmes droits et de meilleures intentions que le duc de Bourgogne, les
princes de la maison d'Orlans s'emparassent de ce gouvernement?

          [Note 87: C'toient les seigneurs de Mo, de Brimeu, de
          Montauban et de Croy. Ils furent arrts dans sa chambre, parce
          qu'on les souponnoit d'tre attachs au duc de Bourgogne. Le
          dauphin fut si irrit de cet affront, qu'il voulut sortir pour
          appeler le peuple  son secours; les princes le retinrent.]

Mais si l'on pouvoit prouver en outre que, ds cette poque, l'infme
Bourguignon avoit conclu avec le roi d'Angleterre[88] un trait par lequel
il reconnoissoit ses droits au trne de France, et s'engageoit  lui
livrer son roi et son pays, est-il possible alors de balancer un seul
instant? ne faut-il pas voir dsormais dans les _Armagnacs_ les dfenseurs
de la patrie, le vrai parti de l'tat, et un insens dans le jeune prince
qui appelle  son secours l'ennemi le plus dangereux de sa famille, un
tratre digne du dernier supplice? Ce trait existe[89]; except le pre
Daniel et Villaret, aucun de nos historiens ne semble l'avoir connu; et,
pour en avoir ignor la vritable date, ni l'un ni l'autre n'en tire les
consquences qu'il est ncessaire d'en tirer. Cependant la face des choses
est entirement change par l'existence et surtout par la date de cette
pice. Elle explique et les mesures prises contre l'aveuglement du dauphin
et la violence des poursuites exerces contre le duc de Bourgogne, et la
mort subite du second dauphin; elle fait comprendre l'entreprise, folle en
apparence, de Henri V, abordant les ctes de France avec une arme peu
nombreuse, non plus pour rentrer dans la possession de quelques villes,
mais avec la rsolution manifeste de s'emparer du royaume.

          [Note 88: Henri V, qui venoit de succder  son pre, mort en
          1412.]

          [Note 89: Ces deux auteurs n'en parlent qu' la date de 1416, et
          Saint-Foix prouve trs-bien qu'il ne fut que renouvel  cette
          poque et qu'il avoit t conclu ds l'anne 1414. Dans cette
          transaction, le duc de Bourgogne expose que:

          Jusqu'alors, faute de bonnes informations, il avoit mconnu et
          ignor les vritables droits du roi d'Angleterre et de ses
          hritiers  la couronne de France; qu'en ayant pris
          connoissance, il les reconnot justes et lgitimes; qu'il promet
          et s'engage en consquence de faire une guerre mortelle 
          Charles VI et au dauphin, et se soumet  faire hommage-lige
          audit roi d'Angleterre, ds qu'il sera en possession d'une
          notable partie du royaume de France; reconnoissant que, quoique
          cet hommage soit d ds  prsent, il a t diffr, pour le
          plus grand avantage de l'un et de l'autre;

          Que, par toutes les voies secrtes qu'il saura ou qui lui
          seront indiques, il fera en sorte que ledit roi d'Angleterre
          soit mis en possession relle et paisible dudit royaume;

          Que, pendant que ledit roi d'Angleterre sera occup 
          poursuivre ses droits, lui, duc de Bourgogne, fera la guerre
          avec toutes ses forces aux ennemis que ledit roi d'Angleterre a
          dans le royaume de France; c'est  savoir,  A. B. C. D. et 
          tous leurs pays et partisans dsobissants audit roi
          d'Angleterre;

          Que, dans les traits d'alliance, lettres-patentes ou
          autrement, s'il parot toujours tenir pour Charles VI,
          soi-disant roi de France et pour le dauphin, ce ne sera que par
          dissimulation, pour un plus grand bien et pour faire mieux
          russir le projet form entre ledit roi d'Angleterre et lui, duc
          de Bourgogne.

          C'est ainsi qu'un prince du sang, petit-fils du roi Jean, et
          premier pair du royaume, se lioit avec les ennemis naturels de
          sa patrie pour arracher le sceptre de sa maison, et le faire
          passer dans celle d'un usurpateur, d'un tranger,  qui mme la
          couronne d'Angleterre n'appartenoit pas. (SAINT-FOIX.)]

Reprenons la suite des faits: le duc de Bourgogne arriva  Saint-Denis
avec une arme trop peu nombreuse pour faire le sige de Paris; mais il
comptoit sur l'affection que lui portoit toujours la multitude, et sur le
parti que pouvoit avoir le dauphin: il en arriva autrement qu'il ne
l'avoit espr. Il avoit affaire  un homme d'un grand caractre; et le
comte d'Armagnac prit sur-le-champ le parti qu'il falloit prendre. Il
fora le dauphin de dsavouer son beau-pre; un messager que celui-ci osa
adresser au roi fut renvoy sans tre entendu, et menac de mort s'il
osoit reparotre. En mme temps qu'une ordonnance du monarque dclaroit ce
prince ennemi de l'tat, des mesures svres contenoient le peuple,
toujours prt  se soulever. Les artisans et autres gens de peine eurent
dfense d'approcher des remparts, sous peine de mort; tous les habitants
indistinctement furent dsarms; on leur ta de nouveau les chanes qui
leur avoient t rendues; des soldats parcouroient les rues, marchant en
bataille, enseignes dployes, prts  fondre sur les mutins au premier
signal; et c'est alors que l'on put juger combien il toit facile de
contenir cette multitude, si terrible lorsqu'elle a bris ses entraves.
Personne n'osa remuer; mais les Parisiens en conurent contre le comte
d'Armagnac une haine implacable.

(1414.) Des mesures si vigoureuses dconcertrent le duc de Bourgogne, qui
s'enfuit prcipitamment dans ses tats, o il fut poursuivi par une arme
nombreuse que commandoit le roi en personne. Battu sur tous les points,
rduit aux dernires extrmits, il se vit contraint  demander lui-mme
une paix qu'il falloit lui refuser, que jamais les princes, et surtout le
comte, ne lui eussent accords, mais que l'impatient dauphin sut faire
accepter  son pre, parce qu'il croyoit y trouver une occasion de secouer
ce qu'il appeloit la tyrannie des Armagnacs.

Cette nouvelle paix fut signe  Arras; mais si l'on en considre les
articles, il n'est pas difficile de voir que le dauphin, mcontent du
parti d'Orlans, ne se mfioit pas moins du duc de Bourgogne, dont il
connoissoit sans doute alors les liaisons avec le roi d'Angleterre. Entre
autres conditions extrmement dures, il fut expressment enjoint  ce
prince de ne point approcher de Paris sans la permission du roi et du
dauphin: il s'y soumit; mais tout toit dj prpar pour l'horrible
trahison qu'il mditoit depuis long-temps.

Pendant l'absence de Charles, des ambassadeurs de Henri V toient venus 
Paris demander la princesse Catherine sa fille en mariage pour le nouveau
roi; et par une audace que la trahison du duc de Bourgogne peut seule
expliquer, ils rclamrent en mme temps le rtablissement des clauses du
trait de Brtigni. Le duc de Berri, qui les reut, les renvoya, en leur
disant qu'il ne pouvoit rien dcider par lui-mme. Le roi d'Angleterre
fit, ds ce moment, ses prparatifs pour porter la guerre en France.

Aprs la paix d'Arras, les princes et le dauphin revinrent ensemble 
Paris, mais dj diviss entre eux. _Armagnacs_ et _Bourguignons_, tout
toit galement odieux au fils de Charles VI; il vouloit le pouvoir sans
partage, et son parti entirement dtach des deux autres parut bientt 
dcouvert. Cependant les premires tentatives qu'il fit pour secouer le
joug ne lui russirent point[90], et les ducs d'Orlans et de Bourbon,
instruits  temps, rompirent ses mesures. Alors le jeune prince, outr de
dpit, sort de Paris et se rend  Bourges. La reine et les princes
effrays lui crivent dans les termes les plus pressants pour l'engager 
revenir; il a l'air de se rendre  leurs sollicitations, leur indique un
rendez-vous  Corbeil; et par une ruse hardie qu'on toit loin d'attendre
de son caractre, tandis que toute la cour l'attendoit dans cette ville,
il force sa marche vers Paris, fait lever, en passant, le pont de
Charenton, arrive au Louvre, s'empare de la ville, dont il fait fermer les
portes, et envoie sur-le-champ ordre  tous les princes, le duc de Berri
except, de se retirer dans leurs terres.

          [Note 90: Les conjurs, dont les chefs toient les courtisans du
          dauphin, devoient aller au Louvre, mettre ce prince  leur tte,
          s'emparer des postes les plus importants, chasser les Orlanois
          et massacrer ceux qui feroient rsistance.]

Devenu matre par ce coup d'autorit, le dauphin s'abandonna, ds ce
moment,  toute la fougue de son caractre altier et violent,  son got
effrn pour les plaisirs et pour la dissipation. Les trsors de l'tat
furent prodigus aux compagnons et aux ministres de ses volupts; mais ce
qui prouve, contre l'avis de plusieurs historiens, que le duc de Bourgogne
n'toit pour rien dans l'entreprise qu'il venoit de faire, c'est qu'un des
premiers essais qu'il fit de son pouvoir fut de relguer  Saint-Germain
la dauphine, fille de ce prince, afin de se livrer sans contrainte  ses
drglements.

(1415.) Il toit impossible qu'un semblable caractre pt se maintenir
dans les circonstances plus critiques encore o la France alloit se
trouver, et lui-mme parut le sentir. En effet, Henri V venoit de
dbarquer  Harfleur[91], dont il s'toit empar; et, matre de la
campagne, il s'avanoit  travers la Picardie, demandant hautement la
couronne de France, en vertu des droits d'douard. Dans cette extrmit il
fallut songer  remettre la dfense de l'tat  l'un des deux partis:
quels que fussent les ressentiments du dauphin  l'gard des princes
d'Orlans, il n'hsita pas un seul instant  leur donner la prfrence sur
un perfide dont la trahison toit maintenant dvoile  ses yeux; le duc
osa faire des offres de services[92], qui furent rejetes avec mpris.
Enfin, aprs la malheureuse bataille d'Azincourt[93], plus sanglante que
dcisive, il tenta de nouveau de sduire et le roi et le dauphin, en leur
offrant une arme qu'il s'engageoit  mettre entirement  leur
disposition; mais il fut de nouveau repouss; on lui dfendit de parotre
 la cour autrement qu'avec sa suite ordinaire, et les villes reurent
l'ordre de refuser passage  ses troupes.

          [Note 91: Depuis le Havre-de-Grce.]

          [Note 92: Villaret, toujours persuad que le trait du
          Bourguignon avec le roi d'Angleterre n'existoit point encore,
          blme, comme impolitique, un refus trs-raisonnable, et une
          mfiance qu'on auroit d avoir plus tt. Pour n'avoir point
          connu un point historique aussi essentiel, cet historien ne peut
          ici rien claircir, rien expliquer, et donne aux personnages des
          motifs, aux vnements des causes entirement opposes  la
          vrit.]

          [Note 93: Elle fut perdue par la faute du conntable d'Albret,
          qui y prit avec la fleur de la noblesse franoise et six
          princes du sang. Le duc d'Orlans y fut fait prisonnier.
          Cependant le vainqueur, puis et rduit  dix-huit mille
          hommes, de cinquante qu'il avoit  son arrive, fut forc de
          regagner Calais et de repasser en Angleterre. _Sa victoire_, dit
          Rapin de Thoiras, _ne lui avoit pas acquis un pouce de terre_;
          plus des deux tiers de l'arme franoise n'avoient pas donn; et
          rien n'et t plus facile  rparer qu'un semblable chec dans
          des circonstances ordinaires.]

Ce fut pendant le cours de cette ngociation, o le duc de Bourgogne tenta
vainement de ramener  lui le dauphin, que ce jeune prince mourut d'un mal
subit et violent qui l'emporta en six jours. On souponna qu'il avoit t
empoisonn, et les deux factions s'en accusrent rciproquement: mais
parmi leurs chefs, lequel avoit le plus besoin de cette mort? qui, du
Bourguignon et des princes d'Orlans, toit le plus accoutum  commettre
des assassinats?

 ce dauphin Louis succdoit le prince Jean son frre, g de dix-sept
ans. Il toit alors  Valenciennes, auprs du comte de Hainaut, dont il
avoit pous la fille. Le nouveau dauphin, d'un esprit born et d'un
caractre encore plus foible que son frre, ne faisoit rien que d'aprs
les conseils de son beau-pre. Il refusa de revenir  la cour o on le
pressoit de se rendre, si le roi ne faisoit sa paix avec le duc de
Bourgogne, auquel le duc de Hainaut toit entirement dvou.

Cependant le comte d'Armagnac, appel  Paris par Charles, venoit de
recevoir de sa main l'pe de conntable et le titre de premier ministre.
Tout plioit sous ses ordres, et pour la premire fois les rnes de l'tat
se trouvrent dans une main capable de les diriger. C'est une grande
inconsquence de la part du continuateur de Vly d'avoir accus ce grand
homme de hauteur et d'inflexibilit dans la situation extraordinaire o il
se trouvoit. Cet historien n'avoit pas vcu au milieu des discordes
civiles: s'il en et fait la triste exprience, il et su que ce n'est
point par la confiance et la douceur que l'on peut ramener des esprits
qu'une longue licence a livrs  tous les genres de corruption. Paris fut
tranquille, parce que l'administration fut svre et mme dure; et en
effet il ne s'agissoit point ici de se faire aimer, mais de se faire
craindre. Le nouveau ministre employa, pour dconcerter les tratres,
touffer les complots, tous les moyens de rigueur ncessaires, l'exil,
l'emprisonnement, les supplices: il fit ce qu'il devoit faire, et il faut
en accuser le malheur des temps. Tandis qu'il maintenoit ainsi la
tranquillit dans Paris, la dfense du royaume n'toit point oublie: il
faisoit rparer les forteresses, mditoit des plans pour chasser les
Anglois du continent, et s'efforoit de rtablir l'ordre dans les
finances. Enfin il rsulta des mesures prises par le conntable, que le
duc de Bourgogne, cantonn dans la Brie[94], o une foule de petits
combats fatiguoient inutilement son arme, attendant vainement quelque
mouvement favorable des partisans qu'il avoit dans la ville, se vit dans
la ncessit de se faire donner, par le dauphin, un ordre de dsarmer,
afin de couvrir au moins la honte de sa retraite.

          [Note 94: Il se tenoit principalement dans la ville de Lagny, ce
          qui lui fit donner par les Parisiens le nom de _Jean de Lagny
          qui n'a pas hte_.]

La fin de cette anne fut remarquable par l'arrive de l'empereur
Sigismond  Paris. Ce prince, qui venoit, en apparence, dans l'intention
de faire cesser les divisions de la France et de l'Angleterre, prit en
effet des engagements contre elle avec Henri V et le duc de Bourgogne,
trouva le moyen de mcontenter tout le monde pendant le court sjour qu'il
fit dans la capitale[95], et partit ensuite pour Calais, d'o il alla 
Londres continuer ses intrigues.

          [Note 95: _Voyez_ t. Ier, p. 161, 1re partie.]

(1416.) Les conspirations renaissoient  chaque instant; les partisans du
duc de Bourgogne, toujours nombreux, toujours actifs, malgr les rigueurs
employes contre eux, profitrent d'un moment o le conntable toit all
en Normandie, pour tenter une nouvelle entreprise. Elle devoit tre
dcisive: il ne s'agissoit pas moins que de massacrer le roi et la reine,
les princes, et sans distinction tous les partisans de la faction
orlanoise. Cet horrible complot fut dcouvert par la femme d'un changeur
nomm Michel Laillier. Les conjurs prirent dans les supplices, et
avourent avant de mourir que toutes ces horreurs avoient t
non-seulement approuves, mais commandes par le duc de Bourgogne.

 la premire nouvelle de cet vnement, le conntable revint
prcipitamment  Paris, o sa prsence porta de nouveau la terreur dans le
parti contraire. Ce fut alors que la Grande-Boucherie, berceau de toutes
les sditions, et point de rassemblement des factieux, fut rase jusqu'aux
fondements. Les taxes furent augmentes; on multiplia les proscriptions,
les emprisonnements, les supplices: personne n'osa murmurer. On ne peut
assez admirer le gnreux courage de ce grand ministre, qui, dans une
situation aussi terrible, entour d'ennemis intrieurs qu'il avoit tant de
peine  contenir, n'en rejetoit pas moins avec une noble fiert toute
espce de trve avec les Anglois, qu'il vouloit absolument chasser de
France. Il partit en effet de nouveau pour aller faire le sige de
Harfleur, qu'il fut bientt forc d'abandonner, trahi dans cette
entreprise hardie par la fortune plus que par son gnie; et c'est alors
que Henri, ne trouvant plus d'obstacles, se disposa  rentrer en France;
que le Bourguignon alla  Calais renouveler l'infme trait de 1414; et
que tout se prpara pour consommer la ruine de ce malheureux royaume.

Le duc de Berri, oncle du roi, mourut cette anne  Paris, dans son htel
de Nesle. Ce prince, l'un des principaux artisans des malheurs publics,
toit alors sans pouvoir et sans considration. Personne ne le regretta;
sa mort mme ne fit aucune sensation; mais le conntable en profita pour
commencer  produire le jeune Charles, comte de Ponthieu, second fils du
roi; il le fit nommer gouverneur de Paris.

Cependant le dauphin refusoit toujours de se rendre  la cour; et le comte
de Hainaut sur les nouvelles sollicitations qui furent faites  ce jeune
prince, osa venir lui-mme  Paris signifier qu'on ne devoit point compter
sur son retour, si l'on ne faisoit la paix avec le duc de Bourgogne. On
savoit que ce seigneur toit la seule cause de cette obstination insense:
on rsolut de l'arrter. Instruit de ce dessein, il se retira
prcipitamment  Compigne, o il trouva,  son arrive, le dauphin
expirant. On ne douta point qu'il n'et t empoisonn, et les soupons
tombrent tour  tour sur la reine, sur le conntable, sur le roi de
Sicile, beau-pre du nouveau dauphin, sur le duc de Bourgogne. Les
prsomptions des historiens se portent principalement sur le roi de
Sicile: mais l'homme qui avoit dj commis et mdit tant d'assassinats;
qui, dans ce moment mme, venoit de jurer la perte de toute la famille
rgnante, ne doit-il pas tre plus justement souponn d'un crime qui ne
pouvoit tre utile qu' lui? Le comte de Ponthieu devint par cette mort
l'hritier prsomptif du trne et l'unique espoir de la France.

Henri V venoit de descendre  la Touques, en Normandie; le duc de
Bourgogne s'avanoit, de son ct,  la tte d'une arme nombreuse,
appelant les peuples  la dfense de la patrie, publiant des manifestes
contre les Armagnacs, dans lesquels il nioit impudemment ses liaisons avec
l'tranger. Partout o il passoit il abolissoit les impts; et la
multitude, se laissant prendre  cet appt frivole et us, combloit de
bndictions un perfide qui n'avoit pour objet que de faire ainsi une
diversion en faveur de l'Angleterre. Cependant le conntable, entour de
tant d'ennemis, manquant d'argent pour lever des soldats, forc
d'abandonner la campagne  l'Anglois et au Bourguignon, avoit encore 
lutter contre les jalousies de la reine, avide de pouvoir et incapable de
commander; contre l'orgueil des grands, qu'humilioit la hauteur de son
caractre et l'excs de sa puissance. Dans ce temps malheureux, o il n'y
avoit plus ni honneur ni patrie, on hassoit, on vouloit perdre le seul
homme capable de tout sauver. (1417.) La reine surtout, dvore d'ambition
au milieu de la vie molle et voluptueuse qu'elle menoit au chteau de
Vincennes, toit son ennemie la plus acharne et la plus redoutable[96].
Ce fut pour prvenir ses mauvais desseins qu'il avertit le roi de ses
intrigues galantes avec Boisbourdon, son grand-matre d'htel. On arrta
Boisbourdon; il fut mis  la question o il avoua tout, cousu dans un sac
et jet dans la rivire. Isabelle fut relgue  Tours; et le dauphin,
d'aprs l'avis du conntable, se saisit, pour les besoins de l'tat, des
trsors qu'elle avoit amasss. Depuis l'assassinat du duc d'Orlans, elle
ne pouvoit entendre prononcer le nom du duc de Bourgogne sans frmir: cet
horreur cda au dsir de se venger; et, quoique garde  vue, elle trouva
le moyen de lui crire pour implorer son secours. Depuis deux mois le
tratre rdoit aux environs de Paris, s'loignant, s'approchant, et
assigeant les petites villes des environs. Sa faction toit si puissante
dans cette capitale, que le conntable et le dauphin n'osoient presqu'en
sortir, ce qui favorisoit les progrs des Anglois en Normandie[97].  la
rception de cette lettre, il part  la tte de quinze cents cavaliers
choisis, arrive  Tours avec une diligence inconcevable, dlivre la reine
et la conduit  Troyes. Elle y tablit sa cour, prend le titre de rgente,
cre une chambre souveraine  Amiens, aprs avoir cass le parlement de
Paris et les autres cours suprieures, et dfend de reconnotre l'autorit
du roi et du dauphin, sous le prtexte si souvent employ qu'ils ne
jouissoient pas de leur libert.

          [Note 96: On avoit fait un fonds pour le paiement des troupes;
          cette princesse avare voulut s'en emparer, sous prtexte de
          l'entretien de sa maison et des pensions qui lui toient dues:
          le conntable s'y opposa, elle le menaa. Il la connoissoit, et
          crut devoir aller au-devant de sa vengeance.]

          [Note 97: Du dsordre que le duc de Bourgogne causoit dans
          l'tat, il arrivoit que les autres grands vassaux sparoient
          leurs intrts de ceux de la monarchie. La reine de Sicile,
          duchesse du Maine et de l'Anjou, fit une trve avec Henri pour
          ses terres, c'est--dire qu'elle s'engagea  ne point fournir
          son contingent  la France; le duc de Bretagne en fit une
          pareille; la Bourgogne, la Champagne, la Picardie, l'Artois et
          la Flandre toient au pouvoir du duc de Bourgogne: on peut juger
          dans quel embarras devoient tre le conntable et le dauphin
          pour trouver de l'argent et des troupes. (SAINT-FOIX.)]

(1418.) Pendant ce temps les hostilits continuoient aux portes mmes de
Paris. On se prenoit mutuellement des villes; on se harceloit par de
petits combats; dans les murs, les conspirateurs ne cessoient point de
s'agiter, et leurs conspirations sans cesse avortes produisoient de
nouvelles rigueurs, qui augmentoient encore le nombre des mcontents.
Cependant les Anglois s'avanoient rapidement dans l'intrieur de la
France, et la runion de tous les membres de la famille royale, si elle
et t possible, pouvoit seule sauver le royaume. Quelques vques
s'entremirent pour tcher d'arriver  ce but si dsirable. La prtendue
rgente et le duc de Bourgogne nommrent des dputs; le dauphin en nomma
de son ct. Ces dputs tinrent plusieurs assembles au village de la
Tombe, entre Montereau et Bray-sur-Seine, dans lesquelles on finit par
convenir que la dcision des principaux articles seroit remise  deux
lgats du Saint-Sige qui toient venus offrir leur mdiation. Ces lgats
assistrent donc aux confrences, et dressrent ensuite un trait qui
portoit que le dauphin et le duc de Bourgogne gouverneroient conjointement
le royaume. Le conntable et le chancelier de Marle dtournrent hautement
le roi et le dauphin de ratifier une semblable transaction[98]; et tout
espoir de rapprochement fut rompu de nouveau et sans retour.

          [Note 98: Villaret accuse encore ici l'ambition du conntable
          d'Armagnac, que cette paix auroit, dit-il, dpouill de toute sa
          puissance. La mme erreur produit jusqu' la fin les mmes
          inconsquences dans le rcit de cet historien.]

La vigilance et la vigueur d'esprit du conntable toient telles, qu'on
peut prsumer que le duc de Bourgogne n'et point recueilli de ses crimes
tout le fruit qu'il en attendoit, si une trahison trame par un petit
nombre de citoyens obscurs, et par cela mme aussi inattendue
qu'impntrable, n'et renvers en un instant toutes les mesures prises
par son redoutable adversaire. Il arriva que, dans un moment o presque
toutes les troupes royales toient sorties de la ville pour essayer de
reprendre Marcoussy, Montlhry et quelques autres villes enleves par le
parti bourguignon, un certain _Perrinet Leclerc_, fils d'un marchand de
fer sur le Petit-Pont, fut maltrait par les gens d'un des seigneurs du
parti d'Armagnac, et n'en put obtenir justice du prvt de Paris. Outr de
ce refus, il rsolut de se venger, s'associa quelques complices, et fit
savoir  Lisle-Adam, qui commandoit dans Pontoise pour le duc de
Bourgogne, que, s'il vouloit s'approcher secrtement de la ville, il
esproit pouvoir l'y introduire par la porte de Bucy. Dans la nuit du 28
au 29 mai, ce seigneur s'y prsenta, accompagn de huit cents hommes
d'armes. Perrinet Leclerc, qui en avoit drob les clefs sous le chevet du
lit de son pre, l'un des quarteniers de la ville, et gardien de cette
porte, la lui ouvrit  un signal convenu. Lisle-Adam entre avec sa troupe;
ils marchent en silence jusqu'au Chtelet, o cinq cents bourgeois,
avertis par les missaires de la faction bourguignonne, venoient de se
rassembler, et se joignent  eux. Tous s'crient  l'instant: _La paix! la
paix! vive le roi et Bourgogne!_ et, se partageant en plusieurs corps, se
rpandent dans les quartiers, o ces cris sont rpts. La populace se
prcipite aussi des maisons dans les rues en faisant retentir l'air des
mmes acclamations, et, s'armant aussitt de tout ce qu'elle peut trouver,
se joint aux conjurs. Ils vont  l'htel Saint-Paul, veillent le roi,
l'obligent de s'habiller, de marcher  cheval  leur tte, et le promnent
ainsi dans les rues, pour faire croire qu'il approuve l'entreprise.
Tanneguy-du-Chtel, prvt de Paris, tremblant aux premiers cris pour les
jours du dauphin, avoit vol  son htel. Ce jeune prince dormoit
tranquillement: il l'enveloppe dans un de ses draps, l'enlve de son lit,
et est assez heureux pour arriver  la Bastille, charg de ce prcieux
fardeau. Le lendemain il le conduisit  Melun. Cependant les chefs des
conjurs dirigent leurs hordes sur les htels du chancelier, des ministres
et des principaux partisans de la faction contraire. Le chancelier de
Marle, l'archevque de Reims, plusieurs vques, une foule de seigneurs et
de membres des cours souveraines sont arrachs de leurs lits, chargs de
fers et trans en prison. Le comte d'Armagnac qu'on avoit vainement
cherch dans sa demeure, ne tarda pas  tre dcouvert et arrt[99].
Toutefois, pendant la premire nuit et les deux jours qui la suivirent, il
y eut peu de sang de rpandu. On attendoit le retour d'un courrier expdi
au duc de Bourgogne, alors  Dijon, lorsque Tanneguy-du-Chtel, le
marchal de Rieux et les autres seigneurs qui s'toient empars de la
Bastille, rentrrent dans cette forteresse, avec seize cents hommes
d'armes, et de l se jetrent dans la ville, esprant surprendre les
Bourguignons, et dlivrer le conntable, mais ils rencontrrent ceux-ci
prpars  les recevoir, et il se livra, au milieu de la rue
Saint-Antoine, un combat opinitre dans lequel, accabls par la
supriorit du nombre, ils furent forcs de se retirer, aprs avoir laiss
quatre cents des leurs sur la place. La Bastille se rendit alors 
composition. Sur ces entrefaites, l'horrible milice des bouchers,
proscrite et bannie de la ville par les Armagnacs, y rentra, ne respirant
que la vengeance et le crime; et le 10 juin arrivrent enfin les nouvelles
que l'on attendoit du duc de Bourgogne. Aussitt les bruits les plus
sinistres et les plus alarmants sur les projets des partisans du dauphin
sont rpandus parmi le peuple, dont on allume  dessein la fureur; ces
bruits s'accroissent en volant de bouche en bouche, et cette multitude est
bientt persuade que son salut dpend de l'entire extermination des
Armagnacs. Enfin le 12 juin, jour  jamais excrable, parvenue au dernier
degr de la rage, elle court d'abord  la Conciergerie, en enfonce les
portes, en fait sortir tous les prisonniers, et, quels qu'ils soient,
Armagnacs, Bourguignons, criminels, dbiteurs, les gorge tous, sans
pargner ni le sexe, ni l'ge; dans un moment la cour du palais est
inonde de sang et couverte de cadavres; le chancelier, six vques, un
grand nombre de membres du parlement expirent percs de mille coups; le
conntable est au nombre de ces illustres victimes. Les mmes atrocits se
renouvellent dans toutes les prisons. Au Grand-Chtelet, les prisonniers,
au dsespoir, veulent rsister, et du haut de ses tours essaient de
repousser leurs assassins: on y met le feu, et on les force  se
prcipiter eux-mmes sur la pointe des piques et des pes places en bas
pour les recevoir. Ces scnes abominables se terminrent par le spectacle
peut-tre plus horrible encore des outrages que ces barbares exercrent
sur les restes mutils de leurs victimes. Les cadavres du conntable et du
chancelier, aprs avoir t trans pendant trois jours dans les rues,
furent jets  la voirie.

          [Note 99: Il s'toit cach chez un maon, qui n'eut pas le
          courage de braver un ordre par lequel il toit dfendu, sous
          peine de mort, de donner asile aux Armagnacs. Ds que cet ordre
          eut t publi, il alla lui-mme dnoncer le conntable.]

Le 14 juillet, la reine et le duc de Bourgogne arrivrent  Paris. Ils y
firent, disent les historiens, une entre triomphante; le peuple jetoit
des fleurs sur leur passage; on n'entendoit de tous cts qu'un cri
gnral d'acclamation et d'allgresse; la joie brilloit sur tous les
visages. Entours de ces bandes d'assassins, cortge bien digne d'eux,
ils allrent descendre  l'htel Saint-Paul, o l'infortun Charles,
entirement priv de sa raison, reut Isabelle comme l'pouse la plus
tendre et la plus vertueuse, et le duc de Bourgogne comme le sujet le
plus affectionn et le plus fidle.

Le ciel, dit Saint-Foix, purgea Paris de ses infmes habitants[100];
avant la fin de l'anne il en mourut plus de cent mille, _presque tous de
la populace et meurtriers_[101].

          [Note 100: Il y eut encore, quelques jours aprs, de nouveaux
          assassinats. Les troupes qui environnoient Paris empchant les
          vivres d'arriver, on persuada au peuple que c'toient les
          Armagnacs qui toient cause de la famine; sur ce bruit ses
          fureurs se rallumrent; il courut aux prisons, o il massacra
          encore toutes les personnes arrtes depuis la premire
          boucherie. Capeluche, bourreau de la ville, toit  la tte des
          assassins, et le duc de Bourgogne, moteur secret de ces
          nouvelles horreurs, eut une confrence avec lui au palais.
          Quelques jours aprs, voyant que ces excs alloient plus loin
          qu'il ne l'avoit voulu d'abord, il fit saisir et excuter ce
          sclrat, ainsi que plusieurs autres chefs, et tout rentra dans
          l'ordre.]

          [Note 101: _Juvnal des Ursins._ Il est l'auteur d'une histoire
          de Charles VI depuis 1380 jusqu' 1422, et toit fils du clbre
          prvt des marchands du mme nom, qui exera cette charge sous
          ce malheureux prince, et fut un de ses plus fidles et de ses
          plus courageux serviteurs.]

Les vnements qui terminrent ce malheureux rgne n'appartiennent plus
qu'indirectement  l'histoire de la ville de Paris, dsormais soumise aux
tyrans qu'elle s'toit choisis, et n'osant plus secouer un joug dont elle
commena aussitt  sentir toute la pesanteur. Le roi d'Angleterre
s'avanoit en conqurant dans la Normandie, o cependant la rsistance
hroque de la ville de Rouen le retint assez long-temps, et lui fit
perdre assez de monde pour qu'on pt juger qu'il n'et retir de son
expdition que des revers et de la honte, si la France n'et pas t
d'avance trahie et livre entre ses mains. Tandis que l'arme angloise
toit occupe  ce sige, le dauphin, qui rsistoit  peine au duc de
Bourgogne, voyant un nouvel ennemi prt  fondre sur lui, essaya de
traiter avec Henri, qui accepta la ngociation, la fit durer tout le temps
qu'il jugea ncessaire  ses intrts, et la rompit en faisant des
propositions absurdes qu'il fallut rejeter. (1419.) Dj les Anglois
toient rpandus dans l'le-de-France, et faisoient des incursions jusque
dans les faubourgs de Paris. Le dauphin, au dsespoir, ne voit plus de
ressources que dans une rconciliation avec le duc de Bourgogne: il fait
faire auprs de lui des dmarches qui sont accueillies; il en rsulte une
entrevue  Poissy-le-Fort, o les deux princes se donnent des tmoignages
trs-vifs de confiance et d'amiti qui pouvoient tre sincres de la part
du dauphin, mais qui, suivant toutes les probabilits, n'toient qu'une
nouvelle perfidie de l'infme Bourguignon. Ils signrent un trait dans
cette confrence, et il y fut convenu qu'ils se reverroient le 18 aot
suivant  Montereau-Faut-Yonne. Dans cette seconde entrevue,
Jean-sans-Peur est poignard par les gens de la suite du dauphin. Les
historiens ont tellement vari sur les circonstances de ce meurtre, qu'on
ignorera probablement toujours s'il toit prmdit, et si le jeune
prince fut rellement ce complice d'un assassinat que rien ne peut
justifier, quoiqu'il et t commis sur un des hommes les plus excrables
qui aient jamais exist. Son caractre, naturellement doux et humain qui
ne se dmentit pas un seul instant dans tout le cours de sa vie, porte 
croire qu'il n'avoit aucune connoissance du complot, et qu'il l'et
empch, s'il l'avoit connu. D'ailleurs, pourquoi supposer un complot?
N'est-il pas plus naturel de penser que le duc de Bourgogne, accoutum 
tous les crimes, ayant voulu commettre ici le plus dtestable de tous en
s'emparant de ce dernier rejeton de la famille royale, dont il avoit
d'ailleurs promis la ruine  l'usurpateur, fut tu dans le cas d'une
lgitime dfense[102]?

          [Note 102: C'est ainsi que plusieurs historiens ont prsent cet
          vnement.]

Quoi qu'il en soit, ce meurtre, loin d'avancer les affaires du dauphin,
les rendit encore plus mauvaises. L'odieuse Isabelle se lia contre son
propre fils avec Philippe-le-Bon, fils et successeur de Jean-sans-Peur; et
ce jeune prince, aveugl par la vengeance, n'eut pas honte de seconder les
projets forms par le roi d'Angleterre pour la destruction de sa propre
maison. Le rsultat de leur triple alliance fut cette convention inoue
signe  Troyes le 21 mai, par laquelle Henri V, devenu l'poux de la
princesse Catherine, est dclar rgent et hritier du royaume aprs la
mort de Charles VI.

(1420.) Cette mme anne les deux rois firent leur entre  Paris le
premier dimanche de l'Avent. Charles VI fut conduit  l'htel Saint-Paul,
o la coupable Isabelle, dsormais sans honneurs et sans crdit, fut
oblige de le suivre. Le roi d'Angleterre se logea au Louvre. Bientt les
taxes multiplies, les outrages et les violences de toute espce apprirent
aux Parisiens la diffrence qu'il y a entre le rgne du souverain lgitime
et celui de l'tranger. Insolents et mutins sous l'autorit paternelle de
leurs rois, ils se montrrent dociles et mme rampants sous celle de leurs
oppresseurs. Telles sont les bassesses du coeur humain, lorsqu'il est
livr  sa corruption.

Le 23 dcembre, le roi tient un lit de justice o dominent les juges
vendus  Henri V. Les auteurs de l'assassinat du duc de Bourgogne y sont
dclars criminels de lse-majest, et par consquent indignes de toute
succession. Le roi, dans cette dclaration, ne parle du roi d'Angleterre
qu'en le qualifiant de son _trs am fils, hritier et rgent du royaume_,
tandis que, parlant de son propre fils, il le nomme sans cesse Charles,
_soit-disant dauphin_[103].

          [Note 103: Il faut remarquer, dans cette dclaration, qu'aucun
          des complices du meurtre de Jean-sans-Peur n'y est nomm, et
          que, malgr la terreur que pouvoit inspirer la prsence du roi
          d'Angleterre, qui dsiroit sans doute que le dauphin ft dclar
          coupable, on n'y parle de lui,  l'occasion du meurtre, qu'en
          termes quivoques; ce qu'il est d'autant plus ncessaire
          d'observer, que tous nos historiens qui ont parl de cet arrt
          en ont parl sans l'avoir vu, et se sont contents de copier
          Monstrelet, qui, en historien tmraire, a cru que le dauphin
          fut cit  la table de marbre, etc., et que, n'ayant pas
          comparu, il fut jug par contumace avec tous ses complices,
          banni  perptuit, et dclar incapable de succder  la
          couronne, ce qui est absolument contraire  la vrit. (_Rapin
          Thoyras, acte de Rymer._) Les pres Bndictins s'expliquent de
          mme. (_Art de vrifier les dates._) Ce fait, quoique attest
          par Monstrelet et par tous les historiens, ne parot pas
          nanmoins bien constant. (HNAULT.)]

Cependant ce jeune prince ne se laissoit point abattre  des coups aussi
rudes, et songeoit  reconqurir par la force un bien qui lui appartenoit
si lgitimement. Il faisoit fortifier les villes d'au-del de la Loire,
transportoit  Poitiers le parlement et l'universit de Paris, et prenoit
hautement le titre de rgent du royaume. Ainsi, disent nos historiens, on
vit en mme temps en France deux rois, deux reines, deux parlements, deux
universits de Paris.

(1421.) La bataille de Beaug, gagne par le marchal de La Fayette sur le
duc de Clarence, lieutenant-gnral de Normandie, qui y fut tu, en
l'absence de Henri V son frre, repass en Angleterre, rassure le dauphin.
Le comte de Douglas, qui lui avoit amen sept mille cossais, eut grande
part  cette victoire, et fut fait conntable.

(1422.) Henri V repasse la mer et accourt pour se venger de la dfaite de
Beaug; il livre plusieurs combats, et meurt  Vincennes le 31 aot, g
de trente-six ans. Il laisse la rgence de France  son frre le duc de
Bedfort, et celle d'Angleterre  son cadet le duc de Glocester.

Charles VI le suivit de prs. Sa mort sauva la France, comme celle de
Jean-sans-Terre avoit sauv l'Angleterre.

       *       *       *       *       *

Les vnements politiques sont tellement enchans les uns aux autres
pendant le cours du malheureux rgne dont nous venons de tracer le
tableau, qu'il n'a pas t possible d'y placer les vnements moins
importants qui se passrent,  la mme poque, dans Paris. Il n'y fut
construit qu'un seul monument public, le pont Notre-Dame; et l'on n'y voit
d'autre fondation que celle de trois collges[104].

          [Note 104: Les collges de Fortet, de Reims et de Cocquerel.]

Sous ce rgne l'Universit se mla moins des affaires de l'tat
qu'auparavant, parce que ceux qui gouvernoient parurent moins disposs 
le souffrir; mais on la voit, soutenant toujours ses privilges avec la
mme ardeur, fermer ses classes sur le moindre dni de justice, jeter
ainsi l'alarme dans tous les esprits, et obtenir, par ce moyen
immanquable, une prompte satisfaction de ses ennemis. Elle fora Charles
de Savoisi, dont les gens avoient insult et maltrait ses suppts,  une
rparation fltrissante pour ce seigneur, qui toit chambellan du roi, et
jouissoit  la cour de la plus haute considration. Elle osa braver le
conseil du roi mme, qui portoit atteinte  ses droits, et le conseil fut
oblig de cder. N'et-il pas mieux valu ne pas l'offenser, puisqu'elle
toit si redoutable, que de compromettre ainsi l'autorit? ou plutt ne
doit-on pas s'tonner qu'une compagnie de gens de lettres ait eu alors une
telle influence? Ceci prouve du moins que nos aeux, que l'on nous
prsente sans cesse comme si ignorants et si grossiers, faisoient une
grande estime, peut-tre mme une estime exagre, de la science et des
savants, qu' tort ou  raison ils considroient comme trs-utiles au
perfectionnement de la socit; et que tous les efforts de ceux qui la
gouvernoient tendoient  ce perfectionnement.

Au milieu de la confusion horrible des temps dont nous venons de prsenter
le tableau, et lorsque l'tat sembloit prt  se dissoudre, une
institution remise  propos en vigueur contribua puissamment  le sauver.
Ce fut le rtablissement, fait par Charles V, des lois et de l'ancienne
discipline de la chevalerie, ngliges depuis plusieurs sicles, et mme
tombes en dsutude. Il dut  ces nobles institutions les succs
clatants qui illustrrent son rgne et qui sauvrent alors la France. Une
sage politique l'avoit port  les faire refleurir; elles se soutinrent
sous son fils Charles VI, par la passion que ce prince eut toute sa vie
pour les armes et pour les exercices militaires[105]. Pendant les troubles
qui agitrent son dplorable rgne, la chevalerie dgnra, parce que les
chefs de parti, qui avoient besoin d'instruments de leurs fureurs,
multiplirent sans mesure le nombre des chevaliers, et firent entrer dans
cet ordre une foule de gens indignes d'y prendre place, tant par la
bassesse de leur origine que par leur inexprience dans la guerre. Elle se
releva de nouveau sous Charles VII, conqurant et pacificateur de la
France.

          [Note 105: Son ardeur pour les tournois toit telle, qu'elle lui
          attira souvent des reproches dans ces temps o les tournois
          toient le plus en honneur. Contre l'usage ordinaire des
          princes, et surtout des rois, il s'y mesuroit avec les plus
          braves et les plus adroits jouteurs, sans aucun examen de la
          disproportion du rang; et en mme temps qu'il compromettoit sa
          dignit, il exposoit tmrairement ses jours dans ces luttes
          imprudentes. Cette passion ne l'abandonna pas mme dans les
          dernires annes de sa vie, o sa maladie avoit presque
          entirement puis ses forces, et, en 1414, on le voit encore
          parotre dans les tournois.]

Ds Philippe-le-Bel, le duel judiciaire avoit t dfendu en matire
civile, mais il fut encore autoris long-temps dans les poursuites
criminelles; et, sous le rgne de Charles VI, on fit  Paris une triste
preuve de cette coutume barbare. La dame de Carrouge avoit accus auprs
de son mari un gentilhomme nomm Legris d'avoir attent  son honneur:
Legris nia le fait, et, sur la plainte de Carrouge, le parlement dclara
qu'il _choit gage_, et ordonna le duel. Legris y fut tu, et, dans la
suite, son innocence fut reconnue par le tmoignage mme de l'auteur du
crime, qui le dclara en mourant.

Les fleurs de lis _sans nombre_ dans l'cu de France, avant le rgne de
Charles V, furent rduites  trois par ce prince, en l'honneur de la
Sainte-Trinit, comme cela est prouv par un passage o Raoul de Presle
parlant  Charles lui dit: _Si portez les armes de trois fleurs de lis, en
signe de la benote Trinit_, etc.


ORIGINE DU QUARTIER MONTMARTRE.

Ce quartier est ainsi appel, parce qu'une de ses rues principales conduit
 une montagne situe au nord de Paris, laquelle porte maintenant le nom
de _Montmartre_, mais dont le nom primitif est incertain. Frdgaire, un
de nos plus anciens chroniqueurs, l'appelle _mons Mercomire_, _mons
Mercori_, _mons Cori_; Abbon, dans son pome du sige de Paris, la nomme
en diffrents endroits _mons Martis_, _cacumina Martis_. C'est d'aprs ces
deux autorits que quelques-uns de nos historiens l'ont dsign
indiffremment sous les noms de _mont de Mercure_ et de _mont de Mars_;
ils ont de mme prtendu que les deux glises qu'on y a bties
remplaoient deux temples consacrs sur cette montagne  ces fausses
divinits. On ne peut en effet donner une autre interprtation que celle
de _mont de Mars_ aux expressions dont Abbon s'est servi; mais Jaillot
remarque que ce mme auteur a employ le mot _Cori_ pour exprimer le vent
de _nord-ouest_, et il en conclut qu'il ne seroit pas impossible que
Frdgaire ne l'et entendu qu'en ce sens, en dsignant la montagne
seulement par sa situation, et que ses copistes, qui ne comprenoient pas
ce mot, ne l'eussent rendu par celui de _mons Mercori_ ou _mons Mercurii_.
Dans ce cas le nom primitif de _mons Martis_ ou _mont de Mars_ seroit le
seul vritable.

Quoi qu'il en soit de cette difficult si peu importante  claircir,
Hilduin, abb de Saint-Denis, qui crivoit ses _Aropagitiques_ vers l'an
834, est le premier qui se soit servi du nom de _mont des Martyrs_, au
lieu de celui de _mont de Mercure_, que ce lieu portoit alors suivant son
tmoignage. C'est sur la foi de cet historien que l'on a cru, d'aprs une
tradition qui s'est conserve jusqu' nous, que saint Denis et ses
compagnons avoient t martyriss sur cette montagne. Toutefois cette
tradition a t combattue: on lui a oppos l'auteur de la vie de sainte
Genevive et celui des actes de saint Denis, qui fixent le lieu du martyre
de ces saints confesseurs  six milles de Paris, _in sexto  Parisiis
milliario vitam finierunt_. L'un d'eux appelle ce lieu _vicus
Catoliacencis_, et l'on a cru y reconnotre la ville de Saint-Denis. Ceux
qui prennent parti pour Hilduin, aprs avoir prouv que son tmoignage
toit prfrable  celui des deux crivains anonymes cits contre lui, le
fortifient encore de celui de l'auteur des gestes de Dagobert, qui, sans
dsigner le lieu du martyre de saint Denis et de ses compagnons, dit
qu'ils furent excuts _ la vue mme de la ville_, _In prospectu ipsius
civitatis interemptos_. Ils ajoutent  cette circonstance un grand nombre
d'autres raisons qui prouvent leur patience et leur sagacit, et rendent
leur sentiment beaucoup plus probable que l'autre; cependant leurs preuves
ne nous semblent point assez videntes pour qu'il soit possible de
prononcer dfinitivement sur une question qui d'ailleurs est d'une si
petite importance, qu'on peut regretter que de savants hommes aient
employ leurs veilles et perdu un temps prcieux  faire des recherches
aussi frivoles.

Si nous examinons maintenant le quartier qui doit son nom  cette montagne
fameuse, nous trouvons que, bien que son extrmit mridionale ft
renferme dans l'enceinte leve sous Charles V et Charles VI, cependant
il n'a rellement commenc  se former que dans les premires annes du
dix-septime sicle, et lorsque cette enceinte eut t abattue. Jusque l
un grand terrain couvert de cultures et de marais remplissoit l'espace qui
sparoit les faubourgs Montmartre et Saint-Honor, dont les grandes rues
isoles se prolongeoient  travers la campagne.

 l'poque o Louis XIII fit construire la dernire muraille fortifie
dont Paris ait t entour, la porte Montmartre, situe[106]  peu prs
entre la rue Neuve-Saint-Eustache et celle dite des Fosss-Montmartre, fut
recule, comme nous l'avons dj dit,  plus de deux cents toises de sa
premire position,  l'endroit o est maintenant le boulevart, et o
commence la rue du faubourg qui porte le mme nom. Dans ce nouvel espace,
qui, dans sa largeur, s'tendoit jusqu' la porte Saint-Honor, on
commena ds lors  percer des rues et  lever de nouveaux difices.

          [Note 106: _Voyez_ pl. 77. Nous donnons une reprsentation de
          cette ancienne porte Montmartre, d'aprs le plan de Paris
          excut en tapisserie sous Charles IX. Quant  la nouvelle, elle
          ressembloit entirement  la porte Saint-Honor, btie galement
          sous Louis XIII.]

Ces murailles furent, peu de temps aprs, dmolies par ordre de Louis XIV,
et sur la place qu'elles occupoient, on planta la double range d'arbres
qui forment la promenade appele aujourd'hui _Boulevart_. Ces nouveaux
ouvrages avoient t pousss, en 1684, jusqu' la porte Sainte-Anne, et
l, la suite en fut interrompue par la rencontre des fosss de la ville,
des buttes de terre qui avoient autrefois servi aux fortifications, et de
quelques maisons bties sur les contrescarpes. Cet obstacle, qui dura deux
annes, fut enfin lev par des lettres-patentes du mois de juillet 1686,
lesquelles, confirmant deux arrts prcdents, permirent aux prvts des
marchands et chevins de faire aplanir les buttes, combler les fosss, et
de se mettre en possession des maisons et terrains qui se trouvoient dans
l'alignement du _cours_, aprs en avoir pay la valeur aux propritaires.
Tout l'emplacement des fortifications et les matriaux provenant des
dmolitions leur furent galement accords, sous la condition que le
produit en seroit employ aux embellissements de la ville. L'espace entier
qu'entouroit la nouvelle promenade fut bientt couvert d'difices.

Ce n'est qu' la fin du sicle dernier qu'on a vu s'lever, sur la portion
de ce quartier situe au-del du boulevart, et qu'on nomme
_Chausse-d'Antin_, ces belles constructions qui en font une des parties
les plus rgulires et les plus belles de Paris, et la demeure de ses plus
riches habitants.


MONASTRE DES CAPUCINES.

Pour ne point mettre de confusion dans la description des monuments de ce
quartier, nous sommes forcs de faire ici quelque changement  l'ordre que
nous suivons ordinairement. Au lieu de commencer par les difices qui sont
situs dans sa partie orientale, nous transporterons d'abord le lecteur 
l'extrmit de la rue Neuve-des-Petits-Champs, pour le ramener, en suivant
cette rue, jusqu' la place des Victoires, d'o nous pourrons ensuite nous
avancer, par une marche assez rgulire, jusqu'aux extrmits de l'espace
que nous avons  parcourir.

C'toit dans cette partie de la rue Neuve-des-Petits-Champs, et vis--vis
de la place Vendme, qu'toient situs l'glise et le monastre des
religieuses Capucines, dont les jardins s'tendoient jusqu'aux boulevarts.
Elles avoient occup, dans le principe, un autre couvent  peu de distance
de celui-ci; mais quoique nous ayons dj indiqu[107]  quelle occasion
elles le quittrent pour venir s'tablir dans cette nouvelle habitation,
il convient cependant de donner ici avec plus de dtails l'histoire de la
fondation de cet ordre et de l'tablissement de ces religieuses.

          [Note 107: _Voyez_ t. Ier, p. 976, 2e partie.]

Elles reconnoissoient pour leur fondatrice Louise de Lorraine, veuve de
Henri III. Aprs la mort funeste de ce prince, la reine s'toit retire 
Moulins, o des oeuvres de pit occuprent entirement les dernires
annes de sa vie: ce fut dans cette retraite qu'elle forma le projet de
fonder un couvent de l'ordre des Capucines; mais la mort l'ayant surprise
avant qu'elle et pu l'excuter, elle en chargea, par son testament[108],
Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercoeur, son frre, auquel elle
lgua les sommes qu'elle crut ncessaires pour la fondation et la dotation
de ce couvent. Le duc de Mercoeur tant mort lui-mme l'anne d'aprs,
Marie de Luxembourg sa veuve se fit un devoir d'excuter les dernires
volonts de la reine sa belle-soeur[109]; et son zle la porta mme 
ajouter de ses propres deniers  la somme de 60,000 liv. lgue par cette
princesse, somme qui ne se trouva point encore suffisante pour l'entire
excution de ce pieux dessein.

          [Note 108: Ce testament, en date du 28 janvier 1601, nonce que
          ce couvent doit tre fond dans la ville de Bourges; et les
          lettres-patentes que Henri IV accorda, au mois d'octobre 1602,
          pour autoriser cet tablissement, portent que la fondation avoit
          t faite  Paris. Il parot qu'il y eut des obstacles 
          l'accomplissement littral des dernires volonts de la reine;
          mais aucun des historiens de Paris ne fait connotre la raison
          de cette discordance. On sait seulement que madame de Mercoeur,
          qui devoit tre instruite des intentions de la reine sa
          belle-soeur, se crut oblige de faire demander le consentement
          de l'archevque et des maire et chevins de la ville de
          Bourges.]

          [Note 109: Elle prouva d'abord quelques difficults de la part
          des Capucins, qui s'opposoient  Rome  cet tablissement, ne
          voulant en aucune manire se charger de confesser et gouverner
          ces religieuses; mais le pape Clment VIII le leur ayant ordonn
          par son bref de l'an 1603, ces religieux s'y soumirent, et les
          obstacles furent entirement levs.]

L'htel de Retz, appel alors l'htel du Pron, situ sur une partie du
terrain qu'occupe actuellement la place Vendme, lui ayant paru convenable
 la fondation qu'elle mditoit, madame de Mercoeur en fit l'acquisition,
et donna des ordres pour qu'on y construist sur-le-champ une chapelle et
les autres lieux rguliers qui constituent un monastre. Elle en posa
elle-mme la premire pierre le 29 mai 1604; toutefois, pour que cet
tablissement auquel elle prenoit un vif intrt n'prouvt aucun retard,
cette princesse, mettant  profit le temps que demandoient les
constructions et les dispositions intrieures qu'elle faisoit faire dans
cet htel, s'toit retire au faubourg Saint-Antoine, dans une grande
maison compose de deux corps de logis[110], dont elle occupa l'un, et
destina l'autre pour les filles qui voudroient embrasser la vie austre de
l'ordre rform de Saint-Franois. Douze filles prirent l'habit de cet
ordre le 24 juillet 1604; et deux ans aprs les btiments de leur
monastre tant achevs, le cardinal de Gondi, assist de l'vque de
Paris, son neveu, y installa solennellement les douze nouvelles
religieuses[111].

          [Note 110: Cette maison se nommoit _la Roquette_, et toit
          accompagne de prs et de terres labourables. Elle a t occupe
          depuis par des religieuses hospitalires.]

          [Note 111: Les Capucins, au nombre de quatre-vingts, allrent
          les chercher  leur demeure du faubourg Saint-Antoine, et les
          conduisirent processionnellement jusqu' leur nouveau
          monastre.]

La rgle de ce monastre toit, celle des filles de Sainte-Claire
excepte, la plus austre de toutes les rgles tablies dans les
communauts de filles. Vtues de la bure la plus grossire, les Capucines
ne vivoient que d'aumnes, marchant toujours nu-pieds, except dans la
cuisine et dans le jardin, et ne faisant jamais usage de chair, mme dans
les maladies mortelles, etc. Cette rigoureuse austrit a fait croire que
le couvent de Paris toit le seul de cet institut de France; mais il est
bien certain qu'il y en avoit trois, un  Tours, un autre  Marseille et
celui de Paris.

Les religieuses Capucines demeurrent dans la maison fonde par la
duchesse de Mercoeur jusqu'au 19 avril 1688, poque de leur translation au
couvent que Louis XIV leur fit btir dans la rue Neuve-des-Petits-Champs,
lorsque le projet eut t form d'lever la place Vendme. Ce prince leur
accorda de nouvelles lettres-patentes le 25 mars 1689; et le 27 aot
suivant leur glise fut ddie sous le titre de Saint-Louis.

Le portail de cette glise, construit seulement en 1722, toit un des
exemples les plus frappants de ce got bizarre pire que la barbarie, dans
lequel l'architecture toit tombe au commencement du sicle dernier. Deux
pilastres d'ordre dorique, quoique de proportion toscane, s'levoient de
chaque ct; ils toient surmonts d'un entablement gigantesque, dont la
frise et la corniche formoient un plein-cintre norme qui couronnoit cette
singulire composition; l'archivolte de la porte, hors de toute proportion
avec une si vaste corniche, toit surmonte d'un bas-relief remplissant
tout l'espace qui sparoit ces deux portions de cercle, ce qui compltoit
le ridicule de cette dcoration; enfin elle toit si mauvaise de tous
points, qu'on n'a jamais su quel fut l'architecte qui en avoit donn le
dessin, tous ceux  qui on crut devoir l'attribuer dans les ouvrages
crits  cette poque s'tant empresss de la dsavouer.

L'auteur de la sculpture toit Antoine Vass. Cet ouvrage mdiocre, mais
cependant bien suprieur au portail, toit compos d'un grand cartouche
soutenu par trois anges, au milieu duquel on lisoit ces mots en lettres
d'or: _Pavete ad sanctuarium meum, ego Dominus_. Au-dessus de la corniche
s'levoit une croix qu'accompagnoient deux anges en adoration.

L'intrieur de l'glise toit peu spacieux, mais proprement dcor, et
remarquable surtout par des chapelles[112] et des mausoles d'une grande
magnificence.

          [Note 112: En 1756, il fallut reprendre sous oeuvre et le
          portail et l'glise, qui toient d'une construction peu solide;
          alors ces mausoles furent dtruits et rtablis ensuite, mais
          avec ngligence. C'toit pour la troisime fois qu'on restauroit
          ce portail, qu'il et mieux valu abattre ds la premire.
          (_Voyez_ pl. 77.)]

Les btiments du monastre, construits sur les dessins de _d'Orbay_,
avoient cot au roi prs d'un million; toutes les cellules des
religieuses toient boises, et les clotres vitrs; ce qui fut fait sans
doute pour prvenir les accidents auxquels elles toient exposes par
l'excessive svrit de leur institution[113].

          [Note 113: Ce monastre, ainsi que tant d'autres monuments de ce
          genre, a t dmoli depuis la rvolution. Sur son emplacement on
          a perc une rue qui forme la traverse de la rue
          Neuve-des-Petits-Champs au boulevart. (_Voyez_ l'article
          _Monuments nouveaux_.)]


     CURIOSITS DU MONASTRE ET DE L'GLISE DES CAPUCINES.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une descente de croix, copie de _Jouvenet_,
     par _Restout_[114].

          [Note 114: L'original, qu'avoient autrefois possd ces
          religieuses, avoit t transport dans les salles de l'acadmie
          de peinture.]

     Dans la chapelle dite de Louvois, une rsurrection, par _Antoine
     Coypel_.

     Dans la premire chapelle  droite en entrant, le martyre de
     saint Ovide, par _Jouvenet_.

     Dans une autre chapelle, saint Jean, par _Franois Boucher_.


     TOMBEAUX.

     Au milieu du choeur des religieuses reposoit, sous une simple
     tombe de marbre noir, le corps de Louise de Lorraine, reine de
     France, et fondatrice de ce couvent. Elle avoit ordonn par son
     testament que son corps y ft inhum. L'pitaphe, aussi modeste
     que le tombeau, toit conue en ces termes:

          Ci gist Louise de Lorraine, reine de France et de Pologne, qui
          dcda  Moulins en 1601, et laissa vingt mille cus pour la
          construction de ce couvent, que Marie de Luxembourg, duchesse de
          Mercoeur, sa belle-soeur, a fait btir l'an 1605. _Priez Dieu
          pour elle._

     Dans la chapelle de Saint-Ovide[115] toit le tombeau de Charles,
     duc de Crqui, mort le 13 fvrier 1687. Ce monument, excut par
     _Pierre Mazeline_, a t dpos depuis au muse des
     Petits-Augustins[116].

          [Note 115: Le corps de ce saint avoit t donn par ce seigneur
          aux Capucines. Ce fut le concours extraordinaire de peuple
          qu'attiroit sa fte, clbre le 31 aot, qui donna naissance 
          la foire de Saint-Ovide, tenue jusqu'en 1771 sur la place
          Vendme, et transporte depuis  la place Louis XV.]

          [Note 116: Sur un cnotaphe en marbre blanc est couche la
          statue, aussi en marbre blanc, du duc, revtu du grand habit de
          l'ordre du Saint-Esprit; l'Esprance le console et lui soutient
          la tte, tandis qu'un gnie, plac  ses pieds, semble pleurer
          sa mort.]

     Armande de Lusignan, pouse du duc de Crqui, morte le 11 aot
     1707, fut inhume dans le mme tombeau.

     Une autre chapelle servoit de spulture  la famille de
     Letellier-Louvois. On y voyoit le tombeau du marquis de
     Louvois[117].

          [Note 117: Ce monument, galement dpos au muse des
          Petits-Augustins, reprsente ce clbre ministre  moiti couch
          sur un sarcophage de marbre vert antique; une femme assise  ses
          pieds, et tenant un livre ouvert, le regarde en pleurant; cette
          figure est le portrait d'Anne de Souvr de Courtanvaux son
          pouse. Le groupe entier est de la main de _Girardon_, et
          prsente des beauts remarquables.

          Au bas du sarcophage sont deux figures en bronze, l'une, du mme
          sculpteur, offrant la Sagesse sous la forme de Minerve; l'autre,
          commence par _Desjardins_, et termine par _Vancleve_,
          reprsentant la Vigilance.]

     Dans ce mme tombeau avoient t inhums: Anne de Souvr de
     Courtanvaux, pouse du marquis de Louvois, morte en 1715;

     Louis-Franois-Marie, marquis de Barbesieux, fils du marquis et
     de la marquise de Louvois, mort en 1691;

     Camille Letellier, connu sous le nom de l'abb de Louvois, frre
     du prcdent, mort en 1718.

     Les autres personnages remarquables qui avoient leur spulture
     dans cette glise toient:

     M. de Saint-Pouange, fils de Jean-Baptiste Colbert, cousin
     germain de M. de Louvois, mort en 1706;

     Marie de Berthemet de Saint-Pouange son pouse, morte en 1732;

     La marquise de Pompadour, morte en 1764;

     Alexandrine Le Normand d'tiole sa fille.


LES NOUVELLES-CATHOLIQUES.

Cette communaut de filles, institue pour la propagation de la religion
catholique, apostolique et romaine, toit tablie rue Sainte-Anne, entre
les rues Neuve-Saint-Augustin et des Petits-Champs. En formant cet
tablissement, on avoit eu pour but d'offrir aux personnes du sexe, qui
dsiroient renoncer au judasme ou  l'hrsie, un asile o elles pussent
trouver des secours temporels et l'instruction ncessaire pour assurer
leur conversion. Le projet de cette institution, conu par le pre
Hyacinthe, franciscain, fut approuv en 1634 par Franois de Gondi,
premier archevque de Paris, et autoris par une bulle d'Urbain VIII, du 3
juin de la mme anne. Le roi Louis XIII la confirma par ses
lettres-patentes du mois d'octobre 1637, et Louis XIV, par de nouvelles
lettres du mois d'octobre 1649.

Les premires suprieures de cette communaut furent la soeur Garnier, de
l'hospice de la Providence, et mademoiselle Gaspi, deux saintes filles qui
avoient eu connoissance, ds le principe, du projet du pre Hyacinthe, et
l'avoient favoris de tout leur pouvoir. La nouvelle institution fut
d'abord place derrire Saint-Sulpice, dans la rue des Fossoyeurs; de l
les Nouvelles-Catholiques furent transfres rue Pave, au Marais. Elles y
toient encore en 1647; mais peu de temps aprs on leur procura une maison
plus commode, situe rue Sainte-Avoie. Il toit  craindre cependant que
cette communaut, qui n'avoit encore aucuns fonds permanents pour
subsister, ne pt se soutenir long-temps. Mais il en arriva autrement; et
c'est une chose remarquable que, dans ce royaume et principalement dans sa
capitale, un tablissement public conu dans des vues utiles, et surtout
avec l'intention d'instruire et d'difier, n'a jamais manqu de trouver de
puissants protecteurs et de nobles libralits dans la premire classe de
ses habitants. Cette bienfaisance claire se propageoit de race en race,
et l'on peut dire que de telles traditions d'honneur, de vertu et de
biensance n'toient pas un des moindres soutiens de l'tat. Les
Nouvelles-Catholiques,  qui le roi faisoit une pension annuelle de 1,000
livres, virent bientt leur existence assure par les dons de plusieurs
personnes pieuses, et notamment d'une des plus illustres maisons de
France[118]; ce qui les mit en tat, non-seulement de remplir sans
inquitude l'objet de leur institution, mais encore, au moyen d'une
conomie svre tablie dans leur administration, d'acheter, rue
Sainte-Anne, un terrain sur lequel elles firent btir une maison et une
chapelle[119].

          [Note 118: La maison de Crqui.]

          [Note 119: Quelques historiens ont avanc que c'toit M. de
          Turenne qui avoit donn aux Nouvelles-Catholiques leur maison de
          la rue Sainte-Anne. Jaillot prsente une opinion contraire; et
          les raisons sur lesquelles il se fonde nous ont paru assez
          solides. Je ne doute point, dit-il, que M. de Turenne, qui
          avoit abjur la religion protestante, n'ait t du nombre des
          bienfaiteurs des Nouvelles-Catholiques; mais je n'ai trouv
          aucune preuve qu'il leur et donn la maison o elles demeurent
          actuellement. Il n'est pas nomm dans le contrat d'acquisition,
          et si sa modestie l'et engag  cacher ses bienfaits, la
          reconnoissance des Nouvelles-Catholiques se seroit empresse de
          les publier aprs sa mort, ou au moins de consigner ce fait dans
          leurs archives.]

La premire pierre du matre-autel fut pose, au nom de la reine, par la
duchesse de Verneuil, le 12 mai 1672; et la chapelle fut bnite le 27 du
mme mois, sous le titre de l'exaltation de la Sainte-Croix et de sainte
Clotilde. Cette maison jouissoit de tous les privilges accords aux
maisons de fondation royale; privilges qui furent renouvels et confirms
de nouveau par lettres-patentes du roi, en date du mois d'avril 1673,
sous la condition expresse qu'elle ne pourroit tre change en maison de
profession religieuse, et que les filles qui en feroient partie
resteroient dans l'tat sculier, et vivroient selon les rgles et statuts
donns par l'archevque de Paris.

Les principales charges de cette communaut toient triennales, et les
engagements entre le corps et ses membres, tant rciproquement libres,
pouvoient se rompre de part et d'autre sans aucune difficult[120].

          [Note 120: Il y avoit un second tablissement de ce genre, connu
          sous le nom de _Filles de l'Union Chrtienne_, communment
          appeles _Filles de Saint-Chaumont_. Nous en parlerons en son
          lieu.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DES NOUVELLES-CATHOLIQUES.

     Sur le matre-autel, un beau tableau de _le Brun_, reprsentant
     un Christ. On voyoit au pied de la croix sainte Clotilde, reine
     de France, y dposant sa couronne.

     Au-dessus de la grille du choeur, un saint Sbastien, sans nom
     d'auteur. Vis--vis une descente de croix attribue 
     _Palme-le-Vieux_.

     Prs de la chaire, saint Claude ressuscitant un enfant, par
     _Pierre d'Ulin_.

Cette communaut avoit pour sceau une croix avec ces paroles: _Vincit
mundum fides nostra_[121].

          [Note 121: La maison des Nouvelles-Catholiques a t dtruite et
          remplace par des maisons particulires.]


BIBLIOTHQUE DU ROI.

La bibliothque du Roi est place rue de Richelieu, dans le vaste difice
qui s'tend depuis l'arcade Colbert jusqu' la rue Neuve-des-Petits
Champs.

De mme que la ville de Paris, dont elle est un des plus beaux ornements,
cette bibliothque eut de trs-foibles commencements; et son accroissement
suivit pour ainsi dire celui de cette capitale.

Charlemagne fut le premier de nos souverains qui essaya de faire natre en
France le got des sciences et des lettres; mais ses efforts, et ceux des
savants qu'il avoit attirs  sa cour, n'eurent pas le succs qu'il en
avoit espr. La France redevint barbare sous le rgne de ses foibles
successeurs; et, pendant prs de quatre sicles de guerres intestines et
de dsordres de toute espce, les tnbres les plus paisses couvrirent ce
beau royaume, que la religion chrtienne put seule empcher alors de
redevenir une contre tout--fait sauvage. Cependant tous les
tablissements utiles crs par ce grand monarque ne prirent pas avec
lui: les coles qu'il avoit institues auprs des monastres et de chaque
cathdrale subsistrent et continurent  tre frquentes, mme dans les
temps de la plus profonde ignorance. Il est vrai que les leons qu'on y
donnoit se rduisoient  peu de chose: et si l'on en excepte la thologie,
la premire des sciences, et toujours la mme dans tous les temps et dans
tous les lieux o rgne la religion catholique, quelques principes de
grammaire, les subtilits de la dialectique d'alors, et la musique qui
n'toit autre chose que le plain-chant, telles toient les connoissances
qu'on y acquroit, et ces connoissances ne sortoient pas des clotres. Les
clercs et les moines toient les seuls qui sussent lire en France, et qui
possdassent le petit nombre des livres existants dans ce royaume, sans
que personne ft tent de leur envier une semblable possession. On voyoit
parmi ces livres peu d'exemplaires des ouvrages grecs et latins, qui
passoient alors pour aussi profanes que leurs auteurs, et qu'on ne lisoit
point sans permission. Des copies de la Bible, quelques traits des Pres,
des canons, des missels, des livres liturgiques et de plain-chant,
formoient dans ces temps-l toutes les bibliothques. Saint Louis, qui
semble avoir eu quelque projet de crer un dpt public de livres[122],
n'y donna point de suite, puisqu'il lgua sa bibliothque aux Jacobins et
aux Cordeliers de Paris,  l'abbaye de Royaumont et aux Jacobins de
Compigne. Avant et depuis ce prince jusqu' Charles V, nos rois n'avoient
d'autres livres que ceux qui toient ncessaires  leur usage particulier;
et quoique Sauval ait dit que ce dernier prince tira du Palais-Royal tous
les livres que lui et ses prdcesseurs avoient amasss avec non moins de
dpenses que de curiosit, on peut cependant avancer sans crainte de se
tromper, que cette collection n'toit pas nombreuse; et nous apprenons par
le _Mmoire historique sur la bibliothque du roi_, imprim  la tte du
catalogue des livres qui la composent, que le roi Jean n'avoit que six
volumes de sciences et d'histoire, et trois ou quatre de dvotion.

          [Note 122: _Voy._ t. I, p. 713, 2e partie.]

Charles V doit donc tre regard comme le vritable fondateur de la
bibliothque royale. Ce prince aimoit les lettres et les savants. La
protection qu'il leur accordoit en augmenta le nombre et multiplia les
ouvrages; on s'empressoit de toutes parts  lui en offrir, et il faisoit
copier tous ceux qu'il jugeoit les plus utiles. Cette collection, immense
pour le temps, fut place, comme nous l'avons dj dit, dans une tour du
Louvre qu'on nomma la _tour de la librairie_. Elle en occupoit les trois
tages; l'inventaire que Gilles Mallet en fit en 1373 nous apprend que
cette bibliothque toit alors compose de 910 volumes[123].

          [Note 123: _Voyez_ t. Ier, p. 772, 2e partie.]

Elle fut entirement disperse sous le rgne dsastreux de l'infortun
Charles VI. Le duc de Bedford, qui prenoit alors le titre de rgent du
royaume, en acheta la plus grande partie pour la somme de 1200 livres, et
la fit passer en Angleterre, avec les archives dposes galement dans le
palais du Louvre.

Charles VII, pendant les troubles continuels qui agitrent son rgne, ne
put s'occuper du rtablissement de cette bibliothque. Louis XI, plus
tranquille, recueillit quelques livres pars dans diffrentes maisons
royales, et l'imprimerie nouvellement invente lui fournit des moyens plus
faciles d'en augmenter le nombre. Charles VIII joignit  cette petite
collection quelques livres qu'il avoit rapports de Naples, seul fruit
qu'il retira de la conqute de ce royaume. La garde de cette collection
fut confie  Laurent Palmier.

Elle s'accrut encore sous Louis XII, qui y runit la bibliothque forme 
Blois par Louis d'Orlans, laquelle toit compose de quelques volumes
tirs originairement de la librairie du Louvre. Ce prince y ajouta encore
les livres qui avoient appartenu au clbre Ptrarque, et la bibliothque
des ducs de Milan. Le gardien qu'il y prposa se nommoit Jean de La Barre.

Cependant toute cette collection, dpose alors dans cette mme ville de
Blois, ne contenoit encore, en 1544, que 1,890 volumes, lorsque Franois
Ier l'incorpora  celle qu'il avoit commenc de former  Fontainebleau,
sous la garde de Mathieu La Bise. Ce prince, nomm  si juste titre le
restaurateur des sciences et des lettres, sentant l'extrme importance
d'un semblable dpt, chargea ses ambassadeurs auprs des cours trangres
d'acheter et de recueillir tous les manuscrits grecs ou latins qu'ils
pourroient se procurer. Plusieurs savants distingus voyagrent aussi par
ses ordres dans les contres lointaines pour le mme objet. Cette
bibliothque royale commena alors  devenir vraiment digne du titre
qu'elle portoit. Pierre Duchtel en toit le gardien.

Cependant, quoique l'imprimerie et dj fait de rapides progrs, 
l'exception de 200 volumes imprims, il n'y avoit encore que des
manuscrits dans la bibliothque royale. Henri II contribua plus
efficacement  son augmentation par son ordonnance de 1556[124], laquelle
enjoignoit aux libraires qui faisoient imprimer, de fournir un exemplaire
en vlin, et reli, de chaque livre dont on leur accordoit le privilge.
Cette utile et sage prcaution avoit t imagine par un avocat nomm
Raoul Spifame. Catherine de Mdicis joignit  tant de livres dj
rassembls la bibliothque que le marchal de Strozzi avoit achete aprs
la mort du cardinal Ridolfi, neveu du pape Lon X[125]. Pierre Duchtel
fut conserv par Henri II. Pierre de Montdor lui succda.

          [Note 124: Cette ordonnance fut renouvele par Louis XIII en
          1617.]

          [Note 125: Elle s'empara de cette bibliothque, sous le prtexte
          plus spcieux que rel qu'elle toit un dmembrement de la
          bibliothque des Mdicis.]

Cette bibliothque resta languissante sous Henri III, et ne fut augmente
que des livres imprims avec privilge. Aprs Montdor le clbre Jacques
Amiot, nomm matre de la librairie, se fit un plaisir d'en procurer
l'entre aux savants. Il eut pour successeur un homme non moins clbre,
l'historien Jacques-Auguste de Thou.

Henri IV, dont le rgne fut malheureusement si court et si agit, tendit
nanmoins ses soins sur cet tablissement. Par ses lettres du 14 juin
1594, il donna des ordres pour faire transporter  Paris la bibliothque
que Franois Ier avoit tablie  Fontainebleau[126]; il y ajouta celle de
Catherine de Mdicis, malgr l'opposition et les vives rclamations des
cranciers de cette reine; et la collection entire fut place dans les
salles du collge de Clermont, alors vacant, sous la garde du prsident de
Thou, qui avoit succd  son pre. En 1604, cette bibliothque fut
transporte dans une grande salle du clotre des Cordeliers. Isaac
Casaubon toit alors matre de la librairie et conserva cette place
jusqu' la mort de Henri IV.

          [Note 126: Cet ordre ne fut excut qu'au mois de mai 1599.]

Sous Louis XIII, elle fut enrichie de manuscrits syriaques, turcs, arabes,
persans, sans compter les livres imprims avec privilge. Elle fut alors
transfre du clotre des Cordeliers, dans une grande maison situe rue de
la Harpe, au-dessus de Saint-Cme. On y distribua les livres dans le
rez-de-chausse et dans le premier tage, ce qui la fit appeler la haute
et la basse librairie[127]. Cependant, malgr les efforts runis de tant
de souverains, la bibliothque royale ne contenoit pas encore 7,000
volumes  la mort de ce prince[128].

          [Note 127: Les principaux gardes de la bibliothque, depuis
          cette poque jusqu' nos jours, furent MM. Dupuy, Jrme Bignon,
          Bignon fils, l'abb Le Tellier, l'abb Bignon; Bignon, prvt
          des marchands, son neveu; Bignon, fils du prcdent, etc.]

          [Note 128: C'est ce qu'on peut juger par l'tat o elle se
          trouvoit en 1661. Suivant le _Mmoire historique_ ci-dessus
          cit, Louis XIV y avoit joint plus de 9,000 volumes imprims et
          200 manuscrits lgus par MM. Dupuy, 1923 volumes manuscrits du
          comte de Bthune, etc. Cependant la bibliothque ne contenoit
          alors que 6088 manuscrits et 10,658 volumes imprims. On y
          ajouta dans la suite et aprs la mort du cardinal Mazarin les
          manuscrits de Brienne.]

Louis XIV, dont le nom rappelle tant de genres de gloire, imprima  cet
tablissement le caractre de grandeur qui a signal toutes les
entreprises de son rgne. Les acquisitions que fit ce prince, soit en
manuscrits, soit en livres imprims, furent si considrables et se
succdrent si rapidement, qu'en 1674 on y comptoit dj plus de 30,000
volumes; et qu' sa mort, arrive en 1715, il en renfermoit environ
70,000[129].

Ds 1666, la maison de la rue de la Harpe ne suffisoit plus pour contenir
la bibliothque du roi, qui s'accroissoit de jour en jour. Louis XIV lui
destinoit une place au Louvre, dont il avoit dj fait reprendre les
travaux. En attendant qu'on pt y placer ce prcieux dpt, M. de Colbert
le fit transporter rue Vivienne, dans deux maisons qui lui appartenoient
et qui touchoient son htel. Ce fut alors qu'on y joignit les autres
curiosits qu'elle contient maintenant, et dont nous ne tarderons pas 
parler. M. de Louvois, qui succda  ce ministre, songeoit  la
transporter dans les btiments de la place Vendme, qu'on levoit en 1687,
lorsque sa mort fit vanouir ce projet.

          [Note 129: Louis XV l'augmenta depuis plus qu'aucun de ses
          prdcesseurs;  la fin de son rgne le nombre des livres
          imprims s'levoit dj  plus de 100,000 volumes.]

La bibliothque, augmente encore par les soins du rgent, resta donc dans
les deux maisons de la rue Vivienne jusqu'en 1721, poque  laquelle il
devint impossible de l'y laisser plus long-temps,  cause de la quantit
toujours croissante des livres qu'elle contenoit. Alors, sur la
proposition de M. l'abb Bignon, qui,  cette poque, en toit le gardien,
le duc d'Orlans la fit placer dans les vastes btiments qu'elle occupe
encore aujourd'hui[130].

          [Note 130: Ces btiments toient un dmembrement du palais du
          cardinal Mazarin, qui avoit t divis en deux parties par ses
          hritiers.]

Ces btiments s'tendent dans la rue de Richelieu depuis la rue
Neuve-des-Petits-Champs jusqu' celle de Colbert, et, dans cette immense
faade, n'offrent qu'un mur presque entirement nu et une porte cochre
dpouille de tout ornement. Cette porte donne entre dans une cour assez
vaste, mais dont la proportion est vicieuse, et les constructions
correspondantes sans symtrie. On peut reconnotre au premier coup d'oeil,
et par ce manque de rgularit, et par la mauvaise disposition de ces
constructions, que non-seulement cet difice n'a pas t bti pour
contenir une bibliothque, mais encore que les corps-de-logis qui le
composent ont t levs  plusieurs reprises et pour divers usages: il
ne faut donc point s'tonner de n'y pas trouver l'heureuse distribution et
les communications commodes que l'on auroit le droit d'exiger dans un
monument construit exprs pour une semblable collection.

Toutes les salles du rez-de-chausse, qui entourent la cour dans une
tendue de 115 toises, sont destines  servir aux bureaux, magasins et
ateliers dpendans de la bibliothque, laquelle est divise en cinq
dpartements ou dpts.


DPT DES LIVRES IMPRIMS.

Il est situ au premier tage, et l'on y arrive par un grand escalier,
prcd d'un vestibule, lequel est  droite de l'entre principale. Cet
escalier[131], remarquable par la hardiesse de sa construction et la
beaut de sa rampe de fer, conduit dans une premire galerie de neuf
croises de face, de l dans un salon de quatre, et enfin dans une autre
immense galerie, formant deux retours d'querre, laquelle est claire par
trente-trois croises. Toutes ces ouvertures donnent sur la cour; et sur
les murs opposs sont distribus des corps d'armoires dans toute la
hauteur du plancher. Cette hauteur est divise par un balcon en saillie,
qui continue horizontalement dans toute la longueur de ces galeries. On y
monte par plusieurs petits escaliers pratiqus dans la boiserie, de
manire que tous les livres, rangs par tage depuis le parquet jusqu'au
plafond, peuvent tre atteints et communiqus au public avec la plus
grande facilit.

          [Note 131: Il y avoit sur la vote une peinture  fresque
          excute du temps du cardinal Mazarin par un Italien nomm
          _Pellegrini_. Elle toit tellement dgrade par le temps et
          l'humidit, qu'on a jug  propos de l'effacer entirement, lors
          de la restauration qu'on a faite de cet escalier.]

Ce dpt toit compos, en 1789, d'environ 150,000 volumes[132], sans
compter une quantit prodigieuse de pices rares sur toutes les matires
possibles, conserves avec soin dans des porte-feuilles. Les livres y sont
diviss en cinq classes: _thologie_, _jurisprudence_, _histoire_,
_philosophie_ et _belles-lettres_.

          [Note 132: On aura peine  croire que, pendant les vingt annes
          de la rvolution, cette bibliothque se soit accrue de prs de
          200,000 volumes. Il n'y a cependant aucune exagration dans ce
          calcul, et nous pouvons affirmer, d'aprs les autorits les plus
          sres et les renseignements les plus exacts, qu'elle contient
          aujourd'hui au moins 300,000 volumes. La manie de faire des
          livres, est une maladie pidmique qui a gagn l'Europe entire;
          et certes ce dpt, tout immense qu'il est, ne contient pas la
          moiti des sottises, des erreurs, des folies niaises ou
          perverses qui s'impriment depuis la Tamise jusqu' la Nva.]


     CURIOSITS DU DPT DES LIVRES IMPRIMS.

     Dans la partie de la grande galerie qui traverse d'une aile 
     l'autre sont:

     1. Les bustes en marbre de Jrme Bignon et de l'abb Bignon,
     tous les deux bibliothcaires;

     2. Le monument en bronze lev  la gloire de Louis-le-Grand, de
     la France et des arts, par _Titon du Tillet_. Tous les grands
     crivains dont la France s'honore, principalement ceux du
     dix-septime sicle, y sont reprsents rangs sur le
     Mont-Parnasse: des mdaillons sont consacrs aux auteurs d'un
     moindre mrite. Ce monument, dont les figures n'ont pas plus d'un
     pied de proportion, est mesquin et de mauvais got;

     3. Dans une cinquime salle qui communique  la dernire aile de
     cette galerie, on voit la partie suprieure des deux fameux
     globes composs  Venise par _Vincent Coronelli_, frre mineur,
     et prsents  Louis XIV en 1683 par le cardinal d'Estres, qui
     les avoit fait faire exprs pour ce monarque. Ils ont
     trente-quatre pieds six pouces et quelques lignes de
     circonfrence, et sont entours de deux grands cercles de bronze
     de treize pieds de diamtre, qui en forment les horizons et les
     mridiens[133]. La partie infrieure de ces deux sphres
     colossales est place dans une pice  rez-de-chausse, dont le
     plafond, ouvert circulairement, laisse passer dans la salle du
     premier tage une portion de leurs hmisphres[134];

          [Note 133: Ces cercles ont t excuts par Butterfieldt, fameux
          ingnieur du roi, mort  Paris en 1724, g de 89 ans.]

          [Note 134: Ces deux globes furent placs en 1704 dans les deux
          pavillons du jardin de Marly; de l on les transporta dans une
          salle du Louvre, d'o Louis XV les fit tirer, en 1722, pour en
          orner la bibliothque. Ce n'est qu'en 1731 que fut construit le
          salon dans lequel ils sont placs. Il est inutile sans doute de
          dire que, d'aprs les nouvelles dcouvertes faites en
          gographie, ces belles machines ne sont plus que des objets de
          pure curiosit.]

     4. Aux deux angles des retours en querre de la mme galerie
     sont placs deux petits globes gravs et rduits d'aprs les
     grands;

     5. On y conserve aussi plusieurs planches de l'imprimerie en
     bois, appele imprimerie  planches fixes, laquelle a prcd la
     dcouverte de l'imprimerie  caractres mobiles.


DPT DES MANUSCRITS.

Sur le mme palier  droite est la porte d'entre qui conduit  ce
prcieux dpt. Il est renferm dans cinq petites pices en retour, qui
forment le premier tage du petit ct de la cour, au-dessus du vestibule
et dans une grande galerie dite _galerie Mazarine_, dont le
rez-de-chausse dpend des btiments de la trsorerie.

Cette belle galerie est claire par huit croises en voussures, ornes de
coquilles dores. En face sont des niches dcores de paysages[135], par
_Grimaldi Bolognse_, qui en a galement couvert les embrasures des
croises; mais ce qui est surtout remarquable, c'est le plafond peint 
fresque en 1651, par _Romanelli_. Ce peintre clbre y a reprsent
plusieurs sujets de la fable; et il n'est aucun de ses ouvrages qui offre
une plus belle couleur, un meilleur got de dessin[136], une disposition
plus gracieuse. Ces divers tableaux sont distribus dans des
compartiments bien entendus, mls de mdaillons en camaeux, soutenus par
des figures et ornements imitant le stuc. Toute cette dcoration, faite
dans le style du temps, n'a pas sans doute l'lgante simplicit qu'on
exigeroit aujourd'hui, mais n'est point cependant dpourvue de noblesse et
d'lgance.

          [Note 135: Ces peintures sont masques aujourd'hui par les
          tablettes o sont placs les manuscrits.]

          [Note 136: Nous ne prtendons pas dire par l que ce dessin soit
          excellent. _Romanelli_ avoit les dfauts communs  presque tous
          les peintres de son temps. Ses figures sont manires, et le
          style est loin d'en tre svre. Il n'en est pas moins vrai que
          cette grande machine, peinte avec franchise et vigueur, est une
          production trs-estimable. Elle a conserv encore toute sa
          fracheur.]

Les cinq pices qui prcdent cette galerie sont aussi dcores de
peintures  fresque que le temps a dgrades.

Les manuscrits contenus dans ce dpt sont diviss par fonds; et chaque
fonds porte le nom de celui qui en a fait la collection, qui l'a lgu ou
vendu  la bibliothque.

Cette collection, la plus riche et la plus intressante qui existe en ce
genre, s'levoit, en 1789,  prs de 50,000 volumes. Elle se composoit
d'abord de manuscrits en langues anciennes et orientales, rangs dans
l'ordre suivant: les manuscrits hbreux, les syriaques, les samaritains,
les cophtes, les thiopiens, les armniens, les arabes, les persans, les
turcs, les indiens, les siamois, les livres et manuscrits chinois, les
grecs, les latins, etc.; ce qui formoit  peu prs 25,000 volumes.

Les manuscrits italiens, allemands, anglois, espagnols, franois, etc.,
formoient une seconde division non moins nombreuse; parmi ces derniers, on
distingue une suite trs-prcieuse de mmoires, titres et autres
matriaux relatifs  l'histoire de France, et qui peuvent y rpandre un
grand jour, surtout depuis Louis XI[137].

          [Note 137: Cette collection a t, de mme que celle des livres
          imprims, considrablement augmente pendant la rvolution, et
          s'toit leve alors jusqu' 70,000 volumes. Les accroissements
          qu'elle avoit reus se composoient de 500 manuscrits de la
          bibliothque du Vatican; de ceux de la bibliothque de
          Saint-Marc  Venise; de plusieurs autres tirs de Bologne, de
          Milan, de Munich et autres villes d'Allemagne et d'Italie; mais
          surtout des riches collections de la Sorbonne, de Saint-Victor,
          de Saint-Germain-des-Prs[137-A], etc., etc. Nous saisissons
          avec plaisir cette occasion de rappeler que c'est en grande
          partie aux soins de M. _Van-Prat_, savant distingu et l'un des
          conservateurs actuels de la bibliothque, qu'on doit la
          conservation de cette dernire collection, qui fut sur le point
          d'tre consume dans l'incendie des btiments de l'abbaye,
          arriv pendant la rvolution.]

          [Note 137-A: On a rendu, depuis la restauration, les manuscrits
          enlevs aux diverses bibliothques de l'Europe.]

Les principaux fonds qui composent cette immense collection sont d'abord
l'ancien fonds du roi; ensuite ceux de Dupuy, de Bthune, de Brienne, de
Gainires, de Dufourni, de Louvois, de La Mare, de Baluse, de de Mesme, de
Colbert, de Cang, de Lancelot, de du Cange, de Serilly, d'Huet, de
Fontanieu, de Sautereau, etc.


     CURIOSITS DU DPT DES MANUSCRITS.

     Elles se composent principalement de missels, d'heures et
     d'vangiles du moyen ge, dont les couvertures sont charges
     d'ornements et de sculptures en or, en argent, en ivoire, etc.
     Parmi ces manuscrits, qui sont en trs-grande quantit, on
     distingue principalement:

     1 Le manuscrit fameux des ptres de saint Paul, en grec et en
     latin, crit  deux colonnes, en belles lettres majuscules. C'est
     un des plus anciens que l'on connoisse; il parot tre du sixime
     ou du septime sicle;

     2. La bible et les heures de Charles-le-Chauve. La couverture
     des heures est enrichie de pierres prcieuses et de deux
     bas-reliefs d'ivoire d'un travail trs-curieux.


DPT OU CABINET DES MDAILLES.

Le salon qui contient ce prcieux dpt est situ  l'extrmit de la
premire partie de la grande galerie des livres imprims.

Franois Ier, Henri II et Charles IX paroissent avoir t les premiers de
nos rois qui aient song  faire des collections d'antiques et de
mdailles[138]. Mais les troubles qui agitrent la France sur la fin du
rgne de ce dernier prince, et sous celui de son successeur, dispersrent
ce que ses prdcesseurs et lui avoient eu tant de peine  recueillir.
Henri IV eut aussi le projet de former une collection semblable; sa mort
prcipite l'empcha de le raliser.

          [Note 138: Franois Ier plaa dans le garde-meuble environ vingt
          mdailles d'or et une centaine d'argent. Henri II en recueillit
          un assez grand nombre, qu'il runit dans sa bibliothque avec
          celles de Franois Ier; il y joignit ensuite la collection
          prcieuse que Catherine de Mdicis avoit apporte en France.
          Enfin Charles IX essaya de consolider cet tablissement, en
          assignant au Louvre une salle pour y rassembler les mdailles
          antiques, et en crant un garde particulier pour ces objets.]

Il toit rserv  Louis XIV d'excuter un semblable dessein,  peine
commenc jusqu' lui. Gaston d'Orlans, dit M. l'abb Barthlemy, avoit
donn au roi une suite de mdailles en or; et comme M. de Colbert
s'aperut que Sa Majest se plaisoit  consulter ces restes de l'antiquit
savante, il n'oublia rien pour satisfaire un got si honorable aux
lettres. Par ses ordres et sous ses auspices, M. Vaillant[139] parcourut
plusieurs fois l'Italie et la Grce, et en rapporta une infinit de
mdailles singulires. On runit plusieurs cabinets  celui du roi: et des
particuliers, par un sacrifice dont les curieux seuls peuvent apprcier
l'tendue, consacrrent volontairement dans ce dpt ce qu'ils avoient de
plus prcieux en ce genre. Ces recherches ont t continues dans la suite
avec le mme succs. Le cabinet du roi a reu des accroissements
successifs, et l'on pourroit dire qu'il est  prsent au-dessus de tous
ceux qu'on connot en Europe, s'il ne jouissoit depuis long-temps d'une
rputation si bien mrite.

          [Note 139: D'autres savants parcoururent aussi, par ordre du
          roi, la Sicile, la Grce, l'gypte, la Perse, l'Asie-Mineure, et
          concoururent, par leurs recherches,  la splendeur de ce
          cabinet, entre autres MM. Demonceaux, Vaufleb, Petit de La
          Croix, Galland, de Nointel, ambassadeur  Constantinople, Paul
          Lucas, etc.]

Cette immense collection est divise en deux classes principales,
l'antique et la moderne. La premire comprend plusieurs suites
particulires: celle des rois, celle des villes grecques, celle des
familles romaines, celle des empereurs, et quelques-unes de ces suites se
subdivisent en d'autres, relativement  la grandeur des mdailles et au
mtal. C'est ainsi que des mdailles des empereurs on a form deux suites
de mdaillons et de mdailles en or; deux autres de mdaillons et de
mdailles en argent; une cinquime de mdaillons en bronze; une sixime de
mdailles de grand bronze; une septime de celles de moyen bronze; une
huitime enfin de mdailles de petit bronze. La moderne est distribue en
trois classes: l'une contient les mdailles frappes dans les diffrents
tats de l'Europe; l'autre, les monnoies qui ont cours dans presque tous
les pays du monde; et la troisime, les jetons. Chacune de ces suites,
soit dans le moderne, soit dans l'antique, est, par le nombre, la
conservation et la raret des pices qu'elle contient, digne de la
magnificence du roi et de la curiosit des amateurs[140].

          [Note 140: Ceci a t crit en 1754. Depuis, cette collection a
          reu, comme toutes les autres, de grands accroissements, et
          principalement jusqu'au moment de la rvolution, par les soins
          et les recherches de M. l'abb Barthlemi lui-mme. Depuis cette
          poque elle avoit t presque double par toutes les collections
          enleves  Rome et dans l'Italie. Une partie de ces richesses a
          t rendue  ses propritaires.]

Ces mdailles furent d'abord runies au Louvre, ainsi que les antiquits
parses dans les maisons royales. M. de Louvois eut ordre ensuite de faire
transfrer ce cabinet  Versailles, o il fut plac auprs de
l'appartement du roi, et confi  la garde de Rainsart, savant antiquaire.
Ce n'est que vers la fin du sicle dernier qu'il fut rapport  la
bibliothque et dpos dans la salle o on le voit aujourd'hui.

Dans cette mme salle sont runis la collection des pierres graves et le
cabinet des antiques. La premire contient un grand nombre de
chefs-d'oeuvre des artistes grecs, gravs en creux et en relief, et les
plus belles agates graves par les modernes. On remarque principalement,
parmi les monuments antiques, le tombeau de Chilpric Ier, roi de France,
dcouvert  Tournai en 1653; les deux grands boucliers votifs, en argent,
trouvs dans le Rhne et en Dauphin en 1656 et 1714; la fameuse agate de
la Sainte-Chapelle; la sardoine onyx, dite _vase de Ptolme_, etc., etc.

Il contient encore un trs-grand nombre de figures, de bustes, de vases,
d'instruments de sacrifices, de marbres chargs d'inscriptions, d'urnes
funraires, de meubles, de bijoux, etc., recueillis des antiquits
grecques et romaines. Vers le milieu du dix-huitime sicle, M. le comte
de Caylus ajouta  tant de richesses une quantit considrable
d'antiquits gyptiennes, trusques, etc., que cet illustre amateur avoit
rassembles, et qu'il a publies en vingt-six planches, accompagnes de
notes et de dissertations justement estimes.


DPT OU CABINET DES PLANCHES GRAVES ET ESTAMPES.

Ce cabinet occupe l'entresol au-dessous des cinq premires pices du dpt
des manuscrits.

On doit encore  Louis XIV la cration de cette collection  laquelle il
en est peu en Europe qui soient comparables. Le got dont ce prince toit
possd pour tout ce qui avoit quelque rapport aux beaux-arts, le porta 
faire l'acquisition de l'importante collection amasse  grands frais par
l'abb de Marolles, et compose des meilleures estampes depuis l'origine
de la gravure jusqu'au moment o il vivoit. Elle est contenue en 264
volumes, format grand atlas, et fut le premier fonds de ce cabinet.

Quelques annes auparavant, Gaston d'Orlans avoit lgu au roi une suite
d'histoire naturelle, qu'il avoit fait peindre en miniature par Nicolas
Robert, d'aprs les plantes de son jardin botanique et les animaux de sa
mnagerie de Blois. Cette suite fut jointe  celle de l'abb de Marolles,
et augmente des productions de trois artistes, Jean Joubert, Nicolas
Aubriet et mademoiselle Basseport, qui, sous la fin du rgne de ce prince
et sous Louis XV, continurent de peindre de la mme manire des objets
pris dans les trois rgnes de la nature. Cette partie seule contenoit 60
volumes in-folio[141].

          [Note 141: M. Van-Spandonck, qui vient de mourir, toit charg,
          ds 1789, de la continuation de ce beau travail.]

La collection lgue au roi, en 1712, par M. de Gaignires, vint encore
augmenter la richesse de ce cabinet de plus de 30,000 portraits rangs par
pays et par tats, et pris dans toutes les conditions, depuis le sceptre
jusqu' la houlette.

Louis XV l'enrichit aussi par les acquisitions qu'il fit des
collections[142] de M. de Beringhem, de M. l'Allemand de Betz, de M. de
Fontette, de M. Begon, et enfin d'une partie du cabinet de M. Mariette.

          [Note 142: La collection de M. de Beringhem est compose de 466
          volumes et de 50 porte-feuilles de cartes clestes, terrestres
          et hydrographiques.--Celle de M. l'Allemand de Betz, de 80
          volumes.--Celle de M. de Fontette remplissoit 60
          porte-feuilles.--Enfin dans celle de M. Begon est une suite
          d'oiseaux peints  la gouache, que l'on attribue  la clbre
          Sibylle de Mrian.]

Enfin ce prcieux cabinet, augment considrablement depuis par les
acquisitions successives faites dans le sicle dernier, contenoit en 1789
environ 5,000 volumes, lesquels sont diviss en douze classes.

La premire comprend les sculpteurs, architectes, ingnieurs et graveurs,
depuis l'origine de la gravure jusqu' nos jours; cette classe est
distribue par cole, et chaque cole par oeuvres de matres; les estampes
graves en bois et en clair-obscur, distingues sous les noms de
vieux-matres et de grands-matres, se trouvent aussi dans cette premire
classe.

La seconde est compose des livres d'estampes de pit, de morale,
d'emblmes et de devises sacres.

La troisime renferme tout ce qui concerne la fable et les antiquits
grecques et romaines.

Dans la quatrime sont les mdailles, monnoies, gnalogie, chronologie et
blason.

La cinquime contient les ftes publiques, cavalcades, tournois, etc.

La sixime est destine  la gomtrie, aux machines, aux mathmatiques, 
tout ce qui concerne la tactique, les arts et mtiers.

On trouve dans la septime les estampes relatives aux romans, facties,
bouffonneries, etc.

La botanique, l'histoire naturelle dans tous ses rgnes, composent la
huitime.

La neuvime est consacre  la gographie.

Dans la dixime sont les collections des plans, l'lvation des difices
anciens et modernes, sacrs et profanes, palais, chteaux, etc.

La onzime contient les portraits, au nombre de plus de cinquante mille.

La douzime et dernire est un recueil complet de modes, habillements,
coiffures et costumes de tous les pays du monde; on trouve dans ce recueil
les modes franoises depuis Clovis jusqu' nos jours.

Ce cabinet possde en outre une collection de planches graves au nombre
de prs de deux mille[143].

          [Note 143: Il faut ajouter  tant de richesses les acquisitions
          nombreuses faites depuis la rvolution, pendant laquelle les
          productions de la gravure se sont multiplies plus que jamais.]


DPT DES TITRES ET GNALOGIES.

Ce dpartement, plac au second tage sur la droite de la cour, toit
compos de neuf pices, dont trois contenoient les titres originaux des
maisons et familles nobles de la France et de l'Europe.

Deux autres renfermoient les gnalogies; dans la sixime toient les
mmoires des maisons et familles qui faisoient leurs preuves pour tre
prsentes  la cour, reues dans les chapitres nobles, etc.

On avoit commenc en 1785 un supplment qui devoit occuper les trois
dernires pices[144].

          [Note 144: Ce dpt pouvoit passer pour le plus riche et le plus
          prcieux de l'Europe, par l'anciennet et l'originalit des
          titres dont il toit compos. Les cabinets de MM. de Gaignires
          et d'Hozier en formrent le premier fonds, lequel fut augment
          en 1720 par M. l'abb Bignon de tout ce qu'il put trouver de
          purement gnalogique dans les dpts des manuscrits et des
          livres imprims. On y joignit depuis les cabinets du chevalier
          Blondeau, de M. Jault; les gnalogies d'Andr Duchesne, de
          Kerc-Daniel, de Scohier, etc., etc., etc.]


PLACE DES VICTOIRES.

Il est peu de personnes qui ignorent que cette place fut construite dans
le dix-septime sicle, par les ordres de Franois, vicomte d'Aubusson,
duc de La Feuillade, pair et marchal de France, colonel des
gardes-franoises. Ce seigneur, combl de bienfaits par son souverain, et
poussant jusqu' l'enthousiasme les sentiments d'admiration et d'amour
qu'il ressentoit pour lui, voulut terniser sa reconnoissance par un
monument public lev  la gloire de son auguste bienfaiteur. Sa premire
pense fut de faire excuter en marbre une statue de Louis XIV, et de la
placer ensuite dans l'endroit de la ville le plus apparent et le plus
convenable. Mais, la statue faite, il se dgota de ce premier dessein;
et, ne trouvant pas qu'il rpondt  la grandeur du monarque qu'il vouloit
honorer, il conut un plan plus vaste et plus magnifique: ce fut de
chercher un emplacement sur lequel on pt construire une place publique,
et d'y lever un monument plus imposant qu'une simple statue. L'htel de
la Fert-Senecterre, difice vaste et isol, situ entre les rues
Neuve-des-Petits-Champs (aujourd'hui la Vrillire), du Petit-Reposoir et
des Fosss-Montmartre, lui ayant paru propre  l'excution de son projet,
il l'acheta en 1684, et sur-le-champ en fit commencer la dmolition. Mais
comme cet emplacement ne suffisoit pas, le corps-de-ville, voulant
partager avec le duc de La Feuillade la gloire de cette entreprise, acheta
l'htel d'mery et quelques maisons et jardins contigus, qui s'tendoient
le long de la rue du Petit-Reposoir et de celle des Vieux-Augustins. On
commena aussitt la place: Jules Hardouin Mansard en donna le dessin; la
ville traita, en 1685, avec le sieur Predot, architecte, pour la
construction des btiments qui l'environnent, et le duc de La Feuillade se
chargea seul des dpenses relatives  l'rection du monument.

Cette place est d'un diamtre peu considrable en comparaison de plusieurs
autres places rgulires de Paris, car elle n'a que quarante toises de
diamtre. Mais la manire dont elle est situe lui donne sur toutes un
grand avantage: environne de six rues qui viennent y aboutir et dont
trois[145] ont une longueur considrable, elle offre, sous diffrents
points de vue et  une trs-grande distance, la perspective de ses riches
constructions, plus remarquables encore lorsque s'levoit au milieu
d'elles le beau monument que nous allons bientt dcrire.

          [Note 145: La rue de la Feuillade, au bout de laquelle se
          prolonge la rue Neuve-des-Petits-Champs; celle des
          Fosss-Montmartre, et la rue Croix-des-Petits-Champs.]

Une ligne droite de btiments symtriques termine d'un ct la place des
Victoires; circulaire dans le reste de son tendue, elle y prsente une
ordonnance uniforme qui n'est pas dpourvue de beaut. Un grand ordre de
pilastres ioniques qui embrasse deux rangs de croises s'lve sur un
soubassement dcor d'arcades  refends; chaque croise du premier tage
est spare par un pilastre, et celles du second sont places sous
l'architrave, dont la saillie est soutenue par de petites consoles d'un
trs-mauvais got. Mais le plus grand dfaut qu'on reproche  tout cet
ensemble, c'est le comble  la _Mansarde_ qui le termine: cette ridicule
invention de croises isoles au milieu des toits dfigure le plus grand
nombre des somptueux difices levs dans le dix-septime sicle; et en
effet, l'oeil le moins exerc peut sentir la diffrence prodigieuse que
produiroit, pour l'lgance et la majest de la place que nous dcrivons,
une ligne continue de balustrades remplaant ces niches mesquines et
gothiques auxquelles Mansard a eu le malheur de donner son nom.

Du milieu de cette place s'levoit, sur un pidestal en marbre blanc
vein, la statue pdestre de Louis XIV. Ce prince, revtu des habits de
son sacre, fouloit aux pieds un Cerbre dont les trois ttes dsignoient
la triple alliance; une figure aile, reprsentant la Victoire, un pied
pos sur un globe, et l'autre en l'air, d'une main lui mettoit sur la tte
une couronne de laurier, et de l'autre tenoit un faisceau de palmes et de
branches d'olivier; ce groupe fondu d'un seul jet toit de plomb dor,
ainsi que les ornements[146] qui l'accompagnoient. Au bas de la statue on
lisoit cette inscription en lettres d'or: _Viro immortali_[147]. Aux
quatre angles du pidestal toient autant de figures en bronze de
proportion, reprsentant des esclaves chargs de chanes; on croyoit assez
communment que ces figures dsignoient les nations que Louis XIV avoit
subjugues; mais il est plus naturel de penser qu'on avoit voulu seulement
exprimer, par une allgorie gnrale, la puissance de ce prince, et le
bonheur de ses armes.

          [Note 146: Ces ornements toient un globe, une massue d'Hercule,
          une peau de lion, un casque et un bouclier.]

          [Note 147: Plusieurs autres inscriptions, auxquelles on a
          reproch avec raison d'tre trop fastueuses, couvroient les
          diverses faces du pidestal. Nous ne rapporterons que celle qui
          sert de ddicace, et qui explique le sujet de tout l'ouvrage.

          _Ludovico Magno; Patri exercituum, et ductori semper
          felici.--Domitis hostibus. Protectis sociis. Adjectis imperio
          fortissimis populis. Extructis ad tutelam finium firmissimis
          arcibus. Oceano et Mediterraneo inter se junctis. Prdari
          vetitis toto mari piratis. Emendatis legibus. Delet calvinian
          impietate. Compulsis ad reverentiam nominis gentibus
          remotissimis, cunctisque summ providentia et virtute domi
          forisque compositis.--Franciscus vice comes d'Aubusson, dux de
          La Feuillade, ex Franci paribus, et tribunis equitum unus, in
          Allobrogibus prorex, et Prtorianorum prfectus.--Ad memoriam
          posteritatis sempiternam. P. D. C. 1686._

          Cette mme inscription toit rpte en franois:

           Louis-le-Grand, le pre et le conducteur des armes, toujours
          heureux.--Aprs avoir vaincu ses ennemis, protg ses allis,
          ajout de trs-puissants peuples  son empire, assur les
          frontires par des places imprenables, joint l'Ocan  la
          Mditerrane, chass les pirates de toutes les mers, rform les
          lois, dtruit l'hrsie, port, par le bruit de son nom, les
          nations les plus barbares  le venir rvrer des extrmits de
          la terre, et rgl parfaitement toutes choses au dedans et au
          dehors par la grandeur de son courage et de son
          gnie.--Franois, vicomte d'Aubusson, duc de La Feuillade, pair
          et marchal de France, gouverneur du Dauphin et colonel des
          gardes-franoises.--Pour perptuelle mmoire  la postrit.]

Les bas-reliefs qui couvroient les quatre faces du pidestal
reprsentoient, le premier, la prsance de la France sur l'Espagne en
1662; le second, la conqute de la Franche-Comt en 1668; le troisime, le
passage du Rhin en 1672; et le quatrime, la paix de Nimgue en 1678. Le
monument entier, depuis la base jusqu'au sommet de la statue, avoit
trente-cinq pieds d'lvation; le pourtour, jusqu' neuf pieds de
distance, toit pav de marbre et entour d'une grille de fer de la
hauteur de six pieds.

Enfin quatre grands fanaux orns de sculpture clairoient cette place
pendant la nuit; ils toient levs chacun sur trois colonnes doriques, de
marbre vein, disposes en triangle, et dont les pidestaux toient
chargs de plusieurs inscriptions relatives aux actions les plus
mmorables du roi. La ddicace de la statue se fit le 28 mars 1686[148]
avec toute la pompe et toutes les crmonies usites en pareille
circonstances[149]. Martin _Vanden Bogaer_, plus connu sous le nom de
_Desjardins_, avoit conduit avec autant de talent que de succs tous ces
ouvrages, dont il avoit fourni les dessins. C'toit pour la premire fois
que la ville de Paris toit orne d'un monument en relief d'un volume
aussi considrable, et l'on mettoit justement alors au nombre des
chefs-d'oeuvre de l'art une production  laquelle on ne pouvoit rien
comparer dans les travaux de ce genre qui l'avoient prcde. Nous dirons
plus: depuis on n'a rien fait, dans la sculpture monumentale, qui l'ait
gale, surtout sous le rapport de la composition. L'attitude du monarque
toit pleine de noblesse et de majest, et le groupe entier pyramidoit
avec une rare lgance. Quoique les esclaves placs au pied de la statue
fussent d'une proportion colossale, cependant l'oeil n'en toit point
bless, parce qu'elles se trouvoient dans un rapport exact avec toutes les
autres parties du monument: du reste, le faire savant et gracieux de ces
figures ne le cdoit point  celui de la statue du hros; et elles toient
surtout estimes pour la beaut des expressions.

          [Note 148: La place n'toit pas encore entirement finie en
          1691.]

          [Note 149: Le duc de La Feuillade y parut  cheval, et fit trois
          fois le tour du monument, suivi du rgiment des gardes, dont il
          toit colonel;  quoi il ajouta toutes les prosternations que
          les Romains faisoient autrefois devant les statues de leurs
          empereurs. Le prvt des marchands et les chevins assistrent 
          cette crmonie. Il y eut le soir un grand feu d'artifice devant
          l'Htel-de-Ville, et des feux de joie dans toutes les rues de
          Paris.]

Afin de rendre ce monument aussi durable que les ouvrages des hommes
peuvent l'tre, le duc de La Feuillade cda et substitua perptuellement
de mles en mles,  ceux de sa maison, et aprs l'extinction de sa race,
 la ville de Paris, le duch de La Feuillade, valant alors 22,000 livres
de rente,  la charge par les possesseurs de pourvoir  toutes les
rparations ncessaires, de faire redorer, tous les vingt-cinq ans, le
groupe et les ornements qui l'accompagnoient, enfin d'entretenir dans les
quatre fanaux des lumires suffisantes pour clairer la place pendant la
nuit dans toutes les saisons de l'anne. Malgr tant de prcautions
prises pour assurer la dure de cette fondation,  peine le duc de La
Feuillade fut-il mort qu'on y donna atteinte. Ce seigneur mourut au mois
de septembre 1691, et ds le 20 avril 1699 le conseil d'tat rendit un
arrt qui ordonnoit que dornavant il ne seroit plus mis de lumire dans
les quatre fanaux de la place des Victoires[150]; cet arrt donna lieu 
un autre, qui fut rendu deux ans aprs la mort de Louis-le-Grand, par
lequel il fut permis au marchal Louis de La Feuillade son fils de faire
dmolir ces fanaux, qui, n'tant plus allums, toient devenus entirement
inutiles[151].

          [Note 150: Cet arrt toit motiv sur des raisons de police si
          frivoles, qu'elles en sont presque ridicules: Les habitants des
          maisons de cette place toient, disoit-on, incommods par
          l'attroupement des fainants et des vagabonds qu'attiroit la
          lumire de ces fanaux. On n'a pu dcouvrir la vritable cause
          d'une semblable dtermination, que quelques personnes ont
          attribue  ce distique assez plaisant qu'un Gascon afficha,
          dit-on, sur le pidestal de la statue.

            La Feuillade, sandis, je crois que tu me bernes,
            De placer le soleil entre quatre lanternes.]

          [Note 151: Les dgradations de ce monument ont commenc quelques
          jours avant la fdration du 14 juillet 1790. Alors les quatre
          figures d'esclaves furent enleves et dposes dans la cour du
          Muse; on les a depuis transportes aux Invalides, o elles sont
          encore. Les quatre bas-reliefs avoient t dposs au Muse des
          monuments franois, et adapts au soubassement d'une colonne
          triomphale qui ornoit le jardin de cette maison. Quant  la
          statue, elle fut abattue le 10 aot.

          La reprsentation que nous donnons du monument entier est
          d'autant plus prcieuse, qu'il n'en existe, mme  la
          bibliothque, que des gravures grossires qui n'en peuvent
          donner aucune ide satisfaisante. Celle-ci a t faite sur un
          dessin trs-exact, excut, d'aprs le monument mme, par un
          artiste distingu.]

L'abb de Choisy, dit Saint-Foix, raconte que le marchal de La Feuillade
avoit dessein d'acheter une cave dans l'glise des Petits-Pres, et qu'il
prtendoit la pousser sous terre, jusqu'au milieu de cette place, afin de
se faire enterrer prcisment sous la statue de Louis XIV. Je sais que le
marchal de La Feuillade n'avoit pas mrit, par des actions et des
victoires signales, d'avoir un tombeau  Saint-Denis, comme Duguesclin et
Turenne; mais il n'toit pas aussi de ces courtisans inutiles[152] 
l'tat, qu'on devoit enterrer au pied de la statue de leur matre, dans la
place publique consacre  l'idole qu'ils ont encense et peu servie. La
plaisanterie de l'abb de Choisy est de ces traits qui tombent  faux, et
qui ne font tort qu' l'crivain dont ils dclent la malignit.

          [Note 152: Il s'toit fait avantageusement connotre  la
          bataille de Rethel, en 1650; aux siges de Mouson, de
          Valenciennes, d'Arras, etc. Il ne se fit pas moins remarquer au
          combat de Saint-Gothard contre les Turcs, en 1664, ainsi que
          dans la campagne du roi en Franche-Comt, o il emporta le fort
          Saint-tienne l'pe  la main.]

Le tmoignage de Saint-Foix est ici d'autant moins suspect, qu'il saisit
assez volontiers l'occasion de lancer un sarcasme et de placer une
pigramme, lorsqu'il s'agit des cours et de courtisans. Cependant on ne
peut s'empcher de reconnotre que le duc de La Feuillade, dans son amour
pour Louis XIV, passa peut-tre les bornes des affections qu'il est permis
d'avoir pour un simple mortel; et, en rejetant l'histoire du caveau qui
n'est point appuye d'autorits suffisantes, du moins faut-il convenir
qu'il avoit rsolu de fonder des lampes qui auroient brl nuit et jour
devant la statue; projet insens dont l'excution ne manqua que parce
qu'on ne voulut pas lui permettre de l'excuter.


LES AUGUSTINS RFORMS, DITS LES PETITS-PRES.

Nous avons dj eu occasion de remarquer que, dans le quatorzime sicle,
soit par le malheur des temps, soit par une suite naturelle de la
foiblesse de l'homme qui tend sans cesse au relchement, plusieurs ordres
monastiques avoient beaucoup perdu de leur premire ferveur. Quelques
saints personnages, anims d'un zle apostolique, entreprirent 
diffrentes poques de faire revivre les observances tablies par les
fondateurs, et d'introduire la rforme dans les monastres qui s'toient
plus ou moins carts de l'esprit de leur institution. Tel fut le pre
Thomas de Jsus, augustin portugais, d'une famille illustre par ses
dignits et ses services, lequel conut, en 1565, le projet de ramener les
religieux de son ordre  une vie plus rgulire. Quoiqu'il soit regard
par la plupart des historiens comme le principal auteur de la rforme des
Augustins, cependant il est certain qu'il n'eut pas la satisfaction
d'excuter un si beau dessein: car on voit dans un abrg de la vie de ce
saint religieux, plac  la tte du livre des _Souffrances de
Jsus-Christ_, dont il est l'auteur, que son zle pour la rigueur de
l'observance lui fit entreprendre une rforme, mais qu'il trouva de si
grands obstacles dans l'excution, qu'il fut oblig d'_abandonner son
projet_. Il parot en effet que tous ses efforts ne purent les surmonter,
et qu'une longue captivit qu'il endura ensuite en Afrique le fora 
renoncer entirement  une si louable et si grande entreprise.

Ce ne fut que cinq ou six ans aprs sa mort, arrive en 1582, que le
projet de la rforme fut renouvel et accept par le chapitre gnral,
tenu  Tolde le 30 novembre 1588. Le pre Louis de Lon, premier
dfiniteur, en rdigea les constitutions, qui n'toient que les anciennes
observances, et elles furent approuves par le pape Sixte-Quint. Cette
rforme, reue sous le nom d'Augustins _dchausss_, fit des progrs
rapides en Espagne et en Italie, o elle fut d'abord soumise  la
juridiction du provincial de Castille. Mais comme les Augustins non
rforms crurent pouvoir lui disputer cette autorit, le pape Clment
VIII, par sa bulle du 11 fvrier 1682, rigea les couvents rforms en
province, avec facult d'lire un provincial et des prieurs. Cette rforme
toit alors compose de dix congrgations, toutes hors de France, et
gouvernes chacune par un vicaire gnral, sous la juridiction, visite et
correction du gnral de l'ordre.

En 1594, Guillaume d'Avanon, archevque d'Embrun et alors ambassadeur du
roi auprs du souverain pontife, proposa d'tablir dans le royaume des
religieux de cette rforme, et offrit de les recevoir dans son prieur de
Villars-Benot[153], ce qui fut agr par un bref de Clment VIII, du 23
novembre 1595. Toutes les formalits ncessaires pour l'excution de ce
projet tant remplies, les pres Franois Amet et Mathieu de
Sainte-Franoise, augustins franois, qui, quelque temps auparavant,
s'toient rendus  Rome pour y vivre au milieu des Augustins rforms,
revinrent en France  la sollicitation de l'archevque d'Embrun, et
s'tablirent  Villars-Benot vers la fin de juillet 1596.

          [Note 153: Il toit prieur commendataire de ce bnfice, situ
          dans le diocse de Grenoble, non loin de Mont-Meillan.]

Les deux puissances temporelle et spirituelle concoururent  favoriser
cette rforme. Le pape, par un bref du 21 dcembre de l'an 1600, permit
aux religieux de la nouvelle observance de s'tendre par toute la France,
de recevoir des novices, des fondations, etc.; et Henri IV leur accorda,
le 26 juin 1607, des lettres-patentes par lesquelles il approuve leur
tablissement  Villars-Benot, et leur permet d'en former d'autres dans
telle partie de son royaume qu'ils voudroient choisir. Mais ce fut 
Marguerite de Valois, premire femme de ce monarque, que les Augustins
durent particulirement leur tablissement  Paris. Cette princesse tant
revenue dans cette capitale en 1605, et voulant accomplir le voeu qu'elle
avoit fait d'y fonder un monastre en action de grces du danger imminent
dont elle avoit t dlivre lorsqu'elle toit renferme dans le chteau
d'Usson en Auvergne, rsolut de btir un couvent et une glise sous
l'invocation de la Sainte-Trinit, avec une chapelle dite _des Louanges_,
o quatorze religieux, se relevant tour  tour, deux par deux et d'heure
en heure, devoient chanter les louanges de Dieu jour et nuit sans
discontinuation. Pour l'excution de ce dessein, elle jeta les yeux sur
la communaut du pre Amet son confesseur et son prdicateur ordinaire,
le chargea de rassembler le nombre de sujets ncessaires pour composer
cette nouvelle communaut, et cda ensuite  ces religieux, sous le nom
d'_Augustins rforms dchaux_, un terrain suffisant pour la construction
de l'glise et du couvent[154], avec 6,000 livres de rente, aux charges et
conditions portes par le contrat de fondation. Ce contrat, en date du 26
septembre 1609, fut approuv par un bref du pape du 1er juillet 1610, et
confirm par les lettres-patentes du roi, donnes le 20 mars de la mme
anne. Ces actes n'toient que la confirmation solennelle des engagements
que cette princesse avoit pris prcdemment avec les Augustins: car, avant
que leur demeure pt les recevoir, elles les avoit logs dans son palais;
et, ds le 21 mars 1608, la premire pierre de la chapelle dite des
Louanges, qui a subsist jusqu' ces derniers temps, avoit t pose par
ses ordres.

          [Note 154: L'emplacement cd par la reine Marguerite consistoit
          en un terrain prcdemment occup par les frres de la Charit,
          et une portion du petit pr aux Clercs, contenant six arpents,
          qu'elle avoit pris  cens et  rentes de l'universit; ce qui
          formoit en partie cet espace que nous voyons environn du quai
          Malaquais et des rues des Petits-Augustins, Jacob et des
          Saints-Pres, emplacement qu'elle avoit d'abord destin  faire
          les jardins de son htel, situ rue de Seine.]

Les Augustins rforms prirent possession du monastre et des revenus que
la reine Marguerite leur avoit donns, et ils en jouissoient depuis trois
ans, lorsque cette princesse, soit par inconstance, soit par quelque
mcontentement particulier  l'gard du pre Amet, rvoqua la donation
qu'elle avoit faite en faveur de ces religieux, et les obligea, le 29
dcembre 1612,  sortir de leur couvent, et  le cder  d'autres
Augustins rforms de la province de Bourges, qu'elle leur substitua par
contrat du 12 avril 1613.

La reine Marguerite chercha  couvrir l'inconsquence et l'injustice de ce
procd, en allguant que les Augustins dchausss ne remplissoient pas et
ne pouvoient pas remplir les clauses du contrat du 26 septembre 1609, dont
une portoit textuellement que lesdits religieux s'obligeoient de faire
chanter en ladite _Chapelle des Louanges_, en l'intention de ladite dame
royne, perptuellement les hymnes, cantiques et psaumes d'action de grce
ci-dessus mentionns, _et selon les airs qui en seront baillez par ladite
dame royne, etc._ Or, disoit Marguerite, la rgle des Augustins
dchausss ne leur permet pas de chanter, mais seulement de psalmodier; de
plus ils sont constitus ordre mendiant: donc ils ne peuvent possder des
rentes, etc. Ceux-ci rpondoient en peu de mots que toutes ces
difficults, qui existoient au moment de la donation comme alors, avoient
t leves par leur acquiescement au contrat de fondation, et par la
sanction du pape et du roi. Une telle rponse n'admettoit aucune rplique;
mais la puissance l'emporta sur la justice, et les Augustins dchausss,
malgr leurs rclamations et leurs protestations plusieurs fois ritres,
furent contraints d'abandonner leur couvent, et mme de quitter Paris et
de retourner  Avignon et  Villars-Benot[155].

          [Note 155: Saint-Foix, qui a fait de ses Essais sur Paris un
          recueil d'pigrammes, dit  ce sujet: Assurment _ces pres
          n'aimoient pas la musique, car ils s'obstinrent  ne vouloir
          que psalmodier_. On voit combien cette froide plaisanterie porte
           faux. Mais ce qui est rellement plaisant, c'est de voir avec
          quelle complaisance tous les auteurs de _Manuels_, de _Voyages_,
          de _Promenades_, de _Miroirs_, et autres ouvrages de ce genre
          sur Paris, ont servilement rpt ce quolibet de Saint-Foix, et
          mille autres qui, pour la plupart, n'ont pas de fondement plus
          solide que celui que nous relevons ici.]

Les historiens ne sont pas d'accord sur l'poque du retour de ces
religieux dans la capitale: cependant on peut conjecturer avec quelque
fondement qu'ils y revinrent vers l'anne 1619[156], puisque la
permission de M. de Gondi, archevque de Paris, pour l'tablissement d'un
couvent de cette rforme, est du 19 juin 1620. Ils se logrent alors dans
une maison qu'ils avoient loue, hors de la porte Montmartre, prs de
l'endroit o fut btie depuis l'glise de Saint-Joseph.

          [Note 156: L'abb Lebeuf place ce retour en 1623, les historiens
          de Paris en 1629; mais ces dates ne conviennent ni  leur
          premier tablissement  Paris en 1608, ni  ceux qu'ils ont eus
          depuis, soit  Paris, soit aux environs. Sauval s'est encore
          tromp en disant qu'ils avoient t tablis avant cette poque
          dans la fort de Saint-Germain-en-Laye, puisque le roi ne leur
          donna la chapelle _des Loges_, situe dans cette fort, qu'en
          1626; que la reine Anne d'Autriche ne fit btir leur glise
          qu'en 1644; et qu'enfin elle ne s'en dclara la fondatrice que
          par ses lettres-patentes du mois de fvrier 1648. C'est
          galement sans fondement que l'abb Lebeuf place au mme endroit
          des ermites de Saint-Augustin, dans le seizime sicle.]

Leur communaut s'tant fort augmente, et le local qu'ils occupoient
devenant trop resserr, les Augustins dchausss achetrent, en 1628, un
terrain contenant environ huit arpents, lequel toit situ prs du Mail,
entre le faubourg Saint-Honor et le faubourg Montmartre, et prirent le
roi Louis XIII, alors rgnant, de vouloir bien se dclarer le fondateur du
nouveau couvent qu'ils avoient le projet de btir sur cet emplacement. Ce
monarque, ayant consenti  leur accorder cette faveur, descendit, le 9
dcembre 1629, dans les fondements, posa la premire pierre de l'glise;
et en reconnoissance des victoires qu'il avoit remportes par
l'intercession de la Sainte-Vierge, et spcialement de celle qui lui avoit
soumis la Rochelle l'anne prcdente, il ordonna que l'glise qu'on
alloit btir ft ddie sous l'invocation de _Notre-Dame-des-Victoires_.

Cette glise tant devenue trop petite relativement au quartier, dont la
population s'augmentoit tous les jours, on commena  en btir une
nouvelle en 1656. Elle fut bnie le 20 dcembre de l'anne suivante; mais,
faute de moyens pcuniaires, la construction en fut interrompue 
diffrentes reprises, et ce n'est qu'en 1730 qu'elle fut totalement
acheve. M. Leblanc, vque de Jopp, qui avoit t religieux augustin, la
consacra le 13 novembre de la mme anne.

Les religieux qui vivoient sous la rgle de Saint-Augustin toient fort
multiplis au seizime sicle; mais les diffrentes congrgations de cet
ordre n'toient point uniformes dans leur habillement ni dans leur chant.
Benot XIII, par son bref du 27 janvier 1726, enregistr en parlement le
27 juillet de la mme anne, ordonna qu'ils se conformeroient au chant
grgorien, qu'ils porteroient un capuce rond, et se feroient raser la
barbe; un autre bref de Benot XIV, du 1er fvrier 1746, approuv par
lettres-patentes du roi, donnes le 7 avril suivant, permit aux Augustins
dchausss de porter la chaussure comme les autres religieux augustins.
Ils furent soumis,  cette poque, et par ce mme bref,  un
vicaire-gnral lu par le chapitre de la congrgation.

Quant au nom de _Petits-Pres_ qu'on donnoit vulgairement  ces religieux,
nous n'avons rien trouv de bien authentique sur son origine. Les uns
croient qu'ils durent cette dnomination  la petitesse et  la pauvret
de leur premier tablissement; d'autres racontent que Henri IV ayant
aperu dans son antichambre les pres Mathieu de Sainte-Franoise et
Franois Amet, qui toient fort petits, demanda qui toient ces _petits
pres-l_, et que ds-lors on commena  les appeler _Petits-Pres_.

L'glise de cette congrgation, qui existe encore, mais qui a chang de
destination[157], n'est ni d'une tendue considrable, ni d'une bonne
distribution. Elle se compose d'une nef de trente-quatre pieds de largeur
dans oeuvre, sur vingt-deux toises, cinq pieds de longueur, y compris le
sanctuaire, et de quarante-neuf pieds de hauteur sous clef. Cette nef,
dcore d'une ordonnance ionique de vingt-six pieds d'lvation, est
flanque dans toute sa longueur de chapelles de quinze pieds de
profondeur, dont les murs de refend toient ferms de portes et de grilles
de fer. Ces portes toient dans l'alignement des petites portes
collatrales du portail, de manire que les chapelles de cette glise lui
tenoient lieu alors de bas-cts.

          [Note 157: Elle a servi, pendant les premires annes de la
          rvolution, de salle d'assemble pour la municipalit, les
          lections, etc. Elle fut depuis la _Bourse_ provisoire de la
          ville de Paris; et les btiments du couvent formoient une des
          douze maisons municipales de cette ville. Depuis cette glise a
          t rendue au culte.]

Au-dessus de l'ordre ionique s'lve la vote, laquelle est sphrique, en
plein cintre, et se prolonge sur toute la capacit du vaisseau. On y a
pratiqu des croises formant lunettes, et spares par des archivoltes
qui tombent  l'aplomb de chaque pilastre, le tout couvert de cassettes,
tables chantournes, etc. Le matre-autel, qui sparoit le choeur de la
nef, toit isol  la romaine, construit en marbre et enrichi de bronzes,
dorures, etc. On estimoit la menuiserie du jeu d'orgues et celle du
choeur; du reste cette glise, dcore de tribunes en pierres, perce de
cette quantit d'arcades formant chapelles, surcharge d'ornements
bizarres et mesquins, est encore un de ces monuments du mauvais got qui a
rgn si long-temps dans l'architecture franoise. Les fondations en
furent commences par Pierre-le-Muet; Libral Bruant leva l'glise
jusqu' sept pieds au-dessus de terre; et elle fut enfin acheve par un
troisime architecte, Gabriel Leduc. Toutefois l'ouvrage resta imparfait
jusqu'en 1739, qu'on construisit le portail sur les dessins de Cartaud,
architecte du roi.

Ce portail est encore une imitation de ces formes pyramidales imagines
par Mansard, et employes dans presque toutes les glises bties  cette
poque. Il est compos de deux ordres de pilastres, l'un ionique et
l'autre corinthien. Les critiques d'alors blmrent ces pilastres, et
auroient prfr des colonnes; mais, quelque parti qu'on et pris, avec de
semblables lignes et un ensemble aussi bizarre, il toit bien impossible
de produire un beau monument. La faade entire a soixante-trois pieds
d'lvation non compris le fronton, et soixante-quinze pieds et demi de
largeur[158].

          [Note 158: _Voyez_ pl. 77.]

Les btiments du couvent toient situs  la gauche du choeur, et
n'avoient rien de remarquable[159].

          [Note 159: Il y avoit dans l'glise des Augustins une confrrie
          de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs; si l'on en croit Baillet, la
          dvotion  la Vierge, sous cette dnomination, est la plus
          ancienne de toutes; elle commena en orient, et passa en
          occident du temps des croisades. Elle consiste  honorer Marie
          afflige au pied de la croix. Ce fut la reine Anne d'Autriche
          qui tablit cette confrrie dans l'glise de ces religieux; elle
          fut approuve par Alexandre VII, qui donna un bref d'indulgences
          le 26 mai 1656; des lettres-patentes du 20 dcembre de la mme
          anne l'autorisrent; la reine s'en dclara la protectrice; et,
          le 24 mars de l'anne suivante, elle vint dans cette glise, o
          elle fut reue en cette qualit. Les princesses et autres dames
          qui l'accompagnoient se firent inscrire en mme temps dans cette
          sainte association.]


     CURIOSITS DU MONASTRE ET DE L'GLISE DES AUGUSTINS DCHAUSSS.

     TABLEAUX.

     Au-dessus de la corniche du pourtour de la croise, les quatre
     vanglistes, par _Robin_.

     Dans la quatrime chapelle  gauche, un saint Jean dans le
     dsert, par _Bon Boullogne_.

     Dans la premire chapelle  droite, un autre saint Jean dans le
     dsert, par _La Grene jeune_.

     Dans la quatrime chapelle du mme ct, saint Nicolas de
     Tolentin, par _Galloche_.

     Le choeur toit dcor de sept tableaux peints par _Carle
     Vanloo_.

          1. Le baptme de saint Augustin, et celui d'Alipe son ami.

          2. Saint Augustin prchant devant Valre.

          3. Son sacre.

          4. Sa dispute contre les Donatistes.

          5. La mort de ce saint vque.

          6. La translation de ses reliques.

          7. Louis XIII, accompagn du cardinal de Richelieu, promettant
           la Vierge de lui btir une glise.

     Sur la porte de la sacristie, saint Grgoire dlivrant les mes
     du purgatoire, par _Bon Boullogne_.

     Au fond de cette mme sacristie, la translation que fit faire
     _Luitprand_, roi des Lombards, des reliques de saint Augustin,
     par _Galloche_.

     Il y avoit un grand nombre de tableaux de diffrents matres dans
     le clotre, le rfectoire et la bibliothque, et principalement
     dans un cabinet contenant des mdailles, des antiquits et des
     objets d'histoire naturelle.--La collection qu'on y voyoit toit
     compose, dit-on, de morceaux trs-prcieux des trois coles.


     SCULPTURES ET TOMBEAUX.

     Dans la chapelle de la Vierge, sa statue, sous le nom de
     Notre-Dame de Savone. Cette chapelle avoit t revtue de marbre
     en 1674, par ordre de Louis XIV, qui en avoit fait la promesse 
     la reine sa mre. La statue de la Vierge y fut alors place.

     C'toit une figure de marbre blanc de Carrare, de six pieds de
     proportion, revtue d'un manteau, et ayant sur la tte une
     couronne dore, telle que l'aperut, dans une vision, _Antoine
     Botta_, paysan des environs de Savone, qui institua cette
     dvotion. Sa figure, en petit et  genoux, se voyoit sur une
     console prs de l'autel.

     Dans la chapelle en face, la statue en marbre de Saint-Augustin,
     par _Pigalle_.

     La sixime chapelle  droite contenoit le tombeau du marquis de
     l'Hpital, mort en 1702, par _Jean-Baptiste Poultier_. Ce tombeau
     toit de marbre noir. Au-dessus on voyoit une pleureuse assise,
     tenant d'une main un mouchoir, et de l'autre un mdaillon, sur
     lequel toient deux ttes, reprsentant le marquis et la marquise
     de l'Hpital.

     Dans la quatrime chapelle  gauche toit le tombeau du musicien
     _Lulli_, mort en 1687. Ce monument, qui fut transport au muse
     des Petits-Augustins, est compos d'un cnotaphe noir, auquel
     sont adosses deux femmes dans l'attitude de la plus profonde
     douleur. Deux gnies, qu'on suppose reprsenter les deux genres
     de la musique, sont assis sur la pierre du tombeau: au-dessus est
     plac le buste en bronze de ce musicien clbre. Toute cette
     composition, qui n'est pas dpourvue de mrite, quoiqu'un peu
     manire, surtout dans le jet des draperies, a t excute par
     un sculpteur nomm _Cotton_, lve du clbre Anguier.

     Dans le mme tombeau avoit t aussi inhum Michel Lambert,
     beau-pre de Lulli, mort en 1696.

     Dans une autre chapelle toit la spulture de Gdon Dumetz,
     comte de Rosnay, prsident honoraire de la chambre des comptes,
     mort en 1709.

La bibliothque de ces pres, l'une des plus belles des monastres de
Paris, avoit cent trente-un pieds de long sur dix-neuf de large; elle
contenoit prs de 40,000 volumes, rangs dans un trs-bel ordre. On y
voyoit deux globes de Coronelly, et beaucoup de portraits de grands hommes
et de savants, parmi lesquels on remarquoit celui d'un de leurs religieux,
peint par _Rigaud_. Au milieu du plafond toit une fresque remarquable en
ce qu'elle avoit t excute en dix-huit heures par _Mathey_; elle
reprsentoit la Religion s'unissant  la Vrit pour chasser l'Erreur.


L'GLISE SAINT-JOSEPH.

Cette chapelle, qui dpendoit de la paroisse de Saint-Eustache, n'toit
pas prcisment une succursale, comme quelques auteurs l'ont cru: car
l'abb Lebeuf observe qu'elle n'avoit ni saint ciboire ni fonts
baptismaux. Voici ce que les historiens de Paris, qui ont parl
trs-succinctement de cette petite glise, nous apprennent de son origine:
Le cimetire de la paroisse de Saint-Eustache toit plac, en 1625, dans
la rue du Bouloi, derrire l'htel du chancelier Sguier. Ce terrain, qui
contenoit environ trois cents toises, se trouvant  la convenance de ce
magistrat, il fit un trait avec les marguilliers de Saint-Eustache, par
lequel ils lui cdrent l'emplacement de leur cimetire,  la charge de
leur en fournir un autre dans le faubourg Montmartre, et d'y faire
construire une chapelle sous l'invocation de saint Joseph. Cette
convention fut ratifie, la mme anne, par l'archevque de Paris[160].
Cependant il parot qu'elle ne fut pas excute sur-le-champ; car des
lettres du mme archevque, du 14 juillet 1640, nous apprennent que, ce
mme jour, la premire pierre d'une chapelle qui devoit tre ddie sous
le titre et l'invocation de saint Joseph, fut bnite par le cur de
Saint-Eustache, et pose par M. le chancelier Sguier, qui s'toit oblig
de la faire construire  ses frais. Le cimetire de la rue du Bouloi fut
en mme temps transfr  ct de cette chapelle. Il existoit  Paris peu
d'difices de ce genre dont l'architecture ft plus simple et plus
mdiocre; mais ce lieu n'en est pas moins  jamais clbre: c'toit l que
deux des plus beaux gnies du grand sicle littraire de la France,
_Molire_ et _La Fontaine_, avoient leur spulture[161].

          [Note 160: On avoit dj accord une semblable permission en
          1560.]

          [Note 161: On a fait de l'glise un march, qui conserve le nom
          de Saint-Joseph. L'emplacement du cimetire ayant t couvert de
          maisons, les cendres de ces deux grands crivains en furent
          retires, renfermes dans des sarcophages, et dposes dans le
          jardin du Muse des monuments franois.]


LES FILLES DE SAINT-THOMAS-D'AQUIN.

Les filles Saint-Thomas toient des religieuses de l'ordre de
Saint-Dominique, dont le couvent toit situ rue Neuve-Saint-Augustin, en
face de la rue Vivienne[162]. Ces filles devoient leur tablissement 
Paris  Anne de Caumont, femme de Franois d'Orlans de Longueville, comte
de Longueville, comte de Saint-Pol et duc de Fronsac. Cette dame ayant
obtenu du cardinal Barberin, lgat du pape Urbain VIII[163], la permission
de fonder  Paris un monastre de religieuses de l'ordre des frres
prcheurs rforms, sous l'invocation de sainte Catherine de Sienne, fit
venir de Toulouse, avec le consentement de l'archevque de cette ville, la
mre Marguerite de Jsus et six autres religieuses du mme ordre. Arrives
 Paris le 27 novembre 1626, elles furent installes, le 2 mars de l'anne
suivante, avec l'approbation de l'archevque de Paris, dans une maison
appele l'htel du Bon Air, situe au faubourg Saint-Marcel, rue
Neuve-Sainte-Genevive. Ces religieuses y demeurrent jusqu'en 1632,
qu'elles allrent se loger vieille rue du Temple, au Marais; mais la
maison qu'elles y occupoient n'tant pas encore d'une distribution assez
commode pour une communaut, on construisit pour elles, dans la rue
Neuve-Saint-Augustin, un couvent o elles vinrent s'tablir le 7 mars
1642[164], et dans lequel elles sont demeures jusqu' leur suppression.

          [Note 162: Cette partie de la rue Neuve-Saint-Augustin prit,
          quelque temps aprs, le nom de rue des Filles-Saint-Thomas.]

          [Note 163: Par une bulle date du 5 octobre 1625.]

          [Note 164: Plusieurs historiens, entre autres Sauval, l'abb
          Lebeuf, La Caille, Labarre et Piganiol ne placent cette
          translation qu'en 1652. Nous avons suivi Jaillot, qui,
          ordinairement trs-exact dans ses recherches, assure avoir vu
          des plans publis en 1641 et en 1647, lesquels indiquent ce
          couvent comme existant dj dans la rue Neuve-Saint-Augustin.]

Ces religieuses, tant entres dans leur nouveau domicile le jour que
l'glise clbre la fte de saint Thomas, l'un des personnages les plus
illustres de l'ordre de saint Dominique, jugrent  propos de signaler une
poque si solennelle pour leur communaut en prenant le nom de ce saint
docteur: telle est l'origine de cette dnomination.

Le portail extrieur de leur monastre faisoit face  la rue Vivienne et
n'avoit rien de remarquable. Le frontispice de l'glise, qui ne fut
totalement acheve qu'en 1715, ne l'toit pas davantage[165]; cette glise
toit dcore intrieurement de pilastres et d'arcades, et n'avoit
d'autre ornement qu'un tableau peint par _d'Ulin_, reprsentant saint
Jrme au dsert.

          [Note 165: Ce monastre a t dtruit. Ses jardins, qui
          occupoient un vaste emplacement depuis la rue
          Notre-Dame-des-Victoires jusqu' une petite distance de celle de
          Richelieu, furent en partie dnaturs ds les premires annes
          de la rvolution. On y construisit ds-lors un passage[165-A],
          une rue nouvelle et un thtre.

          Sur ce qui reste de ce terrain on a lev un vaste et magnifique
          monument qui sert de Bourse  la ville de Paris. _Voyez_
          l'article _Monuments nouveaux_.]

          [Note 165-A: Le passage Feydeau.]

La comtesse de Saint-Pol, fondatrice des Filles Saint-Thomas, avoit t
inhume dans l'glise de leur ancien couvent au Marais. Ses cendres furent
transportes dans celle du nouveau monastre, lorsque ces religieuses y
eurent t tablies.


THTRE ITALIEN.

Ce thtre, uniquement occup, depuis son rection, par la troupe de
l'Opra-Comique, doit le nom qu'il porte encore aux comdiens italiens,
dont les acteurs _chantants_ ne furent pendant long-temps que de simples
associs. L'tablissement en France de ces farceurs ultramontains remonte
jusqu'au rgne de Henri III, qui en fit demander une troupe  Venise pour
jouer devant lui, pendant les tats de Blois. Ils vinrent ensuite  Paris,
o ils dbutrent le 15 juin 1577,  l'htel du Petit-Bourbon, sous le
titre singulier de _gli Gelosi_[166]. Il y avoit un tel concours, dit un
auteur contemporain, que les quatre meilleurs prdicateurs de Paris n'en
avoient pas tous ensemble autant quand ils prchoient. Le mme auteur
ajoute que le 26 juin suivant, la cour assemble aux Mercuriales fit
dfense aux _Gelosi_ de plus jouer leurs comdies, parce qu'elles
n'enseignoient que paillardises.

          [Note 166: _Les Jaloux._ Ce nom doit s'entendre ici dans le sens
          de _jaloux ou ambitieux de plaire_.]

Cette dfense ne tarda pas  tre leve: par ordre exprs du roi, les
comdiens italiens rouvrirent leur thtre aprs trois mois
d'interruption, et continurent encore pendant quelque temps de
reprsenter leurs farces grossires; mais les troubles du royaume les
forcrent bientt de l'abandonner et de retourner en Italie.

En 1584 on vit parotre une autre troupe qui ne fit  Paris qu'un
trs-court sjour, et fut remplace, en 1588, par une troisime dont
l'apparition ne fut pas de plus longue dure. Henri IV en amena de Pimont
une quatrime qui quitta encore la France au bout de deux annes. Trois
nouvelles troupes se succdrent sans beaucoup de succs sous Louis XIII
et sous le ministre du cardinal Mazarin. Enfin il en vint une qui, plus
heureuse ou pourvue de meilleurs acteurs, obtint sous Louis XIV la
permission de jouer d'abord  l'htel de Bourgogne[167] alternativement
avec les comdiens franois; puis sur le thtre du petit Bourbon avec la
troupe de Molire; ensuite sur celui du Palais-Royal. Bientt aprs, les
deux troupes d'acteurs franois s'tant runies dans les salles de la rue
Gungaud, les comdiens italiens se trouvrent seuls possesseurs de
l'htel de Bourgogne, o ils continurent leurs reprsentations.

          [Note 167: Rue Mauconseil.]

La composition de leurs pices, les personnages qu'ils y faisoient
parotre, sembloient offrir quelque image imparfaite de l'ancienne comdie
latine; mais du reste on y retrouvoit toute la licence et toute la
barbarie d'un thtre encore dans son enfance. Ces personnages dont les
noms et les caractres toient invariablement fixs, et qui reparoissoient
sans cesse dans toutes leurs intrigues, toient en Italie au nombre de
douze[168], dont quatre seulement furent conservs en France sur leur
thtre devenu par degrs plus rgulier. Quant aux pices italiennes,
c'toient de simples canevas qu'on attachoit derrire les coulisses, et
que chaque acteur consultoit avant d'entrer en scne, o il parloit
ensuite d'inspiration. Il rsultoit le plus souvent de cette comdie
improvise des conversations plates, diffuses et ennuyeuses, mais
quelquefois aussi un dialogue trs-naturel et trs-plaisant, lorsque
l'acteur avoit de l'esprit, et que le fond de la situation toit
rellement comique. Les deux _Dominique_, _Thomassin_ y excellrent; et,
vers la fin du sicle dernier, on a vu le dernier et peut-tre le plus
parfait de ces arlequins, _Carlin_, aussi amusant par le naturel de son
jeu que par la finesse nave de ses saillies, attirer encore la foule et
charmer la meilleure compagnie de Paris dans des scnes entires qu'il
composoit, dit-on, sur-le-champ, et rendoit aussitt avec une grce
inimitable.

          [Note 168: L'arlequin, le pantalon, le docteur, le scapin, le
          beltrame, le capitan, le scaramouche, le giangurgolo, le
          mezzetin, le tartaglia, le polichinelle et le pierrot. Les
          quatre premiers sont ceux qui furent conservs.]

Cependant ces pices  canevas, dbites au milieu de la capitale, dans
une langue trangre, n'eurent jamais un succs gnral; et les comdiens
italiens, qui sentoient l'impossibilit de se soutenir avec d'aussi
foibles ressources, hasardrent, ds le commencement de leur tablissement
 l'htel de Bourgogne, d'y mler quelques pices franoises. Les acteurs
franois s'en plaignirent: Louis XIV ayant daign se faire juge du
diffrent, une saillie[169] de l'arlequin Dominique, qui portoit la parole
au nom de sa troupe, dcida le gain de sa cause; et le monarque, qu'il
avoit fait rire, voulut que les Italiens continuassent  jouer en
franois. Mais ils abusrent de cette permission: les pices qu'ils
reprsentoient, composes par des auteurs mdiocres, n'eurent de succs
que par les indcences et les personnalits dont elles toient remplies.
Ils poussrent mme l'audace jusqu' travestir sur leur scne les
personnages les plus distingus[170]; et ce scandale devint si
intolrable, que le roi donna ordre que leur thtre ft ferm, avec
dfense expresse aux acteurs de jouer  Paris sur quelque autre thtre
que ce ft. Cet ordre fut excut le 4 mai 1697.

          [Note 169: Baron, qui parloit au nom des comdiens franois,
          ayant expos les griefs de sa troupe, le roi ordonna  Dominique
          de parler  son tour: _Sire_, dit-il, _comment
          parlerai-je_?--_Parle comme tu voudras_, lui rpondit le
          roi.--_Il ne m'en faut pas davantage_, reprit Dominique, _j'ai
          gagn ma cause_; et en effet ce jeu de mots la lui fit gagner.]

          [Note 170: On les accusa d'avoir voulu peindre le caractre de
          madame de Maintenon dans une comdie intitule _la Fausse
          prude_, qu'ils toient sur le point de donner. Ce fut cette
          accusation vraie ou fausse qui dcida leur perte.]

Dix-neuf ans aprs, le duc d'Orlans, rgent, fit venir d'Italie une
nouvelle troupe pour laquelle on rouvrit le thtre de l'htel de
Bourgogne, o elle dbuta le 16 mai 1716, par une pice intitule
l'_Inganno Fortunato_ (l'Heureuse surprise).  leurs anciens canevas
italiens, ces nouveaux acteurs joignirent aussi des pices franoises,
mais qui furent faites avec plus d'art et de talent; et c'est alors que
Marivaux et Boissy enrichirent ce thtre de leurs ouvrages. Cependant son
succs fut si mdiocre, qu'en 1721 ses acteurs imaginrent de quitter
l'htel de Bourgogne pour venir s'tablir  la Foire. Ils y jourent trois
annes conscutives, pendant le temps de la foire seulement[171]. Mais la
fortune ne les ayant pas traits plus favorablement dans ce nouvel
tablissement, ils se virent forcs de retourner  leur ancien domicile.

          [Note 171:  leurs canevas italiens ils joignirent alors des
          parodies, des intermdes, des ballets hroques ou pantomimes,
          et jusqu' des feux d'artifice.]

Dans cette mme anne 1721, o les comdiens italiens faisoient leur dbut
 la foire Saint-Laurent, on y vit reparotre les acteurs de
l'_Opra-Comique_ qui en avoient t long-temps exclus, et qui toient
alors, pour les premiers, des rivaux extrmement redoutables. Ce
spectacle, dont la destine a t si brillante vers la fin du sicle
dernier, avoit eu l'origine la plus obscure, ne jouissoit encore que d'une
existence prcaire, et prouva de grandes vicissitudes avant d'obtenir
quelque consistance. En 1678 une misrable troupe ambulante toit venue
s'tablir aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent; elle y reprsenta
quelques intermdes qui n'toient qu'un compos bizarre de plaisanteries
grossires, de danses, de machines et de sauts prilleux: tels furent les
commencements de l'_Opra comique_.

Toutefois ces comdiens forains ne prirent ce dernier titre que
trente-sept ans aprs, au moyen d'un trait qu'ils firent avec les syndics
et directeurs de l'Opra. Les pices qui composrent leur premier
rpertoire n'toient que de petites comdies en prose mles de
vaudevilles, et accompagnes de danses et de ballets, auxquelles ils
joignirent des parodies de toutes les pices reprsentes  l'Opra et 
la Comdie Franoise. Plusieurs crivains d'un vritable talent, entre
autres le clbre _Le Sage_, ne ddaignrent point alors de travailler
pour ce thtre. On y vit bientt parotre une foule de petits ouvrages
ptillant d'esprit et de gaiet, qui y attirrent un tel concours de
spectateurs, que les grands thtres furent entirement abandonns. Les
comdiens franois, voyant leur salle dserte, se plaignirent de nouveau,
et, faisant valoir leurs privilges, obtinrent une ordonnance qui
dfendoit aux comdiens forains de jouer autre chose que des pantomimes.
Rduits au rle des personnages muets, ceux-ci imaginrent plusieurs
expdients qui piqurent la curiosit et ajoutrent encore  leurs succs.
Le premier fut d'crire sur des cartons, et en caractres assez gros pour
qu'on pt les lire dans toute la salle, la prose ou les vers qu'il toit
interdit  l'acteur de dbiter[172]. Le second, qui parut plus piquant,
fut de faire jouer par leur orchestre des airs connus sur lesquels des
gens pays par eux et rpandus dans le parterre chantoient des couplets,
tandis que l'acteur faisoit des gestes sur le thtre. Il arrivoit souvent
que les spectateurs s'unissoient  eux par un _chorus_ gnral, ce qui
rpandoit une sorte d'ivresse dans la salle, et faisoit tourner toutes les
ttes. Enfin l'engouement pour les acteurs de l'Opra-Comique devint tel,
que les comdiens franois ne virent d'autres moyens pour viter leur
ruine complte, que d'obtenir que ce thtre seroit tout--fait ferm. Ce
fut  la foire Saint-Laurent de 1718 que la dfense de revenir aux foires
suivantes leur fut signifie.

          [Note 172: Ces cartons toient rouls; chaque acteur en avoit
          dans une de ses poches le nombre qui lui toit ncessaire pour
          son rle. Il tiroit le carton dont il avoit besoin, le drouloit
          et le mettoit ensuite dans la poche oppose. Ce moyen bizarre
          n'amusa pas long-temps.]

Cette dfense dura trois ans. En 1721 on les vit reparotre, comme nous
venons de le dire, d'abord  la foire Saint-Germain, o ils ne jourent
que des vaudevilles, et ensuite  celle de Saint-Laurent, o ils obtinrent
la permission de reprsenter des opras comiques. Depuis cette poque
jusqu'en 1752, pendant un espace de trente ans, tour  tour supprims ou
rtablis, ils passrent successivement sous l'administration de plusieurs
directeurs toujours incertains de conserver leur entreprise, et faisant
d'ailleurs d'assez mauvaises affaires  cause des obstacles de tout genre
que leur suscitoient les grands thtres. Enfin, en 1752, le privilge de
l'Opra-Comique ayant t accord pour la seconde fois au sieur Monnet, il
imagina de faire btir une salle lgante  la foire Saint-Laurent,
rassembla un orchestre excellent, fit un choix de pices agrables, ce qui
ramena le public  ce spectacle, et lui fournit le moyen de faire une
petite fortune aprs quatre ans d'administration.  sa retraite, la
direction de ce thtre passa entre les mains d'une compagnie  la tte de
laquelle toit le sieur Favart. Il en fit l'ouverture  la foire
Saint-Germain, et l'enrichit d'un grand nombre de petits ouvrages dont
l'agrment sembloit devoir assurer la prosprit de son entreprise. Mais
la nouvelle socit toit  peine tablie, que l'Acadmie royale de
musique, toujours matresse souveraine des destines de tous ces thtres
subalternes, jugea  propos de lui retirer son privilge et de l'affermer
aux Italiens, qui ne l'avoient sollicit que dans l'esprance de se
relever un peu, par cette runion, du discrdit dans lequel ils toient
tombs. Les deux thtres quittrent alors pour toujours les foires
Saint-Laurent et Saint-Germain, et se fixrent  l'htel de Bourgogne.
Ceci arriva en 1761.

Ce fut l l'poque brillante de l'Opra-Comique. Alors parurent les jolies
bagatelles qui formrent le fond de son rpertoire, et les compositeurs
clbres dont la musique expressive et gracieuse fait encore aujourd'hui
le charme des amateurs. Cette troupe possdoit en mme temps des acteurs
excellents; son orchestre toit un des meilleurs de Paris; enfin tout
sembloit runi pour faire de l'Opra-Comique un spectacle nouveau, bien
frivole sans doute, mais par cela mme bien fait pour enchanter la socit
oisive et plus frivole encore  laquelle il toit destin. Il en rsulta
que les canevas italiens, dj discrdits, parurent encore plus insipides
aprs la runion. Plusieurs acteurs qui se retirrent ne furent point
remplacs; et aprs la retraite de Carlin, qui seul soutint ce genre
jusqu'en 1780, il n'y eut plus d'Italiens  ce thtre. L'Opra-Comique y
tint alors la premire place, et joua alternativement avec les comdiens
franois de la troupe italienne, qui peu  peu ont aussi disparu, parce
qu'ils toient mdiocrement gots.

En 1783, ces deux dernires troupes, encore runies, quittrent la rue
Mauconseil pour s'tablir dans la nouvelle salle qu'on venoit de
construire pour eux, entre les rues de Grammont et de Richelieu, sur
l'emplacement d'un htel appartenant  M. le duc de Choiseul. Cet difice,
qu'ils ont quitt encore depuis la rvolution, est celui dont nous
donnerons ici la description.

Il fut lev en 1782 sur les dessins de Heurtier. Un pristyle de huit
colonnes de l'ordre ionique antique en dcore la faade. Six de ces
colonnes sont places sur le devant, et deux en retour sont engages dans
le massif du btiment. Les proportions de cette ordonnance ont un
caractre mle et peut-tre trop svre pour un difice de ce genre.
L'architecte s'est mme abstenu d'y introduire aucun ornement de
sculpture: un acrotre lisse couronne le dessus de l'entablement et les
joints horizontaux de l'appareil sont la seule richesse qui relve le mur
du fond, perc de baies, carres au rez-de-chausse, et cintres en
arcades au premier tage[173].

          [Note 173: _Voyez_ pl. 75.]

La place sur laquelle donne cette faade est rgulirement btie, et ce
monument a l'avantage de prsenter une masse parfaitement isole entre
quatre points de communication, la place, le boulevart et les deux rues
latrales; ce qui donne  son ensemble un aspect assez imposant. Toutefois
les connoisseurs prouvent quelque regret de voir adosse  cet difice
une maison particulire dont le terrain, runi  celui du thtre, et
fourni  l'architecte les moyens d'tendre sa composition, en pratiquant,
du ct du boulevart, un portique, de vastes foyers, une salle de
rptition; enfin en mettant cette partie dans un rapport symtrique avec
le reste du monument. C'est ainsi que, dans les grandes entreprises
d'architecture faites  Paris, il arrive trop souvent que des vues
d'intrt personnel viennent en traverser l'excution, et mcontentent 
la fois et le public et l'architecte.

L'intrieur de la salle offroit dans le principe une forme ovale divise
en trois rangs de loges, couronnes par un entablement, derrire lequel
s'levoit une grande voussure en caissons. Peu de temps aprs on jugea 
propos d'y faire des changements dont la direction fut confie  M. de
Wailly. Dans la hauteur de cet entablement et de la voussure, il pratiqua
deux rangs de loges de plus sur les cts, et, dans la partie qui fait
face au thtre, un _paradis_ en forme d'amphithtre.

Le plafond, peint par Renou, reprsentoit Apollon et les Muses. Il a t
dtruit dans les dernires restaurations faites  cette salle[174].

          [Note 174: Dans ces restaurations faites en 1797, l'architecte,
          M. Bienaim, a jug  propos de changer les dispositions
          intrieures de la salle,  laquelle il a donn une forme
          sphrodale; il a aussi donn une nouvelle distribution aux
          loges, et un aspect nouveau  la dcoration gnrale. Tous ces
          changements ont paru de bon got.]


LES CAPUCINS DE LA CHAUSSE-D'ANTIN.

Dans les vingt dernires annes qui prcdrent la rvolution, le
quartier de la Chausse-d'Antin avoit totalement chang de face; on y
avoit perc de nouvelles rues et bti un grand nombre de belles maisons
qui se remplissoient d'habitants. Il en rsulta bientt que cette partie
de la ville, devenant de jour en jour plus considrable, se trouva trop
loigne de la paroisse Saint-Eustache, dont elle dpendoit, pour en
obtenir rgulirement les secours ncessaires  une si nombreuse
population. Cette circonstance fit natre l'ide d'y tablir un couvent de
religieux; et le gouvernement ayant jet les yeux sur les Capucins, qu'il
jugea propres  remplir le but qu'il se proposoit, leur fit construire, au
bout de la rue Thiroux, la maison dont nous parlons. Ds qu'elle fut
acheve, les religieux de cet ordre qui habitoient le monastre de la rue
Saint-Jacques y furent transfrs solennellement, ce qui se fit le 15
septembre 1783. La bndiction de l'glise avoit t faite par
l'archevque le 20 novembre 1782.

Ce monument, qui existe encore[175], offre, du ct de la rue Thiroux, une
surface de vingt-sept toises de largeur sur sept de hauteur, y compris le
portail de l'glise. La faade, d'une belle proportion, prsente, dans
son tendue, un corps de logis et deux pavillons en avant-corps[176]. Les
pavillons sont composs d'un grand fronton et d'un petit attique, et sur
la ligne entire de la faade sont pratiques huit niches destines 
recevoir des figures; au-dessus toient placs deux bas-reliefs de
_Clodion_, qui ont t arrachs.

          [Note 175: On y a tabli un collge de l'universit.]

          [Note 176: _Voy._ pl. 77.]

On entre dans cet difice par trois portes perces dans le corps de logis
et dans les deux pavillons. Celle du milieu conduit  une grande cour
couverte en terrasse; elle est leve de deux marches, et dcore d'un
ordre toscan, qui prsente en petit une imitation des monuments de
_Pestum_[177]. Cette galerie servoit de point de communication entre les
diverses parties de l'difice: elle conduisoit  l'glise, situe dans le
pavillon  gauche, et aux logements des religieux, qui occupoient celui de
la droite. La faade contenoit un vestibule, les parloirs, les escaliers;
et par les portes latrales extrieures on entroit dans l'glise et dans
les cellules.

          [Note 177: _Voy._ pl. 76.]

Ce joli monument fait le plus grand honneur  son architecte, M.
Brongniart. Les formes en sont gracieuses, les profils purs, l'ordonnance
gnrale d'une noble simplicit. L'intrieur de l'glise est galement
digne d'attention: il est dcor d'une ordonnance dorique; des joints
d'appareil sont tracs sur toute la surface des murs et des votes; et
cette dcoration, lgante et simple, est excute avec autant
d'intelligence que de got.

Le porche d'entre de l'glise forme tribune; l'ancien autel en forme de
sarcophage, toit en bois; et au fond du choeur des religieux, pratiqu
derrire cet htel, on voyoit pour toute peinture une grisaille imitant le
bas-relief, laquelle reprsentoit la prdication de saint Franois.

Plusieurs personnes se sont tonnes et s'tonnent encore de ce que, dans
une glise si nouvellement btie, on ne voit de chapelles que d'un ct:
c'toit un usage anciennement tabli dans les maisons de l'ordre de
Saint-Franois, et l'architecte a t forc de s'y conformer.

Cet ordre n'est pas le seul o cet usage singulier, et dont nous n'avons
pu dcouvrir l'origine, soit constamment pratiqu. Plusieurs autres
maisons d'ordre mendiants l'observent dans la construction de leurs
glises; et nous citerons entre autres les Augustins, qui n'ont galement
qu'un rang de chapelles latrales.

Au-del du clotre est un jardin d'une assez grande tendue, et une cour
de service ayant entre sur la rue.

La bibliothque de ces religieux toit compose de cinq  six mille
volumes, parmi lesquels on distinguoit la premire bible imprime au
Louvre. On y voyoit aussi cinq tableaux de _Vignon_, reprsentant
diffrents traits de la vie de saint Franois.


LA CHAPELLE NOTRE-DAME-DE-LORETTE, OU DES PORCHERONS.

Cette chapelle toit situe[178] au bout du faubourg Montmartre, 
l'extrmit de la rue Coquenart. On ignore et l'poque prcise de son
rection et le nom de son fondateur. Le premier acte authentique o il en
soit fait mention est un titre du 13 juillet 1646, par lequel M. de Gondi,
archevque de Paris, permet aux habitants des Porcherons, des paroisses de
Saint-Eustache et de Montmartre, d'y tablir une confrrie sous le titre
de Notre-Dame-de-Lorette, dont la fte devoit tre clbre le jour de la
Nativit de la Sainte-Vierge. On y voit, par les lettres que ce prlat fit
expdier  cette occasion, que c'toient ces mmes habitants qui avoient
demand et obtenu la permission de faire construire cette chapelle pour y
recevoir, _en cas de ncessit_, les sacrements et autres consolations
spirituelles. Comme elle fut btie sur le territoire de la paroisse de
Montmartre, elle ne fut reconnue alors que pour une _aide_ de cette
paroisse, et non pour une succursale, comme le dit Jaillot, qui confond
mal  propos ces deux dnominations. En effet, les lettres de l'archevque
de Paris dont nous venons de parler portent que les confrres n'y pourront
faire chanter la messe  haute voix, except les jours de ftes consacrs
spcialement  la Vierge; qu'on n'y fera point d'eau bnite, et qu'il n'y
sera offert de pain  bnir que pendant ces mmes solennits. Ce n'est que
vers la fin du dernier sicle que le service divin s'est fait dans cette
chapelle d'une manire rgulire, comme dans une glise succursale. Nous
n'avons pu dcouvrir si cet usage s'introduisit par le consentement formel
du cur de Montmartre, ou simplement avec son approbation tacite.

          [Note 178: Elle a t dtruite. Il n'en reste plus que la faade
           demi ruine; et son intrieur forme maintenant un cul-de-sac
          o l'on a construit des baraques.]

Le jour de la fte de la prsentation, dite de _la Chandeleur_, tous les
garons des Porcherons et des environs avoient le privilge d'y rendre le
pain bnit, et alloient  l'offrande un cierge  la main.


LA CHAPELLE SAINT-JEAN-PORTE-LATINE.

Cette chapelle, btie peu de temps avant la rvolution, sur la droite de
la grande rue du faubourg Montmartre, au-dessus de la rue de Buffaut,
toit desservie par deux prtres, et servoit d'aide  la paroisse
Saint-Eustache.

On y a depuis quelque temps transport la dvotion de
Notre-Dame-de-Lorette; et elle est devenue paroisse sous ce dernier nom.


HTELS.

ANCIENS HTELS DTRUITS.

_Htel de Beautru._

Il toit situ rue Neuve-des-Petits-Champs. On en fit depuis les curies
d'Orlans.


_Htel de Choiseul._

Il toit situ rue de Richelieu,  l'endroit o est maintenant la rue
Neuve-Saint-Marc. C'est sur l'emplacement de ses jardins qu'ont t btis
le thtre italien et les difices qui l'environnent[179].

          [Note 179: _Voyez_ p. 241.]


_Htel de Clry._

Cet htel existoit en 1540 dans la rue qui porte son nom, et aboutissoit
alors aux fosss de la ville.


_Htel de la Fert-Senecterre._

Ce vaste difice, isol entre les rues Neuve-des-Petits-Champs et des
Fosss-Montmartre, fut abattu lors de la construction de la place des
Victoires[180].

          [Note 180: _Voyez_ p. 206.]


_Htel de Menars._

Cet htel, lev dans la rue qui en a pris le nom, avoit succd  celui
de Grancey et au jardin Thevenin, dont Sauval fait une longue et pompeuse
description.


_Htel de Grammont._

Il toit situ rue Neuve-Saint-Augustin. Cet htel fut dmoli en 1766, et
c'est sur son emplacement que fut ouverte la rue dsigne sous le mme
nom, et qui aboutit au boulevart. C'toit un difice immense
qu'accompagnoit un jardin magnifique. Les ducs de Grammont l'ont possd
pendant trois ou quatre gnrations.


_Htel de Louvois._

Cet htel s'levoit dans la rue de Richelieu, o il occupoit un terrain
considrable en face de la rue de Colbert. Il avoit t mis en vente peu
de temps avant la rvolution, et toit ds ce temps-l destin  tre
abattu, pour ouvrir une communication avec la rue Sainte-Anne. Ce projet a
t excut depuis, et un grand nombre de constructions nouvelles ont t
leves sur son vaste emplacement[181].

          [Note 181: Trois rues ont t perces, et deux thtres ont t
          btis, depuis la rvolution, sur le terrain de cet htel.
          (_Voyez_ les articles _Rues nouvelles_ et _Monuments
          nouveaux_.)]


HTELS EXISTANTS EN 1789.

_Htel de la duchesse de Bourbon_ (rue Neuve-des-Petits-Champs).

Tout l'intrieur en avoit t dcor par Rousset, architecte du roi. Il
toit enrichi de peintures des plus grands matres.


_Htel de la compagnie des Indes._

Cet htel, dont la principale entre est sur la rue
Neuve-des-Petits-Champs, faisoit anciennement partie du palais Mazarin, le
plus grand qu'il y et alors  Paris, aprs les maisons royales. Il
s'tendoit depuis la rue Vivienne jusqu' celle de Richelieu, et se
composoit, dans ce vaste espace, d'un trs-grand nombre d'appartements
magnifiquement dcors, o ce ministre, plus puissant et plus riche que
bien des souverains, avoit rassembl une quantit immense d'objets d'arts
les plus prcieux. On comptoit dans ce palais plus de quatre cents
morceaux des plus belles sculptures antiques en marbre, en bronze, en
porphyre, etc. Il toit dcor de plus de quatre cents tableaux des plus
grands peintres, parmi lesquels il s'en trouvoit sept de _Raphal_, trois
du _Corrge_, huit du _Titien_, deux d'_Andr del Sarte_, douze de _Louis
Carrache_, cinq de _Paul Vronse_, vingt-un du _Guide_, vingt-huit de
_Vandick_, etc., etc.

La bibliothque, place dans une galerie qui rgne le long de la rue de
Richelieu, toit compose des livres les plus rares; et si l'on en croit
_Gabriel Naud_, un des plus savants bibliothcaires de ces temps-l, on y
comptoit plus de quarante mille volumes[182]. Tous ces livres furent
disperss pendant ces troubles de la fronde qui forcrent le cardinal
Mazarin  sortir du royaume.

          [Note 182: Pour bien apprcier un luxe aussi prodigieux, il faut
          se rappeler qu' cette poque la bibliothque du roi en
          contenoit  peine sept mille.]

Aprs la mort de ce ministre, son palais fut partag en deux parties par
ses hritiers. La plus considrable demeura au duc de Mazarin, et continua
de porter le nom de palais Mazarin, jusqu'en 1719, que le roi en fit
l'acquisition pour y placer les bureaux de la compagnie des Indes. C'est
aussi dans l'enceinte de cet htel qu'en 1724 on tablit la _Bourse_ du
commerce de Paris.

L'autre partie, qui toit chue en partage au marquis de Mancini, duc de
Nevers, prit le nom d'htel de Nevers qu'il porta jusqu' l'poque o le
rgent en fit l'acquisition pour y tablir la banque royale, dont le trop
fameux _Law_ fut le directeur. Nous avons dj dit qu'aprs la suppression
de cette banque, on y plaa la bibliothque.


_Ier htel de Choiseul_ (rue Grange-Batelire).

Il fut bti par Carpentier, architecte du roi, pour feu M. Bouret. Il a
appartenu successivement  M. de La Borde,  M. de La Reynire, et en
dernier lieu  M. le duc de Choiseul dont il a pris le nom.


_Htel de Colbert_ (rue Vivienne, en face de la rue de Colbert).

Cet htel fut appel de Croisi, parce qu'il avoit appartenu  M. de
Colbert, marquis de Croisi.


_Htel du contrleur-gnral_ (rue Neuve-des-Petits-Champs).

Louis Levau en fut l'architecte; et il l'avoit bti pour Hugues de Lionne,
secrtaire d'tat. Louis Phelippeaux de Pont-Chartrain, chancelier de
France, l'acheta en 1703. Cet htel fut ensuite destin par le roi,
d'abord au logement des ambassadeurs extraordinaires, ensuite  celui du
ministre des finances. Lorsque M. de Calonne parvint  ce ministre, il y
fit faire de grands embellissements, et l'orna d'un grand nombre d'objets
d'arts extrmement prcieux, entre autres d'une collection de tableaux
des trois coles qui a joui d'une grande rputation[183].

          [Note 183: Cet htel n'a point chang de destination, et depuis
          la rvolution, n'a point cess d'tre habit par le ministre des
          finances.]


_Htel de Gesvres_ (rue Neuve-Saint-Augustin).

Il fut lev par l'architecte Le Pautre, pour M. de Boisfranc, chancelier
du duc d'Orlans. Par le mariage de la fille de ce personnage avec le duc
de Tresme, cet htel passa dans cette maison; il fut connu depuis sous le
nom d'htel de Tresme.


_Htel des Menus-Plaisirs_ (rue Bergre).

Cet htel, qui a sa principale entre sur cette rue, occupe une vaste
tendue de terrain. Il servoit d'entrept aux machines employes dans les
divertissements destins  la cour, et l'on y avoit bti une jolie salle
de spectacle, dans laquelle on faisoit les rptitions des opras et des
ballets qui devoient se donner  Versailles[184].

          [Note 184: Cet htel sert encore de magasin pour toutes les
          dcorations et machines de l'Opra.]

L'cole royale de chant et de dclamation toit place dans un btiment
construit exprs au coin des rues Poissonnire et Bergre, et qui fait
partie de l'htel des Menus-Plaisirs. L'ouverture de cette cole, tablie
sous la monarchie par les soins de M. le baron de Breteuil, se fit le 1er
avril de l'anne 1784[185].

          [Note 185: Cet htel, qui conserve toujours la mme destination,
          est connu maintenant sous le nom de _Conservatoire de Musique_.]


_Grand htel de Montmorency_ (rue Saint-Marc).

Ce grand et magnifique htel, bti en 1704 sur les dessins de Lassurance,
de l'acadmie royale d'architecture, dans une situation avantageuse, avec
un superbe jardin[186], appartenoit, au moment de la rvolution,  M. le
duc de Montmorency, qui y avoit fait faire des embellissements
considrables. La faade sur la cour est dcore d'un ordre d'architecture
ionique, lev sur les dessins de Perin.

          [Note 186: Sur les divers changements qu'a prouvs cet htel,
          _Voy._ l'article _Monuments nouveaux_.]


_Petit htel de Montmorency_ (rue Basse-du-Rempart).

Il a vue sur le boulevard; ses deux faces quilatrales sont dcores de
colonnes,  l'aplomb desquelles on a plac des figures. Ce joli difice a
t lev sur les dessins de Le Doux, architecte du roi.


_Htel de Richelieu._

Cet htel, situ rue Neuve-Saint-Augustin, avoit t bti en 1707 avec
plus de dpense que de got et de rgularit, sur les dessins d'un
architecte nomm Pierre Lev. Son premier propritaire fut un riche
financier; il passa ensuite au comte de Toulouse, puis au duc d'Antin,
directeur-gnral des btiments; enfin le marchal de Richelieu, qui
l'acheta en 1757, en fit sa demeure habituelle, et l'embellit de tout ce
que les arts purent lui fournir alors de plus riche et de plus lgant.

Ces dcorations, qui passeroient aujourd'hui pour tre de mauvais got,
ont t entirement changes; mais ce qui toit digne, dans cette maison,
de fixer en tout temps l'attention des connoisseurs, c'toient trois
statues places dans ses jardins, dont une toit antique, et les deux
autres passoient pour tre de la main de Michel-Ange[187].

          [Note 187: Les deux statues attribues  Michel-Ange ont t
          transportes au Musum, et places pendant quelque temps 
          l'entre de la grande galerie des tableaux.

          Les jardins de l'htel de Richelieu, qui s'tendoient jusqu'au
          boulevard, o ils toient termins par un joli pavillon nomm
          _pavillon d'Hanovre_, ont t considrablement diminus depuis
          la rvolution; une rue nouvelle a t ouverte, et beaucoup de
          maisons ont t bties sur la partie qu'on en a dtache.]


_Htel Thlusson_ (rue de Provence, en face de la rue d'Artois).

Il avoit t bti pour madame Thlusson, par l'architecte Le Doux. Peu de
temps avant la rvolution il toit occup par M. de Pons-Saint-Maurice.

Cette maison, construite dans un got tout--fait moderne, est remarquable
par une trs large voussure dcore de caissons, qui en forme l'entre.
Elle est compose d'un avant-corps circulaire qui domine sur les deux
ailes, ce qui donne  ce petit difice de la grce et de la lgret.
C'est une des plus jolies habitations particulires de Paris.


_Htel d'Uzs_ (rue Montmartre).

Ce btiment a encore t construit sur les dessins de Le Doux. Il est
remarquable par l'arc de triomphe qui lui sert d'entre, et par la
dcoration imposante de la faade qui rgne sur la cour[188].

          [Note 188: L'htel d'Uzs est actuellement occup par
          l'administration des douanes.]


_Htel de la Vallire_ (rue Neuve-Saint-Augustin.)

Il appartenoit, dans le principe, au duc de Lorges, qui le vendit  la
princesse, premire douairire de Conti.  sa mort, arrive en 1739, le
duc de La Vallire, tant devenu propritaire de cet htel, lui donna son
nom, qu'il a toujours port depuis.


AUTRES HTELS

LES PLUS REMARQUABLES DE CE QUARTIER.

  Htel d'Aubeterre, rue d'Artois.

  ----  d'Aumont, rue Caumartin.

  ----  de Balincourt, rue de la Chausse-d'Antin.

  ----  de Bertin, au coin de la rue Neuve-des-Capucines et du
        boulevart[189].

  ----  de Brulle, rue de Richelieu.

  ----  de Boufflers, rue de Choiseul, au coin du boulevart.

  ----  de Boulainvilliers, rue Bergre.

  ----  de Brancas, au coin de la rue Taitbout et du boulevart.

  ----  de Caumont, mme rue.

  ----  (deuxime) de Choiseul, rue d'Artois.

  ----  du Dreneuc, rue de Provence.

  ----  d'Egmont, rue de Louis-le-Grand.

  ----  de Gouy, rue de Provence.

  ----  de Grammont, rue Grange-Batelire.

  ----  d'Incourt, rue Boudreau.

  ----  le Pelletier-d'Aunay, rue Neuve-des-Mathurins.

  ----  de Lubert, rue de Clry.

  ----  de Marsan, rue Neuve-St-Augustin

  ----  de Massiac, place des Victoires.

  ----  de Mathan, rue Neuve-des-Capucines.

  ----  de Miromesnil, rue de Richelieu.

  ----  de Montfermeil, rue de la Chausse-d'Antin.

  ----  de Montesson, rue de Provence.

  ----  de Montholon, boulevart Montmartre.

  ----  de Moy, rue de Richelieu.

  ----  de No, rue Neuve-des-Mathurins.

  ----  de Pons, rue Neuve-Saint-Augustin.

  ----  de St-Chamant; rue Chantereine.

  ----  de Talaru, rue Vivienne.

  ----  de Thun, rue de Provence.

  ----  de Tourdonnet, rue de Richelieu.

  ----  de Valentinois, rue Saint-Lazare.

          [Note 189: Cet htel est maintenant occup par le ministre des
          affaires trangres.]


BARRIRES.

Les limites du quartier Montmartre terminent la ville de Paris du ct du
septentrion, dans un espace qui s'tend depuis la barrire de Mouceaux
jusqu' celle de Sainte-Anne, et comprend dans cette partie des nouvelles
murailles cinq barrires places dans l'ordre suivant:

  1. Barrire de Clichy.

  2. ------   de la Croix-Blanche.

  3. ------   des Martyrs.

  4. ------   Rochechouart.

  5. ------   Poissonnire.


FONTAINES.

_Fontaine des Petits-Pres._

Cette fontaine adosse au mur du couvent de ces religieux, au coin des
rues Vide-Gousset et Notre-Dame-des-Victoires, n'a rien de remarquable que
l'inscription suivante compose par Santeuil.

  _Qu dat aquas, saxo latet hospita nympha sub imo:
  Sic tu cum dederis dona, latere velis._


_Fontaine de Colbert._

Cette fontaine, qui donne de l'eau de la Seine, est situe dans la rue
Colbert dont elle a pris le nom.


_Fontaine de la rue Montmartre._

Elle a t construite dans la rue qui porte ce nom, vis--vis celle de
Saint-Marc, donne galement de l'eau de la Seine, et n'offre rien, dans sa
construction, qui mrite d'tre remarqu.


RUES ET PLACES DU QUARTIER MONTMARTRE.

_Rue d'Amboise._ Cette rue, qui donne, d'un ct dans la rue de Richelieu,
de l'autre dans celle de Favart, fut perce vers le temps o l'on btit le
Thtre Italien, c'est--dire, de 1783  1784.

_Rue Sainte-Anne._ La partie de cette rue qui dpend de ce quartier
commence  la rue Neuve-des-Petits-Champs et finit  la rue
Neuve-Saint-Augustin. Dans tous les plans publis au commencement du
sicle dernier, elle est dsigne sous le nom de _Lionne_, qu'elle devoit
 l'htel de M. de Lionne, secrtaire d'tat. Nous ignorons  quelle
poque elle prit celui de Sainte-Anne, que portoit dj l'autre partie, et
que la rue entire a gard jusqu'au commencement de la rvolution[190].

          [Note 190: Elle fut nomme alors rue _Helvtius_. Elle a repris,
          depuis 1815, son ancien nom.]

_Rue d'Antin._ Elle donne d'un bout dans la rue Neuve-Saint-Augustin, de
l'autre dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, vis--vis l'htel d'_Antin_,
depuis de _Richelieu_, d'o elle a pris son nom. Ds le 14 mai 1713, il
avoit t ordonn qu'il seroit perc une rue en face de cet htel; mais
cet arrt n'ayant pas t excut alors, il en fut rendu un second
confirmatif du premier, avec lettres-patentes du premier dcembre 1715,
enregistres le 8 fvrier suivant.

Le march aux chevaux se tenoit anciennement dans l'espace occup par la
rue et l'htel d'Antin.

_Rue d'Artois_[191]. Elle fut ouverte en 1769 sur le boulevart, et
vis--vis la rue de Grammont. On la pera  travers des jardins qui
appartenoient  M. de La Borde. Alors la rue de Provence n'existoit point
encore, et la nouvelle rue aboutissoit  un gout situ sur une partie du
terrain que l'autre occupe aujourd'hui.

          [Note 191: Pendant la rvolution, elle a port le nom de
          _Crutti_. Depuis 1814 cette rue a repris son premier nom.]

_Rue Neuve-Saint-Augustin._ Elle aboutit d'un ct  la rue de
Richelieu, et de l'autre  celle de Louis-le-Grand. Cette rue, qui fut
perce vers le milieu du dix-septime sicle, s'appela rue
_Saint-Augustin_ depuis la rue Notre-Dame-des-Victoires jusqu' celle de
Richelieu, et l'on donna ensuite indiffremment le mme nom et celui de
rue _Neuve-Saint-Augustin_,  la continuation qu'on en fit jusqu' la
rue de Gaillon. Dans un censier de l'archevch de 1663, on la trouve
indique sous le nom de _rue Neuve-de-Saint-Augustin, jadis dite de
Saint-Victor_; mais il n'est point dit dans quelle partie elle a pu
porter ce dernier nom. Elle finissoit  la rue de _Lorges_, nom que
portoit alors la partie septentrionale de la rue de Gaillon. Ce ne fut
qu'en mars 1701 que le roi ordonna qu'elle seroit prolonge, et qu'elle
formeroit jusqu' la rue Neuve-des-Petits-Champs un retour d'querre
qui seroit appel rue de _Louis-le-Grand_. Cet arrt fut confirm par un
autre du 3 juillet 1703, par lequel il parot que depuis la rue de
Gaillon jusqu' celle de Louis-le-Grand, la continuation de la rue
Neuve-Saint-Augustin devoit tre appele rue _de Lorges_. Soit qu'il se
ft lev des difficults sur l'acquisition des terrains ncessaires,
soit que les religieux de Saint-Denis-de-la-Chartre, qui avoient des
droits sur cet emplacement, eussent fait natre alors des obstacles 
l'excution de ces arrts pour la conservation de leur censive, ou pour
en tre indemniss, on voit par un troisime arrt, du premier dcembre
1715, que ce projet avoit t suspendu, au moins en partie. Il n'a t
absolument excut qu'en 1718.

La rue Saint-Augustin toit ainsi nomme, parce qu'elle rgnoit le long
d'un mur de clture des religieux augustins, vulgairement appels
Petits-Pres.

_Rue de la Tour-d'Auvergne._ Elle va transversalement de la rue de
Rochechouart  celle des Martyrs. Cette rue ne se trouve indique sur
aucun plan avant 1762; c'toit la continuation du chemin qui conduisoit de
la Nouvelle-France  Montmartre.

_Rue Basse_ ou _chemin du Rempart_. Elle rgne le long du boulevart. Par
arrt du conseil, du 7 aot 1714, il avoit t dfendu de btir le long du
rempart  plus de trente toises de distance. L'objet de cette dfense
toit de conserver ce chemin pour les voitures, et de mnager  ce moyen
le sol du boulevart. Les mmes dfenses furent renouveles en 1720, mais
avec une exception qui permettoit  la ville de supprimer ce chemin depuis
la Ville-l'vque jusqu' la chausse de Gaillon. Il le fut en effet, mais
on ne tarda pas  sentir combien il toit ncessaire, et l'on dcida qu'il
seroit rtabli. Ce fut alors qu'on commena  construire dans sa longueur
les jolies maisons qui lui ont fait donner le nom de rue _Basse_, parce
que le terrain en est beaucoup plus bas que celui du rempart.

_Rue Baudin._ C'est une petite ruelle qui, commenant d'un ct  la rue
Blanche, aboutit de l'autre  la rue Saint-George, dans les marais des
Porcherons; elle tenoit ce nom d'un jardinier qui avoit prsid 
l'tablissement d'une grande partie des jardins dont sont accompagnes les
maisons qui forment cette rue[192].

          [Note 192: On a chang son nom en celui de rue _de la Tour des
          Dames_; elle se trouve ferme par un mur lev dans la rue de
          _la Rochefoucault_, o elle vient finir aujourd'hui.]

_Ruelle Beauregard._--Voyez _rue des Martyrs_.

_Rue Bellefond._ Elle traverse de la rue Poissonnire dans celle de
Rochechouart. On croit qu'elle doit son nom  madame de Bellefond, abbesse
de Montmartre. Dans quelques plans on la trouve mal  propos indique sous
le nom de rue _Jollivet_.

_Rue Bergre._ Elle aboutit  la rue Poissonnire et  celle du
Faubourg-Montmartre. Ce n'toit dans son origine qu'un chemin dont la
direction a souvent vari du ct du faubourg Montmartre. La communication
en fut ensuite interrompue, et il ne forma plus qu'un cul-de-sac dans
lequel il y en avoit un autre plus petit qui subsistoit encore en 1738.
Tous deux aboutissoient  des jardins potagers. Enfin ce chemin fut ouvert
et continu en ligne droite, et l'on commena  y btir des maisons. Comme
cette rue coupe en partie le terrain qu'on appeloit anciennement _Clos aux
Halliers_, elle ne fut long-temps connue que sous cette dnomination
gnrale donne  tout le territoire. Cependant d'anciens titres de
l'archevch prouvent que le nom de rue _Bergre_ qu'on lui donna
ensuite, toit un vieux nom sous lequel elle toit dsigne ds 1652. On
la trouve aussi indique dans quelques plans sous celui de rue _du
Berger_.

_Rue Blanche._--Voyez _rue de la Croix-Blanche_.

_Rue Bleue._--Voyez _rue d'Enfer_.

_Rue Boudreau._ Cette rue, perce depuis 1780, donne d'un ct dans la rue
Caumartin, de l'autre dans celle de Trudon.

_Rue de Buffaut._ Cette rue, perce galement depuis 1780, aboutit d'un
ct  la rue du Faubourg-Montmartre, de l'autre  la rue Coquenart.

_Rue Cadet._ Elle commence au faubourg Montmartre presque vis--vis la rue
de Provence, et aboutit  la rue de Rochechouart, au coin des rues d'Enfer
et Coquenart. Sur presque tous les plans on la trouve indique sous le nom
de _Voirie_, parce qu'en effet il en a exist une pendant long-temps dans
cet endroit. On a depuis donn le nom de _Cadet_, tant  cette rue qu'
une croix leve  l'une de ses extrmits. Ce nom vient du _clos Cadet_
lequel toit situ au-dessous  droite.

_Rue Neuve-des-Capucins._ Cette rue fut ouverte dans la chausse d'Antin 
l'poque o l'on btit le nouveau couvent de ces religieux; elle donne
d'un ct dans la rue Thiroux, et de l'autre dans celle de la chausse
d'Antin[193].

          [Note 193: Cette rue a pris, dans la rvolution, le nom de rue
          _Joubert_.]

_Rue des Capucines._ Elle fait la continuation de la rue
Neuve-des-Petits-Champs, depuis la rue Louis-le-Grand et la place Vendme
jusqu'au boulevart. Elle doit son nom au couvent des religieuses capucines
qui y toit situ. Quelques historiens ne la distinguent pas de la rue
Neuve-des-Petits-Champs.

_Rue Caumartin._ C'est une de ces rues nouvelles perces depuis 1780 dans
les marais de la chausse d'Antin. Elle est ouverte d'un ct sur le
boulevart, et aboutit de l'autre  la rue Neuve-des-Mathurins.

_Rue de Chabanais._ Cette rue, ouverte en 1777, commence dans la rue
Neuve-des-Petits-Champs, entre les rues Sainte-Anne, et de Richelieu, et,
par un retour d'querre, se termine  la rue Sainte-Anne.

_Rue Neuve-des-Petits-Champs._ Elle aboutit  la rue de la Feuillade et 
celle des Capucines. Son nom vient du lieu o elle est situe, lequel
toit couvert de marais et de jardins potagers. Elle commenoit autrefois
 la rue des Petits-Champs (depuis rue de la Vrillire), et ne fut
prolonge que successivement. Il parot que, de l jusqu' la rue
Vivienne, elle fut appele ensuite rue _Beautru_, du nom d'un htel qui y
toit situ.

_Rue Chantereine._ C'toit autrefois une petite rue qui faisoit la
continuation de la rue des Postes, et aboutissoit  celle du
Faubourg-Montmartre; elle se nommoit alors _Chantrelle_. Jaillot avoit
dj pens que ce nom toit un mot altr qui venoit de _Chante-Reine_,
lequel avoit t le vritable nom de cette rue. Ce n'toit autrefois,
ainsi que la rue des Postes, qui en fait la continuation, qu'une ruelle
qui traversoit des jardins, et toutes les deux ne sont dsignes dans les
plans du sicle dernier, que sous le nom de _ruellette au marais des
Porcherons_. Aujourd'hui la rue Chantereine, qui se prolonge jusqu' la
rue de la Chausse-d'Antin, est couverte de beaux difices, et a pris
place parmi les plus belles rues de Paris.

_Rue Chauchat._ Cette rue nouvelle, perce depuis 1780, donne d'un bout
dans celle de Provence, de l'autre dans la rue Chantereine.

_Rue de la Chausse-d'Antin_[194]. Elle va du boulevart  la rue
Saint-Lazare. Ce n'toit, dans le dix-septime sicle, qu'un chemin
tortueux qui conduisoit aux Porcherons[195]. Il commenoit  la porte de
Gaillon, et tout le long rgnoit un gout dcouvert. De l lui sont venus
les diffrents noms de _Chemin des Porcherons_, de _rue de l'gout de
Gaillon et de Chausse de Gaillon_. On l'a aussi appele, ds ce temps-l,
_la Chausse d'Antin_,  cause de l'htel d'Antin, depuis de Richelieu, en
face duquel ce chemin toit ouvert. Il prit ensuite le nom de chemin de
_la Grande Pinte_, de l'enseigne d'un cabaret situ  son extrmit. Enfin
on le dsigna sous celui de rue _de l'Htel-Dieu_,  cause d'une ferme
appartenant  cet hospice, situe rue Saint-Lazare, et d'un pont plac sur
l'gout, appel le pont de l'Htel-Dieu.

          [Note 194: Cette rue a reu, dans la rvolution, le nom de rue
          de _Mirabeau_ et celui de rue du _Montblanc_.]

          [Note 195: Les Porcherons toient autrefois une espce de bourg
          spar du quartier Montmartre, et situ un peu au-dessus des
          barrires. Ce lieu toit rempli de cabarets, o le peuple se
          rendoit en foule le dimanche, parce que le vin s'y vendoit 
          meilleur march. Depuis que les Porcherons ont t compris dans
          l'enceinte de Paris, ils ont cess d'tre frquents, et c'est
          principalement  Belleville que se font maintenant ces sortes de
          rassemblements. Il y avoit et il y a encore aux environs de
          Paris un assez grand nombre d'endroits de cette espce, que l'on
          dsigne sous la dnomination gnrale de _Guinguettes_, tels que
          la Nouvelle-France, la Petite-Pologne (auprs des Porcherons),
          la plaine des Sablons, et celle de Grenelle, le moulin de
          Javelle, Vaugirard, le Grand et le Petit-Chantilly, la Rape, le
          Grand et le Petit-Charonne, Mnil-Montant, la Haute-Borne, la
          Courtille, le Gros-Caillou, le Port--l'Anglais.]

Le quartier de Gaillon s'tant considrablement augment au commencement
du dix-huitime sicle, surtout aprs la mort de Louis XIV, le roi
ordonna, par son arrt du conseil, du 31 juillet 1720, que le chemin de
Gaillon, qui, comme nous l'avons dit, alloit en serpentant, seroit
redress jusqu' la barrire des Porcherons, dans la largeur de dix
toises, et plant d'un rang d'arbres de chaque ct; mais, la ville ayant
reprsent qu'il seroit plus convenable et plus utile de faire construire
une rue droite de huit toises de large, et de redresser l'gout jusqu' la
barrire de la Grande Pinte, une ordonnance du 4 dcembre de la mme anne
lui en accorda la permission. L'gout fut revtu de murs et vot, et la
rue perce et aligne d'aprs le plan prsent.

Telle est l'origine de la rue de la _Chausse d'Antin_, maintenant l'une
des plus belles de Paris; les rues qui l'environnent se formrent
successivement, et un nouveau quartier, le plus riche aujourd'hui et le
plus brillant de tous, fut ajout  la ville.

_Rue du Gros-Chenet._ Elle aboutit d'un ct dans la rue de Clry, de
l'autre dans celle du Sentier, et doit son nom  l'enseigne que portoit
autrefois une maison situe au coin de la rue Saint-Roch. Valleyre la
dsigne, sur son plan, sous le nom de _Gros-Chne_. Il parot que c'est
une erreur, et rien n'indique qu'elle ait jamais port ce nom.

_Rue de Choiseul._ Elle a t ouverte depuis 1780,  travers les htels
qui bordoient la partie septentrionale de la rue Neuve-Saint-Augustin, et
de l elle s'tend jusqu'au boulevart.

_Rue de Clry._ La partie de cette rue qui est de ce quartier, va de la
rue Montmartre  celle des Petits-Carreaux. Son nom vient de l'htel de
Clry qui y toit situ. Valleyre dit que cette partie de la rue
s'appeloit aussi _Mouffetard_. C'est une erreur; ce nom n'a t donn
autrefois qu' la partie qui va des Petits-Carreaux  la porte
Saint-Denis.

_Rue de Clichy._ Cette rue, qui commence dans celle de Saint-Lazare, et
aboutit  une des barrires de Paris, a port jusqu'en 1780 le nom de rue
_du Coq_. Elle le devoit  une grande maison situe vis--vis de son
ouverture, et qu'on appeloit le _Chteau-Cocq_ ou _du Cocq_, du nom d'une
ancienne famille dont on voyoit encore, vers la fin du sicle dernier, les
armes sculptes sur une vieille porte mure, avec la date de 1320.
Au-dessus toit une chapelle o l'on disoit la messe les dimanches et
jours de ftes. L'htel _Cocq_ toit aussi connu sous le nom de _Chteau
des Porcherons_.

La rue du Coq n'est dsigne sur les anciens plans que sous le nom de
_Chemin de Clichy_, parce qu'effectivement elle conduit  ce village.

_Rue de Colbert._ Elle traverse de la rue Vivienne dans celle de
Richelieu, et doit son nom  l'htel de Colbert, en face duquel elle a t
ouverte vers le milieu du dix-septime sicle, sur une partie de
l'emplacement du palais Mazarin.

_Rue Coquenart._ Elle donne d'un bout dans la rue du Faubourg-Montmartre,
de l'autre elle joint l'extrmit de la rue Cadet. Elle est ainsi appele
du lieu o elle a t perce, lequel est dsign dans de vieux titres sous
ceux de _Coquemart_ et _Coquenart_. L'abb Lebeuf l'appelle rue
_Goguenard_.  la fin du dix-septime sicle elle reut de la chapelle qui
y est situe, le nom de rue de _Notre-Dame-de-Lorette_.

_Rue du Croissant._ Elle va de la rue Montmartre  celle du Gros-Chenet,
et doit  une enseigne ce nom sous lequel elle toit connue ds 1612.

_Rue Sainte-Croix._ C'est une rue nouvelle perce depuis 1780, laquelle
fait la continuation de la rue Thiroux, et aboutit  la rue Saint-Lazare.

_Rue de la Croix-Blanche._ Elle commence  la rue Saint-Lazare ou des
Porcherons, et aboutit  la barrire. On l'appeloit aussi simplement _rue
Blanche_.

_Rue de la Tour des Dames._ Cette rue est parallle  la rue de la
Croix-Blanche, et fut ainsi nomme d'un moulin qui s'y trouvoit, lequel
appartenoit aux dames de Montmartre. On l'appelle maintenant rue de _la
Rochefoucauld_.

_Rue de l'gout._ Elle fait suite  la rue de Provence, prenant son
origine  la rue de la Chausse d'Antin, et finissant  celle de la
Pologne, o se termine le quartier. Cette rue, qui fut ouverte  peu prs
en mme temps que celle dont elle est la continuation, doit son nom 
l'gout dcouvert qui se prolongeoit autrefois sur ce terrain et dans
cette direction. On la nomme aujourd'hui rue Saint-Nicolas.

_Rue d'Enfer._ Elle aboutit d'un ct dans la rue Cadet, de l'autre dans
la rue Poissonnire o finit le quartier. On ignore l'origine de ce nom
qu'elle a chang, pendant la rvolution, contre celui de rue _Bleue_.

_Rue Neuve-Saint-Eustache._ Elle donne d'un bout dans la rue Montmartre,
et de l'autre dans celle des Petits-Carreaux. Cette rue, qui fut forme
sur l'emplacement du foss de l'enceinte de Charles VI, s'appeloit
anciennement _rue Saint-Cme_ ou _du Milieu-du-Foss_[196]. Ds l'an 1641
on la trouve dsigne sous le nom de rue Neuve-Saint-Eustache.

          [Note 196: Arch. de l'archev.]

_Rue Favart._ Elle commence  l'extrmit du _Pt des Italiens_, forme 
droite un des cts de la place de la Comdie italienne, et va se
terminer au boulevart. Elle fut construite en mme temps que le monument.

_Rue de la Feuillade._ Elle fait la continuation de la rue
Neuve-des-Petits-Champs, et aboutit  la place des Victoires. On lui a
donn ce nom en l'honneur de M. de La Feuillade, qui avoit fait btir la
place des Victoires et lever le monument qui la dcoroit. Avant cette
poque cette rue toit connue sous le nom de _rue des Jardins_[197].

          [Note 197: Arch. de l'archev.]

_Rue Feydeau._ Cette rue donne d'un bout dans la rue Montmartre, de
l'autre dans celle de Richelieu; elle a t ainsi appele du nom d'une
famille qui, sous la monarchie, avoit rempli les plus hautes places de la
magistrature. On la dsignoit en 1675 sous le titre de rue _des
Fosss-Montmartre_ auquel on ajouta l'pithte de _Neuve_, pour la
distinguer de celle des Fosss-Montmartre, qu'on nommoit alors simplement
rue _des Fosss_. La rue Feydeau ne portoit ce nom qu' son extrmit, du
ct de la porte _Gaillon_; mais elle s'tendoit sous celui _des Fosss_
jusqu' la porte Montmartre. Toute cette partie ayant t couverte des
maisons et jardins qui formrent la rue Neuve-Saint-Augustin, on donna 
celle qui fut conserve le nom de _Feydeau_, qu'elle avoit dj port vers
la fin du dix-septime sicle.

_Rue Saint-Fiacre._ Elle va de la rue des Jeneurs aux boulevarts, et, 
la fin du dernier sicle, elle se fermoit encore  ses deux extrmits.
Cette rue doit son nom  l'ancien fief de Saint-Fiacre sur lequel elle est
situe. Sauval l'a confondue avec le cul-de-sac du mme nom, situ rue
Saint-Martin, qu'il appelle _rue du Figuier_. Elle conserve aujourd'hui le
premier de ces noms qu'elle portoit originairement, comme on le voit dans
les plans de de Chuyes, et mme dans un acte de 1630[198].

          [Note 198: Arch. de l'archev.]

_Rue des Trois Frres._ Elle a t perce pour ouvrir une communication
entre la rue de Provence et la rue Chantereine. Nous ignorons l'tymologie
de son nom, de mme que celui de _Houssaie_ que porte aujourd'hui sa
partie mridionale.

_Rue de Gaillon._ Cette rue qui s'tendoit autrefois d'un ct jusqu' la
rue Saint-Honor, se prolongeoit de l'autre entre les emplacements de
l'htel de Richelieu et de celui de la Vallire jusqu' une des portes de
la ville, qui avoit reu d'elle le nom de porte _Gaillon_. Louis XIV ayant
ordonn en 1645 que toutes les places vides entre les portes Saint-Denis
et Saint-Honor fussent vendues et couvertes d'difices, la partie de
celle-ci qui dpassoit la rue Neuve-Saint-Augustin fut supprime, et la
porte abattue en 1700. Nous avons dj fait connotre, en parlant de la
rue Saint-Roch, l'tymologie du nom de celle de Gaillon.

_Rue Saint-Georges._ Ce n'toit dans le principe qu'une ruelle qui donnoit
dans la rue Baudin et dans celle de Saint-Lazare; c'est maintenant une rue
superbe, couverte de riches htels, qui traverse cette dernire, et se
prolonge jusqu' la rue de Provence.

_Rue de Grammont._ Elle fait la continuation de la rue Sainte Anne et
aboutit au boulevart. Cette rue a t perce, en 1767, sur l'emplacement
de l'htel de Grammont rue Neuve-Saint-Augustin, lequel fut dmoli  cette
poque.

_Rue Grange-Batelire._ Elle commence au boulevart, et conduisoit  une
maison appele encore dans le sicle dernier _la Grange-Batelire_,
laquelle lui a donn son nom. Cette maison, qui avoit appartenu, dans le
principe,  l'vque, fut donne par la suite avec son territoire au
chapitre de Sainte-Opportune, et le prlat en conserva seulement la
suzerainet; elle passa depuis en plusieurs mains.  la fin du quatorzime
sicle, on voit que ce fief toit possd par Gui, comte de Laval; et un
acte de 1424 contient la donation que fait Jean de Malestroit, vque de
Nantes et chancelier de Bretagne, de l'htel, cour, grange, colombier,
jardins, etc., de la Grange-Batelire, au monastre de Saint-Guillaume des
Blancs-Manteaux. On apprend par le mme acte que cet htel relevoit de
l'vque de Paris, et que les terres qui en dpendoient contenoient 120
arpents. En 1473 il appartenoit  Jean de Bourbon, comte de Vendme, qui
sans doute l'avoit achet de ces religieux.

Lorsqu'on traa le boulevart, il y avoit devant cette maison une place
vague o les eaux et les boues de la rue de Richelieu venoient se perdre
dans une fosse profonde qu'on y avoit creuse; ce qui rpandoit une
infection dangereuse pour les quartiers environnants. Cette circonstance
dtermina  former de cette place une rue de mme largeur et dans la
mme direction que la rue de Richelieu. On en pera une autre en retour
d'querre jusqu' la rencontre du chemin des marais; on y pratiqua un
gout dcouvert qui alloit se perdre dans le grand, et cette nouvelle
rue fut appele rue _des Marais_. Telle est l'origine du cul-de-sac _de
la Grange-Batelire_. Le retour d'querre que fait la rue du mme
nom dans celle du Faubourg-Montmartre fut alors appel rue
_Neuve-Grange-Batelire_, quoiqu'il et t trac avant l'autre partie.
Il y passoit aussi un gout.

Les noms de la Grange-Batelire varient beaucoup dans les anciens titres.
Elle est indique en 1243 sous celui de _Granchia Batilliaca_; en
1252 et 1254, elle est appele _Granchia Bataillie_; en 1290,
_Granchia-Bail-Taille_, et en 1308, _la Grange au Gastelier_, etc.

_Rue de Grtry._ Elle forme derrire le pt des Italiens un retour
d'querre avec la rue de Favart, et aboutit de l'autre ct  la rue de
Grammont. Elle a t construite, comme toutes les rues environnantes, en
mme temps que le thtre italien.

_Rue de Hanovre._ Voyez _rue Projete_.

_Rue de la Houssaie._ Voyez rue _des Trois Frres_.

_Rue des Jeneurs._ Elle va de la rue Montmartre  celle du Gros-Chenet.
Le vritable nom de cette rue est celui de _Jeux-Neufs_, lequel vient de
deux jeux de boules dont elle occupe la place; et ce n'est que par
corruption qu'on la nomme rue des Jeneurs. Cependant cette dernire
dnomination a prvalu. Elle portoit ce nom de _Jeux-Neufs_ en 1643[199].

          [Note 199: Arch. de l'archev.]

_Rue Joquelet._ C'est une petite rue qui traverse de la rue Montmartre
dans celle de Notre-Dame-des-Victoires. Elle a pris ce nom d'un bourgeois
qui y avoit une maison. Elle le portoit ds 1622.

_Rue Saint-Joseph._ Cette rue, qui aboutit  la rue Montmartre et  celle
du Gros-Chenet, est dsigne sur tous les plans publis dans le
dix-septime sicle sous le nom de rue _du Temps-Perdu_. Cependant elle
toit connue sous celui de Saint-Joseph ds 1646; et c'est ainsi qu'elle
est appele dans un contrat ensaisin  l'archevch le 13 juillet de
cette anne. De Chuyes l'indique aussi sous ces deux noms dans son _Guide
des chemins_ de 1647. Celui de Saint-Joseph lui vient de la chapelle qui y
toit situe.

_Rue Joubert._ Voyez _rue Neuve-des-Capucins_.

_Rue Saint-Lazare._ Elle va de la Pologne  la rue du Faubourg-Montmartre.
Elle est aussi connue sous le nom de rue des Porcherons. Plusieurs plans
du dernier sicle la nomment _rue des Porcherons_ ou _d'Argenteuil_, parce
qu'elle conduit  ce bourg.

_Rue de Louis-le-Grand._ Elle commence  la rue Neuve-des-Petits-Champs,
et finit au boulevart. D'aprs les plans manuscrits et gravs du sicle
dernier, il parot qu'il y avoit, le long du monastre des Capucines, un
chemin qui fut depuis couvert par les maisons de la rue Louis-le-Grand. Un
arrt du conseil, du 20 mars 1701, ordonna l'ouverture de cette rue. Elle
ne devoit s'tendre que depuis la rue Neuve-Saint-Augustin jusqu' celle
des Petits-Champs; mais on la prolongea jusqu'au boulevart, en vertu d'un
arrt du 3 juillet 1703. Elle avoit reu, dans la rvolution, le nom de
rue des Piques. On l'appelle maintenant rue _de la Place Vendme_.

_Rue du Mail._ Cette rue aboutit dans celle des Petits Pres et dans la
rue Montmartre; elle doit son nom  un _mail_ ou _palemail_ sur lequel
elle fut ouverte, et qui rgnoit depuis la porte Montmartre jusqu' celle
de Saint-Honor. Elle portoit ce nom ds 1636. Un trait fait sous Louis
XIII, pour la continuation des fortifications commences par ordre de
Charles IX, adopt par le conseil le 23 novembre 1633, et enregistr au
parlement le 5 juillet de l'anne suivante, portoit entre autres clauses
l'ouverture et la construction des rues du Mail, Clry,
Neuve-Saint-Eustache, Neuve-Saint-Augustin, Notre-Dame-des-Victoires,
Neuve-des-Petits-Champs, Richelieu, Sainte-Anne, Neuve-Saint-Honor, etc.

_Rue Saint-Marc._ Elle traverse de la rue de Richelieu dans la rue
Montmartre. C'toit un chemin de communication entre les faubourgs
Montmartre et Saint-Honor. Elle a t ouverte vers le milieu du
dix-septime sicle, et doit vraisemblablement son nom  quelque enseigne.

_Rue Neuve-Saint-Marc._ Elle fait la continuation de la prcdente, et
donne d'un bout dans la rue de Richelieu, de l'autre sur la place de la
comdie italienne. Cette rue a t ouverte sur une partie de l'htel de
Choiseul.

_Rue de Marivaux._ Cette rue parallle  celle de Favart, et qui a reu,
comme elle, le nom d'un des auteurs les plus renomms du thtre italien,
a t construite en mme temps et sur le mme plan.

_Rue des Martyrs_[200]. Cette rue, qui est la continuation de celle du
Faubourg-Montmartre jusqu' la barrire, doit son nom  une chapelle
rige  l'endroit o l'on croit que Saint-Denis et ses compagnons ont t
dcapits. Elle toit connue anciennement sous le nom de rue des
Porcherons. Sur plusieurs plans on la trouve confondue avec la rue du
Faubourg-Montmartre.

          [Note 200: On a perc, dans cette rue, un chemin qui aboutit aux
          murs de Paris, et qu'on a nomm ruelle _Beauregard_.]

_Rue Neuve-des-Mathurins._ Cette rue, perce en 1778, aboutit d'un ct 
la rue de la Chausse d'Antin, de l'autre  celle de l'Arcade, o finit le
quartier. Elle doit son nom  son emplacement sur lequel les Mathurins
avaient plusieurs possessions.

_Rue de la Ferme des Mathurins._ Elle fut perce  la mme poque dans la
rue prcdente, d'o elle va aboutir dans la rue Saint-Nicolas, ci-devant
de l'gout.--Il y a vis--vis un cul-de-sac qui porte le mme nom.

_Rue de Menars._ Elle aboutit d'un ct dans la rue de Richelieu, de
l'autre dans celle de Grammont. Le nom qu'elle porte lui vient d'un htel
situ en cet endroit, lequel appartenoit au prsident de Menars. C'toit
autrefois un cul-de-sac qui avoit t perc en 1767 sur le terrain de
l'htel de Grammont.

_Rue de la Michodire_[201]. Cette rue, qui fait suite  celle de Gaillon,
et vient aboutir au boulevart, a t perce depuis 1780 sur une partie du
terrain et des jardins de l'htel de Richelieu et des maisons adjacentes.
Elle doit son nom  M. de La Michodire, conseiller d'tat.

          [Note 201:  ct de cette rue, et sur les jardins de l'htel de
          Richelieu, on a perc une rue nouvelle qui donne dans celle de
          Louis-le-Grand, et se nomme rue _du Port-Mahon_.]

_Rue Monthalon._ Cette rue, qui fait suite  la rue Coquenart, et vient
aboutir  celle du Faubourg-Poissonnire, a t perce sur des jardins
depuis 1780.

_Rue Montmartre._ La partie de cette rue qui dpend de ce quartier ne
commence qu' la rue Neuve-Saint-Eustache, et aboutit au boulevart. Dans
cette rue se trouve le _cul-de-sac de Saint-Pierre_, qui doit ce nom  la
rue Saint-Pierre dont il est voisin. En 1622 il portoit le nom _des
Mazures_. Il prit ensuite celui de _cul-de-sac de la rue
Neuve-Montmartre_; puis _des Marmouzets_. La Caille et Piganiol le nomment
_Gourtin_ et _Saint Pierre Gourtin_.

Il y avoit encore autrefois dans cette rue un autre cul-de-sac nomm
cul-de-sac _des Commissaires_. C'toit anciennement une rue nomme de
_l'Arche_, parce qu'elle toit ouverte sur le fief de l'Arche, autrefois
Saint-Mand. Lorsqu'on eut coup cette rue, la partie qui subsista fut
nomme cul-de-sac de _l'pe Royale_, comme on peut le voir dans de
Chuyes; c'toit le nom d'une enseigne. En 1647, il le quitta pour prendre
celui d'un particulier appel _Ragouleau_. Ce cul-de-sac est dsign sous
ce nom dans un censier de l'archevch de 1663. Enfin on lui avoit donn
celui _des Commissaires_, nous ignorons  quelle occasion.

_Rue du Faubourg-Montmartre._ Elle va du boulevart  l'abbaye de
Montmartre, en comprenant sous ce nom la rue des Martyrs dont nous venons
de parler[202].

          [Note 202: L'glise et l'abbaye de Montmartre, tant situes
          hors des murs de Paris, se trouvent naturellement rejetes de
          notre plan. Cependant la clbrit du lieu est tel, que, sans en
          faire l'histoire, nous croyons devoir du moins lui consacrer une
          note. Il y avoit, ds la fin du septime sicle ou au
          commencement du suivant, une glise consacre sur cette montagne
           Saint-Denis, et une petite chapelle, _dicula, parva
          ecclesia_, o l'on conservoit les reliques de plusieurs autres
          martyrs dont les noms ne sont pas parvenus jusqu' nous. En
          1096, ces deux glises furent donnes, avec quelques terres qui
          en dpendoient, aux moines de Saint-Martin-des-Champs. Ces
          religieux les cdrent, en 1133, au roi Louis-le-Gros, en
          change de Saint-Denis-de-la-Chartre[202-A]; et, l'anne
          suivante, ce prince et Alix de Savoie, sa femme, y fondrent
          l'abbaye de Bndictines, qui en jouissoit encore dans les
          derniers temps de la monarchie. Le couvent qu'on y voyoit
          occupoit la place de la chapelle: il fut d'abord rig en
          prieur dpendant de l'abbaye situe sur le sommet de la
          montagne; mais depuis il avoit t runi. Les religieuses, ayant
          fait ensuite btir des lieux rguliers et une glise, laissrent
          l'ancienne glise pour le service de la paroisse.]

          [Note 202-A: _Voyez_ t. Ier, p. 271, 1re partie.]

_Rue des Fosss-Montmartre._ Elle traverse de la rue Montmartre  la place
des Victoires. Avant la construction de cette place, elle s'tendoit
jusqu' la rue des Petits-Champs, en face de l'htel de la Vrillire,
aujourd'hui de Toulouse. Cette rue doit son nom au foss qui se
prolongeoit jusqu' la porte Montmartre, et c'est sur son emplacement
qu'elle a t btie. Elle fut d'abord nomme rue _du Foss_, _des Fosss_.
Cependant ds 1647 elle portoit le mme nom qu'aujourd'hui.

_Rue Saint-Nicolas._ Voyez _rue de l'gout_.

_Rue Papillon._ C'est une petite rue de traverse ouverte depuis 1780 qui
donne d'un ct dans la rue Monthalon, et de l'autre dans celle d'Enfer.

_Rue le Pelletier._ C'est une rue nouvelle perce peu de temps avant la
rvolution, et qui donne sur le boulevart et dans la rue de Provence.

_Rue des Petits-Pres._ Elle aboutit d'un ct aux rues de la Vrillire et
de la Feuillade, de l'autre au coin de la rue Vide-Gousset. C'est une
continuation de l'ancien mail et de la rue qui en porte le nom. Elle doit
le sien au couvent des religieux augustins rforms, vulgairement appels
_Petits-Pres_.

_Rue Ptrelle._ Voyez _rue de la Rochefoucault_.

_Rue Saint-Pierre._ Elle aboutit d'un ct dans la rue Montmartre, de
l'autre, dans celle de Notre-Dame-des-Victoires. Elle doit son nom  une
maison qui avoit pour enseigne l'image de Saint-Pierre. Elle prit en 1603
celui de _Pncher_, d'un particulier qui y demeuroit. On en fit ensuite
par corruption la rue _Pniche_; puis en 1666 rue _Pniche, dite de
Saint-Pierre_. Il parot qu'elle avoit t ouverte sur un terrain que les
titres du seizime sicle appellent _le clos Gautier_, autrement des
_Mazures_, et le _petit chemin herbu_.

_Rue Pigalle._ Voyez _rue Royale_.

_Rue des Postes._ C'toit ainsi qu'on nommoit autrefois la partie de la
rue Saint-Georges qui va de la rue Chantereine  celle de Saint-Lazare.
Des postes de commis, tablis en cet endroit par les fermiers-gnraux
pour empcher la contrebande, lui avoient fait donner ce nom. Nous avons
dj fait connotre,  l'article de la rue Chantereine, celui sous lequel
elle toit dsigne avant cette dernire dnomination.

_Rue Projete._ C'est une rue nouvelle, ouverte sur la rue de Choiseul, et
qui lui sert de communication avec la rue de la Michodire et celle de
Louis-le-Grand: on la nomme aujourd'hui rue de Hanovre.

_Rue de Provence._ Le projet de cette rue fut conu en 1771, lorsque l'on
eut rsolu de couvrir l'gout qui traversoit ce terrain dans toute sa
longueur. Elle est devenue depuis une des plus belles rues de Paris, et
n'est presque compose que d'htels somptueux et de maisons lgantes.

_Rue Ribout._ Cette petite rue, ouverte depuis 1780, communique de la rue
d'Enfer  celle de Monthalon.

_Rue de Richelieu._ La partie de cette rue situe dans ce quartier
commence  la rue Neuve-des-Petits-Champs et finit au boulevart. Dans le
principe elle se nommoit rue Royale, et venoit aboutir  une porte du mme
nom, situe prs de la rue Feydeau. La porte fut dmolie en 1701; et en
1704, un arrt du conseil ordonna que la rue seroit continue jusqu'au
boulevart.

_Rue de la Rochefoucault._ Voyez _rue de la Tour-des-Dames_.

_Rue Saint-Roch._ Elle fait la continuation de la rue des Jeneurs, ou
Jeux-Neufs, et va de la rue du Gros-Chenet  la rue Poissonnire. Elle est
indique _sans nom_ dans le plan de de Chuyes.

_Rue de Rochechouart._ Elle fait la continuation de la rue Cadet, et
aboutit au chemin de Clignancourt. Elle doit sans doute son nom 
Marguerite de Rochechouart de Mont-Pipeau, abbesse de Montmartre, morte en
1727. Le chemin sans nom qui est au bout de cette rue est nomm maintenant
rue _Ptrelle_.

_Rue Richer._ Cette rue, qui communique de la rue du Faubourg-Montmartre 
celle du Faubourg-Poissonnire, toit un passage sans nom avant 1772.
Depuis il avoit reu celui de _Passage de la grille_. La rue Richer n'a
t couverte de maisons que depuis la rvolution.

_Rue Royale._ Ce n'toit autrefois qu'un chemin qui, de la rue de la
Croix-Blanche conduisoit  Montmartre. C'est maintenant une trs-belle rue
garnie de maisons lgantes, et qui se termine  la barrire nomme
aujourd'hui de _Montmartre_[203].

          [Note 203: Cette rue a t nomme, depuis la rvolution, rue
          _Pigalle_, parce que ce sculpteur y avoit une maison. On y a
          perc  droite une rue transversale qu'on a appele rue de
          _Laval_.]

_Rue du Sentier._ Cette rue fait la continuation de celle du Gros-Chenet,
et aboutit au boulevart. Elle doit son nom au sentier sur lequel on l'a
btie. On la trouve dsigne mal  propos dans quelques plans sous les
noms de _Centire_, _Centier_ et _Chantier_.

_Rue Taitbout._ Cette rue, perce depuis 1780 sur le boulevart, entre la
rue d'Artois et celle de la Chausse-d'Antin, va aboutir  la rue de
Provence.

_Rue Thiroux._ Cette rue a t ouverte, depuis 1780, dans la rue
Neuve-des-Mathurins, vis--vis la rue Caumartin. Elle donne dans celle de
Sainte-Croix, qui en fait la continuation.

_Rue des Filles-Saint-Thomas._ Elle commence  la rue
Notre-Dame-des-Victoires, et finit  celle de Richelieu, vis--vis la rue
Neuve-Saint-Augustin. Cette rue doit son nom au couvent des
Filles-Saint-Thomas qui y toit situ; elle a t ouverte en partie sur le
terrain des Augustins, partie sur celui de ces religieuses.

_Rue de la place Vendme._ Voyez _rue Louis-le-Grand_.

_Rue Notre-Dame-des-Victoires._ Elle fait la continuation de la rue des
Petits-Pres, et va, par un retour d'querre, aboutir dans la rue
Montmartre. Son nom lui vient de l'glise des Augustins, qui toit sous
l'invocation de Notre-Dame-des-Victoires. On l'a nomme anciennement le
_chemin Herbu_, rue des _Victoires_; et en 1647, rue des _Augustins
dchausss_, autrement, de _Notre-Dame-des-Victoires_.

_Rue Vivienne._ Elle traverse de la rue des Petits-Champs dans celle des
Filles-Saint-Thomas, et se prolongeoit autrefois jusqu' la rue Feydeau;
mais dans cette dernire partie elle s'appeloit rue Saint-Jrme[204].
Elle doit le premier nom  une famille trs-connue qui portoit celui de
Vivien. On la trouve indique sous ce nom de _Vivien_, sur les plans de
_Gomboust_ et de _Bullet_.

          [Note 204: Les religieuses de Saint-Thomas avoient ensuite
          renferm cette partie de rue dans l'enceinte de leur monastre.]

_Rue Vide-Gousset._ Elle commence au bout des rues des Petits-Pres et de
Notre-Dame-des-Victoires, et se termine  la place des Victoires. Avant la
construction de cette place elle faisoit partie de la rue du
Petit-Reposoir, qui se trouve de l'autre ct. Son nom lui vient
probablement de quelque vol qui aura t commis dans cet endroit. Avant la
construction de la place, elle faisoit partie de la rue qui existe encore
de l'autre ct, et qui porte le nom du _Petit Reposoir_.


PLACES.

_Place des Victoires._ Voyez p. 205.

_Place de la Comdie Italienne._ Elle est peu spacieuse et forme par les
rues de Favart et de Marivaux, par la faade du monument, et par un
btiment isol nomm le _Pt des Italiens_.


PASSAGES.

_Passage Cendrier._ Il aboutit d'un ct  la rue Neuve-des-Mathurins, de
l'autre  la rue Basse-du-Rempart.

_Passage des Petits-Pres._ Il aboutit d'un ct  la rue des
Petits-Pres, maintenant rue Neuve-des-Petits-Pres et de l'autre 
l'glise.

_Passage Saulnier._ Il communique de la rue Bleue  la rue Richer.


RUES NOUVELLES.

_Rue Neuve-Saint-Augustin._ C'est une continuation de cette rue ouverte
sur l'ancien terrain des Capucines. Elle traverse la rue de la Paix et
vient aboutir au boulevart.

_Rue du Helder._ Elle a t ouverte depuis la rvolution sur l'emplacement
d'une caserne des gardes franoises, et aboutit d'un ct au boulevart, de
l'autre  la rue de Provence.

_Rue de Laval._ Cette rue nouvelle, perce depuis la rvolution, commence
 la rue Pigalle et vient aboutir  la barrire.

_Rue de Louvois._ Elle a t ouverte sur le terrain de l'ancien htel
Louvois, et donne d'un bout dans la rue de Richelieu, de l'autre dans la
rue Sainte-Anne.

_Rue de Lully._ Cette rue ouverte sur le mme terrain communique de la rue
de Louvois  la rue Rameau.

_Rue Pinon._ C'est l'ancien cul-de-sac _Grange-Batelire_ que l'on a
ouvert sur la rue d'Artois. Le nom de _Pinon_ est celui d'un prsident 
mortier du parlement de Paris, propritaire du fief de Grange-Batelire.

_Rue du Port-Mahon._ Elle commence au carrefour Gaillon, et donne, de
l'autre bout, dans la rue de Hanovre.

_Rue Rameau._ Cette rue, ouverte sur le terrain de l'htel Louvois et
parallle  celle qui porte ce dernier nom, communique de mme de la rue
de Richelieu  la rue Sainte-Anne.

_Rue de la Paix._ Cette rue nouvelle ouverte sur l'ancien terrain des
Capucines, commence  la rue Neuve-des-Petits-Champs, vis--vis la place
Vendme, et vient aboutir au boulevart: c'est une des plus belles rues de
Paris.


PASSAGES NOUVEAUX.

_Passage Feydeau._ Ce passage ouvert sur l'ancien terrain du couvent
des Filles-Saint-Thomas, communique d'un ct  la rue des
Filles-Saint-Thomas, de l'autre  la rue Feydeau.

_Passage du Panorama._ Il a t ouvert dans la rue Saint-Marc, et
communique de cette rue au boulevart.


CULS-DE-SACS NOUVEAUX.

_Cul-de-sac de Briare._ Il est situ dans la rue de Rochechouart, entre
les rues de la Tour-d'Auvergne et Coquenart.

_Cul-de-sac Coquenart._ On le trouve dans la rue du mme nom, presque
vis--vis la rue de Buffaut.

Il y a dans la rue Richer un cul-de-sac sans nom.


ANTIQUITS ROMAINES

DCOUVERTES DANS LE QUARTIER MONTMARTRE.

_Sculptures en bas-relief; monuments spulcraux._ Ces restes d'antiquits
furent dcouverts en 1751 dans une fouille que l'on faisoit rue Vivienne,
pour tablir les fondements d'une curie. On y trouva:

1. Huit fragments de marbre, orns de bas-reliefs qui reprsentent, entre
autres sujets, un homme  demi couch sur un lit et un esclave portant un
plat; Bacchus et Ariane; une prtresse rendant des oracles, et un homme
qui les crit dans un livre; un repas de trois convives couchs sur des
lits, et encore un esclave portant un plat, etc. M. de Caylus, qui a
publi la gravure, et donn la description de ces fragments,[205] ne
doutent point qu'ils n'appartiennent  des tombeaux; et, en effet, il
n'eut point de sujets plus souvent rpts sur les cippes et les
sarcophages qui nous sont rests de l'antiquit, que l'histoire symbolique
de Bacchus, et ces repas funbres que l'on faisoit en l'honneur des morts.

          [Note 205: Recueil d'antiq., t. II, p. 373, et suivantes.]

2. Un cippe cinraire en marbre, dont la face principale est orne d'une
guirlande de fleurs et de fruits, que soutiennent deux ttes de blier.
L'inscription place au-dessous de ce feston nous apprend que _Pithusa_ a
fait excuter ce monument pour sa fille _Ampudia Amanda_, morte  l'ge de
dix-sept ans.

3. Un couvercle de marbre, richement orn de sculptures, qui a d
appartenir  un autre cippe d'une plus grande dimension que le prcdent.

_Autre monument spulcral._ C'est un cippe cinraire semblable  celui que
nous venons de dcrire. Il fut dcouvert dans la mme rue en 1806, et dans
une fouille que l'on faisoit galement pour quelques rparations ou
constructions, dans la maison de cette rue qui porte le numro 8.  chaque
angle de cette urne, des ttes de bliers soutiennent des festons de
fleurs et de fruits, dont les quatre cts du cippe sont dcors. Quatre
aigles ployes occupent la partie infrieure des quatre angles, et sur le
feston de la face principale o est grave l'inscription, est sculpte une
biche dont un autre aigle dchire le dos. Nous apprenons par cette
inscription que _Chrestus_, affranchi, a fait riger ce monument  son
patron _Nonius Junius Epigonus_. Les autres faces offrent, au-dessous de
chaque feston, une plante, un patre et une aiguire ou _prfericulum_.

Dans une autre maison de cette mme rue, on trouva sous terre une pe de
bronze que Montfaucon a fait graver dans ses antiquits.

On dterra encore  peu de distance de l, depuis la rvolution, et en
creusant la terre pour tablir les fondations de la nouvelle Bourse,
plusieurs fragments de poterie romaine, et deux poids antiques de
verre[206].

          [Note 206: En 1628, un jardinier, fouillant la terre dans
          l'endroit de cette rue o se tenoit la Bourse, y trouva neuf
          cuirasses qui avoient t faites pour des femmes; on n'en
          pouvoit douter  la faon dont elles toient releves en bosse,
          et arrondies sur l'un et l'autre ct de l'estomac. Quelles
          toient ces hrones, et dans quel sicle vivoient-elles? c'est
          ce que je n'ai pu dcouvrir; j'ai seulement trouv dans Mzerai,
          anne 1147,  l'article de la croisade prche par saint
          Bernard, que plusieurs femmes ne se contentrent pas de prendre
          la croix, mais qu'elles prirent aussi les armes pour la
          dfendre, et composrent des escadrons de leur sexe, rendant
          croyable tout ce qu'on a dit des prouesses des Amazones.
          (SAINT-FOIX.)]

Nous apprenons de Frodoart[207] que sur le penchant de ce monticule, et vers
le nord, il existoit un vieil difice qui fut renvers en 944, par un
ouragan trs-violent. On prsumoit que c'toient les restes d'un temple
consacr  quelque divinit du paganisme, et probablement au dieu Mars,
dont ce lieu avoit reu le nom.

Des fouilles ayant t ordonnes dans cet endroit en 1737 et 1738, et
d'aprs l'indication laisse par cet ancien historien, on y dcouvrit les
restes d'un btiment dont le plan offroit un paralllogramme divis en
cellules, dont quelques-unes contenoient des fourneaux. On y reconnut les
vestiges de deux chambres cimentes intrieurement et extrieurement; du
ct du midi, un canal qui descendoit de la fontaine du Buc, apportoit
l'eau dans cet difice; et cette eau y pntroit par une ouverture voisine
des fourneaux. L'abb Lebeuf, qui avoit suivi les travaux de ces fouilles,
a cru y voir une maison de bains particuliers. M. de Caylus, qui
recueillit depuis avec le plus grand soin toutes les notions relatives 
ces recherches, pensa que ce pouvoit tre un btiment destin  des
fonderies. Tous les deux s'accordent  n'y point reconnotre un temple
payen. Dans les ruines de ce mme difice, furent trouvs un vase de terre
d'un travail grossier, et une tte de bronze grande comme nature[207].

          [Note 207: Antiquits, etc., t. III.]

Au bas de cette mme montagne, et dans la partie oppose, on dcouvrit
encore, en creusant un puits, deux fragments de bas-reliefs en marbre
blanc, offrant des enfants ails qui montent sur un char; un bras de
bronze qui a d appartenir  une statue d'environ huit pieds de
proportion, un petit buste et quelques fragments de poterie romaine.


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_Place des Victoires._ La statue colossale du gnral Desaix, tu  la
bataille de Marengo, y a occup quelques annes la place o s'levoit
auparavant le monument de Louis XIV; et c'toit l une de ces ides
heureuses qui ne pouvoient entrer que dans une tte comme celle de
Buonaparte. Cette statue toit en bronze, et reprsentoit ce gnral
entirement nu, (ce qui toit encore dans les convenances de ce temps-l),
tenant une pe de la main droite, et affubl d'un petit manteau jet sur
l'paule gauche. Mme avant la fin du rgne de l'usurpateur, on fut oblig
de dtruire ce monument monstrueux et ridicule tout  la fois; et rien
jusqu' la restauration ne l'avoit remplac.

La statue de Louis XIV va reprendre la place qui lui appartient. Le grand
monarque y sera reprsent  cheval, et M. Bosio est charg de l'excution
de ce monument.

_glise des Petits-Pres._ Cette glise, qui a t rendue au culte,
possde deux nouveaux tableaux dont la ville de Paris lui a fait prsent,
et que l'on a placs dans le choeur. L'un reprsente la _Conversion de
saint Augustin_, l'autre, la _Vision de sainte Monique_. Tous les deux
ont t excuts par M. Gailliot, et forment le complment de l'Histoire
de Saint-Augustin, dont les principaux vnements ont t retracs dans
les six tableaux de Carle Vanloo, dj mentionns.

 l'entre de l'glise,  gauche et au-dessus du bnitier, on a grav sur
une table de marbre, avec sa traduction latine, ce vers grec _rtrograde_
qui est trs-connu,

  [Grec: Nipson anommata m monan opsin.]

  Ablue peccata non solam faciem.

On fait dans la chapelle qui contenoit le tombeau de Lully les rparations
ncessaires pour y replacer ce monument; et cette mme chapelle est dj
orne du portrait en mdaillon de ce musicien clbre. Au-dessous est
grave en lettres d'or une inscription en six vers latins, compose par
Santeuil.

Il a t plac un pavillon tlgraphique au-dessus du clocher de cette
glise.

_Thtre Feydeau._ Cette salle fut leve en 1791, sur une portion du
terrain appartenant aux Filles-Saint-Thomas, et sur les dessins de MM.
Legrand et Molinos. Elle avoit t construite pour une troupe de bouffons
italiens, qui en prit possession dans cette mme anne; et cet difice
porta d'abord le nom de thtre de _Monsieur_.

Aprs avoir t successivement occupe par plusieurs autres troupes, et un
moment par les comdiens franois, cette salle appartient, depuis quinze
ans environ,  la troupe de l'Opra-Comique franois.

La faade de ce monument, entoure, dans la rue Feydeau de maisons qui
permettent  peine de la voir, s'y prsente obliquement sur un plan
circulaire, et se compose de parties trop grandes pour l'emplacement
resserr dans lequel elle a t construite. Trois arcs percs dans le
soubassement permettent de descendre de voiture sous le vestibule: c'est
une heureuse ide, et qui produiroit beaucoup d'effet, si elle avoit t
excute et dveloppe sur une ligne plus tendue. Des caryatides d'un bon
style forment l'accompagnement de sept arcades qui dcorent le premier
tage. C'est un monument lev avec clrit au milieu des difficults
insurmontables que prsentoit le terrain, et qui par consquent ne doit
point tre jug avec svrit.


_La Bourse._ Cet difice, dont la premire pierre fut pose en 1808, et
qui n'est point encore entirement achev, s'lve sur l'emplacement du
couvent des Filles-Saint-Thomas. Son plan offre un paralllogramme de 212
pieds dans sa longueur, et de 126 pieds dans sa largeur. Il est entour
d'un pristyle compos de 66 colonnes corinthiennes, formant, tout autour
de l'difice, une galerie couverte  laquelle on arrive par un perron de
seize marches qui occupe toute la face occidentale du monument. Des
bas-reliefs ornent cette galerie, et reprsentent des sujets symboliques,
qui tous se rapportent au commerce et  l'industrie.

Un grand vestibule sert de communication pour se rendre  droite aux
salles particulires des agens et des courtiers de change,  gauche au
tribunal de commerce.

La salle de la Bourse, situe au rez-de-chausse et au centre de
l'difice, a 116 pieds de longueur sur 76 de largeur. Elle est claire
par le comble, et peut contenir 2000 personnes.

Ce monument, que l'on doit mettre, pour la puret du style, au nombre des
plus beaux de Paris, a t lev sur les dessins de M. Brogniart. Cet
architecte tant mort en 1813, la suite des travaux a t confie  M.
Labarre, qui, dit-on, a scrupuleusement suivi le plan primitif.

On assure que la rue Vivienne sera prolonge jusqu'au boulevart; et que,
du ct de la rue Notre-Dame-des-Victoires, il sera perce une rue
nouvelle de soixante pieds de large, laquelle devra se prolonger jusqu'
la rue Montmartre. Il est difficile, en effet, qu'un difice de cette
importance n'amne pas quelques changements dans la disposition des
maisons et des rues dont il est environn.


_Thtre de l'Opra._ L'Opra ne quitta le thtre provisoire qui lui
avoit t lev sur le boulevart Saint-Martin[208] pour s'tablir rue de
Richelieu, que dans les premires annes de la rvolution. Ce vaste
difice, qui s'lve vis--vis la bibliothque du roi, n'avoit point t
construit pour recevoir un tel spectacle; et sous le rapport de
l'architecture, il ne prsente rien d'intressant. Toutefois, par suite de
cette translation, il subit, tant dans sa forme que dans sa dcoration
intrieure, plusieurs changements remarquables.

          [Note 208: _Voyez_ l'article _Opra_, dans la description du
          quartier Saint-Martin, 2e partie de ce volume.]

C'est un btiment isol au milieu des quatre rues qui l'environnent, et la
face principale, qui donne sur la rue de Richelieu, offre un grand
portique compos de onze arcades, au-dessus duquel est le foyer.

Le vestibule intrieur est dcor de colonnes doriques, qui soutiennent le
plafond. La salle qui porte en partie sur ce vestibule a 60 pieds de
diamtre, et l'avant-scne prsente 45 pieds d'ouverture.

Le foyer public est vaste et commode; il forme une galerie divise sur sa
longueur en trois parties par huit colonnes ioniques.

Personne n'ignore, et l'assassinat du duc de Berri, le 13 fvrier 1820, au
moment o il sortoit de ce thtre, et toutes les circonstances si
terribles et si touchantes qui accompagnrent ses derniers moments;
circonstances parmi lesquelles le lieu o la Providence avoit voulu placer
le lit dans lequel ce malheureux prince mourut en hros et en chrtien,
n'toit pas la moins singulire et la moins frappante. La salle de l'Opra
dut tre ferme ds ce jour mme, et pour toujours; mais on trouva bientt
plusieurs millions pour en construire une nouvelle, plus vaste, plus
magnifique, qui s'est leve en peu de mois, comme par enchantement,
tandis que plusieurs de nos glises restent dpouilles, sont  peine et
lentement rpares, et que, faute d'une somme qui seroit  peine en
capital l'intrt annuel de celles qu'a cot ce nouvel Opra, les
btiments neufs du sminaire de Saint-Sulpice sont interrompus, et
tomberont peut-tre en ruines avant d'avoir t achevs! Nous parlerons
tout  l'heure de cette salle, qui est ouverte depuis prs d'une anne.


_Thtre des Varits._ Il a t construit par l'architecte Cellrier sur
le boulevart Montmartre, et dans un emplacement long et troit qui lui
prsentoit de trs-grandes difficults, difficults qu'il a su vaincre
avec autant d'adresse que de bonheur. L'entre de ce thtre offre un
grand vestibule orn avec lgance, au fond duquel deux rampes d'escaliers
conduisent aux loges et au foyer. Ce foyer, plac au-dessus du vestibule,
se termine par un balcon qui a vue sur le boulevart.

La faade est  deux tages ttrastyles. Les colonnes du rez-de-chausse
sont doriques, et celles du premier tage, ioniques. Au-dessus s'lve un
fronton, derrire lequel est un amortissement. Cette dcoration a de
l'lgance et de la simplicit.


_Nouvelle salle de l'Opra._ Cet difice a t bti dans la rue le
Pelletier sur un terrain qui dpend de l'htel Choiseul; il se compose au
rez-de-chausse de sept arcades leves sur six marches, et prsente des
deux cts un avant-corps avec terrasses, pour servir d'entre aux
pitons. Le premier tage est orn de huit colonnes ioniques,  moiti
engages dans le mur, avec attiques, portant huit statues qui reprsentent
_huit_ muses: la _neuvime_ manque! peut-tre l'architecte ignoroit-il
qu'elle existt; il n'y a que ce moyen d'expliquer une si trange
omission. Les intervalles des colonnes sont percs de neuf grandes
arcades, dont les archivoltes sont portes sur des colonnes et des
pilastres d'ordre dorique, et d'une moindre dimension que les colonnes
ioniques dj cites. Les tympans sont orns de figures et d'attributs
symboliques. Tout cet ensemble a une apparence trs-mesquine, et il est
difficile de rien imaginer d'un plus mauvais got.


_Saint-Vincent de Paule._ Cette glise nouvelle a t construite dans la
rue Monthalon. Elle n'a point de portail; la dimension en est trs-petite;
et l'intrieur jusqu' prsent ne prsente rien qui mrite d'tre
remarqu.


_Le Timbre royal._ Cet difice, situ dans la rue de la Paix, se compose
en grande partie d'anciens btiments qui appartenoient au couvent des
Capucines, et d'une faade nouvelle qui donne sur la rue. Cette faade,
qui ressemble assez  celle d'une prison, se compose d'un grand mur tout
nu, portant de chaque ct deux mdaillons dans lesquels sont deux figures
de gnies sculptes en bas-relief.


_glise des capucins de la Chausse-d'Antin._ On a lev dans cette
glise un tombeau  M. le comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur du roi
de France  Constantinople avant la rvolution, et auteur d'un voyage en
Grce. Il se compose d'un tronon de colonne noire, qui s'lve sur une
base en marbre blanc, et que surmonte une urne en marbre blanc. Une
inscription apprend que ce tombeau lui a t lev par son pouse.


_Fontaines des capucins de la Chausse-d'Antin._ Ces deux fontaines
extrmement simples, mais de bon got dans leur simplicit, se composent
de deux cuves de forme antique qui reoivent l'eau de deux mascarons
placs au-dessus.


_Abatoir de Rochechouart._ Il est situ vers la barrire qui porte ce nom,
et adoss au mur d'enceinte. (Voyez  la fin du troisime volume, 2e
partie, l'article _Abatoirs_.)




QUARTIER SAINT-EUSTACHE.

     Ce quartier toit born  l'orient par les rues de la
     Tonnellerie, Comtesse-d'Artois et Montorgueil exclusivement,
     jusqu'au coin de la rue Neuve-Saint-Eustache; au septentrion, par
     les rues Neuve-Saint-Eustache et des Fosss-Montmartre, et par la
     place des Victoires aussi exclusivement;  l'occident, par la rue
     des Bons-Enfants inclusivement; et au midi, par la rue
     Saint-Honor exclusivement.

     On y comptoit, en 1789, trente-six rues, un cul-de-sac, une
     glise paroissiale, deux chapelles, une communaut de filles, une
     halle au bl, etc.


Avant Philippe-Auguste, le quartier que nous allons dcrire formoit un de
ces bourgs dont Paris toit alors environn, et que ce prince renferma
dans la nouvelle enceinte qu'il fit lever. Ce bourg, bti sur un
territoire dpendant de l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois, dj entoure
elle-mme d'un gros bourg qui portoit son nom, toit connu sous la
dnomination de nouveau bourg Saint-Germain-l'Auxerrois[209].

          [Note 209: _Voyez_ le plan de Paris sous Louis-le-Jeune.]

La muraille que ce prince leva autour de sa capitale ne renferma
cependant qu'une partie de l'espace qui forme aujourd'hui le quartier
Saint-Eustache. Cette muraille passoit entre les rues d'Orlans et de
Grenelle, traversoit le terrain occup depuis par l'htel de Soissons
(aujourd'hui par la Halle au bl), et de l se prolongeoit le long des
rues Pltrire, du Jour, la pointe Saint-Eustache, la rue Montorgueil,
etc. Il y avoit dans cet espace deux portes: celle qui toit place
vis--vis Saint-Eustache, entre les rues Pltrire et du Jour, et une
_fausse_ porte perce dans la rue Montorgueil pour la commodit des comtes
d'Artois, qui possdoient un htel dans les environs.

Les murailles leves sous Charles V et Charles VI achevrent de renfermer
dans la ville ce qui restoit encore de ce quartier hors de la vieille
enceinte. Ces nouveaux murs passrent sur l'emplacement o est situ
l'htel de Toulouse, traversrent ensuite le terrain de la place des
Victoires, et se prolongrent sur la ligne de la rue des
Fosss-Montmartre, des rues Montmartre, de Bourbon, etc. Cet tat de chose
fut maintenu jusqu'au rgne de Louis XIII.


L'GLISE SAINT-EUSTACHE.

Cette grande paroisse n'toit d'abord qu'une simple chapelle, sous
l'invocation de sainte Agns. Les conjectures les plus probables portent 
croire qu'elle fut btie et rige vers le commencement du treizime
sicle, mais ce sont de simples conjectures: car il ne nous reste aucun
renseignement certain ni sur l'poque prcise de sa fondation, ni sur le
nom de son fondateur. Une tradition vulgaire veut que _Jean Alais_ ait
fait construire cette chapelle de Sainte-Agns _en satisfaction d'avoir
t le premier auteur d'un impt d'un denier sur chaque panier de poisson
qui arrivoit aux Halles_[210]. Il porta mme plus loin, dit-on, le
tmoignage de son repentir et de ses regrets; car, selon quelques
crivains[211], il voulut que son corps ft jet, aprs sa mort, dans un
cloaque o se perdoient les eaux et les immondices de ce march. Cet
gout, qui existoit encore au milieu du dernier sicle, au bas de la rue
Montmartre et de la rue Trane, toit effectivement couvert d'une pierre
leve qu'on nommoit le _Pont Alais_.

          [Note 210: Hist. de Par., t. I, p. 348.]

          [Note 211: _Ibid._]

Quoi qu'il en soit de la vrit de cette tradition, qui n'est appuye sur
aucun titre, il est certain que, ds l'an 1213, il y avoit en cet endroit
une chapelle de Sainte-Agns, qui dpendoit du chapitre de
Saint-Germain-l'Auxerrois. On lit en effet, dans un cartulaire de cette
glise[212], un jugement rendu au mois de fvrier 1213, sur une
contestation survenue entre le doyen et les chanoines, au sujet des
offrandes qui se faisoient aux quatre principales ftes de l'anne dans la
chapelle de Sainte-Agns, nouvellement btie, _super oblationibus nov
capell sanct Agnetis_; et ce jugement est le premier acte o il soit
fait mention de l'origine de cette glise. L'abb Lebeuf semble n'avoir
pas eu connoissance de cette pice, car, en citant une sentence arbitrale
rendue en 1216, par laquelle il est dcid que le doyen de
Saint-Germain-l'Auxerrois a les mmes droits dans la chapelle de
Sainte-Agns que dans l'glise Saint-Germain, il ajoute ensuite que _c'est
le premier acte qui regarde l'origine de la paroisse de
Saint-Eustache_[213].

          [Note 212: _Cart. S. Germ. Autiss._]

          [Note 213: Hist. de Par., t. I, p. 92.--T. III, p. 97.]

Il y a lieu de penser que, peu de temps aprs la dernire de ces deux
poques, cette chapelle fut rige en paroisse, pour la commodit du grand
nombre d'habitants qui demeuraient aux environs; car, ds l'an 1223, on la
trouve qualifie du titre d'_Ecclesia sancti Eustachii_. On voit en outre
dans l'histoire de Paris que des contestations leves entre Guillaume de
Varzi, doyen de Saint-Germain, et le prtre ou cur de cette glise,
furent termines au mois de juillet de la mme anne 1223[214]; et l'on
prsume qu'ayant dj t rebtie et agrandie, elle avoit t ddie sous
le nom de saint Eustache, parce qu'elle possdoit sans doute quelques
reliques de ce saint, qui souffrit le martyre  Rome, mais dont le corps
toit dpos, depuis environ un sicle, dans l'abbaye de Saint-Denis.
Forcs de choisir entre des conjectures, celle-ci nous parot beaucoup
plus vraisemblable que ce qui a t avanc sans aucune preuve par l'auteur
anonyme d'une vie de saint _Eustase_, abb de Luxeu. Cet auteur prtend
que l'glise de Saint-Eustache doit son titre  une chapelle consacre
sous l'invocation de saint _Eustase_, qui existoit depuis plusieurs
sicles prs de celle de Sainte-Agns, et que le peuple, altrant la
prononciation d'_Eustase_, en avoit fait _Eustache_, lequel se trouve
crit dans les anciennes chroniques saint _Wistasse_, saint _Vitase_, et
saint _Huitace_[215]. Cette opinion a t rejete par tous les historiens
de Paris.

          [Note 214: _Cart. S. Germ. Autiss._--_Gall. Christ._, t. VII,
          col. 257. _Car. Livriac._]

          [Note 215: Vie de S. Eustase, 1569.]

Aussitt que cette chapelle eut t rige en paroisse, plusieurs pieux
citoyens s'empressrent d'y fonder des chapellenies[216], qui, avec les
oblations ordinaires des fidles, assurrent la subsistance de son clerg.
On trouve dans les titres de ces fondations qu'un riche particulier nomm
_Guillaume Poin-Lasne_, fonda, au mois de mars de l'anne 1223, dans
l'glise de Saint-Eustache, deux chapellenies avec une dotation de 300
liv. de rente[217]. Une autre fut fonde en 1342, avec une rente de 12
liv., en excution d'une clause du testament de dame _Marie la Pointe
ptissire_. Cette fondation toit tablie sous la condition de trois
messes par semaine; et les excuteurs testamentaires demandrent qu'elle
ft excute  l'autel de Saint-Jacques et de Sainte-Anne[218]. Enfin on
lit parmi les noms des fondateurs de ces chapellenies ceux de Louis
d'Orlans, frre du roi Charles VI, de MM. Nicola, seigneurs de
Gausainville, et de quelques autres personnages distingus.

          [Note 216: Les chapellenies, dont nous avons dj parl plus
          d'une fois, toient des espces de bnfices auxquels toient
          attachs certains revenus provenant d'un capital ou d'un
          immeuble cd par le fondateur,  la charge par celui qui en
          jouissoit de dire des messes ou autres prires dans une chapelle
          rige ou dsigne  cet effet parmi celles qui existoient dans
          l'glise. Comme les immeubles lgus avoient quelquefois une
          certaine tendue, ils acquirent, dans la suite des temps, de
          l'importance,  raison de l'accroissement du quartier o ils se
          trouvoient situs. Ainsi nous voyons que les chapelains de
          Saint-Eustache avoient, au commencement du quatorzime sicle,
          droit de basse-justice, et des amendes jusqu' soixante sous en
          trois rues, hors des murs de la ville et dans le quartier
          Saint-Eustache. En consquence ils prposoient des officiers
          pour rendre la justice dans les lieux soumis  leur juridiction.
          Ces droits, qui furent confirms  diffrentes poques par des
          arrts du parlement, avoient fait de ces chapellenies de
          trs-bons bnfices. Aussi les trouve-t-on qualifies, dans les
          anciennes chartes, d'_optim capelleni_.]

          [Note 217: Rech. sur Paris, t. II, quart. S. Eust., p.
          29.--Cart. de l'vch. A. 5185, fol. 67.]

          [Note 218: Pet. Cart., charte 378.--_Hist. Eccles. Paris_, t.
          II, p. 634.]

Plusieurs confrries furent aussi tablies dans cette glise: une des plus
anciennes toit celle de Saint-Louis, institue par les porteurs de bl,
avec la permission de Charles VI. Le premier prsident du parlement fut
galement autoris, en 1496,  former une confrrie en l'honneur de
Saint-Roch, dans une chapelle de la mme glise; et en 1622, on y trouve,
sous le nom de Notre-Dame-de-Bon-Secours, une autre confrrie cre pour
le soulagement des pauvres honteux[219].

          [Note 219: Hist. du dioc. de Par., t. II, p. 634.]

L'glise de Saint-Eustache fut,  diffrentes poques, rpare et
augmente; mais en 1532 la rsolution ayant t prise de la rebtir
entirement, on commena  y travailler le 19 aot de la mme anne[220].
Les dpenses considrables que ncessitoit la construction d'un difice
aussi important, lev sur un plan extrmement vaste, ne permirent pas de
le terminer aussi promptement qu'on l'et dsir. Il ne put tre achev
qu'en 1642; et ce fut particulirement aux libralits du chancelier
Sguier et de M. de Bullion, surintendant des finances, que l'on dut son
entier achvement. Cependant, ds le mois d'avril 1637, la conscration en
avoit t faite par M. de Gondi, archevque de Paris.

          [Note 220: On prit  cet effet un terrain considrable du ct
          de la rue du Jour. Il parot qu'il y avoit anciennement, entre
          l'glise et cette rue, une autre rue parallle. Jaillot pense
          que ce pouvoit tre la rue de la _Croix-Neuve_, dsigne sur
          d'anciens plans.]

L'architecture de cette glise excita, dans le temps, une admiration
gnrale, et l'on regardoit comme un chef-d'oeuvre de got ce dessin
extraordinaire, qui, s'loignant du gothique pour se rapprocher des formes
antiques, offre cependant un mlange bizarre de l'un et de l'autre[221].
On trouvoit qu'elle runissoit tout ce qu'on peut dsirer dans un monument
de ce genre; grandeur du vaisseau, belle disposition, richesse de
matires, ornements dlicats, etc.; le portail surtout enlevoit tous les
suffrages: Il est environn, dit un des anciens historiens de Paris, d'un
grand circuit form de balustres, et c'est un des plus beaux de Paris
pour sa largeur et l'excellence de ses ouvrages taills fort mignonnement
et dlicatement sur la pierre[222].

          [Note 221: _Voyez_ pl. 80.]

          [Note 222: _Voyez_ pl. 83.]

Cependant le got ne tarda pas  devenir meilleur. Sous le rgne de Louis
XIV, on reconnut que ce portail avoit t bti sur un plan dfectueux;
alors M. de Colbert fit don d'une somme de 20,000 livres[223] pour en
faire construire un autre, somme qui se trouva tellement insuffisante,
qu'il fut impossible  la fabrique de remplir les intentions du donataire.
Sur les reprsentations qui lui furent faites, ce ministre permit qu'on en
diffrt l'excution jusqu' ce que les intrts de cette somme runis au
capital eussent form un fonds assez considrable pour l'entier achvement
de cette construction.

          [Note 223: Piganiol dit 40,000 liv.; nous avons suivi Jaillot,
          qui est toujours plus exact.]

En 1752, le cur et les marguilliers, voyant que les 20,000 livres et les
intrts s'levoient  un capital de 111,146 livres, jugrent qu'il toit
temps d'en remplir la destination; et la construction du nouveau portail
fut dcide. La premire pierre en fut pose avec grand appareil par le
duc de Chartres le 12 mai 1754.  peine ce portail eut-il t lev
jusqu'au premier ordre, qu'il se trouva que la somme amasse toit dj
puise, ce qui fora d'interrompre les travaux. Ils furent repris en
1772; mais le manque de fonds obligea une seconde fois de les suspendre,
et jusqu' ce jour cette faade est reste imparfaite. Elle avoit t
rige sur les dessins de Mansard de Joui, et continue aprs lui par
Moreau, architecte du roi et de la ville de Paris.

Cette composition, qu'on peut regarder comme une imitation malheureuse du
portail de Servandoni,  Saint-Sulpice, n'a d'autre mrite que d'avoir t
excute sur une assez grande chelle. La largeur beaucoup trop
considrable de ses entre-colonnements, surtout au second ordre,
entranera sa destruction; et dj le poids norme de la plate-bande qui
supporte le fronton y a caus de fcheuses dgradations, et semble craser
les maigres colonnes qui la soutiennent. Le genre de cette architecture
massive, et qui n'est ni antique ni moderne, n'a d'ailleurs aucune espce
de rapport avec le reste de l'difice[224]; on en peut dire autant du
btiment de la sacristie, pratiqu au rond-point de l'glise, sur le
carrefour dit la Pointe-Saint-Eustache, btiment parasite, qui renouvelle
le funeste exemple, tant de fois donn, d'adosser des maisons
particulires aux temples, dont le caractre principal est d'tre isol de
toute habitation profane.

          [Note 224: _Voy._ pl. 79. Au ct mridional de cette glise est
          un autre portail construit en mme temps que le corps du
          btiment; et bien qu'il offre un mlange de plusieurs genres
          d'architecture, il est cependant fort suprieur  celui-ci et
          pour l'lgance des formes et pour le mrite de l'excution.
          (_Voy._ pl. 83.)]

L'intrieur de cette glise, la plus spacieuse de Paris aprs celle de
Notre-Dame, n'est remarquable que par la hauteur extraordinaire de ses
votes: car, nous le rptons, il n'est rien de plus choquant que ce
mlange d'architecture gothique et moderne dont elle est compose. Au
milieu de la vote de la croise et au centre de celle qui termine le fond
du choeur sont deux clefs pendantes, dont la saillie est trs-grande, et
o viennent aboutir les artes de ces votes. Du reste, les piliers sont
tellement multiplis dans la longueur de la nef, qu'il faut absolument
tre au milieu pour bien juger de l'tendue de tout le vaisseau.

 la construction du nouveau portail toit li le plan d'une place
symtrique qui l'auroit entour, et le roi avoit dj mme accord 100,000
cus pour les premiers frais de cette opration; mais plusieurs
circonstances obligrent de changer la destination de cette somme[225]; et
ce projet, qui et t  la fois utile et agrable aux habitants de ce
quartier, resta sans excution.

          [Note 225: Elle fut employe  btir une maison, rue Trane,
          pour le logement du cur et des prtres attachs au service de
          cette paroisse.]

Le matre-autel de cette glise toit dcor d'un corps d'architecture
soutenu par quatre colonnes de marbre d'ordre corinthien. Six statues de
la mme matire ornoient cet autel; elles toient de la main du clbre
Sarrasin, et reprsentoient saint Louis[226], la Vierge, saint Eustache,
sainte Agns et deux anges en adoration.

          [Note 226: Cet artiste avoit imagin de donner  la figure de
          saint Louis la ressemblance de Louis XIII; celle de la Vierge
          toit le portrait d'Anne d'Autriche, et le petit Jsus qu'elle
          tenoit entre ses bras ressembloit  Louis XIV encore enfant.]

L'oeuvre, dessine par Cartaud, et la chaire  prcher, excute sur les
dessins de Lebrun par Le Pautre, avoient de la rputation comme ouvrages
de sculpture et de menuiserie. On remarquoit en outre dans cette glise un
trs-grand nombre de peintures et de monuments, dont nous allons donner,
suivant notre coutume, une notice exacte et dtaille.


     CURIOSITS DE L'GLISE DE SAINT-EUSTACHE.

     TABLEAUX.

     Derrire le matre-autel, une Cne attribue  _Porbus_.

     Dans la chapelle de la Vierge, deux tableaux de _Lafosse_, placs
     des deux cts de l'autel, et reprsentant l'un et l'autre la
     Salutation anglique.

     Dans la septime chapelle  droite, saint Jean dans le dsert,
     par _Le Moine_.

     Dans la chapelle suivante, la prdication du mme saint, par
     _Vincent_.

     Lors de la construction du nouveau portail, on dtruisit deux
     chapelles. Dans la troisime toient trois tableaux  fresque de
     _Pierre Mignard_.

     1. Au plafond, les cieux ouverts et le Pre ternel au milieu
     d'une gloire d'anges;

     2. Sur la partie droite du mur, la Circoncision;

     3. Sur la partie gauche, saint Jean baptisant Jsus-Christ dans
     le Jourdain.

     On voyoit dans l'autre trois sujets excuts dans la mme manire
     par _Lafosse_; au plafond, le Pre ternel accompagn des quatre
     vanglistes donnoit la bndiction aux mariages d'Adam et d've
     et de Marie avec Joseph, qui toient peints sur les murs latraux
     de cette chapelle.


     STATUES ET TOMBEAUX.

     Au-dessus de la chaire du prdicateur toit reprsent saint
     Eustache implorant le secours du ciel pour ses deux enfants
     emports par un lion et une louve. Ce morceau de sculpture avoit
     t excut sur les dessins de _Le Brun_.

     Sur la grille de fer qui sparoit la nef du choeur s'levoit un
     crucifix de bronze, l'un des plus grands morceaux de ce genre
     qu'il y et en France. Il toit d'un sculpteur nomm _tienne
     Laporte_. Ce Christ, qui pesoit, avec la croix, 1054 livres, fut
     transport ensuite dans la chapelle des fonts.

     Sous un grand arc,  ct de la chapelle de la Vierge, toit le
     tombeau de J.-B. Colbert, ministre sous Louis XIV, mort en
     1683[227].

          [Note 227: Au bas de ce tombeau, du ct de la chapelle qui lui
          toit adosse, on lisoit l'pitaphe suivante:

               D. O. M.

               _Prclar ac pernobili stipite equitum Colbertorum, qui
               anno Domini 1285 ex Scoti in Galliam transmigrarunt, ortus
               est vir magnus, Joannes Baptista Colbertus, marchio de
               Seignelai, etc., regi administer, oerarii rationes in
               certum et facilem statum redegit. Rem navalem instauravit.
               Promovit commercium. Bonarum artium studia fovit. Summa
               regni negotia pari sapenti et quitate gessit. Fidus,
               integer, providus, Ludovico Magno placuit. Obiit Parisiis,
               anno Domini 1683, tatis 64._

          _Nota._ L'auteur qui rapporte cette pitaphe ajoute qu'elle
          toit trs-peu apparente et presque cache, ce qu'il attribue 
          la crainte que le public ne remarqut avec malignit que l'on
          faisoit descendre Colbert d'une famille noble d'cosse, tandis
          que rellement il toit d'une origine franoise fort commune.]

     Colbert, reprsent  genoux sur un sarcophage de marbre noir,
     avoit les yeux fixs sur un livre qu'un ange tenoit ouvert devant
     lui; la Religion et l'Abondance, grandes comme nature, toient
     assises des deux cts du monument. La figure du ministre et
     celle de l'Abondance toient de _Coyzevox_; celles de l'ange et
     de la Religion, de _Tuby_[228].

          [Note 228: Ce monument, vant comme un chef-d'oeuvre de noblesse
          et de correction par tous les historiens, avoit t dpos au
          Muse des monuments franois. On ne peut nier qu'il n'y ait de
          la vrit dans la figure de Colbert; mais les deux statues
          allgoriques de l'Abondance et de la Religion manquent de
          caractre et d'expression, et prsentent, dans le jet de leurs
          draperies, l'affectation et le mauvais got qui entranoient
          dj l'cole vers cette dgradation totale o elle est tombe
          sous le rgne de Louis XV. La figure de l'ange a t dtruite
          pendant la rvolution.]

     Des mdaillons de bronze reprsentoient Joseph occup  faire
     distribuer du bl au peuple d'gypte, et Daniel donnant les
     ordres du roi Darius aux satrapes et aux gouverneurs de Perse;
     sur les jambages de l'arcade, sous laquelle toit pos le
     tombeau, on lisait plusieurs passages de l'criture.

     J.-B. Colbert, marquis de Seignelay, fils an du ministre, mort
     en 1690, fut inhum dans le mme tombeau.

     Vis--vis de ce monument, et sur un des piliers de la nef, un
     bas-relief de marbre blanc reprsentait l'Immortalit soutenant
     le buste de Martin Cureau de La Chambre, mdecin ordinaire de
     Louis XIV, et membre de l'Acadmie franoise, mort en 1669, 
     l'ge de soixante-quinze ans. Ce morceau, que l'on a vu aussi au
     Muse des monuments franois, avoit t excut par _Tuby_,
     d'aprs les dessins du _Cavalier Bernin_.

     Plusieurs autres personnages illustres, soit par leur naissance,
     soit par leurs talents, avoient encore leur spulture dans cette
     glise. Les plus remarquables toient:


     Ren Benot, docteur de Sorbonne, d'abord cur de Saint-Eustache,
     puis nomm  l'vch de Troie[229], mort en 1608. Il fut un de
     ceux qui, en 1593, furent appels pour instruire Henri IV dans la
     religion catholique.

          [Note 229: Il ne put obtenir de bulles, et fut oblig de
          renoncer  cet vch.]

     Franois d'Aubusson de La Feuillade, pair et marchal de France,
     mort en 1691. Nous avons dj parl de ce personnage en donnant
     la description de la place des Victoires.

     Anne-Hilarion de Constantin, comte de Tourville, vice-amiral,
     marchal de France, et l'un des plus grands hommes de mer qu'elle
     ait possds, mort en 1701.

     Gabriel-Claude, marquis d'O, lieutenant-gnral des armes
     navales du roi, mort en 1728.

     Gabriel-Simon, marquis d'O, brigadier des armes du roi, mort en
     1734, g de trente-sept ans. En lui finit la maison d'O, l'une
     des plus anciennes de la Normandie.

     Franois de Chevert, lieutenant-gnral des armes du roi, mort
     en 1769. On voyoit au Muse des monuments franois son buste et
     son tombeau, avec une pitaphe compose par d'Alembert pour ce
     grand capitaine[230].

          [Note 230: Cette pitaphe, crite en franois, mrite d'tre
          rapporte:

          Franois de Chevert, gouverneur de Givet et de Charlemont,
          lieutenant-gnral des armes du roi: sans aeux, sans fortune,
          sans appui, orphelin ds l'enfance, il entra au service  l'ge
          de XI ans; il s'leva, malgr l'envie,  force de mrite, et
          chaque grade fut le prix d'une action d'clat. Le titre seul de
          marchal de France a manqu, non pas  sa gloire, mais 
          l'exemple de ceux qui le prendront pour modle. Il toit n 
          Verdun-sur-Meuse, le 2 fvrier 1693; il mourut  Paris le 24
          janvier 1769.]

     Bernard de Girard, seigneur du Haillan, n  Bordeaux en 1535. Il
     fut historiographe de France, secrtaire des finances, et le
     premier qui exera la charge de gnalogiste du
     Saint-Esprit[231]: mort en 1610.

          [Note 231: Son Histoire de France depuis Pharamond jusqu' la
          mort de Charles VIII est le premier recueil de ce genre qu'on
          ait compos en franois; mais les erreurs innombrables dont elle
          est remplie, et la barbarie du style, l'ont fait relguer dans
          la poussire des bibliothques.]

     Marie Jars de Gournay, fille adoptive de Montaigne, et  laquelle
     on est redevable de la compilation des oeuvres de cet homme
     clbre: morte en 1645[232].

          [Note 232: On lisoit sur sa tombe l'pitaphe suivante:

          _Maria Gornacensis, quam Montanus ille filiam, Justus Lipsius
          adeque omnes docti sororem agnoverunt, vixit annos 80, devixit
          13 Jul. an. 1685. Umbra ternm victura_.]

     Vincent Voiture, crivain qui passa pour le plus bel esprit de la
     France, quelque temps avant qu'elle et produit des hommes de
     gnie, mort en 1648.

     Claude Favre, sieur de Vaugelas, habile grammairien, mort en
     1650.

     Franois de La Mothe Le Vayer, savant illustre, et prcepteur de
     Philippe de France, duc d'Orlans, mort en 1672.

     Amable de Bourzeis, abb de Saint-Martin-des-Cores, mort en 1672.

     Antoine Furetire, clbre par un bon dictionnaire franois, et
     par ses dmls avec l'Acadmie franoise, mort en 1688.

     Isaac de Benserade, pote ingnieux et habile courtisan, mort en
     1691.

     Claude Genest, auteur de plusieurs tragdies, entre autres de
     _Pnlope_, qui est reste au thtre. Il toit abb de
     Saint-Vilmer, aumnier de la duchesse d'Orlans, et secrtaire
     des commandements de M. le duc du Maine, mort en 1719.

     _Nota._ Les sept derniers personnages que nous venons de nommer
     toient tous membres de l'Acadmie franoise.

     Charles Lafosse, l'un des meilleurs peintres de son temps, mort
     en 1716.

     Guillaume Homberg, chimiste, physicien, naturaliste, renomm par
     ses vastes connoissances et par les nombreux crits dont il a
     enrichi les Mmoires de l'Acadmie des sciences, mort en 1715.

      ct du choeur,  droite, toit la chapelle de sainte
     Marguerite, dans laquelle on voyoit deux petits monuments en marbre
     et en bronze dor. Ils avoient t levs  la mmoire d'Hilaire
     de Rouill du Coudray et du marquis de Vins.

      peu de distance et du mme ct, on trouvoit une autre chapelle
     dite de saint Jean-Baptiste, dans laquelle avoient t inhums
     deux ministres d'tat, pre et fils: Joseph-Jean-Baptiste
     Fleuriau d'Armenonville, garde des sceaux de France en 1722, mort
     en 1728; Charles-Jean-Baptiste Fleuriau, comte de Morville,
     secrtaire d'tat sur la dmission de son pre en 1722, et reu
     la mme anne  l'Acadmie franoise, mort en 1732. Leur tombeau,
     excut par _Bouchardon_, consistoit en une urne accompagne de
     quelques ornements fort simples.


La paroisse de Saint-Eustache toit un dmembrement de celle de
Saint-Germain-l'Auxerrois; et la nomination de la cure appartenoit au
chapitre de Notre-Dame, comme ayant succd, aprs la runion, aux droits
du chapitre de Saint-Germain. La circonscription de cette paroisse toit
d'une trs-grande tendue; elle comprenoit:

La rue de la Lingerie des deux cts, le ct gauche de la rue aux Fers;
de l elle prenoit le ct gauche de la rue Saint-Denis jusqu' l'espace
compris entre la rue Mauconseil et celle du Petit-Lion. Ensuite,
traversant la rue Franoise, elle s'tendoit jusqu'au cul-de-sac de la
Bouteille, d'o elle reprenoit la rue Montorgueil, la rue des
Petits-Carreaux, et suivoit tout le ct gauche de la rue Poissonnire.

Cette paroisse avoit encore le ct gauche de la rue d'Enfer, des rues
Coquenart et de Saint-Lazare. En revenant elle avoit les rues nouvellement
bties dans la Chausse-d'Antin; puis la rue Neuve-Saint-Augustin, une
partie de la rue de Richelieu jusqu' la rue Saint-Honor; et depuis le
coin de la rue Saint-Honor, tout le ct gauche, jusqu' celle de la
Lingerie, point de dpart.

Parmi les reliques qu'on gardoit dans cette glise, on en remarquoit une
de saint Eustache, son patron, renferme dans une chsse d'argent. Cette
relique lui avoit t envoye, sous le pontificat de Grgoire XV, par le
cardinal d'Est et par le chapitre de Saint-Eustache de Rome[233].

          [Note 233: L'glise de Saint-Eustache, rendue au culte, est
          aujourd'hui l'une des paroisses de Paris.]


COMMUNAUT DE SAINTE-AGNS.

Cette communaut, situe dans la rue Pltrire, avoit t institue dans
l'intention charitable de procurer aux jeunes filles pauvres du quartier
un moyen honnte d'existence, en les levant gratuitement dans les
diffrents genres d'industrie propres  leur sexe, tels que la couture, la
broderie, la tapisserie, etc.[234] _Lonard de Lamet_, cur de
Saint-Eustache, avoit conu l'ide de cet tablissement,  la formation
duquel plusieurs personnes pieuses s'empressrent de concourir. Ces
premires libralits suffirent aux besoins les plus pressants de cette
maison, qui ne fut d'abord compose que de trois soeurs; mais en 1681,
trois ans aprs sa fondation, on y comptoit dj quinze soeurs-matresses,
qui donnoient des leons  plus de deux cents jeunes filles. Le roi,
convaincu des avantages que la classe indigente pouvoit retirer d'un
pareil tablissement, le confirma par lettres-patentes du mois de mars
1682, enregistres le 28 aot 1683. Par ces lettres il est dit que cette
communaut jouira de toutes les franchises et privilges des maisons de
fondation royale,  condition nanmoins qu'elle ne pourra tre change en
maison de profession religieuse, et qu'elle continuera, comme elle a
commenc,  remplir l'objet de son institution. La mme anne M. de
Colbert lui fit don de 500 livres de rentes.

          [Note 234: Sauval, t. I, p. 650.]

Rien n'toit comparable au zle et  la charit des saintes filles qui
dirigeoient cette utile fondation. Dans l'extrme pauvret o elles
vivoient, elles se privoient souvent du ncessaire pour fournir aux
besoins des enfants qui leur toient confis. On les vit, dans l'hiver
rigoureux de 1709, et dans la disette qui le suivit, pousser cette ardente
charit jusqu' sacrifier leur contrat de 500 livres, seul bien qu'elles
possdassent, pour acheter la farine ncessaire  la subsistance de leurs
pauvres petites lves. Tels sont les prodiges du christianisme; et une
vertu si touchante mrite d'autant plus d'tre loue, que, trouvant en
elle-mme la seule rcompense qu'elle dsire, elle vite la louange, et
fait ses dlices de l'obscurit.

Le cur de Saint-Eustache toit charg de la surveillance de la communaut
de Sainte-Agns, dont la maison avoit, dans la rue du Jour, une porte par
laquelle les soeurs se rendoient  l'office divin de la paroisse. On y
prenoit aussi en pension de jeunes demoiselles qui recevoient une
ducation honorable et chrtienne dans une partie de l'difice spare de
l'cole des pauvres filles[235].

          [Note 235: Cette institution n'existe plus. Ses btiments sont
          maintenant occups par des particuliers.]


CHAPELLE DE SAINTE-MARIE-GYPTIENNE, OU DE LA JUSSIENNE.

On ignore galement et le nom du fondateur et dans quel temps fut btie
cette chapelle, qui faisoit le coin de la rue Montmartre et de celle de la
Jussienne. Tous les auteurs qui en ont parl n'ont prsent que des
conjectures qui ne sont appuyes sur aucun acte authentique. Dubreul, dom
Flibien, et Piganiol qui les copie, lui assignent une origine fort
ancienne, et, sur la foi de quelques titres mal interprts, se sont
imagin qu'elle avoit t donne aux Augustins lors de leur premier
tablissement  Paris, c'est--dire vers l'an 1250[236].

          [Note 236: Dubreuil, p. 550.--Hist. de Par., t. I, p. 331.]

L'abb Lebeuf conjecture que cette chapelle a pu servir de clture  une
femme de Blois, qui s'y sera renferme pour faire pnitence de s'tre
mle du mtier des gyptiens ou Bohmiens, ou bien  une autre de ces
gyptiennes qui se disoient condamnes  faire des plerinages par
pnitence et par mortification, et qui se seroit renferme dans cette
chapelle pour y finir ses jours,  l'imitation de sainte
Marie-gyptienne[237].

          [Note 237: T. I, p. 105. Cette chapelle est dsigne dans
          quelques titres sous le nom de
          Sainte-Marie-l'gyptienne-de-Blois.]

Jaillot pense que toutes ces opinions sont destitues de fondement. Il
prtend d'abord que les Augustins n'ont jamais possd cette chapelle; et
les preuves qu'il en donne sont que ces religieux achetrent une maison
et un jardin hors la porte de Montmartre; que non-seulement il n'est point
fait mention dans le contrat d'acquisition qu'il y et alors de chapelle
en ce lieu, mais qu'il est au contraire prouv qu'il n'y en avoit point,
par l'acte mme d'amortissement du mois de dcembre 1259, lequel porte
qu'ils y devoient faire construire une maison et une chapelle, _ibidem
domum et oratorium construere_[238]. Celle qu'ils y firent lever portoit
le nom de Saint-Augustin, et c'est ainsi qu'elle est dsigne dans la
bulle du pape Alexandre IV, du 6 juin 1260. Lorsque les Augustins
abandonnrent cette demeure en 1285, il n'est fait mention de la chapelle
ni dans la cession qu'ils firent de leur manoir, en 1290,  Guillaume le
Normand, ni dans la vente que l'vque de Paris en fit en 1293  Robert,
fils du comte de Flandre. On stipula, dit-il, dans cet acte, que _le
cimetire ne seroit point employ  des usages profanes_: le silence qu'on
garde sur la chapelle ne donneroit-il pas lieu de penser que, si elle et
exist, on auroit galement stipul ou qu'elle seroit conserve, ou que si
l'on venoit  l'abattre, le terrain n'en seroit pas moins respect que
celui du cimetire? Il y a plus: auroit-on permis aux Augustins de la
vendre  un particulier? Il en faut donc conclure qu'elle ne subsistoit
plus alors, et que celle de Sainte-Marie-gyptienne fut btie depuis sur
l'emplacement de l'ancienne ou sur celui du cimetire qui lui toit
contigu[239].

          [Note 238: Pet. Cart. de l'vch, fol. 128, chart. 158.]

          [Note 239: Rech. sur Par., quart. S. Eust., p. 33.]

Le mme critique oppose aux conjectures de l'abb Lebeuf que les gyptiens
ou Bohmiens dont il parle ne furent connus  Paris, suivant les anciens
auteurs, que dans l'anne 1427[240], et que cette chapelle existoit bien
auparavant, puisqu'il en est fait mention dans le censier de l'vch de
1372, o elle est appele chapelle de _Quoque Hron_, et dans celui de
1399, o elle est indique sous le nom de la chapelle de l'_gyptienne_;
et que le surnom de _Blois_ se trouve pour la premire fois dans une
opposition faite par l'vque, le 19 juin 1438, aux cries d'une maison
rue Coq-Hron, prs l'_gyptienne-de-Blois_.

          [Note 240: Paris toit alors au pouvoir des Anglois. La populace
          ignorante et crdule de cette malheureuse ville reut, comme des
          gens inspirs, ces trangers qui la bercrent des contes les
          plus ridicules. Ils dbitrent que, ns dans la Basse-gypte,
          ils avoient d'abord abjur leur fausse religion pour embrasser
          la religion catholique; mais qu'tant ensuite retombs dans
          leurs premires erreurs, ils n'avoient pu en obtenir
          l'absolution du pape que sous la condition de courir le monde
          pendant sept ans. Ils arrivrent d'abord au nombre de douze,
          dont l'un se disoit duc et l'autre comte; les dix autres
          passoient pour des gens de leur suite, et les traitoient avec
          une apparence de respect. Le reste de la troupe les suivit de
          prs; mais comme ils toient environ cent vingt, hommes, femmes,
          vieillards et enfants, ils reurent l'ordre de s'arrter au
          village de la Chapelle, entre Paris et Saint-Denis. Ce fut l
          que les Parisiens, et surtout les femmes, allrent consulter ces
          vagabonds, qui abusrent bien trangement de leur simplicit.
          Ils disoient aux femmes: _ton mari t'a fait cousse_; aux hommes:
          _ta femme t'a fait coux_. Ces oracles impertinents produisirent
          un tel dsordre dans les mnages, que l'vque fut oblig, pour
          les faire cesser, de se rendre lui-mme au village de la
          Chapelle; l un religieux prcha avec force contre les diseurs
          de bonne aventure, et excommunia, par son ordre, tous ceux qui
          leur avoient montr leurs mains et avoient ajout foi  leurs
          prdictions. Cette crmonie effraya tellement les esprits, que,
          ds le jour mme, le village de la Chapelle fut dsert, et que
          les Bohmiens, n'y trouvant plus de pratiques, allrent chercher
          fortune ailleurs.]

Aprs avoir dtruit l'assertion des auteurs qui l'ont prcd, Jaillot
avoue qu'il n'a rien trouv d'authentique, ni sur la fondation de cet
difice, ni sur l'tymologie de son nom; nous imiterons sa rserve,
n'ayant pas plus que lui le moyen d'claircir ce point si obscur de
l'histoire des monuments de Paris[241].

Les marchands drapiers avoient choisi cette chapelle pour y placer leur
confrrie, et y faisoient dire une messe tous les dimanches et ftes,
usage qui s'est pratiqu jusqu' la rvolution.

          [Note 241: Cette chapelle a t dtruite dans la rvolution, et
          remplace par une maison particulire.]


COLLGE DES BONS-ENFANTS[242], ET CHAPELLE SAINT-CLAIR.

          [Note 242: Cette dnomination des Bons Enfants toit autrefois
          commune  tous les collges de France; mais ces tablissements
          s'tant multiplis, on s'accoutuma  les distinguer par le nom
          de leurs fondateurs.]

Ce collge, depuis long-temps dtruit, toit situ prs de l'glise
Saint-Honor, dans la rue  laquelle il a donn son nom; et la chapelle de
Saint-Clair en dpendoit. Quelques historiens en ont attribu la fondation
 _Renold Chereins_ ou _Cherei_, fondateur de l'glise collgiale de
Saint-Honor; d'autres assurent avec plus d'autorit[243] que la
construction de cette basilique n'toit pas encore acheve, lorsque
_tienne Belot_ et _Ada_ sa femme projetrent, en 1208, de faire
construire auprs d'elle une maison pour treize pauvres coliers, qui
seroient instruits par un chanoine de Saint-Honor, dont ils auroient
fond la prbende. Ce qui a pu tromper ceux qui ont soutenu l'autre
opinion, c'est que Renold Cherei voulut bien contribuer  cette bonne
oeuvre par la cession de l'emplacement sur lequel fut btie cette maison,
laquelle fut appele _l'Hpital des pauvres coliers_.

          [Note 243: _Hist. univ. Par._, t. III, p. 45.]

C'toit l'vque de Paris qui nommoit les boursiers de ce collge; et,
quoiqu'il ne ft pas situ dans le quartier de l'Universit, il n'en toit
pas moins soumis  ses lois comme toutes les autres institutions du mme
genre. Les choses restrent en cet tat jusqu'en 1432, que, sur la demande
du chapitre de Saint-Honor qui se disoit fort pauvre, cet tablissement,
alors compos seulement d'un chanoine-matre, d'un chapelain et de quatre
pauvres coliers, fut runi avec sa chapelle  cette collgiale, par
Jacques du Chastelier, vque de Paris[244]; mais ce changement ne fut pas
de longue dure. L'Universit se hta de reprsenter qu'il existait une
prbende spcialement fonde pour le service de ce collge, et cette
reprsentation dtermina l'vque  casser l'union qu'il avoit prononce,
et  rtablir le collge sur le mme pied qu'auparavant. Ceci dura
jusqu'en 1602, poque  laquelle les Chanoines de Saint-Honor, par des
raisons que les historiens n'indiquent pas, obtinrent une nouvelle runion
de ce collge  leur chapitre, runion qui fut confirme par une bulle de
Clment VIII du mois d'octobre de la mme anne, vrifie au parlement le
30 juillet 1605.

          [Note 244: Manusc. de Saint-Germ.-des-Prs, c. 453, fol. 252.]

Il parot vraisemblable que le chapitre avoit promis de se charger
directement d'y faire continuer l'enseignement, car dans l'anne 1611 on y
voit encore deux professeurs. Mais cette nouvelle administration ne fut
point continue; les tudes y cessrent bientt entirement, et le collge
resta incorpor et annex au chapitre, ainsi que la chapelle qui en
dpendoit. Ddie d'abord sous l'invocation de la Sainte-Vierge, elle prit
ensuite le nom de Saint-Clair,  l'occasion d'une confrrie en l'honneur
de ce saint qui y avoit t tablie en 1486, et qui l'en a fait regarder
depuis comme le principal titulaire[245].

          [Note 245: Dans cette chapelle avoit t inhum Geoffroi Coeur
          ou Cueur, matre-d'htel du roi Louis XI, et fils de Jacques
          Coeur, trsorier du roi Charles VII. Cette circonstance a fait
          croire  quelques-uns qu'il toit l'un des fondateurs de cette
          chapelle et du collge, ce qui ne pouvoit tre, puisqu'il mourut
          en 1478, ainsi que le portoit son pitaphe. On ne peut le
          regarder que comme un bienfaiteur qui aura contribu  leur
          rtablissement.]


HALLE AU BL.

La Halle au bl, place autrefois dans le quartier o toient les
principales Halles de Paris, consistoit en une place irrgulire, mais
d'une trs-vaste tendue, et entoure de maisons. On peut s'en faire une
ide assez juste en se figurant un grand espace vide au milieu des maisons
qui donnent sur les rues de la Lingerie, de la Cordonnerie, des
Grands-Piliers, de la Tonnellerie et de la Friperie.

Il y avoit une autre Halle ou March au bl, qui, de temps immmorial, se
tenoit dans la Cit, vis--vis l'glise de la Magdeleine. Ce march
appartenoit aux rois de France; et l'on trouve qu'en 1216
Philippe-Auguste, qui venoit de faire construire les Halles dans
_Champeaux_, en fit prsent  son chanson, dont il vouloit rcompenser
les services. Un sicle aprs il appartenoit  un chanoine de Notre-Dame
de Paris, et en 1436 le chapitre de cette glise en toit le propritaire.
Ce n'est que vers le milieu du dix-septime sicle que l'on jugea 
propos de runir ensemble les deux marchs au bl dans le quartier commun
 tous les marchs de Paris.

La ville ayant fait l'acquisition, en 1755, du terrain qu'avoit occup
l'htel de Soissons, dmoli quelques annes auparavant, la rsolution fut
prise de btir sur cet emplacement une nouvelle halle au bl, et
d'abandonner l'ancienne, dont l'incommodit se faisoit sentir de jour en
jour davantage. Cet difice, commenc en 1763, fut achev dans l'espace de
trois ans, par les soins de M. de Viarmes, prvt des marchands[246],
d'aprs les dessins de M. Le Camus de Mzires, architecte.

          [Note 246: Le projet de dmolir l'htel de Soissons avoit t
          conu ds le rgne de Louis XIV, et M. de Colbert avoit rsolu
          de faire de ce grand espace une des plus belles places
          monumentales de Paris. On et vu au sommet d'un rocher
          trs-lev et dont la base et t assise au milieu d'un immense
          bassin, la statue en bronze de Louis XIV foulant aux pieds la
          Discorde et l'Hrsie. Quatre fleuves, galement en bronze, et
          d'une proportion colossale, auroient vers de larges nappes
          d'eau dans le bassin entour d'une balustrade de marbre; l se
          seroient rendues les eaux de l'aquduc d'Arcueil, pour tre
          ensuite distribues par des canaux dans diffrents quartiers de
          la ville. Tout toit dispos pour l'excution de ce grand
          dessein, lorsque la mort du ministre le fit avorter. Le modle
          du monument, dj excut en petit par _Girardon_, a long-temps
          orn le cabinet de ce sculpteur.]

Ce monument, form d'un vaste portique circulaire qui rgne autour d'une
cour de vingt pieds de diamtre, est le seul de ce genre qui existe 
Paris, et qui puisse nous donner une ide des thtres et amphithtres
des anciens, composs, il est vrai, les uns d'un simple demi-cercle, les
autres dans une forme elliptique, mais dont la masse devoit offrir 
l'oeil un effet  peu prs semblable  celui que prsente ce monument.

La cour immense que renferme cet difice fut laisse  dcouvert lors de
sa construction; mais on s'aperut bientt que les portiques vots qui
l'environnent n'toient pas suffisants pour abriter tous les grains auquel
il sert d'entrept, et le projet de couvrir cette cour fut arrt. MM.
Legrand et Molinos, architectes, chargs, en 1782, de ce grand travail,
l'excutrent avec une rare perfection, d'aprs le systme ingnieux et
conomique de Philibert Delorme, c'est--dire en charpente, compose de
planches de sapin appareilles deux  deux[247]. Cette coupole, presque
gale en diamtre  celle du Panthon de Rome, perce de vingt-cinq rayons
garnis de vitraux, produisoit le plus grand effet, et paroissoit d'une
grandeur et d'une lgret surprenantes. L'oeil parcouroit avec tonnement
cette vote immense de cent quatre-vingt-dix-huit pieds de dveloppement
dans sa monte, trois cent soixante-dix-sept pieds de circonfrence, et
cent pieds de hauteur du pav  son sommet; on ne concevoit pas comment
elle pouvoit se soutenir ainsi dcoupe, et sur moins d'un pied
d'paisseur apparente[248].

          [Note 247: Ces planches n'avoient qu'un pied de largeur, un
          pouce d'paisseur et quatre pieds de longueur.]

          [Note 248: _Voyez_ pl. 81. Cette coupole ayant t incendie en
          1802, par la ngligence d'un plombier, a t reconstruite depuis
          dans la mme forme, mais en matires incombustibles; et, l'on y
          a fait une heureuse application de l'appareil en fer fondu que
          l'on avoit employ dans la construction des ponts de l'Arsenal
          et des Arts.]

Ce monument, si imposant par sa masse, mrite encore d'tre remarqu pour
sa construction soigne, la lgret de ses votes en briques, la forme
recherche et l'appareil de ses deux escaliers; enfin il est peu
d'difices  Paris qui prsentent, sous tous les rapports d'ensemble et de
dtails, un aspect plus satisfaisant[249].

          [Note 249: Sur le mur de face intrieure on voyoit trois
          mdaillons en bas-relief, excuts par M. Roland, reprsentant
          les portraits de Louis XV, de M. Le Noir, lieutenant de police,
          et de Philibert Delorme. Les deux premiers ont t dtruits.]

La colonne astronomique que l'on voit accole  sa surface extrieure est
celle que Catherine de Mdicis fit lever, en 1572, dans la cour de
l'htel de Soissons, et le seul dbris qui reste de cette demeure royale.
Cette colonne, d'ordonnance dorique, a quatre-vingt-quinze pieds
d'lvation. Bullant, qui en fut l'architecte, creusa dans son intrieur
un escalier[250] qui existe encore, et qui conduisoit autrefois  une
espce d'observatoire tabli sur le tailloir, dans lequel on prtend que
Catherine de Mdicis se retiroit souvent avec ses astronomes.

          [Note 250: Cet escalier est orn de bas-reliefs qui reprsentent
          des trophes, des couronnes, des _C_ et des _H_ entrelacs, des
          miroirs casss, et des lacs d'amour dchirs, emblmes du
          veuvage et de la douleur de cette princesse.]

 l'poque de la construction de la Halle au bl, cette colonne, qui avoit
t conserve par les soins gnreux d'un simple particulier[251], fut
engage dans le mur du nouveau monument, ce qui lui a fait perdre une
partie de son effet. On pratiqua en mme temps dans le soubassement une
fontaine publique; et sur le ft on traa un mridien, trs-ingnieux,
compos par le pre Pingr, chanoine rgulier de Sainte-Genevive, et de
l'Acadmie des Sciences.

          [Note 251: M. Louis Petit de Bachaumont, le mme qui nous a
          laiss trente volumes d'anecdotes et de nouvelles. On alloit la
          dmolir avec le reste de l'htel lorsqu'il en fit l'acquisition
          moyennant 800 liv., et la cda ensuite  la ville, sous la
          condition qu'elle seroit conserve.]


HOSPICE DE LA RUE DE GRENELLE.

Cet hpital ou hospice, qui existoit encore en 1760, avoit t fond en
1497[252] dans cette rue, pour huit pauvres filles ou veuves de quarante 
cinquante ans. Il toit situ prs de la rue des Deux-cus, et devoit son
tablissement  Catherine Du Homme, veuve de Guillaume Barthlemi, qui
lgua  cet effet un jardin dont elle toit propritaire dans la rue de
Grenelle, chargeant les enfants de sa soeur de l'excution de ses volonts
 cet gard.

          [Note 252: Sauval, t. I, p. 509.--Hist. de Par., prf.]


HTELS.

ANCIENS HTELS DTRUITS.

_Htel d'Aligre._

Cet htel, situ rue d'Orlans, s'tendoit anciennement jusqu'aux rues
Saint-Honor et de Grenelle[253]. Il appartenoit, sous le rgne de Henri
II,  M. de Roquencourt, contrleur-gnral des finances[254], qui en fit
don  Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois. De cette famille il
passa  Pierre Brlart, marquis de Sillery; puis  Achille de Harlay,
matre des requtes. Son fils ayant t nomm premier prsident en 1669,
le vendit  M. de Verthamont. Du reste, cet difice n'avoit rien de
remarquable ni dans son architecture ni dans son intrieur.

          [Note 253: Il en existe encore une partie assez considrable
          dans la rue d'Orlans.]

          [Note 254: Sauval, t. II, p. 121.]


_Htel de Chamillart._

Cet htel toit situ rue Coq-Hron. Il a port le nom d'htel de Gesvres,
puis celui de Chamillart, contrleur-gnral des finances, qui en avoit
fait l'acquisition. Il prit ensuite celui de Coigny, du marchal de ce nom
qui l'habita long-temps, ainsi que sa famille. Il n'avoit rien de
remarquable.


_Htel de Flandre._

Sauval, le seul des historiens de Paris qui ait parl de cet htel avec
quelque dtail, est tellement obscur et embrouill dans ce qu'il en dit,
son rcit offre mme tant de contradictions videntes, qu'il n'est pas
facile d'y dmler la vrit. Cependant, en le comparant avec les foibles
renseignements que l'on rencontre ailleurs, on trouve que Gui de
Dampierre, comte de Flandre, acheta, vers l'an 1292, d'un bourgeois nomm
Coquillier, une grande maison situe dans la rue appele de son nom rue
_Coquillire_, et que ce seigneur ne la trouvant point assez vaste, il
acquit encore de Simon Matiphas de Buci, vque de Paris, trois arpents et
demi de terres voisines, sur lesquels il fit construire son htel et les
jardins qui en dpendoient. Cet htel toit situ prs des murailles qui
formoient l'enceinte de la ville sous le rgne de Charles V, et avoit sa
principale entre sur la rue Coquillire.

Il parot qu'il occupoit tout l'espace renferm entre les rues des
Vieux-Augustins, Pagevin, Pltrire et Coquillire[255]. Robert, fils an
du comte de Flandre, fit, en 1293, une nouvelle acquisition de l'vque de
Paris. Les censiers de l'archevch nous apprennent qu'il en acheta[256]
le _pourpris_ ou _manoir_, qui avoit servi aux Augustins lors de leur
premier tablissement dans cette ville, et toutes les terres qui
l'environnoient[257].

          [Note 255: Arch. de l'archev.]

          [Note 256: _Voyez_ l'article de la chapelle
          Sainte-Marie-gyptienne, page 317.]

          [Note 257: Cet espace comprenoit tout ce que nous voyons
          aujourd'hui entre les rues de la Jussienne, Montmartre, des
          Vieux-Augustins et Pagevin.]

Cet htel appartint  ses descendants jusqu'au mariage de Marguerite de
Flandre avec Philippe de France, fils du roi Jean, et premier duc de
Bourgogne de la seconde race. Il passa ensuite  Antoine de Bourgogne, duc
de Brabant, leur second fils. Aprs sa mort et celle de ses fils, qui ne
laissrent point d'enfants, cet htel fut runi aux domaines des ducs de
Bourgogne, comtes de Flandre.

En 1493, il appartenoit encore  Marie de Bourgogne, fille unique du
dernier duc de ce nom, laquelle pousa Maximilien, archiduc d'Autriche;
leurs enfants en hritrent, et l'htel subsista jusqu'en 1543. Au mois de
septembre de cette anne, Franois Ier ordonna, par lettres-patentes,
qu'il seroit dmoli, et l'emplacement divis en plusieurs places, que l'on
vendroit  des particuliers. On ne conserva de cet difice que deux gros
pavillons carrs, btis, l'un dans l'alignement de la rue Coquillire, et
l'autre le long de la rue Coq-Hron, lesquels ne furent dmolis qu'en
1618.

L'enceinte de cet htel toit si tendue que sur le terrain qu'il occupoit
on btit depuis les htels d'Armenonville (actuellement des Postes), de
Chamillart, de Bullion, et un grand nombre d'autres maisons moins
considrables.


_Htel de Laval._

Cette maison, dont Franois Mansard fut l'architecte, avoit t btie au
bout de la rue Coquillire, prs de l'emplacement des anciennes
fortifications de la ville. Elle appartenoit, en 1684,  M. Berrier, qui,
faisant faire des fouilles dans son jardin, y trouva,  deux toises de
profondeur, les fondements d'un ancien difice, et dans les ruines d'une
vieille tour, une tte de femme[258] en bronze antique. Elle toit un peu
plus grande que nature, surmonte d'une tour qui lui servoit de coiffure;
et les yeux en avoient t arrachs, apparemment parce qu'ils toient
d'argent. La dcouverte de cette figure exera beaucoup la sagacit des
antiquaires, et fit natre une foule de conjectures. La tour crnele et 
six faces dont elle toit couronne parut  quelques-uns une preuve
convaincante que c'toit une tte de la desse Cyble, autrefois en grande
vnration dans les Gaules. Le pre Molinet pensa que ce pouvoit tre
celle d'une statue d'Isis spcialement honore  Paris. Enfin les auteurs
du Journal de Trvoux crurent y voir une reprsentation de la ville
elle-mme, difie sous le nom de la _desse Lutce_.

          [Note 258: Cette tte se voit maintenant au cabinet des antiques
          de la Bibliothque du roi.]


_Htel de Royaumont._

Cet htel, bti en 1613 par Philippe Hurault, vque de Chartres et abb
de Royaumont, toit situ rue du Jour, et fut pendant quelque temps le
rendez-vous gnral des duellistes de Paris. Il toit alors occup par
Franois de Montmorency, comte de Boutteville; et les braves de la cour et
de la ville s'y assembloient le matin dans une salle basse, o l'on
trouvoit toujours du pain et du vin sur une table dresse exprs, et des
fleurets pour s'escrimer.


_Htel de Soissons._

Cet htel, bti sur l'emplacement qu'occupe actuellement la Halle au bl,
s'tendoit d'un ct jusqu'aux rues Coquillire, du Four, de Grenelle, et
de l'autre comprenoit dans son enceinte une partie des rues d'Orlans et
des Vieilles-tuves; mais il n'eut pas toujours ni le mme nom ni la mme
tendue: car depuis le treizime sicle, poque  laquelle remontent les
notions que l'on possde sur ce monument, jusqu' sa destruction, nous
trouvons qu'il changea vingt fois de matre et cinq fois de nom. Il fut
nomm d'abord l'htel de _Nesle_, puis l'htel de _Bohme_, ensuite le
_couvent des Filles Pnitentes_, l'htel de _la Reine_, enfin l'htel de
_Soissons_.

Il fut d'abord connu sous le nom d'htel de Nesle, parce qu'il
appartenoit, au treizime sicle, aux seigneurs de cette illustre maison.
On voit, par les titres du trsor des chartes, que Jean II de Nesle,
chtelain de Bruges, et Eustache de Saint-Pol sa femme, le donnrent, en
1232, au roi saint Louis et  la reine Blanche sa mre[259],  laquelle
il appartint presque aussitt en entier par le don que le roi lui fit de
tous les droits qu'il pouvoit y avoir. Ds que la reine Blanche en fut
devenue l'unique propritaire, elle en fit sa demeure habituelle; et ce
fut dans cette maison qu'elle mourut.

          [Note 259: Il y avoit  Paris deux htels de _Nesle_: celui dont
          il est fait mention ici, et le fameux htel dont nous avons dj
          parl plusieurs fois, lequel toit situ de l'autre ct de la
          rivire, et prs de la porte du mme nom. Quelques auteurs ont
          avanc que ce fut ce dernier qui fut donn  saint Louis et  sa
          mre; mais plusieurs titres authentiques prouvent d'une manire
          vidente que l'htel en question toit dans la censive de
          l'vque de Paris. L'htel de Nesle, situ sur la rive
          mridionale, toit dans la seigneurie de l'abb de
          Saint-Germain; d'o il s'ensuit ncessairement que ce devoit
          tre celui dont nous parlons ici.]

Il est trs-probable qu'aprs la mort de la reine Blanche cet htel fut
runi aux domaines de la couronne, puisqu'en 1296 Philippe-le-Bel,
petit-fils de saint Louis, le donna  Charles, comte de Valois, son frre,
et qu'en 1327 Philippe de Valois, depuis roi de France, en fit prsent 
son tour  Jean de Luxembourg, roi de Bohme. Jusqu' cette poque l'htel
de Nesle n'avoit pas chang de nom; mais alors on lui donna celui du
nouveau propritaire, et depuis ce temps on le trouve dsign dans
plusieurs chartes du quatorzime sicle sous les noms de _Behagne_,
_Bahaigne_, _Bhaine_, _Bohaigne_, etc., dont on se servoit alors pour
exprimer celui de _Bohme_. Aprs la mort du roi de Bohme, Bonne de
Luxembourg sa fille, ayant pous Jean de France, fils an de Philippe
de Valois, et depuis son successeur, cet htel revint de nouveau, par ce
mariage, au domaine de la couronne.

On trouve ensuite que Jean et Charles son fils en firent don  Amde VI,
comte de Savoie, en vertu d'un trait conclu entre eux le 5 janvier 1354.
Cet htel passa ensuite  la maison d'Anjou; mais nous n'avons trouv
aucun titre qui ait pu nous instruire si ce fut par don ou par acquisition
que cette famille en devint propritaire. Quoi qu'il en soit, il est
certain qu'en 1388 il appartenoit  Marie de Bretagne, veuve de Louis de
France, fils du roi Jean, duc d'Anjou, roi de Jrusalem et de Sicile, et 
Louis IIe du nom leur fils; car, dans cette anne 1388, ils le vendirent
12,000 livres au roi Charles VI, qui le donna  son frre Louis de France,
duc de Touraine et de Valois, depuis duc d'Orlans. On continua cependant
toujours  l'appeler l'htel de Bohme; et il fut connu sous ce nom
jusqu'en 1492 ou 1493, poque  laquelle le duc d'Orlans (depuis Louis
XII) accorda une partie de cet htel aux Filles Pnitentes pour y tablir
leur communaut[260]: il prit alors le nom de _Maison des Filles
Pnitentes_.

          [Note 260: _Voyez_ t. I, p. 584, 2e partie.]

Comme ce fut  cette occasion que commencrent les changements qui par
degrs firent disparotre toutes les anciennes constructions de ce
monument, nous croyons  propos de donner ici une ide de ce qu'il toit 
cette poque.

L'htel, ou plutt le palais de Bohme, presque toujours habit par des
souverains ou par des princes du sang de France, ne le cdoit alors ni au
Louvre ni aux autres maisons royales, soit par l'tendue, soit par la
richesse des dcorations intrieures. Le principal corps de logis
contenoit deux grands appartements de parade avec tous leurs accessoires.
Ils toient clairs par des croises longues, troites et fermes de fil
d'archal; les lambris et plafonds toient en bois d'Irlande couvert de
sculptures, ce qui toit alors un trs-grand luxe: car ceux qui dcoroient
au Louvre les appartements du roi et de la reine n'toient ni d'un autre
travail ni d'une autre matire. Le jardin plac devant ces appartements
avoit  peu prs quarante-cinq toises de longueur, et s'tendoit depuis la
rue d'Orlans jusqu' la place qui est devant Saint-Eustache; au milieu de
ce jardin toit un bassin avec un jet d'eau, et auprs une grande
esplanade o le roi et les princes venoient s'exercer  la joute et aux
autres jeux guerriers en usage dans ces temps-l. Tel toit le magnifique
manoir qui excitoit l'admiration de nos aeux, et dont les historiens nous
ont transmis la description la plus dtaille, avec les regrets les plus
vifs de ce qu'aprs la cession faite d'une partie de cette maison aux
Filles Pnitentes, de si beaux lieux eussent t convertis en chapelles,
dortoirs, clotres, etc.

Ces filles achetrent, en 1498, le reste de la maison, et alors cet htel
ne fut plus dsign que sous le nom de _Maison des Filles Pnitentes_.
D'aprs ce que nous venons de dire, on voit qu'il occupoit ds lors une
vaste tendue de terrain; cependant on se tromperoit si l'on croyoit qu'il
comprt  cette poque tout celui qui fut renferm depuis dans l'htel de
Soissons. Qu'on se figure les murs de l'enceinte de Philippe-Auguste qui
traversoient cet endroit  une certaine distance de la rue de Grenelle;
qu'on se reprsente la rue d'Orlans prolonge jusqu' la rue Coquillire,
on aura une ide assez juste de l'tendue de l'htel de Bohme remplissant
l'espace intermdiaire, ce qui pouvoit former  peu prs la moiti du
terrain qu'a occup depuis l'htel de Soissons. Dj mme on avoit perc
et dmoli le mur de clture de la ville pour agrandir cet difice, lorsque
les Filles Pnitentes s'y tablirent. Elles y restrent jusqu'en 1572,
poque  laquelle Catherine de Mdicis, ayant abandonn la construction
des Tuileries, les fit transfrer rue Saint-Denis, et choisit cet endroit
pour y faire btir un nouveau palais qui fut appel _htel de la Reine_.

Cette princesse acheta pour cet effet plusieurs maisons du ct de la rue
du Four, et fit abattre le monastre et l'glise des Filles Pnitentes
avec tout ce qui en dpendoit; par ses ordres on coupa les rues d'Orlans
et des tuves, qu'elle fit renfermer dans le plan du nouvel difice; de
sorte qu'il ne resta pas le moindre vestige ni de l'htel de Nesle, ni de
celui de Bohme, ni du couvent des Filles Pnitentes. Les btiments
qu'elle fit lever formoient cinq appartements immenses, et d'une
magnificence vraiment royale. En effet Sauval dit l'avoir vu occup en
mme temps par plusieurs princes du sang; et il ajoute que cet htel toit
si vaste et si commode, qu'il n'y avoit  Paris que le Palais Cardinal qui
pt lui tre compar[261].

          [Note 261: _Voy._ pl. 82.]

On entroit dans cette belle demeure par un superbe portail imit de celui
de Farnse  Caprarole; au-del de la grande cour toit un parterre, au
milieu duquel s'levoit une Vnus de marbre blanc, ouvrage de Jean Goujon;
elle toit porte sur quatre consoles, et place au-dessus d'un bassin en
marbre de la mme couleur.

Du ct des rues Coquillire et de Grenelle, on avoit trac un autre grand
parterre, accompagn de plusieurs alles d'arbres qui servoient de
promenade publique.  l'un des angles de ce jardin s'levoit une chapelle
qui passoit pour la plus grande et la plus orne qu'il y et alors 
Paris.

 sa mort, arrive en 1589, Catherine de Mdicis avoit lgu son htel 
Christine de Lorraine sa petite-fille; mais ses cranciers empchrent
l'effet de cette donation[262], et il fut vendu, en 1601,  Catherine de
Bourbon, soeur de Henri IV. Trois ans aprs, cette princesse mourut, et
cet difice changea encore de matre. L'acquisition en fut faite par
Charles de Soissons, fils de Louis de Bourbon, premier prince de Cond,
d'o il passa dans la maison de Savoie, par le mariage d'une de ses filles
avec Thomas Franois de Savoie, prince de Carignan. Cette princesse lui
porta en dot cet htel, qui ne cessa point d'tre appel htel de
Soissons.

          [Note 262: Dans les mmoires du temps, on voit qu'en 1591 la
          duchesse de Nemours et sa fille y demeuroient, ainsi que le duc
          de Mayenne son fils. Cet htel toit alors nomm l'htel _des
          Princesses_.]

Aprs la mort du prince de Carignan, la proprit en fut transmise  ses
cranciers, qui le firent dmolir en entier dans les annes 1748 et 1749,
 la rserve de la colonne dont nous avons dj parl. Enfin, en 1755, la
ville de Paris, en vertu de lettres-patentes, fit l'acquisition de ce
terrain, pour y faire construire la Halle au bl[263].

          [Note 263: On peut remarquer qu'en 1604 Charles de Soissons
          acheta cet htel en entier 90,300 liv., et que cent cinquante
          ans aprs, en 1755, la ville de Paris acheta l'emplacement seul
          2,800,367 liv.]


_Htel du duc de Berri._

Cet htel, situ dans la rue du Four, occupoit presque tout l'espace
compris entre l'htel de Bohme et les rues des Vieilles-tuves et des
Deux-cus. Il passa au conntable d'Albret vers le commencement du
quinzime sicle, fut ensuite confisqu sur son fils, et vendu  divers
particuliers. Nous croyons que c'est le mme htel qui appartenoit, un
sicle auparavant,  Jacques de Bourbon, conntable de France sous le
rgne du roi Jean.


_Htel de Calais._

Il toit situ rue Pltrire et  l'entre de cette rue, du ct de la rue
Coquillire. Cet htel, que l'on appeloit aussi le _Chtel de Calais_,
appartenoit dans le quatorzime sicle au comte de Joigny, et ensuite au
sieur Bernard de Chaillon; enfin, au mois de mai 1387, il fut donn par le
roi  Guillaume de La Trmoille[264]. Cet htel tenoit  des curies et 
un mange que Charles V avoit fait btir dans une rue adjacente, et que
l'on nommoit _le Sjour du Roi_[265], et l'htel de Laval avoit t en
partie lev sur son emplacement.

          [Note 264: 3e liv. des Chartes, fol. 10.]

          [Note 265: _Voyez_ dans la liste des rues, la rue _du Jour_.]


HTELS EXISTANTS EN 1789.

_Htel de Bullion_ (rue Pltrire).

Cet htel fut bti vers l'an 1630 par Claude de Bullion, surintendant des
finances. Un tel difice, qui n'a rien que de mdiocre dans son
architecture, nous parotroit peu digne aujourd'hui de servir de logement
 un surintendant des finances[266]. On remarquoit seulement dans
l'intrieur deux galeries qui avoient t peintes et dcores par trois
artistes clbres, _Vouet_, _Blanchard_ et _Sarazin_. Ces dcorations ont
t dtruites.

          [Note 266: Il est depuis long-temps habit par des particuliers.
          Avant la rvolution, le rez-de-chausse avoit dj t converti
          en salles de vente, o l'on faisoit surtout des expositions de
          tableaux.--Il continue d'tre employ au mme usage.]


_Htel des Fermes, ci-devant de Sguier_ (rue de Grenelle).

Cet htel, dont la porte principale est dans la rue de Grenelle, a t
habit par des princes et par plusieurs personnages illustres. Il est
connu ds le seizime sicle, et consistoit alors en deux maisons qui
appartenoient  Isabelle Le Gaillard, femme de Ren Baillet, seigneur de
Sceaux, et second prsident du parlement. Cette dame les vendit, en 1573,
 Franoise d'Orlans, veuve de Louis de Bourbon, premier prince de Cond.
On voit ensuite cette demeure passer entre les mains de Henri de Bourbon,
dernier duc de Montpensier, et sa veuve le revendre, aprs sa mort, 
Roger de Saint-Larri, duc de Bellegarde, qui en toit propritaire en
1612. Celui-ci le fit rebtir et agrandir, au moyen de quelques
acquisitions qu'il fit dans la rue du Bouloi; et ces nouvelles
constructions furent faites sous la direction de Ducerceau. Elles furent
composes, suivant l'usage de ce temps-l, d'assises de briques lies
ensemble par des chanes de pierres en bossage; mauvais genre
d'architecture dont nous avons dj remarqu la bizarrerie.

Pierre Sguier, chancelier de France, ayant achet cet htel en 1633,
l'augmenta depuis de deux vastes galeries construites l'une sur l'autre,
et qui rgnoient entre les deux jardins, depuis le grand corps-de-logis
jusqu' la rue du Bouloi. La galerie suprieure formoit une bibliothque;
et toutes les deux avoient t ornes de peintures par Simon Vouet.

Le mme peintre avoit enrichi la chapelle de tableaux, dont les sujets
toient pris de la vie de la sainte Vierge et de celle de Jsus-Christ.
Sur l'autel toient deux statues de Sarrazin, qui reprsentoient saint
Pierre et sainte Magdeleine, patrons du chancelier Sguier et de son
pouse.

Ce fut dans cet htel que ce magistrat se fit un plaisir d'accueillir les
artistes et les savants, qui trouvrent en lui un protecteur puissant et
clair. Ce zle et cet amour qu'il tmoigna toute sa vie pour les
sciences et les arts dterminrent l'Acadmie franoise  le choisir pour
son chef aprs la mort du cardinal de Richelieu. Le chancelier ayant
accept un patronage qui alors toit trs-honorable, cette compagnie tint
ses sances dans sa maison jusqu'en 1673, que le roi lui accorda une salle
au Vieux-Louvre.

Ce fut dans ce mme htel que le chancelier Sguier eut plus d'une fois
l'honneur de recevoir Louis XIV, et qu'en 1656 la reine de Sude honora
l'Acadmie franoise de sa prsence.

Vers la fin du dix-septime sicle, les fermiers-gnraux en firent
l'acquisition pour y tenir leurs assembles et placer leurs bureaux; et
ils en sont demeurs propritaires jusqu'au moment de la rvolution.


_Htel des Postes_ (rue Pltrire).

Cet htel n'toit, vers la fin du quinzime sicle, qu'une grande maison,
appele l'_Image Saint-Jacques_, laquelle appartenoit  Jacques Rebours,
procureur de la ville. Jean-Louis de Nogaret de La Valette, duc d'pernon,
l'ayant achete et fait rebtir, elle fut vendue par Bernard de Nogaret
son fils  Barthlemi d'Hervart, contrleur-gnral des finances, qui la
fit reconstruire presque en entier, et n'pargna rien pour en faire une
habitation magnifique. On y remarquoit particulirement plusieurs ouvrages
de Mignard, et le tableau de la chapelle, reprsentant la Prdication de
saint Jean-Baptiste, par Bon Boulongne.

Cet htel passa ensuite  M. Fleuriau d'Armenonville, secrtaire d'tat,
et au comte de Morville son fils, ministre secrtaire d'tat aux affaires
trangres; il portoit encore le nom d'htel d'Armenonville, lorsqu'en
1757 le roi le fit acheter pour y placer les bureaux des postes. On y fit
alors les constructions et distributions ncessaires  sa nouvelle
destination[267].

          [Note 267: Elle n'a point chang depuis la rvolution.]

La maison de l'intendant-gnral des postes est renferme dans l'enceinte
de cet htel. Sa porte d'entre, qui donne sur la rue Coq-Hron, est
accompagne de deux pavillons.


_Htel de Toulouse._

Cet htel fut bti vers l'an 1620, sur les dessins de Franois Mansard,
pour Raymond-Phelypeaux de la Vrillire, secrtaire d'tat; en 1701 il fut
vendu  M. Rouill, matre des requtes; enfin le comte de Toulouse, qui
l'acheta en 1713, lui donna le nom qu'il n'a point cess de porter
jusqu'aux derniers temps de la monarchie. Cet htel est situ en face de
la petite rue de la Vrillire. Le portail, que l'on a long-temps admir,
passoit pour un des ouvrages les plus remarquables de Mansard.

Cet difice, bti sur un terrain irrgulier, s'tend le long de la rue
Neuve-des-Bons-Enfants jusqu' la rue Baillif. Il n'offre rien dans sa
construction de vraiment beau; et dans un temps o l'on n'toit pas
difficile en architecture, on y trouvoit dj de grands dfauts.

Les vastes et nombreux appartements qu'il renferme toient dcors avec un
luxe d'ornements prodigieux. La galerie et les cabinets contenoient une
collection de tableaux de grands matres, qui jouissoit de beaucoup de
rputation. Forme par le comte de Toulouse, elle avoit t augmente par
son fils M. le duc de Penthivre, qui,  l'poque de la rvolution,
habitoit cet htel avec madame la princesse de Lamballe sa fille.

Le grand escalier intrieur, plac dans l'aile gauche, conduisoit  une
salle dite _des Amiraux_, et ainsi appele parce qu'on y voyoit les
portraits de tous les amiraux de France, depuis Florent de Varennes, qui
vivoit en 1270, jusqu' M. le duc de Penthivre inclusivement[268].

          [Note 268: Cet htel est maintenant occup par l'administration
          de la Banque de France. _Voyez_ l'article _Monuments
          nouveaux_.]


_Htel de Gesvres._

Cet htel, situ dans la rue Croix-des-Petits-Champs, a eu autrefois
quelque clbrit, moins  cause du nom qu'il portoit, que parce qu'il
toit le seul endroit o l'on tolrt autrefois les jeux de hasard, ces
jeux que, depuis, la sagesse de nos rois avoit entirement supprims, et
que l'on a vus l'objet des spculations fiscales, et pour ainsi dire des
encouragements de tous les gouvernements rvolutionnaires qui se sont
succd. En 1750, une compagnie d'assurances en avoit fait aussi le lieu
de ses assembles; et c'est pourquoi on y voyoit sculptes sur la porte
les armes du roi, avec une ancre de vaisseau.


FONTAINES.

_Fontaine de la nouvelle Halle._

Elle a t pratique dans le pidestal de la colonne astronomique leve
par Catherine de Mdicis, et qui se trouve maintenant adosse  la Halle
au bl.


RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINT-EUSTACHE.

_Rue des Vieux-Augustins._ Elle aboutit d'un ct  la rue Montmartre, de
l'autre  la rue Coquillire, et doit cette dnomination aux
Grands-Augustins qui s'y tablirent en arrivant  Paris. Il parot que
depuis cette poque elle a toujours t appele ainsi, mais seulement
jusqu' la rue Pagevin, qui donnoit autrefois son nom  la continuation de
celle-ci jusqu' la rue Coquillire. En effet, le territoire de ces
religieux ne s'tendoit pas au-del de la rue _Soli_. Ce domaine, qui
passa ensuite dans les mains de plusieurs propritaires, s'appeloit, au
seizime sicle, _le clos Gaultier Saulseron_[269].

          [Note 269: Reg. des Ensaisin. du chap. S. Honor, fol. 373,
          _verso_. Lorsque les Augustins quittrent ce quartier en 1293,
          leur manoir passa  Robert, comte de Nevers, qui le donna  son
          fils en 1296. (Grand cart. de l'vch, fol. 90, _verso_; cart.
          137.) Il appartint depuis aux vques de Paris: car on a trouv
          qu'en 1315 Guillaume Baufet, qui tenoit alors le sige piscopal
          de cette ville, donna ce terrain  cens  Jean de Clamart.
          (Arch. de l'archev.)]

_Rue Babille._ En construisant la Halle au bl sur l'emplacement de
l'htel de Soissons, on pratiqua six rues pour en faciliter l'accs et les
dbouchs; celle-ci forme la continuation de la rue d'Orlans, et doit son
nom  M. Babille, avocat au parlement, chevalier de l'ordre du roi, alors
chevin.

_Rue Baillifre_, vulgairement appele _Baillif_. Elle va de la rue des
Bons-Enfants  celle de la Croix-des-Petits-Champs. Tous les plans du
dix-septime sicle la confondent avec la rue des Bons-Enfants, qu'ils
font aboutir en retour d'querre dans la rue Croix-des-Petits-Champs. Elle
en toit cependant distingue, ds le sicle prcdent. Sauval dit qu'elle
s'appelle _Baliffre_, et qu'elle doit ce nom  Claude Baliffre,
surintendant de la musique de Henri IV,  qui ce prince donna les places
qui bordent cette rue. Jaillot pense que cette assertion n'est pas juste,
et que Sauval a confondu les noms. Cet emplacement avoit t donn, selon
lui, par la ville  bail emphytotique  Claude Baillifre, sur la
succession duquel elle fut saisie, et adjuge par dcret, le 19 dcembre
1626,  Henri Bailli. La maison est nonce dans ce dcret comme tant
situe rue _Bailliffre_, au bout de la rue des Petits-Champs, dans la
pointe du rempart, tenant d'une part au sieur Bailli, intendant de la
musique du roi, et de l'autre  Mathieu Baillifre. Mathieu et Claude
Baliffre sont aussi dsigns dans les censiers de l'archevch comme
propritaires de maisons situes rue _Baliffre_.

_Rue du Bouloi_ ou _Bouloir_. Elle aboutit d'un ct  la rue Coquillire,
de l'autre  celle de la Croix-des-Petits-Champs. Sauval, qui l'appelle
rue _du Bouloir_, dit qu'en 1359 elle se nommoit la rue _aux Bulliers_,
dite la _cour Basile_, et que, de _Bulliers_ ou _Boulliers_, le peuple a
fait _Bouloi_ ou _Bouloir_. En effet, dans tous les titres de
l'archevch du quatorzime sicle, elle est dsigne sous le nom de _rue
aux Bouliers_ et de la _cour Basile_. Cette cour toit situe vis--vis le
cimetire de Saint-Eustache, qui fut vendu, comme nous l'avons dit, au
chancelier Sguier[270]. La maison du _Bouloi_, qui a donn son nom 
cette rue, toit situe vis--vis la douane, et on l'appeloit ainsi ds le
commencement du seizime sicle[271]. Les Carmlites ont eu autrefois un
couvent dans cette rue, o elles s'tablirent en 1656.

          [Note 270: _Voyez_ p. 228.]

          [Note 271: Cens. de l'vch.]

_Rue du Bout du Monde._ Elle traverse de la rue Montmartre  celle de
Montorgueil. On la nommoit, en 1489, _ruelle des Aigoux_; en 1564, _rue o
soloient tre les gouts de la ville_. C'toit en effet le passage d'un
gout dcouvert. Un misrable _rbus_, qui formoit l'enseigne d'une
maison[272], lui fit donner le nom qu'elle porte aujourd'hui; on y avoit
reprsent un os, un bouc, un duc (oiseau) et un globe, figure du monde,
avec l'inscription _os bouc duc monde_ (au bout du monde).

          [Note 272: C'toit la cinquime  droite en entrant par la rue
          Montmartre.]

_Rue de Calonne_[273]. Cette rue, ouverte depuis 1780, lorsque M. de
Calonne toit contrleur-gnral des finances, sert de communication entre
les rues des Prouvaires et de la Tonnellerie, o se termine ce quartier 
l'orient.

          [Note 273: Depuis rue de la Fayette, autrefois rue du
          Contrat-Social.]

_Rue Croix-des-Petits-Champs._ Cette rue, qui donne d'un bout dans la rue
Saint-Honor, et de l'autre aboutit  la place des Victoires, tire la
dernire partie de son nom du terrain sur lequel elle a t construite,
lequel consistoit en jardins et en petits champs. Elle ne fut
originairement connue que sous ce nom de _rue des Petits-Champs_, et
alors elle se terminoit  la rue qui s'appelle aujourd'hui de la
Vrillire; on la prolongea jusqu' la place des Victoires peu de temps
aprs la construction de cette place. La dnomination de _rue de la
Croix-des-Petits-Champs_ qu'elle reut dans la suite, et qu'elle conserve
encore aujourd'hui, lui vient d'une croix qui s'y trouvoit place 
l'entre, du ct de la rue Saint-Honor, et qu'on recula depuis jusqu'
l'angle form par la rue du Bouloi. Elle a aussi port le nom d'_Aubusson_
dans la partie voisine de la place des Victoires; mais ce nom n'a pas
subsist long-temps.

_Rue Coq-Hron._ Elle fait la continuation de la rue de la Jussienne, et
aboutit  la rue Coquillire. On l'a ainsi appele ds son origine, qui
est trs-ancienne; du reste on ignore l'tymologie ou la cause de cette
dnomination. Ce n'toit qu'un cul-de-sac en 1298. On trouve dans le grand
cartulaire de l'vch le titre d'une reconnoissance de huit deniers sur
une maison situe au bout d'une ruelle _sine capite qu vocatur
Quoqueheron_[274].--Cette rue s'est ensuite prolonge jusqu' la rue
Montmartre. Plusieurs titres du seizime sicle la nomment rue de
l'_gyptienne_, dite _Coquehron_; mais cette dnomination ne peut
s'appliquer qu' la partie de cette rue qui est connue aujourd'hui sous le
nom de la _Jussienne_.

          [Note 274: Fol. 273, cart. 437.]

_Rue Coquillire._ Elle aboutit d'un ct  la petite place qui est
devant l'glise de Saint-Eustache, et de l'autre  la rue
Croix-des-Petits-Champs. Quelques auteurs ont dit, d'aprs Sauval, que
cette rue fut d'abord nomme _Coquetire_, parce que les coquetiers, qui
font trafic d'oeufs, arrivoient  la Halle par cette rue; et que, du
temps de Marot, on l'appeloit _Coquillart_, du nom d'un particulier. Il
est plus vraisemblable qu'elle doit son nom  Pierre Coquillier, qui, en
1292, vendit  Gui de Dampierre une grande maison qu'il avoit fait btir
dans cette rue. Il parot constant que cette famille toit ancienne dans
ce quartier: car on lit dans un manuscrit de la Bibliothque du roi[275]
qu'en 1262 et 1265 Odeline Coquillire (Coclearia) fonda une chapelle de
Saint-Eustache; dans un acte de 1255 il est galement fait mention d'Adam
et Robert Coquillire. Enfin la considration dont jouissoient ces
bourgeois toit telle qu'ils firent donner leur nom  celle des portes de
l'enceinte de Philippe-Auguste qui fut leve  l'extrmit de cette rue;
on la trouve effectivement dsigne, dans les titres de ce sicle et du
suivant, sous le nom de _la porte au Coquiller_[276].

          [Note 275: Ct 5185:B.]

          [Note 276: Trait de la Pol., t. I, p. 76.]

_Rue des Deux-cus._ Cette rue, qui traverse de la rue des Prouvaires dans
celle de Grenelle, n'a pas toujours eu une aussi grande tendue.
Quoiqu'elle ft autrefois borne par la rue d'Orlans, elle portoit trois
noms, depuis cette rue jusqu' celle des Prouvaires.  partir de cette
dernire jusqu' la rue du Four, et mme jusqu' celle des
Vieilles-tuves, on la trouve nomme _Traversaine_, _Traversane_ et
_Traversine_; ensuite entre ces deux rues, _rue des cus_, _des
Deux-cus_; enfin _rue de la Hache_ et _des Deux-Haches_[277], depuis la
rue des Vieilles-tuves jusqu' celle de _Nesle_, dite depuis d'Orlans;
et ses diverses parties toient encore distingues sous ces trois noms au
commencement du sicle. Corrozet indique aussi la rue des Deux-cus et
celle des Deux-Haches; il ajoute ensuite la _rue de la Vieille_, celle _de
la Brehaigne_ et _Pressoir du Bret_. Guillot parle aussi d'une _rue
Raoul-Menuicet_. Les changements survenus  l'htel de Nesle, dit depuis
htel _de Soissons_, ont fait disparotre ces rues, dont nous allons
indiquer la situation.

          [Note 277: Cens. de l'vch.--Cart. de S. Germ. l'Aux.--Compte
          des annivers., 1482.]

La rue d'Orlans s'appeloit alors _rue de Nesle_; elle traversoit le
terrain de l'htel de Soissons, et aboutissoit  la petite place qui fait
face  l'glise Saint-Eustache; il en subsiste encore une partie dans la
rue Oblin, qui, avant la dmolition de cet htel, se nommoit _cul-de-sac
de l'htel de Soissons_.

La rue des Vieilles-tuves se prolongeoit aussi et aboutissoit dans la rue
de Nesle, presque vis--vis la porte de l'htel du mme nom; c'est cette
partie de rue, depuis celle des Deux-cus jusqu' l'angle qu'elle formoit
avec la rue de Nesle, qu'on appeloit la _Vieille Brehaigne_, nom que
Corrozet a mal  propos spar en deux.

 l'gard du _Pressoir du Bret_[278], il toit vis--vis, dans la rue des
Deux-cus, entre celles du Four et des Vieilles-tuves.

          [Note 278: C'est par altration que ce pressoir est nomm _du
          Bret_; il faut dire _d'Albret_, la maison du conntable d'Albret
          tant situe entre ces trois rues.]

C'est dans ce mme endroit, c'est--dire entre les rues des
Vieilles-tuves et d'Orlans, que la rue des Deux-cus s'appeloit _des
Deux-Haches_, de l'enseigne d'une maison situe au coin de la rue des
tuves, dite aujourd'hui rue de Varennes.

Quant  la rue _Raoul Menuicet_, ou plutt _Raoul Mucet_, Jaillot la place
dans la partie de la rue des Veilles-tuves comprise dans l'htel de
Soissons; il fonde cette assertion sur le dit des rues de Guillot, dont
voici les termes[279].

  En la rue Raoul Menuicet
  Trouvai un homme qui mucet,
  Une femme en terre et ensiet,
  La rue des tuves en prt siet.

          [Note 279: _Voyez_ t. Ier, p. 436, 1re partie.]

Il s'appuie en outre du tmoignage de l'abb Lebeuf[280], qui croit
reconnotre cette rue dans le cul-de-sac de Soissons, lequel faisoit la
continuation des rues de Nesle et des tuves qui y aboutissoient, d'o il
rsulte que la rue _Raoul Mucet_ devoit tre prs de celle des tuves.

          [Note 280: T. I, p. 584.]

Enfin il ajoute qu'il y avoit un cimetire en cet endroit, lequel toit
certainement situ entre la rue du Four et la continuation de celle des
Vieilles-tuves. En effet, les censiers de l'vch indiquent en cet
endroit plusieurs maisons qui appartenoient  la fabrique de
Saint-Eustache; celui de 1372 nonce _une maison aux bourgeois de
Saint-Huitasse, qui est  prsent cimetire_; et, pour ne laisser aucun
doute sur sa position, la dsigne comme contigu aux maisons qui _furent
au vicomte de Melun_. Or, tous les titres[281] nous apprennent qu'il y en
avoit qui furent acquises par Mathieu de Nanterre, prsident au parlement,
et qu'elles toient situes entre les rues que nous nommons du Four, des
Deux-cus et de la Nouvelle-Halle au bl.

          [Note 281: Cens. de 1489, fol. 47; _verso_.]

Enfin la rue des Deux-cus fut depuis prolonge jusqu' la rue de
Grenelle; ce fut, selon le plus grand nombre des historiens de Paris,
Catherine de Mdicis qui la fit ouvrir sur son terrain pour la commodit
du public, et en quelque sorte pour le ddommager des parties des rues
d'Orlans et des Vieilles-tuves qu'elle avoit supprimes et enclaves
dans son htel. Cependant Jaillot pense qu'elle ne fut ouverte qu'aprs la
mort de cette reine, dans l'an 1606.

_Rue des Bons-Enfants._ Elle commence  la rue Saint-Honor, et aboutit 
la rue Baillif et  la rue Neuve-des-Bons-Enfants. Cette rue doit son nom
au collge qui jadis y toit situ, et dont nous avons dj plusieurs fois
parl. Avant l'tablissement de ce collge et la fondation de l'glise
Saint-Honor, cette rue n'toit connue que sous la dnomination de _chemin
qui va  Clichi_; elle prit ensuite le nom de _ruelle par o l'on va au
collge des Bons-Enfants_[282], et de _rue aux coliers de Saint-Honor_.

          [Note 282: Cens. de 1372, 1489 et 1573.]

_Rue Neuve-des-Bons-Enfants._ Elle fait la continuation de la rue des
Bons-Enfants, et aboutit  la rue Neuve-des-Petits-Champs. Cette rue fut
perce sur un terrain de sept cent onze toises que le cardinal de
Richelieu avoit acquis en 1634, et qu'il rtrocda  un particulier nomm
Barbier. Quelques titres paroissent fixer l'poque de l'ouverture de cette
rue  l'anne 1640; il est certain du moins que, l'anne suivante, elle
toit couverte de maisons du ct du Palais-Royal.

_Rue des Veilles-tuves._ Elle va de la rue Saint-Honor  celle des
Deux-cus, et doit ce nom  des tuves ou bains, particulirement
destins aux dames[283], qui s'y trouvoient situs. En 1300 on la nommoit
simplement des tuves, et en 1350, des Vieilles-tuves[284].

          [Note 283: L'usage des tuves toit anciennement aussi commun en
          France, mme parmi le peuple, qu'il l'est et l'a toujours t
          dans la Grce et dans l'Asie; on y alloit presque tous les
          jours. Saint Rigobert avoit fait btir des bains pour les
          chanoines de son glise, et leur fournissoit le bois pour
          chauffer l'eau. Grgoire de Tours parle de religieuses qui
          avoient quitt leur couvent, parce qu'on s'y comportoit dans le
          bain avec peu de modestie. Le pape Adrien Ier recommandoit au
          clerg de chaque paroisse d'aller se baigner processionnellement
          tous les jeudis, en chantant des psaumes.

          Il parot que les personnes que l'on prioit  dner ou  souper
          toient en mme temps invites  se baigner. Le roi et la
          reine, dit la Chronique de Louis XI, firent de grandes chres
          dans plusieurs htels de leurs serviteurs et officiers de Paris;
          entre autres, le dixime de septembre mil quatre cent
          soixante-sept, la reine, accompagne de madame de Bourbon, de
          mademoiselle Bonne de Savoie sa soeur, et de plusieurs autres
          dames, soupa en l'htel de matre Jean Dauvet, premier prsident
          en parlement, o elles furent reues et festoyes
          trs-noblement, et on y fit quatre beaux bains richement orns,
          croyant que la reine s'y baigneroit, ce qu'elle ne fit pas, se
          sentant un peu mal dispose, et aussi parce que le temps toit
          dangereux; et en l'un desdits bains se baignrent madame de
          Bourbon et mademoiselle de Savoie; et dans l'autre bain  ct
          se baignrent madame de Monglat et Perrette de Chlon,
          bourgeoise de Paris..... Le mois suivant, le roi soupa  l'htel
          de sire Denis Hesselin, son panetier, o il fit grande chre, et
          y trouva trois beaux bains richement tendus, pour y prendre son
          plaisir de se baigner, ce qu'il ne fit pas, parce qu'il toit
          enrhum, et qu'aussi le temps toit dangereux. (SAINT-FOIX.)]

          [Note 284: Arch. de l'archev.]

_Rue du Four._ Elle conduit de la rue Saint-Honor au carrefour qui est
vis--vis l'glise Saint-Eustache, et doit son nom au four bannal de
l'vque qui y toit. On l'appeloit, en 1255, _le Four de la
Couture_[285], parce qu'il toit situ dans la _Couture_ de l'vque,
_vicus Furni in Cultur et justiti episcopi_.

          [Note 285: Temporalit de N. D.--Bibl. du roi, ct B., n
          5181.]

_Rue de Grenelle._ Cette rue aboutit d'un ct dans celle de Saint-Honor,
et de l'autre dans la rue Coquillire; elle doit vraisemblablement son nom
 _Henri de Guernelles_, qui y demeuroit au commencement du treizime
sicle[286]. C'est par altration dans la manire de le prononcer qu'il a
t chang depuis en ceux de _Guarnelles_, _Guarnales_, _Garnelle_, et
enfin de _Grenelle_, que cette rue porte aujourd'hui[286].

          [Note 286: Pet. cart. de l'vch, fol. 140 et 163.]

_Rue du Jour._ Elle donne d'un ct dans la rue Coquillire, et de l'autre
dans la rue Montmartre. Cette rue a port d'abord, en 1256 et 1258[287],
le nom de _Raoul Roissolle_ ou _Rissolle_, ensuite celui de _Jehan le
Mire_, qui, dans le quatorzime sicle, possdoit des maisons dans cette
rue. Vers l'an 1434 elle prit le nom de rue du _Sjour_, d'un mange et de
plusieurs autres btiments que Charles V y fit construire. Cet htel,
appel le _Sjour du roi_ lorsque la rue se nommoit encore _Jehan le
Mire_, consistoit en trois cours, six corps de logis, une chapelle, une
grange et un jardin. Ce dernier nom fut ensuite abrg, et l'on
s'accoutuma  dire seulement la _rue du Jour_. On la trouve indique ainsi
ds 1526.

          [Note 287: Past. A, fol. 675 et 681.]

_Rue de la Jussienne._ Elle aboutit d'un ct dans la rue Coq-Hron, et
de l'autre dans la rue Montmartre. Son vrai nom est rue _de
Sainte-Marie-l'gyptienne_, qu'elle devoit  la chapelle ddie sous
l'invocation de cette sainte, qui y toit situe. On la trouve sous
cette dnomination et sous celles de _l'gyptienne_, de
_l'gyptienne-de-Blois_, _Gipecienne_[288], et enfin, par une altration
plus grande, de la _Jussienne_. Elle faisoit autrefois partie de la rue
Coq-Hron.

          [Note 288: Cens. de l'vch, 1489.]

_Rue Mercier._ Cette rue va d'un bout  la rue de Grenelle, de l'autre 
la Halle au bl. Elle doit son nom  M. Mercier, l'un des chevins de la
ville lors de la construction de cette halle, et fut perce  la mme
poque.

_Rue Montmartre._ La partie de cette rue qui se trouve dans ce quartier
commence  la pointe Saint-Eustache, et finit au coin des rues
Neuve-Saint-Eustache et des Fosss-Montmartre. On l'appeloit, au
quatorzime sicle, _rue de la Porte-Montmartre_, parce que la porte
dsigne sous ce nom y toit situe.

Il y a, dans cette partie de la rue Montmartre, un cul-de-sac nomm
_cul-de-sac de Saint-Claude_. Les censiers de l'vch du sicle pass
l'indiquent sous le nom de _cul-de-sac de la rue du Bout-du-Monde_.
Boisseau, sur son plan, le nomme _rue du Rempart_, et sur un plan
manuscrit il est nomm _rue du Puits_; de Chuyes et Valleyre l'appellent
_rue Saint-Claude_, quoiqu'il y ait plus de deux sicles que ce soit un
cul-de-sac. Ce dernier nom lui vient d'une enseigne.

_Rue Oblin._ Elle va de la place qui est devant Saint-Eustache  la Halle
au Bl, et doit son nom  l'un des entrepreneurs de ce dernier difice.

_Rue d'Orlans._ Elle va de la rue Saint-Honor  celle des Deux-cus.
Son premier nom toit _rue de Nesle_, et alors elle se prolongeoit
jusqu' la rue Coquillire. Lorsque le roi de Bohme, Jean de
Luxembourg, y demeura, elle prit le nom de _Bohme_; et en 1388 on
l'appela rue _d'Orlans_, aprs que Louis de France, duc d'Orlans, fut
devenu propritaire de l'htel de Bohme. On la trouve aussi quelquefois
sous la dnomination de _rue d'Orlans_, dite _des Filles-Pnitentes_ et
_des Filles-Repenties_[289].

          [Note 289: Arch. de l'archev.]

_Rue Pagevin._ Elle fait la continuation de la rue Verderet, depuis la rue
Coq-Hron jusqu' celle des Vieux-Augustins, et doit son nom  un
particulier qui y demeuroit. Cette rue existoit ds 1293, et n'toit
connue alors que sous la dnomination de _ruelle_; depuis elle fut appele
_rue Breneuse_, vieux mot qui dsignoit une rue troite et malpropre;
peut-tre n'toit-ce qu'une altration du nom de _Jacques Berneult_, sous
lequel elle est indique dans le rle de taxe de l'anne 1313. On la
trouve encore nomme _rue Berneuse_ sur le plan de Dheullan et dans
Corrozet; cependant elle toit connue sous celui de Pagevin ds 1575[290].

          [Note 290: Cens. de l'vch.]

_Rue du Plican._ C'est une petite rue qui traverse de la rue de Grenelle
dans celle de la rue Croix-des-Petits-Champs. Le nom obscne qu'elle
portoit anciennement a t heureusement chang depuis plus de deux cents
ans en celui de _Plican_. Cette rue est ainsi nomme dans un titre de
1565[291].

          [Note 291: Arch. de l'archev.]

_Rue Pltrire._ Elle fait la continuation de la rue de Grenelle depuis la
rue Coquillire jusqu' la rue Montmartre. Sauval dit que, dans une charte
de 1283, il a trouv _Domus Guillelmi Plasterii in vico Henri de
Guernelles_; or, ajoute-t-il, comme la rue de Grenelle est contigu  la
rue Pltrire, de l on peut infrer que la rue Pltrire s'appeloit
anciennement _rue Guernelle_, et qu'avec le temps elle a pris son nom de
ce Guillaume Pltrier.

Cette conjecture, adopte par plusieurs auteurs, est rejete par Jaillot,
qui pense que le nom de cette rue ne vient point de celui d'un
particulier, mais d'une pltrire qui se trouvoit dans cet endroit. On ne
la trouve point en effet sous la dnomination de _Guillaume Pltrier_,
comme cela devroit tre si ce particulier lui et donn son nom; mais tous
les actes de ce temps et la taxe de 1313 l'indiquent sous celui de _la
Pltrire_, _vicus Plastrari_ et _Plastreri_[292]. Cet ancien nom et la
preuve de sa vritable tymologie sont galement consigns dans le contrat
de vente que fit, en 1293, _Simon Matifas de Buci_, vque de Paris, en
faveur du comte de Flandre, du terrain qu'avoient occup les Augustins, et
des terres labourables qui en toient voisines[293]. Ce terrain toit
spar de celui de l'htel de Flandre par une ruelle reprsente
aujourd'hui par la rue Pagevin; l'vque cde cette ruelle autant qu'il
est en lui, et s'exprime ainsi: _Ruellam pourprisio antedicto, qu ruella
in directum protenditur, usque ad murum mansionis, vel manerii
potentissimi viri comitis antedicti, et tendit usque ad vicum qui dicitur
vicus_ MAVERS _in quo vico est_ PLASTRERIA _qudam_.

          [Note 292: Arch. de l'archev.]

          [Note 293: _Ibid._]

C'est donc cette pltrire qui a fait donner  la rue dont il s'agit le
nom qu'elle porte, et qu'elle a toujours conserv depuis. Pendant la
rvolution on l'appeloit rue J.-J. Rousseau, parce que cet crivain y
avoit demeur.

_Rue des Prouvaires._ Elle fait la continuation de la rue du Roule, et
aboutit  la rue Trane, en face du portail mridional de
Saint-Eustache. Le vritable nom de cette rue est celui des _Prvoires_ ou
_Provoires_[294], mot qui, dans l'ancien langage, vouloit dire _prtres_;
et ce nom lui avoit t donn parce que, ds le treizime sicle, les
prtres de Saint-Eustache y demeuroient. La preuve que le mot _provoire_
ou _prvoire_ signifioit autrefois _prtre_ se trouve dans une chronique
franoise du quatorzime sicle, o on lit que _li prevoires chantrent
leurs litanies par la ville, et gittrent eau bnite par les
hosteux_[295].

          [Note 294: Role de Taxe de 1313.--Cens. de l'vch, 1372.]

          [Note 295: En 1476, Alphonse V, roi de Portugal, vint  Paris
          pour y solliciter des secours contre Ferdinand, fils du roi
          d'Aragon, qui lui avoit enlev la Castille. Louis XI, disent les
          historiens, lui fit rendre de grands honneurs, et tcha de lui
          procurer tous les agrments possibles. On le logea rue des
          Prouvaires, chez un picier nomm _Laurent Herbelot_. On le mena
          au Palais, o il eut le plaisir d'entendre plaider une belle
          cause. Le lendemain il alla  l'vch, o l'on procda en sa
          prsence  la rception d'un docteur en thologie; et, le
          dimanche suivant, premier dcembre, on ordonna une procession de
          l'universit qui passa sous ses fentres. Tels toient les
          amusements d'alors.]

_Rue du Reposoir_, ou _du Petit-Reposoir_. On ignore l'tymologie du nom
de cette rue, qui, faisant la continuation de la rue Pagevin, vient
aboutir  la place des Victoires; elle se prolongeoit autrefois jusqu' la
rue du Mail, et la rue Vide-Gousset en faisoit partie avant la
construction de la place. On ne la connoissoit dans le principe que sous
le nom de rue Breneuse, qui lui toit commun avec la rue Pagevin et la rue
Verderet, dont nous allons parler tout  l'heure.

_Rue de Sartine._ Cette rue, qui commence au carrefour des rues
Coquillire, Pltrire et de Grenelle, et va aboutir  la Halle au bl,
fut ainsi nomme parce que M. de Sartine toit lieutenant-gnral de
police lorsqu'elle fut ouverte.

_Rue Soly._ Cette rue qui traverse de la rue de la Jussienne dans celle
des Vieux-Augustins, a pris son nom d'un particulier appel _Bertrand
Soly_, lequel toit propritaire de plusieurs maisons dans la rue des
Vieux-Augustins[296].

          [Note 296: Cens. de l'vch.]

_Rue Tiquetonne._ Elle va de la rue Montmartre dans celle de Montorgueil.
On la nommoit en 1372 rue de _Denys le Coffrier_, du nom d'un de ses
habitants. Celui de Tiquetonne lui vient, par altration, de Rogier de
_Quiquetonne_, boulanger, lequel y demeuroit en 1339, et obtint, aprs
Denys le Coffrier, l'honneur de lui donner le nom qu'elle a conserv
jusqu' ce jour[297].

          [Note 297: _Ibid._]

_Rue Trane._ Elle rgne le long de l'glise de Saint-Eustache, depuis la
rue du Four jusqu' la rue Montmartre. Sauval dit qu'en 1313 on lit la
_ruelle_ au cur de _Saint-Huystace_. Cette rue s'appeloit aussi
anciennement _rue de la Barillerie_; elle est ainsi nonce dans les
titres de l'archevch, et dans les cries d'une maison qui y toit situe
en 1476. Les censiers de 1489 et de 1530 lui donnent le mme nom, et
l'indiquent comme situe devant _le petit huis Saint-Eustache_. C'est dans
un titre _nouvel_ du 2 mars 1574, qu'on la trouve pour la premire fois
nomme rue _Trane_. Du reste, on ignore l'tymologie de ce dernier nom.

_Rues de Vannes_, _de Varennes_ et _de Viarmes_. Ce sont des
communications pratiques pour faciliter l'entre de la Halle au Bl.

La rue de Viarmes est l'espace circulaire qui rgne autour de la Halle;
elle doit son nom  M. _de Viarmes_, prvt des marchands. Celle de Vannes
doit le sien  M. _Jolivet de Vannes_, avocat et procureur du roi et de la
ville; et celle de Varennes  M. _de Varennes_, chevin.

_Rue Verderet_ ou _Verdelet_. Elle aboutit d'un ct  la rue Pltrire,
et de l'autre au coin des rues de la Jussienne et Coq-Hron. Ce nom est
altr. Nos aeux, plus nafs, voulant dsigner une rue trs-malpropre,
l'avoient appele rue _Merderet_. Tel toit son vritable nom en
1295[298]. Au sicle suivant, on la trouve sous celui de _l'Orderue_,
autrement la rue sale, et de rue _Breneuse_[299]; ce dernier nom lui toit
commun, comme nous l'avons dit, avec les ruelles qui en faisoient la
continuation. Cette rue fut largie en 1758 de cinq pieds qu'on prit sur
le terrain de l'htel des postes.

          [Note 298: Cart. de S. Magl.]

          [Note 299: Ncrol. de N. D.]

_Rue de la Vrillire._ Elle traverse de la rue Croix-des-Petits-Champs
dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, dont autrefois elle faisoit partie.
Son nom lui vient de M. Phelypeaux _de la Vrillire_, secrtaire d'tat,
qui y fit btir, en 1620, un magnifique htel, lequel passa depuis au
comte de Toulouse[300].

          [Note 300: _Voyez_ p. 344.]

_Rue (petite) de la Vrillire._ Elle va de la grande rue de la Vrillire 
la place des Victoires, qui, dans l'origine, n'avoit point d'issue de ce
ct; il y avoit mme un corps-de-logis bti dans la rue de la Vrillire,
sur la partie du terrain qu'avoit occupe la rue des Fosss-Montmartre,
laquelle se prolongeoit anciennement jusqu' cet endroit. M. Phelypeaux
de Chteauneuf obtint qu'il seroit abattu, et procura par l  son htel
un point de vue  peu prs semblable  celui dont il jouissoit avant que
la place et t btie. Cette nouvelle issue fut d'abord appele _rue
Perce_, ensuite petite rue _de la Vrillire_.


ANTIQUITS ROMAINES

DCOUVERTES DANS LE QUARTIER SAINT-EUSTACHE.

_Tte d'Isis Cyble._ Nous avons dj fait mention de ce monument[301] qui
a fort exerc la sagacit de nos antiquaires, et que chacun d'eux a
expliqu suivant les conjectures plus ou moins heureuses qui se sont
prsentes  son esprit. Aux savants que nous avons dj cits il faut
joindre le comte de Caylus qui a fait sur cette tte une dissertation dans
laquelle il cherche  claircir difficilement ce qui ne prsente pas la
moindre difficult. Avant que le christianisme et t introduit dans les
Gaules, elles toient dj devenues provinces romaines, et l'on y adoroit
les dieux des Romains: il ne faut donc pas plus s'tonner d'avoir trouv 
Paris une tte de Cyble ou d'Isis, que d'y avoir dcouvert un autel
consacr  Jupiter,  Mercure,  Vnus, etc. Tous ces dieux du paganisme y
avoient des temples et sans doute des statues; et s'il faut s'tonner de
quelque chose, c'est de n'en avoir pas trouv de plus nombreux
dbris.[302]

          [Note 301: _Voyez_ p. 332.]

          [Note 302: Antiquits, etc., t. II, p. 379.]


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_glise Saint-Eustache._ Le portail de cette glise est maintenant dgag
des choppes qui l'obstruoient, et ferm d'une grille de fer.--La ville de
Paris lui a donn quatre tableaux excuts par des peintres modernes, et
reprsentant la conversion de saint Augustin; le baptme de Jsus-Christ;
sa prdication; un martyr.

_Halle au bl._ La vote en bois de ce monument ayant t brle vers
l'anne 1802, on conut, comme nous l'avons dj dit, l'heureuse ide de
la reconstruire en cercles de fer, dont les diverses parties sont lies
entre elles par des crous; ces cercles, poss les uns au-dessus des
autres, vont diminuant de diamtre jusqu'au sommet de la vote, formant
dix-huit assises  partir de son extrmit infrieure. Ils sont recouverts
en lames de cuivre que l'on a tames afin de les prserver de
l'oxidation. Ainsi cette vote unit maintenant la plus grande solidit 
sa lgret premire, et se trouve  l'abri de presque tous les accidents
possibles.

_Banque de France._ Elle a t place dans l'htel de Toulouse, auquel on
a fait,  cette occasion, des rparations immenses, et o l'on a pratiqu
toutes les dispositions ncessaires  un aussi vaste tablissement. La
porte d'entre a reu aussi une dcoration nouvelle: dans son tympan ont
t sculptes deux figures en bas-relief, dont l'une tient un aviron et
l'autre porte une corne d'abondance, symboles de l'agriculture et du
commerce. L'attique est surmont de deux autres figures de ronde bosse et
galement symboliques; sur la clef sont deux mains serres, et dans une
niche au fond de la cour on a plac une statue de Mercure.

_March des Prouvaires._ Il a t tabli entre les rues des Prouvaires, du
Four, des Deux-cus, et se prolonge jusqu' la rue Trane. Tout cet
espace a t divis en compartiments par des poteaux qui soutiennent des
charpentes couvertes. Certains jours de la semaine on y tale de la
viande, et dans d'autres jours il est destin  la vente du fromage.


PASSAGES.

_Passage des Prouvaires._ Ce passage a t perc en face du nouveau
march, et conduit  l'ancienne Halle  la viande.




QUARTIER DES HALLES.

     Ce quartier est born  l'orient par la rue Saint-Denis
     exclusivement, depuis le coin de la rue de la Ferronnerie
     jusqu'au coin de la rue Mauconseil; au septentrion, par la rue
     Mauconseil aussi exclusivement;  l'occident, par les rues
     Comtesse-d'Artois et de la Tonnellerie inclusivement; et au midi,
     par la rue de la Ferronnerie et partie de celle de Saint-Honor
     exclusivement.

     On y comptoit, en 1789, vingt-quatre rues, une place, plusieurs
     halles, etc., et plus anciennement, une glise paroissiale et un
     cimetire public.


Sous le rgne de Charles VII, lorsque, par une suite des malheurs du rgne
prcdent, un prince anglois s'arrogeoit le titre de roi de France, et que
Paris, sous sa domination tyrannique, recevoit un juste chtiment de sa
rbellion, le quartier que nous allons dcrire fut le thtre de plusieurs
scnes aussi tragiques que touchantes. C'toit aux halles que l'on
excutoit ordinairement les coupables de conspiration contre l'tat, ou de
trahison contre les intrts du prince; et comme on appeloit alors
tratres et conspirateurs tous ceux qui, rests fidles  leur lgitime
souverain, cherchoient  le servir autrement que par des voeux striles,
plusieurs citoyens gnreux qui conspirrent ainsi,  diffrentes poques,
pour l'honneur et pour la justice, criminels uniquement par le mauvais
succs de leur entreprise, vinrent sur cette place recevoir la mort de la
main d'un bourreau.

Dans cette pouvantable confusion o la dmence de Charles VI et les
attentats de Jean-sans-Peur avoient plong la France, dans cette suite
d'vnements prodigieux qui la relevrent contre toute probabilit, qui
arrachrent enfin sa capitale au joug de l'tranger, il se trouve un tel
enchanement de causes et d'effets, que l'histoire de Paris devient plus
que jamais celle de la monarchie entire, et qu'on ne peut en rendre la
suite intelligible sans prsenter en mme temps quelque esquisse de ce
vaste tableau.

Tout paroissoit dsespr: l'autorit lgitime avoit non-seulement perdu
la force qui lui toit ncessaire pour se maintenir et se faire respecter,
mais encore presque tout son ascendant moral qui seul pouvoit la lui faire
recouvrer. Charles, dshrit par son pre, souponn d'un meurtre qui
sembloit justifier ce traitement barbare, sembloit ne possder d'ailleurs
aucune de ces qualits brillantes qui, dans les situations difficiles,
blouissent et ramnent le vulgaire, matrisent les vnements, et
finissent par enchaner la fortune. Pour reconqurir un grand royaume, il
falloit joindre  une activit infatigable une constance  toute preuve,
une politique profonde, toute la science d'un habile gnral. Le dauphin,
 peine g de vingt ans, n'avoit que le courage d'un soldat: du reste, il
montroit un caractre foible, doux, facile  dominer, un penchant trs-vif
pour les plaisirs et la volupt, une indolence presque invincible; telles
toient les dispositions apparentes d'un prince qui, resserr entre les
pays asservis sous la domination angloise et les vastes tats du duc de
Bourgogne[303], entour d'une noblesse valeureuse sans doute, mais o l'on
ne comptoit pas alors un seul chef expriment[304], d'une poigne de
soldats dcourags et sans discipline, avoit  lutter contre un
ennemi[305] matre de sa capitale et de la plus grande partie de ses
provinces, contre des armes puissantes que commandoient les premiers
capitaines de l'Europe. D'ailleurs, telle toit alors la corruption o un
demi-sicle de discordes intestines avoit plong les esprits, qu'aux yeux
d'un trs-grand nombre de Franois un roi d'Angleterre, petit-fils de leur
propre souverain, apportant en outre  la couronne de France de prtendus
droits, toujours contests, mais rclams sans cesse, n'avoit nullement
les apparences d'un usurpateur. Un prince du sang royal, puissant et
considr, s'toit dclar en sa faveur; et le nouveau duc de Bourgogne,
succdant  la haine de son pre contre Charles, sembloit faire un acte de
pit filiale qui augmentoit encore cette affection aveugle que le peuple
portoit  sa maison. Enfin, tel toit l'tat des choses et le vertige qui
entranoit la nation, que, s'il et t possible que les conqurants,
oubliant qu'ils avoient une autre patrie, se fussent faits Franois pour
gouverner la France, il est presque indubitable que la rvolution et t
complte et sans retour.

          [Note 303: Voici quelle toit la position respective des deux
          partis: Les Anglois, matres de Paris, possdoient la Normandie,
          l'le-de-France, la Brie, la Champagne, la Picardie, le
          Ponthieu, le Boulonois, le Calaisis jusqu'aux frontires de
          Flandre; la partie la plus considrable de l'Aquitaine jusqu'aux
          Pyrnes et  l'Ocan; ils disposoient, par leur alliance avec
          le duc de Bourgogne, du duch de ce nom et des provinces de
          Flandre et d'Artois.

          Charles toit rduit  la province de Languedoc, arrache avec
          peine au comte de Foix,  celles du Dauphin, de l'Auvergne, du
          Bourbonnais, du Berry, du Poitou, de la Saintonge, de la
          Touraine et de l'Orlanois. Il pouvoit aussi compter sur
          quelques parties de l'Anjou et du Maine, qui jusque l n'avoient
          point t entames. La Bretagne, incertaine encore entre les
          deux partis, sembloit attendre les vnements.]

          [Note 304: Ils se formrent depuis dans les combats innombrables
          qu'il leur fallut livrer pour rtablir leur matre sur son
          trne; et en effet l'exprience n'a que trop prouv que, dans la
          guerre surtout, la thorie n'est rien sans une pratique
          continuelle. Mais,  cette poque, Xaintrailles, La Hire, La
          Fayette, Narbonne, le duc d'Alenon, etc., etc., n'toient
          encore que de braves guerriers, tandis que Salisbury, Warwick,
          Arundel, Sommerset, Suffolk, Talbot, taient des gnraux aussi
          habiles que courageux.]

          [Note 305: Henri VI, nomm pendant prs de vingt ans roi de
          France et d'Angleterre, et depuis chass du premier royaume et
          dpouill du second, n'toit alors qu'un enfant de neuf mois;
          mais l'intrpidit et les lumires de Henri V sembloient revivre
          dans son frre, le duc de Bedfort, qu'il avoit nomm, en
          mourant, rgent de France.]

Mais c'est un vice radical attach  toute conqute o le vainqueur,
conservant les liens naturels qui l'attachent  son pays, apporte au
milieu de la nation conquise son esprit national et ses habitudes
trangres, que, ds le commencement de sa domination, il s'tablit
ncessairement entre ses anciens et ses nouveaux sujets des diffrences
humiliantes pour ces derniers, et qui excitent en eux de vifs
ressentiments. Leur mcontentement fait bientt natre des mfiances qui
divisent sans retour les deux peuples; et la tyrannie d'un ct, la
rvolte de l'autre, sont des suites invitables de ce choc des passions et
des intrts. Dans cet tat de choses, si la nation est brave et
gnreuse, et qu'il se prsente un chef assez imposant pour rallier autour
de lui tous ceux qui sont impatients du joug, ce n'est pas une arme qu'il
rassemble, c'est une population entire,  laquelle il est difficile que
le conqurant, qui n'a que des soldats, puisse long-temps rsister. Telle
fut, dans la rvolution qui rendit  Charles VII l'hritage de ses pres,
la marche et la cause des vnements; et nous pensons, contre l'opinion de
plusieurs historiens, que ce fut moins par amour pour son roi que par
haine contre un vainqueur insolent, que la France entire se souleva pour
replacer sur le trne un prince qu'elle en avoit vu chasser, pour ainsi
dire, avec joie. Du reste, ces discordes intestines, ces dsordres qui
sembloient devoir perdre  la fois l'tat et son souverain, augmentrent
en effet la vigueur et la prosprit de l'un et de l'autre: car de telles
rvolutions ne se font point sans que l'autorit lgitime n'en acquire de
nouvelles forces, par la raison que, revenant  elle  cause du besoin
extrme qu'ils en ont, les sujets sont alors disposs  lui accorder mme
plus qu'elle n'et jamais os demander. Aussi verrons-nous, par suite de
cet heureux retour, le peuple franois prendre un esprit meilleur, et la
monarchie plus de puissance et de majest.

(1422.) Charles toit dans le chteau d'Espally, situ auprs du Puy en
Velay, lorsqu'il reut la nouvelle de la mort de son pre. Aprs les
premiers moments donns  sa douleur, il pensa  poursuivre le projet
lgitime qu'il avoit form de remonter sur le trne de ses anctres. La
bannire de France fut dploye dans la chapelle du chteau; un petit
nombre de courtisans et d'officiers qui l'accompagnoient l'y proclamrent
roi, et, peu de jours aprs, le nouveau monarque prit la route de
Poitiers, o il se fit couronner avec le plus grand appareil. On vit 
cette crmonie les princes de Clermont, d'Alenon, et les principaux
seigneurs attachs  son parti.

Tandis que ces choses se passoient, le duc de Bedfort, rgent du royaume,
rassembloit  Paris, dans la grand'chambre du parlement, tous les membres
de cette cour suprme, les magistrats des autres cours suprieures, ceux
du Chtelet, les dputs des divers chapitres, l'universit, le prvt de
la ville, ses chevins et ses principaux bourgeois. Dans cette assemble,
si imposante en apparence, mais dont les membres toient, ou domins par
la terreur, ou aveugls par la passion, le chancelier fit du trait de
Troyes une lecture et une apologie qui furent suivies d'un serment de
fidlit au roi d'Angleterre Henri VI, que l'on exigea de tous les
assistants, que prtrent ensuite tous les bourgeois sparment, et
gnralement tous les habitants de la ville, depuis les princes et les
prlats jusqu'aux domestiques et aux simples artisans.

Aprs cette vaine formalit, qui, loin d'affermir le pouvoir de
l'usurpateur, prouvoit au contraire l'embarras de sa situation prsente,
et ses inquitudes pour l'avenir, le duc de Bedfort sortit de Paris au
milieu de l'hiver, car la rigueur de la saison n'avoit point suspendu les
hostilits, et s'avana vers Meulan, dont ses troupes avoient dj ouvert
le sige. Ce fut vainement qu'un corps de royalistes, command par les
comtes de Narbonne et d'Aumale, entreprit de le faire lever: la
msintelligence des chefs et le dfaut de paye des soldats arrta cette
troupe  six lieues de la ville; elle se dbanda, et Meulan se rendit.
Pendant ce temps, le marchal de l'le-Adam, l'un des gnraux du duc de
Bourgogne, recouvroit la Fert-Milon, dont les Franois s'toient empars;
et Luxembourg achevoit de les chasser de Picardie. Une conspiration trame
en faveur du roi fut dcouverte en mme temps  Paris, et n'eut d'autre
rsultat que le supplice de la plupart des conjurs. Michel Lallier, qui
en toit le chef, et que nous verrons reparotre par la suite, eut le
bonheur de se sauver.

(1423.)  ces mauvais succs du parti de Charles se joignit bientt la
dfection du duc de Bretagne, entran dans celui des Anglois par le duc
de Bourgogne, plus anim que jamais  poursuivre la vengeance du meurtre
de son pre. Une entrevue qui eut lieu  Amiens entre le rgent et ces
deux princes s'y termina par une triple alliance et un double mariage. Le
duc de Bedfort pousa Anne de Bourgogne, soeur de Philippe; et la dauphine
Marguerite fut accorde au comte de Richemont, frre du duc de Bretagne, 
ce Richemont, depuis le sauveur de la France, alors son ennemi. Les trois
princes jurrent de s'aimer comme des frres, de s'entr'aider comme
n'ayant qu'un mme intrt; et ds le commencement les affaires de Charles
parurent perdues sans ressource.

Un nouveau revers l'attendoit encore. Les hostilits continuoient avec le
mme acharnement; une foule de petites places toient tour  tour prises,
reprises par l'un et l'autre parti. Les Anglois s'toient empars de
Pont-sur-Seine, de Vertus, de Mortagne, etc.; de leur ct, les royalistes
avoient emport Mcon, et ensuite Crevant, que les ennemis ne tardrent
pas  leur arracher. Il arriva qu'au moment o cette dernire place
capituloit, Stuart, conntable d'cosse, nouvellement arriv avec quelques
renforts que ce pays fournissoit au roi, accourut, suivi de quelques chefs
royalistes, pour l'empcher de se rendre. Trouvant la ville entre les
mains des ennemis, et se voyant, par leur runion,  la tte d'environ dix
mille hommes, les gnraux franois rsolurent de la reprendre de vive
force. Le gnral Salisbury, occup alors au sige de Montaguillon, le
quitte  cette nouvelle avec la plus grande partie de ses troupes, vole 
la rencontre des Franois, et traverse l'Yonne  la vue de ses imptueux
ennemis, qui sur-le-champ abandonnent une position formidable, d'o rien
n'auroit pu les forcer, pour s'lancer dans la plaine et y provoquer un
combat ingal. Le courage toit le mme des deux cts: la discipline et
la science militaire assuroient la supriorit des Anglois. Jamais
victoire ne fut plus complte: cette petite arme, presque la seule
ressource de l'infortun Charles, fut anantie. La dfection d'une foule
de places qui tenoient encore pour lui dans diverses provinces suivit de
prs ce fatal vnement. L'Anjou et le Maine furent ravags, et la
victoire que le comte d'Aumale remporta quelque temps aprs  la
Gravelle[306] sur une portion de l'arme angloise, assez importante pour
donner au parti royaliste le temps de respirer, mais non pour offrir aucun
rsultat dcisif, laissa toujours une supriorit marque au parti de
l'usurpateur.

          [Note 306: Petite ville situe sur le ruisseau de l'Oudon, entre
          les rivires du Maine et de la Villaine.]

(1424.) La bataille de Crevant avoit mis Charles  deux doigts de sa
perte; celle de Verneuil parut achever entirement sa ruine. Elle se donna
sur les frontires du Perche et de la Normandie; le duc de Bedfort,
Salisbury, Warwick commandoient les troupes angloises. Les Franois,
conduits encore par le conntable d'cosse, venoient de reprendre la
petite ville d'Ivry: les gnraux anglois qui accouroient pour en faire
lever le sige leur offrirent la bataille qu'ils acceptrent avec la mme
imprudence, et qu'ils perdirent par le mme dfaut d'ordre et de
discipline. Cinq mille hommes restrent sur le champ de bataille, parmi
lesquels toit le gnral cossois et la fleur de la noblesse franoise:
elle fut crase  cette bataille comme  celle d'Azincourt.

Cette victoire fut clbre  Paris par des rjouissances publiques; et
l'on voudroit en vain dissimuler que la multitude de ses habitants, alors
dvoue au duc de Bedfort, la reut avec la plus vive allgresse. Pour
changer en si peu de temps ces esprits foibles et passionns, il avoit
suffi de supprimer quelques impts, appt grossier, mais immanquable,
qu'ont toujours su mettre en usage ceux qui connoissent les bassesses du
vulgaire, et qui ont besoin de sa faveur. Cependant, dans le temps mme o
ce peuple insens faisoit clater sa joie, des citoyens fidles
conspiroient encore pour le roi; et le duc,  son retour, eut de nouveaux
conjurs  punir.

Charles n'avoit plus de troupes; ses finances toient puises, ses
partisans dcourags[307]. Aprs la droute des Franois  Verneuil,
l'ennemi s'toit jet dans le Maine, dont il avoit enlev les principales
places; et ses partis parcouroient sans rsistance l'Anjou et toutes les
provinces voisines jusqu'aux bords de la Loire. Les Bourguignons toient
sur le point de se joindre aux Anglois pour achever d'anantir le petit
nombre de royalistes qui luttoient encore contre la fortune. C'en toit
fait de la monarchie: des divisions particulires qui s'levrent tout 
coup entre le duc de Glocestre et Philippe-le-Bon furent la premire cause
de son salut.

          [Note 307: Ce fut alors que les Anglois, enorgueillis de tant de
          succs, lui donnrent le nom de _roi de Bourges_.

            Les Anglois, avec leurs croix rouges,
            Voyant lors sa confusion,
            L'appelrent le roi de Bourges
            Par forme de drision.

               (_Vigiles de Charles VII._)]

Jacqueline de Hainaut, veuve du dauphin Jean[308], et depuis marie au duc
de Brabant, n'avoit point voulu reconnotre ce second poux, et venoit de
contracter un troisime mariage avec le duc de Glocestre,  qui elle
apportoit en dot un des plus riches hritages de l'Europe. Le duc de
Brabant toit neveu du duc de Bourgogne: celui-ci, irrit de l'affront
qu'on faisoit  un prince de sa maison, s'en plaignit au duc de Bedfort,
qui, prvoyant les suites fcheuses d'un semblable vnement, voulut ds
le principe en arrter les effets. Mais l'imprudent Glocestre, loin
d'couter les sages conseils de son frre, levoit des troupes en
Angleterre pour soutenir les prtentions de son pouse; et ces troupes,
avec lesquelles il arriva  Calais six semaines aprs la bataille de
Verneuil, furent employes, non  achever d'craser l'ennemi commun,
incapable alors d'opposer la moindre rsistance, mais  marcher contre
l'alli le plus considrable de son parti, qu'il attaqua sur-le-champ en
s'emparant du Hainaut. Le duc de Bourgogne, surpris, mais non dconcert,
eut bientt rassembl une arme suffisante pour arrter les progrs de son
adversaire; et les Pays-Bas, auparavant si tranquilles, devinrent le
thtre d'une guerre acharne. Toutefois elle ne fut pas de longue dure:
Glocestre toit alors hors d'tat de rsister long-temps  un aussi
puissant souverain; et bientt, accabl par des forces suprieures, il se
vit forc de retourner honteusement en Angleterre; mais l'effet de cette
entreprise extravagante fut tel, que le roi de France put s'apercevoir,
dans une ngociation qu'il osa tenter auprs du duc de Bourgogne, que ce
prince, bless jusqu'au fond du coeur de la conduite de l'Anglois,
pourroit revenir un jour au seul parti que son honneur et son vritable
intrt lui ordonnoient de suivre.

          [Note 308: _Voyez_ p. 144.]

On ngocioit en mme temps auprs du duc de Bretagne; et Charles,
profitant avec habilet du mcontentement du comte de Richemont, que le
duc de Bedfort venoit d'offenser[309], lui faisoit offrir l'pe de
conntable. Cette dmarche, mal reue d'abord, eut bientt un plein
succs. Le projet d'alliance fut approuv par le duc de Bretagne et par
les tats assembls; et Richemont, qui toit all en Flandre pour obtenir
l'agrment de Philippe sur la nouvelle dignit qui lui toit propose,
trouva ce prince dispos non-seulement  le lui accorder, mais mme 
sacrifier ses ressentiments, si Charles et voulu galement lui sacrifier
les meurtriers de son pre, devenus ses favoris. Le refus qu'il en fit
loigna seul cette rconciliation, et prolongea les malheurs de la France.

          [Note 309: Il lui avoit refus le commandement des troupes.]

Avant de rien accepter, Richemont avoit demand que du moins ces
favoris[310] fussent loigns; et, dans l'extrmit o il se trouvoit,
Charles n'avoit rien os refuser.  peine ces demandes du nouveau
conntable furent-elles connues, que la petite cour du monarque fut
remplie de cabales et d'intrigues. La division se mit entre les
courtisans; et l'on vit, ce qu'on ne pourra croire, ce jeune prince,
incapable de rsister  leurs sductions et mme  leurs violences[311],
fuir de ville en ville  l'approche de son conntable, qui revenoit auprs
de lui  la tte d'une arme qu'il avoit rassemble pour le dfendre.
Enfin il fallut cder au cri gnral qui s'leva contre son aveugle
obstination. Tanneguy du Chtel eut la gnrosit de s'exiler lui-mme;
les autres reurent ordre de se retirer de la cour; mais, en s'loignant,
l'un d'eux (le prsident Louvet) eut l'adresse de se faire remplacer
auprs de Charles par le seigneur de Giac, sa crature. (1425.) L'indolent
monarque s'abandonna galement sans rserve  ce nouveau ministre, qui,
plus dangereux et plus avide encore que les autres, laissa sans solde,
sans vivres, sans secours, la petite arme de Richemont, qui venoit
d'entrer en campagne. (1426.) Le conntable prouve des revers, revient 
la cour frmissant d'indignation; et, par une hardiesse que les
circonstances terribles o toient rduites les affaires peuvent  peine
justifier, il fait enlever Giac, le livre, pour la forme,  un tribunal
devant lequel ses crimes et ses dprdations sont dvoils, et fait tomber
sa tte sur un chafaud. Un nouveau favori le remplace, et, loin d'tre
effray de la catastrophe de son prdcesseur, abuse encore plus
insolemment de sa faveur: le conntable le fait assassiner; et lorsque
Charles, indign, lui demande compte de ces violences injurieuses, il ne
se justifie qu'en lui dclarant que ce qu'il a fait est pour le bien du
royaume. Cependant cet homme, si redoutable aux flatteurs de son roi,
commit bientt aprs une faute irrparable, en mettant lui-mme dans la
confiance de ce jeune prince un homme qu'il croyoit entirement dvou 
ses intrts, et qui devint bientt le plus fatal de tous ses ennemis, et
le plus grand obstacle au rtablissement de la monarchie. La Trmoille,
plus adroit, plus ambitieux, d'une naissance plus illustre que tous ceux
qui l'avoient prcd, prit bientt, sur un matre qui ne demandoit qu'
tre domin un ascendant que, pendant long-temps, rien ne put dtruire; et
le premier usage qu'il fit de sa faveur fut de se mettre en tat de
n'avoir rien  craindre des entreprises de celui qui la lui avoit
procure. Par ses intrigues, Charles, dj offens de la hauteur de son
conntable, lui donne tous les dgots qui peuvent le dtacher de ses
intrts; et, dans une situation  peu prs dsespre, se prive lui-mme
du seul sujet qui pouvoit empcher sa ruine entire. Tout toit perdu, si
la conduite des Anglais n'et t aussi impolitique, ou, pour mieux dire,
aussi insense que celle du monarque franois. Ils traitoient dj la
France en pays de conqute, eux qui ne s'y maintenoient que par l'espce
de dlire dont la nation toit en quelque sorte enivre. Le duc le Bedfort
en partageoit les provinces avec son frre le duc de Glocestre; ils
accabloient d'impts les peuples dont le soulvement pouvoit en un moment
dtruire leurs foibles armes[312] et leur puissance factice. Ils avoient
dj commenc  mcontenter un prince dont les dispositions favorables ou
contraires auroient seules suffi pour dcider de leur sort; et l'affaire
de Jacqueline de Hainaut, que le duc de Glocestre s'obstina  soutenir,
mme aprs avoir t chass de la Flandre, et qu'il n'abandonna que
lorsque cette princesse eut t entirement dpouille de ses tats par le
duc de Bourgogne, fut, comme nous l'avons dit, la source d'un
refroidissement que nous allons voir s'accrotre de jour en jour, jusqu'au
moment o il se changera en une rupture ouverte qui leur portera les
derniers coups.

          [Note 310: Entre autres le prsident Louvet, Davaugour,
          Frottier, et le prvt Tanneguy du Chtel. Les trois premiers
          avoient tremp dans la conjuration des Penthivre contre le duc
          de Bretagne, et le dernier toit toujours souponn d'tre le
          principal auteur de la mort de Jean-sans-Peur.]

          [Note 311: Le comte dauphin d'Auvergne fut tu en plein conseil,
          aux yeux mmes du roi, par Tanneguy du Chtel.]

          [Note 312: Quoique beaucoup plus puissants que le parti de
          Charles, ils n'avoient pas alors dix mille hommes de troupes
          effectives.]

(1427.) Cependant cette rupture toit loin encore d'clater, et les
divisions qui rgnoient dans le parti du roi favorisoient les entreprises
des Anglois. Ils continuoient  prendre des villes, lorsqu'ils se virent
tout  coup arrts par le btard d'Orlans, si fameux depuis sous le nom
de Dunois. Ce prince,  peine alors sorti de l'enfance, remporta une
victoire complte sur deux capitaines expriments, Suffolk et Warwick, et
leur fit lever le sige de Montargis. Sur cette nouvelle, le duc de
Bedfort, absent depuis huit mois, hte son retour en France, amenant avec
lui des renforts considrables.  son arrive, le duc de Bretagne, qu'il
menace, abandonne le parti du roi, sans pouvoir branler la fidlit du
comte de Richemont, qui persiste  suivre la mauvaise fortune d'un prince
ingrat, dont il toit ha et perscut. Mais en mme temps qu'il donnoit
des preuves d'un dvouement si magnanime, on le vit, par un effet de cette
hauteur de caractre qu'il ne pouvoit dompter, essayer, en s'unissant aux
princes aussi fatigus que lui de l'insolence de La Trmoille, de former
un parti qui pt craser ce perfide. Dj les conjurs s'toient empars
de Bourges, lorsque le roi, quittant avec prcipitation la ville de
Chinon, qui toit sa rsidence ordinaire, vint se prsenter  eux. Son
arrive et les intrigues du favori dissiprent en un instant ces premiers
germes de guerre civile; toutefois le conntable, exclu de la paix que
firent les princes, se vit forc de se rserver pour des temps meilleurs.

(1438.) Assur du duc de Bretagne, croyant n'avoir plus rien  redouter
des suites de la querelle de Glocestre avec le duc de Bourgogne, Bedfort
jugea le moment favorable pour achever d'abattre un prince livr  ses
flatteurs, entour de mcontents, sans troupes, sans argent, rduit enfin
aux dernires extrmits. Afin de rendre ce dernier coup dcisif, il
convoqua  Paris une nouvelle assemble, dans laquelle il eut l'imprudence
de demander tous les biens, rentes et hritages donns aux glises depuis
quarante ans. Il toit inou qu'on et jamais fait une demande aussi
audacieuse, aussi contraire aux ides qui rgnoient alors non-seulement 
Paris, mais dans toute la France: aussi le duc prouva-t-il une
rsistance telle qu'il se vit forc de suspendre d'abord, et ensuite
d'abandonner entirement son projet. Il en rsulta nanmoins ce mauvais
effet, que le peuple, dont une lgre suppression d'impts lui avoit gagn
les esprits, commena  murmurer contre son gouvernement, et  sentir
toute la pesanteur du joug tranger.

Ces difficults n'empchrent pas le duc d'ouvrir la campagne avec des
forces tellement suprieures, que Charles n'osa pas mme tenter de mettre
quelque obstacle  leurs mouvements. Salisbury toit  leur tte, et
parcourut en conqurant cette vaste partie de la France qui est renferme
entre la Seine et la Loire. Toutes les places qui environnoient Orlans
ouvrirent leurs portes ou furent emportes d'assaut, et le sige de cette
ville importante fut rsolu par le gnral anglois. C'toit une entreprise
dcisive, mais difficile: la garnison, peu nombreuse  la vrit, toit
commande par des chefs intrpides; La Hire, Xaintrailles, Chabannes,
Villars, le btard d'Orlans, suivis de la fleur de la noblesse franoise,
s'toient jets dans la place, rsolus de dfendre jusqu' la dernire
extrmit ce dernier boulevart de la monarchie, et ils avoient inspir aux
moindres soldats ainsi qu'aux habitants toute l'ardeur dont ils toient
anims. La sape, la mine, des assauts continuels, tout fut employ du ct
des assigeants, dont l'arme grossissoit  chaque instant; les assigs,
qui recevoient aussi de temps en temps des renforts, disputoient le
terrain pied  pied, ne cdoient un fort que lorsqu'ils se voyoient prts
 tre ensevelis sous ses ruines, et offroient, dans un rempart nouveau,
construit  l'instant mme, de nouveaux obstacles  l'ennemi. La mort de
Salisbury, emport par un boulet de canon, n'interrompit pas les
oprations du sige; et les capitaines qui lui succdrent, Talbot,
Suffolk, le lord Poll, n'en excutrent pas moins le projet qu'avoit conu
cet habile gnral, d'entourer la place d'une circonvallation qui rendoit
l'arrive des convois de jour en jour plus difficile et plus meurtrire.
La ville, bloque de toutes parts, commena bientt  ressentir la disette
des vivres, et devoit succomber dans peu si elle n'toit promptement
secourue.  une arme de vingt-quatre mille hommes qui l'assigeoit,
Charles ne pouvoit opposer que trois mille soldats mal disciplins, et
dont ni lui ni ses gnraux ne savoient mme tirer parti. Cependant cette
foible ressource lui fut encore enleve dans cette bataille, si fameuse
sous le nom de la _Journe aux Harengs_[313], o cette petite troupe,
commande par le comte de Clermont, fut presque entirement extermine. 
cette fatale nouvelle, le roi, voyant tout perdu, vouloit se retirer dans
le Dauphin: il en fut dtourn par la reine son pouse, princesse d'un
courage et d'une vertu suprieure; on dit que la fameuse Agns Sorel ne
lui donna pas des conseils moins gnreux. Mais il toit rserv  une
femme plus clbre et plus digne de l'tre que la matresse d'un roi, de
sauver la France, et de rendre  Charles l'honneur et sa couronne. (1429.)
C'est au milieu de cette indcision honteuse  laquelle ce malheureux
prince toit livr, qu'on voit parotre cette fille tonnante, singulire,
que l'on crut alors envoye par le ciel mme, dont encore aujourd'hui le
courage et l'enthousiasme religieux forcent au respect les esprits mme
les plus corrompus, et feront  jamais l'admiration de la postrit.
Quelque ide que l'on puisse se faire des inspirations puissantes,
invincibles, qui poussrent une jeune vierge, aussi innocente que timide,
ne dans l'obscurit, leve dans l'ignorance,  vaincre tant d'obstacles
pour arriver jusqu' un grand monarque, pour oser lui promettre des
victoires regardes comme chimriques par ses meilleurs capitaines, en
fixer l'poque, s'en dclarer le principal instrument; inspirations dont
l'effet fut si prodigieux, qu'on vit le roi de France, son intrpide
noblesse, son arme entire, subjugus par le plus inconcevable ascendant,
marcher sous la conduite d'une simple villageoise  des combats qui
sembloient devoir achever leur perte, et obtenir des triomphes qu'on avoit
jusque l jugs impossibles; quelques conjectures que l'on forme, quelque
opinion que l'on adopte sur cet vnement unique dans l'histoire, les
contempteurs des miracles, tout superbes et ddaigneux qu'ils ont coutume
d'tre, ne pourront s'empcher du moins d'y reconnotre un des coups les
plus clatants de cette Providence spciale  laquelle les paens, mme
les plus grossiers, ont rendu hommage, Providence qui veille sur les
empires, dcide de leur sort, les perd ou les sauve  son gr, souvent par
les agents les plus obscurs, par les moyens qui sont les plus loigns de
toute prvoyance humaine. Jeanne d'Arc, dite la Pucelle, avoit promis que
l'ennemi leveroit le sige d'Orlans, que le roi seroit couronn et sacr
 Reims, que Paris rentreroit sous sa domination, que les Anglois seroient
entirement expulss du royaume. Pour commencer l'accomplissement de sa
prdiction, elle pntre dans la ville assige  la tte d'un convoi: son
aspect y fait renatre l'esprance; et les assigeants, dj frapps de sa
renomme, sont saisis d'une terreur soudaine. Les Franois, conduits par
cette hrone, osent attaquer  leur tour, jusque dans ses forts, cet
ennemi qui, la veille encore, insultoit leurs remparts; et le sige
d'Orlans est lev en peu de jours comme par une sorte d'enchantement.
Jargeau, Beaugency, plusieurs autres villes de l'Orlanois sont emportes
par les royalistes, qui reprennent aussitt l'offensive. Bedfort,
dconcert, envoie des renforts  ses troupes perdues: l'arme franoise,
plus foible que celle des Anglois, mais dsormais invincible, marche  sa
rencontre, et remporte,  Patay, une victoire clatante, que suit bientt
la reddition d'une foule de places. Les routes de la Champagne sont
ouvertes; sur les sollicitations de l'hrone, Charles, renferm dans la
petite ville de Loches, o il vivoit dans l'oisivet et dans les plaisirs,
tandis qu'on faisoit pour lui la conqute de son royaume, se dcide alors
 la quitter et  marcher vers Reims: car Jeanne avoit dclar que l'objet
principal de sa mission toit de le conduire dans cette ville pour y
recevoir l'onction sacre. Sur la route elle parvient  mnager une
rconciliation entre le roi et son fidle conntable; la ville de Troyes,
qui veut rsister, est force; Chlons ouvre ses portes; les Bourguignons,
renferms dans Reims, et qui pouvoient le dfendre, l'vacuent  l'arrive
de l'arme royale[314]; enfin, le 27 juillet 1429, Charles fait son entre
dans cette ville aux acclamations du peuple, et peu de jours aprs il y
est sacr, et reconnu solennellement roi lgitime de la France.

          [Note 313: Elle fut ainsi nomme, parce que le gnral anglois
          conduisoit un convoi compos principalement de barils remplis de
          cette espce de poisson. Le but du comte de Clermont toit
          d'enlever ce convoi.]

          [Note 314: On prsuma qu'ils en avoient reu secrtement l'ordre
          du duc de Bourgogne.]

Une rvolution si rapide, si inattendue, jeta le duc de Bedfort dans des
terreurs qu'il ne lui fut plus possible de dissimuler. Il se vit alors
rduit  implorer ce mme duc de Bourgogne, que, quelques mois auparavant,
il avoit lui-mme outrag[315], lorsqu'il voyoit d'avance la chute
d'Orlans invitable, et la conqute de la France assure. Sur ses
instances ritres, Philippe, respectant encore en lui son beau-frre,
vint  Paris et parut se prter aux mesures qui furent prises pour en
contenir les habitants, disposs  se soulever en faveur de leur roi. On
tint divers conseils pour former un plan de campagne qui pt arrter les
progrs rapides de l'ennemi. Les chaires retentirent de nouveau de
dclamations furieuses contre les Armagnacs; des processions publiques
furent ordonnes; enfin, dans une assemble o il avoit encore convoqu
les principaux habitants de Paris, le rgent essaya d'exciter leur
indignation en faisant relire devant eux le trait conclu entre
Jean-sans-Peur et le dauphin, en remettant sous leurs yeux l'assassinat de
Montereau, la foi du serment viol, etc.; mais il fut loin d'en obtenir
l'effet qu'il attendoit; et ce discours, auquel le duc de Bourgogne mla
ses anciennes protestations, fut accueilli avec des marques visibles
d'improbation. On n'en exigea pas moins de nouveaux serments d'attachement
au roi d'Angleterre, serments qui n'toient pas plus sincres que les
vaines dmonstrations du duc de Bourgogne. En effet ce prince ne tarda pas
 reprendre la route de ses tats; et tandis qu'on attendoit  Paris des
troupes qu'il avoit promises, et qu'il n'envoya pas, il s'arrtoit  Arras
pour y couter des dputs de Charles, qui conut enfin des esprances
fondes de l'amener  cette rconciliation tant dsire.

          [Note 315: Les gnraux qui commandoient dans cette place, ayant
          perdu l'espoir de la dfendre encore long-temps, avoient offert
          de la mettre en squestre entre les mains du duc de Bourgogne,
          et ce prince avoit agr leur proposition; mais le duc de
          Bedfort la rejeta avec une hauteur et des rflexions offensantes
          qui blessrent Philippe jusqu'au fond du coeur.]

De nouveaux succs toient le moyen le plus sr d'y parvenir; et dj le
monarque vainqueur s'toit avanc jusqu' Dammartin[316], menaant sa
capitale. Deux fois le duc de Bedfort en sortit, et vint s'tablir dans un
camp retranch, en face de l'arme franoise, esprant l'engager dans
d'imprudentes attaques; mais l'exprience des fautes passes n'avoit point
t perdue; les Franois surent contenir leur imptuosit, et le rgent
rentra dans Paris sans avoir pu les faire donner dans le pige. La
rduction de Compigne et de Beauvais suivit de prs cet vnement; et le
prince anglais, qui voyoit en frmissant tomber ainsi toutes les places
qui protgeoient la capitale, se vit cependant forc d'en sortir
prcipitamment pour aller s'opposer au conntable, qui venoit de se jeter
dans la Normandie, avoit surpris vreux, et parcouroit sans obstacle toute
la province. Les prcautions qu'il prit avant son dpart prouvrent qu'il
ne comptoit plus sur l'affection d'un peuple dtromp. La garnison fut
augmente d'un renfort considrable; une police active et svre, rpandue
dans tous les quartiers, jeta la mfiance et l'alarme dans ces coeurs
ulcrs et accabls sous le poids de leurs regrets et de leurs maux: car
Paris subissoit alors dans toute sa rigueur le sort ordinaire des villes
rebelles  leurs souverains lgitimes. La misre et la tyrannie avoient
dtruit ou fait fuir le plus grand nombre de ses habitants, et ceux qui
restoient toient dpouills chaque jour de leurs biens pour fournir 
leurs tyrans de nouveaux moyens de les opprimer. Les gens d'glise
eux-mmes n'toient point pargns; on s'toit saisi de tous les dpts
judiciaires; le commerce et l'industrie avoient disparu; enfin Paris
n'toit plus que l'ombre de cette ville autrefois si peuple et si
florissante.

          [Note 316:  neuf lieues de Paris.]

Cependant, ni les forces dont ils s'entouroient, ni la svrit de leur
police, ni l'appareil des supplices ne suffisoient pour rassurer les
oppresseurs; et par cette inconsquence, qui est une suite presque
invitable de l'inquitude continuelle des tyrans, ils imaginrent de
lier par des serments nouveaux un peuple que leurs violences pouvoient 
peine contenir. Ce fut l'vque de Throuanne, Jean de Luxembourg,
gouverneur de la ville en l'absence du duc de Bedfort, qui conut cette
ide absurde de convoquer encore une assemble gnrale des cours
souveraines, de l'universit, des chefs du clerg, des principaux
bourgeois, assemble dans laquelle furent renouvels et la garantie du
trait de Troyes, et ce serment de fidlit dj prt tant de fois; mais
le comble de la dmence fut de nommer des commissaires, qui reurent
l'ordre de parcourir les divers quartiers, et d'y recevoir le mme serment
de tous les corps et de tous les habitants de la ville.

Le roi toit alors  Compigne, incertain s'il marcheroit sur Paris, ou
s'il se dirigeroit vers la Picardie, dont les principales villes toient
disposes  le reconnotre. Il parot que la crainte de causer quelque
ombrage au duc de Bourgogne, avec lequel il continuoit toujours 
ngocier, le dtermina  prendre le premier parti. Il entra donc 
Saint-Denis, que les ennemis avoient abandonn, et en mme temps ses
soldats occuprent les postes de la Chapelle, d'Aubervilliers et de
Montmartre. Le duc de Bedfort toit absent: cette circonstance fit esprer
qu'il pourroit s'exciter dans le peuple quelque mouvement favorable[317],
et l'on rsolut de tenter un assaut. On a accus Jeanne d'Arc d'avoir
conu cette entreprise vraiment tmraire; mais il existe de fortes
preuves qu'elle n'y eut d'autre part que d'y avoir vaillamment combattu.
Depuis le grand vnement de Reims, regardant sa mission comme finie, elle
avoit plusieurs fois sollicit sa retraite, que Charles lui avoit toujours
refuse. On la vit ds lors s'loigner des conseils, et, moins sre de la
victoire, ne plus parotre dans les batailles que pour y prodiguer sa vie,
et donner aux soldats l'exemple du courage le plus hroque.

          [Note 317: Quelques jours auparavant, le duc d'Alenon et les
          autres gnraux avoient trouv le moyen de faire semer dans
          Paris plusieurs crits, par lesquels ils exhortoient les
          citoyens  reconnotre leur souverain lgitime, et  seconder
          les efforts qu'il alloit faire pour les dlivrer de l'oppression
          sous laquelle ils gmissoient. Pour effacer l'impression que ces
          lettres auroient pu produire, les Anglois firent courir le bruit
          que le roi, plus irrit que jamais contre les Parisiens, avoit
          jur leur entire destruction; que son projet toit d'abord de
          livrer la ville au pillage et  la brutalit de ses soldats,
          ensuite de tout exterminer sans distinction de sexe ni d'ge, de
          renverser de fond en comble les difices, et de faire passer la
          charrue sur le sol qu'ils occupoient. Ces fables grossires
          firent alors peu d'impression[317-A], et ont t employes
          depuis avec plus de succs dans des sicles o l'on a prtendu
          avoir plus de raison et de lumires.]

          [Note 317-A: Les registres du parlement disent positivement que
          ce projet _ne paroissoit pas vraisemblable_.]

L'assaut dcid, le dimanche 8 septembre, l'arme, commande par le duc
d'Alenon, le comte de Clermont et le sire de Montmorency, s'approcha de
la porte Saint-Denis, et fit de ce ct une fausse attaque, tandis qu'un
corps de troupes se portoit sur un retranchement lev devant le rempart
du _March aux pourceaux_, situ  l'endroit o est aujourd'hui la butte
Saint-Roch. Le rempart fut emport; mais le soulvement sur lequel on
avoit compt ne se fit point, parce que les Anglois eurent l'adresse de
rpandre sur-le-champ dans la ville des bruits sinistres qui jetrent
l'alarme et continrent les esprits. Tandis qu'ils couroient  la dfense
de la partie attaque, des voix s'levrent dans tous les quartiers,
s'criant _que tout toit perdu; que les royalistes, matres de la ville,
n'pargnoient personne, et que chacun songet  sa propre sret_. Cette
ruse eut tout l'effet qu'on en pouvoit attendre; les habitants effrays se
htrent de se rfugier dans leurs maisons, et les royalistes, ne voyant
parotre sur les murailles que des ennemis, prirent le parti de se
retirer. Jeanne fut blesse dans cette action d'un trait d'arbalte qui
lui traversa la cuisse[318]. Quatre jours aprs l'arme dcampa, et prit
la route de Lagny-sur-Marne, qui venoit de se soumettre au roi.

          [Note 318: Elle reut cette blessure pour s'tre obstine 
          rester sur le bord du foss, criant qu'on lui apportt des
          fascines pour le combler, lorsque l'arme avoit dj commenc sa
          retraite. Force, par la douleur et par le sang qu'elle perdoit,
          de se coucher derrire le revers d'une petite minence, elle y
          resta jusqu'au soir, que le duc d'Alenon vint enfin la
          chercher, et la fit transporter  Saint-Denis. L'indiffrence
          avec laquelle elle avoit t traite dans cette circonstance lui
          fit renouveler avec plus d'instances que jamais ses
          sollicitations auprs du roi pour obtenir enfin la libert de
          quitter la cour; mais Charles persista toujours  lui refuser
          son cong.]

Tandis que Charles s'loignoit, Bedfort rentroit dans Paris, et employoit
toutes les ressources de son courage et de son esprit pour rparer ses
fautes passes, et ramener la fortune qui l'abandonnoit. Il venoit
d'crire en Angleterre afin de presser l'envoi de nouveaux secours; frapp
de l'effet qu'avoit produit sur les peuples la crmonie du sacre de
Charles, il demandoit qu'on ft partir au plus tt le jeune Henri, et
publioit avec clat que ce prince venoit pour tre couronn dans sa ville
capitale; il cherchoit enfin  regagner l'amiti du duc de Bourgogne,
qu'il combloit de caresses, de marques de dfrence, qu'il ne cessoit
d'inviter  revenir  Paris, en lui manifestant sa rsolution de ne plus
rien faire que de concert avec lui.

(1430.) Il y vint en effet, mais ce retour, loin d'avancer les affaires du
rgent, sembla en prcipiter la ruine. Philippe fit son entre dans cette
ville  la tte d'une nombreuse noblesse et de huit cents hommes d'armes,
qui lui donnrent  l'instant sur son alli, humili et jaloux, une
prpondrance qu'augmentoit encore l'affection que lui portoient les
Parisiens. Cette supriorit fut telle que peu de jours aprs il ne
craignit point de publier, dans la grand'salle du Palais, une trve que
ses dputs venoient de conclure,  Saint-Denis, avec les ambassadeurs du
roi, principalement pour les provinces de Picardie, d'Artois, de Champagne
et de Bourgogne. Il alla plus loin: dans la mme journe, sur la demande
des habitants et de l'universit, il se fit nommer, jusqu' Pques de
l'anne suivante, lieutenant-gnral du royaume et gouverneur de Paris; et
le rgent, rduit alors au seul gouvernement de la Normandie, se vit forc
de remettre la plus grande partie de la France entre les mains d'un prince
 qui, six mois auparavant, il avoit refus le squestre d'Orlans. Outr
de dpit, il partit aussitt pour cette province; et Philippe retourna en
Flandre, laissant le marchal de l'le-Adam pour commander dans la ville.

L'hiver n'interrompit point les hostilits: elles continurent sans aucun
succs dcisif; mais ces combats partiels, dans lesquels on exeroit
contre les malheureux habitants des provinces toutes les violences que
lgitimoit alors l'insubordination de l'tat militaire, satisfaisoient
l'avidit des chefs et des soldats, qui, presque indpendants de leurs
souverains, formoient alors plutt des bandes de partisans que de
vritables armes. Aussi la misre des peuples et la barbarie de cette
guerre ne se peuvent-elles concevoir: il n'y avoit plus d'asile dans les
campagnes pour le laboureur,  qui l'on toit tout, jusqu'au moyen de les
cultiver; dans une foule de siges, o les villes toient tour  tour
prises, reprises par les deux partis, l'usage toit de ne faire aucun
quartier aux habitants, qu'on massacroit tous sans exception, si
quelques-uns d'entre eux avoient pris part  la dfense; quant  la
garnison, on l'envoyoit ordinairement au supplice. Enfin, telle toit la
licence inconcevable de ces temps malheureux, qu'au milieu de cette guerre
nationale on vit des seigneurs attachs au bon parti se faire des guerres
particulires[319], aussi funestes au roi qu' eux-mmes; d'autres, au
milieu des suspensions d'armes, ravager les provinces dj soumises, afin
de maintenir sous leurs ordres les aventuriers qu'ils soudoyoient. Il
falloit que le prince tolrt toutes ces horreurs, et ce n'toit qu'en
dsolant la France qu'il toit possible de la sauver.

Charles, en quittant l'le-de-France, en avoit laiss le gouvernement au
comte de Clermont, qui s'empara de quelques villes, prenant toujours la
prcaution de se tenir  une trs-petite distance de Paris. Le terme de
Pques approchoit, poque  laquelle le duc de Bourgogne devoit en rendre
le commandement aux Anglois: la crainte de rentrer sous leur domination,
et la proximit de l'arme royale firent concevoir encore  quelques
sujets fidles le projet de s'emparer de la ville pour la remettre aux
gnraux de Charles. Les conjurs, au nombre desquels on comptoit
plusieurs membres du parlement et du Chtelet, et quelques-uns des
principaux bourgeois, trouvrent le moyen de correspondre avec les
royalistes, par l'entremise d'un religieux qui se chargea de la commission
prilleuse de porter leurs messages. Toutes les mesures sembloient
heureusement concertes;  un signal donn, on devoit livrer une des
portes aux troupes du roi; des marques avoient t distribues pour servir
de signe de ralliement  tous les membres de la conspiration; elle alloit
clater, lorsque le religieux fut arrt. Appliqu  la torture, les
tourments lui arrachrent les noms de ses complices, dont on s'empara, au
nombre de plus de cent cinquante; six furent dcapits aux Halles,
plusieurs excuts secrtement ou prcipits dans la Seine. Quelques-uns
rachetrent leur vie par la perte de leur fortune.

Jusqu' l'poque qui devoit faire rentrer Paris sous cette autorit
royale, aprs laquelle il soupiroit, il devoit se passer encore de bien
nombreux vnements. Dans la situation embarrassante o il se trouvoit, le
duc de Bedfort n'pargnoit aucun moyen pour s'attacher le duc de
Bourgogne: ngociations, caresses, dons, promesses, tout fut employ de
nouveau pour regagner sa confiance et son amiti. Cette obstination ne fut
pas sans quelque succs; toutefois le concert de ces deux princes, plutt
apparent que rel, n'eut d'autre effet que de prolonger les malheurs de la
France.

Philippe continua donc  faire la guerre au roi, et commena la campagne
par le sige de Compigne, dont il ne put s'emparer[319]. Mais la plus
belle victoire n'et pas sembl aux Anglois plus avantageuse pour eux que
cette vaine entreprise, puisqu'elle les rendit matres de celle qu'ils
regardoient comme l'unique cause de tous leurs dsastres. Jeanne, qui
s'toit jete dans la place, fut faite prisonnire dans une sortie.
Personne n'ignore quelle fut la suite de ce malheureux vnement:
indignement livre  ses implacables ennemis, trane long-temps de
cachots en cachots, amene  Rouen devant un tribunal compos pour sa
perte, condamne par ces barbares au plus affreux supplice, elle fit
clater, dans ce long cours d'iniquits, une patience, une grandeur d'me
qui augmentent encore l'admiration qu'inspirent son courage et ses
vertus. L'opprobre dont on voulut la couvrir dans cette infme procdure,
retomba tout entier sur ses juges abominables; et Charles, qui, vingt-cinq
ans aprs, rhabilita sa mmoire et confirma les titres de noblesse qu'il
avoit accords  cette hrone et  sa famille, ne peut tre absous du
reproche d'avoir abandonn, dans de telles extrmits, celle  laquelle il
devoit son honneur et le salut de la France.

          [Note 319: Charles attachoit une si grande importance 
          l'alliance de Philippe, que, ds qu'il sut qu'il vouloit
          attaquer Compigne, il donna des ordres qu'on remt cette ville
          entre ses mains, et que le gouverneur ft puni pour l'avoir
          dfendue et conserve malgr lui.]

Reprenons la suite des vnements: les royalistes triomphoient partout;
aprs la dlivrance de Compigne, une foule de places tombrent entre
leurs mains; Xaintrailles battit les Anglais  Germigni; Barbazan remporta
sur les Bourguignons une victoire clatante  la Croisette[320];
l'empressement des villes et des provinces  rentrer sous l'autorit du
roi sembloit s'accrotre de jour en jour; (1431) le dcouragement, la
terreur toient alors passs dans le parti des Anglois, qui n'opposoient
plus que des efforts languissants au mouvement de cette rvolution qu'un
enthousiasme si extraordinaire avoit commence. Le retour du duc de
Bourgogne manquoit seul  la fortune de Charles, qui, du reste, toujours
indolent, toujours livr aux caprices et aux intrts de son favori, ne
triomphoit encore que par l'exprience et la valeur de ses gnraux. On le
vit mme, tant toit grand son aveuglement pour ce La Trmoille qui le
dominoit, prendre parti pour lui dans la guerre particulire qu'il avoit
en Poitou contre le conntable, et employer, pour assiger les places du
premier officier de sa couronne, des troupes ncessaires au salut de la
France et au rtablissement de ses affaires. Tel toit alors ce prince,
qui depuis, par une conduite entirement oppose, fit voir qu'il toit
loin d'tre dpourvu des qualits d'un roi.

          [Note 320: Aux environs de Chlons en Champagne.]

Vers ce temps-l Henri VI, qui depuis dix-huit mois toit en France,
quitta enfin la ville de Rouen, et vint  Paris pour cette crmonie du
couronnement, dont on attendoit de si grands effets. Il y fit son entre,
entour de seigneurs anglois; et l'on doit dire, pour l'honneur de la
noblesse franoise, qu'il ne s'y trouva aucun membre de ses plus illustres
maisons. La ville dploya, dans cette occasion, toute la magnificence
alors en usage dans les entres de nos rois. Les rues par lesquelles le
monarque passa toient tendues en tapisseries; on avoit lev d'espace en
espace des chafauds sur lesquels des acteurs muets reprsentoient des
mystres[321]. On voyoit prs de la porte de Paris un enfant mont sur une
longue estrade, revtu d'habits royaux, et la tte orne de deux
couronnes; autour de lui toient de jeunes garons reprsentant les pairs
de France et d'Angleterre, dont ils portoient sur leurs vtements les
armes releves en broderies. Lorsque Henri VI parut, cette troupe s'avana
vers lui, et lui offrit les deux cus des deux nations. Le cortge se
rendit d'abord au palais, o le roi s'arrta quelque temps pour visiter
les reliques et autres curiosits de la Sainte-Chapelle; de l il prit le
chemin du palais des Tournelles[322], qu'on avoit prpar pour le
recevoir. Quelques jours aprs, ce jeune prince reut l'onction sacre,
dans la cathdrale, des mains du cardinal de Wincester, et dna le mme
jour publiquement au palais. On lui fit tenir ensuite un lit de justice,
dans lequel il reut le serment des corps et l'hommage des seigneurs; du
reste le peuple n'prouva dans cette circonstance solennelle aucune
marque de cette munificence paternelle  laquelle ses souverains
l'avoient accoutum; les subsides continurent  tre levs avec plus de
rigueur que jamais; il ne fut accord aucune grce ni publique ni
particulire; et peu de temps aprs son couronnement Henri VI quitta Paris
et la France pour retourner en Angleterre.

          [Note 321: Il n'y avoit pas long-temps qu'on avoit imagin ces
          sortes de pantomimes; jusque l les mystres avoient t des
          espces de drames, o l'acteur parloit et gesticuloit  la fois.
          Nous aurons occasion d'en parler plus longuement par la suite.]

          [Note 322: Les historiens racontent que ce prince, passant
          devant l'htel Saint-Paul, qui n'toit spar du palais des
          Tournelles que par la rue Saint-Antoine, on lui fit remarquer, 
          une des fentres, la reine son aeule, qu'il salua _en abaissant
          son chaperon_. La malheureuse Isabelle ne put soutenir un
          spectacle qui lui rappeloit le souvenir de ses crimes; elle
          rendit le salut, laissa chapper quelques larmes, et courut
          renfermer au fond de son palais sa honte et ses remords.]

(1432.) Cette anne et les trois suivantes n'offrent gure que le
spectacle affligeant et monotone de combats partiels, de forteresses
emportes tour  tour par les deux partis, de ravages, de massacres, de
pillages continuels; mais, au milieu de tant d'horreurs, il est facile de
reconnotre que le parti du roi prenoit chaque jour un nouvel ascendant.
La ville de Chartres venoit de lui tre livre; peu s'en fallut qu'un coup
de main ne le rendt matre de Rouen. Bedfort, dont les embarras
augmentoient de jour en jour sur le continent, voyoit crotre encore ses
alarmes des brouilleries qui s'levoient en Angleterre, o le parlement
refusoit de fournir de nouveaux subsides pour une conqute qui achevoit
d'puiser la nation. Le duc de Bourgogne, occup dans ses propres tats
par ses sujets rvolts, toit sur le point de lui chapper, et ne tenoit
plus  son parti que par la tendresse qu'il avoit pour la duchesse de
Bedfort sa soeur. La mort prmature de cette princesse rompit ce dernier
lien. Cependant tel toit l'aveuglement de l'usurpateur, tel toit
l'orgueil dont l'avoit enfl l'habitude du succs, que, dans des
confrences qui furent tenues peu de temps aprs pour tenter d'arriver 
une paix gnrale, il refusa  Charles le titre de roi, et, pour vouloir
tout avoir, perdit l'occasion de conserver sans danger la plus grande
partie de sa conqute.

Toutefois les vnements se pressoient pour sa ruine. Par son nouveau
mariage avec Jacqueline de Luxembourg, Bedfort sembla prendre plaisir
lui-mme  changer en msintelligence dclare la froideur qui existoit
depuis long-temps entre lui et le duc de Bourgogne; la Normandie entire
se souleva; enfin le roi, plutt fatigu de son favori qu'clair sur les
torts dont il toit coupable, permit qu'on le lui enlevt par un moyen 
peu prs semblable  celui qui l'avoit dbarrass des autres[323], et
Richemont, le soutien et l'espoir de la France, fut enfin rappel. Alors
Philippe sort de cette incertitude funeste o il toit demeur si
long-temps. Dcid  faire sa paix avec le roi, il veut, par un reste
d'gards, tenter un dernier effort pour faire entrer l'Anglois dans le
trait. Celui-ci, plus aveugl que jamais, refuse la cession que le roi
consent  lui faire de la Guienne et de la Normandie, et se retire sans
mme daigner entamer les ngociations. (1435.) Sa retraite dtermine cette
paix tant dsire entre le roi et son terrible vassal, qui en dicte les
conditions, humiliantes pour son souverain, et par cela mme honteuses
pour lui, puisqu'elles prouvrent que c'toit son intrt particulier et
non un mouvement gnreux qui le portoit  un acte d'o dpendoit le salut
de la France.

          [Note 323: Il fut enlev  Chinon,  l'insu du roi, charg de
          fers et conduit au chteau de Montrsor. Charles d'Anjou, comte
          du Maine, et la reine de Sicile, toient, en apparence,  la
          tte de ce complot, dont Richemont, quoique absent, toit
          l'me.]

Isabelle de Bavire mourut dix jours aprs la signature de ce trait. On
prtend que la terreur dont fut frappe cette mre dnature  la nouvelle
d'une paix qui ne lui laissoit plus que la honte d'un crime inutile, hta
le moment de sa mort. Cependant ds long-temps sa punition avoit commenc,
et l'histoire offre peu d'exemples aussi frappants des vengeances que le
ciel exerce sur les grands coupables. En horreur  tous les bons Franois
qu'elle avoit trahis, mprise des Anglois eux-mmes qui profitoient de sa
trahison, rassasie d'outrages, rduite souvent aux dernires extrmits
de la misre, depuis la signature du trait de Troyes, elle tranoit, dans
l'htel Saint-Paul, une vieillesse obscure et dshonore, n'obtenant pas
mme la piti que l'on accorde aux derniers des humains. Cette haine et ce
mpris la poursuivirent jusqu'aprs sa mort:  peine ses funrailles
furent acheves, que tous ceux qu'un reste de respect humain avoit forcs
d'y assister, abandonnrent son cercueil; on le transporta, la nuit, de
Notre-Dame au port Saint-Landri, escort seulement de quatre personnes; l
il fut dpos dans un petit bateau, qui le conduisit  Saint-Denis, o on
l'inhuma, sans aucune pompe, auprs du tombeau de Charles VI[324].

          [Note 324: On lui rigea depuis un tombeau en marbre, que l'on a
          vu dpos au Muse des monuments franois, avec ceux de Charles
          VI, du duc d'Orlans son frre, de Valentine de Milan, de
          Tanneguy du Chtel, etc. Tous ces personnages y sont
          reprsents, suivant l'usage du temps, revtus de leurs habits,
          et couchs sur leur tombe.]

Mais une mort plus remarquable fut celle du duc de Bedfort. Il succomba,
comme Isabelle, au chagrin que lui causoit une paix qui achevoit
d'arracher la France de ses mains. Sa perte porta le dernier coup au parti
anglois, qu'il soutenoit seul depuis long-temps par la vigueur et
l'activit de son esprit, aprs l'avoir branl par son orgueil et sa
fausse politique. La nouvelle de sa mort[325] vint encore augmenter les
alarmes des troupes qu'il avoit laisses  la garde de la capitale. Les
chefs qui les commandoient imaginrent, dans cette extrmit, de tenter
une expdition sur Saint-Denis, qu'ils enlevrent, et dont ils rasrent
les fortifications. Ils esproient, par cette opration, ter du moins une
ressource  l'ennemi, qui les pressoit chaque jour davantage; mais les
royalistes, matres de toutes les places qui environnoient Paris,
chassrent les soldats qui s'toient logs dans la place dmantele,
occuprent le pont de Charenton, et bloqurent ainsi cette grande ville de
tous les cts. Bientt les horreurs de la famine vinrent accrotre les
maux qu'y causoit la tyrannie.

          [Note 325: Il mourut  Rouen.]

(1436.)  mesure que la situation de l'tranger devenoit plus prilleuse,
cette tyrannie devenoit plus cruelle. La ville toit remplie de dlateurs;
la terreur avoit frapp tous les esprits; les fers, les tortures, les
supplices punissoient  l'instant non-seulement les murmures, mais le
moindre signe d'impatience et de mcontentement; et ce qui peint mieux que
tout ce qu'on pourroit dire le dsordre affreux de ces temps dplorables,
c'est que trois vques[326] toient les principaux auteurs de tant de
maux. Par l'ordre de cet odieux triumvirat, plusieurs citoyens, souponns
seulement d'tre attachs au parti du roi, furent prcipits secrtement
dans la Seine; et l'activit de leurs recherches sembloit rendre toute
conspiration impossible.

          [Note 326: Les vques de Throuanne, de Beauvais et de Paris.]

Il se trouva cependant des hommes d'un courage assez hroque pour ne pas
s'effrayer du danger presque invitable qui les menaoit, et pour tenter
de nouveau la noble entreprise de remettre Paris sous l'autorit
lgitime.  leur tte toit ce Michel Lallier[327] que nous avons dj vu
chouer une fois dans ce grand projet, et qui avoit trouv, on ne sait
comment, le moyen de rentrer dans la ville. Uniquement occups de
l'intrt commun, ces magnanimes citoyens firent avertir le roi de leur
dessein, ne lui demandant, pour prix d'un service aussi signal, qu'un
pardon gnral pour leurs compatriotes. Assurs de sa parole royale et des
promesses du duc de Bourgogne, ils ne pensrent plus alors qu'aux moyens
d'accomplir leur projet; et tandis qu'ils formoient, dans les murs de
Paris, un parti compos de tous les habitants dont la fidlit leur toit
connue, le conntable, d'accord avec eux, rassembloit les garnisons des
places voisines, et se tenoit prt  tout vnement.

          [Note 327: Les autres se nommoient Jean de La Fontaine, Michel
          de Lancrais, Thomas Pigache, Nicolas de Louvier et Jacques de
          Bergires.]

Les mesures furent si bien concertes, et le choix des nouveaux conjurs
fait avec tant de bonheur et de prudence, que les ennemis ne purent monter
 la source de la conspiration, quoiqu'il en transpirt des indices
suffisants pour les jeter dans les plus vives alarmes. Leur trouble se
manifesta bientt dans l'incertitude de leurs rsolutions, et dans les
mesures insenses qui les suivirent. D'un ct ils crivoient au conseil
de rgence tabli  Rouen pour demander des secours; de l'autre ils
dputoient au duc de Bourgogne pour obtenir qu'il mnaget une suspension
d'armes. Ils ordonnoient des processions publiques; ils faisoient dfendre
aux habitants, sous peine de mort, d'approcher des remparts; enfin, comme
s'ils eussent voulu se rendre aussi ridicules qu'ils toient odieux, ils
imaginrent, pour dernire ressource, de faire prter encore le serment du
trait de Troyes. Cependant la garnison angloise, compose seulement de
deux mille hommes, manquoit de munitions de guerre, et n'avoit plus de
vivres que pour trois jours.

Enfin tout tant prpar pour le succs de la conspiration, les chefs de
l'entreprise firent avertir le conntable de s'avancer. Ce prince, suivi
seulement d'un corps de troupes suffisant pour seconder la bonne volont
des Parisiens, accompagn du marchal de l'le-Adam, du btard d'Orlans
et de plusieurs autres seigneurs et chevaliers d'un courage prouv,
marcha toute la nuit, et vint,  la pointe du jour, se poster derrire les
Chartreux: c'toit le vendredi 15 avril 1436. Des soldats qu'il envoya
aussitt  la porte Saint-Michel lui rapportrent qu'on leur avoit cri,
du haut des murs, Que cette porte ne pouvoit s'ouvrir, qu'ils allassent 
celle de Saint-Jacques, et qu'_on besognoit pour eux aux Halles_.
Richemont, sans perdre de temps, se rend  la porte o il toit attendu;
il y renouvelle  haute voix l'assurance de l'amnistie dj promise, et 
l'instant mme on lui ouvre une poterne, par laquelle les gens de pied
commencent  dfiler. Les premiers entrs brisent la serrure qui retenoit
le pont-levis, et donnent passage  la cavalerie. Cependant l'le-Adam,
impatient de se signaler, s'toit saisi d'une chelle qu'on lui avoit
tendue du haut des murailles, et dj parvenu sur les remparts, il y avoit
arbor la bannire royale, en s'criant _ville gagne_!  ces cris, 
l'aspect du conntable et de ses braves guerriers qui se prcipitoient
dans la ville, le peuple s'assemble, les rues retentissent d'acclamations;
les cris de _vivent le roi et le duc de Bourgogne_ se mlent  ceux des
vainqueurs. Les Anglois, surpris et effrays, courent aux armes; Wilbi,
gouverneur de la ville, l'vque de Throuanne, Morhier, prvt de Paris,
le boucher Sainctyon se mettent  leur tte, et leur troupe se dirige vers
les quartiers des Halles, Saint-Denis et Saint-Martin, o ils esproient
pouvoir se retrancher. Mais le signal avoit t donn en mme temps
partout; partout ils rencontrent les habitants en armes, et portant dj
la croix blanche sur leurs habits. On les presse de toutes parts, on les
repousse de rue en rue, on les crase du fate des maisons; et,  mesure
qu'ils reculent, on tend les chanes. Anim par ce premier succs, le
peuple court au rempart Saint-Denis, et pointe sur eux quelques pices
d'artillerie, qui augmentent encore leur dsordre, et les forcent  fuir
prcipitamment vers la porte Saint-Antoine, o Wilby, accompagn de
l'lite de sa troupe, essayoit encore de tenir ferme. Mais tout l'effort
de la multitude s'tant alors port de ce ct, les Anglois, accabls sous
le nombre, dj rduits aux deux tiers des leurs, ne virent plus d'autre
moyen de salut que de se renfermer dans la Bastille, o ils eurent  peine
le temps d'arriver. Cependant le conntable recevoit, sur le pont de
Notre-Dame, Lallier, qui, suivi des autres chefs de la conjuration, venoit
lui prsenter un tendard aux armes de France. Il embrassa ce gnreux
citoyen, et, s'adressant aux bourgeois qui l'environnoient: Mes bons
amis, leur dit-il, le bon roi Charles vous remercie cent mille fois, et
moi de par lui, de ce que si doucement lui avez rendu la matresse cit de
son royaume; et si quelqu'un a mpris par devers monsieur le roi, soit
absent ou prsent, il lui est tout pardonn. Les soldats reurent en mme
temps la dfense, sous peine de mort, d'exercer la moindre violence contre
les habitants; et le jour mme de cette rvolution, qui n'avoit pas cot
une seule goutte de sang franois, on vit la tranquillit rtablie dans la
ville; des marchs publics, ferms depuis plus de trente annes, furent
rouverts, et l'abondance et la joie prirent la place de la famine et du
dsespoir. Deux jours aprs, les Anglois, presss par la disette, se
trouvrent heureux d'obtenir une capitulation qui leur permettoit de se
retirer en Normandie. Telle toit la haine qu'ils avoient inspire, qu'on
fut forc de les conduire par les dehors de la ville pour les soustraire
aux insultes de la populace.

Le parlement, auquel il toit possible d'adresser de justes reproches,
mais qui pouvoit aussi s'excuser sur les violences dont on avoit us  son
gard, vint faire ses soumissions. Il toit alors rduit  vingt
membres[328], parmi lesquels on comptoit un trs-petit nombre de partisans
des Anglois. Avant de lui laisser reprendre le cours de ses sances, le
conntable et dsir avoir l'ordre du roi; mais les inconvnients qui
pouvoient rsulter de l'interruption de la justice, ne lui permirent pas
de l'attendre, et les juridictions infrieures rentrrent galement dans
l'exercice de leurs fonctions; enfin le rappel des bannis, sous la
condition de prter un nouveau serment, acheva de combler les voeux de la
ville de Paris, qui vit bientt rentrer dans son sein toutes les familles
que les troubles en avoient exiles.

          [Note 328: Le roi le recomposa, cette anne mme, avec les
          magistrats qui l'avoient suivi  Poitiers; mais ceux qui toient
          rests  Paris furent conservs, ce qui prouve qu'on trouva,
          dans le malheur du temps, des raisons suffisantes pour excuser
          leur apparente infidlit. Toutefois il convient de remarquer
          ici, et nous aurons occasion d'en parler par la suite avec de
          plus grands dveloppements, que c'est  cette poque de
          discordes civiles et de malheurs publics que le parlement
          commena  donner quelques signes d'indpendance, et  se
          mettre, sinon ouvertement, du moins par une marche systmatique
          et savamment combine selon les temps et les circonstances,  la
          tte du parti populaire, et en opposition avec le monarque et
          les autres ordres de l'tat.]

L'universit eut sa part de ce pardon gnral, et elle en avoit besoin. On
ne peut dissimuler que, pendant une poque si honteuse pour la France,
elle n'et dmenti cette fidlit dont sous les rgnes prcdents elle ne
s'toit jamais dpartie. On peut dire plus: c'est qu'elle prodigua aux
ennemis de l'tat les marques de dvouement le plus vil et le plus lche,
lorsque le parlement, les cours suprieures, le corps de ville, soumis 
la mme tyrannie, gardoient du moins le silence en lui obissant.
Cependant, malgr ce pardon, cette compagnie perdit, ds ce moment,
beaucoup de l'autorit et de la considration[329] dont elle avoit joui
jusqu'alors.

          [Note 329: Jusque l elle n'avoit connu, en matire de
          discipline, que l'autorit du souverain pontife; sous ce rgne
          elle se vit force de recevoir de la puissance sculire des
          rgles de moeurs et de conduite.]

(1437.) La guerre continuoit avec les Anglois; mais le duc de Bourgogne,
embarrass par les sditions sans cesse renaissantes de ses sujets, ne
pouvoit tre d'une grande utilit au roi, qui, aprs tout, n'en avoit pas
un extrme besoin. La campagne de cette anne s'ouvrit par la prise de
plusieurs places; elle fut surtout mmorable par le sige de
Montereau-faut-Yonne, dans lequel Charles, dployant cette valeur
hroque[330] qui semble avoir t hrditaire dans la maison de France,
s'exposa plus sans doute qu'il ne convient  un roi, mais accrut encore
l'amour de ses sujets, et arracha l'admiration de ses ennemis. Ce fut au
milieu de l'clat que rpandoit sur lui cet exploit guerrier que ce prince
rentra dans sa capitale, vingt ans aprs en tre sorti. Jamais entre ne
fut plus touchante et plus solennelle: la joie des Parisiens alloit
jusqu' l'ivresse; le souverain et les sujets, galement attendris,
confondoient ensemble leurs larmes et leurs transports. Les faades des
maisons dcores de riches tapis, des spectacles disposs, de distance en
distance sur des chafauds, des reprsentations de mystres, des fontaines
d'o couloient des flots de vin et de liqueurs, offroient  chaque pas des
tmoignages de l'allgresse et de l'enthousiasme des habitants. Les clefs
furent prsentes au roi, ds le village de la Chapelle, par le corps de
ville; les chevins portrent d'abord le dais, et furent ensuite relevs
par le corps des marchands. Le got bizarre du sicle se mloit  la
magnificence de ce grand appareil: une mascarade compose des _sept pchs
mortels_  cheval, et des _sept vertus_, conduisoit la marche des
seigneurs, du parlement et des juridictions infrieures; trois anges
_chantant moult mlodieusement_, reurent le roi  la porte Saint-Denis,
tandis que d'autres anges, levs sur une terrasse, _entouroient un saint
Jean-Baptiste montrant l'Agnus Dei_. Le roi et le dauphin s'avanoient au
milieu de ce cortge, arms de toutes pices et la tte dcouverte. Le
grand cuyer[331] portoit le casque, le roi d'armes une cuirasse, et un
autre cuyer l'pe royale;  la droite du roi marchoit le conntable,
tenant  la main le bton blanc, marque de sa dignit. Huit cents archers
composoient la _bataille du roi_. Les princes du sang, une foule de
seigneurs et de chevaliers se pressoient sur ses pas, talant sur leurs
habits et sur tout leur attirail un luxe blouissant. Ils toient
couverts, ou plutt chargs, eux et leurs chevaux, de draps d'or,
d'argent, et de plaques d'orfvrerie armories. Charles mit pied  terre
au portail de la cathdrale, o il couta la harangue de l'universit, et
prta _le serment de l'vque_[332]. De l'glise il se rendit au palais,
o il coucha. Le lendemain le monarque montra lui-mme au peuple assembl
les reliques conserves dans la Sainte-Chapelle, et le mme jour il quitta
la Cit pour aller habiter l'htel situ vis--vis le palais des
Tournelles[333].

          [Note 330: Il se prcipita le premier dans le foss, le traversa
          ayant de l'eau jusqu' la ceinture, planta lui-mme une chelle,
          et, l'pe  la main, parvint au haut des murs  travers une
          grle de traits.]

          [Note 331: Pothon de Xaintrailles.]

          [Note 332: Voici quelle toit la forme de cet ancien usage
          introduit par la pit de nos monarques: Le jour de sa premire
          entre dans la capitale, le roi, accompagn des princes de son
          sang, des seigneurs et de toute sa cour, se rend dans le parvis
          de la cathdrale, dont les portes sont fermes; l'vque, revtu
          de ses habits pontificaux et escort de son clerg, les fait
          ouvrir, et vient au devant du souverain avec la croix,
          l'encensoir et le livre des vangiles. Il lui adresse ces
          paroles: Seigneur, avant que vous entriez dans cette glise,
          vous devez et tes tenu de prter le serment,  l'exemple de vos
          prdcesseurs rois de France,  leur nouvel et joyeux avnement.
          Le prince adore la croix, baise le livre des vangiles; un
          ecclsiastique prsente la formule du serment conu en ces
          termes: Suivant les anciennes concessions qui nous ont t
          accordes par vos prdcesseurs, nous vous demandons que vous
          conserviez  chacun de nous, et aux glises qui nous sont
          confies, le privilge canonique, le bnfice de la loi, la
          justice et la protection, ainsi qu'un roi y est oblig envers
          chaque vque et l'glise dont il a l'administration. Le
          monarque s'oblige dans les mmes termes au maintien des
          privilges, et confirme son serment par ces mots: _Ainsi je le
          veux et le promets_. (Extrait et traduit par Villaret des
          manuscrits de M. de Brienne, vol. 268, fol. 1).]

          [Note 333: Cette entre offre  peu prs les mmes
          particularits que celle de Henri VI; et ces deux rcits
          suffisent pour donner une ide de celles qui les ont prcdes,
          lesquelles ne diffrent de celles-ci que par quelques
          circonstances de peu d'importance, principalement en ce qu'on
          n'y reprsenta point de mystres, ce genre de spectacle n'ayant
          t introduit  Paris que sous Charles VI.]

Telle fut cette pompe solennelle, qu'on peut vraiment appeler une fte
nationale, puisqu'elle sembloit le gage d'un avenir aussi heureux que le
pass avoit t misrable. Cependant ces jours de bonheur et de repos
toient encore loigns. Malgr la misre excessive des peuples, les
besoins extrmes de l'tat forcrent le roi  maintenir les impts, et
mme  les exiger avec une sorte de rigueur. Pour comble de maux, une
pidmie affreuse, qui se rpandit sur toute la France, exera
principalement ses ravages sur Paris, o elle enleva en peu de temps plus
de cinquante mille habitants. Le roi se hta de quitter cette malheureuse
ville; les princes, les seigneurs, les gens de guerre la dsertrent en
foule; et elle se trouva tellement abandonne, qu'on eut quelque crainte
de la voir retomber au pouvoir de l'ennemi. Mais plusieurs citoyens
courageux[334] se dvourent dans un pril si imminent, et, bravant les
dangers de la contagion, restrent dans la ville, en prirent le
commandement, et y maintinrent un tel ordre, que les Anglois n'osrent pas
faire la moindre tentative. La famine vint joindre ses horreurs  celles
de la peste, comme si le ciel n'et pas encore puis toute sa vengeance
sur ce peuple coupable,  qui son roi avoit pardonn.

          [Note 334: Ambroise de Lore, prvt de Paris, Adam de Cambrai,
          premier prsident, et Simon Charles, prsident de la chambre
          des comptes.]

Les dernires annes de ce rgne, si fcond encore en grands vnements,
n'ont plus qu'une foible liaison avec l'histoire de Paris, dsormais
soumis et paisible sous l'autorit de son roi lgitime. Charles VII y fit
peu de sjour: lorsque la guerre lui donnoit quelque relche, c'toit 
Chinon,  Tours,  Angers, qu'il faisoit habituellement sa demeure. Une
grande partie de la France restoit encore  conqurir: elle ne le fut
entirement qu'au bout de treize annes, avec des alternatives
continuelles de bons et de mauvais succs. Enfin la bataille de Fourmigni
acheva cette grande rvolution; et les Anglois, chasss de la Normandie,
leur dernier refuge, se virent, en 1450, rduits  la seule ville de
Calais, qu'ils possdrent encore pendant plus d'un sicle. On sait
d'ailleurs que Charles eut d'autres ennemis non moins dangereux 
combattre.  peine les grands et les princes se furent-ils aperus que
l'autorit royale commenoit  se raffermir, qu'ils renourent leurs
intrigues et recommencrent leurs cabales; et, chose singulire, le
dauphin[335], depuis si jaloux de son autorit et des prrogatives du
trne, lorsqu'il fut devenu roi, se trouvoit sans cesse ml  toutes ces
rvoltes, prtoit aux factieux l'appui de son nom et les encourageoit par
son exemple. Personne n'ignore  quel point les garements de ce fils
ingrat et rebelle, les trahisons de ceux-l mme qui avoient reu les
marques les plus clatantes de sa faveur, et ces conspirations sans cesse
renaissantes dont il toit entour, rpandirent d'amertume sur les
derniers jours de Charles VII. Il fut le seul qui ne jouit pas de ce repos
que donnoient  la France ses victoires et ses travaux. Quelque temps
avant sa mort il souponna mme la fidlit des Parisiens, et cessa de
revenir au milieu d'eux. Toutefois ses soupons n'toient pas fonds[336];
et si l'on excepte les disputes ternelles de l'universit avec les
bourgeois et les autres autorits, il ne se passa rien dans cette ville
qui en troublt la tranquillit, ni qui mrite d'tre remarqu.

          [Note 335: Louis XI.]

          [Note 336: Ils furent occasionns par un voyage mystrieux que
          fit  Paris Antoine, btard du duc de Bourgogne; le roi
          s'imagina qu'il se tramoit encore quelque nouvelle ligue entre
          le duc de Bourgogne et les Parisiens; et ses inquitudes le
          portrent mme  envoyer des officiers pour y faire une enqute,
          dont le rsultat le rassura entirement sur la fidlit de sa
          capitale.]

(1461.) Charles mourut  Mehun-sur-Yvre, le 22 juillet de cette anne. Si
l'on en croit les historiens du temps, un homme de la cour, qu'il aimoit
et qui lui avoit donn des preuves de fidlit et d'attachement dont il
lui toit impossible de douter, tant venu l'avertir qu'on cherchoit 
l'empoisonner, et lui ayant mme fait entendre que le dauphin n'toit
point tranger  cet horrible complot, l'impression qu'il reut de cette
rvlation fut si terrible, qu'elle le jeta dans une espce de frnsie
pendant laquelle il refusa obstinment de prendre aucune nourriture,
quelle que ft la main qui la lui prsentt. Lorsqu'il fut revenu  lui,
il n'toit plus temps; et cette longue abstinence[337] avoit attaqu en
lui le principe de la vie. Il mourut quelques jours aprs, dans de grands
sentiments de pit, demandant pardon  Dieu de son incontinence, qui
toit presque l'unique vice que l'on pt reprocher  cet excellent roi.

          [Note 337: Il avoit pass sept  huit jours sans manger.]

On ne sauroit comprendre le jugement trange que porte de ce prince le
prsident Hnault: Charles VII, dit-il, ne fut que le tmoin des
merveilles de son rgne; on et dit que la fortune, en dpit de
l'indiffrence du monarque, et pour faire quelque chose de singulier,
s'toit plu  lui donner  la fois des ennemis puissants et de vaillants
dfenseurs, sans qu'il semblt avoir part aux vnements..... Sa vie toit
employe en galanteries, en jeux, en ftes, etc. Il est vrai que la
premire moiti de cette vie si orageuse semble oisive: retir au-del de
la Loire, on ne voit point le monarque dtrn parotre  la tte de ses
soldats; il se laisse matriser par ses favoris; il se livre  son got
pour les volupts; il n'est occup que d'amusements frivoles. Mais au
milieu mme de ces foiblesses et de ces dsordres que nous ne pensons
point  justifier, il savoit confier la conduite de ses armes et le soin
de dfendre ce qu'il n'avoit point encore perdu de son royaume, aux La
Hire, aux Xaintrailles,  tout ce que la France possdoit alors de plus
vaillants hommes, qui devinrent depuis d'habiles gnraux; et c'est dj
beaucoup pour un prince aussi jeune et d'aussi peu d'exprience que de
savoir choisir ses serviteurs. Peut-tre mme, comme l'observe
trs-judicieusement le P. Daniel, toient-ce ces braves capitaines
eux-mmes qui, voyant que le salut de l'tat toit tout entier dans la
conservation de ce prince, l'loignoient par prudence des dangers qu'il
auroit courus dans un temps o son parti pouvoit  peine se soutenir
contre les Anglois, matres alors de la plus grande et la plus belle
partie de son royaume. Mais, ds qu'une suite de victoires qu'on peut
appeler miraculeuses l'et plac dans une position plus digne d'un roi de
France, il ne faut que lire le simple rcit des faits d'un si glorieux
rgne, pour reconnotre dans Charles VII toutes les qualits qui font les
grands princes, une bravoure qui va jusqu' l'hrosme, une activit
infatigable qui nous le montre  la tte de ses armes, partout o la
guerre semble prsenter quelque chose de grand et de dcisif: car, et
c'est encore une remarque de l'historien que nous venons de citer, ce fut
cette rsolution qu'il prit de faire la guerre en personne autant qu'il le
pourroit, qui fut le salut du royaume, et qui sembla fixer dsormais la
victoire sous ses drapeaux. Dans sa conduite envers un fils ingrat et des
sujets rvolts, il n'est pas moins admirable par un mlange de fermet,
de prudence et de bont, qui lui ramenoit les uns, et rduisoit bientt
les autres  n'avoir plus d'autre recours que la clmence du prince qu'ils
avoient offens. Ajoutons encore que son administration fut ferme et
bienfaisante; qu'il fit une foule de rglements utiles, principalement
dans l'administration de la justice, raffermissant ainsi par sa sagesse le
trne dont l'pe de ses capitaines lui avoit d'abord rouvert le chemin,
et dont la sienne avoit achev la conqute.

Mais si les peuples furent plus tranquilles et plus heureux sous son
gouvernement qu'ils ne l'avoient t depuis bien des sicles, ils durent
surtout cet tat nouveau de calme et de bonheur  une entreprise d'une
politique et d'une vigueur qui annoncent dans ce prince un esprit aussi
clair que courageux. Nous avons montr  quel point, au commencement de
la troisime race, le gouvernement fodal avoit dgnr de sa premire
institution, et l'anarchie dsastreuse qui avoit t l'invitable
consquence d'une si profonde corruption. Au milieu de ces longs
dsordres, les peuples toient devenus libres; ils avoient t arms; et
les malheureux rgnes que nous venons de parcourir nous prouvent que cette
rvolution qui avoit cr un troisime ordre dans l'tat y avoit introduit
en mme temps un ferment nouveau de rvolte et de destruction, plus
redoutable peut-tre que tous les maux qui jusqu'alors l'avoient dsol.
Dans cette lutte continuelle des vassaux contre le souverain, on avoit vu
cette puissance nouvelle flotter au milieu des partis, au gr de ses
passions aveugles et froces, se fortifier des divisions funestes qui
agitoient l'tat, et prendre un tel ascendant qu'il et fallu une toute
autre puissance que celle des rois d'alors pour la dtruire; et qu'essayer
de la diriger toit tout ce qu'il toit possible de faire: c'est ce que
fit Charles VII. Les armes n'toient plus comme autrefois uniquement
composes de gentilshommes:  l'exception de quelques corps d'lite, ce
n'toit plus, sous la conduite de quelques seigneurs indociles, qu'un
ramas de vagabonds indisciplins, plus redoutables peut-tre pendant la
paix que pendant la guerre, qui, portant partout le pillage et la
dsolation, achevoient de dtruire ce que l'ennemi avoit oubli de piller
et de ravager. De tous les maux dont la France toit accable, c'toit le
plus intolrable; c'toit l'obstacle le plus grand  l'entire expulsion
de l'ennemi qui l'avoit envahie: car, aprs l'avoir vaincu, il devenoit
impossible avec de pareilles troupes de profiter de la victoire. Charles
sut donc se servir avec la plus grande habilet de cette puissance
nouvelle que les malheurs publics lui avoient donne: sous prtexte
d'avoir toujours sur pied des troupes suffisantes pour rsister aux
invasions des Anglois, ce prince, en licenciant ses autres troupes,
conserva un corps de neuf mille hommes d'infanterie et de seize mille
cavaliers; des fonds furent assigns pour l'entretien de cette petite
arme, qui fut soumise  une discipline militaire constante et rgulire,
commande par des officiers dvous au monarque, et distribue dans les
places de son royaume qu'il jugea les plus favorables  la surveillance
gnrale qu'il vouloit tablir. La plus illustre noblesse ne tarda pas 
briguer l'honneur d'entrer dans ce corps, et s'accoutuma ds lors
non-seulement  n'attendre que du souverain les honneurs et les
rcompenses, mais encore  dpendre absolument de son autorit. Il rsulta
de cette heureuse innovation que la milice fodale, compose de vassaux
rassembls  la hte sous les bannires de leurs seigneurs, tomba peu 
peu dans le mpris, parce qu'elle ne pouvoit soutenir la comparaison avec
cette troupe vraiment militaire; elle cessa par l mme d'tre redoutable
au prince, et ds ce moment l'action du pouvoir monarchique devint plus
imposante et plus rgulire.

C'toit avoir fait un grand pas; et la vritable monarchie et t ds
lors tablie en France, si, par une inconsquence que maintenant on peut 
peine expliquer, et qui fut, ainsi que nous l'avons dj dit, commune 
tous les rois de la troisime race, et comme le fond de leur politique,
Charles VII n'et point,  l'imitation de ses prdcesseurs, attaqu et
affoibli autant qu'il toit en lui de le faire la puissance spirituelle
dont tous ces rois auroient d faire leur principal refuge, et dans
laquelle ils eussent indubitablement trouv leur plus solide appui. C'est
sous ce rgne que l'on vit pour la premire fois dans l'Occident un
concile lever sa puissance au-dessus de celle du pape qui l'avoit
convoqu, poser des bornes  sa juridiction, pousser mme l'audace jusqu'
lire un autre pontife, lorsqu'il n'avoit d'existence que par la volont
de ce mme pape qu'il prtendoit dposer; et par une contradiction non
moins inexplicable que tout le reste, on vit le roi de France, en mme
temps qu'il recevoit les dcrets du concile de Ble dans tout ce qui
attaquoit la juridiction papale, repousser les dcrets de ce mme concile
en demeurant dans l'obdience d'Eugne, et en rejetant le pape
schismatique que ce concile avoit cr. Telle fut l'origine de la fameuse
_pragmatique-sanction_, l'une des plus grandes plaies qui aient t faites
 l'glise et aux socits chrtiennes, plaie que les sicles suivants
n'ont fait qu'accrotre et envenimer. Nous rservons pour le commencement
du rgne de Louis XI le tableau de tant d'outrages faits au chef de la
chrtient ds le rgne de Philippe-le-Bel et peut-tre mme auparavant;
et nous essaierons ensuite, et dans tout le cours de cette histoire, de
faire comprendre, mme aux plus aveugles et aux plus prvenus, quels en
furent pour le pouvoir temporel les funestes rsultats.

Il n'y eut sous ce rgne d'autre fondation que celle de l'hpital des
veuves, dans le quartier Saint-Eustache[338].

          [Note 338: _Voyez_ p. 328.]


LES HALLES.

Le premier march qu'il y ait eu  Paris toit situ dans la Cit, entre
le monastre de Saint-loi et la rue ou chemin qui conduisoit d'un pont 
l'autre, et qui subsiste encore sous le nom de la rue du March-Palu.
L'accroissement de la ville du ct du nord obligea d'en tablir un autre
 la place de Grve, et ce nouveau march subsista jusqu'au rgne de
Louis VI, dit le Gros[339]. D'aprs les conjectures les plus probables, ce
fut ce prince qui le fit transporter sur l'emplacement qu'il occupe encore
aujourd'hui, lequel n'toit originairement qu'une grande pice de terre
nomme _Campelli_, _Champeaux_ ou _Petits-Champs_, et situe entre
l'ancienne ville de Paris et quelques-uns des bourgs qui y furent
renferms sous Philippe-Auguste.

          [Note 339: L'existence de ce march  la place de Grve est
          prouve par une charte de Louis VII de l'an 1141; et ce fut sans
          doute parce que Louis-le-Gros en avoit tabli un aux Champeaux,
          que Louis VII consentit, moyennant soixante-dix livres, que la
          place de Grve restt  perptuit libre et sans difice.]

Ce territoire toit dans la censive de plusieurs seigneurs: le roi,
l'vque de Paris, le chapitre de Sainte-Opportune, le prieur de
Saint-Martin-des-Champs, celui de Saint-Denis-de-la-Chartre, l'vque de
Throuanne, en avoient chacun une partie[340]. Ces droits divers, dfendus
avec toute la licence qu'autorisoit alors le rgime fodal, donnrent de
l'embarras  nos rois, qui ne parvinrent  lever de tels obstacles qu'en
faisant des transactions, et en accordant des indemnits, dont il est
rest des traces jusque dans le dix-septime sicle. Dans une charte de
l'an 1137, Louis VII reconnot devoir cinq sous de cens au chapitre de
Saint-Denis-de-la-Chartre, pour le rachat de ses droits sur un fonds de
terre dans Champeaux. Il est probable que tous les autres propritaires
reurent de semblables ddommagements; mais ce fut surtout l'vque de
Paris qu'il fut difficile de satisfaire. Possesseur de la plus grande
partie de ce vaste emplacement, il fallut que le roi consentt  partager
avec lui et la souverainet et les droits qui se percevoient dans le
march. C'est alors que fut faite cette fameuse transaction dont nous
avons dj parl[341], par laquelle il fut convenu que l'vque jouiroit
de la troisime partie de tous ces droits[342].

          [Note 340: Le chapitre de Notre-Dame y possdoit aussi quelque
          chose. On voit dans ses registres que Louis-le-Gros lui donna
          _locum in suburbio Paris., qui dicitur Campellus, et ejusdem
          loci fossatum_. Ces lettres sont dates de l'an 29 de son rgne,
          et 4 de Louis son fils.]

          [Note 341: _Voyez_ t. Ier, p. 349, 1re partie.]

          [Note 342: Telle est l'origine de la _tierce-semaine_ de
          l'vque dont il est parl dans une foule d'actes, et des
          juridictions opposes du For-le-Roi, et du For-l'vque. Ce
          droit de l'vque subsistoit encore dans le dix-septime sicle;
          mais comme il survenoit frquemment des contestations entre les
          prposs des deux parties pour la perception, le roi jugea 
          propos, en 1664, de le racheter; et par diffrents arrts on
          liquida  25,882 liv. ce qui pouvoit revenir  ce prlat, tant
          pour son droit de tierce-semaine que pour l'indemnit de ses
          justices supprimes et runies au Chtelet en 1674.]

Quoique tout porte  croire que le rgne de Louis-le-Gros fut l'poque de
la translation du march de la Grve aux Champeaux, cependant les
historiens ni aucuns titres ne nous donnent de renseignements certains sur
l'poque prcise de ce nouvel tablissement; on ne connot pas non plus
d'une manire positive quelle toit l'tendue de ce terrain, dont Sauval
tablit les bornes du ct de la ville  l'endroit de la rue Saint-Denis
o toit le couvent des religieuses de Saint-Magloire[343]. Les juifs
tablis dans Champeaux, comme il est prouv par une bulle de Calixte II de
l'an 1119[344], occupoient alors, suivant toutes les apparences, l'espace
qui est entre les rues de la Lingerie, de la Tonnellerie et de la
Cordonnerie. Un diplme de Louis VII de 1137[345], appel _la grande
charte de Saint-Martin_, nous apprend qu'il y avoit aussi en cet endroit
des merciers et des changeurs.

          [Note 343: Cet crivain tombe ici dans une erreur assez grave,
          car il ajoute que, dans les dixime et douzime sicles, le
          prieur de Saint-Martin-des-Champs devoit en faire partie; c'est
          la consquence qu'il tire de la dnomination de _S. Martinus de
          Campellis_, qui se trouve, dit-il, dans les bulles de Benoit VI
          et d'Alexandre III, et dans les lettres de Louis VII. Une simple
          rflexion pouvoit lui suffire pour viter ces anachronismes et
          ces mprises; il auroit vu 1 qu'il ne pouvoit tre question du
          prieur de Saint-Martin-des-Champs, qui n'existoit plus au
          dixime sicle, et qui n'a t rebti que vers 1060, par
          consquent plus de quatre-vingts ans aprs le pontificat de
          Benoit VI, mort en 974; 2 ce n'est pas Benoit VI, mais son
          successeur immdiat Benoit VII, qui a donn une bulle dans
          laquelle il est fait mention de Saint-Martin _in Campellis_: or,
          cette bulle sans date, qu'on peut fixer, avec les auteurs du
          _Gallia Christiana_, vers 980, confirme  lysiard, vque de
          Paris, la possession de cette glise comme une dpendance ou
          appartenance de son vch. Ce pape est mort en 984, et lysiard
          en 988, par consquent plus de douze ans avant que
          Saint-Martin-des-Champs ft rebti. La bulle d'Innocent II, dont
          Alexandre III a adopt tous les termes, indique seulement
          _Ecclesiam in Campellis_; mais ce n'est qu'une confirmation en
          faveur de l'glise de Paris de toutes les dpendances qui lui
          appartenoient alors; or Sauval n'ignoroit pas que jamais
          l'vque de Paris n'a eu de droit sur l'abbaye du prieur de
          Saint-Martin-des-Champs, et que dans les actes qu'il cite il
          n'en est pas question, mais de la petite abbaye ou glise de
          _Saint-Martin-de-Champeaux_ en Brie, qui vritablement dpendoit
          de l'glise de Paris.

           l'gard des lettres de Louis VII de l'an 1137, que cite
          Sauval, il ne les avoit pas sans doute lues, car dans deux
          endroits cette glise est nomme _S. Martinus de Campanis_,
          ainsi que dans les diplmes de Henri Ier et de Philippe Ier, et
          dans les bulles des papes. Depuis 1060, on lit toujours _S.
          Martinus ad Campos_ ou _de Campis_. (JAILLOT.)]

          [Note 344: _Hist. S. Mart._, p. 157.]

          [Note 345: _Ibid._, p. 28.]

 peine Philippe-Auguste fut-il mont sur le trne, qu'il s'occupa du soin
d'embellir et d'agrandir la ville de Paris. Le march de Champeaux lui
ayant paru mriter une attention particulire, il le fit environner de
murs, et y transfra la foire de Saint-Ladre ou Saint-Lazare, qu'il acheta
 cet effet des religieux de ce prieur, et des lpreux, qui, demeurant
hors la ville, avoient apparemment quelques droits sur cette foire. Cette
acquisition fut faite en 1181; et si quelques auteurs ne placent
l'tablissement des Halles que deux ans plus tard, c'est que la
construction n'en fut entirement acheve qu'en 1183. Elle se composoit de
magasins ou appentis bien clos pour conserver les marchandises et les
prserver des injures de l'air, et d'taux pour les exposer en vente.
Lorsque ce march eut t achev, on eut soin d'y adapter des portes qui
toient exactement fermes la nuit, pour la sret des marchands et celle
de leurs denres. L'expulsion des juifs et la confiscation de leurs biens
facilitrent l'excution de cet utile tablissement.

Les Halles s'augmentrent sous saint Louis. Ce prince y fit construire
deux btiments pour les marchands de draps, et un troisime pour les
merciers et corroyeurs. Ces derniers lui payrent d'abord 75 livres de
loyer, vu qu'il en toit propritaire; mais en 1263 ils obtinrent de ce
prince l'entire proprit de leur march,  charge de 13 deniers parisis
de cens et d'investiture. Saint Louis permit aussi aux lingres et aux
vendeurs de menues friperies d'taler le long d'un des murs du cimetire
des Saints-Innocents.

Philippe-le-Hardi y ajouta une halle pour les cordonniers et les
peaussiers. Enfin, dans les sicles suivants, les Halles se multiplirent
tellement, qu'il n'y avoit gure de sorte de marchands qui n'et la
sienne. C'est de l que viennent les noms de la plupart des rues
environnantes, telles que celles de la Toilerie, la Lingerie, la
Cordonnerie, la Friperie, la Poterie, etc.; on y vendoit aussi,  certains
jours, des oeufs, du beurre, des graisses, du poisson, des grains et du
vin; enfin plusieurs marchands forains y avoient des halles particulires
qui portoient le nom de leurs villes, telles que la halle de Douai,
d'Amiens, celles de Pontoise, de Beauvais, etc.[346].

          [Note 346: La boucherie de Beauvais, qui existoit encore pendant
          les premires annes de la rvolution, devoit son nom  cette
          halle qu'on prit en partie, en 1416, pour y tablir vingt-huit
          taux de bouchers. Les habitants de Beauvais y renoncrent
          entirement en 1474; et l'on pera en 1553 le passage par lequel
          on alloit de la rue de la Fronnerie  cette boucherie. (Mmor.
          O, fol. 153.)]

Les halles subsistrent en cet tat jusqu' Franois Ier; alors on nomma
des commissaires pour retirer au profit du roi les loges et taux du
domaine qui avoient t alins. On racheta les halles, on les dtruisit
pour en former de nouvelles, telles  peu prs qu'on les voyoit avant la
rvolution; ce qui ne fut entirement excut que sous Henri II.

Les Champeaux ou les halles toient un des anciens lieux patibulaires de
Paris. Ds l'an 1209 plusieurs criminels y avoient t supplicis; et
Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, y fut dcapit sur un chafaud qui
toit dress  demeure sur cette place[347]. Le pilori, situ prs de
l'endroit o se tient encore aujourd'hui,  certains jours, le march au
beurre et au fromage[348], n'a t dmoli qu'en 1786. C'toit une tour
octogone[349], perce  l'tage suprieur de grandes fentres sur toutes
les faces; au milieu de cet espace vide on avoit pratiqu une machine de
bois tournante, galement perce de trous, dans lesquels on faisoit passer
la tte et les bras de certains criminels, tels que les banqueroutiers
frauduleux, les concussionnaires et autres, dont les dlits n'toient pas
assez graves pour que la loi les condamnt  la perte de la vie. On les y
exposoit pendant trois jours de march conscutifs, deux heures chaque
jour; et de demi-heure en demi-heure on leur faisoit faire le tour du
pilori pour qu'ils fussent vus de tous les cts et exposs aux insultes
de la populace.

          [Note 347: On lit dans Sauval des dtails de cette excution,
          qui sont curieux et propres  faire connotre les usages de ces
          temps.

          On sait que Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, eut la tte
          tranche en 1477, sous le rgne de Louis XI. Cet infortun
          seigneur fut conduit de la Bastille aux halles, mont sur un
          cheval caparaonn de noir. tant arriv, il fut men aux
          chambres de la halle aux poissons lesquelles on avoit exprs
          tendues en noir; on les avoit aussi arroses de vinaigre, et
          parfumes avec deux sommes de cheval de bourre de genivre,
          qu'on y avoit fait brler pour ter le got de la mare que
          lesdites chambres et greniers sentoient. Ce fut l que le duc de
          Nemours se confessa; et pendant cet acte de religion, on servit
          une collation compose de _douze pintes de vin, du pain blanc et
          des poires_, pour messieurs du parlement et officiers du roi
          tant lesdits greniers. Pour cette collation on donna douze sous
          parisis  celui qui l'avoit fournie. Le duc de Nemours, s'tant
          confess, fut conduit  l'chafaud par une galerie de charpente
          qu'on avoit pratique depuis lesdites chambres et greniers
          jusqu' l'chafaud du pilori, o il fut excut.]

          [Note 348: Les plus fameux tymologistes du dix-septime sicle,
          tels que _Borel_, _Spelman_, _Ducange_, _Mnage_, ont cherch
          l'tymologie du mot _pilori_, et aucun d'eux n'a pu en trouver
          une satisfaisante. Sauval dit que ce nom a t donn  ce gibet
          par altration, parce qu'il y avoit en cet endroit un puits
          qu'un contrat de l'anne 1295 appelle _Puteus dictus Lori_, et
          que le puits _Lori_, ou de _Lori_, a fait donner le nom au gibet
          qui a t bti aux environs, trois cents ans aprs. Cette
          tymologie est assez ingnieuse et parot d'abord assez
          vraisemblable; mais Jaillot la combat par des raisons si
          solides, qu'il est impossible de l'admettre. Il tablit, 1 que
          _pilori_ est un mot gnrique qui signifie un poteau ou pilier
          du seigneur, au haut duquel sont ses armes, et qui porte au
          milieu des chanes ou carcans, marques de sa haute justice; que
          ces poteaux toient connus  Paris et dans les provinces sous le
          nom de _pilori_, quoiqu'il n'y et ni puits ni voisins qui
          s'appelassent _Lori_; 2 que Sauval, qui dit que ce pilori n'a
          t lev qu'en 1542, en fait mention en plusieurs autres
          endroits avant l'poque qu'il lui donne ici, et qu'il ne pouvoit
          ignorer qu'il en existoit de semblables dans le quatorzime
          sicle aux carrefours des rues de Bussy, du Four et des
          Boucheries; 3 enfin un tableau conserv 
          Saint-Germain-des-Prs, que _dom Bouillart_ a fait graver, et a
          insr dans l'histoire de cette abbaye, reprsente le pilori
          qu'elle avoit en 1368,  peu prs semblable  celui des halles.]

          [Note 349: _Voyez_ pl. 88.]

Dans cette mme place, auprs de la tour dont nous venons de parler,
s'levoit une croix, ainsi qu'il y en avoit aux autres gibets de Paris.
C'toit au pied de cette croix que les cessionnaires devoient venir
dclarer l'abandon qu'ils faisoient de leurs biens, et qu'ils recevoient
le bonnet vert de la main du bourreau. Sans cette crmonie infamante, les
effets de la cession n'avoient pas lieu.

La disposition des Halles a reu de grandes amliorations lors de la
suppression du cimetire des Innocents et de la dmolition de l'glise et
des charniers qui environnoient cette enceinte, dmolition qui toit 
peine entirement effectue au moment de la rvolution. Voici la situation
des diffrentes halles ou marchs dans les dernires annes de la
monarchie.


_Halle  la Mare._

Cette halle toit situe auprs de la rue de la Cossonnerie.  l'poque o
saint Louis destina ce lieu  la vente du poisson de mer, il dpendoit
d'un fief appartenant  une famille de Paris, du nom d'_Hellebick_, qu'il
fallut indemniser, et  laquelle on accorda pour cet effet de certains
droits  prendre sur la vente du poisson. Aprs l'extinction de la famille
_Hellebick_, ce droit se trouva partag: une partie fut acquise par les
lus et procureurs de la marchandise de poisson de mer; l'autre fut cde,
en 1530,  l'Htel-Dieu de Paris[350]. Le manoir de ce fief et les droits
qu'il donnoit sur la vente du poisson ont subsist jusqu' la suppression
des droits fodaux.

          [Note 350: On lit dans un tat des biens de cette maison,
          imprim en 1651, que le revenu casuel de la moiti de ce fief
          consistoit alors dans le droit de deux deniers sur chaque
          charrette de mare venant aux halles, et qu'il produisoit deux
          cents livres, anne commune.

          Le march de la mare s'tend maintenant le long de la rue du
          March-aux-Poires (ci-devant de la Fromagerie), jusqu' la
          seconde entre de la halle  la viande.]


_Halle au Poisson d'eau douce._

Elle se tenoit, avant la rvolution, dans une maison situe rue _de la
Cossonnerie_. C'toit l que se faisoit,  trois heures du matin, la
distribution du poisson aux petits marchs de Paris[351].

          [Note 351: La destination de cette maison a t change; elle
          est habite par des particuliers, et le march au poisson d'eau
          douce se tient maintenant au bout de la rue de la Cossonnerie,
          vis--vis les piliers des potiers d'tain.]


_Halle  la Viande._

Elle se tenoit dans la boucherie de Beauvais, situe vis--vis de la rue
au Lard, entre la rue Saint-Honor et celle de la Poterie[352].

          [Note 352: Elle a t transporte depuis sur la place qui
          servoit autrefois de halle au bl, et qui porte maintenant le
          nom de _halle  la viande_. On vend aussi de la volaille sur
          cette mme place, mais seulement dans la partie situe au nord.]


_Halle aux Fruits._

C'toit dans l'ancienne halle au bl, o se tient aujourd'hui le march
de la viande, que se vendoit tout le fruit qui arrivoit  Paris. Cette
vente se faisoit pendant la nuit et au lever du jour[353].

          [Note 353: Le march aux fruits se tient maintenant le matin sur
          la place des Innocents, le long de la rue aux Fers. D'un ct de
          la fontaine se vendent les fruits rouges, et de l'autre les
          fruits  pepin.]


_Halle aux Poires._

Elle occupoit un emplacement situ entre la rue de la Fromagerie
(maintenant rue _du March aux Poires_), celle de la Lingerie et la rue
aux Fers[354].

          [Note 354: Ce march n'a point chang de place.]


_Halle aux Herbes et aux Choux._

Il se tenoit le long de la rue de la Ferronnerie, et obstruoit le passage
avant que les charniers eussent t abattus[355].

          [Note 355: Il se tient maintenant, partie dans cette rue et
          partie sur la place des Innocents.]


_Halle au Fromage._

Elle se tenoit le mardi matin, sur l'ancienne place de la halle au bl.
C'toit l que l'on vendoit aussi le beurre et les oeufs[356].

          [Note 356: Ces denres se vendent encore, le mardi, dans le mme
          emplacement, et les autres jours, sous les piliers des potiers
          d'tain. (_Voyez_ pour les mutations nouvelles qui ont pu tre
          faites  ces divers marchs, l'article _Monuments nouveaux_).]


_Halle aux Cuirs._

Cette halle toit originairement situe entre la rue au Lard et celle de
la Lingerie. On la transfra, en 1785, rue Mauconseil, dans un autre
emplacement dont nous aurons bientt occasion de parler.


_Halle aux Draps et aux Toiles._

Cette halle, isole entre les rues de la Poterie et de la Petite-Friperie,
aboutit par ses deux extrmits opposes aux rues de la Lingerie et de la
Tonnellerie. Elle a t restaure en 1787, sur les dessins et sous la
conduite de MM. Legrand et Molinos, qui employrent, pour la couvrir, les
procds dj si heureusement appliqus  la coupole de la halle au bl.
Ce monument, compos d'une vote en berceau, formant un demi-cercle
parfait de cinquante pieds de diamtre sur quatre cents pieds de longueur,
est clair par un grand nombre de croises carres, que sparent des arcs
doubleaux orns de sculpture, et prsente, dans sa masse et dans ses
dtails, une lgante simplicit[357].

          [Note 357: Elle fait le fond de la place des Innocents du ct
          des piliers des Halles. (_Voyez_ la vue de cette place, pl.
          87.)]


L'GLISE DES SAINTS-INNOCENTS.

L'glise des Saints-Innocents toit situe vis--vis la rue Saint-Denis,
sur une partie de l'emplacement des halles. Cette glise doit tre mise au
nombre des plus anciennes de Paris; et, quoiqu'on ignore la date prcise
de sa fondation, des titres authentiques prouvent qu'elle existoit dj
dans le douzime sicle. En effet, sans citer l'autorit des auteurs du
_Gallia christiana_, qui disent qu'en 1150 les doyen et chapitre de
Saint-Germain-l'Auxerrois consentirent au dcret de l'vque de Paris, qui
dcidoit que la prsentation  la cure des Saints-Innocents appartiendroit
au chapitre de Sainte-Opportune, on trouve dans un Cartulaire de
Saint-Magloire[358] l'acte d'une permutation faite en 1156 contre le
chapitre de Saint-Merri et l'abbaye Saint-Magloire,  laquelle ce
chapitre donne une certaine portion de terrain en change d'une autre qui
est _au chevet de l'glise des Saints-Innocents: Pro parte cujusdam terre
que est ad capucium ecclesie Sanctorum Innocentium_.

          [Note 358: _Fol. 37, ex Bibl. Reg._, n 5414.]

L'existence de l'glise des Saints-Innocents dans le douzime sicle est
encore confirme par les bulles d'Adrien IV, du 4 des ides de mars 1159,
et d'Alexandre III, des calendes d'octobre 1178, lesquelles noncent,
parmi les privilges du chapitre de Sainte-Opportune, le droit de
nomination  la cure des Saints-Innocents, droit confirm par une foule
d'actes subsquents, et d'autant plus lgitime que le terrain sur lequel
cette glise toit btie appartenoit primitivement  ce chapitre[359].

          [Note 359: Des chartes de Louis VII, publies en 1625, par
          Gosset, chevecier de cette glise, paroissent supposer qu'en
          vertu d'un trait fait entre Louis-le-Gros et l'vque de Paris,
          une partie du territoire de Champeaux, sur lequel toit btie
          l'glise des Innocents, appartenoit au clerg de
          Sainte-Opportune.]

D'aprs des actes si prcis et si authentiques, on ne peut s'empcher
d'tre tonn qu'il ait rgn une si grande diversit d'opinions entre les
historiens de Paris sur l'origine de cette glise. La plupart se
contentent de dire qu'elle fut btie ou _rebtie_ sous le rgne de
Philippe-Auguste: quelques-uns mme ont insinu que ce prince y employa
une partie des sommes confisques sur les juifs, lors de leur expulsion
du royaume, ce qui placeroit l'origine de ce monument  une poque
postrieure  l'an 1182. Nous venons de donner la preuve qu'il existoit
bien antrieurement[360].

          [Note 360: Sauval a commis plusieurs anachronismes en parlant de
          cette glise. Il dit qu'en 1380 le pape Clment VIII unit cette
          cure au chapitre de Saint-Opportune: c'toit alors Urbain VI qui
          occupoit le sige de l'glise, Clment VIII n'ayant t lu pape
          que le 30 janvier 1591. Il n'est pas mieux fond  dire que
          cette union fut casse par une bulle de Calixte III, du 1er
          septembre 1457: car il est certain que la cure des
          Saints-Innocents dpendoit du chapitre de Sainte-Opportune plus
          de quatre cents ans avant cette dernire poque.]

D'autres, sur la foi d'une ancienne chronique, ont avanc que l'glise des
Saints-Innocents fut construite  l'occasion d'un jeune enfant appel
_Richard_, que les juifs avoient crucifi  Pontoise; et la seule preuve
qu'ils en rapportent, c'est que, dans cette chronique, elle est
quelquefois dsigne sous le nom de _Saint-Innocent_ (_Ecclesia Sancti
Innocentii_). On ne peut avancer une assertion dont la fausset soit plus
vidente. En effet l'vnement dont il est question eut lieu  Pontoise
dans l'anne 1179; et, selon d'autres historiens du temps, le corps du
jeune martyr y fut transfr de cette ville dans l'_glise des Innocents_:
donc elle existoit  cette poque, et nous ajouterons qu'il est mme
trs-probable que dj elle avoit t reconstruite[361].

          [Note 361: Dubreul et Piganiol se sont tromps en disant que ce
          fut dans le cimetire que cette relique fut dpose, et que
          par-dessus on leva une tombe de la hauteur de trois pieds.
          Rigord, auteur contemporain, dit formellement que ce fut dans
          l'glise, le lieu saint convenant certainement mieux au dpt du
          corps d'un martyr qu'on vouloit exposer  la vnration des
          fidles.]

Sur l'origine du nom qu'elle portoit, il y a lieu de croire que cette
glise, btie  l'angle du cimetire, avoit remplac une chapelle ddie
sous le vocable des saints Innocents, pour lesquels le roi Louis VII avoit
une dvotion particulire. On sait en effet que dans les anciens
cimetires il y avoit toujours quelque chapelle dans laquelle les fidles
venoient offrir des prires pour les morts; et ce qui fortifie cette
opinion, c'est qu' l'poque o Philippe-Auguste fit entourer de murs le
cimetire de Champeaux, rebtir et augmenter[362] l'glise des
Saints-Innocents, il existoit dans cet enclos une chapelle semblable sous
le nom de Saint-Michel[363], laquelle fut renferme dans l'enceinte de
l'glise: on la voyoit dans la seconde aile, du ct du midi.

          [Note 362: _Voyez_ pl. 85. Les constructions faites par ordre de
          ce prince existoient encore  l'poque o cette glise a t
          dtruite. La tour, dont le haut fut refait dans le dix-huitime
          sicle, et les galeries qui entouroient cet difice, annonoient
          bien, par leur style, l'poque de Philippe-Auguste. Il faut en
          excepter cependant cette seconde aile mridionale, laquelle
          sembloit tre un peu plus moderne.]

          [Note 363: C'toit aussi une coutume de btir dans les
          cimetires une chapelle sous le vocable de cet archange.]

Cette glise ne fut ddie qu'en 1445, par Denis Dumoulin, patriarche
d'Antioche et vque de Paris. L'poque de cette ddicace a fait encore
croire  quelques auteurs que, construite sous Philippe-Auguste, elle
avoit t rebtie en 1445. Ils auroient vit cette erreur s'ils eussent
fait attention qu'on ne peut pas dduire de l'poque de la ddicace d'une
glise celle de sa construction. En effet, il y avoit un grand nombre
d'glises  Paris, qui, quoique leves dans le quatorzime et le
quinzime sicle, n'avoient t ddies que dans le seizime, les vques
ne faisant gure autrefois de ddicaces qu'elles ne leur fussent
demandes[364].

          [Note 364: Selon l'abb Lebeuf, l'glise de Notre-Dame n'a pas
          encore t ddie.]

Une statue de bronze adosse  l'un des piliers de la chapelle de la
Vierge reprsentoit _Alix La Burgote, recluse_[365] du quinzime sicle,
dcde en 1466, et inhume dans cette paroisse. Cette figure,
originairement couche sur un marbre noir soutenu par quatre lions de
bronze, formoit la dcoration d'un tombeau qui avoit t lev  cette
sainte fille par ordre de Louis XI. Ce mme monarque avoit fond dans
cette glise, en 1474, six places d'enfants de choeur pour y faire le
service en musique, ce qui s'est excut jusqu' sa destruction.

          [Note 365: Les _Recluses_ toient des femmes qui, par un zle
          extrme de dvotion, faisoient voeu de se renfermer  perptuit
          dans des cellules pratiques auprs de quelque glise. Ces
          cellules, dont la porte toit mure ds qu'elles y toient
          entres, avoient deux ouvertures troites et grilles, l'une du
          ct de l'glise, par laquelle la recluse entendoit le service
          divin, l'autre du ct oppos, par laquelle elle recevoit ses
          aliments. La cellule des Saints-Innocents toit la plus clbre.
          Alix La Burgote y vcut quarante-six ans, ainsi que le portoit
          son pitaphe; avant elle, une autre femme, nomme _Jeanne La
          Vodrire_, y avoit t renferme, et l'on en compte encore
          plusieurs autres dans le courant du mme sicle.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DES INNOCENTS.

     TABLEAUX.

     Sur le matre autel, un tableau reprsentant le massacre des
     Innocents, par _Michel Corneille_.


     SCULPTURES ET TOMBEAUX.

     Dans une chapelle voisine de la porte mridionale, on voyoit la
     figure en relief d'un prtre revtu des habits sacerdotaux, et la
     tte couverte de l'aumusse. Cette reprsentation gothique, d'une
     assez bonne excution, paroissoit tre du commencement du
     treizime sicle.

     Les personnages les plus remarquables inhums dans cette glise
     toient:

     Simon de Perruche, vque de Chartres, neveu du pape Martin VI,
     mort en 1297: sa tombe toit dans le choeur.

     Jean Sanguin, seigneur de Betencourt, conseiller et matre de la
     chambre des comptes, mort en 1425, et Guillaume Sanguin, chanson
     du roi Charles VI, conseiller et matre d'htel du duc de
     Bourgogne, vicomte de Neufchtel, mort en 1441. Ces deux
     personnages avoient t inhums dans le mme tombeau.

     On y voyoit aussi les pitaphes de plusieurs personnes du nom de
     Potier,  commencer par Nicolas Potier, seigneur de Groslay, mort
     en 1501, jusqu' Bernard Potier de Blancmesnil, mort en 1610.

Les historiens de Paris rapportent une anecdote qui peint assez vivement
les moeurs singulires des temps malheureux dont nous venons de tracer un
rapide tableau. En 1429, lorsque les Anglois toient encore matres de
Paris, un cordelier nomm frre Richard arriva dans cette ville pour y
prcher la rforme et la pnitence. Afin de frapper plus vivement les
esprits, il dclara d'abord  la multitude qu'il venoit d'outremer, o il
avoit visit le tombeau de J.-C. Cette circonstance fit  l'instant de ce
moine un objet de vnration, et la foule se porta dans l'glise des
Saints-Innocents, o le nouvel aptre, mont sur un chafaud de huit 
neuf pieds de hauteur, prcha plusieurs jours de suite depuis cinq heures
du matin jusqu' dix, sans qu'un sermon aussi long part le fatiguer, ni
ennuyer cinq  six mille personnes qui s'touffoient pour l'entendre.
L'impression qu'il fit fut telle que les auditeurs, touchs jusqu'aux
larmes, sortoient de son sermon pour allumer des feux o ils jetoient
_leurs dez_, _leurs cartes_, _les billes de billards_, _les boules_ et
autres jeux. Les femmes, par un plus grand sacrifice encore, y faisoient
brler leurs rubans, leurs parures, en chargeant d'injures pieuses toutes
ces frivolits. Les flammes consumrent encore un grand nombre de
talismans connus alors sous le nom de _madagoires_, _mandragores_ ou
_mains de gloire_, que les plus crdules conservoient prcieusement dans
leurs maisons comme des gages certains des faveurs de la fortune. Frre
Richard prcha aussi dans d'autres glises, notamment dans celle de
Notre-Dame de Boulogne. Enfin il devoit dbiter son dernier sermon un
dimanche  Montmartre: l'empressement pour aller l'couter fut si vif,
qu'un grand nombre d'habitants de Paris de tout sexe et de tout ge
sortirent de la ville ds le samedi, et couchrent dans les champs, afin
d'tre mieux placs le lendemain  cette intressante crmonie. Mais leur
attente fut cruellement trompe; et le matin ils apprirent,  leur grand
chagrin, que frre Richard toit sorti prcipitamment de Paris pour aller
joindre le roi Charles. Ce monarque, sentant de quelle utilit pouvoit
tre un homme qui avoit un talent si merveilleux pour toucher la
multitude, n'avoit rien pargn pour l'attirer dans son parti. Ainsi la
politique d'alors, plus habile que celle de nos jours, savoit appeler la
religion  son secours; et dans ces temps de confusion, de dsordre, la
religion toit en effet son plus ferme appui, ou, pour mieux dire, son
unique refuge. On abusa sans doute trop souvent de ce ministre de paix et
de vrit, mais cette fois-ci il fut habilement employ dans une cause
noble et juste; et frre Richard contribua, en prchant dans les villes et
les villages,  augmenter le nombre des partisans du roi. Du reste, on ne
tarda pas  l'oublier  Paris. On regretta, disent les historiens, les
billards brls; les femmes reprirent tous les affiquets et les joyaux
qu'elles avoient abandonns, et toutes mirent bas les mdailles au nom de
Jsus qu'elles portoient, pour remettre  la place la croix de saint Andr
que frre Richard leur avoit fait ter.

L'glise des Innocents n'avoit de paroissiens que dans trois rues. Sa
circonscription comprenoit la rue de la Ferronnerie, des deux cts, la
partie de la rue Saint-Denis qui toit derrire l'glise, et le ct de la
rue aux Fers qui touchoit  la galerie du clotre, ce qui formoit en tout
soixante  quatre-vingts maisons. L'abb Lebeuf cite cinq ou six
chapellenies fondes dans cette glise pendant le cours du quinzime
sicle.


LE CIMETIRE DES SAINTS-INNOCENTS.

Ce cimetire, qui occupoit l'emplacement o se tient actuellement le grand
march aux fruits et aux lgumes, avoit fait autrefois partie du
territoire de Champeaux, situ  peu de distance de l'enceinte de la
ville. Il est probable que, ds la plus haute antiquit, ce terrain fut
destin  la spulture des habitants de ce quartier[366]; car les premiers
chrtiens,  l'imitation des Romains, n'enterroient point leurs morts dans
les villes, mais sur les grands chemins ou dans les champs qui en toient
voisins. Il n'y avoit, dans les premiers temps du christianisme, que les
rois, les princes, les vques et les abbs qui obtinssent l'honneur
d'tre inhums dans les cryptes des basiliques, ou dans les oratoires
qu'on avoit btis auprs: c'est ainsi que Clovis, sainte Clotilde sa
fille, et les enfants de Clodomir eurent leur tombeau dans la basilique de
Saint-Pierre, depuis consacre  Sainte-Genevive; Childebert, dans celle
de Saint-Vincent; et Saint-Germain, vque de Paris, dans l'oratoire de
Saint-Symphorien.

          [Note 366: Les autres cimetires avoient t placs
          primitivement sur la montagne de Sainte-Genevive, hors de
          l'enceinte, du ct du midi. Il y avoit aussi un cimetire aux
          environs de Saint-Gervais.]

Le lieu dont nous parlons servit d'abord de cimetire aux paroissiens de
Saint-Germain, et devint bientt commun, d'abord aux paroisses qui en
furent dmembres, ensuite  quelques autres, ainsi qu'aux hpitaux qui se
trouvoient dans le voisinage. C'toit, dans le principe, un grand terrain
ouvert de toutes parts, au milieu d'un espace entirement dsert; mais
lorsque les Champeaux eurent t renferms dans la ville, et qu'on eut
tabli les halles  peu de distance de ce lieu consacr, il arriva que le
silence religieux qui devoit y rgner fut bientt troubl par le bruit et
le passage continuel d'une population entire qui se portoit en foule aux
divers marchs; les cendres des morts furent profanes, foules aux pieds
par les hommes et par les animaux les plus vils; les anciens historiens
prtendent mme, ce qui semble presque incroyable, que, ds que le jour
avoit cess, il devenoit, pour les dernires classes du peuple, un lieu de
dbauche et de prostitution. Instruit de ces dsordres, Philippe-Auguste
se hta d'y remdier, en faisant entourer ce cimetire de murs o l'on
pratiqua des portes qui ne s'ouvroient que pour les crmonies funraires.
Cette clture fut faite en 1186[367], quoique plusieurs auteurs mal
informs la placent deux ans plus tard.

          [Note 367: Dubreul, p. 783 et 830.]

L'augmentation progressive des habitants de Paris se faisant sentir
trs-rapidement, surtout dans ce quartier, il devint bientt urgent de
donner plus d'tendue au cimetire: ce fut aux libralits de Pierre de
Nemours, vque de Paris, que l'on dut cet accroissement. Ce prlat fit
don, en 1218, d'une place qui lui appartenoit du ct des halles,
laquelle, d'aprs son intention, fut jointe  l'ancien emplacement[368].
Depuis, cet enclos n'a point t augment.

          [Note 368: Arch. de l'archevch.]


LES CHARNIERS.

Autour du cimetire des Innocents s'levoit une immense galerie vote,
connue sous le nom de _Charniers_[369]. Ses arcades avoient t
construites  diverses poques, et notamment vers la fin du quatorzime
sicle, par plusieurs notables bourgeois de Paris, dont elles portoient le
chiffre ou les armes[370]. Quelques-unes offroient des inscriptions,
principalement celle qui avoit t leve par Nicolas Flamel, du vivant de
sa femme; elle toit situe du ct de la rue de la Lingerie: on y voyoit
le chiffre de cet crivain, _N. F._, et plusieurs figures symboliques,
entre autres _un homme tout noir_ peint sur la muraille. Lorsqu'en 1786 on
dtruisit cette enceinte, il y avoit long-temps que toutes ces figures
avoient disparu, mais on y dchiffroit encore ce reste d'inscription.

  Hlas mourir convient,
  Sans remde homme et femme,
  ........ Nous en souvienne.
  Hlas mourir convient,
  Le corps..........
  Demain peut-tre dampns,
  A faute........
  Mourir convient,
  Sans remde homme et femme.

          [Note 369: _Voyez_ pl. 86.]

          [Note 370: La cinquime du ct de la rue de la Lingerie avoit
          t btie par Nicolas Boulard, bourgeois de Paris, qui y avoit
          fait graver son cusson. On a conserv aussi une inscription
          place sur une de ces votes, et conue en ces termes: _L'an de
          grce 1397 fut fond ce charnier, et le fit faire Pierre Potier,
          pelletier et bourgeois de Paris, en l'honneur de Dieu et de la
          vierge Marie, et tous les benots saints et saintes du paradis,
          pour mettre les ossements des trpasss. Priez Dieu pour lui et
          pour les trpasss._ On devoit aussi plusieurs de ces arcades au
          marchal de Boucicault, mort au commencement du quinzime
          sicle.]

La premire arcade du ct de la rue Saint-Denis toit encore due aux
libralits de Flamel; et c'est l qu'toit plac le monument que cet
homme, si singulirement clbre, avoit fait lever uniquement pour sa
femme: car l'opinion qui veut qu'il ait aussi t enterr sous les
charniers des Innocents est fausse; il eut sa spulture 
Saint-Jacques-de-la-Boucherie[371]. Ce tombeau de Pernelle a vivement
exerc l'imagination d'une foule de visionnaires entts des chimres de
l'alchimie, lesquels ont prtendu trouver, dans les figures qui y toient
reprsentes, ainsi que dans celles du portail de Notre-Dame, un sens
mystrieux et profond qui n'a jamais exist que dans leurs cerveaux
malades[372].

          [Note 371: _Voyez_ t. Ier, p. 552, 2e partie.]

          [Note 372: Cette sculpture reprsentoit le Pre ternel soutenu
          par deux anges jouant des instruments; trois autres anges
          environnoient sa tte, et portoient des rouleaux sur lesquels
          toient gravs des passages de l'criture et des sentences
          dvotes.  droite et  gauche on voyoit Flamel et Pernelle
          prsents  Dieu par saint Pierre et saint Paul; au-dessus, dans
          de petits cartels, toient sculpts des animaux symboliques,
          etc. Il n'y a rien dans tout cela d'extraordinaire, ni qui sorte
          du got de dvotion en usage dans ce temps-l.

          Au-dessus du cintre qui contenoit ce bas-relief, on lisoit en
          gros caractres gothiques:

          _Nicolas Flamel et Pernelle sa femme._

           l'entour toient plusieurs tables en pierre, qui contenoient
          les vers suivants:

            Les pauvres mes trpasses,
           Qui de leurs oirs sont oublies,
            Requirent des passants par cy,
            Qu'ils prient  Dieu que mercy
            Veuille avoir d'elles, et leur fasse
            Pardon, et  vous doint sa grace.
              L'glise et les lieux de cans
            Sont  Paris bien moult sans,
            Car toute pauvre crature
            Y est reue  spulture,
            Et qui bien y fera, soit mis
            En paradis et ses amis.
              Qui cans vient dvotement
            Tous les lundis ou autrement,
            Et de son pouvoir y fait dons,
            A indulgence et pardons,
            crits cans en plusieurs tables,
            Moult ncessaires et profitables.
            Nul ne sait que tels pardons vaillent
            Qui durent quand d'autres bons faillent.
              De mon paradis,
              Pour mes bons amis,
              Descendu jadis,
              Pour tre en croix mis[372-A].]

          [Note 372-A: Pour excuter un projet de construction, les
          marguilliers de la paroisse des Saints-Innocents voulurent faire
          abattre ce monument; mais ceux de Saint-Jacques-de-la-Boucherie
          s'y opposrent, en qualit d'excuteurs testamentaires de
          Nicolas Flamel, et leur opposition fora les autres de renoncer
           leur projet.]


     AUTRES MONUMENTS ET CURIOSITS DU CIMETIRE DES SAINTS-INNOCENTS.

     _La Tour de Notre-Dame-des-Bois._ Ce monument, qui a subsist
     jusqu' la suppression du cimetire, est au nombre de ceux dont
     l'origine et l'usage sont entirement inconnus. Il toit d'une
     forme octogone, d'une construction demi-gothique, haut d'environ
     quarante pieds, et plac en avant et  droite du portail de
     l'glise. Sauval et Piganiol, qui lui ont suppos une antiquit
     antrieure mme au christianisme, antiquit que dmentoit le seul
     aspect de sa construction, ont dbit  ce sujet une foule de
     conjectures dpourvues de preuves et de critiques. Nous croyons
     que, dans l'ignorance complte o nous sommes  ce sujet, le
     silence est prfrable  de vaines et inutiles suppositions. Une
     niche contenant l'image de la Vierge, et pratique dans sa partie
     orientale, lui avoit fait donner le nom qu'il a port jusqu' sa
     destruction[373].

               [Note 373: _Voyez_ pl. 85.]

     _La Croix Gastine._ Cette croix avoit d'abord t leve sur
     l'emplacement d'une maison appartenante  Philippe de Gastine,
     pendu en 1571, par arrt du parlement, pour avoir tenu chez lui
     des assembles de calvinistes. Nous avons dj dit que, par suite
     de l'dit de pacification accord  ces sectaires, cette croix
     avoit t transporte dans le cimetire des Innocents: elle toit
     place vis--vis la premire arcade des charniers du ct de la
     rue Saint-Denis, et prs de la face latrale de l'glise. Ce
     monument, d'une forme pyramidale et d'une architecture lgante,
     toit surtout remarquable par un bas-relief de la main de Jean
     Goujon, reprsentant le triomphe du Saint-Sacrement[374].

          [Note 374: _Voyez_ pl 85. Nous croyons que ce monument est
          actuellement dans une maison de campagne aux environs de Paris.]

     _Le Prchoir._ C'toit un petit btiment carr, orn de quatre
     pilastres qui supportoient un toit pyramidal extrmement lev.
     Il toit situ vis--vis le portail de l'glise, et  peu de
     distance de la partie des Charniers qui s'tendoit le long de la
     rue aux Fers. Nous ignorons quelle toit la destination de cette
     construction singulire; mais son nom semble indiquer qu'elle
     servoit  faire des sermons ou des confrences  certains jours
     de l'anne[375].

               [Note 375: _Voyez_ pl. 85.]

     _Le Calvaire._ Ce monument gothique, et de plein relief, toit
     plac du mme ct sous une arcade des charniers, et entour
     d'une grille dans toute sa hauteur. Il reprsentoit, suivant
     toutes les apparences, le Christ apparoissant aux saintes Femmes.
     Il a t entirement dtruit.

     _La chapelle de Villeroy._ Ce petit monument, d'un style gothique
     assez lgant, toit adoss aux Charniers qui rgnoient le long
     de la rue de la Lingerie. On ignore  quelle poque il a t
     construit, et quel nom il portoit avant que la famille de
     Villeroy en et fait l'acquisition pour en faire un lieu de
     spulture qui lui appartenoit exclusivement[376].

               [Note 376: _Voyez_ pl. 88.]

     _La chapelle Pomereux._ Elle toit situe du mme ct, en se
     rapprochant de la rue de la Fronnerie. C'toit un simple massif
     carr, en pierres de taille, surmont d'une calotte et d'une
     croix. Elle servoit galement de spulture  la famille dont elle
     portoit le nom.

     _Le Squelette de Germain Pilon._ Cette petite figure en ivoire
     toit prcieusement conserve dans une armoire pratique dans
     une des faces de la tour de Notre-Dame-des-Bois, et qui ne
     s'ouvroit pour le public qu'une fois par an, le jour de la
     Toussaint. Cet ouvrage, digne, par son excution, du sculpteur
     clbre qu'on en croit l'auteur, avoit t dpos, depuis la
     rvolution, au Muse des monuments franois.

     Le cimetire des Innocents contenoit encore un grand nombre
     d'autres monuments spulcraux, croix, tombes, inscriptions, etc.,
     dont nous ne tarderons pas  parler.


     SPULTURES.

     Parmi la multitude innombrable de personnes qui avoient t
     inhumes dans ce cimetire, on n'en cite qu'un trs-petit nombre
     qui mritent d'tre remarques; savoir:

     Jean Le Boulanger, premier prsident du parlement, mort en 1482.

     Cosme Guymier, prsident aux enqutes, crivain du quinzime
     sicle.

     Jean l'Huillier, conseiller au parlement, mort en 1535.

     Andr Sanguin, conseiller, mort en 1539.

     Nicolas Lefebvre, qui fut prcepteur de Henri de Bourbon, prince
     de Cond, puis de Louis XIII, mort en 1612.

     Le clbre historien Franois-Eudes de Mzerai, mort en 1683.

     Suivant Gilles Corozet, on lisoit, de son temps, dans ce
     cimetire, l'pitaphe suivante, grave sur une plaque de cuivre:

     _Cy gist Iollande Bailly, qui trpassa l'an 1514, la
     quatre-vingt-huitime anne de son ge, la quarante-deuxime de
     son veuvage, laquelle a vu ou pu voir, devant son trpas, deux
     cent quatre-vingt-treize enfants issus d'elle[377]._

          [Note 377: On rapporte qu'en 1365, sous Charles V, Raymond du
          Temple, architecte de ce prince, faisant, par son ordre, des
          rparations dans le Louvre, et manquant de pierres pour ce
          travail, fut oblig d'en prendre dans le cimetire des
          Innocents. Il acheta, le 27 septembre de cette mme anne 1365,
          dix tombes, qu'il paya 14 sols parisis la pice,  _Thibaud de
          La Nasse_, marguillier de la paroisse des Saints Innocents.

          En 1484, les Anglois, matres de Paris, choisirent ce cimetire
          pour en faire le thtre d'une fte, qu'ils donnrent en
          rjouissance de la bataille de Verneuil. Ce fut un spectacle
          anglois dans toute la force du terme: des personnages des deux
          sexes, de tout ge et de toutes conditions, y passrent en revue
          et excutrent diverses danses, ayant la mort pour coryphe.
          Cette triste et dgotante allgorie s'appeloit la danse
          _Macabre_. Villaret prtend en trouver l'tymologie dans les
          mots anglois _to make_, faire, et _to breack_, briser; mais cet
          historien n'explique point le rapport qu'il peut y avoir entre
          ces deux mots et une pareille danse. Nous serions tout aussi
          embarrasss que lui de le faire.]

Les galeries des charniers toient occupes par un grand nombre de
marchands de toute espce, par des crivains publics, qui ne craignoient
pas d'habiter continuellement un foyer de putrfaction, dont l'activit
devenoit de jour en jour plus forte et plus dangereuse. Il y avoit dj
long-temps qu'on en sentoit les graves inconvnients, mme pour la ville
entire, au centre de laquelle il toit plac. Ds l'an 1765, le parlement
de Paris avoit rendu un arrt par lequel il ordonnoit qu' partir du 1er
janvier 1766 il ne seroit plus fait d'inhumations dans les cimetires
situs dans l'intrieur de la ville; et il avoit en mme temps indiqu les
endroits qui paroissoient les plus convenables et les plus commodes pour
huit cimetires communs. Il sembloit que la sagesse d'un tel rglement
n'et d prouver ni obstacles ni contradictions: cependant, par des
motifs plus spcieux que solides, et qui n'auroient pas d entrer un
moment en comparaison avec un intrt aussi grand que celui de la
conservation des citoyens, l'excution de cet arrt fut suspendue pendant
trs-long-temps, et ce n'est qu'en 1780 qu'on cessa tout--fait
d'enterrer des morts dans le cimetire des Innocents.

La dmolition en fut commence environ six ans aprs, sous la direction de
MM. Legrand et Molinos. On abattit l'glise et les charniers; les fosses
furent ouvertes  une grande profondeur, et l'on s'occupa d'en recueillir
les ossements avec le soin le plus religieux. Tandis que cette opration
se faisoit, on prparait hors de la ville un lieu convenable pour les
recevoir. Une maison situe prs de la barrire Saint-Jacques, et nomme
la _Tombe-Isouard_, avoit paru propre  remplir le but qu'on se proposoit,
en ce qu'elle toit situe au-dessus des carrires de Montrouge, et qu'il
toit facile d'y ouvrir une communication avec ces vastes souterrains: un
puits fut creus  cet effet dans un petit enclos attenant  cette maison,
et les ossements, apports successivement dans des chariots couverts, y
furent descendus et dposs sur deux lignes parallles, et  six pieds de
hauteur. Des prtres en surplis et chantant l'office des morts suivoient
les chariots. Lorsque le transport fut entirement achev, on leva un mur
en maonnerie qui spara ces nouvelles catacombes des autres parties des
carrires, et l'archevque lui-mme y descendit pour les bnir[378].

          [Note 378: Ces catacombes existent encore, et l'entre en est
          ouverte au public.]

Quant aux monuments spulcraux, tels que les croix, les tombes en pierre
et en plomb, les pitaphes et autres inscriptions, ils furent rangs avec
beaucoup d'ordre dans le jardin de cette maison, o l'on a pu les voir
encore dans les premiers temps de la rvolution. Nous croyons que, sous le
rgne de la Convention, ils ont t en grande partie dtruits ou
disperss.


HTELS.

_Htel du comte d'Artois_ (dtruit).

Cet htel, qui appartenoit  Robert II, neveu de saint Louis, et que
probablement il avoit fait btir, toit situ dans la rue dite aujourd'hui
_Comtesse-d'Artois_, entre les rues Pave et Mauconseil. Nous apprenons
que ce prince avoit fait percer le mur d'enceinte en cet endroit, tant
pour sa commodit que pour celle du public; et l'on y avoit pratiqu, par
son ordre, une fausse porte, laquelle prit le nom de _Porte au comte
d'Artois_, et le donna, dit-on,  la rue.


LA PLACE ET LA FONTAINE DES INNOCENTS.

Cette fontaine, construite en 1550 sur les dessins de Pierre Lescot, et
orne de sculptures par Jean Goujon, n'avoit point dans l'origine la forme
qu'elle offre maintenant. Compose alors seulement de trois arcades, elle
occupoit l'angle de la rue Saint-Denis et de la rue aux Fers, dveloppant
en ligne droite deux de ses arcades sur cette dernire rue, et la
troisime en retour sur la rue Saint-Denis. Dans cet espace, elle
remplaoit une ancienne fontaine qui existoit ds le treizime sicle,
puisqu'il en est fait mention dans un accord pass en 1273, entre
Philippe-le-Hardi et le chapitre de Saint-Merri. Chacune de ses arcades,
comprise dans la hauteur d'un ordre de pilastres composites, avec
pidestal, entablement et attique, toit couronne d'un fronton, et le
tout s'levoit sur un soubassement d'o l'eau s'chappoit par de petits
mascarons. Cinq figures de naades occupoient les intervalles des
pilastres, et six bas-reliefs ornoient les frontons et les entablements.

Lorsque la dmolition de l'glise et des charniers des Innocents eut t
acheve, et que l'on eut converti leur emplacement en un march public, on
sentit aussitt la ncessit de dcorer d'un monument public la nudit de
cette place immense. La destination du lieu indiquoit que ce monument
devoit tre une fontaine, et l'on regrettoit que celle des Innocents,
relgue  l'une de ses extrmits, n'offrt pas dans sa construction un
ensemble qui la rendt propre  cette dcoration. L'irrgularit de sa
forme sembloit y opposer en effet des obstacles invincibles, lorsqu'une
inspiration heureuse rendit tout--coup facile ce qui d'abord avoit paru
impraticable. M. Six, architecte, eut la gloire de rsoudre ce problme
abandonn par mille autres: il proposa au baron de Breteuil, alors
ministre de Paris, d'oser changer la forme primitive de cette fontaine, et
de la reconstruire au centre de la place sans faire aucun changement  sa
dcoration, mais en ajoutant seulement une quatrime face aux trois
premires, et en faisant du tout un carr parfait.

Ce moyen  la fois simple, ingnieux et conomique, dont le rsultat toit
d'isoler, sous un aspect peut-tre encore plus lgant, un monument conu
dans son origine sur un plan si diffrent, fut accueilli avec
empressement, et valut une rcompense  son inventeur. Sous la direction
de M. Poyet, alors architecte de la ville, et de MM. Legrand et Molinos,
architectes des monuments publics, la fontaine fut dmonte, transporte
et reconstruite sans que la sculpture et prouv la moindre altration.
M. Pajou, charg de l'excution des bas-reliefs et des trois figures qui
devoient dcorer la nouvelle faade, sut imiter le style de son modle de
manire  mriter des loges. Les lions du soubassement et les autres
ornements furent partags entre MM. l'Huilier, Mzires et Daujon. Le
monument offrit alors, dans son nouvel ensemble, un quadrilatre surmont
d'une coupole recouverte en cuivre, et forme en cailles de poisson: le
tout, pos sur un socle et des gradins de dix pieds de hauteur, prsenta
une lvation totale de quarante-deux pieds et demi.

Ce chef-d'oeuvre, l'honneur de l'cole franoise, et comparable peut-tre
aux plus belles productions de l'antiquit, n'a pas toujours t apprci
 sa juste valeur, mme par des gens de l'art; et, dans le sicle dernier,
un architecte clbre[379] trouvoit qu'il n'avoit pas le caractre mle
qui convenoit  une fontaine; que les ornements trop riches et trop
recherchs dont il est couvert toient une faute contre le got et les
convenances. Plus clairs aujourd'hui sur les vrais principes de la belle
architecture, les connoisseurs admirent au contraire avec quel
discernement exquis les deux grands artistes ont su allier, dans leur
ouvrage, la simplicit de l'ensemble  la richesse des dtails, taler
avec une sage retenue, et dans une harmonie parfaite, ce que
l'architecture a de plus brillant, ce que la sculpture peut offrir de plus
lgant et de plus gracieux. Ce n'toit pas trop de tout le luxe
corinthien pour accompagner ces bas-reliefs incomparables dans lesquels
Jean Goujon semble s'tre surpass lui-mme. C'est l surtout que l'on
peut voir ce qu'toit le talent de cet homme extraordinaire, qu'on a
compar au Corrge pour la grce de ses productions, et qui certainement
l'emportoit de beaucoup sur lui pour la noblesse du style et la puret du
dessin. Ici la finesse des contours, la souplesse des mouvements,
l'heureux agencement des draperies sous lesquelles le nu se dveloppe avec
le sentiment le plus dlicat, tout rappelle la navet et la perfection de
l'antique, dont Goujon a t, depuis la renaissance des arts, le plus
excellent imitateur; et nous ne craignons point d'tre accuss
d'exagration, en donnant  ces bas-reliefs le premier rang parmi les
chefs-d'oeuvre de la sculpture moderne.

          [Note 379: Jacques Franois Blondel.]

Cette merveille de l'art excita, ds son origine, une vive et profonde
admiration, devenue plus grande encore aujourd'hui que le got de l'cole
est plus que jamais port vers l'tude et l'imitation de l'antique.
Cependant nous ferons remarquer comme une singularit assez frappante
qu'elle ne put inspirer au meilleur pote latin du dix-septime sicle,
charg d'en faire l'loge, qu'une pense froide et absurde, renferme dans
un distique qu'on ne laissa pas de graver sur le soubassement. Au milieu
de tant de grces et de perfections, Santeuil ne fut saisi que de la
vrit avec laquelle le sculpteur avoit rendu les eaux, qui cependant sont
d'une imitation trs-mdiocre, par la raison qu'il est impossible  la
sculpture de les imiter; et cette impression bizarre lui fit composer ces
deux vers, qui ne le sont gure moins:

  _Quos duros cernis simulatos marmore fluctus,
      Hujus nympha loci credidit esse suos._

Dans les petites tables places au-dessous des impostes, on lit ces mots:
_Fontium Nymphis_; et, avant que cette fontaine et t change de place,
une inscription franoise, grave sur le soubassement du ct de la rue
Saint-Denis, faisoit savoir que ce ct avoit t dispos, en 1708, pour
fournir une plus grande quantit d'eau.

Cet difice, dont l'entretien avoit t fort nglig, fut rpar dans
cette mme anne 1708. Vers 1741 on se proposa de le restaurer une seconde
fois; mais comme cette restauration auroit altr la beaut de la
sculpture, que les entrepreneurs avoient imagin de faire regratter, on
fit heureusement jeter bas les chafauds avant que cette opration barbare
et t commence; et il fut dcid que l'on conserveroit  la postrit
ce magnifique ouvrage dans toute sa puret[380].

          [Note 380: On a introduit depuis peu dans cette fontaine un
          trs-grand volume d'eau, qui, se rpandant en nappes et en
          gerbes dans les bassins, contribue  augmenter le bel effet de
          sa masse. (_Voyez_ pl. 88.)]


_Fontaine du March-Carreau ou Pilori._

Elle fut construite en 1601, alors qu'Antoine Guyot, prsident en la
chambre des comptes, toit prvt des marchands; mais les eaux n'y furent
conduites que sous la prvt de Franois Miron. C'est  quoi faisoit
allusion l'inscription en vers latins qu'on y lisoit avant la rvolution:

  _Saxeus agger eram, ficti modo fontis imago:
      Viva mihi laticis_ MIRO _fluenta ddit_[381].

          [Note 381: Sur les restaurations faites  cette fontaine,
          _voyez_ l'article _Monuments nouveaux_.]


RUES ET PLACES DU QUARTIER DES HALLES.

_Rue de la Chanverrerie._ Un de ses bouts donne dans la rue Saint-Denis,
l'autre dans celle de Mondetour. L'orthographe du nom de cette rue a
considrablement vari. On trouve _Chanverie_ dans Guillot, _Chanvrerie_
dans la taxe de 1313, _Chanvoirerie_ dans Corrozet, _Champ-verrerie_ dans
Sauval, _Chanverrerie_ dans de Chuyes, _Champvoirie_ dans La Caille,
_Champvoirerie_, _Chanvoirie_, etc. Cette diffrence d'orthographe a fait
natre deux opinions sur l'tymologie de ce nom. Quelques-uns ont cru que
l'endroit o cette rue est situe toit une campagne, ou faisoit partie du
terrain de Champeaux, dans lequel se seroit trouve une verrerie; et
qu'ainsi il faut crire _Champ-verrerie_. Ce sentiment, destitu de toute
preuve, n'est appuy que sur l'autorit de Sauval. L'autre opinion fait
venir le nom de cette rue du mot _chanvre_, et semble plus probable. En
effet, 1 on trouve qu'on vendoit aux halles les filasses et les chanvres,
et l'on ne trouve aucune mention ni indice qu'il y ait eu une verrerie en
cet endroit; 2 le nom de _Chanverie_ que lui donne Guillot, et celui de
_Chanvrerie_ qu'on lit dans la taxe de 1313, sont plus analogues au
chanvre qu' une verrerie; 3 ce qui semble lever toute difficult est le
mot latin _Canaberia_, que des actes lui donnent. Dans les lettres de
Pierre de Nemours, vque de Paris, du mois de juin 1218[382], il est fait
mention d'une maison _in vico de Chanaberia, prope S. Maglorium_. Dans un
amortissement du mois d'octobre 1295, cette rue est nomme _Vicus
Canaberie_[383]; et afin qu'on ne la confonde pas avec une autre, elle y
est indique _in censiva Morinensi_ (le fief de Throuenne). Enfin les
registres capitulaires de Notre-Dame indiquent toujours cette rue sous les
noms de _Chanvrie_, de _Chanvrerie_[384].

          [Note 382: _Cart. S.-Magl._, fol. 181.]

          [Note 383: _Ibid._, fol. 58.]

          [Note 384: Reg. Cap. 3, p. 206 et 246. Ds 1459 il y avoit dans
          cette rue une maison appele _l'htel de la marchandise du
          poisson de mer_. Cette maison, destine pour y faire dessaler le
          poisson, fut transporte depuis dans la rue de la Cossonnerie.]

_Rue Comtesse d'Artois._ Elle commence  la pointe Saint-Eustache, et
finit  la rue Montorgueil, au coin de la rue Mauconseil. Dans les titres
du quatorzime sicle, elle est indiffremment nomme rue _au comte
d'Artois_; rue de la _Porte  la Comtesse_, et rue _ la Comtesse
d'Artois_. Le nom de rue au comte d'Artois venoit de Robert II, neveu de
saint Louis, dont l'htel toit situ entre les rues Pave et Mauconseil.
Cette rue est confondue maintenant avec la rue Montorgueil, dont elle a
pris le nom[385].

          [Note 385: L'abb Lebeuf, dans ses notes sur le _dit_ des rues
          de Paris par Guillot, avance, et d'autres ont rpt d'aprs
          lui, que cette rue s'appeloit, en 1253, rue de la _Savaterie_;
          en 1300, _au Comte d'Artois, de Bourgogne, Nicolas Arode_, et de
          _la porte  la Comtesse_ au quinzime sicle. On ne trouve aucun
          acte o cette rue soit appele de la _Savaterie_, non plus que
          de _Bourgogne_;  l'gard de la rue _Nicolas Arode_, l'abb
          Lebeuf, qui croit la reconnotre dans la rue
          _Comtesse-d'Artois_, avoit oubli qu'il en avoit indiqu une de
          ce nom dans le quartier Saint-Martin-des-Champs; d'o l'on
          pourroit supposer, ou qu'il y en avoit deux du mme nom, ce
          qu'on ne trouve nulle part, ou que cette rue portoit ce nom
          avant qu'on lui et donn celui de _Comtesse d'Artois_, ce qui
          ne peut se concilier avec l'nonc du rle de 1313. Voici ce
          qu'il porte: _La premire Queullette de la paroisse de
          Saint-Huystace se commence de la porte feu Nicolas Arode jusqu'
          la pointe Saint-Huystace, d'illec jusqu' la porte de
          Montmartre...... La troisime Queullette, de la porte au comte
          d'Artois jusqu'au coin devant le Pilori._ D'o il est facile de
          concevoir que la rue Nicolas Arode devoit tre celle que nous
          nommons rue de la Pointe-Saint-Eustache, et non la rue de la
          Comtesse-d'Artois, laquelle commenoit o l'autre finissoit.]

_Rue de la Cordonnerie._ Elle traverse de la rue de la Tonnellerie au
march aux Poires. Elle a pris son nom des cordonniers[386] et vendeurs
de cuirs, qui quittrent, suivant les apparences, la rue des _Fourreurs_
nomme d'abord de la Cordonnerie, pour venir s'tablir aux halles dans
celle que nous dcrivons.

          [Note 386: Ce n'est que par syncope que ceux qui font et vendent
          des souliers sont nomms cordonniers, car originairement on les
          appeloit _cordouanniers_, parce que le premier cuir dont les
          Franois se servirent pour leurs souliers venoit de Cordoue, et
          en consquence toit appel du _Cordouan_.]

_Rue de la Coonnerie_, ou _Cossonnerie_. Elle va de la rue Saint-Denis
aux halles. Cette rue est fort ancienne. Sauval dit[387] qu'au douzime
sicle elle portoit le nom de _Via Cochoneria_, et en 1330 de la
Coonnerie. On lit _Vicus Quoconneri_ dans un titre de Saint-Magloire, en
1283[388]; in _Buco Coconnerie ante halas_, dans un acte du mois
d'octobre 1295. Sauval dit que ces noms viennent des cochons et de la
charcuterie qu'on y vendoit, ou des volailles, gibiers et oeufs qui s'y
dbitoient, _Cossonnerie voulant dire la mme chose que Poulaillerie_. On
la trouve indique dans nos nomenclatures _Cossonnerie_, ce qui ne suit
pas aussi exactement l'orthographe du vieux mot latin que l'autre manire.

          [Note 387: T. I, p. 128.]

          [Note 388: Lebeuf, t. II, p. 586.]

_Rue du Cygne._ Elle va de la rue Saint-Denis dans celle de Mondetour, et
doit ce nom  une enseigne. Ds la fin du treizime sicle on connoissoit
la maison _O Cingne_. Guillot indique la rue au _Cingne_, et le rle de
1314 la rue au _Cigne_.

_Rue de l'chaud._ C'toit un petit passage qui alloit de la rue au Lard
dans celle de la Poterie. On ignore d'o lui vient ce nom qu'on ne donne
qu' trois rues disposes en triangle: il se confond maintenant avec la
rue _Le Noir_, dont il fait la suite.

_Rue de la Pointe Saint-Eustache._ Un de ses bouts donne  l'extrmit de
la rue Trane, et l'autre se termine aux halles, au coin de la rue de la
Tonnellerie. Son nom vient, selon quelques-uns, du clocher de l'glise de
Saint-Eustache, qui toit bti en pointe ou pyramide. Selon d'autres, il
vient de la pointe forme par les rues qui y viennent aboutir. Ce
carrefour est en effet indiqu en 1300 et dans les sicles suivants sous
le nom de la _Pointe Saint-Huystace_. Nous avons dj dit que nous croyons
cette rue la mme que celle qui est dsigne par Guillot sous le nom de
_Nicolas Arode_[389].

          [Note 389: On la nomme maintenant _place de la pointe
          Saint-Eustache_.]

_Rue aux Fers._ Elle va de la rue Saint-Denis au march aux Poires. On a
beaucoup vari sur le nom de cette rue qui est trs-ancienne, tant connue
ds le treizime sicle. Sur plusieurs plans, tant anciens que modernes,
on lit _rue aux Fers_; d'autres crivent _au Ferre_, et _aux Fves_. Le
voisinage de la halle o l'on vend des lgumes a sans doute servi de
fondement  cette dernire dnomination. Le rle de 1313 et d'autres actes
l'indiquent sous le nom de rue _au Feure_. Sauval dit qu'elle le portoit
en 1297[390]; et il peut lui convenir, ainsi que celui de _Fouare_, qui
signifie aussi paille, parce qu'on croit, dit-il, qu'elle a _servi de
march_. Jaillot pense que son vritable nom est celui de rue _au Fvre_,
qu'on crivoit anciennement _au Feure_ la consonne _v_ ne se distinguant
point alors dans les actes d'avec la voyelle _u_. Dans ce sens le mot
_fvre_ veut dire un artisan, un fabricant, _faber_. C'est ainsi qu'elle
est nomme dans un arrt du 26 mars 1321: _in capite vici Fabri juxta
halas_. Ainsi la dnomination de rue _aux Fers_, qu'on lui donne depuis
plus de cent cinquante ans, n'a pas d'autre fondement que l'usage.

          [Note 390: T. I, p. 134.]

_Rue de la Friperie_ (la grande et la petite). Ces deux rues doivent leur
nom aux fripiers qui en habitent la plus grande partie; elles aboutissent
toutes deux  la rue de la Tonnellerie. La grande rue de la Friperie se
termine  la rue Jean-de-Beausse, et la petite  celle de la
Lingerie[391].

          [Note 391: La petite rue de la Friperie est indique sur
          quelques plans sous le nom de la _Chausseterie_. On donnoit
          anciennement ce nom  la rue Saint-Honor, depuis les piliers
          des halles jusqu' la rue des Prouvaires.]

_Rue de la Fromagerie._ Elle aboutit d'un ct dans la rue de la
Pointe-Saint-Eustache; de l'autre dans le march aux Poires. On la
nommoit anciennement _vieille Fromagerie_, sans doute  cause des
marchands de fromage qui y demeuroient[392]; et c'est ainsi qu'on la
trouve indique dans les plans de la fin du quinzime sicle. Guillot
l'appelle _de la Formagerie_.

          [Note 392: Sauval, t. I, p. 137.]

_Rue Jean-de-Beausse._ Elle traverse de la rue de la Friperie dans celle
de la Cordonnerie, et doit son nom  un particulier qui y avoit un tal.
Il en est fait mention dans un compte du hallage, en 1484. Son nom n'a pas
vari depuis[393].

          [Note 393: Il y avoit encore,  la fin du sicle dernier, une
          petite rue qui formoit une partie circulaire, laquelle sortoit
          de la rue Jean-de-Beausse et y rentroit. Cette rue, qu'on
          nommoit _du Petit-Saint-Martin_, s'appeloit, au quinzime
          sicle, suivant Jaillot, ruelle ou rue _du Four-Saint-Martin_.
          Cette opinion est fonde sur des actes qui prouvent que, ds
          1119, le prieur de Saint-Martin-des-Champs jouissoit d'un four
          aux halles. Ce four, dont il est fait mention dans une bulle de
          Calixte II, est dsign dans tous les titres de cette abbaye
          sous le nom de _fief de la Rape_ (au march aux Poires), _in
          vico qui dicitur Judorum_. Or, cette rue des Juifs, le mme
          auteur la croit remplace par la grande rue de la Friperie, qui
          aboutissoit  celle du _Petit-Saint-Martin_. Il ne reste plus
          aucun vestige de cette dernire, dont l'emplacement est
          entirement couvert par des maisons. On a galement ferm un
          cul-de-sac ou passage qui donnoit dans cette rue, et qui
          existoit encore avant la rvolution. On l'avoit alors partag en
          deux parties qui formoient des cours, et on l'appeloit rue
          _Grosnire_. Ce nom, dont nous ignorons l'origine, a beaucoup
          vari, et l'on trouve ce mme passage sous ceux de
          l'_Engronnerie_, l'_Angrognerie_, de la _Grongnerie_. On l'a
          aussi nomm _petite rue Saint-Martin_.]

_Rue au Lard._ Elle commence  la rue de la Lingerie et aboutit  la
boucherie de Beauvais. Presque toutes les nomenclatures portent rue
_Aulard_, comme si elle et emprunt ce nom d'un particulier. Cependant
il est certain qu'on y vendoit autrefois du lard et des charcuteries, ce
qui donne lieu de croire qu'il faut crire _au Lard_, opinion que fortifie
la vue de plusieurs anciens plans o l'on s'est conform  cette
orthographe[394].

          [Note 394: L'ancienne boucherie de Beauvais toit place en face
          de cette rue, et en faisoit la continuation. C'est maintenant un
          cul-de-sac, nomm, comme la rue, _cul-de-sac au Lard_.]

_Rue de la Lingerie._ Une de ses extrmits donne dans la rue de la
Fronnerie, l'autre dans le march aux Poires, au coin de la rue aux
Fers. Elle doit son nom aux lingres et vendeurs de menues friperies  qui
saint Louis permit d'taler le long du cimetire des Innocents jusqu'au
march aux Poires, privilge qui leur fut confirm par plusieurs de ses
successeurs. Les gantiers toient tablis de l'autre ct de cette rue:
aussi trouve-t-on dans plusieurs actes la lingerie et la ganterie
indiques au mme endroit. Les taux de lingres subsistrent en ce lieu
jusqu'au rgne de Henri II. Ce prince, ayant rachet toutes les halles,
vendit cet emplacement  des particuliers pour y construire des
maisons[395], lesquelles ont form une rue qui a pris le nom de _rue de la
Lingerie_.

          [Note 395: Ils s'toient engags  les construire avec des
          arcades de pierres et quatre tages au-dessus, ce qui ne fut pas
          entirement excut.]

_Rue de Mondetour._ Elle aboutit d'un ct dans la rue des Prcheurs, et
de l'autre dans celle du Cygne. Guillot et ceux qui l'ont suivi ont crit
_Maudetour_, et avec raison. Elle est ainsi nomme dans les rles de 1300
et de 1313; et ce nom subsistoit encore du temps de Corrozet. Sauval dit
qu'elle s'appeloit, au quatorzime sicle, _Maudestour_ et
_Maudestours_[396], et, depuis la rue du Cygne jusqu' celle de la
Truanderie, ruelle ou rue _Jean Gilles_. On varie sur l'tymologie de ce
nom. L'abb Lebeuf a infr du nom de _Maudetour_, qui veut dire _mauvais
dtour_, ou que c'toit un endroit dans lequel on avoit fait quelque
mauvaise rencontre, ou que ce nom pouvoit venir de l'ancien chteau de
Maudestor[397]. Jaillot pense que c'est un nom de famille, et il cite 
l'appui de son sentiment plusieurs titres anciens, et entre autres les
dclarations rendues en 1540, parmi lesquelles on trouve celle d'une
maison sise rue Pyrouet en Throuenne, aboutissant des deux parts aux
hritiers de feu _Claude Foucault, sieur de Maudetour_[398].

          [Note 396: T. I, p. 151.]

          [Note 397: T. II, p. 587.]

          [Note 398: Rec. de Blondeau, t. XXVIII, 1er cahier.]

_Rue Le Noir._ Cette rue, qui donne de la rue Saint-Honor dans celle de
la Poterie, a t ouverte depuis 1780, et doit son nom  M. Le Noir,
lieutenant-gnral de police.

_Rue Pirouette._ Voyez _Tirouane_.

_Rue de la Poterie._ Elle donne d'un bout dans la rue de la Lingerie, et
de l'autre dans celle de la Tonnellerie. Son nom lui vient des poteries
qui s'y vendoient encore dans le dix-septime sicle. Elle a port
anciennement les noms de _rue des deux Jeux de Paume_, _rue Neuve des deux
Jeux de Paume_, parce qu'effectivement il y en avoit deux qui occupoient
l'emplacement o est aujourd'hui la halle aux draps et aux toiles.

_Rue des Potiers d'tain._ On dsigne sous ce nom la partie des piliers
des halles qui rgne depuis la rue Pirouette jusqu' celle de la
Cossonnerie. Elle doit ce nom aux potiers d'tain qui s'y sont tablis. On
la dsignoit plus ordinairement sous le nom gnral de _Piliers des
Halles_, et quelquefois sous celui de _Petits Piliers_, parce qu'il y en a
un plus petit nombre de ce ct[399].

          [Note 399: On la nomme aujourd'hui rue _des Piliers des Potiers
          d'tain_.]

_Rue des Prcheurs._ Elle aboutit d'un ct dans la rue Saint-Denis, et de
l'autre  la halle. On la connoissoit sous ce nom ds le douzime sicle.
Sauval dit qu'en 1300 elle s'appeloit _rue aux Prcheurs_, et depuis _au
Prcheur_,  cause d'une maison o pendoit pour enseigne le _prcheur_, et
qui toit nomme en 1381 l'htel du Prcheur[400].

          [Note 400: T. I, p. 159.]

Jaillot croit que la maison et l'enseigne devoient leur nom  un
particulier: car il dit avoir vu des lettres de Maurice de Sully, vque
de Paris, de l'an 1184[401], qui attestent que _Jean de Mosterolo_ avoit
donn  l'abbaye de Saint-Magloire ce qu'il avoit de droit _in terra
Morinensi_, et 9 sous sur la maison de Robert le Prcheur, _Prdicatoris_.
Au sicle suivant, cette rue se nommoit des Prcheurs; elle est indique
ainsi dans un amortissement du mois de juin 1252, concernant une maison
situe _in vico Prdicatorum_[402].

          [Note 401: _Cart. S. Magl._, fol. 40.]

          [Note 402: _Ibid._, fol 38.]

_Rue de la Rale._ Elle donne d'un bout dans la rue de la grande
Truanderie, et de l'autre sous les piliers des halles. Dans les titres du
quinzime sicle, elle est appele ruelle ou rue Jean _Vingne_, _Vuigne_,
_Vigne_, des _Vignes_. Ce mot, que Jaillot croit tre une altration de
celui de Jean _Bigne_, _Bingue_ ou _Bigue_, ainsi que l'crivoit Guillot,
a t le nom de plusieurs particuliers dont les actes font mention[403].
Du reste, on trouve cette rue dj dsigne sous le nom de _la Rale_, sur
tous les plans du dix-septime sicle.

          [Note 403: On trouve un Jean _Bigue_ chevin de Paris en 1281.]

_Rue Tirouane._ Elle va d'un ct aux rues de Mondetour et de la Petite
Truanderie, et de l'autre aux piliers des halles. On la connot galement
sous le nom de rue _Pirouette_. Il y a apparence que ce terrain formoit
anciennement deux rues, dont l'une s'appeloit _Therouenne_, qui est le nom
du fief. Quant au nom de la seconde, il a t souvent altr. On trouve
dans la liste des rues du quinzime sicle, rue _Petonnet_, et rue
_Tironne_, ou _Trouenne_; dans Corrozet et Bonfons, rue du _Petonnet_,
_du Peronnet_, _Tironnet_ et _Teronne_. Enfin elles semblent ne former
plus qu'une seule rue sous le nom de _Pirouet_ en _Tiroye_, en _Tiroire_,
en _Theroenne_, _Tirouer_, _Therouanne_ et _Tirouanne_; en 1413, _Pierret
de Terouenne_; _Pirouet en Therouenne_ dans le quinzime et le seizime
sicle; enfin _Pirouette en Therouenne_, qui est son vritable nom.

_Rue de la Tonnellerie._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Honor, de
l'autre  celle de la Fromagerie et  la halle; elle portoit ce nom ds le
treizime sicle. On la trouve quelquefois dsigne sous le nom de la
_Toilerie_, parce qu'autrefois cette rue toit distingue en deux parties:
la Tonnellerie toit la rue ou chemin sous les piliers, l'autre ct toit
la Toilerie. On l'appeloit aussi rue des _Toilires_; et au quatrime
livre des comptes de Marcel, en 1557, elle est indique rue _des
Toilires, qui fait front aux rues de la Tonnellerie et aux Toilires du
ct de la halle au bl_. On connot plus particulirement cette rue sous
le nom _des grands Piliers des Halles_[404].

          [Note 404: Molire naquit, dit-on, dans une maison de cette rue,
          laquelle subsiste encore: c'est la seconde du ct de la rue
          Saint-Honor, sous les piliers. On y a plac son buste, avec une
          inscription qui rappelle cet vnement. Depuis quelques annes
          ce petit fait a t contest.]

_Rue de la Grande Truanderie._ Elle traverse de la rue Comtesse d'Artois
dans celle de Saint-Denis. On donne  ce nom deux tymologies: les uns le
font venir du vieux mot _truand_, qui signifioit un gueux, un vagabond, un
diseur de bonne aventure, espce de gens que les partisans de cette
tymologie supposent avoir occup autrefois cette rue,  laquelle ils
auroient donn leur nom. D'autres, et c'est le plus grand nombre, font
driver ce nom du vieux mot _tru_, _truage_, qui signifie tribut, impt,
subside. Jaillot penche pour cette dernire opinion. De ce mot _trus_,
dit Pasquier dans ses Recherches, vient celui de _Truander_, pour dire
gourmander, parce que ceux qui sont destins  exiger les tributs sont
ordinairement gens fcheux qui ont peu de piti des pauvres, sur lesquels
ils exercent les mandements du roi. Il y a grande apparence, ajoute-t-il,
qu'on donna le nom de truanderie aux rues o les bureaux de ces fermiers
et receveurs toient tablis.

Guillot parle en cet endroit du carrefour _de la Tour_.

  O l'on geite mainte sentence
  En la maison  dam Sequence[405].

          [Note 405: _Voyez_ t. Ier, p. 436, 1re partie.]

Ce carrefour toit la premire entre des halles; il est vraisemblable
qu'on y percevoit les droits sur les marchandises qui arrivoient  ce
march, et que la rue en avoit pris le nom qu'elle n'a point cess de
porter jusqu' ce jour. Ce carrefour subsiste encore  l'endroit o les
deux rues de la Truanderie forment un angle.

_Rue de la Petite Truanderie._ Elle commence au coin de la rue Mondetour
et aboutit dans la rue de la Grande Truanderie,  la place du puits
d'Amour[406], d'o cette rue fut appele anciennement rue du _Puits
d'Amour_ et de _l'Arian_, ou _Arienne_.

          [Note 406: Ce puits, qui ne subsiste plus, se trouvoit  la
          pointe de la grande et de la petite _Truanderie_. Il fut,
          dit-on, ainsi nomm  cause de la fin tragique d'une jeune fille
          qui s'y prcipita et s'y noya, se voyant trompe et abandonne
          par son amant. Environ trois cents ans aprs cette aventure, un
          jeune homme, rduit au dsespoir par les rigueurs de sa
          matresse, choisit le mme puits pour terminer sa vie et ses
          tourments; mais le rsultat en fut bien diffrent: il s'y jeta
          avec tant de bonheur, qu'il ne fut pas mme bless, et que sa
          matresse, touche de cette preuve d'amour, consentit ensuite 
          l'pouser. L'heureux poux, voulant marquer sa reconnoissance
          envers ce puits, le fit refaire  neuf, et fit graver sur la
          margelle ces deux vers, qu'on y lisoit encore, dit Sauval, vers
          la fin du seizime sicle.

            L'amour m'a refait,
            En 1525, tout--fait.

          Cependant Piganiol n'a aucun gard  ces anecdotes, et prtend
          que le puits d'amour n'a reu ce nom que _parce qu'il servoit de
          rendez-vous aux valets et aux servantes, qui, sous prtexte de
          venir puiser de l'eau, y venaient faire l'amour_. (T. III, p.
          311.) Jaillot trouve cette nouvelle explication suspecte, ainsi
          que celle de _puy_ ou _podium_, nom qui, selon le mme auteur,
          signifie un carrefour ou une petite minence, et qu'il suppose
          avoir t donn anciennement  cet endroit  cause de sa
          situation. Toutefois ce critique ne parot pas adopter davantage
          l'autre tymologie, et pense que ce nom vient du propritaire ou
          de l'enseigne de la maison  laquelle le puits toit adoss.]

_Rue Verdelet._ Cette rue, qui traverse de la rue Mauconseil dans celle de
la Grande Truanderie, se nommoit anciennement rue _Merderiau_,
_Merderai_, _Merderel_ et _Merderet_. On a adouci ce mot en changeant deux
lettres; et, au commencement du dix-septime sicle, on la nommoit dj
rue _Verdelet_.


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_March des Innocents._ Il toit autrefois occup tous les jours par des
marchands fripiers, immdiatement aprs avoir servi de march aux lgumes.
Depuis la rvolution, les fripiers ont t transports au march du
Temple; et sur le vaste emplacement de la place des Innocents on a lev
quatre rangs de poteaux figurs en colonnes, et soutenant des charpentes
recouvertes en ardoises; et l sont placs plus commodment ceux qui
vendent les lgumes, les herbes, les fruits, etc.

_March au Poisson._ Il a t nouvellement construit sur son ancien
emplacement: c'est un grand carr, circonscrit et divis par des poteaux.
Ceux de l'extrmit sont en pierres de taille, et ceux de l'intrieur
simplement en bois et d'une plus petite dimension. Tout ce carr est
couvert, et abondamment pourvu d'eau par diverses fontaines.

_Ancienne halle  la Viande._ Elle est aujourd'hui destine  la vente du
beurre et des oeufs, et se divise comme les autres en compartiments forms
par des poteaux que recouvre une toiture. Plusieurs maisons ont t
abattues afin de rendre l'entre de cette halle plus commode.

_Fontaine de la Pointe-Saint-Eustache._ Cette fontaine, dont la simplicit
toit extrme, a reu une dcoration fort lgante. Elle se compose
maintenant d'une niche au fond de laquelle est un masque de Silne
vomissant l'eau dans une coquille d'o elle se rpand dans un vase  deux
anses, port par quatre ganes formes de pates et de ttes de lions, dont
deux rejettent l'eau dans un bassin demi-circulaire. Sur le vase, un
bas-relief reprsente une nymphe qui donne  boire  un amour.




QUARTIER SAINT-DENIS.

     Ce quartier est born  l'orient par la rue Saint-Martin et par
     celle du faubourg du mme nom exclusivement; au septentrion, par
     les faubourgs Saint-Denis et Saint-Lazare inclusivement et
     jusqu'aux barrires;  l'occident, par les rues du
     Faubourg-Poissonnire, Poissonnire et Montorgueil jusqu'au coin
     de la rue Mauconseil inclusivement; et au midi, par les rues aux
     Oues[407] et Mauconseil aussi inclusivement.

          [Note 407: Vulgairement _aux Ours_.]

     On y comptoit, en 1789, cinquante et une rues, onze culs-de-sacs,
     trois glises paroissiales, une glise collgiale, une chapelle,
     une communaut d'hommes, un couvent et trois communauts de
     filles, un hpital, etc.


Ce quartier, qui commence au centre de la ville, et qui finit  son
extrmit septentrionale, a suivi, dans son accroissement, celui des
diverses enceintes qui se sont succd.

Avant Philippe-Auguste il n'existoit point encore, puisque la clture qui
environnoit Paris du temps de Louis-le-Jeune passoit  l'endroit o est
aujourd'hui le clotre Saint-Merri. Les murailles que Philippe fit btir
embrassrent un vaste terrain qui, dans la partie dpendante de ce
quartier, s'tendoit depuis dans la rue Montorgueil jusqu' celle du
Bourg-l'Abb, renfermant dans son circuit une partie du bourg qui a donn
son nom  cette dernire rue, l'hpital Saint-Josse et le couvent de
Saint-Magloire, avec les cultures qui en dpendoient[408].

          [Note 408: _Voyez_ le deuxime plan de Paris, et successivement
          les autres plans.]

Ces cultures furent bientt couvertes de maisons; et la rue Saint-Denis,
qu'on nomma depuis _la grant rue_, _la grant chausse de M. saint Denis_,
commena  se former. Un faubourg nouveau la prolongea bientt hors de
l'enceinte; et lorsque, sous Charles V, on jugea ncessaire de reculer les
fortifications de la ville, le terrain qui fut renferm dans le quartier
dont nous parlons toit dj presque entirement couvert de maisons. La
porte Saint-Denis fut ds lors place  l'endroit o elle toit encore au
commencement du rgne de Louis XIV[409]: car, depuis Charles V jusqu'
cette poque, cette partie de l'enceinte de Paris ne reut aucun nouvel
accroissement. Mais  peine eut-elle t btie, qu'on vit une autre rue
extrieure, faisant encore suite  la rue Saint-Denis, se prolonger dans
la campagne avec le nom de rue du Faubourg Saint-Denis.

          [Note 409: _Voyez_ pl. 91.]

Cette dernire rue, qui conduisoit  la maison Saint-Lazare, resta,
jusqu'au rgne de Louis XIV, isole au milieu des champs. Sous ce prince,
on la voit enfin coupe par quelques rues transversales qui la lient aux
autres faubourgs; mais le terrain que renfermoient ces rues ne contenoit
encore que des jardins, des marais et autres terres labourables.

Ce n'est que dans le dix-huitime sicle qu'on a commenc  couvrir ces
places vides, et que ce faubourg est devenu successivement un des plus
populeux de la capitale.


SAINT-JACQUES-DE-L'HPITAL.

Cet hpital et son glise avoient t fonds pour y recevoir les plerins
qui iroient  Saint-Jacques de Compostelle et qui en reviendroient: mais
par qui et  quelle poque? c'est sur quoi les historiens ne sont pas
d'accord. On a pu dj remarquer que, dans l'histoire des anciens
monuments de Paris, ce sont presque toujours ces deux points qui sont
envelopps d'une plus profonde obscurit. Ce n'est qu'en discutant les
diffrentes opinions, en comparant les dates, en vrifiant les actes,
qu'on peut esprer d'y jeter quelques lumires, et de dmler la vrit 
travers tant de traditions confuses et d'erreurs accrdites ou par
l'ignorance ou par l'intrt personnel. Par exemple, une ancienne
tradition attribue la fondation de l'hpital et de l'glise de
Saint-Jacques  Charlemagne; et quoique cette opinion soit destitue de
tout fondement, elle a cependant t adopte par une foule d'crivains,
tant anciens que modernes[410]. Les chanoines mmes de cette glise
sembloient l'avoir autorise par la forme de leur sceau, qui reprsentoit
d'un ct saint Jacques, et de l'autre Charlemagne. Cependant il n'y a
d'autre autorit, pour soutenir une origine aussi peu vraisemblable, que
la Chronique du faux Turpin, o il est dit que ce monarque avoit fait
btir, entre Paris et Montmartre, une glise du titre de Saint-Jacques.
Non-seulement on s'est tromp en croyant que cela devoit s'entendre de
Saint-Jacques-de-l'Hpital, mais il s'est trouv qu'on commettoit une
double erreur: car, quoique le fait ne soit pas plus vrai  l'gard de
Saint-Jacques-de-la-Boucherie, cependant ceux qui ont fabriqu l'histoire
de Turpin n'ont pu avoir en vue que cette dernire glise, puisqu'il
existe des manuscrits de cette histoire fabuleuse crits ds le treizime
sicle, temps auquel l'glise de Saint-Jacques-de-l'Hpital n'toit
certainement pas btie. Les auteurs les plus exacts fixent l'poque de sa
fondation en 1315; une ancienne inscription grave sur une des portes la
marquoit en 1317; l'abb Lebeuf la place en 1322.

          [Note 410: Fauchet, Corrozet, Belleforest, Duchesne, Lemaire,
          les auteurs du Dictionnaire historique.]

Il parot constant que cet hpital fut fond, au commencement du
quatorzime sicle, par des Parisiens qui, ayant fait le plerinage de
Saint-Jacques de Compostelle, lequel toit clbre ds le neuvime sicle,
imaginrent, pour perptuer la mmoire de ce pieux voyage, de former entre
eux une socit ou confrrie. Quelques historiens prtendent que, ds
1298, elle tenoit ses assembles dans l'glise de Saint-Eustache; mais on
ne voit point qu'elle ait t autorise avant le rgne de Louis X, qui,
par ses lettres-patentes du 10 juillet 1315, approuva cette association,
et lui permit de tenir ses assembles aux Quinze-Vingts.

Charles de Valois, comte d'Anjou, et plusieurs notables bourgeois de
Paris, s'y tant fait inscrire, en augmentrent tellement les fonds par
leurs libralits, que, ds 1317, les confrres se crurent assez riches
pour entreprendre la construction d'un hpital et d'une chapelle. Ils
achetrent  cet effet le terrain qu'occupoient encore, dans ces derniers
temps, l'glise, le clotre et les maisons de leur dpendance; mais,
s'tant bientt aperus qu'ils avoient commenc une entreprise au-dessus
de leurs facults, ils s'adressrent  l'official de Paris, qui, en 1319,
leur accorda des lettres par lesquelles les fidles toient exhorts 
secourir de leurs aumnes les confrres plerins de Saint-Jacques, et qui
autorisoient ceux-ci  faire des qutes dans les diffrents quartiers de
la ville et au dehors, pour la construction de leur hpital. Ces qutes
eurent un succs complet, et procurrent des sommes plus que suffisantes
pour continuer les btiments dj commencs.

Cependant ils se virent forcs d'en suspendre quelque temps les travaux,
par les oppositions que formrent bientt  leur tablissement le chapitre
de Saint-Germain-l'Auxerrois et le cur de Saint-Eustache. Une requte que
les confrres adressrent alors au pape Jean XXII, pour faire lever ces
obstacles, nous apprend que leur intention toit que la chapelle ft
desservie par quatre chapelains, dont l'un, sous le nom de _trsorier_,
auroit l'administration des biens destins pour la clbration du service
divin, et seroit comptable envers les administrateurs choisis par les
confrres; que ce service seroit clbr par lesdits chapelains, lesquels
seroient obligs de dire l'office canonial, et de rsider; que le
trsorier auroit 50 liv. de revenu, et les chapelains 40 liv.; que toutes
les offrandes faites  l'hpital, pour quelque cause que ce ft, seroient
employes totalement, tant  la construction de l'hpital qu' la
nourriture des plerins, des pauvres et des malades; qu'enfin il y auroit,
pour le service de la chapelle, une cloche de poids suffisant, et prs de
l'hpital un cimetire destin  la spulture des plerins, des pauvres et
des serviteurs de la maison[411].

          [Note 411: Hist. de Par., t. I, p. 546; et t. III, p. 328.]

Jean XXII, par une bulle du 18 juillet 1322, donna son approbation au
projet des confrres plerins, toutefois aprs avoir fait vrifier par des
commissaires dlgus  cet effet si la confrrie avoit les moyens
d'excuter les promesses mentionnes dans la requte[412]. Ces mmes
commissaires rglrent en mme temps les indemnits qu'il toit juste de
payer aux chapitre et doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois, ainsi qu'au cur
de Saint-Eustache, sur le territoire desquels cet hpital devoit tre
bti, et qui, comme nous venons de le dire, s'toient d'abord opposs 
son tablissement. Les premiers abandonnrent leurs prtentions moyennant
la somme de 40 liv. parisis, et le cur de Saint-Eustache renona aux
siennes pour celle de 160 liv. Les commissaires dcidrent aussi que les
confrres, tant garants du revenu de 170 liv. affect aux quatre prtres
de cet hpital, il toit juste qu'ils prsentassent aux bnfices; qu'en
consquence la nomination du trsorier seroit faite par l'vque d'aprs
leur prsentation, et celle des chapelains par le trsorier. Ce droit de
patronage et de prsentation fut ensuite confirm en faveur des confrres
plerins par une bulle du mme pape Jean XXII de l'anne 1326, et par une
autre du pape Clment VI en 1342.

          [Note 412: Cette bulle fut adresse  l'vque de Beauvais, et
          non  celui de Paris, sans qu'on puisse en connotre la raison.
          La mme anne 1322, Charles-le-Bel avoit donn des
          lettres-patentes pour autoriser cet tablissement. (Dubreul, p.
          985.)]

Les choses restrent dans cet tat jusqu'au commencement du quinzime
sicle, o il se fit, dans la chapelle de cet hpital, appele alors
glise, plusieurs autres fondations de chapelains de deux espces
diffrentes[413]: la premire fut de quatorze chapelains, depuis rduits 
douze, lesquels devoient dire un certain nombre de messes, avec le droit
et l'obligation d'assister  l'office du choeur, de loger dans le clotre,
et de recevoir certaines distributions. On cra dans la seconde neuf
autres chapelains, distingus des premiers en ce qu'ils n'avoient ni
sance au choeur ni logement dans le clotre; ces derniers furent
supprims en 1482, et l'on appliqua une partie des fonds de leurs
chapellenies  l'entretien des enfants de choeur. Depuis cette poque on
ne compta dans l'glise de Saint-Jacques-de-l'Hpital que vingt
titulaires, dont huit toient chargs de faire l'office du choeur  tour
de semaine, et prenoient en consquence la qualit de chanoines; les douze
autres, qui n'toient tenus que d'assister  l'office et de dire un
certain nombre de messes, avoient conserv le nom de chapelains. On y
ajouta depuis quatre vicaires, un sacristain et quatre enfants de choeur.

          [Note 413: Il avoit aussi t rgl, vers la fin du quinzime
          sicle, qu'on pourroit admettre au nombre des confrres des
          fidles qui n'auroient pas fait le voyage de Saint-Jacques en
          Galice, sous la condition qu'ils constateroient en avoir t
          empchs par quelque incommodit, et qu'ils donneroient 
          l'hpital une somme gale  celle que le voyage auroit cot.
          Aux quinzime et seizime sicles, on admit encore dans cette
          socit les confrres de deux autres clbres plerinages,
          savoir, celui de Saint-Claude en Franche-Comt, et celui de
          Saint-Nicolas de Varengeville, connu autrement sous le nom de
          Saint-Nicolas en Lorraine.]

Les confrres plerins continurent  jouir, sans aucune contestation, du
plein exercice de leurs droits sur cet hpital et sur cette glise,
jusqu'au mois de dcembre 1672. Le roi ayant rendu  cette poque un dit
par lequel il donnoit  l'ordre de Notre-Dame-du-Mont-Carmel et de
Saint-Lazare-de-Jrusalem l'administration et la jouissance perptuelle
des maisons, droits, biens et revenus de plusieurs ordres hospitaliers,
hospices, hpitaux, etc., Saint-Jacques-de-l'Hpital se trouva au nombre
des maisons dont cet acte d'autorit changeoit la destination. Les
confrres rclamrent vivement contre une telle spoliation: aprs vingt
ans de contestations et de plaidoiries, un nouvel dit, vrifi au grand
conseil le 9 avril 1693, rvoqua celui du mois de dcembre 1672, et remit
Saint-Jacques-de-l'Hpital  ses premiers administrateurs. De nouvelles
difficults s'levrent bientt au sujet de cette maison; mais comme il
seroit aussi long que fastidieux d'en donner le dtail, nous nous
bornerons  dire qu'en 1722 elle fut runie une seconde fois  l'ordre du
Mont-Carmel et de Saint-Lazare, et qu'enfin elle en fut encore spare en
1734. Les arrts du conseil qui rtablirent l'ancienne administration
furent confirms par lettres-patentes du 15 avril de la mme anne, et
enregistrs au parlement le 4 juin suivant. Les choses restrent en cet
tat jusqu'au 1er juillet 1781, que de nouvelles lettres-patentes
dcidrent irrvocablement du sort de cet hpital, dont elles accordrent
les biens  celui des Enfants-Trouvs; celui-ci en a joui jusqu'au moment
o on les a vendus comme biens nationaux.

 l'poque de 1789, il ne restoit plus de bnficiers dans
Saint-Jacques-de-l'Hpital qu'un trsorier, quatre chapelains, un
vicaire-sacristain et quatre enfants de choeur. Le trsorier exeroit les
fonctions curiales dans l'tendue du clotre seulement. Tous les ans, le
premier lundi d'aprs la fte de saint Jacques-le-Majeur, les confrres
s'assembloient dans l'glise, et faisoient une procession solennelle, o
ils assistoient, ayant un bourdon d'une main et un cierge de l'autre.

Cette glise, qui n'avoit rien de remarquable, avoit t btie en 1322,
et ddie, en 1323, par Jean de Marigni, vque de Beauvais[414]. Le
trsor contenoit diffrens reliquaires fort riches, qu'il devoit aux
libralits de Philippe-le-Long, de Jeanne d'vreux, troisime femme de
Charles-le-Bel, et de quelques autres bienfaiteurs.

          [Note 414: Les historiens varient beaucoup sur la personne qui
          posa la premire pierre de cette glise. Dubreul et dom Flibien
          prtendent qu'elle fut pose par la reine Jeanne d'vreux,
          assiste de sa mre, de ses filles et autres princes et
          princesses. Mais le premier entend par l Jeanne, reine de
          France et de Navarre, femme de Philippe-le-Bel, laquelle mourut
          en 1304; le second, Jeanne d'vreux, troisime femme de
          Charles-le-Bel, qui ne fut marie qu'en 1325. Piganiol et
          Lemaire ont cru faire une dcouverte en y voyant Jeanne de
          France, fille de Louis Hutin; mais cette princesse, qui,  la
          vrit, a t reine de Navarre, et marie  Philippe, comte
          d'vreux, n'a jamais t reine de France, n'a point eu de soeur,
          et Marguerite de Bourgogne sa mre toit morte ds 1315. Enfin
          Jaillot pense que la reine qui fit cette crmonie toit Jeanne
          de Bourgogne, femme de Philippe-le-Long. Ce sentiment parot en
          effet plus probable: sa mre Mahaut, comtesse d'Artois, vivoit
          encore; et la reine, alors veuve, avoit elle-mme trois filles.]

On lisoit au-dessus des portes de l'hpital, du ct du clotre, les deux
inscriptions suivantes, graves en lettres d'or sur deux tables de marbre
noir.

     _Nullos fundatores ostento, quia humiles, quia plures, quorum
     nomina tabella non caperet, coelum recipit: vis illis inseri?
     Vestem prbe, panem frange pauperibus peregrinis._

Sur la seconde:

     Hpital fond, en l'an de grce 1317, par les plerins de
     Saint-Jacques, pour recevoir leurs confrres; rpar et augment
     en l'anne 1652[415].

          [Note 415: Les btiments de cette collgiale ne sont point
          entirement dtruits, et servent de magasins  divers
          particuliers; le clotre, qui existe encore, est devenu un
          passage public, qui a trois issues sur les rues Mauconseil et du
          Cygne. La reprsentation que nous donnons de l'glise est
          grave, pour la premire fois, d'aprs un dessin fait dans le
          dix-septime sicle. (_Voyez_ pl. 92.)]


L'HPITAL DE LA TRINIT.

La plupart des historiens de Paris qui nous ont prcds nous offrent peu
de secours lorsqu'il est question de fixer les dates et de dmler les
origines; et il suffit qu'un monument ait quelque antiquit pour que l'on
trouve  son sujet vingt opinions contradictoires. Par exemple, au sujet
de l'hpital de la Trinit, Corrozet et Sauval disent que deux
chevaliers, seigneurs de Galendes, donnrent en 1202 leur maison pour y
fonder un prieur de l'ordre de Prmontr, lequel fut achev en 1210.
Dubreul et le Maire ont crit que deux Allemands firent construire un
hpital pour les plerins; qu'en 1210 ils obtinrent la permission d'y
btir une chapelle, et qu'ils fondrent trois religieux de Prmontr.
L'auteur des _Tablettes parisiennes_ n'en place la fondation qu'en 1217,
et La Caille en recule l'poque jusqu'en 1544. Sans entrer dans la
discussion des raisons qui ont fait assigner des poques si diffrentes 
l'origine de cet hpital, nous tcherons de la dcouvrir par l'examen des
titres qui en font mention. Quoiqu'il n'en reste aucun qui soit antrieur
 l'an 1202, il est hors de doute cependant que ces titres ne sont
pas les premiers, puisqu'on trouve dans le cartulaire de
Saint-Germain-l'Auxerrois[416] des lettres d'Eudes de Sully, vque de
Paris, dans lesquelles il dclare que de son consentement et de son
autorit on avoit construit une chapelle dans la maison hospitalire de
_la Croix-de-la-Reine_. Or, ces lettres, qui sont de la date de 1202, et
qui furent donnes pour terminer une contestation leve entre les frres
de cet hpital et le chapitre de Saint-Germain, prouvent videmment que
la fondation en avoit t faite avant cet incident. Ces mmes lettres nous
apprennent en outre, 1 que cet hpital avoit t fond par Guillaume
_Escuacol_,  l'usage des pauvres de ce quartier, _ad opus pauperum
ejusdem loci_; 2 qu'il s'appeloit l'hpital de la _Croix-de-la-Reine_, 
cause d'une croix ainsi nomme, place au coin des rues Greneta et de
Saint-Denis o cet hpital avoit t construit; 3 enfin, que l'on convint
qu'il seroit pay par les frres,  l'glise de Saint-Germain, une rente
de 10 sous, pour l'indemniser des droits qu'elle avoit sur ce terrain, et
qu'il n'y auroit point de cloches  la chapelle. Toutefois ce dernier
article ne fut pas long-temps observ, et les frres de l'hpital
prtendirent bientt avoir des cloches. Le chapitre de Saint-Germain s'y
opposa avec une grande vivacit. Choisi une seconde fois pour arbitre,
Eudes de Sully dcida, par sa sentence du mois d'aot 1207[417], que les
frres auroient ces cloches qu'on leur contestoit, en payant annuellement
10 autres sous au chapitre de Saint-Germain. On voit dans cet acte que
cette maison prit ds lors le nom de _la Sainte-Trinit_, qui toit
apparemment le vocable de la chapelle.

          [Note 416: Fol. 18, _verso_.]

          [Note 417: _Cart. S. Germ. Autiss._, folio 18, _verso_.]

Il parot que cet tat de choses subsista jusqu'en 1210, et que jusqu'
cette poque cet hpital, administr par un chapelain, fut vritablement
un lieu d'asile pour les pauvres. Mais soit que les fondateurs eussent
reconnu des vices dans cette forme d'administration, soit que leurs
affaires particulires ne leur permissent pas d'y donner tous leurs soins,
ils jugrent plus convenable de n'y recevoir dsormais que des plerins,
et d'en confier la conduite aux religieux de Prmontr. Des lettres de
Pierre de Nemours, vque de Paris, de cette dernire anne[418], nous
apprennent que Guillaume Escuacol et Jehan Pale, son frre utrin,
offrirent  Thomas, abb d'Hermires, la direction de cette maison, 
condition qu'il y auroit au moins trois religieux de son ordre chargs d'y
exercer l'hospitalit  l'gard des plerins, mais seulement de ceux qui
ne font que passer. _Ministerium hospitalitatis peregrinorum tantummod
transeuntium_; qu'ils clbreroient la messe et l'office divin, etc. On
lit dans les annales de l'ordre de Prmontr que l'abb Thomas souscrivit
 ces conditions, et y envoya un matre et quatre de ses chanoines[419].

          [Note 418: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 19, _verso_.]

          [Note 419: L'abb Lebeuf dit, en parlant de cet hpital (t. I,
          p. 116), qu'en 1348 on en prit le cimetire pour inhumer les
          pestifrs, et qu'au seizime sicle cela se pratiquoit encore.
          Ce fait, dont il n'apporte aucune preuve, manque tout--fait de
          vraisemblance. Le cimetire de la Trinit ne devoit pas tre
          fort vaste; et comme, suivant les historiens de Paris, la
          maladie pidmique qui rgnoit alors emportoit,  l'Htel-Dieu
          seulement, plus de cinq cents personnes par jour, et que
          d'ailleurs on avoit t oblig de fermer le cimetire des
          Innocents, il n'est pas croyable que celui de cet hpital pt
          contenir tant de morts. Il est probable que l'abb Lebeuf a
          anticip sur l'poque, et qu'il a voulu parler d'un acte de
          1353, dont il est fait mention dans un manuscrit de la
          bibliothque de Saint-Germain-des-Prs (Manusc. de l'abb
          d'Estres, fol. 6), par lequel les religieux qui toient  la
          Trinit cdrent  la ville une partie de leur jardin pour y
          faire un cimetire commun, et se chargrent de l'entretenir,
          moyennant 18 deniers par fosse ordinaire, et 6 deniers pour
          celles des enfants.]

Les religieux d'Hermires restrent seuls matres de la maison de la
Trinit jusqu'en 1545; mais long-temps avant cette poque l'hospitalit
avoit cess d'y tre exerce; et ce qui pourra sembler aussi tonnant que
bizarre  ceux qui n'entrent pas dans l'esprit de ces temps anciens, c'est
que cette maison religieuse, o les offices divins ne cessrent point
d'tre pratiqus, fut en mme temps, et pendant plus d'un sicle, la seule
salle de spectacle que possdt la ville de Paris. Nous nous rservons,
lorsque nous traiterons de l'histoire du Thtre Franais, de dire 
quelle occasion les reprsentations des _mystres_ succdrent aux
bouffonneries obscnes des _jongleurs_ qui existoient en France de temps
immmorial; et comment, par un zle indiscret qu'il est facile toutefois
de comprendre et d'expliquer, on voulut faire un moyen d'dification des
mmes spectacles qui pendant si long-temps avoient t des coles de
scandale et de libertinage. Il ne sera question ici que de leur
tablissement  Paris.

Delamarre et dom Flibien prtendent que le premier essai s'en fit, en
1398,  l'abbaye de Saint-Maur-des-Fosss[420]. Les pieux histrions qui
figuroient dans ces mystres toient alors nomms _plerins_, parce qu'ils
n'avoient point encore de demeure fixe, et qu'ils promenoient de ville en
ville le spectacle nouveau et bizarre qu'ils avoient invent. Le succs
qu'ils obtinrent leur fit natre l'ide de venir se fixer  Paris, o ils
ne trouvrent point de local plus commode pour leurs reprsentations
qu'une salle de l'hospice de la Trinit, destine originairement  loger
les voyageurs, mais dj vacante  cette poque. Ils lourent cette salle,
qui avoit vingt et une toises de long sur six de large, et dbutrent par
le _mystre de la Passion_, qui leur attira une grande foule de
spectateurs. Mais bien que le got d'alors ne ft pas trs-dlicat, le
mlange monstrueux qu'ils y firent de ce que la morale a de plus saint aux
plaisanteries les plus grossires, fit une impression si dsagrable sur
les esprits clairs, qu'une ordonnance du prvt de Paris, du 3 juin de
la mme anne, dfendit _de reprsenter aucun jeu de personnages, soit des
vies des saints ou autrement, sans le cong du roi,  peine d'encourir son
indignation, et de forfaire envers lui_.

          [Note 420: Cette abbaye toit situe sur les bords de la Marne,
           deux lieues de Paris.]

Cette dfense dtermina les plerins  recourir  l'autorit du roi
lui-mme; et, pour se le rendre favorable, ils imaginrent d'riger leur
socit en confrrie de _la Passion de Notre Seigneur_. Leur entreprise,
prsente sous un aspect nouveau qui flattoit un genre de dvotion alors
rpandu dans toutes les classes de la socit, changea totalement de
nature, mme aux yeux les plus prvenus. Charles VI, qui aurait peut-tre
repouss les histrions, accueillit les _confrres_ avec bienveillance,
assista  leur mystre, et leur permit, par ses lettres-patentes du mois
de dcembre 1402, de le reprsenter, ainsi que d'autres pices semblables,
tant  Paris que dans l'tendue de la prvt, et vicomt. Ces mmes
lettres nous apprennent que cette confrrie toit dj fonde dans
l'glise de la Trinit sous le titre de _matre et gouverneurs de la
confrrie de la Passion et Rsurrection de Notre Seigneur_; que ces
spectacles avoient dj t reprsents avant 1402; et, ce qui est plus
curieux sans doute, que Charles VI s'toit fait inscrire au nombre des
confrres. Au reste, le succs de ces drames absurdes, regards alors
presque comme des crmonies religieuses, fut si prodigieux, et
l'invention en parut si favorable  la pit, que, pendant long-temps, les
curs de Paris eurent la complaisance d'avancer l'heure des vpres, les
dimanches et ftes, jours de ces reprsentations, afin de procurer  leurs
paroissiens la libert de jouir d'un spectacle si difiant[421]. Il perdit
depuis beaucoup de sa premire vogue; mais ce n'est pas ici le lieu d'en
parler.

          [Note 421: Hist. de Par., t. II, p. 726.]

Toutefois les choses restrent en cet tat jusque vers le milieu du
seizime sicle. Ds le 14 janvier de l'an 1536, le parlement avoit
ordonn que les deux salles de la Trinit, dont la haute servoit pour la
reprsentation des farces et jeux, seroient appliques  l'hbergement de
ceux qui toient infects de maladies vnriennes et contagieuses. Mais
il parot que cet arrt n'eut point son excution: car on voit ces mmes
malades placs  l'hpital Saint-Eustache, en vertu d'un autre arrt du 3
mars de la mme anne. Enfin, en 1545, un troisime arrt ayant ordonn
que les enfants mles des pauvres, tant au-dessus de l'ge de sept ans,
seroient sgrgs d'avec leurs pres et mres, et mis  un lieu  part,
pour y tre nourris, logs et enseigns en la religion chrtienne,
l'hpital de la Trinit parut le lieu le plus convenable qu'il ft
possible de choisir pour ce nouvel tablissement; et les confrres de la
Passion, malgr leurs vives rclamations, se virent forcs d'abandonner
leur salle, dans laquelle on pratiqua des dortoirs pour ces pauvres
enfants.

Les religieux de Prmontr, qui desservoient prcdemment cet hpital,
continurent cependant, malgr ce changement, d'y faire leur demeure et
d'y clbrer le service divin, ce qui dura jusqu'en 1562, qu'ils jugrent
convenable d'en laisser l'administration entire  ceux que le parlement
en avoit chargs.

Ces administrateurs toient le cur de la paroisse de Saint-Eustache et
quatre bourgeois notables de la ville[422]. L'tablissement avoit t
fond pour y recevoir cent garons et trente-six filles orphelins de pre
ou de mre, mais valides. Les garons donnoient, en entrant, 400 liv., et
les filles 50, sommes qui leur toient rendues en sortant. Le frre et la
soeur ne pouvoient tre reus dans cette maison que successivement. On
leur apprenoit  tous  lire et  crire, et les mtiers pour lesquels ils
montroient le plus d'aptitude; et pour parvenir plus facilement  ce but
de l'institution, on avoit obtenu que l'enclos de la maison seroit
privilgi. Les artisans qui s'y tablissoient gagnoient la matrise en
instruisant dans leur art un de ces enfants, qui acquroit en mme temps
la qualit de fils de matre[423].

          [Note 422: Le procureur-gnral fut par la suite chef des
          administrateurs.]

          [Note 423: Comme ces enfants toient vtus d'toffe bleue, ils
          toient vulgairement connus sous le nom d'_Enfants bleus_.]

Cet tablissement, si utile  la classe indigente, si salutaire  la
socit en gnral, puisqu'il arrachoit aux dsordres, qui sont la suite
de la misre et de l'oisivet, une foule de malheureux jets dans son sein
sans aucune ressource, avoit obtenu de nos rois une protection spciale et
paternelle qui en assuroit le succs, lorsque la rvolution, opre,
disoit-on, pour rendre au foible et au pauvre _ses droits
imprescriptibles_, est venue l'envelopper dans cette destruction gnrale
qu'elle a faite de tous les tablissements crs pour la foiblesse et
l'indigence.

L'glise de cette maison fut rebtie et agrandie en 1598. Elle toit
sombre, peu commode, et n'avoit rien de remarquable que son portail, lev
dans le sicle suivant (en 1671), sur les dessins de Franois d'Orbay.
Cette construction, qui subsiste encore, est compose d'une ordonnance
corinthienne, surmonte d'un attique[424].

          [Note 424: _Voyez_ pl. 91. Cette glise sert maintenant de
          magasin  un marchand de liqueurs; du reste, tous les btiments
          de l'hpital ont t dnaturs, diviss entre plusieurs
          particuliers; et la cour est devenue un passage public.]


GLISE PAROISSIALE DE SAINT-SAUVEUR.

Cette glise n'toit originairement qu'une chapelle, btie auprs d'une
ancienne tour qui s'levoit au coin de la rue Saint-Sauveur, et qu'on
n'a dmolie que dans l'anne 1778. La chapelle en avoit reu le nom de
_chapelle de la Tour_, et dpendoit de Saint-Germain-l'Auxerrois,  qui
appartenoit ce territoire. On ignore absolument par qui et dans quel
temps elle fut construite; il ne se trouve aucun acte, aucun titre qui
puisse indiquer l'poque de cette fondation. Sauval et ses copistes ont
imagin que cette chapelle avoit t btie, vers l'an 1250, par l'ordre
de saint Louis, pour y faire ses prires, et se reposer lorsqu'il alloit
 pied  Saint-Denis. Il est trs-possible que ce monarque se soit
arrt plusieurs fois dans cette chapelle, dans cette dvote intention,
mais il s'en faut tellement que l'on trouve dans cette circonstance la
preuve qu'il l'avoit fait btir, que le contraire est videmment prouv
par la simple comparaison des poques: tout le monde sait que saint
Louis partit pour la Terre-Sainte le 12 juin 1248, et n'en revint qu'en
1254; et, quand mme on n'auroit pas cet argument dcisif  opposer, il
seroit facile de produire des titres relatifs  ce monument, lesquels
sont antrieurs  la naissance de ce saint roi. En effet, ds l'an 1216
il y eut une sentence arbitrale rendue au mois de dcembre, qui confirma
le doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois dans la perception des droits
qu'il prtendoit avoir sur la chapelle de la Tour[425].

          [Note 425: _Gall. christ._, t. VII, p. 257.]

On n'est pas plus instruit sur le temps o elle fut rige en glise
paroissiale sous le nom de Saint-Sauveur, et l'on a vainement cherch
quelque titre qui fixt l'poque de son rection. Les pices les plus
anciennes o il soit fait mention de la paroisse de Saint-Sauveur sont
deux actes que Jaillot dit avoir dcouverts dans les archives de
l'archevch et dans le cartulaire de Saint-Germain-l'Auxerrois: l'un est
un amortissement de 1284, accord par l'vque de Paris au _cur_ de
Saint-Sauveur, de 10 sous parisis sur trois maisons situes prs de la
porte Montmartre; l'autre est un contrat du 10 aot 1299, par lequel
Mathilde donne au _prtre_ de Saint-Sauveur 12 deniers de cens  prendre
sur sa maison sise dans la rue qui porte le mme nom. La dcouverte de
ces titres est d'autant plus importante que l'abb Lebeuf, ordinairement
assez exact dans ses recherches, se contente de dire qu'en 1303 le
chapitre de Saint-Germain tiroit quelque revenu de cette glise, laquelle
portoit alors le nom de Saint-Sauveur; et qu'en 1335 Thomas de Ruel, qui
en toit cur, avoit prt serment aux chanoines en cette qualit.

On voit, par ce que nous venons d'tablir, que, ds le commencement du
treizime sicle, cette chapelle toit une succursale de
Saint-Germain-l'Auxerrois, et qu'elle fut rige en paroisse vers la fin
de ce mme sicle. Les faubourgs de Paris s'tant considrablement accrus
et peupls depuis l'enceinte de Philippe-Auguste, il est assez
vraisemblable que l'loignement de l'glise de Saint-Germain occasionnant
des difficults pour l'administration des sacrements, le chapitre de cette
glise sentit la ncessit de faire riger en paroisse la chapelle de la
Tour qui toit situe au-del de cette enceinte[426].

          [Note 426: On a pu remarquer que cette origine est commune au
          plus grand nombre des paroisses de Paris.]

Cette glise fut entirement reconstruite sous le rgne de Franois Ier,
et sept chapelles y furent bnites en 1537; on l'agrandit en 1571 et en
1622; enfin, en 1713, elle fut rpare et embellie au moyen du bnfice
d'une loterie qui lui fut accord par le roi. C'toit un difice d'un
gothique assez lgant[427]. Une partie de ses constructions ayant t
branle par la dmolition de la tour qui l'avoisinoit, et l'glise
entire menaant ruine, on l'avoit abattue quelque temps avant la
rvolution; et sur l'emplacement qu'elle occupoit s'levoit dj une
nouvelle et trs-belle basilique, dont M. Poyet, architecte du duc
d'Orlans, avoit donn le plan, lorsqu'arriva le rgne de _la philosophie
et de la raison_: l'glise prit aussitt la forme d'une salle de comdie,
qui cependant n'a point t acheve[428].

          [Note 427: _Voyez_ pl. 92.]

          [Note 428: Ce sont des bains publics qui occupent aujourd'hui
          cet emplacement.]


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-SAUVEUR.

     Il n'y avoit de remarquable dans l'ancienne glise que la
     chapelle de la Vierge. Les dessins en avoient t donns par
     _Blondel_, architecte du roi. _Jean-Baptiste Lemoine_ fils avoit
     fait les sculptures, et _Nol-Nicolas Coypel_ les peintures, qui
     consistoient en un tableau de l'_Assomption_ plac au-dessus de
     l'autel, et un plafond reprsentant les cieux qui s'ouvroient
     pour recevoir la Sainte-Vierge.


     SPULTURES.

     Sauval assure que _Turlupin_, _Gautier Garguille_,
     _Gros-Guillaume_ et _Guillot-Gorju_, _les plus excellents
     acteurs[429] qu'il y ait jamais eu_, ont t enterrs dans cette
     glise; nanmoins on ne trouve que le nom de Gautier-Garguille
     sur les registres mortuaires de cette paroisse. Mais il faut
     observer qu'avant 1660 il n'y avoit point de registres rguliers
     dans les glises paroissiales, et que la ngligence avec laquelle
     on constatoit les naissances et dcs toit telle, qu'il en est
     rsult des erreurs et des omissions sans nombre, qui ne
     permettent de regarder comme certains et authentiques que tous
     les actes de ce genre faits depuis cette dernire poque.

          [Note 429: Ces trois personnages sont fameux dans l'ancienne
          histoire du thtre franois, et excelloient effectivement dans
          les farces qui prcdrent chez nous la renaissance de la bonne
          comdie. Nous aurons occasion d'en reparler.]

     Dans l'glise de Saint-Sauveur avoient t inhums:

     Guillaume Colletet, avocat au parlement, un des quarante de
     l'Acadmie franoise, plus connu par les satires de Boileau que
     par ses ouvrages, mort en 1659.

     Raymond Poisson, comdien, mort en 1659.

     Jacques Vergier, pote rotique, mort en 1720.

La cure de cette glise toit, dans l'origine,  la nomination du chapitre
de Saint-Germain-l'Auxerrois; mais, depuis qu'il avoit t runi au
chapitre de Notre-Dame, le cur toit nomm par l'archevque de Paris.

Une particularit assez remarquable touchant l'glise de Saint-Sauveur,
c'est que, dans le commencement du quinzime sicle, Alexandre Nacart, qui
en toit cur, toit en mme temps procureur au parlement, et s'acquittoit
 la fois de ce double ministre. Les historiens de Paris[430] rapportent
fort au long les contestations de ce cur avec les doyens et chapitre de
Saint-Germain-l'Auxerrois, qui prtendoient avoir droit aux offrandes et
moluments curiaux qui se percevoient dans cette glise; ils se
plaignoient en outre que Nacart ne rsidoit point, et qu'il donnoit plus
d'application  ses fonctions de procureur qu' celles de cur. Nacart
ayant t condamn par sentence de l'official du 16 mars de l'an 1407, se
soumit  tout ce qu'on exigea de lui; et les parties demeurrent d'accord,
sans qu'il ft plus question de sa non-rsidence, ni de ce qu'on lui avoit
object touchant sa qualit de procureur.

          [Note 430: Hist. de Par., t. I, p. 349.]

La circonscription de cette paroisse formoit un carr  angles fort
ingaux. En partant de la rue Saint-Denis, elle commenoit  la premire
maison qui se trouve aprs la rue Mauconseil, suivoit ce ct de la rue
Saint-Denis, d'o elle entroit dans la rue de Bourbon, qu'elle comprenoit
du mme ct jusqu' la rue du Petit-Carreau; suivant ensuite le ct
gauche de cette dernire rue, elle embrassoit une partie de la rue
Montorgueil du mme ct, jusque vis--vis le cul-de-sac de la Bouteille.
 cet endroit, la ligne qui sparoit les territoires des paroisses
Saint-Sauveur et Saint-Eustache coupoit les deux cts de la rue
Franoise; et de l celle de Saint-Sauveur embrassoit les maisons qui se
trouvoient derrire jusqu'au point de dpart.


HTEL-DIEU DE JEAN CHENART.

Cet hospice avoit t fond en 1425 dans la rue Saint-Sauveur par Jean
Chenart, picier, et garde de la Monnoie de Paris, pour huit pauvres
femmes veuves de la paroisse dont dpendoit cette rue et dont nous venons
de parler. Nous ignorons en quel temps a cess cette fondation; mais le
censier de l'vch en fait encore mention en 1489.


HPITAL DE PIERRE GODIN.

C'est ainsi qu'est nomm cet hpital dans les censiers de l'vch de
1489; mais ils indiquent en 1372 qu'il avoit t fond par Philippe de
Marigny. Il en est fait mention, dans plusieurs titres, sous le nom de
l'Htel-Dieu Saint-Eustache.


COMMUNAUT DES FILLES-DIEU.

L'opinion la plus vraisemblable sur l'tablissement des Filles-Dieu, est
qu'il doit son origine  Guillaume d'Auvergne, depuis vque de Paris.
Prdicateur plein de zle et de charit, il avoit dtermin, par la force
et l'onction de ses sermons, plusieurs femmes de mauvaise vie  sortir du
vice o elles toient plonges, et  expier par la pnitence les dsordres
de leur vie passe. Touch de leur repentir, mais craignant les rechutes
auxquelles leur misre ou leur foiblesse pouvoit les exposer, le pieux
ecclsiastique forma le dessein de les runir dans un asile o elles
pussent vivre loin du monde, et au milieu des pratiques continuelles de la
religion. Il leur fit btir  cet effet une maison sur une partie du
terrain que Guillaume Barbette, bourgeois de Paris, lui avoit vendu; ce
terrain, de deux arpents et demi, toit situ hors de la ville, et prs de
Saint-Lazare[431].

          [Note 431: Cet tablissement prouva d'abord quelques obstacles
          de la part des prieur et religieux de Saint-Martin-des-Champs et
          du cur de Saint-Laurent, sur le territoire et paroisse desquels
          cette maison avoit t btie; mais ils furent entirement levs
          au mois d'avril de l'anne 1226, par un accord qui fut pass
          entre ces pauvres femmes nouvellement converties, les religieux
          de Saint-Martin et le cur de Saint-Laurent. Par cet acte il fut
          convenu que la maison seroit rige en hpital, qu'elle ne
          pourroit servir  un autre usage sans le consentement des
          parties contractantes; que le cur de Saint-Laurent seroit
          indemnis des droits curiaux arbitrs  20 sous de rente
          annuelle; que les chapelains seroient  la nomination du prieur
          de Saint-Martin; que ces femmes auroient un cimetire, des fonts
          et deux cloches, et qu'elles pourroient acqurir jusqu' treize
          arpents de terrain. (Hist. de Par., t. V, p. 602.)]

Ce fut l'an 1226 que ces filles[432] entrrent dans cette maison. Cette
date, sur laquelle presque tous les historiens sont d'accord, suffit pour
rfuter l'opinion du petit nombre de ceux qui regardent saint Louis comme
le fondateur de cette communaut, puisque ce prince, alors g de douze
ans, ne monta sur le trne qu' la fin de cette mme anne; mais la
bienveillance particulire dont il ne cessa d'honorer cet tablissement,
les btiments nouveaux qu'il fit lever dans son enceinte, les revenus
qu'il fixa pour l'entretien des filles qui l'occupoient, et les privilges
qu'il leur accorda lui ont justement mrit ce titre de fondateur, et
c'toit sans doute pour ces motifs qu'il toit dsign comme tel dans
l'inscription place sur la porte d'entre de ce monastre.

          [Note 432: Elles furent ds lors connues sous le nom de
          _Filles-Dieu_, sans qu'on sache pour quelle raison et par qui
          elles furent autorises  s'appeler ainsi. Cependant Sauval dit
          qu'elles ne prirent le nom de _Filles-Dieu_ qu'en 1232, et que
          jusque l on les appela _Filles nouvellement converties_.]

L'an 1232 il y eut une cession faite aux Filles-Dieu par les frres et
prieur de Saint-Lazare, de quatre arpents de terre avec la censive et la
justice qu'ils y exeroient, ainsi que le droit de dmes; cession qui fut
faite moyennant 12 liv. de rente[433]. On voit aussi, par les anciennes
chartes, qu'en 1253 elles acquirent encore huit autres arpents de terre
contigus aux prcdents. Saint Louis leur accorda presque aussitt
l'amortissement des fonds qu'elles venoient d'acqurir, y ajouta la
permission de tirer de l'eau de la fontaine de Saint-Lazare, et de la
faire conduire dans leur couvent, et pour mettre le comble  ses
bienfaits, les dota de 400 l. de rente assignes sur son trsor. Mais, en
faisant cette dotation, il augmenta le nombre de ces religieuses, qui fut
alors port jusqu' deux cents[434].

          [Note 433: Dubreul, p. 885.]

          [Note 434: Le titre de cette fondation ne se trouve pas; mais le
          nombre des religieuses et le revenu qui leur fut affect sont
          connus par les lettres du roi Jean du mois de novembre 1350,
          rapportes tout au long dans l'Histoire de Paris de dom Flibien
          et Lobineau, t. III, p. 116 et suiv.]

Vers l'an 1349, la peste horrible qui ravagea Paris, la famine, la misre
qui en furent la suite, firent prir plus de la moiti de ces religieuses.
Ce triste vnement engagea l'vque de Paris  rduire leur nombre 
soixante. Sur une telle rduction faite par l'autorit du diocsain, et
dont la communaut ne pouvoit tre responsable, les trsoriers de France
se persuadrent qu'ils avoient le droit de rduire aussi de leur ct la
rente de ces religieuses  200 liv. Ils donnoient pour raison que saint
Louis n'avoit constitu la rente de 400 l. qu' condition qu'elles
seroient au nombre de deux cents, et que l'vque n'avoit pu, de son
autorit prive, diminuer ce nombre sans le consentement du roi. Les
Filles-Dieu rclamrent vivement contre ce retranchement de leurs revenus,
et leurs reprsentations furent favorablement coutes par le roi Jean. Ce
prince, par sa charte de l'an 1350, leur continua la rente entire que
saint Louis leur avoit accorde, mais sous la condition qu' l'avenir
elles seroient au moins au nombre de cent.

Les Filles-Dieu demeurrent dans ce monastre jusqu'aprs la malheureuse
bataille de Poitiers, dans laquelle ce monarque fut fait prisonnier. Nous
avons dj dit[435] que les Parisiens pouvants, croyant dj voir
l'ennemi au pied de leurs murailles, prirent la rsolution d'en accrotre
les fortifications, brlrent les faubourgs peu considrables qui
s'tendoient autour de l'enceinte mridionale, et renfermrent dans les
fosss et arrire-fosss les faubourgs beaucoup plus tendus qui s'toient
forms au nord de la ville. D'aprs le plan arrt, les arrire-fosss
devoient traverser la culture et l'enclos des Filles-Dieu: elles furent
donc obliges d'abandonner leur maison, de la faire dmolir, et de se
retirer dans la ville. Jean de Meulant, alors vque de Paris, les
transfra dans un hpital situ prs la porte Saint-Denis, et fond en
1316 par _Imbert de Lyons_ ou _de Lyon_, bourgeois de Paris, en excution
des dernires volonts de deux de ses fils morts avant lui. Leur but, en
fondant cet hpital, avoit t de procurer l'hospitalit aux femmes
mendiantes qui passeroient  Paris. Elles devoient y tre loges une nuit,
et congdies le lendemain avec _un pain et un denier_. Il parot, par les
diffrents actes, que la chapelle de cette maison toit sous le titre de
Saint-Quentin.

          [Note 435: _Voyez_ t. I, p. 37, 1re partie, et dans ce vol. p.
          32.]

L'vque, en tablissant les Filles-Dieu dans ce nouvel asile, y fonda une
autre chapelle sous le nom de la Magdeleine; et, les soumettant aux mmes
pratiques de charit qui s'y exeroient auparavant, il rgla, dans les
statuts qu'il leur donna, qu'il y auroit douze lits pour les pauvres
femmes mendiantes. Ces religieuses firent construire alors les lieux
rguliers ncessaires  leur communaut; et, pour n'tre point troubles
dans les exercices du clotre et dans la rcitation des divins offices,
elles commirent le soin de l'hospitalit  des soeurs converses[436].

          [Note 436: On n'a aucun renseignement prcis sur la rgle que
          suivoient ces religieuses, ni sur la couleur et la forme de leur
          vtement; mais il parot qu'elles toient particulirement
          soumises  l'vque de Paris, qui nommoit, pour gouverner le
          spirituel et le temporel de ce monastre, un prtre sous le
          titre de matre-proviseur et gouverneur de la maison des
          Filles-Dieu.]

Les dsordres et l'esprit de licence qui marqurent la fin de ce sicle
introduisirent peu  peu le relchement dans cette maison. L'ordre et
l'esprit monastique se perdirent; on vit s'affoiblir par degrs la ferveur
et la pit des premiers temps; et le relchement en vint au point que les
divins offices, d'abord ngligs, y cessrent enfin tout--fait. Aux
religieuses, dont le nombre diminuoit de jour en jour, succdrent des
victimes infortunes du libertinage, qui, bien diffrentes de celles pour
lesquelles cet asile avoit t fond, cherchrent moins  y cacher la
honte de leurs dsordres, qu' se prserver de l'indigence, qui en est la
suite ordinaire; et ce _lieu_, suivant l'expression d'une ordonnance de
Charles VIII, _fut appliqu  pcheresses qui, toute leur vie, avoient
abus de leurs corps, et  la fin toient en mendicit_. Rsolu de faire
cesser un tel scandale, ce monarque ordonna qu'on ft venir des
religieuses rformes de Fontevrault pour occuper ce monastre; mais
quoique les lettres-patentes donnes par lui  cet effet soient du 27
dcembre 1483, cependant quelques discussions sur les droits que l'vque
exeroit prcdemment dans cet hpital, droits qui sembloient contraires
aux constitutions de l'ordre de Fontevrault[437], apportrent du retard 
l'excution des ordres de Charles VIII. L'obstacle fut enfin lev par le
sacrifice que le prlat fit de ses privilges, en considration de
l'avantage qui devoit rsulter de ce changement; et, dans l'anne 1494 ou
1495, huit religieuses de cet ordre clbre[438] furent installes dans
cette maison, o il ne restoit plus que trois ou quatre des anciennes
religieuses, et  peu prs autant de soeurs converses, qui ngligeoient
mme de s'acquitter des devoirs de l'hospitalit qui leur toit confie.

          [Note 437: Personne n'ignore que toute l'autorit, dans l'ordre
          de Fontevrault, rsidoit dans l'abbesse, dont les religieux
          mmes dpendoient immdiatement.]

          [Note 438: On les avoit tires du monastre de la Magdeleine,
          prs d'Orlans, et de celui de Fontaine, prs de Meaux.]

Les nouvelles religieuses, quoique toujours soumises  la rgle de
Fontevrault, prirent le nom de Filles-Dieu, qu'elles ont conserv jusqu'
la destruction des ordres religieux, et continurent  exercer
l'hospitalit prescrite par le fondateur de la maison jusque vers l'an
1620, o l'hpital et la chapelle furent dtruits. On ignore par quelle
raison ce changement eut lieu, et si elles furent autorises par les
suprieurs ecclsiastiques; mais il est prsumable que les lois de police,
qui,  cette poque, commenoient  se perfectionner, avoient dj
considrablement diminu le nombre des femmes mendiantes auxquelles cet
hpital devoit servir d'asile, et rendu cette fondation  peu prs
inutile.

L'anne mme de leur tablissement, les nouvelles Filles-Dieu commencrent
 faire construire l'glise qu'on voyoit encore avant la rvolution. Ce
fut Charles VIII qui en posa la premire pierre, sur laquelle toient
gravs le nom de ce roi et les armes de France. Cette glise, acheve
seulement en 1508, fut ddie la mme anne. Elle n'avoit rien de
remarquable dans son architecture ni dans son intrieur. Le matre-autel,
dcor de quatre colonnes corinthiennes en marbre, fut lev depuis sur
les dessins de Franois Mansard. Contre un des piliers de la nef toit une
statue du Christ attache  la colonne[439].

          [Note 439: Les nombreux historiens de Paris, dont aucun ne s'est
          montr difficile sur le mrite des ouvrages de l'art,
          conviennent tous cependant que le dessin de cette figure toit
          trs-mauvais; mais on ne peut s'empcher de trouver quelque
          chose de risible dans l'emphase avec laquelle ils parlent de la
          corde qui l'attachoit  la colonne. L'excution en toit si
          vraie, disent-ils, que les cordiers eux-mmes y toient
          tromps. On sait aujourd'hui apprcier  leur juste valeur les
          prestiges d'une imitation aussi purile, prestiges tellement
          faciles  produire dans ces minces accessoires, que les grands
          artistes les ngligent presque toujours, et que ces minuties
          font ordinairement tout le mrite de ceux qui n'en ont aucun.]

Avant la rvolution on voyoit encore, au chevet extrieur de cette glise,
un crucifix devant lequel on conduisoit anciennement les criminels qu'on
alloit excuter  Montfaucon; ils le baisoient, recevoient de l'eau
bnite, et les Filles-Dieu leur apportoient trois morceaux de pain et du
vin: ce triste repas s'appeloit _le dernier repas du patient_. On ignore
l'origine et les motifs de cet usage. Plusieurs ont pens qu'il toit
imit des Juifs, qui donnoient du vin de myrrhe, et quelques autres
drogues fortifiantes aux criminels, pour les rendre moins sensibles au
supplice qu'ils alloient souffrir[440].

          [Note 440: Les btiments des Filles-Dieu ont t en partie
          dtruits; et sur l'emplacement qu'occupoient ces constructions a
          t perce une rue qui tablit une communication nouvelle entre
          la rue Bourbon-Villeneuve et celle de Saint-Denis. La portion
          conserve a chang de forme: c'est maintenant un passage garni
          de boutiques, que l'on nomme _Foire du Caire_. (_Voyez_
          l'article _Monuments nouveaux_.)]

Dans un titre de 1581 on voit que Pierre de Gondi, vque de Paris, unit 
ce monastre la chapelle de Sainte-Magdeleine, que Jean de Meulant avoit
fonde lorsqu'il transfra les Filles-Dieu dans la ville.


LES FILLES

DE L'UNION-CHRTIENNE,

OU DE SAINT-CHAUMONT.

Voici encore une de ces institutions cres par l'esprit de charit, et
que nous voyons s'lever presque  chaque pas que nous faisons dans cette
grande cit, pour le pauvre, pour le foible, pour celui qui souffre, pour
toutes les misres humaines. Tels sont les prodiges d'une religion
attaque, calomnie par tant de mauvais esprits, devenus aveugles et
presque stupides  force de perversit. Il n'est point ici besoin
d'apologie: les murs de ces touchants asiles, leurs ruines, s'il en est
encore que la cupidit n'ait pas fait disparotre, ont une loquence qui
l'emporte de beaucoup sur tout ce que pourroit dire l'historien. Plus nous
avanons dans notre carrire, plus ils vont se multiplier  nos yeux; et
nous ne doutons pas que le lecteur, frapp du simple rcit des faits,
n'admire cette harmonie merveilleuse de la religion et du pouvoir, lis
ensemble sous la monarchie par d'indissolubles noeuds, et se prtant de
mutuels secours pour rendre les hommes meilleurs et plus heureux.

Prs de la porte Saint-Denis, et sur le ct droit de la rue du mme nom,
toit la communaut des Filles de l'Union-Chrtienne, autrement dites de
Saint-Chaumont. Elle avoit t fonde en 1661 par demoiselle Anne de
Croze, d'une famille noble et ancienne, pour l'instruction des nouvelles
catholiques et des jeunes filles qui manquoient de secours temporels et de
protecteurs qui pussent les leur procurer. L'association des Filles de la
Providence, forme par madame de Pollalion, servit de modle  la nouvelle
institution: ce fut mme dans la maison cre par cette sainte veuve que
les premiers fondements en furent jets. Toutefois c'est par erreur que
plusieurs historiens lui en ont attribu l'origine; et ce ne fut que trois
ans aprs sa mort, arrive en 1657, que commena l'tablissement dont nous
parlons ici.

Mademoiselle de Croze fut aide dans l'excution de son dessein par un
saint prtre nomm Jean-Antoine Le Vachet, qui, depuis plusieurs annes,
travailloit  Paris avec beaucoup de succs  l'instruction des nouvelles
catholiques. Trois dames, lves de madame de Pollalion, s'tant offertes
pour partager les travaux de la pieuse fondatrice, elle leur proposa de
s'tablir avec elle dans une maison qui lui appartenoit  Charonne; et
c'est l que furent faits les premiers essais de ce nouvel institut. Ils
furent si heureux que cette charitable demoiselle rsolut d'y consacrer
entirement sa personne et ses biens, et fit sur-le-champ au sminaire
qu'elle venoit de former une donation de la maison et des dpendances qui
y toient attaches. Non-seulement Louis XIV approuva ce contrat, mais il
y ajouta la faveur de donner en 1673 des lettres-patentes qui autorisrent
l'tablissement, et permit  ces filles de recevoir, acqurir et possder
tous dons, legs et hritages  titre de fondation. On doit bien penser que
l'quit et la reconnoissance mirent la fondatrice  la tte de cette
communaut, laquelle ne tarda pas  procurer  la religion des avantages
suprieurs mme aux esprances qu'on en avoit conues. Pour les rendre
encore plus efficaces, la soeur de Croze et ses associes jugrent qu'il
toit ncessaire de transfrer leur institution dans le sein mme de la
capitale; et M. de Harlai, archevque de Paris, auprs de qui elles en
sollicitrent la permission, n'apporta aucun obstacle  ce projet. Il
s'agissoit de choisir un local: ces dames n'en trouvrent point qui ft
plus convenable que l'htel de Saint-Chaumont, prs la porte Saint-Denis.
Ce lieu, qu'on nommoit, au commencement du dix-septime sicle, _la Cour
Bellot_, avoit reu son nouveau nom de Melchior Mitte, marquis de
Saint-Chaumont, qui, en 1631, en avoit fait l'acquisition, et qui, s'tant
galement rendu propritaire de dix maisons environnantes, avoit fait
btir un htel sur ce vaste emplacement. Cette proprit, passe depuis en
d'autres mains, toit alors en vente, et les soeurs de l'Union-Chrtienne
se trouvrent en tat de l'acheter pour la somme de 92,000 liv. Le contrat
d'acquisition fut pass le 30 aot 1683. Le roi autorisa encore cette
translation par de nouvelles lettres-patentes donnes au mois d'avril
1687, et enregistres le 18 novembre de la mme anne, lesquelles portent
expressment que _cette maison ne pourra tre change ni convertie en
maison de profession religieuse; que les soeurs qui y sont actuellement et
celles qui leur succderont seront toujours en l'tat de sculires,
suivant leur institut_. Cette formalit ncessaire pour rendre un
tablissement lgal n'toit cependant pas entirement remplie, lorsque les
Filles de l'Union-Chrtienne vinrent  Paris, car elles s'y rendirent au
commencement de l'anne 1685, ds que l'acte qui assuroit leur possession
eut t ratifi; et, au mois de fvrier suivant, leur chapelle fut bnite
sous l'invocation de Saint-Joseph.

Les maisons de cet institut se multiplirent: on en comptoit vingt
distribues dans diffrentes villes du royaume, et qui formoient une
congrgation dont le sminaire de Saint-Chaumont toit la maison
principale, et la rsidence de la suprieure gnrale.

Une partie de cette maison ainsi que la chapelle avoient t rebties en
1781, sur les dessins de M. Convers, architecte de la princesse de Conti.
Ce fut cette princesse, protectrice de la communaut de Saint-Chaumont,
qui en posa la premire pierre, et, l'anne suivante, la bndiction en
fut faite par l'archevque de Paris. Cette chapelle, dont la faade existe
encore, offre une dcoration compose de colonnes ioniennes, au-dessus
desquelles rgne une vote orne de caissons. On voyoit sur le
matre-autel un tableau reprsentant une Nativit, par Mnageot[441].

          [Note 441: Ces btiments existent encore, et sont occups par
          des marchands et des particuliers.]

C'est dans le jardin de cette maison, o logea autrefois le duc de La
Feuillade, que fut jete en fonte la statue de Louis XIV qui toit sur la
place des Victoires.


NOTRE-DAME

DE BONNE-NOUVELLE.

Cette glise, situe dans le quartier qu'on appeloit autrefois
Ville-Neuve-sur-Gravois, entre la rue Beauregard et celle de la Lune, a
succd  une chapelle qui y avoit t construite en 1551, pour servir de
succursale  la paroisse Saint-Laurent. Cette chapelle porta le nom de
Saint-Louis et de Sainte-Barbe jusqu'en 1563, qu'elle fut ddie par
Jean-Baptiste Tiercelain, vque de Luon, sous l'invocation de la
Sainte-Vierge[442]. Ce n'toit au reste qu'un trs-petit difice, long de
treize toises sur quatre de large.

          [Note 442: Piganiol et ceux qui l'ont copi se sont tromps en
          disant que cette ddicace n'eut lieu qu'aprs la reconstruction
          de cette chapelle. (L'abb Lebeuf, p. 491.)]

Lors des guerres de la Ligue, en 1593, on avoit t oblig de raser les
maisons de ce quartier, ainsi que cette chapelle, pour y construire des
fortifications. La paix et la tranquillit ayant succd aux dsordres
que ces divisions intestines avoient fait natre, ce lieu abandonn se
repeupla assez promptement, au moyen des privilges qui furent accords
aux ouvriers qui vinrent s'y tablir. En 1624, la population en toit
dj si nombreuse que ses habitants dclarrent  l'archevque de Paris
que, se trouvant trop loigns de la paroisse de Saint-Laurent, ils
dsiroient obtenir la permission de faire rebtir la chapelle de
Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, dont il restoit encore quelques dbris;
permission qui leur fut accorde par ce prlat, toutefois aprs qu'il se
fut assur du consentement du cur de Saint-Laurent[443]. Il parot que
ce pasteur, qui le donna d'abord, jugea  propos par la suite de le
retirer: car il survint des difficults qui suspendirent l'entier
achvement de l'glise; et, quoiqu'une inscription place au frontispice
marqut qu'elle avoit t acheve en 1626, ce n'est cependant qu'en 1652
qu'un arrt du 21 mai permit aux habitants d'en reprendre les travaux.
Cependant plusieurs actes antrieurs portent  croire qu'on y clbroit
le service divin avant cette dernire poque. Elle ne fut rige en cure
ou vicairie perptuelle que dans le mois de juillet 1673.

          [Note 443: L'abb Lebeuf, p. 491.]

Les curs de cette glise eurent depuis quelques contestations moins
importantes avec les prieurs et religieux de Saint-Martin-des-Champs,
curs primitifs de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, et qui rclamoient tous
les ans certains privilges et certaines redevances auxquels ces pasteurs
cherchrent vainement  se soustraire. Un arrt du parlement, donn en
1676, les fora  reconnotre le patronage de ce monastre, et  remplir
les obligations contractes envers lui. On remarquera ici qu'il faut dire
et crire Notre-Dame-_de-Bonne-Nouvelle_, et non pas _de
Bonnes-Nouvelles_, comme plusieurs auteurs l'ont cru mal  propos: car le
titre de cette glise est relatif  l'Annonciation de la Vierge; et dans
tous les actes latins passs par les curs de cette glise, ils se
qualifient _pastor  Bono Nuntio_.

La circonscription du territoire de cette paroisse toit triangulaire.
Elle commenoit au coin de la rue de Bourbon et de celle du Petit-Carreau;
et toutes les maisons  droite qui terminoient cette dernire rue, ainsi
que toutes celles du ct droit de la rue Poissonnire, toient de cette
paroisse. Au bout de cette rue, suivant le rempart aussi  droite,
revenant au premier coin de la rue de Bourbon, et longeant ensuite cette
dernire rue jusqu' son bout qui donne dans la rue du Petit-Carreau, on
se trouve avoir fait le tour du triangle. Ce triangle renfermoit ainsi,
dans ces deux cts, la moiti de la rue de Clry, la rue Beauregard, et
plusieurs autres petites rues adjacentes.


FILLES DE LA PETITE

UNION-CHRTIENNE,

OU LE PETIT SAINT-CHAUMONT.

Cet tablissement faisoit partie de la congrgation de l'Union-Chrtienne,
dont nous venons de parler; il avoit  peu prs le mme but et la mme
destination. Ce fut au vertueux ecclsiastique dont le zle avoit si
puissamment contribu  la fondation de la premire communaut, que l'on
dut encore cette nouvelle institution. Tmoin des dangers et des embarras
auxquels toient exposes des personnes perscutes par leurs parents pour
avoir embrass la foi catholique, des extrmits auxquelles toient
rduites de jeunes filles qui, cherchant  se mettre en condition,
manquoient de toutes les ressources de la vie, et mme d'asile, il
persuada  plusieurs personnes pieuses de partager l'intrt que lui
inspiroient ces tres foibles et malheureux, et leur eut bientt trouv
des protecteurs assez puissants[444] pour pouvoir penser  leur procurer
une retraite et les secours ncessaires. Les membres de cette association
charitable jetrent les yeux sur une maison situe rue de la Lune, que
Franois Berthelot, secrtaire des commandements de Marie-Victoire de
Bavire, dauphine de France, et Marie Regnault son pouse, avoient fait
btir pour y recevoir et soigner cinquante soldats revenus de l'arme,
malades ou blesss. La construction de l'htel royal des Invalides, que le
roi avoit ordonne vers ce temps-l, ayant rendu inutiles les vues
bienfaisantes de ces deux poux, ils acceptrent avec plaisir les
propositions qui leur furent faites de cder cette maison aux Filles de
l'Union-Chrtienne, que la soeur Anne de Croze envoya de Charonne pour
administrer le nouvel tablissement. Ceci se passa en 1682; des
lettres-patentes du mois de fvrier 1685, enregistres au parlement du 5
fvrier 1686, et  la chambre des comptes le 4 du mme mois de l'anne
suivante, confirmrent ensuite cette donation.

          [Note 444: Louis-Antoine de Noailles, vque de Chlons; la
          duchesse de Noailles sa mre; mademoiselle de Lamoignon;
          mademoiselle Mallet, etc.]

Sainte-Anne toit la patronne titulaire de cette maison, qui a subsist
jusqu'au commencement de la rvolution[445].

          [Note 445: La maison, qui existe encore, est maintenant habite
          par des particuliers.]


LA PORTE SAINT-DENIS.

Dans la premire enceinte, leve sous le rgne de Philippe-Auguste, la
porte Saint-Denis toit situe entre la rue Mauconseil et celle du
Petit-Lion; sous Charles IX elle fut recule et place entre les rues
Neuve-Saint-Denis et Sainte-Appoline. Une suite constante de victoires et
de prosprits avoit dj fait riger deux arcs-de-triomphe  la gloire de
Louis XIV: la rapidit de ses conqutes en 1672, le passage du Rhin,
quarante villes fortifies, et trois provinces soumises dans l'espace de
deux mois, engagrent la ville de Paris  lui lever ce nouveau monument
de son amour et de sa reconnoissance.

Les murailles de Paris avoient t abattues; les faubourgs touchoient  la
ville, dont ils terminoient alors le vaste circuit. L'isolement du nouveau
monument, sa forme, son caractre, ses attributs, ses inscriptions, tout
concouroit  en donner une autre ide que celle que produit l'aspect
d'une _porte_ de ville. Cependant cette dnomination populaire a prvalu,
tant pour cet arc-de-triomphe que pour celui qui l'avoisine[446]; et,
quoiqu'elle manque entirement de justesse, la tyrannie de l'usage ne nous
permet pas d'en employer une autre.

          [Note 446: La porte Saint-Martin.]

Franois Blondel, le plus savant et peut-tre le plus grand architecte du
dix-septime sicle, fit lever sur ses dessins cette magnifique
composition. Il lui donna une largeur de soixante-douze pieds sur une
hauteur prcisment gale; puis, partageant cette largeur en trois
parties, chacune de vingt-quatre pieds, il assigna celle du milieu pour
l'ouverture de l'arc, et rserva les deux autres pour ses pidroits, au
milieu desquels il pera deux portes de cinq pieds d'ouverture sur le
double de hauteur[447].

          [Note 447: Ces portes avoient t faites, dans l'origine de ce
          btiment, pour le passage des gens de pied. L'intrieur de
          chaque passage, vot en cintre bomb, sert de communication 
          un escalier qui monte  des entresols pris au-dessus les uns des
          autres dans l'paisseur des piles. L'un de ces escaliers,
          contenant cent cinquante marches, s'lve depuis le
          rez-de-chausse jusqu' la plate-forme.

          Du reste ce fut contre son gr que Blondel fit ces ouvertures,
          et il se plaint avec juste raison, dans un de ses ouvrages, de
          la ncessit de pratiquer de telles perces dans les pidestaux
          et sous les pyramides qui semblent avoir besoin d'un
          soubassement de la plus grande solidit.]

Sur le nu de ces pidroits sont places de grandes pyramides en
bas-relief, qui, de leurs pidestaux, s'lvent jusqu'au-dessous de
l'entablement, o elles se terminent par un globe que porte un petit
amortissement. Ces pidestaux et ces pyramides, galement rpts sur la
faade qui regarde la ville, et sur celle qui est tourne vers le
faubourg, sont chargs de trophes d'armes disposs avec un art admirable,
et dont l'excution rappelle jusqu' un certain point celle des ornements
de la colonne Trajane.

Au pied des pyramides qui sont en regard de la ville,  droite est
reprsent le Rhin saisi d'tonnement et d'pouvante; on voit  gauche la
Hollande, sous la figure d'une femme perdue, assise sur un lion
demi-mort, qui, d'une de ses pates, tient une pe rompue, et de l'autre
un faisceau de flches brises et en partie renverses[448]. Les pyramides
de l'autre faade n'offrent point de figures: elles posent sur des lions
couchs[449].

          [Note 448: Blondel dit qu'il a imagin ces figures au bas des
          pyramides,  l'exemple des mdailles que nous avons d'Auguste
          et de Titus, o l'on voit des figures de femmes assises au pied
          des trophes et des palmiers, qui marquoient ou la conqute de
          l'gypte par Auguste, ou celle de la Jude par Titus.]

          [Note 449: Sur des tables places sous les pidestaux des
          pyramides toient quatre inscriptions, composes par Blondel
          lui-mme, aussi bon littrateur que grand architecte, savoir:

           droite du ct de la ville:

          _Quod diebus vix sexaginta Rhenum, Vahalim, Mosam, Isalam
          superavit. Subegit provincias tres. Cepit urbes munitas
          quadraginta._

           gauche, du mme ct:

          _Emendat mal memori Batavorum gente. Prf. et dil. Poni_ C.
          C. _anno_ R. S. M. DC. LXXII.

           droite, sur la faade en regard du faubourg:

          _Prf. et dil. Poni_ C. C. _anno_ R. S. M. DC. LXXIII.

           gauche, sur la mme faade:

          _Quod Trajectum ad Mosam XIII diebus cepit_.

           ct de ces inscriptions, et sur le retour suprieur des
          pidroits des portes, sont des trophes d'armes en bas-relief,
          dans le got de ceux du pidestal de la colonne Trajane.]

Deux bas-reliefs, placs au-dessous de l'arc, reprsentent, du ct de la
ville, le passage du Rhin  Tholuys; de l'autre, la prise de Mastricht;
dans la frise de l'entablement qui rgne immdiatement au-dessus, on
lisoit en gros caractres cette inscription: _Ludovico Magno_. Une niche
carre, figure au-dessous des bas-reliefs, reoit la porte: elle a pour
claveau la dpouille d'un lion dont la tte et les pates pendent sur le
sommet de l'archivolte; et dans les tympans triangulaires de la niche sont
sculptes des Renommes en bas-relief, tant  la face du faubourg qu'
celle de la ville.

Girardon avoit t charg d'abord de l'excution de tous ces ornements de
sculpture; et dj il avoit achev les rosaces du grand archivolte,
lorsqu'il se vit oblig d'abandonner cette entreprise pour aller 
Versailles, o le roi l'appeloit  d'autres travaux. Anguier l'an, qui
lui succda, ne le fit point regretter; et l'on convient gnralement
qu'il n'a point t produit, dans le sicle de Louis XIV, de sculpture qui
soit suprieure  celle de ce monument.

Sous le rapport de l'architecture, il est galement considr, tant pour
l'harmonie et le grand caractre de ses proportions, que pour l'excellente
excution de toutes ses parties, comme un des plus beaux ouvrages de cette
poque clbre. On peut mme avancer, dit un habile architecte (M.
Legrand), qu'il n'est peut-tre point d'difice en France qui porte un
caractre plus viril et plus capable de mriter l'attention des hommes qui
se destinent aux arts, et d'attirer l'admiration des connoisseurs.


LA MAISON DE SAINT-LAZARE.

Il y a grande apparence que la maison de Saint-Lazare a t btie sur les
ruines du monastre de Saint-Laurent, dont Grgoire de Tours fait
mention[450], et dont nous ne tarderons pas  parler. Toutefois ce sont de
simples conjectures; et il faut avouer qu'il est impossible de rien
prsenter de certain sur les commencements de cet ancien hospice. Il avoit
t institu pour servir d'asile aux malades attaqus de la lpre, et l'on
a des preuves qu'il existoit ds le douzime sicle. Cependant, bien qu'on
ne puisse fixer prcisment la date de son tablissement, on peut assurer
qu' cette poque il toit encore nouveau, par la raison qu'il n'y avoit
pas trs-long-temps que la maladie affreuse et incurable qu'on y soignoit
avoit pntr en France. En effet, soit qu'avant les croisades le peu de
communications que nous avions avec l'Orient, o elle existoit de temps
immmorial, nous et prservs de ce flau, soit que les progrs en
eussent t arrts par cette police sage et svre qui interdisoit
l'entre des villes aux lpreux, nous ne voyons pas qu'on ait tabli de
lproseries dans ce royaume sous les deux premires races de nos rois.

          [Note 450: _Lib. VI, cap. 9._]

Une des principales causes de l'obscurit qui rgne sur l'origine de
Saint-Lazare, c'est la perte presque totale des titres originaux de cette
maison. Ils furent en grande partie disperss ou dtruits ds le
commencement de ces temps malheureux o la ville de Paris toit sous la
domination des Anglois, ainsi que le roi Charles VI le reconnot lui-mme
dans ses lettres du 1er mai 1404. De l l'incertitude et les
contradictions des historiens, tant sur l'tat primitif de cette espce de
communaut, que sur celui de la lproserie qui y toit jointe.

Quelques-uns ont pens que c'toit un prieur de Saint-Augustin, sans
doute parce que, dans plusieurs actes, il est fait mention du prieur et du
couvent de Saint-Lazare. L'abb Lebeuf, qui penche pour cette opinion,
ajoute qu'on ne connot rien de certain sur cette maison avant l'an 1147,
et que ce n'est qu'en 1191 qu'il y fut tabli un clerg rgulier, compos
d'un prieur et de religieux de l'ordre que nous venons de nommer.

Lemaire a avanc une autre opinion[451]: il a prtendu que les religieux
du monastre de Saint-Laurent, qui existoit anciennement en cet endroit,
prirent le titre de Saint-Lazare, qui leur fut donn par Philippe-Auguste
au mois de juin 1197. Les auteurs du _Gallia Christiana_ disent au
contraire[452] qu'en 1150 Louis-le-Jeune ayant ramen avec lui de la
Terre-Sainte douze chevaliers de Saint-Lazare, il leur donna un palais
qu'il avoit hors de la ville et la chapelle qui en dpendoit, laquelle
depuis ce temps a pris le nom de Saint-Lazare.

          [Note 451: T. II, p. 67.]

          [Note 452: T. VII, Col. 1045.]

Le commissaire Delamare, qui a adopt leur sentiment[453], donne  cet
vnement une poque antrieure: il dit que les Sarrasins ayant chass les
chrtiens de la Terre-Sainte, les chevaliers de Saint-Lazare se retirrent
en France l'an 1137, et se mirent sous la protection de Louis VII, qui
leur donna la maison dont nous venons de parler. Mais ni ces anecdotes ni
ces dates ne sont malheureusement soutenues de la moindre autorit. 1.
Lorsque Louis-le-Jeune revint de la Terre-Sainte, l'hpital de
Saint-Lazare existoit depuis plus de quarante ans; et, s'il fut donn par
lui aux chevaliers hospitaliers, ce n'est pas d'eux qu'il a pris son nom,
puisqu'il le portoit auparavant. 2. On ne trouve aucune preuve de ce don;
il n'existe pas la moindre trace que les chevaliers de Saint-Lazare aient
joui de cette maison, qu'ils l'aient conserve, ni qu'ils l'aient cde,
soit volontairement, soit par autorit.

          [Note 453: Trait de la Pol., t. I, p. 607.]

Nous n'essaierons pas d'ajouter des conjectures nouvelles  celles de ces
crivains; et, laissant pour incertain ce qui ne peut tre suffisamment
clairci, nous nous bornerons  faire connotre ce que nous avons pu
runir de plus authentique sur cette institution, d'aprs les titres et
les actes qui en font mention.

C'est, comme nous venons de le dire, lorsque nous parlerons de l'glise
Saint-Laurent, que nous donnerons les raisons qui nous portent  croire
que cette basilique toit situe, dans le principe,  l'endroit o fut
construite depuis la lproserie dont il est ici question; mais sans nous
occuper ici de cette origine, si nous examinons uniquement ce dernier
tablissement, nous ne voyons pas qu'il en soit fait mention nulle part
avant le rgne de Louis-le-Gros. Le premier qui en ait parl est un auteur
contemporain de ce prince[454], lequel nous apprend qu'en allant 
Saint-Denis y prendre l'oriflamme il s'arrta long-temps dans la maison
des lpreux, _tandem fors progrediens, leprosorum adiit officinas_. On
sait aussi qu'Adlade de Savoie sa femme en fut la principale
bienfaitrice; que le mme prince accorda  cette maison, en 1110, une
foire, qui fut depuis rachete par Philippe-Auguste, et transfre aux
halles, comme nous l'avons remarqu en parlant du quartier o elles sont
maintenant situes. Enfin les marques de bienveillance et de protection
que leur donnrent ces souverains et leurs premiers successeurs[455]
furent telles, que la plupart des historiens en ont tir la consquence
que cette maison toit de fondation royale, et lui en ont donn la
qualification.

          [Note 454: _Odo de Diogilo_, _Hist. Ecc. Par._, t. II, p. 456.]

          [Note 455: Nous apprenons d'une charte de Louis-le-Jeune, de
          l'an 1147, que les lpreux de Saint-Lazare avoient droit de
          faire choisir dans les caves de Paris, o toit le vin du roi,
          dix muids de vin par an, et qu'ensuite on leur donna en change
          la pice de boeuf royal avec six pains et quelques bouteilles de
          vin.]

On ne peut douter que cette lproserie n'ait eu, ds ses commencements,
une chapelle, et qu'on n'ait donn  l'une et  l'autre le nom de
saint-Lazare, vulgairement _Saint-Ladre_: car la plus grande partie des
tablissements de ce genre sont sous son invocation[456]. Il est certain
aussi que cette maison toit gouverne par un prtre qui prenoit la
qualit de prieur; mais nous pensons avec Jaillot, et contre le sentiment
de l'abb Lebeuf, que ce titre n'indique point ici le suprieur d'une
communaut rgulire. En effet, les termes de _prieur_ et de _couvent_
n'avoient pas toujours alors l'acception positive qu'on leur donne
aujourd'hui: le mot _religiosi_ ne signifioit pas toujours des religieux,
mais une socit de personnes pieuses engages dans l'tat ecclsiastique,
ou vivant en communaut, quoique sculires. Telle toit sans doute la
communaut des frres et soeurs qui composoient la maison dont nous
parlons; et l'on peut opposer aux actes o son chef est appel prieur une
foule de titres non moins authentiques, o il n'est question que _du
matre et des frres tant sains que malades de la maison de
Saint-Lazare_[457]. Mais il est une preuve plus forte, et mme sans
rplique, qu'on ne peut voir dans cette institution un ordre rgulier:
c'est que cette maison toit dans la dpendance du chapitre de
Notre-Dame[458], et que le matre, nomm par l'vque, toit amovible  sa
volont. L'vque seul avoit le droit de visiter la lproserie, de faire
des rglements, de les changer, de rformer les abus, de se faire rendre
des comptes, etc.; et l'on sait que tous ces actes d'autorit toient
exercs, dans les communauts rgulires, par le chapitre gnral et
particulier. Enfin, dans les institutions de ce genre, on nomme souvent
pour prieurs d'une maison des sujets qui lui sont trangers; ici le
prieur devoit tre pris dans la maison mme; l'abb Lebeuf, qui cite les
statuts que Foulques de Chanac, vque de Paris, donna en 1348  la maison
de Saint-Lazare, statuts qui furent confirms par Audouin, son successeur
immdiat, dtruit lui-mme par cette citation l'opinion qu'il a avance.
Un des article porte que le prieur seroit un frre _Donn_, et cependant
prtre; qu'il seroit _cur_ des frres et des soeurs, et administrateur de
leurs biens. Or il ne pouvoit ignorer ce qu'toient les Donns[459]; et
ce seul mot devoit suffire pour le convaincre qu'il n'y avoit point de
religieux  Saint-Lazare.

          [Note 456: Les historiens modernes ont souvent confondu les
          lproseries avec les hpitaux, en les appelant _maladeries_, qui
          est le nom de ces derniers, au lieu de _maladreries_, qui ne
          convient qu'aux lproseries.]

          [Note 457: Hist. de Par., t. V, p. 602, 603.--_Hist. eccles.
          Par._, t. II, p. 454, 455.]

          [Note 458: Past. A. p. 712, B. p. 307, D. p. 285. La maison de
          Saint-Lazare toit assujettie  une redevance envers le clerg
          et les marguilliers de Notre-Dame de Paris, dont un manuscrit de
          l'an 1490 parle en ces termes: Les marguilliers ont toujours
          pris, le lundi avant l'Ascension, quand la procession est
          retourne de Montmartre  Saint-Ladre, XXI sistreuses de vin
          (chaque sistreuse contenant trois chopines) par les mains des
          sergents du chapitre; lequel vin les frres Saint-Ladre payent
          et livrent auxdits sergents.]

          [Note 459: Les frres DONNS, _Donati_, _Condonati_, toient
          diffrents de ceux qu'on appeloit _Oblats_, _oblati_. On
          entendoit, par les premiers, des personnes qui se dvouoient 
          des monastres, auxquels elles donnoient leur bien en tout ou en
          partie, pour y tre vtues, nourries et loges. C'toient des
          personnes libres qui prenoient ce parti par dvotion, et pour
          viter les dangers que l'on court dans le monde. Cette classe
          toit compose d'ecclsiastiques et de sculiers. Les _Oblati_,
          au contraire, toient des gens d'une condition basse, qui
          s'agrgeoient  un monastre pour y rendre les services les plus
          vils. Ils toient astreints les uns et les autres  l'obissance
          envers l'abb ou les suprieurs; mais il y avoit une diffrence
          marque dans leur dvouement et dans leurs fonctions: les uns ne
          se donnoient aux monastres que pour s'y sanctifier, et y mener
          une vie douce et tranquille; un contrat solennel dpos sur
          l'autel formoit leur engagement. Les autres, au contraire,
          sembloient contracter une sorte de servitude; ils se passoient
          autour du cou la corde des cloches, et se mettoient sur la tte
          trois ou quatre deniers, qu'ils dposoient ensuite sur l'autel
          en signe d'esclavage.]

Il y a une grande apparence que cette maison fut ainsi administre
jusqu'au commencement du seizime sicle: mais les visites que l'vque y
fit en 1513 l'ayant convaincu de la ncessit d'une rforme et de la
difficult d'y russir sans changer entirement l'administration, il usa
du droit qu'il avoit, et y introduisit en 1515 des chanoines rguliers de
Saint-Victor. Il parot que mme alors cette maison ne prit pas le titre
de prieur, ou du moins qu'il lui fut contest: car le parlement, qui, ds
1560, avoit nomm des commissaires pour la visiter, donna enfin, sur le vu
des lettres, titres et papiers concernant cette maison et _prtendu
prieur de Saint-Lazare_, un arrt de rglement, le 9 fvrier 1566, par
lequel le tiers du revenu de ladite maison est destin  _la nourriture et
entretenement des pauvres lpreux, auquel est affecte la lproserie dudit
lieu_, un autre tiers  la subsistance des religieux, et le tiers restant
 payer les dettes dudit _prtendu prieur_. Cet arrt prouve au moins que
le parlement ne regardoit pas cette maison comme un prieur, et en outre
qu' cette poque il y avoit encore en France des lpreux. Par ce mme
arrt, l'vque est maintenu dans son droit de visite et de rforme, et le
prieur est tenu de lui reprsenter tous les trois mois les registres de
recette et de dpense, et une fois chaque anne de lui rendre compte de
son administration. Un tel acte suffit seul pour dtruire absolument
l'opinion de Lemaire et autres, qui supposent un prieur affect 
Saint-Lazare, auquel on joignit depuis une lproserie.

Au commencement du sicle suivant, les guerres de religion et les malheurs
de la Ligue furent des obstacles  l'entire excution du rglement dont
nous venons de parler. La lpre ayant cess en France, on ne voyoit plus
de malades  Saint-Lazare; la msintelligence rgnoit entre le chef et les
membres; la subordination n'existoit plus, et le temporel toit mal
administr. Adrien Lebon, alors prieur ou chef de cette maison, n'ayant
pu, malgr sa sagesse et sa prudence, y rtablir l'ordre et la concorde,
prit enfin le parti d'offrir la conduite de cet tablissement au clbre
Vincent-de-Paul, instituteur et suprieur des Prtres de la Mission, et de
consentir  l'union qui en fut faite  cette congrgation par un concordat
du 7 janvier 1632.


_Les Prtres de la Mission._

Ce ne fut pas tout--fait, comme le dit le pre Hlyot, dans son Histoire
des ordres religieux,  l'instar de la congrgation de l'Oratoire, ni dans
la vue de former de jeunes ecclsiastiques  la pit et  la vertu, que
le saint personnage que nous venons de nommer jeta les fondements de la
congrgation de la Mission. Le nom seul de cette institution annonce
l'objet que Vincent-de-Paul se proposoit: il avoit reconnu par lui-mme le
besoin d'instruction qu'on prouvoit dans les campagnes, o trop souvent
la ngligence des pasteurs, quelquefois mme leur peu de lumires et de
discernement, laissoit les hommes simples et grossiers qui les habitent
dans l'ignorance des premiers lments de la religion. Ce fut donc pour
dissiper cette ignorance, aussi prjudiciable aux individus qu' la
socit, que cet homme apostolique se dvoua particulirement  ces
missions. Quelques prtres vertueux et choisis par lui l'aidoient dans ces
pieux travaux; et le fruit qu'ils produisirent dans les terres du comte de
Joigny, auquel Vincent-de-Paul toit attach, fit natre  ce seigneur,
ainsi qu' la dame son pouse, le dsir de former  Paris un tablissement
de ce genre, et sous sa direction. Toutefois ce projet, conu ds 1617,
n'eut son excution que quelques annes aprs. Ce fut en 1624 que M. de
Gondi, archevque de Paris, et frre de M. le comte de Joigny, voulant
favoriser un projet si utile et si saint, donna  Vincent-de-Paul la place
de principal et chapelain du collge des Bons-Enfants, prs de
Saint-Victor. Ce prlat destina ds lors ce collge pour la fondation de
la nouvelle congrgation,  laquelle il l'unit et l'incorpora par son
dcret du 8 juillet 1627.

Cependant il restoit encore beaucoup  faire pour arriver au but que l'on
s'toit propos: le collge et les maisons qui en dpendoient menaoient
ruine, et les revenus en toient trop modiques pour subvenir aux besoins
de l'tablissement. M. et Mme de Joigny sentirent la ncessit d'achever
l'oeuvre qu'ils avoient si heureusement commence, et donnrent une somme
de 40,000 liv., tant pour la reconstruction des difices que pour
l'entretien des membres de la communaut. Le contrat, qui est du 7 avril,
annonce la pit des fondateurs et l'objet de l'institut, dont les
membres doivent s'occuper de l'instruction des pauvres de la campagne, ne
prcher ni administrer les sacrements dans les grandes villes, sinon en
cas d'une notable ncessit, et assister spirituellement les pauvres
forats, afin qu'ils profitent de leurs peines corporelles.

Les services que la congrgation des Missions rendit ds ses commencements
furent si utiles  la religion, que le souverain pontife, par sa bulle du
mois de janvier 1632, l'rigea en titre, sous le nom de _Prtres de la
Mission_; ce qui fut depuis confirm par lettres-patentes du mois de mai
1642, enregistres au mois de septembre suivant.

Ce fut  cette poque que M. Lebon, prieur ou chef de la maison de
Saint-Lazare, en offrit l'administration  saint Vincent-de-Paul.
Celui-ci, vaincu par des instances ritres pendant plus d'une anne, et
dtermin par des conseils qu'il ne pouvoit ni ne devoit rejeter,
consentit enfin  l'accepter. Le concordat fut pass, comme nous l'avons
dit, le 7 janvier 1632, enregistr le 21 mars suivant, et approuv par la
bulle d'Innocent X, du 18 avril 1645. De nouvelles lettres-patentes du
mois de mars 1660, enregistres le 15 mai 1662, confirmrent cette
transaction.

En plaant  Saint-Lazare les Prtres de la Mission, le cardinal de Gondi
exigea qu'il y et au moins douze ecclsiastiques pour clbrer les saints
offices, et acquitter les fondations; il les chargea de recevoir les
lpreux de la ville et des faubourgs, de faire des missions chaque anne
dans quelques bourgs ou villages de son diocse[460], de faire des
catchismes, de confesser, prcher, et prparer les jeunes ecclsiastiques
aux ordinations. Personne n'ignore que, jusqu'au moment de sa suppression,
les membres de cette congrgation s'acquittrent de tous ces devoirs avec
autant de zle que de succs[461].

          [Note 460: La bulle d'rection portoit que les ecclsiastiques
          qui voudroient y entrer s'obligeroient  ne jamais prcher dans
          les villes o il y a archevch, vch ou prsidial. Cette
          congrgation toit du corps du clerg sculier; on y faisoit
          cependant les quatre voeux simples, dont on ne pouvoit tre
          relev que par le pape ou le suprieur gnral.]

          [Note 461: Il s'y faisoit en outre des retraites pour les
          ecclsiastiques  chaque ordination; on y recevoit galement des
          laques qui vouloient faire des exercices spirituels, et
          particulirement des jeunes gens drangs que leurs parents y
          faisoient renfermer: ce qui s'excutoit sur un ordre du roi.]

Ds que saint Vincent-de-Paul et ses dignes associs furent entrs en
possession de Saint-Lazare, tout commena  y prendre une face nouvelle.
La maison, qui menaoit ruine de tous cts, fut rpare en attendant
qu'on en et bti une plus grande et plus convenable  une communaut
aussi nombreuse: elle devint bientt le chef-lieu de la mission et la
rsidence du suprieur-gnral.

Ce fut Edme Joly, troisime gnral de la congrgation, qui fit lever la
plupart des vastes et solides difices qui composent cette maison, et qui
existent encore aujourd'hui. Cependant le grand corps-de-logis qui donne
du ct de la ville avoit t construit quelque temps avant lui. Quant aux
anciens btiments de l'hpital Saint-Lazare, ils avoient tous t
dtruits,  l'exception de l'glise, qui toit petite[462], et dont la
construction gothique n'avoit rien de remarquable. L'enclos de cette
communaut toit le plus grand qu'il y et  Paris et dans les
faubourgs[463].

          [Note 462: Nous donnons une vue de cette glise telle qu'elle
          toit avant la construction du corps-de-logis qui fait la faade
          du btiment. (_Voyez_ pl. 92.)]

          [Note 463: Cet enclos, plant d'arbres, existe encore en entier.
          Il est seulement bord de maisons du ct du faubourg
          Poissonnire. Il parot qu'on y fera passer une branche du
          canal de l'Ourcq.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DE SAINT-LAZARE.

     TABLEAUX.

     Dans la nef, un tableau reprsentant l'apothose de saint
     Vincent-de-Paul; par frre _Andr_.

     Dans le choeur, huit autres tableaux, savoir:

     1. Saint Vincent-de-Paule prchant les pauvres de l'hpital du
     Saint-Nom-de-Jsus; par le mme.

     2. Le mme saint faisant une mission dans les campagnes; par _de
     Troy_.

     3. Louis XIII au lit de la mort, assist par ce saint prtre,
     comme il l'avoit dsir; par le mme.

     4. Saint Vincent prsidant une confrence ecclsiastique, par le
     mme.

     5. Le conseil de conscience tabli par Anne d'Autriche, dans
     lequel sigeoit saint Vincent; par le mme.

     6. Saint Vincent prchant les galriens; par _Restout_.

     7. Le mme saint prsentant  Dieu les prtres de sa
     congrgation; par _Baptiste_.

     8. Le saint au milieu d'une assemble de dames, qu'il exhorte 
     faire des charits aux enfants trouvs; par _Galloche_.

     Au fond du rfectoire, o le gnral de la congrgation mangeoit
     toujours au milieu de deux pauvres, qui partageoient les mets
     qu'on lui servoit, toit un grand tableau reprsentant le dluge
     universel. Ce rfectoire pouvoit contenir plus de deux cents
     personnes.


     TOMBEAUX ET INSCRIPTIONS.

     Au milieu du choeur, prs de l'aigle, toit autrefois une tombe
     plate, sur laquelle on lisoit:

     _HIC JACET_

     _Venerabilis vir_ Vincentius  Paulo, _prsbyter, fundator, seu
     institutor et primus superior generalis congregationis missionis,
     nec non puellarum charitatis. Obiit die 26 septembris anno 1660,
     tatis ver su 84_.

     Vincent-de-Paul ayant t batifi par le pape Innocent XIII, le
     13 aot 1729, le 29 septembre suivant son corps fut exhum en
     prsence de l'archevque de Paris, et dpos dans une chsse
     d'argent, que l'on plaa sur l'autel de la chapelle de
     Saint-Lazare.

     Sur le premier pilier de l'glise, en entrant dans le choeur, 
     gauche, toit une inscription latine o toient graves les
     principales conditions auxquelles l'hpital Saint-Lazare avoit
     t donn  saint Vincent-de-Paul et  sa congrgation.

     L'apothicairerie et la bibliothque mritoient d'tre vues, pour
     le bel ordre qui y rgnoit.

Lorsque nos rois vouloient faire leur entre solennelle dans Paris, ils se
rendoient autrefois  Saint-Lazare, o ils recevoient le serment de
fidlit et d'obissance de tous les ordres de la ville. Cette crmonie
se faisoit dans un btiment nomm le _Logis du Roi_; puis la cavalcade
partoit de l pour entrer ensuite dans la ville par la porte
Saint-Denis[464]. L'usage toit aussi de dposer dans cette maison les
corps des rois et des reines de France, lorsqu'on les conduisoit 
Saint-Denis pour tre inhums. L'archevque de Paris et tous les prlats
du royaume se trouvoient entre les deux portes du prieur, pour recevoir
le convoi, chantoient sur le cercueil le _De profundis_ et les autres
prires accoutumes, y donnoient l'eau bnite, et ensuite le corps toit
port  Saint-Denis par les _hannouars_, ou vingt-quatre porteurs de sel
jurs de la ville[465].

          [Note 464: Vers la fin du dix-huitime sicle, ces entres
          commencrent  se faire par la porte Saint-Antoine.]

          [Note 465: Voici ce qu'on lit dans le rcit de la pompe funbre
          de Charles VIII: Marchoient les vingt-quatre porteurs de sel de
          la ville, qu'on nomme _hannouars_; lesquels disoient que, par
          privilge, ils devoient porter le corps dudit seigneur
          roi[465-A], depuis Paris jusqu' la Croix-Pendante, prs de
          Saint-Denis; mais il fut dit que les gentilshommes de la chambre
          le porteroient, sans prjudice du privilge que disoient avoir
          lesdits hannouars.

          Sur quel motif, dit Saint-Foix, pouvoit tre fond ce
          privilge? Voici ce que j'imagine: On avoit perdu l'art
          d'embaumer les corps; on les coupoit par pices, qu'on saloit
          aprs les avoir fait bouillir dans de l'eau pour sparer les os
          de la chair. Apparemment que les porteurs de sel toient chargs
          de ces grossires et barbares oprations, et qu'ils obtinrent
          l'honneur de porter ces tristes restes, etc.[465-B]]

          [Note 465-A: Ils avoient port les corps de Charles VI et de
          Charles VII, et portrent celui de Henri IV. (De Thou, liv. III,
          chap. 25.)]

          [Note 465-B: Henri V, roi d'Angleterre, tant mort  Vincennes
          en 1422, son corps fut mis par pices et bouilli dans un
          chaudron, tellement que la chair se spara des os; l'eau fut
          jete dans un cimetire, et les os avec la chair furent mis dans
          un coffre de plomb, avec plusieurs espces d'pices et de choses
          odorifrantes et sentant bon.]

 l'extrmit de l'enclos de Saint-Lazare et sur la rue du faubourg toit
une grande maison appele _le Sminaire Saint-Charles_; c'toit une
dpendance de celle des Prtres de la Mission, destine pour ses membres
convalescents et pour les retraites de quelques ecclsiastiques[466].

          [Note 466: La maison de Saint-Lazare est actuellement destine 
          la rclusion des femmes condamnes par jugement du tribunal
          criminel. Elles y sont occupes aux diffrents travaux
          convenables  leur sexe.]


LES FILLES DE LA CHARIT.

La maison principale des Filles de la Charit, galement institue par
saint Vincent-de-Paul, toit vis--vis celle de Saint-Lazare. Quoique cet
tablissement ne soit pas fort ancien, les historiens de Paris ne
paroissent cependant pas d'accord sur l'poque de son institution. Cette
discordance vient sans doute des diffrentes manires dont chacun d'eux a
considr cet tablissement, comme projet, naissant ou consolid par
l'autorit civile et ecclsiastique. En effet, dom Flibien et l'abb
Lebeuf placent l'institution des Filles de la Charit en 1642; Piganiol en
1633; La Caille et l'auteur des _Tablettes parisiennes_ en 1653. On en
pourroit faire remonter l'origine jusqu' l'anne 1617, dans laquelle ce
saint prtre institua en province _l'Association de la Charit des
Servantes des Pauvres_.

Cette louable et pieuse institution avoit pour objet de rendre aux pauvres
malades les soins qu'exigeoit leur tat. Elle se rpandit dans les
provinces voisines, et fut mme adopte  Paris dans la paroisse de
Saint-Sauveur; mais une telle association n'toit alors que ce que nous
appelons encore aujourd'hui _Assembles de Dames de Charit_. Le zle et
la prvoyance ne suffisoient pas: il falloit des forces et une certaine
activit qu'on ne peut gure trouver dans des personnes dlicates et
leves dans toutes les habitudes de l'aisance et de la mollesse. _Louise
de Marillac_, veuve de M. Legras, secrtaire des commandements de la reine
Marie de Mdicis, se distinguoit alors par son ardente charit envers les
pauvres, au service desquels elle s'toit particulirement dvoue:
l'exercice des vertus chrtiennes augmentant de jour en jour l'ardeur de
son zle, cette vertueuse dame dsira de s'y consacrer encore d'une
manire plus spciale, c'est--dire par un voeu solennel. Vincent-de-Paul,
sous la direction duquel elle s'toit place, l'ayant soumise aux preuves
ritres que la prudence exigeoit, lui permit enfin d'entreprendre
l'utile tablissement qu'elle projetoit. Madame Legras commena, le 21
novembre 1633,  en faire l'essai dans la maison qu'elle occupoit prs
Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Le succs passa ses esprances, et le nombre
de celles qui, entranes par un si grand exemple, vinrent s'offrir pour
partager ses charitables travaux, devint en peu de temps assez
considrable pour l'engager  chercher une plus vaste demeure: en 1636
elle alla habiter une maison situe  la Villette: dans ce nouvel asile la
communaut continua  s'accrotre; mais elle toit galement loigne des
secours de la maison de Saint-Lazare, sous l'administration et la
direction de laquelle elle avoit t mise, et des pauvres auxquels ses
services toient consacrs. Ces inconvnients engagrent, cinq ans aprs,
madame Legras  se rapprocher de Saint-Lazare, et  s'tablir vis--vis de
cette maison. Ce fut dans ce dernier domicile que cette communaut,
chef-lieu de toutes les maisons des Soeurs de la Charit, demeura fixe
jusqu'au moment o la rvolution, aprs avoir ananti les premires
classes de la socit, exera ses fureurs jusque sur les servantes des
pauvres, qu'elle chassa de leur asile, qu'elle dispersa au nom de la
philosophie et de l'humanit[467].

          [Note 467: Les Soeurs de la Charit ont t rtablies par les
          rvolutionnaires eux-mmes, forcs ainsi de rendre  la religion
          un hommage involontaire, et de reconnotre qu'il est des choses
          qu'il n'appartient qu' elle de commander et d'oprer. Le
          chef-lieu de cette sainte et admirable institution est
          maintenant rue du Bac, faubourg Saint-Germain.]

La communaut des Soeurs de la Charit avoit t rige en confrrie par
M. de Gondi, coadjuteur de l'archevque de Paris, le 20 novembre 1646: ce
prlat, plus connu sous le nom du cardinal de Retz, ayant succd  M. de
Gondi son oncle, approuva, le 18 janvier 1655, les rglements que
Vincent-de-Paul avoit faits pour cette communaut. L'autorit royale ne
tarda pas  confirmer cet tablissement par des lettres-patentes, qui
furent expdies au mois de novembre 1658 et enregistres le 16 dcembre
suivant.

Par les rgles et constitutions donnes aux Filles ou Soeurs de la
Charit, elles toient mises sous la direction perptuelle du gnral de
la Mission, et l'on renouveloit tous les trois ans l'lection de leur
suprieure. Il n'y eut que madame Legras, fondatrice de la communaut,
qui,  la prire de saint-Vincent-de-Paul, conserva cette dignit suprme
pendant le reste de sa vie. Elle mourut le 15 mars 1660, ge de
soixante-huit ans.

Les Soeurs de la Charit n'toient, dans le commencement de leur
institution, que des filles de la campagne ou d'une naissance commune,
propres par leurs habitudes et leur ducation  des travaux pnibles et
grossiers; mais la charit chrtienne qui rapproche tous les tats, et la
pit qui consulte moins les forces que le courage, montrrent bientt
dans leurs rangs des filles de bonne famille et d'une naissance
distingue, qui, suivant  la lettre les maximes de l'vangile,
quittoient le monde pour Dieu, prfroient le vtement le plus humble et
les occupations les plus dures, les plus rebutantes, au luxe et  la
vanit du sicle, souffroient avec patience et douceur les rebuts et les
vivacits de ceux qu'elles servoient, et, par cette vertu plus qu'humaine,
prouvoient qu'il est de ces mes privilgies qui runissent tous les
caractres que saint Paul donne  la charit, et qui en remplissent tous
les devoirs. On les appeloit vulgairement _Soeurs Grises_, de la couleur
de leur habillement. Aprs cinq ans d'preuves, elles faisoient des voeux
simples qu'elles renouveloient le 25 mars de chaque anne. Leur emploi
toit de prendre soin des pauvres et des malades dans les paroisses, les
hpitaux, et d'instruire les jeunes filles auxquelles elles apprenoient 
lire et  crire. L'utilit de ces tablissements en avoit si heureusement
multipli le nombre, qu'on en comptoit environ quatre cents dans le
royaume. Il y avoit quarante de ces filles aux Invalides, vingt aux
Incurables, et plus de quatre-vingts dans les principales paroisses de
Paris[468].

          [Note 468: Le btiment de cette communaut a t dtruit en
          partie, et en partie chang en maisons particulires. Sur son
          emplacement on a perc une rue nouvelle qui conduit  l'glise
          Saint-Laurent.]


LA FOIRE SAINT-LAURENT.

Nous avons dj eu plus d'une fois l'occasion de rappeler que
Louis-le-Gros avoit accord une foire aux lpreux de Saint-Lazare, et que
cette concession, confirme par Louis-le-Jeune, avoit t rachete, en
1181, par Philippe-Auguste, lorsqu'il fit tablir les halles de Champeaux.
Cette acquisition avoit t faite moyennant la somme de 300 liv., que ce
mme prince changea ensuite avec la maison de Saint-Lazare, en lui
accordant la foire Saint-Laurent, laquelle n'toit, dans l'origine, qu'un
rendez-vous momentan de marchands, tel qu'on en voit encore dans toutes
les parties de la France,  certains jours de ftes patronales. Cette
foire, qui commenoit alors le matin de la Saint-Laurent, et finissoit le
soir de la mme journe, fut successivement prolonge jusqu' quinze
jours. Elle prouva ensuite quelque interruption; et ce n'est que lorsque
les Prtres de la Mission eurent t tablis  Saint-Lazare, qu'il fut
question de faire revivre cet ancien privilge. Cependant, quoiqu'ils
eussent t substitus  tous les droits de cette maison, et que cette
foire leur et mme t spcialement accorde, ils furent obligs, dans
cette circonstance, de recourir  l'autorit du roi, qui, par ses
lettres-patentes du mois d'octobre 1661, enregistres le 30 janvier 1665,
approuva, ratifia et confirma le don qui avoit t fait prcdemment de
la foire aux Prtres de la Mission, avec tous les droits et privilges qui
y toient attachs.

Cette foire s'toit tenue jusque l dans le faubourg, sur une place
dcouverte que l'on appeloit le _Champ de Saint-Laurent_. Par ces mmes
lettres, il fut permis aux Prtres de la mission de la transfrer dans un
lieu quelconque de leur domaine. Ils destinrent  cet effet un champ de
cinq  six arpents, entour de murs, dans lequel ils firent percer des
rues bordes d'arbres, et construire des boutiques qu'occuprent des
traiteurs, des limonadiers et des marchands de toute espce. La foire de
Saint-Laurent, qui n'a cess d'tre frquente qu' la fin du dix-huitime
sicle, duroit alors trois mois, tant ouverte le 1er juillet et finissant
le 1er septembre. Ce lieu, jusque-l dsert, s'animoit alors, devenoit le
rendez-vous de toutes les classes de la socit, et offroit ce mlange
amusant et vari que prsentent toutes les runions publiques des grandes
villes, runions que la gaiet franoise rendoit encore plus piquantes et
plus remarquables  Paris que partout ailleurs. Il s'y tablit des
spectacles qui pendant long-temps firent les dlices de la socit oisive
et frivole de cette grande ville; et cette foire partagea avec celle de
Saint-Germain la gloire d'avoir t le berceau de l'opra-comique[469].

          [Note 469: L'enclos de la foire Saint-Laurent, presque
          entirement abandonn, n'est maintenant rempli que de masures,
          dans lesquelles cependant on trouve encore quelque trace de
          l'ancienne disposition des btiments.]


CHAPELLE SAINTE-ANNE.

Ce petit monument, qui n'existe plus depuis long-temps, avoit t lev,
sous l'invocation de cette sainte, dans la rue qu'on nomme aujourd'hui rue
du Faubourg-Poissonnire, pour la commodit de quelques habitants trop
loigns de l'glise de Montmartre. Sur la permission qu'il en obtint de
l'abbesse de ce monastre, Roland de Buce, confiseur, destina  cet
tablissement une maison dont il toit propritaire dans ce faubourg. Il
fit construire la chapelle et la maison du chapelain, puis cda le tout 
l'abbaye de Montmartre, par contrat du 23 octobre 1656. Toutefois cette
cession fut loin d'tre dsintresse: car il ne la fit qu' condition
d'tre rembours de la valeur de la terre et des frais de la construction.

Cette chapelle, qui toit situe un peu au-dessus de la rue de Paradis et
du ct oppos, fut bnite le 27 juillet 1657; et, le 11 aot suivant,
l'archevque de Paris permit d'y clbrer le service divin, toutefois sous
la condition expresse de reconnotre le cur de Montmartre comme pasteur.


HTELS.

_Htel de Bourgogne_ (dtruit).

Cet htel avoit t originairement bti pour les comtes d'Artois: il
parot qu'il toit situ dans la rue Pave, non loin des murs de
l'enceinte de Philippe-Auguste, lesquels bornoient l'espace o il toit
renferm. Cette enceinte ayant t recule de ce ct, l'htel
d'Artois s'tendit dans la rue Mauconseil jusque vis--vis
Saint-Jacques-de-l'Hpital. Marguerite, comtesse d'Artois et de Flandre,
qui ds lors en toit propritaire, le porta en dot  Philippe-le-Hardi,
fils du roi Jean, lequel fut la tige de la nouvelle branche de
Bourgogne. Il devint ensuite l'habitation favorite de Jean-sans-Peur son
fils, qui le prfra  l'htel de Flandre, dont ce prince lui avoit
laiss le choix[470]. Les ducs de Bourgogne qui lui succdrent en
firent galement leur demeure, sans qu'il perdt totalement pour cela
son premier nom d'htel d'Artois, qu'on retrouve encore dans plusieurs
actes; cependant ds lors et depuis on l'appela plus communment l'htel
de Bourgogne.

          [Note 470: Sauval rapporte que _Jean-sans-Peur_, assassin du duc
          d'Orlans, y avoit fait construire une chambre toute en pierres
          de taille, avec tous les accessoires ncessaires pour s'y
          dfendre, et que c'toit l qu'il couchoit toutes les nuits. Ces
          terreurs dont il toit agit ont t, dans tous les temps, la
          premire punition des grands crimes, et jamais surnom ne convint
          moins  un sclrat et  un tyran que celui de _sans Peur_ qu'on
          lui avoit donn.]

Cet htel, ainsi que les autres biens de la maison de Bourgogne, ayant t
runi  la couronne aprs la mort de Charles-le-Tmraire, tu au sige de
Nanci en 1477, fut successivement occup par diffrents particuliers,
auxquels nos rois avoient accord des logements dans les habitations
royales, ce qui dura jusqu'au temps de Franois Ier. Alors cet antique
difice, apparemment mal entretenu, tomboit si fort en ruine qu'il devint
presque inhabitable, ce qui dtermina ce monarque  ordonner, par son dit
du 20 septembre 1543, qu'il seroit dmoli, et son emplacement divis par
portions, que l'on vendroit  l'enchre. Peu de temps aprs, les confrres
de la Passion, qu'on venoit d'expulser de l'hpital de la Trinit,
achetrent de Jean Rouvet, acqureur principal, une partie de ce terrain,
moyennant 16 livres de cens, et 225 livres de rente rachetable de 4500
livres,  la charge d'y faire construire une salle pour les
reprsentations de leur spectacle, et des loges dont une appartiendroit
audit Rouvet et aux siens leur vie durant. Le contrat d'acquisition est du
30 aot 1548. Un arrt du 17 novembre de la mme anne nous apprend que la
salle toit dj construite, puisqu'il permet d'y jouer des sujets
profanes et licites, et qu'il dfend aux confrres d'y reprsenter le
mystre de la Passion, ni quelque autre mystre sacr que ce soit. Des
lettres d'amortissement pour cette acquisition furent expdies par le roi
Charles IX au mois de janvier 1566, et enregistres en la chambre des
comptes le 25 fvrier 1567. Ds que les confrres eurent fait construire
leur salle, on ne donna plus d'autre nom  cet difice que celui d'htel
de Bourgogne.

D'aprs la dfense qui venoit de leur tre faite, les confrres, ne
croyant pas qu'il ft de leur honneur de monter sur le thtre pour y
reprsenter des pices profanes, prirent le parti de louer leur htel[471]
et leur privilge  une troupe de comdiens qui venoit de se former, se
rservant toutefois deux loges pour eux et leurs amis, lesquelles furent
appeles loges des matres.

          [Note 471: Ils avoient fait sculpter sur l'une des portes (celle
          qui donnoit sur la rue Franoise), les instruments de la
          Passion; mais c'est  tort que Piganiol a prtendu que ce fut
          _pour marquer que leur thtre toit uniquement destin  la
          reprsentation des choses saintes_, puisque l'arrt de 1548 le
          leur dfendoit expressment. Ils vouloient seulement indiquer,
          par cet emblme, le droit de proprit qu'ils avoient sur cet
          htel.]

Les confrres de la Passion demeurrent propritaires de l'htel de
Bourgogne jusqu'au mois de dcembre 1676, poque  laquelle cette
association fut supprime, et ses revenus furent attribus  l'hpital
gnral, pour la nourriture et l'entretien des enfants trouvs. On voit
alors le thtre de cet htel occup par les comdiens italiens qui
s'toient introduits en France sous le rgne de Henri III. Un ordre du roi
ayant fait fermer ce thtre en 1617, il servit ensuite de salle pour le
tirage des loteries jusqu'au 18 de mai de l'an 1716, que le duc d'Orlans,
rgent, y rtablit les comdiens italiens.

Nous avons dj racont les rvolutions, les alternatives de bonne et de
mauvaise fortune qu'prouva cette troupe trangre jusqu'au moment o,
runie aux acteurs de l'Opra-Comique, elle abandonna l'htel de Bourgogne
pour venir s'tablir dans le nouveau thtre qu'on lui avoit construit sur
l'emplacement de l'htel de Choiseul, vnement qui n'arriva qu'en
1783[472].

          [Note 472: _Voy._ p. 241.]

La salle fut ensuite abattue, et sur l'espace vide qu'elle occupoit on
transfra, en 1784, le march aux Cuirs, situ auparavant dans le quartier
des Halles.


HTELS EXISTANTS EN 1789.

Parmi un assez grand nombre de maisons nouvellement construites 
l'extrmit du quartier Saint-Denis, et principalement dans le faubourg
Poissonnire, on remarque:

  L'htel d'Espinchal, au coin de la rue des Petites-curies du roi.
  ----    de Jarnac, mme rue.
  ----    de Tabari, mme rue[473].

          [Note 473: Depuis la rvolution, le nombre des maisons lgantes
          bties dans cette partie de la ville s'est prodigieusement
          augment.]


FONTAINES.

_Fontaine des Filles-Dieu._

Elle toit situe dans la rue Saint-Denis,  ct de la porte d'entre de
ce couvent; tablie d'abord en 1265, dtruite dans les sicles suivants,
elle fut reconstruite au mme endroit en 1605. Cette fontaine, qui n'a
rien de remarquable dans sa construction, existe encore et reoit l'eau de
l'aquduc des Prs-Saint-Gervais.


_Fontaine de la Croix de la Reine_ ou _de la Trinit_.

Cette ancienne fontaine subsiste encore au coin de la rue Greneta, et
prsente dans sa forme actuelle une portion de cercle adosse  l'angle de
la rue. Son premier nom est le mme que celui qu'avoit port, dans
l'origine, l'hpital de la Trinit, et dont nous avons fait connotre
l'tymologie[474].

          [Note 474: _Voyez_ p. 206.]


_Fontaine du Ponceau._

Cette fontaine, rpare en 1605, donnoit alors de l'eau de l'aquduc des
Prs-Saint-Gervais; elle est alimente aujourd'hui par le canal de
l'Ourcq[475].

          [Note 475: _Voyez_ l'article _Monuments Nouveaux_.]


_Fontaine Saint-Lazare._

Elle fut construite dans le treizime sicle, vis--vis de cette maison,
et rpare dans le dix-septime. L'eau qu'elle donne vient de l'aquduc
des Prs-Saint-Gervais.


MARCH AUX CUIRS.

_Voyez_ ci-dessus, p. 564.


BARRIRES.

Les limites de ce quartier terminent la ville du ct du septentrion, et
renferment trois barrires, savoir:

  1. Barrire Sainte-Anne[476].
  2. ----     Saint-Denis.
  3. ----     des Vertus[477].

          [Note 476: Depuis barrire Poissonnire, aujourd'hui du
          Tlgraphe.]

          [Note 477: Cette barrire a t ferme.]


RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINT-DENIS.

_Rue Sainte-Apolline._ Elle traverse de la rue Saint-Denis dans la rue
Saint-Martin. C'est par erreur que sur les plans de Jouvin et de Bullet
elle est dsigne sous le nom de _rue Neuve-d'Orlans_, la rue qui porte
ce nom en tant trs-loigne et spare par le boulevart.

_Rue Sainte-Barbe._ Elle commence  la rue Beauregard, et se termine au
boulevart; cette rue toit connue sous ce nom ds 1540, et le devoit  la
chapelle rige sous l'invocation de saint Louis et de sainte Barbe, dont
nous avons parl  l'article de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle.

_Rue Beauregard._ Elle aboutit aux rues de Clry et Poissonnire; on la
connoissoit, ds le seizime sicle, sous ce nom, dont nous ignorons
d'ailleurs l'tymologie.

_Rue Beaurepaire._ Elle donne d'un bout dans la rue Montorgueil, et de
l'autre dans celle des Deux-Portes. Cette rue, qui existoit ds 1255, se
trouve indique dans les cartulaires de l'vch de cette anne[478],
sous le nom de _Bellus locus_; on la trouve encore dans un acte de 1258
sous celui de _Vicus qui dicitur Bellus Reditus_[479]. Ds l'an 1313 cette
rue et le terrain sur lequel elle toit situe avoient chang leur nom
latin en celui de _Beaurepaire_. En 1478 on y voyoit une pltrire qui
portoit le mme nom.

          [Note 478: Fol. 162, _verso_, cart. 219.--Fol. 80, _verso_,
          cart. 3.]

          [Note 479: _Parv. cart._, fol. 117, _recto_.--Cart. 185.]

_Rue de Bourbon[480]._ Cette rue, qui aboutit d'un ct aux rues des
Petits-Carreaux et Montorgueil, et de l'autre vient finir  la porte
Saint-Denis, doit son nom  dame Jeanne de Bourbon, abbesse de
Fontevrault,  qui les dames de la communaut des Filles-Dieu, sorties de
cet ordre, voulurent faire honneur; en effet ce furent elles qui
changrent son ancienne dnomination, laquelle toit rue _Saint-Cme_ et
_rue du Milieu des Fosss_, noms qu'elle portoit conjointement avec celles
qui couvroient le foss qu'on avoit creus en cet endroit. On la trouve
indique, ds 1639, sous le nom de rue de Bourbon.

          [Note 480: Pendant la rvolution elle a port le nom de rue
          _d'Aboukir_. Les btiments de cette rue n'toient pas encore
          entirement achevs au commencement du dix-huitime sicle.]

_Rue du Bourg-l'Abb._ Elle aboutit d'un ct dans la rue aux Oues (ou aux
Ours), et de l'autre dans la rue Greneta. Il y a plusieurs opinions sur
l'tymologie du nom de cette rue. Sauval[481] prtend qu'elle le doit  un
particulier nomm _Simon du Bourg-l'Abb_ ou _du Bourlabb_; Jaillot
prsume qu'elle le doit  un ancien bourg qui existoit sous les rois de la
seconde race. Ce bourg s'tant accru, on y construisit la chapelle de
Saint-Georges, dont nous avons dj parl, laquelle prit depuis le nom de
Saint-Magloire; et comme elle dpendoit de l'abb de ce monastre, il lui
parot vraisemblable que le bourg voisin, qui s'augmentait tous les jours,
en prit le nom de _Bourg-l'Abb_.

          [Note 481: T. I, p. 115.]

Le commissaire Delamare a cru que ce nom venoit de l'abb de
Saint-Martin-des-Champs[482], sur la censive duquel ce bourg toit,
dit-il, en partie situ; mais il a confondu le Beaubourg, qui toit
vritablement dans la censive de Saint-Martin-des-Champs, avec le
Bourg-l'Abb, qui a t jusqu'aux derniers temps dans celle de
Saint-Magloire.

          [Note 482: Trait de la Pol., t. I, p. 139.]

_Rue du Petit-Carreau_ ou _des Petits-Carreaux_. Elle commence  la rue
Saint-Sauveur, et va jusqu' celle de Clri, en faisant la continuation de
la rue Montorgueil. La plupart des anciens plans ne la distinguent point
de cette dernire rue; mais ils indiquent en cet endroit _les
Petits-Carreaux_, qui toient l'enseigne d'une maison, laquelle subsistoit
encore  la fin du sicle dernier, et devoit ce nom au lieu o elle toit
situe. En 1628 le registre des ensaisinements dsigne aussi la rue sous
le nom _des Petits-Carreaux_; Sauval lui donne le mme nom. Ce n'est que
dans les plans et nomenclatures modernes qu'elle est nomme _du
Petit-Carreau_. La partie de cette rue qui tient  la rue Poissonnire
contenoit plusieurs taux de bouchers, et s'appeloit, en 1637, rue _des
Boucheries_[483].

          [Note 483: Il y avoit autrefois dans cette rue deux
          culs-de-sacs. Le premier s'appeloit de la Corderie. Il forme
          aujourd'hui l'entre de la rue Thvenot et le cul-de-sac de
          l'toile.

          Le second a port diffrents noms; en 1622 on l'appeloit ruelle
          du Crucifix, et il le portoit encore en 1646. Suivant les
          censiers de l'archevch, de Chuyes et Valleyre le nomment
          cul-de-sac du Petit-Jsus; et sur plusieurs plans on le trouve
          sous la dnomination de cul-de-sac _de Saint-Claude_. Ces
          diffrents noms viennent des enseignes qu'on a substitues les
          unes aux autres. Il avoit repris son nom _du Crucifix_ au milieu
          du dix-septime sicle, et il est encore nonc ainsi dans un
          arrt du conseil du 9 aot 1768, et dans les lettres-patentes
          expdies en consquence le 1er septembre suivant, en vertu
          desquelles, de l'avis du prvt des marchands et des chevins,
          donn le 7 mars prcdent, il est permis au sieur _Pierre
          Leprieur_ de le supprimer et d'employer le terrain  son profit,
          moyennant 3 deniers de cens par toise, et une redevance
          annuelle de 30 livres au domaine.]

_Rue Saint-Claude._ Cette rue, qui aboutit d'un ct dans la rue
Sainte-Foi, et de l'autre dans la rue de Clri, n'est ouverte que depuis
1652. On lui donna d'abord le nom de _Sainte-Anne_; celui qu'elle porte
aujourd'hui lui vient d'une maison faisant l'un des coins de la rue de
Bourbon, laquelle avoit pour enseigne l'image de Saint-Claude[484].

          [Note 484: Reg. des ensaisin. de l'archev., 1666.]

_Rue de Clri._ La partie de cette rue qui dpend de ce quartier commence
 la rue des Petits-Carreaux, et se termine  celle de Saint-Denis. On a
dj remarqu qu'elle devoit son nom  l'htel de Clri, et qu'elle le
portoit, ds 1540, dans toute son tendue. Il y a quelques actes du
dix-septime sicle dans lesquels la partie de cette rue qui s'tend du
ct de la porte Saint-Denis est nomme rue _Mouffetard_.

Il y a dans cette rue une ruelle, autrefois sans nom, qui va dans la rue
Beauregard; on la nomme aujourd'hui rue _des Degrs_.

_Rue Saint-Denis._ La partie de cette rue qui dpend de ce quartier
commence aux rues aux Oues et Mauconseil, et aboutit  la porte
Saint-Denis. Nous avons dj remarqu qu'on l'appeloit anciennement _la
chausse_ et _la grant rue Saint-Denys_.

Il y a dans la rue Saint-Denis quatre culs-de-sac.

Le premier se nomme _cul-de-sac des Peintres_; il est situ prs de
l'endroit o toit l'ancienne porte de l'enceinte de Philippe-Auguste,
laquelle fut dmolie en 1535. C'toit anciennement une ruelle appele de
l'_Arbalte_, de l'enseigne d'une maison dans laquelle toient deux jeux
de paume pratiqus le long des anciens murs. On la nomma ensuite ruelle
_sans chef_, _dite des tuves_, puis ruelle _de l'Asne-Ray_, de
l'enseigne d'une htellerie qui lui toit contigu; enfin on croit que ce
cul-de-sac a pris le nom qu'il porte aujourd'hui d'un peintre nomm Guyon
Le Doux, qui fit btir une maison avec une tournelle en saillie au coin de
cette ruelle: d'autres pensent que cette dnomination lui vient d'une
famille qui y demeuroit au treizime sicle; car en 1303 la maison de
l'Arbalte appartenoit aux enfants de _Gilles le Peintre_, ce qui est
prouv par un acte authentique de cette mme anne.

Le second, situ du mme ct, prs la Trinit, a le nom de _cul-de-sac de
Bas-Four_; il a port successivement ceux de _rue sans-chef_, _ruelle
sans-chef_, _aboutissant  la Trinit_; _ruelle sans-chef_ appele
_Bas-Four_. On ignore l'tymologie de ce dernier nom, qui a prvalu.

Le troisime, appel _cul-de-sac de l'Empereur_[485], est situ de l'autre
ct de la rue. Il doit ce nom  l'enseigne d'une maison, et le portoit
ds 1391; cependant il parot que cette ruelle, ainsi que la rue Thvenot,
portoient aussi les noms de rue _des Cordiers_ et _de la Corderie_, parce
qu'elles renfermoient plusieurs ateliers de ce genre. On la trouve
indique sous ce dernier nom, et en mme temps sous celui de l'_Empereur_
dans un titre de 1591.

          [Note 485: On le nomme maintenant _cul-de-sac Mauconseil_.]

Le quatrime cul-de-sac, appel _cour Sainte Catherine_, doit son nom 
une maison et  un jardin anciennement appels le _Pressoir_, lesquels
appartenoient aux religieuses de Sainte-Catherine; elles avoient acquis
cette proprit pour venir y prendre de temps en temps quelque repos, et y
avoient fait construire une chapelle en 1641.

_Rue des Degrs._--Voyez _rue de Clri_.

_Rue du Faubourg-Saint-Denis._ Elle commence  la porte Saint-Denis, et
finit  la maison de Saint-Lazare et au coin de la rue Saint-Laurent.

_Rue Neuve-Saint-Denis._ Elle traverse de la rue Saint-Denis dans celle de
Saint-Martin. On l'appela d'abord rue _des Deux-Portes_, parce qu'elle
aboutissoit aux portes Saint-Denis et Saint-Martin. On la trouve indique,
ds 1655, sous le nom de rue _Neuve Saint-Denis_[486].

          [Note 486: Arch. de l'archev.]

_Rue Basse-Saint-Denis._ Cette rue rgne le long du boulevart, et
continuoit autrefois jusqu' la rue du Faubourg-Poissonnire; mais vers
1770 elle fut coupe presque  la moiti de son ancienne tendue. On
l'appeloit autrefois rue _des Fosss-Saint-Denis_, _Basse-Villeneuve_,
_Neuve-des-Filles-Dieu_.


Il y a dans cette rue trois culs-de-sac.

1. Le _cul-de-sac Saint-Laurent_, qui doit sans doute son nom au
territoire o il est situ, lequel dpendoit de la paroisse Saint-Laurent.

2. Le _cul-de-sac des Filles-Dieu_, parce qu'il se trouve sur le terrain
de leur ancien enclos. Ce cul-de-sac s'appeloit anciennement _ruelle
Couvreuse_.

3. _Le cul-de-sac des Babillards._ On ignore l'tymologie de cette
dnomination;  l'extrmit de cette rue, du ct du faubourg
Poissonnire, toit le cimetire de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle[487].

          [Note 487: Sur l'emplacement qu'il occupoit on a lev une
          maison particulire.]

_Rue de l'chiquier._ Cette rue, construite depuis 1780, traverse de la
rue du Faubourg-Poissonnire dans celle de Saint-Denis. Elle a pris ce nom
d'une maison dite de l'_chiquier_, situe sur une partie du terrain au
travers duquel elle a t perce.

_Rue des Petites-curies._ Elle donne aussi d'un bout dans la rue du
Faubourg-Saint-Denis, et de l'autre dans celle du Faubourg-Poissonnire,
et doit son nom aux petites-curies du roi, situes autrefois dans la
premire de ces deux rues.

_Rue d'Enghien[488]._ Cette rue, parallle  celle de l'chiquier, et plus
avance dans le faubourg, traverse galement de la rue du
Faubourg-Poissonnire  celle du Faubourg-Saint-Denis. Elle a t ouverte
quelques annes avant la rue de l'chiquier.

          [Note 488: Pendant la rvolution elle avoit pris le nom de rue
          de _Mably_.]

_Rue Saint-tienne_ ou _rue Neuve-Saint-tienne--la-Villeneuve_. Un de
ses bouts donne dans la rue Beauregard, l'autre sur le boulevart. Elle
toit connue sous ce nom en 1540, et on le lui a redonn, environ cent ans
aprs, lorsqu'on a rebti les maisons de la Villeneuve.

_Rue des Filles-Dieu._ Elle va de la rue Saint-Denis dans celle de
Bourbon. Le censier de l'archevch de 1530 la nomme _rue Neuve de
l'Ursine_ alias _des Filles-Dieu_. Dans celui de 1643 on indique une _rue
Saint-Guillaume_ entre les rues Neuve-des-Fosss et de Clri, et une
maison sise rues Saint-Guillaume et Sainte-Foi. Ainsi l'on doit en
conclure que la rue Saint-Guillaume est reprsente par le retour
d'querre que fait aujourd'hui la rue des Filles-Dieu dans celle de
Bourbon.

_Rue Sainte-Foi._ Elle commence  la rue Saint-Denis, et se termine 
celle des Filles-Dieu. On l'appela _rue du Rempart_, ensuite _des
Corderies_, enfin rue _Sainte-Foi_. Elle portoit ce dernier nom ds 1644.

_Rue Franoise._ Elle traverse de la rue Mauconseil dans la rue Pave. Le
premier nom qu'elle ait port toit simplement _rue Neuve_. On la trouve
ainsi indique dans plusieurs actes concernant la vente et l'adjudication
de l'htel de Bourgogne. On la voit dsigne sous celui de _rue
Neuve-Saint-Franois_ dans Sauval; et un autre auteur ajoute  ce nom
l'pithte de _Perce_. Corrozet ne l'indique que sous le nom gnral de
_rue qui traverse par dedans l'htel de Bourgogne_. Elle fut ouverte, en
1543, par ordre de Franois Ier, sous le rgne duquel il se fit de grands
changements dans ce quartier par la dmolition de l'htel de Bourgogne.

C'est dans cette rue qu'toit la principale porte de la salle des
confrres de la Passion, au-dessus de laquelle on voyoit encore, peu de
temps avant la rvolution, une croix et quelques autres instruments de la
Passion.

_Rue Greneta._ Elle va de la rue Saint-Denis dans celle de Saint-Martin.
Tous les titres du treizime sicle nous apprennent que cette rue se
nommoit alors _Darnetal_ ou _d'Arnetal_. On la trouve cependant dsigne,
dans un acte de 1236, sous le nom de _la Trinit_. Le nom d'_Arnetal_,
qu'elle portoit en 1262, 1265, etc., s'altra insensiblement dans les
sicles suivants, et se changea en ceux de _Guernetat_, _Garnetat_, et
_Grenetat_, enfin, en supprimant la lettre finale, _Greneta_. Dans cette
rue toit place la principale entre de l'hpital de la Trinit[489].

          [Note 489: Cette entre et la cour de cet hpital forment
          maintenant un passage qui donne de la rue Greneta dans celle de
          Saint-Denis, vis--vis l'ancien emplacement de Saint-Sauveur. Il
          se nomme _passage de la Trinit_.

          C'toit  l'origine de la rue Grenata qu'toit place la porte
          aux Peintres, btie du temps de Catherine de Mdicis.]

_Rue Gurin-Boisseau._ Elle traverse de la rue Saint-Denis dans celle de
Saint-Martin, et doit son nom  un particulier. Cette rue toit connue ds
le milieu du treizime sicle, et les actes de ce temps en font mention
sous le nom _vicus Guerini Bucelli_[490]; au commencement du sicle
suivant on disoit _rue Guerin-Boucel_, et ds 1345 rue _Gurin-Boisseau_.

          [Note 490: Arch. de S. Martin des Champs.]

_Rue Hauteville._ Cette rue, qui fut ouverte dans le sicle dernier, donne
d'un bout dans la rue Basse-Saint-Denis, et, se prolongeant dans le
faubourg, va aboutir dans celle de Paradis. Nous ignorons l'tymologie de
ce nouveau nom. Dans l'origine elle portoit celui de la _Michodire_.

_Rue du Grand-Hurleur._ Elle aboutit d'un ct dans la rue Bourg-l'Abb,
et de l'autre dans celle de Saint-Martin. Elle est nomme de _Heuleu_ et
_Huleu_ dans un bail  cens du mois de fvrier 1253[491]; et ce nom se
retrouve dans un nombre infini de titres[492], ainsi que sur les anciens
plans. Jaillot dit avoir vu des manuscrits o elle est indique sous le
nom de _rue du Pet_; et en effet elle est ainsi dsigne sur les plans de
Gomboust et de Bullet. Dans des actes de 1627 et 1643, on la nomme _rue
des Innocents_, autrement dite _du Grand-Heuleu_; elle porte le mme nom
des _Innocents_ dans le procs-verbal du 24 avril 1636.

          [Note 491: Arch. de l'archev.]

          [Note 492: Cart. de S. Magl., fol. 75, 76, 369, etc.]

_Rue du Petit-Hurleur._ Elle commence rue Bourg-l'Abb, et aboutit dans
celle de Saint-Denis. On l'appeloit, suivant Corrozet et Boisseau, _du
Petit-Heuleu_, de mme que la prcdente avoit le nom _du Grand-Heuleu_;
et _du Petit-Leu_, suivant Gomboust et Bullet. Elle est nomme sur
quelques plans _rue Pale_; ce nom venoit apparemment de Jean Pale, l'un
des fondateurs de l'hpital de la Trinit, ou de quelqu'un de sa famille,
car dans une transaction du mois d'octobre 1265, elle est nomme _vicus
Johannis Pale_[493]; elle le portoit encore en 1540.

          [Note 493: Arch. de l'archev.]

Piganiol remarque, d'aprs Adrien Le Valois, que le nom de ces rues est
altr; qu'il faut dire _Hue-le_. Selon ces auteurs, l'tymologie de ce
mot vient de ce que, ces rues tant autrefois habites par des filles
publiques, ds que le peuple y voyoit entrer un homme, il excitoit les
enfants  se moquer de lui, en disant _he-le_ (_raille-le, crie aprs
lui_). Jaillot combat cette tymologie, qui ne soutient pas l'examen d'une
saine critique. En effet, nous venons de voir qu'il n'y avoit que la rue
du Grand-Hurleur qui fut appele _de Heuleu_ tout court; ainsi
l'tymologie de M. Le Valois n'auroit aucune application  la petite; en
outre, dans le nombre des rues dsignes, par les ordres de saint Louis et
de ses successeurs, pour servir de retraite aux femmes publiques, qu'ils
se virent forcs de tolrer, on ne trouve point celle de _Heuleu_. Elle ne
devoit donc pas son nom aux hues que mritent les courtisanes et ceux qui
les frquentent. Il y a plus, l'ordonnance de saint Louis n'est que de
1254; et, comme nous l'avons observ plus haut, la rue se nommoit de
_Heuleu_ ds 1253 et mme auparavant. Jaillot pense qu'il est plus
vraisemblable de croire que cette rue doit son nom  un particulier. Il
est certain, ajoute-t-il, qu'anciennement on disoit _Heu_ pour _Hugues_ et
_Leu_ pour _Loup_. On trouve un amortissement fait par un chevalier nomm
_Hugo Lupus_, d'un don fait  l'glise de Saint-Magloire au mois de mars
1231[494]; et enfin, dans les archives de l'abbaye d'Hires, il y avoit un
acte de concession d'un moulin faite  cette abbaye vers l'an 1150, par
lequel on voit que Clmence, abbesse d'Hires, toit soeur de _Heu-Leu_,
_Hugonis Lupi_. Il conclut de tout ceci que l'ancienne orthographe usite
du temps de saint Louis, o l'on crivoit _he leu_, est la vritable.
L'abb Lebeuf avoit avant lui adopt cette opinion[495].

          [Note 494: _Cart. S.-Magl._, fol. 42.]

          [Note 495: T. I, p. 298.]

_Rue Saint-Laurent._ Elle traverse du faubourg Saint-Lazare dans celui de
Saint-Laurent, et doit son nom  l'glise Saint-Laurent, qui se trouve
auprs. On l'a quelquefois appele _rue Neuve-Saint-Laurent_, pour la
distinguer de celle du faubourg, qu'on appeloit aussi _rue Saint-Laurent_.

_Rue du Faubourg-Saint-Lazare._ Ce n'est que la continuation du faubourg
Saint-Denis,  laquelle on a donn ce nom, et mme celui de _rue
Saint-Lazare_, parce que l'glise y toit situe[496].

          [Note 496: On l'appelle aujourd'hui indistinctement _faubourg
          Saint-Denis_. On comptoit dans cette rue trois casernes des
          Gardes-Franoises.]

_Rue du Petit-Lion._ Elle fait la continuation de la rue Pave, et aboutit
 celle de Saint-Denis. En 1360 elle s'appeloit rue _du Lion d'or outre la
porte Saint-Denis_[497]. Dans ce mme sicle et dans le suivant, on la
nommoit simplement _rue au Lion_ ou _du Lion_; mais dans les quinzime et
seizime sicles on l'appeloit _rue du Grand-Lion_, de l'enseigne d'une
maison qui y toit situe; elle prit peu de temps aprs le nom _du
Petit-Lion_, qu'elle a toujours gard depuis. Sauval[498] et quelques
autres ont dit que cette rue s'est quelquefois appele _rue de l'Arbalte_
ou _des Arbaltriers_, qui, dit-il, y ont eu long-temps un lieu trs-vaste
destin  leurs exercices: toutefois elle n'est ainsi nomme dans aucun
titre; mais comme en 1421 les maisons de la _rue au Lion_ aboutissoient,
par-derrire, au jardin du matre des arbaltriers[499], on peut croire
qu'elle en avoit reu la dnomination populaire de rue _de l'Arbalte_.

          [Note 497: Reg. des Chartres.]

          [Note 498: T. I, p. 147.]

          [Note 499: Compt. des confisc. 1421, p. 36.]

_Rue de la Longue-Alle._ Ce n'est qu'un passage qui conduit de la rue
Saint-Denis dans celles du Ponceau, des gouts et Neuve-Saint-Denis; elle
s'est appele aussi _rue de la Houssaie_. On la nomme aujourd'hui _passage
Lemoine_.

_Rue de la Lune._ Elle va d'un bout dans la rue Poissonnire, et de
l'autre au boulevart, prs la porte Saint-Denis. Elle toit btie ds
1648, et l'on croit que son nom lui vient de quelque enseigne.

_Rue Martel._ Cette rue, perce depuis 1780, donne d'un bout dans celle
des Petites-curies, de l'autre dans la rue de Paradis.

_Rue Mauconseil._ Elle traverse de la rue Saint-Denis dans celle de
Montorgueil; il ne parot pas que cette rue ait jamais port d'autre nom;
ds 1250 elle est appele _vicus Mali Consilii_; en 1269, 1300, etc., _rue
Mauconseil_. Sauval[500] pense que le nom de _Mauconseil_ vient du
seigneur du chteau de Mauconseil, situ en Picardie: cette tymologie
parot assez vraisemblable.

          [Note 500: T. I, p. 150.]

_Rue Montorgueil._ Elle fait la continuation de la rue Comtesse-d'Artois,
et aboutit  celle des Petits-Carreaux. On ignore l'tymologie du nom de
cette rue, qu'on dsignoit, ds le treizime sicle, sous celui de _vicus
Montis Superbi_.

Il y a dans cette rue un cul-de-sac appel _cul-de-sac de la Bouteille_,
qui rgne le long des anciens murs de l'enceinte de Philippe-Auguste. Ce
cul-de-sac se nommoit, dans le dix-septime sicle, _cul-de-sac de la
Cueiller_[501], et devoit ce nom  une maison qui y toit situe en 1603.
Il fut nomm ensuite _rue Commune_, et prit enfin, d'une enseigne, le nom
de cul-de-sac de la _Bouteille_, qu'il porte aujourd'hui.

          [Note 501: Arch. de l'archev.]

Vis--vis de ce cul-de-sac, et au milieu de la rue Montorgueil, on voyoit
encore,  la fin du quinzime sicle, une tour de l'ancienne enceinte;
mais comme elle gnoit le passage pour arriver aux halles, sur la requte
des habitants de cette rue et de Nicolas Janvier, marchand de poisson, la
ville en ordonna la dmolition le 17 dcembre 1498.

_Rue Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle._ Elle traverse de la rue Beauregard au
boulevart. Il parot qu'elle a remplac une ancienne rue qui toit en cet
endroit avant la dmolition de la Villeneuve, et qui s'appeloit _rue
Neuve-Saint-Louis et Sainte-Barbe_. Elle doit son nom  l'glise de
Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle.

_Rue Notre-Dame-de-Recouvrance._ Elle va galement de la rue Beauregard au
boulevart; en 1540 elle portoit dj ce nom. Quand on la rebtit, au
commencement du dix-septime sicle, on l'appela _Petite rue
Poissonnire_, probablement parce qu'elle est parallle  la rue
Poissonnire; depuis elle a repris le nom qu'on lui avoit donn dans son
origine.

_Rue Neuve d'Orlans._ Elle traverse, le long du boulevart, du faubourg
Saint-Denis  celui de Saint-Martin, et n'offre qu'un rang de maisons qui
donnent sur cette promenade. Quelques-uns ont cru que la rue
Sainte-Apolline avoit anciennement ce nom. Si vritablement elle l'a
port, on a voulu le conserver en le donnant  celle-ci, qui n'toit dans
l'origine qu'un simple chemin, lequel ne fut couvert de maisons que
long-temps aprs l'autre. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle toit
dsigne ainsi il y a plus de cent cinquante ans, ce qui est prouv par
des plans qui remontent  cette poque.

_Rue aux Ours (ou aux Oues)._ Elle donne d'un bout dans la rue
Saint-Denis, de l'autre dans celle de Saint-Martin. Nous avons dj dit
que c'toit par corruption que cette rue toit appele _aux Ours_, et
dsigne ainsi sur les inscriptions qui sont  ses extrmits. Nos
anctres crivoient et prononoient _O_ ou _Ou_ pour Oie; et comme il y
avoit, ds le treizime sicle, des rtisseurs tablis dans cette rue, la
grande quantit d'oies qu'ils faisoient cuire en avoit fait donner le nom
 la rue, _vicus ubi coquuntur anseres_[502], la rue o l'on cuit les
oies; _vicus Anserum_, la rue _as Oues_, _via ad Aucas_, _vicus ad
Ocas_[503].

          [Note 502: Cart. de Saint-Martin-des-Champs.]

          [Note 503: Au milieu de cette rue, et au coin qui la joint  la
          _rue Salle-au-Comte_, toit autrefois une statue de la Vierge,
          enferme dans une grille de fer, et connue vulgairement sous le
          nom de _Notre-Dame de la Carole_. Il n'est aucun historien de
          Paris qui ait omis de parler d'un attentat sacrilge commis sur
          cette statue par un soldat, le 3 juillet 1418. On rapporte que
          ce malheureux, sortant dsespr d'un cabaret o il avoit perdu
          tout son argent, frappa cette figure de plusieurs coups de
          couteau, _qui_, ajoute-t-on, _en firent sortir du sang_. Ayant
          t pris et conduit devant le chancelier de Marle, son procs
          lui fut fait, et il subit le dernier supplice. Toutes ces
          circonstances toient reprsentes dans un tableau qu'on voyoit
           Saint-Martin-des-Champs, dans la chapelle de la Vierge,
          derrire le choeur. Les uns ajoutent qu'aprs cet attentat la
          statue fut porte dans cette glise, et qu'il est vraisemblable
          que c'toit elle qu'on voyoit pose dans la nef sur un autel, o
          elle toit rvre sous le nom de _Notre-Dame de Carole_, parce
          que cet vnement arriva, disent-ils, sous le rgne de Charles
          VI: d'autres prtendent qu'elle fut laisse  sa place, et que
          c'toit la mme qu'on voyoit encore dans la rue au moment de la
          rvolution.

          Quelques auteurs judicieux, entre autres Jaillot, ont manifest
          des doutes sur la ralit du fait qui a donn lieu  cette
          dvotion et  tout ce qui s'est pratiqu depuis  ce sujet.
          Voici les motifs sur lesquels ils se fondent pour ne pas adopter
          lgrement cette histoire, d'aprs une tradition incertaine.

          1. Le journal de Charles VI, l'histoire de ce prince par Jean
          Juvnal des Ursins, la continuation de celle de Le Laboureur,
          par Jean Lefvre, de mme que nos meilleurs historiens, ne
          parlent point de ce fait.

          2. En le supposant vrai, on ne peut pas dire que le coupable
          ait t traduit devant le chancelier de Marle, puisque ce
          magistrat, victime de la faction de Bourgogne, avoit t
          massacr le 12 juin prcdent.

          3. Les registres du parlement portent que le 29 mai, avant
          l'aurore, le duc de Bourgogne tant entr dans Paris, le
          parlement suspendit ses fonctions, et ne les reprit que le 25
          juillet suivant.

          4. La chapelle de Notre-Dame de la Carole, qui toit au
          rond-point ou chevet de l'glise de Saint-Martin-des-Champs, et
          la statue qu'on y voyoit, existoient sous ce nom avant le rgne
          de Charles VII; enfin, ce n'est que sur la tradition de
          l'vnement dont il s'agit qu'on plaa  l'entre de cette
          chapelle un tableau qui en reprsentoit les diverses
          circonstances.

          Quoi qu'il en soit, il y avoit un grand concours de peuple dans
          cette rue le 3 juillet de chaque anne; le soir on y allumoit un
          feu d'artifice, et l'on brloit ensuite une figure d'osier
          revtue de l'habit des Suisses. Cette nation rclama contre un
          usage qui lui toit injurieux, et dont elle avoit d'autant plus
          lieu de se plaindre qu'il n'y avoit point de Suisses en France 
          l'poque o l'on suppose que cet vnement arriva. Sous le rgne
          de Louis XV, le gouvernement fit cesser ces justes plaintes; et
          l'on supprima d'abord le feu d'artifice, qui d'ailleurs, dans un
          endroit si resserr, pouvoit occasionner des incendies.
          Toutefois la coutume de promener le mme jour dans Paris une
          figure gigantesque et ridicule, qui n'toit propre qu' effrayer
          les femmes enceintes et les enfants, subsista encore quelque
          temps, et ne fut abolie que peu d'annes avant la fin de la
          monarchie.]

_Rue de Paradis._ Elle aboutit d'un ct  la rue du Faubourg-Saint-Denis,
de l'autre  la rue Poissonnire. Ce n'toit autrefois qu'une ruelle
indique sous ce nom ds 1643; auparavant elle se nommoit rue
Saint-Lazare, parce qu'elle faisoit la continuation de la grande rue de ce
nom, ainsi que la rue d'Enfer.

_Rue Pave._ Elle commence  la rue Montorgueil, et se termine  celle du
Petit-Lion, au coin de la rue des Deux-Portes; elle est trs-ancienne, et
nonce sous ce nom dans le rle de taxe de 1313, et dans plusieurs actes
postrieurs.

_Rue Saint-Philippe._ Elle va de la rue de Bourbon dans celle de Clri,
et fut ouverte, en 1719, sur un terrain vide qui toit entre ces deux
rues. On ignore pourquoi elle porte le nom de Saint-Philippe.

_Rue Poissonnire._ Elle fait la continuation de la rue des
_Petits-Carreaux_, et se termine au boulevart. Avant que la clture de
Charles VI et t recule sous Louis XIII, ce n'toit qu'un chemin appel
_du val Larroneux_; il est ainsi nomm dans un acte de l'an 1290,
_cheminus qui dicitur vallis Latronum_[504]. Il devoit ce nom au terrain
auquel il est contigu: on le nomma aussi _chemin et rue des Poissonniers
et des Poissonnires_, parce que c'toit par cet endroit qu'arrivoient les
marchands de mare. On le trouve aussi sous les noms _de la Poissonnerie_
et de _rue de Montorgueil_, dite _de la Poissonnerie_. Une partie des
btiments qui forment cette rue fut faite en 1633; le terrain sur lequel
elle est situe s'appeloit, en 1391, le clos _aux Halliers_[505],
autrement dit _les masures de Saint-Magloire_; depuis on l'a nomm _le
champ aux Femmes_.

          [Note 504: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 44.]

          [Note 505: Arch. de l'archev.]

_Rue du Faubourg-Poissonnire._ Elle fait la continuation de la rue
Poissonnire par-del le boulevart, et traverse jusqu' la barrire cette
portion de Paris connue sous le nom de la _Nouvelle-France_[506]. Cet
endroit, dont la population toit considrable ds le milieu du
dix-septime sicle, fut rig en faubourg en 1648, et prit, ainsi que la
rue, le nom de _Sainte-Anne_, de la chapelle qui y fut btie  peu prs
dans ce temps sous l'invocation de cette sainte. Telle est l'opinion de
quelques historiens de Paris; cependant comme la chapelle ne fut rige
qu'en 1655, il est plus probable que le nom de rue Sainte-Anne lui venoit
d'une porte construite  l'entre du faubourg en 1645, et qui avoit t
ainsi nomme pour faire honneur  la reine Anne d'Autriche. Auparavant
cette rue n'toit connue que sous le nom de _chausse de la
Nouvelle-France_.

          [Note 506: La Nouvelle-France toit autrefois une des
          guinguettes de Paris.]

_Rue du Ponceau_ ou _des gouts_. Elle va de la rue Saint-Denis  celle de
Saint-Martin. Les plans de Paris et les tables des rues diffrent presque
tous en cet endroit; les uns ne prsentent qu'une seule rue des gouts,
d'autres distinguent cette rue de celle du Ponceau; il y en a qui placent
la rue du Ponceau, du ct de la rue Saint-Martin, jusqu'au coude qui s'y
trouve; d'autres, au contraire, lui donnent ce nom depuis ce coude jusqu'
la rue Saint-Denis; et c'est l'opinion qui parot la mieux fonde[507].

          [Note 507: Cette division avoit t adopte dans ces derniers
          temps; mais, dans la dernire nomenclature, la rue entire toit
          dsigne sous le nom de _rue du Ponceau_.]

Ces deux noms viennent d'un gout qui passe encore aujourd'hui dans cette
rue, et d'un petit pont qu'on avoit construit au-dessus pour la facilit
du passage. On trouve dans les archives de Saint-Martin-des-Champs une
foule de titres qui font mention, ds le quatorzime sicle, _du Poncelet
des maisons bties sur le Poncel,  l'opposite de la chapelle Ymbert, et
prs le Ponceau et la rue Gurin-Boisseau_. Les registres capitulaires de
Notre-Dame indiquent en 1413 _le Ponceau Saint-Denis emprs les Nonains_
(les Filles-Dieu.)

Cet gout fut couvert en 1605, et l'on y fit une rue par l'ordre et aux
dpens de M. Miron, alors prvt des marchands. Ce magistrat fit en mme
temps rparer la fontaine voisine, qui porte le mme nom.

_Rue des Deux-Portes._ Elle va de la rue Pave dans la rue Thvenot. Ce
nom lui vient de deux portes qui la fermoient autrefois  ses extrmits;
en 1427 elle finissoit  la rue Saint-Sauveur, et se nommoit alors _rue
des Deux-Petites-Portes_.

_Rue du Renard._ Elle aboutit d'un ct dans la rue Saint-Denis, de
l'autre dans celle des Deux-Portes. Sauval n'a point parl de cette rue,
quoiqu'elle soit fort ancienne; il en est fait mention dans le rle des
taxes de 1313, sous le nom de _rue Percie_, et depuis _rue Perce_. Il y
a toute apparence qu'elle doit son nom  un particulier: car on trouve
dans le censier de l'vch, de 1372, que Robert Renard avoit sa maison au
coin de cette rue, devant la Trinit; et dans celui de 1399, que cette
maison avoit pour enseigne _le Renard_: la rue en avoit pris le nom ds la
fin du quatorzime sicle.

_Rue Saint-Sauveur._ Elle va de la rue Saint-Denis  l'endroit o se
joignent les rues Montorgueil et des Petits-Carreaux: ce nom lui vient de
l'glise Saint-Sauveur. On voit par plusieurs actes que cette rue existoit
ds l'an 1285.

_Rue Neuve-Saint-Sauveur._ Elle aboutit dans les rues de Bourbon et des
Petits-Carreaux, et fut ainsi nomme parce qu'on avoit projet d'ouvrir
une rue qui devoit traverser de la rue de Bourbon dans celle de
Saint-Sauveur. Ce projet n'ayant pas t excut, on a donn  celle-ci le
nom qu'on avoit destin  l'autre. Anciennement elle s'appeloit _rue de la
Corderie_, ensuite _rue Boyer_, du nom d'un particulier. On la trouve sous
ces deux noms dans les censiers de l'archevch: celui de 1603 la nomme
_rue des Corderies_, alias _cour des Miracles_, et celui de 1622, _rue
Neuve-Saint-Sauveur_, anciennement dite _Boyer_[508].

          [Note 508: Dans cette rue est la cour des _Miracles_. Ce nom
          toit commun  tous les endroits o se retiroient autrefois les
          gueux, les vagabonds et gens sans aveu, et celui-ci toit un des
          plus considrables. Cette cour consistoit en une place assez
          vaste et un trs-grand cul-de-sac[508-A]. On assure qu'avant
          qu'on enfermt les mendiants dans l'Hpital-Gnral,  Bictre,
          etc., on y comptoit plus de cinq cents familles entasses les
          unes sur les autres.

          Ce fut par antiphrase que l'on donna aux lieux qui toient
          habits par de pareilles gens, le nom de _cour des miracles_,
          parce que ces gueux, qui pendant la journe erroient dans la
          ville, contrefaisant les malades et les estropis, trouvoient,
          _sans miracle_, en rentrant le soir dans leur repaire, la sant
          la plus parfaite et le libre usage de leurs membres.

          Dans les annes qui prcdrent la rvolution, on avoit tabli
          dans cette cour, et du ct de la rue Bourbon-Villeneuve, une
          halle au poisson qui n'existe plus.]

          [Note 508-A: La disposition des lieux est change. La cour des
          Miracles offre actuellement un passage qui communique par trois
          ouvertures  diffrentes rues. _Voyez_ l'art. _Rues nouvelles_.]

_Rue Saint-Spire._ Elle a t btie sur un emplacement de figure
triangulaire qui se trouvoit entre les rues de Bourbon, de Sainte-Foi et
des Filles-Dieu; elle traverse de l'une  l'autre de ces deux dernires.

Le cimetire de Saint-Sauveur toit dans cette rue.

On y voit aussi un cul-de-sac appel de la _Grosse-Tte_. On prsume que
ce nom lui vient de celui d'un particulier qui, en 1341, avoit sa maison
dans cet endroit, ou peut-tre d'une enseigne: car le censier de l'vch,
de 1372, nonce la maison de _la Grosse-Tte_.

_Rue de Marie-Stuart._--Voyez _rue Tireboudin_.

_Rue Thvenot._ Elle traverse de la rue des Petits-Carreaux  celle de
Saint-Denis. Ce n'toit, dans son origine, qu'un cul-de-sac dans la rue
des Petits-Carreaux, qu'on appeloit, en 1372, _des Cordiers_, ensuite _de
la Cordire_ et _de la Corderie_. Elle portoit encore cette dernire
dnomination, lorsqu' la fin du dix-septime sicle on la prolongea
jusqu' la rue Saint-Denis. Le sieur Andr Thvenot, ancien contrleur des
rentes de l'htel-de-ville, y ayant fait btir plusieurs maisons, elle
prit aussitt son nom.

La partie du cul-de-sac qui subsistoit encore hors de l'alignement de la
rue a t conserve, et forme le _cul-de-sac de l'toile_, lequel doit son
nom  une enseigne.

_Rue Tireboudin._ Cette rue, qui aboutit d'un ct dans la rue des
Deux-Portes, et de l'autre dans celle de Montorgueil, portoit anciennement
un nom trs-indcent, et qui se ressentoit de la simplicit, ou, pour
mieux dire, de la grossiret des moeurs de nos anctres. Sur le
changement de nom qu'elle a prouv, Saint-Foix raconte, sans examen,
l'anecdote suivante: Marie Stuart, femme de Franois II, passant dans
cette rue, en demanda le nom: il n'toit pas honnte  prononcer; on en
changea la dernire syllabe, et ce changement a subsist. Celui qui a
fourni ce petit conte  cet crivain a manqu d'exactitude: car Marie
Stuart, reine d'cosse, fut marie  Franois II en 1558; et ds 1419 le
censier de l'vch indique cette rue sous le nom de _Tireboudin_: elle
porte le mme nom dans le compte des confiscations pour les Anglois, en
1420 et 1421[509].

          [Note 509: Cependant, d'aprs ce rcit videmment faux, la rue a
          reu, depuis quelques annes, la dnomination de rue _de Marie
          Stuart_.]

_Rue de Tracy._ Cette rue, perce en 1781, lorsqu'on construisit le
nouveau portail de Saint-Chaumont, donne d'un ct dans la rue du Ponceau,
et de l'autre dans celle de Saint-Denis. Elle portoit, dans l'origine, le
nom de _rue des Dames de Saint-Chaumont_.


MONUMENTS NOUVEAUX ET RPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS
1789.

FONTAINES.

_Fontaines de la rue Saint-Denis._ Elles sont tablies des deux cts de
cette rue, en forme de piliers carrs, et fournissent abondamment  ses
nombreux habitants des eaux qui viennent du canal de l'Ourcq.

On a aussi construit sous cette rue un vaste gout qui s'tend dans toute
sa longueur, et qui a procur  cette partie populeuse de Paris une
propret et une salubrit que l'on avoit jusqu'alors essay vainement de
lui donner.

_Fontaine du Ponceau._ Cette fontaine, situe  l'angle que forme le
retour de cette rue dans celle de Saint-Denis, a reu des eaux plus
abondantes qui lui viennent du canal de l'Ourcq, et une forme nouvelle
plus lgante. Elle se compose maintenant d'un demi-bassin circulaire,
au-dessus duquel s'lve un jet d'eau; et de ce bassin l'eau tombe en
nappe dans un autre bassin de plus grande dimension, qui s'lve seulement
 deux pieds de terre, et sert d'abreuvoir aux chevaux.


RUES NOUVELLES.

_Rue du Caire._ Cette rue, perce sur le terrain des Filles-Dieu, aboutit,
d'un ct, dans la rue de Bourbon, de l'autre dans la rue Saint-Denis.

_Rue de la Chapelle._ Elle aboutit d'un ct  l'enceinte de Paris entre
les barrires des Vertus et de Saint-Denis, de l'autre dans celle de
Chteau-Landon.

_Rue de la Charit._ Elle commence en face du portail de Saint-Laurent, et
donne dans la rue qui porte le nom de cette glise.

_Rue de Chteau-Landon._ Elle donne d'un bout dans la rue du
Faubourg-Saint-Martin, et de l'autre vient finir  la barrire des Vertus.

_Rue du Chaudron._ Elle prend son origine dans la rue prcdente, et vient
finir vers la conduite d'eau du canal de l'Ourcq.

_Rue de la Fidlit._ Elle commence dans la rue du Faubourg-Saint-Denis en
face de la rue du Paradis, et aboutit dans celle du Faubourg-Saint-Martin.

_Rue des Forges._ Elle a t ouverte sur l'ancienne cour des Miracles, et
donne, de l'autre bout, dans la rue du Caire.

_Rue des Fosss-Saint-Martin._ Elle donne d'un bout dans la rue du
Faubourg Saint-Lazare, de l'autre dans celle du Faubourg-Saint-Martin.

_Rue des Messageries._ Elle traverse la rue de Paradis, et vient par un
retour d'querre aboutir  celle du Faubourg-Poissonnire.

_Chemins sans nom._ Il y en a deux qui communiquent de la rue du
Faubourg-Saint-Denis dans celle de la Chapelle.


PASSAGES.

_Passage du Caire._ Il a t ouvert dans le btiment des Filles-Dieu, et
aboutit d'un ct  la rue de Bourbon, de l'autre  la rue Saint-Denis. Ce
passage est occup par des marchands de tout genre.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE DU DEUXIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES.

SECOND VOLUME.--PREMIRE PARTIE.


                                                                Pages.

QUARTIER MONTMARTRE.

  Paris sous la rgence de Charles, dauphin; sous Charles V et
    Charles VI.                                                      1

  Origine du quartier Montmartre.                                  165

  Monastre des Capucines.                                         170

  Les Nouvelles-Catholiques.                                       178

  Bibliothque du Roi.                                             182

  Place des Victoires.                                             205

  Les Augustins-Rforms.                                          214

  L'glise Saint-Joseph.                                           228

  Les Filles de Saint-Thomas-d'Aquin.                              229

  Thtre Italien.                                                 232

  Les Capucins de la Chausse-d'Antin.                             243

  La chapelle Notre-Dame-de-Lorette.                               247

  La chapelle Saint-Jean-Porte-Latine.                             249

  Htels anciens et nouveaux.                                  _Ibid._

  Fontaines.                                                       260

  Rues et places du quartier Montmartre.                           262

  Rues nouvelles.                                                  284

  Antiquits romaines.                                             286

  Monuments nouveaux.                                              289


QUARTIER SAINT-EUSTACHE.

  Origine du quartier.                                             296

  L'glise Saint-Eustache.                                         291

  Communaut de Sainte-Agns.                                      313

  Chapelle Sainte-Marie-gyptienne.                                315

  Collge des Bons-Enfants, et chapelle Saint-Clair.               320

  Halle au Bl.                                                    323

  Htels.                                                          329

  Fontaines.                                                       347

  Rues et places du quartier Saint-Eustache.                       348

  Antiquits romaines.                                             364

  Monuments nouveaux.                                              365


QUARTIER DES HALLES.

  Paris sous Charles VII.                                          370

  Les Halles.                                                      427

  L'glise des Saint-Innocents.                                    440

  Le cimetire des Saints-Innocents.                               448

  Les Charniers.                                                   451

  Htels.                                                          459

  Place et Fontaine des Innocents.                                 460

  Rues et places du quartier des Halles.                           466

  Monuments nouveaux, etc.                                         478


QUARTIER SAINT-DENIS.

  Origine du quartier.                                             480

  Saint-Jacques-de-l'Hpital.                                      482

  L'hpital de la Trinit.                                         491

  L'glise de Saint-Sauveur.                                       501

  Htel-Dieu de Jean Chenart.                                      507

  Hpital de Pierre Godin.                                     _Ibid._

  Communaut des Filles-Dieu.                                      508

  Les Filles de Saint-Chaumont.                                    517

  Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle.                                    522

  Les Filles de la Petite Union-Chrtienne.                        525

  La porte Saint-Denis.                                            527

  Maison de Saint-Lazare.                                          531

  Les prtres de la Mission.                                       540

  Les Filles de la Charit.                                        548

  La Foire Saint-Laurent.                                          553

  Chapelle Sainte-Anne.                                            555

  Htels.                                                          556

  Fontaines.                                                       560

  Rues et places du quartier Saint-Denis.                          563

  Monuments nouveaux.                                              584

  Rues nouvelles.                                                  585


FIN DE LA TABLE DE LA 1re PARTIE DU SECOND VOLUME.



[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Autres corrections effectues:

--Page 35: "dans diffrentes villes de royaume" remplac par "dans
diffrentes villes du royaume".

--Page 66: "(1563) Une contagion horrible enleva" remplac par "(1363)
Une contagion horrible enleva".

--Page 83: "(1581.) Le duc d'Anjou venoit" remplac par "(1381.) Le duc
d'Anjou venoit".

--Page 147: "renouveler l'infme trait de 1314;" remplac par "renouveler
l'infme trait de 1414;".

--Page 213: "mais ils n'toient pas aussi" remplac par "mais il n'toit
pas aussi".

--Page 238: "Rduits aux rle des personnages muets" remplac par "Rduits
au rle des personnages muets".

--Page 262: "rue Neuve-des-Petits-Petits-Champs" remplac par "rue
Neuve-des-Petits-Champs".

--Page 311: "Claude Favre, sieur de Vaugeas," remplac par "Claude Favre,
sieur de Vaugelas,".

--Page 311: "dans lequel on voyoit deux" remplac par "dans laquelle on
voyoit deux".

--Page 338: "qu'a occup depuis l'htel Soissons" remplac par "qu'a
occup depuis l'htel de Soissons".

--Page 376: "Bedfort, Salisbury, Warwich" remplac par "Bedfort,
Salisbury, Warwick".

--Page 419: "se virent, en 1350, rduits" remplac par "se virent, en
1450, rduits".

--Page 476: "y a grande apparence," remplac par "Il y a grande
apparence,".

--Note 74: "qui l'avoit lev par degrs aux emplois les minents"
remplacs par "qui l'avoit lev par degrs aux emplois les plus
minents".

--Note 347: "tant esdits greniers." remplac par "tant lesdits
greniers.".

--L'ancre de la note 302 n'tant pas prsente dans le texte, elle a t
rajoute en fin de paragraphe.]






End of the Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de
Paris depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Tome 3), by Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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facility: www.gutenberg.org

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